The Project Gutenberg EBook of Kourroglou, by George Sand

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Title: Kourroglou

Author: George Sand

Release Date: August 27, 2004 [EBook #13303]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK KOURROGLOU ***




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  LIBRAIRIE BLANCHARD
  RUE RICHELIEU, 78

  DITION J. HETZEL

  LIBRAIRIE MARESCO ET Cie
  5, RUE DU PONT DE LODI




KOURROGLOU

POPE PERSANE



NOTICE

Kourroglou est toujours,  mes yeux, une oeuvre trs-belle et
trs-curieuse. Elle n'eut pourtant pas de succs dans la _Revue
indpendante_, o j'en publiai la traduction abrge. Des raisons
d'amiti me firent suspendre ce petit travail que l'on me disait
prjudiciable aux intrts de la Revue. Mais je protestai et proteste
encore contre l'intelligence des abonns qui prfrrent les romans
nouveaux  ces chants originaux d'une littrature trangre. C'tait une
initiation  la manire des rapsodes et des improvisateurs de l'Orient,
et l'on sait qu'en fait d'art, connue en toutes choses, le public veut
tre pouss par les paules vers les dcouvertes, si faciles qu'elles
soient.

La suite du pome, dont j'ai t force de rsumer en deux pages les
derniers chants et le dnouement superbe, a t publie en abrg sur
le texte anglais de M. Chodzko, par M. C.-G. Simon,  Nantes. Cela fait
partie d'une suite de travaux intressants et agrablement prsents,
qui ont paru dans les _Annales de la Socit acadmique de la
Loire-Infrieure_, sous le titre de _Recherches sur la littrature
orientale_, Nantes, 1847.

Il est  regretter que M. C.-G. Simon, par des raisons analogues 
celles que j'ai subies, n'ait pas continu son exploration dans cette
littrature persane, une des plus riches et une des plus belles du
monde, assurment, puisqu'on y trouve la manire d'Homre et celle de
Cervantes se coudoyant avec franchise, grandeur et navet dans les
mmes rcits. On me dira que tout cela est explor dj. J'objecterai
que peu de gens lisent ces pomes dans le texte, et qu'on ne les lit
gure plus dans les traductions, puisque la mienne et celles de M.
Simon, allges autant que possible des redites et longueurs invitables
de la manire orientale, n'ont t gotes et comprises que des
littrateurs.

Et malgr ceci, j'insiste, et je dis: Lisez _Kourroglou_; c'est amusant,
_quoique_ ce soit beau.

GEORGE SAND
Nohant, 24 juin 1833.



PRFACE.

Avez-vous lu Baruch? Peut-tre! Mais vous n'avez pas lu Kourroglou.
Lecteur, que lisez-vous donc! Quoi, vous n'avez pas lu Kourroglou!
Kourroglou a t traduit du persan (car vous n'tes pas oblig, ni moi
non plus, de savoir le persan), et vous ne vous en doutez pas plus que
je ne m'en doutais la semaine dernire? Ah! si j'tais lecteur de mon
tat, je ne voudrais pas avouer que je ne connais pas Kourroglou! En
vain vous m'allguerez que Kourroglou a t traduit du perso-turc
en anglais, et que peut-tre vous ne savez pas l'anglais: c'est une
mauvaise dfaite. Vous devriez le savoir, et moi aussi; mais je ne le
sais pas, ni vous non plus, je suppose. Pourtant je le comprends,
assez pour essayer de vous faire connatre Kourroglou, et je commence,
renvoyant ceux de vous qui lisent l'anglais couramment  la traduction
premire, qui est toujours la meilleure, ayant t faite par un homme
vers dans les langues orientales et dans les dialectes tuka-turkman,
perso-turc, zendo-persan et autres, que nous connaissons aussi... de
rputation.

Mais avant d'entendre cette merveilleuse et curieuse histoire, il est
bon que vous sachiez que le fond en est vritable, et que le clbre
Kourroglou, dont vous n'aviez jamais entendu parler, eut un personnage
historique. Le nord de la Perse et les rives de la mer Caspienne sont
pleins de sa gloire, et la rcit de ses exploits est aussi populaire que
celui de la guerre de Troie au temps d'Homre. Il est vrai qu'un Homre
a manqu  notre hros jusqu' ce jour, et qu'il a fallu la patience,
la curiosit et le gnie investigateur d'un Europen pour rassembler,
rsumer et coordonner les interminables fragments que les rapsodes
orientaux dbitent aux oreilles ravies et enflammes de leurs auditeurs.
Honneur et grces soient donc rendus  M. Alexandre Chodzko, l'Homre de
Kourroglou. L'pope de sa vie n'avait jamais t crite, et il n'est
pas bien prouv que Kourroglou lui-mme ait su crire; il avait tant
d'autres choses  faire, le vaillant diable  quatre! boire, battre,
tre un vert galant; mais ce n'est pas tout. Il avait encore le talent
de chanter en improvisant; sa posie et sa voix rsonnaient de la Perse
 la Turquie, de Kho  Erzeroum, et sa guitare faisait presque autant
de miracles que son cimeterre.

Mais qu'tait-ce donc que Kourroglou? C'tait bien plus qu'un pote,
bien plus qu'un barde, bien plus qu'un lettr, bien plus qu'un pontife,
bien plus qu'un roi, bien plus qu'un philosophe. Il tait ce qu'il y
a de plus grand... en Perse: il tait bandit. Quand vous aurez fait
connaissance avec lui, vous verrez que ce n'est pas peu de chose; mais
vous conviendrez qu' moins d'tre Kourroglou, il ne faut pas s'en
mler.

Kourroglou tait (c'est M. Alexandre Chodzko qui parle) un
Turkman-Tuka, natif du Khorassan septentrional. Il a vcu dans la
seconde moiti du XVIIe sicle; il a rendu son nom illustre en pillant
les caravanes sur la grande route; mais ses improvisations potiques
l'ont fait plus grand encore. Les Turcs Iliotes, tribus errantes
transplantes  diffrentes poques du centre de l'Asie aux vastes
pturages qui s'tendent de l'Euphrate  la Mro, ont religieusement
conserv ses chants et la mmoire de ses actions. Il est leur guerrier
modle et leur barde national dans toute l'tendue du terme. On montre
encore aujourd'hui les ruines de la forteresse de Chamly-Bill, btie
par Kourroglou dans la dlicieuse valle de Salmas, un district de la
province d'Aderbadjan. Encore aujourd'hui on manque rarement de rciter
dans une fte les chants d'amour de Kourroglou. Durant les querelles
intestines et les combats que livrent les Iliotes, pour leur
indpendance, aux Persans, leurs matres, quand les deux armes ennemies
sont au moment d'engager la bataille, ils s'animent les uns les autres,
et dfient l'ennemi: les Perses en chantant des passages du schah-nama
de leur Ferdausy, les Iliotes en hurlant les chants de guerre de leur
Kourroglou. Sous les fentres du palais du schah, lorsque les trompettes
et les tambours du nekhara-khana (la garde d'honneur) saluent le soleil
levant, les musiciens ont coutume du jouer l'air guerrier de Kourroglou,
celui qui a servi de thme  ses posies lyriques, et sur lequel il
improvisait ordinairement.

M, Chodzko tablit un parallle entre Ferdausy et Kourroglou. Il ne met
point en balance la valeur littraire de ces deux potes; l'un crivant
une magnifique pope en langue arabe, achevant son oeuvre avec soin
au milieu des dlices d'une cour; l'autre improvisant au milieu des
dserts, et dans un dialecte sauvage, des strophes nergiques, mais
dcousues et farouches comme sa vie, son caractre et ses compagnons
d'armes. Cependant M. Chodzko s'tonne avec raison que le plus renomm
et le plus populaire des deux (dans une plus vaste tendue de pays, ou
du moins chez des admirateurs plus passionns et plus nombreux), le
bandit-mnestrel Kourroglou, soit rest jusqu' ce jour inconnu aux
Europens. C'est aprs un sjour de onze ans dans ces contres, aprs
avoir interrog et cout attentivement les rapsodes et les bardes qui
passent leur vie  raconter et  chanter au peuple les exploits et les
posies de Kourroglou, qu'il est parvenu  crire la vie pique, et 
transcrire fidlement les hymnes de ce hros barbare. Les versions les
plus exactes, les rcits les plus potiques et les plus complets, il les
a trouvs, dit-il, dans la dernire classe du peuple; la o le souvenir
fanatique et l'amour enthousiaste de cette nature de faits et de
ce genre de posie avaient d ncessairement pntrer et se graver
davantage. La nouveaut d'un tel personnage, l'intrt de ses aventures,
et surtout la peinture nergique dos moeurs et du caractre des tribus
nomades dont Kourroglou est le type, et aux yeux desquelles il est un
type idal, ont paru assez importants aux orientalistes de Londres pour
que le comit de _l'Oriental translation fund_ de la Grande-Bretagne et
de l'Irlande ait fait imprimer et publier,  ses frais, les aventures de
Kourroglou. Cette pope, jointe aux chants des peuples qui habitent les
rives de la mer Caspienne (chants populaires des Kalmouks, des
Tatars d'Astrakan, des Perso-Turks, des Turckmans, des Ghilanis, des
_Highlanders_ Rudbars, des Taulishs et des Mazenderams), forment un beau
volume sous ce titre: _Specimens of the popular poetry of Persia_. As
found in the adventures and improvisations of Kourroglou the bandit
menestrel of northern Persia: and in the songs of the people inhabiting
the shores of the Caspian sea. Orally collected and translated with
philological and historical notes, by Alexander Chodzko, esq.

Cette publication n'est pas, en effet, importante au seul point de vue
de l'amusement et de l'intrt pique; ce n'est pas seulement un hros
de l'Arioste que la Perse nous rvle, c'est toute une histoire de
moeurs, c'est tout un gnie national que Kourroglou. C'est le nomade
dans toute sa posie plaisante et terrible, c'est le guerrier asiatique
dans toute son exagration fanfaronne, c'est le brigand de la Perse
dans toute sa ruse, dans toute sa frocit et dans toute son audace.
Kourroglou est cruel, ivrogne, glouton, libertin; c'est le plus grand
pillard et le plus grand vantard que nous ayons jamais rencontr, mme
chez nous, o ces qualits sont si fort rpandues par le temps qui
court. Il est entreprenant, vindicatif, insatiable de richesses et de
plaisirs, fourbe, brutal et impitoyable dans la colre. Il n'en est pas
moins l'idole de ses compagnons et de leur nombreuse postrit. Ces
peccadilles ne le rendent que plus aimable. Les femmes en sont folles,
et les enfants rvent de lui, non comme d'un croquemitaine, mais comme
d'un Tancrde ou d'un Roland. Tandis que le Rustem de Ferdausy est
un vrai chevalier, fidle  son prince ou prostern devant son Dieu,
Kourroglou ne connat gure d'autre dieu que lui-mme et n'est fidle
qu' son propre serment. A cet gard, il affiche une loyaut et une
gnrosit qui ne sont point sans grandeur et sans danger, vu la
mauvaise foi des ennemis qui le poursuivent. Une seule trahison
dshonore sa vie; mais il la pleure amrement, et le remords lui inspire
le plus beau de ses chants de douleur. Un seul amour pntre jusqu'au
fond de son me, et fait de lui un tre sympathique par quelque endroit,
c'est sa tendresse exalte pour son fils adoptif, Ayvaz, le Benjamin,
le Renaud du pome. Mais le vritable hros de la vie de Kourroglou, ce
n'est point Kourroglou, ce n'est pas le bel Ayvaz, ce n'est pas mme le
spirituel marmiton Hamza-Beg; ce n'est pas un homme, ce n'est pas une
femme: c'est un cheval, c'est la divin Kyrat, prs duquel les coursiers
d'Achille et tous les palefrois renomms de la chevalerie ne sont que
de pauvres poneys. Le pome s'ouvre par la formation cleste de Kyrat,
comme vous allez le voir, lecteur; car j'entreprends de vous raconter
tout le pome. Mais comme M. Chodzko l'a _oralement_ transcrit, je me
permettrai d'abrger et de rsumer la traduction de M. Chodzko. Quand je
la citerai textuellement, j'aurai soin de l'indiquer.

Le pome est divis par chants, que M. Chodzko intitule: _Entrevues;
meetings_ en anglais, _mejjliss_ en perso-turk que nous traduirons par
_rencontres_. Ce sont les rapsodies que l'haleine d'un _Kourroglou-Khan_
peut fournir en une sance  l'attention d'un auditoire. Les
Kourroglou-Khans sont comme les Schah-Namah-Khans de Ferdausy, comme les
Koran-Khans du Prophte, des bardes de profession qui, en s'accompagnant
de la guitare, rcitent au peuple et aux amateurs les faits, gestes,
maximes et improvisations de leur hros. La mmoire de ces chanteurs,
dit M. Chodzko, est vraiment incroyable;  toute sommation, ils rcitent
d'une seule haleine, et durant des heures entires, sans la moindre
hsitation,  partir du vers qui leur est dsign par les auditeurs.



PREMIRE RENCONTRE[1].

[Footnote 1: Ce premier chant est textuellement traduit de l'anglais.]

Kourroglou tait un Turkoman de la tribu de Tuka; son vritable nom
tait Roushan, et celui de son pre Mirza-Serraf. Ce dernier tait au
service du sultan Murad, gouverneur d'une des provinces du Turkestan, en
qualit de chef des haras de ce prince.

Un jour que les cavales paissaient dans les prairies qui s'tendent le
long du Jahoun (l'Oxus), un talon sortit de la surface des eaux, gagna
la rive, courut vers la troupe des cavales, et aprs s'tre accoupl 
deux d'entre elles, il se replongea dans le fleuve, o il disparut
pour jamais. Cette trange nouvelle ne fut pas plus tt rapporte 
Mirza-Serraf, qu'il se rendit  la prairie, et ayant fait des marques
distinctes aux deux juments dsignes, il recommanda aux gardiens d'en
avoir un soin particulier; puis, de retour chez lui, il consigna sur ses
livres les dtails de l'apparition de l'talon, et enregistra la date
prcise de cet vnement.

On sait qu'une jument donne toujours naissance  son poulain tant
debout; quand le terme fut arriv, Mirza-Serraf, qui tait prsent 
leur naissance, reut les jeunes poulains dans le pan de sa robe, afin
qu'ils ne fussent point blesss par leur contact avec la terre.

Il dirigea lui-mme avec le plus grand soin leur premire ducation
pendant les deux annes suivantes, et surveilla les progrs de leur
croissance. Malheureusement leur mauvaise mine n'tait pas propre 
inspirer beaucoup d'espoir pour l'avenir. Ils paraissaient laids  la
premire vue, et leur robe paisse semblait tre de crin plus que de
poil.

Un des devoirs de la charge de Mirza-Serraf tait de visiter,  tour
de rle, tous les haras confis  ses soins, afin de mettre  part les
meilleurs poulains pour les curies du prince. Dans cette occasion, les
deux poulains merveilleux furent au nombre de ceux qu'il choisit. Quand
le prince vint en personne visiter ses curies, il examina attentivement
les chevaux amens par Mirza-Serraf, et approuva tous ses choix, 
l'exception des deux poulains en question.

Plus il les regardait, plus ils lui semblaient hideux. Il fit amener
en sa prsence le chef de ses haras, et s'adressant  lui d'une voix
courrouce: Vassal, lui dit-il qu'est-ce que cela signifie? me crois-tu
donc dpourvu d'instruction ou d'intelligence, ou bien es-tu devenu si
vieux que tu ne puisses plus distinguer un bon cheval d'un mauvais? Que
prtends-tu en m'amenant ces deux misrables haquenes?

Alors, transport de rage, le prince ordonna que Mirza-Serraf et les
yeux crevs. Cette sentence fut immdiatement excute. Un fer rouge fut
appliqu sur le globe des yeux de l'infortun Mirza, qui fut ainsi priv
pour jamais de la lumire. Aveugle et dsol, il fut reconduit dans sa
maison. Son fils unique Roushan, jeune homme de dix-neuf ans, tudiait
alors  l'une ds coles de la ville. Aussitt qu'il eut appris le
chtiment inflig  son pre, baign de larmes, il accourut vers lui.
Ne pleure pas, mon fils, lui dit le vieillard, qui tait un des plus
habiles astrologues de son sicle; j'ai examin ton horoscope, et ma
science infaillible ma dcouvert que tu deviendrais un hros clbre. Tu
vengeras mes souffrances sur la personne de l'injuste tyran qui me les a
infliges. Va  l'instant voir le prince, et parle-lui ainsi: Seigneur,
tu as fait crever les yeux de mon pre  cause d'un poulain. Sois
misricordieux, et fais-lui prsent de l'animal; sans cela mon pauvre
pre, qui est vieux et aveugle, n'aura pas de cheval  monter pour se
rendre  la distribution des aumnes qui se font dans ton palais.
Roushan fit ainsi qu'il lui avait t dit.

Le prince, dont la colre avait eu le temps de se calmer, accorda au
jeune homme la permission d'entrer dans ses curies et de prendre celui
des deux poulains condamns qui lui plairait le mieux.

Roushan choisit celui qui tait gris, parce que son pre lui avait dit
que la jument qui l'avait port tait d'une plus noble race que l'autre.
De retour  la maison avec le don du prince, Roushan reut de son pre
l'ordre de creuser un souterrain. Il nous servira d'curie, lui dit
celui-ci. Fais-y quarante stalles, et entre chaque stalle tu feras
un rservoir pour l'eau. Par la combinaison d'un certain nombre de
ressorts, dont je t'enseignerai l'usage, l'orge et la paille seront
distribues en temps convenable  notre poulain, qui mangera sa ration
sans l'assistance d'un palefrenier. L'eau lui arrivera de la mme
manire en temps convenable. Tu maonneras soigneusement la porte et
jusqu'aux moindres fentes de l'curie; car il est indispensable que
notre cheval demeure seul durant quarante jours, et que ni l'oeil
de l'homme ni les rayons du soleil ne viennent le troubler dans sa
solitude.

Les instructions du pre furent excutes par le fils avec la plus
scrupuleuse fidlit. Le poulain fut introduit et enferm dans sa
nouvelle demeure. Il y avait dj trente-huit jours qu'il y demeurait,
cach  tous les regards, lorsqu'au trente-neuvime la patience de
Roushan fut puise. Il s'approcha de l'curie, et ayant fait un trou de
la grandeur de l'oeil, il commena  regarder dans l'intrieur.

Le corps entier du poulain lui apparut brillant et resplendissant
comme une lampe; mais la lumire qui en jaillissait s'affaiblit
instantanment, et puis s'teignit comme par l'effet du simple regard de
Roushan. Il eut peur, et, refermant prcipitamment la petite ouverture,
il retourna vers son pre, auquel il ne dit rien de ce qui tait arriv.
Le lendemain, juste  l'heure o venait d'expirer le quarantime jour
de la claustration du poulain, Mirza dit  son fils: Le temps est
accompli, allons chercher notre cheval et commenons  le dresser.
Ils furent ensemble  l'curie. L'aveugle commena  tter. la robe de
l'animal: il promena sa main sur la tte et sur le cou, sur les jambes
de devant et sur celles de derrire, comme s'il et cherch quelque
chose, et tout  coup il s'cria: Qu'as-tu fait, malheureux enfant? Il
et mieux valu pour moi que tu fusses mort dans ton berceau! Pas plus
tard qu'hier tu as laiss la lumire tomber sur le poulain.---Tu
as devin juste, mon pre; mais comment as-tu fait pour dcouvrir
cela?--Comment j'ai fait? Ce cheval avait des plumes et des ailes qui
ont t brises par suite de ton imprudence. A ces mois le coeur de
Roushan fut rempli d'amertume, et il tomba dans une profonde tristesse.
Mirza lui dit alors: Ne perds pas courage; nul cheval vivant ne pourra
jamais approcher de la poussire que soulveront les pieds de ce
coursier.

Ayant dit ainsi, l'aveugle enseigna  son fils  seller le poulain avec
une selle de feutre, et lui prescrivit de le dresser de la manire
suivante: Tu le feras trotter pendant les quarante premires nuits sur
les rochers et dans les plaines pierreuses, et pendant les quarante
nuits suivantes dans l'eau et les marcages. Quand ceci fut accompli,
Mirza-Serraf mit son cheval au galop, qu'il soutint admirablement, soit
en avant, soit a reculons. L'ducation du noble animal ayant t ainsi
complte, il commena  s'occuper de celle de son fils. Monte ton
cheval, lui dit-il, fais-moi place derrire toi, et traversons l'Oxus.
Pendant qu'ils s'amusaient ainsi, le vieillard expriment initiait son
fils  tous les stratagmes de l'art de l'quitation et du mtier des
armes.

C'est bien, dit-il un jour  Roushan, je suis content de toi. Mais il
nous reste encore une chose  faire. Notre prince vient quelquefois
chasser sur les bords de l'Oxus; c'est l que tu l'attendras. La
premire fois que tu le verras venir de ton ct, revts toutes les
pices de ton armure, et, mont sur ton cheval, va hardiment  la
rencontre du tyran. Alors tu lui diras ces mots: Prince injuste et
cruel, contemple le cheval  cause duquel tu as fait crever les yeux de
mon pre, regarde bien ce qu'il est devenu, et meurs d'envie.

Roushan obit fidlement  l'ordre de son pre; la premire fois qu'il
aperut le prince prenant le plaisir de la chasse sur les bords de
l'Oxus, il revtit son armure et courut droit  lui. Le prince,
merveill de la beaut peu commune du cheval, aussi bien que de la
noble apparence du cavalier, dit  son vizir: Quel est ce jeune homme?
Roushan, invit  s'approcher du prince, ne manqua pas de lui rpter
d'une voix ferme et menaante le discours que son pre lui avait
enseign, et il ajouta: Prince stupide, tu le crois un bon connaisseur
de chevaux. coute, ignorant, et apprends de moi quels sont les signes
auxquels on reconnat un cheval de noble race. Cela dit, il improvisa
le chant suivant:

_Improvisation_.--Je viens, et je te dis: coute,  prince! et apprends
 quoi se fait reconnatre un noble cheval. Actif et alerte, vois si
ses naseaux s'enflent et se distendent alternativement; si ses jambes,
sches et dlies, sont comme les jambes de la gazelle prte  commencer
sa course. Ses hanches doivent ressembler a celles du chamois; sa bouche
dlicate cde  la plus lgre pression de la bride, comme la bouche
d'un jeune chameau. Quand il mange, ses dents broient le grain comme la
meule d'un moulin en mouvement, et il l'avale comme un loup affam. Son
dos rappelle celui du livre; sa crinire est douce et soyeuse; son cou
est lev et majestueux comme celui du paon. Le meilleur temps pour le
monter est entre sa quatrime et sa cinquime anne. Sa tte est fine et
petite comme celle du grand serpent chahmaur; ses yeux sont saillants
comme deux pommes; ses dents semblent autant de diamants. La forme de
sa bouche doit approcher de celle du chameau mle; ses membres sont
finement dessins, et plutt arrondis qu'allongs. Quand on le sort de
l'curie, il est joyeux et il se cabre. Ses yeux ressemblent  ceux de
l'aigle, et il marche avec l'inquite impatience d'un loup affam. Son
ventre et ses ctes remplissent exactement la sangle. Un jeune homme de
bonne famille prte une oreille obissante aux leons de ses parents;
il aime son cheval et en prend le plus grand soin Il sait par coeur la
gnalogie et la puret de son sang. Il essaie souvent la vigueur
des articulations de son genou; en un mot, il doit tre ce qu'tait
Mirza-Serraf dans sa jeunesse.

Ds que le prince eut entendu cette improvisation, il dit aux gens de sa
suite: C'est l le fils de Mirza-Serraf? Hol! qu'il soit arrt!

Roushan fut immdiatement entour de tous cts; mais, sans paratre
s'en apercevoir, il parla ainsi au sultan Murad:

_Improvisation_.--coutez, mon prince; il me revient en mmoire
quelques stances de vers agrables; permettez-moi de vous les rciter.
Le prince y consentit, et ordonna  ses gardes, de ne pas toucher
 Roushan qu'il n'et dit ses vers. Alors ce dernier commena
l'improvisation suivante: Mon prince a donn l'ordre de me punir; mais,
par Allah! je sais comment me dfendre; je m'chapperai de ses mains.
En vain m'offrirais-tu tes richesses et tes faveurs comme on jette la
pture  l'aigle vorace et affam, je les rejetterais toutes.

Le prince l'interrompit et lui dit: Cesse tes vaines bravades; viens,
et sers-moi fidlement, autrement je te ferai mourir.

Roushan chanta alors ainsi:

_Improvisation_.--Je suis appel Dieu dans ma maison: oui, je suis un
dieu. Je ne courberai point mon cou devant un lche comme toi. La cruche
a port l'eau assez longtemps pour toi; mais,  la fin, la cruche s'est
brise.

Le prince lui dit: Ton pre a t mon serviteur pendant cinquante ans.
Dans un moment de colre, j'ai ordonn qu'on lui crevt les yeux. Mais
qui dniera au matre le droit de punir son esclave, afin de pouvoir
ensuite le combler de ses faveurs? Viens avec moi, tu apprendras 
m'tre agrable, et je te rcompenserai. Roushan rpliqua: Tu as
teint les yeux de mon pre, et,  ce prix, tu veux me faire riche. Si
Dieu me donne assez de vie, je te ferai subir la peine du talion. Mais
coute!

_Improvisation_.--C'est toi-mme qui as construit l'difice de la ruine
quand tu as prt l'oreille  des calomniateurs. Je prendrai ta vie et
je renverserai ton trne.

Ces paroles firent sourire le prince, et il lui demanda ironiquement:
Comment, Roushan, te sens-tu assez fort pour dtruire mes villes et
pour renverser mon trne? Roushan improvisa le chant suivant:

Assez de forfanteries. Que sont  mes yeux trente, soixante, ou mme
cent de tes guerriers? Que sont vos rochers, vos prcipices et vos
dserts sous le sabot de mon coursier? Je suis le lopard des montagnes
et des valles[2].

