The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un sexagnaire, Tome IV, by 
Antoine Vincent Arnault

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Title: Souvenirs d'un sexagnaire, Tome IV

Author: Antoine Vincent Arnault

Release Date: February 8, 2008 [EBook #24549]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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SOUVENIRS D'UN SEXAGNAIRE,

PAR A. V. ARNAULT,

DE L'ACADMIE FRANAISE

     Verum amo. Verum volo dici.

     PLAUTE. _Mostellaria_.

PARIS.

LIBRAIRIE DUFY, RUE DES MARAIS-S.-G. 17.

1833.




LIVRE XIII

DCEMBRE 1797  MAI 1798.




CHAPITRE PREMIER.

Retour du gnral Bonaparte  Paris.--Sa manire de vivre.--Il est nomm
membre de l'Institut.--Il assiste  une sance gnrale.--Vers de
Chnier.--Incidens.--Anecdote.


Aujourd'hui, 14 avril 1832, je reprends la plume, impatient de commencer
ce volume, qui doit tre le complment de la premire partie de ces
Mmoires. Mais ce volume, me sera-t-il permis de l'achever? Un flau non
moins terrible, non moins actif que cette rvolution qui fait comme lui
le tour du monde, arrive ici  travers cent contres dont il a dcim
les populations; il ravage, il dvaste la capitale; il porte le deuil et
l'pouvante dans toutes les familles; il menace toutes les maisons; il
est dans la maison voisine; il sonne  ma porte!  chaque heure, 
chaque minute, chaque jour depuis un mois, passent et repassent devant
elle des voitures charges de cercueils ou plutt charges de cadavres,
car l'activit des fabriquans ne suffisant pas aux exigences de la mort,
les cadavres sont accumuls nus et ple-mle dans les cercueils roulans,
comme ils seront enfouis nus et ple-mle dans la fosse commune. Pas de
repos, soit le jour, soit la nuit, pour cette procession sans
intervalle, pour ce _Longchamp funbre_, comme le dit une de mes
voisines, dont la vive imagination est encore exalte par le spectacle
qui s'offre  ses yeux et aux miens, toutes les fois qu'ils se portent
sur le terrain qui nous avoisine, et que traverse la voie si frquente
qui mne au dernier asile.

Qui peut se flatter d'tre oubli, d'tre pargn, d'tre ddaign par
la faux que, plus active que jamais, la mort promne aujourd'hui sur
toutes les ttes? qui peut se flatter d'tre celui dont il est crit:
_Cadent a latere tuo mille et decem millia a dextris tuis, ad te autem
non appropinquabit_: le flau qui fait tomber autour de toi les hommes
par milliers n'approchera pas de toi? (_Ps._ XV, V. 7.)

Et cependant ma tte est pleine de souvenirs, mon coeur regorge
d'affections, et peut-tre n'ai-je rien crit encore d'aussi digne
d'intrt que ce qui me reste  crire!

Ce qui est au bout de ma plume ne serait pas sans valeur pour
l'histoire. J'ai  parler encore de l'homme le plus extraordinaire, si
ce n'est le plus grand des temps modernes. J'ai  peindre dans ses
relations intimes, les dveloppemens de ce caractre si divers  une
poque o, plac entre la condition que lui assignait sa naissance, et
celle o le poussait son gnie, entre le rang dans lequel nos
institutions l'emprisonnaient, et celui o l'appelait sa fortune,
reconnu dj pour suprieur  tous, quoiqu'il ft encore l'gal de tous,
et dans une condition prive exerant une autorit plus relle que celle
 laquelle il semblait assujetti, ce rpublicain n souverain se
dbattait entre sa politique, qui le portait  rsister  son instinct,
et cet instinct qui l'entranait parfois hors de la rserve o sa
politique s'efforait de le renfermer.

Admis  cette poque dans son intimit, j'ai t  mme d'observer 
loisir le jeu de cet esprit qui, aussi fin qu'il tait fort, aussi
prudent qu'il tait hardi, se formait de la runion des facults les
plus opposes, et satisfit pendant vingt ans  toutes les exigences
d'une destine sans pareille dans l'histoire des hommes.

Les historiens ont dessin cette grande physionomie sous l'aspect dans
lequel elle se montrait au public. En dessinant celui sous lequel elle
se montrait dans la familiarit, ne contribuerai-je pas  la faire
entirement connatre? Ce ne serait pas la partie la moins piquante de
ce portrait.

Mais il est temps d'entrer en matire.

Le gnral arriva presqu'en mme temps que nous  Paris. Il ne s'tait
pas arrt long-temps  Rastadt, o il avait t nomm prsident du
congrs convoqu dans cette ville pour traiter de la paix avec l'empire
germanique. Une mission de ce genre avait peu d'attraits pour ce gnie
minemment fait pour dicter des lois, et que fatiguaient les lenteurs et
les subtilits diplomatiques. Peut-tre aussi tait-il impatient de
connatre l'influence que sa prsence exercerait sur la France, agite
par la secousse que lui avait imprime le coup d'tat du 18 fructidor,
et sur la capitale, inquite entre la contre-rvolution dont on l'avait
garantie, et la raction rvolutionnaire  laquelle on semblait vouloir
l'abandonner.

Ds que je fus instruit de son arrive, je courus chez lui rue
Chantereine, qui, dbaptise par la voix publique, venait de prendre le
nom de rue de la Victoire, qu'on a eu la sottise de lui retirer. Plus
heureux que la majeure partie des gens qui se prsentaient  sa porte,
et pour qui sa porte ne s'ouvrait pas toujours, je fus accueilli comme
un membre de sa famille, comme un soldat de l'arme d'Italie. Soit que
mon caractre et mon esprit eussent pour lui quelque attrait, soit qu'il
entrt dans ses vues d'avoir  sa disposition un reprsentant de la
littrature de l'poque, un homme par l'intermdiaire duquel il pt
connatre l'opinion des gens de lettres et agir sur cette opinion, il me
traita plus affectueusement encore  Paris qu'il ne l'avait fait hors de
France, et me tmoigna le dsir (or le dsir avait en lui le caractre
de la volont) de me voir le plus souvent possible.

Tout jaloux que j'tais de mon indpendance, je ne cherchai pas, j'en
conviens,  me drober  une sujtion dont j'tais fier; et je voyais
qu'il m'en savait gr, non seulement  la manire dont il me recevait,
mais aux reproches qu'il m'adressait quand j'avais pris un jour de
cong. On ne vous voit plus; que devenez-vous donc, _Monsieur le
marquis_? Tel est le compliment dont il me saluait, moi, dont il n'a
fait ni un comte ni un baron, ce qu'au reste je suis trs-loin de lui
reprocher.

Sa maison m'tait donc ouverte  toutes les heures, mais non pas son
cabinet. Il m'admettait dans sa confiance, mais non pas  toutes ses
confidences; et  qui les faisait-il toutes? Politique jusque dans ses
affections, et-il jamais livr  quelqu'un son secret tout entier? Son
secret tait pour lui une somme divisible  l'infini, qu'il ne dpensait
que dans le besoin, et qu'il ne distribuait que dans des mesures
dtermines par son intrt et proportionnes  l'utilit dont lui
pouvaient tre les confidens qu'il admettait  ce partage.

Quoi qu'il en soit, il me fit une assez belle part dans sa
bienveillance, dans son amiti peut-tre, pour me faire des envieux ou
des ennemis, car l'un et l'autre c'est tout un, comme j'eus dans la
suite occasion de le reconnatre.

Quoiqu'il ne tnt pas table ouverte, conservant en partie les habitudes
qu'il avait prises  l'arme, il recevait souvent, et rpondait par des
invitations aux visites qu'il croyait pouvoir se dispenser de rendre, et
pourtant devoir reconnatre par des politesses. Il en adressait souvent
aussi par prvenance aux savans et aux gens de lettres; et comme il ne
les connaissait pas tous, il me chargeait ordinairement de lui donner ma
liste, qui devenait la sienne; confiance  laquelle je rpondais avec
plaisir et de manire  la justifier. Les noms de Lemercier et de
Legouv sont les premiers que j'ai fait porter sur ces invitations. Plus
d'une personne que cette distinction est alle chercher, et pour qui
elle a t par la suite une occasion de fortune, m'ont eu  leur insu la
mme obligation.

Ces dners, o la chre tait plus dlicate qu' l'arme, taient
charmans quand le gnral se mettait en frais d'amabilit, ce qui lui
arrivait assez habituellement pendant cet intervalle de la campagne
d'Italie  la campagne d'gypte. Une conversation intressante par son
objet, piquante par sa libert, et qu'il se plaisait  provoquer et 
entretenir, n'en tait pas la moindre friandise. Soit qu'on discutt une
vrit, soit qu'on soutnt un paradoxe, ce qui ne lui dplaisait pas, il
s'en mlait volontiers, et n'y brillait pas moins par la subtilit que
par la solidit de son esprit, imprimant  ses erreurs mme, car il n'en
tait pas exempt, le cachet d'un gnie scrutateur et original.

Les soires qui suivaient ces dners taient employes d'ordinaire  la
lecture de l'ouvrage d'un des convives. Ducis y rcitait ses plus belles
scnes; Legouv y fit entendre son pome des _Spultures_; Bernardin y
lut son dialogue de _Socrate_, lequel, par parenthse, nous parut
quelque peu longuet. _Quandque bonus dormitabat_.

Je remarquai, dans les opinions mises par le matre de la maison sur
ces divers ouvrages, sa tendance  tout rattacher  l'intrt qui le
dominait; jamais il n'en pouvait faire abstraction, et considrer les
compositions dans leur rapport avec le but que l'auteur s'tait propos.
Les productions des arts, comme les dcouvertes des sciences, ne lui
plaisaient entirement qu'autant qu'elles taient d'application utile 
ses besoins prsens. J'en eus une fois la preuve  l'occasion mme d'un
de mes ouvrages.

Je venais de lire mes _Vnitiens_ au Thtre-Franais. Instruit du fait,
le gnral voulut un jour aprs dner entendre cet ouvrage, et le voulut
comme il voulait, c'est--dire sans admettre le moindre dlai, ce soir,
 l'instant mme. Je n'avais pas l mon manuscrit, et j'tais pris d'une
extinction de voix; n'importe, un aide de camp irait chercher mon
manuscrit, et mme le lirait si la voix ne me revenait pas.

Au terme du rpit que j'obtins, non pas sans peine, cette lecture eut
lieu devant une assemble dont il m'avait laiss le choix, et o se
trouvaient, indpendamment des convives que j'ai nomms plus haut, Mhul
et David. La pice produisit une impression profonde sur tous les
assistans et sur le gnral lui-mme. Mais aprs avoir accord des
loges au soin que j'avais mis  donner  mon sujet les couleurs
locales, et  la fidlit avec laquelle j'avais conserv  la politique
et aux moeurs vnitiennes la physionomie qui leur est propre: Pourtant,
me dit-il, j'ai un reproche  faire  votre premier acte.--Quel
reproche, gnral?--C'est de ne pas montrer le snat de Venise sous des
couleurs assez odieuses.--Je n'ai pourtant pas dissimul la rigueur de
ses institutions.--Mais vous justifiez cette rigueur par le but que le
snat se proposait, le maintien de l'indpendance.--C'est vrai; mais tel
tait l'esprit qui rgnait dans le snat de Venise depuis six cents ans,
l'esprit qui cra le conseil des Dix et le conseil des Trois. Ce que ces
aristocrates craignaient surtout, c'tait de voir quelqu'un d'entre eux
se perptuer dans le pouvoir. Ils se soumettaient  la tyrannie de la
loi pour chapper au despotisme d'un de leurs semblables; ils
sacrifiaient  leur indpendance leur libert, leur scurit mme.--Mais
cet intrt, reprit-il vivement, peut faire excuser ce gouvernement de
bien des choses. Nous avons donc eu tort de lui faire un crime de ses
institutions, et de nous en prvaloir pour le dtruire?

Cette phrase, qui me rvla toute sa pense, rvle aussi la tendance de
son esprit; tendance qui s'est si ouvertement manifeste depuis.

 la discussion politique succda la discussion littraire. Quoique peu
familiaris avec les thories dramatiques, il raisonna sur les effets de
l'art avec une grande sagacit; il blma le dnoment qu' la prire de
nos dames, ainsi que je l'ai dit, j'avais substitu  celui qui, dans
mon projet, devait terminer mon drame, et justifia avec tant d'loquence
et d'originalit ma propre opinion, qu'il me fut impossible de n'y pas
revenir, quoique Mme Bonaparte intercdt pour la grce[1]: chacun tait
dans son caractre.

Pendant ces soires consacres aux muses, son salon, devenu leur
sanctuaire, tait ferm  tous les profanes. Les autres jours, c'tait
diffrent: quoiqu'il ne ft pas ouvert  tout venant, ce salon, ces
soirs-l, n'tait gure moins peupl que celui d'un membre du
Directoire; et c'est alors qu'on pouvait voir que l'ascendant d'un grand
caractre donne une autorit aussi relle au moins que celle qui est
attribue  une grande place.

Parmi les gens qu'une admiration sincre amenait l, se trouvaient aussi
des gens de parti qui, sous prtexte de le fliciter, venaient pier les
secrets sentimens du vainqueur de l'Italie, soit pour voir s'ils ne
pourraient pas en faire un appui  leurs projets, soit dans l'ignoble
but de trafiquer des notions qu'ils auraient surprises. Rien de plus
circonspect sous ce rapport que l'attitude qu'il sut conserver au milieu
d'eux, blmant avec une gale nergie les intentions furibondes des
terroristes, et les perfides menes des contre-rvolutionnaires, ne
dissimulant pas, quand l'occasion s'en prsentait, l'indignation que lui
inspiraient les abus du pouvoir et les mesures qui rappelaient le
systme de la terreur: mais dans la manifestation de ces sentimens
propres  lui concilier l'affection publique, ne laissant rien chapper
o, s'il y trouvait un blme, le gouvernement pt trouver une menace. Le
Directoire pouvait voir en lui un mcontent, mais non pas un ennemi.

Il tait vident toutefois que ds lors le rgne du Directoire lui
semblait ne pas pouvoir durer; qu'il tenait ce gouvernement pour bless
 mort dans la journe du 18 fructidor, au combat o il avait tu son
adversaire; que le pouvoir excutif, ressuscit sous cette forme, lui
paraissait rpugner  la majorit de la nation, jacobins comme
royalistes; aux jacobins, parce que ce systme leur donnait des rois
dans leurs gaux; aux royalistes, parce qu'en rtablissant un pouvoir
excutif distinct du pouvoir lgislatif, il ne le leur rendait pas sous
la forme qu'ils voulaient. Bonaparte se sentait sans doute assez fort
pour porter au Directoire le coup qui devait achever de l'abattre; mais
ne se sentant pas encore en position de recueillir son hritage, il ne
voulait pas travailler pour autrui; il ne voulait ni de la dmocratie,
o il ne serait pas matre, ni de la contre-rvolution qui lui donnerait
un matre. En ajournant l'excution de ses grands desseins, il
s'arrangeait cependant de manire  se faire reconnatre par les uns et
par les autres pour l'homme ncessaire dans la crise plus ou moins
prochaine que tous commenaient  prvoir.

Sur quel autre que lui en effet pouvait-on jeter les yeux? quel autre
possdait  un degr plus minent une de ces hautes qualits qui, prises
sparment, suffisent  faire un homme suprieur, et qui se trouvaient
runies en lui? O tait son rival? Moreau n'avait qu'une de ses
capacits; Hoche, qui peut-tre les eut toutes, n'existait plus. Grand
politique, grand administrateur, grand capitaine, homme d'tat aussi, il
ne s'abusait pas quand il se sentait appel  sauver la France. Il ne
s'abusa pas non plus quand, pour agir, il pensa devoir attendre que les
partis, dans leur lassitude, le suppliassent de les sauver les uns des
autres.

Cependant il avait accept et subi les honneurs que la politique d'un
gouvernement jaloux avait cru devoir lui dcerner, et le banquet o
l'avaient convi les deux conseils, dont la bienveillance n'tait gure
plus franche que celle du Directoire. Je n'assistai ni  l'une ni 
l'autre de ces solennits; ces sortes de ftes ont peu d'attrait pour
moi. J'aimais qu'on lui dcernt ces triomphes, mais je ne croyais pas
que mon dvouement m'obliget d'en partager l'ennui.

Il en fut autrement quand le gnral alla prendre sance  l'Institut,
o il avait t nomm  la place de Carnot, tu civilement par le 18
fructidor.

Il m'avait engag  assister  cette sance, et s'tait charg de m'y
conduire. Je me rendis chez lui vers quatre heures et demie. Les sances
acadmiques avaient lieu alors de cinq  sept heures. Dans le trajet de
la rue de la Victoire au Louvre, o l'Institut sigeait, on arrta
plusieurs fois sa voiture pour la visiter, en consquence d'un dcret du
Directoire, qui ordonnait la saisie et la combustion des marchandises
anglaises, dcret que les douaniers,  qui la ville tait livre,
excutaient d'une manire assez brutale. Le gnral supporta
trs-patiemment cette vexation qu'il pouvait faire cesser d'un mot, et
me recommanda surtout de ne pas le faire connatre. Les douaniers de
cette poque furent moins bien aviss que ceux  qui le marchal de Saxe
eut affaire. _Les lauriers ne paient pas de droit_, avaient-ils dit 
Maurice. Ceux-ci auraient pu dire  Napolon: _Vos lauriers ne sont pas
de fabrique anglaise._

Ils visitrent, fouillrent mme la diligence du hros italique sans
s'en excuser le moins du monde, empresss qu'ils taient de satisfaire
le gouvernement, qui semblait moins faire la guerre aux Anglais qu'aux
Franais.

La sance fut brillante. L'assemble tait compose de l'lite de la
socit. Le dsir de voir l'homme  qui l'on devait une paix acquise par
tant de victoires y attirait plus de spectateurs que l'loquence des
acadmiciens n'y avait attir d'auditeurs; aussi regardait-on plus qu'on
n'coutait.

Un seul lecteur attira sur lui l'attention publique, mais par cela mme
qu'il n'y faisait pas distraction: c'est Chnier. Il lisait un pome 
la louange du gnral Hoche. Ce pome, o respire la haine la plus
nergique contre l'Angleterre, tait cout avec satisfaction. Elle se
changea en enthousiasme, quand du hros mort passant au hros vivant, et
s'adressant  un sentiment non moins vif que les regrets dus aux rares
qualits de Hoche, je veux dire l'esprance que l'on fondait sur le
gnie de Bonaparte, le dsignant par le surnom d'_Italique_, il s'cria:

     Si jadis un Franais, des rives de Neustrie,
     Descendit dans leurs ports prcd de l'effroi,
     Vint, combattit, vainquit, fut conqurant et roi,
     Quels rochers, quels remparts deviendront leur asile,
     Quand Neptune irrit lancera dans leur le
     D'Arcole et de Lodi les terribles soldats,
     Tous ces jeunes hros, vieux dans l'art des combats,
     La grande nation  vaincre accoutume.
     Et le grand gnral guidant la grande arme!

Les applaudissemens, les acclamations qui s'levrent de toutes parts
prouvrent que ces beaux vers exprimaient les sentimens de toute
l'assemble; disons mieux, de toute la France.

La sance leve, nous retournmes chez lui, o nous n'arrivmes pas sans
avoir t arrts et interpells de nouveau. Ces importunits ne lui
firent pas oublier les hommages qui lui avaient t prodigus dans cette
soire.

Personne n'a plus attach de prix que lui au titre de membre de
l'Institut, ce soir-l du moins. Ds lors, il le prit dans tous ses
actes publics.

Aprs le dner, c'est--dire  neuf heures du soir, il reut quelques
visites, et entre autres celle de Mme Tallien, qui s'empressait de le
fliciter de son nouveau triomphe. L'opinion universelle ne pouvait pas
s'exprimer par un plus gracieux interprte. Je ne sais pas trop si ce
n'est pas ce soir-l que je rabrouai le gnral avec la libert qu'il
m'autorisait  prendre, et dont au reste je n'ai jamais trop abus. La
conversation, bien qu'elle ft engage avec des dames, tomba sur les
armes, sur les sabres, sur les lames, sur la qualit que la trempe
pouvait leur donner, et qui les rend propres mme  couper le fer; je
citai, comme preuve du fait, un yatagan que j'avais rapport de Corfou.
Qu'en avez-vous fait? me dit le gnral.--Je l'ai donn  Talma.--Cela
est bien d'un pote. Ces messieurs font leur cour mme aux rois de
thtre.--Je ne la fais pas mme aux hros, gnral; je ne la fais
qu'aux dames: Madame est l pour le dire. Il ne rpliqua rien.
Peut-tre cette boutade ne lui avait-elle pas donn d'humeur.

Il alla sur ces entrefaites visiter les ctes du nord. On faisait dans
tous les ports des armemens considrables. Comme il avait t nomm
gnral en chef de l'arme d'Angleterre, l'on tenait pour certain qu'au
printemps cette arme irait visiter les Anglais chez eux. Une descente
se prparait en effet; mais ce n'tait pas en Angleterre que Bonaparte
songeait  attaquer la puissance anglaise.




CHAPITRE II.

Fte donne par le citoyen Talleyrand, ministre du Directoire, au
gnral Bonaparte.--Mme de Stal.--Dner chez le directeur
Barras.--_Macbeth_.--Prparatifs pour l'expdition d'gypte.--Potes,
artistes, gens de lettres enrls.--Denon, Parceval, etc.--Anecdotes.


En juin 1789, me promenant  Versailles autour de la pice d'eau dite
_des Suisses_, j'avais remarqu un personnage qui solitairement et
philosophiquement couch sous un arbre, _lentus in ombr_, paraissait
plong dans la mditation et plus occup de ses ides que des ides
d'autrui, bien qu'il et un livre  la main. Sa figure, qui n'tait pas
sans charmes, m'avait frapp moins toutefois par ses agrmens que par
son expression, que par un certain mlange de nonchalance et de
malignit qui lui donnait un caractre particulier, celui d'une tte
d'ange anime de l'esprit d'un diable; c'tait videmment celle d'un
homme  la mode, d'un homme plus habitu  occuper les autres qu'
s'occuper des autres, d'un homme, malgr sa jeunesse, dj rassasi des
plaisirs de ce monde. Cette figure-l je l'aurais prte  un premier
page ou  un colonel en faveur, si la coiffure et le rabat ne m'eussent
dit qu'elle appartenait  un ecclsiastique, et si la croix pectorale ne
m'et prouv que cet ecclsiastique tait un prlat. C'est, me dis-je,
quelque premier aumnier qui vient digrer ici entre la messe et les
vpres, et je passai outre.

Une anne s'tait coule sans que j'eusse rencontr de nouveau cet
homme de Dieu, et cette anne est celle pendant laquelle s'est accomplie
la premire priode de la rvolution. Le 14 juillet 1790, comme cinq
cent mille curieux qui garnissaient les talus du Champ-de-Mars,
j'assistais  la messe qui se clbrait en plein vent,  l'occasion de
la fdration, quand sur un monticule lev au centre de cette vaste
arne,  l'autel o le divin sacrifice devait se consommer au milieu des
soldats et des lvites, la chape sur le dos, la mitre en tte, la crosse
 la main, s'avance non du pas le plus ferme, mais avec la plus ferme
contenance, un vque qui rpand, avec une prodigalit toute
patriotique, des flots d'eau bnite et de bndictions sur le peuple,
sur l'arme et aussi sur la cour.

C'est l'abb de Prigord, c'est l'abb de Talleyrand, c'est l'vque
d'Autun, disait-on. Quel fut mon tonnement de reconnatre, dans ce
pontife de la rvolution, mon prlat de Versailles! Depuis une anne
j'avais beaucoup entendu parler de l'vque d'Autun. Sa physionomie
m'expliqua sa conduite, et sa conduite m'expliqua sa physionomie. Chez
qui que ce soit, jamais le moral et le physique ne se sont mieux
accords.

Je n'avais vu M. de Talleyrand que de trs-loin. Je le vis de plus prs
enfin quand il revint en France o il fut rappel en 1796 sur la
proposition de Chnier, par un dcret spcial de la Convention. Peu
aprs son retour, sans condition encore, comme il avait quelque loisir,
il vint passer vingt-quatre heures  Saint-Leu, chez Mme de La Tour o
je me trouvais. Il fut, comme on l'imagine, l'objet de toute mon
attention. Je croyais,  parler franchement, qu'il ne m'accorderait
qu'une trs-faible partie de la sienne. Il en fut autrement. Dtermin
ce jour-l  plaire  tout le monde, ou peut-tre prvenu en ma faveur
par une femme aimable avec laquelle il avait fait ce petit voyage, il me
traita avec une bienveillance  laquelle je me laissai prendre. J'y
rpondis par l'abandon le plus complet, et m'amusai fort pendant toute
cette soire, o tout en riant je lui gagnai quelque argent, ce dont il
peut se souvenir, car alors il n'tait gure plus riche que je ne
l'tais  mon retour de l'exil o il m'a fait envoyer en 1815[2]. On
s'tonnera peut-tre qu'il se soit laiss battre par moi toute une
soire, mais c'tait  un jeu de hasard, et non  un jeu de finesse.

Je n'imaginais pas alors que ce prlat rentrt jamais dans les affaires
publiques, et qu'il pt raccommoder sa fortune autrement que par des
spculations de bourse, que ce ci-devant agent du clerg entendait aussi
bien que le plus dli des agens de change. L'aptre de la constitution
de 1791 ne me paraissait pas pouvoir devenir celui de la constitution de
l'an III. Je me trompais. Quand je revins d'Italie, le citoyen
Talleyrand tait ministre. Le 18 fructidor et l'active amiti de Mme de
Stal l'avaient port  la place de Charles Lacroix.

Il tait donc ministre du Directoire quand je me retrouvai avec lui chez
le gnral Bonaparte. La bienveillance qu'on m'y tmoignait fortifia
sans doute celle qu'il semblait me porter, mais qui n'allait cependant
pas jusqu' la confiance. La conversation brise qu'il eut avec moi ne
roula gure que sur des intrts de littrature; il me parla de
plusieurs crivains, et particulirement de Champfort. Je fus assez
surpris de ne pas lui voir adopter vivement les loges que je donnais 
cet acadmicien dont l'esprit et les talens lui avaient t plus d'une
fois utiles, ce que je savais de Champfort lui-mme, qui s'applaudissait
d'avoir trouv dans l'vque d'Autun un organe par lequel il pouvait
faire proclamer  la tribune ses propres opinions.

Ce ministre venait ce soir-l inviter le gnral  une fte qu'il lui
prparait  l'htel des relations extrieures, et le prier d'en
dterminer le jour. Il pria aussi Mme Bonaparte de vouloir bien lui
donner la liste des personnes qu'elle dsirait faire inviter. J'y fus
probablement port, car le lendemain je reus une invitation.

Cette fte, o l'lite de la socit de Paris tait runie, se composa,
comme toutes les ftes, d'un bal et d'un souper: je n'en aurais pas
parl, si elle n'avait pas donn lieu  un incident assez piquant pour
qu'on en tienne note.

Le gnral chez qui j'avais dn m'avait amen avec lui. En entrant
dans, la salle de bal: Donnez-moi votre bras, me dit-il en s'emparant
en effet de mon bras. Puis, jugeant  mon regard que cette exigence
m'tonnait: Je vois l, ajouta-t-il, nombre d'importuns tout prts 
m'assaillir; tant que nous serons ensemble, ils n'oseront pas entamer
une conversation qui interromprait la ntre. Faisons un tour dans la
salle; vous me ferez connatre les masques; car vous connaissez tout le
monde, vous.

Ce n'tait certes pas par dsobligeance que j'avais pens d'abord  me
tenir  l'cart. Je craignais,  parler franchement, qu'on ne m'accust
de quelque fatuit, si je m'attachais aux pas d'un homme qui seul avait
le droit d'attirer l'attention, et qu'on ne m'attribut la prtention de
vouloir briller de son reflet.  sa rquisition mes scrupules
s'vanouirent pourtant. Me voil donc circulant avec lui bras dessus,
bras dessous au milieu des danseurs, des curieux et des envieux, j'en
devais rencontrer aussi. Malgr cette prcaution, la foule se groupa
bientt autour de nous, et les gens dont le gnral voulait se garder
furent justement ceux dont il devint aussitt la proie.

Le voyant cern par eux, et la conversation s'tant engage malgr lui,
comme il avait lch mon bras, je profitai de ma libert, non pour me
promener dans le bal, mais pour m'asseoir. Je me mis sur une banquette
place dans la premire pice entre les deux fentres.  peine tais-je
l, que Mme de Stal vint s'asseoir  ct de moi.

Je connaissais peu cette dame. Sur le dsir qu'elle en avait tmoign,
je m'tais laiss conduire chez elle par Regnauld avant mon voyage
d'Italie, mais je n'y tais pas retourn, bien que j'y eusse t
encourag par l'accueil que j'avais reu d'elle, par ses invitations, et
que j'attachasse  ses prvenances tout le prix qu'on y pouvait mettre.

On ne peut pas aborder votre gnral, me dit-elle, il faut que vous me
prsentiez  lui. D'aprs la confidence qu'il venait de me faire, et
certaines prventions que je lui connaissais contre cette dame dont il
redoutait l'esprit dominateur, craignant qu'elle n'prouvt quelque
rebuffade, je tchai de la distraire de cette rsolution, sans cependant
m'expliquer. Il n'y eut pas moyen. S'emparant de moi, elle me mne droit
au gnral,  travers le cercle qui l'environnait, et qui s'carte ou
plutt qu'elle carte. Forc de faire ce qu'elle dsirait, et voulant
toutefois dcliner la responsabilit dont un regard trs-significatif me
grevait dj: Mme de Stal, dis-je, prtend avoir besoin auprs de vous
d'une autre recommandation que son nom, et veut que je vous la prsente.
Permettez-moi, gnral, de lui obir.

Le cercle se resserre alors autour de nous, chacun tant curieux
d'entendre la conversation qui allait s'engager entre deux pareils
interlocuteurs: on croyait voir Talestris avec Alexandre, ou la reine de
Saba avec Salomon. Mme de Stal accabla d'abord de complimens assez
emphatiques Bonaparte, qui y rpondit par des propos assez froids, mais
trs-polis: une autre personne n'et pas t plus avant. Sans faire
attention  la contrarit qui se manifestait dans ses traits et dans
son accent, Mme de Stal, dtermine  engager une discussion en rgle,
le poursuit cependant de questions, et tout en lui faisant entendre
qu'il est pour elle le premier des hommes: Gnral, lui dit-elle,
quelle est la femme que vous aimeriez le plus?--La mienne.--C'est tout
simple, mais quelle est celle que vous estimeriez le plus?--Celle qui
sait le mieux s'occuper de son mnage.--Je le conois encore. Mais enfin
quelle serait pour vous la premire des femmes?--Celle qui fait le plus
d'enfans, Madame. Et il se retira en la laissant au milieu d'un cercle
plus gay qu'elle de cette boutade.

Toute dconcerte d'un rsultat qui rpondait si mal  son attente:
Votre grand homme, me dit-elle, est un homme bien singulier!

La singularit de cette scne est explique par celle des personnages.
D'aprs le caractre connu de Mme de Stal, et l'influence fonde ou non
qu'on lui attribuait dans l'affaire de fructidor, Bonaparte crut qu'elle
se rapprochait de lui pour l'admirer moins que pour le dominer, et
qu'elle le flattait comme on flatte, comme on caresse un cheval pour le
monter. Jaloux alors de son indpendance comme il le fut depuis de son
autorit, il se hta d'carter par une ruade cette indiscrte amazone
qui, remise de son dsappointement, revint pourtant depuis  la charge,
et finit par recevoir une atteinte un peu plus rude. La manie de Mme de
Stal tait de gouverner tout le monde, et celle de Bonaparte de n'tre
gouvern par personne. _Inde ir_.

Telle est l'histoire exacte de cette entrevue dont on a tant parl. Si
Mme de Stal avait eu autant de jugement que d'esprit, elle s'en serait
tenue  cette exprience. Mais, en matire de conduite du moins, le
jugement n'tait pas sa qualit dominante.

Amusante pour ceux qui furent tmoins de cet incident, la fte fut
charmante pour tout le monde. Le nom de Bonaparte proclam par toutes
les bouches, l'tait aussi par l'orchestre. Une contredanse qui portait
son nom fut excute pour la premire fois dans ce bal, et devint ds
lors la contredanse favorite dans tous les bals,  la guinguette comme
dans les salons.

La danse fut interrompue par un banquet splendide pendant lequel Lays,
le Tyrte de l'poque, chanta des couplets fort spirituels composs pour
le hros de la fte par les Pindares du Vaudeville. En clbrant ses
exploits passs, on clbrait aussi les exploits futurs dont ils taient
le pronostic, et le succs de la grande expdition dont les apprts
occupaient l'attention de toute l'Europe. Un trait qui terminait un
impromptu fait par le trio sur ce sujet, fut surtout fort applaudi. Je
n'en ai pas retenu les vers, mais en voici le sens: Pour celui qui a
fait signer la paix  l'Autriche sous les murs de Vienne, aller mettre
au-del du dtroit l'Angleterre  la raison, _ce n'est pas la mer 
boire_. Jamais Bonaparte ne fut plus lou et moins flatt; il tait
vident que ces loges gratuits ne s'adressaient qu'au grand homme.

Le Directoire ne voyait pas sans dpit cet enthousiasme qui se
manifestait partout o le gnral se montrait, et mme se cachait. Je
fus tmoin un jour d'une des plus vives explosions de ce sentiment:
voici  quelle occasion.

Mme Vestris, d'ennuyeuse mmoire, devait prendre ce jour-l cong du
public, cong absolu, et la reprsentation avait lieu, je ne sais
pourquoi, au thtre Favart. Comme on remettait pour elle au rpertoire
le _Macbeth_ de Ducis, le gnral avait fait retenir une loge, loge aux
secondes, les loges du rez-de-chausse o il se tenait pour l'ordinaire
tant toutes loues. Cette loge tait en face et dcouverte, ce qui le
contrariait. Il se rsigna pourtant. Aussitt aprs le dner, qui n'eut
pas lieu chez lui par suite d'un contre-temps que j'expliquerai plus
bas, il nous emmne Ducis et moi avec sa femme. Il croyait, en arrivant
pendant le brouhaha qui prcde les spectacles extraordinaires, chapper
 l'attention publique. Pas du tout. Mme Bonaparte entre, on la
reconnat, on l'applaudit. Les applaudissemens redoublrent ds qu'on
l'aperut lui-mme  la porte de la loge. Mais ils devinrent plus vifs
que jamais, quand, contraignant le bonhomme Ducis  prendre place sur le
devant, il se tint modestement derrire ce patriarche de la littrature
de l'poque, quoiqu'il y et place aussi l pour lui. On vit avec
transport cet clatant hommage qu'un homme si jeune et si grand rendait
 la vieillesse et au gnie; on voyait avec plaisir aussi qu'il aimait
mieux mriter les applaudissemens que les recevoir.

C'est chez Barras que nous avions dn. Pour refuser une invitation
qu'il en avait reue, aprs nous avoir invits lui-mme, le gnral
s'tait en vain prvalu de ce fait: Amenez-moi votre monde, lui avait
rpondu Barras, et il m'avait entran chez Barras, malgr ma
rpugnance. C'est parce que vous avez  vous plaindre de lui, me
dit-il, que je veux qu'il vous voie avec moi.

Arrivs au Luxembourg: Vous m'avez autoris  vous amener les amis que
j'attendais aujourd'hui, lui dit-il en me tenant par la main; en voil
un que je vous prsente.--Vous me prsentez l une vieille
connaissance, rpondit Barras, qui fut ce jour-l plus aimable pour moi
qu'il ne l'avait jamais t, ou plutt aimable avec moi pour la premire
fois, et pour la dernire aussi, car onc ne l'ai revu depuis.

Un incident assez piquant assaisonna pour moi ce dner qui, jusque-l,
m'avait peu amus. Le gnral, qui tait au fait d'une intrigue 
laquelle la politique n'avait aucune part, et dans laquelle j'avais t
quelque peu dupe, ne fit que persifler  ce sujet une dame dont le
crdit le contrariait, et prs de qui on l'avait plac. Puis, se levant
de table  l'heure qu'il avait dtermine, il demanda sa voiture. Je
vous laisse avec ces Messieurs, et j'emmne ceux-ci, dit-il 
l'amphitryon, en prenant le bras de Ducis et le mien. Au fait, il avait
quelquefois des faons singulires.

Le sjour d'un pareil homme  Paris devait fatiguer le gouvernement:
aussi le gouvernement ne reculait-il devant aucun sacrifice pour s'en
dbarrasser. La descente en Angleterre ayant t reconnue impossible
dans les circonstances, on en revint  l'expdition d'gypte dont
Bonaparte avait eu l'ide avant son retour d'Italie, et  laquelle les
prparatifs dj faits pouvaient s'appliquer.

Un bruit se rpandit alors qu'indpendamment de la descente en
Angleterre, on ferait une expdition dans le Levant, expdition tout 
la fois scientifique et militaire dont la Grce serait le thtre et
Corfou le centre.

On engageait sous ce prtexte les savans et les artistes que le gnral
dsignait comme propres  concourir au succs de ses projets de
colonisation.

J'entendais parler depuis quelque temps de cette expdition que
Bonaparte devait conduire et dont il ne me parlait pas, et je regardais
ce bruit comme dnu de fondement, quand Langls l'orientaliste me
demanda un rendez-vous pour affaire presse. Tirez-moi d'embarras, me
dit-il, je m'adresse  vous en toute confiance, quoique je n'aie pas
l'honneur d'tre connu de vous. J'ai reu du gouvernement une lettre par
laquelle on m'annonce que comme vers dans la connaissance des langues
orientales, je suis mis  la disposition du gnral Bonaparte qui me
donnera des instructions ultrieures. J'ignore ce qu'il veut faire de
moi. Je lui suis dvou, mais je ne puis quitter Paris; j'ai des devoirs
 remplir ici, et comme conservateur de la Bibliothque Nationale, et
comme professeur d'arabe, de turc, de persan, de syriaque, de chinois,
de sanscrit et de mantchou (Langls savait toutes les langues qu'on
parlait  la tour de Babel); cela m'impose des devoirs, ainsi que je
l'ai reprsent au gnral. Veuillez faire en sorte qu'il me permette de
les remplir.

Je me chargeai de la ngociation, et ce ne fut pas sans peine que je
russis  soustraire le professeur de turc, d'arabe, de persan, de
chinois, de sanscrit et de mantchou  la rquisition dont le gnral le
prtendait passible. C'est justement parce qu'il est salari par
l'tat, disait-il, qu'il est  la disposition de l'tat. Il ne voulut
pas se dpartir de ce principe: Langls, de son ct, ne voulut pas
quitter Paris. Il y resta, mais jamais Bonaparte ne le lui a pardonn.

C'est au refus de Langls que Jaubert, prsent par Bonaparte pour
remplacer celui-ci comme interprte de l'arme d'Orient, a d sa
fortune. En cela aussi se manifesta la fortune de Bonaparte; car il y
avait bien autrement de capacit et de courage dans Jaubert que dans
Langls, tout brave qu'tait ce savant, qui avant la rvolution avait
t sous-lieutenant dans un rgiment de milice.

Cette mdiation amena tout naturellement le gnral  s'expliquer sur la
mission dont il voulait charger Langls. Au printemps, me dit-il, nous
ferons parler de nous: vous serez des ntres. Mais je dsirerais
emmener, indpendamment de vous, un pote, un compositeur de musique et
un chanteur; trouvez-moi cela. Proposez la chose  Ducis,  Mhul et 
Lays. Voil les gens qui me conviendraient; ils seront en rapport intime
avec moi; ils recevront 6000 fr. de traitement pendant tout le temps que
durera l'expdition, et cela indpendamment des traitemens attachs aux
places qu'ils pourraient avoir et qu'ils reprendraient  leur
retour.--Mais o les mnerez-vous, gnral?--O j'irai. Je m'expliquerai
l-dessus quand le temps sera venu: en attendant, qu'ils se fient  mon
toile.

Me voil donc recruteur en pied, pour une expdition dont j'ignorais le
but. Mes ngociations n'eurent pas d'abord un grand succs. Ducis, hardi
dans la pense, n'tait rien moins qu'aventureux dans ses actions. Il
s'excusa sur son ge; Mhul sur les devoirs qu'il avait  remplir; Lays
sur ce qu'il pouvait gagner un rhume. Quand je rendis compte de cela au
gnral: Au fait, me dit-il, Ducis est un peu vieux; un long voyage,
une longue absence, tout cela doit l'effrayer, il nous faut quelqu'un de
jeune; Mhul tient  son Conservatoire, et plus encore  son thtre,
sans doute; c'est tout simple, l sont ses moyens de gloire. Qu'il nous
compose quelques marches militaires! son gnie sera avec nous, cela nous
suffira. Toutes rflexions faites, un musicien fort sur l'excution nous
conviendrait mieux qu'un compositeur. Quant  Lays, je suis fch qu'il
ne veuille pas nous suivre, c'et t notre Ossian; il nous en faut un,
il nous faut un barde, qui dans le besoin chante  la tte des colonnes.
Sa voix et t d'un si bon effet sur le soldat! personne, sous ce
rapport, ne me convenait mieux que lui. Tchez de me trouver un chanteur
de son genre, si ce n'est de son talent.

Cette fois, je fus moins malheureux. Lemercier,  qui je m'adressai,
accueillit ma proposition de la manire la plus gracieuse; Rigel, habile
professeur de piano,  qui Mhul m'avait renvoy, accepta mes offres
avec le mme empressement; et Villoteau, qui doublait Lays  l'Opra, et
que j'abordai au moment o il dpouillait le costume de Panurge, ne se
fit pas prier pour remplacer son chef d'emploi dans un rle plus
honorable encore que celui qu'il venait de remplir; heureux et fier, me
disait-il, de faire partie d'une expdition pour laquelle son
imagination tait dj monte, et que Bonaparte,  l'instar de Jason,
composait de hros et de virtuoses.

C'est bon, me dit le gnral, quand je lui annonai que Lemercier
remplacerait Ducis; vous ne pouviez pas mieux choisir. Parmi les gens de
lettres, il n'y en a pas dont la conversation me soit plus agrable:
cela rehausse encore le prix du talent. Quant aux deux musiciens, je ne
connais ni l'un ni l'autre, je m'en rapporte  vous. Laissez-moi leurs
noms et leurs adresses, on leur crira.  propos, il faut que vous me
fassiez encore une commission. J'emporte avec moi une bibliothque de
campagne. Le choix des livres de science qui doivent y entrer est fait;
j'ai mme dsign dj les livres d'histoire qui en feront partie.
Choisissez des livres de littrature pour la complter; mais ne les
prenez que dans le format in-12 et au-dessous, nous avons si peu de
place: vous vous entendrez sur cet article avec Magimel  qui vous
donnerez votre liste.

Cette commission me fut d'autant plus agrable qu'en la remplissant je
travaillais pour moi. Je composai cette bibliothque littraire comme
j'aurais compos la mienne; et malgr mes instructions, y faisant entrer
des in-8, j'y plaai, indpendamment de nos classiques, le Thtre des
Grecs, l'Iliade, l'Odysse, Shakespeare, Rabelais, Montaigne, Rousseau
et l'lite de nos moralistes et de nos romanciers.

Au bout de quelques jours: Il nous faut un autre pote, me dit le
gnral. Lemercier ne vient pas avec nous, sa famille s'oppose  son
dpart: trouvez-moi quelqu'un.

 parler franchement, je ne savais trop  qui m'adresser. Parmi les
hommes d'un talent suprieur, en trouver un qui se dtermint  courir
les aventures! Legouv n'tait pas de caractre  cela. Je m'en allai
donc cherchant un pote de rue en rue, de porte en porte, quand le
hasard me fait rencontrer sur le boulevard Saint-Denis deux amis intimes
de Lemercier, Sourdeau de Saint-mond, et Parceval de Grandmaison.
J'tais sinon dans l'intimit, du moins dans la familiarit de l'un et
de l'autre. Je m'tais li avec le premier, homme d'esprit et de
plaisir, en Italie o il remplissait les fonctions de commissaire des
guerres, et j'avais fait connaissance avec l'autre chez Mlle Contat, o
il avait t prsent par Lemercier.

Je leur parle de mon embarras. Le premier en connaissait la cause, et
riait; le second ne l'ignorait pas, et riait aussi; y avait-il de
l'amour sous jeu? c'tait un secret que je ne crus pas devoir
approfondir. Savez-vous, leur dis-je, un pote prsentable que je
puisse proposer en remplacement de Lemercier? j'ai carte blanche  cet
effet.--Tu as carte blanche! me dit d'une voix solennelle Parceval, en
haussant ses sourcils.--Oui, carte blanche.--Mais, attends donc, je
connais quelqu'un  qui la chose conviendrait.--Mais ce quelqu'un
conviendrait-il  la chose?--Eh! mais, je le crois.--Qu'a-t-il
publi?--Rien encore.--Qu'a-t-il fait?--Des vers que l'abb Delille ne
trouvait pas mauvais.--M'en rpondrais-tu?--Comme de moi.--Le connais-je
enfin?--Un peu.--Comment s'appelle-t-il?--Comme moi.--Srieusement! tu
aurais la fantaisie...--Si cela dpend de toi, comme tu le dis, tu me
rendras service en me proposant au gnral Bonaparte; tu sais ce que je
puis faire.--Mais sais-tu o nous allons? je ne le sais pas, moi.--Vous
allez en gypte, tout le monde sait cela. Je ne serai pas fch de voir
l'gypte.--Demain je te rendrai rponse.

Parceval n'avait encore rien publi; mais je lui avais entendu rciter
plusieurs morceaux pleins de ce talent que le public a reconnu et si
vivement applaudi depuis. Le gnral avait surtout besoin d'un homme en
tat de mettre en oeuvre la riche matire qu'offriraient  la posie les
projets qu'il allait excuter. La tte pique de Parceval me paraissait
plus propre  cela qu'aucune autre. Je le proposai donc en m'appuyant
sur ces considrations  Bonaparte, qui l'agra: il fit bien. Il a
trouv en lui l'homme que Vasco de Gama trouva dans le Camons, l'homme
qui possdait aussi cette bouche faite pour enfler la trompette pique:
_os magna sonaturum_.

Parceval,  qui je fis faire connaissance avec Regnauld qui faisait
aussi partie de l'expdition, et avec qui je devais faire le voyage, fut
admis des lors dans notre socit intime comme un compagnon de fortune.
Mais cela lui cota un sacrifice, celui de sa coiffure poudre  frimas,
 laquelle il ne renona pas sans peine.

Tt ou tard il lui aurait fallu prendre cette dtermination que htrent
les instances de nos dames et que prvint mme leur activit. Ainsi que
je l'ai dit, le gnral,  la sollicitation de sa femme, avait permis
que ses oreilles de chien et sa queue courte tombassent sous les
ciseaux de la mode ou du perruquier de Talma, et soudain la coiffure 
la Titus tait devenue celle de son tat-major: elle devint bientt
celle de toute l'arme.

Le dsir de partir pour l'gypte devint bientt une fureur gnrale.
C'tait une folie pidmique semblable  celle qui s'tait saisie de nos
aeux  l'poque des croisades. J'tais n pour tre gyptien, disait
 Parceval un picier qui lui enviait son bonheur. Quantit de personnes
s'adressrent  moi pour obtenir la faveur de s'expatrier. C'taient des
artistes, c'taient des ngocians. Ceux-ci voulaient entrer dans
l'administration; ceux-l voulaient rentrer au service. J'avais beau
dire que cela ne me regardait pas, instruits des faits que je viens de
citer, ils revenaient sans cesse  la charge.

Ne refusez personne, me dit le gnral  qui je fis part de mon
embarras; adressez-les au gnral Dufalga, c'est lui qui est charg de
la partie civile de l'expdition; il trouvera bien le moyen d'employer
ces gens-l, pour peu qu'ils soient propres  quelque chose. Je les
envoyais en consquence  Dufalga: plus d'une personne  cette poque
m'a d sa fortune.

De ce nombre est Denon. Intimement li avec une dame lie intimement
elle-mme avec Mme Bonaparte, il l'accompagnait souvent dans ses visites
 la rue de la Victoire. Mais tre bienvenu auprs de la femme n'tait
pas toujours un motif pour l'tre auprs du mari. Le gnral semblait
tendre sur le cavalier la rpugnance qu'il prouvait pour la dame; ni
la conversation aimable et piquante de ce courtisan qui savait toutes
les anecdotes de cour depuis le rgne de Louis XV jusqu' celui de
Barras inclusivement, ni les rcits aussi attachans que varis de ce
voyageur qui avait parcouru l'Europe depuis les extrmits de la Russie
jusqu' celles de l'Italie, ni la conversation de cet amateur qui avait
tudi et pratiqu toute sa vie les arts de l'Italie antique et de
l'Italie moderne, rien de tout cela n'avait triomph de la froideur du
gnral. Denon, qui aussi dsirait faire le voyage d'gypte, n'osait
donc pas se proposer.

Je fus fort surpris quand un jour, me prenant  part, Josphine m'en fit
la confidence. Ce pauvre Denon, me dit-elle, meurt d'envie de partir
avec vous autres. Vous devriez bien arranger cela avec le gnral.--Moi,
madame! et pourquoi pas vous?--Si je m'en mlais, cela ne russirait
pas. Proposez la chose comme de vous-mme. Vous tes en mesure de le
faire. Le gnral a confiance en vous; il acceptera Denon prsent par
vous. Faites cela, vous m'obligerez.

Le gnral, qui ne connaissait pas le caractre aventureux de Denon,
parut fort tonn qu' son ge il songet  s'engager dans une
expdition lointaine et fatigante. Mais quand je lui eus fait connatre
tout le prix de l'acquisition qu'il ferait en lui: Qu'il aille trouver
Dufalga, me rpondit-il.

Quiconque avait une aptitude reconnue tait accueilli ainsi, quelles
qu'eussent t ses opinions politiques.

Parmi les personnes qui s'adressrent  moi se trouvait un migr. Las
surtout de son oisivet, ce vrai Franais voulait profiter de l'occasion
pour rentrer dans la carrire militaire et servir sous un nom roturier
pour cette France contre laquelle il avait servi comme gentilhomme. Je
n'osai, je l'avoue, lui rpondre du succs de sa demande. Usant avec le
gnral de la franchise dont mon client avait us envers moi, je ne lui
laissai pas ignorer, en lui faisant part des dsirs de celui-ci, et en
me portant caution pour lui, le cas o il se trouvait. Je ne rpugne
nullement  l'employer, me rpondit le gnral. L'aveu qu'il vous a fait
est d'un galant homme, ainsi que le sentiment qui le porte  reprendre
les armes, et me donne toute confiance en lui. Sur qui compterais-je, si
ce n'est sur un homme qui serait en pareille situation? J'accepte ses
offres de service; mais je ne puis le faire porter ici sur les tats. Ce
serait provoquer des enqutes qui pourraient le mettre en danger. Si
quelque imbcile dcouvrait la vrit, nous serions compromis, et votre
protg serait perdu. Qu'il se rende  Toulon; l vous me le
prsenterez, et nous trouverons bien le moyen de tout arranger. Cet
migr, qui depuis s'est acquis, comme patriote, la plus honorable
rputation sous son nom de gentilhomme, se nommait alors le citoyen
Rousseau. C'est le comte Henri de Saint-Aignan[3].

Ces objets rgls, je m'occupai des prparatifs de mon voyage. Je ne
pouvais partir tranquillement, qu'autant que j'aurais pourvu aux besoins
de la famille que je laissais en France. Mes enfans taient d'ge 
entrer en pension. Le prytane venait de s'ouvrir. Je priai le gnral
d'y demander deux places pour eux, ce qu'il fit de la meilleure grce
possible.  cela ne se bornrent pas les preuves de sa bienveillance. Le
ministre lui ayant rpondu que toutes les places au prytane tant
remplies pour le moment, il avait fait inscrire ses protgs pour les
premires places vacantes, piqu de ce qu'on ajournait une faveur qu'il
rclamait: N'ayons, me dit-il, aucune obligation  ces gens-l. Mettez
vos enfans  Juilly. J'y ai mis mon frre; j'y ferai payer leur pension
avec la sienne.

Ce trait de bont me toucha si vivement, que je ne sus d'abord y
rpondre que par des larmes. Rentr chez moi, il me sembla pourtant, non
pas qu'un particulier n'avait pas le droit de me faire une pareille
offre, mais que je n'avais pas le droit de l'accepter. J'crivis au
gnral dans ce sens. Je lui demandais la permission de ne pas profiter
de ses bonts, et de ne pas consentir  ce que l'ducation de mes enfans
ft  sa charge. Je n'ai pas de titres  cette faveur, lui disais-je.
Je ne vous ai rendu aucun service, et je n'ai t ni votre camarade de
collge ni votre compagnon d'armes. Ne croyez pas pourtant, gnral, que
je la refuse pour me soustraire  la reconnaissance que je vous dois.
Celle que vous me faites contracter aujourd'hui vous rpond de moi
jusqu' la mort.

Cette lettre est encore une de celles dont il ne m'a jamais parl.
J'espre qu'on ne se mprendra pas sur le sentiment qui me l'a dicte,
et qu'on n'y verra que l'expression des scrupules d'un galant homme qui,
tout dispos  faire pour l'homme qu'il admirait tout ce qu'un coeur
droit peut attendre d'un coeur droit, trouvait peut-tre un peu trop fort
l'-compte dont on voulait payer ses services futurs. Peut-tre aussi me
semblait-il que je ne pouvais pas accepter d'un particulier ce que
j'eusse accept, ce que je sollicitais mme du gouvernement; en cela,
toutefois, j'agissais moins en consquence d'un principe arrt que d'un
sentiment qui m'a toujours tenu lieu de principe.

J'aimais Bonaparte autant que je l'admirais, et je voulais qu'il ft
hroque en tout, comme tout est bronze dans une statue de bronze. Je ne
souffrais pas qu'on le rabaisst de la hauteur o il s'tait plac, et 
plus forte raison qu'il semblt lui-mme en descendre. Aussi rien ne me
contrariait-il comme de lui entendre discuter d'autres intrts que des
intrts publics, et de le voir s'occuper des siens jusqu' se faire
redemander le paiement d'objets qui lui avaient t livrs, ce qui
arrivait quelquefois, non qu'il ft parcimonieux, mais parce qu'il
inclinait  croire qu'on le trompait et qu'on voulait lui faire payer
les choses au-del de leur valeur relle; et puis cette habitude des
militaires qui, traitant d'ordinaire avec des gens qui se sont arrangs
pour attendre, ne sont jamais presss d'en finir.

Quelqu'un qui n'tait rien moins que tacticien (c'tait Baptiste cadet),
et qui possdait un plan en relief des fortifications de Luxembourg, me
pria de lui faire acheter cette pice par l'homme  qui elle pouvait le
mieux convenir. Si prcieuse qu'elle ft, elle n'tait gure plus utile
 un valet de comdie qu'une perle au poulet de la fable. J'en parlai au
gnral, qui alla voir ce plan, le trouva beau, et ordonna  Duroc de le
faire porter sur-le-champ aux Invalides, pour y tre ajout aux plans
runis dans cet tablissement, aprs avoir promis en change vingt-cinq
louis que Baptiste en demandait.

Baptiste, trs-satisfait du march, me remercia vivement de ce service,
et me pria d'accepter, comme gage de sa reconnaissance, un objet qui ne
lui tait gure plus utile que celui dont Bonaparte venait de le
dbarrasser, une petite _Bible_ de Cologne qui, par parenthse, finit
par passer entre des mains moins profanes que les miennes, entre les
mains de M. Portalis, pour qui Hacquart me la demanda: la balle va au
joueur. Quelques semaines aprs, comme je me promenais sur le
Thtre-Franais, Baptiste m'aborde. J'attends encore mes vingt-cinq
louis, me dit-il; faites-moi le plaisir de rappeler cette bagatelle au
gnral. J'en parlai ds le soir mme  Duroc, qui, ne pouvant pas
payer sans un ordre prcis, me promit de le solliciter. Plusieurs jours
encore se passrent nanmoins sans que le vendeur et t satisfait.
Que veux-tu? me dit Duroc, quand j'en parle, on me rpond: C'est bon,
et l'on ne m'ordonne rien. Parles-en, toi, si tu veux que cela finisse.

La dmarche me cotait; cependant je la reconnaissais ncessaire. Il
fallait prvenir les inconvniens que de plus longs dlais pouvaient
entraner, et les causes que lui assigneraient les interprtations de
gens moins bienveillans que Baptiste. Je pris mon parti; et avec un
courage dont je ne me croyais pas susceptible: Gnral, lui dis-je,
savez-vous qu'il n'a tenu  rien que vous ne soyez mon dbiteur; oui,
que vous n'ayez dans ce moment vingt-cinq louis  me payer?--Comment
cela?--Parce que Baptiste,  qui vous devez vingt-cinq louis, est dans
rembarras. Il est venu me le confier ce matin; et certes, si j'avais eu
vingt-cinq louis chez moi, ils seraient depuis ce matin chez lui. Je ne
crois pas qu'un crancier doive rclamer de vous deux fois une dette
avoue par vous.--Voyez donc, Duroc, comme ces potes sont exagrs en
tout!--Il n'y a pas l d'exagration, gnral; il n'y a que de la
fiert, et j'en ai, je crois, pour vous plus que pour moi-mme. Je ne
veux pas qu'on vous redemande cette somme une troisime fois. Si vous ne
la payez pas, je la paierai.--Payez, Duroc, car il serait homme  le
faire. Payez, puisque cela convient  Monsieur le marquis. Mais voyez
donc comme ces potes mettent de l'exagration en tout, rptait-il en
riant, et en me tirant l'oreille, ce qui tait sa grande caresse.




CHAPITRE III.

Le dpart de l'expdition est retard.--Disposition de l'esprit public 
cette poque.--Bonaparte sollicit de se mettre  la tte d'une
rvolution.--Sa rponse.--Il part pour Toulon.--Je l'y
rejoins.--Anecdotes.--Dpart de la flotte.


L'esprit qui anime un parti est rarement touff absolument par la
dfaite de ce parti. Le Directoire en avait la conscience et la preuve.
En vain sa rigueur envers les crivains comprimait la presse; l'opinion
publique trouvait mille moyens indirects de manifester la haine et le
mpris qu'on lui portait. On montrait d'autant plus de malice, qu'on
avait moins de libert, et les pigrammes avaient d'autant plus de
porte qu'il tait plus dangereux d'en faire; la malice franaise
reproduisait les mmes sarcasmes sous toutes les formes. L'application
d'un trait au thtre, un couplet au Vaudeville, un calembour, un rbus
mme entretenaient, aigrissaient, irritaient les dispositions hostiles
de la majorit des gouverns, qui, dlivre par la retraite de la
Convention de ce qu'elle n'avait jamais voulu, n'avait pas encore ce
qu'elle voulait, ou plutt ne voulait plus de ce qu'elle avait.

Faisant allusion  Pitt qui rgnait au-del du dtroit, et  Barras qui
rgnait en-de, l'Europe, disait-on, ne respirera que lorsque
l'Angleterre sera _dpite_ et la France _dbarrasse_.

Cette guerre satirique ne se renfermait pas dans les salons; les cafs,
les foyers de thtre taient aussi des champs de bataille d'o les
tourdis tiraient  mitraille sur les puissans du jour, sans faire
attention aux auditeurs que la police ou mme le hasard pouvait leur
donner.

Ces taquineries provoqurent une scne dont les consquences furent
graves. Runis chez le glacier Carchi, quelques jeunes extravagans y
donnaient cours  leur malignit, en prsence de quelques militaires
fort jeunes aussi. Ceux-ci prirent mal la plaisanterie. Oubliant qu'ils
avaient affaire  des gens sans armes, ils rpondirent par des coups de
sabre  des coups d'pingle, et faisant main-basse sur tout ce qui se
trouvait l, terminrent par une espce de massacre une querelle qui,
dans nos moeurs, pouvait tout au plus donner lieu  un de ces rendez-vous
qui souvent n'aboutissent qu' un djeuner. Paris retentit le lendemain
des cris d'horreur que cette lchet arracha  tous les citoyens, et
qu'ils imputaient  des sicaires du Directoire. On tait en effet
autoris  le croire, le Directoire ne punissant pas et ne faisant pas
mme poursuivre les coupables.

Bonaparte ne dissimula pas l'indignation que lui inspirait cet
assassinat. Il s'en expliqua hautement avec Sottin, ministre de la
police, dans le salon mme de Barras. On le regarda ds lors comme
l'homme qui pouvait mettre un terme  un tel ordre de choses, ou plutt
 un tel dsordre. On lui offrit le pouvoir. Dans l'impatience qu'ils
avaient de l'y porter, les plus modrs mme parlaient de droger  la
constitution et de l'appeler au Directoire, quoiqu'il s'en fallt de
prs de douze ans qu'il et les quarante ans exigs par la loi. Ainsi
Rome avait permis  Scipion de briguer le consulat avant l'ge.

Bonaparte cependant pressait les apprts de son dpart, qui devait avoir
lieu en avril. Nous n'attendions  chaque instant que l'ordre de quitter
Paris, quand arriva la nouvelle de l'injure qui avait t faite  Vienne
au gnral Bernadotte, alors ambassadeur de la rpublique franaise en
Autriche: une rupture pouvait s'ensuivre entre les deux puissances.
Avant que les explications du cabinet autrichien eussent prouv qu'il
n'y avait rien que de fortuit dans ce fait, et qu'il ne devait pas tre
pris pour un acte d'hostilit, quinze jours se passrent.

Pendant ces quinze jours-l, Bonaparte, qui devenait plus prcieux  la
nation par cela mme qu'elle tait prs de le perdre, tait sollicit
plus instamment que jamais de s'emparer de la place o l'appelait le voeu
public, et que le gouvernement ne voulait pas lui donner. Je me permis
de lui en parler plusieurs fois quand je me trouvais tte  tte avec
lui. Le jour, entre autres, o il m'annona que rien ne s'opposait plus
 notre dpart: Le Directoire, lui dis-je, veut vous loigner; la
France veut vous garder: les Parisiens vous reprochent votre
rsignation, ils crient plus fort que jamais contre le gouvernement; ne
craignez-vous pas qu'ils ne finissent par crier aprs vous?--Les
Parisiens crient, me rpondit-il, mais ils n'agiraient pas; ils sont
mcontens, mais ils ne sont pas malheureux. Si je montais  cheval,
personne ne me suivrait; le moment n'est pas venu. Nous partirons
demain.

Il est  remarquer que pendant les quatre mois qu'il passa  Paris entre
la campagne d'Italie et celle d'gypte, il ne quitta pas un seul jour
ses perons, quoiqu'il ne portt pas l'habit militaire, et qu'il y avait
toujours un cheval sell et brid dans son curie: c'est ce qu'il me dit
 cette occasion.

Il partit en effet le lendemain. Regnauld et moi nous le suivmes en
laissant entre lui et nous toute l'avance qu'il pouvait gagner en douze
heures: nous l'avions ainsi rgl pour ne pas manquer de chevaux.

L'aventure dans laquelle nous nous engagions tait des plus hasardeuses.
Notre absence pouvait tre longue, elle pouvait mme tre ternelle: je
n'en eus le sentiment qu'au moment du dpart. Hors de l'influence
immdiate de l'homme dont la prsence me fascinait, quand aprs avoir
djeun avec mes meilleurs amis, quand aprs avoir reu les embrassemens
de mes enfans et ceux de la famille qui m'tait dj si chre, je me fus
jet dans la voiture prte  m'enlever  tant de douces affections, je
l'avouerai, je me sentis tout--fait dfaillir; non que la rsolution me
manqut, mais le coeur me manquait absolument. Je suffoquais,
j'tranglais. On s'en aperoit; et vite on m'apporte, pour me ranimer,
la premire liqueur qu'on trouve sous la main. C'est un verre de
Malaga, me disait-on. C'tait du vinaigre! Loin d'avoir des suites
fcheuses, cette bvue raccommoda tout. Grce  ce stimulant, je repris
mes sens, et manifestai ma rsurrection par un clat de rire.

Parceval et un ami qui nous avait demand une place dans la berline, o
Regnauld  qui elle appartenait s'tait plac, comme de raison,
partirent avec nous. Avec nous partit aussi Denon qui courait en avant,
et prtendait aller ainsi jusqu' Toulon, mais il fallut bientt le
recevoir aussi dans la voiture.

 toutes les postes nous avions des nouvelles du gnral qui, comme
nous, passait par la Bourgogne. Toutes se louaient de sa gnrosit. Au
haut de la montagne d'Autun, que nous grimpions  pied, dans une grotte,
ou plutt dans un terrier creus sur le bord du chemin, tait un
vieillard qui nous demanda l'aumne. Il a quatre-vingt-dix-neuf ans
sonns, nous dit le postillon, et vit de ce que lui donnent les
passans.--Et lui donne-t-on de quoi vivre?--Quelques braves gens se
montrent gnreux pour lui, mais comme il est presque aveugle et
tout--fait imbcile, ce qu'on lui donne ne lui profite pas toujours.
Des polissons, le croiriez-vous? n'ont pas honte de le voler. Hier
encore, le gnral Bonaparte qui passait par ici, c'est moi qui le
menais, lui a donn un louis. Un filou  qui ce pauvre homme a demand
ce que c'tait que cette pice, lui a dit que c'tait un sou; et en
effet lui a rendu un sou pour un louis.

Nous donnmes 6 francs  ce pauvre vieillard, en chargeant le postillon
 qui nous les remmes de veiller  ce que le fripon de la veille ne
s'en empart pas: qui sait si nous ne nous adressions pas au fripon
lui-mme?

Nous nous arrtmes  peine  Lyon. Le vent tait favorable pour
descendre le Rhne; notre voiture embarque dans un bateau de poste,
nous allmes coucher  Pont-Saint-Esprit. Le surlendemain, nous
arrivmes  Marseille, sans aucune mauvaise aventure, quoique notre
berline et prouv au milieu de la nuit une assez forte avarie entre
Orgon et Lambesc, tout juste au pied de ce terrible bois de la Taillade,
o Lenoir m'avait dvelopp ses thories, et que pour la raccommoder il
et fallu nous arrter plus d'une heure dans ce coupe-gorge.

Tout en descendant le Rhne, Denon dessinait les points de vue les plus
pittoresques que nous rencontrions, et commenait la prcieuse
collection de dessins qui ornent la grande dition de son _Voyage
d'gypte_, dans laquelle on trouve un croquis de la Beaume de Roland, o
je le conduisis pendant le court sjour que nous fmes  Marseille.

 Aix, pendant qu'on mettait la voiture en tat de finir la route,
j'allai avec lui visiter la source d'eau chaude dont j'ai parl
antrieurement: nous nous y baignmes, non dans des baignoires
particulires, mais dans les thermes antiques o l'eau se renouvelle
continuellement.

Apprenant  Marseille que l'expdition ne pouvait pas partir de quelques
jours, nous nous permmes un jour de repos: nous aurions pu en prendre
huit, car la flotte ne mit  la voile que dix jours aprs notre arrive
 Toulon.

