The Project Gutenberg EBook of La petite Jeanne, by Zulma Carraud

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Title: La petite Jeanne
       ou Le devoir

Author: Zulma Carraud

Release Date: June 29, 2006 [EBook #18715]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE JEANNE ***




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                                 LA

                            PETITE JEANNE

                                 OU

                              LE DEVOIR


                      LIVRE DE LECTURE COURANTE
           SPCIALEMENT DESTIN AUX COLES PRIMAIRES DE FILLES

                         PAR MME Z. CARRAUD

                OUVRAGE COURONN PAR L'ACADMIE FRANAISE




                          NOUVELLE DITION

        Imprime sur papier teint conformment aux prescriptions
               de la commission de l'hygine de la vue.




                               PARIS
                     LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
                  79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79



                                1884



                                 LA
                            PETITE JEANNE
                                 OU

                              LE DEVOIR.





                          PREMIRE PARTIE.

                         ENFANCE DE JEANNE.


                          La mre Nannette.


Il y avait dans un bourg du dpartement du Cher une bonne veuve ge de
soixante ans, qu'on appelait la mre Nannette. Elle possdait une petite
maison avec une petite chnevire et un jardin plant de pommiers, de
pruniers et de groseilliers. Du ct du chemin, un gros noyer, qui avait
plus de cent ans, ombrageait le devant de sa porte. Quand les fleurs de
cet arbre ne gelaient pas au printemps, il donnait assez de noix  la
mre Nannette pour qu'elle et sa provision d'huile l'anne suivante.
S'il se faisait deux bonnes rcoltes de suite, elle vendait une partie
des noix, ce qui lui donnait un petit profit. Quoiqu'elle possdt une
vigne et un beau morceau de terre, elle n'avait que bien juste ce qu'il
lui fallait pour vivre.

Elle semait du froment deux annes de suite dans son champ, qui, la
troisime, rapportait alternativement du trfle et des pommes de terre.
Elle rcoltait assez de bl pour se nourrir pendant les trois ans. Mais
si l'anne tait mauvaise, la mre Nannette vendait la pice de toile
qu'elle avait fait faire avec le chanvre amass et fil pendant quatre
ans. L'argent qu'elle en retirait lui servait  complter sa provision
de bl; et, malgr tout cela, elle ptissait bien un peu l'hiver.

Pour que la terre rapporte chaque anne sans se reposer, il faut
beaucoup de fumier; la mre Nannette, qui le savait bien, avait une
vache et une chvre qu'elle menait patre sur les communaux et le long
des haies. Avec leur lait elle faisait du beurre et des fromages,
qu'elle vendait  la ville voisine. Quand ses btes taient rentres 
l'table, elle allait chercher pour elles de l'herbe dans les champs et
au bord des ruisseaux. Comme elle les tenait bien proprement, elles
taient en bon tat. L'hiver, elles mangeaient ou du trfle qui avait
t rentr bien sec, ou du regain rcolt aprs la fauche des grands
foins.

La mre Nannette vendait son vin et ne buvait que sa boisson[1]; mais,
comme l'argent qu'elle tirait de son vin suffisait bien juste, avec
celui de son beurre et de ses fromages,  payer l'impt et les faons de
son champ et de sa vigne, et qu'il lui fallait encore se procurer
quelque argent pour son entretien, elle levait des oisons qu'elle
achetait au sortir de la coque. Elle se donnait beaucoup de mal pour
appter ces petites btes et pour les garantir du froid pendant la
nuit. Ses voisines plumaient leurs oies quatre fois avant de les vendre;
mais la mre Nannette disait que c'tait une mauvaise mthode, parce
qu'ainsi la plume n'avait pas le temps de se nourrir, et elle ne plumait
les siennes que trois fois; puis elle en vendait la moiti pour la
Toussaint et l'autre moiti  Nol.

[Note 1: Eau passe sur la rpe ou le marc de la vendange.]

[Illustration: Chaumire de la mre Nannette]

Tout cela ne lui rapportait pas une grosse somme; mais elle tait si
mnagre qu'il lui restait toujours un peu d'argent  la fin de l'anne.
Pourtant elle ne se nourrissait pas trop mal, disant qu'elle aimait
mieux donner au boucher une pice de cinquante centimes toutes les
semaines, que vingt-cinq francs par an au mdecin et au pharmacien.


                          Catherine et Jeanne.


Un matin, la mre Nannette, tricotant devant sa porte, vit venir  elle
une jeune femme qui tenait par la main une petite fille de sept  huit
ans et qui lui demanda un morceau de pain. Comme cette femme tait
trs-ple et avait l'air malade, la mre Nannette l'emmena dans sa
maison et la fit asseoir. Elle ralluma son feu, fit rchauffer un reste
de soupe qu'elle avait gard pour son repas du soir et le donna aux deux
mendiantes. L'enfant mangea de si bon coeur, que la mre Nannette vit
bien que cette petite fille n'avait pas souvent si bonne chance. Ensuite
elle leur versa un verre de boisson  chacune, et dit  la pauvre femme:

Mon Dieu! il faut qu'il vous soit arriv un bien grand malheur, pour
qu'une femme, aussi jeune que vous, ait pu se dcider  demander son
pain!

--Oh! oui, un bien grand malheur, ma chre femme. Il faut se trouver
dpourvue de toute ressource pour se rsoudre  en venir l. J'ai bien
souffert de la faim avant de pouvoir me dcider  tendre la main; je
crois que je me serais plutt laiss mourir, si je n'avais la crainte
de Dieu et si je n'aimais tant cette pauvre innocente que voil, et qui
serait morte aussi. Quand il m'en cote trop pour aller demander, je la
regarde et je reprends courage. C'est bien triste, allez, ma chre
femme, quand on a du coeur, de vivre en ne faisant rien, aux dpens de
ceux qui travaillent! mais je ne peux pas faire autrement.

[Illustration: Catherine et Jeanne.]

--Pourquoi donc? dit la mre Nannette. Contez-moi a.

La pauvre femme dit  la mre Nannette:

Je suis du village qui est auprs du Cher,  trois lieues d'ici. Il y a
deux mois, j'ai perdu mon mari  la suite d'une grosse maladie qui l'a
retenu au lit pendant bien longtemps. J'ai vendu tout ce que j'avais
afin de pouvoir le soigner. Quand il n'y a plus rien eu  la maison que
le lit sur lequel il tait couch, il a bien fallu s'endetter. Aprs sa
mort, on a vendu la maison, le jardin, la chnevire, enfin tout, pour
payer le mdecin et les autres, et je ne sais plus o me retirer. On ne
veut pas me louer, mme une petite chambre, parce que je n'ai pas de
mobilier pour rpondre du loyer. Je couche avec ma petite Jeanne dans
les granges, quand on veut bien m'y souffrir, ou bien sur les tas de
chaume. C'est bon  prsent qu'il fait chaud; mais plus tard, comment
faire avec cette enfant, moi  qui les mdecins ont dfendu de sortir
pendant tout l'hiver?

Et la pauvre malheureuse se mit  pleurer. Sa petite fille pleura aussi
en l'embrassant. Elle avait l'air si doux et si aimable, cette petite,
que la mre Nannette sentit fondre son coeur en pensant  la misre
qu'elle endurerait quand l'hiver serait venu. Aussitt il lui vint dans
l'ide de faire une bonne action.

La mre Nannette donne asile  Catherine.

Comment vous appelez-vous donc? demanda la mre Nannette.

--On m'appelle Catherine Leblanc.

--Eh bien! Catherine, j'ai l un vieux lit, une paillasse et une
couverture; si vous voulez rester ici, je vous logerai de bien bon coeur
et je vous soignerai de mon mieux, ainsi que votre petite; j'aime
beaucoup les enfants; j'en ai eu quatre, que le bon Dieu m'a retirs, et
je suis bien seule au monde.

--Grand merci! ma brave femme; vous me rendrez l un service qui nous
sauvera la vie  moi et  mon enfant. J'ai encore mon lit, avec un
coffre et une petite chaise. Matre Guillaume, le cousin de feu mon
pauvre homme, me les garde dans sa grange; il me les apportera bien
dimanche. Si vous me logez avec mon chtif mobilier, je vous donnerai
les sous que je ramasserai en allant aux portes.

--Je ne vous demande rien, Catherine; j'aime dj votre petite Jeanne et
j'en aurai bien soin. Dieu veut que nous fassions aux autres ce que
nous voudrions que les autres fissent pour nous; et si j'tais dans
votre position, je serais bien heureuse de trouver quelqu'un qui voult
me recevoir dans sa maison.

Catherine tait bien contente, et sa petite fille lui sauta au cou.

Maman! il ne faut plus pleurer, lui dit-elle.

Puis, se tournant du ct de la mre Nannette, elle dit en baissant la
tte:

Je voudrais bien vous embrasser aussi.

La mre Nannette la prit sur ses genoux et l'embrassa de bon coeur.


                Catherine et Jeanne trouvent un bracelet.


Aprs que la mre et la fille se furent reposes, elles se remirent en
chemin pour aller chercher leur pain dans la campagne, en disant
qu'elles reviendraient le soir. Comme on tait dans la saison des prunes
et des groseilles, la mre Nannette en alla cueillir au jardin et les
mit dans le bissac de Jeanne, pour qu'elle pt se rafrachir quand elle
aurait trop chaud.

Comme elles traversaient la grande route pour revenir chez la mre
Nannette, aprs avoir achev leur tourne, la petite Jeanne vit briller
un objet au soleil; elle courut le ramasser et l'apporta joyeusement 
sa mre.

Voyez donc, maman, le joli collier que j'ai trouv; je le mettrai
dimanche  mon cou.

--Ma fille, ceci est un bijou qui se porte autour du bras et qu'on
appelle bracelet. Il n'est pas  nous, et nous ne pouvons pas le garder.

--Pourquoi donc, maman? Puisque je l'ai trouv, c'est bien  nous.

--Non, ma fille; ce qu'on trouve ne nous appartient pas; il y a
toujours quelqu'un qui l'a perdu.

--Mais, maman, si personne ne l'a perdu?

--Ce n'est pas possible, mon enfant: les bijoux ne poussent pas comme
l'herbe dans les champs.

--Et si personne ne le redemande?

--a ne doit pas nous empcher de chercher  qui ce bracelet peut
appartenir; nous nous en informerons dans tout le pays.

--Et s'il n'est  personne?

--Eh bien, nous le garderons soigneusement, et l'on finira par venir le
rclamer.

Jeanne ne paraissant pas trs-contente, sa mre lui dit: coute-moi, ma
Jeanne: si tu avais perdu ton bissac en chemin, ne serais-tu pas
contente qu'on te le rendt?

--Oui, maman, car il m'est bien utile pour mettre le pain qu'on me
donne.

--Eh bien! la dame qui a perdu ce joyau en est en peine; elle le
regrette comme tu regretterais ton bissac. Ds que nous saurons o elle
demeure, nous le lui reporterons.

Quand elles furent rentres chez la mre Nannette, elles lui montrrent
ce qu'elles avaient trouv et lui demandrent si elle savait qui pouvait
avoir perdu un si beau bijou.

Ce ne peut tre que Mme Dumont; il n'y a qu'elle dans le pays qui porte
des choses pareilles. Elle demeure dans le voisinage, derrire les beaux
arbres que l'on voit d'ici. Il faut aller le lui reporter tout de
suite, si vous n'tes point trop lasses; suis sre qu'elle en est fort
inquite.

--Je suis trop fatigue pour marcher encore; mais demain matin j'irai
chez cette dame avec Jeanne, et je lui rendrai ce qui est  elle. Comme
on nous a beaucoup donn aujourd'hui et que je suis trs-lasse, je me
reposerai demain toute la journe, pour avoir la force d'aller samedi
dans notre village, prier matre Guillaume de m'apporter mon lit.


              Catherine et sa fille rapportent le bracelet.


Le lendemain matin, Catherine peigna les grands cheveux noirs de sa
petite fille avec encore plus de soin qu' l'ordinaire; elle lui lava le
visage et les mains, l'habilla le plus proprement qu'elle le put, et
elles partirent pour aller chez Mme Dumont.

Elles arrivrent devant une grille qui servait de porte  un beau
jardin; mais, comme il n'y avait personne, Catherine suivit le mur et
vit une grande porte qui donnait dans la cour et qui tait ouverte. Une
servante, qui l'aperut, lui apporta un morceau de pain et deux sous.

Merci, mademoiselle, dit Catherine; mais je voudrais parler  votre
dame.

--Ma pauvre femme, on ne peut gure la voir  cette heure-ci.

--Eh bien! voulez-vous lui demander si c'est elle qui a perdu ce que
j'ai trouv hier sur la grande route?

Et elle montra le bijou, qu'elle avait envelopp d'un chiffon bien
blanc.

Justement! c'est le bracelet que madame a perdu hier en se promenant
avec les enfants! Elle va tre bien contente de le retrouver; car nous
l'avons cherch jusqu' la nuit. Je vais le lui porter: en attendant, ma
brave femme, asseyez-vous sur le banc. Petite, viens avec moi, tu
rendras toi-mme le bracelet  madame.

La petite Jeanne regarda sa mre, qui lui dit:

Va, ma fille, et sois bien honnte.


                             Madame Dumont.


La servante prit Jeanne par la main et la fit entrer dans la maison.
Elles montrent un grand escalier et traversrent une chambre pleine de
beaux meubles. Jeanne ouvrait de grands yeux, car elle n'avait jamais
rien vu de semblable. Elles entrrent dans une autre chambre o il y
avait deux lits tout blancs. Mme Dumont tait occupe  peigner les
cheveux blonds d'une petite demoiselle qui tait de l'ge de Jeanne, et
qui se mit  dire:

Ah! maman, la jolie petite fille; voyez donc!

Mme Dumont leva les yeux, et sa servante lui dit:

Cette enfant a trouv le bracelet de madame et vient le lui rapporter.
Allons, petite, avance donc; madame est bien bonne; n'aie pas peur!

Jeanne se laissa mener par la servante en tenant la tte baisse et
sans oser seulement lever les yeux.

La dame lui dit:

Tu ne sais pas tout le plaisir que tu me fais, mon enfant, en me
rapportant ce bracelet. Qui es-tu donc?

Comme Jeanne ne disait rien, la servante rpondit pour elle:

Madame, sa mre est en bas  la porte; c'est une pauvre femme qui
demande son pain.

--Je descendrai la voir aussitt que j'aurai relev les cheveux
d'Isaure.

--Madeleine, s'cria la petite demoiselle blonde, j'espre que tu ne
diras plus que le vendredi est un jour de malheur: tu vois bien que l'on
peut tre heureux ce jour-l tout comme un autre.

--Et je ne veux pas qu'il n'y ait de bonheur que pour moi aujourd'hui,
ajouta Mme Dumont; cette pauvre femme sera bien rcompense.

Mme Dumont descendit alors, suivie d'Isaure et de la servante, qui
tenait toujours Jeanne par la main. Quand elle fut arrive au bas de
l'escalier, elle appela Catherine, et, la voyant si ple, elle la fit
asseoir.

O avez-vous donc trouv mon bracelet?

--Madame, c'est Jeanne, ma petite fille, qui l'a vu reluire au soleil et
qui l'a ramass au bord du foss sur la route.

--Je vous remercie de me l'avoir rapport, et voici quinze francs pour
vous rcompenser de votre probit.

--Oh! merci, madame: je n'ai fait que mon devoir en vous rendant ce qui
vous appartient; je ne dois pas en tre rcompense.

--Eh bien! comme vous m'avez fait un grand plaisir, je veux vous en
faire un aussi: prenez donc cet argent.

--Que Dieu vous bnisse, madame, pour le bien que vous me faites!

--Mais, dites-moi: il me semble que je ne vous ai jamais vue dans ce
pays-ci? Pourquoi mendiez-vous donc, tant encore dans la force de
l'ge?

--C'est que, madame, j'y suis force par ma grande misre.

Alors elle raconta son malheur et la charit de la mre Nannette.

Catherine, vous enverrez votre petite fille ici tous les vendredis, et
je lui donnerai une pice du cinquante centimes.

--Que Dieu vous rcompense, madame!

Et Catherine, ayant pris sa fille par la main, sortit pour retourner
chez la mre Nannette.

En entrant, elle lui prsenta les trois pices de cinq francs qu'on lui
avait donnes:

Prenez-les, mre Nannette; a vous ddommagera un peu; car il n'est pas
juste que vous me logiez pour rien si je puis vous donner quelque chose.

--Vous savez bien, Catherine, que je ne veux rien accepter pour cela;
ce n'est pas une grande gne pour moi de vous avoir dans ma maison, qui
peut nous loger toutes les deux; mon feu peut faire bouillir votre pot
en mme temps que le mien. Mais donnez-moi votre argent; je vous le
garderai pour acheter ce qui vous sera ncessaire.


                      Catherine va dans son village.


Aprs s'tre repose tout le reste de la journe, Catherine se coucha de
bonne heure. Le lendemain elle veilla Jeanne de bon matin; elle
l'habilla et lui lava les mains et le visage; puis, aprs lui avoir fait
faire sa prire, elle lui dit:

Ma fille, il faut que j'aille  notre village pour prier matre
Guillaume de m'amener ici notre pauvre mobilier. Je ne peux pas
t'emmener, tu es trop petite pour faire tant de chemin; tu ne marcherais
pas pendant trois lieues de suite. Si la mre Nannette, qui est une
brave femme, veut bien te garder avec elle pendant ce temps-l, j'irai
trouver matre Guillaume, et tu m'attendras ici; je coucherai dans sa
grange, et demain de bonne heure je serai de retour.

La petite Jeanne pleura un peu; mais, quand elle eut considr la bonne
figure de la mre Nannette, elle dit qu'elle voulait bien rester;
Catherine partit, et Jeanne, s'approchant tout doucement de la mre
Nannette, lui dit:

Voulez-vous m'emmener aux champs avec vous? je garderai bien les
oisons.

--Oui, ma Jeanne, je ne demande pas mieux.

Aprs l'avoir fait djeuner avec elle, la mre Nannette amena les oisons
sous le noyer, et Jeanne les garda pendant que la vieille femme
dtachait sa vache et sa chvre. Cette petite s'entendait si bien 
conduire les oies et  les empcher de faire du dommage, que la mre
Nannette en tait tout tonne.

Vers les dix heures, comme il commenait  faire chaud, elles firent
rentrer les btes, qui ne voulaient plus manger dehors, parce qu'elles
taient tourmentes par les mouches. Jeanne voulut ensuite aller 
l'herbe; elle en ramassa un bon petit paquet qu'elle lia dans son
tablier, et elle le posa sur sa tte en le maintenant avec ses deux
petites mains, pour le rapporter  la maison. La mre Nannette lui donna
des prunes pour son goter; et, quand la chaleur fut tombe, elles
firent sortir encore les bestiaux, et ne les ramenrent qu' la brune,
en passant par l'abreuvoir. On leur donna pour la nuit une grande partie
de l'herbe qui avait t ramasse. La mre Nannette fit une bonne soupe
aux pommes de terre, et Jeanne, qui n'tait pas habitue  en avoir de
pareille, en mangea une grande assiette; puis elle se coucha. L'enfant
tait bien un peu lasse, mais trs-contente d'avoir aid la mre
Nannette.


                 La mre Nannette mne Jeanne  la messe.


Le lendemain, en s'veillant, la petite Jeanne appela sa mre; puis, se
souvenant qu'elle n'tait pas l, elle se leva, s'habilla et pria la
mre Nannette de la laver et de la peigner, comme faisait Catherine;
ensuite, elle se mit  genoux et fit sa prire.

Quelles prires sais-tu? lui demanda la mre Nannette.

--Je sais _Notre Pre_ et _Je vous salue, Marie_.

--Dis-les donc tout haut.

Jeanne les rcita sans en manquer un mot. Quand elle eut fini, comme
elle restait encore  genoux, la mre Nannette lui demanda:

Que dis-tu donc encore?

--Je demande au bon Dieu d'avoir piti de nous et de bnir tous ceux qui
nous assistent; je dis votre nom le premier et celui de Mme Dumont
aprs. Maman me l'a fait dire comme cela hier.

La messe sonna, et la mre Nannette prit ses beaux habits. Elle regarda
la petite Jeanne, et, lui voyant un fichu tout dchir, elle lui en mit
un des siens; puis elles partirent pour l'glise, emportant chacune sa
chaise.

Pendant toute la messe, Jeanne tint un chapelet que lui avait prt la
mre Nannette, et dit ses prires. Elle ne tourna point la tte pour
voir qui entrait ni qui sortait; elle se mettait  genoux en mme temps
que tout le monde, et se relevait comme les autres.

M. le cur, aprs la messe, demanda  la mre Nannette o elle avait
pris cette enfant-l. Alors elle lui raconta l'histoire de Catherine.

Mre Nannette, vous tes une digne femme, lui dit-il; la parole de Dieu
n'est pas perdue pour vous.


                          Retour de Catherine.


Vers midi, l'on vit venir matre Guillaume dans une charrette attele
d'un bel ne brun. Il s'arrta devant la porte de la mre Nannette, et
fit descendre Catherine, qui fut bien contente de revoir sa petite
Jeanne qu'elle n'avait jamais quitte auparavant. Elle dtela l'ne; la
mre Nannette le prit par le licou pour l'attacher dans l'table  ct
de sa vache; puis elle remplit le rtelier de bon trfle, et revint
aider Guillaume  descendre le coffre et le lit de Catherine. Ce lit
avait des rideaux de toile raye et une paillasse que Guillaume avait
remplie de paille frache, en souvenir de son amiti pour son parent,
l'homme dfunt de Catherine. Il y avait aussi une petite chaise. On
monta le ciel du lit dans un coin de la chambre, qui tait fort grande;
on mit le chlit dessous et le coffre au pied du lit.

[Illustration: Jeanne rcite ses prires.]

A prsent que tout est en place, vous allez goter avec nous, matre
Guillaume, dit la mre Nannette. J'ai fait une bonne fricasse de pommes
de terre nouvelles que j'ai accommodes avec mon beurre tout frais; j'ai
aussi cueilli une salade dans mon jardin, et nous l'assaisonnerons avec
l'huile de mon noyer. Mon pain n'a que quatre jours, et mes pruniers,
sans les vanter, donnent d'excellentes prunes.

En disant cela, elle alla au cellier avec la petite Jeanne, et en
rapporta du vin bien rouge, qui cumait tout autour de la gueule du
broc.

Voyez-vous, matre Guillaume, dit-elle en posant le vase sur la table,
j'ai toujours un quartaut de bon vin en perce. Si quelque voisin reoit
un mauvais coup, je lui en porte un peu; quand un malade en
convalescence n'a pas de vin pour se refaire, je lui en donne aussi
longtemps qu'il en a besoin; et tous les dimanches j'en donne aussi une
chopine au pre Bonnet, le vieux pauvre du bourg: a le rchauffe, le
cher homme, qui aura quatre-vingts ans  Nol prochain. Pour moi, je
n'en bois gure que lorsque j'ai du monde, comme aujourd'hui.

L'on se mit  table et l'on mangea les pommes de terre, qui taient
excellentes. Matre Guillaume, remplissant son verre jusqu'aux bords, se
leva, ta son chapeau et dit:

Je bois  la sant de la mre Nannette, qui a compassion du pauvre
monde!

Quand on eut fini, la mre Nannette tira un bon seau d'eau frache pour
faire boire l'ne de matre Guillaume. Il l'attela et s'en retourna chez
lui.


                 Catherine va  la porte de M. le cur.


Aprs le dpart de matre Guillaume, Catherine prit sa fille par la main
et lui donna son bissac; elles firent une tourne dans le bourg et dans
les mtairies des environs. En passant, elles s'arrtrent devant la
porte de M. le cur, qui les fit entrer.

Ma bonne femme, dit-il  Catherine, pourquoi ne placez-vous pas cette
enfant chez quelque cultivateur qui l'enverrait aux champs garder les
bestiaux? Elle y serait plus heureuse qu'elle ne peut l'tre avec vous,
et elle ne s'accoutumerait pas  mendier. Prenez garde! vous en ferez
une fainante.

--Monsieur le cur, il y a longtemps que j'y ai pens, et je vous assure
que c'est un grand chagrin pour moi que de la voir aller aux portes: il
y a mme des jours o elle ne peut s'y dcider; mais je suis si faible,
si malade, que je ne pourrai sortir de tout l'hiver.

--Pourquoi donc cela?

--C'est que les mdecins l'ont dfendu, parce qu'ils disent que j'ai les
poumons attaqus. Je tousse beaucoup et je suis incapable de travailler;
si Jeanne ne va pas demander du pain pour moi, il faudra donc mourir de
faim! Mais soyez tranquille, monsieur le cur, je placerai ma petite
Jeanne chez d'honntes gens aussitt que je le pourrai; a me peine bien
trop de mendier  mon ge, pour vouloir que ma fille en fasse autant.

--Vous avez raison, ma brave femme. Nous verrons dans quelque temps ce
qu'on pourra faire pour vous: en attendant, vous viendrez tous les
dimanches ici chercher vingt-cinq centimes.

--Grand merci, monsieur le cur: ces vingt-cinq centimes-l, avec les
cinquante que me donne Mme Dumont, serviront  nous acheter quelque
chose pour nous habiller; car j'ai honte de nos guenilles.


                     La mre Nannette fait la lessive.


Deux jours aprs, la mre Nannette dit qu'elle allait faire la lessive.
Catherine lui proposa de l'entasser pendant qu'elle mnerait ses btes
aux champs. La petite Jeanne alla toute seule aux portes: elle eut bien
de la peine  s'y dcider; mais quand sa mre lui eut fait comprendre
que, si elle ne l'accompagnait pas, c'tait pour rendre service  la
mre Nannette, la petite partit sans rien dire. Elle rentra le soir bien
joyeuse, parce qu'elle rapportait beaucoup de pain et une paire de
sabots presque neufs qu'une femme lui avait donne; elle les avait mis
tout de suite  ses pieds, car les siens taient tout percs.

En passant auprs de l'abreuvoir, elle s'tait arrte pour regarder un
homme qui lavait des radis et en faisait de petits paquets. Il lui avait
dit:

En veux-tu, petite, que tu les regardes si bien?

Jeanne baissa la tte et ne dit rien, car elle n'tait pas hardie.

Allons, lui dit l'homme, tends ton tablier.

Et il lui en jeta une bonne poigne. La petite Jeanne le remercia et fut
bien contente. La mre Nannette lui donna du sel pour manger ses radis,
et elle fit un bon souper, ainsi que sa mre.

Catherine dit  la mre Nannette:

Je chaufferai votre lessive demain et je vous aiderai  la laver
aprs-demain. On a beaucoup donn  Jeanne: elle ira  l'herbe et
conduira les oisons aux champs; cela vous fera gagner du temps, et vous
pourrez travailler un peu.


                La petite Jeanne va chez Mme Dumont.


Le vendredi, Jeanne, en s'veillant, dit  sa mre:

C'est aujourd'hui que nous devons aller chez la dame chercher les
cinquante centimes; nous irons, n'est-ce pas, maman?

--Ma fille, tu iras toute seule, car il faut que j'aide la mre Nannette
 laver son linge. Tu vas mme y aller ce matin, afin de mener les
oisons et la chvre aux champs quand tu seras revenue.

--Maman, jamais je n'oserai entrer toute seule dans cette belle maison.

--Pourquoi donc, ma Jeanne? Cette dame est si bonne, que tu ne dois pas
craindre de lui parler. Je vais t'habiller le plus proprement que je le
pourrai. Trouveras-tu bien la maison?

--Oh! oui: je suivrai le ruisseau jusqu'au moulin, et j'y arriverai tout
droit.

En partant, Jeanne prit un bton pour se dfendre contre les chiens
qu'elle pourrait rencontrer. Elle arriva devant la grille du jardin, et
vit sous un berceau de chvrefeuille M. et Mme Dumont qui djeunaient
avec leurs enfants. Ce fut Isaure, la petite demoiselle aux cheveux
blonds, qui vit Jeanne la premire:

Maman, voici la jolie petite fille qui a rapport le bracelet.

Et elle se leva pour aller lui ouvrir la grille; mais son frre Auguste,
qui avait dj treize ans, courut plus vite qu'elle et fit entrer
Jeanne.

Tu viens chercher les cinquante centimes? dit Isaure, qui n'tait pas
plus grande que Jeanne.

Puis, avec la permission de sa mre, elle prit un gros morceau d'une
tarte aux prunes qui tait sur la table, et le lui mit dans la main:

Mange, petite; c'est bien bon.

Jeanne prit la tarte, mais elle n'y toucha pas.

Tu n'as donc pas faim?

--Si fait, mademoiselle, je n'ai pas encore djeun.

--Tu n'aimes peut-tre pas la tarte?

--Je ne sais pas, je n'en ai jamais mang; mais elle sent bien bon! je
crois que c'est encore meilleur que la galette.

--Eh bien, pourquoi n'en manges-tu pas?

Jeanne ne rpondit rien.

Mme Dumont demanda aussi  Jeanne pourquoi elle ne touchait pas  sa
portion de tarte. Elle lui rpondit en baissant la tte:

C'est que je voudrais l'emporter pour le goter de maman et de la mre
Nannette.

--Mon enfant, il n'y a pas de mal  cela, au contraire; tu fais bien de
partager ce que tu as de bon avec la mre Nannette, qui vient au secours
de votre grande misre; mais en voici un autre petit morceau, que tu vas
manger l, devant moi.

Quand Jeanne eut fini de manger, on lui fit boire un peu de vin et
d'eau, et on lui donna une pice de cinquante centimes toute neuve.


            La petite Jeanne sauve la cane de la meunire.


Comme Jeanne, en s'en retournant, passait auprs du moulin, elle vit un
jeune chien qui tenait une cane par la tte; il la secouait si fort
qu'il n'aurait pas tard  lui arracher le cou, si la petite Jeanne, qui
tait courageuse, n'et frapp sur lui de toutes ses forces. Il lcha la
cane qui resta comme morte, tendue par terre. Elle la ramassa et la
mit dans son tablier pour la porter  la meunire. On fit prendre
quelques gorges de vin  la pauvre bte, et on la mit dans une
corbeille pleine de plumes. Cette cane avait dix-huit canetons qui
taient rests au bord de l'eau; la meunire alla les chercher et en
donna deux  Jeanne en lui disant:

Tiens, ma petite, voil deux canetons que je te donne, parce que tu as
sauv la vie  ma cane. Si tu les soignes bien, ils deviendront beaux,
et tu pourras les vendre pour avoir un fichu et un tablier. Je vais
aller te chercher deux oeufs pour ton souper.

La petite Jeanne mit les oeufs et les canetons dans son tablier, et
rentra tout de suite. Elle commena par montrer  sa mre les deux
petits canards, et elle raconta comment la meunire les lui avait
donns. Elle posa les oeufs sur la table, et tira de sa poche la pice
de cinquante centimes et le morceau de tarte aux prunes, qu'on avait
envelopp dans une feuille de papier. Elle rpta aussi tout ce qu'on
lui avait dit chez Mme Dumont.

Je vais acheter du beurre et du sel pour notre semaine avec ces
cinquante centimes-l, dit Catherine.

--Pas encore, rpondit la mre de Nannette; vous travaillez aujourd'hui
pour moi, il est bien juste que je trempe votre soupe en mme temps que
la mienne; et j'ai l un fromage mou qui va bien rgaler la petite
Jeanne.

--Pourtant, mre Nannette, puisque vous me logez pour rien, je vous dois
mes services.

--Si je ne vous rcompensais pas quand vous travaillez pour moi,
Catherine, ce serait comme si je vous faisais payer votre loyer. Je
n'entends pas a.


                   Isaure va voir la petite Jeanne.


Quelques jours aprs, Isaure dit:

Maman, si nous allions voir la petite Jeanne et cette bonne mre
Nannette?

--Je le veux bien, dit Mme Dumont.

Et elle se mit en route avec ses deux filles et son fils. En entrant
chez la mre Nannette, elles trouvrent la veuve Catherine occupe 
battre le beurre. Mme Dumont lui demanda o tait sa petite fille.

Elle est au lit, madame.

--Est-ce qu'elle est malade? dit vivement Isaure en se tournant du ct
du lit, o l'on voyait la jolie tte de Jeanne sur le traversin.

--Dieu merci, non, ma chre demoiselle; mais j'ai nettoy ses habits ce
matin, et, comme elle n'a que ceux-l, il faut bien qu'elle reste au lit
pendant qu'ils schent.

--O est donc la mre Nannette?

--Elle garde ses btes, mais elle ne tardera pas  rentrer. Madame, si
vous voulez vous asseoir en l'attendant, vous vous reposerez. Nous
n'avons que trois chaises, mais le jeune monsieur se mettra bien sur un
coffre.

En entrant, Mme Dumont avait vu du premier coup d'oeil que la maison et
les meubles taient de la plus grande propret; elle s'assit donc sans
crainte.


                   Isaure cause avec la petite Jeanne.


Pendant que sa mre parlait, Isaure tait monte sur une chaise auprs
du lit de Jeanne, et causait avec elle.

Tu t'ennuies bien au lit, n'est-ce pas, petite Jeanne?

--Oui, mademoiselle, j'aimerais mieux tre leve et garder les oisons de
la mre Nannette; mais il faut bien que maman nettoie mes habits; elle
dit que c'est bien assez d'tre pauvre, et qu'il ne faut pas causer de
rpugnance aux gens qui nous soulagent.

--Tu vas donc tous les jours chercher ton pain?

--Oh! non, mademoiselle: quand on nous en donne beaucoup, nous restons 
la maison aussi longtemps qu'il y en a; c'est si pnible d'aller aux
portes!

--Te donne-t-on toujours, quand tu demandes?

--Mademoiselle, je ne demande rien; je reste  la porte jusqu' ce qu'on
me donne. Quelquefois il n'y a personne dans les maisons, pendant la
moisson, ou bien en temps de fenaison. Ces jours-l, je ne trouve pas
grand'chose.

--Et quand on ne te donne rien?

--Nous nous couchons sans souper; a nous est arriv plus d'une fois
avant d'tre chez la mre Nannette; mais elle ne veut pas que nous
souffrions la faim, et, quand nous n'avons point de pain, elle nous en
prte.

--Vas-tu t'amuser quelquefois sur la place de l'glise avec les petites
du bourg?

--Oh! mademoiselle, elles ne voudraient pas de moi!

--Tiens! pourquoi?

--C'est que je cherche ma vie.

--Sais-tu que c'est bien mal cela!

La mre Nannette rentra, et Mme Dumont la loua beaucoup de sa charit
envers la pauvre veuve et son enfant.


      Isaure veut donner une de ses robes  la petite Jeanne.


Mon Dieu, maman, dit Isaure en retournant au chteau, j'ai tant de
robes qui ne me servent plus! ne pourrais-tu pas en donner une  la
petite Jeanne? J'avais le coeur gros en la voyant au lit faute de
vtements.

--Ma fille, tes robes seraient d'un mauvais usage pour cette enfant;
elles resteraient accroches aux pines des buissons auprs desquels il
faut qu'elle passe, et la boue des mauvais chemins o elle est oblige
de marcher emporterait le morceau quand elle voudrait les dcrotter.

--Comment faire alors, chre maman, pour lui donner une robe?

--N'as-tu donc plus rien dans ta bourse, mon enfant?

--Oh si! oh si! dit vivement la petite fille; je vais lui en acheter
une; de quelle toffe, maman?

--Il faut prendre le jupon en droguet bleu; c'est fort solide, et le
corsage en bonne cotonnade double.

--Moi, dit Sophie, la soeur d'Isaure, qui avait quatorze ans, je
donnerai une jupe de dessous en flanelle raye blanc et noir, et un
corset de nankin.

--Et moi, que donnerai-je donc? dit Auguste.

--Mon frre, tu as une cravate noire qui est tranche au milieu, dont
les bouts sont tout neufs; ma bonne en fera un bonnet  Jeanne, et tu
achteras de la dentelle noire pour le garnir.

--Il ne me reste plus  donner que la chemise, le fichu et le tablier,
dit en souriant Mme Dumont.

Quand ils furent arrivs  la maison, les enfants racontrent  leur
pre ce qu'ils voulaient faire pour Jeanne.

Tout cela est trs-bien, dit M. Dumont; mais je vois que personne n'a
pens aux souliers. Vous habillez compltement cette petite, et vous la
laissez nu-pieds!

--C'est pourtant vrai! dirent les enfants. Papa, il faut que vous
donniez les souliers, pour que rien ne lui manque.

On s'occupa le jour mme d'acheter et de couper les vtements de la
petite Jeanne, afin de pouvoir les lui donner le vendredi suivant; il
n'y avait plus que quatre jours, il ne fallait pas perdre de temps.
Isaure fit les ourlets, pendant que sa mre, sa soeur et la bonne
faisaient les coutures. Quand tout fut fini, la bonne dit:

Mesdemoiselles, vous croyez avoir pens  tout; il me restera pourtant
quelque chose  donner aussi, et, quoique je ne sois pas riche, je veux
prendre part  la bonne action que vous faites. Vous avez oubli le
mouchoir et le serre-tte! j'en donnerai des miens.


                    Isaure habille la petite Jeanne.


Le vendredi, Isaure s'veilla plus tt qu' l'ordinaire; le coeur lui
battait bien fort en pensant au plaisir qu'elle allait faire  la petite
Jeanne. Longtemps avant le djeuner, elle tait  la grille, que son
frre lui avait ouverte, et  chaque instant elle allait sur le chemin
pour voir si Jeanne arrivait. Enfin, elle parut au bout de l'avenue:
Isaure alla au-devant d'elle et la prit par la main; elle l'amena
toujours courant dans le jardin, puis dans la maison, puis dans sa
chambre. Quand elles y furent entres, Sophie et la bonne dshabillrent
l'enfant et lui mirent sa chemise neuve et le reste de ses habits. On la
coiffa; mais, quand il fallut lui mettre ses souliers, on s'aperut
qu'il manquait des bas.

C'est un petit malheur, dit la bonne; mesdemoiselles, il faudra lui en
tricoter; comme il fait grand chaud, elle s'en passera bien d'ici  ce
que vous lui en ayez fait. D'ailleurs, je crois bien que la pauvre
petite n'en porte pas souvent.

--Oui! oui! dit Isaure, je vais commencer ds demain  lui en faire une
paire; le voulez-vous, dites, maman? ajouta-t-elle en s'adressant  Mme
Dumont, qui venait d'entrer dans la chambre.

--Certainement, mon enfant; si tu emploies bien ton temps, tu les auras
finis dans quinze jours.

La petite Jeanne remercia ces dames de tout son coeur. Isaure la ramena
sous le berceau pour la faire voir  son pre et  Auguste; on la fit
djeuner, et, aprs avoir mis la pice de cinquante centimes dans la
poche de son tablier neuf, on fit un paquet de ses vieux habits. Elle le
prit et s'en alla.

Jeanne ne resta pas longtemps en chemin, tant elle tait presse de
faire voir ses beaux habits. La mre Nannette et Catherine travaillaient
 la porte de la maison.

Regardez donc, mre Nannette, dit la veuve, ne dirait-on pas que c'est
Jeanne qui court l-bas? Je le croirais presque, si cette petite fille
n'tait pas si bien habille.

--Et vous n'auriez pas tort, rpondit la mre Nannette aprs avoir
regard un moment avec attention; c'est bien elle qui vient  nous
toujours courant. Elle est si belle qu'on la prendrait pour la fille de
matre Tixier, le fermier du Grand-Bail.

Quand Jeanne fut  porte de se faire entendre, elle cria:

Maman! mre Nannette!

--Oh! mon Dieu! ma fille! o as-tu donc pris ces beaux habits-l?