[Footnote 2: Cette strophe est habituellement chante par les Turcs
avant qu'ils s'lancent sur l'ennemi.]

Le prince reprit: Viens plus prs de moi, ne fuis pas. Je jure par
la tte des quatre premiers califes que je te ferai _sirdar_ (gnral
commandant en chef) de mes troupes. Et pendant qu''il parlait ainsi,
il admirait le courage du jeune homme. Roushan rpliqua et dit:
Maintenant, mes chants, aussi bien que mes exploits, seront connus au
monde sous le nom de Kourroglou, le fils de l'aveugle dont tu as crev
les yeux [3].

[Footnote 3: _Kurr_ signifie aveugle, et _oglou_ fils.]

_Improvisation_.--coute les paroles de Kourroglou. La vie m'est un
fardeau. De ce jour j'abandonne ma tte aux hasards de la fortune,
comme la feuille d'automne s'abandonne  l'pre souille des vents. Avec
l'assistance de Dieu, j'irai en Perse pour y rtablir la religion d'Ali,
qui est vnr dans ce pays.

Il finissait  peine ces mots, que, se prcipitant au milieu de la suite
du prince, il fit un horrible carnage, et le prince,  la fin convaincu
que toutes les armes de la terre ne pourraient venir  bout de le
vaincre, ordonna  son vizir d'abandonner une poursuite dangereuse et
inutile.

Roushan traversa l'Oxus  la nage et se hta de rejoindre son pre sur
la rive oppose. Tu m'as veng, mon fils, lui dit ce dernier, que Dieu
t'en rcompense! Quittons maintenant cette contre: non loin d'Hrat, je
connais une oasis o tu vas me conduire.

Roushan obit, et quand ils eurent atteint l'oasis, Mirza-Serraf tira de
dessous son bras un vieux livre d'astrologie qui ne le quittait jamais,
et dit: O mon fils, cherche dans ce livre un passage qui traite
de l'apparition de deux toiles, l'une  l'orient et l'autre 
l'occident.--Pre, je l'ai trouv!

--Bien! L'oasis o nous sommes contient une source d'eau; quand la nuit
qui prcde le vendredi sera arrive, tu veilleras avec ce livre dans la
main, en rptant continuellement la prire qui se trouve a ce passage
du livre; tes jeux devront suivre avec la plus grande vigilance les deux
toiles jusqu'au moment o elles se rencontreront. Alors tu verras la
surface de l'eau se couvrir d'une cume blanche. Prends ce vase que
j'ai apport tout exprs, tu y recueilleras soigneusement l'cume et me
l'apporteras sans dlai.

Quand la nuit dsigne fut venue, Roushan remplit toutes les
instructions de Mirza-Serraf, et dj il revenait avec le vase plein
de l'cume mystrieuse; mais elle tait si blanche, si lgre et
si frache, que le jeune homme inexpriment ne put rsister  la
tentation: il avala l'cume. J'ai accompli toutes tes prescriptions,
dit-il  son pre; l'cume cependant ne s'est pas montre sur l'eau
de la source. Mirza-Serraf rpondit: L'cume a paru sur l'eau de la
source; j'en suis certain. Confesse la vrit, qu'en as-tu fait?

Roushan tait sincre; il avoua sa faute. Alors le vieillard, frappant
son genou avec ses deux mains: Qu'as-tu fait, malheureux? s'cria-t-il.
Sois maudit, et puisse ta maison tomber sur ta tte! Tu m'as ravi le
bonheur de te revoir. Cette cume tait un remde prcieux et unique, un
collyre qui avait la puissance de gurir ma ccit. J'en aurais employ
une portion pour moi, et je t'eusse laiss boire le reste. Mais les
dcrets du sort sont irrvocables; tu deviendras un guerrier invincible
et moi je mourrai aveugle. Tout est consomm, maintenant. Le pauvre
vieillard commena alors  dicter ses dernires volonts. Mes jours
sont compts, dit-il, dsormais tu prendras le nom de Kourroglou, le
fils de l'aveugle. Tes vers et tes actions seront attachs pour toujours
 ce surnom. Maintenant conduis-moi  Mushad, sur le dos de Kyrat[4],
car c'est ainsi que tu devras nommer ton cheval.

[Footnote 4: Un cheval bai brun.]

Kourroglou plaa son vieux pre derrire lui, et marcha vers la ville
sacre de Mushad, o ils arrivrent en peu de temps, grce  la vigueur
surnaturelle de leur cheval. Ce fut dans cette ville qu'ils embrassrent
la foi d'Ali, et, d'impies sunnites qu'ils taient, devinrent _sheahs_
et vrais croyants. Ce fut l aussi que Mirza-Serraf mourut, et voici
quelles furent ses dernires paroles: Aussitt que je serai mort,
rends-toi dans la province d'Aderbadjan, dont le schah de Perse est
souverain. Il voudra t'attirer  sa cour, n'y va pas, mon fils; mais ne
te rvolte pas non plus contre lui.

Il dit et il expira.



DEUXIME RENCONTRE.

Nous avons traduit textuellement la premire rencontre pour donner au
lecteur une ide juste de la forme de ce rcit. M. Chodzko dclare dans
sa prface, en qualit d'tranger, qu'il n'a point prtendu faire de sa
_transcription_ une oeuvre de style pour la langue anglaise. Nous ne
possdons pas assez cette langue pour adresser des critiques  M.
Chodzko; mais nous la lisons assez pour esprer n'avoir point fait
de contre-sens, et pour nous tre assur que les rapsodies des
Kourroglou-Khans ne pouvaient pas nous tre transmises avec plus de
concision, de franchise et de simplicit. Nous ne savons pas non plus si
le style de M. Chodzko a la vritable couleur orientale; mais on a pu
voir par ce qui prcde (rendu mot  mot autant que possible) que c'est
une couleur nette, hardie, sans recherche, sans affectation, sans aucune
coquetterie dplace pour chercher  flatter le got europen. C'tait,
je crois, la vraie manire et la seule bonne.

La seconde _rencontre_ est consacre  faire rencontrer en effet,
Kourroglou et le terrible bandit Daly-Hassan. Ce dernier prtend avoir
le monopole du pillage et du meurtre. Il rit de piti en voyant un
ennemi si jeune venir tout seul pour le dfier, au milieu de quarante
de ses meilleurs garnements. Le monde entier retentit de ma gloire,
s'crie Daly-Hassan, qui ne se pique pas de Modestie.

Et le pauvre diable ose me barrer le chemin?--Misrable! lui rpond
Kourroglou; tu ne t'es jamais battu qu'avec des agneaux: tu ne sais pas
encore ce que c'est qu'un blier.

Le blier est apparemment chez cette race de pasteurs le type du courage
et de la force; car Kourroglou, qui n'est pas modeste non plus, se
compare de prfrence  cet animal dans ses frquentes vanteries, et
quand il a dit: Je suis Kourroglou le blier, il a tout dit.

Daly-Hassan ne se presse pas d'entamer le combat. Les bravades de son
ennemi l'amusent, et il lui permet d'improviser et de chanter les
stances qui lui _viennent  l'esprit_, comme dit Kourroglou en semblable
occasion. Ces stances sont toujours belles d'nergie sauvage, et le
refrain de celles-ci est un cri d'impatience, _Ne combattrons-nous donc
pas aujourd'hui?_ En voici une qui ne manque pas de caractre:

Montre-moi un homme qui puisse tendre mon arc! Montre-moi un homme qui,
_comme un blier_, vienne frapper sa tte contre mon bouclier! Je puis
broyer l'acier entre mes dents et le cracher contre le ciel. Oh! ne
combattrons-nous donc pas aujourd'hui?

Pendant que Kourroglou chante ses trophes, Daly-Hassan examine Kyrat,
l'incomparable Kyrat, le fils de l'talon-spectre, le coursier fidle,
l'ami, le porte-bonheur de Kourroglou, et _il en devient pris_.
Fais-moi prsent de ton cheval, dit-il, et je m'abstiendrai de verser
ton sang. Kourroglou rpond par de nouvelles provocations, et le combat
s'engage. En un clin d'oeil vingt des compagnons de Daly-Hassan sont
_expdis aux enfers_, les vingt autres prennent la fuite  travers le
dsert. Daly-Hassan reste seul; dvor de rage, il se prcipite sur son
ennemi; mais Kourroglou lui fait mordre la poussire, pousse un cri
_comme celui d'un aigle_, descend de cheval, et s'asseyant sur sa
poitrine, tire tranquillement son khandjar pour lui couper la tte.
Daly-Hassan se prend  pleurer. Misrable btard! lui dit Kourroglou,
es-tu donc celui qui depuis sept ans faisait l'effroi de ces contres?
Tu n'es qu'une femme pusillanime. _Lche! tu verses des larmes pour une
cuillere de sang!_

Guerrier invincible, lui rpond Daly-Hassan, _j'ai jur  Dieu et 
moi-mme de servir fidlement l'homme qui pourrait me renverser sur le
dos_. Prends-moi pour ton esclave, et dis-moi le nom de mon matre.

Kourroglou est mu de piti. Il se lve, rengaine son poignard, et suit
Daly-Hassan dans une caverne o celui-ci le rend matre des richesses
immenses qu'il a amasses durant les sept annes de son brigandage.
A partir de ce jour, il est le serviteur et l'ami de Kourroglou. Ils
demeurent ensemble plusieurs mois dans la caverne, et n'en sortent que
pour augmenter leur trsor en dtroussant les voyageurs, et pour enrler
des bandits sous leurs ordres.

Quand ils ont russi  se composer une bande de 77 hommes, ils chargent
leur butin sur des chameaux et sur des mules, et, poursuivant leur
voyage vers la province d'Aberdadjan, ils atteignent bientt les
montagnes de Kaflankhou, y laissent leurs hommes et s'en vont tous deux
 la dcouverte pour s'assurer d'une retraite sre. Ils trouvent dans
le district de Karadag une magnifique prairie o ils s'installent avec
leurs richesses et leurs compagnons. Leurs exploits rpandent bientt
la terreur dans le pays, et tout homme _courageux_ vient s'enrler sous
leur bannire.

Il traitait ses gens comme un pre, et la paie qu'il leur faisait tait
si librale, qu'elle pouvait remplir le creux du bouclier de chacun
d'eux.

En peu de temps, Kourroglou se voit  la tte de 777 hommes, nombre
sacr qu'il n'et dpass vraisemblablement que pour celui de 7777, s'il
lui et t possible ds lors d'y atteindre.

Cependant le gouverneur de la province commence  s'alarmer du voisinage
de Kourroglou. Il lui dpche un envoy qui, sans fleur de rhtorique,
lui parle ainsi:

Qui es-tu? Pourquoi es-tu venu ici? Si tu dsires parler au souverain
d'Iran, va le trouver; mais ne demeure pas ici plus longtemps. Si tu as
quelque chose  me dire, je t'couterai afin de savoir ce que c'est.

Kourroglou trouve le discours de l'ambassadeur un peu familier; mais il
se ressouvient de la dfense que son pre lui a faite, en mourant, de
se rvolter contre le schah de Perse. Il traite donc l'envoy fort
honntement, et lui promet d'vacuer le pays sous peu de jours.

Il rassemble ses hommes et leur chante ceci:

L'heure du dpart est arrive. Que quiconque veut me suivre dans le
Kurdistan se tienne prt! Qu'il me suive, celui dont les lvres veulent
boire dans la coupe de la valeur!--Qu'il me suive, celui qui veut mettre
en pices le linceul de la mort!

Les 777 brigands rpondirent: O Kourroglou, nous ne craignons pas la
mort; l o tu iras, nous irons. Ils partent; ils arrivent dans la
valle de Gazly-Gull, situe dans le voisinage de Kho, et dbutent par
l'extermination et le pillage d'une caravane. Le gouverneur d'Erivan,
Hussein-Ali-Khan, se met en route  la tte de quinze cents cavaliers
pour aller rprimer ces brigandages. Ne craignez rien,  mes mes! 
mes _fous_ (_Dalcelar_)! C'est le nom d'amiti que Kourroglou donne 
ses compagnons, c'est le titre glorieux que le postrit leur conserve:
Ne craignez rien, je les disperserai en moins d'une heure. Kourroglou
dit, et revtu de sa cotte de mailles, arm de toutes pices, il
attend, appuy tranquillement sur sa lance, l'envoy d'Hussein. Aux
interrogations et aux menaces de l'envoy, Kourroglou rpond comme de
coutume par une chanson: Serdar, lui dit-il, j'ai l'habitude de chanter
quelques vers avant de combattre.--Chante, si tu y es dispos, rpond le
serdar, amateur de posie comme tous les Orientaux. Kourroglou chante
ici une fort belle strophe:

Voici la vrit des vrits! coute-la bien, mon serdar. Je suis l'ange
de la mort. Regarde; je suis Azral. Mes yeux aiment la couleur du sang.
Oui, je suis venu pour arracher les mes des corps; je suis le vritable
Azral. Nous verrons bientt quelles entrailles, quels crnes seront
fouille les premiers par la pointe de mon poignard. Ce jour mme,
tu quitteras ce mond; me voici. Comme un vritable Azral, je viens
arracher les mes.

..........................................................

Maintenant, j'enseignerai  rire  tes ennemis, et  tes amis  se
lamenter. Contemple en moi Azral, l'exterminateur des mes.

Kourroglou s'lance au plus pais de la mle. Il tue tout ce qui est
digne d'tre tu, il pille tout ce qui vaut la peine d'tre pris.

Kourroglou cependant ne resta pas davantage  Gazly-Gull, il vint se
fixer dfinitivement  Chamly-Bill; sa gloire se rpandit bientt dans
les contres environnantes, et de toutes parts on lui envoyait de l'or
et des prsents.



TROISIME RENCONTRE.

Kourroglou se prit de got pour Chamly-Bill, et y btit une
forteresse[5]. Tous ceux qui entendirent parler de lui, de sa valeur et
de sa libralit, s'empressrent de se joindre  sa bande. En peu de
temps la forteresse devint une ville contenant huit mille familles. Ce
fut l que Kourroglou fit connaissance avec le marchand Khoya-Yakub,
qu'il adopta, plus tard, pour son frre. Cet homme avait voyag dans
tous les pays du monde, el il amusait souvent Kourroglou par la
description de ce qu'il avait vu.

[Footnote 5: Un fort, _Kalka_ en Perse, village entour de murs, avec
des tours et des meurtrires dans les angles. On voit encore aujourd'hui
les ruines du fort de Kourroglou  Chamly-Bill.]

Le marchand Khoya-Yakub, allant un jour  la ville d'Orfah, vit une
grande foule rassemble sur la place du march. Il s'avana et vit un
jeune garon, tel que le dpeint le pote:

Mon coeur aime un jeune homme dont les sourcils sont bien arqus. Sa
ceinture est troite; ses lvres ressemblent  un bouton,  une rose
souriantes. Jeune homme, sacrifie ton me  la beaut! contemple en moi
son esclave. Parcourez le monde entier: vous ne trouverez pas un enfant
de plus belle esprance. Son nom est Ayvaz-Bally. C'est la prairie du
huitime ciel! Son pre est boucher de son tat; le fils est une mine de
pierres prcieuses.

Khoya-Yakub demanda: De quel jardin est cette rose? de quelle prairie
est cette plante? Quelqu'un rpondit: Son pre est boucher du pacha
de cette ville; Ayvaz-Bally est son nom. Le marchand pensa lors en
lui-mme: Kourroglou n'a pas d'enfants; pourquoi n'adopterait-il pas un
si beau garon pour son fils? Mais que dois-je faire? Si,  mon retour 
Chamly-Bill, j'essaie de lui dpeindre ce que j'ai vu, il ne me croira
pas. Il trouva alors un peintre dans Orfah, et lui paya un bon prix
pour faire le portrait d'Ayvaz.

Aprs un voyage de quelques jours, il revint  la forteresse de
Chamly-Bill. Il fut dit  Kourroglou que son frre Khoya-Yakub tait
revenu. Il ordonna aussitt  ses hommes d'aller  sa rencontre, et de
l'amener dans la ville avec les honneurs qui lui taient dus. Ds qu'il
fut descendu de cheval, Kourroglou le baisa sur la joue, et le fit
asseoir  ses cts, tandis que Khoya-Yakub lui baisait les deux mains,
comme  son suprieur. Hourra! mes enfants, du vin! cria Kourroglou;
buvons en l'honneur de l'arrive de notre frre. Et ils s'assirent, et
ils burent au point que Khoya-Yakub commena  devenir gris, et sentit
sa tte s'allumer. Kourroglou lui demanda d'o il venait. Il rpondit:
D'Orfah!--Tu n'as pas vu, par hasard, a Orfah, un plus beau cheval que
mon Kyrat?--Je n'en ai pas vu.--Dis, as-tu vu l, des hommes plus beaux
et plus braves que mes compagnons?--Je n'en ai pas vu.--As-tu vu, dis
moi, une fte plus joyeuse que la mienne?--Je n'en ai pas vu.--As-tu vu
des chansons plus beaux et plus richement vtus que les miens?--Frre
guerrier, j'ai vu l un jeune garon que les mains de tous vos jeunes
gens ne sont pas dignes de laver. Voil que tu deviens vieux, et que tu
n'as pas d'enfants: pourquoi ne le prendrais-tu pas pour ton fils, afin
de faire de lui, quand le temps en sera venu, un guerrier digne de te
servir et de te succder lorsque tu seras mort, aussi bien qu'un appui
et un fils tant que tu vivras? Il commena alors  vanter la beaut
d'Ayvaz et sa mle physionomie. Kourroglou dit: Eh quoi! marchand qui
n'es bon  rien! ne pouvais-tu dpenser quelques tumans pour payer un
peintre et m'apporter sa ressemblance? Le marchand sortit une miniature
de son habit et la tendit  Kourroglou. Kourroglou la prit; et quand il
l'eut examine, _les rnes de sa volont chapprent des mains de sa
patience_, et il s'cria: Daly-Hassan, qu'on apprte une chane et
des fers. Le marchand, tonn, demanda ce que signifiait un ordre
semblable. Je vais te faire enchaner, misrable! Pour quelle raison,
et quel est mon crime? Est-ce donc la rcompense que tu me donnes pour
t'avoir trouv un fils?--C'est pour le mensonge que tu as dit. Homme,
coute-moi; je vais partir pour Orfah  l'instant mme; et tu attendras
mon retour, enchan dans un cachot. Si le jeune garon justifie
rellement tes louanges, que mon nom ne soit pas Kourroglou si je ne
couvre pas ta tte d'une pluie d'or et ne t'exalte pas au-dessus de la
vote des cieux. Mais malheur  toi, si Ayvaz est indigne de tes loges;
car j'arracherai la racine de ton existence du sol de la vie; et ton
chtiment servira d'exemple aux menteurs impudents comme toi. Tu ne dois
pas mentir  tes suprieurs.

Cela dit, il donna ordre d'enchaner le marchand par le cou et par une
jambe, et de le jeter ensuite en prison.

Daly-Hassan! que l'on selle Kyrat. Daly-Hassan mit lui-mme la selle
et le coussin sur le cheval de son matre, et les attacha sept fois avec
la sangle. Je pars pour Orfah, dit Kourroglou. Que personne ne de vous
ne se hasarde de boire de faon  s'enivrer jusqu' ce que je sois de
retour. Malheur a celui dont la demeure retentira des sons de la musique
ou du tambourin. Souvenez-vous de cette dfense, ou je vous arracherai
de la terre, et vous jetterai au vent, comme un chardon nuisible. Je
pars seul pour chercher mon futur enfant, pour chercher Ayvaz. Je
mourrai ou je reviendrai avec lui. coutez ma chanson.

_Improvisation._--J'adopterai pour mon fils le jeune Ayvaz-Bally.
Attendez le jour d'adoption jusqu' mon retour. Demandez-le en Turquie
et en Syrie jusqu' mon retour. Un homme brave monte l'arabe gris ou le
bai, et galope tout le long du chemin, sur le cheval de bataille aux
pieds lgers. Tuez des veaux, gorgez des moutons, et nourrissez-vous de
mes troupeaux jusqu' mon retour. _Kourroglou dit:_ le diable emporte
l'ennemi; les braves galopent sur des chevaux arabes: allez et buvez
jusqu' mon retour.

Ayant dit cela, Kourroglou prit cong de ses frres, monta sur Kyrat
et marcha seul, jour et nuit, de bourgade en bourgade, vers la ville
d'Orfah. Il n'en tait plus qu' un fersakh de distance, quand il se
sentit une faim extrme; et, voyant un berger qui gardait son troupeau
sur la pente d'une colline, il se dit: Le proverbe est bon: si tu as
faim, va au berger; si tu es las, au chamelier. Maintenant rflchissons
un peu de quelle faon j'attraperai  djeuner. Alors il s'approcha, et
s'cria: Que Dieu te bnisse, berger! ne peux-tu me donner  djeuner?
Le berger leva la tte; et, voyant un guerrier dont l'armure,  elle
seule, aurait pu acheter son troupeau et lui-mme par-dessus le march,
il rpondit: Jeune homme, je n'ai point de mets digne de toi; mais
si tu peux t'accommoder de lait de brebis, je vais t'en chercher.
Kourroglou dit: Dans ce dsert une goutte de lait vaut le monde entier:
vas-en chercher, et me l'apporte. Le berger tait d'une haute stature
et taill carrment; il tenait dans sa main une norme massue, dont la
tte tait arme de clous, de vieux fers de lance, de fers de chevaux
casss et de tout ce qu'il avait pu se procurer de tranchant; elle
pesait un men et demi[6]; une courroie, passe dans un trou, la
suspendait  son poignet. Le berger leva la massue: et,  ce signal,
toutes les brebis se runirent autour de lui. Il avait aussi avec lui
une cuelle de bois que les Kurdes appellent _moudah_ et qui pouvait
contenir trois mena de lait[7]. L'ayant rempli jusqu'aux bords, il la
mit devant Kourroglou, et lui donna une grande cuiller de bois pour
qu'il pt manger, Kourroglou en eut  peine bu quelques cuilleres
qu'il se sentit trs-faible, et dit: Berger, n'as-tu pas une crote de
pain?--J'en ai, dit le berger; mais il n'est pas un fils d'homme qui
puisse le manger. Kourroglou reprit: Il porte un nom mangeable; et
pour peu qu'il soit moins dur que la pierre, donne-le-moi. Le berger
dit: C'est du pain fait d'orge et de millet; je l'ai ptri pour mes
chiens. Kourroglou dit: N'importe, apporte-le tel qu'il est. Le
berger rpliqua: Le soleil l'a sch; il est devenu tout  fait dur et
moisi: tu te rompras les dents. Kourroglou dit: Ne, crains rien, mon
garon, et donne-le-moi promptement. Un sac de peau tait suspendu au
dos du berger; il l'en ta, et le mit devant Kourroglou. Ce dernier
tait si prodigieusement affam, qu'il plongea ses deux mains dans le
sac, et, arrachant tout ce qui se trouvait sous sa main, le rompit en
morceaux, et le jeta dans le lait. Le berger le regardait faire; et
voyant que son hte, qui avait dj prpar de la nourriture pour quinze
personnes n'interrompait pas sa besogne, il se dit  lui-mme: La faim
l'a rendu fou; car assurment nul fils d'Adam ne pourrait avaler tout
cela; quand il aura mang cinq ou six cuilleres, il jettera le reste;
avec ce qu'il a apprt pour lui, je pourrais nourrir une semaine
entire, toute la meute de chiens qui gardent mon troupeau. Pendant ce
temps, Kourroglou miettait le pain, et en remplissait l'cuelle. A la
fin, enfonant la cuiller, qui resta, sans remuer, dans la position
verticale, il leva les yeux, et vit le berger qui tait debout, en
contemplation devant lui. Il lui dit: Assieds-toi, berger, et mangeons
ensemble. Le berger rpliqua: Beg, tu as prpar toi-mme le repas,
mange-le tout seul, car je ne puis t'aider.

[Footnote 6: Environ vingt-deux livres anglaises.]

[Footnote 7: Men, en turc _balma_, poids employ commumnment en Perse.]