Ce n'est pas sans peine que nous parvnmes  nous loger dans cette
dernire ville. Les htelleries regorgeaient de monde: pour ne pas
coucher dans la rue, il nous fallut accepter dans le plus vilain des
quartiers les plus vilaines des chambres de la plus vilaine des
auberges. Regnauld et moi nous occupmes un de ces galetas, Parceval et
Denon s'accommodrent dans un autre un peu plus grand o l'on trouva
moyen de colloquer aussi notre cinquime camarade.

Notre premire sortie nous conduisit, comme de raison, chez le gnral
qui tait descendu  l'intendance de la marine. L, comme  Milan, comme
 Passeriano, il donnait audience publique aux officiers et aux chefs de
service. Nous nous y prsentmes. Il salua tout le monde, mais il ne
parla qu'aux personnes qu'il connaissait particulirement, ou bien 
celles  qui il avait des renseignemens  demander ou des ordres 
donner. Aprs avoir invit ceux de nous qui suivaient l'expdition en
qualit de littrateurs, de savans ou d'artistes,  s'adresser au
gnral Dufalga pour ce qui concernait leur embarquement, et nous avoir
dit,  Regnauld et  moi, que nous serions avec lui sur le vaisseau
amiral, il nous congdia.

Denon,  qui il n'avait pas parl, eut  cette occasion le seul accs
d'humeur que je lui aie connu. Ton gnral, me dit-il, a de singulires
manires. N'a-t-il donc rien  dire aux personnes qui viennent le
saluer? Il ne m'a pas dit un seul mot. Il ne tient  rien que je ne
retourne  Paris. Comment nous traitera-t-il hors de France, s'il nous
traite ainsi en France? Mes malles ne sont pas dfaites; ds aujourd'hui
je repars.--Que n'attends-tu  demain? La rsolution me semble un peu
prcipite. Si le gnral t'avait montr de la rpugnance, tu ferais
bien de prendre ce parti. Mais, en agrant ta demande  Paris, ne
t'a-t-il pas prouv que tu lui convenais? N'attribue son indiffrence
apparente qu' sa proccupation; surcharg d'affaires comme il l'est,
peut-il penser  tout? Demain nous reviendrons  l'audience. Si tu n'es
pas plus satisfait demain qu'aujourd'hui, je ne te retiendrai pas. Tu
n'auras pas alors le tort de faire ce qu'on pourrait appeler aujourd'hui
un coup de tte.

Denon suivit mon avis et fit bien. Le jour mme je dnai chez le
gnral. En sortant de table, comme il se promenait avec moi:
Auriez-vous, lui dis-je, quelque chose contre Denon?--Contre Denon?
point du tout. Pourquoi me demander cela?--Parce qu'il vous croit mal
dispos pour lui.--Et sur quoi se fonde-t-il?--Sur ce que vous ne lui
avez pas dit un mot; cela le chagrine profondment.--N'a-t-il d'autre
chagrin que celui-l?--Je ne lui en connais pas d'autre.--Ramenez-le-moi
demain.

Le lendemain j'entranai en consquence au quartier-gnral Denon qui
n'y venait qu'en rechignant. Ah! c'est vous, citoyen Denon, lui dit
Bonaparte quand vint son tour. Vous avez bien soutenu le voyage. Vous
vouliez le faire  franc trier,  ce qu'on m'a dit. Vous aimez donc 
courir? Nous vous servirons suivant votre got; nous vous ferons faire
du chemin. Le beau sabre que vous avez l! il est tout pareil au mien,
je crois. Il est juste de la mme grandeur. Voyons donc.

Et voil le gnral qui, rapprochant du sabre de Denon le sabre d'Arcole
et de Lodi, se met  les comparer. Et puis, vous aimez les antiquits,
reprend-il, vous aimez  les dessiner. Vous en verrez; vous ne
reviendrez pas  Paris sans avoir grossi votre portefeuille.  revoir,
ici ou ailleurs.

Eh bien! dis-je  Denon en regagnant notre taudis, pars-tu toujours
demain?--Je pars ds aujourd'hui; mais c'est pour me rendre  bord de la
_Junon_ o Dufalga m'a dit que ma place tait marque. En effet, en
arrivant il fit porter  bord ses malles qui n'taient pas dfaites, et
s'embarqua ds le jour mme. Cette fois encore Denon me fut redevable de
sa fortune. La rvolution que la coquetterie dont le gnral usa envers
lui opra sur sa rsolution, est moins surprenante toutefois que cette
coquetterie du gnral, que la facilit avec laquelle cet homme si fort,
si inflexible, avait su se plier  une dmarche commande par son
intrt, mais si oppose  ses habitudes. On a vu au reste par des faits
antrieurs que la souplesse ne lui tait pas plus trangre que la
force.

Parceval s'embarqua peu de jours aprs sur le vaisseau qui portait
l'Ajax franais, qui portait Klber. Quant  nous, Regnauld et moi, qui
devions monter sur celui d'Agamemnon, nous attendmes cinq ou six jours
encore que le ciel devnt favorable  la sortie de la flotte retenue
dans le port de Toulon par les vents contraires, comme jadis en Aulide
la flotte des Grecs.

Une aprs-dne, le gnral tant rentr dans son cabinet, et Mme
Bonaparte ayant tmoign le dsir de connatre le btiment sur lequel
son mari devait s'embarquer, Najac, l'intendant de la marine, fit mettre
en mer la chaloupe de l'administration pour la conduire  bord de
_l'Orient_ qui tait en rade.

Le gnral Berthier, l'amiral Bruys, le gnral Lannes, Murat, Junot,
Lavalette, Eugne Beauharnais, Sulkowski et Regnauld l'accompagnaient
dans cette promenade, dont j'tais aussi, brillante lite  laquelle je
survis seul aujourd'hui!

C'est  cette occasion que je fis connaissance et liai mme amiti avec
le gnral Lannes, que je n'avais pas rencontr en Italie. Ses
tendresses prliminaires sont trop singulires pour que je n'en tienne
pas note.

Comme la majeure partie des militaires, il tait loin de voir d'un oeil
favorable les savans attachs  l'expdition, et son humeur contre eux
augmentait en raison de la bienveillance que le gnral en chef leur
tmoignait. Quel est ce citoyen? dit-il  Berthier en me
dsignant.--C'est, rpondit Berthier en me nommant, un homme de lettres
que le gnral emmne avec lui.--J'entends, rpliqua-t-il avec son
accent gascon, c'est un savant. Bien mal en prendrait  un savant de
coucher sous le mme toit avec moi, si j'tais le matre; car je le
ferais jeter  la mer par cinquante grenadiers.--Cinquante! lui dis-je,
c'est beaucoup de monde contre un seul homme, ne ft-il mme pas un
savant. Il serait plus digne de vous, gnral, d'entreprendre seul un
pareil exploit. Mais, remportassiez-vous la victoire, ce ne serait pas
votre plus beau fait d'armes. Vous avez fait encore mieux  Arcole.--
quoi penses-tu? dit vivement Junot. Prendre Arnault pour un savant!
Arnault un savant! Un savant comme toi, un savant comme moi. Ne sais-tu
donc pas qu'Arnault est de l'arme d'Italie?--Il est de l'arme
d'Italie!--Certainement, il est de l'arme d'Italie, rpte
Berthier.--Oui, Arnault est de l'arme d'Italie, rpte aussi Josphine,
 qui cette conversation causait quelque dplaisance.--Il est de l'arme
d'Italie, rptent Murat, Lavalette et Eugne, et aussi ce bon amiral
Bruys.--C'est diffrent, reprend Lannes; s'il n'est pas un savant, il
est des ntres. Ce n'est pas pour lui que je parle, pas plus que pour
Monge et Berthollet, qui sont aussi de l'arme d'Italie, et j'espre que
le citoyen sera de mes amis comme eux, ajouta-t-il en me prenant la
main. Enchant d'avoir fait votre connaissance.

En effet, je n'ai jamais eu qu' me louer depuis de ce brave. Si, dans
sa jeunesse, il n'tait pas de l'humeur la plus facile, bonhomme au
fond, il n'avait besoin que de vieillir pour devenir le meilleur des
hommes. Contre l'ordinaire, loin d'tre gt par la fortune, il s'est
perfectionn en s'levant, et n'a jamais paru si digne des plus hauts
honneurs qu'aprs les avoir obtenus tous, ce qu'on ne peut pas dire de
tout le monde.

Ces dispositions malveillantes taient, au reste, celles de presque tous
les militaires. Je n'eus que trop d'occasions de le reconnatre par la
suite.  quoi les attribuer? au mpris ou  l'estime? Si ports qu'ils
soient  mpriser tout autre profession que la leur, je pense que les
militaires ne refusaient pas leur estime  des hommes plus instruits
qu'eux; mais je crois qu'ils voyaient avec jalousie les prvenances du
gnral en chef pour ces hommes dont l'utilit prsente ne leur tait
pas dmontre. Ils ne lui voyaient pas sans quelque humeur prendre dans
ses proclamations la qualit de membre de l'Institut, et l'y placer
avant ses titres militaires.

Le 19 mai,  la pointe du jour, nous nous rendmes, Regnauld et moi,
chez le gnral Bonaparte, o les personnes qui devaient s'embarquer sur
le mme btiment que lui se runissaient. Une heure aprs _l'Orient_
mettait  la voile.

Ce n'est pas sans difficults que l'escadre sortit de la rade. Plusieurs
vaisseaux labourrent le fond sans pourtant s'arrter. Mais le ntre,
qui portait cent vingt canons et tirait plus d'eau, toucha. Il penchait
assez sensiblement pour donner de l'inquitude aux nombreux spectateurs
qui couvraient le rivage, et surtout  Mme Bonaparte, qui, du balcon de
l'intendance, suivait nos mouvemens. Mais elle fut bientt rassure en
voyant le vaisseau dgag entrer majestueusement en pleine mer aux
acclamations gnrales qui se mlaient aux fanfares de la musique des
rgimens embarqus et au bruit de l'artillerie des forts et de
l'escadre.

On prouvait des motions de plus d'un genre  l'aspect de cette flotte
charge de tant de milliers d'hommes qui, s'attachant  la fortune d'un
seul, et s'engageant dans une expdition dont la plupart ignorait le
but, et dont tous ignoraient la dure, s'exilaient avec joie et
s'abandonnaient, avec une confiance que donne la certitude du succs, 
un avenir dont on ne pouvait calculer les chances. Non seulement ils se
regardaient comme favoriss par le sort, mais ils taient regards ainsi
par la majorit de la nation. Ils avaient t choisis en effet parmi de
nombreux comptiteurs, et un nombre de volontaires gal  celui des
volontaires embarqus ne se consolait de cette prfrence que dans
l'espoir de faire partie d'une nouvelle expdition qui semblait devoir
suivre incessamment la premire. Jamais expdition cependant n'avait
affront de prils plus videns; jamais expdition n'eut autant besoin
d'tre favorise par la fortune. C'en tait fait si la flotte et
rencontr l'ennemi dans la traverse: non que cette lite de l'arme
d'Italie ne ft assez nombreuse, mais prcisment par le motif oppos.
Distribue sur des vaisseaux dont l'quipage tait complet, l'arme de
terre triplait sur chaque bord le nombre des hommes ncessaires  sa
dfense. Or, en pareil cas, tout ce qui est superflu est nuisible. Le
combat engag, il y aurait eu confusion dans les mouvemens, gne dans
les manoeuvres, et le canon de l'ennemi aurait ncessairement rencontr
trois hommes l o, d'aprs les donnes ordinaires, il devait n'en
rencontrer qu'un, ou mme aucun. La chance cependant n'tait pas
rciproque: les quipages ennemis se bornant au strict ncessaire, les
Franais n'auraient pas pu rendre le mal qu'ils auraient reu, et la
diffrence  leur dsavantage aurait t au moins dans les rapports de
trois  un. Ajoutez  l'embarras produit par le trop grand nombre
d'hommes l'embarras produit par le matriel de l'artillerie de terre;
les haubans en taient encombrs, les ponts en taient obstrus. En cas
d'attaque, il et fallu jeter tout cela  la mer, et commencer par
sacrifier  la dfense les moyens de conqute. Une victoire mme et
ruin l'expdition; plt  Dieu que le gnralissime ne se trouvt pas
dans la ncessit d'en remporter une!

Telles sont les rflexions qui m'assaillirent ds que j'eus mis les
pieds sur le vaisseau amiral, rflexions dont la justesse m'est
dmontre par leur analogie avec celles que M. de Bourrienne attribue 
l'amiral Bruys, et qu'il a consignes dans ses _Mmoires_, dont la
publication est postrieure de quatre ou cinq ans  celle de mon
_Histoire de Napolon_, d'o ce passage est extrait[4].




LIVRE XIV.

DE LA MI-MAI  LA MI-JUIN 1798.




CHAPITRE PREMIER.

Premire nuit  bord de _l'Orient_.--Procds plus militaires que
civils.--Svrit du gnral Bonaparte.--Sa manire de vivre  bord.--Je
suis charg de la bibliothque.--Excursions en Corse.--Homre et Ossian.
Dispute  ce sujet entre le gnral et l'auteur.--Quel incident
singulier y fait diversion.


La flotte une fois en pleine mer et chacun cas dans le quartier qu'il
devait occuper, on servit le premier repas. Militaire et civil, chacun
prit  table la place que lui assignaient son grade et ses fonctions.
Quoique je n'eusse ni fonction ni rang, je fus plac, avec Regnauld, 
la table de l'tat-major o dna le gnral en chef, mais ce jour-l
seulement. Le lendemain il se fit servir dans son appartement une table
particulire o l'amiral et le chef de l'tat-major seuls avaient leur
couvert, mais  laquelle il invitait tous les jours quelqu'un de ses
premiers commensaux; honneur qu'il me fit quelquefois.

Cette mesure tait sage. Indpendamment de ce qu'elle laissait aux
convives de la grande table une libert que la prsence du gnralissime
aurait un peu gne, elle lui donnait,  lui, le moyen de tmoigner par
des prvenances son estime pour les militaires qu'il distinguait, et
aussi d'indemniser par une faveur ceux d'entre les civils que les
prtentions de certains militaires avaient offenss.

Il eut ds le lendemain de l'embarquement plus d'une indemnit de ce
genre  distribuer, et, malheureusement pour moi, j'y eus droit plus que
personne.

Tout s'tait assez bien pass la veille quant au repas: les militaires
s'taient placs avec les militaires, les civils avec les civils. On
pouvait croire que c'tait par pur effet de convenance. Mais le soir il
ne fut pas possible de prendre le change. La grande chambre, aprs le
souper, avait t divise par des toiles en autant de petits cabinets
qu'il y avait de personnes  la premire table; et, pour prvenir toute
contestation, une liste arrte par le gnral indiquait  chacun la
case qu'il devait occuper et que dsignait un numro. Chacun, en
consquence, y avait fait porter son hamac et ses effets. En sortant du
salon du gnral o j'avais pass la soire, quand j'allai pour prendre
possession de ma chambre  coucher, je ne fus pas peu surpris de voir
qu'au mpris de l'ordre tabli un officier s'y tait install, et qu'il
s'emparait sans plus de faons d'un hamac bien garni qui m'avait t
donn par l'intendant de la marine. J'ouvrais la bouche pour rclamer ma
chambre et mon lit, quand j'entends ce colloque qui s'engageait 
quelques pas de l entre des individus de conditions trs-diffrentes,
entre un officier suprieur et un domestique: Fichez-moi cette valise
hors d'ici, et mettez-y la mienne.--Mais, commandant, c'est la valise du
citoyen Berthollet,  qui ce cabinet appartient.--Ce cabinet est  ct
de celui du gnral Dufalga. Mon grade me donne rang immdiatement aprs
le gnral Dufalga. Ce cabinet m'appartient donc. Fichez-moi cette
valise dehors.--O voulez-vous que je la porte?--O vous voudrez, au
diable. Et mon officier se loge dans la place qu'il vient d'emporter
d'assaut.

Le domestique porte la valise au cabinet d' ct. Mon grade me place
immdiatement aprs l'adjudant-gnral, s'crie un chef de brigade qui,
montant d'un degr, s'empare du cabinet vacu. Un chef de bataillon se
met, en vertu du mme droit,  la place de celui-ci, et fait la mme
rponse  ce pauvre diable, qui la reoit successivement de tous les
officiers aussi empresss  serrer les rangs et  remplir le vide qui se
fait  ct d'eux que s'ils manoeuvraient sous le canon de l'ennemi.
Bref, quoiqu'il ft membre de l'Institut aussi bien que le gnral en
chef, le savant n'en fut pas moins relgu, de cascade en cascade,  la
fin de la colonne, comme le dernier des sous-lieutenans.

 quoi ne devais-je pas m'attendre, moi qui n'tais ni sous-lieutenant
ni mme membre de l'Institut? Indign autant que surpris du peu d'gards
qu'un jeune homme avait pour l'ge et le mrite de Berthollet, et
jugeant bien qu'on ne me traiterait pas mieux, je me retirai, et, sans
plus d'explications, j'allai conter ma dconvenue  l'amiral, qui avait
de l'amiti pour moi, et n'oubliait pas que, l'anne prcdente, je lui
avais fait donner  Corfou 50,000 francs pour les besoins de son
escadre. Je recueillis ce soir-l l'intrt de ce service. Mon pauvre
ami, me dit Bruys, je ne vous laisserai pas dans l'embarras, vous qui
m'en avez tir. Je n'ai pas de hamac  vous offrir, mais je vais vous
donner un bon matelas et des draps. Quant  un cabinet, il faut vous en
passer, mais vous n'en serez pas plus mal log pour cela. On mettra
votre matelas par terre dans le bureau de l'tat-major, sous les hamacs
du secrtaire du gnral en chef et de l'aide de camp de service de
Bourrienne et de Duroc,  ct du matelas du munitionnaire Collot  qui
l'on a jou le mme tour qu' vous.

Trop heureux d'avoir un matelas et des draps, je me couchai sous le lit
du capitaine Duroc,  ct du munitionnaire Collot, qui couchait sous le
lit du citoyen Bourrienne. Il n'y aurait pas eu pour moins de deux
millions de valeur dans ce petit coin du btiment, si les gens qui s'y
trouvaient eussent runi leurs fortunes respectives, quoiqu'il s'en
fallt de deux millions que moi, le capitaine Duroc, et mme le citoyen
Bourrienne nous fussions des millionnaires.

Le lendemain aprs dner, le gnral recevant tout le monde, j'allai,
comme tout le monde, lui faire ma cour. Il jasait avec Bruys et
Berthier. Eh bien! me dit-il, comment avez-vous pass la nuit?--Aussi
bien qu'on peut la passer sous un lit, gnral.--Sous un lit!--O je
n'aurais eu d'autre matelas que le plancher, sans la charit de
l'amiral.--N'aviez-vous donc pas de lit? N'aviez-vous pas un
cabinet?--Tout cela m'a t pris aussi lestement que donn.--Et par
qui?--Je ne sais.--Je veux le savoir.--Permettez, gnral, que je ne
vous en dise pas davantage sur cet article. Me sirait-il de me
plaindre, lorsqu'un homme qui a bien d'autres droits que moi  des
gards n'en a obtenu aucun, lorsque Berthollet s'est vu expuls du gte
que vous lui aviez assign, et qu'il ne se plaint pas?--Qu'est-ce que
cela, Berthier? on a manqu d'gards pour Berthollet! Sachez ce qui en
est, et rendez-m'en compte.

Il ne fut pas difficile  Berthier de vrifier le fait. Le soir mme
Berthollet fut rintgr dans son rang, et l'usurpateur eut ordre de
garder les arrts pendant plusieurs jours; ce qui l'affligea plus que
moi, j'en conviens.

Toute svre qu'elle tait, cette leon ne le corrigea cependant pas.
Ds le lendemain, je crois, il eut un tort de la mme nature avec le
mdecin en chef de l'arme, ce en quoi il eut doublement tort. Le moins
malin des mdecins n'a-t-il pas mille moyens, mme innocens, de se
venger? et celui-l tait justement le docteur le plus malin qui ait
endoss la robe de Rabelais. Souvenez-vous, mon cher ami, qu'il ne faut
offenser personne, pas mme le mdecin en chef, dit le mdecin en chef
 son impudent agresseur.

Tous les soirs, comme tous les matins, ou plutt comme  toutes les
heures du jour, le gnral en chef se faisait rendre compte de l'tat
sanitaire de l'arme. Deux petites vroles s'y tant dclares, un
vaisseau, _le Causse_, avait t chang en hpital, et l'on y envoyait
tout malade dont l'tat offrait quelque symptme de cette effroyable
contagion.

Quelques jours aprs le fait dont il s'agit: Tout le monde se
porte-t-il bien sur _l'Orient?_ dit le gnral au mdecin en chef.--Tout
le monde, gnral,  une personne prs.--Qui donc?--Un tel. Il avait
pass une mauvaise nuit, s'tant couch avec un violent mal de tte, et
m'a fait demander ce matin.--Et comment l'avez-vous trouv ce
matin?--Mais pas trs-bien. Le mal de tte n'a pas cess, et il a de la
fivre.--Un mal de tte! de la fivre!--Et des maux de coeur,
gnral.--Et des maux de coeur! Mais ce sont l des symptmes de petite
vrole!--La petite vrole, en effet, s'annonce comme cela.--Il a donc la
petite vrole?--Je ne dis pas cela, gnral. Ce n'est peut-tre qu'une
indisposition momentane.--Me rpondez-vous que ce n'est pas la petite
vrole?--C'est ce dont je ne puis rpondre, quand mme il l'aurait
eue.--En ce cas-l, qu'il aille  l'hpital. Si ce n'est qu'une
indisposition lgre, le voyage ne lui fera pas grand mal. Si au
contraire c'est la petite vrole, nous sauverons peut-tre un millier
d'hommes sur les trois mille qui sont ici. Revoyez le malade, et songez
 votre responsabilit. Je laisse la chose  votre dcision.

Le docteur retourne au lit du malade, lui tte le pouls, lui fait tirer
la langue: Qu'en pensez-vous? lui dit Berthier, qui, par ordre exprs
du gnral, assistait  cette visite.--Ce que j'en disais tout 
l'heure.--En ce cas-l, qu'on mette la chaloupe  la mer; et vous, mon
cher, habillez-vous.-- moins que vous ne prfriez tre transport dans
votre lit comme vous tes, ce qui peut se faire, dit le
docteur.--Transport! o donc? s'cria le malade.-- l'hpital, rpond
Berthier.--Il n'est gure qu' trois quarts de lieues, une petite lieue
tout au plus. La mer est douce; le vent n'est pas mauvais: ce sera
l'affaire d'une petite demi-heure, ajoute le docteur.--Mais vous me
traitez comme si j'avais la petite vrole! Est-ce que j'ai la petite
vrole, docteur?--Je ne dis pas cela.--Vous l'entendez, gnral, je n'ai
pas la petite vrole. N'est-ce pas, cher docteur?--Je ne dis pas cela
non plus, rpond le cher docteur.

Le malade eut beau protester, il fallut s'habiller. Deux matelots
s'emparent de son bagage. Le docteur, lui prtant l'appui de son bras,
le conduit jusqu' l'chelle qu'il lui faut descendre pour s'embarquer.
Croyez-vous que ce soit la petite vrole? disait-il chemin faisant 
son conducteur.--J'espre que non, lui rpondit le docteur. Je crois
mme que d'ici  trois jours nous vous reverrons mieux portant que
jamais.--Eh bien!--Mais, encore une fois, je ne puis rpondre de rien.
Ma responsabilit est grande. Bon voyage, mon cher ami; prenez patience;
vous en aurez besoin. C'est un assez maussade sjour que l'hpital. Vous
aurez tout le temps d'y faire des rflexions. Rflchissez-y  ce que je
vous ai dit.--Qu'est-ce, cher docteur?--Qu'il ne faut offenser personne,
pas mme le mdecin en chef de l'arme.

Bientt nous vmes le malade tendu sur son matelas, s'loigner dans la
chaloupe qui le portait en le berant  l'hpital o on l'envoyait pour
tre trait de la maladie qu'il n'avait pas, mais o il gurit de la
maladie qu'il avait. Le surlendemain il revint mieux portant et plus
poli que jamais. La leon, ou plutt la mdecine avait russi au point
qu'il en remercia le docteur de qui je tiens cette histoire, qu'il
racontait avec une expression pareille  celle que devait prendre
Panurge en racontant _comment il se vengea de Dindenault_[5].

Les premiers momens passs, chacun s'accommoda  son sort; et comme du
plus au moins chacun tait mal, chacun prit son mal en patience. Les
plaintes cessrent; mais tout en se rsignant  supporter de ces
contrarits celles qui naissaient de la force des choses, on
s'indignait des injures qui venaient de la volont des individus, et que
la charit chrtienne peut seule nous donner la force de pardonner; or,
dans ce temps-l, comme en ce temps-ci, ce n'tait pas la vertu
dominante que la charit chrtienne.

L'ennui tait le plus grand mal dont la majeure partie des passagers et
 se dfendre. Pendant les premiers jours on avait eu recours au jeu.
Mais comme ce jeu n'tait rien moins que modr, et que les ressources
des joueurs n'taient pas inpuisables, l'argent de tous se trouva
bientt runi dans quelques poches, pour n'en plus sortir. Alors on se
rejeta sur la lecture, et la bibliothque fut d'une grande ressource.
J'en avais la clef; je devins un homme important.

En me la donnant, ds le lendemain de notre embarquement, le gnral
m'avait aussi donn mes instructions. Elles portaient que je prterais
des livres aux personnes  qui il permettait d'entrer dans la chambre du
conseil qui lui tenait lieu de salon, mais qu'elles les liraient l sans
autrement les dplacer. Ne prtez, avait-il ajout, que des romans;
gardons pour nous les livres d'histoire.

Les premiers jours j'eus peu de demandes  satisfaire. J'ai dit
pourquoi; mais ds que les joueurs malheureux,  l'exemple de celui de
Regnard, s'avisrent de chercher des consolations dans la philosophie,
j'eus un peu plus d'occupation. Notre collection de romans suffisait 
peine. Le temps du djeuner au dner tait celui qu'ils donnaient  la
lecture, couchs sur le divan qui rgnait autour de la pice. De temps 
autre le gnral sortait de sa chambre, et faisait le tour de la pice,
jouant pour l'ordinaire avec celui-ci et avec celui-l, c'est--dire
tirant les oreilles  l'un, bouriffant les cheveux de l'autre, ce qu'il
pouvait se permettre sans inconvnient, chacun,  commencer par
Berthier, ayant adopt la coiffure hroque, comme on sait.

Dans une de ces tournes, la fantaisie lui prit de savoir ce que chacun
lisait. Que tenez-vous l, Bessires?... Un roman!...--Et toi,
Eugne?... Un roman!--Et vous, Bourrienne?... Un roman! M. de
Bourrienne tenait _Paul et Virginie_, ouvrage que, par parenthse, il
trouvait dtestable. Duroc aussi lisait un roman, ainsi que Berthier,
qui, sorti par hasard dans ce moment-l de la petite chambre qu'il avait
auprs du gnral en chef, m'avait demand quelque chose de bien
sentimental, et s'tait endormi sur _les Passions du Jeune Werther_.

Lectures de femmes de chambre, dit le gnral avec quelque humeur; il
tait tracass pour le quart d'heure par le mal de mer. Ne leur donnez
que des livres d'histoire; des hommes ne doivent pas lire autre
chose.--Pour qui donc garderons-nous les romans, gnral? car nous
n'avons pas ici de femmes de chambre.

Il rentra chez lui sans me rpondre, et je ne me fis pas scrupule de
droger  cette injonction. Autrement, la bibliothque n'et t qu'un
meuble de luxe, personne ne me demandant gure de livres d'histoire que
Sulkowski, qui avait toujours en main un volume de Plutarque.

C'tait un homme de Plutarque aussi, que ce jeune Polonais dont
Bonaparte avait fait son aide de camp. Dou d'une intelligence gale 
son courage, qui tait  toute preuve et propre aux ngociations comme
 la guerre, il avait plus d'un rapport d'esprit et de caractre avec
l'homme  qui il s'tait donn sans l'aimer, et qui l'estimait plus
qu'il ne le choyait. Peut-tre et-il t un de ses rivaux, peut-tre
avait-il ce qu'il fallait pour le devenir; mais, quoi qu'on en ait dit,
il ne l'tait pas encore. J'ai reu de lui sur ses sentimens pour son
gnral des confidences qui me chagrinaient doublement, car je leur
portais un grand intrt  tous deux; il jugeait son chef avec une
svrit souvent extrme; il le hassait tout en l'admirant. C'tait
nanmoins un des hommes sur lesquels Bonaparte pouvait le plus se
reposer, parce qu'il tait homme d'honneur, et que le sentiment de son
devoir lui tenait lieu d'affection, comme le sentiment que le gnral
avait de son utilit lui rpondait de l'attachement que celui-ci lui
portait, attachement qui, pour n'tre pas de l'amiti, n'en tait pas
moins solide.

Le gnral passait quelquefois la matine entire dans sa chambre,
couch tout habill sur son lit.

Un jour il me fait appeler par Duroc. N'avez-vous rien  faire? me
dit-il.--Rien, gnral.--Ni moi non plus (c'est peut-tre la premire et
la dernire fois de sa vie qu'il ait dit cela). Lisons quelque chose;
cela nous occupera tous les deux.--Que voulez-vous lire? de la
philosophie? de la politique? de la posie? De la posie.--Mais de quel
pote?--De celui que vous voudrez--Homre vous conviendrait-il? C'est le
pre  tous.--Lisons Homre.--_L'Iliade_, _l'Odysse_ ou la
_Batrachomyomachie_?--Comment dites-vous?--Le combat des rats et des
grenouilles, ou la guerre des Grecs et des Troyens, ou les voyages
d'Ulysse? Parlez, gnral.--Pas de guerre pour le moment: nous
voyageons, lisons des voyages. D'ailleurs je connais peu _l'Odysse_;
lisons _l'Odysse_.

Je vais chercher _l'Odysse_; et comme je rentrais, Duroc, qui, averti
par la sonnette, tait venu prendre les ordres du gnral, reoit
injonction de ne laisser entrer qui que ce soit, et de ne revenir
lui-mme que quand on l'appellera. Il sort, et me laisse tte  tte
avec Bonaparte, membre de l'Institut et gnral en chef de l'arme
d'Orient, conduisant en gypte l'lite des Franais.

Par o commencerons-nous, gnral?--Par le commencement.

Me voil donc lisant tout haut, comme quoi les _poursuivans_ de Pnlope
mangeaient, tout en lui faisant la cour, l'hritage du prudent Ulysse,
le patrimoine du jeune Tlmaque et son douaire  elle; gorgeant les
boeufs, les corchant, les dpeant, les faisant rtir ou bouillir, et
s'en rgalant ainsi que de son vin.

Je ne puis dire  quel point cette peinture nave des moeurs antiques
gayait mon auditeur. Et vous nous donnez cela pour beau! me disait-il.
Ces hros-l ne sont que des maraudeurs, des marmitons, des
_fricoteurs_[6]! Si nos cuisiniers se conduisaient comme eux en
campagne, je les ferais fusiller. Voil de singuliers rois.

J'avais beau m'puiser  lui faire remarquer par quelle noblesse
d'expression la simplicit de ces tableaux tait releve; j'avais beau
rpter qu'il fallait juger ces tableaux d'aprs l'ge auquel ils
appartiennent, et non d'aprs le ntre; que leur fidlit, sur laquelle
portait sa critique, n'tait pas le moindre de leur mrite; que les rois
de cette poque n'taient pas plus riches et plus puissans que des
barons du moyen ge; je ne pouvais le ramener  mon avis. Et vous
appelez cela du sublime! vous autres potes, rptait-il en riant.
Quelle diffrence de votre Homre  mon Ossian! lisons un peu d'Ossian.

Et prenant un exemplaire d'Ossian reli en peau de vlin, avec dentelles
en or, doubl de tabis, et dor sur tranche, lequel tait sur sa table
auprs de son lit, comme jadis Homre auprs du lit d'Alexandre, il se
met  lire, ou plutt  dclamer _Tmora_, son pome favori.

Or il tait loin de faire valoir ce qu'il lisait. Par suite de son peu
d'habitude  lire haut, la langue lui tournait souvent. Remplaant
tantt un T par une S, et tantt une S par un T, il faisait quelquefois
des liaisons qu'on pourrait appeler _dangereuses_, estropiant les mots,
ou mettant un mot pour un autre, effet de sa prcipitation, qui prtait
un caractre moins pique que burlesque  son enthousiasme et 
l'emphase avec laquelle il dbitait son texte.

Ces penses, ces sentimens, ces images, disait-il, sont bien autrement
nobles que les rabchages de votre _Odysse_. Voil du grand, du
sentimental et du sublime. Ossian est un pote; Homre n'est qu'un
radoteur.--Homre, il est vrai, gnral, radote quelquefois. Horace le
lui reproche, ainsi que vous. Je ne suis pas assez malavis pour vous
contredire tous les deux. Mais si Horace ressuscitait et jugeait Ossian,
je doute qu'il partaget en tout votre opinion sur ce barde. Les
premires pages du rapsode cossais lui plairaient sans doute, mais il
s'apercevrait sans doute aussi, aux pages suivantes, que ce rapsode n'a
qu'un ton, qu'une couleur; que s'il est dou jusqu' un certain point du
gnie qui exprime, il manque absolument du gnie qui combine; que ces
pomes dnus d'action ne sont rien moins que des popes; que malgr
l'clat du style, ces chants monotones ressemblent  des palettes o
sont jetes au hasard des couleurs brillantes, lment d'un tableau qui
ne forment pas un tableau, faute d'tre appliques  des dessins, faute
d'tre employes par un artiste. On ne peut me reprocher de ne pas aimer
Ossian: je m'en suis pntr pour crire une de mes tragdies. J'aime
ses beauts; j'aime peut-tre aussi ses dfauts. Mais je ne le prfre 
aucun pote pique connu; mais je ne puis le prfrer  Homre, le plus
sublime de tous, s'il n'en est pas le plus parfait.

Le gnral, qui ne s'est jamais tenu pour battu, allait rpliquer, quand
on ouvre la porte. C'tait Duroc. Qu'est-ce? dit Bonaparte en fronant
les sourcils. Je n'ai point appel, je n'ai point sonn.--Gnral, comme
l'escadre a mis en panne, le gnral Klber a profit de l'occasion pour
venir vous voir. Il est l, dans la chambre du conseil.--Ne vous ai-je
pas dit d'attendre pour entrer que je sonnasse? Ai-je sonn? Pourquoi
vous permettre de droger  mes ordres?--J'ai cru, gnral, que la
circonstance...--Vous avez mal cru. Rien ne vous autorise  dsobir.
Retirez-vous, et ne rentrez pas que je ne vous appelle. Retirez-vous.

Duroc se retira tout dconcert. Je ne l'tais gure moins que lui.
Quelques secondes de silence succdrent  cette explosion. Tout signe
d'humeur ayant disparu: Gnral, lui dis-je, vous avez t bien svre
pour ce pauvre Duroc.--N'est-il pas militaire? Ne sait-il pas ce que
c'est qu'un ordre?--La circonstance, au fait, est particulire: le
gnral Klber peut avoir des choses importantes  vous dire, plus
importantes mme que celles que je vous dis. Il ne peut pas revenir 
volont.--Il n'appartient  personne de juger de l'importance des objets
dont nous nous occupons. Et-elle port sur des objets plus graves,
notre conversation n'en et pas moins t interrompue.--Mais ne va-t-on
pas, d'aprs votre svrit, lui prter une tout autre importance que
celle qu'elle a? Klber s'imaginera que nous dcidons ici du sort de
l'Europe, du sort du monde, tandis que nous nous occupons de questions
innocentes s'il y en a; tandis que, comme l'avocat patelin, _je plaide
ici pour Homre contre la nymphe Calypso_. Ce trait d'rudition l'ayant
fait rire: Ne me donnez pas, je vous prie, plus d'importance que je
n'en veux avoir.

Cependant il s'tait lev; et tout en s'acheminant vers la porte, sans
quitter toutefois ses pantoufles: Allons voir, Klber, me dit-il.

Le temps tait superbe. C'est  cette station, je crois, que le convoi
qui tait parti de Gnes, le convoi qui portait Baraguey-d'Hilliers, fit
sa jonction avec nous. La flotte cependant excutait des volutions; et
tandis que trois cents btimens de transport restaient immobiles autour
du vaisseau amiral immobile aussi, les btimens de guerre, dfilant 
notre poupe, venaient successivement le saluer de leurs aubades,
auxquelles rpondait la musique des guides, qui tait sur notre bord.
Rien de brillant comme le spectacle que se donnaient rciproquement les
vaisseaux de l'escadre.

La musique des guides tait excellente. Le gnral, qui connaissait
toute l'influence de l'harmonie sur le soldat, exigeait, par politique
plus que par got, que Bessires, qui commandait cette lite, apportt
une attention particulire  la composition de cette partie du personnel
de sa compagnie. Aussi ses musiciens ne reculaient-ils devant aucun des
morceaux qui leur avaient t fournis par le Conservatoire, si
difficiles qu'ils fussent; aussi excutaient-ils les symphonies d'Haydn,
et les ouvertures de quelque opra que ce ft, avec autant de facilit
que _la Marseillaise_ et le _a ira_.

Avec quel plaisir je leur entendis excuter la chasse du _Jeune Henri_!
Jamais cette composition, o le gnie de Mhul a runi tous les genres
d'expression, n'a eu plus de charme pour moi. Pntrant mon coeur, tout
en ravissant mon oreille, elle rtablissait entre lui et moi, malgr
l'espace qui nous sparait, des rapports immdiats et intimes. Animes
par tant de souffles diffrens, mais par un mme gnie, ces trente voix
qui n'en formaient qu'une pour exprimer la pense d'un seul homme,
n'taient pour moi que la voix d'un ami.

J'prouvais aussi la mme illusion quand j'entendais les marches
triomphales qu' ma demande Mhul avait composes pour l'arme d'Orient.
Mais je dois le dire, les militaires,  commencer par le gnral, ne
partageaient pas mon enthousiasme, ce qui, aprs tout, conclut ici
contre Mhul, et prouve que dans la circonstance il n'avait pas atteint
le but, si bonne que ft sa musique.

Presque tous les militaires prfraient un pont-neuf arrang pour le
hautbois, la flte, la trompette et la clarinette, aux compositions d'un
des plus beaux gnies qui aient exist. Le gnral tait de ce got; il
ne s'en taisait pas; il aimait mme  le rpter, malgr ma prdilection
pour Mhul, et peut-tre mme  cause de cette prdilection; car, de sa
nature, ce grand homme tait un peu taquin. Le plus grand compositeur
qui existt et qui et exist, tait alors pour lui _la Maria_, musicien
franais naturalis en Italie, et dont le talent gracieux et facile
s'tait rvl l'hiver prcdent par _le Prisonnier_, ouvrage que je
suis loin de vouloir dprimer, mais que, tout en l'applaudissant, je ne
saurais placer au rang d'_Euphrosine_ et de _Stratonice_.

Dans une discussion qui s'tait leve entre le gnral et moi  ce
sujet, et dans laquelle il n'avait pas mnag Mhul, comme en cherchant
 dmontrer la diffrence de la musique vague et mlodieuse  la musique
applique  l'expression des passions,  la musique essentiellement
dramatique, je me prvalais de l'autorit de Gluck et de Sacchini: De
qui me parlez-vous l? me dit-il avec quelque impatience. Qu'est-ce que
ces gens-l? Qui diable les connat?--Gnral, repartis-je avec quelque
vivacit, si vous ne connaissez pas ces gens-l, j'ai eu bien tort de
parler musique avec vous si long-temps; et je me retirai.

Le lendemain, comme il ne m'avait pas vu de la matine dans le salon:
Arnault me boude, dit-il  Regnauld (c'tait vrai); allez donc le
chercher. Ce que j'ai dit hier n'tait qu'une plaisanterie. Je ne
voulais pas le chagriner; je ne voulais que m'amuser.

Je ne me fis pas prier, comme on pense, pour remonter. Eh bien! me
dit-il en riant, m'en voulez-vous toujours? Il ne fait pas bon attaquer
Mhul devant vous; il ne fait pas bon attaquer devant vous les gens que
vous aimez.--Vous voyez, gnral, ce que je ferais, si devant moi
quelqu'un se montrait injuste envers vous. Jamais il n'a mal parl
depuis du talent de Mhul, en ma prsence s'entend.

Il sentait mal la musique. Ce n'tait tout au plus pour lui qu'un moyen
de distraction, d'amusement. La musique chatouillait quelquefois son
oreille, mais elle n'allait jamais  son me. Cela tenait videmment 
son organisation. Quoique dou d'une voix douce, sonore, il chantait
faux. Cela ne prouve-t-il pas qu'il entendait faux? aussi le chant
n'tait chez lui que l'expression de la mauvaise humeur. Dans ses momens
de contrarit, se promenant les mains derrire le dos, il fredonnait de
la manire la moins juste qui se puisse, _Ah! c'en est fait, je me
marie_. Chacun savait ce que cela signifiait. Si tu as quelque chose 
demander au gnral, ne le fais pas en ce moment; il chante, me disait
Junot.

Pendant ces stations, qui se renouvelrent trois ou quatre fois,
plusieurs personnes vinrent nous visiter sur _l'Orient_. Je n'y vis pas
sans un vritable plaisir le fils de notre Fleury[7]. Ce jeune homme, 
qui la rvolution avait ouvert en totalit la carrire o l'appelaient
toutes ses aptitudes, ajoutait dj l'illustration qui s'attache au nom
de Jean-Bart  celle que son pre avait acquise dans un art moins
dangereux, mais non moins difficile. Le capitaine Fleury tait alors
enseigne de vaisseau.

M. Geoffroi Saint-Hilaire, que son amour pour une science  laquelle il
doit sa clbrit europenne conduisait en gypte, pensa devenir victime
du dsir qu'il eut de venir saluer le gnral. La barque qui devait nous
l'amener chavira au moment o il y entrait; et il ne savait pas nager.
Heureusement fut-il rattrap lorsqu'il reparut  la superficie de la
mer, aprs avoir plong  une certaine profondeur. Je regrette d'avoir
perdu la lettre qu'il m'crivit  ce sujet, et o il me racontait avec
beaucoup de gaiet les dtails de cet accident, qui me faisait rire et
trembler tout  la fois, et dans lequel il conserva toute sa prsence
d'esprit. Sa manire de le raconter prtait  son rcit un piquant qu'
mon grand regret on ne retrouvera pas dans le mien.

Quand nous fmes  la hauteur de Bastia, Berthier, que le gnral
chargea d'une mission pour cette ville, m'ayant propos de l'y
accompagner, nous nous embarqumes sur _l'Artmise_, l'une des frgates
qui, l'anne prcdente, avait fait partie de l'escadre de Corfou.
Lavalette et le citoyen Collot taient aussi de ce voyage, qui nous
plaisait par cela seul qu'il faisait diversion  nos habitudes.
Standelet, pendant cette courte excursion, nous amusa beaucoup avec ses
histoires de marine, avec ses exploits de flibustiers. Berthier, qui
tait bonhomme et qui aimait les braves, conut  cette occasion pour ce
capitaine un intrt qui ne lui fut pas inutile par la suite, comme on
le verra.

On apprend toujours quelque chose en voyage: celui-ci nous apprit que
notre matelas tendu sur les planches de _l'Orient_ tait un lit
meilleur que celui qu'il nous fallut partager avec les insectes de
Bastia, et qu' cela prs qu'il y avait de la salade et des fraises, le
dner du bord valait cent fois mieux que celui qu'on nous servit 
l'auberge, et non pas _gratis_, ainsi que peut l'attester le citoyen
Collot qui en avana le prix, et  qui il n'a peut-tre pas t
rembours.

Berthier coucha dans un lit de fer qui avait t oubli par le gnral
anglais l'anne prcdente quand les troupes de Georges III, par la
grce de Dieu roi d'Angleterre, d'cosse, d'Irlande, de France et de
Corse, vacurent ce dernier royaume. Pendant que les gens qui avaient
des affaires les faisaient, je me baignai dans le port, et puis j'allai
me promener sur le rivage, heureux de sentir de la terre sous mes pieds.
Nous ne nous rembarqumes pas sans avoir djeun.  l'heure du dner
nous tions de retour sur _l'Orient_.

L'escadre avanait majestueusement, mais lentement; plus d'un motif
l'empchaient de presser sa course. D'abord il lui fallait attendre
divers convois qui, soit des ports d'Italie, soit de ceux des les,
devaient la rejoindre  des points indiqus; puis, entoure de cette
multitude de vaisseaux de transport sur lesquels le personnel et le
matriel de l'arme taient rpartis, il lui fallait rgler sa marche
sur celle du plus mauvais marcheur.

C'tait un admirable spectacle que celui de cette innombrable runion de
btimens de toute grandeur, ville flottante, au-dessus de laquelle les
vaisseaux de haut bord s'levaient comme les glises de la capitale
au-dessus de ses plus hautes maisons, et que _l'Orient_, comme une
cathdrale, dominait de toute la hauteur de son colosse.

Le jour, cette flotte parpille occupait une surface de deux lieues de
diamtre  peu prs. Mais quand le soir approchait, se resserrant au
signal donn, elle venait se grouper autour des vaisseaux de guerre,
comme des coliers autour de leurs surveillans, comme des moutons autour
du berger, comme des poussins autour de leur mre. Ramasss par voie de
rquisition, ces btimens de transport, marchant pour la plupart contre
leur gr, les patrons, dans l'espoir de se sauver la nuit, restaient
quelquefois en arrire. Alors commenait une vritable chasse. De mme
que le berger dtache un chien contre la brebis qui s'carte du
troupeau, l'amiral dtachait une frgate contre le btiment dserteur,
qui bientt tait ramen  l'ordre. On ne lui pargnait pas,  cet
effet, les coups de canon, qu'on dirigeait  la vrit de manire  ce
que le boulet ne portt pas dans le bord, mais de manire  ce qu'on pt
les compter, et pour cause, car l'administration de la marine, qui
n'aime pas  tirer sa poudre aux moineaux, se faisait trs-bien payer
celle qui se brlait  cette occasion. Chaque coup de canon tait une
lettre de change de vingt-quatre francs tire au profit du bord d'o il
partait sur le bord auquel il tait adress. En cas de dsobissance
obstine, on et coul bas le btiment rfractaire; le salut de la
flotte l'exigeait ainsi. L'escadre de Nelson tant dans la Mditerrane,
un btiment, si on n'y mettait ordre, aurait pu l'clairer sur notre
marche.

Par suite du mme intrt, on arrtait tous les btimens que l'on
rencontrait, de quelque nation qu'ils fussent. On avait droit de les
contraindre  rester avec la flotte. Le gnral n'usa qu'avec modration
de ce droit du plus fort. Aprs avoir questionn les capitaines et pris
d'eux les renseignemens qu'il en voulait obtenir, il les faisait
relcher, en leur disant qu'il s'en fiait  leur parole d'honneur.

C'est ainsi qu'il en usa particulirement avec des Sudois, aux intrts
desquels sa rigueur et port un dommage considrable, et qui, deux mois
aprs, remplirent les gazettes de Stockholm des tmoignages de leur
reconnaissance et de leur admiration pour Bonaparte.




CHAPITRE II.

Anecdotes sur le gnral Bonaparte.--Institut en pleine mer.


Je voudrais me rappeler tout ce que disait Bonaparte dans des
conversations pareilles  celle dont je viens de rendre compte,
conversations o son esprit et son caractre se montraient  nu,
conversations que ses loisirs lui permettaient de provoquer, et il avait
alors beaucoup de loisirs. Une fois embarqu, que lui restait-il  faire
jusqu'au dbarquement? Ses plans taient arrts, ses instructions
donnes. Le gouvernement de la flotte ne le regardait pas plus que ne
l'avait regard, aprs avoir dit une fois: _ Toulon_, le gouvernement
de la voiture de poste qui l'avait amen de Paris. Il n'y avait l
d'occupation que pour l'amiral.

Il revenait volontiers avec moi sur la littrature; tantt analysant les
principes, tantt analysant les ouvrages; l'esprit analytique dominait
en lui. Ses critiques n'taient pas toujours justes; mais elles avaient
toutes un caractre d'originalit remarquable; elles taient toutes
marques du sceau d'un esprit extraordinaire. J'admirais, tout en le
combattant, la facilit avec laquelle il improvisait des thories sur
les matires les plus trangres  ses occupations habituelles, et qu'il
discutait videmment pour la premire fois; rapportant tout, ainsi que
je l'ai dit,  l'intrt qui pour lui tait le premier de tous, la
politique.

Telle tait, par exemple, sa doctrine sur la tragdie. Les intrts des
nations, des passions appliques  un but politique, le dveloppement
des projets de l'homme d'tat, les rvolutions qui changent la face des
empires, voil, disait-il, la matire tragique. Les autres intrts qui
s'y trouvent mls, les intrts d'amour surtout, qui dominent dans les
tragdies franaises, ne sont que de la comdie dans la tragdie.

Ce n'est qu'une comdie non plus qu'un drame, si srieux, si pathtique
qu'il soit; tout y tant fond sur des intrts privs. _Zare_, d'aprs
son opinion, ne serait qu'une comdie.

Cette opinion est errone, au point qu'il serait inutile de la rfuter;
elle est d'un homme qui mconnaissait la nature et le but de la
tragdie; c'est une vritable hrsie littraire; mais cette hrsie
n'est certes pas d'un esprit commun. Les moyens qu'il employait pour la
dfendre annonaient surtout en lui une abondance de ressources que j'ai
rencontre dans bien peu de personnes, quoique j'aie connu beaucoup
d'hrtiques en doctrine dramatique.

Cette opinion, au reste, explique l'admiration de Bonaparte pour
Corneille; en cela on ne saurait l'accuser d'hrsie.

Remarquons  cette occasion que, bien qu'il et l'esprit fort juste, il
ne rpugnait pas  recourir au sophisme. Une discussion de cette nature
n'tait pour lui qu'une espce d'escrime o il cherchait moins 
soutenir la vrit qu' faire briller la subtilit de son esprit.

Quand il appliquait cette facult  l'examen d'un morceau de posie,
c'tait  drouter l'esprit le plus positif. Peu de vers sortaient
intgres de ses analyses. Un jour nous lisions le pome des _Jardins_:
pauvre Jacques, comme il te dissquait!  chaque mot, c'tait une
bataille que je ne gagnais pas toujours. De vers en vers, nous en vnmes
 ceux que le pote adresse  sa muse:

     N'empruntons pas ici d'ornement tranger;
     Viens, de mes propres fleurs mon front va s'ombrager;
     Et, _comme un rayon pur colore un beau nuage,
     Des couleurs du sujet je teindrai mon langage._

J'avais compris ces vers jusqu'alors. Aprs les lui avoir entendu
analyser, je n'y compris plus rien, et je crois mme ne plus les
comprendre. Le fait est que j'en avais moins compris que devin le sens.

 la suite d'une discussion sur la tragdie, malgr la diffrence de nos
principes, Faisons une tragdie ensemble, me dit-il une
fois.--Volontiers, gnral; mais quand nous aurons fait ensemble un plan
de campagne. Il me regarda en riant, me tira l'oreille, et parla
d'autre chose.

Ces discussions taient souvent mles de digressions o se rvlait
toute l'tendue de son esprit. Elles roulaient sur mille objets.
Quantit de projets, qui pour tre excuts voulaient toute la puissance
qu'il a exerce depuis, fermentaient dj dans sa tte; il me parlait
tantt de communications  ouvrir entre les dpartemens, soit par des
routes, soit par des canaux, soit par le percement, soit par
l'aplanissement des montagnes; tantt des embellissemens que demandait
la capitale, embellissemens quelquefois si gigantesques que, malgr
l'tendue de ses moyens et l'nergie de sa volont, il n'a pu les
raliser. Si j'tais matre en France, disait-il, je voudrais faire de
Paris, nom seulement la plus belle ville qui existt, la plus belle
ville qui ait exist, mais encore la plus belle qui puisse exister. J'y
voudrais runir tout ce qu'on admirait dans Athnes et dans Rome, dans
Babylone et dans Memphis; de vastes places ornes de monumens et de
statues, des fontaines jaillissantes dans tous les carrefours pour
assainir l'air et nettoyer les rues; des canaux circulant entre les
arbres des boulevards qui entourent la capitale; des monumens rclams
par l'utilit publique, tels que des ponts, des thtres, des muses,
que l'architecture enrichirait de toute la magnificence compatible avec
leurs divers caractres. Ce que les anciens peuples ont fait, les
peuples modernes ne peuvent-ils pas le faire? Les forces existent; il ne
manque qu'une volont qui les mette en mouvement, et qu'une intelligence
qui les dirige. Ces deux moteurs se trouveraient dans un gouvernement
qui aimerait la gloire.--Les ressources de la France, si grandes
qu'elles puissent tre, suffiraient difficilement, lui dis-je,  la
dpense qu'entranerait l'excution de projets pareils. Louis XIV a
laiss la France obre sous le poids des dettes contractes pour la
seule construction de Versailles. Versailles seul lui a plus cot que
n'ont cot aux rois d'gypte les monumens de Thbes et de Memphis,
parce que des ognons ne suffisent plus  payer des ouvriers; la
destruction de l'esclavage ne permet plus aux gouvernemens de former des
entreprises aussi colossales. Nos institutions modernes offriraient
cependant quelques ressources pour l'excution de travaux publics d'une
certaine nature, quelle que ft leur immensit. J'ai vu un rgiment
aplanir la butte qui se trouve entre Versailles et Saint-Cloud. Employer
pendant la paix le soldat  de pareils travaux, serait une opration
doublement utile. Qu'en pensez-vous, gnral?--L'ide n'est pas
mauvaise, dit-il.

Un point sur lequel il revenait souvent, ce sont les inconvniens qui
rsultaient pour la chose publique de l'influence que les femmes
exeraient en France sur les affaires, et du dsordre que leur luxe
amenait dans l'conomie domestique. Les femmes, disait-il, sont l'me
de toutes les intrigues; on devrait les relguer dans leur mnage; les
salons du gouvernement devraient leur tre ferms. On devrait leur
dfendre de paratre en public autrement qu'avec la jupe noire et le
voile, autrement qu'avec le _mezzaro_, comme  Gnes et  Venise.

Quelquefois il parlait de l'art dans lequel il a donn un gal  tout ce
qu'il y a eu de plus grand avant lui, de l'art militaire. Alors
j'coutais et j'admirais sans rserve, n'intervenant dans le dialogue
que pour provoquer par des questions nouvelles de nouvelles
explications. Sans consigner ici ses discours, car il y aurait pis que
de la prsomption de ma part  tenter en cette circonstance de le
traduire, je me bornerai  dire qu'il ne regardait comme grand que le
gnral qui  l'art qui fait vaincre joignait celui qui fait vivre, qui
 l'art de commander une arme joignait celui qui la fait subsister.
Annibal,  ce titre, tait pour lui le plus grand capitaine des temps
anciens. Il m'tonne moins, disait-il, pour avoir travers les Espagnes
et les Gaules, pour avoir franchi les Pyrnes et les Alpes, pour avoir
vaincu les Romains  Trbie,  Trasymne,  Cannes, que pour avoir
conserv son arme pendant dix-sept ans au milieu des nations ennemies.
Avec du bonheur, on peut gagner des batailles; pour faire subsister une
arme si long-temps, il faut du gnie.

Les moyens qu'il a employs depuis pour faire subsister les innombrables
annes de l'empire ne sont-ils pas une consquence de ce principe?

Dans les temps modernes, le capitaine qu'il admirait le plus est celui
qu'a immortalis la guerre de sept ans, Frdric II; il le mettait bien
au-dessus de Charles XII.

Il accordait une place un peu moins belle au gnral Cartaux, sous les
ordres duquel il avait commenc le sige de Toulon. Patriote comme un
jacobin, mais ignorant comme un capucin, ce militaire, d'abord peintre
en mail, disait le gnral Bonaparte, ne connaissait mme pas les
premiers principes de l'art dans lequel il dbutait  quarante ans. Rien
d'absurde comme son plan d'attaque, qu'il ne dveloppait jamais sans
commencer et sans finir par cette phrase: _Je marche sur trois
colonnes_.

Le commandement de l'artillerie m'tant revenu par l'absence des
officiers de grade suprieur au mien, je n'tais que capitaine, je me
permis de dmontrer  Cartaux les vices de son systme. Cartaux, s'il
n'tait bon militaire, tait bonhomme. Non seulement il ne se fcha pas,
mais renonant  ses ides pour les miennes, qu'il ne comprenait gure:
Capitaine _Canon_, me dit-il, je vois que tu t'y entends mieux que moi;
fais comme tu l'entends; mais tu me rponds de tout sur ta tte. J'ai
aprs tout de grandes obligations  l'ignorance et  la bonhomie de
Cartaux, qui ne rougissait pas de trouver dans autrui les connaissances
qui lui manquaient. C'est surtout son mrite; mais il n'a gure que
celui-l et le courage. Il faut quelque chose de plus, je crois, pour
faire un grand capitaine.

Quelquefois aussi Bonaparte nous entretenait des premires annes de son
enfonce. Il ne semblait pas avoir gard une opinion galement
avantageuse de tous ses professeurs de Brienne. Une fois, entre autres,
il se rcria vivement contre le fanatisme d'un de ces minimes; il y
avait justice.

Un jour de premire communion, disait-il, plusieurs d'entre nous
taient alls se promener avant la messe. L'apptit nous talonnant, nous
entrons dans une chaumire, et nous faisons faire une omelette que nous
mangeons par  compte sur le djeuner; puis nous allons  l'glise. Ceux
qui devaient communier communient. Au sortir de la messe, grand
scandale; toutes les cloches sont en branle; on crie  l'anathme. Et
pourquoi? La vieille chez qui l'omelette avait t mange avait dnonc
 un de nos moines un des communians comme ayant mang avant de
communier, ce qui constitue un sacrilge, et cet imbcile, au lieu de
tenir la chose secrte, l'avait divulgue, appelant sur l'accus la
vengeance de Dieu et des hommes. Ce n'est qu'en faisant vader l'tourdi
qu'on lui a sauv le sort du chevalier de La Barre.--Est-ce possible?
m'criai-je.--Tout impossible qu'il vous paraisse, le fait n'en est pas
moins vrai; demandez  Bourrienne[8].

Ces conversations engages au hasard avaient lieu entre les deux repas,
dans les momens qu'il ne donnait pas  la solitude. Rarement il les
prolongeait au point d'puiser la matire. Quand il tait las ou
suffisamment dlass, car il les provoquait surtout pour se distraire,
il les brisait, et retournait dans sa cellule.

Aprs dner il n'en tait pas ainsi. Tout  la socit pour la soire,
sa promenade faite sur le pont, il rassemblait autour de la table du
conseil ce qu'il appelait son _Institut_. Alors commenaient, sous sa
prsidence, des discussions en rgle, dans lesquelles il n'intervenait
gure que pour les ranimer quand elles tendaient  s'teindre; prenant
plus de plaisir alors au rle de juge du camp qu' celui de champion.

Forme des chefs de toutes les armes et de ceux de tous les services, et
forme consquemment de savans, cette runion avait d'autant plus
d'analogie avec celle dont elle empruntait le nom, que toutes les
sciences humaines y avaient des reprsentons. Rejeton de l'Institut de
France, elle fut la souche de l'Institut d'gypte. Parmi ses membres, au
nombre desquels le gnral avait daign m'admettre, on remarquait le
docteur Desgenettes, le docteur Larrey, l'interprte Venture, le gnral
Dufalga et Regnauld de Saint-Jean d'Angly. C'est entre ces deux
derniers surtout qu'avaient lieu les discussions, discussions assez
vives quelquefois pour avoir le caractre de disputes. Voici comment
elles s'engagrent.

Les acadmiciens ayant pris place sur des chaises au tapis vert, et les
auditeurs sur le divan qui rgnait autour de la salle: Que lirons-nous
ce soir? me dit le gnral, adressant cette question au bibliothcaire,
s'entend. Prenons un publiciste, un moraliste.--Nous avons l
Montaigne, Montesquieu et Rousseau; choisissez, gnral.--Eh bien,
apportez-nous Rousseau; lisons un de ses discours.--Lequel?--Celui que
vous voudrez. Le premier venu; au premier endroit venu.

Je tire de la bibliothque le volume o sont les discours de Rousseau,
et, commenant par le premier, je tombe sur ce passage du _Discours sur
l'ingalit des conditions_; c'est la premire phrase de la seconde
partie.

Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: _Ceci est 
moi_, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai
fondateur de la socit civile.

Les rclamations qui aussitt s'levrent m'empchrent de continuer.
Il y a erreur, disait l'un; Jean-Jacques prend ici la cause pour
l'effet. En s'appropriant ce qui appartenait  tous, cet homme fut
criminel envers le droit naturel, mais il ne fonda pas la socit
civile.--Il en provoqua la fondation, disait l'autre, en ce que ceux qui
suivirent son exemple s'entendirent bientt pour se maintenir dans la
possession de ce qu'ils avaient usurp. C'est du contrat qu'ils
stipulrent pour se garantir leurs proprits rciproques, que date la
fondation de la socit civile. Les hommes taient sortis ds lors de
l'tat de nature. Cet tat intermdiaire les a conduits  s'organiser en
socit.

Ces opinions en provoqurent d'autres, et le conflit qui en rsulta nous
conduisit jusqu' l'heure o on apporta le punch, car toutes les soires
se terminaient  l'anglaise. Le reste  demain, dit le gnral,
enlevant la sance.

Le lendemain  la mme heure que la veille: Achevons notre discours,
dit le gnral. Citoyen secrtaire, secrtaire de l'Institut, bien
entendu, o en tions-nous?--Au milieu de la premire phrase,
gnral.--Reprenons-la au commencement. Le premier qui ayant enclos un
terrain osa dire: _Ceci est  moi_, et trouva des gens assez
simples...--Malgr l'loquence avec laquelle mon opinion a t
combattue par le citoyen Regnauld, dit Dufalga[9], j'y persiste; et loin
de me tenir pour battu, je prtends que les lois qui consacrent la
proprit consacrent une usurpation, un vol. Je sens toutefois ce qu'il
y aurait d'inconvniens, dans l'tat o est la socit,  supprimer ces
lois. Les brigands eux-mmes rglent par des lois les droits des
brigands. Il faut composer avec les vices de son sicle. Mais ces lois
imposes par la violence, si on ne peut les supprimer, ne peut-on pas
les modifier dans l'intrt de la justice? Ne pourrait-on pas rgler le
droit de proprit, puisque proprit il y a, de manire  ce que tous
les membres de la socit fussent appels  en jouir, je ne dis pas
ventuellement, fortuitement, mais certainement, mais
infailliblement?--La chose est-elle possible? dit Regnauld.--Si elle est
possible! rien de plus facile. Il suffirait pour cela d'adopter une
thorie que j'ai faite.--Comment! vous avez fait une thorie sur cette
matire! L'avez-vous ici?--Oui, gnral.--Eh bien, lisez-nous-la.

Dufalga, qui avait prvu la demande, tire un cahier de sa poche et lit
cette thorie, fruit de ses mditations, objet de ses affections, et
dont il ne se sparait pas plus que le Camons ne se sparait de sa
_Lusiade_.

Cet ouvrage, d'un des hommes les plus honntes que j'aie rencontrs,
tait, le dirai-je, un des rves les plus bizarres qui soient sortis
d'un esprit droit, un des plus dangereux paradoxes qui aient pass par
la tte d'un homme de bien. Pour mettre le lecteur  mme d'en juger, je
me bornerai  dire que, tolrant le droit de proprit comme un mal
irrmdiable, pour l'attnuer, il divisait la socit en propritaires
prsens et propritaires futurs, en propritaires jouissans et
propritaires exploitans. Fermiers des premiers, ces derniers, d'aprs
sa thorie, feraient valoir pendant vingt ans la terre dont les autres
recueilleraient le revenu pendant vingt ans, au bout desquels le fermier
devenu propritaire serait oblig de prendre un fermier qui, au bout de
vingt ans, deviendrait propritaire  la mme condition. C'est ainsi
qu'il trouvait le moyen de faire participer successivement tous les
membres de la famille franaise aux avantages de la proprit
territoriale pralablement rduite  des proportions  dterminer.

La discussion de ce projet, qui n'est pas sans analogie avec les
principes de Saint-Simon, fut plus vive encore que celle de la veille.
Celle-l n'avait t qu'une escarmouche; celle-ci fut un combat qui
divertissait fort le prsident, et o la victoire ne resta pas 
Dufalga. La seule arrive du punch y fit trve. Le reste  l'ordinaire
prochain, dit le gnral en levant la sance.

Le lendemain je reprends le discours au commencement.  peine avais-je
dit: Le premier qui, ayant enclos un terrain, osa dire: _Ceci en est 
moi_, qu'on m'interrompit, et la dispute de recommencer sur cet
inpuisable texte. Bref, il ne me fut pas plus possible de sortir de
cette phrase de Rousseau qu'au caporal Trim de celle qui commence
_l'histoire du roi de Bohme et de ses sept chteaux_.

Gnral, dis-je  Dufalga, pendant que les deux antagonistes
reprenaient haleine, votre thorie n'est pas absolument neuve. Le
mouvement de rotation qu'elle imprime  la proprit avait t trouv
cent et quelques annes avant vous par un philosophe du XVIIe sicle, et
ses moyens sont exposs de la manire la plus prcise...--Et o cela?
Dans un conte de La Fontaine, dans _Belphgor_. coutez:

     Un intendant! qu'est-ce que cette chose?
     Je dfinis cet tre un animal
     Qui, comme on dit, sait pcher en eau trouble;
     Et plus le bien de son matre va mal,
     Plus le sien crot, plus son profit redouble,
     Tant qu'aisment lui-mme achterait
     Ce qui de net au seigneur resterait:
     Donc, par raison bien et dment dduite,
     On pourrait voir, chaque chose rduite.
     En son tat, s'il arrivait qu'un jour
     L'autre devnt intendant  son tour:
     Car, regagnant ce qu'il eut tant matre,
     Ils reprendraient tous deux leur premier tre.

Cette citation fit rire Dufalga lui-mme, qui mettait dans tout cela
plus de chaleur que d'humeur, et termina la sance assez gaiement.

Quelques incidens bouffons avaient tempr parfois le srieux de ces
sances, qui n'taient pas du got de tout le monde, et auxquelles le
gnral en chef avait presque exig que tout le monde assistt. Ils
provenaient presque tous de Junot,  qui le gnral passait beaucoup de
choses, et qui s'en permettait beaucoup. Gnral, dit-il au prsident
le jour de l'ouverture, pourquoi Lannes (et dans ce nom il ne faisait
pas de la premire syllabe une brve), pourquoi Lannes n'est-il pas de
l'Institut? N'y devrait-il pas tre admis sur son nom?

