Project Gutenberg's La Vie de M. de Molire, by Jean-Lonor de Grimarest

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Title: La Vie de M. de Molire
       Rimpression de l'dition originale (Paris, 1705) et des pices annexes

Author: Jean-Lonor de Grimarest

Commentator: Auguste Poulet-Malassis

Illustrator: Adolphe Lalauze

Release Date: September 16, 2007 [EBook #22613]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE M. DE MOLIRE ***




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                                 LA VIE
                                   DE
                              Mr de Molire

                                  PAR
                  J.-L. LE GALLOIS, Sieur de GRIMAREST

           _Rimpression de l'dition originale (Paris, 1705)
                         et des pices annexes_
                            Avec une Notice
                           Par A. P.-MALASSIS
             Et une figure dessine et grave  l'eau-forte
                            Par AD. LALAUZE

                         [SCIENTIA DUCE--I.L.]

                                 PARIS
                       _Isidore LISEUX, diteur_
                          Rue Bonaparte, n 2

                                  1877




[Illustration: Ad. Lalauze del. et sc.  Imp. A. Salmon.

... de sorte que cette jeune personne se dtermina un matin de s'aller
jetter dans l'apartement de Molire (_Page 36_).]




AVANT-PROPOS


De tous les biographes de Molire, Grimarest se trouve encore avoir le
plus fait pour sa mmoire. Si son oeuvre, pendant plus d'un sicle et
demi, a figur, de prfrence  toute autre, en tte des meilleures
ditions de notre grand comique, ce n'est vraiment que justice.

Bien que dmode, peut-tre reste-t-elle la seule qui vaille, non pour
les lettrs et les rudits, mais bien pour cette foule sans cesse
renouvele et en marche, sans cesse montante, o tout lecteur nouveau en
est un pour Molire. Le got de son thtre est comme un niveau
intellectuel auquel la masse de la nation aspire, et que le trs-petit
nombre croit utile ou mme possible de dpasser. Et c'est pour cela
qu'entre ses diverses biographies, sans en excepter celle de Taschereau,
d'un si louable effort, mais dj de trop d'tendue et de surcharge,
celle-ci, avec des rectifications en forme de notes, serait  maintenir
dans les ditions destines au public ascendant, au grand public.

Sa valeur et son intrt persistent surtout dans la partie anecdotique
qui fut,  sa date, au moins une nouveaut. On n'avait encore vu traiter
de la sorte, avec ce soin, cette complaisance, cette insistance
apologtique, que des princes ou des religieux, des chefs ou des
pasteurs de peuples, des personnages d'institution et d'ordre divins. Le
rcit de la vie de ce gnie si profondment humain, rien de plus
qu'humain, qui dans ses actions prives faisait sans cesse honneur 
l'homme,  plaindre dans ses faiblesses, excusable dans ses dfauts, fut
comme un scandale auquel l'esprit public s'associa vite, dont en quelque
faon il se chargea.

C'tait en 1705. Avanc de quelques annes, le livre n'et pas eu le
mme -propos ni rencontr le mme accueil. La _Lettre critique_
attribue  de Vis[1] expose sans ambages les scrupules et les prjugs
des gnrations antrieures, et du monde officiel, auxquels il avait
encore  se heurter.

Ils se rsument en ceci, que Molire, homme de profession ignoble,
rserve faite de ses talents de comdien et d'auteur comique, ne pouvait
tre propos comme un modle ou un exemple, et que l'ouvrage et son
hros drisoire s'adressent  la foule, aux gens de peu, de rien.

C'tait, en effet, pour ce public que Grimarest avait travaill, et la
pleine conscience de son effort littraire, ou mieux de sa vise morale,
parat assez dans sa _Rponse_, o se montre aussi, sous des formes
encore soumises et respectueuses, la libert d'esprit d'un crivain  la
suite de Fontenelle, habitu des _Entretiens sur la pluralit des
mondes_ et de _l'Histoire des oracles_: Oui, dit-il, tout petit
qu'toit Molire par sa naissance et par sa profession, j'ai rapport
des traits de sa vie que les personnes les plus leves se feroient
gloire d'imiter, et ces traits doivent plus toucher dans Molire que
dans un hros. Et il numre longuement les actes de gnrosit, de
bont, de fermet, de droiture de ce hros d'un nouveau genre, de son
hros, en y mlant des tmoignages de l'estime universelle qu'il
inspirait, et aussi, par habitude de dfrence, des preuves de son
respect pour les puissances tablies. La conclusion, en douceur, est que
tous ces traits n'ont pas t rassembls par lui pour le simple
amusement du public.

Notons en passant que Grimarest avait eu Fontenelle lui-mme pour
censeur, et comme on le verra plus loin, celui-ci s'intressait 
l'oeuvre, et n'pargnait pas  l'auteur les conseils de mnagement et de
prudence.

S'il importe peu que Voltaire, trente ans plus tard, ait dprci le
livre de Grimarest, en se contentant toutefois de l'abrger, on ne peut
taire que Boileau-Despraux ne l'approuva pas lorsqu'il parut. Ce grand
tmoin, mme incomparable, du gnie de Molire, qu'il avait confess
plus hautement que personne, se prvalant de ce que Grimarest n'avait
pas connu l'homme, contesta la vrit des dtails biographiques, sans en
infirmer ni rectifier aucun. Reprsentant des vieilles moeurs,
jansniste et quelque peu septuagnaire, il devait juger purile,
condamnable mme, cette singulire curiosit pour des faits et gestes de
nature, en somme,  diminuer les ides de gravit et de respect. On
n'est jamais que de son temps.

La mode a t, de nos jours, de rabaisser Grimarest et de dconsidrer
son livre, comme insuffisant, par rapport aux recherches de documents
originaux, inaugures par Beffara, qui ont rendu possible un
renouvellement de l'histoire de Molire, en fournissant de nouveaux
points d'appui  ses futurs biographes. Cette inquisition de pices
d'tat civil, d'archives, et d'actes notaris s'est produite, comme
l'oeuvre de notre auteur, et se poursuit en temps favorable[2]. Si, par
impossible, celui-ci en avait eu l'ide, avec le pouvoir de s'y livrer,
et de la faire aboutir sur quelques points, il n'en et tir que peu de
profit, et d'honneur, encore moins. On le trouverait plus exact sur un
petit nombre de noms et de dates, mais pas plus qu'aucun autre crivain,
en 1705, il n'et song  tirer des consquences, plus ou moins
lgitimes,  la moderne, de l'ducation si complte de Molire, de ses
longues caravanes dramatiques dans les provinces, de l'inventaire aprs
dcs de son mobilier, et de ceux de ses ascendants ou descendants.

Il s'agit aujourd'hui, ce semble, de dterminer les lments complexes
dont se forma le gnie du pote comique. Pour Grimarest, la situation
tait tout autre, sinon plus simple. Ses contemporains s'inquitaient
surtout d'un Molire qui ne dmentt pas dans sa vie les ides de
dignit, de noblesse d'me, de bont, de parfait bon sens qu'il leur
inspirait par la lecture et la reprsentation de ses oeuvres. Ce Molire
imagin, ce Molire souhait, avait t, par bonheur, le Molire rel,
et Grimarest le leur donna conforme  la vrit, comme  leurs voeux. Il
le leur donna sincrement, en toute bonne foi, car les _mmoires_ que
lui fournit Baron excepts, son livre n'est rien de plus qu'une enqute
suivie, longue, minutieuse, sur les _Actes_ de Molire,  la pluralit
des voix.

Le nombre et la qualit des tmoignages, c'est toute la _critique_ du
biographe; lui-mme en convient, et ses aveux se ritrent dans sa
lettre, retrouve, au prsident de Lamoignon,  propos d'une anecdote
qui avait circul sur quelques mots adresss par Molire au public,
aprs l'interdiction de la seconde reprsentation du _Tartufe_[3]:
Messieurs, nous comptions avoir l'honneur de vous donner la seconde
reprsentation du _Tartufe_, mais M. le Prsident ne veut pas qu'on le
joue. Telle tait, dans sa forme indcente, l'allocution arrange par
des esprits frondeurs, et que Grimarest avait rejete de premier
mouvement. Nanmoins, comme on le va voir, il ne se put mettre la
conscience en repos qu'aprs en avoir approfondi la fausset, et
interrog  ce propos plus de vingt tmoins. Voici cette pice
justificative de son honntet; elle est essentielle  toute nouvelle
dition de son livre[4]:

  _A Monsieur le Premier Prsident de Lamoignon._

  MONSEIGNEUR,

  _Je me donne l'honneur de vous envoyer l'article de la _Vie de
  Molire_, qui regarde le _Tartuffe_, sur ce que M. de Fontenelle m'a
  dit que vous doutiez de la discrtion et du respect que je devois
  avoir en rapportant ce fait. Vous n'ignorez pas, Monseigneur, tous les
  mauvais contes que l'on a faits sur cet endroit de la vie de Molire.
  J'en ai approfondi la fausset avec soin; mais plus de vingt personnes
  m'ont assur que la chose se passa  peu prs comme je l'ai rendue, et
  j'ai cru qu'elle toit d'autant plus vritable que dans le Menagiana,
  imprim avec privilge en 1693, on a fait dire  M. Mnage, en parlant
  du _Tartuffe_: Je dis  M. le Premier Prsident de Lamoignon,
  lorsqu'il empcha qu'on ne le jout, que c'toit une pice dont la
  morale toit excellente, et qu'il n'y avoit rien qui ne pt tre utile
  au public. Vous voyez, Monseigneur, que j'ai supprim ce nom illustre
  de mon ouvrage, et que j'ai eu l'attention de donner de la prudence et
  de la justice  sa dfense du _Tartuffe_, par mes expressions. M. de
  Fontenelle qui a la mme attention que moi pour tout ce qui vous
  regarde, Monseigneur, a jug que j'avois bien mani cet endroit,
  puisqu'il a approuv mon livre, qui est presque imprim. Cependant, si
  vous jugez que je n'aye pas russi ayez la bont de me prescrire les
  termes et les expressions, et je ferai faire un carton[5]; le profond
  respect et le sincre attachement que j'ai depuis longtemps pour vous,
  Monseigneur, et pour toute votre illustre famille, ne me permettant
  pas de m'carter un moment de ce que je lui dois. Lorsque j'ai eu en
  vue de composer la vie de Molire, je n'ai point eu l'intention de me
  donner une mauvaise rputation ni d'attaquer personne, mais seulement
  de faire connotre cet excellent auteur par ses bons endroits. Si j'ai
  l'honneur de vous crire, Monseigneur, au lieu d'aller moi-mme vous
  rendre compte de ma conduite, que l'on vous aura peut-tre altre,
  c'est que je sais que vos momens sont prcieux, et c'est pour vous
  donner le temps de rflchir sur ce que je prends la libert de vous
  mander, et lorsqu'il vous plaira, je me rendrai auprs de vous pour
  recevoir vos ordres, que je vous supplie trs-humblement de me donner
  le plus tt qu'il vous sera possible,  cause de l'tat o est mon
  impression. Je vous demande en grce, Monseigneur, d'tre persuad de
  l'envie que j'ai de vous tmoigner, dans des occasions plus
  essentielles que celle-ci, que personne ne vous est plus attach que
  je le suis, et que l'on ne peut tre avec plus de respect que j'ai
  l'honneur d'tre,_

    MONSEIGNEUR,
      _Votre trs-humble et trs-obissant serviteur_,
         DE GRIMAREST.

  _Je recevrai les ordres dont il vous plaira m'honorer dans la rue du
  Four-Saint-Germain._

Molire grand comdien, grand crivain, sans doute, mais surtout grand
homme de bien, et anim dans toutes ses actions des sentiments que son
oeuvre excite, Molire enfin parangon d'humanit, tel est le Molire
dgag par Grimarest; tel il avait t, tel est-il montr, tel le
demandait-on, et ne se lassera-t-on pas de le demander.

Sans doute peut-on rver de lui une plus haute, mais non plus touchante
et plus vive image. C'est dans Grimarest que Molire reste le plus
prsent, le plus familier.

En dehors des articles des Biographies universelles, nous n'avons rien
sur Grimarest. MM. les Moliristes ne se sont pas encore mis en frais
sur le premier des Moliristes, anctre dpass, mais non prescrit. Sa
profession tait de donner des leons de franais aux seigneurs
trangers, de les faonner  nos manires,  notre gnie. La liste de
ses ouvrages se compose en majeure partie de traits de belle ducation,
relatifs au rcitatif dans la lecture, dans l'action publique, dans la
dclamation;  la manire d'crire les lettres; au crmonial;  l'usage
dans la langue franaise[6]. Ses connaissances taient tendues, sa
curiosit pousse en tous sens. Le livre intitul _Commerce de lettres
curieuses et savantes_[7] contient,  ct de considrations sur les
fortifications et aussi sur les bibliothques, une dissertation sur la
patavinit[8], une explication du rire, et des remarques sur la lettre A
dans le dictionnaire de Furetire. La date de sa naissance reste
inconnue; celle de sa mort est fixe  1720.

A. P.-M.



  [1] Voir p. 171. Cette _Lettre_ n'est certainement pas de Vis, car il
    rsulte de plusieurs passages que l'auteur n'avait pas connu
    Molire, ni mme t son contemporain, et c'est un point que
    Grimarest accorde dans sa rponse.

  [2] Depuis cinquante-six ans, 1821-1877.

  [3] Cette lettre, publie par Taschereau dans la troisime dition de
    son _Histoire de la vie et des ouvrages de Molire_, Paris, Hetzel,
    1844, in-18, lui avait t communique en original par Villenave.

  [4] Voir pour les difficults que rencontra la reprsentation du
    _Tartufe_, p. 94  101.

  [5] Nous nous sommes assur qu'aucun des passages du livre relatifs au
    _Tartufe_ n'avait t cartonn.

  [6] Trait du rcitatif dans la lecture, dans l'action publique, dans
    la dclamation et dans le chant; avec un trait des accens, de la
    quantit et de la ponctuation. Paris, _Jacques Le Fvre et Pierre
    Ribou_, 1707, in-12.

    Trait sur la manire d'crire des lettres et sur le crmonial,
    avec un discours sur ce qu'on appelle usage dans la langue
    franoise, par Monsieur de Grimarest. Paris, _Jacques tienne_,
    1719, in-12.

    Dans le prambule de cette production approuve  la date de 1708,
    Grimarest dit leur fait  un pote insolent et  un avocat
    critique, dtracteurs de ses prcdents ouvrages. L'un ou l'autre
    de ces fcheux, de prfrence le pote, doit tre l'auteur de la
    _Lettre_ attribue sans raison  de Vis par les bibliographes (voir
    la note de la page VII).

  [7] Paris, 1700, in-12.

  [8] C'est la latinit de Tite-Live n  Padoue.




                                 LA VIE
                                 DE M.
                              DE MOLIERE.

                                A PARIS,
                      Chez JACQUES LE FEBVRE, dans
                       la grand' Salle du Palais,
                            au Soleil-d'Or.

                                M. DCCV.

                        _AVEC PRIVILEGE DU ROI_




_APROBATION._


J'ai l par ordre de Monseigneur le Chancelier LA VIE DE MOLIERE, & j'ai
cru que le Public la verroit avec plaisir, par l'intrt qu'il prend 
la mmoire d'un auteur si Illustre. FAIT  Paris ce 15e Dcembre 1704.

FONTENELLE.

                   *       *       *       *       *

Le Privilge du Roy, en date du 11 Janvier 1705, est au nom de
Jean-Leonor LE GALLOIS, SIEUR DE GRIMAREST.




LA VIE DE MR DE MOLIRE


Il y a lieu de s'tonner que personne n'ait encore recherch la Vie de
Mr de Molire pour nous la donner. On doit s'intresser  la mmoire
d'un homme qui s'est rendu si illustre dans son genre. Quelles
obligations notre Scne comique ne lui a-t-elle pas? Lorsqu'il commena
 travailler, elle toit destitue d'ordre, de moeurs, de got, de
caractres; tout y toit vicieux. Et nous sentons assez souvent
aujourd'hui que sans ce Gnie suprieur le Thtre comique seroit
peut-tre encore dans cet affreux chaos, d'o il l'a tir par la force
de son imagination; aide d'une profonde lecture, et de ses rflexions,
qu'il a toujours heureusement mises en oeuvre. Ses Pices reprsentes
sur tant de Thtres, traduites en tant de langues, le feront admirer
autant de sicles que la Scne durera. Cependant on ignore ce grand
Homme; et les foibles crayons, qu'on nous en a donnez, sont tous
manquez; ou si peu recherchez, qu'ils ne suffisent pas pour le faire
connotre tel qu'il toit. Le Public est rempli d'une infinit de
fausses Histoires  son ocasion. Il y a peu de personnes de son temps,
qui pour se faire honneur d'avoir figur avec lui, n'inventent des
avantures qu'ils prtendent avoir eues ensemble. J'en ai eu plus de
peine  dveloper la vrit; mais je la rends sur des Mmoires
trs-assurez; et je n'ai point pargn les soins pour n'avancer rien de
douteux. J'ai cart aussi beaucoup de faits domestiques, qui sont
communs  toutes sortes de personnes; mais je n'ai point nglig ceux
qui peuvent rveiller mon Lecteur. Je me flate que le Public me saura
bon gr d'avoir travaill: je lui donne la Vie d'une personne qui
l'ocupe si souvent; d'un Auteur inimitable, dont le souvenir touche tous
ceux qui ont le discernement assez heureux pour sentir  la lecture, ou
 la reprsentation de ses Pices, toutes les beautez qu'il y a
rpandues.

                   *       *       *       *       *

Mr de Molire se nommoit Jean-Baptiste Pocquelin; il estoit fils et
petit-fils de Tapissiers, Valets-de-Chambre du Roy Louis XIII. Ils
avoient leur boutique sous les pilliers des Halles, dans une maison qui
leur appartenoit en propre. Sa mre s'appelloit Boudet: elle toit aussi
fille d'un Tapissier, tabli sous les mmes piliers des Halles.

Les parens de Molire l'levrent pour tre Tapissier; et ils le firent
recevoir en survivance de la Charge du pre dans un ge peu avanc: ils
n'pargnrent aucuns soins pour le mettre en tat de la bien exercer;
ces bonnes Gens n'aant pas de sentimens qui dssent les engager 
destiner leur enfant  des occupations plus leves: de sorte qu'il
resta dans la boutique jusqu' l'ge de quatorze ans; et ils se
contentrent de lui faire apprendre  lire et  crire pour les besoins
de sa profession.

Molire avoit un grand-pre, qui l'aimoit perduement; et comme ce bon
homme avoit de la passion pour la Comdie, il y menoit souvent le petit
Pocquelin,  l'Htel de Bourgogne. Le pre qui apprhendoit que ce
plaisir ne dissipt son fils, et ne lui tt toute l'attention qu'il
devoit  son mtier, demanda un jour  ce bon homme pourquoi il menoit
si souvent son petit-fils au spectacle? Avez-vous, lui dit-il, avec un
peu d'indignation, envie d'en faire un Comdien?--Plt  Dieu, lui
rpondit le grand-pre, qu'il ft aussi bon Comdien que Belleroze
(c'toit un fameux Acteur de ce tems l). Cette rponse frapa le jeune
homme, et sans pourtant qu'il et d'inclination dtermine, elle lui fit
natre du dgot pour la profession de Tapissier; s'imaginant que
puisque son grand-pre souhaitoit qu'il pt tre Comdien, il pouvoit
aspirer  quelque chose de plus qu'au mtier de son pre.

Cette prvention s'imprima tellement dans son esprit, qu'il ne restoit
dans la boutique qu'avec chagrin: de manire que revenant un jour de la
Comdie, son pre lui demanda pourquoi il estoit si mlancholique depuis
quelque tems? Le petit Pocquelin ne put tenir contre l'envie qu'il avoit
de dclarer ses sentimens  son pre: il lui avoua franchement qu'il ne
pouvoit s'accommoder de sa Profession; mais qu'il lui feroit un plaisir
sensible de le faire tudier. Le grand-pre, qui toit prsent  cet
claircissement, appuya par de bonnes raisons l'inclination de son
petit-fils. Le pre s'y rendit, et se dtermina  l'envoyer au Collge
des Jsuites.

                   *       *       *       *       *

Le jeune Pocquelin toit n avec de si heureuses dispositions pour les
tudes, qu'en cinq annes de tems il fit non seulement ses Humanitez,
mais encore sa Philosophie.

Ce fut au Collge qu'il fit connoissance avec deux Hommes illustres de
notre tems, Mr de Chapelle et Mr Bernier.

Chapelle toit fils de Mr Luillier, sans pouvoir tre son hritier de
droit; mais il auroit pu lui laisser les grands biens qu'il possdoit,
si par la suite il ne l'avoit reconnu incapable de les gouverner. Il se
contenta de lui laisser seulement 8000 livres de rente entre les mains
de personnes qui les lui payoient rgulirement.

Mr Luillier n'pargna rien pour donner une belle ducation  Chapelle,
jusqu' lui choisir pour Prcepteur le clbre Mr de Gassendi; qui
aant remarqu dans Molire toute la docilit et toute la pntration
ncessaires pour prendre les connoissances de la Philosophie, se fit un
plaisir de la lui enseigner en mme tems qu' Messieurs de Chapelle et
Bernier.

Cyrano de Bergerac, que son pre avoit envoy  Paris sur sa propre
conduite, pour achever ses tudes, qu'il avoit assez mal commences en
Gascogne, se glissa dans la socit des Disciples de Gassendi, aant
remarqu l'avantage considrable qu'il en tireroit. Il y fut admis
cependant avec rpugnance; l'esprit turbulent de Cyrano ne convenoit
point avec de jeunes gens, qui avoient dj toute la justesse d'esprit
que l'on peut souhaiter dans des personnes toutes formes. Mais le moyen
de se dbarasser d'un jeune homme aussi insinuant, aussi vif, aussi
gascon que Cyrano? Il fut donc reu aux tudes et aux conversations que
Gassendi conduisoit avec les personnes que je viens de nommer. Et comme
ce mme Cyrano toit trs-avide de savoir, et qu'il avoit une mmoire
fort heureuse, il profitoit de tout; et il se fit un fond de bonnes
choses, dont il tira avantage dans la suite. Molire aussi ne s'est il
pas fait un scrupule de placer dans ses Ouvrages plusieurs penses, que
Cyrano avoit employes auparavant dans les siens? Il m'est permis,
disoit Molire, de reprendre mon bien o je le trouve.

                   *       *       *       *       *

Quand Molire eut achev ses tudes, il fut oblig,  cause du grand ge
de son pre, d'exercer sa Charge pendant quelque tems; et mme il fit le
voyage de Narbonne  la suite de Louis XIII. La Cour ne lui fit pas
perdre le got qu'il avoit pris ds sa jeunese pour la Comdie: ses
tudes n'avoient mme servi qu' l'y entretenir. C'toit assez la
coutume dans ce tems-l de reprsenter des pices entre amis; quelques
Bourgeois de Paris formrent une troupe, dont Molire toit; ils
jourent plusieurs fois pour se divertir. Mais ces Bourgeois aant
suffisamment rempli leur plaisir, et s'imaginant tre de bons Acteurs,
s'avisrent de tirer du profit de leurs reprsentations. Ils pensrent
bien srieusement aux moyens d'excuter leur dessein: et aprs avoir
pris toutes leurs mesures, ils s'tablirent dans le jeu de paume de la
Croix blanche, au Fauxbourg Saint Germain. Ce fut alors que Molire prit
le nom qu'il a toujours port depuis. Mais lorsqu'on lui a demand ce
qui l'avoit engag  prendre celui-l plutt qu'un autre, jamais il n'en
a voulu dire la raison, mme  ses meilleurs amis.

L'tablissement de cette nouvelle troupe de Comdiens n'eut point de
succs, parce qu'ils ne voulurent point suivre les avis de Molire, qui
avoit le discernement et les vues beaucoup plus justes, que des gens qui
n'avoient pas t cultivez avec autant de soin que lui.

Un Auteur grave nous fait un conte au sujet du parti que Molire avoit
pris, de jouer la Comdie. Il avance que sa famille alarme de ce
dangereux dessein, lui envoya un Ecclsiastique, pour lui reprsenter
qu'il perdoit entirement l'honneur de sa famille; qu'il plongeoit ses
parens dans de douloureux dplaisirs; et qu'enfin il risquoit son salut
d'embrasser une profession contre les bonnes moeurs, et condamne par
l'glise; mais qu'aprs avoir cout tranquilement l'Ecclsiastique,
Molire parla  son tour avec tant de force en faveur du Thtre, qu'il
sduisit l'esprit de celui qui le vouloit convertir, et l'emmena avec
lui pour jouer la Comdie. Ce fait est absolument invent par les
personnes de qui Mr P** peut l'avoir pris pour nous le donner. Et quand
je n'en aurois pas de certitude, le Recteur  la premire rflexion
prsumera avec moi que ce fait n'a aucune vrai-semblance. Il est vrai
que les parents de Molire essayrent par toutes sortes de voies de le
dtourner de sa rsolution; mais ce fut inutilement: sa passion pour la
Comdie l'emportoit sur toutes leurs raisons.

Quoique la troupe de Molire n'et point russi: cependant pour peu
qu'elle avoit paru, elle lui avoit donn occasion suffisamment de faire
valoir dans le monde les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour
le Thtre. Et Monsieur le Prince de Conti, qui l'avoit fait venir
plusieurs fois jouer dans son Htel, l'encouragea. Et voulant bien
l'honorer de sa protection, il lui ordonna de le venir trouver en
Languedoc avec sa troupe, pour y jouer la Comdie.

Cette troupe toit compose de la Bjart, de ses deux frres, de Gros
Ren, de Duparc, de sa femme, d'un Ptissier de la rue Saint Honor,
pre de la Damoiselle de la G**, femme-de-chambre de la De-Brie;
celle-cy toit aussi de la troupe avec son mari, et quelques autres.

Molire en formant sa troupe, lia une forte amiti avec la Bjart, qui
avant qu'elle le connt, avoit eu une petite Fille de Monsieur de
Modne, Gentilhomme d'Avignon, avec qui j'ai su, par des tmoignages
trs-assurez, que la mre avoit contract un mariage cach. Cette petite
fille accoutume avec Molire, qu'elle voyoit continuellement, l'appella
son mari, ds qu'elle sut parler; et  mesure qu'elle croissoit, ce nom
dplaisoit moins  Molire, mais cela ne paroissoit  personne tirer 
aucune consquence. La mre ne pensoit  rien moins qu' ce qui arriva
dans la suite; et occupe seulement de l'amiti qu'elle avoit pour son
prtendu gendre, elle ne voyoit rien qui dt lui faire faire des
rflexions.

                   *       *       *       *       *

Molire partit avec sa troupe, qui eut bien de l'aplaudissement en
passant  Lyon, en 1653, o il donna au public l'_tourdi_, la premire
de ses Pices, qui eut autant de succs qu'il en pouvoit esprer. La
Troupe passa en Languedoc, o Molire fut reu trs-favorablement de
Monsieur le Prince de Conti, qui eut la bont de donner des appointemens
 ces Comdiens.

Molire s'acquit beaucoup de rputation dans cette Province, par les
trois premires Pices de sa faon qu'il fit parotre; l'_tourdi_, le
_Dpit amoureux_, et les _Prcieuses ridicules_. Ce qui engagea d'autant
plus Monsieur le Prince de Conti  l'honorer de sa bienveillance, et de
ses bienfaits: ce Prince lui confia la conduite des plaisirs et des
spectacles qu'il donnoit  la Province, pendant qu'il en tint les tats.
Et aant remarqu en peu de tems toutes les bonnes qualitez de Molire,
son estime pour lui alla si loin, qu'il le voulut faire son Secrtaire.
Mais il aimoit l'indpendance, et il toit si rempli du dsir de faire
valoir le talent qu'il se connoissoit, qu'il pria Monsieur le Prince de
Conti de le laisser continuer la Comdie; et la place qu'il auroit
remplie fut donne  Monsieur de Simoni. Ses amis le blmrent de
n'avoir point accept un emploi si avantageux. Eh! Messieurs, leur
dit-il, ne nous dplaons jamais; je suis passable Auteur, si j'en
crois la voix publique; je puis tre un fort mauvais Secrtaire. Je
divertis le Prince par les spectacles que je lui donne; je le rebuterai
par un travail srieux, et mal conduit. Et pensez-vous d'ailleurs,
ajouta-t-il, qu'un Misantrope comme moi, capricieux si vous voulez,
soit propre auprs d'un Grand? Je n'ai pas les sentimens assez flexibles
pour la domesticit. Mais plus que tout cela, que deviendront ces
pauvres gens que j'ai amens de si loin? Qui les conduira? Ils ont
compt sur moi; et je me reprocherois de les abandonner. Cependant j'ai
s que la Bjart, lui auroit fait le plus de peine  quitter; et cette
femme, qui avoit tout pouvoir sur son esprit, l'empcha de suivre
Monsieur le Prince de Conti. De son ct, Molire toit ravi de se voir
le Chef d'une Troupe; il se fesoit un plaisir sensible de conduire sa
petite Rpublique: il aimoit  parler en public, il n'en perdoit jamais
l'occasion; jusques-l que s'il mouroit quelque Domestique de son
Thtre, ce lui toit un sujet de haranguer pour le premier jour de
Comdie. Tout cela lui auroit manqu chez Monsieur le Prince de Conti.

                   *       *       *       *       *

Aprs quatre ou cinq annes de succs dans la Province, la Troupe
rsolut de venir  Paris. Molire sentit qu'il avoit assez de force pour
y soutenir un Thtre comique; et qu'il avoit assez faonn ses
Comdiens pour esprer d'y avoir un plus heureux succs que la premire
fois. Il s'assuroit aussi sur la protection de Monsieur le Prince de
Conti.

Molire quitta donc le Languedoc avec sa Troupe: mais il s'arrta 
Grenoble, o il joua pendant tout le Carnaval. Aprs quoi, ces Comdiens
vinrent  Rouen, afin qu'tant plus  porte de Paris, leur mrite s'y
rpandt plus aisment. Pendant ce sjour, qui dura tout l't, Molire
fit plusieurs voyages  Paris, pour se prparer une entre chez
Monsieur, qui lui aant acord sa protection, eut la bont de le
prsenter au Roi et  la Reine Mre.

Ces Comdiens eurent l'honneur de reprsenter la pice de _Nicomde_
devant leurs Majestez au mois d'Octobre 1658. Leur dbut fut heureux; et
les Actrices sur tout furent trouves bonnes. Mais comme Molire sentoit
bien que sa Troupe ne l'emporteroit pas pour le srieux sur celle de
l'Htel de Bourgogne, aprs la Pice il s'avana sur le Thtre, et fit
un remercment  sa Majest, et la suplia d'agrer qu'il lui donnt un
des petits divertissemens, qui lui avoient acquis un peu de rputation
dans les Provinces. En quoi il comptoit bien de russir, parce qu'il
avoit acoutum sa Troupe  jouer sur le champ de petites Comdies,  la
manire des Italiens. Il en avoit deux entre autres, que tout le monde
en Languedoc, jusqu'aux personnes les plus srieuses, ne se lassoient
point de voir reprsenter. C'toient les _Trois Docteurs Rivaux_, et le
_Matre d'cole_, qui toient entirement dans le got Italien.

Le Roi parut satisfait du compliment de Molire, qui l'avoit travaill
avec soin; et sa Majest voulut bien qu'il lui donnt la premire de ces
deux petites Pices, qui eut un succs favorable. Le Jeu de ces
Comdiens fut d'autant plus got, que depuis quelque tems on ne jouoit
plus que des Pices srieuses  l'Htel de Bourgogne: le plaisir des
petites Comdies toit perdu.

                   *       *       *       *       *

Le divertissement que cette Troupe venoit de donner  Sa Majest, lui
aant plu, Elle voulut qu'elle s'tablt  Paris: et pour faciliter cet
tablissement, le Roi eut la bont de donner le petit Bourbon  ces
Comdiens, pour jouer alternativement avec les Italiens. On sait qu'ils
passrent en 1660 au Palais Royal, et qu'ils prirent le titre de
_Comdiens de Monsieur_.

Molire, qui en homme de bon sens, se dfioit toujours de ses forces,
eut peur alors que ses ouvrages n'eussent pas du Public de Paris autant
d'aplaudissement que dans les Provinces. Il aprhendoit de trouver dans
ce Parterre, qui ne passoit rien de dfectueux dans ce tems-l, non plus
qu'en celui-ci, des esprits qui ne fussent pas plus contens de lui,
qu'il l'toit lui-mme. Et si sa Troupe dans les commencemens ne l'avoit
excit  profiter des heureuses dispositions qu'elle lui connoissoit
pour le Thtre comique, peut-tre ne se seroit-t-il pas hazard de
livrer ses Ouvrages au Public. Je ne comprens pas, disoit-il,  ses
camarades en Languedoc, comment des personnes d'esprit prennent du
plaisir  ce que je leur donne; mais je sais bien qu'en leur place, je
n'y trouverois aucun got.--Eh! ne craignez rien, lui rpondit un de
ses amis; l'homme qui veut rire se divertit de tout, le Courtisan,
comme le Peuple. Les Comdiens le rassurrent  Paris, comme dans la
Province; et ils commencrent  reprsenter dans cette grande Ville, le
3e de Novembre 1658. L'_tourdi_, la premire de ses Pices, qu'il fit
parotre dans ce mme mois, et le _Dpit amoureux_ qu'il donna au mois
de Dcembre suivant, furent reus avec aplaudissement: et Molire enleva
tout--fait l'estime du Public en 1659, par les _Prcieuses ridicules_:
Ouvrage qui fit alors esprer de cet Auteur les bonnes choses qu'il nous
a donnes depuis. Cette Pice fut reprsente au simple la premire
fois; mais le jour suivant on fut oblig de la mettre au double,  cause
de la foule incroyable, qui y avoit t le premier jour. Et cette Pice,
de mme que l'_tourdi_ et le _Dpit amoureux_, quoique joue dans les
Provinces pendant long-tems, eut cependant  Paris tout le mrite de la
nouveaut.

Les _Prcieuses_ furent joues pendant quatre mois de suite. Mr Mnage,
qui toit  la premire reprsentation de cette Pice, en jugea
favorablement. Elle fut joue, dit-t-il, avec un applaudissement
gnral, et j'en fus si satisfait en mon particulier que je vis ds lors
l'effet qu'elle alloit produire. Monsieur, dis-je  Mr Chapelain en
sortant de la Comdie, nous aprouvions vous et moi toutes les sotises
qui viennent d'tre critiques si finement, et avec tant de bon sens:
mais croyez-moi, il nous faudra brler ce que nous avons ador, et
adorer ce que nous avons brl. Cela arriva, comme je l'avois prdit, &
ds cette premire reprsentation l'on revint du galimathias, et du
stile forc.

Un jour, que l'on reprsentoit cette Pice, un Vieillard s'cria du
milieu du Parterre: _Courage, courage, Molire, voil la bonne Comdie_.
Ce qui fait bien connotre que le Thtre comique toit alors bien
nglig; et que l'on toit fatigu de mauvais Ouvrages avant Molire,
comme nous l'avons t aprs l'avoir perdu.

Cette Comdie eut cependant des critiques; on disoit que c'toit une
charge un peu forte. Mais Molire connoissoit dj le point de vue du
Thtre, qui demande de gros traits pour affecter le Public; & ce
principe lui a toujours russi  dans tous les caractres qu'il a voulu
peindre.

