The Project Gutenberg EBook of Histoire de la vie et de l'administration
de Colbert, by Jean-Pierre Clment

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Histoire de la vie et de l'administration de Colbert

Author: Jean-Pierre Clment

Release Date: November 9, 2008 [EBook #27215]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE COLBERT ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net);
produced from images of the Bibliothque nationale de
France (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr









HISTOIRE

DE LA VIE ET DE L'ADMINISTRATION

DE COLBERT

CONTRLEUR GNRAL DES FINANCES,

MINISTRE SECRTAIRE D'TAT DE LA MARINE, DES MANUFACTURES ET DE
COMMERCE,

SURINTENDANT DES BTIMENTS;

PRCDE D'UNE TUDE HISTORIQUE

SUR NICOLAS FOUQUET,

Surintendant des Finances;

SUIVIE DE PICES JUSTIFICATIVES, LETTRES ET DOCUMENTS INDITS;

PAR

PIERRE CLMENT.

PARIS,

GUILLAUMIN, LIBRAIRE,

diteur du Journal des conomistes, de la Collection des principaux
conomistes, du Dictionnaire du commerce et des marchandises, etc.

RUE RICHELIEU, 14.

1846

Corbeil, Impr. de CRT.




AVERTISSEMENT.


J'avais entrepris une srie d'tudes historiques sur l'administration
des surintendants, contrleurs gnraux et ministres des finances
clbres. Arriv  l'administration de Colbert, je me suis aperu que ce
sujet, infiniment plus vaste que je n'avais cru  un premier examen,
m'entranerait bien au del des limites que je m'tais d'abord imposes,
et, au lieu de quelques articles, j'ai fait un livre. C'est celui que
j'offre au public[1].

Il existe de nombreux et excellents travaux sur Colbert. Forbonnais, de
Montyon, Lemontey, et plus rcemment, MM. Villenave, Bailly, Blanqui, de
Villeneuve-Bargemont, d'Audiffret, de Serviez, semblaient avoir puis
ce sujet[2]. Cependant, en remontant aux documents originaux et
contemporains, soit manuscrits, soit imprims, j'ai reconnu qu'il y
avait l une mine des plus riches  peine entame, et j'ai essay, grce
 eux, de sortir du vague et des gnralits  l'gard d'un certain
nombre de questions importantes que la connaissance de ces documents
pouvait seule permettre d'approfondir.

Aucun ministre n'a laiss plus de matriaux  l'histoire que Colbert.
Non-seulement il enrichit la Bibliothque royale des magnifiques
collections manuscrites de _Bthune_, de _Brienne_, de _Gaston duc
d'Orlans_, de _Mazarin_, mais il fit copier dans toute la France, sous
la direction des hommes les plus rudits, les titres et autres monuments
historiques conservs dans les archives des provinces. En mme temps,
son bibliothcaire, tienne Baluze, dont les bibliophiles ne prononcent
le nom qu'avec respect, recueillait par ses ordres une quantit
prodigieuse de documents politiques concernant tous les points de
l'administration. Marine, commerce, btiments, finances, police,
affaires trangres, correspondances diplomatiques, en un mot, dit M.
Paulin Paris dans son _Catalogue raisonn des manuscrits franais de la
Bibliothque du Roi_, tous les rouages du gouvernement franois sous le
rgne de Louis XIV semblent runis dans cette collection de plus de six
cents volumes presque tous in-folio. Aprs avoir appartenu d'abord  la
famille de Colbert, cette riche collection fut, en 1732, propose 
Louis XV qui en dota la France, moyennant cent mille cus[3].

Dans le nombre des manuscrits originaux de Colbert que possde la
Bibliothque royale, il en est quelques-uns qui ont surtout une grande
valeur.

Je citerai d'abord un volume de lettres de Colbert  Mazarin avec les
rponses de ce dernier en marge[4]. Ces lettres sont indites et j'y ai
fait de nombreux emprunts.

Une autre collection de _pices originales_ dsigne sous ce titre:
_Colbert et Seignelay_, renferme les documents historiques les plus
prcieux[5]. Ces pices au nombre de 403 sont presque toutes manes de
Colbert mme; aussi ce n'est pas une mdiocre difficult d'en pntrer
le sens, car le grand ministre avait l'criture la plus difficile  lire
qui se puisse voir. La collection dont il s'agit, spciale  la marine,
parat avoir t dtache de la grande collection de Colbert, en 1732,
poque o celle-ci fut cde au roi, et elle n'a t acquise par la
Bibliothque royale que depuis sept  huit ans. Reste en cartons et par
pices dtaches jusqu' ces derniers temps, elle a t rcemment
dispose en volumes avec tout le soin qu'elle rclamait, et ce n'est que
depuis peu de mois qu'il a t possible de la consulter dans son
ensemble. Cette collection est prcde d'un catalogue o l'on trouve
l'analyse sommaire de chaque pice, travail important, ingrat, en raison
de la difficult dont je parlais tout  l'heure, et qui a t excut
avec beaucoup de discernement.

Enfin, la Bibliothque royale possde les originaux d'un nombre
considrable de lettres adresses  Colbert pendant toute la dure de
son administration, depuis 1660, _moins les six dernires annes_ (de
1678  1683) _qui manquent_. On ne saurait se figurer,  moins de
l'avoir parcourue, l'importance de cette collection qui renferme prs de
vingt mille lettres crites par les personnages les plus considrables
de l'poque, princes, amiraux, archevques, gouverneurs, intendants,
etc., etc., et qui remplit de deux  quatre volumes par anne. La
collection de ces lettres o j'ai puis un grand nombre de matriaux
indits, est dsigne habituellement sous le titre de _Collection
verte_,  cause de sa reliure en parchemin vert. Ces lettres sont celles
que Baluze fut charg de recueillir et de classer. Seulement, il parat
constant qu'en faisant ce travail, Baluze mettait  part les lettres
traitant les affaires secrtes, rserves, et celles-l n'ont pas t
retrouves. Il en est de mme de la correspondance adresse  Colbert
pendant les six dernires annes qui prcdrent sa mort, correspondance
dont la perte fait dans cette prcieuse collection un vide
trs-regrettable et trs-fcheux.

Je ne parle pas d'un grand nombre d'autres manuscrits _originaux_ que M.
Champollion-Figeac, conservateur du dpartement des Manuscrits  la
Bibliothque royale, a bien voulu me dsigner et mettre  ma disposition
avec une bienveillance dont je suis heureux de lui exprimer ici ma vive
gratitude. On les trouvera mentionns, soit dans les divers chapitres de
ce livre, soit  la fin mme du volume o j'ai indiqu, dans une sorte
d'appendice bibliographique, tous les manuscrits et ouvrages imprims
que j'ai consults tant pour l'histoire de Colbert que pour l'tude sur
Fouquet[6].

On me permettra de mentionner encore le riche dpt national des
_Archives du royaume_ o j'ai trouv, dans les sections de Lgislation
et d'Histoire, de prcieux documents sur l'administration de Colbert,
notamment sur quelques-unes de ses rformes financires et sur une
rduction des rentes qui eut lieu en 1661.

Il est encore d'autres documents manuscrits qui m'ont t d'un grand
secours, et au sujet desquels il est ncessaire de donner quelques
explications: ce sont les _Registres des despesches concernant le
commerce_ pendant plusieurs annes du ministre de Colbert, registres
que l'on verra cits trs-souvent, et qui jettent beaucoup de jour sur
cette partie si importante de son administration. Ces registres qui ne
sont autre chose que la copie des lettres de Colbert sur le commerce
remplissent huit volumes in-folio, et la collection, on va le voir, est
bien loin d'tre complte.

Le premier volume, comprenant l'anne 1669, appartient  la Bibliothque
royale et porte le n 204 du fonds d'environ six cents volumes dit
_Petit fonds Colbert_. Il est reli en maroquin rouge, marqu aux armes
de Colbert, et a pour titre: _Registre des despesches concernant le
commerce tant dedans que dehors le royaume; anne_ 1669.

Les sept autres volumes appartiennent aux Archives de la marine dont il
m'a t permis de consulter les trsors, grce aux bienveillantes
dispositions de M. le baron de Mackau, ministre de la marine, et 
l'extrme obligeance de M. d'Avezac,  qui la garde de ces riches
Archives est confie. Les premier et deuxime volumes de la collection
de la marine sont intituls: _Expditions concernant le commerce de_
1669 __ 1683. Ces deux volumes ne sont ni de la mme copie, ni de la
mme reliure, ni marqus aux mmes armes que le volume de la
Bibliothque royale. Tout porte  croire qu'ils sont postrieurs 
Colbert et qu'ils ont t copis d'aprs les ordres d'un de ses
successeurs, pour remplir quelques lacunes. Le premier de ces volumes
renferme, entre autres documents, un certain nombre de pices envoyes 
Colbert par le savant Godefroy, archiviste de la Chambre des comptes de
Lille, sur le commerce de cette ville et des possessions espagnoles qui
venaient d'tre incorpores  la France.

Les cinq autres volumes de la collection de la marine ressemblent
exactement pour la copie, la reliure, les armes,  celui de la
Bibliothque royale dont ils sont videmment la continuation, et comme
lui, portent pour titre: _Registre des despesches concernant le
commerce, anne_...

Deux de ces volumes renferment la correspondance de 1670, les deux
suivants, celle de 1671, le cinquime celle de 1672.

La collection des registres spciaux concernant le commerce s'arrte l.

Il manque donc, pour apprcier dans son ensemble l'administration de
Colbert, en ce qui regarde la direction des affaires commerciales, les
volumes renfermant sa correspondance sur ces affaires, de 1661  1669,
et de 1675  1683.

Son administration comprend vingt-deux annes, et l'on ne possde en
entier sa propre correspondance touchant les affaires du commerce que
pendant quatre annes seulement.

Cependant, pour ceux qui connaissent le soin excessif avec lequel
Colbert conservait les documents relatifs  son administration et
l'attention qu'il avait de viser lui-mme en marge la copie de toutes
ses lettres, il est vident que les registres qui manquent ont exist.
Mais toutes mes recherches pour les retrouver ont t infructueuses, et
j'ai d me borner  faire des voeux pour que cette lacune si regrettable
soit comble un jour par de plus heureux que moi[7].

En attendant, la collection des lettres originales adresses  Colbert,
de 1660  1677, que possde la Bibliothque royale (_Collection verte_),
m'a servi,  dfaut des lettres mmes de Colbert,  claircir bien des
points importants. Enfin, j'ai encore trouv, aux Archives de la Marine,
plusieurs lettres relatives au commerce, dans un volume manuscrit grand
in-folio de 700 pages, ayant pour titre: _Extraits des despesches et
ordres du Roy, concernant la marine sous le ministre de M. Colbert,
depuis l'anne 1667, jusques et y compris l'anne 1683_.

Qu'il me soit permis d'ajouter que l'auteur des _Recherches et
considrations sur les finances_, Forbonnais,  qui l'on doit l'tude la
plus complte qui ait t faite jusqu' prsent, sur l'admiinistration
de Colbert, n'a connu que le _Registre des despesches de 1669_. Quant
aux crivains qui ont trait le mme sujet aprs lui, je crois pouvoir
dire ici, dans le seul but de constater l'exactitude de mes recherches,
qu'ils n'ont remont ni aux sept volumes des Archives de la marine, ni 
la collection des 403 pices relatives  la marine, dsigne sous le
titre de _Colbert et Seignelay_, ni enfin aux volumineux documents de la
_Collection verte_[8].

Je pourrais faire la mme observation au sujet de l'tude sur Fouquet,
qui renferme, entre autres pices indites: 1 des lettres de ce
ministre sur les dpenses qu'il faisait  Vaux et dont il cherchait 
dissimuler l'importance  Louis XIV,  Mazarin,  Colbert; 2 la copie
textuelle d'un projet de rvolte crit de sa main, dans le cas, qu'il
avait prvu, o l'on voudrait lui faire son procs; projet qui devint le
chef principal de l'accusation; 3 la traduction d'un psaume de David,
crite aussi en entier par lui pendant sa captivit, avec des rflexions
sur sa position, des notes marginales, et le texte latin en regard[9].

Il me reste  ajouter quelques mots pour aller au-devant d'un reproche
qu'on fera peut-tre  cette histoire, malgr le soin extrme que j'ai
mis  ne pas le mriter. Partisan de la libert commerciale, persuad
qu'un des premiers devoirs des gouvernements est de mnager leur entier
dveloppement aux aptitudes naturelles dont la Providence semble avoir
dou chaque pays, dans des vues de confraternit et de bien-tre,
malheureusement trop mconnues jusqu' ce jour, je me suis attach,
nanmoins, dans l'apprciation des actes de Colbert qui se rapportent 
ces graves questions,  me tenir en garde contre tout ce qui aurait pu
ressembler  un esprit de systme,  un parti pris. En un mot, j'ai
recherch les faits avec une entire bonne foi, je n'en ai omis aucun de
quelque importance, je les ai exposs avec une impartialit rigoureuse;
puis, toutes les fois que cette impartialit, mon unique engagement, m'a
impos l'obligation de signaler ce qui me paraissait faire tache dans la
brillante et laborieuse carrire de l'illustre ministre dont j'crivais
l'histoire, j'ai voulu que le blme dcoult, non pas seulement des
assertions souvent errones ou passionnes des contemporains, mais
encore des faits et des pices les plus authentiques. Le systme
industriel de Colbert, dsign plus tard sous le nom de _Colbertisme_,
de _systme mercantile_ ou _protecteur_, a puissamment contribu sans
doute  mettre la France au premier rang des nations manufacturires du
globe. Quant  l'influence qu'il exera sur la classe agricole et sur le
dveloppement de la richesse nationale, l'examen attentif et approfondi
des faits dmontrera, je crois, qu'elle fut loin d'tre aussi heureuse
que Colbert l'avait espr et qu'on le pense encore communment.

La France entrera bientt, je l'espre, avec mesure, mais aussi avec
fermet, dans la priode dcroissante du systme protecteur. Un des
hommes qui ont t chargs, au commencement de ce sicle, de lui
communiquer une nouvelle impulsion, et qui, plus tard, s'est rendu
compte de ses effets avec la double autorit que donnent l'intelligence
et la pratique des affaires, M. le comte Chaptal, ancien ministre de
l'intrieur sous l'Empire, a fait,  ce sujet, en 1819, quelques
observations trs-judicieuses qu'il ne sera pas inutile de rappeler ici.

Si cette lutte entre les nations tait trop prolonge, a dit l'ancien
ministre de Napolon, si cette tendance  se replier,  se concentrer, 
s'isoler, pouvait se maintenir, les relations commerciales, qui ne
consistent que dans l'change des produits respectifs, cesseraient, le
commerce ne serait plus qu'un dplacement de marchandises sur la portion
de territoire qu'occupe une nation, et l'industrie aurait pour bornes
les seuls besoins de la consommation locale.

Ce systme d'isolement, qui menace d'envahir toute l'Europe, est
galement contraire au progrs des arts et  la marche de la
civilisation; il rompt tous les liens qui, unissant les nations entre
elles, en faisaient une grande famille dont chaque membre concourait au
bien gnral....[10]

Tout en faisant ressortir les fcheux effets du systme prohibitif, ds
son origine mme, je n'ai eu garde, on en trouvera la preuve  chaque
page de ce livre, de mconnatre les immenses services rendus  la
France par Colbert, et je crois avoir toujours montr, au contraire,
pour cette grande figure historique, tout le respect qu'elle commande 
tant de titres. Colbert a t, d'ailleurs, un ministre presque
universel, et s'il a commis quelques erreurs graves, erreurs qui furent
en partie le fruit des prventions et de l'inexprience du temps o il a
vcu, l'poque qu'il a remplie de son influence n'en sera pas moins,
dans la dure des sicles, une des plus brillantes de nos annales. En
effet, de 1661  1683, la France prsente un admirable spectacle. Aux
tiraillements et aux dsordres ns de cette singulire rvolte,
dmocratique par la base, fodale au sommet, qu'on nomme la Fronde,
succde tout  coup l'autorit la mieux assise, la plus respecte.
L'unit du pouvoir, demeure jusqu'alors, on peut le dire,  l'tat
d'abstraction, passe dans les faits; la centralisation s'organise. Les
finances, cette difficult incessante de l'ancienne monarchie, sont
administres avec une probit et une intelligence inconnues depuis
Sully; les lois civiles, criminelles, commerciales, sont refondues et
mises en harmonie avec l'esprit du temps. Comme une autre Minerve, la
marine sort tout arme, en quelque sorte, du cerveau de Colbert, et
c'est l, sans contredit, le plus beau titre de ce ministre  la
reconnaissance nationale. En mme temps, Molire et La Fontaine,
Bossuet et Racine, Claude Perrault, Mansard, Lebrun, rivalisent de
chefs-d'oeuvre; les merveilles improvises de Versailles tonnent
l'Europe, et le canal de Languedoc, entreprise alors gigantesque, dont
l'ancienne Rome elle-mme et t fire, unit la Mditerrane  l'Ocan.
Comment le sicle qui peut s'enorgueillir d'avoir produit de tels hommes
et qui a vu s'accomplir ces grandes choses, ne serait-il pas toujours un
grand sicle? Et pourtant, celui qui secondant avec le plus
d'intelligence l'esprit d'autorit et les vues de Louis XIV, marcha  la
tte de ce mouvement, excita, encouragea ces hommes, et coopra le plus
puissamment  l'oeuvre commune; celui-l a t poursuivi jusque dans la
tombe par la haine du peuple qu'il aimait, qu'il fut impuissant 
protger contre les terribles suites de la guerre, et qui troubla ses
funrailles. Car, il faut bien le dire, puisque c'est la vrit, peu de
ministres ont t aussi impopulaires que Colbert, et cette impopularit
fut telle, qu'un de ses successeurs, M. de Maurepas, a dit de loi, que
_le peuple de Paris l'aurait dchir en pices, si l'on n'et eu la
prcaution d'assembler tous les archers de la ville pour garder son
corps_. Triste et  jamais dplorable tmoignage des garements de la
multitude et de l'injustice des contemporains!




NICOLAS FOUQUET,

SURINTENDANT DES FINANCES.

NICOLAS FOUQUET,

SURINTENDANT DES FINANCES[11].


Le 17 aot 1661, des milliers de carrosses armoiris encombraient la
route de Paris  Vaux-le-Vicomte, situ  quelques lieues de Melun.
Vaux-le-Vicomte appartenait, depuis quelques annes au surintendant des
finances, qui, ce jour-l, y donnait au roi Louis XIV une fte 
laquelle la reine mre, Madame et Monsieur assistaient aussi. Six mille
invitations avaient t distribues, non-seulement dans la France
entire, mais dans l'Europe, et l'on s'y tait rendu avec un
empressement qu'expliquaient et justifiaient de reste la magnificence
bien connue de Fouquet, les merveilles de Vaux et le bruit partout
rpandu que le roi avait promis d'assister  cette fte, honneur insigne
o tout le monde voyait en quelque sorte le gage de la nomination
prochaine du surintendant au grade de premier ministre. A aucune poque,
en France, la passion pour les constructions monumentales n'a t
pousse aussi loin qu'au XVIIe sicle, et cette passion, dont Louis
XIV hrita de Fouquet, celui-ci la possdait  un degr qui, chez un
particulier, touchait  la folie. Trois villages dmolis et rass pour
arrondir le domaine de Vaux et le rendre digne des btiments de Le Vau,
des jardins de Lentre, des peintures de Lebrun, disent assez quelle
devait tre son importance. Il est vrai que 9 millions de livres,
monnaie du temps, avaient  peine suffi  cette oeuvre vraiment royale;
mais au moins le but avait t atteint, et ni le Palais-Royal, ni le
Luxembourg, ni les chteaux de Saint-Cloud et de Fontainebleau ne
pouvaient, pour la grandeur des btiments, le nombre et la dcoration
des appartements, tre compars  Vaux. Mademoiselle de Scudry raconte
qu'on dcouvrait du perron tant de fontaines jaillissantes et tant de
beaux objets se confondant par leur loignement, que l'oeil tait bloui.
Devant soi c'taient de grands parterres avec des fontaines et un rond
d'eau au milieu; puis,  droite et  gauche, dans les carrs les plus
rapprochs, d'autres fontaines qui, par des artifices d'eau,
divertissaient agrablement les yeux. Mademoiselle de Scudry ajoute
que les innombrables figures des bassins jetaient de l'eau de toutes
parts et faisaient un trs-bel objet, sans compter que toute cette
immense tendue d'eau tait couverte de petites barques peintes et
dores par o l'on entrait dans le grand canal. Terminons cette
description d'un narrateur quelque peu enthousiaste; et sur lequel les
largesses du surintendant exeraient sans doute leur magique influence,
par un renseignement plus significatif. Cent ans aprs la fte donne
par Fouquet, le duc de Villars, alors propritaire du chteau de Vaux,
songea  tirer parti des tuyaux de plomb, enfouis sous terre, qui
distribuaient l'eau aux diffrentes pices depuis longtemps dgrades et
hors de service. Combien pense-t-on qu'il les vendit? 490,000 livres;
environ 1 million d'aujourd'hui.

Cependant le roi tait-arriv. Sur sa prire, Fouquet lui fit d'abord
visiter les parties principales du chteau. A chaque pas, Louis XIV
voyait sur les panneaux, aux plafonds, un cusson au milieu duquel
taient dessines les armes de Fouquet, reprsentant un cureuil  la
poursuite d'une couleuvre, avec cette orgueilleuse devise qui lui fut
depuis si funeste: _Qu non ascendet?_ En mme temps, les courtisans
rptaient entre eux,  voix basse, que la couleuvre tait l pour
Colbert, dans les armes duquel elle figurait en effet. A mesure que le
luxe de ces somptueux appartements se droulait devant lui, le roi
sentait natre en son coeur le dsir de faire arrter le surintendant au
milieu mme de ces merveilles de l'architecture et des arts, preuves
parlantes de ses folles dpenses. Ce n'est pas tout: au milieu d'une
allgorie peinte par Lebrun, le roi vit, dit-on, le portrait de
mademoiselle de La Vallire,  laquelle on prtend que Fouquet avait eu
l'audace de faire faire d'insolentes propositions par une madame
Duplessis-Bellire, sa confidente. Louis XIV avait alors vingt-trois ans
et il aimait passionnment mademoiselle de La Vallire. Sans
l'intervention d'Anne d'Autriche, il aurait immdiatement donn cours 
son ressentiment. Quelques sages raisons de la reine mre calmrent cet
orage, et la fte n'en fut pas visiblement trouble. Depuis quelque
temps, les italiens avaient import en France la mode des loteries. Les
objets que Fouquet offrit de la sorte  ses invits avaient tous une
grande valeur; c'taient des bijoux, des costumes et des armes de prix;
il y avait jusqu' des chevaux. Dans l'aprs-midi,  un signal donn par
le roi, les eaux jourent, les bassins se remplirent, des milliers de
gerbes liquides s'panouirent dans l'air aux feux du soleil, qui en
faisait autant d'arcs-en-ciel, et ce fut une admiration gnrale,
sincre. Cette multitude d'acteurs de bronze fut applaudie comme
auraient pu l'tre des acteurs vivants. Vint ensuite le dner, dont la
dpense fut plus tard value  120,000 livres, dner fastueux, vraiment
royal, qui n'a peut-tre jamais eu son pareil; car, je l'ai dj dit,
six mille personnes y assistrent, et il avait t dirig par Vatel.
C'est de ce splendide dner que le scrupuleux et impassible marquis de
Dangeau a dit dans son journal: Au dner du sieur Fouquet, le 17 aot
1661, il y avait une superbe montagne de confiture. Le dner fini, la
comdie eut son tour. On avait dress au bas de l'alle des Sapins un
thtre sur lequel on joua pour la premire fois _les Fcheux_, de
Molire. Plisson, le secrtaire particulier, l'homme de confiance,
l'ami intime de Fouquet, qui, de simple pote et homme de lettres, en
avait fait en peu de temps un conseiller  la cour des aides, Plisson
avait compos un prologue pour la circonstance. coutons La Fontaine:
Au milieu de vingt jets d'eau naturels s'ouvrit cette coquille que tout
le monde a vue. L'agrable naade (_c'tait la Bjart_) qui parut dedans
s'avana au bord du thtre, et, d'un air hroque, pronona les vers
que Plisson avait faits.

  Pour voir en ces beaux lieux le plus grand roi du monde,
  Mortels, je viens  vous de ma grotte profonde....
  Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste,
  Aussi doux que svre, aussi puissant que juste....
  Vous le verrez demain, d'une force nouvelle,
  Sous le fardeau pnible o votre voix l'appelle,
  Faire obir les lois....

Tels taient les loges que le pote de Fouquet prodiguait  Louis XIV,
au roi _juste, mais svre_; et le roi de sourire, et toute la cour
d'applaudir. O tait en ce moment la comdie la plus piquante, la plus
curieuse? Cependant Fouquet avait t prvenu par madame
Duplessis-Bellire du projet que le roi avait eu un moment de le faire
arrter au milieu mme de la fte. Mais comment croire  un pareil
dessein? Le roi ne lui avait-il pas rpt peu de temps auparavant,
qu'il lui pardonnait toutes les irrgularits que la difficult des
temps l'avait pu obliger de commettre. A quoi bon s'effrayer?
videmment, tous ces bruits taient sems par des envieux, ses ennemis,
les cratures de Le Tellier et de Colbert. Fouquet s'endormit dans ces
illusions.

Nicolas Fouquet tait n  Paris en 1615. Son pre, Franois Fouquet,
ngociant renomm, riche armateur de la Bretagne, avait fait longtemps
le commerce avec les colonies. Ses connaissances spciales le mirent en
relation avec le cardinal de Richelieu, qui le fit entrer dans le
conseil de marine et du commerce. Il fut le seul juge du marchal de
Marillac qui n'opina point  la mort, et, contre toute attente, le
cardinal de Richelieu lui sut gr, dit-on, de sa probit et de son
courage[12]. Quand Fouquet eut vingt ans, son pre lui acheta une charge
de matre des requtes au Parlement. Puis, quinze ans aprs, celle de
procureur gnral tant devenue vacante, l'abb Fouquet, fort avant dans
les bonnes grces du cardinal Mazarin, obtint de lui que son frre en
ft investi. Dans le Parlement, Fouquet rendit de bons services au
cardinal. On raconte, en outre, qu'il tait fort exact  poursuivre tous
ceux qui crivaient contre ce ministre, et qu'il fut charg, pendant
quelques annes, de la police de Paris. Au mois de fvrier 1653, le duc
de la Vieuville, surintendant des finances, tant mort, sa charge fut
partage entre Fouquet et Servien. Ce dernier mourut au mois de fvrier
1659. Le prambule de l'ordonnance du roi, en date du 21 fvrier 1659,
qui confra  Fouquet la pleine et entire possession de la
surintendance, mrite d'tre reproduit:

     La confiance que nous avons en votre personne, prouve pendant
     six annes en fonction, la prudence et le zle que vous avez fait
     connatre, l'assiduit et la vigilance que vous avez apportes en
     votre place, l'exprience que vous y avez acquise, et l'preuve que
     nous avons faite de votre conduite en cet emploi et en plusieurs
     autres occasions pour notre service nous donnent toutes les
     assurances que non-seulement il n'est pas ncessaire de partager
     les soins de cette charge et de vous en soulager par la jonction
     d'un collgue, mais aussi qu'il importe au bien de notre tat et de
     notre service, pour la facilit des affaires et la promptitude des
     expditions, que l'administration de nos finances ne soit pas
     divise, et que, vous tant entirement commise et  vous seul,
     Nous en serions mieux servis et le public avec Nous[13].

Il n'tait pas possible, on le voit, de recevoir des lettres
d'investiture plus flatteuses et plus brillantes. Au surplus, bien avant
la mort de son collgue, Fouquet tait dj charg des fonctions les
plus importantes de la surintendance, c'est--dire du recouvrement des
fonds. Servien n'avait dans ses attributions que la dpense. Or, le
recouvrement des fonds prsentait souvent,  cette poque, des
difficults inoues; car, les revenus de l'tat tant d'ordinaire
dpenss deux ou trois ans  l'avance, il s'agissait de dcider les
financiers, traitants et partisans,  prter des sommes considrables
sans garantie bien certaine et sous la menace incessante d'une
banqueroute. Il y en avait eu une trs-fcheuse en 1648, le cardinal
Mazarin ayant fait donner aux cranciers de l'tat des billets payables
sur des fonds depuis longtemps puiss, ce qui tait une vritable
drision et le plus sr moyen de rendre les financiers encore plus
exigeants, lorsqu'on aurait de nouveau besoin d'eux. Par malheur, grce
aux dpenses de la guerre,  l'insatiable avidit de Mazarin, 
l'impritie et  la cupidit des surintendants ou de leurs commis, enfin
 la disproportion constante entre les recettes et les dpenses, les
financiers, auxquels de temps en temps on faisait rendre gorge, que l'on
emprisonnait, que l'on pendait parfois, taient les hommes les plus
ncessaires, les plus recherchs du pays. Ils avaient en quelque sorte
entre leurs mains les rsultats de la guerre, le triomphe ou la dfaite;
ils le savaient, en abusaient, et, on ne saurait trop le redire, les
abus engendrant les abus, tous ceux qui avaient affaire aux financiers,
s'inspirant le mieux possible de leurs exemples, dilapidaient,
gaspillaient, s'enrichissaient comme eux,  qui mieux mieux.

En 1653, poque  laquelle Fouquet fut appel  la surintendance des
finances conjointement avec Servien, sa fortune personnelle s'levait,
d'aprs sa propre estimation,  1,600,000 livres, y compris la valeur
de sa charge de procureur gnral, sur laquelle il devait encore plus de
400,000 liv. De 1653  1661, son emploi de surintendant lui rapporta,
d'aprs son aveu, 3,150,003 liv.,  peu prs 400,000 liv. par an. En
outre, il fut reconnu, au moment de sa disgrce, qu'il avait emprunt
environ 12 millions, et il disait lui-mme  ce sujet: Que mes ennemis
se chargent de tous mes biens,  condition de payer mes dettes; je leur
laisse le reste. D'un autre ct, il rsulta du dpouillement de ses
comptes que Vaux seulement lui avait cot plus de 9 millions en achats
de terrain, constructions, meubles et embellissements. Il avait aussi
fait des dpenses considrables  sa maison de plaisance de Saint-Mand,
 sa maison de ville, situe  l'extrmit de la rue des Petits-Champs,
et aux fortifications de Belle-Isle-sur-Mer, dont il avait achet le
gouvernement de la duchesse de Retz; de plus, il possdait un grand
nombre de terres d'une moindre valeur. Les dpenses de sa maison,
exagres sans aucun doute, taient estimes  4 millions par an. Enfin,
ses ennemis allaient partout rptant qu'il avait des missaires, des
ambassadeurs particuliers dans les principales villes de l'Europe, et
qu'il payait de sa propre cassette plusieurs millions de pension  ses
amis de la cour et des provinces, et aux personnages les plus puissants
du royaume, pour s'en faire des cratures dvoues dans l'occasion. Que
ces accusations fussent envenimes, grossies par la malveillance et la
calomnie, on n'en saurait douter. Mais, mme  voir les choses sans
passion, il tait vident que Fouquet dpensait des sommes exorbitantes,
sans proportion avec la fortune d'un particulier, et que, ni le revenu
de ses charges, ni son bien, ni celui de sa femme, n'y pouvaient
suffire. D'o venaient-elles donc?

C'est ici le lieu d'expliquer le curieux mcanisme des oprations
financires de cette poque, mcanisme plein de complications, machine
confuse, surcharge de rouages, mais dont la description est
indispensable pour l'intelligence du procs de Fouquet, et sur lesquels
on possde, du reste, les renseignements les plus dtaills[14].

Les surintendants des finances n'taient pas, comme on pourrait le
croire, des fonctionnaires comptables recevant et dpensant les deniers
de l'tat; ils taient seulement des agents ordonnateurs. Quant  la
recette et  la dpense, elles se faisaient chez les trsoriers de
l'pargne, seuls agents comptables, seuls justiciables de la Cour des
comptes. Le surintendant n'tait justiciable que du roi. C'est ce que
Fouquet rappelle souvent dans sa dfense, et il cite  ce sujet ses
lettres de nomination, o il est dit _qu'il ne sera tenu de rendre
raison en la Chambre des comptes, ni ailleurs qu' la personne du roi,
dont celui-ci l'a, de sa grce spciale, pleine puissance et autorit
royale, relev et dispens_.

Il ne faudrait pas conclure de l que l'administration des finances du
royaume et la gestion du surintendant fussent pour cela exemptes de tout
contrle. Les comptes des trsoriers de l'pargne et le registre des
fonds dpenss permettaient de suivre l'ensemble et le dtail des
oprations. D'abord, l'un des trois trsoriers de l'pargne grait, 
tour de rle, pendant un an, et rendait les comptes sparment, par
exercice. Aucune somme ne pouvait tre reue ou paye pour l'tat sans
qu'elle ft ordonnance par le surintendant et porte sur les registres
de l'pargne, lesquels ne mentionnaient, il est vrai, que la date des
ordonnances et les fonds sur lesquels elles taient assignes. Mais, en
mme temps et prs du trsorier en exercice, on tenait un autre registre
appel _registre des fonds_, sur lequel taient inscrites jour par jour
toutes les sommes verses  l'pargne ou payes par elle, avec l'origine
et les motifs de la recette ou de la dpense, et les noms des parties.
Le registre des fonds n'tait pas produit  la Cour des comptes; il
demeurait secret entre le roi et le surintendant. Les trsoriers de
l'pargne se bornaient  fournir les ordonnances de celui-ci  l'appui
de leurs comptes. Quant au registre des fonds, il servait en mme temps
 contrler leur gestion et celle du surintendant. En outre, l'agent
charg de ce registre et les trsoriers de l'pargne, tant nomms par
le roi, se trouvaient compltement indpendants du surintendant.

Voil quels taient les principes et les rgles. Il semble, au premier
abord, qu'ils devaient prvenir toute malversation, tant de la part du
surintendant que des trsoriers et des financiers. On va voir combien
cet ordre si bien entendu, si rigoureux en apparence, pouvait comporter
d'abus.

Pour qu'une ordonnance ft payable  l'pargne, il ne suffisait pas
quelle ft signe par le surintendant; il fallait encore, au bas de
l'ordonnance, un ordre particulier man de lui, indiquant le fonds
spcial sur lequel elle devait tre paye. Le trsorier de l'pargne ne
pouvait et ne devait payer qu'autant qu'il avait des valeurs appartenant
au fonds sur lequel l'ordonnance tait assigne; mais, comme il n'en
avait presque jamais, attendu que les revenus taient,  cette poque,
toujours dpenss deux ou trois ans  l'avance, il donnait, en change
de l'ordonnance, un billet de l'pargne, soit un mandat sur le fermier
de l'impt sur lequel elle tait assigne. Ajoutons que, pour la
facilit des affaires et des paiements, on subdivisait souvent le
montant d'une mme ordonnance en plusieurs billets de l'pargne. Il y
avait en outre des fonds intacts ou dont les rentres taient assures
et prochaines au moment de l'mission des billets qui les concernaient,
tandis que les rentres d'autres fonds taient loignes ou mme
trs-hypothtiques. De l rsultaient souvent des diffrences
considrables dans la valeur des billets de l'pargne. Les uns taient
au pair, d'autres, plus ou moins au-dessous du pair; d'autres,
absolument sans valeur. Cependant, ils manaient tous de la mme source
et portaient tous les mmes signatures. Mais ce qui paratra surtout
extraordinaire, incroyable, c'est que souvent des billets, compltement
dprcis tant qu'ils taient entre les mains de quelque pauvre diable,
acquraient leur plus haute valeur en passant dans le portefeuille d'un
fermier ou d'un courtisan en faveur, et c'est ici que se faisait le plus
odieux, le plus abominable trafic.

En effet, Fouquet et Plisson conviennent qu'on dlivrait souvent, par
erreur ou sciemment, des ordonnances trois ou quatre fois suprieures au
fonds qui devait les acquitter. On faisait alors ce qui s'appelait une
rassignation, c'est--dire un nouvel ordre de paiement sur un autre
fonds, et quelquefois sur un autre exercice. La mme opration se
pratiquait pour tous les billets d'une date dj un peu ancienne qui
n'avaient pu tre pays sur les fonds primitivement dsigns; car plus
un billet tait vieux, plus il tait difficile d'en obtenir le paiement,
et il y en avait qui taient ainsi rassigns cinq ou six fois, toujours
sur de mauvais fonds. Mais, je l'ai dj dit, cela n'arrivait qu'aux
gens de rien, aux simples rentiers, aux modestes fournisseurs. Les
autres, les traitants, les partisans, les fermiers, ceux qui taient en
tat de faire de grandes avances, stipulaient que leurs anciens billets
seraient rassigns sur de bons fonds, et l'on acceptait mme au pair
dans leurs versements de grandes quantits de ces billets qu'ils
s'taient procurs  vil prix.

Mais voici un bien autre abus; les lois du royaume ne permettant pas
d'emprunter au-dessus du denier 18, c'est--dire  5 5/9 pour 100, la
Cour des comptes ne pouvait admettre ostensiblement un intrt plus
lev. Cependant, le malheur des temps, la guerre, mais surtout le
dfaut d'ordre et de probit chez les administrateurs des finances
publiques, faisaient qu'on ne pouvait emprunter les moindres sommes 
moins de 15  18 pour 100, trs-souvent davantage. Il fallait donc, pour
lgaliser l'opration, augmenter artificiellement le titre du prteur
dans la proportion de l'intrt lgal  l'intrt rel, et tablir
l'quilibre sur les registres de l'pargne, en dlivrant sous des noms
en blanc, des ordonnances de paiement _qui ne devaient pas tre payes_.
Ces ordonnances taient ncessaires en outre pour mettre plus tard les
traitants  l'abri des recherches qu'on ne leur pargnait pas, sous
prtexte d'usure. Quoique fictives, elles taient nanmoins, comme les
autres, scindes et converties en billets de l'pargne pour la commodit
du service et la rgularisation des critures. Or, quelquefois, le
trait qui avait donn lieu  une ordonnance de ce genre tait rvoqu,
et c'est ce qui arriva, sous l'administration de Servien et Fouquet,
pour un emprunt de 6 millions. En pareil cas, les billets de l'pargne
faits et signs en vertu de cette ordonnance devaient tre rapports et
biffs. Cette fois, bien que l'emprunt n'et pas eu lieu, on ngligea de
les biffer et de les annuler. Qu'arriva-t-il? Comme ces billets
pouvaient tre spars des ordonnances qui les avaient autoriss, on
parvint, au moyen d'assignations et rassignations sur de bons fonds, 
dguiser leur origine et  convertir en valeurs relles des valeurs
essentiellement fictives. En un mot, grce  ce brigandage qui fut
avr, mais dont tout le monde dclina la responsabilit, l'tat se
trouva finalement oblig de payer un emprunt qui n'avait pas mme t
effectu. C'est ce mme grief qui devint plus tard, sous le nom de
l'affaire des 6 millions, un des principaux chefs de l'accusation de
pculat dirige contre Fouquet.

Telle tait donc, sans compter les pots-de-vin, qui jouaient, on le
verra plus loin, un trs-grand rle dans toutes les transactions du
temps, la nature des principaux abus pratiqus plus ou moins ouvertement
dans l'administration des finances, lorsque ce surintendant fut appel 
la diriger. Soyons juste  son gard:  l'poque o il parvint aux
affaires, la situation tait peu rassurante, et de moins habiles, de
moins hardis que lui n'eussent pas triomph  coup sr des difficults
qu'il rencontra tout d'abord. Non-seulement il n'y avait rien 
l'pargne, on y tait habitu depuis le ministre du cardinal de
Mazarin, mais les revenus de deux annes taient  peu prs dvors, et,
malgr ses plus captieuses promesses, le premier ministre n'inspirait
plus aucune confiance aux traitants. La banqueroute de 1648 pesait
toujours sur le gouvernement, effrayant les esprits et les capitaux.
Grce  l'importance que lui donnait sa charge de procureur gnral,
grce  sa fortune,  sa rputation d'habilet et  la dlicatesse avec
laquelle il remplit ses premiers engagements, Fouquet parvint bientt 
procurer  Mazarin tout l'argent que celui-ci lui demandait, et certes
il lui en demandait beaucoup. Je n'ai point  m'occuper ici de la
politique du cardinal Mazarin, politique patiente, ruse, mais pleine de
ressources, petite et mesquine dans les moyens, mais grande par ses
rsultats, et couronne enfin par deux succs qui ont fait poque dans
l'histoire de nos relations internationales: le trait de Munster et le
mariage du roi avec Marie-Thrse. Mais il faut bien qu'il soit permis
de blmer, comme elle le mrite, l'avidit de ce ministre, de cet
tranger, qui, au milieu de la dtresse de la France, trouva le moyen de
thsauriser, d'entasser sans cesse, prenant de toutes mains, du roi, des
traitants, des fermiers, se faisant lui-mme l'entrepreneur des
fournitures de la guerre, et laissant, en fin de compte, une fortune de
50 millions  ses hritiers. Voil l'homme que Fouquet contracta
l'obligation de satisfaire en arrivant aux finances, et il faut lui
rendre cette justice de dire que jamais ni les intrts de la guerre, ni
le soin des ngociations diplomatiques ne priclitrent un instant faute
d'argent. Un trait particulier de l'histoire du temps, c'est que les
financiers voulaient bien avancer des sommes considrables  Fouquet,
mais non  Mazarin, au gouvernement. L'homme priv inspirait plus de
confiance que le premier ministre, que l'tat. Que faisait alors le
surintendant? Il prtait  l'tat des sommes empruntes par lui aux
particuliers, et on l'accusa plus tard d'avoir retir de ces prts,
qu'il avouait, dont il se glorifiait mme, des intrts usuraires. Il se
dlivrait ensuite des ordonnances de remboursement qui taient payes au
moyen de billets de l'pargne, au fur et  mesure de la rentre des
impts. Il avait mme imagin, pour simplifier ses oprations et viter
les retards, de faire verser le produit des impts dans sa caisse, de
sorte que l'_pargne se faisait chez lui_, comme on disait alors. Ainsi,
les deniers de l'tat taient confondus avec ses propres deniers, et il
tait tout  la fois ordonnateur, receveur et payeur.

Si l'on pouvait avoir le moindre doute sur les rsultats d'un pareil
dsordre, il suffirait, pour le dissiper, de lire les mmoires d'un
financier du temps, de Gourville, mmoires curieux par leur franchise et
par l'espce de navet impudente avec laquelle l'auteur avoue la part
qu'il a prise  tous les trafics que Fouquet tolrait, encourageait. Ce
Gourville, qui avait d'abord appartenu  M. de La Rochefoucauld, s'tait
ml d'une manire trs-active aux intrigues de la Fronde et tait
arriv  la cour par l'intermdiaire de la maison de Cond,  laquelle
il avait rendu quelques services. Actif, plein de rsolution, spirituel,
adroit  prendre le vent, il parvint  s'insinuer auprs de Fouquet, et
le premier conseil qu'il lui donna fut d'amortir l'opposition du
Parlement au moyen de quelques gratifications de 500 cus habilement
distribus aux meneurs. Le conseil fut trouv excellent, et Gourville se
chargea des ngociations qui russirent  merveille. Bientt son crdit
fit du bruit parmi les gens d'affaires, qui s'adressrent  lui toutes
les fois qu'ils avaient quelque chose  proposer au surintendant. M.
Fouquet, dit-il lui-mme, trouva que je m'tais fort styl; il tait
aussi bien aise que je lui fisse venir de l'argent. Quant aux billets
de 1648 dont il a t question plus haut, voici comment Gourville en
parle. Ce passage de ses mmoires est on ne peut plus significatif:

     Le dsordre tait grand dans les finances. La banqueroute
     gnrale, qui se fit lorsque M. le marchal de La Meilleraye fut
     surintendant des finances, remplit tout Paris de billets de
     l'pargne, que chacun avait pour l'argent qui lui tait d. En
     faisant des affaires avec le roi on mettait dans les conventions
     que M. Fouquet renouvellerait de ces billets pour une certaine
     somme. On les achetait communment au denier 10 (10 pour 100); mais
     aprs que M. le surintendant les avait assigns sur d'autres fonds,
     ils taient bons pour la somme entire. MM. les trsoriers de
     l'pargne s'avisrent entre eus d'en faire passer d'une pargne 
     l'autre pour en faire leurs profits. Ce qui en tait la
     connaissance, c'est que M. Fouquet en rtablissait beaucoup, et ces
     messieurs s'accommodaient avec ceux qui avaient les fonds entre les
     mains. _Cela fit beaucoup de personnes extrmement riches_.
     Cependant, parmi ce grand nombre, le roi ne manquait point
     d'argent, et ayant tous ces exemples devant moi, _je profitai
     beaucoup_[15].

Ainsi, le surintendant, ses commis et ses amis, les trsoriers de
l'pargne et les financiers battaient monnaie avec des billets achets 
10 pour 100 de leur valeur primitive; et tout le monde ayant intrt 
la fraude, il ne se trouvait personne pour la dmasquer. Cependant,
comme il arrive souvent, l'excs mme du dsordre en amena la fin. Il y
avait alors  la cour, prs du cardinal Mazarin, un homme qui observait
avec une indignation souvent mal contenue  quel gaspillage
l'administration des finances publiques tait livre, attendant le
moment favorable pour rformer les abus dont il gmissait. Cet homme,
autrefois attach au ministre Le Tellier, qui l'avait plus tard donn au
cardinal Mazarin, dont il tait devenu l'homme de confiance,
l'intendant, c'tait Colbert. La surveillance de Colbert tait-elle
dsintresse? N'avait-il pas dj lui-mme,  cette poque, l'espoir de
remplacer un jour le surintendant? Cela parat hors de doute; mais ce
n'est pas ce qu'il s'agit d'examiner ici. Bien que le cardinal Mazarin
n'et qu' se louer habituellement de l'exactitude avec laquelle Fouquet
fournissait  toutes ses dpenses, il ne laissait pas que de prter
volontiers l'oreille aux mauvais rapports qu'on lui faisait sur le
compte du surintendant. Or, celui-ci le savait; et, toujours inquiet,
troubl, se croyant chaque jour  la veille d'un caprice du premier
ministre, d'une disgrce, il cherchait  s'attacher, en redoublant de
largesses, les personnages les plus considrables de la cour, pour se
faire un parti en cas de besoin. Aprs Colbert, un des ennemis les plus
dangereux du surintendant, c'tait un de ses frres, l'abb Fouquet, qui
l'avait autrefois mis en relation avec Mazarin, mais avec qui il s'tait
brouill depuis, et qui le desservait avec une vivacit dont le cardinal
paraissait s'amuser beaucoup[16]. Au mois de mars 1659, Mazarin partit
pour Saint-Jean-de-Luz, o le trait des Pyrnes devait tre sign.
Colbert resta  Paris. Peu de temps aprs, le surintendant se dirigea
vers Toulouse, o il devait trouver le cardinal de retour. Le financier
Gourville tait avec lui. On a prtendu que Fouquet entretenait des
ambassadeurs particuliers dans les principales cours. Il avait mis aussi
dans ses intrts le surintendant des postes du royaume, M. de Nouveau,
un de ses pensionnaires, et celui-ci avait ordre, apparemment, de lui
adresser directement la correspondance de Colbert pour le cardinal de
Mazarin. Arriv  Bordeaux, Fouquet reut et communiqua  Gourville un
projet de restauration des finances que Colbert soumettait au cardinal.
D'aprs ce projet, on aurait tabli une chambre de justice compose d'un
certain nombre de membres de tous les parlements du royaume, avec M.
Talon pour procureur gnral. C'tait la perte de Fouquet, dont M. Talon
tait l'ennemi dclar, Gourville dit qu'aprs avoir lu ce projet, dont
la lecture avait fort abattu Fouquet, ils se mirent  le copier tous les
deux trs  la hte, afin de le rendre sans retard  l'missaire qui
l'avait apport.

La circonstance tait critique. Le financier vint en aide au
surintendant, et le tira de ce danger avec une habilet consomme. Il
alla trouver le cardinal et lui dit qu'il courait  Paris des bruits sur
une cabale organise contre Fouquet, cabale trs-fcheuse, en ce qu'il
ne serait plus possible  celui-ci, son crdit tant ruin par tous ces
mchants propos, de trouver l'argent dont le roi avait besoin. Gourville
ajouta qu'au surplus il n'tait pas tonnant de voir la calomnie
s'acharner contre le surintendant, bien des gens se croyant aptes 
grer sa charge, et ne ngligeant rien pour russir  s'en emparer[17].
Ces raisons, adroitement dveloppes par un homme qui tait cens
n'avoir aucune connaissance du projet de Colbert, frapprent le
cardinal, qui pour rien au monde n'aurait voulu s'exposer  trouver les
coffres de l'pargne vides au moment o il tait sur le point
d'atteindre le but de ses efforts diplomatiques, et non-seulement
Fouquet ne fut pas disgraci, mais Colbert reut du cardinal l'ordre de
continuer  le voir.

Les extraits suivants de la lettre de Mazarin montrent bien, au surplus,
l'effet qu'avait produit sur son esprit la lecture du projet de
Colbert.

     J'ay reeu le mmoire et achev de le lire un moment auparavant
     que M. le surintendant feust arriv. J'ay est bien ayse des
     lumires que j'en ay tir, et j'en proffitteray autant que la
     constitution des affaires prsentes le peut permettre.

     Je vous diray seulement que M. le surintendant me faisoit des
     plaintes des discours que Hervart tenoit  son prjudice, disant 
     ses plus grands confidents que luy surintendant sortiroit bientt
     des finances, que c'estoit une chose rsolue, qu'il agissoit en
     cela de concert avec vous[18].

     Il m'a adjout que vous ayant pratiqu longtemps, il avait eu le
     moyen de vous connoistre un peu, et que il ne doutoit pas que vous
     n'aviez pas pour luy la mme affection que par le pass, s'estant
     appereu que depuis quelque temps vous luy parliez frdement, quoy
     qu'il ne vous eust pas donn sujet  cela, ayant pour vous la
     dernire estime, et ayant toujours souht avec la dernire passion
     d'avoir vostre amiti, sachant d'ailleurs l'affection et la
     confiance que j'avais en vous. Sur quoy s'est fort estendu, ne luy
     estant pas chapp une parole qui ne feust  votre advantage, et se
     plaignant seulement de la liaison dans laquelle vous estiez entr
     avec Hervart et l'avocat-gnral Tallon,  son prjudice, et
     d'autant plus que vous ne pouviez pas douter que sous tous ses
     prparatifs je n'avois que  dire un mot pour le retirer, et me
     remettre non pas seulement la surintendance, mais la charge de
     procureur gnral.

     Je me suis desml ensuite de tout cela que le surintendant est
     demeur persuad que vous ne m'aviez rien mand  son prjudice,
     mais non pas que ce qui s'est pass  Paris n'est autrement de ce
     qu'il m'a dit. Tout ce que je vous puis dire, c'est que je mettray
     touttes pises en oeuvre pour renvoyer le surintendant persuad que
     vous ne m'avez rien mand, et vous pouvez parler et vous claircir
     avec luy en cette conformit, car je reconnois qu'il souhte
     furieusement de bien vivre avec vous et proffitter de vos conseils,
     m'ayant dit que d'autres fois vous les lui donniez avec libert, ce
     que vous ne faites pas depuis quelque temps.

     Hervart n'a jamais est secret, et par le motif d'une certaine
     vanit qui n'est bonne  rien, dit  plusieurs personnes tout ce
     qu'il sait, et ainsy je ne doute pas que ces discours n'aient
     donn lieu au surintendant de pntrer les choses qu'il m'a
     dit[19].

Colbert reut cette dpche  Nevers, le 27 octobre 1659. Le lendemain
il rpondit au cardinal une longue lettre qu'il importe de reproduire en
entier, parce qu'elle contient de curieux dtails sur ses relations avec
Fouquet et Mazarin. On est heureux, quand il s'agit de personnages
historiques si considrables, de pouvoir s'appuyer sur des documents
authentiques qui fixent aussi nettement les positions.

           A Nevers, ce 28 octobre 1659.

     Je receus hier,  Desize, les dpesches de Vostre Eminence, du 20
     de ce mois, aus quelles je feray double rponse. Celle-cy servira,
     s'il luy plast, pour ce qui concerne le discours fait par M. le
     procureur gnral et le mmoire que j'ay envoy  Vostre Eminence.
     Il est vray, Monseigneur, que j'ay entretenu une amiti assez
     troite avec lui, depuis les voyages que je fis en 1650 avec Vostre
     Eminence, et que je l'ay continu depuis, ayant toujours eu
     beaucoup d'estime pour luy, et l'ayant trouv un des hommes du
     monde le plus capable de bien servir Vostre Eminence et de la
     soulager dans les grandes affaires dont elle est surcharge. Cette
     amiti a continu pendant tout le temps que M. de Servien eut la
     principale autorit dans les finances, et souvent j'ay expliqu 
     Vostre Eminence mme la diffrence que je faisois de l'un 
     l'autre. Mais ds lors que, par le partage que Vostre Eminence fist
     en 1655, toute l'autorit des finances fust tombe entre les mains
     du dit sieur procureur gnral, et que par succession du temps je
     vins  connoistre que sa principalle maxime n'estoit pas de fournir
     par conomie et par mesnage beaucoup de moyens  Vostre Eminence
     pour estendre la gloire de l'tat, et qu'au contraire il
     n'employoit les moyens que cette grande charge lui donnoit qu'
     acqurir des amis de toute sorte et  amasser pour ainsi dire des
     matires pour faire russir,  ce qu'il prtendoit, tout ce qu'il
     auroit voulu entreprendre, et mesme, pour se rendre ncessaire, et
     en un mot qu'il a administr les finances avec une profusion qui
     n'a point d'exemple,  mesure que je me suis apperceu de cette
     conduitte,  mesure nostre amiti  diminu, mais il a eu raison de
     dire  Vostre Eminence que je me suis souvent ouvert  luy et que
     je luy ay mesme donn quelques conseils, parce que pendant tout ce
     temps-l je n'ay laiss passer aucune occasion de lui faire
     connoistre autant que cette matire le pouvoit permettre, combien
     la conduitte qu'il tenoit toit loigne de ses propres advantages,
     qu'en administrant les finances avec profusion, il pouvoit
     peut-estre amasser des amis et de l'argent, mais que cela ne se
     pouvoit faire qu'en diminuant notablement l'estime et l'amiti que
     Vostre Eminence avoit pour luy, au lieu qu'en suivant ses ordres,
     agisant avec mesnage et conomie, lui rendant compte exactement, il
     pouvoit multiplier a l'infini l'amiti, l'estime et la confiance
     qu'elle avoit en luy, et que sur ce fondement, il n'y avoit rien de
     grand dans l'tat et pour luy et pour ses amis  quoi il ne pust
     parvenir. Quoique j'eusse travaill inutilement jusqu'en 1657,
     lorsqu'il chassa Delorme, je crus que c'estoit une occasion
     trs-favorable pour le faire changer de conduitte; aussi
     redoublay-je de diligence et de persuations, luy faisant connoistre
     qu'il pouvoit rejeter toutes les profusions passes sur le dit
     Delorme, pourvu qu'il changeast de conduitte, luy exagrant
     fortement tous les advantages qu'il pourroit tirer de cette
     favorable conjoncture. Je ne me contentay pas de faire toutes ces
     diligences, je sollicitay encore M. Chanut pour lequel je say
     qu'il a estime et respect, de se joindre  moy, l'ayant trouv dans
     les mesmes sentiments. Je fus persuad quelque temps qu'il suivoit
     mon avis, et pendant tout ce temps nostre amiti fust fort
     rchauffe, mais depuis l'ayant vu retomber plus fortement que
     jamais dans les mesmes dsordres, insensiblement je me suis retir,
     et il est vray qu'il y a quelque temps que je ne luy parle plus que
     des affaires de Vostre Eminence, parce que je suis persuad qu'il
     n'y a rien qui le puisse faire changer. Mais il est vray qu'il n'y
     a rien que j'aye tant souhait et que je souhaite tant que le dit
     sieur procureur gnral pust quitter ses deux mauvaises qualits,
     l'une de l'intrigue et l'autre de l'horrible corruption dans
     laquelle il s'est plong, parce que si ses grands talents taient
     spars de ces grands dfauts, j'estime qu'il seroit trs-capable
     de bien servir Vostre Eminence.

     Quant  ma liaison avec M. Hervart et M. Talon, dont il a parl 
     Vostre Eminence; je ne saurais lui dsirer un plus grand avantage
     que d'estre loign de toutes liaisons _des deux parts_ autant que
     je le sais, estant fortement persuad et par inclination naturelle
     et par toute sorte de raisonnement que la seule liaison que l'on
     puisse et que l'on doibve avoir ne consiste qu' bien servir son
     maistre et que toutes les autres ne font qu'embarrasser. Mais quand
     je serois d'esprit  chercher ces liaisons, la dernire personne
     avec qui j'en voudrais faire, ce serait avec M. Hervart, pour
     lequel je n'ay conserv aucune estime. Pour M. Talon, il est vraj
     que j'ay beaucoup d'estime pour lui et que je l'ay vu trois fois
     cet est  Vincennes, chez luy et en mon logis. Mais aussi il est
     vray que j'ay creu qu'il estoit peut-tre bon pour le service du
     Roy et pour la satisfaction de Vostre Eminence de garder avec luy
     quelque mesures pour le faire souvenir, dans les occasions qui se
     peuvent prsenter, des protestations qu'il m'a souvent faites de
     bien servir le Roy et Vostre Eminence, pourveu qu'on lui fasse
     savoir dans les oscasions ce que l'on dsire de luy, avouant
     luy-mesme qu'il peut quelquefois se tromper.

     Pour ce qui est de la connoissance que le dit sieur procureur
     gnral a tesmoign avoir du mmoire que j'ay envoy  Vostre
     Eminence, je puis bien dire avec assurance que s'il le sait il a
     t bien servy par les officiers de la poste, avec les quels je
     scay qu'il a de particulires habitudes, n'y ayant que Vostre
     Eminence, celuy qui l'a transcrit et moi qui en ayent eu
     connaissance et ne pouvant doubler du tout de celui qui l'a
     transcrit, y ayant 16 ans qu'il me sert avec fidlit en une
     infinit de rencontres plus importantes que celle-ci.

     Ce mmoire n'a est fait sur aucun qui m'aye est donn par le
     sieur Hervart, duquel je n'en ay jamais voulu recevoir, ne
     l'estimant pas assez habile homme pour bien pntrer une affaire et
     pour dire la vrit. Ce que Vostre Eminence trouvera de bon dans
     cette affaire vient d'elle mesme, n'ayant fait autre chose que de
     rdiger par escrit une petite parties des belles choses que je luy
     ay entendu dire sur le sujet de l'esconomie des finances. Pour ce
     qui est rapport du fait de la conduitte du surintendant, Vostre
     Eminence scait tout ce que j'en ai pu dire, et je suis bien assur
     qu'il n'y a personne en France qui souhaite plus que moy que sa
     conduite soit rgle en sorte qu'elle plaise  Vostre Eminence et
     qu'elle puisse se servir de luy. Quant  tous ces discours que le
     sieur Hervart a fait et que le sieur procureur gnral m'attribue
     en commun et qu'il dit scavoir de la source, je crois bien qu'il le
     sait du dit sieur Hervart, parce qu'il a des espions chez lui,
     mais je ne suis pas garant de l'imprudence de cet homme l avec
     lequel j'ay toujours agi avec beaucoup de retenue, m'estant
     apperceu en une infinit de rencontres qu'il se laisse souvent
     emporter  dire mesme tout ce qu'il avoit appris de Vostre
     Eminence.

     Sy, dans ce discours et dans le mmoire que j'ay envoy  Vostre
     Eminence, la vrit n'y paroist sans aucun fard, dguisement, envie
     de nuire, ni autre fin indirecte de quelque nature que ce soit, je
     ne demande pas que Vostre Eminence aye jamais aucune crance en
     moy, et il est mesme impossible qu'elle la puisse avoir, parceque
     je suis asseur que je ne puis jamais lui exposer toute la vrit
     plus  dcouvert et plus dgage de toutes passions. Et outre que
     Vostre Eminence le dcouvre assez par le discours mesme, sy elle
     considre que je ne souhaitte la place de personne, que je n'ay
     jamais temoign d'impatience de monter plus haut que mon employ,
     lequel j'ay toujours estim et estime infiniment plus que tout
     autre, puisqu'il me donne plus d'occasions de servir
     personnellement Vostre Eminence et que d'ailleurs sy j'avois
     dessein de tirer des advantages d'un surintendant je ne pourrois en
     trouver un plus commode que celui-l, ce qui paroist assez
     clairement  Vostre Eminence par l'envie qu'il luy a fait paroistre
     de vouloir bien vivre avec moy: Vostre Eminence jugera, dis-je,
     assez facilement qu'il n'y a aucun motif que la vrit et ses
     ordres qui m'ont oblig de dire ce qui est port par ledit mmoire,
     et que les discours du sieur Hervart n'ont aucun rapport avec ce
     qui me regarde en cela.

     Quant  l'envie qu'il a fait paroistre  Vostre Eminence mesme de
     vouloir bien vivre avec moy, il n'y aura pas grand peine, parce que
     ou il changera de conduitte ou Vostre Eminence agrera celle qu'il
     tient, ou Vostre Eminence l'excusera par la raison de la
     disposition prsente des affaires, et trouvera peut-estre que ses
     bonnes qualits doivent balancer, et mesme emporter ses mauvaises;
     en quelque cas que ce soit, je n'auray pas de peine  me renfermer
     entirement  ce que je reconnoistray estre des intentions de
     Vostre Eminence, luy pouvant protester devant Dieu qu'elles ont
     toujours est et seront toujours les rgles des mouvements de mon
     esprit.

           COLBERT.

Certes, il tait difficile de distiller la flatterie avec plus
d'adresse, et, en mme temps, de perdre plus srement Fouquet dans
l'esprit du cardinal que ne le fit Colbert dans cette circonstance. Ses
insinuations et ses louanges devaient produire invitablement l'effet
qu'il en esprait, et ds ce jour sans doute, la disgrce de Fouquet fut
arrte. Ce n'tait plus qu'une question de temps. Il est mme probable
que sans l'hsitation et la timidit naturelles de Mazarin, elle n'et
pas t aussi longtemps diffre,  moins que celui-ci, riche  50
millions ramasss de toutes mains et par tous les moyens, n'et prouv
quelque embarras  faire poursuivre le surintendant pour crime de
pculat[20].

Toutefois, docile aux recommandations du cardinal, Colbert alla voir le
surintendant ds que celui-ci fut de retour  Paris, et il y eut entre
eux une apparence de rconciliation; mais les intrts taient
dornavant trop distincts pour que cette paix ft srieuse. Colbert ne
modifia pas ses sentiments sur les oprations de Fouquet. Quant  ce
dernier, il garda toutes ses craintes, toutes ses inquitudes sur les
dispositions du cardinal, et ses soupons lui firent sans doute
conserver, quoi qu'il ait pu dire, un projet de rvolte qu'il avait
bauch en 1657, et dont le manuscrit, des plus compromettants, fut
trouv plus tard dans ses papiers.

Telle tait donc la position du surintendant vers la fin de 1639. Deux
ans aprs, au mois de mars 1661, le cardinal Mazarin mourut. On sait
comment il recommanda Colbert au roi. Sire, je vous dois tout, dit-il 
Louis XIV, mais je crois m'acquitter en quslque sorte avec Votre Majest
en lui donnant Colbert. Le cardinal ne pouvait rendre  la France un
plus grand service, ni porter  Fouquet un coup plus terrible.
Cependant, le poste de premier ministre tait vacant, et la vanit, la
prsomption du surintendant n'ayant point de bornes, il ne crut pas que
le roi pt jeter les yeux sur un autre que lui. Jusqu'au jour mme de la
mort du cardinal, et par dfrence pour les services qu'il en avait
reus, Louis XIV lui avait laiss tout le soin du gouvernement.
L'tonnement fut gnral lorsque, au premier conseil qui suivit la mori
de Mazarin, il prvint ses ministres qu' l'avenir ils eussent  lui
parler directement de toutes les affaires, ses intentions tant qu'il ne
fut donn aucune signature, aucun ordre, aucun passe-port, sans son
commandement. On esprait, il est vrai, que ce beau zle ne durerait
pas, et que le roi retournerait bientt aux chasses, aux ballets, aux
plaisirs. C'tait surtout l'opinion et le dsir de Fouquet. Depuis la
mort du cardinal, Fouquet se croyait plus en faveur que jamais.

Vainement ses amis l'engageaient  se dfier des apparences, et surtout
 ne rien dguiser au roi de la vritable situation des finances. Il
avait cru se mettre en rgle en priant un jour le roi de lui pardonner
ce qui avait pu se faire d'irrgulier dans le pass  cause de la
difficult des temps, et le roi lui avait en effet rpondu qu'il lui
pardonnait. C'tait pour Fouquet une occasion admirable de se conformer
dornavant aux rgles de comptabilit qui ont t expliques plus haut,
et qu'on avait impunment violes depuis longtemps; mais il lui et
fallu pour cela modrer sa dpense, et supprimer les pensions qu'il
faisait  tous les courtisans de sa prosprit. Fouquet n'en eut sans
doute pas la force. Sans tenir aucun compte des avis que Plisson,
Gourville et d'autres amis lui donnaient sur les menes de Colbert et de
madame de Chevreuse, qui avait dtach la reine mre de son parti, il
persista  fournir des tats dont Colbert, nomm intendant des finances
depuis la mort de Mazarin, dmontrait chaque jour la fausset au
roi[21]. En mme temps, Louis XIV dsirant pousser jusqu' ses plus
extrmes limites l'exprience qu'il avait commence, le recevait toutes
les fois qu'il le dsirait, et lui tmoignait une bienveillance marque.
Ainsi, pendant que quelques-uns, les mieux aviss, mais le plus petit
nombre, ne doutaient pas de l'imminence de sa chute, d'autres le
croyaient destin  hriter de la faveur et de la toute-puissance du
cardinal. Naturellement, Fouquet ajoutait foi aux pronostics de ces
derniers, et dj ses collgues remarquaient un changement insupportable
dans son humeur. D'un autre ct, tout le monde se plaignait des airs de
plus en plus altiers et hautains, des manires orgueilleuses de sa
femme. Sa mre seule avait la rputation d'une bonne et sainte femme, et
l'on racontait qu'elle gmissait de ses dissipations au point de
souhaiter un terme  la faveur dont il jouissait. On a vu plus haut que
Fouquet tait en mme temps surintendant des finances et procureur
gnral du parlement de Paris. Cette dernire charge, la plus
considrable du royaume aprs celles de chancelier et de premier
prsident, lui donnait une consistance immense auprs de sa compagnie,
de tout temps fort jalouse, comme on sait, des privilges dont
jouissaient ses membres, et, en cas de procs, le rendait justiciable
d'elle seule, ce qui prsageait un acquittement certain. Comment viter
un pareil rsultat? On a prtendu que, dans cette occasion, Colbert
prta les mains  une intrigue o l'on regretterait beaucoup, pour
l'honneur de son caractre, qu'il se ft vritablement trouv ml. Le
roi avait dclar qu'il ne nommerait jamais chevalier de ses ordres un
homme, quelque notable qu'il ft, s'il tait _de robe_ ou _de plume_,
c'est--dire magistrat ou financier. Colbert persuada, dit-on,  Fouquet
que l'intention du roi tait de le nommer chevalier de ses ordres, mais
que la charge de procureur gnral dont il tait investi mettait un
obstacle invincible  ce dessein. Entran, comme toujours, par sa
vanit, Fouquet vendit sa charge 1,400,000 livres  M. de Harlay, et,
sur une nouvelle insinuation de Colbert, offrit gnreusement de faire
dposer dans la citadelle de Vincennes,  la disposition du roi, qui
avait paru le dsirer, 1 million que M. de Harlay lui donnait comptant.
Telle est, du moins, la version de l'abb de Choisy, que tous les
biographes de Fouquet et de Colbert ont adopte. Or, voici ce que
Fouquet lui-mme crivit  ce sujet, pendant le cours de son procs:

     Le Roy me tmoigna qu'il voudroit avoir un million d'argent
     comptant, sans faire tort  ses autres affaires, pour mettre en
     rserve  Vincennes; je luy dis que si je voulois vendre ma charge
     j'en tirerois un million, outre ce que j'estois oblig de donner 
     mon fils pour sa survivance; et que s'il luy plaisoit de
     l'accepter, je le lui donnois en pur don de bon coeur, en
     reconnoissance de la bont que Sa Majest me tmoignoit, et des
     biens qui me venoient d'elle. Le roy l'accepta, me remercia, fit
     porter le million secrtement  Vincennes, o je le mis, et o il
     est peut-estre encore aussi bien que moy.[22]

Quoi qu'il en soit, une fois ces prcautions prises, le roi, fatigu de
la comdie que Fouquet le forait de jouer depuis quatre mois, eut hte
d'en finir, et sans la reine mre, il l'et fait arrter  Vaux mme.
Heureusement, l'avis de celle-ci prvalut, et Louis XIV n'eut pas plus
tard  se reprocher cette dloyaut. D'ailleurs, il fut dcid, au
retour de Vaux, qu'on retarderait l'affaire le moins possible. Le roi
organisa donc pour les premiers jours du mois suivant,  l'occasion de
la tenue des tats de Bretagne, un voyage  Nantes, et le surintendant
fut dsign pour l'y accompagner. Toutes les dispositions ncessaires
furent combines longtemps d'avance avec un soin minutieux, et l'on prit
patience jusqu'au moment tout  la fois tant dsir et tant redout.

En effet, la cour n'tait pas sans inquitude sur les rsultats que
pouvait entraner l'arrestation de Fouquet. On savait que, grce aux
pensions qu'il rpandait de tous cts, il avait de nombreuses cratures
qu'on supposait dvoues  sa fortune. En outre, les troubles de la
Fronde n'taient pas dj si anciens qu'on ne pt craindre d'en voir
tenter un nouvel essai par un homme puissant, ayant  sa disposition, au
moyen de sa famille, plusieurs places de guerre fort importantes, et
possdant en propre un point trs-fortifi, Belle-Isle-sur-Mer, o l'on
croyait qu'il avait fait cacher des trsors considrables,  l'aide
desquels, favoris par sa proximit de deux provinces trs-surcharges
d'impts et mcontentes, la Normandie et la Bretagne, il lui serait
facile de fomenter une guerre civile.

Enfin, le nouveau gouvernement n'ayant encore donn aucune preuve de sa
force, de sa puissance, doutait en quelque sorte de lui-mme et
s'exagrait les difficults. On comprend donc ses craintes, ses
hsitations, ses prcautions. Louis XIV a dit, dans ses _Instructions au
Dauphin_, que, de toutes les affaires qu'il avait eues  traiter,
l'arrestation et le procs du surintendant tait celle qui lui avait
fait le plus de peine et caus le plus d'embarras[23]. Le voyage 
Nantes avait un double avantage: il isolait Fouquet de ses amis, et
permettait de s'emparer presque en mme temps de sa personne et de
Belle-Isle avant qu'il lui et t possible de mettre cette place en
tat de dfense, et d'en faire enlever les trsors qu'on y supposait en
dpt.

La cour partit pour Nantes vers les derniers jours du mois d'aot.
Cependant, le secret de ses projets n'avait pas t si bien gard qu'il
n'en et rien transpir au dehors. Au contraire, tout le monde
paraissait s'attendre  ce que le voyage de Nantes serait marqu par
quelque grand vnement; seulement, on croyait qu'il s'agissait d'une
simple lutte d'influence entre Fouquet et Colbert, dont l'inimiti
tait devenue alors manifeste, et quelques personnes supposaient que ce
dernier allait tre dfinitivement clips par l'toile de jour en jour
plus resplendissante du surintendant. Malgr le danger qu'il avait couru
 Vaux, malgr les avis qui lui venaient de tous cts, Fouquet lui-mme
partagea ces illusions jusqu'au dernier instant. Cela parat incroyable,
mais tous les mmoires du temps sont unanimes  ce sujet, et un tel
excs d'imprvoyance ne fait que mieux clater son inconcevable
lgret. Pourtant, dans une conversation avec Lomnie de Brienne, la
veille de son dpart de Paris, il dit  celui-ci, d'un air triste et
abattu, que plusieurs personnes l'informaient d'un mchant projet qui se
tramait contre lui, que la reine mre elle-mme l'en avait fait avertir,
que sa fortune tait fort compromise  cause des grandes dettes qu'il
avait contractes pour le service de l'tat; mais qu'il tait rsign 
tout, ne croyant pas cependant que le roi voult le perdre. Puis il
ajouta: Pourquoi le roi va-t-il en Bretagne, et prcisment  Nantes?
Ne serait-ce point pour s'assurer de Belle-Isle?--A votre place,
rpondit de Brienne, j'aurais cette crainte, et je la croirais
fonde.--Nantes! Belle-Isle! Nantes! Belle-Isle! rpta Fouquet 
plusieurs reprises. M'enfuirai-je? Mais o me donnerait-on protection,
si ce n'est  Venise?--Je l'embrassai les larmes aux yeux, dit de
Brienne, et je ne pus m'empcher de pleurer; il me faisait compassion et
il en tait digne[24].

Mais ce n'tait l qu'un clair de prudence, et, bien que malade,
Fouquet se dcida  partir. Il arriva  Nantes avec la fivre tierce.
Trois ou quatre fois dans la journe le roi envoyait savoir de ses
nouvelles. Le 4 septembre, de Brienne alla deux fois chez lui pour
s'informer si le roi pourrait le voir le lendemain de bonne heure, ayant
le projet de partir pour la chasse dans la matine. Il le trouva dans sa
robe de chambre, couch sur son lit, le dos appuy contre une pile de
carreaux. De Brienne lui dit qu'il venait de la part du roi savoir
comment il se portait. Fort bien,  ma fivre prs, qui ne sera rien.
J'ai l'esprit en repos, et je serai demain hors de mes inquitudes. Que
dit-on au chteau et  la cour?--Que vous allez tre arrt.--Puyguilhem
vous l'a-t-il dit? En tout cas, il est mal inform et vous aussi; c'est
Colbert qui sera arrt, et non moi.--En tes-vous bien assur? lui dit
de Brienne.--On ne peut l'tre mieux. J'ai moi-mme donn les ordres
pour le faire conduire au chteau d'Angers, et c'est Plisson qui a pay
les ouvriers qui ont mis la prison hors d'tat d'tre insulte.--Je le
souhaite, rpondit de Brienne; mais on vous trompe; vos amis craignent
fort pour vous. Toutes les manigances qui se font au chteau ne me
plaisent gure, et les prcautions qu'on a prises de condamner les
portes de la salle, la table du roi couverte de papiers et de lettres de
cachet qu'on apporte par douzaines de chez M. Le Tellier, Saint-Aignan
et Rose toujours en sentinelle dans le petit corridor, tout cela ne vous
prsage rien de bon.--C'est moi, dit Fouquet d'un air fort gai, qui ai
donn au roi tous ces avis, afin de mieux couvrir notre jeu.--Dieu le
veuille, mais je n'en crois rien. Que dirai-je au roi de votre
part?--Que j'entrais dans mon accs quand vous tes arriv; mais qu'il
ne sera pas long, je pense, et que cela n'empchera pas que je ne sois
demain d'assez bonne heure  son lever[25].

Or, voici ce qui se passa le lendemain. Mais, auparavant, il importe de
constater, d'aprs une narration mane de Louis XIV mme, les motifs
qui dterminrent ce prince  faire arrter le surintendant. Le document
qu'on va lire est extrait de ses _Instructions au Dauphin_.

     Ce fut alors que je crus devoir mettre srieusement la main au
     rtablissement des finances, et la premire chose que je jugeai
     ncessaire, fut de dposer de leurs emplois les principaux
     officiers par qui le dsordre avait t introduit; car depuis le
     temps que je prends soin de mes affaires, j'avois de jour en jour
     dcouvert de nouvelles marques de leurs dissipations, et
     principalement du surintendant.

     La vue des vastes tablissemens que cet homme avoit projets, et
     les insolentes acquisitions qu'il avoit faites, ne pouvoient
     qu'elles ne convainquissent mon esprit du drglement de son
     ambition; et la calamit gnrale de mes peuples sollicitoit sans
     cesse contre lui. Mais ce qui le rendoit plus coupable envers moi,
     toit que bien loin de profiter de la bont que je lui avois
     tmoigne, en le retenant dans mes conseils, il en avoit pris une
     nouvelle esprance de me tromper, et bien loin d'en devenir plus
     sage, tchoit seulement d'tre plus adroit.

     Mais quelque artifice qu'il pt pratiquer, je ne fus pas longtemps
     sans reconntotre sa mauvaise foi. Car il ne pouvoit s'empcher de
     continuer ses dpenses excessives, de fortifier des places, d'orner
     des palais, de former des cabales, et de mettre sous le nom de ses
     amis des charges importantes qu'il leur achetait  mes dpens, dans
     l'espoir de se rendre bientt l'arbitre souverain de l'tat.

     Quoique ce procd ft assurment fort criminel, je ne m'tois
     d'abord propos que de l'loigner des affaires; mais ayant depuis
     considr que de l'humeur inquite dont il toit, il ne
     supporteroit point ce changement de fortune sans tenter quelque
     chose de nouveau, je pensai qu'il toit plus sur de l'arrter.

     Je diffrai nanmoins l'excution de ce projet, et ce dessein me
     donna une peine incroyable; car, non seulement je voyois que
     pendant ce temps l il pratiquoit de nouvelles subtilits pour me
     voler, mais ce qui m'incommodoit davantage, toit que pour
     augmenter la rputation de son crdit, il affectoit de me demander
     des audiences particulires; et que pour ne lui pas donner de
     dfiance, j'tois contraint de les lui accorder, et de souffrir
     qu'il m'entretnt de discours inutiles, pendant que je connoissois
      fond toute son infidlit....

     Toute la France, persuade aussi bien que moi de la mauvaise
     conduite du surintendant, applaudit  son arrestation, et loua
     particulirement le secret dans lequel j'avois tenu, durant trois
     ou quatre mois, une rsolution de cette nature, principalement
     auprs d'un homme qui avoit des entres si particulires auprs de
     moi, qui entretenoit commerce avec tous ceux qui m'approchoient,
     qui recevoit des avis du dedans et du dehors de l'tat, et qui de
     soi-mme devoit tout apprhender par le seul tmoignage de sa
     conscience[26].

Enfin, la lettre suivante, que Louis XIV crivit  sa mre, aprs
l'arrestation de Fouquet, donne sur cet vnement les dtails les plus
authentiques. C'est une des pices les plus curieuses de cette curieuse
affaire, et il importe de la reproduire en entier.

           Nantes, 5 septembre 1661.

     Madame ma mre, je vous ai dj crit ce matin l'excution des
     ordres que j'avais donns pour arrter le surintendant; mais je
     suis bien aise de vous mander le dtail de cette affaire. Vous
     savez qu'il y a longtemps que je l'avais sur le coeur, mais il m'a
     t impossible de le faire plus tt, parce que je voulais qu'il ft
     payer auparavant 30,000 cus pour la marine, et que d'ailleurs il
     fallait ajuster diverses choses qui ne se pouvaient faire en un
     jour, et vous ne sauriez imaginer la peine que j'ai eue seulement 
     trouver le moyen de parler en particulier  d'Artagnan; car je suis
     accabl tous les jours par une infinit de gens fort alertes, et
     qui,  la moindre apparence, auraient pu pntrer bien avant.
     Nanmoins, il y avait deux jours que je lui avais recommand de se
     tenir prt... J'avais la plus grande impatience que cela ft
     achev. Enfin, ce matin, le surintendant tant venu travailler avec
     moi  l'accoutume, je l'ai entretenu tantt d'une manire, tantt
     d'une autre, et fait semblant de chercher des papiers jusqu' ce
     que j'aie aperu, par la fentre de mon cabinet, Artagnan dans la
     cour du chteau, et alors j'ai laiss aller le surintendant, qui,
     aprs avoir caus un peu au bas de l'escalier avec la Feuillade, a
     disparu dans le temps qu'il saluait la sieur Letellier; de sorte
     que le pauvre Artagnan croyait l'avoir manqu, et m'a envoy dire
     par Maupertuis qu'il souponnait que quelqu'un lui avait dit de se
     sauver; mais il le rattrapa dans la place de la Grande-glise, et
     l'a arrt de ma part environ sur le midi. Il lui a demand les
     papiers qu'il avait sur lui, dans lesquels on m'a dit que je
     trouverais l'tat au vrai de Belle-Isle; mais j'ai tant d'autres
     affaires que je n'ai pu les voir encore. Cependant, j'ai command
     au sieur Boucherat d'aller sceller chez le surintendant, et au
     sieur Allot, chez Plisson, que j'ai fait arrter aussi... J'ai
     discouru ensuite sur cet accident avec des messieurs qui sont ici
     avec moi; je leur ai dit qu'il y avait quatre mois que j'avais
     form mon projet, qu'il n'y avait que vous seule qui en aviez
     connaissance, et que je ne l'avais communiqu au sieur Letellier
     que depuis deux jours pour faire expdier les ordres; je leur ai
     dclar aussi que je ne voulais plus de surintendant, mais
     travailler moi-mme aux finances avec des personnes fidles qui
     n'agiront pas sans moi, connaissant que c'est le vrai moyen de me
     mettre dans l'abondance et soulager mon peuple. Vous n'aurez pas de
     peine  croire qu'il y en a eu de bien penauts; mais je suis bien
     aise qu'ils voient que je ne suis pas si dupe qu'ils se l'taient
     imagin, et que le meilleur parti est de s'attacher  moi.
     J'oubliais de vous dire que j'ai dpch de nos mousquetaires
     partout sur les grands chemins et mme jusqu' Saumur, afin
     d'arrter tous les courriers qu'ils rencontreront allant  Paris,
     et d'empcher qu'il n'y en arrive aucun devant celui que je vous ai
     envoy[27]

On se figure sans peine la stupeur qu'un vnement aussi extraordinaire
dut causer  la cour. On ne tombe pas de si haut sans un grand clat. De
Brienne raconte qu'tant all chez Fouquet dans la matine de
l'arrestation, il trouva sa demeure garde par des mousquetaires pendant
qu'on mettait les scells sur ses papiers. En retournant au chteau o
rsidait le roi, il rencontra une voiture dont la portire tait ferme
par un grillage en fer, et il put voir, dans l'intrieur, le
surintendant que d'Artagnan conduisait au chteau d'Angers. On sut plus
tard que sur la route, partout o le bruit de l'arrestation de Fouquet
avait transpir, la foule s'tait ameute autour de sa voiture en
poussant des imprcations. A Angers, l'exaspration contre le prisonnier
fut surtout trs-vive, et d'Artagnan craignit de ne pouvoir le sauver,
malgr l'appui de ses cent mousquetaires. Pendant toute cette journe
du 5 septembre, une espce de terreur rgna  la cour, et de l se
rpandit  Paris et dans les provinces. De Lionne, l'ami intime de
Fouquet, tait devenu ple et interdit en apprenant son arrestation;
mais Louis XIV le rassura en lui disant que les fautes taient
personnelles. Le capitaine des gardes de service, de Gesvres, tait
aussi une des cratures du surintendant. Comme on s'tait dfi de lui,
il se plaignait trs-haut, de manire  tre entendu du roi, et allait
rptant partout qu'il aurait arrt non-seulement son meilleur ami,
mais son pre, si le roi le lui et command. C'est ainsi que Fouquet
tait rcompens des pensions secrtes qu'il faisait aux courtisans dans
le but de se les attacher. En mme temps on apprenait que Plisson
venait d'tre arrt, et que madame Fouquet avait reu l'ordre de partir
immdiatement pour Limoges. Comment faire? Dans cette maison o, hier
encore, il se dpensait des millions, on n'avait plus le moyen
d'entreprendre un voyage d'une centaine de lieues. Ami dvou, Gourville
fit demander la permission, qu'on lui accorda, de prter 2,000 louis 
la femme du surintendant, qui put alors partir pour Limoges, tandis que
tous les autres membres de sa famille recevaient diffrentes
destinations[28].

Cependant, outre le courrier que Louis XIV avait adress a la reine mre
pour l'informer de l'arrestation de Fouquet, il avait expdi galement
un de ses gentilshommes ordinaires, de Vouldi, pour faire mettre les
scells dans les maisons du surintendant,  Paris,  Saint-Mand et 
Vaux. Un des chroniqueurs contemporains, qui a fourni le plus de
particularits sur l'affaire de Fouquet, l'abb de Choisy, raconte dans
ses Mmoires que de Vouldi arriva  Paris seulement douze heures aprs
un valet de chambre du surintendant. Voici, d'aprs lui, comment le fait
se serait pass: toutes les fois que Fouquet voyageait avec la cour, il
tablissait des relais de sept en sept lieues,  droite ou  gauche de
la grande route; par ce moyen, dit l'abb de Choisy, il avait toujours
les nouvelles avant le roi et le cardinal. Aussitt aprs l'arrestation
de son matre, ce valet de chambre quitta Nantes sans rien dire 
personne, rejoignit  pied le premier relais, creva les chevaux et porta
le premier la fatale nouvelle  madame Duplessis-Bellire. Celle-ci
envoya chercher immdiatement l'abb Fouquet, qui depuis quelque temps
vivait en bonne intelligence avec son frre, et un des commis du
surintendant, qui avait le secret de toutes ses affaires, Bruant des
Carrires. On tint conseil. L'abb Fouquet ne proposa rien moins que de
mettre le feu  la maison de Saint-Mand, afin de dtruire tous les
papiers qui pouvaient compromettre son frre. Madame Duplessis-Bellire
trouva, dit-on, ce parti trop dangereux, et fit observer que c'tait
perdre le surintendant, qu'on ne le condamnerait pas sans l'entendre,
qu'on n'avait rien  lui reprocher depuis que le roi gouvernait par
lui-mme, et que, pour les temps antrieurs, il n'avait rien fait que
par ordre du cardinal. On se spara sans rien dcider. Bruant des
Carrires courut chez lui pour mettre ordre  ses papiers, ramasser
quelque argent, et il se hta de passer  l'tranger, o Fouquet, le
sachant en sret, ne se fit pas faute, plus tard, de le charger, afin
de dgager sa propre responsabilit. Il n'est pas jusqu' Vatel, son
intendant, qui, craignant d'tre aussi inquit, quitta furtivement
Paris et passa en Angleterre, o il demeura quelques annes avant de
devenir le matre-d'htel du roi. Enfin, Gourville lui-mme, qui, de son
ct, avait pris depuis quelque temps toutes les prcautions
ncessaires, en faisant une exacte revue de ses papiers, se trouva
compromis par ceux qu'on trouva chez le surintendant, et fut oblig de
s'exiler. Quelques annes aprs le procs de Fouquet, et grce  des
services diplomatiques qu'il avait pu rendre au roi, des amis puissants
obtinrent pour lui la permission de rentrer en France, aprs avoir
toutefois restitu  l'pargne une somme de 500,000 livres,  laquelle
il avait t tax par Colbert, qui, malgr les sollicitations les plus
pressantes, ne voulut jamais consentir  l'en dcharger.

On mit donc simultanment les scells sur tous les papiers du
surintendant et l'on en fit l'inventaire. Les commissaires ne trouvrent
rien  Vaux, sinon une immense quantit de vaisselle, de beaux tableaux,
de magnifiques tapisseries, des meubles du plus grand prix. La maison de
Paris ne contenait rien d'important, ni en meubles ni en papiers. C'est
 Fontainebleau, dans l'appartement qu'il occupait au chteau, mais
principalement  Saint-Mand, qu'on fit les plus fcheuses, les plus
tranges dcouvertes. L'histoire de la mystrieuse cassette de
Saint-Mand eut alors le plus grand retentissement. Cette cassette, dans
laquelle Fouquet renfermait ses papiers les plus secrets, fut porte au
roi, et il en rsulta, dit-on, la justification complte de ce vers,
tant de fois cit, dans lequel La Fontaine avait dit que _jamais
surintendant ne trouva de cruelles_. Les noms les plus illustres, les
plus respects jusqu'alors, furent compromis. Il n'est pas jusqu'
madame de Svign elle-mme dont on ne trouva des lettres dans la
terrible cassette, mais cette correspondance avait pour unique objet un
de ses parents pour qui elle sollicitait quelque grce. Ce qu'elle a
crit  ce sujet  M. de Pomponne et a Mnage, mais surtout la vivacit
des dmarches qu'elle fit plus tard, authentiquement et hautement, en
faveur du surintendant, suffirait au besoin pour la justifier. Une
demoiselle d'honneur de la reine figurait dans les papiers de la
cassette pour une promesse  elle faite d'un cadeau de 50,000 cus.
C'tait le chiffre auquel les ennemis de Fouquet l'accusaient d'avoir
tax les rsistances les plus rebelles. Plusieurs autres dames le
remerciaient, celle-ci d'une maison qu'elle venait d'acqurir avec ses
bienfaits, celle-l d'un don de 30,000 livres, ajoutant toutefois
qu'elle n'avait pas de perles et qu'il mettrait le comble  ses bonts
en lui en envoyant. En mme temps, la cassette donnait la note des
prsents immenses faits par Fouquet aux personnages les plus puissants
de la cour. C'taient 600,000 livres au duc de Brancas, 200,000 au duc
de Richelieu, 100,000 au marquis de Crquy. La premire femme de chambre
de la reine mre, la Beauvais, y figurait pour 100,000 livres, et la
pote Scarron pour 12,000 livres de gages. Malgr le secret que le roi
recommanda sur le contenu de la fatale cassette, des noms et des
chiffres transpirrent. Le scandale fut immense. Toute la cour tait
dans des transes terribles, les uns parce qu'ils se trouvaient
rellement compromis, les autres dans la crainte qu'on ne les souponnt
de l'tre. Ajoutez  cela que les libellistes et les pamphltaires du
temps se mirent  fabriquer et  faire imprimer en cachette une
multitude de prtendues lettres trouves dans la cassette de
Saint-Mand. Recherches avec une avidit extrme, ces lettres coururent
tout Paris, la France, l'tranger, au grand dsespoir des familles qui y
taient nommes et de Fouquet, qui protesta plusieurs fois  ce sujet
pendant le procs contre ce qu'il appelait la dloyaut de ses ennemis.

Les procs-verbaux des commissaires chargs de l'inventaire fournissent
de curieux dtails sur cette habitation que le surintendant avait a
Saint-Mand[29]. On n'y trouva ni or, ni argent, ni pierreries, que
trs-peu de vaisselle, le surplus ayant t port  Vaux, lors du grand
festin; mais il y avait une serre contenant plus de deux cents
orangers, plus force plantes inconnues et barbares. Les commissaires
remarqurent aussi que le jardinier en chef, celui qu'on appelait le
fleuriste, et dont Fouquet faisait le plus grand cas, tait allemand et
luthrien, qu'il avait appel de son pays trois ou quatre autres
luthriens et perverti un catholique qui travaillait sous ses ordres,
sans compter, ajoute le procs-verbal, que le sieur Plisson, principal
commis du sieur Fouquet pour les affaires d'importance, est calviniste.
Quant  la bibliothque de Saint-Mand, elle tait sans contredit une
des plus riches et des plus curieuses qu'il y et alors en France. Deux
cordeliers d'Espagne, admis par faveur  la visiter avec les
commissaires, s'arrtrent principalement dans une pice o taient les
Alcorans, les Talmuds, les Bibles, et remarqurent un livre prcieux
d'un auteur espagnol, dont le roi d'Espagne lui-mme n'avait pas le
pareil. On peut voir  la Bibliothque royale le catalogue des livres du
surintendant et le procs-verbal de la vente qui en fut faite au mois de
septembre 1665 par les soins de trois libraires de Paris[30]. Cette
bibliothque contenait environ six mille volumes. Il y avait plus de
cinquante Bibles, tous les Pres, tous les historiens de l'glise,
toutes les vies des saints, beaucoup d'ouvrages de gographie et sur les
antiquits, tous les historiens grecs, latins et contemporains, plus de
deux cents ouvrages de mdecine, d'autres, et en grand nombre, sur les
mathmatiques, l'histoire naturelle, le droit civil, le droit canon,
etc., enfin plus de trois cents manuscrits. Je ne parle pas de certain
livre obscne que les commissaires eurent le bon esprit de brler, le
trouvant si impudique et si infme, dit la relation, qu'il ne pouvait
servir de rien qu' corrompre l'esprit de ceux ou de celles entre les
mains de qui il serait tomb[31]. A ct de la bibliothque, il y avait
le cabinet des antiques, tout rempli de statues, d'amulettes, de tables
de marbre et de bronze, et o l'on remarquait principalement deux momies
gyptiennes parfaitement conserves, ce qui fit dire aux commissaires
que le matre de la maison tait _omnium curiositatum explorator_.
L'inventaire constate enfin que l'on trouva dans un cabinet trois grands
barils pleins de grenades de fer et de fonte, environ cinquante pots de
grs pleins de poudre, plus six mousquets et deux pistolets si bien
travaills que les amateurs de curiosits ne pouvaient se lasser de les
admirer.

Mais ce qui dut surtout nuire  Fouquet dans l'esprit de Louis XIV, ce
fut la dcouverte que l'on fit  Vaux d'un grand nombre de lettres o le
nom de ce prince se trouvait trs-maladroitement ml. Le contenu de la
plupart de ces lettres a t conserv dans un procs-verbal dont
l'original est heureusement venu jusqu' nous. La lecture de celles qui
suivent suffira pour prouver toute l'importance de ce document que la
Bibliothque royale possde depuis trs-peu de temps, et dont, jusqu'
ce jour, aucune des biographies de Fouquet n'avait fait mention[32].

Du 16 mai, sans indication de l'anne, sans signature ni adresse, mais
de la main de Fouquet:

     Je suis bien ayse que vos affaires soient en estat d'advancer;
     faites toutes les diligences que vous pourrez avant la Pentecoste
     pour oster ce qui paroist trop, pour ce qu'aprs les festes le Roy
     doit aller en ces quartiers-l, et peut-estre iroit-il bien voir
     Vaux.

Du 8 fvrier 1657, lettre de Fouquet  Courtois, un de ses hommes de
confiance:

     Un gentilhomme du voisinage qui s'appelle Villevessin a dit  la
     Reyne qu'il a est ces jours-cy  Vaux et qu'il a compt 
     l'attellier neuf cens hommes. Il faudroit pour empescher cela
     autant qu'il se pourra excuter le dessein qu'on avoit fait de
     mettre des portiers et tenir les portes fermes. Je serois bien
     ayse que vous advanciez tous les ouvrages le plus que vous pourrez
     avant la saison que tout le monde va  la campagne et qu'il y ayt
     en veue le moins de gens qu'il se pourra ensemble.

Du 27 octobre 1657, de la main de Fouquet, mais sans signature ni
adresse:

     Je souhaiterois encor que la grosse terrasse fut faite dans tout
     le mois de novembre. Ne laissez point aller Talot s'il ne peut
     sans cela, parcequ'on rempliroit tout de terre, et il n'y
     paroistroit plus quand le roy repassera auparavant le mois de may,
     autrement il paroistra encore un grand cahos. Je vous rpte encore
     de ne rien espargner pour aller viste et prendre tout le monde qui
     se pourra. Je donneray ordre pour l'argent.

Du 21 novembre 1660, de la main de Fouquet, sans signature ni adresse:

     J'ay appris que le Roy doit aller et toute la cour  Fontainebleau
     ds le printemps, et que dans ce temps-l le grand nombre
     d'ouvriers et les gros ouvrages du transport des terres ne peuvent
     pas paroistre sans me faire bien de la peine, et que je veux
     maintenant les finir, je vous prie en cette saison que peu de gens
     vont  Vaux de doubler le nombre de vos ouvriers. Je vous envoyoray
     autant d'argent qu'il vous en faudra.

Du 30 mai, sans indication de l'anne, lettre signe Watel, adresse 
Courtois:

     J'oubliois  vous mander que Monseigneur a tesmoign qu'il seroit
     bien ayse de savoir quand M. Colbert a est  Vaux qui fut un jour
     ou deux aprs qu'il en fut party, en quels endroits il a est et
     qui l'a accompagn et entretenu pendant sa promenade, et mesme ce
     qu'il a dit; ce qu'il faut tascher de savoir sans affectation et
     mesme les personnes  qui il a parl.

Du 22 juin 1658, lettre de Watel  Courtois:

     J'ay fait charger aussy dans le charriot vingt-quatre fuzils,
     douze mousquetons et des moulles  faire du plomb. J'ay donn
     charge audit Robert de prendre  Saint-Mand quarante ou cinquante
     grenades de fer au cas qu'il les puisse trouver o je les ay
     mises.

Du 13 juin 1659,  Courtois, sans signature, mais de la main de Fouquet:

     Aprs le pont de la Rendue achev, comme ce sera un des lieux o
     l'on ira le plus souvent, il ne faut pas que cette monstrueuse
     hauteur de murs et d'arebontans qui fait cognoistre ce que l'on a
     dessein de faire demeure toujours en cet estat.

Du 8 juin 1659, sans adresse ni signature, mais de la main de Fouquet:

     Le Roy doit aller dans peu de temps  Fontainebleau  environ le
     dix huict ou vingt; j'auray grande compagnie  Vaux, mais il n'en
     fault point parler, et desbarrasser pendant ce temps toutes choses,
     pour qu'il y paroisse moins qu'il se pourra d'ouvrages  faire.

A Courtois, de la main de Fouquet, sans date ni signature:

     Le Roy va dans huict ou dix jours  Fontainebleau pour y faire
     quelque sjour. Je vous prie entre icy et ce temps l sans en
     parler  personne qu' M. Roussel d'apporter tous vos soins pour
     advancer les grands ouvrages qui sont imparfaits comme est la
     terrasse, affin qu'estant remplis il n'y paroisse plus rien... Si
     quelqu'un va  Vaux, faites en sorte de les accompagner et leur
     montrer peu de chose, ne les pas mesner du ct du nouveau canal,
     ny aux lieux o il paroist beaucoup d'ouvrages; si l'on pouvoit se
     clore en sorte que l'on n'entrast pas partout, cela seroit bon;
     mandez moy vostre advis.

Sans date, signature ni adresse, de la main de Fouquet:

     Son minence ira mercredi coucher  Vaux; faudra congdier les
     journaliers et massons du grand Canal, en sorte qu'il y en ayt peu;
     faut les employer pendant ce temps l dans les Frumes et  Maincy.

Ainsi, Fouquet cherchait  cacher non-seulement au roi, mais encore 
Mazarin et  Colbert, les normes dpenses qu'il faisait  Vaux. On se
figure aisment la colre de Louis XIV quand il sut que sa personne
avait t l'objet de pareilles prcautions, en voyant son nom compromis
de la sorte auprs des agents subalternes du surintendant. Cependant,
afin de ne pas commettre le nom du roi dans le procs, ces lettres
demeurrent secrtes, et les rquisitoires n'en firent pas mention;
mais, tout en admettant la gravit des autres griefs, il est permis de
croire qu'elles exercrent une influence considrable sur la destine de
Fouquet.

On se souvient qu'immdiatement aprs son arrestation, il avait t
dirig sur le chteau d'Angers, sous l'escorte de cent mousquetaires
commands par d'Artagnan. Ds ce moment, l'animosit de ses accusateurs
se trahit maladroitement par une srie non interrompue de fausses
mesures et de fautes qui ternisrent le procs et aboutirent  un
rsultat tout diffrent de celui qu'ils avaient espr. Les inventaires
furent faits de la manire la plus irrgulire par les cratures de
Colbert, qui, c'tait le bruit public, travaillaient depuis longtemps 
renvoyer le surintendant, et lui avait port dans l'ombre les plus
terribles coups. Lui-mme s'arrangea de manire  assister, bien qu'il
n'en et pas le droit et que les convenances le lui interdissent, au
dpouillement des papiers de Saint-Mand; et ce fut plus tard une
opinion gnralement accrdite qu'il avait soustrait ou fait soustraire
des lettres qui auraient gravement compromis le cardinal, tout en
attnuant les torts de Fouquet. Conformment  l'ancien projet de
Colbert, on avait organis une Chambre de justice compose de vingt-sept
membres et institue spcialement pour la recherche des malversations
imputes aux financiers. C'est devant elle que Fouquet eut  rpondre,
malgr ses nergiques protestations, fondes sur les termes mmes de sa
commission, d'aprs lesquels il n'tait justiciable que du roi, et tout
au moins sur sa qualit de _vtran_ qui, d'aprs les anciens usages et
les prcdents, lui confrait le droit de ne pouvoir tre jug que par
le parlement de Paris. Au lieu de cela, on lui donna un tribunal
spcial, exceptionnel. Assimil  un simple financier, doublement dchu,
il aurait  rpondre devant une Chambre de justice dont les membres
avaient t choisis aprs coup parmi tous les Parlements du royaume.
Enfin, le chancelier Sguier, prsident de la Chambre de justice, le
procureur gnral Talon, le conseiller Pussort, et Foucault, greffier,
matre, en cette qualit, de toutes les pices du procs, taient
formellement rcuss par Fouquet; messieurs Sguier et Talon comme ses
ennemis personnels, le conseiller Pussort, comme oncle mme de Colbert,
_sa partie_, et Foucault, comme un des serviteurs les plus dvous. On
savait de plus que, derrire le prsident, le procureur gnral et le
greffier, il y avait un autre agent de Colbert, nomm Berryer, qui
dirigeait le procs avec une passion extraordinaire et tellement
manifeste qu'il en rsulta bientt une raction marque en faveur de
Fouquet, non-seulement dans le public, mais dans la Chambre de justice
elle-mme.

C'est une observation dj ancienne que la plupart des hommes savent
mieux supporter les coups du sort, quelque terribles et inattendus
qu'ils soient, que les faveurs les plus clatantes de la fortune. Voyez
ce qui arrive  Fouquet. Cet homme, qui, hier encore, marchait aprs le
roi et dont le roi lui-mme redoutait la puissance; qui dpensait 9
millions pour se btir un palais digne de sa grandeur; qui avait  son
service les talents des premiers potes et des premiers peintres de la
France, La Fontaine et Molire, Corneille et Lebrun; cet ambitieux,
plein  la fois de vanit et d'orgueil; ce joueur qui mettait 10,000
pistoles sur une carte; ce dbauch qui ne craignait pas de gaspiller
50,000 cus; 50,000 cus arrachs, vols au peuple! pour la satisfaction
d'un caprice, le voil tout  coup prcipit du fate de sa fortune et
de ses emplois. Un mousquetaire lui a demand son pe de la part du
roi, et en un instant sa toute-puissance s'est vanouie comme une ombre;
le vide s'est fait autour de lui. Tout  l'heure il se disait: O ne
monterai-je point? _Qu non ascendam_? Il est tomb au fond d'un
cachot, et non-seulement lui, mais ses amis et tous ceux qui sont
souponns de l'tre. Quelques-uns ont chapp aux lettres de cachet: ce
sont ceux qui, prvenus  temps, ont pu passer en Belgique et en
Angleterre. Quant  sa famille, on la dissmine dans les provinces; on
l'exile de la cour, afin qu'elle ne puisse pas mme solliciter en sa
faveur. Eh bien!  peine arrt, l'ambitieux, le joueur, le dbauch
redevient homme. Il semble qu'un bandeau soit soudainement tomb de ses
yeux. Il reconnat que le prsent n'est pas toute la vie, qu'au del de
l'homme il y a Dieu, et il pense  sa mre que ses scandales ont tant
afflige. Cependant,  Angers, il tomba malade, et son tat sembla de
nature  inspirer quelque inquitude; alors il demande un prtre et un
mdecin. On lui accorde le mdecin; on lui refuse le prtre. Il insiste,
mais d'Artagnan est inflexible; ses ordres portent qu'il ne doit lui
donner un prtre qu' la dernire extrmit, et c'est  grand'peine
qu'il peut lui fournir un lit[33]. Bientt pourtant sa sant se
rtablit, et on le conduisit d'Angers  Amboise, d'o on le fit partir
pour Vincennes le jour mme de Nol, malgr sa prire de remettre au
lendemain. On se souvient que, sur toute la route, il avait t escort
par les injures du peuple. Voici comment Fouquet explique ces
manifestations. Un homme qui a t surintendant pendant neuf ans, dans
un temps de misres, aprs des banqueroutes, aprs des guerres civiles,
aprs le crdit du roi entirement perdu, aprs M. le cardinal enrichi
de 50 millions partags entre lui et les siens, sans omettre le sieur
Colbert qui ne s'est pas oubli, l'administration d'un tel temps, dit
Fouquet, fait d'ordinaire assez d'ennemis et donne assez d'aversion.
Sans doute; mais cela excuse-t-il les folles dpenses, les prodigalits
inoues, les largesses scandaleuses, le jeu effrn, les projets de
rvolte? Trois mois aprs, le 4 mars 1662, deux des conseillers faisant
partie de la Chambre de justice allrent l'interroger  Vincennes, o il
tait toujours enferm. D'abord, Fouquet dclina la comptence de ses
juges; on passa outre. Plus tard, il voulut exercer des rcusations;
elles furent rejetes par un arrt. Ensuite, comme il refusait de
rpondre, on lui signifia, ce sont les propres termes d'un rquisitoire
de M. Talon, qu'on lui ferait son procs _comme  un muet_. Dsespr de
ce qui lui paraissait une horrible injustice, mais puisant chaque jour
dans les enseignements de la religion et dans la lecture des livres
sacrs une force nouvelle, il se soumit, tout en faisant cependant ses
rserves, et l'instruction du procs put enfin commencer.

Je n'ai pas besoin de dire l'motion, l'anxit de ses amis  chacune
des phases que ce procs clbre eut  traverser, ni la curiosit avec
laquelle tout le monde recherchait et accueillait les moindres nouvelles
qui s'y rattachaient. Jamais, en France, aucune affaire criminelle ne
proccupa  ce point les esprits. Il suffit, pour s'en convaincre, de
relire les lettres que madame de Svign crivit  ce sujet  M. de
Pomponne. Peu  peu, je l'ai dj dit, l'opinion publique, d'abord
trs-hostile  Fouquet, s'tait retourne contre ses accusateurs,  qui
l'on reprochait, avec raison, la violation de toutes les formes usites,
et dont quelques-uns faisaient preuve d'une passion au moins maladroite.
A l'poque de son arrestation, on croyait n'avoir  poursuivre le
surintendant que pour crime de pculat. Or, le bruit s'tait bientt
rpandu qu'on avait trouv, dans ses papiers de Saint-Mand, un projet
de rbellion crit, corrig par lui  plusieurs reprises, et dans lequel
il donnait  ses amis les plus grands dtails sur la marche qu'ils
auraient  suivre dans le cas, disait-il, _o l'on aurait voulu
l'opprimer_. Ce papier, vritable plan de guerre civile, compromettait,
assurait-on, les personnes les plus considrables du royaume, et l'on
avait trouv, comme pices accessoires du projet de rvolte, deux
engagements signs, l'un par un prsident au Parlement, le sieur
Maridor, l'autre par le sieur Deslandes, commandant la citadelle de
Concarneau au nom de Fouquet,  qui elle appartenait, engagements conus
tous les deux en termes au moins singuliers, et qui ajoutaient encore 
la gravit du plan de guerre civile crit de sa main.

L'acte d'accusation parut enfin. Il se rduisait  deux chefs
principaux: crime d'tat et malversations dans l'administration des
finances. Au premier chef, Fouquet tait accus:

1 D'avoir crit un projet de ce qui serait  faire par ses parents et
amis, dans le cas o on l'aurait arrt;

2 D'avoir fortifi Belle-Isle et d'y avoir mis du canon dedans;

3 D'avoir eu le gouvernement de Concarneau;

4 D'avoir pris des crits de diverses personnes portant engagement de
se dvouer d'une manire absolue  ses intrts.

Les griefs relatifs aux malversations dans les finances taient beaucoup
plus nombreux. On accusait Fouquet:

1 D'avoir fait faire des prts supposs et sans ncessit, afin de se
crer un titre pour prendre des intrts;

2 D'avoir fait des avances au roi de ses deniers, ce qui tait contre
les rgles, tant lui-mme ordonnateur;

3 D'avoir confondu les deniers du roi avec les siens propres et de les
avoir employs  ses affaires domestiques;

4 De s'tre intress dans les fermes et traits, sous des noms
supposs, et d'avoir acquis  vil prix des droits et biens du roi;

5 D'avoir pris des pensions et gratifications des fermiers et
traitants, pour leur faire avoir leurs fermes et traits  meilleur
march;

6 D'avoir fait revivre de vieux billets suranns, achets au dernier
30, et de les avoir, pour cet effet, employs dans des ordonnances de
comptant, pour en tirer profit[34];

8 Enfin, on allguait contre lui que son administration avait t
ruineuse, qu'il avait fait des traits dsavantageux au roi et qu'il en
avait consomm les fonds sans profit pour l'tat.

Maintenant, si l'on veut descendre aux dtails, on trouve l'affaire des
6 millions dont j'ai dj parl, celle dite du marc d'or, o la chambre
verra, assurait M. Talon dans un rquisitoire, que, moyennant 5,625
livres, le sieur Fouquet s'est appropri 90,000 livres de rente; celles
des sucres et cires de Rouen, o il avait eu aussi une rente de 75,000
livres. Enfin, on l'accusait subsidiairement de s'tre fait donner des
pensions sur toutes les fermes, savoir:

  120,000 livres sur les gabelles;
  140,000 livres sur les aides;
   25,000 livres sur le sel de Charente;
    7,000 livres sur le Pied-Fourch[35];
   20,000 livres sur les gabelles du Lyonnais;
   40,000 livres sur le convoi de Bordeaux[36];
   10,000 livres sur les gabelles du Dauphin[37].

Il serait au moins tmraire d'entrer aujourd'hui dans la discussion de
cette partie du procs. Le surintendant d'Effiat comparait, avec raison,
les financiers, trsoriers et receveurs gnraux de son temps  la
seiche, qui a cette industrie, disait-il, de troubler l'eau pour
tromper les yeux du pcheur qui l'pie. Plus que personne, Fouquet a
compltement justifi cette bizarre comparaison d'un de ses
prdcesseurs. Il faut que, mme  l'poque de son procs, et pour ceux
qui taient obligs de le soutenir, la matire ft singulirement
embrouille, pour que M. Talon ait parl de tous les griefs relatifs aux
finances sans porter aucune clart dans les esprits. On croit voir, en
le lisant, qu'il les a tudis et se les est fait expliquer; mais, 
coup sr, il ne les discute pas de manire  les faire comprendre et 
convaincre. Cela est si vrai que, dans ses dfenses, Fouquet, discutant
lui-mme l'acte d'accusation, paragraphe par paragraphe, oppose  chaque
grief les dngations les plus positives, les plus formelles,
accompagnes d'interminables raisonnements. Une chose est faite du reste
pour confondre quand on a lu les quinze volumes qui contiennent ses
dfenses: c'est qu'il ne passe condamnation sur aucun fait. A
l'entendre, et il prouve ceci de la manire la plus premptoire,
quelquefois mme avec un accent d'indignation qui va jusqu'
l'loquence, le cardinal a vol le royaume de 50 millions; Colbert,
_son domestique, qui avait sa bourse et son coeur_, Berryer et
Foucault, agents de Colbert, _ne se sont pas oublis_ et possdent tous
de grands biens. Lui seul n'a jamais abus de sa charge, ni pour son
propre compte, ni pour le compte de ses amis, pas mme pour Gourville.
Son unique souci a toujours t de procurer au cardinal les 24 ou 25
millions que celui-ci lui demandait tous les ans et dpensait sans
contrle. Sans aucun doute, il a quelquefois nglig les formalits,
mais fallait-il compromettre le succs de la guerre, laisser prendre
Lens et Arras? Ainsi, pendant que les fortunes les plus insolentes
s'taient leves  ses cts, grce aux trafics les plus scandaleux,
seul parmi tous, il tait rest pur de tout trafic, malgr les facilits
que lui donnait sa charge. Vainement M. Talon lui objectait ses folies
de Vaux, sa dpense annuelle, ses royales largesses, constates par les
comptes de ses commis[38]. A cela Fouquet rpondait que les
appointements de sa charge, le bien de sa femme, ses dettes prsentes,
expliquaient les dpenses exorbitantes qu'il avait pu faire, dpenses
exagres du reste par ses accusateurs, mais pour lesquelles on ne
pouvait, au surplus, le mettre en cause. Or, le revenu de sa charge, du
bien de sa femme, les gratifications du roi, pouvaient tre estims 
600,000 livres, et il dpensait plusieurs millions! Quant aux dettes,
elles s'expliquaient par l'achat de Belle-Isle et d'autres proprits
considrables non encore payes. Comment croire ensuite que Fouquet
aurait, aprs la mort de Mazarin, demand pardon au roi pour ce qui
avait pu se passer d'irrgulier antrieurement, s'il n'avait eu  se
reprocher que de simples omissions de formalits? videmment, sa cause
tait mauvaise, insoutenable; et, sans entrer dans le dtail des faits,
on peut assurer hardiment qu'il y avait eu de sa part gaspillage, abus,
malversations. Maintenant, pourquoi le cardinal, beaucoup plus coupable
sous ce rapport, aprs tre mort entour de gloire et d'honneurs,
laissant  d'ineptes hritiers la plus grande fortune qu'un particulier
et jamais possde, recevait-il les loges les plus pompeux dans les
rquisitoires de M. Talon, tandis que Fouquet, ruin, en prison, tait
sous le poids d'une accusation o il y allait de sa vie? voil ce que ce
dernier ne pouvait comprendre, ce qui lui paraissait une pouvantable
injustice, et ce qui en et t une bien grande en effet, s'il n'y avait
eu contre lui un autre grief que celui du pculat; je veux parler du
crime d'tat, sur lequel on ne comptait d'abord que vaguement, et qui
devint plus tard, grce aux dcouvertes faites  Saint-Mand, la
ressource principale de l'accusation.

Jusqu' prsent, on a gnralement regard Fouquet comme la victime
d'une intrigue de cour, et l'on rpte mme encore de trs-bonne foi que
Louis XIV ne fut anim dans sa conduite, durant toute cette affaire, que
par un lche ressentiment personnel; enfin, on veut toujours voir
l'amant derrire le roi. Cette opinion, on a dj pu s'en convaincre,
n'est pas entirement d'accord avec les faits. La lecture de la pice
qui motiva la condamnation de Fouquet achvera de le dmontrer. Cette
pice n'a encore t reproduite textuellement par aucun biographe, et
cependant elle forme un curieux appendice  l'histoire des premires
annes du rgne de Louis XIV. L'crit original, trac en entier de la
main du surintendant, fut dcouvert  Saint-Mand, derrire une glace.
On trouva galement parmi les papiers du surintendant deux engagements
conus dans une forme des plus tranges et tous les deux fort suspects,
l'un du capitaine Deslandes, l'autre du prsident Maridor. Il n'est pas
sans intrt de les transcrire ici, bien que leur importance s'efface
devant celle du projet de rvolte. Ils donneront au moins une ide de la
lgret de l'homme qui les acceptait et qui les oubliait dans ses
papiers, aprs tous les propos que ses amis lui avaient rapports depuis
la fte de Vaux. Voici d'abord l'engagement du capitaine Deslandes:

     Je promets et donne ma foi  monseigneur le procureur gnral
     surintendant des finances et ministre d'tat de n'estre jamais 
     autre personne qu' lui, auquel je me donne et m'attache du dernier
     attachement que je puis avoir, et je lui promets de le servir
     gnralement contre toute personne sans exception, et de n'obir 
     personne qu' lui, ni mesme d'avoir aucun commerce avec ceux qu'il
     me dfendra, et de lui remettre la place de Concarneau qu'il m'a
     confie toutes les fois qu'il l'ordonnera; je lui promets de
     sacrifier ma vie contre tous ceux qu'il lui plaira, de quelque
     qualit et condition qu'ils puissent estre, sans en excepter dans
     le monde un seul, et pour assurance de quoi je donne le prsent
     billet escrit et sign de ma main, de ma propre volont, sans qu'il
     l'ait mesme dsir, ayant la bont de se fier  ma parole qui lui
     est assure, comme le doit un bon serviteur  son maistre. Fait 
     Paris, le 2 juin 1658.

           _Sign_ DESLANDES.

L'engagement du prsident Maridor tait conu dans les termes suivants:

     Je promets  monseigneur le procureur gnral, quoiqu'il puisse
     arriver, de demeurer en tout temps parfaitement attach  ses
     intrests, et sans aucune rserve ny distinction de personnes et de
     quelque qualit et condition qu'elles puissent estre, estant dans
     la rsolution d'excuter aveuglment ses ordres dans toutes les
     affaires qui se prsenteront et le concerneront personnellement,
     Faict ce vingtiesme octobre 1658[39]. _Sign_ MARIDOR.

De bonne foi, que pouvaient signifier de pareils crits? Comprend-on
qu'un homme occupant une position aussi leve que Fouquet, qui aurait
d savoir au juste le prix de la fidlit, comment on l'acquiert et
comment on la conserve, ait pu garder un seul instant des pices
semblables, bonnes uniquement  le perdre? Car, supposez que le
capitaine Deslandes et le prsident Maridor se fussent tourns contre
lui, quel usage aurait-il pu faire de leurs billets? Devant quel
tribunal aurait-il attaqu leur manquement? Aurait-il seulement os en
parler? Une pareille imprvoyance est sans exemple. A ce sujet, Fouquet
prtendit que le capitaine Deslandes lui avait t donn par son frre
l'abb pour commander  Concarneau; que, depuis, s'tant brouill avec
son frre, Deslandes avait craint de ne lui plus inspirer assez de
confiance, et lui avait, de son propre chef, comme il le dit lui-mme,
envoy l'engagement dont il s'agit; mais que, malgr cela, ayant eu 
s'en plaindre, il l'avait renvoy depuis trois ans sans gratification,
ce qui prouve qu'il n'en avait jamais rien attendu de blmable. Il en
tait de mme pour l'engagement du prsident de Maridor, avec lequel il
n'avait jamais eu de relations, et qui, dans tous les cas, ne pouvait
lui rendre aucun service. Une note sans signature, intercale dans les
lettres de Colbert, explique en outre de la manire suivante l'origine
de cet engagement[40]. M. de Maridor venait d'acheter sa charge. Lorsque
les lettres de nomination furent prsentes au roi pour tre scelles,
l'affaire prouva quelques retards. Cependant, le roi allait partir pour
un voyage assez long. On dit alors  M. de Maridor que, s'il voulait que
ses lettres fussent scelles pendant le voyage, il fallait qu'il donnt
au surintendant, comme il avait fait au cardinal Mazarin, un engagement
de lui tre dvou en toute occasion. C'est ce qui provoqua l'engagement
incrimin. Les lettres furent expdies de Lyon; et la suite, ajoute la
note remise  Colbert, a justifi les intentions de M. de Maridor, qui
ne s'est jamais cart de la fidlit qu'il doit au roi. Quoi qu'il en
soit, M. Talon reprochait  Fouquet d'avoir soigneusement conserv ces
deux engagements dans une cassette o se trouvaient ses papiers les plus
prcieux, et, pour preuve de l'importance qu'il y attachait, de les
avoir fait figurer sur un inventaire crit de sa main.

Mais cela n'tait rien encore compar  la pice principale, au projet
de rvolte. Ce projet se composait de vingt-six pages d'criture, de la
main mme de Fouquet, et surcharges par lui  diverses reprises. Ecrit
en 1657, il avait t modifi sensiblement en 1658, aprs l'acquisition
de Belle-Isle et aussi par suite de la msintelligence qui,  cette
poque, rgnait entre lui et son frre l'abb. On n'a connu jusqu'
prsent ce projet que par l'analyse qu'en a faite M. Talon dans son
rquisitoire; mais cette analyse laisse dans l'ombre beaucoup de
particularits curieuses et ne donne le nom d'aucune des personnes sur
lesquelles Fouquet comptait pour faire russir son plan. J'ai vu la
reprsentation exacte du manuscrit original, avec toutes ses ratures et
surcharges; c'est une copie unique peut-tre aujourd'hui, car il n'en
fut grav que quatorze exemplaires pour le procs, et je l'ai moi-mme
copie trs-exactement[41]. Je la reproduis ici. Les procds
typographiques ne permettant pas de figurer les mots interligns ni les
ratures, je me bornerai  indiquer en note les diffrences les plus
considrables existant entre la premire et la dernire rdaction de
Fouquet.

     L'esprit de Son minence, susceptible naturellement de toute
     mauvaise impression contre qui que ce soit[42], et particulirement
     contre ceux qui sont en un poste considrable et en quelque estime
     dans le monde; son naturel deffiant et jaloux, les dissensions et
     inimitis qu'il a semes avec un soin et un artifice incroable
     dans l'esprit de tous ceux qui ont quelque part dans les affaires
     de l'Estat, et le peu de reconnaissance qu'il a des services receus
     quand il ne croit plus avoir besoin de ceux qui les lui ont rendus,
     donnant lieu  chacun de l'apprhender,  quoi ont donn plus de
     lieu en mon particulier le plaisir qu'il tesmoigne trop souvent et
     trop ouvertement prendre  escouter ceux qui lui ont parl contre
     moi, auxquels il donne tout accs et toute crance, sans considrer
     la qualit des gens, l'intrest qui les pousse et le tort qu'il se
     fait  lui-mesme de dcrditer un surintendant qui a toujours une
     infinit d'ennemis[43], que lui attire invitablement un employ qui
     ne consiste qu' prendre le bien des particuliers pour le service
     du Roi, outre la haine et l'envie qui suivent ordinairement les
     finances; d'ailleurs, les commissions qu'il a donnes  mon frre
     l'abb, qui s'est engag trop lgrement, puisqu'il n'a pas de
     titre pour cela, contre M. le Prince et les siens,  l'excution de
     tous ses ordres, contre ceux qu'il a voulu perscuter, ne pouvant
     qu'il ne nous ait attir un nombre d'ennemis considrables qui
     confondent toute la famille, attendent l'occasion de nous perdre,
     et travaillent sans discontinuer prs de Son minence mesme,
     connoissant son foible,  luy mettre dans l'esprit des deffiances
     et des soubons mal fondez; ces choses, dis-je, et les
     connoissances particulires qu'il a donnes  un grand nombre de
     personnes de sa mauvaise volont, m'en faisant craindre avec raison
     les effets, puisque le pouvoir absolu qu'il a sur l'esprit du Roy
     et de la Reyne lui rendent facile tout ce qu'il veut entreprendre,
     et considrant que la timidit naturelle qui prdomine en luy ne
     lui permettra jamais d'entreprendre de m'esloigner seulement, ce
     qu'il auroit excut dj, s'il n'avoit pas t retenu par
     l'apprhension de quelque vigueur qu'il a reconnu en mes frres et
     en moi, un bon nombre d'amis que l'on a servis en toutes occasions,
     quelque intelligence que l'exprience m'a donne dans les affaires,
     une charge considrable dans le Parlement, des places fortes
     occupes par nous ou nos amis, et des alliances assez avantageuses,
     outre la dignit de mes deux frres dans l'glise; ces
     considrations, qui paraissent fortes d'un cost  me retenir dans
     le poste o je suis, d'un autre ne peuvent permettre que j'en sorte
     sans que l'on tente tout d'un coup de nous accabler et de nous
     perdre, parce que, par la connoissance que j'ay de ses penses, et
     dont je l'ay oy parler en d'autres occasions, il ne se rsoudra
     jamais de nous pousser, s'il peut croire que nous en reviendrions,
     et qu'il pourrait estre expos au ressentiment de gens qu'il estime
     hardis et courageux.

     Il faut donc craindre tout et le prvoir; afin que, si je me
     trouvois hors de la libert de m'en pouvoir expliquer, lors on eust
     recours  ce papier pour m'y chercher les remdes qu'on ne pourroit
     trouver ailleurs, et que ceux de mes amis qui auront t advertis
     d'y avoir recours sachent qui sont ceux auxquels ils peuvent
     prendre confiance.

     Premirement, si j'estois mis en prison et que mon frre l'abb,
     qui s'est divis dans les derniers temps d'avec moi mal-a-propos,
     n'y fust pas et qu'on le laissast en libert, il faudroit doubler
     qu'il eust t gagn contre moi, et il seroit plus  craindre en
     cela qu'aucun autre[44]. C'est pourquoi le premier ordre seroit
     d'en avertir un chacun estre sur ses gardes  observer sa conduite.
     Si j'estois donc prisonnier et que l'on eust la libert de me
     parler, je donnerois les ordres de l tels qu'il faudrait les
     suivre, et ainsi cette instruction demeureroit inutile et ne peut
     servir qu'en cas que je fusse resserr et ne peusse avoir commerce
     libre avec mes vritables amis.

     La premire chose donc qu'il faudrait tenter seroit que ma mre,
     ma femme, ceux de mes frres qui seroient en libert, le marquis de
     Charrost et mes autres parents proches, fissent, par prires et
     sollicitations, tout ce qu'ils poudroient, premirement pour me
     faire avoir un valet avec moi, et ce valet, s'ils en avoient le
     choix, seroit Vatel; si on ne pouvoit l'obtenir, on tenteroit pour
     Long-Champs, sinon pour Courtois ou Lavalle.

     Quelques jours aprs l'avoir obtenu on feroit instance pour mon
     cuisinier, et on laisserait entendre que je ne mange pas, que l'on
     ne doit pas refuser cette satisfaction  moins d'avoir quelque
     mauvais dessein.

Fouquet recommande ensuite qu'on tche de lui envoyer aussi Bruant, son
commis, et Pecquet, son mdecin.

     On feroit tous les efforts d'avoir commerce par le moyen d'autres
     prisonniers, s'il y en avoit au mesme lieu, ou en gagnant les
     gardes, ce qui se fait toujours avec un peu de temps, d'argent et
     d'application....

     Cependant, il faudrait sous main voir tous ceux que l'alliance,
     l'amiti et la reconnoissance obligent d'estre dans nos intrests,
     pour s'en assurer, et les engager de plus en plus  savoir d'eux
     jusques o ils voudroient aller.

     Madame du Plessis-Bellire,  qui je me fie de tout et pour qui je
     n'ai jamais eu aucun secret ni aucune rserve, seroit celle qu'il
     faudrait consulter sur toutes choses, et suivre ses ordres, si elle
     estoit en libert, mesme la prier de se mettre en lieu seur.

     Elle connot mes vritables amis, et peut-estre qu'il y en a qui
     auroient honte ce manquer aux choses qui seraient proposes pour
     moy de sa part.

     Quand on auroit bien pris ses mesures, qu'il se fust pass environ
     ce temps de trois mois  obtenir de petits soulagements dans ma
     prison, le premier pas seroit de faire que M. le comte de Charrost
     allast  Calais, qu'il mist sa garnison en bon estat, qu'il fist
     rparer sa place et s'y tinst sans en partir pour quoy que ce fust.
     Si le marquis de Charrost n'estoit point en quartier de sa charge
     de capitaine des gardes, il se retireroit aussi  Calais avec M.
     son pre, et y mneroit ma fille, laquelle il faudroit que madame
     du Plessis-Bellire fist souvenir en cette occasion de toutes les
     obligations qu'elle m'a, de l'honneur qu'elle peut acqurir en
     tenant par ses caresses, par ses prires et par sa conduite, M. son
     beau-pre et son mari dans mes intrests, sans qu'il entrast en
     aucun tempramment l-dessus.

     Si M. de Bar, qui est homme de grand mrite, qui a beaucoup
     d'honneur et de fidlit, qui a eu autrefois la mme protection que
     nous, et qui m'a donn des parolles formelles de son amiti,
     vouloit aussi se tenir dans la citadelle d'Amiens, et y mettre un
     peu de monde extraordinaire et de munitions, sans rien faire
     nantmoins que de confirmer M. le comte de Charrost de s'asseurer
     encore de ses amis et du crdit qu'il[45] a au Havre, et sur M. de
     Montdejeu, gouverneur d'Arras.

     Je ne doute point que madame du Plessis-Bellire n'obtnt de M. de
     Bar tout ce que dessus, au moins pour l'extrieur, et  plus forte
     raison de M. le marquis de Crqui, que je souhaiterois de faire le
     mesme personnage et se tenir dans sa place. Je suis assur que M.
     de Feuquires feroit de mesme au moindre mot qu'on lui en diroit.

     M. le marquis de Crqui pourroit faire souvenir M. Fabert des
     parolles formelles qu'il m'a donnes et  luy par escrit[46]
     d'estre dans mes intrests, et la marque qu'il faudroit lui en
     demander, s'il persistoit en cette volont, seroit que luy et M. de
     Fabert escrivissent  Son minence en ma faveur fort pressamment,
     pour obtenir ma libert, qu'il promist d'estre ma caution de rien
     entreprendre, et, s'il ne pouvoit rien obtenir, qu'il insinuast que
     tous les gouverneurs cy-dessus nommez donneroient aussi leur
     parolle pour moi; et en cas que M. Fabert ne voulust pas pousser
     l'affaire et s'engager si avant, M. le marquis de Crqui pourroit
     agir et faire des efforts en son nom, et de tous lesdits
     gouverneurs, par lettres et se tenans dans leurs places.

     Peut-estre M. d'Estrades ne refuseroit pas aussi une premire
     tentative.

     Je n'ay point dit cy-dessus la premire chose de toutes par o il
     faudroit commencer, mais fort secrettement, qui seroit d'envoyer,
     au moment de nostre dtention, les gentilshommes de nos amis, et
     qui sont asseurez, dans Belle-Isle; M. de Brancas, auquel je me
     confie entirement, auroit la conduite de tout avec madame du
     Plessis.

     M. le chevalier Meaupoue pourroit donner des sergents asseurez et y
     faire filer quelques soldats[47].

     Et, comme il y a grande apparence que le premier effort seroit
     contre Belle-Isle et Concarnau, que l'on tascheroit de surprendre,
     et que M. le marchal de La Meilleraye, quoy qu'il m'ait donn
     parolle d'estre dans mes intrests envers et contre tous, en
     prsence de M. de Brancas et de madame du Plessis, n'en useroit
     peut-estre pas trop bien, il faudroit avertir Deslandes de prendre
     des hommes le plus qu'il pourroit, sans faire nanmoins rien de mal
      propos.

     Que Devaux y mist des cavaliers; en un mot, que la place fust
     munie de tout.

     Il faudroit, pour cet effet, envoyer un homme en diligence 
     Concarnau trouver Deslandes, dont je connois le coeur, l'exprience
     et la fidlit, pour lui donner advis de mon emprisonnement, et
     ordre de ne rien faire d'esclat en sa province, ne point parler et
     se tenir en repos, crainte que d'en user autrement ne donnast
     occasion de nous pousser; mais il pourroit, sans dire mot,
     fortifier sa place d'hommes, de munitions de toutes sortes, retirer
     les vaisseaux qu'il auroit  la mer, et tenir toutes les affaires
     en bon estat, achepter des chevaux et autres choses pour s'en
     servir quand il en seroit temps.

     Il faudroit aussi dpescher un courrier  madame la marquise
     d'Asserac et la prier de donner les ordres  l'Isle-Dieu qu'elle
     jugeroit  propos, pour excuter ce qu'elle manderoit de Paris, o
     elle viendront confrer avec madame du Plessis.

     Ce qu'elle pourroit faire seroit de faire venir quelques vaisseaux
      l'Isle-Dieu pour porter des hommes et des munitions o il seroit
     besoin, faire accommoder Saint-Michel-Tombelaine, et faire les
     choses qui lui seroient dites et qu'elle pourroit mieux excuter
     que d'autres, parce qu'elle a du coeur, de l'affection, du pouvoir,
     et que l'on doit entirement s'y fier. Il faudroit qu'elle
     observast une grande modration dans ses parolles.

     Il seroit important que celui qui commande dans
     Saint-Michel-Tombelaine soit adverty de s'y tenir, y mettre le
     nombre d'hommes d'armes, de munitions et vivres ncessaires, ledit
     lieu de Tombelaine pouvant estre de grande utilit, comme il sera
     dit cy-aprs.

     Si madame du Plessis se trouvoit oblige de sortir de Paris, il
     faudroit qu'elle allast s'enfermer quelque temps dans la citadelle
     d'Amiens ou de Verdun, pour y confrer et donner les ordres aux
     gens dont on se voudroit servir.

     Prendre garde surtout  ne point escrire aucune chose importante
     par la poste, mais envoyer partout des hommes exprs, soit
     cavaliers, ou gens de pied, ou religieux.

     M. de Brancas, MM. de Langlade et de Gourville m'ont beaucoup
     d'obligation, et, leur ayant confi le secret de toutes mes
     affaires, sont plus capables d'agir que d'autres hommes et de
     s'asseurer des amis qu'ils connoissent obligez  ne me pas
     abandonner.

Ici quatre paragraphes consacres  MM. de La Rochefoucault, de Marsillac
et de Bournonville. Suivent trois paragraphes indiquant les dmarches
que MM. de Harlay, Meaupeou, Miron, Chanut et Jannart devraient faire
prs du Parlement.

     Une chose est d'advertir mes amis, qui commandent  Belle-Isle,
     Concarnau et Tombelaine, que les ordres de madame du Plessis
     doivent estre excuts comme les miens.

     M. Chanut me feroit un singulier plaisir de venir prendre une
     chambre au logis o sera ma femme, pour lui donner conseil en toute
     sa conduite, et qu'elle y prenne crance entire et ne fasse rien
     sans son advis.

     Une des choses les plus ncessaires  observer est[48] que M. de
     Langlade, M. de Gourville sortent de Paris, se mettent en seuret,
     fassent savoir de leurs nouvelles  madame du Plessis, au marquis
     de Crqui,  M. de Brancas et aux autres, et qu'ils laissent 
     Paris quelque homme de connoissance capable d'excuter une
     entreprise considrable, s'il toit besoin.

     Il est bon que mes amis soient advertis que M. le commandant de
     Neuf-Chaise me doibt le rtablissement de sa fortune; que sa charge
     de vice-admiral a est paye des deniers que je lui ai donns par
     la main de madame du Plessis, et que jamais un homme n'a donn des
     parolles plus formelles que lui d'estre dans mes intrests en tout
     temps, sans distinction et sans rserve, envers et contre tous.

     Qu'il est important que quelqu'un d'entr'eux lui parle et voye la
     situation de son esprit, non pas qu'il fust  propos qu'il se
     dclarast pour moy; car, de ce moment, il seroit tout  fait
     incapable de me servir; mais, comme les principaux establissements
     sur lesquels je me fonde sont maritimes, comme Belle-Isle,
     Concarnau, Le Havre et Calais, il est bien asseur que, le
     commandement des vaisseaux tombant en ses mains, il pourroit nous
     servir bien utilement en ne faisant rien, et lorsqu'il seroit en
     mer trouvant des difficults qui ne manquent jamais quand on veut.

     Il faudroit que M. de Guinaut, lequel[49] a beaucoup de
     connoissance de la mer et auquel je me fie, contribuast  munir
     toutes nos places de choses ncessaires, et d'hommes qui seroient
     levez par les ordres de Gourville, ou des gens cy-dessus nommez;
     c'est pourquoi il seroit important qu'il fust adverti en diligence
     de se mettre en bon estat et de se rendre  Belle-Isle[50].

     Comme l'argent seroit ncessaire pour toutes ces dpenses, je
     laisseray ordre au commandant de Belle-Isle d'en donner autant
     qu'il en aura, sur les ordres de madame du Plessis, de M. de
     Brancas, de M. d'Agde ou de M. du Gourville; mais il faut mesnager,
     et que mes amis en empruntent partout pour n'en pas manquer....

     M. d'Agde, par sous-main, conduira de grandes ngociations dans le
     parlement sur d'autres sujets que le mien, et mesme par mes amis
     asseurez dans les autres parlements, o il ne manque jamais de
     matire,  l'occasion des leves, de donner des arrests et troubler
     les receptes, ce qui fait qu'on n'est pas si hardy dans ces
     temps-l  pousser une violence, et on ne veut pas avoir tant
     d'affaires  la fois[51].

     Le clerg peut encore, par son moyen et M. de Narbonne, fournir
     des occasions d'affaires en si grand nombre que l'on voudra, en
     demandant des estats gnraux avec la noblesse, ou des conciles
     nationaux qu'ils pourroient convoquer d'eux-mmes en lieux loignez
     des troupes, et y proposer mille matires dlicates.

     M. de La Salle, qui doibt avoir cognoissance de tous les secours
     qu'on peut tirer par nos correspondances des autres royaumes et
     Estats, y peut aussi estre employ et donner des assistances  nos
     places. Voil l'estat o il faut mettre les choses sans faire
     d'autres pas, si on se contentoit de me tenir prisonnier; mais si
     on passoit outre et que l'on voulust faire mon procez, il faudroit
     faire d'autres pas; et, aprs que tous les gouverneurs auroient
     crit  Son minence pour demander ma libert avec termes pressant
     comme mes amis, s'ils n'obtenoient promptement l'effet de leur
     demande et que l'on continuast  faire la moindre procdure, il
     faudroit en ce cas montrer leur bonne volont et commencer tout
     d'un coup, sous divers prtextes de ce qui leur est deub, par
     arrester tous les deniers des recettes, non-seulement de leurs
     places, mais des lieux o leurs garnisons pourroient courre; faire
     faire de nouveau serment  tous leurs officiers et soldats, mettre
     dehors tous les habitants et soldats suspects, peu  peu, et
     publier un manifeste contre l'oppression du gouvernement.

     C'est en cas o Guynaut pourroit, avec quelques vaisseaux de
     guerre, s'asseurant en diligence du plus grand nombre d'hommes
     qu'il pourroit, matelots et soldats, principalement trangers,
     prendre tous les vaisseaux qu'il rencontreroit dans la rivire du
     Havre  Rouen, et par toute la coste, et mettre les uns pour
     brlots, et des autres en faire des vaisseaux de guerre; en sorte
     qu'il auroit une petite arme assez considrable, retraite en de
     bons ports, et y meneroit toutes les marchandises dont on pourroit
     faire argent....

     Il est impossible, ces choses estant bien conduites, se joignant 
     tous les mal-contants par d'autres intrests, que l'on ne fist une
     affaire assez forte pour tenir les choses longtemps en balance, et
     en venir  une bonne composition, d'autant plus que l'on ne
     demanderoit que la libert d'un homme, qui donneroit des cautions
     de ne faire aucun mal.

     Je ne dis point qu'il faudroit oster tous mes papiers, mon argent,
     ma vaisselle et mes meubles les plus considrables de mes maisons
     de Paris, de Saint-Mand, de chez M. Bruant, et les mettre ds le
     premier jour  couvert dans une ou plusieurs maisons religieuses et
     chez M. Bournonville, et s'asseurer d'un procureur au parlement,
     fidle et zl, qui pourroit estre donn par M. de Meaupeou, le
     prsident de la premire....

     Une chose qu'il ne faudroit pas manquer de tenter seroit d'enlever
     des plus considrables hommes du conseil, au mesme moment de la
     rupture, comme M. Le Tellier, et quelques autres de nos ennemis
     les plus considrables, et bien faire sa partie pour la retraite,
     ce qui n'est pas impossible.

     Si on avoit des gens dans Paris assez hardis pour un coup
     considrable, et quelqu'un de teste  les conduire, si les choses
     venoient a cette extrmit et que le procez fust bien advanc, ce
     seroit un coup embarrassant de prendre de force le rapporteur et
     les papiers, ce que M. Jannart ou autre de cette qualit pourroit
     bien indiquer par le moyen de petits greffiers que l'on peut
     gaigner, et c'est une chose qui a peu estre pratique au procez de
     M. de Chenaille, le plus aisment du monde, o, si les minutes
     avoient t prises, il n'y avoit plus de preuve de rien.

     M. Pellisson est un homme d'esprit et de fidlit connue, auquel
     on pourroit prendre crance, et qui pourroit servir utilement 
     composer les manifestes et autres ouvrages dont on auroit besoin,
     et porter des parolles secrettes des uns aux autres.

     Il faudroit, sous mille noms diffrenz et divers intressez,
     recommencer  faire des imprimez de toutes sortes dans les grandes
     villes du royaume, d'en envoyer par les postes et semer par les
     maisons.

     Pour cet effet encore, mettre les imprimeries en lieu seur; il y
     en a une  Belle-Isle.

     M. le premier prsident La Moignon, qui m'a l'obligation toute
     entire du poste qu'il occupe, auquel il ne seroit jamais parvenu,
     quelque mrite, qu'il ait, si je ne lui en avois donn le dessein,
     si je ne l'avois cultiv et pris la conduite de tout avec des soins
     et des applications incroables, m'a donn tant de parolles de
     reconnoissance et d'amiti que je ne puis douter qu'il ne fist les
     derniers efforts pour moi, ce qu'il peut faire en plusieurs faons,
     en demandant luy-mesme personnellement ma libert, en se rendant
     caution et en faisant cognoistre qu'il ne cessera point d'en parler
     tous les jours qu'il ne l'aye obtenue; que c'est son affaire; qu'il
     quitteroit plustost sa charge que se dpartir de cette
     sollicitation, et faisant avec amiti et avec courage tout ce qu'il
     faut....

Suivent neuf autres paragraphes renfermant des recommandations 
plusieurs autres personnes moins connues,  M. Amproux, conseiller au
Parlement;  une soeur de madame du Plessis-Bellire;  M. Cargret,
matre des requtes, et  M. Fouquet, conseiller en Bretagne, parent du
surintendant.

Tel tait ce projet que, les uns aprs les autres, les historiens
d'abord, le public ensuite, sur la foi des historiens, ont cru vague et
inoffensif, faute de le connatre. En le lisant, les rflexions viennent
en foule, et l'on ne sait ce qui doit le plus tonner ou de la lgret
excessive de celui qui l'a crit et de la navet avec laquelle il
comptait sur le dvouement des hommes qu'il avait gorgs d'argent
pendant sa prosprit, ou des folles ides qu'il se faisait sur son
importance politique dans l'tat. C'tait, en effet, une trange
illusion de Fouquet de croire qu'il pourrait engager, soutenir une lutte
avec le cardinal de Mazarin, et de ne pas s'apercevoir, au contraire,
qu'il ne s'tait avanc, ne se maintenait que par lui; car, de son aveu
mme, au moment o la faveur du cardinal semblait l'abandonner, le
terrain manquait aussitt sous ses pieds. Son influence reposant
uniquement sur ses largesses, tout son crdit ne devait-il pas tomber
ds qu'on lui retirerait le moyen de les continuer? Quant aux promesses
formelles qu'on lui avait donnes, de vive voix ou par crit, de lui
tre dvou envers et contre tous, elles n'auraient eu, pour un esprit
srieux, aucune signification. Mazarin, au contraire, disposait du
pouvoir en matre absolu, car le roi et la reine mre n'avaient d'autre
volont que la sienne. Vers la fin de sa carrire surtout, son ascendant
moral tait immense, et aussi solidement tabli qu'il avait t prcaire
dans les commencements. Les esprits les plus hardis, les plus rsolus
avaient fini par plier devant sa timidit apparente, et tous les princes
du sang, les uns aprs les autres, s'taient soumis  ses conditions.
Voil les deux hommes qui se seraient trouvs en prsence, si Mazarin
et donn suite au projet que Fouquet lui supposa  plusieurs reprises
de se dfaire de lui. Renvers, emprisonn, en face de Mazarin
tout-puissant et singulirement grandi depuis quelque temps par ses
succs diplomatiques et par le rsultat des ngociations avec l'Espagne,
quelle figure Fouquet et-il faite? Combien de dvouements eussent-ils
clat en sa faveur? Combien de gouverneurs eussent-ils compromis leur
position et leur tte? Tout le monde peut rsoudre ces questions. Mais,
pour paratre incroyable, le projet qu'on vient de lire n'en tait pas
moins trs-rel. Il semble aujourd'hui que cette pice seule et d
suffire pour justifier un procs dont l'issue ne pouvait tre douteuse.
En effet, malversations, abus des deniers publics pour s'attacher des
cratures au prjudice de l'tat, plan de guerre civile, ces trois
griefs y sont crits  chaque ligne. Au lieu de s'en tenir au dernier,
on insista outre mesure sur les faits particuliers de pculat, dans le
dtail desquels personne, en dfinitive, ne voyait clair. Au point de
vue de l'accusation, ce fut une faute immense, et le ministre Le Tellier
avait raison de dire, en parlant du procs de Fouquet, que, _pour avoir
voulu faire la corde trop grosse, on ne pourrait plus la serrer assez
pour l'trangler_. Le mot tait cruel; heureusement pour Fouquet il fut
vrai. Dans tous les procs politiques, le point essentiel c'est de
gagner du temps, et, sous ce rapport, Fouquet n'avait pas lieu de se
plaindre. Le rquisitoire du procureur gnral, vritable amplification
de rhtorique, parseme  chaque page de grands mouvements passablement
dclamatoires, lui avait t signifi seulement dix-huit mois aprs son
arrestation. Sa captivit datait du 5 septembre 1661 et son procs ne
fut jug qu'en dcembre 1664. Pendant cet intervalle, les loquents
plaidoyers de Plisson, les touchantes lgies de La Fontaine, les
dolances de Mnage, de Scarron, de mademoiselle de Scudry, les fureurs
de Hnault, et les voeux de tous les artistes de l'poque, encourags et
pensionns par Fouquet, avaient peu  peu ramen l'opinion[52]. Ajoutez
 cela, les sollicitations de quelques amis puissants et dvous, au
nombre desquels le dvouement de madame de Svign se fait surtout
remarquer, les nombreuses irrgularits du procs, les soustractions,
les falsifications de pices, l'animosit vidente des accusateurs. Il
n'est pas jusqu' l'administration rigide et sans piti de Colbert, dont
les rductions sur les rentes faisaient alors crier tout Paris, qui ne
gagnt des partisans  l'accus. Enfin, le gouvernement tenait
essentiellement, on le comprend de reste, aprs la publicit qu'il avait
donne au projet de guerre civile,  obtenir la condamnation la plus
rigoureuse, et la situation des esprits tait telle que, malgr les
prcautions prises lors de la formation de la Chambre de justice, malgr
la ressource des promesses et de l'intimidation, il en tait rduit au
point de craindre le scandale d'un acquittement.