Dans la mme sance, il feint de s'endormir, ou s'endort peut-tre. Ses
ronflemens couvraient presque la voix de l'orateur. Qu'est-ce qui
ronfle ici? dit le gnral.--C'est Junot, rpondit Lannes, qui ne
ronflait pas, et qui, tout en prenant sa revanche, partageait assez
l'opinion que son camarade mettait d'une manire si bruyante sur les
savans.--Rveillez-le. On rveille Junot qui, le moment d'aprs, ronfle
de plus fort. Rveillez-le donc, vous dis-je. Puis, avec quelque
impatience: Qu'as-tu donc  ronfler ainsi?--Gnral, c'est votre _sacr
fichu_ Institut qui endort tout le monde, except vous.--Va dormir dans
ton lit.--C'est ce que je demande, dit en se levant l'aide de camp,
qui, prenant cela pour un cong dfinitif, se crut autoris ds lors 
ne plus assister  nos sances.

Ces faits sont de la plus grande vrit. J'ai cru devoir les raconter,
tout minutieux qu'ils soient, parce qu'ils peignent l'esprit et le
caractre d'un homme qui n'a rien dit ni rien fait que de significatif,
et qu'ils montrent tel qu'il tait dans la vie intrieur, c'est--dire
aussi bon qu'un lion le peut tre.

Ce qui me reste  conter le prouvera mieux encore.




CHAPITRE III.

Convoi gar.--Standelet est envoy  la dcouverte.--Trait de
dvouement d'un matelot. Vache prise pour un homme.--Convoi
retrouv.--Arrive de Monge.--Imprudence de Standelet.--Trait de
caractre de Bonaparte.--Un verre de punch sauve le vaisseau
amiral.--Gantheaume.


 mesure que la flotte avanait vers le midi, comme la boule de neige
qui se grossit en marchant, elle s'augmentait des convois qu'elle
rencontrait sur la route; ils sortaient, ainsi que je l'ai dit, de
diffrens ports d'Italie. Un seul except, tous s'taient trouvs au
rendez-vous. Celui-l, qui portait la division du gnral Desaix, et
aussi le bonhomme Monge, n'tait pas celui auquel Bonaparte attachait le
moins de valeur. Il avait d partir de Civita-Vecchia et nous rejoindre
entre la Corse et la Sardaigne, aux bouches de Bonifacio. Aprs l'y
avoir attendu trois jours, esprant le trouver  la hauteur de l'le
Serpentaire, la flotte allait l'y chercher. Mais dans la crainte que
retard par une cause fortuite, il ne fut arriv  notre premier
rendez-vous aprs notre dpart, l'amiral envoya une frgate  la
dcouverte, _l'Artmise_, avec ordre de remonter, s'il le fallait,
jusqu' la hauteur de _Monte-Christo_, et de ramener ce convoi, soit 
la nouvelle station, o nous allions encore l'attendre trois jours, soit
devant Maretimo, le place  la pointe la plus occidentale de la
Sicile, o nous l'attendrions trois jours encore, s'il ne nous avait pas
rejoints  l'le Serpentaire.

Aprs avoir perdu trois jours devant la Sardaigne et trois jours devant
la Sicile, la flotte se remit en marche, se dirigeant sur Malte. Cette
perte de temps inquitait d'autant plus le gnral en chef que, d'aprs
les renseignemens fournis par les btimens intercepts, il savait que
l'escadre de Nelson tait dans le port de Naples. N'en tait-elle pas
sortie? ne s'tait-elle pas saisie du convoi? enfin n'tait-elle pas
alle nous attendre devant Malte que nous devions attaquer et enlever en
passant? De plus longs dlais compromettant le sort de la flotte, le
succs de l'expdition, il avait t dcid qu'on irait en avant.

Rien ne fit trve  notre ennui pendant ces trois derniers jours, si ce
n'est un incident sans consquence, mais digne d'tre remarqu. Comme
nous prenions le frais, vers le soir, sur la galerie, nous entendons
tout  coup un bruit pareil  celui que produirait un homme qui
tomberait  la mer. _Un homme  la mer!_ s'crie-t-on de toute part.
L'effet que le danger de cet homme produisit aussitt sur tant d'hommes
exposs eux-mmes  tant de dangers ne peut s'exagrer. Qui en a t
tmoin, ne saurait regarder l'homme comme naturellement mchant. Tous
les secours sont prodigus. On jette  l'eau les cages  poulets, les
boues de sauvetage; on met  flot toutes les chaloupes. Le temps est
calme, le vaisseau est en panne; mais il fait nuit. Le sauvera-t-on?
Cependant on apprend qu'au bruit de la chute un matelot, s'lanant 
travers le sabord le plus rapproch du point o elle avait eu lieu,
s'tait jet  la nage, en disant: Je le ramnerai, et on l'avait vu, 
travers le crpuscule, se diriger vers l'arrire du btiment, et puis on
l'avait perdu de vue. L'intrt excit par le pril du premier
s'accroissait comme de raison de celui qu'excitait le pril du second.
Pench comme nous sur le balcon de la galerie, le gnral attendait avec
une anxit gale  la ntre le dnouement de cette scne, quand on
s'crie: Les voil! ils sont sauvs! et bientt nous entrevoyons dans
l'ombre les cercles produits sur la mer la plus calme par le nageur qui
pousse devant lui un corps, mais un corps de grosseur dmesure. C'tait
la carcasse d'une vache, que le coque, ou le cuisinier n'avait pas cru
devoir nous faire manger, parce qu'elle tait morte de mort naturelle.

On rit beaucoup de la mprise, et le gnral en rit comme tout le monde.
Mais ce trait, dit-il, n'en est pas moins digne de rcompense. C'est
pour sauver la vie  un homme que ce brave homme a expos la sienne; et
il lui fit donner une gratification qui s'accrut de la gnrosit de
tous les assistans.

C'est avec la certitude de ne pas l'altrer que je raconte ce fait qui
s'est pass sous mes yeux. Un seul matelot, quoiqu'on ait dit
ailleurs[10], se jeta  la mer en cette occasion. C'tait un homme aussi
gai que dtermin Tu es bien heureux, lui dit le gnral, que la flotte
ne marche pas. S'il avait vent bon frais, comment aurais-tu fait pour
te tirer d'affaire?--J'aurais nag.--Soit.--Mais la flotte marchant
toujours, aurais-tu pu la rejoindre?--J'aurais nag du ct de la terre.
Il n'y a que deux lieues d'ici en Sicile, donc.

 mesure que nous approchions de Malte, l'inquitude que nous donnait le
convoi en retard s'accroissait; elle ramenait souvent le gnral
lui-mme sur la dunette o il finit par s'asseoir, causant, tout en
observant, soit avec l'un, soit avec l'autre, sur le premier objet venu.
Cela me fournit l'occasion de reconnatre que s'il aimait plus que moi
Ossian, il le connaissait moins bien que moi.

Je ne sais pas trop  quel propos on vint  parler du _Werther_ de
Gothe, et  citer la lettre o cet infortun raconte qu'en lisant  sa
bien-aime un pome du barde cossais, il tomba sur ce passage qui avait
un rapport si frappant avec sa propre situation:

Zphir importun, laisse-moi reposer; laisse-moi rafrachir ma tte dans
la rose du ciel dont la nuit m'a couverte. L'instant qui doit me
fltrir est proche, et le vent jonchera bientt la terre de mes feuilles
dessches. Demain le chasseur qui m'a vu dans toute ma beaut
reviendra. Ses yeux me chercheront dans la prairie que j'embellissais:
ses yeux ne m'y trouveront plus.

Ce passage, dit le gnral, est tir des chants de Selma.--Je le
crois, dit quelqu'un  qui la littrature allemande tait plus
familire que toute autre, voire la littrature franaise. Les pomes
d'Ossian se ressemblent tant entre eux, dis-je, qu'il est facile de
prter  l'un ce qui appartient  l'autre. Je ne crains pas d'affirmer
pourtant que le passage n'est pas des chants de Selma.--Je suis si sr
qu'il est des chants de Selma, reprit Bonaparte, que je gagerais ce
qu'on voudrait.--Et moi je gagerais ce qu'on voudrait qu'il est du pome
de _Berathon_.--Je gage un louis.--Je gage un louis.

Son Ossian, qu'il fit apporter, prouva que j'avais raison. Cela
toutefois ne me profita en rien: nous n'avions pas mis au jeu.

Quatre ans aprs je songeai  me faire payer. Voici  quelle occasion.
Par suite d'une des prventions les plus bizarres, Bonaparte, devenu
premier consul, m'attribua un tort qui non seulement ne m'appartenait
pas, mais qui mme n'existait pas; et il avait, disait-on, l'intention
de me destituer des fonctions de chef de la division d'instruction
publique que je remplissais alors. Cette injustice m'et ruin. J'tais
rsolu nanmoins  l'endurer sans rclamer, mais rsolu aussi  lui
demander le paiement du louis qu'il me devait. Au reste, la destitution
n'eut pas lieu; et quant  la dette, il s'en est largement libr
depuis. Voyez son testament.

Tout en parlant, ses regards se reportaient toujours sur l'horizon; et
ne voyant pas assez distinctement  l'oeil nu, il m'empruntait souvent
mes besicles. Cela leur donna pour moi un prix dont je n'eus l'ide que
par le chagrin que j'prouvai quand je les perdis. Il entrait, je le
rpte, autant d'affection que d'admiration dans le sentiment que
j'avais pour cet homme[11].

La Pantelerie tait dpasse; nous gouvernions sur Gozzo, quand les
frgates qui clairaient notre marche signalrent des voiles au sud. Ce
sont les Anglais, disait-on; ils se sont placs entre Malte et nous: il
y aura bataille. Grand remue-mnage  bord; branle-bas de combat;
toutes les cloisons qui partageaient le vaisseau sont enleves; tous les
bagages sont ports  fond de cale; les postes sont distribus; les
fonctions aussi; personne ne sera inutile; les militaires se battront;
les savans porteront les gargousses.

Une bataille navale dirige par Bonaparte devait avoir un caractre
particulier et porter l'empreinte de son audace. Autant que j'en ai pu
juger par les propos que j'ai saisis, abrgeant la canonnade, qui ne
pouvait que nous tre dsavantageuse par les raisons expliques plus
haut, on devait serrer l'ennemi le plus promptement et le plus prs
possible, et manoeuvrer pour l'abordage. Des prparatifs avaient t
faits ds long-temps dans ce but. On dployait de longues et fortes
chanes armes de grappins, qui devaient accrocher et lier les vaisseaux
ennemis  nos vaisseaux, et peut-tre supporter des ponts volans, 
l'aide desquels on jetterait d'un bord  l'autre nos troupes impatientes
d'en venir aux mains.

Tout tait prt enfin pour recevoir les Anglais, quand les signaux de
l'escadre lgre nous annoncrent que la flotte en vue tait celle que
nous attendions si long-temps, ce convoi de _Civita-Vecchia_,  la
recherche duquel l'_Artmise_ avait t envoye, et par laquelle il
tait escort, ce qui nous fut bientt confirm par Standelet lui-mme.

Ce capitaine, quelques jours aprs nous avoir quitts, ayant rencontr
le convoi  peu de distance des bouches du Tibre, avait fait route avec
lui; mais prsumant que la flotte s'tait ennuye de l'attendre, au lieu
de se rendre  Maretimo, il tait all droit  Malte. Il nous y avait
attendus trois jours; et las de ne pas nous voir arriver, il revenait
sur ses pas, quand il fut signal par nos vigies. Tel est le rsum du
rapport qu'il fit  l'amiral en prsence du gnral en chef, du chef de
l'tat-major gnral, et de quelques personnes qui se trouvaient comme
moi, pour le moment, dans la chambre du conseil.

Cette marche, dit l'amiral, n'tait pas celle que je vous avais trace;
vous deviez nous rejoindre  la station de Maretimo, ou nous y attendre;
si vous l'aviez fait, la jonction se serait opre depuis quatre
jours.--J'ai cru faire pour le mieux en mettant le convoi sous la
protection du canon de Malte, reprit Standelet.--Vos instructions,
capitaine, vous enjoignaient de vous rallier  la flotte, et non d'aller
 Malte. Vous avez eu tort de ne pas les suivre ponctuellement.--Il est
bien dur, amiral, quand on a fait pour le mieux de s'entendre blmer. Il
me semble que le rsultat de ma mission me donne droit  autre chose
qu' des reproches, et qu'il y a peu de justice dans la manire, dont
vous me traitez. J'en appelle au gnral en chef, au gnral Bonaparte
lui-mme.

Confident des inquitudes que l'absence prolonge de l'_Artmise_ avait
cause au gnral, je n'entendis pas sans crainte le malencontreux
capitaine lui adresser cette inconvenante interpellation.  ces mots:
J'en appelle au _gnral en chef_, la figure de Bonaparte, jusqu'alors
impassible, prend une expression formidable: de bleus qu'ils taient
dans le calme, ses yeux devenus noirs, lancent des tincelles. N'en
appelez pas  moi, rpond-il avec un accent terrible. Ne me demandez pas
mon avis. Je ne veux pas le donner. Quand je songe  la responsabilit
que vous avez assume en drogeant  vos instructions, quand je songe 
toutes les consquences que peut entraner le retard que vous apportez 
la marche de la flotte, je ne puis que m'tonner de l'indulgence de
l'amiral. N'en appelez pas  l'avis du gnral en chef; il ne pourrait
s'empcher de vous renvoyer devant un conseil de guerre pour cause de
dsobissance, et vous savez qu'il y va de la tte. Encore une fois,
n'en appelez pas au gnral en chef.

Foudroy par ces mots, Standelet ne rpliqua rien. Bruys, un des
meilleurs hommes qui fussent au monde, tait attr. Il fit sortir le
capitaine, et se runit  Berthier,  Lavalette et  moi, pour apaiser
le gnral, qui tait encore plus irrit de la satisfaction que
Standelet montrait de sa faute que de sa faute mme. Je ne voulais pas
me mler de cette affaire, rptait-il; pourquoi me forcer  sortir de
ma neutralit?

Sur les tmoignages qu'on lui rendit de la bravoure et de la capacit de
cet officier, il s'apaisa pourtant, et ne s'occupa plus que du plaisir
d'avoir retrouv Desaix et Monge. Desaix, aprs l'avoir embrass,
retourna sur son bord; Monge resta sur le ntre, o sa place lui tait
assigne par l'affection du gnral, place que personne ne s'avisa de
lui disputer.

C'tait un homme  part que Monge, un homme aussi amusant  tudier
qu'intressant  entendre. La somme de ses connaissances tait immense.
Il runissait  la facult qui apprend, celle qui invente, et  la
facult qui comprend, celle de se faire comprendre. Il dmontrait 
merveille; et pourtant de sa vie, je crois, il n'acheva une phrase. Il
tait loquent, et pourtant ne savait pas parler; son loquence, dnue
d'locution, consistait dans un mlange de gestes et de mots qui se
fortifiaient les uns par les autres; mlange d'o rsultait une
dmonstration qui, explique par le jeu de la physionomie, arrivait 
l'intelligence par les yeux autant que par ses oreilles, et dont les
improvisations captivaient plus peut-tre l'attention que les discours
les mieux tudis. C'tait un plaisir de le voir parler. On ne saurait
dire combien il y avait d'esprit dans ses doigts.

Bonhomme au reste, mais bonhomme comme La Fontaine, et ne comprenant
gure mieux ce qui se passait dans le monde, quoiqu'il s'en mlt
davantage.

Sa vivacit contrastait singulirement avec la gravit de Berthollet. En
disant tout, Berthollet se faisait moins couter que Monge, qui
n'achevait rien.

En rjouissance de la bienvenue de Monge, le gnral fit doubler le soir
la ration du punch. Mais comme au jour naissant on devait le lendemain
se porter sur Malte, il alla se coucher  neuf heures, nous laissant
achever sans lui le bol et la conversation. Avant de se retirer, il
s'tait fait rendre compte par Gantheaume, chef de l'tat-major de
l'anne de mer, de la position de la flotte, Gnral, avait dit
celui-ci, nous sommes en face de l'le de Gozzo,  deux lieues de la
cte; la flotte a mis en panne. Demain, au point du jour, nous nous
remettrons en marche.

Nous nous couchmes assez tard. Il tait prs de minuit quand j'allai
reprendre, sous le citoyen de Bourrienne et  ct du citoyen Collot,
mon humble place. Nous avions bu, quoique modrment, un peu plus que de
coutume. Or, tt ou tard un principe entrane une consquence. Je le
reconnus une heure aprs m'tre endormi. Comme on n'est pas pourvu 
bord de tout ce qui se trouve sur terre dans la chambre  coucher la
moins _confortable_, force me fut de me lever, de traverser la chambre
du conseil  laquelle celle o je couchais servait d'antichambre, et de
courir  la galerie,--quoi faire?--faire dans la mer ce que Sganarelle
faisait pour s'amuser dans la cour de M. Gronte, et Jean-Jacques
Rousseau dans la marmite de Mme Clot[12], pour s'amuser aussi.

Arriv l, quel est mon tonnement, quand au lieu du ciel et de la mer
qui devaient s'offrir  moi dans leur immensit, je ne vois rien,
absolument rien? Je me frotte les yeux; mes regards ne se perdaient pas
dans les tnbres, comme je l'avais cru d'abord. Je reconnais bientt
qu'ils allaient se heurter contre un objet trs-matriel, contre un
corps opaque, contre une masse trs-compacte, mais trop voisine de moi
pour que j'en pusse apercevoir le sommet et mesurer la hauteur.

Me rappelant alors ce qui avait t dit par Gantheaume, je ne doutai pas
que ce ne ft la terre que je voyais l. Mais d'aprs son rapport
devions-nous en tre si prs? Et vite j'escalade le chteau, sur le pont
duquel avait t construite une baraque de proportion  recevoir deux
lits, rien que deux lits, dont l'un tait occup par Gantheaume et
l'autre par Joubert, ordonnateur en chef de la marine. Je frappe  la
porte de Gantheaume de manire  l'enfoncer. Quoi? qu'est-ce? s'crie
le chef de l'tat-major.--C'est moi, rpondis-je en me nommant.--Que
diable voulez-vous  cette heure?--Savoir o nous sommes.-- deux lieues
de Gozzo. Bon soir.--Nous n'en sommes pas  vingt toises. Venez voir,
venez.

--Farceur! me dit-il en sautant  bas de son lit; et plus vtu que moi
qui ne gardais pour dormir ni mon habit, ni mes bottes, ni mme mon
pantalon, il me suit. Regardez, lui dis-je quand nous fmes sur la
galerie, que voyez-vous l?--Je n'y vois pas plus que dans un four.
C'est singulier! la nuit me semblait pourtant des plus sereines.--Ne
voyez-vous pas cette cte qui, haute comme les plus hautes falaises de
Normandie, vous drobe la vue du ciel?--Vous avez, parbleu, raison,
c'est la cte.  quoi diable pense donc l'officier de quart? il s'est
endormi!

Nous courons au poste; l'officier de quart tait trs-veill: les yeux
fixs sur le ciel et tourns du ct de la proue, ce jeune homme aussi
se croyait  deux lieues de la terre. Voyant ce qui tait devant lui,
mais non ce qui tait derrire, sachant ce qui se passait au-dessus de
lui et non ce qui se passait au-dessous, il se confiait  la disposition
des manoeuvres qui neutralisait l'action du vent, et croyait le vaisseau
stationnaire. Le vaisseau cependant marchait. Entran insensiblement
par des courans, il avait driv vers la cte contre laquelle il se
serait heurt ou tout au moins se serait affal, si je me fusse aperu
un quart d'heure plus tard que nous avions bu  la sant de Monge.

La cte nous drobait le vent. Pourrons-nous virer de bord? disait
Gantheaume en soupirant et tout en commandant la manoeuvre. Elle russit
contre son espoir, et ce succs lui permit d'aller reprendre son somme.

Pour dormir plus tranquillement, il me pria de ne parler du fait 
personne, pas mme au gnral en chef. Je le lui promis et je tins
parole, car je n'en parlai qu' Regnauld qui fut aussi discret que moi.

Quelles consquences cet accident ne pouvait-il pas avoir, si Nelson se
ft prsent dans ces entrefaites! Le vaisseau amiral, le vaisseau qui
portait Bonaparte, chouer au port! Ainsi, en dpit des plus habiles
combinaisons, un cas imprvu peut tout compromettre. Mais un cas imprvu
peut aussi tout rtablir; et le salut vous vient quelquefois de la
sentinelle sur laquelle vous comptiez le moins. Dans un assaut nocturne
qu'Henri IV livrait  Paris, sans un jsuite le coup russissait. Les
cris de ce bon pre sauvrent la place, comme autrefois le cri des oies
avait sauv le Capitole: soit dit sans me comparer  une oie ou  un
jsuite: je n'ai pas tant de vanit.

Le lendemain,  cinq heures du matin, la flotte tait devant Malte.

Le secret sur le danger auquel avait chapp _l'Orient_ fut si bien
gard, que Gantheaume finit par oublier lui-mme ce fait. Dix ans
s'taient passs sans que j'eusse revu ce marin, quand je le rencontrai
chez Regnauld. Il avait fait, depuis cette poque, un beau chemin; au
lieu de le contrarier, les courans comme les vents lui avaient t
favorables; enfin il tait amiral. Comme les grandeurs ne me semblaient
pas avoir chang ses moeurs, je lui rappelai tout bas cette aventure. Il
l'avait oublie, mais non si bien oublie, qu'il ne m'engaget  n'en
pas parler, quand j'allais invoquer le tmoignage de Regnauld pour lui
rappeler le fait.

Gantheaume, bon et brave homme, n'tait au fait qu'un marin mdiocre,
parlant ou plutt criant beaucoup et se dmenant sans agir. Favoris par
le sort, malgr ses bvues, il ne s'est pas mme illustr par de grands
dsastres. Napolon qu'il avait ramen d'gypte le rcompensa de son
propre bonheur, et lui sut gr du hasard comme si c'et t de
l'habilet. C'est bien; cela fait honneur  quelqu'un, mais est-ce 
Gantheaume? Ce pilote, qui fut charg depuis de diriger des expditions
si importantes, a-t-il justifi comme amiral les faveurs dont il fut
combl par la reconnaissance consulaire, par la reconnaissance
impriale?

Qu'a-t-il fait en 1801 avec cette escadre qui et sauv l'gypte si elle
y et port des secours si difficilement amasss, si impatiemment
attendus? Il l'avait prise  Brest, il la conduisit  Toulon, o il la
reconduisit encore quelques mois aprs, au retour d'une nouvelle sortie
qu'il fit sur l'ordre exprs du premier consul. Cette sortie-l, il la
poussa jusqu' vingt lieues d'Alexandrie; mais quoiqu'une de ses
corvettes y soit entre, il n'alla pas plus avant.

Obstin dans sa bienveillance, Napolon n'en persista pas moins 
confier  Gantheaume les commandemens les plus importans, les plus
brillans; il fut un temps o il n'tait question dans les journaux que
des alles et venues de cet amiral, dont l'escadre, bloque par les
Anglais, ne pouvait manoeuvrer qu'en rade. C'est  l'occasion de ses
ternels voyages du port de Brest  la baie de Berteaume, que ses
collgues du conseil d'tat, car il tait membre aussi du conseil
d'tat, lui composrent cette pitaphe de son vivant:

     Ici gt l'amiral Gantheaume,
     Qui, ds que soufflait le vent d'est,
     De Brest voguait droit  Berteaume,
     Et, ds que soufflait le vent d'ouest,
     Revoguait de Berteaume  Brest.




CHAPITRE IV.

Sige et prise de Malte.--Capitulation.--Je trouve le moyen d'excuter
l'article favorable aux chevaliers de la langue de France.


Qu'on me permette de le rpter: je n'ai pas pris l'engagement d'crire
l'histoire du temps o j'ai vcu, mais seulement ce que je sais de
particulier sur les hommes remarquables avec lesquels je me suis trouv
en rapport, et sur les faits intressans qui se sont accomplis sous mes
yeux.

Qu'on ne me reproche donc pas de n'en pas dire sur le sige de Malte
plus que n'en contient ce chapitre. En compilant les rcits qui en ont
t faits, je pourrais complter le mien; mais je ne veux dire que ce
que je sais, et je ne sais bien que ce que j'ai vu.

La possession de Malte chappait videmment  l'ordre des chevaliers de
Saint-Jean de Jrusalem, dont l'institution n'tait plus en harmonie
avec l'esprit du temps, et aux droits desquels on n'ignorait pas que le
czar Paul Ier avait l'intention de se substituer. La France jugeant la
possession de cette le ncessaire  ses communications avec l'gypte,
Bonaparte avait ordre de s'en emparer, si c'tait possible; mais dans la
circonstance pouvait-il tenter le sige d'une pareille place? Ce qu'il
ne pouvait faire de vive force, il le fit par adresse; ce qu'il ne
pouvait pas conqurir, il l'escamota.

Le 9 juin, ayant pris position de manire  menacer les points par
lesquels l'le tait accessible, et profitant de la terreur o le
dveloppement de ses forces avait jet les Maltais, le gnral demanda
l'entre du port pour toute la flotte, et la libert d'y renouveler ses
provisions. Le grand-matre ayant rpondu par l'intermdiaire du consul
franais que les lois de l'ordre et les principes de neutralit ne
permettaient pas d'admettre dans le port plus de quatre vaisseaux  la
fois, le gnral en chef affecta de prendre cette dclaration pour un
refus, retint le consul, et le lendemain, 10 juin,  quatre heures du
matin, l'arme descendit dans l'le sur quatre points diffrens.  midi,
il tait matre des ctes et de la campagne, et tous les forts avaient
capitul, except celui de Marsa-Sirocco, qui tint quelques heures de
plus. Les chevaliers s'taient battus avec courage, mais ils n'avaient
pas t seconds par les milices. D'ailleurs le dfaut de munitions et
l'tat de dlabrement o le matriel de la guerre tait tomb par suite
de l'incurie de l'administration paralysaient partout les efforts des
braves.

Les affaires de l'ordre n'taient pas en meilleur tat dans la ville. 
onze heures, les assigs risqurent une sortie; mais ils rentrrent
bientt, aprs avoir perdu un bon nombre des leurs et le drapeau de la
religion.  midi, l'arme maltaise se voyait dj rduite  quatre mille
hommes, trs-peu disposs, pour la plupart,  se dfendre.

Cependant les habitans de la campagne, entrs dans Malte ple-mle avec
les fuyards, y rapportrent un dsordre qui s'accrut encore par le
retour d'un corps de soldats chargs de la garde des postes extrieurs.
Frapps d'une terreur subite au milieu de la nuit, ils taient venus
chercher dans la ville un refuge contre un ennemi qui ne les attaquait
pas. La frayeur se changea en fureur. Le sang coula dans les rues. Les
patrouilles tiraient les unes sur les autres. Plusieurs chevaliers
furent massacrs. Tout annonait pour le lendemain des maux encore plus
grands que ceux qu'on avait prouvs dans la journe. Sur les instances
des principaux habitans de l'le, le grand-matre se dtermina 
demander une suspension d'armes. Le gnral Bonaparte y consentit, 
condition toutefois que la place et les forts lui seraient livrs dans
les vingt-quatre heures. Cette proposition, prliminaire d'une
capitulation dfinitive, fut porte au grand-matre par les citoyens
Poussielgue et Dolomieu.

Le premier, ci-devant secrtaire de lgation  Turin, avait, quelques
mois avant, fait un voyage  Malte, o rsidait son frre, et pendant ce
temps il avait eu le loisir d'tudier les dispositions des esprits; le
second, minralogiste clbre et antrieurement commandeur de Malte,
avait conserv des rapports avec plusieurs de ses anciens confrres, et
exerait sur eux une influence dont le gnral crut pouvoir tirer parti.
Sa politique en cela sacrifiait l'intrt priv  l'intrt public.
Dolomieu n'accepta pas sans rpugnance, sans douleur mme, une mission
qui ds lors le livra aux attaques de la plus virulente calomnie, et qui
depuis a servi de prtexte  la cruaut avec laquelle on le traita en
Sicile, o, retenu contre le droit des gens par ordre de la cour de
Naples, il fut jet dans un cachot, d'o il ne sortit au bout de
dix-huit mois que pour venir expirer en France.

Les ngociations ne tranrent pas en longueur. Dans la nuit du 11 au 12
juin, les plnipotentiaires du grand-matre conclurent  bord de
_l'Orient_ un trait par lequel les chevaliers renonaient en faveur de
la rpublique franaise  la souverainet de Malte. En retour, la France
s'engageait  demander pour le grand-matre au congrs de Rastadt une
principaut en Allemagne, et  lui payer provisoirement une pension
annuelle de 200,000 fr. Le trait assurait de plus aux chevaliers reus
avant 1792 une pension alimentaire proportionne  leur ge, et
permettait de rentrer en France  ceux d'entre eux qui n'avaient pas
port les armes contre la rpublique. Ce trait fut conclu sous la
garantie de l'Espagne.

Le 14 l'escadre entra dans le port, et les troupes prirent possession
des forts, o le drapeau de la libert remplaa celui de la religion.
Matres de Malte, les Franais s'tonnaient de s'y trouver. _Nous ne
serions jamais entrs ici_, disait spirituellement Dufalga, _s'il n'y
avait eu quelqu'un pour nous en ouvrir les portes_.

La rsistance fut si faible et de si courte dure, qu'on eut  peine le
temps de se signaler. Pendant ce temps de relche pour l'Institut,
Lannes, qui retrouvait l'occasion de faire parler de lui, se hta de la
saisir. Malgr les instructions du gnral en chef, qui, pour pargner
le sang, et dans l'esprance que les premires dmonstrations
suffiraient pour amener une capitulation, avait prescrit aux gnraux de
s'abstenir de toute prouesse inutile, entran par sa fougue, ce
grenadier avait t se loger jusque sous le rempart, o il avait engag,
sans trop de ncessit, une fusillade des plus vives, et ce n'tait pas
sans peine qu'il avait obi  l'ordre qui le rappelait au
quartier-gnral. Tmoin des reproches qu' cette occasion lui adressa
Bonaparte, j'aime  les rapporter. Maudit Gascon, qu'as-tu prtendu
faire? Prouver que tu es brave; qui en doute? Exposer ta troupe mal 
propos! T'exposer toi-mme pour rien! C'est impardonnable. Songe  mieux
obir dornavant. Quand j'aurai besoin que tu ailles te faire tuer, je
te dirai d'y aller, et tu iras. Peu d'loges seraient aussi honorables
que cette rprimande.

Eugne de Beauharnais, qui ce jour-l faisait ses premires armes,
combattit avec toute la chaleur d'un jeune homme et avec tout le
sang-froid d'un vieux soldat. Il rapporta au gnral un drapeau qu'il
avait pris sur les chevaliers. Jamais l'enivrement de la gloire ne s'est
manifest avec plus de candeur et plus de vivacit que sur cette figure
de dix-sept ans; Eugne se montra ds lors ce qu'il a t depuis; Eugne
se montra digne et du pre que lui avait donn la nature, et de celui
que lui donnait l'adoption.

Ce n'est pas  sa pnurie, mais au dfaut d'ordre que le gouvernement
maltais dut sa ruine. Les Franais trouvrent dans la place un matriel
immense et des munitions de toute espce. La flotte s'y renfora de deux
vaisseaux, une frgate et trois galres. Trois millions du trsor de
Saint-Jean passrent dans la caisse de l'arme.

L'galit de droits proclame, le gnral Bonaparte prposa au
gouvernement de l'le un conseil de neuf membres, auprs desquels il
plaa un commissaire franais. Se modelant sur ce qui se faisait en
France, ce conseil devait rgler les recettes et les dpenses, organiser
les tribunaux, tablir dans le pays divis en cantons l'administration
municipale et les justices de paix; tous ces actes devaient tre
sanctionns par le gnral commandant. C'tait l'organisation de Corfou.

Bonaparte forma de plus une garde nationale pour le maintien de la
tranquillit intrieure, et quatre compagnies de canonniers pour la
dfense des ctes. Pour rattacher par des liens puissans Malte  la
France, et conformment  ce qui avait t fait en Corse en 1766, sous
nos rois, quand, avant la naissance de Napolon, cette le devint
franaise, il statua que des enfans choisis dans les meilleures familles
seraient envoys sur le continent pour y tre levs dans les coles de
la rpublique. Indpendamment de cela, pourvoyant aux besoins de
l'instruction locale, il cra des coles de diffrens degrs, une
bibliothque, un cabinet d'antiquits, un musum d'histoire naturelle,
un jardin botanique, un observatoire; et il affecta des revenus 
l'entretien de ces divers tablissemens. Il ne ngligea pas non plus les
intrts de la religion. Dterminant les rapports des divers cultes
entre eux, il mit des bornes aux empitemens du clerg latin sur le
clerg grec, dclara les prtres indignes seuls capables de possder
des bnfices dans l'le, reconnut les droits des juifs, dtermina l'ge
o les religieux des deux sexes seraient admis  faire des voeux, purgea
Malte de tous les moines trangers, et par une mesure vraiment pieuse,
il dota l'hpital des revenus des couvens qu'il supprimait.

Six jours suffirent  tant de travaux. Aprs avoir confi les fonctions
de commissaire du gouvernement  Regnauld de Saint-Jean d'Angly, dans
lequel il avait dj eu occasion de reconnatre cette haute capacit,
dont il a si souvent us par la suite, laissant  terre quatre mille
Franais sous le commandement du gnral Vaubois, Bonaparte revint 
bord, et donna ordre d'appareiller.

Les chevaliers gs de plus de soixante ans avaient obtenu la permission
de rester  Malte; les autres fuient renvoys dans leur patrie
respective. Les chevaliers franais qui, gs de moins de trente ans,
voulurent prendre du service sur la flotte ou dans l'arme, y furent
admis selon leur grade, ou employs d'aprs leurs aptitudes dans les
administrations: acte de politique et de gnrosit par lequel Bonaparte
appelait dans son camp des hommes utiles, et ouvrait un asile  des
infortuns qui, proscrits par les lois franaises et par la capitulation
de Malte, avaient perdu deux fois leur patrie; acte o l'on reconnat
l'esprit de l'homme qui avait permis  Wurmser de sauver les migrs
enferms avec lui dans Mantoue. Ce dernier fait, qui n'avait pas t
ignor des chevaliers, avait eu une grande influence sur leur
dtermination. Ils ne craignirent pas de se mettre  la discrtion d'un
vainqueur si modr: aussi Bonaparte disait-il qu'il avait pris Malte
dans Mantoue.

Les esclaves mahomtans trouvs dans le bagne furent distribus sur
l'escadre, soit pour y tre employs, soit pour tre changs en gypte
contre des chrtiens captifs chez les beys.

La flotte quitta Malte le 19 juin. Je restai dans l'le, puis je
retournai en France. Quelles circonstances, quels motifs me firent
changer tout  coup de direction? On va le savoir.




CHAPITRE V.

Ce qui se passa sur _l'Orient_ pendant le sige.--Ce qui se passa dans
Malte aprs le sige.--Banquet chez le gnral.--Promotions.--Villoteau,
_nolunt cantare rogati_.--Conversation avec le gnral
Dufalga.--Conversation avec le gnral en chef;  quel
sujet.--Dplorable position des chevaliers franais; j'y trouve un
remde.--Regnauld tombe malade.--Je suis nomm pour le remplacer.--Il se
rtablit.--_La Sensible_ retourne en France et moi aussi.


Au moment d'effectuer la descente  Malte, quand Bonaparte donnait ses
ordres aux officiers qui devaient concourir  cette opration, curieux
de voir la chose de prs, et jaloux aussi de prouver que le coeur d'un
militaire peut se trouver sous un habit civil, je lui demandai la
permission de l'accompagner. Il comprit ma pense et me dit sans que je
la lui expliquasse: Le moment o j'aurai besoin de vous n'est pas venu,
restez; les balles vont surtout chercher les inutiles.

Pendant les douze ou quinze heures qu'il resta  terre, nous emes une
nouvelle preuve de l'esprit de domination dont les militaires sont
possds, petits comme grands. N'tant ni soldat, ni marin, je n'tais
dans le cas de sentir directement  bord l'autorit de qui que ce ft,
et je n'avais jamais eu l'occasion de reconnatre qu'il y et sur
_l'Orient_ un officier charg de la police.  peine le gnral et
l'tat-major se furent-ils embarqus, que, sortant d'un pont infrieur
o son rang l'avait relgu jusqu'alors, un sous-lieutenant de je ne
sais quel corps vient s'tablir dans le premier pont o les rats
montrent aussi; et prenant la qualit de commandant de la place qui, 
l'entendre, lui revenait par droit d'anciennet, il se met  donner, 
tort et  travers, des ordres qui n'avaient pour but que de prouver
qu'il avait le droit d'en donner. Ainsi, un colier, qui monte  cheval
pour la premire fois, fatigue, jusqu' ce qu'il soit jet par terre, le
pauvre animal qu'il gouverne. Je ne puis dire  quel point j'tais
importun de son outrecuidance. Comme il la porta jusqu' intervenir
dans une conversation que j'avais avec Monge: Vous donnez des ordres
ici! lui dis-je; en donnez-vous aussi chez l'amiral?--L'amiral fait sa
police chez lui.--Comme la police de l'amiral n'est que de la politesse,
montons chez l'amiral, dis-je  Monge.

La capitulation signe, nous mmes pied  terre. J'allais loger avec
Regnauld dans la cit Valette, chez un vieil avocat dont j'ai oubli ou
plutt dont je n'ai jamais su le nom. Le soir, toute la ville fut
illumine en rjouissance du mal que nous lui avions fait. Cette
illumination, au reste, n'tait pas ruineuse. Des bouts de chandelle
fixs dans des sacs de papier de couleur  demi remplis de sable en
firent les frais. Ce genre d'illumination, contre lequel le vent n'a pas
de pouvoir, est d'un effet assez gai. Villoteau pouvait se croire encore
dans l'le des Lanternes.

Le gnral avait pris possession du palais du grand-matre. Ds qu'il
fut tabli, il donna un grand dner o les officiers suprieurs de
l'arme et de la flotte, et les hommes les plus recommandables qui
suivaient l'expdition furent invits: c'tait une fte triomphale. En
vertu des pouvoirs illimits qui lui taient attribus, il avait accord
de l'avancement  presque tous les convives. Brillante et noble runion
que celle qui environnait notre table!

La musique des guides, pendant le banquet ne cessa d'excuter des
symphonies guerrires. L'intention du gnral tait qu'on chantt ces
hymnes patriotiques, ces strophes hroques dont nos armes avaient fait
retentir l'Allemagne et l'Italie. Belle occasion pour le vicaire de Lays
de faire connatre son talent! Je ne doutais pas qu'il la saist. Point
du tout: quand je l'en pressai de la part du gnral, il me rpondit
qu'il n'tait pas venu  Malte pour chanter, mais pour faire des
recherches sur la musique des diffrens ges et des diffrens pays.
J'eus beau lui rappeler ses engagemens, et lui montrer les consquences
que pouvait entraner son refus, je n'en pus obtenir d'autre rponse. Il
n'ouvrit la bouche pendant tout le repas que pour la rpter entre deux
bouches, et pour manger. Je rejetai sur une extinction de voix cette
rsolution bizarre dans laquelle il a persist pendant toute la dure de
l'expdition. Le gnral, heureusement, y attacha peu d'importance, et
lui fit mme dlivrer, sur ma demande, une autorisation pour fouiller
dans les bibliothques et les sacristies, tant conquises qu' conqurir,
et pour compulser  loisir, voire pour confisquer, tous les
antiphonaires o il esprait trouver des trsors d'harmonie; permission
dont il a rarement eu occasion d'user en gypte, o il y a peu de
sacristies et encore moins de bibliothques.

Aprs le dner, je me promenai avec le gnral Dufalga sur la terrasse
du jardin. La mer tait tranquille; rien n'altrait la puret du ciel,
si ce n'est quelques nuages tracs  l'horizon par les fumes de l'Etna.
Nous tirions de ce calme une augure favorable pour le trajet qui nous
restait  faire. Quelques savans sont cependant dgots de
l'expdition, me dit Dufalga. Plusieurs ont mme tmoign l'intention de
ne pas aller plus loin. Voil bien le caractre des Parisiens! leur
imagination s'exagre tout, les biens  venir comme les maux prsens!
Croyaient-ils aller en Afrique tout  leur aise, comme dans la galiote
de Saint-Cloud? Ils se plaignent de la gne qu'ils prouvent  bord. Et
qui n'en prouve pas! Qui donc, si mal log qu'il soit  Paris, n'y est
pas plus commodment dans son jardin que le gnral en chef dans son
appartement sur _l'Orient_! Cette gne est passagre; elle tient  la
force des choses, il y a de l'enfantillage  s'en plaindre.--Vous avez
raison, rpondis-je, il y a de l'enfantillage  se plaindre sous ce
rapport. Mais n'est-il pas un autre malaise dont tout homme raisonnable
a droit de se plaindre?--Et lequel?--Le malaise qui rsulte des procds
de militaires envers quiconque n'est pas militaire; cet intervalle
qu'ils affectent de maintenir entre eux et ce qui n'est pas eux; ce
ddain qu'ils manifestent pour tout ce qui est civil, soit qu'ils s'en
loignent, soit qu'ils s'en rapprochent? Ce sont l des outrages de tous
les momens; c'est un outrage continuel. Lors mme que leurs discours
semblent irrprochables, l'injure qui n'est pas dans la phrase est dans
le regard, dans l'accent, dans le geste, dans le silence. Je conois que
tant de gens qui valent mieux que moi ne s'accomodent pas de cela; car,
moi, je ne saurais m'y faire.--Que les manires de quelques de nos
gnraux vous donnent quelque dplaisir, je le conois; mais c'est
encore un inconvnient auquel on ne saurait remdier: il faut savoir
souffrir ce qu'on ne peut empcher.--L'empcher absolument, c'est
impossible sans doute; Mais et-il t impossible de l'attnuer? C'est
ce qu'on attendait particulirement de vous, gnral; et si vous me
permettez de le dire, c'est ce qu'on a t aussi tonn qu'afflig de ne
pas vous voir faire.--Que voulez-vous dire, mon cher ami?
expliquez-vous, je vous en prie.--Je m'explique. Que des gens plus
courageux qu'instruits, et qui ne doivent leur fortune qu' leurs bras,
n'estiment que la force du bras, et tiennent tout autre mrite pour nul,
vous n'y pouvez rien, je le sais. Mais vous, qui joignez  un courage
gal au leur la science qu'ils n'ont pas, que vous sembliez penser comme
eux!...--Pouvez-vous me prter un pareil sentiment!--Je me plais 
croire, gnral, que ce sentiment vous est tout--fait tranger. Raison
de plus pour m'tonner de l'loignement o vous vous tes tenu des
savans pendant la traverse. Ont-ils pu sans chagrin vous voir prfrer
 la premire place qui vous tait rserve parmi eux, si vous aviez
daign les prsider, le neuvime ou dixime rang que votre titre de
gnral de brigade vous assignait  table, dans le bout qu'occupaient
les militaires? La place o nos voeux vous appelaient n'tait-elle pas en
effet la vtre? N'tes-vous pas le gnral de la partie pensante de
l'expdition? Cette lite en vaut bien une autre. En sigeant au milieu
d'elle, vous ne vous fussiez pas abaiss vis--vis des militaires, et
vous l'eussiez releve  leurs yeux; vous l'eussiez en mme temps
console de beaucoup d'impertinences qui n'ont eu de valeur que parce
que vous avez paru ne pas les improuver. On se rsigne au malaise, on ne
se rsigne pas au ddain. Moi-mme, o en serais-je, si je n'avais pas
eu la chambre du gnral pour refuge et la bibliothque pour
consolation? Savez-vous quelle sera la fin de tout cela? des
dfections.--On n'accordera pas de congs.--On en prendra; et  tel 
qui l'on ne voudra pas ouvrir la porte, s'chappera par le trou de la
serrure.

Le gnral en chef, se rapprochant de nous, demande alors de quoi nous
parlions. Dufalga le lui dit. Tout cela, reprit l gnral, s'arrangera
en gypte; chacun sera class l d'aprs son utilit, et recommand par
elle. Un peu de patience.--Quelques mots de consolation donnent de la
patience  l'homme le moins dispos  en prendre. Vous souvenez-vous,
gnral, de l'effet que trois mots de vous ont produit sur ce pauvre
Denon? Sans ces trois mots, il retournait  Paris. Il n'y a pas de
rsolution si fortement prise qui tienne contre vos coquetteries; et la
vtre avec lui a t grande ce jour-l. C'est, je crois, le seul homme
de qui vous vous soyez fait un ami en mesurant votre pe avec la
sienne!

Il se mit  rire. Le voyant de bonne humeur, je crus devoir profiter du
moment pour l'entretenir d'un objet plus dlicat et dont j'avais
inutilement pri Berthier de lui parler. Gnral, lui dis-je, puisque
vous tes libre pour l'instant, me permettrez-vous de vous rappeler les
intrts des chevaliers franais.--Leurs droits sont rgls par la
capitulation. Que demandent-ils?--Que cette capitulation s'excute. Elle
porte que ceux d'entre eux qui ne sont pas sortis de l'le depuis 1792,
seront censs avoir rsid en France.--Eh bien!--Ils demandent d'aprs
cela qu'on leur dlivre des passeports.--Que ceux qui sont dans le cas
de l'exception s'adressent  Berthier.--Qu'ils s'adressent au diable,
dit Berthier, qui s'tait rapproch de nous. Je plains ces pauvres gens
de tout mon coeur; mais puis-je leur dlivrer des passeports sans me
compromettre? Ne sont-ils pas tous des migrs? Les lois sur cet article
sont prcises.--Mais la capitulation est prcise aussi. Gnral, il y va
ici de l'honneur franais et du vtre, ajoutai-je en m'adressant 
Bonaparte. La rsidence non interrompue dans l'le est assimile  la
rsidence en France. Pouvez-vous refuser un passeport aux chevaliers qui
vous prouveront avoir rsid ici sans interruption depuis 17191 jusqu'
ce jour?--Et le moyen de le reconnatre?--Je l'ai trouv. Les chevaliers
prenaient leur nourriture dans les auberges  des tables entretenues par
l'ordre, et leur prsence y tait constate par des registres o l'on
consignait avec les causes de leur absence, en cas de dpart, l'poque
de leur retour. Ces registres sont entre nos mains; il suffit de les
compulser pour oprer avec certitude dans cette circonstance
dlicate.--Et qui se chargera de cette corve? dit Berthier.
L'tat-major n'a dj que trop d'occupation.--Corve! c'est bien le mot.
Mais encore faut-il que quelqu'un s'en charge, par l'honneur et aussi
par piti. Je m'en chargerai, moi, si vous le voulez, gnral.
Autorisez-moi  m'adjoindre pour ce travail deux commissaires et un
secrtaire; et vous pourrez, en toute confiance, dlivrer sur nos
certificats les passeports qui vous seront demands.-- la bonne heure,
dit Berthier; arrangez la chose comme il vous plaire, pourvu que ma
responsabilit soit  couvert.--Faites comme vous l'entendez, me dit le
gnral en chef.

Ds le lendemain un arrt nomma  cet effet la commission propose,
dont ce bon Parceval fit partie. Il s'agissait de tirer des malheureux
de peine; il accepta avec empressement ces fonctions purement onreuses,
et trs-ennuyeuses qui pis est. Pendant les cinq jours qui s'coulrent
depuis ce jour-l jusqu' celui du rembarquement, nous employmes chaque
jour huit ou dix heures de notre temps  dpouiller les registres et 
dlivrer des certificats, travail que personne autre n'et os faire.
Alors il y avait encore du courage  tre humain.

Le jour du dpart approchait. Regnauld, qui venait d'tre nomm
commissaire du gouvernement  Malte, se trouvait par cela mme dtach
de l'expdition. Cet incident, dont je me rjouissais pour lui,
m'affligeait fort pour moi. Regnauld sur la terre trangre tait le
reprsentant de ma famille et de mes amis. Cette sparation renouvelait
tout le chagrin que j'avais prouv quand il avait fallu se sparer de
tout ce qui m'tait cher. Je ne songeais pas sans serrement de coeur 
l'isolement dans lequel j'allais tomber. Les dsagrmens qu'il m'avait
aid  supporter me paraissaient ds lors insupportables. J'envisageai
tout  coup les choses sous un aspect tout--fait diffrent: ce qui
n'avait t pour moi jusqu'alors qu'un voyage, ne me parut plus qu'un
exil, exil dont l'amiti n'adoucirait plus la rigueur.

Nanmoins je ne songeais pas  m'y soustraire. Toutes mes dispositions
taient faites pour rentrer le lendemain dans ma prison de bois, quand
un incident imprvu vint changer la direction de ma destine. J'tais
occup de mon travail pour lequel j'avais tabli un bureau dans la
sacristie de Saint-Jean, quand on vint m'annoncer que Regnauld, que
j'avais laiss bien portant quelques heures avant, tait attaqu d'une
fivre des plus violentes. Je cours  notre commun domicile, et je le
trouve en effet dans l'tat le plus alarmant. Sa fivre tait
accompagne d'un dlire effrayant et de tous les symptmes d'une maladie
inflammatoire. Pendant qu'on va qurir le meilleur mdecin du pays, je
cours inviter, presser, prier le premier mdecin et le premier
chirurgien de l'arme de vouloir bien venir consulter avec l'Hippocrate
maltais, ce  quoi ils se prtrent de la meilleure grce possible.

Voil nos trois docteurs au chevet du malade. La dvotion n'tait pas la
qualit dominante alors chez les Franais, et, tout habile qu'il fut, le
mdecin indigne n'tait rien moins que philosophe.

Regnauld, dans ses momens de raison, se targuait peu de modestie et
d'orthodoxie. Qu'on se fasse, d'aprs cela, une ide des extravagances
que lui suggrait une exaltation d'esprit provoque par le soleil
d'Afrique et irrite par une continence  laquelle il tait peu habitu.
Ces saillies rotiques et hrtiques foraient les docteurs militaires 
rire, mais non pas le docteur civil. Celui-l, jugeant de la gravit du
danger par celle du dlire, ne tremblait pas moins pour l'me que pour
le corps du malade. Cet homme est en grand danger, dit-il, ds qu'il
fut seul avec les mdecins.--Docteur, repartit Desgenettes, le danger de
ce malade ne me semble pas aussi grave qu' vous.--Ni  moi non plus,
dit Larrey.--Il est des plus graves, rpliqua le Maltais, quand on n'en
jugerait que par les propos de ce Monsieur.--Ses propos! m'criai-je,
n'allez pas vous rgler l-dessus. Quand il est en bonne sant, c'est
bien autre chose. Faites abstraction de l'tat de sa tte, et jugez-le
sur l'tat de son pouls.--Ce pouls est des plus levs; l'inflammation
est extrme.--Et votre avis? dirent les docteurs franais.--Mon avis est
de commencer par le saigner pour dgager la tte; et cela dans le plus
court dlai.--C'est notre avis aussi, dirent les deux Franais.--Reste,
dis-je,  dterminer la quantit de sang  extraire.--Parlez, docteur,
disent simultanment nos deux mdecins.--La saigne, pour produire un
prompt effet, ne saurait tre trop abondante, trop plantureuse, poursuit
le Maltais. Vu la vigueur du sujet et l'intensit du mal, huit palettes
de sang ne seront pas trop pour commencer.--Huit palettes!
m'criai-je.--Huit palettes! s'crient nos docteurs.--Huit palettes,
reprend l'opinant, sauf  recommencer, si cela ne suffit pas.--Nous
avons affaire, je crois, au docteur Sangrado, dis-je 
Desgenettes.--Huit palettes! reprend celui-ci. Mais savez-vous, docteur,
que c'est ainsi qu'en France on traite un boeuf quand on veut le
tuer?--Je sais, docteur, qu' Malte c'est ainsi qu'il faut traiter un
homme quand on veut le sauver. Le malade, ajouta-t-il, n'est plus ici
sous l'influence de ses habitudes, mais sous celle du climat; c'est la
mdecine du climat qu'il faut lui appliquer.

Desgenettes avait peine  se rendre  cet argument, et voulait rduire
la saigne de moiti. Larrey, par des considrations qui avaient aussi
leur valeur, soutenait cet avis comme le Maltais persistait dans le
sien. Docteurs, leur dis-je, tout systme absolu a ses inconvniens.
S'il tait permis  un ignorant d'ouvrir un avis, je vous proposerais de
faire chacun de votre cot quelque concession. Huit, c'est trop
peut-tre; quatre, ce n'est peut-tre pas assez. Prenons un moyen terme:
six, par exemple; cela ferait, ce me semble, une saigne honnte. Dans
le cas o elle serait reconnue insuffisante, on serait toujours  mme
d'y revenir.

Ce _mezzo termine_ fut adopt. Et vite on envoie chercher un chirurgien
pour oprer, et l'on amne le premier qui se rencontre. C'tait le
chirurgien de je ne sais quelle demi-brigade. Larrey lui ordonne de
saigner Regnauld, le saigner au pied. Le phlbotomiste en vain tente
d'obir. tourdi par le soleil et aussi par le vin de Malte, il ne peut
trouver la veine; bref, il s'y prend si gauchement, que Larrey, perdant
patience, s'empare de la lancette et termine l'opration; puis, de
concert avec Desgenettes, il va rejoindre le gnral en chef que j'avais
prvenu de l'accident arriv  Regnauld, et lui rendre compte de l'tat
o se trouvait ce commissaire.

Malgr ce qui avait t convenu, la mesure dtermine fut dpasse.
Rest matre du champ de bataille, le docteur Sangrado fit tirer trois
quarts en sus au lieu de moiti; et le patient s'tant endormi avant
mme qu'on et band la saigne, il ordonna de le laisser en repos, et
se retira tout satisfait, en recommandant de l'avertir s'il survenait
quelque accident.

Sur ces entrefaites, je reus un message du gnral en chef. D'aprs le
rapport de nos docteurs, non seulement il acquiesait  la demande que
je lui avais faite de rester auprs de Regnauld pour le soigner pendant
sa maladie, mais il m'envoyait un arrt qui me nommait commissaire du
gouvernement  la place du malade, si, comme on le craignait, il venait
 succomber Dans le cas contraire, je devais rejoindre l'arme sur la
premire frgate maltaise qui partirait pour l'gypte.

Le lendemain 19 juin,  quatre heures du matin, la flotte mit  la voile
et se dirigea sur Alexandrie.

 huit heures, j'entrai dans la chambre de Regnauld. Il ne s'tait pas
rveill de la nuit. Quelle fut ma surprise et ma joie de le retrouver
mieux portant que jamais! Il ne demandait que deux choses: la libert de
travailler et celle de manger. Le docteur maltais triomphait: il y avait
lieu. Il avait en effet sauv Regnauld par son procd brutal, comme on
sauve un noy en le saisissant par les cheveux. En vain se montra-t-il
peu complaisant pour les apptits du convalescent; en dpit de ses
ordonnances, Regnauld, ds le jour mme, se remit au bureau et  table
aussi.

Me voil donc  Malte sans fonctions, sans caractre, et pour combien de
temps? Le matriel ne manquait pas pour armer les frgates maltaises;
mais on ne savait comment leur former un quipage. Tous les hommes
capables de servir, les forats mme, avaient t employs sur la
flotte.

Cependant la frgate qui l'anne prcdente m'avait transport  Corfou,
_la Sensible_, tait prte  partir pour France. Arme en flte 
Toulon, o elle avait t radoube pendant l'hiver, elle n'avait servi
dans l'expdition que comme vaisseau de transport. Mais l'amiral ayant
reconnu que les rparations avaient acclr sa marche et en avaient
fait la meilleure voilire de l'arme, on lui avait rendu ses canons, et
on l'expdiait en aviso pour porter en France la nouvelle de la prise de
Malte.

Le gnral Baraguey-d'Hilliers, charg des dpches du gnral en chef
pour le Directoire, vint nous trouver et prendre nos commissions. Vous
pourrez attendre long-temps encore une frgate, me dit-il; mais si vous
voulez monter sur la mienne, il y a place pour vous.

 cette proposition, une rvolution subite se fit dans mes ides. Tous
les dboires que j'avais prouvs depuis mon dpart se prsentrent en
masse  mon souvenir et avec plus de force que jamais. J'avais sacrifi
un bien-tre rel  des avantages douteux, imaginaires peut-tre.
J'avais alin le bien le plus prcieux pour moi, ma libert, sans
m'assurer mme si l'homme  la fortune duquel je m'attachais pourrait me
payer ce sacrifice. Dj il avait t oblig de condescendre aux
exigences des militaires, qui voyaient avec impatience sa tendance  me
bien traiter, et dont l'arrogance tait devenue insupportable. Il
m'avait promis de m'employer quand l'occasion se prsenterait. Mais
quand se prsenterait-elle? Mais se prsenterait-elle? Attach 
l'expdition, non pas comme savant, mais comme homme de lettres, j'tais
au milieu de tant de gens utiles un cheval de parade, une bte de luxe!
encore n'tais-je pas  ce titre un objet de prdilection. Vous n'tes
pas de l'Institut, m'avait dit Dufalga en voulant justifier je ne sais
quel procd dont je me plaignais.--Je partirai pour ne revenir que
lorsque je serai de l'Institut, avais-je rpondu. Mais c'tait l le
plus faible des intrts qui me rappelaient en France. Les liens qui
m'attachaient  ce doux pays tenaient moins  mon esprit qu' mon coeur.
Je le sentis plus vivement que jamais en cette circonstance, o
l'loignement de Bonaparte affaiblissait la puissance de son charme.
L'occasion qui s'offrait ne se reprsenterait plus si je la laissais
chapper. Ma dtermination allait consommer mon esclavage, ou me rendre
ma libert. Ma libert! Je consultai Regnauld. Que ne suis-je  votre
place! me dit-il. Je consultai le vent. Le vent soufflait vers la
France. Je m'abandonnai au vent.

Je sortis de Malte sans connatre beaucoup plus cette ville que lorsque
j'y tais entr. Le travail que je m'tais impos avait rempli toutes
mes journes. Mais quand mme il m'aurait laiss quelques loisirs, le
moyen de battre le pav et de courir les champs  Malte par la chaleur
de juin, chaleur du ciel dont l'intensit tait double par celle que
rflchit un roc qui ne refroidit jamais. Il faut pour s'en faire une
ide y avoir t une fois expos.

Cela m'arriva le jour du dbarquement. Dans le trajet qu'il me fallut
faire pour monter du porta la ville, j'en fus tellement accabl, que
force me fut,  moiti chemin, de me rfugier dans une cabane pour
reprendre mes sens. Mon sang bouillonnait dans mes veines; ma cervelle
se fondait dans ma tte. Frapp d'blouissement, d'tourdissement, une
minute plus tard, je tombais pour ne plus me relever peut-tre. L'ombre
et un verre d'eau me rendirent  moi.

C'est  l'action de cette chaleur de rverbre,  laquelle Regnauld,
charg d'organiser les municipalits de campagne, avait t expos
pendant toute une journe, qu'il faut attribuer la fivre violente qui
pensa l'emporter.

On ne peut se promener  Malte qu'avant le lever ou aprs le coucher du
soleil, et alors les portes de la ville sont fermes. Le matin, avant de
reprendre mon travail, j'allais tous les jours me baigner dans le port.

Un jardin  Malte est un objet de luxe; la chose sans laquelle on ne
saurait faire un jardin, la terre y tant rare. C'est l une matire
exotique, un objet de commerce. Celle qui nourrit les magnifiques
orangers qui ornent les jardins du grand-matre a t importe de
Sicile.  Malte comme  Paris, ces arbres vivent emprisonns, non pas
pourtant dans des baisses troites et mobiles, non pas entre quatre
planches, mais dans des excavations creuses dans le roc, mais entre
quatre murailles, au-del desquelles leurs racines ne sauraient
s'tendre.

Les vgtaux les plus communs chez nous, sont l les plus rares.
Voulez-vous donner de la valeur  l'objet le moins cher? faites-le
voyager. Un Maltais me voyant en extase devant des arbres et des
arbustes qui russissaient d'autant mieux chez lui qu'ils y retrouvaient
presque le sol et le ciel de l'Inde, me prend par la main d'un air de
satisfaction, et me disant: Vous allez voir bien autre chose, il me
conduit dans un bosquet,  l'entre d'une grotte; et me montrant une
espce de buisson qui vgtait au bord d'un bassin: Regardez, il n'y en
a pas deux dans l'le. C'tait un groseiller  maquereau!

Le pied des murailles  Malte est couvert d'une infinit de croix
traces en couleur rouge. Cela m'attristait, parce que j'avais lu dans
Brydone, auteur d'un Voyage en Sicile et  Malte, que ce signe annonait
qu' la place o on le rencontrait, un chevalier avait t tu en duel.
Un Maltais,  qui je faisais part de mes impressions  ce sujet, se mit
 rire. Ce signe, me dit-il, indique tout autre chose que ce que vous
pensez: on croit que le respect qu'il commande s'tendra jusque sur
l'espace qu'il recouvre, qu'il en cartera toute injure, et que la
muraille sera protge par la croix. C'est souvent le contraire. Vingt
fois par jour la croix est compromise par la muraille.

En effet, dans le moment o il me parlait, un homme qui nous tournait le
dos prouvait la justesse de cette rflexion; et cet homme tait celui-l
mme qui venait de peindre la croix devant laquelle il tait arrt, non
pas pour prier.




LIVRE XV.

DE JUILLET 1798  JUIN 1799.




CHAPITRE PREMIER.

Alexandre Berthier.--Trophes de Malte.--Vents contraires.--Mauvaise
rencontre.--Combat, abordage.--Nous manoeuvrons pour prendre.--Nous
sommes pris.


La nuit tombait quand nous sortmes du port. Une fois dans mon hamac, je
me mis  rflchir sur le parti que j'avais pris avec tant de
prcipitation. Je n'y eus pas regret. Il m'tait difficile cependant de
n'en prouver que de la joie. Mes souvenirs me rendaient par
anticipation les jouissances qui m'attendaient auprs des amis que
j'allais rejoindre, mais ils ne me retraaient pas moins vivement celles
que je perdais avec les amis dont je m'loignais, celles qui avaient
tempr les dsagrmens dont n'avait pu me garantir la bienveillance du
gnral Bonaparte; de ce nombre tait la confiance que j'avais trouve
dans le gnral Berthier.

Celui-ci, me disais-je, me dfendra si j'ai besoin d'tre dfendu. Il
est dans la confidence de mes chagrins secrets; il en a la conscience,
car il en prouve de pareils.

C'tait par un effort de dvouement qu'il avait suivi Bonaparte dans une
expdition d'outre-mer. Ses plus vives affections le rappelaient vers
Paris, o il tait impatient de revenir. Les coups de fusil tirs, me
disait-il souvent, et ds que nous serons tablis au Caire, je retourne
en Europe, je retourne en France. Tout en me rptant cela, me
conduisant un jour dans sa petite chambre, cellule plus troite encore
que celle du gnral en chef, et dont il avait fait une chapelle:
Trouvez-vous que cela ressemble? ajouta-t-il.

Au pied de son lit tait l'objet de sa dvotion, image sur laquelle se
portaient son premier regard quand il s'veillait, et son dernier regard
quand il s'endormait: image bien faite pour expliquer sa ferveur, bien
que ce ne ft pas le portrait d'une vierge. Il la devait, je crois, au
pinceau, non pas de Raphal, mais d'Apiani.

Si Berthier aimait Bonaparte, il tait fort aim de lui, et cela se
conoit. Fonde sur une utilit rciproque, leur union tait de celles
que le temps ne peut que fortifier: c'tait celle du gnie et de
l'intelligence. Berthier devait sa gloire  ce qu'il avait compris le
gnie de Bonaparte, et la gloire de Bonaparte s'tait accrue de ce qu'il
avait t compris par Berthier. Personne n'a mieux traduit et transmis
ses ordres que Berthier, qui tait pour lui ce que la parole est  la
pense.

Bonaparte, dans les tournes qu'il faisait Je matin dans cette salle du
conseil qui nous servait de cabinet de lecture, et o Berthier venait de
temps  autre s'tendre et jaser sur le divan, le traitait avec une
familiarit tout--fait affectueuse; tantt lui pinant l'oreille,
tantt promenant sa main dans ses cheveux, s'amusant  les bouriffer,
et l'appelant _mon fils Berthier_.

Je regrettais aussi Sulkowski. Mais la peine que me faisait notre
sparation fut bien moins vive que celle que j'eusse prouve si j'avais
t tmoin de la mort qu'il reut au Caire, si glorieuse qu'elle ait
t.

La socit que je trouvai sur _la Sensible_ fit bientt diversion  ces
regrets. Indpendamment du gnral Baraguey-d'Hilliers et de ses deux
aides de camp, du capitaine Bourd et des officiers qui composaient
l'quipage de cette frgate, plusieurs gens, remarquables  des titres
diffrens, s'y taient aussi embarqus. Plusieurs d'entre eux faisaient
des vers; de ce nombre tait un officier nomm Bouchard, homme d'esprit,
connu par une jolie comdie intitule _les Arts et l'Amiti_; un
lieutenant de vaisseau, nomm Barr, dont les oeuvres taient aussi
burlesques au moins que celles de Scarron, quoiqu'il n'et pas la
prtention de le rivaliser, et le citoyen Collot qui alors tournait
aussi des vers.

Bless de l'indiffrence avec laquelle il se croyait trait par le
gnral en chef, ce munitionnaire le quittait comme on quitte une
matresse, par excs d'amour, et soupirait sa peine dans des lgies qui
prouvaient qu'il entendait mieux le calcul que la posie.

Il n'y avait parmi les passagers aucune distinction de rang. L'accord le
plus parfait rgnant entre nos gots comme entre nos opinions, nous
vcmes ds le premier jour en vieux amis, et par suite de la bonne
grce avec laquelle,  l'exemple du gnral, chacun s'tudiait  tre
agrable  tous, nous nous amusmes autant qu'on peut s'amuser  bord ou
en prison, sans recourir  la dispute.

Le moins gai de nos passe-temps n'est pas celui que nous procurait la
lecture des lettres crites par des soldats de l'expdition  leurs amis
et  leurs matresses en France, et qui, pour la plupart, n'taient pas
cachetes. L'esprit de conqute, qui dominait toutes les ttes, s'y
manifestait  chaque ligne.  les en croire, ils avaient pris tout ce
qu'ils avaient vu; ils avaient pris la Sardaigne, la Sicile ainsi que
Malte; ils avaient pris toutes les terres devant lesquelles ils avaient
pass. Chaque lettre de ces Csars tait un commentaire de _veni, vidi,
vici_.

Le vaisseau tait charg des trophes de Malte, entre autres on
remarquait, 1 un canon de bronze mont sur un afft aussi de bronze et
cisel avec un art admirable. Ce bijou tait un prsent que Louis XIV
avait fait  l'ordre; 2 deux glaives de sept  huit pieds de haut,
monts en argent dor et enferms dans des fourreaux de mme matire,
espce de croix, enseignes militaires et religieuses que les chevaliers
portaient en tte des processions; 3 le drapeau pris par Eugne
Beauharnais  l'attaque de _la Floriane_; 4 plusieurs pices
d'orfvrerie d'un travail plus curieux que prcieux, qui ornaient le
trsor de Saint-Jean. Les pes et le drapeau restrent exposs dans la
chambre du capitaine; les pices d'orfvrerie furent serres dans des
armoires, et le canon, qui tait de petite proportion, fut emball dans
des caisses et dpos  fond de cale.