                   *       *       *       *       *

Le 28 Mars 1660, Molire donna pour la premire fois le _Cocu
imaginaire_, qui eut beaucoup de succs. Cependant les petits Auteurs
comiques de ce tems-l, allarmez de la rputation que Molire commenoit
 se former, fesoient tout leur possible pour dcrier sa Pice. Quelques
personnes savantes et dlicates rpandoient aussi leur critique. Le
titre de cet ouvrage, disoient-ils, n'est pas noble; et puisqu'il a pris
presque toute cette Pice chez les trangers, il pouvoit choisir un
sujet qui lui ft plus d'honneur. Le commun des gens ne lui tenoit pas
compte de cette Pice comme des _Prcieuses ridicules_; les caractres
de celle-l ne les touchoient pas aussi vivement que ceux de l'autre.
Cependant malgr l'envie des Troupes, des Auteurs, et des personnes
inquites, le _Cocu imaginaire_ passa avec aplaudissement dans le
Public. Un bon Bourgeois de Paris, vivant bien noblement, mais dans les
chagrins que l'humeur et la beaut de sa femme lui avoient assez
publiquement causs, s'imagina que Molire l'avait pris pour l'original
de son Cocu imaginaire. Ce Bourgeois crut devoir en tre offenc; il en
marqua son ressentiment  un de ses amis. Comment! lui dit-t-il, un
petit Comdien aura l'audace de mettre impunment sur le Thtre un
homme de ma sorte? (Car le Bourgeois s'imagine tre beaucoup plus
au-dessus du Comdien, que le Courtisan ne croit tre lev au-dessus de
lui.) Je m'en plaindrai, ajouta-t-il: en bonne police on doit
rprimer l'insolence de ces gens-l: ce sont les pestes d'une Ville; ils
observent tout pour le tourner en ridicule. L'ami, qui toit homme de
bon sens, et bien inform, lui dit: Eh! Monsieur, si Molire a eu
intention sur vous, en fesant le _Cocu imaginaire_, de quoi vous
plaignez-vous? Il vous a pris du beau ct; et vous seriez bien heureux
d'en tre quitte pour l'imagination. Le Bourgeois, quoique peu
satisfait de la rponse de son ami, ne laissa pas d'y faire quelque
rflexion, et ne retourna plus au _Cocu imaginaire_.

                   *       *       *       *       *

Molire ne fut pas heureux dans la seconde Pice nouvelle qu'il fit
parotre  Paris le 4 Fvrier 1661. _Dom-Garcie de Navarre_, ou le
Prince jaloux, n'eut point de succs. Molire sentit, comme le Public,
le foible de sa Pice. Aussi ne la fit-il pas imprimer; et on ne l'a
ajoute  ses Ouvrages qu'aprs sa mort.

Ce peu de russite releva ses ennemis; ils esproient qu'il tomberoit de
lui-mme, et que comme presque tous les Auteurs comiques, il seroit
bien-tt puis. Mais il n'en connut que mieux le got du tems: il s'y
acommoda entirement dans l'_cole des Maris_, qu'il donna le 24 Juin
1661. Cette Pice qui est une de ses meilleures, confirma le Public dans
la bonne opinion qu'il avoit conue de cet excellent Auteur. On ne douta
plus que Molire ne ft entirement matre du Thtre dans le genre
qu'il avoit choisi. Ses envieux ne purent pourtant s'empcher de parler
mal de son Ouvrage. Je ne vois pas, disoit un Auteur Contemporain, qui
ne russissoit point, o est le mrite de l'avoir fait: ce sont les
_Adelphes_ de Trence; il est ais de travailler en y mettant si peu du
sien, et c'est se donner de la rputation  peu de frais. On n'coutoit
point les personnes qui parloient de la sorte; et Molire eut lieu
d'tre satisfait du Public, qui aplaudit fort  sa Pice; c'est aussi
une de celles que l'on verroit encore reprsenter aujourd'hui avec le
plus de plaisir, si elle toit joue avec autant de feu et de
dlicatesse qu'elle l'toit du tems de l'Auteur.

                   *       *       *       *       *

Les _Fcheux_, qui parurent  la Cour au mois d'Aot 1661, et  Paris le
4 du mois de Novembre suivant, achevrent de donner  Molire la
supriorit sur tous ceux de son tems qui travailloient pour le Thtre
comique. La diversit de caractres dont cette Pice est remplie, et la
nature que l'on y voyoit peinte avec des traits si vifs, enlevoient tous
les aplaudissements du Public. On avoua que Molire avoit trouv la
belle Comdie: il la rendoit divertissante et utile. Cependant l'homme
de Cour, comme l'homme de Ville, qui croyoit voir le ridicule de son
caractre sur le Thtre de Molire, ataquoit l'Auteur de tous cts. Il
outre tout, disoit-t-on; il est ingal dans ses peintures; il dnoue
mal. Toutes les dissertations malines que l'on fesoit sur ses Pices,
n'en empchoient pourtant point le succs; et le Public toit toujours
de son ct.

                   *       *       *       *       *

On lit dans la Prface, qui est  la tte des Pices de Molire,
qu'elles n'avoient pas d'gales beauts, parce, dit-on, qu'il toit
oblig d'assujettir son gnie  des Sujets qu'on lui prescrivoit, et de
travailler avec une trs-grande prcipitation. Mais je sai par de
trs-bons mmoires qu'on ne lui a jamais donn de sujets. Il en avoit un
magazin d'bauchez par la quantit de petites farces qu'il avoit
hazardes dans les Provinces; et la Cour et la Ville lui prsentoient
tous les jours des originaux de tant de faons, qu'il ne pouvoit
s'empcher de travailler de lui-mme sur ceux qui frapoient le plus. Et
quoiqu'il dise dans sa Prface des _Fcheux_, qu'il ait fait cette Pice
en quinze jours de tems, j'ai cependant de la peine  le croire; c'toit
l'homme du monde qui travailloit avec le plus de difficult; et il s'est
trouv que des divertissements qu'on lui demandoit, toient faits plus
d'un an auparavant.

                   *       *       *       *       *

On voit dans les remarques de Mr Mnage que dans la Comdie des
_Fcheux_, qui est, dit-t-il, une des plus belles de Mr de Molire,
le Fcheux chasseur qu'il introduit sur la Scne, est Mr de S**: que ce
fut le Roi qui lui donna ce sujet, en sortant de la premire
reprsentation de cette Pice, qui se donna chez Mr Fouquet. Sa
Majest, voyant passer Monsieur de S**, dit  Molire: Voil un grand
original que vous n'avez point encore copi. Je n'ai pu savoir
absolument si ce fait est vritable; mais j'ai t mieux inform que Mr
Mnage de la manire dont cette belle Scne du Chasseur fut faite.
Molire n'y a aucune part que pour la versification; car ne connoissant
point la chasse, il s'excusa d'y travailler. De sorte qu'une personne,
que j'ai des raisons de ne pas nommer, la lui dicta tout entire dans un
jardin; et Mr de Molire l'aant versifie, en fit la plus belle Scne
de ses _Fcheux_, et le Roi prit beaucoup de plaisir  la voir
reprsenter.

                   *       *       *       *       *

L'_cole des Femmes_ parut en 1662, avec peu de succs; les gens de
spectacle furent partags; les Femmes outrages,  ce qu'elles
croyoient, dbauchoient autant de beaux esprits qu'elles le pouvoient,
pour juger de cette Pice comme elles en jugeoient. Mais que
trouvez-vous  redire d'essenciel  cette Pice? disoit un Connoisseur
 un Courtisan de distinction.--Ah parbleu! ce que j'y trouve  redire,
est plaisant, s'cria l'homme de Cour! _Tarte  la crme_, morbleu,
_Tarte  la crme_.--Mais, _Tarte  la crme_, n'est point un dfaut,
rpondit le bon esprit, pour dcrier une Pice comme vous le
faites.--_Tarte  la crme_, est excrable, rpliqua le Courtisan.
_Tarte  la crme_! bon Dieu! avec du sens commun, peut-t-on soutenir
une Pice o l'on ait mis _Tarte  la crme_? Cette expression se
rptoit par cho parmi tous les petits esprits de la Cour et de la
Ville, qui ne se prtent jamais  rien, et qui incapables de sentir le
bon d'un Ouvrage, saisissent un trait foible, pour ataquer un Auteur
beaucoup au-dessus de leur porte. Molire, outr  son tour des mauvais
jugemens que l'on portoit sur sa pice, les ramassa, et en fit la
_Critique de l'cole des Femmes_, qu'il donna en 1663. Cette pice fit
plaisir au Public: elle toit du tems, et ingnieusement travaille.

                   *       *       *       *       *

L'_Impromptu de Versailles_, qui fut jou pour la premire fois devant
le Roi le 14e d'Octobre 1663, et  Paris le 4e de Novembre de la mme
anne, n'est qu'une conversation satirique entre les Comdiens, dans
laquelle Molire se donne carrire contre les Courtisans, dont les
caractres lui dplaisoient, contre les Comdiens de l'Htel de
Bourgogne, et contre ses ennemis.

                   *       *       *       *       *

Molire, n avec des moeurs droites, et dont les manires toient
simples et naturelles, souffroit impatiemment le Courtisan empress,
flateur, mdisant, inquiet, incommode, faux ami. Il se dchane
agrablement dans son _Impromptu_ contre ces Messieurs-l, qui ne lui
pardonnoient pas dans l'ocasion. Il ataque leur mauvais got pour les
ouvrages: il tche d'ter tout crdit au jugement qu'ils fesoient des
siens.

Mais il s'atache sur tout  tourner en ridicule une pice intitule le
_Portrait du Peintre_, que Mr Boursaut avoit faite contre lui; et 
faire voir l'ignorance des Comdiens de l'Htel de Bourgogne dans la
dclamation, en les contrefesant tous si naturellement, qu'on les
reconnoissoit dans son jeu. Il pargna le seul Floridor. Il avoit
trs-grande raison de charger sur leur mauvais got. Ils ne savoient
aucuns principes de leur art; ils ignoroient mme qu'il en et. Tout
leur jeu ne consistoit que dans une prononciation ampoule et
emphatique, avec laquelle ils rcitoient galement tous leurs rles; on
n'y reconnoissoit ni mouvemens, ni passion: et cependant les
Beauchateau, les Mondori, toient aplaudis, parce qu'ils fesoient
pompeusement ronfler un vers. Molire, qui connoissoit l'action par
principes, toit indign d'un jeu si mal rgl, et des aplaudissemens
que le Public ignorant lui donnoit. De sorte qu'il s'apliquoit  metre
ses Acteurs dans le naturel; et avant lui, pour le comique, et avant Mr
le Baron, qu'il forma dans le srieux, comme je le dirai dans la suite,
le jeu des Comdiens toit pitoable pour les personnes qui avoient le
got dlicat; et nous nous appercevons malheureusement que la plupart de
ceux qui reprsentent aujourd'hui, destitus d'tude qui les soutienne
dans la connoissance des principes de leur art, commencent  perdre ceux
que Molire avoit tablis dans sa Troupe.

                   *       *       *       *       *

La diffrence de jeu avoit fait natre de la jalousie entre les deux
Troupes. On alloit  celle de l'Htel de Bourgogne; les Auteurs
Tragiques y portoient presque tous leurs Ouvrages; Molire en toit
fch. De manire qu'aant sceu qu'ils dvoient reprsenter une pice
nouvelle dans deux mois, il se mit en tte d'en avoir une toute prte
pour ce tems-l, afin de figurer avec l'ancienne Troupe. Il se souvint
qu'un an auparavant un jeune homme lui avoit aport une pice intitule
_Thagne et Charicle_, qui  la vrit ne valoit rien; mais qui lui
avoit fait voir que ce jeune homme en travaillant pouvoit devenir un
excellent Auteur. Il ne le rebuta point, mais il l'exhorta de se
perfectionner dans la Posie, avant que de hazarder ses Ouvrages au
Public: et il lui dit de revenir le trouver dans six mois. Pendant ce
tems-l Molire fit le dessein des _Frres Ennemis_; mais le jeune homme
n'avoit point encore paru: et lorsque Molire en eut besoin, il ne
savoit o le prendre: il dit  ses Comdiens de le lui dterrer 
quelque prix que ce ft. Ils le trouvrent. Molire lui donna son
projet; et le pria de lui en aporter un acte par semaine, s'il toit
possible. Le jeune Auteur, ardent et de bonne volont, rpondit 
l'empressement de Molire; mais celui-ci remarqua qu'il avoit pris
presque tout son travail dans la _Thbade_ de Rotrou. On lui fit
entendre que l'on n'avoit point d'honneur  remplir son ouvrage de celui
d'autrui; que la pice de Rotrou toit assez rcente pour tre encore
dans la mmoire des Spectateurs; et qu'avec les heureuses dispositions
qu'il avoit, il falloit qu'il se ft honneur de son premier ouvrage,
pour disposer favorablement le Public  en recevoir de meilleurs. Mais
comme le tems pressoit, Molire lui aida  changer ce qu'il avoit pill,
et  achever la pice, qui fut prte dans le tems, et qui fut d'autant
plus aplaudie, que le Public se prta  la jeunesse de Mr Racine, qui
fut anim par les aplaudissemens, et par le prsent que Molire lui fit.
Cependant ils ne furent pas long-tems en bonne intelligence, s'il est
vrai que ce soit celui-ci qui ait fait la Critique de l'_Andromaque_,
comme Mr Racine le croyoit: il estimoit cet Ouvrage, comme un des
meilleurs de l'Auteur; mais Molire n'eut point de part  cette
Critique; elle est de Mr de Subligny.

Le Roi connoissant le mrite de Molire, et l'atachement particulier
qu'il avoit pour divertir Sa Majest, daigna l'honorer d'une pension de
mille livres. On voit dans ses Ouvrages le remercment qu'il en fit au
Roi. Ce bienfait assura Molire dans son travail; il crut aprs cela
qu'il pouvoit penser favorablement de ses Ouvrages; et il forma le
dessein de travailler sur de plus grands caractres, et de suivre le
got de Trence un peu plus qu'il n'avoit fait: il se livra avec plus de
fermet aux Courtisans, et aux Savans, qui le recherchoient avec
empressement: on croyoit trouver un homme aussi guay, aussi juste dans
la conversation, qu'il l'toit dans ses pices; et l'on avoit la
satisfaction de trouver dans son commerce encore plus de solidit, que
dans ses Ouvrages. Et ce qu'il y avoit de plus agrable pour ses amis,
c'est qu'il toit d'une droiture de coeur inviolable, et d'une justesse
d'esprit peu commune.

On ne pouvoit souhaiter une situation plus heureuse que celle o il
toit  la Cour, et  Paris depuis quelques annes. Cependant il avoit
cru que son bonheur seroit plus vif et plus sensible, s'il le partageoit
avec une femme; il voulut remplir la passion que les charmes naissans de
la fille de la Bjart avoient nourrie dans son coeur,  mesure qu'elle
avoit cru. Cette jeune fille avoit tous les agrmens qui peuvent engager
un homme, et tout l'esprit ncessaire pour le fixer. Molire avoit pass
des amusemens que l'on se fait avec un enfant,  l'amour le plus violent
qu'une matresse puisse inspirer. Mais il savoit que la mre avoit
d'autres vues, qu'il auroit de la peine  dranger. C'toit une femme
altire, et peu raisonnable, lorsqu'on n'adhroit pas  ses sentimens:
elle aimoit mieux tre l'amie de Molire que sa belle-mre: ainsi il
auroit tout gt de lui dclarer le dessein qu'il avoit d'pouser sa
fille. Il prit le parti de le faire sans en rien dire  cette femme.
Mais comme elle l'observoit de fort prs, il ne put consommer son
mariage pendant plus de neuf mois; 'et t risquer un clat qu'il
vouloit viter sur toutes choses; d'autant plus que la Bjart, qui le
souponnoit de quelque dessein sur sa fille, le menaoit souvent en
femme furieuse et extravagante de le perdre, lui, sa fille et elle-mme,
si jamais il pensoit  l'pouser. Cependant la jeune fille ne
s'acommodoit point de l'emportement de sa mre, qui la tourmentoit
continuellement, et qui lui fesoit essuyer tous les dsagrmens qu'elle
pouvoit inventer: de sorte que cette jeune personne, plus lasse
peut-tre d'atendre le plaisir d'tre femme, que de souffrir les durets
de sa mre, se dtermina un matin de s'aller jetter dans l'apartement de
Molire, fortement rsolue de n'en point sortir qu'il ne l'et reconnue
pour sa femme; ce qu'il fut contraint de faire. Mais cet claircissement
causa un vacarme terrible; la mre donna des marques de fureur et de
dsespoir, comme si Molire avoit pous sa rivale; ou comme si sa fille
ft tombe entre les mains d'un malheureux. Nanmoins, il fallut bien
s'apaiser, il n'y avoit point de remde; et la raison fit entendre  la
Bjart, que le plus grand bonheur qui pt arriver  sa fille, toit
d'avoir pous Molire; qui perdit par ce mariage tout l'agrment que
son mrite et sa fortune pouvoient lui procurer, s'il avoit t assez
Philosophe pour se passer d'une femme.

Celle-ci ne fut pas plutt Mademoiselle de Molire, qu'elle crut tre au
rang d'une Duchesse; et elle ne se fut pas donne en Spectacle  la
Comdie que le Courtisan dsocup lui en conta. Il est bien difficile 
une Comdienne belle, et soigneuse de sa personne, d'observer si bien sa
conduite, que l'on ne puisse l'ataquer. Qu'une Comdienne rende  un
grand Seigneur les devoirs de politesse qui lui sont dus, il n'y a point
de misricorde; c'est son amant. Molire s'imagina que toute la Cour,
toute la Ville en vouloit  son pouse. Elle ngligea de l'en dsabuser:
au contraire les soins extraordinaires qu'elle prenoit de sa parure, 
ce qu'il lui sembloit, pour tout autre que pour lui, qui ne demandoit
point tant d'arangement, ne firent qu'augmenter ses soupons, et sa
jalousie. Il avoit beau reprsenter  sa femme la manire dont elle
devoit se conduire, pour passer heureusement la vie ensemble: elle ne
profitoit point de ses leons, qui lui paroissoient trop svres pour
une jeune personne, qui d'ailleurs n'avoit rien  se reprocher. Ainsi
Molire, aprs avoir essuy beaucoup de froideurs et de dissentions
domestiques, fit son possible pour se renfermer dans son travail et dans
ses amis, sans se mettre en peine de la conduite de sa femme.

                   *       *       *       *       *

La _Princesse d'lide_, qui fut reprsente dans une grande Fte, que le
Roi donna aux Reines, et  toute sa Cour au mois de Mai 1664, fit 
Molire tout l'honneur qu'il en pouvoit atendre. Cette pice le
rconcilia, pour ainsi dire, avec le Courtisan chagrin; elle parut dans
un tems de plaisirs, le Prince l'avoit aplaudie, Molire  la Cour toit
inimitable; on lui rendoit justice de tous cts; les sentimens qu'il
avoit donns  ses Personnages, ses vers, sa prose (car il n'avoit pas
eu le tems de versifier toute sa pice), tout fut trouv excellent dans
son ouvrage. Mais le _Mariage forc_, qui fut reprsent le dernier jour
de la Fte du Roi, n'eut pas le mme sort chez le Courtisan. Est-ce le
mme Auteur, disoit-on, qui a fait ces deux pices? Cet homme aime 
parler au Peuple; il n'en sortira jamais: il croit encore tre sur son
Thtre de campagne. Malgr cette critique, qui toit peut tre en sa
place, Sganarelle avec ses expressions, ne laissa pas de faire rire
l'homme de Cour.

                   *       *       *       *       *

La _Princesse d'lide_, et le _Mariage forc_ eurent aussi leurs
aplaudissemens  Paris au mois de Novembre de la mme anne; mais bien
des Gens se rcrirent contre cette dernire pice, qui n'auroit pas
pass si un autre Auteur l'avoit donne, et si elle avoit t joue par
d'autres Comdiens que ceux de la Troupe de Molire, qui par leur jeu
fesoient goter au Bourgeois les choses les plus communes.

                   *       *       *       *       *

Molire, qui avoit acoutum le Public  lui donner souvent des
nouveautez, hazarda son _Festin de Pierre_ le 15 de Fvrier 1665. On en
jugea dans ce tems-l, comme on en juge en celui-ci. Et Molire eut la
prudence de ne point faire imprimer cette pice; dont on fit dans le
tems une trs-mauvaise Critique.

                   *       *       *       *       *

C'est une question souvent agite dans les conversations, savoir si
Molire a maltrait les Mdecins par humeur, ou par ressentiment. Voici
la solution de ce problme. Il logeoit chez un Mdecin, dont la femme,
qui toit extrmement avare, dit plusieurs fois  la Molire qu'elle
vouloit augmenter le loyer de la portion de maison qu'elle ocupoit.
Celle-ci qui croyoit encore trop honorer la femme du Mdecin de loger
chez elle, ne daigna seulement pas l'couter: de sorte que son
apartement fut lou  la Du-Parc; et on donna cong  la Molire. C'en
fut assez pour former de la dissension entre ces trois femmes. La
Du-Parc, pour se mettre bien avec sa nouvelle Htesse, lui donna un
billet de Comdie: celle-ci s'en servit avec joie parce qu'il ne lui
cotoit rien pour voir le spectacle. Elle n'y fut pas plutt, que la
Molire envoya deux Gardes pour la faire sortir de l'Amphithtre; et se
donna le plaisir d'aller lui dire elle-mme, que puisqu'elle la chassoit
de sa maison, elle pouvoit bien  son tour la faire sortir d'un lieu, o
elle toit la matresse. La femme du Mdecin, plus avare que susceptible
de honte, aima mieux se retirer que de payer sa place. Un traitement si
offenant causa de la rumeur: les maris prirent parti trop vivement: de
sorte que Molire, qui toit trs-facile  entraner par les personnes
qui le touchoient, irrit contre le Mdecin, pour se venger de lui, fit
en cinq jours de tems la Comdie de l'_Amour Mdecin_, dont il fit un
divertissement pour le Roi le 15 de Septembre 1665, et qu'il reprsenta
 Paris le 22 du mme mois. Cette pice ne relevoit pas  la vrit le
mrite de son Auteur; Molire le sentit lui-mme, puisqu'en la fesant
imprimer il prvient son Lecteur sur le peu de tems qu'il avoit employ
 la faire, et sur le peu de plaisir qu'elle peut faire  la lecture.

Depuis ce tems-l Molire n'a pas pargn les Mdecins dans toutes les
ocasions qu'il en a pu amener, bonnes ou mauvaises. Il est vrai qu'il
avoit peu de confiance en leur savoir; et il ne se servoit d'eux que
fort rarement, n'aant,  ce que l'on dit, jamais t saign. Et l'on
raporte dans deux livres de remarques que Mr de Mauvilain, et lui,
tant  Versailles au dner du Roi, Sa Majest dit  Molire: Voil
donc votre Mdecin? Que vous fait-il?--Sire, rpondit Molire, nous
raisonnons ensemble; il m'ordonne des remdes; je ne les fais point, et
je guris. On m'a assur que Molire dfinissoit un Mdecin: _un homme
que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade,
jusqu' ce que la nature l'ait guri, ou que les remdes l'aient tu_.
Cependant un Mdecin du tems et de la connoissance de Molire veut lui
ter l'honneur de cette heureuse dfinition, et il m'a assur qu'il en
toit l'Auteur. Mr de Mauvilain est le Mdecin pour lequel Molire a
fait le troisime placet qui est  la tte de son _Tartuffe_, lorsqu'il
demanda au Roi un Canonicat de Vincennes pour le fils de ce Mdecin.

                   *       *       *       *       *

Molire toit continuellement ocup du soin de rendre sa Troupe la
meilleure. Il avoit de bons Acteurs pour le Comique; mais il lui en
manquoit pour le srieux, qui rpondissent  la manire dont il vouloit
qu'il fut rcit sur le Thtre. Il se prsenta une favorable ocasion de
remplir ses intentions, et le plaisir qu'il avoit de faire du bien 
ceux qui le mritoient. Mr le Baron a toujours t de ces sujets
heureux qui touchent  la premire vue. Je me flate qu'il ne trouvera
point mauvais que je dise comment il excita Molire  lui vouloir du
bien; c'est un des plus beaux endroits de la Vie d'un homme, dont la
mmoire doit lui tre chre.

Un Organiste de Troie, nomm Raisin, fortement ocup du dsir de gagner
de l'argent, fit faire une pinette  trois claviers, longue  peu prs
de trois pis, et large de deux et demi, avec un corps, dont la capacit
toit le double plus grande que celles des pinettes ordinaires. Raisin
avoit quatre enfans, tous jolis, deux garons, et deux filles; il leur
avoit apris  jouer de l'pinette. Quand il eut perfectionn son ide,
il quite son orgue, et vient  Paris avec sa femme, ses enfants et
l'pinette. Il obtint une permission de faire voir  la foire de Saint
Germain le petit spectacle qu'il avoit prpar. Son affiche, qui
promettoit un Prodige de mchanique, et d'obissance dans une pinette,
lui atira du monde les premires fois suffisamment pour que le Public
ft averti que jamais on n'avoit vu une chose aussi tonnante que
l'pinette du Troyen. On va la voir en foule; tout le monde l'admire;
tout le monde en est surpris; et peu de personnes pouvoient deviner
l'artifice de cet instrument. D'abord le petit Raisin l'an, et sa
petite soeur Babet se metoient chacun  son clavier, et jouoient
ensemble une pice, que le troisime clavier rptoit seul d'un bout 
l'autre, les deux enfants aant les bras levs. Ensuite le pre les
fesoit retirer, et prenoit une clef, avec laquelle il montoit cet
instrument, par le moyen d'une roue qui fesoit un vacarme terrible dans
le corps de la machine, comme s'il y avoit eu une multiplicit de roues,
possible et ncessaire pour excuter ce qu'il lui alloit faire jouer. Il
la changeoit mme souvent de place pour ter tout soupon. H!
pinette, disoit-il,  cet instrument quand tout toit prpar,
jouez-moi une telle courante. Aussi-tt l'obissante pinette jouoit
cette pice entire. Quelquefois Raisin l'interrompoit, en lui disant:
Arrestez-vous, pinette. S'il lui disoit de poursuivre la pice, elle
la poursuivoit; d'en jouer une autre, elle la jouoit; de se taire, elle
se taisoit.

Tout Paris toit ocup de ce petit prodige; les esprits foibles
croyoient Raisin sorcier; les plus prsomptueux ne pouvoient le deviner.
Cependant la foire valut plus de vingt mille livres  Raisin. Le bruit
de cette pinette alla jusqu'au Roi; Sa Majest voulut la voir, et en
admira l'invention. Elle la fit passer dans l'apartement de la Reine,
pour lui donner un spectacle si nouveau. Mais Sa Majest en fut tout
d'un coup effraye; de sorte que le Roi ordonna sur le champ que l'on
ouvrt le corps de l'pinette, d'o l'on vit sortir un petit enfant de
cinq ans, beau comme un Ange. C'toit Raisin le cadet, qui fut dans le
moment caress de toute la Cour. Il toit tems que le pauvre enfant
sortt de sa prison, o il toit si mal  son aise depuis cinq ou six
heures, que l'pinette en avoit contract une mauvaise odeur.

Quoique le secret de Raisin ft dcouvert, il ne laissa pas de former le
dessein de tirer encore parti de son pinette  la foire suivante. Dans
le tems il fait afficher, et il annonce le mme spectacle que l'anne
prcdente; mais il promet de dcouvrir son secret, et d'acompagner son
pinette d'un petit divertissement. Cette foire fut aussi heureuse pour
Raisin que la premire. Il commenoit son spectacle par sa machine,
ensuite de quoi les trois enfants danoient une sarabande; ce qui toit
suivi d'une Comdie que ces trois petites personnes, et quelques autres
dont Raisin avoit form une Troupe, reprsentoient tant bien que mal.
Ils avoient deux petites pices qu'ils fesoient rouler, _Tricassin
rival_, et l'_Andouille de Troie_. Cette Troupe prit le titre de
Comdiens de Monsieur le Dauphin, et elle se donna en spectacle avec
succs pendant du tems.

Je sais que cette Histoire n'est pas tout--fait de mon sujet; mais elle
m'a paru si singulire, que je ne crois pas que l'on me sache mauvais
gr de l'avoir donne. D'ailleurs on verra par la suite, qu'elle a du
rapport  quelques particularitez qui regardent Molire.

                   *       *       *       *       *

Pendant que cette nouvelle Troupe se fesoit valoir, le petit Baron toit
en pension  Villejuif; et un Oncle, et une Tante ses Tuteurs avoient
dj mang la plus grande et la meilleure partie du bien que sa mre lui
avoit laiss, et lui en restant peu qu'ils pussent consommer, ils
commenoient  tre embarrasss de sa personne. Ils poursuivoient un
procs en son nom: leur Avocat, qui se nommoit Margane, aimoit beaucoup
 faire de mchans vers: une pice de sa faon intitule _la Nimphe
dodue_, qui couroit parmi le Peuple, fesoit assez connotre la mauvaise
disposition qu'il avoit pour la Posie. Il demanda un jour  l'Oncle et
 la Tante de Baron ce qu'ils vouloient faire de leur pupille. Nous ne
le savons point, dirent-ils; son inclination ne parot pas encore:
cependant il rcite continuellement des vers.--Et bien, rpondit
l'Avocat, que ne le mettez-vous dans cette petite Troupe de Monsieur le
Dauphin, qui a tant de succs? Ces parens saisirent ce conseil plus par
envie de se deffaire de l'enfant, pour dissiper plus aisment le reste
de son bien, que dans la vue de faire valoir le talent qu'il avoit
apport en naissant. Ils l'engagrent donc pour cinq ans dans la Troupe
de la Raisin, car son mari toit mort alors. Cette femme fut ravie de
trouver un enfant qui toit capable de remplir tout ce que l'on
souhaiteroit de lui: et elle fit ce petit contrat avec d'autant plus
d'empressement, qu'elle y avoit t fortement incite par un fameux
Mdecin, qui toit de Troie, et qui s'intressant  l'tablissement de
cette veuve, jugeoit que le petit Baron pouvoit y contribuer, tant fils
d'une des meilleures Comdiennes qui ait jamais t.

Le petit Baron parut sur le Thtre de la Raisin avec tant
d'aplaudissement, qu'on le fut voir jouer avec plus d'empressement que
l'on n'en avoit eu  chercher l'pinette. Il toit surprenant qu'un
enfant de dix ou onze ans, sans avoir t conduit dans les principes de
la dclamation, ft valoir une passion avec autant d'esprit qu'il le
fesoit.

La Raisin s'toit tablie aprs la foire proche du vieux Htel de
Gungaud; et elle ne quita point Paris qu'elle n'et gagn vingt mille
cus de bien. Elle crut que la campagne ne lui seroit pas moins
favorable; mais  Rouen, au lieu de prparer le lieu de son spectacle,
elle mangea ce qu'elle avoit d'argent avec un Gentil-homme de Monsieur
le Prince de Monaco, nomm Olivier, qui l'aimoit  la fureur, et qui la
suivoit par tout; de sorte qu'en trs-peu de tems sa Troupe fut rduite
dans un tat pitoyable. Ainsi destitue de moyens pour jouer la Comdie
 Rouen, la Raisin prit le parti de revenir  Paris avec ses petits
Comdiens, et son Olivier.

Cette femme n'aant aucune ressource, et connoissant l'humeur
bien-fesante de Molire, alla le prier de lui prter son Thtre pour
trois jours seulement, afin que le petit gain qu'elle esproit de faire
dans ses trois reprsentations lui servt  remettre sa troupe en tat.
Molire voulut bien lui acorder ce qu'elle lui demandoit. Le premier
jour fut plus heureux qu'elle ne se l'toit promis; mais ceux qui
avoient entendu le petit Baron, en parlrent si avantageusement, que le
second jour qu'il parut sur le Thtre, le lieu toit si rempli, que la
Raisin fit plus de mille cus.

Molire, qui toit incommod, n'avoit pu voir le petit Baron les deux
premiers jours; mais tout le monde lui en dit tant de bien, qu'il se fit
porter au Palais Royal  la troisime reprsentation, tout malade qu'il
toit. Les Comdiens de l'Htel de Bourgogne n'en avoient manqu aucune,
et ils n'toient pas moins surpris du jeune Acteur, que l'toit le
Public, sur tout la Du-Parc, qui le prit tout d'un coup en amiti; et
qui bien srieusement avoit fait de grands prparatifs pour lui donner 
souper ce jour-l. Le petit homme, qui ne savoit auquel entendre pour
recevoir les caresses qu'on lui fesoit, promit  cette Comdienne qu'il
iroit chez elle. Mais la partie fut rompue par Molire, qui lui dit de
venir souper avec lui. C'toit un matre et un oracle quand il parloit.
Et ces Comdiens avoient tant de dfrence pour lui, que Baron n'osa lui
dire qu'il toit retenu; et la Du-Parc n'avoit garde de trouver mauvais
que le jeune homme lui manqut de parole. Ils regardoient tous ce bon
acueil, comme la fortune de Baron; qui ne fut pas plutt arriv chez
Molire, que celui-ci commena par envoyer chercher son Tailleur, pour
le faire habiller, (car il toit en trs-mauvais tat) et il recommanda
au Tailleur que l'habit ft trs-propre, complet, et fait ds le
lendemain matin. Molire interrogeoit et observoit continuellement le
jeune Baron pendant le souper, et il le fit coucher chez lui, pour avoir
plus de tems de connotre ses sentimens par la conversation, afin de
placer plus seurement le bien qu'il lui vouloit faire.

Le lendemain matin le Tailleur exact aporta sur les neuf  dix heures au
petit Baron un quipage tout complet. Il fut tout tonn, et fort aise
de se voir tout d'un coup si bien ajust. Le Tailleur lui dit qu'il
falloit descendre dans l'apartement de Molire pour le remercier. C'est
bien mon intention, rpondit le petit homme, mais je ne crois pas
qu'il soit encore lev. Le Tailleur l'aant assur du contraire, il
descendit, et fit un compliment de reconnoissance  Molire, qui en fut
trs-satisfait, et qui ne se contenta pas de l'avoir si bien fait
acommoder; il lui donna encore six louis d'or, avec ordre de les
dpencer  ses plaisirs. Tout cela toit un rve pour un enfant de douze
ans, qui toit depuis long-tems entre les mains de gens durs, avec
lesquels il avoit souffert, et il toit dangereux et triste qu'avec les
favorables dispositions qu'il avoit pour le Thtre, il restt en de si
mauvaises mains. Ce fut cette fcheuse situation qui toucha Molire. Il
s'aplaudit d'tre en tat de faire du bien  un jeune homme qui
paroissoit avoir toutes les qualitez ncessaires pour profiter du soin
qu'il vouloit prendre de lui; il n'avoit garde d'ailleurs,  le prendre
du ct du bon esprit, de manquer une ocasion si favorable d'assurer sa
Troupe, en y fesant entrer le petit Baron.

Molire lui demanda ce que sincrement il souhaiteroit le plus
alors?--D'tre avec vous le reste de mes jours, lui rpondit Baron,
pour vous marquer ma vive reconnoissance de toutes les bontez que vous
avez pour moi.--Eh! bien, lui dit Molire, c'est une chose faite, le
Roi vient de m'accorder un ordre pour vous ter de la Troupe o vous
tes. Molire, qui s'toit lev ds quatre heures du matin, avoit t 
S. Germain suplier sa Majest de lui acorder cette grace, et l'ordre
avoit t expdi sur le champ.