--Ce sont les dames Dumont qui les ont faits exprs pour moi, parce que
Mlle Isaure a eu du chagrin de me voir au lit le jour que vous avez lav
ma robe; elles m'ont dit qu'il fallait mettre mes habits neufs le
dimanche pour aller  la messe, et quand vous nettoieriez les vieux.

--Et tu les mettras aussi le vendredi pour aller chez ces dames, ma
fille.

Catherine laissa la petite Jeanne dans sa toilette jusqu'au soir, en lui
recommandant bien de ne pas se salir, et l'enfant s'occupa tout de suite
de donner  manger aux canards, qui venaient trs-bien.


        Jeanne s'avise de faire des bouquets pour les vendre.


La veille du march, Jeanne, tout en gardant ses oisons, remarqua de
belles fleurs dans la haie du grand pr et au bord du ruisseau qui
traversait le bois. Elle eut l'ide d'en faire des bouquets; elle les
entremla avec les pis de toutes sortes d'herbes des prs, et quand ils
furent faits, elle les posa pour la nuit sur une grosse touffe de gazon;
puis elle vint demander  la mre Nannette si elle voulait bien
l'emmener en ville avec elle pour vendre ses bouquets. La mre Nannette
dit que oui, et le lendemain Catherine mit  Jeanne ses beaux habits.
L'enfant trouva ses fleurs aussi fraches que si elle venait de les
cueillir.

Aussitt que la mre Nannette fut arrive sur la place, tout le monde
lui demanda o elle avait pris cette jolie petite fille.

C'est une pauvre enfant qui demande son pain, rpondit-elle.

--Elle est bien belle, pour demander l'aumne!

--C'est que des dames charitables ont eu piti d'elle et l'ont habille
comme a.

En regardant la petite Jeanne, on regardait ses bouquets et on les lui
marchandait.

Payez-les-moi ce que vous voudrez; c'est pour maman qui est malade.

On lui en donnait dix centimes; quelques dames qui taient venues au
march les lui payrent quinze ou vingt, tant elles la trouvaient jolie
et modeste. Elle vendit tous ses bouquets, et rapporta un franc  sa
mre. Depuis elle ne manqua pas, quand il faisait beau, de faire des
bouquets pour aller les vendre. On ne les lui payait pas toujours aussi
cher; mais elle aimait mieux cela que d'aller aux portes.


                   La petite Jeanne apprend  tricoter.


Le vendredi suivant, Jeanne alla comme  l'ordinaire chercher les
cinquante centimes chez Mme Dumont. Sophie lui fit voir les bas qu'elle
lui tricotait et qui taient presque finis.

Moi, je ne suis pas aussi avance, dit Isaure; je n'en suis encore
qu'au premier bas: c'est que je ne travaille pas aussi vite que ma
soeur, parce que je suis plus petite qu'elle.

--Que je voudrais donc bien en faire autant! dit Jeanne.

--Veux-tu que je t'apprenne  tricoter?

--Je le veux bien, mademoiselle.

--Eh bien, dit Mme Dumont, tu viendras tous les lundis, les mercredis et
les vendredis  deux heures.

--Oui, madame: ces jours-l je ne fais point de tourne, parce que maman
dit qu'il ne faut pas ennuyer les gens qui nous assistent. Elle ne peut
presque plus marcher, car ses jambes sont enfles, et je vais demander
toute seule.

--Et comment fais-tu pour avoir un peu de bois? car il faut du feu pour
faire de la soupe?

--La mre Nannette nous laisse mettre notre pot devant son feu; elle est
si bonne!

Jeanne ne manqua pas de venir apprendre  tricoter, et Isaure lui
commena une jarretire; rien n'tait plus charmant  voir que ces deux
petites ttes si prs l'une de l'autre et ces petites mains entrelaces.
Jeanne tait assise sur un tabouret; Isaure,  genoux derrire elle,
tenait une des mains de son colire dans chacune des siennes, pour lui
apprendre  se servir de ses aiguilles; elle passait sa tte par-dessus
l'paule de Jeanne, afin de voir comment elle s'y prenait.


                  Mme Dumont interroge la petite Jeanne.


As-tu les mains propres? lui demanda Mme Dumont.

--Oui, madame, je me les suis frottes dans le son que la mre Nannette
a mis bouillir pour ses oisons. Maman se sert d'un petit bout de bois
bien pointu pour nettoyer mes ongles.

--Elle est donc bien propre, ta maman?

--Oui, madame; tous les matins elle peigne ses cheveux dans l'table, et
les miens aussi; et quand elle allait chercher son pain avec moi, nous
nous arrtions toujours au bord du ruisseau pour nous laver les pieds.

--Fais-tu habituellement ta prire, petite Jeanne?

--Oui, madame, je la fais tous les soirs et tous les matins. Quand le
temps est beau, nous la faisons dehors, et, quand nous passons devant
l'glise, nous entrons toujours pour prier l'enfant Jsus.

--Et que lui demandes-tu dans ta prire?

--Je le prie de me faire devenir bien grande et bien forte pour gagner
notre vie, afin de ne plus demander  ceux qui ne nous doivent rien.

--Tu seras donc bien contente quand tu pourras travailler?

--Oh! oui, madame, je vous l'assure.

--Et que feras-tu de l'argent que tu gagneras, quand tu seras grande?

--Je donnerai du pain et une robe  maman; puis je donnerai aussi
quelque chose  la mre Nannette, qui est si charitable pour nous.

--Mais elle me semble fort  l'aise, la mre Nannette.

--Madame, elle n'est pas riche, et, si elle n'pargnait pas autant, elle
aurait bien de la peine  vivre.

Au bout de quinze jours, Jeanne sut assez bien tricoter pour faire un
bas. Sophie lui en commena un, et Jeanne fut trs-joyeuse de faire voir
 sa maman et  la mre Nannette comment elle travaillait. Quand elle
gardait les oies et les deux petits canards, elle avait toujours son bas
 la main; elle ne le quittait pas non plus pour aller aux portes. Les
gens qui la voyaient si travailleuse lui donnaient souvent quelque chose
avec son pain, ou bien des lgumes pour mettre dans le pot; et quand on
faisait de la galette dans les mtairies, l'on gardait toujours la part
de la petite Jeanne.


                        Catherine garde le lit.


Jeanne continua d'aller trois fois par semaine chez Mme Dumont. Les deux
demoiselles avaient entrepris de lui enseigner  lire et  compter;
elles continuaient de lui apprendra  tricoter, et chaque vendredi elle
avait ses cinquante centimes.

Elle fut toute une semaine sans venir.

Je crains bien que Jeanne ne soit malade, dit Mme Dumont; elle, qui est
si exacte, n'a pas paru depuis huit jours.

--Maman, allons la voir! J'aime beaucoup la petite Jeanne; si elle tait
malade, il faudrait venir  son secours: elle est trop pauvre pour se
procurer ce dont elle a besoin.

Et en disant cela Isaure courut appeler sa soeur et mettre son chapeau.

En arrivant chez la mre Nannette, ces dames virent la petite Jeanne qui
pleurait  la porte de la maison. Isaure courut  elle:

Tu pleures, petite Jeanne? qu'as-tu? qui t'a fait du chagrin?

--Mademoiselle, c'est que maman est bien malade.

Mme Dumont laissa ses filles avec Jeanne, et entra dans la maison.
Catherine tait au lit, si ple qu'on l'aurait crue morte dj.

Pourquoi ne m'avoir pas fait dire que vous tiez malade, ma pauvre
femme? Ce n'est pas bien cela; il fallait envoyer votre petite fille
nous avertir.

--Merci, ma chre dame; mais vous tes si gnreuse pour elle, que je
n'ai pas voulu abuser de votre bont. D'ailleurs, je n'aurai bientt
plus besoin de rien, je le sens; j'ai trop pti depuis que j'ai perdu
mon mari, et j'ai eu trop de chagrin. Le bon Dieu a piti de moi; il me
rappelle  lui, et je vais rejoindre mon pauvre Jacques. Tout ce qui
m'afflige, c'est de laisser ma petite Jeanne seule au monde.

--Il ne faut pas perdre courage, Catherine; vous tes jeune, et  votre
ge il y a toujours de la ressource.

--Non, madame, il n'y a plus de ressource, parce que le chagrin et la
misre me minent depuis trop longtemps.

--Avez-vous vu M. le cur?

--Oui, madame, il vient me voir tous les jours et a la bont de
m'envoyer un peu de bouillon. Il me console en me faisant voir la
misricorde de Dieu, qui a mis sur mon chemin une aussi digne femme que
la mre Nannette, ainsi que vous, madame, qui avez tant de bonts pour
ma fille. La mre Nannette promet de la garder quand je ne serai plus,
et cela me tranquillise un peu.

--Catherine, je n'abandonnerai pas Jeanne non plus, vous pouvez tre
tranquille. Mais o est donc la mre Nannette?

--Elle est alle mener son btail  l'abreuvoir. La pauvre chre femme
me quitte le moins qu'elle le peut; elle me soigne comme si j'tais sa
fille et ne me laisse manquer de rien.

--Adieu, Catherine, prenez courage; je reviendrai vous voir
aprs-demain.

En disant cela, Mme Dumont lui donna une pice de cinq francs.


                            Catherine meurt.


Le surlendemain, ces dames retournrent voir Catherine. En entrant,
elles remarqurent que les rideaux de son lit taient ferms; dans un
coin de la chambre, la mre Nannette tenait la petite Jeanne qui s'tait
endormie sur ses genoux.

Mme Dumont s'approcha.

C'est fini, ma chre dame: la pauvre me est alle au bon Dieu; elle
est morte comme une sainte. M. le cur, qui ne l'a pas quitte, assure
qu'il y a bien longtemps qu'il n'a vu une mort pareille.

--Et qu'allez-vous faire de cette enfant?

--Je vais la garder avec moi, madame; comme je le disais hier  M. le
cur, c'est le bon Dieu qui me l'a envoye; elle prendra soin de ma
vieillesse comme je vais prendre soin de son enfance.

--L'enverrez-vous encore mendier?

--Oh! non, madame. Je ne suis pas riche, mais il y aura bien assez de
pain ici pour nous deux. D'ailleurs, la voil en ge de me rendre des
services qui me payeront sa nourriture.

--Mre Nannette, il faut continuer d'envoyer Jeanne  la maison; mes
filles lui apprendront  crire et  faire toutes sortes d'ouvrages. Je
me charge de son entretien; ainsi vous n'aurez rien  dpenser pour
elle.

--Que le bon Dieu vous conserve, ma chre dame! En apprenant  Jeanne 
travailler, vous ferez plus que moi pour elle: vous lui mettrez le pain
 la main pour toute sa vie.

--Mre Nannette, voici quinze francs pour faire enterrer cette pauvre
femme; il ne faut pas que ces frais-l retombent  votre charge.


            Docilit et intelligence de la petite Jeanne.


Quelques jours aprs la mort de sa mre, Jeanne alla chez Mme Dumont; on
lui mit des bas et un fichu noirs pour qu'elle portt le deuil. Le
dimanche suivant, Sophie l'habilla tout en noir.

La pauvre enfant tait bien triste; elle pleurait toujours en pensant 
sa mre; ses yeux taient rouges et gonfls; elle ne disait rien et ne
mangeait presque pas. On la trouvait souvent  genoux, priant Dieu. La
mre Nannette craignait qu'elle ne tombt malade; mais, comme elle
n'avait que huit ans bien juste, elle finit par oublier un peu. Elle
continua d'aller chez Mme Dumont, et elle apprenait trs-vite tout ce
qu'on lui montrait. Les deux jeunes demoiselles, en la trouvant si
docile et si travailleuse, s'attachrent  elle de plus en plus. M. le
cur, qui la voyait toujours sage  l'glise, lui donnait de temps en
temps de belles images. Quand elle sut bien lire, il lui fit cadeau d'un
petit livre d'heures, ce qui la rendit fort contente.

A l'ge de douze ans, elle lisait et crivait bien; elle faisait toutes
sortes d'ouvrages avec beaucoup d'adresse. La mre Nannette lui avait
appris  filer; et dj son fil tait plus fin que celui des autres
fileuses du bourg, parce qu'elle tait bien attentive  ce qu'elle
faisait.


             La petite Jeanne fait sa premire communion.


Il y avait dj un an que Jeanne allait  l'instruction de la paroisse
avec les autres enfants, quand M. le cur lui donna un Catchisme et une
Histoire sainte pour qu'elle les apprt par coeur. Mme Dumont, qui lui
en faisait rciter un chapitre tous les jours, tait charme de son
intelligence et de sa mmoire. Jeanne coutait trs-attentivement toutes
les explications: aussi tait-elle, avec Isaure, celle qui rpondait le
mieux au catchisme; et M. le cur les citait toutes les deux comme un
exemple  suivre, tant elles avaient bonne tenue  l'glise. On ne les
voyait jamais ni causer ni tourner la tte au moindre bruit, comme
plusieurs autres enfants: elles priaient Dieu de si bon coeur, que ceux
qui les voyaient en taient merveills.

Quand M. le cur admit les enfants  faire leur premire communion, il
mit Jeanne et Isaure  la tte des autres petites filles, parce qu'elles
taient les plus instruites et les plus sages: elles n'en furent pas
pour cela moins modestes et moins humbles.

Enfin le grand jour arriva. Ds la veille, Mme Dumont avait retenu
Jeanne, et elle l'avait mme fait coucher au chteau, pour qu'elle et
moins de distractions que dans le bourg. Le matin, Sophie lui apporta
une robe blanche et le reste de la toilette entirement neuf, afin que,
dans ce beau jour, elle n'et rien de vieux sur elle; elle lui dit que
sa mre voulait la rcompenser ainsi de sa bonne conduite.

Pendant la crmonie, qui fut trs-longue, Jeanne et Isaure montrrent
tant de pit que tout le monde en tait difi.

Aprs la messe, M. le cur, qui avait invit toute la famille Dumont 
djeuner, voulut que Jeanne se mt aussi  table; il disait qu'il ne
pouvait pas faire trop d'honneur  une petite fille aussi pieuse.

La mre Nannette tait dans un coin de l'glise, o elle pleurait de
contentement; il l'envoya chercher pour dner avec sa gouvernante.


           La petite Jeanne va toujours chez Mme Dumont.


Jeanne, aprs sa premire communion, ne cessa pas d'aller chez Mme
Dumont. Le dimanche, on la faisait crire, lire et compter, pour qu'elle
n'oublit pas ce qu'elle savait. Si l'on faisait la lessive, elle aidait
 savonner le linge,  le mettre au bleu,  l'tendre et  le plier;
elle repassait les draps et les serviettes, et raccommodait ce qui tait
dchir: elle finit mme par apprendre  repasser le linge fin. Quand il
y avait quelqu'un  dner, Jeanne aidait  la cuisinire et au
domestique qui mettait le couvert, ce qui lui apprenait un peu le
service; on lui payait toujours sa journe quand elle la passait au
chteau. Comme elle cousait trs-bien, la mre Nannette, qui connaissait
assez de monde en ville, lui rapportait de temps en temps quelque
ouvrage  faire, soit des chemises ou des draps, ce qui lui faisait un
petit profit.

Les filles de Mme Dumont traitaient Jeanne en vritable amie, parce
qu'elle tait aussi rserve dans son langage que sage dans sa conduite.
Elle les aimait tant, qu'elle se serait jete au feu pour leur rendre
service. Elle allait trs-souvent chez M. le cur, qui lui donnait de
bons conseils et lui faisait remarquer combien Dieu avait eu piti
d'elle, pauvre enfant sans famille.

Jeanne donnait  la mre Nannette tout ce qu'elle gagnait, car elle
n'avait besoin de rien acheter pour elle-mme; Mme Dumont fournissait
tout ce qui tait ncessaire pour l'habiller, comme elle l'avait promis
 la mre Nannette, aprs la mort de Catherine; Jeanne usait si peu de
chose que Mme Dumont lui disait quelquefois:

Comment fais-tu, Jeanne, pour que tes robes durent aussi longtemps?

--Madame, je plie tous mes effets le soir et je les mets sur mon coffre.
Quand il y a trop de boue  mes jupons, j'en lave le bas, ce qui l'use
bien moins que de le dcrotter, et puis je le repasse. Je visite mes
habits tous les matins, et, aussitt que j'y vois le moindre trou, je le
raccommode.

--C'est trs-bien, Jeanne; tu as pris l une bonne habitude.

--C'est bien le moins que je soigne mes habits, madame, puisque c'est
vous qui me les donnez!


                Jeanne a grand soin de la mre Nannette.


A seize ans, Jeanne tait grande et forte: elle soignait toute seule le
btail de la mre Nannette, qui se faisait vieille; elle ptrissait le
pain et chauffait le four; elle faisait le beurre et l'allait vendre 
la ville, car elle ne voulait pas que la mre Nannette et la moindre
fatigue; et comme Jeanne savait bien prendre son temps, elle trouvait
encore le moyen de faire quelque ouvrage pour gagner un peu d'argent.

Ma chre mre, disait-elle quand la mre Nannette la grondait de ce
qu'elle voulait tout faire, vous avez eu piti de moi quand j'tais
petite; vous m'avez soigne comme si j'eusse t votre propre enfant: il
est bien juste que j'aie toute la peine,  prsent que je suis plus
forte que vous.

Plusieurs des personnes  qui Jeanne vendait son beurre lui avaient
offert de bons gages si elle voulait servir en ville; mais elle
rpondait toujours qu'elle ne se rsoudrait jamais  quitter la mre
Nannette. Quand elle lui racontait cela, cette excellente femme lui
disait:

Ma fille si tu es jamais oblige d'aller chez les autres, crois-moi, ne
te place pas en ville; on y gagne plus d'argent, c'est vrai; mais aussi
on y dpense davantage, et les jeunes filles y ont bien du dsagrment.

La mre Nannette dprissait peu  peu, et Jeanne en avait beaucoup de
chagrin. Elle conta sa peine  M. le cur, en qui elle avait grande
confiance.

La croyez-vous en danger de mort? lui dit-il; en ce cas il faudrait
voir le mdecin.

--Oui, monsieur, elle est en grand danger, mais elle ne s'en doute pas.
J'ai fait entrer l'autre jour, comme par hasard, le mdecin qui tait
venu saigner le marchal; il a caus avec elle et l'a bien examine;
quand il est sorti, je l'ai suivi sans rien dire; il m'a assur qu'il
n'y avait rien  faire  la mre Nannette, parce que c'est un corps us:
il dit qu'elle pourra traner encore longtemps, et qu'elle s'teindra
sans souffrir.

--J'irai la voir.

--Oh! oui, monsieur le cur, il faut y venir bien souvent; vos visites
la soulageront plus que celles d'un mdecin; vous lui parlerez du bon
Dieu, et elle sera toute prte quand il lui plaira de l'appeler  lui.


          La mre Nannette devient dangereusement malade.


Au bout de dix-huit mois, la mre Nannette tait devenue si faible
qu'elle ne sortait plus de la maison. Comme elle ne se plaignait de
rien, Jeanne ne lui disait pas combien elle la trouvait malade, de peur
de l'effrayer; mais, quand elle allait voir Mme Dumont, elle pleurait 
chaudes larmes, en disant qu'elle voyait bien que sa chre mre Nannette
ne passerait pas l'hiver.

Ne te dsole pas trop, ma petite Jeanne; nous ne t'abandonnerons pas,
lui disait Isaure.

--Je le sais bien, mademoiselle, et je vous en remercie de tout mon
coeur; mais ce n'est pas parce que je vais me trouver toute seule que je
pleure; grce  Dieu, je suis forte, et, grce  vous aussi, je saurai
bien gagner ma vie; je me dsole parce que j'aime la mre Nannette de
toute mon me; et puis, qui donc m'aimera jamais comme elle, qui m'a
prise toute petite et m'a accoutume au travail, puis m'a appris  aimer
Dieu, et de qui j'ai toujours reu de si bons exemples?

Jeanne soignait sa malade avec une extrme tendresse; elle trouvait le
moyen de lui faire venir un petit pain blanc tous les deux jours; quand
elle allait  la ville vendre son beurre, elle en rapportait de la
viande et quelque friandise. Quelquefois elle achetait un poulet ou bien
un canard dans le bourg, et elle les accommodait comme elle avait vu
faire  la cuisinire de Mme Dumont. Elle allait aussi au moulin
chercher un peu de poisson; d'autres fois, elle lui donnait une petite
crme, et, quand elle chauffait le four, elle lui faisait toujours cuire
quelque bonne ptisserie; enfin, elle ne lui laissait boire que du bon
vin qu'elle sucrait un peu.


          La mre Nannette trouve que Jeanne dpense trop.


La mre Nannette la laissait faire; pourtant elle lui disait
quelquefois:

Tu me gtes, petite Jeanne; tu dpenses trop d'argent, ma fille: cela
n'est pas raisonnable.

--H bien donc, rpondait Jeanne, n'avez-vous pas assez travaill quand
vous tiez jeune, et n'est-il pas juste que vous jouissiez  prsent de
quelques douceurs?

--Mais coute donc, petite, si tu dpenses tout, tu te feras tort; car
c'est toi qui hriteras de ce que je laisserai, entends-tu!

--C'est bon, c'est bon, ma chre mre; ne vous inquitez pas de cela!
laissez-moi faire; j'en aurai toujours bien assez. N'ai-je pas de bons
bras pour travailler? Et d'ailleurs, ne faut-il pas que vous engraissiez
un peu pour aller faire la veille cet hiver avec les voisines?

--Eh bien, ma fille, j'entends que tu manges de toutes les bonnes
fricasses que tu me fais.

--Merci, mre Nannette; ne serait-il pas honteux qu'il fallt des
fricasses  une grande fille comme moi!


        M. le cur vient voir tous les jours la mre Nannette.


M. le cur ne manquait pas de venir chaque jour voir la mre Nannette;
comme c'tait une femme de grand sens, il parlait avec elle de la bont
et de la misricorde de Dieu, et la prparait  mourir sans qu'elle s'en
doutt. Il la confessait souvent et lui apportait la sainte communion,
afin qu'elle ft toujours en tat de grce; il lui faisait entendre
aussi que l'glise tait trop froide pour elle et qu'il ne voulait pas
qu'elle y entrt avant Pques.

On tait  la fin de l'automne: la mre Nannette baissait de plus en
plus, et bientt elle ne quitta plus le lit. Jeanne la mettait chaque
matin dans le sien propre, afin de faire prendre l'air  l'autre,
qu'elle exposait dehors si le temps le permettait. Le lit de Jeanne
tait encore meilleur que celui de la mre Nannette, qui, pendant huit
ans, n'avait pas vendu la plume de ses oies, pour amasser le lit complet
de sa fille adoptive. La malade retrouvait le soir son coucher tout
frais, et elle dormait mieux la nuit.


                 La mre Nannette s'teint tout  fait.


Un jour du mois de dcembre, le soleil ayant perc les nuages, Jeanne
mena le btail  l'abreuvoir. En revenant, elle fit le grand tour par la
pelouse; ses btes, qui ne sortaient pas depuis longtemps, taient bien
contentes de se trouver dehors, et Jeanne se pressait d'autant moins de
les ramener  l'table que la mre Nannette semblait mieux ce jour-l.
En rentrant, elle alla tout droit au lit de la malade qu'elle trouva
endormie et encore plus ple que de coutume. Elle ralluma le feu tout
doucement pour lui faire chauffer un bouillon. Quand il fut chaud, elle
le mit dans un gobelet et le porta  sa chre mre; mais en lui
soulevant la tte pour la faire boire, elle la sentit toute froide. Elle
courut  la porte appeler du secours. Deux voisines entrrent et virent
bien que tout tait fini pour la mre Nannette. Elles voulurent emmener
Jeanne, en disant qu'elles se chargeraient de faire la veille; mais
elle leur dit en pleurant  chaudes larmes qu'elle ne voulait pas
quitter sa chre mre Nannette avant qu'on l'et porte en terre. L'une
des voisines alla faire la dclaration, pendant que l'autre aidait
Jeanne et lui tenait compagnie auprs du lit de la morte.


                      Dsintressement de Jeanne.


Le maire entra et demanda  Jeanne si la dfunte avait fait un testament
pour lui donner son bien; car elle avait toujours dit que sa fille
adoptive serait son hritire.

Non, monsieur le maire, dit Jeanne; si elle avait fait quelque chose
pour moi, elle me l'aurait bien dit....

--Mais elle ne se croyait peut-tre pas si prs de sa fin; vous ne lui
avez donc pas rappel ce qu'elle devait faire pour vous?

--Non vraiment, monsieur le maire, j'en aurais t bien fche! Si la
pauvre femme s'tait crue en danger, cette ide l'aurait peut-tre fait
mourir plus tt. Elle n'a pas eu un seul instant la pense que tout
serait bientt fini pour elle, et pour tout l'or du monde je ne le lui
aurais pas dit. D'ailleurs, je suis jeune et je peux travailler: il est
juste que son neveu hrite; il faudra l'avertir.

--Je vais lui envoyer un exprs, dit le maire. Et il sortit.

[Illustration: Jeanne se mit  genoux]

Jeanne se mit  genoux au pied du lit et lut les prires des morts; de
temps en temps elle se levait pour embrasser la dfunte, puis elle
continuait ses prires en pleurant. Elle fit la veille du corps en
compagnie des deux bonnes voisines qui ne voulurent pas la quitter.


                       On enterre la mre Nannette.


Comme la mre Nannette avait t une honnte femme, bien obligeante,
tout le monde du bourg, jusqu'aux petits enfants, vint, le lendemain
matin, la voir sur son lit de mort et lui apporter des bouquets d'herbes
fortes. Quoique Jeanne pleurt toujours, elle prsentait le buis  tous
ceux qui voulaient jeter de l'eau bnite sur le corps. Vers midi, le
charpentier apporta la bire, et Jeanne, aide de ses deux voisines, y
plaa le corps aprs l'avoir embrass une dernire fois. Pendant qu'on
clouait le couvercle, la pauvre fille criait sans pouvoir se retenir. On
mit la bire devant la porte; alors le maire entra avec matre Gerbaud,
neveu et hritier de la dfunte, et la maison s'emplit de monde. Jeanne,
la tte enfonce dans sa capote, pleurait dans un coin. M. le cur vint
avec la croix, et l'on partit pour l'glise. La pauvre fille n'aurait
pas pu suivre l'enterrement si les voisines ne l'eussent soutenue.

Aprs la crmonie, on la ramena dans la maison, o le maire et Gerbaud
taient dj rendus. M. le cur ne tarda pas  les y rejoindre.

Matre Gerbaud, dit-il, cette fille a son lit et son coffre, tout le
monde le sait; vous les lui laisserez bien emporter?

--Elle a aussi huit draps tout neufs dans l'armoire de la dfunte, dit
une des voisines; je les lui ai vu faire et marquer  son nom.

--La mre Nannette avait l'argent de Jeanne, ajoute M. le cur. La
pauvre femme m'a souvent dit qu'elle la ferait son hritire; mais,
comme elle n'a pas laiss de testament, vous usez de votre droit: c'est
juste.

--Monsieur le cur, dit Gerbaud, je ne veux rien prendre  cette fille:
qu'elle me dise combien d'argent elle a remis  ma tante, et je le lui
rendrai tout de suite avec ses draps.

--Voyons, Jeanne, dit le maire, quelle somme avez-vous confie  la mre
Nannette?

--Monsieur, je serais bien en peine de le dire;  mesure que je gagnais
quelque chose, je le donnais  ma chre mre, et je ne lui ai pas
demand de compte, bien srement. Matre Gerbaud, vous pouvez tout
garder; la pauvre femme a bien assez fait pour moi sans que je rclame
encore quelque chose; d'ailleurs, j'ai la force de travailler, et je ne
crains pas l'ouvrage.


                  Matre Gerbaud se pique de gnrosit.


M. le cur dit que Jeanne agissait et parlait en honnte fille, et que
Gerbaud ne voudrait certainement pas qu'elle ft dupe de sa probit.

Non, monsieur le cur, elle ne sera pas dupe avec moi: ils disent tous
qu'elle a soign ma pauvre tante aussi bien que si c'et t sa propre
fille; et, pour lui prouver que je lui en sais bon gr, nous partagerons
par moiti l'argent qui se trouvera. Qu'en dites-vous? est-ce bien comme
a?

--Oui, Gerbaud, c'est bien.

On ouvrit l'armoire, et l'on en tira d'abord les huit draps de Jeanne,
qui taient marqus  son nom. En bouleversant tout, on trouva, derrire
un paquet de vieux linge, cent pices de cinq francs, dans un bas bleu
qui servait de bourse  la mre Nannette.

Je crois, dit Gerbaud, qu'il y a longtemps que le premier cu a t mis
au fond de cette bourse; car ma tante avait bien juste de quoi vivre.

--Mais elle tait si mnagre, dit une voisine, et elle travaillait
tant!

Gerbaud prit deux cent cinquante francs, qu'il donna  Jeanne.

Non, matre Gerbaud, pas tant que a; je n'ai pas pu gagner une si
grosse somme.

--Petite, j'ai dit que tu aurais la moiti de l'argent, et je n'ai
qu'une parole: ainsi, tu vas prendre cette somme; et, comme c'est toi
qui as fil cette pice de toile qui n'est pas encore entame, tu en
auras aussi la moiti pour ta peine; tu t'en feras des chemises.

--Vous tes trop bon, dit Jeanne, pour une pauvre fille que vous ne
connaissez seulement pas.

--Je ne suis pas plus mauvais qu'un autre, quoique ma tante m'ait gard
rancune, parce qu'autrefois j'ai eu noise avec son mari.

--Et o vas-tu donc mettre tout a? dit une voisine; ton coffre est trop
petit; puis il est si vieux qu'il pourrait bien se dfoncer.

--Allons! je vais aussi lui donner l'armoire, et je n'en serai pas plus
pauvre.

--Au contraire, Gerbaud, dit M. le cur, vous faites l une bonne action
qui vous donnera plus de contentement que vous n'en auriez eu en gardant
tout ce que vous cdez si gnreusement  Jeanne.

Tout le monde dit que Gerbaud tait un brave homme et qu'il se
comportait bien.

coute, Jeanne, dit-il avant de partir, je n'affermerai pas la maison
avant Nol; tu peux y rester jusque-l si a t'arrange. Je te laisse
tout le mnage avec la chvre et les oisons; je vais emmener la vache
seulement. Je viendrai aprs-demain avec ma femme, qui choisira ce
qu'elle veut garder, et nous vendrons le reste.

Aprs avoir dit cela, il mit dans sa poche l'argent qui lui appartenait,
et alla chercher la vache  l'table. Tout le monde sortit en mme temps
que lui,  l'exception de M. le cur, qui resta avec Jeanne.


                 M. le cur trouve une place  Jeanne.


Qu'allez-vous faire maintenant, Jeanne? dit M. le cur.

--Je vais tcher de me placer au plus vite; car, si je restais longtemps
seule dans cette maison, je sens bien que le chagrin me rendrait malade.

--Voyons, Jeanne, il faut tre raisonnable: la mre Nannette est plus
heureuse que nous maintenant; elle veillera sur vous. Dieu ne veut pas
qu'on s'abandonne ainsi  son chagrin. Si vous voulez vous placer en
ville, Mmes Dumont vous trouveront une bonne maison o vous aurez de
forts gages.

--Monsieur le cur, je ne me placerai pas en ville; ma chre dfunte me
l'a dfendu, et, quoiqu'elle ne soit plus de ce monde, je veux toujours
lui obir.

--Puisque vous voulez rester  la campagne, j'irai voir la fermire du
Grand-Bail; sa servante se marie dans trois semaines: si elle n'a
personne encore, je vous y mnerai demain.

--Grand merci, monsieur le cur; ce sont de braves gens, et je serai
bien contente d'tre chez eux.

Quand Jeanne fut toute seule, elle soigna la chvre et les oies comme 
l'ordinaire; elle remit dans l'armoire tout ce qu'on en avait tir, puis
elle courut chez Mmes Dumont: elle leur dit tout en pleurant qu'on
devait parler pour elle  la mre Tixier, fermire du Grand-Bail.

Elle te prendra bien, ma bonne Jeanne, dit Sophie, qui tait marie
depuis deux ans: elle nous a souvent entendues parler de toi, et elle
sera bien heureuse de t'avoir dans sa maison, o tu seras comme de la
famille. Console-toi donc un peu! est-ce que nous ne te restons pas?

--Sans vous, qu'est-ce que je deviendrais donc? aussi je vous serai
reconnaissante toute ma vie.

Le lendemain, M. le cur mena Jeanne au Grand-Bail, comme il l'avait
promis. La matresse l'accepta tout de suite  cause de sa bonne
renomme: elle lui offrit dix cus jusqu' la Saint-Jean.

Mre Tixier, vous ne pouvez pas donner moins de douze cus  cette
fille; elle les gagnera bien, je vous le promets.

--Je ne vous contredirai pas, monsieur le cur, elle aura douze cus.
Quand viendras-tu, petite Jeanne?

--Matre Gerbaud arrive demain matin pour vendre les effets de sa tante;
je voudrais bien ne pas me trouver l, j'en aurais trop de chagrin. Si
vous pouvez m'envoyer chercher avant midi, je serai bien contente. J'ai
mon lit, mon coffre et l'armoire de la mre Nannette; pourrez-vous me
les loger?

--Oui; il n'y a pas de lit dans la boulangerie; on y mettra le tien, et
tu y seras toute seule,  moins pourtant que tu ne prennes avec toi
l'une de mes trois filles, qui couchent dans un mme lit et se disputent
souvent.

--Je le veux bien, matresse; vous donnerez avec moi celle que vous
voudrez.


               Jeanne quitte la maison de la mre Nannette.


Ds le matin du jour suivant, Gerbaud amena sa femme dans une carriole
d'osier; le meunier le suivait avec une grande voiture pour emporter le
bl, le vin et tout le reste. Alors on vida l'armoire, et la femme de
Gerbaud mit de ct ce qu'elle voulait garder. On s'occupa de charger la
grande voiture. Jeanne tait sortie pendant qu'on dmnageait, pour ne
pas montrer son chagrin  des trangers, ne pouvant supporter le sjour
de cette maison depuis qu'elle n'y voyait plus la mre Nannette. Elle
aperut de loin venir la charrette du Grand-Bail, et, comme ses paquets
taient faits d'avance, elle les apporta devant la porte: ses rideaux
taient dmonts et plis bien proprement. Le charretier, qui tait
grand et fort, chargea tout seul les meubles de Jeanne. Elle dit adieu 
matre Gerbaud et  sa femme, aprs les avoir bien remercis; embrassa
aussi ses voisines, qui s'taient rassembles devant la porte pour la
voir partir, et enfin monta dans la charrette. Quand elle quitta le
bourg et qu'elle vit disparatre au dtour du chemin la maison de la
mre Nannette, elle ne put s'empcher de pleurer bien fort.

Est-ce que tu es fche de venir chez nous, petite? dit le charretier.

--Mon Dieu non! ce n'est pas l ce qui me fait pleurer; c'est que je
pense  la mre Nannette, qui m'aimait tant.

--Apaise-toi donc, va! la matresse est une bonne femme qui t'aimera
bien aussi.

Quand la charrette arriva au Grand-Bail, les ptres et les bergres
taient rangs devant la maison pour voir descendre Jeanne. Le
charretier, qu'on appelait grand Louis, dchargea les meubles  la porte
de la boulangerie: on l'aida  monter le ciel du lit; puis, quand tout
fut rang, chacun s'en alla  son ouvrage, et Jeanne entra dans la
maison, o elle trouva matre Tixier tout seul avec sa femme.




                            SECONDE PARTIE.

                          JEANNE EN SERVICE.


            Jeanne donne son argent  garder  son matre.


Notre matre, dit Jeanne en entrant, j'ai deux cent cinquante francs,
que je ne voudrais pas garder dans mon coffre; si vous vouliez me les
serrer avec votre argent, je vous serais bien oblige.

Et elle tira de sa poche le vieux bas de laine bleue qui avait servi de
bourse  la mre Nannette, et le posa sur la table. Matre Tixier le
vida et compta l'argent.

Il y a bien cinquante bons cus de cinq francs, ma foi! dit-il; je vais
te les garder, ma fille; mais d'o te vient donc tout cet argent-l?

Jeanne raconta comment matre Gerbaud avait partag avec elle l'argent
de sa tante et la pice de toile qu'on avait trouve dans l'armoire, et
comment il lui avait donn cette armoire pour mettre son linge.

Je connais un peu ce Gerbaud pour m'tre trouv quelquefois en foire
avec lui; je ne l'aurais pas cru si gnreux; quand je le rencontrerai,
je lui donnerai une poigne de main.

Jeanne se mit promptement au fait de son ouvrage; et, comme elle tait
habile et courageuse, elle avait toujours le temps de coudre aprs avoir
fait le mnage. La matresse lui disait quelquefois:

Jeanne, tu ne me laisses rien  faire. Je vais devenir fainante. Je ne
sais pas vraiment comment tu t'arranges; mais tu as du temps pour tout,
et il t'en reste encore pour faire l'ouvrage des autres. Est-ce que tu
crois que je ne te vois pas tous les soirs aider  cette grande sotte de
bergre, qui n'en a jamais fini? J'entends que tu profites de ton temps
pour toi, et que tu fasses tes chemises de la toile que Gerbaud t'a
donne; tu te charges toujours de l'ouvrage de mes filles, et ce n'est
pas juste. J'ai mis avec toi Solange, parce que c'est la moins
raisonnable, quoique l'ane; tche donc de me la rendre bonne et
laborieuse comme toi.


                      Grand Louis se met en colre.


Grand Louis le laboureur, qui n'tait pas mauvais au fond, avait
l'humeur difficile; rien ne le contentait; on avait beau faire, il ne
trouvait jamais rien de bon. Les filles et les servantes de la maison ne
pouvaient pas le souffrir; il avait toujours de mauvaises paroles  leur
dire, et elles les lui rendaient bien. Il brusquait aussi la petite
Jeanne; mais elle ne lui rpondait jamais.

Un jour qu'il faisait beau soleil, grand Louis s'habilla pour aller 
l'assemble[2] de Meunet-sur-Vatan[3]; il venait de mettre un pantalon
neuf et une blouse qui n'avait pas encore servi. Quand il voulut prendre
son carton  chapeau, qui tait sur une planche de l'curie  ct de
son lit, il monta sur la traverse d'une herse en fer dresse le long du
mur; mais le pied lui manqua  l'instant mme o il venait d'atteindre
le carton, qui lui chappa; en voulant le rattraper, il s'accrocha aux
dents de la herse, qui dchirrent son pantalon et sa blouse du haut
jusqu'en bas. Il se mit dans une si grande colre, qu'on l'entendait
jurer de la maison. Le bouvier alla voir ce qu'il avait, et revint le
raconter aux filles qui taient devant la porte.

[Note 2: Une assemble est plus qu'une simple fte. On y vient de
loin. En Bretagne, cette fte s'appelle _pardon, kermesse_ en Flandre,
_ducasse_ ailleurs, etc.]

[Note 3: Clbre par le plerinage que les enfants y font pour
invoquer saint Loup.]

C'est bien fait pour lui, dit Solange; il est si butor, que ce n'est
pas dommage qu'il lui arrive quelque chose.

--Sais-tu que c'est bien vilain ce que tu dis l, Solange! dit Jeanne;
grand Louis est le meilleur laboureur du pays, et il rend de grands
services  ton pre. Ses habillements lui ont cot de l'argent, et
c'est malheureux pour lui s'il ne peut plus s'en servir.