Le vent ne nous fut pas long-temps favorable. Ds le lendemain de notre
dpart il sauta au nord, o il resta pour notre malheur pendant plus de
huit jours. Nous passmes tout ce temps  courir des bordes entre Malte
et la Sicile, c'est--dire  pousser de droite  gauche et de gauche 
droite des angles extrmement aigus, procd  l'aide duquel, aprs
avoir fait soixante ou quatre-vingts lieues, nous parvenions quelquefois
 en gagner huit contre la direction du vent.

C'tait  se dsesprer. J'aime mieux pourtant le vent contraire que le
dfaut de vent. L'un vous impatiente, mais il irrite l'activit; l'autre
l'enchane et vous ennuie. Tout considr, mieux vaut la fatigue que
l'inaction.  force de louvoyer, au bout de huit jours nous avions
presque atteint les ctes de Sicile. Encore quatre lieues, et nous
doublions Maretimo, quand vers quatre heures du soir nous apermes une
voile  l'horizon.

Ce n'tait pas la premire que nous rencontrions.  la hauteur de la
_Pantelerie_ nous avions hl un petit btiment qui venait de Toulon et
allait  Malte, ou plutt courait aprs la flotte. Il avait sur son
bord, entre autres passagers, Tallien, qui, n'ayant pas t renomm  la
lgislature, et reni de Paris dont il avait t l'idole, allait en
Orient chercher fortune, ou, disons mieux, chercher sa vie. Trois ans
auparavant, il rgnait en France; il avait une cour  Chaillot. Dchu
aujourd'hui de son crdit comme de son pouvoir, et sans autre compagnon
que _Brindavoine_, espce de _groom_ qui, de l'curie de Madame, avait
pass  la chambre de Monsieur, il se rfugiait sous la protection d'un
gnral qu'il avait protg. Aprs l'avoir charg de nos dpches, nous
lui souhaitmes bon voyage, et certains d'achever heureusement notre
course, puisqu'il n'avait fait aucune mauvaise rencontre dans la mer que
nous allions parcourir, nous poursuivmes notre route.

Quand le canot fut mis  flot pour porter nos lettres au capitaine de ce
btiment, je fus, je l'avouerai, tent de m'y jeter et de profiter, pour
aller rejoindre le gnral, de l'occasion que je n'avais pas eu la
patience d'attendre, et qui s'offrait  moi d'elle-mme. Toutefois les
considrations auxquelles j'avais dj cd, et peut-tre aussi un peu
de mauvaise honte me retinrent; et puis l'attrait de la France pour moi,
comme celui de l'aimant pour le fer, se fortifiait  mesure que je me
rapprochais du foyer d'o il manait. Nanmoins il me fallut plus de
force pour persister dans ma rsolution, qu'il ne m'en avait fallu pour
la prendre.

Mais revenons-en  notre nouvelle rencontre.

Quel peut tre ce vaisseau? disait Baraguey-d'Hilliers au
capitaine.--Nous saurons bientt  quoi nous en tenir, rpond Bourd en
braquant sa lunette achromatique, car il vient sur nous, toutes voiles
dehors, et le vent lui est aussi favorable qu'il nous est contraire; en
attendant, je vais assurer mon pavillon.

Ce disant, il fait tirer un coup de canon et hisser le pavillon
franais. J'entends encore le tintement du bronze. Le vaisseau provoqu
rpondit aussitt par un coup de canon, arbora pavillon espagnol, et
continua  venir avec une vitesse toujours croissante. Vaisseau anglais
et de force suprieure  la ntre, dit le capitaine ds qu'il eut
reconnu la coupe de ce btiment, qui dcidment nous donnait la chasse;
et virant de bord, il se laissa aller  la direction du vent et battit
en retraite. En cela il se conformait  ses instructions, qui lui
prescrivaient d'viter tout engagement; mais quelques heures s'taient
coules pendant qu'il faisait ses observations, et l'ennemi avait dj
gagn deux lieues quand la nuit survint.

La lune ne tarda pas  se lever, et le btiment, qui s'tait perdu un
moment dans l'obscurit, reparut plus puissant et plus menaant. Il
n'avait pas interrompu sa marche, que nous suivions facilement  l'aide
des lunettes de nuit. Il nous serrait, il nous talonnait comme un limier
la proie qu'il atteindrait sans l'avoir vue, et par les seuls calculs de
son intelligence; sa marche tait si suprieure  la ntre, que le
combat devenait invitable. Nous nous prparmes  le soutenir.

Le capitaine fit alors l'inventaire de ses ressources, la revue de ses
forces. Cet examen lui en dmontra l'insuffisance.

Il avait sur son bord soixante et dix hommes de garnison, et c'est en
eux qu'il mettait son espoir. Mais de quelle utilit lui seraient-ils si
on se bornait  se canonner? Ce genre de combat ne pouvait lui tre que
dsavantageux, le vaisseau ennemi, plus fort que le ntre, devant porter
une artillerie d'un calibre suprieure  la ntre, et nos batteries
d'ailleurs n'tant servies que par des gens tirs du bagne de Malte,
ainsi que le plus grand nombre de nos matelots. Quel intrt de pareils
gens pouvaient-ils prendre  l'honneur de notre pavillon?

Tout considr, il fut rsolu que nous tenterions l'abordage. Nos
soldats, qui tous avaient fait les campagnes d'Italie, iraient l comme
 l'assaut; et malgr l'infriorit de notre matriel, notre imptuosit
naturelle, _la furia francese_, tablirait une forte chance en notre
faveur.

Au nombre des combattans le capitaine comptait les passagers. Tous
n'taient pourtant pas militaires comme le gnral Baraguey-d'Hilliers
et ses deux aides de camp, braves jeunes gens, dont l'un, la Motte
Houdart, qui mourut colonel aux champs d'Jna, ajoutait dj la gloire
des armes  celle des lettres, qu'un de nos plus ingnieux acadmiciens
avait acquise depuis un sicle  ce double nom. Ceux-l, ainsi que le
capitaine Bouchard, taient familiariss avec le feu. Mais les deux
jeunes frres de M. de Catelan, mais le chevalier de Boschhenri, mais le
commandeur Domonville, tout chevaliers de Malte qu'ils taient, et
quoiqu'ils eussent fait leurs caravanes, ne le connaissaient gure plus
que ne le connaissait le citoyen Collot, qui en Italie avait fait des
campagnes sans avoir fait la guerre, et,  plus forte raison, que moi,
qui n'avais pas mme vu la guerre de loin.

Le capitaine, aprs nous avoir fait donner des fusils et des gibernes,
nous assigna notre poste.

Cependant on avait pris les moyens les plus propres pour acclrer la
marche du vaisseau. Filant de toute la vitesse du vent, il avait fait en
six heures le chemin de six jours, et se trouvait vers trois heures du
matin  la hauteur de la _Pantelerie_. Mais l'ennemi marchait encore
plus vite que nous; il tait dans nos eaux, et son btiment, dont les
voiles se dtachaient en noir sur le ciel argent, semblait un norme
vautour qui, les ailes dployes, prt  fondre sur sa proie, tudiait
l'endroit par lequel il devait la saisir.

 trois heures et demie du matin, les deux vaisseaux n'taient plus qu'
demi-porte de canon; les hostilits ne pouvaient pas tarder 
commencer. On distribua l'eau-de-vie  l'quipage, et chacun alla
prendre sa place; le gnral sur le banc de quart  ct du capitaine;
ses aides de camp dans les batteries pour entretenir le feu, et nous,
passagers,  tribord, sur _le passavant_; c'est ainsi que l'on nomme
l'espace qui se trouve au pied du grand mt, entre l'arrire et l'avant
du vaisseau.

 ma gauche tait le citoyen Collot, qui possdait, comme on sait, deux
millions; et  ma droite le commandeur Domonville, homme non moins
estimable que lui, quoiqu'il s'en fallt de deux millions qu'il ft
aussi riche.

J'avais eu occasion de remarquer celui-ci  Malte, non seulement parce
que je lui avais dlivr un certificat de rsidence, mais encore parce
que le soir il se faisait clairer par un joli barbet, qui portait dans
sa gueule un bton,  chaque bout duquel tait attache une lanterne.
Dpouill de sa commanderie par la rvolution franaise, et de ses
dernires ressources par la rvolution de Malte, ce pauvre homme,  qui
il ne restait pour tout bien que quelques louis, produits de la vente de
son mobilier, et aussi de la vente de son chien, dont il ne s'tait pas
dtach sans pleurer, allait mourir en France, et mourir de faim!
Encore s'il y avait un boulet pour moi! disait-il en voyant faire les
apprts du combat.

Le jour se lve. Le btiment anglais nous avait rejoints; il marchait
paralllement au ntre, dont il n'tait plus gure qu' une porte de
fusil; comme il n'avait pas encore arbor son vritable pavillon, Bourd
somma le capitaine anglais de s'expliquer, en appuyant cette sommation
d'un coup de canon. Celui-ci rpond  cette invitation par une dcharge
de toute sa batterie de babord. Ses boulets, qui portrent surtout dans
notre mture et dans nos agrs, firent un ravage pouvantable. Notre mt
d'artimon fut presque coup, le cabestan mis en pice, les haubans
hachs; les poulies et les dbris des vergues pleuvaient comme grle sur
le pont. C'est alors qu' travers la fume se dploya la flamme
britannique. Je doute que notre riposte, qui ne se fit pas attendre, ait
rendu  l'ennemi un dommage gal  celui qu'il nous avait fait. Pendant
qu'on prparait une seconde dcharge, les deux btimens se laissant
arriver l'un sur l'autre, manoeuvraient pour s'aborder; ils n'taient
plus qu' la porte du pistolet quand partit la seconde vole.

Celle des Anglais porta tout entire dans le bois de notre frgate, et
ne nous fit pas moins de mal que la premire. Elle dmonta plusieurs de
nos pices, tua plusieurs de nos canonniers dans les batteries, et
renversa sur le pont nombre de matelots, de soldats, et deux passagers
qui se trouvaient en ligne avec moi sur le passavant.

Conformment au plan arrt, on se disposait nanmoins  escalader le
vaisseau anglais; notre beaupr engag dans ses manoeuvres nous attachait
 lui; les deux bords se touchaient[13]. On criait _ l'abordage!_ Tout
l'quipage se jetait en avant pour soutenir nos soldats qui couraient l
comme  l'attaque d'une redoute. Dans ce moment, j'entends crier
_houra!_  la poupe. Le pavillon franais avait disparu. Pendant que
nous allions  l'assaut sur l'avant, nous tions assaillis par
l'arrire. La frgate tait prise.

Une ide se prsente  moi. Matres du pont, les Anglais descendront
dans la chambre du capitaine; l sont les trophes que nous rapportions
de Malte. Dans cinq, dans trois minutes,  l'instant, ces trophes
deviendront les leurs; il n'y a pas un moment  perdre; et me
prcipitant par l'coutille, j'entre dans la chambre qui renfermait ce
prcieux dpt, que personne ne songeait  soustraire  leurs
recherches. Prendre les deux pes, les jeter dans la mer qui les
engloutit, est l'affaire d'un instant. Le drapeau, dans les plis duquel
j'enveloppe un boulet, disparat aussi dans les flots, ainsi que le sac
aux dpches, que l'on charge d'un lest pareil. Mais il n'y eut pas
moyen de drober aux vainqueurs les objets renferms dans les armoires,
et le canon que Louis XIV avait donn  l'ordre de Malte. Les Anglais le
trouvrent  fond de cale, d'o il ne sortit que pour aller figurer dans
l'arsenal de Londres.

 peine cette opration tait-elle consomme, que l'officier  qui le
commandement de la prise tait dvolu vint s'tablir dans la chambre. En
moins d'un quart d'heure la frgate avait chang de matre. Comment cela
s'est-il fait? Comment des soldats aguerris ont-ils dfendu si peu de
temps l'honneur des trois couleurs? A-t-on bien fait tout ce qu'on
pouvait faire?

Ce qui me reste  dire rpond  toutes ces questions. Aborder, c'est
s'exposer  tre abord. Lorsque les btimens sont de mme proportion,
et que leurs ponts sont de niveau, c'est  la vigueur et au courage que
le succs est assur. Mais il en est autrement quand un bord est plus
lev que l'autre, et surtout quand la diffrence de hauteur est assez
grande pour faire obstacle au combattant qui veut passer du bord le plus
bas au bord le plus haut; mais non au combattant qui, du bord le plus
haut, veut passer sur le bord le plus bas. Le mouvement qu'il faut faire
pour grimper est bien plus facile  rprimer, que celui qu'il faut faire
pour sauter. L'un exige plusieurs efforts; l'autre ne demande qu'un peu
d'agilit.

Tels taient les rapports o _le Sea-Horse_ (_le Cheval-Marin_) se
trouvait avec _la Sensible_; il la dominait de quatre pieds  peu prs.
 cet avantage se joignait celui du nombre, soit en hommes, soit en
canons. _Le Sea-Horse_ portait quarante-quatre canons, et nous n'en
portions que trente-six; de plus, il avait du dix-huit  la premire
batterie; dans la ntre, nous n'avions que du douze; son quipage,
compos uniquement d'Anglais, tenait la mer depuis deux ans; le ntre,
form pour la plupart d'trangers, n'tait runi que depuis dix jours.
Enfin nous n'avions sur notre gaillard d'arrire que des pierriers, et
le sien tait arm de caronades de vingt-quatre.

C'est au terrible effet de ces caronades qu'il faut surtout attribuer
notre disgrce. La premire dcharge de ces pices, charges 
mitraille, renversa,  l'exception de trois personnes, tout ce qui se
trouvait sur l'arrire de _la Sensible_. Il ne fut pas difficile aux
Anglais, qui ne trouvrent plus de rsistance, de se porter de l sur
l'avant, et de prendre en queue nos gens, qui dj taient attaqus en
tte.

Le vaisseau nanmoins ne s'tait pas rendu: mais cette dcharge ayant
abattu notre pavillon, l'ennemi crut que le capitaine avait amen. De l
des reproches de manque de foi adresss par lui  nos soldats et  nos
officiers, qui combattaient encore sur l'avant aprs qu'il fut venu
prendre possession du btiment, sur la foi d'une dmonstration que nous
n'avions pas faite.

On conoit que la dure d'un pareil combat n'ait pas t longue. Notre
capitaine, en ne l'vitant pas, couta son courage plus que sa prudence;
il fut sduit peut-tre par l'esprance de remporter une victoire, tout
en apportant la nouvelle d'une victoire. Quelle gloire en effet pour
lui, s'il et amen une prise  Toulon, en y venant annoncer la prise de
Malte!

Le gnral Baraguey-d'Hilliers, qui n'et pas partag sa gloire,
partagea tous ses dangers et toute son infortune. Pendant la dure du
combat, il se tint inactif auprs de Bourd. Triste position pour un
homme qui, accoutum  agir et  commander, ne pouvait ni donner des
ordres ni en recevoir. Immobile au milieu du feu, il tait les bras
croiss sur le banc de quart, comme un condamn que l'on fusille,  cela
prs qu'il n'avait pas les yeux bands.

Telle tait au reste la position de tous les passagers. Exposs aux
balles comme aux boulets, nous n'avions pas mme la consolation de
rendre le mal qu'on pouvait nous faire. Jamais je n'ai pu tirer une
tincelle du fusil dont on m'avait arm, et c'tait un fusil d'lite!

_C'est une belle chose que la guerre--quand on en est revenu_, dit
Sedaine. Je suis fort de cet avis. Je suis charm de m'tre trouv  un
combat, et charm aussi de n'tre plus menac du mme plaisir, sur mer
du moins; car qui peut rpondre que, du jour au lendemain, ce plaisir-l
ne le surprendra pas au coin d'une rue par le temps qui court?

Quelques observations que j'ai faites sur moi-mme, pendant l'action, ne
seront pas dplaces ici. Tandis que le canon grondait, tandis que mes
voisins tombaient, rappel par le dfaut d'activit au sentiment de ma
position prsente, peut-tre, me disais-je, n'aurai-je pas le temps de
finir la pense que je commence.

Une autre ide m'occupait encore: si je perds un bras ou une jambe,
est-ce de la gloire ou du ridicule qui m'en reviendra? _Qu'allait-il
faire dans cette galre?_ dira-t-on. Tant que la canonnade a dur, je
n'ai eu ni peur ni courage: je n'ai eu que de la rsignation.

L'affaire fut des plus sanglantes. Sur deux cent cinquante hommes,
soixante, parmi lesquels se comptent quinze morts, furent mis hors de
combat. De onze passagers que nous tions, trois perdirent la vie, et
deux furent grivement blesss. Au nombre des tus tait le pauvre
Domonville. Son voeu fut doublement exauc. Un boulet lui avait emport
la tte, quand un second vint lui ouvrir le ventre. L'effet de ce
dernier coup fut singulier. Nos matelots, qui d'office s'instituant ses
hritiers au prjudice des Anglais, avaient recueilli des doubles louis
qu'il cachait dans sa ceinture, me firent voir plusieurs de ces pices,
qui portaient sur chacune de leurs faces une double effigie, effet de la
percussion par laquelle chaque pice avait reu en partie l'empreinte de
la pice voisine, tout en lui communiquant en partie l'empreinte de la
sienne.

Quel spectacle que celui d'un vaisseau aprs un combat!  l'ordre
admirable qui prside  l'arrangement de son mcanisme est substitue la
plus affreuse confusion. Le boulet a tout bris, tout perc, tout
dchir. Dans les champs o elle passe, la guerre laisse des traces
moins horribles; le carnage est dissmin l sur un vaste espace. Sur un
bord, il est runi en bloc; et dans cet espace troit que le sang
inonde, l'oeil ne rencontre que des dbris, dbris de matire anime
nagure par l'industrie des hommes, dbris dsormais inanims de
machines humaines.

C'est un sentiment singulier que la compassion: il ressemble quelquefois
 la cruaut. J'en trouvai aussi la preuve en moi. En voyant souffrir
une crature mortellement blesse, le cri naturel est: _Achevez-la!_ Et
moi aussi je l'ai profr ce cri. Mis en capilotade par la mitraille, et
abandonn par le chirurgien, un jeune matelot se dbattait dans les
convulsions de la plus douloureuse agonie.  la mer!  la mer!
m'criais-je avec l'accent de la prire autant qu'avec celui de
l'autorit. tait-ce par piti pour lui ou par piti pour moi? Je ne
sais; mais j'prouvai un grand soulagement ds que ses camarades,
presque aussi humains que moi, m'eurent exauc ou obi.

Le combat fini et le calme rtabli sur notre btiment, qui n'tait plus
 nous, je me jetai sur un lit, et je dormis aussi profondment que dans
nos meilleurs jours. Effet de la fatigue: la nature ne perd jamais ses
droits. En me rveillant, je me ressouvins que je n'tais plus libre. Je
remontai sur le pont pour savoir ce qu'on avait dcid de nous. On vous
attend pour djeuner, me dit un des ntres. Mais qu'avez-vous l?
C'tait un lambeau de chair, une claboussure de gloire qui m'avait t
envoye par le canon et s'tait attache  mon chapeau que je n'avais
pas pris la peine de brosser.

Tous les passagers qui antrieurement avaient mang  la table du
capitaine franais se retrouvrent  celle du commandant anglais. Aucun
d'eux heureusement n'avait t atteint soit par le fer, soit par le feu.
Nous nous en flicitmes, et puis nous djeunmes d'assez bon apptit
mme.

     Les malheureux ne font point abstinence,
     En enrageant on fait encor bombance,

a dit Voltaire. C'est vrai.

Ce djeuner, o Bourd figurait comme convive  sa propre table, au
reste ne fut pas gai: un Anglais en faisait les honneurs.




CHAPITRE II.

Huit jours  bord du _Sea-Horse_.--Le capitaine Footes.--Procds
gnreux.--Nous sommes changs.--Cagliari.--Les Sardes.--Un btiment
ragusain nous conduit  Gnes.


Tout en djeunant, l'amphitryon britannique, qui s'efforait d'tre
aimable, nous demanda notre got pour le dner. Il dsirait d'autant
plus qu'il ft bon, que ce serait, disait-il, le dernier repas qu'il
aurait le plaisir de faire avec nous, le capitaine du vaisseau qui nous
avait pris ayant dcid que l'quipage et les passagers seraient
transports sur son bord,  l'exception pourtant du gnral et de ses
aides de camp qui devaient tre conduits en Angleterre, et d'un officier
de la garnison qui accompagnerait la prise jusqu' Gibraltar, o,
conformment  l'usage, il devait signer je ne sais quel acte, aprs
quoi il serait relch.

C'est ordinairement sur le dernier des sous-lieutenans que tombe cette
corve. Je n'ai jamais vu d'homme plus inepte que celui qui, en cette
circonstance, fut charg de reprsenter la nation franaise.  cela prs
qu'il articulait des mots, ses facults ne s'tendaient gure au-del de
celles du chien, chien d'un fusil, s'entend. Quand Bourd le dsigna
pour cette mission, qui devait durer au moins six semaines: _Vilain
quart d'heure  passer!_ dit-il avec l'accent d'un Limousin ou d'un
Prigourdin. Il nous fut impossible, si tristes que nous fussions, de ne
pas clater de rire  cette saillie philosophique.

Aprs le djeuner nous fmes de la toilette, j'entends par nous ceux de
nous dont les effets n'avaient pas t pills; et immdiatement aprs le
dner, nous passmes  bord du btiment vainqueur, non sans avoir
embrass ce pauvre Baraguey-d'Hilliers,  qui le gnral en chef avait
donn une mission de faveur, et dont huit jours avant, et sans doute 
l'instant mme, toute l'arme d'gypte enviait la fortune.

Pris au dpourvu, il pouvait se trouver dans telle situation o il
aurait besoin de plus d'argent qu'il n'en portait. Le citoyen Collot
alla obligeamment au-devant de ses besoins, et lui offrit, non pas des
traites ou tels autres effets qui pouvaient tre protests, mais en
monnaie valide par tout pays, une somme suffisante pour parer  tout
vnement: c'taient des diamans sur papier. Il fit aussi la mme offre
au capitaine Bourd, qui n'tait pas non plus sans incertitude sur son
sort. Candide,  son retour du pays d'Eldorado, n'tait pas plus
magnifique.

Nous ne fmes pas mdiocrement surpris, en sortant de notre bord o les
dgts occasionns par le combat n'taient pas rpars  beaucoup prs,
de trouver un ordre admirable sur la frgate anglaise. Par suite d'une
coquetterie trs-louable, le capitaine du _Sea-Horse_ ne nous avait
appels sur son bord qu'aprs que les traces de nos faibles reprsailles
en avaient entirement disparu. Gratt, lav et frott, son btiment,
dont le pont tait form de planches de sapin clatantes de blancheur
comme la table sonore d'un piano, semblait avoir t poli par l'bniste
plutt que par le charpentier. Il y avait deux ans pourtant qu'il
n'tait entr dans un port.

Le pont n'tait pas d'une propret moins recherche que la chambre du
capitaine. La tenue de cette chambre ne me surprit pas moins
comparativement  celle de la chambre que j'avais antrieurement
occupe; non que celle-ci ne ft propre, mais l'autre resplendissait de
propret. Un vaisseau anglais est soign comme le domicile o l'on
rside habituellement; un vaisseau franais, comme le gte o l'on ne
fait que passer. L'un est un chteau, l'autre une auberge.

Sir _James Footes_, ainsi se nommait le capitaine du _Sea-Horse_, nous
reut avec plus de politesse que de grce, mais la bienveillance perait
 travers ses manires plus simples toutefois que rudes. Il ne nous fit
pas de phrases; il n'affecta pas de grands sentimens, il ne parla pas
des gards dus au malheur, mais il les eut pour nous en gnral et pour
chacun de nous en particulier, comme si c'tait une consquence de
l'ordre et non un effet de sa noble volont.

Bourd nous ayant tous dsigns  lui par nos noms et nos fonctions:
Messieurs, nous dit-il en franais, tout sera rgl sur mon bord
conformment  ce qui se faisait sur le vtre. Les convives du capitaine
seront les miens; les officiers mangeront avec les officiers. Je ne puis
vous loger tous sparment.  la guerre comme  la guerre. La seule
chambre dont je puisse disposer, par suite de l'absence du lieutenant
(il avait pris le commandement de la frgate prise), sera pour M. le
capitaine. Chacun de vous partagera le cabinet de l'officier au grade
duquel son grade correspond. Puis il nous lut une liste o tout tait
rgl conformment  ce principe. Mon nom ne s'y trouvait pas. Revenant
en France sans qualit, ou du moins sans autre qualit que celle d'homme
de lettres, il tait clair que je n'avais pas de rang.  qui
m'assimilerait-on?  qui m'accouplerait-on? Sur le btiment ennemi,
entour d'hommes utiles, je ne me voyais pas d'analogue.

Pour vous, Monsieur, me dit le capitaine Footes, en me tirant de mes
rflexions, je ne vous ai pas assign de logement; n'en concluez pas
pourtant que je vous aie oubli. Je ne peux pas non plus vous donner une
chambre entire, mais si la mienne vous plat, vous pouvez la partager
avec moi. Je n'ai qu'un hamac; mais voil un bon canap: ce sera votre
lit ou le mien si vous prfrez le hamac.

tourdi d'une proposition si inattendue, je ne savais que rpondre. Un
serrement de main exprima tout ce que je pensais. La chambre de ce brave
homme fut en effet la mienne tout le temps que je fus prisonnier, si
c'tait l'tre qu'habiter une pareille prison.

Ma captivit, abstraction faite de la circonstance qui l'avait amene,
me fut beaucoup plus douce que la libert, si on peut se dire libre ds
le moment o l'on a mis le pied sur un vaisseau. Le rgime des Anglais
me parat, sur mer, prfrable au ntre. Leurs alimens sont mieux
prpars; leurs viandes bouillies ou rties sont plus saines que nos
ragots, et les vins de Madre, de Xrs et de Porto, ainsi que le
_porter_, l'_ale_ et la _spruce_ sont des boissons plus saines et plus
agrables que ces gros vins de Provence, espce de lie dlaye que je
n'ai jamais pu avaler sans dgot.

De plus, et cet avantage tait sans prix pour moi, la chambre du
capitaine o je me trouvais seul pendant qu'il vaquait aux soins du
commandement, c'est--dire pendant les deux tiers de la journe, tait
pour moi un cabinet de travail o personne en son absence ne venait
m'interrompre.

Le capitaine, qui aimait notre littrature, avait dans sa bibliothque,
 cot d'un Shakespeare, un Molire, et un Rabelais prs d'un Sterne.
Dans les discussions qu'il se plaisait  provoquer, nos opinions ne
diffraient gure. Ce qu'il aimait, ce qu'il admirait dans Molire,
c'est le naturel, c'est la sagacit avec laquelle ce grand peintre a su
saisir le ct comique de chaque caractre, et convertir en matire
comique tous les sujets sur lesquels il mettait la main, de quelque
nature qu'ils fussent. Tartufe entre autre le ravissait. Lisons du
Molire, me disait-il quand il voulait se divertir, lisons du Molire.

Ses bons procds envers nous tous, consquence de son bon naturel,
taient provoqus, je dois aussi le dire, par ceux qu'avait eus notre
capitaine. L'anne prcdente Bourd avait captur un btiment anglais,
et trait avec les gards les plus dlicats les officiers qui s'y
trouvaient. Non seulement il les avait relchs sur leur parole de ne
pas servir sans avoir t changs, mais aprs leur avoir fait la
meilleure chre possible, il leur avait ouvert sa bourse: plusieurs de
ces officiers, qui se trouvaient sur le _Sea-Horse_, ayant instruit de
ces faits le bon capitaine Footes, celui-ci, heureux d'acquitter une
pareille dette, se plaisait  suivre un exemple qu'autrement il aurait
donn.

J'allais quelquefois prendre l'air sur le pont. Un matin, aprs
djeuner, comme je me disposais  y monter: N'allez pas l-haut, me
dit-il, vous y verriez quelque chose qui vous affligerait, et vous me
feriez de la peine. Ds ce moment, mon dsir de sortir de la chambre
s'vanouit. Quel tait, me demandez-vous, le motif de cette
interdiction? Le voici. Deux de ses matelots avaient vol le peu qui
restait de bagage aux chevaliers de Catelan. Convaincus du fait, ils
avaient t traduits  un conseil de guerre et condamns  recevoir sur
le dos un certain nombre de coups de garcettes, chtiment  la fois
honteux et douloureux. Malgr les supplications de ces messieurs, la
sentence s'excutait en prsence de tout l'quipage, dans le moment o
je ne sais quelle fantaisie m'entranait au lieu du supplice.

Parmi les officiers anglais, qui tous eurent des droits  notre
reconnaissance, je dois distinguer M. Dickson, neveu de l'amiral de ce
nom, et un jeune officier appel Charles Schaw. Le premier, qui m'a
sembl avoir autant d'esprit que de bravoure, a d parcourir une
carrire brillante, si la mort ne l'a pas arrt en route; quant au
second, qui tait aussi brave, mais moins pos, j'ai eu de ses
nouvelles. Il a t  son tour notre prisonnier, et je fus assez heureux
alors pour lui tre de quelque utilit  la rquisition du bon capitaine
Footes. Mais n'empitons pas sur les dates: je parlerai de ce fait en
son lieu.

C'tait, et, s'il vit, c'est encore un homme vraiment honorable que le
capitaine James Footes. Un an aprs le fait dont il s'agit, il donna une
nouvelle preuve de sa loyaut, de sa gnrosit. L'amiral Nelson, au
mpris de l'honneur britannique, au mpris de son propre honneur,
violant le trait en consquence duquel le chteau de l'Oeuf et les
autres forts de Naples avaient t vacus par les Franais, et ayant
livr aux vengeances d'un monarque restaur les patriotes napolitains
que ce trait devait garantir, non seulement James Footes excuta ce
trait autant que cela dpendit de lui, mais protestant en face de
l'Europe contre ce parjure, il dnona au parlement l'amiral complice
des plus lches cruauts qui aient signal le rtablissement du plus
lche des gouvernemens. Le parlement anglais n'a pas cout ses
rclamations, mais elles ont t entendues de toutes les nations
civilises, et elles ont appel sur son nom une estime que repousse
celui de Nelson, quelque gloire qui s'y rattache.

Le capitaine Footes, ainsi que je l'ai dit, comprenait parfaitement
notre langue, il en sentait toutes les finesses quand il lisait; mais
quand il parlait c'tait autre chose, quoiqu'il s'exprimt sans
difficult. Le lendemain de mon installation chez lui, mon premier soin
en ouvrant les yeux fut de lui demander comment il avait pass la nuit.
Trs-bien, me rpondit-il; et vous aussi, car vous avez dormi _comme
une cochone_, et j'en suis charm, vraiment. J'eus beaucoup de peine 
ne pas clater de rire  ce compliment dont l'accent anglais relevait
encore le comique. Mais l'expression de bienveillance avec lequel il me
l'adressait ne me permettait pas de prendre le change sur son intention:
il tait clair que ce brave homme se rjouissait de ce que le sentiment
de ma position ne m'avait pas empch de dormir d'un somme aussi bruyant
que profond.

Ce mot de _cochon_, d'ailleurs, pourrait bien n'tre pas aussi ignoble
pour l'oreille des trangers qu'il l'est pour la ntre; l'anecdote
suivante me porterait  le croire. En 1811, au temps o l'Europe
affluait  Paris, pour lors la capitale du continent, un Allemand, un
conseiller aulique, en me vantant dans une socit assez nombreuse le
gnie dramatique de sa nation, s'appesantissait surtout sur le mrite
d'une tragdie dont le titre ne lui revenait pas en mmoire. Ce titre
est, disait-il, le nom du hros de la pice.--Et quel est le sujet de
cette pice?--Le sujet! c'est la mort d'un cochon sacr. Tous les
auditeurs de rire; et comme ce bon Monsieur s'en tonnait: Si l'on rit,
lui dis-je, cela tient  l'ordre dans lequel vous placez ici les mots.
Quand on accole au mot _cochon_ l'pithte _sacr_, il est d'usage de
placer l'adjectif avant le substantif.--C'est donc sacr cochon, qu'il
faudrait dire?--Oui. Mais la mort d'un sacr cochon ne peut pas faire un
sujet de tragdie.

Il voulait parler de Mlagre et du sanglier de Calydon.

C'est au got du capitaine pour les lettres que j'tais redevable de sa
bienveillance. Mais qui m'avait fait connatre  lui, moi dont la
rputation n'tait rien moins qu'europenne? Le capitaine Bourd,
videmment, excellent homme que j'ai perdu de vue depuis long-temps,
mais dont je ne perdrai jamais le souvenir.

O allions-nous cependant? o nous conduisait-on? Aussitt aprs le
combat, le _Sea-Horse_ s'tait dirig sur le nord-ouest, lentement
d'abord, _la Sensible_ ne pouvant le suivre qu'on n'et rpar ses
avaries; cela ne fut pas long: au bout de quatre jours, elle tait gre
 neuf et marchait aussi bien et mieux mme que le vaisseau qui l'avait
rattrape,  en croire du moins l'quipage anglais.

Aprs avoir doubl le cap Bon, tournant  l'ouest et longeant la cte o
est aujourd'hui Tunis et o jadis tait Carthage, la cte o Marius ne
trouva pas d'asile, nous semblions aller directement  Gibraltar.
L'intention du capitaine n'tait pourtant pas de nous mener jusque-l.
Aprs avoir conduit sa prise hors des parages o elle aurait pu
rencontrer des vaisseaux sortis de Toulon, il se spara d'elle, et
remontant vers la Sardaigne, il alla se mettre en panne devant Cagliari,
 une lieue des forts.

C'est alors qu'il nous expliqua sa marche et ses projets, en nous
invitant  choisir entre nous des commissaires qui, de concert avec
notre capitaine et le consul franais, rsidant  Cagliari, rgleraient
le cartel en vertu duquel nous recouvrerions notre libert. Le choix
fait, on mit la chaloupe en mer. Je ne voyais pas sans soupirer nos gens
y descendre. J'enviais, sans le dire, l'-compte qu'ils allaient prendre
sur leur libert. Dsirez-vous aller  terre avec ces Messieurs? me dit
le bon capitaine Footes; allez, mon cher ami: mais si vous ne vous tes
pas mal trouv ici pendant les sept jours que nous y avons passs
ensemble, donnez-moi le peu de temps que ces Messieurs emploieront 
leur opration. Quelques heures encore, aprs quoi nous nous quitterons
pour ne plus nous revoir, peut-tre.--Vous m'avez devin, rpondis-je;
en effet, je portais envie  ces Messieurs, je me chagrinais de ne
pouvoir m'embarquer avec eux;  prsent c'est tout le contraire, je n'ai
plus qu'un dsir, celui d'employer auprs de vous le temps que j'tais
impatient de perdre.

 quoi nous occupmes-nous pendant les sept heures que nos ngociateurs
passrent  terre? Je ne sais trop. Mais je sais bien que je vis ces
heures s'couler sans impatience, et finir sans plaisir. En me rappelant
ceci, je suis encore tout pntr de reconnaissance pour l'homme
gnreux qui me prodigua si gratuitement les tmoignages d'une affection
si inattendue: le trait qui me reste  raconter prouvera que je ne
saurais exagrer l'expression du sentiment que je lui porte.

Nos commissaires revenus, et les choses tant en rgle: Vous tes
libres, Messieurs, dit sir James Footes au capitaine Bourd et aux
officiers qui taient venus lui faire leurs adieux et le remercier de
ses procds. Ils se retiraient, et je me disposais  me retirer avec
eux: Un moment, me dit-il; et prenant une feuille de papier, il y
trace quelques lignes, puis me la remettant: N'oubliez pas que pendant
sept jours vous avez t de ma famille; et si vous revenez un jour 
Londres, souvenez-vous de cette adresse. Et me serrant la main: Au
revoir, me dit-il avec un accent que je ne saurais rendre.

Cette guerre impitoyable, cette guerre  mort qui nous ferma
l'Angleterre pendant toute la dure de l'Empire ne m'a pas permis
d'aller revoir cet excellent homme, et quand la paix semblait me la
rouvrir, j'tais proscrit, et l'_alien-bill_ m'tait appliqu dans toute
sa rigueur; voil du malheur.

Je n'ai reu qu'une seule fois de ses nouvelles depuis notre sparation.
Vers 1808, il m'crivit pour me recommander Charles Schaw, un des
officiers qui avaient servi sur le _Sea-Horse_, et que le sort de la
guerre avait jet en France.

M. Collot et moi nous nous empressmes de faire honneur, chacun suivant
nos moyens,  la recommandation, lui en mettant sa bourse  la
disposition du prisonnier, et moi mon crdit. Il n'tait pas grand; mais
la bonne Josphine, qui alors rgnait, m'aida de tout son pouvoir 
payer une dette vraiment franaise. Grce  nos efforts runis, autoris
 vivre  Melun, M. Schaw tait aussi libre qu'il pouvait l'tre dans
des circonstances pareilles, hors de son pays et sous la surveillance
d'une autorit trangre: je m'tais fait sa caution; mais les usuriers
le rongeaient. Un beau matin, je reus une lettre par laquelle il me
mandait que trouvant l'occasion de retourner en Angleterre, il en
profitait, et qu'il esprait que je lui pardonnerais d'avoir pris ce
parti sans me consulter.

Je lui souhaitai du fond du coeur un bon voyage, et je me plais  croire
que ce voeu a t exauc. Onc depuis n'ai eu de nouvelles du capitaine
Footes que par lord Castelreagh, qui me dit en 1814 qu'aprs avoir t
lev au grade de commodore, ce brave marin, devenu contre-amiral vivait
encore. Puisse-t-il vivre long-temps! et lire ce tmoignage d'une estime
inaltrable comme sa loyaut, ce tmoignage d'une affection qui durera
autant que ma vie.

Nous restmes quelque temps  Cagliari, le temps qu'il fallut pour
trouver et frter le vaisseau qui nous conduirait en France. Logs dans
un vritable taudis, c'tait pourtant la meilleure auberge de la ville,
nous avions autant d'impatience de quitter la Sardaigne, que nous en
avions eu d'y arriver. Nous y vcmes le plus misrablement du monde en
y vivant le mieux possible. La cuisine y tait en harmonie avec
l'habitation.

Le lendemain de notre arrive, le marquis de Vivalda, c'tait le
vice-roi, nous donna  dner. C'est le seul repas supportable que nous
ayons fait dans cette relche malencontreuse. Qu'y faire? Se baigner, se
promener, se promener et se baigner, et puis dormir. Quoique nous
fussions amis avec le roi de Sardaigne, et que ce ft  ce titre que le
vice-roi nous avait traits d'une faon si amicale, rien de moins amical
que la manire dont les gens du peuple nous regardaient. Chacun de leurs
coups d'oeil tait une menace; un mot, et nous tions frapps du stylet
dont ces bonnes gens ne se sparent jamais, quel que soit le costume
qu'ils revtent.

Leurs costumes trs-bizarres et trs-barbares sont un mlange de ceux
des hros romains et de la canaille napolitaine. Une partie de ces
insulaires, vtue d'une cuirasse de basane, chausse de gutres de mme
toffe, et coiffe d'un large feutre  bords rabattus, me rappelait ces
figurans de nos thtres forains qui, mettant leurs chapeaux de peur de
s'enrhumer, se pavanent, entre deux actes, devant leurs trteaux:
l'autre, dbraille comme Mazaniello, n'a pour vtement habituel que la
chemise et le caleon; mais quand elle veut se parer, elle endosse
par-dessus ce lger costume une demi-redingote de peau de chvre, garnie
de son poil, casaquin sans manches, et fendu des deux cts, de manire
 laisser passage aux bras. Ces gens-l ressemblent  des ours affubls
de la coiffure de leurs conducteurs; car le chapeau, qui pour les uns
remplace le casque romain, remplace pour les autres le bonnet des
lazzaroni.

Je n'ai pas habit assez long-temps chez ce peuple pour avoir pu tudier
ses moeurs. Je me bornerai donc  dire qu'elles m'ont sembl s'accorder
avec la barbarie de son costume, mais qu'elles sont plus froces que
corrompues. Si j'en crois un officier pimontais qui a rsid long-temps
en Sardaigne, la vengeance est la passion dominante du Sarde: c'est un
besoin qu'il veut satisfaire  tout prix, et l'usage lui en donne le
droit. Mais il est pour cela des formalits qu'il doit remplir. Un homme
a-t-il reu d'un autre un de ces outrages qui ne peuvent se pardonner,
il doit l'avertir de la guerre  mort qu'il va lui faire, en plaant
sous son oreiller une cartouche, ou en tirant  minuit un coup de fusil
sous sa fentre. Ds ce moment l'homme menac se tient sur ses gardes:
il ne sort plus sans tre arm, et il se dispose  tuer comme il se
rsigne  tre tu. En Sardaigne, la querelle du membre d'une famille
est pouse par toute la famille, et se lgue de gnration en
gnration. Mais le droit qu'elle donne sur la vie de l'ennemi ne
s'tend pas sur ce qu'il possde. L'homme qui n'a pas horreur
d'assassiner aurait honte de voler; il abandonne le corps sur lequel sa
vengeance s'est assouvie aux btes froces, aux oiseaux de proie, ou 
la charit des passans qui daigneront l'ensevelir, mais il ne le
dpouille pas: Tel homme qui avait disparu depuis plusieurs semaines a
t retrouv sur la route de Cagliari  Oristagni,  demi-dvor, mais
revtu de ses habits et encore muni de sa bourse, me disait l'officier
pimontais.

Les mauvaises dispositions des Sardes pour les trangers en gnral
taient encore irrites contre nous par leur fanatisme et par les
ressentimens des prtres: les ministres du Dieu de paix nous avaient
reprsents  leurs yeux comme des ennemis personnels de tout ami de
Dieu, comme des ennemis personnels de Dieu lui-mme. Un des ntres ayant
voulu entrer dans une glise, _questo non  per voi,_ lui dit un
capelan, en lui fermant la porte au nez, bien qu'il se prsentt avec
tout le respect possible.

L'intrieur de la Sardaigne est peu peupl. Cela tient-il  ce qu'il est
infest d'_aria cattiva?_ ou n'est-il infest d'_aria cattiva_ que parce
qu'il n'est pas peupl?

Aprs trois jours de rsidence, notre capitaine nous dit avoir nolis un
btiment ragusain qui nous transporterait  Gnes. Ce btiment tait 
notre frgate ce que notre frgate tait  un vaisseau de ligne. Ce
n'et t qu'une barque, nous nous y serions jets avec joie, heureux de
sortir de cette terre  demi-barbare.

Nous tions entasss dans ce _sabot_, style de marin, comme des harengs
dans une caque; mais peu nous importait, vu la brivet du trajet. Le
vent tait favorable, le temps superbe: hlas! cela dura peu.  la
hauteur de Bonifacio, le ciel se chargea de nuages; le vent, sans
changer de direction, devint d'une violence extrme; une tempte enfin
se dclara: il ne nous manquait que cela.

En sortant de Toulon, j'avais prouv une tempte dans les parages des
les d'Hires; mais  peine les mouvemens qu'elle imprimait 
_l'Orient_, du pont duquel je la contemplais, taient-ils sensibles.
C'tait pendant la nuit; la mer rflchissait les clairs dont le ciel
tait embras. Je ne me rappelle pas sans ravissement le spectacle que
m'offrait le thtre immense que remplissait ce terrible phnomne;
sphre de feu dont notre vaisseau tait le centre.

J'avais vu cette fois la tempte plus que je ne l'avais sentie: la
seconde fois ce fut autre chose. Je ne puis comparer notre tat pendant
la dure de cette longue tourmente qu' celui d'une souris qu'on
tourdit dans la souricire. Je m'tais couch pour viter le mal de
mer; dix fois les secousses imprimes au vaisseau me replacrent sur mes
pieds, et puis me firent retomber dans l'attitude horizontale, pour m'en
tirer encore et me la faire reprendre presque aussitt, au caprice de la
vague.

Mais  quelque chose malheur est bon. Ce vent qui nettoyait la mer des
corsaires que nous avions  redouter, et qui nous prenait en arrire,
nous imprimait une telle vitesse, qu'avant la fin du quatrime jour nous
entrions dans Gnes-la-Superbe.




CHAPITRE III.

Voyage de Gnes  Tarin.--Comme quoi je devins fabuliste.--March
singulier.--Le gnral Brune.--Lettre au citoyen Talleyrand.--Voyage de
Turin  Lyon.--Retour  Paris.


Le hasard, en me poussant  Gnes, me servait plus qu'il ne me
contrariait. Il allongeait peu ma route et me faisait connatre la seule
des grandes villes d'Italie qu'il ne m'avait pas t permis de visiter
dans mon prcdent voyage.

Je n'y fis cependant pas un long sjour. Plus je me rapprochais de
Paris, plus l'attrait qui m'y rappelait se faisait sentir. Aprs avoir
donn quelques jours moins au repos qu' un autre genre de fatigue,
aprs avoir parcouru la ville et ses environs, aprs avoir visit ses
palais, ses glises, son port, et joui tout  loisir de l'aspect de la
mer, du haut des maisons de plaisance dont sont couvertes les montagnes
qui couronnent Gnes, et dont l'aspect vu de la mer m'avait enchant
aussi par sa magnificence, rassasi encore d'admiration, je fis march
avec un _veturino_ qui pour un prix raisonnable s'engagea  me conduire
en cinq ou six jours  Turin, et de Turin  Lyon en se chargeant de ma
nourriture.

Le gnral Dessolle commandait la place. Nous nous connaissions de
longue date; j'eus quelque plaisir  le retrouver, et ce plaisir parut
tre rciproque. Je lui donnai sur la perte de notre btiment des
renseignemens d'autant plus ncessaires aux intrts des officiers qui
le montaient, que l'opinion de l'arme d'Italie et du gouvernement
franais devait s'tablir sur cette base. Vu le penchant des militaires
 se dprimer les uns les autres, la prcaution tait urgente, j'eus
bientt lieu de le reconnatre. Dessolle m'offrit ses services; je n'en
acceptai qu'un, le visa de mon passeport.

L'intrt qui m'avait inspir la conversation que j'eus avec lui, me
conduisit chez le consul franais qui rsidait prs de la rpublique
ligurienne. Je n'eus qu' m'applaudir de cette dmarche. En servant des
hommes estimables, je fis connaissance avec un homme fort estimable
aussi, avec un homme galement ferme et bon, M. de Belleville. Aprs
avoir rempli avec distinction des places de la plus haute importance
tant en France que hors de France, ne conservant de toutes ses fonctions
que celle de commissaire du bureau de bienfaisance, il a termin en
philantrope une vie commence en brave, une vie dont tous les jours ont
t consacrs  l'utilit publique. Voil pour la bont. Quant  la
fermet, c'est lui qui seul, et protg par le simple uniforme de
grenadier, alla sommer le roi de Naples de reconnatre la rpublique
franaise dont la flotte bloquait le port de Naples, ne laissant, montre
en main,  ce monarque qu'une heure pour se dcider. Popilius n'avait
pas t plus fier.

M. de Belleville se chargea volontiers de faire connatre la vrit au
Directoire, et je sais qu'il a tenu parole. Il m'offrit pour retourner
en France l'argent dont je pourrais avoir besoin: offre que je refusai.
Mais je ne refusai pas l'invitation de venir passer une journe avec lui
avant de quitter Gnes, et cette journe, passe avec un homme qui
possdait tous les genres d'instruction, est une des plus agrables dont
j'aie gard souvenir.

Je ne sortis pas de Gnes sans avoir visit le thtre. Malheureusement
pour moi, l'Opra tait alors ferm, et la scne tait occupe par des
acteurs de comdie et de drame; il fallut bien s'en contenter. Je leur
vis reprsenter les _Victimes clotres_, de Monvel. Cette pice, qui
attirait la foule, produisait un grand effet. Peut-tre l'euss-je t
revoir, si je ne fusse parti le lendemain.

Le hasard, qui m'a quelquefois bien servi, me fit rencontrer parmi les
trois voyageurs que le voiturin me donna pour camarades M. Bouchard, ce
mme officier qui tait avec moi sur _la Sensible_. Sa compagnie me fut
d'une grande ressource; il aimait comme moi  marcher, nous prmes
souvent ce plaisir  travers les montagnes. Nos courses n'taient pas
trs-silencieuses.

     La dispute est d'un grand secours;
     Sans elle on dormirait toujours,

dit le bonhomme. La dispute ou la discussion nous abrgeait parfois le
chemin. Mais si par hasard je le faisais seul, alors, suivant mon
habitude, je me mettais  rver, et mme  rimer.

C'est dans une de ces heures d'isolement, je m'en souviens, que
j'essayai pour la premire fois de faire une fable. Le croira-t-on? je
n'en pus venir  bout: le sujet, l'affabulation, j'avais tout cela dans
la tte, sur le papier mme; n'importe. Je ne ferai jamais de fable, je
le vois bien, dis-je en jetant le manche aprs la cogne. J'avais tort;
il ne faut dsesprer de rien. Je n'ai jamais pu russir, il est vrai,
quoique j'y sois vingt fois revenu,  mettre en vers le sujet en
question; il figure encore dans sa nudit primitive au livret, je n'ose
pas dire _Album_, o depuis plus de quarante ans je jette _ce qui me
passe par la tte_ sans se rattacher prcisment  rien, sac  tous
grains, qui tous n'ont pas t striles, et que j'ai port avec moi,
soit en France, soit hors de France, dans tous mes voyages: je n'ai pu
russir, dis-je,  mettre en vers ce maudit sujet. Mais depuis cette
inutile tentative, combien de fables n'ai-je pas composes?  celles que
j'ai publies, si j'ajoute celles que je pourrais publier, ma pacotille
serait presque aussi volumineuse que celle du plus fcond des
fabulistes. Ce genre de composition est celui pour lequel je me sens
aujourd'hui le plus de got, sinon le plus d'aptitude. Il remplit tous
les momens qui autrement seraient nuls dans ma vie littraire, qui est
plus que jamais ma vie; il convertit en momens utiles, dlicieux mme,
pour moi s'entend, ceux que je perdrais en promenades oisives, et ceux
que mes insomnies livreraient  des rveries pires que de mauvais rves.

Cette manire d'exposer, de discuter, de dmontrer une vrit n'a pas
moins de charme pour ma raison que pour mon esprit, que pour mon
imagination, charme qui s'accrot tous les jours  un ge o l'on
connat le prix du temps, et qui me rend de plus en plus friand de
plaisirs utiles. Et quel plaisir plus utile que celui dont Socrate, 
soixante et dix ans, voulut se faire une occupation! que celui auquel il
voulut consacrer les trente jours qui lui restaient  vivre entre le
moment o il fut condamn  boire la cigu et le moment o il la but!
Les Dieux, disait-il, lui conseillaient d'employer ce terrible entr'acte
 mettre en vers les fables d'sope[14]. Pour un philosophe, une bonne
fable peut tre une bonne action. La circonstance qui me ramena  faire
des fables est assez singulire. Je croyais avoir un tort  reprocher 
un homme qui, dou de beaucoup d'esprit, n'est pas tout--fait dpourvu
de malice, le tort d'avoir lanc un sarcasme assez vif contre des
personnes qui m'taient chres. Du besoin de lui riposter, mais  la
sourdine, me vint l'ide d'une fable, et puis d'une autre. Mais une
pigramme en portefeuille n'est qu'une pe dans le fourreau, qu'une
pingle sur la pelotte. Mon homme tait propritaire d'un journal de la
direction duquel il se reposait sur un littrateur que je voyais
souvent. Comme celui-l me demandait souvent des vers pour sa feuille,
je lui donnai ces fables, qui lui avaient plu, et o il ne pouvait voir
aucune intention hostile. Elles furent gotes non seulement du public,
mais aussi du particulier  qui elles faisaient allusion, et qui trouva
mme assez piquant qu'on l'et attaqu sur son propre terrain, avec ses
propres armes, espiglerie qui amena notre rconciliation.

Ce succs m'affriola. Les objets ds lors se prsentrent  moi sous un
nouveau rapport. Tout devint pour moi sujet de fables. Je m'habituai 
tout traduire en fables; bref, me voil fabuliste.

Au bout de quelques annes, mon recueil s'tait assez considrablement
grossi. Je ne songeais pas cependant  le livrer  l'impression, quand
une circonstance non moins singulire que l'autre m'y dtermina presque
malgr moi.

Plusieurs hommes de lettres, au nombre desquels tait Chnier, m'avaient
engag  publier ces fables qui, lues en partie  l'Institut, avaient
t entendues avec faveur. Nanmoins j'avais toujours ajourn la chose,
quand Millevoye[15], de retour d'un voyage qu'il avait fait en Picardie,
vient me demander  djeuner. Il ramenait de l un cheval charmant.

J'aimais passionnment les chevaux; j'en avais trois, trois et demi mme
dans mon curie; je dis et demi, parce que dans le nombre il s'en
trouvait un moiti moins gros qu'un cheval de taille commune, un cheval
corse, sur lequel mon fils Louis, qui alors avait  peine demi-taille
d'homme, faisait son apprentissage d'quitation, cours d'enseignement
mutuel, o ces deux coliers apprenaient  trotter, l'un dessus l'autre
dessous, et s'instruisaient l'un portant l'autre.

Millevoye aussi aimait beaucoup les chevaux, plus mme que sa fortune ne
le lui permettait. Il en achetait souvent. Mais s'apercevant presque
aussitt qu'il ne lui tait pas moins difficile de les entretenir que de
s'entretenir lui-mme, il les revendait souvent aussi. Il s'tait dj
dbarrass sur moi d'un de ses commensaux.

Cheval de race, cheval _quasi_-arabe, ainsi que l'attestaient,
indpendamment de la perfection de ses formes, la direction de sa queue
et la mobilit de ses oreilles, et provenant d'un haras imprial, son
nouveau cheval tait vraiment remarquable. Sa beaut me frappa. J'en fis
mes complimens  son matre, qui les reut comme on reoit des
complimens sur une matresse dont on ne se sparera jamais.

Aprs s'en tre fait honneur quelque temps, s'apercevant cependant que
l'curie affamait encore la salle  manger, et rsolu  se dbarrasser
aussi de cet hte qui le rongeait, Millevoye songea encore  se tirer
d'affaire par mon aide, et  placer son cheval chez moi par amiti pour
nous deux, c'est--dire pour son cheval et pour moi. Mais quel rapport,
me dira-t-on, y a-t-il entre ce cheval et vos fables?--Patience.

Millevoye, qui venait me voir plus frquemment que d'ordinaire, et qui
ne venait plus qu' cheval, avait grand soin en entrant dans la cour de
faire piaffer sa monture; et si le bruit ne m'avait pas attir  la
fentre, il me priait discrtement de venir juger par moi-mme s'il
tait vrai, comme le prtendait mon cocher, qu'il y et place pour son
arabe avec mes normands dans l'curie. Je descendais pour en juger, et
je ne remontais pas sans lui rpter: Millevoye, vous avez l un joli
cheval.--vitez-moi donc, me dit-il un jour, vitez-moi la peine de le
mettre au cabriolet.--Au cabriolet! ce serait un meurtre.--N'ayant qu'un
cheval, il faudra pourtant m'y rsoudre.--Quel dommage!--Vous n'avez pas
de cheval de selle, vous; vous montez vos chevaux de trait. Voil ce
qu'il vous faudrait. Cinquante louis, et vous seriez mont comme un
prince, mont comme Murat.--Cinquante louis!--Cinquante louis, et ce
cheval est  vous.--Ce cheval les vaut bien.--Il vaut quinze cents
francs.--Mais je n'ai pas cinquante louis  mettre  une fantaisie. Et
puis un cheval de plus dans mon curie! il n'y en a dj que
trop!--Expliquons-nous. Je ne veux pas mettre dans votre curie un
cheval de plus. Je sais trop ce qu'un cheval cote  nourrir. Si nous
nous arrangions, je vous dbarrasserais de votre cheval  deux fins, de
celui que vous mettez  la selle et au cabriolet.--Vous le prendriez
dans le march?--Oui, dans le march. Donnez-moi cinquante louis, plus
votre normand, et mon arabe est  vous.--Mais ce normand me cote
trente-cinq louis.--Mon arabe m'en cote soixante et dix, et je vous le
donne pour cinquante.--Cinquante, plus trente-cinq que me cote mon
normand.--Ne parlons pas de ce qu'il cote, mais de ce qu'il vaut.--Je
vous le rpte, je n'ai pas cinquante louis  dpenser pour un
caprice.--Vous les avez.--Vous voulez rire.--Pas du
tout.--Connaissez-vous mieux mes affaires que moi?--Peut-tre.--Et ces
cinquante louis o sont-ils?--Dans votre portefeuille.--Dans mon
portefeuille! Le croyez-vous rempli de traites, de lettres de change? Il
n'y a l que des griffonnages, des bauches, des brouillons de chansons,
de contes, de fables.--De fables, c'est cela.--Et o en voulez-vous
venir?--Donnez-moi cinquante fables, je vous dbarrasse de votre
normand, en change duquel je vous laisse mon arabe. Et tout en disant
cela il faisait passer et repasser devant moi son arabe, qui jamais ne
m'avait paru si parfait.--Millevoye, venez cherchez mes fables.

Millevoye fait mettre sur le normand la selle de l'arabe, et part au
trot avec le manuscrit. Il traita ds le jour mme du cheval avec un
maquignon, qui le revendit, et des fables avec un libraire qui les
publia, mais avec une vingtaine d'autres, mais avec une prface et des
notes, qu'il se fit livrer gratuitement, et dans mon intrt, pour
donner, disait-il,  notre volume un embonpoint honnte. On ne
connaissait pas encore l'art de spculer sur le vide, et de donner  un
livre un honnte embonpoint, en y multipliant les blancs, industrie qui
ressemble fort  celle des cabaretiers qui baptisent leur vin avec de
l'eau qu'ils font payer pour du vin aux consommateurs.

En rsum, le libraire fut assez content de son march, et Millevoye du
sien. Quant  moi, me promenant tous les jours sur le produit de mes
fables, et tous les jours  califourchon sur mes ides, je n'ai pas eu
un seul regret  cette affaire, o j'ai t moins dupe que personne. Si
je n'en ai pas retir beaucoup de gloire, du moins en ai-je retir
beaucoup de plaisir, indpendamment de celui que j'avais eu  fabriquer
la monnaie dont j'avais pay mon cheval. Et ce cheval, qu'est-il devenu?
je ne sais, ni ne veux le savoir. C'est un des amis que j'avais laiss
en France en 1816, quand une seconde restauration vint nous rendre le
bonheur; et je ne l'y ai pas retrouv  mon retour d'exil en 1820.

Mais reprenons la route de Turin. C'est dans un bois de pins, non loin
d'Alexandrie, que je tentai l'essai qui donne lieu  cette digression.
Las de mes efforts inutiles, je tournai vers un autre objet la direction
de mes ides, et je composai, sur je ne sais quel air, et  je ne sais
quel propos, la romance suivante:

          LE DSERTEUR.


     Je reviens, je suis de retour,
     J'ai bris ma chane importune.
     Ambition, grandeur, fortune,
     J'immole tout  notre amour.
     Oui, Sophie, et tu peux, m'en croire,
     Quand je revole entre tes bras,
     Ton bonheur ne me cote pas
     Ce que t'aurait cot ma gloire.

                 II.

     Dj le chagrin m'a quitt;
     Mes pleurs retrouvent un passage,
     Et l'espoir, au riant visage,
     M'a rendu sa srnit.
     Sous mille formes, le reproche
     Ne se prsente plus  moi.
     Chaque pas m'loignait de toi;
     Chaque pas enfin m'en rapproche.

                 III.

     Ah! quand pourrai-je retrouver,
     Sur ta bouche amoureuse et tendre.
     Ce bonheur que je viens te rendre
     Et que nous saurons conserver?
     Sous ma bouche qui les dvore
     Je crois sentir couler tes pleurs:
     Ce ne sont plus ceux des malheurs:
     Ah! laisse-les couler encore!

                 IV.

     Pleurs de reproche et de plaisir,
     Baignez les yeux de mon amie;
     Baignez ma paupire attendrie,
     Pleurs de joie et de repentir;
     Et tous deux, aprs tant d'alarmes,
     Rendons encor grce  l'amour.
     Heureux ceux  qui le retour
     Ne doit pas coter d'autres larmes!

Sortant de ce bois, comme je traversais la plaine o serpente la
Bormida, thtre de gloire que deux ans plus tard consacra la victoire
de Marengo, passe une voiture de poste: dedans taient plusieurs
militaires. L'un d'eux, en me saluant, m'appelle par mon nom. Je cours 
la portire, je reconnais le gnral Brune[16]. Sa position s'tait bien
amliore depuis notre dernire rencontre. Aprs avoir remplac Massna
dans le commandement d'une division, il avait t nomm gnral en chef
de l'arme d'Helvtie et puis de l'arme de Lombardie: aussi n'avait-il
plus cet air modeste que j'avais d'abord admir en lui: son visage
rayonnait de satisfaction, de prosprit et de vanit peut-tre.

Eh bien! me dit-il d'un ton goguenard, vous avez donc laiss prendre
votre frgate?--Moi! gnral, qu'y pouvais-je?--Vous, je veux dire le
capitaine.--Le capitaine a eu affaire  plus fort que lui: son quipage
tait dtestable.--Soit; mais il s'est rendu.--Il a t pris.--Et
Baraguey-d'Hilliers a permis cela!--Baraguey-d'Hilliers n'avait pas
d'ordres  donner sur le vaisseau; il n'y tait que passager comme
moi.--Il pouvait donner l'ordre de faire sauter le vaisseau: le bel
exemple pour nos marins!--Il est heureux, gnral, qu'il vous ait
rserv l'honneur de donner cet exemple-l, et en mon absence.

Sur ce, il se mit  rire, et me faisant un salut plein de grce et de
dignit, il continua sa route.

Ce propos justifia mes conjectures sur le prjudice que les ennemis de
Baraguey-d'Hilliers pouvaient lui porter en altrant les faits. Ds lors
sa position et celle de Bourd, sur qui la responsabilit de l'vnement
tombait bien plus directement, commena fort  m'inquiter. L'orgueil
des gouvernemens, en pareil cas, n'est que trop port  changer le
malheur en crime. Je crus donc qu'il tait de mon devoir, non seulement
d'ami mais d'honnte homme, d'clairer le gouvernement sur des faits qui
s'taient passs sous mes yeux, et de prvenir par un rcit vridique
les rapports mensongers qu'on pourrait lui faire de l'action dans
laquelle notre frgate avait succomb. En consquence, je rdigeai dans
ma tte, sur cet vnement, une lettre qu' mon arrive  Turin
j'adressai au citoyen Talleyrand, le seul des ministres rpublicains
avec lequel j'eusse quelque rapport[17].

Je comptais ne passer que vingt-quatre heures  Turin; telle tait la
convention faite avec notre Automdon, mais il ne la tint pas. Pour le
voiturin, en Italie, les voyageurs ne sont qu'un objet de commerce: il
en trafique comme un habitu de paroisse trafique de ses messes; le
ntre nous vendit  un spculateur de son espce qui retournait  Lyon,
et se chargea de son march tout en prenant ses aises.

J'employai les trois jours que dura cette ngociation  parcourir la
ville et ses environs. Je n'oubliai pas le spectacle, comme on pense. 
Turin, pour le moment, il n'y avait pas plus d'opra qu' Gnes, mais le
thtre tait occup du moins par une troupe tragique assez bonne. Grce
 l'obligeance du citoyen Cicognara, ambassadeur de la rpublique
cisalpine, dans la loge duquel je trouvai une place, j'assistai  une
reprsentation de la _Mrope_ d'Alfiri. Cette tragdie ne fut pas mal
joue. J'eus souvent occasion d'applaudir les acteurs, et je n'aurais
pas la moindre occasion d'en gloser, si au dnoment, qui se passe sur
la scne, on n'avait pas introduit une vache de carton ou d'osier,

     Qui de fleurs couronne,

se plaa entre Mrope et Polyphonie dans le temple o

     L'autel tincelait des flambeaux d'hymne.

Admirable dans le rcit de Voltaire, cette catastrophe mise en action
n'tait que risible.

Pour rentrer en France, je traversai encore une fois le Mont-Cnis,
vieille connaissance  qui l't avait donn une nouvelle physionomie.
Les montagnes, le plateau, les valles, tout avait chang d'aspect sur
ces sommets reconquis par le printemps; la verdure y remplaait la glace
qui s'coulait en cascades bruyantes; les pentes des rochers et leurs
cimes taient revtues et couronnes de rhododendrons  fleurs roses,
sous lesquels disparaissait leur aridit. Rien de plus riant que ces
sites nagure si pres. Cette plaine que j'avais vue recouverte de neige
dans son immense tendue, et du sein de laquelle s'levaient aujourd'hui
des fleurs d'un clat et d'un parfum admirables, un ciel plus doux en
avait fait une prairie dlicieuse, une prairie qui se dployait autour
d'un lac dont nul indice ne m'avait antrieurement rvl l'existence,
vaste miroir cr l comme par enchantement pour rflchir dans ses eaux
limpides l'azur d'un ciel dont aucun nuage n'altrait la puret. Quel
plaisir j'prouvais, en foulant ces moelleux tapis,  reporter mes
regards vers le mme horizon qui les avait tant attrists! quel plaisir
j'avais  respirer l'air suave et lger qui rgnait dans ces rgions o
je me sentais plus lger moi-mme, et que je ne croyais pas pouvoir
traverser assez lentement, moi qui deux fois avais cru ne pas pouvoir
les traverser assez vite!

Ces sensations si douces, nes des tableaux que la nature dveloppait
sous mes yeux et de ceux que me reprsentaient mes souvenirs, je les
prouvai aussi en traversant la Savoie; rajeunie par la belle saison, la
verdure des sapins me semblait presque aussi gaie que celle des
tilleuls; je ne trouvais plus que le frais l o je n'avais trouv que
le froid, et tandis que partout ailleurs l't desschait, dvorait
tout, je jouissais doublement du printemps dans ces lieux o je n'avais
jusqu'alors rencontr que l'hiver. Bramant, qui m'avait tant effray, me
souriait presque; Aiguebelle enfin justifiait son nom par la puret de
ses eaux: je ne crois pas tre mont une seule fois en voiture depuis
Suze jusqu' Chambri.

De cette ville o nous couchmes, j'allai faire un plerinage _aux
Charmettes_, sjour assez maussade, dont l'amour fit un paradis. Comme
l'intrt qui m'y conduisait est moins fcond en illusion que celui qui
y retint Jean-Jacques, je vis cette bicoque avec plus de curiosit que
d'admiration; et j'en partis persuad que c'est moins aux beauts qui
leur sont propres qu' nos propres affections que tant d'habitations
doivent leur charme.