La Raisin ne fut pas longtemps  savoir son malheur; anime par son
Olivier, elle entra toute furieuse le lendemain matin dans la chambre de
Molire, deux pistolets  la main, et lui dit que s'il ne lui rendoit
son Acteur elle alloit lui casser la tte. Molire, sans s'mouvoir, dit
 son domestique de lui ter cette femme-l. Elle passa tout d'un coup
de l'emportement  la douleur; les pistolets lui tombrent des mains, et
elle se jeta aux pis de Molire, le conjurant, les larmes aux yeux, de
lui rendre son Acteur; et lui exposant la misre o elle alloit tre
rduite, elle et toute sa famille, s'il le retenoit.--Comment
voulez-vous que je fasse? lui dit-il; le Roi veut que je le retire de
votre Troupe; voil son ordre. La Raisin voyant qu'il n'y avoit plus
d'esprance, pria Molire de lui acorder du moins que le petit Baron
jout encore trois jours dans sa Troupe.--Non-seulement trois,
rpondit Molire, mais huit;  condition pourtant qu'il n'ira point
chez vous, et que je le ferai toujours acompagner par un homme qui le
ramnera ds que la pice sera finie. Et cela de peur que cette femme,
et Olivier, ne sduisissent l'esprit du jeune homme pour le faire
retourner avec eux. Il fallut bien que la Raisin en passt par l; mais
ces huit jours lui donnrent beaucoup d'argent, avec lequel elle voulut
faire un tablissement prs de l'Htel de Bourgogne; mais dont le
dtail, et le succs ne regardent point mon sujet.

Molire, qui aimoit les bonnes moeurs, n'eut pas moins d'attention 
former celles de Baron, que s'il et t son propre fils: il cultiva
avec soin les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour la
dclamation. Le Public sait comme moi jusqu' quel degr de perfection
il l'a lev. Mais ce n'est pas le seul endroit par lequel il nous a
fait voir qu'il a su profiter des leons d'un si grand Matre. Qui,
depuis sa mort, a soutenu plus seurement le Thtre comique, que
Monsieur Baron?

                   *       *       *       *       *

Le Roi se plaisoit tellement aux divertissements frquents que la Troupe
de Molire lui donnoit, qu'au mois d'Aot 1665, Sa Majest jugea 
propos de la fixer tout--fait  son service, en lui donnant une pension
de sept mille livres. Elle prit alors le titre de la Troupe du Roi,
qu'elle a toujours conserv depuis, et elle toit de toutes les ftes
qui se fesoient par tout o toit Sa Majest.

Molire de son ct n'pargnoit ni soins, ni veilles pour soutenir, et
augmenter la rputation qu'il s'toit acquise, et pour rpondre aux
bontez que le Roi avoit pour lui. Il consultoit ses amis; il examinoit
avec atention ce qu'il travailloit; on sait mme que lorsqu'il vouloit
que quelque Scne prt le Peuple des Spectateurs, comme les autres, il
la lisoit  sa servante pour voir si elle en seroit touche. Cependant
il ne saisissoit pas toujours le Public d'abord; il l'prouva dans son
_Avare_. A peine fut-il reprsent sept fois. La prose drouta ce
Public. Comment! disoit Monsieur le Duc de ..., Molire est-il fou,
et nous prend-il pour des benests, de nous faire essuyer cinq Actes de
prose? A-t-on jamais vu plus d'extravagance? Le moyen d'tre diverti par
de la prose! Mais Molire fut bien veng de ce Public injuste et
ignorant quelques annes aprs: il donna son _Avare_ pour la seconde
fois le 9e Septembre 1668. On y fut en foule, et il fut jou presque
toute l'anne; tant il est vrai que le Public gote rarement les bonnes
choses quand il est dpays. Cinq Actes de prose l'avoient rvolt la
premire fois; mais la lecture et la rflexion l'avoient ramen, et il
fut voir avec empressement une pice qu'il avoit mprise dans les
commencemens.

                   *       *       *       *       *

Cependant ces jugemens injustes et de cabale, et la situation domestique
o se trouvoit Molire, ne laissoient pas de le troubler, quelque
heureux qu'il ft du ct de son Prince, et de celui de ses amis. Son
mariage diminua l'amiti que la Bjart avoit pour lui auparavant, au
lieu de la cimenter: de manire qu'il voyoit bien que sa belle-mre ne
l'aimoit plus, et il s'imaginoit que sa femme toit prte  le har.
L'esprit de ces deux femmes toit tellement opos  celui de Molire
qu' moins de s'assujetir  leur conduite, et  leur humeur, il ne
devoit pas compter de jouir d'aucuns momens agrables avec elles. Le
bien que Molire fesoit  Baron dplaisoit  sa femme: sans se mettre en
peine de rpondre  l'amiti qu'elle vouloit exiger de son mari, elle ne
pouvoit souffrir qu'il et de la bont pour cet enfant, qui de son ct
 treize ans n'avoit pas toute la prudence ncessaire, pour se gouverner
avec une femme, pour qui il devoit avoir des gards. Il se voyoit aim
du mari; necessaire mme  ses spectacles, caress de toute la Cour, il
s'embarassoit fort peu de plaire, ou non  la Molire: elle ne le
ngligeoit pas moins; elle s'chapa mme un jour de lui donner un
soufflet sur un sujet assez lger. Le jeune homme en fut si vivement
piqu qu'il se retira de chez Molire: il crut son honneur intress
d'avoir t batu par une femme. Voil de la rumeur dans la maison.
Est-il possible, dit Molire  son pouse, que vous ayez eu
l'imprudence de fraper un enfant aussi sensible que vous connoissez
celui-l; et encore dans un tems o il est charg d'un rolle de six cens
vers dans la pice que nous devons reprsenter incessamment devant le
Roi? On donna beaucoup de mauvaises raisons, piquantes mme, ausquelles
Molire prit le parti de ne point rpondre; il se retrancha  tcher
d'adoucir le jeune homme, qui s'toit sauv chez la Raisin. Rien ne
pouvoit le ramener, il toit trop irrit; cependant il promit qu'il
reprsenteroit son rolle; mais qu'il ne rentreroit point chez Molire.
En effet il eut la hardiesse de demander au Roi  Saint Germain la
permission de se retirer. Et incapable de rflexion, il se remit dans la
Troupe de la Raisin, qui l'avoit excit  tenir ferme dans son
ressentiment.

Cette femme prit la rsolution de courir la Province avec sa Troupe, qui
russit assez par tout  cause de son Acteur. Mais elle se drangea par
la suite. Il s'en forma une meilleure, dans laquelle toit Mademoiselle
de Beauval: Baron jugea  propos de s'y metre. Cependant il toit
toujours ocup de Molire; l'ge, le changement lui fesoient sentir la
reconnoissance qu'il lui devoit, et le tort qu'il avoit eu de le quiter.
Il ne cachoit point ces sentimens, et il disoit publiquement qu'il ne
chercheoit point  se remettre avec lui, parce qu'il s'en reconnoissoit
indigne. Ces discours furent raports  Molire; il en fut bien aise; et
ne pouvant tenir contre l'envie qu'il avoit de faire revenir ce jeune
homme dans sa Troupe, qui en avoit besoin, il lui crivit  Dijon une
lettre trs-touchante; et comme s'il avoit t assur que Baron
adhreroit  sa prire, et rpondroit au bien qu'il lui fesoit, il lui
envoya un nouvel ordre du Roi, et lui marqua de prendre la poste pour se
rendre plus promtement auprs de lui.

Molire avoit souffert de l'absence de Baron; l'ducation de ce jeune
homme l'amusoit dans ses momens de relche; les chagrins de famille
augmentoient tous les jours chez lui. Il ne pouvoit pas toujours
travailler, ni tre avec ses amis pour s'en distraire. D'ailleurs il
n'aimoit pas le nombre, ni la gne, il n'avoit rien pour s'amuser et
s'tourdir sur ses dplaisirs. Sa plus douloureuse rflexion toit,
qu'tant parvenu  se former la rputation d'un homme de bon esprit, on
et  lui reprocher que son mnage n'en ft pas mieux conduit, et plus
paisible. Ainsi il regardoit le retour de Baron comme un amusement
famillier, avec lequel il pourroit avec plus de satisfaction mener une
vie tranquile, conforme  sa sant et  ses principes, dbarass de cet
atirail tranger de famille, et d'amis mme qui nous drobent le plus
souvent par leur prsence importune les momens les plus agrables de
notre vie.

Baron ne fut pas moins vif que Molire sur les sentimens du retour: il
part aussi-tt qu'il eut reu la lettre: et Molire ocup du plaisir de
revoir son jeune Acteur quelques momens plutt, fut l'atendre  la porte
Saint Victor le jour qu'il devoit arriver. Mais il ne le reconnut point.
Le grand air de la campagne et la course l'avoient tellement harrass et
dfigur, qu'il le laissa passer sans le reconnotre, et il revint chez
lui tout triste aprs avoir bien atendu. Il fut agrablement surpris d'y
trouver Baron, qui ne put metre en oeuvre un beau compliment qu'il avoit
compos en chemin; la joie de revoir son bien-faiteur lui ta la parole.

Molire demanda  Baron s'il avoit de l'argent. Il lui rpondit qu'il
n'en avoit que ce qui toit rest de rpandu dans sa poche; parce qu'il
avoit oubli sa bourse sous le chevet de son lit  la dernire couche;
qu'il s'en toit aperu  quelques postes; mais que l'empressement qu'il
avoit de le revoir ne lui avoit pas permis de retourner sur ses pas pour
chercher son argent. Molire fut ravi que Baron revnt touch, et
reconnoissant. Il l'envoya  la Comdie, avec ordre de s'enveloper
tellement dans son manteau que personne ne pt le reconnotre; parce
qu'il n'toit pas habill, quoique fort proprement,  la phantaisie d'un
homme qui en fesoit l'agrment de ses spectacles; Molire n'oublia rien
pour le remetre dans son lustre. Il reprit la mme atention qu'il avoit
eue pour lui dans les commencemens: et l'on ne peut s'imaginer avec quel
soin il s'apliquoit  le former dans les moeurs, comme dans sa
profession. En voici un exemple qui fait un des plus beaux traits de sa
vie.

                   *       *       *       *       *

Un homme, dont le nom de famille toit Mignot, et Mondorge celui de
Comdien, se trouvant dans une triste situation, prit la rsolution
d'aller  Hauteil, o Molire avoit une maison, et o il toit
actuellement, pour tcher d'en tirer quelque secours, pour les besoins
pressans d'une famille qui toit dans une misre affreuse. Baron,  qui
ce Mondorge s'adressa, s'en aperut aisment; car ce pauvre Comdien
fesoit le spectacle du monde le plus pitoyable. Il dit  Baron, qu'il
savoit tre un assur protecteur auprs de Molire, que l'urgente
ncessit o il toit lui avoit fait prendre le parti de recourir  lui,
pour le mettre en tat de rejoindre quelque troupe avec sa famille;
qu'il avoit t le camarade de Mr de Molire en Languedoc; et qu'il ne
doutoit pas qu'il ne lui ft quelque charit, si Baron vouloit bien
s'intresser pour lui.

Baron monta dans l'apartement de Molire, et lui rendit le discours de
Mondorge, avec peine, et avec prcaution pourtant, craignant de rapeller
dsagrablement  un homme fort riche, l'ide d'un camarade fort gueux.
Il est vrai que nous avons jou la Comdie ensemble, dit Molire, et
c'est un fort honneste homme; je suis fch que ses petites affaires
soient en si mauvais tat. Que croyez-vous, ajouta-t-il, que je lui
doive donner? Baron se deffendit de fixer le plaisir que Molire
vouloit faire  Mondorge, qui pendant que l'on dcidoit sur le secours
dont il avoit besoin, dvoroit dans la cuisine, o Baron lui avoit fait
donner  manger.--Non, rpondit Molire, je veux que vous dterminiez
ce que je dois lui donner. Baron ne pouvant s'en deffendre, statua sur
quatre pistoles, qu'il croyoit suffisantes pour donner  Mondorge la
facilit de joindre une Troupe.--Eh bien, je vais lui donner quatre
pistoles pour moi, dit Molire  Baron, puisque vous le jugez 
propos: mais en voil vingt autres que je lui donnerai pour vous: je
veux qu'il connoisse que c'est  vous qu'il a l'obligation du service
que je lui rens. J'ai aussi, ajoute-t-il, un habit de Thtre, dont je
crois que je n'aurai plus de besoin, qu'on le lui donne; le pauvre homme
y trouvera de la ressource pour sa profession. Cependant cet habit, que
Molire donnoit avec tant de plaisir, lui avoit cot deux mille cinq
cens livres, et il toit presque tout neuf. Il assaisonna ce prsent
d'un bon acueil qu'il fit  Mondorge, qui ne s'toit pas atendu  tant
de libralit.

                   *       *       *       *       *

Quoique la Troupe de Molire ft suivie, elle ne laissa pas de languir
pendant quelque tems par le retour de Scaramouche. Ce Comdien, aprs
avoir gagn une somme assez considrable pour se faire dix ou douze
mille livres de rente, qu'il avoit places  Florence, lieu de sa
naissance, fit dessein d'aller s'y tablir. Il commena par y envoyer sa
femme, et ses enfans; et quelque tems aprs il demanda au Roi la
permission de se retirer en son Pays. Sa Majest voulut bien la lui
acorder; mais elle lui dit en mme-tems qu'il ne falloit pas esprer de
retour. Scaramouche, qui ne comptoit pas de revenir, ne fit aucune
atention  ce que le Roi lui avoit dit: il avoit de quoi se passer du
Thtre. Il part; mais il trouva chez lui une femme et des enfans
rebelles, qui le reurent non-seulement comme un tranger, mais encore
qui le maltraitrent. Il fut batu plusieurs fois par sa femme, aide de
ses enfans, qui ne voulaient point partager avec lui la jouissance du
bien qu'il avoit gagn, et ce mauvais traitement alla si loin, qu'il ne
put y rsister: de manire qu'il fit solliciter fortement son retour en
France, pour se dlivrer de la triste situation o il toit en Italie.
Le Roi eut la bont de lui permettre de revenir. Paris l'avoit trouv
fort  redire; et son retour rjouit toute la Ville. On alla avec
empressement  la Comdie Italienne pendant plus de six mois, pour
revoir Scaramouche: la Troupe de Molire fut nglige pendant tout ce
tems-l; elle ne gagnoit rien; et les Comdiens toient prts  se
rvolter contre leur Chef. Ils n'avoient point encore Baron pour
rapeller le Public; et l'on ne parloit pas de son retour. Enfin ces
Comdiens injustes murmuroient hautement contre Molire, et lui
reprochoient qu'il laissoit languir leur Thtre. Pourquoi, lui
disoient-ils, ne faites-vous pas des ouvrages qui nous soutiennent?
Faut-il que ces Farceurs d'Italiens nous enlvent tout Paris? En un mot
la troupe toit un peu drange, et chacun des Acteurs mditoit de
prendre son parti. Molire toit lui-mme embarass comment il les
ramneroit; et  la fin fatigu des discours de ses Comdiens, il dit 
la Du-Parc, et  la Bjart, qui le tourmentoient le plus, qu'il ne
savoit qu'un moyen pour l'emporter sur Scaramouche, et gagner bien de
l'argent: que c'toit d'aller bien loin pour quelque tems, pour s'en
revenir comme ce Comdien; mais il ajouta qu'il n'toit ni en pouvoir,
ni dans le dessein d'excuter ce moyen, qui toit trop long; mais
qu'elles toient les matresses de s'en servir. Aprs s'tre moqu
d'elles, il leur dit srieusement que Scaramouche ne seroit pas toujours
couru avec ce mme empressement: qu'on se lassoit des bonnes choses,
comme des mauvaises, et qu'ils auroient leur tour. Ce qui arriva aussi
par la premire pice que donna Molire.

                   *       *       *       *       *

Ce n'est pas l le seul dsagrment que Molire ait eu avec ses
Comdiens: l'avidit du gain touffoit bien souvent leur reconnoissance,
et ils le harcelloient toujours pour demander des graces au Roi. Les
Mousquetaires, les Gardes-du-Corps, les Gendarmes, et les Chevaux-Lgers
entroient  la Comdie sans payer: et le Parterre en toit toujours
rempli: de sorte que les Comdiens pressrent Molire d'obtenir de Sa
Majest un Ordre pour qu'aucune personne de sa Maison n'entrt  la
Comdie sans payer. Le Roi le lui acorda. Mais ces Messieurs ne
trouvrent pas bon que les Comdiens leur fissent imposer une loi si
dure; et ils prirent pour un affront qu'ils eussent eu la hardiesse de
le demander: les plus mutins s'ameutrent; et ils rsolurent de forcer
l'entre. Ils furent en troupe  la Comdie. Ils ataquent brusquement
les Gens qui gardoient les portes. Le Portier se deffendit pendant
quelque tems; mais enfin tant oblig de cder au nombre, il leur jeta
son pe, se persuadant qu'tant desarm, ils ne le tueroient pas: le
pauvre homme se trompa. Ces furieux, outrs de la rsistance qu'il avoit
faite, le percrent de cent coups d'pe: et chacun d'eux en entrant lui
donnoit le sien. Ils cherchoient toute la Troupe pour lui faire prouver
le mme traitement qu'aux gens qui avoient voulu soutenir la porte. Mais
Bjart, qui toit habill en vieillard pour la pice qu'on alloit jouer,
se prsenta sur le Thtre. Eh! Messieurs, leur dit-il, pargnez du
moins un pauvre Vieillard de soixante-quinze ans, qui n'a plus que
quelques jours  vivre. Le compliment de ce jeune Comdien, qui avoit
profit de son habillement pour parler  ces mutins, calma leur fureur.
Molire leur parla aussi trs-vivement sur l'ordre du Roi. De sorte que
reflchissant sur la faute qu'ils venoient de faire, ils se retirrent.
Le bruit, et les cris avoient caus une allarme terrible dans la Troupe;
les femmes croyoient tre mortes: chacun cherchoit  se sauver, sur tout
Hubert et sa femme, qui avoient fait un trou dans le mur du Palais
Royal. Le mari voulut passer le premier; mais parce que le trou n'toit
pas assez ouvert, il ne passa que la tte et les paules; jamais le
reste ne put suivre. On avoit beau le tirer de dedans le Palais Royal,
rien n'avanoit; et il crioit comme un forcen par le mal qu'on lui
fesoit, et dans la peur qu'il avoit que quelque Gendarme ne lui donnt
un coup d'pe dans le derrire. Mais le tumulte s'tant apais, il en
fut quite pour la peur; et l'on agrandit le trou pour le retirer de la
torture o il toit.

Quand tout ce vacarme fut pass la Troupe tint conseil, pour prendre une
rsolution dans une occasion si prilleuse. Vous ne m'avez point donn
de repos, dit Molire  l'Assemble, que je n'aie importun le Roi pour
avoir l'ordre, qui nous a mis tous  deux doigts de notre perte; il est
question prsentement de voir, ce que nous avons  faire. Hubert
vouloit qu'on laisst toujours entrer la maison du Roi, tant il
aprhendoit une seconde rumeur. Plusieurs autres, qui ne craignoient pas
moins que lui, furent de mme avis. Mais Molire, qui toit ferme dans
ses rsolutions, leur dit que puisque le Roi avoit daign leur acorder
cet ordre, il falloit en pousser l'excution jusques au bout, si Sa
Majest le jugeoit  propos: et je pars dans ce moment, leur dit-il,
pour l'en informer. Ce dessein ne plut nullement  Hubert, qui
trembloit encore.

Quand le Roi fut instruit de ce dsordre, Sa Majest ordonna aux
Commandans des Corps qui l'avoient fait, de les faire metre sous les
armes le lendemain, pour connotre et faire punir les plus coupables, et
pour leur ritrer ses deffenses d'entrer  la Comdie sans payer.
Molire, qui aimoit fort la harangue, fut en faire une  la tte des
Gendarmes; et leur dit que ce n'toit point pour eux, ni pour les autres
personnes qui composoient la Maison du Roi, qu'il avoit demand  Sa
Majest un ordre pour les empcher d'entrer  la Comdie: que la Troupe
seroit toujours ravie de les recevoir quand ils voudroient les honorer
de leur prsence. Mais qu'il y avoit un nombre infini de malheureux qui
tous les jours abusant de leur nom, et de la bandolire de Messieurs les
Gardes-du-Corps, venoient remplir le Parterre, et ter injustement  la
Troupe le gain qu'elle devoit faire. Qu'il ne croyoit pas que des
Gentilshommes qui avoient l'honneur de servir le Roi dssent favoriser
ces misrables contre les Comdiens de Sa Majest. Que d'entrer  la
Comdie sans payer n'toit point une prrogative que des personnes de
leur caractre dssent si fort ambitionner, jusqu' rpandre du sang
pour se la conserver. Qu'il falloit laisser ce petit avantage aux
Auteurs, et aux Personnes, qui n'aant pas le moyen de dpenser quinze
sols, ne voyoient le spectacle que par charit, s'il m'est permis,
dit-il, de parler de la sorte. Ce discours fit tout l'effet que Molire
s'toit promis; et depuis ce tems-l la Maison du Roi n'est point entre
 la Comdie sans payer.

                   *       *       *       *       *

Quelque tems aprs le retour de Baron, on joua une pice intitule
_Dom-Quixote_ (je n'ai pu savoir de quel Auteur). On l'avoit prise dans
le tems que Dom-Quixote installe Sancho-Pana dans son Gouvernement.
Molire fesoit Sancho: et comme il devoit parotre sur le Thtre mont
sur un Ane, il se mit dans la coulisse pour tre prest  entrer dans le
moment que la Scne le demanderoit. Mais l'Ane, qui ne savoit point le
rolle par coeur, n'observa point ce moment; et ds qu'il fut dans la
coulisse il voulut entrer, quelques efforts que Molire employt pour
qu'il n'en ft rien. Sancho tiroit le licou de toute sa force; l'Ane
n'obissoit point; il vouloit absolument parotre. Molire apelloit:
Baron, la Forest,  moi! ce maudit Ane veut entrer. La Forest toit
une servante qui fesoit alors tout son domestique, quoiqu'il et prs de
trente mille livres de rente. Cette femme toit dans la coulisse opose,
d'o elle ne pouvoit passer par-dessus le Thtre pour arrter l'Ane; et
elle rioit de tout son coeur de voir son matre renvers sur le derrire
de cet animal, tant il metoit de force  tirer son licou, pour le
retenir. Enfin, destitu de tout secours, et dsesprant de pouvoir
vaincre l'opinitret de son Ane, il prit le parti de se retenir aux
ailes du Thtre, et de laisser glisser l'animal entre ses jambes pour
aller faire telle Scne qu'il jugeroit  propos. Quand on fait rflexion
au caractre d'esprit de Molire,  la gravit de sa conduite, et de sa
conversation, il est risible que ce Philosophe ft expos  de pareilles
avantures, et prt sur lui les Personnages les plus comiques. Il est
vrai qu'il s'en est lass plus d'une fois, et si ce n'avoit t
l'attachement inviolable qu'il avoit pour les plaisirs du Roi, il auroit
tout quit pour vivre dans une molesse philosophique, dont son
domestique, son travail, et sa Troupe l'empchoient de jouir. Il y avoit
d'autant plus d'inclination qu'il toit devenu trs-valtudinaire, et il
toit rduit  ne vivre que de lait. Une toux qu'il avoit nglige, lui
avoit caus une fluxion sur la poitrine, avec un crachement de sang,
dont il toit rest incommod; de sorte qu'il fut oblig de se mettre au
lait pour se racommoder, et pour tre en tat de continuer son travail.
Il observa ce rgime presque le reste de ses jours. De manire qu'il
n'avoit plus de satisfaction que par l'estime dont le Roi l'honoroit, et
du ct de ses amis. Il en avoit de choisis,  qui il ouvroit souvent
son coeur.

                   *       *       *       *       *

L'amiti qu'ils avoient forme ds le Collge, Chapelle et lui, dura
jusqu'au dernier moment. Cependant celui-l n'toit pas un ami consolant
pour Molire, il toit trop dissip; il aimoit vritablement, mais il
n'toit point capable de rendre de ces devoirs empresss qui rveillent
l'amiti. Il avoit pourtant un apartement chez Molire  Hauteuil, o il
alloit fort souvent; mais c'toit plus pour se rjouir, que pour entrer
dans le srieux. C'toit un de ces gnies suprieurs et rjouissans, que
l'on annonoit six mois avant que de le pouvoir donner pendant un repas.
Mais pour tre trop  tout le monde, il n'toit point assez  un
vritable ami: de sorte que Molire s'en fit deux plus solides dans la
personne de Mrs Rohault et Mignard, qui le ddommageoient de tous les
chagrins qu'il avoit d'ailleurs. C'toit  ces deux Messieurs qu'il se
livroit sans rserve. Ne me plaignez-vous pas, leur disoit-il un jour,
d'tre d'une profession, et dans une situation si oposes aux
sentimens, et  l'humeur que j'ai prsentement? J'aime la vie tranquile;
et la mienne est agite par une infinit de dtails communs et
turbulens, sur lesquels je n'avois pas compt dans les commencemens, et
ausquels il faut absolument que je me donne tout entier malgr moi. Avec
toutes les prcautions, dont un homme peut tre capable, je n'ai pas
laiss de tomber dans le dsordre o tous ceux qui se marient sans
rflexion ont acoutum de tomber.--Oh! oh! dit Mr Rohaut.--Oui, mon
cher Monsieur Rohaut, je suis le plus malheureux de tous les hommes,
ajouta Molire, et je n'ai que ce que je mrite. Je n'ai pas pens que
j'tois trop austre, pour une socit domestique. J'ai cru que ma femme
devoit assujtir ses manires  sa vertu, et  mes intentions; et je
sens bien que dans la situation o elle est, elle et encore t plus
malheureuse que je ne le suis, si elle l'avoit fait. Elle a de
l'enjouement, de l'esprit; elle est sensible au plaisir de le faire
valoir; tout cela m'ombrage malgr moi. J'y trouve  redire, je m'en
plains. Cette femme cent fois plus raisonnable que je ne le suis, veut
jouir agrablement de la vie; elle va son chemin: et assure par son
innocence, elle ddaigne de s'assujtir aux prcautions que je lui
demande. Je prens cette ngligence pour du mpris; je voudrois des
marques d'amiti pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on et
plus de justesse dans sa conduite pour que j'eusse l'esprit tranquille.
Mais ma femme, toujours gale, et libre dans la sienne, qui seroit
exempte de tout soupon pour tout autre homme moins inquiet que je ne le
suis, me laisse impitoyablement dans mes peines; et ocupe seulement du
dsir de plaire en gnral, comme toutes les femmes, sans avoir de
dessein particulier, elle rit de ma foiblesse. Encore si je pouvois
jouir de mes amis aussi souvent que je le souhaiterois pour m'tourdir
sur mes chagrins et sur mon inquitude! Mais vos ocupations
indispensables, et les miennes m'tent cette satisfaction. Mr Rohaut
tala  Molire toutes les maximes d'une saine Philosophie pour lui
faire entendre qu'il avoit tort de s'abandonner  ses dplaisirs.--Eh!
lui rpondit Molire, je ne saurois tre Philosophe avec une femme
aussi aimable que la mienne; et peut-tre qu'en ma place vous passeriez
encore de plus mauvais quarts d'heure.

Chapelle n'entroit pas si intimement dans les plaintes de Molire, il
toit contrariant avec lui, et il s'ocupoit beaucoup plus de l'esprit et
de l'enjouement, que du coeur, et des affaires domestiques, quoique ce
ft un trs-honnte homme. Il aimoit tellement le plaisir qu'il s'en
toit fait une habitude. Mais Molire ne pouvoit plus lui rpondre de ce
ct-l,  cause de son incommodit. Ainsi quand Chapelle vouloit se
rjouir  Hauteuil, il y menoit des Convives pour lui tenir tte; et il
n'y avoit personne qui ne se ft un plaisir de le suivre. Connotre
Molire toit un mrite que l'on chercheoit  se donner avec
empressement: d'ailleurs Mr de Chapelle soutenoit sa table avec
honneur. Il fit un jour partie avec Mrs de J..., de N..., et de L...,
pour aller se rjouir  Hauteuil avec leur ami. Nous venons souper avec
vous, dirent-ils  Molire.--J'en aurois, dit-il, plus de plaisir si
je pouvois vous tenir compagnie; mais ma sant ne me le permetant pas,
je laisse  Mr de Chapelle le soin de vous rgaler du mieux qu'il
pourra. Ils aimoient trop Molire pour le contraindre; mais ils lui
demandrent du moins Baron.--Messieurs, leur rpondit Molire, je vous
vois en humeur de vous divertir toute la nuit; le moen que cet enfant
puisse tenir? il en seroit incommod, je vous prie de le laisser.--Oh
parbleu, dit Mr de L..., la fte ne seroit pas bonne sans lui, et
vous nous le donnerez. Il falut l'abandonner: et Molire prit son lait
devant eux, et s'alla coucher.

Les Convives se mirent  table: les commencemens du repas furent froids:
c'est l'ordinaire entre gens qui savent mnager le plaisir; et ces
Messieurs excelloient dans cette tude. Mais le vin eut bien tt
rveill Chapelle, et le tourna du ct de la mauvaise humeur.
Parbleu, dit-il, je suis un grand fou de venir m'enyvrer ici tous les
jours, pour faire honneur  Molire; je suis bien las de ce train-l: et
ce qui me fche c'est qu'il croit que j'y suis oblig. La Troupe
presque toute yvre aprouva les plaintes de Chapelle. On continue de
boire, et insensiblement on changea de discours. A force de raisonner
sur les choses qui font ordinairement la matire de semblables repas
entre gens de cette espce, on tomba sur la morale vers les trois heures
du matin. Que notre vie est peu de chose! dit Chapelle. Qu'elle est
remplie de traverses! Nous sommes  l'afft pendant trente ou quarante
annes pour jouir d'un moment de plaisir, que nous ne trouvons jamais!
Notre jeunesse est harcelle par de maudits parents, qui veulent que
nous nous metions un fatras de fariboles dans la tte. Je me soucie,
morbleu bien, ajouta-t-il, que la terre tourne, ou le soleil, que ce
fou de Des-Cartes ait raison, ou cet extravagant d'Aristote. J'avois
pourtant un enrag Prcepteur qui me rebatoit toujours ces fadaises-l,
et qui me fesoit sans cesse retomber sur son picure. Encore passe pour
ce Philosophe-l, c'toit celui qui avoit le plus de raison. Nous ne
sommes pas dbarassez de ces fous-l, qu'on nous tourdit les oreilles
d'un tablissement. Toutes ces femmes, dit-il encore, en haussant la
voix, sont des animaux qui sont ennemis jurs de notre repos. Oui
morbleu, chagrins, injustice, malheurs de tous cts dans cette
vie-ci!--Tu as parbleu raison, mon cher ami, rpondit J. en
l'embrassant; sans ce plaisir-ci que ferions-nous? La vie est un pauvre
partage; quittons-la, de peur que l'on ne spare d'aussi bons amis que
nous le sommes; allons nous noyer de compagnie; la rivire est  notre
porte.--Cela est vrai, dit N..., nous ne pouvons jamais mieux prendre
notre tems pour mourir bons amis, et dans la joie; et notre mort fera du
bruit. Ainsi ce glorieux dessein fut aprouv tout d'une voix. Ces
Yvrognes se lvent, et vont gayement  la rivire. Baron courut avertir
du monde, et veiller Molire, qui fut effray de cet extravagant
projet, parce qu'il connoissoit le vin de ses amis. Pendant qu'il se
levoit, la Troupe avoit gagn la rivire; et ils s'toient dj saisis
d'un petit bateau, pour prendre le large, afin de se noyer en plus
grande eau. Des Domestiques, et des gens du lieu furent promtement  ces
dbauchs, qui toient dj dans l'eau, et les repchrent. Indigns du
secours qu'on venoit de leur donner ils mirent l'pe  la main, courent
sur leurs ennemis, les poursuivent jusques dans Hauteuil, et les
vouloient tuer. Ces pauvres gens se sauvent la plupart chez Molire, qui
voyant ce vacarme dit  ces furieux: Qu'est-ce que c'est donc,
Messieurs, que ces coquins-l vous ont fait?--Comment ventrebleu, dit
J..., qui toit le plus opinitr  se noyer, ces malheureux nous
empcheront de nous noyer? coute, mon cher Molire, tu as de l'esprit,
voi si nous avons tort. Fatigus des peines de ce monde-ci, nous avons
fait dessein de passer en l'autre pour tre mieux: la rivire nous a
paru le plus court chemin pour nous y rendre; ces marauds nous l'ont
bouch. Pouvons-nous faire moins que de les en punir?--Comment! vous
avez raison, rpondit Molire. Sortez d'ici, coquins, que je ne vous
assomme, dit-il  ces pauvres gens, paroissant en colre. Je vous
trouve bien hardis de vous oposer  de si belles actions. Ils se
retirrent marqus de quelques coups d'pe.

Comment! Messieurs, poursuit Molire aux dbauchs, que vous ai-je
fait pour former un si beau projet sans m'en faire part? Quoi, vous
voulez vous noyer sans moi? Je vous croyois plus de mes amis.--Il a
parbleu raison, dit Chapelle, voil une injustice que nous lui
faisions. Vien donc te noyer avec nous.--Oh! doucement, rpondit
Molire; ce n'est point ici une affaire  entreprendre mal  propos:
c'est la dernire action de notre vie, il n'en faut pas manquer le
mrite. On seroit assez malin pour lui donner un mauvais jour, si nous
nous noyons  l'heure qu'il est: on diroit  coup seur que nous
l'aurions fait la nuit, comme des dsesprs, ou comme des gens yvres.
Saisissons le moment qui nous fasse le plus d'honneur, et qui rponde 
notre conduite. Demain sur les huit  neuf heures du matin, bien  jeun
et devant tout le monde nous irons nous jeter la tte devant dans la
rivire.--J'aprouve fort ses raisons, dit N..., et il n'y a pas le
petit mot  dire.--Morbleu j'enrage, dit L..., Molire a toujours cent
fois plus d'esprit que nous. Voil qui est fait, remetons la partie 
demain; et allons nous coucher, car je m'endors. Sans la prsence
d'esprit de Molire il seroit infailliblement arriv du malheur, tant
ces Messieurs toient yvres, et anims contre ceux qui les avoient
empchs de se noyer. Mais rien ne le dsoloit plus, que d'avoir affaire
 de pareilles gens, et c'toit cela qui bien souvent le dgotoit de
Chapelle; cependant leur ancienne amiti prenoit toujours le dessus.