Alors, Kourroglou prit la cuiller et ce mit  l'oeuvre; ses normes
et rudes moustaches gnaient le passage; et le pain lui sortait de la
bouche tandis que le lait coulait dans sa poitrine. Kourroglou, en
colre, jeta la cuiller, et relevant ses moustaches qui allaient
par-del ses oreilles, il ouvrit une bouche semblable  l'entre d'une
caverne, et, prenant l'cuelle de ses deux mains, il avala le contenu
jusqu' la dernire goutte. Le berger le regardait avec stupeur, si
disait en lui-mme: Par le saint nom d'Allah! ce ne peut tre l un
homme, car aucun tre humain ne pourrait avaler une telle quantit de
nourriture. Encore une fois, je le rpte, voyons, au nom d'Allah!
ce qui va arriver. S'il s'enfuit maintenant, ce sera la vampire du
dsert[8], ou Satan lui-mme; s'il reste, c'est un fils des hommes. On
dit que la famine incarne est arrive sur la terre; c'est l srement
la famine, il vient de manger tout le lait de mes brebis; mais au bout
d'une heure, il aura faim de nouveau, et alors il me dvorera moi-mme.
Kourroglou pensait en lui-mme: Comment vais-je faire pour me rendre 
Orfah et voir Ayvaz? Si je me montre sous ce costume, et mont sur ce
cheval, mon nom et ma gloire sont trop bien connus en tous pays pour
que je ne sois pas dcouvert. Prenons plutt les habits du berger, et
entrons ainsi dans la ville. Il dit donc au berger: Viens l, et
faisons l'change de nos habits Le berger se mit  rire et lui dit:
Pourquoi me railler ainsi sur ma pauvret? Le chle seul qui est sur ta
tte, ou celui qui entoure tes reins, ou bien encore le poignard qui est
pass dedans, seraient chacun suffisant pour racheter mon sang[9] et mon
troupeau avec. Pourquoi te moquer ainsi de moi? Cela dit, il cracha
dans la paume de ses mains, saisit sa massue, et, la brandissant d'une
faon menaante, il dit  Kourroglou: Toi, si confiant dans la largeur
de tes paules, regarde aussi la largeur de mon cou. Kourroglou sourit
et lui dit Berger, je te jure devant Dieu que je ne me ris pas de toi;
il y a dans cette ville un marchand qui me doit quinze cents tumans[10].
Si je parais devant lui sur ce cheval et dans ce costume, il
m'chappera. Je suis venu pour une raison importante; faisons vite notre
change. Si je reviens, je te rendrai tes habits et reprendrai les
miens; si je ne reviens pas, tu pourras conduire ce cheval au bazar
et le vendre. Son prix est de deux mille tumans; profites-en, et ne
m'oublie pas dans tes prires. Tu garderas aussi les autres choses qui
m'appartiennent. Le berger dit: A coup sr cet homme est fou; je
ne puis expliquer autrement tout ce que j'entends. Allons, Beg,
dshabille-toi. Kourroglou dtacha sa ceinture et ta tous ses habits.
Le berger en lit autant de son ct, et mit les vtements de Kourroglou,
auquel il donna son manteau de feutre grossier. Kourroglou le jeta sur
ses paules, et ayant mis aussi le bonnet de feutre du berger, il lui
dit: Maintenant donne-moi ta massue; car il voyait qu'en cas de besoin
elle pourrait lui tre aussi utile qu'un sabre. La prenant  sa main, il
dit: Berger! ton me et l'me de mon cheval.[11]

[Footnote 8: _Le fantme du desert_, Guli-Beiaban, le vampire bien
connu des contes orientaux.]

[Footnote 9: _Racheter mon sang_. Allusion au jus tallionis du Coran.
Le meurtrier doit payer les parents de la victime avec sa vie ou avec de
l'argent.]

[Footnote 10: Le tuman est une monnaie perse qui vaut environ douze
francs.]

[Footnote 11: Phrase proverbiale trs usite chez les Persans, elle
signifie: Prends soin de mon cheval comme tu voudrais qu'ont prit soin
de toi-mme.]

Le berger rpondit: Je jure par la foi de Dieu! Que ton coeur soit en
paix; tu peux te fier  moi. Et il disait en lui-mme: Dieu veuille
que cet homme ne revienne jamais; alors adieu la pauvret; le cheval et
les vtements me suffiront aussi longtemps que je vivrai.

Kourroglou prit cong du berger, et continua son voyage  pied; le
manteau du berger tait sur ses paules, la massue dans sa main, Il
aperut bientt l ville d'Orfah, et marcha jusqu'aux portes. Ayant
prononc le mot Bismillah (au nom de Dieu), il entra, et il passait dans
une rue, quand il vit un Turc portant un okha de viande. Il la regardait
avec amour, priant et soupirant en mme temps. Kourroglou lui demanda en
langue turque: Quelle viande portes-tu l, que tu la convoites ainsi,
et sembles soupirer aprs? Le Turc rpondit: Es-tu donc tranger,
seigneur, ou viens-tu de quelque contre loigne? Kourroglou dit:
Oui, je viens de loin. Le Turc lui dit alors: Ne sais-tu pas que dans
les autres pays le pain est cher, tandis que dans celui-ci, c'est la
viande qui est chre? J'ai une personne malade chez moi,  laquelle le
mdecin a prescrit la viande; je vais chaque jour au bazar, mais je
regarde en vain, je ne puis en trouver; aujourd'hui, enfin, j'ai trouv
de la viande dans la boutique d'Ayvaz, fils d'Ibrahim le boucher; j'ai
t oblig de payer un okha deux piastres, et c'est l ce qui me fait
soupirer. Kourroglou demanda: Se peut-il que la viande soit aussi
chre?--Oui, en vrit, dit le Turc, deux piastres pour un okha, c'est
normment cher. Kourroglou dit en lui-mme: Bonnes nouvelles pour mon
berger! Attends seulement un peu, maudit; aujourd'hui mme je vendrai
tes moutons. De l Kourroglou s'en fut vers la boutique d'Ayvaz, devant
laquelle il aperut une foule de gens, mls ensemble _comme les plis
d'un manteau froiss_: les hommes venaient l pour acheter de la viande,
les femmes pour admirer la beaut d'Ayvaz. Kourroglou dsireux de le
voir aussi, regardait par-dessus les paules de ceux qui taient devant
lui. Les Turcs, le jugeant d'aprs son costume, le prirent pour un
berger et commencrent  le frapper sur la tte. Alors Kourroglou se
baissa dans l'intention de regarder  travers leurs jambes, mais il
s'exposa ainsi  de plus graves insultes. Je ne puis dompter ces Turcs
grossiers, dit-il; comment puis-je esprer d'enlever Ayvaz? Il se mit 
coudoyer de droite et de gauche, et, crachant dans ses mains, il leva sa
massue en l'air, dans l'intention de se frayer un passage, en poussant
et frappant coup sur coup. Celui qui eut la tte frappe eut le crne
bris; celui qui reut le coup sur la jambe eut la jambe casse; celui
qui le reut sur les paules resta sur la place.

[Illustration: Il commena  regarder dans l'intrieur. (Page 3.)]

De cette manire il chassa tout le monde de la boutique d'Ayvaz, quand
il l'aperut assis et tenant tristement sa tte dans sa main. Kourroglou
dit dans son coeur: Un vrai looty [l2] possde six tours; cinq
d'adresse et un de force. Je ne crois pas pouvoir effrayer cet enfant.
Il s'approcha alors d'Ayvaz, mit la main dans sa poche, et, prenant une
piastre, il la jeta devant Ayvaz en lui disant: Frre, pse-moi un okha
de viande, et rends-moi le reste en monnaie de cuivre. Seulement
sois prompt, mes compagnons sont partis, et il faut que je coure les
rejoindre. Ayvaz se dit: Voil une bonne pratique pour moi; je vends
un okha de viande deux francs, il ne m'en donne qu'un, et me demande son
reste en monnaie, et cela promptement, parce que, dit-il, ses amis sont
partis. Ayvaz tait orgueilleux  cause de sa beaut, et il dit avec
aigreur: Viens ici, approche-toi plus prs, matre niais? Que veux-tu
dire? Kourroglou s'approcha d'Ayvaz, et celui-ci ayant pli un de
ses doigts, lui donna un bon coup sur la joue avec les quatre autres.
Kourroglou dit: Jeune espigle, pourquoi me frappes-tu? Mais il tait
joyeux dans son coeur, et il ne ressentait aucune colre de cette preuve
de courage. Ayvaz repartit: Drle, tu veux dprcier ma marchandise; en
prsence de tant de pratiques, tu veux acheter un okha de viande pour
un sou, et avoir encore du retour, tandis que je vends un okha deux
livres. Kourroglou dit: Tu es un enfant; ce n'est pas pour acheter de
la viande mais pour en vendre, que je suis venu ici.--Que veux-tu dire,
demanda Ayvaz?--Sot que tu es, rpliqua Kourroglou, j'ai neuf cents
moutons  vendre, et je venais ici pour connatre le prix rel de la
viande, savoir si elle est chre ou bon march. On dit, avec vrit,
que la raison abandonne la tte d'un boucher quand il entend le blement
d'un troupeau. Ayvaz n'eut pas plus tt entendu parler de neuf cents
moutons, qu'il dit: _Mon oncle_, je ne savais pas que tu tais un
matre berger; j'ai t grossier dans mon langage; tu es en droit de me
couper la langue. Je t'ai frapp, coupe-moi la main, pardonne seulement
ma faute.

[Footnote 12: _Looty_, nom fameux en Perse. Il tient le milieu entre le
brave vnitien et l'aventurier franais.]

[Illustration: A la fin enfonant la cuiller... (Page 7.)]

Kourroglou fit l'improvisation suivante:

_Improvisation_.--Tu frapperas l'ennemi arm, ft-il envelopp dans un
feuillet du Coran! Mon futur enfant! lumire de mes yeux! je ne me fche
pas de semblables bagatelles. Ayvaz dit alors:--Pour l'amour de Dieu!
mon cher seigneur, que personne ne sache que tu as amen neuf cents
moutons. Notre ville a cinquante bouchers; ils vont tous te perscuter,
et tu seras oblig de diviser ton troupeau entre eux tous; de sorte
qu'il n'y en aura pas plus de vingt pour ma part. Tu feras bien mieux
d'attendre ici et de t'asseoir, tandis que je vais aller chercher mon
pre. Nous achterons  nous seuls tout ton troupeau, et nous seuls
te donnerons l'argent. Kourroglou rpondit: Va donc, je t'attendrai
ici.--Reste, dit Ayvaz. Tu vois ici douze quartiers de viande; s'il
vient quelques pratiques, tu leur vendras un okha deux piastres si elles
ne veulent pas attendre que je sois revenu pour fixer le prix moi-mme.
Kourroglou rpliqua: Va, et repose-toi sur moi; j'ai t boucher
dix-sept ans, et je connais mon tat; je vendrai bien  ta place. Ayvaz
laissa la boutique  la garde de Kourroglou, et courut chercher son
pre. Bientt aprs, un Turc, qui venait pour acheter de la viande, vit
Kourroglou, et pensa en lui-mme: Comment acheter d'un pareil monstre!
Je suis vraiment effray de lui. Ainsi ruminant, il allait de long en
large.

Kourroglou le vit et lui dit: Tu vas et viens comme si tu tais malade;
de quoi as-tu besoin? Le Turc prit une piastre dans sa poche, et
demanda un demi-okha de viande. Kourroglou lui dit de mettre l'argent
sur l'tal et d'entrer dans la boutique. Ayant choisi une tranche de la
meilleure viande: Prends-la toute! lui dit-il. Le Turc, pensant qu'il
y avait quelque tricherie l-dessous, ou bien qu'on voulait se moquer
de lui, rpondit: Tout ce que j'ai  recevoir, c'est un demi-okha de
mouton, et je n'en prendrai pas davantage. Kourroglou leva sa massue
sur lui, et s'cria: Es-tu sourd ou stupide? Je te dis de prendre
tout. Le Turc dit dans son me: Il faut toujours profiter de
l'occasion; je vais essayer de prendre tout. S'il ne me dit rien, il
aura videmment perdu le sens; si c'est le contraire, je jetterai
la viande par terre, et je me sauverai. Il entra dans la boutique
lentement, et avec timidit prit la viande, la mit sur son paule,
ayant, pendant tout ce temps les yeux fixs sur Kourroglou; ensuite
il quitta la boutique et commena  courir, et, tout en fuyant, il
regardait souvent derrire lui; mais personne ne le suivait. Il avait
toujours quelque apprhension, et il courait aussi fort que la vitesse
de ses jambes le lui permettait. Il n'tait pas loin de sa maison quand
il rencontra quelques amis, qui lui demandrent la raison de cette hte.
Oh! puisse votre maison ne tomber jamais en ruine! Un fou est assis
dans la boutique d'Ayvaz; pour une piastre, il m'a donn toute une
paule de mouton; quel beau trafic! Il y a encore onze quartiers dans
la boutique; allez vite, et il vous les donnera srement. Pendant que
Kourroglou vendait ainsi toute la viande d'Ayvaz pour douze piastres, ce
dernier arrivait  la maison de son pre transport de joie, et il dit:
Il est venu  notre boutique un berger qui a neuf cents moutons; je
l'ai retenu, et nous achterons son troupeau. Son pre, Mir-Ibrahim,
le boucher, se rendit promptement  la boutique, et ds qu'il vit
Kourroglou, il lui jeta ses bras autour du cou, et l'accueillit avec de
grands embrassements, l'appelant beg, et ami, et frre en mme
temps. Kourroglou pensa en son coeur: Je t'entends, coquin, tu veux
m'attraper. Mir-Ibrahim dit: Beg, votre nom a chapp de ma mmoire;
tout ce que je sais, c'est que vous aviez coutume de m'honorer de votre
prsence quand vous nous ameniez des moutons. Il y a longtemps que nous
ne nous sommes vus; mes yeux vous cherchaient et vous dsiraient.
Kourroglou pensait dans son coeur: Fripon! tu achtes le pain du
boulanger, et puis tu le lui revends ensuite[13]. Et alors il dit: Mon
nom est Roushan. Il ne disait pas un mensonge, car tel tait vraiment
son nom. Le boucher sur cela commena  se plaindre: Comment! nous
aviez-vous oubli? et pourquoi tre rest si longtemps sans voir votre
ami et votre frre? Kourroglou rpondit: Les moutons que j'avais
coutume d'amener ici venaient tous de la Perse; maintenant Kourroglou
demeure sur les frontires,  Chamly-Bill. La crainte de ce voleur m'a
retenu; mais, grce  Dieu! Kourroglou tant mort, je te fournirai
dsormais autant de moutons que tu peux dsirer. Mir-Ibrahim, le
boucher, demanda: Est-il donc vrai que Kourroglou soit mort?--Mort et
enterr! J'ai moi-mme assist  ses funrailles. Le boucher dit: Dieu
soit lou! car vous saurez que notre pacha, ayant entendu parler de
ce bandit, a dfendu  mon Ayvaz de sortir de la ville, de peur que
Kourroglou ne l'enlve et ne le couvre d'infamie. Depuis sept ans, Ayvaz
n'est jamais sorti de la forteresse. Kourroglou disait en lui-mme:
Voyez cette sale tte; il m'a enterr vivant, mais je l'aurai bientt
moi-mme mis au tombeau; de sorte que chacun se moquera de lui jusqu'
la fin du monde.

[Footnote 13: expression proverbiale pour dire: tu mens, tu m'as
tromp.]

Ayvaz, voyant qu'il ne restait plus de viande dans la boutique, crut
d'abord qu'elle avait t vendue; mais quand il regarda dans la bourse,
il n'y trouva que douze piastres, et dit: Berger, puisse ta maison
s'crouler! et alors il se mit  pleurer. Mir-Ibrahim lui demanda la
cause de ses larmes; et lui dit: Pre, j'ai confi  Roushan douze
quartiers de viande, et il les a vendus une piastre la pice.
Kourroglou rpondit: J'avais entendu dire que la corporation des
bouchers tait renomme pour son avarice sordide, je vois que cela est
exact. A chacun des douze amis que j'ai dans la ville, j'ai envoy un
morceau de viande. Quoi qu'il en soit, vous ne perdrez rien. Douze
quartiers font six moutons; quand tu viendras acheter mon petit
troupeau, tu pourras en prendre douze gratis. Quand Mir-Ibrahim
entendit ces paroles, il frappa Ayvaz au visage. Retiens ta langue,
imbcile, dit-il, et _ne mange plus de bouc_. Ton oncle Roushan[14] sait
ce que c'est que d'tre un homme; il nous donnera quatorze moutons.
Kourroglou vit qu'il avait perdu deux moutons de plus, et dit en
lui-mme: Ta bouche est prte, ton gosier est ouvert, il ne manque que
la poire pour jeter dedans; mais la poire? Mir-Ibrahim dit: Allons,
Roushan Beg, levons-nous, et allons  la maison; nous apprterons
l'argent, et rglerons nos comptes. Ayvaz ferma la boutique, et ils
s'en allrent tous trois  la maison.

[Footnote 14: Cher oncle, est une expression affectueuse que l'on
emploie avec les personnes ges.]

Mir-Ibrahim pria Kourroglou de rester avec Ayvaz pendant qu'il irait
chercher l'argent. Quand ils se trouvrent seuls, Ayvaz s'assit sur un
sige plus lev que Kourroglou; Ayvaz se leva et prit dans une niche
une bouteille et un verre qu'il plaa devant lui, et alors, relevant
ses manches jusqu'au coude, il remplit son gobelet de vin et le vida.
Kourroglou n'avait pas bu de vin depuis quelque temps; son coeur battait
avec violence; il contemplait tendrement l'heureux buveur, et se lchait
les lvres. Ayvaz dit: Roushan, mon oncle, pourquoi lches-tu ainsi tes
lvres? Kourroglou rpliqua: Que je devienne ton esclave! O phnix du
paradis! quelle est cette liqueur rouge que tu bois? Ayvaz dit: N'en
as-tu encore jamais vu, mon oncle? Cela s'appelle du vin. Kourroglou
reprit: Mon fils, mon petit-fils, remplis-en un verre pour moi, et
laisse-moi le boire. Ayvaz dit alors: Ce breuvage a cette mauvaise
qualit, qu'il rend fous ceux qui en boivent.--Comment cela? Ayvaz
rpliqua: Donnez-en seulement une once  un bouc, et aussitt il
aiguisera ses cornes et se battra contre un loup; donnez-en  un
poisson, et il chargera un vaisseau de marchandises, et naviguera le
portant sur son dos, pour trafiquer sur la mer Caspienne. Si tu en bois,
tu deviendras fou et courras au bazar, proclamant tout haut que tu as
amen neuf cents moutons. Les bouchers tomberont alors sur toi, et te
les prendront de force. Kourroglou dit: Ayvaz, puisse-je devenir
la victime de tes yeux! J'avais coutume d'en boire beaucoup; nous en
rcoltons en grande abondance. Ayvaz lui dit: Comment le fait-on dans
votre pays?--Dans notre pays, on cueille les grappes et on les presse
jusqu' ce que le jus en soit bien exprim; alors on en remplit un vase
que l'on met sur le feu. Il bout et rebout jusqu' ce qu'il soit rduit
d'un tiers, et que la quatrime partie demeure; alors nous jetons dedans
du pain coup en morceaux, et nous le mangeons avec nos doigts. Ayvaz
dit: Puisses-tu mourir, oncle, tu m'as compris merveilleusement! la
chose dont tu parles s'appelle _Dushab_[15].--Comment? qu'est-ce donc,
alors, que tu bois ainsi, mon enfant?--C'est du vin.--Bien, bien, je le
vois  prsent; nous en avons en abondance dans notre pays.--Comment le
faites-vous dans vtre pays, mon oncle?--Nous prenons de la crme, que
nous mettons dans un sac de cuir, et puis nous le secouons jusqu' ce
que le beurre paraisse  la surface. On met le beurre dans le pilon, et
l'on boit ce qui reste.--Puisses-tu mourir, oncle! ceci est le abdough
(lait de beurre).--S'il en est ainsi, pour l'amour de Dieu! laisse-moi y
goter.--J'ai peur, mon oncle, que tu ne deviennes fou quand tu en auras
bu.

[Footnote 15: _Dushab_, pte sucre prpare de la manire ici dcrite,
dont on fait communment usage dans l'Orient au lieu de confitures ou de
sucre.]

Kourroglou ritra sa demande, jusqu' ce qu'enfin Ayvaz, touch de
piti, consentit  lui en donner un verre. O Dieu! s'cria-t-il,
maintenant je mourrai heureux, car Ayvaz m'a offert  boire de ses
propres mains! Il vida le verre, et, comme il n'avait mouill qu'une
de ses moustaches, il dit: Donne-m'en un autre verre, pour l'autre
moustache. Il continua ainsi de boire et eut bientt vid la bouteille
jusqu' la dernire goutte. Ayvaz dit alors d'une voix irrite:
N'oublie pas que ce n'est pas du lait de beurre: tu sentiras bientt ta
tte s'appesantir. Kourroglou dit: Mon petit oiseau de paradis! tu ne
penses  personne qu' toi! regarde-moi aussi. Cela dit, il se leva,
et, s'apercevant qu'il y avait encore six bouteilles d'eau-de-vie dans
la niche, il les prit l'une aprs l'autre, et les vida jusqu' la
dernire goutte. Ayvaz s'criait: Ceci n'est pas du vin, mais de
l'eau-de-vie, rustre; pourquoi en as-tu bu plus d'une! Kourroglou dit:
O perroquet du paradis! elles se mleront dans mon ventre. Ayvaz tait
fch et se disait: Il est ivre, il va bientt tomber endormi; alors,
comment achterons-nous ses moutons? Kourroglou prit un sige, et,
regardant Ayvaz que le vin incommodait un peu, il prit une guitare et
commenant  jouer, dit: Ayvaz, que je sois ton esclave! laisse-moi
tirer quelques sons de la guitare!--Quoi! sais-tu donc en jouer, oncle?
Kourroglou dit: Quand j'tais un enfant, un simple petit berger, mon
pre fit une petite guitare pour moi, avec un morceau de cdre; il y mit
des cordes faites avec les crins d'une queue de cheval, et j'ai
appris dessus  jouer un peu. Ayvaz lui donna la guitare: Kourroglou
l'accorda, et elle rsonnait sous ses doigts comme un rossignol.
L'enfant merveill coutait avec ravissement. A la fin, reprenant
son sang-froid, il demanda: Oncle, peux-tu chanter aussi bien que
tu joues?--Je vais l'essayer et chanter, si tu me le permets. Que
pouvons-nous faire de mieux?... Nous sommes tous deux gris; si je
ne chante pas ici, o chanterais-je donc? Cela dit, il chanta
l'improvisation suivante:

_Improvisation_.--Remplissons nos verres, et buvons, buvons, fils du
boucher! Mais il ne faut pas rpter mes paroles. La rose est descendue
sur les joues de la rose[16]. Tu as vid la coupe, tu es gris, mme
ivre-mort, tu es ivre, ivre-mort, toi, aujourd'hui fils du boucher, mais
qui seras bientt le mien.

[Footnote 16: La sueur a couvert ta figure.]

Quand Ayvaz eut entendu ces vers, il demanda:

Oncle, as-tu jamais vu Kourroglou!

Kourroglou fit l'improvisation suivante:

_Improvisation_.--Les roses du jardin sont en pleine floraison; les
rossignols amoureux chantent, les valles de Chamly-Bill sont obscurcies
par de nombreuses tentes[17]. C'est l qu'est ma demeure. O fils du
boucher!...

[Footnote 17: Dans le texte _churdug_, sorte de tente avec quatre
piquets et une couverture d'toffe de laine noire.]

Ici Kourroglou s'arrta et se dit: Si je terminais cette chanson par le
nom de Kourroglou, le pauvre enfant mourrait de frayeur, restons encore
berger un peu de temps. Il chanta l'improvisation suivante:

_Improvisation_.--Dois-je le confesser? Non, je suis berger. La vie
des tres crs doit avoir une fin. Quand je tire de l'arc, ma flche
traverse le roc,  fils du boucher!

Comme il disait ces mots, le pre d'Ayvaz, Mir-Ibrahim, entra dans la
chambre avec l'argent destin  l'achat des moutons et dit: Lve-toi,
Roushan-Beg, et allons o est le troupeau, afin de terminer notre
march.

Kourroglou, voyant qu'Ayvaz ne bougeait pas, dit: Mir-Ibrahim, l'enfant
ne viendra-t-il pas avec nous?--Il faut qu'il reste  la maison;
le pacha lui a dfendu de quitter la ville ainsi que je te l'ai
dit.--N'as-tu pas honte d'avoir peur du cadavre de Kourroglou? Vous
croyez le premier diseur de bonne aventure, pourquoi ne me croiriez-vous
pas? Je te rpte que Kourroglou est mort depuis plus d'un mois.
Maintenant, sois franc! ce n'est pas Kourroglou que tu crains; mais tu
as peur que je te force  tre reconnaissant, quand j'aurai fait don 
Ayvaz de trente moutons.

Lorsque le boucher eut entendu qu'il s'agissait encore d'un prsent
de trente moutons, il perdit la tte. Il donna  Ayvaz un vigoureux
soufflet sur la face, et s'cria: Lve-toi, niais, et fais un grand
salut  Roushan-Beg! c'est un homme libral, c'est un grand homme, et sa
parole est une parole. Ayvaz, qui tait excit par le vin qu'il avait
bu, non moins que tout ce qu'il venait de voir et d'entendre, sentit un
frisson de terreur dans tout son corps, et il pensa dans son coeur: Cet
homme doit tre Kourroglou lui-mme ou quelqu'un de sa bande. Il prit
sa guitare et dit: Pre, laisse-moi chanter une chanson et je vous
accompagnerai ensuite.

_Improvisation_.--Pre, ne confonds pas mon entendement! un homme comme
lui ne peut tre un berger. Tu n'as qu'un fils, songes-y! Ne l'emmne
pas. Un berger ne doit pas avoir cet air-l. J'ai compar ses paroles
avec ses actions; c'est un fou trange. Son amiti et sa haine ne durent
qu'un moment. Ce doit tre Kourroglou lui-mme ou Daly-Hassen: _cet
homme ne ressemble certainement pas  ton berger_.

Kourroglou, entendant cela, sortit et pensa: Cet enfant est pntrant;
c'est le fils qu'il me fallait. Ayvaz continuait ainsi:

_Improvisation_--Pre, ses marchands trafiquent dans les quatre parties
du monde. Mille serviteurs des deux sexes vivent  ses dpens. Il n'aime
aucun compte, mais distribue libralement ses dons par cinq et par
quinze. Crois-moi, un berger n'a pas cet air-l.

Mir-Ibrahim dit: Que faut-il faire, mon fils? Comment aurons-nous les
neuf cents moutons? Ayvaz continua et chanta:

_Improvisation_.--Renvoyez-le; envoyez-le o nul oeil ne pourra le
voir. Que pas un hte, pas un voisin ne s'aperoive de sa venue. Qu'on
ne le voie pas mme dans le sommeil! un homme de cette apparence ne peut
tre, croyez-moi, ne peut tre un berger. Le nom d'Ayvaz est attach
 cette chanson. Un signe, en forme de croix, a dj t brl sur ma
poitrine. Je sais, entendez bien, ce qui va tomber sur ma tte.

Pre, Ayvaz ne sera pas ton fils plus longtemps!