Outre le procs-verbal officiel des oprations de la Chambre de justice
pendant le procs de Fouquet[53], on possde encore une relation intime
et trs-circonstancie sur la marche de cette affaire; c'est le journal
de M. d'Ormesson[54], un des deux conseillers du parlement de Paris que
le roi avait nomms rapporteurs du procs. A l'poque o cette
nomination eut lieu, la famille de Fouquet, croyant que M. d'Ormesson
lui serait hostile, avait eu le projet de le rcuser; ce fut lui, au
contraire, qui sauva Fouquet de la mort. Issu d'une ancienne famille de
robe, trs-attach aux prrogatives de la compagnie, esclave de la rgle
et des formes, M. d'Ormesson n'avait pu se plier  cette violation des
prrogatives,  cet oubli de toutes les formes accoutumes dont se
plaignait l'accus; sa conscience de magistrat s'en tait rvolte, et,
longtemps avant la fin du procs, il avait pass du ct de la clmence.
Son journal, qu'aucun des biographes de Fouquet n'avait encore consult,
renferme les particularits les plus curieuses. C'est la relation
secrte, intime, et jour par jour, des diverses phases du procs.
Seulement, il est bon de ne pas oublier en la lisant, et son auteur le
rappelle assez lui-mme, qu'il est tout  fait contraire au parti du
gouvernement, c'est--dire en hostilit avec Colbert, avec le chancelier
Sguier, avec Pussort, oncle de Colbert, Foucault et Berryer, ses
cratures. A propos de ce dernier,  qui Colbert venait, pour prix de
ses services, de faire accorder une charge de conseiller d'tat
ordinaire et une abbaye de 6,000 livres, M. d'Ormesson fait observer
qu'on avait commis une grande faute, en lui confiant toute la conduite
secrte, mais relle, du procs; car, pour se rendre ncessaire et
indispensable plus longtemps, il avait tran les choses en longueur, en
ayant soin toutefois de rejeter les retards, tantt sur les rapporteurs,
tantt sur M. Talon, qu'il avait fini par faire renvoyer et remplacer
par M. de Chamillart. M. d'Ormesson ajoute que ce Berryer tait l'homme
le plus dcri de tout Paris, ayant fait en dix-huit mois seulement pour
1,800,000 livres d'acquisition. En un mot, dit-il, c'tait un frippon
hardi et capable de toutes choses. Vers la fin du procs, Berryer eut
des accs de folie. Se voyant reni, abandonn par tous, sa tte s'tait
trouble, affaiblie. Un jour, il tait  l'glise des Petits-Pres; tout
 coup on fit un grand bruit dans la rue; il crut qu'on venait
l'arrter, et sa frayeur fut telle qu'il fallut le saigner deux fois aux
pieds pour le faire revenir. coutons le plus spirituel chroniqueur de
l'poque. Berryer est devenu fou, mais au pied de la lettre;
c'est--dire qu'aprs avoir t saign excessivement, il ne laisse pas
d'tre en fureur; il parle de potences, de roues; il choisit des arbres
exprs; il dit qu'on le veut pendre, et fait un bruit si pouvantable
qu'il le faut tenir et lier. Voil une punition de Dieu assez visible et
assez  point nomm. A ces coups de pinceau on a reconnu madame de
Svign[55]. Tel tait aussi l'avis de M. d'Ormesson, qui, du reste, il
faut bien le dire, se proccupe dans son journal, un peu plus qu'il ne
conviendrait  un homme grave, des constellations, des comtes et des
remdes de bonne femme envoys  la reine par la mre de Fouquet[56].

Tout cela faisait qu'on s'intressait  l'accus. Cependant, les
sollicitations taient pressantes du ct de la cour. Deux mois aprs
l'arrestation du surintendant, en novembre 1661, M. de Lamoignon tait
all  Fontainebleau pour complimenter Louis XIV sur la naissance du
Dauphin. Le roi lui parla de Fouquet. Il se vouloit faire duc de
Bretagne et roi des les adjacentes, dit Louis XIV; il gagnoit tout le
monde par ses profusions; je n'avois plus personne en qui je pusse
prendre confiance. M. de Lamoignon fait observer que le roi toit si
plein de ce sujet que, pendant plus d'une heure d'entretien, il y
revenoit toujours[57].

Malheureusement, les preuves de l'influence que Louis XIV et Colbert
exercrent dans cette affaire abondent. Au mois d'aot 1663, un
conseiller du Parlement, Lecamus, crivait  Colbert:

     On a su dans la compagnie que j'avois eu l'honneur de voir le Roy.
     Je n'ay pas pu m'empescher de dire  quelques-uns de Messieurs la
     manire dont le Roy m'avoit parl et le mcontentement qu'il
     m'avoit tmoign de la conduite de la compagnie, que je l'avois
     justifie autant qu'il m'avoit t possible, mais qu'il estoit
     important d'oster au Roy les mauvaises impressions dont je l'avois
     trouv prvenu. Cela a touch, et j'espre que Sa Majest, dans la
     suite, n'aura pas sujet de se plaindre[58].

Aussitt que le rapporteur d'Ormesson eut manifest son opinion sur le
procs, Colbert lui retira une charge qu'il avait  Soissons. En outre,
le roi continuait  stimuler personnellement le zle des membres de la
Chambre de justice. Un jour, entre autres,  Fontainebleau, o la
Chambre avait d se transporter, MM. d'Ormesson et de Sainte-Hlne,
les deux rapporteurs, furent mands au chteau. Ils trouvrent le roi
dans son cabinet avec Colbert et de Lionne. Le roi leur dit alors qu'il
fallait que le procs et une fin; qu'il y allait de sa rputation,
surtout dans les pays trangers, o l'on ne voudrait pas croire  sa
puissance, s'il ne pouvait venir  bout de ce qu'il considrait comme
une affaire de rien _contre un misrable_. Pourtant, il ne demandait
que la justice, ne voulant pas, disait-il, comme il s'agissait de la vie
d'un homme, prononcer une parole de trop, et souhaitant avant tout de
voir la fin de l'affaire, de quelque manire que ce ft[59]. Voil
comment le roi recommandait l'impartialit aux juges. Une autre fois, il
leur disait qu'il tait au courant de tout ce qui se passait dans la
Chambre, ce dont personne ne doutait. Enfin, Colbert lui-mme se rendit
un jour chez le pre de M. d'Ormesson, pour se plaindre  son tour et au
nom du roi de la longueur du procs. M. d'Ormesson demanda pourquoi on
l'avait allong par trente ou quarante chefs d'accusation sans
importance, au lieu de s'en tenir  deux ou trois; il ajouta qu'au
surplus son fils ne se plaignait pas qu'on lui et t l'intendance de
Soissons, et qu'il n'en rendrait pas moins bonne justice[60].

En mme temps qu'elle s'occupait du procs de Fouquet, la Chambre de
justice jugeait aussi d'autres affaires, et se montrait parfois d'une
svrit peu rassurante pour la famille de l'accus. Dj deux sergents
des tailles d'Orlans avaient t condamns  tre pendus, et excuts;
d'autres avaient t envoys aux galres. Gourville, l'ami intime, le
confident et le faiseur de Fouquet, avait t condamn  mort pour
crime d'abus, malversations et vols par lui commis s-finances du roi,
sans compter les violentes prsomptions de crime de lse-majest pour sa
participation  cet crit fameux qui contient un projet de moyens pour
rallumer la sdition dans le royaume. Tels sont les termes de l'arrt.
Mais Gourville tait dj  l'tranger. Un financier de moindre
importance, nomm Dumont, ne fut pas aussi heureux. Condamn  mort pour
crime de pculat par douze voix contre huit, il fut pendu, le 15 juin
1664, devant la porte mme de la Bastille, o Fouquet tait alors
renferm[61].

On a vu que la Chambre de justice avait sig  Fontainebleau pendant
le sjour qu'y fit la cour. La comparution de Fouquet pouvant tre
ncessaire d'un moment  l'autre, il avait t, avec une foule d'autres
prisonniers, pour fait de concussion, transfr  Moret,  la suite de
la Chambre. Ainsi, celui qui avait dispos pendant neuf ans en matre
absolu des finances du royaume suivait maintenant ses juges de cachot en
cachot! D'aprs le _Journal d'Ormesson_, le retour du surintendant  la
Bastille fut marqu par une scne des plus attendrissantes. La femme et
les enfants de Fouquet attendaient la voiture sur le pont de Charenton
o elle devait passer. Arriv sur le pont, d'Artagnan, qui fut toujours
plein d'humanit pour son prisonnier, malgr la rigueur des prcautions
qu'il lui tait command de prendre, permit  la voiture de marcher au
pas, et Fouquet put embrasser sa femme et ses enfants qu'il n'avait pas
vus depuis trois ans. Entrevue cruelle et dchirante, malgr ses
douceurs; car, peu de temps auparavant, le roi avait vu, sans s'arrter,
la femme et la fille de Fouquet agenouilles sur son passage, et les
rcents arrts de la Chambre de justice n'taient que trop faits pour
jeter l'pouvante dans tous les coeurs!

Enfin, M. de Chamillart fit connatre ses conclusions, par lesquelles il
requrait que Fouquet, _atteint et convaincu du crime de pculat et
autres cas mentionns au procez, fust condamn  estre pendu, et
estrangl, tant que mort s'en suive_[62].

Trente-huit mois s'taient alors couls depuis l'arrestation de
Fouquet. Le 14 novembre 1664, il parut devant la Chambre de justice.
Avant de le laisser entrer, le chancelier crut de son devoir de faire
connatre les justes plaintes de l'accus au sujet de quelques lettres
scandaleuses qu'on lui avait attribues. Le chancelier ajouta qu'aucune
des lettres trouves dans ses papiers n'avait t publie, _le roi
n'ayant pas voulu commettre la rputation de quelques dames de
qualit_[63]. Aprs ce prambule, on fit entrer Fouquet. Il tait vtu,
dit M. d'Ormesson, d'un habit court de drap tout uni, avec un petit
collet uni et un manteau. Il salua la compagnie, sans que personne lui
rendt le salut. Le chancelier lui ayant dit de s'asseoir, il se mit sur
la sellette sans faire aucune observation; mais, invit  lever la main
pour prter serment, il pria qu'on ne trouvt point mauvais s'il s'y
refusait, ne voulant pas droger  son privilge. En mme temps, il
renouvela ses protestations et fit des excuses sur ce qu'il s'tait
prsent en habit court, mais depuis plus d'un an il avait demand une
soutane et une robe qu'on n'avait pas voulu lui donner; au surplus, il
ne croyait pas que son privilge dpendt de son habit. Aprs en avoir
dlibr, la Chambre dcida, ainsi que cela avait dj eu lieu lors des
interrogatoires, que, s'il ne voulait pas prter serment, on le jugerait
comme s'il tait muet, sauf  faire mention de ses protestations au
procs-verbal. L-dessus, Fouquet se soumit et rpondit  toutes les
questions qu'on lui posa. Cependant, il n'en protesta pas moins contre
la violation de ses privilges toutes les fois qu'il comparut devant la
Chambre de justice, et rclama jusqu' la fin ses _juges naturels_.

Les premiers interrogatoires portrent sur les faits relatifs au
pculat, tels que le marc d'or, les sucres et les cires de Rouen, les 6
millions de billets rassigns, les octrois, les dpenses personnelles.
Suivant madame de Svign, le _cher et malheureux ami_ parlait
d'ordinaire si habilement, que plusieurs de _Messieurs_ ne pouvaient
s'empcher de l'admirer. Elle cite, entre autres, M. Renard, un des
vingt-deux juges, qui avait dit: Il faut avouer que cet homme est
incomparable; il n'a jamais si bien parl dans le Parlement; il se
possde mieux qu'il n'avait jamais fait. Deux ou trois fois cependant
la patience avait chapp  l'accus, et il s'tait dfendu avec une
chaleur qui lui tait nuisible. Vint enfin la lecture du projet de
rbellion. Pendant tout le temps qu'elle dura, Fouquet eut les yeux
attachs sur un crucifix qui tait dans la chambre. Invit  s'expliquer
 ce sujet, il rpondit que c'tait l _une pice extravagante, un
effet de vapeurs fantastiques et chimriques_, et que si le but de ses
ennemis avait t de le couvrir de confusion en le forant d'en our la
lecture, ils y avaient pleinement russi. Comment, lui dit alors le
chancelier, accordez-vous le zle et l'affection pour l'tat, dont vous
avez parl si souvent, avec le dessein que vous aviez projet de le
troubler et bouleverser de fond en comble, pour l'unique but de
conserver votre charge? Vous ne pouvez pas dire que ce ne soit l un
crime d'Etat?--Non, rpondit Fouquet; on ne saurait tre accus d'un
crime d'tat pour avoir eu une folle pense qui n'est pas sortie du
cabinet, qui n'a reu aucun commencement d'excution, qu'on a si bien
oublie depuis plus de deux ans que l'on en croyait toute trace
disparue. Un crime d'tat, poursuivit-il, c'est quand on est dans une
charge principale, qu'on a le secret du prince et que tout d'un coup on
se met du ct de ses ennemis, qu'on fait ouvrir les portes d'une ville
dont on est le gouverneur  l'arme des ennemis, et qu'on les ferme 
son vritable matre, qu'on porte dans le parti tous les secrets de
l'tat[64]. Le chancelier, que tout le monde reconnut  ce portrait,
garda prudemment le silence; et madame de Svign de s'crier avec son
air le plus triomphant: Voil au vrai comme la chose se passa. Vous
m'avouerez qu'il n'y a rien de plus spirituel, de plus dlicat, et mme
de plus plaisant. Ensuite, Fouquet continua sa dfense et rappela les
services qu'il avait rendus au cardinal, les remerciements qu'il en
avait reus et dont les preuves se seraient trouves dans ses papiers,
si on ne les et soustraites; puis enfin, la noire ingratitude qu'il en
avait recueillie. Mais de ce que la conduite du chancelier n'avait pas
t exempte de reproches dans les troubles de la Fronde, de ce que le
cardinal Mazarin n'avait pas eu pour Fouquet toute la reconnaissance 
laquelle celui-ci s'attendait, s'ensuivait-il que l'accusation n'et
aucun fondement? L'amiti la plus vive pouvait seule se faire illusion 
ce point; et, loin que les troubles encore rcents de la Fronde dussent
servir d'excuse  Fouquet, la raison d'tat voulait, au contraire, qu'il
ft puni d'autant plus svrement qu'on tait plus rapproch des temps
o l'excution d'un pareil projet aurait pu tre tente avec quelque
chance de succs.

D'aprs le tmoignage mme de ses amis, Fouquet tait vulnrable sur la
plupart des griefs concernant le pculat. Madame de Svign reconnat
elle-mme, et sans doute c'tait l'opinion de sa socit, que dans bien
des endroits on aurait pu l'_embarrasser et le pousser_[65]. On vient de
voir ce qu'il rpondait relativement au projet de rvolte. Quant 
l'achat et aux fortifications de Belle-Isle, Fouquet objectait qu'il
avait achet cette terre sur l'invitation du cardinal Mazarin, bien aise
de la voir sortir des maisons de Retz et de Brissac  qui elle
appartenait, et qui lui taient suspectes; que le cardinal devait s'en
charger plus tard, ou,  dfaut, de celle de Vaux; mais que, dans la
suite, press de remplir cette promesse, il avait rpondu, au bout de
six  sept mois, car il ne prenait pas ses rsolutions sans y avoir
pens bien longtemps qu'il ne pouvait s'accommoder ni de Vaux ni de
Belle-Isle, ayant fait de grandes acquisitions du ct de Nevers.
Fouquet ajoutait que se trouvant possesseur de Belle-Isle, il avait d
naturellement mettre en bon tat les fortifications et le port, esprant
ainsi quadrupler le revenu ordinaire; que, d'ailleurs, le cardinal lui
ayant command de donner tous ses soins au commerce maritime, il avait
achet des vaisseaux marchands et les avait envoys  Terre-Neuve, aux
Indes-Orientales, en Amrique,  la pche de la baleine, tchant de
s'instruire en toutes choses; en sorte qu'il pouvait dire, sans vanit,
qu'aucun autre n'tait plus en tat de servir, et qu'il avait des
lumires pour procurer au roi des revenus immenses au soulagement de ses
peuples[66]. Suivant Fouquet, les arrts qu'il avait fait rendre, les
lettres circulaires qu'il avait adresses aux intendants de justice et
aux principaux marchands du royaume pour les consulter, taient des
preuves videntes qu'il tait charg de tout ce qui concernait le
commerce et les affaires de mer, et la proprit de Belle-Isle lui
fournissait le moyen de faire quelques spculations commerciales, utiles
tout  la fois aux intrts du roi et aux siens propres. Pourquoi,
ajoutait-il, le cardinal m'a-t-il engag  toutes ces choses, s'il
vouloit laisser des mmoires pour y trouver  redire? toit-ce un pige
 cause de ma facilit et de ma dfrence que j'avois  tout ce qu'il
proposoit? ou le sieur Colbert a-t-il fait depuis,  la fin de ses
jours, du poison de tout ce qui estoit simple et innocent?
Henry-le-Grand a-t-il trouv quelque chose  dire que M. de Sully eust
fait btir non-seulement un superbe chteau, mais une ville entire?
qu'il eust des biens si considrables, dont jouit encore sa maison?
Qu'auroient-ils dit, mes ennemis, si dans le coeur du royaume j'avois
tabli une souverainet et fait battre monnoie, comme a fait le sieur de
Sully? C'toit Henry-le-Grand nanmoins qui l'a veu et l'a souffert.
Revenant au projet de rvolte, Fouquet ajoutait: Ou il estoit vray qu'on
vouloit m'opprimer injustement, comme on fait, ou non. Si on le vouloit,
n'est-il pas excusable d'avoir seulement pens aux moyens de faire peur
 celuy qui avoit le dessein de me perdre, et faire diversion dans son
esprit pour l'en dtourner? Si on ne le vouloit pas, ma pense, qui
n'estoit que pour ce seul cas, estoit une chimre. Certes, voil des
moyens de dfense auxquels il y avait beaucoup  rpondre. Mais,
poursuivait Fouquet, on vouloit me perdre; on vouloit ma place. Si
j'eusse laiss prir des armes faute d'argent, et que le Roy et tout le
royaume eussent sceu qu'il ne tenoit qu' moy d'empescher le mal, que
n'eust-on point dit de moy? Que n'en diroit-on point encore? Ou m'est
cr, on me voudroit croire aujourd'huy d'intelligence avec les ennemis,
ou du moins mal affectionn  l'Estat, et partant criminel.... Mais
qu'ils fassent ce qu'il leur plaira, puisqu'ils le peuvent, ils ne
serviront jamais l'Estat aussi utilement que j'ay fait. On peut se
flatter aisment soy-mme d'une vaine opinion d'habilet, quand les
choses rient, et que le vent souffle  pleines voiles; mais quand je
considre qu'ils creusent des prcipices autour d'un poste qu'ils
occupent, qu'ils me perscutent, moy sans biens, pendant qu'ils en
possdent d'immenses de toutes sorte; qu'ils sont obligez, dans ma
disgrce, de corrompre des tmoins et supposer des dnonciateurs, qui ne
se nomment point, pendant qu'il s'en prsente contre eux, malgr leur
faveur, qui se nomment, qui sont connus et intelligents,  qui la seule
autorit souveraine ferme la bouche; que cependant ils ne laissent pas
de me pousser jusqu'aux dernires bornes de l'inhumanit, sans
considrer ni Dieu, ni les hommes, ni le prsent, ni l'avenir; je doute
souvent s'ils sont aussi habiles qu'ils se sont imaginez[67].

C'est ainsi que Fouquet se justifiait, et ses dfenses, je l'ai dj
dit, remplissent quinze volumes. On ne saurait se figurer la varit de
tons qui y rgne et l'intrt qu'il eut le talent d'y rpandre.
Vainement, c'est le prisonnier lui-mme qui nous l'apprend, _la lecture
de l'vangile tait sa principale lecture et sa sa seule consolation_;
par intervalles, des accents pleins d'amertume, de vhmence,
d'indignation, clatent malgr lui. Imprimes clandestinement dans un
trs-petit format, ses dfenses taient avidement recherches et
servaient d'arme  l'opposition du temps contre l'administration
rparatrice, mais inexorable, de Colbert. En examinant avec impartialit
ces plaidoyers, une rflexion se prsente souvent  l'esprit.
Inattaquable toutes les fois qu'il met en lumire les dilapidations de
Mazarin et les immenses services qu'il a rendus  ce ministre en lui
procurant de l'argent dans un temps o l'tat n'avait ni ressources ni
crdit, Fouquet se laisse aller aux plus tranges illusions en ce qui
concerne ses dilapidations personnelles et le projet de rvolte dont on
lui faisait si justement un crime. Il est vrai que, press de plus prs,
il rpliquait par un argument qui lui paraissait irrfutable. Suivant
lui, quelques mois avant son arrestation, il avait dit au roi qu'il
s'tait pass, du vivant du cardinal, plusieurs choses contraires aux
rgles, et qu'il le suppliait, pour rassurer sa conscience et ter tout
prtexte  ses ennemis, de lui pardonner tout ce qu'il pouvait avoir
fait de mal jusqu'alors, et de lui donner tout ce qu'il avait reu et
distribu, sans avoir des ordres en forme;  quoi le roi aurait rpondu:
_Ouy, je vous pardonne tout le pass, et vous donne ce que vous
demandez_[68].

Spirituelles, hardies, pleines de fiel et d'ironie, loquentes parfois,
les justifications de Fouquet, on a pu le voir, ne brillaient ni par
leur modration, ni par leur prudence. Sous ce rapport, les deux
discours que Plisson adressa au roi en faveur du surintendant auraient
bien mieux servi l'accus, si sa perte n'et t arrte depuis
longtemps. Ces discours que Voltaire compare aux belles harangues de
Cicron; et dont La Harpe a fait le plus magnifique et le plus juste
loge, furent aussi crits sous les verroux[69]. Le premier discours
surtout est ordonn avec un art extrme, qui n'exclut ni la vigueur, ni
la logique, ni l'loquence. Style, ides, enchanement des preuves, tout
concourt  l'effet qui est vraiment irrsistible pour quiconque n'a pas
tudi l'affaire  fond. Le but principal de Plisson tait de rclamer
pour Fouquet ses juges naturels, c'est--dire le parlement de Paris, et
l'on comprend que, ce point gagn, l'accus tait sauv. Plisson
soutient cette thse avec une abondance de raisons et une chaleur qui
durent branler bien des convictions; il fait un admirable portrait de
Henri IV, qui avait, dit-il, le _coeur d'un lion avec la bont d'un
ange_, a grand soin d'exalter Mazarin, au lieu de le dprcier, comme
Fouquet y tait peut-tre oblig; puis, s'adressant  Louis XIV, il
termine ainsi:

     Votre Majest voit combien il est digne de sa bont et de sa
     grandeur de ne point faire juger M. Fouquet par une chambre de
     justice, dont mme plusieurs membres sont remplacs; qu'on ne
     saurait prouver les malversations dont on l'accuse, ni par son bien
     (car il n'en a point), ni par ses dpenses non plus, car il y a
     fourni par ses dettes et par plusieurs avantages lgitimes; qu'un
     compte du dtail des finances ne se demande jamais  un
     surintendant; qu'il n'a point failli depuis que Votre Majest lui a
     donn ses ordres elle-mme; que la mort de S. E. dont il les
     recevait auparavant, peut-tre mme que la soustraction de ses
     lettres lui te tout moyen de se justifier; qu'en plusieurs choses,
     comme on ne peut le nier, son administration a t grande, noble,
     glorieuse, utile  l'tat et  Votre Majest; que son ambition,
     quand elle passera pour excessive, a mille sortes d'excuses, et ne
     doit tre suspecte d'aucun mauvais dessein; que ses services, ou du
     moins son zle en mille rencontres, surtout dans les temps fcheux
     et au milieu de l'orage, mritent quelque considration.... C'en
     est assez, Sire, pour esprer toutes choses de Votre Majest.
     Qu'elle n'coute plus rien qu'elle-mme et les mouvements gnreux
     de son coeur, et que l'histoire marque un jour dans ses monuments
     ternels: Louis XIV, vritablement donn de Dieu pour la
     restauration de la France, fut grand en la guerre, grand en la
     paix. Il effaa par son application et par sa conduite la gloire de
     tous ses prdcesseurs. Il n'aima  rpandre que le sang de ses
     ennemis, et pargna celui de ses sujets. Il sut connatre les
     fautes de ses ministres, les corriger et les pardonner. Il eut
     autant de bont et de douceur que de fermet et de courage, et ne
     crut pas bien reprsenter en terre le pouvoir de Dieu, s'il
     n'imitait aussi sa clmence[70].

Cependant, les interrogatoires de Fouquet avaient t termins le 4
dcembre, et les rapporteurs rsumrent l'affaire. M. D'Ormesson parla
le premier. On a dj vu de quel ct il tait. M. D'Ormesson m'a prie
de ne plus le voir que l'affaire ne soit juge, dit madame de Svign;
il est dans le conclave et ne veut plus avoir de commerce avec le monde.
Il affecte une grande rserve; il ne parle point, mais il coute; et
j'ai eu le plaisir, en lui disant adieu, de lui dire tout ce que je
pense[71]. Son rsum dura sept jours. Il eut  examiner
quatre-vingt-seize chefs d'accusation. Il reconnut vrais la plupart des
griefs concernant le pculat, trouvant inconcevable, dit-il, que le
surintendant ait pu voler en quatre mois plus de 4 millions. A l'gard
des dpenses faites par l'accus, elles taient au del de toute raison.
Il est vrai qu'on l'avait vu garder assez de mesure dans l'adversit,
mais il n'en avait gard aucune dans sa prosprit; l'on voulait
prtendre que la dissipation n'tait pas un crime, mais, quant  lui, il
n'tait pas de cet avis, les fortunes subites lui paraissant suspectes.
Pour ce qui tait du crime d'tat, le projet en tait fort mchant,
absolument inexcusable, et on ne saurait trouver une bonne raison pour
le dfendre; ce projet tait l'effet d'une ambition drgle, d'un
esprit bless de la maladie du temps de se rendre considrable; c'tait
l'oeuvre d'un homme enivr de sa fortune, dont les penses taient vagues
et se portaient partout; pour en finir, c'tait une mchante pense,
indigne d'un homme d'honneur[72]?

Voici quelles furent les conclusions de M. d'Ormesson:

     Par toutes ces considrations, il y a lieu de dclarer l'accus
     duement atteint et, convaincu d'abus et malversations par lui
     commises au faict des finances; pour rparation de quoy, ensemble
     pour les autres cas rsultant du procs, d'ordonner qu'il sera
     banny  perptuit hors du royaume, enjoint  lui de garder son ban
      peine de la vie, ses biens confisqus.

Veut-on savoir maintenant les motifs rels qui dterminrent M.
d'Ormesson et l'effet que ses conclusions produisirent dans Paris? Son
journal nous l'apprend.

     Il me semble que l'on fut satisfait de moi et j'en remercie Dieu.
     Jamais il ne s'est fait tant de prires que pour cette affaire. _La
     conjoncture des rentes_ et autres affaires publiques, o tout le
     monde s'est trouv bless, fait qu'il n'y a personne qui ne
     souhaite le salut de M. Fouquet, autant par haine pour ses ennemis
     que par amiti pour lui.

Et un peu plus loin:

     Je ne puis omettre que l'approbation de mon opinion est si
     publique, si grande et si gnrale, qu'il n'y a personne qui ne
     m'en fasse compliment, et que j'en reois de toute part des lettres
     de conjouissance. Dieu en soit lou[73]!

Les amis de Fouquet trouvrent les conclusions de M. d'Ormesson _un peu
svres_; nanmoins ils firent des voeux pour qu'elles fussent adoptes
par la majorit des juges, et l'on savait, au surplus, que les
esprances de la famille n'allaient pas au del. Aprs M. d'Ormesson,
c'tait  M. de Sainte-Hlne, son _camarade trs-indigne_,  reprendre
l'affaire. On devine de quelle plume lui vient cette qualification, et
il est inutile d'ajouter que, d'aprs la mme autorit, il le fit
_pauvrement, misrablement_, sans s'appuyer sur rien. M. de
Sainte-Hlne conclut  ce que l'accus et la tte tranche. Pussort,
l'oncle de Colbert, le trouva digne de la corde et du gibet; mais, eu
gard aux charges que Fouquet avait exerces, il se rangea  l'avis de
M. de Sainte-Hlne. Et madame de Svign de s'crier, non sans raison:
Que dites-vous de cette modration? C'est  cause qu'il est oncle de M.
Colbert et qu'il a t rcus qu'il a voulu en user si honntement. Pour
moi, je saute aux nues quand je pense  cette infamie[74]. Cependant,
le jour du jugement approchait, et de part et d'autre, l'intrigue
redoublait d'efforts. D'un ct, on rptait que le roi avait dit, en
parlant de Fouquet: C'est un homme dangereux. Quant  Colbert, il est
tellement enrag, crivait encore madame de Svign, qu'on attend
quelque chose d'atroce et d'injuste qui nous remettra au dsespoir. En
mme temps, on offrait aux juges de leur rembourser ce qu'ils perdraient
 la suppression des rentes et on leur donnait quittance de ce qu'ils
auraient eu  payer pour le droit annuel de leurs charges[75]. Mais si
le roi avait des cordes puissantes  sa disposition, les amis et la
famille de Fouquet ne ngligeaient rien pour mettre les chances de leur
ct. Le bruit courait qu'on avait fait gagner M. de Roxante, un des
juges, par une dame  qui l'on avait donn de l'argent. Selon M.
d'Ormesson, le fils de M. Pontchartrain avait dit  son pre, en se
jetant  ses genoux: Ne nous dshonorez pas en votant la mort, sinon je
quitte la robe. Qui n'a lu en outre dans madame de Svign ce
dvouement hroque d'un autre juge, de M. de Mazenau? Malade  mourir,
souffrant des douleurs horribles, il se faisait porter  l'audience pour
ne pas perdre son droit de voter, et il y rendit un jour deux pierres
d'une grosseur considrable. M. le prince de Cond, Turenne
sollicitaient aussi, et l'on cite un mot de ce dernier qui peint bien
l'tat des esprits. Quelqu'un blmait devant lui l'emportement de
Colbert et louait la modration de Le Tellier; Oui, dit Turenne, je
crois que M. Colbert a plus d'envie qu'il soit pendu, et que M. Le
Tellier a plus de peur qu'il ne le soit pas. Enfin, faut-il le dire?
vers le 13 dcembre, on annona qu'une comte d'une grandeur
considrable, dont la queue se dirigeait du ct de la Bastille, avait
paru  l'horizon. D'abord, on n'y avait pas cru: on s'en tait moqu.
Mais bientt, il n'en fallut plus douter. N'tait-ce pas d'un heureux
prsage en faveur de l'accus? La comte me fait beaucoup d'honneur,
aurait dit Fouquet  ce sujet. Mais enfin, le jour fatal arriva, Depuis
quelque temps (je demande pardon de faire des emprunts si frquents 
des lettres que tout le monde sait par coeur), depuis quelque temps, dit
madame de Svign, on ne parle d'autre chose; on raisonne, on tire des
consquences, on compte sur ses doigts, on s'attendrit, on craint, on
souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accabl. Cet
accablement, du reste, n'tait que trop naturel. Chacun des juges
opinait ouvertement en faisant connatre ses motifs, et dj, si l'on en
excepte M. d'Ormesson, les six premiers avaient vot pour la mort. On se
figure les angoisses de la famille et des amis de Fouquet. Heureusement,
dans la journe du 19 dcembre, les chances tournrent; et les avis
favorables se succdrent les uns aux autres. Le lendemain, le sort de
l'accuse tait fix:  la majorit de _treize_ voix contre _neuf_, la
Chambre de justice avait rendu l'arrt suivant:

     La chambre a dclar et dclare ledit sieur Fouquet duement
     atteint et convaincu d'abus et malversations par lui commises au
     faict des finances; pour rparation de quoy, ensemble pour les
     autres cas rsultant du procs, l'a banny et bannit  perptuit
     hors du royaume, enjoint  lui de garder son ban sous peine de la
     vie, a dclar tous ses biens confisquez au Roy, sur iceux
     pralablement pris la somme de 100,000 livres applicables moiti au
     Boy et l'autre moiti en oeuvres pies.

On a conserv les noms des juges qui sigrent dans le procs de
Fouquet. MM. D'Ormesson, le Feron, Moussy, Brillac, Renard, Bernard,
Roxante, la Toison, la Baume, Verdier, Mazenau, Catinat, Pontchartrain,
votrent pour le bannissement; MM. Sainte-Hlne, Pussort, Gisancourt,
Friol, Nogus, Hraut, Poncet, le chancelier Sguier, pour la mort. Ce
dernier opina pour la mort, bien que, lorsque son tour vint, la majorit
en faveur du bannissement ft dj acquise  l'accus. Quelle que ft la
consquence de son vote, il ne pouvait, dit-il, aller contre sa
conscience. Un des juges, au contraire, tellement la passion tait
grande contre Colbert! n'avait vot qu' cinq ans de prison et 
l'amende[76].

On sait comment le roi modifia l'arrt. Par une rigueur sans exemple et
qui n'a pas eu d'imitateurs, il aggrava la peine, et le bannissement fut
converti en une dtention perptuelle. Au point de vue de la morale, une
pareille dcision est inexcusable; c'est le comble de l'arbitraire, de
l'injustice, et jamais on ne vit, dans un gouvernement civilis, un abus
de pouvoir plus audacieux. Pour tout dire en un mot, cette dcision,
inspire par la politique, par la raison d'tat, fut un vritable coup
d'tat. Pour quiconque aura lu avec quelque attention le projet de
Fouquet, il est vident que ce projet constituait le crime d'tat le
plus caractris. On objectait vainement qu'il n'avait pas reu un
commencement d'excution. Il y avait d'abord les sductions  prix
d'argent; ensuite, cette excution n'avait pas eu lieu par des motifs
indpendants de Fouquet, et par cela seul que le cardinal n'effectua
jamais les projets qu'il lui supposait. Dieu nous garde de vouloir
porter atteinte au respect que mritent les formes judiciaires! Il faut
plutt se fliciter, quel que soit le rsultat de la leon, lorsque des
tribunaux rappellent  la stricte observation des formes les
gouvernements qui s'en sont carts. Mais cela dit, on ne saurait
disconvenir que la Chambre de justice n'ait vu que le petit ct de
l'affaire de Fouquet, et qu'en inclinant  l'indulgence elle ne
prpart, si le gouvernement l'avait suivie dans cette voie, le retour
des troubles dont on tait  peine sorti et de ces prtentions
qu'avaient certains hommes, suivant l'expression de M. d'Ormesson,  se
rendre _considrables_ dans l'tat. La politique que le roi adopta dans
cette mmorable circonstance se rattachait  la politique violente,
rvolutionnaire en quelque sorte, mais ferme et prvoyante, du cardinal
de Richelieu. Supposez que Fouquet ft pass  l'tranger et qu'il s'y
ft ml  quelques intrigues, comme son caractre lger devait le faire
craindre naturellement; quel chec moral, quelle dconsidration pour le
gouvernement! Non-seulement, la dtention perptuelle prvenait de
telles consquences, mais elle inspirait une frayeur salutaire aux
ambitieux aux brouillons, quel que fut leur rang; elle donnait du
gouvernement, aux autres puissances, une opinion que l'on avait le plus
grand intrt  accrditer,  savoir qu'il n'tait plus domin par les
partis, qu'il tait matre de ses mouvements, libre dans ses desseins.
Il ne faut pas oublier enfin, en apprciant le parti adopt par Louis
XIV, que Fouquet fut surtout un prtexte pour l'opposition du temps, et
que la haine pour les manires austres de Colbert, le mcontentement
caus par ses mesures financires, l'animosit de ses cratures, mais
principalement l'oubli des formes, dterminrent les juges dont le vote
sauva la vie  l'accus.

L'arrt fut signifi  Fouquet le 22 dcembre 1664, mais dj il l'avait
appris par des signaux. Lorsque Foucault, le greffier de la Chambre de
justice, vint  la Bastille pour lui en faire la lecture, suivant
l'usage, il lui demanda son nom. Ne savez-vous pas qui je suis? dit
Fouquet. Quant  mon nom, je ne le dirai pas plus ici que je ne l'ai
fait  la Chambre. Et il renouvela une dernire fois sa protestation
touchant l'incomptence de ses juges. Quelques moments aprs, on le
spara de Pecquet, son mdecin, de Lavalle, son domestique, qui
pleuraient tous deux, et il partit en carrosse pour Pignerol, accompagn
de d'Artagnan, sous l'escorte de cent mousquetaires. Il paraissait
heureux et gai, dit le journal de M. d'Ormesson. Partout, sur son
passage, il recevait les bndictions de la foule. Trois ans auparavant,
elle lui prodiguait mille injures dans le trajet de Nantes  Paris. En
mme temps, toute sa famille fut de nouveau exile, ceux-ci en Bretagne,
ceux-l en Auvergne, d'autres en Champagne. Cependant, les frayeurs
taient vives  Paris au sujet du _cher et malheureux ami_. On apprit
qu'il tait tomb malade en route, et, comme des bruits d'empoisonnement
avaient circul, madame de Svign de s'crier: Quoi! dj?... Inutile
de dire que ces craintes ne se ralisrent pas[77].

Arriv  Pignerol, d'Artagnan remit la garde de son prisonnier au
capitaine Saint-Mars. Les ordres donns  celui-ci taient des plus
svres. D'abord, Fouquet ne devait avoir de communication avec
personne, sous quelque prtexte que ce pt tre, ni de vive voix, ni par
crit. Il n'tait permis de lui fournir ni encre, ni papier. On pouvait
lui donner un confesseur, en observant nanmoins la prcaution d'en
changer de temps en temps, et de ne prvenir ce confesseur qu'au moment
mme o il serait appel. Enfin, un chapelain devait lui dire la messe
tous les jours, et il tait allou pour son entretien une somme de 1,000
livres par an, plus 500 louis une fois donns pour achat d'ornements et
de divers autres objets. En rsum, une somme annuelle de 9  10,000
livres fut affecte aux dpenses qui concernaient personnellement le
prisonnier[78].

Il tait impossible qu'un homme dou d'une activit d'esprit aussi
prodigieuse que Fouquet, qui, depuis l'ge de vingt ans, avait eu la
conduite de tant d'affaires considrables, et dont l'aptitude pour le
travail tait telle que, pendant la dure de son procs, il crivit
quinze volumes de justifications, acceptt sans arrire-pense cet
avenir de rclusion perptuelle que la volont du roi lui avait fait.
Comme il arrive  tous les prisonniers, sa premire ide, en entrant
dans la citadelle de Pignerol, fut d'aviser aux moyens d'en sortir. La
correspondance du capitaine Saint-Mars avec Louvois fournit  ce sujet
des dtails pleins d'intrt et fixe toutes les incertitudes qui
pouvaient exister encore, il y a quelques annes, sur l'poque et le
lieu de la mort de Fouquet[79]. D'abord, Fouquet essaya d'intresser 
son sort le confesseur qu'on lui donnait, et l'on crut devoir limiter 
cinq par an,  moins de maladie, le nombre de fois qu'il lui serait
permis de se confesser[80]. Au mois de juin 1665, la foudre tomba sur la
citadelle de Pignerol. Plusieurs personnes prirent; Saint-Mars crut
mme un instant que Fouquet avait t cras sous les dcombres de son
appartement avec le domestique qui le servait: heureusement, ils avaient
pu se sauver tous les deux dans une corniche. Malgr la surveillance
dont il tait l'objet, Fouquet avait trouv le moyen de tracer quelques
lignes sur un mouchoir, sur des rubans de couleur; il se servait pour
plume d'_os de chapon_, et faisait de l'encre _avec du vin et de la
suie_. Il avait compos en outre une encre sympathique, et l'on voit
Louvois se proccuper beaucoup dans sa correspondance de la dcouverte
d'un pareil procd. Il est plus probable que Fouquet le connaissait
dj depuis longtemps, et s'en tait servi tant au pouvoir. Mais si
l'imagination du prisonnier tait fconde en expdients, Saint-Mars
faisait bonne garde et le surveillait de prs. Pendant quelques annes,
on ne lui donna que des rubans noirs, on compta exactement son linge
avec lequel il tait parvenu  faire du papier; enfin on le fouilla
plusieurs fois par jour, et des grilles furent places aux fentres de
son appartement, de manire qu'il ne voyait plus que le ciel. Que faire
dans la solitude de ces journes sans fin? Il avait demand des livres.
Le Tellier rpondit  Saint-Mars: Vous pouvez lui faire achepter les
_OEuvres de Clavius_ et de _saint Bonnaventure_ et le _Dictionnaire
nouveau des Rimes franoises_, mais non pas les _OEuvres de saint
Hirosme_ et de _saint Augustin_[81]. Comprend-on les motifs d'une
pareille exclusion? Cependant, un projet d'vasion avait t complot,
mais il fut dcouvert, et un soldat de la citadelle, qui avait reu 6
pistoles pour y prendre part, fut jug militairement et excut. S'il
faut en croire Guy-Patin, vers la mme poque, Fouquet avait encore des
amis particuliers qui auraient bien voulu le servir. En attendant, ils
travaillaient  faire un recueil de diverses pices pour sa
justification en 4 volumes in-f, pices dans lesquelles, ajoute le
spirituel docteur, _le cardinal Mazarin ne trouverait pas sans doute de
quoi tre canonis_[82]. Quelques annes s'coulrent ainsi. Au mois de
novembre 1671, le roi donna pour compagnon  Fouquet ce mme Puyguilhem,
duc de Lauzun, avec qui il avait eu un entretien  Nantes, la veille de
son arrestation. Les deux prisonniers occupaient un appartement voisin,
et parvinrent, au bout de quelque temps,  tablir une communication
secrte d'un appartement  l'autre. Toutefois, la rigueur du roi avait
fini par s'apaiser. On permit d'abord a Fouquet et  Puyguilhem de se
promener ensemble dans la citadelle, de dner avec le capitaine
Saint-Mars, et l'on autorisa celui-ci  inviter quelquefois  sa table
les personnes de Pignerol dont il pouvait rpondre. Enfin, au mois de
mai 1679, le roi accorda  madame Fouquet et  ses enfants
l'autorisation d'aller  Pignerol et de demeurer dans la citadelle. Il y
avait alors dix-neuf ans qu'ils taient spars. Sans doute, cette
faveur en prsageait une plus grande: malheureusement, la sant de
Fouquet tait depuis longtemps altre, et il mourut, vers la fin du
mois de mars 1680,  l'ge de soixante-cinq ans.

Quelques jours aprs, le 3 avril 1680, l'amie fidle et dvoue qui
avait sollicit si vivement auprs de M. d'Ormesson, et  qui l'on doit
de si curieux dtails sur le procs du surintendant, madame de Svign,
crivait  sa fille:

     Ma chre enfant, le pauvre M. Fouquet est mort, j'en suis touche.
     Je n'ai jamais vu perdre tant d'amis; cela donne de la tristesse de
     voir tant de morts autour de soi..... Mademoiselle de Scudry est
     trs-afflige; enfin, voil cette vie qui a donn tant de peine 
     conserver. Il y aurait beaucoup  dire l-dessus; sa maladie a t
     des convulsions et des maux de coeur sans pouvoir vomir.

Puis, deux jours plus tard, le 5 avril, madame de Svign trouvait au
fond de son coeur cette mlancolique pense;

     Si j'tais du conseil de famille de M. Fouquet, je me garderais
     bien de faire voyager son pauvre corps, comme on dit qu'ils vont
     faire. Je le ferais enterrer l; il serait  Pignerol, et aprs
     dix-neuf ans, ce ne serait pas de cette sorte que je voudrais le
     faire sortir de prison.

La correspondance de Louvois avec le capitaine Saint-Mars constate qu'un
fils de Fouquet, le vicomte de Vaux, emporta tous les papiers qui
avaient appartenu  son pre. Louvois trouva qu'ils auraient d tre
envoys au roi, et rprimanda svrement le commandant de Pignerol[83].
Il y avait parmi ces papiers, quelques posies[84]. Il s'y trouvait
peut-tre aussi un livre qui fut publi en 1682 sous le titre de
_Conseils de la sagesse_, et qu'on a attribu  Fouquet. M. d'Ormesson
dit galement que Fouquet avait crit et fait imprimer, pendant
l'instruction de son procs, un livre de pit ayant pour titre: _Heures
de la Conception de Notre-Dame_. On cherche inutilement ces deux
ouvrages dans les bibliothques.

Telle fut cette vie avec sa magnificence et ses revers. Il est fcheux
pour Fouquet que sa clbrit et l'intrt qui s'attache  son nom, lui
soient venus, non pas des actes de son administration, mais de la
grandeur, du retentissement de sa chute. On peut dire de tous les
ministres, mme les plus mauvais, qu'ils ont fait un peu de bien et
rendu quelques services que l'on oublie trop. C'est ce qui arriva 
Fouquet. Au mrite d'avoir, grce  ses ressources personnelles, fourni
au cardinal Mazarin toutes les sommes qui lui taient ncessaires pour
ses projets, a l'poque o Mazarin et l'tat n'avaient plus aucun
crdit, Fouquet joignit celui d'encourager le grand commerce extrieur
et la navigation, qu'il essaya de relever en tablissant un droit de
cinquante sous par tonneau sur les navires trangers, rsolution
importante, expdient indispensable pour que la France put un jour
possder une marine, et qui donna lieu, de la part de la Hollande,  des
rclamations nergiques dont le rsultat sera expos avec quelque dtail
dans l'histoire de l'administration de Colbert, sous lequel ces
rclamations se prolongrent longtemps encore. Parmi les dits et
rglements concernant le commerce et l'administration, qui ont paru sous
le ministre de Fouquet, ceux dont les titres suivent sont les seuls qui
mritent d'tre rappels:

Janvier 1655. _dit portant tablissement d'une marque sur le papier et
parchemin pour valider tous les actes qui s'expdient dans le royaume_
(papier timbr).

Janvier 1656. _dit portant rglement pour l'tablissement des
manufactures de bas de soie_.

Mars 1656. _tablissement de la halle aux vins_.

22 avril 1656. _Dclaration portant que les compagnons qui pouseront
des orphelines de la Misricorde seront reus matres de leurs mtiers 
Paris_.

Mai 1656 et avril 1657. _Lettres patentes portant tablissement d'une
colonie dans l'Amrique mridionale_.

Juillet 1656. _Dclaration pour le desschement des marais_[85].

Voil quels furent les principaux actes administratifs de Fouquet.

Et maintenant, qu'on se figure les angoisses de dix-neuf ans passs dans
la plus dure prison, pour celui qui, au temps de sa prosprit,
domptait, amollissait toutes les volonts et tous les coeurs, qui avait
une cour de grands seigneurs et de grandes dames, de potes et
d'artistes, dont un dsir enfantait des chefs-d'oeuvre, et qui,  Vaux, 
Saint-Mand, levait des montagnes, creusait des valles. Quelle
expiation! Enfin, par une raction des plus heureuses, les prodigalits
et le dsordre de l'administration de Fouquet valurent  la France la
svre conomie, l'ordre, la probit que Colbert chercha toujours 
faire rgner dans les immenses affaires dont il fut charg. J'ai essay
de faire voir le rle que ce dernier avait jou dans l'affaire de
Fouquet. Cette poque de sa vie dut tre pour Colbert trs-difficile et
trs-critique. Laisser aller les choses, n'opposer aucun effort aux
efforts des amis de l'accus, rester calme et sans passion autour de
mille passions, cela et t beau, sans doute, mais c'tait s'exposer 
voir absoudre les faits les plus graves, les malversations les plus
criantes. Quoi qu'il en soit, si le but que Colbert voulait atteindre
tait louable, on n'en peut dire autant des moyens qu'il se crut oblig
d'employer. Plus adroit, plus insinuant, plus matre de lui, d'un ct,
il aurait retard ses mesures sur les rentes; de l'autre, en
circonscrivant l'accusation sur quelques chefs principaux, il aurait
vit les lenteurs et les dfauts de forme qui faillirent tout perdre.
Telle n'tait pas sa nature. Indign des dilapidations qu'il avait vues;
s'inquitant peu de l'accusation, assez vraie au fond, qui lui tait
faite de se montrer inexorable envers celui dont il avait pris la place;
d'humeur austre, inflexible, Colbert le poussa sans piti jusqu' ce
qu'il ft tomb. Encore une fois, on peut ne pas approuver l'homme, mais
 coup sr le ministre mritait des loges. Les malversations de Fouquet
tant avres, le crime d'tat manifeste, patent, constat de sa main,
un exemple tait ncessaire. Supposez que le gouvernement et recul, et
que Colbert, doublement compromis dans cette affaire, et par la position
qu'il avait prise, et par les accusations que lui renvoyait l'accus,
et t dans la ncessit de se retirer, qui donc et t capable de
rtablir l'ordre dans les finances? Quelle confiance et inspire une
nouvelle administration inaugure sous de pareils auspices? Quel bien
et-elle pu oprer? Qu'on examine, au contraire, ce qui fut fait. Mais
ici je m'arrte. L'administration de Colbert demande  tre tudie
attentivement dans son ensemble et dans ses dtails, et il est
indispensable de lui consacrer un cadre beaucoup plus tendu.




HISTOIRE

DE LA VIE ET DE L'ADMINISTRATION

DE COLBERT.

HISTOIRE DE COLBERT.

DE LA VIE ET DE L'ADMINISTRATION DE COLBERT




CHAPITRE PREMIER.

     Causes de l'lvation de Colbert et de l'influence qu'il a exerce
     pendant son ministre.--Origine plbienne de ce ministre
     (1619).--Il est employ successivement dans une maison de commerce
     de Lyon, chez un trsorier des parties casuelles  Paris, et chez
     le ministre Le Tellier d'o il entre chez Mazarin (1648).--Sa
     correspondance avec ce ministre.--Lettre de remercments qu'il lui
     adresse et qu'il fait imprimer (1655).--Il est envoy en mission en
     Italie (1659).--Conseil qu'il donne  Mazarin au sujet de sa
     fortune.--Rsolution de Louis XIV de gouverner par lui-mme.


Lorsqu'on examine attentivement l'ensemble de notre histoire, on demeure
convaincu que jamais ministre n'a exerc une plus grande autorit dans
des circonstances aussi propices pour la rforme des abus que Colbert
pendant les dix ou douze premires annes de son administration. Grce 
une adresse infinie, persvrante, le ministre entre les mains duquel le
pouvoir a t le plus insult, avili, le cardinal Mazarin, avait laiss
en mourant le gouvernement plus fort que jamais. Cependant, bien que
form  son cole, Colbert eut toujours une prdilection marque pour
les formes svres, absolues de Richelieu, et il se gouvernait
volontiers d'aprs ses maximes, tant l'empreinte du caractre est
puissante chez les hommes. Souvent, quand une affaire importante devait
tre traite dans le conseil, Louis XIV disait d'un ton railleur: Voil
Colbert qui va nous rpter: _Sire, ce grand cardinal de Richelieu,
etc., etc.,_[86]. Pendant la premire moiti de son ministre, tout
seconda l'ardeur infatigable, l'honntet de Colbert, et sembla
concourir pour assurer les rsultats dont le rgne de Louis XIV a tir
son plus grand clat. C'tait d'abord un roi de vingt-deux ans, voulant
sincrement l'ordre et la justice, systmatiquement loign jusqu'alors
des affaires par Mazarin, et trs-facile  diriger,  cause de cela
mme, par un homme tout  la fois trs habile et connaissant  fond le
dtail des finances; c'taient ensuite des Parlements dcourags par le
mauvais succs de leurs dernires tentatives et rsigns dsormais 
tout subir; un peuple dsabus en mme temps de la tutelle des princes
et des Parlements; mais, par-dessus tout cela, un dsordre si grand, un
gaspillage si effront dans l'administration des finances, que, de tous
cts, on demandait un homme probe, dou d'assez d'nergie pour y mettre
un terme. Telle tait la situation, en 1661, lorsque Fouquet fut
renvers. Il est facile de se figurer l'irritation que dut prouver
Louis XIV  l'ide d'avoir t la dupe de son surintendant. Habilement
exploit par Colbert, ennemi personnel, remplaant de Fouquet, ce
sentiment donna immdiatement au nouveau ministre une influence immense.
Ses intrts se trouvrent en quelque sorte lis  ceux du roi lui-mme,
et il arriva que l'un et l'autre dsirrent presque aussi vivement,
quoique pour des motifs divers, de perdre le surintendant sans retour.
On a vu  quels moyens ils furent obligs d'avoir recours. Ce n'est pas
que, mme  la mort de Mazarin, Colbert n'et dj une grande importance
personnelle. A cette occasion, des personnages trs-minents lui avaient
crit pour lui exprimer leurs regrets et l'assurer de leur
dvouement[87]. Peu de temps aprs, le 16 mars 1661, le roi l'avait
nomm intendant des finances[88]. Mais c'est surtout la direction du
procs de Fouquet qui valut tout d'abord  Colbert la confiance entire
de Louis XIV. En peu de temps, sa faveur fut toute-puissante et il
devint vritablement le ministre dirigeant. Seulement, il eut grand
soin, et Louvois en fit autant aprs lui, de laisser au roi l'apparence
et les honneurs de l'initiative. Une autre rgle de conduite de Colbert
fut de dissimuler toujours son influence, mme aux yeux des siens, au
lieu d'en faire parade. Surtout, crivait-il  son frre, ambassadeur
en Angleterre, ne croyez pas que je peux tout. Une autre fois, le 7
aot 1671, il lui mandait: Le roy a donn l'vesch d'Auxerre  M. de
Luon (c'tait leur frre), et j'ay eu assez de peine  luy faire
accepter cette grce[89]. tait-ce modestie ou dsir de temprer
l'ardeur des demandes? Pourtant, de 1661  1672, on peut dire que la
puissance et le crdit de Colbert furent sans bornes. Codes, rglements,
ordonnances, tout porte son empreinte et drive de lui. Gouvernements,
ambassades, prsidences, vchs, intendances, les plus hautes positions
enfin ne sont donnes qu' sa recommandation ou avec son agrment. Aprs
l'lvation de Richelieu et de Mazarin, qui, eux aussi, avaient d leur
fortune  eux-mmes,  leur propre mrite, la haute faveur  laquelle
parvint Colbert a sans doute moins droit d'tonner. C'tait un des plus
srs instincts du pouvoir royal, dans sa lutte avec la fodalit, de
s'appuyer sur des hommes intelligents, mais nouveaux, et par cela mme
tout  fait dvous et dsintresss dans le dbat. Sous l'influence des
souvenirs de son orageuse minorit, Louis XIV devait, plus que tout
autre, rester fidle  ce systme, et l'un des premiers lments de la
fortune de Colbert fut peut-tre d'avoir t l'homme d'affaires, le
_domestique_ de Mazarin, comme disait insolemment Fouquet. Avant
d'entrer dans l'examen dtaill des principaux actes qui ont signal
l'administration de Colbert, il ne sera donc pas sans intrt de le
suivre, autant que l'incertitude et la raret des indications
biographiques pourront le permettre, dans les commencements assez
obscurs et peu connus de sa carrire. A dfaut d'autres preuves, la
supriorit de certains hommes pourrait se mesurer au besoin par
l'espace qu'ils ont d parcourir pour arriver au poste o ils sont
devenus clbres. Sous ce rapport encore, il convient de marquer avec
plus de prcision qu'on ne l'a fait jusqu' prsent le point de dpart
de Colbert et les circonstances de son entre dans cette cour qu'il
devait remplir de son nom,  l'poque mme o Louis XIV,  l'apoge de
sa grandeur, semblait justifier en quelque sorte l'orgueil de ses
devises et les louanges de ses adulateurs.

Jean-Baptiste Colbert est n  Reims, le 29 aot 1619, de Nicolas
Colbert et de Marie Pussort. Le _Dictionnaire de la Noblesse_ qualifie
le pre de Colbert du titre de seigneur de Vandires; d'un autre ct,
les descendants de Colbert assurent qu'il n'y a rien dans son acte de
naissance, qui est  leur disposition, d'o l'on puisse infrer que le
pre du grand Colbert, ni aucune des personnes nommes dans cet acte,
fussent des marchands[90]. Quoi qu'il en soit, non-seulement les
contemporains de Colbert, mais Colbert lui-mme, on va le voir bientt,
ne croyaient pas  la noblesse de sa famille. L'un de ses contemporains,
l'abb de Choisy, fournit mme sur ce sujet de curieux dtails.

     Colbert, dit-il, se piquoit d'une grande naissance et avoit
     l-dessus un furieux foible... Il fit enlever la nuit, dans
     l'glise des Cordeliers de Reims, une tombe de pierre o tait
     l'pitaphe de son grand-pre, marchand de laine, demeurant 
     l'enseigne du Long-Vtu, et en fit mettre une autre d'une vieille
     pierre o l'on avoit grav en vieux langage les hauts faits du
     preux chevalier Kolbert, originaire d'Ecosse.

Un peu plus loin, l'abb de Choisy ajoute:

     Un ministre m'a pourtant rapport que M. Colbert, en frappant son
     fils an avec les pincettes de son feu (ce qui lui toit arriv
     plus d'une fois), lui disoit en colre: _Coquin, tu n'es qu'un
     petit bourgeois, et si nous trompons le public, je veux du moins
     que tu saches qui tu es_[91].

On croira peut-tre cette scne invente  plaisir par la malignit
envieuse des contemporains, et, si l'on veut mme, d'un des collgues de
Colbert; mais la phrase suivante, extraite d'une instruction de ce
ministre au marquis de Seignelay son fils, et crite en entier de sa
main, montre sans rplique l'opinion qu'il avait lui-mme de ses titres
de noblesse[92]. Aprs avoir trac au jeune marquis de Seignelay la
ligne de conduite qu'il doit suivre, Colbert ajoute: _Pour cet effet,
mon fils doibt bien penser et faire souvent rflection sur ce que sa
naissance l'auroit fait estre sy Dieu n'avoit pas bny mon travail, et
sy ce travail n'avait pas est extrme_. Un autre indice semble
confirmer la scne raconte par l'abb de Choisy. La Bibliothque du Roi
possde quelques manuscrits du marquis de Seignelay. Dans le nombre se
trouve la copie de l'instruction que son pre avait faite pour lui. Or,
dans cette copie, entirement de l'criture du fils de Colbert, la
phrase mme qu'on vient de lire a t biffe aprs coup, et c'est la
seule. N'est-on pas en droit d'en conclure que Colbert ne se faisait pas
illusion sur l'anciennet de sa famille, et que le marquis de Seignelay
rougissait du souvenir que lui avait rappel son pre? On objectera, il
est vrai, les preuves de noblesse faites en 1646 et en 1667. Mais
l'instruction de Colbert  son fils est postrieure de quatre ans  la
dernire de ces pices, et il est vident qu'il n'eut pas dit 
celui-ci, en 1671, d'examiner _ce que sa naissance l'auroit fait estre_,
si dj en 1667, sa famille avait pu prouver trois quartiers de
noblesse. Le malin abb de Choisy fait  ce sujet l'observation
suivante:

     M. Colbert dit  MM. de Malthe qu'il les prioit d'examiner les
     preuves de son fils le chevalier avec la dernire rigueur. Ils le
     firent aussi et trouvrent les parchemins de trois cents ans _plus
     moisis_ qu'il ne falloit.

La complaisance proverbiale des gnalogistes n'y tait-elle pour rien?
Voil ce qu'il est permis de se demander. Quant aux autres tmoignages
contemporains, ils s'accordent tous pour assigner  la famille de
Colbert l'origine qui faisait le dsespoir du marquis de Seignelay, et
il est vident qu'on n'et pas accus Colbert d'tre le fils _d'un
courtaut de boutique_[93] si son pre n'et t commerant. Un de ses
plus anciens biographes[94] a dit aussi que celui-ci avait t marchand
de vin comme son aeul, puis marchand de draps, et ensuite de soie.
Enfin, un historien tout  fait dsintress a eu en sa possession, vers
la fin du sicle dernier, des lettres nombreuses crites de 1590  1635,
 un ngociant de Troyes, nomm Odart Colbert, frre des Colbert de
Reims[95]. Toutes ces lettres concernaient le commerce de la draperie,
des tamines, des toiles, des vins, des bls, en France, en Flandre et
en Italie, o Odart Colbert avait des associs. Ceux de Lyon et de Paris
s'appelaient _Paolo Mascranni e Gio-Andrea Lumagna_. Les lettres de
Lumagna constataient qu'il tait banquier de la cour. A l'poque du
meurtre du marchal d'Ancre, qu'on souponnait d'avoir, par son
intermdiaire, fait passer des fonds considrables en Italie, il vit sa
caisse scelle et ses livres enlevs. Plus tard, Lumagna devint le
banquier du cardinal Mazarin, et plusieurs historiens pensent que ce fut
lui qui donna Jean-Baptiste Colbert au cardinal. Parmi les lettres dont
il s'agit, il s'en trouvait un grand nombre de Marie Bachelier, veuve de
Jean Colbert, frre d'Odart, et marraine de Jean-Baptiste Colbert. Marie
Bachelier faisait  Reims, pour le compte d'Odart, des achats
considrables d'tamines. Quant  ce dernier, son commerce ayant
prospr, il acheta plusieurs terres, et traita vers 1612 d'une charge
de secrtaire du roi. Il mourut eu 1640, et cette inscription fut grave
sur sa tombe: _Cy gist Odart Colbert, seigneur de Villacerf,
Saint-Pouange et Turgis, conseiller-secrtaire du Roy_, etc., etc. Le
marchand, on le voit, avait dj tout  fait disparu. Grce aux bons
offices du banquier Lumagna, dont le crdit tait considrable  Paris,
un de ses fils pousa une soeur de Michel Le Tellier, alors conseiller au
Parlement et depuis chancelier de France. Il y avait en outre les
Colbert de Troyes et ceux de Paris. Un de ces derniers, Girard Colbert,
tait tabli  Paris, rue des Arcis, _ la Clef d'argent_, et c'est chez
lui que descendaient, dans leurs voyages  Paris, les Colbert de Troyes
et ceux de Reims[96].

Certes, Colbert ne perd aucun de ses titres  la reconnaissance de la
France pour tre issu d'un pre commerant. Il est mme probable que les
souvenirs de famille exercrent une trs-heureuse influence sur la
direction de ses ides. Au lieu de complter son ducation et de lui
apprendre le latin, ce qu'il n'et srement pas manqu de faire dans une
position diffrente, son pre l'avait envoy fort jeune encore,  Paris
d'abord, et de Paris  Lyon, pour y apprendre la marchandise, dit son
premier historien[97]. Mais Colbert ne resta pas longtemps dans cette
dernire ville. Il se brouilla, dit-on, avec son matre, revint  Paris,
o il entra chez un notaire, puis chez un procureur au Chtelet, du nom
de Biterne, qu'il quitta bientt pour passer, en qualit de commis, au
service d'un trsorier des parties casuelles nomm Sabatier[98]. C'est 
cette poque qu'il aurait t prsent  Colbert de Saint-Pouange,
intendant de Lorraine et beau-frre du ministre Le Tellier, qui
possdait alors toute la confiance du cardinal Mazarin. D'abord commis
de Le Tellier, dit une autre publication contemporaine, pendant l'exil
du cardinal, il fut charg de remettre toute sa correspondance. A son
retour, le cardinal le demanda  M. Le Tellier et le fit intendant de sa
maison[99].

Mais cette version est inexacte, Colbert, on en aura bientt la preuve,
ayant fait partie de la maison du cardinal ds 1649. Il avait alors
trente ans. M. le cardinal, dit Gourville, s'en trouva bien, car il
tait n pour le travail au-dessus tout ce qu'on peut imaginer. De son
ct, Colbert s'attacha fortement, exclusivement, aux intrts de
Mazarin. Suivant l'auteur de sa vie, il seconda  merveille les
penchants du cardinal en retranchant toutes les dpenses inutiles, et
celui-ci se servit de lui pour trafiquer les bnfices et les
gouvernements, dont il retirait de grandes sommes. Un expdient que
Colbert suggra au cardinal fut aussi trs-got par lui: il consista 
forcer les gouverneurs des places frontires d'entretenir leurs
garnisons avec le produit des contributions qu'on les chargea de
percevoir, le gouvernement n'ayant plus l'autorit ncessaire pour cela.
Une lettre du cardinal Mazarin lui-mme, adresse le 3 octobre 1651  la
princesse Palatine, marque d'une manire certaine la confiance dont
Colbert jouissait dj  cette poque. C'est la premire pice
authentique o le nom du futur contrleur gnral soit prononc[100].

     Si j'tois capable, crivait Mazarin, aprs le coup mortel que
     j'ai reu, de ressentir les autres effets de ma mauvaise fortune,
     je vous avoue qu'il m'et t impossible de voir que la bonne
     volont de XIV (le marquis de La Vieuville, surintendant des
     finances en 1651) pour XLIV (Mazarin) rencontrt d'abord des
     difficults pour lui en donner des marques; car comment est-ce que
     XLIV (Mazarin) les pouvoit esprer sans entendre celui qui sait
     toutes choses et les expdients pour les mettre en bon tat.
     Colbert, qui n'est pas une grue[101] et ne sait pas comprendre tous
     les mystres qu'on lui a faits, croit que la Mer (Mazariu) se mfie
     de lui et la conjure de se servir d'un autre, ne voulant pas
     prjudicier  ses intrts, lesquels, je vous assure, seraient
     perdus sans ressource s'ils sortoient de ses mains, en ayant une
     connoissance parfaite, tant trs-capable et homme d'honneur, et de
     plus fort contraire  tous les Postillons (le prsident de
     Maisons). Ce que je sais de certaine science, m'en ayant crit
     diverses fois en termes qui le faisoient assez connotre, et en
     mme temps grande estime et opinion pour l'Abondance (le marquis de
     La Vieuville).

Tel tait le crdit de Colbert en 1651. Une fois, au surplus, Colbert
avait failli payer cher son dvouement au cardinal. Malgr un
sauf-conduit du Parlement, la garde des barrires avait voulu l'arrter
aux cris de: _Mort aux Mazarins_! Heureusement, la garde bourgeoise
arriva fort  propos pour le sauver. C'tait dans les troubles qui
remplirent l'anne 1651[102]. Cependant, tout en participant aux
libralits du cardinal, Colbert les trouvait,  ce qu'il parat,
insuffisantes, et il n'oubliait pas ses intrts. En 1654, pendant que
la cour tait  Stenay, il adressa  Mazarin plusieurs lettres o l'on
trouve  ce sujet de prcieuses indications. Le 19 juin 1654, il crivit
au cardinal:

     Il a couru ici un bruit de la mort de M. l'vque de Nantes, qui a
     deux petites abbayes, dont l'une dpend de Cluny, qui vaut 4,000
     livres de rentes. Je supplie trs-humblement Vostre minence, si ce
     bruit se trouvoit vray, ou en pareil cas, de me gratifier de
     quelque bnfice  peu prs de cette valeur[103].

Dans les lettres suivantes, Colbert revient  plusieurs reprises sur le
mme sujet, mais le cardinal reste muet. Quelques passages de cette
correspondance de Colbert initient  ses penses intimes et le montrent
dj tel qu'il doit tre un jour lorsqu'il exercera le pouvoir. Le
1er juillet 1654, il crit que _les compagnies souveraines agissent
d'une manire insupportable_. On voit poindre dans ces mots le
caractre du ministre qui, servant en cela l'orgueil et les rancunes de
Louis XIV, fit essuyer le plus d'humiliations aux Parlements[104]. Et
Mazarin rpond en marge: _Il n'y a pas moyen de souffrir les procds de
ces gens-l_. Au mois d'aot 1654, aprs la prise de Stenay, Colbert
crit au cardinal les lignes suivantes, dans lesquelles son caractre et
celui de Mazarin se dessinent galement:

     Les grandes actions, comme celle que l'arme du Roy vient
     d'excuter par les soins et vigilance de Vostre minence, donnent
     des sentiments de joie incomparables aux vritables serviteurs du
     Roy et de Vostre minence, reschauffent les tides et estonnent
     extraordinairement les mchants; mais le principe du mal demeure
     toujours en leur esprit: il n'y a que l'occasion qui leur manque,
     laquelle Vostre minence voit bien par exprience qu'ils ne
     laisseront jamais s'eschapper. Au nom de Dieu, qu'elle demeure
     ferme dans la rsolution qu'elle a prise de chastier, et qu'elle ne
     se laisse pas aller aux sentiments de beaucoup de personnes qui ne
     voudroient pas que l'autorit du roy demeurast libre et sans estre
     contre-balance par des autorits illgitimes, comme celle du
     Parlement et autres. Je supplie Vostre minence de pardonner ce
     petit discours  mon zle[105].

videmment, Colbert trouvait le cardinal dbonnaire  l'excs, manquant
de fermet, et surtout trop loign des grands moyens, des coups d'tat.
_Je suis trs-aise_, rpondit Mazarin en marge, _des bons sentimens que
vous avez_. Voil tout. Quant  ses projets et  la vigueur qu'on lui
recommande, pas un mot. A quoi bon, en effet? N'tait-il pas dj venu 
bout de difficults bien autrement grandes avec de la ruse, de la
patience, et sans verser une seule goutte de sang?

Ce n'taient pas l les ides et la politique de Colbert. Dans une
longue lettre du 23 novembre 1655, par laquelle il proposait  Mazarin,
qui approuva son projet, d'tablir un comit de surveillance pour
procder  la rformation de l'ordre de Cluny, dont l'ancienne
rputation tait depuis quelque temps compromise par l'inconduite de
_quinze cents moines drgls_, Colbert parle avec une sorte de respect
de la main puissante du cardinal de Richelieu. On a vu dj comment il
s'exprimait toujours sur son compte. En mme temps, l'intendant de
Mazarin portait trs-loin le soin des dtails. Souvent, aprs avoir
parl des plus graves affaires, il entretient le cardinal d'objets de la
plus minime importance, et lui annonce des envois de vins, de melons,
etc.

     On conomiserait au moins 40 cus, crivoit-il le 17 juillet 1655,
      vous envoyer les dindonneaux, faisandeaux, gros poulets, si
     Vostre minence les faisoit prendre par une charrette, ne sachant
     d'ici o il faudroit les adresser[106].

Dans une autre lettre, en date du 20 aot 1656, la sollicitude de
Colbert pour les intrts du commerce se manifeste dj clairement, et
il se plaint que Messieurs des finances travaillent  tablir de
nouveaux droits  La Rochelle, ce qui ruinerait entirement son
commerce,  quoi il est ncessaire que le cardinal interpose son
autorit. Enfin, dans plusieurs lettres, on le voit charg en quelque
sorte de la police, faire pier les personnes dont les dmarches taient
suspectes  Mazarin, travailler avec l'abb Fouquet  dcouvrir ceux qui
apposaient des placards sditieux sur les murs de Paris, ou qui en
jetaient sous les portes, jusque dans les maisons, et en mme temps
investi des pleins pouvoirs du cardinal, dirigeant et faisant prosprer
son immense fortune, le conseillant souvent avec succs, ayant, par
suite de cette position beaucoup de crdit, et, de plus, toute
l'affection de Mazarin, qui crit en marge d'une trs-longue lettre de
Colbert, relative  un dml que celui-ci avait eu avec M. de Lionne:
_Je prends part  tout ce qui vous regarde comme si c'estoit mon propre
intrest_.

C'est  peu prs  cette poque de sa vie que se rapporte une dmarche
trs-singulire de Colbert. Sa position tait devenue ds lors assez
brillante et attirait sur lui l'attention. Dj, en 1649, il avait t
nomm conseiller d'tat. Vers 1650, il avait pous Marie Charon, fille
de Jacques Charon, sieur de Menars, qui, de tonnelier et courtier de
vin, tait devenu trsorier de l'extraordinaire des guerres[107].
Jacques Charon, estimant que sa fille tait un des plus riches partis de
la capitale,  cause des grosses successions qu'elle attendait, aurait
eu, dit-on, des vues plus leves; mais, menac d'une taxe considrable
dont Colbert le fit exempter, il consentit  ce mariage, qui,  tout
vnement, assurait  son gendre une position indpendante[108]. Enfin,
les tmoignages des bonts du cardinal ne s'taient pas borns 
Colbert, et dj, en 1655, grce  l'influence de celui-ci, toute sa
famille se trouvait tablie dans des postes trs-avantageux. C'est dans
ces circonstances que Colbert crivit, fit imprimer et rendit publique
la curieuse lettre qu'on va lire. Si la reconnaissance seule le fit
parler ainsi, rien n'tait plus louable sans doute, bien qu'un peu moins
d'clat dans l'expression de ce sentiment et t plus convenable. On
jugera d'ailleurs,  la lecture de cette lettre, si une manifestation
aussi inusite n'entrait pas pour quelque chose dans la politique de
Mazarin, si elle n'avait pas t concerte entre lui et Colbert, et si
enfin, elle n'tait pas pour ce ministre un moyen indirect de rpondre
par des faits au reproche d'ingratitude que ses ennemis affectaient de
lui adresser.

     _Lettre du sieur Colbert, intendant de la maison de Monseigneur le
     cardinal,  son minence_[109].

     MONSEIGNEUR,

     Bien que j'aie reconnu en mille occasions, par l'honneur que j'ai
     d'approcher  toute heure de Votre minence, qu'elle ne cherche
     point d'autre rcompense de ses vertueuses actions que ses actions
     vertueuses mmes, et que sa magnanimit oublie aussi facilement ses
     bienfaits qu'elle a de dispositions  pardonner les injures, je la
     supplie de trouver bon que je ne paroisse pas insensible  tant de
     faveurs qu'elle a rpandues sur moi et sur ma famille, et qu'au
     moins en les publiant je leur donne la seule sorte de paiement que
     je suis capable de leur donner. Si elle a de la peine  souffrir
     que je la fasse souvenir, des obligations infinies que je lui ai,
     qu'elle ne m'envie pas la joie de les apprendre  tout le monde, et
     qu'elle me permette de lui enqurir pour serviteurs tous ceux qui
     sont touchs de la beaut de la vertu, en leur faisant voir de
     quelle manire elle traite les siens, et quel avantage il y a de
     lui tre fidle.

     Je ne veux pas, Monseigneur, entrer dans le vaste champ de tous
     les bienfaits et de toutes les grces qui sont sortis des mains de
     Votre Eminence; je me renfermerai dans les choses qui me regardent,
     et ne lasserai ni sa modestie ni sa patience, n'employant que peu
     de paroles pour ce grand nombre de bienfaits dont il lui a plu de
     me combler. Quelles paroles aussi bien pourraient exprimer ses
     libralits, puisque l'tendue de ma gratitude mme ne sauroit les
     galer?

     Je dirai seulement qu'aprs quelques preuves de mon zle, dans la
     campagne de 1649 et 1650, o Votre minence me commanda de la
     suivre en Normandie, en Bourgogne, en Picardie, en Guyenne et en
     Champagne, m'ayant ds lors confi le soin de toutes les dpenses
     qu'elle faisoit faire dans ce voyage pour le service du roi, aprs
     avoir donn des marques publiques d'en tre satisfaite, par une
     chanoinie de Saint-Quentin qu'elle fit obtunir  mon frre,
     nonobstant les instances que quelques personnes considrables en
     avoient faites. Dans ce grand orage qui s'leva en 1651, et qui
     obligea Votre minence  cder pour un temps  sa furie, elle ne
     fut pas hors du royaume qu'elle jette les yeux sur moi pour me
     commettre la direction de toutes ses affaires, et j'avoue qu'encore
     que je mette  un trs-haut prix toutes les bonts qu'elle m'a
     tmoignes, il n'y en a pourtant aucune que je fasse entrer en
     comparaison avec celle-l; soit que je la considre du ct du
     jugement avantageux qu'elle faisoit de moi, soit que je la
     considre de l'exemple qui est en soi trs-honorable, et que
     l'exemple de feu M. le cardinal de Richelieu[110] fait voir digne
     de l'ambition des personnes de la condition la plus haute dans
     l'glise, dans l'pe ou dans la robe, lesquelles ne l'eussent pas
     moins recherche pour voir Votre minence loigne, sachant qu'elle
     ne l'toit pas du coeur de Leurs Majests, et qu'en s'attachant 
     ses intrts leurs services n'en auroient pas t moins reconnus;
     soit, enfin que je la considre du ct de l'utile, puisqu'elle me
     servoit comme d'assurance de tous les biens auxquels je pouvois
     prtendre en bien servant, et que j'ai reus depuis au-del de mes
     prtentions et de mes esprances. Votre minence voulut encore
     ajouter  la grce d'un si grand bienfait celle de donner des
     marques d'une confiance tout entire et mme d'une trs-grande
     fermet  maintenir le choix qu'elle avoit fait, lorsque ceux qui
     s'toient levs,  sa recommandation, aux premires charges de
     l'tat, ayant dclar par diverses pratiques ne vouloir aucune
     sorte de confiance avec moi, dans la vue de se rendre matres de
     ses affaires, elle leur crivit dans des termes si pressants et si
     positifs qu'ils furent contraints d'en perdre la pense et de
     s'accommoder  ses intentions[111]. Ces termes mmes toient
     accompagns de tant de marques de bont pour moi qu'une princesse,
     qui avoit eu part  ce dml, ne fit pas difficult de me dire
     qu'elle se tiendroit pour bien rcompense si, aprs avoir servi
     Votre minence pendant dix ans le plus utilement, elle recevoit
     quatre lignes de sa main, de la manire dont Votre minence avoit
     crit quatre pages sur mon sujet. Une faveur en toutes faons si
     importante fut suivie de plusieurs autres presque en mme temps.
     Votre minence me donna un bnfice de 10,000 livres de rente pour
     ce mme frre  qui elle avoit procur une chanoinie de
     Saint-Quentin, et  un autre qui venoit d'tre bless sur la brche
     de Chastel en Lorraine, elle fit accorder une lieutenance au
     rgiment de Navarre, et pour un troisime elle obtint de la reine
     la direction des droits de tiers des prises faites par les
     vaisseaux du roi sur les ennemis de cette couronne. Mais, comme si
     Votre minence et rsolu de ne point laisser passer d'anne sans
     la signaler par de nouveaux bienfaits, la suivante ne fut pas
     commence que je me vis honorer de la charge d'intendant de la
     maison de Monseigneur le duc d'Anjou, et que je vis ce mme frre
     gratifi d'un autre bnfice de 800 livres de rente. Votre minence
     couronna tant de bienfaits par un dernier prix inestimable, je veux
     dire par les tmoignages avantageux qu'elle voulut bien rendre en
     diverses rencontres au roi et  la reine, comme si elle et voulu
     justifier ses grces par mon mrite, quoiqu'elles n'eussent autre
     principe ni autre fondement que sa bont et sa munificence. Votre
     minence me les continua encore, en 1653, par la permission que
     j'eus de tirer 40,000 livres de rcompenses de la charge
     d'intendant de Monseigneur le duc d'Anjou, et par le dessein
     qu'elle forma de me faire avoir celle de secrtaire des
     commandements de la reine  venir. Dans le cours de la mme anne,
     elle fit donner une compagnie, au rgiment de Navarre,  celui de
     mes frres[112]  qui elle avoit fait donner une lieutenance; elle
     fit agrer mon autre frre[113] pour la direction des prparatifs
     et pour l'intendance de l'arme de terre destine  l'entreprise de
     Naples, et nomma un de mes cousins germains[114]  l'intendance de
     l'arme de Catalogne, qui depuis fut convertie en celle de toutes
     les affaires de ses gouvernements de La Rochelle et de Brouage.

     Enfin, au commencement de l'anne 1654, elle excuta le dessein
     qu'elle avait conu pour la charge de secrtaire des commandements
     de la reine  venir, de laquelle elle me fit revtir, refusant ses
     offices pour la mme charge  une personne  qui, sans cette
     excessive bont qu'elle a pour moi, une infinit de raisons les
     dvoient faire accorder[115]. Dans la mme anne elle mit le
     comble  ses faveurs par une abbaye de 6,000 livres de rente
     qu'elle imptra de Sa Majest pour mon frre. Je dois encore 
     l'efficacit de ses bons tmoignages la bont que la reine a eue
     d'acheter pour moi une charge considrable de la maison du roi,
     avec ces paroles si avantageuses _qu'elle ne l'achteroit pas pour
     me faire plaisir, mais pour le service du roi son fils_; et je ne
     puis taire que Votre Eminence, avec quelque rsistance de ma part
     au torrent de ses libralits[116], a pens cette anne encore 
     les accrotre par un bnfice de 8,000 livres de rente.

     Voil, Monseigneur, en abrg, ce qui se peut exprimer et
     connoistre des bienfaits dont je suis combl par la bont immense
     de Votre minence: tant infiniment au-dessus de mes forces
     d'exprimer la manire avec laquelle vous en avez su rehausser la
     valeur; car comme il n'y a que Votre minence qui puisse concevoir
     et produire toutes ces grces dont vous les accompagnez, qui
     surpassent infiniment les bienfaits mmes, et que vous imprimez si
     puissamment dans les coeurs, il n'y a qu'elle seule qui les puisse
     dignement apprcier. Je ne lui en dis autre chose, sinon qu'elle
     surpasse autant mon mrite que mes souhaits; que leur grandeur et
     leur nombre m'tent le moyen et le loisir de les goter comme il
     faudrait, et que plus sa bont veut mme relever le peu que je
     vaux, pour leur donner quelque apparence de justice, et plus j'en
     rapporte les motifs  cette bont, sans que je prtende jamais en
     demeurer quitte envers elle, quelques services que je lui puisse
     rendre, quand je lui en rendrois des sicles entiers.

     Toutes ces grces, Monseigneur, et une infinit d'autres que Votre
     minence a rpandues sur toutes sortes de sujets,  proportion de
     leur mrite et mme beaucoup au del, devroient touffer la malice
     de ceux qui ont os publier que les grces et les bienfaits ne
     sortoient qu'avec peine de vos mains, et quelques-uns de ceux qui
     en ont t combls ont t de ce nombre, comme si, dans le mme
     temps qu'ils recevoient des bienfaits, ils cherchoient des couleurs
     pour les diminuer, afin de se dcharger du blme de l'ingratitude
     qu'ils mditaient. C'est une matire dont personne ne peut gure
     mieux parler que moi; la meilleure partie de ces grces a pass
     devant mes yeux, et je n'en ai vu aucune, pour peu de mrite qu'ait
     eu la personne qui les a reues, qui n'ait t redouble par la
     manire obligeante de la faire. Il est vrai que souvent ces grces
     ont t fort mnages, parce qu'elles toient faites pour de trs
     puissantes considrations d'tat, et non pour celles des personnes
     qui les recevoient, qui souvent en toient trs-indignes. Je dois
     ce tmoignage  la vrit, et c'est pour cela que je supplie Votre
     minence de souffrir que je fasse connotre  chacun ce que j'en ai
     prouv moi-mme, afin que si quelques particuliers lui drobent la
     gloire des bonnes actions qui lui ont t profitables, le public
     lui rende justice et ne dnie pas  ses actions la louange qui leur
     est due.

     J'avoue, Monseigneur, que Votre minence trouveroit facilement une
     infinit de sujets plus dignes que moi de sa munificence, et
     toutefois si un coeur, bien persuad de ses obligations, et brlant
     du dsir d'y bien rpondre, pouvoit tenir lieu de mrite, je
     croirois que le mien a toute la disposition dont il est capable, et
     que Votre Eminence peut justement dsirer pour les grandes choses
     qu'elle a faites pour moi. Et du moins je ne lui laisserai pas le
     dplaisir de les avoir semes en une terre ingrate.

     Ce n'est pas, Monseigneur, que, pour m'tre entirement dvou au
     service de Votre minence et de sa maison, et en avoir montr
     l'exemple  mes frres et  mes proches, et pour lever mes enfants
     dans la religion o Dieu les a fait natre, avec le mme zle et la
     mme constance que moi; ce n'est pas que je prtende satisfaire 
     ce que je dois  ses bonts; mes soins et mes travaux quelque
     grands et quelque utiles qu'ils puissent tre, demeureront toujours
     au-dessous de ce qu'elle a droit d'attendre de moi en toute
     l'tendue de ses intrts et de ses commandements. Mes paroles
     mmes, quelque puissantes qu'elles fussent, ne lui sauraient faire
     connotre qu'imparfaitement ma gratitude en voulant lui en exprimer
     la grandeur. Je me trouve rduit  me servir de termes trop foibles
     et trop ordinaires d'une protestation trs-vritable d'tre
     ternellement, avec toute sorte de respect et de dvotion.

           MONSEIGNEUR,

     DE VOTRE MINENCE,

     Le trs-humble, trs-obissant et trs-fidle serviteur,

     Paris, le 9 avril 1655. COLBERT.

Une telle manifestation est au moins trange, et il n'est gure possible
de supposer qu'elle ait t spontane. Ce fut l comme un manifeste de
Mazarin dont le but principal tait de prouver l'avantage qu'il y avait
 s'attacher fortement  lui. Telle dut tre au fond sa tactique, et
elle lui russit  merveille. En effet,  partir de cette poque, toute
vellit de rsistance disparut, et l'on peut dire que l'exercice du
pouvoir royal ne rencontra plus ds-lors d'opposition srieuse, mme
dans les Parlements.

On a dj vu, par les rcriminations de Fouquet, que Mazarin, au mpris
de toutes les rgles administratives et de toutes les convenances, se
chargeait de la fourniture des vivres de l'arme. Une lettre de Colbert,
du 8 juin 1657, constate ce fait d'une manire premptoire. Colbert
n'ose pas dire au cardinal que ces oprations sont dloyales, mais il
insiste fortement pour lui faire comprendre jusqu' quel point elles le
compromettent.

     Le surintendant, crit-il, ne pouvant rembourser Vostre minence
     que par des assignations sur divers, il s'ensuivra que ceux-ci
     auront connoissance de ces fournitures, ou bien il faudra prendre
     toute sorte de faussets pour les leur cacher[117].

Quatre ans plus tard cependant,  l'poque du procs de Fouquet, il
fallut que Colbert et tous ceux qui avaient pous sa cause dfendissent
la probit du cardinal obstinment attaque par le surintendant, qui
prtendait se justifier surtout par cette raison que le premier ministre
avait amass illgalement vingt fois plus de bien que lui.

J'ai essay prcdemment de caractriser les rapports qui avaient exist
entre Colbert et Fouquet avant l'arrestation de ce dernier, et
l'influence que Colbert exera sur la destine du surintendant. Qu'on me
permette de revenir un instant sur cette partie de leur biographie
commune. La lettre suivante, du 16 juin 1657, ne justifie pas
compltement Colbert, il est vrai, du reproche qui lui a t fait
d'avoir fortement travaill  renverser Fouquet pour le supplanter;
cependant, elle est favorable au surintendant, pour lequel il parat
vident qu' cette poque Mazarin prouvait dj de l'loignement.

     Le sieur procureur gnral, crit Colbert, ayant toujours bien,
     servi Vostre minence en toute occasion, mrite assurment de
     recevoir quelque grce particulire, et si Vostre minence est
     rsolue de luy accorder ce qu'il demande, je suis oblig de luy
     dire qu'ayant tous les jours besoin dudit sieur procureur gnral
     pour ses affaires, il seroit assez ncessaire que je luy en
     portasse la nouvelle, et mesme que Vostre minence fist connoistre
      tous ceux qui lui en parleront pour luy que je luy ai rendu
     tmoignage en toute occasion du zle qu'il fait paroistre pour le
     service de Vostre minence[118].

Ainsi, au mois de juin 1657, Colbert recommandait en quelque sorte
Fouquet au cardinal et ne songeait pas videmment  le remplacer.
L'anne suivante, Fouquet crivit son fameux projet qu'il modifia
ensuite  deux reprises, principalement aprs s'tre brouill avec son
frre l'abb. Ce ne fut que deux ans aprs, le 1er octobre 1659,
pendant le voyage du cardinal aux Pyrnes, que Colbert lui adressa, sur
le dsordre des finances, ce mmoire dont Gourville et Fouquet prirent
copie, grce  l'infidlit du surintendant des postes, de Nouveau,
inscrit comme tant d'autres sur la liste des pensionnaires de Fouquet.

Vers le mme temps, Colbert reut une nouvelle marque de la faveur de
Mazarin, qui le chargea d'une mission difficile auprs du pape Alexandre
VII. Il s'agissait de dcider le pape  restituer au duc de Parme le
duch de Castro dont il l'avait dpouill, et, en second lieu, de le
dterminer  porter du secours aux Vnitiens, afin de les aider 
repousser de Candie les Turcs qui l'assigeaient. Cette mission ne
russit pas. D'abord, Alexandre VII tait anim de dispositions trs-peu
bienveillantes  l'gard du cardinal Mazarin; et, quant au duch de
Castro, une invitation diplomatique pure et simple tait peu propre 
dcider le pape  le remettre entre les mains du duc de Parme. Aprs
quatre mois d'un inutile sjour  Rome, Colbert se rendit  Florence, 
Gnes,  Turin pour solliciter des secours en faveur des Vnitiens, mais
toujours sans succs. Le duc de Savoie seul promit de joindre mille
fantassins aux troupes de l'expdition que la France projetait
alors[119].

Mais la place de Colbert n'tait pas dans les cours trangres, et ce
n'est point par la diplomatie, il est permis de le croire, qu'il se
serait fray un chemin au premier rang. Il revint donc  Paris et y
trouva le cardinal Mazarin souffrant dj de la maladie dont il mourut
un an aprs[120]. Pour calmer ses tardifs scrupules, Colbert lui
conseilla de faire une donation de tous ses biens au roi, lui
garantissant d'avance, pour le rassurer, que Louis XIV ne les
accepterait pas. C'est alors que le cardinal fit ce fameux testament par
lequel il lguait au roi, et, en cas de non-acceptation de sa part, 
diverses personnes, notamment au duc de La Meilleraie, mari de sa nice
Hortense,  condition qu'il prendrait le titre de duc de Mazarin, plus
de 50 millions du temps. _Ah! ma famille, ma pauvre famille!_ s'criait
le cardinal en attendant la rponse du roi, _elle n'aura pas de pain_.
Enfin, Louis XIV le tira d'inquitude en lui permettant de disposer de
tous ses biens. Peu de jours aprs, le cardinal mourut. L'abb de Choisy
raconte qu'aussitt Colbert alla trouver le roi et lui dit que le
cardinal avait en divers endroits prs de 15 millions d'argent comptant;
qu'apparemment son intention n'tait pas de les laisser au duc de
Mazarin, bien qu'il l'et dclar son lgataire universel; qu'il y
aurait  prendre sur cet argent 400,000 cus qu'il donnait  chacune de
ses nices, mais que le surplus servirait  remplir les coffres de
l'pargne entirement vides, ce qui fut fait[121].

Tel fut, suivant l'abb de Choisy, le commencement de la fortune de
Colbert, mais cette faveur eut videmment une autre cause. On a vu
quelles taient les dispositions du cardinal  l'gard du surintendant
en 1659, et il est facile de deviner que, tout en faisant au roi le plus
grand loge de la probit, de l'exactitude, de la vigilance de Colbert,
il blma chez Fouquet tous les dfauts opposs. Quand Mazarin mourut,
laissant la France en paix au dehors, dlivre de l'esprit de faction au
dedans, mais puise, sans ressources, et scandaleusement exploite par
tout homme qui avait une centaine de mille cus  prter au trsor  50
pour 100 d'intrt; Colbert qui, depuis longtemps, suivait avec soin les
progrs de la corruption, qui en savait toutes les ruses et toutes les
faiblesses, et qui les dvoilait  Louis XIV; Colbert que le roi
consultait d'abord en secret, tant tait grand le besoin qu'il avait de
lui, devait ncessairement, et au bout de peu de temps, obtenir ses
entres publiques au Conseil et y occuper la premire place. Ses travaux
spciaux, ses antcdents, son caractre, son ardeur pour le travail,
cette colossale fortune de Mazarin si habilement administre pendant
prs de quinze ans, mais surtout la modestie des fonctions qu'il avait
remplies auprs du cardinal, tout le dsignait  Louis XIV, qui, sans
doute, crut prendre en lui non un ministre, mais un premier commis.
Fatigu d'obir au cardinal Mazarin, qu'il mnageait tout en dsirant se
soustraire  son joug, Louis XIV prouvait alors une extrme impatience
d'exercer personnellement toutes les prrogatives de la royaut. Sire,
lui avait dit l'archevque de Rouen, le lendemain de la mort du
cardinal, j'ai l'honneur de prsider l'assemble du clerg de votre
royaume. Votre Majest m'avait ordonn de m'adresser  M. le cardinal
pour toutes les affaires; le voil mort  qui le roi veut-il que je
m'adresse  l'avenir?--_A moi, Monsieur l'archevque_, rpondit Louis
XIV[122]. En mme temps, il dit au chancelier Sguier et aux secrtaires
d'tat qu'_il avait rsolu d'tre son premier ministre_. Quant 
Colbert, un des hommes qui avaient pris le plus de part aux
dilapidations du surintendant, le financier Gourville a dit: J'ai
toujours pens qu'il n'y avait que lui au monde qui et pu mettre un si
grand ordre dans le gouvernement des finances en si peu de temps[123].
Aprs la mort de Mazarin, Colbert fut donc nomm successivement
intendant des finances, surintendant des btiments, contrleur gnral,
secrtaire d'tat ayant dans son dpartement la marine, le commerce et
les manufactures. Malheureusement, dans la conduite des affaires
gnrales d'un grand pays, les bonnes intentions ne suffisent pas
toujours; et, si cela est encore vrai de nos jours, quelles ne devaient
pas tre les difficults il y a environ deux sicles. L'examen
approfondi de l'administration de Colbert fera voir jusqu' quel point
ce ministre a partag certaines erreurs de ses contemporains,
l'influence qu'il a exerce sur le dveloppement de la richesse et de la
puissance du royaume, enfin s'il a t aussi utile qu'il eut toujours le
vif dsir de l'tre  la classe la plus nombreuse et la plus
intressante de la nation. Cette administration touche  bien des points
divers et importants: finances, commerce, manufactures, agriculture,
marine, lgislation, ngociations diplomatiques, police,
approvisionnements, beaux-arts, constructions, elle embrasse tout. Je
n'ai pas la prtention de la juger sous chacun de ces rapports. Je me
contenterai, le plus souvent, d'exposer les faits avec une rigoureuse
impartialit, en les clairant au moyen des documents nouveaux que j'ai
recueillis sur un trs-grand nombre d'entre eux incompltement connus
jusqu' ce jour.




CHAPITRE II.

     Premires rformes de Colbert.--Diminution des tailles
     (1661).--Cration et composition d'une Chambre de justice.--Des
     invitations de dnoncer les concussionnaires sont lues dans toutes
     les glises du royaume.--Amendes prononces par la Chambre de
     justice.--Rduction des rentes.--Fermentation que cette mesure
     cause dans Paris.--Remontrances faites au roi par le conseil de
     l'Htel de Ville (1662).--Comment elles furent
     accueillies.--Rsultats financiers des oprations de la Chambre de
     justice.


La premire pense de Colbert fut pour le peuple; sa premire rforme
porta sur l'impt le plus onreux au peuple parce qu'il le payait seul
alors, sur les tailles.

Dans l'anne mme qui prcda sa disgrce, Fouquet avait fait l'abandon
de 20 millions restant dus sur celles de 1647  1656, et, par
consquent, irrcouvrables[124]. Il se proposait mme de diminuer
successivement cet impt, principalement odieux aux habitants des
campagnes, qu'il enchanait, en outre,  leur bourgade, par des
dispositions d'une inconcevable rigueur[125]. En mme temps, Fouquet
avait supprim des pages nombreux tablis sur la Seine et les rivires
affluentes, pages particulirement nuisibles au commerce et dont les
propritaires furent rembourss au prix de leurs acquisitions. Enfin,
deux ordres du Conseil, en date du mois d'avril 1661, prouvent que
Fouquet avait le projet, ainsi qu'il l'a dit plus tard pour sa
justification, de rduire les dpenses abusives, telles que l'taient un
grand nombre de rentes mises dans les moments de dtresse. Ces mesures
taient trop conformes aux ides de Colbert pour qu'il ne s'empresst
pas d'y donner suite. En 1661, la France payait environ 90 millions
d'impts, sur lesquels il en restait prs de 35  l'tat, prlvement
fait des frais de perception et des rentes  servir. En outre, deux
annes du revenu taient toujours consommes d'avance. Ds son entre au
Conseil et pendant toute la dure de son administration, Colbert
s'attacha  diminuer l'impt de la taille, qu'il trouva  53 millions et
laissa  32 millions de livres. Ne pouvant y soumettre tous ceux qui
possdaient, il voulut au moins le rendre aussi lger que possible, et
prfra toujours demander aux impts de consommation, qui psent sur
tous, bien que dans des proportions ingales, les sommes ncessaires 
l'entretien de l'tat.

Mais, si le premier projet de la rduction des rentes date de
l'administration de Fouquet, Colbert, qui l'avait peut-tre inspir,
conduisit cette opration avec une vigueur dont son prdcesseur,
compromis comme il l'tait, n'et certes pas t capable. Soixante ans
auparavant, Sully ayant voulu rduire les rentes sur l'Htel de ville,
les bourgeois de Paris, Franois Miron  leur tte, menacrent de se
rvolter, et Henri IV jugea convenable de donner satisfaction  ces
vieux ligueurs, dj prts  s'armer pour dfendre leur magistrat et
leurs rentes. En 1648, le cardinal Mazarin,  bout de ressources, avait
fait une vritable banqueroute, et cette faute, un des nombreux
prtextes de la Fronde, rendit plus tard les transactions des
surintendants avec les financiers plus difficiles et surtout plus
onreuses que jamais. Ces prcdents n'arrtrent pas Colbert. Imbu des
principes du cardinal de Richelieu, port par got vers les mesures
extrmes, il reprit ce projet d'tablir une Chambre de justice, dont il
avait parl au cardinal Mazarin dans le mmoire que Fouquet surprit en
1659, et n'eut pas de peine  le faire adopter par le roi. Il courait 
cette'poque parmi le peuple un proverbe trs-expressif: _L'argent du
prince est sujet  la pince_[126]. Colbert n'tait pas homme  se
mettre en qute des applaudissements populaires, mais fallait-il les
fuir, si une occasion se prsentait d'effrayer les concussionnaires par
un rigoureux exemple, de rduire les rentes  un chiffre en rapport avec
leur valeur relle, de dgager le Trsor, et cela tout en satisfaisant
les rancunes du peuple, toujours mal dispos, non sans motifs, contre
les financiers, traitants et partisans[127]? Un dit du mois de novembre
1661 institua donc une Chambre de justice. Les considrants de cet dit
sont des plus instructifs, et quelques-uns mritent d'tre cits.

     Un petit nombre de personnes, y est-il dit au nom du roi,
     profitant de la mauvaise administration de nos finances, ont, par
     des voyes illgitimes, lev des fortunes subites et prodigieuses,
     fait des acquisitions immenses, et donn dans le public un exemple
     scandaleux par leur faste et leur opulence, et par un luxe capable
     de corrompre les moeurs et toutes les maximes de l'honnestet
     publique. La ncessit du temps et la dure de la guerre nous
     avoient empeschs d'apporter les remdes  un mal si dangereux:
     mais  prsent que nos soins ne sont point divertis comme ils
     l'estoient durant la guerre, pressez par la connoissance
     particulire que nous avons prise des grands dommages que ces
     dsordres ont apportez  notre Estat et  nos subjets, et excitez
     d'une juste indignation contre ceux qui les ont causez, nous avons
     rsolu, tant pour satisfaire  la justice, et pour marquer  nos
     peuples combien nous avons en horreur ceux qui ont exerc sur eux
     tant d'injustice et de violence, que pour en empescher  l'avenir
     la continuation de faire punir exemplairement et avec svrit tous
     ceux qui se trouveront prvenus d'avoir malvers dans nos finances
     et dlinqu  l'occasion d'icelles, ou d'avoir est les auteurs ou
     complices de la dprdation qui s'y est commise depuis plusieurs
     annes, et des crimes normes de pculat qui ont puise nos
     finances et appauvry nos provinces[128].

L'dit stipule ensuite des encouragements aux dnonciateurs et
dlateurs,  qui le roi promet au moins le sixime des amendes
prononces contre les personnes qu'ils auront signales au procureur
gnral de la Chambre de justice[129].

Il n'tait pas possible, ou le voit, d'engager la guerre d'une manire
plus vigoureuse, et l'on reconnat le style de Colbert dans ces
expressions vhmentes, dans ces accusations empreintes d'une lgitime
colre. Quelques jours aprs, le 2 dcembre 1661, un arrt rgla la
procdure et les attributions de la Chambre de justice. Une disposition
de cet arrt est surtout trange et donne une singulire ide des moeurs
du temps: elle ordonnait  tous les officiers comptables ayant exerc
depuis 1635, soit en leur nom, soit sous le nom de leurs commis, ainsi
qu' tous les fermiers du roi, leurs cautions, associs ou intresss,
de fournir un tat justifi des biens dont ils avaient hrit, des
acquisitions faites par eux ou sous des noms supposs, des sommes
donnes  leurs enfants, soit par mariage, soit par acquisition de
charges.

     Et faute de ce faire, disait l'arrt, le dlay de huit jours
     pass, seront tous leurs biens saisis, et commis  l'exercice de
     leurs charges, et procd extraordinairement contre eux comme
     coupables de pculat. Et en cas qu'aprs ladite saisie ils ne
     satisfassent pas dans un second dlay d'un mois, tous les biens par
     eux acquis depuis qu'ils sont officiers comptables, et qu'ils ont
     trait avec nous, nous demeureront incommutablement acquis et
     confisquez, sans esprance de restitution[130].

Et les moyens de coercition ne s'arrtrent pas l. Les influences
matrielles n'tant pas estimes suffisantes, on jugea  propos de faire
servir la religion mme  l'intimidation des consciences. Le 11 dcembre
1661, un dimanche, on lut dans toutes les glises de Paris un premier
_monitoire_, approuv et collationn par le greffier de la Chambre de
justice. Ce monitoire, curieux monument des moeurs et des passions de
l'poque, enjoignait  tous les curs et vicaires d'inviter
formellement, pendant trois dimanches conscutifs, leurs paroissiens et
fidles ayant connaissance de dlits commis depuis 1635 sur le fait des
finances, de gratifications, pensions ou pots-de-vin, de sommes
surimposes ou leves au nom du roi, de vexations exerces par les
receveurs des tailles, d'abus dans le commerce des billets de l'pargne
et dans les ordonnances de comptant, etc., etc., d'en donner
immdiatement avis  M. le procureur gnral Talon, sous peine
d'excommunication, en ayant soin de lui faire connatre la retraite de
ceux qui avaient disparu et dans quels lieux d'autres avaient cach
leurs effets les plus prcieux. Puis, comme si ce n'tait pas assez
d'avoir compromis la religion une fois dans des affaires o l'on n'et
jamais d la faire intervenir, deux ans aprs, le 2 octobre 1663, un
nouveau monitoire beaucoup plus dtaill fut lu, _ la requte de M. le
procureur gnral_, dans les glises de Paris. Comme le premier, il
portait obligation de dnoncer tous les _quidans_ qui avaient et
retenaient des sommes appartenant au roi, qui s'taient fait donner des
charretes de paille, foin et avoine, tant de gibier et de poisson que,
leurs maisons fournies, ils en faisaient revendre pour beaucoup
d'argent, le tout par les contribuables, pour en estre taxez
favorablement et soulagez; avaient fait usage de fausses balances pour
peser les escus d'or, dress de faux procs-verbaux, etc. Enfin, le
monitoire du 2 octobre 1663 passait en revue tous les cas, et ils
taient nombreux, pour lesquels les financiers, fermiers, receveurs des
tailles, collecteurs, huissiers, sergents, leurs parents et adhrents,
taient justiciables du nouveau tribunal. Dans la passion qui les
animait, les meneurs de la Chambre de justice ne dispensaient personne,
de quelque qualit ou condition que l'on pt tre, mesmes religieux ou
religieuses, des dnonciations commandes par le monitoire, et
faisaient, prononcer les peines de conscience les plus svres contre
ceux qui auraient hsit  remplir ce rle de dlateur[131].

Cependant, les premires oprations de la Chambre de justice avaient
rpandu la terreur dans une foule de familles, et de tous cts on
prenait des prcautions pour chapper  l'orage. Parmi les plus
compromis, les uns s'taient cachs; d'autres avaient soustrait aux
recherches leurs bijoux, leur vaisselle plate; ceux-l avaient fait des
substitutions de biens; les plus effrays, parmi lesquels il faut citer,
dans le seul entourage de Fouquet, Vatel, Bruant, Gourville, s'taient
empresss de passer  l'tranger. Quant aux substitutions, la Chambre de
justice y mit bon ordre, en annulant toutes les transactions faites par
des personnes qui, depuis 1635, avaient pris part, directement ou
indirectement,  la gestion des finances du roi. Bientt,
l'incarcration de quelques financiers notables acheva de faire
comprendre que le gouvernement, contrairement  ce qui s'tait toujours
pratiqu en pareille occasion, maintiendrait la mesure qu'il avait
prise, et qu'il tait bien dcid  en tirer tout le parti possible.
Parmi les financiers enferms  la Bastille, on citait, entre autres,
MM. Duplessis-Gungaud et de La Bazinire, tous les deux trsoriers de
l'pargne et ayant dans Paris de grandes relations[132]. Un intendant
des finances nomm Boylesve tait parvenu  se cacher; on saisit
provisoirement, sur dnonciation, un magnifique service en vermeil qu'il
avait confi  la garde d'un ami[133]. Mais, parmi les traitants dont on
avait  coeur d'obtenir la condamnation, il n'y en avait pas de plus
riches que les nomms Hamel et Datin, fermiers des gabelles. Aussi
l'accusation leur consacra un factum spcial de soixante-seize
pages[134]. Suivant le procureur gnral, parmi tous ceux qui avaient
pris un intrt dans les fermes de l'tat, personne n'avait fait une
fortune plus tonnante et plus rapide. On lit  ce sujet dans le
prambule de son rquisitoire:

     Cette grande et fire compagnie, avoit blouy tout le monde par
     l'abondance et par l'clat de ses richesses. Les particuliers qui
     la composoient avoient surpass en magnificence les plus grands de
     l'Estat. Le mesme luxe paroissoit encore dans les maisons de ceux
     de ce puissant corps qui resloient vivants; et les autres, aprs
     des profusions immenses, avoient laiss des successions plus
     opulentes que celles de plusieurs souverains. On voyoit bien que
     ces prodigieuses eslvations n'estoient pas innocentes, et que tant
     de millions ne pouvoient estre lgitimement acquis; mais peu de
     gens estoient capables de comprendre les moyens particuliers et
     mystrieux qu'ils avoient employez pour y parvenir. Ceux qui en
     avoient quelque connoissance, ou estoient leurs complices, ou
     craignoient leur pouvoir. Et si quelques-uns ont eu assez de coeur
     et de lumires pour en porter les plaintes au conseil, et pour
     offrir de les justifier, ils avoient est aussitt accabls par le
     crdit des intressez, puissants par leurs alliances et par leurs
     liaisons de parent avec les premires familles de la robe, et si
     redoutables qu'ils dictoient eux-mesmes les arrts de leurs
     dcharges.... Cependant, ces grands trsors qu'ils ont amassez, les
     superbes palais qu'ils ont levs  la vue de toute la France, la
     somptuosit de leurs trains et de leurs meubles, la dlicatesse et
     la superfluit de leurs tables, tous les autres monuments de leur
     orgueil, et le pompeux appareil de leurs dlices, sont des tmoins
     plus que suffisants pour les convaincre de malversations, _et
     surgant in judicio cum generatione ist, et condemnent cam_, comme
     parle l'Escriture.

Le procureur gnral dveloppait ensuite seize griefs principaux sur
lesquels tait fonde la demande en restitution, base principalement
sur les 40 millions de fortune dont les membres vivants de la compagnie
jouissaient encore, malgr leurs prodigieuses dpenses.

     Il y a certaines vritez, disait le procureur gnral en
     terminant, qui n'ont besoin d'autre preuve que de leur propre
     vidence. Qui voudra savoir quelle a est la conduite des
     intressez aux gabelles de France, dans l'administration de leurs
     fermes, qu'il jette les yeux sur leurs tablissemens dans le monde.
     On ne parvient point par des voies innocentes  cette opulence qui
     paroist en leurs maisons, et qui est trop esclatante pour sortir
     d'ailleurs que des trsors d'un grand roy.

Tels taient donc les hommes auxquels la Chambre de justice avait pour
mission de faire rendre gorge, suivant une expression populaire de tous
les temps, qu'elle traquait de mille manires, leur interdisant tout
dplacement de leurs papiers, de leurs meubles, toute vente ou
substitution, lanant des dcrets de prise de corps contre les plus
riches ou les plus compromis, tels que Polisson, Gourville, Bruant,
Boylesve, et faisant deffenses aux gouverneurs des places frontires,
et capitaines de navires et vaisseaux, de les laisser sortir hors du
royaume,  peine d'en respondre en leurs propres et privez noms[135].
Il y en avait un dans le nombre qui s'tait particulirement dsign
lui-mme aux recherches de la Chambre de justice et qui ne pouvait en
tre oubli: c'tait M. de Nouveau, ce surintendant des postes,
autrefois crature dvoue  Fouquet, et qui lui avait communiqu le
fameux mmoire par lequel Colbert dvoilait au cardinal Mazarin, dans le
voyage que celui-ci fit en 1659  Saint-Jean-de-Luz, les malversations
du surintendant. La Chambre de justice n'eut garde, comme on pense bien,
de ngliger une proie si agrable aux puissants du jour, et, par un
arrt du 22 dcembre 1662, elle ordonna qu'il serait inform sur les
exactions commises par le sieur de Nouveau.

On a dj vu avec quelle svrit la Chambre svissait contre les
personnes. Gourville et Bruant avaient t condamns  mort; il est vrai
qu'ils s'taient prudemment retirs hors du royaume avec un grand nombre
d'autres. Peu de temps avant la condamnation de Fouquet, un financier,
nomm Dumon, fut pendu devant la Bastille. Des sergents et receveurs des
tailles eurent le mme sort  Orlans[136]; car, la Chambre de justice
n'exerait pas seulement  Paris. Elle s'tait adjoint des subdlgus
dans les provinces et leur avait donn des instructions
trs-rigoureuses, leur recommandant sur toutes choses de rassurer les
rvlateurs contre les rancunes des traitants, receveurs, huissiers,
sergents des tailles, et de leur promettre en outre une diminution sur
les tailles au moins gale au total des sommes que les poursuites
commences feraient rentrer dans les coffres du roi. On peut se faire
une ide, l'intrt gnral tant ainsi mis en jeu, du nombre des
dnonciations et de l'importance des restitutions qui en furent la
consquence. J'ai sous les yeux deux listes manuscrites des _taxes des
gens d'affaires vivants, ou de la succession des morts, faites par Sa
Majest dans la Chambre de justices-annes_ 1662 _et_ 1663[137]. Ces
listes contiennent prs de cinq cents noms, et il en est dans le nombre
qui y figurent pour des sommes trs-considrables. J'en citerai
seulement quelques-uns:

  Boylesve             1,473,000 liv.
  Biton                  554,218
  Bruant                 135,305
  De La Bazinire        962,198
  Bchameil            1,127,158
  Bossuet                969,644
  Bourdeaun              569,672
  Bonneau              2,212,032
  Belant                 556,844
  Catelan              1,501,155
  Coquille             2,054,776
  Chastelain           1,069,151
  De Chalus            1,458,605
  Daganry              1,380,643
  De Mons              1,098,455
  De Gungaud           573,450


  Gruin                2,547,748
  Gourville[138]         399,746
  Jacquin              3,747,313
  Janin de Castille      894,224
  Languet                657,565
  Lafond                 804,242
  Lacroix de Paris       391,744
  Lacroix de Moulins     124,290
  Monnerot (L)         5,803,606
  Monnerot (L.-G.)     5,053,000
  Moreton                878,382
  Messat                 835,674
  De Nouveau              13,666
  Plisson                21,652
  Richebourg             837,504
  Tabouret             1,202,132

Ces deux listes seules s'lvent  plus de 70 millions, et elles ne se
rapportent qu'aux deux annes 1662 et 1663. Or, la Chambre continua de
siger jusqu'en 1665, et ne fut dissoute officiellement qu'en 1669[139].

Mais ce n'tait rien d'avoir repris aux financiers une partie de ce
qu'ils avaient extorqu au trsor, grce aux embarras inous o il
s'tait trouv depuis une vingtaine d'annes et  la coupable connivence
des surintendants. Dans cette opration, quel que ft le nombre des
parties intresses et froisses, Colbert avait eu pour lui et derrire
lui la classe moyenne et surtout le peuple, de tout temps port, avec
raison,  suspecter l'honntet des grandes fortunes trop rapidement
acquises. L'opration de la rduction des rentes devait rencontrer bien
d'autres obstacles, car les rentes,  Paris surtout, et notamment celles
sur l'Htel de ville, se trouvaient, comme au temps de Sully, entre les
mains de la classe moyenne, et il tait ais de prvoir qu'on n'y
toucherait pas sans causer immdiatement une motion extraordinaire
parmi les bourgeois. Ce qui tait arriv  toutes les poques 
l'occasion de tentatives semblables arriva encore une fois. Dans sa
satire troisime, publie en 1665, Boileau a constat l'effet des
mesures prises par Colbert  l'gard des rentes sur l'Htel de ville:

    Quel sujet inconnu vous trouble et vous altre?
    D'o vous vient aujourd'hui cet air sombre et svre,
    Et ce visage enfin plus ple qu'un rentier,
    A l'aspect d'un arrt qui retranche un quartier[140].

Il faut renoncer  peindre la confusion dans laquelle Colbert trouva les
rentes sur l'tat. Il est difficile aujourd'hui de se faire une juste
ide d'un semblable chaos. Autant il existait de natures de recettes,
autant de varits de rentes. Les unes taient constitues sur les
tailles, d'autres sur les gabelles, celles-ci sur les fermes, celles-l
sur l'Htel de ville, dont les revenus patrimoniaux en rpondaient, ce
qui leur donnait plus de solidit, plus de valeur qu'aux autres, et les
faisait particulirement rechercher de la classe bourgeoise de Paris et
des familles de robe. Si les fonds sur lesquels on avait constitu ces
rentes n'eussent pas t dtourns de leur destination, cette diversit
de titres n'aurait pas eu sans doute en ralit de fcheux rsultats;
mais le contraire avait lieu tous les ans, et, par suite, le dsordre
allait chaque anne en augmentant. Ainsi, un arrt du conseil, du 4
dcembre 1658, fit les fonds ncessaires pour achever de payer aux
rentiers leurs quartiers de janvier 1641 et 1643[141]. Souvent, on le
croira sans peine, ces rentes prouvaient des dpressions considrables;
puis, au moindre signe d'abondance, on les remboursait, et ceux qui les
avaient achetes  vil prix dcuplaient leur argent. Une des oprations
de la Chambre de justice qui fit le plus crier fut celle qui, revenant
sur ces anciens remboursements, obligea toutes les personnes en ayant
profit, soit directement, soit par leurs domestiques,  restituer
l'excdant qu'elles avaient touch, augment des intrts de la somme
perue en trop; et quelques-uns de ces remboursements remontaient 
l'anne 1630[142]. En mme temps, le gouvernement faisait soutenir les
thses les plus tranges et, en ralit, les plus funestes  son crdit.
Il est ncessaire, disait-il, de dtruire une erreur trs-grossire qui
s'est aisment empare de l'esprit des rentiers, parce qu'on croit
volontiers ce qu'on dsire, savoir que le roi doive payer les quatre
quartiers des rentes constitues sur l'Htel de ville de Paris, et
notamment sur les 8 millions de tailles, vu qu'il n'en a presque jamais
reu le montant effectif[143]. Une conomie de 8 millions sur les
rentes fut le rsultat de ces diverses mesures. Cependant, une grande
agitation rgnait dans Paris. Le 10 juin 1662, elle gagna le conseil de
l'Htel de ville, et il fut convenu que le prvt des marchands et les
conseillers iraient dans un bref dlai supplier trs-humblement Sa
Majest de faire justice aux rentiers. On renvoya la dmarche  trois
jours de l. Puis, le 13 juin 1662, le prvt et ses conseillers se
rendirent  la cour pour prsenter leurs observations au roi. Aprs un
discours du prvt, trs-fort et trs-loquent, le roi, avant de
rpondre, passa dans une autre pice o il fut suivi par le chancelier
Sguier. Mais laissons parler les registres mmes de l'Htel de ville:

     Quelque temps aprs, le Roy rentra, assist de mondit sieur
     chancelier, qui dit que Sa Majest ne trouvait pas  propos
     l'arrest dudit jour 13 juin, de se pourvoir aux cours au subjet
     dudit arrest de la Chambre de justice, concernant lesdites
     nouvelles rentes, qu'il deffendait  la ville de suivre ladite
     dlibration; lesquels motifs furent une seconde fois rpts par
     M. le chancelier, qui y augmenta les deux mots suivants de _peyne
     et d'indignation_[144].

Les premires tentatives essayes en faveur des rentiers de Paris par
les magistrats de la cit chourent donc compltement. Sans doute, dans
l'intervalle du jour o cette manifestation avait t arrte  celui o
les conseillers de l'Htel de ville furent reus par le roi, Colbert,
plus puissant alors qu'il ne le fut jamais, avait parl  Louis XIV de
manire  ne laisser aucune chance de russite  ceux qui osaient
traverser ses plans. Pourtant, les intresss ne se tinrent pas pour
battus. L'anne suivante,  propos de nouveaux dits de remboursement,
de nouvelles sollicitations trs-pressantes furent faites par le prvt
des marchands, qui obtint  la vrit, pour toute faveur, qu'une partie
des rentes serait rduite des deux tiers seulement et assigne sur les
fermes[145]. C'est tout ce que les plus puissantes considrations purent
faire  une poque pourtant o les interminables longueurs du procs de
Fouquet, et l'intrt qui se manifestait pour lui de toutes parts,
proccupaient singulirement le gouvernement. Malgr ces entraves
inattendues, l'opration concernant la rduction des rentes dpassa les
esprances de Colbert. D'un autre ct, la Chambre de justice fit
rentrer au trsor plus de 110 millions[146]. En mme temps, elle remit
l'tat en possession d'une multitude de droits et de riches domaines qui
avaient t alins  vil prix, d'les, d'lots, d'atterrissements, de
pages que des particuliers avaient usurps au milieu du trouble des
vingt dernires annes[147a]. En 1657, Fouquet avait alin  plusieurs
compagnies l'exploitation de l'octroi dans un grand nombre de villes
importantes, parmi lesquelles se trouvaient La Rochelle, Moulins,
Troyes, Langres, Angers, Saumur, Limoges, Vitry-le-Franais, etc., etc.
Un arrt du 6 juin 1662 cassa ces traits[147b]. tait-ce de la justice?
Qu'on et svrement puni les comptables qui avaient commis des
exactions et surcharg le peuple de leur propre autorit; qu'on et
oblig  restitution les fermiers qui avaient pay l'tat avec des
billets dprcis, rien de mieux; mais rduire  rien des rentes
acquises peut-tre de bonne foi par des particuliers, annuler des
marchs, reprendre un bnfice, exagr sans doute,  ceux que l'on
avait implors aux jours de crise, cela tait, il faut bien en convenir,
passablement arbitraire et draconien. Cependant, jamais tribunal
exceptionnel ne fut tabli dans des intentions plus honntes et plus
droites que la Chambre de justice de 1661. Gardons-nous, d'ailleurs, de
juger avec nos ides une poque dont deux sicles dj nous sparent.
Les Chambres de justice taient une institution rvolutionnaire,
contraire  toute ide de justice, funeste  l'tat et au peuple mme, 
qui l'on se proposait de donner satisfaction; mais elles taient dans
les moeurs du temps. En 1661, grce  la fermet et  l'intgrit de
Colbert, contrairement  ce qui s'tait toujours vu jusqu'alors, les
plus haut placs et les plus riches furent les plus taxs. Si le
scandale avait t immense, la punition fut exemplaire et produisit les
plus heureux effets, moins encore par les 110 millions qu'elle fit
rentrer  l'tat, par la rduction de ses charges, par les droits et les
domaines qu'elle lui rendit, que par l'effet moral qui en rsulta.




CHAPITRE III.

     Disette de 1662.--Fausses mesures contre les marchands de grains
     prises par Fouquet et approuves par Colbert.--Dtails sur la
     cration de l'Hpital gnral de Paris (1656).--Difficults que
     rencontra l'excution des dispositions relatives  la
     mendicit.--Cration d'un _Bureau des pauvres_ ou maison de travail
      Beauvais (1652).--Misre des campagnes constate par les
     documents contemporains (1662).--Colbert fait venir des bls 
     Paris malgr l'opposition des provinces.--Rformes financires de
     ce ministre (1662).--_Ordonnances de comptant._--Pots de vin, reus
     et distribus par Louis XIV.--Gratifications donnes  Vauban,
     Plisson, Despraux, Racine, madame de Montespan, etc.--Traitement
     et gratifications de Colbert.


Pendant que Colbert dirigeait, avec la passion qu'il portait en toutes
choses, les oprations fort compliques et trs-diverses de la Chambre
de justice, d'autres soucis le proccupaient gravement, et des embarras
d'une nature fcheuse compromettaient la popularit de la nouvelle
administration, principalement dans les campagnes en proie  une famine
si horrible qu'il lui tait de toute impossibilit de la soulager. Dj,
vers la fin de l'anne 1661, la disette avait t grande dans les
provinces. Une mauvaise rcolte, de fausses mesures concernant le
commerce des grains portrent le mal  son comble. Au nombre de ces
dernires, il faut signaler un arrt du Parlement, du 19 aot 1661, par
lequel il tait _dfendu aux marchands de contracter aucune socit pour
le commerce du bl et de faire aucun amas de grains_, comme si le
meilleur moyen de remdier  la disette n'et pas t, au contraire,
d'encourager, par tous les moyens possibles, le commerce des grains. Cet
arrt est antrieur, il est vrai, de quinze jours  l'avnement de
Colbert au pouvoir; mais par malheur celui-ci pousa, en les exagrant,
les prjugs de son prdcesseur, qui taient aussi ceux de ses
contemporains, et la plus cruelle famine fut la consquence de ces
erreurs. Comme toujours, grce aux sacrifices faits par la cit, ses
effets furent moindres  Paris qu'ailleurs. Au mois de mai 1661, le
prvt des marchands avait pris un arrt pour empcher que les grains
ne sortissent de Paris[148]. Au mois de juillet suivant, la Ville obtint
un arrt contre le lieutenant du roi de Vitry-le-Franais, qui dfendait
d'en enlever les grains[149]. A partir de cette poque, les arrts pour
faire acheter les grains se succdent. Le 15 fvrier 1662, une
dclaration du roi permet  toutes les personnes de faire venir des
bleds en France, avec descharge, pour les bleds seulement, du droit de
50 sous par tonneau pay par les navires estrangers. Mais il tait trop
tard, et cette mesure ne ramena pas l'abondance dans le royaume. Au mois
de mai, les magistrats de Paris durent recourir  des distributions
publiques o le peuple ne portait pas,  ce qu'il parat, toute la
reconnaissance dsirable, car un arrt fut pris pour punir tous ceux
qui _profreraient des injures contre les personnes charges de la
distribution gratuite du pain_[150]. Cependant,  Paris, la cration
rcente de l'Hpital gnral, auquel le roi avait concd des avantages
considrables, permettait de remdier plus facilement aux funestes
effets de la disette. En outre, le cardinal et le duc de Mazarin avaient
donn  l'Hpital gnral, pour l'agrandissement des btiments, 260,000
livres, qui furent employes en achats de bls. Ce bel tablissement,
dont la ville de Lyon avait depuis longtemps fourni le modle, datait du
mois d'avril 1656[151]. Le prambule de l'dit rendu  ce sujet porte
que le roi agissait, dans la conduite d'un si grand oeuvre, non par
ordre de police, mais par le seul motif de charit. Dans l'intention
des fondateurs, l'Hpital gnral devait tre aussi une maison de
travail, car l'article 1er portait que les pauvres mendiants et
invalides des deux sexes y seraient enferms pour estre employez aux
manufactures et aultres travaux selon leur pouvoir. A cet effet, les
diverses corporations eurent  fournir des ouvriers pour y enseigner
leur tat. De plus, les notaires qui recevaient des testaments taient
tenus d'avertir les testateurs de faire un legs  l'Hpital gnral, et
il leur fut enjoint de mentionner cet avertissement dans l'acte, sous
peine de 4 livres parisis d'amende.

     L'article 9 de l'dit faisoit trs-expresses inhibitions et
     dfenses  toutes personnes de tout sexe, lieux et ge, de quelque
     qualit et naissance, et en quelque estat qu'ils pussent estre,
     valides ou invalides, malades ou convalescents, curables ou
     incurables, de mendier dans la ville et faux-bourgs de Paris, ni
     dans les glises, ni aux portes d'icelles, aux portes des maisons,
     ni dans les rues, ni ailleurs, publiquement, ni en secret, de jour
     ou de nuit, sans aucune exception des festes solennelles, pardons
     ou jubilez, ni d'assembles, foires ou marchez, ni pour quelque
     autre cause ou prtexte que ce ft.

Puis, comme il faut que l'esprit d'une poque se retrouve partout,
l'dit punissait les hommes et garons qui y contreviendraient, du fouet
d'abord, et des galres en cas de rcidive. Quant aux femmes et aux
filles, un nouvel dit rendu au mois d'aot 1669, les condamna galement
au fouet et  tre bannies pour dix ans de la prvt de Paris, le tout
sans aucune forme de procs[152].

Ou ne saurait se faire une ide des rsistances que rencontra
l'excution d'un dit tout  la fois si charitable et si dur. Troubls
dans leurs habitudes de vagabondage et de paresse, tous les Bohmiens de
Paris se rvoltrent, et il fallut employer la force pour les obliger
d'entrer  l'hpital[153]. La police ordinaire n'y suffisant pas, on
cra une milice spciale, qui prit le nom d'Archers de l'Hpital. Malgr
ce renfort, le corps des mendiants persista dans son opposition  l'dit
qui lui tait sa libert, son industrie, et de nombreuses rixes eurent
lieu. Voici un arrt du 20 aot 1659 qui en fait foi.

     Le Parlement condamne Michel Truffault, soldat estropi,  estre
     battu et fustig nud de verges, tant au devant de la Conciergerie,
     sur le pont Saint-Michel, place Maubert, qu'autres carrefours du
     bailliage de la Barre-du-Chapitre,  son de tambour, et  l'un
     d'iceux marqu d'une fleur de lys de fer chaud sur l'paule dextre,
     ayant deux escriteaux pendants au col, devant et derrire,
     contenant ces mots: _Sditieux coustumier contre les archers de
     l'Hospital gnral_. Ce fait, l'a banny et bannit pour neuf ans de
     la ville, prvost et vicomt de Paris, luy enjoint garder son ban,
     luy fait deffense de rcidiver  peine de la hart[154].

A la vrit, les Parisiens eux-mmes secondaient les vagabonds et
mendiants dans leur rsistance aux archers de l'Hpital gnral. En
effet, un arrt du Parlement, du 26 novembre 1659, renouvelle
trs-expressment la dfense de leur donner l'aumne, et se plaint de
ce que les archers prposs pour la capture des pauvres qui mendient,
non-seulement ne sont point secourus et protgs dans leurs fonctions,
mais mme y sont troubls par les frquentes rbellions qui leur sont
faites par des personnes de toutes qualits. Quoi qu'il en soit,
l'Hpital gnral de Paris rendit en 1662 d'immenses services et
soulagea bien des misres. Les chiffres suivants donneront une ide de
ses ressources, bien restreintes encore  cette poque, et du bien qu'il
lui fut possible de faire au milieu de la dtresse gnrale.

  Anne.                  Recette.                     Dpense.

  1657                    589,536 liv.                 586,966 liv.
  1660                    722,917                      765,083
  1662                    766,869                      895,922

  A la mme poque, les dpenses pour les gages des employs
    s'levaient  40,000
  pour le bl[155]                                     350,300
  pour la viande                                        83,658
  pour le bois, vin, charbon, paille                    68,344
  pour habits, toffes, ustensiles                      60,383

C'est avec ces modiques sommes qu'il fallait fournir aux besoins de six
mille deux cent soixante-deux pauvres, et, bien qu'on en fit coucher
trois et souvent quatre dans le mme lit, les recettes taient forcment
dpasses. Aussi, ceux qui avaient accept la direction de cet
tablissement, constataient avec amertume, au commencement de 1663, que
le produit des qutes, troncs et autres charits, ayant diminu d'un
tiers au moment o le nombre des malheureux allait sans cesse en
augmentant, il tait devenu impossible de recevoir tous ceux qui se
prsentaient pour y tre admis[156].

Tandis que cela se passait  Paris, o la bienfaisance particulire et
la prvoyance du pouvoir central se combinant avec les prcautions
prises par les magistrats de la cit, assuraient au moins du pain aux
plus ncessiteux, une misre affreuse, inoue, dsolait les provinces.
Il faut en lire les tmoignages dans quelques publications
contemporaines aujourd'hui perdues dans les combles des grandes
bibliothques, et ngliges  tort par les historiens, trop
exclusivement proccups jusqu'ici des actions des princes, des
batailles fameuses et des vnements  grand fracas. Les pauvres des
communes et des provinces les plus voisines de la capitale n'avaient pas
manqu, ds le commencement de la famine, de se porter en foule  Paris,
dans l'espoir d'y trouver plus facilement de quoi vivre, soit en
mendiant, soit en se prsentant, pour dernire ressource,  l'Hpital
gnral, qui fut bientt forc de les refuser; mais  quelque distance
de Paris et dans tout le royaume, principalement dans les campagnes, la
misre tait arrive  un tel point qu'il faudra, pour y croire,
entendre ceux-l mmes qui en ont t les tmoins. Ce n'est pas que,
antrieurement  la famine de 1662, la position des classes pauvres
n'et dj bien des fois inspir une profonde piti. Il importe
d'tablir ce fait, afin de tranquilliser les esprits ports  voir sous
des couleurs trop sombres les vnements contemporains, et persuads,
bien  tort, que la condition de certains ouvriers de nos grandes villes
n'a jamais eu d'quivalent dans les sicles prcdents. Cette condition
est parfois bien assez triste; n'accrditons pas l'ide qu'elle est
toute nouvelle; croyons plutt au progrs dans la bien. C'est  ce
titre, et non pour le vain plaisir d'taler les plaies de l'ancien tat
social, qu'on me permettra de faire connatre, d'aprs des tmoignages
irrcusables, la situation de la classe ouvrire de Beauvais en
1652[157].

A l'poque dont il s'agit, quelques personnes considrables de Beauvais
songrent  mettre un terme aux importunits et aux scandales de toute
sorte causs par le nombre excessif des mendiants et gens sans ouvrage.
Voici, d'aprs le rcit de l'une d'elles, ce qui motiva leur rsolution:

     Cette ville, qui est une des plus chrestiennes et des plus
     anciennes du royaume, ne subsistant que par le commerce et le
     lanifice, s'est toujours trouve accable d'un plus grand nombre de
     mendiants qu'aucune autre de son tendue; car, comme la manufacture
     des draps et serges demande un trs-grand nombre d'artisans qui ne
     gaignent pas beaucoup et pour l'ordinaire ne sont pas fort assidus
     au travail, la fertilit des bonnes annes n'a presque jamais
     diminu la multitude des pauvres, puisqu'il est souvent arriv, ou
     que l'abondance des bleds n'a pas est suivie de l'heureux succs
     du commerce, ou que les chefs de ces petites familles, qui n'ont
     presque rien de commun avec la prvoyance de la fourmy, sont tombez
     ordinairement d'un excez de confiance dans un excez d'oysivet, ou
     dans la desbauche qui en est la suite ordinaire.

     Et parce qu'aprs cette mauvaise conduite, la ncessit extrme 
     laquelle ils se sont rduits par leur faute leur est devenue un
     fardeau insupportable, le dsespoir les a souvent ports  se
     sparer de leurs femmes par une fuite prcipite et abandonner
     leurs enfants... Et comme un dsordre en attire plusieurs autres,
     ces enfants se trouvant tout  la fois privez de pain, et demeurant
     sans ducation et sans employ, ont choisi la mendicit comme
     l'unique mtier de ceux qui n'en savent point d'autre...

     Et certainement le nombre s'en estoit accru d'une manire si
     prodigieuse qu'il remplissoit tout de confusion et de tumulte, et
     l'importunite des pauvres ne troubloit pas seulement le repos des
     riches, mais aussi ils interrompoieut les plus saints mystres avec
     beaucoup d'irrvrence. Le bruit confus qu'ils faisoient dans les
     glises pendant le service divin causoit de l'inquitude et
     apportoit de la distraction aux prestres... Ainsi, la maison de
     Dieu estoit moins une maison de paix, d'oraison et de silence,
     qu'un lieu plein de bruit, de querelles et de dsordre[158].

C'est dans ces circonstances que fut tabli le _Bureau des pauvres de
Beauvais_. Supprimer la mendicit tait dj une grande entreprise; c'en
tait une bien plus difficile encore de faire travailler des pauvres
depuis longtemps habitus  l'oisivet. Aussi, ce ne fut pas sans
beaucoup de vigilance et de peine qu'on en vint  bout. Les femmes, les
filles et les petits garons filrent de la laine. Les garons les plus
gs apprirent  faire des serges sous les yeux d'un matre. Une partie
des serges servait  vtir les personnes de la maison; le reste se
vendait assez bien. On donnait aux travailleurs un tiers de leur gain,
avec facult d'en disposer comme ils voudraient. Il ne parat pas,
d'ailleurs, que les fabricants de la localit eussent lev des plaintes
touchant la concurrence que leur faisait la maison de travail; car le
bureau des pauvres de Beauvais n'tait pas autre chose, et l'poque
actuelle, en crant des tablissements de ce genre, aujourd'hui
discrdits par l'exprience, n'a fait qu'imiter ce qui se pratiquait il
y a bientt deux cents ans.

Dans une ville o la charit prive avait pris de telles prcautions, on
conoit que la famine de 1662 ne dut pas faire des ravages bien
considrables. Mais, je le rpte, les bureaux des pauvres taient une
institution toute nouvelle alors, et dans presque toutes les autres
villes du royaume, particulirement parmi les habitants des communes
rurales ou des campagnes, la misre dpassa tout ce que l'on pourrait
imaginer. Ici encore, il faut laisser parler dans leur nave loquence
les documents contemporains; y toucher serait s'exposer  tre tax
d'exagration. Qui voudrait croire en effet aux misres dont on va voir
le tableau, si elles n'taient attestes par des tmoins oculaires et
garanties par les noms les plus dignes de foi?


                    ADVIS IMPORTANT[159].

     La suprieure des Carmlites de Blois crit  une dame de Paris:

     Nous savons certainement que la misre prsente fait un si grand
     nombre de pauvres que l'on en compte trois mille dans la ville et
     dans les faux-bourgs. Toutes les rues rsonnent de leurs cris
     lamentables; leurs lamentations pntrent nos murailles, et leurs
     souffrances nos mes de piti.

     Le bled, mesure de Paris, a est vendu ici 200 escus le muid, et
     tous les jours il renchrit[160].

     Les pauvres des champs semblent des carcasses dterres; la
     pasture des loups est aujourd'huy la nourriture des chrestiens;
     car, quand ils tiennent des chevaux, des asnes et d'autres bestes
     mortes et estouffes ils se repaissent de cette chair corrompue qui
     les fait plustost mourir que vivre.

     Les pauvres de la ville mangent comme des pourceaux un peu de son
     destremp dans de l'eau pure, et s'estimeroient heureux d'en avoir
     leur saoul. Ils ramassent dans les ruisseaux et dans la boue des
     tronons de choux  demy pourris, et, pour les faire cuire avec du
     son, ils demandent avec instance l'eau de morrue salle qu'on
     respand; mais elle leur est refuse.

     Quantit d'honnestes familles souffrent la faim et ont honte de le
     dire. Deux damoiselles de qui la ncessit n'estoit point connue
     ont est trouves mangeant du son destremp dans du laict; la
     personne qui les surprit en fut si touche qu'elle se mit  pleurer
     avec elles.

     Considrez, je vous prie, quelques tristes effets de cette
     pauvret qui se peut dire gnrale. Un homme, aprs avoir est
     plusieurs jours sans manger, a trouv un charitable laboureur qui
     l'a fait disner; mais, comme il avoit l'estomac trop foible et les
     entrailles retrcies, il en mourut subitement.

     Un autre homme se donna hier un coup de cousteau, par dsespoir de
     ce qu'il mouroit de faim.

     Un autre a est rencontr sur le pav, agonisant de faim, et, luy
     ayant port le Saint-Sacrement de l'autel au mesme endroit, le
     prestre a est contraint de le reposer sur une pierre pendant qu'il
     parloit au malade, et, l'ayant fait transporter sous un hautvent 
     couvert de la pluie, il luy donna le viatique, et le pauvre expira
     quelque temps aprs, n'ayant sur soy que des habits pourris.

     L'on a trouv une femme morte de faim ayant son enfant  la
     mamelle, qui la tettoit encore aprs sa mort, et qui mourut aussi
     trois heures aprs.

     Un misrable homme,  qui trois de ses enfants demandoient du pain
     les larmes aux yeux, les tua tous trois, et ensuite se tua
     luy-mesme. Il a est jug et traisn sur la claye.

     Un autre,  qui sa femme avoit pris un peu de pain qu'il se
     rservoit, il luy donna six coups de hache, et la tua  ses pieds,
     et s'enfuit.

     Bref, il n'y a point de jour o l'on ne trouve des pauvres morts
     de faim dans les maisons, dans les rues et dans les champs; nostre
     meusnier vient d'en rencontrer un qu'on enterroit dans le chemin.

     Enfin, la misre et la disette se rendent si universelles, qu'on
     asseure que dans les lieux circonvoisins, la moiti des paysans est
     rduite  paistre l'herbe, et qu'il y a peu de chemins qui ne
     soient bords de corps morts.

     Le missionnaire qui, depuis dix ans, assiste continuellement les
     pauvres des frontires ruines, en allant  Sedan a pass a
     Donchery, Mzires, Charleville, Rocroy et Maubert, d'o il escrit
     qu'il n'a jamais veu une telle pauvret que celle de ces lieux-l
     et des villages des environs. Voici ce qu'il mande;

     J'ai trouv partout un 'grand nombre' de pauvres mesnages qui
     meurent de faim. Si quelques-uns mangent une fois le jour un peu de
     pain de son, d'autres sont deux et trois jours sans en manger un
     seul morceau. Ils ont vendu jusqu' leurs habits et sont couchs
     sur un peu de paille sans couverture: ce sont les meilleurs gens du
     monde, et si honteux de leur estat pitoyable qu'ils se couvrent le
     visage quand on va les voir.

     J'ai trouv une famille  Charleville compose de huit personnes,
     qui a pass quatre jours sans manger. La pauvre femme a voulu
     vendre la dernire chemise de son mary, et n'a jamais pu trouver 5
     sols dessus, toute la ville le sait. Mon Dieu! quelle angoisse!

     J'ai rencontr d'autres mesnages de six personnes qui ne mangent
     de pain que pour un sol marqu. Jugez ce que c'est qu'un petit pain
     partag en six parts, et s'il ne faut pas que ces gens-l meurent.

     La plupart sont malades, secs et abattus de famine et
     d'affliction; ceux qui sont moins rsigns  Dieu ont l'esprit 
     moiti perdu et presque au dsespoir. S'ils sortent pour aller
     mendier, ils trouvent les autres villages aussi pauvres qu'eux. Les
     laboureurs n'ont pas seulement de l'avoine pour se nourrir ni
     d'autre grain pour semer, et, de quelque cost que les uns et les
     autres se tournent, ils ne voient que langueur et que mort...

     Riches! courage, voici une belle occasion pour vous ouvrir le
     ciel!.... Dieu donne suffisamment les biens pour tous les hommes,
     si les uns en manquent, c'est que les autres en ont trop, et ce
     trop appartient aux pauvres dans leur extrme ncessit. Et ne
     doutez pas, Messieurs et Mesdames, que, si vous les abandonnez,
     Dieu ne vous chastie comme des larrons et des meurtriers qui ont
     desrob la subsistance de tant de pauvres, et qui les ont fait
     cruellement mourir.

     _Ceux qui tout de bon se voudront garantir de ce malheur sont
     priez d'escouter Dieu, et de mettre entre les mains de MM. leurs
     curez ce qu'il leur inspirera de donner, ou de l'envoyer  Mesdames
     les prsidentes Fouquet, rue de Richelieu; de Herse, rue Pave ou
     Traverse-Saint-Martin, ou bien  Mesdemoiselles de Lamoignon, en la
     cour du palais, ou Viole, en la rue de La Harpe_.

Mais la famine continuant  svir, il fallut faire un nouvel appel  la
charit publique. L'avis suivant, qui fut publi quelque temps aprs,
renferme sur la dtresse des campagnes de nouveaux dtails dont la
lecture seule soulve et fait saigner le coeur.


   SUITE DE L'ADVIS IMPORTANT DE L'TAT DPLORABLE DES PAUVRES DU
             BLAISOIS ET DE QUELQUES AUTRES PROVINCES.

     ....Si vous estiez rduits  la faim extrme pendant que d'autres
     personnes mangent  souhait, vous diriez avec justice qu'ils sont
     impitoyables de vous laisser cruellement mourir, pouvant vous
     soulager.

     Pardonnez  plus de trente mille pauvres, qui, mourant de
     ncessit, vous font le mme reproche avec justice.

     Car il n'y a rien de plus vritable que, dans le Blaisois, la
     Sologne, le Vendomois, le Perche, le Chartrain, le Maine, la
     Touraine, le Berry, partie de la Champagne et autres lieux o le
     bled et l'argent manquent, il y a plus de trente mille pauvres
     dans la dernire extrmit, et dont la plus grande part meurent de
     faim.

     Hastez-vous donc, s'il vous plaist, de les secourir, car il en
     meurt tous les jours un grand nombre; vous avez pu voir, par la
     dernire relation, la rage, le dsespoir, la mortalit et les
     autres accidents sinistres arrivs du cost de Blois.

     L'on escrit encore de ce lieu-l, et on le prouve par lettres et
     bonnes attestations de MM. les curez et d'autres personnes dignes
     de foy, et dont nous avons les originaux, que seulement dans cinq
     ou six paroisses il est mort deux cent soixante-sept personnes de
     faim, qu'il y en meurt encore tous les jours et que cela est de
     mesme aux autres lieux du Blaisois.

     On certifie qu' Uzain il y avoit vingt personnes prestes  rendre
     l'me, ne pouvant ni marcher ni quasi plus parler;

     Que, de neuf personnes mortes de faim  Coulanges, un pauvre homme
     fut trouv dans les champs, qui, portant une partie d'un asne 
     moiti pourry pour s'en repaistre, tomba sous la charge de
     foiblesse et y rendit l'esprit;

     Qu'en soixante-trois familles de la paroisse de Chambon on n'a pas
     trouv un morceau de pain; il y avoit seulement dans une un peu de
     paste de son que l'on mit cuire sous la cendre; et, dans une autre,
     des morceaux de chair d'un cheval mort depuis trois semaines, dont
     la senteur estoit espouvantable.

     Un homme est mort dans la cour du chasteau de Blois, tout
     ensanglant pour s'estre dbattu pendant la nuict par une faim
     enrage.

     Les pauvres sont sans licts, sans habits, sans linges, sans
     meubles, enfin dnus de tout; ils sont noirs comme des Mores, la
     plupart tous dfigurs comme des squelettes, et les enfants sont
     enfls.

     Plusieurs femmes et enfants ont est trouvs morts sur les chemins
     et dans les bleds, la bouche pleine d'herbes.

     M. de Saint-Denis, qui est seigneur d'une des grandes paroisses du
     Blaisois, asseure que plus de huict-vingts de sa paroisse sont
     morts manque de nourriture, et qu'il en reste cinq  six cents dans
     le mesme danger. Ils sont, dit-il, rduits  pasturer l'herbe et
     les racines de nos prs, tout ainsi que les bestes; ils dvorent
     les charognes, et, si Dieu n'a piti d'eux ils se mangeront
     bientost les uns les autres. Depuis cinq cents ans il ne s'est pas
     vu une pareille misre  celle de ce pays. Il reste encore quatre
     mois  souffrir pour ces pauvres gens.

     M. le prieur, cur de Saint-Soleine de Blois, qui travaille avec
     grande charit  l'assistance de ces pauvres, escrit que l'on a
     trouv  Chiverny, dans un lit, le mary, la femme et quelques
     enfants morts de faim, la pluspart de ces pauvres gens n'ayant pas
     la force de se lever, ne se nourrissant plus que d'orties bouillies
     dans de l'eau, puisqu'ils ont mang toutes les racines et qu'il
     n'en reste plus de mangeables.

     MM. les curez de Villebaron, de Chailly et de Marolles attestent
     qu'ils ont deux ou trois cents familles qui non-seulement sont
     contraintes  manger de l'herbe, mais d'autres choses qui font
     horreur.

     M. Rouillon, vicaire  Saint-Sauveur de Blois, atteste qu'il a veu
     des enfants manger des ordures; mais, ce qui est plus estrange,
     qu'il en a veu deux dans le cimetire succer les os des trespassez,
     comme on les tirait d'une fosse pour y enterrer un corps. M. le
     cur escrit aussi qu'il a oy dire la mesme chose  plusieurs de
     ses chapelains, tesmoins de ce spectacle inoy.

     M. Blanchet, sieur de Bonneval, prvost de la marchausse de
     Blois et de Vendosme, atteste que les chemins ne sont plus libres
     en ces quartiers-l; qu'il s'y fait quantit de vols de nuit et de
     jour, non par des vagabonds, mais par quelques habitants des
     paroisses, qui avouent hautement leurs larcins et disent qu'ils
     aiment mieux mourir  la potence que de faim en leurs maisons.

     Il atteste de plus avoir trouv devant l'glise de Chiverny un
     jeune garon transi de froid, ayant sa main gauche dans la bouche,
     qui mangeait ses doigts desj ensanglantez, et l'ayant fait porter
     dans une maison, et luy ayant donn du vin, du bouillon et d'autre
     nourriture, il ne la put avaler et mourut ds le soir.

     Une dame revenant de Bretagne par le Perche et le Maine, a pass
     par deux villes qu'on n'ose nommer par respect aux seigneurs, o
     les habitants sont dans une prodigieuse ncessit; ils tombent
     morts de faim par les rues: on en trouve le matin jusques  trois
     ou quatre morts dans leurs chambres, et de pauvres petits
     innocents, poussez par la faim, qui meurent dans les champs o ils
     vont paistre l'herbe comme les bestes.

     Un cur du diocse de Bourges escrit qu'en allant porter le saint
     Viatique  un malade il a trouv cinq corps morts sur le chemin, et
     qu'on a trouv dans le mesme canton une femme morte de faim, et son
     enfant g de sept ans auprs d'elle qui luy avoit mang une partie
     du bras.

     On escrit du Mans que, se faisant une aumosne publique de quatre
     deniers  chaque pauvre pour le dcedz de feu M. le lieutenant
     gnral, il s'y trouva une si grande affluence de pauvres que
     dix-sept furent estouffez dans la presse, et portez dans un chariot
     au cimetire, et qu'aux distributions faites par les abbayes de
     Saint-Vincent et de la Cousture on a compt pour l'ordinaire douze
     mille pauvres, dont la pluspart mourront, s'ils ne sont assistez
     promptement.

     On a trouv dans les roches qui sont proches de Tours grand nombre
     de personnes mortes de faim et desj manges des vers. Dans la
     ville, les pauvres courent les rues la nuit comme des loups
     affamez. Dans le reste de la Touraine, les misres sont
     inconcevables; les paysans n'y mangent plus de pain, mais des
     racines.

     Enfin, Messieurs, enfin, Mesdames, la dsolation incomparable des
     villes et des villages dont nous venons de parler suffira pour vous
     persuader le pressant besoin des autres lieux de ces provinces,
     dont nous ne pouvons pas vous raconter par le menu les extrmes
     misres dans si peu d'espace.