                   *       *       *       *       *

Chapelle toit heureux en semblables avantures. En voici une, o il eut
encore besoin de Molire. En revenant d'Hauteuil,  son ordinaire, bien
rempli de vin (car il ne voyageoit jamais  jeun), il eut querelle au
milieu de la petite prairie d'Hauteuil avec un valet, nomm Godemer, qui
le servoit depuis plus de trente ans. Ce vieux domestique avoit
l'honneur d'tre toujours dans le carosse de son Matre. Il prit
phantaisie  Chapelle en descendant d'Hauteuil, de lui faire perdre
cette prrogative, et de le faire monter derrire son carosse. Godemer,
acoutum aux caprices que le vin causoit  son Matre, ne se mit pas
beaucoup en peine d'excuter ses ordres. Celui-ci se mit en colre:
l'autre se moque de lui. Ils se gourment dans le carosse: le Cocher
descend de son sige pour aller les sparer. Godemer en profite pour se
jeter hors du carosse. Mais Chapelle irrit le poursuit, et le prend au
collet; le Valet se deffend, et le Cocher ne pouvoit les sparer.
Heureusement Molire et Baron, qui toient  leur fentre, aperurent
les Combatans: ils crurent que les Domestiques de Chapelle
l'assommoient: ils acourent au plus vte. Baron, comme le plus ingambe,
arriva le premier, et fit cesser les coups; mais il fallut Molire pour
terminer le diffrent. Ah! Molire, dit Chapelle, puisque vous voil,
jugez si j'ai tort. Ce coquin de Godemer s'est lanc dans mon carosse,
comme si c'toit  un Valet de figurer avec moi.--Vous ne savez ce que
vous dites, rpondit Godemer; Monsieur sait que je suis en possession
du devant de votre carosse depuis plus de trente ans; pourquoi
voulez-vous me l'ter aujourd'hui sans raison?--Vous tes un insolent
qui perdez le respect, rpliqua Chapelle; si j'ai voulu vous permettre
de monter dans mon carosse, je ne le veux plus; je suis le Matre, et
vous irez derrire, ou  pi.--Y a-t-il de la justice  cela, dit
Godemer? Me faire aller  pi, prsentement que je suis vieux, et que
je vous ai si bien servi pendant si longtems! Il falloit m'y faire aller
pendant que j'tois jeune, j'avois des jambes alors; mais  prsent je
ne puis plus marcher. En un mot comme en cent, ajouta ce Valet, vous
m'avez acoutum au carosse, je ne puis plus m'en passer; et je serois
des-honor si l'on me vooit aujourd'hui derrire.--Jugez-nous, Molire,
je vous en prie, dit Mr de Chapelle, j'en passerai par tout ce que
vous voudrez.--Et bien, puisque vous vous en raportez  moi, dit
Molire, je vais tcher de mettre d'acord deux si honntes gens. Vous
avez tort, dit-il  Godemer, de perdre le respect envers votre matre,
qui peut vous faire aller comme il voudra; il ne faut pas abuser de sa
bont. Ainsi je vous condamne  monter derrire son Carrosse jusqu'au
bout de la prairie: et l vous lui demanderez fort honntement la
permission d'y rentrer: je suis seur qu'il vous la donnera.--Parbleu,
s'cria Chapelle, voil un jugement qui vous fera honneur dans le
monde. Tenez, Molire, vous n'avez jamais donn une marque d'esprit si
brillante. Oh, bien, ajouta-t-il, je fais grace entire  ce maraut-l
en faveur de l'quit avec laquelle vous venez de nous juger. Ma foi,
Molire, dit-il encore, je vous suis oblig, car cette affaire l
m'embarassoit; elle avoit sa difficult. A Dieu, mon cher ami, tu juges
mieux qu'homme de France.

                   *       *       *       *       *

Molire tant seul avec Baron, il prit occasion de lui dire que le
mrite de Chapelle toit effac quand il se trouvoit dans des situations
aussi dsagrables que celle o il venoit de le voir: qu'il toit bien
fcheux qu'une personne qui avoit autant d'esprit que lui, et si peu de
retenue; et qu'il aimeroit beaucoup mieux avoir plus de conduite pour se
satisfaire, que tant de brillant pour faire plaisir aux autres. Je ne
vois point, ajouta Molire, de passion plus indigne d'un galand homme
que celle du vin: Chapelle est mon ami, mais ce malheureux panchant
m'te tous les agrmens de son amiti. Je n'ose lui rien confier, sans
risquer d'tre commis un moment aprs avec toute la terre. Ce discours
ne tendoit qu' donner  Baron du dgot pour la dbauche; car il ne
laissoit passer aucune occasion de le tourner au bien; mais sur toutes
choses il lui recommandoit de ne point sacrifier ses amis, comme fesoit
Chapelle,  l'envie de dire un bon mot, qui avoit souvent de mauvaises
suites.

Je ne puis m'empcher de raporter celui qu'il dit  l'occasion d'une
pigramme qu'il avoit faite contre Mr le M. de ....; c'toit une espce
de fat constitu en dignit, on sait que la fatuit est de tous les
tats. Le Marquis offens se trouvant chez Mr de M. en prsence de
Chapelle, qu'il savoit tre l'Auteur de l'pigramme, ou du moins il s'en
doutoit, menaoit d'une terrible force le pauvre Auteur, sans le nommer:
son emportement ne finissoit point. Le Pote devoit mourir sous le
bton, ou du moins en avoir tant de coups, qu'il se souviendroit toute
sa vie d'avoir versifi. Chapelle, fatigu d'entendre toujours ce
fanfaron parler sur ce ton l, se lve, et s'aprochant de Mr de....
Eh! morbleu, lui dit-il, en lui prsentant le dos, si tu as tant
d'envie de donner des coups de bton, donne-les, et t'en va.

                   *       *       *       *       *

On sait que les trois premiers actes de la Comdie du _Tartuffe_ de
Molire furent reprsents  Versailles ds le mois de Mai de l'anne
1664, et qu'au mois de Septembre de la mme anne, ces trois Actes
furent jous pour la seconde fois  Villers-Coteretz, avec
aplaudissement. La pice entire parut la premire et la seconde fois au
Raincy, au mois de Novembre suivant, et en 1665; mais Paris ne l'avoit
point encore vue en 1667. Molire sentoit la difficult de la faire
passer dans le public. Il le prvint par des lectures; mais il n'en
lisoit que jusqu'au quatrime acte: de sorte que tout le monde toit
fort embarass comment il tireroit Orgon de dessous la table. Quand il
crut avoir suffisamment prpar les esprits, le 5. d'Aoust 1667, il fait
afficher le _Tartuffe_. Mais il n'eut pas t reprsent une fois que
les gens austres se rvoltrent contre cette pice. On reprsenta au
Roi qu'il toit de consquence que le ridicule de l'Hypocrisie ne part
point sur le Thtre. Molire, disoit-on, n'toit pas prpos pour
reprendre les personnes qui se couvrent du manteau de la dvotion, pour
enfreindre les loix les plus saintes, et pour troubler la tranquilit
domestique des familles. Enfin ceux qui reprsentrent au Roi, le firent
avec de bonnes raisons, puisque Sa Majest jugea  propos de dfendre la
reprsentation du _Tartuffe_. Cet ordre fut un coup de foudre pour les
Comdiens, et pour l'Auteur. Ceux-l attendoient avec justice un gain
considrable de cette pice; et Molire croyoit donner par cet Ouvrage
une dernire main  sa rputation. Il avoit mani le caractre de
l'hypocrisie avec des traits si vifs et si dlicats, qu'il s'toit
imagin que bien loin qu'on det attaquer sa pice, on luy sauroit gr
d'avoir donn de l'horreur pour un vice si odieux. Il le dit lui-mme
dans sa Prface  la tte de cette pice: mais il se trompa, et il
devoit savoir par sa propre exprience que le public n'est pas docile.
Cependant Molire rendit compte au Roi des bonnes intentions qu'il avoit
eues en travaillant  cette pice. De sorte que sa Majest aant vu par
elle-mme qu'il n'y avoit rien dont les personnes de pit et de probit
pussent se scandaliser, et qu'au contraire on y combatoit un vice
qu'elle a toujours eu soin elle-mme de dtruire par d'autres voies,
elle permit aparemment  Molire de remettre sa pice sur le thtre.

Tous les connoisseurs en jugeoient favorablement; et je raporterai ici
une remarque de Mr Mnage, pour justifier ce que j'avance. La prose de
Mr de Molire, dit-il, vaut beaucoup mieux que ses vers. Je lisois
hier son _Tartufe_. Je lui en avois autrefois entendu lire trois Actes
chez Mr de Mommor, o se trouvrent aussi Mr Chapelain, Mr l'abb de
Marolles, et quelques autres personnes. Je dis  Mr ..., lorsqu'il
empcha qu'on ne le jout, que c'toit une pice dont la morale toit
excellente, et qu'il n'y avoit rien qui ne pt tre utile au Public.

                   *       *       *       *       *

Molire laissa passer quelque temps avant que de hazarder une seconde
fois la reprsentation du _Tartuffe_: et l'on donna pendant ce tems-l
_Scaramouche Hermite_, qui passa dans le Public, sans que personne s'en
plaignt. Mais d'o vient, dit-on  Mr le Prince deffunt, que l'on
n'a rien dit contre cette pice, et que l'on s'est tant rcri contre le
_Tartuffe_?--C'est, rpondit ce prince, que Scaramouche joue le Ciel
et la Religion, dont ces Messieurs l ne se soucient gures, et que
Molire joue les Hypocrites dans la sienne.

                   *       *       *       *       *

Molire ne laissoit point languir le Public sans nouveaut; toujours
heureux dans le choix de ses caractres, il avoit travaill sur celui du
Misantrope; il le donna au Public. Mais il sentit ds la premire
reprsentation que le peuple de Paris vouloit plus rire qu'admirer; et
que pour vingt personnes qui sont susceptibles de sentir des traits
dlicats et levs, il y en a cent qui les rebutent faute de les
connotre. Il ne fut pas plustost rentr dans son cabinet qu'il
travailla au _Mdecin malgr lui_, pour soutenir le _Misantrope_, dont
la seconde reprsentation fut encore plus foible que la premire: ce qui
l'obligea de se depcher de fabriquer son fagotier. En quoi il n'eut pas
beaucoup de peine, puisque c'toit une de ces petites pices, ou
aprochant, que sa troupe avoit reprsentes sur le champ dans les
commencemens; il n'avoit qu' transcrire. La troisime reprsentation du
_Misantrope_ fut encore moins heureuse que les prcdentes. On n'aimoit
point tout ce srieux qui est rpandu dans cette pice. D'ailleurs le
Marquis toit la copie de plusieurs originaux de consquence, qui
dcrioient l'ouvrage de toute leur force. Je n'ai pourtant pu faire
mieux, et seurement je ne ferai pas mieux, disoit Molire  tout le
monde.

                   *       *       *       *       *

Mr de ** crut se faire un mrite auprs de Molire de deffendre le
_Misantrope_: il fit une longue lettre qu'il donna  Ribou pour mettre 
la tte de cette pice. Molire qui en fut irrit envoya chercher son
Libraire, le gronda de ce qu'il avoit imprim cette rapsodie sans sa
participation, et lui deffendit de vendre aucun exemplaire de sa pice
o elle ft, et il brla tout ce qui en restoit; mais aprs sa mort on
l'a rimprime. Mr de ** qui aimoit fort  voir la Molire, vint souper
chez elle le jour mme. Molire le traitta cavalirement sur le sujet de
sa lettre, en lui donnant de bonnes raisons pour souhaiter qu'il ne se
ft point avis de deffendre sa pice.

                   *       *       *       *       *

A la quatrime reprsentation du _Misantrope_ il donna son fagotier, qui
fit bien rire le Bourgeois de la rue St. Denis. On en trouva le
_Misantrope_ beaucoup meilleur, et insensiblement on le prit pour une
des meilleures pices qui ait jamais paru. Et le _Misantrope_ et le
_Mdecin malgr lui_ joints ensemble ramenrent tout le ple mle de
Paris, aussi bien que les connoisseurs. Molire s'aplaudissant du succs
de son invention, pour forcer le public  lui rendre justice, hazarda
d'en tirer une glorieuse vengeance, en fesant jouer le _Misantrope_
seul. Il eut un succs trs-favorable; de sorte que l'on ne put lui
reprocher que la petite pice et fait aller la grande.

Les Hypocrites avoient t tellement irrits par le _Tartuffe_, que l'on
fit courir dans Paris un livre terrible que l'on mettoit sur le compte
de Molire pour le perdre. C'est  cette occasion qu'il mit dans le
_Misantrope_ les vers suivans.

    Et non content encor du tort que l'on me fait,
    Il court parmi le monde un livre abominable,
    Et de qui la lecture est mme condamnable,
    Un livre  mriter la dernire rigueur,
    Dont le fourbe a l'affront de me faire l'Auteur.
    Et l dessus on voit Oronte qui murmure,
    Et tche mchamment d'apuyer l'imposture;
    Lui qui d'un honnte homme  la Cour tient le rang...
    Etc...

On voit par cette remarque, que le _Tartuffe_ fut jou avant le
_Misantrope_, et avant le _Mdecin malgr lui_; et qu'ainsi la date de
la premire reprsentation de ces deux dernires pices, que l'on a mise
dans les oeuvres de Molire, n'est pas vritable; puisque l'on marque
qu'elles ont t joues ds les mois de Mars et de Juin de l'anne 1666.

                   *       *       *       *       *

Molire avoit lu son _Misantrope_  toute la Cour, avant que de le faire
reprsenter, chacun lui en disoit son sentiment; mais il ne suivoit que
le sien ordinairement, parce qu'il auroit t souvent oblig de refondre
ses pices, s'il avoit suivi tous les avis qu'on lui donnoit. Et
d'ailleurs il arrivoit quelquefois que ces avis toient intresss:
Molire ne traitoit point de caractres, il ne plaoit aucuns traits,
qu'il n'et des veues fixes. C'est pourquoi il ne voulut point ter du
_Misantrope, ce grand Flandrin qui crachoit dans un puits pour faire des
ronds_, que Madame deffunte lui avoit dit de suprimer, lors qu'il eut
l'honneur de lire sa pice  cette Princesse. Elle regardoit cet endroit
comme un trait indigne d'un si bon ouvrage: mais Molire avoit son
original, il vouloit le mettre sur le Thtre.

                   *       *       *       *       *

Au mois de Dcembre de la mme anne, il donna au Roi le divertissement
des deux premiers actes d'une Pastorale qu'il avoit faite, c'est
_Melicerte_. Mais il ne jugea pas  propos avec raison d'en faire le
troisime Acte; ni de faire imprimer les deux premiers, qui n'ont vu le
jour qu'aprs sa mort.

                   *       *       *       *       *

Le _Sicilien_ fut trouv une agrable petite pice  la Cour, et  la
Ville en 1667. Et l'_Amphitryon_ passa tout d'une voix au mois de
Janvier 1668. Cependant un Savantasse n'en voulut point tenir compte 
Molire. Comment! disoit-il, il a tout pris sur Rotrou, et Rotrou sur
Plaute. Je ne vois pas pourquoi on aplaudit  des Plagiaires. 'a
toujours t, ajoutoit-il, le caractre de Molire. J'ai fait mes
tudes avec lui; et un jour qu'il aporta des vers  son Rgent, celui-ci
reconnut qu'il les avoit pills; l'autre assura fortement qu'ils toient
de sa faon: mais aprs que le Rgent lui eut reproch son mensonge, et
qu'il lui eut dit qu'il les avoit pris dans Thophile, Molire le lui
avoua, et lui dit qu'il les y avoit pris avec d'autant plus d'assurance,
qu'il ne croyoit pas qu'un Jsuite det lire Thophile. Ainsi, disoit
ce Pdant  son ami, si l'on examinoit bien les ouvrages de Molire, on
les trouveroit tous pills de cette force-l. Et mme quand il ne sait
o prendre, il se rpte sans prcaution. De semblables Critiques
n'empchrent pas le cours de l'_Amphitryon_, que tout Paris vit avec
beaucoup de plaisir, comme un spectacle bien rendu en notre langue, et 
notre got.

                   *       *       *       *       *

Aprs que Molire eut repris avec succs son _Avare_ au mois de Janvier
1668, comme je l'ay dj dit, il projetta de donner son _George Dandin_.
Mais un de ses amis lui fit entendre qu'il y avoit dans le monde un
Dandin, qui pourroit se reconnotre dans sa pice, et qui toit en tat
par sa famille non-seulement de la dcrier, mais encore de le faire
repentir d'y avoir travaill.--Vous avez raison, dit Molire  son
ami; mais je sai un seur moyen de me concilier l'homme dont vous me
parlez; j'irai lui lire ma pice. Au spectacle, o il toit assidu,
Molire lui demanda une de ses heures perdues pour lui faire une
lecture. L'homme en question se trouva si fort honor de ce compliment,
que toutes affaires cessantes, il donna parole pour le lendemain; et il
courut tout Paris pour tirer vanit de la lecture de cette pice.
Molire, disoit-il  tout le monde, me lit ce soir une Comdie:
voulez-vous en tre? Molire trouva une nombreuse assemble, et son
homme qui prsidoit. La pice fut trouve excellente; et lorsqu'elle fut
joue, personne ne la fesoit mieux valoir que celuy dont je viens de
parler, et qui pourtant auroit pu s'en fcher, une partie des Scnes que
Molire avoit traittes dans sa pice, tant arrives  cette personne.
Ce secret de faire passer sur le thtre un caractre  son original, a
t trouv si bon, que plusieurs Auteurs l'ont mis en usage depuis avec
succs. Le _George Dandin_ fut donc bien receu  la Cour au mois de
Juillet 1668, et  Paris au mois de Novembre suivant.

                   *       *       *       *       *

Quand Molire vit que les Hypocrites, qui s'toient si fort offencs de
son imposteur, toient calms, il se prpara  le faire parotre une
seconde fois. Il demanda  sa Troupe, plus par conversation que par
intrest, ce qu'elle lui donneroit, s'il fesoit renatre cette pice.
Les Comdiens voulurent absolument qu'il y et double part sa vie durant
toutes les fois qu'on la joueroit. Ce qui a toujours t depuis
trs-rgulirement excut. On affiche le _Tartuffe_: les Hypocrites se
rveillent; ils courent de tous ctez pour aviser aux moyens d'viter le
ridicule que Molire alloit leur donner sur le thtre malgr les
deffences du Roi. Rien ne leur paroissoit plus effront, rien plus
criminel que l'entreprise de cet Auteur: et accoutums  incommoder tout
le monde, et  n'tre jamais incommods, ils portrent de toutes parts
leurs plaintes importunes pour faire rprimer l'insolence de Molire, si
son anonce avoit son effet. L'assemble fut si nombreuse que les
personnes les plus distingues furent heureuses d'avoir place aux
troisimes loges. On allume les lustres. Et l'on toit prest de
commencer la pice quand il arriva de nouvelles dfences de la
reprsenter, de la part des personnes prposes pour faire excuter les
ordres du Roi. Les Comdiens firent aussi-tt teindre les lumires, et
rendre l'argent  tout le monde. Cette dfence toit judicieuse, parce
que le Roi toit alors en Flandre: et l'on devoit prsumer que Sa
Majest aant deffendu la premire fois que l'on jout cette pice,
Molire vouloit profiter de son absence pour la faire passer. Tout cela
ne se fit pourtant pas sans un peu de rumeur, de la part des
Spectateurs; et sans beaucoup de chagrin du ct des Comdiens. La
permission que Molire disoit avoir de sa Majest pour jouer sa pice
n'toit point par crit; on n'toit pas oblig de s'en rapporter  lui.
Au contraire, aprs les premires deffences du Roi, on pouvoit prendre
pour une tmrit la hardiesse que Molire avoit eue de remettre le
_Tartuffe_ sur le thtre, et peu s'en fallut que cette affaire n'et
encore de plus mauvaises suites pour lui; on le menaoit de tous ctez.
Il en vit dans le moment les consquences: c'est pourquoi il dpcha en
poste sur le champ la Torellire et la Grange pour aller demander au Roi
la protection de Sa Majest dans une si fcheuse conjoncture. Les
Hypocrites triomphoient; mais leur joie ne dura qu'autant de tems qu'il
en fallut aux deux Comdiens pour aporter l'ordre du Roi, qui vouloit
qu'on jout le _Tartuffe_.

Le lecteur jugera bien, sans que je lui en fasse la description, quel
plaisir l'ordre du Roi aporta dans la Troupe, et parmi les personnes de
spectacle, mais sur tout dans le coeur de Molire, qui se vit justifi
de ce qu'il avoit avanc. Si on avoit connu sa droiture et sa
soumission, on auroit t persuad qu'il ne se seroit point hazard de
reprsenter le _Tartuffe_ une seconde fois, sans en avoir auparavant
pris l'ordre de Sa Majest.

Tout le monde sait qu'aprs cela cette pice fut joue de suite, et
qu'elle a toujours t fort aplaudie toutes les fois qu'elle a paru; et
les personnes qui ont voulu par passion la critiquer, ont toujours
succomb sous les raisons de ceux qui en connoissent le mrite.

                   *       *       *       *       *

Un jour qu'on reprsentoit cette pice, Champml, qui n'toit point
encore alors dans la Troupe, fut voir Molire dans sa loge, qui toit
proche du thtre. Comme ils en toient aux complimens, Molire s'cria:
_Ah chien, ah bourreau!_ et se frapoit la tte comme un possd:
Champml crut qu'il tomboit de quelque mal, et il toit fort
embarrass. Mais Molire, qui s'aperceut de son tonnement, lui dit: Ne
soyez pas surpris de mon emportement. Je viens d'entendre un Acteur
dclamer faussement et pitoyablement quatre vers de ma pice, et je ne
saurois voir maltraiter mes enfans de cette force l, sans souffrir
comme un damn.

                   *       *       *       *       *

Quelque succs qu'et le _Tartuffe_ pendant qu'on le joua aprs l'ordre
du Roi, cependant _la Femme juge et partie_ de Monfleury fut joue
autant de fois au moins dans le mme tems  l'Htel de Bourgogne. Ainsi
ce n'est pas toujours le mrite d'une pice qui la fait russir; un
Acteur que l'on aime  voir, une situation, une scne heureusement
traite, un travestissement, des penses piquantes, peuvent entraner au
spectacle, sans que la pice soit bonne.

                   *       *       *       *       *

La bont que le Roi eut de permettre que le _Tartuffe_ ft reprsent,
donna un nouveau mrite  Molire. On vouloit mme que cette grace ft
personnelle. Mais Sa Majest qui savoit par elle-mme que l'hypocrisie
toit vivement combatue dans cette pice, fut bien aise que ce vice, si
opos  ses sentimens, ft ataqu avec autant de force que Molire le
combatoit. Tout le monde lui fit compliment sur ce succs; ses ennemis
mme lui en tmoignrent de la joie, et toient les premiers  dire que
le _Tartuffe_ toit de ces pices excellentes qui mettoient la vertu
dans son jour. Cela est vrai, disoit Molire; mais je trouve qu'il
est trs-dangereux de prendre ses intrests au prix qui m'en cote. Je
me suis repenti plus d'une fois de l'avoir fait.

                   *       *       *       *       *

Quoique Molire donnt  ses pices beaucoup de mrite du ct de la
composition, cependant elles toient reprsentes avec un jeu si
dlicat, que quand elles auroient t mdiocres elles auroient pass. Sa
troupe toit bien compose; et il ne confioit point ses rolles  des
Acteurs qui ne seussent pas les excuter, il ne les plaoit point 
l'avanture, comme on fait aujourd'hui. D'ailleurs il prenoit toujours
les plus difficiles pour lui. Ce n'est pas qu'il et universellement
l'loquence du corps en partage, comme Baron. Au contraire dans les
commencemens, mme dans la Province, il paroissoit mauvais Comdien 
bien des gens; peut-tre  cause d'un hoquet ou tic de gorge qu'il
avoit, et qui rendoit d'abord son jeu dsagrable  ceux qui ne le
connoissoient pas. Mais pour peu que l'on ft atention  la dlicatesse
avec laquelle il entroit dans un caractre, et il exprimoit un
sentiment, on convenoit qu'il entendoit parfaitement l'art de la
dclamation. Il avoit contract par habitude le hoquet dont je viens de
parler. Dans les commencemens qu'il monta sur le thtre, il reconnut
qu'il avoit une volubilit de langue, dont il n'toit pas le matre, et
qui rendoit son jeu dsagrable. Et des efforts qu'il se fesoit pour se
retenir dans la prononciation, il s'en forma un hoquet, qui lui demeura
jusques  la fin. Mais il sauvoit ce dsagrment par toute la finesse
avec laquelle on peut reprsenter. Il ne manquoit aucun des accens et
des gestes ncessaires pour toucher le spectateur. Il ne dclamoit point
au hasard, comme ceux qui destitus des principes de la dclamation, ne
sont point assurs dans leur jeu: il entroit dans tous les dtails de
l'action. Mais s'il revenoit aujourd'hui, il ne reconnoitroit pas ses
ouvrages dans la bouche de ceux qui les reprsentent.

                   *       *       *       *       *

Il est vrai que Molire n'toit bon que pour reprsenter le Comique; il
ne pouvoit entrer dans le srieux, et plusieurs personnes assurent
qu'aant voulu le tenter, il russit si mal la premire fois qu'il parut
sur le thtre, qu'on ne le laissa pas achever. Depuis ce tems-l, dit
on, il ne s'atacha qu'au Comique, o il avoit toujours du succs,
quoique les gens dlicats l'acusassent d'tre un peu grimacier. Mais si
ces personnes l le lui avoient reproch  lui-mme, je ne sais s'il
n'auroit pas eu raison de leur rpondre que le commun du Public aime les
charges, et que le jeu dlicat ne l'affecte point.

                   *       *       *       *       *

Molire n'toit point un homme qu'on pt oublier par l'absence. Mr
Bernier ne fut pas plutt de retour de son voyage du Mogol qu'il fut le
voir  Hauteuil. Aprs les premiers complimens d'amiti, celui-l
commena la conversation par la relation. Il fit d'abord observer 
Molire que l'on n'en usoit point avec l'Empereur du Mogol dtrn, et
avec ses enfans, aussi inhumainement qu'on le fait en Turquie. On se
contente, dit-il, de leur donner une drogue, que l'on nomme du Pouss,
pour leur faire perdre l'esprit, afin qu'ils soient hors d'tat de
former un parti.--Aparemment, dit Baron, que cette conversation
ennuyoit fort, ces gens-l vous ont fait prendre du Pouss avant que de
revenir.--Taisez vous, jeune homme, dit Molire, vous ne connoissez
pas Mr Bernier, et vous ne savez pas que c'est mon ami; peu s'en faut
que je ne prenne srieusement votre imprudence.--Comment! rpliqua
Baron, qui s'toit donn toute libert de parler devant Molire, vous
tes si bons amis, et Monsieur aprs une si longue absence n'a  la
premire vue que des contes  vous dire? Le Philosophe touch de cette
leon, qui toit en sa place, se mit sur les sentimens; Molire n'en fut
pas fch: car plus homme de Cour que Bernier, et plus ocup de ses
affaires que de celles du grand Mogol, la relation ne lui fesoit pas
beaucoup de plaisir. On parla de sant. Molire rendit compte du mauvais
tat de la sienne  Bernier, qui, au lieu de lui rpondre, lui dit qu'il
avoit conduit heureusement celle du premier Ministre du Grand Mogol:
qu'il n'avoit point voulu tre Mdecin de l'Empereur lui-mme, parce que
quand il meurt on enterre aussi le Mdecin avec lui. A la fin ne sachant
plus que dire sur le Mogol, il offrit ses soins  Molire. Oh!
Monsieur, dit Baron, Mr de Molire est en de bonnes mains. Depuis que
le Roi a eu la bont de donner un Canonicat au fils de son Mdecin, il
fait des merveilles; et il tiendra Monsieur long-tems en tat de
divertir Sa Majest. Les Mdecins du Mogol ne s'acommodent point avec
notre sant. Et  moins que de convenir que l'on vous enterrera avec
Monsieur, je ne lui conseille pas de vous confier la sienne. Bernier
vit bien que Baron toit un enfant gt; il mit la conversation sur son
chapitre. Molire, qui en parloit avec plaisir, en commena l'histoire;
mais Baron, rebut de l'entendre, alla chercher  s'amuser ailleurs.

                   *       *       *       *       *

Molire n'toit pas seulement bon Acteur et excellent Auteur, il avoit
toujours soin de cultiver la Philosophie. Chapelle et lui ne se
passoient rien sur cet article-l. Celui-l pour Gassendi; celui-ci pour
Des-Cartes. En revenant d'Hauteuil un jour dans le bateau de Molire,
ils ne furent pas longtems sans faire natre une dispute. Ils prirent un
sujet grave pour se faire valoir devant un Minime qu'ils trouvrent dans
leur bateau, et qui s'y toit mis pour gagner les Bons-Hommes. J'en
fais Juge le bon Pre, dit Molire, si le Systme de Descartes n'est
pas cent fois mieux imagin, que tout ce que Mr de Gassendi nous a
ajust au Thtre, pour nous faire passer les rveries d'picure. Passe
pour sa morale; mais le reste ne vaut pas la peine que l'on y fasse
atention. N'est-il pas vrai, mon Pre? ajouta Molire, au Minime. Le
Religieux rpondit par un _hom! hom!_ qui fesoit entendre aux
Philosophes qu'il toit connoisseur dans cette matire; mais il eut la
prudence de ne se point mler dans une conversation si chauffe, sur
tout avec des gens qui ne paroissoient pas mnager leur
adversaire.--Oh! parbleu, mon Pre, dit Chapelle, qui se crut affoibli
par l'aparente aprobation du Minime, il faut que Molire convienne que
Des-Cartes n'a form son Systme que comme un Mchanicien, qui imagine
une belle machine sans faire atention  l'excution: le Systme de ce
Philosophe est contraire  une infinit de Phnomnes de la nature, que
le bon homme n'avoit pas prvus. Le Minime sembla se ranger du ct de
Chapelle par un second _hom! hom!_ Molire, outr de ce qu'il
triomphoit, redouble ses efforts avec une chaleur de Philosophe, pour
dtruire Gassendi par de si bonnes raisons, que le Religieux fut oblig
de s'y rendre par un troisime _hom! hom!_ obligeant, qui sembloit
dcider la question en sa faveur. Chapelle s'chauffe, et criant du haut
de la tte pour convertir son Juge, il branla son quit par la force
de son raisonnement. Je conviens que c'est l'homme du monde qui a le
mieux rv, ajouta Chapelle; mais morbleu! il a pill ses rveries par
tout, et cela n'est pas bien. N'est-il pas vrai, mon Pre? dit-il au
Minime. Le Moine, qui convenoit de tout obligeamment, donna aussi-tost
un signe d'aprobation, sans profrer une seule parole. Molire, sans
songer qu'il toit au lait, saisit avec fureur le moment de rtorquer
les argumens de Chapelle. Les deux Philosophes en toient aux
convulsions, et presque aux invectives d'une dispute Philosophique quand
ils arrivrent devant les Bons Hommes. Le Religieux les pria qu'on le
mt  terre. Il les remercia gracieusement, et aplaudit fort  leur
profond savoir sans intresser son mrite. Mais avant que de sortir du
bateau, il alla prendre sous les pis du batelier sa besace, qu'il y
avoit mise en entrant. C'toit un Frre-lay, les deux Philosophes
n'avoient point vu son enseigne; et honteux d'avoir perdu le fruit de
leur dispute devant un homme qui n'y entendoit rien, ils se regardrent
l'un l'autre sans se rien dire. Molire, revenu de son abatement, dit 
Baron, qui toit de la compagnie, mais d'un ge  ngliger une pareille
conversation: Voyez, petit garon, ce que fait le silence, quand il est
observ avec conduite.--Voil comme vous faites toujours, Molire, dit
Chapelle, vous me commettez sans cesse avec des nes qui ne peuvent
savoir si j'ai raison. Il y a une heure que j'use mes poulmons, et je
n'en suis pas plus avanc.

                   *       *       *       *       *

Chapelle reprochoit toujours  Molire son humeur rveuse; il vouloit
qu'il ft d'une socit aussi agrable que la sienne; il le vouloit en
tout assujettir  son caractre; et que sans s'embarasser de rien il ft
toujours prpar  la joie. Oh! Monsieur, lui rpondit Molire, vous
tes bien plaisant. Il vous est ais de vous faire ce systme de vivre;
vous tes isol de tout; et vous pouvez penser quinze jours durant  un
bon mot, sans que personne vous trouble, et aller aprs, toujours chaud
de vin, le dbiter par tout aux dpens de vos amis; vous n'avez que cela
 faire. Mais si vous tiez, comme moi, occup de plaire au Roi, et si
vous aviez quarante ou cinquante personnes, qui n'entendent point
raison,  faire vivre, et  conduire; un thtre  soutenir; et des
ouvrages  faire pour mnager votre rputation, vous n'auriez pas envie
de rire, sur ma parole; et vous n'auriez point tant d'atention  votre
bel esprit, et  vos bons mots, qui ne laissent pas de vous faire bien
des ennemis, croyez moi.--Mon pauvre Molire, rpondit Chapelle, tous
ces ennemis seront mes amis ds que je voudrai les estimer, parce que je
suis d'humeur, et en tat de ne les point craindre. Et si j'avois des
ouvrages  faire, j'y travaillerois avec tranquilit, et peut-tre
seroient-ils moins remplis que les vtres de choses basses et triviales;
car vous avez beau faire, vous ne sauriez quiter le got de la
farce.--Si je travaillois pour l'honneur, rpondit Molire, mes
ouvrages seroient tournez tout autrement: mais il faut que je parle 
une foule de peuple, et  peu de gens d'esprit pour soutenir ma Troupe;
ces gens-l ne s'accomoderoient nullement de votre lvation dans le
stile, et dans les sentimens. Et vous l'avez vu, vous mme: quand j'ai
hazard quelque chose d'un peu passable, avec quelle peine il m'a fallu
en arracher le succs! Je suis seur que vous qui me blmez aujourd'hui,
vous me louerez quand je serai mort. Mais vous qui faites si fort
l'habile homme, et qui passez,  cause de votre bel esprit, pour avoir
beaucoup de part  mes pices, je voudrois bien vous voir  l'ouvrage.
Je travaille prsentement sur un caractre, o j'ai besoin de telles
scnes; faites-les, vous m'obligerez, et je me ferai honneur d'avouer un
secours comme le vtre. Chapelle accepta le dfi: mais lors qu'il
aporta son ouvrage  Molire, celui-cy aprs la premire lecture le
rendit  Chapelle; il n'y avoit aucun got de thtre; rien n'y toit
dans la nature; c'toit plustost un recueil de bon mots sans place, que
des scnes suivies. Cet ouvrage de Mr de Chapelle ne seroit-il point
l'original du _Tartuffe_, qu'une famille de Paris, jalouse avec justice
de la rputation de Chapelle, se vante de possder crit, et ratur de
sa main? Mais  en venir  l'examen, on y trouveroit seurement de la
diffrence avec celui de Molire.