Les garons du bourg, qui taient venus chercher grand Louis, se
moquaient de lui; ils le pressaient d'en finir pour venir avec eux, car
on le regardait comme le chef de la jeunesse du pays, tant il tait
grand et fort; et puis il avait plus d'esprit qu'eux tous.

Allons, allons, j'y vas! dit-il en se dpchant de se rhabiller; et
il jeta ses habits dchirs sur son lit, sans les ranger dans son coffre
comme  l'ordinaire.

Quand ils furent tous partis, garons et filles, Jeanne, qui n'allait
pas  cette fte, parce qu'elle tait en deuil de la mre Nannette, fut
chercher  l'curie la blouse et le pantalon dchirs. Comme ce n'tait
pas un dimanche, elle demanda  la matresse si elle voulait lui
permettre de les raccommoder; et, comme Jeanne tait habile  tout
faire, elle les arrangea si bien qu'on n'y reconnaissait aucune trace de
l'accident. Elle les plia et les reporta sur le lit de grand Louis.

En vrit, dit la matresse, tu es bien bonne fille de raccommoder les
effets de ce grand bourru qui ne t'pargne pas plus que les autres!

--Que voulez-vous donc, matresse! c'est son naturel qui est comme a;
mais il n'est pas plus mchant qu'un autre. Il jure bien quelquefois
aprs ses juments: c'est mal; mais voyez s'il les bat jamais! Y a-t-il
des btes plus belles et mieux soignes que les siennes? Et puis il n'a
pas son pareil  l'ouvrage. Le matre sait bien ce qu'il vaut, lui!
aussi il ne s'en fie pas  un autre pour les semailles et pour tout. Si
grand Louis tait heureux, il ne nous tourmenterait pas autant; mais il
est comme moi: il a perdu ses parents, et c'est un grand malheur.


    La matresse fait honte  grand Louis de sa mauvaise humeur.


Un jour que grand Louis avait dtel plus tt qu' l'ordinaire, la soupe
n'tait pas encore trempe quand il rentra.

Il n'y a jamais rien de prt ici, dit-il pendant que Jeanne se
dpchait de mettre le couvert; demandez-moi ce qu'elles ont fait depuis
le matin!

Solange murmura, mais Jeanne ne rpondit pas, et prit le broc pour aller
tirer  boire. Quand elle fut partie, la matresse dit:

Tu seras donc toujours bourru, grand Louis! tu ne changeras donc pas!
Regarde un peu: y a-t-il une maison o les cuillers et les fourchettes
soient plus claires qu'ici? on dirait que c'est de l'argent. As-tu vu
quelque part des verres plus nets, du linge plus blanc, une maison plus
propre? Vois s'il y a un seul grain de poussire sur les meubles, une
seule toile d'araigne aux soliveaux! Tout n'est-il pas clair  se mirer
dedans? Qui est-ce qui tient tout en tat, si ce n'est la petite Jeanne?
L'as-tu vue quelquefois perdre son temps? Avant qu'elle vnt remplacer
Marie, je me tuais, et jamais rien n'tait fini;  prsent je ne prends
plus grand'peine, et tout va bien. Il n'y a que toi au monde pour te
plaindre d'une fille pareille! Qui donc t'a raccommod ta blouse et ton
pantalon pendant que tu faisais le beau  Meunet, l'autre jour, hein? ce
n'est pas moi, bien srement.

Jeanne rentra; les laboureurs se mirent  table; grand Louis dna sans
mot dire, lui qui d'ordinaire parlait tant. Aprs les laboureurs, ce fut
le tour des petits ptres. Jeanne secoua la nappe, rina les verres et
leur coupa du pain.


         Matre Tixier veut que Jeanne achte un morceau de vigne.


Un dimanche que Jeanne servait son matre qui soupait seul  sa petite
table, pendant que les autres hommes, grands et petits, mangeaient
ensemble, il lui dit:

Petite Jeanne, l'argent ne vaut rien  garder. Voil Gerbaud qui vend
le bien de sa dfunte tante la mre Nannette; tu sais qu'elle avait un
joli quartier de vigne dans les _Hautes-Roches_, tout contre la mienne;
si tu veux m'en croire, je te l'achterai.

--Comme vous voudrez, notre matre, rpondit Jeanne, qui pleurait toutes
les fois qu'elle entendait prononcer le nom de sa chre mre Nannette;
mais il faut pourtant de l'argent tous les ans pour les faons et du
fumier pour les provins.

--Qu'est-ce que tu dis donc l, petite Jeanne? Est-ce qu'en bchant mon
arpent on ne donnera pas un coup de pioche  ton quartier? est-ce qu'en
menant du fumier  ma vigne on n'en pourra pas laisser un brin devant la
tienne? Nous les vendangerons toutes les deux ensemble; notre cuve est
bien assez grande pour tenir le tout, et tu auras le profit de la vigne
tout net: a ne fait pas de mal  une jeunesse, pour se marier, que
d'avoir un bout de bien au soleil!

--Notre matre, vous tes trop bon pour moi: je ne suis pas presse de
me marier; si vous ne me renvoyez pas, je ne vous quitterai jamais.

--Te renvoyer, ma Jeanne! dit la matresse; ah! si tu ne quittes la
maison que quand je t'en mettrai dehors, tu es bien sre d'y mourir.

--Eh bien, c'est entendu, dit matre Tixier. On fait la crie
d'aujourd'hui en huit; j'irai, et je t'achterai le quartier des
Hautes-Roches.

Le dimanche suivant, il dit  Jeanne: Ma fille, c'est fini; jeudi, en
allant au march, je te conduirai chez le notaire pour signer l'acte,
puisque tu sais crire; j'ai eu bien de la peine  l'avoir, ce
quartier-l; il faisait envie  beaucoup de monde. Je l'ai emport; mais
aussi il te cote deux cent dix bons francs, le contrat  la main. Es-tu
contente?

--Notre matre, ce que vous faites est bien fait, rpondit Jeanne.


              Jeanne reproche  Solange sa ngligence.


Un matin, en se levant, Jeanne dit  Solange, qui couchait avec elle:

Tes cheveux sont bien mls: tu ne les peignes donc jamais? je ne te
vois pas non plus laver ni tes bras ni ton cou.

--A quoi a sert-il, puisqu'on ne les voit pas?

--D'abord, a sert  tre propre, ce qui est dj un grand avantage. Tu
te tourmentes au lit, tu dors mal, parce que la tte te dmange; tu
n'es, ma foi, pas aussi raisonnable que les oisons que tu mnes tous les
matins  l'abreuvoir. Tu n'as donc pas vu comme ils se baignent, comme
ils relvent leurs plumes pour que l'eau touche  leur peau; ils
plongent leur tte et s'en servent aprs comme d'une vergette pour se
nettoyer et se lisser. Il n'y a pas jusqu' la chatte, que tu aimes
tant, qui ne fasse sa toilette. Et tes mains! tu t'imagines qu'elles
sont propres parce que tu les a trempes dans l'eau; mais des filles
comme nous, qui touchent  tout, ont besoin de frotter ferme pour
nettoyer leurs mains; l'eau toute seule n'y fait rien; il faut les
dgraisser dans le son que l'on fait bouillir pour la volaille; ou bien,
si tu crases une des pommes de terre que l'on met cuire pour les porcs
et que tu t'en frottes bien les mains, tu verras comme elles deviendront
nettes et douces.

--Est-ce que je songe  tout cela, moi!

--Je t'y ferai songer, sois tranquille, ainsi qu' changer de chemise
tous les soirs. Crois-tu qu'il soit bien sain de garder sa chemise pour
coucher, quand on a eu bien chaud toute la journe? Et le matin, si tu
te lves toute en moiteur, es-tu bien  ton aise quand ta chemise sche
sur ton corps! Et la prire du matin, tu ne la fais pas souvent!
Pourquoi ne vas-tu jamais voir M. le cur?

--Je n'oserais jamais y aller toute seule.

--Viens-y avec moi; j'y vais toujours en sortant de vpres ou de la
messe; tu verras comme on a le coeur content et l'esprit tranquille en
sortant de chez lui!

Depuis ce temps-l, Jeanne ne manquait pas de faire rester Solange pour
la prire du matin; elle parvint enfin  la rendre propre  force de
lui rpter ses bons conseils.

Solange devint plus endurante  mesure qu'elle tait plus contente
d'elle-mme: elle profitait des avis de Jeanne, et elle commena  se
montrer bienveillante,  aimer tout le monde de la maison.


           La matresse s'aperoit du changement de Solange.


Les premiers jours de mars, la matresse dit  Jeanne:

Voil le temps au beau, j'ai envie de faire la lessive.

--Vous ferez bien, matresse; il faut dire  Solange de donner ses
agneaux  la bergre pour les mener aux champs avec les moutons; elle
viendra nous aider.

--Ah bien oui! Solange va grogner comme  l'ordinaire.

--Peut-tre que non, matresse; appelez-la donc, et vous verrez!

La mre Tixier appela sa fille, et lui dit de donner ses agneaux  la
bergre pour venir aider  la lessive. Solange fit sans rpliquer ce que
sa mre lui commandait.

Comment donc as-tu fait pour changer ainsi le caractre de Solange?
elle est toujours de bonne humeur  prsent. En vrit, la bndiction
du bon Dieu est entre chez nous avec toi; il n'y a pas jusqu' ce
bourru de grand Louis qui ne soit devenu doux comme un mouton.

Le jour o on lavait la lessive, Solange et Josphine, les deux plus
grandes filles de matre Tixier, lavaient avec la bergre, pendant que
Jeanne savonnait les coiffes et les mettait au bleu, ainsi que le col
des chemises d'homme; puis elle tendait le linge  mesure qu'il tait
lav. La matresse, suivie de sa petite Louise, qui n'avait gure que
huit ans, allait et venait, et elle coutait ce que disaient les jeunes
filles en travaillant.

Mon Dieu, que les riches sont heureux! disait la bergre. Que je
voudrais donc tre comme la matresse, qui se promne l-bas sans rien
faire, pendant que nous nous fatiguons  taper ce linge!

--Tu crois donc qu'elle n'a rien fait dans sa jeunesse, rpondit
Solange, et que ce qu'elle a amass est venu tout seul?

--Moi, continua Marguerite (c'tait le nom de la bergre), je voudrais
avoir des maisons, des vignes, des terres et ne rien faire du tout.

--Tu n'en aurais pas pour longtemps, dit Jeanne, car ce n'est pas tout
que d'avoir du bien; il s'en va vite, si on ne le soigne pas; et tu ne
t'en occuperais gure, toi qui ne soignes seulement pas tes habits.

--C'est bien vrai, dit Solange, tu es toujours sale et dchire, et
pourtant tout ton gage passe sur ton corps; regarde donc la petite
Jeanne, qui n'achte jamais rien, comme elle est bien ajuste! On dirait
qu'elle a toujours ses habits des dimanches.

--Peut-tre bien; mais je n'ai pas t leve par charit, moi.

Jeanne essuya une larme.

Voil une mchancet que je n'oublierai pas, dit la matresse qui
s'tait approche; Marguerite, tu auras affaire  moi. N'aie pas de
chagrin, ma Jeanne; quoique tu aies t demander ton pain, on ne t'en
estime pas moins.

--a ne nous empche pas de t'aimer comme notre soeur, ajouta la petite
Louise en l'embrassant.

--Il est pourtant bien dur de s'entendre reprocher sa misre, dit
tristement Jeanne.

--Ne dis rien, ma Jeanne, reprit la matresse; tu la verras un jour! la
paresse la mnera aux portes, comme ton malheur t'y avait conduite.
D'ailleurs, est-ce que le contentement se mesure  la richesse? Elle
aurait bien toutes les terres du monde qu'elle ne serait pas heureuse,
parce qu'elle n'a pas le coeur sain.


              Jeanne raccommode le linge de grand Louis.


Quand la lessive fut sche, Jeanne apprit  Solange  bien tirer le
linge et  le plier de faon qu'il et l'air d'avoir t repass; elle
s'tait aperue que la matresse marchait difficilement depuis quelque
temps, et qu'elle avait de la peine  se servir de son bras gauche; elle
ne voulut donc pas que la mre Tixier prt la moindre fatigue  ranger
le linge; elle veilla un peu plus tard chaque jour pour finir de le
raccommoder. Comme elle savait bien se servir de son aiguille, elle
apprtait toujours l'ouvrage des autres filles et leur apprenait  le
faire.

En pliant les chemises de grand Louis, elle les trouva en bien mauvais
tat.

Voyez donc, matresse, comme les chemises de grand Louis sont
dchires! Si vous le vouliez, je veillerais pour les raccommoder, et je
couperais les plus mauvaises pour avoir des pices.

--Fais, petite Jeanne, fais comme tu l'entendras, quoique pourtant grand
Louis ne le mrite gure.

--Ne dites donc pas a, matresse; grand Louis prend mieux vos intrts
que vos propres enfants; je le vois bien, moi, et c'est pour a que je
veux soigner son linge.

    Grand Louis veut payer Jeanne.

Quand Jeanne eut fini de raccommoder les chemises de grand Louis, elle
choisit l'heure o elle ne le croyait pas  l'curie pour les porter sur
son lit; mais grand Louis tait un finaud, et, se doutant bien que
c'tait Jeanne qui avait soin de ses effets, il la guettait depuis
plusieurs jours. Il se tapit derrire la porte quand il la vit venir les
bras chargs de linge, et, pendant qu'elle le posait sur le lit, il
sauta tout  coup auprs d'elle.

Mon Dieu! que vous m'avez donc fait peur! dit-elle toute honteuse.

--Ha! ha! c'est donc toi, petite Jeanne, qui soignes mes effets? Je t'en
remercie; mais, comme il n'est pas juste que tu travailles pour rien, je
veux te payer.

--Non, grand Louis, vous ne me devez rien; mon temps est  la matresse,
et c'est elle qui m'a laiss travailler  vos chemises.

--Te l'a-t-elle command?

--Je ne dis pas a, grand Louis; mais, si elle me l'avait dfendu, je ne
l'aurais pas fait.

--Et ma blouse, et mon pantalon! Je te dis, moi, petite Jeanne, qu'il ne
faut pas tant faire la fire, et que je veux te donner quelque chose.

--Non, grand Louis, vous ne me donnerez rien. Je ne toucherai plus  vos
effets si vous me payez, parce que vous croiriez que c'est par intrt;
mais, pour vous prouver que ce n'est pas la fiert qui m'empche
d'accepter votre argent, coutez: Je suis une pauvre fille qui n'ai de
support de personne sur la terre; si je me trouve jamais dans la peine,
je n'irai pas  un autre qu' vous.

--C'est dit; tape l, petite Jeanne!

Et il lui tendit une main large comme un battoir. Jeanne frappa dedans,
et grand Louis, retenant un instant sa main dans la sienne, ajouta:

Je suis bien sr que tu me tiendras parole!

Jeanne retira sa main et s'en retourna  la maison.


               Grand Louis travaille  la vigne de Jeanne.


Aprs les semailles de mars, matre Tixier dit un soir:

Mes enfants, il faut conduire du fumier aux vignes demain matin, et
puis nous irons les piocher.

Le lendemain, quand ils furent dans les Hautes-Roches, grand Louis se mit
tout de suite  la vigne de Jeanne, pendant que les autres travaillaient
 celle du matre, et il n'y pargna pas le fumier. Vers midi, Jeanne
apporta le goter, et matre Tixier, qui tait avec elle, dit en voyant
l'ouvrage de grand Louis:

Ho! ho! comme tu y vas! c'est travaill comme dans un jardin, et la
terre est si bien grene qu'on dirait qu'elle a t passe au crible;
mais n'aie pas peur, ce n'est pas un blme que je te donne: la petite
Jeanne mrite bien a.

Jeanne remercia grand Louis par un regard si doux, qu'il se sentit le
coeur tout joyeux.


                   Il arrive un colporteur au Grand-Bail.


Un dimanche, pendant les vpres, Jeanne tait seule auprs de la mre
Tixier, qui ne bougeait plus gure de son fauteuil; elle vit entrer un
jeune colporteur qui lui offrit des images et des livres:

Achetez-moi donc quelque chose, s'il vous plat, dit-il; voil le grand
saint Martin, le grand Napolon! voyons, ma jolie brune, voulez-vous des
almanachs de l'anne?

--J'en prendrai peut-tre un s'ils ne sont pas trop barbouills; car
ordinairement ils sont si mal imprims qu'il est impossible de les
lire.

Le marchand en prsenta un  Jeanne; il lui convint, et elle l'acheta.
Pendant qu'elle le feuilletait, il ouvrit sa bote, et en tira de
vilaines images qu'il se disposait  lui faire voir, quand on entendit
tout le monde revenir.

Ah! dit Jeanne, voil le garde champtre qui vient avec matre Tixier.

En entendant cela, le petit colporteur referma bien vite sa bote, aprs
y avoir remis les images.

Pourquoi donc tant vous presser? lui dit Jeanne; les autres vous
achteront peut-tre quelque chose.

Il ne l'entendit pas, et sortit en courant; mais il s'embarrassa le pied
dans un morceau de bois qui tait auprs de la porte, et il tomba de
toute sa hauteur. Sa tte porta sur une grosse pierre carre qui servait
de banc, et il se la fendit si dangereusement qu'on le crut mort sur le
coup. Grand Louis l'enleva dans ses bras et le porta sur un lit dans la
maison; toutes les filles se mirent  pleurer, pendant que Jeanne lavait
la plaie et faisait respirer du vinaigre au bless.


                     Jeanne envoie chercher M. le cur.


Grand Louis, dit Jeanne, courez vite chez M. le cur; il s'entend 
toutes sortes de maux, et soulagera ce pauvre garon, s'il est possible.

--Il faut appliquer une compresse de persil tremp dans du vin vieux,
dit le garde, a empchera le sang de couler.

--Non, du tout, rpondit Jeanne; il faut toujours laisser saigner une
plaie avant de la panser. Tenez, voil qu'il n'est dj plus si ple; il
faut lui faire un peu d'eau sucre avec de la fleur d'oranger.

Josphine prit la clef dans la poche de sa mre, et donna ce que Jeanne
demandait.

M. le cur arriva au moment o le petit marchand ouvrait les yeux: il
trempa une compresse dans de l'eau frache, o il mit trois ou quatre
gouttes de teinture d'arnica, et il banda le front du bless, qui se
l'tait fendu depuis le sourcil gauche jusque dans les cheveux du ct
droit. On lui fit boire de l'eau sucre, et on lui demanda comment il se
trouvait.

Il me semble que tout tourne devant moi, dit-il; et il retomba dans sa
faiblesse.

--Matre Tixier, dit M. le cur, il faut garder ce pauvre garon chez
vous jusqu' ce qu'il puisse continuer sa route; je crains bien qu'il
n'ait de la fivre demain; je viendrai le voir ds le matin.

Le lendemain, trouvant un peu de fivre au colporteur, M. le cur ne lui
permit pas de se lever de toute la journe. Il lui demanda son ge et de
quel pays il tait.

J'ai seize ans et je suis de Paris, monsieur.

--Dites-moi donc comment vous avez fait pour tomber; car rien
n'embarrassait la porte, et vous pouviez bien passer au milieu sans
heurter ce morceau de bois.

--Monsieur, c'est que je me pressais trop de sortir.

--Et pourquoi donc tant vous presser, quand, au contraire, vous eussiez
mieux fait d'attendre, puisque vous aviez l'occasion de vendre votre
marchandise?

Le jeune homme ne rpondit pas et rougit beaucoup, ce que le cur vit
bien; mais il ne lui adressa aucune observation  ce sujet.


                   Le colporteur ne sait plus sa prire.


Au bout de deux jours, M. le cur permit au colporteur de se lever, et
lui dit de remercier Dieu, qui l'avait sauv d'une mort presque
certaine.

Vous savez bien votre prire, n'est-ce pas, mon enfant?

Le pauvre garon baissa la tte sans mot dire.

Monsieur, quand j'tais tout petit, ma mre ne manquait jamais de me
faire prier matin et soir; mais je l'ai perdue  huit ans, et depuis ce
temps-l personne ne s'est occup de moi.

--Alors, vous n'avez pas fait votre premire communion?

--Si, monsieur; je l'ai faite  onze ans avec les autres enfants de ma
paroisse; mais depuis je n'ai plus pens  tout cela.

--Mon petit ami, je vais prier tout haut pour vous.

Et le saint homme pria Dieu de toute son me; sa voix tait si douce que
le malade en fut tout remu. Quand la prire fut finie, M. le cur lui
dit:

Vous savez sans doute lire, puisque vous vendez des livres?

--Oui, monsieur, j'ai t aux coles de charit.

--Eh bien, pourquoi ne lisiez-vous pas vos prires dans les livres que
vous vendez?

Le colporteur rougit encore sans rpondre.

Voyons-les donc, ces livres! Si j'en trouve quelques-uns qui me
conviennent, je vous les achterai.

Il prit la bote et l'apporta au jeune homme.

Ah! monsieur le cur, s'cria-t-il, ne l'ouvrez pas, je vous en prie.

--Pourquoi donc, mon garon?

--C'est que.... c'est que....

Il n'en put pas dire davantage.

Allons, donnez-moi votre clef.


               M. le cur dcouvre ce qu'il y a dans la bote
                              du colporteur.

Le colporteur n'osa pas refuser sa clef  M. le cur; mais en la lui
donnant il se mit  ses genoux.

Ah! monsieur, dit le pauvre garon, ne me perdez pas; ayez piti de
moi, ne me faites pas mettre en prison.

--Et pourquoi vous ferais-je mettre en prison, mon ami?

--C'est que ma bote est pleine de vilaines images et de livres mauvais,
et que l'on met en prison ceux qui en vendent.

En disant cela il fut encore pris d'une faiblesse. Quand on l'eut fait
revenir, M. le cur lui dit:

Comment, mon enfant, avez-vous pu,  votre ge, vous dcider  faire un
tel commerce?

--C'est qu'on m'avait dit qu'on y gagnait beaucoup d'argent, et je
voulais acheter un petit fonds d'toffes aussitt que j'aurais seulement
une centaine de francs.

--Eh bien, vous a-t-on dit la vrit? Avez-vous gagn plus qu'en vendant
de bons livres?

--Mon Dieu non: je ne suis pas assez hardi pour faire ce mtier-l; j'ai
toujours peur d'tre pris, et je ne vends presque rien.

[Illustration: Mais... il se mit  ses genoux.]

--Je suis sr que c'est prcisment pour cela que vous tes sorti si
vite dimanche, quand tous les gens de la maison revenaient des vpres.

--Oui, monsieur, parce que j'avais vu le garde champtre avec eux.

--Voyez un peu! votre dtestable commerce a failli vous coter la vie.
Mon garon, il n'y a jamais d'avantage  faire le mal; et vous en
faisiez plus aux gens de la campagne en leur vendant de mauvais livres,
que si vous leur eussiez vol leur argent: car leur argent tait perdu
comme si vous l'aviez pris, et vous leur laissiez des livres qui leur
apprenaient  se mal conduire.


          Le colporteur envie le sort des gens du Grand-Bail.


Le jeune colporteur resta lev une bonne partie de la journe; il voyait
tout le monde si heureux dans la maison, qu'il enviait leur sort,
quoiqu'ils travaillassent beaucoup: car, si matre Tixier traitait bien
ses domestiques, il exigeait qu'ils fussent laborieux. Tous les soirs,
on faisait la prire tout haut, en commun; puis chacun allait se coucher
et dormait tranquillement jusqu'au lendemain matin. Le petit marchand
les trouvait bien heureux de n'tre pas poursuivis par la peur des
gendarmes, car lui ne dormait jamais que d'un oeil, tant il craignait
que l'on ne devint son genre de commerce: le pain qu'il mangeait ne lui
profitait point. Tout cela lui donnait  rflchir. M. le cur, tant
venu le voir, le trouva tout triste.

Est-ce que vous souffrez davantage aujourd'hui? lui demanda-t-il.

--Non, monsieur; mais j'ai bien pens  tout ce que vous m'avez dit, et,
en voyant ces braves gens si heureux, j'ai encore plus de honte du
mtier que je fais. Que je voudrais donc pouvoir gagner ma vie
honntement comme eux!

--Et qui vous en empche, mon garon?

--C'est que je n'ai rien au monde que ce qui est dans ma bote, et il
faut bien que je le vende pour avoir de quoi acheter autre chose.

--Pour combien y a-t-il de marchandises?

--Pour cinquante francs, prix d'achat.

--Eh bien, mon ami, je vous trouverai cinquante francs; je ne suis pas
assez riche pour les prendre dans ma bourse, mais j'irai quter dans le
village, et je vous rponds de les trouver. Je commencerai par vous
donner dix francs; mais il faut auparavant que vous brliez toute votre
marchandise.

--Comme vous le voudrez, monsieur le cur; d'ailleurs, vous m'terez un
grand poids de dessus le coeur: je ne rve que prison toutes les nuits.
Quand j'ai quitt mon pre, il m'a bien recommand de ne pas m'y faire
mettre, parce qu'on en sort toujours plus mauvais sujet qu'on n'y est
entr: aussi j'en ai une peur terrible.


                 M. le cur brle les livres du colporteur.


L'aprs-midi, M. le cur tira tous les livres et les images de la bote
du marchand; grand Louis en fit un tas au milieu de la route; les petits
ptres le couvrirent de chaume et de menu bois, et l'on y mit le feu,
qui flamba pendant prs de quatre heures. Le jeune garon tait tout
triste en voyant brler ses livres; M. le cur lui dit:

Est-ce que vous vous repentez de votre bonne rsolution?

--Non, monsieur, je ne m'en repens pas; mais c'tait l tout mon bien!

--Je vous ai promis que vous auriez vos cinquante francs.

--Et si vous ne les trouvez pas, monsieur le cur?

--Soyez tranquille, mon enfant; si je ne les trouve pas, je vendrai mon
grand gobelet et mon couvert d'argent pour complter la somme.

Le colporteur le regarda avec de grands yeux, puis il se mit  fondre en
larmes; il n'avait pas cru qu'il y et des gens aussi bons que cela au
monde.

Que le bon Dieu vous bnisse, dit-il en joignant les mains, pour avoir
eu piti d'un pauvre garon qui ne le mritait gure!

Tous les gens du bourg s'tant rassembls autour du feu de joie, M. le
cur leur dit:

Voyez-vous, mes amis, je brle les livres et les images de ce brave
garon, qui me laisse faire, parce que je lui ai dit que c'tait
offenser Dieu que de vendre des choses pareilles; et pourtant c'est l
tout son avoir.


                  M. le cur va quter avec le colporteur.


Deux jours aprs, le petit marchand, tant assez fort pour sortir, pria
Jeanne de le mener  la messe. Quand elle fut finie, M. le cur lui
demanda s'il pourrait venir avec lui quter dans le village; le marchand
lui dit qu'il croyait bien en avoir la force; il retourna djeuner au
Grand-Bail, et  midi M. le cur vint l'y prendre.

Monsieur le cur, c'est moi qui veux trenner votre bourse, dit matre
Tixier.

--Ce n'est pas juste, s'cria le colporteur, ce serait bien plutt  moi
de vous donner de l'argent.

--Apprends, jeune homme, que nous n'avons jamais fait payer les gens qui
mangent  notre table, et qu'il y a chez nous du pain pour tous ceux qui
en demandent. Voil ma pice de deux francs.

Les trois filles de Tixier donnrent chacune une pice de cinquante
centimes, et Jeanne, ainsi que grand Louis, une d'un franc.

Mon Dieu! que vous tes donc tous gnreux! dit le colporteur.

M. le cur emmena le jeune marchand dans le bourg. En entrant dans
chaque maison, il disait:

Voil un garon dont j'ai brl toute la marchandise; il y en avait
pour cinquante francs, et je ne suis pas assez riche pour les lui
rendre; je ne puis lui en donner que dix. Aidez-moi, mes braves gens, 
finir la somme; quelque peu que vous me donniez, je vous en saurai bon
gr. Le mrite de l'aumne ne se mesure pas  son importance, mais au
bon coeur qui la fait.

Et chacun donnait selon son pouvoir. M. le cur remerciait ceux qui
donnaient peu comme ceux qui donnaient beaucoup, car il savait bien que
chacun avait fait tout ce qu'il pouvait. Ils finirent leur tourne par
la maison de Mme Dumont. Cette dame avait su par Jeanne l'accident
arriv au colporteur, et lui avait envoy du bouillon et du vin vieux
pendant sa maladie. Chacun dans la maison lui donna cinq francs, et,
comme ils taient cinq, cela fit vingt-cinq francs.


                  Le colporteur compte ce qu'il a reu.


A leur retour au Grand-Bail, M. le cur vida la bourse sur un coffre, et
dit au jeune homme de compter ce qu'on leur avait donn; il trouva, tant
en sous qu'en petites pices, trente-deux francs soixante-quinze
centimes, ce qui, avec les vingt-cinq francs de Mme Dumont, faisait
cinquante-sept francs soixante-quinze centimes.

Vous voil riche, mon enfant, dit joyeusement le cur en mettant ses
dix francs sur le tas d'argent; je vous l'avais bien dit, que mes
paroissiens ne me laisseraient pas dans l'embarras!

--Monsieur, j'ai plus que ne valaient tous mes livres: il ne faut pas me
donner en outre vos dix francs.

--Si, mon ami, vous les aurez; car je vous les ai promis.

--C'est vrai, monsieur; mais vous avez bien d'autres pauvres qui en ont
plus besoin que moi.

--Je ne veux pas vous ter le mrite de votre dsintressement; mais ce
n'est pas moi qui donnerai cette petite somme, ce sera vous. Sortons
ensemble, nous la porterons  un pauvre homme, simple d'esprit, et qui
est hors d'tat de gagner son pain; cela l'aidera  payer son loyer.

--Ma foi, monsieur le cur, dit le pre Tixier, ce petit marchand est au
fond trs-honnte; c'et t bien dommage qu'il se perdt.

Le lendemain le colporteur alla encore  la messe; quand elle fut finie,
M. le cur lui demanda comment il allait employer son argent.

Je vais acheter de la mercerie et des mouchoirs; je courrai les foires
et les assembles, et je ferai mes affaires, j'en suis bien certain. Je
reviendrai vous voir quelque jour, et vous n'aurez pas  vous repentir
de toutes vos bonts pour moi.


             Le colporteur renouvelle sa premire communion.


Mon ami, dit M. le cur, qui avait ramen le jeune marchand au
Grand-Bail, il faut demain, avant de partir, entendre la messe d'actions
de grce que je dirai pour remercier Dieu d'avoir eu piti de vous; je
suis bien sr que tout le monde ici voudra y assister.

--Pas encore, monsieur le cur! je voudrais renouveler ma premire
communion  cette messe-l. On est si content ici en servant Dieu, que
je veux le servir aussi; mais je ne suis pas prpar pour cela.

--Mon ami, dit M. le cur en l'embrassant, rien au monde ne pouvait me
causer plus de joie que cette bonne rsolution. Venez passer le reste de
la semaine chez moi; nous ne sommes qu'au mardi, et quatre jours
d'instruction et de retraite suffiront  un garon de votre ge qui a
bonne volont; je serai tranquille sur vous maintenant; Dieu vous a
touch, vous ne quitterez plus le sentier du bien.

--Reste donc ici, dit matre Tixier, tu ne nous gnes pas; le bien qu'on
fait aux pauvres gens, c'est la bndiction d'une maison.

--Puisque M. le cur veut bien me prendre, j'irai chez lui, parce qu'ici
j'aurais trop de distractions. a ne m'empche pas, matre Tixier, de
vous remercier beaucoup pour ne pas vous tre lass de moi.

Le dimanche suivant, le colporteur communia  la grand'messe, ainsi que
plusieurs autres personnes, entre autres Jeanne et Solange. Le jeune
homme, qui tait encore bien ple et avait le front band, difia tout
le monde par sa pit.

Aprs avoir djeun avec M. le cur, le jeune marchand lui dit adieu et
lui demanda la permission de l'embrasser. Quand il passa au Grand-Bail
pour y faire ses adieux, tout le monde tait  dner.

Je ne vous oublierai jamais, ni vos bonts non plus, mes braves gens;
quelque loin que j'aille, je penserai toujours que vous tes la cause de
mon bonheur, car c'est pour tre rest une semaine en votre compagnie
que j'ai voulu devenir honnte comme vous.

--Tu as raison, mon garon, de vouloir tre honnte homme; crois-moi, on
n'est heureux qu'avec une conscience bien nette, dit matre Tixier.


      Matre Tixier fait ses conditions avec ses domestiques.


On approchait de la Saint-Jean; matre Tixier dit un soir  ses
domestiques:

Ah , vous autres, je n'aime pas  me trouver dans l'embarras: qui
veut quitter? qui veut rester?

Et comme personne ne parlait, il dit  grand Louis: Voyons, toi qui es
le plus vieux, restes-tu?

--Notre matre, si vous n'tes pas las de moi, je ne suis pas las de
vous: ainsi je reste, si vous me gardez.

--Te garder! je crois bien, grand Louis; il n'y a pas ton pareil pour le
labour  quatre lieues  la ronde; si tu es content, moi aussi je le
suis. Et toi, Claude?

--Notre matre, si vous voulez me laisser aller m'amuser toute la
journe  la Saint-Jean et  la Saint-Pierre, je resterai.

--La jeunesse est toujours la jeunesse! Claude, je t'accorde ces deux
jours, et tu auras une pice de trois francs pour faire la fte; le pre
Bonnet viendra soigner tes boeufs.

Le vacher et le porcher restrent aussi; mais Marguerite, la bergre,
dit qu'elle voulait aller  la _loue_.

Notre matre, dit-elle, vous me relouerez sur la place, au prix des
autres.

--Tu ne te trouves donc pas bien ici, Marguerite? dit la matresse.

--Si fait, matresse, mais je veux aller  la _loue_ pour avoir un
_denier  Dieu_. D'ailleurs on m'a dit que les bergres gagnaient
vingt-cinq cus, et vous ne m'en donnez que vingt.

--Tu crois ces btises-l, toi, Marguerite?

--Dame! c'est Marie, de la ferme du Chtif-Bail, qui me l'a dit.

--Eh bien, va-t'en si tu le veux; nous ne ferons pas une grande perte:
je n'ai pas oubli ce que tu as dit  la petite Jeanne.

--Qu'elle fasse comme elle voudra, dit le matre; mais je t'avertis,
Marguerite, que, quand tu seras sortie de la maison, tu en seras bien
dehors, et que je ne te reprendrais pas, mme pour rien. Tu me connais,
et tu sais que je tiens ma parole. Et toi, petite Jeanne, tu ne dis
rien?

--Moi, notre matre! que voulez-vous que je dise? Est-ce qu'il y a pour
moi une autre maison que la vtre? Je n'en sortirai que quand vous me
renverrez, je vous l'ai dj dit. Je vous aime comme mon propre pre, et
il me semble que vos filles sont mes soeurs: qu'est-ce qu'il me faut
donc de plus?

--Si c'est comme a, ma fille, nous ne nous quitterons pas de sitt;
mais, comme nous ne sommes convenus de prix que jusqu' la Saint-Jean,
il faut dire ce que tu veux gagner l'an prochain.

--Notre matre, vous tes un homme raisonnable; je prendrai ce que vous
me donnerez, ainsi n'en parlons plus.

--Non pas, petite Jeanne, non pas! Il ne faut point que tu sois dupe.
Iras-tu  l'assemble?

--Non, notre matre, je n'ai pas le coeur  la joie; je pense toujours 
ma chre dfunte, et je resterai. Je garderai toutes les btes pendant
que vos filles iront s'amuser.

--Puisque tu ne veux pas aller  la fte, je sais bien ce que je ferai:
je marchanderai toutes les bonnes servantes de maison, et tu auras le
plus fort gage de la _loue_ car on n'y trouvera pas ta pareille.

--Merci, notre matre, vous tes trop bon.


                 Jeanne conseille  Marguerite de rester.


Le lendemain, Jeanne, qui n'aidait plus aussi souvent  Marguerite
depuis qu'elle l'avait tant choque, alla la trouver dans la bergerie.
Tout en soignant avec elle les moutons, elle lui dit:

Quel profit auras-tu donc, Marguerite,  quitter de si bons matres
pour aller chez tu ne sais pas qui? S'il est vrai qu'il y ait des
bergres  vingt-cinq cus, crois-tu que c'est toi qui les gagneras?
Es-tu assez habile pour soigner tes btes toute seule, et travailles-tu
jamais aux champs?

--J'en vaux bien une autre, petite Jeanne! Ils pourront bien en prendre
une qui les volera, au lieu que moi je suis une honnte fille.

--coute donc, Marguerite: il est bien vrai que tu ne prendrais pas une
fuse de fil  la matresse, ni un brin de laine non plus; mais quel
emploi fais-tu du temps qu'elle te paye; car enfin, il est  elle, et le
temps vaut de l'argent, puisque c'est avec le temps qu'on fait tout.
Quand tu ne travailles pas, n'est-ce pas comme si tu la volais? A quoi
t'occupes-tu en gardant tes btes, au lieu de filer ou de tricoter? Ne
faut-il pas que la matresse paye pour faire faire l'ouvrage que tu n'as
pas fait? Eh bien, c'est comme si tu lui prenais cet argent-l dans sa
poche. As-tu pens quelquefois  cela?

--Est-ce que je pense  quelque chose, moi?

--Et tu n'en fais pas mieux. Et du pain, donc! en gaspilles-tu avec ta
chienne et tes moutons! Je devrais le dire  la matresse, moi qui suis
charge du mnage; mais je n'ai pas voulu te faire renvoyer, parce que
je suis bien sre qu'on ne voudra pas te souffrir ailleurs.

--A savoir, petite Jeanne.

--Tu ne trouveras toujours pas facilement une autre ferme o, comme ici,
l'on ne crie jamais aprs les domestiques, et o on les soigne quand ils
sont malades. Aie le malheur d'avoir seulement les fivres, et l'on
t'enverra bien vite te faire soigner ailleurs, sans s'inquiter si tu as
de l'argent ou non! Et puis, vois-tu, ma pauvre Marguerite, on n'amasse
jamais rien quand on change si souvent de condition: on a beau gagner de
bons gages, je ne sais comment cela se fait, mais l'argent coule comme
l'eau; au lieu qu'en restant toujours chez les mmes matres, les gages
se mettent les uns sur les autres; et quand on se marie, on trouve une
bonne somme ronde pour acheter un lit et une armoire.

    Remontrances de Jeanne  Marguerite.

Voyons, Marguerite, continua Jeanne, conte-moi pourquoi tu ne peux pas
rester longtemps dans la mme place. Qu'est-ce qui te pousse  toujours
changer?

--Veux-tu que je te le dise? c'est que mes matres ne m'ont jamais
aime.

--Mais, dis donc, Marguerite, les aimais-tu, toi, tes matres? Tu
n'aimes seulement pas le bon Dieu! Est-ce que je ne te vois pas le soir
agacer Claude pour le faire rire pendant la prire, au lieu d'couter
notre matre? A l'glise, tu parles, tu ris, tu fais la belle; tu
n'entends pas un mot de ce que dit M. le cur, et tu ne vas jamais 
confesse. Sais-tu que c'est bien vilain tout a?

--Ne voil-t-il pas un grand mal! Je ne fais de tort  personne.

--Mais c'est  toi que tu fais tort, sans compter que tu donnes le
mauvais exemple. Est-ce que l'glise n'est pas la maison du bon Dieu?
Prends-tu ces airs-l quand la matresse t'envoie porter quelque chose
chez Mme Dumont? ris-tu, parles-tu, quand tu es dans ses belles
chambres?

--Ma Jeanne, je n'ose seulement pas lever les yeux!