L comme  l'ermitage de Montmorency, l comme dans tous les lieux o
rsida un homme illustre, chacun se croit oblig d'exprimer en vers ou
en prose les sentimens dont il est saisi. Dans le salon, le parquet de
la glace est charg de tributs de cette espce exprimant tous la mme
ide sur le gnie de Rousseau, et prouvant tous qu'il en est du gnie et
de l'esprit comme de l'argent qu'on apprcie trs-bien sans le possder.
Moi aussi j'y griffonnai quelques vers, que je n'ai pas tout--fait
oublis. Si on conclut de l que c'est par modestie que je ne les
transcris pas ici, on se trompe.

Ce n'est qu'aprs tre sorti des Alpes que je commenai  voyager;
jusqu'au pont de Beauvoisin je n'avais fait que me promener. Impatient
d'arriver, l je montai en voiture. Je ne sais si les chevaux marchaient
ou trottaient, mais la route me parut si longue ou leur allure tait si
lente, que les laissant  l'auberge o nous avions pass la dernire
nuit, et m'en remettant au conducteur du soin de mon bagage, je repris
ma course  pied vers Lyon o j'arrivai bien avant lui, quoiqu'il me
restt un assez long bout de chemin  faire et que la chaleur ft
grande; mais qu'tait-ce comparativement  la chaleur de Malte!

Je restai  Lyon peu de jours que je passai avec la famille au milieu de
laquelle j'avais achev mes _Vnitiens_. J'y serais rest plus
long-temps, si elle et t entirement runie. Cette famille,
incomplte pour moi, s'tait pourtant augmente par la naissance de
cette petite fille que j'avais nomme _Blanche_, par pressentiment:
jamais pressentiment ne fut mieux justifi.

Je me remis bientt en route pour Paris o j'arrivai vers la fin de
juillet: le bonheur que j'y retrouvai ne me permit pas de songer  la
fortune avec laquelle je venais de faire divorce.




CHAPITRE IV.

Retour  mes vieilles habitudes.--Je mets de l'ordre dans mes
affaires.--Comptes rendus.--Lyce Thlusson.--Guyot des Herbiers.--Sur
plusieurs satiriques.--Baour de Lormian.--Joseph Despaze.--Victor
Campagne--Chnier.--Encore Beaumarchais.--Sa maison.--Sbastien Mercier.


Rendu  mes gots, je repris mon train de vie ordinaire. Partag entre
les plaisirs du coeur et les plaisirs de l'esprit, courant de la ville 
la campagne, de la campagne  la ville, mais toujours  pied, rvant,
lisant, croyant travailler mme, et au fait ne faisant rien, car mon
habitude alors n'tait pas de mener plusieurs ouvrages de front; bien
plus, je ne me mettais srieusement  un nouvel ouvrage que lorsque la
destine de celui que je venais de finir tait dterminment fixe par
la reprsentation.

Me sparer de l'expdition, c'tait renoncer  six mille francs de
traitement qui m'avaient t attribus par le gouvernement. Je m'en
inquitai peu; je ne perdais  cela que l'aisance, mais je retrouvais
par-l ce que l'aisance ne pouvait pas me donner. Assur du ncessaire
par le revenu qui me restait, et surtout par la modicit de mes besoins,
je me ressaisissais de mon indpendance: il y avait plus que
compensation.

Il faut pourtant mettre de l'ordre dans ses affaires: abandonnant mon
revenu tout entier pour la dpense commune, je ne me rservai pour ma
dpense particulire qu'une centaine de louis que j'avais mis de ct
pour parer aux besoins imprvus dans le cours de mon voyage. C'tait mon
argent mignon. Ce trsor n'tait pas inpuisable. Qu'imaginai-je pour
m'en avertir?

 chaque emprunt que je lui faisais, je remplaais par un petit morceau
de papier chacune des pices qui passait de ma caisse dans ma bourse et
de ma bourse je ne sais o. Comme celui de l'tat, ce papier-l ne
valait pas tout--fait ce qu'il reprsentait. Il se multiplia tant et
tant dans cette caisse, o j'avais puis sans y regarder, qu'un beau
jour le vent venant  souffler comme j'y regardais, tous ces papillons
s'envolrent et s'parpillrent comme avaient fait les louis dont ils
tenaient la place, et me prouvrent que la dpense avait t gale  la
recette. C'est la seule fois que je me sois rendu mes comptes.

La socit tendait de plus en plus  sortir de la barbarie o le rgne
de la dmagogie l'avait plonge. Parmi les plaisirs qu'ils
recherchaient, soit par got, soit par ton, les nouveaux riches
commenaient  admettre ceux de l'esprit. Des spculateurs
s'empressrent d'exploiter cette fantaisie ou cette prtention, et
formrent par souscription,  l'htel de Thlusson, sous le titre de
_Lyce_, un tablissement o l'on se runissait  jour fixe pour
entendre des lectures faites par les danseurs  la mode, et puis danser
avec les auteurs  la mode aussi.

Pour ajouter  l'intrt de ces runions, ces spculateurs avaient
imagin de donner tous les mois un prix d'une certaine valeur  l'auteur
de la meilleure des pices de vers qui sortirait d'un concours ouvert 
cet effet, prix qu'adjugerait un jury form de quatre littrateurs,
lesquels, comme de raison, ne pourraient concourir. Ces littrateurs, de
plus, devaient publier tous les mois un recueil o ces pices seraient
insres, et dans lequel ils rendraient compte des principaux ouvrages
qui auraient paru pendant cette priode. Les produits de sa vente
devaient appartenir aux fondateurs du Lyce; mais on assurait  ses
rdacteurs un traitement de 1200 francs: c'tait presque celui d'un
membre de l'Institut.

On me proposa de faire ma partie dans ce quatuor o j'aurais pour
co-concertans Legouv, Laya et Vige. Cette association me plaisait; ce
travail ne me dplaisait pas. J'acceptai.

Ces fonctions m'exposrent, ainsi que mes associs,  de singulires
attaques. Mais si elles me mirent en rapport avec quelques individus
fort ridicules, aussi me firent-elles connatre des hommes non moins
estimables par la solidit de leur caractre que par le charme de leur
esprit, et entre autres Emmanuel Dupaty, qui depuis trente-six ans n'a
pas dmenti un seul moment l'ide que je me formai de lui ds notre
premire rencontre.

Au premier rang des originaux qui apportrent leur contribution  nos
sances, je dois mettre l'avocat Guyot des Herbiers, pote qui fut pour
les chats ce qu'Homre fut pour les rats.  sa physionomie singulire, 
son habit noir et rp, on et dit M. Desmazures sous le costume de
l'avocat patelin. Ce n'est pas seulement par ces dehors qu'il
divertissait nos auditeurs. Ses compositions factieuses et son dbit
plus factieux encore, auraient suffi pour forcer les plus graves 
rire. On ne se serait pas imagin qu'un pareil homme pt jamais
concourir  une oeuvre srieuse et tre appel  siger parmi nos
lgislateurs. C'est pourtant ce qui est arriv. En 1798, il fut nomm
membre du conseil des cinq-cents o il se signala par son esprit
conciliateur, et fit tout ce qu'il put pour calmer les divisions qui
agitaient la lgislature. Mais son loquence n'y put russir. Sa prose
n'y trouva pas d'auditeurs; il n'y fit _que de la bouillie pour les
chats_.

Notre comit avait presque l'importance de l'Acadmie franaise. Aussi,
comme elle, tions-nous assaillis de sollicitations avant l'adjudication
des prix, et d'injures aprs. tant tous solidaires des torts communs,
il m'arriva plus d'une fois, ainsi que cela m'arrive encore, de porter
la peine d'une opinion que j'avais combattue ou qui m'tait tout--fait
trangre. Je ne sais quel neveu de M. Borde de Lyon, traducteur d'un
pome rotique intitul _Parapilla_, me tana vivement dans un des mille
journaux du temps, pour avoir ni la valeur de ce chef-d'oeuvre, moi qui
ne l'ai pas mme encore lu, et qui me trouvais en pleine mer lorsque
l'attentat avait t commis! Je ne fis que rire de cette accusation, et
c'est ce que j'aurais d faire de la plupart de celles qui m'ont t
intentes depuis et que j'ai accueillies quelquefois avec un peu moins
de philosophie.

Baour de Lormian, qui vers le mme temps publia ses premires _Satires_,
eut alors avec moi un tort du mme genre: il m'honora d'une mention dans
l'un de _ses mots_, c'est ainsi qu'il les intitulait. J'attribuai cette
agression, que je n'avais pas provoque,  l'humeur belligrante qui
semblait le dominer, et je ne crus pas devoir y rpondre. Je ne le
connaissais pas, mais je connaissais beaucoup Joseph Despaze, homme
d'esprit et de talent, venu tout exprs aussi des bords de la Garonne
pour faire justice de la littrature parisienne et rduire les
rputations  leur plus simple expression: celui-l me traitait avec
bienveillance, pas pour mes beaux yeux peut-tre, mais n'importe. Un
soir que nous attendions  l'orchestre de l'Odon la premire ou la
dernire reprsentation d'un _Thmistocle_, tragdie d'un autre pote
gascon, car en ce temps la Garonne dbordait dans la Seine; comme il
parlait de temps en temps  une autre personne qui se trouvait prs de
nous, je lui en demandai le nom: je ne fus pas peu surpris d'apprendre
que c'tait Lormian lui-mme. La physionomie et les manires de ce
satirique ne me semblaient pas d'accord avec le penchant de son esprit;
j'y trouvais une expression de bonhomie qui contrastait un peu avec la
nature de ses ouvrages.

La conversation tant devenue commune, je ne lui en fis pas mystre.
Bon enfant comme vous l'tes, lui dis-je, comment se fait-il que vous
attaquiez tout le monde?--Parce que tout le inonde m'a attaqu; mes
pigrammes ne sont que des ripostes.--Tout le monde! je suis sr du
contraire, pour ce qui me concerne du moins.--Quoi! vous n'avez pas
attaqu ma _Jrusalem dlivre?_--Jamais; et ne prenez pas ceci pour une
pigramme, je ne savais pas que vous eussiez traduit la _Jrusalem_.--De
bonne foi?--De bonne foi.--En ce cas, j'ai tort: mais cela peut se
rparer.

Cela en effet se rpara. Peu aprs, dans une dition nouvelle de sa
_Satire_, l'pigramme qu'il m'avait dcoche tait remplace par un
madrigal, mais le diable n'y perdit rien: les vers en question ne furent
pas supprims: l'auteur, qui ne voulait point les perdre, avait
substitu  mon nom un nom de mme mesure qui appartenait sans doute 
un homme moins innocent que moi envers lui.

 dater de cette rencontre, Lormian, mme avant d'tre mon confrre 
l'Acadmie o mes voeux et ma voix l'appelrent, n'a cess de me donner
des preuves de la plus franche amiti: la moins prcieuse n'a pas t
l'envoi de sa nouvelle dition de cette _Jrusalem_, qu'il a entirement
refaite, et qui dans son tat actuel est pour la littrature italienne
ce qu'est le _Paradis perdu_ de Delille pour la littrature anglaise,
une lettre de naturalisation franaise. Ce bel ouvrage, que j'ai lu en
Belgique avant mon rappel, est au premier rang des consolations les plus
douces qui sont venues me chercher dans mon exil.

Un mot du _Thmistocle_ dont il s'agit ici. C'tait une traduction de
celui de Mtastase. Son auteur, qui se nommait Larnac, en avait fait de
nombreuses lectures; d'aprs l'opinion rpandue avant la reprsentation,
c'tait un chef-d'oeuvre. Son succs devait rappeler, si ce n'est
effacer, les succs les plus brillans de Voltaire. Tel tait l'avis mme
de Saint-Lambert qui, aprs avoir entendu la lecture de cette tragdie,
avait dit  l'auteur: _Abeille, faites du miel_. C'tait lui annoncer un
bel avenir. La prdiction ne se ralisa pas. Bien qu'crit avec talent,
le _Thmistocle_ n'a pas russi, et onc on n'a vu ni miel ni cire de
cette abeille rentre dans sa ruche pour n'en plus sortir.

Mais revenons  Lormian. Il a fait des pigrammes, et c'est un tort;
mais encore ces pigrammes plus gaies que mchantes, et qui signalent
moins des vices que des ridicules, ne portent-elles gure que sur des
objets de littrature, et ne sont-elles que des rpliques. Excellent
dans ce genre d'escrime, il n'y fut vaincu par personne, pas mme par le
vieux Le Brun. Ripostant avec une prestesse et une habilet singulire
aux bottes que lui portait celui-ci, il l'a bless plusieurs fois aux
grands applaudissemens de la galerie qui estimait plus le talent de cet
ternel ferrailleur que sa personne.

Remarquons  cette occasion que le but de ces pigrammes consiste
presque toujours  dire de l'homme  qui on les adresse qu'il est un
_sot_, et  le lui dire en vers, devant le public; chose qu'en prose on
n'oserait pas se permettre avec lui dans le particulier. La _Dunciade_
de Palissot avait mis  la mode cet change de civilits. C'est fcheux
pour la littrature. Je crois que cela n'a pas peu contribu  ravaler
aux yeux du vulgaire la condition des gens de lettres. Le commun des
hommes que blesse leur supriorit s'est ht de les prendre au mot:
n'est-il pas fond, aprs tout,  leur refuser l'estime qu'ils ne
s'accordent pas entre eux, et  se prvaloir contre eux de leur
tmoignage rciproque?

J'ai vu avec peine Legouv s'engager  cette poque dans une guerre de
cette espce avec Fabien Pillet qui l'avait bless par des critiques non
moins modres quant au fond que quant  la forme. Legouv eut d'autant
plus tort en cela que son talent tait peu propre  l'pigramme, genre
dans lequel Pillet, excellent homme aussi, s'est fait redouter.

Lormian,  qui l'on ne saurait contester de possder au plus haut degr
le talent de la versification, ne l'a pas appliqu seulement  la
satire: ses imitations d'Ossian prouvent qu' l'exemple de Jean-Baptiste
Rousseau, il est suprieur aussi dans le genre lyrique, car les chants
d'Ossian ont essentiellement le caractre du dithyrambe. Plus souple que
celui de Rousseau, son talent s'est appliqu avec un grand succs
encore, non seulement  l'pope, comme on l'a dit plus haut, mais
encore  la tragdie.

Dans sa tragdie de _Joseph_, o l'on retrouve tout l'clat de sa
versification, Lormian se montre pote vraiment dramatique. Le rle de
Joseph est plein de noblesse et de magnanimit; celui de Simon est
d'une nergie qui rappelle celle de nos grands matres. Mais rien
n'gale le charme qu'il a rpandu sur le rle de Benjamin; charme qui se
fait si bien sentir encore  la lecture, o il n'est pas fortifi par
celui que lui prtait le jeu et l'accent de l'inimitable actrice qui le
remplissait, Mlle Mars.

Cette tragdie abonde en vers heureux. Parmi ceux qu'on applaudissait le
plus, il s'en trouvait un pourtant qui me semblait escroquer les
_bravos_. Un dtracteur de Joseph trouvant ce fils d'un ptre
impertinent de prtendre s'allier au sang des Pharaons, au sang des
demi-dieux du Nil et de l'Euphrate: Ne le mprisez pas tant, rpondait
un admirateur de ce ministre; sa noblesse ne le cde en antiquit 
celle de qui que ce soit,

     L'ge de ses aeux touche au berceau du monde.

Les plus beaux vers de la pice taient accueillis avec moins
d'enthousiasme que celui-l. Si bien tourn qu'il soit, cette faveur ne
lui tait pas due, parce qu'il ne porte pas sur une pense juste. Comme
on l'analysait dans une socit, au lieu d'entrer en discussion
j'improvisai en riant les quatre vers suivans, parodie non seulement de
ce vers, mais du quatrain o il se trouve encadr:

     Est-il rien de plus sot, est-il rien de plus vil
     Que tous vos demi-dieux de l'Euphrate et du Nil?
     Mais sa noblesse,  lui, n'est pas une chimre;
     _Savez-vous qu'il descend de notre premier pre?_

Le trait fit rire; un journaliste le recueillit et le publia: Lormian en
rit probablement aussi; et ce qu'il y a de certain, c'est qu'il justifia
cette critique en supprimant le vers auquel ceux-ci faisaient allusion.

Un bon esprit seul tait capable de ce sacrifice; un pote habitu 
faire des vers irrprochables pouvait seul retirer de son ouvrage un
vers applaudi  tort, mais enfin applaudi.

Joseph Despaze, mule de Lormian dans la satire, avait un genre d'esprit
plus svre, plus caustique, et, tranchons le mot, plus dur que celui de
son ami: c'tait moins Horace et Boileau dont il avait fait ses modles,
que Juvnal et Gilbert; il dchirait les gens quand Lormian ne faisait
que les gratigner. Plusieurs conservent encore les stigmates des
blessures qu'il leur a faites. Cruel dans sa justice,  plus forte
raison l'tait-il dans ses injustices. Au reste, s'il tait offensif, il
tait brave; et trs-diffrent de ces gens qui se cachent pour frapper
ou aprs avoir frapp, il n'a jamais cherch  se soustraire aux
consquences de ses agressions, et rendait volontiers raison  ceux qui
voulaient rpondre avec les armes aux atteintes que leur avait portes
sa plume. Il n'entrait en explication qu'aprs le combat: moins fier, il
et vit la balle qui lui traversa la cuisse, et qui lui fut adresse
par le peintre _Dubos_.

Ce n'tait pas  celui-l, mais  un peintre nomm _Dabos_ que
s'adressait le trait qui provoqua ce duel. L'imprimeur, en substituant
un U  un A, avait seul constitu le satirique en tort vis--vis de
Dubos qui entendait peu la plaisanterie[18]. Un mot et expliqu la
chose, un mot et prvenu le duel. Mais ce n'est qu'aprs avoir essuy
le feu de son adversaire que Despaze a voulu dire ce mot qui pouvait lui
attirer un duel nouveau. Despaze a survcu plusieurs annes  cette
blessure qui ne l'a pas guri de son dangereux penchant; il mourut jeune
encore  Bordeaux, naturellement, je crois.

 cette poque o les passions rvolutionnaires s'agitaient encore, o
tant d'ambitions dues, o tant de ressentimens comprims fermentaient
en secret, la satire tait de mode plus que jamais. Un certain Victor
Campagne, homme sans talent, en publia plusieurs qui portaient tout  la
fois sur les moeurs et sur les lettres. Il n'y respectait ni le sexe, ni
l'ge, ni la beaut, ni la gloire, ni la vertu, ni le mrite; il ne
cherchait que le scandale, il ne l'obtint mme pas:  peine parla-t-on
de lui quand il crivait. Je ne sais pas trop pourquoi son nom s'est
trouv dans mon critoire.

Il n'en est pas ainsi du nom de Chnier, qui vers le mme temps donna
aussi quelques satires. Il avait dbut dans ce genre par son ptre
_sur la Calomnie_. Le motif le plus gnreux fit de lui un pote
satirique: j'ai dit  quelle occasion. C'est  ce sujet surtout qu'on
peut dire: _facit indignatio versum_.

Grave comme l'injure qui la provoquait, comme le ressentiment qui la
dictait, rponse  une des plus lches calomnies qui ait t imprime
mme de nos jours, l'ptre sur la calomnie se fait remarquer surtout
par l'nergie avec laquelle le pote offens exprime son indignation:
c'est un cri de douleur et de colre qui s'exhale d'un coeur ulcr. La
gaiet ne pouvait se montrer dans un pareil ouvrage. La raillerie mme y
est cre et amre. Il n'en est pas ainsi des autres satires de Chnier.
Il est difficile de lire celles-l sans rire avec l'auteur qui riait en
les composant: le sarcasme y rgne moins que la plaisanterie. Depuis
Voltaire on n'a rien publi dans ce genre de plus facile et de plus
piquant. La dernire surtout, _les nouveaux Saints_, est un chef-d'oeuvre
de gaiet, de malice et de got. Telles taient en effet les qualits
qui dominaient dans Chnier, de l'aveu de M. de Chateaubriand lui-mme
dans un discours o pourtant il ne le flattait pas[19].

Ces satires en provoqurent d'autres; cela devait tre. Oeil pour oeil et
dent pour dent, dit la loi de Mose, loi qui n'est pas tout--fait
abroge par celle de l'vangile; heureux quand elle ne fait couler que
des flots d'encre! Aucune de ces rponses n'a survcu  l'poque qui l'a
vu natre, aucune, pas mme celle de M. Lger[20], homme d'esprit, qui
de la condition de professeur  je ne sais quel collge, avait pass 
celle de Gille au Vaudeville. Cette guerre civile, non toutefois par les
formes, eut un bon rsultat, en ce qu'elle ressuscita chez nous le got
des bons vers, et remit en honneur le talent de les faire.

Ceci m'a fait sortir du lyce de Thlusson avec lequel Chnier n'avait
aucun rapport. Comme il ne tarda gure  se dissoudre, je ne sais trop
par quelle cause, allons faire visite  quelques hommes clbres avec
lesquels les circonstances me remirent ou me mirent en relation.

Beaumarchais tait rentr en France, non pas gratuitement, je crois. Il
habitait enfin la jolie maison qu'il s'tait construite  l'entre du
boulevard Saint-Antoine, retraite o il esprait finir ses jours. Il les
y finit en effet, mais moins doucement qu'il ne l'avait imagin. J'allai
l'y visiter de temps  autre, et je ne vis rien qui ne me confirmt dans
la premire opinion que j'avais prise de lui. Cet homme si terrible
quand on l'irritait, tait au fait un fort bon homme. Tout aux
affections domestiques, ador de sa famille qu'il adorait, il avait
l'air d'un vieux soldat en retraite, d'un vieux soldat qui se repose,
bien qu'il soit encore en tat de reprendre les armes.

Il ne me parlait jamais de Bonaparte qu'avec enthousiasme. Ce n'est pas
pour l'histoire, c'est pour l'pope, me disait-il avant la campagne
d'gypte, que travaille ce jeune homme. Il est hors du vraisemblable:
dans ses actions comme dans ses conceptions, rien que de merveilleux:
quand je lis ses relations, je crois lire un chapitre des _Mille et une
Nuits_.

Le gnral me parut sensible  cet loge quand je le lui rendis. Il
n'tait pas sans prvention pourtant contre Beaumarchais.  en juger par
un article du _Mmorial de Sainte-Hlne_, il aurait dit pendant son
consulat s'tre constamment refus  employer les talens de cet homme
qui tait habile en plus d'une chose, comme on sait. Ceci prouve que
Bonaparte avait des opinions arrtes sur Beaumarchais. Mais voyons-y ce
qu'il aurait fait et non ce qu'il a fait, car il n'est arriv au
consulat qu'au mois de novembre 1799; et Beaumarchais tait mort dans le
mois de mai prcdent.

Des auteurs alors en rputation, Beaumarchais tait celui qui
encourageait le plus les jeunes gens. Il avait entendu la lecture de mes
_Vnitiens_, et s'tait port garant de leur russite: c'tait un grand
titre  ma reconnaissance; mais ds 1791, il s'y tait fait un titre
encore plus grand.

Les intrts politiques ne proccupaient pas encore les esprits au point
qu'on n'accordt plus d'attention aux intrts de la littrature. On
parlait beaucoup alors d'une pice qui devait faire suite au _Mariage de
Figaro_, suite du _Barbier de Sville_. Chacun tait curieux de
connatre la dernire partie de cette trilogie. Beaumarchais en faisait
de temps en temps des lectures; mais n'y tait pas admis qui voulait.
Combien ne fus-je pas flatt d'tre invit par lui  celle qui devait
avoir lieu pour les acteurs de la troupe du Marais, auxquels il s'tait
dtermin  donner sa pice qu'il avait retire aux socitaires du
Thtre Franais!

Ce n'est pas sans quelque solennit que se fit cette lecture. Dans un
grand salon circulaire orn partie en glaces et partie en paysages de la
plus grande dimension, et dont la moiti tait occupe par des siges
pour placer les auditeurs sur une estrade munie d'un pupitre, s'levait
le fauteuil du lecteur. L, comme sur un thtre, il lut, ou plutt il
joua son drame; car c'est jouer que de dbiter une pice en prenant
autant d'inflexions de voix diffrentes qu'il y a de personnages
diffrens dans l'action, car c'est jouer que donner  chacun de ces
personnages la pantomime qui doit les caractriser.

Je me rappelle, entre autres, la pantomime qu'il prtait au rle de
_Begearss_[21]; elle consistait, quand il s'embarquait dans quelque
explication dlicate,  porter  son nez  plusieurs reprises, tout en
brisant ses phrases, la mme prise de tabac; mthode assez conforme aux
intrts d'un homme qui veut se mnager le temps de penser  ce qu'il
dit, et qui, pour tromper les autres, prend ses mesures pour ne pas se
tromper lui-mme. Cette lecture, mle de digressions piquantes
qu'improvisait Beaumarchais, est la meilleure leon que pouvaient
recevoir les acteurs qui devaient jouer la _Mre coupable_, et la
meilleure reprsentation qui en ait t donne: j'en appelle  Baptiste
et  mon collgue Lemercier qui s'y trouvaient.

Arrt en 1792, Beaumarchais et pri dans les massacres de septembre,
sans la gnrosit d'un de ses ennemis personnels, sans la gnrosit
d'un certain Manuel, alors procureur syndic de la commune de Paris. Cela
tient du miracle; mais pouvait-il chapper  la proscription autrement
que par un miracle?

C'est pour sa _Maison d'Albe_ qu'un Romain se vit porter sur les tables
de Sylla: c'est pour sa maison du boulevard, peut-tre, que Beaumarchais
se vit porter sur celles des proscripteurs de 1792. Mais n'et-il pas eu
cette maison, il tait crancier de l'tat; il tait aussi crancier de
plus d'un homme que sa prsence importunait, et qui pouvait profiter de
l'occasion pour payer sa dette. Racontons  ce sujet un fait assez
piquant et non connu.

Un auteur  qui l'on doit une des meilleures comdies qui n'ait pas t
faite par Molire, et que pour son malheur et pour le ntre la
rvolution dtourna de la culture des lettres, et jeta dans une des
factions qui usurprent un moment le pouvoir; un auteur qui n'tait rien
moins qu' son aise tant qu'il ne fut qu'homme de gnie, dans un moment
de dtresse, avait crit  Beaumarchais qui prosprait alors, et dont il
n'tait pas connu, pour le prier de prendre lecture d'une comdie qu'il
lui apportait, et de lui prter vingt-cinq louis qu'il venait chercher
par la mme occasion. Il attendait dans l'antichambre. On le fait
entrer. Vous tes un singulier homme, lui dit Beaumarchais, d'un ton
moiti srieux, moiti plaisant; vous me demandez,  moi qui n'ai pas
l'honneur de vous connatre, deux services qu'on ne rend pas toujours
aux gens qu'on connat! Vous me demandez  emprunter vingt-cinq louis,
et vous me proposez d'entendre ou de prendre lecture d'une comdie de
vous! Savez-vous, Monsieur, que cela demande rflexion? Pour en parler
plus  l'aise, dnons ensemble. Le demandeur, qui sur l'exorde ne
s'attendait pas  cette conclusion, accepta le dner: c'tait cela de
gagn. Pendant ce dner qu'assaisonna la conversation la plus
spirituelle, Beaumarchais tmoigna  son hte une extrme bienveillance,
et lui promit de lire la comdie; nanmoins il le laissa partir sans lui
rpondre sur l'article de l'emprunt. Le pauvre diable, qui s'tait
retir assez dconcert, ne fut pas peu surpris, en rentrant chez lui,
d'y trouver les vingt-cinq louis. Peu de jours aprs, le prteur mit le
comble  son obligeance en renvoyant  l'emprunteur son manuscrit en
marge duquel il avait jet des observations qui n'taient pas toutes des
critiques.

Quelques annes s'taient coules, et l'emprunteur, qui n'avait donn
en aucune manire de ses nouvelles au prteur, tait devenu, par la
rvolution, un personnage important, quand celui-ci crut devoir quitter
la France pour sauver sa libert ou mme sa vie. Rsolu  se retirer en
Amrique, il tait venu terminer je ne sais quelle affaire auprs d'un
des comits de gouvernement. Comme il en sortait, il rencontre sur
l'escalier, qui? son dbiteur. L'ordre des choses tait interverti.
Celui-ci venait dans un bon carrosse, et Beaumarchais tait  pied.
Puis-je vous jeter quelque part? dit-il assez lestement  son
crancier. Beaumarchais monte dans la voiture, indique l'endroit o il
veut aller; et comme chemin faisant son conducteur lui parlait de tout,
except des vingt-cinq louis, examinant avec attention la berline dans
laquelle il s'tablit bien  l'aise: Vous avez l une belle voiture;
vous avez l de beaux chevaux; vous avez l un bel quipage; cela doit
bien vous coter vingt-cinq louis?--Vous voil, je crois, dans votre
chemin, dit l'autre en tirant le cordon, et en s'excusant de ne pouvoir
le mener plus loin.

Le caractre de Beaumarchais se composait, comme on le voit, de beaucoup
de malice et de beaucoup de gnrosit: j'en ai dj donn la preuve
dans le premier article o j'ai parl de lui[22].

Bon pour tout ce qui tait bon, rendant  tout ce qui l'aimait affection
pour affection, il avait fait graver sur le collier de sa levrette: _Je
m'appelle Florette, BEAUMARCHAIS m'appartient_. N'y a-t-il pas l
autant de bonhomie que d'esprit?

Je n'ai revu Beaumarchais qu'une seule fois aprs la lecture des
_Vnitiens_. Il mourut subitement, dans le courant de mai 1799. Il
n'avait gure que soixante-huit ans. Sa fille, Mme de La Rue, le fit
enterrer dans le jardin de la maison qu'il s'tait construite en 1789,
tout juste vis--vis la Bastille, qu'il eut le plaisir de voir dmolir
de sa fentre. Un mot sur cette maison.

Rassasi de scandales et mme de succs, aprs avoir prouv trente ans
toutes les rigueurs et toutes les faveurs de la socit, avide enfin de
jouissances paisibles, dgot du monde enfin, c'est au sein mme de
Paris que Beaumarchais s'tait fait un ermitage. Force gens croient de
bonne foi avoir renonc au monde quand, se dispensant de l'aller
chercher, ils se bornent  le recevoir. C'est ainsi que Voltaire s'tait
fait ermite. Mais ne contestons pas au gnie ce privilge trop
facilement concd  l'opulence.

Combl aussi des dons de la fortune, Beaumarchais n'avait rien pargn
pour rendre son habitation dlicieuse. Distribus avec une intelligence
particulire, dcors avec autant de grce que de magnificence, ses
appartemens rappelaient toutefois le got de l'homme de lettres plus que
le luxe du financier. On y voyait quelques dorures, mais c'tait autour
de vastes tableaux de Verriet et de Robert: ornemens plus dignes,  mon
sens, des salons d'un riche que ces insignifiantes toffes dont on
recommence  les habiller. Les bois les plus prcieux avaient t
employs  la confection des portes et des parquets, et mme de
l'escalier lger, spacieux et facile de cet difice qui, trs-modeste au
dehors, mais trs-lgant au dedans, embrassait la moiti d'une cour
parfaitement ronde, et dont le centre tait occup par la belle copie du
gladiateur combattant qui ornait antrieurement les jardins de l'htel
Soubise.

Les grands appartemens communiquaient de plain-pied avec un jardin
construit en terrasse le long du boulevard; dessin et plant de manire
 dissimuler les bornes du terrain qu'il occupait: rempli d'arbustes et
de plantes rares, c'tait une vraie corbeille de fleurs au milieu de la
capitale. On y avait mnag avec art des repos, soit sous des votes de
verdure o l'on oubliait Paris, soit dans de jolies fabriques o on le
retrouvait en perspective. D'espace en espace, le promeneur y
rencontrait aussi des monumens ingnieux ou touchans. Celui-ci tait un
temple  Comus, ainsi que l'annonaient en style macaronique les vers
inscrits sur le fronton de l'difice; celui-l, un temple  Voltaire, 
ce gnie qui rgit encore le monde par ses crits, comme l'indiquait
certaine girouette surmonte d'une plume qui, plante dans un globe
terrestre, le faisait tourner  tout vent; cet autre tait un cnotaphe
lev  la mmoire d'un homme rare, d'un juge incorruptible, d'un
criminaliste philantrope, d'un vrai magistrat, du prsident Dupaty.

Au sein de ce bocage que dominaient quelques arbres forestiers, on
n'avait pas oubli non plus de creuser un petit lac; mais comme le
ridicule se glisse partout, l, par un excs de recherche, au milieu de
poissons venus de la Chine, nageaient des grenouilles drobes  la mare
d'Auteuil, et dont les concerts, mls aux cris des pierrots attirs par
le grain qu'on leur prodiguait, compltaient l'illusion pour quelques
badauds, admirateurs passionns de la nature champtre dont ils ne
connaissent que des parodies.

Ce jardin communiquait au boulevard par une route souterraine o les
voitures pouvaient circuler, et dans laquelle on entrait par une large
arcade au-dessus de laquelle se lisait cette inscription:

     Ce petit jardin fut plant
     L'an premier de la libert.

 fragilit des choses humaines! Les monumens ne durent pas toujours
plus que les institutions. Le jardin de Beaumarchais a disparu comme la
libert de la naissance de laquelle datait la sienne.

Mais, ressuscite aujourd'hui, cette libert est sortie de ses ruines.
La maison de Beaumarchais sortira-t-elle jamais des siennes?  peine son
propritaire a-t-il joui de l'asile qu'il s'tait si dispendieusement
prpar.

Sa maison ne lui valut gure que les perscutions qui pendant dix ans se
sont attaches aux gens riches.

Install dans son nouveau domicile en 1791, Beaumarchais fut oblig de
l'abandonner en 1792. Dnonc, incarcr, pill, il n'chappa  la mort
qu'en se rsignant  l'exil; enfin il n'habita tranquillement cet asile,
o il vint mourir, que pendant le peu d'annes que ses cendres y ont
repos.

Ce riant asile est aujourd'hui au niveau du sol. Des fouilles profondes
ont boulevers les bosquets fleuris. On dirait qu'un torrent a pass
par-l; on se tromperait pourtant. Une main bienfaisante a creus ce lit
au canal qui va rejoindre la Seine et ouvre au commerce une
communication plus courte avec la capitale. On peut se consoler de cette
destruction en songeant que ses dbris ont servi  la confection d'un
travail command par l'utilit publique.

Quelques rflexions cependant sur ces constructions  la dure
desquelles les puissans et les riches semblent recommander leur mmoire.
Une belle action, une belle page sont des monumens encore plus solides.
C'est quand il consacrait  des actes de bienfaisance le produit des
ouvrages crs par son gnie, que Beaumarchais btissait pour la
postrit. C'est quand il a compos, sans imiter Molire, les comdies
les plus originales qui aient t faites depuis Molire, que
Beaumarchais s'assurait l'immortalit. Il aurait pu mettre sur la porte
de sa maison, en parlant de tout autre chose que de sa maison: _Exegi
monumentum re perennius_.

Si Beaumarchais, ainsi que je l'ai dit, ne parlait pas sans admiration
de Bonaparte qu'il comprenait, il n'en tait pas ainsi de l'abb
Morellet qui ne l'a jamais compris. Les conceptions de ce grand homme
n'taient pour cette tte froide qu'un objet d'tonnement. Que va faire
l-bas, ce fou? me disait-il  propos de l'expdition d'gypte.  ces
mots qui me semblaient articuls par une tte de bois, je ne sus que
rpondre. C'est en 1799 que je fis connaissance avec ce philosophe
tonsur, chez M. Roederer.

Je me trouvai l plusieurs fois aussi avec Mercier, l'auteur du _Tableau
de Paris_, Mercier, auteur de tant de drames, Mercier, auteur de
certaines thories dont on se moquait beaucoup alors, et que depuis on a
mises en pratique, en exagrant leur extravagance. Malgr la confiance
avec laquelle il les dbitait, il tait loin de croire qu'il deviendrait
jamais chef d'cole. Il ne se formalisait en aucune faon des
plaisanteries que lui attirait le dveloppement de ses doctrines; mais
loin de se rendre aux argumens dont l'accablaient les dfenseurs de
notre gloire dramatique: Si j'tais matre, me disait-il, je ferais
btir un grand thtre sur le fronton duquel on lirait en lettres d'or:
_Ici on ne joue ni Racine, ni Corneille, ni Voltaire_. Cette inscription
conviendrait tout--fait aujourd'hui au Thtre Franais, si elle n'et
pas t termine par ce trait: _Ici on ne joue que Molire_. Nos
comdiens ordinaires daignent jouer quelquefois encore du Molire, mais
c'est de telle manire qu'on ne peut pas trop les accuser de vouloir
prolonger son rgne.

J'ai beaucoup de traits caractristiques  raconter sur cet homme chez
qui la raison est trop souvent allie  la bouffonnerie, mais qui avait
souvent autant de raison que d'esprit. J'y reviendrai.




CHAPITRE V.

tat du Thtre-Franais de 1796  1799.--Mme Fleury.--Anecdote.--_Les
Vnitiens_ sont mis  l'tude.--La censure.--Quel fut mon dfenseur.--La
pice est reprsente.--Dtails.


Pendant les deux annes qui venaient de s'couler, plusieurs ouvrages
remarquables avaient t donns au Thtre de la Rpublique. Legouv y
avait fait reprsenter son _Quintus Fabius_, tragdie dont le fond est
tir d'un drame d'_Apostolo Zeno_, mais qu'il a fcond avec une grande
habilet, et crit avec un grand talent.

Le succs de cet ouvrage ayant accru sa rputation et son crdit,
quelques socitaires de l'ancien Thtre Franais qui, fidles aux
murailles de leur temple, exploitaient au faubourg Saint-Germain
l'ancien rpertoire tragique concurremment avec la troupe dont Talma
faisait partie, pensrent que la circonstance tait favorable pour
remettre  la scne _la Mort d'Abel_.  l'exception du bonhomme Vanhove
qu'il n'tait pas impossible de remplacer dans le pre Adam, les acteurs
qui avaient tabli cette pice lors de sa nouveaut taient membres de
cette socit nouvelle. Saint-Prix, encore dans la force de l'ge, ne
demandait qu' reparatre dans le rle de Can o l'nergie de son
talent s'accordait si bien avec sa conformation athltique; Mlle
Raucourt brlait de dpouiller de la tunique d'milie ou du manteau de
Phdre ses formes nobles encore, que le costume d've ne lui ordonnait
pas de voiler. En dpit de tant d'intrts, la pice ne fut pourtant pas
reprise. Et pourquoi cela? vous l'allez savoir.

Nos premiers parens, dit non pas la Gense, mais Gessner, avaient deux
filles, Mhala et Thirza. La premire tait reprsente dans l'origine
par Mlle Fleury, actrice qui ne manquait pas de mrite, quoiqu'elle
manqut tout--fait de grce. Or Mlle Fleury se refusait absolument 
reparatre dans ce rle, o elle avait eu du succs pourtant. Un soir,
aprs le spectacle, comme je traversais le thtre dj vide et qui
tait  peine clair, j'entendis un homme qui pressait assez vivement
une dame de se montrer complaisante; instances que la dame repoussait
presque brutalement. Non, Monsieur, cela n'est pas possible, cela n'est
pas possible, disait-elle d'un ton trs-dcid.

Reconnaissant la voix de Mlle Fleury qui me semblait un peu sortie de
ses habitudes, et croyant savoir ce dont il s'agissait, je me retirais 
petits pas et  petit bruit. Venez, venez, me crie Mlle Fleury,
protgez-moi contre M. Legouv qui me tourmente; c'est  n'y pas
tenir.--Mademoiselle, un acte de complaisance vous cote-t-il donc tant
aujourd'hui?--Savez-vous ce qu'il exige de moi?--Je le prsume.--Voyez
si je puis le lui accorder; voyez, Monsieur, je m'en rapporte 
vous.--Permettez-moi de me retirer.--Monsieur veut que je reprenne le
rle de Mhala.--Ce n'est que cela! pourquoi vous y refuser? vous y
montrez tant de talent.--Soit. Mais j'y montre aussi mes jambes et mes
genoux.--Ainsi le veut le costume du rle.--Je ne suis pas bgueule, on
le sait; mais je vous le demande, une femme peut-elle aimer  montrer
ses genoux et ses jambes, quand elle a les jambes et les genoux tourns
comme cela?--Je suis oblig d'en convenir, et ce n'est pas par
galanterie, dis-je  Legouv, mais il faut se rendre  l'vidence;
Mademoiselle a raison. La _Mort d'Abel_ ne fut pas joue.

Lemercier cependant s'avanait  grands pas dans la carrire o il tait
entr ds son adolescence. Il avait fait jouer successivement _le Lvite
d'Ephram_, tragdie o l'ingratitude du sujet est rachete par de
nombreuses beauts de dtails; le _Tartufe rvolutionnaire_, comdie
dont le but est indiqu par le titre, et o se trouve entre autres une
scne originale qui a fait sur un autre thtre la fortune d'une pice
un peu moins grave, _M. Vautour_, ou _le Propritaire sous le scell_;
et ces succs taient couronns par celui d'_Agamemnon_, ouvrage o il a
fondu avec tant d'habilet les beauts parses dans Eschyle, dans
Snque et dans Alfiri, composant de ces diverses richesses, lies 
celles qui lui sont propres, un ensemble pareil  cet airain de
Corinthe, mtal form de la runion des mtaux les plus prcieux.

Ce dernier ouvrage surtout avait excit un enthousiasme universel:
l'clat de ce succs clipsait tous les ntres. Il ne me dcouragea pas
cependant. Je pensais qu'on pouvait mouvoir le public par des moyens
diffrens, et je n'en fus que plus impatient de faire reprsenter mes
_Vnitiens_.

Mon tour tait venu. Les acteurs se mirent  l'tude avec un zle que je
n'ai pas toujours retrouv depuis dans des sujets qui leur sont fort
infrieurs en talent. Le directeur, ce n'tait plus ce pauvre Gaillard,
faisait faire les dcorations et les costumes d'aprs des dessins que
mes amis Percier et Fontaine m'avaient fournis: dessins conformes aux
modes et au style du pays et de l'poque. L'ouvrage tait su, les
accessoires taient prts, le jour de la premire reprsentation tait
fix au lendemain; on commenait la rptition gnrale, quand la police
fait demander communication de la pice.

Je n'ai jamais cherch le scandale; je ne prends pas cette espce de
bruit pour de la gloire. Au lieu de courir aprs les allusions, je les
vite,  moins qu'elles ne sortent si naturellement du fond de mon sujet
que je ne puisse les carter sans lui faire perdre de sa physionomie.
Certain d'avoir trait le sujet de ma tragdie d'aprs ce principe, je
n'avais nul motif pour redouter un examen impartial; je refusai
nanmoins mon manuscrit  l'exigence du ministre; voici ma raison:

La censure n'tait point autorise. La loi rendait bien l'auteur
responsable du dsordre excit par la reprsentation de son ouvrage, ce
qui m'embarrassait peu; mais elle portait de plus que l'administrateur
du thtre dans lequel le dsordre aurait lieu en serait aussi
responsable, et celui-ci s'en embarrassait fort.

L'approbation de la police, disait-il, le mettrait  couvert de tout
risque. Assur que vous tes de ne donner lieu  aucune censure, ne vous
opposez pas  ce que je fasse en mon nom la communication demande;
c'est  votre insu que cela sera cens s'tre fait: votre dignit
d'auteur ne serait pas compromise par cette dmarche qui donnerait toute
scurit au directeur.

--Faites ce que vous voudrez, lui rpondis-je; mais souvenez-vous bien
que je ne me soumettrai  aucun changement prescrit par un abus
d'autorit.

La rptition se continue; et quoique dnue de tout appareil, la pice
produit une vive motion sur plusieurs personnes qui m'avaient demand
la permission d'assister  cet essai, et entre autres sur les dames de
Bellegarde, femmes non moins sensibles que gracieuses, sujets excellens
pour ces sortes d'preuves.  demain, me disait-on, en m'annonant un
succs infaillible. Au milieu du groupe qui m'escomptait mon ovation,
survient le directeur. Me rapportez-vous ma pice?--La voil. Le
censeur, ainsi que je vous l'ai dit, s'est conduit le mieux du
monde.--Il n'a rien retranch, j'espre?--Presque rien: voyez.

Que vois-je! Sur la premire page, en tte de laquelle tait inscrit le
_visa_, tait inscrite aussi cette note:

Observer les coupures indiques dans la premire scne, et quelques
autres lgers changemens dans le cours de la pice. Supprimer
soigneusement autel, prtre, et par consquent la formule du rituel
romain pour la clbration des mariages; les institutions religieuses de
Venise surtout, relativement aux mariages, tant les mmes que celles
que _nous voulons changer parmi nous, et auxquelles tiennent avec tant
d'opinitret les prtres et leurs crdules ou perfides suppts_; il
serait scandaleux de prsenter sur la scne _gravement_ un pareil
spectacle. Ces observations sont de rigueur.

     Le chef de la Ire division,

     CORDERANT.

Sans consigner ici tous les vers dont la suppression tait exige, je me
bornerai  citer ceux qui suivent, ils suffiront pour faire connatre
l'esprit dans lequel s'tait exerce cette censure.

     Malheur  tout pouvoir qui croit par l'injustice
     De sa grandeur sanglante assurer l'difice!
     Il croulera bientt avec son faible appui,
     Et le sang innocent retombera sur lui.

Enfin, en marge de la scne o le prtre venait de bnir le mariage de
Blanche et de Capello, tait cette note:

_Point de prtres, point de prtres!_ ils sont encore parmi nous, ils
nous tourmentent; _point de prtres!_

 ce style d'nergumne,  cette formule de proscription qui prouve que
la philosophie aussi a ses fanatiques, les bras me tombrent de
surprise. Bonhomme que j'tais, j'avais cru que la police ne voulait
intervenir en ceci que pour s'assurer qu'aprs la premire
reprsentation elle ne serait pas oblige de dfendre la seconde; mais
reconnaissant que ma condescendance lui avait donn lieu d'exercer son
autorit sur la premire, je rsolus sur-le-champ de rparer ma faute en
protestant contre sa dcision et en refusant de m'y soumettre.

Vous voyez, dis-je au directeur, o vous m'avez conduit; il n'est qu'un
moyen de me tirer de ce mauvais pas, je le prendrai dans votre intrt
autant que dans le mien. Je ne ferai aucune des suppressions, aucun des
changemens prescrits, parce qu'ils ne sont pas commands par l'intrt
de la tranquillit publique, parce qu'en me soumettant  cette exigence
je croirais appeler sur le gouvernement autant de ridicule que d'odieux.
Mon ouvrage sera donc jou tel que je l'ai fait, ou ne le sera pas du
tout: voil ce que vous pouvez dire  l'agent de la police avec lequel
vous m'avez pu mettre en rapport, mais avec qui je ne serai jamais en
contact. Cela dit, je pris mon manuscrit et je me retirai.

La premire reprsentation des _Vnitiens_ tait annonce pour le
lendemain: on fut assez surpris d'apprendre par l'affiche qu'elle tait
indfiniment ajourne; et quand on sut pourquoi, on se rcria tout d'une
voix contre cet acte arbitraire, moins par bienveillance pour moi,  la
vrit, que par malveillance contre le gouvernement. Les journalistes
rclamrent et dclamrent  qui mieux mieux. Il en est un surtout qui
porta si loin le zle dans les semonces qu'il adressa au ministre, et
qui tana si vertement  cette occasion le citoyen Le Carlier, des
bureaux duquel la dfense tait partie, qu'il semblait nous avoir ferm
toute voie de conciliation: cet officieux dfenseur, qui antrieurement
 ce fait m'tait tout--fait inconnu, tait le citoyen Duviquet.

Tout fut raccommod nanmoins par l'entremise de Palissot. Intimement
li avec Treilhard, alors membre du Directoire, il lui fit facilement
comprendre le mauvais effet que produisait cette prohibition illgale en
elle-mme, et de plus fonde sur des motifs aussi misrables que ceux
qu'on avait la stupidit d'noncer. Voulez-vous, dit assez brutalement
Treilhard au ministre de la police, qu'un mariage se fasse  Venise, au
dix-septime sicle, comme il se fait  Paris au dix-huitime,
par-devant la municipalit?

L'opposition tomba devant son autorit et la pice fut joue sans aucun
changement.

L'impression qu'elle produisit, au cinquime acte surtout, fut des plus
profondes. Je suis fond  croire que cela ne tenait pas seulement aux
souvenirs que rveillait la catastrophe qui le dnoue, puisque cette
impression s'est renouvele toutes les fois qu'on a remis les
_Vnitiens_ au thtre, et qu'elle n'a pas t moins vive trente ans
aprs la premire reprsentation de cette tragdie que dans sa
nouveaut.

L'adresse, ou, si l'on veut, le bonheur avec lequel cet ouvrage est
conduit, ne contribua pas moins  ce succs que le fond du sujet.
Dveloppes par des combinaisons moins heureuses, les ressources qu'il
fournit pouvaient produire un effet tout diffrent. J'avais au reste si
profondment la conscience d'en avoir tir parti, qu' la premire
reprsentation,  laquelle j'assistai avec une des femmes les plus
spirituelles et les meilleures que j'aie connues, avec Mme Hainguerlot,
une fois le quatrime acte achev, comme elle m'exhortait  prendre
courage: Je n'en ai plus besoin, lui dis-je; jusqu'ici le public a t
matre de moi; c'est moi qui suis  prsent matre du public.

L'vnement prouva que je ne m'tais pas tromp.

Cette pice, qui parat peut-tre aujourd'hui faite avec quelque
timidit, tait trs-hardie pour l'poque et prsentait plus d'une
innovation. Jusqu'alors on n'avait gure os fonder l'intrt d'une
tragdie sur des intrts de famille dbattus entre de simples citoyens.
D'aprs les prjugs rgnans, c'tait tout au plus la matire d'un drame
qu'une action qui n'avait pas pour objet le renversement d'un tat, ou
l'assassinat d'une tte couronne, ou des amours, aux vicissitudes
desquels les destins d'un empire ne fussent pas attachs.

Le style mme de cet ouvrage tait une innovation, et ce n'tait pas la
moins dangereuse de celles que j'osais me permettre. Chnier, pote si
estimable sous tant de rapports, avait mont le style tragique  la
hauteur du style pique, et le parterre tait accoutum  prendre
quelquefois de grands mots pour de grandes ides. C'tait s'exposer
beaucoup que d'attendre ses effets d'un langage simple, expression
naturelle des sentimens communs  tous, et de ne chercher que dans la
pense l'lvation que tant d'auteurs ne cherchent que dans la
_sonorit_ des phrases.

En dpit des prjugs et des prventions, les _Vnitiens_ eurent une
longue srie de reprsentations. Ils me firent quelque honneur, mais
c'est  peu prs tout ce qui m'en revint; le produit presque entier de
cet ouvrage me fut enlev par la faillite du directeur. Je ne parlerais
pas de ce fait, s'il ne me rappelait un mot d'une impertinence vraiment
comique.

Impatient des mauvaises dfaites de ce banqueroutier qui, encaissant
tous les soirs l'argent qui me revenait, me rptait sans cesse qu'il
n'avait pas d'argent pour me payer, comme je lui disais: On saura vous
en faire trouver.--_Qu'on m'en fasse trouver_, me rpondit-il, _on me
rendra un grand service_. Ce mot ne serait pas dplac dans la bouche
d'un marquis de l'ancienne cour.

Le jeu des acteurs contribua beaucoup, j'aime  le dire,  l'effet de
cette pice, brillant de toutes les grces de la jeunesse, Talma y
jouait avec une femme qu'il aimait et dont le talent s'accordait
merveilleusement avec le caractre du rle que je lui avais confi.
L'illusion dans les scnes o ils se trouvaient ensemble tait complte:
ce n'taient plus des sentimens simuls, mais rels.

Baptiste l'an fut excellent dans le personnage de Capello.

Pour complment de succs, l'ouvrage fut parodi sur plusieurs thtres,
et parodi mme sur celui du Vaudeville par Barr et Radet, que je
voyais habituellement soit chez des amis communs, soit dans des
pique-niques. Ils se disaient mes amis. C'tait la troisime preuve
d'amiti de ce genre qu'ils me donnaient: je ne les en aimai pas
davantage.




CHAPITRE VI.

Et moi aussi j'ai un Sosie.--Son histoire.--Kosciusko.


Avant de clore l'article des _Vnitiens_, racontons une anecdote qui s'y
rattache.

Pendant que cet ouvrage tait en plein succs, je me trouvai  dner
chez Mme Hainguerlot avec le citoyen Duviquet, qui venait de se dclarer
si obligeamment, si inopinment mon champion. Je lui devais des
remercmens: je les lui fis. Ce n'est pas la premire fois, me dit-il
gracieusement en s'asseyant auprs de moi, que j'ai le plaisir de dner
avec vous.--C'est trs-certainement la premire fois, ou ma mmoire me
servirait bien mal.--Il est pourtant certain que j'ai dn hier avec M.
Arnault.--O cela, s'il vous plat?-- la campagne,  Olinville.--Je ne
suis jamais all  Olinville; et chez qui?--Chez M. Bastide.--Je n'ai
jamais vu M. Bastide.--N'est-ce pas vous qui avez fait _Marius?_--C'est
moi qui ai fait_ Marius_.--Ne vous appelez-vous pas Arnault?--Je
m'appelle Arnault.--Hier, je le rpte, j'ai dn  Olinville, chez M.
Bastide, avec M. Arnault, auteur de _Marius_.--Expliquez-moi cette
nigme, je vous prie.--Press depuis long-temps par le propritaire du
chteau d'Olinville d'y venir passer quelques heures, je me dterminai
hier  y aller. Vous venez fort  propos, me dit-il  mon arrive. Nous
avons ici bonne compagnie; des bons vivans, et des gens d'esprit (c'est
M. Duviquet qui parle). Nous avons mme un auteur tragique, l'auteur de
_Marius_.--L'auteur de _Marius!_ Je ne serai pas fch de me trouver
avec lui. Je ne l'ai vu qu'en passant; j'aurai plaisir  faire avec lui
plus ample connaissance.--Vous serez content de lui, j'en suis sr.
Celui-l ne se fait pas prier pour dire des vers. Il sait sa tragdie
par coeur, et vous en dbite des tirades ds qu'on le lui demande; avant,
pendant, aprs le dner, il est toujours prt. De puis, il chante le
vaudeville, et raisonne finances. C'est un homme universel.

Un domestique ayant annonc qu'on tait servi, nous passons dans la
salle  manger. Chacun plac, je vous cherche des yeux parmi les
convives. Et l'auteur de _Marius?_ dis-je  l'amphitryon auprs duquel
j'tais plac.--Ne le voyez-vous pas l-bas? Mais patience, aprs la
soupe, vous l'entendrez.

Trouvant  l'auteur de _Marius_ une tout autre figure que la vtre, je
crus qu'il y avait de la mystification sous jeu. Je laissai faire,
curieux de savoir qui l'on attrapait. C'est un gaillard de bonne apptit
que votre reprsentant. Pendant le premier service, il ne cessa d'ouvrir
la bouche, mais ce ne fut pas pour dclamer. Contre sa coutume, il ne se
pressait pas ce jour-l de rpondre  l'impatience de la socit, qui,
ds le potage, lui demandait son monologue, et renvoyait la chose au
dessert, comme une chanson. Le dessert arrive, Je suis homme d'honneur,
s'cria-t-il; je n'ai qu'une parole, et le voil qui nous dgoise le
monologue de _Marius_ dans son entier. L'assemble d'applaudir et de lui
demander une autre scne de sa tragdie. Il en dit une autre, et une
autre encore. Il en dit tant qu'on lui en demande; le robinet tait
lch, il aurait dit la pice entire.

Voyant qu'except lui tout le monde tait de bonne foi, et rvolt de
tant d'impudence, j'en voulus faire justice. Citoyen Arnault, lui
dis-je, les vers que vous venez de rciter sont connus. Ne pourriez-vous
pas nous faire entendre du nouveau? Ne pourriez-vous pas nous donner
quelques fragmens des _Vnitiens_, par exemple?--Des _Vnitiens!_ Que
voulez-vous dire?--Des _Vnitiens_, cette tragdie qu'on donne depuis
quinze jours. N'est-elle pas de vous?--De moi! Je ne la connais mme
pas.--C'est singulier; elle est pourtant de l'auteur de _Marius_.
Voyez; et jetant sur la table un journal qui le prouvait: Puisque vous
avouez _Marius_, ajoutai-je, ne dsavouez pas les _Vnitiens_. Et comme
on s'unissait  moi pour lui demander un morceau des _Vnitiens_: Voil
assez de tragdie comme cela, rpliqua-t-il en s'efforant de cacher son
embarras: laissons l _Marius_ et les _Vnitiens_. Une chanson, c'est
plus gai; et il se mit  chanter des couplets qu'il donna comme de lui,
et qui ne lui appartiennent peut-tre pas plus que _Marius_ et les
_Vnitiens_.

--Mais enfin, dis-je au citoyen Duviquet, quel est ce moi qui n'est pas
moi?--Je ne sais, me rpondit-il. Le matre de la maison ne le sait pas
non plus. Quand je dmasquai cet affronteur: Il m'a t prsent, me
dit-il, sous le nom qu'il prend, par un fournisseur de l'arme d'Italie,
d'o ils arrivaient l'un et l'autre; et comme je suis reparti aussitt
aprs le dner, j'ignore le reste de cette histoire.

Le hasard m'a instruit, je crois, non seulement du reste de cette
histoire, mais de l'histoire entire de mon sosie. Elle est assez
curieuse pour que je la raconte. C'est un pisode qui ne dparerait pas
les aventures de _Gusman d'Alfarache_, ou celles de _Lazarille de
Tormes_.

Quelques mois aprs cette aventure, Lenoir revint d'Italie, o il tait
all quand je partis pour l'gypte. Comme nous nous rendions
rciproquement compte de ce qui nous tait arriv depuis notre
sparation: Il faut, me dit-il, que je te raconte un fait des plus
singuliers et qui te concerne. Pendant que tu voguais avec le gnral
Bonaparte, ne tenait-on pas pour certain en Italie que tu tais 
Naples? Arriv dans cette ville avec Souques, que j'avais retrouv 
Rome, nous nous prsentons chez le gnral Macdonald, qu'il connaissait
particulirement. Dnez avec nous, dit le gnral; vous vous trouverez
avec quelqu'un que tous connaissez sans doute, avec l'auteur de
_Marius_.--Avec Arnault!--Il est ici depuis quelque temps. Il ne quitte
pas le quartier gnral, et j'en suis charm, car il nous amuse fort
avec sa tragdie et ses chansons.--Il est charmant. Il demande de
l'emploi. Je lui en donnerai certainement ds que l'occasion s'en
prsentera.

Pensant, poursuivait Lenoir, que tu avais pu te dtacher de
l'expdition et aborder  Naples, nous nous rjouissions d'avance de
tout le plaisir que nous aurions  te retrouver et de la surprise que te
causerait cette rencontre. Nous prommes de revenir dner.  l'heure
dite nous arrivons en effet. Les convives taient dj runis: ne te
voyant pas parmi eux, nous attribuons cette absence  quelque
distraction. Il flne sur le quai de Kiaja, ou dans la rue de Tolde,
disais-je  Souques; buvons  sa sant en l'attendant.

Le dner cependant tirait  sa fin, quand le gnral s'adressant  un
individu que nous ne connaissions pas. Citoyen Arnault, lui dit-il une
tirade de _Marius_; et sans se faire prier, le citoyen Arnault de
dbiter tout ce qui lui vient dans la mmoire, aux grands
applaudissemens de l'assemble et particulirement d'un tambour major,
qui, je ne sais  quel propos, se trouvait derrire nous, et qui avait
jou le rle du Cimbre en cantonnement. Qu'en dites-vous? nous dit le
gnral aprs le dner.--Nous disons, rpondis-je, que nous
reconnaissons bien l les vers d'Arnault, mais que nous ne reconnaissons
pas sa personne dans celle qui les rcite; et que si cette personne est
Arnault, il y a sur le vaisseau mme du gnral Bonaparte un imposteur
qui s'est empar de son nom, imposteur d'autant plus maladroit, qu'il ne
ressemble pas plus  votre Arnault que la nuit ne ressemble au jour; et
il y a long-temps que le mensonge dure, ajoutai-je, car depuis cinq ans
que je connais cet imposteur, il a toujours port ce nom. Nous pouvons
d'autant mieux le certifier qu'il est de notre socit intime, et qu'il
ne nous a jamais quitts, depuis que nous le connaissons, que pour
voyager avec le gnral Bonaparte, avec lequel il vient de repartir.

--Voil, dit le gnral, non pas en parlant de toi, un impudent
personnage! J'espre qu'il ne se reprsentera plus devant moi.

En effet, le faux Arnault, instruit de ce qui se passait, n'avait pas
attendu qu'on le mt  la porte; il avait incontinent quitt Naples. O
tait-il all? C'est ce que nous ignorons absolument.

L pourtant ne se termine pas l'histoire de mon homonyme; il y manque un
troisime chapitre, dont je n'ai eu connaissance qu'un an aprs. C'est
d'une personne attache  la lgation franaise  Florence que je la
tiens.

Notre homme, ainsi que je l'ai dit, attendait que le gnral Macdonald
l'employt. La mission qu'on ne lui donna pas, il se la donna lui-mme.
Il n'avait fait que traverser Rome en revenant de Naples. Muni d'une
fausse commission du gnral en chef, il court de l  Viterbe, et s'y
fait reconnatre commandant de la place. Les circonstances sont
difficiles, dit-il aux magistrats du lieu qu'il a convoqus; l'arme a
besoin de ressources extraordinaires pour y faire face; toutes les
villes du territoire affranchi par les Franais doivent contribuer en
raison de leurs moyens  les lui procurer. Voici la contribution 
laquelle votre ville est taxe. Elle doit tre paye dans les
vingt-quatre heures, vu l'urgence. Songez que vous tes responsables de
l'excution de cet arrt.

Le dsordre qui rgnait alors en Italie peut seul expliquer l'excs
d'impudence de ce personnage et l'excs de crdulit des magistrats de
Viterbe. La somme ayant t paye dans le dlai prescrit, le commandant
dcampe et va droit  Florence. L, bien que par intrt de sret il
dt reprendre son propre nom, le nom qu'il tenait de son pre, c'est
encore sous votre nom qu'il se prsente au ministre de France, me dit la
personne de qui je tiens ces derniers dtails, et sous votre nom qu'il
se fait accueillir dans la socit (on me faisait par trop d'honneur).
Un seul intrt, dit-il, l'a conduit dans cette ville fameuse, l'amour
des arts; il ne laisse pas ignorer qu'il cultive les lettres, et qu'il a
mme compos une tragdie de _Marius_. Un ami des arts, un ami des
lettres est toujours bien reu dans la patrie du Dante;  plus forte
raison un auteur tragique. Il n'y est personne qui n'ait fait honneur 
votre nom, personne, y compris le superbe Alfiri, qui se trouvait pour
le moment sur les bords de l'Arno. Il paraissait d'abord plein d'estime
pour vous: mais il en rabattit bientt, et vous conviendrez qu'il n'eut
pas tort, quand vous aurez entendu ce qui me reste  vous raconter.

Cdant aux instances du tragique de Paris, qui lui avait dbit tout
_Marius_ d'un seul trait, le tragique d'Asti avait consenti  lui lire
une de ses tragdies, son _Antigone_. Voil une oeuvre vraiment
admirable, lui dit votre reprsentant; et vous avez trouv tout cela
dans votre tte! Les plus grands potes n'ont rien invent de plus
parfait.--J'ai trouv cela dans Sophocle, vous le savez aussi bien que
moi, reprend l'Italien.--Dans Sophocle!  d'autres. Ne croyez pas me
faire prendre le change. A-t-il jamais rien fait qui ressemble 
cela?--Mon _Antigone_ est  peu prs calque sur la sienne.--Est-ce
qu'il a fait une _Antigone_?

 cette question faite avec l'accent de la bonne foi, quand elle prend
l'accent gascon, Alfiri fit une grimace pareille  celle du dauphin qui
reconnut un singe dans le naufrag qu'il avait pris pour un homme. Un
auteur tragique ne pas connatre les tragdies de Sophocle! disait-il
quand il parlait de ce fait, et il en parlait  tout propos. Mais ne
froncez pas les sourcils. Vous avez t rhabilit dans son esprit.

Il y avait plusieurs mois que le citoyen en question mettait votre nom
en honneur dans la ville des Mdicis, menant grand train, vivant
joyeusement, estim sous tous les rapports, except sous celui de
l'rudition; loin de penser  quitter Florence, il paraissait dispos 
s'y tablir. Une dame  qui il avait su plaire, une dame noble et riche,
tait, disait-on, dtermine  lui donner sa fortune en change de son
nom. Le jour o serait sign le contrat qui devait conclure ce march
tait fix, quand on apprend que cet homme aimable a disparu.--Avec la
dot comme Crispin quand il se donna pour Damis?--Avec les reliquats
d'une contribution qu'il avait, de sa propre autorit, prleve sur la
ville de Viterbe, et qu'il lui fallait mettre ainsi que sa propre
personne en lieu de sret.

Pendant qu'il s'endormait  Florence, on ne s'endormait pas ailleurs;
la concussion dont je vous parle avait t dnonce au gnral en chef,
qui l'avait dfre  un conseil de guerre, lequel avait condamn le
concussionnaire aux galres, non sous votre nom toutefois: c'est sous le
sien propre qu'il a subi la peine qu'il avait mrite sous le vtre;
car, dcouvert dans la retraite o il s'tait cach avec les dbris de
sa fortune, il a subi quelque temps aprs sa sentence, dont ampliation
avait t envoye  notre ministre  Florence, avec injonction de
requrir du grand-duc l'extradition du condamn.

Tout me porte  croire que l'intrigant d'Olinville et celui de Florence
ne sont qu'un. Voil un homme sur lequel j'ai des reprsailles 
exercer. Il peut tre tranquille cependant: je ne me prvaudrai jamais
contre lui de la loi du talion. S'il s'est par de mes oeuvres, je ne me
parerai jamais des siennes. Prt-il mille fois encore mon nom, je ne
prendrai jamais une seule fois le sien.

Le moins plaisant de tout cela n'est pas que ce soit moi vritablement
que le ministre de France ait cru accueillir en lui, et qu'il l'ait par
cela mme tay de tout son crdit. Ce ministre, avec qui j'avais eu
l'hiver prcdent  Paris une conversation sur les dispositions de la
cour de Florence  notre gard, saisit cette occasion pour me tmoigner
sa reconnaissance. Je n'ai pu que lui en savoir gr. Mais j'ai peine 
concevoir qu'il ait pu me reconnatre dans l'homme qui me faisait
l'honneur de se donner pour moi. Je n'ai rencontr cet homme qu'une fois
dans ma vie. Je ne sais s'il me ressemble, mais je sais que je serais
peu flatt de lui ressembler.