                   *       *       *       *       *

Voici un claircissement trs-singulier que Molire essuya avec un de
ces Courtisans qui marquent par la singularit. Celui-cy sur le raport
de quelqu'un, qui vouloit aparemment se moquer de lui, fut trouver
l'autre en grand Seigneur. Il m'est revenu, Monsieur de Molire,
dit-il avec hauteur ds la porte, qu'il vous prend phantaisie de
m'ajuster au Thtre, sous le titre d'Extravagant; seroit-il bien
vray?--Moi, Monsieur! lui rpondit Molire, je n'ai jamais eu dessein
de travailler sur ce caractre: j'ataquerois trop de monde. Mais si
j'avois  le faire, je vous avoue, Monsieur, que je ne pourrois mieux
faire que de prendre dans votre personne le contraste que j'ai acoutum
de donner au ridicule, pour le faire sentir davantage.--Ah! je suis bien
aise que vous me connoissiez un peu, lui dit le Comte; et j'tois
tonn que vous m'eussiez si mal observ. Je venois arrter votre
travail; car je ne crois pas que vous eussiez pass outre.--Mais,
Monsieur, lui repartit Molire, qu'aviez-vous  craindre? Vous et-on
reconnu dans un caractre si opos au vtre?--Tubleu, rpondit le
Comte, il ne faut qu'un geste qui me ressemble pour me dsigner, et
c'en seroit assez pour amener tout Paris  votre pice: je sais
l'atention que l'on a sur moi.--Non, Monsieur, dit Molire; le respect
que je dois  une personne de votre rang, doit vous tre garand de mon
silence.--Ah! bon, rpondit le Comte, je suis bien aise que vous soyez
de mes amis; je vous estime de tout mon coeur, et je vous ferai plaisir
dans les occasions. Je vous prie, ajouta-t-il, mettez-moi en contraste
dans quelque pice; je vous donnerai un mmoire de mes bons
endroits.--Ils se prsentent  la premire vue, lui rpliqua Molire;
mais pourquoi voulez-vous faire briller vos vertus sur le Thtre?
Elles paroissent assez dans le monde, personne ne vous ignore.--Cela est
vrai, rpondit le Comte; mais je serois ravi que vous les
raprochassiez toutes dans leur point de vue; on parleroit encore plus de
moi. coutez, ajouta-t-il, je tranche fort avec N..., mettez-nous
ensemble, cela fera une bonne pice. Quel titre luy
donneriez-vous?--Mais je ne pourrois, lui dit Molire, lui en donner
d'autre que celui d'_Extravagant_.--Il seroit excellent, par ma foi,
lui repartit le Comte, car le pauvre homme n'extravague pas mal. Faites
cela, je vous en prie; je vous verrai souvent pour suivre votre travail.
A Dieu, Monsieur de Molire, songez  notre pice, il me tarde qu'elle
ne paroisse. La fatuit de ce Courtisan mit Molire de mauvaise humeur,
au lieu de le rjouir; et il ne perdit pas l'ide de le mettre bien
srieusement au Thtre; mais il n'en a pas eu le tems.

                   *       *       *       *       *

Molire trouva mieux son compte dans la Scne suivante, que dans celle
du Courtisan; il se mit dans le vrai  son aise, et donna des marques
dsintresses d'une parfaite sincrit; c'toit o il triomphoit. Un
jeune homme de vingt-deux ans, beau et bien fait, le vint trouver un
jour; et aprs les complimens lui dcouvrit qu'tant n avec toutes les
dispositions ncessaires pour le Thtre, il n'avoit point de passion
plus forte, que celle de s'y attacher; qu'il venoit le prier de lui en
procurer les moyens, et lui faire connotre que ce qu'il avanoit toit
vritable. Il dclama quelques Scnes dtaches, srieuses et comiques
devant Molire, qui fut surpris de l'art avec lequel ce jeune homme
fesoit sentir les endroits touchans. Il sembloit qu'il et travaill
vingt annes, tant il toit assur dans ses tons; ses gestes toient
mnags avec esprit: de sorte que Molire vit bien que ce jeune homme
avoit t lev avec soin. Il lui demanda comment il avoit apris la
dclamation.--J'ai toujours eu inclination de parotre en public, lui
dit-il, les Rgens sous qui j'ai tudi ont cultiv les dispositions
que j'ai aportes en naissant; j'ai tch d'apliquer les rgles 
l'excution; et je me suis fortifi en allant souvent  la Comdie.--Et
avez-vous du bien? lui dit Molire.--Mon pre est un Avocat assez 
son aise, lui rpondit le jeune homme.--Eh bien, lui rpliqua
Molire, je vous conseille de prendre sa profession; la ntre ne vous
convient point; c'est la dernire ressource de ceux qui ne sauroient
mieux faire, ou des Libertins, qui veulent se soustraire au travail.
D'ailleurs, c'est enfoncer le poignard dans le coeur de vos parens, que
de monter sur le Thtre; vous en savez les raisons, je me suis toujours
reproch d'avoir donn ce dplaisir  ma famille. Et je vous avoue que
si c'toit  recommencer, je ne choisirois jamais cette profession. Vous
croyez, peut-estre, ajouta-t-il, qu'elle a ses agrmens; vous vous
trompez. Il est vrai que nous sommes en aparence recherchs des grands
Seigneurs, mais ils nous assujettissent  leurs plaisirs; et c'est la
plus triste de toutes les situations, que d'tre l'esclave de leur
phantaisie. Le reste du monde nous regarde comme des gens perdus, et
nous mprise. Ainsi, Monsieur, quittez un dessein si contraire  votre
honneur et  votre repos. Si vous tiez dans le besoin, je pourrois vous
rendre mes services, mais je ne vous le cle point, je vous serois
plutt un obstacle. Le jeune homme donnoit quelques raisons pour
persister dans sa rsolution, quand Chapelle entra, un peu pris de vin;
Molire lui fit entendre rciter ce jeune homme. Chapelle en fut aussi
tonn que son ami. Ce sera l, dit-il, un excellent Comdien!--On ne
vous consulte pas sur cela, rpond Molire  Chapelle.
Reprsentez-vous, ajouta-t-il au jeune homme, la peine que nous
avons. Incommodez, ou non, il faut tre prts  marcher au premier
ordre, et  donner du plaisir quand nous sommes bien souvent acabls de
chagrin;  souffrir la rusticit de la pluspart des gens avec qui nous
avons  vivre, et  captiver les bonnes graces d'un public, qui est en
droit de nous gourmander pour l'argent qu'il nous donne. Non, Monsieur,
croyez moi encore une fois, dit-il au jeune homme, ne vous abandonnez
point au dessein que vous avez pris; faites vous Avocat, je vous rpons
du succs.--Avocat! dit Chapelle, et fy! il a trop de mrite pour
brailler  un barreau: et c'est un vol qu'il fait au public s'il ne se
fait Prdicateur, ou Comdien.--En vrit, lui rpond Molire, il faut
que vous soyez bien yvre pour parler de la sorte, et vous avez mauvaise
grce de plaisanter sur une affaire aussi srieuse que celle-cy, o il
est question de l'honneur et de l'tablissement de Monsieur.--Ah!
puisque nous sommes sur le srieux, rpliqua Chapelle, je vais le
prendre tout de bon. Aimez vous le plaisir? dit-il au jeune homme.--Je
ne serai pas fch de jouir de celui qui peut m'tre permis, rpondit
le fils de l'Avocat.--Eh bien donc, rpliqua Chapelle, mettez-vous
dans la tte que malgr tout ce que Molire vous a dit, vous en aurez
plus en six mois de Thtre qu'en six annes de barreau. Molire, qui
n'avoit en vue que de convertir le jeune homme, redoubla ses raisons
pour le faire; et enfin il russit  lui faire perdre la pense de se
mettre  la Comdie.--Oh! voil mon Harangueur qui triomphe, s'cria
Chapelle, mais morbleu vous rpondrez du peu de succs que Monsieur
fera dans le parti que vous lui faites embrasser.

                   *       *       *       *       *

Chapelle avoit de la sincrit, mais souvent elle toit fonde sur de
faux principes, d'o on ne pouvoit le faire revenir; et quoiqu'il n'et
point envie d'offencer personne, il ne pouvoit rsister au plaisir de
dire sa pense, et de faire valoir un bon mot au dpens de ses amis. Un
jour qu'il dinoit en nombreuse compagnie avec Mr le Marquis de M***,
dont le Page, pour tout domestique, servoit  boire, il souffroit de
n'en point avoir aussi souvent que l'on avoit acoutum de lui en donner
ailleurs; la patience lui chappa  la fin. Eh! je vous prie, Marquis,
dit-il  Mr de M***, donnez-nous la monnoie de votre Page.

                   *       *       *       *       *

Chapelle se seroit fait un scrupule de refuser une partie de plaisir, il
se livroit au premier venu sur cet article-l. Il ne falloit pas tre
son ami pour l'engager dans ces repas qui percent jusques  l'extrmit
de la nuit: il suffisoit de le connotre lgrement. Molire toit
dsol d'avoir un ami si agrable et si honnte homme, attaqu de ce
deffaut; il lui en fesoit souvent des reproches, et Mr de Chapelle lui
prometoit toujours merveilles, sans rien tenir. Molire n'toit pas le
seul de ses amis,  qui sa conduite ft de la peine. Mr des P*** le
rencontrant un jour au Palais lui en parla  coeur ouvert. Est-il
possible, lui dit-il, que vous ne reviendrez point de cette fatigante
crapule qui vous tuera  la fin? Encore si c'toit toujours avec les
mmes personnes, vous pourriez esprer de la bont de votre temprament
de tenir bon aussi longtems qu'eux. Mais quand une Troupe s'est outre
avec vous, elle s'carte; les uns vont  l'arme, les autres  la
campagne, o ils se reposent; et pendant ce temps-l une autre compagnie
les relve; de manire que vous tes nuit et jour  l'atelier.
Croyez-vous de bonne foi pouvoir tre toujours le Plastron de ces
gens-l sans succomber? D'ailleurs vous tes tout agrable, ajouta Mr
des P***. Faut-il prodiguer cet agrment indiffremment  tout le
monde? Vos amis ne vous ont plus d'obligation, quand vous leur donnez de
votre tems pour se rjouir avec vous; puisque vous prenez le plaisir
avec le premier venu qui vous le propose, comme avec le meilleur de vos
amis. Je pourrois vous dire encore que la Religion, votre rputation
mme, devroient vous arrter, et vous faire faire de srieuses
rflexions sur votre drangement.--Ah! voil qui est fait, mon cher ami,
je vais entirement me mettre en rgle, rpondit Chapelle, la larme 
l'oeil, tant il toit touch; je suis charm de vos raisons, elles sont
excellentes, et je me fais un plaisir de les entendre; redites-les moi,
je vous en conjure, afin qu'elles me fassent plus d'impression. Mais,
dit-il, je vous couterai plus commodment dans le cabaret qui est ici
proche, entrons y, mon cher ami, et me faites bien entendre raison, je
veux revenir de tout cela. Mr des P***, qui croyoit tre au moment de
convertir Chapelle, le suit; et en buvant un coup de bon vin, lui tale
une seconde fois sa Rhtorique; mais le vin venoit toujours, de manire
que ces Messieurs, l'un en prchant, et l'autre en coutant,
s'enyvrrent si bien, qu'il fallut les reporter chez eux.

                   *       *       *       *       *

Si Chapelle toit incommode  ses amis par son indiffrence, Molire ne
l'tait pas moins dans son domestique par son exactitude et par son
arangement. Il n'y avoit personne, quelque attention qu'il et, qui y
pt rpondre: une fentre ouverte ou ferme un moment devant ou aprs le
tems qu'il l'avoit ordonn metoit Molire en convulsion; il toit petit
dans ces ocasions. Si on lui avoit drang un livre, c'en toit assez
pour qu'il ne travaillt de quinze jours: il y avoit peu de domestiques
qu'il ne trouvt en deffaut; et la vieille servante la Forest y toit
prise aussi souvent que les autres, quoiqu'elle dt tre acoutume 
cette fatigante rgularit que Molire exigeoit de tout le monde. Et
mme il toit prvenu que c'toit une vertu; de sorte que celui de ses
amis qui toit le plus rgulier, et le plus arang, toit celui qu'il
estimoit le plus.

Il toit trs-sensible au bien qu'il pouvoit faire dire de tout ce qui
le regardoit: ainsi il ne ngligeoit aucune ocasion de tirer avantage
dans les choses communes, comme dans le srieux, et il n'pargnoit pas
la dpense pour se satisfaire; d'autant plus qu'il toit naturellement
trs-libral. Et l'on a toujours remarqu qu'il donnoit aux pauvres avec
plaisir, et qu'il ne leur fesoit jamais des aumnes ordinaires.

                   *       *       *       *       *

Il n'aimoit point le jeu; mais il avoit assez de penchant pour le sexe;
la de... l'amusoit quand il ne travailloit pas. Un de ses amis, qui
toit surpris qu'un homme aussi dlicat que Molire et si mal plac son
inclination, voulut le dgoter de cette Comdienne. Est-ce la vertu,
la beaut, ou l'esprit, lui dit-il, qui vous font aimer cette
femme-l? Vous savez que la Barre, et Florimont sont de ses amis;
qu'elle n'est point belle, que c'est un vrai squelette; et qu'elle n'a
pas le sens commun.--Je sais tout cela, Monsieur, lui rpondit Molire;
mais je suis acoutum  ses deffauts; et il faudroit que je prisse trop
sur moi, pour m'acommoder aux imperfections d'une autre; je n'en ai ni
le tems, ni la patience. Peut-tre aussi qu'une autre n'auroit pas
voulu de l'atachement de Molire; il traitoit l'engagement avec
ngligence, et ses assiduits n'toient pas trop fatigantes pour une
femme: en huit jours une petite conversation, c'en toit assez pour lui,
sans qu'il se mt en peine d'tre aim, except de sa femme, dont il
auroit achet la tendresse pour toute chose au monde. Mais aant t
malheureux de ce ct-l, il avoit la prudence de n'en parler jamais
qu' ses amis; encore falloit-il qu'il y ft indispensablement oblig.

                   *       *       *       *       *

C'toit l'homme du monde qui se fesoit le plus servir; il falloit
l'habiller comme un Grand Seigneur, et il n'auroit pas arang les plis
de sa cravate. Il avoit un valet, dont je n'ai pu savoir ny le nom, ny
la famille, ny le pays; mais je sais que c'estoit un domestique assez
pais, et qu'il avoit soin d'habiller Molire. Un matin qu'il le
chaussoit  Chambord, il mit un de ses bas  l'envers. Un tel, dit
gravement Molire, ce bas est  l'envers. Aussi-tost ce valet le prend
par le haut, et en dpouillant la jambe de son matre met ce bas 
l'endroit. Mais comptant ce changement pour rien, il enfonce son bras
dedans, le retourne pour chercher l'endroit, et l'envers revenu dessus,
il rechausse Molire. Un tel, lui dit-il encore froidement, ce bas
est  l'envers. Le stupide domestique, qui le vit avec surprise,
reprend le bas, et fait le mme exercice que la premire fois; et
s'imaginant avoir rpar son peu d'intelligence, et avoir donn
seurement  ce bas le sens o il devoit tre, il chausse son matre avec
confiance: mais ce maudit envers se trouvant toujours dessus, la
patience chapa  Molire. Oh, parbleu! c'en est trop, dit-il, en lui
donnant un coup de pied qui le fit tomber  la renverse: ce maraud l
me chaussera ternellement  l'envers; ce ne sera jamais qu'un sot,
quelque mtier qu'il fasse.--Vous tes Philosophe! vous estes plustost
le Diable, lui rpondit ce pauvre garon, qui fut plus de vingt-quatre
heures  comprendre comment ce malheureux bas se trouvoit toujours 
l'envers.

                   *       *       *       *       *

On dit que le _Pourceaugnac_ fut fait  l'ocasion d'un Gentilhomme
Limousin, qui un jour de spectacle, et dans une querelle qu'il eut sur
le thtre avec les Comdiens, tala une partie du ridicule dont il
toit charg. Il ne le porta pas loin; Molire pour se venger de ce
Campagnard, le mit en son jour sur le Thtre; et en fit un
divertissement au got du Peuple, qui se rjouit fort  cette pice,
laquelle fut joue  Chambord au mois de Septembre de l'anne 1669, et 
Paris un mois aprs.

                   *       *       *       *       *

Le Roi s'estant propos de donner un divertissement  sa Cour au mois de
Fvrier de l'anne 1670, Molire eut ordre d'y travailler. Il fit les
_Amans magnifiques_ qui firent beaucoup de plaisir au Courtisan, qui est
toujours touch par ces sortes de spectacles.

                   *       *       *       *       *

Molire travailloit toujours d'aprs la nature, pour travailler plus
seurement. Mr Rohaut, quoique son ami, fut son modle pour le
Philosophe du _Bourgeois Gentilhomme_; et afin d'en rendre la
reprsentation plus heureuse, Molire fit dessein d'emprunter un vieux
chapeau de Mr Rohaut, pour le donner  du Croisy, qui devoit
reprsenter ce personnage dans la pice. Il envoya Baron chez Mr Rohaut
pour le prier de lui prter ce chapeau, qui toit d'une si singulire
figure qu'il n'avoit pas son pareil. Mais Molire fut refus, parce que
Baron n'eut pas la prudence de cacher au Philosophe l'usage qu'on
vouloit faire de son chapeau. Cette atention de Molire dans une
bagatelle fait connotre celle qu'il avoit  rendre ses reprsentations
heureuses. Il savoit que quelque recherche qu'il pt faire il ne
trouveroit point un chapeau aussi philosophe que celui de son ami, qui
auroit cru tre dshonor si sa coffure avoit paru sur la Scne.

Cette inquitude de Molire sur tout ce qui pouvoit contribuer au succs
de ses pices, causa de la mortification  sa femme  la premire
reprsentation du _Tartuffe_. Comme cette pice promettoit beaucoup,
elle voulut y briller par l'ajustement; elle se fit faire un habit
magnifique, sans en rien dire  son mari, et du tems  l'avance elle
toit ocupe du plaisir de le mettre. Molire alla dans sa loge une
demi-heure avant qu'on comment la pice. Comment donc, Mademoiselle,
dit-il en la voyant si pare, que voulez vous dire avec cet ajustement?
ne savez vous pas que vous tes incommode dans la pice? Et vous voil
veille et orne comme si vous alliez  une fte! dshabillez vous
vte, et prenez un habit convenable  la situation o vous devez tre.
Peu s'en fallut que la Molire ne voult pas jouer, tant elle toit
dsole de ne pouvoir faire parade d'un habit, qui lui tenoit plus au
coeur que la pice.

                   *       *       *       *       *

Le _Bourgeois Gentilhomme_ fut jou pour la premire fois  Chambord au
mois d'Octobre 1670. Jamais pice n'a t plus malheureusement reue que
celle l; et aucune de celles de Molire ne lui a donn tant de
dplaisir. Le Roi ne lui en dit pas un mot  son souper: et tous les
Courtisans la mettoient en morceaux. Molire nous prend assurment pour
des Grues de croire nous divertir avec de telles pauvretez, disoit Mr
le Duc de ***. Qu'est-ce qu'il veut dire avec son halaba, balachou?
ajoutoit Mr le Duc de ***; le pauvre homme extravague: il est puis;
si quelqu'autre Auteur ne prend le thtre, il va tomber: cet homme l
donne dans la farce Italienne. Il se passa cinq jours avant que l'on
reprsentt cette pice pour la seconde fois; et pendant ces cinq jours,
Molire, tout mortifi, se tint cach dans sa chambre. Il aprhendoit le
mauvais compliment du Courtisan prvenu. Il envoyoit seulement Baron 
la dcouverte, qui lui raportoit toujours de mauvaises nouvelles. Toute
la Cour toit rvolte.

Cependant on joua cette pice pour la seconde fois. Aprs la
reprsentation, le Roi, qui n'avoit point encore port son jugement, eut
la bont de dire  Molire: Je ne vous ai point parl de votre pice 
la premire reprsentation, parce que j'ai aprhend d'tre sduit par
la manire dont elle avoit t reprsente: mais en vrit, Molire,
vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pice est
excellente. Molire reprit haleine au jugement de Sa Majest; et
aussi-tost il fut accabl de louanges par les Courtisans, qui tous d'une
voix rptoient tant bien que mal ce que le Roi venoit de dire 
l'avantage de cette pice. Cet homme l est inimitable, disoit le mme
Mr le Duc de ...; il y a un _vis comica_, dans tout ce qu'il fait, que
les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontr que lui. Quel
malheur pour ces Messieurs que Sa Majest n'et point dit son sentiment
la premire fois! ils n'auroient pas t  la peine de se rtracter, et
de s'avouer foibles connoisseurs en ouvrages. Je pourrois rapeller ici
qu'ils avoient t auparavant surpris par le Sonnet du _Misantrope_: 
la premire lecture ils en furent saisis; ils le trouvrent admirable;
ce ne furent qu'exclamations. Et peu s'en fallut qu'ils ne trouvassent
fort mauvais que le Misantrope ft voir que ce sonnet toit dtestable.

En effet y a-t-il rien de plus beau que le premier Acte du _Bourgeois
Gentilhomme_? il devoit du moins fraper ceux qui jugent avec quit par
les connoissances les plus communes. Et Molire avoit bien raison d'tre
mortifi de l'avoir travaill avec tant de soin pour tre pay de sa
peine par un mpris assommant. Et si j'ose me prvaloir d'une ocasion si
peu considrable par raport au Roi, on ne peut trop admirer son heureux
discernement, qui n'a jamais manqu la justesse dans les petites
ocasions, comme dans les grands vnemens.

Au mois de Novembre de la mme anne 1670, que l'on reprsenta le
_Bourgeois Gentilhomme_  Paris, le nombre prit le parti de cette pice.
Chaque Bourgeois y croyoit trouver son voisin peint au naturel; et il ne
se lassoit point d'aller voir ce portrait. Le spectacle d'ailleurs,
quoiqu'outr et hors du vrai-semblable, mais parfaitement bien excut,
atiroit les Spectateurs; et on laissoit gronder les Critiques, sans
faire atention  ce qu'ils disoient contre cette pice.

Il y a des gens de ce tems-cy qui prtendent que Molire ait pris l'ide
du Bourgeois Gentilhomme dans la Personne de Gandouin, Chapelier, qui
avoit consomm cinquante mille cus avec une femme, que Molire
connoissoit, et  qui ce Gandouin donna une belle maison qu'il avoit 
Meudon. Quand cet homme fut abm, dit-on, il voulut plaider pour
rentrer en possession de son bien. Son neveu, qui toit Procureur et de
meilleur sens que lui, n'aant pas voulu entrer dans son sentiment, cet
Oncle furieux lui donna un coup de couteau, dont pourtant il ne mourut
pas. Mais on fit enfermer ce fou  Charanton d'o il se sauva par dessus
les murs. Bien loin que ce Bourgeois ait servi d'original  Molire pour
sa pice, il ne l'a connu ni devant, ni aprs l'avoir faite; et il est
indiffrent  mon sujet que l'avanture de ce Chapelier soit arrive, ou
non, aprs la mort de Molire.

                   *       *       *       *       *

Les _Fourberies de Scapin_ parurent pour la premire fois le 24 de Mai
1671. Et la _Comtesse d'Escarbagnas_ fut joue  la Cour au mois de
Fvrier de l'anne suivante, et  Paris le 8 de Juillet de la mme
anne. Tout le monde sait combien les bons Juges, et les gens du got
dlicat se rcrirent contre ces deux pices. Mais le Peuple, pour qui
Molire avoit eu intention de les faire, les vit en foule, et avec
plaisir.

                   *       *       *       *       *

Si le Roi n'avoit eu autant de bont pour Molire  l'gard de ses
_Femmes savantes_, que Sa Majest en avoit eu auparavant au sujet du
_Bourgeois Gentilhomme_, cette premire pice seroit peut-tre tombe.
Ce divertissement, disoit-on, toit sec, peu intressant, et ne
convenoit qu' des gens de Lecture. Que m'importe, s'crioit Mr le
Marquis ..., de voir le ridicule d'un Pedant? Est-ce un caractre 
m'ocuper? Que Molire en prenne  la Cour, s'il veut me faire
plaisir.--O a-t-il t dterrer, ajoutoit Mr le Comte de ..., ces
sottes femmes, sur lesquelles il a travaill aussi srieusement que sur
un bon sujet? Il n'y a pas le mot pour rire  tout cela pour l'homme de
Cour, et pour le Peuple. Le Roi n'avoit point parl  la premire
reprsentation de cette pice. Mais  la seconde qui se donna 
St.-Cloud, Sa Majest dit  Molire, que la premire fois elle avoit
dans l'esprit autre chose qui l'avoit empesch d'observer sa pice; mais
qu'elle toit trs-bonne, et qu'elle lui avoit fait beaucoup de plaisir.
Molire n'en demandoit pas davantage, assur que ce qui plaisoit au Roi,
toit bien receu des connoisseurs, et assujtissoit les autres. Ainsi il
donna sa pice  Paris avec confiance le 11e de Mai 1672.

                   *       *       *       *       *

Molire toit vif quand on l'ataquoit. Benserade l'avoit fait; mais je
n'ai pu savoir  quelle ocasion. Celui-l rsolut de se venger de
celui-cy, quoiqu'il ft le bel esprit d'un grand Seigneur, et honor de
sa protection. Molire s'avisa donc de faire des vers du got de ceux de
Benserade,  la louange du Roi, qui reprsentoit Neptune dans une fte.
Il ne s'en dclara point l'Auteur; mais il eut la prudence de le dire 
Sa Majest. Toute la Cour trouva ces vers trs-beaux, et tout d'une voix
les donna  Benserade, qui ne fit point de faon d'en recevoir les
complimens, sans nanmoins se livrer trop imprudemment. Le Grand
Seigneur, qui le protgeoit, toit ravi de le voir triompher; et il en
tiroit vanit, comme s'il avoit lui mme t l'Auteur de ces vers. Mais
quand Molire eut bien prpar sa vengeance, il dclara publiquement
qu'il les avoit faits. Benserade fut honteux; et son Protecteur se
fcha, et menaa mme Molire d'avoir fait cette pice  une personne
qu'il honoroit de son estime et de sa protection. Mais le Grand Seigneur
avoit les sentimens trop levs, pour que Molire dt craindre les
suites de son premier mouvement.

                   *       *       *       *       *

Bien des gens s'imaginent que Molire a eu un commerce particulier avec
Mr R.... Je n'ai point trouv que cela ft vrai, dans la recherche que
j'en ai faite; au contraire l'ge, le travail, et le caractre de ces
Messieurs toient si diffrens que je ne crois pas qu'ils deussent se
chercher; et je ne pense pas mme que Molire estimt R... J'en juge par
ce qui leur arriva  l'occasion de _B..._ R... aant fait cette pice la
promit  Molire, pour la faire jouer sur son thtre; il la laissa mme
annoncer. Cependant il jugea  propos de la donner aux Comdiens de
l'Hostel de Bourgogne; ce qui indigna Molire et Baron contre lui. Mr
de P... aant dit  celui-ci  Fontainebleau qu'il toit fch que sa
Troupe n'et pas _B..._ parce que cette pice lui auroit fait honneur,
Baron lui rpondit qu'il en toit fort aise, pour n'avoir point  faire
 un malhonnte homme. Mr de P... lui rpliqua qu'il toit bien hardi
de lui parler mal de son ami. Baron anim ne fit pas de faon de
soutenir sa thse qui dgnra en invectives; et ils en toient
presqu'aux mains derrire le thtre, quand Molire arriva; et qui aprs
les avoir spars, et s'tre fait rendre conte du sujet de la querelle,
dit  Baron qu'il avoit grand tort de dire du mal de R...  Mr P...;
qu'il savoit bien que c'toit son ami, et que c'toit pour un jeune
homme trop s'carter de la Politesse. Qu' la vrit, lui Molire,
rpandoit par tout la mauvaise foi de R... et qu'il fesoit voir son
indigne caractre  tout le monde; mais qu'il se donnoit bien de garde
d'en venir dire du mal  Mr de P...., qui, quoique trs-mal satisfait
de la remontrance de Molire  Baron, prit le parti de ne rien rpondre,
et de se retirer. J'ai cependant entendu parler  Mr R... fort
avantageusement de Molire; et c'est de lui que je tiens une bonne
partie des choses que j'ai raportes.

                   *       *       *       *       *

J'ai assez fait connotre que Molire n'avoit pas toujours vcu en
intelligence avec sa femme; il n'est pas mme ncessaire que j'entre
dans de plus grands dtails, pour en faire voir la cause. Mais je prens
ici ocasion de dire que l'on a dbit, et que l'on donne encore
aujourd'hui dans le public plusieurs mauvais mmoires remplis de
faussetez  l'gard de Molire et de sa femme. Il n'est pas jusqu' Mr
Baile, qui dans son _Dictionnaire Historique_, et sur l'autorit d'un
indigne et mauvais Roman ne fasse faire un personnage  Molire, et  sa
femme, fort au dessous de leurs sentimens, et loign de la vrit sur
cet article-l. Il vivoit en vrai Philosophe; et toujours ocup de
plaire  son Prince par ses ouvrages, et de s'assurer une rputation
d'honnte homme, il se mettoit peu en peine des humeurs de sa femme;
qu'il laissoit vivre  sa phantaisie, quoiqu'il conservt toujours pour
elle une vritable tendresse. Cependant ses amis essayrent de les
racommoder ou, pour mieux dire, de les faire vivre avec plus de concert.
Ils y russirent; et Molire pour rendre leur union plus parfaite quitta
l'usage du lait, qu'il n'avoit point discontinu jusqu'alors; et il se
mit  la viande. Ce changement d'alimens redoubla sa toux, et sa fluxion
sur la poitrine. Cependant il ne laissa pas d'achever le _Malade
imaginaire_, qu'il avoit commenc depuis du tems; car comme je l'ai dj
dit, il ne travailloit pas vte; mais il n'toit pas fch qu'on le crt
expditif. Lorsque le Roi lui demanda un divertissement, et qu'il donna
_Psych_ au mois de Janvier 1672, il ne dsabusa point le public, que ce
qui toit de lui dans cette pice ne ft fait ensuite des ordres du Roi;
mais je sais qu'il toit travaill un an et demi auparavant, et ne
pouvant pas se rsoudre d'achever la pice en aussi peu de tems qu'il en
avoit, il eut recours  Mr de Corneille pour lui aider. On sait que
cette pice eut  Paris, au mois de Juillet 1672, tout le succs qu'elle
mritoit. Il n'y a pourtant pas lieu de s'tonner du tems que Molire
mettoit  ses ouvrages; il conduisoit sa Troupe, il se chargeoit
toujours des plus grands rolles, les visites de ses amis et des grands
Seigneurs toient frquentes, tout cela l'ocupoit suffisamment, pour
n'avoir pas beaucoup de tems  donner  son cabinet. D'ailleurs sa sant
toit trs-foible, il toit oblig de se mnager.

                   *       *       *       *       *

Dix mois aprs son racommodement avec sa femme, il donna le 10 de
Fvrier de l'anne 1673 le _Malade Imaginaire_, dont on prtend qu'il
toit l'original. Cette Pice eut l'aplaudissement ordinaire que l'on
donnoit  ses ouvrages, malgr les critiques qui s'levrent. C'toit le
sort de ses meilleures Pices d'en avoir, et de n'tre gotes qu'aprs
la rflexion. Et l'on a remarqu qu'il n'y a gure eu que les
_Prcieuses Ridicules_ et l'_Amphitrion_ qui aient pris tout d'un coup.

Le jour que l'on devoit donner la troisime reprsentation du _Malade
Imaginaire_, Molire se trouva tourment de sa fluxion beaucoup plus
qu' l'ordinaire: ce qui l'engagea de faire apeller sa femme,  qui il
dit, en prsence de Baron: Tant que ma vie a t mle galement de
douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je
suis acabl de peines sans pouvoir compter sur aucuns momens de
satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la
partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et dplaisirs, qui ne
me donnent pas un instant de relche. Mais, ajouta-t-il, en
rflchissant, qu'un homme souffre avant que de mourir! Cependant je
sens bien que je finis. La Molire et Baron furent vivement touchs du
discours de Mr de Molire, auquel ils ne s'atendoient pas, quelque
incommod qu'il ft. Ils le conjurrent, les larmes aux yeux, de ne
point jouer ce jour-l, et de prendre du repos, pour se remetre.
Comment voulez-vous que je fasse, leur dit-il, il y a cinquante
pauvres Ouvriers, qui n'ont que leur journe pour vivre; que feront-ils
si l'on ne joue pas? Je me reprocherois d'avoir nglig de leur donner
du pain un seul jour, le pouvant faire absolument. Mais il envoya
chercher les Comdiens  qui il dit que se sentant plus incommod que de
coutume, il ne joueroit point ce jour-l, s'ils n'toient prts  quatre
heures prcises pour jouer la Comdie. Sans cela, leur dit-il, je ne
puis m'y trouver, et vous pourrez rendre l'argent. Les Comdiens
tinrent les lustres allumez, et la toile leve, prcisment  quatre
heures. Molire reprsenta avec beaucoup de difficult; et la moiti des
Spectateurs s'aperurent qu'en prononant, _Juro_, dans la crmonie du
_Malade Imaginaire_, il lui prit une convulsion. Aant remarqu lui-mme
que l'on s'en toit aperu, il se fit un effort, et cacha par un ris
forc ce qui venoit de lui arriver.

                   *       *       *       *       *

Quand la Pice fut finie il prit sa robe de chambre, et fut dans la loge
de Baron, et il lui demanda ce que l'on disoit de sa Pice. Mr le Baron
lui rpondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse russite 
les examiner de prs, et que plus on les reprsentoit, plus on les
gotoit. Mais, ajouta-t-il, vous me paroissez plus mal que
tantt.--Cela est vrai, lui rpondit Molire, j'ai un froid qui me
tue. Baron aprs lui avoir touch les mains, qu'il trouva glaces, les
lui mit dans son manchon, pour les rchauffer; il envoya chercher ses
Porteurs pour le porter promtement chez lui; et il ne quita point sa
chaise, de peur qu'il ne lui arrivt quelque accident du Palais Royal
dans la rue de Richelieu, o il logeoit. Quand il fut dans sa chambre,
Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molire avoit
toujours provision pour elle; car on ne pouvoit avoir plus de soin de sa
personne qu'elle en avoit. Eh! non, dit-il, les bouillons de ma femme
sont de vraie eau forte pour moi; vous savez tous les ingrdiens qu'elle
y fait mettre: donnez-moi plutt un petit morceau de fromage de
Parmesan. La Forest lui en aporta; il en mangea avec un peu de pain; et
il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas t un moment, qu'il envoya
demander  sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit
promis pour dormir. Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il,
je l'prouve volontiers; mais les remdes qu'il faut prendre me font
peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie. Un
instant aprs il lui prit une toux extrmement forte, et aprs avoir
crach il demanda de la lumire. Voici, dit-il, du changement. Baron
aant vu le sang qu'il venoit de rendre, s'cria avec frayeur.--Ne vous
pouvantez point, lui dit Molire, vous m'en avez vu rendre bien
davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez dire  ma femme qu'elle
monte. Il resta assist de deux Soeurs Religieuses, de celles qui
viennent ordinairement  Paris quter pendant le Carme, et ausquelles
il donnoit l'Hospitalit. Elles lui donnrent  ce dernier moment de sa
vie tout le secours difiant que l'on pouvoit atendre de leur charit,
et il leur fit parotre tous les sentimens d'un bon Chrtien, et toute
la rsignation qu'il devoit  la volont du Seigneur. Enfin il rendit
l'esprit entre les bras de ces deux bonnes Soeurs; le sang qui sortoit
par sa bouche en abondance l'touffa. Ainsi quand sa femme et Baron
remontrent, ils le trouvrent mort. J'ai cru que je devois entrer dans
le dtail de la mort de Molire, pour dsabuser le Public de plusieurs
histoires que l'on a faites  cette ocasion. Il mourut le Vendredi 17e
du mois de Fvrier de l'anne 1673, g de cinquante-trois ans; regret
de tous les Gens de Lettres, des Courtisans, et du Peuple. Il n'a laiss
qu'une fille: Mademoiselle Pocquelin fait connotre par l'arangement de
sa conduite, et par la solidit et l'agrment de sa conversation,
qu'elle a moins hrit des biens de son pre, que de ses bonnes
qualitez.