--Est-ce que le bon Dieu qui est au ciel n'est pas plus que Mme Dumont?
As-tu seulement pris garde comment ces dames se tiennent  l'glise, o
elles restent  genoux les trois quarts du temps? Je vais te dire la
vrit, moi: on ne t'aime pas parce que tu n'aimes personne et que tu ne
sais pas retenir ta langue. Si tu priais Dieu de tout ton coeur, si tu
aimais ceux qui t'entourent, tu verrais comme tu serais heureuse!
D'ailleurs, c'est la volont du bon Dieu que l'on s'aime les uns les
autres, puisque l'on ne peut pas vivre tout seul. Je sais bien a, moi,
qui aimais tant ma chre mre Nannette: quand je l'ai perdue, c'tait
comme si j'eusse t seule sur la terre, et, si je ne m'tais pas
attache a nos matres, j'aurais fini par mourir de chagrin de n'avoir
personne  aimer. Crois-moi donc, Marguerite, reste avec nous autres,
aime-nous bien, et tu verras comme tu seras contente!

Mais Jeanne eut beau dire, Marguerite voulut quitter le Grand-Bail.


         Jeanne est menace d'une plainte en contravention.


Le jour de la Saint-Jean, chacun mit ses plus beaux habits pour aller 
la fte, et prit  peine le temps de djeuner. La matresse resta toute
seule avec Jeanne et le porcher, qui pleurait dans un coin.

Matresse, laissez-le donc aller avec les autres, ce pauvre petit! je
soignerai ses btes, et elles ne mourront pas pour rester au tect toute
la journe.

--Allons, porcher, dit la matresse, va donc, puisque la petite Jeanne
le veut. Tiens, voil cinquante centimes pour t'amuser.

L'enfant ne se le fit pas dire deux fois, et il courut s'habiller.

A trois heures, Jeanne fit sortir toutes les btes  laine pour les
promener un peu, et elle les mena dans un champ tout prs de la maison.
Il n'y avait pas longtemps qu'elle tait l, quand elle vit passer un
chien avec la tte basse et la queue serre: ses trois chiennes se
mirent  sa poursuite en jappant. Jeanne, qui voyait bien que c'tait
un chien malade, criait et courait aprs les siens pour les faire
revenir. Enfin elle en vint  bout; mais, pendant ce temps-l, les
moutons taient entrs dans une pice d'avoine qui ne dpendait pas de
la ferme, et le propritaire se trouvait l en ce moment avec deux
personnes.

Ha! ha! je t'y prends, petite Jeanne. Ton matre, qui ne fait grce 
personne quand on va sur ses terres, aura donc son procs-verbal  son
tour! Il tait si fier de n'avoir jamais t pris: il faudra bien qu'il
aille devant le juge de paix comme les autres.

--Mon petit pre Colis, dit Jeanne, vous ne ferez pas cet affront  mon
matre: ce n'est pas sa faute si je n'ai pas veill sur ses btes; mais,
voyez-vous, je n'tais occupe que de ce chien enrag, et j'avais peur
qu'il ne mordt mes chiennes qui valent leur pesant d'or; si elles
avaient t mordues, il en serait arriv du malheur dans le pays.
Estimez vous-mme le dommage que vous ont fait mes moutons, et je vous
le payerai aussitt que je serai rentre  la maison.

--Du tout, petite, du tout; je veux que le pre Tixier ait sa
condamnation tout comme un autre, pour lui apprendre  avoir un peu plus
d'indulgence pour les pauvres gens qui sont pris sur ses terres. Je vais
aller en ville tout exprs. Tu vois que j'ai deux bons tmoins.

[Illustration: Jeanne est menace.]


          Jeanne, dans son chagrin, a recours  grand Louis.


Mon Dieu! que j'ai donc de chagrin! se dit Jeanne quand elle fut
seule.

Tout  coup elle pensa que grand Louis tait l'ami du pre Colis, et
elle espra qu'il la tirerait de l. Elle fit rentrer bien vite ses
btes et dit  la matresse:

J'ai bien envie d'aller un instant  la ville voir l'assemble. Si vous
le voulez, je vais faire le souper, et j'irai au bourg chercher la mre
Feuillet pour vous tenir compagnie: il n'est gure que cinq heures, et
ce soir il fera clair de lune.

--Va, ma Jeanne, et amuse-toi bien. Ne t'inquite pas du souper, je le
ferai faire par la mre Feuillet; d'ailleurs, ils n'auront pas
grand'faim tous en revenant. Allons, fais-toi bien brave.

Jeanne s'ajusta de son mieux et partit pour la ville, en passant par le
bourg. Quand elle fut sur la grande place, elle n'eut pas de peine 
reconnatre grand Louis, et elle le tira par sa manche. Il se retourna
tout en colre; mais aussitt qu'il vit la petite Jeanne, il se mit 
rire d'aise et lui dit:

Je ne m'attendais gure  te voir ici!

--Mon pauvre grand Louis, venez donc sur le banc l-bas; j'ai quelque
chose  vous dire, et je suis venue si vite que j'en suis tout
essouffle.

Quand ils furent assis, Jeanne dit  grand Louis:

J'ai promis de m'adresser  vous si jamais je me trouvais dans la
peine, et m'y voil; il n'y a que vous, grand Louis, qui puissiez m'en
tirer.

Alors elle lui raconta ce qui lui tait arriv avec le pre Colis, et
comment il n'avait voulu entendre  rien.

Et, voyez-vous, dit-elle en finissant, ce qui me dsole, c'est que
notre matre, qui est bien un peu fier et un peu dur pour ceux qui font
mal, va tre humili et que j'en serai la cause. Vous qui tes ami avec
le pre Colis, il faut aller le trouver tout de suite, mon bon grand
Louis: il est l sur cette place; promettez-lui de ma part tout ce qu'il
vous demandera: rien ne me cotera pour pargner ce chagrin  notre
matre qui est si bon pour moi.

--Ne t'inquite pas, petite Jeanne; je vais le chercher, et je
l'entortillerai si bien qu'il ne sera plus question de rien; il faudra
qu'il ait la tte bien dure s'il ne fait pas ce que je veux. Tiens,
Solange est l-bas avec Josphine; va-t'en auprs d'elles: il faudra
nous attendre tous sous le gros ormeau qui est au bout de la place, pour
retourner ensemble  la maison vers les neuf heures. Tu le diras aux
autres.

Jeanne eut bien vite rejoint Solange et sa soeur. En se promenant, elles
trouvrent matre Tixier, qui leur dit avoir lou une bergre qui tait
forte comme un homme, et qui saurait bien tendre les gerbes et faire
toute espce d'ouvrage au besoin. En revenant, grand Louis dit  Jeanne:

Sois tranquille, le pre Colis ne fera pas de plainte; il m'a mme
bien promis que personne ne saurait qu'il t'avait prise dans son avoine.

--Merci, grand Louis, vous m'avez tire d'une grande peine.


          Jeanne continue de donner beaucoup de satisfaction
                            ses matres.


M. le cur venait souvent voir la matresse, qui tait paralyse et ne
pouvait plus marcher ni rien faire. Chaque fois qu'elle le voyait, elle
lui disait:

Que je vous ai d'obligations, monsieur le cur, d'avoir pens  nous
donner la petite Jeanne! c'est un vrai trsor pour notre maison.
Qu'est-ce que je deviendrais donc dans l'tat o je suis, et avec des
filles si jeunes, si j'avais une servante comme il y en a tant?

De son ct, Jeanne remerciait aussi le cur de l'avoir place chez des
matres qui l'avaient adopte comme leur enfant, et chez qui elle
n'avait jamais que de bons exemples sous les yeux. Elle s'chappait de
temps en temps pour aller voir les dames Dumont. Comme elle cherchait
tout ce qui pouvait faire plaisir  la matresse, elle avait demand 
Mlle Isaure des livres et du papier pour enseigner  lire et  crire 
la petite Louise.


        Grand Louis fait un bon cailloutage devant la porte.


Les foins et la moisson se passrent sans accidents. Jeanne faisait de
si bonne soupe aux moissonneurs, et son pain avait si bon got, qu'ils
disaient n'avoir jamais t mieux rgals. Ds le matin, elle tirait de
l'eau et la jetait  pleins seaux dans la maison; puis elle balayait
pour ter la boue et le fumier que chacun apportait aux pieds. Si grand
Louis la voyait faire, il allait lui chercher l'eau. Un jour il lui dit:

Petite Jeanne, a m'ennuie de te voir te fatiguer, et pour rien encore!
tu as beau nettoyer le matin,  midi il y en a autant.

--C'est bien vrai, grand Louis; mais, si je n'tais pas les ordures 
fond tous les jours, nous serions, sans comparaison, comme les bestiaux
dans l'table. S'il y avait seulement un bon cailloutage devant notre
porte, la boue des sabots y resterait, et la maison ne serait pas si
sale.

Le lendemain, comme il avait beaucoup plu le matin, et que les gerbes
taient trop mouilles pour tre rentres, grand Louis, aprs avoir aid
 les mettre debout afin qu'elles pussent scher, revint vers trois
heures, et, comme il n'avait rien  faire, il attela son tombereau et
fit plusieurs voyages  la carrire voisine; il en rapporta des
pierrailles et fit devant la maison un bon cailloutage.

Tu as fait l un fameux ouvrage, dit matre Tixier en soupant; c'tait
bien ncessaire, et je ne sais pas pourquoi je n'y ai jamais pens.
Comment l'ide t'en est-elle donc venue?

--Ce n'est pas mon ide  moi, c'est celle de la petite Jeanne, qui a
dit que, s'il y avait un bon cailloutage devant la porte de la maison,
elle serait plus saine et plus propre.

--Mon garon, tu as bien raison de faire ce que la petite Jeanne te
commande.

--Notre matre, dit Jeanne toute rouge, je ne lui ai rien command; il
l'a fait de sa bonne volont.

--C'est encore mieux, ma fille.


        Jeanne et grand Louis achtent des terres au pre Colis.


Mes amis, dit matre Tixier, vous ne savez pas ce que le pre Colis
vient de me dire? Il se trouve trop cass pour continuer  cultiver ses
terres; c'est trop fort pour lui maintenant; il ne veut garder que son
jardin, afin de s'occuper un peu. Comme il a perdu tous les siens et
qu'il est seul au monde, il veut vendre son bien en viager. Ma Jeanne,
j'ai pens  toi pour cette bonne pice de terre o il avait ses avoines
cette anne: il en veut trente cus par an; c'est bien un peu lourd, et
pourtant ce serait dommage de manquer une si bonne occasion. coute: tu
me l'affermeras quarante-cinq francs; il t'en restera autant  donner
sur tes gages, juste la moiti de ce que tu gagnes, et l'autre moiti
suffira pour tes dpenses. Qu'en dis-tu?

--Notre matre, si vous croyez que c'est pour mon avantage, il faut
m'acheter ce champ. Faites donc _comme pour vous_.

--Moi, dit grand Louis, je m'arrangerais bien de son demi-arpent de
vigne dans les Pierres-Folles, et aussi de sa pice de seigle.

--Va donc le trouver demain matin. Il veut vendre sans que a s'bruite,
et, comme il fait grand cas de toi, tu auras de lui ce que tu voudras.

Le jeudi suivant, matre Tixier mena Jeanne et grand Louis chez le
notaire pour signer les actes.


                Marguerite veut rentrer au Grand-Bail.


Vers le commencement des vendanges, Jeanne tait seule  la maison avec
la matresse, qui ne quittait plus gure le lit depuis que les chaleurs
taient passes. Elle vit entrer Marguerite, l'ancienne bergre; elle
tait si change que Jeanne eut de la peine  la reconnatre.

Tiens! te voil ici, toi! lui dit-elle.

--Mon Dieu, oui, ma Jeanne, et je suis bien dans la peine.

--Est-ce que tu n'es plus en place?

--Non; j'ai eu la fivre  la fin de la moisson, et ceux de la
Prinnerie, o j'tais, m'ont renvoye. Je me suis retire dans le
bourg, chez la mre Feuillet; la pauvre femme m'a bien soigne, mais le
peu d'argent que j'avais y a pass, et il m'a fallu vendre ma robe de
cotonnade violette et mon tablier noir. Si je ne trouve pas une place
tout de suite, je serai oblige d'aller demander mon pain.

--Eh bien! Marguerite, je te l'avais bien dit!

--Ah oui! tu avais bien raison! j'y ai souvent song, pendant que
j'tais au lit avec la fivre et que je voyais mon pauvre argent s'en
aller.

La matresse, qui ne dormait pas, carta son rideau et dit durement 
Marguerite:

Que viens-tu faire ici, toi?

--Matresse, si vous vouliez me reprendre, vous me feriez une grande
charit.

--Tu sais bien ce que le matre t'a dit; tu le connais, il ne revient
jamais sur sa parole.


       M. le cur engage la mre Tixier  reprendre Marguerite.


M. le cur entra et alla s'asseoir comme d'ordinaire au chevet de la
mre Tixier.

N'est-ce pas l Marguerite, votre ancienne bergre?

--Oui, monsieur le cur.

--Elle a donc quitt le pays? Je ne l'ai plus vue  l'glise.

--Non, monsieur, elle tait  la Prinnerie, de l'autre ct du bourg.

--Elle a donc t malade?

--Oui, monsieur, dit Marguerite, et je n'ai plus de place; je demandais
 la matresse de me reprendre et elle ne le veut pas; priez-la donc
pour moi, monsieur le cur, je vous en prie!

--Ce n'est pas  l'entre de l'hiver qu'on se charge de bouches
inutiles, dit la matresse.

--Votre bergre se marie pour la Toussaint: si le matre veut me
reprendre, il me donnera ce qu'il voudra, et je ferai tout comme la
petite Jeanne me dira.

--Marguerite, continua la mre Tixier, je t'ai dit que le matre ne
voudrait pas te reprendre.

--Matresse, si vous le lui demandiez bien!

--Tiens, le voil qui vient, va le lui demander toi-mme.

--Je n'oserai jamais; ma Jeanne, vas-y donc; il ne te refusera pas,
toi!

Jeanne sortit pour aller au-devant de matre Tixier; quand elle rentra
avec lui, il lui disait:

M. le cur engage la mre Tixier  reprendre Marguerite.

M. le cur entra et alla s'asseoir comme d'ordinaire au chevet de la
mre Tixier.

N'est-ce pas l Marguerite, votre ancienne bergre?

--Oui, monsieur le cur.

--Elle a donc quitt le pays? Je ne l'ai plus vue  l'glise.

--Non, monsieur, elle tait  la Prinnerie, de l'autre ct du bourg.

--Elle a donc t malade?

--Oui, monsieur, dit Marguerite, et je n'ai plus de place; je demandais
 la matresse de me reprendre et elle ne le veut pas; priez-la donc
pour moi, monsieur le cur, je vous en prie!

--Ce n'est pas  l'entre de l'hiver qu'on se charge de bouches
inutiles, dit la matresse.

--Votre bergre se marie pour la Toussaint: si le matre veut me
reprendre, il me donnera ce qu'il voudra, et je ferai tout comme la
petite Jeanne me dira.

--Marguerite, continua la mre Tixier, je t'ai dit que le matre ne
voudrait pas te reprendre.

--Matresse, si vous le lui demandiez bien!

--Tiens, le voil qui vient, va le lui demander toi-mme.

--Je n'oserai jamais; ma Jeanne, vas-y donc; il ne te refusera pas,
toi!

Jeanne sortit pour aller au-devant de matre Tixier; quand elle rentra
avec lui, il lui disait:

--Vous voyez qu'elle en a t bien punie, et la voil  l'aumne comme
Jeanne y a t; seulement Jeanne n'tait pas en ge de travailler, ce
qui est bien diffrent.

--Moi, je n'offense personne, monsieur le cur, et je ne veux pas qu'on
m'offense; aussi, quand on me fait une injure, je ne l'oublie jamais.

--Et vous avez grand tort, car il faut toujours pardonner. Si Dieu nous
retirait son soleil chaque fois que nous l'offensons, nous n'aurions
gure d'pis mrs pour la moisson.

--Il me semble pourtant que, quand on a la conscience bien nette, on
peut sans pcher en vouloir  ceux de qui on a reu quelque injure.

--C'est de l'orgueil, cela, matre Tixier. Personne ne peut dire qu'il
ne pchera pas ni qu'il n'a pas offens Dieu; c'est pourquoi il faut
toujours faire misricorde  notre prochain. Le pardon profite  tout le
monde: il soulage le coeur qui pardonne; il ramne au bien celui qui a
commis la faute.

--Qu'elle vienne donc  la Toussaint, monsieur le cur, puisque vous le
voulez.

--Mais d'ici l, que voulez-vous qu'elle devienne, cette pauvre fille?
Pre Tixier, il ne faut jamais faire le bien  demi.

--D'ailleurs, dit la matresse, je lui ferai broyer le chanvre pendant
qu'il y a encore un peu de soleil, car ta bergre n'est plus bonne 
rien depuis qu'elle a le mariage en tte.

--Qu'il en soit donc fait  votre volont, monsieur le cur. Allons, va
chercher tes effets, Marguerite; et toi, Jeanne, je te charge de veiller
sur elle; si tu n'en es pas contente, tu la mettras  la porte.


                      Marguerite remercie Jeanne.


Marguerite courut au bourg chercher son paquet, et elle revint pour le
souper; avant de se coucher, elle alla trouver Jeanne  la boulangerie.

Ma Jeanne, lui dit-elle, oublie ce que je t'ai dit, et demande-moi tout
ce que tu voudras, je le ferai; tu n'auras jamais de reproches  mon
sujet, et je t'aiderai  faire ton ouvrage.

--Marguerite, je n'ai pas besoin que l'on m'aide, je fais bien mon
ouvrage toute seule; sois pieuse et n'aie plus de paresse, c'est tout ce
que je te demande.

--Jeanne, il faudra que tu viennes avec moi remercier M. le cur.

--Tu peux bien y aller sans moi.

--Est-ce que je l'oserais! je n'ai pas mis le pied  l'glise depuis que
je suis sortie d'ici; il ne voudrait pas seulement me voir.

--Pourtant, c'est lui qui est cause qu'on t'a reprise.

--C'est gal, je te dis qu'il ne me laisserait pas entrer chez lui.

--On voit bien que tu ne le connais gure: n'aie pas peur, il te recevra
bien, quoique tu aies des torts; il dit que ce ne sont pas les bons qui
ont besoin de lui.


                       Tout le monde aime Jeanne.


Tous ceux qui venaient au Grand-Bail aimaient Jeanne, parce qu'elle
tait avenante pour tout le monde, pour les pauvres comme pour les
autres.

Quand de petits enfants demandaient  la porte, elle les faisait entrer,
les dbarbouillait, leur lavait les mains. Si elle n'avait rien  mettre
sur leur pain, elle tirait de la piquette pour qu'ils pussent le
tremper; ou bien, s'il y avait de _la beurre_[4], elle la leur donnait
 boire. L'hiver, elle faisait cuire des pommes de terre sous la cendre
pour rchauffer l'estomac de ces pauvres petits. Si des femmes ges
venaient demander l'aumne, elle les faisait asseoir au coin du feu;
elle tait elle-mme leur capote et la posait sur un lit, puis elle
bassinait leurs sabots, et il tait bien rare qu'elle n'et pas quelque
reste de soupe  leur donner. Quand elles s'taient bien reposes, elles
les reconduisait jusqu'au chemin, pour qu'elles ne se heurtassent pas
contre les charrettes, le bois, et tout ce qui encombre la cour d'une
ferme.

Aprs la Toussaint, l'on cassa les noix  la veille; Jeanne, qui allait
souvent chez Mme Dumont, en avait rapport le _Livre de morale pratique_.
C'est un livre bien instructif et bien amusant, et elle en lisait tout
haut de beaux passages  la veille du dimanche.

[Note 4: Dans quelques pays on dit _batture_; c'est ce qui reste de
la crme, lorsqu'elle a t convertie en beurre.]

Elle lisait fort bien. Quand les autres ne comprenaient pas, elle leur
faisait des explications parfaitement claires, avec toute la patience et
la complaisance possibles. Quelquefois, dans la semaine, les filles de
matre Tixier voulaient la forcer  lire; mais elle s'y refusait, en
disant qu'il fallait qu'elle casst des noix comme tout le monde. Comme,
depuis que la mre Tixier tait tout  fait arrte, on restait dans la
maison pour la dsennuyer un peu, au lieu d'aller veiller dans la
bergerie, la bonne fermire disait  Jeanne:

Lis donc, les autres feront ta part d'ouvrage et veilleront un peu plus
tard.

--Ce ne sera toujours pas grand Louis, dit la petite Louise; il reste l
la bouche ouverte, avec ses gros yeux fixs sur la petite Jeanne, comme
s'il voulait la manger.

C'est qu'en effet il tait bien chang, grand Louis! Au lieu de brusquer
tout le monde, il tait doux et complaisant, surtout pour Jeanne; il
n'allait plus aux ttes des villages, et on le trouvait souvent tout
songeur, les coudes sur ses genoux et la tte dans ses mains.


                 Grand Louis demande Jeanne en mariage.


On tait en carnaval. Un matin, grand Louis entra dans la boulangerie,
o Jeanne tait occupe  ptrir le pain.

coute, petite Jeanne, lui dit-il, il y a bien longtemps que j'ai
quelque chose  te dire; mais le courage m'a toujours manqu. Je suis
tout triste, je n'ai de coeur  rien; il faut pourtant que a finisse:
veux-tu tre ma femme? Tu me connais, et tu sais que tu ne seras pas
malheureuse avec moi; j'ai cinq cents bons francs dans mon coffre pour
nous mettre en mnage; nous avons chacun un morceau de terre et une
vigne; d'ailleurs je ne crains pas de travailler. Hein! qu'en dis-tu?

--Merci, grand Louis, je ne veux pas me marier.

--C'est a! je m'en doutais! tu es trop demoiselle pour prendre un
paysan comme moi! Et pourtant, mon Dieu! tu n'en trouveras pas un en
ville qui t'aimera autant.

--Vous avez tort de vous fcher, grand Louis. Si je voulais me marier,
je ne pourrais trouver mieux que vous. Mais la matresse est dans son
lit, incapable de rien faire, et la pauvre femme n'a aucun espoir de
gurir; Solange ne tardera pas  tre demande en mariage et  quitter
la maison; Josphine n'a que dix-sept ans, elle est trop jeune pour
soigner sa mre et tout: je ne peux donc pas quitter nos matres, que
j'aime tant; il y a quelque chose au-dedans de moi qui me dit que, si je
le faisais, ce serait mal.

--Qu' cela ne tienne, ma Jeanne, nous resterons ici; on ne demandera
pas mieux que de nous y garder.

--Peut-tre bien, grand Louis; mais les enfants viendront, et, quand on
a des enfants, il faut tre  son mnage. On a dj bien de la peine 
vivre toujours d'accord avec ses proches parents; c'est bien pis chez
des trangers. Mais pour vous prouver que je fais grand cas de vous, si
vous voulez m'attendre, je vous promets de ne pas me marier  un autre;
je n'ai que vingt ans, vous n'en avez pas encore vingt-six, nous avons
du temps devant nous.

--Comme tu voudras, Jeanne, quoique j'eusse mieux aim nous marier tout
du suite.

Matre Tixier, qui cherchait grand Louis, entra dans la boulangerie
comme la petite Jeanne finissait de parler, et, comme elle tait fort
rouge, il dit  son laboureur:

Pourquoi la brusques-tu encore? Qu'est-ce qu'elle n'a pas bien fait?

--Notre matre, il ne faut pas vous fcher contre lui; il ne me
brusquait pas, au contraire.

--Oui, matre Tixier, je lui demandais si elle voulait se marier avec
moi, et elle dit que nous avons bien le temps.

--Et elle a raison; vous avez bien le temps de vous mettre dans la
peine; mais tu n'es pas dgout, dis donc! de vouloir prendre Jeanne
pour ta femme!

--Vous voulez vous moquer, notre matre, rpliqua Jeanne; grand Louis
peut bien choisir parmi toutes les jeunes filles du pays, il ne sera pas
refus.

--Et pourquoi le refuses-tu donc?

--Je lui ai donn mes raisons, et il les comprend bien; et puis nous
mettrons un peu d'argent de ct d'ici  quelques annes, et aprs, nous
verrons.

--Tu as raison, ma Jeanne; allons, grand Louis, puisque les accords sont
faits, laisse-la tranquille, et retourne  tes juments.


        Matre Jusserand, des Ormeaux, vient demander Solange.


Solange tait devenue une fille bien propre, bien soigneuse; depuis six
mois elle n'allait plus aux champs; elle remplaait sa mre  la maison,
o elle aidait  Jeanne. C'tait elle qui vendait au march le beurre et
la volaille, et qui achetait tout ce qui tait ncessaire dans le
mnage; elle avait si bien profit de tout ce que Jeanne lui avait
appris, qu'il n'y avait pas dans les environs une seule fille de mtayer
qui la valt. Guillaume Jusserand, de la ferme des Ormeaux, dsirait
vivement l'pouser; mais il n'avait pas encore tir  la conscription,
et il n'osait faire connatre ses intentions, parce qu'il savait bien
que matre Tixier ne voudrait pas de lui pour gendre tant qu'il n'aurait
pas satisfait  la loi. Enfin le tirage se fit, et Guillaume eut un bon
numro. Ds le lendemain, il vint en grande crmonie, avec son pre et
sa mre, pour demander Solange en mariage.

Tu es bien jeune pour te marier dj, mon garon, lui dit le fermier.

--Tant mieux, matre Tixier, je travaillerai plus longtemps, et je
pourrai amasser quelque chose pour ne pas tre  charge  mes enfants
quand je serai vieux.

--Je vais appeler Solange pour savoir ce qu'elle en dit.

Elle, qui s'tait bien dout du motif pour lequel Guillaume tait venu,
s'tait sauve dans la boulangerie, o elle avait mis un bonnet blanc et
un joli fichu; quand son pre l'appela, elle entra en baissant les yeux,
et, aprs avoir dit bonjour  tout le monde, elle s'assit au bout du
banc.

Sais-tu bien ce que Guillaume demande? lui dit son pre.

Solange ne rpondit pas, mais elle baissa la tte et devint rouge comme
une cerise.

Ha! ha! il parat que tu t'en doutes. Qu'en dis-tu? veux-tu te marier?

--A votre volont, mon pre.

--A ma volont,  ma volont! mais je ne veux pas te contraindre.
Guillaume est un brave garon  qui l'ouvrage ne fait pas peur; matre
Jusserand est un digne et honnte homme; enfin vous aurez quelque chose
tous les deux: mais encore faut-il que cela te convienne!

--Si a vous convient, mon pre, a me convient aussi.

--Allons! allons! c'est bon. Si Guillaume ne te plaisait pas, tu saurais
bien le dire. Eh bien! matre Jusserand, puisque c'est ainsi, nous irons
dimanche de bon matin chez le notaire pour parler du contrat.

Pendant ce temps-l, Jeanne avait demand la clef de l'armoire  la
matresse, qui la gardait toujours sous son oreiller: elle en avait tir
une nappe bien blanche et l'avait mise sur la table; puis elle avait
pris des verres bien nets sur le dressoir, car elle les lavait toujours
aprs les repas. Comme elle avait chauff le four le matin mme, elle
servit une bonne galette au fromage; elle la faisait si bien qu'on n'en
mangeait pas de meilleure chez les ptissiers de la ville. La compagnie
but un coup, et l'on convint que le mariage se ferait bientt.


                    On fait une belle noce  Solange


On fit la noce au Grand-Bail; matre Tixier, qui tait un peu vaniteux,
invita plus de cent personnes. Il fallait faire  manger pour tout ce
monde-l, et ce n'tait pas une petite affaire. On prit des femmes de
journe que la matresse commandait de son lit; car, quoiqu'elle ft
infirme, rien ne se faisait dans la maison sans son avis. Jeanne
prparait les viandes et faisait la ptisserie; Solange veillait  ce
qu'il n'y et pas de gaspillage. La noce se faisait par moiti entre les
deux familles, comme c'est la coutume; les Jusserand avaient envoy leur
part de farine, de vin, de beurre, de viande et de volailles, ainsi que
de l'huile pour les salades. La noce devait durer trois jours; tout fut
prt  temps, et les cornemuses arrivrent pour mener la marie 
l'glise.

Tout tait bien ordonn; on avait mis une table dans la belle chambre
pour M. le cur, la famille Dumont, le pre et la mre du mari et les
parrains et marraines. Matre Tixier la gouvernait, et l'on avait lev
la matresse, qui tait  un bout, dans son grand fauteuil, entoure
d'oreillers. La marie servait avec le mari, et de temps en temps elle
allait visiter les autres tables.

Mon Dieu, mre Tixier, dit la mre Jusserand, on dirait que tu es
fche d'avoir mon Guillaume pour garon? C'est pourtant un bon enfant,
je t'assure.

--Ce n'est pas cela qui me peine, ma chre; mais tu vas emmener Solange
et j'en ai un grand chagrin.

--Laisse donc! elle ne sera pas si loin de toi.

--C'est vrai, mais je ne la verrai plus  tout moment, comme j'en ai la
coutume.

--Ma femme, dit matre Tixier, sois donc plus raisonnable; est-ce qu'on
a des enfants pour soi? Ne faut-il pas que leur contentement passe avant
le ntre? Voyons, fais-nous donc un meilleur visage! Tiens! voil nos
matres qui viennent: ne vas-tu pas leur faire la mine?

La famille Dumont entra et se mit  table. Les demoiselles avaient
apport une belle couverture de laine blanche  Solange et un gobelet
d'argent pour le mari.


                        Jeanne veille  tout.


Jeanne veillait  ce que rien ne manqut sur les tables dresses dans
la grange et sur celles de la maison. Quand un plat tait fini, elle en
servait promptement un autre tout semblable. Elle faisait la part des
pauvres, qui s'taient rangs le long des murs de la bergerie pour
recevoir ce qu'on leur donnerait; elle leur apportait de tout ce qu'il y
avait  la noce, et une chopine de bon vin  chacun. Les uns
s'asseyaient sur le chaume pour manger leur part, d'autres l'emportaient
 leurs enfants. Jeanne qui les connaissait tous, avantageait en
cachette ceux qui avaient beaucoup de famille; elle venait de temps en
temps voir s'il ne manquait rien  la table du matre, qui disait  sa
compagnie:

Vous voyez bien Jeanne! elle songe  tout. Je ne m'inquite pas plus de
la noce que si ce n'tait pas chez nous qu'elle se ft. Je suis sr que
personne ne manquera de rien, pas plus les pauvres que les autres.

Aprs la noce, l'on prit une autre bergre, et Josphine put rester  la
maison pour remplacer sa soeur. La matresse avait bien du chagrin du
dpart de sa fille ane; mais elle se consola quand Jeanne eut dress
sa soeur. Louise grandissait  vue d'oeil et savait joliment lire,
crire et compter; elle tait fort adroite, et faisait de ses doigts ce
qu'elle voulait. Sa mre, qui la gtait un peu, n'avait pas voulu
qu'elle allt aux champs comme les autres. Cette enfant ne pouvait pas
vivre sans sa Jeanne, et elle avait demand  coucher dans la
boulangerie  la place de Solange. Tout allait bien  la maison, sauf la
matresse, qui gardait presque toujours le lit.


         Grand Louis dclare  son matre qu'il veut se marier.


Il y avait dj deux ans que Solange tait marie; on approchait de la
Saint-Jean. Grand Louis dit  Jeanne:

Tu as fait ton devoir, petite Jeanne; tu as bien soign la matresse et
la maison aussi;  prsent que Josphine est capable de gouverner tout
le monde, veux-tu nous marier?

--Grand Louis, si vous avez toujours votre ide sur moi, ce sera quand
vous voudrez; mais il faut en parler  matre Tixier.

--C'est trop juste, ma Jeanne; je vais lui en dire un mot, et pas plus
tard que ce soir.

Au lieu d'aller  l'curie se coucher en mme temps que les autres,
grand Louis resta et, s'approchant de matre Tixier, il lui dit:

Notre matre, Jeanne et moi nous voulons nous marier, et nous vous
demandons votre avis.

--Qu'est-ce que tu me dis l, grand Louis? Vous marier! me quitter! mais
tu veux donc ma ruine? Que veux-tu que devienne ma maison, quand vous
n'y serez plus? Qui donc aura soin de ma pauvre femme qui ne bouge plus
du lit? Josphine est encore trop jeune pour gouverner le mnage; Simon,
qui n'a pas tir  la conscription, n'est pas capable de tenir la
charrue toute la journe dans les terres fortes; et si je tombais malade
aussi, qui donc surveillerait les autres domestiques? Est-ce que tu veux
perdre ma maison? Qu'est-ce que je t'ai fait, pour que tu me mettes dans
une si grande peine?

--Notre matre, il ne faut pas vous chauffer comme a, il faut couter
la raison. Vous savez bien qu'il y a trois ans j'ai demand Jeanne, et
qu'elle a refus de se marier parce qu'elle voyait que la matresse ne
pouvait se passer d'elle: la pauvre fille vous aimait trop pour vouloir
vous laisser dans l'embarras. Mais  prsent que Josphine peut
remplacer sa mre, nous voulons nous marier. C'est assez avoir attendu;
car enfin la jeunesse se passe, voyez-vous, notre matre!


             La matresse dit qu'il faut les laisser marier.


C'est donc bien vrai que tu veux nous quitter, petite Jeanne? dit la
matresse, qui ne dormait pas et qui avait tout entendu.

--Ma chre matresse, je n'ai point de parents; si j'avais le malheur de
vous perdre tous les deux, je ne pourrais me faire  d'autres matres,
et je ne trouverai jamais un autre homme comme grand Louis, que j'aime
depuis longtemps.

Matre Tixier avait la tte dans ses mains et restait sans mot dire.

Elle a raison, notre homme; il faut les laisser marier, mais  la
condition qu'ils ne nous quitteront pas.

--Oui, dit le matre; promettez-moi de rester tant que Josphine ne sera
pas marie.

--Puisque vous le voulez, nous resterons avec vous, n'est-ce pas, petite
Jeanne?

--Mais, dit-elle, quand les enfants viendront, je ne pourrai plus faire
autant d'ouvrage; ils crieront et a vous ennuiera.

--Ne t'en inquite pas, dit Louise; c'est moi qui les soignerai, tu n'en
auras pas l'embarras.

--Est-ce que mes enfants n'ont pas cri? dit le matre; est-ce que ceux
qu'auront Josphine et Simon, quand ils seront maris, ne crieront pas?
et n'es-tu pas notre enfant aussi bien qu'eux?

--Que vous tes donc bons, tous! dit Jeanne.

--Ainsi, c'est entendu, vous ne nous quitterez pas?

Jeanne et grand Louis promirent de rester. Un mois aprs ils se
marirent sans noce et sans bruit. M. le cur, qui aimait beaucoup
Jeanne, lui donna un djeuner aprs la messe du mariage; il y invita les
tmoins,  la tte desquels se trouvait le pre Tixier. Le soir, au
Grand-Bail, on donna du bon vin  tout le monde pour boire  la sant
des maris.




                         TROISIME PARTIE.

                      JEANNE POUSE ET MRE.


            Il vient mal  la jambe de matre Tixier.


Jeanne tait marie depuis six mois, Josphine gouvernait bien la
maison, et Louise continuait d'apprendre tout ce qu'elle voulait. Un
jour, matre Tixier rentra en tranant la jambe.

Qu'avez-vous donc, notre matre? est-ce que vous vous tes fait mal?

--Non, petite Jeanne; mais il m'est venu des boutons  la jambe; il y a
un mois que a va et que a vient, et depuis deux jours j'en souffre
tout  fait.

--Il faut soigner ce mal-l. Je vais aller chez M. le cur, qui a des
remdes pour tout; il trouvera bien ce qu'il faut pour vous gurir.

--Laisse donc! a n'en vaut pas la peine.

--Si fait, notre matre, c'en vaut la peine; j'ai toujours entendu dire
 ma chre dfunte, qu'un mal pris  temps n'tait rien, mais qu'un mal
nglig c'tait une ruine.

--C'est bon! tu iras dimanche; ce n'est pas quelques jours de plus ou de
moins qui y feront grand'chose.

Le samedi, quand le meunier vint chercher la fourne, tous les hommes
taient au travail; matre Tixier monta au grenier et mesura le bl pour
le donner  moudre. En descendant, son pied glissa le long de l'chelle,
comme il tait presque en bas; sa jambe malade frotta et fut corche;
il rentra tout tremblant et se jeta sur une chaise.

Mon Dieu, notre matre, comme vous tes ple! Qu'est-ce qui vient donc
de vous arriver?

Matre Tixier, sans rpondre, leva le bas de son pantalon, et Jeanne vit
une corchure longue de quatre doigts, avec une entaille toute
saignante au bas. Elle chercha tout de suite un bout de linge, le trempa
dans l'eau frache et l'appliqua sur la plaie; puis elle envoya Louise
chez M. le cur.

Dis-lui que ton pre s'est bless sur un mal qu'il avait dj; il
apportera ce qu'il faut.

M. le cur ne tarda pas  venir; il apportait une petite bouteille de
teinture d'arnica, dont il mit quelques gouttes dans l'eau, et il
mouilla une compresse; il en couvrit la plaie et banda la jambe, puis il
laissa une petite ponge  Jeanne en lui recommandant de s'en servir
pour mouiller le linge sans l'ter, quand il serait sec; il dit au pre
Tixier que, s'il voulait gurir, il fallait rester au lit sept ou huit
jours.

C'est bien difficile, monsieur le cur; il y a tant  faire ici!

--Il faut pourtant rester tranquille; vous n'tes plus jeune, mon ami,
et les plaies aux jambes ne gurissent pas facilement  votre ge. Si
vous ne voulez pas tre infirme pour le reste de vos jours, restez en
repos comme je vous le dis.

--Et comment donc faire?

--Ne vous tourmentez pas, notre matre, dit Jeanne; est-ce que grand
Louis n'est pas l pour faire ce que vous commanderez? Soyez tranquille,
restez au lit une bonne huitaine, et rien n'en souffrira dans la
maison.


       Il vient un officier en remonte marchander les juments
                          de matre Tixier.

Un matin, matre Tixier, qui ne marchait pas encore, tait assis dans
son fauteuil auprs de la porte; il vit venir  lui un grand officier
de cuirassiers, suivi de son marchal des logis.

Tiens! s'crie-t-il en voyant le marchal des logis, c'est tienne
Durand, de la Trchauderie! Comment se fait-il que tu sois dans le pays,
mon garon?

--Parce que j'y suis venu avec mon capitaine, que voil. Nous achetons
des chevaux pour le rgiment, et je me suis souvenu que votre curie
tait toujours bien monte.

--Jeanne, va tirer du vin, et du meilleur! Monsieur l'officier, vous
allez boire un coup.

--Merci, mon brave homme, je suis trs-press. Faites donc sortir vos
chevaux de l'curie, s'il vous plat.

Jeanne appela son mari, qui amena les quatre juments devant la porte.

Voil de belles btes, dit le capitaine, je n'en ai pas vu de
semblables dans tout le pays.

Et il se mit  les examiner,  les faire trotter, galoper; il rentra
pour en faire compliment  matre Tixier et lui demanda combien il
voulait les vendre.

Ma foi, monsieur l'officier, je ne me soucie pas de m'en dfaire; ce
sont de braves btes sans dfauts, et je ne les remplacerai jamais; et
puis, sans vous offenser, ce serait trop cher pour vous: on ne donne pas
des chevaux de ce prix-l aux soldats.

--Vous voulez donc les vendre bien cher?

--On m'a offert douze cents francs de la grise et trois mille francs des
trois autres ensemble.