     Un trs-digne cur de Blois, nomm M. Guilly, aprs une longue
     narration des souffrances publiques, des personnes mortes de
     ncessit, dit qu'il y a des femmes qui portent des jupons de
     taffetas qui passent des journes entires sans manger de pain, et
     que les chrestiens mangent des charognes corrompues, et conclud par
     ces paroles: Il est impossible que la plus grande part des
     villageois ne meurent de faim, il faut que les terres demeurent
     sans semer, si le bourgeois ne conduit lui-mesme sa charru. Je
     pardonne  ceux qui ne croient pas nos misres, parce que nos maux
     sont au-dessus de toutes les penses....

     _Ceux qui voudront estre des besnits de Dieu envoyeront leurs
     aumosnes  MM. les curez ou  Mesdames_... (Suivent les noms des
     dames dsignes  la fin du premier avis[161].)

On se figure maintenant quelle dut tre la dtresse des provinces dans
l'anne qui suivit l'avnement de Colbert au pouvoir. Les deux pices
qui prcdent, bien que non dates, se rapportent positivement  cette
poque. Un troisime avis, du 8 mai 1664, ajoute encore quelques dtails
 ce qu'on vient de lire, et fait connatre que, dans la Beauce, dans le
Poitou, la misre n'tait pas moins grande. Comment le gouvernement y
et-il remdi? Dans l'tat de pnurie o se trouvait l'pargne, une
intervention efficace de la royaut en faveur des campagnes tait
impossible: on ne donne pas du pain  toute une nation. La seule chose
que Colbert put faire, ce fut d'attirer des bls  grands frais dans la
capitale. Par ce moyen, il maintint les prix  346 livres le muid au
lieu de 650 livres qu'on le payait dans les provinces. C'est ainsi qu'il
fournit  l'Htel de ville la possibilit de faire des distributions
gratuites, et  l'Hpital gnral celle de nourrir les six  sept mille
pauvres qu'en pouvait y loger. En mme temps, il fit rendre un dit
portant qu'il serait tabli dans chaque ville et bourg du royaume un
hpital pour les pauvres malades, mendiants et orphelins[162]. En effet,
le soulagement des provinces ne pouvait tre que le fait de la charit
locale; mais comme celle-ci tait insuffisante, probablement faute de
ressources, elle fut oblige de recourir aux personnes riches et
gnreuses de Paris. On vient de voir par quels accents touchants, par
quelles pressantes exhortations ceux  qui elle s'adressa lui servirent
d'interprtes. A ce cri parti du coeur: _Riches, courage!_ sans doute
d'abondantes aumnes rpondirent. L o le gouvernement tait
impuissant, la charit chrtienne intervint, et, si elle ne soulagea pas
toutes les misres, elle en diminua du moins sur bien des points la
dure et l'intensit.

Ce qui avait fait surtout la fortune de Colbert, c'taient ses
connaissances spciales en matire de finances. Colbert ne l'avait pas
oubli, et,  peine investi de l'autorit, il prit une srie de mesures
propres  ramener l'ordre et la probit dans cette partie si importante
de l'administration, o, depuis Sully, on ne vivait au contraire que de
dsordre et d'expdients. Dj, au mois de septembre 1661, peu de jours
aprs la chute de Fouquet, on avait cr un Conseil royal des finances
dont Colbert fit partie. Les dcisions de ce Conseil, rdiges en forme
d'ordonnance, devaient tre signes par le roi, qui le prsidait
lui-mme toutes les semaines[163]. Ce fut pour les financiers et les
comptables le signal et le point de dpart d'un nouvel ordre de choses.
Les manoeuvres des financiers ont dj t suffisamment indiques. Celles
des nombreux comptables qui prenaient part au maniement des finances
publiques n'taient pas moins contraires  l'intrt gnral. Sully
avait exig qu'ils fissent connatre rgulirement le rsultat de leurs
oprations au moyen d'un tat qu'il avait dress pour cet objet. Mais,
aprs lui, ils trouvrent bientt le moyen de s'en dispenser, gardrent
les fonds en leur pouvoir le plus longtemps possible, afin de les
utiliser, et poussrent la rapacit jusqu' ne payer les dpenses
publiques que moyennant un escompte. Ce dut tre une vive satisfaction
pour Colbert de faire cesser d'aussi criants abus. Impatient de mettre
un frein  l'insatiable avidit des comptables, il s'empressa de
rvoquer l'hrdit et la survivance de tous les offices de finances,
afin de pouvoir supprimer ceux qui lui paratraient inutiles, exigea un
cautionnement des titulaires et les fora de tenir un journal dtaill
de leurs oprations, les obligea  la rsidence, sous peine de
destitution, sauf le cas d'une autorisation expresse du Conseil, assura
 l'tat, d'aprs une ancienne loi qu'il remit en vigueur, la premire
hypothque sur les biens meubles et immeubles des comptables, et fixa 
9 deniers seulement, au lieu de 5 sous pour livre, leurs frais de
recouvrement. En mme temps, Colbert imagina de se procurer d'avance le
montant des tailles en faisant souscrire aux receveurs gnraux des
obligations  quinze mois qui se ngocirent  un taux modr, expdient
trs-naturel, trs-licite, abandonn plus tard, mais auquel le premier
Consul s'empressa de revenir en 1801, avec sa sagacit accoutume,  la
suite d'une crise financire plus terrible que celle dont Colbert avait
 rparer les dsastres, et que le gouvernement emploie encore
aujourd'hui[164]. Enfin, les gabelles, les octrois et les autres droits
rcemment rachets furent afferms aux enchres publiques, aprs trois
publications, prcaution indispensable pour empcher les ignobles
trafics et les pots-de-vin, dans un temps surtout o ces sortes de
compositions, ruineuses pour le peuple, taient pour ainsi dire passes
dans les moeurs[165].

Tout en travaillant  rgler la quotit des revenus, Colbert s'occupait
donc du soin d'en assurer exactement la rentre au Trsor, et d'en
surveiller la dpense. A cet effet, on tint d'abord trois registres. Sur
l'un, intitul _Journal_, on portait toutes les ordonnances de dpense 
mesure qu'elles taient signes au Conseil, ainsi que la recette
effectue mois par mois au trsor royal; le second tait appel
_Registre des fonds_, et devait toujours indiquer les fonds disponibles
sur chaque nature de recettes; le troisime tait le _Registre des
dpenses_, et mentionnait toutes les ordonnances de paiement dlivres
par le Conseil, suivant la nature de la dpense.

En 1667, on ne tint plus que deux registres.

Les ordonnances de dpense taient d'abord signes par le secrtaire
d'tat dans le dpartement duquel la dpense tait faite; celui-ci les
remettait  la partie prenante, qui les rendait au contrleur gnral.
Ce dernier les signait aprs avoir indiqu sur quels fonds elles
seraient payes, et les donnait  signer au roi. Quand la somme
dpassait 300 livres, le roi mettait le mot _bon_, au-dessus de sa
signature. Enfin, lorsqu'une ordonnance tait payable au porteur pour
affaires secrtes, le roi ajoutait de sa main en marge: _Je sai
l'emploi de cette somme;_ c'est ce qu'on appelait _ordonnance de
comptant_. A la fin de chaque mois, Colbert prsentait le
registre-journal au roi, qui arrtait lui-mme le montant de la
dpense[166].

Il a dj t plus d'une fois question des ordonnances de comptant;
c'est un sujet qui comporte quelques dtails, et sur lequel on vient de
voir que l'attention de Colbert s'tait porte tout d'abord. Si la crise
financire de 1789 n'avait pas t le prtexte plutt que la cause de la
rvolution franaise; si cette rvolution n'tait pas sortie en quelque
sorte des entrailles mmes de l'ancienne organisation sociale, on
pourrait dire que les ordonnances de comptant y ont puissamment
contribu en agrandissant sans cesse le dficit, grce  la facilit
qu'elles donnaient au pouvoir de drober  tout contrle, tantt les
plus ruineuses oprations, tantt les plus folles dpenses. On lit dans
un dit de 1669: Ces ordonnances, tablies pour les dpenses secrtes
de l'tat, les prests et affaires extraordinaires tolrez, et pour
suppler dans les besoins pressants aux revenus ordinaires, ont donn
lieu  une infinit de pices fausses et simules, et il en a t
dlivr, de 1655  1660, pour 385 millions, qui ont servi  consommer
criminellement tous les revenus[167]. Cent vingt ans plus tard, en
1779, Necker trouva le budget charg pour 116 millions d'ordonnances de
comptant, et les rduisit d'une anne  l'autre 12 millions[168]. On se
figure les abus que devait engendrer cette facult laisse  un pouvoir
absolu de cacher  tous les yeux les motifs de dpenses aussi
considrables. Colbert fit bien adopter  ce sujet certaines
prcautions; mais il ne dtruisit pas le mal, parce que le mal tait
inhrent  la forme mme du gouvernement. En effet comment obtenir de
Louis XIV, qu'il soumt  la vrification de la Chambre des comptes les
tats constatant toutes ses dpenses personnelles, ou les sommes normes
annuellement employes pendant un certain temps  soudoyer le roi
d'Angleterre et les princes allemands? Colbert fit sans doute tout ce
qui tait possible en obtenant que les ordonnances de comptant fussent
signes par le roi, aprs examen des motifs rels de la dpense. Une
fois acquittes, ces ordonnances devaient tre brles tous les ans en
prsence du roi lui-mme, et remplaces par un _tat de certification
collectif_, que la Chambre des comptes tait autorise  recevoir, comme
pice de dpense, du garde du trsor royal. Tel est le mcanisme qui fut
adopt. Il ne sera pas sans intrt maintenant de faire passer sous les
yeux du lecteur les pices justificatives de cette curieuse
organisation financire. Les archives du royaume possdent  ce sujet
des documents encore indits auxquels, outre leur importance historique,
le nom mme des personnages qui y figurent donne un nouveau prix.

L'tat gnral des ordonnances de comptant pour l'anne 1676 fut arrt
par le roi  la somme de 2,232,200 livres,  Saint-Germain en Laye, le
20 dcembre 1678.

D'aprs cet tat, les appointements de Colbert s'levaient  55,500
livres, dont voici le dtail[169].

  Pour ses appointements comme membre du Conseil royal.             4,000 liv.
  --               comme intendant du trsor royal.                10,000
  --               comme contrleur gnral.                       14,000
  --               comme secrtaire d'Estat et des
                     commandements de Sa Majest.                   7,000
  --               pour gratification extraordinaire a
                     raison de ses services.                       20,000
                                                                   _______
                          TOTAL.                                   55,500

  Au premier commis du sieur Colbert pour son cahier
   de frais  cause dudit trsor royal.                             6,000
  Au sieur Berrier, secrtaire du Conseil et des finances.         20,000
  Au sieur Desmarets, pour gratification[170].                     10,000
  Au comte de Saint-Aignan, pour gratification
   en considration de ses services.                               36,000

On ne s'explique pas pourquoi les appointements des membres du conseil,
des divers ministres, des prsidents du Parlement et autres grands
fonctionnaires taient ports sur les tats du comptant. Au contraire,
les gratifications suivantes rclamaient imprieusement ce mode de
paiement. On les trouve inscrites,  divers chapitres, dans l'tat du
comptant de 1677[171]:

  Au sieur _de Vauban_, marchal de camp aux armes du Roy, en
  considration de ses services et pour luy donner
  moen de les continuer.                                       75,000 liv.

  Au sieur _Berrier_, en considration de ses services, etc.   30,000

  Au sieur _Lebrun_, premier peintre de Sa Majest.            22,000

  Aux sieurs _Despraux_ et _Racine_, en considration
  de divers ouvrages auxquels ils travaillent, par ordre de Sa
  Majest,  raison de 6,000 livres chacun[172].                12,000

  A Mlle la marquise _de Montespan_, pour l'entretenement
  et nourriture des ducs de Mayenne et comte de Vexin,
  et des demoiselles de Nantes et de Tours, ensemble de
  leurs domestiques, train, suite, quipages, et ce pendant
  les six premiers mois de 1677.                                75,000

  A _la mme_, pendant les six derniers mois.                  75,000

  Au sieur _Plisson_, maistre des requestes, en considration
  de ses services.                                              75,000

  Au sieur COLBERT, pour gratification, en considration
  de ses services et pour luy donner moen de me les
  continuer[173].                                              400,000

Voici maintenant la forme dans laquelle les ordonnances de comptant
parvenaient gnralement au garde du trsor royal.

Quelquefois, l'ordonnance mentionnait le nom de la partie prenante et le
motif de la dette[174]; mais c'tait l'exception. D'ordinaire, ni le nom
ni le motif n'y figuraient.

     Garde de mon trsor royal, M. Gdon du Metz, payez comptant au
     porteur de la prsente, pour affaires secrtes concernant mon
     service, dont je ne veux ici estre fait mention, la somme de... qui
     sera employe au premier acquit de comptant qui s'expdiera par
     certification  votre desharge.

  Fait  ----, le
  Sur la recepte gnrale des finances (_De la main du roi_), BON.
  De Tours. Paiement des six ---- LOUIS.
  premiers mois. _Au bas de la page:_ COLBERT.



D'autres fois enfin, mais trs-rarement, l'ordonnance de comptant tait
accompagne de pices justificatives. En voici une de ce genre
fidlement copie sur l'original[175]:

     Duveau, vous me ferez plaisir de donner  celuy qui vous randra ce
     billet deux cent louis d'or d'une debte que j'ay promis de payer,
     dans le commencement de ce mois y si ce quatriesme novembre
     1681[176].


     Sign: MARIE TERESE.

_Et, au-dessous, de la main de la reine_:

FAITES CELLA TOUTE A L'HEURE.



Voil quelle fut, depuis l'administration de Colbert jusqu'en 1789,
l'organisation de la comptabilit relative aux ordonnances de comptant.
On se figure les tranges abus que ces ordonnances devaient couvrir
avant lui, puisque l'ordre qu'il y introduisit n'tait encore que du
dsordre. Mais comment en et-il t autrement? Les favoris, les
matresses du roi, et Colbert lui-mme, trouvaient leur compte  ce que
le voile jet sur une foule de dpenses ne pt tre soulev. Qu'on
ajoute  cela le besoin de cacher  tous les yeux o passaient les
sommes normes affectes  l'achat des consciences. Or, dans le nombre
des ordonnances de comptant conserves aux archives du royaume, il en
est beaucoup qui ont eu videmment cette destination, principalement 
l'tranger, en Angleterre, en Allemagne, dans les tats de Hollande.
Tout en faisant la part des exigences de la politique, on est forc de
convenir que les formes de comptabilit de l'ancien gouvernement
encourageaient et provoquaient de pareils abus. Le dveloppement
immodr que prirent les ordonnances de comptant aux deux poques que
j'ai cites en est une preuve. Mais il est des rformes qu'il n'est pas
donn  un seul homme d'accomplir, cet homme ft-il dou d'un
dsintressement inaccessible  toutes les influences de la famille, et
arm d'un pouvoir sans bornes. Chaque forme de gouvernement a,
d'ailleurs, des vices qui lui sont inhrents. Les ordonnances de
comptant, corollaire fatal, mais oblig, d'une monarchie absolue, ne
pouvaient disparatre qu'avec elle, et ce ne fut pas trop d'une nation
entire de rformateurs pour prvenir le retour des gaspillages auxquels
un des ministres les plus intgres de cette monarchie avait essay de
porter remde dans la mesure et avec les tempraments qu'on vient de
voir.




CHAPITRE IV.

     Ngociations avec la Hollande, au sujet du droit de 50 sous par
     tonneau, tabli en France sur les navires trangers.--Causes de la
     prosprit commerciale de la Hollande vers le milieu du XVIIe
     sicle.--Bnfices de la compagnie des Indes-Orientales de ce
     pays.--Motifs qu'avait eus Fouquet en rtablissant le droit de
     tonnage.--L'ambassadeur Van Beuningen vient  Paris pour diriger
     les ngociations.--Ses prtentions sont combattues par Colbert.--Il
     obtient des concessions importantes.--Une compagnie du Nord, forme
     par Fouquet et soutenue par Colbert, est oblige de liquider.--Le
     droit de tonnage et l'_acte de navigation_.--Opinions d'Adam Smith
     et de Buchanan sur les mesures de ce genre.--Sans le droit de
     tonnage, la cration d'une marine en France et t
     impossible.--Premiers efforts de Colbert  ce sujet.--Il travaille
     seize heures par jour pendant toute la dure de son administration.


Cependant, la rforme des abus dont il vient d'tre question n'empchait
pas Colbert de suivre une ngociation trs-importante avec l'ambassadeur
extraordinaire des tats de Hollande, Van Beuningen, diplomate
trs-distingu, trs-habile, dont le nom acquit plus tard une grande
clbrit. Il s'agissait pour les tats de conclure un trait d'alliance
offensive et dfensive avec la France, en prvision des ventualits de
leurs dmls avec l'Angleterre; mais, en mme temps, les Hollandais
demandaient expressment que la France rapportt cet dit de 1659, par
lequel il tait interdit aux navires trangers de faire le commerce
international et de cabotage dans ses ports,  moins de payer un droit
de 50 sous par tonneau, dont les nationaux taient exempts, et la France
n'tait nullement dispose  faire une pareille concession. Cette
ngociation dura quatre ans, et l'on ne saurait se figurer la rare
patience et l'obstination imperturbable des ambassadeurs hollandais Van
Beuningen et Boreel, qui furent tour  tour chargs de la diriger.
L'histoire de leurs efforts, consigne en entier dans la correspondance
qu'ils entretinrent  ce sujet avec le grand-pensionnaire Jean de Witt,
est trs-curieuse  tudier, et renferme d'excellentes leons, mme pour
les ngociateurs de notre temps[177]. Avant d'en signaler les phases
principales, examinons rapidement quelle tait alors la situation
commerciale de la Hollande. Cet aperu aura, au surplus, son
opportunit, car l'tablissement en France d'un droit de 50 sous par
tonneau sur les navires trangers eut principalement pour cause
l'excessive prosprit  laquelle la Hollande tait parvenue  cette
poque, et sa tendance  absorber le commerce de l'Europe, dont elle fit
seule, pendant longtemps tous les approvisionnements.

La situation des Provinces-Unies tait en effet des plus brillantes vers
le milieu du dix-septime sicle; mais il ne faudrait pas croire, ainsi
qu'on l'a dit souvent, que leur prosprit ait commenc seulement en
1579, poque o elles secourent le joug de l'Espagne. En 1477, Philippe
de Bourgogne crivait au Pape que la Hollande et la Zlande taient des
les riches, habites de peuples braves et guerriers, qui n'avaient
jamais pu tre vaincus par leurs voisins et faisaient actuellement le
commerce sur toutes les mers[178]. Il y avait antrieurement,  Leyde,
 Amsterdam, des manufactures de laine renommes, et l'on voit, par un
dit de 1464, que le roi d'Angleterre, douard IV, interdit l'entre de
ses tats  toutes les productions, toffes et manufactures de la
Hollande, de la Zlande et de la Frise[179]. La pche du hareng et de la
morue, dont elle eut longtemps le monopole, procura  la Hollande des
gains immenses et donna  sa marine un essor prodigieux. Ns en quelque
sorte au milieu des mers, habitus ds l'enfance  toutes ses fatigues,
y vivant  moins de frais que les matelots des autres nations, les
Hollandais purent fixer leur fret  des conditions plus avantageuses, et
accaparrent peu  peu tout le commerce de transport. Une lettre de
Colbert lui-mme fournit, au sujet de l'importance de la marine
marchande hollandaise,  cette poque, un renseignement concluant. Le 21
mars 1669, ce ministre crivit  M. de Pomponne, ambassadeur en
Hollande, que le commerce par mer se faisait en Europe avec vingt-cinq
mille vaisseaux environ; que, dans l'ordre naturel, chaque nation
devrait en possder sa part suivant sa puissance, sa population et
l'tendue de ses ctes; mais que les Hollandais en ayant quinze  seize
mille, et les Franais cinq ou six cents au plus, le roi employait
toutes sortes de moyens pour s'approcher un peu plus du nombre de
vaisseaux que ses sujets devraient avoir[180]. Quant aux bnfices que
faisaient les Compagnies hollandaises dans leur commerce des Indes, ils
taient considrables, et, suivant l'habitude, les trangers les
grossissaient en raison du dsir qu'ils avaient d'y participer. Le
commerce des Indes avait d'abord appartenu aux Portugais. A la fin du
XVIe sicle, les Hollandais et les Zlandais, qui jusqu'alors
s'taient borns  acheter de seconde main aux Portugais les
marchandises des Indes, rsolurent d'aller les y chercher eux-mmes. Les
fils d'un brasseur organisrent cette expdition. En 1602, aprs
quelques mauvaises chances courageusement supportes, la Compagnie des
Indes-Orientales s'organisa au capital de 6,600,000 florins[181]. Vingt
ans aprs, en 1622, la Compagnie des Indes-Occidentales se forma au
capital de 7 millions de florins, divis en actions de 6,000 florins.
Entre autres privilges, les tats de Hollande lui accordrent un droit
de commerce exclusif sur la cte d'Afrique, dans toutes les les situes
entre la mer du Nord et la mer du Sud, ainsi que dans les
Terres-Australes. La Compagnie avait en outre, comme celle des
Indes-Orientales, le droit de construire des forts, de faire des
alliances et d'tablir des colonies. Environ quarante ans plus tard, les
Hollandais taient les matres exclusifs du commerce des piceries, ils
avaient de nombreux comptoirs dans les Indes, possdaient Java, les
Moluques, et le trait de Munster leur garantit la proprit de ces
avantages au prjudice des Espagnols et des Portugais, qui en avaient
joui avant eux[182]. Cependant, la fortune financire des deux
Compagnies, prouva des destins bien diffrents. La dernire cre,
celle des Indes-Occidentales, ne s'tait soutenue pendant quelque temps
que grce aux ressources qu'elle tirait du Brsil. Dpossde de cette
contre, ses affaires dclinrent, et elle se trouva oblige, en 1665,
de liquider  des conditions dsastreuses pour ses actionnaires et ses
cranciers. Mais il n'en fut pas de mme de la Compagnie des
Indes-Orientales. De 1605  1648, son dividende annuel s'leva une fois
 62 1/2 pour 100, et fut en moyenne de 22 pour 100. Dans la priode de
1649  1684, qui comprend l'administration de Colbert, la moyenne
descendit,  cause de la guerre,  17 1/2 pour 100[183]. Quoi qu'il en
soit, c'tait l un magnifique rsultat, qui procurait ensuite des
profits considrables  la Hollande entire par l'exportation qu'elle
faisait des produits des Indes. Il tait donc trs-naturel que la
France, avec l'immense dveloppement de ses ctes maritimes, avec sa
population dix fois plus forte, se trouvant d'ailleurs dans des
conditions de climat plus heureuses et dans une position plus centrale
que la Hollande, lui envit sa prosprit, ses riches Compagnies, ses
possessions lointaines, mais surtout sa marine,  laquelle la Hollande
devait tout cela[184].

L'tablissement du droit de 50 sous par tonneau n'eut pas d'autre cause,
mais elle suffisait pour que la France, une fois entre dans cette voie,
y persvrt rsolument. Ce droit, on l'a dj vu, avait t tabli par
Fouquet, qui s'tait born, du reste,  remettre en vigueur d'anciens
rglements publis par Henri IV et tombs depuis en dsutude[185].
C'tait en 1659. Frapp de plus en plus des envahissements de la marine
hollandaise, le gouvernement franais rendit,  la date du 15 mars, un
arrt par lequel il tait dfendu d'importer les marchandises sur des
navires trangers, sauf des permissions provisoires qui seraient
retires ds que les nationaux possderaient un nombre de navires
suffisant pour les besoins du commerce extrieur et du cabotage. Un
arrt du 31 mars fixa le prix de ces permissions  50 sous par tonneau.
Enfin, un nouvel arrt, dat du 20 juin, complta les prcdents, en
supprimant la formalit des permissions et en assujettissant au droit de
50 sous tous les navires trangers qui aborderaient dans les ports de
France pour y faire le commerce d'importation, d'exportation ou de
cabotage[186].

A ce coup qui l'atteignait dans ses intrts les plus chers, la Hollande
s'alarma, et rsolut d'envoyer son diplomate le plus habile, Conrard Van
Beuningen,  la cour de France en qualit de ministre extraordinaire,
pour y ngocier le trait d'alliance offensive et dfensive, avec ordre
de ne rien ngliger dans le but de faire rvoquer l'dit relatif au
nouveau droit. Cet ambassadeur arriva  Paris au mois de novembre 1660.
La situation dans laquelle il allait se trouver tait des plus
dlicates. Depuis 1648, poque du trait de Munster, une grande froideur
rgnait entre les deux cours. Le gouvernement franais surtout n'avait
pas oubli les obstacles qu'avaient apports  la conclusion de ce
trait les tats de Hollande, jaloux, non sans motifs, de son
agrandissement, craignant toujours de voir la France s'tablir  leurs
portes, et il en avait gard une rancune qu'on ne se donnait pas mme la
peine de dguiser. D'un autre ct, l'ambassadeur de Hollande venait
avec le plus vif dsir de faire annuler une mesure trs-populaire  la
cour, o l'on tait tellement honteux de la faiblesse de notre marine,
comparativement  celles de la Hollande et de l'Angleterre, qu'on
songeait ds lors  la relever par tous les moyens. Cependant, il y
avait de part et d'autre des motifs puissants pour s'entendre. A cette
poque, et dans la situation politique des deux pays, un trait
d'alliance offensive et dfensive leur tait galement avantageux, mais
il l'tait principalement pour la Hollande, dont le grand-pensionnaire,
Jean de Witt, avait d'autant plus  redouter l'animosit de l'Angleterre
qu'il existait dj, au sein mme des tats, un parti puissant prt 
profiter de ses moindres embarras pour le compromettre et le renverser
du pouvoir.

Les ngociations s'ouvrirent sur ces dispositions rciproques. Ds le
dbut de la correspondance  laquelle elles donnrent lieu entre Jean de
Witt et Van Beuningen, celui-ci constate les retards qu'prouvait sa
prsentation au cardinal Mazarin, encore vivant  cette poque, et les
mauvais souvenirs laisss  la cour de France par la conduite de la
Hollande au congrs de Munster. Malgr les rclamations des provinces de
Guyenne et de Bretagne, dont le droit de 50 sous diminuait sensiblement
les bnfices en loignant les Hollandais de leurs ports, Van Beuningen
mandait que l'dit s'excutait partout, et que le surintendant lui avait
paru trs-dcid  le maintenir[187]. Il faisait connatre en mme temps
qu' Dieppe,  la suite d'une motion populaire, on avait pill la
maison d'un receveur du droit de tonneau. Le soulvement tait arriv 
l'occasion de deux btiments hollandais chargs de grains qui, aprs
avoir essay de dcharger sans payer le droit, avaient pass outre ds
qu'on le leur eut refus; mais le roi avait donn ordre d'instruire
contre les coupables, et quelques-uns avaient t punis de mort[188].
Les tats de Hollande s'taient d'abord flatts d'obtenir l'abolition
entire du droit; mais, quand leur ambassadeur connut mieux les
dispositions de la cour de France, quand il vit ce qui s'tait pass 
Dieppe, et que les sollicitations des dputs de la Bretagne et de la
Guyenne n'avaient pu obtenir mme une simple diminution, il comprit
toutes les difficults de sa mission, et informa son gouvernement que
les obstacles et les retards qu'prouverait la conclusion du trait
viendraient principalement des prtentions relatives au droit de 50 sous
par tonneau. Quoi qu'il en soit, il ne laissa pas de faire valoir avec
force et  diverses reprises les motifs par lesquels il prtendait
justifier les rclamations des tats. Ces motifs taient de plusieurs
natures. Le ministre plnipotentiaire de Hollande faisait d'abord
observer que l'dit sur les droits de navigation constituait une
innovation tellement ruineuse pour les habitants des Provinces-Unies
que, si l'on y persvrait, son gouvernement ne pourrait s'empcher
d'adopter des mesures rtorsionnelles au prjudice des Franais; que
dj l'Angleterre avait pris ce parti[189], et que certainement les
tats de Hollande ne manqueraient pas de la suivre dans cette voie, si
toutefois ils ne jugeaient pas plus  propos d'augmenter
considrablement les droits sur les vins, les fruits, le sel, et
gnralement sur tous les objets imports de France; qu'au surplus
l'impt de 50 sous par tonneau allait directement contre le but qu'on
s'tait propos, puisqu'il avait donn lieu aux remontrances de toutes
les villes de France, qui se plaignaient videmment dans leur propre
intrt et non pour tre agrables  la Hollande; et enfin, qu'
supposer qu'il en rsultt quelque avantage pour la France, le mauvais
effet qu'il produisait dans les esprits des deux peuples devait tre
pris en srieuse considration au moment o il tait question de signer
un nouveau trait d'troite alliance. Van-Beuningen ajoutait que la
France avait grand tort d'envier aux sujets des Provinces-Unies le
commerce de transport dont ils taient en possession; qu' la vrit ce
commerce tait considrable, mais que les bnfices n'en pouvaient tre
compars  ceux que les Franais faisaient sur leurs fruits et leurs
denres, le fret tant descendu  si bas prix que les armateurs ne
tiraient pas de leurs navires l'intrt de l'argent qu'ils y avaient
dpens. Mais un point sur lequel il insistait principalement, c'tait
la menace de reprsailles, et il allait jusqu' dire en finissant que
les tats, dans le lgitime dsir qu'ils avaient de voir les relations
commerciales des deux peuples rtablies sur leurs anciennes bases, ne se
contenteraient pas de prohiber les manufactures et les fruits de France,
mais qu'ils engageraient les princes allemands  leur expdier des vins
du Rhin qu'on pourrait avoir, en diminuant quelque peu les droits
d'entre, au mme prix que ceux de France, ce qui ferait pour notre
nation une perte relle de 8 millions tous les ans[190].

Telles taient les raisons que les tats de Hollande faisaient valoir
avec instance, par l'intermdiaire de leur reprsentant, pour obtenir la
suppression du droit de 50 sous par tonneau, sans que ni les confrences
que celui-ci avait avec les commissaires du gouvernement franais, ni
les notes et les mmoires qu'il leur fournissait, lui eussent donn le
moindre espoir de russir, lorsque la disgrce du surintendant clata.
Peu de jours aprs, Van Beuningen crivait que cette disgrce lui
donnait quelque espoir par rapport au droit de tonneau[191]. Mais son
illusion ne fut pas de longue dure. A quelque temps de l, il vit bien,
au contraire, que les chances taient devenues moins favorables que
jamais. Colbert avait succd  Fouquet dans la direction des
ngociations, et, parmi les moyens qui lui semblrent le plus propres 
donner  la France une marine proportionne  son importance
territoriale et politique, l'impt de 50 sous par tonneau sur tous les
navires trangers qui frquenteraient nos ports lui parut un des plus
efficaces. On vient de voir les arguments un peu spcieux de la
Hollande. A cela, Colbert objectait, avec beaucoup de sens, qu'il ne
fallait pas faire trop d'attention  tous ces beaux raisonnements, par
le motif que l'intention du roi tant d'engager ses sujets  se livrer 
la navigation, l'impt tabli sur les btiments trangers y
contribuerait fortement; que dj plusieurs btiments franais avaient
t construits; qu'au surplus, il convenait au moins d'attendre quelque
temps pour savoir si le droit de tonneau causerait au commerce et  la
navigation des Hollandais tout le prjudice dont se plaignaient d'avance
les commissaires des tats; que, dans tout tat de cause, on devait
laisser au roi la facilit de faire l'essai d'un projet ne tendant 
rien moins qu' rtablir la navigation ruine de son royaume; et
qu'enfin, comme dans les rglements concernant le commerce des tats,
LL. HH. PP.[192] ne consultaient que l'intrt de leurs peuples, sans se
soucier de celui des autres, il tait naturel que le roi de France et
une gale libert[193]. Il semble, d'aprs cette rponse de Colbert, que
les prtentions des commissaires hollandais auraient d tre
compltement repousses. Mais il n'en fut pas tout  fait ainsi. Comme
il arrive souvent dans les ngociations de ce genre, l'intrt politique
du moment l'emporta. Dans le _Trait d'amiti, de confdration, de
commerce et de navigation_, qui fut sign le 27 avril 1662,  Paris,
entre la France et les Provinces-Unies des Pays-Bas, celles-ci furent
autorises, par article spar,  ne payer le droit de 50 sous qu'une
fois par chaque voyage, en sortant des ports du royaume, et non en y
entrant. En outre, le droit fut rduit de moiti pour les navires qui
sortiraient chargs de sel; et il fut convenu que, si les tats
trouvaient  propos de mettre une semblable imposition sur les navires
trangers, elle ne pourrait excder,  l'gard des Franais, celle que
les sujets de la Hollande paieraient dans nos ports[194].

En ralit, le trait de 1662 consacrait, pour les Hollandais, une
rduction de moiti dans tous les cas, parce qu'ils ne voyageaient
jamais sur l'est, et des trois quarts du droit pour les navires qui
chargeraient du sel franais, beaucoup plus estim que celui de
Portugal, le seul pays qui en fournt alors des quantits un peu
considrables. Cependant, tout en s'applaudissant du trait, les
Hollandais n'taient qu' moiti satisfaits, et ce qu'il laissait
subsister du droit de tonnage leur tait un grand sujet de dplaisir.
L'article spar portait, il est vrai, qu'un jour peut-tre le roi
pourrait, sur les remontrances des tats, abolir entirement le droit.
Mais c'tait l un engagement sans importance, admis dans l'article par
la France uniquement pour sauver l'amour-propre du ministre
plnipotentiaire de la Hollande. Dou comme il l'tait d'une
clairvoyance et d'une exprience consommes, celui-ci ne le prit que
pour ce qu'il valait. On peut s'en convaincre par ce passage de la
lettre qu'il crivit au grand-pensionnaire, le jour mme de la signature
du trait.

     Il faudra bien du temps et bien de la prudence pour dsabuser et
     convaincre M. Colbert, qui est un vrai financier, et tout rempli du
     projet d'accrotre la navigation des sujets de ce royaume, s'il est
     possible, outre qu'il est le seul  qui on s'en rapporte sur cet
     article[195].

Une fois le trait sign, Van Beuningen retourna en Hollande, laissant 
Paris l'ambassadeur Borcel. Celui-ci avait alors pour mission expresse
de hter le plus possible l'change des ratifications du nouveau trait,
et de poursuivre l'abolition intgrale du droit sur les navires
trangers. En mme temps, il devait mettre tout en oeuvre pour faire
lever l'interdiction qui fermait, depuis quelques annes, la France aux
huiles de baleine trangres, par suite du privilge exclusif concd 
une Compagnie du Nord, oeuvre de Fouquet, la seule qui lui et survcu
avec le droit de 50 sous par tonneau. L'ambassadeur Borcel n'pargna ni
soins ni dmarches pour atteindre ce triple but; mais,  peine le trait
sign, les dispositions du gouvernement franais vis--vis de
l'Angleterre parurent changer, et dix-huit mois se passrent sans que la
Hollande pt obtenir l'change des ratifications. Quant au droit de 50
sous par tonneau, Colbert resta inbranlable. Bien plus, au lieu de
revenir sur ce qui tait, il songeait de plus en plus  en tirer parti,
dans l'intrt du commerce, et l'ambassadeur de Hollande se plaignait
amrement de ce que les sujets des tats taient par tout exposs 
toute sorte de difficults et de vexations, dans la vue de les rebuter
et de les obliger ainsi, indirectement,  ne plus frquenter les ports
de France[196]. Une autre fois, il crivait:

     On remue ciel et terre ici pour ter aux trangers la navigation
     et le commerce, et faire passer l'une et l'autre aux sujets du roi.
     Ainsi chacun doit veiller  ses propres intrts. Il n'y a pas de
     sujet de chagrin et de peine qu'on ne fasse aux sujets de LL. HH.
     PP. sous prtexte de ce droit de tonneau; cependant, tant que le
     trait ne sera pas ratifi, toutes mes plaintes seront
     inutiles[197].

Une de ces difficults provenait du jaugeage des navires. Souvent, des
contestations avaient lieu  ce sujet, et les Hollandais se plaignaient
avec raison d'tre obligs d'aller plaider  cinquante ou soixante
lieues de leur navire. De l des observations sans cesse renaissantes de
la part de l'ambassadeur; mais, ajoute-t-il, pour toute conclusion, on
me renvoye toujours auprs de M. Colbert, auprs duquel il est assez
difficile de russir dans toutes les affaires qui intressent les
finances[198]. Pourtant, la France n'tait pas guide dans cette
affaire par un intrt fiscal, car le droit de 50 sous ne rapportait
gure que 600,000 livres; mais, suivant l'ambassadeur, il avait port un
coup mortel au commerce et  la navigation de la Hollande[199].

     Ce malheureux droit de tonneau, crit-il encore le 18 mai 1663,
     est de l'invention d'un homme dont on condamne presque toutes les
     actions; mais il parat que celle-ci est profitable: c'est pourquoi
     on la maintient.

Quant  la Compagnie du Nord, l'ambassadeur de Hollande eut la
satisfaction de la voir se dissoudre d'elle-mme et tout naturellement.
Elle va _ reculons_, dit-il avec un plaisir visible dans une de ses
lettres. Il est vrai que la Compagnie faisait tout ce qu'il fallait pour
cela, car, malgr le privilge dont elle jouissait, ou plutt  cause de
ce privilge mme, l'huile et les fanons de baleine se vendaient
beaucoup plus cher en France qu'avant sa cration. Bientt, la moiti de
son capital fut englouti, et elle sollicita pour toute faveur de
renoncer au privilge qu'on lui avait concd,  condition qu'on
mettrait une imposition  son profit sur les huiles et fanons de baleine
jusqu' l'entier recouvrement des pertes qu'elle avait faites. C'tait
un exemple frappant et curieux  tudier des abus que tranent presque
toujours  leur suite les privilges et les protections.
Malheureusement, il passa inaperu, et la mme faute amena bien souvent
encore, sous l'administration de Colbert, d'aussi fcheux rsultats.

Telle fut la premire ngociation importante  laquelle Colbert eut 
prendre part. Un acte qui a une grande analogie avec l'dit de Fouquet
concernant les navires trangers, le fameux _Acte de Navigation_ du
Long-Parlement, a t diversement apprci par deux hommes fort
comptents, et professant tous deux les principes conomiques les plus
libraux, Adam Smith et Buchanan. Adam Smith a dit  ce sujet que, les
moyens de dfense de la Grande-Bretagne dpendant surtout du nombre de
ses vaisseaux et de ses matelots, c'est avec raison que l'Acte de
Navigation avait cherch  donner aux vaisseaux et aux matelots anglais
le monopole de la navigation de leur pays par des prohibitions absolues
en certains cas, et par de fortes charges dans d'autres, sur la
navigation trangre. Il est vrai, dit-il, qu'en diminuant le nombre des
vendeurs, auxquels il fermait expressment tous les ports de la
Grande-Bretagne, l'Acte de Navigation diminuait ncessairement celui des
acheteurs, ce qui exposait les Anglais, non-seulement  acheter plus
cher les marchandises trangres, mais encore  vendre celles du pays
meilleur march que s'il y avait une parfaite libert de commerce.
Nanmoins, la sret de l'tat tant d'une plus grande importance que sa
richesse, l'Acte de Navigation parat au clbre conomiste, le plus
sage peut-tre de tous les rglements de commerce de l'Angleterre[200].
D'un autre ct, un des plus clbres commentateurs de Smith, Buchanan,
a fait observer  ce sujet, qu'il y avait de grands motifs de mettre en
doute la sagesse d'une mesure qui portait une aussi grave atteinte  la
libert naturelle du commerce; que d'autres tats pourraient avoir
recours aux mmes moyens, et, se trouvant exclus de la navigation de la
Grande-Bretagne, l'exclure  leur tour de leur navigation; qu'avec un
systme de libert universelle, toutes les nations prendraient part  la
navigation de la Grande-Bretagne, qui participerait  son tour  la
navigation gnrale du monde. Il y avait donc lieu de se demander si les
chances d'acqurir une grande puissance navale ne seraient pas aussi
favorables avec le principe de la libert de la navigation qu'avec un
systme de restriction[201].

Tout en admettant avec Buchanan que l'Acte de Navigation portait en
effet atteinte  la libert naturelle du commerce, il est permis
d'examiner si l'conomiste cossais n'a pas jug cette question plus
nettement et d'un point de vue plus pratique que son commentateur. Ce
qui est certain, c'est qu' l'poque o l'Acte de Navigation fut adopt
par le Long-Parlement, la Hollande faisait presque tout le commerce de
l'Angleterre, et que, par le fait seul de la publication de l'Acte, ce
commerce passa forcment aux mains des Anglais. On objecte que toutes
les nations pourraient prendre de pareilles mesures; mais la preuve que
cela ne se peut pas, c'est que cela n'a pas t fait. Il y avait l
d'ailleurs une raison dominante: c'est que ni l'Angleterre, ni la France
ne pouvaient consentir  rester sans marine  ct de la Hollande qui
comptait alors prs de vingt mille navires. Les raisons allgues par
Adam Smith en faveur de l'Acte de Navigation s'appliquent donc aussi 
l'dit dont Colbert combattit la rvocation, et s'y appliquent avec
d'autant plus de force que la marine franaise tait alors,
comparativement  celle de l'Angleterre, dans le plus triste tat[202].
Au surplus, l'dit concernant les navires trangers tait loin de
procder d'une manire aussi exclusive que l'Acte de Navigation.
Celui-ci dfendait  tous les btiments dont les propritaires et les
trois quarts de l'quipage ne seraient pas sujets de la Grande-Bretagne,
de commercer dans les tablissements et colonies de cette nation, ou de
faire le cabotage sur ses ctes, sous peine de confiscation du btiment
et de la cargaison. D'autres articles dfendaient l'importation d'un
trs-grand nombre de marchandises encombrantes autrement que par des
navires appartenant  des sujets de la Grande-Bretagne, et l'un de ces
articles spcialement dirig contre la Hollande, qui tait alors
l'entrept gnral de l'Europe, portait qu'un certain nombre d'objets
encombrants ne pourraient tre imports, mme par les btiments de la
Grande-Bretagne, de tout autre pays que de celui qui les produisait, et
cela sous peine de confiscation. Enfin, le poisson sal de toute espce,
les fanons, l'huile et la graisse de baleine, quand la pche et la
prparation n'en avaient pas t faites  bord des btiments de la
Grande-Bretagne, ne pouvaient tre imports sans payer un double droit
de douane. En France, au contraire, rien d'aussi absolu, d'aussi
exclusif: notre marine tait dans l'enfance, nos ports n'taient ferms
 personne, et les Hollandais, aprs les diminutions de tarif que la
France leur avait accordes par le trait du 27 avril 1662, pouvaient
fort bien, grce  l'conomie de leur navigation, continuer  frquenter
nos ports. Mais on ne se rsigne pas  partager ce que l'on a possd
exclusivement pendant longtemps. Faute de comprendre les justes
exigences du gouvernement franais et les ncessits de sa position, les
Hollandais traversrent ses projets de tout leur pouvoir. De l, aigreur
dans les relations diplomatiques, reprsailles de tarif, guerres
fatales pour la France et la Hollande, qu'elles finirent par puiser.
Aprs avoir vcu dans une paix parfaite avec la Hollande depuis 1579
jusqu' 1659, poque de l'tablissement du droit de 50 sous par tonneau,
la France, dit-on, a t ensuite en guerre avec elle pendant cinquante
ans[203]. La guerre de 1672, je le prouverai plus loin par des textes
officiels, eut une cause plus immdiate; mais, le droit de tonnage y
et-il aussi contribu, la France pouvait-elle rester toujours
stationnaire et sans marine, entoure, comme elle l'tait, de voisins
dont la marine tendait  devenir plus puissante d'anne en anne? Dans
la position gographique qu'elle occupe, sous le charme des ides de
conqute et d'agrandissement qui fermentaient alors dans toutes les
ttes, commande par un roi jene, ambitieux de renomme, et entour de
ministres qui ne cherchaient que des occasions d'acqurir de la gloire 
lui fournir, enfin, avec ce mirage continuel des colonies, o d'immenses
richesses semblaient alors rserves  quiconque voulait seulement aller
les prendre, une pareille infriorit tait intolrable pour la France,
et l'on conoit fort bien que Colbert _remut ciel et terre_ pour en
sortir au plus tt et  tout prix. Ce fut le malheur de Jean de Witt et
de la Hollande de n'avoir pas fait la part de cet entranement et de ces
besoins. Erreur funeste qui fit rpandre bien du sang et des larmes!
Mais alors,  l'issue des ngociations du trait de 1662, o plutt 
l'change des ratifications de ce trait, vers la fin de l'anne 1663,
on tait loin de prvoir tant de dsastres. De plus en plus indisposs
contre l'Angleterre, dont l'Acte de navigation avait port un coup fatal
 leur commerce, les Hollandais entrevoyaient bien dans un avenir peu
loign la possibilit d'une guerre avec cette puissance; toutefois, ils
l'attendaient sans crainte, comptant sincrement sur le concours de la
France. Quant  Louis XIV, aprs avoir sign le trait d'alliance
offensive et dfensive avec la Hollande, il se retournait secrtement
vers l'Angleterre, et le but principal de sa politique semble avoir t,
dans cette priode de son rgne, de mettre les marines des deux nations
aux prises; et de les faire battre l'une par l'autre au profit de la
marine franaise, au rtablissement de laquelle il apportait dj tous
ses soins[204].

En attendant, Colbert travaillait, avec cette ardeur infatigable qui a
t l'un des traits les plus distinctifs de son caractre,  rformer
toutes les parties vicieuses de l'administration. _Labor improbus omnia
vincit_, a dit le pote; cela a surtout t vrai pour ce ministre. En
effet, une volont ferme, nergique, de faire le bien, une tendance
trs-prononce vers l'unit et l'galit, autant que l'unit et
l'galit taient possibles au dix-septime sicle, une exactitude
irrprochable dans ses engagements, enfin seize heures par jour d'un
travail assidu pendant tout le temps qu'il a t ministre, voil
peut-tre ses principaux titres aux honneurs et au pouvoir pendant sa
vie,  la gloire qui entoure son nom depuis qu'il est mort. Svre comme
il l'tait pour lui-mme, on conoit qu'il ft exigeant envers ses
commis. t et hiver, son neveu Desmarets travaillait avec lui ds sept
heures du matin. Un jour, il n'arriva qu' sept heures un quart, et
Colbert, sans lui parler, le mena vers la pendule. Mon oncle, lui dit
Desmarets, il y a eu hier au chteau un bal qui a dur fort tard, et les
Suisses m'ont fait attendre un quart d'heure.--Il fallait vous prsenter
un quart d'heure plus tt, rpondit Colbert, et tout fut dit; mais il
est probable que la leon ne fut pas perdue[205]. On vient de voir les
mesures qu'il adopta pour la restauration des finances et pour doter la
France d'une marine en rapport avec son rang et sa population. Mais,
avec lui, chaque journe apportait sa tche, et nous allons assister 
d'autres rformes tout aussi importantes, parmi lesquelles figureront en
premire ligne, celles du tarif des douanes, tant intrieures
qu'extrieures, des codes, des rglements sur les eaux et forts. En
mme temps, l'ouverture du canal de Languedoc, la cration des
Compagnies des Indes orientales et occidentales, d'une nouvelle
Compagnie du Nord, la rorganisation des consulats, les encouragements
donns aux manufactures, au commerce,  la marine, aux lettres, aux
beaux-arts, les constructions de Versailles, rclameront ses soins; et
si des objections peuvent tre faites au systme qu'il crut devoir
adopter relativement aux compagnies privilgies,  l'amlioration des
manufactures et au commerce des grains, jamais, depuis cette poque, il
est permis de le dire, ni la marine, ni les lettres, ni les beaux-arts
n'ont brill en France d'un plus vif clat.




CHAPITRE V.

     Portrait et caractre de Colbert d'aprs Guy-Patin, Mme de
     Svign, M. de Lamoignon, etc., etc.--Il devient le confident
     intime de Louis XIV (1663).--Lettre de ce roi  Colbert au sujet de
     M. de Montespan.--Colbert poursuit ses rformes.--Rduction des
     dettes communales.--Abus commis par les maires et
     chevins.--Troubles en Bourgogne au sujet de la rduction des
     dettes (1664).--Usurpation et vente des titres de
     noblesse.--Mesures prises par Colbert pour rprimer ces
     abus.--Modification du tarif des douanes (1664).--Colbert aurait
     voulu soumettre la France entire  un tarif uniforme.--Rsistances
     qu'il prouve.--La _douane de Valence_.--Promulgation du tarif de
     1664.--Organisation douanire du royaume par suite de l'adoption de
     ce tarif.


Tous les portraits de Colbert le reprsentent avec des sourcils pais,
un regard austre, des plis de front redoutables. Son accueil froid et
silencieux tait l'effroi des solliciteurs les plus intrpides[206].
C'tait un homme de marbre, _vir marmoreus_, selon Guy-Patin. Un autre
contemporain a dit de lui: Il est homme sans _fastidie_, sans luxe,
d'une mdiocre dpense, qui sacrifie volontiers tous ses plaisirs et
divertissements aux intrests de l'Estat et aux soins des affaires. Il
est actif, vigilant, ferme et inviolable du ct de son devoir, qui
tmoigne n'avoir pas grande avidit pour les richesses, mais une forte
passion d'amasser et de conserver les biens du roi[207]. Un jour, cette
Mme Cornuel, qui s'tait fait une rputation par son esprit au milieu
de la socit la plus spirituelle, entretenait Colbert de ses affaires
sans pouvoir obtenir une rponse. _Monseigneur_, s'cria-t-elle enfin,
pique au vif de ce silence, _faites-moi au moins signe que vous
m'entendez_[208]. Mme de Svign appelait Colbert le _Nord_, et
tremblait  la seule ide de lui demander une audience[209]. Pourtant,
elle s'y rsignait quelquefois, et un jour que, bravant son abord
glacial, elle vint lui recommander son fils avec cette chaleur un peu
verbeuse sans doute qu'elle apportait dans ses affections de famille,
elle sortit  moiti satisfaite de n'avoir obtenu de lui que ces mots:
_Madame, j'en aurai soin_[210]. Une autre fois, Mme de Svign
invitait spirituellement Mme de Coulange, qui sollicitait une
intendance pour son mari,  prier le roi, si elle voulait russir, _de
la faire parler  M. Colbert_. Dans l'apprciation qu'il a laisse du
caractre de ce ministre, un de ses plus illustres contemporains, le
premier prsident de Lamoignon, a dit que c'tait un des esprits du
monde les plus difficiles pour ceux qui n'taient ni d'humeur ni d'tat
 lui tre entirement soumis.

     Cela vient, dit M. de Lamoignon, plutt de son humeur que d'aucune
     mauvaise volont; mais cette humeur est capable de produire de bien
     mauvais effets; car il la suit entirement et il se fortifie dans
     ses dfauts par ses bonnes qualits, et, comme il est plein de la
     connoissance des services qu'il rend, lesquels sont en effet
     trs-grands, et tels que je crois qu'il n'y a personne qui pt
     travailler avec plus d'application, avec plus de fidlit et de
     capacit, et mme avec plus de succs, pour dgager les finances du
     roi, pour en ter les abus et y tablir un ordre excellent, cette
     connoissance lui fait croire que tout ce qui ne suit pas ses
     sentiments est mauvais, qu'on ne peut le contredire sans ignorance
     ou sans malignit, et il est si persuad que toute la bonne
     intention est chez lui qu'il ne peut pas croire qu'il s'en puisse
     trouver chez les autres,  moins qu'ils ne se rangent entirement
     de son avis. C'est ce qui le porte  vouloir trop fortement ce
     qu'il veut, et  employer toute sorte de moyens pour parvenir  la
     fin qu'il s'est propose, sans considrer que bien souvent les
     moyens sont tels qu'ils peuvent rendre mauvaise la meilleure fin du
     monde. Son humeur et son habilet le portent aussi  conduire
     toutes choses despotiquement, et, comme il n'a pas t dans les
     compagnies rgles, o on apprend  dfrer aux sentiments des
     autres et  rgler sa conduite et son propre jugement sur le
     secours de ceux avec lesquels on travaille, il veut tout dcider et
     tout emporter par sa seule autorit, sans se concerter avec ceux
     qui ont titre et caractre pour juger des objets dont il s'agit; au
     contraire, ce sont ceux-l dont il est le plus loign de prendre
     conseil, parce que ce seroit comme un partage d'autorit qu'il ne
     peut souffrir; et cette mme disposition le jette dans une autre
     extrmit qui parot d'abord bien oppose, mais qui procde du mme
     principe et que j'ai retrouve dans plusieurs personnes du morne
     caractre: c'est d'tre trs-susceptible des diffrentes
     impressions que ses valets et ceux qui sont entirement soumis 
     ses ordres lui veulent donner. La dfiance et les soupons suivent
     presque toujours ces dispositions-l; aussi, je n'ai vu personne
     qui en soit plus susceptible[211].

Cependant, cet homme si difficile et si rude,  l'abord glacial, aux
manires austres et dures, avait t oblig, pour se raffermir au
pouvoir, o il s'tonnait sans doute encore lui-mme d'tre arriv, de
se prter aux plus intimes confidences du roi, de servir, de favoriser
ses amours. Au mois d'aot 1663, Louis XIV tait l'amant heureux, mais
discret, de Mlle de La Vallire. Dans un voyage qu'il fit alors en
Lorraine, il crivit  Colbert le billet suivant:

     ...Rends les lettres que je vous envoie et particulirement celle
     o il n'i a rien dessus, qui s'adresse  la personne que je vous ai
     recommande en partant; vous m'entendes bien[212].

Plus tard, chaque fois que Mlle de La Vallire voulait cacher les
rsultats de cette faiblesse qui faisait tout  la fois son bonheur et
sa honte, il fallait que le ministre de Louis XIV intervnt. Puis, quand
les jours du remords et du dsespoir arrivrent, et que, dsole,
inconsolable de la faveur chaque jour plus vidente de sa rivale,
Mlle de La Vallire se retira pour la premire fois dans un couvent
de Chaillot, ce fut Colbert, Mme de Svign nous l'apprend, que le
roi chargea de la ramener  Versailles[213]. Enfin, voici une autre
lettre de Louis XIV  Colbert, qui fait voir quel rle indigne d'eux les
mauvaises passions du roi imposaient parfois  ses ministres.

           Saint-Germain-en-Laye, le 15 juin 1678.

     Monsieur Colbert, il me revient que Montespan se permet des propos
     indiscrets. C'est un fou que vous me ferez le plaisir de suivre de
     prs, et, pour qu'il n'ait plus de prtexte de rester  Paris,
     voyez Novion, afin qu'il se hte au Parlement.

     Je sais que Montespan a menac de voir sa femme, et, comme il en
     est capable et que les suites seroient  craindre, je me repose
     encore sur vous pour qu'il ne parle pas. N'oubliez pas les dtails
     de cette affaire, et surtout qu'il sorte de Paris au plus tt.

     Louis[214].

Et Colbert fit sans doute ce que Louis XIV demandait. Ne blmons pas
trop nanmoins cette condescendance d'un des ministres les plus austres
qui aient occup le pouvoir, pour les faiblesses du roi; ne la jugeons
pas surtout avec les ides du XIXe sicle. Pour que Louis XIV se soit
montr dans un carrosse o se trouvaient avec lui Marie-Thrse,
Mlle de La Vallire et Mme de Montespan, pendant que le peuple
disait tout bas en les voyant passer; _Voil les trois reines_[215];
pour qu'il ait fait lgitimer tous ses enfants naturels par le
Parlement, il faut qu'il ait eu, jusqu' un certain point pour complices
les ides et les moeurs de son temps. On ne passe pas, d'ailleurs, sans
prils d'une situation prcaire, comme l'avait t celle de la royaut
sous la Fronde,  une souverainet sans limite et sans contrle. Qu'on
se rappelle en outre que Henri IV avait lgitim treize de ses btards;
qu'on songe enfin  l'espce de culte que les personnages les plus
considrables, non-seulement de la France, mais de l'Europe, par leur
position et par leur intelligence, professrent pour Louis XIV pendant
les trente premires annes de son rgne,  l'ivresse de Mme de
Svign lorsqu'elle en avait obtenu un compliment, au malheur de Racine
pour lui avoir dplu, et l'on sera sans doute indulgent pour celui qui,
vivant dans sa sphre et sous son influence immdiate, a servi dans
quelques circonstances, il est vrai fcheuses, d'instrument docile  ses
caprices et  ses passions.

Mais ces services d'intrieur occupaient heureusement fort peu de place
dans la vie de Colbert, et jamais peut-tre ministre n'a t moins
absorb que lui par les petites intrigues, par le soin de faire sa cour
et de djouer les influences rivales. On a vu la srie de mesures
rparatrices qu'il avait fait adopter dans les trois premires annes de
son administration. Sr de l'appui du roi, Colbert poursuivait le cours
de ses rformes avec une ardeur que le succs ne faisait qu'augmenter.
Dj les tailles avaient t rduites de 50  36 millions. Concdes en
adjudication publique, les fermes rapportaient moiti plus; la rvision
des rentes avait procur une conomie de 8 millions; enfin, l'ordre
introduit depuis peu dans les comptes des receveurs commenait  porter
ses fruits. Mais ce n'tait pas tout, et si d'excellents rsultats
avaient t obtenus, il restait beaucoup  faire encore, principalement
dans les provinces, o, par suite des dettes normes qu'avaient
contractes les communes et des exemptions  la taille usurpes sous
prtexte de noblesse, le menu peuple des villes et des campagnes se
trouvait cras d'impts. Ces deux objets attirrent l'attention de
Colbert ds 1663, et il rsolut d'y porter remde immdiatement.

En ce qui concernait les dettes des communes et l'intervention du
pouvoir royal dans la gestion des finances municipales, la chose n'tait
rien moins que facile et demandait en mme temps beaucoup de vigueur et
d'adresse. Ces dettes, on en aura la preuve tout  l'heure, s'levaient
 des chiffres vraiment excessifs, sans rapport avec l'importance des
villes. Cependant, la plupart des emprunts ne remontaient qu' l'anne
1647. A cette poque, le cardinal Mazarin, toujours aux expdients,
avait fait rendre un dit portant que tous les droits d'_octroi_ et
autres, qui se levaient au profit des villes et communauts, seraient
ports  l'pargne, et autorisant les maires et chevins  lever, par
doublement, les mmes droits et octrois[216]. Au lieu de doubler
l'octroi, les communes prfrrent emprunter, esprant sans doute que
l'dit serait bientt rapport, et, comme rien n'est plus glissant que
la voie des emprunts, quinze ans aprs, le mal tait tellement
considrable que des moyens nergiques pouvaient seuls y mettre ordre.
Ainsi, dans la province de Bourgogne, la ville de Beaune, dont les
revenus patrimoniaux et les octrois n'atteignaient pas 17,000 livres,
devait 560,000 livres; dans la mme province, Arnay-le-Duc, petite ville
de quelques mille mes, ne devait pas moins de 317,000 livres[217]. Le
mal et t moindre encore si ces sommes eussent t employes en
dpenses utiles, mais il s'en fallait de beaucoup, et les comptes
annuels d'Arnay-le-Duc tablissaient, par exemple, qu' cette poque la
meilleure partie des deniers de la ville s'employait en frais de voyage
allous aux magistrats qui se rendaient  Dijon sous prtexte de
rclamer des exemptions de logements militaires, ou pour suivre des
procs qu'ils tranaient exprs en longueur. Et ce n'tait pas l un
abus local, car, quelques annes aprs, Louis XIV rendit, pour le
rformer, un dit trs-significatif qui mrite d'tre rapport.

     Le roy ayant est inform que les dettes des villes et communauts
     procdent en partie des frais de voyage et desputation des maires,
     eschevins, consuls et autres qui ont l'administration des affaires
     publiques, lesquels ayant des procs en leurs mains ou autres
     affaires particulires en la ville de Paris, ou  la suitte de la
     cour ou ailleurs, font naistre ou supposent des affaires auxdites
     villes et communauts, et soubs ce prtexte, se font nommer dputez
     pour les solliciter et poursuivre, et ensuite payer des frais de
     leurs voyages et des longs sjours qu'ils font pour leurs propres
     affaires;  quoy estant ncessaire de pourvoir, Sa Majest, en son
     conseil, a ordonn et ordonne qu'il ne sera faict  l'advenir
     aucune dputation par les villes et les communauts que
     pralablement les maires, eschevins ou consuls, n'en aient faict
     connoistre les raisons et le besoin aux commissaires despartis par
     Sa Majest dans les provinces, et pris sur ce leur advis; et, en
     cas qu'ils estiment lesdites despulations ncessaires, lesdites
     villes et communauts pourrons desputer ceux qu'elles jugeront
     propres  cet effet, _autres, toutefois, que les maires, eschevins
     ou consuls en charge, auxquels Sa Majest deffend trs-expressment
     d'accepter lesdites dputations, si ce n'est en dclarant sur le
     registre du greffe qu'ils ne prtendent aucune chose pour leur
     voyage et sjour; sinon seront condamns  restituer le
     quadruple_[218].

On peut voir par l quelle espce de garantie trouvaient les communes
dans leurs anciennes franchises municipales. Il fallait que les
gaspillages eussent t bien frquents, bien avrs, pour que la
couronne mt ainsi en suspicion tout un ordre de magistrats. Mais les
dettes n'en existaient pas moins, et pour les villes comme pour l'tat,
dans l'impossibilit de les payer sans embarrasser l'avenir pour
longtemps, il fallait les liquider et les rduire. Colbert fit d'abord
annuler par la Chambre de justice les baux par lesquels les octrois des
villes avaient t afferms  vil prix sous l'administration prcdente.
Ensuite il fit rendre un dit qui accordait au roi la moiti seulement
du revenu des villes, sans y comprendre leurs deniers patrimoniaux, au
lieu du revenu total que lui attribuait la dclaration de 1647[219].
Intresses de nouveau  la perception de leurs revenus, les villes y
apportrent la plus grande surveillance, et, en peu d'annes, la part
seule du roi s'leva au mme chiffre qu'avant l'dit qui semblait devoir
la diminuer de moiti. Comme toute rforme, cette mesure, on le pense
bien, souleva de vives rclamations.

     Ceux dont elle arrtait les pillages, a dit Forbonnais, ne
     manqurent pas d'accuser le ministre d'enfreindre les privilges
     des villes, toujours respectables, sans doute, lorsqu'ils sont
     utiles au peuple, mais dont le prince, qui est le pre du peuple,
     ne doit jamais souffrir que les intrts particuliers puissent se
     prvaloir.[220]

Quant  la vrification des dettes, on voit, par ce qui se passa en
Bourgogne, qu'elle dut prsenter dans les provinces d'extrmes
difficults. Si l'on s'en tait rapport au Parlement, cette
vrification n'et pas rencontr de graves obstacles; mais les
Parlements n'taient pas en faveur, et Colbert voulait, au contraire,
qu'elle ft faite par l'intendant de la province. Le Parlement de
Bourgogne se fcha et prpara des remontrances. Nicolas Brlart, fils et
petit-fils de premier prsident, tait alors  sa tte. Il y avait,
disait-on, dans cette famille, des critoires _d'o il sortait des
boulets_. A peine entr en fonctions, Nicolas Brlart osa rsister au
cardinal Mazarin, qui l'exila  Perpignan. C'tait jouer de malheur.
Rentr en grce, il reconnut, dans un discours d'ouverture de 1661, que
le seul matre de la chose publique tait le roi, et que celui-ci
_n'avait point de suprieur en terre_. Pourtant,  plusieurs reprises,
Nicolas Brlart avait dj tenu tte aux ministres, et, lorsque la
question des rentes se prsenta, le levain de l'esprit de corps et de
l'esprit de famille reprit un instant le dessus. Prpar  cette lutte
par celle qu'il soutenait victorieusement avec le Parlement de Paris,
Colbert rprima vigoureusement les vellits d'indpendance des
parlementaires de Dijon. D'ailleurs, il travaillait pour le peuple, et,
contre son habitude, le peuple semblait le comprendre. A Beaune, en
1664, la ville fut trouble par deux partis considrables, causs, dit
Nicolas Brlart, par la vrification des dettes que la populace
regardait comme un grand bien et soulagement, mais avec tant de licence
et d'emportement qu'elle insultait aux magistrats et aux principaux
bourgeois, et qu'il se voyait clairement que le dessein des factions
tait d'opprimer les plus puissants. On juge par l que ces derniers,
possesseurs des rentes qu'il s'agissait de rduire, s'opposaient  la
vrification. L'anne suivante, au mois de janvier 1665, les mmes
causes amenrent les mmes dsordres. coutons encore le premier
prsident.

     Partout la canaille est fort anime contre les meilleurs et
     principaux habitants; ce mal, qui s'augmente tous les jours, est
     une suite de la vriffication des debtes; il va maintenant jusqu'
     la sdition, jusqu'aux attroupements et aux pillages publics des
     maisons[221].

La province de Dijon avait alors pour gouverneur le grand Cond, dont le
soin principal paraissait tre, en expiation du bruit qu'il avait fait
lui-mme, d'empcher que le moindre retentissement de ces dissensions
n'arrivt jusqu'aux oreilles du roi. Il crivit  Nicolas Brlart que
Messieurs de Bourgogne commenaient fort  se remuer,  faire parler
d'eux, et que, pour lui, il trouvait depuis quelque temps leurs esprits
fort ports  la sdition, ce qui ne pouvait produire que de mchants
effets. Mais Colbert fit distraire les auteurs des troubles de la
justice du Parlement, et les envoya pour la forme devant l'intendant.
Enfin, un dit du mois de mars 1665 rgla que les dettes des villes
seraient vrifies et liquides par la Chambre des Comptes de Dijon,
d'aprs le travail des commissaires. Plus tard, en 1671, on invita les
tats  teindre les dettes des communauts villageoises, s'levant 
prs de 3 millions. Pour des gens qui avaient eu tant de mal  se prter
 la liquidation de leurs propres dettes, la proposition de payer de
leurs deniers celles des villages tait cruelle et mal sonnante. Il
fallut pourtant s'y conformer. Ds ce jour, l'opration de la
liquidation des dettes fut termine en Bourgogne, et cette province put
satisfaire plus aisment aux demandes d'argent toujours croissantes que
les ncessits de la guerre obligeaient le roi de lui adresser.

Les recherches concernant l'usurpation des titres de noblesse pour
s'exempter de la taille, n'prouvrent pas, il est vrai, les mmes
obstacles que la vrification des dettes, mais elles n'en causrent pas
moins, parmi ceux qu'elles atteignirent, la plus vive agitation. Il est
inutile d'insister sur la nature des consquences qui rsultaient de ces
usurpations souvent rprimes et toujours renaissantes, grce au trafic
honteux que les rois faisaient des titres de noblesse, dans leurs
frquents besoins d'argent. Et comme si, dans ce trafic, tout devait
tre matire  scandale, on vit souvent des princes, mme les plus
populaires, teindre, pour les faire revivre ensuite en exigeant une
nouvelle taxe, les titres de noblesse qu'ils avaient vendus. Ainsi,
Henri IV lui-mme, aprs avoir, par dit du mois de mai 1593, anobli
plusieurs personnes, moyennant finance, annula, au mois de janvier 1598,
tous les titres de noblesse accords ou vendus depuis vingt ans. On lit
ce qui suit dans ce dernier dit:

     D'autant plus les charges et impositions ont t augmentes,
     d'autant plus les riches et personnes aises contribuables  nos
     tailles se sont efforcs de s'en exempter; les uns, moyennant
     quelque lgre somme de deniers, ont achet le privilge de
     noblesse; autres, pour avoir port l'pe durant les troubles,
     l'ont indument usurp et s'y conservent par force et violence. De
     l, foulle, oppression et totale ruine des sujets qui payoient la
     taille.

Et pourtant, en 1606, Henri IV vendit de nouvelles lettres de noblesse.
Trente-deux ans aprs, pour signaler la naissance de son premier fils,
Louis XIII accorda la noblesse  un certain nombre de personnes dans
chaque gnralit, moyennant finance, pour elles et leur postrit, tant
mles que femelles, nes et  natre; puis, en 1640, un dit du mois de
novembre rvoqua tous les anoblissements accords depuis trente ans. A
l'avnement de Louis XIV, deux personnes de chaque gnralit purent
acheter la noblesse pour 4,000 livres. Deux ans aprs, on cra cinquante
nobles  prix d'argent, dans les villes franches de Normandie. Enfin,
par dclaration du 8 fvrier 1661, les titres de noblesse, obtenus en
1606, rvoqus en 1640, furent de nouveau confirms, au prix de 1500
livres. Le mme dit stipulait, il est vrai, que, vu l'oppression des
sujets taillables, consquence des exemptions dont jouissaient les
usurpateurs de noblesse, qui, n'tant point gentilshommes, prenaient
nanmoins les qualits de chevalier et d'cuyer, portaient armes
timbres, et se dispensaient ainsi du paiement des tailles et des autres
charges auxquelles les roturiers taient sujets, _lesdits usurpateurs
seraient condamns  payer 2,000 livres, outre l'arrir de leur
contribution_[222]. Mais il parat vident que l'dit de 1661 avait
principalement pour but, en effrayant les usurpateurs des titres de
noblesse, de forcer ceux dont les titres avaient t rvoqus
antrieurement  les acheter une seconde ou troisime fois.

Colbert trouva les choses en cet tat, et, comme on tait en train de
tout vrifier, de tout refaire, au mois de septembre 1664, une nouvelle
rvocation des lettres de noblesse fut ajoute par lui  celles qui
avaient prcd. Il et mieux valu, sans doute, rpudier entirement le
dplorable systme des rvocations, vritable banqueroute priodique,
doublement dgradante pour le pouvoir, dclarer qu'il ne serait plus
vendu de titres de noblesse, et chercher un moyen pour empcher ce
trafic; mais cela n'et par qu'aux dsordres de l'avenir, et l'on tait
impatient d'amliorer le prsent. A ce point de vue, l'dit que fit
rendre Colbert dut produire d'excellents rsultats, surtout dans les
campagnes. Il se fondait sur ce que, pendant les guerres et troubles de
sa minorit, le roi avait t oblig, pour certaines considrations,
d'accorder un grand nombre de lettres de noblesse et d'en tirer quelque
lgre finance, au grand prjudice de plusieurs paroisses incapables
depuis lors de payer leur taille,  cause du grand nombre d'exempts qui
recueillaient les principaux fruits de la terre sans contribuer aux
impositions dont ils devraient porter la meilleure partie au soulagement
des pauvres. L'dit rvoquait donc toutes les lettres ou confirmations
de noblesse accordes depuis 1634, et, pour toute faveur, accordait aux
nobles dpossds l'exemption des tailles pendant l'anne 1665[223]. En
mme temps les tats recevaient l'ordre de seconder la recherche des
usurpateurs de noblesse, et ils s'associaient franchement  Colbert pour
la rpression d'un autre abus bien plus grave encore que celui dont il
vient d'tre fait mention. En effet, outre ceux qui avaient achet leurs
titres, inattaquables en droit, il y avait, principalement dans les
provinces, un trs-grand nombre de faux nobles qui s'taient attribu
cette qualit, sous prtexte d'avoir exerc la moindre charge; par
exemple, d'avoir t employs dans les fermes ou dans les gabelles du
roi. En 1665, les tats de Bourgogne dlibrrent que les rglements
faits pour la recherche des privilges seraient excuts, attendu, porte
le dcret, que plusieurs gens riches et ayss, se prestendant
commensaux de la maison royalle et des princes du sang, sur des
certificats mandis et sans rendre aucuns services, s'exemptent du
payement des tailles et autres charges publiques,  la foulle et
oppression des pauvres et misrables[224]. Les recherches pour
usurpation des titres de noblesse se poursuivirent svrement pendant
plusieurs annes. On voit, dans une lettre crite le 13 novembre 1670
par Colbert  l'intendant de Bretagne, que, dans cette province, les
amendes encourues par les usurpateurs de noblesse s'taient leves 
8,000 cus. Cependant, Colbert recommande  l'intendant d'activer ses
recherches, afin de pouvoir vivre bientt des revenus ordinaires[225].
Dans d'autres provinces, le montant des amendes fut bien plus
considrable. En Provence seulement, douze cent cinquante-sept
usurpations furent signales, et produisirent,  50 livres par famille,
prs de 63,000 livres[226]. Le total des amendes pour tout le royaume,
atteignit le chiffre de 2 millions. C'tait peu sans doute pour le
bruit qu'avaient fait ces recherches, pour les clameurs qu'elles avaient
souleves; mais, si l'on songe que tous les usurpateurs de noblesse
contriburent par suite au paiement de la taille, et que la taille
elle-mme se trouva rduite de prs de 20 millions, on comprendra la
porte de la mesure ordonne par Colbert et le soulagement que le peuple
des campagnes dut en prouver[227].

Jusqu' cette poque, on l'aura remarqu sans doute, l'action de Colbert
avait t presque uniquement rpressive. En effet, si l'on en excepte la
ngociation avec la Hollande, relative au droit de 50 sous par tonneau,
il n'avait eu jusqu'alors que des infractions aux rglements  constater
et  punir. Il lui avait fallu d'abord rprimer les abus des trsoriers
et receveurs en matire de comptabilit, les exactions des huissiers et
sergents des tailles, les concussions des financiers, et, en dernier
lieu, les usurpations de noblesse. Rien n'tait d'ailleurs plus logique.
Avant d'organiser et de construire, il tait ncessaire de rgler avec
le pass et de dblayer le terrain. Cela fait, et Colbert n'avait pu
atteindre ce but qu'aprs trois ans d'efforts, le moment tait enfin
venu pour lui de mettre  excution quelques-uns des projets qu'il
mditait depuis longtemps. Le premier, et sans contredit le plus
important et le plus urgent de tous, eut pour objet la rvision du tarif
des douanes intrieures et extrieures. Pour bien faire comprendre la
ncessit et les difficults d'un pareil travail, il faudrait pouvoir
donner une juste ide de la complication de ce tarif, fatigant
nomenclature de mille droits bizarres et barbares. Comme les fermiers
qui exploitaient ces droits profitaient de l'ignorance gnrale pour
augmenter les tarifs  volont, srs, en cas de contestation, de gagner
leur cause devant des juges qui leur taient vendus, toutes les fois
qu'il avait t question de mettre un peu d'ordre dans ce chaos, d'un
ct les fermiers et ceux qu'ils soudoyaient  la cour, de l'autre les
provinces les mieux traites qui craignaient de perdre quelque avantage
 l'adoption d'un nouveau tarif, ne ngligeaient rien pour y mettre
obstacle. Cependant, jamais rforme plus indispensable. Non-seulement
les productions naturelles et manufacturires du royaume taient
frappes  leur sortie de droits considrables et sans fixit, mais
chaque province avait ses douanes, ses barrires, ses employs. En 1614,
les dputs aux tats gnraux avaient formul  ce sujet des voeux
pleins de logique et de bon sens. Les dputs disaient l-dessus au roi
que, bien que les droits de douane ou _traiste foraine_ dussent tre
levs, comme leur titre mme l'indiquait, sur les seules marchandises
transportes hors du royaume, nanmoins ces droits taient perus de
province  province, comme si les marchandises passaient en pays
tranger, _au grand prjudice de ses sujets, entre lesquels cela
conservait des marques de division qu'il estoit ncessaire d'oster,
puisque toutes les provinces de son royaume estoient conjointement et
insparablement unies  la couronne pour ne faire qu'un mesme corps sous
la domination d'un mesme roy_[228]. Mais qui ne sait la difficult de
draciner un abus; surtout quand il est profitable  des particuliers
riches et puissants? Qu'on ajoute  cela toutes les fausses mesures
prises de temps immmorial par le gouvernement, presque toujours dans un
but fiscal, souvent aussi avec bonne foi. Sans remonter plus haut que
Philippe-le-Bel, les ouvriers en laine du royaume s'tant plaints en
1304 que la facult de transporter au dehors les laines et les autres
matires propres  l'apprt et  la teinture tait prjudiciable au
progrs des manufactures, ce prince profita de l'occasion qui lui tait
offerte pour prohiber expressment, _sauf les permissions qu'il jugerait
 propos d'accorder_, l'exportation de l'argent, du bl, des bestiaux,
du vin, de l'huile, du miel, de l'acier, des cuirs, de la soie, de la
laine, du lin, des toiles, etc., etc. Depuis cette poque jusqu'en 1664,
les dfenses, les permissions, les modifications de tarifs se succdent
de rgne en rgne, d'anne en anne. En 1621, Louis XIII cra de
nouveaux bureaux de douanes dans quelques provinces frontires qui en
avaient t exemptes jusque-l, et il laissa ces provinces libres de les
tablir  leur choix, ou du ct des frontires, ou du ct de
l'intrieur. La Bourgogne ayant prfr son commerce avec l'intrieur,
les bureaux y furent placs du ct de la Franche-Comt, qui appartenait
alors  l'Espagne. Au contraire, le Dauphin, la Saintonge, le pays
d'Aunis, la Guyenne, la Bretagne et le Maine laissrent tablir leurs
bureaux du cot du Poitou et de la Normandie, afin de conserver la
libert du commerce avec l'tranger. La Provence trouvant qu'elle aurait
avantage  ne commercer librement ni avec l'intrieur du royaume ni avec
l'tranger, demanda  s'entourer d'une enceinte continue de bureaux, et
elle obtint aisment pleine satisfaction.

Les principaux droits tablis sur les marchandises  la sortie
s'appelaient droits de _haut-passage_, _de rve_ ou recette, _imposition
foraine_, _domaine forain_, _traite domaniale_. Quant aux droits de
douane intrieure, on les comptait par centaines: c'taient _la traite
foraine et la nouvelle imposition d'Anjou_, _le trpas de Loire_, _la
patente de Languedoc_, _la traite d'Arsac_, _les deux pour cent d'Arles
et le liard du baron_, _le denier Saint-Andr_, _la table de mer_, _le
droit de Massicault_, _le convoi et la comptablie de Bordeaux_, _la
traite de Charente_, _la branche de cyprs, le droit du coutume_, etc.,
etc., etc. Je ne parle pas des clbres douanes de Lyon et de Valence,
vritables coupe-gorges commerciaux, la dernire surtout, tablie en
1621, en remplacement de la douane de Vienne, par le marchal de
Lesdiguires, pour quelques annes seulement, comme toujours en pareil
cas, et soigneusement maintenue jusqu'en 1790. Cette douane, dont la
ferme n'excdait pas 400,000 livres en 1626, faisait perdre tous les ans
des millions au commerce, qui tourdissait la cour de ses dolances sans
en obtenir le moindre soulagement. Les marchands se plaignent toujours,
disaient les douaniers  ce sujet; il ne faut pas couter ces gens-l.
Peut-on croire que le commerce tombe quand on voit des marchands
riches? Et la cour n'eut garde en effet d'couter les marchands. La
douane de Valence prlevait un droit de 3  5 pour 100 sur toutes les
marchandises du Levant, d'Espagne, de Provence et de Languedoc,
transportes  Lyon par terre ou par eau, ainsi que sur toutes les
denres du Dauphin, Lyonnais, Beaujolais, de la Bresse, de la Bourgogne
et autres provinces, transportes en Languedoc, en Provence, en Pimont,
par terre ou par eau, avec obligation de passer _l et non ailleurs_
pour y acquitter le droit. En 1640, le commerce, rebut par toutes ces
entraves, ayant chang de cours, les fermiers demandrent un
dgrvement. Qu'arriva-t-il? on tripla une partie des droits. En mme
temps, pour empcher les marchandises de leur chapper, les fermiers
tablirent un vaste rseau de bureaux qui couvrit onze provinces.
Cependant, les produits continuaient  diminuer. D'un autre ct, les
rclamations devenaient plus vives. La ville de Lyon surtout adressait
requtes sur requtes et se plaignait amrement des rigueurs de la
douane de Valence, qui ruinaient son commerce[229]. Plaintes inutiles!
Celle-ci rsista  toutes ces attaques. Non-seulement elle ne fut pas
supprime, mais son tarif fut augment  plusieurs reprises. Colbert
lui-mme n'osa pas toucher  cette invention fatale d'un homme de guerre
aux abois, et la douane de Valence, plusieurs fois amende et amliore,
il est vrai, dans le cours du XVIIIe sicle, subsistait encore
lorsque la Rvolution clata[230].

Telle tait, autant qu'il est possible d'en donner une ide par un
rapide aperu, l'organisation douanire de la France au moment o
Colbert s'occupa de la rvision des tarifs. Le plan conu par ce
ministre tait admirable, en gard aux ides de son poque, et digne des
plus grands loges. Frapp du tort immense que la multitude et la
diversit des droits de douanes portaient au commerce, il aurait voulu
abattre toutes les barrires qui sparaient, isolaient les provinces, et
les rendaient plus trangres les unes aux autres que ne l'taient
quelques-unes d'entre elles pour les pays limitrophes. Malheureusement,
un pareil systme ne pouvait tre inaugur sans troubler bien des
habitudes et froisser de nombreux intrts. On craignit une opposition
compacte, redoutable. Parmi les pays d'tats surtout, un grand nombre se
montraient systmatiquement hostiles  toute rforme qui les et
assimils aux autres provinces. Incorpors  la monarchie sous la
condition de certains privilges dont celles-ci ne jouissaient pas, ils
attachaient une extrme importance  conserver intacte leur
individualit, et tenaient, les uns par un intrt rel, les autres
aveuglment et sans motifs,  leurs barrires et  leurs tarifs
particuliers. Vaincre par la persuasion et par la fermet ces
rsistances dplaces ou irrflchies tait une oeuvre digne de Colbert,
et il semble vritablement que le gouvernement de Louis XIV avait alors
toute la force, tout le prestige ncessaires pour l'entreprendre.
Colbert ne l'osa pas. Aprs avoir fait preuve de tant d'nergie dans sa
lutte avec les financiers concussionnaires, avec les Parlements qui les
soutenaient, avec les faux nobles et les Communes, il craignit sans
doute d'aller plus loin et de mcontenter les tats gnraux. Ce fut un
grand malheur. Une fois rsign  sacrifier une partie du but qu'il
avait d'abord espr atteindre, Colbert proposa aux diffrentes
provinces du royaume l'adoption d'un tarif uniforme. Un certain nombre y
souscrivirent: ce sont celles qui furent dsignes sous le nom de
_provinces des cinq grosses fermes_[231]. C'tait peu sans doute,
comparativement  ce qu'il et t possible d'obtenir; mais, ds
l'instant o, renonant au plus important de ses droits, le gouvernement
subordonnait sa dcision au caprice des intrts particuliers, ce
rsultat devenait invitable. Quoi qu'il en soit, douze grandes
provinces profitrent des bonnes dispositions de Colbert, et le tarif de
1664 fut publi[232].

Ce tarif n'en tait pas moins, au surplus, une oeuvre considrable, et le
prambule qui le prcde constate de la manire la plus formelle les
proccupations de Colbert en faveur du commerce. Rien n'est plus
instructif, en gnral, que ces exposs des motifs des anciens dits, et
l'on y trouve d'ordinaire, sur la situation du pays, sur les causes et
les effets des grands vnements publics, les plus curieux
renseignements. Celui-ci, faisait d'abord connatre les diminutions
opres sur les impts depuis 1661 et les soins pris pour le
rtablissement des ponts et des routes dont le mauvais tat empchait
notablement le transport des marchandises. L'dit constatait en outre
que beaucoup de pages onreux avaient t supprims et les grands
chemins dbarrasss des voleurs qui les infestaient. Arrivant aux
consquences particulires rsultant du grand nombre et de la diversit
des droits de douanes, il reconnaissait que le roi avait t aisment
persuad de la justice des plaintes de ses sujets et des trangers  cet
gard, vu qu'il tait presque impossible qu'un si grand nombre
d'impositions ne caust beaucoup de dsordres et que les marchands
pussent en avoir assez de connaissance pour en dmler la confusion, et
beaucoup moins leurs facteurs, correspondants et voituriers, toujours
obligs de s'en remettre  _la bonne foi des commis des fermiers, qui
taient fort suspects_[233]. Quant  l'ordonnance, elle se composait de
quatorze titres qui rglaient, entre autres objets, les droits d'entre
et de sortie, les lieux affects  l'entre de diverses marchandises, la
forme des acquits--caution, la juridiction et la police gnrale de la
nouvelle ferme. Enfin,  l'ordonnance tait annex le tarif des droits
d'entre et de sortie.

Tel tait l'_dit du mois de septembre 1664, portant rduction et
diminution des droits des sorties et des entres, avec la suppression de
plusieurs droits_.

Cet dit, dont les dispositions principales sont restes longtemps en
vigueur, sauf les modifications que Colbert lui-mme y apporta en 1667,
et sur lesquelles il fut oblig de revenir, en 1678,  la paix de
Nimgue, constitua, quant  l'organisation des douanes intrieures dans
le royaume, une situation singulire dont il est essentiel de dire
quelques mots, ne ft-ce que pour donner l'explication de certaines
expressions qui reviennent souvent dans l'histoire financire de
l'ancienne monarchie.

On vient de voir que les provinces qui avaient accept le tarif de 1664
furent appeles _provinces des cinq grosses fermes_: c'taient la
Normandie, la Picardie, la Champagne, la Bourgogne, la Bresse, le Bugey,
le Bourbonnais, le Poitou, le pays d'Aunis, l'Anjou et le Maine, sans
compter les provinces qui y taient renfermes, comme le Soissonnais,
l'Ile-de-France, la Beauce, la Touraine, le Perche, etc. Deux lignes de
bureaux placs, les uns sur les frontires de ces provinces, les autres
 quelque distance dans l'intrieur, suffisaient  la surveillance et
formaient, pour ainsi dire, deux chanes concentriques non interrompues.

Parmi les provinces qui prfrrent conserver leurs anciens tarifs, il
s'tablit deux divisions.

Les unes prirent le nom de _provinces trangres_, relativement au tarif
de 1664 dont elles n'avaient pas voulu: c'taient la Bretagne,
l'Angoumois, la Marche, le Prigord, l'Auvergne, la Guyenne, le
Languedoc, la Provence, le Dauphin, la Flandre, l'Artois, le Hainaut et
la Franche-Comt.

Les autres, telles que l'Alsace, la Lorraine, les Trois-Evchs (Metz,
Toul et Verdun), le pays de Gex, les villes de Marseille, Dunkerque,
Bayonne et Lorient, en raison de la franchise de leur port, reurent la
qualification de _provinces traites comme pays trangers_. Ces
provinces et ces villes taient, en effet, compltement assimiles aux
pays trangers, avec lesquels elles commeraient avec une libert
entire. Par la mme raison, les marchandises qu'elles exportaient dans
les autres provinces taient considres comme venant de l'tranger, et
celles qu'elles y achetaient acquittaient, en entrant sur leur
territoire, le mme droit qu'eussent pay, par exemple, les Espagnols ou
les Hollandais[234].

C'est ainsi qu'en reculant devant l'application du principe d'unit dont
son esprit avait pntr toute la justesse, Colbert en sacrifia les plus
beaux rsultats. Cependant, il faut le reconnatre, bien que quelques
articles prcdemment exempts de droits y fussent compris et que
plusieurs autres eussent t augments, le tarif de septembre 1664
tait un progrs. D'abord, la moiti de la France environ fut soumise au
mme tarif et dbarrasse des anciennes entraves. En second lieu, le
nouveau tarif tait, sous bien des rapports, beaucoup plus libral que
l'ancien, notamment pour l'exportation des vins et eaux-de-vie, bien
qu'on et fait la faute, c'est Forbonnais qui l'a remarqu, de ne pas
proportionner les droits  la qualit des produits; anomalie bien
ancienne, on le voit, et  laquelle il semble que l'on n'ait pas encore
cherch srieusement un remde. Un autre bienfait de l'dit de 1664 fut
de rgulariser l'emploi des acquits--caution, expdient depuis
longtemps connu, mais mal dfini et sujet jusqu'alors  beaucoup
d'entraves. Dans l'ancienne organisation des douanes, en effet, mme
aprs l'adoption du tarif de 1664, les acquits--caution taient pour le
commerce un besoin de tous les instants. On sait quelle nature de
facilits celui-ci y trouve. L'exemption de payer des droits  la
rigueur exigibles, en s'obligeant, moyennant caution,  fournir la
preuve, dans un dlai donn, que telle marchandise a reu une
destination finale qui la dispensait de tout droit; une telle exemption
tait surtout prcieuse  une poque o mille barrires artificielles
leves par le triste gnie du fisc couvraient le royaume, et ce n'est
pas un des moindres mrites de Colbert d'avoir simplifi, comme il fit,
dans le rglement annex l'dit de 1664, les formalits qui rendaient
l'emploi des acquits--caution si incommode et si compliqu avant lui.




CHAPITRE VI.

     Colbert organise les Compagnies des Indes occidentales et
     orientales (1664).--Soins qu'il apporte  leur formation.--Appel au
     public rdig par un acadmicien.--Les Parlements et les Villes
     sont invits  souscrire.--Devise de la Compagnie.--Sacrifices
     faits en sa faveur par le gouvernement.--Causes du peu de succs
     qu'elle obtient.--Curieux mmoire de Colbert concernant la
     Compagnie des Indes occidentales.--Huit ans aprs sa formation,
     cette Compagnie est force de liquider.--Les Compagnies du Sngal,
     du Levant, des Pyrnes et une nouvelle Compagnie du Nord ne
     russissent pas davantage.--La Compagnie des Indes orientales est
     oblige de demander que les particuliers puissent faire le commerce
     dans tous les pays de sa concession.


Quatre annes s'taient  peine coules depuis le jour o Colbert
occupait le pouvoir, et dj l'ensemble de son systme commenait  se
dessiner. Ces grands encouragements au commerce et aux manufactures, qui
ont fait de son nom un drapeau autour duquel deux coles clbres ont
engag des discussions dont la seconde moiti du XVIIIe sicle a
retenti, datent de l'anne 1664. Le tarif des douanes tait tabli, il
est vrai, sur des bases librales qui n'excluaient pas la concurrence
trangre; mais quelques articles jusqu'alors exempts de droits,
notamment le drap, y avaient t compris. Toutefois, rien n'y faisait
prvoir encore l'exagration des moyens auxquels Colbert devait plus
tard se laisser entraner. Ce ministre avait mme paru adopter d'abord,
relativement aux effets du luxe, les principes de ses prdcesseurs, et,
le 18 juin 1663, le roi avait rendu une ordonnance faisant de nouveau
dfense de porter des passements d'or et d'argent, vrais ou faux[235].
Cependant, quelques mois avant l'poque o parut le tarif de 1664, les
Compagnies des Indes orientales et occidentales avaient t rorganises
sur des bases nouvelles, o le privilge occupait une trop grande place
pour qu'il ft possible de supposer que cette tendance ne dt pas se
manifester nergiquement sur d'autres points. Les vicissitudes des
Compagnies des Indes orientales et occidentales ont vivement proccup
Colbert pendant toute la dure de son administration. On se souvient des
magnifiques dividendes que la Compagnie des Indes orientales de Hollande
donnait  ses actionnaires. Stimul par ces rsultats, jaloux des
bnfices de la Hollande, Colbert, dans tous les actes de son ministre
qui se rattachent au commerce ou  la marine, se proposa toujours pour
but de mettre la France en position d'y participer; mais ses efforts
furent surtout extrmes en ce qui concernait le commerce des Indes,
auquel il prodigua toutes les faveurs du privilge et de la protection.

L'entreprise tente par Colbert tait chanceuse, et les Hollandais,
parfaitement tranquilles de ce ct, regardaient avec indiffrence le
mouvement qu'il se donnait pour arriver  ses fins[236]. Dj plusieurs
fois, en effet, la France avait accord des privilges et des
encouragements considrables  des Compagnies qui n'avaient pas russi,
tandis que les Espagnols, les Portugais, les Anglais, mais
principalement les Hollandais, retiraient sous ses yeux, de leurs
colonies, d'immenses avantages.

Dans un dit du 28 mai 1664, Colbert s'occupa d'abord de constituer une
nouvelle Compagnie pour l'exploitation du commerce dans les Indes
occidentales. Cet dit rappelle les erreurs commises par les Compagnies
tablies en 1628 et en 1642, qui avaient succomb faute de fonds, et
pour avoir voulu vendre en dtail  des particuliers les terrains de
leurs concessions, au lieu de s'y tablir solidement en vue de l'avenir.
Dans le but de former un tablissement puissant et fcond, Colbert
racheta toutes les terres ainsi cdes, et accorda  une Compagnie, qui
existait dj sous le titre de _Compagnie de la terre ferme de
l'Amrique_ la facult exclusive de faire le commerce dans toutes les
Indes occidentales,  Cayenne et sur toute la terre ferme de l'Amrique,
depuis la rivire des Amazones jusqu' l'Ornoque, au Canada, dans
l'Acadie, aux les de Terre-Neuve et autres les et terres fermes,
depuis le nord du Canada jusqu' la Virginie et la Floride, en y
comprenant toute la cte d'Afrique, du cap Vert au cap de
Bonne-Esprance. Comme la nouvelle Compagnie des Indes occidentales
tait la continuation d'une socit dj constitue, qui comptait de
nombreux intresss et possdait un certain nombre de navires, on
esprait, grce  l'tendue de son privilge, que sa prosprit ne
serait pas douteuse, et l'on s'attendait  la voir bientt en mesure de
faire une concurrence heureuse aux tablissements voisins[237].

Restait  organiser une Compagnie des Indes orientales; mais ici rien
n'existait, trois Compagnies s'tant dj compltement ruines. Tous les
efforts du gouvernement se tournrent donc de ce ct.

Quoi qu'en puissent dire les documents officiels, ces checs successifs
avaient singulirement refroidi les esprits, et ce qui le prouve, c'est
que Colbert crut devoir charger un acadmicien de l'poque, M.
Charpentier, d'expliquer au public, dans une brochure, la cause des
mcomptes prcdents. M. Charpentier soutint cette thse avec beaucoup
d'habilet et de succs. Rpondant d'abord  cette question: Pourquoi
trois Compagnies ont-elles dj chou? il attribua ce rsultat aux
fausses mesures prises par leurs directeurs, mais surtout au manque de
fonds, inconvnient grave, disait-il, qui ne pouvait plus se prsenter,
puisque, le roi s'intressant dans la nouvelle Compagnie avec la moiti
du royaume, elle aurait plus de fonds  sa disposition que n'en avait eu
 ses dbuts la Compagnie des Indes orientales de Hollande. Ce n'tait
pas la premire fois, au surplus, ajoutait la brochure, qu'une
entreprise de ce genre ne russissait pas  son premier essai. Les
Espagnols et les Anglais en avaient fait l'exprience. Les Hollandais
eux-mmes n'avaient russi qu' une quatrime tentative. D'ailleurs, le
succs tait dsormais d'autant plus certain que l'le de Madagascar, o
la flotte se proposait d'aborder pour y tablir le centre des oprations
de la nouvelle Compagnie, prsentait bien plus de ressources que la
rsidence de Batavia, soit pour la facilit du trafic, soit pour
l'agrment du climat, soit pour la sret des colons; car les habitants
de Madagascar taient _fort bonaces_, et faisaient paratre beaucoup de
dispositions  recevoir l'vangile, tandis que l'le de Java tait
remplie de nations vaillantes, aguerries, trs-attaches au mahomtisme
et pleines de mpris pour les chrtiens, sans compter que les Hollandais
confinaient d'un ct avec le roi de Mataran qui tait dj venu les
assiger plus d'une fois  la tte de cent mille hommes. Quant aux
avantages gographiques de Madagascar, ils taient, poursuivait-on, de
la dernire vidence. En effet, la position trs-avance de Batavia dans
les Indes obligeait les Hollandais  faire beaucoup de chemin
inutilement. Une fois arrivs dans leur entrept, ils devaient revenir
sur leurs pas, avec les mmes vents qui les ramenaient en Europe, afin
d'aller trafiquer dans le golfe du Bengale, sur les ctes de Coromandel
et de Malabar,  Ceylan,  Surate, dans le golfe Persique et sur les
ctes d'Ethiopie; puis, il leur fallait retourner  Batavia pour y
assortir leur cargaison. De l, obligation pour eux de faire deux ou
trois fois le mme chemin. En tablissant son principal magasin 
Madagascar, la Compagnie franaise vitait cet inconvnient, puisque,
quelque part qu'elle voult aller, vers la mer Rouge, dans le golfe de
Bengale,  la Chine, au Japon ou aux les les plus recules de la mer
des Indes, ses navires ne feraient jamais du chemin mal  propos, et
qu'en rapportant leurs marchandises  Madagascar ils se rapprocheraient
en mme temps de la France. Enfin, la Compagnie franaise aurait encore
un avantage considrable sur celle de Hollande, attendu que, par suite
de leurs dmls avec l'Angleterre, prcisment pour les possessions de
l'Inde, les Hollandais taient obligs de faire route vers le nord en
doublant l'Irlande et l'Ecosse, ce qui augmentait leur navigation de
quatre ou cinq cents lieues, la rendait en outre beaucoup plus
prilleuse, et les entranait dans des dpenses auxquelles la Compagnie
franaise ne serait pas assujettie, dpenses considrables qui
s'accroissaient d'une gratification de trois mois de solde aux matelots
en raison mme des difficults de la navigation, et dont le prix de
leurs marchandises devait ncessairement se ressentir[238].

C'est ainsi que Colbert essayait d'agir sur l'opinion publique et de lui
faire partager ses esprances. A la suite de ce plaidoyer, l'acadmicien
Charpentier abordait la question d'excution. Il prtendait qu'un fonds
de 6 millions serait suffisant pour construire et quiper quatorze
navires de huit cents  quatorze cents tonneaux, destins  transporter
un grand nombre de personnes  Madagascar pour en prendre possession _de
la bonne sorte_; que le roi pourrait tre suppli d'y contribuer pour un
dixime et qu'on ne doutait point qu'il ne le ft volontiers, mais qu'au
surplus plusieurs grands seigneurs taient disposs  y participer pour
plus de 3 millions, si cela tait ncessaire.

Cet appel au public fut accompagn de lettres du roi aux syndics, maires
et chevins des grandes villes, et de recommandations pressantes aux
grands fonctionnaires de Paris et des provinces. Il n'y eut pas
obligation formelle de demander des actions dans la nouvelle Compagnie
des Indes, mais on sut bientt que c'tait le meilleur moyen de faire sa
cour. Parmi les financiers soumis  la taxe par la Chambre de justice,
quelques-uns furent autoriss, par faveur spciale,  convertir en
actions le montant de leur amende. On vient de voir que 6 millions
avaient d'abord paru suffisants  Colbert; mais neuf des principaux
ngociants et manufacturiers du royaume, consults par lui  ce sujet,
furent d'avis qu'il ne faudrait pas moins de 15 millions pour organiser
la Compagnie sur une base durable. Alors les recommandations et les
instances redoublrent. Un jour, le chancelier Sguier invita, d'aprs
les ordres du roi, toute la Chambre de justice  prendre des actions
dans la Compagnie des Indes orientales; et comme quelques membres de la
Chambre y taient peu disposs ou faisaient des observations, il les
_regarda de travers_, dit le malin rapporteur du procs de Fouquet. Bien
plus, un conseiller ayant sign pour 1000 livres seulement, Colbert
s'en moqua, et dit que cela ne se faisait pas pour la considration de
l'argent; de sorte qu'il mit 3000 livres, mais avec peine[239].

Grce  de pareils moyens d'influence, la nouvelle Compagnie des Indes
orientales devait tre et fut bientt en tat de se constituer. L'dit
qui l'organisa date du mois d'aot 1664. En voici les dispositions
principales. Le fonds social tait de 15 millions, divis en actions de
1000 livres payables par tiers. Le roi souscrivit pour 3 millions qui ne
devaient pas porter intrt, et sur lesquels, s'il y avait lieu, les
pertes essuyes pendant les dix premires annes par la Compagnie
seraient d'abord imputes. La Compagnie tait autorise  naviguer et
ngocier seule,  l'exclusion de tous autres, depuis le cap de
Bonne-Esprance jusque dans toutes les Indes et mers orientales, et dans
toutes les mers du Sud, pendant cinquante annes. L'dit lui donnait _
perptuit, en toute proprit, justice et seigneurie_, toutes les
terres, places et les qu'elle pourrait conqurir sur les ennemis ou sur
les indignes avec tous droits de seigneurie sur les mines d'or et
d'argent, cuivre et plomb, droit d'esclavage et autres impliquant la
souverainet. En outre, l'tat s'engageait  lui fournir,  prix de
marchand, tout le sel dont elle aurait besoin, et  lui payer 50 livres
par tonneau pour toutes les marchandises expdies de France et la
moiti pour celles en retour. Pour toutes charges, la Compagnie devait
tablir des glises  Madagascar et dans tous les lieux soumis  sa
domination, y attacher un nombre suffisant d'ecclsiastiques pays par
elle, et instituer des tribunaux o la justice serait rendue
gratuitement au nom du roi, en se conformant aux lois du royaume et  la
_Coutume de Paris_. Enfin, aprs avoir dtermin la manire de procder
 la nomination des divers agents de la Compagnie, et l'intrt
pcuniaire que chacun d'eux devait y avoir, plein d'une sollicitude en
quelque sorte purile et qui dmontre bien le got de l'poque pour les
devises, inscriptions et mdailles, l'dit autorise la Compagnie 
prendre un cusson de forme ronde, au fond d'azur, charg d'une fleur de
lis d'or, enferm de deux branches, l'une de palme et l'autre d'olivier,
ayant pour support les figures de la Paix et de l'Abondance; le tout
complt par cette devise passablement prsomptueuse qui fut si mal
justifie par les vnements: _Florebo quocumque ferar_[240].

Telle fut l'organisation de cette clbre Compagnie. Par malheur, elle
avait affaire  des rivaux habiles, persvrants, conomes, et auxquels
une excellente position, prise depuis longtemps, donnait de trs-grands
avantages; d'un autre ct, pour une socit nouvelle forcment compose
d'lments trs-difficiles  discipliner, le joug de la _Coutume de
Paris_,  trois ou quatre mille lieues de Paris, devait tre
intolrable. Y importer la religion, les lois, les moeurs de la mtropole
et t chose trs-dsirable et trs-morale sans doute; mais tait-elle
possible[241]? Les rglements particuliers adopts par les directeurs de
la Compagnie pour assurer l'excution de l'dit constitutif de
Madagascar ne firent qu'ajouter  ces difficults. Un de ces rglements
portait que le fait d'avoir blasphm serait puni, en rcidive, de six
heures de carcan; que nul Franais ne pourrait se marier  une femme
originaire de l'le, si elle n'tait instruite en la religion
chrtienne, catholique, apostolique et romaine; que le duel serait puni
de mort sans esprance de rmission, le cadavre du mort mis au gibet
pour servir d'exemple, les biens de l'un et de l'autre confisqus au
profit de la Compagnie. Enfin, ce rglement statuait que toutes les
ordonnances de France seraient ponctuellement observes dans l'le de
Madagascar et autres lieux par tous les habitants, chacun selon sa
condition, sous les peines y portes[242]. En mme temps, il est vrai,
la Compagnie faisait couvrir les murs de Paris et des autres grandes
villes du royaume d'affiches o l'on promettait aux colons autant de
terres qu'ils en pourraient labourer avec leur famille et leurs
serviteurs. Ces affiches faisaient le plus riant tableau de l'avenir qui
leur tait rserv  Madagascar. On y lisait, ce qui tait vrai au
surplus, que le climat de cette le tait fort tempr, les deux tiers
de l'anne tant semblables  notre printemps, l'autre tiers moins chaud
que l't en France, et qu'on y vivait jusqu' cent et cent vingt ans;
que les fruits y taient trs-bons et abondants; que la vigne y tant
cultive produirait de fort bon vin; qu'il y avait grande quantit de
boeufs, vaches, moutons, chvres, cochons et autre btail, de la volaille
prive pareille  la ntre, beaucoup de venaison et gibier de toutes
sortes, et de trs-bon poisson, tant de mer que d'eau douce; que les
vers  soie y taient communs sur les arbres et produisaient de la soie
fine et facile  filer; qu'il y avait des mines d'or, de fer et de
plomb; du coton, de la cire, du sucre, du poivre blanc et noir, du
tabac, de l'indigo, de l'bne et toutes sortes de teintures et de
bonnes marchandises; qu'il n'y manquait enfin que des hommes assez
adroits pour faire travailler les indignes qui taient dociles,
obissants et soumis. Entre autres facilits, la Compagnie faisait
l'avance des frais de passage, de la nourriture des colons, des
marchandises, outils et habits qui leur seraient ncessaires  leur
arrive dans l'le, et elle ne demandait  tre rembourse qu'un an
aprs, en trois termes, du produit des marchandises par eux rcoltes
sur les terres dont il leur aurait t fait concession, moyennant une
redevance annuelle de 9 sous par arpent. Dans quelques cas, et en faveur
de ceux qui se chargeraient d'emmener avec eux un certain nombre de
colons, la Compagnie avanait 30 livres par personne. Enfin, les
affiches de la Compagnie ne manquaient pas de rappeler, comme un
stimulant sur lequel elle comptait beaucoup, que tous les Franais qui
seraient alls aux Indes et y auraient demeur huit ans seraient reus
matres de leurs arts et mtiers dans toutes les villes du royaume,
sans faire aucun chef-d'oeuvre, conformment  l'article 38 de la
dclaration du roi du mois d'aot 1664[243].

Toutefois, ces encouragements ne produisirent pas l'effet qu'on en
esprait, et le nombre des colons fut toujours insuffisant. Qu'on ajoute
 ce motif et  ceux que j'ai indiqus plus haut l'inexprience et la
division des chefs envoys dans les Indes, et l'on aura l'explication du
peu de succs de la Compagnie.

     Les infortunes de la Compagnie, a dit Raynal, commencrent 
     Madagascar mme. Ceux qui y conduisaient ses affaires manqurent
     gnralement d'application, d'intelligence et de probit. Le
     libertinage, l'oisivet et l'insolance des premiers colons ne lui
     causrent gure moins de dommage que la mauvaise conduite de ses
     agents....[244]

Le roi avait d'abord avanc 2 millions; allant plus loin que ses
engagements, peu d'annes aprs il en donna deux autres. Mais, loin de
suivre cet exemple, les particuliers hsitaient  complter les sommes
pour lesquelles ils s'taient engags, et il fallut que l'influence du
gouvernement y dcidt ceux qui dpendaient de lui  quelque degr.
Cependant, Colbert faisait des efforts dsesprs pour soutenir son
oeuvre. Les registres de sa correspondance en fournissent la preuve 
chaque page. Le 26 dcembre 1670, il crit  l'intendant de Bretagne
qu'il a t bien aise d'apprendre que le Parlement se soit dcid 
payer les 10,000 cus restant pour le dernier tiers de son engagement
dans le commerce des Indes orientales, et il ajoute que cette Compagnie
ayant donn son consentement avec rpugnance, si ce paiement lui tait
trop  charge et _qu'elle aimt mieux renoncer aux deux premiers que de
faire le troisime, il y avoit des gens  Paris qui traitoient tous les
jours  cette condition_. Tantt, crivant  l'archevque de Lyon pour
lui tmoigner sa surprise de ce que cette ville devait encore 80,000
livres sur le deuxime tiers de l'engagement qu'elle avait pris dans la
Compagnie des Indes orientales, il l'invitait  presser ce paiement et
 faire en sorte que le troisime tiers n'prouvt pas le mme
retard[245]. Au mois d'aot 1670, M. de Pomponne, ambassadeur en
Hollande, l'avait inform que la Compagnie des Indes orientales de
Hollande donnerait cette anne-l 40 pour 100 d'intrt  ses
actionnaires. Au milieu des embarras que lui occasionnait la Compagnie
franaise, c'tait l pour Colbert un cruel crve-coeur. Aussi rpond-il
 M. de Pomponne que la prodigieuse abondance de marchandises que les
Hollandais ont reue des Indes serait plus difficile  dbiter qu'ils ne
croyaient, et qu'ils ne seraient peut-tre pas en tat de faire une
aussi grande distribution[246]. Dans la mme anne, le roi avait envoy
aux Indes un commissaire extraordinaire charg de rtablir l'harmonie
entre les directeurs. Le 27 dcembre il crivit  ce commissaire une
lettre contre-signe par Colbert, dans laquelle on lit ce qui suit:

     J'apprends que ceux de Perse qui sont tablis  Surate et
     particulirement le suprieur des Capucins a fort appuy les
     Franais qui se sont portez contre le sieur Caron, en quoi sa
     religion les a pu porter; je dsire que vous leur fassiez connotre
     que je leur saurai beaucoup de gr s'ils peuvent le convertir, mais
     que je veux que, sans considrer sa mauvaise religion, ils suivent
     entirement ses sentiments sur les matires du commerce, et lui
     donnent toutes les assistances qui pourront dpendre d'eux, et
     qu'il leur demandera[247].

Dans une autre circonstance, le 23 mai 1671, le roi crivait au
directeur de la Compagnie  la Martinique que les Juifs qui s'y taient
tablis ayant fait des dpenses considrables pour la culture des
terres, il lui ordonnait de tenir la main  ce qu'ils jouissent des
mmes privilges que les autres habitants, et qu'on leur laisst une
entire libert de conscience, en prenant nanmoins les prcautions
ncessaires pour empcher que l'exercice de leur religion ne caust du
scandale aux catholiques[248]. Puis, aucun dtail ne lui paraissant
indigne de ses soins, au mois de mai 1671, Colbert crit aux directeurs
de la Martinique pour les informer qu'une dame de La Charuelle venant de
s'embarquer sans avoir appris la mort de son mari, il est bon qu'ils
fassent non-seulement tout ce qui dpendra d'eux pour la consoler, mais
aussi pour l'engager  continuer sa rsidence aux isles; et comme elle a
en ce pays des habitations et qu'elle est encore jeune, il est
ncessaire qu'ils pratiquent adroitement les moyens de la porter  se
remarier, estant important d'affermir par ce lien les colonies
franaises dans les isles[249]. Le 13 mars 1671, Colbert presse le
directeur de la Compagnie  La Rochelle de faire tout ce qu'il pourra
pour fortifier le commerce des Indes, n'y ayant rien de raisonnable
qu'il ne veuille mettre en usage pour exciter tous les marchands du
royaume  s'y appliquer et pour empescher qu'aucun estranger n'aborde
aux isles[250]. Pourtant, malgr tant de sacrifices et tant d'efforts,
la Compagnie est loin de prosprer. Alors Colbert lui-mme semble se
laisser gagner par le dcouragement gnral, et en rpondant, le 23
octobre 1671, au plus intelligent, au plus dvou de ses agents, au
conseiller Berryer, l'un des douze directeurs gnraux de la Compagnie,
qu'il avait envoy au Havre pour diriger la vente d'un chargement, il
lui fait connatre qu'il est trs-fch d'apprendre que la vente des
marchandises de la Compagnie des Indes orientales ne se fasse pas bien;
qu'il faut avoir beaucoup de force pour rsister au malheur de cette
Compagnie; mais qu'on doit nanmoins s'armer de fermet et de constance
pour la soutenir, jusqu' ce que son commerce devienne plus
avantageux[251].

Or, ce commerce ne fut avantageux un instant qu'environ un sicle aprs,
et la Compagnie du Sngal, que Colbert fonda en 1673 en lui accordant
la facult exclusive du commerce des ngres sur la cte du Sngal, au
cap Vert et dans la rivire de Gambie, avec une gratification de 13
livres par tte de ngre, cette Compagnie fut alors d'un mdiocre
secours  celle des Indes orientales, et n'eut elle-mme que vingt ans
d'existence, malgr le triste et cruel privilge que Colbert avait cru
devoir lui donner[252].

Quant  la Compagnie des Indes occidentales, il sut bientt  quoi s'en
tenir au sujet des esprances qu'on avait fondes sur elle. Le 5 avril
1668, comme les premiers rsultats laissaient dj beaucoup  dsirer,
il examina lui-mme dans un mmoire, dont l'original a t conserv,
_les principaux points auxquels l'intendant du roy au Canada devait
s'appliquer_[253]. Dans ce mmoire, Colbert recommandait d'abord 
l'intendant d'apporter tous ses soins  ce qui concernait _la
conservation et multiplication des habitants, la culture des terres, le
commerce, les manufactures, les bois de construction pour la marine,
etc._ L'infatigable ministre exposait ensuite ses ides sur la direction
des affaires spirituelles de la colonie. On lira avec intrt l'extrait
suivant de son mmoire:

                        POUR LE SPIRITUEL.

     Les jsuites y tablissent trop fortement leur autorit par la
     crainte des excommunications.

     Faire en sorte qu'ils adoucissent un peu leur svrit. Les
     considrer comme gens d'une pit exemplaire et que jamais ils ne
     s'aperoivent qu'on blme leur conduite, car l'intendant
     deviendrait dans ce cas presque inutile au service du roy.

     Les jsuites prfrent tenir les sauvages loigns des Franais et
     ne point donner d'ducation  leurs enfants sous prtexte de
     maintenir plus purement parmi eux la religion.

     C'est une maxime fausse et qu'il faut s'attacher  combattre en
     attirant les sauvages par commerce, mariages et ducation de leurs
     enfants.

     Les jsuites prtendent que les boissons vendues aux sauvages les
     rendent paresseux  la chasse en les enivrant.

     Les commerants disent qu'au contraire le dsir d'en avoir les
     rend plus vigilants  se procurer par la chasse les moyens d'en
     acheter.

     Examiner avec attention ce point.

     Ne pas trop multiplier les prestres, les religieux et les
     religieuses.

     Favoriser les mariages.

     Le sminaire de Saint-Sulpice ayant une habitation au Canada, il
     faut prendre garde que la bonne intelligence se maintienne entre
     l'vesque, les jsuites et eux.

Mais tous les efforts de Colbert en faveur de la Compagnie des Indes
occidentales chourent. En 1671, il prit des mesures pour faire payer
un intrt de 5 pour 100 aux actionnaires,  l'exception de ceux dont
les fonds provenaient des taxes de la Chambre de justice; mais bientt
il fut constant que la Compagnie ne pouvait pas se soutenir, et il
fallut liquider. Dj, en 1670, il avait t question de procder 
cette opration au moyen de 2 millions de livres de sucre qu'elle avait
en magasin et qu'il s'agissait de partager entre les actionnaires 
raison de 30 livres pour 100, ce qui portait le sucre  3 livres 6 sous
la livre, avec promesse d'une gratification pour ceux qui
l'exporteraient  l'tranger. On revint un peu plus tard  cette ide,
et l'on voit par une lettre de Colbert, du 29 septembre 1672, aux
directeurs de la Compagnie d'Occident, que les marchandises n'ayant pas
suffi pour le remboursement de ce qu'on appelait les actions
volontaires, en opposition  celles provenant des amendes de la Chambre
de justice, le roi autorisait la Compagnie  percevoir, au profit des
intresss, le droit de 50 sous qui se levait  Rouen sur les sucres et
les cires. En rsum, la Compagnie avait perdu en dix ans 3,523,000
livres. Au moment de sa liquidation, le roi lui donna prs de 1,300,000
livres, et devint propritaire de tous les tablissements qu'elle avait
fonds[254].

Ainsi, aucune des nombreuses compagnies fondes par Colbert ne
prospra. Tous les grands tablissements qu'il cra, a dit Forbonnais,
disparurent aprs lui. On vient de voir ce que devinrent les compagnies
des Indes orientales, des Indes occidentales et du Sngal. Les
Compagnies du Nord, du Levant et des Pyrnes n'eurent pas un meilleur
sort. La premire, qui avait succd  celle du mme nom tablie par
Fouquet, tait particulirement dirige contre les Hollandais, qui s'en
murent et firent des observations sur ce qu'elle jouissait de
privilges contraires aux traits. Colbert rpondit  ce sujet  M. de
Pomponne, que le roi donnait, il est vrai,  la Compagnie du Nord des
sommes assez considrables, mais qu'il pouvait le faire sans contrevenir
aux traits; qu'au surplus c'tait un objet dont il fallait parler le
moins possible; que la peine cause aux tats par ces nouveaux
tablissements les proccupait bien pendant quelque temps, mais que
bientt ce bruit s'amortissait et qu'en attendant on avanait
toujours[255]. Quant aux faveurs concdes  la Compagnie du Nord, elles
taient du mme genre que celles dont jouissait la Compagnie des Indes
orientales. Le roi y contribuait pour le tiers des fonds, sur lesquels
les pertes prouves pendant les dix premires annes seraient
imputables; il lui accordait une prime de 3 livres par chaque barrique
d'eau-de-vie transporte hors du royaume, et de 4 livres par tonneau
pour les autres marchandises galement transportes hors de France ou
comprises dans les retours. Enfin _le roi s'engageait_, disait l'dit,
_afin d'viter que la Compagnie se trouvt surcharge faute du prompt
dbit des marchandises, de faire prendre et recevoir dans les magasins
de la marine toutes les marchandises propres  la construction, radoub,
armement et quipement des vaisseaux, fournitures et provisions des
armes navales, par les intendants et commissaires gnraux, qui en
feraient les marchs avec un profit raisonnable dont il serait convenu
entre lesdits intendants et directeurs de la Compagnie_. Ne nous
arrtons pas aux innombrables inconvnients d'une telle clause. Il
semble qu'une Compagnie ainsi favorise et d raliser sur-le-champ
d'immenses bnfices. Cependant, deux ans aprs son organisation, elle
harcelait Colbert de ses demandes d'argent, et celui-ci tait oblig
d'crire aux directeurs, le 27 mars 1671, qu'il leur tait d seulement,
d'aprs leur propre compte, 549,088 livres, qu'il leur en a fait payer
686,000, et que, par consquent, le roi tait en avance de 140,000
livres[256]. La Compagnie des Pyrnes jeta encore moins d'clat et eut
moins de succs que celle du Nord. Dans une lettre du 30 septembre 1672,
au premier prsident du Parlement de Toulouse, Colbert dit que cette
Compagnie, dont le roi attendait beaucoup de secours pour sa marine,
languissait faute d'une protection suffisante et par suite des procs
qu'on lui suscitait de tous cts, procs qui tranaient en longueurs
affectes  cause d'un _trop grand attachement aux formes du palais_.
Ainsi, les protections reprsentes par des primes et des souscriptions
ne suffisaient plus; il fallait encore protger les compagnies contre la
justice. Quant  la Compagnie du Levant, elle ne fit pas plus de bruit
que celle des Pyrnes, et l'on saurait  peine si elle a exist sans
une lettre de Colbert, du 9 dcembre 1672, par laquelle il manifeste au
directeur la surprise qu'il a prouve en apprenant que la Compagnie
avait transport en Portugal des brocards d'or et d'argent faux. Si la
Compagnie, ajoutait Colbert, joue de pareils tours aux Turcs, elle court
risque de souffrir les plus cruelles avanies qu'ils fassent supporter
aux chrtiens[257].

C'taient l autant d'exemples des fcheuses consquences du privilge
et du monopole. Mais, comme l'a dit Forbonnais,  cette poque, l'amour
de l'_exclusif_ dominait toutes les ttes, mme les plus saines, et les
plus clatantes expriences ne servaient de rien. Au lieu de s'en tenir
au systme des primes, ncessaire peut-tre alors dans un petit nombre
de cas, vu l'imperfection de notre marine, Colbert poussa  l'extrme
les ides de son sicle. Toutes les fois qu'une compagnie liquidait,
c'tait  qui inventerait un nouveau mode, une nouvelle forme de
protection pour celle qui lui succderait. On a vu les consquences de
ce systme. Non-seulement on organisait des compagnies sans solidit,
gostes, ne songeant qu' s'enrichir en peu de temps et manquant le but
faute de vouloir trop tt l'atteindre; mais ces compagnies elles-mmes
faisaient la contrebande et transportaient des marchandises en matires
de rebut, au mpris des plus svres rglements. Triste rsultat de la
tendance qu'avait alors le gouvernement  tout rgler,  tout diriger!
On touffait l'activit particulire, on tuait la concurrence dont le
peuple aurait certainement tir plus d'avantage que du monopole, et
c'tait, en dfinitive, le peuple qui payait les expriences qu'on
faisait  ses dpens. Ne peut-on, sans injustice, reconnatre que
Colbert aurait rendu un grand service  la France en adoptant un systme
tout diffrent? Il semble mme que la puissance des faits, vers la fin
de sa carrire, lui ait dmontr cette vrit; car, le 6 janvier 1682,
un arrt du conseil autorisa le libre commerce aux Indes orientales, 
condition que les particuliers se serviraient, pour leur passage et pour
le transport de leurs marchandises, des navires de la Compagnie, et que
les marchandises rapportes par eux seraient dbarques et vendues 
l'encan dans les magasins lui appartenant[258]. Cette facult,
trs-utile quoique un peu tardive, fut sollicite par plusieurs
particuliers et par la Compagnie elle-mme. Ainsi, la vrit se faisait
jour peu  peu, et l'exprience venait en aide  la raison.




CHAPITRE VII.

     Pensions accordes aux gens de lettres franais et trangers
     (1663).--Lettre de Colbert  un savant tranger.--But politique de
     ces pensions.--La Fontaine ne reut jamais aucune faveur de
     Colbert.--Cration des Acadmies des Inscriptions et
     Belles-Lettres, des Sciences, de Sculpture et de Peinture (1663,
     1665, 1666).--Colbert est reu membre de l'Acadmie Franaise et
     prononce un discours de rception (1667).--Il institue les jetons
     de prsence.--Dpenses de Louis XIV en btiments.--Colonnade du
     Louvre.--Le Bernin  Paris (1665).--Observations de Colbert  Louis
     XIV au sujet des dpenses faites  Versailles.--Total des dpenses
     pour constructions sous le rgne de Louis XIV.


Il est ncessaire, avant d'aller plus loin, de revenir un instant sur
nos pas, et de jeter un coup d'oeil sur l'une des parties de
l'administration de Colbert dont les rsultats ont jet le plus de
lustre sur le rgne de Louis XIV; il s'agit des pensions accordes aux
hommes de lettres franais et trangers, de la cration des acadmies et
de la surintendance des btiments royaux. Dj sous le cardinal Mazarin,
il existait une liste de pensions faites par l'tat aux hommes de
lettres, et l'historien Mzerai figurait sur cette liste pour 4,000
livres, qui lui furent conserves jusqu'en 1672[259]. Plus gnreux en
apparence, Fouquet ouvrit aux littrateurs et aux savants de son temps
sa cassette particulire, et parmi ses pensionnaires, on remarque
Corneille, La Fontaine, Mlle Scudry. tait-ce de sa part
ostentation, gnrosit naturelle, moyen de s'attacher des cratures?
Peut-tre tout cela  la fois. Colbert tait trop habile  flatter les
gots du roi, il avait trop bien devin que ses penchants l'entranaient
vers tout ce qui avait des airs de grandeur et de magnificence, pour ne
pas suivre un exemple qui s'accordait d'ailleurs avec ses inclinations
personnelles. A peine arriv au pouvoir, il s'occupa donc de la position
des littrateurs, et il demanda  deux d'entre eux, Chapelain et Costar,
une liste des gens de lettres auxquels le roi pourrait accorder des
pensions, avec l'indication sommaire de leurs titres  cette faveur. Les
deux listes furent remises  Colbert, et c'est sur ce double travail que
l'tat des pensions de 1663 fut arrt[260]. En voici la copie:

  Au sieur La Chambre, mdecin ordinaire du roi, excellent homme
  pour la physique et la connoissance des passions et des sens, dont il a
  fait divers ouvrages fort estims                          2,000 liv.

  Au sieur Conrard, lequel, sans connoissance d'aucune
  autre langue que sa maternelle, est admirable pour juger
  toutes les productions de l'esprit                         1,500

  Au sieur Leclerc, excellent pote franois                  600

  Au sieur Pierre Corneille, premier pote dramatique
  du monde (_expression de Costar_)                          2,000

  Au sieur Desmaretz, le plus fertile auteur et dou de la
  plus belle imagination qui ait jamais t[261]             1,200

  Au sieur Mnage, excellent pour la critique des pices    2,000

  Au sieur abb de Pure, qui crit l'histoire en latin pur
  et lgant[262]                                            1,000

  Au sieur Boyer, excellent pote franois                    800

  Au sieur Corneille le jeune, bon pote franois et
   dramatique                                                1,000

  Au sieur Molire, excellent pote comique                 1,000

  Au sieur Benserade, pote franois fort agrable          1,500

  Au P. Le Cointe, de l'Oratoire, habile pour l'histoire    1,500

  Au sieur Godefroi, historiographe du roi                  3,600

  Au sieur Huet de Caen, grand personnage qui a traduit
  Origne                                                    1,500

  Au sieur Charpentier, pote et orateur franois           1,200

  Au sieur abb Cottin, pote et orateur franois[263]      1,200

  Au sieur Sorbire, savant es lettres humaines             1,000

  Au sieur Dauvrier,               id.                      3,000

  Au sieur Ogier, consomm dans la thologie et les
  belles-lettres                                             1,500

  Au sieur Vallier, professant parfaitement la langue
  arabe                                                        600

  Au sieur Le Vayer, savant es belles-lettres               1,000

  Au sieur Le Laboureur, habile pour l'histoire[264]        1,200

  Au sieur de Sainte-Marthe, habile pour l'histoire         1,200

  Au sieur Du Perrier, pote latin                            800

  Au sieur Flchier, pote franois et latin                  800

  Aux sieurs de Vallois, frres qui crivent l'histoire en
  latin                                                      2,400

  Au sieur Maury, pote latin                                 600

  Au sieur Racine, pote franois[265]                        600

  Au sieur abb de Bourzeis, consomm dans la thologie
  positive, dans l'histoire, les lettres humaines et les langues
  orientales                                                 3,000

  Au sieur Chapelain, le plus grand pote franois qui
  ait jamais t et du plus solide jugement                  3,000

  Au sieur abb Cassaigne, pote, orateur et savant en
  thologie                                                  1,500

  Au sieur Perrault, habile en posie et belles-lettres     1,500

  Au sieur Mzerai, historiographe                          4,000

Quelques trangers, auxquels il tait accord des pensions de 1,200 
1,500 livres, compltaient cette premire liste. C'taient Huyghens,
Heinsius, Boeklerus, Wasengeil, Isaac Vossius et quelques autres. Vossius
tait un clbre gographe hollandais. La lettre suivante, que Colbert
lui crivit pour le prvenir de la faveur dont il tait l'objet, laisse
percer suffisamment le motif secret et rel que l'on avait en donnant de
pareilles pensions  des trangers.

     Quoique le roi ne soit pas votre souverain, il veut nanmoins tre
     votre bienfaiteur, et m'a command de vous envoyer la lettre de
     change ci-jointe, comme une marque de son estime et un gage de sa
     protection: chacun sait que vous suivez dignement l'exemple du
     fameux Vossius, votre pre, et qu'ayant reu de lui un nom qu'il a
     rendu illustre par ses crits, vous en conserverez la gloire par
     les vtres. Ces choses tant connues de Sa Majest, elle se porte
     avec plaisir  gratifier votre mrite, et j'ai d'autant plus de
     joie qu'elle m'ait donn ordre de vous le faire savoir que je puis
     me servir de cette occasion pour vous assurer, que je suis,
     Monsieur, votre trs-humble et trs-affectionn serviteur.

           COLBERT.

     A Paris ce 21 juin 1663[266].

videmment, l'amour des sciences et des lettres fut un motif secondaire
dans cette dtermination de Colbert, qui voulait, avant tout, produire
de l'effet  l'tranger. Une lettre que Chapelain lui crivit le 17 mai
1663 ne laisse,  ce sujet, aucun doute. En lui transmettant la
correspondance d'un gentilhomme allemand, Wasengeil, qui figurait sur la
liste des pensions, et que Colbert avait envoy en Espagne pour observer
l'tat du pays, Chapelain lui faisait connatre que ce Wasengeil ne se
lassait pas de publier en tous lieux, surtout en Espagne, la libralit
du roi envers les gens de lettres, sans distinction de nationalit, et
que les Espagnols avaient peine  y ajouter foi, tant cela leur semblait
au-dessus de ce qui s'tait jamais fait.

     J'ai considr, Monsieur, disait Chapelain en terminant, comme un
     bonheur d'avoir rencontr un savant homme dsintress et non
     suspect de partialit, qui d'office voulut estre, en des pays o
     nous ne sommes pas aims, la trompette et la gloire de Sa Majest
     et de vos si justes louanges. Il parcourra toute l'Espagne et les y
     rpandra avec courage et fidlit, et au moins  son retour, nous
     rendra conte (_sic_) du succs qu'elles y auront eu[267].

Enfin, l'on a trouv rcemment, dans les papiers d'Hermann Conring,
homme d'tat et crivain allemand clbre au XVIIe sicle, une lettre
originale de Colbert du 27 aot 1665, qui annonait l'envoi d'une lettre
de change de 1,700 livres. Il y avait aussi, dans les mmes papiers, le
brouillon d'une lettre d'Hermann Conring  Colbert. Or, il rsulte de
cette lettre, date du 2 mai 1672, que Conring tait charg par la cour
de France de gagner des voix  Louis XIV, qui songeait alors  se faire
nommer empereur d'Allemagne[268].

Les pensions accordes aux littrateurs et savants trangers par Colbert
avaient donc un double but politique qu'on ne saurait dissimuler; car en
mme temps qu'elles agissaient sur l'opinion et donnaient au dehors une
haute ide de la grandeur et de la gnrosit de la France, elles
disposaient ceux qui en taient l'objet  rendre, dans certains cas, au
gouvernement des services particuliers, peu compatibles sans doute avec
la dignit des lettres, mais d'autant mieux recompenss.

Au surplus, ces services cotaient peu  l'tat, et l'effet produit
n'tait nullement en rapport avec la somme affecte aux gratifications.
Le chiffre des pensions aux gens de lettres franais et trangers ne
dpassa jamais 100,000 livres, et descendit, en moyenne,  75,000
livres,  partir de 1672, poque  laquelle les pensions aux trangers
paraissent avoir t supprimes. On a remarqu que, tant que Colbert
vcut, La Fontaine ne fut pas port sur la liste des pensions[269].
tait-ce rancune pour la fidlit clatante que l'immortel fabuliste
avait voue  Fouquet, ou bien le pote n'avait-il voulu faire aucune
dmarche auprs du ministre ou de Chapelain pour obtenir la faveur que
l'on accordait au sieur Leclerc et au sieur Boyer? Si le fait est bien
exact, et tout porte  le croire, il y a une charmante pigramme au fond
de l'loge suivant, qu'on lit dans un pome de La Fontaine sur le
quinquina.

   Et toi que le quina gurit si promptement,
   Colbert, je ne dois point te taire...
   D'autres que moi diront ton zle et la conduite,
   Monument ternel aux ministres suivants:
   Ce sujet est trop vaste et la muse est rduite
   _A dire les faveurs que tu fais aux savants_.

Mais en mme temps qu'il encourageait les savants par des pensions,
Colbert proposait un plus noble but  leur ambition en crant plusieurs
acadmies. La France lui doit l'Acadmie des Inscriptions et
Belles-Lettres, celle des Sciences, celles de Peinture et de Sculpture.
C'est ainsi qu'il imitait encore le cardinal de Richelieu, son modle de
prdilection. L'tablissement de l'Acadmie des Inscriptions et
Belles-Lettres date du mois de dcembre 1663[270]. Forme d'abord d'un
petit nombre de membres de l'Acadmie Franaise, elle s'assemblait dans
la bibliothque de Colbert, afin d'y travailler aux inscriptions et
devises dont on faisait dj un frquent usage pour les mdailles, les
cussons; et c'est de l que sortit, sans doute, l'orgueilleuse devise
de la Compagnie des Indes orientales: _Florebo quocumque ferar_. A cette
poque, l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres n'tait encore que
la _petite acadmie_, car elle ne se composait que de quatre membres;
Chapelain, Charpentier, et les abbs Cassagne et Bourzeis. Mais peu 
peu le nombre des acadmiciens qui prirent part  ses travaux augmenta.
En leur qualit d'historiographes, Racine et Boileau y concoururent.
D'ailleurs, le got pour les mdailles, qui allait toujours croissant,
lui donnait chaque jour plus d'importance, et les vnements
fournissaient  ses membres de nombreuses occasions de faire graver sur
le bronze ou sur le marbre les louanges du roi dans ce style parfois un
peu trop hyperbolique, dont la clbre devise: _Nec pluribus impar_, est
la plus haute expression[271]. L'Acadmie des Sciences fut fonde en
1666 pour perfectionner la gomtrie, l'astronomie, la physique, la
mcanique, l'anatomie et la chimie. On frappa  ce sujet une mdaille
reprsentant d'un ct le portrait du roi, et de l'autre Minerve ayant
autour d'elle une sphre, un squelette, un alambic. Les mots de la
lgende taient: _Natur investigand et perficiendis artibus_, et ceux
de l'exergue: _Regia scientiarum academia instituta M. DC. LXV_[272].
Reconnaissante de la protection qu'il accordait aux lettres, l'Acadmie
Franaise reut Colbert parmi ses membres, en 1667. On a souvent rpt,
sur la foi d'un historien de l'Acadmie, l'abb d'Olivet, qu'en nommant
Colbert, celle-ci l'avait dispens du discours de rception oblig, et
que cette faveur n'avait t accorde qu' lui seul. D'abord, il est 
croire que Colbert et t peu flatt d'un semblable privilge. Mais un
passage de la _Gazette de France_ dtruit formellement l'assertion de
l'abb d'Olivet, et lve tous les doutes  ce sujet. Le passage est
curieux.

     De Paris, le 30 avril 1667.--Le 21 du courant, le duc de
     Saint-Aignan, ayant t prendre le sieur Colbert en son logis, le
     conduisit en l'Acadmie Franoise, tablie chez le chancelier de
     France, laquelle l'avoit depuis longtemps invit  lui faire
     l'honneur d'tre un de ses membres; et aprs y avoir t reu avec
     les crmonies ordinaires, il fit un discours  la louange du roi
     avec tant de grce et de succs qu'il en fut admir de toute cette
     savante compagnie[273].

On le voit donc, Colbert subit la loi commune, et paya son tribut au
discours de rception. Quelque temps aprs, frapp de la lenteur avec
laquelle l'Acadmie travaillait au dictionnaire de la langue dont elle
s'occupait alors depuis plus de quarante ans, il rgla les heures de ses
sances et lui fit donner, ajoute-t-on, une pendule, avec ordre au
sieur Thuret, horloger, de la conduire et de l'entretenir. En mme
temps, pour hter la publication du dictionnaire et stimuler le zle des
acadmiciens, Colbert leur accorda des jetons de prsence, et, depuis
cette poque, a dit un acadmicien, on travailla mieux et dix fois plus
qu'on n'avait fait jusqu'alors[274].

Cependant, les pensions aux gens de lettres et la cration des acadmies
ne formaient que la moindre partie des encouragements que ce ministre
accordait aux beaux-arts. Le 2 janvier 1664, Louis XIV lui avait donn
la charge de surintendant des btiments en remplacement d'un sieur
Ratabon[275]. Tant qu'elle avait t occupe par ce dernier, la charge
de surintendant des btiments n'avait eu, faute d'argent sans doute,
aucune importance; mais ds que l'ordre fut rtabli dans les finances,
et que Colbert eut les btiments dans ses attributions, les choses
changrent de face. Les dpenses de Louis XIV en btiments, ont t
normes. On ne couvre pas impunment le sol de palais, de statues,
d'arcs de triomphe, de monuments de toute sorte; mais la passion et
l'esprit de parti ont quelquefois grossi ces dpenses dans des
proportions fabuleuses. Aprs Voltaire, qui les valua  500 millions,
Mirabeau avait dit qu'elles atteignirent le chiffre de 1,200
millions[276]. Volney alla beaucoup plus loin, et il les porta 
4,600,000,000[277]. En mme temps, on ajoutait que, pour anantir la
preuve de ces profusions, Louis XIV avait brl tous les registres o
elles taient constates. Or, ces registres ont t retrouvs; ils
existent en plusieurs copies, appartenant les unes  la Bibliothque
royale, d'autres  des particuliers. De savants et zls bibliophiles,
vritables pionniers de l'histoire, les ont compulss avec soin, ont
constat leur authenticit, les ont contrls les uns par les autres, et
il en rsulte que toutes les dpenses de Louis XIV, en btiments, ne se
sont leves qu' CENT SOIXANTE-CINQ MILLIONS, monnaie de son
temps[278].

Toutefois, il ne faut pas se le dissimuler, cette somme de 165 millions
reprsentait alors une valeur norme. A l'poque o la plupart des
travaux auxquels elle fut affecte s'excutrent, le chiffre moyen du
budget tait de 90 millions, et il s'en fallait de beaucoup que la
France le payt aussi aisment qu'elle paye actuellement un budget de
1400 millions. Si l'on a gard au chiffre de la population, qui
n'excdait gure alors 20 millions d'habitants, au grand nombre de
privilgis que leur naissance ou leurs fonctions exemptaient de
l'impt, on demeurera convaincu que cette somme de 165 millions dut
tre, comparativement, trs-onreuse aux populations. C'tait donc l
une magnifique dotation. Pendant vingt ans, Colbert fut le dispensateur
tout-puissant de ce budget dpens presque en entier sous son
administration. Il avait pour les beaux-arts un got naturel que son
voyage en Italie n'avait fait qu'accrotre; il savait en outre qu'un des
plus srs moyens de plaire au roi, de l'occuper agrablement, tait de
l'entourer des merveilles de l'architecture, de la peinture et de la
sculpture. Il appela donc  lui tous les artistes de talent, leur
communiqua un peu de son activit, examina, discuta leurs plans, les
soumit  l'preuve du concours public, et bientt se produisit cette
srie de chefs-d'oeuvre en tous genres, dont, avec raison, la France est
aujourd'hui si fire, et auxquels, de toutes les parties du monde, les
trangers viennent incessamment payer le tribut de leur admiration.

Un des premiers projets dont Colbert eut  s'occuper fut la construction
de la principale faade du Louvre. Ce fut l une affaire, et mme une
grande affaire qui comporte quelques dtails. On avait commenc cette
faade sur les dessins de Le Vau, premier architecte du roi, lorsque
Colbert suspendit les travaux et demanda un nouveau plan aux architectes
de Paris. Parmi ceux-ci, un d'entre eux exposa, sans se nommer, un plan
admirable: c'tait Claude Perrault qui tait en mme temps mdecin du
roi. Pourtant, Colbert hsitait encore. Il y avait alors  Rome un
artiste clbre, tout  la fois peintre, sculpteur, architecte, comme
avait t Michel-Ange; il s'appelait _Bernini_. Colbert voulut d'abord
avoir son avis, son plan; puis, il rsolut de le faire venir  Paris.
Voici la lettre que Louis XIV lui crivit, pour l'y appeler:

     Seigneur cavalier Bernin, je fais une estime si particulire de
     votre mrite que j'ai un grand dsir de voir et de connatre une
     personne aussi illustre, pourvu que ce que je souhaite se puisse
     accorder avec le service que vous devez  notre Saint-Pre le Pape
     et avec votre commodit particulire. Je vous envoie en consquence
     un courrier exprs, par lequel je vous prie de me donner cette
     satisfaction, et de vouloir entreprendre le voyage de France,
     prenant l'occasion favorable qui se prsente du retour de mon
     cousin le duc de Crqui, ambassadeur extraordinaire, qui vous fera
     savoir plus particulirement le sujet qui me fait dsirer de vous
     voir et de vous entretenir des beaux dessins que vous m'avez
     envoys pour le btiment du Louvre; et du reste me rapportant  ce
     que mondit cousin vous fera entendre de mes bonnes intentions, je
     prie Dieu qu'il vous tienne en sa sainte garde, seigneur cavalier
     Bernin.

           Louis.

     _Contre-sign_: DE LIONNE[279].

     A Paris, ce 11 avril 1665.

Quel artiste ne se ft empress de rpondre  une aussi flatteuse
invitation, accompagne, pour prvoir et lever tous les obstacles, d'un
premier prsent de 30,000 livres? Le Bernin partit donc, emmenant avec
lui un de ses fils, deux de ses lves, une nombreuse suite, et il reut
pendant tout son voyage des honneurs inusits. D'aprs les ordres du
roi, les magistrats de toutes les villes qu'il traversa le
complimentrent et lui offrirent les vins d'honneur, hommage rserv aux
seuls princes du sang. Sur sa route, des officiers de la cour lui
apprtaient  manger, et, quand il approcha de Paris, un matre d'htel
du roi vint  sa rencontre pour le recevoir et l'accompagner partout. A
peine fut-il arriv, que Colbert lui rendit visite de la part du roi,
qui,  son tour, lui fit l'accueil le plus distingu. Le Bernin n'tait
pas seulement un artiste de mrite, c'tait aussi un habile courtisan.
Dans sa premire entrevue avec Louis XIV, il lui proposa de faire son
buste. Quelque temps aprs, comme le roi posait devant lui, ayant cart
une boucle de cheveux qui recouvrait le front de son modle: _Votre
Majest_, lui dit-il, _peut montrer son front  toute la terre_. Le mot
fit fortune, et bientt tous les courtisans adoptrent la coiffure  la
Bernin. Quant au plan du Louvre, il russit moins bien. Ce plan avait
d'abord t adopt, et les fondations en furent poses avec clat le 17
octobre 1665; mais, comme il exigeait que tous les anciens btiments
fussent dtruits, contrairement aux vues du roi et de Colbert, on y
renona aprs le dpart du Bernin, et l'on revint  celui de Claude
Perrault. Louis XIV aurait voulu retenir Le Bernin  Paris, et il lui
promettait 3,000 louis d'or par an. Le Bernin, dont la vanit excessive
s'tait encore accrue par suite des honneurs exagrs qu'on lui avait
rendus, persista  quitter la France, sous prtexte que l'hiver y tait
trop rigoureux pour sa sant, mais plutt dit-on, parce qu'il supposait
Lebrun, Perrault et d'autres artistes jaloux de son talent. Magnifique 
l'excs jusqu'au bout, Louis XIV lui fit remettre, la veille de son
dpart, 3,000 louis d'or (33,000 livres) en trois sacs avec un brevet de
6,000 livres de pension annuelle et un de 1,200 livres pour son fils. En
mme temps, l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres fut invite 
faire la devise d'une mdaille destine  immortaliser ce voyage sans
rsultat. Cette mdaille fut en effet frappe. Elle reprsente d'un ct
le portrait du Bernin, et, au revers, les muses de l'art, avec cet
exergue: _Singularis in singulis, in omnibus unicus_. Le voyage seul du
Bernin, sans compter la pension de 6,000 livres qu'il toucha jusqu'en
1680, cota 103,000 livres[280]. On a vu ce qu'il produisit: un buste du
roi. Plus tard, il est vrai, le Bernin envoya de Rome une statue
questre de Louis XIV; mais la tte en fut trouve tellement
disgracieuse qu'il fallut la remplacer par une tte copie sur l'antique
par Girardon. C'est la statue que l'on voit encore  Versailles, au bout
de la pice des Suisses. Heureusement, son plan du Louvre avait t
rejet, grce  Colbert, auprs duquel ni le plan ni son auteur n'eurent
le don de russir, et la colonnade du Louvre fut excute, d'aprs le
plan de Claude Perrault.

Cependant, Colbert s'aperut bien tt qu'il avait flatt dans Louis XIV
une passion terrible, insatiable, et que les dpenses, chaque jour
croissantes, affectes aux btiments, tendaient sans cesse  dtruire
l'quilibre qu'il avait eu tant de peine  rtablir dans les finances.
Ds 1667, ses craintes devinrent trs-vives, et il les exprima  Louis
XIV dans un mmoire[281]. Ce mmoire porte en substance que, si le roi
veut bien chercher dans Versailles o sont plus de 1,500,000 cus qui y
ont t dpenss depuis deux ans, il aura bien de la peine  les
trouver; que ses divertissements sont tellement mls avec la guerre de
terre qu'il est bien difficile de les diviser; que, s'il examine combien
de dpenses inutiles il a faites, il verra que, si elles taient toutes
retranches, il ne serait pas rduit  la ncessit o il est.

     En mon particulier, ajoute Colbert saisi d'un noble patriotisme,
     je dclare  Votre Majest qu'un repas inutile de 1,000 cus me
     fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions
     d'or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma
     femme et mes enfants, et j'irais  pied toute ma vie pour y
     fournir, si c'tait ncessaire. Votre Majest excusera, s'il lui
     plat, ce petit transport... Votre Majest doit considrer qu'elle
     a tripl les dpenses de ses curies... Si Votre Majest examine
     bien, elle trouvera que cette augmentation en livres, en
     nourritures d'hommes et de chevaux, en achats, en gages, va  plus
     de 200,000 livres tous les ans... Si Votre Majest considre son
     jeu, celui de la reine, toutes les ftes, repas, festins
     extraordinaires, elle trouvera que cet article monte environ  plus
     de 500,000 livres, et que les rois, ses prdcesseurs, n'ont jamais
     fait cette dpense, et qu'elle n'est pas du tout ncessaire.

Colbert s'excuse ensuite d'avoir tant tard de prsenter ces
observations au roi:

     La premire raison, dit-il, c'est que j'avais  contredire ce que
     Votre Majest aime le plus fortement; la seconde, que, encore que
     Votre Majest agrt tout ce que je lui dis touchant les exils,
     les rappels et les emprisonnements de ses sujets, je ne vois pas
     que Votre Majest y ait fait aucune rflexion, et j'ai commenc de
     douter si la libert que j'avais prise tait agrable  Votre
     Majest; la troisime, qu'il m'a sembl que Votre Majest
     commenait de prfrer ses plaisirs, ses divertissements  toute
     chose, et cela, fond sur deux rencontres considrables: la
     premire, ayant fait voir  Saint-Germain que Votre Majest devait
     fortifier son arme navale dans le mme temps que Votre Majest
     disait qu'il fallait se tirer le morceau de la bouche pour y
     fournir, dans ce moment-l, Votre Majest dpense 200,000 livres
     comptant pour un voyage de Versailles, savoir, 13,000 pistoles pour
     son jeu et celui de la reine et 50,000 livres en repas
     extraordinaires: la seconde que, encore que Votre Majest voie dans
     ce moment-ci l'tat de ses affaires prtes  tomber, _par l'excs
     de toutes sortes de dpenses_, dans un abyme de ncessits qui
     produit toute sorte de dsordres, Votre Majest, dis-je, fait faire
     une dpense de 100,000 livres  chacune de ses compagnies de
     mousquetaires. Quand un mousquetaire  la basse paie aura consomm
     la solde de 360 livres en ornements inutiles, de quoi veut-on qu'il
     vive pendant cette anne? Il faut que, par douceur ou par force, il
     vive aux dpens de son hte; les lieux o il demeure ne paient plus
     la taille, et tout tombe dans la confusion. Ah! plt  Dieu que
     Votre Majest et une fois bien examin cette matire! Elle
     trouverait que sa gloire souffre de ces fanfares, de ces ornements
     inutiles, dont la dpense, outre cela, ruine et les officiers et
     les cavaliers.

En terminant, Colbert blme svrement les mouvements de troupes, _
qui on fait jouer la navette par des marches perptuelles, ruineuses_,
et dit en parlant des revues qu'il n'avait jamais compris qu'elles
dussent _venir chercher le roi, ni que la marche et l'assemble des
armes au dedans du royaume, qui en attire la ruine, pt devenir un
amusement de dames_[282].