Aussi-tt que Molire fut mort, Baron fut  Saint Germain en informer le
Roi; Sa Majest en fut touche, et daigna le tmoigner. C'toit un homme
de probit, et qui avoit des sentimens peu communs parmi les personnes
de sa naissance, on doit l'avoir remarqu par les traits de sa vie que
j'ai raports: et ses Ouvrages font juger de son esprit beaucoup mieux
que mes expressions. Il avoit un atachement inviolable pour la Personne
du Roi, il toit toujours ocup de plaire  Sa Majest, sans cependant
ngliger l'estime du Public,  laquelle il toit fort sensible. Il toit
ferme dans son amiti, et il savoit la placer. Mr le Marchal de Vivone
toit celui des Grands Seigneurs qui l'honoroit le plus de la sienne.
Chapelle fut saisi de douleur  la mort de son ami, il crut avoir perdu
toute consolation, tout secours; et il donna des marques d'une
affliction si vive que l'on doutoit qu'il lui survct long tems.

Tout le monde sait les difficultez que l'on eut  faire enterrer
Molire, comme un Chrtien Catholique; et comment on obtint en
considration de son mrite et de la droiture de ses sentimens, dont on
fit des informations, qu'il ft inhum  Saint Joseph. Le jour qu'on le
porta en terre il s'amassa une foule incroyable de Peuple devant sa
porte. La Molire en fut pouvante; elle ne pouvoit pntrer
l'intention de cette Populace. On lui conseilla de rpandre une centaine
de pistoles par les fentres. Elle ne hsita point; elle les jetta  ce
Peuple amass, en le priant avec des termes si touchans de donner des
prires  son mari, qu'il n'y eut personne de ces gens-l qui ne prit
Dieu de tout son coeur.

Le Convoi se fit tranquilement  la clart de prs de cent flambeaux, le
Mardi vingt un de Fvrier. Comme il passoit dans la rue Montmartre on
demanda  une femme, qui toit celui que l'on portoit en terre?--Et
c'est ce Molire, rpondit-elle. Une autre femme qui toit  sa fentre
et qui l'entendit, s'cria: Comment malheureuse! il est bien Monsieur
pour toi.

                   *       *       *       *       *

Il ne fut pas mort, que les pitaphes furent rpandues par tout Paris.
Il n'y avoit pas un Pote qui n'en et fait; mais il y en eut peu qui
russirent. Un Abb crut bien faire sa Cour  dfunt Monsieur le Prince
de lui prsenter celle qu'il avoit faite. Ah! lui dit ce Grand Prince,
qui avoit toujours honor Molire de son estime, que celui dont tu me
prsentes l'pitaphe, n'est-il en tat de faire la tienne!

M...  qui une source profonde d'rudition avoit mrit un des emplois
les plus prcieux de la Cour, et qui est un Illustre Prlat aujourd'hui,
daigna honorer la mmoire de Molire par les Vers suivans:

    Plaudebat, Moleri, tibi plenis Aula Theatris;
        Nunc eadem moerens post tua fata gemit.
    Si risum nobis movisses parcius olim,
        Parcius heu! lachrymis tingeret ora dolor.

  _Molire, toute la Cour, qui t'a toujours honor de ses
  aplaudissements sur ton Thtre comique, touche aujourd'hui de ta
  mort, honore ta mmoire des regrets qui te sont dus. Toute la France
  proportionne sa vive douleur au plaisir que tu lui as donn par ta
  fine et sage plaisanterie._

Les Personnes de probit, et les Gens de Lettres sentirent tout d'un
coup la perte que le Thtre comique avoit faite par la mort de Molire.
Mais ses ennemis, qui avoient fait tous leurs efforts inutilement pour
rabaisser son mrite pendant sa vie, s'excitrent encore aprs sa mort
pour ataquer sa mmoire; ils rptoient toutes les calomnies, toutes les
faussetez, toutes les mauvaises plaisanteries que des Potes ignorans ou
irritez avoient rpandues quelques annes auparavant dans deux Pices
intitules: _le Portrait du Peintre_, dont j'ai parl, et _lomire
Hypocondre_, ou les _Mdecins vengs_. C'toit, disoit-on, un homme sans
moeurs, sans Religion, mauvais Auteur. L'envie et l'ignorance les
soutenoient dans ces sentimens; et ils n'omettoient rien pour les rendre
publics par leurs discours, ou par leurs Ouvrages. Il y en a mme encore
aujourd'hui de ces Personnes toujours portes  juger mal d'un homme
qu'ils ne sauroient imiter, qui souponnent la conduite de Molire, qui
cherchent les traits foibles de ses ouvrages pour le dcrier. Mais j'ai
de bons Garands de la vrit que j'ai rendue au Public  l'avantage de
cet Auteur. L'estime, les biens-faits dont le Roi l'a toujours honor,
les Personnes avec qui il avoit li amiti, le soin qu'il a pris
d'ataquer le vice et de relever la vertu dans ses ouvrages, l'atention
que l'on a eue de le metre au nombre des hommes illustres, ne doivent
plus laisser lieu de douter que je ne vienne de le peindre tel qu'il
toit; et plus les tems s'loigneront, plus l'on travaillera, plus aussi
on reconnotra que j'ai ateint la verit, et qu'il ne m'a manqu que de
l'habilet pour la rendre.

                   *       *       *       *       *

Le lecteur qui va toujours au del de ce qu'un Auteur lui donne, sans
rflchir sur son dessein, auroit peut-tre voulu que j'eusse dtaill
davantage le succs de toutes les pices de Molire, que je fusse entr
avec plus de soin dans le jugement que l'on en fit dans le tems. On m'a
fait cette difficult; je me la suis faite  moi mme. Mais n'eust-ce
point t faire plustost l'histoire du thtre de Molire, que composer
sa vie? Il m'et fallu continuellement rebatre la mme chose  chaque
pice; on s'en ft ennuy. C'toient toujours les mmes ennemis de
Molire qui parloient: leur ignorance les tenoit toujours dans le mme
genre de critique. Comme on ne peut pas contenter tout le monde, si un
habile homme trouvoit quelque endroit qui lui dplt dans une pice,
cette troupe d'envieux saisissoit ce sentiment, se l'attribuoit, et
fesoit ses efforts pour dcrier l'Auteur; mais il triomphoit toujours.
Molire connoissoit les trois sortes de personnes qu'il avoit 
divertir, le Courtisan, le Savant, et le Bourgeois. La Cour se plaisoit
aux spectacles, aux sentimens de la _Princesse d'lide_, des _Amans
magnifiques_, de _Psych_; et ne ddaignoit pas de rire  _Scapin_, au
_Mariage forc_,  la _Comtesse d'Escarbagnas_. Le peuple ne cherchoit
que la farce, et ngligeoit ce qui toit au-dessus de sa porte.
L'habile homme vouloit qu'un Auteur comme Molire conduist son sujet,
et remplt noblement, en suivant la nature, le caractre qu'il avoit
choisi  l'exemple de Trence. On le voit par le jugement que Mr des
Praux fait de Molire dans son _Art Potique_:

    Ne faites point parler vos acteurs au hazard,
    Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard.
    tudiez la Cour et connoissez la Ville:
    L'une et l'autre est toujours en modles fertile.
    C'est par l que Molire illustrant ses crits,
    Peut-tre de son art et remport le prix,
    Si moins ami du peuple en ses doctes peintures,
    Il n'et point fait souvent grimacer ses figures,
    Quit, pour le bouffon, l'agrable et le fin,
    Et sans honte  Trence alli Tabarin.
    Dans ce sac ridicule o Scapin s'envelope,
    Je ne reconnois point l'auteur du _Misantrope_, etc.

Mr de la Bruyre en a jug ainsi. Il n'a, dit-il, manqu  Trence
que d'tre moins froid: quelle puret! quelle exactitude! quelle
politesse! quelle lgance! quels caractres! Il n'a manqu  Molire
que d'viter le jargon, et d'crire purement: quel feu! quelle navet!
quelle source de la bonne plaisanterie! quelle imitation des moeurs! et
quel flau du ridicule! Mais quel homme on auroit pu faire de ces deux
Comiques!. Tous les savans ont port  peu prs le mme jugement sur
les ouvrages de Molire; mais il divertissoit tour  tour les trois
sortes de personnes dont je viens de parler; et comme ils voyoient
ensemble ses ouvrages, ils en jugeoient suivant qu'ils en devoient estre
affectez sans qu'il s'en mt beaucoup en peine, pourvu que leurs
jugemens rpondissent au dessein qu'il pouvoit avoir, en donnant une
pice, ou de plaire  la Cour, ou de s'enrichir par la foule, ou de
s'aqurir l'estime des connoisseurs. Ainsi n'aant eu en veue que de
donner la vie de Molire, j'ai cru que je devois me dispenser d'entrer
dans l'examen de ses pices qui n'y est point essenciel, chose
d'ailleurs qui demande une tendue de connoissance au dessus de ma
porte. Je me suis donc renferm dans les faits qui ont donn occasion
aux principales actions de sa vie; et qui m'ont aid  faire connotre
son caractre, et les diffrentes situations o il s'est trouv. Je l'ai
suivi avec soin depuis sa naissance jusqu' sa mort, sans m'carter de
la vrit; non que je prsume avoir tout dit: il peut estre chap
quelques faits  mon exactitude; mais je doute qu'ils fissent parotre
l'esprit, le coeur, et la situation de Molire autrement que ce que j'en
ai dit.

                   *       *       *       *       *

J'avois fort  coeur de recouvrer les ouvrages de Molire, qui n'ont
jamais vu le jour. Je savois qu'il avoit laiss quelques fragmens de
pices qu'il devoit achever: je savois aussi qu'il en avoit quelques
unes entires, qui n'ont jamais paru. Mais sa femme, peu curieuse des
ouvrages de son mari, les donna tous quelque tems aprs sa mort au sieur
de la Grange, Comdien, qui connoissant tout le mrite de ce travail, le
conserva avec grand soin jusqu' sa mort. La femme de celui-cy ne fut
pas plus soigneuse de ces ouvrages que la Molire: elle vendit toute la
Bibliothque de son mari, o aparemment se trouvrent les manuscripts
qui toient restez aprs la mort de Molire.

Cet Auteur avoit traduit presque tout Lucrce; et il auroit achev ce
travail, sans un malheur qui arriva  son ouvrage. Un de ses
domestiques,  qui il avoit ordonn de mettre sa peruque sous le papier,
prit un cahier de sa traduction pour faire des papillotes. Molire
n'toit pas heureux en domestiques, les siens toient sujets aux
tourderies, ou celle-cy doit tre encore impute  celui qui le
chaussoit  l'envers. Molire, qui toit facile  s'indigner, fut si
piqu de la destine de son cahier de traduction, que dans la colre, il
jetta sur le champ le reste au feu. A mesure qu'il y avoit travaill il
avoit lu son ouvrage  Mr Rohault qui en avoit t trs-satisfait,
comme il l'a tmoign  plusieurs personnes. Pour donner plus de got 
sa traduction, Molire avoit rendu en Prose toutes les matires
Philosophiques; et il avoit mis en vers ces belles descriptions de
Lucrce.

                   *       *       *       *       *

On s'tonnera peut-tre que je n'aie point fait Mr de Molire Avocat.
Mais ce fait m'avoit t absolument contest par des personnes que je
devois suposer en savoir mieux la vrit que le Public; et je devois me
rendre  leurs bonnes raisons. Cependant sa famille m'a si positivement
assur du contraire, que je me crois oblig de dire que Molire fit son
Droit avec un de ses camarades d'tude; que dans le tems qu'il se fit
recevoir Avocat ce Camarade se fit Comdien; que l'un et l'autre eurent
du succs chacun dans sa profession: et qu'enfin lors qu'il prit
phantaisie  Molire de quiter le Barreau pour monter sur le Thtre,
son camarade le Comdien se fit Avocat. Cette double cascade m'a paru
assez singulire pour la donner au Public telle qu'on me l'a assure,
comme une particularit qui prouve que Molire a t Avocat.


FIN




                                 LETTRE
                                CRITIQUE
                              A Mr DE ***
                                  SUR
                           LE LIVRE INTITUL
                                 LA VIE
                            DE MR DE MOLIERE

                                A PARIS
                  Chez CLAUDE CELLIER, re S. Jacques
                   la Toison d'or, vis--vis S. Yves

                                M DCC VI

                        _Avec privilege du Roy_




Le privilge est au nom de Claude Cellier, et l'approbation de Saurin,
du 18 Novembre 1705.




LETTRE CRITIQUE CRITE  Mr DE *** _Sur le livre intitul_ LA VIE
DE MR DE MOLIRE


_Je ne fais point de faon, Monsieur, de vous dire ce que je pense de la
Vie de Molire; vostre discrtion m'a accoutum  vous dire mes
sentimens sans rserve: et ds que vous le souhaitez, je ne puis me
dispenser de vous satisfaire sur cet article. Peut-estre ne serez-vous
point content de mon jugement; car le Livre sur lequel vous voulez que
je le porte  ses Partisans, les Journaux en ont dit du bien; mais tout
cela ne m'impose point, et je juge selon l'effet qu'un Ouvrage fait sur
mon esprit. Voicy donc, de vous  moy, ce que je trouve de bon et de
mauvais dans celuy-cy._

_Apparemment que l'Auteur n'a eu intention de faire son livre que pour
des gens d'Antichambre, et pour le menu peuple. Il n'y a que ces sortes
de personnes qui puissent appeler Molire, _Monsieur_; c'estoit un
Comdien, c'est--dire, un homme d'une profession ignoble,  qui la
qualit de Monsieur ne convient nullement. Le Secrtaire du Roy qui a
dress le Privilge de l'Auteur, sait mieux le crmonial que luy; que
ne suivoit-il son exemple? En vrit, il rpugne en ouvrant ce Livre, de
lire: _La Vie de Monsieur de Molire_. Si l'Auteur n'avoit pas charg
sur les Comdiens, j'aurois cru qu'il seroit tomb dans cette faute pour
leur faire plaisir; mais je vois bien que le pauvre homme l'a fait par
ignorance, puisqu'il a assez maltrait ces Messieurs-l._

_Quant  son stile, c'est un Auteur qui s'emporte, mais qui paroist
assez le maistre de son expression, qu'il hazarde aussi effrontment que
s'il estoit le Directeur de la Langue: tout terme, toute expression
l'accommode pour se faire entendre. Est-il de l'Acadmie pour parler si
hardiment? Il crit presque sur le mme ton que l'Auteur du _Systme du
Coeur_. Ce n'est point  ces Messieurs-l  dfigurer nostre Langue de
cette force-l; c'est  eux  suivre ce qui est tabli. C'est dommage
que l'Auteur en question se soit si fort cart de la voye commune dans
le choix de ses termes; car il construit bien, et il exprime beaucoup en
peu de paroles. Ce serait faire un Volume, que de vous faire remarquer
toutes les expressions hardies qui sont dans ce Livre; il en est tout
remply, et je crois, Monsieur, que vous vous en estes aussi-bien apperu
que moy; mais n'avez-vous point laiss passer le verbe, reprsenter, que
l'Auteur fait neutre, pour signifier _remontrer_? Voil la premire fois
que je le vois employ sans rgime en cette signification: _Ceux_,
dit-il, _qui reprsentrent au Roy, le firent avec de bonnes raisons,
etc._ Je doute aussi que l'on ait encore crit, _cette pice a pris tout
d'un coup_; pour dire qu'elle a eu applaudissement gnral ds la
premire fois qu'on l'a joue. Faites-y attention, Monsieur, vous en
trouverez beaucoup de cette force-l_.

_Il me paroist que ce Livre n'a point d'autre ordre que celuy des temps;
mais l'Auteur a mal fait, selon moy, d'y assujettir les avantures dont
son Ouvrage est remply; cela fait oublier la suite des Pices de
Molire, qui occupent plus les gens de Lettres, que des faits peu
intressans._

_Dans une espce de Prface qui sert de commencement  ce Livre,
l'Auteur s'tonne qu'on n'ait point encore donn la Vie de Molire. Pour
moy, je ne m'en tonne point du tout, et je ne vois pas mme qu'il y ait
lieu de s'en tonner: nous avons de Molire tout ce qui doit nous
toucher, ce sont ses Ouvrages; et je me mets fort peu en peine de ce
qu'il a fait dans son domestique, ou dans son commerce avec ses amis;
nous nous passons de la Vie de bien d'autres personnes illustres dans
les Lettres; nous nous serions aussi-bien passez de la sienne. Et
content de l'admirer dans ses Ouvrages, je m'embarrassois peu ny qui il
estoit, ny d'o il estoit; l'Estat n'est nullement intress dans sa
naissance ny dans ses actions._

_Mais  le prendre dans le sens de l'Auteur, je ne vois pas qu'il ait
trop bien remply son grand dessein. La Vie de cet Auteur inimitable, qui
nous occupe si souvent, n'est presque rien; ce sont de petites Avantures
qui luy sont arrives avec quelques personnes, que l'Auteur ne daigne
seulement pas nous nommer. Il y en a quelques-unes qui peuvent faire
rire les gens qui s'amusent de peu de chose. Mais dans tout le corps du
Livre, il n'y a rien qui fasse paroistre Molire aussi grand Homme que
l'Auteur nous le promet, indpendamment de ses Pices. De bonne foy, 
le prendre srieusement, est-ce l Molire? Car bien que je ne sois pas
de son temps, je sais nanmoins qu'il a eu des Scnes  la Cour, et
ailleurs, qui auroient fait plaisir  un Lecteur de got. Pourquoy
l'Auteur ne nous les a-t-il pas donnes? Nous aurions un Ouvrage
intressant. Mais entrons dans le dtail de celuy-cy._

                   *       *       *       *       *

_L'Auteur nous promet la vrit des faits, et il veut nous faire croire
qu'elle luy a cot cher. Pour moy, je n'en crois rien; et je penserois
plutost que secouru de quelqu'un contemporain de Molire, il a broch
son Ouvrage, qui est nglig en quelques endroits; et je jurerois que ce
quelqu'un est Baron: car ce Livre est autant sa Vie que celle de
Molire: et ce qui me le feroit croire davantage, ce sont les louanges
outres que l'Auteur luy donne un peu trop lgrement, sur tout
lorsqu'il dit hardiment: _Qui depuis Molire a mieux soutenu le Thtre
Comique que Baron?_ C'est-l insulter fortement Dancourt pour le nombre,
et plusieurs autres Auteurs pour la bont des Pices. Aprs cela, je ne
puis douter que Baron n'ait donn la matire de cet Ouvrage, et que
l'Auteur n'y est de part que pour l'expression._

_Plust  Dieu, dit le grand-pre de Molire  son fils, que ce petit
garon ft aussi bon Comdien que Bellerose! Ou ce bon homme radotoit,
ou comme habitant des pilliers des Halles, il avoit peu de
christianisme. L'Auteur auroit pu se passer de rapporter cette
extravagance; mais il nous a promis vrit; il faut luy pardonner cette
tourderie._

_A la sixime page, il nous prpare adroitement au mariage de Molire:
c'toit un endroit dlicat  toucher; car le Public a de fcheuses
prventions sur cet article: et il n'auroit pas est mauvais de produire
des Pices justificatives de ce qu'avance l'Auteur pour anantir le
prjug gnral. Je ne luy sais pourtant pas mauvais gr d'avoir essay
de dtruire l'opinion commune; et je croirois pieusement, et avec
plaisir, tout ce qu'il nous dit, s'il nous avoit donn le reste avec
sincrit._

_Car je ne puis m'imaginer que M. le Prince de Conty ait voulu faire son
Secrtaire du Hros de notre Auteur. Mais si la chose est vraye, les
amis de ce pauvre Comdien avoient bien raison de le blmer de n'avoir
point accept cet emploi. Il est vray qu'il en donne d'assez bonnes
raisons, mais je crois qu'elles sont plutt de la faon de l'Auteur, que
de celle de Molire, qui alors ne connoissoit point assez la Cour pour
parler aussi sensment qu'il le fait  ses amis; et l'honneur et
l'agrment d'une telle place devoient au contraire l'blouir, et il
devoit tout quitter pour la prendre, et tout employer pour s'en rendre
digne._

_Je rencontre une contradiction dans notre Auteur. Il fait dire 
Molire en Languedoc, qu'il est passable Auteur: il luy fait souhaiter
de venir  Paris, parce qu'il se sentoit assez de forces pour y soutenir
un Thtre Comique; et lorsqu'il y est arriv, il se dfie de luy,
mal--propos; puisque c'est aprs avoir plu au Roy; aprs que Sa Majest
luy eut accord le Petit-Bourbon pour jouer la Comdie. Franchement ces
deux sentimens ne s'accordent pas bien; je veux croire aussi qu'ils sont
chappez  l'Auteur; et  l'insu de la vrit, qui a oubli de le
guider en cet endroit._

_Les Auteurs Comiques, et les Comdiens ne sont point amis de l'Auteur;
il ne perd point l'occasion de les attaquer. Ceux-l, avant et depuis
Molire, n'ont donn que de mauvais Ouvrages: ceux-ci ne savent point
leur mtier, et ne reprsentent pas bien les Pices de Molire. L'Auteur
me permettra que je ne sois point de son sentiment. Nous avons eu pour
le got du temps des Pices excellentes avant Molire. Boisrobert,
Douvville, Scaron, Rotrou, Tristan, nous en ont donn. Et depuis
Molire, nous avons eu celles de Messieurs de Brueys, Boursault, Menard,
etc., sans parler de Dancourt qui a fait un Thtre Comique complet. Les
bons Auteurs Modernes ne se rduisent donc pas  Baron; et j'en appelle
au succs de ses deux dernires Pices. C'est connoistre bien lgrement
le Thtre d'aujourd'huy que de porter un jugement aussi faux que celuy
de l'Auteur: mais aux dpens de son honneur, il a voulu faire plaisir 
Baron. Ne seroit-il point pour quelque chose dans ses Ouvrages, qu'il
les lve si fortement?_

_Quant aux Comdiens, la proposition de l'Auteur n'est pas plus juste:
_Molire_, dit-il, _ne reconnotroit pas ses Ouvrages, s'il les voyoit
reprsenter aujourd'huy._ Voil un sentiment qui me parot outr; car je
ne vois pas mme que Molire ait jamais mieux reprsent le Bourgeois
Gentilhomme et Pourceaugnac, que Poisson les reprsente; qu'il ait mieux
soutenu le caractre du Misantrope, que Beaubourg et Dancourt le font
valoir; plus dlicatement grimac que la Torellire, et ainsi des
autres. Il me suffit que le public soit content de leur Jeu, pour que je
sois persuad que j'ay raison; surtout aujourd'huy, que le bon got est
plus gnral qu'il ne l'estoit du temps de Molire._

_L'Auteur,  cette occasion, nous tale fastueusement dans deux ou trois
endroits de grands mots, pour nous faire entendre que le mtier de
Comdien a de trop grands principes, pour que des gens si mal levez
puissent les savoir. Si on le pressoit de les donner, il seroit fort
embarrass, sur ma parole; car je n'en connois point d'autre que le bon
sens, une belle voix, et de beaux gestes. Il semble,  l'entendre
parler, que le Jeu de la Comdie soit aussi difficile  acqurir que
l'art de prcher. Mais quand cela seroit, est-ce l'ducation qui donne
la dclamation? Si ce principe est vrai, les Comdiens doivent tous
estre de bons acteurs, puisqu'ils n'pargnent rien pour bien lever
leurs enfans. Mais nous voyons, malgr le Systme de notre Auteur, que
ceux de leur Troupe, qui ont le plus tudi, sont presque les plus
foibles Acteurs. C'est un don de la Nature, que l'exprience faonne,
sans aucunes rgles, que de s'accommoder au got du Public._

_Ou Molire avoit bien peu de raison de demander  M. Racine un Acte
d'une Tragdie par semaine; ou celui-ci toit un terrible Pote alors,
de se charger de fournir ce pnible ouvrage. Ce fait n'est absolument
point dans la Nature; et il faut que l'Auteur ait pris les semaines pour
les mois._

_Trouvez-vous, Monsieur, que l'histoire de la petite pinette convienne
 la vie d'un homme grave? Elle est entirement pisodique, et je n'y
vois pas le mot pour rire. L'Auteur auroit pu faire entrer Baron plus
noblement sur la Scne, que de le mettre avec les Bateleurs de la Foire;
et je m'tonne que ce grand Homme ait souffert que son ami (car je n'en
veux rien rabattre, ils se connoissent de longue main) l'ait fait passer
 la postrit par une si vilaine porte. D'ailleurs, tout ce fatras de
petites circonstances, qui regardent les commencemens de Baron, m'ennuye
 la mort. Je m'embarrasse fort peu qu'il ait eu du bien et des Tuteurs,
et qu'il ait t petit Farceur  la Foire Saint-Germain, ni que Molire
l'ait pris tout nud, et qu'il l'ait fait habiller. En habile homme,
l'Auteur devoit mme supprimer ces petites circonstances, par rapport 
Molire. Mais n'en parlons plus, aussi bien cela n'en vaut pas la peine,
et ne mrite d'tre relev que pour accuser l'Auteur d'imprudence,
d'tre entr dans des choses si communes, qu'il nous avoit pourtant
promis d'carter. Molire est le plus petit homme du monde quand
l'Auteur le met avec Baron, except nanmoins dans l'aventure de Mignot.
Cette action de Molire est belle, et je doute qu'il y ait beaucoup de
personnes capables d'en mnager si bien une pareille. Mais je trouve
toujours en mon chemin Baron, comme un indigne pupille, et Molire comme
un fade gouverneur._

_L'Auteur a fait tout ce qu'il a pu pour couvrir le mauvais de la Vie de
Molire; mais comme il aime la vrit, il nous fait pourtant entendre
par tout, mais surtout par la conversation de Molire avec Rohaut, que
celui-l avoit une femme qui se conduisoit en Comdienne peu scrupuleuse
sur le chapitre de la vertu. Cette vrit n'toit point trop bonne 
dire si clairement, sur tout pour un Auteur qui nous avoit promis
d'viter les choses communes._

_L'avanture de ces quatre personnes qui se vont noyer est extravagante,
et hors du vrai-semblable; et je m'tonne qu'un homme de bon sens nous
la donne bien srieusement pour une vrit. Je conviens que si la chose
est vraie, Molire y fait le personnage d'homme d'esprit. Mais qu'est-ce
que Chapelle a fait  l'Auteur, pour le mettre toujours pris de vin sur
la Scne, ou dans la disposition de s'enyvrer? Ne pouvoit-il le prendre
de son beau ct? C'est de gayet de coeur insulter  la mmoire d'un
galand homme._

_L'Auteur dtaille assez la Comdie du _Tartuffe_ pour ceux qui ne
savent pas ce qui se passa  l'occasion de cette Pice. Mais j'entends
tous les jours bien des gens de ce temps-l qui se plaignent que
l'Auteur n'ait pas dvelopp tous les mouvemens que l'on se donna pour
faire supprimer cette Pice, et pour en faire punir l'Auteur. Il falloit
aussi nous dire sur quel modle Molire l'avoit fait, et ce qu'on luy
fit changer, pour lui permettre de la jouer la seconde fois. Mais
l'Auteur nous cache jusqu'au nom de celui qui en fit dfendre la
reprsentation. Le mystre est rpandu dans son Livre depuis le
commencement jusques  la fin: c'est une nigme continuelle. Les gards
de cet Auteur vont jusqu' mnager le Valet qui chaussoit Molire 
l'envers; et tout Paris sait qu'il se nommoit Provenal, et on le
connot sous un autre nom. Cette personne dont Molire fait un si
indigne jugement, s'est rendu fort recommandable par son mrite dans les
affaires et dans les Mchaniques. Il n'toit pas n pour tre un habile
Domestique; mais il avoit toutes les dispositions pour devenir ce qu'il
est. L'Auteur auroit d luy rendre cette justice, et en faisant
connotre le malheur de son premier ge, relever le mrite de celuy qui
l'a suivi. Il ne dpend pas de nous de natre avec du bien; mais c'est
un grand talent d'en acqurir, comme il a fait par son assiduit, et par
son intelligence. Je le nommerois, si je ne voulois pargner  l'Auteur
la confusion publique de l'avoir maltrait si mal--propos_.

_Je suis assez content de l'Histoire du _Misantrope_: mais je n'approuve
nullement que l'Auteur nomme rapsodie, une Dissertation qu'une personne
de Littrature fit dans le temps pour le dfendre contre les Critiques.
Voil comme sont tous les Auteurs, qui s'imaginent tre du premier
ordre; tout ce qu'ils n'ont pas fait, est, selon eux, dtestable;
cependant, cet Ouvrage dont Molire, ou notre Auteur fait tant de bruit,
est le meilleur que cette personne ait fait en sa vie; et il n'y a gure
eu d'Auteur qui ait plus travaill que luy, ni dont le nom soit plus
connu. Il toit inutile que notre Auteur mystrieux voult nous cacher
sa mdisance; tout le monde sait que la dfense du Misantrope est de
l'Auteur qui nous apprend si galamment tous les mois ce qui se passe
dans toute l'Europe. Et le jugement que l'on en fait dans ce Livre-ci,
ne cause aucune altration  sa rputation: elle n'a qu'une voix._

_La conversation de Molire avec Bernier me parot fort plate; et Baron,
qui est le cheval de bataille de l'Auteur, m'y semble fort mal amen, et
y faire un personnage impertinent. Mais l'on commence  s'appercevoir en
cet endroit, que l'Auteur manque de matire, et que le donneur de
Mmoires ne s'est pas oubli._

_Cependant l'aventure du Minime m'a rjoui; elle est d'esprit, et
l'Auteur l'a assez bien rendue: car je fais justice sans prvention, et
je ne prtens point, quand il verroit cette Lettre, m'attirer son
mpris. Je suis sr que s'il vouloit tre de bonne foy, il avoueroit que
j'ai raison de le reprendre en bien des endroits. Je ne l'estime pas
moins pour avoir fait des fautes que la matire exigeoit de luy. Il a
fait voir par l'Ouvrage qu'il a donn aprs celui-ci, qu'il est capable
de faire mieux; et qu'il est le matre de se donner de la rputation
quand il choisira de bons sujets._

_Je doute que la conversation de Chapelle avec Molire sur les Ouvrages
de celui-ci soit vritable. Est-il naturel que celui-l rompe en visire
 un ancien amy, aussi fortement qu'il le fait dans cette conversation?
Ces deux Amis se querellent sans cesse dans ce Livre; Molire msestime
toujours Chapelle; et cependant il ne sauroit se dfaire de l'amiti
qu'il a pour luy. Par quel endroit Chapelle faisoit-il donc plaisir 
Molire, puisqu'il ne pouvoit s'accommoder de son caractre? Un homme de
bon esprit se seroit dfait honntement du commerce d'un Amy si
incommode: mais l'Auteur n'auroit eu moyen de faire donner par Molire
une belle ducation  Baron, sans Chapelle. C'est son lieu commun pour
lui faire viter le vin et mnager ses amis: il pouvoit avoir soin de
son lve, sans intresser la rputation de personne._

_La Scne du Courtisan Extravagant n'est point un morceau  mettre dans
un Livre; elle n'est bonne que pour une Comdie; elle est toute crite,
il n'y aurait qu' la placer. Elle est assez dans la nature; mais le nom
du Courtisan me la feroit trouver encore plus agrable._

_L'aventure du jeune homme qui veut se faire Comdien est moderne, ou
elle est double: car je sai qu'une personne qui a assez bonne
rputation parmi les Gens de Lettres, fut un jour demander  Roselis un
semblable conseil,  quelques circonstances prs; car il donna  ce
Comdien l'alternative entre la profession de Jsuite, ou celle de
comdien. Roselis, trs-honnte homme, lui conseilla sans balancer de se
faire Jsuite. Mais ce jeune homme qui croyoit que ses talens pour la
Comdie dtermineroient son conseil de ce ct-l, fut fort tonn de le
trouver oppos  sa passion. De sorte que, trouvant des obstacles des
deux ctez, il n'a pris ni l'un ni l'autre parti; et il a choisi la
profession de bel Esprit, dont il s'acquitte avec assez
d'applaudissement._

_C'est en cet endroit de la Vie de Molire, que les pauvres Comdiens
sont accommodez de toute faon. L'Auteur fait faire ici un personnage 
Molire d'homme dsintress et juste; mais il me semble qu'il pouvait
dissuader le jeune tourdi de prendre sa profession, sans lui en faire
voir le ridicule et l'indignit: _C'est_, dit-il, _la dernire ressource
de ceux qui ne sauroient mieux faire, ou des libertins qui veulent se
soustraire au travail; c'est enfoncer le poignard dans le coeur de vos
parens, de monter sur le Thtre. Je me suis toujours reproch d'avoir
donn ce dplaisir  ma famille: c'est la plus triste situation que
d'tre l'Esclave des fantaisies des Grands Seigneurs; le reste du monde
nous regarde comme des gens perdus, et nous mprise._ Molire avoit
raison de penser tout cela comme homme de bon esprit et de probit: mais
il avoit grand tort de le dire, comme Comdien. Et supos qu'il ait
jamais parl aussi tourdiment, l'Auteur devoit sauver cette peinture
mortifiante  une troupe de gens qui ne luy ont rien fait que de le
divertir, quand il a voulu aller  la Comdie. Il a pargn tant
d'autres vritez  des personnes qui ne les valent pas, tout Comdiens
qu'ils sont; il pouvoit bien encore pargner  la Troupe le chagrin que
de tels sentimens partissent d'un homme qu'ils reconnoissent pour leur
Matre, et qui a t si long-temps  leur teste. Car  regarder les
Comdiens du ct des moeurs, ils en ont de bonnes comme les autres; et
s'il y en a quelques-uns qui n'difient pas, il y en a d'autres qui
cultivent la vertu. Je vous avoue, Monsieur, que ce discours de Molire
m'a rvolt; il n'y a personne qui ne parlt contr'eux avec plus de
modration._

_Mais, Monsieur, pourquoy l'Auteur introduit-il Chapelle pris de vin
dans cette occasion? Molire pouvoit bien, sans lui, faire entendre
raison  ce jeune fils d'Avocat. Quelle impertinence Chapelle ne
vient-il pas dire? C'est, dit-il, un vol que ce jeune homme fera au
Public s'il ne se fait Prdicateur ou Comdien. Comme si les principes
de la dclamation toient les mmes dans ces deux professions si
oposes! L'Auteur fait bien connotre par cette proposition, qu'il
n'entend ni l'action de la Chaire, ni l'action du Thtre; car je ne
puis m'imaginer que cela soit sorti de la bouche de Chapelle, qui toit
un homme d'esprit et de got. L'Auteur s'est imagin qu'il n'toit bon
qu' dire des plaisanteries, puisqu'il le fait encore parler sur le mme
ton dans les pages suivantes, dans des avantures, qui sont mme
pisodiques  son sujet. Mais je remarque  cette occasion, que l'Auteur
a eu une attention extraordinaire  rpandre du plaisant dans la vie
d'un homme srieux. A quel dessein? Ses actions nuement rapportes,
avoient assez de quoy satisfaire ceux qui s'intressent  le connotre,
sans les faire servir de divertissement au Public. Il fait beau voir cet
homme grave envoyer chercher le chapeau de Rohaut son ami, pour
reprsenter le Philosophe dans le _Bourgeois Gentilhomme_; cela est plat
et d'un mauvais caractre. Oh mais, me diroit l'Auteur, cela est vray.
Eh bien, quand on n'en pourroit douter, qu'importe  la postrit
d'avoir cette ridicule vrit dans la vie d'un homme dont elle ne
cherchera jamais la bassesse?_