--C'tait bien pay; mais ce n'est pas seulement pour mes hommes que
j'achte des chevaux; je suis quelquefois charg par mes camarades de
leur trouver quelque belle bte, et justement mon colonel m'a demand un
beau cheval de bataille; ainsi, nous ferons affaire ensemble, si vous le
voulez.

--Je vous dis, monsieur le capitaine, que je n'ai pas envie de vendre
mes juments.

--Pourquoi donc, mon ami? Avec la moiti du prix que je vous en
donnerai, vous aurez deux poulains de trente mois qui feront
parfaitement votre service et qui deviendront  leur tour de beaux
chevaux entre les mains de votre homme, qui s'entend si bien  les
soigner.

--Monsieur l'officier, il faut dner avec nous! nous traiterons cette
affaire-l le verre  la main. Ce n'est que le dner d'un paysan, mais
le coeur y est.

--Pas pour aujourd'hui, mon ami; j'ai un rendez-vous  la ville avec le
maquignon; mais je viendrai aprs-demain, et, si vous voulez que nous
fassions march, je me prie  dner sans crmonie.

--C'est dit, monsieur l'officier; et toi, tienne, tu n'y manqueras pas:
il faut renouveler connaissance.

--Merci, pre Tixier; je viendrai, soyez-en sr, dit-il en regardant
Josphine.


               Matre Tixier veut qu'on donne un bon dner
                               l'officier.


Allons, Jeanne, et toi, Josphine, il faut se distinguer, mes enfants;
nous allons bien rgaler l'officier, afin qu'il se souvienne des dners
du Berry quand il sera retourn  son corps.

Le surlendemain, les deux militaires arrivrent  midi. Le dner tait
prt. Matre Tixier, assis dans son fauteuil de paille, avait la jambe
tendue sur une petite chaise et appuye sur un oreiller; on donna le
fauteuil de la matresse  l'officier, qui dit en se mettant  table:

Eh bien? matre Tixier, avez-vous fait vos rflexions?

--Monsieur le capitaine, mangeons d'abord en repos, puis on parlera
d'affaires. Simon, va-t'en au cellier, mon garon; tu chercheras
derrire la cuve, dans le coin  gauche, il y a quelques bouteilles de
vin vieux que je gardais pour une bonne occasion; tu vas les apporter
sans les remuer et Jeanne les dpotera.

--Mais pourquoi ces deux jolies filles ne se mettent-elles pas  table
avec nous? dit le capitaine en mangeant la soupe.

--Monsieur, dans notre pays, les femmes ne se mettent jamais  table
avec les hommes, et le matre mange toujours tout seul; je trouve la
coutume bonne et je la conserve.

--Vous avez l une belle famille, ma foi! je vous en fais mon
compliment.

--Tout n'est pas l, monsieur: j'ai une fille marie dans le voisinage;
mais cette grande brune n'est pas  moi: c'est notre servante, la femme
du laboureur qui soigne les juments; ce qui n'empche pas que je l'aime
autant que mes propres enfants. Elle a dress mes filles mieux que si je
les avais mises dans les pensions; et, si je n'avais pas ma pauvre femme
infirme, l, dans son lit, j'aurais le coeur lger et l'esprit
tranquille avec Jeanne et son mari pour soigner ma maison.


               tienne Durand demande Josphine  son pre.


Matre Tixier, dit l'officier, vous devez remercier Dieu de vous avoir
donn d'aussi bons domestiques, car on n'en rencontre pas souvent de
semblables. Savez-vous qu'on fait trs-bonne chre chez vous? je n'ai
jamais rien mang de meilleur que cette tuve et cette fricasse noire.

--Oh! c'est que la petite Jeanne est une fine cuisinire.

Quand on servit une belle dinde rtie  point, l'officier s'cria:

Comment! ce n'est donc pas fini?

--Et ce pt, et les crevisses, et la galette, et puis les friandises!
C'est que Jeanne veut que rien n'y manque.

--C'est vraiment beaucoup trop! Que faites-vous donc, matre Tixier,
quand vous mariez vos filles, si vous donnez un repas comme celui-ci 
deux personnes?

--Je n'en fais pas davantage, monsieur l'officier; seulement, au lieu
d'un pt il y en a quarante; au lieu d'une dinde j'en mets quinze, et
ainsi de tout; puis l'on dfonce deux pices de vin pour qu'il soit plus
tt tir.

--H! h! comme vous y allez dans votre pays! Et quand marierez-vous
cette jolie blonde qui me donne une assiette?

--Si matre Tixier veut m'couter, dit tienne Durand, le marchal des
logis chef, et que Josphine n'ait pas oubli son ancien ami Tiennaud,
qui s'amusait  la faire sauter quand elle tait petite, a ne tardera
pas. Si tu veux m'attendre, Josphine, tu ne t'en repentiras pas; tu
seras bien heureuse avec moi.

--a n'est pas de refus, tienne, dit le pre Tixier: vous tes de
braves gens et a me va; mais il me faut un gendre qui demeure avec moi,
je t'en avertis.

--Justement, il y a trop de monde chez nous pour que j'y trouve place.
Voyons, Josphine, est-ce que je te fais peur, que tu dtournes la
tte?

Josphine rougit et ne rpondit rien; mais Jeanne dit:

tienne, revenez aprs avoir fini votre temps de service, et ne vous
occupez pas du reste.


         L'officier demande  matre Tixier s'il est heureux.


Vous m'avez l'air d'tre fort heureux, matre Tixier, dit le capitaine;
je connais bien des gens plus riches que vous et qui n'ont pas le bon
esprit de savoir se contenter de leur sort.

--Ma foi, monsieur l'officier, quand tout mon monde se porte bien et est
 l'ouvrage, que les bls sont bien venants et les bergeries en bon
tat, je ne vois pas trop ce qui pourrait me manquer.

--Mais la grle, les maladies?

--Que voulez-vous, monsieur! Dieu a bien fait ce qu'il a fait; nous
savons a mieux que les autres, nous qui travaillons  la terre et qui
soignons le btail. La grle et les autres flaux sont des preuves que
Dieu nous envoie, et il ne faut pas en murmurer. Les maladies nous
avertissent que notre corps ne peut pas toujours durer, ou bien que
nous le gouvernons mal.

--Ne trouvez-vous donc pas qu'il aurait mieux valu mourir sans souffrir?

--Oh! que non; le mal que l'on endure fait penser  Dieu, qu'on n'est
dj que trop port  oublier. Si le corps ne ressentait aucun mal, on
ne saurait pas quand on abuse de ses forces. Et si, quand on se heurte
quelque part, la douleur ne nous avertissait pas du danger, on se
briserait comme verre sans s'en douter.

--Savez-vous bien, matre Tixier, que vous parlez l comme un livre.

--Je ne sais pourtant pas lire, malheureusement pour moi! mais je fais
attention  tout ce que j'entends, et je parle souvent avec notre cur,
qui est un savant homme; puis je rumine tout a la nuit, car  mon ge
on ne dort plus gure, et j'ai reconnu que Dieu a fait tout pour le
mieux dans ce monde.

--Moi, je ne suis pas tout  fait de cet avis-l; je me demande pourquoi
nous ne sommes pas ns avec une bonne toison sur le dos pour nous
prserver du froid qui nous fait tant souffrir; et aussi pourquoi nous
n'avons pas d'armes naturelles, comme les boeufs, par exemple, pour nous
dfendre contre nos ennemis. Il me semble que Dieu ne nous a pas
favoriss.

--Et cette tte, et cet esprit qui n'est jamais en repos, rpondit
Tixier, les comptez-vous donc pour rien! Tenez, il y a des gens qui se
mettent de drles ides dans la tte; ils feraient bien mieux de
remercier le bon Dieu qui les a crs que de critiquer son ouvrage. Moi,
je n'en cherche pas si long pour le bnir: il me suffit de regarder les
animaux qui sont autour de moi pour comprendre que je suis mieux partag
qu'eux. Voyons, mon capitaine, avez-vous jamais vu des chevaux (et
pourtant cet animal n'est pas bte) semer de l'avoine, la rcolter et la
mettre  l'abri pour l'hiver? Ont-ils jamais eu l'ide d'atteler les
hommes  la charrue et de les faire travailler pour eux? Et, ces boeufs
qui vous semblent si bien arms, un enfant les conduit avec une
baguette, et je crois bien que vous ne changeriez pas votre grand sabre
contre leurs cornes.

--Mais il me semble que vous travaillez pour vos chevaux pendant une
bonne partie de l'anne?

--coutez donc! c'est trop juste. Je les prive de leur libert  mon
profit; il faut bien qu'ils aient chez moi leur nourriture, puisqu'ils
ne peuvent pas aller la chercher  leur fantaisie; et mieux je les
nourris, plus ils travaillent: c'est donc dans mon intrt que je tche
de rcolter beaucoup de trfle et d'avoine. Mais, pour en revenir  ce
que nous disions tout  l'heure, qu'importe que l'homme n'ait ni plumes
ni toison, s'il a l'esprit de filer le chanvre et la laine? Qu'importe
qu'il naisse sans armes, s'il sait s'en faire avec tout? Tenez, monsieur
l'officier, c'est tre ingrat et offenser Dieu que de penser qu'il nous
a moins bien traits que les animaux privs de raison, nous qui le
connaissons et savons le prier.

L'officier s'tonne d'entendre parler matre Tixier
de cette faon-l.

Mais o avez-vous pris tout ce que vous venez de me dire, matre
Tixier, puisque vous ne savez pas lire?

--Je vous l'ai dit, mon capitaine; je fais attention  tout ce que
j'entends, et la nuit je le repasse dans ma tte.

Puis il ta son chapeau, et, regardant le ciel, il continua:

Je lve souvent les yeux pour penser  celui qui est l-haut, et je les
abaisse sur la terre pour le bnir. Quand je vois le ciel avec son beau
soleil et ses toiles, je dis que celui qui a fait tout a s'y entend
mieux que nous, et qu'il n'y a rien  redire  son ouvrage. Le soleil
rchauffe les mchants comme les bons; la pluie fait pousser le bl de
tout le monde, sans prfrence pour personne: c'est pour nous faire
comprendre qu'il faut tre bon comme Dieu pour lui plaire.

--Mais  ce compte-l, matre Tixier, les mchants seraient aussi bien
traits que les bons.

--Le Seigneur est mort pour eux aussi, mon officier; mais on n'est pas
heureux en faisant le mal, demandez  notre cur! Il vous dira qu'il n'y
a point de repos pour les mchants, et que le mal qu'ils font les
tourmente plus qu'il ne nuit aux autres. D'ailleurs, est-ce que nous
n'avons pas les rcompenses et les peines de l'autre vie pour nous
rassurer l-dessus? Laissons faire  la bont de Dieu, et confions-nous
dans sa justice.

--Matre Tixier, vous tes un digne homme, et je vous offre mon amiti
en change de la vtre. Si vous l'acceptez, je m'en tiendrai fort
honor.

--Mon capitaine, tout l'honneur sera pour moi. Touchez l, et si jamais
vous avez besoin de Sylvain Tixier, venez le trouver sans crainte; la
nuit comme le jour, il sera prt  vous servir. Parlons affaires,
maintenant. Jeanne, va chercher ton mari.


                    Matre Tixier vend ses juments.


Voyons, grand Louis, mets-toi l; tu vas boire un coup et manger des
gteaux de ta femme. Louise, donne-lui un verre. Voil monsieur
l'officier qui a grande envie de la Grise: faut-il la lui vendre?

--Notre matre,  votre volont; mais je vous avertis que, si vous la
vendez, la Blanche dprira. Vous savez bien qu'elles ne peuvent pas se
passer l'une de l'autre; quand vous emmenez l'une des deux pour aller
seulement  la ville, l'autre ne travaille pas la moiti autant qu'
l'ordinaire, et elle ne mange pas un seul brin de foin tant que vous
n'tes pas revenu.

--C'est une raison, a; je n'y avais pas pens.

--Mon capitaine, dit tienne Durand, le colonel a besoin de chevaux de
voiture: si l'on prenait la Grise et la Blanche, sauf meilleur avis?

--Vous avez raison, Durand; voyons, matre Tixier, quel prix en
voulez-vous?

--Vous savez, monsieur l'officier, que j'en ai refus deux mille deux
cents francs, et je vous ai dit la vrit; mais, comme je ne veux pas
faire marchander un homme comme vous, donnez-moi deux mille francs nets
et je serai content.

--C'est un peu cher, matre Tixier.

--Je n'en peux rien rabattre, et je vous demanderai encore une pice de
vingt francs par jument pour les pingles de grand Louis. Qu'en dis-tu,
toi?

--Notre matre, rpondit grand Louis, je dis que c'est leur prix; mais,
si monsieur l'officier spare les pauvres btes, elles dpriront, je
l'en avertis, car elles ne se sont jamais quittes.

--Allons, puisqu'il faut en passer par l, va donc pour deux mille
francs et les pingles. Vous, mon garon, soyez tranquille; je vous
promets que vos juments vivront dans la mme curie et qu'elles seront
atteles  la mme voiture. Matre Tixier, je ne peux pas prendre vos
btes tout de suite; vous me les amnerez  la foire de Vatan dans cinq
jours. Je n'achte pas comme un particulier, moi; il faut que mon march
soit sign des autorits. Je vais laisser les pingles  votre homme,
pour qu'il soigne bien mes juments. Adieu, matre Tixier; merci de votre
bon accueil.

tienne Durand demanda la permission de causer un instant avec
Josphine, et partit plein d'espoir avec son officier.


               Matre Tixier est content de son march.


Matre Tixier dit  Jeanne qu'il fallait rgaler tout le monde de la
maison avec les restes du dner, afin que chacun et sa part de plaisir.
A souper, grand Louis dit:

Notre matre, le coeur me saigne de perdre ma pauvre Grise et la
Blanche, que j'ai leves et soignes depuis quatre ans.

--Moi je ne me repens pas de mon march. C'est une btise  un paysan
d'avoir de si beaux chevaux dans son curie: s'il leur arrive un
accident, c'est une rude perte pour lui et dont il se ressent longtemps.
J'aurai pour huit cents francs deux beaux poulains, et le reste de mon
argent servira pour marier Josphine. Enfants, les juments ne sont plus
 nous; ainsi ne vous avisez pas de les faire travailler; il faut me les
soigner mieux que si leur nouveau matre tait l: entendez-vous?

La veille de la foire, tienne Durand vint voir les chevaux; mais il
s'en occupa moins que de Josphine; il avait vu son pre, qui trouvait
bon qu'il poust la fille de Tixier; il dit qu'il reviendrait dans huit
mois, et Josphine, qui le trouvait  sa convenance, promit de
l'attendre.


              Jeanne a une petite fille.--La petite Nannette.


Jeanne eut une petite fille: elle n'en cacha pas sa joie, quoique grand
Louis, qui dsirait un garon, fit un peu la grimace; mais quand il eut
embrass la petite Nannette (car Jeanne voulut donner  sa fille le nom
de l'excellente femme qui avait t pour elle une seconde mre), il fut
si aise, qu'il ne pensa plus au garon. On baptisa l'enfant, dont Louise
fut marraine avec Guillaume, son beau-frre.

La petite Nannette tait si douce, si tranquille, qu'on ne l'entendait
jamais crier. Quand elle avait tout ce qu'il lui fallait, on la posait
sur le lit de la matresse,  ct d'elle, et on ne la tenait jamais
sur les bras.

Eh bien! disait matre Tixier, cette enfant qui devait me casser la
tte, je ne l'ai pas encore entendue. Vous la laissez sur le lit comme
une souche: si elle tait mchante, vous seriez toutes aprs; et parce
qu'elle est douce, vous ne vous en occupez seulement pas. C'est toujours
comme a.

--C'est bien vrai, mon pre, dit Louise; mais Jeanne ne veut jamais que
je la prenne.

--Ne l'coute pas, ma fille; moi, je te commande de la promener.

--Notre matre, elle en prendra l'habitude, puis elle ne voudra plus
rester au lit.

--Ne voil-t-il pas un grand malheur! vous tes six femmes ici, et vous
ne pouvez pas tenir cette petite les unes ou les autres! Si c'tait
aussi bien l'enfant de Josphine, tu ne le laisserais pas comme a!

--Mais, notre matre, ce n'est pas la mme chose.

--Et moi je dis que si, entends-tu?


            tienne Durand revient du rgiment pour pouser
                             Josphine.


tienne Durand revint au bout de huit mois, comme il l'avait promis. Il
passa au Grand-Bail avant d'aller chez son pre, tant il tait impatient
de savoir par lui-mme si Josphine l'avait attendu. On fut bien content
de le revoir, et, un mois aprs son retour, on fit la noce chez ses
parents, dont la ferme n'tait qu' un quart de lieue du Grand-Bail.

Qu'est devenu ton capitaine? dit matre Tixier en ramenant sa fille
chez lui.

--Il a eu de l'avancement, et on l'a envoy en Afrique.

Un jour que le pre Tixier dnait  sa petite table, comme  son
ordinaire, son gendre lui dit:

Quel profit trouvez-vous donc, mon pre,  manger du pain d'orge? C'est
une mauvaise nourriture: il en faut une trs-grande quantit, et il n'y
a pas de pain qui se ptrisse plus mal ni qui soit plus difficile 
conserver.

--Et que veux-tu que je fasse de mon orge, tienne?

--Il n'en faut pas rcolter du tout, ou du moins n'en rcolter que bien
peu. Dans un pays  froment comme celui-ci, c'est une duperie que de
semer de l'orge.

--Mais je ne peux pas toujours faire du froment; la troisime anne, il
faut bien occuper les terres.

--D'abord, mon pre, vous en labourez trop; si vous en faisiez un tiers
de moins, elles seraient mieux fumes, elles vous coteraient moins de
faon et vous rcolteriez autant.

--C'est pourtant vrai, ce que tu dis l, tienne! mais il faut cependant
que mes terres soient occupes.

--Eh bien! vous smerez deux fois plus de trfle et de sainfoin; vous
lverez du btail qui vous rapportera de bon argent, et vous pourrez
fumer davantage vos terres et les amliorer. C'est comme vos foins:
vous les coupez beaucoup trop tard, lorsqu'ils sont dj durs.
Ordinairement, vers la fin de mai, il y a un vent qui souffle entre le
nord et le levant, et qui donne du beau temps pour une bonne semaine au
moins. Coupez votre foin alors; vous en aurez davantage, il aura plus de
got, et vos btes le mangeront sans en gaspiller; et puis vos regains
seront plus prcoces, vous les serrerez avant les pluies d'automne, qui
les gtent si souvent. Voulez-vous me laisser essayer cette anne? J'ai
bien observ ce que j'ai vu dans les autres pays, et je voudrais mieux
faire qu'on ne fait ici. C'est comme les moutons,  qui vous ne faites
de litire que tous les mois, et dont la bergerie n'est nettoye que
deux fois par an; croyez-vous y trouver du profit? Mettez donc souvent
de la litire, et qu'on te le fumier tous les mois; le chaume ne manque
pas ici, et vous verrez vos btes!

Le pre Tixier, qui n'tait pas ttu, fit ce que voulait son gendre. Il
cultiva aussi des betteraves et des carottes dans ses terrains lgers,
et il s'en trouva bien.


            Simon tire au sort et amne un mauvais numro.


Le jour du tirage approchait: matre Tixier consulta son gendre pour
savoir s'il valait mieux mettre  l'assurance pour Simon que de courir
la chance de tirer un bon numro, quitte  chercher un homme si l'on en
avait besoin.

Moi, dit tienne, je vous conseille de ne faire ni l'un ni l'autre. Si
votre fils tire un mauvais numro, laissez-le partir; rien ne fait plus
de bien  un garon que de voir un peu de pays: a lui ouvre les ides.
Je serais bien fch d'tre rest chez nous, au lieu d'aller au
rgiment. Je ne savais rien quand je suis parti, et maintenant je sais
lire, crire et parfaitement compter. J'ai oubli toutes les btises
qu'on se met dans la tte quand on n'est jamais sorti de son endroit, et
j'ai de reste les quinze cents francs qu'un homme m'aurait cot. Est-ce
que tu as peur de partir, Simon?

--Mais non, pas trop; j'aimerais bien  voir du pays.

--Tu as raison, mon frre; d'ailleurs, l'on apprend  obir quand on est
au corps; et quand on sait bien obir, on sait bien commander.

Le pre Tixier suivit le conseil de son gendre; le sort tomba sur son
fils, et il attendit patiemment qu'on l'appelt sous les drapeaux.


                 Jeanne veut se faire btir une maison.


Jeanne dit un jour  son mari:

Grand Louis, Josphine est marie, nous avons un enfant, nous pouvons
en avoir d'autres: il faut songer  nous retirer, mon homme; nous
commenons  tre de trop dans la maison.

--Je crois que tu as raison, ma femme; mais o aller demeurer?

--J'ai envie de btir une petite maison bien propre, bien commode, avec
un jardin par devant. Qu'en dis-tu?

--Je dis que a nous cotera beaucoup; mais ce serait bien mieux. Et
puis les gens qui sont logs chez eux font meilleure figure.

--Tiens, grand Louis, il faut la btir sur la pice de terre que j'ai
achete du pre Colis; c'est tout auprs du chemin, et la terre est
excellente. Il ne faudra pas longtemps pour qu'elle fasse un bon jardin
et une bonne chnevire. Parlons-en  notre matre.

Tixier dit qu'ils n'avaient pas tort de vouloir tre chez eux, mais
qu'on avait bien le temps d'y penser.

Pas dj tant, matre; il faut commencer  s'en occuper: on ne plante
pas une maison comme un arbre.

Le dimanche suivant, ils allrent voir le champ tous ensemble. Jeanne
expliqua qu'elle voulait que sa chambre ft leve sur l'table, qu'on
creuserait de deux pieds pour la rendre plus chaude l'hiver, et qu'elle
demanderait  Mme Isaure, qui s'tait marie presque en mme temps
qu'elle, de lui en faire un dessin.

Allons-y tous trois de ce pas, dit le pre Tixier.

Quand ils furent arrivs chez Mme Dumont, on leur fit voir diffrents
dessins de maisons. Jeanne en choisit une qui avait un petit perron de
dix marches sur le ct, et une galerie sur la faade. Le toit avanait
d'un mtre tout autour pour garantir le perron et la galerie; ce qui
permettait aussi de mettre les ustensiles de culture  l'abri sur les
deux autres cts. Cette maison contenait d'abord l'table en bas et un
cellier aussi creus de deux pieds; et dans l'table un petit endroit
qui n'existe pas ordinairement dans les maisons de paysans, et auquel
Jeanne tenait beaucoup par propret. Au-dessus, deux chambres et un
petit escalier pour aller au grenier; car Jeanne trouvait bien laid pour
une femme de monter  l'chelle. Mais il fallait au moins quinze cents
francs pour btir cette maison, et grand Louis trouvait que c'tait bien
lourd pour sa bourse. Matre Tixier lui dit:

Ne t'en inquite pas, grand Louis; je te prterai sept cents francs
remboursables en sept ans, et comme j'aime  tre pay exactement, je te
les ferai gagner; de cette faon, tu pourras conserver un peu d'avance.

--Mon Dieu, que vous tes bon, notre matre! dit Jeanne; quand je serai
dans notre maison, je penserai toujours que c'est  vous que je dois mon
bonheur.


                    On commence la maison de Jeanne.


Puisque vous voulez btir, mes, enfants, dit matre Tixier en rentrant
chez lui, commencez donc tout de suite; pour qu'une maison soit saine,
il faut qu'elle sche au moins pendant un an. Grand Louis, ce n'est pas
encore le temps des foins; profite de ce qu'il n'y a pas grand'chose 
faire ici pour te procurer des matriaux.

--Notre matre, je vais prendre le pre Darnaud, qui a un bon cheval et
qui me conduira tout ce qui est ncessaire. Il n'est pas juste que
j'emploie pour moi le temps que vous me payez.

--Et moi, je te dis qu'il est juste d'aider un brave domestique qui m'a
servi pendant quinze ans; je n'entends pas que tu te serves d'autres
btes que des miennes.

Matre Tixier fit faucher le sainfoin qui tait dans le champ de Jeanne,
et l'on mit les ouvriers  creuser les fondations. La btisse allait son
train; et quand Jeanne n'avait rien  faire, elle promenait la petite
Nannette jusque l; si les ouvriers ne comprenaient pas bien le plan de
Mme Isaure, elle le leur expliquait.

Aprs la moisson, l'on posa la charpente; mais l'on n'enduisit pas
encore les murs, afin qu'ils eussent le temps de scher entirement
jusqu'au printemps suivant. Quand la maison fut couverte, Jeanne dit
qu'il fallait bcher le jardin, afin de le planter  l'automne.

Je veux beaucoup d'arbres fruitiers, dit-elle, et de toutes les
espces. Il y en aura au bord des alles qui couperont le jardin en
quatre carrs, et puis dans celle qui en fera le tour; et je veux des
pchers le long du mur au midi, et des treilles qui garniront notre
galerie.


        Matre Tixier s'tonne que Jeanne veuille tant d'arbres
                           dans son jardin.


Que veux-tu donc faire de tous ces arbres, ma Jeanne? lui dit son
matre.

--Un jour ils rapporteront, notre matre; et ce sera le profit de
Nannette, qui vendra leurs fruits  la ville. Vous verrez comme elle
sera fire de vous porter ses premires pches!

--Et comment empcheras-tu ton btail de mettre le jardin en friche?

--Mais la porte de l'table donne sur le ct et au couchant; on fermera
la petite cour, et aucun animal, pas mme les poules, ne viendra dans
mon jardin. C'est votre gendre qui m'a donn cette ide-l, quand je lui
ai dit combien je trouvais dsagrable d'avoir le fumier devant ma porte
pour empester ma maison. Est-ce que vous croyez, notre matre, que les
gens du bourg en vaudraient pis, s'ils plantaient des vignes et des
arbres le long de leurs murs, comme on fait dans cette Normandie o
Durand est rest si longtemps? Le village est si sale qu'on ne sait
vraiment par o passer; ce n'est pas sain pour les enfants, toute cette
paille pourrie. Et la puanteur qu'elle donne! comment pourraient-ils
s'accoutumer  la propret au milieu de cette ordure?

La famille Dumont vint voir la maison de Jeanne quand elle fut finie. On
parla des plantations, et M. Dumont dit que ses ppinires tant bien
garnies, il donnerait tous les arbres dont on aurait besoin.

Et moi, dit Mme Isaure, je t'apporterai des fraises de tous les mois
pour border tes alles.

--Si tu m'en crois, petite Jeanne, dit M. Dumont, tu engageras ton mari
 peindre tous les bois qui sont exposs  l'air; ce sera un peu
coteux, parce que ta charpente dpasse les murs; mais au fond c'est une
conomie; la peinture prserve le bois des vers et de la pourriture.
D'ailleurs, grand Louis achtera de l'ocre  la livre et de l'huile de
rebut; il broiera lui-mme la couleur et peindra ensuite, ce n'est pas
bien difficile.

--Oui, monsieur; il n'est pas maladroit, et il en viendra bien  bout.


                        Jeanne admire sa maison.


Vers la Saint-Jean de l'anne suivante, l'on crpit les murs et l'on
plafonna les chambres pour qu'elles fussent plus chaudes. Jeanne fit
mettre une petite couche de pltre  l'intrieur. Elle avait eu pendant
l'hiver un garon  qui son parrain, matre Tixier, avait donn le nom
de Sylvain, et elle sentait qu'il tait temps de quitter le Grand-Bail.
Quoique tienne Durand, qui gouvernait  peu prs tout dans la maison,
ft toujours bon pour elle et pour son mari, il aurait fini par
s'ennuyer de leurs enfants. Elle se mettait souvent  la porte pour
regarder sa maison. Louise lui disait:

Hein! comme tu voudrais y tre dj!

--C'est vrai, ma Louise. Je vous aime pourtant de toutes mes forces, et
j'ai bien lieu de vous aimer; mais, vois-tu, c'est plus fort que moi:
quand je pense que nous serons dans une maison  nous, il me semble que
mon coeur clate au dedans de moi. C'est si bon de se sentir chez soi et
de se dire qu'on est  l'abri pour le reste de ses jours!

--Et des meubles, petite Jeanne! sais-tu que ton pauvre lit et l'armoire
de la mre Nannette ne feront pas grande figure dans ces chambres si
blanches?

--C'est bien l mon souci: je n'ose pas en parler  grand Louis: les
hommes ne comprennent pas combien une mnagre est contente d'avoir un
joli mobilier; il a dpens tant d'argent pour cette btisse, qu'il ne
serait peut-tre pas raisonnable de penser  autre chose. Pourtant,
comme ton pre lui en a avanc, nous avons bien encore de quoi acheter
une armoire et un lit.

--Eh bien! moi, je lui en parlerai  souper, sois tranquille.


        Louise plaisante grand Louis sur son vilain mobilier.


Le soir, Louise dit  grand Louis:

Est-ce que tu comptes mettre dans ta belle chambre le vilain lit de
Jeanne et son vieux coffre? Ce sera joli! Tout le monde se moquera de
toi: ils diront qu'au dehors tu fais le faraud avec ta maison qui n'est
pas faite comme les autres, et qu'au dedans tu n'as pas seulement de
quoi te coucher.

--Tu as bien raison, ma Louise, et j'y pense depuis longtemps. Je sais
bien que Jeanne a envie d'un mobilier neuf, quoiqu'elle n'en dise rien;
et moi je ne suis heureux que quand elle est contente. Il nous faudrait
un lit, une armoire et des chaises cires; son vieux coffre servirait de
huche  ptrir le pain.

--Et o donc veux-tu qu'elle mette le linge que vous quitterez toutes
les semaines, quand elle l'aura pass par l'eau? Il y aura trop de
choses dans le grenier pour l'y placer, et tu ne veux pas, j'espre, le
voir traner dans la maison.

--Mais, Louise, crois-tu que ce serait bien d'acheter du mobilier, quand
je dois tant d'argent  ton pre?

--Allons, dit matre Tixier, le voil encore l-dessus! Mais puisque je
t'ai dit, ttu, que je te le ferai gagner! tu l'aurais l, dans le creux
de ta main, que je n'en voudrais pas: c'est une rcompense que je veux
te donner, moi! es-tu donc trop fier pour la prendre tout simplement?
D'ailleurs, tu sais bien que je ne refuse pas d'obliger un ami dans
l'embarras; seulement je veux tre rembours au jour dit, car j'aime
l'exactitude avant tout.

--C'est bien a qui me tracasse; car si je venais  mourir avant de vous
avoir rembours!

--Eh bien! je prendrais un de tes champs en payement; ainsi n'en parlons
plus, a m'ennuie. Ah! coute donc ce que je vais te dire: Prvt, de la
Bordinerie, n'a pas voulu me croire quand je lui disais: Fauche tes
prs, tu laisses trop mrir ton foin; tes seigles auront besoin d'tre
coups avant que tu aies fini ta fauchaison, et tu te trouveras dans
l'embarras; tu ne sauras auxquels aller; et, si le temps se mettait  la
pluie, comment ferais-tu?--Bah! pre Tixier, me rpondait-il, vous voyez
toujours tout en noir; parce que vous tes plus vieux que moi, vous
voulez avoir raison sur tout.--C'est que, Prvt, j'ai fait plus d'une
btise dans ma vie, et je sais ce qu'il en cote! Tu ne veux pas
m'couter, eh bien, tu verras! a n'a pas manqu; voil le temps qui
menace; il a t oblig de prendre le double de monde pour faucher et
pour faner, et il est venu demander  tienne la grande voiture 
chelles et les juments; mais j'ai dfendu de rien lui donner. Il a fait
la sottise, il faut qu'il la boive.

--Notre matre, dit grand Louis, quand Prvt est venu vous dire, l'an
pass, qu'il avait quelques bonnes bouteilles de vin blanc que sa
dfunte tante lui avait laisses, et qu'il fallait venir les boire avec
lui, je me souviens que vous n'y avez pas manqu.

--C'est vrai, et c'tait du fameux vin, encore!

--Pourquoi donc ne l'aideriez-vous pas  boire sa sottise aujourd'hui,
comme vous l'avez aid  boire son vin l'an dernier?

--C'est juste, grand Louis; j'ai tort, et tu as raison. Il faut aider
Prvt, qui court grand risque de perdre ses foins. C'tait mal, ce que
je disais l. On a beau faire, ce chien d'orgueil revient toujours! Tu
prendras tes juments et ta voiture  ridelles, et tu travailleras pour
lui tant qu'il n'aura pas serr son fourrage.


                     Jeanne va commander ses meubles.


Le jeudi suivant, matre Tixier emmena Jeanne en ville pour acheter ses
meubles.

Mon pre, dit Louise, emmenez-moi donc aussi: je voudrais choisir les
toffes de son lit avec elle.

--Et la petite Nannette?

--Je vais la faire bien belle et je l'emmnerai comme Jeanne emmne
Sylvain.

En chemin, le pre Tixier dit  Jeanne:

Ne va pas faire la sotte, au moins! j'entends que tu commandes tout ce
qu'il te faut; d'ailleurs, je serai l, et nous verrons bien!

Quand ils furent chez le menuisier, Jeanne commanda une belle armoire en
noyer, un lit, une table et une huche du mme bois, et le menuisier dit
qu'il lui donnerait une table commune par-dessus le march.

Et un moulin pour sasser ta farine?

--Notre matre, ce n'est pas bien ncessaire pour l'instant; vous me
laisserez bien sasser chez vous; ce sera un peu de peine pour grand
Louis qui portera le sac, et voil tout.

--Je ne veux point de a; tu vas te commander un joli moulin pareil aux
autres meubles; je n'entends pas qu'il manque quelque chose  ton
mnage.

Ils choisirent six chaises en noyer, et le pre Tixier acheta un petit
fauteuil semblable, en disant que ce serait pour son filleul quand il
pourrait s'en servir. On alla ensuite chez le marchand d'toffes pour
prendre les rideaux du lit.

J'aurais bien dsir qu'ils fussent en serge verte, dit Jeanne 
Louise, c'est plus cossu; mais je n'ai pas assez d'argent.

Elles choisirent donc une belle cotonnade rouge  raies; Louise fora
Jeanne  prendre une jolie indienne  fleurs bleues sur un fond blanc
pour faire l'intrieur du lit et la courte-pointe, et enfin une bonne
couverture de laine. Puis elles achetrent aussi tous les menus
ustensiles ncessaires dans un mnage.

Vois donc, ma Louise! j'avais apport deux cents francs, et il ne m'en
reste plus que dix. Que a cote donc de se mettre  son mnage!

--Que veux-tu, ma pauvre Jeanne? on ne s'y met qu'une fois dans la vie.
Mais tu es si propre, si mnagre, que tout ton mobilier aura toujours
l'air neuf.

Jeanne chargea une habile ouvrire de faire ses rideaux ainsi que la
garniture de son lit, et demanda qu'on les lui rendt le plus tt
possible.

Pourquoi donc tant te presser, Jeanne! tu as bien le temps de te mettre
 ton mnage.

--Non, je n'ai que le temps bien juste; avec mes deux enfants je ne fais
plus rien chez vous, c'est  peine si je gagne le pain que je mange; il
faut que a ait une fin et que j'aille dans ma maison entre la moisson
et les vendanges, au temps o grand Louis n'est pas occup.


                       Jeanne dmnage peu  peu.


Quand le mobilier fut rendu et mis en place, grand Louis dit  son
matre:

Votre maison est trop pleine, et cette autre l-bas s'ennuie d'tre
vide.

--C'est--dire que tu as grande envie d'y aller: c'est tout naturel, mes
enfants, arrangez a ensemble; mais je te prviens que j'ai besoin de
toi jusqu'aprs les vendanges.

--Est-ce que je ne serai pas toujours prt pour vous servir, l-bas
comme ici?

--Petite Jeanne, je te prviens aussi que je veux planter la crmaillre
le jour o tu feras bnir ta maison, et je ferai les frais du souper; tu
m'entends!

Jeanne emportait son linge et ses habits peu  peu, et elle les rangeait
au fur et  mesure; Louise l'aidait quand elle le pouvait, et bientt il
n'y eut plus que son lit  transporter, car grand Louis avait dj
conduit le coffre et l'armoire de la mre Nannette. Il fut convenu que
le dimanche au matin on dmonterait le lit, M. le cur devant bnir la
maison le soir.


                   Le colporteur revient au Grand-Bail.


Le samedi, pendant le dner, l'on vit venir une voiture attele d'un
petit cheval qui paraissait fort vigoureux; elle s'arrta  la porte, et
il en descendit un beau jeune homme qui sauta d'un bond dans la maison.
Chacun le regarda avec tonnement; quand il vit que personne ne le
reconnaissait, il ta son chapeau, et matre Tixier s'cria:

Tiens! c'est le colporteur!

Et il n'tait pas difficile de le reconnatre  la cicatrice qui lui
traversait le front.

Ma foi, mon garon, j'ai bien cru que tu nous avais oublis; nous
parlions de toi quelquefois avec M. le cur, qui disait toujours que
nous te reverrions tt ou tard.

--Il avait raison, le saint homme! Je n'oublie point ceux qui m'ont
oblig: parlez-moi de lui et dites-moi s'il va toujours bien.

--Oui, Dieu merci, et j'espre qu'il vivra longtemps encore; mais,
puisque tu nous trouves  table, mets-toi  ton ancienne place, sans
crmonie, tout comme autrefois.

--De grand coeur, matre Tixier; mais auparavant je vais dteler mon
cheval qui a grand chaud.

--C'est juste; il faut avoir soin des animaux qui nous rendent service;
mais ne te drange pas; on va mettre ton cheval  l'abri et lui donner
ce qu'il lui faut.

Le colporteur se mit  table, et on lui apprit que Jeanne tait marie 
grand Louis, et qu'ils devaient se mettre  leur mnage le lendemain.

Je ne vois pas votre fille ane, ni cette cervele de Marguerite, ni
le bouvier Claude!

--Ma Solange est marie et demeure dans une mtairie tout prs d'ici,
qui appartient aussi  M. Dumont; Claude a pous Marguerite et s'en est
all dans le bourg. C'est un triste mariage qu'il a fait l; quoiqu'il
n'ait gure d'esprit, c'est un brave garon et bien courageux.

--Et cette jeune fille-l, dit le marchand en dsignant Louise, est-ce
que c'est ce petit lutin qui sautait toute la journe autour de Jeanne?

--Oui, mon ami; mais si elle a grandi, sais-tu que toi aussi tu es
grandi et chang? c'est  peine si je t'ai reconnu.

Aprs dner, le marchand s'en alla chez M. le cur, et il n'en revint
que pour souper. Avant de se mettre  table, il entra dans la grange o
l'on avait rang sa voiture, et il rapporta trois couvertures de coton,
deux cravates noires et un trs-beau foulard. Il offrit une couverture 
chacune des filles maries, l'autre  Jeanne et le foulard  Louise;
puis il prit les cravates noires et voulut en donner une  Etienne
Durand et l'autre au matre.

Mon garon, dit celui-ci, je n'entends pas que tu te ruines pour nous.
Je veux bien t'acheter quelque chose, mais je n'accepterai rien,
absolument rien.

--Matre Tixier, vous ne me causerez pas une humiliation pareille. Si on
impose des obligations  ceux  qui l'on rend service, on en contracte
aussi envers eux; il ne faut pas refuser aux gens  qui l'on fait du
bien le plaisir de se montrer reconnaissants.

--Tu as raison: je n'ai plus rien  dire; donne, mon garon, et grand
merci.

Et chacun prit ce que lui avait apport le marchand.


                 Le colporteur vend  tout le village.