     J'avais vu auparavant, dit-il enfin, le secrtaire d'tat de la
     guerre, avec celui qui avait le soin des finances, chercher
     ensemble de n'tre point  charge aux peuples; on coutait les
     habitants des villes quand ils venaient se plaindre; on leur
     rendait justice svre sur les officiers et les troupes;  prsent,
     aucun n'ose se plaindre, car tous ceux qui sont venus ont t
     traits de _coquins_, de _sditieux_, et les peuples ont appris ces
     mauvais traitements, qui ont t prononcs par celui qui parle au
     nom de Votre Majest[283].

Remontrances svres, mais justes et courageuses. Malheureusement, elles
demeurrent sans effet. On a vu plus haut que les sommes employes par
Louis XIV en btiments et encouragements aux beaux-arts et manufactures,
s'levrent de 1661  1710,  165 millions. Il ne sera pas sans intrt
de faire connatre quelle somme fut affecte  chaque objet en
particulier[284].

  Dpense totale de Versailles, glises, Trianon, Clagny, Saint-Cyr, la
  machine de Marly, la rivire d'Eure, Noisy et les Moulineaux  81,151,414 liv.
  Tableaux, toffes, argenterie, antiques                        6,386,774
  Meubles et autres dpenses                                    13,000,000
  Chapelle (_construite de_ 1699  1710)                         3,260,241
  Autres dpenses de tout genre                                 13,000,000
                                                                __________
  Total pour Versailles et dpendances                         116,798,229
  Saint-Germain                                                  6,455,561
  Marly (_non compris la machine qui figure  l'article
   Versailles_[285])                                             4,501,279
  Fontainebleau                                                  2,773,746
  Chambord                                                       1,225,701
  Louvre et Tuileries                                           10,608,969
  Arc de triomphe de Saint-Antoine[286]                            513,755
  Observatoire de Paris (_construit de 1667  1672_).              725,174
  Htel royal et glise des Invalides[287]                       1,710,332
  Place royale de l'htel Vendosme                               2,062,699
  Le Val-de-Grce[288]                                           3,000,000
  Annonciades de Meulan                                             88,412
  Canal des deux mers (_non compris ce qui a t fourni par
   les tats du Languedoc_)                                      7,736,555
  Manufactures des Gobelins et de la Savonnerie                  3,645,945
  Manufactures tablies en plusieurs villes                      1,707,990
  Pensions et gratifications aux gens de lettres                 1,979,970
                                                                 _________
  Total gnral des dpenses                                   165,534,315 liv.

Si l'on cherche  se rendre compte approximativement de la valeur
actuelle de cette somme, et qu'on se contente de prendre pour base la
moyenne du prix du marc d'argent sous Louis XIV et en 1846, on trouve
que les dpenses de ce roi, en btiments, encouragements et
gratifications, reprsenteraient, de nos jours, 350 millions environ.
Mais que l'on voque un instant devant son imagination les seules
merveilles de Versailles, et que l'on se demande ensuite si, excutes
de notre temps, toutes les constructions de Louis XIV ne coteraient pas
prs d'un milliard[289].




CHAPITRE VIII.

     Canal de Languedoc.--Motifs qui en faisaient solliciter
     l'ouverture.--Proposition faite  Colbert par Riquet
     (1663).--Difficults  surmonter.--Le gouvernement discute la
     question de savoir si le canal doit tre fait par l'tat ou par un
     particulier.--Raisons qui font adopter ce dernier parti.--Riquet
     est en butte  l'envie et au dnigrement de ses
     concitoyens.--Colbert lui tmoigne une vritable amiti.--Dpense
     totale du canal.--Vers de Corneille  ce sujet.--Canal d'Orlans.


Parmi les travaux dont les _Comptes des bastiments du roy_ font
connatre la dpense, il en est un que Colbert prit sous sa protection
spciale et auquel il tint  honneur d'associer son nom; c'est le canal
de Languedoc, travail gigantesque dont Charlemagne lui-mme semble avoir
entrevu les admirables rsultats, et qui avait dj donn lieu, sous
Franois Ier, Charles IX, Henri IV et Louis XIII,  des projets
discuts en Conseil. Plusieurs motifs d'une grande importance taient
cause que l'on souhaitait vivement l'excution de ce canal. Tous ceux
qui en avaient tudi le projet faisaient observer avec raison que, par
ce moyen, les marchandises de l'Ocan et de la Mditerrane pourraient
tre transportes de l'une  l'autre mer en vitant de passer par le
dtroit de Gibraltar, o les navires couraient beaucoup de danger; qu'en
cas de disette en Languedoc ou dans la Guyenne, il serait trs-ais de
faire arriver les grains dans celle de ces contres qui en manquerait;
que le Haut-Languedoc o les bls abondaient en verserait presque sans
frais dans le Bas-Languedoc, beaucoup moins favoris, sous ce rapport,
et que celui-ci enverrait en change, par la mme voie, ses vins et tout
ce qu'il tirait de son commerce avec la province de Lyon. On ajoutait
encore, et c'tait une raison dterminante dans les ides du temps, que
les trangers qui feraient le commerce de transport de l'une  l'autre
mer laisseraient des sommes considrables  la province. Enfin,  toutes
ces considrations o les intrts matriels taient seuls en jeu, s'en
joignait une dernire d'une autre nature, mais qui n'exerait pas une
moindre influence sur les esprits. On disait que les Romains eux-mmes,
si vants pour leurs travaux, n'avaient rien fait de comparable au canal
qu'il s'agissait d'excuter, et qu'il en reviendrait non-seulement
beaucoup de profit, mais aussi beaucoup d'honneur  la nation qui les
aurait surpasss prs des lieux mmes o ils avaient laiss la plus
forte empreinte de leur passage et de leur grandeur[290].

Jamais, en effet, entreprise plus magnifique et plus sduisante n'avait
t propose  un ministre ami des grandes choses. Quatorze lieues
seulement sparent l'Aude et la Garonne, dont l'une se jette, comme on
sait, dans la Mditerrane, l'autre dans l'Ocan, et il semblait au
premier abord que la jonction de ces rivires au moyen d'un canal ne
prsentait pas des obstacles insurmontables. Bien plus, toutes les fois
que le projet avait t tudi, soit par les tats, soit  la requte du
gouverneur, on l'avait dclar excutable; mais cette possibilit de le
mener  bonne fin laissait probablement beaucoup de doute dans les
esprits; car, malgr les avantages qu'on esprait en retirer, le canal
de Languedoc tait encore  l'tat de projet au commencement de l'anne
1662.

Il y avait alors dans les gabelles de cette province un homme que la
nature avait fait un grand gomtre. Possesseur de quelques terres au
pied d'une montagne, principal empchement  l'ouverture du canal de
jonction des deux mers, il cherchait depuis plusieurs annes le moyen de
surmonter cet obstacle. Aprs plusieurs essais faits en petit dans sa
proprit, essais dont les traces ont t religieusement conserves par
ses descendants, Pierre-Paul de Riquet, seigneur de Bonrepos, d'une
famille noble originaire de Provence, crut enfin avoir trouv ce moyen,
et fit part de son projet  Colbert dans une lettre o respire une
bonhomie charmante:

     Vous vous tonnerez, dit-il, que j'entreprenne de parler d'une
     chose qu'apparemment je ne connois pas, et qu'un homme de gabelle
     se mle de nivelage. Mais vous excuserez mon entreprise lorsque
     vous saurez que c'est de l'ordre de Monseigneur l'archevque de
     Toulouse que je vous cris[291].

Riquet raconte ensuite  Colbert que l'archevque de Toulouse, l'vque
de Saint-Papoul et plusieurs autres personnes de condition sont alles
sur les lieux avec lui; qu'ils en sont revenus persuads de la vrit de
ce qu'il leur avait dit sur la possibilit de faire le canal, et l'ont
engag  lui soumettre la relation qu'il envoie, mais en assez mauvais
ordre; car n'entendant ni grec ni latin, et sachant  peine parler
franais, il ne peut pas s'expliquer sans bgayer.

Quant au projet, la difficult principale avait toujours t d'amener
assez d'eau  un point de partage appel les _Pierres Naurouse_, lev
de plus de cent toises au-dessus du niveau des deux mers, et d'o l'eau
pt tre dirige de l'un ou de l'autre ct du canal avec assez
d'abondance pour l'alimenter. Riquet trouva le moyen de ramasser
plusieurs ruisseaux considrables, auxquels on n'avait pas mme song
avant lui,  cause de leur loignement, et de les utiliser, malgr des
obstacles matriels, en apparence insurmontables, que prsentaient les
escarpements de la _Montagne Noire_, aux pieds de laquelle les Pierres
de Naurouse taient situes. Ds lors le succs de l'entreprise fut
assur. Bientt aprs, l'archevque de Toulouse prsenta Riquet 
Colbert. Cependant, plusieurs annes se passrent avant qu'on se mt 
l'oeuvre. Comme les tats de Languedoc devaient contribuer  la dpense,
ils nommrent des commissaires pour vrifier le projet de Riquet, et il
fut dcid que celui-ci ferait d'abord une rigole d'essai. Cet essai
devait coter 200,000 livres. Plein de confiance dans son plan, Riquet
n'hsita pas  faire cette dpense.

     Mais en ce cas, Monseigneur, crivait-il  Colbert le 27 novembre
     1664, mettant en risque mon bien et mon honneur,  dfaut de
     russite, il me semble raisonnable, par contre-coup, que j'acquire
     un peu de l'un et un peu de l'autre en cas que j'en sorte
     heureusement. J'espre tre  Paris dans le mois de janvier
     prochain... Et ce sera alors, Monseigneur, que je me donnerai
     l'honneur de vous dire mieux de bouche mes sentiments  ce sujet.
     Vous les trouverez raisonnables, assurment; car j'affecterai de
     vous porter des propositions de justice, et, par consquent, de
     votre got; et en cela, je suivrai mon naturel franc et libre, et
     point chicannier[292].

Riquet vint donc  Paris, et, le 25 mai 1665, il obtint par lettres
patentes le droit de travailler _aux rigoles ncessaires pour faire
l'essai de la pente et de la conduite des eaux_. Deux mois aprs, cet
essai touchait  son terme, et l'infatigable ingnieur crivait 
Colbert que bien des gens seraient surpris du peu de temps qu'il y
aurait employ et de la faible dpense qui en rsulterait; qu'au surplus
la russite tait infaillible, mais d'une manire toute nouvelle et 
laquelle ni lui ni personne n'avait song jusqu'alors; car le chemin o
il passait maintenant lui tait toujours demeur inconnu, quelque soin
qu'il et mis  le dcouvrir; que la pense lui en tait venue 
Saint-Germain, et que sa rverie s'tait trouve juste, le niveau ayant
confirm ce que son imagination lui avait dit  deux cents lieues de l.
Colbert rpondit le 14 aot suivant  cette lettre qu'il tait trs-aise
de voir l'esprance o tait Riquet concernant le _grand dessein de la
jonction des deux mers_, qu'outre la gloire qui en reviendrait  son
auteur le roi lui en saurait beaucoup de gr, son intention tant de
faire excuter le canal par ses soins de prfrence  tous autres;
qu'ainsi, une fois la rigole d'essai acheve, il pourrait se mettre en
route pour Paris, en ayant soin toutefois de bien discuter les moyens,
que l'on aurait en main pour faire trouver au roi les fonds ncessaires,
afin que, ces moyens tant bien digrs, on pt les lui proposer sans
retard[293].

Tout semblait donc marcher au gr de Riquet, mais de nouvelles preuves
lui taient encore rserves. La dpense du canal avait d'abord t
value  6 millions environ, et ni le roi ni Colbert ne voulaient y
affecter une pareille somme. Cependant, vers la mme poque, le roi
dpensait en btiments, dans une seule anne, 6,242,828 livres[294]. Le
prince de Conti, gouverneur du Languedoc, fit alors un appel aux tats
et les excita  s'associer  l'excution du canal, leur promettant que,
de son ct, Louis XIV retrancherait des dpenses ncessaires ailleurs,
pour y contribuer de l'argent de son trsor royal. Rendus dfiants par
l'exprience, et craignant que les sommes qu'ils auraient votes ne
fussent appliques  d'autres objets, les tats dclarrent, le 26
fvrier 1666, qu'ils ne pouvaient, ni pour le prsent ni pour l'avenir,
participer  la dpense des ouvrages du canal. Heureusement, Riquet
n'tait pas  bout d'expdients. Il proposa de faire procder  la
construction du canal en donnant  l'entrepreneur la facult de prendre
toutes les terres ncessaires, lesquelles seraient payes par le roi,
aprs estimation. Au moyen de ces acquisitions, on pourrait riger un
fief considrable, comprenant le canal, ses rigoles et chausses, depuis
la Garonne jusqu' ses dgorgements dans la Mditerrane y compris le
canal d'alimentation, depuis la Montagne Noire, o il prenait naissance,
jusqu'aux Pierres de Naurouse. Les possesseurs de ce fief en jouiraient
 perptuit, et ils auraient, entre autres droits, le pouvoir exclusif
de construire sur les bords du canal un chteau, des moulins, des
magasins pour l'entrept des marchandises, etc., etc.

Avant de statuer sur la proposition de Riquet, une question d'une
extrme importance, et qui s'est souvent reprsente depuis,
principalement dans ces dernires annes, fut agite dans le Conseil.
Convenait-il aux intrts de l'tat que le roi gardt la proprit du
canal pour le faire exploiter, soit en rgie, soit en ferme, ou bien,
tait-il prfrable de l'abandonner  des particuliers? A la suite d'une
longue dlibration sur les dtails de laquelle les archives du canal
de Languedoc ont conserv de prcieux renseignements, la question fut
rsolue dans le dernier sens. La majorit du Conseil fut d'avis qu'un
ouvrage qui exigeait une attention continuelle et des dpenses
journalires ne pouvait tre confi sans inconvnient  une rgie
publique, qu'il tait bien plus avantageux et plus sr d'en laisser la
conduite  un particulier, de l'intresser fortement  la prosprit de
l'entreprise en lui en donnant la proprit, et _de mettre ainsi
l'intrt public sous la sauvegarde de l'intrt personnel_. De cette
manire, ni un embarras momentan dans les finances, ni les malheurs de
l'tat, si les circonstances devenaient contraires, ne pouvaient faire
craindre d'interruption dans les travaux, et l'on assurait en mme temps
la solidit, l'entretien et l'amlioration du canal. Dcision pleine de
raison, de sagesse, dont Colbert fut sans doute l'me, et sans laquelle
le canal de Languedoc, vingt fois abandonn, repris, interrompu, n'et
peut-tre t achev qu'un sicle plus tard!

La proposition de Riquet fut donc accepte et rgularise ensuite par un
dit du mois d'octobre 1666. Riquet acheta le nouveau fief  condition
qu'il n'en pourrait tre dpossd que moyennant remboursement de toutes
les sommes dpenses par lui, et il s'engagea  employer le produit du
fief  la construction du canal. En mme temps, le roi fixa les droits
qui seraient perus pour le transport des marchandises sur le canal, et
ordonna, pour subvenir aussi aux dpenses, la cration d'un certain
nombre d'offices de regrattiers et vendeurs de sel, ainsi que la vente
de plusieurs autres petits droits. Les tats seuls rsistaient encore;
ils ne votrent des fonds que lorsqu'ils virent l'oeuvre en cours
d'excution, le succs assur, et ces fonds furent principalement
destins  racheter les charges, trs-onreuses  la contre, dont
Colbert avait abandonn le produit  l'entrepreneur du canal.

Le gnie et la persvrance de Riquet avaient donc enfin gain de cause.
Dans l'espace de six ans, toute la partie du canal situe entre le point
de partage des Pierres de Naurouse et la Garonne fut acheve. Le
protecteur de Riquet, celui qui l'avait adress et prsent  Colbert,
l'archevque de Toulouse, s'embarqua un des premiers  Naurouse pour se
rendre dans sa mtropole. Cette conscration du succs fut une rponse
clatante  la calomnie et  l'envie qui depuis longtemps s'acharnaient
contre Riquet. En effet, comment et-on pardonn  un homme du pays
d'avoir entrepris une oeuvre semblable? Le vieux proverbe  l'adresse des
localits haineuses et jalouses se vrifia donc encore une fois.

     Si vous voulez couter les gens du pays, dit une relation
     contemporaine, vous n'en trouverez presque point qui ne vous
     soutiennent que l'entreprise du canal n'aura aucun succs. Car,
     outre les prjugs de l'ignorance, plusieurs en parlent par
     chagrin, peut-tre parce que, pour faire le canal, on leur a pris
     quelque morceau de terre dont ils n'ont pas t ddommags au
     double et au triple, selon qu'ils se l'toient propos. Il y a
     d'ailleurs des esprits bourrus qui vous diront la mme chose parce
     qu'ils sont accoutums  dsapprouver tout ce qui s'entreprend
     d'extraordinaire. Il s'en trouve mme d'assez mal tourns pour en
     parler mal, par l'envie et la jalousie qu'ils ont contre le mrite
     et le bonheur du sieur Riquet; et enfin, comme il y a peu de
     personnes dans cette province qui soient verses en ces sortes de
     matires et qui aient l'intelligence de ces travaux, plusieurs n'en
     parlent que comme ils en entendent parler aux autres, et, comme il
     y a toujours des mcontents, ces ouvrages ne manquent pas de
     contradicteurs. Aprs que l'on a vu que la rigole a port les eaux
     de la Montagne-Noire au bassin de Naurouse, personne n'a plus dout
     de la possibilit de l'entreprise. Tout le venin s'est port alors
     du ct des travaux, et on les a dcris de telle sorte que c'est
     merveille de trouver un homme qui ne soit pas prvenu de
     l'impression que cette entreprise ne russira jamais[295].

Heureusement, les clameurs de l'envie ne troublrent pas Riquet.
Toujours absorb par les divers ouvrages du canal, il modifiait,
amliorait son premier plan, voulait tout voir, tre partout, et, dans
sa sollicitude, ne se croyait pas suffisamment remplac par douze
inspecteurs gnraux qui dirigeaient et surveillaient les travaux sous
ses ordres. Souvent douze mille hommes y taient employs  la fois.
Ils taient diviss en plusieurs ateliers. Chaque atelier avait un chef,
sous lequel taient cinq brigadiers, et chaque brigadier conduisait
cinquante travailleurs. Riquet tait aussi second par son fils an, 
qui Colbert tmoigna de l'amiti. En mme temps, il s'tait charg de
grands travaux que le roi avait rsolu de faire excuter au port de
Cette, o, par suite d'une modification du premier projet, le canal
devait aboutir. Cependant, les fonds qu'on lui avait promis se faisaient
souvent attendre; alors, pour ne pas interrompre les travaux, Riquet
avanait tout son bien et empruntait de tous cts. Puis, il crivait
que l'intendant de la province l'estimait bien malheureux d'avoir trouv
l'art de dtourner les rivires et de ne savoir pas arracher tout
l'argent ncessaire pour ses grands et importants travaux; mais que son
entreprise tait le plus cher de ses enfants, qu'il y recherchait la
gloire et non le profit, souhaitant avant tout de leur laisser, non de
grands biens, mais de l'honneur. Une autre fois, Riquet exprimait la
mme pense dans des termes qui le rvlent tout entier et le font
aimer. Je regarde, disait-il  Colbert, mon ouvrage comme le plus cher
de mes enfants: _ce qui est si vrai qu'ayant deux filles  tablir,
j'aime mieux les garder encore chez moi quelque temps, et employer aux
frais de mes travaux ce que je leur avais destin pour dot_. On voit
avec plaisir Colbert apprcier ce noble caractre comme il mritait de
l'tre. En 1672, Riquet fut gravement malade. Le ministre lui crivit la
lettre, suivante empreinte d'une vritable affection pour l'illustre
ingnieur.

     L'amiti que j'ai pour vous, les services que vous rendez au roi
     et  l'tat dans la plupart des soins que vous prenez, et
     l'application tout entire que vous donnez au grand travail de la
     communication des mers, m'avoient donn beaucoup de douleur du
     mauvais tat auquel votre maladie vous avoit rduit; mais j'en ai
     t bien soulag par les lettres que je viens de recevoir de votre
     fils, du 23 de ce mois, qui m'apprennent que vous tes entirement
     hors de pril, et qu'il n'est plus question que de vous rtablir et
     de reprendre les forces qui vous sont ncessaires pour achever une
     si grande entreprise que celle o votre zle pour le service du roi
     vous a fait engager; et, quoique cette nouvelle m'ait donn
     beaucoup de joie, je ne laisserai pas d'tre en inquitude jusqu'
     ce que je reoive de votre main des assurances de votre bonne
     sant. Ne pensez qu' la rtablir, et soyez bien persuad de mon
     amiti et de l'envie que j'ai de procurer  vous et  votre famille
     des avantages proportionns  la grandeur de votre entreprise. Je
     suis tout  vous.

           COLBERT.

     Paris, ce 30 novembre 1672[296].

Et, comme pour mieux marquer le vif intrt qu'il portait  son pre,
Colbert crivait  la mme date au fils an de Riquet:

     J'ai reu la lettre que vous m'avez escrit le 23 de ce mois, par
     laquelle vous me donnez advis de ce qui se passe dans la maladie de
     M. votre pre. J'ay appris avec un plaisir extrme qu'il est hors
     de danger, et que sa sant va tous les jours de mieux en mieux; il
     est bien important qu'il pense uniquement  se restablir, et que
     vous l'empeschiez de s'appliquer au travail jusqu' ce qu'elle soit
     parfaite. Cependant je seray bien aise d'apprendre par vous ce qui
     se fera pour advancer les ouvrages du canal, et pour restablir le
     dsordre qui est arriv  la grande jette du cap de Cette; mais
     surtout faites-moi savoir soigneusement, par tous les ordinaires
     que vous aurez de m'escrire, l'estat de sant de M. votre
     pre[297].

Le canal du Languedoc fut entirement achev en 1681, six mois aprs la
mort de Riquet, arrive le 1er octobre 1680. Sa longueur totale, de
Cette  la Garonne, tait de cinquante-quatre lieues, et il n'avait pas
fallu moins de soixante-quinze cluses pour remdier aux ingalits du
terrain. Suivant les _Comptes des bastiments du roy_, Louis XIV aurait
contribu  la dpense pour 7,736,555 livres. Les archives du canal
tablissent que cette somme n'aurait pas t verse en entier.

Voici, d'aprs ces archives, la rcapitulation de toutes les dpenses:

                                             l.    s.    d.

  Fourni par le roi               7,484,051         }          l.    s.   d.
  ----par les tats du Languedoc  5,807,831  16    6  } 15,249,399    16    6
  ----par Riquet                  1,957,517         }

  A dduire pour les ouvrages du port de Cette et du
  canal de communication de l'tang de Thau  la mer,
  ouvrages que le roi se charge de faire perfectionn     1,080,000         
                                                        ______________________
  Dpense du canal suivant les arrts de liquidation
  de 1677 et de 1682                                    14,169,599     16   6

Mais il faut ajouter  cette somme, outre 2,110,000 livres qui furent
rejetes des travaux extraordinaires faits par Riquet, au del de ses
engagements, le prix de construction des magasins pour l'entrept des
marchandises, celui des barques, htelleries et moulins, l'intrt des
sommes empruntes. Le prix total du canal de Languedoc s'est donc lev
 17 millions environ.

Parmi les nombreuses pices de vers qui furent faites pour clbrer le
canal des deux mers, la suivante, de Pierre Corneille, est surtout
remarquable par la pompe de l'expression et l'harmonie du rhythme. Il
est fcheux que Corneille ait substitu le Tarn  l'Aude, et que ni le
nom de Riquet ni celui de Colbert n'aient trouv place dans ses vers.


        SUR LA JONCTION DES DEUX MERS.

  La Garonne et le Tarn en leurs grottes profondes
  Soupiroient de tout temps pour marier leurs ondes,
  Et faire ainsi couler, par un heureux penchant,
  Les trsors de l'aurore aux rives du couchant;
  Mais  des voeux si doux,  des flammes si belles,
  La nature, attache  des lois ternelles,
  Pour invincible obstacle opposoit firement
  Des monts et des rochers l'affreux enchanement.
  France, ton grand roi parle, et les rochers se fendent:
  La terre ouvre son sein, les plus hauts monts descendent:
  Tout cde, et l'eau qui suit les passages ouverts
  Le fait voir tout-puissant sur la terre et les mers.

En 1684, aprs la mort de Riquet et de Colbert, Louis XIV chargea
Vauban de visiter le canal de Languedoc dans toute sa longueur, pour
s'assurer s'il ne rclamait pas quelque amlioration. Arriv  Naurouse,
point de partage du canal, l'illustre ingnieur, qui avait fait prendre
et construire tant de citadelles clbres, examina dans le plus grand
dtail tous les travaux excuts sur la Montagne Noire, et demeura
surtout merveill  la vue de l'immense rservoir de Saint-Frol, qui
n'a pas moins de 7,200 pieds en longueur, 3,000 pieds en largeur et 120
pieds en profondeur[298]. Mais les difficults que Riquet avait d
surmonter pour pratiquer sur les flancs de la Montagne Noire, malgr
leur _affreux enchanement_, les diverses rigoles qui alimentent le
rservoir de Saint-Frol, excitrent surtout son tonnement. Vauban
admira longtemps ces magnifiques travaux; puis, s'adressant aux
personnes qui l'accompagnaient: Il manque pourtant quelque chose ici,
leur dit-il: c'est la statue de Riquet[299]. Mais,  cette poque,
l'auteur du canal de Languedoc n'tait pas mort depuis assez longtemps
pour avoir droit  une statue, et il fallait que la gnration, qui
avait dout de son gnie, de sa persvrance et du succs de son oeuvre,
jusqu'au moment o le succs devint un fait, et entirement disparu
avant que l'on songet  dcerner  Riquet un honneur qu'il avait si
bien mrit.

Le canal d'Orlans, dont un dit du mois de mars 1679 confia l'excution
au frre du roi, moyennant la jouissance perptuelle du droit de
navigation, justice et seigneurie, tait une oeuvre d'une bien moindre
porte, mais dont l'exprience a dmontr l'utilit. Dj, en 1606,
Sully avait rendu un immense service aux bassins de la Loire et de la
Seine en les mettant en relation rgulire par le canal de Briare, qui
communique d'un ct avec la Loire, de l'autre avec la rivire de Loing,
et par celle-ci avec Moret, petit port sur la Seine,  deux lieues de
Fontainebleau. Le canal de Briare, qui ne comptait pas moins de quarante
et une cluses sur une longueur de vingt lieues, et qui tait le
premier essai de ce genre fait en France, avait prouv l'importance et
la fcondit de ces sortes de travaux. Plusieurs provinces, et parmi
elles les plus productives du royaume en matires encombrantes et de
premire ncessit, le fer et la houille, trouvaient dans la capitale,
au moyen de cette nouvelle voie de communication, des dbouchs
avantageux et assurs. Malheureusement, l'irrgularit de la navigation
entre Orlans et Briare tait extrme, et toute la Basse-Loire, dont les
relations fluviales avec le bassin de la Seine taient interrompues
pendant plusieurs mois de l'anne, se voyait oblige de recourir aux
transports par terre, infiniment plus coteux. Le canal d'Orlans eut
pour objet de remdier  ce grave inconvnient. L'dit de concession
portait que la navigation par la jonction des rivires ayant pour
rsultat de faire arriver facilement dans toutes les provinces ce que la
nature a donn  chacune en particulier, le roi avait toujours approuv
ces sortes d'entreprises, principalement quand elles pouvaient accrotre
l'abondance en sa bonne ville de Paris, centre du commerce du
royaume[300]. Le canal d'Orlans devait communiquer avec la Loire par le
port Morand,  deux lieues au-dessus d'Orlans, traverser la fort de ce
nom et entrer dans le canal de Briare  Cepoy, prs de Montargis. On
estimait que les vins, eaux-de-vie et vinaigres d'Orlans, ainsi que les
bls, les farines et les charbons de la Basse-Loire et d'autres
marchandises venant de l'Ocan pour le bassin de la Seine lui
fourniraient des transports abondants, et cet espoir a t confirm par
les vnements au del de toutes les prvisions; mais il ne fut pas
donn  Colbert de le voir se raliser pendant son administration. Une
compagnie  laquelle le duc d'Orlans avait cd ses droits n'ayant pas,
faute de fonds, rempli les conditions de son trait, il s'ensuivit une
rtrocession, et,  cause du temps que ces difficults firent perdre, le
canal d'Orlans ne fut livr  la navigation que le 5 mars 1692, treize
ans aprs l'dit de concession[301]. Grce  l'nergie et aux ressources
inpuisables de Riquet, la construction de rservoirs immenses, ces
percements de montagnes, ces ouvrages d'art considrables, excuts
malgr des difficults pcuniaires et des entraves de toutes sortes,
cette multitude de ruisseaux ramasss de si loin et avec tant de peine,
ce nombre prodigieux d'cluses, tant d'obstacles vaincus enfin, qui
faisaient du canal de Languedoc une oeuvre galement admirable par la
hardiesse de l'oeuvre et la grandeur des rsultats, tout cela avait t
entrepris et achev  peu prs dans le mme espace de temps qu'on en mit
 creuser le canal d'Orlans.




CHAPITRE IX.

     Systme industriel de Colbert.--Organisation des jurandes et
     matrises avant son ministre.--Rglements sur les manufactures et
     sur les corporations (1666).--tat florissant de l'industrie en
     France de 1480  1620.--Le systme de Colbert jug par ses
     contemporains.--Aggravation du tarif de 1664.--Opposition des
     manufacturiers aux rglements de Colbert.--Mesures rpressives
     adoptes contre les dlinquants.


La manufacture royale de tapisseries de Beauvais fut fonde par Colbert,
en 1664; celle des Gobelins, en 1667[302]. Cependant, mme  partir de
cette premire poque, on pouvait dj voir le systme industriel de
Colbert se dessiner chaque jour plus nettement. Ce systme clbre peut
se formuler en peu de mots. Dans les ides de Colbert, pour que
l'industrie occupt en France un rang proportionn  la population et 
l'importance du royaume, il fallait trois choses:

1 Des corporations fortement organises enveloppant dans leur rseau
les travailleurs de tous les mtiers;

2 Des rglements obligeant tous les fabricants et manufacturiers  se
conformer, en ce qui concernait les largeur, longueur, teinture et
qualit des toffes de toute sorte, aux prescriptions que les hommes
spciaux de chaque tat auraient reconnues ncessaires.

3 Un tarif de douanes qui repousst du territoire tous les produits
trangers pouvant faire concurrence aux produits franais[303].

Tel tait le systme dont Colbert poursuivit le succs avec une nergie
extrme, comblant d'encouragements et de privilges de tout genre
quiconque secondait ses vues, infligeant des peines excessives, inoues,
 ceux qui comprenaient leurs intrts autrement que lui. C'est  ce
systme que les conomistes italiens du XVIIIe sicle ont donn le
nom de _Colbertisme_, et c'est derrire ce qui en est rest que se
retranchent encore de nos jours, soit pour attaquer, soit pour se
dfendre, un grand nombre d'intrts privs; car la Rvolution elle-mme
ne l'a pas dtrn, et Napolon, qui semble avoir pris  tche de donner
aux XIXe sicle le spectacle des grandeurs et des fautes du rgne de
Louis XIV, reprit en partie l'oeuvre de Colbert. Comme il s'agit ici
d'une des parties les plus importantes, on peut mme dire les plus
populaires de son administration, il est indispensable d'entrer  ce
sujet dans quelques dtails.

Examinons d'abord les consquences du systme que Colbert adopta en ce
qui concerne les corporations et les rglements sur les manufactures.

Un crivain du sicle dernier, Forbonnais, a dit avec beaucoup de
raison, en parlant de la France: _Cette nation, taxe d'inconstance,
est la plus opinitre  conserver les fausses mesures qu'elle a une fois
embrasses._ L'histoire du rgime des corporations industrielles
fournirait au besoin une nouvelle preuve de cette vrit. Utiles  un
moment donn, du Xe au XIIIe sicle, pour permettre aux
travailleurs de s'organiser contre l'oppression fodale, elles devinrent
bientt elles-mmes un instrument d'oppression insupportable pour les
travailleurs pauvres, en mme temps qu'elles furent trs-onreuses aux
consommateurs. Dj, au XIIIe sicle, les ordonnances du pouvoir
royal constatent ce double rsultat de l'influence des corporations. En
1348, un dit avait permis  tous ceux _qui taient habiles_ d'exercer
leur art sans tre reus matres; en 1358, un dit de Charles V relatif
aux tailleurs porte que les rgles des corporations _sont faites plus
en faveur et proufit de chaque mtier que pour le bien commun_[304].
Peu de temps aprs, les corporations ayant pris une part active dans la
sdition des _Maillotins_, Charles VI annulle leurs privilges, tablit
des visiteurs de mtiers dpendant uniquement du prvt de Paris, et
interdit aux artisans de se runir. Malheureusement, Louis XI eut
besoin, dans sa lutte avec la fodalit, de s'appuyer sur les gens des
mtiers, et ils en profitrent. Bientt leurs exigences ne connurent
plus de bornes. On imposa la condition des _chefs-d'oeuvre_, et les
droits de rception au profit de la communaut furent aggravs. En mme
temps, les mtiers se subdivisrent  l'infini et eurent chacun leurs
statuts. On vit surgir alors les procs les plus ridicules, les plus
absurdes. C'taient les jurs-fruitiers qui plaidaient avec les piciers
et les ptissiers, les cabaretiers et taverniers avec les boulangers et
les charcutiers, les cordonniers avec les savetiers, les tailleurs avec
les fripiers. Ces derniers ont t en procs depuis 1530 jusqu'en
1776[305]. Le procs entre les poulaillers et les rtisseurs ne dura que
cent vingt ans, mais il ne fut pas moins srieux. Il s'agissait de
savoir si les rtisseurs avaient le droit de vendre de la volaille et du
gibier cuits. En 1509, les poulaillers le leur disputrent. On remonta
aux statuts de 1298, et, de procs en procs, on arriva jusqu'en 1628,
o un arrt du 19 juillet dfendit aux rtisseurs de faire noces et
festins, leur permettant seulement de vendre chez eux, et non ailleurs,
trois plats de viande bouillie et trois de fricasse. Cependant, dit
gravement Delamarre dans son _Trait de la police_, cette
msintelligence causa beaucoup de trouble  l'ordre public: les
volailles et le gibier s'en vendaient plus cher.

Tels taient les plus clairs rsultats du rgime des corporations. A
plusieurs reprises, les ordonnances d'Orlans, de Moulins, de Blois,
essayrent d'attnuer les abus qui en rsultaient. Un dit rendu par
Henri III, au mois de dcembre 1581, dit mal connu jusqu' ces derniers
temps, rsume tous les griefs adresss aux corporations. On a accus
Henri III d'avoir proclam dans cet dit que le travail tait un _droit
domanial et royal_. Valait-il donc mieux laisser ce droit aux
corporations, et, s'il est ncessaire que les travailleurs contribuent
en cette qualit aux charges publiques, n'est-ce pas dans les coffres du
roi ou de l'tat que cette contribution doit entrer? Quant  la tyrannie
des corps de mtiers, l'extrait suivant du prambule de l'dit de 1581
est on ne peut plus formel  ce sujet.

     ....A quoi dsirant pourvoir... et donner ordre aussi aux
     _excessives dpenses que les pauvres artisans des villes-jures_
     sont contraints de faire ordinairement pour obtenir le degr de
     matrise, _contre la teneur des anciennes ordonnances, tant
     quelquefois un an et davantage  faire un chef-d'oeuvre tel qu'il
     plat aux jurs, lequel enfin est par eux trouv mauvais et rompu,
     s'il n'y est remdi par lesdits artisans, avec infinis prsents et
     banquets_, qui recule beaucoup d'eux de parvenir au degr, et les
     contraint quitter les matres et besogner en chambres, squelles
     tant trouvs et tourments par lesdits jurs, ils sont contraints
     derechef besogner pour lesdits matres, _bien souvent moins
     capables qu'eux_, n'tant par lesdits jurs, reus auxdites
     matrises, _que ceux qui ont plus d'argent et de moyens de faire
     des dons, prsents et dpenses_, encore qu'ils soient incapables au
     regard de beaucoup d'autres qu'ils ne veulent recevoir, parce
     qu'ils n'ont lesdits moyens[306].

Un semblable prambule aurait d avoir pour conclusion la suppression
des matrises, corporations et jurandes. Il n'en fut pas tout  fait
ainsi. Tout en reconnaissant, d'aprs les termes mmes de l'dit, que
l'abondance des artisans rendait la marchandise  beaucoup meilleur prix
au profit du peuple, Henri III se borna  crer un certain nombre de
_matres_ en les dispensant du chef-d'oeuvre, moyennant finance. En mme
temps, il dispensa aussi du chef-d'oeuvre tous les artisans des villes o
il n'y avait pas de jurande. Par le mme dit, les matres des faubourgs
furent autoriss  s'tablir dans les villes; les ouvriers de Lyon
purent faire leur apprentissage partout, dans le royaume ou au dehors,
avec la facult, une fois reus matres  Lyon, de s'tablir dans tout
le ressort du Parlement de Paris, la capitale excepte; les matres
reus  Paris furent libres d'exercer leur industrie dans tout
l'intrieur du royaume, et cette dernire clause de l'dit fut cause que
le Parlement de Rouen ne consentit  l'enregistrer qu' la condition que
les matres de Paris seraient exclus de son ressort.

Enfin, les frais de rception, qui s'levaient prcdemment,  Paris,
suivant l'importance des mtiers, depuis 60 jusqu' 200 cus, somme
norme pour le temps, n'excdrent, dans aucun cas, 30 cus, et
descendirent dans les petites bourgades jusqu' 1 cu.

L'dit de dcembre 1581 constituait donc une amlioration immense au
profit de la masse des travailleurs et des consommateurs, et nul doute
que le rgime des corporations n'en et reu une forte atteinte, si les
intrts particuliers ne s'taient jets  la traverse; mais, par
malheur, cela ne tarda pas  arriver. A la sollicitation de _l'assemble
des notables_, tenue  Rouen en 1597, et compose, sans doute, en
partie, des plus riches fabricants et manufacturiers du royaume, Henri
IV rtablit les rglements sur les matrises, rglements dont les
dernires guerres avaient partout compromis l'excution. Toutefois,
l'dit de 1597 reconnat lui-mme que, beaucoup de compagnons, bons et
excellents ouvriers,  dfaut d'avoir fait leur apprentissage aux villes
o ils sont demeurants, ne peuvent tre reus matres, _chose grandement
considrable, vu que tant plus qu'il y aurait d'artisans et ouvriers
matres, tant plus on auroit bon march et meilleures conditions de
leurs denres, peines et vacations_. Il y avait alors,  Paris,
plusieurs lieux privilgis o les artisans pouvaient s'tablir sans
avoir fait le chef-d'oeuvre ni reu le brevet de matrise: c'taient
l'enclos du Temple, le faubourg Saint-Antoine, le faubourg Saint-Marcel;
l'dit de 1597 y ajouta les galeries du Louvre. Quelques annes plus
tard, en 1604, un dit relatif  l'tablissement de la manufacture des
habits de drap d'or et de soie accorda le droit de lever boutique, sans
l'obligation du chef-d'oeuvre et des lettres de matrise, aux ouvriers
qui auraient travaill pendant trois ou six annes dans cette
manufacture. D'autres exceptions du mme genre furent accordes par des
dits postrieurs, et l'on remarque entre autres ceux de 1625, de 1628
et de 1644, par lesquels le droit de matrise est accord gratuitement
et sans condition de chef-d'oeuvre aux Franais qui auraient exerc leur
industrie pendant six ans au moins dans les colonies. Tristes
consquences des lois humaines quand l'intrt priv parvient  y
prendre le masque de l'intrt gnral! C'tait dans le Nouveau-Monde,
on l'a fait observer avec raison, que les Franais, trop pauvres pour se
racheter de l'esclavage o les tenait la fodalit industrielle, taient
obligs d'aller conqurir le droit de travailler librement auprs de
leur famille et de leurs concitoyens[307].

Cependant, une nergique protestation contre le rgime des corporations
et matrises tait partie, ds 1614, du sein mme des tats gnraux.
Les tats demandrent formellement,  ce sujet, que toutes les matrises
cres depuis 1576, poque de la runion des tats de Blois, fussent
teintes, qu'il n'en pt tre rtabli d'autres, et que l'exercice des
mtiers ft _laiss libre  tous pauvres sujets du roi, sous visite de
leurs ouvrages par experts et prud'hommes  ce commis par les juges de
la police_; que tous les dits concernant les arts et mtiers fussent
rvoqus, sans qu' l'avenir il pt tre octroy aucunes lettres de
matrise _ni fait aucun dit pour lever deniers  raison des arts et
mtiers_; que les marchands et artisans n'eussent rien  payer ni pour
leur rception, ni pour _lvement_ de boutique, soit aux officiers de
justice, soit aux matres-jurs et visiteurs de marchandises; enfin, les
tats demandrent que les marchands et artisans ne fussent astreints 
aucune dpense pour banquets ou tous autres objets, sous peine de
concussion de la part des officiers de justice et matres-jurs.

Mais les voeux si nettement formuls et si raisonnables des tats de 1614
furent malheureusement laisss dans l'oubli, comme tant d'autres.
Toutefois,  cette poque mme, grce  la tolrance du pouvoir et sans
doute aussi aux bienveillantes dispositions de l'opinion, les rglements
sur les matrises se trouvaient luds sur beaucoup de points, ce qui
n'empchait pas, nous aurons occasion de le constater tout  l'heure,
d'aprs un document authentique, que l'industrie franaise n'et atteint
dans le mme temps un trs-haut degr de prosprit.

Telles taient donc les principales vicissitudes qu'avait prouves la
lgislation sur les corporations avant Colbert. De la part de celles-ci,
c'tait un pre et insatiable besoin de privilges. La fodalit
nobiliaire n'tait nuisible ni au clerg ni aux habitants des villes,
commerants ou bourgeois, et sa lutte avec la royaut finit avec la
Fronde; la fodalit industrielle, au contraire, pesait sur tout le
royaume, depuis le roi jusqu'au plus pauvre serf de la plus humble
bourgade: sur les uns par le prix des marchandises qu'elle fixait  son
gr; sur les autres, tout  la fois par les prix et par le monopole dont
elle tait arme. On a vu comment, au moyen du chef-d'oeuvre, du prix
fix pour la rception, et des banquets ruineux qui en taient la suite,
les corporations repoussaient de leur sein l'ouvrier proltaire. Nul
doute que les tats gnraux de 1614 n'aient t les interprtes de
l'opinion du temps en frappant ce rgime de rprobation. Enfin, la
tendance du pouvoir royal  combattre ce privilge,  l'amoindrir, 
prparer sa chute, rsulte clairement de tous les dits qui ont t
cits et de la tolrance dont le gouvernement lui-mme usa envers les
ouvriers, dans l'application des lois sur les corporations, pendant
toute la premire moiti du XVIIe sicle.

Voici maintenant ce que fit Colbert.

Il est vident que ce relchement dans l'excution des rglements
devait, entre autres rsultats, amener sur les marchs quelques
marchandises d'une qualit mdiocre. tait-ce un bien grand mal? Il est
permis d'en douter. D'ailleurs, l'exprience en aurait certainement
corrig la porte; mais c'tait un fait, et c'est sur ce fait que
Colbert s'appuya pour revenir  l'ancienne lgislation des matrises en
y ajoutant une srie de dispositions qui en aggravrent singulirement
la rigueur.

Le premier rglement de Colbert concernant les _manufactures et
fabriques du royaume_ date du 8 avril 1666. Depuis cette poque jusqu'en
1683, on ne compte pas moins de quarante-quatre rglements et
instructions de ce ministre sur le mme sujet[308]. Grce au zle des
inspecteurs et commis des manufactures que Colbert avait crs, et qui
voulurent prouver leur utilit, deux cent trente dits, arrts et
rglements furent rendus de 1683  1739, et cette manie de rglementer,
de tourmenter l'industrie, sous prtexte de la diriger, ne cessa, malgr
les efforts de Turgot, qu' la Rvolution.

L'erreur dans laquelle tomba Colbert provient d'une cause trs-honorable
sans doute et qui mrite d'autant plus d'tre signale. Ce ministre crut
que, pour donner un nouvel essor  l'industrie franaise, pour parvenir
 se passer des draps de l'Angleterre et de la Hollande, des tapisseries
de la Flandre, des glaces et des soieries de l'Italie, il fallait
s'entourer des plus habiles manufacturiers du royaume, couter, suivre
leurs conseils. Il arriva alors ce qui arrivera toutes les fois qu'un
intrt priv aura une voix prpondrante dans des dlibrations o il
est juge et partie: l'intrt gnral lui fut sacrifi[309].

On sait quel prtexte fut invoqu. Un dit du 23 aot 1666 ne laisse 
ce sujet aucun doute. Le prambule porte que les manufactures des serges
d'Aumale se sont tellement relches depuis quelques annes, _les
ouvriers ayant eu une entire libert de faire leurs toffes de
plusieurs grandeurs et largeurs, selon leur caprice, que le dbit en a
notablement diminu,  cause de leur dfectuosit, au grand prjudice du
gnral et particulier_. Et attendu, dit l'article 1er, qu'il n'y a
aucune matrise, ce qui a caus la confusion et dsordre, il en sera
establi une pour former un corps de mestiers, sous le bon plaisir de Sa
Majest[310]. Un autre dit du mois d'aot 1669 gnralise le reproche
et porte que les ouvriers des manufactures d'or, d'argent, soye, laine,
fil, et des teintures et blanchissages, s'estant beaucoup relchs, et
leurs ouvrages ne se trouvant plus de la _qualit requise_, des statuts
et rglements ont t dresss pour les restablir dans leur plus grande
perfection[311]. On le voit donc: tablir des matrises l o il n'en
existait pas, donner  tous les corps de mtiers des statuts, afin
d'obtenir par ce moyen des qualits suprieures, des teintures solides,
des longueurs et largeurs uniformes; tel fut le systme de Colbert. Par
malheur, une fois le but fix, tout parut permis pour y atteindre. Les
privilgis taient en faveur et ils en profitrent pour introduire dans
les rglements qu'ils rdigeaient eux-mmes les dispositions les plus
hostiles  la libert du travail. L'dit de Henri III, de 1581,
autorisait les matres  former autant d'apprentis qu'ils voudraient.
Les nouveaux dits n'accordrent  chaque matre qu'un seul apprenti 
la fois. Pour un bonnetier, et dans beaucoup d'tats, la dure de
l'apprentissage fut de cinq ans. L'apprentissage termin, commenait le
compagnonnage, pour lequel on payait d'abord un droit de 30 livres, et
qui ne durait aussi pas moins de cinq ans. Pass ce temps, on tait
admis  faire le chef-d'oeuvre. Il avait donc fallu dix ans pour tre en
droit de vendre un bonnet! Le moindre inconvnient de semblables
prescriptions tait d'immobiliser l'industrie dans les mmes familles
et de restreindre le nombre des concurrents. C'est ce que voulaient les
privilgis. Les rglements faisaient bien, il est vrai, quelques
exceptions; mais c'tait en faveur des fils et filles de matres. Dans
la draperie, les fils de matres pouvaient devenir matres  seize ans,
aprs deux ans d'apprentissage. Dans quelques tats, ils n'taient
assujettis ni  l'apprentissage ni au chef-d'oeuvre; et, par la suite,
cette dispense devint presque gnrale. Quant aux filles de matres,
celles qui pousaient un compagnon, l'affranchissaient du temps qu'il
et encore t oblig de servir. Les filles de matres bonnetiers
affranchissaient, en outre, leur mari de la moiti des droits de
rception, etc., etc.[312].

Avec un pareil systme, on le comprend sans peine, les amendes et les
confiscations se multiplirent  l'infini. On les partagea comme il
suit: le roi en eut la moiti, les matres-jurs un quart, les pauvres
l'autre quart. Les fabricants de Carcassonne auraient voulu que, si
aucun manufacturier ou autre abusait de la marque d'une autre ville ou
faisait appliquer la sienne  un drap tranger, il ft mis au CARCAN
PENDANT SIX HEURES _au milieu de la place publique, avec un criteau
portant la fausset par luy commise_. C'tait en 1666, au commencement
de l'application du systme sur les manufactures; Colbert eut le bon
esprit de substituer une amende de 100 livres  cette pnalit un peu
sauvage; quatre ans plus tard, elle lui parut trs-naturelle[313]. En
1669, les maires et chevins furent exclusivement chargs de juger les
procs et diffrends concernant les manufactures. C'tait une mesure
excellente en ce sens qu'elle abrgeait beaucoup la dure et les frais
de ces procs, dont le nombre augmentait avec celui des corps de
mtiers. A la mme poque, parut l'ordonnance qui rglait les longueur,
largeur et qualit des draps, serges et autres toffes de laine et de
fil. Cette ordonnance, devenue clbre, protgeait, emmaillottait si
bien l'industrie franaise, que celle-ci eut besoin de toute sa vitalit
pour ne pas touffer. Elle assujettissait rigoureusement, sous peine
d'amende ou de confiscation, toutes les toffes quelconques, draps,
serges, camelots, droguets, futaines, tamines, etc.,  des largeurs,
longueurs et qualits dtermines. L'article 32 accordait quatre mois
aux manufacturiers pour s'y conformer. Pass ce temps, les anciens
mtiers devaient tre _rompus_, et leurs propritaires condamns  3
livres d'amende par mtier[314]. D'autres ordonnances de mme nature
rglrent la fabrication des draps de soie, des tapisseries, etc. Enfin,
des instructions en trois cent dix-sept articles furent donnes aux
teinturiers, qui formrent deux corps de mtiers, les uns _de grand et
bon feint_, les autres _de petit teint_; toutes prcautions
trs-louables et trs-sages sans doute, si des menaces d'amend et de
confiscation n'en avaient gt les heureux effets, et s'il et t
loisible  tous d'y avoir gard ou de n'en tenir aucun compte, sous leur
propre responsabilit! Je ne parle pas d'une multitude d'autres arrts
de ce genre concernant toute sorte d'tats, et j'ose  peine citer ici
un dit relatif  la corporation des
barbiers-perruquiers-baigneurs-tuvistes. Le quatrime article de cet
dit portait que les bassins pendant  leurs boutiques pour enseignes
seraient blancs, pour les distinguer des chirurgiens, qui n'en mettaient
que de jaunes. Le vingt-neuvime article autorisait lesdits
barbiers-perruquiers  vendre des cheveux, et dfendait  tous autres
d'en faire le commerce, sinon en apportant _leurs propres cheveux au
bureau des perruquiers_. Et de pareilles purilits taient discutes en
Conseil le 14 mars 1674, et enregistres au Parlement le 17 aot
suivant[315]!

Quand la plupart et les plus importants de ces rglements eurent paru,
Colbert cra des agents pour en surveiller l'excution, et rdigea pour
eux une instruction ou sa pense et son style se rvlent  chaque
ligne. Il leur recommanda surtout d'empcher que ceux qui n'taient pas
inscrits sur les registres des communauts et corps de mtiers
travaillassent comme matres, _afin de fermer par ce moyen la porte aux
ignorants_; de faire assembler les matres l o il n'y aurait point de
matrise constitue et de les obliger  choisir parmi eux des gardes ou
matres-jurs, sous peine de 30 livres d'amende,  quoi il faudrait les
contraindre promptement, _parce que les exemples de dsobissance sont
de consquence_; d'tablir dans tous les Htels-de-Ville une _Chambre de
communaut_ qui devrait rgler sur-le-champ les diffrends occasionns
par _les dfectuosits des manufactures, tenir les jurs dans leur
devoir et imprimer la crainte dans l'esprit des ouvriers et faonniers,
dont la seule ressource tait de bien travailler_; ce que faisant, leurs
marchandises seraient plus dans le commerce que par le pass, _d'autant
qu'il en viendrait moins des pays trangers_. Enfin, les commis des
manufactures avaient mission d'inviter les ouvriers  ne pas quitter
entirement la fabrique des draps, dont ils perdraient l'habitude, pour
se livrer  celle des droguets, qui passeraient bientt de mode. Au
nombre des recommandations de Colbert  ses agents, se trouvait celle de
bien prendre garde de troubler le commerce des foires _que peu de chose
tait capable d'interrompre, une prudence, une adresse et une vigilance
excessives tant ncessaires pour ne pas en loigner les vendeurs et
acheteurs_. Puis, quelques lignes plus bas, Colbert chargeait ses agents
d'insinuer aux marchands de ne plus acheter de marchandises troites,
attendu qu'elles leur seraient confisques, et que, suppos qu'on leur
donnt recours contre l'ouvrier, ils seraient toujours passibles d'une
amende pour ne s'tre pas conforms aux rglements[316].

Ainsi, la plus vive sollicitude aboutissait  la tyrannie, et, tout en
reconnaissant que _peu de chose tait capable d'interrompre le
commerce_, Colbert se laissait entraner aux mesures les plus
susceptibles d'en arrter le cours. D'excellents esprits ont pens que
d'intelligentes largesses avaient corrig les rigueurs de sa
lgislation[317]. Grce  elles, il est vrai, quelques-unes des
manufactures qu'il a fondes ont jet depuis sur son administration un
vif clat; mais l'on a dj pu voir  quel prix[318]. D'ailleurs, ces
largesses taient principalement destines  des manufactures qu'il
s'agissait d'importer en France. Telles taient celles de glaces, de bas
de soie, de verres et cristaux, de tapisseries, de points de Venise et
autres objets, pour l'achat desquels on estimait qu'il sortait tous les
ans 12 millions du royaume[319]. Mais tait-il donc impossible
d'encourager les manufactures nouvelles tout en laissant aux anciennes,
 celles qui existaient et prospraient depuis longtemps, l'espce de
libert dont elles avaient joui jusqu'alors?

Il ne faudrait pas croire, en effet, que l'industrie franaise date de
Colbert, ni qu'elle ft entirement ruine  l'poque o ce ministre
prit le pouvoir[320]. Vers le milieu du XVIIIe sicle, un des plus
sincres et des plus clairs admirateurs de son administration,
l'auteur des _Recherches et considrations sur les finances_,
reconnaissait que cette industrie n'avait jamais t aussi brillante en
France que de 1480  1620. Plus tard, au mois de janvier 1654, une
dclaration du roi frappa les marchandises trangres importes en
France d'une augmentation de 2 sous par livre. A cette occasion, les six
corps des marchands de la ville de Paris adressrent  Louis XIV des
remontrances o on lit que les trangers, pouvant se passer de nos bls,
et nos vins tant prohibs en Angleterre, la France n'avait,  dire
vrai, que son commerce et ses manufactures pour attirer l'or et l'argent
qui faisaient subsister les armes; qu'elle envoyait aux trangers les
toiles; les serges et tamines de Rheims et de Chlons, les futaines de
Troyes et de Lyon, les bas de soie et de laine, d'estame[321], de fil,
de coton et poil de chvre qui se fabriquaient dans la Beauce, en
Picardie,  Paris, Dourdan et Beauvais; toutes sortes de marchandises de
bonneterie qui se dbitaient en Espagne, en Italie, et jusqu'aux Indes;
toutes sortes de pelleteries, de quincailleries, de couteaux et ciseaux;
toutes sortes de merceries, comme rubans et dentelles de soie, or et
argent, tant fin que faux, pingles, aiguilles, gants, et une infinit
d'autres; les draps de soie, d'or et d'argent de Lyon et de Tours, les
chapeaux de Paris et de Rouen, dont presque tous les peuples de
l'Europe, mme des Indes occidentales se servaient[322], etc., etc.

D'un autre ct, antrieurement  1667, poque o eut lieu la rvision
du tarif de 1664, la France recevait, il est vrai, pour 8 _millions_ de
draps fins d'Angleterre; mais, aprs en avoir fait des assortiments avec
les draps demi-fins et les draps grossiers de ses manufactures, elle en
expdiait pour 30 _millions_ en Turquie, en Espagne, en Portugal, en
Italie, aux les et chelles du Levant; ce qui portait le montant de son
exportation, sur cet article seulement,  22 _millions_[323]. De plus,
un document contemporain constate qu'en 1658 les objets de fabrique
franaise exports pour l'Angleterre et la Hollande seulement
s'levaient  80 millions de livres[324].

Enfin, Colbert avait fait graver ces mots sur une mdaille destine 
servir de marque aux marchandises d'une qualit suprieure: _Louis XIV,
restaurateur des arts et du commerce_. On reconnaissait donc alors que
les manufactures franaises avaient autrefois prospr: et mme, il est
permis de dire qu'elles n'taient pas tombes si bas qu'on pourrait le
croire en voyant la multitude de rglements qui furent faits pour les
relever, ou plutt pour ruiner, s'il tait possible, celles des nations
voisines, et tout au moins s'en passer.

Telle fut, en effet, l'ide fixe, dominante, de Colbert.

     IL CRUT, a dit l'abb de Choisy avec un sens profond, il y a plus
     de cent trente ans, QUE LE ROYAUME DE FRANCE SE POURROIT SUFFIRE A
     LUI-MME; OUBLIANT SANS DOUTE QUE LE CRATEUR DE TOUTES CHOSES N'A
     PLAC LES DIFFRENTS BIENS DANS LES DIFFRENTES PARTIES DE
     L'UNIVERS QU'AFIN DE LIER UNE SOCIT COMMUNE, ET D'OBLIGER LES
     HOMMES PAR LEURS INTRTS A SE COMMUNIQUER RCIPROQUEMENT LES
     TRSORS QUI SE TROUVEROIENT DANS CHAQUE PAYS. Il parla  des
     marchands, et leur demanda en ministre les secrets de leurs mtiers
     qu'ils lui dissimulrent en vieux ngociants. Toujours magnifique
     en ides et presque toujours malheureux dans l'excution, il
     croyoit pouvoir se passer des soies du Levant, des laines
     d'Espagne, des draps de Hollande, des tapisseries de Flandre, des
     chevaux d'Angleterre et de Barbarie. _Il tablit toutes sortes de
     manufactures qui cotoient plus qu'elles ne valaient_; il fit une
     Compagnie des Indes orientales sans avoir les fonds ncessaires,
     et, _ne sachant pas que les Franois, impatients de leur naturel_,
     et en cela bien diffrents des Hollandois, _ne pouvoient jamais
     avoir la constance de mettre de l'argent trente ans durant dans une
     affaire, sans en retirer aucun profit et sans se rebuter_....[325]

Une anecdote significative trouve ici sa place.

Colbert avait convoqu, on ne dit pas  quelle poque, les principaux
marchands de Paris pour confrer avec eux sur le commerce. Comme aucun
d'eux n'osait parler: Messieurs, dit le ministre, tes-vous
muets?--Non, Monseigneur, rpondit un Orlanais nomm Hazon, mais nous
craignons tous galement d'offenser Votre Grandeur s'il nous chappe
quelque parole qui lui dplaise.--Parlez librement, rpliqua le
ministre; celui qui le fera avec le plus de franchise sera le meilleur
serviteur du roi et mon meilleur ami. L-dessus Hazon prit la parole et
dit: Monseigneur, puisque vous nous le commandez et que vous nous
promettez de trouver bon ce que nous aurons l'honneur de vous
reprsenter, je vous dirai franchement que, lorsque vous tes venu au
ministre, vous avez trouv le chariot renvers d'un ct, et que,
depuis que vous y tes, vous ne l'avez relev que pour le renverser de
l'autre. A ce trait, Colbert prit feu et commanda aux autres de parler;
mais pas un ne voulut ouvrir la bouche, et la confrence finit[326].

Ainsi, ceux-l mmes dont Colbert avait d'abord pris les avis, suivi les
conseils, trouvrent plus tard que le but avait t dpass.

Quant aux modifications que le tarif de 1664 avait subies, peu de mots
suffiront, quant  prsent, pour en donner une ide. On se souvient que
ce tarif avait t tabli sur des bases modres et suffisamment
protectrices. Telle tait du moins l'opinion de Colbert en 1664. Trois
ans aprs, il n'en tait plus de mme, et le tarif fut  peu prs
doubl. Cette aggravation se fonda sur ce qu'on avait reconnu, depuis le
tarif de 1664, que les droits qu'il imposait  l'entre sur les
marchandises principales de fabrique trangre, et  la sortie sur
quelques matires premires, taient trop faibles. Dans le but de fermer
l'entre du royaume  ces produits des manufactures trangres et d'y
conserver les matires premires, une dclaration du 18 avril 1667
imposa des droits considrables sur un grand nombre de marchandises.

Ces marchandises taient,  l'entre: la draperie, la bonneterie, les
tapisseries, les cuirs fabriqus, les toiles, les sucres, les huiles de
poisson et de baleine, les dentelles, les glaces et le fer-blanc;

A la sortie: les cuirs et peaux en poil, et le poil de chvre[327].

Voici, quant aux droits d'entre, pour quelques-unes des marchandises
surcharges, la diffrence entre les deux tarifs[328].

                                                         1664.      1667.
  Draps de Hollande et d'Angleterre,
   par pice de 25 aunes                                  40 liv.    80 liv.
  Bonnets de laine, le cent pesant                         8         20
  Tapisseries d'Oudenarde, le cent pesant                 60        100
  ----d'Anvers et de Bruxelles, le cent pesant           120        200
  Toiles de Hollande, batiste, Cambrai, etc.;
   la pice de 15 aunes                                    2          4
  Sucre raffin, en pain ou en poudre, le cent pesant     15         22   10 s.
  Dentelles de fil, points coups, passement de Flandre,
    d'Angleterre et autres lieux, la livre pesant         25         60

Quoi qu'il en soit, le systme de Colbert tait dsormais complet, et on
allait le voir  l'oeuvre. Les premires difficults qu'il rencontra
eurent pour cause la rigidit des rglements relatifs aux qualit,
largeur et longueur des toffes. Les registres de correspondance des
annes 1669, 1670, 1671 et 1672 renferment  ce sujet les documents les
plus positifs. De toutes parts ce furent des plaintes et des
rclamations trs-vives. Troubls dans leurs habitudes, les fabricants
et les ouvriers refusaient de se soumettre  ces malencontreux
rglements, tandis que, de leur ct, les maires et chevins ne
pouvaient se dcider  les appliquer. A Aumale,  Amiens,  Beauvais, 
Lyon et  Tours, dans le Languedoc, de toutes parts enfin on en
demandait la rforme. A cela Colbert rpondait que l'uniformit des
longueurs et largeurs de toutes les manufactures causait un trs-grand
bien dans le royaume, et qu'il fallait que tous les statuts et
rglements fussent ponctuellement excuts[329]. Souvent, le mme
courrier portait la mme assurance  tous ceux qui se plaignaient, afin
de leur faire croire que leur ville ou leur province tait la seule qui
n'apprcit pas les avantages de l'uniformit des toffes. Cependant,
les ouvriers et marchands ne se rendaient pas  ces raisons, et Colbert
tait oblig de recommander la svrit aux commis des manufactures, aux
chevins, maires et intendants. Une de ses lettres, adresse  M.
Barillon, intendant de Picardie, porte que _partout_, avec un peu de
soin et d'application, on a rduit les marchands et ouvriers 
l'excution des rglements sur les manufactures; qu' Amiens, au
contraire, loin de tenir la main  l'excution de ces rglements, les
eschevins n'ont pas encore condamn un seul de ceux qui fabriquent des
toffes dfectueuses; mais que, si cela continue, il donnera ordre de
confisquer dans tout le royaume les marchandises d'Amiens, et ainsy les
ouvriers de cette ville recevront la punition de leur mauvaise
foy[330]. Enfin, Colbert avait tabli une manufacture de points de
France  Auxerre, et il mettait un intrt particulier  la faire
russir,  cause d'une terre considrable qu'il possdait prs de cette
ville, o l'un de ses frres tait archevque. Mais, loin de prosprer,
cette manufacture allait en s'affaiblissant. Alors, Colbert de
gourmander svrement les chevins, et de leur crire que, _s'ils
n'avoient pas tant d'gards pour leurs concitoyens; si, au contraire,
ils les punissoient svrement en obligeant les filles  se rendre  la
manufacture_ et rcompensant celles qui feroient bien leur devoir, ils
verroient prir une industrie dont plusieurs autres villes du royaume
tiroient beaucoup de soulagement[331].

Malgr ces menaces et ces exhortations, vers la fin de l'anne 1670, la
plupart des fabricants persistaient encore dans leur opposition aux
rglements. C'est alors que l'intendant de Tours, M. Voisin de La
Noiraye, eut l'ingnieuse ide, pour faire sa cour au ministre, de
prendre un arrt portant qu' l'avenir toutes les pices d'toffes
dfectueuses seraient attaches  un poteau avec le nom des dlinquants.
Quelques jours aprs, Colbert flicitait l'intendant de Tours de
l'expdient qu'il avait imagin, ne doutant pas, dit-il, que la honte
ne contribut beaucoup  faire observer les rglements, et l'engageant 
tenir soigneusement la main  ce que les juges fissent excuter cette
peine pour toutes les contraventions qu'ils trouveraient[332]. Puis,
comme si ce n'tait pas assez de mettre au poteau les pices
dfectueuses, il se souvint de la pnalit autrefois rclame par les
manufacturiers de Carcassonne contre ceux qui se serviraient d'une
fausse marque, circonstance bien autrement grave, et il rsolut de faire
attacher  ce poteau les fabricants qui ne voudraient pas se plier  ses
rglements. L'arrt suivant, rendu le 24 dcembre 1670, quarante jours
aprs la lettre de flicitation  M. Voisin de La Noiraye, est
contre-sign par Colbert:

     Ouy le rapport du sieur Colbert, conseiller ordinaire au Conseil
     royal, contrleur gnral des finances, Sa Majest, estant en son
     Conseil loyal de commerce, a ordonn et ordonne que _les toffes
     manufactures en France, qui seront dfectueuses et non conformes
     aux rglements, seront exposes sur un poteau de la hauteur de
     neuf pieds, avec un criteau contenant le nom et surnom du marchand
     ou de l'ouvrier trouv en faute;_ lequel poteau, avec un carcan,
     sera pour cet effet incessamment pos,  la diligence des
     procureurs ou syndics des htels-de-ville, et autres juridictions
     sur le fait des manufactures, et aux frais des gardes et jurez des
     communauts des marchands et ouvriers, devant la principale porte
     o les manufactures doivent estre visites et marques, pour y
     demeurer, les marchandises juges dfectueuses, pendant deux fois
     vingt-quatre heures; lesquelles passes, elles seront ostes par
     celuy qui les y aura mises, _pour estre ensuite coupes, dchires,
     brusles ou confisques_, suivant qu'il aura est ordonn. En cas
     de rcidive, le marchand ou l'ouvrier qui seront tombez pour la
     seconde fois en faute sujette  confiscation seront blasmez par les
     maistres et gardes ou jurez de la profession, en pleine assemble
     du corps, outre l'exposition de leurs marchandises sur le poteau en
     la manire cy-dessus ordonne: ET, POUR LA TROISIME FOIS, MIS ET
     ATTACHEZ AUDIT CARCAN, AVEC DES CHANTILLONS DES MARCHANDISES SUR
     EUX CONFISQUES, PENDANT DEUX HEURES... Et sera ledit arrest lu, et
     affich partout o il appartiendra, etc.[333].

Un tel arrt, triste tmoignage de l'entranement des systmes, devrait
tre toujours prsent aux hommes investis d'une grande autorit pour les
tenir en garde contre les excs o la passion mme du bien peut jeter
les ministres les plus honntes et les plus intelligents. Forbonnais a
dit, au sujet de cet arrt, qu'on le croirait traduit du
_japonais_[334]. Reste  savoir si le Japon ne rclamerait pas contre ce
jugement. L'arrt dont il s'agit fut-il jamais excut en entier en ce
qui regarde les personnes? Les marchands et ouvriers dlinquants
furent-ils mis _au carcan pendant deux heures_? C'est ce dont je n'ai
trouv de trace nulle part, et il est possible que la rigueur mme de
cette disposition ait soulev contre elle les maires, chevins et juges
chargs de l'appliquer. Quoi qu'il en soit, l'opposition aux rglements
continua. Le 5 mai 1675, Colbert crivait aux intendants des provinces
que, quelques marchands et _autres mal-intentionnez_ ayant publi qu'on
avait rvoqu les commis chargs de faire excuter les rglements sur
les manufactures, il importait de dtruire un tel bruit et de veiller
plus que jamais  l'excution de ces rglements[335]. En mme temps, il
n'pargnait rien pour fortifier les nouveaux tablissements; chaque
teinturerie recevait 1,200 livres d'encouragement; les ouvriers qui
pousaient des filles de l'endroit o ils travaillaient touchaient 6
pistoles en se mariant et 2 pistoles  la naissance de leur premier
enfant; on donnait aux apprentis,  la fin de leur apprentissage, 30
livres et des outils; enfin, les collecteurs avaient ordre de diminuer
de 5 livres les tailles de ceux qui taient employs  certaines
manufactures plus particulirement privilgies[336]. Malheureusement,
la lgislation draconienne de Colbert sur les qualit, teinture, largeur
et longueur des toffes neutralisait en partie l'effet de ces
munificences coteuses et un grand nombre de manufactures, tablies
artificiellement par lui sur toute la surface du territoire, ne lui
survcurent pas[337]. Cette lgislation, en effet, ne frappait pas
seulement une fraude  laquelle, du reste, les ouvriers taient convis
par le public, qui aimait mieux avoir certaines marchandises un peu
moins bonnes que d'tre oblig de s'en passer; elle frappait aussi
l'inexprience, l'erreur involontaire. Celui qui se dfie de sa main et
de son adresse, a dit Forbonnais  ce sujet, _ne peut lire un rglement
de cette espce sans frmir; sa premire pense est qu'on est plus
heureux en ne travaillant pas qu'en travaillant_[338]. Qu'on ajoute,
aux mille entraves de ces rglements, la dure de l'apprentissage et du
compagnonnage, les frais de rception, la rigueur intresse des matres
chargs de l'examen du chef-d'oeuvre, les privilges des fils de matres,
et l'on aura une ide du singulier rgime que l'administration de
Colbert fit  l'industrie franaise, rgime que ses successeurs
aggravrent encore, la multitude de leurs rglements en fait foi, et
qui, en outre, appauvrissait la nation de tous les procs, de toute la
perte de temps, de tous les dcouragements dont il tait cause. Puis
enfin, car tout n'tait pas l, il y avait les amendes, les
confiscations, les bris de mtiers, les destructions de marchandises
reconnues _non conformes aux rglements_. Un seul exemple fera connatre
suffisamment les vices du systme de punitions qui avait t adopt. Les
statuts et rglements de la manufacture d'Amiens, approuvs en Conseil,
le 23 aot 1666, portaient que, _si aucun fil estoit trouv frais et
moite pour frauder le poids, il seroit brusl en plein march suivant la
coutume_[339]. Comme s'il n'y avait pas de moyen plus raisonnable de
scher le fil que de le brler!




CHAPITRE X.

     Population de la France au dix-septime sicle.--Mesures prises par
     Colbert pour la dvelopper (1666 et 1667).--Obligation impose aux
     congrgations religieuses de solliciter, avant de s'tablir,
     l'autorisation du gouvernement (1666).--Suppression de dix-sept
     ftes (1666).--Ordonnance pour la rformation de la justice civile
     (1667).--Rglement gnral pour les eaux et forts
     (1669).--Ordonnance criminelle (1670).--Ordonnance du commerce
     (1673).--Cration d'un lieutenant de police  Paris
     (1667).--Ordonnances diverses concernant _les abus qui se
     commettaient dans les plerinages, les Bohmiens ou gyptiens, les
     empoisonneurs, devins et autres_ (1671 et 1682).--Colbert est
     charg officiellement de l'administration de la marine
     (1669).--Consulats et commerce de la France dans le Levant.--Causes
     de la dcadence de ce commerce.--Circulaire de Colbert aux
     consuls.--Produits de divers consulats vers 1666.--Diminution des
     droits perus par les consuls.--Instructions donnes par Colbert 
     l'ambassadeur franais  Constantinople pour relever le commerce du
     Levant.--Le port de Marseille est dclar _port franc_ par un dit
     de 1669.--Cet dit rencontre  Marseille une vive opposition.--Un
     nouveau trait avantageux pour la France est sign avec la Porte,
     en 1673.


Au nombre des questions qui ont le plus proccup les gouvernements
europens, depuis la seconde moiti de dix-septime sicle, figure en
premire ligne celle qui se rattache au problme de la population.
Longtemps la nature de ces proccupations a t directement contraire 
ce qu'elle est de nos jours. On croyait que la misre et les famines
n'avaient d'autre cause que l'insuffisance de la population, et l'on
agissait en consquence. Colbert partagea avec son sicle ces gnreuses
illusions. A l'poque de son administration, on ignorait encore, mme
approximativement, le chiffre des habitants du royaume et sa contenance.
Aucun cadastre, aucun recensement gnral n'avaient t faits, et les
valuations les plus contradictoires trouvaient des partisans. Les uns,
d'aprs un passage des _commentaires_ de Csar, qui portait la
population des Gaules  trente-deux millions, l'estimaient 
trente-sept et mme  quarante-huit millions. Selon Puffendorf, sous
Charles IX, la France comptait vingt millions d'habitants. En 1685, un
des savants autrefois pensionns par Colbert, le hollandais Isaac
Vossius, valuait cette population  cinq millions, ce qui prouve, 
dfaut d'autre mrite, que les faveurs de Louis XIV n'en avaient pas du
moins fait un flatteur[340]. Enfin, en 1698, un dnombrement fut demand
aux intendants des provinces, et donna pour rsultat une population de
vingt millions d'habitants[341]. Des guerres presque continuelles ayant
dsol le royaume depuis 1672, il est probable que la population du
royaume s'levait, vers 1660,  vingt-deux millions d'habitants. On a
dj vu que Colbert avait accord quelques gratifications et des
exemptions de tailles aux ouvriers qui se mariaient. Un dit du mois de
novembre 1666 exempta pendant cinq ans de la contribution aux tailles
et aux autres charges publiques, tous ceux qui se seraient maris avant
leur vingtime anne, et pendant quatre ans ceux qui se seraient maris
 vingt et un ans. La mme exemption tait accorde  ceux qui auraient
dix enfants, ns en loyal mariage, non prtres, religieux ni
religieuses, en comptant dans le nombre les enfants morts sous les
drapeaux. Enfin, ceux qui n'taient pas maris  vingt et un ans
devaient tre soumis  toutes les impositions publiques. Quant aux
nobles, ceux d'entre eux qui auraient dix enfants, dans les conditions
dtermines, recevraient une pension de 1,000 livres, et cette pension
serait porte  2,000 livres pour douze enfants[342]. Au mois de juillet
1667, la mme faveur fut tendue  quiconque aurait dix ou douze
enfants. Cependant, ces mesures donnrent lieu dans l'application 
quelques restrictions et  beaucoup d'abus. On voit dans une lettre de
Colbert  un intendant qu' l'esgard des gentilshommes qui ont le
nombre d'enfants port par la dclaration du roy, il faut faire savoir
ceux qui sont de la religion prtendue rforme, comme aussy ceux qui ne
mettent pas leurs enfants dans le service quand ils sont en ge[343].
D'un autre ct, beaucoup de nobles et de roturiers se faisaient
comprendre abusivement dans la catgorie de ceux qui devaient tre
ports sur la liste des pensions ou exempts des tailles. Ce nouvel essai
d'encouragements pcuniaires ne fut donc pas heureux, et en 1683, aprs
une exprience de seize annes, les deux dits en faveur des mariages
furent rvoqus.

Quelques crivains ont attribu au mme motif qui les avait dicts un
dit du mois de dcembre 1666, portant obligation, pour toutes les
communauts religieuses qui voudraient s'tablir d'en solliciter
pralablement l'autorisation, et soumettant par effet rtroactif, 
cette formalit, toutes celles qui ne dataient pas de plus de trente
ans[344]. Rien, ni dans le prambule ni dans le corps de l'dit, ne
justifie cette assertion; mais on y lit que, depuis les dernires
guerres, le nombre des communauts religieuses s'tait tellement accru
qu'en beaucoup de lieux elles possdaient la meilleure partie des
terres tandis que, dans d'autres, elles subsistaient avec peine, n'ayant
t suffisamment dotes, ce qui les forait de poursuivre leurs
cranciers, au grand scandale de l'glise et au prjudice des personnes
qui, aprs y tre entres, retombaient ensuite  la charge de leurs
familles. L'dit de dcembre 1666 avait donc tout  la fois un but
fiscal en cherchant  maintenir sous le rgime des tailles les terres
que l'rection des nouvelles communauts en exemptait, et un but moral
en empchant celles qui n'taient pas en mesure de se constituer sur des
bases durables d'entraner les familles dans des sacrifices sans
rsultat. Quant  la population, si Colbert s'en proccupa  ce sujet,
rien ne donne lieu de le souponner. Enfin, le mme dit laissait aux
archevques et aux vques la facult d'tablir dans leurs diocses
autant de sminaires qu'ils le trouveraient  propos[345].

Vers la mme poque, Colbert fit supprimer en une seule fois dix-sept
ftes. C'tait une mesure trs-utile et trs-morale en mme temps.
L'extrait suivant des _Instructions de Louis XIV au Dauphin_ fait
connatre les motifs qui dterminrent le gouvernement  l'adopter.

     Le grand nombre des ftes qui s'toient, de temps en temps,
     augmentes dans l'glise, faisoit un prjudice considrable aux
     ouvriers, non-seulement en ce qu'ils ne gagnoient rien ces
     jours-l, mais en ce qu'ils dpensoient souvent plus qu'ils ne
     pouvoient gagner dans les autres; car enfin, c'toit une chose
     manifeste, que ces jours, qui, suivant l'intention de ceux qui les
     avoient tablis, auroient d tre employs en prires et en actions
     pieuses, ne servoient plus aux gens de cette qualit, que d'une
     occasion de dbauche, dans laquelle ils consommoient incessamment
     tout le fruit de leur travail. C'est pourquoi je crus qu'il toit
     tout ensemble, et du bien des particuliers, et de l'avantage du
     public, et du service de Dieu mme, d'en diminuer le nombre autant
     qu'il se pourrait; et faisant entendre ma pense  l'archvque de
     Paris, je l'excitai comme pasteur de la capitale de mon royaume, 
     donner en cela l'exemple  ses confrres, de ce qu'il croiroit
     pouvoir tre fait; ce qui fut par lui, bientt aprs, excut de la
     manire que je l'avois jug raisonnable[346].

L'ordonnance pour la rformation de la justice civile parut peu de temps
aprs. Cette ordonnance, qui a t le Code civil de la France pendant
plus de cent trente ans, est un des plus beaux titres de gloire de
Colbert; car c'est lui qui entreprit de substituer une loi gnrale,
uniforme,  la bigarrure des coutumes locales; c'est lui qui fit nommer
les conseillers d'tat et les matres des requtes chargs d'en jeter
les fondements; et, quand ce travail fut achev, il prit une part active
aux confrences qui en prcdrent la promulgation. L'incohrence de la
lgislation du royaume tait en effet extrme  cette poque; aussi
l'ide de mettre un peu d'ordre dans ce chaos n'tait pas nouvelle; mais
on avait toujours recul jusqu'alors devant l'opposition de la routine
et des prjugs locaux. Dans le nombre des provinces qui composaient le
royaume, les unes taient rgies par des coutumes longtemps conserves
traditionnellement, les autres par le droit romain, qu'on appelait le
droit crit. En Auvergne, la coutume et le droit romain se partageaient
la province. Dans beaucoup de cas, la coutume gnrale de la province se
modifiait par les usages locaux, et souvent, pour trancher la question,
il fallait recourir, soit au droit romain, soit aux coutumes du pays
voisin. Enfin, le dsordre tait tel que la jurisprudence, sur des
questions trs-importantes, changeait incessamment, et l'on voyait
souvent la mme question juge d'une manire diffrente par les diverses
chambres d'un mme Parlement[347].

Suivant l'auteur de la _Vie de Lamoignon_, Colbert avait charg le
conseiller d'tat Pussort de prparer un travail pour la rformation de
la justice. Le projet de Colbert tait, dit-il, de ne communiquer
l'ordonnance  personne et de la publier comme manant de la seule
autorit du roi, aprs un enregistrement en lit de justice. Averti de ce
dessein, M. de Lamoignon alla trouver Louis XIV, et lui proposa, pour
illustrer son rgne, de rformer la justice comme il avait rform les
finances. _Colbert emploie actuellement M. Pussort  ce travail_,
rpondit le roi; _concertez-vous ensemble_. Cet incident renversa les
projets de Colbert. Alors, dit le biographe de M. de Lamoignon,
commencrent les confrences dont le procs-verbal imprim a bien
dmontr la ncessit, car un grand nombre d'articles y furent modifis.

Cependant, il se trouva dans le Parlement des voix qui s'levrent
contre la rformation projete. Dj mme, la cour s'en rjouissait, car
elle avait toujours prsents  l'esprit les empitements de ce corps au
temps de la Fronde, et elle dsirait faire sur lui un coup d'autorit.
Prvoyant ce projet, M. de Lamoignon usa de toute son influence pour
calmer la chaleur d'une cinquime chambre des enqutes qui se
distinguait surtout par son opposition, et qu'on parlait de supprimer.
Il parat mme qu'un missaire de Colbert aurait offert 200,000 livres
au premier prsident,  la seule condition qu'il laisserait aller les
choses. Mais cette tentative fut inutile, et celui-ci, en faisant
chouer les projets d'opposition qui s'taient manifests dans le
Parlement, ta  la cour le prtexte qu'elle attendait[348]. C'est un
fait trange que, prs d'un sicle et demi plus tard, le mme travail de
codification, entrepris par Napolon, ait rencontr les mmes obstacles.
Dans cette circonstance, Cambacrs essaya de rendre au Corps-Lgislatif
et au Conseil des Cinq-Cents le service que M. de Lamoignon avait rendu
au Parlement; mais ses efforts chourent contre les passions des uns et
des autres, et les instruments d'opposition qui se formaient furent,
sinon dtruits, du moins singulirement altrs par le nouveau pouvoir
non moins absolu et beaucoup plus fort que celui qu'on venait  peine de
briser.

La publication de l'ordonnance pour la rformation de la justice civile
fut consacre par une mdaille. Elle reprsentait le roi tenant des
balances en prsence de la Justice, et portait cette inscription:
JUSTITIAS JUDICANTI, _au juge des juges_[349].

Deux ans plus tard, au mois d'aot 1669, une nouvelle ordonnance
complta celle de 1667. A la mme poque, parut le clbre _dit portant
rglement gnral pour les eaux et forts_. Puis, au mois d'aot 1670
et au mois de mars 1673, furent publies l'_Ordonnance criminelle_ et
l'_Ordonnance du commerce_, nouveaux et irrcusables tmoignages de la
passion pour le bien dont Colbert tait anim, et de l'intelligence des
hommes  qui fut confie la rdaction de ces codes qui ont gouvern la
France jusqu'au commencement de ce sicle[350]. On a reproch 
l'Ordonnance criminelle un systme de pnalit excessif; mais cette
svrit tait conforme aux moeurs, aux ides du temps, et peut-tre y
et-il eu danger pour la socit  faire autrement. Au nombre des vastes
travaux de cette poque, le rglement sur les eaux et forts est encore
apprci aujourd'hui pour la sagesse de ses vues, et les modifications
qui y ont t faites en 1827, du moins en ce qui concerne
l'approvisionnement des bois pour la marine, trouvent de svres
censeurs. Mdit et prpar pendant huit annes par Colbert et par vingt
et un commissaires choisis parmi les hommes spciaux les plus habiles
qu'il put runir de tous les points du royaume, ce rglement seul et
illustr un ministre. Depuis Charlemagne, qui avait aussi organis le
service si important des eaux et forts, une multitude de lois confuses,
contradictoires, tant survenues, les prposs, sans direction et sans
responsabilit, permettaient  la cupidit particulire les
envahissements les plus prjudiciables au bien public. Le nouveau
rglement rduisit le personnel surabondant des anciens fonctionnaires,
fixa des attributions prcises aux officiers maintenus, fonda l'unit du
systme dans toutes les provinces et l'uniformit de jurisprudence pour
tous les dlits; il fit constater avec exactitude la contenance et
l'tendue des bois, dtermina leur mode de conservation et
d'amnagement, les prcautions et les formalits relatives aux coupes et
 la vente de leurs produits. C'est ainsi que Colbert arrta le
dprissement des forts et assura  la marine royale le choix dans
toutes les proprits, moyennant paiement, des arbres propres  la
mture et  la construction[351].

La cration d'un lieutenant de police  Paris eut lieu au mois de mars
1667, en mme temps que parut la premire ordonnance pour la rformation
de la justice. Dj, au mois d'avril 1666, Colbert avait ordonn qu'il
serait tabli des lanternes dans Paris[352]. Au mois de dcembre de la
mme anne, il avait aussi rendu un dit concernant le nettoiement et la
sret de Paris et autres villes du royaume. Avant la cration du
lieutenant de police, l'administration de la capitale appartenait de
fait  un lieutenant civil du prvt de Paris, qui avait en mme temps
des attributions de justice assez tendues. Ce lieutenant civil tant
mort, Colbert pensa que _le soin d'assurer dans Paris le repos du public
et des particuliers, de purger la ville de ce qui pouvait y causer des
dsordres, d'y procurer l'abondance, et faire vivre chacun selon sa
condition et son devoir_, demandait un magistrat spcial, et il cra
l'emploi de lieutenant de police. D'aprs l'dit de cration, le nouveau
magistrat devait connatre de tout ce qui regardait la sret de la
ville, prvt et vicomt de Paris, du port des armes prohibes, du
nettoiement des rues, donner les ordres ncessaires en cas d'incendie ou
d'inondation, veiller aux subsistances, rgler les taux des boucheries,
visiter les halles, foires ou marchs, htelleries, auberges, maisons
garnies, brelans, tabacs et lieux mal fams, avoir l'oeil sur les
assembles illicites, tumultes, sditions et dsordres, talonner les
poids et balances, faire excuter les rglements sur les manufactures,
punir les contraventions commises pour fait d'impression et vente de
livres et libelles dfendus. En mme temps, le lieutenant de police
tait investi du droit de juger seul et sommairement tous les
dlinquants trouvs en flagrant dlit pour fait de police,  moins qu'il
n'y et lieu d'appliquer des peines afflictives, auquel cas il devait
faire son rapport au prsidial. Enfin, un dernier article l'autorisait 
exiger des _chirurgiens_ qu'ils lui dclarassent le nom et la qualit
des blesss qui auraient rclam leurs soins[353].

Le premier lieutenant de police de Paris fut M. de La Reynie. De
nombreuses lettres de lui existent dans la collection des
correspondances manuscrites adresses  Colbert[354]. Ces lettres sont
relatives  des publications de libelles,  des dlits, arrestations ou
meurtres qui se commettaient dans l'tendue de son ressort, mais
principalement  l'approvisionnement de la capitale. Une de ces lettres
informait Colbert que la plupart des filous, voleurs et mauvais
garnements qui commettaient quelque dlit, se retiraient dans l'enceinte
du palais du Luxembourg, considr alors comme lieu d'asile. Peu de
temps aprs, le 8 juin 1671, Colbert crivit au prvt des marchands
pour l'inviter  voir, de la part mme du roi, Madame,  qui le
Luxembourg appartenait, afin de lui faire connatre, dans les termes
les plus honnestes qu'il se pourroit, que Sa Majest dsiroit qu'elle
donnast les moyens de faire arrester ces filous, afin d'empescher un si
grand dsordre[355]. Vers la mme poque, on publia, pour la rpression
des abus qui se commettaient dans les plerinages, un dit de police qui
intressait tout le royaume. Le prambule de cet dit constatait les
faits les plus fcheux. C'taient de soi-disant plerins qui
abandonnaient leurs familles, leurs femmes, leurs enfants, pour aller
vivre dans le libertinage ou en mendiant, et dont quelques-uns se
mariaient en pays tranger, au mpris des liens qu'ils avaient forms en
France. Dans l'intrt et pour l'honneur mme de la religion, l'dit du
mois d'aot 1671 assujettit tous les plerins  une double autorisation
de dplacement, l'une de leur vque, l'autre du lieutenant gnral de
la province. En mme temps, les peines du carcan, du fouet et des
galres furent portes contre les dlinquants[356].

Toutefois, la ville de Paris manquait encore d'un corps d'ordonnances
qui fixt d'une manire positive les attributions de ses divers
magistrats, et qui rglt les points de police, si importants et si
nombreux, qui se rattachent  l'administration d'une grande cit. Cette
ordonnance fut promulgue au mois de dcembre 1672. Elle concernait
surtout l'approvisionnement de Paris, et ses principales dispositions
sont encore en vigueur[357].

Enfin, deux dits de police gnrale furent encore rendus pendant le
ministre de Colbert. C'tait au mois de juillet 1682. L'un fut dirig
contre les Bohmiens ou gyptiens, qui reurent de nouveau l'ordre de
sortir immdiatement du royaume sous peine des galres. D'aprs l'dit,
ces _Bohmes_ avaient de tout temps trouv et trouvaient encore
protection auprs des gentilshommes et seigneurs justiciers qui leur
donnaient retraite dans leurs chteaux et maisons, ce qui avait toujours
rendu leur expulsion difficile, au grand dommage des particuliers. Le
second dit de police publi en 1682 regardait _les empoisonneurs,
devins et autres_. On sait le scandale que causrent  cette poque
plusieurs procs pour fait d'empoisonnement. Le marchal de Luxembourg,
la duchesse de Bouillon et la comtesse de Soissons, toutes deux nices
du cardinal Mazarin, y figuraient comme accuss. L'un des prsidents de
la Chambre ardente, institue spcialement pour juger ces affaires,
tait le lieutenant de police de Paris, M. de La Reynie. Un jour, il fut
assez imprudent pour demander  la duchesse de Bouillon si elle avait vu
le diable. _Je le vois en ce moment_, rpondit la spirituelle duchesse;
_il est fort laid, fort vilain, et dguis en conseiller d'tat_.
L'interrogatoire ne fut pas pouss plus loin, ajoute Voltaire, qui
raconte le fait[358]. L'dit de 1682 chassait du royaume _toutes les
personnes se mlant de deviner_, et punissait de mort non-seulement
quiconque aurait fait usage de _vnfices et de poisons_, mais encore
tous ceux qui auraient joint l'impit et le sacrilge  la
superstition[359].

Cependant, quelque assidus qu'ils dussent tre, les soins que Colbert
donnait aux diverses parties de l'administration du royaume, ainsi
qu'aux embellissements de Paris et de Versailles, n'absorbaient pas
encore tous ses instants. L'anne 1669, cette anne particulirement
fconde et bien remplie parmi toutes celles qu'il passa au pouvoir, fut
marque par une srie de mesures ayant surtout pour but de relever le
commerce du Levant et de Marseille, commerce autrefois
trs-considrable, mais singulirement dchu depuis quelques annes. Ce
redoublement de ferveur pour la marine et le commerce s'explique.
Jusqu' cette poque, Colbert n'en avait pas eu la direction officielle.
En 1667, il avait mme reprsent au roi que la charge de contrleur
gnral pouvant devenir plus difficile et requrir une plus grande
application, il le suppliait de vouloir bien lui retirer la marine et le
commerce, qui relevaient de M. de Lionne, secrtaire d'tat ayant dans
son dpartement les affaires trangres. Louis XIV n'avait eu garde de
dfrer  ce voeu; seulement, il avait t dcid, pour rgulariser ce
changement d'attributions que le sieur Colbert ferait les mmoires des
ordres  expdier concernant le commerce tant de terre que de mer,
colonies et compagnies, qu'il lirait ces mmoires  Sa Majest, et aprs
les avoir lus, les remettrait au sieur de Lionne pour en dresser les
expditions[360]. Ce bizarre arrangement dura deux ans. Au mois de mars
1669, un nouveau rglement d'attributions eut lieu. Colbert fut nomm
secrtaire d'tat, et charg officiellement de la marine et du commerce.
On donna  M. de Lionne, en compensation, la Navarre, le Barn, le
Bigorre et le Berry, qui faisaient prcdemment partie du dpartement de
Colbert; plus une augmentation d'appointements de 4,000 livres, et une
somme de 100,000 livres, une fois paye, que le garde du Trsor royal
eut ordre de lui compter.

La nouvelle commission de Colbert portait qu'il aurait dans son
dpartement la marine en toutes les provinces du royaume, sans
exception, mme dans la Bretagne, comme aussi les galres, les
Compagnies des Indes orientales et occidentales et les pays de leurs
concessions: le commerce, tant dedans que dehors le royaume, et tout ce
qui en dpend; les consulats de la nation franaise dans les pays
trangers; les manufactures et les haras, en quelque province qu'ils
fussent tablis[361].

A peine install, le nouveau secrtaire d'tat crivit aux maires,
prvts des marchands, chevins, jurats, capitouls et consuls, des
principales villes du royaume, pour les prvenir que, le roi lui ayant
ordonn de faire sa principale application du commerce, ils eussent 
lui donner particulirement avis de tous les moyens qu'ils croiraient
propres  pouvoir le conserver et l'augmenter[362]. Les mesures
relatives aux consulats et au commerce du Levant suivirent
immdiatement.

L'tablissement des consuls franais  l'tranger, et principalement
dans le Levant, remonte  une poque trs-ancienne, et pourtant,
antrieurement  l'ordonnance de 1681 sur la marine, la condition de ces
agents ne se trouvait dtermine dans aucun document officiel. Choisis
pendant longtemps par les magistrats ou par les commerants des villes
o ils rsidaient, ce n'est qu'en 1604 qu'une capitulation avec la Porte
constate qu'ils taient  la nomination royale. Quant  leurs
attributions, un voyageur du XIVe sicle raconte que le consul de
France  Alexandrie avait mission de protger, non-seulement les
Franais, mais encore tous les trangers dont la nation n'entretenait
pas de consul. Enfin, un trait conclu avec la Porte ottomane, sous
Franois Ier, porte que nos consuls taient chargs de la protection
du culte catholique dans le Levant[363].

Ainsi, la France avait eu, pendant un certain nombre d'annes, le
monopole exclusif du commerce du Levant, et en avait retir des
avantages considrables. Ce monopole constituait la clause la plus
importante du trait conclu entre le sultan Soliman et Franois Ier,
en 1535. Sous le bnfice de ce trait, elle achetait les marchandises
du Levant, y transportait celles de l'Europe, et elle attirait mme, 
travers les tats du Grand-Seigneur, une partie des produits de la Perse
et des Indes. Il est vrai que cet tat de choses ne dura pas longtemps.
D'abord, les autres nations chrtiennes firent le commerce du Levant
sous son pavillon et reconnurent la juridiction de ses consuls. Mais
bientt les troubles intrieurs qui dsolaient la France inspirrent aux
trangers d'autres prtentions, et non-seulement les Vnitiens, les
Anglais, les Hollandais firent avec la Porte des traits qui leur
permirent d'y avoir des ambassadeurs, mais ils obtinrent, sur les droits
de douanes, une diminution de 2 pour 100 qui nous fut refuse. En mme
temps, toutes les garanties qui avaient t accordes aux Franais par
les anciens traits furent ouvertement et impunment violes par les
moindres employs du sultan[364].

Il n'en fallait pas davantage pour ruiner le commerce franais dans le
Levant, et, par malheur, ces causes de dcadence n'taient pas les
seules. Une des plus pernicieuses avait sa source dans le mauvais choix
et la cupidit des consuls. Un arrt du 12 dcembre 1664 fournit  cet
gard les renseignements les plus concluants. Le prambule de l'arrt
porte que la ruine du commerce du Levant, qui tait autrefois le plus
grand et le plus considrable du monde, et attirait au dedans du royaume
l'abondance et la richesse, devait tre attribue  cinq causes
principales:

1 Les consuls nomms par le roi n'avaient pas rempli leurs charges en
personne;

2 Ces charges avaient t affermes par eux aux plus offrants, sans
s'informer si ceux-ci taient en tat de les remplir;

3 La plupart des fermiers n'ayant pas fourni de caution, il n'est pas
d'exactions que l'avarice et le dsir de s'enrichir ne leur eussent
inspires;

4 Contrairement aux ordonnances et rglements, ils avaient fait le
commerce pour leur compte, abusant de l'autorit dont ils taient
investis pour ruiner celui des autres;

5 Enfin, sous prtexte de payer les amendes auxquelles les autorits
turques soumettaient les Franais, les consuls, dans des runions
composes de quelques marchands qui frquentaient les chelles, avaient
dcrt des droits de 2  3000 piastres sur chaque navire.

La conclusion de cet arrt fut que tous les consuls des chelles du
Levant devraient renvoyer leurs titres  Colbert avant six mois, se
rendre incessamment  leur poste  moins d'une autorisation spciale,
renoncer  faire le commerce, et ne lever aucun droit qui n'et t
rgl. Un an plus tard, Colbert rvoqua d'une manire absolue et sans
exception la facult de faire exercer les charges de consuls par des
commis. Puis, au mois de mars 1669, peu de jours aprs avoir t
officiellement charg de la marine et du commerce, il adressa  tous les
consuls une circulaire dans laquelle il leur faisait connatre les
services que le gouvernement attendait d'eux et sur quoi devaient porter
principalement les renseignements qu'ils avaient mission de fournir.
Cette circulaire abonde en vues utiles qui en rendront la lecture
profitable et opportune de tout temps aux agents consulaires et aux
ministres dont ils relvent. Colbert y donnait ordre aux consuls
d'observer soigneusement la forme du gouvernement des villes o ils
faisaient leur rsidence et des pays voisins, de s'enqurir des denres
qu'on y rcoltait, des manufactures qui y taient tablies, des
marchandises qu'on y apportait, soit par terre, soit par mer, de leur
qualit, du nombre des navires employs  ce transport, et des bnfices
qu'on en tirait. Naturellement, les consuls devaient aussi faire
connatre au gouvernement tout ce qui pouvait avoir quelque influence
sur la paix ou la guerre. Enfin, une recommandation spciale tait faite
aux consuls des chelles du Levant au sujet d'une exportation
considrable de pices de 5 sous qui passaient de France et d'Italie
dans les tats du Grand-Seigneur. Les pices de 5 sous franaises ayant
paru trs-belles aux Turcs, ceux-ci en avaient donn jusqu' 5 et 6 pour
cent au-dessus de leur valeur. C'tait une occasion tentante pour les
faux monnayeurs. Ils ne la laissrent pas chapper, et altrrent le
titre de ces pices au point que la plupart de celles qu'on portait en
Turquie perdaient un cinquime. On juge si cette fraude tait de nature
 rtablir le commerce du Levant. Colbert recommandait donc
trs-instamment aux consuls d'examiner avec grand soin cette matire et
de l'informer des expdients qu'on pourrait prendre pour empcher la
continuation d'un dsordre qui tirait tous les ans des sommes
trs-considrables du royaume et ruinait entirement nos manufactures au
profit de celles de la Hollande et de l'Angleterre[365].

Mais de quelque sagesse qu'elles fussent empreintes, les diverses
mesures adoptes par Colbert depuis 1664 n'taient pas suffisantes pour
rparer le mal. Il parat, d'ailleurs, que l'ambassadeur franais 
Constantinople s'tait assez mal pntr des instructions qui lui
avaient t donnes, car les plaintes arrivaient contre lui de toutes
parts, et on l'accusait mme d'avoir fait le commerce pour son
compte[366]. En 1670, cet ambassadeur fut rappel et remplac par M. de
Nointel. Les instructions que Colbert lui donna sont exactement
semblables  celles qu'avait reues son prdcesseur. Seulement, ce
ministre insista particulirement sur le prjudice que portait  la
France la mauvaise foy des Marseillois, qui altroient toujours de plus
en plus le titre des pices de cinq sols, poussant cette altration
jusques  cinquante ou soixante pour cent de proffit, quoique estant
bien asseurez que la marque de France en feroit rejetter sur les
Franois tout le mcontentement des officiers du Grand-Seigneur et
toutes les avanies qui en pourroient arriver. L'instruction donne  M.
de Nointel rappelait en outre, dans un tableau synoptique, les
diffrentes causes auxquelles Colbert attribuait la diminution du
commerce franais et l'augmentation du commerce tranger dans le Levant.
Voici ce tableau[367].

     A L'ESGARD DES FRANOIS.            A L'ESGARD DES ANGLOIS, HOLLANDOIS
                                               ET AUTRES ESTRANGERS.

  Les Turcs ont admis les autres        Ils ont est admis  ce commerce
  nations au prjudice des premires    par les Turcs et ont fait
  capitulations.                        des capitulations advantageuses.

  Le royaume a est longtemps           Ils ont est presque toujours en
  agit de guerres civiles.             paix au dedans de leurs Estats.

  Les roys, prdcesseurs de Sa         Ils ont eu une trs-grande application
  Majest, n'ont eu aucune application  au commerce.
  au commerce.

  Les forces maritimes ont est         Les forces maritimes ont est
  ananties.                            puissantes.

  L'anantissement des manufactures.    L'augmentation des leurs en
                                        bont.

  Ont est longtemps sans ambassadeurs  Ont eu toujours des ambassadeurs
   la Porte.                           rsidents  la Porte.

  Ont pay 5 pour 100 de douane         N'ont pay que 3 pour 100.
  au Grand-Seigneur.

  La mauvaise conduite des consuls      La bonne conduite des consuls.
  a caus diverses avanies auxquelles
  ils sont mesmes accusez d'avoir particip.

  La mauvaise foy des Marseillois.      La bonne foy de leurs ngociants.

  Ont pay un droit de cottimo     }
  dans les eschelles, ou de 2 ou 3 }
  pour 100.                        }    N'ont rien pay.
                                   }
  Un droit de cottimo fort grand   }
   Marseille[368].                }

  Ont est contraints de faire leur     Ont fait leur commerce en eschange
  commerce en argent.                   de marchandises et de manufactures.

Telles furent les instructions donnes  M. de Nointel. En mme temps,
Colbert prit une autre dtermination des plus importantes. Le port de
Marseille avait t autrefois dclar port franc; mais, par la suite, de
nouveaux droits d'entre et de sortie ayant t tablis, le commerce du
royaume en avait prouv le plus grand prjudice. Un dit du mois de
mars 1669 rtablit entirement la franchise de ce port. On voit par cet
dit qu'il se levait alors  Marseille un droit de 1/2 pour 100 _pour la
pension de l'ambassadeur  Constantinople_. Ce droit fut supprim, ainsi
que beaucoup d'autres, y compris celui de 50 sous par tonneau. Il en fut
de mme du droit d'aubaine, en vertu duquel le souverain recueillait la
succession des trangers non naturaliss. Un seul droit de 20 pour 100
fut maintenu sur les marchandises du Levant qui, bien qu'appartenant 
des Franais, seraient apportes par des navires trangers[369].
Toutefois, il fallait continuer de payer le traitement de l'ambassadeur
de Constantinople, fix  16,000 livres, rembourser les dettes
contractes par les consuls franais des chelles du Levant, dettes qui
s'levaient  plus de 500,000 livres pour Alexandrie et Alep seulement;
il fallait en outre aviser  quelques dpenses locales, notamment au
curage du port de Marseille. Un nouvel dit du mois de mars 1669 y
pourvut en transfrant  Arles et  Toulon les bureaux d'entre des
aluns, et en doublant un droit de pesage tabli sur les marchandises
grossires. On croira peut-tre que ces diverses mesures furent
accueillies avec reconnaissance par les Marseillais. Il en fut tout
autrement. Le 30 mai 1669, Colbert crivit  M. d'Oppde, premier
prsident du Parlement de Provence, pour le fliciter d'avoir fait
publier  Marseille l'dit sur l'affranchissement du port, malgr toutes
les difficults qu'il avait rencontres. Colbert esprait que les
Marseillais reconnatraient bientt tous les avantages qui devaient leur
en revenir. En attendant, il fallait donner  cet dit toute la
publicit possible. Enfin, Colbert louait aussi beaucoup M. d'Oppde
d'avoir dcid les chevins de Marseille  prendre sur le droit de
cottimo, de prfrence  tout autre, la somme de 25,000 livres
indispensable pour le curage du port, et d'avoir obtenu que l'intendant
des galres fut charg de l'emploi de ces fonds.

     Il sera ncessaire, ajoutait Colbert, que l'intendant commence 
     faire travailler tout de bon les pontons destins  ce curage, rien
     n'estant plus important, dans le dessein que le roi a de restablir
     le commerce du Levant, que de rendre le port capable de recevoir et
     contenir toute sorte de vaisseaux. Quant au droit de cottimo, il
     faudra, sur toutes choses, s'appliquer  mettre la ville de
     Marseille en tat de le supprimer dans quelques annes, afin que la
     franchise de tous droits y appelle les estrangers, et rende ce port
     _le plus fameux de toute la Mditerranne_[370].

Cependant, aprs avoir sur l'invitation de Colbert, consult les
commerants de Paris, de Lyon, de Marseille, M. de Nointel s'tait rendu
 Constantinople; mais ses dmarches n'eurent pas le rsultat dont on
s'tait flatt. Non-seulement il n'obtint pas l'galit de traitement
avec les autres nations, mais, malgr sa prsence, les Franais
continurent  souffrir, crivait-il, les mmes avanies et vexations de
la part des officiers du sultan. Un peu plus tard, toutes ses
rclamations tant restes inutiles, il informa le roi qu'il croyait
ncessaire qu'on envoyt quelques vaisseaux pour le chercher, ajoutant
qu'une dmonstration de guerre pourrait seule inspirer d'autres
sentiments au grand-visir, qui s'tait refus jusqu'alors  rien changer
aux conditions en vigueur. Avant de rien dcider, Louis XIV fit crire
par Colbert  M. d'Oppde de se rendre sans retard  Marseille,
d'assembler les dputs du commerce et les marchands les plus capables
de la ville, de les consulter, et de lui faire connatre le rsultat de
leurs dlibrations, en y ajoutant son avis particulier, afin, disait
Colbert, que le roy puisse prendre une rsolution sur une matire aussi
importante en parfaite connoissance de cause[371].

Peu de temps aprs, M. d'Oppde rpondit que son avis, celui de
l'intendant des galres et celui de la Compagnie du Levant taient
conformes au voeu de l'ambassadeur. Quant aux ngociants de Marseille,
ils avaient d'abord adopt le mme sentiment; mais ensuite ils s'taient
diviss et n'avaient pas voulu signer leurs dlibrations. Les uns
prtendaient que la fermet obligerait les Turcs  mieux traiter les
Franais et  renouveler les capitulations sur un meilleur pied; que,
renouveles de cette manire et par la menace de la guerre, elles
seraient bien mieux excutes qu'auparavant, et que, d'ailleurs, les
mauvais traitements dont le commerce et l'ambassadeur avaient  se
plaindre ne permettaient plus de dlibrer. Le parti contraire objectait
 cela que le commerce le plus considrable qui se fit en France tant
celui du Levant, et ce commerce se trouvant, pour ainsi dire, le seul de
Marseille et de la Mditerrane, il y avait lieu de craindre, si la
guerre clatait et si les Franais tablis dans le Levant taient
obligs de s'loigner, que les Anglais et les Hollandais ne missent tout
en oeuvre pour les empcher d'y revenir, en sorte que les Franais se
seraient privs eux-mmes, au bnfice des trangers, de leur commerce
le plus avantageux. Enfin, les partisans de la paix ajoutaient qu'une
fois l'ambassadeur franais rappel, la fiert des Turcs ne leur
permettrait pas de renouer les ngociations, et que le commerce avec le
Levant serait ruin sans retour.

On tait alors en 1671, et l'on prvoyait bien  la cour de France
qu'une guerre avec la Hollande ne tarderait pas  clater. Cette
ventualit dut donc exercer une grande influence sur la dcision de
Louis XIV. Entre les deux partis qu'on lui conseillait, il prit un moyen
terme, et se contenta de rappeler M. de Nointel[372]. Mais cette
manifestation suffit pour effrayer le Divan. Sur cette seule menace,
l'ambassadeur fut invit  rester, avec promesse de recevoir bientt
toute satisfaction. En effet, des ngociations furent entames, et, le 5
juin 1673, de nouvelles capitulations signes  Andrinople confirmrent
toutes les prtentions de Colbert. Ces capitulations autorisaient les
Franais  exporter du Levant toutes sortes de marchandises, mme celles
dites prohibes,  naviguer sur des navires appartenant  des nations
ennemies de la Porte, sans pouvoir, en cas de saisie, tre faits
esclaves,  n'tre justiciables que de leurs ambassadeurs ou consuls, 
jouir des mmes immunits que les Vnitiens, qui taient alors la nation
la plus favorise,  ne participer en rien aux impts du pays, et 
faire profiter du bnfice de leur pavillon toutes les nations qui
n'avaient pas de trait avec le divan. L'article 19 des capitulations
consacrait la prsance de l'ambassadeur franais  la Porte dans les
termes les plus formels et les plus honorables pour notre diplomatie.
Cet article tait ainsi conu:

     Et parce que ledit empereur de France est entre tous les rois et
     les princes chrtiens le plus noble de la Haute-Famille, et le plus
     parfait ami que nos aeux aient acquis entre lesdits rois et
     princes de la croyance de Jsus, comme il a t dit ci-dessus et
     comme tmoignent les effets de sa sincre amiti; en cette
     considration, nous voulons et commandons que son ambassadeur, qui
     rside  notre heureuse Porte, ait la prsance sur tous les
     ambassadeurs des autres rois et princes, soit  notre divan public,
     ou autres lieux o ils se pourront trouver.

Enfin, plusieurs dispositions particulirement relatives au commerce
compltrent, sous le titre d'_Articles nouveaux_, les capitulations
principales, et le troisime de ces articles fixa  3, au lieu de 5 p.
100, les droits que les Franais auraient  payer dornavant sur toutes
les marchandises, importes ou exportes par eux. C'tait, on l'a vu
plus haut, le point que Colbert avait le plus  coeur[373].

Bientt, grce aux avantages garantis par le trait de 1673, les
relations commerciales de la France avec le Levant reprirent une partie
de leur ancienne importance. Vers la fin du XVIIe sicle, le
Languedoc seul y expdiait trente-deux mille pices de drap, qui,  30
livres la pice, valaient 960,000 livres, et il en tirait quarante mille
quintaux de laine valus 400,000 livres[374]. Sans doute, aussi, toutes
les autres provinces manufacturires du royaume s'associrent  cet
heureux mouvement, fruit des efforts et de l'activit de Colbert[375].




CHAPITRE XI.

     De la vnalit des offices.--Elle est approuve par Montesquieu et
     par Forbonnais.--Colbert supprime un grand nombre d'offices
     inutiles.--Nombre, valeur et produit des offices pendant son
     administration.--Ce qu'il fit en faveur de l'agriculture.--Il
     diminue le taux lgal de l'intrt.--Fait travailler au cadastre et
     modifie l'assiette de l'impt.--dits qui dfendent de saisir les
     bestiaux pour le paiement des tailles.--Rtablissement des
     haras.--Colbert reconnat que les peuples n'avaient jamais t
     aussi chargs auparavant.


Au nombre des abus dont Colbert se proccupa, il faut compter parmi les
plus funestes la vnalit des offices. Cet abus, profondment entr dans
les moeurs de l'ancienne socit, et  la conservation duquel le sort
d'un grand nombre de familles tait li, Colbert ne songea pas sans
doute  le dtruire tout entier; mais il eut au moins la gloire d'en
attnuer considrablement les consquences en rduisant autant qu'il lui
fut possible, sauf pendant les crises financires de la guerre, le
nombre des officiers publics.

La vnalit des offices remontait aux premiers sicles de notre
histoire. Dj, sous saint Louis, une ordonnance dfendit de vendre les
offices de _judicature_, ce qui n'empcha pas Louis-le-Hutin et
Philippe-le-Long, ses successeurs, de les mettre en ferme. Au contraire,
Charles V, Charles VII, Louis XI et Charles VIII ordonnrent qu'au
moment de la vacation de quelque office de judicature les autres
officiers du mme tribunal dsigneraient deux ou trois sujets des plus
capables parmi lesquels le roi choisirait le plus digne, voulant,
disaient les dits, que ces offices fussent confrs gratuitement, afin
que la justice ft administre de mme. Louis XII se vit dans la
ncessit de les vendre pour payer les dettes contractes par son
prdcesseur dans les guerres d'Italie; mais son projet tait d'en
rembourser le montant ds que l'tat des finances le lui permettrait. Au
lieu d'obir  ce voeu, Franois Ier trafiqua de tous les emplois
indistinctement. Sous les rgnes suivants, les abus ne firent
qu'augmenter. Bientt un seul titulaire ne suffit plus pour la mme
charge, et presque tous les emplois de finances furent confis  deux et
quelquefois mme  quatre agents, que l'on dsignait comme il suit:
_l'ordinaire, l'alternatif, le triennal et le quatriennal_. Une
ordonnance de Henri II affecta 20,000 livres par an au trsorier de
l'pargne qui serait en charge, et 10,000 livres  l'alternatif. La mme
ordonnance enjoignit de dresser le rle de tous les emplois publics et
de les mettre aux enchres,  l'exception de ceux qui ne rapportaient
pas plus de 60 cus. Sur les observations de l'assemble des notables,
Henri IV avait d'abord dcrt l'abolition de la vnalit au moyen d'une
augmentation de traitement fixe  10 pour 100 de la _finance paye_,
augmentation qui cesserait au moment de la mort du titulaire. Par
malheur, Henri IV ne persista pas dans ce systme, et, en 1604, il
rendit un dit portant qu'on pourrait conserver dans les familles la
proprit de toute espce d'offices en payant tous les ans aux _parties
casuelles_ le soixantime de ce qu'ils auraient cot. Ce nouveau droit
fut appel _droit annuel_, mais principalement _la paulette_, du nom du
traitant Paulet, qui en devint le fermier, moyennant 2,263,000 livres
par an, avec un bail de 9 ans, toujours renouvel depuis cette poque,
malgr la promesse qu'Henri IV avait faite en l'tablissant[376].

Deux hommes dont le nom a une grande autorit, bien qu' des titres
divers, Montesquieu et Forbonnais, ont approuv la vnalit des offices.
Suivant Montesquieu, la vnalit est bonne dans les tats monarchiques,
parce qu'elle fait faire comme un mtier de famille ce qu'on ne voudrait
pas entreprendre pour la vertu; qu'elle destine chacun  son devoir et
rend les ordres de l'tat plus permanents. Montesquieu ajoute que, si
les charges ne se vendaient pas par un rglement public, l'indigence et
l'avidit des courtisans les vendraient tout de mme; que le hasard
donne de meilleurs choix que le choix du prince, et que la manire de
s'avancer par les richesses inspire et entretient l'industrie, chose
dont le gouvernement monarchique a grand besoin. Enfin, comme preuve 
l'appui de son assertion, Montesquieu a fait remarquer l'extrme paresse
de l'Espagne o l'tat donnait tous les emplois[377].

Quant  Forbonnais, il allguait que le haut prix des charges tait,
entre les mains du prince, un gage de la fidlit des titulaires: qu'en
gnral les riches recevaient une meilleure ducation; qu'ils avaient
plus de dignit et de dsintressement, et que, d'ailleurs, la vnalit
des charges tait la source d'un impt utile  l'tat sans tre onreux
au peuple. Enfin, Forbonnais pensait comme Montesquieu que, si les
charges n'taient pas vendues ostensiblement au profit de l'tat, elles
le seraient secrtement au profit des courtisans, et il parat mme que
ce dernier motif dtermina Sully  proposer l'dit de 1604, qui rtablit
la vnalit des offices moyennant le payement du droit annuel[378]..

On a pu voir la faiblesse des arguments de Montesquieu en faveur de la
vnalit des offices. Ici, comme dans beaucoup de passages de son
ouvrage, Montesquieu s'est tromp pour avoir voulu assigner des mobiles
divers aux actions des hommes, suivant qu'ils font partie d'un tat
monarchique ou rpublicain. Le coeur de l'homme est le mme partout, et
partout on a toujours estim  honneur de remplir les principales
charges d'un tat. Jamais, au contraire, et nulle part, on n'a cru
s'abaisser en acceptant des emplois publics[379].

     Quoi! dit Voltaire en commentant ce passage de l'_Esprit des
     Lois_, on ne trouverait point de conseillers pour juger dans les
     Parlements de France, si on leur donnait les charges gratuitement!
     La fonction divine de rendre justice, de disposer de la fortune et
     de la vie des hommes, un mtier de famille! Plaignons Montesquieu
     d'avoir dshonor son ouvrage par de tels paradoxes; mais
     pardonnons-lui. Son oncle avait achet une charge de prsident en
     province, et il la lui laissa. On retrouve l'homme partout. Nul de
     nous n'est sans faiblesse.

La paresse reproche aux Espagnols par Montesquieu n'avait pas davantage
la cause qu'il lui attribua, car elle provenait videmment de la masse
de numraire qui leur arrivait des Indes. En Angleterre, en Hollande, la
plupart des charges n'taient pas vnales; elles s'y donnaient
gratuitement comme en Espagne; pourtant, les populations n'y taient pas
inactives, et leur industrie faisait, au contraire, le dsespoir de
Colbert. Les motifs allgus par Forbonnais n'ont pas plus de fondement.
Sous le systme de la vnalit des charges, ce qui importait le plus 
l'tat, c'tait, au moment de leur cration, d'en toucher le prix; quant
 la manire dont elles taient ensuite remplies, dont la justice tait
rendue, le pays administr, il s'en proccupait secondairement. On
comprend que certains emplois doivent tre confis  des hommes riches;
mais qui et empch de choisir de prfrence les titulaires dans cette
classe, ainsi que cela se pratique gnralement aujourd'hui pour les
fonctions judiciaires? Le prtexte d'un impt utile sans tre onreux ne
rsiste pas davantage au raisonnement, car il et fallu pour cela que
l'acqureur d'une charge consentt  n'en retirer que l'intrt, ce qui
n'avait pas lieu, de sorte que le peuple finissait toujours par payer,
sous forme de gages, d'pices ou par tout autre expdient moins honnte,
l'impt dont on avait prtendu l'exonrer. Enfin, de ce que quelques
courtisans besogneux auraient abus de leur position pour ranonner les
solliciteurs, ce n'tait pas un motif suffisant pour que l'tat renont
 une de ses plus belles prrogatives. Il y avait en effet dans cette
renonciation une atteinte profonde  la morale,  la raison,  un
principe, et c'tait vraiment aller trop loin de dire, comme
Montesquieu, que le hasard donnait de meilleurs choix que le choix du
prince. Le seul inconvnient que pt avoir l'abolition de la vnalit
des offices, c'tait de multiplier outre mesure le nombre des aspirants
aux fonctions publiques; mais cet inconvnient, il y avait un moyen d'en
diminuer considrablement la gravit en tablissant, pour condition
d'admission aux emplois, des rgles svres, des examens, des entraves
enfin, dont la rigueur aurait pu s'accrotre en proportion du nombre des
candidats, et qui, en dfinitive, eussent encore tourn au profit du
bien gnral.

Quoi qu'il en soit des raisons par lesquelles la vnalit des offices
pouvait tre attaque ou dfendue,  l'poque o Colbert arriva au
ministre, la seule chose possible, tant, je le rpte, la socit tait
profondment engage dans cette voie, c'tait de diminuer le nombre
vraiment prodigieux des emplois inutiles que les embarras des annes
prcdentes avaient fait crer. Un des successeurs de Colbert disait
agrablement  Louis XIV: _Toutes les fois que Votre Majest cre une
charge, Dieu cre un sot pour l'acheter_. Quelle que ft cette charge,
l'acheteur n'tait pas un sot s'il en retirait de bons revenus; aussi en
trouvait-on pour les plus ridicules et les plus absurdes. En 1664,
Colbert remboursa les titulaires d'un grand nombre d'offices superflus,
entre autres tous les triennaux et quatriennaux. Il supprima aussi deux
cent quinze charges de secrtaires de roi. En mme temps, il fit faire
un relev de tous les offices de justice et de finance qui existaient
alors dans le royaume. Ce relev prsente les rsultats suivants.

La France se divisait alors en vingt-cinq grandes provinces ou
_gnralits_, et sa population tait, comme on l'a vu, d'environ vingt
 vingt-deux millions d'habitants.

Les recherches ordonnes par Colbert constatrent que le nombre des
officiers de justice et de finance s'levait  45,780.

Le prix courant de toutes ces charges runies tait de 459,630,842
livres; cependant le gouvernement ne les avait vendues que 187,276,978
livres, et les titulaires n'taient censs toucher que 8,546,847 livres
pour leurs gages. Or, on laisse  deviner s'ils taient hommes  ne pas
mme retirer l'intrt de l'argent qu'ils avaient dbours. Enfin, le
droit annuel aurait d rapporter 2,002,447 livres; mais tous ceux qui
avaient quelque protection se dispensaient de le payer, et ils n'en
obtenaient pas moins, grce  l'intervention des courtisans, la facult
de disposer de leurs charges comme ils l'entendaient[380].

Ainsi, une somme de 419 millions tait soustraite au commerce et 
l'agriculture, auxquels elle et rendu de si grands services, et
immobilise entre les mains d'environ quarante-six mille familles,
mortes par suite  toute activit,  toute ambition utile, et ne
songeant qu' exploiter leurs charges le plus fructueusement possible,
en vue de leur intrt, directement contraire  l'intrt gnral. Ces
fcheuses consquences du grand nombre et du prix excessif des charges
publiques ne pouvaient chapper  Colbert. Une dclaration du 30 mai
1664 porte que, parmi les abus et les dsordres qui s'taient glisss
pendant les guerres et les troubles, l'augmentation des officiers
inutiles et _supernumraires_ n'avait pas t le moindre[381]. En 1665
et en 1669 il fit rendre un dit pour fixer le prix des offices de
justice, l'ge et la capacit des juges. Enfin, d'autres dits furent
aussi rendus plus tard dans le mme but, et pendant toute la dure de
son administration, il ne ngligea aucune occasion de rembourser les
titulaires des offices dont l'inutilit constate causait  l'tat,
abstraction faite du point de vue moral de la question, le double
dommage que j'ai essay d'expliquer.

On a souvent rpt, d'aprs quelques biographes du XVIIIe sicle,
que Colbert, exclusivement proccup de l'accroissement de l'industrie
manufacturire, avait t indiffrent aux intrts de l'agriculture.
L'examen impartial et complet de tous les actes de son administration
prouve que cette accusation n'est pas fonde. Ce qui est vrai, et l'on
en trouvera la preuve plus loin, c'est que l'exclusion, par le moyen du
doublement du tarif qui eut lieu en 1667, de tous les objets
manufacturs fournis antrieurement  la France par les trangers, en
change de ses denres, et les entraves apportes par ce ministre 
l'exportation des grains, mais principalement la mobilit de la
lgislation qu'il adopta  cet gard, firent un mal immense 
l'agriculture. Cette mobilit fut une faute norme, la plus grande,
peut-tre, que l'on puisse reprocher  l'administration de Colbert;
mais, quelque grave qu'elle soit, ce n'est qu'une faute o il eut pour
complices les prjugs de son temps, tandis que l'indiffrence dont on a
voulu lui faire un crime,  l'gard du plus prcieux et du plus
respectable des intrts, surtout en France, mriterait un nom plus
svre, La diminution du nombre des offices devait, on vient de le voir,
exercer, bien que dans des proportions restreintes, une influence
favorable  l'agriculture. Plusieurs dits relatifs au taux de l'intrt
eurent, en partie, le mme but. Cette question de l'intrt de l'argent
est des plus dlicates. Des hommes minents et trs-justement clbres,
des penseurs profonds qui ont consacr une vie noblement dsintresse 
l'tude des plus grands problmes sociaux, considrant, avec raison,
l'or et l'argent comme une marchandise, voudraient qu'elle pt tre
vendue ou prte avec la libert qui prside  toutes les autres
transactions commerciales. Toutefois, il est permis de se demander si le
_prt_ ne constitue pas une varit de transaction comportant d'autres
lois que la vente ordinaire, et si pour empcher que les hommes forcs
d'emprunter ne soient impitoyablement ranonns, la justice publique ne
doit pas, d'accord avec la loi religieuse, tablir certaines limites que
les hommes cupides et sans entrailles ne puissent dpasser. Ne
devrait-on pas, dans tous les cas, commencer par abolir la contrainte
par corps, malheureux vestige de cette horrible loi romaine qui donnait
droit au crancier de prendre un morceau de la chair du dbiteur
impuissant  se librer? En effet, sans la contrainte par corps, juste
pouvantail des familles, la race des usuriers se montrerait bien plus
circonspecte, et une foule de jeunes gens ne seraient pas entrans par
elle dans le gupier des emprunts. Enfin, cette loi fatale achve
d'obrer la plupart des petits marchands qui n'ont pas russi et les met
dans l'impossibilit de travailler  se relever, en les condamnant  une
inaction force pendant que, d'un autre ct, leurs affaires, qu'ils ne
peuvent pas surveiller, priclitent de plus en plus.

Au surplus,  l'poque o Colbert fit publier ses dits relatifs au taux
de l'intrt, le droit que s'arrogeait le gouvernement d'intervenir sur
cette question n'avait pas mme encore t mis en doute. Dj, plusieurs
dispositions avaient t prises  ce sujet, notamment en 1601, o le
maximum de l'intrt fut fix par Sully au denier 16 (6 et un quart pour
100), au lieu de 10 pour 100. Sully motiva cet arrt sur des
considrations puissantes. En premier lieu, par suite de l'lvation de
l'intrt, ni les nobles ni les propritaires ne pouvaient plus trouver
d'argent, soit pour racheter, soit pour exploiter leurs terres. Ensuite,
portait l'dit, cet intrt _empchait le trafic et commerce auparavant
plus en vogue en France qu'en aucun autre tat de l'Europe, et faisait
ngliger l'agriculture et manufacture, aimant mieux plusieurs sujets du
roi, sous la facilit d'un gain  la fin trompeur, vivre de leur rente
en oisivet parmi les villes, qu'employer leur industrie avec quelque
peine aux arts libraux, ou  cultiver leurs hritages_[382]. En 1634,
le cardinal de Richelieu se fonda sur des motifs exactement semblables
pour rduire l'intrt au denier 18 (5 5/9 pour 100). Le Parlement
refusa d'abord d'enregistrer cet dit, sans doute, a dit Forbonnais,
pour favoriser la paresse ou la vanit d'un petit nombre de rentiers,
dont les trois quarts avaient oubli que si leurs pres n'eussent
travaill, ils n'auraient pas une famille honnte  citer. Mais une
lettre de jussion fit justice de ces prtentions[383]. Le premier dit
que fit rendre Colbert sur le taux de l'intrt date du mois de dcembre
1665[384] Cet dit porte, en substance que le commerce, les manufactures
et l'agriculture sont les moyens les plus prompts, les plus srs et les
plus lgitimes pour mettre l'abondance dans le royaume, mais qu'un grand
nombre de sujets ont cess de s'y adonner prcisment  cause des gros
intrts que _le change et rechange de l'argent produit et des produits
excessifs qu'apportent les constitutions de rentes_; d'un autre ct, la
valeur de l'argent avait beaucoup diminu par suite de la quantit qui
en tait venue des Indes. En consquence, l'intrt de l'argent fut
fix au denier 20 (5 pour 100). Plus tard, il est vrai, au moment o
s'ouvrit la campagne de 1672, et quand le besoin des emprunts commena 
se faire sentir, une ordonnance du mois de fvrier fixa au denier 18 les
intrts des sommes prtes au roi. Enfin, au mois de septembre 1679, un
nouvel dit fixa au mme taux l'intrt de l'argent dans toute la
France, _mme pour change et rechange, si ce n'est  l'gard des
marchands frquentant la foire de Lyon_[385].

Mais la sollicitude de Colbert en faveur de l'agriculture ne s'arrta
pas l. On sait les abus auxquels donnait lieu  cette poque la
rpartition des tailles. Dans le plus grand nombre des provinces, la
taille tait _personnelle_, c'est--dire que la qualit, la fortune et
l'tat apparent des personnes y servaient seuls de base aux
rpartitions: dans d'autres, notamment dans les _pays d'tats_, elle
tait tablie approximativement d'aprs l'tendue et le revenu prsum
des terres; elle s'appelait alors _taille relle_, et c'tait la moins
arbitraire. Colbert forma le projet de faire cadastrer tout le royaume.
Antrieurement, cette opration avait t tente  diverses reprises sur
plusieurs points du territoire. Grgoire de Tours parle d'un cadastre
qui y aurait t fait  la fin du VIe sicle par les ordres de
Childebert. A une poque beaucoup plus rapproche, en 1471, l'ingalit
des impositions tait devenue telle en Provence qu'un cadastre fut jug
invitable. On vit alors que la moiti des habitants tait parvenue 
s'exempter de l'impt au dtriment de l'autre moiti. Mais toutes ces
tentatives n'eurent jamais de rsultats durables ni gnraux. Colbert
fit commencer par la gnralit de Montauban l'opration du cadastre, et
en moins de trois ans, de 1666  1669, elle fut termine. Par ses
ordres, toutes les prcautions avaient t prises pour empcher les
usurpateurs de noblesse et les personnes puissantes de se soustraire aux
effets de cette grande mesure[386]. Mais, le croirait-on? cette
nouvelle forme de rpartition souleva des rclamations assez vives dans
le pays mme qui devait en profiter. On se plaignit que les simples
journaliers, c'est--dire ceux qui ne possdaient rien, fussent exempts
de l'impt[387]. Soit que cette opposition ait dcourag Colbert, soit
que d'autres soins l'aient proccup vers cette poque, la gnralit de
Montauban fut seule cadastre, et l'opration en resta l sous son
ministre[388]. Aprs lui, plusieurs pays d'tats firent cadastrer, aux
frais de la province, l'tendue de leur territoire, et, au moment de la
Rvolution, le bienfait de cette mesure tait acquis au Languedoc,  la
Provence, au Dauphin,  la Guyenne,  la Bourgogne,  l'Alsace,  la
Flandre, au Quercy et  l'Artois[389].

En mme temps, Colbert remettait en vigueur les sages ordonnances de
Sully, qui dfendaient de saisir les bestiaux pour le paiement des
tailles. Son dit date du mois d'avril 1667, et les effets en furent
presque instantans. En 1669, son frre, ambassadeur en Angleterre, lui
ayant donn connaissance d'une proposition de quelques marchands anglais
d'envoyer des salaisons d'Irlande dans nos colonies, Colbert lui
rpondit,  la date du 10 juin, que l'tat du royaume et les diligences
faites de toutes parts pour augmenter le nombre des bestiaux ne
permettaient pas d'couter ces propositions, et qu'on pourrait mme
vendre des salaisons aux Anglais, s'ils le souhaitaient[390]. L'anne
suivante, au mois de septembre, Colbert recommandait aux intendants
d'examiner si le nombre des bestiaux augmentait et si les receveurs des
tailles n'en faisaient point desaisie, contrairement aux intentions du
roi. _Cependant, ajoutait-il, il faut en excuter quelquefois, mais 
la dernire extrmit, et pour effrayer_. Il leur disait, en outre, de
se dfier des avis qu'on leur fournirait sur l'augmentation des
bestiaux, _les donneurs d'avis tant persuads de faire plaisir par des
nouvelles d'augmentation_. Toutefois, les campagnes ne retiraient pas, 
ce qu'il parat, grand profit de ces augmentations, car elles se
plaignaient de ne pas vendre leurs bestiaux. L'intendant de Tours
transmit ces plaintes  Colbert, qui lui rpondit, le 28 novembre 1670,
que le peu de dbit des bestiaux provenait assurment d'autre chose que
de l'entre de ceux d'Allemagne et de Flandres, _vu que, depuis
l'augmentation des droits, il n'en venait presque plus dans le
royaume_[391]. L'dit de 1667, qui affranchissait les bestiaux de la
saisie, limitait cette faveur  quatre annes. En 1671, Colbert le
renouvela, n'y ayant rien, porte le prambule du nouvel dit, qui
contribue davantage  la fcondit de la terre que les bestiaux, et
pareille grce ayant produit le plus grand fruit dans le public[392].
Dans le courant de la mme anne, on voit Colbert se proccuper du soin
de faire venir en France des bliers de Sgovie, malgr la dfense
qu'il y a en Espagne d'en laisser sortir, et des bliers d'Angleterre,
qui produisent les plus fines laines[393]. Enfin, le 6 novembre 1683,
un mois aprs la mort de Colbert, il parut une nouvelle dclaration
portant dfense de saisir les bestiaux, et nul doute qu'elle n'et t
prpare par ses soins[394].

La mme remarque peut tre faite pour un arrt du Conseil concernant le
_rtablissement des haras du royaume_, qui fut publi le 28 octobre
1683. Le 17 octobre 1665, un arrt avait t rendu  ce sujet, et il
portait que le roi voulait prendre dornavant un soin particulier de
rtablir les haras ruins par les guerres et dsordres passs, mme les
augmenter de telle sorte que ses sujets ne fussent plus obligs de
porter leurs deniers dans les pays trangers pour achats de chevaux.
Par suite de cet arrt, des talons furent achets en Frise, en
Hollande, en Danemark, en Barbarie, et rpartis en une vingtaine de
haras. L'arrt du 28 octobre 1683 eut donc pour objet de donner une
nouvelle vigueur  celui qui avait paru en 1665, pendant
l'administration de Colbert[395].

Voil quels furent en quelque sorte les adieux  l'agriculture de ce
ministre qu'on a souvent reprsent comme indiffrent au sort de la
population qui vit dans les campagnes, et qu'on a accus de n'avoir rien
fait pour elle. Son attention extrme et constante  rduire l'impt des
tailles que cette population acquittait en grande partie; la rduction
du nombre des offices et du taux de l'intrt; la dfense de saisir les
bestiaux pour le paiement des charges publiques; les soins donns 
l'accroissement,  l'amlioration du btail, la diminution du prix du
sel, le rtablissement des haras, tous ces faits prouvent, au contraire,
que Colbert n'eut jamais la pense de sacrifier l'agriculture 
l'industrie, le travail de la terre  celui des manufactures[396]. Je
l'ai dj dit, Colbert aimait vritablement, sincrement le peuple, et
il fit au privilge, cette ruine du peuple, toute l'opposition que
comportaient la forme du gouvernement et le caractre du roi. Comment
donc et-il t indiffrent au sort de ces cultivateurs, source premire
de toute richesse, et dont la condition a d'autant plus de droits 
l'intrt du gouvernement que leurs travaux sont plus rudes, leurs
privations plus grandes? On raconte qu'un jour, au milieu des champs, un
de ses amis le surprit les larmes aux yeux, et l'entendit s'crier: Je
voudrais pouvoir rendre ce pays heureux, et que, loign de la cour,
sans appui, sans crdit, l'herbe crt jusque dans mes cours[397]! Un
mmoire qu'il remit au roi vers 1680, _pour lui rendre compte de l'tat
de ses finances_, contient les paroles suivantes: Nonobstant tout ce
qui a t fait, il faut toujours avouer que les peuples sont fort
chargs, et que, depuis le commencement de la monarchie, ils n'ont
jamais port la moiti des impositions qu'ils portent; c'est--dire que
les revenus de l'tat n'ont jamais t  40 millions, et qu'ils montent
 prsent  80 et plus[398]. Certes, il est impossible que le ministre
qui a trac ces lignes et dit ces vrits  Louis XIV ne se soit pas
proccup du sort des campagnes. Au surplus, les faits justifient
suffisamment ses intentions[399]. Par malheur, tant de soins et de
sollicitude furent neutraliss par une sollicitude d'un autre genre, par
un excs de prcautions en ce qui touchait l'approvisionnement des
grains ncessaires  la subsistance du royaume. Cette fatale question
des grains, qui revient de temps en temps effrayer les populations et
leur causer de vives paniques, au moment mme o les prjugs qui l'ont
si longtemps obscurcie paraissaient compltement dtruits, fut l'cueil
principal de Colbert. Il me tarde d'avoir examin cette partie
trs-fcheuse et trs-ingrate de son administration. Heureusement, aprs
cela, il n'y aura gure plus qu' louer.




CHAPITRE XII.

     Nouveaux dtails sur la disette de 1662.--Mesures adoptes par le
     gouvernement.--Lgislation sur le commerce des grains avant
     Colbert.--Exposition de son systme.--Comment il a t dfendu et
     attaqu.--Prix moyen du bl pendant le XVIIe sicle.--Lettres de
     Colbert relatives au commerce du bl.--Rsultats de son
     systme.--Extrme dtresse des provinces.--Curieuse lettre du duc
     de Lesdiguires.--Causes de l'erreur de Colbert touchant le
     commerce des grains.--Ncessit de combattre par l'enseignement les
     prjugs qui existent encore  ce sujet.


On se souvient que la premire anne du ministre de Colbert avait t
marque par une disette terrible, celle de 1662. Louis XIV raconte comme
il suit, dans ses _Instructions au Dauphin_, les mesures qui furent
adoptes pour en adoucir la rigueur:

     J'obligeai les provinces les plus abondantes  secourir les
     autres, les particuliers  ouvrir leurs magasins et _ exposer
     leurs denres  un prix quitable_. J'envoyai en diligence des
     ordres de tous cts pour faire venir par mer, de Dantzick et
     autres pays trangers, le plus de bls qu'il me fut possible; je
     les fis acheter de mon pargne; j'en distribuai gratuitement la
     plus grande partie au petit peuple des meilleures villes, comme
     Paris, Rouen, Tours et autres. Je fis vendre le reste  ceux qui en
     pouvoient acheter, mais j'y mis un prix trs modique, et dont le
     profit, s'il y en avoit, toit employ au soulagement des pauvres,
     qui tiroient des plus riches, par ce moyen, un secours volontaire,
     naturel et insensible. A la campagne, o les distributions de bl
     n'auroient pu se faire si promptement, je les fis en argent, dont
     chacun tchoit ensuite de soulager sa ncessit[400].

Telles furent les mesures inspires par Colbert. On a dj vu que ces
prcautions et ces aumnes ne remdirent qu' une trs-faible partie du
mal. Le souvenir de la disette de 1662 demeura grav dans l'esprit de
Colbert; et cette proccupation, toute louable qu'elle ft dans son
principe, devint la source d'une erreur qui exera sur la condition
conomique du royaume les plus funestes consquences[401].

Le 19 aot 1661, le Parlement de Paris avait dfendu aux marchands, _de
contracter aucune socit pour le commerce des grains et d'en faire
aucun amas_. Trois semaines aprs, Colbert arrivait au pouvoir, et
non-seulement l'arrt du 19 aot, cause principale de la disette de
1662, ne fut pas cass, mais, tout en reconnaissant les avantages des
exportations, ce ministre adopta un systme qui, par sa mobilit,
diminua leur importance d'anne en anne et aboutit  des disettes
priodiques.

La lgislation sur le commerce des grains avait subi, en France,
antrieurement  Colbert, des variations nombreuses. L encore, c'est la
libert qui tait ancienne; la prohibition, qui n'est qu'une forme du
despotisme, tait venue bien longtemps aprs. Depuis Charlemagne jusqu'
la fin du rgne de Charles V, c'est--dire pendant prs de cinq cents
ans, l'exportation avait t de droit commun. Dans un dit
trs-dtaill, en date du 20 juin 1537, Franois Ier rtablit la
libert du commerce des grains que quelques-uns de ses prdcesseurs
avaient parfois suspendue. Quant  l'administration de Sully, elle fut
surtout clbre par la protection que ce sage ministre accorda 
l'agriculture, et par la libert d'exporter les bls qui en tait la
consquence. On sait ce qu'il crivit  Henri IV au sujet d'un arrt
rendu par les magistrats de Saumur contre la sortie des bls: _Si chaque
juge du royaume en fait autant, bientt vos sujets seront sans argent,
et, par consquent, Votre Majest_. En 1631, il est vrai, un dit de
Louis XIII dfendit l'exportation _sous peine de punition corporelle_;
mais sous Louis XIV mme, pendant l'administration de Fouquet, un arrt
du conseil, du 24 janvier 1657, accorda la permission d'exporter les
bls hors du royaume, sur ce motif digne d'attention que _les habitants
des provinces, tant contraints de vendre le bl  vil prix, n'avaient
pas de quoi payer leurs tailles et autres impositions_[402].

Le systme de Colbert sur le commerce des grains a t, on le sait,
l'objet des plus vives attaques de la part des conomistes du XVIIIe
sicle. Malheureusement, ces attaques n'taient que trop fondes. On ne
possde aucun des arrts qui ont d tre publis sur ce commerce, de
1661  1669; mais vingt-neuf arrts, rendus depuis cette dernire poque
jusqu' la mort de Colbert, ont t recueillis et permettent
d'apprcier, en toute connaissance de cause, cette partie si importante
de son administration.

Dans cette priode de quatorze ans, l'exportation a t prohibe pendant
_cinquante-six mois_.

Huit arrts l'ont autorise en payant les 22 livres par muid fixes par
le tarif de 1664[403]; cinq en payant la moiti ou le quart de ces
droits, et huit avec exemption de tous droits.

Huit autres arrts sont prohibitifs.

Enfin, il est  remarquer que les autorisations d'exporter ne sont
jamais accordes que pour trois ou six mois, et trs-rarement pour un
an.

Les dfenseurs de Colbert ont fait observer, en s'appuyant sur ces
arrts mmes, qu'un systme moins variable et sans doute produit de
meilleurs rsultats; mais qu'aprs tout, ce ministre ne fut pas, comme
on l'en avait accus, systmatiquement hostile  l'exportation des
grains, puisque, sur quatorze annes, elle avait t permise pendant
neuf ans; qu'il tait d'ailleurs bien oblig d'attendre l'apparence des
rcoltes pour prendre une dtermination; et qu'enfin il avait un
puissant motif de ne pas autoriser trop facilement les exportations:
c'tait le grand nombre d'hommes que Louis XIV eut presque toujours sous
les armes, et l'avantage que le gouvernement trouvait  les faire
subsister  bon march. En effet, presque tous les dits de prohibition
sont motivs sur la ncessit de maintenir l'abondance dans le royaume
et _faire subsister avec plus de facilit les troupes pendant le
quartier d'hiver_[404].

A cela, Boisguillebert, Forbonnais et, aprs eux, les conomistes ont
rpondu victorieusement qu'en n'accordant des autorisations
d'exportation que pour trois ou six mois, et en laissant sans cesse les
propritaires sous la menace d'une prohibition, base tantt sur les
apparences de la rcolte, tantt sur la subsistance des troupes, tantt
enfin sur la ncessit d'empcher que les ennemis ne vinssent chercher
en France les bls qui leur taient ncessaires, Colbert avait dcourag
les cultivateurs et rendu le commerce des grains presque nul; que, par
suite, toutes les terres mdiocres avaient t abandonnes, et qu'on
n'avait plus exploit que celles de premire qualit; que la diminution
effectue sur les tailles tait un soulagement illusoire, si, tandis que
les impts de consommation avaient dcupl depuis 1661, le prix des
produits de la terre, source gnratrice de toute richesse, restait
invariablement le mme; qu'un systme d'o il rsultait que la France,
avec sa population de vingt  vingt-deux millions d'habitants  nourrir,
avait  craindre une disette tous les trois ans, tait radicalement
vicieux; et qu'enfin la preuve vidente que le sort des campagnes tait
plus misrable que jamais, c'est que le prix de la plupart des objets
ncessaires  la vie avait tripl depuis 1600, tandis que le bl se
vendait toujours au mme prix. A ce sujet, Boisguillebert prouvait
qu'une paire de souliers, qu'on pouvait se procurer pour 15 sous, au
commencement du XVIIe sicle, valait cinq fois plus cent ans aprs.
De son ct, Forbonnais dmontrait les fcheux effets du systme de
Colbert par la comparaison du prix des bls pendant un sicle. Voici les
chiffres qu'il produisit  cette occasion:

     PRIX MOYEN DU SETIER DE BL. (1 hect. 56 cent.)

  De 1596  1605                                        10 liv.
  De 1606 a 1615                                         8
  De 1616  1625                                         9
  De 1626  1635                                        12
  De 1636  1645                                        12
  De 1646  1655                                        17
  De 1636  1665 (_ cause de la disette de 1662_)      18
  De 1666  1675                                        10
  De 1676  1686                                        10

Dans cette dernire priode, observe Forbonnais, il y eut,  la vrit,
des annes de disette o le prix du bl s'leva  plus de 13 livres;
mais la moyenne du prix, pendant dix ans, n'en fut pas moins d'environ
10 livres le setier, c'est--dire 7 livres de moins que de 1626  1655.

Les arguments qui prcdent reposent sur des faits malheureusement
incontestables et n'ont jamais t rfuts[405]. On peut ajouter que,
relativement aux manufactures en vue desquelles, dit-on, Colbert fit
tous ces efforts pour maintenir les grains au plus bas prix possible,
son systme eut des rsultats galement fcheux; car les productions de
la terre n'allant plus  l'tranger et se vendant trs-mal 
l'intrieur, la consommation diminua en mme temps que la culture; et
une grande partie des manufactures grossires, celles dont le dbit
importait le plus, tombrent, faute de dbouchs, lorsqu'on cessa de les
soutenir par des encouragements.

La volumineuse correspondance de Colbert fournit peu de dtails
concernant les oprations sur les grains; seulement, il est assez
curieux que le petit nombre de lettres qui s'y rapportent soient la
condamnation mme de son systme. Le 13 septembre 1669, ce ministre
crivit  M. de Pomponne, ambassadeur en Hollande, que, les bls n'ayant
aucun dbit, les propritaires ne tiraient point de revenus de leurs
biens, _ce qui, par un enchanement certain, empeschoit la consommation
et diminuoit sensiblement le commerce_. Quelques mois aprs, le 20
dcembre 1669, il adressa la lettre suivante  l'intendant de Dijon.

     Ayant appris qu'il y a cette anne une grande abondance de bleds
     en Bourgogne, et que la disette que les provinces de Languedoc,
     Provence et mesme d'Italie, en ont, les obligera de s'en pourvoir
     d'une quantit considrable en ladite province de Bourgogne, je
     vous prie de me faire scavoir si l'on commence  en tirer et s'il
     n'y a aucun empeschement dans la voicture, soit  Lyon ou ailleurs,
     _et comme cela est fort important et que ce dbit pourra apporter
     beaucoup d'argent,_ vous me ferez plaisir de vous informer de tout
     ce qui ce passera sur cette traicte des bleds et de me faire part
     de tout ce que vous en apprendrez[406].

Une circulaire aux intendants, du mois d'aot 1670, porte que le roi
ayant autoris le transport des bls hors du royaume, sans droits, du 18
mars au 1er septembre, et ce terme approchant, il importe de
connatre si la rcolte a t abondante, afin que Sa Majest puisse
prendre la rsolution qu'elle estimera la plus avantageuse  son service
et au commerce de ses sujets[407]. Enfin, le 6 juillet 1675, un arrt
du conseil ayant dfendu la sortie des bls, Colbert crivit quelques
jours aprs  l'intendant de Bordeaux pour lui dire d'en suspendre la
publication. Celui-ci lui rpondit, le 25 juillet 1675, qu'il avait pris
sur lui de prvenir ses ordres, et que le beau temps qui continuait
serait sans doute une nouvelle obligation pour le roi de laisser _ ces
deux provinces la libert de chercher de l'argent dans les pays
trangers par la vente des grains qu'elles avaient de trop_. L'intendant
ajoutait que ce secours devenait d'autant plus ncessaire que la
campagne tait entirement puise d'argent, et que, nonobstant les
contraintes exerces par les receveurs des tailles, la difficult des
recouvrements augmentait tous les jours par l'impuissance des
redevables[408].