_Je ne suis pas mcontent de l'histoire du succez du _Bourgeois
Gentilhomme_ et des _Femmes Savantes_  la Cour. Ce sont ces
endroits-l que l'Auteur auroit d dtailler davantage, parce que ce
sont les seuls qui nous touchent. Nous voyons reprsenter tous les jours
les Pices de Molire, et nous aurions t ravis de connotre les
modles de ses caractres, les motifs qui l'ont fait travailler, et le
succs de ses pices dans le temps. Et mme, en homme avis, l'Auteur
auroit d nous donner une Dissertation sur chacune. 'auroit t l un
Ouvrage excellent; mais cette suite d'aventures communes n'est bonne que
pour ces Lecteurs qui s'amusent de rien. Il est vrai que l'Auteur, qui a
senti par avance cette objection, y rpond modestement  la fin de son
Livre. Un tel Ouvrage, dit-il, est au-dessus de ma porte; et quand je
l'aurois fait, c'et t donner l'histoire du Thtre de Molire, et non
pas sa vie. Eh bien soit, celle-l m'auroit fait beaucoup de plaisir;
celle-ci ne m'intresse point. On donne la vie d'un homme, quand ses
actions inspirent de la saintet dans les moeurs, et de l'lvation dans
les sentimens, ou qu'elle fournit des moyens de gouverner, et de se
conduire dans les grands emplois._

_La querelle de Baron avec ce Courtisan inconnu,  l'occasion d'une
Pice de Thtre, me parot impertinente. Molire y fait le personnage
d'un prsomptueux; Baron, celuy d'un homme qui ne se connoit pas; le
Courtisan, celuy d'un mal-avis, de se commettre avec luy: et tout cela
est soutenu par de si mauvaises raisons, que je ne daigne pas vous en
parler davantage; d'autant plus que je ne devine pas srement les
personnes que l'Auteur a caches._

_Nous voici  la fin du Livre o l'Auteur nous dit qu'il a assez fait
connotre que Molire ne vivoit pas en bonne intelligence avec sa femme.
Il a raison, puisque par tout ce qu'il nous a dit, j'ai compris aisment
que la Molire toit une coquette outre; qu'elle causoit
continuellement du chagrin  Molire, et qu'il ne pouvoit la ranger 
son devoir  cause de son humeur volontaire. Cependant l'Auteur se
plaint que l'on ait fait de mauvaises histoires sur son compte; et il
attaque effrontment sur cela l'Auteur du _Dictionnaire critique_, pour
donner plus de poids  son ressentiment. Mais qu'a-t-on tant dit contre
Molire et sa femme? Rien autre chose que ce que l'Auteur nous en a
dbit;  la vrit, avec beaucoup plus de politesse et de prcaution.
Il ne falloit point tant se rcrier pour si peu de chose._

_Si Molire, selon notre Auteur, n'toit lent  travailler, que parce
que les visites des Grands Seigneurs et de ses Amis, qui toient
frquentes, l'interrompoient dans son travail, pourquoi cet Auteur ne
nous a-t-il pas donn ce qui se passoit entre ces Grands Seigneurs, ces
Amis et Molire? Nous aurions sa vie, puisqu'il a plu  l'Auteur
d'essayer de nous la donner. Ces Messieurs-l n'alloient chez Molire,
que pour faire valoir son esprit; et ce que disent de Grands Seigneurs
et des Amis choisis, doit tre agrable. Mais l'Auteur ne l'a pas su
apparemment, et il a mieux aim faire un Livre plus court et ne point
mentir: et moi je serois fort aise qu'il et invent de bonnes choses,
pour me ddommager de ses plates vritez._

_Il nous fait un long narr de la mort de Molire, comme si nous tions
ses petits parens, qui voulussions en savoir jusqu'aux plus basses
circonstances. Les bouillons de la Molire, son oreiller, le fromage de
Parmesan, relvent beaucoup le mrite de ce grand Homme. Oh! je ne dis
tout cela, dit l'Auteur, que pour ter au Public le prjug qu'il a sur
la mort de Molire. Et bien, il n'y avoit qu' dire qu'il ne mourut
point sur le Thtre, c'en toit assez; on l'auroit cru sans ces
particularitez ridicules. Il faut bien qu'on le croye sur le reste, dont
il ne dit pas la moiti de ce qu'il faut dire; par exemple, sur son
enterrement dont il auroit eu de quoi faire un volume aussi gros que son
Livre, et qui auroit t rempli de faits fort curieux, qu'il sait sans
doute. Car pour tre mystrieux avec esprit, comme l'Auteur, il faut
savoir toutes les circonstances des faits que l'on rapporte. Pour moy,
je n'en juge que par le bruit public; on accuse l'Auteur de n'avoir pas
dit tout ce qu'il devoit, ou du moins tout ce qu'il pouvoit dire: et ds
que je suis prvenu sur cela, je ne saurois tre content de l'Auteur,
qui devoit tout dire, ou se taire. Il a manqu  ce qu'il devoit  la
vrit, comme Historien, ds qu'il a supprim des faits ou des
circonstances._

_Voil, Monsieur, mon sentiment sur la _Vie de Molire_. Je ne suis
point entr dans une Critique exacte du Livre; je vous ai dit seulement
ma pense. D'autres Critiques plus chagrins que moy, y auraient
peut-tre plus trouv  redire que je ne l'ay fait: mais persuad que je
suis, que les sentimens ne sont jamais gnraux sur le bon ou le mauvais
d'un Ouvrage, je ne voudrois pas rpondre que ce Livre n'et son mrite
pour le plus grand nombre; il est amusant pour les gens qui se
contentent de lire sans rflexion. Il y a des noms en blanc; on s'occupe
 les deviner; cela suffit pour faire dire: Voil un Livre excellent,
pour exciter la curiosit, pour faire admirer l'ordre et le stile. En ce
cas, l'Auteur aura eu raison, et moy, j'auray eu tort de le reprendre.
Cependant, dbarrass de tout prjug, j'ay cherch la Vie de Molire
telle que l'Auteur nous la promet au commencement de son Livre, je ne
l'ai point trouve, le Livre ne m'a point plu. Je me suis rabatu sur
l'expression au dfaut de la matire; celle-l m'a paru trop hardie pour
un Auteur qui n'est point en droit de s'carter de la voye commune. J'ay
vu de plus que les avantures qui offusquent la Vie de Molire, en
dfiguroient quelques traits srieux assez passablement touchez. Je
crois nanmoins que le tout ensemble a cot  l'Auteur; il a travaill
son Ouvrage avec autant de soin que si c'toit la Vie d'un Hros, 
quelques endroits prs, qui sont un peu ngligez._

_Mais, Monsieur, comme je ne veux point m'attirer les traits d'un Auteur
en colre, je vous prie que cette Lettre soit de vous  moy; car s'il en
a connaissance, il ne se tiendra jamais de me commettre dans le public
pour son honneur, et je serois trs-fch que lui ou moi nous eussions
tort publiquement. Ainsi soyez fidelle  notre amiti; car j'aurois
peut-tre bien de la peine  me retenir, si l'Auteur me maltraitoit par
une Rponse; et nous pourrions donner aux Gens de Lettres des Scnes qui
tourneroient  notre confusion. Je suis, etc._


FIN DE LA LETTRE CRITIQUE




                                ADITION
                                A LA VIE
                              DE MONSIEUR
                              DE MOLIERE,
                              _CONTENANT_
                                  UNE
                                REPONSE
                             A LA CRITIQUE
                          Que l'on en a faite.

                                A PARIS,

                                  Chez
   JACQUES LE FEBVRE, dans la grand'Salle du Palais, au Soleil-d'Or.
                                   ET
       PIERRE RIBOU, proche les Augustins,  l'Image Saint Lois.

                               M. DCCVI.

                        _AVEC PRIVILEGE DU ROI_




Le privilge est au nom de Jean-Leonor le Gallois, sieur de Grimarest,
et l'approbation de Saurin, du 9 dcembre 1705.




ADDITION  LA VIE DE MONSIEUR DE MOLIRE CONTENANT UNE RPONSE  LA
CRITIQUE QUE L'ON EN A FAITE


Ds que la Vie de Mr de Molire a paru, on m'a menac de la critiquer.
Un petit Auteur, touff ds sa naissance, vouloit avec ingratitude
faire son coup d'essai sur mon Ouvrage: mais la Critique qui m'occupe
est au dessus de sa porte; ce n'est point lui qui m'attaque.

Le Provenal d'autre-fois, et le Grand'homme d'aujourd'hui, au dire de
l'Auteur de la Critique, m'a donn des soupons; mais ce n'est pas un
homme assez du commun pour relever les garemens d'un petit Auteur.

La Compagnie (c'est ainsi que Mrs les Comdiens appellent leur Corps
prsentement) n'a point, ce me semble, d'Auteur critique aussi dli que
celui qui me reprend.

Le nom du Libraire qui dbite ce petit Ouvrage, m'a fait souponner
qu'une plume acoutume depuis longtems au travail, auroit voulu  mes
dpens procurer quelque petit profit  son Libraire, sous le nom de
Molire, qui rapelle assez son Lecteur. Mais le stile de la Critique est
ais; il n'est point raboteux; je n'y reconnois point l'Auteur qui
m'avoit d'abord caus des soupons.

J'avoue que je suis dpays, j'ignore celui  qui j'ai affaire. A moins
que ce ne soit quelque Avocat dsoeuvr, que j'ai lieu de souponner, et
qui pour se ddommager de son loisir, n'ait voulu faire connotre au
Public qu'il toit homme de discussion, et de discernement. Mais tel que
soit mon Adversaire je lui suis trs-oblig de tout le bien qu'il dit de
moi; j'ai pourtant remarqu un peu de vivacit dans sa Critique; et j'ai
bien de la peine  croire qu'il m'attaque de sang froid. C'est un
Censeur  craindre; il insinue ses sentimens avec adresse, il y a du
tour dans son expression; mais je ne conviens pas qu'il pense toujours
juste. Ainsi il trouvera bon que je le fasse connotre au Public par ma
Rponse. Je me flate mme que mon Censeur y apprendra des choses qu'il
ignore, tout assur qu'il parot  porter son jugement.

Je dis plus, je me suis imagin que son Ouvrage n'est qu'un ramassis des
difrens sentimens que l'on a rpandus sur mon travail; si tout toit
parti de son gnie, il y auroit peut-tre plus d'ordre, et moins de
contradiction dans sa Critique. Il a entendu ce Peintre, dont tout le
mrite est renferm dans la main, s'crier dans ces lieux o l'on
s'assemble pour taler son bel esprit: Ce n'est point l Molire; il a
eu du commerce avec toute la Cour; l'Auteur ne nous en dit rien. Mon
Censeur a mis cela sur ses tablettes pour me le reprocher.

D'un autre ct cet Avocat, qui ne connot que le langage gothique de sa
famille et de ses paperasses, et qui ignore celui de la Cour et des bons
Auteurs, a donn matire  mon Critique, pour ataquer mon stile. Il a
saisi les plaintes des Comdiens, qui se sont cru offencez de
l'fronterie que j'ai eue d'ataquer leur Jeu et leur Profession. Il a
rpt d'aprs eux que j'ignorois les principes de leur Art, et que ce
n'toit pas  moi  en parler si lgrement. Enfin mon Censeur a fait un
petit magazin de bonnes et de mauvaises choses que l'on a dites contre
mon Livre, pour en former sa Critique. J'y vais rpondre pour ter au
Public la prvention que des termes vifs et bien placez pourroient lui
donner contre mon Livre.

Mon Censeur s'tonne que j'aie intitul mon Ouvrage, _La Vie de Mr de
Molire_. Un Comdien, dit-t-il, peut-il tre apell _Monsieur_, que
par des Domestiques, ou par le menu Peuple? Sa profession est ignoble.
L'Auteur ignore le crmonial.

Si mon Censeur avoit dit que l'on toit acoutum  ne point donner du
_Monsieur_  Molire; que j'aurois bien fait de suivre l'usage; et que
ce n'est point par mpris pour cet illustre Auteur que cet usage s'est
tabli; j'aurois pass condamnation de cette Critique. Mais ce n'est pas
l le sentiment de mon Censeur: je suis donc oblig de lui dire que je
n'ai point fait la Vie de Molire, comme Comdien, mais comme Auteur: et
le mrite qu'il s'est acquis par ses Ouvrages exige de l'estime; c'est 
ce sentiment qu'il faut s'en tenir pour rendre ce que l'on doit  sa
mmoire. Quel est l'Auteur de son tems que l'on n'apelleroit pas
Monsieur en fesant sa Vie?

Mais bien plus: mon Censeur, qui insulte Molire et l'Auteur de sa Vie
par des termes un peu trop forts, ne sait pas aparemment qu'il n'y a
point d'Auteur, pour peu sur tout qu'il se soit rendu recommandable, que
l'on ne traite de _Monsieur_, quand on parle de lui dans un tems peu
loign de celui o il a vcu, et que ses enfans vivent encore. C'est
une rgle de politesse que l'on pousse mme jusqu' un sicle. Et si
dans ces derniers tems il s'est gliss une espce de rusticit dans les
conversations, en apellant schement par leur nom ceux  qui l'on doit
de l'estime ou du respect, doit-on trouver mauvais que dans l'impression
je me sois cart de cette rusticit?

Quand bien mme j'aurois pris Molire comme Comdien, quel mal aurois-je
fait de l'apeller _Monsieur_? c'est un crmonial bien tabli
prsentement chez Mrs les Comdiens Auteurs. Ne lisons-nous pas, _Les
OEuvres de Mr Poisson, Le Thtre de Mr Dancour, etc._? Aprs cela
peut-t-on refuser le _Monsieur_  Molire? Nous ne sommes plus dans le
tems o l'on intituloit modestement, _Les OEuvres de Jean un tel_.

Il est vrai que je traiterai galement de _Monsieur_ le Grand Seigneur
et Molire, sans croire m'carter des rgles. La vertu et le mrite sont
de toute profession, je les honore avec respect dans l'homme de qualit,
et avec estime dans celui qui est d'une naissance commune. Ce seroit une
trange chose que Molire et fac son mrite par la sienne et par sa
profession. Enfin il suffit que 'ait t un Auteur illustre, et qu'il
ait t honor de l'estime et des bienfaits du Roi pour justifier les
gards que j'ai eus pour lui.

Mais faut-t-il que je fasse remarquer  mon Censeur que c'est lui-mme
qui ne sait pas le crmonial? Puisqu'il ignore que quand on fait parler
le Roi personnellement, on ne donne la qualit de _Monsieur_  personne
qu' ceux  qui sa Majest veut bien la donner,  cause de l'lvation
de leur naissance, ou de leur dignit. Et je pourois me rcrier contre
mon Censeur de ne pas mettre de la diffrence entre un Privilge, o le
Roi parle dfiniment et en Matre, et le titre d'un Livre qui n'est
dtermin pour personne en particulier.

Je passe  un article qui m'intresse davantage, c'est mon stile, que
l'on ataque d'une grande force. Je suis un Auteur qui m'emporte; je
hazarde; tout terme, toute expression m'acommode pour me faire entendre.
Suis-je de l'Acadmie pour crire si hardiment? Si mon Censeur, qui
parle de cette sorte contre moi, avoit fait ses lectures avec atention,
s'il avoit du commerce, il auroit remarqu que je n'ai rien hazard. La
noblesse et le choix des termes, et des expressions, la nettet, la
_concision_, sont des principes, que je tche de ne point perdre de vue,
comme les moyens les plus assurs d'atacher le Lecteur. A observer trop
rigoureusement la puret de la Grammaire,  s'en tenir aux expressions
communes,  prfrer toujours le propre au figur, on rend bien souvent
une lecture languissante; on ne rveille point le Lecteur. J'avoue qu'un
long et frquent usage de la langue me fait quelquefois sortir du chemin
batu; mais il me semble que je le fais avec prcaution, et dans les
ocasions, o ce que je hazarde relve le sentiment que j'exprime. La
langue Franoise est aujourdui de tous les Pays, de toutes les Cours
trangres; et l'on ne sauroit se donner trop de soins pour la
perfectionner; de manire qu'elle soit toujours prfre, comme la plus
propre pour s'exprimer naturellement. En Allemagne, en Dannemarc, en
Sude, en Pologne, le commerce d'amiti, de politesse, de galanterie,
d'affaires mme, s'entretient en notre langue. Les Princes se font un
plaisir de parler Franois; leurs Ministres, Envoys dans de difrentes
Cours, ont leur correspondance en Franois; c'est une langue
universelle. Et il est  notre honte que les trangers aient plus
d'atention que nous  y trouver des beautez, dont on nous interdit la
recherche par des Critiques continuelles ds que quelque Auteur s'carte
un peu du stile commun et populaire. Si cet Auteur n'a un nom, ou une
place qui impose silence, aussi tt une foule d'ignorans s'lve contre
lui: leur malignit va si loin, que quand une expression heureuse les
choque, parce qu'elle est nouvelle pour eux, quoique receue et employe
depuis long tems, ils condamnent tout l'Ouvrage. De sorte que les
Auteurs, plus jaloux de la matire, que du stile, aiment mieux faire un
bon Livre exprim foiblement, que de risquer de lui donner la grace et
le feu qu'il pourroit avoir par un stile choisi. J'ai cru que je pouvois
sortir de cette circonspection servile, et qu'assur par de longues
observations, je pouvois placer quelques termes, et quelques
expressions; sur tout dans une matire, o j'avois beaucoup de choses 
mnager, pour n'en pas rendre la lecture dsagrable.

Les Caractres, les Conditions, les Matires ont leurs termes: le
Courtisan ne parle point, comme le Bourgeois; l'homme d'esprit, comme
l'homme commun; on ne rend point une avanture avec le stile du srieux.
Tout cela forme de difrens langages que mon Censeur n'a point encore
tudis, et il a pris pour garement ce qui lui a paru nouveau.

Je ne puis m'empcher de relever ces termes, _est-il de l'Acadmie_? Non
je n'en suis point, et je ne crois pas que jamais je mrite d'en tre.
Mais a-t-il t interdit par quelque ordonnance,  tous ceux qui ne sont
pas de l'Acadmie, de cultiver la langue, de dbarasser le stile de ces
ornemens trangers qui le rendent confus, d'viter l'cole, d'imiter la
Nature, et mme de hazarder un terme, une expression, si elle relve le
sentiment, ou la matire? Je ne pense pas que ce soit une ncessit
d'tre de l'Acadmie pour choisir le meilleur, dont jusqu' prsent on
ne nous a point donn de rgles assures. Je suis donc en droit de le
chercher, comme un autre. Et si je me fais bien entendre au propre ou au
figur; de manire que je conserve les caractres, et que j'vite le
languissant, le bas, et le superflu, je m'embarasse peu que l'on me
reproche la singularit. Car je dclare  mon Censeur que je ne suis
nullement scrupuleux, et que s'il se prsente un terme expressif, qui
m'en pargne plusieurs, je l'emploie avec assurance, quand il a pass
dans les conversations des personnes qui parlent bien. _Concision_, dont
je me suis servi au commencement de cet article, ne sera pas sans doute
du got de mon Censeur; mais lui-mme qui se tient si fort  l'antique
n'a-t-il rien hazard dans sa Critique? Et s'imagine-t-il que l'on et
dit du temps de Franois Premier, _je me suis rabatu sur l'expression_,
pour _j'ai cherch ma satisfaction dans son stile_: que l'on et employ
_les avantures qui offusquent la vie de Molire_ pour dire, _qui
empchent que l'on ne trouve ses actions et ses sentimens_; que l'on et
hazard _s'carter de la voie commune_, pour signifier _ne pas suivre
les rgles ordinaires du stile_? C'est pourtant l du nouveau, que mon
Censeur a peut-tre lch par contagion, et qui me fait bien entendre
qu'il ne m'a repris que par passion, ou de commande: ou il me permettra
de lui dire qu'il ne sait pas distinguer l'ancien d'avec le nouveau, le
hazard d'avec le reu dans le stile. Je me rcrierai toujours contre
ces Juges, qui n'aant qu'une lgre connoissance de la langue,
s'imaginent que ce qui n'est pas  leur got et  leur porte, n'est pas
bon: et que toutes sortes de sujets peuvent tre traitez d'un stile
gnral.

Mon Critique ne vouloit point d'avantures dans la Vie de Molire; elle
en est offusque; cela lui te, dit-il, la suite des Ouvrages de cet
Auteur, qui touchent le plus les Gens de lettres. Je n'ai pas crit
seulement pour ces Mrs l; mais pour le Public qui veut avoir tout ce
qu'on peut lui donner. Cette Critique est un sentiment particulier, qui
en vrit ne mrite aucune atention. Et mme je suis seur que si je
n'avois point ml mon Ouvrage, mon Censeur auroit est le premier  se
rcrier, et  dire: _Oh! l'ennuyeux livre! Molire a eu des avantures,
il falloit nous les donner, elles nous auroient divertis._ Mais le
Critique n'en veut point, quand on les lui prsente: il fait l'homme
grave, quand on veut l'gayer. Molire ne l'intresse pas dans son
Domestique; et avec un air de difrence, il dit qu'il se seroit bien
pass de sa vie, puisqu'elle ne touche point l'tat. Je ne sai si le
Public recevra ce sentiment; mais il est, ce me semble, bien
mconnoissant. Nous souhaittons toujours connotre ceux qui contribuent
 notre satisfaction, cette curiosit est une espce de reconnoissance
que nous devons aux Personnes de probit et de mrite. Tout petit
qu'toit Molire par sa naissance et par sa profession, j'ai rapport
des traits de sa vie que les Personnes les plus leves se feroient
gloire d'imiter; et ces traits doivent plus toucher dans Molire que
dans un Hros.

Mais c'est cela mme dont je me plains, dit mon Censeur: vous ne
m'avez point donn le beau de Molire; vous me l'avez reprsent comme
un homme fort commun, par de petites avantures qui ne sont bonnes qu'
amuser de petits Lecteurs. Ce n'est point l Molire; il a eu des Scnes
 la Cour: pourquoi ne pas nous en faire part? Pourquoi aussi ne nommez
vous pas les Personnes que vous mettez en action avec lui?

J'ai reprsent Molire dans son beau, comme dans son mauvais; mais j'ai
jug  propos de faire parotre ses situations et ses sentimens, par ses
actions, pour atacher d'avantage ceux qui lisent. L'avanture du
Vieillard dans les _Prcieuses_; celle du Chasseur dans les _Fcheux_
sont de fortes marques de l'estime que la Cour et le Peuple avoient pour
lui. On doit reconnotre son penchant  faire du bien dans tout ce qui
se passe entre la Raisin, Baron, Mondorge, et Lui. Sa fermet parot
dans le temps que la Maison du Roi voulut se conserver le droit d'entrer
 la Comdie sans paier; son atention au succs de ses pices dans celle
de Dom Quixote, et dans l'avanture de Champml. On remarque sa prsence
d'esprit, lorsque ses amis voulurent se noyer  Hauteuil, et qu'il
racommoda Mr de Chapelle avec son Valet. On voit les gards qu'il avoit
pour les Personnes leves, dans la Scne du Courtisan extravagant. Il
fait voir sa sincrit dans celle du jeune homme qui vouloit se faire
Comdien; et ainsi de tous les autres faits que j'ai raportez, et qui
font connotre Molire dans son vritable caractre. Si mon Censeur ne
s'en est pas aperu, ce n'est point ma faute; et s'il s'imagine que je
n'ai raport tous ces traits que pour faire rire, il se trompe fort.

Je lui avoue que j'ai eu intention de ne point nommer quelques
personnes, et que j'ai pass lgrement sur de certains faits. Et c'est
l justement la Cour que mon Censeur demande avec tant d'empressement.
Mais  ma place il en auroit fait autant que moi; il a lui-mme eu du
mnagement avec moins de raison, comme je le ferai remarquer dans la
suite. Quand mme on me l'auroit permis, ce que je ne supose pas, il ne
me convenoit point d'exposer au Public des Personnes de considration 
qui je dois toutes sortes d'gards. Mais que mon Censeur lise mon
Ouvrage encore une fois, il y trouvera plus de choses qu'il ne s'en est
prsent  son imagination  la premire lecture; et aux noms prs, que
je ne lui donnerai point absolument, il verra que la Vie de Molire est
plus rassemble qu'il ne pense.

J'aurois suffisamment satisfait par cette Rponse  la Critique que l'on
a faite de mon Livre, si je n'avois affaire  un Censeur difficile, du
moins il me parot tel. Il m'a ataqu en dtail; je vais lui rpondre de
mme.

Ma probit n'est pas assez bien tablie chez lui, mon exactitude lui est
trop suspecte, pour croire que je lui aie donn la vrit. Mon Ouvrage
est broch d'aprs des Mmoires de Mr le Baron: donc il est mauvais;
donc il n'est pas vritable. La plaisante et injurieuse consquence!
A-t-on jamais exig d'un Historien des actes autentiques, des tmoins
juridiquement entendus, pour prouver ce qu'il avance? A qui dois-je m'en
raporter qu'aux personnes qui ont vu, connu, et frquent Molire? Et
quelle certitude puis-je donner des soins que j'ai pris, pour dcouvrir
la vrit des faits, que mon honneur et ma rputation? Que cet Auteur
informe donc de mes moeurs avant que de me condamner. Mais il se
contredit  la fin de sa Critique. Je crois, dit-il, que le tout
ensemble a cot  l'Auteur; il a travaill son Ouvrage avec autant de
soin que si c'toit la Vie d'un Hros. Je ne l'ai donc pas broch,
comme il le prtend dans un autre endroit.

Mais, ajoute-t-il, Baron est son ami; seurement il a part  son
Ouvrage: il le loue trop lgrement; et il insulte trop les autres
Auteurs Comiques pour n'en tre pas persuad. Donc encore mon Ouvrage
est mauvais et suspect. En vrit peut-on raisonner avec si peu de
retenue pour deux personnes qui n'ont rien fait  ce Censeur? Aprs
cela, dois-je prendre pour sincres les louanges qu'il me donne en
d'autres endroits?

Et bien soit, je suis ami de Baron: j'ai cela de commun avec beaucoup
d'honntes gens, et de personnes de considration. Je passe encore  mon
Censeur que Baron m'ait donn des mmoires. Mais  qui aurois-je pu
mieux m'adresser qu' lui, pour connotre Molire? Il a toujours t
avec lui. Mon Critique a-t-il des preuves convainquantes de la mauvaise
foi de Baron, pour douter de ce qu'il peut m'avoir dit sur Molire? Mais
je lui dclare que Baron n'a pas plus de part  mon travail que
plusieurs autres personnes dignes de foi, qui m'ont fourni des mmoires.

Mais vous insultez Dancour, et plusieurs autres Auteurs, ajoute mon
Censeur, d'avancer hardiment que depuis Molire, personne n'a mieux
soutenu le Thtre Comique que Baron. Si c'est l faire insulte  ces
Messieurs, qu'ils me donnent de leur faon deux pices gales  la
_Coquette_, et  l'_Homme  bonnes fortunes_, je leur ferai rparation;
qu'ils me montrent deux traductions comiques aussi bien acommodes 
notre Thtre que l'_Andrienne_, et les _Adelphes_, je passerai
condamnation de leurs plaintes. Mais, rplique mon Censeur, ces
_Adelphes_ sont tombs. Et bien je le veux, il est bien tomb d'autres
Pices excellentes. Le _Misantrope_, l'_Avare_ de Molire ont eu le mme
sort dans un tems o l'on alloit en foule au spectacle. Et  suivre la
rgle de mon Auteur, si les Journaux ne lui imposent point pour juger
d'un Ouvrage, le Public ne m'impose point aussi pour juger d'une Pice
de Thtre. Son got dgnre tous les jours: acoutum depuis quelque
tems  des traits grossiers, il n'est plus susceptible de dlicatesse.
On juge aujourd'hui avec prvention, avec caprice, avec ignorance. On
voit avec empressement un Ouvrage assez commun; on aplaudit foiblement 
un meilleur, on le nglige. Je n'ai point jug des _Adelphes_ par
l'vnement; son quatrime acte m'auroit fait passer sur bien des
dfauts. Ainsi lorsque j'ai dit que Baron toit celui des Auteurs qui
avoit le mieux soutenu le Thtre Comique depuis Molire, j'ai dit ce
que j'ai pens, et ce que je pense encore sans prjug; et je ne trouve
point mauvais qu'un autre soit d'un sentiment opos, comme le fait mon
Censeur.

Sa Critique sur les paroles du grand pre de Molire ne mrite pas que
je la relve; il se seroit bien pass d'appeler tourderie la chose du
monde la plus innocente et la plus commune. Mais je le dis encore, il me
reprend avec dessein, puisqu'il me conteste les faits les plus connus,
lorsqu'il dit que Monsieur le Prince de Conti ne voulut point faire
Molire son Secrtaire, et qu'il avance que l'avanture des personnes qui
voulurent se noyer  Hauteuil ne peut tre vraie.

Pourquoi Monsieur le Prince de Conti n'auroit-il pas voulu employer
Molire dans son cabinet? N'avoit-il pas le mrite ncessaire pour cet
emploi? Le Prince trouvoit d'ailleurs dans Molire d'autres bonnes
qualitez qui lui auroient donn de la satisfaction et du plaisir; c'en
toit assez pour le choisir. La profession de Comdien ne ferme point la
porte aux emplois honorables, comme mon Censeur se l'imagine. On voit
aujourd'hui un Comdien ocuper une des premires et des plus importantes
places auprs d'un Prince. N'en avons nous pas vu devenir Ingnieurs?
Cette profession n'toit donc pas un obstacle  l'honneur qu'on vouloit
faire  Molire. Et d'ailleurs le choix d'un Prince efface tout.

Mon Auteur me reproche sans atention de la contradiction dans cet
endroit. Molire selon lui ne connaissoit pas assez la Cour pour refuser
avec de si bonnes raisons l'emploi qu'on vouloit lui donner; c'est
l'Auteur qui parle en sa place. Je suis trs-fch que mon Censeur ait
si peu rflchi; j'aurois plus d'honneur de me deffendre contre lui. Car
peut-il n'avoir pas remarqu que Molire avoit depuis long-tems entre
chez les Grands? Il avoit une Charge et une Profession qui la lui
donnoient: il avoit fait le voyage de Narbonne  la suite de Louis XIII.
En voil bien assez pour connotre la Cour; et je doute que mon Censeur
la sache aussi bien que Molire la savoit ds ce tems-l. Mais mon
Critique n'y pense pas: croit-il de bonne foi que j'aurois hazard des
faits de cette nature, sans en tre bien inform? Il me permettra de le
dire, il a fait son petit Ouvrage un peu lgrement. A l'entendre
parler, je suis un tourdi, un prsomptueux, un imprudent. Et moi je le
trouverois fort sage s'il n'avoit rien dit.

A l'gard de l'avanture d'Hauteuil, qu'il prenne la peine d'aller dans
ce vilage, il y trouvera encore de vieilles gens qui en ont t les
tmoins; et qui lui diront que les Acteurs de cette avanture toient des
personnes de qualit qui vouloient se noyer de compagnie avec Mr de
Chapelle, et avec un quatrime dont le nom ne mourra point chez les gens
de plaisir.

Je rencontre encore, dit l'Auteur de la Critique, une contradiction
dans la Vie de Molire. L'Auteur lui fait dire en Languedoc qu'il est
passable Auteur: il lui fait souhaiter de venir  Paris, parce qu'il se
sentoit assez de forces pour soutenir un Thtre Comique: et lorsqu'il y
est, il se dfie de lui mal  propos, puisque c'est aprs avoir plu au
Roi.

Mon Censeur prend avantage de tout, il ne nglige rien pour m'ataquer:
je ne le trouve pourtant pas plus fort en cette ocasion que dans les
autres; car seurement il n'y a point de contradiction dans les paroles
et dans les situations de Molire. Il savoit par son exprience que le
Public de Paris n'toit pas ais  gagner dans un tems, o il y avoit
des Auteurs et un got pour lesquels il toit prvenu. Il savoit que ce
Public ne jugeoit pas avec autant de discernement que Sa Majest. Il
avoit  soutenir la rputation qu'Elle lui avoit dj tablie par son
approbation: trois raisons qui dvoient galement donner de l'inquitude
 Molire. D'ailleurs nous avons toujours beaucoup de suffisance pour
tout entreprendre; mais au moment de l'excution nous tremblons
naturellement. Molire se trouva dans cette situation  l'instant qu'il
eut  tablir sa rputation, ou  la dtruire par son coup d'essai. O
est donc la contradiction dans cet endroit de mon Livre? Au contraire
j'y trouve, ce me semble, la nature  dcouvert.

Mon Censeur fait ce qu'il peut pour me faire des ennemis. Il me commet
avec les Auteurs, avec les Comdiens. Mais avant que de l'essayer il
devoit plus observer mon expression; car je n'ai point dit qu'avant et
aprs Molire les Auteurs n'avoient donn que de mauvais Ouvrages. Voici
mes termes: _Courage, courage, Molire_, s'cria ce Vieillard,  la
reprsentation des _Prcieuses_, _voil la bonne Comdie. Ce qui fait
bien connotre que le Thtre Comique toit alors nglig: et que l'on
toit fatigu de mauvais ouvrages avant Molire, comme nous l'avons t
aprs l'avoir perdu_. Mon expression n'exclud point, comme celle de mon
Censeur, les bonnes pices de ma proposition. Je parle indfiniment des
mauvaises, qui sont en assez grand nombre, pour que je puisse m'en
plaindre, sans nommer les Auteurs: et je m'en raporte sur cela au
jugement du Public, quoique nous ne soyons pas toujours d'acord sur cet
article.

L'Auteur de la Critique est du moins autant ami des Comdiens, qu'il
prtend que je le sois de Mr le Baron; il s'puise pour les dfendre,
comme si je les avois ataqus personnellement. Mais ne trouvera-t-on
point tonnant que mon Critique, qui parot avoir de l'esprit, s'efforce
d'abaisser Molire par sa naissance, par sa profession, par sa conduite,
et par ses sentimens; qu'il mprise Baron, qu'il en veuille  sa
sincrit, deux hommes illustres cependant chacun en son genre; et qu'il
prenne si fortement le parti des restes de leur troupe? Comment!  lire
les expressions de mon Censeur; quand j'aurois parl peu
respectueusement d'une Compagnie suprieure, je ne serois pas plus
criminel! Mais j'ai dit, que Molire ne reconnotroit pas ses Pices
dans le jeu d'aujourd'hui. Et bien soit, je l'ai dit, je ne m'en ddis
point: c'est le sentiment du Public; c'est celui mme de chacun des
Comdiens en particulier; peut-on m'empcher de dire que c'est aussi le
mien? C'est bien  vous, ajoute mon Censeur,  parler de ce mtier
l; vous qui sur ma parole en ignors les principes, quoique dans votre
Livre vous nous ayez tal fastueusement de grands mots, pour nous faire
entendre que vous y tiez un habile homme. Cette Profession, dit-il
encore, a-t-elle d'autres rgles, que le bon sens, une belle voix, et
de beaux gestes?

Et c'est justement cela dont je me plains: point de bon sens, point de
voix, point de gestes, point de conduite dans le jeu d'aujourd'hui. Mais
avant que j'entre dans le dtail de ma proposition, je dclare que je
n'en veux qu' l'Acteur en gnral; et que je sais distinguer, et celui
qui excute bien, et mme les jours qu'il doit tre applaudi, et les
rles qui lui conviennent.

Je rpons donc avec assurance  mon Censeur qu'il n'entend point cette
partie de la Rhtorique qui regarde l'action, de la manire dont il en
parle; et je veux bien l'instruire, pour repousser son insulte.