Kourroglou, voyant qu'Ayvaz avait devin ce qu'il tait, se pencha
doucement vers lui, et lui dit  l'oreille:

Mchant enfant! pourquoi ne veux-tu pas venir avec moi voir le
troupeau? Je te montrerai quatre belles cages attaches au dos d'un
jeune ne; chacune d'elles contient quantit d'alouettes, de cailles,
de perdrix aux jambes rouges, de rossignols, et une foule d'oiseaux
chanteurs. Aussitt que nous serons arrivs, je t'en ferai prsent,
ainsi que des quatre cages. Tu les pendras dans ta boutique, o ils
chanteront et gazouilleront sans fin, et tandis que tu couteras leur
ramage, tu seras rjoui.

Ayvaz alors pleura et dit: Je ne puis m'en dfendre, viens, pre,
allons.--Oui, allons, mon enfant, ntre ami Roushan-Beg empchera bien
que tu sois arrt aux portes de la ville. Nous allons aussi prendre un
esclave avec nous.

Ainsi, aprs avoir pris l'argent pour payer les moutons, Ayvaz,
Kourroglou, Mir-Ibrahim et l'esclave se mirent en route. A un fersakh de
distance d'Orfah, ils arrivrent  la montagne dont il  t parl, sur
laquelle le berger faisait patre ses moutons. Quand le boucher aperut
de loin le troupeau, il fut rjoui dans son coeur et dit: Est-ce l ton
troupeau, Roushan-Beg?--Ce l'est.--Commenons donc ntre march. Nous
conviendrons d'abord de prix et nous examinerons ensuite combien il y
a de moutons gras et en bon tat; combien de maigres et
d'estropis.--Qu'il en soit ainsi! Fais comme il te plaira.--Combien
as-tu de moutons?--Je t'ai dit ce matin que j'en avais neuf
cents!--Combien de maigres et combien de gras?--Je n'ai jamais de btail
maigre, mle ou femelle; tous mes moutons sont gras et en bon tat.
Aucun d'eux n'a plus de deux ans, et les brebis n'ont pas encore
agnel.--Bien, as-tu achet ces moutons ou les as-tu levs?--Un menteur
est pire qu'un chien, et je te dirai la vrit: j'en ai achet la
moiti, et j'ai lev moi-mme l'autre moiti.--Combien veux-tu les
vendre la pice?--Je veux les vendre en bloc.--A quel prix?--Maudit soit
celui qui ment. Je te dirai la simple vrit. Je les ai achets cinq
piastres chacun, et tu les auras pour six. Il faut bien que j'aie au
moins une piastre de profit dans le march. Je ne dsire pas en avoir
davantage avec toi.

Pendant qu'ils marchandaient ainsi, l'oreille d'Ayvaz suivait chaque
parole qu'ils prononaient. Il dit tout bas,  son pre: Je lui ai fait
boire du vin, il ne sait pas ce qu'il dit. On ne peut pas acheter un
mouton moins de cinq tumans. Comptez l'argent sans dlai, pre, et
lorsqu'il l'aura reu, il ne pourra plus se rtracter, quand mme il
recouvrerait la raison.

Mir-Ibrahim ouvrit le sac o tait l'argent, qu'il compta et versa
ensuite dans le pan de la robe de Kourroglou. Ce dernier, voyant que
plus de la moiti tait dj paye et que le compte avanait rapidement,
dit dans son coeur: Comment me dbarrasserai-je de ce fripon de Turc?
Il possdait une force de poignet si extraordinaire, qu'il pouvait
serrer entre ses doigts une pice de monnaie assez fort pour en effacer
l'empreinte. Ayant ainsi effac une piastre, il la jeta avec colre
devant le boucher et s'cria: Ceci est de la fausse monnaie. Mais
la ruse n'avait pas chapp  l'oeil perant d'Ayvaz, qui dit:
Roushan-Beg, nous ne sommes pas riches; nous avons emprunt la moiti
de cet argent; pourquoi l'altres-tu mchamment? Kourroglou rpliqua:
Ayvaz, mon enfant! je n'ai ni marteau ni enclume avec moi. Les coquins
d'ouvriers de la monnaie ont oubli de frapper les chiffres du sultan
sur la piastre; et il faudra que je perde dessus. En disant ces mots,
il se leva, jeta tout l'argent parterre, et dit d'une voix irrite: Il
y a cent bouchers dans Orfah; je leur vendrai une portion des moutons,
et je vous vendrai l'autre. Et il s'loigna. Les prires du boucher
furent inutiles, et Kourroglou tait sur le point de partir, lorsque
Mir-Ibrahim, au dsespoir, dit  son fils: Puisses-tu mourir jeune[18],
Ayvaz; va, cours aprs lui, et prie-le de venir terminer le march;
peut-tre t'coutera-t-il.

[Footnote 18: Mourir dans ton jeune ge, _djeuen merg skeyi_, et aussi
_merghi tu_ tue la mort, sont deux tranges expressions de tendresse
employes par les Perses quand ils veulent obtenir une faveur de
quelqu'un ou le flatter.]

Ayvaz eut rejoint Kourroglou en un moment, et, le prenant par les mains,
il le supplia, en disant: Je t'en conjure, mon oncle, ne sois pas
fch, et reviens. Kourroglou, faisant semblant de s'adoucir, revint,
et s'assit  sa premire place. Quand l'argent fut tout compt,
on s'aperut qu'il manquait encore trente tumans. Le boucher dit:
Roushan-Beg, laisse le berger amener ici les moutons, nous les
conduirons  la ville, o je lui paierai le reste de la somme. Tu
dormiras dans ma maison, et tu partiras demain matin. Kourroglou
rpliqua: Je n'irai pas  Orfah, car j'ai entendu dire que ceux qui
y passent la nuit avec de l'argent sont assassins. Il faut que tu me
payes ici mme.--Je ne suis pas un voleur, Roushan-Beg; cependant je
ferai comme tu l'ordonnes. Reste ici avec Ayvaz; et toi, mon enfant,
sois gai et amuse notre oncle par ta conversation, pendant que je
courrai  la ville chercher le reste de l'argent.

Ainsi le boucher sans cervelle laissa son fils entre les mains de
Kourroglou, et, enfourchant sa maigre rosse il partit pour Orfah.

Kourroglou, sous prtexte d'aller chercher les quatre cages qu'il
avait promises  Ayvaz, laissa ce dernier avec l'esclave, tandis qu'il
retournait vers le berger. Il reprit son armure, _ainsi que ses dix-sept
armes_. Alors il demanda au berger: O est mon cheval?--Oh! puisse ta
maison tomber en ruine! Ton cheval est aussi fou que toi-mme. Je l'ai
attach par les quatre jambes dans ce ravin, et ne puis te dire s'il
est mort ou vivant. Kourroglou lui dit: Misrable! je souillerai le
tombeau de ton pre! Tu as fait du mal  mon cheval, fils de chien! Et
il courut sans dlai vers le ravin, o il vit son Kyrat attach d'une
telle faon, qu'il ne pouvait bouger. Il dtacha les liens de son
cheval, le sella, serra la sangle, puis, l'ayant embrass sur les deux
yeux, il monta dessus et galopa vers Ayvaz. Il prit d'abord le sac de
piastres, qu'il attacha derrire la selle avec des courroies.
Allons maintenant, mon Ayvaz, monte avec moi sur ce cheval et
partons!--Guerrier, tu te moques de moi; mon oncle Roushan sera bientt
ici, et tu seras dmont par un seul coup de sa massue.--Frotte les
yeux, Ayvaz, et regarde; ne reconnais tu pas ton oncle? Ayvaz l'examina
attentivement. Oui, c'est lui, dit-il, c'est Roushan-Beg lui-mme;
seulement son habit n'est pas le mme.

Il commena  pleurer, et s'cria: O ma mre!  mon pre! o tes-vous?
Ses larmes et ses prires lui servirent peu. Kourroglou l'enleva sur sa
selle, le plaa derrire lui, et ayant li un shawl autour de son corps
et de celui d'Ayvaz, il assujettit ce dernier  sa ceinture. Ensuite il
donna un coup d'peron  son cheval, le fouetta, et emporta sa proie.
Le crdule esclave du boucher pensait que tout cela n'tait qu'un jeu.
Cependant il courut aprs lui et cria: Trve  ce jeu, trve  cette
plaisanterie. A la fin il se fcha, sortit un poignard du fourreau, et
l'levant devant Kourroglou, il dit: Laissez l'enfant, ou je vous passe
ce fer  travers le corps. Kourroglou dit: Voyez ce reptile! Il faut
que je montre quelque merci envers lui. Alors il lana sa massue aprs
lui, et le crne de l'esclave fut cras comme la tte d'un pavot.

Le berger, qui vit ce meurtre, devint soucieux; et, tremblant de
frayeur, il commena  rciter les prires des mourants. Kourroglou lui
ordonna d'approcher et d'ouvrir ses oreilles. Alors il dlia sa bourse,
en fit tomber bon nombre de piastres, et lui demanda: Berger, as-tu vu
un chameau[19]? Le berger rpliqua: Je n'ai pas mme vu un mouton.
Kourroglou dit: Berger, tu vas conduire  l'instant ce troupeau  la
ville; pendant ce temps j'enlverai Ayvaz. Ainsi le berger conduisit
son troupeau  Orfah, tandis que Kourroglou emmenait Ayvaz 
Chamly-Bill. L'enfant dsol criait douloureusement: Malheur  moi! je
laisse ma tante derrire moi; j'abandonne la femme de mon oncle; malheur
 eux, malheur  moi! Ses yeux taient rouges et enfls comme des
pommes. Kourroglou fit l'improvisation suivante:

_Improvisation_.--Je te dis, Ayvaz, il ne faut pas pleurer. Ne
tourmente pas mon coeur de tes regrets, ne te lamente point, Ayvaz!

[Footnote 19: Avez-vous vu le chameau? _Non! sirutur didi? Ne!_ Conte
perse bien connu, et devenu maintenant un proverbe.]

Ce dernier, en rponse, fit l'improvisation suivante:

_Improvisation_--Tu dis qu'il ne faut pas pleurer! Comment puis-je
retenir mes larmes,  Kourroglou? Tu me dis de ne pas te tourmenter de
mes chagrins; comment puis-je m'empcher d'tre triste?

Alors Kourroglou chanta:

_Improvisation_.--Je revenais des champs, je revenais des dserts, et
je demandais aux bergers s'ils ne t'avaient pas vu. Je t'ai spar de
ton vieux pre; Ayvaz, ne pleure pas.

Ayvaz chanta ainsi:

_Improvisation_.--Tu as rempli les sacs avec l'argent; tu as dchir
le fond de mon coeur; tu as courb sous le chagrin le dos de mon pre.
Comment puis-je m'empcher de pleurer,  Kourroglou?

Kourroglou chanta:

_Improvisation_.--Ne suis-je pas Beg, ne suis-je pas Khan? Ne serai-je
pas pour toi un pre, un tendre parent? Ne crie pas, ne pleure pas,
Ayvaz.

Ayvaz chanta alors:

_Improvisation_.--Mes fleurs, je vous ai laisses dans le jardin!
J'ai laiss derrire moi des beauts dont la ceinture mrite d'tre
embrasse, j'ai laiss derrire moi mon nom et ma famille! Comment
puis-je retenir mes larmes,  Kourroglou?

Kourroglou chanta:

_Improvisation_.--Plus de larmes, je t'en conjure, ou tu me feras
pleurer moi-mme comme un enfant ou une vieille femme. Tu deviendras
un guerrier, tu seras la gloire et l'orgueil de Kourroglou. Ne pleure
plus.

Ayvaz dit: J'ai ou dire que tu tais un guerrier; tu dois alors me
traiter comme il convient  un guerrier. Je ne puis dire si tu es un
homme brave ou un vilain. Comment puis-je donc m'empcher de pleurer?

Kourroglou lui promit d'en faire son fils, de le faire vivre dans
l'abondance et de faire de lui un guerrier, et ils continurent leur
voyage  Chamly-Bill.

Pendant ce temps, Mir-Ibrahim le boucher arrive chez lui pour chercher
l'argent, et dit  sa femme: J'ai rencontr aujourd'hui un berger qui
est un grand niais. J'tais  court de quelques tumans pour payer les
moutons, et je lui ai laiss Ayvaz en otage. Va, et tche de trouver
l'argent promptement. Sa femme court chez quelques parents et amis; et,
ayant obtenu la somme ncessaire, elle l'apporta au boucher. Celui-ci
remonta  la hte sur sa chtive rosse, et retourna vite au troupeau.
Mais  peine avait-il pass la porte, qu'il vit le berger entrant dans
la ville avec ce mme troupeau. Berger, tu es un fripon, un voleur! De
quel droit amnes-tu mes moutons  la ville? Je les ai achets, je les
ai pays. Le berger dit: Je ne te comprends pas. Mir-Ibrahim demanda:
Quoi! n'es-tu pas le berger de Roushan-Beg?--Tu rves comme si tu avais
la fivre. Je ne sais pas qui tu es, et ne puis dire non plus quel est
celui que tu nommes Roushan-Beg.--Misrable! ne m'avez-vous pas
vendu ces moutons, il n'y a qu'un instant? n'avez-vous pas pris
l'argent?--Arrire, avec ton mensonge! Les brebis sont la proprit de
Reyhan l'Arabe, et je les amne en ville pour les traire. Les brebis que
l'on trait dans la place du march se vendent un meilleur prix.

A ces mots, le boucher sentit une sueur froide lui venir  la peau. Il
descendit pour tter les mamelles des brebis, et s'aperut qu'elles
avaient toutes du lait. Il dit: Ce hbleur, Roushan-Beg, me disait,
en me vendant son troupeau, qu'il ne s'y trouvait que des mles ou des
brebis qui n'avaient jamais port. Sans aucun doute, c'tait Kourroglou,
qui, aprs m'avoir tromp, doit avoir emmen Ayvaz avec lui. N'as-tu pas
vu deux jeunes garons sur la montagne? Le berger dit: Oui, j'ai vu
deux jeunes garons jouant et luttant ensemble sur la montagne.

Mir-Ibrahim remonta sur sa rosse en grande hte, et courut au galop. Il
ne trouva sur la montagne que le cadavre de son esclave. Sa langue resta
cloue  son palais; il commena  frapper ses tempes si violemment
qu'il tomba de cheval. Dans son dsespoir, il se jeta sur la terre; et,
rpandant de la poussire sur sa tte, s'cria: Malheur  moi! il m'a
enlev mon fils.

Mir-Ibrahim fut trouv dans cet tat dplorable par Reyhan l'Arabe. Ce
dernier tait un riche seigneur, qui se rendait au del des montagnes
pour chasser, accompagn de cent soixante cavaliers. Quand il se fut
approch, et qu'il eut examin les choses, il reconnut son beau-frre
dans l'homme ainsi dsol: Quoi! est-ce vous, Mir-Ibrahim? Pourquoi ces
larmes, et que signifie ce dsespoir? Le pauvre pre, que la douleur
privait de la parole, put seulement prononcer ces mots: Il l'a
emmen... il l'a emmen!... Reyhan l'Arabe demanda en colre: Fils
d'un pre brl, qui, et par qui enlev? Une demi-heure se passa avant
que Mir-Ibrahim et recouvr ses sens, et il dit: Je l'ai vendu 
Kourroglou; il l'a enlev, il s'est enfui.--Parle clairement. Si tu lui
as vendu quelque chose, il avait droit de prendre sa proprit. Ce ne
fut qu'aprs de nombreuses questions que Reyhan l'Arabe dit, dans
son coeur: Kourroglou, tu es un misrable, tu as pass ta main[20]
crasseuse sur ma tte, et enlev le gibier de mes rserves. Il appela
ses cavaliers, et dit: Enfants, je vais courir aprs lui; suivez-moi.
Alors ils galoprent  la poursuite de Kourroglou, guids par les traces
des pas de son cheval.

[Footnote 20: C'est--dire: tu m'as tromp et dshonor.]

Reyhan l'Arabe tait mont sur une jument. Kourroglou continuait de
marcher, sans tre averti de rien, quand il vit Kyrat secouer ses
oreilles. C'tait un signe certain de la prsence de la jument, 
environ un mille de distance. Kourroglou dit, dans son coeur: Mon Kyrat
doit sentir la jument de Reyhan l'Arabe. Celui-ci a sans doute tout
appris, et me poursuit maintenant. Il regarda le ciel, et vit quelques
oies sauvages passer au-dessus de sa tte. Kourroglou pensa: Je vais
dcocher une flche au guide de la bande: si l'oiseau tombe, je serai
vainqueur; mais si la flche revient seule, Ayvaz ne sera pas  moi. Il
prit une flche de son carquois; et, aprs l'avoir place sur son arc,
il l'envoya dans l'air. En trs-peu de temps, l'oie descendit, et vint
tomber aux pieds de son cheval.

Kourroglou se sentit trs-heureux; il arracha une couple des plus belles
plumes de l'oie, et, tant le bonnet d'Ayvaz, les attacha, en guise de
plumet,  sa calotte. Ayvaz dit: Tu as fait des trous, avec ces plumes,
dans ma calotte; j'ai une belle nice qui m'en fera une neuve.--O mon
fils! rpliqua Kourroglou, aussi longtemps que tu demeureras dans ma
maison, tes habits seront d'or et de soie. En entendant cela, Ayvaz
pleura amrement. Kourroglou, pour le consoler, improvisa la chanson
suivante:

_Improvisation_.--Que ta tte semble belle avec cette plume! c'est
comme la tte d'une grue mle. Je la garderai[21], je veillerai
soigneusement sur elle. Je t'ai cherch dans le ciel, et je t'ai trouv
sur la terre. Ne pleure pas, ma jeune grue. La ligne arque de tes
sourcils a t dessine par la plume du Tout-Puissant. Tu es juste en
ge, tu as quinze ans,  jeune garon! A tous ces ornements un seul
manque encore: c'est celui des exploits chevaleresques. Tu seras le
modle d'un guerrier. Je couvrirai ta tte d'une calotte d'or. O ma
jeune grue! ne pleure plus. Aprs une pause, Kourroglou chanta:

_Improvisation_.--Je te vis, et mon coeur fut heureux. Tu trouveras en
moi un franc Turcoman-Tuka. Mon nom est Kourroglou _le blier_. Je suis
bien connu dans toute la Turquie. Ayvaz,  la tte de grue, ne pleure
plus.

[Footnote 21: _Terbatics_ Je tournerai autour de ta tte, expression
prise d'une coutume orientale. Quand un malheur menace quelqu'un, afin
de le prvenir, on fait tourner un mouton noir trois fois autour de lui,
et on en fait ensuite prsent aux pauvres, ou bien on le fait pendre.
Quand le schah de Perse visite un village, les paysans vont au-devant,
baisent le pan de sa robe ou son peron; ils demandent comme la plus
grande faveur la permission de tourner autour de son cheval; de l
l'expression _dourer beguerden_, c'est--dire j'implore, je demande sur
tout ce qu'il y a de plus sacr.]

Retournons maintenant  Reyhan l'Arabe. Il connaissait parfaitement
tous les chemins et sentiers des environs d'Orfah; il savait aussi
que Kourroglou y venait pour la premire fois, et par consquent ne
connaissait pas les localits. Il y avait une passe troite au-dessus
d'un prcipice qu'il fallait traverser au moyen de _quelque chose
ressemblant  un pont jet dessus_. Avant que Kourroglou pt avoir pass
ce pont, Reyhan l'Arabe y tait arriv en faisant un dtour, et il
se posta  l'entre mme. Kourroglou, voyant que sa route tait
intercepte, se dtermina  gravir la montagne rapide qui surplombait le
pont. Il aiguillonna Kyrat avec ses perons et le fouetta; Kyrat
grimpa comme une chvre sauvage, et fut bientt debout sur le sommet.
Kourroglou, regardant alors de tous cts, ne vit rien que les murs
perpendiculaires des prcipices horribles. On ne voyait aucun passage;
seulement, au pied d'un des flancs de la montagne, il y avait un ravin
large de douze mtres et de cent mtres de long. Kourroglou demeura 
mditer sur ce qu'il y avait  faire.

Reyhan l'Arabe alors dit  ses gens: Mes enfants, mes mes, pas un pas
de plus. Restez o vous tes: pas un de vous ne pourrait monter au
lieu o est maintenant Kourroglou; il faudra qu'il y meure ou qu'il
descende.

A tout vnement, Kourroglou demeura trois jours sur le sommet de la
montagne; mais, ce qu'il eut de pire, c'est que Kyrat y tomba malade,
Kourroglou tourna sa face vers la Mecque, et pria: O Dieu! si le jour
de ma mort est arriv, ne me laisse pas mourir parmi les Sunnites. Il
regarda alors Kyrat, et son coeur fut rjoui quand il vit que son cheval
paissait et mangeait l'herbe avec apptit, signe vident que sa sant
s'amliorait, grce  l'intercession de la sainte me d'Ali. Il alla
examiner le ravin, large de douze mtres, et pensa: Quel que puisse
tre le rsultat, je veux l'essayer. Si Kyrat franchit le ravin,
nous sommes sauvs; s'il ne le peut, alors nous prirons tous trois
misrablement, moi, Kyrat et Ayvaz, briss en mille pices au fond du
prcipice. Je ne puis attendre plus longtemps. Il sauta sur son cheval,
lia Ayvaz  sa ceinture avec un chle, et improvisa  son cheval le
chant suivant:

_Improvisation._--O mon coursier! ton pre tait bedou, ta mre kholan.
Sus! sus! mon digne Kyrat, porte-moi  Chamly-Bill! Ne me laisse pas
ici, parmi les mcrants et les ennemis, au milieu du noir brouillard.
Sus! sus! mon me, Kyrat, emporte-moi  Chamly-Bill!

Aussitt que Reyhan l'Arabe entendit la voix de Kourroglou, il se mit 
rire et cria d'en bas: Bien, maudit! tu as dit tes dernires paroles;
mais que tu chantes ou non, il faut que tu descendes et tombes entre nos
mains. Alors Kourroglou improvisa pour Kyrat:

_Improvisation._--Hlas! mon cheval, ne me laisse pas voir ta honte. Tu
seras couvert de harnais de soie  ta droite et  ta gauche; je ferai
ferrer tes pieds de devant et tes pieds de derrire avec de l'or pur.
Sus! sus! mon Kyrat, porte-moi  Chamly-Bill! Ton corps est aussi rond,
aussi mince et aussi uni qu'un roseau. Montre ce que tu peux faire, mon
cheval; que l'ennemi te voie et devienne aveugle d'envie[22]. N'es-tu
pas de la race de kholan? n'es-tu pas l'arrire-petit-fils de
Duldul[23]? O Kyrat! porte-moi  Chamly-Bill, vers mes braves. Je ferai
tailler pour toi des housses de satin, et je les ferai broder exprs
pour toi. Nous nous rjouirons, et le vin rouge coulera eu ruisseaux.
O mon Kyrat! toi que j'ai choisi entre cinq cents chevaux, sus! sus!
porte-moi  Chamly-Bill.

[Footnote 22: Littralement: Tu arracheras les yeux du sclrat.]

[Footnote 23: Duldul: nom du clbre cheval arabe qui appartenait  Ali,
gendre de prophte.]

Ayant fini ce chant, Kourroglou commena  promener Kyrat. Reyhan
l'Arabe le vit d'en bas, et, devinant que Kourroglou prparait son
cheval  franchir le ravin, il dit  ses hommes: Voulez-vous parier que
Kourroglou sera assez hardi pour sauter ce prcipice? Son grand courage
me plat. Je vous prends  tmoin que s'il franchit le ravin, je me
garderai de perscuter un homme si brave. Je lui pardonnerai et lui
laisserai emmener Ayvaz; s'il succombe, je rassemblerai leurs membres
disperss et les ensevelirai avec honneur. Il dit ces mots, et il
regarda la montagne tout le temps  travers un tlescope. Kourroglou
continuait  promener Kyrat jusqu' ce que l'cume part dans ses
naseaux. Enfin, il choisit une place o il avait assez d'espace pour
sauter; et alors, fouettant son cheval, il le poussa en avant.

Le brave Kyrat s'lana et s'arrta sur le bord mme du prcipice; ses
quatre jambes taient rassembles entre elles _comme les feuilles d'un
bouton de rose_. Il hsita un instant, prit de l'lan, et sauta de
l'autre ct du ravin; il retomba mme deux mtres plus loin qu'il
n'tait ncessaire.

Reyhan l'Arabe s'cria: Bravo! bnis soient la mre qui a sevr et le
pre qui a lev un tel homme.

Pour Kourroglou, son bonnet ne remua pas de dessus sa tte; il
ne regarda pas mme en arrire, comme s'il ne ft rien arriv
d'extraordinaire, et il s'en alla tranquillement avec Ayvaz.

Reyhan l'Arabe dit  ses hommes: Mes amis, mes enfants! un loup  qui
l'on n'te pas sa premire proie s'enhardit et revient plus rapace que
jamais. Kourroglou a enlev aujourd'hui le fils de mon beau-frre;
demain, il viendra saisir ma femme jusque dans mon lit. Il faut lui
montrer que notre orteil est aussi assez fort pour tendre un arc.

Sur cela, ils s'lancrent  sa poursuite. Aussitt que Reyhan l'Arabe
aperut Kourroglou, il cria: Roi, parviendrais-tu  t'chapper jusqu'
Chamly-Bill, je t'y atteindrais encore. Kourroglou pensa: Ce brigand
ne veut pas me laisser en paix. Il fit descendre Ayvaz de cheval,
examina la selle, les triers, resserra la sangle, et retourna
au-devant de Reyhan l'Arabe, auquel il demanda: Que veux-tu de moi,
mcrant?--coutez cette belle question, ce que je veux? Tu as pass ta
main crasseuse sur ma tte. Kourroglou demanda: Veux-tu combattre avec
moi comme un homme ou comme une femme?--Qu'entends-tu par combattre
comme un homme ou comme une femme?--Si tu ordonnes  tes cavaliers de
sauter sur moi, alors tu combattras comme une femme; si, au contraire,
tu consens  te battre seul avec moi, ce sera un combat comme il
convient  des hommes.