Je ne parle pas d'un grand nombre de lettres crites, en 1677,  Colbert
par le lieutenant de police La Reynie pour le tenir exactement au
courant du prix des grains, lettres desquelles il rsulte qu'on craignit
encore une disette cette anne, o l'exportation fut d'ailleurs
dfendue.

On vient de voir quel fut le systme de Colbert relativement au commerce
des grains. Cette erreur d'un ministre si remarquable sous tant d'autres
rapports peut tre considre comme une calamit publique et les
consquences en furent dsastreuses. Jamais, il est triste de le dire,
la condition des habitants des campagnes n'a t aussi misrable que
sous le rgne de Louis XIV, mme pendant l'administration de Colbert,
c'est--dire dans la plus belle priode de ce rgne et au commencement
de ces grandes et fatales guerres qui en assombrirent la majeure partie.
Les lettres adresses  Colbert contiennent  ce sujet les rvlations
les plus dsolantes. Le 29 mai 1673, le gouverneur du Poitou lui
crivait qu'il avait trouv les esprits du menu peuple pleins de
chaleur et une trs-grande pauvret dans le pays. A la mme date, le
duc de Lesdiguires, gouverneur du Dauphin, donnait  Colbert les
dtails les plus affligeants sur l'tat de cette province. Il faut
reproduire en entier sa lettre, qui rpand un jour curieux sur cette
poque, si brillante  la surface, mais o le peuple eut tant  souffrir
de la guerre et des fausses mesures de l'administration.

     Monsieur, je ne puis plus diffrer de vous faire savoir la misre
     o je vois rduite cette province, le commerce y cesse absolument,
     et de toutes parts on me vient supplier de faire connoistre au roy
     l'impossibilit o l'on est de payer les charges. _Il est asseur,
     Monsieur, et je vous parle pour en estre bien inform, que la plus
     grande partie des habitants de ladite province n'ont vescu pendant
     l'hyver que de pain de glands et de racines, et que prsentement on
     les void manger l'herbe des prez et l'escorce des arbres._ Je me
     sens oblig de vous dire les choses comme elles sont pour y donner
     aprs cela l'ordre qu'il plaira  Sa Majest, et je profitte de
     cette occasion pour vous asseurer de nouveau que personne au monde
     n'est plus vritablement que moy, Monsieur,


     Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

     Le duc de LESDIGUIRES.

     Grenoble, ce 29 may 1675[409].

Voici, d'ailleurs, ce qu'on lit dans un mmoire remis par Colbert
lui-mme  Louis XIV, en 1681:

     Ce qu'il y a de plus important, et sur quoi il y a plus de
     rflexion  faire, c'est _la misre trs-grande des peuples_.
     Toutes les lettres qui viennent des provinces en parlent, soit des
     intendants, soit des receveurs gnraux ou autres personnes, mesme
     des vques[410].

Telle tait donc,  cette poque du rgne de Louis XIV, la situation de
la Gascogne, du Poitou, du Dauphin, et probablement de beaucoup
d'autres provinces. En 1687, quand Colbert fut mort, la misre
augmentant sans cesse, ses successeurs crurent y remdier en dfendant
d'une manire absolue, sous peine de confiscation et de 500 livres
d'amende, l'exportation des grains et lgumes de toutes sortes, des
laines, chanvres et lins du cr; puis, en 1699, le commerce des grains
de province  province, ce commerce que Colbert lui-mme avait toujours
respect, fut prohib[411]. Les courageux crits et la disgrce de
Vauban et de Boisguillebert, celle de Racine, les remontrances de
Fnelon et de Catinat font assez voir quel fut le rsultat de ces
diverses mesures, et  quel excs de dtresse les neuf diximes du
royaume furent alors rduits.

On sait enfin que, dans une apprciation devenue clbre, Vauban
estimait, en 1698, que prs du dixime de la population tait rduit 
la mendicit; que des neuf autres parties cinq n'taient pas en tat de
lui faire l'aumne; que trois autres taient fort gnes, embarrasses
de dettes et de procs; que dans la dernire, o figuraient les gens
d'pe et de robe, le clerg, la noblesse, les gens en charge, les
_bons_ marchands et les rentiers, on ne pouvait pas compter cent mille
familles; et qu'au total il n'y en avait pas dix mille qu'on pt dire
fort  leur aise[412].....

Quant  Colbert, les prjugs de son temps en matire de subsistances,
l'ignorance invitable des principes, puisque les matres de la science
ne les avaient pas encore fixs, le fantme des accaparements, dont la
concurrence aurait fait si bon march, ce dsir de tout diriger, de tout
rgler et d'intervenir partout, qui fut le dfaut capital de son
administration, le jetrent dans les embarras qu'on vient de voir. En
laissant, pour ainsi dire, aller les choses, Sully avait entretenu le
royaume dans l'abondance; Colbert, en multipliant les arrts relatifs au
commerce des grains, en autorisant ou proscrivant ce commerce tous les
trois mois, le ruina compltement, et entrana dans cette ruine les
propritaires et les cultivateurs, c'est--dire tout le royaume, 
l'exception de ceux qui occupaient des charges lucratives, et d'un
certain nombre de manufacturiers ou de fabricants privilgis. Encore
ceux-ci,  privilge gal, auraient eu tout  gagner  un systme
diffrent. Une sollicitude excessive, exagre, avait dict  Colbert
ses rglements sur les corporations, sur les longueur, largeur et
qualits des toffes, rglements qui eurent de si fcheuses
consquences. Ici encore, le mme excs le fit dvier du but o il
voulait atteindre. A force de se proccuper de la famine, il amena les
choses  ce point que, dans un pays qui peut nourrir prs de quarante
millions d'habitants, une partie des vingt  vingt-deux millions
d'hommes qui le peuplaient alors tait expose, une anne sur trois, 
vivre d'herbes, de racines et d'corce d'arbres, ou  mourir de faim.
Sans doute, en agissant ainsi, Colbert ne fit que payer son tribut aux
prjugs de l'poque. Et ces prjugs, il eut lui-mme occasion de les
combattre dans plus d'une circonstance. Une fois, entre autres, le
Parlement de Provence ayant voulu s'opposer  l'excution d'un dit du
31 dcembre 1671, qui autorisait la sortie des grains pendant un an,
Colbert fit ce qu'avait fait Sully en pareille occurrence; le 10 mai
suivant, il cassa l'arrt du Parlement de Provence et maintint ses
premiers ordres[413]. Mais l'ensemble de son systme fut vritablement
dsastreux. N'oublions pas, toutefois, que, cent ans aprs Colbert, un
ministre non moins intgre, non moins ami du peuple, et beaucoup plus
clair, fut renvers du pouvoir prcisment pour avoir voulu faire
respecter la libert du commerce des grains. A la vrit, vivant  une
poque o l'autorit tait forte et respecte, Colbert n'aurait pas
rencontr les mmes obstacles que Turgot, si les consquences de cette
libert se fussent clairement dessines  son esprit, et s'il et
autoris plus rgulirement l'exportation des grains; malheureusement,
il n'en fut point ainsi, et, faute des lumires ncessaires, on peut le
dire, son administration a donn le triste et singulier spectacle d'un
ministre qui, malgr sa proccupation constante pour les intrts du
peuple et le plus ardent dsir d'amliorer sa condition, lui a fait
peut-tre le plus de mal. Grande leon pour ceux qui croiraient que les
bonnes intentions suffisent aux administrateurs, et que le gouvernement
des intrts matriels d'une nation ne constitue pas une science! Cette
science, il est vrai, n'est pas moins ncessaire aux peuples qu'aux
ministres. Le rsultat de l'exprience tente par Turgot est l pour le
prouver.




CHAPITRE XIII.

     Sur l'organisation du Conseil de commerce.--Cration d'entrepts de
     commerce.--Colbert fait de grands efforts pour que le transit des
     transports entre la Flandre et l'Espagne ait lieu par la
     France.--dit portant que la noblesse peut faire le commerce de mer
     sans droger (1669).--tablissement d'une _Chambre des assurances_
      Marseille (1670.)--Ordonnance pour l'uniformit des poids et
     mesures dans les ports et arsenaux (1671).--Oprations sur les
     monnaies avant Colbert.--Rformes importantes qu'il introduisit
     dans cette administration.--Colbert dfend l'exportation des mtaux
     prcieux.--Commerce de la France avec l'Espagne.--valuation du
     numraire existant en France  diverses poques.


On a souvent fait honneur  Colbert de la cration du Conseil de
commerce; mais dj une assemble de ce genre avait t runie par Henri
IV en 1604, et, entre autres voeux, elle avait recommand que le roi
favorist particulirement la plantation des mriers. On sait avec
quelle faveur Henri IV accueillit ce voeu[414]. En 1626, le cardinal de
Richelieu tablit un Conseil de commerce permanent et en prit la
direction. Quatre conseillers d'tat et trois matres des requtes en
firent partie avec lui. Forbonnais observe que la qualit des personnes
ne pouvant suppler  l'exprience ni aux principes, cette nouvelle
tentative n'eut pas plus de succs que la premire. Plus tard,
cependant, des hommes pratiques furent introduits dans ce Conseil; car
le pre de Fouquet, autrefois armateur et qui avait gagn une grande
fortune dans le commerce des colonies, fut dsign pour y siger.
Colbert ne fit donc que se servir d'une institution dj ancienne, qu'il
perfectionna sans doute, et  laquelle un dit de 1700, rendu sous le
ministre de M. de Chamillart, donna une nouvelle organisation en y
appelant, outre six membres nomms par le roi, douze marchands
ngociants, dsigns _librement et sans brigue_ par le corps de ville et
par les marchands ngociants de Paris, Rouen, Bordeaux, Lyon, Marseille,
La Rochelle, Nantes, Saint-Malo, Lille, Bayonne et Dunkerque[415].
L'institution actuelle des trois Conseils du commerce, des manufactures
et de l'agriculture, date de l.

La cration d'entrepts de commerce, les mesures prises pour encourager
le transit des marchandises trangres sur le territoire franais,
l'dit qui _dclare le commerce de mer ne point droger  la noblesse_,
la cration d'une _Chambre des assurances_  Marseille, remontent encore
 cette anne 1669, la plus fconde en ordonnances, dits et rglements
sur toute sorte de matires pendant l'administration de Colbert, et au
commencement de l'anne suivante. On se souvient que le tarif de 1664
avait isol les provinces qui s'y taient soumises au moyen d'une double
chane de douanes qui les rendait compltement trangres  celles qui
ne l'avaient pas adopt. Cet tat de choses, qui et empch tout
commerce, avait t heureusement modifi en 1664 mme par la cration de
onze entrepts, situs circulairement dans l'tendue des cinq grosses
fermes, et au moyen desquels les ngociants qui rexportaient des
marchandises provenant des provinces appeles trangres rentraient dans
l'intgralit des droits acquitts. Au mois de fvrier 1670, le bienfait
des entrepts fut tendu  toutes les villes maritimes, dans le but,
disait l'dit, d'augmenter encore la commodit des ngociants de
quelque pays qu'ils fussent, en leur donnant la facilit de se servir
des ports du royaume comme d'un entrept gnral, pour y tenir toute
sorte de marchandises, soit pour les vendre en France, soit pour les
transporter hors du royaume, moyennant la restitution des droits
d'entre qu'ils auraient pays. Seulement, la restitution des droits
d'entre n'tait pas possible d'un bail  l'autre, ce qui tait un
sujet d'embarras trs-grand pour les ngociants, et il peut paratre
surprenant que Colbert n'ait pas cru devoir obvier  un aussi grave
inconvnient en ne soumettant les marchandises  l'acquittement des
droits qu'au moment de leur mise en consommation, quand il y avait
lieu[416].

On sait que la France attache, aujourd'hui encore, une extrme
importance  ce que les divers tats auxquels elle confine empruntent
son territoire pour le transport des marchandises qu'ils s'expdient, et
sa position gographique autorise bien d'ailleurs les prtentions
qu'elle a toujours eues de faire le commerce de transit d'une grande
partie de l'Europe. Cette proccupation fut peut-tre plus vive que
jamais en 1669, et l'on ne saurait croire combien de lettres crivit
Colbert pour engager les ngociants de Lille et des autres villes
rcemment incorpores  la France  expdier par terre jusqu'au Havre
les marchandises qu'ils envoyaient en Espagne, o ils entretenaient
alors beaucoup de relations, soit parce que l'Espagne tait leur
ancienne mtropole, soit plutt  cause de son commerce des Indes. Il y
avait, au surplus, dans ces dmarches de Colbert, outre le but
commercial et ostensible, un but politique trs-sens; car, en
multipliant les intrts des villes conquises avec la France, on
esprait les habituer plus promptement et plus srement  sa domination.
Colbert supprima d'abord tout droit de transit entre la Flandre et
l'Espagne, et il paya un entrepreneur pour se charger du transport des
marchandises de Lille au Havre  meilleur march que ne le faisaient des
Allemands, qui en avaient t chargs jusqu'alors. En mme temps, il mit
quelques btiments de l'tat  la disposition des ngociants, sans
compter les escortes qu'il proposait de fournir  tous leurs convois,
quel qu'en ft le nombre. Puis, poussant la sollicitude  l'extrme, il
crivait  l'intendant de la Flandre de bien faire valoir tous ces soins
aux nouveaux sujets de Sa Majest, en leur disant qu'elle les conviait 
en profiter pour leur avantage, sans les y forcer. Une autre fois,
toujours  l'occasion du transit, il se plaignait que les marchands de
Lille et des villes conquises n'envoyassent pas assez de ballots par la
voie des provinces franaises, et il recommandait  l'intendant de ne
jamais rien dcider  ce sujet sans avoir entendu les marchands et les
fermiers, afin de maintenir la balance gale entre eux; _d'tre plutt
un peu dupe des marchands que de gner le commerce, parce que ce serait
anantir les produits_; enfin, d'objecter toujours la rigueur des
ordonnances, pour que les peuples, sachant que la grce leur venait du
roi, fussent ports  lui en avoir toute la reconnaissance.
Recommandations profondes, et qui dnotaient chez Colbert, non-seulement
une grande habilet, mais aussi un vritable attachement pour les
intrts dont la direction tait confie  ses soins[417]!

L'dit qui permettait  la noblesse de se livrer au _commerce de mer_
sans droger date de la mme poque. Montesquieu a dit: Il est _contre
l'esprit du commerce_ que la noblesse le fasse dans une monarchie[418].
C'est une erreur de plus  ajouter aux erreurs du clbre publiciste.
Dj, en 1664, lors de la cration des Compagnies des Indes orientales
et occidentales, on avait permis  la noblesse de s'y associer sans
perdre ses privilges. L'dit du mois d'aot 1669 gnralisa ce droit.
Le prambule portait que le commerce, particulirement le commerce
maritime, tait la source fconde qui rpandait l'abondance dans les
tats; qu'il n'existait pas de moyen plus lgitime d'acqurir du bien;
que celui-l avait t en grande considration parmi les nations les
plus polices; que les lois et ordonnances n'avaient vritablement
dfendu aux gentilshommes que le trafic en dtail, l'exercice des arts
mcaniques et l'exploitation des fermes d'autrui, mais que, pourtant,
c'tait une opinion gnralement accrdite que le commerce maritime
tait incompatible avec la noblesse. Tels sont les motifs sur lesquels
se fonda Colbert. Si ses vues eussent t comprises, si une faible
partie des capitaux que possdait la noblesse et t affecte au
commerce, non-seulement la richesse, mais la puissance du royaume s'en
fussent accrues, et, on peut le dire, les nobles qui se seraient livrs
au commerce auraient servi leur pays, moins glorieusement sans doute,
mais aussi utilement que d'autres pouvaient le faire sur les champs de
bataille. Par malheur, d'un ct les prjugs de classe, de l'autre, la
srie de guerres o la France entra peu de temps aprs, ne permirent pas
 l'dit de 1669 de porter les fruits que Colbert en avait esprs. Sous
le mme rgne, en 1701, un nouvel dit permit aux nobles, la
magistrature excepte, de se livrer au commerce en gros[419]. Mais cette
facult ne fut pas plus recherche que la premire fois, et tandis qu'en
Angleterre le grand commerce enrichissait le pays et doublait
l'importance de ses ressources; en France, l'absence des capitaux et de
tout esprit d'association ne permettait d'entreprendre aucune de ces
grandes oprations qui faisaient la fortune de nos rivaux et les
rendaient peu  peu matres de tous les marchs.

L'institution d'une _Chambre des assurances_, ce puissant levier
commercial, eut lieu vers le mme temps  Marseille, grce aux soins de
Colbert. Le 30 juin 1670, ce ministre crivit  M. d'Oppde, premier
prsident du Parlement de Provence, pour lui donner l'ordre de faire
tablir cette Chambre sur le modle de celle qui existait  Paris,
afin, dit-il, de contribuer  rtablir dans Marseille le commerce qui
s'y faisait autrefois[420].

Enfin, une mesure de dtail qui a nanmoins son importance, se rattache
 cette poque de la vie de Colbert. Le 21 aot 1671, il fut publi une
ordonnance _pour rendre uniformes les poids et mesures dans tous les
ports et arsenaux de France[421]_. On ne saurait douter, d'aprs cela,
que l'universel et infatigable ministre n'ait t frapp des
inconvnients de toute sorte occasionns par la diversit infinie des
poids et mesures, et qu'il n'et dsir tablir un systme uniforme dans
toute la France. Mais les difficults que cette amlioration a
rencontres de nos jours mme font voir ce qu'elles eussent t il y a
cent soixante ans, et tout porte  croire que la plupart des provinces,
notamment les pays d'tats, auraient cru leurs liberts et leurs
privilges  jamais compromis, si le gouvernement leur et demand, dans
l'intrt du commerce, le sacrifice des poids et mesures qu'ils avaient
reus de leurs aeux.

C'est ici le lieu de signaler une trs-habile opration de Colbert sur
les monnaies, et les changements qu'il introduisit dans cette branche de
l'administration,  laquelle, depuis son ministre, il n'a t apport
que des modifications de dtail. La fabrication des monnaies avait donn
lieu, antrieurement  Sully, aux plus inconcevables fraudes. Des rois
de France, Philippe-le-Bel entre autres, avaient perfidement affaibli le
poids des espces, comme auraient pu le faire de faux-monnayeurs
passibles du gibet. Il est vrai que c'tait pour la raison d'tat.
L'administration de Sully lui-mme donna lieu, sous ce rapport,  des
plaintes unanimes trs-fondes, et l'on reproche particulirement  ce
ministre un dit de 1609 qui non-seulement dprciait les monnaies
trangres, en prohibait la circulation, mais encore dfendait, sous
peine de confiscation, d'amende et de prison, de transporter hors du
royaume l'argent monnay ou non monnay. Heureusement, la Cour des
monnaies, le Parlement, le peuple et le commerce firent une telle
opposition  cet dit qu'il ne fut pas excut, du moins en ce qui
concernait les monnaies trangres, dont le commerce savait bien, au
surplus, dterminer la vritable valeur.

Voici quelles taient les rgles adoptes pour la fabrication des
monnaies avant 1666. Des orfvres, des banquiers ou d'autres
entrepreneurs la prenaient  bail, comme une ferme, moyennant un
bnfice proportionn au nombre de marcs qui devait tre frapp, ou pour
une somme fixe indpendante de la quantit de marcs fabriqus. La Cour
des monnaies surveillait si le titre et le poids taient bien conformes
au trait. En 1662, le bail comprenait la fabrication dans toute la
France. Les principales clauses de ce bail donneront une juste ide des
principes de l'poque sur ces matires. Le roi s'tait engag envers les
fermiers  ne laisser sortir du royaume aucun ouvrage d'or ou d'argent,
 interdire absolument le cours des monnaies trangres, et mme 
dfendre aux affineurs de fondre ces monnaies sans la permission du
fermier. En outre, celui-ci avait le droit d'acheter, de prfrence 
tous autres, au prix du tarif, toutes les matires dont il aurait
besoin.

Colbert, par malheur, approuvait bien une partie de ces entraves, mais
il y en avait quelques-unes, particulirement celles qui s'opposaient 
l'exportation de l'orfvrerie franaise, dont il comprit tout
l'inconvnient. Cependant, les rgles en vigueur taient si anciennes,
le prjug gnral les croyait tellement indispensables, que lorsqu'il
s'agit, en 1666, de renouveler le bail des monnaies, Colbert ne trouva
pas de fermier qui voult s'en charger  d'autres conditions. Habile 
profiter de l'occasion qui s'offrait  lui, il s'empressa d'adopter,
pour la fabrication des espces, une forme d'administration qui tenait
tout  la fois de la rgie et de l'entreprise. A partir de cette poque,
les directeurs des divers htels des monnaies achetrent, fabriqurent,
vendirent, avec les fonds et pour le compte de l'tat, moyennant un prix
fixe par marc, et sous la surveillance d'un directeur gnral des
monnaies charg de rendre compte au Conseil de la fabrication et des
frais[422].

On sait quel prix les gouvernements ont attach de tout temps 
augmenter la masse du numraire en circulation. L'opration principale
de Colbert sur les monnaies tmoigne de cette proccupation. Il y avait
alors en France une grande quantit de pistoles d'Espagne et d'cus d'or
qui n'taient pas de poids. On les dcria; mais, en mme temps, on
invita les particuliers  les porter aux htels des monnaies, o ils
reurent un poids quivalent en monnaies franaises, sans dduction des
droits dits de _seigneuriage_ et de fabrication; expdient trs-habile
assurment, et qui, tout en attirant dans le royaume une grande quantit
d'or et d'argent d'Espagne, eut sans doute aussi pour rsultat
d'accrotre proportionnellement la masse des denres ou des objets
fabriqus que la France vendait  ce pays[423].

Quant au commerce de l'or et de l'argent, il ne parat pas que Colbert
se soit dgag,  cet gard, des prjugs contemporains. Un crivain des
plus comptents, l'auteur de l'_Histoire financire de la France_, a dit
que ce minisire accorda aux ngociants et banquiers la libert de
trafiquer des matires d'or et d'argent en barres, lingots ou monnaies
trangres, et de les transporter dans _toutes les parties du royaume_,
ce qui jusqu'alors avait t interdit par les ordonnances[424]. Quant 
ce qui concerne l'exportation au dehors du royaume, deux lettres de
Colbert lui-mme tablissent qu'elle fut au moins sujette  des
restrictions. Dans la premire, du 31 octobre 1670, ce ministre
recommande  un sieur Derieu,  Lille, de ne pas laisser sortir d'argent
des pays conquis sans un passeport. La deuxime, du 6 novembre suivant,
est adresse  M. de Souzy, intendant  Lille, auquel Colbert envoie un
arrt _contre la sortie de l'argent en barres et en raux_[425]. Enfin,
deux autres lettres de la mme anne, relatives  l'importation des
mtaux prcieux, constateraient de nouveau, s'il en tait encore besoin,
l'extrme sollicitude de Colbert pour le commerce.

     L'on m'a donn advis, crivait-il  un de ses agents  Rouen, le 4
     avril 1670, qu'il est arriv au Hvre de Grce deux vaisseaux de
     Cadis qui ont apport un million d'or et d'argent; j'ai est un peu
     estonn de n'avoir pas reeu cet advis par vous, veu que vous
     savez qu'il n'y a rien qui puisse estre plus agrable au roy que
     de semblables nouvelles. N'y manquez donc pas  l'advenir, et
     surtout de me mander le nombre et la quantit des marchandises qui
     auront est charges sur ces vaisseaux[426].

L'autre lettre, date du 15 aot, est adresse  l'intendant de
Bretagne. Celui-ci lui avait transmis une plainte des ngociants de
Saint-Malo, qui assuraient qu'il viendrait une plus grande quantit
d'argent dans le royaume s'il valait autant que dans les pays trangers.
A cela Colbert rpondit qu'il avouait n'avoir pu jusqu' prsent
comprendre cette rclamation; que, si les ngociants de Saint-Malo
voulaient lui en faire la dmonstration, peut-tre y trouverait-il
quelque expdient; mais qu' dire vrai il croyait qu'ils auraient
beaucoup de peine  lui persuader que les espces valaient moins en
France qu'en Angleterre et en Hollande[427].

On a pu voir en quelque sorte,  travers le temps, la joie que dut
prouver Colbert en apprenant l'arrive de ces deux navires qui
portaient 1 million au Havre. _Un million d'or et d'argent!_ Dans leur
concision nergique, ces mots rsument toutes les illusions de l'poque
relativement au rle commercial des mtaux prcieux. Pour Colbert, en
effet, c'tait une satisfaction bien autrement vive de voir arriver ces
navires avec une cargaison d'un million en espces qu'en marchandises.
Et pourtant, les marchandises sont aussi de l'argent, et, avant d'avoir
atteint leur forme dernire, elles auront employ des milliers de bras,
doubl, tripl de valeur. Mais c'tait la grande erreur de l'poque.
Toutes les nations voulaient faire leurs retours en numraire,
c'est--dire vendre sans acheter. C'est ce qui fut cause que le commerce
avec l'Espagne fut alors si recherch; c'est ce qui fit encore que ce
malheureux pays, appauvri par l'migration de tous les hommes d'nergie
qui allaient chercher fortune en Amrique; entour, sollicit de tous
cts par la multitude des vendeurs, succomba bientt sous sa richesse
et par sa richesse mme. Sans doute l'change de nos denres ou de nos
marchandises contre de l'or tait avantageux au royaume; mais cet
avantage et t double si la France et reu, en retour, une valeur
susceptible d'un nouveau travail, ou qui lui et pargn un travail
onreux. Puis, une fois l'Espagne ruine, puise, que devinrent nos
bnfices et ceux de tous les peuples qui commeraient avec elle? Ils se
rduisirent  rien. Voil ce que l'on avait gagn en poursuivant la
folle ide de vendre sans acheter, ou de vendre beaucoup et d'acheter
peu[428]!

On a valu comme il suit la quantit du numraire existant en France 
diverses poques:

  En 1683          500,000,000 liv.
  En 1708          800,000,000
  En 1754        1,600,000,000
  En 1780        2,000,000,000
  En 1797        2,200,000,000
  Sous l'Empire  2,300,000,000
  En 1828        2,713,000,000
  En 1832        3,583,000,000
  En 1841        4,000,000,000

Si ces valuations taient justes, le _budget central_, qui s'levait 
114 millions en 1683, aurait absorb un peu moins du cinquime du
numraire[429]. Aujourd'hui cette proportion serait beaucoup plus
leve, et le chiffre du budget formerait environ le tiers du capital
circulant. Mais ces donnes sont-elles exactes? Cela est au moins
douteux. En effet, l'administration de la monnaie n'a conserv pendant
fort longtemps aucunes donnes officielles  ce sujet. Il importe donc
de ne pas demander aux documents qui prcdent, ce qu'ils ne peuvent
fournir, c'est--dire une conclusion.




CHAPITRE XIV.

     Dtails sur la famille de Colbert.--Dot qu'il donna  ses
     filles.--Ses vues sur le marquis de Seignelay, son fils
     an.--Mmoires que Colbert crivit pour lui.--Mmoires pour le
     voyage de Rochefort et pour le voyage d'Italie.--Instruction de
     Colbert  son fils pour l'initier aux devoirs de sa charge.--Rle
     politique de Paris au XVIIe sicle.--Mmoire du marquis de
     Seignelay annot par Colbert.--Le marquis de Seignelay obtient la
     survivance de la charge de son pre et la signature,  l'ge de
     vingt-un ans.--Lettre de reproche que lui adresse Colbert.


Si jamais ministre eut quelque droit  faire participer les siens aux
avantages de sa position,  les associer  sa fortune, ce fut Colbert.
On a vu par sa lettre  Mazarin ce qu'il avait fait pour ses frres du
vivant mme du cardinal. L'un d'eux, Nicolas Colbert, fut nomm vque
de Luon en 1661, puis d'Auxerre, o il mourut en 1676. Le marquis de
Croissy, ambassadeur en Angleterre pendant plusieurs annes, devint plus
tard ministre des affaires trangres. Son troisime frre, Franois
Colbert, comte de Mauleuvrier, fut charg d'un commandement important
dans l'expdition de Candie. Je ne parle pas de son cousin Colbert du
Terron, intendant de marine  Rochefort, et de plusieurs autres membres
de sa famille auxquels il confia de hauts emplois. Quant  ses trois
soeurs, l'une d'elles, Marie Colbert, marie  Jean Desmarets, intendant
de justice  Soissons, fut la mre de Nicolas Desmarets, dont il a dj
t question, et qui remplit la charge de contrleur gnral des
finances de 1708  1715. Les deux autres, Antoinette et Claire-Civile
Colbert, embrassrent la vie religieuse, et l'on trouve dans la
collection des dpches adresses  Colbert un grand nombre de leurs
lettres qui tmoignent en mme temps de l'affection et de la dfrence
qu'elles avaient pour lui[430].

Vers 1650,  l'poque o le cardinal de Mazarin lui donnait les premiers
tmoignages de sa faveur, Colbert, conseiller d'tat  vingt-neuf ans,
avait pous Marie Charon, fille du seigneur de Menars. Il eut de ce
mariage neuf enfants, qui, par son crdit et par leurs alliances,
parvinrent aux plus minentes positions de l'administration, du clerg
ou de l'arme. Quand il s'agit de perdre Fouquet, Colbert avait fait un
grief au surintendant de s'tre donn une importance extraordinaire,
exorbitante, en mariant ses filles aux familles les plus puissantes et
les plus titres du royaume. Dix ans s'taient  peine couls que ce
ministre, au comble de la faveur, ne trouvait plus de parti trop lev
pour ses enfants. L'indication sommaire de leurs grades et de leurs
alliances, vers 1680, donnera une juste ide de la puissance et du
crdit de cette famille, inconnue en France trente ans auparavant.

Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, n en 1651, nomm ministre
secrtaire d'tat de la marine en survivance, en 1671, mort en 1690;

Jacques-Nicolas Colbert, archevque de Rouen, de l'Acadmie Franaise,
mort en 1707;

Antoine-Martin Colbert, colonel du rgiment de Champagne, bless 
Valcourt le 16 aot 1689, mort de ses blessures le 2 septembre
suivant[431];

Armand Colbert, tu  Hochstedt le 13 aot 1704;

Louis Colbert, comte de Linires: d'abord abb de Bonport et prieur de
Nogent-le-Rotrou, il prit l'pe  la mort de son frre, Antoine-Martin
Colbert, et lui succda dans la charge de colonel du rgiment de
Champagne;

Charles Colbert, comte de Sceaux, bless  Fleurus en 1690, mort de ses
blessures;

Josphine-Marie-Thrse, marie au duc de Chevreuse le 2 fvrier 1667;

Henriette-Louise, marie  Paul de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, le
21 janvier 1671;

Marie-Anne, marie  Louis de Rochechouart, duc de Mortemart, le 12
fvrier 1679[432].

Ainsi, pour tre de nouvelle noblesse, la famille de Colbert n'en payait
pas moins glorieusement sa dette  la patrie. Trois fils morts sur le
champ de bataille attestent que le sang de l'ancien marchand de Reims
n'tait pas  coup sr moins gnreux que celui des plus anciennes
familles du royaume dans lesquelles les trois filles de Colbert
entrrent par leur mariage. La dot donne  chacune d'elles fut de
400,000 livres, ce qui, vu le nombre de ses enfants et l'poque du
premier mariage, porte sa fortune  10 millions environ, somme 
laquelle Colbert lui-mme l'estima plus tard[433].

Cependant, il ne suffisait pas d'avoir acquis une grande considration
personnelle et des biens immenses. Colbert avait pu observer que
l'anantissement des familles les plus brillantes et des plus colossales
fortunes suit de prs leur clat, si rien n'en soutient la splendeur et
n'en alimente la source. Il avait mme sous ses yeux un exemple des plus
dplorables en ce genre, dans une famille aux affaires de laquelle il
avait consacr, par reconnaissance, des soins nombreux, infinis, sans
aboutir  rien, celle de Mazarin, o tout le monde semblait frapp de
folie, et qui, faute du plus simple bon sens, tait en train de dissiper
une fortune de plus de 50 millions, fruit maudit en quelque sorte des
rapines du cardinal. Il fallait donc,  l'imitation de ses collgues de
Lionne et Le Tellier, se prparer un successeur parmi les siens, le
faire lever en consquence, obtenir du roi pour lui la survivance de
ses charges, tout au moins de la plus importante, et viser ainsi 
soutenir, sinon  augmenter encore dans l'avenir le crdit et la
position qu'il aurait laisss  ses autres enfants. Naturellement, ses
vues se portrent sur son fils an. On a dj vu que cette ducation
lui causa bien des chagrins, et que, dsesprant d'en venir  bout par
la douceur, il aurait, s'il faut en croire l'abb de Choisy, administr
plus d'une fois des corrections passablement violentes au jeune marquis
de Seignelay, coupable de ne pas se prter assez docilement et assez
vite aux grands projets qu'on avait sur lui. Dou d'un temprament
imptueux, ardent, dont il fut la victime,  peine g de trente-neuf
ans, celui-ci avait peine en effet  se plonger dans l'tude de toutes
sortes de traits sur la lgislation, l'administration, la thologie,
que son pre faisait faire exprs pour lui par les hommes les plus
remarquables du temps. Nanmoins,  mesure que les annes arrivaient,
cette riante perspective d'tre secrtaire d'tat de la marine  vingt
ans produisit sur lui son effet invitable, et, lorsqu'il eut atteint sa
dix-huitime anne, son ducation thorique tant  peu prs termine,
Colbert rsolut de la complter par quelques voyages  Rochefort, en
Angleterre, en Hollande et en Italie.

A cet effet, toutes les fois que le marquis de Seignelay tait sur le
point d'entreprendre un de ces voyages, Colbert, s'arrachant pour
quelques heures au grand courant des affaires, crivait pour lui une
instruction dtaille, minutieuse, pour lui servir de guide,
l'accompagner de loin en quelque sorte, et lui faire connatre les
points  examiner plus particulirement. Ces instructions, o la
prvoyance de l'homme d'tat se mle  la sollicitude paternelle la plus
ingnieuse et la plus vigilante, sont, avec le _Mmoire sur les finances
pour servir  l'histoire_, les pices les plus importantes qui nous
soient restes de Colbert. On trouvera les plus essentielles reproduites
en entier  la fin de ce volume[434]. Il est cependant indispensable
d'en donner ici quelques extraits.

       MMOIRE POUR MON FILS SUR CE QU'IL DOIBT OBSERVER PENDANT LE
                VOYAGE QU'IL VA FAIRE A ROCHEFORT.

     Estant persuad comme je le suis qu'il a pris une bonne et ferme
     rsolution de se rendre autant honneste homme qu'il a besoin de
     l'estre, pour soutenir dignement, avec estime et rputation, mes
     emplois, il est surtout ncessaire qu'il fasse toujours rflection
     et s'applique avec soin au rglement de ses moeurs, et surtout qu'il
     considre que la principale et seule partie d'un honneste homme est
     de faire toujours bien son debvoir  l'gard de Dieu, d'autant que
     ce premier devoir tire ncessairement tous les autres aprs soi, et
     qu'il est impossible qu'il s'acquitte de tous les autres s'il
     manque  ce premier. Je crois lui avoir assez parl  ce sujet en
     diverses occasions pour croire qu'il n'est pas ncessaire que je
     m'y estende davantage; il doibt seulement bien faire rflection que
     je lui ay cy-devant bien fait connoistre que ce premier debvoir
     envers Dieu se pouvoit accommoder fort bien avec les plaisirs et
     les divertissements d'un honneste homme en sa jeunesse.

     Aprs ce premier debvoir je dsire qu'il fasse rflection  ses
     obligations envers moi, non-seulement pour sa naissance, qui m'est
     commune avec tous les pres, et qui est le plus sensible lien de la
     socit humaine, mais mesme pour l'lvation dans laquelle je l'ai
     mis, et par la peine et le travail que j'ai pris et que je prends
     tous les jours pour son ducation, et qu'il pense que le seul moyen
     de s'acquitter de ce qu'il me doibt est de m'aider  parvenir  la
     fin que je souhaite, c'est--dire qu'il devienne autant et plus
     honneste homme que moi s'il est possible, et qu'en y travaillant
     comme je le souhaite il satisfasse en mme temps  tous les
     debvoirs envers Dieu, envers moi et envers tout le monde, et se
     donne bien en mme temps les moyens srs et infaillibles de passer
     une vie douce et commode, ce qui ne se peut jamais qu'avec estime,
     rputation et rglement de moeurs.

Colbert insistait ensuite pour que son fils comment la lecture de
toutes les ordonnances sur la marine, visitt l'arsenal et tous les
btiments dans le plus grand dtail, se ft expliquer les fonctions de
tous les officiers, s'assurt si l'on tenait un livre pour l'entre et
la sortie des matires, _chose indispensable pour le bon ordre_, etc.,
etc. Le mmoire se termine comme il suit:

     Aprs avoir dit tout ce que je crois ncessaire qu'il fasse pour
     son instruction, je finirai par deux points. Le premier est que
     toutes les peines que je me donne sont inutiles, si la volont de
     mon fils n'est chauffe et qu'elle ne se porte d'elle-mme 
     prendre plaisir  faire son debvoir; c'est ce qui le rendra
     lui-mme capable de faire ses instructions, parce que c'est la
     volont qui donne le plaisir  tout ce que l'on doibt faire et
     c'est le plaisir qui donne l'application. Il sait que c'est ce que
     je cherche depuis si lontemps. J'espre qu' la fin je le trouveray
     et qu'il me le donnera, ou, pour mieux dire, qu'il se le donnera 
     lui-mme, pour se donner du plaisir et de la satisfaction toute sa
     vie, et me payer avec usure de toute l'amiti que j'ai pour lui et
     dont je lui donne tant de marques.

     L'autre point est qu'il s'applique sur toutes choses  se faire
     aimer dans tous les lieux o il se trouvera et par toutes les
     personnes avec lesquelles il agira, soit suprieures, gales ou
     infrieures; qu'il agisse avec beaucoup de civilit et de douceur
     avec tout le monde, et qu'il fasse en sorte que ce voyage lui
     concilie l'estime et l'amiti de tout ce qu'il y a de gens de mer;
     en sorte que pendant toute sa vie ils se souviennent avec plaisir
     du voyage qu'il aura fait et excutent avec amour et respect les
     ordres qu'il leur donnera dans toutes les fonctions de sa charge.

     Je dsire que toutes les semaines il m'envoie, crit de sa main,
     le mmoire de toutes les connoissances qu'il aura prises sur chacun
     des points contenus en cette instruction.

Quelque temps aprs, le marquis de Seignelay fit un voyage en Angleterre
et en Hollande, et rdigea pour lui-mme, suivant le dsir manifest par
Colbert, une instruction trs-dtaille, concernant les points
principaux sur lesquels ses observations devraient porter dans ces deux
pays si intressants  tudier pour lui, en raison des fonctions
auxquelles on le destinait[435]. L'anne suivante, en 1671, il visita
l'Italie, et Colbert lui donna encore une instruction dans laquelle il
l'invitait surtout  se mettre au courant de la forme des divers
gouvernements de cette contre, et des sujets de contestations qui
pourraient exister entre eux[436].

     Dans tout ce voyage, ajoutait l'instruction, il observera surtout
     de se rendre civil, honneste et courtois  l'esgard de tout le
     monde, en faisant toutefois distinction des personnes; surtout il
     ne se mettra aucune prtention de traitement dans l'esprit et se
     dfendra toujours d'en recevoir, et qu'il sache certainement dans
     toute sa vie que tant plus il en refusera, tant plus on luy en
     voudra rendre. Il faut aussy qu'il prenne garde que sa conduite
     soit sage et modre, n'y ayant rien qui puisse luy concilier tant
     l'estime de tous les Italiens que ce point, qui doibt estre le
     principal soin qu'il doibt prendre.

     Et,  l'esgard des ministres du roy, il faut bien qu'il prenne
     garde de ne point prendre la main chez les ambassadeurs,
     c'est--dire qu'il faut donner toujours la droite aux ambassadeurs
     chez eux, quelques instances pressantes qu'ils luy fassent du
     contraire, d'autant que le roy leur a deffendu de donner la droite
      aucun de ses subjets, et qu'ainsy ce seroit offenser le roy, s'il
     en usoit autrement...

     S'il veut s'appliquer  former son goust sur l'architecture, la
     sculpture et la peinture, il faut qu'il observe d'en faire
     discourir devant luy, interroge souvent, se fasse expliquer les
     raisons pour lesquelles ce qui est beau et excellent est trouv et
     estim tel; qu'il parle peu et fasse beaucoup parler.

     C'est tout ce que je crois ncessaire de luy dire pour ce voyage.
     Je finirai priant Dieu qu'il l'assiste de ses saintes gardes et
     bndictions, et qu'il retourne en aussy bonne sant et aussy
     honneste homme que je le souhaite.

Lorsque le marquis de Seignelay fut de retour, Colbert jugea  propos de
l'initier  la connaissance des affaires, et il en demanda
l'autorisation au roi, qui la lui accorda. C'est alors que le grand
ministre rdigea pour son fils une nouvelle instruction, pice
essentielle, par laquelle seulement on apprend  le bien connatre, et
dont il importe de donner des extraits un peu plus tendus.


  INSTRUCTION POUR MON FILS POUR BIEN FAIRE LA 1re COMMISSION DE MA
                               CHARGE[437].

     Comme il n'y a que le plaisir que les hommes prennent  ce qu'ils
     font ou  ce qu'ils doibvent faire qui leur donne de l'application,
     et qu'il n'y a que l'application qui fasse acqurir du mrite,
     d'o vient l'estime et la rputation qui est la seule chose
     ncessaire  un homme qui a de l'honneur, il est ncessaire que mon
     fils cherche en luy-mesme et au dehors tout ce qui peut luy donner
     du plaisir dans les fonctions de ma charge.

     Pour cet effect, il doibt bien penser et faire souvent rflection
     sur ce que sa naissance l'auroit fait estre sy Dieu n'avoit pas
     bny mon travail et sy ce travail n'avoit pas est extrme. Il est
     donc ncessaire, pour se prparer une vie pleine de satisfaction,
     qu'il ayt toujours dans l'esprit et devant les yeux ces deux
     obligations sy essentielles et sy considrables, l'une envers Dieu
     et l'autre envers moy, affin qu'y satisfaisant par les marques
     d'une vritable reconnoissance, il puisse se prparer une
     satisfaction solide et essentielle pour toute sa vie, et ces deux
     debvoirs peuvent servir de fondement et de base de tout le plaisir
     qu'il se peut donner par son travail et par son application.

     Pour augmenter encore ce mesme plaisir, il doibt bien considrer
     qu'il sert le plus grand roy du monde et qu'il est destin  le
     servir dans une charge la plus belle de toutes celles qu'un homme
     de ma condition puisse avoir et qui l'approche le plus prs de sa
     personne; et ainsy il est certain que, s'il a du mrite et de
     l'application, il peut avoir le plus bel establissement qu'il
     puisse dsirer, et, par consquent, je l'ay mis en estat de n'avoir
     plus rien  souhaiter pendant toute sa vie.

     Mais encore que je sois persuad qu'il ne soit pas ncessaire
     d'autre raison pour le porter  bien faire, il est pourtant bon
     qu'il considre bien particulirement cette prodigieuse application
     que le roy donne  ses affaires, n'y ayant point de jour qu'il ne
     soit enferm cinq  six heures pour y travailler; qu'il considre
     bien la prodigieuse prosprit que ce travail luy attire, la
     vnration et le respect que tous les estrangers ont pour luy, et
     qu'il connoisse par comparaison que, s'il veut se donner de
     l'estime et de la rputation dans sa condition, il faut qu'il imite
     et suive ce grand exemple qu'il a toujours devant luy.

     Il peut et doibt encore tirer une consquence bien certaine, qui
     est qu'il est impossible de s'advancer dans les bonnes grces d'un
     prince laborieux et appliqu, sy l'on n'est soy-mesme et laborieux
     et appliqu, et que comme le but et la fin qu'il doibt se proposer
     et poursuivre est de se mettre en estat d'obtenir de la bont du
     roy de tenir ma charge, il est impossible qu'il puisse y parvenir
     qu'en faisant connoistre  Sa Majest qu'il est capable de la
     faire, par son application et par son assiduit, qui seront les
     seules mesures ou du retardement ou de la proximit de cette grce.

     Sur toutes ces raisons je ne saurois presque doubter qu'il ne
     prenne une bonne et forte rsolution de s'appliquer tout de bon et
     faire connoistre par ce moyen au roy qu'il sera bientost capable de
     le bien servir.

     Pour luy bien faire connoistre ce qu'il doibt faire pour cela, il
     doibt savoir par coeur en quoy consiste le dpartement de ma
     charge,

     Savoir:

     La maison du roy et tout ce qui en dpend;

     Paris, l'Isle de France et tout le gouvernement d'Orlans;

     Les affaires gnrales du clerg;

     La marine, partout o elle s'estend;

     Les galres;

     Le commerce, tant au dedans qu'au dehors du royaume;

     Les consulats;

     Les Compagnies des Indes orientales et occidentales, et les pays
     de leurs concessions;

     Le restablissement des haras dans tout le royaume.

     Pour bien s'acquitter de toutes ces fonctions, il faut s'appliquer
      des choses gnrales et particulires....

     .... Aprs avoir parl de tout ce qui concerne la maison du roy,
     il faut voir ce qui est  faire dans ma charge pour la ville de
     Paris.

     Paris estant la capitale du royaume et le sjour des roy, il est
     certain qu'elle donne le mouvement  tout le reste du royaume; que
     toutes les affaires du dedans commencent par elle, c'est--dire que
     tous les dits, dclarations et autres grandes affaires commencent
     toujours par les Compagnies de Paris et sont ensuite envoyes dans
     toutes les autres du royaume, et que les mesmes grandes affaires
     finissent aussy par la mesme ville, d'autant que, ds lors que les
     volonts du roy y sont excutes, il est certain qu'elles le sont
     partout, et que toutes les difficults qui naissent dans leur
     excution naissent toujours dans les Compagnies de Paris; c'est ce
     qui doibt obliger mon fils  bien savoir l'ordre gnral de cette
     grande ville, n'y ayant presque aucun jour de Conseil o il ne soit
     ncessaire d'en parler et de faire paroistre si l'on sait quelque
     chose ou non.

Cette apprciation du rle politique de Paris, vers la fin du XVIIe
sicle, par un homme aussi bien initi que Colbert  toutes les
difficults du gouvernement, et si bien plac pour en dmler les
causes, mrite d'tre remarque. Ainsi il y a bientt deux cents ans,
_ds lors que les volonts du roy taient excutes  Paris, elles
l'taient partout!_ La toute-puissance, l'omnipotence actuelle de Paris
ne sont donc, comme on affecte de le dire, ni un fait nouveau, ni, par
consquent, le rsultat de la centralisation. Autrefois, comme
aujourd'hui, toutes les difficults srieuses que rencontrait le
gouvernement dans les moments de crise avaient aussi leur source 
Paris. Seulement, au lieu de lui tre suscites par les Chambres ou par
le peuple, elles venaient des _Compagnies_, c'est--dire du Parlement.
Ce passage de l'instruction de Colbert prouve donc suffisamment que
l'influence politique de Paris tait dj, de son temps,  peu prs la
mme que de nos jours.


                  _A l'esgard des affaires du clerg._

     Il est ncessaire d'estre fort instruit de ces grandes questions
     gnralles qui arrivent si souvent dans le cours de la vie, de la
     diffrence des jurisdictions laque et ecclsiastique; qu'il lise
     avec soin les traits qui en ont t faits pour luy, et mesme il
     seroit bien ncessaire qu'il lust dans la suite des temps, et le
     plus tost qu'il seroit possible, les traits de feu M. de
     Marca[438], et des autres qui ont trait de ces matires, et mme
     qu'il lust quelquefois quelques livres de l'histoire
     ecclsiastique, d'autant que de toutes ces sources il puisera une
     infinit de belles connoissances qui le feront paroistre habile en
     toutes occasions....

                           _Pour la marine._

     Cette matire estant d'une trs-vaste et trs-grande estendue et
     nouvellement attache  mon dpartement, et qui donne plus de
     rapport au roy qu'aucun autre, il faut aussi plus d'application et
     de connoissance pour s'en bien acquitter; et commencer, comme dans
     les autres matires, par les choses gnralles avant que de
     descendre aux particulires.

     Si j'ay parl de la lecture des ordonnances dans les autres
     matires, il n'y en a point o il soit sy ncessaire de les lire
     soigneusement que dans celle-cy....

     Il doibt savoir les noms des 120 vaisseaux de guerre que le roy
     veut avoir toujours dans sa marine, avec 30 frgates, 20 bruslots
     et 20 bastiments de charge;

     Savoir exactement, et toujours par coeur, les lieux et arsenaux o
     ils sont distribus;

     Lorsqu'ils seront en mer, avoir toujours dans sa pochette le
     nombre des escadres, les lieux o elles sont et les officiers qui
     les commandent;

     Connoistre les officiers de marine, tant des arsenaux que de
     guerre, et examiner continuellement leur mrite et les actions
     qu'ils sont capables d'excuter....

     Examiner avec soin et application particulire toutes les
     consommations, et faire en sorte de bien connoistre tous les abus
     qui s'y peuvent commettre, pour trouver et mettre en pratique les
     moyens de les retrancher;

     Observer qu'il y ait toujours une quantit de bois suffisante
     dans chacun des arsenaux, non-seulement pour les radoubs de tous
     les vaisseaux, mais mesme pour en construire toujours huit ou
     dix-neufs, pour s'en pouvoir servir selon les occasions;

     Observer surtout, et tenir maxime de laquelle on ne se desparte
     jamais, de prendre dans le royaume toutes les marchandises
     ncessaires pour la marine, cultiver avec soin les establissements
     des manufactures qui en ont t faites, et s'appliquer  les
     perfectionner, en sorte qu'elles deviennent meilleures que dans les
     pays estrangers;

     Acheter tous les chanvres dans le royaume, au lieu qu'on les
     faisoit venir ci-devant de Riga, et prendre soin qu'il en soit sem
     dans tout le royaume, ce qui arrivera infailliblement, si l'on
     continue  n'en point acheter des estrangers;

     Cultiver avec soin la Compagnie des Pyrnes, et la mettre en
     estat, s'il est possible, de fournir tout ce  quoy elle s'est
     oblige, ce qui sera d'un grand avantage pour le royaume, vu que
     l'argent pour cette nature de marchandise ne se reportera point
     dans les pays estrangers;

     Cultiver avec le mesme soin la recherche des masts dans le
     royaume, estant important de se passer pour cela des pays
     estrangers. Pour cet effet, il faut en faire toujours chercher, et
     prendre soin que ceux qui en cherchent en Auvergne, Dauphin,
     Provence et les Pyrnes, soient protgs, et qu'ils reoivent
     toutes les assistances qui leur sont ncessaires pour l'excution
     de leurs marchs;

     Examiner avec le mesme soin et application toutes les autres
     marchandises et manufactures qui ne sont point encore establies
     dans le royaume, en cas qu'il y en ait, et chercher tous les moyens
     possibles pour les y establir....[439]

     Entre tous les moyens que son application et ses frquents
     voyages, pourront luy suggrer, celuy de faire faire le march de
     toutes les marchandises publiquement et en trois remises
     conscutives, la premire au bout de huit jours, et les autres de
     quatre en quatre jours, en prsence de tous les officiers, et aprs
     avoir mis deux ou trois mois auparavant des affiches publiques
     dans toutes les villes de commerce pour inviter les marchands  s'y
     trouver.

     Il y auroit un autre moyen a pratiquer pour faire fournir toutes
     les marchandises de marine, comme chanvre, gouldron, fer de toutes
     sortes, toiles  voiles, bois, masts, etc., etc.; ce seroit, tous
     les ans, aprs avoir examin la juste valeur de toutes les
     marchandises, de fixer un prix de chacune, en sorte que les
     marchands y trouvassent quelque bnfice, et faire savoir en
     suitte, par des affiches publiques dans toutes les villes du
     royaume, que ces marchandises seroient payes au prix fix, en les
     fournissant de bonne qualit, dans les arsenaux.

     Il est de plus ncessaire de savoir toutes les fonctions des
     officiers qui seront dans les ports et arsenaux, leur faire des
     instructions bien claires sur tout ce qu'ils ont  faire, les
     redresser toutes les fois qu'ils manquent, faire des rglements sur
     tout ce qui se doibt faire dans lesdits arsenaux, et travailler
     incessamment  les bien policer.

     A l'esgard de la guerre de mer, encore que ce soit plustost le
     fait des vice-amiraux et autres officiers qui commandent les
     vaisseaux du roy, il est toutes fois bien ncessaire que le
     secrtaire d'Estat en soit bien inform, pour se rendre capable de
     faire tous les rglements et ordonnances ncessaires pour le bien
     du service du roy, et pour viter tous les inconvnients qui
     peuvent arriver.

     Pour cet effet, il faut qu'il sache bien toutes les manoeuvres des
     vaisseaux lorsqu'ils sont en mer, les fonctions de tous les
     officiers qui sont prposez pour les commander, tous les ordres qui
     sont donnez par les officiers gnraux et par les officiers
     particuliers de chaque vaisseau, ce qui s'observe pour la garde
     d'un vaisseau, et gnralement toutes les fonctions de tous les
     officiers, matelots et soldats qui sont sur un vaisseau, dans les
     rades, en pleine mer, entrant dans une rivire ou dans un port, en
     paix, en guerre, et en tous lieux et occasions o un vaisseau peut
     se rencontrer.

     Sur toutes ces choses il faut faire toute sorte de diligences pour
     estre inform de ce qui se pratique par les officiers gnraux et
     particuliers de marine, en Hollande et en Angleterre, et confrer
     continuellement avec nos meilleurs officiers de marine pour
     s'instruire toujours de plus en plus.

     Toutes les fois qu'il conviendra changer les commissaires de
     marine qui servent dans les ports, il faudra observer d'y mettre
     des gens fidles et asseurs, d'autant que le secrtaire d'Estat
     doibt voir par leurs yeux tout ce qui se passe dans les ports,
     outre le rapport continuel qu'il doibt avoir avec les
     intendants....

     Tenir soigneusement et seurement la main  ce que les dits
     concernant les duels soient excuts dans toutes les dpendances de
     la marine, n'y ayant rien en quoy l'on puisse rien faire qui soit
     plus agrable au roy....

     Pour ce qui regarde sa conduite journalire.

     Il est ncessaire qu'il fasse estat de tenir le cabinet, soit le
     matin, soit le soir, cinq  six heures par jour, et, outre cela,
     donner un jour entier par semaine  expdier toutes les lettres et
     donner tous les ordres.

     Pour tout ce qui concerne ma charge, il faut premirement qu'il
     pense  bien rgler sa conduite particulire.

     Qu'il tienne pour maxime certaine et indubitable, et qui ne doibt
     jamais recevoir ni atteinte ni changement, pour quelque cause et
     soubz quelque prtexte que ce soit ou puisse estre, de ne jamais
     rien expdier qui n'ayt est ordonn par le roy; c'est--dire qu'il
     faut faire des mmoires de tout ce qui sera demand, les mettre sur
     ma table et attendre que j'aye pris les ordres de Sa Majest, et
     que j'en aye donn la rsolution par escrit; et lorsque, par son
     assiduit et par son travail, il pourra luy-mesme prendre les
     ordres du roy, il doibt observer religieusement pendant toute sa
     vie de ne jamais rien expdier qu'il n'en ayt pris l'ordre de Sa
     Majest.

     Comme le souverain but qu'il doibt avoir est de se rendre agrable
     au roy, il doibt travailler avec grande application pendant toute
     sa vie  bien connoistre ce qui peut estre agrable  Sa Majest,
     s'en faire une tude particulire, et, comme l'assiduit auprs de
     sa personne peut assurment beaucoup contribuer  ce dessein, il
     faut se captiver et faire en sorte de ne le jamais quitter, s'il
     est possible.

     Pour tout le reste de la cour, il faut estre toujours civil,
     honneste, et se rendre agrable  tout le monde, autant qu'il sera
     possible; mais il faut en mesme temps se tenir toujours extrmement
     sur ses gardes pour ne point tomber dans aucun des inconvnients de
     jeu extraordinaire, d'amourettes et d'autres fautes qui fltrissent
     un homme pour toute sa vie.

     Il faut aymer surtout  faire plaisir quand l'occasion se trouve,
     sans prjudicier au service que l'on doibt au roy et  l'excution
     de ses ordres, et le principal de ce point consiste  faire
     agrablement et promptement tout ce que le roy ordonne pour les
     particuliers. Pour cet effect, il faut se faire  soy-mesme une loy
     inviolable de travailler tous les soirs  expdier tous les ordres
     qui auront est donns pendant le jour, et  faire un extrait de
     tous les mmoires qui auront est donns, et le lendemain
     m'apporter de bonne heure, toutes les expditions rsolues, et les
     mmoires de ce qui est  rsoudre, pour en parler au roy et ensuite
     expdier....

     Le roy m'ayant donn tous les vendredis aprs le midi pour luy
     rendre compte des affaires de la marine, et Sa Majest ayant dj
     eu la bont d'agrer que mon fils y fust prsent, il faut observer
     avec soin cet ordre.

     Aussitost que j'auray vu toutes les despesches  mesure qu'elles
     arriveront, je les enverray  mon fils pour les voir, en faire
     promptement et exactement l'extrait, lequel sera mis de sa main
     sur le dos de la lettre et remis en mesme temps sur ma table; je
     mettray un mot de ma main sur chaque article de l'extrait,
     contenant la rponse qu'il faudra faire; aussitost il faudra que
     mon fils fasse les responses de sa main, que je les voye ensuite et
     les corrige, et quand le tout sera dispos, le vendredi, nous
     porterons au roy toutes ces lettres; nous luy en lirons les
     extraits et en mesme temps les responses; si Sa Majest y ordonne
     quelque changement, il sera fait; sinon, les responses seront mises
     au net, signes et envoyes, et ainsy, en observant cet ordre
     rgulier avec exactitude, sans s'en despartir jamais, il est
     certain que mon fils se mettra en estat d'acqurir de l'estime dans
     l'esprit du roy....

     Pour finir, il faut que mon fils se mette fortement dans l'esprit
     qu'il doibt faire en sorte que le roy retire des avantages
     proportionnez  la dpense qu'il fait pour la marine. Pour cela, il
     faut avoir toute l'application ncessaire pour faire sortir toutes
     les escadres des ports au jour prcis que Sa Majest aura donn;
     que les escadres demeurent en mer jusqu'au dernier jour de leurs
     vivres ou le plus prs qu'il se pourra; donner par toutes sortes de
     moyens de l'mulation aux officiers pour faire quelque chose
     d'extraordinaire, les exciter par l'exemple des Anglois et des
     Hollandois, et gnralement mettre en pratique tous les moyens
     imaginables pour donner de la rputation aux armes maritimes du roy
     et de la satisfaction  Sa Majest.

     Je demande sur toutes choses  mon fils qu'il prenne plaisir et se
     donne de l'application, qu'il ayt de l'exactitude et de la
     ponctualit dans tout ce qu'il voudra et aura rsolu de faire, et,
     comme il se peut faire que la longueur de ce mmoire l'estonnera,
     je ne prtends pas le contraindre ni le genner en aucune faon;
     qu'il voye dans tout ce mmoire ce qu'il croira et voudra faire.
     Comme il se peut facilement diviser en autant de parcelles qu'il
     voudra, il peut examiner et choisir; par exemple, dans toute la
     marine, il peut choisir un port ou un arsenal, comme Toulon et
     Rochefort, et ainsi du reste; pourvu qu'il soit exact et ponctuel
     sur ce qu'il aura rsolu de faire, il suffit, et je me chargeray
     facilement du surplus.

Telle est cette instruction dont je n'ai reproduit toutefois ici que les
parties principales. C'est un des manuscrits les plus considrables que
l'on ait de Colbert. En le lisant, en tudiant le sens de ces lignes si
fines, si difficiles  dchiffrer, et qui renferment les conseils en
mme temps les plus paternels et les plus patriotiques, on prouve une
motion involontaire. Le lecteur aura fait,  l'occasion de plusieurs
passages de cet crit, les rflexions qu'ils comportent, et il ne se
sera nullement tonn, par exemple, que Colbert invitt son fils 
rapporter toutes ses actions au roi,  ne rien faire qu'en vue d'tre
agrable au roi. A cette poque, on le sait de reste, le roi, c'tait la
personnification de la France, et il y aurait rigueur aujourd'hui 
blmer un de ses ministres d'avoir subi l'influence commune. Bien que
l'instruction dont il s'agit ne soit pas date, il est certain qu'elle
est de 1671. Le marquis de Seignelay avait alors vingt ans. Il est
curieux de connatre comment ce jeune homme, que la fortune prenait
ainsi par la main, rpondit aux desseins de son pre. Le mmoire suivant
jette sur ce point une vive lumire et prouve l'influence des grands
exemples, lorsque cette influence est aide toutefois par une ducation
intelligente et par une heureuse nature. Ce mmoire fut crit en entier
par le marquis de Seignelay; les observations en marge sont de la main
de Colbert. C'est une pice des plus intressantes, trs-peu connue
encore, et qui ne saurait tre omise dans la biographie de ce ministre.
On me saura gr de la reproduire ici textuellement.

  MMOIRE DE CE QUE JE ME PROPOSE DE FAIRE TOUTES LES SEMAINES POUR
     EXCUTER LES ORDRES DE MON PRE ET ME RENDRE CAPABLE DE LE
                           SOULAGER[440].

_Premirement_.

[Bon.]

Le lundi sera employ Aux reponces  faire  M. de Terron et aux lettres
de l'ordinaire de La Rochelle et de Bordeaux[441];

[Mais il ne faut rien oublier, et surtout qu je le voie bien pour
redresser ce qui ne sera pas bien fait, et prendre garde que rien ne
s'oublie.]

A se prparer pour le Conseil du soir et examiner ce qui sera  faire
pour le bien remplir[442].

[Bon. Il faut lire, et ne jamais sortir ce jour-l.]

Je m'appliqueray principalement  bien digrer les choses dont j'auray 
parler au roy,  les bien relire, en rendre compte  mon pre lorsqu'il
aura le temps, et j'employray l'aprs-disner  bien lire et examiner la
liasse du Conseil.

[C'est l le principe de toute chose, et jamais ma charge ne se peut
bien tenir sans cela.

Il fallait cet article le premier.]

Je me feray une loy indispensable ce jour-l, aussy bien que tous les
autres de la semaine, except le vendredy, de recevoir tout le monde
depuis onze heures du matin jusques  la messe du roy.

[Bon.]

J'envoiray voir dans la salle de mon pre ceux qui pourroient avoir 
lui parler touchant les affaires de la charge, et je tascheray de les
attirer  moy par une prompte expdition.

[Cela est trs-bon, pourvu que cela s'excute.]

Pour cet effect, j'escriray les demandes de tous ceux qui me parleront,
et j'en rendray compte  mon pre dans la journe, ou je luy mettray un
mmoire sur sa table affin qu'il mette ses ordres a cost.

[Bon.]

J'auray un commis qui tiendra, pendant que je donneray audience, les
ordonnances et autres expditions, et qui les dlivrera  mesure
qu'elles seront demandes.

[Bon.]

Le lundy, au retour du Conseil, je feray un mmoire de ce qui aura est
ordonn par le roy, et commencerai ds le soir mesme  expdier ce qui
demandera de la diligence.

[Bon.]

Le mardy matin je me leveray  mon heure ordinaire; j'achveray ce qui
aura est ordonn au Conseil.

[Bon.]

Je travailleray aux affaires courantes, et tascheray surtout de faire en
sorte que toutes les affaires qui peuvent estre expdies sur-le-champ
ne soient pas diffres au lendemain, et travailleray  mettre les
affaires de discussion en estat d'en rendre bon compte  mon pre et de
recevoir ses ordres.

[Bon.

Il n'y a rien de mieux, mais il faut excuter.]

Je me feray reprsenter les enregistrements le mardy aprs le disner; je
les coteray aprs les avoir leus, et marqueray  cost les minuttes de
la main de mon pre.[443]

[Bon.]

Surtout je ne manqueray pas, lorsque j'auray quelque expdition  faire,
de quelque nature qu'elle soit, de chercher dans les registres ce qui
aura est fait en pareille occasion, et je me donneray le temps de lire
et examiner lesdits registres, affin de former mon stile sur celuy de
mon pre.

[Trs-bon.]

Je visiteray tous les soirs ma table et mes papiers, et j'expdieray,
avant de me coucher, ce qui pourra l'estre, ou je mettray  part et
envoiray  mes commis les affaires dont ils debvront me rendre compte,
et j'observeray de marquer sur l'agenda, que je tiendray exactement sur
ma table, les affaires que je leur auray renvoyes, affin de leur en
demander compte en cas qu'il les diffrassent trop longtemps.

[Bon.]

Je mettray sur ledit agenda toutes les affaires courantes, et je les
rayerai  mesure que leur expdition sera acheve.

[Bon.]

J'emploiray le mercredy  travailler aux affaires que je n'auray pu
achever le mardy, et, en cas qu'il y eust quelques affaires presses
dont il fallust donner part dans les ports de Brest et de Rochefort,
j'escriray par l'ordinaire qui part ce jour-l.

[Il faut lire et faire l'extrait des principales lettres, et,  l'esgard
des autres, l'extrait des principaux points.]

Je liray toutes les lettres  mesure qu'elles viendront, feray moi-mesme
l'extrait des principales et envoiray les autres au commis qui a le soin
des despesches.

[Bon.

Il faut remettre ce travail au samedy. Dans le mercredy et le jeudy, on
peut prendre les aprs-disners, et quelquefois les journes entires et
le dimanche, et ainsy il ne faut point attacher a ces jours-l un
travail ncessaire.]

Je prendray le mercredy aprs le disner pour examiner les portefeuilles,
ranger les papiers suivant l'ordre mis  cost par mon pre, y mettre
les nouvelles expditions qui auront est faites et les maintenir
toujours dans l'ordre prescrit par mon pre.

[Bon.]

Je feray le jeudy matin un mmoire des ordres  demander  mon pre sur
les despesches affin de commencer ensuite  travailler.

[Bon.]

Je travailleray le soir au Conseil, feray les extraits des affaires
auxquelles il y aura quelques difficults, affin d'estre en estat d'en
rendre compte le lendemain matin  mon pre.

[Bon.]

Je feray en sorte d'achever dans le vendredy toutes les affaires de
l'ordinaire, en faisant les principales que je feray toutes de ma main;
je mettray  cost les points desquels je dois parler dans le corps de
la lettre, et tascheray de suivre le stile de mon pre, affin de lui
oster, s'il est possible, la peine de les corriger ou de les refaire
mesme tout entires, ainsy qu'il arrive souvent.

[Bon.]

Le samedy matin sera employ  examiner et signer les lettres de
l'ordinaire,  expdier le Conseil du vendredy et travailler aux
affaires courantes.

[Bon.]

Le samedy aprs disner je travailleray sans faute  examiner l'agenda, 
voir sur le registre des finances s'il n'y a point de nouveau fonds qui
ayt est omis sur le registre des ordres donns au trsorier, si je n'ay
point omis pendant la semaine  enregistrer ceux qui ont est donns, et
je m'appliqueray  estre si exact dans la tenue dudit agenda que je
n'aye pas besoin d'avoir recours au trsorier pour savoir les fonds
qu'il a entre les mains.

[Il faut faire ces enregistrements  mesure que les ordonnances
s'expdient sans jamais les remettre[444].]

J'enregistreray le samedy toutes les ordonnances sur le registre tenu
par le sieur de Breteuil.

[Bon.]

Le dimanche matin sera employ  vrifier la feuille des lieux o sont
les vaisseaux, et  travailler aux affaires qui seront  expdier.

[Bon.]

J'aurai toujours l'agenda des vaisseaux, des escadres et des officiers,
dans ma poche.

[La loy indispensable et la plus ncessaire est d'estre rgl dans ses
moeurs et dans sa vie.]

Je feray surtout en sorte d'excuter ponctuellement tout ce qui est
contenu dans le mmoire cy-dessus, en cas qu'il soit approuv, par mon
pre, et de faire mesme plus sur cela que je ne lui promets.

[Manger  ma table trs-souvent, sans trop s'y assujettir.

Voir le roy tous les jours, ou  son lever, ou  sa messe.

Travailler tous les soirs, et ne pas prendre pour une rgle certaine de
sortir tous les soirs sans y manquer[445].

L'on peut pourtant, une ou deux fois par semaine, aller faire sa cour
chez la reine et ailleurs.

Il n'y a que le travail du soir et du matin qui puisse advancer les
affaires.]

Les dispositions si prcoces et si remarquables du marquis
de Seignelay, fcondes par l'mulation que Colbert avait habilement
veille en son me, ne tardrent pas  obtenir la
rcompense que celui-ci ambitionnait par-dessus toutes choses.
Le 23 mars 1672, il crivit  son frre, ambassadeur en Angleterre:
Le roi m'a fait la grce d'admettre mon fils  la
signature et aux autres fonctions de ma charge[446]. Le brevet
de survivance tait la consquence de cette faveur. Cependant,
il parat que le jeune marquis de Seignelay ne tint pas
exactement toutes ses promesses, et que l'ge et le sang reprirent
souvent leurs droits. En effet, mme  partir de cette
poque, son pre lui crivit bien des fois encore pour lui rappeler,
dans les termes les plus pressants, avec les plus fortes
instances, la ncessit d'tre plus appliqu et plus assidu aux
affaires, s'il ne voulait pas se ruiner entirement dans l'esprit
du roi. L'extrait suivant d'une de ces lettres, date de Saint-Germain,
le 17 avril 1672, renferme  ce sujet de curieux
dtails[447].

     Vos mmoires sont confus et les matires sont mesles l'une avec
     l'autre, et il y a mesme des fautes dans la diction... L'on void de
     plus aussi clairement, que vous ne faites point de minuttes de vos
     despesches ce qui entre nous est une chose honteuse et qui dnote
     une ngligence et un dffaut d'application qui ne se peut excuser
     ny exprimer vu qu'il n'y a aucun de tous ceux qui servent le roy,
     en quelque fonction que ce soit qui ayant  escrire  Sa Majest,
     ne fasse une minute de sa lettre, ne la relise, ne la corrige, ne
     la change quelquefois d'un bout  l'autre. Et cependant, vous qui
     n'avez que vingt ans faites des lettres au roy sans minuttes; il
     n'y a rien qui marque tant de ngligence et si peu d'envie
     d'acqurir de l'estime dans l'esprit de son maistre; cela fait que
     sans aucune rflexion vous mettez toutes les matires suivant
     qu'elles vous viennent dans l'esprit, et outre la prcipitation qui
     y paroist toujours en grand lustre; vostre paresse est telle
     qu'encore que vous reconnaissiez des fautes dans la construction,
     vous ne pouvez vous rsoudre de les corriger crainte de brouiller
     vostre lettre et d'estre oblig de la refaire, et tout cela vient
     par le deffaut d'application, et pour ne point faire ce que je vous
     ay dit, redit et rpt tant de fois.

Colbert ajoutait que, sans cette prcaution de faire des minutes,
de bien diviser les matires, de prendre garde  la diction,
 la construction, il tait absolument impossible de
russir  remplir sa charge, et que, loin d'augmenter en estime
dans l'esprit du roi, il fallait s'attendre  diminuer tous les
jours et  se perdre infailliblement.

Quoi qu'il en soit, depuis cette poque, le marquis de Seignelay
participa au travail de la marine, sous la direction et la
surveillance de Colbert. Puis, onze ans aprs, quand celui-ci
mourut, il lui succda dans cette partie de ses fonctions, o il
dploya, fidle aux traditions paternelles, la plus remarquable
activit.




CHAPITRE   XV.

Ngociations commerciales avec l'Angleterre en 1655.--Rclamations de cette
puissance au sujet de l'augmentation du tarif franais en 1667.--En quoi
consistait cette augmentation.--Prtentions de l'Angleterre concernant
l'_empire des mers_.--Remarquable lettre crite  ce sujet par Colbert  son
frre, ambassadeur de France  Londres.--Singulires reprsailles exerces
par les Anglais contre les marchands de vins et eaux-de-vie de
France.--Reprise des ngociations commerciales (1671).--Apprciation,
d'aprs un mmoire manuscrit de 1710, de l'influence exerce par le systme
protecteur de Colbert.--Contradictions de Colbert sur les consquences
de ce systme.--Un crivain franais propose, en 1623, d'tablir
_la libert du commerce par tout le monde_.--Trait d'alliance et de commerce
conclu entre la France et l'Angleterre, en 1677.


On a dj vu avec quelle fermet et avec quelle intelligence
des intrts nationaux Colbert avait rsist, en 1663, aux prtentions
des Hollandais dans les ngociations auxquelles donna
lieu le droit de 50 sous par tonneau tabli sur les navires trangers
qui frquentaient nos ports. Postrieurement, d'autres
ngociations, pour le moins aussi importantes et beaucoup
plus pineuses, notamment avec l'Angleterre, lui fournirent
l'occasion de dployer la mme sollicitude pour le
dveloppement de la marine et du commerce. Les ngociations
avec cette puissance, trs-difficiles et trs-dlicates
en tout temps, le furent plus que jamais, peut-tre,
pendant la premire moiti du rgne de Louis XIV. En 1650,
 peine admis en quelque sorte dans l'intimit de Mazarin,
Colbert, frapp du tort que causait  la France l'interruption
de ses relations avec ce pays, avait fait pour le cardinal ministre
un _Mmoire touchant le commerce avec l'Angleterre_[448].

L'extrait suivant de ce mmoire fera connatre quelles
taient alors ses ides sur la libert des changes:

Bien que l'abondance, dont il a plu  Dieu de donner la plupart des
provinces de ce royaume, semble le pouvoir mettre en tat de se pouvoir
suffire  lui-mme, nanmoins la Providence a pos la France en telle
situation que sa propre fertilit lui serait inutile et souvent  charge
et incommode sans le bnfice du commerce qui porte d'une province
 l'autre et chez les trangers ce dont les uns et les autres peuvent
avoir besoin pour en attirer  soi toute l'utilit.

...Pour la libert du commerce, il y a deux choses  dsirer:
l'une, la dcharge des impositions et de celles que les Anglais lvent
sur les marchands franais, et o les Espagnols mme ne sont sujets en
vertu de leurs traits. Nous avons raison de demander pour le moins
des conditions gales; le commerce de la France ayant toujours t
plus utile  l'Angleterre, et l'entre de ceux de notre nation n'y tant
point si dangereuse que celle de ce peuple mridional, avare et ambitieux.
L'autre, qui, regarde particulirement la province de Guyenne,
La Rochelle et Nantes, est qu'ils laissent entrer les vins de France en
Angleterre, en leur permettant l'entre de leurs draps directement,
suivant les traits faits avec leurs rois pour le commerce, au lieu que
nous recevons tous les jours leurs draps par les Hollandais, qui leur
portent aussi nos vins transvass dans d'autres futailles. L'intrt des
fermes du roi est visible en cette permission rciproque; les douanes
ne pouvant subsister si toutes les marchandises n'y sont reues indiffremment
avec libert et n'en sortent de mme...

Au mois de novembre 1655, malgr la profonde et trs-naturelle
aversion d'Anne d'Autriche pour le protecteur, un
trait d'alliance et de commerce fut conclu avec l'Angleterre 
la sollicitation de Mazarin. Relativement au commerce, ce
trait stipulait la libert entire des relations entre les deux
pays, la rciprocit complte sur tous les points, et la seule
restriction qu'il contnt concernait les draperies anglaises,
soumises,  l'entre, aux vrifications ordinaires, en ce qui
regardait leur bont. Conformment aux clauses d'un trait
de 1606 entre Henri IV et Jacques Ier, ces draperies devaient
tre reportes en Angleterre lorsqu'elles seraient reconnues
_vicieuses et mal faonnes_, au lieu que les draps franais
dclars tels taient sujets  confiscation[449]. Mais cet tat de choses
ne dura pas longtemps. Il fallait une marine  la France,
et le droit de 50 sous par tonneau sur les navires trangers,
tabli par elle dans ce but, fut suivi, un an aprs, de l'Acte de
navigation, auquel il servit aussi de prtexte. L'Angleterre,
en effet, nourrissait dj cette ide, que sa prosprit et son
salut, peut-tre, taient attachs  la prminence de sa marine
sur celle de tous les autres tats. Ces deux dits modifirent
sensiblement les relations commerciales des deux pays.
Un peu plus tard, en 1664, la France augmenta son tarif sur
plusieurs articles, et, trois ans aprs, une nouvelle augmentation
donna lieu, de la part des Anglais comme des Hollandais,
 des plaintes trs-vives, suivies bientt de reprsailles dont
les provinces mridionales prouvrent le contre-coup. A l'appui
de leurs rclamations, les fabricants anglais faisaient valoir
que, depuis un petit nombre d'annes, les droits de la
plupart des marchandises qu'ils portaient  la France en
change de ses vins et eaux-de-vie avaient t tripls, et
ils s'appuyaient  ce sujet sur cet extrait compar de nos
tarifs[450].

                                  Droits             Tarif          Tarif
                              d'entre avant 1664.  de 1664.       de 1667.
  Bas de soye.                2 l.   7 s.  5 d.        l.  15 s.      2 l.
  Bas d'estame, la douzaine.  2     10     6          3     10         8
  Draps demy d'Angleterre.    3      8     6          4     10        10
  Draps d'Angleterre.        36     17     4         40              80
  Bayette d'Angleterre.       4     14               5              10
  Bayette double.             9      9     4         15              30
  Molleton d'Angleterre.      4     15               6              12
  Serge d'cosse.             1     19     4          2               4

On comprend donc que les ngociations relatives aux intrts commerciaux
des deux peuples dussent prsenter de graves difficults; mais celles-l
n'taient ni les seules ni les plus grandes, et il y avait aussi 
rgler une question d'amour-propre ou de vanit en apparence, question
cependant trs-positive au fond, quoique trs-variable dans la forme, et
qui,  ce moment, servait d'expression  la rivalit ternelle des deux
nations.

Il s'agissait de dterminer quelle tait celle des deux qui devrait la
premire saluer l'autre lorsque leurs navires se rencontreraient en mer,
et c'est ce qu'on appelait le _droit de pavillon_. L'Angleterre
demandait  tre salue la premire, non-seulement dans l'Ocan, mais
encore dans la Mditerrane, et l'on se figure si la cour de France
tait dispose  admettre ces tranges prtentions. L'ambassadeur de
France en Angleterre tait alors Colbert de Croissy, frre du contrleur
gnral. La correspondance du ministre et de l'ambassadeur, en 1669,
rvle parfaitement les dispositions des deux cours, et contient  cet
gard les plus curieux renseignements.

On se souvient que la France tait lie  cette poque avec la Hollande
par un trait d'alliance offensive et dfensive, trait qu'elle se
souciait fort peu d'excuter, et qu'elle n'excuta pas quand le moment
fut venu, laissant, sous divers prtextes plus ou moins bien colors,
les flottes anglaise et hollandaise s'entre-dtruire seules,  son
profit. L'Angleterre avait donc alors un intrt rel  mnager la
France. Malgr cela, elle se montrait d'une susceptibilit extrme, soit
sur le droit de pavillon, soit sur le dveloppement de la marine
franaise; enfin elle ne reculait devant aucun moyen pour percer le
secret de nos projets, comme le prouve une lettre que Colbert crivit le
5 avril 1669  l'ambassadeur  Londres, pour lui dire qu'on tait
persuad  Paris que toutes leurs dpches taient ouvertes en
Angleterre, o l'on connaissait aussi leur chiffre, et pour l'engager 
expdier les dpches secrtes _par voie de marchand_. Dans une autre
lettre du 27 avril, Colbert recommandait  son frre de faire en sorte
que la mfiance naturelle des Anglais, en ce qui touchait
l'accroissement de notre marine, n'augmentt pas. D'aprs cette lettre,
toutes les fois qu'on parlerait des forces maritimes du roi, il faudrait
les diminuer et bien faire connatre qu'il tait impossible d'approcher
de celles de l'Angleterre, la France n'ayant presque pas de vaisseaux
marchands, chose indispensable pour en pouvoir tirer les gens
ncessaires aux armements des vaisseaux de guerre.

Enfin, quatre ans auparavant, le 13 fvrier 1666, l'ambassadeur
hollandais, Van Beuningen, crivait de Paris  Jean de Witt: Je ne
manque point de faire usage de ce qu'a dit M. Downingh (ambassadeur de
Londres  La Haye), _que les maximes de l'Angleterre ne voulaient pas
que l'on souffrist que la France se rende puissante par mer_[451].

A l'gard des pavillons, la France proposait un moyen bien simple et qui
devait couper court  toute difficult: c'tait de convenir que chaque
gouvernement donnerait ordre  ses vaisseaux de guerre de n'exiger aucun
salut, en cas de rencontre, de quelque rang et en quelque nombre qu'ils
fussent. La lettre de Colbert qui proposait cet expdient est du 3
juillet 1669. Treize jours aprs, il crivit  l'ambassadeur pour le
fliciter de l'avoir fait approuver et pour l'inviter  se hter de
faire expdier les ordres en consquence par le roi et le duc d'York,
grand-matre de la marine. Cependant, il y avait eu malentendu, et
l'Angleterre ne s'tait pas engage autant que l'avait d'abord pens
l'ambassadeur franais. La lettre suivante renferme sur cette affaire
des dtails du plus grand intrt. Le dsappointement de Colbert, les
reproches qu'il fait  son frre de s'tre _laiss prendre un peu pour
dupe_, les opinions qu'il exprime sur certaines prtentions de
l'Angleterre, donnent  cette lettre une vritable importance, et la
classent parmi les pices diplomatiques dignes d'tre recueillies par
l'histoire. Ces mots crits en marge du registre d'o elle est tire:
_De la main de Monseigneur_, constateraient au besoin, si la gravit du
sujet ne l'indiquait de reste, qu'elle est bien l'expression de sa
pense. Enfin, on a vu que toutes les rponses concernant les affaires
de la marine taient lues au Conseil en prsence du roi. Cette lettre
peut donc tre considre comme la manifestation intime des opinions de
Louis XIV et de Colbert relativement  la prpondrance maritime que
l'Angleterre prtendait s'arroger alors.

           Paris, 21 juillet 1669.

     Je vous avoue que j'ay est surpris de voir, par vostre lettre du
     15 de ce mois, que vostre ngociation auprs du roy d'Angleterre et
     de M. le duc d'Yorck, sur le sujet des saluts, n'ayt abouti qu'
     donner les ordres  tous les vaisseaux anglois de ne point
     demander de salut et de n'en point rendre dans la mer Mditerrane
     seulement, se rservant toujours leur chimrique prtention dans
     l'Ocan. La grande facilit que vous y avez trouve vient
     qu'assurment ils croyaient qu'il leur estoit assez advanyageux de
     saluer dans la Mditerrane pourvu qu'ils exigeassent le mesme
     salut dans l'Ocan; ey comme vous leur avez demand moins, ils vous
     l'ont accord avec grande facilit; et je ne puis pas m'empescher
     de vous dire que vous vous estes un peu laiss prendre pour dupe en
     cette occasion, veu qu'il valloit beaucoup mieux demeurer en
     l'estat o nous estions que de nous contenter de cet ordre,
     d'autant que les Anglois ne peuvent jamais nous contester la mer
     Mditerrane; et  l'esgard de l'Ocan, quoi qu'il soit les plus
     puissants, nous n'avons pas vu jusqu' prsent que leur
     souverainet prtendue ayt est reconnue; ainsi il auroit est du
     bien commun des deux nations et de l'intrest des roys d'establir
     cette parit dans toutes les deux mers. Je vous doibs dire de plus
     que les ordres donns en 1662 lorsque M. le duc de Beaufort mist en
     mer l'arme de Sa Majest, et qu'il passa en Levant, par les deux
     roys, portoient d'viter la rencontre, et, en cas qu'il ne se pust,
     de ne demander aucun salut de part ny d'austre. Je fais chercher
     les lettres de ce temps-l pour vous en envoyer des extraits;
     cependant vous ne debvez point tesmoigner d'empressement de faire
     envoyer l'ordre qui vous a est offert, et vous debvez faire
     connoistre audit roi et au duc d'Yorck les grands inconvnients que
     l'excution peut tirer aprs soy, ds lors que la mesme chose ne
     sera point galement establie dans les deux mers, et employer toute
     votre industrie pour obtenir cette galit partout, s'il est
     possible.

     A l'esgard du traict de commerce, les penses de milord Arlington
     sont trs-raisonnables, puisqu'elles tendent  tablir un
     traitement rciproque entre les deux royaumes; c'est  vous  bien
     examiner toutes les diffrences de traictement qui se font, afin
     que vous en soyez bien instruict lorsque vous travaillerez 
     l'examen du projet qui vous sera dellivr.

     Je vous envoye une relation de ce qui s'est pass sur le vaisseau
     du capitaine Languillier, faite par son frre qui est  prsent au
     Havre, et qui l'a accompagn jusqu' Cadis; vous verrez qu'elle est
     bien diffrente de ce qui a est dit en Angleterre. Vous pourrez
     vous en servir auprs du roy pour luy faire connoistre le caractre
     des esprits qui publient ces sortes de nouvelles[452].

           COLBERT.

Telles taient les difficults des ngociations diriges de Paris par
Colbert sur la question des saluts. Celles relatives  l'augmentation
des tarifs ne rencontraient pas moins d'obstacles, et, comme il arrive
souvent, elles se prolongrent longtemps sans aboutir  rien. On a vu
quelle avait t cette augmentation, et que des menaces de reprsailles
ne s'taient pas fait attendre. Elles taient, il faut bien le dire,
trs-naturelles, trs-logiques, et la plus ordinaire prudence commandait
de les prvoir. Mais ce qu'il et t impossible de supposer, ce qu'on a
peine  croire aujourd'hui, c'est que l'Angleterre, tant son irritation
contre le nouveau tarif tait grande, imagina de donner  ses
reprsailles un effet rtroactif. Une lettre de Colbert du 23 mai 1670
ne permet  ce sujet aucun doute. Cette lettre, adresse 
l'ambassadeur, portait, en substance, qu'il tait injuste de faire payer
de nouveaux droits aux marchands franais pour des eaux-de-vie envoyes
en Angleterre et vendues depuis plusieurs annes sur la valeur des
droits alors existants.

     Je suis persuad, ajoutait Colbert, qu'en faisant connoistre au
     roy d'Angleterre combien cette prtention est peu fonde sur la
     justice, peut-estre vous parviendrez  faire descharger les
     marchands franois qui ont envoy leurs eaux-de-vie  leurs
     correspondants sur l'assurance de l'imposition qui existoit alors,
     et dans laquelle la foy du roy d'Angleterre estoit engage[453].

Quoi qu'il en soit, les ngociations relatives  un nouveau trait de
commerce n'taient pas abandonnes, et, en ce qui touchait les intrts
de l'agriculture franaise, de pareilles avanies en dmontraient
surabondamment l'urgence. Cependant, la question faisait peu de progrs.
En 1671, notre ambassadeur  Londres soumit  Colbert un mmoire o il
discutait quatre bases diffrentes, sur lesquelles le trait avec
l'Angleterre pourrait tre tabli, au choix des parties contractantes.
Ces bases taient celles-ci:

1 galit complte de traitement;

2 Traitement des Anglais en France de la mme manire que les Franais
seraient traits en Angleterre;

3 Maintien du _statu quo_ en renouvelant les anciens traits;

4 Rtablissement des tarifs tels qu'ils taient en 1661, et
suppression du droit de 50 sous par tonneau, tout en conservant, pour
tout le reste, le traitement en vigueur.

Colbert rpondit  ce mmoire que la dernire base tait inadmissible,
le roi ne voulant, en aucune manire, renoncer  la libert d'imposer,
dans son royaume, tels droits qu'il lui conviendrait. Pour la troisime,
on pourrait peut-tre la discuter, mais alors seulement qu'il aurait t
reconnu impossible de s'entendre sur les deux premires. Un de ses
arguments tait que l'avantage des deux peuples ne consistait pas 
profiter l'un sur l'autre,  se disputer le peu de commerce qu'ils
faisaient, mais  l'augmenter considrablement, en le retirant petit 
petit des mains des Hollandais, qui l'avaient usurp. Quant  la
vrification des marchandises prtendues vicieuses, au sujet desquelles
les Anglais revenaient toujours  la charge, Colbert se montrait
inexorable. Il en tait de mme du droit de 50 sous par tonneau, et il
faisait observer, avec beaucoup de raison, sur ce dernier article, que,
l'impt correspondant tant de 3 livres 10 sous en Angleterre, il y
avait lieu de s'tonner qu'on demandt la suppression du droit peru en
France, suppression qu'il faudrait d'ailleurs accorder en mme temps aux
Flamands, aux Espagnols, aux Sudois, aux villes ansatiques, ce qui
reviendrait  une abolition entire, et que, tout ce que l'on pouvait
faire, c'tait de stipuler l'exemption rciproque pour un nombre gal de
navires des deux pays.

Enfin, un an plus tard, au moment o la France allait entreprendre sa
campagne contre la Hollande et o il lui convenait de s'unir le plus
troitement possible avec l'Angleterre, Colbert jugea convenable de
faire un dernier sacrifice. Rpondant alors  une note relative au
trait de commerce, note remise par les commissaires anglais 
l'ambassadeur franais, il autorisa ce dernier  concder, s'il le
fallait, le tarif tel qu'il existait avant 1664, c'est--dire une
rduction des deux tiers environ sur celui de 1667, en recommandant
nanmoins  l'ambassadeur d'employer toute son industrie pour ne pas
puiser son pouvoir sur cet article-l[454].

Voil donc quelles furent, abstraction faite de cette dernire et
trs-importante concession motive par les circonstances, les rgles
adoptes par Colbert en ce qui concernait les relations commerciales de
la France avec l'Angleterre. Ce systme, il est facile d'en juger par ce
qui prcde, n'aboutissait  rien moins qu' sacrifier les produits de
nos manufactures naturelles, dont il semble que la Providence ait voulu
rendre une partie de l'Europe tributaire,  ceux de certaines
manufactures encourages et privilgies, qui, outre le tort immense
qu'elles causaient  l'agriculture et par consquent  tout le royaume,
levaient arbitrairement le prix d'un grand nombre d'objets de
consommation. Il y a dj longtemps, vers 1710, la question de savoir si
ce systme a t utile ou nuisible  la France a t agite dans les
rgions mmes du gouvernement. Un mmoire manuscrit dont j'ai dj
parl, discute en dtail cette question, et renferme sur les
commencements du commerce de l'Angleterre de curieux documents[455]. La
fabrication des draps ne s'introduisit dans ce royaume qu'en 1485, et
fit surtout de rapides progrs pendant le rgne de la reine Elisabeth,
qui profita habilement des troubles survenus dans les Pays-Bas pour
attirer dans ses tats un grand nombre d'ouvriers flamands. La
dcouverte de la Floride par Sbastien Cabot, en 1496, celle de la
Virginie un sicle plus tard, par Walter Raleigh, l'occupation des
Bermudes en 1612, celle de la Jamaque, d'Antigoa, des Barbades, d'une
partie des les Saint-Christophe et de la Guadeloupe, de la Caroline, de
Maryland, etc., vers le milieu du mme sicle, donnrent  sa marine une
importance considrable, qui lui permit de lutter avec celle des
Hollandais, d'clipser toutes les autres, et d'offrir avantageusement
sur tous les marchs, notamment en France, les produits des fabriques
anglaises. L'tablissement du droit de 50 sous par tonneau porta un
coup sensible  cette prosprit, Cette nouveaut, dit le mmoire
manuscrit de 1710, fut regarde en Angleterre comme le signal d'une
interruption manifeste au cours ordinaire du commerce et une infraction
aux traits conclus avec la France depuis plus de deux sicles, et
servit de fondement au fameux Acte de navigation. On a pourtant vu que
la mesure dont il s'agit tait imprieusement commande  la France,
sous peine de n'avoir jamais  opposer que quelques barques aux flottes
chaque jour plus puissantes de l'Angleterre et de la Hollande. Les
tarifs de 1664 et de 1667, mais principalement ce dernier, durent tre
beaucoup plus funestes  l'Angleterre. En effet, ce sont ces tarifs qui
amenrent les singulires reprsailles rtroactives dont il est question
dans la correspondance de Colbert.

Quant aux consquences du systme de ce ministre  l'gard des
manufactures, il est curieux, mme aujourd'hui, de voir avec quelle
hardiesse et quelle sret de vues elles furent apprcies, trente ans
aprs sa mort, et du vivant mme de Louis XIV, par un homme qui
occupait, on n'en saurait douter d'aprs son langage et en pesant les
renseignements qu'il a eus en sa possession, de hautes fonctions dans le
gouvernement.

La question la plus importante dbattue dans le mmoire sur le commerce
avec l'Angleterre tait celle-ci: _Le temps o les Anglais enlevaient
nos denres en change de leurs draps tait-il plus ou moins avantageux
pour la France, que celui o, grce au produit des manufactures
nationales, elle n'achetait pas de draps aux trangers, mais o elle
avait cess de leur vendre les produits de son sol?_

Cette question, disait en commenant l'auteur du mmoire, paraissait
encore indcise. En effet, d'un ct, beaucoup de fabriques s'taient
formes  Sedan, Carcassonne, Abbeville, Amiens, Lille, Elbeuf. Ces
fabriques enrichissaient les villes o on les avait tablies et
occupaient beaucoup de monde. En outre, la prudence ne voulait-elle pas
que l'on se dispenst de tirer de l'tranger tout ce que l'on pouvait
fabriquer chez soi? On ajoutait qu' l'poque de la plus grande
prosprit de notre commerce avec l'Angleterre, les Anglais taient
tous les ans nos dbiteurs de 10 millions de livres, et qu'en raison du
besoin extrme qu'ils avaient de nos toiles, de nos vins, de nos
eaux-de-vie, de nos sels et de nos chapeaux, non-seulement il n'tait
pas  craindre que la surtaxe dont leurs draps avaient t frapps les
empcht de venir prendre ces divers objets chez nous, mais que, selon
toutes les apparences, ils devraient laisser en France encore plus de
numraire qu'auparavant.

On ne saurait douter que ces raisons n'aient exerc une grande influence
sur les dcisions de Colbert, et il faut bien convenir qu'aujourd'hui
encore les premires d'entre elles ont, dans les questions analogues, de
nombreux et zls partisans. Cependant, les objections que l'on y
faisait ds 1710, avaient aussi une vritable importance, et comme la
question est, pour ainsi dire, encore pendante, on me permettra de les
exposer ici succinctement.

Parmi ces objections, les plus graves taient au nombre de sept:

1 Il se fabriquait avant le tarif de 1667 trois sortes de draps: les
fins, les mdiocres, les grossiers. La France faisait une partie des
mdiocres et tous les grossiers; en somme, elle exportait pour 30
millions de draps sur lesquels, on l'a dj vu, ceux d'Angleterre ne
figuraient que pour 8 millions, et permettaient de faire des
assortiments recherchs par les marchands trangers.

2 Les obstacles apports  l'entre des draps d'Angleterre avaient t
cause que les ngociants de ce pays s'taient mis  fabriquer les draps
mdiocres et grossiers, avaient expdi directement aux trangers les
assortiments que nous tions en possession de leur fournir, et avaient
ainsi fait baisser le dbit de nos draps  l'tranger.

3 L'augmentation de nos tarifs avait port le gouvernement anglais 
lever le prix de nos vins, eaux-de-vie, vinaigres; mais en mme temps
il avait laiss subsister les anciens droits sur les vins de Portugal,
des bords du Rhin, des Canaries, et diminu considrablement, par ces
reprsailles, le dbit qui se faisait des vins franais.

4 Les avantages procurs aux ouvriers des manufactures n'taient pas
comparables au tort fait  l'tat en forant les Anglais d'aller prendre
chez les autres nations les eaux-de-vie qu'ils tiraient des provinces
dont elles faisaient toute la richesse. Telles taient la Champagne, la
Bourgogne, la Provence, la Biscaye, la Guyenne, la Saintonge, le
Languedoc, le Roussillon, la Haute-Bretagne, l'Anjou, la Lorraine, le
Blaisois et l'Orlanais. Depuis que les vins et eaux-de-vie de ces
provinces ne se vendaient plus, un malheureux vigneron qui possdait
pour 800 livres de vins ne pouvait, faute de dbouchs, payer une taille
de 30 livres, ou bien, s'il vendait son vin, c'tait  vil prix, les
Anglais et les Hollandais n'tant plus l pour donner aux produits de
ses terres, par la concurrence qu'ils se faisaient outre eux, leur
ancienne et vritable valeur[456].

5 Il avait fallu tirer d'Espagne tous les ans pour 10 millions de
laine: aussi l'aune de drap fabriqu en France valait 16 livres,
c'est--dire 2 livres de plus qu'on ne vendait auparavant les draps
d'Angleterre.

6 La diminution du commerce avait caus une grande diminution dans le
revenu des fermes publiques;

7 Enfin, malgr tous les encouragements qu'on leur avait accords, les
manufactures ne s'taient pas multiplies; il ne s'y tait point form
de grandes maisons ni de fortunes considrables, et ceux qui avaient eu
l'entreprise de l'habillement des troupes s'taient seuls enrichis.

En rsum, d'aprs le mmoire, le droit de 50 sous par tonneau devait
tre considr comme la premire source du mal; mais l'augmentation du
droit sur les draperies trangres, augmentation dont les fcheuses
consquences taient invitables et pouvaient tre prvues, l'avait
considrablement aggrav.

La conclusion tait qu'il fallait profiter de l'ouverture des
ngociations pour rtablir la libert que les Anglais avaient eue
autrefois de vendre leurs draperies en France, porter notre attention
sur les laines que le royaume pouvait produire, en tirer d'Espagne le
moins possible, et favoriser la contrebande qui se pratiquait entre
Calais et l'Angleterre pour l'introduction des laines de ce pays qui
nous taient utiles. On ne pouvait se flatter, il est vrai, moyennant
ces changements, de ramener le commerce franais au point o il tait en
1659, parce que le cours en avait t drang. A cette poque, en effet,
l'Angleterre tirait tous ses chapeaux de Caudebec, et Lyon lui
fournissait toutes ses toffes de soie; elle avait depuis tabli des
manufactures de ces objets, sans compter celles des draps grossiers que
nous faisions seuls auparavant. D'un autre ct, les Hollandais avaient
dbauch des ouvriers de nos papeteries; ils avaient appris  faire des
toiles  voiles, et ils en approvisionnaient l'Angleterre. Mais on
aurait au moins la perspective d'augmenter le dbit de nos vins et
eaux-de-vie, de nos toiles  voiles, meilleures que celles de la
Hollande, et de nos sels, plus estims que ceux du Portugal[457].

Telles taient les ides que des esprits clairs avaient dj sur la
libert du commerce, il y a plus de cent trente ans[458]. On a vu plus
haut par quels motifs ces propositions pouvaient tre combattues avec
succs en ce qui concernait l'tablissement du droit de tonnage, mesure
indispensable et sans laquelle, vu les ressources des marines
hollandaise et anglaise, la France et t ternellement condamne, sous
ce rapport,  une humiliante et dangereuse infriorit. Mais, ces
rserves faites, il faut convenir que les rsultats attribus 
l'augmentation excessive des tarifs en 1667 n'taient malheureusement
que trop rels, et il est trop vrai encore qu'en se combinant avec la
lgislation sur les grains, cette aggravation produisit dans les
provinces, mais principalement dans les campagnes, l'horrible dtresse
dont les intendants, les vques et les gouverneurs crurent devoir
informer Colbert. Puis enfin,  la mort de ce ministre, l'exagration de
son systme sur le commerce des grains et sur les manufactures,
complique, il est vrai, des consquences d'une guerre dsastreuse,
rduisit le royaume  cet tat dont Vauban a trac le dplorable
tableau. Quoi qu'il en soit, les ngociations entames entre la France
et l'Angleterre, en 1669, pour la conclusion d'un trait de commerce,
ces ngociations o Colbert, domin par l'intrt politique de la
situation, abandonnait, non-seulement le tarif de 1667, mais celui de
1664, demeurrent sans rsultat. Les vnements marchrent plus vite
qu'elles. En 1672, au commencement de la campagne de Hollande, les deux
nations taient unies, contrairement  l'intrt vident de l'Angleterre
et grce aux sductions de toute sorte exerces sur Charles II 
l'instigation de Louis XIV, habile  exploiter au profil de sa politique
les passions de ce prince[459]. Peu de temps aprs, l'Angleterre fora
la main  son roi, et celui-ci dut faire cause commune avec la Hollande.
Enfin, quelques annes plus tard, le 24 fvrier 1677, un trait de
commerce fut sign  Saint-Germain entre la France et l'Angleterre; mais
ce trait semble avoir eu simplement pour objet de rtablir entre les
deux pays les relations qui avaient t interrompues par la guerre, et
il ne stipulait rien en ce qui concernait leurs tarifs rciproques[460].
Or, c'tait le fond de la question, et, comme il arrive dans la plupart
des conventions diplomatiques, crainte de ne pouvoir s'entendre de
longtemps, on n'y toucha pas. D'un autre ct, il est certain, et le
fait est constat par un mmoire manuscrit de Colbert, qu' la paix de
Nimgue la France renona, non sans un vif dplaisir,  son tarif de
1667, et l'on a toujours dit que ce fut en faveur de la Hollande[461].
Pourtant, il n'est fait aucune mention d'une rsolution aussi importante
dans le trait de commerce et de navigation qu'elle signa avec cette
puissance en 1678[462]. La mme faveur fut-elle accorde  l'Angleterre?
Cette supposition n'a rien d'invraisemblable. Mais, ni les documents
officiels, ni les travaux imprims ou manuscrits sur le commerce de la
France avec cette nation ne fournissent aucune indication  ce sujet.




CHAPITRE XVI.

     Effets produits en Hollande par l'augmentation du tarif franais en
     1667.--La vrit sur les mdailles frappes dans ce pays.--Causes
     relles de l'invasion de la Hollande en 1672.--Correspondance de
     Van Beuningen relativement  l'lvation des droits d'entre mis en
     France sur les marchandises trangres.--La Hollande use de
     reprsailles.--Lettres de Colbert sur ce sujet.--Invasion de la
     Hollande et ses suites.--Clauses principales des traits d'alliance
     et de commerce conclus entre la France et la Hollande, en 1678,
     1697 et 1713.


Cependant, en ce qui touchait la Hollande, l'augmentation du tarif
franais en 1667 avait d produire dans ce pays une irritation extrme,
s'il faut en juger par l'amertume de ses rcriminations et par la
vigueur des reprsailles o sa rancune l'entrana. Cette puissance se
trouvait alors dans une position trs-critique et dont il importe de se
rendre compte pour apprcier les graves vnements qui suivirent. Il
est singulier et digne de remarque, a dit Voltaire au sujet de
l'invasion de la Hollande en 1672, que, de tous les ennemis qui allaient
fondre sur ce petit tat, il n'y en et pas un qui pt allguer un
prtexte de guerre[463]. En effet, si les motifs ne manquaient pas, ni
la France ni l'Angleterre, n'avaient, il faut l'avouer, aucun grief
srieux  lui reprocher, et cette absence de raisons  allguer fut
telle, qu'au moment o les prparatifs de Louis XIV se trouvrent
achevs, prise  l'improviste, attre, la Hollande lui fit demander si
c'tait bien contre elle qu'ils taient dirigs.

On a souvent rpt depuis bientt deux sicles, que la Hollande s'tait
attir la colre de Louis XIV par l'orgueil et la vanit de ses
mdailles. Cette explication, si elle tait vraie, serait peu honorable
pour la France, et tmoignerait de la plus dplorable lgret de la
part du roi et de ses minisires. Mais les faits la contredisent
compltement. A la vrit, les Hollandais avaient fait graver une
mdaille ainsi conue: _Assertis legibus; emendatis sacris; adjutis,
defensis, conciliatis regibus; vindicata marium libertate; stabilita
orbis Europ quiete_;--_Les lois affermies; la religion pure; les rois
secourus, dfendus et runis; la libert des mers venge; l'Europe
pacifie_. Mais cette mdaille ayant veill la susceptibilit de Louis
XIV, ils en firent briser le coin[464]. Il est vrai encore qu'on
reprocha  l'ambassadeur Van Beuningen d'en avoir fait graver une dans
laquelle, nouveau Josu, il commandait au soleil de s'arrter: _Sta,
sol_, ce qui et t en mme temps une allusion  la fameuse devise _Nec
pluribus impar_ et aux conqutes du roi, suspendues en 1667 par le
trait d'Aix-la-Chapelle, o Van Beuningen, ngociateur principal de ce
trait, n'avait pu obtenir toutefois qu'on donnt  la France la
Franche-Comt au lieu de la Flandre espagnole. Mais cette accusation
tait une vritable calomnie, et, ds qu'il en fut inform, Van
Beuningen crivit  M. de Lionne pour dmentir le bruit qu'on avait
rpandu,  quoi M. de Lionne rpondit qu'on tait persuad  la cour de
la vrit de ce qu'il disait. Il rsulte mme, d'une lettre de Van
Beuningen, que la mdaille dont il s'agit n'avait exist que dans
l'imagination de ses ennemis[465].

L'invasion de la Hollande eut donc des causes plus srieuses que
celle-l. Une d'elles, on l'a dj vu par l'extrait du trait secret
entre Louis XIV et Charles II, fut l'audace de ces rpublicains, de _se
vouloir riger en souverains arbitres et juges de tous les autres
protentats_, tmoin le rle qu'ils avaient jou lors du trait
d'Aix-la-Chapelle; l'autre, et elle ne fut pas moins dterminante que la
premire, fut l'augmentation de droits dont les tats gnraux
frapprent les vins et eaux-de-vie de France, en reprsailles des droits
normes mis sur leurs draperies en 1667. Ainsi, ce que l'on croit avoir
t principalement une guerre de mdailles fut en grande partie une
guerre de tarifs.

     Le germe de la guerre de 1672, dit a ce sujet l'_Encyclopdie_,
     fut dans le tarif de 1667. Sans ce tarif, qui aigrit les esprits et
     les porta  toute sorte de mauvais traitements contre la France,
     quel intrt les Hollandais pouvaient-ils avoir  indisposer un roi
     tel que Louis XIV?... Mais le nouveau tarif attaquait
     essentiellement leur commerce. C'tait les blesser dans la partie
     la plus sensible de leur existence; ds lors, ils crurent ne devoir
     plus rien mnager[466].

On n'a pas oubli l'motion que produisit en Hollande l'tablissement du
droit de 50 sous par tonneau sur tous les navires trangers qui
frquenteraient nos ports. Un an aprs, l'Acte de navigation porta  la
marine hollandaise un coup plus funeste encore. Puis, vint
l'augmentation de notre tarif, suivie presque aussitt d'une autre
augmentation tellement forte qu'elle quivalait  une vritable
prohibition. Et tout cela frappait la Hollande au moment mme o elle
venait d'atteindre au plus haut point de sa splendeur, coup sur coup,
sans qu'elle et en quelque sorte le temps d'aviser, de chercher
d'autres dbouchs ou de modifier sa fabrication. Certes, c'tait l une
situation funeste, qui a, de nos jours, par intervalles, des quivalents
chez les nations, chez les villes exclusivement manufacturires, parce
que le propre de l'industrie est de se dvelopper dans des proportions
pour ainsi dire gomtriques, sans rapport certain avec les besoins, ou
du moins avec la possibilit de les satisfaire, ce qui est cause qu'elle
n'est jamais si prs d'une crise qu'au moment o elle occupe le plus de
bras. On conoit donc que cet tat de choses ait arrach un long cri
d'alarme  la Hollande, qu'elle se soit fortement dbattue, malgr les
intrts politiques qui la poussaient vers la France, pour chapper aux
liens dont celle-ci voulait l'enchaner, et il est bien vident que, si
Colbert avait pu ruiner ses manufactures sans dterminer un contre-coup
fatal  l'agriculture franaise, son plan et t inattaquable. Mais un
pareil rsultat tait tout simplement impossible, et, par malheur, 
dfaut des enseignements de la science encore  natre, Colbert, homme
de dtails et d'action, n'avait ni le coup d'oeil assez lev, ni le
gnie ncessaire pour dcouvrir les vices du systme o il s'tait si
rsolument engag.

Dj, vers le commencement de 1667, on pouvait voir se former 
l'horizon l'orage qui clata cinq ans aprs. Le ngociateur de
l'alliance offensive et dfensive de 1662, l'adversaire aussi habile
qu'obstin du droit de tonnage, Van Beuningen tait de nouveau  Paris
en qualit de ministre extraordinaire. Ce Van Beuning, dit Voltaire,
tait un chevin d'Amsterdam qui avait la vivacit d'un Franais et la
fiert d'un Espagnol. Il se plaisait  choquer, dans toutes les
occasions, la hauteur imprieuse du roi, et opposait une inflexibilit
rpublicaine au ton de supriorit que les ministres de France
commenaient  prendre. On lui attribuait mme,  ce sujet, quelques
paroles assurment trs-contestables. _Ne vous fiez-vous pas  la
parole du roi?_ lui demandait un jour M. de Lionne dans une
confrence.--_J'ignore ce que veut le roi_, aurait rpondu Van
Beuningen, _je considre ce qu'il peut_[467]. Il faut ajouter,  son
honneur, qu'au tmoignage de M. d'Estrades, ambassadeur de France en
Hollande, les deux frres de Witt, Van Beuningen et Beverning, taient
alors les seuls membres des tats gnraux incapables de se laisser
gagner[468].

Le 14 janvier 1667, Van Beuningen crivit  La Haye qu'il ne s'occupait
d'aucune affaire avec tant de zle et d'application que des
manufactures, attendu qu'il en connaissait toute l'importance. Plusieurs
seigneurs de la cour gotaient, disait-il, les raisons dont il se
servait pour leur persuader qu'il n'tait pas dans l'intrt du royaume
de _bander si fort cette corde_, et Colbert lui-mme paraissait en
sentir la force, mais pas assez pour l'engager  renoncer  son dessein
d'tablir des manufactures de draps, dont le succs lui semblait
incertain tant que le commerce des draps de la Hollande serait libre. Il
est  craindre, ajoutait Van Beuningen, que nous ne soyons obligs
d'avoir recours aux voies de _rtorsion_; nanmoins, je crois que ce ne
doit point tre avant la paix[469].

Quelques jours aprs, le 20 janvier, Jean de Witt lui rpondit de La
Haye qu'on y tait dans la mme inquitude, par rapport aux
manufactures, mais que les moyens de rtorsion seraient impraticables, 
cause de la diversit de conduite des Amirauts, dont l'une ne
manquerait pas de relcher plus que l'autre pour attirer le dbit de son
ct, comme cela se pratiquait tous les jours  l'gard des manufactures
d'Angleterre qui taient si expressment dfendues. Cependant, Colbert
poursuivait obstinment ses projets, et au mois d'aot 1667 il modifia
une partie du tarif. Alors, Van Beuningen crivit qu'on s'tait bien
ht dans la conjoncture prsente, et avant la conclusion de la paix, de
dfendre les draps et plusieurs autres _manufactures_ de la Hollande,
que celui par les mains de qui ces choses se faisaient _agissait avec
plus de fermet que de circonspection_, mais que, puisque les Franais
repoussaient toutes les manufactures de la Hollande, il faudrait bien
trouver un moyen, les plaintes tant inutiles, de les empcher de
_remplir ce pays des fleurs, et de lui tirer par l le plus clair de
son argent comptant_. A quoi Jean de Witt rpondait, le 5 mai, par le
retour du courrier: Il ne reste plus que la voie de rtorsion  opposer
aux nouveaux droits mis sur nos manufactures, ou plutt  la dfense
indirecte qu'on en a faite.

Mais ce n'taient l que les prliminaires de la guerre de reprsailles
dont on se menaait, du reste, de part et d'autre. En 1668, Van
Beuningen quitta Paris, o sa position tait devenue trs-difficile,
soit  cause de son opposition au systme dominant, soit encore pour la
roideur et l'inflexibilit de ses formes. La correspondance de Colbert
de l'anne 1669 et des annes suivantes fait voir quels souvenirs il y
avait laisss, et tmoigne d'une antipathie personnelle trs-prononce.
Malgr l'opiniastret et la trop grande prsomption du sieur Van
Beuningue, crivait Colbert le 29 mars 1669  M. de Pomponne, au sujet
de la prise d'un navire franais par les Hollandais, il faut toujours
faire les instances dans les formes prescrites, afin que nous puissions
avoir de bonnes raisons quand le roi accordera des lettres de
reprsailles[470].

Dans d'autres lettres des 31 mai, 21 juin et 25 novembre 1669, Colbert
parle _de la chaleur, de l'emportement des imaginations du sieur Van
Beuningue, qui causeront  son pays les plus grands prjudices qu'il ait
reus_. Puis, vers la mme poque (2 aot 1669), il prie M. de Pomponne
d'avoir l'oeil sur la modration du page des vins du Rhin, dont Van
Beuningue les menace depuis si longtemps, et sur les moyens que celui-ci
entend pratiquer pour empcher l'enlvement de nos vins et de nos autres
denres et marchandises. A ce sujet, d'ailleurs, Colbert ne pensait pas
que cette menace,  l'aide de laquelle les tats gnraux espraient
l'effrayer, dt causer un grand prjudice  la France, et voici sur quoi
il se fondait. Suivant lui, trois ou quatre mille navires hollandais
venaient tous les ans enlever nos vins dans la Garonne et la Charente;
ils les portaient dans leurs pays, o ces vins payaient des droits
d'entre, et la consommation locale en absorbait le tiers. Quant au
reste, vers le mois de mars ou d'avril, lorsque la mer devenait libre,
ils l'exportaient, soit en Allemagne, soit dans la Baltique, d'o ils
revenaient chargs de bois, chanvre, fer, etc. Si donc les Hollandais
augmentaient l'impt sur nos vins, sans diminution pour ce qui devait
tre rexport, ils s'exposaient  ce que les Anglais et les Franais
leur enlevassent ce commerce de transport, qui tait toute leur
puissance. Si, au contraire, ils ne surimposaient que les vins consomms
en Hollande, ils ne pouvaient retrancher cent cinquante ou deux cents
barriques de leur consommation sans retrancher en mme temps la
subsistance  vingt matelots[471]. Aussi Colbert disait-il qu'ils ne
pouvaient nous faire un petit mal sans qu'ils s'en fissent un grand, et
qu'ils avaient agi comme celui qui joue avec 100,000 cus de fonds
contre un autre qui n'a rien du tout, c'est--dire qu'ils n'avaient rien
 gagner et que nous pouvions gagner beaucoup[472]. Peut-tre la
comparaison n'tait-elle pas fort juste. On comprend trs-bien, en
effet, que les trois ou quatre mille navires hollandais qui chargeaient
prcdemment nos vins dans la Garonne ou dans la Charente, venant 
cesser, pour un motif quelconque, de frquenter nos ports, la France
devait en prouver un dommage considrable. Mais il parat que la
chaleur, l'emportement et les imaginations imputs  Van Beuningen
taient communicatifs; car de nombreux passages de la correspondance de
Colbert prouvent que, dans cette question, lui-mme s'tait mal prserv
des dfauts qu'il reprochait  l'ancien ambassadeur hollandais.

Voici maintenant les pices qui constatent la part que prit Colbert  la
dclaration de guerre de 1672. Les extraits suivants de sa
correspondance paratront sans doute assez concluants.

     _5 avril 1669,  M, de Pomponne_.--Je trouve la conduite de
     Messieurs les Estats tirannique sur tout ce qui concerne le
     commerce, mais je doute fort que Sa Majest soit rsolue de la
     souffrir.

Les reprsailles de la Hollande se firent attendre pendant quatre ans.
Puis, au mois de novembre 1670, aprs avoir longtemps hsit et menac
sans rien obtenir, les Hollandais augmentrent les droits d'entre sur
les vins et eaux-de-vie de France et sur d'autres articles de nos
manufactures[473]. Aussitt M. de Pomponne en informa Colbert qui lui
rpondit:

     21 _novembre_ 1670.--Si cet avis est vritable, il y aura lieu
     d'examiner les moyens de leur rendre la pareille,  quoy nous
     n'aurons pas beaucoup de difficult, d'autant qu'ils contreviennent
     directement au trait en donnant l'exclusion  nos eaux-de-vie;
     mais ils ont accoustum en d'autres occasions, mesmes plus
     importantes, de ne pas faire grand cas des traits; le mal est pour
     eux que je ne vois pas le roy en rsolution de le souffrir, comme
     par le pass, et j'espre que vous verrez dans peu qu'ils auront
     tout lieu de se repentir d'avoir commenc cette escarmouche.

Quelque temps aprs, M. de Pomponne ayant confirm la nouvelle relative
 cette augmentation de droits, Colbert lui crivit ce qui suit:

     2 _janvier_ 1671.--Je puis vous assurer que c'est un pas bien
     hardi pour les Estats. Nous verrons par la suite du temps qui aura
     eu raison sur ce sujet, ou ceux qui ont prtendu donner de la
     crainte et faire du mal au royaume par ces moyens, ou ceux qui
     n'ont pas voulu prendre cette crainte ni apprhender ce mal.

On comprend,  la lecture de ces lettres, qu' l'poque o elles furent
crites l'invasion de la Hollande tait dj projete, et que, loin de
s'opposer  ce dessein, qui tait le rve de toute la cour, mais dans
des vues diverses, Colbert dut le seconder de toute son influence.
Enfin,  tous les motifs que l'on vient d'exposer, il est permis d'en
ajouter un autre qui n'agissait pas moins fortement sur son esprit:
c'tait la prosprit toujours croissante de la Compagnie des Indes
orientales de Hollande, compare aux mcomptes de la Compagnie
franaise, dont la situation, malgr des sacrifices et des soins
incessants, empirait tous les jours.

On sait ce qui arriva. Au mois de mai 1672, Louis XIV entra en campagne
 la tte d'une arme de cent trente mille hommes, la plus brillante que
la France ait jamais vue sous les drapeaux, car toute la noblesse du
royaume s'tait disput l'honneur d'en faire partie, et l'or et l'argent
resplendissaient sur tous les uniformes. A la tte de cette arme, il y
avait Cond, Turnne, Luxembourg, Vauban. Malheureusement Louvois y tait
aussi, Louvois administrateur svre, actif, vigilant, mais bassement
jaloux de Cond, de Turenne, et qui fit manquer plusieurs fois le but
principal de la campagne en excitant Louis XIV, dont il dominait
l'esprit,  repousser leurs plans. Jamais, d'ailleurs, plus faciles
triomphes que ceux dont le commencement de cette campagne fut marqu. La
plupart des villes se rendirent sans attendre qu'on en fit le sige, et
celles qui auraient pu le mieux rsister furent vendues pour quelque
argent par les officiers chargs de les dfendre. On connat aujourd'hui
la vrit sur ce fameux passage du Rhin, disput seulement pour la forme
par quatre  cinq cents cavaliers et deux rgiments d'infanterie sans
canon, tant la panique tait grande et l'ennemi mal dirig,  dessein,
dit-on, par le prince d'Orange. Abandonn, trahi de tous cts, Jean de
Witt fit implorer la paix par quatre dputs, et c'est alors que la
malfaisante influence de Louvois fut surtout fatale  la France. Louvois
fit revenir ces dputs plusieurs fois avant de vouloir les couter, il
les reut ensuite avec une insupportable fiert, mla la raillerie 
l'insulte, et, malgr les sages avis de M. de Pomponne, alors ministre
des affaires trangres, dont,  son instigation, les conseils furent
carts comme l'avaient t ceux de Turenne et de Cond, le roi repoussa
durement les propositions des dputs. Entre autres conditions
dgradantes, Louvois voulait que la Hollande envoyt tous les ans 
Louis XIV une mdaille d'or portant qu'elle tenait sa libert de ce
prince. Ce fut le signal d'une rvolution. Les chefs de ce qu'on
appelait le parti de la paix, le parti franais, Jean et Corneille de
Witt, furent massacrs, le prince d'Orange, matre enfin, rgla,
exploita l'effervescence populaire, et un an aprs, il ne restait  la
France, de sa conqute, que des mdailles, un arc de triomphe et les
germes d'une guerre qui dura quarante ans[474]. Puis,  la paix de
Nimgue, elle fut oblige d'abandonner le tarif de 1667, principale
cause de la guerre. Bien plus, l'article 7 du trait sign  Nimgue
entre la France et les Provinces-Unies stipula qu' l'avenir _la
libert rciproque du commerce dans les deux pays ne pourrait tre
dfendue, limite ou restreinte par aucun privilge, octroi, ou aucune
concession particulire, et sans qu'il ft permis  l'un ou  l'autre de
concder ou de faire  leurs sujets des immunits, bnfices, dons
gratuits ou autres avantages_[475]. Ainsi, par cet article, le
gouvernement franais se voyait dpossd du droit d'tablir des
Compagnies privilgies, d'accorder des encouragements efficaces 
certaines manufactures; et ces conditions durent paratre singulirement
humiliantes  Colbert. Heureusement, on ne le fora pas  consentir 
l'abolition du droit de 50 sous par tonneau en faveur des navires
hollandais. Mais cette nouvelle concession, coup funeste port  son
systme pour l'augmentation de nos forces maritimes, fut exige de la
France en 1697,  la paix de Ryswyck; et plus tard, en 1713, la Hollande
en obtint le renouvellement  Utrecht, par article spar[476].




CHAPITRE XVII.

     Budget des dpenses de l'anne 1672.--Mesures financires et
     affaires extraordinaires ncessites par la guerre.--normes
     bnfices des traitants dans ces sortes d'affaires.--Cration de
     nouveaux offices nuisibles  l'agriculture et 
     l'industrie.--Colbert force tous les corps d'tats  s'organiser en
     communauts, moyennant une taxe.--Il met pour la premire fois les
     postes en ferme et fait adopter un nouveau tarif.--L'tat s'empare
     du monopole du tabac.--mission de nouvelles rentes.--Opinion de
     Colbert, de Louvois et de M. de Lamoignon sur les
     emprunts.--Cration de la caisse dite _Caisse d'emprunt_.--Au
     retour de la paix, Colbert s'empresse de rembourser les rentes
     mises  un taux onreux.--Rsum des oprations financires de son
     administration.--Projet qu'il avait de rgler toujours les dpenses
     sur les recettes.


Le budget des dpenses ordinaires de 1672 avait t rgl  71,329,020
livres. Huit mois auparavant le roi lui-mme en avait arrt le dtail
comme il suit:

  PROJET DES DPENSES DE L'TAT POUR L'ANNE 1672[477].

  Maisons royales                                             8,500,000 liv.
  Extraordinaire  cause de l'quipage d'arme                  300,000
  tapes                                                      2,000,000
  Traits en Allemagne                                        2,468,000[478]
  Angleterre                                                  3,000,000
  Sude                                                       1,200,000
  Ambassades                                                    400,000
  Comptant s mains du roy                                      800,000[479]
  Btiments                                                   2,200,000
  Menus dons et voyages                                         500,000
  Dpenses extraordinaires                                    2,000,000
  La Bastille                                                   100,000
  Marine                                                      7,000,000
  Galres                                                     1,500,000
  Fortifications du dedans du royaume                           800,000
  Ligues suisses                                                200,000
  Commerce et manufactures                                      150,000
  Canal de jonction des deux mers                               300,000
  Ouvrages publics                                              100,000
  Pav de Paris                                                 100,000
  Remboursements                                                200,000
  Extraordinaire des guerres, artillerie et fortifications   33,321,020
  Gratifications aux officiers d'arme                          200,000
  Pain de munition                                            4,000,000
                                                              ___________
                            TOTAL[480]                       71,339,020

Ainsi, la liste civile du roi s'levait alors, en y comprenant
l'allocation pour les maisons royales, le _comptant_, les menus dons et
voyages, les dpenses extraordinaires, les btiments et les
gratifications aux officiers,  14,200,000 liv., c'est--dire au
cinquime du budget de l'tat. Mais il ne faut pas oublier, je le
rpte, que ni les frais d'administration des provinces, ni les frais de
perception de l'impt, ni les gages des officiers publics ne figuraient
 cette poque dans le budget.

Telle fut la dpense projete pour 1672. La dpense effective fut de
87,928,561 livres[481]. En 1670, pendant la paix, la dpense projete
avait t d'environ 70 millions, et la dpense effective de 77 millions.
Les crdits supplmentaires datent, on le voit, d'aussi loin que les
budgets. Pendant les annes suivantes, la continuation de la guerre
enfla de plus en plus le chiffre des dpenses, qui furent liquides 
131 millions pour 1679. Enfin, la ncessit de solder les dpenses
arrires porta ce chiffre  141 millions en 1681, et  200 millions en
1682. Il fut rgl  115 millions en 1683, anne o mourut Colbert[482].

Pour faire face  cet accroissement de charges, Colbert fut oblig
d'avoir recours  ce qu'on appelait alors les _affaires
extraordinaires_. Dans le nombre de ces affaires, la cration d'offices
jouait d'ordinaire un grand rle, et, comme rien n'tait plus facile,
c'est par l que l'on commenait toujours. C'tait pourtant un expdient
dtestable qui aggravait un mal dj grand; mais, cette fois encore, il
fallut le subir. Colbert augmenta d'abord le prix des charges de
secrtaires du roi, trsoriers de France, notaires, procureurs; et
ceux-ci durent verser au Trsor, moyennant une lvation de gages
correspondante, le montant de l'augmentation  laquelle ils avaient t
taxs.

En mme temps, on cra pour 900,000 livres de rente, on tablit des
taxes sur les maisons bties  Paris en dehors des limites traces en
1638, on vendit les matriaux de la halle aux draps et aux toiles, et de
toutes les choppes appartenant au roi dans la nouvelle enceinte de la
capitale, expdient ncessairement impopulaire, qui suscita contre
Colbert une irritation extrme. Ces diverses affaires et quelques autres
devaient rapporter 14,320,000 livres; mais l'habitude de tout mettre en
ferme, et sans doute aussi l'urgence des besoins, furent cause qu'on
s'adressa  ces _traitants_ si durement ranonns, il y avait  peine
dix ans, par la Chambre de justice. Se souvenant du pass et pleins de
prcautions pour l'avenir, ceux-ci exigrent une remise d'un sixime,
pour laquelle on leur dlivra une ordonnance de comptant de 2,333,333
livres, qui les mettait  l'abri de toute poursuite ultrieure. Quant
aux autres bnfices attachs  l'affaire, ils furent valus par
Colbert lui-mme  1,320,000 livres. Sur un impt de 14,320,000 livres
l'tat toucha donc 11,666,667 livres. Il est vrai que les traitants
consentirent  lui donner 3 millions comptant, et le surplus en dix
paiements chelonns de trois en trois mois,  dater de l'enregistrement
de l'dit[483].

Ainsi, le gouvernement tait entran de nouveau dans ces _affaires
extraordinaires_, pouvantail des populations pendant tant d'annes, et
qui leur rendaient les noms des traitants et de leurs commis si
justement odieux. Malheureusement, tout ne se borna pas l, et les
suites de cette fatale campagne de 1672 provoqurent un grand nombre
d'autres affaires de ce genre. Parmi les offices crs  cette poque,
il faut citer, comme autant d'entraves apportes au dveloppement de
l'agriculture et de l'industrie, les vendeurs de veaux, cochons de lait
et volailles, cuirs et mares, les jaugeurs et courtiers de toute sorte
de liqueurs, les mesureurs de grains, mouleurs de bois, courtiers de
foin, etc., etc. Les exemptions de tailles accordes  divers officiers,
moyennant finance, rapportrent 3 millions; les taxes sur les trangers
naturaliss, 500,000 livres. Enfin, le montant des affaires
extraordinaires pendant cette priode du rgne de Louis XIV s'leva 
150 millions, sur lesquels les traitants prlevrent un sixime pour
leur remise, sans compter leurs autres profits. Il n'est pas jusqu'
l'industrie qui n'et  souffrir dans son organisation mme de cette
gne du Trsor; car cet dit, dont il a dj t question, portant que
_ceux qui font profession de commerce, denres ou arts, qui ne sont
d'aucune communaut, seront tablis en corps, communauts et jurandes,
et qu'il leur sera accord des statuts_, date du mois de mars 1673.
Cette affaire, dit Forbonnais, produisit 300,000 livres, et il ajoute
avec raison: Cela valait-il la peine de mettre des hommes si utiles 
la merci des traitants, et de donner un exemple qui devint si pernicieux
sous le ministre suivant[484]?

Une mesure vritablement utile, et qui n'eut aucun de ces inconvnients,
fut la cration d'une ferme spciale pour les postes comprises
jusqu'alors dans le bail des aides pour une somme insignifiante.
Institues par Louis XI, en 1464, dans un but purement politique,
_estant moult ncessaire et important  ses affaires et son Estat_,
porte l'ordonnance, _de savoir diligemment nouvelles de tous costs, et
y faire, quand bon luy semblera, savoir des siennes_, les postes
n'avaient pas tard, par la force des choses,  devenir un tablissement
d'une utilit gnrale; mais, mal surveilles pendant longtemps, livres
en quelque sorte, en ce qui concernait la fixation des taxes, au bon
plaisir de ceux qui s'en appliquaient le produit, elles ne rapportaient,
mme pendant la premire moiti de l'administration de Colbert, que
100,000 livres  l'tat, et les commis seuls y faisaient fortune. On
trouve dans les _Trs-Humbles Remontrances_ adresses au roi, en 1654,
par les Six corps des marchands de Paris, que des exactions intolrables
avaient lieu, contrairement aux rglements sur le port d pour les
lettres, exactions dont il ne fallait point d'autres preuves, disaient
les marchands, que le prompt enrichissement de ceux qui s'en mlaient,
lesquels, de petits commis et distributeurs de lettres, se trouvaient
dans peu de temps, en tat de devenir matres et d'acheter des charges
considrables. Colbert spara les postes du bail des aides, et adopta
un nouveau tarif trs-libral dont on s'est bien, cart depuis. D'aprs
ce tarif, qui ne comptait que quatre taxes (de 2  5 sous), les lettres,
pour des distances de vingt-cinq lieues, ne payrent que 2 sous, et
celles pour les plus grandes distances 5 sous, qui s'augmentaient de 1
sou seulement, pour chaque zone, quand la lettre tait double. Colbert
mit donc le produit des postes en ferme, et l'tat retira 1,200,000
livres du premier bail[485]. En mme temps, il obtint environ 500,000
livres de la ferme du tabac, dont la culture, libre jusqu'alors, fut
restreinte  quelques localits. Au retour de la paix, Colbert aurait
bien voulu revenir au rgime de la libert. On lit  ce sujet, dans un
de ses mmoires sur les finances: Il faut abolir la ferme du tabac et
celle du papier timbr, qui sont prjudiciables au commerce du royaume.
Mais il n'tait plus temps; car, de 500,000 livres la ferme du tabac
s'tait bientt leve  1,600,000 livres, et non-seulement ses
successeurs se gardrent bien de donner suite  ses vues, mais, pour
rprimer la contrebande si aise  faire, si sduisante,  cause des
facilits que prsentait la culture de cette plante  laquelle le climat
de la France convenait si bien, ils imitrent la rigueur qu'il avait
porte dans ses rglements sur les manufactures, et prononcrent la
peine du carcan contre tous ceux qui auraient cultiv le tabac sans
autorisation[486].

Enfin, un grand nombre de petites proprits dpendant du domaine furent
alines, et des droits qui causrent une motion extraordinaire dans
tout le royaume, principalement dans les provinces de Bretagne et de
Guyenne, furent tablis, en 1674, sur la vaisselle d'tain et le papier
timbr. On trouvera dans le chapitre suivant des dtails relatifs aux
troubles graves qui clatrent  cette occasion.

Cependant, toutes ces ressources tant insuffisantes pour subvenir aux
besoins de la guerre, force fut de recourir aux emprunts et de crer des
rentes. Colbert ne s'y dcida et ne s'y laissa contraindre en quelque
sorte qu' la dernire extrmit. Il avait pour cet expdient financier,
le plus simple et le plus facilement praticable, mais par cela mme le
plus dangereux, une rpugnance instinctive des plus nergiques, et ce
qui se passa aprs sa mort a prouv combien ses craintes taient
fondes. Suivant lui, ce qu'il y avait de plus ruineux pour un tat,
c'tait le crdit ou l'abus du crdit, si voisins l'un de l'autre, et
plutt que d'y avoir recours il et prfr des affaires extraordinaires
plus impopulaires encore que le bail des choppes et les droits tablis
sur la vaisselle d'tain ou sur le papier timbr. Un de ses
contemporains a dit, et l'on a rpt aprs lui, qu' l'poque o la
Chambre de justice svissait contre les financiers, rvolt, indign des
gaspillages qui s'taient commis, Colbert avait fait rendre un dit
portant peine de mort contre quiconque prterait de l'argent au
roi[487]. Mais aucun recueil ne fait mention d'un pareil dit. Quoi
qu'il en soit, la rpulsion de Colbert pour les emprunts est constante,
et il n'est pas moins certain qu'il dut emprunter  des conditions
exorbitantes, malgr la sage prcaution qu'il avait prise, en 1673,
d'admettre les trangers  acqurir des rentes sur l'Htel-de-Ville,
avec la facult d'en disposer comme les Franais[488]. Cette seule
mesure prouverait au besoin que Colbert comprenait fort bien l'emploi,
la puissance du crdit, et c'est mme parce qu'il trouvait cette arme
trop puissante qu'il craignait d'y accoutumer un roi dont il savait les
dispositions  en abuser. M. de Lamoignon raconte que Louvois redoutait
les impts parce qu'ils auraient fait dcrier la guerre, et qu'il
prfrait les emprunts. Par le mme motif, Colbert prfrait l'impt 
l'emprunt. Mais le crdit de Louvois tait alors tout-puissant, et le
vent soufflait  la guerre. Il fallut donc prendre un parti. Avant de se
dterminer entre une augmentation d'impts ou un emprunt, Louis XIV
consulta M. de Lamoignon, qui ne fut pas de l'avis de Colbert. On se
souvient du portrait que le premier prsident a fait de ce ministre et
des motifs d'antipathie qui existaient entre eux. A l'issue de cette
confrence Colbert dit  M. de Lamoignon: Vous triomphez, vous pensez
avoir fait l'action d'un homme de bien; eh! ne savais-je pas comme vous
que le roi trouverait de l'argent  emprunter? Mais je me gardais avec
soin de le dire. Voil donc la voie des emprunts ouverte! Quel moyen
restera-t-il dsormais d'arrter le roi dans ses dpenses? Aprs les
emprunts il faudra les impts pour les payer, et si les emprunts n'ont
point de bornes, les impts n'en auront pas davantage[489].

On emprunta donc, mais je le rpte,  des conditions trs-onreuses,
malgr l'appel fait aux trangers. En 1665, Colbert avait rduit
l'intrt au denier 20; au mois de fvrier 1672 l'intrt des sommes
prtes au roi fut lev exceptionnellement au denier 18; mais ce taux
fut de beaucoup dpass, et l'intrt commun des emprunts fut au denier
16 et 14, de 7  7 1/2 pour 100 et souvent davantage. En un mot, dit
Forbonnais, dans la plupart des emprunts faits de 1672  1679, l'tat
toucha 75 et 70 pour 100. En mme temps, Colbert tablit ce qu'on appela
alors la _caisse d'emprunt_. Cette caisse, qui rendit de grands services
pendant la guerre, recevait en dpt les sommes que le public y portait,
et qu'elle remboursait  bureau ouvert avec un intrt de 5 pour 100,
genre d'opration que la Banque de France fait aujourd'hui  raison de 2
pour 100 d'intrt.

Aussitt que la paix fut signe, le premier soin de Colbert fut de
rtablir l'quilibre dans ce budget o il avait eu jadis tant de peine 
mettre un peu d'ordre. Pour cela, il fit un premier remboursement de
rentes au moyen d'un emprunt que le retour de la paix avait permis
d'oprer au denier 20. Les circonstances de ce remboursement mritent
d'tre signales. Quand Colbert vit que le nouvel emprunt russissait,
il annona que le Trsor rembourserait les anciennes rentes  bureau
ouvert, en change des titres, sur le taux de la cration des emprunts
faits pendant la guerre, et au denier 15 pour les emprunts d'une poque
antrieure. Naturellement, les rentiers se firent prier. Alors Colbert
ordonna que le remboursement se ferait chaque anne en commenant par
les constitutions les plus anciennes, et il dclara irrvocablement
dchus de tous droits les rentiers qui n'auraient pas produit leurs
titres au 31 dcembre 1683. C'est ainsi que plusieurs emprunts de 1
million de rentes chacun au denier 20, lui permirent d'teindre les
engagements consentis  un taux plus onreux. On vit alors encore une
fois, sous l'administration de Colbert, ce que peuvent l'amour de
l'ordre, la fermet, la prvoyance pour les intrts sacrs de l'avenir,
au milieu des situations en apparence les plus dsespres. Cinq ans
aprs la paix de Nimgue, la plupart des alinations taient dgages et
les offices inutiles, crs pendant la guerre, rembourss; les
anticipations n'taient plus que de 7 millions; la caisse des emprunts
ne devait que 27 millions; enfin, la dette publique constitue tait
rduite  8 millions de rentes, chiffre auquel Colbert l'avait ramene
une premire fois avant la guerre, et qu'il avait la prtention de ne
vouloir jamais dpasser en temps de paix[490].

Rsumons ici les consquences financires de l'administration de
Colbert.

En 1661, ce ministre trouva les impts  84 millions, desquels il
fallait dduire, pour le service des rentes et des gages ou traitements,
un peu plus de 52 millions. Il restait donc au Trsor un revenu net de
prs de 32 millions, et ses dpenses ordinaires taient de 60 millions.
Dficit annuel, 28 millions.

En 1683, poque o mourut Colbert, le produit des impts tait de 112
millions, sur lesquels il y avait  dduire, pour rentes et gages, 23
millions. Le revenu du Trsor tant de 89 millions et ses dpenses
ordinaires de 96 millions, il y avait donc 7 millions seulement
d'anticipations, et l'on peut se figurer quelle et t la situation des
finances  cette poque sans la guerre, dsastreuse pour elles, que l'on
venait de traverser.

Ainsi, Colbert, malgr une rduction de 22 millions sur les tailles,
avait augment le produit gnral des impositions de 28 millions, et
diminu les rentes et gages de 29 millions, ce qui reprsentait en
ralit pour l'tat un bnfice net de 57 millions[491].

Il n'y a rien  ajouter  de tels chiffres. Certes, la plupart des
_affaires extraordinaires_ auxquelles consentit ce ministre, notamment
l'obligation pour les mtiers libres de se constituer en communauts, et
la cration d'une multitude d'offices onreux  l'agriculture, taient
de fcheux expdients, et il et beaucoup mieux valu, pour n'en pas
venir l, mettre 2 ou 3 millions de nouvelles rentes. Sans doute
encore, il et t bien prfrable, au lieu d'affermer  des traitants
les douanes, les postes, la vente du tabac, du papier timbr, etc., de
confier l'exploitation de ces produits  autant de rgies; ce qui aurait
eu le double avantage de dlivrer les contribuables des vexations des
traitants et de faire rentrer au Trsor les normes bnfices que
ceux-ci ralisaient[492]. Mais cette part faite aux vices de son systme
et aux habitudes de son temps, on ne saurait assez louer la double
proccupation que Colbert eut toujours et qui perce dans tous ses actes:
1 d'galiser autant que possible le fardeau des charges publiques, au
moyen de l'impt sur les consommations, puisque celui sur la taille ne
comportait pas alors cette galisation; 2 de rgler les dpenses sur
les recettes.

Heureuse la France si, dans les crises qu'elle traversa depuis, la
Providence lui et envoy des ministres qui eussent apport dans
l'administration des finances publiques la mme svrit, la mme
conomie, les mmes principes! Au contraire,  la mort de Colbert, le
parti de la guerre se lana, libre de tout frein, dans la voie si
prilleuse des emprunts; et trente-deux ans aprs, en 1715, la dette
publique tait monte d'environ 160 millions  2 milliards[493].




CHAPITRE XVIII.

     Des Parlements et des tats gnraux des provinces pendant
     l'administration de Colbert.--Opposition du Parlement et des tats
     de Bourgogne.--Dtails sur les _dons gratuits_.--Dix membres des
     tats de Provence sont exils en Normandie et en Bretagne.--Le
     Parlement de Paris.--Colbert propose au roi de donner des
     gratifications  ceux de la Compagnie qui ont bien servi.--Rponse
     de Louis XIV  ce sujet.--Un prsident de Chambre du Parlement de
     Toulouse est exil.--Lettre de Louis XIV relative  l'impt sur le
     papier timbr rtabli depuis la guerre.--Rvolte de Bordeaux en
     1548.--Nouvelle rvolte au sujet d'une marque tablie sur la
     vaisselle d'tain.--Curieux dtails fournis par un commis du
     receveur gnral de Bordeaux.--Lettre de l'intendant de Guyenne 
     Colbert.--L'agitation gagne les provinces limitrophes.--Une
     nouvelle tentative d'insurrection est svrement rprime 
     Bordeaux.--Troubles en Bretagne.--Lettres de M. de Chaulnes,
     gouverneur de la province, de M. de Lavardin, lieutenant gnral,
     de Mme de Svign.--Opposition et exil du Parlement.--Punition
     et _penderie_ des rvolts.


On se figure sans peine que l'tablissement de cette multitude de
droits, dont il a t parl, n'eut pas lieu sans une vive opposition.
Cette opposition, je l'ai dj dit, fut surtout des plus violentes en
Guyenne et en Bretagne, o les rvolts prirent les armes et tinrent
pendant quelque temps le gouvernement en chec. Il est ncessaire, pour
donner une ide de l'tat des esprits et de l'attitude du pouvoir dans
ces circonstances, d'entrer  ce sujet dans quelques dtails.

Mais auparavant il convient d'exposer succinctement quelle fut, pendant
l'administration de Colbert, la nature des relations du pouvoir central
avec les Parlements et les tats gnraux des provinces; car, dans plus
d'une occasion, et notamment en Bretagne, ce fut l'hostilit sourde de
ces assembles qui servit de point d'appui aux rvoltes dont l'autorit
royale eut  poursuivre la rpression.

On connat les excs de pouvoir des Parlements sous la minorit de Louis
XIV et la raction qui en fut la suite, raction moins fatale encore 
ces Compagnies qu' Louis XIV lui-mme, dont tous les malheurs eurent
prcisment pour cause le dveloppement excessif et sans contre-poids de
son autorit. Cependant, cet abaissement des Parlements ne fut pas tel
que, par intervalles, il ne se manifestt dans leurs rangs quelques
essais de rsistance, principalement lorsqu'il s'agissait de questions
o leurs intrts pouvaient tre compromis. On a dj vu l'opposition
que celui de Bourgogne avait faite aux mesures concernant les dettes des
communes et les usurpations de noblesse. En 1663, le roi ayant dcid
qu' l'avenir les procureurs seraient  sa nomination et non  celle des
Parlements, ce qui avait eu lieu jusqu'alors, les procureurs de celui de
Bourgogne cessrent d'exercer, abandonnrent les audiences, et
retirrent leurs sacs des mains des avocats, qui suivirent eux-mmes
leur exemple, de sorte que le palais se trouva dsert. Doublement
irrit, soit de la porte de cet arrt qui lui enlevait un vieux droit,
soit de la manire inusits dont il lui avait t signifi, le Parlement
appuya hautement les procureurs, refusa d'interdire les assembles, et
le premier prsident crivit  Colbert qu'il y avait en tout cela du
feu, de la chaleur, mais qu'assurment elle venait de plus loin.
Colbert rpondit  cette lettre:

     Je dois vous dire avec vrit que la conduite de vostre Compagnie,
     au sujet des procureurs, a est extrmement dsagrable au Roy, et,
     entre vous et moy, je ne feindray pas de vous faire savoir qu'il
     s'est expliqu, que, Dieu mercy, la constitution prsente de ses
     affaires et l'tablissement de son autorit sont dans un estat
     diffrent de celuy o ils se trouvoient dans le temps de la
     minorit et des mouvements de 49, 50 et 51. Je vois Sa Majest dans
     la rsolution de ne pas souffrir l'interruption de la justice par
     la cabale des procureurs et d'y mettre elle-mesme la main, si
     d'ailleurs on ne remdie pas promptement  ce dsordre.

Malgr cela, le Parlement persista dans son opposition; mais une lettre
de jussion le rduisit au silence, et l'arrt relatif aux procureurs eut
son cours[494].

De leur ct, les tats gnraux des provinces fomentaient incessamment
des germes de rsistance en discutant avec une extrme parcimonie le
chiffre du _don gratuit_ qu'ils taient obligs d'offrir au roi pour
subvenir aux dpenses gnrales du royaume. Sous l'ancienne monarchie,
cette fiction des dons gratuits prsentait, dans toutes les provinces et
 chaque runion des tats, des particularits trs-piquantes, en raison
de leur priodicit. En effet, chaque fois, le roi demandait un don
gratuit trs-lev pour en avoir environ les deux tiers, et toujours les
tats offraient environ moiti. L'extrait suivant d'une lettre crite le
13 mai 1671, au marquis Phelipeaux de Chteauneuf, secrtaire d'tat,
par le premier prsident Brulart, donne sur cette singulire manoeuvre de
curieux renseignements.

     Nos Estats commencrent  dlibrer sur l'affaire du Roy ds le
     lundi 11, et envoyrent offrir ds le matin du mme jour 700,000
     livres pour le don gratuit extraordinaire contre leur coutume de ne
     prsenter d'abord qu'une somme de 3 ou 400,000 livres au plus.....
     Cette somme n'ayant pas est reue par M. le duc, ils
     l'augmentrent l'aprs-disne. Mais leur ayant fait entendre
     qu'elle n'approchoit pas encore de ce qui estoit port par
     l'instruction du Roy, ils offrirent mercredy 900,000 livres. Alors
     M. le duc leur respondit qu'ils avoient encore quelques pas  faire
     avant que de pouvoir leur dire la somme dont Sa Majest pourroit
     estre satisfaite[495].

Quelquefois pourtant certaines provinces taient moins faciles  se
plier aux exigences du roi. C'est ce qui eut lieu aux tats de Provence
de 1671. Le roi avait dcid que le don gratuit de la Provence pour 1672
serait de 500,000 livres, mais rien de moins. Cette somme ayant paru
exorbitante, vu la dtresse du pays, les dputs des tats rsistrent
aux prtentions de la cour, et l'assemble trana en longueur.
Impatient de ces retards, Colbert crivit le 11 dcembre  M. de
Grignan, alors gouverneur de Provence, une lettre pleine de colre dans
laquelle il lui annona que le roi tait trs-courrouc contre
l'_assemble des dputs_  cause des retards qu'elle mettait  lui
accorder les 500,000 livres de don gratuit; qu'il tait dcid  ne rien
rabattre de cette somme, vu les grandes dpenses de l'tat et le montant
des dons accords depuis longtemps par les autres provinces; qu'il tait
las d'une aussi mauvaise conduite, et que, si les dputs se montraient
assez _malintentionns_ pour persister dans leur opposition, il saurait
bien prendre d'autres moyens pour tirer de la Provence une contribution
raisonnable. Colbert ajoutait que, suivant la rponse  sa lettre, le
roi donnerait des ordres pour licencier l'assemble, et que de longtemps
elle ne serait runie; en attendant, il priait M. de Grignan de lui
envoyer les noms de tous les dputs qui la composaient. Mais ces
menaces mmes ne produisirent pas leur effet ordinaire, tant la misre
de la Provence tait grande! L'extrait suivant d'une lettre de M. de
Grignan  Colbert donnera une ide de cette misre et des embarras du
gouverneur[496].