Le lendemain, aprs la messe, que le colporteur entendit bien
dvotement, il tala sa boutique sur la place de l'glise, et il annona
 haute voix qu'il vendrait ses marchandises au prix cotant, en
reconnaissance du service qu'on lui avait rendu autrefois dans le pays.
Chacun s'approcha et acheta ce qui lui convenait. Il dna chez M. le
cur. Pendant que les femmes de la ferme s'occupaient  prparer le
souper dans la maison de Jeanne et y transportaient tout ce qui tait
ncessaire, Louise mit, sans en rien dire, une petite provision de
toute chose dans la huche de Jeanne avec deux grand pains de froment.

Aprs les vpres, M. le cur vint bnir la maison et ensuite l'on se mit
 table. Toute la famille du Grand-Bail tait l, except la matresse,
qui ne se levait plus. Solange tait venue aussi avec son mari.

Te voil donc dans ta maison, ma Jeanne, dit matre Tixier; vas-tu tre
heureuse! mais nous nous apercevrons bien que tu n'es plus avec nous.

--Il fallait bien, dit M. le cur, que ces braves gens finissent par se
mettre  leur mnage. J'ai bni la maison de bon coeur, car je suis bien
sr qu'il ne s'y fera jamais rien de mal et que les enfants y seront
bien levs.

--Elle s'y prendra de bonne heure, monsieur le cur; ne fait-elle pas
dj compter sa petite Nannette! y a-t-il du bon sens?

--Notre matre, est-ce que vous ne serez pas content quand,  la
veille, la petite vous lira de jolies histoires?

--Mais crois-tu, Jeanne, que, si elle apprend sitt  lire, a ne la
dgotera pas de travailler?

--Soyez tranquille, notre matre! ce qui entre dans la tte ne gte pas
les doigts; et ceux qui l'ont pleine de toutes sortes de bonnes choses
travaillent aussi bien que les autres, s'ils ont du courage; n'est-ce
pas, monsieur le cur?


                     M. le cur donne raison  Jeanne.


Jeanne a raison, dit le cur: ne vaut-il pas mieux, le dimanche, passer
son temps  faire une lecture, ou bien  enseigner  lire aux autres,
que de se disputer ou de faire des commrages au dpens du prochain?
J'ai toujours vu que les hommes qui savent quelque chose sont plus
faciles  vivre que les autres; et les femmes qui ont appris  lire, 
crire, et qui savent se servir de l'aiguille, sont plus assidues dans
leur maison et la tiennent plus proprement.

--Voyez donc grand Louis, pourtant! il ne sait pas seulement signer son
nom.

--Aussi, notre matre, s'cria celui-ci, avant que d'avoir trouv
Jeanne, je ne valais pas grand'chose; je brutalisais tout le monde.

--Est-ce qu'elle aurait tant d'ide, Jeanne, dit Josphine, est-ce
qu'elle serait si bonne si les dames Dumont ne lui avaient appris tant
de choses?

--Tu as bien raison, ma Josphine. J'aurais fait comme tant d'autres qui
ne pensent  rien du tout. Aussi, aprs le bon Dieu qui m'a donn une
me, et ma pauvre mre, qui m'a mise au monde, aprs la mre Nannette,
qui m'a tire de la misre, je dois tout  ces dames: car vous ne
m'auriez pas tant protge, matre Tixier, si elles n'avaient pas pris
soin de moi. Aussi je serai reconnaissante envers elles jusqu'au dernier
jour de ma vie.


                   Le colporteur parle de ses affaires.


Monsieur le cur, dit Louise, vous aviez une bien belle nappe d'autel,
ce matin,  la messe. Je parie que c'est ce jeune marchand qui vous l'a
apporte!

--Oui, ma fille; il a voulu faire ce cadeau  ma pauvre glise; c'est un
brave coeur qui n'a oubli aucun de ceux qui l'ont oblig.

--Tu as donc fait de bonnes affaires, toi, dit matre Tixier en
s'adressant au colporteur; je vois que tu as un cheval et une voiture,
sans compter ce qu'il y a dedans.

--Mais oui; mes petites affaires ne vont pas trop mal.

--C'est la rcompense de votre bonne conduite, dit le cur.

--Pour vous dire toute la vrit, j'ai eu bien de la peine  prendre des
habitudes rgulires. J'ai souvent rencontr d'anciens camarades qui se
moquaient de moi, et j'ai t plus d'une fois sur le point de cder 
leurs railleries et de les imiter. Mais quand mes yeux rencontraient un
miroir et que je voyais ma cicatrice, je pensais  vous tout de suite,
monsieur le cur, et aussi  la maison du pre Tixier, et je redevenais
fort contre la tentation. Il est si difficile de rompre avec les
mauvaises habitudes!

--Vous dites l une grande vrit, mon ami; c'est pourquoi l'on ne
saurait veiller de trop prs  s'en prserver.

--Enfin, j'ai contract celle de la bonne conduite et du travail; je me
suis donn bien du mal; j'ai parcouru toute la France, marchant la nuit
et vendant le jour, faisant souvent beaucoup de chemin en vue d'un
petit bnfice, et vivant de peu. J'arrive de Paris, o j'ai retrouv
mon pre, que je n'avais pas vu depuis huit ans. Jugez si j'ai t
heureux d'tre en tat de le tirer de la carrire o il travaillait, ce
qui tait un mtier trop dur pour son ge! J'ai pu lui acheter le fonds
d'un de ces petits commerces des rues, qui,  Paris, suffisent  nourrir
leur homme. Me voici le coeur content en pensant que mon pauvre pre
n'aura plus  souffrir, et je compte bien l'aller voir de temps en
temps.

--Nous sommes tous bien heureux, dit grand Louis, de vous voir en si bon
chemin.


                Matre Tixier vend de la plume  Jeanne.


Aprs le souper, matre Tixier visita les deux chambres de Jeanne, et
lui dit:

Je te vois bien deux chlits, ma fille, mais il y en a un vide, et a
me choque.

--Matre Tixier, j'ai achet de la toile pour faire une paillasse; je
vais la coudre ds demain, et vous me donnerez bien de la paille frache
pour la remplir; quand mon mari battra votre avoine, il me vannera de la
ble sur laquelle il couchera au besoin.

--Et tu crois, toi, que je souffrirai que ton homme couche sur la ble
quand il sera bien harass? Il ne manque pas de plume  la maison; tu en
auras demain ce qu'il te faudra pour faire un lit; tu me payeras en
journes; grand Louis n'a pas besoin de se mler de cela.

--J'ai une belle pice de coutil, dit le marchand, et je vous vendrai 
bon march ce qui vous sera ncessaire; j'ai aussi remarqu qu'il manque
des rideaux  votre fentre; je me souviens d'avoir quelque part, dans
mes ballots, un reste d'indienne  raies blanches et rouges, qui ira
bien avec le lit. Je vous le donnerai en bon souvenir de notre souper
d'aujourd'hui et du plaisir que j'ai  vous retrouver tous.

--Mais, monsieur le marchand, ma fentre se passera bien de rideaux;
c'est trop beau pour des gens comme nous.

--Jeanne, quand vous me pansiez le front, je n'ai pas refus vos soins,
et je n'ai pas craint de vous donner de la peine: pourquoi ne
voudriez-vous pas accepter ce que je vous offre?

--Jeanne, il faut que personne ne sorte mcontent de chez vous
aujourd'hui, fit observer le cur.

--Eh bien! merci de votre gnrosit, dit Jeanne au marchand; et, pour
tout dire, je ne serai pas fche d'avoir des rideaux.

Le colporteur dit au pre Tixier, comme ils rentraient au Grand Bail:

En passant par la ville, j'ai vu un petit marchand tailleur qui m'a
cd son fonds; je suis convenu de lui prendre l'anne prochaine; mais
il me faudra une femme dans cette boutique.

--Eh bien?

--Si vous vouliez me donner votre Louise, je serais bien content; elle
connat tout le pays, et, comme je ne vendrai gure qu' la campagne, je
crois que nous ferions une bonne maison ensemble.

--Lui en as-tu parl?

--Non, matre Tixier, je voulais savoir ce que vous en diriez.

--Arrange-toi avec elle, je t'en donne la permission.

Le colporteur resta deux jours chez matre Tixier, et, quand il partit,
les accords taient faits.


                   La famille Dumont vient voir Jeanne.


La famille Dumont vint, le mardi, voir Jeanne, qui leur avait dit la
veille qu'elle tait emmnage.

Sais-tu que tu n'es pas du tout mal loge, petite Jeanne? lui dit Mme
Isaure; et qu'as-tu donc dans ta basse-cour?

--Rien encore, madame; matre Tixier va me donner une chvre, un coq et
deux poules.

--Qu'il te donne plutt deux canes et un canard, dit Mme Dumont; je
t'enverrai un coq et deux poulettes de ma belle race.

--Et moi, dit Auguste, qui tait devenu un bel officier, je t'apporterai
une paire de ces jolis pigeons que tu aimes tant.

--Et moi, dit Mme Sophie, je te donnerai une jolie chatte  longs poils
pour te tenir compagnie; car, ma pauvre Jeanne, tu vas trouver la maison
bien grande quand tu seras seule toute la journe.

--Oh! je vais chercher de l'ouvrage tout de suite aprs avoir sevr
Sylvain. Quand vous aurez besoin de quelqu'un, ne m'oubliez pas, s'il
vous plat.

--Et la petite Nannette, qu'en feras-tu quand tu iras travailler?

--Je la mnerai au Grand-Bail, ainsi que son frre; ils s'amuseront
autour de la maison: Nannette gardera le petit, et Louise aura l'oeil
sur les deux.

--Comme il est frais, ton Sylvain! Jeanne; si j'ai un enfant, tu me le
nourriras, dit Mme Isaure.

--Avec grand plaisir, ma chre dame; ordonnez ici comme chez vous.


           Jeanne a de la peine  s'habituer  vivre seule.


Mme Sophie avait raison; Jeanne n'tait pas accoutume  tant de
tranquillit: il lui semblait qu'elle n'et point d'occupation. Quand
son mnage tait fait, qu'elle avait promen la chvre et qu'elle lui
avait amass de l'herbe, le reste de la journe lui paraissait bien
long.

Elle filait sur sa galerie pendant que Nannette amusait son frre; quand
elle s'ennuyait trop, elle prenait ses deux enfants et les emmenait au
Grand-Bail. L, elle aidait  Louise, et bien souvent on la retenait 
souper avec son mari qui battait  la grange; d'autres fois, elle
s'occupait de son jardin. Nannette la suivait partout, et, comme sa mre
lui apprenait beaucoup de choses, cette petite fille causait bien mieux
que les autres enfants du bourg.

Quand les anciennes voisines de Jeanne passaient sur le chemin pour
aller au march, elles entraient souvent chez elle, et aprs avoir
visit sa maison, elles lui disaient:

Elle doit te coter bon ta maison, petite Jeanne!

--Pourquoi donc a?

--C'est que tu as un beau jardin en avant; on ne voit ni fumier ni
immondices devant ta porte. Et avec quoi comptes-tu donc fumer tes
champs?

--Je peux bien avoir de quoi fumer mes champs sans mettre mon fumier
sous mes fentres, pour empester ma maison et rendre mes enfants
malades. N'ai-je pas ma cour, o est l'table?

[Illustration: Jeanne et ses deux enfants.]

--Mais si tu ne mets pas de la paille pourrir devant ta porte, le peu de
btail que tu as ne pourra suffire  fumer tes champs.

--Vous croyez donc que cette paille que vous mettez pourrir devant vos
portes fait un bon engrais? Vous vous trompez fort: c'est bon pour vous
donner la fivre ainsi qu' vos enfants, et voil tout.

--Comment fais-tu donc, toi?

--Moi, je mets une couche de paille et une de terre sur mon fumier
chaque fois que grand Louis nettoie l'table; j'empche comme a qu'il
ne sche, et la paille et la terre qui le couvrent deviennent un
excellent engrais. Faites de la litire jusqu'au ventre  vos btes, et
tenez propre le devant de votre porte, vous verrez comme vous vous en
trouverez bien!

--Qui est-ce qui t'a donc appris tout a, Jeanne?

--C'est tienne Durand, le gendre de matre Tixier du Grand-Bail.

--Il veut donc changer toutes les coutumes, celui-l?

--Il ne veut rien changer; il veut seulement faire mieux, et il s'y
entend bien; grand Louis dit que c'est un excellent cultivateur.


                Jeanne a grande envie d'avoir une vache.


Jeanne dsirait beaucoup avoir une vache, et en parlait souvent  son
mari, qui lui disait:

Ma pauvre femme, tu as deux enfants  soigner, bientt trois; si Mme
Isaure t'en donne un a nourrir, a fera quatre; je te demande si tu
pourras t'occuper de ta vache!

--Je prendrai pour m'aider cette pauvre mre Henri qui demande son pain,
et elle viendra pour peu de chose. Elle gardera mes btes aux champs,
puis elle ira  l'herbe; je n'aurai que la peine de traire la vache et
la chvre, de soigner le laitage, et tu nettoieras l'table le soir.
Car, vois-tu, je veux avoir une vache bien propre; je la ferai triller
tous les jours, comme tienne Durand fait au Grand Bail; j'ai remarqu,
que, quand elles ont le poil bien brillant, elles donnent plus de lait
et du meilleur.

--Si tu veux te faire aider, c'est diffrent, parce que je n'entends pas
que tu te tues  l'ouvrage, je t'en avertis. L'autre jour, le marchal
m'a propos un cheptel; veux-tu que j'aille lui demander s'il est
toujours dans la mme intention?

--Oh! oui, mon homme, va; a vaudra mieux pour commencer, que d'acheter
une vache nous-mmes et de rester sans le sou.

Grand Louis alla voir le marchal et revint bien vite dire  sa femme
qu'on lui achterait une vache, et que le pre Tixier la choisirait
lui-mme.

Jeanne fut bien contente d'avoir une vache; elle la menait patre
souvent comme elle avait fait autrefois chez la mre Nannette; sa fille
conduisait la chvre, et le petit Sylvain les suivait.

L'anne se passa bien, la rcolte fut bonne, grand Louis serra ses
gerbes dans un coin de la grange du Grand-Bail; il fit son vin en commun
avec matre Tixier, chez lequel il travaillait toujours.

Il paya les premiers cent francs avec son temps, et il gagna assez en
plus pour acquitter une bonne partie de la rente viagre du pre Colis.
Jeanne eut un autre garon qu'on appela Paul, et qu'elle nourrit sans
trop de fatigue.


             Mme Isaure donne un enfant  nourrir  Jeanne.


Paul avait huit mois quand Mme Isaure vint voir Jeanne et lui dit:

Je vais te donner bientt un nourrisson, ma bonne Jeanne; ton Paul
n'aura gure que neuf mois quand tu prendras mon enfant. Je ne veux pas
que tu les nourrisses tous les deux  la fois; toute forte que tu es, tu
serais bientt puise; si tu veux mettre ton garon en nourrice, je
payerai ses mois.

--Merci, madame, je le svrerai; il est trs-fort et mange dj comme un
petit homme. Je vous promets qu'il ne prendra pas le lait de votre
enfant.

--Je le sais bien, Jeanne; tu es trop honnte femme pour tromper
personne, moi moins que toute autre. Prpare-toi donc  recevoir bientt
ton nouvel enfant; nous passerons l'hiver ici pour ne pas le quitter.
Mais, dis-moi, si tu prenais une petite fille pour t'aider? Tu ne
pourras pas suffire  tout.

--Madame, j'emploie dj la mre Henri une partie de la journe; je la
garderai tout  fait. La pauvre femme est bien malheureuse et ne manque
pas de courage; mais elle ne peut travailler aux champs: je serai plus
tranquille avec elle qu'avec une fillette de douze  treize ans.

--Alors je payerai la mre Henri en sus de tes mois.

--De mes mois, ma chre dame! est-ce que vous comptez me payer? Oh! vous
ne me ferez pas ce chagrin-l!

--Mais, petite Jeanne, n'est-il pas juste que tu sois paye de la peine
que tu vas prendre pour mon enfant?

--Ma rcompense, madame, ce sera de vous rendre service et de
m'acquitter, selon mon pouvoir, des grandes obligations que je vous ai.
Que serais-je donc sans vous? Ne me payez pas, je vous en prie!
laissez-moi vous prouver combien je vous suis attache, et que je
n'oublie pas tout le bien que vous m'avez fait. Si vous me payiez, je
croirais que vous ne faites aucune estime de moi, ajouta Jeanne en
pleurant.

--Ne te dsole pas, ma bonne Jeanne; tu as raison, je ne dois pas te
payer. D'ailleurs, on ne saurait reconnatre les soins d'une bonne
nourrice avec de l'argent; seulement, je tiens  payer la mre Henri;
car enfin, si je ne te donne rien, je ne puis souffrir que tu dbourses
quelque chose pour moi.

Quinze jours aprs, Mme Isaure confia sa petite fille  Jeanne.


             Les femmes du bourg s'tonnent de la propret
                               de Jeanne.


Les femmes du bourg venaient souvent demander quelque service  Jeanne,
qui en savait plus long qu'elles, et qui tait toujours prte  obliger.
Quand elles la voyaient habiller ses enfants, elles lui disaient:

Comment donc, Jeanne, tu peignes tes petits et tu les laves comme s'ils
taient des enfants de bourgeois!

--Parce qu'ils sont des paysans, est-ce une raison pour qu'ils soient
sales? Voyez s'ils ont le moindre bouton! Ce n'est pas une grande peine
pour moi de laver leur petit corps tous les matins en les levant, et de
leur brosser la tte; c'est bientt fait, et je leur pargne par l bien
des petites misres. Si vous en faisiez autant, vos enfants se
porteraient mieux et ne crieraient pas tant.

--Eh bien! on essayera. Dis-nous donc aussi comment tu fais pour que
leurs habits aient toujours l'air d'tre neufs.

--Je les plie quand les enfants sont au lit, je les mets en presse sur
mon coffre; et je serre leur bonnet pendant la nuit pour le garantir des
mouches.

--Mais ils ne se salissent donc pas, tes petits?

--Dame! j'y fais attention. D'abord, je ne les laisse pas manger toute
la journe, et quand ils mangent, je mets un linge devant eux pour que
leurs habits se salissent moins. Je n'ai pas besoin de les laver si
souvent, et cela m'pargne du temps et de l'argent.

Mme Isaure venait voir tous les jours sa petite fille qui croissait 
vue d'oeil, et elle remerciait Jeanne de ses bons soins.

Ma chre dame, si vous saviez combien je suis heureuse que vous ne
puissiez pas penser que c'est par intrt que je soigne votre enfant! Je
l'aime comme les miens, je ne fais pas de diffrence entre eux.


                      Jeanne rend son nourrisson.


Jeanne nourrit la fille de Mme Isaure et la lui rendit toute propre,
marchant dj et commenant  parler. Toute la famille Dumont vint
chercher l'enfant, et Jeanne leur donna  djeuner dans sa jolie
chambre; elle avait toujours quelques pots de fleurs sur sa galerie, ce
qui donnait  sa maison un air de fte. Pendant qu'on tait  table, le
domestique de M. Dumont amena dans l'table de Jeanne une trs-belle
vache avec son veau; on habilla tout de neuf les trois enfants, qui en
furent bien joyeux, et tout le monde partit.

Jeanne, qui tait toute triste du dpart de son nourrisson, descendit
pour traire sa vache, et fut grandement tonne d'en trouver deux 
l'table; elle n'eut pas d'abord la force de parler; puis elle cria 
son mari:

Grand Louis, viens vite, mon homme, viens vite!

Lui, qui travaillait dans son jardin, accourut promptement, croyant
qu'il tait arriv quelque malheur. Quand il vit Jeanne  la porte de
l'table, le visage tout en larmes et riant en mme temps, il lui dit:

Est-ce que tu deviens folle, ma pauvre femme?

Jeanne lui montra la crche sans rpondre, et grand Louis, en voyant la
vache, comprit tout.

Sont-ils bons! sont-ils donc bons! dit Jeanne quand elle put parler:
c'tait justement ce que je dsirais le plus au monde, que d'avoir une
vache  moi.

--Jeanne, tu ne peux ni nourrir ni soigner deux vaches. Je vais de ce
pas chez le marchal, pour lui dire de placer la sienne ailleurs.

Il alla tout de suite au bourg, o il conta le bonheur qui lui tait
arriv.

Grand Louis, dit le marchal, je ne mettrai pas ma vache en d'autres
mains; elle dprirait partout au sortir de celles de Jeanne. Nous la
vendrons  la foire prochaine: elle m'a cot deux cents francs, et nous
aurions bien du malheur si nous n'en trouvions pas une quarantaine de
francs de plus; a nous fera un joli petit bnfice  chacun.


                        Nannette a mal aux yeux.


Quelque temps aprs, Nannette eut grand mal aux yeux. Jeanne alla
chercher M. le cur, qui vit l'enfant et trouva le mal si grave qu'il
conseilla d'aller consulter le meilleur mdecin de la ville. Matre
Tixier, en allant voir Louise, qui tait marie au marchand et qui
faisait bien ses affaires, conduisit dans sa carriole grand Louis, sa
femme et leur fille. Le mdecin visita soigneusement les yeux de
Nannette; il fit une ordonnance, et dit:

Si vous faites exactement ce que j'ordonne, je rponds de la gurison
de votre enfant; autrement elle pourrait bien devenir aveugle. Mais vous
autres, gens de la campagne, aussitt que vos malades vont un peu mieux,
vous cessez les remdes.

--C'est bien vrai, monsieur, dit Jeanne, c'est une mauvaise coutume;
mais que voulez-vous? on est si pauvre et on a si grand besoin de son
temps qu'on est ngligent de sa sant.

--C'est un fort mauvais calcul; car il faut toujours finir par
interrompre son travail et dpenser l'argent que vous avez voulu
conomiser, et mme plus; et l'on a souffert longtemps. Trop heureux
encore si le mal n'est pas devenu incurable! Vous tes, en vrit, plus
soigneux de la sant de vos bestiaux que de la vtre propre.

--Monsieur, dit grand Louis, quand on perd une pice de btail, c'est la
ruine d'une petite maison.

--Et si le chef de la famille meurt, n'est-elle pas ruine aussi?

--Oui, et c'est un grand malheur; mais soyez tranquille, monsieur:
Jeanne n'est pas une femme comme une autre; ce que vous lui direz, elle
le fera comme si c'tait M. le cur qui l'et recommand.

Jeanne ramena sa fille et lui mit un bandeau sur les yeux, parce que le
mdecin avait recommand par-dessus tout qu'elle ne vt pas le jour.


                   Paul montre un mauvais caractre.


Nannette s'ennuyait un peu de ne pouvoir rien faire; sa mre lui donna
du gros chanvre  filer; elle entreprit de lui apprendre le catchisme,
ce qui ne fut pas long; car Nannette avait bonne mmoire. Elle gardait
le petit Paul pendant que sa mre allait travailler hors de la maison et
que Sylvain tait  l'cole. Il fallait toute la patience de cette bonne
petite pour supporter les caprices de Paul, qui avait un mauvais
caractre et ne voulait jamais faire ce qui plaisait aux autres. Jeanne
en avait un grand chagrin; mais elle esprait qu'il deviendrait meilleur
en grandissant. Elle ne se lassait jamais de ses caprices, et employait
la plus grande douceur avec lui: mais l'enfant y tait insensible; il ne
lui tmoignait pas la moindre affection, et ne venait  elle que s'il
avait besoin de quelque chose, bien sr de ne pas tre refus. Il ne
craignait que son pre, qui s'irritait de le voir tourmenter sans cesse
Jeanne, et, quand elle pleurait en voyant Paul si diffrent de ses ans
qui taient d'excellents enfants, grand Louis avait envie de le battre
pour le corriger; mais sa femme le retenait toujours en lui disant que
les coups n'avaient jamais rien produit de bon. Pourtant Paul, tout
petit qu'il tait, avait quelquefois des rponses si insolentes que
grand Louis, qui au fond n'tait pas endurant, lui donnait quelques
bonnes tapes. Jeanne, qui craignait que ce petit coeur ne s'endurct
encore, et qui pensait qu'une grande tendresse pourrait seule le
rchauffer, prit le parti de cacher  grand Louis toutes les fautes que
faisait son enfant.


          La petite Nannette comprend la chagrin de sa mre
                            et le partage.


Nannette, qui avait bien compris le chagrin de sa mre, essayait
quelquefois de la consoler.

Ma pauvre fille, il n'y a pas de consolation pour une peine comme
celle-l. Si ton frre ne vaut rien quand il sera grand, ce sera le
chagrin de toute ma vie. Mon enfant, il faut cacher avec soin sa
mauvaise humeur et sa duret. Vois-tu, il n'y a pas de plus grande
richesse que la bonne rputation, et elle commence en mme temps que
nous. Si le monde savait combien Paul est mauvais, l'enfant aurait beau
se corriger par la suite, on n'en dirait pas moins qu'il ne vaut pas
grand'chose: n'en parle donc  personne, pas mme  nos meilleurs amis
ni  M. le cur.

--Oui, ma mre, soyez tranquille; d'ailleurs, puisque Dieu nous l'a
donn comme a, il faut l'aimer pour tout le monde; car, au fond, il est
bien malheureux.

A force de douceur et de patience, Nannette vint  bout d'apprendre 
Paul sa prire; elle le faisait compter aussi deux fois par jour, et,
tantt bon gr, tantt mal gr, il apprit tout ce qu'un petit enfant de
son ge pouvait apprendre; comme il avait assez d'intelligence et qu'il
n'tait mauvais qu' la maison, on l'aimait bien ailleurs. Il s'attacha
 sa soeur plus qu'on ne l'et cru capable de le faire.

Nannette avait un caractre si heureux que tout le monde l'aimait comme
on avait aim sa mre  son ge. Elle gurit enfin, parce qu'elle fut
bien docile et ne manqua jamais de faire ce que le mdecin et M. le
cur, qui venait la voir tous les jours, lui avaient ordonn.


               Une grle terrible ravage tout le pays.


Tout allait au mieux dans le mnage de Jeanne; elle avait fait faire une
pice de toile avec le chanvre qu'elle filait depuis quatre ans. Elle
comptait en faire quatre paires de draps et des chemises pour grand
Louis, dont les vieilles avaient servi pour les enfants. Son mari avait
dj rembours six cents francs au pre Tixier et elle lui avait pay sa
plume. Nannette allait avoir douze ans; elle avait fait sa premire
communion. Sylvain tait enfant de choeur, et il restait chez M. le cur
pendant tout le temps qu'il ne passait pas  l'cole. Il semblait que
rien ne dt troubler le bonheur de Jeanne, quand, au commencement de la
moisson, il vint un orage terrible. La grle tombait grosse comme des
noix, et il ne resta pas un pis debout dans les champs. Ils avaient t
si bien hachs et entrs en terre, qu'on n'y voyait mme pas un brin de
paille: c'tait une dsolation gnrale. Matre Tixier prouva de
grandes pertes; pourtant il ne fut pas grl partout. Mais chez le
pauvre grand Louis, ce fut bien pis: il ne resta rien de sa rcolte; en
voyant ses champs, l'on n'aurait jamais dit qu'il y avait eu l une
belle moisson quelques instants auparavant.

Les arbres du jardin eurent presque toutes leurs branches casses; le
chanvre tait couch par terre. Le coeur de Jeanne saignait en voyant
tomber cette grle qui la ruinait pour plus d'une anne. Son mari revint
du Grand-Bail tout constern.

Quel malheur, mon pauvre homme! mais c'est Dieu qui l'envoie, il n'y a
pas  murmurer. Il ne faut pas perdre courage; que de gens vont tre
plus  plaindre que nous!

--Ma Jeanne, ce n'est pas la peur de ptir qui me rend si triste; mais
je pense aux enfants,  matre Tixier et  la pension du pre Colis.
Comment faire pour vivre et payer tout a?

--Console-toi, grand Louis. Je n'ai pas encore coup ma toile,
heureusement; tu vas emprunter l'ne au marchal, et j'irai demain,
avant le jour, en ville, o le mari de Louise me la prendra et me la
payera comptant. Il n'est pas ncessaire qu'on me voie ni qu'on sache
que je l'ai vendue.

--Combien comptes-tu en retirer?

--J'en ai soixante et dix mtres, et elle vaut au moins deux francs.

--C'est cent quarante francs qu'on t'en donnera; mais nous payons deux
cents francs au pre Colis, et, si je laisse mes journes  matre
Tixier jusqu' ce qu'il soit rentr dans les cent francs que nous lui
devons encore, comment ferons-nous pour vivre?

--C'est juste, grand Louis; eh bien! il faut aller trouver le pre
Colis, et lui demander crdit pour cette anne.

--On voit bien que tu ne le connais gure, ma Jeanne. Il va ma faire
faire un billet et me demander un gros intrt.

--Il n'y a pas moyen de s'en tirer autrement, pourtant; j'aurais bien du
chagrin qu'on st notre dtresse; c'est un grand sacrifice, mais que
veux-tu?


             Le pre Colis fait faire un billet  Jeanne.


Le lendemain, Jeanne tait revenue de la ville  huit heures, et elle en
rapportait cent cinquante francs qui devaient servir  les nourrir
pendant l'hiver; le soir, quand tous les enfants furent couchs, elle
sortit avec son mari, et ils entrrent chez le pre Colis.

Mon petit pre Colis, dit Jeanne, nous venons vous demander une grande
grce.

--Qu'est-ce que c'est, petite Jeanne?... On dit que vous tes bien
saccags par la grle.

--C'est  cause de cela que nous venons vous demander crdit pour cette
anne, mon pre Colis.

--Nous ne serons pas capables de vous payer, dit grand Louis.

--Si vous ne me payez pas, avec quoi veux-tu donc que je vive?

--Pre Colis, vous ne serez pas pour cela dans l'embarras; on sait bien
que vous avez de l'argent.

--Tu as tort de t'en fier aux mauvaises langues; je n'ai pas le sou au
contraire, et j'ai grand'peine  vivre.

--Mon petit pre Colis, dit Jeanne, vous ne voudrez pas nous faire
vendre le peu que nous avons?

--Si le pre Colis ne veut pas nous faire crdit, je sais bien o
trouver de l'argent pour le payer; il y en a plus d'un qui en prte dans
le village.

--Allons, grand Louis, il ne faut pas te fcher; j'aime mieux ptir que
de vous faire de la peine: faites-moi un billet de deux cents francs
pour l'an prochain, et tout sera dit.

--Je serais aussi embarrass de vous payer alors que je le suis
aujourd'hui, car j'en aurai pour longtemps  me remettre d'un coup
pareil. Si vous le voulez, nous allons vous faire deux billets, chacun
de cent francs, payables l'un l'anne prochaine, l'autre un an aprs.

--Ho! ho! a ne m'arrange gure.

--Eh bien, adieu; nous allons chercher ailleurs.

--Attends donc un instant, grand Louis; tu t'emportes comme une soupe au
lait. Comme vous tes des gens exacts  payer, je vas m'arranger des
deux billets.

Jeanne les crivit, bien tonne qu'il ne ft pas question d'intrts;
elle trouvait le monde bien mchant de mpriser ce brave homme et de le
faire passer pour un usurier. Quand les billets furent faits, elle les
fit signer  grand Louis,  qui elle avait appris  crire son nom.

Il me faut aussi ta signature, ma Jeanne; car j'aime  prendre mes
srets.

--C'est trop juste, dit Jeanne; et elle signa.

Ils remercirent le pre Colis de sa complaisance, et dj grand Louis
ouvrait la porte pour sortir, quand le pre Colis dit:

Un instant, un instant! et mes intrts, vous n'y songez donc pas? Je
ne les fais jamais mettre sur le billet; on me paye comptant et
d'avance.

--Combien faut-il donc?

--Cinquante francs, mes enfants.

--Cinquante francs! dit grand Louis, qui commenait  se mettre en
colre; voulez-vous rire?

--Non, mon garon, c'est  prendre ou  laisser.

--Parbleu, je trouverai de l'argent  meilleur march ailleurs.

--Pre Colis, dit Jeanne, vous tes un brave homme, et vous ne voulez
pas notre ruine; je vas vous chercher trente francs, et tout sera dit.

--Va donc, Jeanne; tu fais de moi tout ce que tu veux.

En sortant, grand Louis reprocha  sa femme de l'avoir empch d'aller
emprunter  d'autres ce qu'il fallait pour payer la rente du pre
Colis.

Mon homme, je conviens que cet argent est bien cher; mais je ne me
soucie pas qu'on connaisse notre embarras, et je suis sre que le pre
Colis ne dira pas que nous lui avons fait des billets; il a trop peur
qu'on ne sache qu'il a de l'argent. Nous vivrons cet hiver comme nous le
pourrons avec les cent vingt francs qui nous restent.

--a n'empche pas que le pre Colis est un malhonnte homme.

--Grand Louis, il nous oblige  sa manire, il ne faut pas en dire de
mal; d'ailleurs on ne l'estime que ce qu'il vaut; ce n'est pas  nous 
le dcrier.

Jeanne apporta les trente francs au pre Colis; mais le lendemain il
vint tout tremblant lui en rendre quinze: il avait entendu dire que la
justice ne plaisante pas avec les usuriers, et il se contenta de
l'intrt lgal.


           Grand Louis laisse l'argent de sa moisson au pre
                               Tixier.


Aprs la moisson, le pre Tixier, qui avait employ grand Louis tout le
temps, voulut le payer comme les autres.

Matre Tixier, il faut garder cet argent-l; je vous complterai les
cent francs  l'poque du battage.

--Est-ce que tu comptes me payer dans une anne comme celle-ci, o tu
n'as pas serr dix gerbes de bl pour ton hiver?

--J'aime l'exactitude comme vous, et je ne dormirais pas bien si je ne
vous avais pas pay; et puis j'avais quelque avance.

--En es-tu bien sr? Tu as achet un bout de terre l'an pass, et je ne
crois pas qu'il te soit rest grand argent.

--Ne vous en inquitez pas; je ne vous remercie pas moins de votre
complaisance.

--Grand Louis, prends garde! si tu me trompes, je ne te le pardonnerai
pas.

L'hiver fut dur pour Jeanne; elle n'ta que le gros son de sa farine et
elle fit du pain bien grossier; souvent elle n'acheta que de l'orge.
Elle vendit une petite gnisse d'un an, qu'elle comptait garder, et cet
argent servit pour acheter de la semence. On but de l'eau dans la
maison, car on n'avait mme pas fait de vendange; enfin, il y eut des
jours o le pain manqua; et, comme Jeanne ne voulait pas s'endetter, on
mangeait alors des pommes de terre cuites  l'eau. Paul, ne comprenant
pas la gne de sa mre, la tourmentait sans piti; Nannette se privait
de son pain pour lui. Sylvain mangeait chez le cur, qui avait bien
devin la dtresse de Jeanne, mais qui, voyant le soin qu'elle mettait 
la cacher, ne lui en avait jamais parl par discrtion: cette dtresse
tait si bien dissimule qu'aucune autre personne ne s'en douta, pas
mme le pre Tixier, qui tait pourtant bien fin.

Jeanne, n'ayant pas rcolt de chanvre, n'avait rien  faire. Elle prit
de l'ouvrage en ville chez le mari de Louise qui avait achet sa toile.
Il ne la payait qu'en marchandise, comme c'est la coutume; mais enfin
elle gagna dans son hiver de quoi vtir son mari et ses enfants.


                  Matre Tixier dcouvre la gne de Jeanne.


Un jour du printemps, matre Tixier entra chez Jeanne, avec M. le cur,
 l'instant o elle coupait sa soupe.

Quel pain coupes-tu donc l, Jeanne? il y a moiti son dedans.

Jeanne rougit et ne rpondit pas.

Ah! c'est comme a que grand Louis m'a tromp! Monsieur le cur,
jugez-en! J'ai voulu lui payer ses journes; et lui, par orgueil, m'a
dit qu'il avait de l'avance, et que je pouvais bien garder son gain pour
me rembourser. Est-ce bien, voyons?

--Matre Tixier, dit Jeanne, il n'y a pas d'orgueil l dedans. Vous avez
t si bon pour nous, que c'tait notre devoir de nous gner pour vous
rendre votre argent; vous aviez bien vos peines, vous aussi!

--Tu as beau dire, Jeanne, je ne te passe pas cette menterie-l. Voil
donc pourquoi je vous trouvais si mauvaise mine  tous! Paul, dis-moi ce
que tu as mang cet hiver?

--Du pain d'orge bien souvent, et bien souvent rien du tout; on mangeait
des pommes de terre cuites  l'eau, absolument comme vos porcs.

--Voyez-vous, monsieur le cur! Je vous dis que c'est de l'orgueil, moi!

--Quoique j'admire votre courage, Jeanne, je m'tonne que vous n'ayez
pas voulu tre assiste par votre ancien matre, ou par Mme Dumont, dit
le cur.

--Monsieur, ils avaient bien assez de pauvres  nourrir, et qui taient
plus malheureux que nous; nous devions encore cent francs  notre
matre, qui nous a aids de si bon coeur  btir notre maison. On ne
sait ni qui vit ni qui meurt; si grand Louis venait  manquer, comment
ferais-je pour payer? Quand il y a des mineurs, on ne peut vendre qu'en
justice, et notre petit bien serait mang en frais. Enfin, le mauvais
temps est pass, les journes de mon mari vont nous suffire  prsent.
L'herbe pousse, et ma vache, qui ne m'a presque rien rapport cet hiver,
faute de fourrage, va donner un peu de beurre que je vendrai chaque
semaine.

--C'est gal, Jeanne, je ne suis pas content, et, si ton mari s'avise de
vouloir me payer le labourage de ses champs, je ne le regarderai de ma
vie.

--Et comme il y a un peu d'orgueil au fond de tout cela, dit M. le cur,
je vais en rendre compte aux dames Dumont.


                 Mme Isaure fait des reproches  Jeanne.


Une demi-heure aprs, Mme Isaure entra.

Comment, Jeanne, tu as souffert tout l'hiver, et tu ne m'en as rien
dit! et, quand je te demandais pourquoi tu tais si maigre, tu me
rpondais que c'tait le froid qui te faisait mal! Toi, mon amie, la
nourrice de ma fille, tu as manqu de pain, et je n'en ai rien su!

--Ma chre dame, vous aviez bien assez de tous vos autres pauvres; il
n'y a pas eu grand mal, comme vous voyez, car nous sommes tous bien
portants.

--Que tu aies eu le courage de souffrir, ainsi que ton mari, je le
conois; mais je ne t'aurais pas crue capable de voir souffrir tes
enfants.

--Madame, ne valait-il pas mieux qu'ils ptissent un peu que de leur
donner l'habitude de demander et de compter toujours sur les autres?
S'ils ont t mal nourris, ils n'ont pas souffert de la faim, je vous
l'assure; ils n'ont pas trop mauvaise mine, et, si grand Louis et moi
sommes maigris, c'est plutt par l'inquitude que par le manque de
nourriture.

--Jeanne, je t'en veux beaucoup de m'avoir cach ta position, surtout
quand je t'en ai parl la premire. Je t'en prie, dis-moi sincrement si
tu as besoin de quelque chose.

--Eh bien! ma chre dame, puisque vous tes assez bonne pour vous
occuper de ce qui nous manque, je vous dirai que nous avons vendu notre
dernire pice de vin pour payer l'impt. Je me dsole en pensant que
grand Louis va boire de l'eau pendant les chaleurs. Si vous pouviez nous
donner de la piquette, vous nous rendriez grand service.

--Je ne veux pas que ton mari boive de la piquette; cet homme a grand
besoin de se restaurer et de reprendre des forces pour les travaux de la
saison; ce soir je t'enverrai une pice de vin, tu peux y compter.


                  Grand Louis fait une terrible chute.