--Soit, battons-nous donc comme des hommes. Kourroglou, qui voyait que
les cavaliers de Reyhan l'Arabe attendaient tranquillement, rangs en
ligne, dit dans son coeur: Malgr ses promesses, je ne puis me fier 
la parole des Sunnites; commenons donc par loigner d'ici au moins une
partie de ses cavaliers. coutez-moi, Reyhan l'Arabe, j'ai coutume de
chanter avant le combat. Voici mon chant:

_Improvisation._--Guerrier Reyhan! tu es venu avec une arme contre
moi seul. O est ton honneur, o est ta valeur si vante? Pourquoi
cherches-tu  dtruire mon me? Guerrier Reyhan, tu es fou!

Le son de sa voix, aussi bien que le chant, taient si terribles, que
les cavalires de Reyhan furent frapps de peur. Kourroglou continua:

_Improvisation_.--Montrez-moi un homme qui puisse tendre mon arc.
Trouvez-moi un guerrier qui vienne frapper sa tte comme un blier
contre mon bouclier. Je puis broyer l'acier entre mes dents, et je le
crache alors avec mpris contre le ciel. Oh! pourquoi ne pas combattre
aujourd'hui?

Les cavaliers de Reyhan l'Arabe, saisis d'horreur, murmurrent l'un 
l'autre: Pour la gloire de la race d'Osman, pas un de nous n'chappera
au tranchant du sabre de Kourroglou. Plusieurs d'eux prirent la fuite.
Kourroglou dit dans son coeur: Est-ce ainsi? Fuyez donc. Et il
improvisa.

_Improvisation_.--Donne ordre  ton arme de se diviser par bataillons.
Ah! ont-ils tant de confiance dans leur nombre? Je suis seul, que cinq
cent, que six cents de vous s'avancent! Reyhan est venu, il est fou, en
vrit.

Ce chant mit en fuite le reste des cavaliers de Reyhan. Ce dernier seul
resta et ne quitta pas la place. Kourroglou improvisa.

_Improvisation_.--Un guerrier ne chasse pas ses frres guerriers dans
le couvert. Il menace avec son pe gyptienne bien affile, leve en
l'air. Pense  toi, Reyhan, avant qu'il soit trop tard. Es-tu fou? Tu
n'as jamais prouv la force du blier, le front de Kourroglou; tu n'as
jamais eu devant toi un bras si puissant. Tu es encore la, Reyhan, es-tu
fou?

Reyhan l'Arabe tait un seigneur d'un grand courage; on parlait de sa
gloire et de ses hauts faits dans toute la Turquie. Kourroglou s'cria:
Retourne dans ta maison, Reyhan; regarde la fuite de tes cavaliers. Sa
rponse fut: Ce sont tous des corbeaux, ils ne peuvent rsister 
un hibou comme toi. Cela dit, Reyhan lana sa jument arabe sur le
railleur. Kourroglou, de son ct, donna de l'peron  Kyrat. Le choc
fut terrible.

Les dix-sept armes qu'il portait avec lui furent employes tour a
tour, et cependant aucun avantage ne fut remport de part et d'autre.
Kourroglou vit que Reyhan l'Arabe tait un homme d'un courage et d'une
habilet suprieurs.

Ils s'approchrent plusieurs fois  cheval poitrine contre poitrine et
dos contre dos. Ils se prirent l'un l'autre par la ceinture. Reyhan
tirait Kourroglou afin de le dsaronner, et criait: Tu n'emmneras
pas Ayvaz. Kourroglou le tirait aussi de dessus sa selle et criait:
J'emmnerai Ayvaz.

Ils descendirent de cheval en mme temps et commencrent  lutter 
pied, le cou enlac avec le cou, le bras avec le bras, la jambe avec la
jambe. On aurait dit deux chameaux[24] mles se battant ensemble. Le
soleil commenait dj  baisser. Kourroglou se sentait fatigu de la
puissante rsistance de son ennemi, et s'cria dans son coeur: O Dieu!
prserve-moi de malheur,  Ali! Cela dit, il leva Reyhan l'Arabe en
l'air et le rejeta par terre; il s'assit sur sa poitrine, et, tirant
son couteau, il se prparait  lui couper la tte; mais il dit dans son
coeur: S'il demande merci, je le tuerai; s'il ne le demande pas, ce
serait piti de tuer un si brave jeune homme.

[Footnote 24: Les combats de chameaux sont beaucoup plus froces que
ceux de taureaux, de bliers, de bouledogues ou de coqs. Les riches
oisifs en Perse parient souvent  leur sujet. Il est presque impossible
de ne pas prouver une sorte de plaisir sauvage  tre tmoin de ces
combats. Ces deux normes corps, tout en se battant, demeurent presque
sans aucun mouvement. Leurs longs cous enlacs l'un l'autre ne donnent
signe de vie que par de convulsives contorsions. Deux ttes avec des
yeux presque hors de leur orbites, des bouches cumantes, d'affreux
rugissements compltent le tableau.]

Il regarda son visage, mais il tait rouge, tranquille, et ne laissait
voir aucun changement. Alors il dtacha la courroie qui tait derrire
sa selle, et s'en servit pour lier les jambes et les mains de Reyhan.
Ce dernier dit: Au moment o tu lanais ton cheval pour franchir le
prcipice, je te faisais prsent d'Ayvaz. J'ai t infidle  ma parole,
et pour un pch si norme, le malheur tombe sur ma tte coupable.
Kourroglou rpliqua: En vrit, nul autre homme que moi n'osera te
poursuivre, J'ai piti de toi, et n'ai pas envie de te tuer. J'ai
seulement li tes mains et tes jambes. Si une arme me poursuivait,
elle ne serait pas assez hardie pour continuer aprs t'avoir vu ainsi
garrott.

Kourroglou lia donc Reyhan avec une corde sur sa jument, et, ayant
remont sur Kyrat, il conduisit la jument avec une corde. Il plaa Ayvaz
derrire lui, et ils arrivrent ainsi  Chamly-Bill. Les sentinelles
de Kourroglou le virent venir de loin et informrent les bandits de
l'arrive de leur matre. Sept cent soixante-dix-sept hommes allrent 
sa rencontre. Kourroglou commanda qu'on ft chercher une robe d'honneur
pour Ayvaz. Ayvaz la mit: Kourroglou ordonna que Khoya-Yakub, qui, tout
le temps de l'absence de Kourroglou, avait t enchan et confin dans
une sombre prison, ft amen devant lui. Il le reut tendrement, lui
ta ses fers, et le fit conduire au bain. Aussitt que Khoya-Yakub fut
revenu, il le revtit d'un superbe habillement, et l'invita  s'asseoir
prs de lui,  la place d'honneur.

Les bandits s'enquirent avec empressement des dtails de la capture
d'Ayvaz, et Kourroglou les leur dit du commencement  la fin,
n'pargnant pas les louanges  Reyhan sur sa force et son courage. Il
dit son conte en vers et en prose, fidle  sa coutume de dire la vrit
 la face des gens, disant  un poltron qu'il tait un poltron,  un
brave qu'il tait un brave. Voici une des improvisations faites en
l'honneur de Reyhan:

_Improvisation_.--Frres, Aghas! un homme doit tre un homme comme
Reyhan. Il a arrach des larmes d'admiration de mes yeux. Son bouclier
est d'argent; il rpand le sang de l'ennemi avec abondance. Il a uni
mon me  la sienne. Il a grav  la fois dans mon coeur le respect et
l'attachement. Un homme juste doit tre comme Reyhan. Puisse chaque pre
avoir cinq fils comme lui; puissions-nous avoir des guerriers comme lui
pour compagnons! Il mrite d'tre le frre de Kourroglou. Un homme juste
doit tre un homme comme Reyhan[25].

[Footnote 25: Le texte de cette belle pice de posie sert d'exemple
de la force des participes turcs, qui ne peut tre gale dans aucune
langue europenne.]

Kourroglou ordonna qu'on servit un repas. Ayvaz fut nomm chef des
chansons; le vin coula, les mets tombrent comme la pluie, et toute la
bande festoya ensemble.



QUATRIME RENCONTRE.

Le chapitre qui prcde nous a paru si color et si original, que nous
n'avons pas eu le courage de l'abrger beaucoup. Au ton hroque se mle
dans le rcit la gaiet rabelaisienne, et l'ensemble est, comme dans
toutes les oeuvres naves, un compos de terrible et de bouffon. Le
djeuner de Kourroglou sur la montagne ne rappelle-t-il pas, en effet,
une scne de Grangousier? N'y a-t-il pas aussi un peu du frre Jean des
Entommeures et de Panurge en mme temps, dans les niaiseries malicieuses
qu'emploie Kourroglou pour obtenir d'Ayvaz la permission de boire de son
vin? Mais bientt viennent les touchantes lamentations d'Ayvaz enlev,
et l, il y a la simplicit leve de la forme biblique. Enfin,
l'admiration de Reyhan l'Arabe pour Kourroglou franchissant le prcipice
finira dans la chevalerie merveilleuse de l'Arioste.

La rencontre suivante pntre plus avant dans les moeurs et usages de
l'Orient. La princesse Nighara est toute une rvlation de l'idal de la
femme dans ces contres. Idal bizarre et qui, pour le coup, n'est pas
le ntre. L'examen en sera d'autant plus curieux; et ce serait peut-tre
ici le lieu de donner comme prface  ce chapitre un travail que M.
Chodzko nous a communiqu sur les pratiques, usages, superstitions,
ides religieuses et sociales qui dfraient la vie mystrieuse des
harems. Mais nous craignons de nuire  l'intrt que peut inspirer
Kourroglou, par cette longue interruption, et nous remettons  la fin
de notre analyse la publication des curieux documents qui viennent 
l'appui.

La quatrime rencontre traite donc de la princesse Nighara; mais comme
elle en traite fort longuement, nous abrgerons le plus possible, ayant
regret, toutefois,  tout ce que nous passerons sous silence.

Et d'abord, nous voudrions omettre Demurchi-Oglou comme ne se rattachant
pas  l'action de cette aventure; mais nous devons le retrouver dans la
suite de la vie de Kourroglou, et nous ne pouvons nous dispenser de
le faire connatre au lecteur, d'autant plus qu'il y a l un trait
d'affinit avec l'aventure de Guillaume Tell, et raffin dans tous ses
dtails par l'ingnieuse exagration des Orientaux. On a d remarquer
aussi dans le chapitre prcdent la supriorit de l'invention persane,
 propos de Kourroglou effaant, par la seule pression de ses doigts,
l'effigie d'une monnaie d'or. Les hros de chez nous se contentent de
briser la pice en deux, et croient avoir fait l'impossible. Mais le
vritable impossible ne se trouve que dans l'Orient.

Voil donc Demurchi-Oglou, le fils du forgeron, qui, du fond de sa
ville du Nakchevan, entend parler de la gloire et de la magnificence du
bandit. _Mon coeur clate ici faute d'action_, dit Demurchi-Oglou, et le
voil parti avec son cheval pour Chamly-Bill. Kourroglou, qui chassait
aux alentours de sa forteresse, le rencontre et dit d'abord: Voil un
beau garon! Demurchi lui prsente sa requte. _Mon me_, lui rpond
le matre, tu dois savoir que je donne du pain aux braves et rien aux
lches.--Amis, dit-il  ses chasseurs, _j'ai trouv ici mon gibier _.
Il fait asseoir Demurchi sur les genoux, _ la manire des chameaux
mles_, et lui fait ter son bonnet. Puis il demande une pomme, tire
son anneau de son doigt, le fixe sur la pomme qu'il pose sur la tte de
Demurchi, se place  distance, tend son arc, et fait passer les soixante
flches de son carquois  travers l'anneau.

Content de voir que Demurchi n'a pas sourcill, il dit  ses compagnons:
Mes mes, mes enfants, que celui qui m'aime contribue  quiper
Demurchi-Oglou. A l'instant mme, nos bandits, sans aucune crainte de
passer pour communistes, se dpouillent chacun de son habillement, de
son armure ou du harnachement de son cheval, et il lui fut donn tant
de choses, qu'en un instant l'tranger se trouva riche.

On l'emmne  Chamly-Bill, on fta sa venue; Kourroglou improvise pour
lui au dessert, et, dans une de ses strophes, il lui dit:

Personne sur la terre ne connatrait mes hauts faits sans mes jolies
chansons. Oui, tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour mes amis, et la
passion d'un gain goste ne s'est jamais leve dans mon me.

[Illustration: Kourroglou s'approcha d'Ayvaz. (Page 9.)]

Mais coutez maintenant, s'crie le rapsode, l'histoire de la princesse
Nighara, fille du sultan de Constantinople.

La belle princesse a entendu parler de Kourroglou, et elle s'est prise
de lui sur sa brillante rputation. Un jour qu'elle tait sortie pour se
promener dans les bazars de la ville, et qu'au son des tambours, tous
les promeneurs et tous les marchands s'enfuyaient pour ne pas payer
de leur tte le bonheur de l'apercevoir, un certain Belly-Ahmed
(c'est--dire _le fameux_ Ahmed), qui se trouvait l, se dit en
lui-mme: Ton nom est Belly-Ahmed, et tu ne verrais pas cette belle
princesse? Il la vit, en effet, et faillit le payer cher; car la
princesse, qui n'entendait pas raillerie, le foula aux pieds, et l'et
fait trangler par ses eunuques, s'il n'et eu l'heureuse inspiration de
lui dire, tout en la suppliant, qu'il tait natif d'Erzeroum. Aussitt
la princesse lui demande s'il n'a point vu dans ces contres un certain
Kourroglou, et Belly-Ahmed, qui n'est point sot, se hte de se donner
pour un de ses serviteurs. Alors la princesse lui jette de l'or 
poignes, et lui remet, pour son matre, son propre portrait avec une
lettre ainsi conue:

O toi qui es appel Kourroglou! la gloire de ton nom a jet un charme
sur nos contres. Je me nomme Nighara, fille du sultan Murad. Je te dis,
afin que tu l'apprennes, si tu ne le sais pas encore, que j'prouve
un ardent dsir de te voir. Si tu as du courage, viens  Istambul, et
enlve-moi.

Belly-Ahmed part pour Chamly-Bill, et se prsente aux sentinelles qui
s'emparent de lui et le conduisent  Kourroglou. Celui-ci lui trouve
bonne mine, le fait asseoir, et envoie son bel chanson Ayvaz lui
chercher du vin. Alors recommence avec Ahmed un dialogue dans la
forme de celui qu'on a vu au chapitre prcdent, entre Kourroglou et
Khoya-Yakub. As-tu vu un plus beau cheval que mon Kyrat?---Je n'en ai
pas vu.--As-tu vu un plus beau guerrier que mon Ayvaz?--Je n'en ai pas
vu.--As-tu vu une plus belle fte, etc.--Mais,  Kourroglou! j'ai vu,
 Istambul, la princesse Nighara! Kourroglou dresse l'oreille, lit le
billet, regarde la miniature, fait seller Kyrat; et part en laissant
Belly-Ahmed enchan dans un cachot, comme il avait fait pour
Khoya-Yakub; en pareille circonstance, c'est sa faon d'agir.

[Illustration: Ayant entendu la proclamation... (Page 2l.)]

Ayant pass les portes de la ville (Constantinople), il descendit
de cheval, et Kyrat le suivit par les rues. Ce merveilleux cheval
(descendant  coup sur de celui qui portait les quatre fils Aymon),
sachant bien qu'il pourrait veiller, par sa beaut, la convoitise des
trangers, ou _craignant qu'on ne jett sur lui quelque charme_, avait
l'esprit de laisser tomber ses oreilles comme un ne, de rebrousser
son poil, d'emmler sa crinire, enfin de se donner l'apparence et la
dmarche d'une rosse.

Kourroglou vit une femme dcrpite dont le dos _avait la forme courbe
de la nouvelle lune_, et connut  son air que c'tait une sorcire. Il
lui demande l'hospitalit. Elle s'excuse sur sa pauvret. Il lui donne
de l'or, elle s'attendrit. Mais arrivs  la maison de la vieille,
Kourroglou, qui veut y faire entrer Kyrat, trouve la porte si basse,
qu'il est oblig de partager la muraille en deux d'un coup de sabre. La
dame pleure, le bandit l'apaise en lui promettant de lui faire rebtir
une _belle grande porte_. L'curie tait confortable; mais il n'y
avait dans les mangeoires qu'un peu de paille et de ronces sches.
Heureusement Kyrat n'tait pas dgot, et, comme son matre, mangeait
ce qui se trouvait, _pourvu que ce ft un peu moins dur que la pierre_.

Kourroglou trouva la maison propre et bien are, mais dpourvue de
tapis. Or, un Persan se passera de tout volontiers plutt que de tapis.
Une chambre honorable doit en avoir un en laine tendu au milieu, deux
troits en drap feutr, placs de chaque ct du premier, dans le sens
de la longueur, et un quatrime en pur feutre, appel le serendaz, plac
en travers sur le tout. C'est l qu'un gentleman persan boit, mange,
cause, et digre convenablement. Mre, dit Kourroglou  la vieille, va
m'acheter au bazar un assortiment de tapis; que le feutre soit de
la manufacture de Jam, et que celui du milieu soit des fabriques du
Khorassan. Voici encore une poigne d'argent.

Il s'installe bientt sur ses beaux tapis, te son armure, dont la
vieille suspend une  une les diverses pices  la muraille, et lui
donne encore une poigne d'argent pour qu'elle aille acheter une robe
neuve; car la sienne est si vieille et si malpropre, que le sybarite
Kourroglou _ne peut la regarder_. Voici un vrai fils pour moi! dit la
sorcire. Puiss-je rencontrer une douzaine de tels enfants! Elle s'en
va chercher des habits neufs tout faits dans la boutique d'un tailleur,
et enveloppe sa bouche d'un mouchoir blanc pour cacher  son hte
dlicat sa bouche dente. Sous prtexte de l'arrive prochaine de douze
prtendus amis qu'il doit rgaler, Kourroglou lui commande un norme
souper, riz, beurre, pices et viandes en abondance, le tout dans un
grand bassin, que la vieille n'eut pas la force d'apporter quand il fut
rempli et prt  servir. Kourroglou venait de frotter, de brosser et de
laver Kyrat; il s'tait lav aussi les pieds et les mains, avait rcit
dvotement son Namaz, ni plus ni moins qu'un bon pre de famille, et
se sentait grand apptit. Il alla chercher lui-mme  la cuisine la
montagne de riz et de viande, et aprs que son htesse eut tendu sur
lui une grande nappe, et sur la nappe une serviette de peau, il ouvrit
sa main comme _la patte d'un lion_, et se mit  jeter des poignes de
viande dans sa bouche comme dans une caverne.

Au milieu de ce repas pantagrulesque, dont le rcit dtaill et rpt
doit, je m'imagine, faire une vive impression quand les rapsodes
le dclament  un auditoire de pauvres diables maigres et affams,
Kourroglou ne laisse pas que de plaisanter agrablement. Ma vieille, je
veux dire ma jeune beaut (car la sorcire trouve la premire pithte
grossire et ne peut la souffrir), mange aussi, au nom de Dieu, de peur
que le souffle de la destruction ne vienne  s'lever dans ton estomac,
et que je n'aie  rendre compte de toi au jour du jugement. La vieille
se flattait que les restes de ce terrible souper lui suffiraient pour
vivre une semaine et rgaler encore ses voisines. Elle disait s'tre
rassasie  la seule odeur des mets en les faisant cuire; mais quand
elle vit la dvastation que son hte portait dans l'difice, elle
craignit d'aller se coucher  jeun, et plongea sa main dcharne dans
le bassin. Malheureusement un grain de riz lui causa un accs de toux
durant lequel Kourroglou mit  sec le fond du plat; et quand elle voulut
ramasser ses nappes, elle s'aperut avec effroi que la nappe de cuir
avait disparu, Qu'en as-tu fait, mon fils?--tait-ce donc la nappe? dit
Kourroglou; j'ai trouv le dernier morceau un peu dur et amer. J'ai eu
quelque peine  l'avaler. Pourquoi ne m'as pas tu averti?--Hlas! pensa
la vieille, mon hte n'est autre que la famine personnifie. Si sa faim
recommence, il avalera mon pauvre corps.

Kourroglou fit faire son lit en travers de la porte, ce qui effraya
beaucoup la vieille. De quoi t'inquites-tu? lui dit-il; si tu veux
sortir la nuit, je te permets de passer par-dessus mon lit et de me
marcher sur le corps; je ne m'en apercevrai point.

Couche dans la mme chambre, la vieille, pensant que son hte avait
de mauvais desseins, _parce qu'il avait beaucoup mang_, ne put fermer
l'oeil. Veilles-tu, mre?

--Hlas! oui; je me demande si tu n'es pas Nazar-Djellaly.

--Non.--Tu es donc Guriz-Oglou--Erreur.

--En ce cas, tu es Reyhan l'Arabe?--Encore moins.

--Alors, tu es le chef des sept cent soixante-dix-sept, tu es
Kourroglou!--Tu l'as dit. Je viens ici pour enlever la princesse
Nighara.

_La langue de la vieille se raidit dont sa bouche_. Allons, n'aie pas
peur, vieille carcasse.--Comment serais-je rassure? Quand un enfant
crie, sa mre lui dit pour le faire taire: Tais-toi, ou le loup viendra
te manger; et l'enfant crie encore. La mre dit: Voici le lopard;
l'enfant crie plus fort. La mre dit alors: Voici Kourroglou qui va
t'emporter; l'enfant se tait et cache sa figure dans l'oreiller.

Kourroglou jure par le plus pur esprit du Crateur du ciel et de la
terre qu'il la traitera comme sa propre mre si elle ne le trahit pas;
mais que, dans le cas contraire, ft-elle assise dans le septime ciel,
il lui jetterait un noeud coulant pour l'en arracher; et quand mme elle
se changerait en Djinn pour se cacher aux entrailles de la terre, il
l'en retirerait avec des pinces pour la mettre en pices.

Ds le matin, Kourroglou va au bazar et y achte un habit blanc pareil 
celui que portent les mollahs, puis une cornaline sur laquelle il fait
graver le chiffre du sultan. Enfin, il fait l'emplette d'une excellente
guitare dont le manche se dvisse et se retire  volont. Il met le
cachet et l'instrument ainsi dmont dans sa poche, et, muni de ses
moyens de sduction, il aborde un fakir et le prie de venir rciter 
sa mre mourante quelques versets du Koran. Quand il l'a amen chez la
vieille, il lui ordonne d'crire sous sa dicte une lettre de passe
moyennant laquelle il se prsentera comme un _mollah_, un _chavush_,
c'est--dire un plerin de la Mecque, un saint homme envoy par le
sultan  sa fille, et franchira les portes du palais. Le fakir, qui
croit Kourroglou incapable de lire l'criture, le trompe, et crit 
la princesse, au nom du sultan, que ce faux chavush est le plus grand
coquin de la terre, et qu'il lui recommande de lui faire donner le
fouet. Kourroglou, qui lit par-dessus l'paule du secrtaire infidle,
l'trangle  demi, le rduit  l'obissance, scelle la lettre avec le
cachet contrefait du sultan, et pour mieux s'assurer de la discrtion du
fakir, lui donne un tel coup sur la tte, _qu'elle s'aplatit comme un
livre qui se ferme_. Il le pousse ensuite dans un coin de la chambre,
donne un coup de pied au mur qui s'croule et ensevelit le cadavre sous
ses ruines. On ne peut pas mieux expdier une affaire; mais le rcit en
est fort long et fort curieux,  cause des sentences et des formes du
dialogue, ml toujours de plaisanteries et de frocit.

La vieille criait et se frappait la poitrine, Jamais le sang innocent
n'avait t rpandu dans ma maison, et tu l'as souille!--Veux-tu donc
que je te tue aussi, infidle sunnite? lui rpond Kourroglou, et que je
fasse tomber le reste de ce mur sur ton corps fltri?

Kourroglou se revt du costume blanc des mollahs, entoure sa tte de
plusieurs aunes de linge blanc, cache sa guitare dans sa poche, son
poignard dans son sein, et, le rosaire dans une main, le bton de
voyage dans l'autre, il franchit, grce  la feinte lettre et au sceau
apocryphe du sultan, les portes sacres du palais. De cette manire,
dit le rapsode avec un mlange de sympathie et d'indignation, il fut
permis  ce larron des larrons d'entrer dans le harem...  cet homme
capable de couper le sein d'une mre nourrissant son enfant!

Ayant franchi les portes des sept murailles, il arrive aux jardins
fleuris de la princesse. Il y avait quatre bassins d'eau courante et
des fontaines qui s'lanaient en jets. Kourroglou plia son manteau en
quatre, et s'assit dessus au bord d'une des pices d'eau, le rosaire 
la main, les yeux  demi ferms, comme un vrai Raminagrobis, ce qui ne
l'empchait pas de voir distinctement, dans un kiosque ouvert, la belle
Nighara _buvant du vin_ avec plusieurs belles filles de sa suite.

Une d'elles vint au bord du bassin pour chercher de l'eau, quoiqu'il ne
paraisse pas que Nighara ait eu l'habitude d'en mettre beaucoup dans
son vin. Homme, qui es-tu? dit la suivante effraye.--Homme! s'crie
Kourroglou, quel nom est-ce l? ne peux-tu, fille impure, me saluer du
nom de Hadji? et la princesse Nighara ne peut-elle se donner la peine
de chausser sa pantoufle  demi pour venir au devant du royal chavush
Roushan, envoy ici de la Mecque par le sultan Murad?