           Lambesc, 22 dcembre 1671.

     .....Je vous supplie, au cas que je dcouvre ceux qui soutiennent
     par des intrts particuliers la cabale des opiniastres, de me
     donner l'authorit de les punir, car il y va de celle du Roy, et
     les menaces que je suis oblig de faire ne suffisent pas pour les
     ramener dans leur devoir sy elles ne sont suivies d'aucun effet. Je
     suis encore oblig de vous dire, Monsieur, par l'engagement que
     j'ay  ne vous rien dguiser, qu'il y a beaucoup de dputs qui
     n'ont rsist d'abord que dans la seule veu des misres de cette
     province; elles sont effectivement trs-grandes, mais quand les
     affaires du Roy ne permettent pas d'y avoir gard, il est juste que
     Sa Majest soit obie....

Le 25 dcembre, Colbert crivit de nouveau  M. de Grignan que, le roi
n'tant pas dispos  souffrir plus longtemps la mauvaise conduite de
l'assemble _des communauts_, il fallait la licencier. En mme temps,
le ministre expdia  M. de Grignan dix lettres de cachet, avec ordre de
la part du roi, d'envoyer autant de dputs, _des plus malintentionns_,
 Grandville, Cherbourg, Saint-Malo, Morlaix et Concarneau. Mais, dans
l'intervalle, l'assemble avait propos 450,000 livres, et l'on voit,
par une lettre de Colbert du 31 dcembre, que le roi accepta cette
offre, en persistant nanmoins dans l'ordre qu'il avait donn d'envoyer
en Normandie et en Bretagne les dix dputs qui avaient tmoign le plus
de mauvaise volont pour le bien de son service... Quant  runir encore
cette assemble, disait Colbert en terminant, il n'est pas probable que
le roy s'y dcide de longtemps[497].

Au surplus, de pareils tiraillements taient invitables, par suite de
l'incertitude laisse, lors de l'annexion des pays d'tats  la
couronne, sur l'autorit rciproque des deux pouvoirs, et l'on
s'explique fort bien que, se retranchant derrire leur constitution, ces
pays eussent la prtention de discuter le chiffre du _don gratuit_
qu'ils devaient donner. D'un autre ct, le roi, seul juge comptent des
besoins gnraux de l'tat, pouvait-il laisser chaque province libre de
fixer  son gr la somme de ses contributions, lui reconnatre en
quelque sorte le droit d'empcher une guerre ncessaire, de s'opposer 
une agression injuste? On comprend donc mieux encore les exigences du
pouvoir central; seulement, le gouvernement aurait d se montrer moins
despotique envers des hommes consciencieux, mus, dans leur opposition,
par le spectacle de la profonde misre de leurs concitoyens, et qui
n'avaient, en ralit, d'autre tort que d'user, ou, si l'on veut,
d'abuser de leur droit.

En ce qui concernait le Parlement de Paris, sans parler de la fameuse
sance o Louis XIV tait accouru de Vincennes, bott, peronn, la
cravache  la main, pour lui intimer l'ordre d'enregistrer quelques
dits bursaux, les occasions n'avaient pas manqu de le rappeler 
l'obissance passive  laquelle on voulait le rduire. Au mois de
fvrier 1656, dit une correspondance contemporaine, le roi manda au
Louvre le premier prsident ainsi que les autres prsidents  mortier,
et leur fit dire, en sa prsence, qu'il n'entendait pas que les Chambres
se runissent dornavant pour aucune affaire d'tat, ni de finance, et
que, si elles le faisaient, il tait rsolu de leur marquer son
ressentiment plus qu'il n'avait jamais fait, et d'une manire que la
postrit aurait de la peine  le croire. Puis, le roi lui-mme ajouta:
_Messieurs, on vous l'a dit; faites-en votre profit_[498]. On a dj
vu comment s'y prit Fouquet, d'aprs le conseil du financier Gourville,
pour amortir l'opposition du Parlement, et l'on sait quelle intimidation
Louis XIV exera sur la Chambre de justice dans le cours du procs fait
au surintendant. Mais ce qui parat trange, c'est que Colbert lui-mme
jugea  propos de mettre en pratique le systme de gratifications dont
son prdcesseur avait reconnu les heureux effets. La lettre suivante,
qu'il crivit au roi le 5 mai 1672, est trs-explicite  cet gard.

           Paris, 5 mai 1672.

     Le Parlement registra vendredi les deux dits de l'alination des
     domaines pour 400,000 livres de rentes. Cela s'est pass ainsi que
     Votre Majest pouvoit le dsirer. Le procureur gnral a servi 
     son ordinaire; le premier prsident et les autres prsidents de
     mme... Je ne sais si Votre Majest estimeroit du bien de son
     service de donner quelques gratifications aux rapporteurs de ces
     dits et  quelques-uns des plus anciens conseillers, et  ceux qui
     ont le mieux servi. Peut-tre 12 ou 15,000 livres distribues ainsi
     feroient un bon effet pour les autres affaires qui se pourront
     faire  l'avenir.

La rponse de Louis XIV  la proposition de Colbert est surtout curieuse
et mrite d'tre rapporte.

     Je suis trs-aise que les dits soient vrifis et que chacun ait
     fait son devoir. Vous en pouvez tmoigner ma satisfaction  chacun
     en particulier, quand l'occasion s'en prsentera. Je vous permets
     de faire ce que vous jugerez bon pour mon service,  l'gard des
     gratifications; prenez garde seulement que cela ne tire 
     consquence pour les suites[499].

Dj Louis XIV avait dcid qu'on substituerait  la qualification
orgueilleuse de _Cours et Compagnies souveraines_ que prenaient les
Parlements le titre plus modeste de _Compagnies suprieures_[500]. Le
systme des gratifications, auquel Colbert paraissait tout  fait
converti, pouvant en effet _tirer  consquence_, en mme temps qu'il
avait sans doute aux yeux du roi l'inconvnient trs-grave de sembler
mettre en question son autorit souveraine, au mois de fvrier 1673, il
fut ordonn aux Cours suprieures d'enregistrer les dits, dclarations
et lettres patentes concernant les affaires publiques de justice et de
finances, sauf  faire des remontrances, mais aprs avoir prouv leur
soumission par l'enregistrement pralable. A cette occasion, le
Parlement de Paris essaya des remontrances qui furent regardes alors, a
dit d'Aguesseau, _comme le dernier cri de la libert mourante_[501]...
Quels que fussent les torts des Parlements, leur troit gosme et la
vnalit constate de la plupart de leurs membres, l'dit de 1673, qui
les rduisait  n'tre plus que des Cours de justice, fit un mal
irrparable  Louis XIV lui-mme, dont l'omnipotence ne connut plus ds
lors ni bornes ni mesures, et qui, libre de toute entrave, s'engagea
dans cette srie de fautes  la fin desquelles le Parlement cassa ses
dernires volonts et redevint en un jour plus influent, plus puissant
que jamais. Je n'ai pas parl d'un prsident de Chambre du Parlement de
Toulouse qui fut exil comme coupable d'avoir fait rendre un dit
contraire  la perception d'un droit rcemment tabli sur le contrle
des exploits, tandis que le premier prsident de cette Cour reut une
pension de 2,000 livres pour avoir forc en quelque sorte les Chambres
assembles  casser cet dit[502]. Enfin, quant  l'opposition du
Parlement de Bretagne, on verra un peu plus loin ce qui l'avait surtout
dtermine, et comment il en fut puni.

Il n'est donc pas surprenant que, les dispositions quivoques des
Parlements et des tats gnraux tant connues, des troubles graves
aient clat sur plusieurs points du royaume au sujet de la multitude de
ces malheureuses affaires extraordinaires auxquelles la guerre de 1672
donna lieu.

Les premiers eurent lieu  Bordeaux, au mois de mars 1675,  cause d'un
impt vritablement odieux qu'on avait eu le fcheux esprit de mettre
sur la vaisselle d'tain, c'est--dire sur la vaisselle du peuple, et
ils se renouvelrent quelques mois aprs au sujet du papier timbr. Ce
dernier impt n'tait pas moins impopulaire; car l'obligation impose
aux procureurs de ne mettre dans chaque page de papier timbr qu'un
nombre de lignes limit augmentait considrablement les frais de
procdure que Colbert avait sembl jusqu'alors avoir  coeur de rduire
le plus possible. Aussi les procureurs, qui prouvaient le contre-coup
de cette augmentation, ayant rclam de tous cts, le droit avait t
port sur la fabrication du papier et du parchemin timbr. Mais, dit
Forbonnais, le coup port  cette industrie fut si rude qu'en 1674 il
fallut modrer les droits et revenir au papier et au parchemin
timbrs[503]. La lettre suivante de Louis XIV  Colbert fait connatre
une partie des embarras que cette affaire suscita au gouvernement.

           Au camp de Besanon, le 18 mai 1674.

     J'ay lu avec application la lettre que vous m'avez escrite sur la
     marque du papier et sur les formules. Je trouve des inconvnients 
     quelque party qu'on puisse prendre; mais comme je me fie
     entirement  vous, et que vous connoissez mieux que personne ce
     qui sera le plus  propos, je me remets  vous et je vous ordonne
     de faire ce que vous croies qui sera le plus avantageux.

     Il me paroist qu'il est important de ne pas tmoigner la moindre
     foiblesse, et que les changements dans un temps comme celuy-cy sont
     fascheux et qu'il faut prendre soing de les viter. Si on pouvait
     prendre quelque temprament, c'est--dire diminuer les deux tiers
     de l'imposition du papier, sous quelque prtexte qui seroit
     naturel, et restablir les formules en mettant un prix moindre qu'il
     n'a est par le pass. Je vous dis ce que je pense et ce qui
     paroistroit le meilleur; mais, aprs tout, je finis comme j'ai
     commenc, en me remettant tout  fait  vous, estant asseur que
     vous ferez ce qui sera le plus avantageux pour mon service.... Il
     ne me reste qu' vous assurer que je suis trs-satisfait de vous et
     de la manire dont votre fils se conduit.

           LOUIS.

     A M. Colbert, saicrtaire d'Estat[504].

Quoi qu'il en soit, les droits sur le papier timbr furent rtablis; en
mme temps, on promulgua les dits portant cration de plusieurs
nouveaux droits, entre autres celui qui soumettait la vaisselle d'tain
 un poinonnage, comme cela se pratiquait pour les matires d'or et
d'argent. Seulement, la mise  excution de ce dernier dit semble avoir
t retarde, au moins dans la province de Guyenne, jusqu'au mois de
mars 1675. J'ai dit qu'il y avait caus des troubles considrables. La
lettre suivante, crite au receveur gnral de Bordeaux, qui tait 
Paris quand les dsordres clatrent, par un de ses commis, sous
l'impression mme des vnements qu'il raconte, en fait connatre toute
la porte, et rvle en outre de curieux dtails d'histoire locale. Il
n'est pas jusqu'au ton qui y rgne, et au singulier abus du mot
_canaille_ appliqu aux rebelles de Bordeaux, qui ne soient aussi des
rvlations, car ils indiquent quels taient les sentiments des
financiers et receveurs du temps  l'gard du peuple. Dj, en 1548,
celui de Bordeaux s'tait rvolt au sujet d'une augmentation sur le
sel, et aprs une victoire facile, souille par quelques meurtres, il
avait t rduit  la raison par le conntable de Montmorency, qui
marcha sur la ville  la tte de dix mille hommes, y entra par une
brche faite  ses remparts, et fit excuter plus de cent personnes, au
nombre desquelles figuraient les principaux magistrats et bourgeois de
la cit[505]. Ce souvenir n'arrta pas les Bordelais. Le 28 mars 1675, 
l'occasion de la marque de l'tain, ils se soulevrent de nouveau,
trouvrent l'autorit dsarme, et pendant quelques mois firent la loi 
Colbert. Mais laissons parler le commis du receveur gnral de Bordeaux.
Quelle que soit l'tendue de sa lettre, on la lira, je crois, avec
intrt, non-seulement  cause des faits curieux qu'elle renferme, mais
aussi pour la manire tout  la fois naturelle et dramatique dont ils y
sont exposs[506].

           Bourdeaux, 30 mars 1675, au chasteau Trompette.

     Je vous escris celle-cy de ce lieu o j'ay est oblig de me
     reffugier avec ma femme, pour me sauver des menaces et de la furie
     de la populace la plus enrage qu'il y eust jamais, dans la plus
     grande sdition qui soit arrive dans Bourdeaux depuis celle de M.
     le connestable de Montmorency. Les avis en ont dj est donns 
     la cour par M. le mareschal qui a fait partir des
     extraordinaires[507]. Mais il n'a pu donner avis que des
     prliminaires de cette action, qui, dans son commencement, a est
     aussi furieuse que peu prveue, et dont les suites tragiques et
     sanglantes font preuve de la plus grande insolence dont un peuple
     soit capable; et quoy que cette action n'ayt pour personnages que
     des gens de nant, des femmes et des enfants, leur conduite et
     leurs discours fera juger  la cour si cette action peut venir
     seulement de l'esprit d'une populace mutine, sans le secours de
     quelque conseil plus entendu.

     Pour entrer dans le rcit fidle de ce qui s'est pass, je vous
     dois dire que Bourdeaux sembloit estre aussy calme qu'il ait jamais
     est jusques  mercredy dernier, 28e de ce mois, que le traitant
     de la marque de l'estain et du tabac, s'estant mis en devoir de
     voulloir faire marquer la vaisselle chez les potiers d'estain, ceux
     qu'il avoit prposez pour faire cette marque, sur quelques petites
     difficultez qu'ils avoient dja trouves et qui nanmoins
     paroissoient accomodes, demandrent la prsence d'un jurat et
     l'escorte de quelques archers de ville pour excuter leur
     commission[508]. Ils avoient marqu dans la boutique d'un pintier
     nomm Taudin, qui demeure dans la rue Neuve, qui souffrit la
     marque.

     De l ils furent dans une autre boutique qui est dans la rue du
     Loup, o commena le bruit. Cette rue est, comme vous savez,
     remplie d'artisans; les hommes qui virent entrer les marqueurs et
     le jurat dans cette boutique, o l'on avoit dj refus la marque,
     commencrent  crier que c'estoit une gabelle, et tout d'un coup le
     jurat et les marqueurs se virent environnez d'une infinit de
     canailles qui accoururent au bruit, du march assez voisin de cette
     rue; le jurat et les marqueurs se virent chargez de coups de
     pierre; le jurat fit ce qu'il put par discours et par exhortations,
     quand il se vit attaqu de cette sorte, pour apaiser le dsordre,
     et empescha qu'on ne luy arrachast des mains les deux marqueurs que
     le peuple vouloit assommer. Mais voyant qu'il n'en pouvoit venir 
     bout, il fut contraint de changer de style et oblig de dire  ce
     peuple qu'il alloit mettre les marqueurs dans la maison de ville;
     et de fait, luy estant venu quelques archers de renfort avec le
     capitaine Calle, le jurat se mit en chemin de l'Hostel-de-Ville.
     Mais ce ne fut pas sans bien de la peine, et, dans cette action, le
     capitaine Calle, qui soutenoit contre cette populace, fut oblig de
     tuer un charpentier de barriques qui vouloit,  ce qu'il prtend,
     le charger, et de faire tirer quelques coups qui donnrent le temps
     au jurat et aux marqueurs de gagner l'Hostel-de-Ville. Le
     charpentier, bless d'un coup d'espe au travers du corps, s'en fut
     expirer dans la rue d'Arnaud-Miqueau. Cette mort et ces coups tirez
     ne firent autre effet que d'aigrir davantage cette canaille, qui
     commena  se deschaisner dans toutes les rues et  crier qu'il
     falloit assommer les gabelleurs: _Vive le roy sans gabelle!_ Cela
     arriva mercredy, sur les trois  quatre heures aprs midy. Dans un
     moment le bruit de cette sdition fut port au quartier
     Saint-Michel, et d'abord l'on ferma les boutiques, et toute cette
     canaille se mit en troupes armes de bastons, d'espes, de
     cousteaux et de fusils, courant les rues; et estant prs la porte
     de Grave, ils rencontrrent un pauvre malheureux bourgeois qu'ils
     soubonnrent d'estre un gabelleur, et, sans autre enqueste, ils le
     massacrrent sur-le-champ, attachrent son corps par les pieds et
     le promenrent tambour battant dans toute la ville[509]. De la
     porte de la Grave ils enfilrent la grande rue du Foss des
     Tanneurs, posrent le cadavre devant la maison et sous les
     fenestres de M. le premier prsident d'Aulde, vinrent repasser par
     le Poisson-Sal et enfillrent la rue Sainte-Catherine jusques 
     Saint-Maixent, et de l ils enfillrent la rue Margaux. Cela se fit
     quasy en moins de rien; j'estois dans ma maison, o, tout ce que je
     pus faire, ce fut, comme tous les autres du quartier, de fermer ma
     porte. Je ne vous diray point qu'en passant cette canaille marqua
     ma porte et y heurta; mais, grces  Dieu, ils ne s'y arrestrent
     point et ils passrent dans la rue Castillon; de l ils furent 
     la place de Puy-Paulin, et, devant la porte de M. l'intendant, ils
     donnrent encore cent coups  ce pauvre cadavre. De la place
     Puy-Paulin ils s'en furent droit  la maison de M. Viney, o l ils
     l'attachrent. Le pauvre M. Viney n'eut que le temps de se mettre
     dans le carosse de M. le comte de Montaigu, qui passa heureusement
     devant sa porte un moment devant que cette canaille y fust arrive
     et le mena au chasteau. Sa femme n'eut pas le temps de faire la
     mesme chose, mais elle se sauva d'un autre cost. Pour moy je crus,
     lorsque cette canaille eut une fois pass ma porte, que ce n'toit
     qu'un feu de paille. Cependant un moment aprs je fus averty qu'ils
     pilloient la maison de M. Viney et celle du bureau du domaine qui
     estoit vis--vis; et de fait ils ont non-seulement pill et saccag
     tout ce qui estoit dans sa maison et celle du domaine, o logeoit
     le secrtaire de M. l'intendant, ce qui fut fait en moins de deux
     heures, avec des cris et des hurlements, et avec une rage qui ne se
     peut exprimer. Dans le mme temps la mesme canaille avoit dtach
     une partie de sa troupe, qui fut dans la rue Neuve chez le nomm
     Taudin, pintier, o l'on pilla toute sa vaisselle et gnralement
     tous ses meubles parce qu'il avoit souffert la marque[510]. Mais
     ces pillages se sont faits d'une manire tout extraordinaire, car
     le peuple l'a fait avec une telle rage qu'ils n'ont voulu proffiter
     de rien. Deux magasins de vaisselle furent chargs en des charettes
     par cette canaille et jets dans la rivire sans vouloir en
     proffiter, et chez M. Viney il se fit un grand feu dans la basse
     cour, o toute la nuit cette canaille acharne s'occupa  brusler
     tout et  dmolir la maison.

     M. le marchal, qui estoit chez madame la premire prsidente
     lorsque cette canaille y passa, et qui estoit malade, se retira
     chez lui pour voir ce qu'il y auroit  faire; mais s'estant trouv
     fort incommod et la nuit estant survenue, tous les officiers de la
     ville bien embarrassez dans un si grand dsordre, les bons
     bourgeois tous estonnez, chacun se deffiant de son voisin, n'osant
     parler, chacun se renfermoit chez soi et la canaille estoit en
     libert de piller et saccager tout, sans que personne se prsentast
     pour l'empescher de la part de la ville, ni qu'on fust en estat de
     le faire.

     M. le comte de Montaigu qui avoit est inform du dsordre,
     s'estant retir dans le chasteau, fit mettre toute la garnison sous
     les armes; mais, comme elle est extrmement foible, il eut quelque
     peine  en faire sortir un party pour tascher d'empescher ce
     dsordre. Nantmoins il en prit la rsolution. Il commanda donc
     deux compagnies qui sortirent sur les huit heures du soir et se
     prsentrent en bataille tout le long de la rue du Chapeau-Rouge.
     Cette canaille, qui estoit acharne  ce pillage, les attendit
     insolemment sans s'esmouvoir et tout de mesme que si ces deux
     compagnies eussent march  eux pour les soutenir. Et quoy qu'ils
     fussent en confusion et sans ordre, mal armez, un d'entre eux eut
     l'effronterie de tirer un coup de fusil ou de mousquet sur celuy
     qui estoit  la teste de ces deux compagnies, dont il fut bless de
     deux balles au-dessous de son hausse-col et fort dangereusement.
     Les deux compagnies s'approchrent nonobstant jusqu' la maison de
     M. Viney et celle du domaine, firent leur dcharge sur cette
     canaille et furent  eux l'espe  la main. De cette descharge et
     des coups d'espe et de hallebarde qui furent donnez dans ce choq
     ou dans ces deux maisons, il fut tu sept  huit de ces coquins,
     plusieurs blesss qui se mirent  fuir, et environ sept  huit qui
     furent pris dans le pillage et menez prisonniers dans le chasteau.
     Et pendant que tout cecy s'excutoit il pleuvoit si fort que ces
     deux compagnies, croyant avoir tout dissip cette canaille, se
     retirrent dans le chasteau avec les prisonniers. Mais tout avoit
     est pill et brusl, ou il ne restoit que les quatre murailles
     dans la maison dudit sieur Viney et celle du domaine. Je dois vous
     dire en cet endroit que je dois premirement au bon Dieu le salut
     de ma personne, celuy de ma femme et de mes enfants, dans cette
     occasion, car je suis certain que cette canaille n'estoit entre
     dans la rue Margaux que dans la pense d'y piller mon bureau,
     croyant y trouver de l'argent, et je ne sais pas ce qu'ils
     auroient fait de ma personne s'ils avoient pu m'attraper. Dieu
     mercy, je suis hors de leurs mains; mais devant que pouvoir me
     rendre en ce lieu de reffuge, j'ay bien pass de meschants quarts
     d'heure. Toute la nuit du mercredy l'on n'entendoit autre chose par
     les rues que les cris de cette canaille qui crioit incessamment:
     _Vive le roy sans gabelle!_ et tous les petits enfants ne
     chantoient autre chose; mais revenons  notre relation.

     Les compagnies rentrrent dans le chasteau le mercredy au soir. Le
     jeudy matin, M. le mareschal s'estant trouv plus incommod que le
     jour prcdent, il fut oblig de demeurer au lit; mais M. le comte
     de Montaigu sortit et se rendit au palais, o le Parlement s'estoit
     assembl; il y fut conduit par la compagnie des gardes de M. le
     marchal, par ce qu'il y avoit de gentilhommes dans la ville et par
     deux compagnies de la garnison. Mais vous allez apprendre une
     insolence extrme. Comme il marchoit avec toute cette escorte, il
     voulut passer devant la maison du sieur Viney, o cette canaille
     estoit toujours attache et sans s'mouvoir. Il vit que devant luy
     et devant cette escorte cette canaille dmolissoit cette maison. Il
     y envoya des mousquetaires pour les chasser; quand ils sortoient
     par une porte ils rentroient par l'autre. Enfin, Monsieur, il fut
     contraint de les laisser faire et a continu son chemin au palais.
     Il n'y fut pas rentr que le palais fut aussitost remply de cette
     canaille criant: _Vive le roy sans gabelle!_ et demandant
     insolemment leurs prisonniers, menaant le Parlement que, s'il ne
     les rendoit pas, et si l'on n'abolissoit pas la marque de l'estain,
     le droit de tabac, les 5 sols par boisseau sur le bled, le
     contrle des exploits et le papier timbr, mesme les 5 sols sur
     chaque agneau que l'on tue aux boucheries, qui sont des droits
     establis depuis trois ou quatre ans pour le paiement des debtes de
     la ville, ils alloient saccager tout, et qu'enfin ils vouloient
     qu'on commenast par leur rendre leurs prisonniers. Le Parlement,
     qui s'estoit assembl pour faire quelque exemple sur cette canaille
     emprisonne, jugea, aprs avoir srieusement rflchi sur l'estat
     de toutes choses et pris l'avis de M. le comte de Montaigu, qu'il
     n'estoit pas  propos de rien entreprendre que cette canaille ne
     fust entirement dsarme, et l'on rsolut seulement un arrest
     portant deffense  toutes personnes de s'attrouper; que cependant
     des commissaires du Parlement qui furent nommez se transporteroient
     en tous les quartiers de la ville pour tascher de restablir la
     tranquillit dans les esprits mutinez, et aprs cette rsolution
     prise, l'assemble s'estant spare, plusieurs de Messieurs du
     Parlement furent conduits dans leurs maisons par cette canaille,
     les menaant que, si leurs prisonniers n'estoient rendus, ils
     feroient main-basse sur tout le monde. L'aprs-disne ils
     rencontrrent le pauvre M. Tarneau, conseiller au Parlement, dans
     la rue, qui se retiroit chez luy, auquel ils demandrent leurs
     prisonniers, et sur ce qu'il ne leur rpondit pas  leur fantaisie
     et qu'il se mit en devoir d'entrer chez luy, estant proche de sa
     maison, ils lui tirrent un coup de fusil dont il tomba. Sa femme,
     qui vit l'action, courut au devant de luy, et, comme elle le releva
     de terre, ils le massacrrent entre ses bras de plusieurs coups de
     poignard et d'espe, et luy donnrent mille coups aprs sa mort.
     Cette pauvre femme reut aussy divers coups, mais ils se
     contentrent de la frapper sans la tuer. De l ils prirent
     prisonniers MM. le prsident de Lalanne, Marboutin et Dandrault,
     conseillers au Parlement en ostage, et mandrent fort bien  M. le
     mareschal et  M. de Montaigu, par un jurat qu'ils prirent aussy et
     qu'ils envoyrent avec deux ou trois cents de ces mutinez, que si
     on ne leur rendoit pas leurs prisonniers, la vie de ces messieurs
     en rpondrait et qu'ils ne donnoient de temps pour deslibrer 
     cela que celuy du retour du jurat: de sorte qu'il fut jug  propos
     de rendre les prisonniers, ce qui fut excut sur-le-champ; mesme
     ils demandoient qu'on leur deslivrast Calle, capitaine du guet, que
     l'on dit avoir tu le charpentier, mais cet article leur fut dni,
     et nantmoins ils remirent ces messieurs en libert. Voil ce qui
     se passa le jeudy.

     Le vendredy, M. le mareschal se trouva un peu mieux; il voulut
     sortir et parler  cette canaille, et, comme il fut adverty d'une
     grande consternation dans l'esprit de tous ceux que l'on peut
     trouver estre bons bourgeois, sur l'avis qui luy fut donn que ces
     mutins s'estoient armez et retranchez dans le quartier
     Saint-Michel, il prit rsolution d'y aller vendredy matin en
     personne, assist de toute la noblesse, qui est icy au nombre de
     cent ou cent vingt personnes au plus, d'un dtachement d'environ
     cent hommes de cette garnison, pour parler  cette canaille et voir
     ce qu'elle demandoit pour se dsarmer; enfin, il fut en cet
     quipage, et quand il y arriva, il les trouva en trs-bon ordre en
     bataille dans le cimetire de Sainte-Croix et sur le boulevard, au
     nombre de plus de huit cents hommes. Comme il fut  vingt pas
     d'eux, un _pelloustre_[511] d'entre eux tout vestu de guenilles,
     qui estoit  leur teste, se dtacha et s'en vint le sabre haut, 
     trois pas de la teste du cheval de M. le mareschal, et l, M. le
     mareschal, qui le vit venir, luy demanda: Eh bien, mon ami,  qui
     en veux-tu? As-tu dessein de me parler? Ce misrable sans
     s'estonner luy respondit: Ouy, dit-il, je suis dput des gens de
     Saint-Miquau[512] pour bous dire qu'ils sont bons serbitours d'au
     Rey, mais qu'ils ne bollent point de gabelles, ny de marque
     d'estain, ny de tabac, ny de papier timbr, ni de controlle
     d'exploits, ny de cinq sols sur boisseau de bled, ni de greffes
     d'arbitrage. A cela, M. le mareschal luy respondit fort doucement:
     Eh bien, mon amy, puisque tu m'assures que les gens de
     Saint-Michel sont bons serviteurs du roy, je suis ici pour les
     assurer que je les viens prendre sous ma protection, pourvu qu'ils
     se dsarment et qu'ils se remettent dans leur devoir, et leur
     promets que je me rendray leur intercesseur auprs du roy.--Eh
     bien, reprit le pelloustre, si cella est, donnez-nous un arrest du
     Parlement pour cella, et nous seront contents;  la charge aussy
     que vous nous obtiendrez une amnistie pour tout ce que nous venons
     de faire; sans quoy nous vous dclarons que nous allons faire
     main-basse sur tout et que nous sommes rsolus de prir plustt que
     de souffrir davantage. M. le mareschal leur respondit, ne voyant
     pas pouvoir mieux faire, qu'il s'en alloit de ce pas au Parlement
     pour leur faire donner la satisfaction qu'ils demandoient; et de
     fait l'on fut au Parlement, o tout le peuple arm suivit, et l
     l'on donna l'arrest dont vous trouverez copie cy-joint.

     Depuis cet arrest et en attendant l'amnistie que M. le mareschal
     leur a promise, ils se sont sparez, mais il est trs-seur que, si
     le courrier qui l'est all demander ne la rapporte pas, ils se
     remettront sous les armes et feront pis que jamais. Voil,
     Monsieur, la vrit de tout ce qui s'est pass, suivant que je l'ai
     pu recueillir jusqu' ce jourd'huy, 30 mars,  trois heures aprs
     midy.

     Je ne puis oublier de vous dire que j'ay une trs-grande
     obligation  M. le comte de Montaigu, qui m'a reeu dans le
     chasteau trs-honnestement, et que vous luy en devez un
     remerciment; et demandez pour moy et pour tous les vostres la
     continuation de sa protection, car j'ay bien peur que cette
     retraite nous soit ncessaire encore pour quelques jours, et que,
     jusques  l'arrive du courrier de M. le mareschal, party ds ce
     matin, il n'y a aucune seuret dans Bourdeaux pour tous ceux qui
     font les affaires du roy. Je n'ay ny vie ny biens que je ne
     voulusse tres-volontiers sacrifier pour son service, mais je crois
     que l'estat des choses vous fera approuver la prcaution que j'ay
     prise de me mettre en seuret, puisque personne ne croyoit y estre
     dans Bourdeaux, et que Mme la mareschale et Mme l'intendante
     ont creu n'en pouvoir trouver que dans ce lieu; or vous pouvez
     croire qu'il y en avoit beaucoup moins pour moy que pour elles. Je
     crois assurment qu'il est de polit que d'approuver ce qui a est
     fait, mais j'ay bien peur qu' la cour on ne soit pas de ce
     sentiment et que l'exemple de Bourdeaux attire aprs soy du
     dsordre dans tout le reste de la province.

Ce ne fut l, il est vrai, que le premier acte de cette meute, une des
plus fcheuses pour le pouvoir central dont l'histoire ait conserv le
souvenir. Malgr les craintes exprimes  la fin de sa lettre par le
commis du receveur gnral, la cour accorda l'amnistie qui lui avait t
demande, et approuva galement les exemptions d'impts auxquelles le
Parlement avait consenti. On peut se figurer combien cet acquiescement 
des conditions imposes par la rvolte, dut coter  Louis XIV et 
Colbert. Sans doute ils savaient bien tous les deux que cette faiblesse,
commande par les circonstances, serait essentiellement temporaire, et
que l'occasion se prsenterait bientt de reprendre avec usure,  l'aide
de la force et de l'autorit combines, les droits que la force seule
avait usurps. Ils cdrent donc, mais de mauvaise grce et avec une
apparence de contrainte assez marque pour que les rvolts n'en
augurassent rien de bon. C'est ce que la lettre suivante, adresse 
Colbert par M. de Sve, intendant de Guyenne, le 24 avril 1675, fait
comprendre  merveille. Cette lettre, de laquelle il rsulte que les
procureurs, les ngociants, la classe moyenne, les trangers et les
religionnaires faisaient cause commune avec les artisans et le peuple de
Bordeaux, prouve  quel point l'irritation avait t porte par les
nouveaux dits, et les assertions qu'elle contient tirent surtout une
grande autorit de la qualit mme du fonctionnaire qui les a formules.
Il faut en effet que la position ft bien alarmante pour que l'intendant
de Guyenne ost crire  Colbert, auteur principal et ministre
responsable des nouveaux dits, _que, si le roy d'Angleterre voulloit
profiter des dispositions de la province, il donnerait dans la
conjoncture beaucoup de peine_. Voici donc cette lettre
trs-caractristique, et que je reproduis sans en supprimer un seul mot,
quoi qu'il en puisse coter  l'amour-propre national.

        Monsieur,

     Les esprits des artisans de Bordeaux paroissoient la semaine
     passe dans un assez grand calme; j'y vois prsentement, un peu
     plus d'agitation; aprs en avoir cherch la cause avec soin et
     entretenu en particulier quelques-uns des chefs de party je ne
     doute plus que les procureurs, les huissiers et les notaires ne
     travaillent tous les jours  entretenir le feu. Nous avions
     doucement fait confirmer au peuple que, pour s'assurer l'exemption
     des droits qui se levoient sur le bled, sur le lard et sur les
     agneaux, et la suppression de ceux du tabac et de l'estain, il
     devoit de luy-mesme demander le restablissement du papier timbr,
     du controlle et des greffes des arbitrages, qui ne regardent en
     aucune faon la populace; les bayles et sindics des mestiers, et
     ceux des artisans qui avoient paru les plus chauffez dans les
     derniers dsordres, y estoient disposez, et presque tout le peuple
     estoit dans les mesmes sentiments, c'eust est un grand coup pour
     empescher le reste de la province de demander la suppression des
     mesmes dicts; mais en une nuit ces bonnes dispositions ont chang,
     et les notaires, procureurs et huissiers ont tant fait par
     l'intrigue de leurs missaires et par eux-mesmes que la populace
     est rsolue  ne souffrir aucun changement  l'arrest que le
     Parlement lui accorda pour appaiser la sdition. Ce que je trouve,
     Monsieur, de plus fascheux est que la bourgeoisie n'est gure mieux
     intentionne que le peuple; les marchands qui trafiquent en tabac,
     et qui en outre de la cessation de leur commerce se voyoient
     chargs de beaucoup de marchandises de cette nature que les
     fermiers refusoient d'achepter, et qu'il ne leur estoit pas permis
     de vendre aux particuliers, sont bien aises que le bruit continue
     pour continuer avec libert le dbit de leur tabac; les autres
     ngociants s'estoient laiss persuader ou du moins avoient feint de
     l'estre que, du tabac, on vouloit passer aux autres marchandises;
     les estrangers habitus icy fomentent de leur cost le dsordre, et
     je ne croy pas, Monsieur, vous devoir taire qu'il s'est tenu des
     discours trs-insolents sur l'ancienne domination des Anglois, et
     si le roy d'Angleterre voulloit profiter de ces dispositions et
     faire une descente en Guyenne, o le party des religionnaires est
     trs-fort, il donneroit dans la conjoncture prsente beaucoup de
     peine. Jusqu'icy, Monsieur, le Parlement de Bordeaux a fait en
     corps, et chaque officier en particulier, tout ce qu'on pouvoit
     souhaiter du zle de cette Compagnie, mais vous cognoissez
     l'inconstance des Bordelois, et d'ailleurs ils tmoignent
     publiquement la douleur qu'ils ont que le roy ne leur ayt pas
     voulu marquer par une lettre la satisfaction que Sa Majest a de
     leur conduite.

     Aprs vous avoir rendu compte de l'estat de la ville de Bordeaux,
     je suis oblig, Monsieur, de vous dire qu' Prigueux le peuple
     commence  menacer ceux qui sont employs aux affaires du roy, et
     le commis  la recette des tailles n'est pas exempt de la peur. En
     plusieurs lieux du Prigord ceux qui s'estoient chargs du
     controlle des exploits ont renonc  ces fonctions pour ne pas
     s'exposer  la haine du peuple, et l'on aura peine  trouver des
     gens qui veulent prendre leurs places. On me mande en mesme temps
     de Bergerac que les habitants demandent hautement de jouir des
     mesmes exemptions qu'on a accordes  ceux de Bordeaux aprs la
     premire sdition. Cependant, Monsieur, jusqu'icy il n'y a que du
     mouvement, mais il peut arriver du dsordre, et je crains que
     l'exemple de Bordeaux ne soit suivi dans quelqu'une des villes de
     la province.

     La nouvelle de celuy de Rennes, qui se respandit hier dans
     Bordeaux, y fait un trs-mchant effet. Je vous informeray
     soigneusement de tout ce qui se passera et ne quitteray point cette
     ville  moins que le service du roy ne m'oblige absolument d'aller
     d'un autre cost.

           DE SVE[513].

Ainsi l'agitation gagnait chaque jour du terrain et se rpandait de
Bordeaux sur les diffrents points de la province, d'o elle passait, de
proche en proche, aux provinces limitrophes. Le 27 avril, M. de Sve
crivait  Colbert: A Pau, on tire des coups de fusil aux environs de
la maison o le bureau de papier timbr est tabli. Quelque temps
aprs, le 10 du mois de juin, le bureau du papier timbr de Monsgur fut
brl par le peuple, et une insurrection clata pour le mme sujet  La
Role. Mais dj l'autorit, revenue de sa premire frayeur, s'tait en
quelque sorte reconstitue, et les rvolts n'avaient plus le champ
libre comme  Bordeaux, dans les trois dernires journes du mois de
mars. A La Role, on fit onze prisonniers, parmi lesquels se trouvaient
quatre femmes, et cette fois on les garda. Le temps des reprsailles
tait venu. Un peu avant, on avait saisi dans les rues de Bordeaux un
crocheteur et un porteur de chaises qui faisaient quelque bruit. On les
jugea, et, au grand tonnement de la population, qui n'avait pas paru
prendre cette affaire au srieux, tant l'accusation tait hasarde, ils
furent condamns aux galres comme sditieux. A ce sujet, le premier
prsident du Parlement de Bordeaux, M. d'Aulde, crivit  Colbert, le
15 mai 1675, une trange lettre o on lit ce qui suit: _Il y avoit bien
de quoi faire moins, mais non de quoi faire plus... Je vous dis cecy,
Monsieur, affin de vous faire, s'il vous plaist, connoistre que je n'y
ai rien nglig_. Pendant que le procs des onze prisonniers de La
Role s'instruisait, M. de Sve reut une lettre anonyme assez curieuse
dont il envoya une copie  Colbert. Dans cette lettre, le _quartier
Saint-Michel_ lui donnait avis de ne point fcher le pauvre peuple de La
Role, et de ne point faire comme aux misrables catholiques de
Bergerac, pour de l'argent et pour favoriser les huguenots.

     Si en cecy vous donnez quelque chose  nostre dsir, ajoutait le
     quartier Saint-Michel, la reconnoissance vous en sera asseure aux
     applaudissements de nostre part, et si, au contraire, vous mprisez
     nostre souhait, tenez-vous pour asseur qu'il vous en sentira
     malgr avant peu de temps.... Si vous estes sage, mesnagez bien les
     intrts du roy _par quelque autre voye plus honneste que celle des
     partisans_; et pour l'amour de Dieu, de vous et de nous, vivons et
     mourons en paix.

     _Sancte Michel, ora pro nobis_, ce 17 juin et le reste de nos
     jours[514].

En adressant cette lettre  Colbert, M. de Sve lui manda que l'amiti
de Messieurs de Saint-Michel ne le ferait pas manquer  son devoir, et
que leurs menaces n'auraient pas plus de pouvoir sur son esprit. Peu de
temps aprs, le peuple de Bordeaux sut  quoi s'en tenir sur les
dispositions de cet intendant. Malgr le dsir de repos que semblait
indiquer la lettre anonyme du quartier Saint-Michel, le 17 aot 1675, de
nouveaux troubles y clatrent au sujet du papier timbr, dont on
annonait le rtablissement. Depuis les fcheux dsordres du mois de
mars, la cour n'attendait qu'une occasion favorable pour prendre sa
revanche. Cette fois, comme on le pense bien, le peuple eut le dessous;
on tira sur lui, et quelques hommes furent tus. C'tait dsormais au
quartier Saint-Michel  demander grce, et c'est ce qu'il fit, le cur
en tte. On rpondit  cette dmarche par une quarantaine
d'arrestations. Quelques jours aprs, le 21 aot, le marchal d'Albret
mandait  Colbert: Hier on commena d'en pendre deux dans la place
Saint-Michel, et aujourd'huy on continuera, ainsi que le reste de la
semaine, de donner au public tous ces exemples de svrit. Et
pourtant, le lendemain mme, M. de Sve crivait de son ct  Colbert:
Le peuple est ici dans une grande consternation, mais la crainte de la
potence n'a pas dracin de leur coeur l'esprit de rvolte, et la plupart
des bourgeois ne sont gure mieux disposs. En effet, neuf jours plus
tard, malgr tous ces exemples, un nouveau soulvement clatait  La
Bastide, o l'un des principaux agents de la sdition fut fait
prisonnier, condamn  tre rou et excut. Cependant, malgr les
apprhensions de l'intendant, l'esprit de rvolte se calma peu  peu. A
partir du mois de septembre 1675, la correspondance de Colbert ne fait
plus mention d'aucune rvolte en Guyenne. Sans doute tous les droits
dont, au mois de mars prcdent, le Parlement de Bordeaux avait accord
l'exemption  cette ville, sur la demande des plnipotentiaires du
quartier Saint-Michel, ne tardrent pas  tre rtablis et furent ds
lors perus sans opposition.

Pendant que cela se passait  Bordeaux et dans la province de Guyenne,
la ville de Rennes et la Bretagne entire s'taient souleves contre les
dits financiers dont la guerre avait fait une ncessit  Colbert,
notamment contre ceux concernant le papier timbr et le tabac. On a vu,
par la lettre de M. de Sve, le _mchant effet_ que la rvolte de Rennes
avait produit  Bordeaux; celle de la Guyenne ragit  son tour sur les
populations de la Bretagne, et bientt une grande partie de cette
province fut sous les armes. C'est  Rennes mme, le 18 avril 1675, que
les dsordres commencrent par le pillage des bureaux o l'on vendait
le papier timbr et le tabac. Il faut convenir, au surplus, que le
mcontentement de la Bretagne tait excusable. Au commencement de 1674,
on avait rvoqu tous les dits qui _tranglaient_ la province, suivant
la piquante expression de Mme de Svign, et les tats avaient d
prouver la reconnaissance que leur inspirait un pareil bienfait par une
contribution volontaire de 2,600,000 livres, augmente d'un _don
gratuit_ d'gale somme; en tout 5,200,000 livres. Or, un an aprs, les
mmes dits furent rtablis. M. le duc de Chaulnes tait alors
gouverneur et M. de Lavardin lieutenant gnral en Bretagne. Le premier
crut qu'il viendrait  bout de ce mouvement avec les forces dont il
disposait habituellement; mais il n'en fut rien, et le peuple le
repoussa chez lui  coups de pierres. Quelque temps aprs, le 18
juillet  midi, dit une relation contemporaine, certains particuliers
inconnus entrrent tumultuairement sous les votes du palais,
enfoncrent les portes des bureaux du papier timbr, emportrent tout ce
qu'il y avait de papiers, brisrent les timbres. Les habitants ayant
pris les armes, et s'tant promptement transports sur la place du
palais, firent une dcharge sur les tumultueux, l'un desquels tomba sur
la place[515]. On vit alors que les ressources ordinaires ne
suffiraient pas, et on fit marcher cinq mille hommes sur la province.
C'tait depuis quelque temps l'avis de M. de Lavardin qui crivait 
Colbert ds le mois de juin, _sans autre date_:

     Les troupes seroient plus ncessaires dans la Basse-Bretaigne
     qu'au Mans. C'est un pays rude et farouche qui produit des
     habitants qui lui ressemblent. _Ils entendent mdiocrement le
     franais et gure mieux la raison._ A l'esgard de ce pays-l, il
     est  souhaitter que l'autorit y soit soutenue par des forces
     convenables[516].

Une autre lettre de M. de Lavardin, du 29 juin, portait qu'il y avait
encore quelque tumulte dans la Basse-Bretagne, bien que les
attroupements eussent cess en partie; que c'tait un pays farouche, dur
et rude, o les rayons du soleil n'arrivaient que dans un grand
loignement, et que cette extrmit du monde et du royaume avait besoin
de la _justice du prince_ si elle ne se rendait promptement digne de sa
bont. M. de Lavardin ajoutait que trois choses lui semblaient devoir
contribuer  l'affermissement de la tranquillit: le _changement du
Parlement_, dont un nouveau semestre allait entrer en service;
l'approche de la rcolte des bls qui occuperait les paysans en
loignant ces rustres des autres penses o l'oisivet et l'ivrognerie
les jetoient; enfin, la runion des tats, o l'on trouverait peut-tre
quelques remdes aux maux de la province, _dont la misre toit plus
grande qu'on ne croyoit, le commerce n'allant point_.

De son ct, le duc de Chaulnes mandait  Colbert, le 12 juin 1675, que
le seul moyen de prvenir les soulvements  Rennes tait de ruiner
entirement les faubourgs. Il est un peu violent, mais c'est l'unique,
disait le gouverneur. Dans la mme lettre, il attribuait tout le mal aux
mauvaises dispositions du Parlement et proposait de le transfrer 
Dinan. Trois jours aprs, en rendant compte  Colbert d'une nouvelle
meute qui venait d'avoir lieu  Rennes, le duc de Chaulnes ajoutait
dans un post-scriptum en chiffres:

     Ce qui est trs-vray est que le Parlement conduit toute cette
     rvolte; le calme est  l'extrieur estably, mais l'on conseille au
     peuple de ne pas quitter les armes tout  fait, qu'il faut qu'il
     vienne au Parlement pour demander la rvocation des dits, et
     particulirement du papier timbr, et depuis les procureurs jusques
     aux prsidents  mortier, le plus grand nombre va  combattre
     l'autorit du roy; c'est la pure vrit, et il ne faut pas estre
     icy fort clair pour la connoistre[517].

C'taient, on le voit, les mmes motifs de rsistance, les mmes mobiles
qu' Bordeaux, avec cette diffrence qu' Rennes le Parlement tait
accus de prendre ouvertement le parti des procureurs dont l'impt du
papier timbr devait en effet amoindrir considrablement les bnfices,
par suite de l'augmentation des frais de procdure. Le 26 janvier 1675,
M. de Chaulnes informa Colbert que l'agitation tait grande dans
l'vch de Cornouailles, mme contre les curs, que les paysans
accusaient de trahison, et que, d'ailleurs, la misre tait telle qu'on
devait tout craindre de leur rage et de leur brutalit. Une lettre du 30
juin portait que dans l'vch de Quimper les paysans s'attroupaient
tous les jours, et que leur rage s'tait maintenant tourne contre les
gentilshommes dont ils avaient reu de mauvais traitements, les ayant
blesss, pill leurs maisons et mme brl quelques-unes. Enfin, une
lettre de M. de Chaulnes, du 13 juillet 1675, faisait connatre 
Colbert qu'un Pre Jsuite qu'il avait envoy vers les paysans de
l'vch de Quimper venait de lui rapporter que de leur propre aveu,
beaucoup d'entre eux croyaient estre ensorcels et transports d'une
fureur diabolique, qu'ils connaissaient bien leur faute, mais que la
misre les avait provoqus  s'armer, et que les exactions et mauvais
traitements de leurs seigneurs, qui les faisaient travailler
continuellement  leurs terres, n'ayant pour eux non plus de
considration que pour des chevaux, tout cela joint  l'establissement
de la gabelle et  la publication de l'dit sur le tabac dont il leur
tait impossible de se passer, avait fait qu'ils n'avaient pu s'empcher
de secouer le joug.

Les dispositions de la province taient, comme on voit, trs-peu
rassurantes. Depuis le commencement des troubles, le duc de Chaulnes
demandait des renforts de troupe. L'meute qui eut lieu  Rennes, le 18
juillet, leva tous les obstacles, et il parut sans doute au gouvernement
que le moment d'agir avec vigueur et sans misricorde tait arriv, 
moins de s'exposer, par suite de cette impunit,  voir l'agitation
gagner tout le royaume. Ici les documents administratifs se taisent, et
peut-tre n'ont-ils pas t classs  dessein parmi les dpches
adresses  Colbert; mais les lettres de Mme de Svign contiennent
de nombreux et tristes dtails sur les suites de cette campagne de M. de
Chaulnes contre ces pauvres Bas-Bretons qui s'attroupaient quarante,
cinquante par les champs, et ds qu'ils voyaient des soldats, se
jetaient  genoux en disant _meaculpa_, le seul mot franais qu'ils
savaient[518]. Le 27 octobre suivant, Mme de Svign crivait
encore: On a pris  l'aventure vingt-cinq ou trente bourgeois que l'on
va pendre. Enfin, sa lettre du 30 octobre 1675 rsume nergiquement les
scnes de dsolation qui furent la terrible consquence du pillage de
quelques bureaux de papier timbr.

     Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes? Il y a prsentement
     cinq mille hommes, car il en est encore venu de Nantes. On a fait
     une taxe de 100,000 cus sur les bourgeois, et, si on ne trouve pas
     cette somme dans vingt-quatre heures, elle sera double et exigible
     par les soldats. On a chass et banni toute une grande rue et
     dfendu de les recueillir sous peine de la vie; de sorte qu'on
     voyoit tous ces misrables, femmes accouches, vieillards, enfants,
     errer et pleurer au sortir de cette ville, sans savoir o aller,
     sans avoir de nourriture ni de quoy se coucher. Avant hier on roua
     un violon qui avait commenc la danse et la pillerie du papier
     timbr; il a est cartel aprs sa mort et ses quartiers exposs
     aux quatre coins de la ville. _Il dit, en mourant, que c'toient
     les fermiers du papier timbr qui luy avaient donn 25 cus pour
     commencer la sdition, et jamais on n'a pu en tirer autre chose._
     On a pris soixante bourgeois, on commence demain  pendre. Cette
     province est un bel exemple pour les autres, et surtout de
     respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne point leur
     dire d'injures et de ne point jeter de pierres dans leur
     jardin[519].

Puis enfin, le 3 novembre, Mme de Svign crit: Les rigueurs
s'adoucissent; _ force d'avoir pendu, on ne pendra plus_.

Quant au Parlement de Bretagne, il fut transfr  Vannes pendant
quelque temps; double punition qui frappait  la fois les membres de
cette Compagnie et la ville de Rennes, car, disait encore Mme de
Svign, Rennes sans Parlement ne vaut pas Vitr.

On aura remarqu que ce malheureux violon qui fut rou  Rennes avoua
qu'il avait reu 25 cus des fermiers du papier timbr pour _commencer
la sdition_. Ces fermiers avaient-ils fait une affaire onreuse, et
dsiraient-ils que leur bail ft rsili? Qui sait? Ce qui fut constat,
c'est que beaucoup de receveurs, s'attendant  tre pills, dclaraient
des sommes plus fortes qu'ils n'avaient en ralit dans leurs caisses;
ce qui est certain encore, c'est qu'un receveur de Nantes ayant accus
250,000 livres, et sa caisse ayant t mieux garde qu'il ne l'esprait,
on n'y trouva, vrification faite, que 64,000 livres. Il est fcheux que
M. de Lavardin, qui signala ce fait  Colbert dans sa lettre du _mois_
de juin 1675, n'ait pas fait connatre en mme temps si cet honnte
receveur avait t rou ou pendu; et, en vrit, il faut convenir que
celui-l le mritait bien.

Telles furent ces terribles _penderies_ de Guyenne et de Bretagne. Il
est ais de comprendre, d'aprs ce qui se passa dans ces deux provinces,
que l'excution des dits sur le papier timbr, sur la vente du tabac,
sur la marque de l'tain, etc., dut rencontrer dans tout le royaume une
opposition sourde, mal comprime, et d'autant plus excusable que le
dfaut des dbouchs des produits du sol, joint aux charges de la guerre
et  l'anantissement du commerce qui en rsultait, rendaient les
nouveaux impts vritablement trs-difficiles  acquitter.




CHAPITRE XIX.

     tat dplorable de la marine franaise  la fin du seizime
     sicle--Elle est organise par le cardinal de Richelieu.--Son
     dprissement pendant la minorit de Louis XIV.--Situation dans
     laquelle la trouve Colbert.--Premier essai du rgime des
     classes.--Recensement de la population maritime du royaume 
     diverses poques.--Matriel de la flotte en 1661, en 1678, en 1683,
     etc.--Prtentions de la France  l'gard des puissances maritimes
     d'un ordre infrieur.--Lettre de Colbert relative au caractre de
     Duquesne.--_La vieille et la nouvelle marine._--Lettre de Colbert
     sur un rapport de M. d'Estrades concernant la bataille navale de
     Solsbay en 1672.--Colbert flicite Duquesne d'un avantage signal
     que celui-ci a remport sur l'amiral hollandais Ruyter.--Ordonnance
     de la marine de 1681.--Luttre de Colbert constatant la part qu'il
     prit  cette ordonnance.--Principes de Colbert sur les principales
     questions de l'administration maritime.


Le premier essai d'organisation de la marine royale eut lieu, en France,
sous le ministre du cardinal de Richelieu. Auparavant, la Hollande,
l'Angleterre, l'Espagne, la Turquie, Gnes et Venise avaient une marine
puissante; malgr son admirable position, _flanque de deux mers quasi
tout de son long_, crivait en 1596 le cardinal d'Ossat au secrtaire
d'tat Villeroy, la France seule comptait  peine quelques vaisseaux mal
quips. Pourtant,  la mme poque, d'aprs ce cardinal, les plus
petits princes d'Italie, encores que la pluspart d'eux n'eussent qu'un
poulce de mer chacun, avaient nantmoins chacun des galres en son
arsenal naval. Quatre ans aprs, le cardinal d'Ossat crivait au mme
ministre qu'il faudrait, entre autres choses, soliciter et diligenter
la construction des galres dont on avoit parl et escrit tant de fois,
lesquelles ne seroient jamais si tost faites comme la seuret,
commodit, authorit et rputation de la France le requroient, 
fautes desquelles il en falloit mendier d'unes et d'autres,  l'occasion
du passage de la royne. Enfin, le cardinal insistait de nouveau, en
1601, dans la prvision de la paix, sur la ncessit d'employer  la
confection d'un bon nombre de galres,  Marseille et  Toulon, la somme
que le roy auroit dpendu en un, deux ou trois mois de guerre, ce qui
seroit une chose de grande seuret, commodit, ornement et rputation 
la couronne de France, _et mettrait fin  la honte que c'est un si grand
royaume flanqu de deux mers de n'avoir de quoy se deffendre par mer
contre les pirates et corsaires, tant s'en faut contre les
princes_[520].

Voil dans quel tat de dtresse se trouvait la marine franaise lorsque
le cardinal de Richelieu revint pour la seconde fois au pouvoir. Tandis
que la ville de La Rochelle, alors en pleine rvolte, avait une flotte
de soixante-dix voiles, Louis XIII se trouvait rduit  emprunter 
l'Angleterre quelques btiments dont les quipages refusrent de
combattre leurs coreligionnaires. Mais cet tat de choses ne dura pas
longtemps, et bientt aprs le roi comptait cinquante-six btiments en
mer. Quoique prive de marine, la France avait alors plusieurs amiraux,
investis chacun, d'une autorit trs-tendue, source perptuelle de
conflits. Richelieu fit supprimer la charge d'amiral, et fut nomm
grand-matre et surintendant gnral de la navigation et du commerce.
Deux ans aprs, en 1628, le code _Michaud_, qui renfermait cent
trente-deux articles relatifs  l'arme de terre, et trente et un  la
marine, fut publi. En mme temps, Richelieu faisait inspecter le
littoral de l'Ocan et de la Mditerrane, amliorait les anciens ports,
en crait de nouveaux, tablissait un Conseil du commerce, favorisait la
navigation. Dj, depuis longtemps, mieux clair sur le but de sa noble
mission, le clerg tendait  s'y livrer exclusivement; la dernire phase
de sa transformation s'accomplit vers le milieu du XVIIe sicle. Un
archevque de Bordeaux, dou tout  la fois d'une grande bravoure et
d'une extrme modestie, Henri d'Escoubleau de Sourdis, fut cependant
enlev par le premier ministre  son diocse, nomm lieutenant gnral
de l'arme navale, et remporta sur les flottes de l'Espagne, toujours
suprieures en nombre, des avantages signals. En 1640, quelques
dmonstrations opportunes et des ngociations habilement conduites par
de Sourdis assurrent la prpondrance maritime de la France dans la
Mditerrane. Ainsi, grce  la _main puissante_ de l'illustre ministre
dont Colbert ne parlait qu'avec respect, dans l'espace de dix-huit
annes, le littoral du royaume s'tait agrandi par l'incorporation du
Roussillon, les premiers rglements sur la marine avaient t
promulgus, les arsenaux approvisionns, les colonies lointaines
fondes; enfin, le pavillon franais pouvait se montrer sur toutes les
mers avec des forces suffisantes pour y tre respect[521].

Par malheur, les troubles de la Fronde ne permirent pas de maintenir la
marine sur le pied o le cardinal de Richelieu l'avait laisse. Fouquet
aurait bien voulu,  la vrit, lui faire une part plus grande dans les
dpenses de l'tat; mais des intrts plus urgents, plus immdiats,
absorbaient Mazarin, et, quand Colbert arriva au ministre, la France
tait loin d'avoir en mer les cinquante-six btiments de guerre
improviss en quelque sorte par Richelieu, et avec lesquels il avait
rduit La Rochelle et repouss les Anglais.

En 1643,  la suite de quelques avantages remports sur la flotte
d'Espagne par la flotte franaise, Mazarin avait fait frapper une
mdaille sur laquelle on grava ces mots: _Omen imperii maritimi-prsage
de l'empire des mers_. Ce qui fera  jamais la gloire de Louis XIV et de
Colbert, ce qui fut de la part de tous deux un trait de gnie, c'est
d'avoir compris que la France devait, sous peine de dchoir et de
compromettre jusqu' son indpendance, devenir une puissance maritime du
premier ordre, exercer sur les mers une influence morale et matrielle
gale  celle de l'Angleterre et de la Hollande, et ne jamais
reconnatre, ainsi que l'crivait, en 1671, le ministre  l'ambassadeur
de France  Londres, _la prtendue souverainet des Anglais_,
non-seulement dans la Mditerrane: mais encore dans l'Ocan.

Pour parvenir  ce but, il fallait avant tout encourager la marine
marchande, afin de la mettre en mesure d'exister et de lutter avec celle
des Hollandais. C'est pour cela que Colbert soutint avec tant d'nergie
l'impt de 50 sous par tonneau. En second lieu, il tait ncessaire de
s'assurer une rserve de marins expriments qui, sans rien coter 
l'tat, fussent tenus de le servir  la premire rquisition.
Antrieurement  Colbert, on recrutait des marins pour les btiments du
roi de la mme manire qu'en Angleterre au moyen de _la presse_,
c'est--dire en fermant tous les ports et en s'emparant du nombre de
marins ncessaires pour les armements. Par une premire ordonnance du 17
septembre 1665, Colbert appliqua le rgime des _classes_ dans les
gouvernements de La Rochelle, de Brouage et de la Saintonge. Ce n'tait
alors qu'un essai dont la surveillance tait particulirement confie 
l'intendant de Rochefort, parent de Colbert, qui entretint avec lui une
active correspondance  ce sujet. Une ordonnance du 22 septembre 1668
tendit la mesure  tout le royaume: mais la Bretagne et la Province ne
s'y soumirent pas sans peine. Une lettre de Colbert au duc de Guiche
constate aussi que, dans la Navarre et le Barn, l'enrlement des
matelots donna lieu  quelques troubles, d'ailleurs bientt
rprims[522]. Cinq ans aprs, un nouvel dit rgla d'une manire
dfinitive _l'enrlement des matelots dans toutes les provinces
maritimes du royaume_. L'dit portait que les prcdents essais ayant
obtenu tout le succs que l'on pouvait esprer, l'enrlement gnral des
pilotes, matres et contre-matres, canonniers, charpentiers, calfats et
antres officiers mariniers, matelots et gens de mer, serait fait
dornavant par des commissaires nomms  cet effet. Les rles
contiendraient les noms de tous ceux qui devaient y figurer, leur ge,
leur taille, _poil et autres signes_, leur demeure et profession. Enfin,
l'dit prononait des peines trs-svres contre les capitaines de
navire qui auraient engag des marins sans l'autorisation du
commissaire de l'enrlement, ou qui auraient employ  leur bord ceux
qui ne seraient pas munis de leur certificat d'inscription[523].

Par suite de ces dispositions, le chiffre de la population maritime du
royaume s'leva bientt dans des proportions considrables. Le premier
recensement, qui date de 1670, et dans lequel les matelots seuls taient
compris, donna pour rsultat 36,000 inscriptions.

Au second recensement, fait en 1683, anne o mourut Colbert, le chiffre
des inscriptions s'leva  77,852. Il est vrai que les matres et
patrons, les officiers mariniers et matelots, novices et mousses, y
figuraient. Le recensement de 1690 ne donna que 53,441 inscriptions;
mais, en 1704, il s'leva  79,535, pour retomber  72,056 en 1710[524].

On a vu que le cardinal de Richelieu avait mis en mer, dans l'espace de
quelques annes, cinquante-six btiments; mais, en 1661, lorsque Colbert
fut nomm ministre, la flotte ne se composait que de trente btiments de
guerre, parmi lesquels trois vaisseaux du premier rang, de 60  70
canons, huit du deuxime rang, sept du troisime, quatre fltes et huit
brlots[525].

A la paix de Nimgue, en 1678, la France possdait dj cent vingt
btiments de guerre, dont douze du premier, vingt-six du deuxime, et
quarante du troisime rang.

Le tableau suivant de ses richesses navales, en 1683, suffirait au
besoin pour donner une ide de la passion et du gnie que dploya
Colbert dans l'accomplissement de son oeuvre.

  Vaisseaux du 1er rang de 76  120 canons.            12
            du 2e   --  de 64   74                    20
            du 3e  --   de 50   60                    29
            du 4e  --   de 40   50                    25
            du 5e   --  de 24   30                    21
            du 6e  --   de  6   24                    25
  Brlots de 100  500 tonneaux                         7
  Fltes et btiments de charge de 30  600 tonneaux   20
  Barques longues                                      17
                                                      ___
              Total des btiments  la mer            176

Enfin, en comptant trente-deux galres et soixante-huit btiments de
tout rang en construction, la France avait  cette poque deux cent
soixante-seize btiments en mer ou sur les chantiers[526].

En mme temps, Colbert dirigeait, d'aprs les inspirations de Louis XIV,
les nombreuses et importantes affaires qui se rattachaient  la marine:
c'taient les secours envoys  Candie, les expditions contre les tats
barbaresques, les guerres de 1672  1678, l'occupation de Messine si
cruellement abandonne plus tard  la vengeance de ses anciens matres
dont on avait tout fait pour la dtacher, les ngociations relatives aux
saluts des pavillons. On se souvient de la lettre de Colbert  son frre
au sujet des prtentions des Anglais. Par une contradiction au moins
trange, la France qui refusait  bon droit de reconnatre la
souverainet de cette nation et de saluer la premire son pavillon,
voulut exiger cette dfrence des Hollandais. Vainement ceux-ci
objectaient-ils que, si les Franais considraient comme une bassesse de
baisser leur pavillon devant celui d'une nation trangre, ils ne
devaient pas y contraindre la Hollande[527]. Louis XIV persista dans ses
tyranniques exigences. En 1681, le duc de Mortemart rencontra devant
Livourne un convoi de neuf navires hollandais, escorts par un
contre-amiral. Comme celui-ci refusait de saluer sa frgate, le duc de
Mortemart se mettait dj en devoir de brler le convoi, lorsque le
capitaine du port de Livourne accourut dans une felouque pour l'informer
que les Hollandais consentaient  le saluer de neuf coups de canon, 
condition qu'on leur en rendrait deux[528]. Et la Hollande n'tait pas
la seule nation  laquelle on imposait cette humiliation, d'autant moins
justifiable qu'on ne voulait point la subir. Dj, en 1680, Louis XIV
avait ordonn  ses amiraux d'exiger, en toute rencontre, que le
pavillon espagnol s'abaisst devant le pavillon franais[529]. Fatal
orgueil qui attira bientt  la France des ennemis irrconciliables, et
qu'elle expia durement quand le jour des coalitions et des revers fut
venu!

Mais ce n'tait pas tout d'approvisionner les arsenaux, de crer
l'inscription maritime, d'improviser des flottes, il fallait encore
gouverner les caractres, former des chefs habiles, calmer les jalousies
si promptes  s'veiller et toujours si funestes sous les drapeaux. Les
lettres suivantes, extraites de la volumineuse correspondance de
Colbert, mettront  jour quelques-unes des difficults que ce ministre
eut  surmonter pour que la marine franaise, ne de la veille en
quelque sorte, pt tenir son rang auprs des forces navales de la
Hollande et de l'Angleterre, se mesurer avec elles, et obtenir, en
plusieurs rencontres, des avantages signals. Le nom de Duquesne est
justement illustre; mais cet officier, d'un caractre entier, absolu,
fut toujours trs-difficile  utiliser. Ce fait est constat vingt fois
dans les lettres de Colbert. Le 25 octobre 1669, il crivait 
l'intendant de marine de Rochefort: M. Duquesne a fait  son ordinaire;
il ne faut pas attendre un grand service de cet homme[530]. Une lettre
que Colbert adressa, le 18 janvier 1671, au vice-amiral d'Estres,
commandant la flotte franaise, est encore plus explicite:

     Je vois bien que vous n'avez pas sujet d'tre satisfait des sieurs
     Duquesne et Desardens, mais vous savez bien que ce sont les deux
     plus anciens officiers de la marine que nous ayons, au moins pour
     le premier, et mesme qu'il a toujours t reconnu pour un
     trs-habile navigateur et fort capable en tout ce qui regarde la
     marine. Je conviens avec vous que son esprit est difficile et son
     humeur incommode; mais, dans la disette que nous avons d'habiles
     gens en cette science, qui a t si longtemps inconnue en France,
     je crois qu'il est du service du roy et mme de votre gloire
     particulire que vous travailliez  surmonter la difficult de cet
     esprit et  le rendre sociable, pour en tirer toutes les
     connoissances et avantages que vous pourrez, et j'estime qu'il est
     impossible qu'avec votre adresse et votre douceur vous n'en tiriez
     facilement en peu de temps tout ce qu'il pourra avoir de bon, et ce
     qui vous pourra servir, et mesme qu'avec cette douceur vous ne
     puissiez peut-tre le rduire  servir  votre mode, c'est--dire
     utilement pour le service du roy[531].

Le 4 mars suivant, au sujet de quelques exigences de ce qu'il appelait
_la vieille marine_, l'illustre ministre crivait  l'intendant de
Rochefort qu'il ne fallait pas tenir moins ferme  l'gard _de la
nouvelle_, et qu' dire le vrai il trouvait extraordinaire que le
chevalier de la Vrillire se fcht de faire deux ou trois voyages de
capitaine en second. Il en tait de mme de quelques autres, qui
trouvaient mauvais de faire trois voyages en qualit d'enseignes. _Si
le roy_, ajoutait Colbert, _avoit gard  leur impatience, nous verrions
bientt des jeunes gens de vingt ans vouloir tre capitaines, ce qui
serait perdre entirement notre marine_[532].

Trois mois aprs, le 7 juin 1672, Ruyter surprit  l'ancre, devant
Solsbay, les flottes anglaise et franaise et leur livra bataille. Les
pertes furent immenses, principalement du ct des Anglais et des
Hollandais; mais Ruyter sauva sa patrie en prvenant un dbarquement.
Aussitt, la dissension clata dans la flotte franaise. En mme temps,
les Anglais lui reprochrent de s'tre tenue  l'cart pendant qu'ils
soutenaient seuls le feu des Hollandais. La lettre qu'on va lire,
crite, le 29 juin 1672, par Colbert  son frre, ambassadeur  Londres,
renferme, sur ces diverses rcriminations, des documents historiques du
plus haut intrt[533].

     Je receus hier vostre lettre du 23 de ce mois, par laquelle
     j'apprends la disposition que vous avez trouv dans tous les
     esprits de la flotte, la dsunion de M. le vice-admiral avec le
     sieur Duquesne et tout ce que vous avez fait pour oster cette
     division et les runir. Pour vous dire le vray, je trouve que les
     Franois ont agi  leur ordinaire, c'est--dire que les passions
     particulires de hayne ou d'autres mouvements ont empesch que l'on
     ne relevast l'action qui s'est passe comme elle le devoit estre,
     et, pour vous dire la vrit, je n'ay jamais vu une relation ni
     plus sche ni plus froide que celle de M. le vice-amiral; et
     cependant il y avoit lieu de la relever beaucoup par une infinit
     de circonstances. La modestie est bonne quand un particulier parle
     de luy; mais, quand un gnral parle des armes du roy, cette vertu
     devient un dfaut trs-blasmable; c'est en quoy M. le vice-admiral
     a beaucoup manqu; il debvoit considrer que l'escadre de France a
     eu l'advantage de descouvrir la premire les ennemis, de s'estre
     trouve la premire soubz voiles et dbarrasse de ses ancres, et
     qu'encore qu'elle fust entirement soubz le vent des ennemis, sans
     pouvoir leur gagner le vent, parce que les Anglois estoient sur la
     ligne o elle pouvoit faire ses bordes, jamais les quarante-trois
     vaisseaux zlandais n'ont os l'enfoncer. M. le vice-admiral avec
     quelques autres vaisseaux ont est plus heureux que les autres de
     s'estre trouv  porte des ennemis, mais les autres n'ont pas
     manqu de bonne volont. C'est ainsy qu'il faut parler en toutes
     occasions pareilles, sauf  dire au roy ce qui s'est pass de plus
     particulier; mais, pour vous dire vray, je ne crois pas qu'en cette
     occasion l'on puisse accuser les officiers des vaisseaux qui ne se
     sont pas trouvs  porte des ennemis d'aucune mauvaise manoeuvre ni
     de manque de coeur.

Cependant, Duquesne avait obtenu le commandement d'une escadre, et l'on
esprait que, matre de tous ses mouvements, libre de ce frein de
l'obissance immdiate auquel son caractre n'avait jamais pu
s'assujettir, il ne tarderait pas  illustrer la marine franaise par
quelques affaires d'clat. Cet heureux pressentiment de Colbert se
ralisa bientt. Le 8 janvier 1676, Duquesne rencontra, en vue de
Messine, la flotte hollandaise, commande par Ruyter. Cette flotte se
composait de trente vaisseaux, dont douze du premier rang, douze de
moyenne force, quatre brlots, deux fltes et neuf galres. La flotte
franaise, au contraire, ne comptait que vingt vaisseaux et six brlots.
Malgr cette disproportion, malgr l'aurole qui entourait le nom de
Ruyter, Duquesne livra bataille  cet amiral et remporta sur lui une
victoire clatante. On lira, j'en suis sr, avec le plus vif intrt, la
lettre que Colbert lui crivit le 25 fvrier 1676, pour le
fliciter[534].

     La lettre que le roy veut bien vous escrire de sa main vous fera
     mieux connoistre que je ne le pourrois faire la satisfaction que Sa
     Majest a reue de ce qui s'est pass dans la dernire bataille
     que vous avez donne contre les Hollandois; tout ce que vous avez
     fait est si glorieux et vous avez donn des marques si avantageuses
     de votre valeur, de votre capacit et de votre exprience consomme
     dans le mtier de la mer, qu'il ne se peut rien ajouter  la gloire
     que vous avez acquise. Sa Majest a enfin eu la satisfaction de
     voir remporter une victoire contre les Hollandois, qui ont t
     jusqu' prsent presque toujours suprieurs sur mer  ceux qu'ils
     ont combattus, et elle a connu par tout ce que vous avez fait
     qu'elle a en vous un capitaine  opposer  Ruyter pour le courage
     et la capacit.

     Je vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai crit de lettre
     avec tant de plaisir que celle-cy, puisque c'est pour vous
     fliciter du premier combat naval que les forces du roy ont donn
     contre les Hollandois, et vous ne pouvez pas douter que le roy
     n'ayt fort remarqu qu'ayant  faire au plus habile matelot, et
     peut-estre au plus grand et au plus ferme capitaine de mer qu'il y
     ayt au monde, vous n'avez pas laiss de prendre sur luy les
     avantages de la manoeuvre de votre vaisseau, ayant regagn pendant
     la nuit le vent qu'il avait sur vous le soir prcdent, et celuy de
     la fermet l'ayant oblig de plier deux fois devant vous. Une si
     belle action nous donne ici des assurances certaines de toutes
     celles que vous ferez  l'avenir, lorsque les occasions s'en
     prsenteront, et vous devez estre asseur de la part que j'y
     prendrai toujours.

Comment ne pas aimer et admirer en mme temps l'illustre ministre qui
s'associait ainsi  la gloire de la France, et qui se rjouissait avec
cette effusion des victoires que son intelligente et infatigable
administration avait prpares? _Il y a bien longtemps que je n'ai
crit de lettre avec tant de plaisir que celle-ci_, disait Colbert 
Duquesne. Ces seuls mots, s'adressant  un chef d'escadre victorieux,
louent mieux le noble coeur qui les a dicts que ne pourraient le faire
les loges les plus loquents.

Quant aux proccupations de Colbert sur l'administration de tout temps
si importante et si difficile du matriel maritime, quelques courtes
citations suffiront pour en donner une ide.

     Vous ne sauriez vous imaginer, crivait ce ministre  l'intendant
     de Rochefort, ce que j'apprends de villenies des capitaines de
     l'arme de Candie.... Prparez-vous  montrer vos comptes et 
     faire un inventaire gnral pour la fin de l'anne...

     Il faut travailler  l'avenir  appeler des gens de qualit dans
     la marine...

     Le principal point est d'tablir dans la marine d'honnestes gens
     et gens de bien; en chercher...[535]

En mme temps, Colbert songeait  doter la marine des rglements et
ordonnances qui lui manquaient, et que l'tat de splendeur o il l'avait
porte rendaient de jour en jour plus ncessaires. On trouve dans ses
papiers un mmoire original _sur le rglement  faire pour la police
gnrale des arsenaux de marine_, ainsi qu'un autre _Mmoire sur le
rglement de police des ports et garde des arsenaux_[536]. Ce dernier
est divis en trois parties relatives  la garde des ports et arsenaux,
 la construction des vaisseaux, aux peines. La lettre suivante que
Colbert crivit le 4 mars 1671  l'intendant de Rochefort, son
collaborateur dans ces sortes de travaux, montrera le soin extrme qu'il
mettait  l'laboration et  la rdaction de ses rglements[537a].

     J'ai lu et examin autant que j'ai pu votre rglement de police de
     marine, et comme c'est un travail d'une trs-grande consquence, je
     crois que nous ne pouvons assez le retoucher pour le rendre aussi
     parfait qu'il se pourra.

     Je vous envoye le premier cahier presque tout corrig de ma main,
     et j'ai observ de faire transcrire les corrections afin que vous
     puissiez les lire avec facilit. Vous verrez que j'ay abrg
     beaucoup de termes, retranch presque partout les raisons que vous
     donnez quelquefois de la disposition de chaque article, t partout
     _en_, dont vous vous servez trop souvent, de mme ces autres
     termes: _s'il se peut, s'il est possible, autant qu'il le pourra_,
     et autres de mme nature, qui ne peuvent convenir aux rglements
     que le roy fait, dans lesquels il doit parler absolument. Quoique
     j'aye fait, je n'en suis pas encore satisfait et je vous l'envoye
     pour le revoir encore et y retoucher. Surtout il faut que vous vous
     appliquiez  la diction,  la rendre correcte, intelligible, pour
     tous les termes; n'en point mettre d'inutiles, et retrancher les
     superflus et toutes les rptitions.

     Il me semble que bien souvent vous entrez dans un certain dtail
     qui ne convient pas  la dignit du roy; c'est ce que vous devez
     examiner. Comme j'ai beaucoup retranch, ne retranchez plus rien
     d'essentiel sans m'en donner avis...

     Le terme _chose_, qui est souvent rpt, doit tre t partout.

Enfin, au mois d'aot 1681, Colbert publia la clbre ordonnance sur la
marine, qui mit le comble  sa gloire, et  laquelle son administration
doit surtout l'clat dont elle brille encore aujourd'hui. Les
commentateurs de cette ordonnance en ont attribu le principal mrite 
une commission dont ils regrettaient que les membres n'eussent pas t
signals  la reconnaissance publique. Suivant eux, la rdaction de
l'ordonnance sur la marine fut confie  deux matres des requtes, MM.
Le Vayer de Boutigny et Lambert d'Herbigny[537b]. Le 1er janvier
1671, ce dernier reut en effet une mission pour les ports et havres du
Ponant (de Dunkerque  La Rochelle), avec ordre de s'informer, entre
autres objets, de tout ce qui concernait la justice de l'amiraut, pour
rgler et en retrancher les abus, et composer ensuite un corps
d'ordonnances pour en tablir la jurisprudence, en sorte que les
navigateurs et ngociants sur mer pussent tre assurs que la justice
leur serait exactement rendue[538]. On lit  ce sujet dans
l'instruction originale de Colbert  son fils, _pour bien faire la
commission de sa charge_, instruction qui date de la mme anne que la
mission donne  M. d'Herbigny:

     Comme toutes ces pices (les rglements et ordonnances sur la
     marine) sont estrangres, le roy a rsolu de faire un corps
     d'ordonnances en son nom pour rgler toute la jurisprudence de la
     marine. Pour cet effect, il a envoy dans tous les ports du royaume
     M. d'Herbigny, maistre des requestes, pour examiner tout ce qui
     concerne cette justice, la rformer, et composer ensuite sur toutes
     les connoissances qu'il prendra un corps d'ordonnances; et, pour y
     parvenir avec d'autant plus de prcaution, Sa Majest a establi
     des commissaires  Paris, dont le chef est M. du Morangis, pour
     recevoir et dlibrer sur tous les mmoires qui seront envoys par
     ledit sieur d'Herbigny, et commencer  composer ledit corps
     d'ordonnances. Il seroit ncessaire, pour bien faire les fonctions
     de ma charge, de recevoir les lettres et mmoires du sieur
     d'Herbigny, en faire les extraits et assister  toutes les
     assembles qui se tiendront chez M. de Morangis, et tenir la main 
     ce que le corps d'ordonnances sur cette matire fust expdi le
     plus promptement qu'il seroit possible[539].

On a vu comment Colbert avait remani le rglement de marine de
l'intendant de Rochefort. Sans doute, le travail de M. d'Herbigny et des
commissaires chargs de discuter ses propositions, lui fut d'une grande
utilit; mais, s'il faut en juger par les modifications qu'il avait
apportes, ds 1671, au rglement de l'intendant de Rochefort, et par
l'espace de dix annes qui s'coula entre la mission de M. d'Herbigny et
la promulgation de la grande ordonnance sur la marine, il est permis de
croire que cette ordonnance, fondue et refondue bien des fois, porta
surtout l'empreinte de l'exprience personnelle du ministre, parvenue 
cette poque, aprs vingt ans de la pratique la plus active,  son
complet dveloppement.

Un des commentateurs les plus estims de l'ordonnance de 1681 a dit que,
par la beaut et la sagesse de sa distribution, par l'exactitude de ses
dcisions, ce corps de doctrines suivi, prcis, lumineux, fit
l'admiration universelle. Bientt, en effet, la plupart des nations
mmes qui avaient le plus souffert de l'orgueil de Louis XIV rendirent 
l'ordonnance de Colbert le plus significatif, le plus flatteur de tous
les hommages, et l'adoptrent  l'envi[540].

L'instruction de Colbert au marquis de Seignelay pour l'initier aux
devoirs de sa charge, a fait connatre les principes gnraux qu'il
portait dans l'administration de la marine. L'extrait de sa
correspondance a aussi mis en saillie les rgles principales qu'il avait
adoptes et  l'aide desquelles il obtint en si peu de temps de si
merveilleux rsultats. J'ai indiqu ces rgles et ces principes dans les
lignes suivantes, analyse rapide d'un manuscrit de sept cents pages qui
n'est lui-mme qu'un rsum[541].

_Btiments et fortifications_.--Colbert fit construire une salle
d'armes  Rochefort, un lazaret  Toulon; il projetait la construction
d'un entrept pour la marine  Belle-Isle, et d'un port  Port-Vendres.

_Munitions et marchandises_.--Colbert voulait toujours en avoir dans
les magasins pour trente  quarante vaisseaux au besoin.

_Bois_.--Colbert fit ordonner que tous ceux situs  deux lieues de la
mer ou des rivires ne fussent point coups sans la permission du roi.

_Constructions et radoubs_.--Il travailla  former des constructeurs en
excitant l'mulation par des rcompenses et en donnant des prix aux plus
habiles.

_Machines_.--Il faisait volontiers l'preuve de nouvelles machines et
il se prta  un grand nombre d'expriences pour vrifier la proposition
qui lui fut renouvele bien souvent de dessaler l'eau de la mer.

_Officiers_.--Colbert voulait nommer officiers de la marine royale des
capitaines marchands habiles, afin de donner de l'mulation aux uns, et
d'exciter les autres  s'instruire. Il ne faisait aucun cas de ceux qui
n'avaient pas d'mulation. Il tenait essentiellement  la subordination
et ne recevait pas les plaintes, mme fondes, des infrieurs contre les
suprieurs. Les grces et les avancements taient accords par lui bien
plus souvent aux actions qu' l'anciennet.

_Troupes_.--Colbert ne faisait aucun cas des troupes de terre pour
servir  la mer.

_Classes_.--Comme contrleur gnral des finances, il augmentait les
tailles des paroisses qui ne se prtaient pas  la leve des matelots et
ne fournissaient pas leur contingent.

_Police et discipline_.--Colbert blmait souvent les intendants de ne
pas soutenir assez les _crivains_ contre les capitaines, qui,
disait-il, voudraient en faire leurs valets si l'on n'y tenait la main.
Il ne faisait pas grce aux officiers du premier grade et de la plus
grande rputation qui voulaient se soustraire aux rgles tablies pour
la discipline du service. Il dfendait tout commerce aux les de la part
des capitaines, et il approuva l'intendant de Brest d'en avoir fait
arrter un qui avait rapport deux cents barriques de sucre; il lui
donna ordre de les confisquer, d'interdire le capitaine et de lui
supprimer ses appointements. Il fit dfendre  tous officiers, marins et
matelots, d'aller servir hors du royaume sous peine des galres.

_Saluts, honneurs, rang et commandement_.--La question des saluts
occasionna, comme on sait, de longues discussions et ngociations
pendant le rgne de Louis XIV. Les Anglais taient les seuls avec qui
l'on ft convenu de ne se rien demander de part et d'autre. Ils
prtendaient se faire saluer les premiers dans les mers qu'ils
appelaient de leur domination, et qu'ils tendaient depuis le Nord
jusqu'au cap Saint-Vincent; mais la France s'y refusa toujours, tout en
donnant ordre aux capitaines d'viter la rencontre des vaisseaux
anglais. Quant aux groupes de marine, le roi avait dcid que,
lorsqu'elles mettraient pied  terre, elles seraient commandes par les
officiers de terre, et que celles de terre qui s'embarqueraient
obiraient  des officiers de marine.

_Artillerie_.--Colbert tablit l'cole des canonniers, le prix de la
butte, et il coutait toutes les propositions qui tendaient 
perfectionner l'artillerie.

_Armements_.--Il attachait beaucoup d'importance, tant pour la gloire
du roi que pour le bien du commerce,  ce qu'il part des vaisseaux de
guerre franais dans toutes les mers, en temps de paix comme en temps de
guerre. Il regardait la lenteur et l'incertitude comme le pire de tous
les inconvnients, aimant mieux que l'on s'expost  prendre un mauvais
parti que de trop hsiter... Il fit combattre le scrupule qui existait
encore de partir les vendredis... Il trouva que l'on donnait trop
d'quipage aux vaisseaux franais en temps de paix. Ennemi des
superfluits  la mer, il pensait en outre, avec les Anglais et les
Hollandais, que les capitaines devaient tre traits comme les matelots.

_Cartes et plans_.--Colbert se proposait de faire lever secrtement les
plans de tous les ports, ctes et rades, non-seulement du royaume, mais
de tous les points o les escadres franaises abordaient, et de mettre
pour cet effet un ingnieur habile sur chaque escadre.

Maintenant, si des principes l'on arrive aux rsultats, on voit la
marine marchande se dvelopper tout  coup, grce au double
encouragement du droit de tonnage et des primes[542], le rgime rgulier
des classes substitu aux violences de la presse, une caisse de secours
fonde en faveur des gens de mer invalides, des coles d'hydrographie et
d'artillerie cres, les ports du Havre et de Dunkerque fortifis; puis
enfin, comme couronnement de cette oeuvre o l'activit et le soin des
dtails s'levrent jusqu'au gnie, une ordonnance mmorable, la
premire de ce genre et le modle de toutes celles qui l'ont suivie; une
flotte de deux cent soixante-seize btiments dans un pays qui en
comptait trente  peine vingt ans auparavant, et pour les commander le
comte d'Estres, Tourville, Duquesne, aprs lesquels on peut nommer
encore le marchal de Vivonne, brillant marin qui fit de Messine une
nouvelle Capoue; le comte de Chteaurenault; le marquis de Martel,
renomm par la hardiesse de ses coups de main; le chevalier de Valbelle
enfin, un des plus intrpides lieutenants de Duquesne, dans cette
bataille du 8 janvier 1676, o il dfit Ruyter, et qui lui valut
l'admirable lettre de Colbert que j'ai cite[543]. Voil quels nobles
exemples, quel patriotique hritage, ce ministre lgua  son successeur,
 son fils. Les destines de la France eussent t trop belles si ceux
qui la gouvernaient  cette poque n'avaient pas abus d'une si grande
puissance pour porter atteinte  l'indpendance des autres nations, et
si, au lieu de se borner  faire respecter son droit sur toutes les mers
par ce dploiement de forces imposantes, ils n'avaient pas, entre autres
griefs, violent l'Espagne et la Hollande au sujet de ces honneurs
maritimes qu'ils trouvaient humiliant de rendre  l'Angleterre! Mais
c'est, par malheur, le propre de la force d'incliner  la violence, et
il semble qu'il soit plus difficile encore aux gouvernements qu'aux
individus d'tre  la fois puissants et modrs.




CHAPITRE XXe ET DERNIER.

     Nouveaux dtails sur le caractre de Colbert.--Sa tolrance 
     l'gard des manufacturiers protestants.--Son despotisme dans le
     Conseil.--Il fait arrter et juger deux fabricants de Lyon qui
     voulaient s'tablir  Florence.--Lettre de Colbert relative aux
     _Gazettes  la main_.--Il veut faire fermer le jardin des Tuileries
     au public.--Il destitue un receveur gnral, son ancien
     camarade.--Etrange lettre qu'il crit au sujet d'un procs qu'un de
     ses amis avait  Bordeaux.--Disgrce de M. de Pomponne.--Il est
     remplac par Colbert de Croissy, frre du ministre.--Colbert au
     Jardin des Plantes.--Le roi lui adresse une rprimande
     svre.--Louanges prodigues  Louis XIV par ses ministres.--Lettre
     de Colbert pour le fliciter de la prise de Maestricht.--Louis XIV
     et l'tat.--Colbert est menac de disgrce.--Louis XIV lui reproche
     en termes fort durs le prix excessif de la grande grille de
     Versailles.--Colbert tombe malade et meurt.--Lettre de madame de
     Maintenon sur les circonstances de sa mort.--La haine que lui
     portait le peuple de Paris tait telle qu'on est oblig de
     l'enterrer sans pompe et dans la nuit.--Vers que l'on fait contre
     lui aprs sa mort.--Sully, Richelieu, Mazarin, Colbert et Turgot
     ont t impopulaires.--Parallle entre Sully et Colbert, par
     Thomas.--Titres de Colbert  la reconnaissance publique.


Le caractre de Colbert, on a pu en juger par le portrait qu'en a laiss
le premier prsident de Lamoignon, tait des plus absolus, et supportait
difficilement toute contradiction. Insensible  la satire, a dit
Lemontey, sourd  la menace, incapable de peur et de piti, cachant sous
le flegme un naturel colre et impatient; si, avant de rsoudre, il
consultait avec soin et bonne foi, il excutait ensuite despotiquement,
et brisait les oppositions[544]. La seule question sur laquelle,
rsistant au flot de la cour, Colbert ait montr de la tolrance, fut la
question religieuse. _M. Colbert ne pense qu' ses finances et presque
jamais  la religion_, crivait  ce sujet Mme de Maintenon. On a vu
pourtant, dans ses instructions au marquis de Seignelay, si Colbert
pouvait tre tax d'indiffrence en matire de foi; mais prvoyant les
excs de la raction qui fermentait autour de lui dans les esprits, et
convaincu qu'elle serait funeste  l'industrie, au commerce, ses
proccupations dominantes, il devait, en effet, mal seconder
l'impatience de quelques-uns de ses collgues, notamment de Le Tellier
et de Louvois, son fils, tout dvous  Mme de Maintenon. On se
souvient qu'il avait crit en faveur des juifs tablis  la Martinique.
Le manufacturier hollandais et protestant Van Robais, qu'il avait attir
 Abbeville, s'tant plaint  lui de quelques tracasseries qu'il
prouvait  cause de sa religion, le 16 octobre 1671 Colbert adressa la
lettre suivante  l'vque d'Amiens:

     J'apprends que les entrepreneurs de la manufacture d'Abeville ont
     congdi leur ministre par dfrence qu'ils ont eue  la
     remontrance que je leur fis en ladite ville. Cependant ils se
     plaignent fort que le Pre Marcel, Capucin, continue  les presser
     par trop. Je suis bien aise de vous en donner advis, affin qu'il
     vous plaise de modrer le zle de ce bon religieux, et qu'il se
     contente d'agir  l'esgard de ces gens-l ainsi que tous les
     religieux du royaume agissent  l'esgard des huguenots[545].

A peine entr dans le Conseil, Colbert avait voulu y tre le matre. Un
jour le roi y assistait, et le jeune Brienne rapportait une affaire
concernant l'vque de Genve qui rclamait des magistrats de cette
ville une rente de 3 ou 4,000 livres, paye jusqu'alors  ses
prdcesseurs. Tout  coup, Colbert l'interrompit en disant _avec
chaleur et hauteur_ que le roi ne voulait point fcher Messieurs de
Genve, et qu'il aimait mieux donner une gratification  l'vque.
_Vous voyez sur quel ton le prend le sieur Colbert_, dit  l'issue du
conseil Le Tellier au _bonhomme Brienne_, prsent  la sance et furieux
de ce que son fils et t ainsi interrompu devant le roi; _il faudra
compter avec lui_[546].

On peut se figurer, d'aprs cela, quel devait tre le despotisme
administratif de Colbert lorsque l'application de son systme
rencontrait des entraves. Quelques-uns de ses actes en donneront encore
mieux l'ide. Il y avait  Lyon, en 1670, deux fabricants de velours
pingl qui projetaient d'aller s'tablir  Florence. Colbert en fut
inform, et crivit le 8 novembre 1670  l'archevque de Lyon de les
faire arrter. Un M. de Silvecane fut charg de les juger. D'aprs quel
pouvoir et  quel titre? C'est ce qu'il serait difficile de prciser. Ne
sachant quelle peine leur appliquer, il exposa son embarras  Colbert;
mais celui-ci n'tait pas homme  se laisser arrter pour si peu, et, le
12 dcembre, il lui rpondit que, n'y ayant rien dans les ordonnances
sur un fait de cette qualit, cette peine devait tre  l'arbitrage des
juges; qu'en cas d'appel il aurait soin de faire confirmer le jugement 
Paris, mais que, de toute manire, il fallait bien prendre garde que ces
gens-l ne sortissent du royaume. Puis,  un mois de l, le 9 janvier
1671, Colbert flicite M. de Silvecane sur le jugement qu'il a rendu
dans l'affaire des deux particuliers qui voulaient transporter leurs
manufactures  Florence[547]. Dans la mme anne, le 12 juin 1671, il
crivit  l'ambassadeur de France en Portugal pour l'inviter  faire
dire  un Franais, dont le projet tait d'tablir une manufacture de
draps  Lisbonne, que cela ne serait pas agrable au roi et _pourrait
nuire  sa famille_. Peut-tre, ajoutait Colbert, cela l'obligerait-il
 rentrer en France. On croira sans peine que, sous ce rgime, et avec
de pareils penchants pour l'arbitraire, les moindres carts de la presse
fussent rigoureusement chtis. Du vivant du cardinal Mazarin, c'tait
l'abb Fouquet, frre du surintendant, qui tait particulirement
charg de dpister les libellistes de Paris et de les envoyer  la
Bastille. Colbert lui-mme ne ddaigna pas ce soin, et,  la mort du
premier ministre, il pria l'ambassadeur de Hollande  Paris d'insinuer
aux tats que le roi verrait avec plaisir qu'ils avisassent aux moyens
d'empcher la publication de libelles contre la mmoire du
cardinal[548]. En 1667, la cration du lieutenant de police dbarrassa
Colbert de cette surveillance. Cependant, ce magistrat lui rendait
compte exactement de tous les dlits, de toutes les arrestations, et des
jugements qui en taient la suite. La recommandation suivante lui fut
adresse par Colbert le 25 avril 1670.

     J'ay rendu compte au roy de la lettre que vous m'avez crite sur
     le sujet des _Gazettes  la main_. Sa Majest dsire que vous
     continuez  faire une recherche exacte de ces sortes de gens et
     que vous fassiez punir trs-svrement ceux que vous avez fait
     arrester, estant trs-important pour le bien de l'tat d'empescher
      l'avenir la continuation de pareils libelles[549].

Ici, sans doute, la svrit avait son excuse; mais,  coup sr, on n'en
peut dire autant d'un dit du mois de juin 1670, qui ordonnait aux
carriers de Saint-Leu, Montmartre, etc., de travailler dans les
carrires, et leur faisait dfense d'aller aux foins, bls et vendanges,
afin de ne pas retarder les btiments du roi, permettant seulement 
ceux qui taient propritaires d'hritages d'aller recueillir leurs
fruits, sans pouvoir emmener avec eux aucun desdits carriers, sous peine
d'emprisonnement et de punition corporelle en cas de rcidive[550].

Quelques anecdotes complteront ce que j'ai dj dit du caractre de
Colbert. Avant lui, le jardin des Tuileries tait spar du palais par
une rue. Il la fit disparatre. L'ancien jardin fut boulevers, et, sur
les dessins de Le Ntre, on le disposa,  quelques modifications de
dtail prs, comme il est encore aujourd'hui. Quand tous ces changements
furent termins, Colbert dit  Charles Perrault, son premier commis  la
surintendance des btiments: _Allons aux Tuileries en condamner les
portes: il faut conserver ce jardin au roi, et ne pas le laisser ruiner
par le peuple, qui, en moins de rien, l'aura gt entirement_. C'et
t pour les Parisiens, habitus depuis longtemps  jouir de la
promenade dans ce jardin, une privation des plus fcheuses et qui aurait
excit un mcontentement gnral. Charles Perrault le comprit, et,
arriv dans la grande alle, dit  Colbert qu'on ne saurait croire le
respect que tout le monde, jusqu'aux plus petits bourgeois, avait pour
ce jardin; que non-seulement les femmes et les petits enfants ne
s'avisaient jamais d'y cueillir aucune fleur, mais mme d'y toucher;
qu'au surplus les jardiniers pouvaient lui en rendre compte, et que ce
serait une affliction publique de ne pouvoir plus venir s'y promener.
_Il n'y a que des fainants qui viennent ici_, dit Colbert. Perrault
lui rpondit qu'il y venait encore des personnes qui relevaient de
maladie; qu'on y parlait d'affaires, de mariages et de toutes choses qui
se traitaient plus convenablement dans un jardin que dans une glise, o
il faudrait,  l'avenir, se donner rendez-vous. Enfin, il se hasarda 
faire la remarque que les jardins des rois n'taient sans doute si
spacieux qu'afin que tous leurs enfants pussent s'y promener. A ce trait
Colbert sourit, et les jardiniers lui ayant dit que le peuple n'y
faisait en effet aucun dgt, se contentant de se promener et de
regarder, il ne parla plus de fermer les Tuileries. On devine la
satisfaction de l'excellent Perrault[551].

Par malheur pour lui, les plaidoyers du charmant auteur des _Contes de
fes_ ne furent pas toujours couronns du mme succs. Perrault avait un
frre receveur gnral des finances  Paris, le mme qui avait travaill
avec Colbert, alors son subalterne, chez un trsorier des Parties
casuelles. De 1054  1664, poque o le frre de Perrault exera cette
charge, les recettes furent, comme on l'a vu, extrmement difficiles, et
le roi se trouva oblig de remettre au peuple tout ce qui restait d sur
les tailles de ces dix annes, libralit admirable, dit Charles
Perrault, si elle n'et point t faite aux dpens des receveurs
gnraux qui avaient avanc ces fonds, et qui ont t presque tous
ruins, faute d'en avoir pu faire le recouvrement. Son frre se trouva
dans ce cas, et, en 1664, tourment, perscut par ses cranciers, il
crut pouvoir prendre quelques fonds sur la recette courante pour payer
ses dettes les plus criardes. Colbert l'apprit et le fit appeler; mais,
craignant les poursuites de quelques personnes qui parlaient dj de le
faire incarcrer, Perrault s'tait cach. Que pouvait faire Colbert? Il
donna ordre que sa charge ft vendue au profit du Trsor. Vainement,
Charles Perrault intercda souvent en sa faveur. Un jour Colbert lui
dit: _Votre frre s'est fi sur mon amiti, et il a cru qu'il pouvait
impunment jouer le tour qu'il m'a fait_. L-dessus Perrault se rcria,
exposa de nouveau les causes premires de la gne de son frre; quoi
qu'il en soit, il dut se rsigner ou se retirer. Suivant lui, la
rputation que Colbert voulait se faire auprs du roi d'un homme
parfaitement intgre l'aurait port  traiter un ancien ami avec une
duret qu'il n'aurait pas tmoigne pour tout autre. Mais ici le
jugement de Perrault est suspect, et l'injustice de ce reproche parat
vidente, lorsqu'on se rappelle l'inflexible svrit du ministre dans
le cours des oprations de la Chambre de justice. Tout porte  croire,
au contraire, que Colbert pensait rellement ce qu'il disait un jour 
Charles Perrault, qui le sollicitait  ce sujet: _Je voudrais qu'il
m'en et cot 10,000 cus de mon argent, et que cela ne ft pas
arriv_[552].

L'intgrit ordinaire de Colbert lui fit pourtant dfaut une fois dans
une circonstance trs-importante, o son intrt personnel tait
fortement engag. En 1671, le marquis de Seignelay avait vingt ans, et
Colbert songeait  le marier  une riche hritire, la marquise
d'Algre, dont un des oncles, le marquis d'Urf, avait un grand procs 
Bordeaux contre le marquis de Mailly, son neveu, au sujet de la
succession de la duchesse de Croy[553]. A l'occasion de ce procs,
Colbert crivit, le 4 juillet 1671, l'trange lettre qu'on va lire, au
sieur Lombard, un de ses agents  Bordeaux.

     M. le marquis d'Urf, qui est de mes amis particuliers, ayant un
     procs sur le point d'estre jug au Parlement de Bordeaux, ne
     manquez pas de solliciter en mon nom tous les juges et de faire
     toutes les diligences dont il aura besoin pour la dcision heureuse
     de cette affaire, estant bien aise de luy marquer en ce rencontre
     et en tout autre l'intrest que je prends  tout ce qui le
     regarde[554].

Le sieur Lombard s'acquitta sans doute exactement de sa commission; mais
sa dmarche ne russit pas galement auprs de tous les conseillers du
Parlement de Bordeaux. Le marquis de Mailly avait parmi eux des amis;
ils l'informrent, de ce qui se passait, et il s'en plaignit lui-mme
trs-vivement  Colbert[555].

Enfin, on a reproch  ce ministre de n'avoir pas prvenu, comme il
aurait pu le faire, la disgrce de M. de Pomponne, ministre secrtaire
d'tat des affaires trangres, qui garda pendant trois jours une lettre
de l'ambassadeur de France  Munich, relative au mariage de la Dauphine.
Cet ambassadeur tait le marquis de Croissy, frre de Colbert. Quand il
reut sa lettre, M. de Pomponne, allait partir pour Livry, o des
invits l'attendaient; il commit la faute, inexcusable sans doute, de
sacrifier son devoir  ses plaisirs, et partit en recommandant au
courrier de ne pas se montrer de quelques jours. Mais, en mme temps que
lui, Colbert avait reu une lettre de son frre, et il en parla au roi,
dont l'impatience fut bientt porte au dernier pour. Cependant, M. de
Pomponne ne paraissait pas. Il ne fallait que trois heures pour le
prvenir de la peine o tait le roi. Personne n'y songea. Quand il
revint, il n'tait plus ministre. Le frre de Colbert l'avait
remplac[556].

On lira avec plus de plaisir l'anecdote suivante.

Colbert avait fait apporter de grandes amliorations au Jardin du Roi.
Un jour, en visitant ce jardin, il s'aperut qu'une portion de terrain
destine aux cultures botaniques avait t plante de vignes pour
l'usage des administrateurs de l'tablissement. A cette vue, sa colre
clate et il ordonne que la vigne soit arrache  l'instant. En mme
temps, impatient de voir cesser un abus aussi scandaleux, il demande une
pioche, et, transport d'une patriotique indignation, il arrache
lui-mme la vigne, objet de son courroux[557].

Le 23 janvier 1670, Colbert crivit  un ingnieur qui travaillait au
port de Dunkerque: Il n'est pas question de savoir si vous estes
courtisan ou flatteur, et il n'a jamais est ncessaire d'avoir l'une ou
l'autre de ces mauvaises qualitez prs de moi. Dans une autre
circonstance, il ne craignit pas de faire entendre un langage svre au
duc de Mazarin, celui qui dsirait avoir des procs sur tous les biens
provenant de la succession du cardinal, et qui brisa lui-mme  coups de
marteau, sous prtexte de nudit, les plus belles statues de sa galerie.
Le duc de Mazarin avait t nomm gouverneur d'Alsace; mais, au lieu de
s'en tenir  ses attributions, il voulut empiter sur celles de
l'intendant, et se mler aussi de la justice, de la police, des
finances. Aprs une premire lettre du 28 septembre 1672, qui ne le
corrigea pas, Colbert, fatigu des embarras incessants que le duc de
Mazarin causait  tout le monde, lui crivit, le 11 novembre suivant,
une lettre des plus nergiques, dont j'extrais ce qui suit:

     Vous ne devriez permettre que ces sortes de prtentions parussent
     aux yeux de Sa Majest... Au nom de Dieu, laissez faire aux autres
     ce qu'ils doibvent faire, et faites bien ce que vous estes oblig
     de faire pour le service du roy... Vous savez de quelle estendue
     est le royaume, et vous savez que feu Monseigneur le cardinal, et
     auparavant luy M. le conte d'Harcourt ont est grands baillifs
     comme vous; et jamais le roy n'a entendu parler d'aucune difficult
     sur ces matires, et il n'en est jamais arriv aucune entre les
     gouverneurs et les intendants dans tout le royaume. Je ne sais par
     quel malheur il faut que le roy voye incessamment des difficults
     que vous faites naistre o les autres n'en trouvent aucune[558].

On a dj vu qu' partir de 1670 l'influence de Colbert, bien que
trs-puissante encore, avait rencontr une influence rivale et souvent
suprieure dans celle de Louvois. Pourtant, mme  dater de cette
poque, Louis XIV tmoignait encore de l'amiti  Colbert et ne lui
cachait pas le prix qu'il attachait  ses services. La lettre suivante,
qu'il lui adressa de Versailles, le 23 avril 1671, porte un cachet de
vrit prcieux et fait connatre au juste la nature de l'ascendant que
ce roi conservait sur ceux-l mme de ses ministres dont,  son insu, il
recevait l'impulsion.

     Mme Colbert m'a dit que vostre sant n'est pas trs-bonne et
     que la diligence avec laquelle vous prtendes revenir vous peut
     estre prjudiciable. Je vous escris ce billet pour vous ordonner de
     ne rien faire qui vous mette hors d'estat de me servir, en arrivant
      tous les emplois que je vous confie. Enfin, vostre sant m'est
     ncessaire; je veux que vous la conserviez, et que vous croyis que
     c'est la confiance et l'amiti que j'ai en vous et pour vous qui me
     font parler comme je fais[559].

   POUR COLBERT.

Mais Colbert, on va le voir, ne suivit pas le conseil vritablement
affectueux que lui donnait le roi, et rejoignit la cour presque
immdiatement. Neuf jours aprs la lettre qui prcde, Louis XIV lui en
crivit une autre, mais cette fois sur un ton singulirement diffrent.
Que s'tait-il pass dans l'intervalle? Sans doute quelque querelle
d'attributions en plein Conseil, au sujet de cette prpondrance chaque
jour croissante du jeune secrtaire d'tat de la guerre. Qui sait?
Tromp par les expressions si bienveillantes de la lettre qu'il venait
de recevoir, Colbert prit peut-tre, dans ses rcriminations, un ton
hautain, absolu, qui dplut surtout au roi. Sans soulever entirement le
voile qui couvre cette affaire, les lettres suivantes en disent assez
pour fixer les situations, dessiner les caractres, et, sous ce double
rapport, elles prsentent un puissant intrt.

           A Chantilly, ce 24 avril 1671.

     Je fus assez maistre de moy avant ier pour vous cacher la peine
     que j'avois d'entendre un homme que j'ai combl de bienfais comme
     vous, me parler de la manire que vous faisiez. J'ai eu beaucoup
     d'amiti pour vous, il y paroist par ce que j'ai fait; j'en ay
     encore prsentement, et je croys vous en donner une assez grande
     marque en vous disant que je me suis contraint un seul moment pour
     vous, et que je n'ay pas voulu vous dire moi-mesme ce que je vous
     escris, pour ne pas vous comettre  me dplaire davantage. C'est la
     mmoire des services que vous m'avez rendus et mon amiti qui me
     donne ce sentiment; profits-en et n'asards plus de me fascher
     encore, car aprs que j'aurai entendu vos raisons, et celles de vos
     confrres et que j'aurai prononc sur touttes vos prtentions, je
     ne veux plus jamais en entendre parler. Vois si la marine ne vous
     convient pas, si vous ne l'avez  vostre mode, si vous aimeriez
     mieux autre chose; parlez librement; mais, aprs la dcision que je
     donnerai je ne veux pas une seule rplique. Je vous dis ce que je
     pense pour que vous travaills sur un fondement asseur et pour que
     vous ne prenis pas de fausses mesures[560].

    A. COLBERT.

Le coup tait rude, et ce qui en rendait surtout les suites redoutables,
c'est qu'il avait t port de sang-froid et aprs mre rflexion. Quand
Louis XIV prtend que la crainte de pousser Colbert  se commettre
davantage l'a seule arrt, il est permis d'hsiter  le croire. Il est
plus probable que l'ancien ascendant de son ministre le retint, et que,
tout en dsirant fortement de modifier ses relations avec Colbert et de
s'opposer  certaines licences, il n'en avait le courage que de loin.
Quoi qu'il en soit, cette lettre remplissait le but qu'il voulait
atteindre. Colbert essaya sans doute de se justifier, de pallier les
torts qui lui taient reprochs. On n'a pas sa rponse; mais celle que
lui adressa le roi permet d'en dterminer le sens.

           A Liancourt, 26 avril 1671.

     Ne crois pas que mon amiti diminue, vos services continuant,
     cela ne se peut; mais il me les faut rendre comme je le dsire, et
     croire que je fais tout pour le mieux. La prfrence que vous
     craigns que je donne aux autres ne vous doit faire aucune peine.
     Je veux seulement ne pas faire d'injustice et travailler au bien de
     mon service. C'est ce que je ferai quand vous sers tous auprs de
     moy. Croys, en allendant, que je ne suis point chang pour vous,
     et que je suis dans les sentiments que vous pouvs dsirer[561].

On a souvent fait un crime aux hommes de lettres de la seconde moiti du
XVIIe sicle,  Corneille,  Racine,  Boileau,  Molire, des
louanges vritablement excessives qu'ils prodigurent  Louis XIV. Pour
tre juste, il faudrait reconnatre que, loin de communiquer, sur ce
point, l'impulsion  leur poque, ils se bornrent  suivre celle que
leur donnait la cour. Qui ne connat les excentricits en ce genre du
duc de Lafeuillade, dont le projet avait t, c'est lui-mme qui s'en
vantait, d'acheter un caveau  l'glise des Petits-Pres, d'y pratiquer
un souterrain qui aurait abouti  la place des Victoires, sous la statue
du roi qu'il y avait leve  ses frais, et de se faire enterrer
immdiatement au-dessous? Le duc de Saint-Simon a caractris cette
fivre d'adulation, que la vanit bien connue de Louis XIV rendait
contagieuse, en disant, dans son langage hyperbolique, que si ce prince
l'et voulu, il se ft fait adorer[562]. Il est curieux de voir
aujourd'hui comment les libellistes contemporains qualifiaient ce
travers. Le roi, disait l'un d'eux en 1689, a le plus grand
amour-propre et le plus vaste orgueil qui fut jamais. Il s'est fait
donner plus de faux encens que tous les demi-dieux des paens n'en ont
eu de vritable. Jamais homme n'a aim les louanges et la vaine gloire
au point que ce prince l'a recherche. Voil  quoi se rduit la gloire
de Louis XIV: _C'est un amour-propre d'une grandeur immense_[563].
Enfin, Colbert lui-mme, le grave et austre Colbert dut payer son
tribut  cette passion effrne de louanges qu'il avait, comme tant
d'autres, contribu  dvelopper. Les historiens spciaux ont rduit 
leur valeur relle les talents militaires, l'influence personnelle de
Louis XIV dans les campagnes auxquelles ce prince assista[564]. La
lettre suivante que Colbert lui crivit, le 4 juillet 1673, aprs la
prise de Maestricht, o ce prince se trouvait, donnera donc une ide du
ton sur lequel les ministres du temps se croyaient sans doute obligs de
louer le roi pour se maintenir dans ses bonnes grces.

        SIRE,

     Toutes les campagnes de Votre Majest ont un caractre de surprise
     et d'estonnement qui saisit les esprits et leur donne seulement la
     libert d'admirer, sans jouir du plaisir de pouvoir trouver quelque
     exemple;

     La premire, de 1667, douze ou quinze places fortes avec une bonne
     partie de trois provinces;

     En douze jours de l'hiver de 1668, une province entire;

     En 1672, trois provinces et quarante-cinq places fortes.

     Mais, Sire, toutes ces grandes et extraordinaires actions cdent 
     ce que Votre Majest vient de faire. Forcer six mille hommes dans
     une des meilleures places de l'Europe, avec vingt mille hommes de
     pied, les attaquer par un seul endroit, et ne pas employer toutes
     ses forces pour donner plus de matire  la vertu de Votre Majest;
     il faut avouer qu'un moyen aussi extraordinaire d'acqurir de la
     gloire, n'a jamais t pens que par Votre Majest. Nous n'avons
     qu' prier Dieu pour la conservation de Votre Majest. Pour le
     surplus, sa volont sera la seule rgle de son pouvoir.

     Jamais Paris n'a tmoign tant de joie. Ds dimanche au soir, les
     bourgeois, de leur propre mouvement, sans ordre, ont fait partout
     des feux de joie, qui seront recommencs ce soir aprs le _Te
     Deum_[565].

L'anecdote suivante donne  la lettre qu'on vient de lire une singulire
signification, et montre quels durent tre les cueils de la position de
Colbert,  partir de 1672. La guerre tranant en longueur et exigeant
sans cesse de nouveaux efforts, le roi avait dit un jour  ce ministre
qu'il lui faudrait 60 millions de plus pour l'_extraordinaire des
guerres_. Effray par ce chiffre, Colbert rpondit tout d'abord qu'il ne
croyait pas pouvoir fournir  cette dpense. _Songez-y_, reprit Louis
XIV, _il se prsente quelqu'un qui entreprendrait d'y suffire, si vous
ne voulez pas vous y engager_. Colbert resta longtemps sans retourner
chez le roi, et ses commis le virent occup  remuer tous ses papiers,
ignorant ce qu'il faisait, _encore moins ce qu'il pensait_. Enfin, le
roi lui fit dire d'aller  Versailles. Il y alla, et les choses
reprirent leur train ordinaire. On prtend, dit Charles Perrault aprs
avoir racont ce fait, que la difficult de faire face  un pareil
surcrot de dpenses l'avait engag  se retirer; mais que sa famille
lui persuada de ne point quitter la partie, _et que c'tait un pige
qu'on lui tendait pour le perdre en l'loignant des affaires_. Colbert
resta donc ministre; mais, ajoute Perrault, tandis qu'auparavant on le
voyait se mettre au travail en se frottant les mains de joie, depuis cet
vnement, il ne travailla plus qu'avec un air chagrin et mme en
soupirant. De facile et ais qu'il tait, il devint difficultueux, et
l'on n'expdia plus,  beaucoup prs, autant d'affaires que dans les
premires annes de son administration[566].

Ainsi, par un singulier retour de fortune, l'accusateur, le remplaant
de Fouquet en tait venu au point, vers la fin de sa vie, de craindre un
pige dont les auteurs, s'ils eussent russi, ne lui auraient pas
seulement t le pouvoir. Aveugl par ce vertige de la faveur auquel si
peu d'hommes savent rsister, comme Fouquet,  qui lui-mme, vingt ans
auparavant, reprochait l'orgueil de ses alliances, il avait, de la mme
manire, cherch des appuis dans les plus puissantes familles du
royaume, et le mme reproche venait l'atteindre. Ses ennemis craignaient
ou feignaient de craindre son insatiable ambition et lui prtaient de
coupables projets[567]. Une lettre de Mme de Maintenon elle-mme
montrera, tout  l'heure, qu'ils l'accusaient de tramer _des desseins
pernicieux_. Quels taient ces desseins? Peut-tre d'usurper le rle du
cardinal de Richelieu, de Mazarin, de devenir comme eux premier ministre
et ministre dirigeant. Il est certain qu'avec un prince moins altier,
moins absolu que Louis XIV, Colbert aurait atteint ce but: Je crois, a
dit Gourville, que son ambition tait plus grande que le monde et
lui-mme n'en jugeaient; mais quand il a voulu faire quelques dmarches
pour excder sa place, il a bientt pu voir que le roi ne s'en
accommoderait pas. On comprend en effet que, jaloux comme il l'tait du
pouvoir, et surtout de l'apparence du pouvoir, Louis XIV n'et jamais
souffert une pareille usurpation, mais Colbert devait le savoir mieux
que personne. Les bruits rpandus contre lui, les desseins pernicieux
qu'on lui attribuait, taient donc, sans aucun doute, invents et
colports par le _parti de la guerre_, pour le forcer  sortir du
Conseil.

La mort se chargea de ce soin, et, par malheur pour la France, au moment
o ses services lui eussent t le plus ncessaires. On tait en 1683. A
cette poque, dit-on, Colbert, plus que jamais en butte  la
malveillance de la faction Louvois, cherchait  captiver les faveurs
incertaines de Louis XIV par un dernier effort plus digne d'un
courtisan que d'un grand ministre. Il projetait de faire construire sur
le terrain de l'htel de Soissons, o la Halle aux Bls a t btie
depuis, un vaste bassin au milieu duquel se serait lev un immense
rocher portant  ses angles quatre statues colossales de fleuves, et
domin par Louis XIV terrassant la Discorde et l'Hrsie. Dj, un
artiste clbre, le statuaire Girardon, avait fait le plan de cette
montagne de marbre et de bronze; mais,  la mort du ministre qui en
avait eu l'ide, ce projet fut abandonn, et son successeur eut le bon
esprit d'pargner  la France les frais de cette nouvelle
adulation[568].

Colbert tait alors g de soixante-quatre ans. Depuis plusieurs annes,
sa sant, altre par un travail opinitre, lui commandait les plus
grands mnagements. Le 19 novembre 1672, il crivait  son frre,
ambassadeur  Londres, qu'il avait l'estomac mauvais et qu'il suivait un
rgime fort rgl, mangeant en son particulier,  dner, un seul poulet
avec du potage, et, soir et matin, un morceau de pain avec un bouillon
ou choses quivalentes. Du reste, Colbert ajoutait qu'il se trouvait
trs-bien de ce rgime, qu'il commenait  reprendre sa sant et 
dormir mieux qu'auparavant[569]. Vers 1680, ayant accompagn le roi dans
un voyage aux Pays-Bas, il eut une fivre maligne extrmement violente,
dont les accs taient de quinze heures. Un mdecin anglais l'en gurit
avec du quinquina, ce qui mit ce remde  la mode[570]. Il y a donc lieu
de croire que ce ministre, dj fortement prouv par plusieurs maladies
considrables, succomba  une nouvelle attaque, complique cette fois
d'une pierre qui s'tait forme dans les reins. Cependant, d'aprs
quelques-uns de ses biographes, le chagrin que lui causa une injuste
rprimande du roi aurait avanc sa mort. On raconte mme  ce sujet les
dtails suivants.

Louvois surveillait avec une attention extrme les dpenses mme les
plus minimes de son dpartement[571]. Ayant cru dcouvrir qu'en sa
qualit de surintendant des btiments, Colbert avait pass quelques
marchs onreux au Trsor, notamment pour la grille qui ferme la grande
cour du chteau de Versailles, il en donna avis au roi. A quelque temps
de l, Colbert rendit compte de cette dpense  Louis XIV qui reut fort
mal ses explications. Aprs plusieurs choses trs-dsagrables, le roi
lui dit: _Il y a l de la friponnerie_.--_Sire_, rpondit Colbert, _je
me flatte au moins que ce mot-l ne s'tend pas jusqu' moi_,--_Non_,
dit le roi, _mais il fallait y avoir plus d'attention_. Et il ajouta:
_Si vous voulez savoir ce que c'est que l'conomie, allez en Flandre;
vous verrez combien les fortifications des places conquises ont peu
cot_[572].

Ce mot, cette comparaison, firent, dit-on, l'effet d'un coup de foudre.
Colbert tomba malade de la maladie dont il mourut, et ses dernires
paroles furent, en parlant du roi: _Si j'avais fait pour Dieu ce que
j'ai fait pour cet homme-l, je serais sauv deux fois, et je ne sais ce
que je vais devenir_. En apprenant sa maladie, le roi lui envoya un
gentilhomme et lui crivit. Colbert reut ce gentilhomme dans sa
chambre, mais en feignant de dormir, afin d'tre dispens de lui parler.
Quant  la lettre, il refusa de la lire en disant: _Je ne veux plus
entendre parler du roi; qu'au moins  prsent il me laisse tranquille_.
Pour l'excuser de ce manque de respect, sa famille fut oblige de
prtexter qu'il n'avait plus voulu penser qu' son salut.

Tous ces dtails sont-ils bien exacts? Suivant son biographe
contemporain, la joie qu'prouva Colbert des succs que Duquesne venait
de remporter sur les Algriens, et la jalousie qu'il avait depuis
longtemps contre Louvois lui firent faire de si grands efforts pour bien
remplir les devoirs de toutes ses charges, que sa sant succomba enfin
sous un travail si continuel. Le mme crivain ajoute qu'il se _forma
une pierre dans ses reins_, et qu'il mourut le 6 septembre 1683, aprs
avoir reu les secours spirituels d'un vicaire de Saint-Eustache et du
pre Bourdaloue[573]. Colbert avait fait son testament le 5
septembre[574]. En l'absence de documents plus explicites, la lettre
suivante, crite le 10 septembre 1683 par Mme de Maintenon  Mme
de Saint-Gran, constate plusieurs faits intressants et semble
confirmer, jusqu' un certain point, l'ingratitude dont on prtend que
Colbert accusa Louis XIV au moment de mourir.

     Le roi se porte bien et ne sent plus qu'une lgre douleur. La
     mort de M. Colbert l'a afflig, et bien des gens se sont rjouis de
     cette affliction. C'est un sot discours que les desseins pernicieux
     qu'il avait, et le roi lui a pardonn de trs-bon coeur _d'avoir
     voulu mourir sans lire sa lettre pour mieux penser  Dieu_... M. de
     Seignelay a voulu envahir tous ses emplois et n'en a obtenu aucun;
     il a de l'esprit, mais peu de conduite. Ses plaisirs passent
     toujours devant ses devoirs. Il a si fort exagr les qualits et
     les services de son pre qu'il a convaincu tout le monde qu'il
     n'tait ni digne ni capable de le remplacer[575].

Ainsi mourut, dans son htel de la rue Neuve-des-Petits-Champs, un des
plus grands ministres qui aient honor l'administration franaise. Il
mourut, on le voit, ha de ses collgues, du roi peut-tre, et  coup
sr du peuple, qui le regardait comme le promoteur d'une multitude
d'odieux impts tablis depuis 1672, du peuple de Paris surtout qui ne
pouvait lui pardonner d'avoir donn  bail les choppes des halles, dont
il avait joui gratuitement jusqu'alors[576]. La haine de ce peuple fut
telle qu'on n'osa faire enterrer de jour le corps de celui qui en tait
l'objet. Son convoi n'eut lieu que la nuit; encore fallut-il, dans la
crainte d'un plus grand scandale, le faire escorter par des archers du
guet, de son htel  l'glise Saint-Eustache, o sa famille lui fit
construire ensuite un magnifique mausole[577]. Puis,  peine la
nouvelle de sa mort s'est-elle rpandue, que dj les couplets, les
pigrammes, les satires, sur sa duret et son avarice circulent de
toutes parts. Riche par les seuls bienfaits du roi, qu'il ne dissipait
pas, a dit un de ses contemporains, prvoyant assez et le disant  ses
amis particuliers, la prodigalit de son fils an, il envoya au roi,
avant de mourir, le mmoire de son bien, qui montait  plus de 10
millions, et fit voir clairement que les appointements de ses charges et
les gratifications extraordinaires avaient pu, en vingt-deux ans,
produire lgitimement une somme aussi considrable que celle-l[578].
Mais le peuple, cela se conoit, ne calculait pas ainsi. En comparant la
misre gnrale, principalement dans les campagnes,  l'opulence de
celui  qui, en raison de son titre et de son pouvoir, que l'on croyait
sans bornes, il faisait remonter la responsabilit des dits financiers
qui le ruinaient, l'ide qu'il avait perdu dans Colbert le dfenseur le
plus zl, le plus dvou, ne lui venait pas mme  l'esprit. Au
contraire, il donnait aveuglment carrire  sa rancune,  sa haine, 
ses plus mauvais instincts. Comme toujours, il se trouva dans le nombre
des mcontents, d'honntes rimeurs qui, renchrissant sur le tout, se
chargrent de buriner, dans un langage bien digne des sentiments qui les
inspiraient, ces invectives de carrefours. Je me garderai bien d'en
reproduire ici la dixime partie, mais il importe que l'on en connaisse
quelques-unes. Il y a dans ces carts de l'opinion populaire,  l'gard
d'un ministre  jamais illustre et digne de l'tre, non-seulement pour
le bien qu'il avait rv, mais aussi pour tout ce qu'il a fait de grand
et de beau, une utile et salutaire leon pour tous les temps. Les
quatrains qu'on va lire sont extraits d'un petit libelle ayant pour
titre: _la Beste insatiable ou le Serpent crev_. Cette bte ou ce
serpent, c'est Colbert. Le titre promet. On va voir qu'il ne promet rien
de trop[579].

  Lorsque je vois Colbert dans la bire estendu,
  Et qu'on fait sur son corps des solennels services,
    Tous ces honneurs sont mes supplices,
    Car je le voudrois voir pendu.....

  Ce grand Colbert est mort; pleurez gens de finance,
  Pleurez gros partisans, pleurez donneurs d'avis;
  Son sublime savoir, qui vous a tant servis,
  Ne sauroit plus troubler le repos de la France....

    Il aimoit tant l'escorcherie,
    Pour avoir l'argent  monceau,
    Qu'il fist de sa maison de Seau
    La source de la boucherie[580].

  Vous l'avez fait mourir, ignorants mdecins,
  Ce ministre fameux, cet homme d'importance;
  Vous croyez qu'il avoit la pierre dans les reins:
  Il l'avoit dans le coeur, au malheur de la France...

  Enfin Colbert n'est plus, et c'est vous faire entendre
  Que la France est rduite au plus bas de son sort,
  Car s'il restoit encore quelque chose  lui prendre,
    Le voleur ne seroit pas mort[581]...

En lisant ces grossires injures, une douloureuse rflexion se prsente
 l'esprit: au nombre des ministres franais dont le nom jette le plus
d'clat dans nos annales, et qui,  des titres divers, sont aujourd'hui
les plus populaires, il faut placer au premier rang Sully, Richelieu,
Mazarin, Colbert et Turgot. Et pourtant, quel a t le jugement des
contemporains sur chacun d'eux? En haine de Sully, le peuple arrache ou
dcapite les arbres que ce ministre avait fait planter sur les grands
chemins[582]; Richelieu fut dtest du peuple lui-mme, qu'il dlivra du
joug immdiat de ses mille matres pour ne lui en donner qu'un seul,
moins exigeant et plus loign; Mazarin, grand et habile ministre,
malgr sa rapacit, fit clore une bibliothque de libelles et fut exil
deux fois. On vient de voir comment le peuple jugea Colbert, et le
respect qu'il eut pour ses dpouilles mortelles. Enfin, prs d'un sicle
plus tard, par une trange et singulire anomalie, Turgot tomba aux
applaudissements simultans du peuple et de la cour. La justice
serait-elle donc impossible aux contemporains, mme des plus grands et
des plus habiles, des plus dvous et des plus intgres ministres? Cette
erreur d'une poque entire au sujet des hommes investis du
gouvernement, est en quelque sorte une calamit publique, car elle
habitue tous les ministres, mme les plus incapables et les plus
mauvais,  croire, non sans motifs, il faut l'avouer, que leur influence
ne pourra tre sainement apprcie que par la gnration qui les suivra.
_Le peuple_, a dit un duc de Sforze de l'cole de Machiavel, _ressemble
aux enfants: il crie quand on le torche_. Triste maxime dont la vrit a
dj clat en France beaucoup trop souvent! Mais, soyons justes envers
le peuple. Comme Sully lui-mme, comme Mazarin, quoique  un bien
moindre degr, Colbert manqua, par malheur, de dsintressement, vertu
essentielle, surtout aux yeux de la multitude, plus apte  la comprendre
que toutes les autres. L'immense fortune laisse par ce ministre et la
dtresse du royaume pendant la seconde moiti de son administration,
mais surtout, la nature mme des devoirs que lui imposaient ses
fonctions de contrleur gnral, expliquent donc, jusqu' un certain
point, sans la justifier toutefois, l'impopularit dont il fut l'objet.

Un crivain du XVIIIe sicle, trop exalt peut-tre dans son temps,
trop dprci  coup sr par le ntre, Thomas, de l'Acadmie Franaise,
a trac un parallle extrmement remarquable  beaucoup d'gards, mme
au point de vue conomique, de l'influence exerce par l'administration
de Sully et de Colbert. On me saura gr d'en reproduire, avant de
terminer, les traits principaux:

     Colbert et Sully, destins tous deux  de grandes choses, furent
     levs au ministre  peu prs dans les mmes circonstances. Sully
     parut aprs les horribles dprdations des favoris et les dsordres
     de la Ligue; Colbert eut  rparer les maux qu'avaient causs le
     rgne orageux et faible de Louis XIII, les oprations brillantes,
     mais forces, de Richelieu, les querelles de la Fronde, l'anarchie
     des finances sous Mazarin. Tous deux trouvrent le peuple accabl
     d'impts et le roi priv de la plus grande partie de ses revenus;
     tous deux eurent le bonheur de rencontrer deux princes qui avaient
     le gnie du gouvernement, capables de vouloir le bien, assez
     courageux pour l'entreprendre, assez fermes pour le soutenir,
     dsireux de faire de grandes choses, l'un pour la France, l'autre
     pour lui-mme; tous deux commencrent par liquider les dettes de
     l'tat, et les mmes besoins firent natre les mmes oprations;
     tous deux travaillrent ensuite  accrotre la fortune publique;
     ils surent galement combiner la nature des divers impts; mais
     Sully ne sut pas en tirer tout le parti possible; Colbert
     perfectionna l'art d'tablir entre eux de justes proportions; tous
     deux diminurent les frais normes de la perception, bannirent le
     trafic honteux des emplois qui enrichissait et avilissait la cour,
     trent aux courtisans tout intrt dans les fermes; tous deux
     firent cesser la confusion qui rgnait dans les recettes et les
     gains immenses que faisaient les receveurs; mais, dans toutes ces
     parties, Colbert n'eut que la gloire d'imiter Sully, et de faire
     revivre les anciennes ordonnances de ce grand homme. Le ministre de
     Louis XIV,  l'exemple de celui de Henri IV, assura des fonds pour
     chaque dpense;  son exemple, il rduisit l'intrt de l'argent.
     Tous deux travaillrent  faciliter les communications; mais
     Colbert fit excuter le canal de Languedoc, dont Sully n'avait eu
     que le projet. Ils connurent tous deux l'art de faire tomber sur
     les riches et sur les habitants des villes les remises accordes
     aux campagnes; mais on leur reproche  tous deux d'avoir gn
     l'industrie par des taxes. Le crdit, cette partie importante des
     richesses publiques, qui fait circuler celles qu'on a, qui supple
      celles qu'on n'a pas, parat n'avoir pas t assez connu par
     Sully, pas assez mnag par Colbert[583]. Les monnaies attirrent
     leur attention; mais Sully n'aperut pas les maux ou ne trouva que
     des remdes dangereux; Colbert porta dans cette partie une
     supriorit de lumires qu'il dut  son sicle autant qu'
     lui-mme. On leur doit  tous deux l'loge d'avoir vu que la
     rforme du barreau pouvait influer sur l'aisance nationale; mais
     l'avantage des temps fit que Colbert excuta ce que Sully ne put
     que dsirer: l'un, dans un temps d'orage et sous un roi soldat,
     annona seulement  une nation guerrire qu'elle devait estimer les
     sciences; l'autre, ministre d'un roi qui portait la grandeur jusque
     dans les plaisirs de l'esprit, donna au monde l'exemple, trop
     oubli peut-tre, d'honorer, d'enrichir et de dvelopper tous les
     talents. Sully entrevit le premier l'utilit d'une marine: c'tait
     beaucoup en sortant de la barbarie; nous nous souvenons que Colbert
     eut la gloire d'en crer une. Le commerce fut protg par les deux
     ministres; mais l'un voulait le tirer presque entier des produits
     des terres, l'autre des manufactures. Sully prfrait, avec raison,
     celui qui, tant attach au sol, ne peut tre ni partag ni envahi,
     et qui met les trangers dans une dpendance ncessaire, Colbert ne
     s'aperut pas que l'autre n'est fond que sur des besoins de
     caprice ou de got, et qu'il peut passer avec les artistes dans
     tous les pays du monde. Sully fut donc suprieur  Colbert dans la
     connaissance des vritables sources du commerce; mais Colbert
     l'emporta sur lui du ct des soins, de l'activit et des calculs
     politiques: dans cette partie, il l'emporta par son attention 
     diminuer les droits intrieurs du royaume, que Sully augmenta
     quelquefois, par son habilet  combiner les droits d'entre et de
     sortie, opration qui est peut-tre un des plus savants ouvrages
     d'un lgislateur[584]..... Sully, peut-tre, saisit mieux la masse
     entire du gouvernement; Colbert en dveloppa mieux les dtails:
     l'un avait plus de cette politique qui calcule, l'autre de cette
     politique des anciens lgislateurs qui voyaient tout dans un grand
     principe. Le plan de Colbert tait une machine vaste et complique,
     o il fallait sans cesse remonter de nouvelles roues; le plan de
     Sully tait simple et uniforme comme la nature. Colbert attendait
     plus des hommes, Sully attendait plus des choses: l'un cra des
     ressources inconnues  la France, l'autre employa mieux les
     ressources qu'elle avait. La rputation de Colbert dut avoir plus
     d'clat, et celle de Sully dut acqurir plus de solidit[585].

On a pu voir, en ce qui concerne Colbert, si cette apprciation des
principes qu'il porta dans l'administration est fonde. Je crois que les
faits l'ont dmontr: une passion extrme pour le bien public et pour
la gloire de la France, un ardent dsir d'allger et d'galiser le
fardeau des charges publiques, une probit svre, irrprochable, la
haine inne du dsordre, un profond sentiment de l'autorit, enfin une
activit prodigieuse, infatigable, tels furent les principaux mrites de
ce ministre; voil les ressorts nergiques qui le portrent au pouvoir
et qui lui valurent pendant longtemps une si grande, une si juste
influence. M. Colbert, a dit Charles Perrault, ne connaissait gure
d'autre repos que celui qui consiste  changer de travail ou  passer
d'un travail difficile  un autre qui l'est un peu moins. L'abb de
Choisy a dit, de son ct, que c'tait un esprit solide, mais pesant,
n principalement pour les calculs.[586] Peut-tre cette organisation
explique-t-elle les grandes qualits et les erreurs de Colbert. On lui a
reproch de n'avoir pas su prendre une grande rsolution et sortir du
Conseil quand il vit l'impossibilit de subvenir par les voies
ordinaires aux frais d'une guerre dont il dsapprouvait la
continuation[587]. Effectue dans des circonstances pareilles, sa
retraite aurait sans doute exerc une utile influence, et tout porte 
croire que les embarras de son successeur l'auraient bientt fait
rappeler. Malheureusement, on vivait alors dans un temps o les
ministres ne quittaient le pouvoir que disgracis, et Colbert tait trop
ambitieux, trop jaloux de ne pas laisser amoindrir la position de sa
famille, pour faire un aussi grand sacrifice  ses convictions. Il resta
donc, mais  quelles conditions? Plus on relit la lettre de Mme de
Maintenon, plus on redoute qu'il n'ait en effet prononc les paroles de
dsespoir qu'on lui attribue, et qu'il ne soit mort sous l'impression de
quelque perfidie de ses ennemis. Ainsi finit donc, selon toutes les
apparences, cette noble vie. Tant de glorieux travaux, tant de veilles,
tant de rves pour la prosprit de la France, mritaient-ils en mme
temps l'ingratitude du roi et les outrages du peuple? La postrit s'est
charge de rpondre. J'ai essay de faire connatre exactement les
consquences des erreurs de Colbert. Mais, de quelques rsultats
qu'elles aient t suivies, ces erreurs ne doivent pas faire oublier les
minentes qualits de l'illustre ministre et les immenses services qu'il
a rendus  la France. Restaurateur des finances, rformateur de tous les
codes, crateur de la marine franaise, protecteur des arts et des
lettres, Colbert possde certes encore assez de titres au respect et 
l'admiration de ses concitoyens.


                FIN DE L'HISTOIRE DE COLBERT.




PICES JUSTIFICATIVES.

MMOIRES, INSTRUCTIONS, LETTRES

ET

DOCUMENTS DIVERS.




PICE N I.

ADMINISTRATION DE COLBERT.

DITS, ORDONNANCES, DCLARATIONS, ARRTS, LETTRES-PATENTES,

CONCERNANT

LES FINANCES, LE COMMERCE, LA MARINE, LA JUSTICE, ETC., ETC.,
RENDUS DEPUIS 1660 JUSQU'EN 1683[588].


27 NOVEMBRE 1660.--Dclaration contre le luxe des habits, carrosses et
ornements.

8 FVRIER 1661.--Dclaration pour la recherche et punition des
usurpateurs de titres de noblesse.

8 JUILLET 1661.--Arrt du Conseil d'en haut faisant injonction aux
Parlements, Grand-Conseil, Chambre des comptes, Cours des aides, et 
toutes autres Compagnies souveraines de se soumettre aux arrts du
Conseil.

JANVIER 1662.--dit portant tablissement de carrosses  Paris[589].

JUIN 1662.--dit portant qu'il sera tabli un hpital en chaque ville et
bourg du royaume pour les pauvres malades, mendiants et orphelins.

NOVEMBRE 1662.--Dclaration qui maintient la ville de Dunkerque dans ses
liberts et franchises, en fait un port franc, et accorde le droit de
neutralit, sans lettres ni finances, aux trangers qui s'y
habitueront[590].

31 JANVIER 1663.--Rglement pour la leve des droits de page par eau et
par terre, et pour la rpression des abus y relatifs.

12 FVRIER 1663.--Rglement gnral pour le fait des tailles[591].

16 MAI 1663.--Dclaration portant qu'il sera fait information de l'tat
des haras.

18 JUIN 1663.--Ordonnances faisant de nouveau dfense de porter des
passements d'or et d'argent, vrais ou faux.

6 JUILLET 1663.--Arrt du Parlement, contenant rglement gnral sur les
prisons, en 46 articles.

DCEMBRE 1663.--dit portant tablissement de l'Acadmie des
inscriptions et belles-lettres, et de celle de peinture et de sculpture,
et statuts y annexs.

9 JANVIER 1664.--Dclaration sur le fait et ngoce des lettres de
change.

28 MAI 1664.--dit portant tablissement de la Compagnie des Indes
occidentales.

30 MAI 1664.--Dclaration portant rduction des officiers de la maison
du roi.

22 JUIN 1664.--Dclaration sur l'dit du 8 fvrier 1661, contenant
rglement contre les usurpateurs du titre de noblesse.

AOT 1664.--dit pour l'tablissement de la Compagnie des Indes
orientales.

AOT 1664.--dit pour l'tablissement d'une manufacture de tapisseries 
Beauvais.

SEPTEMBRE 1664.--dit portant rvocation des lettres de noblesse
accordes depuis 1634.

SEPTEMBRE 1664.--dit portant rduction et diminution des droits des
sorties et des entres, avec la suppression de plusieurs droits[592].

17 OCTOBRE 1665.--Arrt du Conseil portant rtablissement des haras dans
le royaume.

7 DCEMBRE 1665.--Arrt du Conseil qui fixe le prix auquel les monnaies
auront cours au 1er janvier 1666.

DCEMBRE 1665.--dit portant fixation du prix des offices des Cours
suprieures.

DCEMBRE 1665.--dit portant rduction des constitutions de rentes du
denier dix-huit au denier vingt.

22 MARS 1666.--Arrt du Conseil portant rglement gnral pour la
recherche des usurpateurs des titres de noblesse et ordonnant (article
17) qu'il sera fait un catalogue contenant les noms, surnoms, armes et
demeures des vritables gentilshommes pour tre registr en chaque
bailliage.

AVRIL 1666.--dit sur l'tablissement des lanternes  Paris.

12 OCTOBRE 1666.--Dclaration portant dfenses de vendre des points de
fil trangers.

NOVEMBRE 1666.--dit portant concession de privilges et exemptions 
ceux qui se marient avant ou pendant leur vingtime anne jusqu' 25
ans, et aux pres de famille ayant dix  douze enfants[593].

DCEMBRE 1666.--dit qui confirme le rglement sur le nettoiement des
boues, la sret de Paris et autres villes.

DCEMBRE 1666.--dit sur l'tablissement des maisons religieuses et
autres communauts.

MARS 1667.--dit portant cration d'un lieutenant de police  Paris.

AVRIL 1667.--Ordonnance civile touchant la rformation de la
justice[594].

AVRIL 1667.--Dclaration portant dfense de saisir les bestiaux. (Voir
une _dclaration_ du 25 janvier 1671 o il est fait mention de
celle-ci.)

NOVEMBRE 1667.--dit pour l'tablissement de la manufacture des
Gobelins.

21 NOVEMBRE 1667.--Dclaration qui dfend de porter des toffes et
passements d'or et d'argent, et des dentelles de fil venant de
l'tranger.

30 JANVIER 1668.--Ordonnances portant dfenses aux capitaines de quitter
leurs vaisseaux, quand ils sont en rade, pour aller coucher  terre.

22 SEPTEMBRE 1668.--Ordonnances pour l'enrlement des matelots par
classes.

SEPTEMBRE 1668.--Dclaration portant rglement gnral des gabelles.

29 MARS 1669.--Arrt du Conseil de Commerce concernant les consuls
franais en pays trangers.

MARS 1669.--dit sur la franchise du port de Marseille.

JUIN 1669.--dit pour l'tablissement d'une Compagnie pour le commerce
du Nord.

AOT 1669.--dit portant que les gentilshommes pourront faire le
commerce sans droger.

AOT 1669.--dit portant rglement gnral pour les eaux et forts[595].

AOT 1669.--dit qui attribue aux maires et chevins des villes la
connaissance des procs concernant les manufactures.

AOT 1669.--dit portant fixation du prix des offices de judicature,
l'ge et la capacit des officiers.

AOT 1669.--dit portant rglement touchant l'hypothque du roi sur les
biens des officiers comptables, et la procdure  suivre dans les Cours
des aides pour la vente et la distribution du prix des offices.

AOT 1669.--Ordonnance pour la rformation de la justice, faisant la
continuation de celle du mois d'avril 1667.

AOT 1669.--dit qui attribue aux maires et chevins la connaissance en
premire instance des procs entre les ouvriers des manufactures, ou
entre les ouvriers et les marchands,  raison d'icelles.

AOT 1669.--dit portant dfenses, sous peine de confiscation de corps
et de biens, de prendre du service et de s'habituer  l'tranger.

AOT 1669.--Lettres-patentes sur le rglement gnral des teintures des
manufactures de laine et de fil, prcdes desdits statuts et
rglements.

25 FVRIER 1670.--Dclaration du roi pour l'tape gnrale (entrept)
dans les villes maritimes[596].

JUIN 1670.--dit pour l'tablissement de l'hpital des Enfants-Trouvs 
Paris, et rglement y relatif.

JUIN 1670.--Rglement portant dfense aux btiments trangers d'aborder
dans les ports des colonies, et aux habitants desdites colonies de les
recevoir  peine de confiscation.

AOT 1670.--Ordonnance criminelle[597].

25 JANVIER 1671.--Dclaration portant dfense de saisir les bestiaux, si
ce n'est pour fermages[598].

21 AOUT 1671.--Ordonnance pour rendre uniformes les poids et mesures
dans tous les ports et arsenaux de la marine.

AOT 1671.--dit pour la rpression des abus qui se commettent dans les
plerinages.

4 NOVEMBRE 1671.--Ordonnance qui dfend de transporter des boeufs, lards,
toiles et autres marchandises trangres des pays trangers dans les
les.

FVRIER 1672.--Ordonnance qui fixe au denier 18 les intrts des sommes
prtes au roi.

23 MARS 1672.--dit portant que les offices de notaires, procureurs,
huissiers, sergents et archers seront hrditaires.

MARS 1672.--dit pour l'tablissement de l'Acadmie royale de musique de
Paris.

24 MARS 1672.--Ordonnance pour la modration des tables des officiers
gnraux et majors et autres servant dans les armes[599].

DCEMBRE 1672.--dit portant confirmation des privilges, ordonnances et
rglements sur la police de l'Htel-de-Ville de Paris, et rglement sur
la juridiction des prvts et chevins.

24 FVRIER 1673.--Lettre patente portant rglement sur l'enregistrement
dans les Cours suprieures des dits, dclarations et lettres patentes
relatives aux affaires publiques de justice et de finances, manes du
propre mouvement du roi[600].

MARS 1673.--dit portant tablissement de greffes pour l'enregistrement
des oppositions des cranciers hypothcaires[601].

MARS 1673.--dit portant que ceux qui font profession de commerce,
denres ou arts qui ne sont d'aucune communaut, seront tablis en
corps, communauts et jurandes, et qu'il leur sera accord des statuts.

MARS 1673.--Ordonnance du commerce.

28 AVRIL 1673.--Arrt du Parlement portant dfenses aux juges de rendre
la justice, sous les porches des glises, dans les cimetires et dans
les cabarets.

AOT 1673.--dit pour l'enrlement des matelots dans toutes les
provinces maritimes du royaume.

DCEMBRE 1673.--Arrt du Conseil qui permet aux trangers d'acqurir des
rentes sur l'Htel-de-Ville, et d'en disposer comme les Franais.

9 FVRIER 1674.--Dclaration pour la marque de la vaisselle d'tain.

28 AVRIL 1674.--Arrt du Conseil portant fixation des bornes pour la
nouvelle enceinte de Paris, avec dfenses de btir au del,  peine de
dmolition et de fouet contre les entrepreneurs et ouvriers.

AVRIL 1674.--dit portant tablissement de l'htel des Invalides.

4 JUIN 1674.--Dclaration portant rvocation des permissions gnrales
d'imprimer.

17 SEPTEMBRE 1674.--Dclaration pour la vente et distribution du tabac
dans le royaume.

DCEMBRE 1674.--dit portant cration d'un million de rentes et
d'augmentation de gages.

DCEMBRE 1674.--dit portant suppression de la Compagnie des Indes
occidentales, et confirmation du contrat relatif  la Compagnie du
Sngal.

13 SEPTEMBRE 1675.--Rglement pour la Compagnie des Indes orientales.

30 JUILLET 1677.--Rglement pour la recherche des mines d'or, d'argent
et autres mtaux dans l'Auvergne, le Bourbonnais, le Forez et le
Vivarais.

AOT 1678.--Trait de Nimgue conclu le 10 aot, entre le roi et les
tats-Gnraux des Provinces Unies, suivi du trait de commerce,
navigation et marine.

13 NOVEMBRE 1678.--Rglement sur les comptes des comptables en demeure,
et la forme  suivre pour oprer la dcharge en leur dbit.

MARS 1679.--dit pour la construction du canal d'Orlans.

28 MARS 1679.--Dclaration portant rglement gnral sur les monnaies.

MAI 1679.--dit pour la constitution d'un nouveau million de rentes.

JUIN 1679.--Nouvel dit pour la constitution d'un million de rentes.

JUIN 1679.--Lettres patentes portant confirmation de la Compagnie du
Sngal et de ses privilges.

SEPTEMBRE 1679.--dit qui rgle pour toute la France l'intrt au denier
18, dclare nulles les promesses portant un intrt plus lev, mme
celles de change et rechange, si ce n'est  l'gard des marchands
frquentant les foires de Lyon, pour cause de marchandises, sans fraude
ni dguisement.

23 MARS 1680.--Rglement gnral pour l'administration de l'hpital
gnral de Paris.

JUIN 1680.--Ordonnance portant rglement gnral sur le fait des
entres, aides et autres droits pour le ressort de la cour de Paris,
suivie d'un tarif des droits d'entre  Paris pour les bois ouvrs fer,
papier, etc., etc.

JUIN 1680.--Ordonnances sur le fait des aides de Normandie.