Il y eut trois annes de fertilit; grand Louis avait retir ses deux
billets des mains du pre Colis, qui tait mort peu de temps aprs.
Jeanne, n'ayant plus rien  payer, vit l'aisance revenir chez elle et
put faire des conomies. Nannette avait quatorze ans; elle savait
parfaitement lire, crire et compter, et tenait la maison aussi bien que
sa mre, qui pouvait alors travailler pour les autres tous les jours.
Sylvain ne quittait plus M. le cur; Paul allait  l'cole et apprenait
bien ce qu'on lui enseignait; mais son caractre ne s'amliorait pas. Il
faisait la dsolation de sa famille, pour laquelle il ne semblait pas
avoir la moindre affection.

Un jour que Jeanne fanait du sainfoin pour le pre Tixier, elle entendit
un grand bruit du ct de la ferme; chacun courait et criait. Se doutant
bien qu'il tait arriv quelque malheur, elle courut ainsi que les
autres femmes. En arrivant auprs de la maison, elle vit tout le monde
rassembl, et elle s'avana pour voir aussi. On tait si occup que
personne ne fit attention  elle. Tout  coup elle poussa un grand cri:
c'est qu'elle venait de voir son mari tendu par terre, sans
connaissance et la tte toute fracasse. Elle se jeta sur lui sans
pouvoir dire un mot. On tait all avertir M. le cur, qui vit tout de
suite qu'il n'y avait pas de remde; il dit pourtant qu'on allt
promptement chercher un mdecin. On raconta comment le malheur tait
arriv: grand Louis tait mont sur l'chafaud de la grange pour ranger
ce qui restait de l'ancien fourrage et faire de la place au sainfoin
nouveau; une planche ayant bascul, il tait tomb sur la roue d'une
charrette qu'on avait remise l, et il s'tait crev la tte.

On posa le pauvre bless sur une civire o l'on avait tendu un lit de
plumes, et on le porta chez lui. Sa femme le suivait suffoque par les
larmes. M. le cur lava la plaie et la banda en attendant le mdecin. On
fit respirer du vinaigre  grand Louis, il ouvrit les yeux et rencontra
ceux de Jeanne qui le regardait en pleurant.

Ma pauvre femme, lui dit-il, c'est fini, je le sens bien. J'ai le corps
bris. Il ne faut pas trop te dsoler; dans ton malheur, le bon Dieu a
eu piti de toi en me faisant mourir tout d'un coup au lieu de me tenir
au lit pendant longtemps; tu aurais tout dpens pour me soigner et tu
serais reste dans la gne.

Jeanne l'embrassa sans pouvoir lui rpondre.


                         Mort de grand Louis.


Le mdecin arriva, et, aprs avoir dshabill le malade, il dclara
qu'il avait quelque chose de rompu entirement et qu'il ne pourrait en
revenir; il pansa pourtant sa plaie qui tait affreuse, et dit en
partant  M. le cur que grand Louis ne passerait pas la nuit.

Le digne prtre ne voulut pas quitter Jeanne,  qui il ne cacha pas ce
qu'avait dit le mdecin; ils restrent auprs du malade, qui tait
toujours assoupi. M. le cur rcita tout haut les prires des
agonisants, et Jeanne alluma un cierge  ct du lit. Vers deux heures
du matin, grand Louis ouvrit les yeux et appela sa femme:

Amne-moi les enfants, que je les embrasse pour la dernire fois!

Ensuite il pria M. le cur d'entendre sa confession. Pendant ce
temps-l, Jeanne tait  genoux au pied du lit, touffant ses cris dans
les couvertures. Aprs avoir fini, grand Louis dit:

Monsieur le cur, je vous recommande ma femme et mes enfants; il y en a
un qui lui donnera bien du mal; soutenez-la, je vous en prie, pour
l'amour de Dieu.

--Soyez tranquille, mon ami. Je suis fort attach  Jeanne, qui a t
leve sous mes yeux; elle est honnte et courageuse, et elle saura bien
se soutenir.

Grand Louis voulut rpondre, mais il eut une convulsion et mourut.

Jeanne se jeta sur lui et poussa des cris dchirants, auxquels se
joignirent ceux des enfants; ce fut une scne de dsolation. Jeanne fut
prise d'une violente convulsion; quand elle fut revenue  elle, le cur
lui dit:

Jeanne, ce grand chagrin-l n'est pas d'une chrtienne; c'est une
rvolte contre la volont de Dieu.

--Monsieur le cur, vous ne savez pas tout mon malheur! Je vais avoir un
autre enfant, un pauvre petit qui ne verra jamais son pre!

Et elle recommena ses cris.

C'est une raison de plus pour vous calmer, Jeanne. Vous tes plus
occupe de vous dans cette grande dsolation que vous ne le croyez.
Votre mari reoit en ce moment la rcompense de sa vie honnte, et il
n'est plus  plaindre; le malheur tout entier est pour vous et pour vos
enfants, qui vont souffrir si vous ne vous occupez que de votre chagrin.
Dieu ne veut pas que l'on nglige les vivants pour les morts: c'est l
un grand pch, et je ne pense pas que vous veuillez offenser Dieu.


                        On enterre grand Louis.


Jeanne fut frappe de ce que lui avait dit M. le cur; elle se calma et
fit de grands efforts pour retenir ses cris. Elle fit mettre ses enfants
 genoux devant le lit de leur pre pour prier Dieu. Paul finit par se
rendormir, et elle le reporta sur son lit. M. le cur fit une lecture
pieuse, et il s'en alla au jour. En passant devant le Grand-Bail, il
annona la mort de grand Louis au pre Tixier, et lui dit qu'il fallait
s'occuper de l'enterrement, parce que Jeanne tait incapable de prendre
ce soin.

Matre Tixier eut un grand chagrin de la mort de grand Louis, surtout en
pensant qu'il s'tait tu en travaillant pour lui. Le pauvre homme tait
vieux et infirme, et depuis la mort de sa femme, qu'il avait perdue au
commencement de l'anne, il baissait tous les jours. Il alla pourtant
voir Jeanne.

Ma chre fille, dit-il en entrant, voil un grand malheur! Qui m'et
dit,  moi qui suis si vieux, que j'enterrerais mon pauvre grand Louis?
Mais tu n'as pas tout perdu, ma Jeanne, puisque je suis encore l. Je ne
te ruinerai pas pour la faon de tes terres, soit tranquille!

--Je sais bien que vous serez toujours bon, matre Tixier; mais qui me
rendra mon pauvre homme que j'aimais tant? Nous ne nous sommes jamais
disputs, nous tions toujours de bon accord; c'tait un vrai petit
paradis que notre mnage.

--Ma fille, comme c'est la volont de Dieu que vous soyez spars, il
faut bien s'y soumettre.

Jeanne, aide de Marguerite, ensevelit son mari avec beaucoup de
courage. Le pre Tixier avait tch de l'emmener chez lui; elle avait
rpondu que son devoir tait de rester auprs du corps tant qu'il ne
serait pas en terre, et que son chagrin ne devait compter pour rien.
Mais, quand elle vit emporter la bire, elle eut encore une terrible
convulsion, qui la laissa comme morte. Le chant des prtres la fit
revenir  elle, et rien ne put l'empcher de suivre l'enterrement
jusqu'au cimetire. Elle prit ses deux garons par la main, et Louise
conduisait Nannette. Tout le village les suivait, car grand Louis
jouissait d'une grande estime dans tout le pays.




                            QUATRIME PARTIE.

                              JEANNE VEUVE.


                          On fait l'inventaire.


Quelques jours aprs, matre Tixier vint voir Jeanne et lui dit:

Ma fille, comme tu as des mineurs, il faut faire ton inventaire. Je t'y
engage, dans ton intrt et dans celui de tes enfants, pour t'pargner
toute espce de dsagrments par la suite.

--Mais a va me coter bien cher!

--C'est gal, il faut le faire; quand on suit la loi, on est sr qu'il
n'arrive rien de fcheux.

--Voyez donc, pre Tixier! si nous ne vous avions pas pay l'anne de la
grle, je serais grandement embarrasse  cette heure.

--Crois-tu donc que je t'aurais tourmente?

--Non, mais c'est moi qui me serais tourmente, me voyant dans
l'impossibilit de m'acquitter. Je n'aurais pas eu un seul moment de
repos en me sentant des dettes.


                M. le cur fait une remontrance  Jeanne.


Jeanne, dit un jour M. le cur, je vous trouve bien mauvaise mine;
seriez-vous malade?

--Pas prcisment, monsieur le cur; mais depuis que j'ai vu mon cher
dfunt baign dans son sang, je ne puis plus dormir tranquille; toutes
les nuits je le vois l, tendu devant moi, et je me rveille en criant;
puis je m'agite dans mon lit pendant plus d'une heure sans pouvoir m'en
retenir.

--Ce n'est pas votre corps qui est malade, Jeanne, c'est votre esprit,
qui ne peut se soumettre  la volont de Dieu. Vous oubliez les
souffrances que son Fils a endures pour nous. Si vous y regardiez de
bien prs, vous verriez que vous tes encore mieux partage que les
trois quarts des gens que vous connaissez. Cherchez autour de vous, et
dites-moi qui a reu plus de grce du ciel. De pauvre orpheline sans
parents et sans pain que vous tiez, vous voil mre de famille, loge
dans la maison que vous avez fait btir, ayant de quoi vivre en
travaillant; et vous avez eu le grand avantage de ne rencontrer sur
votre chemin que d'honntes gens qui vous ont tous protge.

--Vous avez raison, monsieur le cur; quand vous avez pass quelques
moments auprs de moi, je suis toujours plus forte pour supporter mon
malheur; mais quand je suis seule avec les enfants, il me revient tout
de suite dans l'esprit, et je ne peux pas scher mes larmes.

--Je vais aller  l'glise demander  Dieu qu'il vous donne des forces;
il faut, de votre ct, le prier aussitt que vous sentez votre chagrin
prendre le dessus. Priez, soit chez vous, soit en travaillant chez les
autres; la prire est bonne partout, et, quand on appelle Dieu  son
aide, il ne se fait pas attendre.

Jeanne eut un petit garon, dont Mme Isaure voulut tre la marraine, et
qu'on appela Louis comme son pre. Au bout d'un mois, elle le porta voir
 matre Tixier, qui le trouva plus beau et plus fort que les autres.

Cela doit te consoler un peu, ma Jeanne.

--Ah! pre Tixier, il ne faut pas se presser de se rjouir; il ne marche
pas encore et il peut lui arriver plus d'un malheur avant qu'il soit en
tat de travailler.

--N'as-tu donc pas assez de tes chagrins, ma Jeanne? faut-il donc que tu
t'en fasses encore d'autres?


                    Le petit Louis tombe en langueur.


Le pre Tixier labourait pour rien les terres de Jeanne; mais, comme
elle avait  payer les faons de ses vignes, l'impt, la moisson, il lui
restait tout juste de quoi vivre et payer les mois d'cole ainsi que les
livres de Paul. Cet enfant continuait d'tre dur pour sa mre et pour
sa soeur. Hors de la maison, il tait fort gentil; mais l, il
tyrannisait ceux qui l'aimaient le plus. Quelquefois Nannette en
pleurait; sa mre lui disait:

Nous sommes encore bien heureuses, ma fille, qu'il ne tourne pas au
mal! Avec un esprit comme le sien, il et t impossible de le ramener
dans le bon chemin. Il est honnte garon, Dieu merci! il n'y a que nous
qui souffrions de son mauvais caractre; aussi m'a-t-il enlev le peu de
bonheur que Dieu m'avait laiss.

Un jour, Mme Isaure vint voir son filleul; elle le trouva bien chtif.

Jeanne, si tu tais raisonnable, tu svrerais Louis; tu lui donnes de
mauvais lait, parce que tu as trop de chagrin, et tu fais beaucoup de
mal  cet enfant.

--Mais, ma chre dame, il n'a pas une seule dent, malgr ses dix mois.

--C'est gal; le lait que tu lui donnes est un poison pour lui:
crois-moi, svre-le tout de suite.

Jeanne suivit son conseil: l'enfant se remit d'abord; mais il tomba
bientt en langueur. Marguerite dit  Jeanne:

Si j'tais  ta place, j'emmnerais Louis  Sainte-Solange pour le
faire gurir: on lui dirait un vangile, et il serait tout de suite
remis.

--Maman, dit Nannette, les vangiles de M. le cur de Sainte-Solange
valent donc mieux que ceux du ntre? Pourtant on peut bien dire que
notre cur n'a pas son pareil sur la terre.

--Entends-tu ce qu'elle te dit, Marguerite? Elle a bien raison; les
prires de notre cur, qui est un vrai saint, sont aussi bonnes que
celles des autres; est-ce que le bon Dieu ne les entend pas aussi bien
ici qu' Solange?

--Pourquoi y a-t-il donc tant de gens qui font le voyage?

--Veux-tu que je te le dise? c'est pour courir, pour s'amuser; et puis,
quand vous tes alls l avec vos enfants, vous ne vous en occupez plus:
il faut que le bon Dieu les gurisse tout seul; vous trouvez a plus
commode. Pourtant, s'il nous a donn l'instinct de nous soigner quand
nous sommes malades, c'est qu'il veut qu'on prenne la peine de le faire.
Tiens, voil monsieur le cur qui vient, demande-lui ce qu'il en pense.


            M le cur dit que la prire est bonne partout.


Monsieur le cur, cria Marguerite, est-ce qu'il y a du mal  faire le
voyage de Sainte-Solange?

--Non, certainement. Si, en quittant votre maison pendant plusieurs
jours, vous n'y laissez rien en souffrance, et que votre mari et vos
enfants soient bien soigns pendant que vous n'y serez pas, vous ferez
bien d'aller prier au tombeau de la sainte.

--Qu'est-ce que je te disais, Marguerite? dit Jeanne; as-tu besoin de
laisser tout  l'abandon pour aller au loin prier Dieu, quand il y a une
glise et un bon prtre auprs de toi? Est-ce que Dieu n'est pas partout
et ne nous entend pas toujours?

--Oui, sans doute; mais il gurit mieux  Sainte-Solange qu'ici; c'est
bien sr.

--Tu crois que quand tu auras tran ton petit malade  neuf lieues, par
le froid de la nuit et la chaleur du jour, il sera mieux dispos 
gurir que si tu le soignais dans ta maison?

--Vous avez raison, Jeanne, dit M. le cur; Dieu veille partout aux
besoins de ses cratures. Le plus petit insecte trouve  sa porte la
proie dont il se nourrit; la moindre fleur a sa goutte de rose.
coutez, Marguerite, je suis loin de blmer ceux qui vont 
Sainte-Solange. Il n'y a pas de mal  faire un plerinage, bien au
contraire; mais si quelque chose en souffre chez vous, vous dsobissez
 Dieu, qui veut que la femme s'occupe de sa maison et de ses enfants.

--Ma foi, c'est un grand ennui que les enfants: j'en ai cinq, c'est bien
trois de trop.

--Peux-tu dire des choses comme celles-l, Marguerite! c'est comme si tu
souhaitais la mort de ces pauvres petits. Que dirais-tu si l'on te
proposait de te dbarrasser de ceux qui sont de trop? lesquels
choisirais-tu?

--Tu me fais peur, Jeanne; je les aime tous de mme, quoiqu'ils
m'ennuient bien souvent.


            M. le cur reproche  Marguerite d'tre paresseuse.


Conviens, Marguerite, dit Jeanne, que tu as autant d'envie de courir
que de prier au tombeau de sainte-Solange.

--Dame! petite Jeanne, c'est bien amusant de voir tout ce monde!

--Ainsi, c'est pour voir du monde que tu fais faire  ton enfant neuf
lieues pour aller et autant pour revenir, et que tu laisses les autres
tout seuls avec leur pre, qui ne pourra pas s'en occuper, forc qu'il
est de gagner ses journes; ils n'auront point de soupe  manger, ni les
uns, ni les autres, et leurs lits ne seront pas faits; puis tu seras si
lasse en revenant, que tu ne pourras rien faire le lendemain. Est-ce
raisonnable, voyons?

--coutez bien ce que vous dit Jeanne, ajouta le cur; vous n'tes pas
travailleuse, et, si Claude tait malade seulement pendant huit jours,
il faudrait envoyer vos enfants mendier. Si vous tiez bien propre, bien
courageuse; si, au lieu d'aller causer ds le matin avec vos voisines,
vous faisiez votre mnage et que vous eussiez soin de tenir vos enfants
propres, ils se porteraient bien et vous n'auriez pas la douleur de les
voir dans un si triste tat. Dieu bnit le travail, parce qu'il nous a
tous faits pour travailler, et c'est une bonne manire de le prier que
d'avoir du coeur  son mnage. Si vous dsirez des neuvaines pour gurir
votre enfant, je les ferai pour vous, moi!

--Vois donc, Marguerite, si tu mrites qu'on soit si bon pour toi!
Allons, dis-nous la vrit: es-tu contente quand tu as couru toute la
journe, un enfant sur les bras, au lieu de veiller  tes affaires?

--Non, ma Jeanne; c'est bien vrai que je ne suis pas contente; je sens
au-dedans de moi quelque chose qui me gne, qui me tourmente.

--Et quand tu as bien travaill toute la journe, que tu es  souper
avec ton homme et tes enfants, et que tu as ton gain dans ta poche, que
ressens-tu?

--Jeanne, je suis lgre comme l'oiseau; je vas, je viens, je chante,
j'embrasse les petits.

--Marguerite, dit M. le cur, ce quelque chose qui n'est pas content
au-dedans de vous quand vous ne faites pas votre devoir, et qui chante
quand vous avez bien travaill, c'est la conscience, c'est la voix de
Dieu qui parle dans votre coeur. Si vous l'coutiez, vous seriez
toujours heureuse, et il y aurait plus d'aisance dans votre maison.

--Monsieur le cur, c'est que, quand il me prend envie de faire quelque
chose, je le fais tout de suite sans en penser plus long. J'en suis
fche aprs, mais c'est plus fort que moi; il faudrait que Jeanne ft
toujours  mon ct.

--Comme elle ne peut quitter sa maison ni son ouvrage pour s'occuper de
vous, ce sera moi qui irai tous les matins, avant de dire ma messe, voir
si vous tes en bonne disposition de travailler.

--Monsieur le cur, dit Jeanne, vous ferez l une grande charit;
Marguerite n'est pas plus mauvaise qu'une autre; mais je le lui ai dj
dit, si elle continue, il lui arrivera malheur.


                M. le cur veut placer Sylvain en ville.


Jeanne dit un jour  M. le cur:

Vous avez pour mon Sylvain de trop grandes bonts, vous en faites un
monsieur; il serait bien temps qu'il s'occupt de cultiver nos terres;
il en sait plus long qu'il ne lui en faut; qu'il apprenne donc  prsent
 manier la charrue.

--Jeanne, cet enfant est si doux et en mme temps si dlicat, que je ne
puis m'habituer  penser qu'il passera sa vie  piocher la terre. N'y
a-t-il pas mille autres manires de gagner son pain? Il est
trs-intelligent et beaucoup plus instruit que les autres enfants de son
ge, car il a bien profit de tout ce que je lui ai appris. Je voudrais
le placer chez un notaire de mes amis,  qui j'en ai dj parl.

--Croyez-vous, monsieur le cur, qu'il puisse tre heureux en ville, o
il n'aura personne pour l'aimer?

--Laissez donc, Jeanne! les gens chez qui je le placerai lui serviront
de famille; c'est une maison honnte, o il sera bien tenu et ils ne lui
donneront que de bons exemples.

--Monsieur le cur, vous en savez plus long que moi l-dessus; mais
j'aurais mieux aim qu'il restt paysan comme son pre; c'est encore
l'tat qui donne le plus de bonheur et o on est le moins expos  mal
faire.

Jeanne s'occupa de mettre en ordre les effets de Sylvain; elle fit
refaire  sa taille les plus beaux habits de son pre, et M. le cur le
mena chez son ami le notaire.


           Jeanne s'aperoit que le petit Louis sera un enfant
                               simple.


Louis avait trois ans; sa sant s'tait raffermie et il tait devenu
trs-fort; il parlait peu, et ce qu'il disait ne ressemblait pas aux
propos des autres enfants; ses yeux taient grands, mais tout
singuliers. Il courait aprs tout ce qui brillait pour s'en saisir. Il
s'tait brl plus d'une fois  la chandelle, et plus d'une fois aussi
il avait retir du feu le bois enflamm pour jouer avec; enfin, un jour
il s'tait jet dans le ruisseau pour prendre le soleil qu'il voyait
dans l'eau. Sa mre, ou bien sa soeur, ne le quittaient plus, de peur
d'accident. Jeanne dit  la marraine de l'enfant:

Je ne peux plus m'abuser, madame, mon pauvre Louis sera simple toute sa
vie, si mme il ne devient pas idiot tout  fait.

--Tu n'en sais rien encore, Jeanne; il pourra devenir un homme comme les
autres; pense donc qu'il est bien jeune!

--Madame, je ne peux pas m'y tromper, parce que ce n'est pas la premire
fois que je vois des simples; il sera toute sa vie l'enfant du bon Dieu;
je ne pourrai pas le quitter un instant.

--Ma pauvre Jeanne, c'est une grande preuve que le ciel t'envoie.

--J'en ai du chagrin, madame, mais je n'en murmure pas; les enfants
simples ont une me comme les autres, et ils n'offensent jamais le bon
Dieu. Puis il m'aime tant, le pauvre innocent!

--Eh bien! Jeanne, si tu ne peux plus travailler  cause de Louis,
donne-moi Nannette, j'en aurai soin comme si elle tait ma fille; elle
ne te cotera plus rien  nourrir: au contraire, elle pourra t'aider
avec ce qu'elle gagnera chez moi.

--Merci, ma chre dame; j'aurai bien de la peine  m'en sparer, car
elle aime mon Louis quasi plus que moi; mais nous sommes trop de deux
femmes dans la maison, et je serai bien heureuse de la savoir avec
vous.


            Nannette a un grand chagrin de quitter sa mre.


A peine Mme Isaure fut-elle partie, que Nannette, qui pleurait dans
l'autre chambre, parce qu'elle avait tout entendu, se mit  clater:

Ma chre mre, il faut donc nous sparer! je ne le pourrai jamais; j'en
mourrai, bien sr.

--Ma pauvre fille, tu n'en mourras pas. Quand j'ai perdu ton pre, je ne
suis pas morte, parce que j'ai pens  vous, mes enfants; et tu penseras
 moi pour te donner du courage.

--Mais, c'est si dur d'aller chez les autres!

--Il est sr qu'il vaut mieux rester avec ses parents, quand on le peut,
que d'aller dans la meilleure des conditions. C'est le malheur qui nous
force  nous quitter, ma Nannette; mais ce ne sera pas pour toujours.
Nous sommes trop de bouches ici, et puis je ne peux rien acheter pour ta
toilette; au lieu que tout ce que tu vas gagner sera pour toi, ma fille.

--Et pour vous aussi, ma chre maman. Mais je ne pourrai jamais vivre
sans vous voir.

--Si, ma fille; tu auras beaucoup d'ouvrage et tu penseras moins  nous.
Mme Isaure est bien bonne; ce ne sera pas une matresse ordinaire pour
toi: c'est elle qui m'a donn le premier argent que j'ai touch, qui m'a
appris tout ce que je sais; elle m'a toujours protge; tu seras mme
mieux auprs d'elle qu'auprs de moi, et tu l'aimeras bien vite, je t'en
rponds.

Mais Nannette ne se consolait point; sa mre lui dit:

Mon enfant, va voir M. le cur; il a de bonnes paroles pour toutes les
peines, et tu prieras Dieu avec lui.

M. le cur fit dner Nannette  sa table, et la ramena le soir  sa
mre.

N'est-elle pas bien heureuse, dit Jeanne, dans notre malheur, de
trouver une place tout prs de nous et chez des gens que nous aimons
tant?

--Oui, Jeanne, et elle le comprend maintenant; je vous promets qu'elle
sera bien raisonnable.

--Nannette, nous irons demain chez Mme Dumont pour savoir quand on aura
besoin de toi; si tu as les yeux gonfls, elle croira que tu as oubli
ce qu'elle a fait pour nous.

--Ma mre, je vais mener notre vache aux champs, a me remettra un peu.


            Mme Isaure caresse l'enfant simple de Jeanne.


Le lendemain, aprs midi, Jeanne et Nannette s'habillrent, ainsi que
Louis, et elles allrent chez Mme Dumont.

Mme Isaure tait dans le jardin, et avait une charpe rouge. Louis
courut  elle, la lui arracha, et se la mit autour du corps avec une
joie bruyante.

Excusez-le, ma chre dame, dit Jeanne, il ne sait pas ce qu'il fait.

--Pauvre petit, dit Mme Isaure en le prenant dans ses bras, comme il est
beau!

Elle lui fit cueillir un abricot, dans lequel il mordit avec avidit;
puis il appela sa mre et sa soeur pour leur en faire manger.

Il est d'un grand coeur, madame, dit Nannette; s'il a quelque chose de
bon, il faut que tout le monde y gote.

Madame Isaure le mena dans sa chambre, lui donna des jouets et
l'embrassa plusieurs fois, car il tait vraiment charmant; il la regarda
longtemps, puis il se jeta dans ses bras et pleura sur son paule; elle
ne voulut pas qu'on le dranget, et il s'endormit.

Veux-tu venir demeurer avec moi, Nannette?

--Oui, madame, j'en serai bien contente.

--Mais tu dis cela en pleurant, mon enfant; je ne veux pas te
contrarier; si tu ne peux pas t'y dcider, n'en parlons plus.

--Mon Dieu! madame, dit Jeanne, nous ne nous sommes jamais spares, et
il ne serait pas naturel qu'elle quittt la maison sans chagrin; mais,
je vous l'assure, elle vient de bonne volont; vous savez bien que je ne
voudrais pas la contraindre. Quand dsirez-vous qu'elle entre  votre
service?

--Quand cela t'arrangera, Jeanne.

--Alors, madame, si vous ne vous fchez pas, elle restera chez nous
jusqu'aprs la moisson. J'ai t demande pour faire le pain et la
cuisine aux moissonneurs de la Trchauderie; je voudrais bien ne pas
perdre cette occasion de gagner un peu d'argent. Nannette gardera ses
frres et leur fera la soupe. Je ne viendrai que pour coucher le soir,
et encore faudra-t-il que je reparte  trois heures du matin.

--Mais, Jeanne, tu vas te tuer  ce mtier-l.

--Je ne peux pas faire autrement; les enfants sont trop jeunes pour les
laisser coucher seuls  la maison.

--Ne t'en inquite pas; notre vieille bonne ira coucher avec Nannette;
et toi, tu ne seras pas oblige de faire une lieue matin et soir.


        La vieille bonne mne souvent les enfants au chteau.


Pendant l'absence de Jeanne, qui ne revenait que le samedi au soir, la
vieille bonne, qui l'avait vue toute petite et qui l'aimait beaucoup,
emmenait souvent les enfants au chteau. Elle faisait travailler
Nannette avec elle, tout en gardant Louis. Lorsque cet enfant voyait sa
marraine, il se couchait  ses pieds et roulait sa tte sur ses genoux;
d'autres fois, il prenait ses belles boucles blondes et les baisait,
ainsi que ses mains blanches. S'il survenait quelqu'un qu'il ne connt
pas, il allait se blottir sous quelque meuble. Nannette s'habitua ainsi
 tre spare de sa mre, et elle lui dit en la quittant tout  fait:

Je viendrai vous voir bien souvent, ma chre maman.

--Ma fille, les matres ne se soucient gure de ces visites-l; viens le
dimanche seulement.

Jeanne cessa tout  fait d'aller en journe; elle entreprit d'apprendre
quelque chose  son petit Louis, qui passait des heures entires  la
regarder sans rien dire. Elle avait bien de la peine  captiver son
attention; pourtant, quand elle le tenait par la main en lui adressant
la parole, il semblait la mieux comprendre, surtout si elle lui parlait
des anges et du bon Dieu, et il revenait souvent sur ce sujet. Il
grandissait beaucoup et promettait de devenir fort comme son pre.

Paul tait toujours mauvais pour sa mre; quelquefois pourtant, touch
de sa douceur, il lui disait les yeux humides:

Que vous tes donc bonne, ma pauvre mre!

Mais ces bons moments taient rares et duraient peu. Il apprenait bien
ce qu'on lui montrait  l'cole, et, de ce ct du moins, Jeanne n'avait
pas  se plaindre de lui.


                    Jeanne passe une mauvaise anne.


Il y eut une anne pluvieuse: les grains mrirent mal et les fourrages
furent de mauvaise qualit. Le pre Tixier, qui avait coutume de venir
causer souvent avec Jeanne, tait mort dans l'hiver. Le Grand-Bail tait
rest  tienne Durand, et il fallut que Jeanne payt le labourage de
ses terres; elle se trouva dans une grande gne; mais, comme elle ne se
plaignait pas, personne n'en sut rien; il n'y eut que M. le cur qui vit
clair dans sa position. Sa vache mourut pour avoir mang de mauvais
fourrage, ce qui fut une grande perte pour elle; il ne lui restait pas
assez d'avance pour en acheter une autre, parce que, le bl tant cher,
il fallait garder son argent pour en avoir. Elle avait employ les
conomies qu'elle avait faites depuis son veuvage  acheter un bon pr
dont elle venait d'achever le payement. On lui offrit bien des cheptels;
mois, comme elle savait que son fourrage tait malsain, elle ne voulut
pas risquer le btail qu'on lui confierait. Elle passa un hiver
difficile et plein de privations, et Paul ne fut pas toujours
raisonnable; il murmurait souvent contre sa mre.

Sylvain eut un cong de huit jours au printemps, et il fut trs-content
de revenir chez lui. Il paraissait satisfait de sa position; ses
camarades se moquaient bien un peu de ses chemises de grosse toile, mais
il ne les coutait pas; et, comme il tait travailleur et rang, son
patron l'aimait beaucoup. Il rapporta  sa mre une soixantaine de
francs qu'il avait gagns dans l'tude, et il lui dit qu'il allait avoir
cinquante francs d'appointements par mois.

Je vais tre riche, ma bonne mre, et il n'y aura plus de mauvais
hivers pour vous.

--Mon Sylvain, je vais t'acheter des chemises de calicot et te les faire
tout de suite.

--Non, ma mre, cet argent-l est pour vous avoir une vache. Je sais que
Nannette va vous en apporter autant au moins. Mais il me semble, Paul,
qu'il est temps de quitter l'cole, et que tu peux travailler  notre
bien maintenant.

--Moi, je ne veux pas tre laboureur, dit Paul; il me faut un tat qui
me convienne, et, si l'on veut me mettre chez le marchal du bourg, je
veux bien commencer  travailler. J'y vais quelquefois entre les deux
classes, et je tiens les pieds des chevaux pendant qu'il les ferre; il
dit que je suis un luron, et que, si je veux travailler dans sa
boutique, il me prendra avec plaisir.

--Ce n'est pourtant pas raisonnable, Paul, dit sa mre; les journes me
ruinent, et, si tu travaillais pour nous, je pourrais t'acheter ce dont
tu as besoin.

--Je vous dis que je veux tre marchal, pour voir du pays quand je
serai grand et faire mon tour de France. Je saurai bien gagner de
l'argent, soyez tranquille! je ne vous en demanderai jamais.

--Il faut le laisser faire. Mon Sylvain, veux-tu aller t'arranger avec
le pre Maurice?

Sylvain fit ce que lui disait sa mre, et il revint dire que le pre
Maurice, le marchal, prendrait Paul pour deux ans de son temps, et
qu'il lui en avait fait l'loge.

Tant mieux, mon garon. Ainsi, Paul, tu y entreras  la fin de ton mois
d'cole.


        On retrouve Pierre, le frre de Claude, qui s'tait
                             perdu.


Un jour que Jeanne filait, assise dans sa galerie, elle vit passer
Marguerite, qui courait comme une folle.

O vas-tu si vite? lui dit-elle.

--Je cherche Pierre, le frre de mon homme, qui est perdu.

Jeanne ne fit pas grande attention  ce que Marguerite lui disait, parce
quelle la connaissait pour une tte vente.

Deux jours aprs, Marguerite vint lui dire d'un air effar qu'on venait
seulement de trouver Pierre.

Viens donc le voir tout de suite chez nous; ma Jeanne; il est comme
mort.

--O l'a-t-on donc trouv?

--Dans la grande luzerne d'tienne Durand.

Jeanne suivit Marguerite et emmena Louis avec elle. Elle trouva Pierre
tendu sur un lit, sans mouvement; elle lui frotta les tempes avec du
vinaigre et lui en fit respirer; puis elle dfit sa cravate, et lui lava
le visage et les mains avec de l'eau frache. Il ouvrit les yeux; son
pouls tait si faible, qu'on le sentait  peine. Jeanne lui demanda s'il
souffrait.

J'ai faim, dit-il bien bas.

--Le malheureux! s'cria Claude, il meurt de faim!

Jeanne lui fit boire un peu de vin pour lui donner des forces, et dit
qu'il ne fallait pas beaucoup le faire manger, parce que c'tait
dangereux, et qu'on allait lui faire de la soupe au lait.

Mais je n'ai pas de lait, moi, dit Marguerite.

--Va en chercher au Grand-Bail, ils ne t'en refuseront pas.--Mais
pourquoi Pierre s'en est-il all comme a? dit-elle  Claude.

--Je vas vous dire, Jeanne: il a un grand mal  la jambe depuis plus de
quatre ans. Il l'a cach  notre dfunte mre pendant bien longtemps.
Elle le voyait dprir sans pouvoir en deviner la cause. Enfin, un jour
il quitta sa place de charretier aux Ormeaux et s'en vint chez nous. A
force d'tre tourment, il a fini par faire voir son mal. Notre mre l'a
fait rester au lit et l'a guri. Il s'est encore plac au moulin du
bourg; son mal est revenu aux deux jambes, et il ne s'en est pas vant.
Mais cette anne, un peu avant la Saint-Jean, en chargeant sa voiture,
il a laiss tomber un poinon vide sur sa jambe, et il y a fait un grand
trou; depuis ce temps-l, il est chez nous sans travailler.

--Mais on ne le voyait jamais.

--C'est qu'il se cachait, le pauvre garon, comme s'il et fait un
mauvais coup.

--Pourquoi donc n'en avoir pas parl  M. le cur?

--Dame! il ne le voulait pas.

--tes-vous simple aussi, vous, Claude, de l'avoir cout!

--Ce n'est pas tout, Jeanne; il a voulu se dtruire dj deux fois,
parce qu'il s'imaginait nous tre  charge. Je l'en ai empch,
heureusement,  temps; mais je vois bien que, cette fois, il voulait se
laisser mourir de faim.

--Savez-vous, Claude, que c'et t une grande honte pour votre famille
d'avoir un homme qui se serait tu! Sans compter que c'est un grand
pch que de se donner la mort.


                    Pierre prie Jeanne de le gurir.


Oh! Jeanne, vous qui savez tant de choses, vous pouvez bien me gurir,
si vous le voulez, demanda Pierre.

--Maman, dit Louis, il ne faut pas le gurir.

--Pourquoi donc, petit? repartit Pierre.

--Parce que tu n'aimes pas le bon Dieu.

--Qui est-ce qui t'a dit a?

--Personne; mais tu as voulu te tuer pour ne pas souffrir, et le bon
Dieu ne t'aime plus.

--Entends-tu, Pierre? c'est Dieu qui parle par la bouche du pauvre
simple.

Pendant ce temps-l, on avait fait la soupe au lait, et Pierre la
mangea.

Pierre, dit Jeanne, pourquoi, ds le commencement de votre mal,
n'tes-vous pas all chez M. le cur, qui est si habile et si
secourable?

--Jamais je n'aurais os lui montrer mes jambes.

--Et vous avez mieux aim offenser Dieu en cherchant  vous dtruire, et
rester  la charge de votre frre, qui n'est dj pas trop  son aise!
Je veux bien vous soigner, mais seulement quand M. le cur aura vu votre
jambe. Je vais aller le chercher.

M. le cur, ayant dvelopp la jambe, fut effray de l'tat de la plaie;
Pierre, qui s'en aperut, lui dit:

N'est-ce pas, monsieur le cur, que je ne gurirai jamais?

--Je ne vous cache pas, mon garon, que ce sera long et difficile: un
mal peut toujours se gurir quand il est pris  temps; mais, quand on le
garde pendant des annes sans y rien faire, c'est quelquefois
impossible. Il vous faudra une grande patience et une grande docilit
pour gurir.

Et il lava la plaie avec soin, la pansa avec de la pommade camphre
tendue sur de la charpie, et il la saupoudra auparavant avec du camphre
en Poudre.

Je viendrai vous panser tous les jours, dit-il en s'en allant. Il faut
vous coucher tt, vous lever tard, et, quand vous serez lev, vous
tiendrez votre jambe tendue sur une petite chaise; si vous la posez par
terre, je n'en rponds pas.

Il faisait un beau clair de lune quand Jeanne et M. le cur sortirent.
Le petit Louis donnait la main  M. le cur, qui l'aimait beaucoup. Il
s'arrta et dit en montrant le ciel et les toiles:

Qui a fait tout a?

--Mon enfant, lui dit sa mre, je t'ai rpt bien des fois que c'tait
Dieu qui avait fait tout ce qui est au ciel et sur la terre.

L'enfant quitta la main de M. le cur et se mit  genoux.

Je veux voir Dieu, dit-il, je veux lui parler.

Ils taient devant la porte de la cure, et ils y entrrent tous les
trois; M. le cur prit le pauvre simple sur ses genoux et lui dit:

Mon petit Louis, le bon Dieu ne se voit pas avec les yeux du corps;
mais l'on sent qu'il est partout. Quand tu restes des heures entires 
regarder tes roses pousser, c'est lui qui les dploie et les fait sortir
si belles de leurs boutons; c'est lui aussi qui leur donne cette bonne
odeur que tu aimes tant. Quand tu donnes un morceau de pain  un pauvre,
c'est lui qui te met le contentement dans le coeur; et si tu embrasses
ta mre, c'est encore Dieu qui te rend heureux dans toute ta petite
personne.

--C'est bon, dit Louis, je vas l'couter.

--Vous voyez bien, Jeanne, que cet enfant n'est pas aussi malheureux que
vous le croyez; il comprend Dieu.


                        Jeanne gronde Marguerite.


Quelques jours aprs, Jeanne alla voir Pierre; elle trouva Marguerite
qui travaillait devant sa porte.

Marguerite, lui dit-elle, il ne me semble gure naturel que Pierre ait
voulu se dtruire  trois fois diffrentes; il a son tiers dans votre
maison et dans votre champ, et il lui reste bien un peu d'argent de ses
gages. Je parierais que tu lui as dit quelque chose.

--Oh! mon Dieu, pas grand'chose, va, Jeanne! Je lui disais qu'il tait
au bout de son argent, et que, quand il n'en aurait plus, nous ne
pourrions pas le garder, parce que nous tions dj trop dans la maison.

--Lui disais-tu ces belles choses-l devant Claude?

--Non pas! il est bien bon, Claude, mais il m'aurait donn une bonne
tape, s'il m'avait entendue parler comme a  son frre.

--Et tu as eu le coeur de dire des choses pareilles  cet infirme, au
frre de ton homme!

--Tiens, voil-t-il pas!

--Il ne te rendait donc pas quelques services?

--Si fait: il chauffait le four et enfournait le pain; il faisait des
mues et des paniers que je vendais  la ville, o le meunier me les
conduisait; enfin, il s'occupait toujours; il gardait aussi les petits
et leur faisait des amusettes.