Toute personne qui apporte une bonne nouvelle a droit  une rcompense
immdiate. Un khan, en pareille circonstance, dtache ordinairement sa
riche ceinture, et la prsente au messager. La suivante de Nighara court
au kiosque, et commence par s'emparer du chle et des bijoux de la
princesse qui taient poss sur le tapis. Es-tu ivre? dit la princesse
tonne d'une semblable audace.--C'est toi-mme qui es ivre, rpond
l'autre sans se dconcerter. Ce que je prends m'appartient; j'apporte la
nouvelle qu'un saint homme est arriv de la Mecque avec un message pour
toi. _Un feu divin brille dans ses yeux, et son visage en renvoie les
rayons vers le soleil_.

Levons-nous, mes filles, dit la princesse. J'ai lu dans les traditions
sacres que ceux qui vont au devant d'un plerin de la Mecque sont
prservs d'tre brls par la flamme de l'enfer, si la poussire des
sabots de son cheval tombe seulement sur eux.

Pendant ce temps, Kourroglou avait t sa robe et son turban de plerin;
il avait mis son bonnet sur l'oreille,  la faon des dandys kajjares,
rajust les plis de son bel habit vert-olive, et nou gracieusement le
cachemire qui lui servait de ceinture, et qui laissait voir le manche de
son poignard couvert de gros diamants. Quand la vertueuse princesse vit
le saint homme transform en un superbe brigand  grandes moustaches,
elle commena, non par s'enfuir, mais par faire attacher les pieds de la
suivante qui s'tait ainsi trompe, et sous prtexte qu'elle avait d
recevoir quelque baiser de cet imposteur, elle lui fit appliquer une
vigoureuse bastonnade sur les talons, puis s'approchant de Kourroglou,
qui essayait de justifier la suivante en se dclarant un _amoureux sans
argent_, incapable de sduire personne par des prsents, elle lui
donna un grand coup de pied dans la poitrine. Princesse, dirent les
suivantes, c'est une piti de te voir ainsi profaner ton joli pied
contre la poitrine non lave de ce misrable.--Taisez-vous, sottes
filles, dit le bandit sans se dconcerter; vous ne savez pas que mon
sein est plus prcieux que le talon de votre matresse.

Alors il prit sa guitare et improvisa:

Je respire de ton jardin le parfum de la jacinthe et de la violette.
Comme elles tu fleuris dans la solitude. Tu es une flche au fond de mon
coeur.

Nighara tait indigne. Kourroglou chanta encore:

Tu es le fruit le plus frais dans les jardins du printemps; tu es le
coing embaum et la grenade vermeille, etc.

Au lieu de s'adoucir  de tels compliments, la farouche Nighara fait
un signe  ses femmes, et aussitt une grle de coups tombe sur
l'audacieux. Dieu vous prserve, s'crie en cet endroit le rapsode, de
tomber sous les ongles d'une femme irrite!

En un instant les vtements de Kourroglou volrent en pices:
Princesse, dit-il, si tu n'as piti de moi, montre au moins quelque
merci envers ces pauvres filles. Leurs mains deviendront calleuses 
force de me battre. La princesse dit  ses suivantes: Allons prendre
un peu de vin pour nous donner des forces, afin que nous puissions
battre encore cet imposteur. Mais en retournant vers son kiosque, elle
regarda en arrire, remarqua les traits de Kourroglou, et le trouva
beau. Aussitt il oublia la cuisson des coups d'ongles et des coups de
verges, reprit sa guitare et chanta:

O Nighara aux yeux de gazelle, verrai-je ton sein se changer en pierre?
Tu m'as renvers sur le visage. Puissent tes yeux tre remplis de
larmes!

Nighara, qui ne pouvait dtacher ses yeux de ce mle visage, se fait
apporter du vin.

Fais remplir ton gobelet de mon sang, et bois-le, lui chante encore
Kourroglou.

En voyant boire du vin, Kourroglou, qui n'en avait pas got depuis son
dpart de Chamly-Bill, oubliait toutefois son dsespoir amoureux pour
se lcher les lvres. Nighara, mue de piti, lui fit apporter un
bassin de baume _mumiah_, en disant: Je ne dsire pas ta mort; bois et
va-t'en.

Kourroglou gota le baume, fit la grimace, et demanda du vin. Ah! saint
homme, tu bois la liqueur dfendue par le Prophte, dit la princesse
irrite de nouveau. Eh bien, nous t'en donnerons; mais tu danseras
pour nous divertir; aprs quoi nous te battrons encore et te jetterons
dehors. Nighara disparat, et revient avec ses femmes, qui apportent
des tapis, des vins et des mets divers. On tend les tapis sur le gazon,
on sert le festin au bord de la fontaine. La dmarche de la princesse
tait pleine d'agrments et de grces, et, malgr sa fureur, elle
avait arrang ou plutt drang sa toilette pour tre plus sduisante.
Kourroglou chanta:

O aghas, mes frres! Nighara est venue! Des larmes de joie coulent de
mes yeux. L'Armnien aime sa croix, bien que son prophte ait souffert
sur la croix! Voyez comme elle a orn ses cheveux noirs, auxquels elle a
permis de tomber sur son cou dlicat! Elle est venue!

Elle est venue pour m'apprendre la beaut. Nighara est venue pour tuer
Kourroglou; elle est venue!

La princesse le regardait toujours; mais, comme les femmes de chez nous,
elle se montrait toujours plus cruelle pour se faire aimer davantage;
seulement, ses faons d'agir taient un peu plus nergiques. Elle le fit
battre de nouveau, et cette fois si srieusement, que Kourroglou, vaincu
par la souffrance, _se roulait par terre_. Ne faut-il pas s'tonner ici
de voir ce hros, dont la force fabuleuse dtruisait des lgions et
se frayait un passage au milieu des armes, pousser la douceur et la
soumission envers le beau sexe jusqu' se laisser mettre en lambeaux, ni
plus ni moins que n'et fait Don Quichotte, le modle de la chevalerie?
Cet ensemble de force et de tendresse caractrise Kourroglou d'un bout 
l'autre du pome. Enfin, n'en pouvant plus supporter davantage, mais
ne voulant pas lever la main sur des femmes, il se jette dans la pice
d'eau, la traverse  la nage, en levant sa guitare au-dessus de sa
tte, et gagnant le milieu, o l'eau jaillissait d'un pilier de marbre,
il s'assit en cet endroit.

Les femmes commencrent  lui jeter des pierres, O Belli-Ahmed! tu m'as
tromp, pensait Kourroglou. Elle ne m'a jamais aim.

Alors il se mit  chanter, et l, vraiment, il lui dit de si belles
choses, que son sein commence  palpiter, et qu'elle l'coute avec un
plaisir toujours croissant.

Le soleil est lev sur la colline de l'Orient. Elle est le jardin des
fleurs. Les roses ouvrent leurs boutons sur ses joues. Que nul ennemi
n'ose regarder dans le jardin de l'amant!... O Nighara! celui qui
touchera ta ceinture une fois seulement deviendra immortel.



CINQUIME RENCONTRE.

Le soir approchait. La fracheur de l'eau calmait les souffrances
de Kourroglou. La princesse se dit: Il rpte sans cesse le nom de
Kourroglou. Ah! si c'tait lui-mme! Parle, avoue la vrit, lui
dit-elle, es-tu Kourroglou? Et comme il l'assurait, elle reprit:
Kourroglou est, dit-on, de la mme taille que mon pre le sultan. Je
vais te faire essayer sa robe royale. Si elle est trop longue pour toi,
je ferai enfoncer des clous dans tes talons afin que tu deviennes plus
grand. Si elle est trop courte, je te ferai couper les pieds. Si elle
est trop large, je te ferai ouvrir le ventre, et on le remplira de
paille pour te grossir.

Kourroglou dit: Tu me punis selon le code d'Abou-Horeyra. N'importe,
j'essaierai la robe.

Il sortit de l'eau, et Nighara, de ses propres mains, lui passa la robe.
Elle semblait avoir t faite pour lui. Alors ils jetrent leur main
autour du cou l'un de l'autre, et entrrent dans le pavillon, o,
suivant la coutume turque, ils burent dans la mme coupe. Alors la
princesse dit: As-tu amen ici ton fameux cheval Kyrat?--Oui, je l'ai
amen.--Il faut donc que tu trouves pour moi un autre cheval aussi bon
que Kyrat.

Kourroglou voyant les progrs qu'il faisait dans le coeur de la
princesse se mit  chanter:

Humide, humide est la neige que l'on voit au sommet des grandes
montagnes! Tes yeux brillants soufflent la fracheur sur mon coeur
embras! Mon cher amour est couvert d'habits couleur de rose; elle est
tout entire d'une teinte rose. L'eau qu'elle boit est aussi pure que
l'azur du ciel. Ses yeux sont enivrs d'amour et de vin.

Je suis Kourroglou. Ne suis-je pas libre de me promener dans ces
bosquets? Je ne puis marcher en libert dans le monde, car le monde est
trop troit pour moi.

Kourroglou ayant combin son plan avec la princesse, reprit ses habits
de mollah et sortit du harem comme il y tait entr. Il fut arrt  la
porte par les gardes, qui lui dirent: Saint homme, puisque tu as accs
auprs de la princesse, commande-lui, au nom du ciel, de nous faire
toucher notre paie; car, depuis le dpart du sultan son pre, nous
n'avons pas reu une obole.

--Je vous jure que je vous ferai payer, dit Kourroglou, et, en
attendant, pour lui marquer votre mcontentement, vous devez abandonner
vos postes, et vous refuser  escorter la princesse.

Ayant donn cet avis charitable, le fourbe retourne chez sa vieille
htesse, et va ensuite acheter au bazar un beau poulain de trois ans, le
ramne  l'table, prpare lui-mme la selle, et, au lever du soleil,
en entendant les trompettes sonner pour annoncer une promenade de
la princesse hors la ville, il paie magnifiquement sa vieille, lui
conseille de se cacher afin de n'tre point perscute  cause de lui,
et mont sur Kyrat, suivi par le poulain attach  son trier, il s'en
va sur la route attendre Nighara, qui bientt arrive dans son chariot.
Il l'enlve des bras de ses femmes, la met en croupe et s'enfuit avec
elle dans le dsert. L, tombant de fatigue, il s'tend sur le gazon et
cde au sommeil. La princesse lui demande s'il compte dormir longtemps.
Mon sommeil est de deux sortes, lui dit-il. Le plus court est de trois
journes, le plus long est de sept journes. Mais coute, ma bien-aime.
Kyrat a le don de pressentir l'approche de mes ennemis. Quand l'ennemi
se met en route pour me poursuivre, Kyrat hennit; quand l'ennemi est 
moiti chemin, Kyrat devient inquiet et souffle avec ses narines; quand
l'ennemi est tout prs de se montrer, Kyrat gratte la terre et l'cume
lui vient  la bouche. La princesse se plaint vainement du long somme
dont son amant la menace en plein dsert et au milieu des dangers. Il
faut que Kourroglou dorme ou qu'il prisse;  cette robuste organisation
il faut un repos semblable  celui de la mort. Elle examine Kyrat avec
inquitude, et quand elle a vu signaler le dpart et la marche de
l'ennemi, quand elle a remarqu ses sabots grattant la terre et sa
bouche couverte d'cume, elle veille Kourroglou, ainsi qu'elle a t
avertie par lui de le faire. Aussitt il se lve, rattache les sangles
de son coursier, fait monter Nighara sur l'autre, et attend de pied
ferme le jeune sultan Burji, qui accourt  la dlivrance de sa soeur
Nighara. Kourroglou, par ses terribles chansons, porte l'pouvante dans
le coeur des guerriers du prince, et bientt, s'lanant au milieu
d'eux, il les disperse comme un troupeau de gazelles. Mais Burji-Sultan,
rsolu  reconqurir sa soeur, s'lance seul contre lui. Que faire? dit
Kourroglou dans son coeur; si je tue le frre de ma bien-aime, elle ne
me le pardonnera jamais et remplira ma vie d'amertume. Nighara se prend
 pleurer. O Kourroglou! je n'ai qu'un frre, ne le tue pas.--Mon amie,
ne crains rien, dit Kourroglou. Et, s'adressant au prince: Le chef de
tes curies ne gagne pas le pain qu'il mange; il n'a pas seulement serr
les sangles de ton cheval. Je t'avertis que tu roules sur ta selle.
Descends et raccourcis tes sangles, tu combattras ensuite contre moi.

Le Turc crdule descend pour arranger sa selle. Pendant ce temps,
Kourroglou s'approche avec prcaution, le renverse, s'assied sur lui et
feint de vouloir le tuer. Burji pleure et se lamente: Le sultan mon
pre n'avait qu'une fille et un fils; tu enlves l'une, tu vas tuer
l'autre. Toute la famille va tre teinte.--Je t'accorde la vie 
condition que tu me donnes ta soeur en mariage. Je suis aussi savant
qu'un mollah; j'ai lu les sept volumes des commentaires arabes sur le
Koran; je sais par coeur toutes les formules usites dans les mariages.
Le prince prononce avec lui la prire nuptiale consacre par le Koran,
et lui accorde sa soeur. Kourroglou le relve, l'embrasse au front, et
lui dit: Dsormais, au nom et par l'autorit du sultan Murad ton pre,
je gouverne et rgne  Chamly-Bill. O aurait-il trouv un meilleur
parti pour sa fille?

En continuant leur route vers Chamly-Bill, Kourroglou et Nighara
traversent encore quelques aventures. Ils pntrent dans le camp d'un
jeune Europen qui tombe amoureux de Nighara, et veut l'enlever  son
poux. Kourroglou est forc de dtruire sa suite et de piller ses
trsors; il est mme au moment de le tuer pour lui apprendre  vivre,
lorsque Nighara, touche de l'amour de ce jeune homme, le fait sauver,
et menace Kourroglou d'avaler un poison mortel cach dans l'anneau
qu'elle porte au doigt s'il n'abandonne pas sa poursuite. Kourroglou se
soumet, et continue son voyage avec elle. Nighara montait  cheval aussi
bien que lui-mme, et pouvait fournir une course aussi hardie, aussi
rapide que la sienne. Ils surprirent une caravane, se firent payer une
riche redevance, et l, encore, Nighara obtint grce de la vie pour le
marchand.

Elle blmait beaucoup son poux de commettre toutes ces violences. Il
lui rpondit avec la franchise d'un honnte Turcoman: _Je ne laboure ni
ne trafique; il faut donc que je vole_. L'argument tait sans rplique.
Enfin ils atteignent les portes de Chamly-Bill. Les brigands vinrent 
leur rencontre avec des acclamations, des chants et des dcharges de
mousqueterie. Guerrier, dit la princesse  Kourroglou, lequel d'entre
eux est Ayvaz? Montre-le-moi.

Improvisation de Kourroglou:

Regarde ici, mon cher amour: ce cavalier est Ayvaz. Regarde-le, et
prserve mon me du lit de feu de la jalousie. Regarde, voil Ayvaz;
mais ne tombe point amoureuse de lui. Dans sa main tincelle un bouclier
hezzare. Le miel de l'loquence est sur sa langue; et _la ligne du
pinceau de la main du Tout-Puissant_ est sur l'arc de ses sourcils.
Regarde; mais n'en tombe pas amoureuse. Ce n'est qu'un garon de
quatorze ans. Une plume de grue est sur sa tte. Ce cavalier est Ayvaz,
oui, Ayvaz lui-mme.

Il prsenta alors son pouse  ses compagnons en leur disant: Nous
devons tous l'honorer, elle est la fille du sultan de Turquie; et
Nighara s'tant assise sur le seuil de la porte de la forteresse, les
sept cent soixante-dix-sept cavaliers de la garde sacre de Kourroglou
se prosternrent devant elle, O Dieu! s'cria Kourroglou, sois bni
et ton nom glorifi! Je dois  ta seule bont d'avoir ralis mes plus
chres esprances! Il frappa les cordes de sa guitare et chanta ainsi:

Les nuages de l'adversit ont t dissips par la foi de Kourroglou.
Ils se sont vanouis comme la brume du matin. Voici mon Ayvaz.

Nighara fit son entre couche sur les riches coussins d'un palanquin
d'honneur. Toutes les femmes et toutes les esclaves de Kourroglou
vinrent  sa rencontre, et l'introduisirent respectueusement dans le
harem. Belly-Ahmed fut tir de sa prison et rcompens par un des
premiers grades dans la troupe. Ce mme jour, on clbra le mariage
de Kourroglou et celui d'Ayvaz, auquel le matre donna une femme. Les
musiciens, danseurs et jongleurs vinrent en foule. Le vin coula par
torrents, et il coule encore  cette heure, dit ordinairement le _khan_
pour clore cette rapsodie.



SIXIME RENCONTRE.

Dans un des districts de l'Anatolie vit une grande tribu de nomades
connus sous le nom de Haniss. Elle est compose de trente mille familles
qui sont toutes riches et qui habitent un pays magnifique. Chacun de
ces chefs consacre sa vie  quelque objet favori. L'un aime les beaux
vlements, un autre prfre les femmes, et un troisime est passionn
pour les chiens de chasse ou les faucons. Leur chef, Hassan-Pacha,
aimait les chevaux par-dessus tout. Quand il entendait parler d'un beau
cheval, il n'pargnait ni argent ni peine pour se le procurer.

Un jour, Hassan-Pacha vint dans ses curies, et, aprs avoir examin
plusieurs de ses chevaux, il dit  son vizir: Certainement, aucun roi,
dans les cinq parties du monde, ne peut se vanter d'avoir une curie
comme celle-ci. Le vizir rpliqua: Aucun roi, il est vrai, n'a
d'curie comme celle-ci; mais Kourroglou a un cheval  Chamly-Bill, du
nom de Kyrat, et Keyvan lui-mme, celui qui gouverne les sept cieux, ne
possde pas son pareil.--O mon vizir! je suis prt  donner tout ce
que j'ai pour acqurir ce joyau.--Pacha, ce n'est pas chose facile.
Kourroglou ne manque pas d'argent, et il n'y a aucune possibilit de lui
prendre son cheval de force.--Vizir,  l'homme qui m'amnera ce cheval
je donnerai la moiti de mon pouvoir; s'il dit: Ce n'est pas assez, je
lui donnerai la moiti de mes richesses; et si cela mme ne le contente
pas, j'ai sept filles, il aura la libert de choisir la plus belle pour
sa femme. Va, et fais proclamer  son de trompe, dans la direction des
quatre vents,  tous les camps de notre tribu, l'ordre suivant: Qu'il
soit bey ou mendiant, vieux ou jeune, il sera mon gendre celui qui
m'amnera Kyrat.

Il y avait dans la tribu de Haniss un certain marmiton nomm Hamza, dont
la tte et les sourcils taient chauves, et qui tait marqu de petite
vrole. Cet homme, ayant entendu la proclamation, accourut auprs
du vizir nu-pieds et  peine vtu. Que proclame-t-on ainsi,
vizir?--Qu'est-ce que cela te fait,  toi, vilaine tte chauve?--Je
demande seulement de quoi il s'agit? Le vizir le mit au fait, et
ajouta: L'homme qui russira sera riche.--Qu'ai-je besoin d'argent? dit
Hamza; douze livres d'corce de melon d'eau que l'on me donne  manger
chaque jour dans les cuisines suffisent  mon apptit. Le pacha promet
de partager son pouvoir et ses richesses, et de donner l'une de ses sept
filles pour femme  celui qui lui amnera Kyrat. Aussitt Hamza dressa
les oreilles. Vizir, j'ai vu les sept filles du pacha; mais s'il
consentait  me donner la plus jeune...--Celui qui amnera le cheval
aura le droit de choisir. Hamza se frappa la poitrine avec ses
deux mains, et dit: Regarde-moi, regarde-moi; je suis l'homme qui
choisira.--En vrit? dis-moi comment, par exemple.--Le pacha aura
Kyrat; mais il faut que tu me conduises d'abord en sa prsence. Le
vizir pensa: depuis tant de jours que nous faisons publier cette
proclamation, il ne s'est encore trouv personne qui voult en profiter.
Voici le premier et le dernier; il faut le faire voir au pacha.

Hamza fut introduit devant le pacha. Est-ce toi, pauvre tte fle, qui
as promis de m'amener Kyrat?--Moi-mme; mais que me donneras-tu pour
cela, pacha?--Je te donnerai la moiti de mes richesses.--Je n'ai pas
besoin de richesses,--Je te donnerai la moiti de mon pouvoir.--Je n'ai
pas besoin de ton pouvoir; qu'en ferais-je?--Tu choisiras celle de mes
filles que tu voudras.--Pacha, je ne puis croire  tes paroles.--Que
puis-je faire de plus pour te convaincre?--Jure, en baisant le Koran,
que, dans le cas o tu violerais ta parole, tu divorceras d'avec chacune
de tes sept femmes. Le pacha en fit le serment. Hamza lui dit: Je suis
depuis longtemps amoureux de la plus jeune de tes filles; si je perds la
vie dans cette expdition, je n'en aurai nul regret; si, au contraire,
je ramne le cheval, j'aurai ta fille. Le pacha dit: Tu l'auras; et
il baisa le Koran.

Hamza partit en hte pour Chamly-Bill, o l'arrive d'un pauvre diable
comme lui fut  peine remarque. Aprs un mois de sjour dans ce lieu,
il pensa dans son coeur: Tchons de pcher Daly-Ahmed avec l'hameon
de l'amiti. Je trouverai peut-tre ainsi moyen de m'introduire dans
l'curie. Il entra alors dans la cour de l'curie avec circonspection
et  pas lents. Aprs avoir dchir sa chemise sur sa poitrine, il
ramassa un tas de fumier; et, se jetant dessus, il se mit  pleurer et 
gmir  haute voix. Les larmes coulaient de ses yeux comme la pluie d'un
nuage. Daly-Mehter, cuyer de Kourroglou, passait justement de ce ct;
il vit un malheureux, tout nu et en larmes, assis sur ce tas de fumier.
Son coeur fut mu de piti. Tout le monde sait que les fous[26] sont
trs-ports  la piti: Pourquoi cries-tu ainsi, tte chauve? Hamza
rpondit: Puisse-je devenir ton esclave! Je suis orphelin et tranger;
grce  la laideur de mon front chauve, personne ne veut me prendre 
son service. Je dsirerais pourtant trouver un matre qui put me donner
un morceau de pain. Daly-Mehter pensa: Tout le monde vit du pain de
Kourroglou; je prendrai cet homme  l'curie, et je le nourrirai. Pour
commencer, il releva ses manches jusqu'au coude; et remplissant un vase
d'eau chaude, il lava la tte d'Hamza, et, l'ayant nettoy entirement,
il lui donna ses vieux habits pour se vtir. Hamza le chauve montra tant
de zle et d'habilet dans son service, que la raison de Daly-Mehter lui
chappait d'tonnement. Un des deux meilleurs chevaux de cette curie
tait Kyrat, qui tait attach, par une jambe,  une chane dont
Kourroglou portait toujours la clef dans sa poche. L'autre, mont
habituellement par Ayvaz, se nommait Durrat. Ce cheval tait aussi
attach sparment, et la clef de son cadenas tait dans la poche de
Daly-Mehter.

[Footnote 26: Par allusion  la signification littrale du mot _daly_,
fou, tte faible.]

Toutes ces circonstances furent bientt connues de Hamza, qui commena 
dsesprer de pouvoir jamais s'emparer de Kyrat. Kourroglou vint un
jour  l'curie, et trouva Daly-Mehter endormi. Il regarda, et vit un
misrable en guenilles et  tte pele, qui trillait Kyrat avec une
brosse et un morceau de drap. Kourroglou et Hamza ne s'taient jamais
vus auparavant. Kyrat tait tendu comme un arc, sous la pression de la
puissante main de Hamza; et sa robe tait toute luisante, par le fait
de son excellent pansement. Kourroglou trembla de toutes ses jambes, et
pensa dans son coeur: L'homme sous le bras duquel Kyrat est pli ainsi
ne peut pas tre un homme ordinaire. Il cria: Chien pel, tu vas
emporter la peau du cheval: est-ce l la manire de l'triller?
Hamza prit un gros marteau de fer dans une niche, et, le levant sur
Kourroglou, il cria: Que viens-tu faire dans cette curie? Va-t'en,
vagabond. Car, il lui avait t enjoint par Daly-Mehter de ne permettre
 personne d'entrer dans l'curie. Kourroglou dit: Fou, comment oses-tu
lever ta main sur moi? Daly-Mehter fut tir de son sommeil par ce
bruit. Il se releva, et salua son matre: Quel est cet homme que tu as
engag  mon service?--Puiss-je devenir ta victime! Des milliers
de gens vivent de ton pain. Cette tte chauve est trs-habile et
trs-adroite, et peut, aussi bien que tant d'autres, profiter de tes
largesses.--Je ne refuse mon pain  personne; qu'il en mange autant
qu'il voudra; mais,  juger de ses jambes et de toute son allure, je
n'attends rien de bon de lui; il a l'air d'un voleur de chevaux.--Oh!
non, seigneur; s'il tait de fer, on ne pourrait faire plus de cinq
aiguilles de ce pauvre diable!

Hamza comprit alors que c'tait l Kourroglou, il jeta son marteau 
terre, et, dans sa terreur, il courut se cacher sous le bat d'une mule.
Kourroglou, avant de quitter l'curie, dit  Daly-Mehter: Attache
toujours un oeil vigilant sur mon cheval; ne donne ta confiance 
personne. Il ne poussa pas plus loin cette enqute.

Plus Hamza restait attach  l'curie, plus il reconnaissait
l'impossibilit de voler Kyrat. Il dit donc dans son coeur: Si ce n'est
Kyrat, ce sera au moins Durrat. Le premier est pre du second, et sa
mre tait une jument arabe. Hassan-Pacha ne les a jamais vus ni l'un ni
l'autre: il me croira, il me donnera sa fille; et s'il arrive jamais
 connatre la vrit, il ne me l'tera pas, aprs que je l'aurai
pouse.