JUILLET 1681.--Ordonnance contenant rglement sur les droits des fermes
sur le tabac, les droits de marque sur l'or et l'argent, sur les
octrois, papier timbr, etc., etc.

JUILLET 1681.--Lettres patentes portant confirmation de la nouvelle
Compagnie du Sngal et ctes d'Afrique, et de ses privilges.

AOT 1681.--Ordonnance de la marine.

21 OCTOBRE 1681.--Lettres patentes qui permettent l'tablissement d'une
manufacture de draps, faon de Hollande et d'Angleterre, en la ville de
Louviers.

24 OCTOBRE 1681.--Rglement portant dfenses aux sujets du roi de prter
leurs noms aux trangers et d'acheter d'eux aucuns vaisseaux pour les
faire naviguer sous pavillon franais,  peine de confiscation, de 1000
livres d'amende et de punition corporelle.

6 JANVIER 1682.--Arrt du Conseil qui permet  tous particuliers de
faire le commerce aux Indes orientales,  condition qu'ils se serviront,
pour leur passage et celui de leurs marchandises, des vaisseaux de la
Compagnie des Indes orientales.

11 JUILLET 1682.--Dclaration contre les Bohmiens ou gyptiens.

JUILLET 1682.--dit pour la punition des empoisonneurs, devins et
autres.

AVRIL 1683.--dit portant rglement pour les dettes des communauts.

AVRIL 1685.--dit concernant les droits de proprit sur les les,
atterrissements, passages, bacs, ponts, moulins et autres droits sur les
rivires navigables.

25 AOUT 1685.--Rglements sur les prcautions  prendre pour empcher
l'introduction de la peste.

28 OCTOBRE 1683.--Arrt du Conseil pour le rtablissement des haras du
royaume.

6 NOVEMBRE 1683.--Dclaration portant dfense de saisir les bestiaux.




PICE N II.--INDITE.

MMOIRES

SUR LES AFFAIRES DES FINANCES DE FRANCE POUR SERVIR A L'HISTOIRE[602].


C'est une maxime constante et reconnue gnrallement dans tous les
estats du monde que les finances en sont la plus importante et la plus
essentielle partie; c'est une matire qui entre en toutes les affaires
soit qu'elles regardent la subsistance de l'estat en son dedans, soit
qu'elles regardent son accroissement et sa puissance au dehors, par les
diffrents effets qu'elle produit dans les esprits des peuples pour le
dedans et des princes et estats estrangers pour le dehors.

Il est presque certain que chaque estat  proportion de sa grandeur et
de son estendue est suffisamment pourvu de moyens pour subsister en son
dedans pourveu que ces moyens soient bien et fidellement administrs,
mais pour s'accroistre il n'y a que les deux couronnes de France et
d'Espagne qui ayent paru jusqu' prsent dans l'Europe avoir assez de
force et assez d'abondance dans les finances pour entreprendre des
guerres et des conquestes au dehors.

Il est vray que la Hollande par son industrie et par son application au
commerce et la Sude par la _fertilit_ de son terroir, le courage et la
bravoure de ses peuples, et la hardiesse de ses deux derniers roys, ont
suppl au dfaut de bras et de finances, mais ce sont des exemples qui
sont uniques et qui examins en destail et pntrs jusques dans le
fond, se trouveroient fonds bien plus sur les assistances de la France
et sur les guerres des deux premires couronnes de l'Europe que sur leur
industrie ou sur aucune bonne qualit de leurs roys ou de leurs peuples.

Il est donc question d'examiner quels effets produisent dans les estats
ou la disette ou l'abondance dans les finances. Nous n'avons dans notre
royaume qu'un seul exemple d'abondance qui eut lieu dans les dernires
annes du rgne d'Henry IVe; mais nous en avons une infinit de
disettes et de ncessits. Au contraire, dans celuy d'Espagne, nous
voyons les rgnes de Charles-Quint, Philippe second, troisime et mesme
Philippe IVe dans une si prodigieuse abondance d'argent par la
dcouverte des Indes que toute l'Europe a veu cette maison d'un simple
archiduc d'Autriche sans aucune considration dans le monde monter dans
l'espace de 60 ou 80 annes  la souverainet de tous les estats et
maisons de Bourgogne, d'Arragon, Castille, Portugal, Naples, Milan,
joindre  ce dernier estat la couronne d'Angleterre et d'Irlande par le
mariage de Philippe second avec Marie, rendre l'empire presque
hrditaire  ses princes, contester la prminence  la couronne de nos
roys, mettre par ses pratiques et par ses armes notre royaume en un
pril imminent de passer en main trangre, et enfin aspirer  l'empire
de toute l'Europe, c'est--dire de tout le monde.

Puisque depuis la mort d'Henry IVe, nous n'avons que des exemples de
disette et de ncessit dans nos finances, il sera bon d'examiner d'o
peut provenir que depuis un si long temps l'on a pu voir sinon
l'abondance au moins quelque........ de quelque facilit! L'on ne peut
attribuer ce dsordre qu' deux vices principaux: ou  l'establissement
de l'autorit qui rgit cette nature d'affaires, ou aux maximes qui
servent  la conduite, lesquelles peuvent estre vitieuses en soy, et par
consquent estre le principe et la principalle cause de tout ce
dsordre.

(_Ici Colbert fait l'historique dtaill de l'administration des
finances depuis 1648. En 1633, le surintendant de La Vieuville mourut et
le cardinal Mazarin proposa au roi de partager les soins de la
surintendance entre MM. Servien et Fouquet. Aprs avoir fait connatre
les titres de Servien, Colbert examine ceux de Fouquet._)

.....Pour le second (Fouquet) les assistances que le dit sieur Cardinal
avoit reues du Sr abb Foucquet pendant le temps de son loignement
de la cour fust la principalle raison de son choix; car quoiqu'il le
connust pour homme d'esprit, qu'il l'eust mesme employ en qualit de
maistre des requestes dans les armes et  la suitte du roy pendant les
annes 1649 et 1650, qu'il luy eust fait accorder la permission de
traiter de la charge de procureur gnral au Parlement de Paris,
nantmoins le connoissant homme  caballer et d'intrigue et dont les
moeurs mesme n'estoient pas assez rgles pour une charge de ce poids,
sans la premire raison de la considration de son frre, il n'auroit
pas jett les yeux sur luy.

S'estant destermin le lendemain  son retour qui fut le 7 fvrier 1653,
le roy les nomma surintendants.

Pendant les deux premires annes quoyque diverses rencontres fissent
assez remarquer l'humeur incompatible des deux surintendants, nantmoins
l'abondance et la facilit des affaires firent que l'autorit demeura
presque entire au Sr Servien; mais s'estant fait connoistre port 
refuser toutes choses justes ou injustes et par une rsolution
invincible presque en toutes affaires, ces deux mauvaises qualits luy
attirrent la hayne des courtisans et des gens d'affaires sur le crdit
desquels toute la subsistance de l'estat estoit fonde, et comme le
Sr Foucquet avoit toujours l'_oreille_ ouverte pour proffiter de tout
ce qui pouvoit nuire au Sr Servien, il ne manqua pas de se servir des
qualits contraires pour s'attirer l'amiti des courtisans et le crdit
des gens d'affaires.....

Par ce moyen s'estant rendu le maistre absolu des finances, il ne
s'appliqua  autre chose qu' en faire une entire dissipation pour
satisfaire  toutes ses passions drgles.

Il laissa assouvir l'avidit de tous les partisans parce qu'il estoit
leur complice en sorte qu' la honte de toute la nation pendant le temps
que les armes n'estoient pas payes, l'on a entendu publiquement un
secrtaire du procureur gnral se vanter d'avoir..... 2, 3, 4 et 500
mille livres en un exercice, un autre 10, 12 et 24 mille livres, et un
trsorier de l'espargne de mesme se vanter d'avoir gagn 500 mille
livres en une anne d'exercice.

On l'a veu jouer en une nuict 20  50 mille pistoles _sans parler_ des
dpenses en bastimens, en eaux, en meubles, en femmes, des dpenses
ordinaires de la maison, portant le luxe et le faste en un point que
bien des gens de bien en concevoient de l'humeur.

A cet esgard, on a veu sa dpense en bastimens par ses maisons de Vaux
et de Saint-Mand, mais ce qui est surprenant est que ds lors que sa
maison de Vaux qui avoit coust 18 _millions_, fust bastie[603]; il s'en
dgousta et commena de faire bastir dans Saint-Mand et dans
Belle-Isle, en sorte que son insatiable avidit et son ambition drgle
luy donnant toujours des penses..... luy faisoit mpriser ce qu'il
avoit autrefois estim. C'est ce dgot..... qui luy fit offrir cette
maison  M. le Cardinal lorsqu'il y coucha en 1659 en partant pour ses
voyages avant la paix et ensuitte en 1661, comme il l'a voullu
dire[604].

Cette mesme dpense prodigieuse a paru en ses meubles, en ses
acquisitions de toutes parts; en son jeu, en sa table et en toutes au
autres _manies_ et publiques et secrtes, en sorte que l'on a veu par
les registres de ses commis qui ont paru, des 20 et 30 millions de
livres qui ont pass par leurs mains en peu d'annes pour ses dpenses
particulires. Mais s'il s'estoit content de tout ce qui le pouvoit
concerner l'estat auroit-il pu souffrir cet..... Il a port son avidit
bien plus loin. Il a voulu remplir de biens immenses ses frres, ses
parents, ses amis, ses commis. Il a voulu mettre ses cratures dans
toutes les charges de la cour et de la robe, et pour cet effect il a
donn une part du prix de toutes celles qui ont est vendues et qui
n'estoient pas remplies de gens  luy; il a voulu gagner toutes les
personnes un peu considrables qui approchoient le Roy, les Reines et
feu M. le Cardinal. Il a voulu estre adverti de tout, et pour cet effect
avoir des espions, pouvoir acheter des personnes seures, et pour
parvenir  tous ses desseins..... Il n'y a pas de profusion qu'il n'aye
fait; et comme il falloit que les finances du Roy fournissent  tous ces
dsordres, il ne faut pas s'estonner si Sa Majest les a trouves en
mauvais estat lorsquelle a voulu en prendre la connoissance; mais comme
il est impossible de concevoir  quel point ce dsordre estoit port, il
sera bon de reprsenter succinctement les dpenses par comptant qui pour
des raisons diverses sont caches aux officiers de la Chambre des
Comptes, et passes dans ceux de l'espargne..... lesquelles en 1630
montant ordinairement  10 millions de livres ou environ se sont
trouves monter:

  En 1656          51,196,698
  En 1657          66,922,349
  En 1658         105,527,613
  En 1659          96,741,508
                  ____________
                   320,388,168

En sorte qu'en ces quatre annes seulement il s'est trouv IIIc
XXions de livres consomms passs en comptants soubz le prtexte de
soutenir toutes les affaires du Roy.

.....Quoique cette prodigieuse dissipation ne fust pas si clairement
connue, nantmoins la notorit en estoit si publique, les dsordres et
les malversations si extrmes qu'en une infinit de fois, M. le cardinal
Mazarini y auroit apport le seul remde qui lui restoit aprs avoir
tent inutilement ceux de la douceur, son esprit plein de bont et
d'humanit ne pouvant se rsoudre  en venir au plus violent qu' la
dernire extrmit; aussy une infinit de fois lui avoit-il fait
connoistre ses dsordres et ses profusions, luy avoit-il fait connoistre
clairement qu'il ne pouvoit soutenir une si mauvaise conduitte et
l'auroit fortement excit  la changer. Souvent le dit Foucquet comme
s'il vouloit proffitter de sa bont naturelle, luy avoit avou une
partie de la vrit, luy avoit fait des protestations de changer
entirement de conduitte, en avoit mesme donn quelques marques
extrieures, mais les sentimens au mal estant invincibles, ses
recheutes estoient si promptes qu'elles faisoient connoistre qu'il
n'avoit jamais eu intention de changer.

La mort du Sr Servien estant survenue en 1659, feu M. le Cardinal
examina longtemps quel remde il apporteroit aux finances, parce que
l'inutilit du dit Sr Servien ayant fait passer toute l'autorit de
cette fonction audit Foucquet, la mort du premier donnoit un prtexte
spcieux pour mettre un autre surintendant, soit pour estre premier et
au-dessus du sieur Foucquet, soit pour estre en second; ledit sieur
Cardinal trouvant beaucoup de difficult au choix qu'il devoit faire,
prit la rsolution de se rserver la signature pour tenir
perptuellement en bride et servir luy-mesme de controlle aux fonctions
de la surintendance; aprs s'en estre dclar avant que d'en venir 
l'excution, ayant fait diverses rflections qu'il ne pourrait jamais
retenir l'horrible corruption du surintendant, que son esprit consomm
et fertile en expdiens pour continuer sa mauvaise conduitte et sa
dissipation auroit toujours abus des ncessits de l'estat pour luy
faire passer tout ce qu'il auroit rsolu.

Que sa signature autoriseroit les malversations prsentes et mesme les
passes.

Et enfin la meilleure et la plus forte qui le fit dterminer  luy
donner toute l'autorit en le laissant seul surintendant fust qu'ayant
commenc les ngociations de la paix de laquelle il avoit des esprances
presque certaines, en donnant cette marque de confiance au surintendant
aprs avoir inutilement tent tous les autres espdients peut-estre
celuy-ci pourroit-il russir. En tout cas,.... il pourroit, aussitt
aprs la conclusion de la paix, donner une partie de son temps  la
rformation de tous ces dsordres[605].

Aprs s'estre dclar de cette rsolution, il partit au mois de juin de
la mesme anne 1659 pour se rendre sur la frontire d'Espagne pour
signer le trait de la paix et celuy du mariage du Roy avec Dom Louis de
Haro, mais les diverses difficults que les Espagnols firent naistre sur
quelques points dont les deux ministres s'estoient rserv la dcision
ayant retard cette signature beaucoup plus longtemps qu'il ne croyoit
voyant que l'anne 1660 alloit commencer et qu'elle seroit en mesme
temps consomme sans avoir apport aucun changement  l'administration
des finances il se rsolut de faire venir auprs de luy le dit sieur
Foucquet o estant arriv et l'y ayant tenu prs de trois mois il luy
descouvrit encore tout ce qu'il savoit de sa mauvaise conduitte, luy fit
voir sa perte asseure s'il ne la changeoit, et aprs une infinit de
protestations et d'asseurances de changement, lui ayant expliqu ses
instructions sur ce qui estoit  faire pour commencer la rformation
qu'il s'estoit propose, le mariage du roy ayant est remis au printemps
de l'anne 1660 et l'obligeant de demeurer pendant l'hiver dans les
provinces de Languedoc et Provence, il le congdia satisfait d'avoir
fait cette dernire tentative, quoyque sans esprance d'en voir aucun
effect[606].

Aussitt que ledit surintendant fust arriv  Paris,..... et qu'il crust
avoir bien persuad ledit sieur Cardinal, il ne s'appliqua  autre chose
qu' luy donner de belles apparences en continuant les effects de sa
mauvaise conduitte; pour cet effect, dans le renouvellement des fonds
qu'il eust ordre de faire  cause de la paix il fit voir de grandes
augmentations qui se trouvrent presque toutes imagines par la suitte,
attendu que les grandes indemnits nouvelles qu'il donna _au fermier des
aides couvrirent_ toutes ces prtendues augmentations. Aprs avoir donn
cette apparence, persuad qu'elle suffisoit et qu'il pouvoit, soubz
cette couleur, continuer sa conduitte passe, non-seulement il la
continua pour remises, pour intrests, et gnrallement pour toutes les
mesures qu'il avoit pratiques, mais ce qui surprit tout le monde ce fut
qu'au lieu que pendant la paix l'on croyoit voir rduire insensiblement
toutes les prodigieuses alinations qui avoient t faites soubz
prtexte des ncessits de la guerre, on vit au contraire diverses
nouvelles allinations des plus clairs revenus de l'estat, savoir 1200
mille livres de rentes sur l'hostel de ville de Paris allines sur les
tailles.

                               1660.

Ces alinations nouvelles faites dans un temps de paix firent connoistre
 toute la France que l'estat couroit grand risque de se perdre par les
finances s'il n'y estoit promptement remdi, et M. le cardinal Mazarini
qui le premier connoissoit cette ncessit, se rsolut d'y apporter le
remde aussitost qu'il seroit de retour  Paris, mais la maladie dont il
est mort l'ayant pris  Fontainebleau le 4e juillet, s'estant rendu 
Vincennes et ensuitte  Paris; quoique sa maladie luy laissast des
_intervalles_ assez considrables, elle ne luy en laissa jamais assez
pour pouvoir donner l'application  une matire si importante; ce fut le
seul dplaisir important qu'il tesmoigna avoir pendant toute sa maladie,
ayant rpt beaucoup de fois  diverses personnes considrables qu'il
mourroit content s'il avoit plu  Dieu luy donner quinze jours de sant
et de force pour mettre ordre  cette nature d'affaires qui estoit la
plus importante de l'Estat et laquelle il laissoit dans la dernire
confusion. Trois jours avant sa mort, il consulta son confesseur et deux
de ses plus proches serviteurs, s'il estoit oblig de donner avis au Roy
des dsordres du Sr Foucquet; mais luy ayant est reprsent que ses
caballes et ses intrigues, tous les amis qu'il avoit gagns dans la
cour, dans les places, dans les Compagnies souveraines, par le moyen des
deniers du Roy et des allinations de toutes sortes qu'il leur avoit
distribus, la place de Belle-Isle que l'on estimoit estre imprenable
avec une bonne garnison qu'il y entretenoit, quelques autres places sur
les costes de Bretagne, estoient capables dans l'incertitude de la
rsolution qu'elles prendraient pour la conduitte de ses affaires et
dans la foiblesse de l'administration nouvelle de donner de furieux
mouvements  l'Estat, il prit la rsolution de dclarer au Roy le dtail
de la mauvaise conduitte du dit Foucquet et de luy conseiller en mesme
temps de prendre de grandes prcautions contre luy, de le veiller de
prs, de luy dclarer tous ses crimes et luy faire connoistre que s'il
changeoit de conduitte il ne laisseroit pas de se servir de luy.

La mort du Sr Cardinal estant arrive le 9 mars 1661, le Roy ayant
tesmoign toute la douleur imaginable de la perte d'un si grand ministre
prit ds le lendemain le soin de la conduitte de ses Estats et commena
 rgler les sances de ses Conseils auxquels il s'appliqua de telle
sorte que pour premire vertu il fist connoistre clairement  toute
l'Europe qu'il avoit sacrifi cette passion prdominante de gloire, et
cet esprit d'application aux affaires qui est capable seul d'eslever les
moindres hommes aux plus hautes dignits, qu'il avoit, dis-je, sacrifi
toutes ces grandes qualits  la reconnoissance des grands services qui
luy avoient est rendus par ce grand ministre pendant sa minorit, les
troubles et la division qui auroient fait courir risque  ses Estats
sans la sagesse et l'habilet d'un si grand homme auquel il avoit
abandonn pour cette raison presque toute son autorit.

Tous les esprits ne furent pas persuads que cette conduitte qui
paroissoit si belle pust estre longtemps soutenue; ils considroient
qu'il estoit impossible qu'un Roy  l'ge de 23 ans, admirablement bien
faict de sa personne, d'une sant forte et vigoureuse, pust avoir assez
de force pour prfrer longtemps ses affaires  ses plaisirs, et dans
cette pense chacun avoit les yeux ouverts pour voir sur qui tomberoit
son choix parmi les personnes de sa confidence.

Les choses estant en cet estat, le Roy commena  excuter le conseil de
feu M. le Cardinal sur le sujet des finances. Le surintendant demeura
d'accord d'une partie de ses dsordres, promit de changer de conduitte
et accepta les prcautions que le Roy voulut prendre, se persuadant avec
assez de vraisemblance qu'aprs avoir tromp tant de fois M. le
Cardinal, il trouveroit assez moyen de faire la mesme chose  l'esgard
du Roy; mais Sa Majest ayant vu le retardement qu'il apporta  donner
l'estat des finances dans lequel tous les revenus de l'anne 1661 et
partie de 1662 se trouvoient consomms, en sorte qu'il avoit assez
d'audace pour dire tous les jours  Sa Majest que l'Estat ne subsistoit
que sur son crdit;

Qu'il continua  faire des allinations considrables...

Qu'au lieu de faire gouster au peuple les fruits de la paix par la
diminution des impositions... on augmentoit les impts en Bourgogne,
Alsace, Roussillon, etc.

Qu'au lieu que l'application du dit Foucquet debvoit avoir pour seul
objet les finances, et plutt leur conservation que leur dissipation, il
ne pensoit qu' se rendre maistre du Parlement et de toutes les
Compagnies par le moyen des grandes grces qu'il faisoit, de toutes les
charges principalles et plus importantes, en les faisant acheter par ses
cratures et leur donnant la meilleure partie du prix, qu'il
acquroi.... par les mesmes moyens les principaux officiers de Sa
Majest et des Reynes, gagnant mesmes tous leurs domestiques pour estre
adverti de tout ce qui se passoit et de tout ce qui se disoit.

Enfin, Sa Majest lasse de toute cette mauvaise conduitte et voyant
clairement qu'il n'y avoit point de remde qu'en luy ostant cette
administration, elle en prit la rsolution le 4e may en la mesme
anne 1661.

Mais comme l'excution en estoit difficile, que les liaisons et les
attachements que le surintendant avoit dans la cour, dans les
Compagnies, dans les provinces, dans les places et partout estoient
grandes, que la place de Belle-Isle estoit en rputation d'estre
imprenable, Sa Majest dlibra sur la manire de l'oster et aux moyens
de l'arrester seurement, pendant tout le mois de may.

Comme cette action est la plus importante sur laquelle le Roy aye pu
donner des marques publiques de son esprit; il est bien ncessaire de
l'examiner dans toutes ses circonstances parce qu'elle peut donner lieu
de faire un pronostique juste et certain de tout ce qui peust arriver
pendant son rgne.

C'estoit, un jeune prince de l'aage de 23 ans, d'une forte et vigoureuse
sant, et par consquent plein du feu et de la chaleur que cet aage
donne, qui n'avoit pas pris jusqu' la mort de son Ier ministre un
administrateur... de ses affaires, et par consquent qui n'avoit pas
toute l'exprience ncessaire pour la conduitte d'une grande affaire. Il
avoit  perdre un homme esclair qui avoit eu la disposition entire de
ses finances huit annes durant, qui par la dissipation qu'il en avoit
faict s'estoit acquis une place imprenable, qui avoit dans son entire
dpendance des places, des Compagnies souveraines, les principaux de la
cour et une infinit d'autres, et lequel convaincu de ses crimes
s'estoit prpar de longue main et avoit pris toutes ses prcautions
contre le plus habile, le plus esclair et le plus pntrant homme qui
fust jamais.

Le Roy connoissant toutes ces choses, aprs avoir luy seul examin tous
les moyens dont il se pouvoit servir pour l'intrest de ses desseins,
voyant que l'oster de la surintendance ou l'en chasser produiroit
assurment de grands embarras pour les raisons cy-dessus dites, rsolut
enfin de le faire arrester, et ensuitte de luy faire faire son procs.

Pour cela il estoit ncessaire d'examiner quatre points importants.

Le pier, la subsistance de l'Estat.

Le second, le lieu de l'excution.

Le troisime, le temps.

Et le 4e, les suittes.

Sur le premier, Sa Majest considrant que pendant les mois de may,
juin, juillet et aoust les peuples ne payent rien dans les provinces
parce qu'ils sont occupez aux rcoltes et les finances ne produisent
presque rien par la mesme raison;

Qu'il n'y avoit aucuns deniers dans les espargnes;

Que les gens d'affaires n'auroient garde de rien fournir quand ils
verraient leur chef arrest pour divers crimes dont ils estaient les
complices; ces raisons faisoient clairement connoistre qu'en l'arrestant
dans le mois de may, l'on ne pourroit fournir aux dpenses de l'Estat,
ce qui attireroit de trs-fcheux inconvnients.

Pour ce qui _regardoit_ l'excution et le temps, l'un et l'autre
vouloient que ce fust promptement et au lieu o il se trouvoit alors, le
secret qu'il falloit garder en cette affaire requrant une grande
diligence.

Les raisons cy-dessus invitaient  l'excution prsente, et  l'esgard
du lieu, il y avoit  craindre que ses amis ne jettassent du monde dans
Belle-Isle et les autres places et qu'ils ne causassent une affaire
considrable dans l'Estat;  l'esgard des suittes, pour les
_consquences_ du procs, sa charge de procureur gnral au Parlement
estoit un obstacle presque insurmontable.

Pour remdier  tous ces inconvnients, le Roy rsolut de remettre au
mois de septembre de l'arrester et _pensa_ que le secret pourroit estre
gard n'estant se que de deux ou trois personnes asseures;

Que pendant tout ce temps il le traiteroit si bien qu'il pourroit
parvenir  toutes ses mesmes fins;

Qu'il se serviroit du prtexte de la tenue des Estats de Bretagne, de
n'avoir pas encore veu cette province et prendroit une assistance
considrable pour y aller; qu'estant proche de Belle-Isle il pourroit
_se servir_ des compagnies de ses gardes et remdier par sa prsence 
tous les inconvnients qui pourroient arriver; qu'en ce temps les
peuples ayant fait leurs rcoltes seraient en estat de payer et de
fournir les moyens de subsistance, et qu'il se serviroit de toutes les
rencontres favorables pour luy tesmoigner que Sa Majest serait bien
aise d'avoir quelque somme un peu considrable dans la citadelle de
Vincennes pour pouvoir subvenir aux dpenses presses.

Et outre ce qu'elle pourroit tirer par ce moyen dudit Foucquet, Sa
Majest s'asseureroit encore par le moyen de trois ou quatre personnes
de 4 ou 5 cent mille livres pour s'en pouvoir servir en cas de
ncessit;

Que le plus difficile estant de l'obliger de se deffaire de sa charge,
il ne laisseroit pas de le tenter luy disant dans quelque occasion
importante que Sa Majest voulant agir fortement non-seulement pour
empcher les entreprises du Parlement mais mesmes pour remettre cette
Compagnie au mesme estat et en la mesme disposition qu'elle estoit du
temps du feu Roy, il seroit impossible d'y pouvoir parvenir sans faire
beaucoup d'actions de force et de vigueur contre cette Compagnie et
qu'ayant sa principalle confiance en luy pour toutes les rsolutions qui
estoient  prendre, il seroit bien difficile qu'il pust garder cette
charge, de sorte qu'estant dans un poste si lev que le sien, il luy
sembloit qu'elle luy estoit fort inutile et qu'elle serviroit toujours
de prtexte au Parlement de luy donner de la peine.....

Quoyque ce projet fust d'un succs presque infaillible, Dieu voulut
pourtant le rendre encore plus facile au Roy par le moyen mesme du sieur
Foucquet[607].

Dans les estats de Bretagne, la coustume est que l'vesque diocsain du
lieu o ils se tiennent y prside. Le marchal de la Meilleraie s'estoit
engag envers l'vesque de Vannes de les faire tenir  Hennebon, petite
ville de son diocse assez proche de la mer et de Belle-Isle pour l'y
faire prsider. Le sieur Foucquet qui ne croyoit pas l'vesque de Vannes
de ses amis se mit dans l'esprit qu'il se serviroit de cette occasion
pour parler publiquement et exagrer les fortifications et les
prodigieuses dpenses qu'il faisoit  Belle-Isle, et comme c'estoit la
chose du monde qu'il craignoit le plus, aprs avoir fait tous ses
efforts pour obliger le marchal de la Meilleraie  changer ce lieu et
l'ayant trouv ferme, il crut ne pouvoir remdier  ce mal qu'il croyoit
presque invitable que de proposer lui-mesme au Roy d'aller en
Bretagne.....

Celle proposition ayant est par lui faicte, elle fust accepte.

Pour la charge, le bon traitement que le Roy lui fist en sa propre
vanit luy persuadant que la charge de chancelier de France venant 
vaquer, ce qui pouvoit arriver assez promptement veu que le chancelier
avoit 75 ans, elle ne luy pouvoit manquer, et que si le Roy le trouvoit
en cette occasion revestu de la charge de procureur gnral, il la
donneroit asseurment  quelque autre  quoy il ne pourroit pas
s'opposer, en sorte qu'il valloit beaucoup mieux s'en deffaire pour
mettre une somme considrable dans sa famille, et comme ce raisonnement
luy fist prendre rsolution de demander au Roy de s'en deffaire, Sa
Majest luy accordant luy parla du million  mettre  Vincennes, ce
qu'il promit de faire et l'excuta _sur le champ_.

Toutes les choses estant ainsi heureusement disposes, il partit pour
Nantes, le roy estant confirm dans l'opinion de sa mauvaise conduitte
par diverses choses qui arrivrent pendant cet est et particulirement
sur ce qui se passa dans l'achapt de la charge de gnral des gallres
pour le marquis de Crquy son intime amy, dans laquelle Sa Majest vit
clairement que l'on se servoit de ses deniers pour en payer _15 ou 16
mille livres_ sous prtexte de diffrentes prtentions..... et sur le
repas royal, magnifique et superbe qu'il donna  Sa Majest en sa maison
de Vaux.

Sur l'envoy de deux ministres de sa part en Angleterre et  Rome pour
avoir des correspondants  ses ordres et sur une infinit d'autres
preuves trop claires et trop videntes de ses intentions[608].

Deux jours aprs son arrive  Nantes, le 5e septembre de la mesme
anne, le Roy qui pendant la vie de feu M. le Cardinal avoit peu parl
d'affaires, et qui depuis sa mort, par la sage dissimulation avec
laquelle il avoit agi avec le sieur Foucquet n'avoit pu encore faire
connoistre l'estendue de son esprit, le jour et l'heure qu'il avoit pris
pour l'excution estant venue, en un instant il donna ses ordres pour le
faire arrester et fist toutes les choses qui estoient ncessaires pour
le conduire seurement au chasteau d'Angers; il fist partir sa compagnie
des gardes pour se saisir de Belle-Isle.

Quelques heures auparavant, il fist partir 2 brigades de ses
mousquetaires pour empescher le passage des courriers qui prendroient
_des moyens_ pour en donner advis.

Il envoya et fist accompagner la dame Foucquet  Limoges; fist arrester
en mesme temps Pellisson son commis et fit sceller tous ses papiers.

Il expdia aussytost un courrier  la reyne-mre pour luy en donner
part; un autre au Chancelier affin qu'il fist sceller dans les maisons
de la surintendance de Fontainebleau, de Vaux et de Saint-Mand.

A Paris au lieutenant civil,  la Compagnie du guet et au lieutenant
criminel de robe courte pour se saisir des sieurs Bruant et Bernard ses
commis et de sceller dans leurs maisons et dans celles du sieur
Foucquet.

Tous ces ordres aynsi donns et cette affaire entirement excute, le
Roy voulut avant que de partir estre inform de la rsolution..... que
le commandant dans Belle-Isle prendroit, et aussy tost qu'il eust appris
qu'il remettroit cette place sur l'ordre de Sa Majest, elle partit et
revint en poste  Fontainebleau.

Il estoit alors question de prendre une grande rsolution pour
l'establissement qui estoit  faire. Il falloit pour le bien faire
trouver divers expdients de remdier  de grands abus....

L'establissement de l'autorit souveraine et entire des finances en une
seule personne ou deux; _mais ces_ advis furent trouvs vitieux.

Les maximes qui avoient est suivies depuis si longtemps avoient attir
la ruine, la confusion et le dsordre.

Il falloit desbrouiller une machine que les plus habiles gens du royaume
qui s'en estoient mesls depuis 40 ans avoient embrouille pour en faire
une science qu'eux seuls connussent pour se rendre par ce moyen
ncessaires. Cependant tant de choses sy difficiles  rsoudre qui
auraient servy de matire aux plus grands, aux plus puissants et aux
plus expriments ministres, ce qui auroit donn lieu  des Conseils de
plusieurs jours et  des dissertations difficiles et trs-importantes,
se trouva desbrouill et dvelopp au plus haut point de perfection qui
se puisse imaginer par les seules lumires naturelles de ce prince, et
par la rsolution qu'il avoit prise de donner tout son temps  la
conduitte de ses affaires, au bien de ses peuples et  sa propre gloire.

Il dclara doncques qu'il supprimoit la charge de surintendant et qu'il
signeroit gnralement toutes les expditions soit pour la recepte, soiy
pour la dpense.

Il composa en mesme temps un Conseil de cinq personnes qu'il appela le
Conseil royal des finances lequel il prsida en personne trois fois la
semaine, etc., etc., etc...

(_Peu de jours aprs, il fut question dans le Conseil de
l'establissement d'une Chambre de justice. Pour viter qu'on en vinst 
cette extrmit, les gens d'affaires offraient de donner vingt millions,
et la majorit du Conseil tait d'avis qu'on les acceptt._)

....Le Roy prenant la parole dit qu'il connoissoit bien que cette
proposition luy seroit plus advantageuse mais qu'il ne pouvoit pas
s'empescher d'entendre la voix de ses peuples qui luy demandoient
justice de toutes les violences, exactions et concussions qui avoient
est commises contre eux, qu'il sacrifioit volontiers l'advantage des 20
millions offerts  la satisfaction qu'il recevroit de voir une fois par
la punition des coupables ses sujets _vengs_ des violences qu'ils
avoient souffertes, et de plus qu'ayant bien considr tous les
dsordres et dissipations qui avoient est commises dans les finances,
il falloit _agir_ par des punitions..... affin qu'il fust asseur que
non seulement pendant son rgne mais mesme cent ans aprs les gens des
finances se contentassent des gains honnestes et lgitimes qu'ils
pourroient faire, en sorte qu'elle esproit par son application remdier
 tous les _maux_ que l'on avoit remarquez.

Ces raisons si puissantes et si dignes d'un grand Roy furent approuves
de tout le Conseil.

.....Ensuitte tout le monde attendant quelque action un peu importante
pour juger de quelle qualit seroit la conduitte du Roy dans les
fonctions du surintendant, sy elle seroit rigoureuse ou foible, il se
prsenta une occasion favorable pour dcider cette question. L'on avoit
fait l'anne prcdente le retranchement _d'un quartier_ de toutes les
rentes sur l'hostel de ville de Paris et de toutes les allinations
faictes les six dernires annes. Le sieur Foucquet n'avoit os toucher
une augmentation de gages des Compagnies souveraines; souvent il les en
avoit menaces, mais le remords de sa conscience qui luy donnoit de la
crainte, l'avoit toujours oblig d'en retarder l'excution. Le Roy
s'estant fait reprsenter cette affaire, prit la rsolution de faire ce
retranchement et le fist excuter malgr toutes les remontrances et
publiques et secrtes et mesmes quelques menes sourdes, en sorte qu'il
fust facile aprs ce coup d'essay de dcider de quelle qualit seroit la
conduitte de Sa Majest.

Non seulement Sa Majest soustient fortement ce retranchement mais mesme
celuy de tous les fonds et droits allins, ce que le sieur Foucquet
n'avoit pas faict par les mesmes raisons, quoyqu'il y eust une
dclaration expdie ds 1660 pour cet effet...

...La caballe des amis du sieur Foucquet ayant commenc de faire agir
leurs pratiques, les esprits se divisrent en sorte que la foiblesse du
chef (de la Chambre de justice) qui se laissa emporter par une infinit
de petites considrations et qui ne pust avoir la force de suivre les
vritables maximes de svrit des Chambres de justice quoyqu'il fust
fortement appuy par le Roy, divers petits intrts particuliers qui
entranrent les principaux et rendirent les bien intentionnez les plus
foibles, furent cause que le Roy fust oblig de faire agir ceux de son
Conseil pour pousser les affaires et pour dmesler avec diligence tous
les petits moyens dont se servoient ceux qui avoient trop de
relaschement dans l'esprit contre les bien intentionnez pour faire
passer les affaires par leurs advis; et pour bien faire connoistre les
difficults que Sa Majest eust  surmonter, il est bon d'en faire la
description[609].

Le premier prsident fort homme de bien, incapable de caballes,
d'intrigues et de se dpartir jamais du bien du service du roy et du
public ne se laissa pas... de croire qu'il debvoit avoir beaucoup de
part aux affaires, et sur ce fondement, il voulut _avant_ de s'engager 
servir dans la Chambre de justice, que l'on adjoustast aux commissaires
qui avoient est choisis par le Roy les sieurs Bernard Rez et
d'Ormesson, maistres des requestes, de Fayet et Renard, commissaires de
la Grand Chambre du parlement de Paris pour se fortifier dans cette
chambre affin que ses advis prvallussent toujours, ce qui luy fust
facilement accord par Sa Majest qui avoit tout sujet de croire qu'il
seroit le plus ferme appui de la justice et de la svrit de cette
Chambre comme effectivement il en avoit alors la volont; ensuitte
n'ayant pas est satisfait de la part qu'il avoit prestendu avoir dans
les affaires de l'administration de l'Estat, il commena  se plaindre
presque publiquement des personnes dont le Roy se servoit dans les
affaires de finance leur attribuant la cause entire de ce dplaisir.

D'ailleurs, M. de Turenne qui avoit creu que le dit sieur Foucquet
l'empeschoit d'avoir la meilleure et la plus considrable part aux
affaires et en la confiance du Roy et qui aprs sa perte s'estoit laiss
fortement flatter de cette pense, le bon traittement qu'il recevoit de
Sa Majest et mesmes ses advis qu'elle luy demandoit en toutes affaires
importantes ne le satisfaisant pas parce qu'il n'estoit pas appell par
Sa Majest dans les Conseils ordinaires quoy qu'elle eust bien tesmoign
depuis ce temps-l qu'elle seule conduisoit toute cette machine et
qu'elle eust mesmes de trs-puissantes raisons pour en user ainsi, ne
laissa pourtant pas d'attribuer cette privation  ceux qui avoient
l'honneur de servir Sa Majest, et comme la matire des finances est
toujours la plus susceptible de mauvaises impressions, l'ancienne amiti
qu'il avoit avec le pier prsident, les mesmes intrts et le mme
dplaisir en ce rencontre, leur donnrent les mmes sentiments dans
lesquels ils furent fortement maintenus par le sieur Boucherat qui
estant amy commun des deux avoit servy leurs veues et se trouvoit dans
les mmes sentiments parce que ne croyant pas qu'il y eust un homme de
robe dans le royaume qui pust plus dignement que luy remplir la place de
Chancelier de France ou la principalle administration des finances, il y
pourroit facilement parvenir sy M. de Turenne et le pier prsident
bien unis pouvoient avoir une part considrable dans la confiance du
Roy.

A cette principalle et plus importante disposition se joignirent
diverses autres raisons.

Le pier prsident se persuada que son mrite et ses services
debvoient luy faire accorder tout ce qu'il demandoit soubz prtexte de
l'accrditer dans sa Compagnie. I demanda avec grandes instances que
l'on ne restranchast point le 3e quartier des augmentations de gages
des Compagnies souveraines, que l'on deschargeast les greffiers de la
taxe qui leur estoit demande et que l'on restablist l'hrdit des
procureurs postulants qui avoit est rvoque. Le refus que le Roy fis
de toutes les grces luy donna beaucoup de dplaisir...

Mais ce qui acheva de le changer tout  fait fust que ses amis intimes
qui estoient hors de la Chambre se trouvrent tous unis dans de mesmes
sentiments pour empescher tout ce qui pouvoit estre de la satisfaction
du Roy et du public.

Le sieur Boucherat, pour les intrts cy-dessus expliqus.

Le sieur Bernard Rez pour un esprit de contrarit qui luy estoit
naturel n'ayant jamais manqu de se porter contre la conduitte gnralle
des affaires.

Le sieur de Brillac avoit reeu du sieur Foucquet, en gratifications
_diverses augmentations_ en sa baronnie de Janzay en Poitou.

Le sieur Renard 6,000 liv. de rentes sur les tailles.

Ces 4 hommes estant toujours auprs de luy il ne faut pas s'estonner
s'il ne pust revenir  ses 1res bonnes intentions.

Le premier effect que cette mauvaise disposition produisit fust une
prodigieuse langueur en toutes affaires. Le pier prsident n'alla
jamais qu' onze heures et demie  la Chambre, en sortant  midi, n'y
retournant qu'entre trois et quatre heures et en sortant entre cinq et
six heures, joint  cela diverses autres dmonstrations et publiques et
secrtes qu'il fist...

(_Le reste du mmoire contient de nouveaux dtails sur les oprations
financires, sur celles de la Chambre de justice, sur les mesures prises
en 1662 par le gouvernement pour soulager les horreurs de la disette,
enfin, sur toutes les parties de l'administration pendant la courte
priode qu'il embrasse._)




PICE N II BIS.--INDITE.

LE CID ENRAG[610].

COMDIE.


    M. COLBERT parle seul.

        Perc jusques au fond du coeur
    D'une atteinte imprvue aussy bien que mortelle,
    Autheur d'une entreprise insolente et cruelle
    Dont le honteux succez irrite ma fureur,
    Je demeure immobile, et mon me abattue
         Cedde au coup qui me tue.
    Si prs de voir Fouquet sur l'chaffault,
         O Dieux! l'trange peine!
    Aprs avoir pay l'arrt plus qu'il ne vault
            Pour rendre sa mort plus certaine,
    N'en remporter rien que la haine?

        Que je sens de rudes combats!
        Que ma raison est opprime!
    J'ay perdu mon argent, je perds ma renomme
        Pour n'avoir peu mettre une teste  bas.
        O grand doyen des sclrats!
        Dont l'injustice consomme
        Regardoit dj son trpas
        Comme une proye accoustume;
        Sguier, escueil des innocens,
        Qui, pour complaire au ministre,
        Par de honteux abaissemens
    Ne trouves rien de trop indigne  faire,
         Faut-il que les arrts
    Qui tant de fois ont fait prir des misrables,
        Et pour de bien moindres subjects,
    Sur la fin de les jours, malgr tant de projets,
        Tant d'intrigues dtestables,
    Malgr moy, malgr toy, deviennent quitables
        Aprs tous les maux qu'ils ont faicts?....
        ........................
        Talon, le ciel a donc permis
        Que pour toute la rcompense
    De ta mortelle haine et de ton arrogance,
    Tu n'ayes remport que haine et que mpris;
        Et qu'un pdant que j'avois pris
        Pour rparer la ngligence,
        M'ayt fait tomber de mal en pis
        Par l'excs de son ignorance[611].

    Ce rapporteur, que j'ay dupp sy galamment,
        Pour une pompeuse esprance
        D'estre le chef[612] d'un parlement,
        Et qui croyoit sauver sa conscience
        En me vendant bien chrement
        Une si lche complaisance,
        Aura donc prn vainement,
        Et pour tous fruits de son ouvrage;
    Je ne remporteray que le seul avantage
        D'avoir peu tromper un Normand.....
        ..............................
        Quoi! notre emphaticque Pussort
        Aprs avoir fait un effort
        De son loquence bourgeoise
    Et prouv clairement qu'il mritoit la mort
    Pour n'avoir pas couvert tout Saint-Mand d'ardoise;
    Aprs avoir tronqu tant de diverses lois,
         Plutt pour mon service
    Que pour celui du plus humain des rois,
    N'a p forcer la chambre  faire une injustice
        Ny gagner une seule voix.
        ..........................
        Voisin, ce sclrat si consciencieux,
    Ce tratre proctecteur de la cause publique,
        Sur qui j'avois jett les yeux
        Pour empcher par son intrigue
        Des dvots la sourde pratique
        Et le zle sditieux,
        S'en est acquitt de son mieux;
      Mais que me sert toute ma politique
        Sy je n'en suis pas plus heureux.
        ..........................
    Et toy, cher confident de ma secrette rage,
        Qui dedans les concussions
        Fais ton apprentissage
        Par les plus noires actions,
    Mon cher Berrier, sur qui je fondois davantage
        Le succez de mes passions,
        Car je say tes inventions,
        Tes dtours et ta fourberie;
        Que dois-je te dire aujourd'huy,
        Puisqu'enfin malgr ton appuy,
        Ton mensonge et ta calomnie,
        Le peuple voit la vrit,
    Au mesme endroit dont tu l'avois bannie,
        Triompher de la fausset?

    Dans le premier abord d'une faveur naissante
    Dont le moindre revers peut nous prcipiter,
        Je voy mes desseins avorts
        Par une conduite imprudente;
        Je voy l'Afrique triomphante
    D'un roy que jusqu'ici rien n'avoit pu dompter;
        Je voy, pour comble de misre,
    Mon rival chapper des traits de ma colre,
        Et ces deux projets si fameux
        Qui me faisoient dj prtendre
        Au premier rang d'aprs les dieux,
        Sont autant de degrs honteux
        Par o je suis prest de descendre.

        Mais pourquoy m'alarmer sy fort,
        Sy cette rigueur non commune
        Qu'excite contre moy le sort
        Ne change rien  ma fortune:
    Je suis toujours Colbert, je suis toujours puissant;
        J'ay toujours la mesme avarice,
        Je fais toujours mesme injustice.
    Si j'ay manqu de perdre un innocent,
        N'ay-je pas retranch les rentes?
    Et, grce  ce moyen, rduit au dsespoir
        Mille familles languissantes.
        Est-ce l manquer de pouvoir?

    Le Roy m'aime toujours et j'ay sa confidence,
    Que faut-il donc de plus  mon ambition?
    Sortez de mon esprit vains dsirs de vengeance,
    Je me veux librer de votre impertinence
    Et goter le bonheur de ma condition.
    Ouy, je veux vivre heureux, quoique Fouquet respire,
        Puisqu'une ternelle prison
        Luy va ravir le moyen de me nuire.

Il s'en va, puis il revient tout d'un coup.

        Vivre sans tirer ma raison!
    Observer un arrest si fatal  ma gloire!
    Endurer que la France imputte  ma mmoire
    De ne m'estre veng que par une prison!
    Conserver une vie o mon ame gare
        Voit ma perte assure!
    N'escoutons plus ce penser trop humain
        Qui ne peut assouvir ma haine.
    Allons, Berrier, par un coup de ta main,
        Dlivre-moy de cette peine.

    Ouy, c'est le plus grand de mes maux,
        Et pourveu que Fouquet prisse,
    Qu'il meure par prison ou qu'il meure en justice,
    C'est l le seul moyen de me mettre en repos.
    Je m'accuse dj de trop de ngligence,
        Courons  la vengeance;
    Je suis avare et dur, n'importe, cher Berrier,
    Je veux y consommer trois ou quatre pistolles
        Pour achepter un cuisinier
        Qui l'empoisonne  Pignerolles.




PICE N III.--INDITE[613].

VERSION DU 118e PSEAUME DE DAVID


Dans lequel ce grand Roy exhorte tout le monde  publier les bonts de
Dieu, explique les effects qu'il en a ressenty et prophtise la vene de
Nostre Seigneur.

Ce pseaume a beaucoup de rapport avec l'estat de mes affaires et 
l'isse que j'en espre par la misricorde de Dieu[614].

     Venez, accourez tous, peuples de lunivers,
     Confesss un seul Dieu, vens luy rendre hommage,
     Annoncs et lous en langages divers
     La bont de celuy dont vous estes limage.

     Vous peuple bien aim dont il a faict le choix
     Par un sensible effect de sa misricorde
     Expliqus ses bonts distes  haulte voix
     Et les maux qu'il empesche et les biens qu'il accorde.

     Vous qu'il a spars du reste des mortels
     Destins isy bas  l'office des anges
     Prestres qu'il a chargs du soing de ses autels
     Chants de sa bont les divines louanges.

     Et vous qui languisses de clestes ardeurs
     Elevs vers le ciel vos amoureuses plaintes
     Justes qui le craigns respects ses grandeurs
     Publis ses bonts et modrs vos craintes.

     Triste accabl dennuicts et press de douleurs
     Jinvoque mon seigneur; jy mets mon esprance
     Touch de ma misre, et sensible  mes pleurs
     Il mescoulte, il mexauce, il me donne assistance.

     Il se rend  ma voix, je le trouve en tout lieu
     Je lappelle, il me tend une main secourable
     Quaije  craindre appuy des forces de mon Dieu
     Mortel qui que tu sois tu n'es plus redoutable[615].

     Il vient  mon secours contre mes ennemis
     Contre eux en ma faveur sa puissance est arme
     Je les mespriseray, je les verray soumis
     Leurs injustes efforts s'en iront en fume.

     Quil est seur, qu'il est bon d'avoir aveuglement
     Sa confiance en Dieu plutost que sur les hommes
     Qui trompeurs ou tromps toujours gallement
     Nous font connoistre enfin trop tard ce que nous sommes[616].

     Heureux qui sait placer son esprance en luy
     Heureux celuy qui suit la loy de ses promesses
     Princes vostre parole est un fragile appuy
     Vos honneurs peu certains et vaines vos caresses[617].

     Tout le monde s'estoit  ma perte engag
     Mes ennemis trop fiers avoyent cru me surprendre
     Mais au nom de mon Dieu je suis asss vang
     Jay ve leurs trahisons et jay sceu m'en deffendre[618].

     Dans un triste sjour honteusement log
     Ils m'ont de touttes parts entour de milice
     Mais au nom de mon Dieu je suis asss vang
     Leur conduitte paroist on cognoist leur malice.

     Bruyants comme un essain autour de moy rang
     Ils ptillent d'ardeur ainsi qu'un feu despines
     Mais au nom de mon Dieu je suis asss vang
     Jay dtruyct leurs picquants, jay dissip leurs mines[619].

     Pouss par eux, Seigneur, et prest  succomber
     Vous mavs soustenu contre leur violence
     Vous mavs affermy, je ne puis plus tomber
     Et vous me maintiendrs contre leur insolence.

     Mon Seigneur est ma force, il est tout mon honneur
     Il soppose  leurs coups, je ne suis plus leur proye
     Il sest faict mon salut, il sest fait mon bonheur
     Jen fais tout mon plaisir, jen fais toutte ma joye.

     Cest luy qui de la cheute a sce me garantir
     Cest luy qui de mon coeur a banny la tristesse
     Justes qui le serves, faittes en retentir
     Dans vos sacrs concerts mille chants d'allgresse.

     La dextre du Seigneur a fait voir sa vertu
     La dextre du seigneur a lanc son tonnerre
     La dextre du Seigneur tient l'orgueil abbatu
     La dextre du Seigneur me releve de terre.

     Non je ne mourray pas mon Dieu ma prserv
     Et de trop de prils et par trop de merveilles
     Non je ne mourray pas mon Dieu ma rserv
     Pour vivre et publier ses grandeurs nompareilles[620].

     Comme un maistre puissant mon Dieu ma chasti
     Dune juste rigueur mon offense est suivie
     Mais me voiant soumis, contrit, humili
     Comme un pre  son fils il ma donn la vie.

     Vous qui gards son temple ouvrs moy promptement
     Ouvrs sans diffrer son temple de justice
     Entrs justes, entrs et sans perdre un moment
     Confessons sa clmence  nos maux si propice.

     Ouy je confesseray que vous m'avs sauv
     Que vous avs Seigneur exauc ma prierre
     Que j'estois criminel et qu'en vous jay trouv
     La puissance dun maistre et la bont d'un pre.

     Vos ennemis Seigneur sestoient bien abuss
     En mettant au rebut pour nen scavoir que faire
     La pierre que vous mesme aujourdhuy vous poss
     En vostre bastiment pour la pierre angulaire[621].

     Cest une chose rare un chef doeuvre des cyeux
     Cest un digne sujet deternelle mmoire
     Un ouvrage parfaict admirable  nos yeux
     Cest loeuvre de vos mains, Seigneur cest votre gloire.

     Je prevoy que bientost viendra cet heureux jour
     Jour longtemps attendu, jour de rejouissance
     Jour qua faict le Seigneur par un excs damour
     Jour illustre  jamais pour nostre dlivrance.

     Seigneur dlivrs moy termins ma langueur
     Adorable Seigneur que tout _vous_ soit prospere
     Et bny soit qui vient au nom de mon Seigneur
     Me tirer de mes fers et finir ma misere[622].

     Dja je m'aperois de ma flicit
     Je vous veux faire part de ces bonnes nouvelles
     Dja jay ve paroistre un rayon de clart
     Cest mon Dieu, mon Sauveur, je vous lapprends fidelles.

     Establisss un jour, mais un jour solennel
     Rends grces  Dieu, que le temple sappreste
     Qu'il soit orn de fleurs, remply jusqu lautel
     Et que chacun clbre  lenvy cette feste.

     Vous seul estes mon Dieu, je vous confesseray
     Je diray sans cesser vostre grandeur supresme
     Vous seul estes mon Dieu, je vous exalteray
     Je chanteray partout vostre clmence extrme.

     Ouy je confesseray que vous mavs sauv
     Que vous avs Seigneur exauc ma prierre
     Que jestois criminel et quen vous jay trouv
     La puissance d'un maistre et la bont d'un pre[623].

     Vens, accours tous peuples de lunivers
     Confesss un seul Dieu, vens luy rendre hommage
     Annoncs et lous en langages divers
     t de celuy dont vous estes louvrage.

           FIN.




PICE N IV.

VERS LATINS

ATTRIBUS A FOUQUET[624].


Il y a quelques annes, un des membres de l'_Acadmie Delphinale_, M.
Auzias, tant all visiter le monastre de la Trappe d'Aiguebelle, un
frre trappiste, qui s'occupe de recherches archologiques et
historiques, lui communiqua une pice de vers latins dcouverte dans un
registre de la cure de Rauville, petit village trs-rapproch de la
terre de Grignan o Mme de Svign a pass, comme on sait, plusieurs
annes auprs de sa fille.

Ces vers, on va le voir, ne peuvent se rapporter  un autre qu' Fouquet
aprs sa condamnation. Il est trs-probable qu'ils furent apports dans
le pays par l'amie dvoue du prisonnier de Pignerol, et inscrits, en
raison de leur mrite qui est incontestable, par le cur de Rauville,
sur le registre de sa paroisse. Cette supposition est d'autant plus
fonde que Mme de Svign connaissait parfaitement le latin. Enfin,
les vers franais qui prcdent et la tournure des ides de Fouquet
ajoutent un nouveau poids  cette opinion. Seulement, ceux qu'on va lire
leur sont de beaucoup suprieurs. On y trouve, dit le _Bulletin de
l'Acadmie Delphinale_, ses sentiments religieux, ses regrets sur la
privation de son pouse, de ses enfants, de sa libert, de sa fortune,
de ses honneurs, et de la bonne grce du grand roi; il se plaint de voir
mettre en doute sa fidlit; de ce qu'on lui a enlev tous ses moyens de
dfense, ses registres, ses comptes; de ce qu'il ne lui reste pas un des
amis qui, chaque matin, lui formaient une si nombreuse cour de clients;
il apprend que les uns, effrays de sa chute, se sont tourns vers de
plus fortuns que lui; que les autres enveniment les accusations qui
l'accablent, et que, s'il en est rest de fidles, les gardes, les
fosss et les remparts de la prison les empchent de pouvoir venir
jusqu' lui; les longs ennuis de la prison excitent son imagination et
l'exposent  des maux qu'il se cre lui-mme; il voit sa mre qui le
baigne de larmes, ses frres exils, ses enfants privs de leur pre, et
sa femme frappe de chagrins si peu mrits. Enfin, il termine par deux
vers d'une admirable sensibilit et d'une heureuse expression.

Voici ces vers:

    Sidere regina plag qua vindice surgens
    Naufragus iratis emergit salvus ab undis,
    Et laceram reficit peregrino in littore puppim;
    Numinis intemerata parens  numine summo,
    Altera spes, humanumque salus, qu vota gementum
    Suseipis et fraetis prstas solatia rebus;
    Da mihi te facilem paulumque adverte querenti.

    Ille ego qui quondam, summa ad fastigia vectus,
    Francigenum moderabar opes, quem longa clientum
    Mane salutabat spatiosa per atria turba,
    Ille ego tot procerum socius, quem tota colebat
    Gallia, quem populi toties dixere beatum,
    Nunc miser indigno clausus sub carcere, vitam
    In tenebris luctuque traho, nunc miles inermem
    Obsidet armatus, pilisque minacibus instat.
    Mens concussa malis, varioque agitata dolore,
    Hret et incerta est quid primum defleat; uno
    Cuncta mihi sunt rapta die: dulcissima conjux,
    Pignora chara thori, libertas, census, honores,
    Prdia, rura, domus et magni gratia regis;
    Nec mihi de tantis superest, nisi futilis umbra.
    Hc equidem cruciant animum; tamen acrius illud
    Pungit, et ardenti transigit viscera telo,
    Quod regni pro laude labor susceptus et ingens
    Curarum series patriae consumpta luend,
    Vana cadit, tristesque refert pro munere poenas;
    Quin etiam illa fides omni qu carior auro,
    Quque prior mihi luce fuit, vexata, malign
    Vocibus invidi, media mordetur in aula.
    His lamen insistit rigidus qusitor et ansam
    Hinc rapit unde reus capitali crimine dicar.
    Scriniaque et pluteas digestaque computa fisci,
    Unde laboranti possim succurrere caus,
    Accipio periisse mihi, casuve dolove,
    Nosse tuum est Virgo, puris qu cuncta pererras
    Luminibus, ccique vides penetratia cordis.
    Has inter latebras tanto in caligine rerum,
    Qui me consiliis prudentive adjuvet arte?
    Nullus amicus adest; horum nisi rumor inanis
    Nuntia falsa tulit, pars nostro territa casu,
    Majorique inhians fortun, turpia vertit
    Terga; mihi pars impositum mihi crimen acerbat,
    Insultatque malis. Qu pars mihi fida remansit,
    Arma per elatis circumdata moenia fossis,
    Huc penetrare nequit, crebris stationibus omnes
    Quippe aditus tenet infaust custodia turris.
    Sic premor assidue, regis modo territat ira,
    Aversque aures et qu mihi fronte procaci,
    Improperat qui nostra tulit stipendia testis,
    Qui conviva me consumpsit fercula mens.
    Nunc mala me febris, nunc longi toedia torquent
    Carceris; ipse novos etiam mihi suscito luctus,
    Ingenio fingente, subit nam prvia mater,
    Spe mihi largis profundens fletibus ora;
    Extorresque domo fratres, prolesque parente
    Orba suo, et spons non digna ferentis imago.
    Tristior ire dies, nox longior esse videtur,
    Apparentque animo majora pericula veris.

(Bulletin de l'_Acadmie Delphinale_, t. I, p. 262 et suiv.)




PICE N V.

NOTE

COMMUNIQUE A M. EUGNE SUE PAR LA FAMILLE DE COLBERT,

EN 1839.


La famille de Colbert possde les pices suivantes:

1 L'acte de naissance de Colbert, du 29 aot 1619;

2 Les preuves de noblesse pour l'ordre de Malte de Gabriel Colbert de
Saint-Pouange, du 18 septembre 1647;

3 Les preuves pour le mme ordre du propre fils de M. Colbert, du
1er aot 1667.

La premire de ces pices nonce que _Jehan Colbert_ (Jean-Baptiste) est
fils de _Nicolas_ et de _Marie Pussort_. Le parrain est messire _Charles
Colbert_ conseiller au sige prsidial de Vermandois; la marraine,
_Marie Bachelier_, veuve de feu messire Jehan Colbert.

Il n'y a rien dans cet acte qui puisse porter  croire que le pre du
grand Colbert ni aucune des personnes qui y sont nommes fussent des
marchands.

La marraine, aeule du baptis, avait t marie, par contrat du 2
janvier 1585,  _Jehan Colbert_, seigneur du Terron, nomm
contrleur-gnral des gabelles de Bourgogne et de Picardie, le 7 juin
1595, pour avoir contribu  la soumission de Rheims  Henri IV. Marie
Bachelier lui avait port en dot la terre de Saint-Mars en Champagne,
qui passa  son second fils, _Charles Colbert_; parrain du grand
Colbert, et qui plus tard, fut prsident et lieutenant-gnral au
bailliage de Vermandois, en 1663. Quant  Marie Pussort, marie le 24
septembre 1614,  _Nicolas Colbert_, seigneur de Vendire, elle tait
soeur de Henri Pussort, seigneur de Cernay, qui fut depuis doyen des
conseillers d'tat. Colbert n'avait que sept ans lorsque son pre fut
nomm capitaine de la ville et de la tour de Fismes. Appel  Paris par
son beau-frre _Henri Pussort_, en 1650, _Colbert, Nicolas_, fut matre
d'htel du roi en 1650, et conseiller d'tat en 1652.

La seconde pice (1647) justifie, qu'antrieurement au crdit du grand
Colbert, sa famille tait non-seulement rpute noble, mais mme qu'elle
jouissait de la notorit d'une noblesse ancienne, puisque la preuve
pour l'ordre de Malte de _Gabriel Colbert, de Saint-Pouange_ remonte 
Grard Colbert, cuyer, seigneur de Crvecoeur, n en 1500, auteur de la
branche de Villacerf, et frre pun d'_Hector Colbert_.

Cet Hector Colbert, cuyer, seigneur de Magneux, mari en 1532 avec
_Jeanne Cauchon_, dite de Cond, fille de Jacques Cauchon, cuyer,
seigneur de Cond et de Vendire (cette dernire possde par
Jean-Baptiste Colbert, du chef de cette dame, sa trisaeule) est celui
par lequel commence la preuve faite  Malte en 1667, par Antoine-Martin
Colbert, troisime fils du grand _Colbert_, et c'est cette preuve qui
forme la troisime pice.




PICE N VI.

GNALOGIE DE LA FAMILLE DE COLBERT[625].


Dans ses _mmoires sur les Troyens clbres_,  l'article COLBERT, P. G.
Grosley raconte trs en dtait qu'il a eu en sa possession une liasse de
papiers de sept  huit livres relatifs  des affaires de commerce et
embrassant, un intervalle de 45 ans, de 1590  1655. C'taient des
lettres concernant le commerce de la draperie, des tamines, toiles,
soies, bls, chapelets, etc. Il y tait aussi question d'oprations de
banque. Elles avaient t adresses de Reims, de Paris, de Lyon, de
Marseille, de Milan, de Venise  Odart Colbert, de Troyes[626]. Odart
Colbert avait plusieurs associs, c'taient _Paolo Mascrani_ et _Gio.
Andrea Lumagna_[627]  Paris et  Lyon, Polaillon  Marseille, Lorenzi 
Milan; il tait en outre le patron d'une foule de frres, de neveux, de
cousins, et c'tait chez lui,  Troyes, que les divers intresss de la
maison se donnaiont rendez-vous. Les lettres adresses  Odart Colbert
prsentaient, dit P. G. Grosley, l'histoire suivie de plusieurs branches
de commerce, entr'autres du vin de Champagne, des rvolutions que ce
commerce avait subies et de la variation des prix, anne par anne, de
1590  1655. Marie Bachelier, veuve de Jean Colbert[628], faisait 
Reims, pour le compte d'Odart, des achats considrables d'tamines des
manufactures de cette ville. On voit par ses lettres combien Odart tait
attentif aux moindres gains, sensible aux pertes, impitoyable sur ses
droits, dur, mais au fond secourable. Lumagna tenait la maison de Paris
et, il tait en outre banquier de la cour. Lors du meurtre du marchal
d'Ancre, il fut souponn d'avoir fait payer pour lui des fonds
considrables en Italie et ses livres furent enlevs. Lumagna fut depuis
banquier de Mazarin. Crosley pense que le cardinal reut de ses mains
Jean-Baptiste Colbert, petit-neveu d'Odart, le chargea de l'intendance
de sa maison et de celle de ses finances; mais il ne fait pas connatre
sur quoi se fonde son opinion. A en juger par la correspondance de
Lumagna, Colbert ne pouvait avoir t form  meilleure cole. L'ordre
dans les vues, la prcision dans les ides, la nettet dans les dtails
caractrisent toutes ses lettres. L'heureuse facilit de son style le
rend comparable  celui des meilleurs crivains de la cour de Louis XIV.

La famille de Colbert se composait donc alors de diffrentes branches,
les unes riches, les autres tombes.

Dans une lettre du 24 octobre 1604, un Simon Colbert de Reims crivait 
Odard de lui avancer l'argent ncessaire pour les frais de ses
vendanges. Il venait, disait-il dans la mme lettre, de rencontrer
Largentier, et il ajoutait: _Je l'ai trouv bien insolent depuis qu'il
est secrtaire du roi, quoiqu'il n'ait pas plus de noblesse que
nous_[629].

COLBERTS DE PARIS.--Le plus connu, au commencement du dix-septime
sicle, tait un M. Colbert de Treslon qui pousa une Brulart, et fit
fortune dans la robe. Le 6 aot 1609, la veuve de Jean Colbert (Marie
Bachelier) crivait de Reims  Odard Colbert: La fille de M. de Treslon
est marie  un conseiller du grand conseil. C'est un bien grand
mariage, cela fait beaucoup de bruit de de... On lui donne quarante
mille livres en mariage, ce qui n'est pas grand'chose eu gard  celui
qui la prend. Je crois que l'honneur qu'elle a d'tre nice de M. le
chancelier (Brulard de Sillery) en est la cause.

Girard Colbert, tait tabli  Paris, rue des Arcis, _ la clef
d'argent_. En 1601, il s'associa avec Camus, dont le fils, Nicolas
Camus, pousa Marie Colbert, fille de Girard Colbert. Camus tait de
Troyes. De la branche de sa famille reste  Troyes sortait Nicolas
Camus  qui Jean-Baptiste Colbert procura plus tard le travail sur
Trence _ad usum Delphini_, et qui fit sur Trence un commentaire des
plus estims.

Nicolas Camus eut de Marie Colbert quatre filles et six fils. L'ane
des filles pousa M. d'Emery, surintendant des finances pendant la
rgence d'Anne d'Autriche.

L'an des fils fut M. Lecamus, conseiller d'tat, pre de M. le
premier, prsident de la cour des aides, de _M. le lieutenant civil_, et
de l'vque de Grenoble.

Le deuxime, autrefois prsident des comptes, et depuis conseiller
d'tat, surintendant de justice dans l'Isle de France, et contrleur des
finances[630].

Dans leurs voyages  Paris, les Colberts de Reims et de Troyes
descendaient chez Nicolas Camus. En 1604, celui-ci avait pris avec son
frre Guillaume, la ferme des droits sur les vins  Reims.

COLBERTS DE REIMS.--Jean Colbert, tabli  Reims, y avait pous Marie
Bachelier. Il mourut jeune et sa veuve continua la socit qu'il avait
avec Odart.... En 1633, Jean Bachelier avait form une maison  Lyon
avec Jean et Nicolas Colbert. Les Bachelier eurent part  la fortune de
Jean-Baptiste Colbert lorsqu'il fut devenu contrleur-gnral. Au
surplus, Simon Bachelier tait dj, en 1606, receveur gnral des
finances d'Orlans.

En 1634, la mre de Jean et de Nicolas Colbert ayant renouvel sa
socit avec Odart, y fit entrer ses deux fils, auparavant associs avec
Jean Bachelier. Les fonds de cette socit taient de cent mille livres.

En 1635, l'archevque de Reims, seigneur de Taisy, concda  Jean
Colbert, possesseur,  titre d'achats ou de succession de domaines
situs  Taisy, LE DROIT _d'lever un colombier  pied et de faire boire
ses canaux dans la rivire de Taisy, et ce, en considration des bons et
loyaux services que le sieur de Terron a rendus  l'archevch_.

Le contrleur gnral, son neveu, le fit pourvoir de la charge de
premier prsident au parlement de Metz, o il se fixa et mourut en
1670...

La qualit de _noble homme_, prise par Jean Colbert, dans les actes
relatifs  ce domaine, tait assortie au surnom de du Terron qu'il
s'tait donn, le btissant en chteau qu'il avait construit sur ce
domaine, et aux missions dont l'honorait le ministre de la guerre.

En effet, dans une lettre crite par le cardinal de la Valette au
cardinal de Richelieu, le 10 mars 1639, on lit ce qui suit: Aussitt
que nous aurons l'avis de l'acceptation des lettres de change tires
pour les fortifications du pont d'Esture, nous y ferons travailler.
J'enverrai, dans deux jours  Votre minence, le march qu'en a fait le
sieur Colbert (Jean Colbert) lequel entend fort bien ces choses-la.

Dans une autre lettre, le ministre de la guerre, M. Desnoyers, dit:

Le roi envoie un honnte homme, qui a t  moi, nomm le sieur
Colbert, pour acheter du canon o il en trouvera, suivant vos bons
avis.

Le nom de Colbert n'tait donc pas nouveau  la cour et dans les bureaux
des ministres lorsque Jean, son neveu, y fut introduit par le cardinal
Mazarin.

COLBERTS DE TROYES.--Odard, frre de tous les Colberts de Reims, n en
1560, exerait le commerce  Troyes ds l'anne 1581. Il pousa Marie
Fouret, dont le frre faisait l'picerie... A mesure que sa fortune
s'levait, Odart en ralisait une partie en achetant des terres. Il
acquit d'abord des Marguenat, celle de Villacerf. Il fut longtemps en
march pour celle de Bossancourt, et joignit celle de Saint-Pouange et
de Turgis  ses acquisitions. Ayant eu des contestations avec le corps
municipal pour la contribution aux charges publiques, et ne se trouvant
pas assez garanti par les privilges concds par Henri IV aux Mascrani
et Lumagna, pour l'encouragement de leurs manufactures, privilges qui
lui furent attribus en qualit d'associ de ces ngociants, il traita
vers 1612 d'une charge de secrtaire du roi... Cependant, il continua et
tendit son commerce, n'pargna rien pour l'ducation de ses fils, les
pourvut de charges au grand conseil, facilite leur tablissement avec
des familles riches et considres, mourut enfin  l'ge de 80 ans et
fut inhum dans une chapelle adhrente au sanctuaire de l'glise des
Cordeliers, sous une grande tombe de marbre noir avec cette inscription:

                            CY-GIST
                         ODARD COLBERT
          SEIGNEUR DE VILLACERF, SAINT-POUANGE ET TURGIS,
    CONSEILLER SECRTAIRE DU ROI, MAISON ET COURONNE DE FRANCE,
              LEQUEL DCDA LE 14 JANVIER 1640,
           EN LA QUATRE-VINGTIME ANNE DE SON AGE.
                  PRIEZ DIEU POUR SON AME.

Jean Baptiste Colbert, fils d'Odard Colbert dont il vient d'tre
question (Colbert de Saint-Pouange), pousa en 1628, par les secours de
Lumagna, Claude Le Tellier, soeur de Michel Le Tellier, conseiller au
Parlement, et depuis chancelier de France, et il dut  cette alliance
l'illustration et les biens qui entrrent dans sa branche. De la Chambre
des comptes il passa au conseil d'tat et mourut en 1663, intendant de
Lorraine. Son fils douard dut au crdit de Colbert et de Le Tellier,
dont il tait parent, la place importante d'inspecteur gnral des
btiments du roi.




PICE N VII.--INDITE.

DIT

PORTANT NOMINATION D'UNE COMPAGNIE DE COMMERCE POUR LE NORD[631].


LOUIS, etc., etc.--Comme le commerce est le moyen le plus propre pour
concilier les diffrentes nations et entretenir les esprits les plus
opposez dans une bonne et mutuelle correspondance, qu'il rapporte et
respand l'abondance par les voyes les plus innocentes, rend les peuples
heureux et les Estats plus florissans; aussy n'avons-nous rien obmis de
ce qui a despendu de nostre authorit et de nos soins pour obliger nos
sujets de s'y appliquer et le porter jusques aux nations les plus
esloignes, et d'autant que celuy du nord peut produire rciproquement
de grands advantages, nous avons estim  propos d'exciter nos sujets de
s'associer pour l'entreprendre et de leur accorder  cet effet des
grces et privilges considrables;  ces causes, nous avons establi une
Compagnie qui sera appele du Nord, etc., etc., etc.

Voici en quoi consistaient les nombreux privilges accords  la
Compagnie du Nord.

A partir du 1er juillet 1669, la Compagnie tait autorise  faire le
commerce en toute libert en Zlande, Hollande, ctes d'Allemagne,
Danemarck, mer Baltique, Sude, Norvge, Moscovie, etc., etc.

Tous les Franais et trangers pouvaient s'y associer pendant un an,
sans pouvoir y apporter moins de 2,000 fr. Les gentilshommes ne
drogeaient pas en y entrant.

Les rglements taient dresss par la Compagnie elle-mme et approuvs
par le Roi.

_Et pour d'autant plus favoriser ledit establissement_, le Roi lui
accordait 3 fr. pour chaque barrique d'eau-de-vie transporte hors du
royaume et 4 livres par tonneau pour les autres marchandises galement
transportes hors de France ou reues dans les retours, en dduction des
droits qu'elles auraient d payer.

La Compagnie n'aurait en outre rien  payer pour les munitions et vivres
ncessaires  l'quipement et nourriture de ses navires. Elle tait
dispense de tous droits de transit et d'emprunter l'intermdaire des
courtiers.

Et attendu, porte l'dit, que le commerce ne se fait ordinairement dans
le pays du nord que par eschange de marchandises et que ladite Compagnie
pourroit se trouver surcharge, faute du prompt dbit, de celle qu'elle
auroit apporte par ses retours, _nous promettons de faire prendre et
recevoir dans les magasins de nos arsenaux de marine, toutes les
marchandises propres pour la construction, radoub, armement et
quipement de nos vaisseaux, fournitures et provisions de nos armes
navalles, par les intendants et commissaires gnraux qui en feront les
marchez_ avec un profit raisonnable, tel qu'il sera convenu entre
lesdits intendans et directeurs de la Compagnie.

Les matelots trangers devaient acqurir _le droict de naturalit_ aprs
avoir servi pendant six ans sur les navires de la Compagnie du Nord.

Les directeurs seraient exempts du logement des gens de guerre, guet,
corves, etc.

Les ouvriers et charpentiers trangers travaillant pour la Compagnie
auraient les mmes exemptions et privilges que les ouvriers franais.

Les officiers qui entreront en ladite Compagnie pour vingt mil livres
seront dispensez de la rsidence.

Les actions seront transmissibles.

Et pour faire connoistre la satisfaction que nous nous promettons de
l'establissement de ladite Compagnie et la protection que nous entendons
luy donner non-seulement par nostre authorit, mais encore de nos
deniers, _nous voulons, consentons et nous plaist mettre de nos deniers
le tiers du fonds capital qui sera fait par tous ceux qui y prendront
intrest_ et que toutes les pertes qui pourront arriver  la dite
Compagnie pendant les six premires annes de son establissement soient
ports  la descharge des intressez en icelle sur lesdits fonds que
nous entendons mettre  ladite Compagnie.

_Promettons  la Compagnie de la protger et deffendre envers et contre
tous, mesme d'employer nos armes en toutes occasions_ pour la maintenir
dans l'entire libert de son commerce et navigation et lui faire faire
raison de toutes injures et mauvais traitemens qui luy pourraient estre
faits par les nations qui voudraient entreprendre contre ladite
Compagnie; de faire escorter ses envois et retours  nos frais et
despens par tel nombre de vaisseaux de guerre qu'il sera ncessaire et
partout o besoin sera. Si donnons en mandement, etc.

     Sign: LOUIS.
Par le Roy: COLBERT.
Saint-Germain, au mois de juin 1669.




PICE N VIII.

RGLEMENT

CONCERNANT LES DTAILS DONT M. COLBERT EST CHARG, COMME

CONTRLEUR-GNRAL ET SECRTAIRE D'TAT AYANT

LE DPARTEMENT DE LA MARINE.


Le Roi, ayant considr la connexit du commerce avec la marine et les
grands avantages que son service et celui du public en recevraient si
ces deux emplois taient confis  une mme personne, Sa Majest, tant
d'ailleurs bien informe que pendant que le sieur de Colbert,  prsent
secrtaire d'tat, a pris soin du commerce en qualit de
contrleur-gnral des finances, il s'est notablement augment dans le
royaume, elle a jug  propos de mettre dans le dpartement de la charge
de secrtaire d'tat dudit sieur Colbert, le commerce avec la marine,
les dmembrant de la charge du sieur de Lionne, aussi secrtaire d'tat,
de laquelle le sieur marquis de Berny, son fils, est pourvu  sa
survivance, en leur donnant d'autre part un ddommagement proportionn 
la diminution qu'ils souffriront dans leur emploi: pour cet effet, Sa
Majest, du consentement desdits sieurs de Lionne et de Berny et dudit
sieur Colbert, a rsolu le prsent rglement de la manire qui suit:

Premirement, que ledit sieur Colbert aura dans son dpartement la
marine en toutes les provinces du royaume, sans exception, mme dans la
Bretagne, comme aussi les galres, les Compagnies des Indes orientales
et occidentales, et les pays de leurs concessions; le commerce, tant
dedans que dehors le royaume, et tout ce qui en dpend; les consulats de
la nation franaise dans les pays trangers; les manufactures et les
haras, en quelque province du royaume qu'ils soient tablis;

Que lesdits sieurs de Lionne et de Berny auront dans leur dpartement la
Navarre, le Barn, le Bigorre et le Berry, qui taient de l'ancien
dpartement de la charge dudit sieur Colbert;

Que les appointemens attribus  la charge desdits sieurs de Lionne et
de Berny seront augments de la somme de 4,000 livres, pour et au lieu
de pareille somme que ledit sieur de Lionne touchait tous les ans sur
les tats de la marine, laquelle somme serait dornavant employe dans
les tats sous le nom dudit sieur Colbert, et qu'en outre pour
ddommager lesdits sieurs de Lionne et de Berny de la diminution de leur
dit emploi, il sera pay comptant audit sieur de Berny, du consentement
dudit sieur de Lionne, des deniers du Trsor Royal, la somme de 100,000
livres.

     _Sign_: LOUIS.

_Et plus bas_: LE TELLIER.

Fait  Paris, le 7 mars 1669.

(_Archives de la marine, Registres des ordres du Roy_.)




PICE N IX.--INDITE.

COMMERCE DE LA FRANCE AVEC L'ESPAGNE

EN 1681.

INSTRUCTION POUR LE COMTE DE VAUGUYON,

AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE EN ESPAGNE[632].


     Fontainebleau, 29 septembre 1681.

Le roy envoyant le Sr comte de Vauguyon en Espagne, Sa Majest a
bien voulu lui faire savoir ses intentions sur tout ce qui concerne le
commerce que ses sujets font en Espagne, afin qu'il puisse tenir la main
 ce que les traits de paix puissent tre ponctuellement excuts  cet
gard, et, qu'en tout ce qui concerne ledit commerce, les sujets de Sa
Majest soient aussi favorablement traitez qu'aucun autre dans toute
l'estendue des pays de la domination des rois catholiques, conformment
au trait des Pyrnes, articles 6 et 7, confirms par ceux
d'Aix-la-Chapelle et de Nimgue.

Il doit estre inform que le commerce de toutes les nations, en Espagne
ne se fait presque point par change de marchandises, mais pour de
l'argent comptant qui vient en Espagne du Prou; ce commerce est
d'autant plus considrable que c'est par son moyen que l'argent se
rpand dans tous les autres tats de l'Europe, et que, plus chaque tat
a de commerce avec les Espagnols, plus il a abondance d'argent; c'est
pourquoi il est ncessaire, et Sa Majest veut que ledit sieur de
Vauguyon ait une application toute particulire  maintenir et augmenter
ce commerce par tous les moyens que les marchands pourrons luy suggrer,
et qu'il emploie toujours le nom et les instances de Sa Majest pour luy
donner toute la protection dont ils pourront avoir besoin. Et afin qu'il
sache en quoy les sujets de Sa Majest peuvent avoir besoin de la
protection et assistance qu'il doit leur donner, il doit savoir que le
commerce des Franois se fait, en Espagne, de trois manires
diffrentes; la premire, par les ouvriers et artisans franois des
frontires des provinces d'Auvergne, de Limousin et autres qui y passent
tous les ans et qui, aprs y avoir travaill quelque espace de temps,
repassent en France et rapportent dans leurs provinces ce qu'ils ont pu
gagner, et comme ces ouvriers artisans se rpandent dans toutes les
provinces d'Espagne, il sera bon que ledit sieur comte de Vauguyon soit
inform autant que possible de leur nombre, des difficults et facilits
qu'ils trouveront  repasser en France avec l'argent qu'ils ont gagn
par leur travail, et qu'il leur donne les assistances dont ils pourront
avoir besoin, en quoy il est ncessaire qu'il agisse avec quelque
adresse et secret, n'tant pas  propos que les Espagnols ni les
Franois mme sachent qu'il veuille tre inform de leur nombre.

La seconde manire de ce commerce consiste en un grand nombre de mulets,
et de marchandises manufactures en France de toute sorte qui passent en
Espagne, et qui servent  la consommation du pays, et sur ce commerce il
suffit de luy dire qu'il doit donner facilitez auprs de luy  tous les
marchands franois et  tous leurs correspondants de Madrid et des
autres villes principales d'Espagne et leur donner toute l'assistance et
la protection dont ils auront besoin; il doit mme appeler quelquefois
auprs de luy ceux auxquels il aura reconnu plus d'esprit et de conduite
et s'informer d'eux de tout ce qui pourra tre fait, soit pour leur
donner plus de libert dans le commerce, soit pour augmenter et donner
plus de cours aux manufactures de France.

La troisime manire, plus importante et plus considrable que les deux
autres, consiste en toutes les marchandises et manufactures de France
qui sont portes  Cadix, Sainte-Marie, Saint-Luc et autres ports
d'Espagne pour tre chargs sur les galions et sur les flottes qui
partent d'Espagne pour toutes les Indes occidentales, et au chargement
des marchandises fines, ou en argent monnoy et en barres qui se fait
sur les frgates de Saint-Malo, Rouen et autres ports de France, lors du
retour des galions et flottes, et c'est  rendre ce commerce sr et
facile que le sieur comte de Vauguyon doit donner toute son application.

Il doit considrer pour cela que les Espagnols ne s'appliquant  aucunes
manufactures, il est d'une ncessit absolue que toutes les marchandises
ncessaires pour tous les grands pays qu'ils possdent dans l'Amrique
septentrionale et mridionale leur soient fournies par les trangers,
lesquels, par ce moyen, profitent d'une bonne partie des richesses qui
tirent des mines de ce pays-l; c'est ce qui oblige les marchands de
toutes les nations de l'Europe, Franois, Anglois, Hollandois, Gnois,
Vnitiens, villes ansatiques et autres de travaillera l'envi  qui
fournira un plus grand nombre de ces marchandises pour en retirer plus
de profit et d'avantage; mais les Franois ont un si grand avantage sur
les autres nations, par la fertilit de la terre, la grande quantit de
chanvres et de lins qu'elle produit, et par leur industrie qui produit
les plus belles et les meilleures manufactures, que pourvu qu'ils soient
assistez et protgez en sorte qu'ils soient, ou mieux traitez que les
trangers ou au moins aussi bien, il n'y a pas de doute qu'ils
attireront la plus grande partie de ces richesses au-dedans du royaume.

Pour cet effet, ledit sieur comte de Vauguyon sait que, par les traits
des Pyrnes, Aix-la-Chapelle, de Nimgue, les Franois doivent tre
traitez aussi favorablement qu'aucuns autres trangers, et ainsy pour
bien, connoitre l'tendue du bon traitement qui doit tre fait aux
Franois, il faut qu'il lise exactement les traits faits entre
l'Espagne et l'Angleterre et particulirement celui de 1667, et les
traits faits avec l'Espagne, les Hollandois, les villes ansatiques,
les Danois, Sudois, Gnois et autres.

Il doit mme observer avec soin dans tous ces traits et
particulirement dans celui d'Angleterre, la libert qui leur est donne
d'aborder quelquefois, et pour de certaines considrations, dans les
ports des Indes occidentales, non pas pour demander la mme chose par un
article exprs, mais seulement pour s'en servir dans les occasions qui
se pourront prsenter; et sur ce sujet, Sa Majest fait joindre  cette
instruction la copie d'une ordonnance que la Reine Catholique fit
expdier et dlivrer  M. le cardinal de Bouzy, lors archevque de
Toulouse, ambassadeur de Sa Majest en Espagne, portant ordre  tous les
gouverneurs des places du roy catholique, et  ses officiers de faire
jouir les Franois des mmes grces et privilges dont jouissent les
Anglois et les villes ansatiques, et Sa Majest estime bien ncessaire
que le comte de Vauguyon demande le renouvellement de la mme
ordonnance, et mme en termes plus forts et plus prcis, s'il est
possible.

Pour bien connatre de quelle sorte et en quelle occasion il doit se
servir de ce traitement qui doit tre fait aux Franois aussi favorable
qu' tous les trangers, il doit savoir qu'il est enjoint par les lois
et ordonnances d'Espagne, d'enregistrer tout l'argent et les effets qui
sont embarqus dans les ports des Indes occidentales sur les galions et
vaisseaux de la flotte, et ce,  peine de confiscation de tout ce qui
n'est pas enregistr, et qu'il est dfendu par les mmes lois et
ordonnances de sortir d'Espagne aucun argent, monnoy ni en barre, et
par ces deux lois les Espagnols ont prtendu conserver au-dedans de leur
tat toutes les immenses richesses de leur Nouveau Monde; mais comme ils
ne travaillent  aucune des marchandises et manufactures ncessaires
pour l'entretien de ce grand pays, la ncessit absolue d'en tirer des
pays trangers a produit partie par industrie, partie par tolrance et
partie par intrt que ces deux lois ont t rendues vaines et inutiles,
et ainsi les capitaines de ces galions et vaisseaux favorisent ces
fraudes par rapport  leur intrt et au gain qu'ils y font, que les
juges et officiers contribuent presque toujours  cacher; mais comme ils
sont en droit de faire valoir la rigueur de ces ordonnances, c'est
souvent  quoy ils s'appliquent  l'gard des Franois pour leur ter
tout ou la meilleure partie de ce commerce, ne se souciant pas de le
faire passer aux trangers, de la puissance desquels ils ne croyent pas
avoir tant  craindre que de celle des Franois; et c'est pour cela
qu'il faut que ledit sieur comte de Vauguyon ait une application
particulire  faire jouir les Franois des mmes avantages et facilits
que les autres trangers.

Ces facilits consistent en ce que pour luder ou rendre inutiles ces
lois et ordonnances, les trangers font venir leurs vaisseaux chargs de
marchandises lors du dpart des galions et flottes dans les rades de
Cadix, et pendant les nuits, de concert avec les capitaines desdits
galions et flottes qui y sont intresss, ils embarquent les
marchandises sans tre enregistres, et au retour ils chargent de mme
les marchandises fines, argent monnoy et en barre qui leur
appartiennent en change de leurs marchandises qui ont t vendues dans
les Indes.

Et pour se dlivrer indirectement de la rigueur de la loi, les Anglois
et les villes ansatiques ont obtenu, par leur trait, une dispense de
visite pour leurs vaisseaux, magasins et marchandises, en sorte que le
chargement des marchandises lors du dpart, et des marchandises fines et
en barre lors du retour, se faisant de nuit, et n'tant pas visites de
jour, ils font ce commerce en toute libert.

Et par les mmes raisons de tolrance et de ncessit, lorsque par le
retardement du dpart et de l'arrive des galions, les navires sont
obligs de recharger les marchandises dans la ville de Cadix, ou dans
les autres villes maritimes, les marchands de ces villes, correspondants
ou associez des Franois et les officiers donnent les facilits
ncessaires pour frauder les douanes, en faisant passer ou par-dessus
les murailles ou par des endroits obliques, les marchandises pour tre
embarques sur lesdits galions et vaisseaux lors de leur dpart.

Et par ces diffrents moyens, et autres qui se pratiquent sur les lieux,
et que l'industrie, la ncessit et l'intrt inventent et souffrent
suivant les besoins, ce grand et considrable commerce se fait; mais
comme tous ces moyens sont indirects, lorsque les Espagnols veulent bien
maltraiter ces nations, ils se servent de la rigueur de leurs lois et
ordonnances pour la confiscation de leurs marchandises ou effets en
jugeant qu'ils y ont contrevenu, ou en leur accordant ce qu'ils
appellent indulte, moyennant des sommes d'argent considrables qu'ils
exigent, et c'est sur ce point que ledit comte de Vauguyon doit
appliquer toute la force des instances et de la protection de Sa
Majest.




PICE N X.

MMOIRE

POUR MON FILS SUR CE QU'IL DOIBT OBSERVER PENDANT LE VOYAGE

QU'IL VA FAIRE A ROCHEFORT[633].


Estant persuad comme je le suis qu'il a pris une bonne et ferme
rsolution de se rendre autant honneste homme qu'il abesoin de l'estre,
pour soutenir dignement, avec estime et rputation, mes emplois, il est
surtout ncessaire qu'il fasse toujours rflection et s'applique avec
soin au rglement de ses moeurs, et surtout qu'il considre que la
principale et seule partie d'un honneste homme est de faire toujours
bien son debvoir  l'gard de Dieu, d'autant que ce premier devoir tire
ncessairement tous les autres aprs soi, et qu'il est impossible qu'il
s'acquitte de tous les autres s'il manque  ce premier. Je crois lui
avoir assez parl sur ce sujet en diverses occasions pour croire qu'il
n'est pas ncessaire que je m'y estende davantage; il doibt seulement
bien faire rflection que je lui aycy-devant bien fait connoistre que ce
premier debvoir envers Dieu se pouvoit accommoder fort bien avec les
plaisirs et les divertissements d'un honneste homme en sa jeunesse.

Aprs ce premier debvoir je dsire qu'il fasse souvent rflection  ses
obligations envers moi, non-seulement pour sa naissance, qui m'est
commune avec tous les pres, et qui est le plus sensible lien de la
socit humaine, mais mesme pour l'lvation dans laquelle je l'ai mis,
et par la peine et le travail que j'ai pris et que je prends tous les
jours pour son ducation, et qu'il pense que le seul moyen de
s'acquitter de ce qu'il me doibt est de m'aider  parvenir  la fin que
jesouhaiste, c'est--dire qu'il devienne autant et plus honneste
hommeque moi s'il est possible, et qu'en y travaillant comme je le
souhaiste il satisfasse en mme temps  tous ses debvoirs envers Dieu,
envers moi et envers tout le monde, et se donne en mme temps les moyens
srs et infaillibles de passer une vie douce et commode, ce qui ne se
peut jamais qu'avec estime, rputation et rglement de moeurs.

Aprs ces deux premiers points, et pour descendre aux dtails de ce
qu'il doibt faire pendant son voyage, je dsire qu'il commence
incessamment la lecture des ordonnances de marine, qu'il trouvera dans
Fontanon, Confrence des ordonnances et ordonnances de 1629, qu'il
emporte avec lui les traits de Clairac, et lise promptement celui des
termes maritimes; et que dans le voyage il s'instruise toujours de la
marine avec M. de Terron, affin qu'il ne soit pas tout  fait neuf en
cette matire lorsqu'il arrivera  Rochefort; et je dsire que, pendant
le sjour qu'il y fera, il emploie toujours trois heures du matin 
tude, c'est--dire  la lecture dans son cabinet de tout ce qui
concerne la marine; et mme quelquefois, pour changer de matire, qu'il
poursuive la lecture des traits que je lui ai fait faire sur toutes les
plus importantes et plus agrables matires de l'Estat.

Aussitost qu'il sera arriv, il doibt faire une visite gnralle de tous
les vaisseaux et de tous les btiments de l'arsenal; qu'il voie et
s'instruise soigneusement de l'ordre gnral qui s'observe pour faire
mouvoir une si grande machine.

Qu'il interroge avec application sur tout ce qu'il verra, affin qu'il
puisse acqurir les connaissances gnrales, pour descendre ensuite aux
particulires.

Qu'il se fasse montrer le plan gnral de toute l'estendue de l'arsenal,
tant des ouvrages faits que de ceux qui sont  faire, et sache la
destination de chaque pice diffrente, en voye la forme et la figure,
et en sache donner les raisons; qu'il crive de sa main les noms de
tous les vaisseaux btis, et de ceux qui sont encore sur les chantiers,
et l'estat auquel il les trouvera, et en mme temps une description de
tout l'arsenal contenant le nombre des diffrentes pices et de leur
usage particulier.

Ensuitte il fera la liste des officiers qui servent dans le port, depuis
l'intendant jusqu'au moindre officier, et s'en fera expliquer les
moindres fonctions dont il fera le mmoire.

Aprs avoir pris ces connaissances gnralles, il descendra au
particulier. Pour cet effect, il commencera par la visite du magasin
gnral, laquelle il fera avec le garde magasin et le controlleur; verra
l'inventaire gnral et en fera s'il est possible un recollement;
c'est--dire qu'il se fera reprsenter toutes les marchandises et
munitions qui y sont contenues pour voir sy elles sont en la quantit et
de la qualit ncessaires, sur quoi il se fera toujours informer. Il
pourra mesme juger si le garde-magasin et le controlleur font bien leur
debvoir, en voyant si le magasin est propre et bien rang, et si tout
est en bon ordre, et s'il se tient un livre d'entres et issues, qui est
absolument ncessaire pour le bon ordre.

Aprs avoir veu et examin le magasin gnral, il visitera le magasin
particulier des vaisseaux, dont il se fera reprsenter l'inventaire, les
examinera et en fera le recollement comme ci-dessus; et par ce moyen
pourra bien connoistre la quantit et qualit des marchandises
ncessaires dans le magasin gnral pour l'armement d'un aussi grand
nombre de vaisseaux que celui que le Roy a en mer, et pareillement tout
ce qui est ncessaire pour mettre en mer un seul vaisseau.

Ensuitte il visitera tous les atteliers des cordages, de l'estuve, des
voiles, des charpenteries, des tonnelleries, des calfateries, la
fonderie, le magasin  poudre, et gnralement tous les ouvrages qui
servent aux constructions, agrs et apparaux des vaisseaux; examinera de
quelle sorte se font tous ces ouvrages, et les diffrences des bonnes ou
mauvaises manufactures, et ce qui est  observer sur chacune pour les
rendre bonnes et en tat de bien servir.

Dans le magasin gnral sont compris toute l'artillerie, tant de fonte
que de fer, les armes, mousquets, piques et autres de toutes sortes,
ensemble toutes les munitions de guerre.

Il examinera ensuite les fonctions de tous les officiers du port, verra
leurs instructions et fera de sa main un mmoire de tout ce que chacun
officier doibt faire pour se bien acquitter de son debvoir, et prendra
le soin de les voir et les faire agir chacun selon sa fonction, pendant
tout le temps qu'il sjournera audit lieu de Rochefort.

Il s'appliquera ensuite  voir et examiner la construction entire d'un
vaisseau, en verra toutes les pices depuis la quille jusqu'au dernier
baston de pavillon, en crira lui-mme les noms, et fera faire un petit
modle de vaisseau qu'il m'enverra avec les noms de toutes les pices
escrits de sa main.

Aprs avoir veu, examin la construction entire d'un vaisseau, et avoir
seu les noms de toutes ses parties, il examinera encore l'esconomie
entire de tous les dedans, et l'usage de toutes les pices qui y sont
pratiques.

Il verra placer toutes les denres, marchandises, armes, artillerie,
agrs et apparaux ncessaires pour mettre un vaisseau en mer, en fera
lui-mme le dtail, l'escrira de sa main et prendra le soin d'en faire
charger et le mettre en cet tat, et pour cet effet, s'il arrive assez 
temps, il pourra prendre un des vaisseaux que M. le vice-admiral doit
commander; sinon il prendra le _Breton_ qui doit estre prpar pour le
voyage des Grandes-Indes.

Et en mme temps qu'il s'appliquera  connoistre les noms de toutes les
parties qui servent  la construction d'un vaisseau, et de toutes celles
qui sont ncessaires pour le mettre en mer, il se fera informer de
l'usage de chacune pice, et de toute la manoeuvre d'un vaisseau, et de
tout ce qui sert au commandement et  la dite manoeuvre. Pour cet effect,
il pourra la faire faire devant lui, soit dans le port, soit en montant
sur les vaisseaux et allant deux ou trois lieues en mer pour voir le
tout; et en un mot fera en sorte par son application qu'il puisse
savoir le mestier de tous les officiers de marine, tant en mer qu'en
terre, pendant le sjour qu'il fera au dit lieu de Rochefort; en sorte
que non-seulement il puisse en bien parler, mais mme qu'il puisse s'en
souvenir pendant toute sa vie, et apprendre  donner bien ses ordres 
tous les officiers qui auront  agir.

Pour parvenir  cette fin, il ne faut pas se contenter de voir et
examiner une seule fois ce que je viens de dire, mais il faut le
rpter et faire souvent la mme chose, parce qu'il n'y a que cette
rptition frquente, mesme avec une grande application, qui puisse
imprimer les espces dans l'esprit et dans la mmoire, ensorte qu'elle
se les reprsente fidellement toutes les fois que l'on en a besoin.

Il doit encore s'informer et savoir parfaitement toutes les fonctions
des officiers d'un vaisseau, lorsqu'il est en mer, savoir du capitaine,
du lieutenant, de l'enseigne, du maistre, du contre-maistre, pilote,
maistre-charpentier, maistre-voilier, maistre-calfat et
maistre-canonnier, et combien d'hommes chacun d'eux commande et quelles
sont leurs fonctions; et gnralletnent de tout ce qui s'observe pour la
conduite d'un vaisseau, soit dans un voyage, soit dans un combat.

Il lira avec soin tous les rglements et les ordonnances qui ont t
faites et donnes dans la marine depuis que j'y travaille, ensemble mes
lettres et les rponses; afin qu'il tire par tous ces moyens la
connaissance parfaite et profonde qu'il est ncessaire d'avoir pour se
bien acquitter de sa charge; et pour le faire avec la satisfaction du
Roy et le bien et l'advantage du royaume.

Il sera en mme temps ncessaire qu'il apprenne l'hydrographie et le
piloltage, affin qu'il sache les moyens de dresser la route d'un
vaisseau, et qu'il estudie aussi la carte marine.

Aprs avoir dit tout ce que je crois ncessaire qu'il fasse pour son
instruction, je finirai par deux points. Le premier est que toutes les
peines que je me donne sont inutiles, si la volont de mon fils n'est
eschauffe et qu'elle ne se porte d'elle-mme  prendre plaisir  faire
son debvoir; c'est ce qui le rendra lui-mme capable de faire ses
instructions, parce que c'est la volont qui donne le plaisir  tout ce
que l'on doibt faire et c'est le plaisir qui donne l'application. Il
sait que c'est ce que je cherche depuis si longtemps. J'espre qu' la
fin je le trouveray et qu'il me le donnera, ou, pour mieux dire, qu'il
se le donnera  lui-mesme, pour se donner du plaisir et de la
satisfaction toute sa vie, et me payer avec usure de toute l'amiti que
j'ai pour lui et dont je lui donne tant de marques.

L'autre point est qu'il s'applique sur toutes choses  se faire aimer
dans tous les lieux o il se trouvera et par toutes les personnes avec
lesquelles il agira, soit suprieures, gales ou infrieures; qu'il
agisse avec beaucoup de civilit et de douceur avec tout le monde, et
qu'il fasse en sorte que ce voyage lui concilie l'estime et l'amiti de
tout ce qu'il y a de gens de mer; en sorte que pendant toute sa vie ils
se souviennent avec plaisir du voyage qu'il aura fait et excutent avec
amour et respect les ordres qu'il leur donnera dans toutes les fonctions
de sa charge.

Je dsire que toutes les semaines il m'envoye, escrit de sa main, le
mmoire de toutes les connoissances qu'il aura prises sur chacun des
points contenus en cette instruction.




PICE N XI.--INDITE.

INSTRUCTION

POUR M. LE MARQUIS DE SEIGNELAY S'EN ALLANT EN ITALIE[634].


Les deux points principaux sur lesquels ce voyage doibt estre conduit
sont la diligence et l'application.

La diligence, pour se mettre promptement en estat de venir servir auprs
du Roy dans les fonctions de ma charge; l'application, pour tirer du
proffit de ce voyage et s'en servir advantageusement pour, par la
connoissance des diffrentes cours des princes et Estats qui dominent
dans une partie du monde aussy considrable qu'est l'Italie, ensemble
des diffrents gouvernemens, coustumes et usages qui s'y rencontrent; se
former le jugement et se rendre d'autant plus capable de servir le Roy
dans toutes les occasions importantes qui se peuvent rencontrer dans
tout le cours de sa vie.

Pour cet effect, Il faut qu'il dispose toutes choses pour partir de
Toulon aussitost que les deux personnes que je lui envoy l'auront
joinct avec ses habits et tout ce qu'on luy envoye.

Il verra s'il estimera  propos de voir les places de Provence qui sont
sur la coste et la place de Monaco; mais Il se rendra  Gnes avec
diligence, en laquelle ville Il commencera  prendre toutes les
connoissances qu'il doibt prendre en chacun des Estats et des villes o
il passera.

Il verra premirement la ville, sa situation, sa force, le nombre de ses
peuples, la grandeur de l'Estat, le nombre et les noms des villes et
bourgades qui le composent.

La quantit des peuples dont le tout est compos.

La forme du gouvernement de l'Estat et comme il est aristocratique.

Il s'informera des noms et de la quantit des familles nobles qui ont ou
peuvent avoir part au gouvernement de la rpublique.

Distinguera l'ancienne d'avec la nouvelle noblesse.

De toutes les dignitez de la Rpublique.

Leurs diffrentes fonctions.

Leurs conseils, tant gnraux que particuliers.

Celuy qui reprsente l'Estat, dans lequel le pouvoir souverain rside et
qui resoud la paix ou la guerre, qui peut faire des loix, etc., etc.

Les nombre, et noms de tous ceux qui ont droict d'y entrer.

Par qui et de quelle faon les propositions en sont faites, les
suffrages recueillis et les rsolutions prises et prononces.

Les Conseils particuliers pour la milice, pour l'admiraut, pour la
justice, tant pour la ville que pour le reste de l'Estat.

Les loix et les coutumes sous lesquelles ils vivent.

En quoy consistent les milices destines pour la garde de leurs places.

Idem des forces maritimes.

Visiter tous les ouvrages publics maritimes et terrasses ensemble les
palais, maisons publiques et gnralement tout ce qui peut estre
remarquable en ladite ville et dans tout son Estat.

Comme toutes ces connoissances peuvent tre prises en deux ou trois
jours de temps au plus, il ne faut pas y rester davantage, et ensuite
passer ou  Livourne par mer ou  Parme par les montagnes, suivant qu'il
estimera plus  propos pour la diligence de son voyage.

Il s'informera aussy des Estats qui confinent tous ceux qu'il verra, et
saura s'il y aura entre eux quelque contestation ou diffrend, soit
pour les limites, soit pour autres causes, et s'instruira des raisons de
part et d'autre, comme par exemple du diffrend qui a est depuis peu
entre M. le duc de Savoye et la rpublique de Gnes, qui a est
accommod par l'entremise du Roy par l'abb Servient.

Il faut de plus qu'il s'informe de la puissance des Papes en chacun
Estat, et comment s'accordent la puissance rgulire avec
l'ecclsiastique, et en quoy elles ont ou peuvent avoir des
contestations.

Il s'informera de plus de tous les diffrents Estats qui sont en Italie,
en fera un dnombrement exact, les distinguera par leurs dignitez, et
saura par quelles maisons ils sont possdez et quelles alliances elles
ont entre elles.

S'instruira quels Estats sont entirement indpendans, et quels sont
tenus en fief ou du Pape ou de l'Empire, et  quelles servitudes ceux-cy
sont sujets.

Il saura aussy la grandeur et la puissance de chacun Estat et quelles
en sont les coustumes.

Dans tout ce voyage, il observera surtout de se rendre civil, honneste
et courtois  l'esgard de tout le monde, en faisant toutefois
distinction des personnes; surtout il ne se mettra aucune prtention de
traitement dans l'esprit et se dfendra toujours d'en recevoir, et qu'il
sache certainement dans toute sa vie que tant plus il en refusera, tant
plus on luy en voudra rendre. Il faut aussy qu'il prenne garde que sa
conduite soit sage et modre, n'y ayant rien qui puisse luy concilier
tant l'estime de tous les Italiens que ce point, qui doibt estre le
principal soin qu'il doibt prendre. Il s'appliquera particulirement 
bien examiner les forces maritimes de tous les Estats o il passera, et
tout ce qui s'observe pour les maintenir; ensemble tous les ouvrages qui
se font contre la mer, cela estant de la fonction qu'il doibt faire
pendant toute sa vie.

Aprs avoir vu l'Estat de Gnes, Il passera dans celuy de Florence, dans
lequel se trouve Livourne et Pise, et s'instruira de cet Estat suivant
qu'il est dit de celui de Gnes, en observant la diffrence qu'en
celuy-cy il y a un prince souverain.

Si la rpublique de Gnes donne ordre  quelqu'un de ses gentilshommes
de le loger et de le desfrayer, Il ne le refusera pas, mais Il ne doibt
pas faire aucune visite publique, et Il doit faire des prsens,
honnestes sans superfluit, partout, o Il recevra quelques traitemens
extraordinaires.

Si les princes souverains l'enyoyent prendre dans leurs carrosses pour
le loger dans leurs palais, Il s'y laissera conduire et en tmoignera
toujours sa reconnoissance.

A l'esgard des traictemens, Il n'en demandera aucuns, mais Il recevra
ceux qui lui seront offerts par les princes o il passera.

Mr de Lionne croit que Mr le Grand Duc ou ne se couvrira point, ou
il le fera couvrir, et mesme qu'il prendra ce dernier party, en ce cas
aprs quelques refus honnestes, Il fera ce qu'il ordonnera, et en cas
qu'il voulut le faire asseoir, Il fera la mesme chose.

Ensuite, dans cet ordre Il fera ce que les autres princes luy
ordonnennt.

Et,  l'esgard des ministres du roy, il faut bien qu'il prenne garde de
ne point prendre la main chez les ambassadeurs, c'est--dire qu'il faut
donner toujours la droite aux ambassadeurs chez eux, quelques instances
pressantes qu'ils luy fassent du contraire, d'autant que le Roy leur a
deffendu de donner la droite  aucun de ses subjets, et qu'ainsy ce
seroit offenser le Roy, s'il en usoit autrement.

A l'esgard de l'abb de Bourlemont  Rome, mon fils doibt luy donner la
main en lieu tiers, et Il doibt bien prendre garde d'excuter ces deux
poincts sans s'en relascher pour quelque cause et soubz quelque prtexte
que ce soit.

Prendra  M. le Grand Duc la lettre du Roy et  Mme la Grande
Duchesse celle de la main de Sa Majest.

Pour le sjour qu'il fera, il suffira de deux jours  Gnes, deux jours
 Florence, huict jours  Rome, trois ou quatre jours  Naples et ez
environs; au retour  Rome huict autres jours, et il faut faire en sorte
que ce dernier sjour se trouve dans la semaine sainte, en partir le
lundy de Pasques pour Lorette, et de l voir les principales villes de
la Romagne, Ravenne, Faence, Rimini et autres; une demye journe dans
chacune de ces villes suffira;  Venise deux ou trois jours; dans les
autres villes de l'Estat de Venise une demye journe  chacune,  Milan
une ou deux journes,  Mantoue et Turin une ou deux journes.

Il trouvera inclus deux lettres de la main de la Reyne au vicc-roy de
Naples et au gouverneur de Milan, qui le recevront asseurment suivant
le respect particulier que tous les grands d'Espagne ont pour Sa
Majest. Il sera ncessaire qu'il proportionne ses prsens suivant la
rception qu'ilz luy feront.

Si Mr le cardinal Antoine luy offre et le presse de le loger dans son
palais et se servir de ses carrosses et de sa livre, Il pourra le
faire, mais sans cela, comme Il doibt estre incognito, et que son sjour
ne doibt estre que de huict jours chaque fois, Il s'accommodera de ceux
de Mr de Bourlemont. A Rome, il doibt visiter le pape, le cardinal
Nepveu, les parens de Sa Saintet et les cardinaux de la faction de la
France qui s'y trouveront.

Il visitera pareillement l'Acadmie du Roy qui est  Rome, et le
cavalier Bernin, verra la statue qu'il fait, et s'appliquera
particulirement pendant tout le cours de son voyage  apprendre
l'architecture et  prendre le goust de la sculpture et peinture pour se
rendre s'il est possible un jour capable de faire ma charge de
surintendant des bastimens qui luy donnera divers advantages auprs du
Roy.

S'il y prend un vritable goust et qu'il veuille avoir quelque peintre
pour dessigner ce qu'il trouvera de beau dans son voyage, j'escris au
Sr Errard de luy en donner un qui l'accompagnera jusques  Turin, et
puis s'en retournera  Rome.

S'il veut s'appliquer  former son goust sur l'architecture, la
sculpture et la peinture, il faut qu'il observe d'en faire discourir
devant luy, interroge souvent, se fasse expliquer les raisons pour
lesquelles ce qui est beau et excellent est trouv et estim tel; qu'il
parle peu et fasse beaucoup parler.

C'est tout ce que je crois ncessaire de luy dire pour ce voyage. Je
finirai priant Dieu qu'il l'assiste de ses saintes gardes et
bndictions, et qu'il retourne en aussy bonne sant et aussy honneste
homme que je le souhaite.

Je luy recommande surtout de se souvenir toujours de son debvoir envers
Dieu et de faire ses dvotions  Lorette[635].

A Paris, le 31 janvier 1671.




PICE N XII.

INSTRUCTION POUR MON FILS

POUR BIEN FAIRE LA PREMIRE COMMISSION DE MA CHARGE[636].


Comme il n'y a que le plaisir que les hommes prennent  ce qu'ils font
ou  ce qu'ils doibvent faire qui leur donne de l'application, et qu'il
n'y a que l'application qui fasse acqurir du mrite, d'o vient
l'estime et la rputation qui est la seule chose ncessaire  un homme
qui a de l'honneur, il est ncessaire que mon fils cherche en luy-mesme
et au dehors tout ce qui peut luy donner du plaisir dans les fonctions
de ma charge.

Pour cet effect, il doibt bien penser et faire souvent rflection sur ce
que sa naissance l'auroit fait estre sy Dieu n'avoit pas bny mon
travail et sy ce travail n'avoit pas est extrme. Il est donc
ncessaire, pour se prparer une vie pleine de satisfaction, qu'il ayt
toujours dans l'esprit et devant les yeux ces deux obligations sy
essentielles et sy considrables, l'une envers Dieu et l'autre envers
moy, affin qu'y satisfaisant par les marques d'une vritable
reconnoissance, il puisse se prparer une satisfaction solide et
essentielle pour toute sa vie, et ces deux debvoirs peuvent servir de
fondement et de base de tout le plaisir qu'il se peut donner par son
travail et par son application.

Pour augmenter encore ce mesme plaisir, il doibt bien considrer qu'il
sert le plus grand roy du monde et qu'il est destin  le servir dans
une charge la plus belle de toutes celles qu'un homme de ma condition
puisse avoir et qui l'approche le plus prs de sa personne; et ainsy il
est certain que, s'il a du mrite et de l'application, il peut avoir le
plus bel establissement qu'il puisse dsirer, et, par consquent, je
l'ay mis en estat de n'avoir plus rien  souhaiter pendant toute sa vie.

Mais encore que je sois persuad qu'il ne soit pas ncessaire d'autre
raison pour le porter  bien faire, il est pourtant bon qu'il considre
bien particulirement cette prodigieuse application que le Roy donne 
ses affaires, n'y ayant point de jour qu'il ne soit enferm cinq  six
heures pour y travailler; qu'il considre bien la prodigieuse prosprit
que ce travail luy attire, la vnration et le respect que tous les
estrangers ont pour luy, et qu'il connoisse par comparaison que, s'il
veut se donner de l'estime et de la rputation dans sa condition, il
faut qu'il imite et suive ce grand exemple qu'il a toujours devant luy.

Il peut et doibt encore tirer une consquence bien certaine, qui est
qu'il est impossible de s'advancer dans les bonnes grces d'un prince
laborieux et appliqu, sy l'on n'est soy-mesme et laborieux et appliqu,
et que comme le but et la fin qu'il doibt se proposer et poursuivre est
de se mettre en estat d'obtenir de la bont du roy de tenir ma charge,
il est impossible qu'il puisse y parvenir qu'en faisant connoistre  Sa
Majest qu'il est capable de la faire, par son application et par son
assiduit, qui seront les seules mesures ou du retardement ou de la
proximit de cette grce.

Sur toutes ces raisons je ne saurois presque doubter qu'il ne prenne
une bonne et forte rsolution de s'appliquer tout de bon et faite
connoistre par ce moyen au roy qu'il sera bientost capable de le bien
servir.

Pour luy bien faire connoistre ce qu'il doibt faire pour cela, il doibt
savoir par coeur en quoy consiste le dpartement de ma charge,

Savoir:

La maison du Roy et tout ce qui en dpend;

Paris, l'Isle de France et tout le gouvernement d'Orlans;

Les affaires gnrales du clerg;

La marine, partout o elle s'estend;

Les galres;

Le commerce, tant au dedans qu'au dehors du royaume;

Les consulats;

Les Compagnies des Indes orientales et occidentales, et les pays de
leurs concessions;

Le restablissement des haras dans tout le royaume.

Pour bien s'acquitter de toutes ces fonctions, il faut s'appliquer  des
choses gnralles et  des particulires.

Les gnralles sont:

Qu'il faut savoir  fond tout ce qui concerne les estats des maisons
royales lesquelles il faut lire souvent.

Savoir le nombre et la qualit de tous les officiers qui prestent
serment entre les mains du Roy.

De tous les officiers quy prestent serment entre les mains des grands
officiers comme: grand maistre, grand cuyer, grand chambellan,
gentilhomme de la chambre, grand maistre de la garde robe, capitaines
des gardes du corps, grand mareschal des logis, capitaine des
Cent-Suisses, capitaine de la porte et grand prvost.

De tous les officiers qui dpendent de ces grandes charges,
c'est--dire, dont les provisions sont expdies sur les certificats
qu'ils donnent.

Connoistre et savoir la diffrence qu'il y a entre un officier qui
reoit le serment des divers officiers qui sont soubz sa charge et qui
toutes fois ne donnent point de certificats, les charges dpendants du
Roy et point de luy, et ceux qui donnent des certificats, auxquels les
charges appartiennent quand elles vacquent.

Au grand maistre de la maison appartiennent les charges des sept
officiers et leurs provisions sont expdies sur ses certificats.

Les officiers de la bouche et du gobelet appartiennent au Roy et aucun,
n'a droit de donner des certificats.

Il faut apprendre toutes ces diffrences dans la pratique, en faire des
observations et les mettre dans les registres de ma charge pour y avoir
recours en toute occasion.

Il faut lire avec soin tous les rglements faits par le Roy et par ses
prdcesseurs sur les fonctions de toutes les grandes charges, afin d'en
paroistre savant et inform dans toutes les rencontres.

Il est bon aussy et bien ncessaire de s'informer pareillement, et avec
prudence et retenue, de toutes les fonctions particulires des officiers
de la maison, d'autant qu'il y en a une infinit qui ne sont point
contenues dans les rglements, comme aussy des diffrends que les
officiers ont quelques fois entre eux, qui sont ordinairement termins
par ordre verbal du Roy; faire des mmoires de tout dans mes registres
pour y avoir recours et comme il n'y a eu jusquici personne qui ayt fait
de ces observations, ou qui les ayt rdige par escrit, il est certain
qu'en le faisant il se prsentera un million d'occasions dans les cours
de la vie de mon fils dans lesquelles ces observations, qui sont du fait
de sa charge, lui donneront de l'estime et de la rputation.

Sur ce mme sujet, s'il veut quelque fois rendre visite  M. le
mareschal de Villeroy qui est inform de toutes ces choses mieux que
personne ne l'a jamais est, il en tirera assurment beaucoup de
connoissances dont, en ce cas, il faudroit faire des mmoires,  mesure
qu'il apprendroit quelque chose pour les mettre dans mes registres,
ainsi qu'il est dit cy-dessus.

Aprs avoir parl de tout ce qui concerne la maison du Roy, il faut voir
ce qui est  faire dans ma charge pour la ville de Paris et dans le
Soissonnois, et l'Orlanois qui sont les seules provinces de mon
dpartement.

Paris estant la capitale du royaume et le sjour des roys, il est
certain qu'elle donne le mouvement  tout le reste du royaume; que
toutes les affaires du dedans commencent par elle, c'est--dire que tous
les dits, dclarations et autres grandes affaires commencent toujours
par les Compagnies de Paris et sont ensuite envoyes dans toutes les
autres du royaume, et que les mesmes grandes affaires finissent aussy
par la mesme ville, d'autant que, ds lors que les volonts du Roy y
sont excutes, il est certain qu'elles le sont partout, et que toutes
les difficults qui se rencontrent dans leur excution naissent
toujours dans les Compagnies de Paris; c'est ce qui doibt obliger mon
fils  bien savoir l'ordre gnral de cette grande ville, n'y ayant
presque aucun jour de Conseil o il ne soit ncessaire d'en parler et de
faire paroistre si l'on sait quelque chose ou non.

Pour cet effect, il est ncessaire que mon fils repasse quelquefois sur
l'tude du droit et des ordonnances qu'il a faites, et particulirement
ces dernires. Il faut que toute sa vie il les tudie en toute rencontre
et qu'il paroisse en toute occasion qu'il les sache parfaitement; qu'il
revoye et relise avec soin tous les traits particuliers qui ont est
faits pour lui par les plus habiles avocats du Parlement, qu'il les
assemble tous, qu'il les fasse relier ensemble et qu'il considre ces
ouvrages, comme ils sont trs-excellents, et dans lesquels il peut
assurment puiser beaucoup de belles connoissances qui peuvent
contribuer  luy donner de l'estime et de la rputation; pour cet effect
il est ncessaire qu'il s'applique  les relire avec plus d'attention
qu'il n'a pas encore fait et qu'il y ayt recours en toutes occasions.

Il faut de plus qu'il sache parfaitement tout ce qui concerne
l'administration de la justice dans cette grande ville, les diffrents
degrs de juridiction, les diffrents officiers pour leur exercice, la
comptence d'iceux et mesme quelque chose de la jurisprudence. Pour
commencer par l'administration de la justice, il doit savoir:

Qu'il y a beaucoup de siges particuliers qui ont droit de justice
foncire dans Paris, comme l'Archevch, le Chapitre, Sainte-Genevive,
Saint-Victor, Saint-Marcel, Saint-Martin, le Temple, Saint-Germain,
Saint-Magloire et autres dont il est assez ncessaire de savoir les
noms, la situation et l'tendue de leur juridiction.

La justice royale consiste au bailliage et sige prsidial du Chtelet
et bailliage du Palais.

Il faut aussy savoir l'estendue de leur jurisdiction; si ces justices
particulires foncires y ressortissent ou non, et si la Royalle a
quelque prtention ou non dans leur estendue, si l'appel des justices
royalles va au Parlement de Paris.

Il faut savoir de quelles affaires le dit Parlement connoist en
premire instance, et des quels il connoist par appel; et ensuite
successivement il sera ncessaire de savoir tout ce qui concerne la
discipline intrieure de cette Compagnie, les prtentions qu'elle a eu
sur l'autorit royalle, toutes les fautes qu'elle a commises sur ce
point, les troubles qu'elle a caus dans l'Estat, et les remdes que les
rois y ont apport. Quoyque ce soit une matire vaste et estendue, j'ai
estim ncessaire d'en mettre ce mot dans cette instruction, pour
toujours faire connoistre  mon fils les matires qu'il doibt savoir
pour tre instruit  fond de tout ce qui peut tomber dans les fonctions
de ma charge.

Outre ces diffrents siges de justice et degrs de juridiction, il est
encore ncessaire qu'il sache;

Les fonctions de la Chambre des comptes, du Grand Conseil et de la Cour
des aides, des trsoriers de France, des diffrents Conseils du Roi, et
avec le temps, toutes les difficults qui arrivent entre ces Compagnies,
qui doivent tre toujours rgles par le Conseil du Roy.

Qu'il sache de mesme le nombre des officiers de la compagnie du
chevalier du guet et leurs fonctions;

Du lieutenant criminel de robe courte;

Du prvost de l'isle;

Des augmentations qui ont est faites dans la premire et dernire de
ces compagnies pour la garde et la sret de Paris, et qu'il prenne la
conduite de cette garde.

Qu'il sache tout ce qui se fait pour la police de Paris, pour tenir la
main, pendant toute sa vie  ce qu'elle se maintienne et s'augmente.

Il faut faire une liste de toutes les villes de mon dpartement et de
toutes les charges dont les provisions doivent estre signes par moi.

Il faut tenir une correspondance rgle et ordinaire avec tous les
officiers de la ville de Paris et autres villes de mon dpartement, et
de toutes les compagnies, sur tout ce qui doibt venir  la connaissance
du Roy, de tout ce qui se passe dans les dites villes.

Examiner s'il ne srait pas  propos de leur crire  tous afin qu'ils
commenassent  tenir cette correspondance.

             _A l'esgard des affaires du clerg_.

Il est ncessaire d'estre fort instruit de ces grandes questions
gnralles qui arrivent si souvent dans le cours de la vie, de la
diffrence des jurisdictions laque et ecclsiastique; qu'il lise avec
soin les traits qui en ont t faits pour luy, et mesme il seroit bien
ncessaire qu'il lust dans la suite des temps, et le plus tost qu'il
seroit possible, les traits de feu M. Marca, et des autres qui ont
trait de ces matires, et mme qu'il lust quelquefois quelques livres
de l'histoire ecclsiastique, d'autant que de toutes ces sources il
puisera une infinit de belles connoissances qui le feront paroistre
habile en toutes occasions.

Outre ces connoissances gnralles, il est ncessaire qu'il sache
l'origine et les causes des assembles du clerg, comment elles sont
composes, de quelles matires elles ont droit de traiter;

Quelle diffrence il y a entre les grandes et les petites assembles;

Du nombre des prlats dont chacunes sont composes;

De leurs agens et du tour des provinces qui les doibvent nommer;

De quelle sorte les agens sont lus dans les assembles des diocses;

De l'origine des rentes de l'Htel-de-Ville; des prtentions que les
prvts des marchands et eschevins de Paris ont contre le clerg sur
cette matire et des dfenses du clerg; ensemble des contrats qui se
sont passs dans toutes les grandes assembles pour raison des dites
rentes;

Du contrat gnral qui est pass dans toutes les assembles gnralles
et particulires entre les commissaires du Roi et le clerg, des
principales conditions d'iceux, et des principales demandes que le
clerg fait dans toutes les assembles, et des raisons des commissaires,
soit pour leur accorder, soit pour leur refuser.

                   _Pour la marine_.

Cette matire estant d'une trs-vaste et trs-grande estendue et
nouvellement attache  mon dpartement, et qui donne plus de rapport au
Roy qu'aucune autre, il faut aussi plus d'application et de connoissance
pour s'en bien acquitter; et commencer, comme dans les autres matires,
par les choses gnralles avant que de descendre aux particulires.

Si j'ay parl de la lecture des ordonnances dans les autres matires, il
n'y en a point o il soit sy ncessaire de les lire soigneusement que
dans celle-cy. Pour cela, il faut scavoir:

Que de la charge d'admiral de France qui est une portion de la royaut,
il mane deux droits, l'un de la justice et l'autre de la guerre. La
justice de l'admiral s'estend sur tout ce qui se passe en mer entre les
sujets du Roy dans toute l'estendue des costes maritimes, et partout o
le flot de mars s'estend, et sur toutes les causes maritimes. Cette
justice se rend par les officiers des siges de l'Admiraut, qui sont
establis sur toutes les costes du royaume, de distance en distance;
l'appel de ces justices va aux Chambres de l'Admiraut, establies dans
tous les Parlemens, et l'appel de ces chambres va au Parlement; en sorte
que ce sont les trois degrs de jurisdiction. Examiner ces trois degrs.

Il faut avoir la liste de tous les siges de l'Admiraut, et de toutes
les Chambres prs les Parlemens, et du nombre des officiers dont ils
sont composs.

A l'gard de la jurisprudence pour les causes maritimes, nos rois n'ont
gure fait d'ordonnances sur cette matire; il est ncessaire avec soin
nanmoins de lire tout ce qui a t fait, mais il faut savoir en mme
temps que les juges en ces matires se rglent sur le droit escrit, sur
les jugemens d'Ollron, et sur les ordonnances qui sont appeles de
Wisby et celles de la Hanse teutonique.

Comme toutes ces pices sont estrangres, le Roy a rsolu de faire un
corps d'ordonnances en son nom, pour rgler toute la jurisprudence de la
marine; pour cet effect, il a envoy dans tous les ports du royaume M.
d'Herbigny, maistre des Requestes, pour examiner tout ce qui concerne
cette justice, la rformer, et composer ensuite, sur toutes les
connoissances qu'il prendra un corps d'ordonnances, et pour y parvenir
avec d'autant plus de prcaution, Sa Majest a establi des commissaires
 Paris, dont le chef est M. de Morangis, pour recevoir et dlibrer sur
tous les mmoires qui seront envoys par le dit sieur d'Herbigny, et
commencer  composer le dit corps d'ordonnances; il seroit ncessaire
pour bien faire les fonctions de ma charge, de recevoir les lettres et
mmoires du sieur d'Herbigny, en faire les extraits et assister  toutes
les assembles qui se tiendront, chez M. de Morangis, et tenir la main 
ce que le corps d'ordonnances sur cette matire fust expdi le plus
promptement qu'il seroit possible.

A l'gard de la guerre qui est despendante de la charge d'admiral de
France, elle consiste en deux choses principales: l'une en tout ce qui
est  faire pour mettre les vaisseaux en mer, l'autre en tout ce qui se
fait lorsqu'ils y sont.

La premire se fait par les intendants et commissaires-gnraux de
marine, officiers des ports, commissaires particuliers,
conservateurs-gnraux et garde-magasins, et la seconde par les
vice-admiraux, lieutenants-gnraux, chefs d'escadre, capitaines de
marine et autres officiers particuliers.

La premire doit estre particulirement le soin du secrtaire d'Estat
ayant la marine en son dpartement. Pour cet effect:

Il doibt savoir les noms des 120 vaisseaux de guerre que le Roy veut
avoir toujours dans sa marine, avec 50 frgates, 20 bruslots et 20
bastiments de charge;

Savoir exactement, et toujours par coeur, les lieux et arsenaux de
marine o ils sont distribus;

Lorsqu'ils seront en mer, avoir toujours dans sa pochette le nombre des
escadres, les lieux o elles sont et les officiers qui les commandent;

Connoistre les officiers de marine, tant des arsenaux que de guerre, et
examiner continuellement leur mrite et les actions qu'ils sont capables
d'excuter.

Avoir toujours prsents dans l'esprit les inventaires de tous les
magasins, prendre soin que les magasins particuliers soient toujours
remplis de toutes les marchandises ncessaires pour l'armement de tous
les vaisseaux et les rechanges, et que dans le magasin gnral il y ayt
toujours les mesmes quantits de marchandises et de munitions pour les
armer et quiper une seconde fois.

Examiner avec soin et application particulire toutes les consommations,
et faire en sorte de bien connoistre tous les abus qui s'y peuvent
commettre, pour trouver et mettre en pratique les moyens de les
retrancher;

Observer qu'il y ayt toujours une quantit de bois suffisante dans
chacun des arsenaux, non-seulement pour les radoubs de tous les
vaisseaux, mais mesme pour en construire toujours huit ou dix neufs,
pour s'en pouvoir servir selon les occasions;

Observer surtout, et tenir maxime de laquelle on ne se desparte jamais,
de prendre dans le royaume toutes les marchandises ncessaires pour la
marine, cultiver avec soin les establissements des manufactures qui en
ont est faites, et s'appliquer  les perfectionner, en sorte qu'elles
deviennent meilleures que dans tous les pays estrangers;

Ces manufactures principales sont le goldron, establi dans le Mdoc,
Provence et Dauphin.

Tous les fers de toutes mesures et qualits pour la marine, establis en
Nivernois, Prigord et Bretagne; les gros ancres establis  Rochefort,
Toulon, Dauphin, Brest et Nivernois.

Les mousquets et autres armes en Nivernois et Forestz.

Les canons de fer en Nivernois, Bourgogne et Prigord.

La fonte des canons de cuivre  Toulon, Rochefort et Lion.

Les toiles  voilles, en Bretagne et Dauphin.

Le fer blanc et noir, en Nivernois.

Tous les ustensiles de pilote et autres,  La Rochelle, Dieppe et autres
lieux.

Acheter tous les chanvres dans le royaume, au lieu qu'on les faisoit
venir ci-devant de Riga, et prendre soin qu'il en soit sem dans tout le
royaume, ce qui arrivera infailliblement, si l'on continue  n'en point
acheter dans les pays estrangers.

Cultiver avec soin la Compagnie des Pyrnes, et la mettre en estat,
s'il est possible, de fournir tout ce  quoy elle s'est oblige, ce qui
sera d'un grand advantage pour le royaume, vu que l'argent pour cette
nature de marchandises ne se portera point dans les pays estrangers.

Cultiver avec le mesme soin la recherche des masts dans le royaume,
estant important de se passer pour cela des pays estrangers. Pour cet
effet, il faut en faire toujours chercher, et prendre soin que ceux qui
en cherchent en Auvergne, Dauphin, Provence et les Pyrnes, soient
protgs, et qu'ils reoivent toutes les assistances qui leur seront
ncessaires pour l'excution de leurs marchs.

Examiner avec le mesme soin et application toutes les autres
marchandises et manufactures qui ne sont point encore establies dans le
royaume, en cas qu'il y en ait, et chercher tous les moyens possibles
pour les y establir.

N'y ayant rien dans toute la marine de plus important que la
conservation des vaisseaux, il n'y a rien aussy  quoy l'on doibve
donner plus d'application. Pour cet effect, il faut donner des ordres
prcis et tenir la main  ce qu'ils soient tenus extraordinairement
propres, tant dedans que dehors, depuis la quille jusques au baston de
pavillon.

Observer avec soin la diffrence qu'il y a entre les vaisseaux du Roy et
ceux de Hollande sur ce point de la propret des vaisseaux; s'informer
de tout ce qui se passe en Hollande, et de tout ce qui se fait pour les
maintenir en cet estat, et faire observer les mesmes choses en France,
et quelque chose de plus s'il est possible.

Il faut considrer cette propret comme l'me de la marine, sans
laquelle il est impossible qu'elle puisse subsister; et il faut s'y
appliquer comme  ce qui est plus important et plus ncessaire pour
esgaller et mesmes surpasser les estrangers.

De cette propret despend encore l'arrangement parfait dans tous les
magasins et arsenaux de marine, sur quoy il faut voir en destail chaque
chose pour les pouvoir rduire au degr de perfection qu'il est
ncessaire.

Il faut de plus examiner avec le plus grand soin le vritable prix de
toutes les marchandises et manufactures, et chercher tous les moyens
possibles pour les rduire au meilleur prix qu'il pourra; pour cet
effect, il faut estre inform de ce que chaque nature de marchandises
couste en Hollande et en Angleterre, comme:

Les chanvres, le fer, les toilles royalles, les ancres, etc.

Il faut de plus s'informer particulirement de l'conomie qu'ils
observent en toutes choses, les travaux qu'ils font faire  journes, et
ceux qu'ils font faire a prix faits; la discipline et police qu'ils
observent dans leurs arsenaux, et enfin tout ce qui peut contribuer au
bon mnage et conomie des deniers du roy, et tenir pour une maxime
certaine sur ce sujet que celuy qui fait la guerre  meilleur march est
certainement suprieur  l'autre.

A l'esgard des marchandises qui seront fournies dans les magasins, il
faut qu'il soit toujours en garde et qu'il prenne si bien ses mesures
que les officiers des ports n'en tirent aucun advantage indirect; et,
par les visites frquentes qu'il fera dans les ports, il faut qu'il y
establisse une telle fidlit qu'il soit asseur que le Roy y sera
toujours bien servi.

Entre tous les moyens que son application et ses frquents voyages,
pourront luy suggrer, celuy de faire faire le march de toutes les
marchandises publiquement et en trois remises conscutives, la premire
au bout de huit jours, et les autres de quatre en quatre jours, en
prsence de tous les officiers, et aprs avoir mis deux ou trois mois
auparavant des affiches publiques dans toutes les villes de commerce
pour inviter tous les marchands  s'y trouver.

Il y auroit un autre moyen  pratiquer pour faire fournir toutes les
marchandises de marine, comme chanvre, goldron, fer de toutes sortes,
toiles  voiles, bois, masts, etc., etc.; ce seroit, tous les ans, aprs
avoir examin la juste valeur de toutes les marchandises, de fixer un
prix de chacune, en sorte que les marchands y trouvassent quelque
bnfice, et faire savoir en suitte, par des affiches publiques dans
toutes les villes du royaume, que ces marchandises seroient payes, au
prix fix, en les fournissant de bonne qualit, dans les arsenaux.

Il est de plus ncessaire de savoir toutes les fonctions des officiers
qui servent dans les ports et arsenaux, leur faire des instructions bien
claires sur tout ce qu'ils ont a faire, les redresser toutes les fois
qu'ils manquent, faire des rglements sur tout ce qui se doibt faire
dans lesdits arsenaux, et travailler incessamment  les bien policer.

A l'esgard de la guerre de mer, encore que ce soit plustost le fait des
vice-admiraux et autres officiers qui commandent les vaisseaux du Roy,
il est toutes fois bien ncessaire que le secrestaire d'Estat en soit
bien inform, pour se rendre capable de faire tous les rglements et
ordonnances ncessaires pour le bien du service du Roy, et pour viter
tous les inconvnients qui peuvent arriver.

Pour cet effect, il faut qu'il sache bien toutes les manoeuvres des
vaisseaux lorsqu'ils sont en mer, les fonctions de tous les officiers
qui sont prposez pour les commander, tous les ordres qui sont donnez
par les officiers gnraux et par les officiers particuliers de chaque
vaisseau, ce qui s'observe pour la garde d'un vaisseau, et gnralement
toutes les fonctions de tous les officiers, matelots et soldais qui sont
sur un vaisseau, dans les rades, en pleine mer, entrant dans une rivire
ou dans un port, en paix, en guerre, et en tous lieux et occasions o un
vaisseau de guerre se peut rencontrer.

Sur toutes ces choses il faut faire toute sorte de diligences pour estre
inform de ce qui se pratique par les officiers gnraux et particuliers
de marine, en Hollande et en Angleterre, et confrer continuellement
avec nos meilleurs officiers de marine pour s'instruire toujours de plus
en plus.

Toutes les fois qu'il conviendra changer les commissaires de marine qui
servent dans les ports, il faudra observer d'y mettre des gens fidles
et asseurs, d'autant que le secrestaire d'Estat doibt voir par leurs
yeux tout ce qui se passe dans les ports, outre le rapport continuel
qu'il doibt avoir avec les intendants.

Il doibt estre de mesme des garde-magasins et commissaires-gnraux.

Il faut s'informer soigneusement de tout ce qui se passe entre toutes
les nations pour le fait des saluts, voir les rglements qui ont est
faits par Sa Majest sur ce sujet; en connoistre toutes les difficults
et toutes les diffrences avec les estrangers, pour y donner tous les
ordres et toutes les explications ncessaires pour viter tous les
inconvniens et soutenir la dignit du Roy.

Il faut travailler  establir dans tous les ports des coles
d'hydrographie ou de pilotage et de canonniers. Cette dernire cole
particulirement est d'une telle consquence que, sy le Roy estoit
charg d'une guerre dans laquelle, il eust besoin de mettre en mer la
moiti ou les deux tiers de ses vaisseaux, il manqueroit assurment de
canonniers. C'est pourquoy il faut s'appliquer  en multiplier le nombre
par le moyen de ces coles.

Tenir la main pour faire faire les revues de tous les quipages des
vaisseaux, lorsqu'ils sont mis en mer, et dans tous les lieux o ils se
rencontrent; establir pour cet effet un commissaire de marine sur toutes
les escadres, avec ordre exprs de faire ces revues dans tous les
calmes, et en envoyer les extraits pour en informer le Roy.

Examiner tout ce qui s'est fait pour l'tablissement d'un munitionnaire
dans la marine, en examiner le trait; voir qu'il satisfasse
ponctuellement aux conditions y contenues; qu'il soit protg, et tous
ses commis, tant dans les ports que sur les vaisseaux, et faire punir en
quelque sorte avec svrit les capitaines qui maltraisteront ou
laisseront maltraister les commis dudit munitionnaire qui seroient sur
leur bord.

Examiner la diffrence de cette fourniture  celle qui se faisait
autrefois par les capitaines des vaisseaux et les advantages que les
quipages y trouvent, pour, sur cette connoissance, travailler
incessamment  maintenir et perfectionner cet establissement.

Examiner pareillement toutes les dclarations et ordonnances qui ont
est donnes, et gnrallement tout ce qui s'est fait pour l'enrollement
gnral des matelots en Bretagne, Provence, Poitou, pays d'Aunis,
Saintonge et Guyenne, en bien connoistre les advantages, maintenir et
perfectionner cet establissement et le continuer dans les autres
provinces du royaume o il n'a point est fait, savoir: en Languedoc,
Normandie, Picardie et pays reconquis.

Les intendants, commissaires-gnraux et particuliers estant les
principaux officiers qui doibvent faire agir cette grande machine, il
faut avoir continuellement l'oeil sur leur conduite, les redresser, quand
ils manquent, leur donner des ordres bien clairs, et les leur faire bien
excuter, en un mot il faut travailler par tous les moyens possibles 
remplir cette place de gens habilles, sages et d'une fidlit esprouve.

Il faut pareillement bien connoistre tout ce qui concerne la compagnie
des gardes de la marine, tenir la main  ce qu'elle soit toujours
complette et garnie de bons hommes, que les revues en soient envoyes
tous les mois, et n'ordonner le payement qu'aprs avoir rendu compte au
Roy des revues.

Voir les ordres qui ont est donns par le Roy pour la leve des
soldats, pour les quipages des vaisseaux; tenir la main  ce qu'ils
soient bien excuts et que ces soldats soient bons, bien habills et
bien arms.

Tenir la main  ce que la revue des officiers de marine qui servent dans
les ports soit faite continuellement, en rendre compte au Roy et envoyer
les fonds pour leur payement.

Prendre soin d'establir des fonctions aux dits officiers pendant le
temps qu'ils demeurent dans les ports, soit aux radoubs, carnes, soit
pour la garde des vaisseaux, et confrer pour en faire un rglement avec
les vice-admiraux et les intendants et commissaires-gnraux de la
marine, pour leur donner de l'occupation et viter les maux que
l'oysivet tire aprs soy.

Tenir soigneusement et seurement la main  ce que les dits concernant
les duels soient excuts dans toutes les dpendances de la marine, n'y
ayant rien en quoy l'on puisse rien faire qui soit plus agrable au
Roy.

Examiner ce qui est  faire pour establir la justice marine dans les
ports.

                Pour ce qui concerne les gallres:

Il faut lire toutes les ordonnances qui ont est faites concernant les
galres, en bien examiner la diffrence; et, pour le surplus, ce qui est
dit sur le sujet des vaisseaux servira pour ce corps.

Pour les Compagnies des Indes orientalles et occidentalles, le commerce
du royaume et le restablissement des haras, dans la suite du temps, mon
fils s'instruira de toutes ces choses et se rendra capable de les
conduire.

Avant que d'entamer les choses particulires que mon fils doibt faire,
c'est--dire ce qui peut regarder sa conduitte journalire, je luy diray
que je sais bien et ne m'attends pas qu'il puisse entamer toutes ces
matires gnrales et en faire des tudes particulires de chacune pour
consommer tout son temps et l'appliquer  un travail continuel. Mon
intention seroit seulement pour le rendre habile, qu'il lust une fois le
mois cette instruction, et qu'il travaillast  s'instruire pendant ce
mois de quelques points y contenus, qu'il m'en parlast quelquefois et
que je luy expliquasse tout ce qui peut servir  son instruction sur
chacun de ces points.

_Pour ce qui regarde sa conduite journalire_.

Il est ncessaire qu'il fasse estat de tenir le cabinet, soit le matin,
soit le soir, cinq  six heures par jour, et, outre cela, donner un jour
entier par semaine  expdier toutes les lettres et donner tous les
ordres.

Pour tout ce qui concerne ma charge, il faut premirement qu'il pense 
bien rgler sa conduite particulire.

Qu'il tienne pour maxime certaine et indubitable, et qui ne doibt jamais
recevoir ni atteinte ni changement, pour quelque cause et soubz quelque
prtexte que ce soit ou puisse estre, de ne jamais rien expdier qui
n'ayt est ordonn par le Roy; c'est--dire qu'il faut faire des
mmoires de tout ce qui sera demand, les mettre sur ma table et
attendre que j'aye pris les ordres de Sa Majest, et que j'en aye donn
la rsolution par escrit; et lorsque, par son assiduit et par son
tiavail, il pourra luy-mesme prendre les ordres du Roy, il doibt
observer religieusement pendant toute sa vie cette maxime de ne jamais
rien expdier qu'il n'en ayt pris l'ordre de Sa Majest.

Comme le souverain but qu'il doibt avoir est de se rendre agrable au
Roy, il doibt travailler avec grande application pendant toute sa vie 
bien connoistre ce qui peut estre agrable  Sa Majest, s'en faire une
tude particulire, et, comme l'assiduit auprs de sa personne peut
assurment beaucoup contribuer  ce dessein, il faut se captiver et
faire en sorte de ne le jamais quitter, s'il est possible.

Pour tout le reste de la cour, il faut estre toujours civil, honneste,
et se rendre agrable  tout le monde, autant qu'il sera possible; mais
il faut en mesme temps se tenir toujours extrmement sur ses gardes pour
ne point tomber dans aucun des inconvnients de jeu extraordinaire,
d'amourettes et d'autres fautes qui fltrissent un homme pour toute sa
vie.

Il faut aymer surtout  faire plaisir quand l'occasion se trouve, sans
prjudicier au service que l'on doibt au Roy et  l'excution de ses
ordres, et le principal de ce point consiste  faire agrablement et
promptement tout ce que le Roy ordonne pour les particuliers. Pour cet
effect, il faut se faire  soy-mesme une loy inviolable de travailler
tous les soirs  expdier tous les ordres qui auront est donns pendant
le jour, et  faire un extrait de tous les mmoires qui auront est
donns, et le lendemain matin m'apporter de bonne heure, toutes les
expditions rsolues, et les mmoires de ce qui est  rsoudre, pour en
parler au Roy et ensuite expdier.

Il ne faut non plus manquer  faire enregistrer toutes les ordonnances
et expditions et n'en dlivrer jamais aucune que mon fils n'en ayt vu
et cott l'enregistrement.

Toutes les expditions qu'il fera doibvent tre examines, et voir sur
quelles ordonnances elles sont fondes, o elles ont rapport; ce qui luy
donnera une grande et parfaite connoissance de tout ce qui se passera
jamais par ses mains.

Pour se rendre capable et bien faire toutes sortes d'expditions, il
faut qu'il lise avec soin toutes celles que j'ai fait recueillir dans
mes registres, et en fasse mme des tables en diffrentes manires; et,
en cas qu'il trouve ce travail trop long, il pourra s'en faire soulager,
donner ordre de les faire; mais il faut qu'il dirige ce travail, qu'il
le voye et le corrige.

Comme la marine est asseurment la plus belle et la plus importante
partie de mon dpartement, il faut aussy donner plus de soins, plus de
temps et plus d'application pour la bien conduire. Pour cet effect, il
faut que mon fils lise luy-mesme avec soin et application tous les
ordres qui ont t expdis pour la marine depuis trois ou quatre ans,
qu'il en fasse luy-mesme des tables contenant la substance des
ordonnances, afin qu'ils luy servent de principe et de fondement sur
tous ceux qui seront  donner  l'avenir.

Il est ncessaire qu'il se fasse un travail rgl et ordinaire de la
lecture de ces ordres et lettres enregistres et des dites tables, d'une
et deux heures par jour, y ayant apparence qu'en un mois ou six semaines
de temps il en pourra venir  bout.

Outre cette lecture, il faut faire estat toutes les semaines de tenir
une correspondance de lettres rgle avec tous les officiers de marine,
savoir:

A Toulon, avec le sieur Matharel;

Le commissaire et quelquefois les officiers du port;

Avec le sieur Brodard, commissaire-gnral dparty pour l'enrollement
gnral des matelots;

A Arles, avec le commissaire Julien pour la voicture et rception des
bois;

En Bourgogne, avec le sieur Dugay, premier prsident de la Chambre des
comptes, pour l'achapt, le dbit et la voicture des bois;

En Dauphin et Lyonnois, avec le sieur de la Tour Dallis, pour toutes
les manufactures dont il prend soin, savoir:

Bois, fer, masts, toilles  voilles, mousquets et autres armes, en
Forest, Dauphin et Nivernois;

Gros ancres, en Dauphin, Bourgogne et Nivernois;

Canons de fer, etc.;

Crics;

Masts;

En Bourgogne, avec le sieur Besch, Sudois, entrepreneur de canons de
fer;

En Nivernois, avec le sieur Legoux, commis du sieur Dallis;

A Rochefort, avec M. de Terron;

A La Rochelle, avec les directeurs de la Compagnie du Nord;

A Nantes, avec Valleton, qui reoit toutes les marchandises pour la
marine, et les fait charger pour les porter  Rochefort et  Brest;

A Brest, avec le sieur De Seuil;

En Bretagne, avec le sieur Sachi Sjourn, commissaire de marine, dput
pour l'enrollement des matelots dans l'esvech de Nantes, et avec le
sieur de Narp, commissaire de marine, dparty  Saint-Malo pour le mme
enrollement;

Au Havre, avec le sieur Huber;

A Dunkerque, avec le sieur Gravier;

A Lisbonne, avec le commissaire de marine qui y est, nomm Desgranges;

Avec les ambassadeurs du Roy, en Espagne, Portugal, Angleterre,
Hollande, Danemarck et Sude, sur toutes les mesmes affaires de la
marine.

Le Roy m'ayant donn tous les vendredis aprs le midi pour luy rendre
compte des affaires de la marine, et Sa Majest ayant dj eu la bont
d'agrer que mon fils y fust prsent, il faut observer avec soin cet
ordre.

Aussitost que j'auray vu toutes les despesches  mesure qu'elles
arriveront, je les enverray  mon fils pour les voir, en faire
promptement et exactement l'extrait, lequel sera mis de sa main sur le
dos de la lottre et remis en mesme temps sur ma table; je mettray un mot
de ma main sur chaque article de l'extrait, contenant la rponse qu'il
faudra faire; aussitost il faudra que mon fils fasse les responses de sa
main, que je les voye ensuite et les corrige, et quand le tout sera
dispos, le vendredi, nous porterons au Roy toutes ces lettres; nous luy
en lirons les extraits et en mesme temps les responses; si Sa Majest y
ordonne quelque changement, il sera fait; sinon, les responses seront
mises au net, signes et envoyes, et ainsy, en observant cet ordre
rgulier avec exactitude, sans s'en despartir jamais, il est certain que
mon fils se mettra en estat d'acqurir de l'estime dans l'esprit du Roy.

A l'esgard des gallres, il faut faire la mesme chose.

Pour finir, il faut que mon fils se mette fortement dans l'esprit qu'il
doibt faire en sorte que le Roy retire des avantages proportionnez  la
dpense qu'il fait pour la marine. Pour cela, il faut avoir toute
l'application ncessaire pour faire sortir toutes les escadres des ports
au jour prcis que Sa Majest aura donn; que les escadres demeurent en
mer jusqu'au dernier jour de leurs vivres ou le plus prs qu'il se
pourra; donner par toutes sortes de moyens de l'mulation aux officiers
pour faire quelque chose d'extraordinaire, les exciter par l'exemple des
Anglois et des Hollandois, et gnralement mettre en pratique tous les
moyens imaginables pour donner de la rputation aux armes maritimes du
Roy et de la satisfaction  Sa Majest.