Les tmoignages d'estime que m'attirait le succs des _Vnitiens_
m'indemnisaient cependant des tracasseries dont ils avaient t pour moi
l'occasion. Aucun ne m'a flatt comme celui que je reus de Mme Pourra,
femme non moins remarquable par sa beaut que par sa bont, et par la
puret de son got que par la gnrosit de ses sentimens. Sa maison,
dont sa fille, Mme Hocquart, faisait les honneurs avec elle, me plaisait
d'autant plus que j'y retrouvai plusieurs de mes anciens amis, et ce
n'taient pas les moins aimables; nommer mon confrre Lemercier et mon
camarade Riouffe, c'est le prouver. Je m'y suis trouv aussi avec un des
plus grands hommes du sicle, avec Kosciusko.

Kosciusko tait venu chercher,  dfaut de patrie, un asile en France,
d'o il ne sortit que lorsque les oppresseurs de son pays, que lorsque
les Russes y pntrrent. Je ne le vis pas sans prouver au plus haut
degr l'intrt qu'inspire une grande infortune et l'admiration que
commande un grand caractre. Simple comme l'homme vraiment grand, exempt
de sot orgueil et de fausse modestie, mais fier, c'tait l'homme le plus
naturel qu'il soit possible d'imaginer. Pendant le dner, on le fit
parler, on le fit chanter; comme un hros d'Homre, il se prta  tout
sans droger  sa dignit. Aprs nous avoir intresss par des rcits
anims de l'amour de la patrie et de la libert, les dames lui
tmoignant le dsir d'entendre l'hymne qu'entonnaient ses compatriotes
en courant combattre pour la Pologne expirante, il se retira avec un de
ses compagnons d'infortune et de gloire dans une pice voisine, et, de
concert avec lui, chanta cette autre _Marseillaise_ avec un accent qui
nous mut profondment; accent de douleur plutt que de triomphe; c'est
celui avec lequel il dut prononcer, quand les Russes passrent sur son
corps pour entrer dans Varsovie, ces mots si touchans: _Finis Poloni_,
il n'y a plus de Pologne.




LIVRE XVI.

DERNIRE ANNE DU DERNIER SICLE.




CHAPITRE PREMIER.

Paris sous le Directoire.--Les bals masqus.--Les
mystifications.--Musson.--De la caricature.--Girodet.--Les
feuilletons.--Socit philotechnique.--Je suis nomm de
l'Institut.--Socit des btes.


Le Directoire se tranait de crise en crise vers le terme de son rgne.
Paris qui par instinct plus que par calcul sentait ce terme approcher,
essayait de se donner par anticipation les plaisirs dont la rvolution
l'avait priv, et qu'une rvolution nouvelle devait lui rendre.
Indpendamment des bals qui se multipliaient dans une proportion
toujours croissante, et faisaient de cette grande ville un vaste
ranelagh, on avait rouvert des bals masqus. La classe suprieure de la
socit ne s'tait jamais montre plus avide de ce plaisir: cela se
conoit. La libert du masque favorisait plus d'un genre d'intrigue; en
outre elle tablissait une galit qui n'tait pas sans analogie avec
celle d'Athnes, et une communaut assez semblable  la plus douce de
celles qu'autorisait la loi de Sparte.

La politique transige mme avec les vices que la morale proscrit. Le
gouvernement, qui devait s'estimer heureux que la socit qui ne
l'aimait pas ne songet pas  lui et se livrt aux distractions que des
spculateurs ressuscitaient pour elle, mconnut ce principe, et ce ne
fut pas par dlicatesse de conscience. Au lieu de s'tudier  tirer
parti de ces divertissemens, tout en les surveillant, il en prit de
l'ombrage; sous prtexte d'arrter les rquisitionnaires rfractaires,
il fit cerner l'htel Richelieu o les masques taient runis, jeta
l'inquitude, la terreur mme dans cette assemble qui ne voulait penser
qu'au plaisir, et se faisant autant d'ennemis irrconciliables qu'il y
avait l d'individus, il fora les esprits les plus frivoles  s'occuper
des objets dont ils s'taient efforcs de se distraire.

Le gouvernement de Venise, je le rpte, tait plus habile, quand se
montrant aussi complaisant en morale qu'il tait exigeant en politique,
et prenant le masque avec le peuple, il lui rendait en licence, sous le
premier rapport, ce que sous le second il lui retirait en libert.
Libres dans leurs plaisirs, les gouverns oubliaient qu'ils taient
esclaves pour le reste, ou ils se tenaient pour ddommags par des
jouissances journalires de la privation de droits qui n'ont pas la mme
valeur pour tous. Il y avait au moins compensation. Des rancunes que les
Parisiens gardaient au Directoire, la moins vive n'est pas celle que
provoqua la suppression des bals masqus.

On en donna cinq ou six. J'allai  deux ou trois, avec Lenoir. Nous nous
amusions ensemble aux dpens de qui il appartenait. Une fois il y alla
seul pour s'amuser  mes dpens. Il eut tort.

Prvenu de son intention, j'y allai, moi, pour m'amuser aux siens, et
jamais je ne m'y suis tant amus.

Il devait se dguiser en fantme, c'est--dire muni d'un appareil qui le
grandissant de quelques pieds, supportait une tte de poupe couverte
d'un masque livide et encapuchonne d'un drap de lit, dans lequel il
tait envelopp lui-mme, et qui lui tombait jusqu'aux pieds. Je m'y
rendis visage dcouvert, mais muni d'un masque de papier comme ceux que
fabriquent les enfans, et sur le front duquel taient crits en gros
caractres ces mots: _Mon voisin s'appelle Lenoir_.

Ayant reconnu mon homme  sa taille gigantesque, je perce, non sans
quelque peine, la foule qu'il divertissait par ses saillies, et je me
place  ct de lui, persuad qu'il ne tarderait pas  m'attaquer. En
effet, ds qu'il m'aperoit, il m'adresse d'une voix qui semblait sortir
de son ventre de spectre, plusieurs plaisanteries assez piquantes que je
n'avais pas l'air de comprendre. Qui diable, est ce masque-l? me
disait-on.--Je ne sais; un revenant, peut-tre, mais non certainement un
esprit. Le revenant de me lutiner de plus belle; et comme il ne
m'pargnait pas, feignant un mouvement d'humeur, je lui tourne le dos,
et tirant de ma poche mon masque de papier, je le mets sur ma figure.
_Mon voisin s'appelle Lenoir_, dit aussitt une personne qui se trouvait
prs de moi.  ce propos, qui est rpt par chaque lecteur, le revenant
dcampe et va se rfugier dans un autre salon. Je lui laisse le temps
d'y rassembler un autre groupe; et dans le moment o plus gai que jamais
il jouissait, sous le plus parfait _incognito_, du succs de ses
malices, je viens me replacer  ct de lui, feignant toujours de ne pas
le reconnatre. Ses attaques de recommencer. J'y rponds de mon mieux;
puis, feignant de nouveau l'impatience, et lui tournant brusquement les
talons, je reprends mon masque. Tous les gens qui savaient lire, et il y
en avait l, quoique je ne fusse gure entour que de nouveaux riches,
tous les gens qui savaient lire de rpter: _Mon voisin s'appelle
Lenoir_. Le revenant transporte sa scne ailleurs. Je l'y poursuis, et
grce au mme procd, je le force de nouveau  dmnager. N'y concevant
rien, il se fait enfin connatre  moi: Conois-tu, me disait-il, que
je sois devin de tout le monde? je n'ai donn mon secret 
personne.--Si tu me l'avais donn, lui dis-je, personne ne l'aurait
devin; mais je ne me suis pas cru oblig de garder un secret que tu ne
m'avais pas confi. Au reste, c'est en me masquant que je t'ai dmasqu,
ajoutai-je, en lui montrant mon visage de papier. Il rit de bon coeur de
ce tour-l, et me promit de ne plus revenir au bal sans moi.

Nous y revnmes; mais nous ne nous y amusmes plus, faute de trouver non
pas  qui parler, mais qui nous rpondt; cette sorte d'escrime tant l
le plaisir par excellence. Un galant homme peut s'y livrer, mais il ne
doit le faire qu'avec rserve: au bal comme ailleurs, la libert a ses
restrictions, elle permet de pincer, mais non pas d'corcher; elle
permet la plaisanterie, mais non pas l'outrage. L'homme honnte ne dit
rien sous le masque qu'il ne dirait  visage dcouvert.

Que d'honntes gens sous ce rapport n'taient pas des gens honntes! Ces
mnagemens s'accordaient peu avec les moeurs un peu brutales que la
rvolution nous avait faites. J'en ai eu plus d'une preuve. Et la
civilisation, dit-on, s'est perfectionne! Puissions-nous avoir gagn en
civilisation ce que nous avons perdu en civilit!

Rapportons  ce propos une des rpliques les plus gaies et les plus
malicieuses qui aient t faites sous le masque.

Dans un bal o je donnais le bras  Mme Hainguerlot, femme aussi bonne
que spirituelle, aussi bonne que possible, et nanmoins assez maligne
(tout cela s'arrangeait en elle), un masque, dont je ne puis dire la
mme chose, nous poursuivait, nous harcelait de ses importunits. Vtu
d'un costume videmment rform de l'Opra, costume frip qu'il achevait
de salir, sur un tricot couleur de chair qu'une tunique bleue couvrait 
demi, il portait un carquois en sautoir: c'tait une caricature vivante
de Cupidon.  l'oripeau qui ceignait son front,  l'arc dor sur lequel
il s'appuyait, aux ailerons accrochs  ses paules, il tait impossible
de la mconnatre. Comme nous ne faisions pas attention  lui:
Regardez-moi donc, nous disait-il, regardez-moi donc! je suis
l'Amour.--Tu n'es certainement par l'amour propre, repartit Mme
Hainguerlot.

Cette finesse, cette vivacit caractrise l'esprit de cette dame et
dominait dans ses discours: aussi sa socit intime, qui se composait de
gens d'un esprit analogue au sien, tait-elle des plus aimables. Pour le
prouver, il suffirait d'en nommer les principaux membres: c'taient
habituellement Lenoir, Mhul, Digeon et quelquefois Hoffmann, noms
auxquels je dois ajouter celui de Prault son frre, homme de
l'originalit la plus piquante. Si passionn que je sois pour la
musique, et l'on en faisait de bonne chez elle qui l'aimait
passionnment, combien je prfrais sa conversation aux concerts les
plus brillans! combien nous prfrions le petit cercle qu'elle animait
aux nombreuses runions o nous ne l'entendions que chanter, et qui,
bien qu'elle chantt  merveille, taient pour nous des soires presque
perdues!

Elle donnait souvent aussi de grands dners. Ses convives tant pour la
plupart des gens avec lesquels son mari tait en relation d'affaires,
gens plus importans qu'amusans; ces dners, mme en dpit de ses
saillies, nous auraient autant contraris que ses concerts, si un homme
qu'elle n'oubliait gure d'inviter ces jours-l n'avait pas eu le talent
de changer en comdie des plus amusantes ces sances qui ne promettaient
que de l'ennui.

Cet homme tait Musson. Lui refuser une place dans le tableau des moeurs
parisiennes,  cette poque, serait y laisser un vide.

La socit, ai-je dit dans l'loge de Picard, tait atteinte alors
d'une manie assez singulire. Pour satisfaire  je ne sais quel besoin
qui s'tait empar des esprits, d'autant plus avides de plaisir qu'ils
en avaient t absolument sevrs pendant l'effroyable priode  laquelle
on venait d'chapper; pour regagner le temps perdu, et en compensation
d'un si long deuil, on croyait ne pas pouvoir trop se divertir: de l
l'usage assez commun d'appeler dans les ftes que l'on se prodiguait
rciproquement, et o l'on accumulait tous les genres d'amusemens,
certains personnages dont le mtier tait de se jouer de la bonhomie du
convive qu'on leur livrait, et de le couvrir de ridicule dans la maison
o il avait t attir par des dmonstrations d'estime et d'amiti, et
quelquefois mme dans sa propre maison qu'il avait cru n'ouvrir qu' des
amis.

Ces personnages se nommaient des _mystificateurs_.

Aucun mystificateur n'a port plus loin que Musson le talent, ou plutt
l'art (en parlant de lui, c'est le mot), l'art de mystifier; aucun n'a
reproduit la nature avec plus de fidlit. Cela explique comment les
hommes les plus fins s'y laissaient abuser et le remerciaient de les
avoir abuss: la crdulit qu'il obtenait ne blessait au fait nullement
l'amour-propre; on ne pouvait pas plus se fcher de l'avoir pris pour ce
qu'il se donnait, qu'on ne peut se fcher de s'tre laiss entraner aux
illusions du thtre: c'tait  une comdie bien joue qu'on venait
d'assister.

Il changeait souvent de rle: tantt maire d'une petite ville, tantt
architecte, tantt chanoine, tantt commerant; mais quel que ft le
rle qu'il adoptt, il n'en sortait de la soire. Ses manires, ses
discours, ses souvenirs, ses craintes, ses esprances se rattachaient
tous  cette profession: la sphre de ses ides, l'tendue de son
intelligence n'allait pas au-del. Sa politique ne s'appliquait qu'
cela, et c'est du peu d'harmonie qui se trouvait entre ses intrts
privs et les intrts de la chose publique qu'il tirait ses effets les
plus comiques.

Un jour qu'il se donnait pour un homme de lettres, et qu'en cette
qualit il se dchanait contre le rgime dont la rvolution avait fait
justice, et contre le duc de La Vrillire particulirement, qu'il
appelait homme sans conscience; comme on lui demandait ce qu'il avait 
reprocher  ce ministre? coutez, rpondit-il, je faisais de jolis
romans, mais ils ne se vendaient pas. Ne sachant comment vivre, et 
plus forte raison comment payer mon terme, j'imaginai de me faire mettre
 la Bastille. L, me disais-je, on est log, chauff, nourri et bien
nourri aux frais du roi, et puis cela donne de l'importance.
Faisons-nous mettre  la Bastille. Je compose  cet effet contre Mme Du
Barri une satire. Elle tait crite de la bonne encre, cette satire-l!
Elle fait du bruit: M. de La Vrillire en entend parler. Ds le
lendemain de la publication, un exempt de police se prsente chez moi
avec une lettre de cachet. _De la part du roi_, me dit-il en me faisant
monter dans un fiacre, suivez-moi. J'tais au comble de mes voeux. Je
saluai d'un air fier les voisins attroups pour me voir partir; je me
voyais  la Bastille, quand il crie au cocher:  Bictre! Y a-t-il
conscience? je le demande; et encore m'a-t-on fait payer le fiacre!

Musson tait merveilleusement servi par son physique, par la bonhomie
qui caractrisait sa figure, par sa conformation un peu lourde, par son
oeil teint qui ne s'animait que lorsqu'il avait rencontr quelque
balourdise bien conditionne, et mme par ses cheveux qui, non moins
blanchis par le temps que par la poudre, ne permettaient pas de croire
qu'arriv  un ge qui commande la gravit, il pt prtendre  un genre
de succs qui ne vous concilie pas absolument le respect.

Chose assez singulire, c'est que cet homme si divertissant dans un
personnage emprunt, n'tait rien moins qu'amusant quand il restait dans
le sien. Son esprit, si fcond en traits de tous les genres quand il
faisait parler les autres, tait d'une strilit absolue quand il
parlait pour son compte. Terne, lourd, commun quand il tait lui, il
sentait aussitt le besoin de cesser de l'tre, et s'gayait aux dpens
du premier venu. Un jour de carnaval on le surprit se promenant
gravement sur le boulevard une queue de lapin attache  une basque de
son habit, et cela pour attraper non seulement les polissons qui le
saluaient de leurs complimens accoutums, mais aussi le passant
charitable qui croyait devoir lui donner un avertissement qu'il
repoussait et avec qui il engageait  cette occasion une querelle
tout--fait plaisante.

Une autre fois, sur le boulevard encore, s'amusant de la bont d'un
provincial aux soins duquel il s'tait fait confier, et qui le prenait
pour un imbcile dont la manie tait de se croire un enfant, s'arrtant
 toutes les boutiques et demandant dans la langue de l'enfance tout ce
qu'il voyait, il se fit acheter par lui des gteaux, un pantin, et quand
la foule que cette singulire farce avait runie fut assez nombreuse, se
mettant tout  coup  trpigner, il exigea de son mentor la complaisance
la plus grande qu'un marmot puisse obtenir de sa bonne. Heureusement
pour le mystifi, Lenoir qui lui avait confi cette singulire tutelle,
et qui observait de loin cette scne, vint-il le tirer d'embarras, sans
toutefois le dsabuser.

Pas de bonne fte sans Musson. Sa vie s'coula tout entire dans les
plaisirs qui entourent la richesse et dans la pauvret qu'il retrouvait
chez lui. Il tait peintre; mais il s'en fallait de beaucoup qu'il et
autant de talent pour peindre l'homme physique que l'homme moral, ou
plutt au physique comme au moral il ne pouvait le peindre qu'en
caricature. Aussi ne lui faisait-on faire de portraits que pour avoir
occasion de le payer de ses facties, et on ne les lui payait pas
souvent.

Il mourut d'accident  un ge fort avanc. Comme il sortait fort tard
d'une maison o il avait pass la soire, le timon d'un fiacre le
renversa. Il conserva jusqu' son dernier moment le don de faire rire
tout le monde, et le don de rire de tout. C'tait Diogne, au cynisme
prs: c'tait un vrai philosophe.

Musson n'est pas le seul peintre en qui cette double facult d'imiter se
soit trouve runie. Il y a entre l'une et l'autre une secrte analogie.
Bellecour les possdait; et ne sont-elles pas runies aujourd'hui au
degr le plus minent dans Henri Monnier?

De la facult d'imiter  celle de contrefaire, il n'y a qu'un pas. En
tudiant les perfections d'un objet, on dcouvre aisment ses
dfectuosits. Rien de moins tonnant que de voir une mme main dessiner
la caricature du modle dont elle a reproduit les beauts. David aurait
pu le faire; mais il s'en est gard, et il a bien fait. Un de ses plus
brillans lves, Girodet, a fait le contraire; il a eu tort, et d'autant
plus, qu'tant  la caricature ce qu'elle a de gai, il en a fait
l'expression de la satire la plus cruelle: la plume de Juvnal n'a pas
crit une page plus virulente que celle que Girodet a trace avec son
pinceau; c'est une tache dans sa vie. Si grand que ft le tort qui
provoquait sa colre, le tort d'une femme qui n'avait pas attach  un
portrait sorti de ses mains le prix qu'il croyait lui tre d,
qu'tait-ce, comparativement  la vengeance qu'il tirait de cette
injustice, en faisant du modle qu'il croyait avoir flatt le centre de
l'allgorie la plus outrageante?

S'il est difficile de concevoir qu'un artiste ait t entran dans un
pareil cart par son ressentiment,  plus forte raison ne concevra-t-on
pas qu'un jury d'artistes, sans l'agrment duquel aucun tableau ne
pouvait tre expos au Louvre, ait autoris l'exposition de celui-l.
Prtendant n'avoir pas le droit d'y entendre malice, il permit que cette
rvoltante parodie ft place dans le lieu mme que le portrait auquel
elle faisait allusion avait occup. Pour mettre un terme aux querelles
que ce tableau provoquait, la police le fit enlever au bout de trois
jours. L'on comprenait la libert dans ce temps-l  peu prs comme on
la comprend dans ce temps-ci.

 ce mme Salon o fut expos le _Marcus Sextus_ qui rvla dans Gurin
un mule de Grard, un petit, un trs-petit tableau de Demarne, avait
frapp mon attention: c'tait une de ces compositions heureuses qui
tirent leur effet de leur simplicit mme; une de ces compositions qui
au premier aspect semblent ne porter que sur une ide, et autour
desquelles une foule d'ides viennent bientt se grouper; compositions
dont votre attention ne peut plus se dtacher, et qui vous meuvent
d'autant plus que vous les contemplez plus long-temps.

Je ne vis d'abord dans ce tableau, qui reprsentait une plage battue par
une mer encore agite, qu'un personnage, c'tait un chien hurlant devant
un chapeau. Ce chien tait un barbet, ce chapeau celui d'un matelot.
L'attitude et l'expression de ce pauvre animal tait si vraie que je
l'entendais en le voyant. J'esprais qu'aprs tout son malheur n'tait
pas irrparable, que les flots avaient pu ou pourraient rejeter sur un
autre point l'ami dont ils lui avaient rendu la dpouille; je cherchais
sur le rivage l'endroit o ce pauvre homme allait aborder: j'en dcouvre
un dans le lointain. Mais une troupe de sauvages assis autour d'un grand
feu y faisait les apprts d'un horrible festin!

Au doux attendrissement que j'prouvais, succda tout  coup un
sentiment insupportable, un vritable dsespoir. Je m'loignai
brusquement, mais je revins bientt rappel par le barbet, et reportant
mes regards sur la partie mlancolique de cette double scne, je tchai
de ne voir que lui. Si ce tableau m'et appartenu, je n'y aurais pas
souffert d'autre figure.

Ce barbet-l est probablement celui qui a suivi depuis le convoi du
pauvre.

Comme je parlais de cette composition avec un sentiment analogue 
l'motion qu'elle m'avait cause, et que j'avais exprim le regret de ne
pouvoir l'acheter, Lenoir et plusieurs de mes amis, au nombre desquels
tait ce pauvre Regnauld, et M. Collot aussi, je crois, eurent l'ide de
se cotiser pour me le donner: mais le tableau n'tait plus  vendre. Je
ne sus ce fait que long-temps aprs; on conoit si j'en fus touch.
L'intention, cette fois, fut rpute pour le fait. Grce  elle, c'est
avec un double plaisir que je revois _le Chien du Matelot_, et j'ai ce
plaisir souvent: on a tant multipli les copies de cette nave
production.

Cependant mes ressources pcuniaires diminuaient. Le directeur du
Thtre Franais, homme d'honneur qui m'avait promis de ne me pas payer,
me tenait parole. Mes conomies s'puisaient, mes louis taient presque
tous convertis en papier; un des fondateurs du journal intitul _le
Propagateur_, m'ayant propos sur ces entrefaites de me charger
moyennant un traitement fort honnte de l'article _thtre_ dans cette
feuille, j'acceptai. Je ne parle de ce fait que parce qu'une
circonstance assez plaisante s'y rattache.

En ce temps-l, comme en celui-ci, la littrature tait d'un bien faible
intrt pour les esprits domins par des intrts politiques. La
politique, en consquence, envahissait tout le journal, et si courts que
fussent mes articles, j'avais toutes les peines du monde  les y faire
entrer sans amputations. Je tenais  payer largement mon contingent:
qu'imagin-je  cet effet? Comme au bas de la feuille tait un
feuilleton destin  recevoir les annonces, je demandai que deux fois
par dcade (nom qu'on donnait alors aux divisions du mois) le commerce
cdt sa place  la littrature; ce que j'obtins. La mthode ayant paru
commode, d'autres journaux, et particulirement le _Journal des Dbats_,
prirent modle sur le ntre, et bientt chaque feuille eut son
feuilleton littraire. Je puis donc me vanter d'tre le crateur des
feuilletons; mais cette gloire m'a cot cher. Comme Danton qui fut
condamn par le tribunal qu'il avait institu, ou, si l'on veut, comme
Montfaucon qui fut accroch aux fourches patibulaires qu'il avait
restaures, victime de mon invention, ne suis-je pas le premier
littrateur qui ait t excut dans le feuilleton devenu libelle ds le
lendemain de sa naissance, sous la plume de Geoffroy?

La cration de l'Institut avait remis en honneur les socits savantes
et littraires. Au premier rang de celles que la mode fit clore est la
_Socit philotechnique_, association libre o les arts, les sciences et
les lettres ont aussi leurs reprsentans. Plusieurs membres de la
Socit-Modle, tels que Lacpde et Slis, y taient affilis. Se
mettre en rapport avec eux tait pour moi d'un double avantage: 
l'agrment que je pouvais retirer de leur commerce se joignait
l'esprance de m'assurer leur suffrage, si jamais j'tais port sur la
liste des candidats de l'Institut, o les nominations se faisaient alors
par toutes les classes assembles, quelle que ft la classe  laquelle
appartnt le fauteuil vacant. J'acceptai donc avec empressement la
proposition qu'on me fit de me prsenter  la Socit philotechnique, et
sous tous les rapports je n'ai qu' me fliciter d'y avoir t admis.

Cette Socit, comme l'Institut, avait des sances particulires et des
sances publiques. Ses sances publiques ne diffraient de celles de
l'Institut qu'en ce qu'elles taient gayes par l'excution de quelques
morceaux de musique: quant aux sances particulires, mme gravit.
Elles n'avaient cependant pas tout--fait la solennit d'une sance
acadmique; on y dissertait moins qu'on n'y conversait, mais cela n'en
tait pas plus mal. Le plus parfait accord rgnait entre ses membres que
ne divisait aucune prtention, et qui, bien que l'galit de mrite
n'existt pas plus chez eux qu'ailleurs, vivaient entre eux sur le pied
d'une galit qu'un banquet fraternel restaurait tous les mois.

Arriva enfin le moment o les liaisons que je formai l devaient me
devenir utiles dans des intrts plus graves que ceux du plaisir, et
servir ma plus haute ou plutt ma seule ambition.

Guillet le Blanc, auteur d'une tragdie des _Druides_,  qui la
prohibition dont elle avait t frappe donna quelque clbrit, auteur
d'un _Manco Capac_ qui n'est gure connu que par des vers ridicules, et
auteur aussi d'une traduction de Lucrce, _De natur rerum_, qui n'est
pas connue du tout, _le Blanc Guillet_, dis-je, vint  mourir. Il
laissait une place vacante  l'Institut dans la section de posie. Port
par cette section au nombre des trois candidats entre lesquels le corps
entier devait choisir, mes confrres de la Socit philotechnique ne me
furent pas inutiles pour l'lection dfinitive. Le bon Slis, surtout
qui m'avait pris en gr sans me connatre, et peut-tre parce qu'il ne
me connaissait pas, avait commenc la premire conversation que nous
emes, en me disant: _Je veux que vous soyez des ntres_: il me tint ou
plutt il se tint parole. Je fus nomm. Je dus m'estimer doublement
heureux, car j'avais Parny et Le Mercier pour concurrens. Je dsirais
cet honneur plus que je ne l'esprais. Aussi ne puis-je exprimer la joie
que me donna cette prfrence inespre: elle me flattait d'autant plus
que je ne l'avais pas sollicite. C'est dans la plus stricte acception
du terme que je le dis. Aprs la joie que me donna le succs de mon
_Marius_, c'est la plus vive que j'aie rencontre, dans la carrire des
lettres, s'entend.

Dans l'explication que j'avais eue avec le gnral Dufalga  Malte: Si
vous tiez de l'Institut, m'avait-il dit, on vous traiterait comme Monge
et Berthollet qui sont de l'Institut. Ce  quoi j'avais rpondu:
J'irai donc me faire recevoir de l'Institut. Me rappelant ce propos
aprs mon lection: Je puis aller rejoindre l'expdition d'gypte,
dis-je  Regnauld qui tait revenu de Malte et m'avait servi en cette
occasion avec toute son activit; j'ai mon rang marqu  prsent.--Je
pense que vous ne vous presserez pas de l'aller prendre, me
rpondit-il.

 propos d'Institut, il est dans le caractre franais de tout parodier.
Parodiant cette grande institution, les parodistes de l'poque, Barr,
Radet, Despraux et autres, avaient form une _Socit des btes_. Dans
ces runions les adeptes ne pouvaient rien dire qui et apparence de
sens ou du moins de raison. Cette loi, qui avait l'amusement pour but,
produisit un effet tout contraire.

Les honneurs couraient aprs moi. lu  l'unanimit membre de cette
autre acadmie, je le dis sans amour-propre, je n'ai pas pu y siger
trois fois. Rien d'ennuyeux comme ses sances. Il en est de la btise
comme de l'esprit, la prtention en fait de la sottise, et la sottise
n'est pas toujours gaie.




CHAPITRE II.

Des sciences, des arts et des lettres pendant la rvolution, et de son
influence sur leurs dveloppemens.--Du Thtre-Franais en gnral, et
particulirement de Mol.


Quelques considrations sur cette partie de l'histoire de l'esprit
franais pendant la rvolution me semblent ncessaires au complment de
la rcapitulation que j'ai entreprise. Un chapitre donc sur cet objet.

Pousses depuis quelque temps par des hommes suprieurs dans des routes
nouvelles, les sciences taient en progrs lorsque la crise de 1789 vint
donner une nouvelle activit au gnie humain. Dans le conflit qui
divisait la socit franaise, dans cette guerre que les nouveaux
intrts livraient aux intrts anciens, les savans ne sont pas demeurs
neutres; cependant la passion avec laquelle la plupart prirent parti
dans cette grande querelle ne fit pas diversion  leurs travaux. En
pousant des opinions politiques, ils ne firent pas divorce avec les
sciences qu'ils affectionnaient; bien plus, ils les cultivrent avec une
ardeur accrue par l'esprance d'en faire des appuis  la cause qu'ils
embrassaient. Comme Archimde, aveugles et sourds en apparence au milieu
des scnes turbulentes dont ils taient entours, et s'isolant dans la
patrie pour la mieux servir, c'est  pourvoir aux besoins toujours
renaissans et toujours croissans que cette crise si complique dans ses
effets crait  l'Etat, qu'ils appliquaient l'effort de toutes leurs
facults.

Que de reconnaissance la France ne leur doit-elle pas! Les Berthollet,
les Monge, les Fourcroi, les Chaptal, n'ont peut-tre pas eu moins de
part aux triomphes de nos armes que les militaires qui ont employ avec
tant d'habilet pour notre dfense les nouveaux moyens de destruction
que l'activit de nos fabriques fournissait  nos inpuisables arsenaux.

Quelques savans avaient mme conserv un tel sang-froid au milieu de ces
circonstances terribles, que, soumettant au calcul leurs rsultats,
comme on y soumet celui d'une guerre, ou d'une contagion, ou de tout
autre flau, ils en raisonnaient comme d'un fait absolument tranger 
leur sicle. _Z'ai_ fait, disait un mathmaticien qui substituait
toujours le _z_ au _j_, et au _ch_ le _s, z'ai_ fait le relev des tats
de mortalit des annes 1793 et 1794; eh bien! comparaison faite de ce
relev avec celui des annes prcdentes, _ze_ n'ai pas vu entre eux une
grande diffrence depuis l'tablissement du tribunal rvolutionnaire.
Dfalquons du nombre des condamns ceux qui seraient morts de
vieillesse, de maladie ou d'accident, et vous verrez que l'influence de
ce tribunal sur la mortalit se rduit presqu' rien.

L'homme qui parlait ainsi a pu continuer ses travaux pendant les annes
en question. S'il n'tait trs-sensible, c'tait toutefois un fort
bonhomme. Personne n'en doutera quand j'aurai nomm Lagrange.

Peut-tre dira-t-on le contraire d'un homme qui, au sujet du mme
tribunal rvolutionnaire, devant moi, peu de jours aprs l'excution de
Camille Desmoulins, disait en soupirant: _On ne fait pas la moisson
sans faucher quelques fleurs_. C'est dans ce madrigal qu'il y a de la
cruaut. Il n'appartient pas toutefois  un savant, mais  un
chansonnier, ce qui n'est pas absolument la mme chose; il appartient 
l'auteur _du Congrs des rois_, opra _comico-politico-satirique_[23],
qu'on reprsentait alors au thtre de la rue Favart, ouvrage d'un nomm
Artaud, qu'il ne faut pas confondre avec le traducteur du Dante et le
commentateur de Machiavel, homme honorable  tous les titres.

Lagrange, sans excuser le fait, n'y voyait qu'un problme de
statistique. La nature de son esprit le portait  ne juger des choses
que dans leurs rapports avec la science. Napolon, qui aimait qu'on crt
en Dieu, lui demandant un jour ce qu'il pensait de Dieu: _Zolie_
hypothse! elle explique bien des _soses_, rpondit le
mathmaticien[24].

Si la rvolution eut quelques obligations aux savans, les savans doivent
aussi quelque reconnaissance  la rvolution. Exceptons-en un envers qui
elle fut atroce et absurde, et c'tait non seulement le plus illustre,
mais le plus utile de tous, exceptons-en Lavoisier: ne sont-ils pas
arrivs tous, par elle, aux honneurs et  la fortune?

Les arts non plus n'ont pas eu  se plaindre de la rvolution. La cause
en est simple: c'est qu'elle n'a jamais eu  se plaindre d'eux, c'est
qu'elle n'avait pas lieu de les craindre. Quel mal pouvaient lui faire
la peinture, la sculpture? Un tableau, une statue parlent  tous les
yeux, il est vrai; mais encore les ides qu'expriment une statue, un
tableau, ne peuvent exercer de l'influence sur la multitude qu'autant
qu'elles lui sont offertes par l'exposition des originaux, ou que ces
statues et ces tableaux sont multiplis par des copies. Or le
gouvernement rvolutionnaire n'tait rien moins que tolrant sur cet
article. Courtois d'ailleurs, si ce n'est libral envers les artistes,
qui pour la plupart le servaient par enthousiasme plus que par calcul, 
dfaut de travaux il leur prodiguait des loges et des distinctions.
Pour l'amour-propre cela quivaut presqu' de l'argent. Ces
encouragemens, au reste, n'ont pas t moins fconds que l'argent mme.
C'est pendant cette poque que Grard, Girodet, Gros et Gurin, lves
de David, de Vincent et de Renaud, exposrent les essais qui annoncrent
des rivaux  leurs matres, et des continuateurs  la gloire de l'cole
franaise, dont le caractre avait t rgnr surtout par le pinceau
si correct et si chaud  qui elle doit les _Horaces_ et le _Brutus_.

D'habiles sculpteurs cependant achevaient, poursuivaient ou commenaient
leur carrire. Si Julien, Pajou, Houdon, touchaient  l'ge du repos,
ils taient dans toute l'activit de leur talent, Cartelier, Moette,
Rolland, Espercieux[25], et ce Chaudet si habile  faire penser,  faire
pleurer le marbre,  qui l'antiquit mme n'a pas prt une expression
plus nave.

Par une cause  peu prs semblable, cette poque ne fut pas moins
favorable  la musique qu'elle ne redoutait pas non plus. N'exprimant
rien d'elle-mme, et n'tant que le commentaire d'une pense ou d'un
sentiment, c'est du thme auquel on l'applique et  qui elle prte
quelquefois une expression si vive, si puissante, que la musique tire sa
valeur positive. Il suffit, pour se la rendre utile, de lui fournir ce
thme. La rvolution n'y vit donc qu'un utile auxiliaire. Aussi
l'a-t-elle associe  ses exploits politiques comme  ses exploits
militaires, et  ses solennits comme  ses conqutes; aussi la
faisait-elle marcher en tte des colonnes qui traversaient Paris pour
renverser le pouvoir dominant, comme en tte des bataillons qui
traversaient l'Europe dans tous les sens, et devant lesquels s'ouvrirent
toutes les capitales: est-il au monde un cho qui n'ait rpt les
refrains de la _Marseillaise_ et du _Chant du Dpart?_

La rvolution montra mme, pour l'enseignement de la musique, une
sollicitude qu'elle n'avait conserve pour celui de quelque autre art
que ce fut. C'est de son sein qu'est ne cette cole qui jusqu'alors
avait manqu  la France, le Conservatoire de Paris, institution dont la
direction fut confie  M. Sarrette[26], institution rivale des plus
clbres coles d'Italie, et qui, ds son origine, atteignit le haut
degr de perfection qu'elle n'a pas mme perdu sous la restauration.

La rvolution donna  cet art un caractre plus mle et plus fier. De
l'ge pastoral auquel il avait sembl appartenir essentiellement
jusque-l, il passa dans l'ge hroque; aux chants nafs et spirituels,
mais un peu mous de Monsigny, de Desaide, de Daleyrac, de Grtry, se
mlrent les accens si vigoureux, si graves et si passionns de Berton,
de Le Sueur, de Chrubini, et de ce Mhul dont le nom se lie  tous nos
triomphes.

Ce caractre renouvela notre musique dramatique. Par une fusion du
systme allemand et du systme italien, sans rien perdre de son esprit,
la musique franaise acquit une nergie et une grce qui n'avaient t
runies antrieurement que dans les opras de Gluck; heureuse fusion qui
ouvre aux productions de notre cole les principaux thtres de
l'Europe, qu'elle partage aujourd'hui avec celles des deux coles dont
elle a su concilier le gnie avec celui qui lui tait propre!  parler
franchement, c'est de cette poque seulement que la France a une cole
de musique.

Les gouvernemens rvolutionnaires ne furent pas si bienveillans pour les
lettres. Mais,  la vrit, elles n'avaient pas t aussi complaisantes
pour eux que les arts, et il tait plus facile de les faire taire que de
les faire parler.

Les progrs des lettres rpondirent-ils  ceux des arts? Quelle
influence la rvolution a-t-elle exerce sur elles? Quand s'est-elle
fait sentir? C'est ce qu'il nous reste  examiner.

Consacre presque exclusivement  la politique, si fconde qu'elle ait
t alors, la littrature proprement dite a produit peu d'ouvrages dont
l'intrt ait survcu  la circonstance dont ils sont ns. Des thories
plus ou moins heureuses sur les gouvernemens, des opinions plus ou moins
extravagantes, exposes avec plus ou moins d'loquence, telles sont les
productions littraires les plus remarquables de cette poque, qui fut
moins celle de la mditation que celle de l'improvisation, et qu'a
remplie presque tout entire une polmique trangre aux lettres,
polmique furibonde dans laquelle se fit surtout remarquer La Harpe.

Cette poque ne fut pas sans influence sur la langue; mais il ne faut
pas trop s'en applaudir. De l date l'invasion de tant d'expressions
vicieuses, de tant de locutions barbares qui, de la tribune lgislative,
 qui toutes les provinces fournissaient des parleurs, et o l'on
parlait tous les jargons, sont passes dans la langue usuelle, qui,
comme notre monnaie, s'appauvrissait en raison de ce qu'on multipliait
ces prtendues richesses auxquelles la rvolution donnait, comme aux
assignats, un cours forc.

Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, prenant du dvergondage pour du
gnie, et des arguties pour des raisonnemens, ces orateurs et ces
crivains se donnaient pour des coliers de Rousseau ou de Montesquieu.

La plupart des potes qui cependant crivaient alors tait bien plus
positivement de l'cole de Voltaire.

Ce grand homme a, comme on sait, deux manires trs-distinctes. Simple
et sans prtention, mais non sans lgance, abondante en esprit qu'elle
rencontre sans paratre le chercher, et qui semble moins appel dans le
sujet que produit par le sujet o jamais il ne brille aux dpens de la
raison, l'une caractrise ses pomes philosophiques et ses posies
lgres, qui sont des pomes philosophiques aussi; l'autre, noble,
leve, mais non pas ampoule, solennelle, mais non pas emphatique,
naturelle, mais non pas vulgaire, naturelle jusqu'au sublime, car si le
sublime est hors du vulgaire, il n'est pas hors de la nature; l'autre,
dis-je, caractrise ses tragdies et la plus srieuse de ses popes.

Chacune de ces manires se retrouve, du plus au moins, dans les
compositions des deux coles que Voltaire a fondes par son exemple.

Parny dans ses pomes, Andrieux dans ses contes, Chnier dans ses
satires, reproduisent quelquefois la premire jusqu' faire illusion:
quant  la seconde, on la retrouve dans presque toutes les tragdies qui
ont t accueillies de 1789  1800, et particulirement dans celles de
Chnier.

 ct de cette double cole, o l'on ne pouvait pas russir sans
esprit, subsistaient cependant des coles fondes par des hommes d'un
talent suprieur, mais o l'art de revtir d'expressions brillantes des
ides communes suffisait pour obtenir du succs; telle tait l'cole de
Delille, pre du pome descriptif, genre qu'il a enrichi de plus d'un
chef-d'oeuvre; telle tait l'cole de Le Brun, _le Pindarique_, qui,
parfois sublime et quelquefois emphatique dans ses chants nationaux, n'a
gure produit, mme dans Thomas Desorgues, que des imitateurs de son
emphase; telle tait enfin l'cole de Dorat, de laquelle Dumoustier
n'eut pas le temps de se dtacher, et dont Vige, qui croyait imiter
Gresset, prolongea la dure, cole dont l'affterie contrastait si
singulirement avec l'pret des circonstances, et qui n'en a pas moins
fourni dans un soi-disant Dorat un pangyriste  Marat.

Au reste, cette priode pendant laquelle Delille, qui ne se reposait
pas, n'a rien publi, fut plus fconde en pomes dramatiques qu'en
pomes de tout autre genre. Ce n'est pas toutefois pendant sa dure que
dgnra cette branche de notre gloire littraire. Plus nergique et
plus virile, la tragdie apprit alors  marcher avec plus de libert
vers un but plus utile; traitant de prfrence les sujets qui se
rattachaient aux premiers intrts sociaux, les discutant par des
actions et par les discours, et faisant du plus noble des amusemens un
moyen d'enseignement public, les potes tragiques largirent  cet effet
le cercle un peu troit o l'on s'obstinait depuis deux sicles  les
emprisonner; ils reculrent les limites que d'Aubignac et autres avaient
donnes au gnie de Corneille. Mais remarquez qu'en abrogeant des lois
imposes par la pdanterie et maintenues par le prjug, ils
respectrent celles qui manaient de la raison et qui reposaient sur la
morale.

Les tragiques grecs leur parurent des modles prfrables aux tragiques
espagnols ou anglais, et les drames de Sophocle et d'Euripide  ceux de
Calderon et de Shakespeare.

Un homme qui avait plus de gnie que de raison, Ducis, fit  la vrit
plusieurs emprunts au thtre anglais. Il lui emprunta les sujets ou
plutt les titres de quelques uns de ses ouvrages[27]; mais encore
n'importa-t-il pas sur notre thtre le systme anglais, mlange de tous
les tons, de tous les styles, de tous les sentimens, de toutes les
moeurs, qui caractrise particulirement les drames de Shakespeare; chaos
que celui-ci rachte  force de sublime, mais qui ne constitue pas le
sublime, comme voudraient le faire croire quelques fanatiques qui
n'admettent plus d'autre modle; chaos malgr lequel, et non par lequel
il s'lve aussi haut que qui que ce soit, quand il s'lve, mais alors
il est inimitable.

C'est ce dont quantit de gens ne sont pourtant pas encore persuads.
Malgr le peu de succs de certaines tentatives, ils prtendent nous
mettre au Shakespeare pour tout rgime, et ne se lassent pas de faire du
Shakespeare. Leur prtention, soit dit entre nous, me rappelle celle
d'un chimiste qui s'occupait aussi de nos plaisirs, et dans le temps o
le caf nous manquait, voulait remplacer cette denre exotique par une
production indigne. Recueillez, disait ce bon Cadet de Vaux, la graine
de l'iris des tangs (_pseudo acorus_), lorsqu'elle est parfaitement
mre, puis, aprs l'avoir torrfie et rduite en poudre, faites-la
infuser dans de l'eau chaude et passez-la ensuite  la chausse; vous
obtiendrez ainsi une dcoction qui aura la couleur et l'amertume du
caf, _ce sera du caf,  l'arme prs_. Ainsi font les gens en
question; ils nous donnent du Shakespeare, au gnie prs.

Ces tentatives sembleraient un effet de la rvolution: on y retrouve son
caractre. Remarquons toutefois que c'est aprs plus de vingt ans, bien
plus, aprs la contre-rvolution, ou aprs la restauration, si l'on
veut, que cet effet de la rvolution s'est manifest, et qu'il
appartient  des esprits qui n'taient rien moins que rvolutionnaires.

Voyons-y moins l'influence de la rvolution que celle des littratures
trangres et des habitudes contractes par tant de Franais ports ou
dports dans toutes les parties de l'Europe, soit par les
proscriptions, soit par nos victoires; voyons-y surtout la consquence
de ce besoin de faire du nouveau, besoin qui s'empare si facilement des
jeunes esprits, et qui, s'il est un principe de perfection dans les
arts, est aussi pour les arts un principe de dgnration, quand, ne
pouvant faire mieux que le mieux, le gnie lui-mme veut faire
autrement. Ne touchons-nous pas  l'poque d'une rvolution de ce genre?
Il ne serait pas difficile de le dmontrer. Mais ce n'est pas ici que je
veux traiter la question; j'cris en ce moment l'histoire de ce qui a
t, et non de ce qui est et de ce qui sera.

Pour complter, cette histoire des arts pendant la priode dont nous
nous occupons, il me reste  parler des acteurs.

Le Thtre-Franais tant le seul qui se rattache essentiellement  la
littrature, que les autres me pardonnent de ne m'occuper ici que de
lui. Il tait riche au temps o Talma entrait sur la scne, o Larive,
que je suis loin de lui donner pour rival, n'en tait pas tout--fait
sorti, o l'on y voyait journellement Saint-Prix, Saint-Phal, Dugazon,
Dazincourt, Michot, les deux Baptiste, sujets qui eussent t remarqus
dans les jours les plus brillans de la Comdie-Franaise comme des
acteurs d'un talent rare; et o l'on y voyait aussi Monvel et
Grandmnil, acteurs du premier ordre.

C'taient encore des acteurs de premier ordre que Mol et Fleury, qui se
montrrent si diffrens l'un de l'autre en se montrant l'un et l'autre
suprieurs dans les mmes rles.

Ne se rservant du premier emploi dans le haut comique que les rles o
la jeunesse n'tait pas d'absolue ncessit, tels que l'_Alceste_ dans
le _Misantrope_ de Molire et l'_Alceste_ dans le _Philinte_ de
d'glantine, et s'emparant de certains rles d'une physionomie originale
dans un emploi qui n'exige pas absolument la dcrpitude, tels que le
_Bourru bienfaisant_ et le _vieux Clibataire_, Mol avait trouv le
moyen de se renouveler et de prolonger long-temps encore sa carrire
dramatique; aussi est-il rest au thtre jusqu' son dernier moment.

Il est des rles o personne n'a pu le remplacer, mais il en est aussi
o personne n'a voulu le remplacer: ce sont ceux qu'il accepta dans le
violent et long accs de fivre rvolutionnaire dont il fut saisi ds
1789, et particulirement le rle de _Marat_, qu'il n'eut pas honte, si
ce n'est horreur, de jouer dans une pice compose en honneur de ce
misrable dont il prconisait les doctrines, complaisance qui mrita 
ce ci-devant comdien du roi l'ignominieuse faveur d'tre except de la
proscription dont ses camarades furent frapps.

Ceci me remet en mmoire un trait qui fait connatre tout ce qu'il y
avait d'inconsquence dans la tte de ce vieil cervel. Sous le
consulat, n'eut-il pas l'ide de remettre au thtre,  l'occasion d'une
reprsentation annonce  son profit, _la Partie de Chasse_, o lui, qui
avait jou _Marat_, devait jouer le _bon Henri?_ et ne se rcria-t-il
pas contre le gouvernement qui ne crt pas devoir permettre une
reprsentation si propre  rveiller des souvenirs dangereux? Cette
prtention lui attira ce madrigal, que je crois indit:

     Depuis trente ans, cher aux Franais,
     Cher  Thalie,  Melpomne,
     Mol, sur l'une et l'autre scne,
     Marche de succs en succs:
     Des passions de tous les ges
     Reproduisant les mouvemens,
     Il sait prendre tous les visages
     Et feindre tous les sentimens:
     Roscius de notre thtre,
     Acteur vraiment universel.
     Il fut tout aussi naturel
     Dans _Marat_ que dans _Henri-Quatre_.

Encore un trait de ce faquin-l. Il avait t nomm membre de
l'Institut, section de dclamation, car il y avait dans l'origine une
section de dclamateurs  l'Institut. Se prvalant de cela pour traiter
d'gal  gal avec quelque membre de l'Institut que ce ft, il crivit
un jour  Chaptal, ministre de l'intrieur, pour lui recommander je ne
sais quel comdien de province, et terminait par ces mots sa lettre qui
commenait par _citoyen ministre_: Si vous ne pouviez faire pour lui ce
que je vous demande, veuillez, _mon cher confrre_, le recommander 
_notre confrre le premier consul_. La lettre a pass par mes mains.

Parlerai-je des femmes? Dans la tragdie, je n'ai rien  ajouter  ce
que j'en ai dit, sinon que le dbit asthmatique de Mlle Sainval, qui ne
manquait pas de sensibilit, ne me plaisait gure plus que la voix
rocailleuse de Mlle Raucourt, qui ne manquait pas d'nergie, et que la
dclamation emphatique et lourde de Mme Vestris, qui manquait de l'une
et de l'autre.

Quant aux actrices comiques, il y en avait de charmantes; nommer Mlle
Joli, Mlle Devienne, Mlle Vanhove, c'est le prouver. Mais aucune ne
pouvait tre compare  Mlle Contat: Mlle Mars n'tait pas encore au
thtre.




CHAPITRE III.

tat de la France en 1799 (an VII de la rpublique).--Bonaparte revient
d'gypte.--Dner chez le directeur Gohier.--Voyage  Mortfontaine.


Depuis le dpart de Bonaparte, la prosprit de la France n'avait fait
que dcrotre; quoiqu'il y restt encore des hommes d'un grand talent et
de grandes ressources, il semblait qu'il et emport avec lui la fortune
de la rpublique. Rallume avec une fureur nouvelle par la plus odieuse
violation du droit des gens, le lche assassinat de nos ministres au
congrs de Rastadt[28], la guerre ne lui tait rien moins que favorable.
L'arme d'Italie avait port les trois couleurs aux extrmits de la
pninsule.  Rome,  Naples, des rpubliques avaient t installes.
Mais comme l'arme ne se recrutait pas en raison de l'tendue qu'elle
embrassait, et qu'elle occupait plus de pays qu'elle n'en pouvait
garder, il lui fallut abandonner ses conqutes ds que Suvarow eut
pntr dans l'Italie suprieure que la cupidit des administrateurs
franais avait dsarme. Dans ses batailles de Cassano, de la Trbia, de
Novi, les Franais avaient reconquis leur gloire mais non pas la
victoire. Aprs avoir perdu successivement Vrone, Milan, Alexandrie,
Turin et Mantoue, il ne leur restait plus au-del des Alpes que Gnes,
sous le canon de laquelle les dbris de l'arme de Naples couraient se
runir aux dbris de l'arme de Lombardie.

D'autre part, aprs les journes de Pfullendorf et de Stokach, Jourdan
avait t oblig de repasser le Rhin.

Massna soutenait,  la vrit, en Suisse les efforts des Autrichiens;
mais pourrait-il rsister long-temps  leurs forces, appuyes de celles
des Russes en marche pour les rejoindre?

Brune tenait en chec 20,000 Anglais dbarqus en Hollande; mais que
deviendra-t-il s'ils reoivent les renforts qu'ils attendent?

Telle tait au mois d'aot 1799 la position de la France  l'extrieur.
 l'intrieur elle n'tait pas moins dplorable; la guerre ne
nourrissant plus la guerre, les contributions leves en Italie et en
Suisse ayant t dvores par l'expdition d'gypte, et la ressource que
l'on trouvait dans les missions d'assignats n'existant plus, il avait
fallu chercher un moyen de subvenir aux besoins de l'Etat. On avait eu
recours,  cet effet,  un emprunt forc, au remboursement duquel on
affectait les biens nationaux non vendus, mode d'emprunt, mode de
remboursement galement odieux  la majorit des prteurs.

Cependant on avait dcrt la _loi des otages_, loi par laquelle les
familles se trouvaient responsables dans leurs biens et dans leurs
personnes de la conduite des migrs ou des rvolts qui leur
appartenaient. Ces mesures semblaient d'autant plus annoncer le retour
du rgime de la terreur, que les jacobins, plus ardens que jamais,
avaient rouvert leur club au mange.

Odieux  ceux qui le souponnaient d'incliner vers ce systme, mpris
de ceux qui le croyaient inepte  le combattre, et dconsidr par
l'limination de plusieurs de ses membres successivement dtrns par
les factions, le Directoire sentait de jour en jour s'vanouir
l'autorit qu'il avait reconquise par la rvolution du 18 fructidor. Les
rpublicains, qui voyaient avec jalousie le rgne de cinq hommes sortis
de leurs rangs, les royalistes qui ne souffraient qu'avec indignation
qu'au roi qu'ils regrettaient on et substitu cinq bourgeois, trouvant
les uns qu'on avait fait trop, et les autres trop peu pour la royaut,
appelaient galement de tous leurs voeux la chute du Directoire qui,
dtest de tout le monde, n'tait plus redout de personne.

Aussi cette chute, qui devait entraner celle du systme dont il faisait
partie, tait-elle gnralement tenue pour certaine; on parlait
hautement du systme qui lui serait substitu. Je me mlais peu
d'affaires publiques depuis le dpart du gnral Bonaparte; ne courant
pas aprs les nouvelles, je ne les connaissais gure que lorsqu'elles
venaient me chercher. Quelques mois avant l'tablissement du consulat,
j'eus pourtant rvlation du projet de constitution dont il faisait
partie. M. Jarry de Manci, qui tait, me disait-on, en relation avec
Sieys, me l'avait dvelopp tout entier  Migneaux, chteau situ
auprs de Poissy, et appartenant  M. Dcrteaux, chez qui je me
trouvais avec M. Roederer. Par cette constitution, o, autant qu'il m'en
souvient, la confection de la loi tait confie  peu prs comme dans la
constitution de l'an VIII,  un tribunat et  un corps lgislatif qui la
discutaient contradictoirement devant un autre corps qui la votait, le
pouvoir excutif tait exerc par deux consuls, l'un chef de l'arme,
l'autre chef du gouvernement, tous deux lus pour un temps par un snat,
dit _conservateur_, lequel tait prsid par un grand lecteur,
magistrat inamovible, personnage le moins actif de la rpublique,
quoiqu'il en fut le plus important. Les attributions de ce grand
lecteur taient singulires; il n'avait aucune part au gouvernement,
mais par un acte de son autorit les consuls pouvaient tre rvoqus
sans qu'il ft tenu de s'expliquer sur les motifs qui le portaient 
provoquer cette mesure, par suite de laquelle dclars inhabiles  toute
autre fonction que celle d'lecteur, ils entraient dans le snat qui les
_absorbait_ pour toujours; combinaisons qui avaient pour but de
concilier les intrts de la libert avec les devoirs de la
reconnaissance. Le consul ou les consuls _absorbs_ taient alors
remplacs par des individus choisis ds long-temps, bien que ce choix ne
ft connu ni d'eux, ni du public, ni du snat lui-mme; car aussitt
aprs l'lection des premiers consuls on devait procder  l'lection de
leurs successeurs, mais par un scrutin qui resterait dans l'urne
lectorale, espce de tire-lire qu'on ne briserait qu'au moment o on
aurait intrt  faire le dpouillement des votes, et on en devait user
ainsi immdiatement aprs l'installation de chaque consul. C'est en
consquence de cette action conservatrice de la constitution, que ce
snat avait reu son nom.

Je ne sais si ce projet form d'emprunts faits aux rpubliques
anciennes, combins avec des ides nouvelles, aurait rempli l'attente de
son auteur et concili l'empire avec la libert; mais ce qu'il y a de
certain, c'est qu'on songeait  en faire l'essai  l'poque o Joubert
fut envoy en Italie, d'o l'on esprait qu'il reviendrait victorieux;
et que ce gnral, qui alliait les vertus d'un rpublicain aux talens
d'un capitaine, tait dsign pour remplir les fonctions de consul
militaire dans cette constitution. Le consul civil n'et pas t
difficile  trouver; quant au grand lecteur, chacun l'a nomm. La mort
de Joubert fit tout ajourner.

Quelques mois plus tard ces dsignations furent reproduites dans une
constitution nouvelle; mais elles s'appliqurent  des institutions qui
fortifirent un pouvoir d'une tout autre nature, le pouvoir mme que ces
institutions avaient d modifier. Bonaparte, trouvant cette organisation
toute faite, l'appropria  son gouvernement, en la faisant plier  ses
intrts, comme un habit fait pour autrui qu'on ajuste  sa taille.

Accabl de revers, le gouvernement directorial s'croulait donc sous le
poids de la haine et du mpris, quand immdiatement aprs la victoire
d'Aboukir, apprenant l'tat o se trouvait la France, Bonaparte prit la
rsolution d'y revenir[29]. Mais pendant les cinquante jours qu'il mit 
traverser la Mditerrane, la victoire revenait  nos tendards. La
brutale prsomption de Suvarow se brisait contre le gnie et l'audace de
Massna, et en Hollande l'impritie du duc d'Yorck battu deux fois,
quoiqu'avec des forces suprieures, capitulait avec la fortune de Brune.

La nouvelle du retour de Bonaparte fut reue nanmoins comme si la
France ne pouvait tre sauve que par lui: le souvenir de ses exploits
passs clipsant des victoires toutes rcentes, il fut accueilli en
France comme un sauveur; il fut reu  Paris en triomphateur.

Il ne se trompa point sur les sentimens qu'exprimaient les acclamations
qui s'taient leves sur son passage depuis Frjus jusqu' la capitale.
C'tait surtout contre les ennemis du dedans que la population tout
entire lui demandait son appui. Ce qu'il n'avait pas cru devoir faire
avant son dpart pour l'gypte, on le sommait de le faire  son retour,
que cette rsolution justifiait.

N'imaginant pas que la consigne sanitaire pt avoir des complaisances
mme pour lui, et calculant sa marche d'aprs les probabilits
gnrales, je ne m'attendais pas  le revoir avant trois semaines, quand
j'appris par la voix publique qu'il tait arriv dans sa maison rue de
la Victoire. J'v courus. Je l'embrassai si cordialement que, malgr son
sang-froid, il ne put s'empcher de rpondre par un tmoignage pareil 
ce tmoignage d'affection. Puis, en souriant: Eh bien! monsieur le
_dserteur_, qu'tes-vous donc venu chercher  Paris?--Moins de gloire
que vous, gnral, mais enfin un succs; et je lui remis un exemplaire
des _Vnitiens_. Vous trouverez l, ajoutai-je, une lettre que je vous
ai adresse dans le dsert, et que vous pourriez bien n'avoir pas reue.
Ayez la bont de la lire. Vous y verrez quels ont t mes sentimens.--Je
ne l'ai pas reue en effet. Je la lirai ds ce soir. Venez djeuner
demain  la Malmaison. Vous trouverez ici une voiture qui vous conduira.
Nous partons  dix heures prcises.

Dix heures! c'tait alors matin pour moi. Je n'allai pas  la Malmaison,
mais je me promettais d'aller voir le gnral  son retour, qui devait
avoir lieu le lendemain. Le lendemain, ds le matin, on me remit un
billet contenant ce qui suit, et qu'apportait un gendarme dont
l'apparition ne laissa pas de jeter quelque effroi dans ma maison:

Le prsident du Directoire invite le citoyen Arnault  venir dner
aujourd'hui au Luxembourg  six heures. Il y trouvera quelqu'un de sa
connaissance. Le prsident du Directoire compte sur le citoyen Arnault,
et lui renouvelle l'assurance de son attachement.

GOHIER.

J'avais rencontr Gohier  la socit philotechnique, dont il tait
membre, et o il n'avait pas cess de venir depuis son lvation. Comme
il m'avait tmoign quelque amiti, et qu'au fait c'tait un fort brave
homme, j'avais cru devoir y rpondre. J'avais t le voir une fois, non
parce qu'il tait, mais quoiqu'il fut directeur, mais je n'avais jamais
mang chez lui. Substituant le pluriel au singulier, je crus qu'il
m'annonait que je dnerais avec l'lite de notre commune socit.
Quelle fut ma surprise et ma satisfaction de trouver au lieu de cela
dans le salon de ce cinquime de roi le gnral Bonaparte!

Peu aprs arriva Sieys. Des dputs, des militaires, et quelques
savans, voil les autres convives.  table, Bonaparte n'tait spar de
Sieys que par la matresse de la maison. Plac presque vis--vis d'eux,
 cot de M. Franais de Nantes, je les observais tout  loisir. Rien de
plus froid que leur contenance respective.  peine changrent-ils
quelques monosyllabes. Vers la fin du dner survint le gnral Moreau.
C'tait la premire fois que ces deux rivaux de gloire se rencontraient.
Il y eut plus que de la politesse dans leurs dmonstrations rciproques.
L'estime qu'ils avaient l'un pour l'autre ou les mnagemens qu'ils
croyaient se devoir mutuellement, s'y manifestrent de la manire la
plus prononce. J'tais loin de penser, d'aprs ce que je voyais, que
dans trois semaines Sieys serait l'alli le plus actif de Bonaparte, et
dans deux ans Moreau son plus mortel ennemi. Quant  Gohier, c'est
surtout  sa politesse attentive qu'on reconnaissait en lui le matre de
la maison. Il semblait plus fier de son hte que de sa dignit; mais il
avait je ne sais quoi de gn dans ses manires. Bonaparte lui seul
avait l'air d'tre chez soi.

L'intervention de Moreau fit cesser les conversations particulires.
Chacun se tut pour couter celle qui s'leva entre les deux premiers
capitaines de l'poque, et dans laquelle ils dveloppaient leurs
thories. C'tait l'entrevue de Sertorius et de Pompe. C'tait une
scne de Corneille.

Conformment  mes premires habitudes, j'allais presque tous les jours
rue de la Victoire. Quoi de nouveau? me disait le gnral ds qu'il me
voyait.--Rien de nouveau, rpondais-je, toujours mmes plaintes,
toujours mmes reproches, et je lui rptais les propos de toutes les
classes de la socit, qui ne croyaient pas qu'il et pu revenir en
France pour autre chose que les dlivrer d'un gouvernement dont elles
avaient honte plus encore qu'horreur. Chacun, ajoutais-je, rpte ici
ce qui vous a t dit sur la route depuis Frjus jusqu' Paris. Chacun
vous adresse le mme voeu, ou plutt vous donne le mme
ordre.--Vraiment! rpliquait-il en riant; et il parlait d'autres
choses.

Quinze jours s'taient passs ainsi, quand Regnauld me proposa de venir
avec lui voir Joseph Bonaparte  Mortfontaine. Le gnral y sera, me
dit-il; il a compris le cri public. Il voit que le Directoire est rejet
par la nation tout entire. Il est enfin rsolu d'agir, et va l pour
arrter dfinitivement ce qu'il faut faire. Bernadotte y sera. Il
convient que vous y veniez, ne ft-ce que pour qu'on sache qu'on peut
compter sur vous.

En effet, c'est dans les confrences qui eurent lieu pendant ce voyage
que les bases de la rvolution de brumaire furent jetes.

Un incident qui n'est gure connu aujourd'hui que de moi, incident assez
semblable  celui qui fit chouer au moment o elle se dnouait la
conspiration de Fiesque, pensa faire avorter celle-ci au moment o elle
se formait. Le lendemain de notre arrive, le gnral voulant parler
avec Regnauld plus librement, lui proposa de venir se promener avec lui
 cheval. Le gnral montait un peu en casse-cou. Comme ils revenaient 
toute bride, le long des tangs,  travers les rochers, son cheval
rencontre une pierre que le sable recouvrait, les pieds manquent au
coursier, il s'abat, et voil le cavalier lanc avec une violence
effrayante  douze ou quinze pieds de sa monture. Regnauld saute  bas
de la sienne, court  lui, le trouve sans connaissance. Plus de pouls,
plus de respiration; il le croit mort. Heureusement il en fut quitte
pour la peur. Aprs un vanouissement de quelques minutes, Bonaparte
revient  lui comme on revient d'un rve. Il n'avait ni fracture ni
blessure, ni contusion mme, et il le prouva en remontant en selle
presque aussi lestement qu'il en tait tomb. Quelle peur vous m'avez
faite, gnral!--C'est pourtant, cette petite pierre contre laquelle
tous nos projets ont pens se briser, dit Bonaparte en riant.

Cette petite pierre pensa changer le sort du monde.

Joseph, ajouta Bonaparte, me ferait de la morale, s'il savait cela.
N'en parlez  personne.




CHAPITRE IV.

Prliminaires du 18 brumaire.


Ici commence l'histoire de la conspiration qui amena cette rvolution
mmorable. Tout le monde en a crit; mais tout le monde ne sait pas ce
que ma position m'a mis  mme de savoir. Je n'hsite pas  dire ce que
j'en sais. Les dtails que j'ai  raconter sont prcieux, en ce qu'ils
font connatre l'homme prodigieux qui dirigeait ce grand mouvement.
C'est sur ceux-l surtout que j'insisterai.

Ce fait une fois reconnu, que Bonaparte devait ramasser le pouvoir
chapp aux mains inhabiles entre lesquelles il tait tomb, on reconnut
aussi qu'il s'agissait autant de changer les choses que de changer les
hommes, et qu'une constitution nouvelle devait, tre substitue  celle
dont l'insuffisance tait si videmment dmontre par quatre ans
d'exprience, et qui devait tre repousse, ne ft-ce que parce qu'elle
repoussait le seul homme qui pouvait sauver la France. On trouva en
elle-mme le moyen de la renverser. La prvoyance de l'homme a moins
d'tendue encore que sa malice. Pas d'organisation sociale si bien
combine qui ne porte en elle-mme le principe de sa destruction.

Une disposition de la constitution de l'an III autorisait le conseil des
Anciens, en cas de danger pour la chose publique,  convoquer la
lgislature hors de la capitale pour la soustraire  l'influence de la
multitude, et  donner  un gnral de son choix le commandement des
forces militaires qui se trouveraient dans le rayon constitutionnel.

On s'occupa d'abord  se crer dans les deux conseils une majorit
favorable  l'application de cette mesure, qui semblait mettre le
pouvoir entre les mains des lgislateurs, mais qui le mettrait
rellement entre les mains du militaire sous la protection ou dans la
dpendance duquel l'Etat se trouverait. Cela fait, l'adoption d'une
constitution que le protecteur dicterait semblait devoir s'ensuivre sans
difficult, et l'on en avait une toute prte.

Il ne fut pas difficile d'obtenir l'assentiment des militaires pour une
rvolution prpare par des militaires, et qui semblait devoir leur
assurer dsormais la suprmatie. Aussi,  quelques exceptions prs, les
gnraux les plus renomms se prcipitrent-ils dans le complot. Quant
aux lgislateurs et aux dpositaires de l'autorit civile, l'ascendant
de Bonaparte et de Sieys en dtermina quelques uns; quelques autres
obirent aux rancunes de fructidor; beaucoup se laissrent sduire par
l'esprance d'occuper dans le nouvel ordre de choses des places
importantes et stables; mais beaucoup plus encore se rallirent  nous
par le dsir de mettre un terme aux dsordres qui ruinaient la France en
la dshonorant, et ce parti tait nombreux, car il se composait de
presque tous les propritaires, de tous ceux enfin pour qui la libert
sans bornes n'tait pas le premier des biens.

Les bases d'opration adoptes, on distribua les rles entre les
confidens de ce grand projet. Chacun fut charg de le servir
conformment  ses moyens et dans le cercle de ses relations; les uns de
ngocier avec les personnages dont le concours tait reconnu ncessaire
au succs de l'entreprise, les autres de prparer les crits propres 
clairer l'esprit public, partie dans laquelle M. Roederer excellait. La
rdaction des proclamations fut spcialement confie  Regnauld qui
m'associa  ce travail dans l'esprit duquel je composai mme une
chanson, car il faut des proclamations aussi pour les Halles; et c'est
sous cette forme-l surtout qu'on se fait comprendre de la population
qui fourmille l et dans les rues.