Pendant la nuit il apprta la selle de Durrat et tous les harnais qui
en dpendaient. Daly-Mehter tait ivre quand il revint du palais de
Kourroglou, et voyant que Hamza pleurait amrement, le visage appuy
sur ses mains, comme s'il tait devenu veuf, il demanda: Qu'as-tu,
Hamza?--Seigneur, comment puis-je m'empcher de pleurer? Chaque nuit
tu vas avec Kourroglou boire du vin rouge, et tu ne t'es jamais dit:
Apportons en quelques gouttes au pauvre orphelin. Hlas! qu'est-ce que
cela, du vin? je n'en ai jamais vu. Est-ce doux ou acide?

Daly-Mehter se leva, prit le bidon de l'curie, et s'en fut au cellier
de Kourroglou. Ayant rempli le bidon, il le rapporta, le mit devant
Hamza et lui dit: Bois, tte chauve. Hamza remplit un vase jusqu'au
bord, et le tendit  Daly-Mehter. Seigneur, essaie le premier; que je
voie comment tu bois. Daly-Mehter vida le vase jusqu' la dernire
goutte, et dit: Voici la manire de boire. Hamza remplit le vase 
son tour, et l'ayant approch de ses lvres, il donna une secousse si
adroite, qu'il rpandit tout le breuvage par-dessus son paule, sans que
Daly-Mehter s'en apert. De cette manire, il grisa si bien l'cuyer,
que ce dernier  la fin tomba comme mort sur le plancher. Hamza dit dans
son coeur: Il n'est pas convenable que je me montre sous ces haillons.
Il ta donc ses vieux habits, et ayant dpouill Daly-Mehter, il changea
de vtements avec lui. Il trouva dans la poche de l'ivrogne la cl de la
chane de Durrat, conduisit le cheval hors de l'curie, lui mit la
selle sur le dos, et s'en fut comme une toile Filante sur la route qui
conduisait au camp de la tribu de Haniss.

Kourroglou vint de bonne heure  l'curie; il n'avait point de ceinture,
car il sortait du harem. Il regarda et vit Kyrat  sa place ordinaire,
mais Durrat avait disparu. Il devina, tout de suite que la tte chauve
l'avait vol. Il appela l'cuyer. Daly-Mehter se releva, se frotta les
yeux, et salua. Vilain, que signifient ces haillons que je vois sur
toi? Quel est ce tour de jongleur?

Le pauvre cuyer regardait ses habits, et n'en pouvait croire ses yeux.
O est Durrat?--Seigneur, Hamza doit l'avoir emmen pour le promener ou
le faire boire.--Ne le disais-je pas, que c'tait un voleur de chevaux?
Vite, que l'on selle Kyrat!

Kourroglou, arm, monta au sommet de la plus proche montagne, sur
laquelle ses sentinelles avances taient postes; il examina le pays, 
l'aide d'un tlescope, jusqu' ce qu'il dcouvrit enfin le fuyard. Il le
vit volant comme une flche vers ses tentes.

Il fut transport de rage et rugit sur la montagne: Misrable voleur,
o fuis-tu, o fuis-tu? Tu peux aller aussi loin que Istambul; je t'y
suivrai, et je m'emparerai de toi.

La voix de Kourroglou, quand il tait en colre, pouvait s'entendre  un
mille de distance. Hamza la reconnut de loin, et dit: O pre cleste,
la vie est douce: Malheur, malheur  moi! Il regarda devant lui, et
vit un village  peu de distance. Il dit dans son coeur: Si je pouvais
gagner ce village, mon me pourrait encore tre sauve. On voyait un
profond ravin  l'entre du village. Qui peut dire, pensa Hamza, si,
avant que j'aie atteint ce village, Kourroglou n'aura pas _brl mon
pre!_

Au fond du ravin se trouvait un moulin; le meunier tait absent, et les
roues restaient oisives. Hamza y courut, attacha la bride de Durrat 
la porte, et entra dans le btiment dsert. L, il trouva la robe du
meunier qu'il mit sur lui, et il se frotta de farine de la tte aux
pieds.

On sait que lorsqu'un homme a fait une course rapide, ses yeux sont
comme couverts d'un brouillard, et que sa vue n'est pas trs-claire
pendant quelque temps. Kourroglou ne reconnut pas Hamza, et demanda:
Meunier, o est le cavalier qui monte le cheval attach  ta porte?

--O mon agha! le cavalier s'est prcipit ici, saisi d'une telle
crainte, qu'il a couru sa cacher sous la roue.

Kourroglou, tout tremblant de rage, descendit de cheval: Tiens mon
cheval. Il tira alors son poignard, et courut  la recherche du voleur.
Kyrat avait cette qualit, qu'il obissait en toute chose  quiconque le
recevait en dpt de la main de Kourroglou. Il se laissa guider comme un
enfant. Hamza, qui n'tait pas sot, jeta la robe de meunier  bas, et
sauta sur Kyrat. Il essaya d'un temps de galop, et revint attendre
tranquillement Kourroglou, qui, ayant tourn sens dessus dessous tout ce
qu'il y avait dans le moulin, et n'y trouvant pas une me, sortit et vit
Durrat  la porte. Aux pieds de Durrat, la robe du meunier gisait par
terre; un peu plus loin on voyait le victorieux Hamza sous sa propre
forme, mont sur Kyrat. Il pensa dans son coeur: J'ai fait l un march
capital! plaise  Dieu que je ne le regrette pas quand il sera trop
tard! Et il s'cria: Hamza-Beg!--Quel est ton plaisir, noble
guerrier?--Nous allons revenir  la maison, mais nous irons au pas, les
chevaux sont fatigus.--O dis-tu que tu veux aller?--A Chamly-Bill. Tu
m'as offens sans raison; et je suis venu le chercher en personne.--Ne
plaisante pas davantage, Kourroglou. J'ai cherch le cheval dans le
ciel, mais, Dieu soit lou, je l'ai trouv sur la terre. Tu as daign me
faire prsent de Kyrat, de ta propre main. Puisses-tu jouir d'une vie
et d'un bonheur sans fin! Seulement ne me demande pas de te suivre.--Je
t'en conjure, je l'en prie, Hamza, je deviendrai ton esclave! Dis,
sont-ce des richesses, un cheval, une femme, que tu convoites? Guerrier,
je te jure que tu auras toute chose en abondance. Tu as le choix; tout
ce que je possde t'appartient.--Je ne serai pas la dupe de ta ruse.
Ce que je dsire ne t'appartient pas: je te ferai connatre la vrit.
J'aime la plus jeune des filles de Hassan-Pacha, qui a promis de me la
donner pour femme, en change de Kyrat. Depuis six mois et plus, je
languissais de dsespoir a Chamly-Bill. Maintenant regarde, j'emmne
Kyrat, et tu es toi-mme la cause de mon bonheur. Puisses-tu vivre
heureux et longtemps! Je m'en vais prendre femme.--Hamza-Beg! rends-moi
seulement le cheval, et je t'apporterai sur mon sabre la tte de
Hassan-Pacha.--Ce serait une conduite basse de ma part; quelle preuve de
courage montrerais-je aux yeux de ma fiance?

Les prires et les promesses de Kourroglou ne servirent  rien. Hamza
jura par la plus pure essence de Dieu qu'il ne rendrait pas le cheval.
Kourroglou poussa un profond soupir du fond de sa poitrine, et dit:
Hamza-Beg! permets-moi de chanter un air qui me vient  la mmoire.

_Improvisation_.--Sans Kyrat, la vie et le monde ne sont qu'un fardeau
pour moi. Pauvre Kourroglou! maintenant que Kyrat a quitt tes mains, tu
dois te frapper la tte de douleur, Kourroglou!

Hamza regardait Kourroglou pendant que celui-ci continuait de chanter
ainsi:

_Improvisation_.--Tu as d demander Kyrat  Dieu mme. La queue de
Kyrat tait un bouquet de fleurs. Monter sur lui c'tait monter le
bonheur en personne. O Kourroglou! que Dieu le le rende! Je me noie dans
une mer profonde; le chagrin de la perle de Kyrat se pose comme une
pierre sur mon me, et m'entrane dans l'abme. Je suis un paysan, un
meunier, loin de moi cette pe, Kourroglou, tu devras maintenant crier
du bl, du bl[27]!

[Footnote 27: C'est un cri par lequel les meuniers sur la plate-forme de
leur moulin font connatre qu'ils n'ont plus rien  moudre.]

Kourroglou avait l'air d'un fou, il disait: Sans Kyrat je ne mrite pas
d'tre un guerrier.

Hamza dit: O Kourroglou! tes paroles ont brl mon foie. Va 
Chamly-Bill, et demeure en repos pendant six mois. A la fin de ce temps,
tu peux prendre l'habit d'un Aushik[28], et venir au camp de la tribu de
Haniss. Je vais y mener Kyrat, et j'pouserai la fille du pacha; mais je
te jure que de mme que j'ai reu Kyrat de tes propres mains, de mme je
te rendrai de mes propres mains les rnes et le cheval.--Comment puis-je
savoir,  Hamza-Beg, si tu es sincre ou non dans tes paroles?--Je jure
par le plus pur tre de Dieu. J'ai l'me noble, et je te le rpte
encore, je conduirai moi-mme Kyrat par la bride, et je te le rendrai.

[Footnote 28: Chanteur improvisateur.]

Cela dit, il tourna la tte de Kyrat, et s'en fut vers le camp de la
tribu de Haniss. Kourroglou contempla son bien-aim cheval jusqu' ce
qu'il et disparu dans l'loignement. Triste, et les yeux baisss, il
retourna sur ses pas et monta sur Durrat. Tous les bandits taient
sortis de Chamly-Bill afin de voir quelle figure ferait Hamza, ramen
par Kourroglou; mais quand ils virent leur chef seul et mont sur
Durrat, ils se dirent entre eux: Kourroglou aura t attrap par cette
adroite tte pele. Ils eurent peur de la colre de Kourroglou, et se
dispersrent dans toutes les directions. Chacun d'eux comme un rat, se
cacha dans quelque trou. Ayvaz seul fut assez hardi pour parler, et
dit: Agha, tu as fait un bon march; Durrat pour Kyrat! As-tu pris le
voleur?--Va-t'en, sot enfant! Le jeune homme effray s'loigna.

Kourroglou s'en fut dans le harem, et, pendant les six mois qui
suivirent, il ne bougea pus de la chambre de Nighara. Au bout de ce
temps, il dit: Nighara, Hamza m'a fait une promesse: il faut que
j'aille l-bas et que j'y meure ou que je revienne avec Kyrat.

Il se leva, revtit l'habit d'un Aushik, et, aprs avoir pris cong de
sa femme, il partit.

En s'approchant du camp des Haniss, il se prparait  passer une large
rivire, quand il remarqua sur le sable la trace des pieds d'un cheval
qui l'avait franchie en un saut, d'une rive  l'autre. Il dit dans son
coeur: Nul cheval au monde, except mon Kyrat, ne pourrait accomplir
une chose semblable. Hamza a d venir ici avec lui.

tant entr dans le camp, il mit un temps considrable  faire le tour
des tentes nombreuses et des cordes tendues qui en marquaient les
limites. Fidle  son rle, il chantait tout le temps de sa plus belle
voix, charmant et gayant tous ceux qu'il rencontrait; et toutes ses
chansons taient  l'loge du cheval.

Cette nouvelle parvint bientt aux oreilles du pacha; ce seigneur tait
de mauvaise humeur, parce que depuis le jour o Kyrat lui avait t
amen par Hamza, il n'avait pu encore monter ce cheval, qui tait
attach dans l'curie et ne souffrait que personne s'approcht de lui,
si ce n'est Hamza-Beg. Le pacha ordonna que Kourroglou ft amen en sa
prsence. Il lui fit un accueil gracieux, et lui permit de s'asseoir
dans sa tente. On dit que tu es habile dans l'art de louer les chevaux:
tu arrives justement dans un lieu o tu peux voir une curie qui n'a pas
sa pareille dans tout l'univers. Kourroglou eut peur que Hamza-Beg ne
le trahit; il regarda, et, voyant que ce dernier tait absent, il chanta
l'loge suivant:

_Improvisation_.--Laissez-moi chanter l'loge d'un cheval arabe. Sa
crinire doit tre comme si elle tait de fils de soie; ses pieds ne
doivent pas tre charnus. Ils sont exactement entours de peau; ses
sabots ont l'air d'avoir t tourns; ses fers ne doivent pas peser plus
d'un okha d'argent; il doit tre robuste et d'une taille moyenne; son
cou doit tre long, mince et uni comme un ruban. Quand on le sort de
l'curie, il bondit et se joue de mille manires.--Bravo, Aushik! cria
le pacha, je n'ai jamais entendu louer le cheval avec tant de _mthode_.
Le clbre Kyrat qu'Hamza-Beg m'a amen possde toutes les qualits que
tu as numres; mais de quel usage est-il pour moi? Il est si mchant
et si fou, que je ne puis pas le monter.

Kourroglou dit: Longue vie au pacha! un cheval fou est le meilleur 
monter.--Pour quelle raison?

Kourroglou chanta ainsi:

_Improvisation_.--Un noble cheval marche hardiment, comme s'il
cherchait  renverser son cavalier. Il secoue ses oreilles et tire si
fort les rnes que le cavalier doit le tenir ferme et ne donner aucun
repos  ses mains. Le cheval d'un guerrier-blier doit tre fou comme
son matre.

Le pacha appela ses serviteurs: Faites venir Hamza-Beg devant moi. Je
dsire qu'il coute ces belles louanges du cheval.

Hamza-Beg avait pous la plus jeune fille du pacha, et il avait t
lev au rang de grand vizir.

Il vint, vtu d'un riche habit de fourrure; son turban tait du plus
beau cachemire, et il avait une suite de trois cents hommes.

Il entra, et, saluant  peine de la tte le pacha, il s'assit sans qu'on
le lui dit et s'tendit sur son sige.

Kourroglou fut grandement surpris de voir tant de splendeur et de
gravit dans un homme qui, six mois auparavant, n'tait qu'un marmiton.
Il se leva humblement de sa place et fit un profond salut. Un frisson
glacial courut sur toute sa peau, et, en saluant, il plaa la main sur
son coeur. Ce geste signifiait: Hamza-Beg! sois misricordieux et ne me
trahis pas! Hamza-Beg, en rponse, plaa la main sur ses yeux, ce qui
voulait dire: Ne crains rien et prends patience[29]!

[Footnote 29: La conversation par signes est porte  une grande
perfection en Perse. Je me rappelle qu'une fois, pendant ma visite  un
certain beglerberg, on lui amena un coupable qui ne voulait pas avouer
sa faute. Le beglerberg ordonna d'apporter les fouets et les felakas.
Je jure que je suis innocent, s'cria l'accus, croisant sur sa
poitrine ses deux poings ferms avec un seul doigt lev en avant. Les
excuteurs taient prts, regardant le beglerberg, qui, de son ct,
fixait les yeux sur la poitrine de l'accus: Tu es coupable, drle,
s'cria-t-il.--Sur ta tte bienheureuse, je suis innocent, rpondit
l'accus, croisant ses poings comme auparavant, avec cette diffrence
qu'il y avait deux doigts au lieu d'un projets en avant. Ils
continurent ainsi, l'accus aprs chaque menace du beglerberg, croisant
ses mains sur sa poitrine avec toujours plus de doigts levs. Enfin,
quand aprs une nouvelle protestation, il eut mis ses mains sur sa
poitrine avec tous les doigts tendus, le beglerberg dit: Allons,
laissez-le aller. Peut-tre est-il rellement innocent. Retourne  ta
maison, et fais que je n'entende pas de plaintes contre toi. Quand
je quittai la maison du beglerberg, je remarquai que mes domestiques
riaient et chuchotaient entre eux, et j'obtins d'eux l'explication
suivante: l'accus avait fait d'abord entendre au beglerberg qu'il lui
donnerait un tuman, s'il voulait le renvoyer; ensuite il lui en avait
promis deux, trois et ainsi de suite; mais il n'obtint son pardon que
lorsqu'il eut promis de payer dix tumans. (_Note de M. Chodzsko._)]

Le pacha dit: Nul doute que l'Aushik ne soit lui-mme un bon cavalier.
Il se tourna vers Kourroglou et dit: Aushik, serais-tu dans le cas de
monter mon cheval? Kourroglou se mit  pleurer et  se plaindre de ce
qu'on voulait, sans doute, lui donner quelque cheval fou qui le tuerait
et rendrait ses enfants orphelins. Le pacha dit: N'aie pas peur. Tu
auras deux cents tumans de moi. Si le cheval te tuait, l'argent serait
remis  ta veuve et  tes orphelins, comme le prix de ton sang. Si tu
peux descendre vivant de dessus son dos, je te donnerai l'argent comme
rcompense. Kourroglou dit: Puisse le pacha nager dans le bonheur, et
puisse son rgne tre long! Je suis content. Si je meurs, puisses-tu
vivre de longs jours, seigneur! Le pacha donna ordre au vizir d'aller
chercher Kyrat.

Le rus Hamza-Beg pourvut  tout: voyant que Kourroglou n'avait point
d'armes avec lui, il russit, en sellant Kyrat,  cacher une massue sous
les housses et suspendit un sabre au pommeau de la selle. Il le brida
ensuite et lui noua la queue. Six hommes suffisaient  peine pour
conduire Kyrat hors de l'curie, tant il tait devenu gras et sauvage,
aprs six mois de repos. L'cume jaillissait de ses naseaux. Kourroglou
vit tout et chanta:

_Improvisation_.--O toi que j'ai eu pour la premire fois entre mes
mains dans le Turkestan, viens, Kyrat, viens, bonheur de ma vie! Tu es
tomb entre les mains d'un vilain. Viens, Kyrat, toi la plus chre de
toutes les choses de ma vie, viens! J'ai pour toi un mors fait avec
quinze livres de fer. Quand tu es courrouc, tu ne touches pas  ta
nourriture de trois jours; tu ne bronches pas dans une course de
quarante milles. O Kyrat, toi, la plus chre des choses de ma vie,
viens!

Le pacha dit: Aushik, ma patience est puise; je t'ordonne de monter
ce cheval  l'instant mme.

Kourroglou dit: Je suis sr que le cheval me tuera. Bni soit le sel
que tu m'as donn; sois le protecteur de mes pauvres orphelins!...--Tu
peux te tranquilliser; il ne te tuera pas. Je te recommande  la
protection des quatre premiers khalifes. En disant ces mots, le pacha
mit dans le sein de Kourroglou la bourse promise, avec les deux cents
tumans. Ce dernier dit: Longue vie au pacha! et il alla vers Kyrat.
Hamza-Beg lui tendit les rnes de ses propres mains, et lui dit tout
bas: Guerrier, la parole d'un guerrier est une parole. La promesse
que je t'ai faite il y a six mois est remplie. Kourroglou lui dit 
l'oreille: Pour cette conduite gnreuse, je te jure, aussi longtemps
que j'aurai un morceau de pain, je le partagerai avec toi. Hamza-Beg
dit: Prends le sabre suspendu  la selle, attache-le  ta ceinture,
tu trouveras aussi une massue sous les housses. Kourroglou monta
sur Kyrat, ceignit le sabre, et, tirant la massue, il la fit tourner
au-dessus de sa tte. Hamza-Beg recula, comme s'il tait effray, et se
cacha dans la foule. Quand Kourroglou sentit Kyrat sous lui, il devint
si joyeux, qu'il perdit toute sa raison et sa prsence d'esprit. Il
faisait trotter le cheval dans toutes les directions. Le pacha le
rappela: Aushik, donne-moi le cheval; il me parat trs-doux, ce matin:
laisse-moi essayer de le monter. Kourroglou dit dans son coeur: Je te
laisserais plutt monter sur mon propre cou; et il ajouta tout
haut: Pacha, permets-moi de te chanter un air, d'abord; ensuite, je
descendrai..

_Improvisation_.--Ce cheval peut courir, en un jour, d'Ardibil 
Kashan. Qu'importe le sultan, qu'importent tous les pachas  celui qui
est mont sur ce cheval? Ce cheval ne s'arrte que tous les trente
fersakh. O toi, bonheur de ma vie, tu es encore  moi.

Il a franchi une grande rivire; j'ai reconnu l'empreinte de ses
pas. Oh! je baiserai chacun de tes sabots, je baiserai tes deux yeux
brlants. Je remercie Dieu de te revoir,  mon Kyrat, bonheur de ma vie;
tu es encore  moi.

[Illustration: Chien pel, tu vas emporter la peau du cheval. (Page
21.)]

Le pacha dit: Aushik, fais-le galoper encore une fois, je te regarde
comme un habile cavalier. Kourroglou passa deux fois au galop prs de
l'endroit o tait le pacha. Bien, maintenant donne-le-moi, je veux
l'essayer moi-mme.--Pacha, tu ne le monteras pas.

Le pacha se tourna vers Hamza-Beg, et dit: Ce fou ne veut pas me rendre
le cheval. Si c'tait Kourroglou lui-mme? Hamza-Beg rpondit: Comment
puis-je le dire?--N'as-tu donc pas vu le bandit durant ton sjour 
Chamly-Bill?--Je ne l'ai pas vu. Mes yeux aussi bien que mon esprit ont
t occups tout le temps  trouver quelque moyen de drober Kyrat.
Ce Kourroglou a plusieurs milliers de braves guerriers comme lui; qui
pourrait jamais tous les connatre? Le pacha, tournant son visage
vers Kourroglou, dit: Allons, amne ici le cheval, je veux le monter
maintenant. Kourroglou dit: Sant au pacha! un air me vient dans la
tte; coute-moi:

_Improvisation_.--Une course sur un cheval bai porte toujours bonheur.
Le coeur du cavalier met en lui ses dlices. Ses genoux sont noirs, son
cou vous rappelle le cou du chameau _bagyar_[30]. Le coeur met en lui
ses dlices. Quand il marche, son pas est comme le pas du chameau
_kosahk_[31]; quand il est en bon tat, son dos doit tre aussi large
que sa poitrine, et la distance entre ses jambes de derrire est telle
qu'un archer peut s'asseoir entre pour tendre son arc. Le coeur met ses
dlices en lui.

[Footnote 30: Espce de chameau trs-estime en Perse.]

[Footnote 31: Autre espce de chameau.]

Le pacha dit: Tu deviens trop familier, Aushik. Je t'ai dj dit que
nous en avions assez; descends. Je dsire monter Kyrat moi-mme.
Kourroglou sourit avec mpris, et dit:

Pacha sans cervelle! je couvrirai ton turban de boue! Comment peux-tu
penser  monter ce coursier? il a plus d'esprit que toi. Le pacha dit:
Hamza-Beg, dis-lui de descendre.--Je le lui ai dit, mais il refuse
d'obir. J'ai peur, en vrit, que cet homme ne soit Kourroglou.
Pourquoi lui as-tu donn le cheval? Le pacha dit: Allons, vite,
descends, Aushik, es-tu sourd? Kourroglou dit: Pacha, je me rappelle
un air; coute-moi:

_Improvisation_.--Le cheval est  moi. Je ferai couvrir son prcieux
dos de housses de soie. Je le ferai baigner dans toute une rivire de
vin rouge. C'est l'lu de Kourroglou, l'lu entre cinq cents chevaux.
Le coeur met en lui ses dlices. Quand le chef des palefreniers,
Daly-Mehter, s'approche de lui, il se lve sur ses jambes de derrire,
et le palefrenier, pour le panser, est oblig de le frapper sur la
bouche avec un bton.

[Illustration: Voici mon tribut. (Page 28.)]

Alors tu es Kourroglou, s'cria le pacha; j'en remercie Dieu! Je t'ai
cherch dans le ciel, et je t'ai trouv sur la terre. Je vais te faire
mettre en pices ici, de telle sorte qu'il ne reste pas de traces de toi
sur la terre.

Hamza-Beg, voyant que la querelle s'chauffait et que les choses, selon
toute apparence, deviendraient pires encore, se retira pour voir 
quelque distance comment elles finiraient. Le pacha cria: Hamza-Beg,
viens l, voici Kourroglou! Hamza-Beg rpliqua: Oui, tu l'as dit; mais
que puis-je faire contre lui? Ne t'ai-je pas conseill de ne pas lui
mettre le cheval entre les mains? Le pacha fut pouvant, mais il
continua d'appeler Kourroglou, lui ordonnant de descendre. Kourroglou
chanta ainsi:

_Improvisation._--Hassan-Pacha, ne te fie pas trop  ton pouvoir. J'ai
plus d'un serviteur qui te vaut. Que te servira de gravir des montagnes
et des rochers? Crois-moi, le pied de ton cheval ne passera jamais sur
mes chemins. Aghas, sultans! regardez le vaste dsert. J'aurai vos corps
envelopps de la tte aux pieds dans la pourpre du sang. Je vous
tuerai tous avant de revoir Ayvaz. Mes serviteurs portent de lourds
djezzairs[32] sur leurs paules. Montrez-moi le hros qui puisse tendre
mon arc. Avancez, hroques bliers! voyons si vous pouvez frapper un
bouclier avec vos ttes. Je puis mcher le fer et le cracher ensuite
vers le ciel. Je suis le seigneur de Chamly-Bill et de ses montagnes
couvertes sur leurs crtes de neiges aux mille couleurs. Je compte mille
hommes de chaque tribu sous ma bannire. Je puis seul montrer cent mille
ingnieuses devises.

[Footnote 32: Longue arquebuse appele aussi shamtal; elle porte  une
grande distance.]

Le pacha commanda alors  ses hommes de le saisir. Kourroglou, sur
cela, s'cria: O Ali! Et tirant l'pe du fourreau, il fondit sur les
nomades, comme un loup affam sur un troupeau. Des monceaux de cadavres
s'levrent autour de lui, et le pacha prit la fuite. Kourroglou dit
dans son coeur: Hamza-Beg m'a rendu de tels services qu'il faut que je
lui montre ma gratitude d'une manire sensible. Je tuerai son beau-pre,
afin qu'il rgne dsormais sur la tribu de Haniss. Alors, donnant de
l'peron  Kyrat, il atteignit le pacha, et d'un coup de son sabre il
lui aplatit le crne comme la tte d'un pavot. Hamza-Beg vit le sort de
son matre, et, tant son turban, il se jeta sous les pieds de Kyrat,
ce qui signifiait: Nous nous rendons; nous sommes tes prisonniers.
Kourroglou dit: Hamza-Beg, si j'ai tu le pacha, c'tait seulement
pour faire de toi son successeur. Si dans ton coeur tu as quelque autre
dsir, dis-le-moi, que je puisse l'accomplir.