Le Comdien doit se considrer comme un Orateur, qui prononce en public
un discours fait pour toucher l'Auditeur. Deux parties essentielles lui
sont ncessaires pour y russir: l'accent et le geste. Ainsi il doit
tudier son extrieur, et cultiver sa prononciation, pour savoir ce que
c'est que de varier les accens, et de diversifier les gestes  propos,
sans quoi il ne russira jamais. D'o vient que nous voyons des Acteurs,
qui semblent tranquiles, quand ils contestent; en colre, quand ils
exhortent; indiffrens quand ils remontrent; et froids quand ils
invectivent? C'est l ce qu'on appelle communment, ne pas savoir, ne
pas sentir ce que l'on dit; n'avoir pas d'entrailles.

Je conviens qu'une voix sonore, et une flexibilit de corps, que nous
tenons de la nature, donnent un grand avantage  l'Acteur. Mais il y a
des rgles pour les conduire, selon les parties qui composent la Pice,
selon les passions qui y rgnent, selon les figures qui l'embellissent,
selon les personnages qu'on introduit sur la scne. Que l'Acteur lise
les prceptes qu'on nous a donns sur la dclamation, qu'il les excute,
il touchera le Spectateur. Il ne m'est pas permis de faire un Livre pour
les lui dtailler, j'ennuyerois mon Lecteur: mais je puis reprocher 
mon Censeur qu'il ne les connot pas, puisqu'il n'a point remarqu que
la plupart des Comdiens ne les observent point. On trouve presque
toujours au spectacle les rolles mal distribus: des voix ingrates qui
ne peuvent fournir dans les mouvemens; de glapissantes, ds qu'elles
s'lvent; de foibles, qui ne se font point entendre; de trop claires,
qui n'imposent point, et qui ne peuvent varier dans la passion; des
Acteurs qui sans raison prcipitent leur voix, par hmistiche, et qui
font perdre la moiti de ce qu'ils disent: dfaut qui s'est gliss au
Thtre depuis quelques annes. Peu atentifs  leur jeu, ils expriment
souvent l'emportement, comme la tendresse; le rcit, comme le
commandement: en un mot ils ne daignent pas sortir du ton qui leur est
naturel pour entrer dans la passion. Ils ne ngligent pas moins leurs
gestes. Il y en a qui en ont de lents, d'autres de prcipits;
quelques-uns en ont de rudes, quelques autres d'affets, et souvent mal
mnags, faute d'tudier le sens de l'Auteur. Toute leur science,
disent-ils, est de bien observer la ponctuation. Mais avons-nous des
points pour toutes les passions, pour toutes les figures? Nous ne
connoissons que les points ferms, les points d'admiration, et ceux
d'interrogation. Ils ne suffisent pas mme pour la lecture.

Un bon Acteur doit scrupuleusement observer la quantit; mais qu'il
vite le chant avec soin. Il doit mnager son haleine; de manire qu'il
ne la reprenne jamais dans un sens interrompu, afin de conserver
l'atention du Spectateur. Qu'il la suspende en s'arrtant  ces termes
qui font les transitions et les liaisons, plutt qu' la ponctuation qui
les prcde; c'est un agrment qui a toujours son effet. C'en est un
aussi de mnager  propos des silences dans les grands mouvemens, comme
on le fait dans la musique. Le repos  la rime, ou  la csure, si la
ponctuation n'y oblige, confond le sens de l'Auteur. Un Acteur ne doit
point appuyer sur les termes, mais sur l'expression entire; et
remarquer le mot qui dtermine la pense afin de l'lever un peu plus
que les autres. On est dsol d'entendre des Acteurs qui poussent leur
voix, comme des possds, en prononant, par exemple, un adjectif, et
tomber du moins  l'octave en profrant son substantif: au lieu
d'entraner le Spectateur insensiblement, par degrs conjoints, s'il
m'est permis de parler ainsi, jusqu'au terme qui doit lui faire sentir
la pense que l'on exprime. C'est l un des plus sduisants moyens de
toucher l'Auditeur; mais peu de personnes savent l'excuter. Il faut
encore une grande habitude pour donner  sa voix les inflexions qui
conviennent; une bonne poitrine, pour la mnager; beaucoup de jugement,
pour dcouvrir le sens de l'Auteur; et donner, s'il est possible,  son
Ouvrage plus d'esprit qu'il n'y en a voulu mettre.

Toutes ces observations, et les rgles que l'on trouve dans les livres
qui ont trait de la dclamation, excutes grossirement, font le
Comdien. Quand on les met en usage noblement, avec facilit, avec
dlicatesse, c'est ce qui constitue l'Acteur. Car je mets une grande
diffrence entre l'un et l'autre. Celui-l anime son action, comme un
Artisan commun fait son mtier; celui-ci, matre de sa matire, donne 
son jeu tout le vrai, toute la dlicatesse que la nature exige.

Mais, diront quelques Lecteurs indiffrens, voil bien srieusement
rpondu  une foible Critique! On est aisment piqu, quand on est
trait d'ignorant: je n'ai pu tenir contre l'envie que j'avois de faire
retomber ce reproche sur mon Censeur.

Je souhaite en avoir assez dit pour qu'il puisse comprendre que les
principes de l'Orateur, qui prononce en public, sont communs  la Chaire
et au Thtre; et qu'ainsi Mr de Chapelle ne parloit point tout--fait
comme un extravagant, lorsqu'il dit que le fils de l'Avocat, qui vouloit
se donner au Thtre, feroit un vol au public, s'il ne se fesoit
Prdicateur, ou Comdien. J'avoue qu'il y a dans ces paroles un air de
libertinage et d'impit, qui rvolte; se faire Prdicateur, ou se faire
Comdien sont deux choses qui ne peuvent se mettre dans une mme balance
que par des gens qui n'ont aucun sentiment de Religion; mais cependant
il ne laisse pas d'tre vrai que la vue gnrale de ces deux professions
si opposes, est la mme: c'est de toucher celui qui coute. Et c'est si
bien la mme excution, qu'un bon Prdicateur doit exceller dans le
rcit d'une Pice de thtre; et ainsi du contraire, suposant  l'un et
 l'autre une connoissance gale des principes, et les mmes
dispositions.

Mais, me dira mon Critique, votre Molire ne savait point tout cela;
vous dites vous-mme qu'il n'eut point de succs dans le tragique: et
toutes ces belles rgles que vous venez de donner ne conviennent point 
l'Acteur Comique.

La Tragdie est une reprsentation grave et srieuse d'une action
funeste qui s'est passe entre des personnes leves au-dessus du
commun. Pour rciter cette action, il faut avoir la voix grave, noble,
sublime; et prononcer d'un ton proportionn  l'lvation des personnes
qu'on met sur la Scne, et aux passions que l'on reprsente, ou que l'on
veut inspirer. La nature avoit refus  Molire les dispositions
ncessaires pour ce genre d'action; mais comme homme d'esprit et d'tude
il en connoissoit les rgles.

La Comdie est une reprsentation nave et enjoue d'une aventure
agrable entre des personnes communes;  quoi tout auteur honnte homme
doit ajouter la douce satire pour la correction des moeurs. Cette action
demande une voix ordinaire, mais agrable, et un ton moins lev, parce
que la passion, le caractre, le sentiment qu'on exprime appartiennent 
des personnes communes. Mais dans l'un et dans l'autre genre de
dclamation, on observe les mmes principes pour conduire sa voix et ses
gestes. Molire pouvoit excuter cette action, parce qu'elle toit  sa
porte, et il avoit l'art de la faire excuter. _Molire_, dit Mr de
Furetire, _savoit bien faire jouer ses Comdies._ Il y a donc de
l'intelligence, des rgles  faire reprsenter une Comdie? Autrefois
les Comdiens les recevoient des Auteurs qui leur confioient la
reprsentation de leurs pices; mais aujourd'hui ces Auteurs seroient
trs-mal receus  leur donner l'esprit d'un rolle. J'ennuierois sans
doute le Lecteur de pousser plus loin cette matire; en voil assez pour
faire connotre que mon Censeur a eu tort de se rcrier si fortement sur
ce que j'ai dit du jeu d'aujourd'hui par rapport  celui d'autrefois.

On est surpris que Mr Racine dans ses commencemens, car dans la suite
il ne l'auroit pas fait, s'engaget  fournir un Acte de Tragdie par
semaine, et que Molire le lui et demand. Mais quand on fera rflexion
que celui-ci connoissoit dj les dispositions extraordinaires que Mr
Racine avait pour la Posie, qu'on lui donnoit un plan tout fait, qu'il
n'avoit qu' versifier, et que c'toit un Pote naissant plein de feu,
on ne sera point tonn de ce que j'avance. Mr Scarron nous dit dans
l'pitre ddicatoire du _Jodelet Matre Valet_, qu'il ne fut que quinze
jours  faire cette Pice. Aprs cela doit-on s'tonner que l'on puisse
faire un Acte en huit jours? Ou du moins qu'un jeune Pote
l'entreprenne?

L'Auteur de la Critique charge si souvent sur Baron, que je ne fais
point de doute qu'il ne lui en veuille personnellement. Il prend de l
ocasion de dsapprouver l'Histoire de l'pinette: Elle est, dit-il, hors
de mon sujet. Eh! je l'ai dit avant lui; j'ai demand grace pour ce
petit pisode; j'ai dit que je ne le donnois que parce qu'il me
paroissoit plaisant. N'en est-ce pas assez pour me justifier?

Le dtail qui regarde Baron ennuie mon Censeur, ce sont des choses
communes: Molire est petit avec Baron. Je conviens qu' la premire
lecture faite sans rflexion, on peut me reprendre sur cet article; mais
pour peu que l'on fasse atention que je n'ai raport ces petites
particularitez, que pour relever les grands traits qui les terminent,
pour faire voir que Molire entroit dans le commun du commerce d'estime
ou d'amiti, comme dans le plus srieux: on ne me condamnera peut-tre
pas aussi svrement que l'a fait mon Censeur, qui tranche si fort du
grand homme par la supriorit de ses expressions, que je doute que ses
sentiments et sa conduite y rpondent: mais il est peu d'acord avec
lui-mme: car tantt il s'abaisse jusqu' vouloir toute la Vie de
Molire, il daignera la lire; tantt il n'en veut que les beaux traits,
le reste le rvolte; tantt il se dclare le Protecteur, le Pangyriste
des Comdiens; tantt il ne veut point en entendre parler, ils sont au
dessous de lui. Dans un endroit il me reprend de n'tre pas sincre, de
suprimer des faits; dans un autre il trouve mauvais que je dise la
vrit. Il auroit voulu que je n'eusse rien dit du mauvais mnage qui
toit entre Molire et sa femme, que je n'eusse parl de Mr de
Chapelle, que lors qu'il toit  jeun: c'est--dire que mon Censeur
auroit voulu l'impossible; 'auroit t sans raison tomber dans le
dfaut qu'il me reproche un moment aprs.

Je n'ai pas, dit-il, donn tout ce que je savois de la Comdie du
_Tartufe_; on s'en plaint par tout. Mais lui qui en sait tant de choses,
que ne les disoit-il? Que ne recueilloit-il des Mmoires, pour me
reprendre  bon titre? je serois ravi qu'il et inform le Public mieux
que je ne l'ai fait. Mais je le vois bien, c'est ici que mon Censeur a
de la prudence, malgr lui-mme; il n'a eu en veue que d'intresser les
autres, sans se commettre. J'ai dit sur cette Pice ce que l'on devoit
dire: et mon Censeur, qui tale souvent de si beaux sentiments, a
mauvaise grace de me demander des traits de Satire, qui n'ont nulle
apparence de vrit. Veut-il que je pntre dans l'intrieur de Molire,
pour savoir si Mr N. et Mademoiselle N. sont les originaux du _Tartufe_?
Est-il  prsumer qu'il l'ait jamais dit? C'est le Public qui a fait
son aplication, donc la chose est vraie: la consquence n'est pas
juste. Ces caractres gnraux peuvent s'apliquer  tant de sujets, que
l'on peut aisment se tromper. Je l'ai examin avec plus de soin que mon
Censeur, j'ai vu que cela toit vrai.

En vrit je ne saurois comprendre l'Auteur de la Critique, je ne puis
le dfinir. Il fait l'honnte homme, et il veut que de sang froid je
nomme une personne, illustre, dit-il, aujourd'hui, qui chaussa autrefois
Molire si tourdiment  l'envers. Ou l'Histoire qu'il nous fait de ce
grand-Homme est vraie, ou elle ne l'est pas. Si elle est vraie, quel
ornement son nom auroit-il donn  mon Livre, o je ne parle ni de
Mchaniques, ni de Finances? Si elle ne l'est pas, c'et t le
calomnier. Mais la belle morale que mon Censeur dbite  cette occasion,
est inutile pour moi; car je lui dclare que je ne connois point son
Provenal, et que les rares qualitez qu'il lui donne me le font encore
plus mconnotre; car je m'en raporte beaucoup plus au jugement de
Molire, qui toit Connoisseur, qu' tout ce que le Censeur nous dit de
son Hros; et pour lui faire voir que je n'y entends point finesse,
qu'il le nomme, je veux bien tre charg de la confusion de l'avoir mis
sur la Scne dans la Vie de Molire, supos que je n'aie pas raport la
vrit.

Je lui en passe une trs constante: je lui avoue de bonne foi que la
dfense du _Misantrope_ est peut-tre le meilleur Ouvrage de celui qui
l'a faite; mais le bon a ses mesures difrentes, suivant les personnes
qui en jugent, et selon les rapports que l'on en fait. Mon Censeur
compare cette dfense si heureusement pour la faire valoir, que je ne
puis disconvenir qu'il n'ait raison. Cependant il auroit pu se dispenser
de faire tant de bruit pour si peu de chose; je raporte un fait de la
Vie de Molire; je ne suis point garand de l'effet qu'il doit produire.
Mon Censeur s'est fch  cette ocasion; il est ais  irriter; et je
n'ai point d'autre satisfaction  lui donner sur cet article que de ne
lui point rpondre, c'est une question dcide dans le public depuis
longtems.

A entendre parler l'Auteur de la Critique avec son ton dcisif, on doit
le prendre pour un bel esprit. La conversation de Bernier avec Molire
est plate. Et bien j'ai eu intention de la faire telle pour peindre le
travers d'un Voyageur, Philosophe bien plus. L'avanture du Minime l'a
rjoui; j'ai eu en vue de rjouir; si je n'y avois pas russi, ce seroit
un sujet de me reprendre. Ce Censeur croit-il que j'aie travaill sans
dessein, et que j'aie atendu  m'en former un aprs le jugement du
Public? Non, j'ai tach de prvenir le Lecteur par mes expressions, et
de l'amener au sentiment qu'il devoit avoir sur chaque trait de la Vie
de Molire. Je ne me plains point du succs. Mon Censeur, quelque svre
qu'il soit, me rend un peu de justice, mes fautes ne l'aveuglent point,
il me donne des louanges qu'il ne m'est pas permis de rpter, mais dont
je lui dois des remercimens si elles sont sincres; car je lui avoue
ingnument que je ne le crois pas de mes amis, et que sans l'impression,
qui ne souffre plus d'invectives, il m'auroit encore moins mnag.

L'amiti de Molire pour Chapelle l'tonne. Puisque celui-ci, dit-il,
convenoit si peu  l'autre, pourquoi ne se sparoient-ils pas? Peut-on
conserver une amiti si discordante? Mais mon Censeur examine peu; je
suis toujours oblig de le dire. Il confond le bon coeur avec les
manires. Celles de Chapelle et de Molire ne s'acordoient pas  la
vrit; mais ils se connoissoient intrieurement pour des personnes
essencielles, et ils essayoient  tous momens de se convertir l'un pour
l'autre. Combien voyons nous de gens qui s'aiment, et qui se grondent
continuellement! Il n'y a donc point l de quoi s'tonner, pour peu que
l'on connoisse le monde. C'est mme l'amiti bien souvent qui cause ces
petites altercations familires, qui ne font que la rveiller. Je puis 
mon tour reprocher  mon Critique que Baron lui tient trop au coeur.
Comment! il en parle plus souvent en mal, que je n'en ai parl en bien!
Quelle mauvaise plaisanterie il en fait  l'ocasion de Chapelle! Je
trouve mon Censeur si petit en cet endroit que je l'abandonne au mpris
du Public, sur cet article.

Il est fort veill sur tout ce qui peut abaisser mon Ouvrage; car il ne
raconte l'avanture de la Personne qui fut demander conseil  Roselis
pour se faire Comdien, que pour acuser indirectement la mienne de
fausset.  Mais ce fait est connu de trop de personnes pour tre ignor;
et je doute fort, de la vrit du sien.

C'est  ce sujet que le Critique s'panche en faveur des Comdiens. Cet
Auteur qui veut tout, jusques aux noms des personnes, ne trouve pourtant
pas bon que j'aie fait parler Molire contre la Troupe, et suposant que
le fait soit vritable, il est de sentiment, que je devois sauver de
pareilles vritez  de si honntes gens. J'en ai bien, dit-il,
pargn  d'autres qui ne les valent pas. Si je discutois cette
proposition, je ne sai si mon Censeur, et ses bons amis, y trouveroient
leur compte. Mais n'aant rendu que les paroles de Molire en cette
ocasion, qu'il aille lui en faire ses plaintes en l'autre monde.
Cependant je ne puis m'empcher de faire remarquer au Lecteur le travers
de mon Critique; qui trouve  redire que je n'aie pas nomm des
Personnes de considration, et qui veut que je mnage les Comdiens, que
je n'ai pas mme ataqus personnellement ni en gnral; c'est Molire
qui parle encore une fois. En mon particulier je reconnois ces Mrs l
pour de fort honntes-gens; ils ont de l'esprit, de la conduite, jusqu'
de la vertu, puisque mon Censeur le veut. Mais Molire les connoissoit
mieux que moi. Cependant il y en a dans la Troupe que j'estime fort, et
si les autres leur ressemblent tous, le Public est injuste de se
plaindre d'eux si souvent.

Mon Critique, qui se fait tant ami de la sincrit, trouve encore
mauvais que j'aie fait voir les foiblesses de Molire. Pourquoi, dit-il,
faire rire le Lecteur en lisant la Vie d'un Homme si grave? Que de
contradiction, dans les sentimens de ce Censeur! Il les oublie d'un
moment  l'autre; et bien srieusement je ne sais pas pourquoi il lui a
pris phantaisie de critiquer mon Livre avec si peu de prcaution, avec
si peu de conduite. Je ne lui trouve de la raison que quand il me
demande un dtail plus tendu sur les Pices de Molire; je sais que
cela auroit fait plaisir au Public; et peut-tre lui donnerai-je cette
satisfaction.

Mon Censeur n'est plus le mme, quand il parle du Courtisan extravagant,
il manque de got. Cela, dit-il, n'est pas bon dans un Livre; c'est
un morceau de Pice tout fait pour le Thtre. Mais il n'a pas remarqu
que cette avanture auroit t plate, si je n'avois mis le Courtisan en
action, si je n'avois peint son caractre par ses expressions, que je
n'aurois pu employer dans un simple rcit. Et je ne sais pas o mon
Censeur a vu tabli en rgle, qu'il soit deffendu de mettre de l'action,
et du caractre dans un Livre; c'est le plus seur moyen de plaire, et
d'atacher  la lecture.

Voici un grand article; il y est parl de de Mr Baile; mon petit
Critique voudroit bien mettre un si grand homme de son ct. Je suis un
effront de ne pas m'en raporter  ce qu'il a dit de Molire et de sa
femme dans son _Dictionnaire critique_. C'est un Auteur grave qui a
parl, donc ce qu'il dit est vritable. J'honore parfaitement Mr Baile,
et je connois peut-tre mieux la vaste tendue et la solidit de son
gnie, que mon Censeur ne la connot; mais je ne veux point tre
l'esclave de ses sentiments sans les examiner. Et lui-mme qui par ses
profondes lectures, par ses sages raisonnemens, veut nous dbarasser de
tous prjugs dans une bagatelle, a donn celui du Public au sujet de
Molire. Il devoit observer  la simple lecture, que l'Ouvrage qu'il
cite  son ocasion, comme vrai, dshonoroit la mmoire d'un Auteur
illustre; comme faux, fesoit tort au jugement de l'Auteur du
_Dictionnaire_. Mais peut-on s'y mprendre? Ne dvelope-t-on pas
aisment la malignit d'un Auteur aux expressions,  la conduite de
l'Ouvrage, aux intrests qui y sont rpandus? Ainsi, dt Mr Baile le
trouver mauvais, je ne saurois lui passer d'avoir donn du poids  un
indigne Ouvrage fait contre la rputation d'un des grands hommes de
notre tems.

Comment! dira peut-tre mon Censeur, comme vous parlez de Molire, il
semble que ce soit un Hros! Que ce Critique lise, je vais lui fermer la
bouche par un trait de la Vie de cet Auteur, qui n'est pas venu jusqu'
moi avant l'impression. Monsieur le Prince deffunt, qui l'envoyoit
chercher souvent pour s'entretenir avec lui, en prsence des personnes
qui me l'ont raport, lui dit un jour: coutez, Molire, je vous fais
venir peut-tre trop souvent, je crains de vous distraire de votre
travail; ainsi je ne vous envoierai plus chercher, parce que je sais la
complaisance que vous auriez pour moi; mais je vous prie  toutes vos
heures vuides de me venir trouver; faites-vous annoncer par un
Valet-de-Chambre, je quitterai tout pour tre avec vous. Lorsque
Molire venoit, le Prince congdioit ceux qui toient avec lui, et il
toit des trois et quatre heures avec Molire; et l'on a entendu ce
grand Prince en sortant de ces conversations, dire publiquement: Je ne
m'ennuie jamais avec Molire, c'est un homme qui fournit de tout, son
rudition et son jugement ne s'puisent jamais. Je ne crois pas que mon
Censeur veuille rabattre du sentiment d'un Prince qui jugeoit si
seurement de toutes choses. Et cependant, c'est ce mme Molire dont mon
Critique ataque les connoissances et la conduite. Mais plus, il n'y a
pas un an que le Roi eut ocasion de dire qu'il avoit perdu deux hommes
qu'il ne recouvreroit jamais, Molire et Lulli. Ces paroles assurent la
rputation et le mrite de Molire contre la malignit du Censeur.

Le rcit que je fais de la mort de cet Auteur ne lui plat point; il est
rempli de trop petites circonstances pour son esprit suprieur. Il n'y
en a pourtant pas une que j'aie mise sans dessein; quand il entre dans
la loge de Baron, il parot qu'il a plus d'atention au succs de sa
Pice, qu' l'tat violent o il toit: il refuse en homme d'esprit de
prendre les bouillons de sa femme, parce que les choses, dont ils
toient composs, auroient pu abrger les moments qui lui restoient 
vivre. S'il satisfait l'envie qu'il avoit de manger du fromage de
Parmesan; c'est qu'il sentoit bien que le rgime lui toit inutile
alors, puisqu'il avoit dit l'aprs-dne  sa femme qu'il finissoit. Les
Soeurs Religieuses, qui l'assistrent  la mort, font connotre qu'il
fesoit des charits. J'ai laiss tout cela  penser au Lecteur; mais mon
Censeur ne pense point, et s'en tient au premier sens des termes; il
faut tout lui dire pour qu'il le sente. Si l'on prenoit toutes les
petites circonstances que j'ai raportes de la mort de Molire, comme il
les a prises, j'avoue que ce ne seroit pas le plus bel endroit de mon
Livre; mais tout le monde n'a pas jug comme lui, et elles ont du moins
servi  dtromper le Public de ce qu'il pensoit sur cette mort: c'toit
la principale fin que je m'tois propose.

Quant  ce qui se passa aprs que Molire fut mort, je laisse  mon
Censeur de nous le donner. Aparemment qu'il en est bien inform,
puisqu'il avance qu'il y auroit de quoi faire un Livre fort curieux.
J'ai trouv la matire de cet ouvrage si dlicate et si difficile 
traiter, que j'avoue franchement que je n'ai os l'entreprendre; et je
crois que mon Critique y auroit t aussi embarrass que moi: il le sait
bien; mais il a t ravi d'avoir cela  me reprocher. Je ne dois
pourtant pas me plaindre de lui: D'autres pourroient, dit-il, trouver
plus que moi  redire  la Vie de Molire; je ne donne que ma pense. A
tout prendre nanmoins cet Ouvrage pourroit avoir le plus grand nombre
de son ct; il amuse les petits Lecteurs; il y a des aventures qui font
rire: il y a des noms en blanc, cela excite la curiosit, et fait bien
souvent le mrite d'un Livre. Pour moi, ajoute-t-il, dbarass de tout
prjug, je n'ai pas trouv la Vie de Molire dans cet Ouvrage;
l'expression ne m'a point ddommag, elle est trop hardie. Pourquoi
l'Auteur ne choisit-il pas d'autres sujets pour travailler? il
russiroit, il a de la disposition. Voil parler en Matre: l'Acadmie
en corps ne dcideroit pas si firement. C'est dommage que mon Censeur
se soit contredit tant de fois dans sa Critique, qu'il ait des
sentiments si oposs  ceux du Public, qu'il prenne si souvent  gauche:
avec ses grands termes et ses belles expressions il se seroit fait une
rputation d'homme d'esprit  mes dpens. Mais je me flate, sans trop
prsumer de mon Ouvrage, que puisque le Public a daign souffrir et
agrer mon travail, qu'il prendra ma deffense: non que je prsume
absolument avoir bien travaill: mais mon Livre n'est point, ce me
semble, aussi mprisable que mon Censeur le reprsente. Je lui ai
pourtant une obligation essencielle; il lui a donn un agrment de plus:
il est de l'essence des bons Livres d'avoir des Censeurs. Celui qui
m'ataque ne doit pas se plaindre de moi; je l'ai, ce me semble, assez
mnag, pour ne plus craindre les traits de sa vivacit, dont il me
menace  la fin de sa Critique, au cas que je repousse trs-fortement
les coups qu'il m'a ports. Ils ne sont pas assez rudes pour avoir
recours  l'insulte; et je ne suis pas de caractre  m'en servir, quand
je me croirois bien battu. Tout ce dont je suis fch c'est de n'avoir
pu dcouvrir qui est mon Censeur; je lui aurois rendu des devoirs
d'honntet que sa personne auroit peut-tre exigs; mais  juger de lui
par son ouvrage, je ne puis me dispenser de dire qu'il a de l'esprit, et
qu'il crit bien; mais qu'il a peu d'ordre et de retenue.


FIN




CLEF DES NOMS LAISSS EN BLANC


PAGE 10. Mr P**: Charles Perrault, dans sa notice sur Molire du
livre _loges des hommes illustres du XVIIe sicle_.

P. 82. Mrs de J..., de N... et de L... MM. de Jonsac, de Nantouillet
et Lulli.

P. 97. Mr ...: le premier prsident de Lamoignon.

P. 99. M. de **: Donneau de Vis; sa _Lettre_ parut en tte de la
premire dition du _Misanthrope_; Paris, Jean Ribou, 1667, in-12.

P. 132. Mr des P***: Boileau-Despraux.

P. 135. la de ...: Mademoiselle de Brie.

P. 149. Mr R...: Racine.

P. 149. L'occasion de _B..._: lisez _A_; il s'agit de l'_Alexandre_,
la seconde tragdie de Racine.

P. 149. M. de P...: Boileau de Puimorin.




TABLE DES MATIRES

A

                                                                   PAGES
  Les _Amans magnifiques_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
  L'_Amphitrion_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
  L'_Andouille de Troie_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  48
  Avanture d'un Eclesiastique qui vouloit dtourner Molire de la
    Comdie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
  -- D'un Vieillard aux _Prcieuses_ . . . . . . . . . . . . . . . .  20
  -- D'un Bourgeois de Paris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  21
  -- De la Scne du Chasseur des Fcheux . . . . . . . . . . . . . .  26
  -- De Mr Racine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  32
  -- De l'pinette de Raisin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  44
  -- De Mondorge, Comdien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  65
  -- De Hubert, Comdien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  72
  -- De Molire sur un ne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  76
  -- des Yvrognes qui vouloient se noyer . . . . . . . . . . . . . .  82
  -- De Chapelle et de son Valet . . . . . . . . . . . . . . . . . .  89
  -- De la personne qui fit la Dfence du _Misantrope_ . . . . . . .  99
  -- D'un Savant sur l'_Amphitrion_. . . . . . . . . . . . . . . . . 103
  -- D'une lecture du _George Dandin_  . . . . . . . . . . . . . . . 104
  -- De Champml avec Molire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109
  -- D'un Minime . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 116
  -- D'un Courtisan. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 123
  -- D'un jeune homme qui voulait se faire Comdien. . . . . . . . . 126
  -- De Chapelle et de Mr des P**. . . . . . . . . . . . . . . . . . 132
  -- D'un Valet de Molire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137
  -- Du Chapeau de M. Rohault. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
  -- De Benserade sur des Vers . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147
  L'_Avare_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 58, 104

B

  Mr Baile . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 151
  Mr le Baron  . . . . . . . . . . . . . . . .  31, 44, 48 et suiv.,
          59, 65, 83, 90, 92, 114 et suiv., 119, 139, 142, 149, 154, 159
  La Barre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135
  Beauchateau, Comdien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  30
  Mademoiselle Beauval . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  61
  Bjart . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11, 72
  La Bjart. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11, 35, 59, 70
  Belleroze, Comdien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
  Mr de Benserade. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147
  Mr Bernier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  6, 7, 114 et suiv.
  Un Bourgeois de Paris. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  21
  Mr Boursault . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  30
  De Brie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11
  Mademoiselle de Brie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11
  Mr de la Bruyre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 166

C

  Champmesl . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109
  Mr Chapelain . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  19, 97
  Mr de Chapelle . 6, 7, 78, 82 et suiv., 89, 92, 94, 116, 120, 130, 159
  Le _Cocu Imaginaire_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  21
  Comdiens de Monsieur le Daufin. . . . . . . . . . . . . . . .  48, 49
  La _Comtesse d'Escarbagnas_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
  Mr le Prince de Conti. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11, 12
  Mr de Corneille. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152
  La Critique d'_Andromaque_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  33
  La Critique de l'_cole des Femmes_. . . . . . . . . . . . . . . .  29
  Du Croisi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
  Mr de Cyrano . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7

D

  Deffence  la Maison du Roi d'entrer  la Comdie
    sans payer . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71 et suiv.
  Le _Dpit Amoureux_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  13, 19
  Descartes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
  Les _Docteurs rivaux_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  16
  _Dom Garcie_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  23
  _Dom Quixote_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  76
  Domestique de Molire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137

E

  L'_cole des Femmes_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27 et suiv.
  L'_cole des Maris_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  23
  _Elomire, ou les Mdecins vengs_. . . . . . . . . . . . . . . . . 162
  picure. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
  pinette surprenante . . . . . . . . . . . . . . . . . 44 et suivantes
  pitaphes de Molire . . . . . . . . . . . . . . . . . .  161 et suiv.
  L'_tourdi_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  12, 13, 18
  L'Extravagant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  123, 125

F

  Les _Fascheux_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 et suiv.
  La _Femme Juge_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110
  Les _Femmes savantes_. . . . . . . . . . . . . . . . . .  145 et suiv.
  Le _Festin de Pierre_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  40
  Floridor . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  30
  Florimont. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135
  Les _Fourberies de Scapin_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
  Les _Frres Ennemis_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  32

G

  Gandouin, Chapelier. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
  Gassendi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  6, 7
  _George Dandin_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  104 et suiv.
  La Grange. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  108, 168
  Gros Ren. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11

H

  Htel de Bourgogne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  29, 30, 31
  Hubert, Comdien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  73

I

  L'_Impromptu de Versaille_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  29

L

  Lucrce traduit par Molire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  16
  Mr Luillier. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  24

M

  Madame dfunte . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
  Le _Matre d'Ecole_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  16
  Le _Malade Imaginaire_ . . . . . . . . . . . . . . . . .  153 et suiv.
  Margane, Avocat. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  49
  Le _Mariage forc_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  39
  Mr de Mauvilain, Mdecin . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  42, 43
  Le _Mdecin malgr lui_. . . . . . . . . . . . . . . . . . 98 et suiv.
  Mdecins . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40 et suiv.
  _Melicerte_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
  Mr Mnage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  19, 26, 97
  Mr Mignard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  79
  Mignot, comdien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  65
  Le _Misantrope_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 98 et suiv.
  Mr de Modne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11
  Le Grand Mogol . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 114
  Mr de Molire, sa naissance. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
  Sa profession. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3, 8, 169
  Ses tudes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5, 6, 7
  Son nom. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  3, 9
  Il se fait Comdien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8
  Il refuse d'tre Secrtaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  13
  Sa difficult de travailler. . . . . . . . . . . . . . . . . . 26, 152
  Sa pension . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  34
  Son mariage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35 et suiv.
  Sa jalousie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  37, 79
  Son loignement pour les Mdecins. . . . . . . . . . . . . 40 et suiv.
  Sa libralit. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  66
  Sa maladie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77, 153
  Sa dclamation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  111 et suiv.
  Son domestique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 134
  Son penchant pour le sexe. . . . . . . . . . . . . . . . . .  135, 136
  Sa mort. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  153 et suiv.
  Son caractre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 159
  Son enterrement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  160 et suiv.
  Ses crits . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 167
  Mademoiselle de Molire. . . . . . . . . . . . . . . . 37, 41, 59, 154
  Mondorge, Comdien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65 et suiv.
  Mondori. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  30
  Monfleuri. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110
  Monsieur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  15

N

  _Nicomde_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  16
  La _Nymphe Dodue_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  49

O

  Olivier, Gentilhomme de Monsieur le Prince de Monaco . . . . . . .  51

P

  Du Parc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11, 41
  La du Parc . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11, 52, 70
  Mr Perrault. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  9 et suiv.
  Mademoiselle Pocquelin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158
  Le _Portrait du Peintre_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30, 162
  _Pourceaugnac_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 138
  Monsieur des Praux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 165
  Les _Prcieuses Ridicules_ . . . . . . . . . . . . . . 13, 19 et suiv.
  Mr le Prince deffunt . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97, 161
  La _Princesse d'Elide_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  38, 39
  _Psych_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152

R

  Mr Racine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 et suiv.
  Raisin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 44 et suiv.
  La Raisin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  55, 61
  Mr Rohaut. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  79, 81, 139, 169
  Rotrou . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32, 103

S

  Scaramouche. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67 et suiv.
  _Scaramouche Hermite_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  97
  Le _Sicilien_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
  Mr de Simoni . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  13
  Soeurs Quteuses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 157
  Subligny . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  33

T

  Le _Tartuffe_. . . . . . . . . . . . . . . . . . 94 et suiv., 122, 140
  _Thagne et Charicle_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  32
  La _Thbade_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  32
  Thophile. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
  La Torellire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 108
  _Tricassin Rival_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  48
  Troupe de Molire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9, 11
  Elle va en Languedoc . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  12
  Elle revient  Paris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15 et suiv.
  Elle joue devant le Roi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  16
  Sa Majest lui donne le petit Bourbon. . . . . . . . . . . . . . .  17
  Elle passe au Palais Royal et prend le titre de Comdiens
    de Monsieur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  17
  Elle commence  reprsenter dans Paris . . . . . . . . . . . . . .  18
  Le Roi lui donne une pension et la prend  son service . . . . . .  57
  Troupe de Monsieur le Daufin . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  48

V

  Mr le Marchal de Vivonne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 159

  Lettre Critique sur le livre intitul _La Vie de Mr de Molire_. . 171
  Rponse  la critique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 199
  Clef des noms laisss en blanc . . . . . . . . . . . . . . . . . . 245


Paris.--Typ. MOTTEROZ, 31, r. du Dragon.





End of the Project Gutenberg EBook of La Vie de M. de Molire, by 
Jean-Lonor de Grimarest

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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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