Quoique l'on ne procdt avec une grande circonspection et que l'on ne
livrt  chaque affili que la portion du secret dont il tait
indispensable de lui donner connaissance, le bruit qu'une nouvelle
rvolution se prparait se rpandit bientt; mais il tait accueilli
avec des tmoignages d'approbation si videns et si unanimes, que nous
ne nous en inquitions gure. Tout nous prouvait qu'en renversant le
Directoire, c'tait un besoin gnral qu'on satisfaisait, et que dans
cette conspiration nous avions la France entire pour complice.

Tels taient les bruits de Paris quand je reus ainsi que Regnauld une
invitation  dner chez le ministre de la police, chez Fouch, qui
depuis quelques mois remplissait cette fonction.

Tous les deux! La chose est singulire, dis-je  Regnauld. Elle me
parut bien plus singulire encore quand le gnral,  qui je racontai le
fait, me dit en riant: Allez-y, vous y trouverez des amis. Dans le
fait, j'y trouvai Roederer, Real, Chnier, l'amiral Bruys et le gnral
lui-mme. Bref, le choix des convives tait tel que sur vingt-quatre, il
n'y avait gure que le ministre qui ne ft pas des ntres, et que la
liste des invits semblait tre un extrait de la liste des conjurs.

Si ce n'est pas un fait exprs que ceci, c'est l'effet d'un singulier
hasard, dis-je  Regnauld; le beau coup de filet qu'il ferait, en
fermant seulement ses portes.--Votre chanson est-elle faite? me dit
quelqu'un qui s'tait approch de nous; vous savez que nous touchons au
dnoment.--Une chanson pour un dnoment de tragdie! c'est trop
piquant pour que j'y manque.--Ne perdez donc pas de temps, car nous
n'avons pas plus de quatre jours devant nous.

Le dner n'tait pas un pige, peut-tre mme avait-il t donn dans un
but tout contraire  celui qu'on aurait pu supposer. J'ai voulu, dit le
ministre au gnral, vous faire rencontrer ici les personnes qui vous
sont le plus agrables. Poussant la galanterie jusqu' la recherche, il
fit suivre le dn d'un concert dans lequel Las et Chron chantrent
des pomes d'Ossian, mis en vers par Chnier, et en musique par
Fontenelle[30]. Cette runion, que Real gaya souvent par sa verve si
spirituelle et si originale, n'eut rien de la gravit qui prside
ordinairement aux banquets ministriels;  la libert d'esprit qu'
l'exemple du gnral chacun montrait, on ne se serait pas dout qu'elle
tait forme de gens proccups d'intrts si srieux et engags dans
une entreprise si prilleuse.

 demain soir, rue Taitbout (c'tait l que demeurait le citoyen
Talleyrand): l, nous nous rendrons compte de ce que nous aurons appris,
et nous conviendrons de ce que nous aurons  faire, dit M. Roederer 
Regnauld et  moi quand nous nous sparmes.

La scurit que nous inspirait Fouch n'allait pas, au fait, jusqu'
nous faire ngliger toute prcaution vis--vis de lui. Nous tions
convenus d'viter de nous trouver ensemble chez le gnral dont la
maison devait tre observe. Mais nous pensions, la nuit une fois
tombe, pouvoir, sans inconvnient, nous rendre sparment chez le
citoyen Talleyrand.

En nous montrant prudens, nous ne faisions que suivre l'exemple du
gnral. C'tait tantt dans un lieu, tantt dans un autre qu'il donnait
ses rendez-vous. Au Thtre-Franais, par exemple, il eut une longue
confrence avec Garat (non pas le chanteur), pendant qu'on reprsentait
les _Vnitiens;_ ce qui,  la vrit, me contrariait assez: ce n'tait
pas dans ce but que je lui avais procur une loge; j'tais dans ce
moment auteur plus que conspirateur.

L'affaire, qui avait t plusieurs fois remise, semblait devoir clater
dfinitivement le 16 brumaire; tout tait prt le 15 au soir. Regnauld,
Roederer attendaient chez le citoyen Talleyrand le mot d'ordre; mais ce
mot n'arrivait pas. Comme ma position et mes gots appelaient moins
l'attention sur moi que sur les autres, et que j'avais l'habitude
d'aller tous les soirs chez le gnral: Pendant que nous ferons une
partie de wisk, pour drouter les gens qui pourraient survenir, vous
devriez bien, me dit Regnauld, aller savoir du gnral si la chose tient
pour demain:  votre retour, un signe affirmatif ou un signe ngatif
nous mettra au fait.

Je cours chez le gnral. Son salon tait plein. Un coup d'oeil qui ne
peut tre compris que de moi m'indique qu'il comprend le motif qui
m'amne et que je devais attendre: j'attendis donc. Cette fois, j'en
conviens, je ne savais plus o j'en tais; et je me disais, comme
Basile: _Qui diable est-ce qu'on trompe ici? ils sont tous dans la
confidence_.

Dans ce salon dont Josphine faisait les honneurs avec une grce
singulire, se trouvaient pour lors des reprsentans de toutes les
professions, de toutes les factions; des gnraux, des lgislateurs, des
jacobins, des clichiens, des avocats, des abbs, un ministre, un
directeur, le prsident mme du Directoire.  voir l'air de supriorit
du matre de la maison au milieu de gens de robes et d'opinions si
diverses, on et dit qu'il tait d'intelligence avec eux tous: chacun
dj tait  sa place.

Fouch n'arriva qu'aprs Gohier. Sans trop reprendre l'air de dignit
qu'il avait chang contre celui de la courtoisie en acceptant une place
sur le canap de la matresse de la maison, Quoi de neuf? citoyen
ministre, lui dit le citoyen directeur, tout en humant son th et avec
une bonhomie assez piquante dans la circonstance.--De neuf? Rien, en
vrit, rien, rpondit le ministre avec une lgret qui n'tait pas
tout--fait de la grce.--Mais encore?--Toujours les mmes
bavardages.--Comment?--Toujours la conspiration.--La conspiration! dit
Josphine avec vivacit.--La conspiration! rpte le bon prsident en
levant les paules.--Oui, la conspiration, reprend le malin ministre;
mais je sais  quoi m'en tenir. J'y vois clair, citoyen directeur,
fiez-vous  moi; ce n'est pas moi qu'on attrape. S'il y avait
conspiration depuis qu'on en parle, n'en aurait-on pas eu la preuve sur
la place de la Rvolution ou dans la plaine de Grenelle? et ce disant,
il clatait de rire.--Fi donc, citoyen Fouch, dit Josphine,
pouvez-vous rire de ces choses-l?--Le ministre parle en homme qui sait
son affaire, reprit Gohier; mais tranquillisez-vous, citoyenne, dire ces
choses-l devant les dames, c'est prouver qu'il n'y a pas lieu  les
faire. Faites comme le gouvernement, ne vous inquitez pas de ces
bruits-l: dormez tranquille.

Aprs cette singulire conversation que Bonaparte coutait en souriant,
Fouch et Gohier levrent le sige, les trangers qui encombraient le
salon firent successivement de mme, Josphine monta dans son
appartement, et je me trouvai enfin seul avec le gnral.

Je viens, lui dis-je, de la part de vos amis, savoir si la chose tient
toujours pour demain, et recevoir vos instructions.--La chose est remise
au 18, me rpondit-il le plus tranquillement du monde.--Au 18,
Gnral!--Au 18.--Quand l'affaire est vente! Ne voyez-vous pas que
tout le monde en parle?--Tout le monde en parle, et personne n'y croit.
D'ailleurs, il y a ncessit. Ces imbciles du conseil des Anciens
n'ont-ils pas des scrupules? ils m'ont demand vingt-quatre heures pour
faire leurs rflexions.--Et vous les leur avez accordes!--O est
l'inconvnient? _Je leur laisse le temps de se convaincre que je puis
faire sans eux ce que je veux bien faire avec eux_[31]. Au 18, donc.
Venez demain prendre le th; s'il y a quelque chose de chang, je vous
le dirai: bonsoir. Et il alla se coucher avec cet air de scurit qu'il
conservait sur le champ de bataille o il me semblait ne s'tre jamais
tant expos qu'il s'exposait alors au milieu de tant de factions, par ce
dlai que rien ne put le dterminer  rvoquer.

Je retournai en courant rue Taitbout. La socit que j'y retrouvai tait
moins nombreuse que celle dont je venais de me sparer; sept personnes
seulement y taient pour l'instant: Mme Grant, qui n'tait pas encore
Mme Talleyrand, et Mme de Cambis faisaient avec Regnauld la partie du
matre de la maison. Cependant la duchesse d'Ossuna, assise  demi sur
une console, jasait avec M. Roederer, et Lemaire, le latiniste, pour lors
commissaire du gouvernement prs du bureau central, se promenait tout en
dbitant  l'un et l'autre des plaisanteries de collge. Ne ft-ce qu'en
consquence des devoirs que lui imposait sa place, il importait de se
cacher, surtout de celui-ci. Les joueurs, bien qu'on m'et annonc,
restent les yeux colls sur leurs cartes. Un vif intrt de curiosit
les tourmentait pourtant, et leur donnait de fortes distractions: les
dames seules taient  leur jeu.

Profitant du moment o le commissaire, dbitant ses calembredaines  la
duchesse, n'avait pas les yeux fixs sur nous, Regnauld se hasarda 
m'interroger du regard; je lui rponds par un signe ngatif qu'il rpte
 son vis--vis, et la partie continue comme si de rien n'tait.

Le commissaire sorti, et la partie finie, pendant que les dames jasaient
entre elles, je racontai  mes complices ce que j'avais vu et entendu;
puis nous nous sparmes  minuit, en nous ajournant au lendemain.
Avant de nous coucher, me dit Regnauld, il faut revoir les preuves des
proclamations: allons chez Demonville.

Demonville, notre imprimeur, demeurait rue Christine, faubourg
Saint-Germain. Il nous fallait traverser la moiti du diamtre de Paris
pour nous rendre l. La ville tait dans une tranquillit parfaite. En
descendant de voiture, nous remarqumes qu'une patrouille assez
nombreuse, que nous avions rencontre rue Dauphine, tait entre dans la
rue o nous nous arrtions. Me rappelant les plaisanteries de Fouch:
Est-ce qu'il voudrait plaisanter avec nous? dis-je  Regnauld.--Cela
serait possible, me rpondit-il. Pour savoir  quoi nous en tenir, nous
fmes le tour du bloc de maisons dont celle-ci faisait partie, et
certains que la maison n'tait pas observe, nous montmes 
l'imprimerie.

Un vieux prote, nomm Bouzu, nous attendait avec les preuves qu'il
avait composes lui-mme. Cet homme, qui faisait ce mtier depuis
cinquante ans, connaissait trs-bien le matriel de son art, mais  cela
se bornait l'exercice de son intelligence; il reproduisait avec
exactitude toutes les lettres dont se composaient les mots qu'il avait
sous les yeux; mais saisir les rapports de ces mots entre eux, de
manire  comprendre le sens d'une phrase, excdait la porte de son
esprit. Comme le manuscrit de Regnauld tait trs-net et trs-correct,
il n'y avait pas de fautes dans l'preuve; aprs s'en tre assur,
Regnauld donna le _bon  tirer_, et partit en laissant entre les mains
de cet homme les moyens de le perdre et tous ses complices avec lui.
Mais le pre Bouzu n'tait pas plus malin que ce secrtaire qui crivait
sous la dicte de son matre cette phrase si connue: Quoique je me
serve d'une main trangre pour vous donner ces renseignemens, ne
craignez pas qu'ils soient divulgus: l'homme dont je me sers est si
bte, qu'il ne comprend pas mme ce que je vous dis de lui.

Le 17, les scrupules des _Anciens_ se trouvant levs, le gnral me
chargea de dire  Regnauld et  nos amis de se rendre le lendemain 18,
avant le jour, chez le prsident du conseil des Anciens o le prsident
des Cinq-Cents devait se trouver, et que l on nous emploierait suivant
que l'exigerait la circonstance. Avant le jour nous tions dj chez M.
Lemercier, prsident des Anciens, o Lucien Bonaparte qui prsidait les
Cinq-Cents ne tarda pas  nous rejoindre. Celui-ci tait accompagn de
plusieurs de ses collgues, parmi lesquels je reconnus mile Gaudin, le
gnral Frcheville et Cabanis.

Ils se sparrent bientt pour se rendre  leurs chambres respectives,
et nous allmes, nous autres, attendre les vnemens place Vendme, au
dpartement dont le local avait t indiqu par Bonaparte pour
quartier-gnral:  la partie civile de la conspiration, et o nous
trouvmes le citoyen Talleyrand. Pendant que les lgislateurs opraient,
nous nous disposmes  remplir la mission qui pourrait nous choir, en
prenant notre part d'un fort bon djeuner que les administrateurs nous
offrirent et dont Real faisait les honneurs le plus gaiement du monde.

En conscience, le hasard me devait bien ce ddommagement, suppos que le
hasard ait quelque conscience; en rentrant chez moi, le 16 brumaire,
j'avais trouv une invitation de Mme Legouv pour venir djeuner en
bonne compagnie, chez elle, le 18. J'ai ce matin-l mme, lui
rpondis-je, un engagement auquel je ne puis manquer; affaire d'honneur,
affaire de coeur, affaire qui fera du bruit. Buvez au succs.

On but au succs sans trop savoir de quelle nature d'affaire il
s'agissait. On y buvait encore quand la voix publique proclama le mot de
l'nigme.

La mission promise ne tarda pas  nous tre donne. Les _Anciens_ ayant
rendu le dcret qui transfrait le Corps-Lgislatif  Saint-Cloud, le
gnral nous fit dire d'en porter la nouvelle au ministre de la police,
et de venir aussitt aprs lui rendre compte de la manire dont elle
aurait t accueillie.

Arrtons-nous un moment. Pour bien faire comprendre les vnemens qui me
restent  raconter, je dois encore au lecteur quelques explications sur
les causes qui les ont amens.




CHAPITRE V.

Sieys appuie les projets de Bonaparte.--Journe du 18
brumaire.--Directoire dissout.


La ruine du Directoire pouvait entraner celle de la rpublique. Pour
prvenir ou pour diriger la rvolution imminente, les deux conseils
avaient, ds le mois de mai prcdent, port Sieys  la suprme
magistrature. Mais maintenir la constitution de l'an III n'tait pas
possible. Sieys, qu'on a dit jaloux de tous les gouvernemens parce
qu'il tait ennemi de tous les despotismes, Sieys, convaincu qu'un
nouveau systme pouvait seul sauver l'tat, n'accepta le pouvoir que
pour mettre  excution le projet qu'il avait ds long-temps mdit,
projet dans lequel il avait runi les combinaisons les plus propres 
sauver la libert si elle avait pu tre sauve, ou plutt si nous
l'avons jamais possde.

Cependant une intrigue conue dans un intrt tout oppos avait t
noue par un autre membre du Directoire, et semblait prparer le
rtablissement de l'ancien rgime. Que Barras, qui prtend avoir t
autoris par ses collgues  entrer dans cette intrigue pour en pntrer
les secrets et la djouer, ait tromp ses collgues ou les
conspirateurs, peu importe, quant  ceci. Dans l'un ou dans l'autre cas,
le Directoire n'en paraissait pas moins attaqu par un de ses membres.
Chacun ne pouvait-il pas se croire fond  ne plus vouloir d'un
gouvernement qui ne voulait plus de lui-mme?

Enfin les dmagogues aussi prparaient leur rvolution. En vain les
avait-on chasss du mange o ils avaient tent de s'organiser de
nouveau en assemble rivale de la lgislature; limins, mais non pas
disperss, ils n'en conspiraient pas moins le rtablissement de la
dmocratie  laquelle ils croyaient pouvoir revenir par la dictature. Ce
parti, qui comptait parmi ses chefs les gnraux Bernadotte et Jourdan,
avait peut-tre des appuis aussi jusque dans le Directoire. Ainsi les
dpositaires du pouvoir taient entours de factions impatientes de les
en dpossder. Bien plus, la nation entire, en conspiration ouverte
contre eux, n'attendait qu'un chef pour agir, quand Bonaparte arriva. On
ne saurait mieux dcrire que lui-mme l'effet que son retour produisit
sur toute la population de la France. Laissons-le parler.

Lorsqu'une dplorable faiblesse et une versatilit sans fin se
manifestent dans les conseils du pouvoir; lorsque, cdant tour  tour 
l'influence des partis contraires et vivant au jour le jour sans plan
fixe, sans marche assure, il a donn la mesure de son insuffisance, et
que les citoyens les plus modrs sont forcs de convenir que l'tat
n'est plus gouvern; lorsqu'enfin  sa nullit au dedans
l'administration joint le tort plus grave qu'elle puisse avoir aux yeux
d'un peuple fier, je veux dire l'avilissement au dehors, une inquitude
vague se rpand dans la socit, le besoin de sa conservation l'agite,
et, promenant sur elle-mme ses regards, elle semble chercher un homme
qui puisse la sauver.

Ce gnie tutlaire, une nation le renferme toujours dans son sein: mais
quelquefois il tarde  paratre. En effet, il ne suffit pas qu'il
existe: il faut qu'il soit connu; il faut qu'il se connaisse lui-mme.
Jusque-l toutes les tentatives sont vaines, toutes les menes sont
impuissantes; l'inertie du grand nombre protge le gouvernement nominal;
et malgr son impritie et sa faiblesse, les efforts de ses ennemis ne
prvalent pas contre lui. Mais que ce sauveur impatiemment attendu donne
tout  coup signe d'existence, l'instinct national le devine et
l'appelle, les obstacles s'aplanissent devant lui, et tout un grand
peuple volant sur son passage semble dire, _le voil!_

Tel fut le cri gnral au passage de Bonaparte quand il traversa la
France. Chaque parti crut trouver en lui l'homme qui lui manquait;
chaque parti se trompait. Bonaparte comptait bien se servir de l'un
d'eux ou d'eux tous peut-tre, mais il n'en voulait servir aucun.
Recevant leurs secrets, mais gardant les siens, il s'tait mnag
surtout le moyen de s'appuyer sur celui de ces partis qui unirait le
plus de ressources  plus de crdit. C'tait incontestablement le parti
de Sieys, qui se formait des membres les plus estimables des deux
conseils.

La sanction d'un rpublicain tait ncessaire au succs de Bonaparte, et
le projet de Sieys ne pouvait russir sans l'appui d'un militaire.
Malgr le peu d'inclination qu'ils avaient l'un pour l'autre, leur
intrt mutuel les rapprocha; ils crurent trouver l'un dans l'autre le
genre de garantie qui leur manquait. En cela le militaire seul ne se
trompa point. En adoptant les plans du lgislateur, qui lui ouvraient
l'accs au pouvoir, Bonaparte tait bien sr, une fois qu'il y serait
arriv, de les modifier sous tous les autres rapports dans l'intrt de
son autorit. D'ailleurs on ne voulait plus de ce qui tait, on ne
voulait pas de ce qui avait t; il fallait donc trouver du neuf entre
la rpublique et la monarchie.

Pendant que tout s'agitait autour de lui, tranquille en apparence, et
renferm dans un cercle de savans, comme avant son dpart pour l'gypte,
Bonaparte n'avait de relations patentes qu'avec l'Institut. Se drobant
plus que jamais  la curiosit publique, il n'assistait au spectacle
qu'en petite loge, n'allait qu'au thtre o il tait le moins attendu,
et ne se rendait qu'aux invitations que les convenances ne lui
permettaient pas de refuser, telles que celles du prsident du
Directoire, telles que celles du conseil des Cinq-Cents, qui se plut 
fter en lui et dans Moreau l'arme d'Italie et l'arme du Rhin, en les
conviant  un banquet dans l'glise de Saint-Sulpice, alors temple de la
Victoire.

Le 17 brumaire, il n'avait pas mme encore rpondu  l'empressement des
officiers suprieurs de la garnison de Paris et de la garde nationale,
qui, depuis son retour, le pressaient de dterminer l'instant o il
recevrait leur visite. Tromps par ces dmonstrations, qui
compromettaient sa rputation sous le rapport de la politesse, ces
militaires s'offensaient de tant d'indiffrence. Paris s'en affligeait.
Il n'en fera pas plus, disait-on, qu' son retour d'Italie. Qui nous
tirera du bourbier o nous sommes?

En provoquant ces reproches, en excitant cette impatience, son but tait
d'amener les citoyens  lui commander ce qu'il brlait d'entreprendre,
et de les engager dans une rvolution  laquelle lui seul semblait
rpugner.

La conspiration contre-rvolutionnaire, qui cependant allait son train,
ne devait clater que le 28 brumaire. En diffrant de vingt-quatre
heures l'explosion de la sienne, Bonaparte au fait ne courait aucun
risque. Des cinq membres du Directoire, trois lui taient acquis; Sieys
d'abord, des plans duquel il avait fait provisoirement les siens;
Roger-Ducos, qui les avait adopts sans rserve; et puis Barras qui,
enlac dans une intrigue dont le secret tait vent, et dont le but
n'tait pas innocent aux yeux de tout le monde, pouvait passer pour
gagn, par cela seul qu'il tait compromis.

Quand  Gohier et  Moulins, ils taient sincrement attachs  la
constitution agonisante, et l'nergie avec laquelle ils exprimaient
leurs opinions ne permettait gure de penser  les sduire. Mais la
confiance qu'ils manifestaient dans la solidit de leur pouvoir
dispensait de les tromper; se croyant plus affermis que jamais par les
victoires de Castricum et de Zurich, ces deux directeurs ne
souponnaient pas le danger qui menaait un gouvernement diffam par des
fautes antrieures  leur promotion rcente encore. Assists des
rpublicains qui se fussent lis  eux, ils eussent sans doute travers
les projets de Bonaparte s'ils en avaient eu connaissance; mais qui les
leur aurait rvls dans cette circonstance bizarre, o chacun gardait
le secret d'autrui pour ne pas compromettre le sien? Le ministre de la
police tait bien en situation de le faire. La chose tait dans son
devoir, mais tait-elle dans ses intrts?

Fouch, comme je l'ai dit, occupait ds lors ce poste pour lequel la
nature l'avait form, si, pour djouer les trames de l'intrigue et de la
perversit, il faut tre plus intrigant et plus pervers que ceux qui les
ourdissent. Le complot de Bonaparte semblait toutefois avoir chapp 
sa pntration.

Le 18 brumaire,  neuf heures du marin, il tait encore au lit quand
Regnauld et moi, conformment aux dsirs du gnral, nous allmes lui
donner connaissance du dcret rendu  sept heures par le conseil des
Anciens, vnement qu'il parut apprendre avec surprise. Il est permis de
douter cependant que cette dmonstration ft sincre, et qu'il n'et
rien pntr de ce qui s'accomplissait. Cet expert en rvolution ne
pouvait pas douter que nombre de conspirations ne se tramassent contre
le Directoire, de la fortune duquel il dsesprait sans doute, et dont
il ne voulait point partager la disgrce. Mais plac entre tant de
complots de manire  pouvoir tout favoriser et tout empcher, et
suffisamment clair par l'espionnage, il mit, je crois, sa politique 
carter les confidences, se mnageant ainsi la facult de servir les
heureux et d'craser les maladroits, suivant que le sort en dciderait,
jouant tout  la fois le gouvernement, dont il entretenait les
illusions, et mme ceux des ennemis du gouvernement dont il partageait
les opinions. Si telle n'est pas la juste explication de la conduite de
Fouch dans cette singulire circonstance, s'il ne fut pas alors le plus
astucieux des intrigans, il fut le plus inepte des ministres, ce dont il
est permis de douter sans lui porter pour cela plus d'estime.

Les troupes qui se trouvaient dans le rayon constitutionnel taient
tires en partie de l'arme d'Italie. Bonaparte les regarda comme  lui.
Il crut aussi pouvoir compter sur leurs chefs. Contraris pour la
plupart _d'obir  des avocats_, telle tait leur expression, ces
militaires n'taient que trop ports  favoriser un mouvement qui ferait
passer l'autorit entre les mains d'un militaire, et Bonaparte se
confiait tellement dans leurs dispositions, qu'il avait cru pouvoir,
sans trop se les aliner, diffrer de leur assigner, ainsi qu'on l'a dit
plus haut, le jour o il recevrait leurs flicitations  l'occasion de
son retour, dlai au sujet duquel les chefs et les soldats exprimaient
leur mcontentement de la manire la plus propre  dtruire tout soupon
d'intelligence entre eux et leur ancien gnral. C'est ce qu'il voulait.

Tel tait l'tat des choses, quand le 17 brumaire les officiers de la
garnison militaire de Paris, et ceux de la garde nationale, apprennent
que le gnral les recevra le 18,  six heures du matin. Un voyage
ncessaire et prcipit servait d'excuse au choix d'une heure si peu
commode. Cependant trois rgimens de cavalerie, qui avaient sollicit
l'honneur de dfiler devant Bonaparte, sont avertis que le 18 il les
passera en revue aux Champs-lyses,  sept heures du matin, heure 
laquelle les gnraux qu'il savait disposs  entrer dans ses vues
taient invits aussi  se rendre chez lui  cheval. Ainsi, sans
veiller les soupons, s'assemblait sous les yeux mme du gouvernement
l'arme qui devait le renverser.

Les gnraux convoqus furent exacts au rendez-vous, o chacun se
croyait appel seul. Moreau s'y trouva des premiers. Ce gnral avait de
son propre mouvement choisi le second rle dans cette rvolution. Soit
par sentiment de son insuffisance, soit par sentiment de la supriorit
de Bonaparte, en apprenant le retour de celui-ci, _voil l'homme qu'il
vous faut_, avait-il dit  Sieys, qui le pressait d'appuyer ses
projets. Bien plus, sur le bruit des changemens qui se prparaient: Je
suis  votre service, avait-il dit  Bonaparte; il n'est pas besoin de
me mettre dans votre secret. Avertissez-moi seulement une heure
d'avance. C'tait marquer soi-mme son rang.

Au reste, Moreau se montrait en cela consquent  ce qu'il avait fait
dans une autre occasion; prludant  la souverainet par un acte de la
munificence royale, Bonaparte lui avait donn un cimeterre enrichi de
diamans. Ds qu'un pareil prsent n'est pas compens par un prsent
pareil entre deux hommes placs dans la position respective o ceux-ci
se trouvaient alors, l'galit disparat, et semble avoir t abdique
par celui qui accepte.

Ainsi le gnral Bonaparte, sans commandement, avait su se faire une
arme; simple particulier encore, il sut s'entourer, dans sa modeste
retraite, du plus brillant cortge qui ait jamais rempli le palais d'un
souverain.

Cependant le plan concert s'excutait. Convoqu par son prsident
Lemercier, le conseil des Anciens s'tait assembl, et sur la peinture
nergique qui lui avait t faite par Le Brun, depuis duc de Plaisance,
des dangers o les projets des terroristes jetaient la rpublique
d'ailleurs si malade, Regnier, depuis duc de Massa, demanda par motion
d'ordre qu'en consquence des articles 102, 103 et 104 de la
constitution, le Corps-Lgislatif ft transfr  Saint-Cloud; et que
pour faire excuter cette translation, le gnral Bonaparte ft investi
du commandement des troupes renfermes dans l'enceinte
constitutionnelle. Ces propositions adoptes, non pourtant sans quelque
opposition, furent aussitt envoyes au conseil des Cinq-Cents, qui,
bien que prsid par Lucien, s'y montra moins favorable tout en les
sanctionnant.

C'est ainsi que dans la constitution mme on trouva le moyen de dtruire
la constitution.

 huit heures et demie arriva chez Bonaparte le lgislateur _Cornet_
qui, par zle remplissant les fonctions de messager, s'tait charg de
lui notifier ce dcret. Il le lui remit au milieu des militaires dont sa
cour et mme sa maison taient remplies. Du haut de son perron comme
d'une tribune, le gnral le lit  haute voix, puis il invite ses
belliqueux auditeurs  s'unir  lui pour sauver la France. Tous s'y
engagent par serment. Montant aussitt  cheval, il se rend aux
Tuileries escort d'officiers de tout grade, parmi lesquels on
remarquait Berthier, Lefebvre, Moreau, Lannes, Beurnonville, Marmont,
Macdonald, Morand, Murat; des gnraux clbres qui pour lors se
trouvaient dans la capitale, Jourdan, Bernadotte et Augereau seuls
manquaient  cette runion. Les deux premiers s'en taient loigns par
dvouement pour la dmocratie; le troisime en avait t cart par
suite du peu de confiance qu'inspirait son caractre, moins digne en
effet d'estime que son talent.

Au milieu de cette lite, Bonaparte se prsente  la barre du conseil
des Anciens. Tous les gnraux, dit-il, vous promettent l'appui de
leurs bras. Je remplirai fidlement la mission que vous m'avez confie.
Qu'on ne cherche pas dans le pass des exemples de ce qui se fait; rien
dans l'histoire ne ressemble  la fin du dix-huitime sicle; rien dans
le dix-huitime sicle ne ressemble au moment actuel.

Puis ayant nomm le gnral Lefebvre son lieutenant, et pass en revue
les troupes runies aux Tuileries, il donne au gnral Lannes le
commandement de la garde du Corps-Lgislatif,  Murat, celui des troupes
qui devaient occuper Saint-Cloud, et met sous les ordres de Moreau un
corps de cinq cents hommes chargs de remplacer au Luxembourg la garde
directoriale qui tait venue se joindre aux troupes de ligne; opration
habile, par laquelle il convertissait Moreau en gelier et presque en
prisonnier, tout en paraissant lui donner une preuve de confiance; cette
troupe ne lui rpondant pas moins du gnral qu'elle suivait, que des
directeurs qu'elle allait crouer.

La mtamorphose que subissait Moreau n'est pas la seule que la
circonstance opra. Ne fit-elle pas de Sieys un cuyer? c'est sur le
seul cheval qu'il ait mont de sa vie que ce bon abb sortit du
Luxembourg pour venir aux Tuileries. Moi-mme, enfin, ne fus-je pas
transform en aide de camp du gnral Bonaparte, et n'est-ce pas  ce
titre qu'il me fut permis de traverser,  cheval aussi, ces mmes
Tuileries quand je vins lui rendre compte de ma mission?

Pas d'vnement, si grave qu'il soit, auquel ne se mle quelque incident
comique. Rveill au bruit de ce qui se faisait, le prsident du
Directoire sonne pour savoir ce dont il s'agit. Personne ne vient. Il
veut sortir de sa chambre, la porte ne s'ouvre pas; elle tait ferme 
double tour, et l'on en avait emport la clef. Je tiens ce fait de Jub
lui-mme qui, en quittant le Luxembourg avec la garde du Directoire,
avait cru devoir prendre cette prcaution. Dlivr par un serrurier, le
prsident fait convoquer ses collgues pour aviser  ce qu'il faut
faire; il tait trop tard. Sieys et Roger-Ducos, quoiqu'au petit trot,
avaient eu le temps de s'chapper et d'apporter leur abdication au
Conseil des Anciens,  qui Barras,  l'instigation de l'amiral Bruys et
du citoyen Talleyrand, ses anciens ministres, envoyait la sienne.

Je venais de rejoindre le gnral, tabli pour le moment, dans le local
des inspecteurs de la salle du Conseil des Anciens, quand Bottot,
secrtaire intime de Barras et porteur de la dpche de ce directeur,
entra dans ce bureau devenu quartier-gnral. Tout avait l le caractre
le plus grave. Interpellant dans cet envoy l'homme qu'il reprsentait:
Qu'avez-vous fait, dit Bonaparte d'une voix foudroyante, de cette
France que j'ai rendue si brillante? Je vous ai laiss des victoires,
j'ai retrouv des revers; je vous ai laiss les millions de l'Italie,
j'ai retrouv des lois spoliatrices et partout la misre. Que sont
devenus cent mille hommes qui ont disparu de dessus le sol franais? ils
sont morts, et c'taient mes compagnons d'armes! Un tel tat de choses
ne peut durer; avant trois ans, il nous mnerait au despotisme par
l'anarchie. Nous voulons la rpublique assise sur les bases de
l'galit, de la morale, de la libert civile et de la tolrance
politique.  entendre quelques factieux, nous serions les ennemis de la
rpublique, nous qui l'avons arrose de notre sang: nous ne voulons pas
qu'on se fasse plus patriotes que nous; nous ne voulons pas de gens qui
se prtendent plus patriotes que ceux qui se sont fait mutiler pour le
service de la rpublique.

 ce discours que j'ai transmis aux journaux avec la plus scrupuleuse
exactitude, discours d'un matre qui gourmande un agent inhabile ou
infidle, discours articul avec un accent qui en augmentait encore
l'nergie, le familier de Barras rpondit en exhibant l'acte par lequel
ce directeur abdiquait aussi; condescendance qui me porterait  croire
que Barras ne se sentait pas irrprochable et voulait prvenir toute
rcrimination. Moulins suivit peu aprs cet exemple; quant  Gohier,
immobile  son poste, ce vieux Breton se fit un devoir de ne pas rejeter
une charge sous le poids de laquelle il lui semblait mme glorieux de
succomber, obstination plus honorable qu'efficace. La chose qu'il ne
voulait pas quitter l'avait quitt. Le Directoire, o tout devait se
dcider  la majorit des voix, n'avait-il pas cess d'exister de fait,
ds que la majorit de ses membres s'tait retire?

Paris ne se ressentit nullement de tant d'agitation. Paris vit avec plus
de joie que de surprise une rvolution galement prvue et dsire. Le
peuple y donna hautement l'approbation qu'on donne  une mission bien
remplie. Les fonctionnaires publics l'imitrent. Fouch ne fut pas le
dernier  se ranger du ct de la victoire. Ds que l'vnement eut
prononc, sortant de son lit, il accourut offrir au plus fort toute
l'activit de la police qui jusqu'alors ne l'avait servi que par son
inaction; il se fit un mrite d'avoir de son propre mouvement suspendu
le dpart tant des courriers que des diligences, d'avoir ordonn la
clture des barrires et pris enfin toutes les mesures usites en cas de
rvolution pour rompre toute correspondance entre la capitale et les
dpartemens.

Pourquoi ces prcautions? dit Bonaparte; nous marchons avec la nation
et par sa seule force. Qu'aucun citoyen ne soit tourment, et que le
triomphe de l'opinion ne ressemble pas  celui d'une minorit
factieuse. Sentimens honorables qu'il eut l'occasion de reproduire le
soir mme dans un conseil tenu aux Tuileries. Comme on y proposait
d'arrter quarante chefs de l'opposition lgislative, qui, forms en
conciliabule, dlibraient avec les chefs de la dmocratie sur les
moyens de prvenir la ruine totale de leur parti: J'ai jur ce matin,
dit Bonaparte, de protger la reprsentation nationale, je ne veux pas
violer mon serment.

Il se flattait en effet de terminer sans violence une rvolution voulue
et sanctionne par l'intrt public: il ne fut pas assez heureux pour
cela.

Satisfait toutefois du prsent, et plein de confiance pour l'avenir, il
ne voulut pas laisser un moment la nation incertaine du but qu'il se
proposait en acceptant, ou, si l'on veut, en saisissant le pouvoir. Si
dans un mois, nous dit-il chez lui, o nous allmes Regnauld et moi le
fliciter sur le succs de la matine; si dans un mois la paix gnrale
n'est pas faite, dans quatre nous serons sur les bords de l'Adige. De
toute manire c'est la paix que nous venons de conqurir: voil ce qu'il
faut annoncer ce soir sur tous les thtres, ce qu'il faut publier dans
tous les journaux, ce qu'il faut rpter en prose et en vers et mme en
chansons, et c'est vous que cela regarde, ajouta-t-il gaiement en
s'adressant particulirement  moi; car il est bon d'employer toutes les
formes d'expression pour se mettre  la porte de toutes les
intelligences,--Cela ne me regarde plus, gnral, lui rpondis-je en
riant aussi. Agent d'une noble conspiration, il me paraissait assez
piquant de chansonner pour elle au pied de l'chafaud, de fredonner sous
la hache. Ce n'tait pas droger  la dignit tragique.  prsent que le
danger est pass et qu'il ne s'agit que de chanter sous la treille,
c'est tout autre chose; cela ne regarde plus que les chansonniers.

Les couplets qu'il dsirait furent faits par Cadet-Gassicourt et par un
autre chansonnier d'esprit un peu moins jovial. On serait fort surpris,
si je nommais l'associ qui l'aida dans cette tche, et de concert avec
lui chanta la dconvenue de la lgislature sur l'air _de la fanfare de
Saint-Cloud_.

Le gnral voulut nous retenir  dner. Nous lui demandmes la
permission de ne pas manquer  un engagement que nous avions pris avec
quelqu'un de moins heureux que lui.  demain donc,  Saint-Cloud, nous
dit-il; mais ne partez pas sans avoir vu le ministre de la police.




CHAPITRE VI.

Journe du 19 brumaire.--Conseils de Fouch.--Le Corps-Lgislatif
s'assemble  Saint-Cloud.--Cration du consulat.


Un gouvernement avait t dtruit le 18 brumaire, un gouvernement devait
tre difi le 19. Quel serait ce gouvernement? C'est ce que dans les
classes suprieures chacun se demandait pendant le court intervalle qui
spara les deux priodes de la rvolution accomplie en ces deux
journes. Le peuple seul attendait avec confiance le dnoment de ce
grand drame dont Bonaparte tait le hros autant par la force des choses
que par sa propre volont.

La tche qu'il avait  remplir tait toutefois plus difficile qu'il ne
l'avait prsum. La force, qu'il savait mettre en usage avec tant
d'habilet, tait la dernire ressource  laquelle il voulait recourir;
il lui fallait donc disposer les choses de manire  paratre cder  la
volont gnrale quand tout obissait  la sienne. Bien plus, il lui
fallait amener les rpublicains eux-mmes  sanctionner une rvolution
qui menaait les institutions rpublicaines. Cela tait-il possible? Un
corps dlibrant, un corps o il y a autant de volonts que d'individus,
ne se manie pas aussi facilement qu'une arme o des milliers de ttes
n'ont qu'une mme volont. Le succs de la veille ne garantissait pas
celui du lendemain.

Il s'agissait le 19 de faire dcrter par les deux conseils les mesures
arrtes dans la soire du 18 entre les chefs de la rvolution,
c'est--dire la substitution de trois consuls aux cinq directeurs, et de
procder immdiatement  la nomination de ces consuls qui gouverneraient
l'Etat jusqu' ce qu'une commission institue  cet effet lui et donn
une organisation dfinitive. Tout cela ne pouvait tre adopt sans
discussion.

En transfrant le Corps-Lgislatif  Saint-Cloud, on avait habilement
manoeuvr. On avait spar les dmagogues de leur arme, on s'tait donn
un champ de bataille plus favorable: c'tait un avantage, mais non pas
une victoire. Ce qu'on avait fait jusque-l tait conforme  la
constitution; ce qui restait  faire en tait destructif. Ne devait-on
pas craindre que l'opposition qui s'tait manifeste dans les conseils 
la proposition d'une mesure constitutionnelle, ne s'y reproduist avec
plus de violence quand on connatrait le but de cette mesure? Pouvait-on
se dissimuler d'ailleurs qu'il se trouvt dans ces conseils des hommes
consciencieux et courageux que rien n'amnerait  composer avec les
circonstances, et qui mettraient leur gloire  dfendre des institutions
auxquelles les attachaient leur caractre et leurs sermens; sincres
amis du peuple autour duquel se rangeaient une foule d'hommes turbulens
qui, tout  la fois impatiens de sujtion et avides de pouvoir,
chrissaient dans la rpublique un tat de choses qui mettait tout  la
merci des factieux dont ils disposaient? Dmocrates soit par conviction,
soit par spculation, ces rpublicains formaient la majorit dans le
conseil des Cinq-Cents.

Fouch avait bien calcul la puissance de cette majorit. Dans
l'entretien que nous emes avec lui, Regnauld et moi, avant de nous
rendre  Saint-Cloud: L'autorit des baonnettes, nous dit-il, est
moins puissante ici que celle des toges. L'important est de ne pas
laisser les meneurs engager les conseils dans des mesures qui
donneraient  leurs partisans du dehors le temps d'intervenir. Mieux
vaudrait brusquer l'vnement. Quant  moi, mes prcautions sont prises:
le premier qui remuera sera _jet  la rivire_, poursuivit-il en se
servant d'une expression moins lgante qu'nergique. Je rponds de
Paris au gnral. C'est  lui  se rpondre de Saint-Cloud.

Le gnral aussi avait pris ses prcautions. Murat occupait Saint-Cloud
avec la troupe de ligne; Ponsard, officier qui lui tait affid,
commandait la garde du Corps-Lgislatif, et Serrurier avec sa rserve
tait post au Point-du-Jour.

Les dispositions dans les deux conseils n'avaient pas t faites avec
moins de prudence. Les rles y taient partags entre les orateurs
influens. Tout avait t ordonn, tout tait prvu, tout, except la
circonstance qui pensa dconcerter les esprances justifies par tant
d'habilet.

Quelque activit qu'on et mise  disposer le local o chacun des
conseils devait s'assembler, il ne se trouva pas prt  midi, heure
indique pour la convocation. Depuis midi jusqu' deux heures, errant
dans les cours et les jardins du palais, les dputs eurent tous le
temps de se sonder sur leurs opinions; de se communiquer leurs
apprhensions, de concerter leurs moyens de rsistance et d'organiser
une opposition vigoureuse. Aussi la majorit des Cinq-Cents tait-elle
dtermine  rejeter tout changement quand ce conseil entra en sance.
Emile Gaudin monte  la tribune. Aprs avoir vot des remercmens aux
Anciens pour les rsolutions par eux prises la veille dans l'intrt
del sret gnrale, il propose d'inviter ce conseil  faire connatre
sa pense tout entire, et demande en outre que dans le conseil des
Cinq-Cents une commission de sept membres soit charge de faire un
rapport sur la situation de la rpublique. Cette proposition met le feu
aux poudres; toutes les passions se dchanent avec la plus pouvantable
violence; et pour toute rponse le dput Delbred requiert que tous les
membres soient somms de prter individuellement serment de fidlit 
la constitution de l'an III. Aucun dput, y compris Lucien lui-mme,
n'ose combattre cette proposition qui est accueillie avec acclamation.
Deux heures sont employes  cette formalit. Cependant les esprits
taient travaills en sens divers, et les uns perdaient en confiance ce
que les autres gagnaient en audace. On commenait  craindre que les
dmocrates de Paris ne vinssent au secours de ceux de Saint-Cloud; on
commenait  craindre que les soldats ne rpondissent aux frquens
appels qui leur taient adresss au nom du peuple par plus d'un de ses
reprsentans. Dj les politiques chancelaient; dj plus d'un brave
homme trouvait qu'on s'tait trop imprudemment engag. Un des gnraux,
qui tait venu l en douillette de soie, Bonaparte n'ayant pas cru
devoir l'admettre dans la confidence de son projet, et qui la veille lui
avait dit: _Est-ce que vous ne comptez pas toujours sur votre petit
Augereau?_ lui disait dj: Eh bien, te voil dans une jolie
position!--Nous en sortirons, rpondit Bonaparte. _Souviens-toi
d'Arcole_. Dans cette position si bien prvue par Fouch, il n'y avait
plus un moment  perdre.

Bonaparte se prsente aux Anciens, La rpublique, leur dit-il, n'a plus
de gouvernement. Les factions s'agitent; l'heure de prendre un parti est
arrive. Vous avez appel mon bras et celui de mes compagnons d'armes au
secours de votre sagesse. Nous voici. Je sais qu'on parle de Csar, de
Cromwell; je ne veux que le salut de la rpublique. Je ne veux
qu'appuyer les dcisions que vous allez prendre... Grenadiers, dont
j'aperois les bonnets aux portes de cette salle, vous ai-je jamais
tromps? Ai-je trahi mes promesses, lorsqu'au milieu de toutes les
privations je vous promettais l'abondance?--Jamais, s'crient les
grenadiers.

--Eh bien, gnral, dit Linglet, membre du conseil, jurez avec nous
fidlit  la constitution de l'an III. C'est jurer de sauver la
rpublique.

--La constitution, rplique Bonaparte, la constitution! vous n'en avez
plus. Vous l'avez viole au 18 fructidor, quand le gouvernement
attentait  l'indpendance du Corps-Lgislatif; vous l'avez viole au 3
prairial, quand le Corps-Lgislatif attentait  l'indpendance du
gouvernement[31]; vous l'avez viole au 22 floral, quand par un dcret
sacrilge le gouvernement et le Corps-Lgislatif ont attent  la
souverainet du peuple en cassant les lections faites par lui. La
constitution viole, il faut un nouveau pacte et de nouvelles
garanties.

Ce discours nergique et prcis entranait l'assemble. Un orateur ose
toutefois accuser le gnral comme auteur d'une conspiration qui
menaait la libert publique. Elle est menace par vingt conspirations
diffrentes, rplique Bonaparte. J'ai le secret de tous les partis.
_Tous sont venus sonner  ma porte;_ tous sont venus me solliciter de
les aider  renverser la constitution, dans des buts diffrens  la
vrit. Les uns veulent y substituer une dmocratie modre o tous les
intrts ce nationaux et toutes les proprits soient garantis. Les
autres, se fondant sur les dangers de la patrie, parlent de rtablir le
gouvernement rvolutionnaire dans toute son nergie, c'est--dire dans
toute son horreur. D'autres songent mme  rtablir ce que la rvolution
a dtruit: _c'est pour conserver ce quelle a acquis de bon_ que je suis
arm par votre ordre. Lgislateurs, que les projets que je vous dnonce
ne vous effraient pas. Avec l'appui de mes frres d'armes, je saurai
vous dlivrer. Si quelque orateur pay par l'tranger parlait _de me
mettre hors la loi_, qu'il prenne garde de porter cet arrt contre
lui-mme. Fort de la justice de ma cause et de la droiture de mes
intentions, je m'en remettrai  mes amis,  vous et  ma fortune.

Aprs avoir parl ainsi il sortit.

Ceux de ses adhrens qui ne faisaient pas partie des conseils ou des
troupes assembles  Saint-Cloud, attendaient cependant les dcrets qui
devaient confirmer et complter ce qui avait t fait la veille, et les
attendaient avec quelque impatience. Runis  M. de Talleyrand dans une
maison qui, loue pour un an par M. Collot, ne devait tre occupe qu'un
jour, ces conspirateurs civils, parmi lesquels se trouvaient plus d'un
avocat, et mme plus d'un abb, s'tonnaient de voir les heures se
succder sans rsultat; ils n'avaient pas appris sans inquitude le
moyen dilatoire auquel le conseil des Cinq-Cents recourait; et comme je
leur avais fait part des avis donns par Fouch, frapps de leur
justesse, ils m'avaient press d'aller rejoindre le gnral et de les
lui porter.

Favoris par le dsordre qui rgne en pareille circonstance, je pntre
dans l'intrieur du chteau de Saint-Cloud. Bonaparte sortait du conseil
des Anciens. Guid par les renseignemens de gens que je rencontre, de
celui-ci qui me connat, de celui-l qui croit me connatre, je le
rejoins dans un petit escalier tournant, qu'il descendait lentement avec
Sieys. Au bruit de mes pas, il se retourne. Qu'est-ce?--Gnral, j'ai
vu Fouch.--Eh bien?--Il vous rpond de Paris; mais c'est  vous,
dit-il,  vous de rpondre de Saint-Cloud.--Comment?--Il est d'avis
qu'il faut brusquer les choses, pour peu qu'on essaie de vous enlacer
dans des dlais; tel est aussi l'avis de vos amis les plus dvous, _les
plus srs_,  commencer par le citoyen Talleyrand; il n'y a pas de temps
 perdre, disent-ils.--Il n'y a pas de temps perdu, me rpondit-il en
souriant; un peu de patience, et tout s'arrangera. Puis, continuant de
descendre, il me quitta au bas de l'escalier, et j'allai rejoindre mes
mandataires,  qui je portai cette rponse. Elle ne les rassura gure.
L'abb Desrenaude, aide de camp en cette journe d'un hros dont il
avait t grand-vicaire, ne montrait pas autant de tranquillit que lui,
non plus que l'avocat Moreau de Saint Mri qui pesait la gravit des
circonstances avec toute la prud'homie d'un bailli d'opra-comique. Les
laissant discuter tout  l'aise, je retournai dans la cour du palais
attendre le dnoment de cette tragdie.

Il pouvait tre sanglant. Les forcens du conseil des Cinq-Cents
proposaient de mettre Bonaparte _hors la loi_. Ils sommaient leur
prsident, c'tait Lucien! de mettre aux voix cette proposition, quand
Bonaparte lui-mme parat. Laissant  la porte les militaires qui
l'accompagnaient, il s'avance en face du bureau, vers la barre tablie
au milieu de la salle.  peine a-t-il fait les deux tiers du chemin, que
la majeure partie des membres se lve en criant _ bas le dictateur!
mort au tyran!_ Cent bras le menaaient; les poignards mme taient
tirs; Csar tombait au milieu du snat. Se jetant le sabre  la main 
travers cette arme en toge, des soldats enveloppent et enlvent leur
gnral; l'un d'eux, le brave Tom, dtourne mme  son propre pril un
coup que le Corse Arena destinait  son aventureux compatriote.

La retraite de Bonaparte ne calma pas le tumulte. On enjoint derechef au
prsident de mettre aux voix le dcret de proscription. Misrables!
s'crie Lucien, vous exigez que je mette _hors la loi_ mon frre, le
sauveur de la patrie, celui dont le nom seul fait trembler les rois! Je
dpose les marques de la magistrature populaire, et je me prsente  la
tribune comme dfenseur de celui que vous m'ordonnez d'immoler sans
l'entendre.

En effet, dpouillant les insignes de la prsidence, Lucien s'tait
lanc du fauteuil  la tribune, quand un dtachement de grenadiers qui,
criant _vive la rpublique!_ avait t accueilli en auxiliaire par
l'opposition, s'empare de lui, grce  cette erreur, et le tire sans
violence de la position prilleuse o il tait engag.

Lucien qui, dans cette journe, eut tous les genres de courage comme
tous les genres d'loquence, monte aussitt  cheval, et s'adressant 
ceux qui l'entouraient: Gnral, et vous soldats, le prsident du
conseil des Cinq-Cents vous dclare que des factieux, le poignard 
main, ont viol les dlibrations; il requiert contre eux la force
publique. Le conseil des Cinq-Cents est dissous.--Prsident, rpondit le
gnral, cela sera fait.

Aussitt le tambour se fait entendre; et l'enceinte du conseil o Murat
est entr l'pe  la main n'est plus occupe que par des grenadiers.

Cela s'excuta presque aussi rapidement que je le raconte.  peine
avons-nous eu le temps de rflchir aux consquences que pouvait
entraner la mesure _peu constitutionnelle_ employe par le gnral et
conseille par la force des choses plus imprieusement encore que par
Fouch.

Lavalette, qui me rappelle dans ses Mmoires qu'alors je me trouvais sur
le pristyle du palais entre lui et le citoyen Talleyrand, prtend qu'
la nouvelle du dcret qui mettait hors la loi Bonaparte et ses
partisans, je plis ainsi que mon noble complice. Lavalette se
trompe[32]. La pleur subite et t un signe d'effroi, et, sans
exagrer mon courage, je me sens autoris  le dire, ma confiance dans
le gnie de Bonaparte tait si absolue, que je n'ai pas dout un seul
moment, pendant cette journe, du succs de son entreprise, si incertain
qu'il ait t. Je le dis avec la franchise que j'ai mise  rendre compte
de mes motions pendant le combat de _la Sensible_. D'ailleurs, comment
Lavalette a-t-il pu remarquer la moindre altration dans le teint de
deux hommes aussi ples habituellement qu'il est possible de l'tre?
Chacun sait que M. de Talleyrand n'a jamais chang de couleur,
positivement parlant; chacun sait qu'aucune impression ne se reproduit
sur ce visage aussi imperturbable que celui du commandeur du _Festin de
Pierre_ ou de l'abb de pltre. J'tais dans ma jeunesse presque aussi
dcolor que lui; et si mon teint prouvait quelque altration, ce
n'tait que pour rougir; certes, je n'en avais pas alors l'occasion.

Lavalette ajoute, au reste, que nous ne fmes pas retraite. Cela est
vrai; et c'et t une preuve de courage si nous avions eu peur, car ce
n'est pas  ne point prouver la peur, mais  la surmonter que le
courage consiste.

Je ne sortis de Saint-Cloud, l'affaire termine, que pour me rendre 
Meudon, o je retrouvai M. de Talleyrand chez une femme aimable et
belle, Mme Simons, grce  laquelle nous dnmes aussi gaiement qu'on
peut dner un jour de victoire, et beaucoup mieux qu'on ne dne sur le
champ de bataille. MM. de Monteron et de Sainte-Foix taient des ntres,
mais non pas Regnauld; le gnral l'avait retenu pour assister  un
conseil, vritable conseil d'Etat, convoqu par urgence avant son
organisation. Quant aux autres conspirateurs, abbs, avocats, ou
bourgeois, que nous avions laisss au quartier-gnral, j'ignore ce
qu'ils devinrent.

Le gnral resta  Saint-Cloud, d'o il ne partit qu' trois heures du
matin, non sans avoir pourvu aux besoins prsens de la rpublique.

Pendant que nous dnions, les dbris des Cinq-Cents, runis  la
totalit des Anciens, dcrtrent l'abolition du Directoire, l'expulsion
de soixante-cinq membres du conseil des _jeunes_, l'ajournement  trois
mois de la runion des conseils lgislatifs, la cration de deux
commissions de vingt-cinq membres tirs de chacun des conseils pour les
remplacer provisoirement, et la cration d'une magistrature nouvelle qui
exercerait le pouvoir excutif jusqu' la cration d'une nouvelle
constitution. Les trois personnages qui, sous le nom de Consuls, furent
ports  cette magistrature, sont Roger-Ducos, Sieys, et Bonaparte.

La prestation de serment de fidlit au nouvel ordre de choses, en
attendant mieux, termina cette longue et laborieuse journe.

Ainsi finit la constitution de l'an III. Si la rvolution qui la
renversa ne s'effectua pas sans violence, du moins fut-elle exempte de
sang. On n'attendait qu'un mot, qu'un signe pour en rpandre. Non
seulement le meurtre ne fut pas ordonn, mais il fut dfendu. Le premier
usage que le nouveau magistrat fit de son autorit fut de soustraire 
la proscription ceux qui l'avaient proscrit. Un gnral lui ayant
demand cinquante hommes pour tendre un guet-apens aux dputs fugitifs
et les fusiller sur la route de Paris, il s'y refusa avec horreur.

La tranquillit de cette grande ville exigeait cependant que ces dputs
n'y rentrassent pas avant qu'on et pris les prcautions propres 
comprimer la faction  laquelle ils pourraient se rallier. On expdia de
Saint-Cloud, en consquence, des hommes affids  toutes les barrires,
sous la direction d'un certain Turot, ci-devant comdien, alors
secrtaire gnral de la police, lequel esprait profiter de la
circonstance pour dgoter son patron, ou se mettre en son lieu et place.
Quel fut son dsappointement de trouver ces postes occups par des agens
que Fouch avait chargs de la mme mission! Instruit  temps de la
victoire, ce ministre s'tait empress de donner au bonheur cette preuve
de prvoyance et de dvouement.

Il avait d'ailleurs tenu parole, non qu'il et jet personne  la
rivire, mais il avait su maintenir la tranquillit dans Paris. C'est
sans doute  sa conduite habile qu'il dut la conservation de sa place et
la confiance que lui tmoigna le premier consul en dpit de ses
prventions.

Ici se termine la premire partie de ma vie et de mes souvenirs. Appel,
par suite de la journe de brumaire,  des fonctions administratives,
lorsque Lucien Bonaparte prit la direction du ministre de l'intrieur,
je me vis, sans trop avoir chang de relations, jet dans une sphre
nouvelle, par cela seul que la condition de mes amis avait chang, et
qu'ils taient devenus des personnages plus importans, des personnages
trs-importans, des ministres, des marchaux, des ducs, des princes, des
rois, que sais-je! Cela donne une nouvelle physionomie  leur histoire
et  la mienne. Aurai-je le loisir et le temps de la raconter?




POST-SCRIPTUM.


Je dsirerais en avoir le temps et le loisir. Quoique mes relations avec
Napolon aient t moins intimes qu'avec Bonaparte, quoiqu'elles soient
devenues plus rares  mesure que de grandeurs en grandeurs il s'est
lev au point le plus haut o mortel soit jamais parvenu, elles n'ont
jamais cess, et dans plus d'une rencontre j'ai pu recueillir encore
quelques traits dignes d'tre transmis aux hommes curieux de connatre
dans les moindres dtails ce caractre si fort et si souple, ce gnie si
vaste et si dli, cet esprit si original par la pense et par
l'expression. D'ailleurs, ses derniers bienfaits m'ont impos une grande
dette envers lui; c'est en continuant  dire de lui la vrit que je
veux m'acquitter.

De plus, la destine de Napolon,  laquelle la mienne a t rattache
par le malheur, m'a pouss dans l'exil  l'poque o elle l'y entranait
lui-mme. La noble maison de NASSAU rgnait alors sur la terre o
j'allai chercher une seconde patrie; terre hospitalire o la gnrosit
non sollicite des hritiers de GUILLAUME-LE-TACITURNE m'a protg
autant et plus peut-tre que ne le permettait la politique, contre les
perscutions qui signalrent la restauration franaise. Je ne mourrais
pas content si je ne manifestais pas encore une fois les sentimens que
j'ai vous  ces dignes princes.

C'est  la recommandation spontane d'Alexandre Humboldt que je fus
redevable d'une bienveillance si inattendue. Mais n'y a-t-il pas  le
publier autant de vanit que de reconnaissance?




NOTES

[1: J'ai consign ce fait dans l'ptre ddicatoire des _Vnitiens_. 
la catastrophe de cette tragdie, _Josphine_ prouva la mme motion
que les dames sur lesquelles j'en avais fait  Lyon le premier essai:
elle demanda la grce du hros. Elle suivait en cela son caractre, et
il n'tait pas ncessaire que l'homme en pril ft un hros pour qu'elle
s'obstint  le sauver. M. de Polignac (Armand) et M. de Rivire
(ci-aprs duc) en font foi.]

[2: L'assertion peut sembler hasarde. La liste de proscription mise en
1815 tait signe Fouch. N'y a-t-il pas injustice  l'imputer  M. de
Talleyrand? Voyez _Bertrand et Raton_, ou _le Singe et le Chat_, fable
17 du IXe livre des _Fables nouvelles mises en vers par M. de La
Fontaine_.]

[3: Le comte Henri de Saint-Aignan avait pris fait et cause pour les
Bourbons contre la rvolution quand il crut que le droit tait pour eux;
il prit fait et cause pour la France contre la raction des migrs
quand il vit que le droit tait pour elle. Ami de l'ordre fond sur la
justice, et toujours Franais d'intention, il ne dfendit, soit comme
migr, soit comme rgnicole, que les intrts qu'il crut ceux de la
France. Les mmes principes le dirigrent dans l'exercice des
magistratures auxquelles il fut appel, soit par le choix du
gouvernement, soit par celui du peuple. Se refusant  servir les
passions du ministre  la Chambre lective, o il sigeait en 1819
comme dput de la Loire-Infrieure, et menac d'tre destitu pour ce
fait de la prfecture qu'il occupait: _Votre place est  vous, mais ma
conscience est  moi_, rpondit-il au ministre, et il vota contre la loi
qui altrait le mode lectoral. Son frre, le comte Auguste de
Saint-Aignan, s'est signal comme lui dans la mme Chambre par un
attachement inbranlable aux principes _libraux_. En 1813, il avait
rempli avec autant d'habilet que de fermet les fonctions de ministre
plnipotentiaire  la cour de Dresde,  l'poque de la funeste bataille
de Leipsick. Ce sont des hommes dont on est heureux d'avoir occasion de
parler.]

[4: Cette _Histoire de la vie politique et militaire de Napolon_,
imprime dans un format gigantesque (grand carr vlin), par suite de la
ncessit de faire concorder les proportions du texte avec celles des
dessins litographis qui l'accompagnent, est peu rpandue dans le
commerce, mais elle est trs-connue des compilateurs qui ont cru utile
de la mettre  contribution, et des trangers qui ont cru avantageux
d'en donner des contre-faons. On ne trouve que dans les grandes
bibliothques cet ouvrage, publi par souscription. Comme la seule
dition qui en ait t faite est depuis long-temps puise, l'auteur, si
Dieu lui prte vie, espre en faire une nouvelle, revue, corrige,
complte, et maniable. Il a ramass  cet effet de prcieux matriaux.]

[5: Pantagruel, liv. IV, chap. 8.]

[6: _Fricoteurs_, mot trs-franais, bien qu'il ne soit pas enregistr
dans le Dictionnaire de l'Acadmie; mot trs-usuel  l'arme. Le
_fricoteur_ est un maraudeur perfectionn; il consomme cuit ce que
l'autre drobe cru. Uniquement occup du solide, le fricoteur reste sur
les derrires ou s'carte sur les flancs des colonnes pendant qu'elles
marchent  la gloire. _Tournez la gueule du ct de la marmite_, ai-je
entendu dire dans mon enfance par Carlin ou par Arlequin (c'tait tout
un), par Arlequin devenu gnral dans je ne sais quelle farce: les
_fricoteurs_ sont toujours tourns de ce ct-l. Ce commandement est
tous les jours pour eux l'ordre du jour.

Pris sur le fait, les _fricoteurs_ sont quelquefois traits avec
svrit. Leurs dlits toutefois sont moins de la comptence du conseil
de guerre que de celle de la chambre. On ne les condamne pas  passer
par les armes, mais  recevoir la _savatte_, punition plus rigoureuse
qu'on ne croit, mais qui ne compromet pas leur tte.]

[7: Fleury, de la Comdie franaise.]

[8: C'est en prsence de M. de Bourrienne que le gnral raconta ce
fait. Je ne crois pas l'avoir dnatur, mais j'ai pu en oublier quelques
circonstances. Je compte, en ce cas, sur la vracit de ce tmoin pour
rectifier mon rcit.]

[9: _Ceci est  moi_: ces mots, ds qu'on les prononait, produisaient
sur Dufalga reflet du briquet sur la poudre. Il prenait feu tout
aussitt, et partait de l pour dvelopper les thories les plus
singulires qui soient jamais passes par la tte d'un honnte homme.
Que d'honntes gens se sont tromps comme lui  l'poque de la
rvolution, poque o toutes les questions sur lesquelles repose
l'organisation sociale taient remises en discussion! que d'honntes
gens, avec la meilleure intention du monde, ont jet alors de nouveaux
fermens de discorde dans la socit qu'ils prtendaient rgnrer! Tel
fut le tort de ce pauvre Brissot. Les erreurs de l'esprit, en certaines
circonstances, sont pires que des crimes.

Rien de plus recommandable d'ailleurs que la mmoire de Dufalga:
officier des plus distingus dans une arme o le courage seul ne suffit
pas  l'avancement, et o cet avancement ne s'acquiert que par une
intelligence suprieure, il tait parvenu au grade de gnral de brigade
dans le gnie, quand, aprs avoir perdu une jambe sur le champ de
bataille en Europe, il mourut en Asie des suites d'une blessure qu'il
avait reue au sige de Saint-Jean-d'Acre.]

[10: Dans les Mmoires de Bourrienne. Plt  Dieu qu'on n'y trouvt que
cette erreur-l!]

[11: En latin homme ici se traduirait par _vir_.]

[12: Voir le _Mdecin malgr lui_, acte III, scne 5, et le premier
livre des _Confessions_ de J. J. Rousseau.]

[13: Notre capitaine obissait  une inspiration bien malheureuse quand
il attendait avec un quipage disparate et incomplet un btiment
videmment suprieur au sien sous tous les rapports. Il y avait deux ans
que le _Sea-Horse_, frgate plus fort que la ntre, et dont l'quipage
tait tout anglais, tenait la mer, quand notre malheur nous la fit
rencontrer. Chacun sur mon bord, me disait le capitaine Footes, connat
si bien son poste et son service, que sans lumire chacun fait ce qu'il
doit faire, en pleine nuit comme en plein jour. J'aurais pu ds une
heure du matin vous attaquer; mais pourquoi rveiller mes gens, et les
fatiguer sans ncessit?  quelque heure que s'engaget le combat,
j'tais sr de vous prendre.

                La chose est claire,
     Et votre pe a prouv cette affaire.

S'il avait ses raisons pour compter sur son monde, nous en avions pour
ne pas compter sur le ntre. Le lendemain de l'affaire, les recrues
maltaises, qui la veille servaient sous notre pavillon, taient toutes
passes sous le pavillon anglais. En traversant l'entre-pont du
_Sea-Horse_, je les vis boire  la sant du roi Georges.]

[14: Quatre auteurs ont parl du travail de Socrate sur sope:

1 Plutarque, dans le petit Trait _de audiendis poetis;_

2 Fl. _Avianus_ le fabuliste, prface de ses 42 fables;

3 _Suidas_, art. SOCRATE. Voici le passage en latin: _Nullo alio
scripto relicto quam, ut quidam volunt, hymno in Apollinem et Dianam, et
sopea carmina versibus scripta_.

4 Platon, dans le compte qu'il rend d'une des conversations de Socrate
avec ses disciples, entre sa condamnation et sa mort. Voici le texte:

Vraiment, Socrate, interrompit Cbs, tu fais bien de m'en faire
ressouvenir; car,  propos des posies que tu as composes, des fables
d'Esope que tu as mises en vers, Evenus m'a demand par quel motif tu
t'tais mis  faire des vers depuis que tu tais en prison, toi qui
jusque-l n'en avais fait de ta vie.--C'tait, rpond Socrate, pour
satisfaire  certains songes, qui dans toutes les occasions de ma vie
m'ont toujours recommand la mme chose. Jusqu'ici j'avais pris cet
ordre pour une simple exhortation; mais depuis ma condamnation je pensai
qu'il ne fallait pas dsobir aux Dieux, et que je ne devais pas quitter
la vie sans les avoir satisfaits. Je fis donc rflexion qu'un pote,
pour tre vraiment pote, ne doit pas composer des discours en vers,
mais inventer des fictions; et ne me sentant pas ce talent, je me
dterminai  travailler sur les fables d'sope, et je mis en vers celles
que je savais, et qui se prsentrent les premires  ma mmoire.

     PLATON, DIALOGUE DU PHDON.

     Oeuv. compl. vol. I, p. 136 et sqq. dit. de Deux-Ponts.
]

[15: _Millevoye_. Ce jeune homme avait fait de brillantes tudes. Il
justifia dans le monde les esprances qu'il avait fait concevoir de lui
dans les coles: il remporta quatre ou cinq fois le prix de posie dans
les concours de l'Institut. Plusieurs pomes remplis de grce et
d'esprit, et entre autres un pome de _Charlemagne_, des lgies pleines
de sensibilit, et crites avec une grce et une puret peu commmes,
lui assurent une place au premier rang des auteurs qui ont appliqu un
talent suprieur  traiter des sujets lgers. Pouvait-il prendre un vol
plus haut? Il y songeait, et il avait bauch quelques scnes de
tragdie, quand,  trente-quatre ans, une mort prcoce le ravit aux
lettres et  ses amis.]