--Et tu as pu lui reprocher le pain qu'il mangeait et qu'il gagnait
bien, ma foi! Marguerite, je mourrais de honte si j'tais  ta place. Si
Pierre s'tait dtruit, tu en aurais rpondu devant Dieu.

--Jeanne, tu me fais toujours peur; je ne suis pourtant pas mchante.

--C'est vrai, tu n'es pas mchante au fond; mais c'est pire que si tu
l'tais, parce que tu ne penses jamais ni  ce que tu dis ni  ce que
tu fais.


                Pierre gurit, puis retombe malade.


Pierre gurit au bout de trois mois. Quand la plaie fut ferme, M. le
cur lui dit:

Maintenant, mon ami, il ne faut plus penser  cultiver la terre,
cherchez un autre moyen de gagner votre vie.

--Que voulez-vous donc que je fasse, monsieur le cur?

--Apprenez un tat qui ne fatigue pas vos jambes.

--Mais j'ai vingt-cinq ans; et il est bien dur  mon ge d'entrer en
apprentissage.

--Il serait encore plus dur d'aller mendier, mon cher; le mal ne se fait
jamais, en ce monde, que la punition ne le suive tt ou tard. Vous avez
manqu de confiance en Dieu et en votre mre, qui reprsentait pour vous
sa providence sur la terre, et vous voil incapable de travailler comme
tout le monde. Il n'y a donc pas  murmurer, puisque vous tes l'auteur
de votre mal; et, quoique vous soyez guri, rappelez-vous que vous ne
vous servirez jamais de vos jambes comme vous le faisiez auparavant sans
qu'elles redeviennent malades.

Quand M. le cur fut sorti, Marguerite dit  Pierre:

Bah! M. le cur dit a; mais tu peux bien aller  la charrue,  prsent
que tu n'as plus de mal.


         Pierre, qui se sentait fort, se loua comme laboureur.


Mais, au bout d'un mois, il revint chez son frre, plus malade que la
premire fois.


               Marguerite vient encore chercher Jeanne.


Marguerite alla trouver Jeanne, et lui dit:

Il faut pourtant que tu ailles chez M. le cur pour le prier de venir
voir Pierre, qui est revenu; moi, je n'oserais pas.

--Pourquoi donc? est-ce qu'il est encore malade?

--Il est pis que jamais.

Jeanne alla chercher M. le cur, qui recula en voyant les deux jambes de
Pierre.

Malheureux garon! vous n'avez donc pas tenu compte de ce que je vous
ai dit?

--Dame! quand j'ai vu, monsieur, que vous m'aviez si bien guri, j'ai
cru que je pouvais travailler comme les autres.

Jeanne regarda Marguerite, qui rougit et dtourna la tte.

Pierre, je vous l'ai dj dit, on est toujours puni quand on fait mal.
Vous n'avez pas voulu me croire, moi, votre pasteur, et qui vous ai
soign si longtemps; aujourd'hui, je ne puis plus vous gurir, parce
qu'il vous faut des soins et une nourriture que vous ne pourrez pas
trouver chez votre frre. Je vais tcher de vous faire entrer 
l'hpital de Bourges.

--A l'hpital, monsieur!

--Oui, Pierre,  l'hpital; vous y serez bien trait; je vous
recommanderai aux soeurs et  M. l'aumnier, qui s'occuperont de vous
trouver un apprentissage quand vous serez guri. Je ne vois que trois
tats qui vous conviennent: tailleur, cordonnier ou tisserand; encore
les jambes fatiguent-elles trop dans ce dernier mtier.

--Monsieur le cur, j'aimerais l'tat de tailleur; je sais tenir une
aiguille, parce que je fais des chapeaux de paille, et je sens que je
n'y serais pas maladroit.


              Le petit Louis ne connat pas le danger.


Longtemps aprs, un jour que M. le cur tait chez Jeanne, on entendit
crier sur le chemin. Ils se mirent sur la galerie pour voir ce qui
occasionnait ce bruit. C'tait une petite fille qui courait aprs sa
vache, que les taons avaient mise en furie. La bte allait passer sur le
corps des deux filles de Marguerite, qui venaient de chercher de l'herbe
pour leur chvre, quand Louis, qui tait descendu sans que sa mre le
vt, lui sauta aux cornes comme elle baissait la tte, et la retint sans
bouger. Quoiqu'il n'et que dix ans, on lui en et bien donn quatorze
pour la taille et la vigueur.

Jeanne, qui en voyant cela tait plus morte que vive, eut le sang-froid
de prendre une corde avant de descendre; elle l'attacha aux cornes de la
vache, pendant que M. le cur liait l'autre bout  une de ses jambes, et
Louis la laissa aller.

Mon cher enfant, dit Jeanne toute tremblante et en l'embrassant, tu te
serais fait tuer!

--Ne vaudrait-il pas mieux que je fusse auprs du bon Dieu que de vous
gner sur terre, moi qui ne suis bon  rien?

--Il me dit souvent des choses semblables, pourtant! dit-elle en
regardant M. le cur.

--Louis, dit M. le cur, chacun a sa place dans le monde, suivant les
desseins de Dieu; si tu tais mort par ta faute, il n'et pas t
content de toi.

--Mais cette mauvaise bte allait renverser les petites filles; il
fallait bien l'arrter.

--Tu es un brave garon, Louis; tu verras Dieu un jour comme tu me vois.

--Bien sr?

--Bien sr; je te le promets.

Et les yeux de l'enfant brillrent comme des toiles.


                  Jeanne mne Louis chez sa marraine.


Jeanne mena Louis chez sa marraine et lui raconta ce trait de courage,
pendant qu'il tait occup  regarder les belles fleurs qui taient
plantes devant les croises.

Ma bonne Jeanne, cet enfant est une grande charge pour toi. Si tu le
voulais, je le ferais placer aux Incurables d'Issoudun, et il y serait
fort heureux, je t'assure.

--Oh! non, madame, il n'y serait pas heureux! Vous ne sauriez croire
combien cet enfant a besoin d'tre aim; il est tout coeur. Tant que
j'aurai une bouche de pain, je la partagerai avec lui; et si je n'en
avais plus, j'irais en demander pour lui en donner. Je l'aime pour tout
le monde; j'en suis occupe la nuit comme le jour; il n'a pas pu prendre
d'heures rgles pour ses repas; il demande du pain quand il est couch
comme s'il tait lev. J'entends souvent dire que Dieu me ferait une
grande grce s'il me le reprenait; rien ne me fait plus de peine qu'un
propos semblable; et comme on se trompe! J'ai mis tout mon bonheur en
lui; il sent quand je souffre, et alors il devient triste. Je n'ai pas
besoin de lui conter mes chagrins; on dirait que ma tristesse coule dans
son coeur tant il me fait d'amitis s'il me sent de la peine; il me
manquerait encore plus que mes autres enfants, qui peuvent se passer de
moi. Tout son esprit est dans son coeur. Enfin, que voulez-vous que je
vous dise, ma chre dame? c'est tout le portrait de son pre.

--Qu'en comptes-tu donc faire alors?

--Il travaille un peu au jardin; il est trs-fort, et peut-tre un jour
pourra-t-il labourer. Je suis si habitue  le voir tel qu'il est, que
je n'en suis plus chagrine; quelquefois il passe des heures devant ses
rosiers, car il aime beaucoup les fleurs, et surtout les roses. On
dirait qu'il les regarde pousser. Je serais heureuse avec lui si je ne
craignais pas qu'il ne mt le feu sans le vouloir; c'est pourquoi je ne
le laisse jamais seul  la maison.

Pendant que sa mre parlait, Louis tait rentr et s'tait approch du
piano. Comme il touchait  tout, il avait pos un doigt sur une touche,
qui rendit un son. Il fut ravi et poussa un petit cri de joie; il
recommena, et les touches lui rpondaient toujours.

Est-ce qu'il aime la musique? dit sa marraine.

--Oh! beaucoup, madame; du plus loin qu'il entend une cornemuse, il
prte l'oreille; il est d'abord joyeux comme tout  l'heure, puis il
finit toujours par pleurer.

Mme Isaure se mit au piano et joua un air bien doux et un peu triste.
Louis la regardait avec des yeux brillants, puis il se mit  genoux
comme s'il priait Dieu. Quand elle eut fini, il se coucha  ses pieds et
pleura. Sa marraine lui joua aussitt un air plus gai pour le remettre
un peu; mais il se leva subitement, et, lui arrtant le bras, il
s'cria:

Non! pas a, marraine, pas a, l'autre!

On l'emmena dans le jardin pour le distraire, car Jeanne avait peur
qu'il ne se rendt malade; elle ne l'avait jamais vu dans un pareil
tat.


               Solange demande Nannette pour son garon


A quelque temps de l, Solange, des Ormeaux, vint trouver Jeanne et lui
dit:

Veux-tu donner ta fille  mon Jean? Depuis qu'il est revenu de l'arme,
il ne pense qu' elle; il dit qu'il n'y a pas une fille pareille; que,
si elle le refuse, il ne se mariera pas.

--Ma Solange, il faut d'abord savoir ce qu'en dira Nannette.

--Peut-tre ne se souciera-t-elle pas de demeurer  la campagne,
maintenant qu'elle a tt de la ville?

--Tu te trompes, Solange; je sais qu'elle ne sera heureuse que quand
elle vivra auprs de moi; la pauvre enfant me donne plus de la moiti de
ses gages pour payer les faons de mes champs; car moi je ne peux plus
rien gagner  prsent, et je crois bien qu'elle n'a pas de grandes
pargnes.

--Ce n'est pas pour son argent que mon garon la veut; tu sais qu'il
tait le filleul du pre Jusserand, qui lui a achet un remplaant au
bout de quatre ans de service, parce qu'il voulait le voir avant de
mourir; il lui a lgu en mourant quinze cents francs d'argent, et, avec
les champs que nous lui donnerons en mariage, il aura de quoi vivre en
travaillant.

--Mais, Solange, Nannette ne voudra qu'un homme qui vive dans notre
maison et cultive nos terres.

--Justement, c'est le dsir de Jean.

--Il faut te dire aussi que je voudrais bien ne pas faire encore mes
partages,  cause de mes deux mineurs, parce que les frais nous
ruineraient.

--Ne t'inquite pas de a, Jeanne; tout le monde sait comment tu as
gouvern ton bien depuis la mort de ton pauvre homme. Vous resterez tous
ensemble, et, quand tu auras un bon ouvrier dans ta maison, tu seras
enfin  ton aise.

--Ce n'est pas tout encore, Solange: j'ai mon petit Louis, qui pourrait
bien ennuyer ton garon. Nannette l'aime comme moi, et si Jean ne
pouvait l'endurer  la maison, elle serait malheureuse, et moi j'en
sortirais; car, pour rien au monde, je ne voudrais me sparer de mon
pauvre simple.

--Ton petit Louis, qui est fort comme quatre, plat beaucoup  Jean; il
dit que les enfants simples sont plus prs du bon Dieu que les autres.
Il en parlait encore ce matin et disait qu'il se chargeait de lui
apprendre  labourer, et qu'il tait bien sr d'y russir. Ainsi, sois
tranquille de ce ct.

--Eh bien! puisque nous sommes d'accord sur tout, il faut que tu ailles
chez Mme Dumont, dire  Nannette que j'ai besoin de lui parler, et nous
saurons tout de suite ce qu'elle en pense.

Quand Nannette fut venue, sa mre lui dit:

Ma fille, la matresse Jusserand vient te demander pour son garon.

--Oui, ma petite Nannette, dit Solange, voudras-tu bien prendre un
paysan, maintenant que tu es quasi une demoiselle?

--Ma mre, je ne me marierai que pour demeurer avec vous.

--Ma fille, Jean Jusserand veut bien vivre dans notre maison et cultiver
notre bien: mais il ne faut pas penser  moi dans une affaire si
importante; je veux que tu me dises, comme devant Dieu, s'il te
convient.

--Oui, ma mre, dit Nannette en rougissant; Jean est plus doux et bien
mieux appris que les autres garons du bourg; mais je n'oserai jamais
dire  madame, qui est si bonne pour moi et que j'aime tant, que je vais
la quitter.

--J'irai te reconduire.

--Embrasse-moi, ma Nannette, dit Solange; tu ne sais pas comme je serai
contente de t'avoir pour bru, moi qui dois tout ce que je vaux  ta
mre!


        Jeanne annonce le mariage de Nannette  Mme Isaure.


Jeanne s'habilla et donna aussi ses beaux habits  Louis, qui n'en tait
pas trop content.

Mon enfant, c'est pour aller voir ta marraine.

Il se laissa faire sans rien dire, parce qu'il se sentait heureux auprs
de sa marraine. En passant dans son jardin, il cueillit ses plus belles
roses et il les donna  Mme Isaure, puis il vint se coucher  ses pieds
et ferma les yeux comme s'il dormait.

Excusez-le, madame: le pauvre petit comprend que vous tes bonne pour
lui, et il ne se gne pas plus qu'avec moi.

--Laisse-le donc faire, Jeanne. Mais comme tu es belle! Qu'as-tu donc 
me dire?

--Madame, il m'en cote un peu de vous parler de ce qui se passe,
quoique pourtant je sois sre que vous ne vous en fcherez pas. Il se
prsente un bon parti pour Nannette, qui est en ge de se marier, et je
crois qu'elle aurait tort de le refuser.

--Comment, Jeanne, tu veux m'ter Nannette, qui m'est si utile pour ma
fille que je lui confie avec la plus grande scurit!

--Madame, Nannette ne trouvera jamais un autre homme comme Jean
Jusserand, de votre mtairie des Ormeaux. Il est riche, il est d'un bon
naturel, il est mieux lev que ne le sont d'ordinaire les paysans;
enfin il a tout pour lui! puis, il veut bien demeurer avec nous et
cultiver nos terres, et je suis sre qu'il ne brutalisera jamais la
pauvre crature qui dort  vos pieds. Vous comprenez, madame, que c'est
une grande chose que celle-l, pour moi qui ne suis occupe que de ce
pauvre enfant!

--Il me semble, Jeanne, qu' ta place j'aurais voulu mieux que cela pour
Nannette, qui ne me parat pas faite pour vivre  la campagne, je
pensais que quelque jour elle se marierait  un bon ouvrier de la ville.

--Madame, dit Nannette, je ne connais que deux maisons o je puisse
vivre: la vtre et celle de ma mre. Si je n'avais pas trouv un homme
qui voult demeurer avec elle, je n'aurais pas quitt votre service.

--Et puis, madame, dit Jeanne, croyez bien que l'on est plus heureux en
cultivant ses terres qu'en travaillant pour des pratiques qui peuvent
vous quitter et vous mettre dans la gne; au lieu que le cultivateur,
n'ayant affaire qu' Dieu, ne murmure jamais.

--Allons, Nannette, marie-toi donc, puisque tu le veux; mais j'aurai
besoin de toi souvent encore.

--Madame, demeurant avec ma mre, qui soignera la maison, j'aurai la
facilit de travailler au dehors, et je serai bien heureuse toutes les
fois que madame voudra bien m'employer.


               Mme Isaure chante pour rveiller Louis.


Jeanne, dit Mme Isaure, je vais chanter pour rveiller Louis. L'effet
que produit sur lui la musique est bien singulier! Il n'est donc pas
tout  fait idiot?

--Non, madame; quand on dit quelque sottise devant lui, il sait bien en
faire la remarque. Si on lui demande son avis sur quelque chose, il le
donne juste, quoiqu'il ne le dise pas comme un autre. Quelquefois il
sent sa position, et alors il me dit des paroles qui me dchirent l'me.

--Qu'a-t-il donc? Quel est ce genre d'infirmit?

--Je n'en sais rien, madame: c'est comme s'il ne gouvernait pas sa
volont. Quand je ne suis pas avec lui, il n'est bon  rien. Pour le
faire parler un peu raisonnablement, je suis oblige de le tenir par la
main pendant tout le temps qu'il parle. Il est comme les tout petits
enfants, il aime tout ce qui brille. Je l'ai men en ville: il avait
envie de tout ce qu'il voyait chez les orfvres et chez les marchands de
cristaux; il n'a aucune ide du danger; enfin, si je le laissais faire,
il donnerait tout ce qu'il y a chez nous.

Mme Isaure chanta avec sa fille un air trs doux. Louis se leva, pleura,
et demanda un autre air quand celui-l fut fini; on le contenta, et, en
partant, il mit les mains de sa marraine sur ses yeux tremps de larmes.
Elle lui donna une timbale d'argent bien claire, ce qui lui fit oublier
la tristesse que lui causait toujours la musique.

Tu boiras tous les jours dans ce gobelet, Louis, afin de penser
toujours  moi.

--Oui, marraine, je penserai  vous qui chantez comme les anges.


                           Mariage de Nannette


Quand Jeanne fut rentre dans la maison, elle s'occupa d'crire 
Sylvain et  Paul pour leur annoncer le mariage de leur soeur. Sylvain
rpondit tout de suite qu'il tait fort heureux de voir sa soeur entrer
dans une honnte famille et devenir la femme d'un aussi brave garon que
Jean Jusserand. Il ajoutait qu'il se faisait une grande fte de venir
aux noces et de s'y retrouver au milieu de tous leurs amis. On n'avait
aucune nouvelle de Paul, et Jeanne commenait  s'en inquiter
srieusement, quand elle reut, par occasion, une lettre du marchal
chez lequel il travaillait,  Issoudun: cette lettre renfermait celle
que Jeanne avait crite  son fils et une pice de quarante francs.

Le marchal lui annonait le dpart de Paul, qui l'avait quitt depuis
plus d'un mois,  la suite d'une contestation qu'ils avaient eue
ensemble. Le malheureux garon faisait le matre dans la boutique et
brusquait les ouvriers; il tait mme all jusqu' manquer de respect au
patron, qui l'avait tanc vertement. Le lendemain matin, Paul n'ayant
pas paru, l'on monta dans sa chambre, et l'on reconnut qu'il tait parti
dans la nuit, sans mme rgler son compte avec le marchal, qui se
trouvait lui devoir les quarante francs qu'il envoyait  Jeanne. Du
reste, cet homme rendait le meilleur tmoignage sur la probit et le
travail de Paul.

Jeanne fut trs-afflige en voyant que son fils ne se corrigeait pas, et
surtout en ne sachant plus o le prendre.

Le mariage de Nannette se fit en son temps. Sylvain vint aux noces de sa
soeur, comme il l'avait promis; c'tait tout  fait un monsieur, mais
il ne s'en montrait pas plus fier, et il tait facile de voir qu'il
prouvait un vritable plaisir  se retrouver au milieu de sa famille et
de ses bons voisins. Il causait avec ses camarades d'enfance tout comme
s'il n'et jamais quitt le village. Tout cela ne consolait pas Jeanne,
qui et prfr le voir cultivateur.

Es-tu rellement heureux  la ville, mon cher enfant? lui disait-elle.

--Ah! ma mre, il y a bien quelque chose  dire! Quand, par un beau
soleil, il faut que je reste assis toute la journe devant une table,
j'envie le sort de ceux qui sont libres dans les champs; mais j'loigne
ces ides-l. D'ailleurs, j'ai l'avantage de n'tre jamais expos au
froid ni  la pluie, et c'est quelque chose; vraiment, si je pouvais
vous voir plus souvent, il ne me manquerait rien. Mais soyez tranquille,
ma chre mre, je n'ai pas d'ambition; aussitt que j'aurai gagn une
honnte aisance, je viendrai btir une petite maison auprs de la vtre,
et vous serez heureuse au milieu de tous vos enfants.

Jeanne sentit les larmes la gagner, car elle songeait  Paul.


              Jeanne veut cder son bien  ses enfants.


Mes enfants, dit Jeanne, quand Paul sera majeur, je vous abandonnerai
le bien et vous me ferez une pension. Il me faudra peu de chose pour
vivre; ainsi, ce ne sera pas une grande charge pour vous.

--Ne faites jamais une chose semblable, ma chre mre, dit Sylvain; je
ne le souffrirai point. Il ne faut pas que les parents se dpouillent
pour leurs enfants; au contraire, si mon frre Paul ne change pas d'avis
(car, la dernire fois que j'en ai caus avec lui, nous tions d'accord
sur ce point), nous vous abandonnerons ce qui nous revient de notre
pre; vous en jouirez votre vie durant, et le fonds sera donn au pauvre
Louis. Il est juste que Jean, qui le soignera, en soit rcompens; et,
comme l'enfant ne pourra jamais grer son bien, c'est  ma soeur que
nous ferons notre donation, en laissant l'usufruit  notre mre d'abord,
et  Louis ensuite.

--Vous tes de braves enfants, dit Jeanne tout attendrie, et c'est pour
cela qu'en vous cdant tout de suite ce que j'ai, je n'aurai pas 
craindre, comme tant d'autres, d'avoir  m'en repentir.

--D'abord, ma mre, il n'est pas dans l'ordre que les parents soient
dans la dpendance des enfants: puis vous pouvez vivre plus longtemps
que quelques-uns d'entre nous; vous ne savez pas ce que seront vos
petits-enfants; vous pouvez avoir affaire  des tuteurs qui ne soient
pas raisonnables. Enfin, c'est une grande faute que de cder son bien,
de n'tre plus matre chez soi, o l'on doit tre respect jusqu' son
dernier jour. On s'imagine faire par l le bonheur de ses enfants, et
l'on se trompe beaucoup. Si quelques-uns d'entre eux prouvent un
malheur, n'est-il pas bien dur  un pre ou  une pauvre mre de ne
pouvoir les secourir, et mme d'tre obligs de les tourmenter pour
avoir cette pension sans laquelle on ne peut vivre? Enfin, grce  Dieu,
nous pouvons nous passer de ce que vous avez. Tout reviendra donc  Jean
aprs la mort de Louis, c'est justice. Quand Paul sera ici, nous
arrangerons cela; il entend bien son mtier, et je ne suis pas en peine
de lui.


                         Paul revient pour tirer.


Trois ans aprs le mariage de Nannette, dans les premiers jours de mars,
Jeanne tait assise sur sa galerie, regardant Louis, qui labourait de
l'autre ct du chemin avec un soin et une intelligence qu'on n'aurait
pas attendus de lui. Elle pensait  Paul, dont elle n'avait pas eu de
nouvelles depuis plusieurs annes. Le tirage tait annonc pour le
dimanche suivant, et elle tait tourmente de ce qui pourrait arriver si
son fils ne se prsentait pas pour satisfaire  la loi. Ses yeux taient
obscurcis par les larmes que faisait couler le souvenir de cet enfant
qu'elle aimait beaucoup, malgr son mauvais caractre; elle pensait
aussi  grand Louis, qui aurait eu la main plus ferme qu'elle pour
gouverner ce rude naturel. Jeanne tait si occupe de ces penses,
qu'elle n'entendit pas qu'on montait son escalier; et quand, levant les
yeux  un mouvement qui se fit auprs d'elle, elle vit un grand garon 
ses genoux, elle fut si saisie, en reconnaissant Paul, qu'elle ne put
que lui ouvrir ses bras sans parler. Ils pleurrent longtemps tous les
deux en silence. Paul se leva enfin, et sa mre le regarda avec orgueil,
tant il tait devenu beau garon.

Mchant enfant, lui dit-elle en l'embrassant encore, me laisser des
annes entires sans nouvelles! et si j'tais morte?

--Ah! ma mre, ne me parlez pas de cela; j'y ai pens plus d'une fois,
et cette ide ne me laissait pas une goutte de sang dans les veines.

--Et pourquoi ne pas nous crire?

--Je n'ai pas voulu vous donner de mes nouvelles avant d'tre devenu
digne de vous.

L'heure de goter tant arrive, toute la famille se trouva runie, et
chacun fta le voyageur. Louis tournait autour de son frre, et il ne
consentit  l'embrasser que quand il se fut bien assur qu'il
ressemblait  sa mre. Nannette prpara un repas meilleur qu'
l'ordinaire, Jean tira du bon vin, et l'on se mit  table.

'a t une triste noce que la ntre, dit Nannette  son frre:
l'inquitude o nous laissait ton sort a gt tout notre bonheur, et
personne n'avait le coeur gai en voyant le visage dsol de notre pauvre
mre.

--Et qu'es-tu donc devenu pendant tout ce temps? dit Jeanne.

--Ah! mre, c'est une triste histoire.


         Paul raconte ce qu'il a fait en partant d'Issoudun.


Aprs m'tre querell,  Issoudun, avec le bourgeois, dit Paul, je
montai  ma chambre, o je ne tardai pas  reconnatre mes torts; mais
j'tais trop orgueilleux pour en convenir, et je quittai la maison la
nuit, quand tout le monde tait endormi.

--Et pourquoi n'es-tu pas revenu ici?

--Parce que j'tais honteux de la sottise que je venais de faire. Je
commenais  comprendre que j'avais mille fois abus de votre
infatigable bont, et je ne voulais pas recommencer.

J'allai,  Bourges, me prsenter chez un marchal, qui me demanda mon
livret. Comme il n'tait pas sign de mon dernier matre, il refusa de
m'employer. Je commenai  rflchir sur ma conduite inconsidre, et,
quand j'eus mang les quelques francs que j'avais apports, je me
trouvai dans une si grande dtresse, que je me dcidai  casser les
pierres sur la grande route pour ne pas mourir de faim. J'avais beau
faire double tche et vivre seulement de pain et d'eau, je ne pouvais
parvenir  amasser la somme ncessaire pour chercher fortune ailleurs.

--Mon pauvre garon! dit Jeanne, as-tu donc t aussi malheureux que
cela?

--Ne me plaignez pas, ma mre; c'est  cette misre que j'ai d de
comprendre tout ce que vous avez t pour moi. J'ai fait bien des
rflexions pendant que je broyais ces cailloux, et mon coeur, aussi dur
qu'eux, s'est amolli par le souvenir de la faon indigne dont j'avais
reconnu la bont de Dieu, qui m'avait donn une mre telle que vous pour
le remplacer sur terre auprs de moi.

J'appris qu'on travaillait au canal de Berry, et je me dirigeai de ce
ct. Je passai dans la foule des ouvriers sans que l'on s'inquitt
beaucoup de mes papiers. Au bout de quelques semaines d'un travail
assidu, je fus remarqu par mon chef de brigade, qui m'employa  la
surveillance, et j'eus une meilleure paye. Aprs la campagne, ayant
quelque argent  ma disposition, je rsolus de reprendre mon tour de
France, et l'on me dlivra un livret et un certificat de bonne conduite.

[Illustration: Paul casse les pierres.]

Mon naturel peu endurant essaya plus d'une fois de se montrer; alors je
pensais aux pierres de la route, et je contins si bien mon humeur
qu'elle cessa de reparatre. Puis, en allant de boutique en boutique,
j'ai bien observ toutes les diffrentes familles, et j'y ai rarement
rencontr une femme comme vous, ma chre mre, et peu d'enfants qui
valussent Nannette et Sylvain. Je me demandais souvent ce que j'avais
t au milieu de vous tous, et la honte me couvrait le visage de
rougeur.

J'ai promis  Dieu de ne jamais vous causer volontairement aucune
peine; ainsi, ma mre, ne craignez pas que je trouble  prsent la paix
de votre maison. Je sais maintenant ce que je vous dois, et je vous aime
d'un grand amour. Si le sort ne me fait pas soldat, j'irai travailler
dans la ville o demeure Sylvain, et je m'y tablirai un peu plus tard;
car j'apporte quelques pargnes.

--Comment as-tu fait, Paul, lui dit son beau-frre, pour mettre quelque
chose de ct? d'ordinaire, les compagnons ne sont gure conomes, et
d'ailleurs l'on n'a pas toujours de l'ouvrage.

--Jean, depuis qu'en cassant des pierres je suis descendu dans ma
conscience, j'ai voulu m'imposer une pnitence pour me rconcilier avec
moi-mme. J'ai pris la rsolution de ne me donner aucun plaisir et de
vivre durement. J'ai donc peu dpens pour ma nourriture, et je n'ai pas
bu de vin depuis plus de trois ans.

--Et tu t'es tenu cette parole?

--Oui, je n'y ai jamais manqu, quoiqu'il m'en ait cot beaucoup
quelquefois; mais, avec une bonne envie de faire son devoir et de la
confiance en Dieu, on surmonte tout.

Louis, qui avait cout parler son frre avec la plus grande attention,
le prit par la main, et le menant devant Jeanne, il lui dit:

Mre, bnissez Paul.


                  Jeanne retrouve un peu de bonheur.


Paul tira, et fut exempt par son numro. Il avait alors vingt et un ans
accomplis. Sa mre lui demanda s'il avait toujours, comme Sylvain,
l'intention d'abandonner ses droits  Louis. Paul rpondit qu'il ne
demandait pas mieux. Il crivit sur-le-champ  Sylvain, qui arriva avec
le projet d'acte par lequel lui et Paul donnaient  leur soeur tout leur
hritage, dont leur mre aurait l'usufruit, et Louis aprs elle.

Mes frres, dit celui-ci qui avait attentivement cout la lecture de
l'acte, Jean n'a pas besoin qu'on lui donne quelque chose pour me
garder, car il aime le pauvre simple comme s'il tait son enfant.

--C'est bien dit, a, mon Louis! s'cria Jean; viens, mon garon, que je
t'embrasse, toi qui as vu clair dans mon coeur!

--Louis, dit Sylvain, Jean peut mourir avant toi, et il faut que tu aies
quelque chose  cultiver toi-mme et une maison pour demeurer; et tu ne
seras pas fch qu'aprs toi la famille de Jean en profite.

Jeanne retrouva un peu de tranquillit; sa fille, qui la laissait
matresse  la maison, prenait l'ouvrage qu'elle trouvait  faire, et
tait employe la moiti de l'anne chez Mme Dumont. Jean tait un
vritable fils pour sa belle-mre, et se montrait plein d'attentions. Il
avait pris Louis en grande affection, et disait qu'il serait un jour,
comme son pre, le meilleur laboureur du pays. Ce pauvre garon, qui
n'tait gure guid que par ses instincts, chrissait son beau-frre et
lui tait fort soumis; car il sentait bien qu'il en tait vritablement
aim. Il allait quelquefois voir sa marraine tout seul, le matin, quand
il croyait ne trouver personne chez elle. Alors, il la prenait par la
main et la conduisait au piano, puis la priait de chanter, et se mettait
 ses genoux; et, quoique la musique le ft toujours pleurer, il s'en
retournait tout heureux chez sa mre, et pendant deux ou trois jours il
semblait avoir l'esprit plus ouvert.

Paul s'tablit  la ville, o, aprs quelques annes, il prit une
boutique et pousa la fille de Louise et du colporteur. Jeanne, dans ses
vieux jours, fut donc aussi heureuse que possible en voyant ses enfants
dans l'aisance, et surtout en grande estime dans le pays; elle disait
quelquefois:

Ah! si mon pauvre grand Louis tait l, serait-il heureux de vous voir,
mes enfants, si bien tablis!

--Ma mre, rpondait Paul, vous lui rendrez bon compte de la famille
qu'il vous a laisse; car en d'autres mains que les vtres j'aurais mal
tourn. Aussi je vous promets de ne jamais rudoyer mes enfants;
non-seulement cela ne les corrige pas, mais ils s'endurcissent, au
contraire, par les mauvais traitements.

Jeanne vieillit doucement au milieu de sa famille et mourut dans un ge
fort avanc, regrette de tout le monde, et surtout de ses enfants, qui
ne l'oublirent jamais.


FIN.




                    TABLE DES MATIRES.


PREMIRE PARTIE. ENFANCE DE JEANNE.

La mre Nannette.
Catherine et Jeanne.
La mre Nannette donne asile  Catherine.
Catherine et Jeanne trouvent un bracelet.
Catherine et sa fille reportent le bracelet.
Mme Dumont.
Catherine va dans son village.
La mre Nannette mne Jeanne  la messe.
Retour de Catherine.
Catherine va  la porte de M. le cur.
La mre Nannette fait la lessive.
La petite Jeanne va chez Mme Dumont.
La petite Jeanne sauve la cane de la meunire.
Isaure va voir la petite Jeanne.
Isaure cause avec la petite Jeanne.
Isaure veut donner une de ses robes  la petite Jeanne.
Isaure habille la petite Jeanne.
Jeanne s'avise de faire des bouquets pour les vendre.
La petite Jeanne apprend  tricoter.
Mme Dumont interroge la petite Jeanne.
Catherine garde le lit.
Catherine meurt.
Docilit et intelligence de la petite Jeanne.
La petite Jeanne fait sa premire communion.
La petite Jeanne va toujours chez Mme Dumont.
Jeanne a grand soin de la mre Nannette.
La mre Nannette devient dangereusement malade.
La mre Nannette trouve que Jeanne dpense trop.
M. le cur vient voir tous les jours la mre Nannette.
La mre Nannette s'teint tout  fait.
Dsintressement de Jeanne.
On enterre la mre Nannette.
Matre Gerbaud se pique de gnrosit.
M. le cur trouve une place  Jeanne.
Jeanne quitte la maison de la mre Nannette.

SECONDE PARTIE. JEANNE EN SERVICE.

Jeanne donne son argent  garder  son matre.
Grand Louis se met en colre.
La matresse fait honte  grand Louis de sa mauvaise humeur.
Matre Tixier veut que Jeanne achte un morceau de vigne.
Jeanne reproche  Solange sa ngligence.
La matresse s'aperoit du changement de Solange.
Jeanne raccommode le linge de grand Louis.
Grand Louis veut payer Jeanne.
Grand Louis travaille  la vigne de Jeanne.
Il arrive un colporteur au Grand-Bail.
Jeanne envoie chercher M. le cur.
Le colporteur ne sait plus sa prire.
M. le cur dcouvre ce qu'il y a dans la bote du colporteur.
Le colporteur envie le sort des gens du Grand-Bail.
M. le cur brle les livres du colporteur.
M. le cur va quter avec le colporteur.
Le colporteur compte ce qu'il a reu.
Le colporteur renouvelle sa premire communion.
Matre Tixier fait ses conditions avec ses domestiques.
Jeanne conseille  Marguerite de rester.
Remontrances de Jeanne  Marguerite.
Jeanne est menace d'une plainte en contravention.
Jeanne, dans son chagrin, a recours  grand Louis.
Jeanne continue de donner beaucoup de satisfaction  ses matres.
Grand Louis fait un bon cailloutage devant la porte.
Jeanne et grand Louis achtent des terres au pre Colis.
Marguerite veut rentrer au Grand-Bail.
M. le cur engage la mre Tixier  reprendre Marguerite.
M. le cur veut que l'on pardonne toujours.
Marguerite remercie Jeanne.
Tout le monde aime Jeanne.
Grand Louis demande Jeanne en mariage.
Matre Jusserand, des Ormeaux, vient demander Solange.
On fait une belle noce  Solange.
Jeanne veille  tout.
Grand Louis dclare  son matre qu'il veut se marier.
La matresse dit qu'il faut les laisser marier.

TROISIME PARTIE. JEANNE POUSE ET MRE.

Il vient mal  la jambe de matre Tixier.
Il vient un officier en remonte marchander les juments de matre Tixier.
Matre Tixier veut qu'on donne un bon dner  l'officier.
tienne Durand demande Josphine  son pre.
L'officier demande  matre Tixier s'il est heureux.
L'officier s'tonne d'entendre parler matre Tixier de cette faon-l.
Matre Tixier vend ses juments.
Matre Tixier est content de son march.
Jeanne a une petite fille.--La petite Nannette.
tienne Durand revient du rgiment pour pouser Josphine.
Simon tire au sort et amne un mauvais numro.
Jeanne veut se faire btir une maison.
On commence la maison de Jeanne.
Matre Tixier s'tonne que Jeanne veuille tant d'arbres dans son jardin.
Jeanne admire sa maison.
Louise plaisante grand Louis sur son vilain mobilier.
Jeanne va commander ses meubles.
Jeanne dmnage peu  peu.
Le colporteur revient au Grand-Bail.
Le colporteur vend  tout le village.
M. le cur donne raison  Jeanne.
Le colporteur parle de ses affaires.
Matre Tixier vend de la plume  Jeanne.
La famille Dumont vient voir Jeanne.
Jeanne a de la peine  s'habituer  vivre seule.
Jeanne a grande envie d'avoir une vache.
Mme Isaure donne un enfant  nourrir  Jeanne.
Les femmes du bourg s'tonnent de la propret de Jeanne.
Jeanne rend son nourrisson.
Nannette a mal aux yeux.
Paul montre un mauvais caractre.
La petite Nannette comprend le chagrin de sa mre et le partage.
Une grle terrible ravage tout le pays.
Le pre Colis fait faire un billet  Jeanne.
Grand Louis laisse l'argent de sa moisson au pre Tixier.
Matre Tixier dcouvre la gne de Jeanne.
Mme Isaure fait des reproches  Jeanne.
Grand Louis fait une terrible chute.
Mort de grand Louis.
On enterre grand Louis.

QUATRIME PARTIE. JEANNE VEUVE.

On fait l'inventaire.
M. le cur fait une remontrance  Jeanne.
Le petit Louis tombe en langueur.
M. le cur dit que la prire est bonne partout.
M. le cur reproche  Marguerite d'tre paresseuse.
M. le cur veut placer Sylvain en ville.
Jeanne s'aperoit que le petit Louis sera un enfant simple.
Nannette a un grand chagrin de quitter sa mre.
Mme Isaure caresse l'enfant simple de Jeanne.
La vieille bonne mne souvent les enfants au chteau.
Jeanne passe une mauvaise anne.
On retrouve Pierre, le frre de Claude, qui s'tait perdu.
Pierre prie Jeanne de le gurir.
Jeanne gronde Marguerite.
Pierre gurit, puis retombe malade.
Marguerite vient encore chercher Jeanne.
Le petit Louis ne connat pas le danger.
Jeanne mne Louis chez sa marraine.
Solange demande Nannette pour son garon.
Jeanne annonce le mariage de Nannette  Mme Isaure.
Mme Isaure chante pour rveiller Louis.
Mariage de Nannette.
Jeanne veut cder son bien  ses enfants.
Paul revient pour tirer.
Paul raconte ce qu'il a fait en partant d'Issoudun.
Jeanne retrouve un peu de bonheur.

FIN DE LA TABLE DES MATIRES.


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Livre de l'lve. 1 vol.

Livre du matre. 1 vol... 1 fr. 80

JOST, inspecteur primaire  Paris,
HUMBERT et BRAEUNIG, sous-directeur
de l'cole alsacienne:
_Lectures pratiques_, leons sur
les choses usuelles, 2 vol. in-16,
avec gravures dans le texte, cart.

Inscrites sur la liste des ouvrages
fournis gratuitement par la
ville de Paris  ses coles.

_Cours lmentaire_. 1 vol. 80 c.

_Cours moyen et cours suprieur_.
1 vol... 1 fr. 50

JOST et LEFORT. _Rcits patriotiques_,
1 vol. in-16 avec cartes et gravures,
cartonn... 1 fr. 50

LEMONNIER et F. SCHRADER. _lments
de gographie_, livre-atlas. _Cours
lmentaire_. 1 vol. in-4 contenant
61 grav. et 26 cartes dans
le texte et 7 cartes en couleur
tires  part, cartonn... 1 fr.
_Cours moyen_. 1 vol. in-4.

SAFFRAY (Dr): _Leons de choses_,
cours mthodique contenant les
matires des programmes officiels;
2 vol. in-16, cartonns.

Inscrites sur la liste des ouvrages
fournis gratuitement par la ville
de Paris  ses coles.

_Livre de l'lve_. 1 vol. avec
341 gravures... 1 fr. 80

_Livre du matre_, avec questionnaires.
1 vol... 1 fr. 50






End of the Project Gutenberg EBook of La petite Jeanne, by Zulma Carraud

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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