Kourroglou, ayant tabli solidement l'autorit de son ami sur les tribus
de Haniss, le quitta pour retourner  Chamly-Bill. En passant  travers
les camps les plus loigns, il jeta un regard dans l'intrieur de
quelques tentes. Les eunuques en sortirent aussitt, et lui reprochrent
la hardiesse avec laquelle il se permettait d'examiner l'intrieur des
tentes qui formaient le harem de Hassan-Pacha. Kourroglou demanda si la
femme de Hamza-Beg tait l. Elle y est, fut la rponse. Combien de
filles avait Hassan-Pacha?--Sept; l'une d'elles est marie  Hamza; les
six autres ne sont pas maries.--Amenez-les ici, et faites-les placer en
rang; je dsire les voir. Quand ses ordres eurent t excuts, il dit:
Celle-l seule peut partir; c'est la femme d'Hamza-Beg, et elle est
pour moi une fille, une soeur.

Il fit choix de la plus jolie des sept soeurs, et la plaa derrire
lui sur sa selle. Il dit  l'eunuque: Si Hamza-Beg demande ce qu'est
devenue la fille du pacha, tu lui diras que Kourroglou l'a emmene 
Chamly-Bill pour son ancien matre, Daly-Mehter.

Et il s'en alla ainsi de bourgade en bourgade jusqu' ce qu'il ft
arriv chez lui. Tous les bandits vinrent  sa rencontre. Kourroglou dit
 Ayvaz de faire venir Daly-Mehter devant lui, et d'envoyer la fille du
pacha dans son propre harem. Aussitt que Daly-Mehter parut, Kourroglou
dit: coute-moi, cuyer, j'ai t irrit contre toi  cause de Kyrat.
Faisons la paix. J'ai amen la fille de Hassan-Pacha pour toi. Alors,
se tournant vers Ayvaz, il dit: Qu'aucune dpense ne soit pargne. Il
faut que tu prpares des noces splendides; car c'est la fille d'un homme
d'un rang lev; elle doit tre honore.

Les crmonies et les illuminations durrent pendant sept jours 
Chamly-Bill. A la fin du septime jour, la nouvelle femme de Daly-Mehter
fut conduite dans sa demeure.



SEPTIME RENCONTRE.

L'histoire d'Hamza-Beg a t un peu longue; mais il nous semble que si
la sultane Scheherazade l'et raconte au sultan Schaariar, il ne s'en
serait pas plaint plus que des autres, et n'et pas fait couper la tte
fconde de la belle rapsode, avant d'avoir vu au moins ce qui tait
advenu de la tte chauve d'Hamza. Maintenant Kourroglou arrive  un
pisode de sa vie qui se distingue de tous les autres par sa brivet
et sa couleur sinistre. Il y a un crime dans la vie de ce hros, et 
partir de ce moment on voit le signe de la colre divine se lever  son
horizon et envahir peu  peu la splendeur de son ciel. Le rapsode n'en
fait pas la remarque, il ne dogmatise pas; on voit mme qu'il raconte
sans figure et sans complaisantes mtaphores, comme  regret et pntr
d'effroi, le crime de son hros. Mais l'admirable instinct philosophique
qui est dans la conscience des potes populaires se rvle dans
l'enchanement des aventures de Kourroglou. Qu'on ne croie donc pas que
ce sont des pisodes pris au hasard dans le roman capricieux de sa vie
errante. Non; la mmoire populaire est un artiste ingnieux, un pote
qui ne manque pas de profondeur. Au premier coup d'oeil, nous avions
pens que la vie de Kourroglou n'tait qu'un conte hroque et comique;
mais arrivs  l septime rencontre, et voyant ensuite se drouler
la suite de ses derniers succs, puis de ses imprudences, puis de ses
revers et de ses profondes douleurs, enfin de ses infortunes jusqu' sa
mort dplorable, nous avons reconnu que c'tait l un vritable pome,
avec son sens philosophique, sa moralit et sa personnification de
l'tre humain (d'une race peut-tre en particulier), dans un individu
potique. Nul doute que Kourroglou a exist, et que le fond de son
histoire est authentique: c'est le Napolon de la race nomade; et s'il
est dj devenu fabuleux, c'est que, pour les esprits illettrs, deux
sicles quivalent peut-tre  deux mille ans. Mais la tradition fait
l'histoire d'aprs les mmes rgles morales qu'observent les hommes de
gnie pour l'crire. Elle comprend qu'un hros n'est qu'une incarnation
plus riche de l'esprit qui anime ses contemporains. Elle ne lui donnera
donc ni vertus, ni vices, ni facults qui ne soient en rapport avec ceux
de sa race et de son temps. Kourroglou traversant les prcipices et les
fleuves  la course de son cheval, massacrant  lui seul une arme,
mangeant et buvant comme les hros de Rabelais, est au fond de ce milieu
fantastique un homme trs-rel, un caractre trs-sainement dvelopp.
C'est ainsi qu'a procd Hoffmann dans ses bons jours; c'est pour
cela que, parmi de nombreuses aberrations, il a cr plusieurs
chefs-d'oeuvre.

Kourroglou tait marqu en naissant d'un signe de grandeur. Il avait
de grandes choses  faire, pour lui-mme et pour sa race: venger le
supplice de son pre et affranchir les _vaillants hommes_ de son temps
du joug des _sunnites impies_. Mais comme les vaillants hommes de son
temps, il est n tmraire et orgueilleux. Une ardente curiosit, une
vanit secrte l'ont dj priv d'une partie des avantages que son pre
le magicien devait lui procurer. On se rappelle que ce pre, ce magicien
(qui, entre nous, me parat tre une personnification du Destin, tout
puissant et aveugle comme lui), lui avait prpar, par ses savantes
incantations, un cheval qui l'et port jusqu'au ciel; car il avait des
ailes, et c'est un regard d'irrsistible curiosit de Kourroglou qui
les a fait tomber de ses flancs lumineux. Kyrat sera encore le premier
cheval du monde, a dit le pre; mais ce ne sera plus Pgase, et ses
pieds rapides sont pour jamais enchans  la terre.

Une seconde imprudence de Kourroglou cause l'ternelle douleur et la
mort de son pre. On se rappelle qu'il devait lui rapporter dans un vase
l'cume d'une source mystrieuse; mais l'cume le tente, il la boit, et
le pre ne reverra plus la lumire des cieux. A partir de ce jour,
tu n'es plus Roushan, dit le magicien, tu es Kourroglou, le fils de
l'aveugle, c'est--dire le fils du Destin, et ce nom fera ta gloire et
ta condamnation. Tu as veng ton pre, mais tu l'as laiss prir; tu
seras le plus grand guerrier de ton sicle, mais tu seras maudit; tu
porteras la peine de ton orgueil au milieu de tes prosprits, et, comme
ton pre, tu finiras misrablement.

Jusqu'ici nous avons vu russir, comme par miracle, toutes les
audacieuses tentatives de Kourroglou. Il a rassembl mille hommes de
chaque tribu, il s'est bti une forteresse que nul souverain n'ose plus
attaquer. Il a enlev Ayvaz et Nighara, ces deux objets de sa tendresse;
mais Ayvaz le trahira, et Nighara, pas plus que ses sept cent
soixante-dix-sept femmes, ne lui fera connatre la joie et l'orgueil de
la paternit. Chacune de ses entreprises sera couronne de succs en
apparence, et sera expie dans l'ensemble mystrieux de sa vie par de
poignantes douleurs. On verra bientt (et on l'a vu dj par ce cri de
l'me qui lui chappe au milieu de ses plus menaantes improvisations:
_la vie est un fardeau pour moi!_), qu'il pressent la fatalit attache
 tous ses pas. L'orgueil est son mauvais ange, l'orgueil doit le
perdre, l'orgueil le rend criminel; cet orgueil sera chti. Ses grandes
facults, je ne sais pas s'il ne faut pas dire pour entrer dans l'esprit
de la race qui le chante, _ses grandes vertus_, l'ambition, la cupidit,
la ruse, la volupt, l'intemprance, la soif du sang, tout ce qui l'a
fait grand et heureux parmi les hros de sa race, va l'abandonner peu 
peu, parce qu'il a abus de ces dons du ciel. Je parle comme un rapsode
turcoman, faites-moi le plaisir de m'couter en bons Turcomans; oui,
c'taient l des dons du ciel! Il tait le plus grand des fourbes. Honte
 lui! il va devenir confiant et sincre, parce qu'une fois il a fait un
mauvais usage de sa ruse et de sa prudence. Il dressait des embches, et
l'ennemi ne manquait jamais d'y tomber: gloire  lui! mais une fois il a
tendu le pige  celui qu'il devait respecter, et dsormais il sera pris
dans ses propres filets: malheur  lui! Il tait bandit et meurtrier,
rien de mieux! Une fois il est devenu assassin: dsormais le poignard
sera toujours lev sur lui. Malheur au fils de l'aveugle!

Voil, je crois, le raisonnement qu'il faut mettre dans la bouche du
rapsode, pour comprendre la septime rencontre et la suite des jours de
Kourroglou. Appelons maintenant l'exemple  notre aide.

Kourroglou avait, comme on sait, l'innocente habitude de dtrousser les
marchands qui poussaient la folie ou l'insolence jusqu' lui refuser un
modeste tribut de cinq cents tumans en passant sur ses terres. Mais il
n'avait pas souvent cet embarras, parce que les riches voyageurs, ayant
appris  le connatre, allaient dsormais au-devant de ses dsirs, et ne
se faisaient plus tirer l'oreille pour s'excuter. Kourroglou tait si
sr de son fait, qu'il s'en allait tout seul, dguis, le plus souvent
en aushik (chanteur improvisateur), au beau milieu de la caravane; et
quand il s'tait un peu diverti aux dpens de ses htes, quand il leur
avait bien fait peur de l'ogre Kourroglou; quand il leur avait dit:
Seigneurs, prenez garde! Kourroglou est toujours l o on l'attend
le moins; peut-tre est-il dj parmi vous; mais, pour sr, il y sera
bientt. Alors le sycophante, en les voyant plir, renfonait sa
guitare, levait sa massue, et criait de sa voix de stentor: Voil
Kourroglou! Aussitt les marchands de se prosterner, de se frapper
la poitrine, de s'arracher la barbe et de crier merci! Guerrier,
disaient-ils, nous savons que tu as port le tribut  cinq cents tumans;
mais si tu exiges le double, nous te le donnerons  condition que
nous ne verrons pas le visage de Daly-Hassan. On se rappelle que ce
Daly-Hassan, ancien brigand pour son compte personnel, vaincu par
Kourroglou, s'est attach  lui par reconnaissance, a grossi son arme
par de nombreux enrlements, et qu'il se distingue dans toutes les
entreprises. Mais il parat que sa cruaut est excessive. Lorsque
Kourroglou, toujours fidle aux lois qu'il a institues, a rpondu aux
marchands: Oh non! c'est bien assez! il revient vers ses compagnons,
et Daly-Hassan, qui l'attend au pied de la montagne en lchant ses
moustaches comme un tigre qui a soif, lui demande la permission
d'essayer le tranchant de son sabre sur ces marauds, afin de leur
arracher quelques barils de vin par-dessus le march. Mais Kourroglou
lui rpond: Vous connaissez le proverbe arabe: la justice constitue la
moiti de la religion! Et il rentre  Chamly-Bill les poches pleines
d'or et le coeur de bons sentiments.

Mais, hlas! il est arriv ce jour nfaste o le hros doit tre mis 
la plus rude preuve, et o sa vanit doit dchaner les maldictions
suspendues sur sa tte. Il faut suivre ce rcit dans l'original.

Un jour, Mohammed-Beg, de la tribu des Kajars, vint visiter Kourroglou
avec douze mille hommes de cavalerie. Ils demeurrent  Chamly-Bill,
buvant et festoyant, jusqu' ce que les celliers et les cuisines de
Kourroglou fussent compltement vides. Le sommelier et le cuisinier
vinrent ensemble l'annoncer  Kourroglou, et dirent: Tes htes ont
mang et bu tout ce qu'il y avait ici; ils n'ont pas mme laiss les
crotes ou la lie.

Kourroglou envoya ses gardes rder dans le voisinage, et bientt aprs,
on lui signala une caravane. Il fit seller Kyrat; et, arm de pied en
cap, il se dirigea vers la prairie.

Il regarda et vit une immense caravane campe sur ses pturages. Tout
annonait que le marchand tait un homme puissamment riche. Et dans une
tente dresse pour la circonstance, on voyait deux Turcs assis et jouant
au trictrac. Kourroglou arriva jusqu' eux, et dit: Salam! Un des
Turcs l'aperut, et dit: Homme, descends de cheval!--Non, je ne veux
pas descendre.--D'o viens-tu?--Eh quoi! n'avez-vous pu dj reconnatre
Kourroglou?--Bien, cela est tout  fait diffrent. Kourroglou est un
grand homme; nous lui paierons un tribut pour le sjour que nous avons
fait sur ses terres. Kourroglou crut que le marchand voulait se
dbarrasser de lui par une plaisanterie; car il ne s'tait pas lev pour
lui tmoigner son respect quand le nom de Kourroglou tait sorti de
ses lvres. Il se recula, et visant avec sa lance le Turc qui restait
toujours assis, il fit cabrer son cheval. Le Turc lui dit alors
froidement: Retiens ton bras, Kourroglou. La pointe de la lance avait
dj effleur la poitrine du Turc; mais Kourroglou retint son cheval
et s'arrta. Le Turc dit: Tu devrais jeter un voile de femme sur ton
visage. Il ne convient pas  des hommes d'agir ainsi. J'ai entendu
raconter beaucoup de choses de toi; mais je t'ai vu maintenant, et tu ne
mrites pas ta renomme. Un homme brave donne  son ennemi le temps de
se mettre en garde. C'est le rle d'une femme de combattre sans avertir
et de tuer par surprise. Laisse-moi au moins le temps de finir ma partie
de trictrac, de prendre ensuite mes armes et de monter sur mon cheval.
Nous nous battrons alors en duel. Si je te tue et si je dlivre le
_collier du monde de tes treintes rapaces_, des prires seront dites
pour ton me. Si, au contraire, tu russis  me tuer, tu prendras toutes
les richesses et les marchandises rassembles en ce lieu.

Kourroglou couta patiemment et reconnut la justice de ces paroles. Il
attendit donc qu'il plt au marchand de s'armer et de monter  cheval.
Quand cela fut fait, le Turc dit: Kourroglou, tu dois commencer; tu
es libre de m'attaquer de telle manire et avec telle arme qu'il te
plaira.

Kourroglou avait dix-sept armes sur lui, et il fit autant d'attaques
diffrentes; mais elles furent toutes pares ou repousses.

Le Turc s'cria: Viens plus prs, prends-moi par la ceinture, et vois
si tu peux me faire descendre de cheval. J'aimerais  prouver ta
force. Kourroglou saisit le marchand  la ceinture et tcha de le
dsaronner; mais le Turc se tint ferme sur la selle, comme s'il y et
t cousu.

Le Turc dit: C'est maintenant  mon tour; laisse-moi te faire prouver
ma force. Il saisit la ceinture de Kourroglou, et le secoua d'une telle
faon, que ce dernier fut sur le point de tomber; et mme un de ses
pieds avait dj perdu l'trier.

Le Turc, comme s'il ddaignait de profiter de sa victoire, lcha la
ceinture de Kourroglou, quitta son armure, et, descendant de cheval, il
invita Kourroglou  entrer sous sa tente et  devenir son hte.

Kourroglou descendit avec soumission de dessus Kyrat, se glissa dans
la tente comme un rat, et prit humblement un sige. Il se sentait si
honteux, qu'il osait  peine respirer. Le Turc baissa la tte comme
auparavant, et se remit  jouer au trictrac avec son compagnon.
Kourroglou vit que le Turc tait un homme plein de courage et de
noblesse. Fidle  son habitude de dire en face  l'homme brave qu'il
tait brave, et au poltron qu'il tait poltron, il accorda sa guitare,
et chanta au marchand l'air suivant:

_Improvisation._--J'ai demand  ses esclaves et  ses serviteurs qui
il tait. Ils ont tous rpondu: C'est le seigneur des seigneurs, un
marchand guerrier. Il possde plus d'or qu'on n'en peut trouver dans
Alep ou dans Damas. C'est le lion du dsert. Son coursier est couvert de
la dpouille du lopard. Il ne daigne pas jeter un regard sur un ennemi
ou sur un ami. J'ai lanc mon cheval contre lui, j'ai lev ma massue
au-dessus de sa tte. Le marchand alors a pouss un cri, et s'est lanc
de sa place.

Le Turc sourit, et regarda l'autre joueur d'une manire significative
(car il tait vident que le chanteur mentait par habitude de se
vanter). Kourroglou dit dans son coeur: Le maudit se raille de moi. Il
reprit ainsi:

_Improvisation_.--O mon Dieu, tu l'as cr sans dfaut. Il n'est le
serviteur que de toi seul; mais envers tout le reste du monde, il est
imprieux et superbe. Il a amass des montagnes de marchandises, et il
s'est repos. Il a jet un regard  son compagnon, et il a souri. Il a
baiss la tte, et il a jou au trictrac.

Le Turc dit: Guerrier Kourroglou, pour ta posie, je te paierai un
tribut de cinq cents tumans. Kourroglou pensait qu'il n'aurait rien de
cet homme qui l'avait vaincu. Aussitt qu'il entendit parler de cinq
cents tumans, son cerveau recouvra la sant; il fut transport de joie,
et improvisa ainsi:

_Improvisation_.--Il a mis sur ses oreilles le bonnet d'un derviche,
sur ses paules est un manteau d'hermine. Je lui ai chant un air. Le
marchand m'a donn cinq cents tumans pour rcompense.

Le Turc ayant vers l'argent devant le chanteur, il dit: Voici mon
tribu de cinq cents tumans. Si tu veux accepter mon invitation, Dieu
merci, nous ne manquons pas de vin ni de kabab. Il y a toutes sortes
d'aliments prpars. Si tu ne veux pas venir, et que tu prfres t'en
aller, tu es le matre. Kourroglou dit: J'aimerais mieux partir, si tu
daignais me le permettre.

Kourroglou, ayant mis l'argent dans sa poche, prit cong de son hte,
et retourna  Chamly-Bill. Quand les bandits virent l'argent, ils le
flicitrent de sa victoire. Kourroglou dit: Ne m'insultez pas, chiens
que vous tes! Ce ne sont pas des tumans, mais bien autant de gouttes de
mon propre sang. Cet homme m'a vaincu; mais il n'a pas voulu me tuer,
et, de plus, il m'a pay mon sang avec cet argent.

Il ordonna  ses gardes de veiller le moment du dpart du marchand et de
le lui annoncer.

A partir de ce moment, Kourroglou sent dcrotre la conscience de sa
force; il n'ose plus sortir seul. Quand Ayvaz vient lui dire: Ne
veux-tu pas faire une sortie, seigneur? Nous sommes  la fin de
l'automne. Si la neige tombait cette nuit, les routes seraient
interceptes, et nous ne trouverions plus de voyageurs  ranonner.
Cependant ta caisse et ta paneterie sont vides. J'aperois une caravane:
allons! Kourroglou rpond: Retire-toi! le premier marchand tait un
homme sage, et il n'a pas voulu me tuer; mais un autre peut tre fou.

Kourroglou ne voulait pas confesser devant ses gens qu'il tait
continuellement tourment par l'ide de la supriorit du Turc qui
l'avait vaincu. Il rsolut de voir encore une fois son heureux
adversaire. Aprs bien des perquisitions, il sut le jour o le marchand
devait quitter Erzeroum. Il partit avant lui, et se posta dans une passe
de montagnes, de l'autre ct du la ville o passait la route. Le Turc
tait seul,  cheval, ayant laiss sa caravane derrire lui,  quelque
distance. Kourroglou se sentit transport de fureur; il poussa son
cheval sur le marchand, le jeta  bas de sa selle, et coupa la tte de
_l'homme renvers_. Il sentit bientt sa rage se calmer, et, _fch de
ce qu'il avait fait_, il chanta ainsi:

_Improvisation_.--Begs, coutez-moi! Sur le chemin d'Alep, je
rencontrai un marchand, je rencontrai un lion affam. Je soufflais comme
la brise du matin. Je me suis plac en embuscade sur sa route, non loin
d'Erzeroum; j'ai coup sa tte  Erzengan. J'ai rencontr un marchand.

L'ayant dpouill de ses vtements, Kourroglou vit que ce n'tait pas un
Turc, mais un Armnien, et il chanta:

_Improvisation_.--Sa mort m'a dlivr de mille maux. Je l'ai accepte
avec dlices, comme un bouquet de roses. J'ai dpouill le corps, et
j'ai vu que c'tait un Armnien. Oh! que les montagnes se couvrent
de brouillards, que des torrents ruissellent de leurs sommets[33]!
Kourroglou, que ton bras soit dessch! J'ai rencontr un marchand.

[Footnote 33: Pour laver le dshonneur d'avoir tratreusement attaqu
l'homme sans dfense. Les Persans hassent,  cause de quelques
diffrences de religion, les Turcs sunnites, plus encore que les
chrtiens, s'il est possible. De sorte que Kourroglou cherche une
consolation dans la pense qu'il a trouv que son suprieur  tous
gards n'tait pas un sunnite, mais un Armnien. (_Note de U.
Chodzko_.)

Cet Armnien est videmment le plus grand personnage du roman de
Kourroglou: et n'est-il pas remarquable que ce hros, si suprieur 
Kourroglou lui-mme par son sang-froid, son courage, sa force et sa
gnrosit, soit rest chrtien dans l'imagination des rapsodes? Est-ce
seulement par excs de haine contre les sunnites qu'on lui attribue un
si grand rle? Dans un autre endroit, nous avons vu la princesse Nighara
s'attendrir trs-particulirement, jusqu' vouloir se donner la mort,
pour un voyageur europen que Kourroglou menaait de sa fureur. Il faut
bien que dans ces ttes potiques de l'Orient le chrtien soit un tre
suprieur, en dpit de la rpulsion fanatique.]

Cette dernire strophe, si courte et si bizarre, nous parat la plus
belle et la plus orientale des improvisations de Kourroglou. Elle a la
concision mystrieuse du style biblique. L'me coupable s'y dvoile en
voulant cacher sa honte et son effroi sous des mtaphores. L'orgueil
bless, la colre, la vengeance toujours vivantes dans le coeur du
meurtrier, entonnent le chant du triomphe; les mchantes passions
acceptent la mort de l'homme juste et gnreux _comme un bouquet de
roses_. Puis aussitt le dsespoir du maudit touffe l'hymne impie. _Oh!
que tes montagnes se couvrent de brouillards!_ la nuit descend sur
les yeux de Can. _Kourroglou, que ton bras soit dessch!_ Et le bon
refrain si bte et si sombre: J'ai rencontr un marchand! _en dit plus
qu'il n'est gros_. Nous connaissons certains refrains romantiques des
ballades modernes, qui cherchent le terrible et le naf,  l'imitation
de ces formes populaires. Aucun ne m'a fait l'impression de ce: _j'ai
rencontr un marchand_, qui vient si  point, qui rsume si bien le
souvenir d'une action qu'on ne veut pas s'avouer  soi-mme, et qui, ne
cherchant ni le naf, ni le terrible, rencontre l'un et l'autre  la
grande honte des faiseurs de nos jours. Kourroglou devait tre un grand
pote. Il ne pensait qu' la rime et trouvait l'effet. M'est avis
qu'aujourd'hui nous faisons le contraire.


A partir de ce moment, la fatalit s'appesantit sur Kourroglou. Aprs
quelques exploits o ses imprudences le mettent  deux doigts de sa
perte et o il succomberait sans l'hroque secours d'Ayvaz et de ses
compagnons, il est fait prisonnier, tran  la queue d'un cheval,
nourri des os qu'on lui jette comme  un chien, enfin attach  un
poteau pour mourir sous le fouet et le bton. Il chappe pourtant
 cette preuve terrible, mais c'est pour retrouver Chamly-Bill en
rvolution; Ayvaz le hait et le maudit comme un tyran, ses meilleurs
amis le trahissent et l'abandonnent. Le combat qu'il est forc de leur
livrer est d'une haute posie pique; sa douleur, son amour pour Ayvaz,
son indignation, touchent parfois au sublime. Enfin, Kourroglou, devenu
vieux, s'prend encore d'une princesse trangre et veut l'enlever.
Surpris et jet dans un puits, il y devient _si gras_, ce qui, pour un
homme tel que lui, est le comble de l'abjection et de la honte, qu'il
est retir de l'abme et dlivr  grand' peine. Mais l'esprit du grand
homme est affaibli. Pris par ses ennemis, il finit esclave et aveugle
comme Samson, aprs avoir vu tuer Kyrat sous ses yeux, et ds lors la
mort est un bienfait pour lui. Ses derniers chants d'agonie ont encore
de la grandeur et le montrent puissant et rsign. Il y a de l'analogie
entre la fin de ce pome et celle de la lgende des quatre fils Aymon.

Nous n'avons traduit qu'une faible partie de cette curieuse pope de
Kourroglou. La fin est surtout frappante; mais nous ne voulons pas
priver l'amie qui nous a aid  traduire du plaisir de la donner
elle-mme au lecteur dans une publication complte.



FIN DE KOURROGLOU.





End of the Project Gutenberg EBook of Kourroglou, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK KOURROGLOU ***

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