[16: Le gnral Brune, depuis marchal de l'Empire, assassin  Avignon.
Sa mort, crime par lequel les assassins de la restauration ont gal,
sinon surpass en 1815 ce que les gorgeurs de la Glacire avaient fait
de plus atroce en 1791, n'est pas l'objet de cette note. J'y veux
consigner seulement la lettre que, dans le but de rectifier l'opinion
que ce militaire avait exprime si lgrement sur la conduite d'un de
ses plus honorables compagnons d'armes, je lui crivis en lui envoyant
la copie du compte que j'avais cru devoir rendre au gouvernement
franais du combat dans lequel avait succomb _la Sensible_.

     AU GNRAL BRUNE, COMMANDANT EN CHEF DE L'ARME D'ITALIE.

     Turin, le 12 thermidor an VI (31 juillet 1798)

Gnral,

En donnant  l'ambassadeur de la rpublique franaise en Pimont une
copie de la relation du combat dont l'issue a t si funeste  la
frgate _la Sensible_, et dont j'ai adress l'original au ministre des
relations extrieures, je croyais n'avoir que des bruits  combattre. La
lecture de la feuille du journal de Milan, en date du 2 thermidor, me
prouve qu'il faut rfuter aussi des crits: je n'hsite pas  le faire.

Je suis loin d'accuser, de suspecter mme l'intention du rdacteur; mais
il me semble qu'il s'est un peu press, et qu'avant de rendre compte
d'un vnement, il devait attendre au moins des renseignemens dont
l'authenticit ft garantie par une signature. Il n'aurait pas confondu
le malheur avec la lchet, et son article, pour n'tre pas prmatur,
n'en et t que plus vridique.

Veuillez, gnral, lui faire prendre connaissance de la lettre
ci-jointe, et en requrir l'insertion dans son journal; je ne doute pas
qu'elle ne console tous les bons Franais.

Nous avons tout perdu, _fors l'honneur_: c'est une justice que nos
ennemis rendaient du moins  notre capitaine.

     Salut et respect,

     ARNAULT.
]

[17:
     AU CITOYEN TALLEYRAND,

     MINISTRE DES RELATIONS EXTRIEURES.

     Turin, le 3 thermidor an VI.

Comme les diffrentes versions publies sur la prise de la frgate _la
Sensible_ s'cartent plus ou moins de la vrit, je crois de mon devoir,
citoyen ministre, de vous la faire connatre et de vous mettre  mme de
rendre justice  qui elle appartient.

Cette frgate, de trente-six pices de canon de douze, commande par le
capitaine Bourd, avait t d'abord arme en flte  Toulon; le gnral
en chef lui fit rendre ses canons  Malte, et l'expdia pour porter en
France des dpches importantes confies au gnral Baraguey-d'Hilliers.
Les drapeaux de la religion et quelques objets de curiosit furent aussi
dposs  bord du mme btiment.

On complta l'quipage de guerre avec des matelots la plupart
napolitains, dlivrs de la chane par l'arrive des Franais  Malte.
La disette d'hommes ne permettait pas de choix. _La Sensible_ mit  la
voile le 1er messidor. Le vent du nord-ouest soufflait avec violence. Le
8,  quatre heures du soir, le mme vent nous tenait encore au-dessous
des attrages de Sicile, quand on dcouvrit une voile au nord-ouest,
dans la direction de Maretimo. On fit les signaux de reconnaissance. Le
btiment qui venait sur nous y rpondit en arborant le pavillon espagnol
au grand mt.  sa voilure on le reconnut nanmoins pour anglais. Il
marchait avec une clrit surprenante. La nuit vint, mais le clair de
lune tait si beau que les deux btimens ne se perdirent pas de vue; 
onze heures on fit _branle-bas_ de combat. L'eau-de-vie fut distribue 
l'quipage; on partagea aux passagers le peu d'armes qui taient  bord.
Ceux  qui l'on ne put pas donner de fusils furent arms avec des
sabres.  deux heures du matin, les deux btimens taient  porte de
canon. L'action ne s'engagea cependant qu'au point du jour. Le capitaine
Bourd, reconnaissant la supriorit de l'ennemi, dont la frgate, arme
de quarante-quatre pices de canon, portait du dix-huit en batterie, et
des caronades de vingt-quatre sur son gaillard d'arrire, rsolut de
tenter l'abordage. C'tait en effet le seul moyen d'abrger la
canonnade, que nous ne pouvions supporter qu'avec dsavantage.

L'Anglais, aprs nous avoir lch sa premire borde  la demi-porte de
fusil, se laissa arriver sur nous de manire  engager notre beaupr
dans ses agrs. Il et pris ainsi la frgate dans sa plus grande
longueur, et nous aurait foudroys de toute sa batterie, sans avoir rien
 craindre que les deux canons de chasse qui taient sur le gaillard
d'avant.

Notre capitaine prvint cette manoeuvre en opposant son travers au
travers de l'ennemi, qui alors nous lcha sa seconde borde  la porte
de pistolet. L'effet en fut terrible. L'artimon fut presque coup, et le
cabestan mis en pices. Soixante hommes, parmi lesquels se comptent
quinze morts, furent, mis hors de combat.

Les deux frgates se joignent. On crie _ l'abordage!_ Le gnral
d'Hilliers descend dans la batterie pour faire monter l'quipage.
Indiffrens  l'honneur de notre pavillon, les bandits avaient abandonn
leur poste ds la seconde dcharge. Ils n'obirent ni  l'invitation, ni
 la menace, ni mme aux coups. Ils taient encore galriens, quoique
libres. Les chefs des pices seuls s'taient fait tuer  leur poste;
ceux-l taient Franais.

La lchet de ces trangers fit tourner contre nous la manoeuvre hardie
du capitaine. Abord par la frgate qu'il avait voulu aborder, il fut
oblig de cder, aprs avoir t bless lui-mme. Observons toutefois
que ce n'est pas par son ordre que le pavillon ne flottait plus  la
poupe; un boulet l'avait fait tomber; de sorte qu'on se battit quelque
temps encore aprs qu'on semblait avoir amen.

Nos officiers se sont conduits avec autant de bravoure que
d'intelligence. Le lieutenant Taneron fut bless au moment o il sautait
sur la frgate victorieuse. Les passagers soutinrent courageusement le
feu de l'ennemi et lui ripostrent autant que le permit le mauvais tat
des armes qu'on leur avait donnes. Trois d'entre eux perdirent la vie;
parmi les morts, on remarque l'infortun d'Omonville, ci-devant
commandeur de Malte: il retournait en France en vertu du trait. Le
jeune Catelan fut bless, d'autres chevaliers de Malte furent plus
heureux que lui, sans avoir t moins braves.

C'est  tort qu'on attribuerait  des Maltais la perte de la frgate.
L'quipage, ainsi que je l'ai observ, avait bien t complt  Malte,
mais complt avec des forats napolitains pour la plupart, gens sur la
bravoure desquels on tait loin de compter. Aussi avions-nous ordre
d'viter le combat, que la marche suprieure de l'ennemi, et surtout le
dfaut subit de vent nous contraignirent d'accepter.

Je laisse  votre discrtion, citoyen ministre,  faire de cette lettre
l'usage que vous croirez convenable. Rappel en France par le mauvais
tat de ma sant, et forc de voyager lentement, je craindrais d'arriver
trop tard  Paris pour faire connatre au gouvernement ces dtails, de
la vracit desquels je rponds.

Agrez les sentimens de fraternit de votre concitoyen,

     ARNAULT.
]

[18: C'est dans une satire, intitule _les Arts_, que se trouve la
substitution de noms qui donna lieu  ce duel qu'un _erratum_ pouvait
prvenir. En parlant du Louvre,  propos des tableaux exposs cette
anne-l par l'cole franaise, Despaze avait dit:

     Quoi! l'on vnre ici l'ombre de Michel-Ange,
     Et l'on y laisse entrer Laurent, Ledoux, Mirvaut,
     Petit, Lucas, Colas, Gensoul, _Dubos_, Ravault!

Au lieu de _Dubos_, il y avait _Dabos_ dans le manuscrit. Le pote paya
pour l'imprimeur. Dubos, dit Despaze dans une autre satire adresse 
l'abb Sicard,

     Dubos voulut punir l'audace
     D'un U qui, dans mes vers, d'un A surprit la place,
     Et pour ce grand forfait, atteint d'un plomb brlant,
     Sur un lit de douleur je fus jet sanglant.

Dubos, assez prsomptueux de sa nature, tait aussi assez susceptible.
Cela lui porta malheur. Un jeune homme, dont il avait trait le pre
avec peu de mnagement, lui ayant demand raison de ce fait, le tua d'un
coup d'pe. Il avait alors soixante ans passs.]

[19: Si je relis les Satires (les satires de Chnier), disait M. de
Chateaubriand dans un discours qu'il avait compos pour sa rception 
l'Institut, o il avait t nomm  la place de Chnier, j'y retrouve
immols des hommes qui sont au premier rang de cette assemble:
toutefois ces Satires, qui sont crites d'un style lgant et facile,
rappellent agrablement l'cole de Voltaire, et j'aurais d'autant plus
de plaisir  les louer, que mon nom n'a pu chapper  la malice de
l'auteur. Mais laissons l des ouvrages qui donneraient lieu  des
rcriminations pnibles.]

[20: _Lger_; ce n'tait pas un homme sans esprit; il a fait pourtant
une grosse sottise au moins dans sa vie: si ce n'en est pas une que
d'avoir troqu contre la veste de Gille la robe de Rollin quand le
professorat ne le nourrissait plus, c'en tait une certainement que
d'avoir voulu reprendre la robe de Rollin aprs avoir port pendant sept
ou huit ans la veste de Gille. L'adjectif ne s'accordait, plus cette
fois avec le substantif. On trouverait cependant dans les cartons de
l'Universit impriale des lettres qui prouvent que cet ex-professeur
aurait fait publiquement ce solcisme pour peu qu'on s'y ft prt; on y
verrait qu'il traita d'ennemis de la philosophie les gens senss qui lui
firent quelques observations sur les inconvniens de ce nouveau
travestissement. Mieux avis ensuite, il se retourna d'un autre ct, et
obtint, je crois, une place dans l'administration. J'ignore toutefois
quel costume il portait quand il est mort.]

[21: _Begearss_: anagramme de _Bergasse_. Vengeance moins cruelle que
l'outrage qui l'a provoque. Ce _malheureux sue le crime_, avait dit,
dans son Mmoire pour le banquier Korneman, Bergasse en parlant de
Beaumarchais qui, assez tourdiment, s'tait ml d'une querelle de
mnage, et, prenant le parti de Mme Korneman contre son mari, avait _mis
son doigt entre l'arbre et l'corce_, ce dont il faut se garder, dit
Sganarelle, mais ce qu'on peut faire pourtant _sans suer le crime_. J'ai
connu Bergasse et Beaumarchais. Rien de plus oppos que leurs
caractres: avides de renomme l'un et l'autre, ils l'obtinrent d'abord
par des crits publis  l'occasion d'un procs. Mais, dans ses
Mmoires, Beaumarchais se dfendait, et dans les siens Bergasse
attaquait. Tourment par la bile, Bergasse, honnte homme sans
contredit, tait de l'humeur la plus morose. Rien de plus gai au
contraire que Beaumarchais, qui tait, quoi qu'on ait dit, un fort
galant homme, et qui, de l'aveu de tout le monde, tait un des hommes
les plus aimables qu'on pt rencontrer. Sa maison est aujourd'hui le
grenier  sel; elle n'a pas trop chang de destination, disait le
prsident M***.]

[22: Voir au Ier volume, chap. II, p. 131.]

[23: _Le Congrs des Rois_, titre d'un opra-comique o les rois ennemis
de la France, c'est--dire tous les rois rgnans, le grand-turc except,
taient mis en scne et dlibraient accroupis dans des cruches. Puis,
frapps d'une terreur panique aux approches des bataillons rpublicains,
ils sortaient de leurs coquilles et se sauvaient dguiss en
_sans-culottes_.

Cette farce, plus ridicule qu'amusante, et qui ne rappelait certes pas
par l'esprit celles d'Aristophane que l'auteur avait eu la prtention
d'imiter, ne contenait d'un peu plaisant que trois ou quatre couplets
chants par le roi d'Angleterre, George III, qui les fredonnait tout en
pchant des grenouilles. Voici ceux dont je me souviens; ils sont sur un
air qui n'est gure connu aujourd'hui que des _houzards_. L'chantillon
donnera une ide de la pice.

     Je suis roi d'Angleterre,
     J' m'en _ris_.

Un trait de basson faisait entendre ici en place du mot soulign celai
qui se trouvait dans le refrain de la chanson populaire, mais qu'on ne
croyait pas devoir articuler en scne, quoique le _pre Duchne_ ou le
misrable _Hbert_ qui souscrivait de ce nom ses atroces facties, en
ft journellement retentir les rues.

            I.

Je suis roi d'Angleterre,
       J'm'en...
Je suis roi d'Angleterre,
       J'm'en...
On dit qu' mon peuple meurt de faim,
Pour moi, quand j'ai le ventre plein,
       Je m'en _ris_.

            II.

Nous n' faisons rien qui vaille,
       J' m'en...
D'main nous livrons bataille,
       J'm'en...
J'ai dit de vaincre  mes soldats,
Tant pis pour eux s'ils ne l'font pas,
       J'm'en _ris_.

            III.

Un congrs d'rois s'assemble,
       J'm'en...
L'un a peur, l'autre tremble,
       J'm'en...
On prtend que tout est perdu:
L'ami Pitt sera donc pendu?
       J'm'en _ris_.

Puis: Je pensais  vous, disait-il  son ministre qui survenait dans
ces entrefaites. Cela se jouait  _la Comdie_ dite _italienne_. Artaud,
auteur de cette plate satire, tait de Montpellier.

Vers le mme temps, en 1794, on donnait  la Comdie franaise, sur le
thtre de la Rpublique, une farce du mme genre, mais non mle de
musique, farce intitule _le Jugement dernier des Rois_. Toutes les
ttes couronnes, le grand-turc toujours except, figuraient l aussi,
mais en habits caractristiques, et reprsents par les acteurs les plus
plaisans de l'poque. Je ne me rappelle pas trop qui faisait le roi des
marmottes, mais je me rappelle trs-bien que Baptiste cadet, masqu avec
un nez norme, et vtu d'un pantalon mi-partie rouge et noir,
reprsentait le roi d'Espagne, qu'on n'appelait jamais que _sire
d'Espagne_,  la grande satisfaction de l'auditoire. Michot, habill en
femme, tait, lui, Catherine la grande, ou le _grand_, pour me servir de
l'expression du prince de Ligne, et ne marchait que par _enjambes_,
comme dans certaine caricature. Au milieu d'eux, en habits pontificaux,
tait le pape qui, jou par Dugazon, le bouffon par excellence,
distribuait  droite et  gauche ses bndictions, confessait tous ces
pcheurs, et leur donnait  tous l'absolution _in articulo_. Il y avait
urgence; car l'explosion d'un volcan annonait la destruction de l'le
dserte o ces pauvres tyrans avaient t dports.

Cette farce, aussi irrvrencieuse que l'autre, mais plus spirituelle du
moins, n'tait pas du vieil Artaud, mais de Sylvain Marchal, original
qui, avant la rvolution  laquelle il prluda, s'tait plusieurs fois
compromis avec le gouvernement par la guerre sans relche qu'il livrait
aux rois et  Dieu, qui pourtant ne lui ont pas t trop durs, que je
sache.

Ces faits prouvent  quel point tait port alors le dvergondage de la
scne en matire politique. Il est  remarquer toutefois que ce
dvergondage ne s'tendit pas aux moeurs, et qu' cette poque o l'on
dbitait sur le thtre tant de choses qui faisaient trembler, on n'et
pas os y dire un mot qui ft rougir.

Les deux pices dont il est ici question n'eurent pas un long cours de
reprsentations. Autorises par la commune de Paris, ces reprsentations
furent interdites par le comit de salut public, dont la politique
croyait devoir des mnagemens  certains gouvernemens qui ne
paraissaient pas loigns de traiter avec la rpublique, depuis qu'il
tait dmontr que la victoire lui revenait et qu'elle pouvait redevenir
conqurante aux dpens de telle puissance qui l'avaient crue
_conqurable_, la Prusse, par exemple.]

[24: Le mot de Lagrange prouve qu'il jugeait des choses par le
raisonnement plus que par le sentiment. La foi de Pascal aussi reposait
sur cette base. Cet autre gomtre n'tait-il pas diste par calcul? Ne
craignait-il pas plus qu'il ne croyait? Les raisonnemens par lesquels il
dmontre les risques attachs  l'incrdulit ne sont-ils pas
essentiellement mathmatiques? Quand il dcide  _croix_ ou _pile_ cette
grave question, qu'en fait-il, sinon une question de probabilit?
Pesons le gain ou la perte, dit-il; en prenant le parti de croire que
Dieu est, si vous gagnez, vous gagnez tout. Si vous perdez, vous ne
perdez rien. Pariez donc sans hsiter.

Ceci dmontre moins, ce me semble, l'existence de Dieu que l'intrt
d'admettre cette existence. Encore une fois, c'est moins l'argument d'un
croyant que d'un calculateur. On ne peut en douter quand Pascal ajoute 
ce qu'on cite ici cette autre consquence du principe qu'il vient de
poser:

De se tromper en croyant la religion chrtienne vraie, il n'y a pas
grand'chose  perdre. Mais quel malheur de se tromper en la croyant
fausse!

Etrange manire d'aimer Dieu que celle de Pascal! ce n'est pas ainsi que
l'aimait sainte Thrse.

_A CRISTO CRUCIFIADO._

SONETO.

     No me mueve, mi Dios, para quererete
     El cielo que me tienes prometido,
     Ni me mueve el infierno tan temido
     Para dejar por eso de ofenderte.

     Tu me mueves, mi Dios, muverne el verte
     Clavado en esa cruz y escarnecido;
     Mueveme ver tu cuerpo tan herido;
     Mueveme las angustias de tu muerte.

     Mueveme, enfin, tu amor de tal manera
     Que, aunque no hubiera cielo, yo te amara,
     Y, aunque no hubiera infierno, te temiera.

     No me tienes que dar porque te quiera:
     Porque, si cuanto espero no esperara,
     Lo mismo que te quiero te quisiera.

TERESA DE JESUS.

Jamais l'amour n'a parl un langage plus tendre, un langage plus
passionn que celui que parle ici la dvotion. Les meilleurs sonnets de
Ptrarque sont ples et tides auprs de celui-ci. L'on me saura gr, je
pense, de donner la traduction qu'en a faite un de mes vieux amis, un
homme dont le nom est cher aux lettres  double titre, un homme  qui
elles doivent d'admirables ditions et d'excellens ouvrages.

SONNET DE SAINTE-THRSE.

     Pour t'aimer,  mon Dieu! me faut-il l'esprance
     Du ciel que m'a promis ton immense bont?
     Me faut-il de l'enfer l'avenir redout
     Pour dfendre  mon coeur d'offenser ta puissance?

     Il me suffit  moi de voir, Dieu de clmence,
     Ton corps ple et meurtri, sur la croix tourment,
     De voir ce sang divin sortir de ton ct,
     Ta mort et son opprobre, et ta longue souffrance.

     Le bonheur de t'aimer a pour moi tant d'appas,
     Que je t'aurais aim si le ciel n'tait pas;
     S'il n'tait pas d'enfer, je t'aurais craint de mme:

     Mon coeur qui veut t'aimer ne veut rien en retour;
     Dans ta grce sans doute est mon espoir suprme,
     Mais sans aucun espoir j'aurais autant d'amour.

FIRMIN DIDOT.

Voil le langage de la foi. La foi aime et ne raisonne pas. L'argument
de Pascal n'est que celui du doute et de la crainte.

L'homme illustre, dont l'hypothse a donn lieu  cette note, n'tait
pas au reste un fanfaron d'athisme. Trs-diffrent de Lalande,  qui il
tait d'ailleurs si suprieur, il gardait pour lui ses opinions et n'en
tirait aucune vanit. Sa vie irrprochable prouve qu' une seule prs
(la foi qui ne se donne pas), il possdait toutes les vertus.]

[25: _Espercieux_, statuaire. Entre tous ses ouvrages, tous empreints
d'un talent rel, on a remarqu surtout un bas-relief plac  l'arc de
triomphe du Carrousel, et relatif  la victoire d'Austerlitz, morceau
svre comme l'antique, et les bas-reliefs qui dcorent la fontaine du
march Saint-Germain, morceaux pleins de got dans leur simplicit, et
qui font de cette fontaine un des plus jolis monumens de la capitale.
Tout occup de son art, Espercieux sort peu de son atelier. Il n'a pas
t chercher la faveur, et la faveur n'est pas venue le chercher. Mais
le gouvernement s'honorera en lui faisant arriver l les rcompenses
qu'il se contente de mriter. Il y a urgence; Espercieux n'est plus
jeune.]

[26: _Sarrette_ (Bernard). C'est  son intelligence et  son infatigable
persvrance que la France est redevable de son Conservatoire de
musique. 11 en forma le noyau ds 1789, en runissant, pour en composer
la musique de la garde nationale parisienne, quarante-cinq musiciens
provenant du dpt des Gardes-Franaises. En 1790, ce corps, port 
soixante et dix-huit, passa au compte de la municipalit de Paris pour
le service de la garde nationale et des crmonies publiques, et M.
Sarrette, qui jusqu'alors avait soutenu ces musiciens  ses frais, fut
rembours de ses avances et nomm commandant de ce corps, auquel les
artistes les plus clbres de l'poque se firent affilier. En 1792, lors
de la destruction de toutes les coles publiques, il russit  conserver
celle-ci sous le titre d'cole gratuite de musique. Reconnaissant
bientt l'utilit, la ncessit d'une institution qui fournissait aux
besoins de ses armes, le gouvernement alloua des fonds pour le
traitement des professeurs. En 1793, un dcret de la Convention,
conservant  cette cole l'organisation qu'elle avait reue de son
fondateur, lui confra le titre d'_Institut de musique_. Enfin l'anne
suivante une autre loi lui donna celui de _Conservatoire de musique_;
et, charg de l'organiser dfinitivement, M. Sarrette en fut nomm le
directeur.

Cette grande ppinire de virtuoses, o toutes les parties de l'art
musical taient enseignes par les artistes les plus habiles, sous
l'inspection des Mhul, des Chrubini, des Gossec, des Le Sueur,
rivalisa ds sa naissance avec les plus clbres coles d'Italie; c'est
elle qui, tout en fournissant  nos papiers. Il demanda les moyens
d'excution  l'archiduc Charles, qui refusa d'abord nettement, et qui
ne consentit, aprs de longues hsitations, que quand des ordres
premptoires du baron de Tuguth eurent t mis sous ses yeux. Ce fut
comme contraint qu'il permit que M. de Barbaczy, colonel des hussards de
Szecler, obit aux rquisitions que pourrait lui faire M. de Lherbach.

Le retard de l'arrive du courrier jetait M. de Lherbach dans une
grande perplexit. Il repassait dans la conversation toutes les
circonstances de ses rapports avec l'archiduc Charles; il rappelait
l'indignation que le prince avait d'abord tmoigne, et ce souvenir lui
donnait  craindre qu'une insigne faiblesse n'eut fait rvoquer
l'autorisation prcdemment donne. Cette conversation, qui fut longue,
apprit au comte de ***, sur l'vnement prpar, tout ce qu'il dsirait
en savoir; il en fit son rapport dans la nuit mme au baron de Mongelas,
ministre des affaires trangres de l'lecteur, qui lui recommanda
d'employer jusqu'au bout le moyen d'information que le hasard lui avait
livr.

Le lendemain, nouvelle conversation; anxit plus vive. Cette vaine
attente fait croire que l'affaire est manque. Mais  minuit on entend
le cor d'un postillon, les portes de l'htel s'ouvrent, un courrier
monte rapidement l'escalier: Qu'il entre, dit le comte de Lherbach.
Hopp d'ouvrir la dpche et de la lire  haute voix. L'affaire a
russi; l'attentat est consomm. Bientt des regrets d'homme se mlent 
la joie du diplomate. J'avais dit  ce Barbaczy _de faire houspiller un
peu par ses gens cet insolent Bonnier. Ils l'ont tu!  la bonne heure;
mais Robergeot, cet homme dont le caractre honnte et doux contrastait
si fort avec celui de ses collgues, l'avoir massacr! encore si c'tait
Jean de Bry!_ On entendait le baron de Lherbach gmir, s'agiter sur son
canap. Ses exclamations, dans lesquelles il y avait quelques signes
d'humanit, durrent un bon quart d'heure; le diplomate prit le dessus.
Enfin, dit-il, l'Autriche connatra ses ennemis. Allons nous coucher.
Le comte d'A*** remit un nouveau rapport  M. de Mongelas; mais il n'a
pas pu lui apprendre si le comte de Lherbach avait dormi d'un sommeil
tranquille.]

[29: _Bonaparte prend la rsolution de revenir en France_. Elle fut
aussitt excute que conue. L'on ne lira pas sans un vif intrt, j'en
suis sr, la note qui m'a t communique sur un fait si important par
un gnral qui a fait la campagne d'gypte en qualit d'aide de camp
avec Bonaparte, et qui fut confluent des considrations et tmoin des
circonstances qui dterminrent son chef  prendre une rsolution si
hasardeuse le lendemain presque de sa victoire d'Aboukir.

_Note sur le dpart du gnral Bonaparte de l'gypte, et sur sa
traverse jusqu' Frjus,_ fournie par le gnral Eugne Merlin.

     Beaucoup de personnes, mme les plus senses, croient que le
     dpart du gnral Bonaparte de l'gypte fut provoqu par un message
     secret qu'il reut, soit d'un des membres du Directoire excutif,
     soit d'un de ses frres. J'ai vu des individus soutenir avec
     opinitret et avec aigreur cette opinion, qu'ils ne pouvaient
     appuyer que sur des bruits vagues et populaires.

     Acteur moi-mme dans la circonstance qui _seule_ provoqua sa
     rsolution de quitter son arme, je vais faire l'expos pur et
     simple du fait; on jugera...

     Le 15 thermidor an VII, au matin, huit jours aprs la bataille
     d'_Aboukir_ contre les Turcs, le gnral en chef Bonaparte, tant 
     Alexandrie, reut l'avis que le fort d'Aboukir, dans lequel
     s'taient retirs les dbris de l'arme turque, capitulait. Il
     m'expdia aussitt auprs du gnral _Menou_, qui commandait le
     sige de ce fort, afin de prendre une connaissance exacte de la
     situation de la place au moment de la prise de possession, de
     l'tat de la garnison prisonnire, etc. etc.

     Il serait hors de propos de retracer ici l'affreuse image de
     carnage et de destruction qu'offrait ce petit fort qui, destin 
     contenir une garnison de 2  300 hommes, en avait renferm, pendant
     huit jours, environ 5000, que nos bombes et nos boulets de gros
     calibre, et le manque absolu d'eau et de vivres, avaient rduits au
     nombre d'environ 2000 au moment de la capitulation; il suffira de
     dire que jamais tableau plus affreux ne s'est offert  mes yeux
     pendant le cours de dix-sept campagnes, si ce n'est peut-tre  la
     bataille d'_Eylau_.

     Aprs avoir rempli ma mission dans le fort d'_Aboukir_, je fus
     rejoindre le gnral Menou dans sa tente pour y prendre ses
     dpches pour le gnral en chef. J'y trouvai le secrtaire du
     commodore anglais, sir _Sidney Smith_, qui venait d'y arriver comme
     parlementaire, sous prtexte de traiter d'un change de
     prisonniers. L'objet de sa mission expos, il ajouta: M. le
     commodore a reu hier un aviso qui lui a apport des gazettes
     d'Europe. Comme vous en tes privs depuis long-temps, il a pens
     que vous les liriez avec plaisir, et en voici un paquet qu'il m'a
     charg de vous remettre. Le parlementaire parti, on n'eut rien de
     plus press que de parcourir les gazettes, mais on ne put, au
     pralable, se dfendre d'un sentiment d'effroi, prsumant avec
     raison que le commodore _Smith_ n'tait aussi obligeant que parce
     que les nouvelles taient dsastreuses pour la France. Ce funeste
     soupon fut bientt confirm.

     Ces journaux contenaient tous les dtails des dfaites de
     _Schrer_ sur l'Adige, et des vnemens accomplis depuis ces
     premiers revers jusqu' l'arrive des dbris de l'arme franaise
     sous les murs d'Alexandrie; la dfaite de _Jourdan_ en Souabe, etc.

     Je m'empressai de prendre cong du gnral _Menou_ et de repartir
     pour _Alexandrie_, pour y porter au gnral _Bonaparte_ les
     gazettes funestes, quoique bien prcieuses en mme temps. Il tait
     dix heures du soir, et j'arrivai  Alexandrie  minuit pass. Le
     gnral Bonaparte tait couch et dormait profondment. J'entre
     dans sa chambre: Gnral, lui dis-je en l'veillant, je vous
     apporte une collection de gazettes d'Europe (c'tait la gazette de
     Francfort et le Courrier franais de Londres). Vous y lirez
     beaucoup de nouvelles dsastreuses.--Que se passe-t-il donc? me
     demanda-t-il en se mettant avec agitation sur son sant.--_Schrer_
     a t battu en Italie; nous avons perdu presque tout ce pays, et 
     l'poque du 1er mai notre arme avait dj rtrograd jusqu' la
     Bormida. _Jourdan_ a t battu dans la Fort-Noire et a repass le
     Rhin.  ces mots, le gnral se jeta en bas de son lit et s'empara
     des gazettes, qu'il lut sans interruption pendant le reste de la
     nuit. Des exclamations de colre et d'indignation sortaient 
     chaque instant de sa bouche, en voyant comment on avait perdu, dans
     moins d'un mois, le beau pays qu'il avait conquis avec tant de
     gloire!

     Le lendemain, 16 thermidor, il fit appeler de grand matin le
     contre-amiral Gantheaume, avec lequel il s'enferma dans son cabinet
     pendant deux heures.--Le 17, il partit pour le _Caire_. Arriv 
     _Rahmanieh_, il y laissa ses chevaux et bagages et tous ceux de son
     tat-major, avec ordre d'y attendre son retour et s'embarqua avec
     nous pour le _Caire_, o nous arrivmes le 20. Nous n'y tions que
     depuis cinq  six jours, lorsque le gnral _Bonaparte_ annona
     pour le lendemain un voyage dans la province de _Damiette_, qui ne
     devait nous tenir que huit jours absens, et nous ordonna de faire
     nos prparatifs en consquence. Quelques mots chapps au gnral
     _Bonaparte_ lorsque je lui avais remis les gazettes  Alexandrie,
     sa confrence mystrieuse avec _Gantheaume_, m'avaient donn
     l'veil sur ses desseins, et l'annonce d'un voyage de peu de jours
      Damiette ne me fit pas prendre le change. Je voyais faire, pour
     cette absence de huit jours, des prparatifs beaucoup plus
     considrables qu'on n'en avait fait pour l'expdition de _Syrie_,
     qui nous avait tenus quatre mois loigns du _Caire_. _Bourrienne_,
     secrtaire du gnral, emballait tous ses papiers, et  onze heures
     du soir (une heure avant le dpart), plus de vingt chameaux taient
     rassembls dans la cour du quartier-gnral et y attendaient leur
     charge. Tout cela tait bien de nature  me confirmer dans
     l'opinion que j'avais conue, que le gnral Bonaparte allait
     quitter l'gypte.

     Il partit du quartier-gnral  _minuit_, et fut s'embarquer 
     _Boulak_ sur le bateau qui lui servait  naviguer sur le Nil, joli
     btiment, de l'espce de ceux que l'on nomme dans le pays une
     _djerme_. Il tait arm de six pices de canon, et avait une
     chambre spacieuse et bien meuble pour le gnral et son
     tat-major. Arrivs  la pointe du Delta, que l'on nomme en arabe
     _Bad-el-Bakara_, au lieu de prendre  droite la branche de
     _Damiette_, il fit suivre celle de _Rosette_, et se rendit 
     _Menouf_, capitale de la province de _Menouffieh_, dans le Delta.
     Le gnral de division _Lanusse_ commandait cette province, et
     _Bonaparte_ s'arrta vingt-quatre heures chez ce gnral qui,
     pendant le dner, lui dit: On prtend, mon gnral, que vous allez
     vous embarquer  Alexandrie pour retourner en France. Si le fait
     est vrai, j'espre que, rentr dans notre patrie, vous penserez 
     votre arme d'gypte. Le gnral rpondit que ce bruit tait
     faux; que son voyage n'avait d'autre but que de visiter le _Delta_
     et la province de Damiette qu'il n'avait pas encore vus.--Si vous
     allez  _Damiette_, lui rpliqua le gnral Lanusse, il serait plus
     naturel et plus direct de prendre le canal de _Menouf_, qui y
     conduit en droite ligne, et qui vous procurera l'agrment de
     traverser le Delta dans son entier. (On tait alors dans la saison
     o le Nil commence  sortir de son lit, et o tous les canaux
     intrieurs sont navigables). Le gnral Bonaparte rpondit qu'il
     avait besoin d'aller d'abord  Rosette, et que de l il se rendrait
      _Damiette_ en traversant le lac de _Burlos_. Le gnral _Lanusse_
     ne put pas insister davantage, mais il fut sans doute plus
     convaincu qu'auparavant du dpart du gnral en chef pour la
     France.

     En quittant _Menouf_, le gnral Bonaparte rentra dans la branche
     de Rosette et continua sa route jusqu' _Rahmanieh_, o il dbarqua
     et o nous trouvmes les chevaux qu'il nous avait ordonn d'y
     laisser lorsque nous nous y tions embarques dix jours auparavant
     pour remonter au _Caire_.

     Aussitt dbarqus, nous montmes  cheval et continumes notre
     route sur _Alexandrie_. La nuit nous surprit au village de
     _Birket_, qui n'en est loign que de cinq  six lieues. Le gnral
     en chef s'arrta dans cet endroit et y fit dresser les tentes pour
     y passer la nuit. Jusque-l le plus grand mystre avait t gard
     sur le vritable but de notre voyage par le gnral _Bonaparte_, le
     gnral _Berthier_ et _Bourrienne_ (ces deux derniers taient seuls
     dans la confidence du gnral en chef). Cependant personne de
     l'tat-major ne pouvait plus douter du motif de notre prompt retour
      _Alexandrie_, depuis que nous avions quitt la direction de
     _Rosette_. Bourienne cessa alors de nous faire un mystre de notre
     dpart, et il nous annona que notre embarquement aurait lieu le
     lendemain. Il faut avoir t loign pendant dix-huit mois de sa
     patrie, en proie pendant tout ce temps aux fatigues et aux dangers
     dans un pays barbare, pour se faire une ide de la joie que nous
     causa cette annonce!... Peu d'instans aprs l'tablissement de
     notre camp  _Birket_, il passa un dtachement qui se rendait
     d'_Alexandrie_  _Rahmanieh_, et qui nous annona que deux frgates
     franaises taient  l'ancre en dehors du port neuf, et qu'elles
     n'attendaient sans doute que nous pour mettre  la voile.

     Le lendemain, on fit halte au puits de _Beida_,  trois lieues
     d'Alexandrie dans le dsert. _Bourienne_ me tira  part, et me
     remit, pour en faire un _duplicata_, l'instruction que le gnral
     Bonaparte adressait, en parlant au gnral _Klber_, on lui
     remettant le commandement. Assis sur le sable,  l'ardeur du soleil
     brlant de midi, j'prouvai une vive satisfaction  faire cette
     copie.

     Aprs tre rests une heure environ au puits de _Beida_, nous
     continumes notre route; mais, au lieu de nous diriger sur
     _Alexandrie_, nous primes brusquement  droite pour gagner
     directement le bord de la mer, que nous atteignmes au bout de deux
     lieues. Arrivs sur la plage, nous apermes distinctement une
     voile  environ trois lieues au large. Le gnral en chef en conut
     quelque inquitude; _Sidney Smith_ avait quitt huit jours
     auparavant sa croisire pour aller se ravitailler en _Chypre_, et
     l'on craignait que ce ne ft son escadre qui revint prendre sa
     station devant le port d'Alexandrie.

     Le gnral _Bonaparte_ avait donn rendez-vous au gnral _Menou_
     et au contre-amiral _Gantheaume_  la premire citerne que l'on
     rencontre en allant d'_Alexandrie  Aboukir_, et qui est  une
     lieue de ce fort. Il m'ordonna de m'y transporter et de guider ces
     deux gnraux vers l'endroit o il se trouvait  les attendre. Je
     partis avec un seul guide, au risque d'tre enlev par les Arabes,
     ce qui dans ce moment et t jouer de malheur, et je trouvai
     effectivement Menon et Gantheaume  l'endroit dsign. _Gantheaume_
     prit l'alarme lorsque je lui parlai du btiment que nous venions
     d'apercevoir; il monta sur une dune de sable pour le reconnatre,
     et ne tarda pas  se convaincre que ce navire courait la borde
     vers l'_le de Chypre_; ce qui lui fit conjecturer qu'il avait t
     envoy pour reconnatre ce qui se passait dans le port
     d'_Alexandrie_. Il se hta de rejoindre le gnral Bonaparte pour
     lui faire part des craintes que ce btiment lui inspirait, et pour
     l'engager  ne pas perdre un instant  s'embarquer.

     L'endroit o nous avions joint le bord de la mer et o nous avions
     fait halte est loign d'une petite lieue d'_Alexandrie_. Depuis
     cet endroit jusqu' la ville, la cte est borde de dunes peu
     leves, qui s'abaissent vers la mer en pente douce. Une demi-heure
     avant le coucher du soleil nous cheminmes le long du rivage, et
     couverts par les dunes, qui empchaient notre troupe d'tre
     aperue, nous nous dirigemes sur le _Pharillon_, situ  la pointe
     orientale du Port-Neuf,  un demi-quart de lieue de la ville, de
     laquelle on ne pouvait nous dcouvrir. La nuit tait close et
     obscure lorsque nous arrivmes au _Pharillon_, et les chaloupes des
     frgates qui devaient s'y trouver pour nous recevoir n'taient pas
     encore arrives.

     Rendus au lieu de rembarquement, tout le monde mit pied  terre,
     et le gnral _Menou_ envoya un aide de camp en ville pour en
     ramener du monde afin de prendre nos chevaux et ceux des cent
     cinquante guides ou environ qui allaient s'embarquer avec le
     gnral Bonaparte. Ces chevaux, en attendant, furent abandonns sur
     le rivage aux soins du petit nombre d'individus qu'on laissait 
     terre, et au nombre desquels se trouvaient tous les palfreniers
     gyptiens accoutums  _suivre  pied_ leur matre, mme dans les
     courses les plus pnibles.

     Cependant, quoique nous fussions depuis une demi-heure sur le
     rivage, les chaloupes n'arrivaient pas, et au risque de donner
     l'veil  la ville, on fut oblig de brler des amorces pour les
     avertir de notre arrive et leur indiquer l'endroit o nous tions
      les attendre. Elles rpondirent  la fin  ce signal, sans lequel
     on ne nous et trouvs qu'avec beaucoup de temps et de difficult,
     tant la nuit tait noire. Les chaloupes arrives, chacun, sans
     distinction de rang ni de grade, s'empressa de s'embarquer, et se
     mit pour cela dans l'eau jusqu'aux genoux, tant l'impatience tait
     grande, et tant on craignait d'tre laiss en arrire. C'tait 
     qui entrerait le premier dans les embarcations, et on se poussait
     pour y arriver avec assez peu de mnagement et de considration. Il
     en rsulta, dans le moment, entre les officiers de l'tat-major,
     quelques querelles, qui furent oublies ds qu'on fut arriv  bord
     des frgates.

     Les frgates _le Muiron_ et _le Carrre_, destines  transporter
     le gnral Bonaparte, son tat-major et les officiers-gnraux
     qu'il emmenait avec lui, taient mouilles en dehors de la passe du
     Port-Neuf,  demi-porte de canon du _Pharillon_. Le gnral
     Bonaparte arriva  neuf heures  bord du _Muiron_. Il faisait un
     calme plat, et on se mit  table en arrivant, en formant des voeux
     pour obtenir promptement un peu de vent pour appareiller. On
     dsirait pouvoir, avant le jour, se trouver hors de vue de la
     terre, tant par la crainte de la croisire anglaise qui pouvait
     reparatre d'un moment  l'autre, qu' cause de la garnison
     d'Alexandrie, dont on craignait le mcontentement  la nouvelle de
     l'embarquement du gnral Bonaparte.

     Le lendemain, 7 fructidor an VII, au lever du soleil, le mme
     calme rgnait encore, et pendant plus de trois heures nous pmes
     distinguer la foule qui s'tait porte sur les avances du Port-Neuf
     pour nous examiner. Aucun symptme de mcontentement ne se
     manifesta, aucun mouvement n'eut lieu pour s'opposer au dpart du
     gnral en chef.

     Vers neuf heures du matin, il s'leva une lgre brise de terre,
     dont on se hta de profiter pour mettre  la voile. Au bout d'une
     heure, cette brise frachit un peu, et  midi nous avions perdu de
     vue les ctes d'gypte.

     Ce narr simple et fidle prouve videmment que le gnral
     Bonaparte n'avait reu en gypte aucune dpche particulire et
     secrte qui ait dtermin son dpart. Aucun btiment n'tait arriv
     de France, et on objecterait vainement qu'un courrier avait pu
     dbarquer et lui remettre secrtement ses dpches. Un tel
     _dbarquement secret_ sur la cte d'gypte, et sous les yeux d'une
     arme prive depuis son arrive dans ce pays de lettres de France,
     tait une chose physiquement impossible. _Bonaparte_ n'aurait pu
     recevoir de communication secrte de cette nature que par
     l'intermdiaire de la croisire anglaise, dont le commandant sir
     _Sidney Smith_ tait trop mal avec lui, et connaissait d'ailleurs
     trop bien ses devoirs et les intrts de son gouvernement pour
     consentir  se prtera un acte de bienveillance aussi
     rprhensible.

     Une crainte bien fonde empoisonnait le bonheur que nous
     prouvions de nous voir en route pour retourner dans notre patrie.
     Comment, dans une mer aussi troite, esprer de pouvoir chapper
     aux croisires nombreuses et formidables que l'ennemi y entretenait
     sur tous les points?... Nos frgates, anciens btimens vnitiens,
     marchaient si mal, qu'il tait vident qu'elles n'eussent pas pu
     soutenir une chasse de six heures, et qu'aperues  midi par des
     forces suprieures, elles devaient tre prises avant le coucher du
     soleil! L'toile de Bonaparte, qui alors brillait de tout son
     clat, pouvait seule nous faire surmonter les obstacles.

     Le vent favorable qui nous fit quitter les rivages de l'gypte
     nous conduisit en deux jours  la hauteur de _Derne_, sur la cte
     du dsert de Barbarie,  cent lieues environ d'_Alexandrie_; mais
     alors il nous abandonna, et celui de _nord-ouest_, qui pendant neuf
     mois rgne presque sans interruption dans ces parages, reprit son
     empire, et ne cessa pas de souffler pendant vingt-quatre jours
     conscutifs: ce vent nous tait absolument contraire. La crainte de
     rencontrer l'ennemi nous empchait de courir de grandes bordes,
     qui seules auraient pu nous faire gagner du chemin en bonne roule,
     et nous forait  nous tenir toujours  une distance rapproche de
     la cte de Barbarie. Si nous eussions pu passer sur la cte
     orientale de l'le de _Candie_, et traverser ensuite l'Archipel,
     l'obstacle que nous prsentait le vent de _nord-ouest_ et cess de
     nous contrarier; mais ces parages taient couverts de vaisseaux
     anglais, et l'amiral _Gantheaume_ conduisait en France une tte
     trop prcieuse pour ne pas viter leur rencontre.

     Que ces vingt-quatre jours de vent contraire furent longs 
     passer!... Tous les jours  midi, lorsqu'on faisait le point, nous
     prouvions une sorte de dsespoir en nous retrouvant au mme
     endroit que la veille, et quelquefois plus en arrire. Souvent l'on
     se disait: Si _Sidney Smith_ est revenu devant Alexandrie dix
     jours seulement aprs notre dpart, et qu'aprs s'en tre aperu il
     se soit mis de suite  notre poursuite, et qu'il se soit port sur
     le _cap Bon_, en traversant l'Archipel, il y arrivera
     indubitablement avant nous, et nous ne pouvons pas lui
     chapper!...

     Enfin, le 2 ou le 3 complmentaire an VII, le vent passa au
     _sud-sud-ouest_, et souffla avec force dans cette partie pendant
     huit jours. Le 5 nous passmes entre _Malte_ et la cte d'Afrique.
     Le 1er vendmiaire an VIII nous clbrmes l'anniversaire _de la
     fondation de la rpublique. Bourienne, alors rpublicain_, fit des
     couplets analogues  la fte et _brlans de patriotisme_. La nuit
     suivante nous passmes entre le _cap Bon_ et la _Sicile_. Ce
     passage est le plus favorable pour les croisires. Les Anglais y en
     avaient tenu constamment, et, par un bonheur inconcevable, il ne
     s'y en trouvait pas dans ce moment. Ce hasard paraissait tenir du
     prodige!

     Le vent favorable nous conduisit jusqu'en _Corse_, et le 6
     vendmiaire au matin, nous tions par le travers du golfe
     d'_Ajaccio_. Le gnral Bonaparte, ignorant la suite des vnemens
     militaires depuis le mois de mai, et craignant que l'ennemi ne fut
     matre de la _Provence_, rsolut de prendre langue en Corse; mais
     incertain si cette le tait encore en notre possession, il envoya
     un des deux petits avisos qui nous accompagnaient communiquer avec
     la cte. Ce btiment revint bientt nous annoncer que la Corse
     tait toujours franaise, mais qu'il n'avait pu obtenir de
     renseignemens plus tendus des misrables pcheurs auxquels il
     avait parl. La mme incertitude existait donc encore sur le sort
     de la _Provence_; et comme le vent tait depuis quelques instans
     redevenu contraire et tait repass au _nord-ouest_, le gnral
     Bonaparte se dcida  relcher  _Ajaccio_. Aprs avoir fait nos
     signaux de reconnaissance, nous entrmes dans le golfe, qui a prs
     de trois lieues de profondeur, et au fond duquel est btie la
     petite ville d'_Ajaccio_. Une _felouque-corsaire_, envoye du port
     pour nous reconnatre, nous joignit  une lieue de la ville; en
     apprenant que le gnral Bonaparte tait  notre bord, le capitaine
     fit des sabres ritres de ses petits canons, et prenant les
     devans  l'aide de ses rames, ce btiment arriva quelques minutes
     avant nous devant les bastions de la citadelle, o  l'annonce de
     cette nouvelle, et sans avoir reu aucun ordre, on tira spontan
     ment le canon de rjouissance. Les habitans d'_Ajaccio_, surpris de
     cette canonnade, se portaient en foule sur le port, o ils
     apprirent l'heureuse nouvelle,  laquelle cependant ils
     n'ajoutrent pleinement foi qu'aprs avoir reconnu leur illustre
     compatriote.  peine avions-nous jet l'ancre, que dj une foule
     d'embarcations charges d'habitans entouraient nos frgates. L'air
     retentissait des cris de _vive Bonaparte!_ La municipalit, en
     costume, vint  la poupe, et fit ainsi que tous les citoyens,
     clater sa joie en reconnaissant le gnral. Cette municipalit fit
     au gnral le narr succinct de tous les vnemens politiques et
     militaires, et lui apprit la rvolution du 30 prairial. Quelle
     nouvelle foudroyante pour moi!... Je croyais retrouver mon pre 
     la fte du gouvernement franais; il tait errant, proscrit, et
     n'avait chapp que de _trois voix_ au dcret d'accusation que
     voulaient porter contre lui les forcens qui cherchaient  rtablir
     le rgime de la terreur, et qui avaient dj ressuscit la socit
     des jacobins.

     Bientt la foule qui entourait les frgates voulut monter  bord.
     On lui reprsenta vainement que nous tions en quarantaine, et que
     jamais btiment venant du Levant n'en avait t exempt. Il n'y a
     pas de quarantaine pour Bonaparte, pour le sauveur de la France,
     s'crirent-ils tous. La municipalit elle-mme joignit ses
     instances  celles du peuple, et le gnral se laissa mettre 
     terre et se rendit dans sa maison paternelle, qu'il habita pendant
     tout le temps de sa relcher  _Ajaccio_.

     Comme on la vu plus haut, le vent avait pass au _nord-ouest_ au
     moment de notre entre dans le golfe d'_Ajaccio;_ il s'y maintint
     neuf jours conscutifs, et rendit inutile une tentative que les
     frgates firent dans cet intervalle pour en sortir. Enfin le 14 il
     redevint favorable, et nous nous remmes en route pour _Toulon_.
     Nous n'en tions plus qu' dix lieues, lorsque le 16, une
     demi-heure avant le coucher du soleil, _Jugan_, lieutenant de
     vaisseau et adjudant du contre-amiral, signala, du haut de la
     vergue du grand perroquet, une flotte anglaise dont il compta
     vingt-deux voiles,  environ six lieues de distance. C'tait la
     flotte de _lord Keith_, commandant la croisire devant _Toulon_.
     Elle se trouvait, par rapporta nous, sous le soleil couchant, qui,
     frappant d'-plomb sur ses voiles, nous les faisait clairement
     distinguer, tandis qu'elle ne pouvait nous apercevoir, puisqu'il
     son gard nous nous trouvions dans l'ombre.  l'annonce de
     l'ennemi, dont on signala  haute voix le nombre des voiles, un
     morne silence succda tout  coup aux clats bruyans de joie par
     lesquels nous saluions d'avance le rivage de la patrie. L'amiral
     _Gantheaume_, homme de peu de tte, la perdit d'abord au point
     qu'il voulait, ds le moment mme, faire embarquer le gnral
     Bonaparte sur un grand canot pour le faire jeter sur le point de la
     cte le plus rapproch. Mais le gnral se moqua de la proposition,
     et dclara qu'il ne prendrait un semblable parti qu'aprs que les
     frgates auraient perdu tout espoir d'chapper aux Anglais, et
     qu'elles auraient au moins chang quelques boulets avec eux.

     On se borna donc  prendre une autre direction et  gouverner sur
     le port le plus voisin. Nous ne tardmes pas  acqurir la
     conviction que nos frgates n'avaient pas t aperues par
     l'ennemi, dont les coups de canon de signaux de nuit nous
     indiqurent, par leur direction, qu'il prenait la borde du large.
      minuit nous tions trs-prs de la cte, dont nous nous
     loignmes un peu pour attendre le jour, et  huit heures du matin,
     le 17 _vendmiaire an VIII_, nous mouillmes dans la baie de _San
     Raphao_,  une porte de canon du village de ce nom, qui n'est
     loign de _Frjus_ que d'une demi-lieue.

     Le gnral Bonaparte envoya aussitt un officier de marine  terre
     pour annoncer qu'il se trouvait  bord, et que ds ce moment il se
     mettait en quarantaine. Cet officier ne tarda pas  revenir,
     ramenant  sa suite plusieurs canots, dans lesquels se trouvait la
     municipalit de _San Raphao_ et les principaux habitans de
     l'endroit. Malgr notre opposition et les dfenses les plus
     formelles, les officiers municipaux escaladrent le bord de la
     frgate, et dclarrent qu'il ne pouvait y avoir de quarantaine
     pour celui qui venait sauver la France et mettre la _Provence_ 
     l'abri de l'invasion ennemie, dont elle tait menace. Bonaparte se
     laissa faire encore une fois, et donnant ainsi, en apparence malgr
     lui, le premier et peut-tre le dernier exemple d'infraction aux
     lois de la quarantaine, il se rendit de suite  terre et s'achemina
     vers _Frjus_ au milieu de la population de cette ville, qui
     s'tait porte  sa rencontre. L'aprs-midi du mme jour il tait
     dj sur la route de Paris. Les acclamations d'allgresse des
     citoyens de toutes les classes et de toutes les opinions
     l'accompagnrent jusque dans la capitale. Jamais mortel ne fut
     accueilli avec plus d'enthousiasme et de bndictions, et ce
     triomphe est sans contredit le plus complet et le plus honorable de
     tous ceux que lui a dcerns la reconnaissance publique. Celui-l
     du moins fut entirement spontan, et ne fut pas provoqu. La ville
     de Lyon se distingua particulirement  cet gard, et pendant la
     journe qu'il passa dans cette ville, plus de _trente mille
     habitans_ encombrrent le _quai des Clestins_, sur lequel il tait
     log, et s'y succdrent sans interruption, l'applaudissant avec
     ivresse toutes les fois que, cdant  leurs instances, il
     paraissait  son balcon.

Je pense qu'on ne lira pas sans intrt,  la suite de celle-ci, la note
d'un de mes meilleurs amis, homme tranquille s'il en fut, et qui
pourtant, en dpit de la volont de l'homme le plus volontaire du monde,
revint aussi en France avec lui par la mme occasion.

Note fournie par M. Parceval de Grandmaison.

     Mon retour d'gypte a t accompagn de circonstances qui en ont
     grav le souvenir dans ma mmoire, et les impressions qu'elles
     m'ont fait prouver n'ont point t affaiblies par le temps. Je
     vais tcher de les retracer.

     Une lettre que j'avais reue de ma femme lorsque j'tais  Suez
     m'avait appris l'tat de pnurie dans lequel mon absence l'avait
     prcipite. La vente de ses diamans tait devenue sa dernire
     ressource, et l'expdition de Syrie, dont l'issue a t si
     malheureuse, n'tant pas encore termine, me laissait dans une
     ignorance absolue du sort de notre arme et des moyens qui me
     restaient de revenir en France. Je restai long-temps dans cette
     anxit cruelle, et quand j'appris le retour de Bonaparte au Caire,
     ayant rempli le but de ma mission  Suez, je vins le rejoindre sans
     mme avoir t rappel par lui. Je mis sous ses yeux la lettre
     alarmante que j'avais reue de ma femme. Touch de ma situation, il
     me pardonna la brusquerie de mon retour, m'autorisa  revenir en
     France avec Denon, qui attendait la premire occasion de
     s'embarquer  Alexandrie, et porta mme la bienveillance jusqu'
     m'offrir une traite de cent louis sur son frre Lucien, pour venir
     au secours de ma femme. Il dit  Bourrienne, son secrtaire, de me
     la remettre, et m'autorisa verbalement  partir avec Denon pour la
     France ds que j'en trouverais l'occasion. Or je savais que
     Bonaparte avait promis  Denon de ne pas retourner en France sans
     l'y ramener. Diffrentes particularits qu'il est inutile
     d'expliquer m'avaient fait pressentir le retour secret et prochain
     du gnral, de sorte que je fis mes prparatifs, et me tins prt 
     le rejoindre  Alexandrie au premier signe de son dpart: ce moment
     ne tarda point  se prsenter.

     Je dnais et soupais tous les jours avec les principaux membres de
     la commission d'gypte. Un soir que nous tions runis  souper, un
     guide vint de la part du gnral en chef nous dire que sa voiture
     tait  notre porte, o elle attendait nos collgues Monge et
     Berthollet pour les conduire auprs de lui. Je n'entreprendrai pas
     de peindre la surprise de mes convives, pour qui ce message fut un
     trait de lumire: il n'est pas d'expressions capables de la rendre.
     Je me presse d'arriver au moment de mon dpart; ma malle et mon
     passe-port taient prts; je me rendis  Boulak, o je me procurai
     une embarcation pour descendre le Nil jusqu' Ramanieh, bourgade
     spare d'Alexandrie par un dsert de vingt-deux lieues.
     J'accompagnais les guides du gnral, qui avaient ordre de venir le
     trouver. Le commandant des chameaux qui nous taient ncessaires
     pour la traverse du dsert, se dtermina difficilement  nous en
     donner, attendu qu'une horde d'Arabes bdouins ne manquerait pas de
     nous attaquer  Birket, passage o ils s'embusquaient
     ordinairement; sa prophtie se vrifia; nous fmes attaqus par un
     camp volant de ces brigands, qui nous apparurent comme des points
     noirs sous l'horizon.  peine quelques instans s'taient couls
     qu'ils voltigrent autour de nous. Le sifflement de leurs balles et
     des ntres ne tarda point  se faire entendre. Il n'y eut point
     d'engagement, mais beaucoup de poudre brle. Aprs avoir cavalcade
     long-temps autour de nous sans oser nous attaquer autrement que par
     le feu de la mousqueterie, ils s'loignrent, nous tions puiss
     de fatigue et de soif, et les outres que portaient nos chameaux
     taient vides. Nous savions qu'une source coulait sur notre droite,
      un quart de lieue, mais le mirage et toutes ses illusions nous
     prsentaient le Nil  notre gauche, et quoique ce phnomne ft
     connu des soldats, l'imitation du fleuve tait si parfaite, qu'il
     fut trs-difficile de les dissuader. Enfin, tournant vers notre
     droite, nous trouvmes la source qui nous rafrachit, et nous
     continumes de faire roule vers Alexandrie. Arrivs prs de la
     ville, nous apermes une vedette qui nous dit que Bonaparte
     s'tait embarqu la veille dans la rade d'Aboukir. Consterns de
     cette nouvelle, nous entrons dans la cit. Tournant mes yeux vers
     le port, j'aperois deux frgates qui taient dans la rade et
     appareillaient pour partir. Je crie aux guides qui m'accompagnent:
     Les voil! les voil qui vous attendent; htez-vous, il est encore
     temps.  ces mots, nous nous prcipitons vers le port, nous nous
     emparons de plusieurs barques, et nous abordons la frgate _le
     Muiron_, o les guides attendus par Bonaparte sont reus sans
     difficult. Ma position tait bien plus quivoque que la leur; on
     ne comptait point sur mon arrive, et elle ne pouvait tre
     justifie que par l'autorisation verbale que Bonaparte m'avait
     donne de partir avec Denon, que je savais tre sur l'une des deux
     frgates. Une scne assez vive venait de se passer  bord du
     _Muiron_, o l'administrateur sanitaire de l'arme d'gypte, nomm
     le Blanc, s'tait cach dans l'espoir de partir _incognito_. Le
     gnral, en tant instruit, l'avait renvoy  Alexandrie aprs
     l'avoir trait avec une grande svrit. J'ignorais cette
     particularit, qui ayant donn beaucoup d'humeur  Bonaparte,
     rendait mon entreprise trs-prilleuse. D'ailleurs, elle n'et
     point chang ma rsolution, qui tait bien arrte. Je monte  bord
     du _Muiron_, et je demande  parler au gnral. On se prparait 
     partir, et il tait cinq heures du matin. J'apercevais diffrens
     officiers de ma connaissance qui, ayant vu la dconfiture de
     l'administrateur sanitaire, s'attendaient  me voir prouver le
     mme sort, et feignaient de ne pas me reconnatre. Aucun ne voulait
     m'annoncer,

          Ils semblaient viter ma prsence importune,
          Et la contagion de ma triste fortune,

     quand je vis l'amiral Gantheaume se prcipiter vers moi, en
     s'criant: Quoi! Parceval, c'est tous! que venez-vous faire ici?
     les ordres les plus svres me dfendent de laisser arriver
     personne. Descendez sur-le-champ, vous ne pouvez rester ici un seul
     instant. J'allguai que j'tais charg de remettre au gnral des
     dpches d'une grande importance de la part du gnral Lanusse, qui
     me les avait remises  Damiette. Il me pressa de les lui donner; je
     m'y refusai, lui dclarant qu'il m'tait recommand de les remettre
      Bonaparte en main propre. Je n'entends rien  tout cela, me
     rpondit Gantheaume; je ne connais que l'ordre que j'ai reu; il
     est positif, ainsi descendez.--En ce cas, lui dis-je, je vais
     descendre, mais envoyez-moi Monge  qui je remettrai mes dpches.
     Il y consent, me fait retirer dans mon embarcation, et s'acquitte
     de la promesse qu'il m'a faite. Monge parait bientt sur le bord du
     navire. Je l'invite  descendre pour que je lui parle et lui
     remette mes dpches. Je ne puis descendre, me rpond-il.--En ce
     cas, je vais monter.--Ne montez pas; si vous montez, je me retire.
     Alors une rsolution dsespre s'empara de moi, j'escaladai
     l'chelle par laquelle j'tais mont  bord du navire, je m'emparai
     de mon collgue, lui remis les dpches dont j'tais charg, et lui
     dis l'autorisation que m'avait donne Bonaparte de partir avec
     Denon. J'tais, en lui parlant, dans une agitation que je ne puis
     exprimer; tout mon avenir tait dans le succs de ma demande, et
     cette pense m'inspira une loquence que je n'eus jamais  un
     pareil degr. Monge connaissait la lettre que j'avais reue de ma
     femme, et il avait pris part  ma position. Il tait mu, mais ne
     me paraissait point dtermin  parler pour moi au gnral. Je le
     pressai, le conjurai, au nom de l'amiti qu'il me portait, de ne
     pas m'abandonner dans la conjoncture critique o je me trouvais. Je
     lui dis que Bonaparte, engag envers moi par une permission
     positive, ne pouvait pas manquer  sa parole, et que m'ayant
     toujours tmoign de la bienveillance, il ne me repousserait pas,
     si j'tais appuy par lui; que, du reste, ma rsolution tait
     prise, et qu'on ne me ferait redescendre du navire qu'en m'en
     prcipitant; j'ajoutai tout ce qu'une situation aussi violente que
     la mienne pouvait m'inspirer, revenant toujours  l'autorisation
     formelle que Bonaparte m'avait donne de partir avec Denon. Je vis
     dans les yeux de Monge qu'il tait fort mu, et je le pressai alors
     si vivement que, triomphant de son extrme rpugnance, il se dcida
      parler au gnral. 11 tait environ cinq heures du matin.
     Attends-moi ici, me dit-il, je vais le rveiller, et il me
     quitta. Le coeur me battait d'esprance et de crainte. Berthollet,
     instruit de mon arrive, vint me trouver et s'entretenir avec moi
     pendant que Monge s'loignait; il me parut pouvant de mon audace,
     convenant toutefois que l'autorisation que m'avait donne le
     gnral pouvait tre d'un grand poids auprs de lui, lorsqu'un
     employ qui avait t mon commis  Suez, et qui, ayant fait route
     avec moi, tait rest dans notre embarcation, craignant de n'tre
     point reu  bord de la frgate, se mit  vocifrer d'une manire
     lamentable: Et moi donc, moi! est-ce que je ne partirai
     point?--Qui tes-vous? lui dit Berthollet.--Je suis, rpondit-il,
     le commis de M. Parceval; et il fit en cela une grande faute, car
     je lui avais recommand de dire, si je parvenais  tre admis,
     qu'il tait mon domestique. J'tais d'ailleurs trs-alarm de sa
     rclamation prmature, qui pouvait me perdre. Berthollet, non
     moins alarm que moi de cet incident, fut en informer le gnral,
     ce qui fut sur le point de ruiner toutes mes esprances. Sans cela,
     tout allait le mieux du monde; Monge avait obtenu de Bonaparte la
     permission que je dsirais, et dj le gnral Berthier, qu'il
     tait all trouver, avait sign l'ordre donn au capitaine du
     _Carrre_, qui naviguait de conserve avec _le Muiron_, de me
     recevoir  son bord, lorsque Bonaparte, instruit de la prsence du
     commis qui demandait  partir avec moi, entra dans une colre
     inexprimable, en dclarant qu'il ne voulait admettre qui que ce
     ft, et qu'il fallait renvoyer tous ceux qui se prsentaient. De
     telle sorte que Monge, revenant avec l'ordre sign par le gnral
     Berthier de me recevoir  bord du _Carrre_, qui allait naviguer de
     conserve avec _le Muiron_, s'aperut avec surprise que la face des
     choses tait absolument change. Il pressa, pria, supplia Bonaparte
     de ne rien changer  ses premires dispositions, et parvint  le
     calmer en ma faveur, en lui disant qu'on allait renvoyer mon
     compagnon de voyage; ce qui fut excut sur-le-champ, au grand
     dsespoir de celui-ci qui jetait les hauts cris et fut reconduit au
     rivage d'Alexandrie, dont il ne revint qu'aprs la capitulation du
     gnral Menou. On me remit l'ordre du gnral de me recevoir  bord
     du _Carrre_, o je me prsentai, et qui tait command par mon ami
     le capitaine Dumanoir, qui me reut  bras ouverts. J'y trouvai
     Denon avec les trois gnraux Lannes, Murat et Marmont, qui
     m'accueillirent parfaitement, et les deux frgates mirent  la
     voile pour revenir en France.
]

[30: _Fontenelle_, compositeur qui n'tait pas sans mrite. Il a donn 
l'Opra une _Hcube_, ouvrage svre et dans le systme de Gluck, dont
il tait sectateur enthousiaste. Il a donn aussi au mme thtre une
_Mde_. Le premier de ces deux opras seul a obtenu du succs. Le
second, quoique moins bien accueilli que le premier, n'tait pas dnu
de mrite.

_Fontenelle_ tait un homme de moeurs fort simples et d'un esprit
vraiment philanthropique. Il est mort comme il avait vcu, en
philosophe, il y a quelques annes, dsignant pour ses hritiers ses
domestiques et les pauvres de Ville-d'Avray, commune sur laquelle tait
la petite maison qu'il avait choisie pour retraite.]

[31: _Vie politique et militaire de Napolon_.]

[32: _Lavalette_ s'tait tromp une autre fois encore  mon sujet dans
ses Mmoires. Il y disait, et cela se trouve dans un extrait qui a t
publi par _la Revue de Paris_: Des musiciens, aujourd'hui morts de
vieillesse, ont _beugl_ au dner du Directoire une cantate d'Arnault
sur la musique de Mhul.

Je n'ai jamais chant que ce que j'aimais ou que ce que j'admirais. Je
n'ai jamais aim ni admir le Directoire.

L'honorable littrateur qui a prsid  la publication des Mmoires de
Lavalette, sur ma rclamation, en a fait disparatre cette erreur, et en
cela il a fait en galant homme ce que certainement l'auteur aurait fait
lui-mme; mais comme je n'ai pas pu rclamer contre le trait qui donne
lieu  cette note, dont je n'ai eu connaissance que par la publication
de l'ouvrage, ce trait, qui pche au moins par l'exactitude, est rest.

C'est un des inconvniens attachs  la publication des Mmoires
posthumes. Par respect pour l'auteur, l'diteur y maintient quelquefois
des torts que l'auteur aurait rpars s'il avait pu se relire. Celui-ci
est bien lger; je ne l'eusse pas relev, s'il n'appartenait pas  un
homme dont la mmoire m'est chre, et avec qui j'tais li d'amiti.]






End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un sexagnaire, Tome IV, by 
Antoine Vincent Arnault

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN SEXAGNAIRE ***

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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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