Je demande sur toutes choses  mon fils qu'il prenne plaisir et se donne
de l'application, qu'il ayt de l'exactitude et de la ponctualit dans
tout ce qu'il voudra et aura rsolu de faire, et, comme il se peut faire
que la longueur de ce mmoire l'estonnera, je ne prtends pas le
contraindre ni le genner en aucune faon; qu'il voye dans tout ce
mmoire ce qu'il croira et voudra faire. Comme il se peut facilement
diviser en autant de parcelles qu'il voudra, il peut examiner et
choisir; par exemple, dans toute la marine, il peut se rserver un port
ou un arsenal, comme Toulon et Rochefort, et ainsi du reste; pourvu
qu'il soit exact et ponctuel sur ce qu'il aura rsolu de faire, il
suffit, et je me chargeray facilement du surplus.

     DISPOSITION DE MA CHARGE DE SECRESTAIRE D'ESTAT[637].

Mon fils doibt faire ma premire commission, c'est--dire se charger de
tout le travail, minuter toutes les despches et expditions du Roy et
de moy, faire les extraits de toutes les lettres que je reois, et y
respondre; en un mot, faire tout ce qui despend de ma charge, que je luy
renverray avec soin.

Sous luy, il peut faire travailler M. Isarn  l'aider dans toutes les
expditions de ma charge, hors la marine, et prendre soin de
l'expdition de tout ce qui concerne la commission de M. d'Herbigny.
Lire soigneusement toutes les ordonnances, traits de marine et autres
ordonnances, pour aider mon fils  les trouver toutes les fois qu'il en
aura besoin.

Le sieur de Breteuil peut estre charg de dresser et crire toutes les
ordonnances.

Un autre, de les transcrire dans un registre, sur quoy il faut que mon
fils prenne un grand soin de vrifier tous ces enregistremens, les
coller de sa main en marge, et en teste des ordonnances, et vrifier
souvent qu'il n'en manque aucune dans son registre.

Il faut estre surtout exact et diligent pour l'expdition de toutes les
affaires, et ne se coucher jamais que toutes celles qui doibvent estre
expdies ne le soient.

Belucheau fera la mesme chose qu'il fait soubz moy. Il transcrit toutes
mes minutes et toutes despches de marine, et quelquefois quand je suis
press, je lui permets de faire quelques-unes des plus petites
despesches; mon fils n'en doibt pas user ainsy, parce qu'il faut qu'il
minute tout.

Il peut faire toutes les tables des vaisseaux, des escadres, des
officiers, les estats de tous les armemens, c'est--dire quand tout aura
est minut par mon fils.

Il peut prendre soin de tous les enregistremens, mais il faut que mon
fils les cotte tous de sa main[638].

Il a tous les inventaires des magasins, les mmoires de tous les prix
des marchandises par tout, les traits de toutes les marchandises, ceux
des Compagnies du Nord et des Pyrnes; en un mot, tous mes papiers de
marine dont il me rend assez bon compte.




PICE N XIII.

LETTRES INDITES DE COLBERT,

SUR LA MARINE, LE COMMERCE ET LES MANUFACTURES[639].

A M. DE SOUZY,

Intendant  Lille.


     Saint-Germain, 24 janvier 1670.

Monsieur, j'ai reeu la lettre que vous avez pris la peine de m'crire
le 15 de ce mois, sur le sujet des plaintes que les marchands de l'Isle
font de la diminution de leur commerce, sur lesquelles vous travaillez 
un mmoire que vous promettez de m'envoyer. Je vous diray sur ce poinct
que cette matire est trs-difficile  pntrer, d'autant que tous les
esclaircissements que vous prendrez par les marchands seront meslez de
leurs petits intrestz particuliers qui ne tendent point, ny au bien
gnral du commerce, ny  celui de l'Estat, et nantmoins quand
indpendamment de leurs mmoires et de leurs plaintes l'on sait
chercher et dmesler la vrit, il est quelquefois assez facile de la
trouver, et pour cela, sans vous arrester  tout ce que lesdits
marchands vous diront, il est ncessaire que vous recherchiez de
vous-mesme et  leur insceu s'il y a quelques droits  payer sur toutes
les marchandises, ou si l'on met quelque marque aux ballots qui entrent
et sortent de cette ville-l; il se pourrait faire aussy qu'il y auroit
quelques emballeurs publics qui prendroient quelques droits pour les
emballages, et par ces moyens gnraux, vous pourrez avoir une
connaissance certaine du nombre des ballots d'entre ou d'issue, ou qui
ont pay les droicts ou qui ont t marquez, ou qui ont est emballez
pendant les 3, 4, 5 ou 6 derniers mois, et en comparant cette quantit
avec celle des annes passes, vous pourriez juger seurement s'il y a de
la diminution dans le commerce, ou non, estant les seuls et vritables
moyens de la connoistre. Je say bien qu'il faut une grande application
en destail pour ces sortes de recherches, mais les advantages qu'on en
retire sont aussy fort considrables, et pour vous faire connoistre dans
un plus grand exemple la conduite que j'y tiens, je vous diray que
lorsque je m'informe de tous les marchands du Royaume de l'estat du
commerce, ils soutiennent tous qu'il est entirement ruin, mais quand
je viens  considrer que le Roy a diminu d'un tiers les entres et
sorties du royaume, qu'il a augment les fermes de ces droits d'un tiers
et plus, et que les fermiers, non-seulement ne demandent aucune
diminution, mais mesme demeurent d'accord qu'ils gagnent, j'en tire une
preuve dmonstrative et qui ne peut estre contredite que le commerce
augmente considrablement en France nonobstant tout ce que les marchands
peuvent dire de contraire, et vous voyez bien que si sans prvention
vous examiniez cette matire suivant ces principes, il est impossible
que vous vous trompiez....

Vous ne debvez nullement vous mettre en peine des plaintes que les
dputs de l'isle pourroient faire contre vous, car outre qu'ici l'on
n'adjoute pas foy si facilement aux choses qui pourroient estre
advances, il ne se passera rien dont vous ne soyez inform.

             AU MAIRE ET AUX ESCHEVINS D'ORLANS.

     21 fvrier 1670.

J'ay vu, par le placet qui m'a est prsent de vostre part, la peine
o vous estes de satisfaire aux ordres que vous avez receus de la part
du Roy pour l'excution des statuts et rglements qui vous ont est
adressez sur le fait des manufactures, n'y ayant point de jurande 
Orlans pour la drapperie et teintures, chacun ayant travaill jusques 
prsent sans matrise. Mais comme il a est pourvu  ce dfaut par le
35e article du rglement de ladite drapperie, et le 3e de celui
des teintures; vous pouvez sans aucune difficult vous y conformer et
faire excuter ponctuellement les premiers articles du rglement des
teintures, et le 24e de celuy de la drapperie lesquels ont suppl 
tous les inconvnients qui se pourroient rencontrer;  quoy je ne fais
pas de doubte que vous ne satisfassiez soigneusement.


                      A M. BARILLON,

                    Intendant  Amiens.

     Paris, 7 mars 1670.

J'ai vu et examin soigneusement le procs-verbal que les maires et
eschevins de la ville d'Amiens m'ont envoy, sur le sujet de la longueur
et largeur des toffes qui se fabriquent en cette ville, ensemble votre
advis qui y estoit attach, sur quoy je vous diray que le seul moyen de
rendre les manufactures parfaites et d'establir un bon ordre dans le
commerce consistant  les rendre toutes uniformes, il est ncessaire de
faire excuter ponctuellement le rglement gnral de l'anne 1669,
d'autant plus qu'il est facile d'y obir, et que dans la suite les
ouvriers y trouveront leur advantages. Pour cet effet, j'estime donc
qu'ils doibvent travailler dans le courant de ce mois  la rformation
de leurs mestiers, afin qu'ils mettent le nombre de fils et de porte
convenables  la largeur, force et bont des estoffes, et que les
marchandises qui seront marques pendant le prsent mois seulement d'une
marque particulire, laquelle sera rompue en votre prsence, lorsqu'il
sera expir auront leur dbit. C'est  quoy je vous prie de tenir la
main, en sorte que toutes les manufactures du royaume puissent estre
d'une longueur et largeur gales, et que le public en puisse retirer le
fruict que le Roy s'en est promis.

                   AUX MAIRES ET ESCHEVINS

    DES PRINCIPALES VILLES MARITIMES ET DU DEDANS DU ROYAUME.

     18 mars 1670.

L'amour que le Roi a pour ses sujets obligeant Sa Majest de penser
continuellement aux moyens d'augmenter leur commerce, et de leur faire
gouster les fruicts de son application, elle a est bien aise de leur en
donner une nouvelle marque par la dclaration que vous trouverez
ci-jointe, par laquelle vous verrez qu'outre l'tablissement du transit,
et de l'entrept qui a est accord pour la facilit du commerce, Sa
dite Majest permet  tous ngociants, tant Franois qu'trangers de se
servir de tous les ports du royaume comme d'une estape[640] gnrale,
pour y tenir toute sorte de marchandises, afin de les vendre ou
transporter, ainsi qu'ils l'estimeront  propos, en faisant mesme rendre
les droits d'entre qui auront est payez, et comme les marchands de
votre ville comprendront facilement les advantages qu'ils peuvent
retirer de cette dclaration; je crois qu'il suffit que vous la rendiez
publique, afin qu'ils soient conviez par leur propre intrest de
profiter des bonts et des soins de Sa Majest.


                      A M. DE POMPONNE,

                   Ambassadeur en Hollande.

     21 mars 1670.

...Sur l'advis que vous me donnez de la destruction presque entire ces
manufactures de Leyde, si vous pouviez faire entendre secrtement 
quelques-uns des chefs de ces manufactures que s'ils vouloient
s'habituer en France, on leur y feroit trouver toutes sortes de
commoditez, cela pourroit tre fort avantageux au royaume, mais on ne
pourrait pas se servir de l'Isle et des autres villes conquises pour cet
effect, d'autant que ceux de Leyde tant tous calvinistes, et cette
religion n'estant pas permise dans lesdites villes, il seroit bien
difficile de les y attirer, de sorte que s'ils vouloient choisir l'une
des villes du Royaume pour y porter leurs manufactures, le Roy leur
accorderoit de si grands advantages qu'ils auroieat lieu de s'y bien
establir et de se louer des bonts de Sa Majest.

                      A M. DE POMPONNE.

     4 juillet 1679.

J'ay reeu les deux lettres que vous avez pris la peine de m'escrire le
19 et 26 du mois pass. Je vous avoue que j'ai est surpris de voir la
prodigieuse quantit de marchandises que la Compagnie des Indes
orientales de Hollande a fait venir cette anne. Je ne fais aucun doute
que ce ne soit un des premiers effects de la jalousie qu'ils ont de
l'establissement de nostre Compagnie, voulant hazarder de donner toutes
les marchandises  un trs-bas prix pour la ruiner, mais pour vostre
consolation, je vous puis assurer que la puissante protection du Roy, et
les grandes assistances que Sa Majest veut bien donner  ladite
Compagnie franoise nous met hors d'estat de rien craindre, et vous
verrez que dans la suite nous leur ferons au moins autant de mal qu'ils
nous en pourront faire; Il faut laisser agir leur malignit et prendre
nos prcautions pour nous en garentir. Je vous prie de continuer  me
faire savoir tout se qui se passera sur cette matire, et sur toutes
les autres qui concernent le commerce.

A l'gard du particulier qui prtend avoir le secret de dsalter l'eau
de la mer, je vous diray que tant de gens m'ont desj fait cette
proposition et que j'en ai fait faire ici tant d'espreuves qui
russissent bien en petit, mais qui ne peuvent jamais produire
d'advantage dans un long voyage, que je suis rsolu de n'en faire plus
d'exprience que sur les vaisseaux mesme, et si celuy qui vous  fait
cette proposition veut aler  Rochefort, et faire cette exprience sur
les premiers vaisseaux du Roy qui seront mis en mer, en cas qu'il ayt
vritablement ce secret et qu'il puisse estre util, il doibt estre
asseur qu'il en recevra une bonne rcompense.

                      AU Sr DE LARSON,

                   Capitaine de vaisseau.

     11 juillet 1670.

J'ay reccu les lettres et les mmoires que vous m'avez envoy sur tout
ce qui s'est pass dans vos voyages du Levant, et sur le commerce, sur
quoy je vous diray en peu de mots qu'un capitaine de marine qui a
l'honneur de commander un vaisseau du Roy pour l'escorte des vaisseaux
marchands ne doibt penser  autre chose sinon qu' se bien acquitter de
cet ordre, sans raisonner sur un mestier de marchandises et de commerce
qu'il ne doibt pas faire, et qui n'est point de son fait, en sorte que
vous pouvez vous dispenser  l'advenir de m'envoyer aucun mmoire sur
cette matire, et vous contenter de bien faire votre debvoir, sur quoy
je dois vous dire que le principal fruict que le Roy prtend de la
dpense que Sa Majest fait pour l'armement du vaisseau que vous
commandez est de satisfaire les marchands et les convier par la 
augmenter leur commerce; au lieu de cela, elle trouve que les marchands
se plaignent fort de vous et particulirement le consul de Smirne,
duquel vous n'aviez aucun droit d'examiner la conduite, et beaucoup
moins d'entendre ses ennemis et leur donner beaucoup de protection, vous
n'avez pas deub non plus visiter avec l'autorit que vous avez fait le
vaisseau Franois de la Cientat, command par le capitaine Antoine
Carbonnel, ny retirer de son bord les mariniers franais comme s'ils
estoient estrangers, et toute votre conduite est tellement contraire aux
intentions de Sa Majest qu'elle a est eu rsolution de vous faire
arrester, mais sur l'assurance que je luy ai donn que vous la
changeriez, elle a bien voilu surseoir de le faire; c'est  vous 
prendre garde que l'assurance que j'ai donn ne soit point mal fonde,
en changeant vostre conduite  l'avenir, en la rendant plus agrable aux
marchands et par consquent plus agrable  Sa Majest.

             AUX MAYEUR ET ESCHEVINS D'ABBEVILLE.

     15 dcembre 1670.

Je vous ai crit tant de fois que le Roy n'a rien plus  coeur que de
voir augmenter et perfectionner les nouvelles manufactures et que vous
ne pouvez rien faire de plus agrable que donner vos soins pour le
succs d'un si louable dessein, que j'estime superflu de vous escrire
davantage  ce sujet. Nanmoins, je suis bien aise de vous dire encore
que vous devez vous appliquer plus que jamais aux moyens qui peuvent
fortifier les fabriques de votre ville, particulirement celles des
draps faon d'Espagne et de Hollande et mettre en pratique toute sorte
de bons traitements pour engager le sieur Van Robais, entrepreneur, 
porter les ouvrages d'icelle en une entire perfection, mesme luy donner
et  ses ouvriers toutes les assistances qui dpendront de vous dans les
rencontres. C'est  quoy je vous convie trs-particulirement et je
suis, messieurs, votre trs-affectionn  vous servir.


                      A M. COLBERT DU TERRON,

                Intendant de marine  Rochefort.

     Paris, 22 avril 1672.

Je vous avoue que je suis un peu surpris des mesures qui ont t si mal
prises pour former les quipages des vaisseaux du Roy dans une occasion
aussi importante que celle-cy, et mme du peu d'expdients que vous
m'ouvrez pour y remdier  l'avenir. Je ne puis m'empcher de vous dire
que je ne vois point par vos lettres que cela vous touche au point que
vous devriez l'tre; toute la gloire du Roy, le bien de l'tat et un
million de choses grandes et considrables dpendant de cet armement, il
y a huit mois entiers que je vous escris toutes les semaines trois fois;
que je vous ouvre de ma part tous les expdients qui me peuvent tomber
dans l'esprit pour viter ce mal, et cependant je trouve que quand nous
sommes  la conclusion, il nous manque encore de sept  huit cents
hommes, et vous savez qu'en des matires de cette consquence, il n'y a
point d'excuse envers le matre, particulirement quand on ne l'a pas
averti par avance de ce dfaut et que l'on n'a pas eu recours  son
autorit pour l'empcher, et je ne puis vous dire sur ce sujet que ce
que je vous ai rpt tant de fois, qui est que j'attendrai ce que vous
aurez  me proposer pour empcher que cela n'arrive plus.

                 A M. LE DUC DE SAINT-AIGNAN[641].

     21 juin 1675.

J'ai reu la lettre que vous avez pris la peine de m'crire le 17 de
ce mois sur le sujet des quipages des 7 btiments qui doivent partir du
Hvre pour aller joindre l'arme navale, et quoique je voye bien le
nombre d'hommes qui ont t tirs du gouvernement du Hvre, et les
raisons qu'il y auroit de descharger l'estendue de votre gouvernement de
fournir ces quipages, et de rejeter cette charge sur ceux de Dieppe et
d'Honfleur qui n'ont fait jusqu' prsent aucun devoir pour cela, je
crois qu'il suffit de vous dire en quatre mots l'tat des armes navales
du Roy pour tre persuad que vous ne vous arrterez point  toutes ces
raisons, et que vous ferez l'impossible pour faire partir ces vaisseaux.
Je vous prie donc, Monsieur, de considrer que tous les officiers de
l'arme navale ont fait des merveilles dans les deux combats qui se sont
donns et que ces deux combats ont consomm tous les boulets et toutes
les poudres qui taient sur les vaisseaux du Roy, en sorte que l'arme
qui est  prsent retire dans la Tamise avec celle d'Angleterre, ne se
peut plus remettre en mer si elle ne reoit promptement les 134 milliers
de poudre et tous les boulets qui sont au Hvre, et que si l'arme ne
les reoit avec une diligence incroyable, nous courons risque que la
flotte hollandaise, commande par Ruyter, qui est assurment le plus
grand capitaine qui ait t en mer, profite du vent et des mares pour
venir combattre l'arme navale, ou pour fermer la Tamise, en un mot,
pour prendre tous les avantages qui peuvent donner un trs-grand
mouvement  toutes les affaires du Roy, n'y ayant rien qui puisse tre
si contraire au service de Sa Majest, ni tant loigner la paix et tous
les avantages que le Roy peut retirer, qu'un favorable vnement pour
les Hollandois sur mer qui leur remellroit le coeur et rtabliroit leur
commerce, et par consquent leur donneroit de l'argent, et je ne puis
assez vous exprimer l'importance de ce moment dans la conjoncture
prsente, et je crois qu'il n'en falloit pas tant dire pour chauffer
votre zle et vous faire faire l'impossible. Sur ce que vous dites que
les gouverneurs de Dieppe et d'Honfleur ne font rien, je vous dirai
seulement qu'il y a de certains momens dans lesquels il n'est pas permis
de raisonner sur la faute d'autruy et que ces gouvernemens n'ont pas M.
le duc de Saint-Aignan pour gouverneur, qui joint avec sa dignit et la
principale charge de la maison et de la personne de Sa Majest, un zle
trs-passionn pour son service et pour sa gloire; il y va de tout dans
cette conjoncture et je crois que c'est assez vous dire pour tre
persuad qu' l'instant que vous recevrez cette lettre que je vous
envoya par un courrier exprs, vous ferez fermer toutes les portes du
Hvre et irez et envoyerez de maison en maison prendre tous les hommes
qui ont mont en mer, et que vous ferez ensuite la mme chose dans tous
les bourgs et villages de la cte et ferez partir ces vaisseaux 24
heures aprs, et pour vous donner des moyens de bien faire connoistre 
toute l'estendue de votre gouvernement de quelle importance et de quelle
consquence il est de mettre lesdits btiments en mer, j'envoye une
ordonnance au Sr Brodart pour tre publie dans le sige de
l'amiraut, portant que, faute par les habitants du gouvernement du
Hvre d'avoir fourni les quipages de ces vaisseaux, non-seulement les
ports seront ferms, mais mesme que tous les capitaines des vaisseaux du
Roy ont ordre de prendre en mer tous les vaisseaux appartenant aux
habitants de ladite ville et de toute la cte; et quoique je ne doute
point que cette ordonnance ne devienne inutile, je vous dirai nanmoins
que si ces btiments ne pouvaient tre mis en mer dans une conjoncture
aussi importante et aussi presse que celle-cy, et dans laquelle il est
question du tout, je ne fais nul doute que Sa Majest ne prist quelque
rsolution aussi dsavantageuse pour les habitants du Hvre que tout ce
qui a t fait jusqu' prsent en cette ville leur a apport
d'avantages.....

                      A M. TUBEUF,

                       Tours[642].

Le Sr Brillon, marchand de Paris, estant prez de tomber et le Roy
voulant toujours donner secours aux marchands en qui il paroist de la
bonne foy, j'ai fait assembler ses cranciers de Paris par ordre de Sa
Majest qui ont en consquence pass un contract duquel je vous envoye
copie, mais comme ses cranciers ne montent qu' 148m et qu'il doit
580m dans la ville de Tours, Sa Majest n'a pas voulu jusques 
prsent homologuer son contract pour estre excut  l'esgard de tous
les autres cranciers parce que pour donner ce secours aux marchands,
elle a toujours observ qu'il se trouve deux choses, c'est--dire de la
bonne foy et que les trois quarts des cranciers consentent aux arrests
de sursance, mais Sa Majest m'a ordonn en mme temps de vous escrire
qu'elle veut que vous fassiez assembler tous ceux qui composent en la
ville de Tours les 580m liv. qu'il y doibt  la diligence de celui
qui vous portera cette lettre et que vous leur fassiez connoistre _que
tous ses livres ayant est examinez par ordre du Roy et trouvs en bonne
forme et que le deffaut de payement de ses debtes_ ne provenant que des
dsordres d'Angre, il seroit de l'intrest de tous les cranciers de
consentir  l'homologation du contract, parce que si les procdures de
justice commencent  se mettre dans toutes leurs affaires, ils causeront
bien la ruine du Sr Brillon, mais aussy leurs debtes courreront
beaucoup plus de risques.

En cas que vous ne soyez point  Tours et que vous ne puissiez excuter
vous-mme cette affaire, je vous prie d'en addresser vos ordres  un
officier qui soit bien intentionn pour la faire russir.

Je suis, Monsieur,

     Votre trs-humble et trs-affectionn
serviteur,

COLBERT.

A Saint-Germain, le 4 janvier 1679.




PICE N XIV.

INVENTAIRE

FAIT APRS LE DECEDZ DE MONSEIGNEUR COLBERT[643].


ESTIMATION DE DIVERS OBJETS.

  11 chevaux de carrosses, 2,000 livres.
  2 chevaux de selle, 300 liv.
  4 chevaux de fourgon, 400 liv.
  3 carrosses, 1,350 liv. les trois.
  1 tenture de tapisserie des Gobelins, rehausse d'or, 24,000 liv.
  1 tenture, 7,000 liv.
  1 tenture, 1,500 liv.
  20 autres tentures, depuis 100 jusqu' 200 liv.
  2 tapis de Turquie,  fonds d'or, 100 liv. chaque, etc., etc.
  Chambre des laquais, 6 couchettes de bois de hestre, etc., etc.
  4 bois de lits dans la chambre des malades.
  13 autres lits pour valets de chambre, escuyers, rtisseurs, porteurs
  de chaises, etc.
  2 Paul Veronse, 600 liv. chaque; 1 l'Albane, 600 liv.; 1 Carrache,
  3,000 liv.; 2 Le Brun, 2,400 liv., 1 Raphael, 3,000 liv., etc.
  Le portrait du Roy, par Nanteuil, 110 liv.; de la Reyne, par Beaubrun,
  10 liv.
  2 petits portraits du Roy, par Mignard; ensemble, avec cadre dor,
  80 liv.
  (_L'estimation de tous les tableaux fut faite par Le Brun._)

  Bronzes, pendules, bureaux, etc.
  2 clavecins, faon de Flandre, 200 liv, chaque.
  1 grand miroir de Venise, de 46 pouces de haut sur 26 de large, avec
  une bordure d'argent pesant 252 marcs 2 onces,  raison de 31 liv. le
  marc.--La bordure, 7,819 liv, 10 sols; la glace, 200 liv.; total:
  8,019 liv. 10 sols.

  Vases, flambeaux, services, etc. 9,800 liv.
  Orangers, mirthes, lauriers-roses, jasmins, 2,825 liv.
  Perles, pierreries, croix.....
  Inventaire des pices, titres, papiers, etc., etc.
  Extraits de mariage, portant que Colbert a donn  ses filles, en les
  mariant, 400,000 liv., etc., etc.




PICE N XV.

INDICATION

DES MANUSCRITS ET OUVRAGES IMPRIMS

QUI ONT T CONSULTS

POUR L'TUDE SUR FOUQUET ET L'HISTOIRE DE COLBERT[644].


MANUSCRITS.

_Procs-verbal de la leve du sell appos par MM. Payet et Dalbertas,
conseillers du Roy en ses Conseils sur un coffre trouv dans la maison
de Vaux, avec inventaire et description faicte des papiers trouvez en
icelui par MM. Poncet et Delafosse, commissaires  ce
depputez_.--Biblioth. roy. R. B. n 3, 184 (_voir_, p. 50, note 1).

_Journal de M. d'Ormesson sur le procs de Fouquet et les oprations de
la Chambre de justice_; 1 vol. in-folio.--Biblioth. roy. Supplment
franais, n 216.

_Discours sommaire de ce qui s'est pass, et a t inventori 
Saint-Mand_.--Biblioth. roy. Suppl. fran., n 1,096.

_Recueil de pices curieuses concernant Fouquet_.--Biblioth. roy., Mss.
Suppl. fran., n 4, (Il y a dans ce recueil un portrait de Fouquet,
grav en 1660.)

_Inventaire et estimation de la bibliothque de Saint-Mand_.--Biblioth.
roy. Suppl. fran., n 2,611.

_Procs Fouquet; Collection de pices, ordres, inventaires,
rquisitoires, rapports, significations relatifs  cette affaire_, 8
vol. in-folio.--Biblioth. roy. Suppl. fran., n 56.

_Registres de la Chambre de justice_, avec les armes de Colbert. _Procs
Fouquet_, 3 vol. in-folio. C'est le procs-verbal officiel du
procs.--Biblioth. roy., nos 235, 236 et 237.

_Correspondance de Louvois et de Le Tellier avec le capitaine
Saint-Mars_, commandant de Pignerol, relative  Fouquet.--Archives du
royaume; section d'Histoire, carton K, 129.

_Traduction du 118e psaume de David_, par Fouquet; copi et annot de
sa main.--Biblioth. roy. _Mlanges du cabinet du Saint-Esprit_ (_voir_
p. 446, note 1).

_Colbert et Seignelay_.--1669  1677.--Collection de 403 pices
originales sur la marine, manes de Colbert et du Mis de Seignelay,
de 1669 a 1677.--6 vol. in-folio.

                  TABLE DES COTES[645].

1re.--11 pices.--Rglements et projets de rglements sur la marine,
ordres et instructions, tablissements de marine, de 1669, 1670 et 1671.

2e.--13 p.--Rglements et projets sur les pavillons et autres marques
de commandement et sur les saluts; 1669.

3e.--27 p.--Crations de charges et formations de corps pour la
marine; nominations; personnel; 1699, 1670 et 1671.

4e.--74 p.--Pices relatives au secours port  Candie; 1669.

5e.--26 p.--Ordres divers et correspondance pour la marine du Levant.
Matriel. Flottes qui partent et naviguent dans la Mditerrane; achats
de vaisseaux; 1669.

6e.--10 p.--Correspondance et ordres divers pour la marine du Levant;
1670, 1671.

7e.--71 p.--Correspondance et ordres divers pour la marine de Ponant.
Matriel, flottes qui partent et naviguent sur l'Ocan; 1669.

8e et 9{e}.--26 p.--Correspondance et ordres divers pour la marine de
Ponant; 1670 et 1671.

10{e}.--4 p.--Lettres diverses.

11{e}, 12{e} et 13{e}.--23 p.--Expditions contre les corsaires; 1669,
1670 et 1671. Lettres et ordres divers.

14{e}.--30 p.--Indes orientales et occidentales. Lettres, instructions
et ordres divers; 1669 et 1670.

15{e}.--12 p.--Correspondance relative  M. de Seignelay, consistant en
lettres, instructions et mmoires crits  son sujet,  lui adresss par
son pre ou mans de lui; 1670.

16e  22e.--76 p.--Lettres, ordres, rapports et mmoires divers de
Colbert et du marquis de Seignelay, sur des objets relatifs  la marine,
de 1671  1677.

_Lettres de Colbert  Mazarin, avec les rponses du Cardinal en
marge_.--Biblioth. roy. Baluze, Arm. VI (_voir_ p. 83, note 2)[646].

_Lettres originales adresses  Colbert de_ 1660 __ 1677. (_Collection
verte_.) Cette collection comprend de 2  4 volumes par
anne.--Biblioth. roy. (_voir l'avertissement_, p. III).

_Mmoires sur les affaires des finances de France, pour servir 
l'histoire_, par Colbert. Biblioth. roy. Mss. _Collection de Gene de
Brochot_, 3e carton (_voir_ p. 427, note 1).

_Registre des despesches concernant le commerce_ (lettres de Colbert sur
le commerce) _pendant les annes_ 1669, 1670, 1671 _et_ 1672.--Biblioth.
roy. et Arch. de la marine (_voir l'avertissement_, p. IV.)

_Expditions concernant le commerce de_ 1669 __ 1683.--Arch. de la mar.
(_voir l'avertissement_, p. IV).

_Extraits des despesches et ordres du Roy concernant la marine sous le
ministre de M. Colbert, depuis l'anne_ 1667 _jusques et y compris
l'anne_ 1683;--1 vol. grand in-folio de 700 pages.--Arch. de la mar.
(_voir l'avertissement_, p. VI).

_Journal des bienfaits du Roy_.--Biblioth. roy. Mss. Suppl, fran. n
579 (_voir_ p. 74, note 2).

_Registre de l'htel de ville de Paris; anne_ 1661.--Archives du
royaume (_voir_ p. 108, note 1).

_Estat par abrg des receptes, dpenses et maniement des finances
pendant que MM. Colbert, Le Peltier et Pontchartrain ont est
controlleurs gnraux des finances_.--Arch. du roy. (_voir_ p. 126, note
1).

_Ordonnances de comptant. tats originaux ordonnancs par Louis XIV,
avec des reus de Colbert, Racine, Boileau_, etc., etc.--Arch. du roy.,
carton K, 119.

_Registres du secrtariat, anne 1670_.--In-folio.--Arch. du roy. E.
3336.

_Mmoires sur le commerce et les finances de la France, des Colonies, de
l'Angleterre et de l'Espagne_. 1 vol. in-folio.--Biblioth. roy. Suppl.
fran. n 1792 (_voir_ p. 136, note 2).

_Abrg des registres secrets de la cour de Bretagne, de 1659 
1679_.--Biblioth. roy. Mss. Suppl. fran. n 1597.

_Inventaire fait aprs le dcedz de monseigneur Colbert_.--Biblioth.
roy.; _Suite de Mortemart_, 34.

_Taxes des gens d'affaire vivants ou de la succession des morts faite
par Sa Majest en la Chambre de justice es annes 1662 et
1663_.--Biblioth. roy. Imprims (_voir_ p. 97, note 1, et p. 105).

_Principes de M. Colbert sur la marine_.--Biblioth. roy. Mss. (_voir_ p.
388, note 1).

_Le Cid enrag_, parodie des stances du _Cid_, contre Colbert (_voir_ p.
97, note 1, et aux _Pices justificatives_, pice n II bis).

_Recueil de chansons, vaudevilles, sonnets, pigrammes, pitaphes, et,
autres vers satiriques et historiques, avec des remarques curieuses,
depuis_ 1389 _jusqu'en_ 1747, 35 vol. in-4.--Biblioth. roy. Mss.
(_voir_ p. 411, note 1).


                   OUVRAGES IMPRIMS.


A

AMELOT DE LA HOUSSAYE.--_Mmoires historiques_; 2 vol. in-12.

ANDROSSY.--_Histoire du canal de Languedoc_; 1 vol. in-8 (_voir_ p.
204, note 1).

ARNOULD.--_De la balance du commerce et des relations commerciales de la
France dans toutes les parties du globe, particulirement  la fin du
rgne de Louis XIV et au moment de la rvolution_; 3 vol. dont 1 de
tableaux, Paris, 1791.

AUDIFFRET (Marquis d')--_Systme financier de la France_; 2 vol. in-8
(T. II, _Notice historique sur la vie de Colbert_).

B

BAILLY.--_Histoire financire de la France depuis l'origine de la
monarchie jusqu'en_ 1786; 2 vol. in-8.

BASVILLE (LAMOIGNON de).--_Mmoires pour servir  l'histoire du
Languedoc_; 1 vol. in-18 (_voir_ p. 205, note 1).

BAUSSANT.--_Code maritime ou lois de la marine marchande_, 2 vol. in-8

BCANE (_voir_ Valin).

BERTEAUT.--_Marseille et les intrts nationaux qui se rattachent  son
port_; Ier vol. 1.

BLANQUI.--_Histoire de l'conomie politique en Europe depuis les anciens
jusqu' nos jours_; 2 vol. in-8.

BOILEAU.--_OEuvres_; avec les notes de Brossette, etc., 2. vol. in-8.

BOISGUILLEBERT.--_Dtail et factum de la France_ (voir _Collection des
principaux conomistes_).

BOULAINVILLIERS.--_tat de la France_; 3 vol. in-fol. (_voir_ p. 229,
note 1).

BOURGOIN.--_La Chasse aux larrons_; Paris, 1616 (_voir_ p. 97, note
1).

BRIENNE (_Lomnie de_).--_Mmoires indits_, publis par M. Fs
Barrire; 2 vol. in-8.

BRUNET.--_Tableau du ministre de Colbert_; 1 vol. in-8 (_voir_ p. 92,
note 1).

C

_Catchisme_ (Le) _des partisans, compos par M. Colbert, ministre de
France, avec des vers sur la mort du mesme ministre_ (_voir_ p. 410,
note[647]).

_Chambre de justice de 1661_; 3 vol. in-4 (_voir_ p. 97, note 1).

CHAMPOLLION-FIGEAC.--_Documents indits sur l'histoire de France_; 3
vol. in-4.

CHAPTAL (comte). _De l'Industrie franaise_; 2 vol. in-8.

CHARPENTIER.--_Discours d'un fidle sujet pour l'tablissement de la
nouvelle Compagnie des Indes orientales_ (_voir_ p. 174, note 1).

CHARPENTIER.--_Bastille dvoile_ (La); 1 vol. in-8 (_voir_ p. 53, note
2).

CHASSERIAU (De).--_Prcis historique de la marine franaise; son
organisation et ses lois_; 2 vol. grand in-8.

CHOISY (Abb de).--_Mmoires pour servir  l'histoire de Louis XIV_; 1
vol. in-8 (t. LIII de la collection Petitot).

CIMBER et DANJOU.--_Archives curieuses de l'histoire de France_; Ire
et IIe srie, 27 vol. in-8.

_Collection des principaux conomistes_; contenant les oeuvres de Vauban,
Boisguillebert, Law, Turgot, etc. Guillaumin, diteur.

COQUELIN (C.).--_Question des crales_ (_voir_ p. 279, note 3, et la
_Revue des Deux-Mondes_ du 1er dcembre 1845).

COSTAZ.--_Histoire de l'administration en France_; 2 vol. in-8 (_voir_
p. 270, note 2).

CUSSY (de) (_voir_ d'Hauterive).

D

DANJOU,--(_voir_; Cimber).

DECRUSY.--(_voir_; Isambert).

DELORT (J.).--_Histoire de la dtention des philosophes et des gens de
lettres  la Bastille et  Vincennes, prcde de celle de Foucquet,
Pellisson et Lauzun_; 2 vol. in-8 (_voir_ p. 66, note 1). _Le Masque de
fer_, par le mme; 1 vol. in-8. _Mes voyages aux environs de Paris_,
par le mme; 2 vol. in-8 (_voir_ p. 190, note 1).

DENISART.--_Collection de dcisions nouvelles relatives  la
jurisprudence_; 2 vol. in-8.

DEPPING (G. B.).--_Histoire du commerce entre le Levant et l'Europe,
depuis les croisades jusqu' la fondation des colonies d'Amrique_; 2
vol. in-8.

_Dictionnaire de la noblesse, contenant la gnalogie, l'histoire et la
chronologie des familles nobles de France_, etc.; 14 vol. in-4, dont 2
de supplment.

_Dictionnaire des finances_--(_Encyclopdie mthodique_). 3 vol. in-4.

_Dictionnaire du commerce et des marchandises_; Guillaumin, diteur.

_Dictionnaire portatif du commerce, contenant l'origine historique de
toutes les communauts d'arts et mtiers, l'abrg de leurs statuts_,
etc.; 1 vol. in-12, sans nom d'auteur.

_Discours chrtien sur l'tablissement du bureau des pauvres de
Beauvais_ (_voir_ p. 116, note 1).

DUBOST (voir _Dictionnaire du commerce et des marchandises_, publi par
Guillaumin).--Article _Postes_.

DUFRESNE DE FRANCHEVILLE.--_Histoire du tarif de 1664_; 2 vol. in-4.
_Histoire de la Compagnie des Indes_; par le mme; 1 vol. in-4 (_voir_
p. 167, note 1).

DU MONT.--_Corps universel diplomatique du droit des gens, contenant un
recueil des traitez d'alliance, de paix, de trve, de neutralit, de
commerce, etc., depuis Charlemagne jusqu'en 1731_; 8 vol. in-folio.

DUPONT et MARRAST.--_Fastes de la Rvolution franaise_; 1 vol. in-8
(_voir_ p. 198, note 1). DUPR DE SAINT-MAUR.--_Essai sur les monnaies_;
1 vol. in-4.

E

ECKARD.--_tats au vrai de toutes les sommes employes par Louis XIV 
Versailles, Marly et dpendances; au Louvre, Tuileries, canal de
Languedoc, secours aux manufactures, pensions aux gens de lettres,
depuis 1661 jusqu'en 1710_; 1 vol. in-8, Versailles (_voir_ p. 194,
note 3).

_Entretiens de M. Colbert, ministre secrtaire d'Estat, avec Bouin,
fameux partisan, sur plusieurs affaires curieuses, entr'autres sur le
partage de la succession d'Espagne_ (_voir_ p. 440, note 1).

PHMESNIL, (D').--_Lettre  M*** sur l'imputation faite  M. Colbert
d'avoir interdit le commerce des grains_; Paris, 1763 (_voir_ p. 274,
note 1).

ESTRADES (Comte d').--_Lettres, Mmoires et ngociations, depuis 1663
jusqu'en 1668_; 5 vol. in-12.

F

FLIBIEN (Dom Michel).--_Histoire de Paris_; 5 vol, in-fol.

FORBONNAIS (Vron de).--_Recherches et considrations sur les finances
de France_; 2 vol. in-4.

_Principes et observations conomiques_; par le mme. 2 vol. in-18.

FOUQUET.--_Dfenses de M. Fouquet sur tous les points de son procs_; 15
vol. in-18, dition  la sphre, 1665.

FROIDOUR (De).--_Lettre  M. Barillon, contenant la relation des travaux
qui se font en Languedoc, pour la communication des deux mers_;
Toulouse, 1672 (_voir_ p. 208, note 1).

G

_Gazette de France_, anne 1667 (_voir_ p. 193, note 1).

GOURVILLE.--_Mmoires_ (t. LII de la Collection Petitot).

GOZLAN (Lon).--_Les Chteaux historiques_; 2 vol. in-8[648].

GRIMBLOT (P.).--_Cromwell et Mazarin_ (_voir_ p. 314 de l'ouvrage et _la
Revue nouvelle_, numro du 15 novembre 1845).

GROSLEY, de Troyes.--_OEuvres indites_; 2 vol. in-8 (_voir_ aux
_pices justificatives_, pice n V).

H

HAUTERIVE (D') et de CUSSY.--_Recueil des traits de commerce et de
navigation de la France avec les puissances trangres, depuis la paix
de Westphalie_; 8 vol. in-8.

HNAULT.--Pote contemporain de Colbert (_voir_ p. 49, note 1).

HNAULT (Le prsident).--_Abrg chronologique de l'histoire de France_;
1 vol. in-4.

I

ISAMBERT, DECRUSY et TAILLANDIER.--_Recueil gnral des anciennes lois
franaises depuis l'an 420 jusqu' la Rvolution de 1789_; 29 vol.
in-8.

J

JACOB (le Bibliophile).--_Le Masque de fer_; 1 vol. in-8.

_Journal des conomistes_ (_voir_ p. 227, note 1, et p. 248, note
3).

JURIEU.--_Soupirs de la France esclave qui aspire aprs sa libert_;
(_voir_ p. 161, note 1).

L

LAFFEMAS.--_Recueil prsent au Roy, de ce qui s'est pass en
l'assemble du commerce au Palais,  Paris; faict par Laffemas,
controlleur gnral du dit commerce_; Paris, 1604 (_voir_ p. 283, note
1).

LA FONTAINE.--_OEuvres_.

LAFONT DE SAINT-YONNE.--_L'ombre du grand Colbert_; 1 vol. in-12; Paris,
1752 [649].

LAMOIGNON (_Arrts du prsident de_).--(_voir_ p. 49, note 3.)

LEBLANC.--_Trait des Monnaies_.

LELONG (LE PRE).--_Bibliothque historique de la France_; 5 vol.
in-folio.

LEQUIEN DE LA NEUVILLE.--_Origine des Postes chez les anciens et les
modernes_; 1 vol. in-18 (_voir_ p. 343, note 1).

LESSEPS (DE).--_Note sur les Consulats_ (_voir_ p. 248, note 3).

LETEINOIS.--_Apologie du systme de Colbert, ou Observations
juridico-politiques sur les jurandes et matrises d'arts et mtiers_; 1
vol. in-18 (_voir_ p. 216, note 1)[650].

LEVASSOR.--(Voir _Jurieu_).

Louis XIV.--_OEuvres_; 5 vol. in-8.

M

MAINTENON (Lettres de Mme de); 9 vol. in-12.

MARRAST.--(_Voir_; Dupont.)

MAZARIN.--_Lettres du cardinal Mazarin  la reine,  la princesse
Palatine, etc., etc., crites pendant sa retraite hors de France, en
1651 et 1652_; publies par M. Ravenel; 1 vol in-8.

MESSANCE.--_Recherches sur la population de la France_; 1 vol. in-4
(_voir_ p. 276, note 1).

MZERAI.--_Abrg chronologique de l'histoire de France;_ 4 vol, in-4.

MIGNET.--_Documents indits sur l'histoire de France; ngociations
relatives  la succession d'Espagne._

MIGT ou MIGH.--_La Richesse de la Hollande_; 2 vol, in-8 (_voir_ p.
133, note 2).

MIRABEAU.--_Neuvime lettre  mes commettants_ (_voir_ p. 194, note 1).

MOLIRE.--_OEuvres_ (Prologue des _Fcheux_).

_Moniteur Universel du 4 janvier 1846_ (_voir_ p. 379, note 1).

MONTESQUIEU.--_Esprit des lois, avec des notes de Voltaire, Mably,
Laharpe, etc., etc._

MONTYON (De).--_Vies des surintendants des finances et des contrleurs
gnraux_; 3 vol. in 12; Paris, 1790.

_Particularits sur les ministres des finances clbres_; par le mme. 1
vol. in-8; Paris, 1812 (_voir_ p. 190, note 1)[651].

MOREAU DE BEAUMONT.--_Mmoires concernant les impositions et droits_; 4
vol. in-4 (_voir_ p. 165, note 1).

MOREAU DE JONNS.--_Statistique de la France_.

MOTTEVILLE (Mme de).--_Mmoires_ (t. XXXIX. de la _collection
Petitot_).

N

NECKER.--_Observations sur l'avant-propos du livre rouge_; brochure de
31 pages.

_Nouveau Cyne (Le) ou discours des occasions et moyens d'establir une
paix gnrale et la libert du commerce par tout le monde_--. Em.Cr.P.;
1 vol. in-18; Paris, 1623 (_voir_ p. 326, note 1).

O

_Ordonnances des rois de France de la 3e race_; 20 vol. in-folio,
publis par divers auteurs.

OSSAT. (Cardinal d').--_Lettres_; 2 vol. in-4.

P

PARDESSUS.--_Collection des lois maritimes antrieures, au_ XVIIIe
_sicle_; 4 vol. in-8.

PARIS (PAULIN)--_Catalogue raisonn des manuscrits franois de la
bibliothque du Roi_.

PATIN (Guy).--_Lettres choisies depuis 1645 jusqu'en 1672_; 3 vol.
in-12.

PEIGMOT (Gabriel).--_Documents authentiques et dtails curieux sur la
dpenses de Louis XIV_; 1 vol. in-8 (_voir_ p. 186, note 1).

PELISSERY.--_loge politique de Colbert_; 1 vol. in-8; Paris, 1775.

PELLISSON.--_OEuvres choisies, avec une notice par Desessarts_; 2 vol.
in-18.

PERRAULT (CHARLES).--_Mmoires_; 1 vol. in-18.

PEUCHET,--_Collection des ordonnances et rglements de police_; 8 vol.
in-8.

POUSSIN (Guillaume-Tell).--_De la puissance amricaine_; 2 vol. in-8.

R

RAYNAL.--_Histoire philosophique et politique des tablissements et du
commerce des Europens dans les deux Indes_; 4 vol. in-8.

_Recueil de pices sur l'hpital gnral de Paris_; 1 vol. in-4 (_voir_
p. 113, note 2).

_Recueil des rglements gnraux et particuliers concernant les
manufactures et fabriques du royaume_; 4 vol. in-4 (_voir_ p. 222, note
1).

RENOUARD.--_Des anciens rglements et privilges_ (_voir_ p. 227, note
1).

RIQUET DE BONREPOS.--_Histoire du canal de Languedoc_, par les
descendants de Pierre-Paul Riquet de Bonrepos; 1 vol. in-8 (_voir_ p.
204, note 1).

ROUX (Vilal).--_Rapport sur les jurandes et matrises_ (_voir_ p. 217,
note 1).

ROY.--_Rapport  la Chambre des pairs sur le Code forestier_; 1827.

S

SAINT-SIMON (Marquis de).--_Mmoires_; 21 vol. in-8.

SALISBURY.--_Paradisus londinensis_; t. II.

SANDRAS DE COURTILZ.--_Vie de Jean-Baptiste Colbert, ministre d'tat
sous Louis XIV, roy de France_; 1 vol. in-18, Cologne (_voir_ p. 78,
note 2).

_Testament politique de J.-B. Colbert, o l'on voit tout ce qui s'est
pass sous le rgne de Louis-le-Grand jusqu'en 1683_; par le mme; La
Haye, 1694 (_voir_ p. 78, note 2).

SAUTREAU DE MARSY.--_Nouveau sicle de Louis XIV_; recueil d'anecdotes;
4 vol. in-8 (_voir_ p. 410, note 1).

SERVIEZ (Alfred de).--_Histoire de Colbert_; 1 vol. in-18.

SVIGN (Madame de).--_Lettres de madame de Svign, de sa famille et de
ses amis_; 10 vol. in-8.

SUE (Eugne).--_Histoire de la marine franaise au XVIIe sicle_;
1re dition, 5 vol. grand in-8.

SULLY.--_Mmoires ou OEconomies royales d'Estat, domestiques, politiques
et militaires de Henri-le-Grand_, par Maximilian de Bthune duc de
SULLY; 3 vol. in-folio, Paris, 1652.

T

TAILLANDIER.--(_Voir_; Isambert.)

THIERS.--_Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. 1er.

THOMAS.--_OEuvres; loge de Sully_.

THOMAS (Alexandre).--_Une Province sous Louis XIV; Situation politique
et administrative de la Bourgogne de 1661  1715, d'aprs les manuscrits
et les documents indits du temps_; 1 vol. in-8 (_voir_ p. 154, note
2).

U

USTARIZ.--_Thorie et pratique du commerce_, traduction de l'espagnol,
par Forbonnais; 1 vol. in-4.

V

VALIN.--_Commentaire sur l'ordonnance du mois d'aot 1681, par Valin_,
nouvelle dition avec notes par Bcane; 2 vol. in-8.

VAUBAN.--_La Dime royale_ (_voir Collection des principaux
conomistes_).

VILLENEUVE-BARGEMONT (vicomte Alban de).--_Histoire de l'conomie
politique, ou Etudes historiques, philosophiques et religieuses sur
l'conomie politique des peuples anciens et modernes_; 2 vol. in-8.

VILLETTE (marquis de).--_Mmoires_, 1 vol. in-8; publis par la
_Socit de l'histoire de France_.

VOLNEY.--_Leons d'histoire prononces  l'cole normale en l'an III_
(_voir_ p. 194, note 2).

W

WALCKENAER (baron de).--_Histoire de la vie et des ouvrages de La
Fontaine_; 1 vol. in-8.

_Mmoires touchant la vie et les crits de madame de Svign_; par le
mme; in-18: Trois volumes ont paru.

WITT (Jean de).--_Lettres et ngociations entre Jean de Witt, conseiller
pensionnaire et garde des sceaux des provinces de Hollande et de
West-Frise, et messieurs les plnipotentiaires des Provinces-Unies des
Pays-Bas, aux cours de France, d'Angleterre, de Sude, de Danemark, de
Pologne, etc., depuis l'anne 1652 jusqu'en l'an 1669_. Amsterdam, 1725;
4 vol. in-12.

WOLOWSKI (L.).--_De l'organisation industrielle de la France avant le
ministre de Colbert_ (_voir_ p. 216, note, 1 et _la Revue de
Lgislation et de Jurisprudence_; mars 1843.)

FIN DES PICES JUSTIFICATIVES.


ERRATUM.

_tude sur Fouquet_, page 32, ligne 11: On se figure aisment la colre
de Louis XIV quand il sut que sa personne avait t l'objet de pareilles
prcautions. _Supprimer le reste de cette phrase qui a t conserv par
erreur_.




TABLE DES MATIERES.

AVERTISSEMENT

NICOLAS FOUQUET, surintendant des finances

HISTOIRE

DE LA VIE ET DE L'ADMINISTRATION DE COLBERT.

CHAPITRE PREMIER.

Causes de l'lvation de Colbert et de l'influence qu'il a exerce
pendant son ministre.--Origine plbienne de ce ministre (1619).--Il
est employ successivement dans une maison de commerce de Lyon, chez un
trsorier des parties casuelles  Paris, et chez le ministre Le Tellier
d'o il entre chez Mazarin (1648).--Sa correspondance avec ce
ministre.--Lettre de remercments qu'il lui adresse et qu'il fait
imprimer (1655).--Il est envoy en mission en Italie (1659).--Conseil
qu'il donne  Mazarin au sujet de sa fortune.--Rsolution de Louis XIV
de gouverner par lui mme.

CHAPITRE II.

Premires rformes de Colbert.--Diminution des tailles (1661).--Cration
et composition d'une Chambre de justice.--Des invitations de dnoncer
les concussionnaires sont lues dans toutes les glises du
royaume.--Amendes prononces par la Chambre de justice.--Rduction des
rentes.--Fermentation que cette mesure cause dans Paris.--Remontrances
faites au roi par le conseil de l'Htel-de-Ville (1662).--Comment elles
furent accueillies.--Rsultats financiers des oprations de la Chambre
de justice.

CHAPITRE III.

Disette de 1662.--Fausses mesures contre les marchands de grains prises
par Fouquet et approuves par Colbert.--Dtails sur la cration de
l'Hpital gnral de Paris (1656).--Difficults que rencontra
l'excution des dispositions relatives  la mendicit.--Cration d'un
Bureau des pauvres ou maison de travail  Beauvais (1652).--Misre des
campagnes constate par les documents contemporains (1662).--Colbert
fait venir des bls  Paris malgr l'opposition des provinces.--Rformes
financires de ce ministre (1662).--Ordonnances de comptant.--Pots de
vin, reus et distribus par Louis XIV.--Gratifications donnes 
Vauban, Plisson, Despraux, Racine, madame de Montespan,
etc.--Traitement et gratifications de Colbert.

CHAPITRE IV.

Ngociations avec la Hollande, au sujet du droit de 50 sous par tonneau,
tabli en France sur les navires trangers.--Causes de la prosprit
commerciale de la Hollande vers le milieu du XVIIe
sicle.--Bnfices de la compagnie des Indes orientales de ce
pays.--Motifs qu'avait eus Fouquet en rtablissant le droit de
tonnage.--L'ambassadeur Van Beuningen vient  Paris pour diriger les
ngociations.--Ses prtentions sont combattues par Colbert.--Il obtient
des concessions importantes.--Une compagnie du Nord, formie par Fouquet
et soutenue par Colbert, est oblige de liquider.--Le droit de tonnage
et _l'Acte de navigation_.--Opinions d'Adam Smith et de Buchanan sur les
mesures de ce genre.--Sans le droit de tonnage, la cration d'une marine
en France et t impossible.--Premiers efforts de Colbert  ce
sujet.--Il travaille seize heures par jour pendant la dure de son
administration.

CHAPITRE V.

Portrait et caractre de Colbert d'aprs Guy-Patin, Mme de Svign,
M. de Lamoignon, etc., etc.--Il devient le confident intime de Louis XIV
(1663).--Lettre de ce roi  Colbert au sujet de M. de
Montespan.--Colbert poursuit ses rformes.--Rdaction des dettes
communales.--Abus commis par les maires et chevins.--Troubles en
Bourgogne au sujet de la rduction des dettes (1664).--Usurpation et
vente des titres de noblesse.--Mesures prises par Colbert pour rprimer
ces abus.--Modification du tarif des douanes (1664).--Colbert aurait
voulu soumettre la France entire  un tarif uniforme.--Rsistances
qu'il prouve.--La _douane de Valence_.--Promulgation du _tarif de
1664_.--Organisation douanire du royaume par suite de l'adoption de ce
tarif.

CHAPITRE VI.

Colbert organise les Compagnies des Indes occidentales et orientales
(1664).--Soins qu'il apporte  leur formation.--Appel au public rdig
par un acadmicien.--Les Parlements et les Villes sont invits 
souscrire.--de la Compagnie--- Sacrifices faits en sa faveur par le
gouvernement.--Causes du peu de succs qu'elle obtient.--Curieux mmoire
de Colbert concernant la Compagnie des Indes occidentales.--Huit ans
aprs sa formation, cette Compagnie est force de liquider.--Les
Compagnies du Sngal, du Levant, des Pyrnes et une nouvelle Compagnie
du Nord ne russissent pas davantage.--La Compagnie des Indes orientales
est oblige de demander que les particuliers puissent faire le commerce
dans tous les pays de sa concession.

CHAPITRE VII.

Pensions accordes aux gens de lettres franais et trangers
(1663).--Lettre de Colbert  un savant tranger.--But politique de ces
pensions.--La Fontaine ne reut jamais aucune faveur de
Colbert.--Cration des Acadmies des Inscriptions et Belles-Lettres, des
Sciences, de Sculpture et de Peinture (1663, 1665, 1666).--Colbert est
reu membre de l'Acadmie Franaise et prononce un discours de rception
(1667)--- Il institue les jetons de prsence.--Dpenses de Louis XIV en
btiments.--Colonnade du Louvre.--Le Bernin  Paris
(1665).--Observations de Colbert  Louis XIV au sujet des dpenses
faites  Versailles.--Total des dpenses pour constructions sous le
rgne de Louis XIV.

CHAPITRE VIII.

Canal de Languedoc.--Motifs qui en faisaient solliciter
l'ouverture.--Proposition faite  Colbert par Riquet
(1663).--Difficults  surmonter.--Le gouvernement discute la question
de savoir si le canal doit tre fait par l'tat ou par un
particulier.--Raisons qui font adopter ce dernier parti.--Riquet est en
butte  l'envie et au dnigrement de ses concitoyens.--Colbert lui
tmoigne une vritable amiti.--Dpense totale du canal.--Vers de
Corneille  ce sujet.--Canal d'Orlans.

CHAPITRE IX.

Systme industriel de Colbert.--Organisation des jurandes
et matrises avant son ministre.--Rglements sur les manufactures et
sur les corporations (1666).--tat florissant de l'industrie en France
de 1480  1620.--Le systme de Colbert jug par ses
contemporains.--Aggravation du tarif de 1664.--Opposition des
manufacturiers aux rglements de Colbert.--Mesures rpressives adoptes
contre les dlinquants.

CHAPITRE X.

Population de la France au dix-septime sicle.--Mesures prises par
Colbert pour la dvelopper (1666 et 1667).--Obligation impose aux
congrgations religieuses de solliciter, avant de s'tablir,
l'autorisation du gouvernement (1666).--Suppression de dix-sept ftes
(1666).--Ordonnance pour la rformation de la justice civile
(1667).--Rglement gnral pour les eaux et forts (1669).--Ordonnance
criminelle (1670).--Ordonnance du commerce (1673).--Cration d'un
lieutenant de police  Paris (1667).--Ordonnances diverses concernant
_les abus qui se commettaient dans les plerinages, les Bohmiens ou
gyptiens, les empoisonneurs, devins et autres_ (1671 et 1682).--Colbert
est charg officiellement de l'administration de la marine
(1669).--Consulats et commerce de la France dans le Levant.--Causes de
la dcadence de ce commerce.--Circulaire de Colbert aux
consuls.--Produits de divers consulats vers 1666.--Diminution des droits
perus par les consuls.--Instructions donnes par Colbert 
l'ambassadeur franais  Constantinople pour relever le commerce du
Levant.--Le port de Marseille est dclar _port franc_ par un dit de
1669.--Cet dit rencontre  Marseille une vive opposition.--Un nouveau
trait avantageux pour la France est sign avec la Porte, en 1673.

CHAPITRE XI.

De la vnalit des offices.--Elle est approuve par Montesquieu et par
Forbonnais.--Colbert supprime un grand nombre d'offices
inutiles.--Nombre, valeur et produit des offices pendant son
administration.--Ce qu'il fit en faveur de l'agriculture.--Il diminue le
taux lgal de l'intrt.--Fait travailler au cadastre et modifie
l'assiette de l'impt.--dits qui dfendent de saisir les bestiaux pour
le paiement des tailles.--Rtablissement des haras.--Colbert reconnat
que les peuples n'avaient jamais t aussi chargs auparavant.

CHAPITRE XII.

Nouveaux dtails sur la disette de 1662.--Mesures adoptes par le
gouvernement.--Lgislation sur le commerce des grains avant
Colbert.--Exposition de son systme.--Comment il a t dfendu et
attaqu.--Prix moyen du bl pendant le XVIIe sicle.--Lettres de
Colbert relatives au commerce du bl.--Rsultats de son
systme.--Extrme dtresse des provinces.--Curieuse lettre du duc de
Lesdiguires.--Causes de l'erreur de Colbert touchant le commerce des
grains.--Ncessit de combattre par l'enseignement les prjugs qui
existent encore  ce sujet.

CHAPITRE XIII.

Sur l'organisation du Conseil de commerce.--Cration
d'entrepts de commerce.--Colbert fait de grands efforts pour que le
transit des transports entre la Flandre et l'Espagne ait lieu par la
France.--dit portant que la noblesse peut faire le commerce de mer sans
droger (1669).--tablissement d'une _Chambre des assurances_ 
Marseille (1670.)--Ordonnance pour l'uniformit des poids et mesures
dans les ports et arsenaux (1671).--Oprations sur les monnaies avant
Colbert.--Rformes importantes qu'il introduisait dans cette
administration.--Colbert dfend l'exportation des mteux
prcieux.--Commerce de la France avec l'Espagne.--valuation du
numraire existant en France  diverses poques.

CHAPITRE XIV.

Dtails sur la famille de Colbert.--Dot qu'il donna  ses filles.--Ses
vues sur le marquis de Seignelay, son fils an.--Mmoires que Colbert
crivit pour lui.--Mmoires pour le voyage de Rochefort et pour le
voyage d'Italie.--Instruction de Colbert  son fils pour l'initier aux
devoirs de sa charge.--Rle politique de Paris au XVIIe
sicle.--Mmoire du marquis de Seignelay annot par Colbert.--Le marquis
de Seignelay obtient la survivance de la charge de son pre et la
signature,  l'ge de vingt-un ans.--Lettre de reproche que lui adresse
Colbert.

CHAPITRE XV.

Ngociations commerciales avec l'Angleterre en 1655.--Rclamations de
cette puissance au sujet de l'augmentation du tarif franais en
1667.--En quoi consistait cette augmentation.--Prtentions de
l'Angleterre concernant l'_empire des mers_.--Remarquable lettre crite
 ce sujet par Colbert  son frre, ambassadeur de France 
Londres.--Singulires reprsailles exerces par les Anglais contre les
marchands de vins et eaux-de-vie de France.--Reprise des ngociations
commerciales (1671).--Apprciation, d'aprs un mmoire manuscrit de
1710, de l'influence exerce par le systme protecteur de
Colbert.--Contradictions de Colbert sur les consquences de ce
systme.--Un crivain franais propose, en 1623, d'tablir _la libert
du commerce par tout le monde_.--Trait d'alliance et de commerce conclu
entre la France et l'Angleterre, en 1677.

CHAPITRE XVI.

Effets produits en Hollande par l'augmentation du tarif franais en
1667.--La vrit sur les mdailles frappes dans ce pays.--Causes
relles de l'invasion de la Hollande en 1672.--Correspondance de Van
Beuningen relativement  l'lvation des droits d'entre mis en France
sur les marchandises trangres.--La Hollande use de
reprsailles.--Lettres de Colbert sur ce sujet.--Invasion de la Hollande
et ses suites.--Clauses principales des traits d'alliance et de
commerce conclus entre la France et la Hollande, en 1678, 1697 et 1713.

CHAPITRE XVII.

Budget des dpenses de l'anne 1672.--Mesures financires et affaires
extraordinaires ncessites par la guerre.--normes bnfices des
traitants dans ces sortes d'affaires.--Cration de nouveaux offices
nuisibles  l'agriculture et  l'industrie.--Colbert force tous les
corps d'tats  s'organiser en communauts, moyennant une taxe.--Il met
pour la premire fois les postes en ferme et fait adopter un nouveau
tarif.--L'tat s'empare du monopole du tabac.--mission de nouvelles
rentes.--Opinion de Colbert, de Louvois et de M. de Lamoignon sur les
emprunts.--Cration de la caisse dite _Caisse d'emprunt_.--Au retour de
la paix, Colbert s'empresse de rembourser les rentes mises  un taux
onreux.--Rsum des oprations financires de son
administration.--Projet qu'il avait de rgler toujours les dpenses sur
les recettes.

CHAPITRE XVIII.

Des Parlements et des tats gnraux des provinces pendant
l'administration de Colbert.--Opposition du Parlement et des tats de
Bourgogne.--Dtails sur les _dons gratuits_.--Dix membres des tats de
Provence sont exils en Normandie et en Bretagne.--Le Parlement de
Paris.--Colbert propose au roi de donner des gratifications  ceux de la
Compagnie qui ont _bien servi_.--Rponse de Louis XIV  ce sujet.--Un
prsident de Chambre du Parlement de Toulouse est exil.--Lettre de
Louis XIV relative  l'impt sur le papier timbr rtabli depuis la
guerre.--Rvolte de Bordeaux en 1548.--Nouvelle rvolte au sujet d'une
marque tablie sur la vaisselle d'tain.--Curieux dtails fournis par un
commis du receveur gnral de Bordeaux.--Lettre de l'intendant de
Guyenne  Colbert.--L'agitation gagne les provinces limitrophes.--Une
nouvelle tentative d'insurrection est svrement rprime 
Bordeaux.--Troubles en Bretagne.--Lettres de M. de Chaulnes, gouverneur
de la province, de M. de Lavardin, lieutenant gnral, de Mme de
Svign.--Opposition et exil du Parlement.--Punition et _penderie_ des
rvolts.

CHAPITRE XIX.

tat dplorable de la marine franaise  la fin du XVIe sicle.--Elle
est organise par le cardinal de Richelieu.--Son dprissement pendant
la minorit de Louis XIV.--Situation dans laquelle la trouve
Colbert.--Premier essai du rgime des classes.--Recensement de la
population maritime du royaume  diverses poques.--Matriel de la
flotte en 1661, en 1678, en 1683, etc.--Prtentions de la France 
l'gard des puissances maritimes d'un ordre infrieur.--Lettre de
Colbert relative au caractre de Duquesne.--_La vieille et la nouvelle
marine_.--Lettre de Colbert sur un rapport de M. d'Estrades concernant
la bataille navale de Solsbay en 1672.--Colbert flicite Duquesne d'un
avantage signal que celui-ci a remport sur l'amiral hollandais
Ruyter.--Ordonnance de la marine de 1681.--Par qui elle fut
labore.--Principes de Colbert sur les principales questions de
l'administration maritime.

CHAPITRE XXe ET DERNIER.

Nouveaux dtails sur le caractre de Colbert.--Sa tolrance  l'gard
des manufacturiers protestants.--Son despotisme dans le Conseil.--Il
fait arrter et juger deux fabricants de Lyon qui voulaient s'tablir 
Florence.--Lettre de Colbert relative aux _Gazettes  la main_.--Il veut
faire fermer le jardin des Tuileries au public.--Il destitue un receveur
gnral, son ancien camarade.--trange lettre qu'il crit au sujet d'un
procs qu'un de ses amis avait  Bordeaux.--Disgrce de M. de
Pomponne.--Il est remplac par Colbert de Croissy, frre du
ministre.--Colbert au Jardin des Plantes.--Le roi lui adresse une
rprimande svre.--Louanges prodigues  Louis XIV par ses
ministres.--Lettre de Colbert pour le fliciter de la prise de
Maestricht.--Louis XIV et l'tat.--Colbert est menac de
disgrce.--Louis XIV lui reproche en termes fort durs le prix excessif
de la grande grille de Versailles.--Colbert tombe malade et
meurt.--Lettre de madame de Maintenon sur les circonstances de sa
mort.--La haine que lui portait le peuple de Paris tait telle qu'on est
oblig de l'enterrer sans pompe et dans la nuit.--Vers que l'on fait
contre lui aprs sa mort.--Sully, Richelieu, Mazarin, Colbert et Turgot
ont t impopulaires.--Parallle entre Sully et Colbert, par
Thomas.--Titres de Colbert  la reconnaissance publique.

PICES JUSTIFICATIVES.

MMOIRES, INSTRUCTIONS, LETTRES ET DOCUMENTS DIVERS.

dits, ordonnances, dclarations, arrts, lettres patentes, concernant
les finances, le commerce, la marine, la justice, etc., rendus depuis
1660 jusqu'en 1683 (_Administration de Colbert_).--Pice n I. 419

MMOIRES SUR LES AFFAIRES DES FINANCES DE FRANCE POUR SERVIR A
L'HISTOIRE (_manuscrit original de Colbert_).--Pice n II.--_Indite_.
427

LE CID ENRAG, comdie.--Pice n II bis.--_Indite_. 442

VERSION DU 118e PSEAUME DE DAVID.--(_Manuscrit original de
Fouquet_).--Pice n III.--_Indite_. 446

Vers latins attribus  Fouquet.--Pice n IV. 451

Note communique  M. Eugne Sue par la famille de Colbert--Pice n V.
454

Gnalogie de la famille de Colbert.--Pice, n VI. 456

DIT PORTANT NOMINATION D'UNE COMPAGNIE DE COMMERCE POUR LE NORD.--Pice
n VII.--_Indite_. 460

RGLEMENT CONCERNANT LES DTAILS DONT M. COLBERT EST CHARG COMME
CONTRLEUR GNRAL ET SECRTAIRE D'ETAT, _ayant le dpartement de la
marine_--Pice n VIII. 462

COMMERCE DE LA FRANCE AVEC L'ESPAGNE.--_Instruction pour le comte de
Vauguyon, ambassadeur extraordinaire en Espagne_.--Pice n
IX.--_Indite_. 464

MMOIRE POUR MON FILS, SUR CE QU'IL DOIBT OBSERVER PENDANT LE VOYAGE
QU'IL VA FAIRE A ROCHEFORT.--Pice n X. 468

INSTRUCTION POUR LE MARQUIS DE SEIGNELAY S'EN ALLANT EN ITALIE.--Pice
n XI.--_Indite_. 472

INSTRUCTION POUR BIEN FAIRE LA 1re COMMISSION DE MA CHARGE.--Pice n
XII. 476

Lettres _Indites_ de Colbert sur la marine, le commerce et les
manufactures.--N XIII. 492

INVENTAIRE FAIT APRS LE DECEDZ DE MONSEIGNEUR COLBERT.--Pice n
XIV.--_Indite_. 501

Indication des manuscrits et ouvrages imprims qui ont t consults
pour _l'tude sur Fouquet, et l'Histoire de Colbert_.--Pice n XV. 503

FIN DE LA TABLE.




FOOTNOTES:

[1] Une partie de ce travail a t publie dans un de nos recueils
priodiques, le _Correspondant_. J'ai fait depuis des additions et des
changements importants.

[2] Voici l'indication des ouvrages dont je veux parler:

1 _Recherches et considrations sur les finances de France, par
Forbonnais_.--L'examen seul de l'administration de Colbert remplit la
moiti d'un fort volume in-4.

2 _Vies des Surintendants des finances et des Contrleurs gnraux_, 3
vol. in-12--_Particularits sur les minisires des finances clbres_,
par M. de Montyon, 1 vol. in-8.

3 _OEuvres compltes de Lemontey_, t. V. _Notice sur Colbert_.

4 _Biographie universelle de Michaud_, article _Colbert_, par M.
Villenave.

5 _Histoire financire de la France_, par M. Bailly; t. I,
_Administration de Colbert_.

6 _Histoire de l'conomie politique en Europe, depuis les anciens
jusqu' nos jours_ par M. Blanqui; t. I et II; chap. XXVI et XXVII;
_Administration de Colbert_.

7 _Histoire de l'conomie politique, ou tudes historiques,
philosophiques et religieuses sur l'conomie politique des peuples,
anciens et modernes_, par M. le Vic Alban de Villeneuve-Bargemont; t, I,
chap. XV. _Administration de Colbert_.

8 _Systme financier de la France_, par M. d'Audiffret, t. II. _Notice
historique sur la vie de Colbert_.

9 _Histoire de Colbert_. par M. A. de Serviez; 1 vol. in-18.

Il y a encore plusieurs loges de ce ministre, entre autres celui de
Necker, couronn, en 1773, par l'Acadmie Franaise; le _tableau du
ministre de Colbert_, 1774, par M. Brunet; l'_loge politique de
Colbert_, par M. de Pelissery, 1775, etc.

[3] _Catalogue raisonn des manuscrits franois de la Bibliothque du
Roi_, par M. Paulin Paris; t. I, p. 7 et suiv.

[4] Bibliothque royale, Mss. _Lettres de Mazarin_, Baluze, Arm. VI.

[5] _Colbert et Seignelay_, Mss.--1669  1677.--_Collection de pices
originales sur la marine manes de Colbert et du marquis de Seignelay,
de 1669  1677_.6 vol. in-folio.

Cette collection compose de 403 pices est divise en vingt-deux cotes
o chaque pice est classe selon la matire principale qu'elle traite
ou l'anne  laquelle elle appartient.

[6] Pices justificatives; pice n XV; p. 503.--Cet ouvrage tait en
grande partie imprim, lorsque M. Champollion-Figeac a eu la bont de me
communiquer un manuscrit original de Colbert, manuscrit
trs-considrable, d'une grande importance historique, et rest
entirement inconnu jusqu' ce jour. Il est intitul: _Mmoires sur les
affaires des finances de France pour servir  l'histoire_. Ces mmoires
renferment de curieux dtails sur l'administration des finances depuis
Henri IV, mais principalement  partir de 1648, poque o Colbert a t
attach  Mazarin, jusqu'en 1663. L'administration de Fouquet y est
surtout juge avec une svrit extrme o l'on croit voir mme percer
de la passion. Sous ce rapport, les mmoires dont il s'agit prsentent
donc le plus vif intrt. J'ai reproduit  la fin du volume, (pice
justificative n II, p. 427) les parties les plus importantes de ce
travail, o l'on trouvera l'apprciation faite par Colbert lui-mme de
l'administration de Fouquet, pendant que celui-ci tait en prison et que
la Chambre de justice instruisait son procs.

[7] Vers 1783,  l'poque des ngociations auxquelles donna lieu le
trait de commerce entra la France et l'Angleterre sign en 1786, le
secrtaire de M. de Vergennes, alors ministre des affaires trangres,
M. le comte Mollien, qui a t depuis ministre du Trsor sous l'Empire,
eut  sa disposition plusieurs volumes contenant la correspondance
commerciale de Colbert et prit copie des lettres les plus importantes.
Plus tard, aprs la Rvolution, M. le comte Mollien chercha cette
correspondance et la copie qu'il en avait faite; mais l'une et l'autre
avaient t gares. Il est probable que ces volumes taient prcisment
du nombre de ceux qui manquent aujourd'hui, et voici une particularit
qui parat confirmer cette hypothse. M. Hippolyte Passy, qui a bien
voulu me donner ces dtails, se rappelle avoir entendu dire  M. le
comte Mollien que, dans une de ses lettres, Colbert engageait les
chevins de Lyon  considrer les faveurs dont leur industrie tait
l'objet comme des _bquilles_  l'aide desquelles ils devaient se mettre
en mesure d'apprendre  marcher le plus tt possible et qu'il leur
retirerait ensuite. Cette restriction tait, en effet, toute logique.
Malheureusement, les registres de correspondance de Colbert, ses
manuscrits, les dpches qui lui ont t adresses, sont muets  ce
sujet. La perte des registres dont il s'agit est donc des plus
fcheuses, et force m'a t, dans l'absence de ces prcieux documents,
de m'appuyer, en ce qui touche cette partie si importante de
l'administration de Colbert, sur les pices, trs-nombreuses et
parfaitement concordantes, du reste, qui m'ont t communiques.

[8] Mr Eugne Sue a publi dans son _Histoire de la marine au
XVIIe sicle_ (1re dition, 5 vol. in-8), un grand nombre de
pices trs curieuses sur cette poque et sur Colbert. J'ai indiqu,
d'ailleurs, dans le courant de l'ouvrage, les pices que j'ai
reproduites aprs lui, et celles qui sont entirement indites.

[9] Je dois faire remarquer, au sujet de ces pices et des nombreuses
citations parses dans l'ouvrage, que j'ai reproduit trs-fidlement
l'orthographe de tous les _documents originaux_ auxquels j'ai pu
remonter. Quant aux copies ou aux pices dj imprimes, dans
l'impossibilit de recourir  tous les documents originaux, je les ai
reproduites comme elles ont t copies ou imprimes. Cela est cause,
plus d'une fois, que des documents de la mme poque, cits dans la mme
page, ont une orthographe diffrente. C'est, je l'avoue, une anomalie;
mais il tait impossible de l'viter, et il aura suffi d'en donner
l'explication.

[10] _De l'Industrie franaise_, par M. le comte Chaptal, t. I;
_Discours prliminaire_, p. XLVII.

[11] Dans tous les manuscrits du temps et dans le plus grand nombre des
pices imprimes  l'occasion de son procs, le nom du surintendant est
crit comme il suit: _Foucquet_. J'ai cru nanmoins devoir adopter
l'orthographe qui a prvalu.

[12] _Abrg chronologique_ du prsident Hnault, anne 1661.

[13] _Dfenses de M. Fouquet sur tous les points de son procs_. 15 vol.
in-18. dition  la Sphre, 1665; t. II, p. 356.

[14] Plisson, dans son second discours au roi pour Fouquet, et celui-ci
dans ses _Dfenses_, t. II: donnent  ce sujet les plus grands dtails.
Dans ses _Mmoires sur la vie et les crits de madame de Svign_, M. le
baron Walckenaer les a analyss avec beaucoup de clart et je n'ai eu en
quelque sorte qu' rsumer cette partie de son travail.

[15] _Mmoires de Gourville_ (t. LII de la collection Petitot).

[16] _Mmoires pour servir  l'histoire de Louis XIV_, par l'abb
Choisy. On croit, dit l'abb de Choisy, qu'une des choses qui gta
autant Fouquet dans l'esprit du roi, fut une querelle qu'il eut dans
l'antichambre du cardinal deux mois avant sa mort, avec l'abb Fouquet,
son frre. Cet abb tait fort insolent de son naturel, et prtendait
que son frre lui devait sa fortune. Ils s'taient brouills, et se
dirent publiquement tout ce que leurs ennemis pensaient dans le coeur.
L'abb, entre autres choses, reprocha  son frre, qu'il avait dpens
quinze millions  Vaux, qu'il donnait plus de pensions que le roi, et
qu'il avait envoy tantt trois, tantt quatre mille pistoles  des
dames qu'il nomma tout haut. Le surintendant, piqu au vif, reprocha 
l'abb les dpenses excessives qu'il avait faites pour faire l'agrable
auprs de madame de Chtillon, et fort inutilement (Liv. II, p. 135 et
136). Voir aussi, au sujet des profusions de Fouquet, un document
contemporain intitul: _Portraits de la cour_ qui a t publi dans _les
Archives curieuses de l'histoire de France_, par MM. Cimber et Danjou,
IIe srie, t. VIII, p. 415. Il y est dit entre autres choses, que,
d'aprs Fouquet, il n'y avait aucune fidlit  l'preuve de _cinquante
mille cus_, et que _la collation de Vaux_ avait cot, au dire de tout
le monde, _quarante mille cus_.

[17] _Mmoires de Gourville_, etc.

[18] M. Hervart tait intendant des finances et l'un des plus intrpides
joueurs de l'poque, avec Fouquet, Gourville et le marquis de
Clrambault (_Mmoires de Gourville_).

[19] Bibliothque royale, manuscrit. _Lettres de Mazarin_. Cette lettre
et la rponse de Colbert ont t publies par M. Champollion-Figeac:
_Documents indits sur l'histoire de France_, t. II, p. 501 et suiv.--On
voit par la rponse de Colbert, publie galement dans les _Documents
indits_, que la lettre du cardinal, qui ne porte point de date, tait
du 20 octobre 1659.

[20] On lit ce qui suit au sujet de la fortune du cardinal Mazarin dans
les _Remontrances du parlement de Paris au roi et  la reine rgente_,
en date du 21 janvier 1649. Quant  l'abus et  la deprdation des
finances, le cardinal Mazarin oserait-il dire qu'il y ait eu quelques
limites  sa convoitise?... Il suffit de dire qu'il est le matre, qu'il
prend tout ce qu'il peut toucher comme s'il tait sien; qu'il a conserv
et augment le nombre des partisans et gens d'affaires, qui sont les
sangsues qui lui facilitent les moyens pour avoir de l'argent comptant,
et qu'on ne trouve presque plus d'or ni de bonne monnaie en France.
_Jugez de l, sire, o il est_. Le parlement ajoute que, grce  ces
concussions, le royaume est si fort puis qu'il y a peu de personnes 
la campagne auxquelles il reste un lit pour se coucher, moins encore qui
aient du pain pour se nourrir en travaillant, et qu'il n'y en a point du
tout qui puissent vivre sans incommodit, (_Collection des anciennes
lois franaises_, etc., par MM. Isambert, Decrusy et Taillandier, t.
XVII, anne 1649). Enfin, on cite un mot trs-navement plaisant du duc
de Mazarin, hritier des biens immenses du cardinal, _Je suis bien
aise_, disait-il, _qu'on me fasse des procs sur tous les biens que
j'ai eus de M. le cardinal. Je les crois tous mal acquis, et du moins
quand j'ai un arrt en ma faveur, c'est un titre, et ma, conscience est
en repos_ (_Mmoires_ de l'abb de Choisy, liv. II).

[21] _Mmoires de madame de Motteville, de l'abb de Choisy, de
Gourville, de Brienne_, etc. Madame de Motteville, si calme et si
circonspecte d'ordinaire, appelle Fouquet _un grand voleur_. Dans un
autre passage de ses mmoires, on lit ce qui suit: On a dit qu'on avait
trouv du poison chez lui et on a quelque soupon qu'il avait empoisonn
le cardinal.

[22] _Dfenses de M. Fouquet_, t. II, p. 98. Il est  remarquer que,
dans tout le cours de ses _dfences_, Fouquet parle de Colbert dans les
termes les plus mprisants, l'accuse  son tour de concussion, de vol,
l'appelle le _domestique de Mazarin, qui avait sa bourse et son coeur_.
Il semble donc que si Colbert tait perfidement intervenu auprs de
Fouquet pour l'engager  vendre sa charge de procureur gnral, celui-ci
n'et pas manqu de le lui reprocher. Cependant, car il faut tout dire,
on lit dans le _premier discours au roi_ de Plisson en faveur de
Fouquet, que Louis XIV avait insinu au surintendant _de loin, et comme
en passant_, que peut-tre il ne ferait pas mal de quitter sa charge de
procureur gnral, tant oblig dsormais d'employer tout son temps 
autre chose. C'est alors que, suivant Plisson, fermant l'oreille aux
conseils de ses amis alarms, Fouquet se serait dfait sans hsitation
de _la chose du monde qu'il avoit toujours tenue pour la plus
prcieuse_.

[23] _OEuvres de Louis XIV_. T. I. _Instructions au Dauphin_.

[24] _Mmoires indits de Brienne_, publis par M.F. Barrire; t. II, p.
186.

[25] Mmoires indits de Brienne, t. II, p, 200.

[26] _OEuvres de Louis XIV_, t. I, p. 101. Les _Instructions au Dauphin_
ont t dictes par Louis XIV  Plisson et rdiges par ce dernier.
C'est un document historique des plus intressants et dont
l'authenticit a t tablie d'une manire irrfutable par les diteurs
des _OEuvres de Louis XIV_. Comment Plisson, qui avait publi des
plaidoyers si touchants en faveur de Fouquet, eut-il le triste courage
d'crire les accusations que l'on vient de lire? C'est ce que l'on a
peine  comprendre. Lors de la rvocation de l'dit de Nantes, Plisson,
protestant converti, fut charg de diriger les conversions de ses
anciens coreligionnaires, et reut, en raison des services qu'il rendit
alors, des gratifications considrables (V. _Histoire de Colbert_, chap.
III). C'est de lui que Voltaire a dit: Il eut le bonheur d'tre clair
et de changer de religion dans un temps o ce changement pouvait le
mener aux dignits et  la fortune (_Sicle de Louis XIV_, chap. XXVI).

[27] _OEuvres de Louis XIV_, t. V.

[28] _Mmoires de Brienne, de Gourville_, etc. Voici un quatrain que
l'on fit sur cette arrestation. On sait que Fouquet avait dans ses
armoiries un cureuil et Colbert une couleuvre; Le Tellier avait trois
lzards dans les siennes.

    Le petit cureuil est pour longtemps en cage;
    Le lzard plus adroit fait mieux son personnage;
    Mais le plus fin des trois est un vilain serpent,
    Qui, s'abaissant, s'lve et s'avance en rampant.

[29] Biblioth. roy. Mss. _Discours sommaire de ce qui s'est pass, et a
t inventori  Saint-Mand_. A la suite du _Journal d'Ormesson_.
Suppl. Fran. 1096.

[30] Biblioth. roy. Mss. _Inventaire et estimation de la bibliothque de
Saint-Mand_. 2611.

[31] Biblioth. roy. Mss. _Discours sommaire, etc._ Ce livre tait
intitul: _L'cole des Filles_.

[32] Biblioth. roy. Mss. R.B., n. 3,184. Ce manuscrit a t acquis
rcemment par la Bibliothque royale. En voici le titre exact: _Procez
verbal de la leve du sell appos par MM. Payet et Dalbertas,
conseillers du Roy en ses conseils sur un coffre trouv dans la maison
de Vaux, avec l'inventaire et description faicte des papiers trouvez en
celui par MM. Poncet et Delafosse, commissaires  ce depputez_. C'est,
je le rpte, le procs-verbal original, sign par MM. Poncet et
Delafosse. L'inventaire des papiers dont il s'agit fut fait par liasses
et non par ordre de dates. J'ai reproduit les fragments de lettres qu'on
va lire dans l'ordre adopt par le procs-verbal.

[33] On lit dans une lettre d'Artagnan  Colbert, date d'Angers, du 17
septembre 1661; J'ay est oblig de luy acheter un peu de vaisselle et
je suis aprs luy chercher un lit, celuy o il couche n'estant pas des
plus honnestes et c'est un lit qu'il a lou (Biblioth. roy. Mss.
_Lettres adresses  Colbert_).

[34] C'taient des ordonnances que la Cour des comptes tait oblige
d'admettre, bien qu'elles ne fissent pas mention des motifs de la
dpense. Il en sera parl avec dtail dans l'_Histoire de Colbert_;
chap. III.

[35] Droit tabli sur les bestiaux  pied fourch. _Encyclopdie
mthodique_. Finances.

[36] Droit spcial tabli  Bordeaux sur le sel et plusieurs autres
marchandises. Dans l'origine, aprs la conqute de la Guyenne par
Charles VII, le produit de ce droit fut appliqu  l'entretien de
plusieurs navires dont la destination tait de _convoyer_ les btiments
marchands qui naviguaient le long des ctes, et pour les protger contre
les incursions des Anglais auxquels la Guyenne venait d'tre enleve.
_Encyclopdie Mthodique_.

[37] Biblioth. roy., Mss. _Procs Fouquet_, collection des pices,
ordres, inventaires, rapports, significations, relatifs  cette affaire.
8 vol. in-fol. Il y a dans le nombre quelques pices imprimes 
l'poque du procs.

[38] Voici de curieux extraits de ces comptes. En dix mois, Vatel avait
reu, en sa qualit de matre d'htel, 336,212 livres; en 1660 la
dpense pour les domestiques seulement s'lve  371,407 livres; de 1653
 1656, il est dpens  Saint-Mand, pour divers ouvrages, 327,607
livres; argent donn  madame Duplessis-Bellire, 204,499 livres;  la
mme, 31,260 livres; sommes payes  des dames, 32,506 livres; au sieur
de Graves, pour _affaires secrtes et particulires_, 152,800 livres; 
Jarnay, pour _idem_, 66,300 livres;  Gargot, pour _idem_, 13,500
livres, etc., etc. (_Extrait du rquisitoire de M. Talon_). Il faut
ajouter que Bruant des Carrires, le principal commis de Fouquet, avait
eu le temps de brler tous ses registres.

[39] Biblioth. roy., Mss. _Procs Fouquet_.--Rquisitoire de M. Talon.

[40] Biblioth. roy., Mss. _Collection des lettres adresses  Colbert_.
11662.

[41] Biblioth. roy., Mss. _Registres de la Chambre de justice_, aux
armes de Colbert. _Procs Fouquet_. 3 vol. in-fol., n. 235, 236, 237. T.
I.

[42] Fouquet s'tait d'abord servi de chiffres pour dsigner les noms
propres; plus tard, en corrigeant son projet, il fit usage de caractres
ordinaires. Voici quel tait primitivement le dbut du projet: _La
foiblesse de l'esprit de 1032 (le cardinal), le pouvoir absolu qu'il a
sur 2000 et sur 1500 (le roi et la reine), et par consquent l'autorit
souveraine dans 1600 (le royaume), etc., etc._

[43] Le projet portait d'abord: _Dont le crdit seul fait subsister
l'tat et qui ne peut qu'il n'ait une infinit d'ennemis_

[44] Il y avait d'abord: _Si j'estois mis en prison et que mon frre
l'abb n'y fust pas, il faudroit suivre son avis et le laisser faire,
s'il estoit en estat d'agir et qu'il conservast pour moi l'amiti qu'il
est oblig et dont je ne puis doubter._

[45] _M'a dit avoir sur M. de Bellebrune, gouverneur de Hesdin._ Mots
effacs et remplacs par ceux qui suivent.

[46] Par crit. Toujours le mme systme pour s'assurer les gens!

[47] _Tant de sa compagnie que de celles de ses amis_. Mots effacs.

[48] Il y avait d'abord: _est de savoir s'il n'est pas meilleur que M.
de Gourville ne tesmoigne pas trop estre dans mes intrests, au
contraire,  l'extrieur assez d'indiffrence quelques jours, afin qu'il
se conserve en estat d'excuter quelque entreprise considrable s'il en
estoit besoin._

[49] Il y avait primitivement: _Lequel  mon advis se trouvera lors 
ta teste des vaisseaux, au convoy de Bordeaux, qui sont  moi, acheptez
de mes deniers, sous son nom_.

[50] Il y avait  la suite de ces mots: _ou au Havre, mais ce dernier
seroit le meilleur_. Effacs.

[51] L'vque d'Agde tait un frre de Fouquet.

[52] Hnault tait un littrateur contemporain, connu seulement
aujourd'hui par un sonnet plein de fiel qu'il fit contre Colbert 
l'occasion du procs de Fouquet. Ce sonnet dbute ainsi: _Ministre
avare et lche_. J'en citerai seulement les derniers vers:

    Sa chute quelque jour te peut tre commune;
    Crains ton poste, ton rang, la cour et la fortune:
    Nul ne tombe innocent d'o l'on te voit mont.
    Cesse donc d'animer ton prince  son supplice,
    Et, prs d'avoir besoin de toute sa bont,
    Ne le fais pas user de toute sa justice.

[53] Biblioth. roy., Mss. 3 vol. in-fol. dj cits.

[54] Biblioth. roy., Mss. _Journal de M. d'Ormesson_. 1 vol. in-Fol. n
216. A la fin du volume il y a quelques autres pices relatives au
procs de Fouquet, et une lettre crite par lui  sa femme plusieurs
annes aprs sa translation  Pignerol. M. de Lamoignon avait aussi
laiss, sur les oprations de la Chambre de justice, un journal dont
l'auteur de sa vie a eu connaissance. Ce journal n'est pas  la
Bibliothque royale; peut-tre appartient-il  quelque collection
particulire. Les fragments qu'on en trouve dans la _vie de M. de
Lamoignon_ permettent d'affirmer que la publication de ce journal, si
toutefois il existe encore, offrirait un vif intrt. Voir les _Arrts
du prsident de Lamoignon_; dition de 1785, 2. vol. in-4o. T. I. _Vie
de M. de Lamoignon_.--La 1re dition n'a qu'un volume et ne renferme
pas la vie de M. de Lamoignon.

[55] Lettre du 17 dcembre 1664.

[56] On publia en 1675 un _Recueil de recettes choisies_, attribu  la
mre de Fouquet. Ce recueil eut cinq ditions.

[57] _Arrts du prsident de Lamoignon_ et _vie de M. de Lamoignon_.

[58] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adresses  Colbert_.

[59] Biblioth. roy., Mss. _Journal d'Ormesson_.

[60] _Ibidem_.

[61] _Ibidem_.

[62] La pice originale existe aux archives du royaume, _section
historique, carton K, n 127_. Voir l'_Histoire de la dtention des
philosophes, des gens de lettres, etc., etc._ Par M. Delort, t. 1, p.
22.

[63] Voici un fragment d'une de ces publications dont se plaignait
Fouquet. Si l'on n'tait suffisamment averti par ce qui prcde, le ton
mme de cette lettre prouverait jusqu' l'vidence qu'elle est l'oeuvre
d'un pamphltaire de l'poque. C'est madame du Plessis-Bellire qui
crivait au surintendant. Je ne sais plus ce que je dis ni ce que je
fais lorsqu'on rsiste  vos intentions. Je ne puis sortir de colre
lorsque je songe que cette demoiselle de la Vallire a fait la capable
avec moy. Pour captiver sa bienveillance, je l'ay encense par sa
beaut, qui n'est pourtant pas grande; et puis, luy ayant fait
connoistre que vous empescheriez qu'il ne luy manquast jamais de rien,
et que vous aviez vingt mille pistolles pour elle, elle se gendarma
contre moy, disant que vingt-cinq mille n'toient pas capables de luy
faire faire un faux pas; et elle le rpta avec tant de fiert que,
quoique je n'aye rien oubli pour la radoucir avant de me sparer
d'elle, je crains fort qu'elle n'en parle au Roy, de sorte qu'il faudra
prendre le devant. Pour cela ne trouvez-vous pas  propos de dire, pour
la prvenir, qu'elle vous a demand de l'argent, et que vous luy en avez
refus? (_La Bastille dvoile_, t. I.) La publication de ce livre eut
lieu dans les premires annes de la Rvolution. La plupart des pices
qu'il contient, sont videmment apocryphes. (Cit dans l'_Histoire de la
dtention des philosophes_, etc.)

[64] _Lettre de madame de Sevign,  M. de Pomponne_, du 9 dcembre
1664.--Le _Journal d'Ormesson_ raconte le mme incident en termes
presque identiques.

[65] _Lettre  M. de Pomponne_, du 26 novembre 1664.

[66] Le 27 septembre 1661, un sieur Lazare Belin, capitaine d'un des
navires appartenant  Fouquet, crivait d'Amsterdam  Colbert pour lui
rendre compte des achats qu'il tait charg de faire quand son navire
fut saisi, et proposait _de lui envoyer des mmoires qu'il avait
fournis  M. le surintendant pour pouvoir former, en peu de temps, une
flotte considrable en France sans qu'il en cott rien  S. M_.
(Biblioth. roy., Mss. _Lettres adresses  Colbert_). On trouve dans la
mme collection,  la date du 8 juin 1663, une lettre de Bordeaux, dans
laquelle il est dit que le jour de l'arrestation de Fouquet un navire
lui appartenant, bien que n'tant pas sous son nom, et qu'on n'avait pu
visiter  cause de cela, avait t expdi  la Martinique o le
surintendant possdait des habitations, et l'on croyait que ce navire
renfermait plus de dix millions. _La quantit fait peur_, ajoutait la
lettre, _mais l'apparence est vritable_. Ecrivait-on cela pour flatter
les passions du jour? Cela n'aurait rien d'tonnant.

[67] _Dfenses_, etc., t. II, p. 335 et suivantes.

[68] _Dfenses_, etc., t. II, p. 95.

[69] _OEuvres choisies de Plisson_; notice par Desessarts.

[70] _OEuvres choisies de Plisson_, etc., proraison du _premier
discours au roi_.

[71] _Lettre du 5 dcembre_.

[72] Biblioth. roy., Mss. _Registres de la Chambre de justice, Procs
Fouquet_. T. III, pages 168 et 169.

[73] Biblioth. roy., Mss. _Journal d'Ormesson_.

[74] Voici le portrait que M. de Lamoignon fait de ce conseiller,
C'tait assurment un homme de beaucoup d'intgrit et de capacit,
mais si froce, d'un naturel si peu sociable, si emport dans ses
prventions, et si loign de l'honntet et de la dfrence qu'on doit
avoir dans une compagnie, et d'ailleurs si prvenu de son bon sens et si
persuad qu'il n'y avait que lui seul qui et bonne intention, qu'il
tait toujours prt  perdre le respect d  la compagnie et  la place
que j'y tenais (_Arrts du pr. de Lamoignon_, etc. t. I. _Vie de M. de
Lamoignan_). J'ai dit que M. de Lamoignon avait tenu aussi un journal
sur les oprations de la Chambre de justice. L'auteur de sa vie, (sans
doute M. de Malesherbes), avait ce journal en sa possession, car il en
donne plusieurs extraits. M. de Lamoignon y raconte, en outre, que dans
les dernires annes de son ministre, Fouquet avait voulu l'obliger 
lui cder _d'avance_ la place de chancelier, si le roi la lui offrait.
M. de Lamoignon s'y refusa, trouvant, dit-il, qu'il y aurait eu du
ridicule  disposer ainsi d'une place  laquelle il lui convenait encore
moins de renoncer. Ces prtentions de Fouquet, amenrent entre eux une
rupture presque ouverte, et depuis, le surintendant avait cherch tous
les moyens de lui nuire. M. de Lamoignon appelle Fouquet _le plus
vigoureux acteur qui ft  la cour_.

[75] D'aprs une loi de Henry IV, les fonctionnaires pouvaient se
rserver le droit de disposer de leurs charges ou de les lguer  leurs
hritiers, en payant tous les ans au Trsor la _soixantime partie_ de
leur traitement. C'est ce qu'on appelait le _droit annuel_.

[76] Les chansonniers du temps ne laissrent pas chapper cette occasion
de donner carrire  leur verve. Dans une espce de complainte _en
vingt-deux couplets_, un d'eux loua ou critiqua chacun des vingt-deux
juges, suivant qu'il avait vot pour ou contre Fouquet. Voici deux de
ces couplets; ils suffiront pour donner une ide des autres:

    Monsieur Pussort
    Haranguai fort,
    Mais par malheur il prit l'essor,
    Et sa sotte harangue
    Fit bien voir au barreau
    Qu'il a beaucoup de langue
    Et fort peu de cerveau.

    Ne finissons
    Cette chanson
    Sans bien exalter d'Ormesson,
    Et que Dieu le bnisse,
    Avecque tous les gens de bien
    Qui rendent la justice
    Et qui ne craignent rien.

[77] Voir,  la fin du volume, la pice justificative intitule _le Cid_
enrag; pice n 2.

[78] La pice originale, signe Louis et contre-signe le Tellier,
existe aux archives du royaume; carton K, 129.

[79] Cette correspondance des plus curieuses a t recueillie aux
archives du royaume, section historique, carton K, 129. M. Delort l'a
publie le premier dans son ouvrage intitul: _Histoire de la dtention
des philosophes et des gens de lettres, prcde de celle de Fouquet, de
Plisson et de Lauzun_. Postrieurement  cette publication, le
bibliophile Jacob a cru pouvoir soutenir que le masque de fer n'tait
autre que Fouquet. Il y a pourtant, dans le volume de M.Delort, vingt
lettres qui prouvent positivement, catgoriquement, le contraire; celle,
entre autres, o Louvois parle de la permission accorde  madame
Fouquet et  ses enfants de demeurer avec le prisonnier, celle o le
mme ministre rpond  l'avis que Saint-Mars lui a donn de la mort de
l'ancien surintendant, une autre enfin o il autorise la famille 
emporter le corps partout o bon lui semblera. Les originaux de ces
lettres existent, et tout le monde peut les voir aux archives du
royaume. L'objection que la date _a pu_ en tre falsifie dans le but de
mieux masquer le redoublement de cruaut de Louis XIV  l'gard de son
malheureux ministre n'est pas admissible, car il faudrait prouver cette
altration. Je ne parle pas d'un extrait des registres mortuaires de
l'glise du couvent des _Dames de Sainte Marie,_ grande rue
Saint-Antoine,  Paris, extrait conu en ces termes: Le 20 mars 1681
fut inhum dans notre glise, en la chapelle de Saint-Franois de Sales,
messire Nicolas Fouquet, qui fut lev  tous les degrs d'honneur de la
magistrature, conseiller du Parlement, matre des requtes, procureur
gnral, surintendant des finances et ministre d'tat. D'ailleurs, les
recherches faites aussi par M. Delort, et les pices qu'il a publies 
l'appui, ne laissent plus aucun doute sur la qualit du mystrieux
personnage qui, depuis Voltaire, a tant proccup les esprits sous le
nom de l'homme au masque de fer. Ce prisonnier tait une espce de
diplomate pimontais, nomm Marchiali, que le gouvernement franais fit
enlever par surprise pour le punir d'avoir bruit une ngociation
importante qu'il avait provoque (il s'agissait d'une place de guerre
qu'il proposait de livrer  la France), ngociation dans laquelle le nom
du roi se trouvait compromis.

[80] Arch. du roy. _Lettre de Louvois du 24 avril 1675_.--Voir
l'_Histoire de la dtention des philosophes, etc.,_ t. I.

[81] Arch. du roy. _Lettre de Le Tellier du 26 octobre 1666_.

[82] _Lettre de Guy Patin du 16 mars 1666_.

[83] Arch. du roy. _Lettre de Louvois du 8 avril 1680_.

[84] La bibliothque royale possde une pice extrmement curieuse,
c'est le 118 psaume de David, traduit par Fouquet dans sa prison, _et
crit en entier de sa main_, avec des notes relatives  sa position. On
le trouvera  la fin de ce volume; pice justificative, n. 3.

[85] _Collection des anciennes lois franaises_, par MM. Isambert,
Taillandier et Decrusy.--De 1599  1641 il avait dj t publi
plusieurs dits concernant le desschement des marais.

[86] Mmoires du marquis de Villette, page lii. 1 vol in-8. Ce volume
renferme en outre un intressant mmoire sur la marine, de M. de
Valincourt, secrtaire gnral de la marine en 1715, et un autre mmoire
des plus curieux sur l'tat de la marine franaise au commencement du
XVIIIe sicle, par le comte de Toulouse, grand-matre de la marine.

[87] Biblioth. roy. Mss. _Lettres adresses  Colbert_, anne 1661.

[88] Biblioth. roy., _Journal des bienfaits du Roy_, suppl. franais, p.
576.--C'est un journal tenu par Dangeau de toutes les nominations et
gratifications faites par le roi dans le cercle de la cour. Ce journal
qu'il ne faut pas confondre avec les _Mmoires de Dangeau_, n'a pas t
publi; malheureusement les registres de 1670  1691 manquent.

[89] Archives de la marine. _Registre des despesches concernant le
commerce_, anne 1671.

[90] Dans son _Histoire de la marine franaise_, M. Eugne Sue,
s'appuyant sur une _Instruction de Colbert  son fils_, dont il va tre
question, avait adopt, relativement  la naissance de Colbert,
l'opinion des contemporains et celle que Colbert paraissait en avoir
lui-mme. A ce sujet, la famille de Colbert a adress  M. Eugne Sue
une note de laquelle il rsulte qu'elle possde les trois pices
suivante: 1 l'acte de naissance de Colbert, du 29 aot 1619; 2 les
preuves de noblesse pour l'ordre de Malte de Gabriel Colbert de
Saint-Pouange, du 18 Septembre 1647, antrieurement au crdit de
Colbert; 3 les preuves pour le mme ordre du propre fils de Colbert, du
1er aot 1667.--Voir la note dont il s'agit, aux pices
justificatives, pice n 4.

[91] _Mmoires pour servir  l'histoire de Louis XIV_, par l'abb de
Choisy, de l'Acadmie franaise. Liv. II.

[92] Biblioth. du Roi, Mss. _Instruction pour mon fils pour bien faire
la premire commission de ma charge_. C'est une pice de douze pages
d'criture. Elle ne porte pas de date, mais, selon toutes les
apparences, elle est de 1671, poque  laquelle le marquis de Seigneley
revint d'Italie et o le roi lui accorda la survivance de la charge de
secrtaire d'tat de la marine, en l'autorisant  travailler, ds ce
moment, avec son pre.--Voir aux pices justificatives, pice n. 12.

[93] Epitaphe faite  la mort de Colbert. Elle commence ainsi:

    J'ai vu Colbert sur son lit de parade....

L'auteur de l'pitaphe est surpris de voir tant de _draps_ entourer ce
lit; alors, un _Badaud_ lui dit:

    Cesse de t'tonner; ce fameux politique
    tait le fils d'un courtaut de boutique.

(_Vie de Jean-Baptiste Colbert_, etc. Voir la note suivante).

[94] _Vie de Jean-Baptiste Colbert, ministre d'tat sous Louis XIV, roy
de France_. Cologne, 1695. L'exemplaire de la Bibliothque du Roi porte
en note,  la main: _Cette vie est un libelle plein d'injures et de
faussets_, etc. Cet exemplaire est curieux par deux gravures,  peu
prs semblables du reste, reprsentant Colbert occup  compter de
l'argent dont il remplit un coffre. La gravure est intitule: _la
Surprise de la mort_. Au-dessus de Colbert, une espce d'ange dploie
cette inscription sur deux lignes: _Memorare novissima et in ternum non
peccabis_, et au-dessous: _Pense, plustost qu' compter tes thrsors,
qu'il faict entrer dans le nombre des morts_. Derrire Colbert, un
squelette debout tient un sablier ail autour duquel on lit ces mots:
_Les heures s'envollent sans qu'on y pense_. Au-dessous de Colbert sont
quatre autres inscriptions, dont deux en latin et deux en franais.
Voici les dernires: _Le fil de ma vie a est coup comme la trame d'une
toile, lorsque je commenois  faire ma fortune_. Puis, tout au bas, ce
mauvais quatrain:

    Eh! que vous serviront, avare insatiable,
    Ces grands biens amassez avec tant de sueurs?
    Car une prompte mort, par les ruses du diable,
    Vous plonge en un instant dans un gouffre de pleurs.

J'oubliais de mentionner un diable cornu qui, plac derrire le bureau
de Colbert, tranche la trame de sa vie et le prcipite dans le GOUFFRE
D'ENFER.

Telles taient les caricatures politiques du temps, plus brutales que
spirituelles. Il faut ajouter qu'on lit dans la marge de la gravure ces
mots crits  la main: _L'on fit cette estampe  la mort de M. Colbert,
dont cette figure a quelque air. On la deffendit aussitost et l'on en
saisit les exemplaires_. Cette vie de J.-B. Colbert, attribue dans
quelques catalogues au marquis D... est du plus fcond pamphltaire de
l'poque, Gatien de Courtilz, sieur de Sandras, plus communment dsign
sous le nom de Sandras de Courtilz. N  Paris en 1644, de Courtilz
passa en Hollande en 1683, y publia un grand nombre d'ouvrages remplis
de mensonges et d'impostures, revint en France en 1702, fut enferm  la
Bastille pendant neuf ans, en sortit en 1711 et mourut le 6 mai 1712
(Gabriel Peignet, _Choix de testaments remarquables_, t. II, p. 297).
Sandras de Courtilz est aussi l'auteur du _Testament politique de J.-B.
Colbert, o l'on voit ce qui s'est pass sous le rgne de Louis le Grand
jusqu'en 1683_. La Haye, 1694, et 1711, in-12. Ce livre est videmment
apocryphe, et il est  regretter que plusieurs crivains srieux aient
pris les lucubrations de l'auteur pour les propres vues de Colbert. On
lui attribue galement le _Testament politique du marquis de Louvois_,
les _Mmoires de d'Artagnan_, et prs de quarante autres ouvrages ou
pamphlets dont la _Biographie universelle_ donne les titres. Sandras de
Courtilz aurait fait les _Testaments politiques de Romulus_ ou de
_Gengis-Kan_, si les libraires de la Hollande les lui eussent commands.
Il est inutile de dire que je n'ai consult la _Vie de Colbert_ dont il
s'agit qu'avec la plus grande circonspection. Cependant, il faut se
garder de croire qu'elle soit systmatiquement hostile  ce ministre,
qui s'y trouve franchement lou en plusieurs endroits. De plus, ayant
t crite peu aprs sa mort, elle contient quelques faits curieux,
quelques anecdotes intressantes, et c'est le seul profit que j'en aie
tir. La _Vie de Jean-Baptiste Colbert_ a t reproduite en entier dans
les _Archives curieuses de l'histoire de France_, par MM. Cimber et
Danjou, IIe srie.

[95] _OEuvres indites de P.-J. Grosley, de Troyes_, 2 vol, in-8, t. 1,
p. 25 et suiv., article Colbert.--Voir aux pices justificatives, la
pice n. 5.

[96] Un savant trs-distingu, l'abb Le Laboureur, s'est aussi rang 
l'opinion des contemporains au sujet de l'origine toute plbienne de
J.-B. Colbert, en lui appliquant ces vers de Fortunat  la louange de
Covido, que son mrite avait lev au ministre sous les rois Thodebert
et Clotaire.

    Mens generosa tibi pretioso lumine fulget,
    Qu meritis propriis amplificavit avos.
    Nam si prfertur generis qui servat honorem,
    Quanto laus magis est nobilitare genus.
    A parvo existens, existis semper in altum,
    Perque gradus omnes culmina summa tenes.

L'abb Le Laboureur est mort en 1675. Il fut d'abord gentilhomme,
ensuite aumnier de Louis XIV, et on le voit inscrit pour 1500 livres
sur la liste des pensions donnes aux gens de lettres par Colbert. Son
opinion a donc le plus grand poids dans la question.--Enfin, voici ce
qu'on lit dans les _Soupirs de la France esclave qui aspire aprs sa
libert_, pamphlet contemporain dont il sera question plus loin: On
n'admet au gouvernement que des gens propres  faire des esclaves, des
hommes d'une naissance au-dessous de la mdiocre; tel est un monsieur
Louvoy, petit-fils d'un bourgeois de Paris, en son temps occupant une
charge de judicature au Chastelet; tel est un monsieur Colbert, _fils
d'un marchand de Reims_.

[97] _Vie de J.-B. Colbert_, etc.

[98] C'taient les trsoriers des droits pays au roi pour obtenir un
office rest ou dvolu au fisc, par quelque cause que ce soit, pour
acqurir une matrise, ou pour tre admis  exercer une profession
quelconque (_Encyclopdie mthodique_, Finances).--_Vie de J.-B.
Colbert_, etc.--_Mmoires de Charles Perrault_, livre IV.--Perrault
raconte qu'un de ses frres avait travaill longtemps chez ce M.
Sabatier comme premier commis, _en mme temps que Colbert qui tait son
subalterne_.

[99] _Archives curieuses_, etc., par MM. Cimber et Danjou, IIe srie,
t. VIII, _Portraits de la Cour_, p. 411.--_Mmoires de Gourville_, etc.
l'auteur de la _Vie de J.-B. Colbert_ raconte d'une manire beaucoup
plus romanesque la premire rencontre de Colbert avec le cardinal
Mazarin. Voici l'aventure en quelques mots. Le cardinal avait t exil
_ perptuit_ par le Parlement. Nanmoins, de Sedan il gouvernait le
royaume, tant bien que mal, il est vrai, car son autorit n'tait pas
grande, mais personne n'en avait autant que lui, pas mme ceux qui
l'avaient forc de quitter Paris. Pendant cet exil, dit Sandras de
Courtilz, Le Tellier envoya Colbert porter  Son minence une lettre de
la reine qu'il tait trs-expressment charg de rapporter quoi qu'on
pt faire pour l'en empcher. Colbert remit d'abord la lettre, puis le
lendemain il se prsenta au cardinal qui lui donna une dpche en lui
disant qu'il pouvait partir et que tout tait dedans. Colbert se douta
qu'on le trompait; mais comment s'en assurer? Il alla droit  la
difficult et rompit le cachet de la dpche en prsence du cardinal,
qui le traita d'insolent et la lui reprit des mains. Colbert, sans
s'mouvoir, lui rpondit que, le paquet n'ayant pas t ferm par lui,
son secrtaire pouvait fort bien avoir oubli d'y insrer la lettre de
la reine. Mazarin le remit  quelques jours et finit par lui donner
cette lettre. Peu de temps aprs, le cardinal, de retour  Paris,
demanda un employ de confiance  Le Tellier qui lui prsenta Colbert.
Au lieu de nuire  celui-ci, le souvenir de la scne de Sedan le servit
au contraire, et Mazarin, le reconnaissant, le prit  son service en lui
disant qu'il attendait de lui le mme zle et la mme fidlit dont il
avait fait preuve  l'gard de son premier matre.--Telle est
l'anecdote; mais, elle est tout simplement impossible, Colbert ayant t
attach au cardinal, on le verra tout  l'heure, au moins deux ans avant
l'exil de celui-ci. Suivant d'autres historiens, Colbert aurait d'abord
travaill chez Lumagna depuis longtemps li d'affaires avec sa famille
et banquier du cardinal Mazarin, auquel il se serait fait un plaisir de
le recommander.

[100] _Lettres du cardinal Mazarin  la reine,  la princesse Palatine,
etc., etc., crites pendant sa retraite hors de France en 1651 et 1652_,
publies par M. Ravenel, Lettre LVII, p. 514.

[101] Qui n'est pas un _sot_, un _niais_.

[102] _Histoire de Colbert_, par M. A. de Serviez; chap. III.

[103] Biblioth. roy. Mss. _Lettres de Mazarin_, Baluze, Arm. VI, p. 2,
n 1. Ce sont les lettres originales. Colbert crivait au cardinal 
mi-marge et celui-ci expliquait ses intentions en regard, tantt les
dveloppant, tantt se bornant  approuver par un mot; puis il renvoyait
la dpche  Colbert. Ces lettres n'ont pas encore t publies. Celles
de Colbert ne sont pas de sa main: il se bornait  crire le mot
_Monseigneur_, soit en tte, soit dans le corps de la lettre, et le
protocole. Les rponses du cardinal, quelquefois assez longues, sont
toutes de sa main. Colbert avait une des critures les plus difficiles 
dchiffrer qu'on puisse voir; mais il attachait une trs-grande
importance  s'entourer de bons copistes. Dans une de ses lettres il
envoie deux modles d'criture au cardinal, qui lui rpond brivement,
en marge, de faire l-dessus ce qu'il voudra, donnant mme  entendre
que cela lui tait fort gal, pourvu que ses affaires se fissent bien.
Les nombreux registres o sont transcrites ses lettres sont de
vritables merveilles calligraphiques, et bien suprieurs, pour la
nettete et la simplicit,  toutes les critures de fantaisie
d'aujourd'hui.

[104] D'aprs l'abb de Choisy (_Mmoires_, liv. II), l'animosit de
Colbert contre le Parlement serait venue de ce que, ayant voulu acheter
une charge de prsident des comptes, il apprit que toute la chambre en
avait murmur et menaait de lui faire cent difficults  sa
rception.--On peut voir par l combien il faut se mfier des jugements
contemporains sur le mobile qui guide les ministres dans la plupart de
leurs actes.

[105] Biblioth. roy. Mss. _Lettres de Mazarin_, etc.

[106] Biblioth. roy. Mss. _Lettres de Mazarin_, etc.

[107] _Vie de J.-B. Colbert_, etc.

[108] _Vie de J.-B. Colbert_, etc.

[109] Cette lettre a t rimprime pour la premire fois par M. Eugne
Sue dans son _Histoire de la Marine franaise_ (1re dition en cinq
volumes), d'aprs un exemplaire que possde la Bibliothque royale.

[110] Le cardinal de Richelieu avait t pendant quelque temps
aumnier-intendant de la reine mre, position que Colbert considrait
sans doute comme analogue  la sienne prs de Mazarin.

[111] Voir ci-dessus, page 82, la lettre du cardinal Mazarin  la
princesse Palatine.

[112] Colbert de Mauleuvrier.

[113] Colbert de Croissy.

[114] Colbert du Terron.

[115] Ainsi l'on organisait la maison de la _reine  venir_ cinq ans
avant le mariage de Louis XIV! L'abb de Choisy raconte que le cardinal
vendit toutes les charges de la maison de la reine,  l'exception de
celle dont il gratifia Colbert. Au commencement de 1661, celui-ci jugea
 propos de s'en dfaire. Brisacier,  qui on venoit de rembourser la
moiti de sa charge d'intendant des finances, la lui acheta 500,000
livres et 20,000 livres de pot-de-vin  madame Colbert, croyant faire sa
cour au cardinal et  Colbert, qui bientt aprs lui en tmoigna sa
profonde reconnaissance en lui tant, d'un trait de plume, plus de
50,000 livres de rente qu'il avait en bon bien sur le roi, et trouva le
moyen, en ne lui faisant payer que 100,000 cus, de le rembourser
pleinement par ses imputations (_Mmoires de l'abb de Choisy_, liv.
II).

[116] Cette rsistance est une pure fiction. Voir ci-dessus la lettre du
19 juin 1654 par laquelle Colbert sollicite du cardinal une abbaye de
quatre mille livres de pente. Il y a dans le recueil des lettres
originales de Mazarin plusieurs demandes de ce genre, postrieures 
celle du 19 juin.

[117] Biblioth. roy. Mss. _Lettres du Mazarin_, Baluze, arm. XI.

[118] _Ibidem_.

[119] _Tableau du ministre de Colbert_, note 7, page 119. Cet ouvrage,
sans nom d'auteur, porte ces mots pour pigraphe: _Mens agitat molem_.
Il est attribu  M. de Bruny, directeur de la Compagnie des Indes, en
1774. Il concourut avec celui de Necker, qui remporta le prix de
l'Acadmie Franaise, en 1773. Aprs les savantes recherches de
Forbonnais sur l'administration de Colbert,  laquelle cet crivain a
consacr prs d'un volume in-4, le modeste ouvrage de M. de Bruny suivi
de notes tendues, prcieuses, est un de ceux qui, malgr les erreurs
conomiques qu'on pourrait y relever, donnent l'ide la plus complte
des travaux de ce ministre.

[120] Colbert fut de retour probablement vers les premiers mois de 1660.
Je n'ai pu dcouvrir aucune pice authentique sur cette mission, et on
ne la voit mentionne que dans les notes de M. de Bruny, qui ne cite pas
son autorit.

[121] Le _Testament du cardinal Mazarin_, se trouve dans les _OEuvres de
Louis XIV_, t. VI, pices justifiatives.--_Mmoires pour servir 
l'histoire de Louis XIV_, par l'abb de Choisy, liv. II.

[122] _Histoire de Louis XIV_, par l'abb de Choisy.

[123] _Mmoires de Gourville_, LII, p. 529.

[124] _Recherches sur les finances_, par Forbonnais, annes 1660 et
1661.

[125] Un malheureux journalier qui ne possde aucun bien-fonds dans une
paroisse, qui y manque de travail, ne peut aller dans une autre o il
trouve une existence, sans payer la taille en deux endroits pendant deux
ans, et pendant trois, s'il passe dans une autre lection. (_Recherches
sur les finances_, anne 1664).

[126] _La Chasse aux larrons_, par I. Bourgoin. Paris, 1616. C'est un
pamphlet in-8 de quatre-vingt-seize pages pleines de lamentations et
dclamations sur les _pilleries, voleries et forceneries des
financiers_. Il y a sur le frontispice un dessin assez caractristique.
Sur le premier plan on voit trois juges auxquels l'auteur prsente sa
demande d'tablissement d'une Chambre de justice; au-dessus, Louis XIII,
enfant, est assis sur un nuage d'o il lance des foudres; en face de lui
deux financiers pendus  un gibet compltent cet agrable tableau. _La
Chasse aux larrons_ fait partie d'un volume appartenant  la
Bibliothque royale et indiqu sous ce titre: _Chambre de justice de
1661_, F. 2,953-2 sous chiffre. Ce volume renferme une grande partie des
arrts de la Chambre de justice et quelques manuscrits dont j'aurai
occasion de parler plus loin, entre autres la liste de toutes les
personnes qui ont t taxes par la Chambre, avec le montant de leur
taxe, et un monologue, parodie du Cid, intitul _le Cid enrag_. Le Cid
n'est autre que Colbert. Voir aux pices justificatives, pice n. 5.

[127] C'est le nom que l'on donnait  ceux qui prenaient _en parti_,
c'est--dire affermaient les _traites_ ou douanes de l'tat.

[128] Biblioth. roy. _Chambre de justice 1661_, F. 2,955-1 sous chiffre.
Il y a  la Biblioth. roy. deux volumes renfermant des pices relatives
 la Chambre de justice de 1661. On trouve dans celui-ci plusieurs
pices qui ne sont pas dans celui dont j'ai dj parl, notamment deux
curieux _Monitoires publis dans les paroisses de Paris_ relativement
aux oprations de la Chambre. _Voir plus loin_.

[129] La Chambre de justice fut compose comme il suit: MM. Lamoignon,
premier prsident du Parlement de Paris; de Nesmond, second prsident;
Phelipeaux Pontchartrain, prsident  la Chanbre des comptes; Poncet,
d'Ormesson, Voisin et Bernard de Rz, matres des requtes ordinaires;
Renard, Catinat, de Brillac et Fayet, conseillers au Parlement de Paris;
Mazenau, conseiller au Parlement de Toulouse; Francon, conseiller 
Grenoble; du Verdier, conseiller  Bordeaux; de la Thoison, conseiller 
Dijon; Sainte-Hleine, conseiller  Rouen; Roquesante, conseiller  Aix;
Ayrault, conseiller  Rennes; Noguez, conseiller  Pau; de Friol,
conseiller  Metz; de Gisancourt, conseiller au grand-conseil; de Moussy
et de Bossu-le-Iau, matres en la Chambre des comptes; le Ferron et de
Bausson, conseillers  la cour des aides; Denis Talon, procureur
gnral, et Joseph Foucault, secrtaire et greffier. En tout, vingt-sept
personnes (COMMISSION DU ROY, _contenant les noms des juges et officiers
qui composent la Chambre de justice_).

[130] _Chambre de justice de 1661_, F. 2,593-1.

[131] _Chambre de justice de 1661_, F. 2,953-1. Ce monitoire se termine
par une exhortation en latin; en voici la partie principale: UT IPSI et
eorum quilibet infra novem dies proxime venturos. postquam h nostr
prsentes litter ad eorum notitiam devenerint, et quidquid de prmissis
viderint, fecerint, vel dici audiverint, dicant, declarent, revelent et
not ficent dicto domino conquerenti (_le procureur gnral_) aut
prsentium publicatori, seu eoram notario piblico et testibus fide
dignis, ita ut dictus dominus conquerens, si de hujusmodi revelationibus
juvare possit et valeat in judicio et extra. Alioquin dictis novem
dicbus elapsis, illos omnes et singulos malefactores, prmissa scientes
et non revelantes, eorumque adjutores et fautores, his inscriptis,
auctoritate apostolica, qua fungimur in hac parte, EXCOMMUNICAVIMUS.
Quam excommunicationis sententiam si per alios novem dies sustinuerint
ipsos AGGRAVAMUS. Si vero prfatas excommunicationis et aggravationis
sententias per alios novem dies prfatos octodecim immediate sequentes
corde et animo induratis, sustinnerint (quod absit), ipsos REAGGRAVAMUS,
etc. Des monitoires de ce genre furent lus dans toutes les paroisses du
royaume. (_Arrests de la Chambre de justice du 11 aot 1662_.)

[132] On lit dans le journal de M. d'Ormesson, mois d'avril 1664, que
ces messieurs se plaignaient vivement de ne pouvoir boire  la glace
dans leur prison.

[133] _Arrest de la Chambre de justice qui dclare un service de vermeil
dor, appartenant au sieur Boylesve, accus dfaillant, acquis et
confisqu au profit du Roy_ (Chambre de justice de 1661, F. 2,953-1). Il
y a dans le volume (Chambre de justice de 1661, F. 2,953-2) une
justification de M. de Boylesve, intitule: _Dfenses pour Monsieur de
Boylesve, cy-devant intendant des finances_. Cet intendant cherche 
tablir que, dans un grand nombre de circonstances pressantes dont il
donne le dtail, il a prt des sommes considrables au roi sur les
vives instances du cardinal et du surintendant. Il est vrai, dit-il,
qu'il possde environ 4 millions, mais il a plus de 3 millions de
dettes, et ses biens mmes ne pourront suffire  tout payer, car dj la
justice y a tabli des garnisaires, on a saisi les effets, les terres,
les baux; enfin, les procureurs y vont mettre les mains et la misre
s'ensuivra. Le Mmoire de M. de Boylesve est surtout curieux en ce qu'il
donne une ide des embarras et de l'inconcevable pnurie d'argent o se
trouva le gouvernement de 1650  1660. Sous ce rapport, on peut dire que
les financiers lui avaient rendu d'immenses services, et il y avait au
moins de l'ingratitude  profiter du moment o leurs avances n'taient
plus ncessaires, pour les poursuivre en raison des intrts usuraires
qu'ils avaient exigs au jour du besoin et du danger.

[134] _Mmoire pour l'claircissement des demandes formes par M. le
procureur gnral en la Chambre de justice contre les intressez aux
fermes gnrales des gabelles de France, sous les noms de Philippe Hamel
et Jacques Datin_ (Chambre de justice de 1661).

[135] _Arrest de la Chamtre de justice du 9 dcembre 1661, leu et publi
 son de trompe et cry public en tous les carrefours ordinaires et
extraordinaires de cette ville et faux-bourgs de Paris_.

[136] _Arrest de la Chambre de justice de condamnation de mort contre
Pierre Sergent et Jean Chailly de la ville d'Orlans, portant rglement
gnral contre les sergents, huissiers et porteurs de contraintes, du 26
fvrier 1661, excut  Orlans, le mardy gras, 26 du mois de fvrier_
(Chambre de justice de 1661, F. 2,953-1). Cet arrt fut rendu par appel
_a minima_ devant la Chambre de justice de Paris. Le subdlgu
d'Orlans avait condamn l'un des accuss  faire amende honorable,
nud, en chemise, avec une torche ardente du poids de trois livres, et
l'autre  tre battu et fustig de verges,  nud, par l'excuteur de la
haute justice, sur la place du Martroy. Comme,  la suite des exactions
qui leur taient reproches, les accuss avaient commis un meurtre sur
une pauvre femme de campagne, il y eut appel, et la Chambre de justice
les condamna  mort.

[137] _Chambre de justice de_ 1661, F. 2, 953-2.

[138] Grce  la prcaution qu'il avait prise de brler, avant le voyage
de Nantes, tous les papiers qui auraient pu le compromettre, Gourville
ne fut inquit qu'environ un an aprs la disgrce de Fouquet. Il
raconte mme que, peu de jours aprs cet vnement, Colbert lui ayant
demand 500,000 livres  emprunter, il les lui prta volontiers dans
l'espoir de se le rendre favorable; mais il ne fut rembours que du
tiers de cette somme. C'est ce qui explique sans doute pourquoi il ne
fut pas tax  une somme plus leve.

[139] Chambre de justice de 1661: _Edict du Roy portant rvocation de la
Chambre de justice, vrifi en Parlement le 13 aot 1669_.

[140] Le roi, en ce temps-l, avoit supprim un quartier des rentes.
_Note de Despraux_.--En 1664, le roi supprima un quartier des rentes
constitues sur l'Htel-de-ville. Le chevalier de Cailly fit alors cette
pigramme dont M. Despraux faisait cas:

    De nos rentes, pour nos pchs,
    Si les quartiers sont retranchs,
    Pourquoi s'en mouvoir la bile?
    Nous n'aurons qu' changer de lieu:
    Nous allions  l'Htel-de-Ville,
    Et nous irons  l'Htel-Dieu.
          (_Note de Brossette_.)

[141] Biblioth. roy., _Recueil de dclarations, dits et arrts du
Conseil sur les rentes_, 1 vol. in-4, F. 2, 752-2.

[142] _Dclaration du Roy du 4 dcembre 1664, portant rduction et
modration des restitutions dues  Sa Majest,  cause des
remboursements de rentes, offices, droits et de debtes, remboursez par
sadite Majest depuis le 1er janvier 1630; avec confirmation desdits
remboursements et dcharge de toutes recherches pour raisons d'iceux.
(Recueil de dclarations, dits et arrts du Conseil sur les
rentes).--Estat de l'valuation des restitutions dues  Sa Majest,
etc., etc._ (Mme Recueil).

[143] _Instruction sommaire du droit qu'a le Roy pour faire restituer
les quartiers non ouverts sur les tailles_ (_Recueil sur les rentes_).

[144] Arch. du Roy. _Registres de l'Htel-de-Ville de Paris._ 13 juin
1661, p. 517.--On ne sait pas gnralement combien cette importante
collection, qui remonte  la fin du XVe sicle, est riche en prcieux
documents historiques. Quant  l'histoire de Paris, il ne parat pas
possible qu'on puisse l'crire comme elle doit l'tre jusqu'au jour o
tous les volumineux registres de l'Htel-de-Ville auront t
consciencieusement explors. Ce serait l, au surplus, un beau et
curieux travail, bien digne, sous tous les rapports, des encouragements
du gouvernement.

[145] dit de dcembre 1663, arrts des 22 mai et 11 juin 1664,
dclaration du 9 dcembre 1664 et du 30 janvier 1663.--_Histoire
financire de la France_, par M. Bailly, anne 1661.

[146] Biblioth. roy. Mss. _Journal de M. d'Ormesson._ Les traitants
furent taxs  110 millions. On les imposait approximativement, eu gard
 leurs biens prsums. Leurs cranciers furent en partie ruins par
cette mesure, l'hypothque du roi ayant t dclare en premire ligne.

[147a] Arrts du Conseil des 12 mars 1663, 6 novembre 1664, 31 octobre
et dcembre 1665. _Histoire financire de la France_, par M. Bailly,
anne 1661.

[147b] _Arrest de la Chambre de justice qui ordonne que le Roy rentrera
dans la proprit des octroys alinez_, Chambre de justice de 1661, F.
2, 953-1.

[148] Arch. du Roy. _Registres de l'Htel de ville de Paris_, 20 mai
1661.

[149] _Registres de l'Htel de ville_, juin 1662.--De son ct, Colbert
fit venir  Paris, de la Guyenne, vingt-cinq mille sacs de bl, mais ce
ne fut pas sans difficult. Le parlement de Bordeaux s'y opposait et il
fallut que l'intendant svit contre quelques communes rcalcitrantes.
Biblioth. roy. Mss. _Lettre de M. Hotman  Colbert, du 25 fvrier 1662._

[150] Arch. du Roy. _Registres de l'Htel de ville de Paris_, 11 mai
1662.--_Lettres de Guy-Patin_, 1662, p. 294 et 303: La moisson n'a pas
t bonne; le bl sera encore cher toute l'anne.... Le pain est si cher
qu'on craint une sdition.

[151] _Edict du Roy portant establissement de l'hpital gnral pour le
renfermement des pauvres mendians de la ville et faux-bourgs de Paris,
donn  Paris au mois d'avril 1656 vrifi en Parlement le 1er
septembre ensuivant._ Bibliothque de l'Arsenal, _Recueil de pices_, n.
9675 bis.

[152] _Collection des anciennes lois franaises_, etc.

[153] Voici une nave peinture de leurs moeurs d'aprs une brochure
publie en 1657, dans le but de rchauffer le zle des Parisiens en
faveur de l'Hpital gnral: Peut-on, doit-on souffrir des gens qui
vivent en paens dans le christianisme, qui sont toujours en adultre,
en concubinage, en meslange et communaut de sexes? qui n'ont point de
baptesme ny aucune participation des sacremens, qui puisent
l'abomination avec le laict, ont le larcin par habitide et l'impit par
nature? qui font commerce des pauvres enfans et font sur ces mes
innocentes des violences et des contorsions pour exciter la compassion
des plus faibles et flchir la duret des autres? Les magistrats de
police ont mesmes appris depuis peu de temps que parmy eux il n'y a plus
d'intgrit du sexe, aprs l'ge de cinq  six ans, pense qui donne de
l'horreur et qui seule doit porter les mes qui ont crainte de Dieu 
soutenir cet oeuvre (Bibliothque de l'Arsenal, _Recueil de pices_, n.
1,675 _bis_). Ne croirait-on pas, en lisant ces lignes, assister  la
vie prive des Truands, dans la Cour des Miracles, au XIIe sicle? Et
cela se passait en 1657! Je doute que les dtracteurs du temps prsent
puissent reprocher  une classe entire d'hommes, mme en descendant
jusqu' la population la plus infime de nos grandes villes
manufacturires, des moeurs qui ressemblent  celles-l.

[154] Bibliothque de l'Arsenal, _Recueil de pices_, n. 1,675 bis.

[155] Au mois de fvrier 1659, le prix du muid de bl tait de 158 liv.
Dans l'anne 1662, il se vendit, au mois de mars, 285 liv.; au mois de
juin, 346 liv.; au mois de septembre, 339 liv. et au mois de dcembre,
294 liv. Le muid de bl, mesure de Paris, pesaut 800 liv. quivaut 
18-72 hectol.--12 setiers composaient un muid.--Contenance du setier
1-56 hectol.

[156] Bibliothque de l'Arsenal, _Recueil de pices_, n. 1, 675 _bis_.
_Procs-verbal sur les urgentes ncessits de l'Hpital gnral, le 22
janvier_ 1663.

[157] _Discours chrtien sur l'establissement du bureau des pauvres de
Beauvais._--Il existe au moins deux ditions de cette brochure
extrmement curieuse; l'une a t imprime  Paris en 1655. Elle se
trouve dans le Recueil de pices de la Bibliothque de l'Arsenal, n. 1,
675 _bis_. L'autre, imprime  Rouen en 1676, fait partie des numros
576-577 du _Portefeuille de Fontanieu_, Biblioth, roy., Mss.

[158] _Discours chrtien_, etc., etc., chap. II. Cette citation n'est
pas tout  fait textuelle. Je me suis born toutefois  resserrer
certaines phrases et  supprimer quelques passages sans intrt.

[159] Cette pice et la suivante font partie du volume de la
Bibliothque de l'Arsenat, intitul _Recueil de pices_, n. 1,675 _bis_
et renfermant les arrts et procs-verbaux sur l'Hpital gnral de
Paris, dont j'ai parl plus haut.

[160] Soit 650 livres le muid; l'cu valait alors environ 3 livres 5
sols. On a vu plus haut qu' Paris, au plus fort de la disette, le bl
se paya 346 livres. Le muid de bl cotait donc 304 livres de plus 
Blois qu' Paris.

[161] _Recueil de pices_, n. 1,675 _bis_.

[162] dit du mois de juin 1662. _Collection des anciennes lois
franaises_, etc., par MM. Isambert, etc.

[163] _Collection des anciennes lois franaises_, etc.

[164] _Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M. Thiers, t. I, liv.
Ier, p. 39.

[165] dit de mai et arrt du Conseil du 16 aot 1661.--dit du 13 aot
1669.--Arrt du 4 fvrier 1664, renouvel plusieurs fois, notamment le
18 septembre 1683.--Dclaration des 6 mai et 22 septembre
1662.--_Comptes de Mallet._--_Recherches sur les finances_, par
Forbonnais.--_Histoire financire de la France_, par M. Bailly.

J'ai dit que les pots-de-vin taient regards alors comme une chose
naturelle et tout  fait permise. Voici qui lvera tous les doutes que
l'on pourrait avoir  ce sujet. On lit  la date du 16 mars 1661, dans
le _Journal des bienfaits du Roy_, par M. Dangeau, Biblioth. roy. Mss.
supplment franais, 579.

Le Roy, aant reeu 600,000 livres de pot-de-vin sur la ferme des
Gabelles en donne:

  A la reine mre                                10 m. pistolles[A]
  A Monsieur                                      5 m. pistolles
  A Madame                                        5 m. pistolles
  A la demoiselle de Fouilloux pour se marier.   50 m. escus
  A la reine, le reste de la somme de 600 m. livres.

Mademoiselle de Fouilloux, si magnifiquement traite dans le journal
officiel de M. Dangeau, tait une fille d'honneur de la reine. Elle
figure, ainsi que mademoiselle de La Vallire et madame de Montespan,
sur une liste de trente-six dames de la cour, pour lesquelles Louis XIV
donna, en 1664, une loterie de bijoux. Voir _OEuvres de Louis XIV_, t. V,
p. 181; _Lettre du Roi  Colbert_.

[A] La pistole tait une monnaie apporte d'Espagne en France aprs le
mariage de Louis XIV et valant 10 livres. Plus tard, quand cette monnaie
eut disparu, le mot resta et signifia toujours la mme valeur.

[166] Arch. du Roy., K. 123. _Estat par abrg des receptes, dpenses et
maniment des finances pendant que MM. Colbert, Le Peletier et
Pontchartrain ont est contrleurs gnraux des finances._--C'est un
magnifique registre qui parat avoir appartenu  M. de Pontchartrain et
o l'on a copi, avec une patience et un art admirables, mais
certainement fort coteux, tous les budgets depuis 1661 jusqu'en 1693.
J'ai remarqu que ces budgets diffraient souvent de plusieurs millions
avec ceux donns par Forbonnais, qui a malheureusement nglig
d'indiquer les sources o il a puis la plupart des nombreux documents
dont il s'est servi dans ses _Recherches et considrations sur les
finances_.

[167] _Edict du Roy portant rvocation de la Chambre de justice de_
1661, du 13 aot 1669.

[168] _Observations de M. Necker sur l'avant-propos du Livre rouge._
Brochure de trente et une pages. Imprimerie royale, 1790.

[169] Arch. du Roy., carton K. 119.

[170] Desmarets tait le premier commis et le neveu de Colbert. Aprs la
mort de son oncle, il fut souponn de concussion et tomba en disgrce.
En 1708, M. de Chamillart ayant demand instamment  quitter la
direction des finances qu'il laissa dans la situation la plus
dplorable; Desmarets, dont l'habilet tait connue, fut appel  le
remplacer. La crise tait affreuse. Il la traversa avec plus de bonheur
qu'on n'en pouvait attendre, et fit preuve d'une grande fermet en se
rsignant franchement, de prime abord,  des sacrifices reconnus
indispensables, c'est--dire en annulant momentanment toutes les
assignations donnes sur les revenus de l'anne courante, en suspendant
le paiement de tous les intrts dus aux rentiers, et en convertissant
les obligations de la Caisse des emprunts en rentes  1 pour 100 non
remboursables. C'tait encore une fois la banqueroute, mais elle sauva
l'tat. On a de lui un rapport trs-estim sur la situation des finances
depuis 1660 jusqu'au moment o il rendit compte lui-mme de ses
oprations comme contrleur gnral.

[171] Archives du Royaume, carton K, 119.

[172] Les reus de Racine et de Boileau sont demeurs joints  cet tat
du comptant, ce qui prouve que toutes les ordonnances du comptant
n'taient pas brles exactement. L'ordonnance dlivre au nom de
_Despraux_ est signe _Boileau_.

[173] Ainsi, outre son traitement et sa gratification annuelle qui
taient de 55,500 liv., Colbert touchait des gratifications
extraordinaires trs-considrables, mais plus rares sans doute. Les
archives du royaume ne possdent les tats du comptant que pour trois ou
quatre annes, et cette gratification de 400,000 livres n'y figure
qu'une fois. Colbert touchait aussi 12,000 livres  la marine et 3,000
livres comme secrtaire des commandements de la reine (Voir  la
Biblioth. roy., Mss., l'_Inventaire fait aprs le dcedz de monseigneur
Colbert_, suite de Mortemart, 34). Il est dit dans le mme inventaire
que Colbert avait achet sa charge de secrtaire d'tat 700,000 livres
et celle de surintendant des btiments, 242,500 livres. Enfin, il
rsulte du budget des tats de Bourgogne qu'il tait allou  Colbert
6,000 livres par triennalit, en _raison des services qu'il pouvait
rendre  la province_. Le vote des tats de 1691 est ainsi conu: _Sur
lesquelles 26,000 livres il sera donn 6,000 livres  M. de
Pontchartrain, ainsi qu'elles ont t payes  MM. Colbert et
Lepelletier._ (Voir _Une province sous Louis XIV, situation politique
et administrative de la Bourgogne de 1661  1715, d'aprs les manuscrits
et les documents indits du temps_, 1 vol. in-8, par M. Alexandre
Thomas, p. 202). Tous les pays d'tats, la Bretagne, le Languedoc, la
Provence, etc., etc., faisaient-ils de mme? Dans ce cas, Colbert devait
toucher plus de 200,000 liv. par an; il faut bien, au surplus, que ses
appointements fussent considrables, car,  sa mort, aprs vingt-deux
ans d'administration, il valua lui-mme sa fortune  dix millions. On a
vu que Fouquet avait estim le produit de ses deux charges  550,000
livres par an.

[174] Arch. du Roy., K, 120. _Ordonnance de 107,000 livres au nom de M.
du Vau, trsorier de la reyne_, du 18 septembre 1683.

[175] Arch. du Roy., K, 120. Le corps de cet ordre,  peine grand comme
la moiti d'un billet de banque, n'est pas de la mme criture que la
signature et le post-scriptum.

[176] Le _louis d'or_ ne valait,  cette poque, que 11 livres. Voyez
_Trait des monnaies_, par Leblanc.

[177] _Lettres et ngociations entre M. Jean de Witt, conseiller
pensionnaire et garde des sceaux des provinces de Hollande et de
West-Frise, et messieurs les plnipotentiaires des provinces unies des
Pays-Bas aux cours de France, d'Angleterre, de Sude, de Danemarck, de
Pologne, etc., depuis l'anne 1652 jusqu' l'an 1669 inclus._ Amsterdam
1625, 4 vol. 12.

[178] _La richesse de la Hollande_; 2 vol. in-8 sans nom d'auteur;
Londres, 1778. Ouvrage plein de documents historiques trs-prcieux sur
le dveloppement et la dcadence du commerce de la Hollande, t. I, p.
37.

[179] _La Richesse de la Hollande_, t. I, p. 42.

[180] Biblioth. roy., Mss. _Lettres concernant le commerce pendant
l'anne 1669_, n 204. Les originaux des lettres adresses par Colbert 
M. de Pomponne pendant les annes 1669 et 1670 se trouvent  la
bibliothque de l'Arsenal. Quelques-unes de ces lettres ont subi, aprs
avoir t copies, des corrections de la main mme de Colbert.

Il rsulte pourtant d'une pice faisant partie des manuscrits de
Colbert, pice cite par M. Eugne Sue dans son _Histoire de la Marine_,
sans indication du registre, que la marine marchande franaise
possdait, en 1664, deux mille trois cent soixante-huit navires. Dans
l'incertitude, et bien que ce chiffre soit plus vraisemblable que
l'autre, j'ai d adopter celui de la lettre du 21 mars 1669, qui a un
caractre officiel. Il est probable pourtant que Colbert diminuait dans
cette lettre l'importance de notre marine, afin de donner plus de
hardiesse  M. de Pomponne. C'est une tactique diplomatique qui lui
tait familire, et toujours usite.

[181] Valeur du florin: environ 2 livres 3 sous.

[182] Articles V, VI, VIII, XIV, XV et XVI du trait de Munster. Voyez
_Corps diplomatique_, par Dumont.

[183] De 1684  1720, la moyenne fut de 27 1/2 pour 100; de 1720  1756,
de 20 1/2; de 1757  1781, de 10 pour 100.

[184] _La Richesse de la Hollande_, t. I, _passim_.

[185] _Histoire financire de la France_, par M. Bailly, anne 1659.

[186] Les dits concernant ce droit ne sont pas dans la _Collection des
lois anciennes_, par M. Isambert. J'ai trouv les dates et les dtails
qui s'y rattachent dans un manuscrit de la Bibliothque royale,
intitul: _Mmoires sur le commerce et les finances de la France, des
colonies, de l'Angleterre et de l'Espagne_, 1 vol. in-fol., supplment
franais, 1792. Ces Mmoires paraissent avoir t crits de 1706  1710,
en vue des ngociations que l'on prvoyait devoir s'tablir
prochainement pour le rtablissement de la paix, et pour tre mis sous
les yeux d'un ministre. Quelques annotations  la main confirment cette
hypothse.

[187] _Lettres et ngociations_, etc. Lettres de Van-Beuningen des 19
novembre et 31 dcembre 1660; des 4 janvier, 4 juin et 21 juin 1661.

[188] _Lettres et ngociations_, etc. Lettre du 9 juillet 1661.

[189] Allusion  l'_Acte pour encourager et augmenter la marine et la
navigation, pass en Parlement le 23 septembre 1660_, autrement dit
l'_acte de Navigation_.

[190] _Lettres et ngociations_, etc., lettre  Jean de Witt, du 4
janvier 1661.

[191] Lettre  Jean de Witt du 15 septembre 1661.

[192] _Leurs hautes puissances_; c'est ainsi qu'on dsignait l'assemble
des reprsentants des Provinces-Unies.

[193] Lettre  Jean de Witt du 9 novembre 1661.

[194] _Recueil des traits de commerce et de navigation de la France
avec les puissances trangres depuis la paix de Westphalie_, par MM.
d'Hauterive et de Cussy, Ire partie, t. II, p. 276.

[195] Lettre  Jean de Witt du 27 avril 1662.

[196] Lettre de Jean de Witt du 6 octobre 1662.

[197] Lettre au mme du 5 janvier 1663.

[198] Lettre au mme du 4 mai 1663.

[199] Lettre au mme du 26 avril 1663.

[200] _Recherches sur la nature et les causes de la richesse des
nations_, par Adam Smith, avec les commentaires de Buchanan, Mac
Culloch, Malthus, Blanqui, etc., dit. Guillaumin, t. II. liv. IV, chap.
2.

[201] _Ibidem_, t. II, liv. IV, chap. 2, p. 48, _commentaire_.

[202] Voici le prambule de l'_Acte de Navigation_: Le Seigneur ayant
voulu, par une bont particulire pour l'Angleterre, que sa richesse, sa
sret et ses forces consistassent dans sa marine, le Roi, les seigneurs
et les communes assembles en Parlement ont ordonn que, pour
l'augmentation de la marine et de la navigation, l'on observera dans
tout le royaume les rglements suivants,  partir des premiers jours de
dcembre 1660, etc. (L'Acte de Navigation se trouve en entier dans la
_Thorie et pratique du Commerce et de la Marine_ de G. Ustariz,
traduction de Forbonnais. 1 vol. in-4, chap. 30.)

[203] Biblioth. roy., Mss. _Mmoires sur le commerce et les finances de
la France, de la Hollande, des Colonies, etc._, Suppl. franc. 1792.

[204] Dans son _Histoire de la Marine franaise_, 1re dit., 5 vol.
in-8, M. Eugne Sue a publi un grand nombre de pices justificatives
qui donnent beaucoup de force  cette opinion.

[205] _Particularits sur les ministres des finances clbres_, 1 vol.
in-8 par M. de Montyon article _Colbert_. M. de Montyon a fait deux
fois le mme ouvrage; la premire fois en 3 vol. in-12, sous le titre de
_Vies des Surintendants et ministres des finances_; la seconde fois en 1
vol. in-8 beaucoup plus curieux, plus spcial, et riche en anecdotes.
Il est fcheux qu'il n'en indique pas la source, ce qui est cause qu'on
ne sait quel degr de confiance on peut leur accorder.

[206] On lit dans les _Mmoires_ de l'abb de Choisy, liv. II:
Jean-Baptiste Colbert avait le visage naturellement renfrogn. Ses yeux
creux, ses sourcils pais et noirs lui faisaient une mine austre et lui
rendaient le premier abord sauvage et ngatif; mais dans la suite, en
l'apprivoisant, on le trouvait assez facile, expditif et d'une sret
inbranlable. Il tait persuad que la bonne foi dans les affaires en
tait le fondement solide. Une application infinie et un dsir
insatiable d'apprendre lui tenaient lieu de science. Plus il tait
ignorant, plus il affectait de paratre savant, citant quelque fois hors
de propos des passages latins qu'il avait appris par coeur et que ses
docteurs  gages lui avaient expliqus. Nulle passion _depuis qu'il
avait quitt le vin_; fidle dans la surintendance o, avant lui, on
prenait sans compter et sans rendre compte...

Enfin, Sandras de Courtilz donne sur les moeurs prives de Colbert
d'autres dtails encore plus intimes et dont je lui laisse l'entire
responsabilit. Suivant lui, bien que Colbert dfrt beaucoup  sa
femme, il ne laissa pas de donner quelque chose  son inclination et il
se laissa toucher par les charmes de Franoise de Godet, veuve de Jean
Gravay, sieur de Launay. Cette dame avait la taille avantageuse, le port
majestueux, etc., etc. Colbert l'introduisit chez la reine et chez le
cardinal Mazarin, avec qui il la faisait jouer, et il lui fit pouser
Antoine de Brouilly, marquis de Pierre, chevalier des ordres et
gouverneur de Pignerol... Colbert rendit aussi ses soins  Marguerite
Vanel, femme de Jean Coiffier, matre des comptes, jeune personne,
petite, mais toute mignonne, et de qui l'esprit tait enjou et
brillant. Il allait souvent souper chez elle, parce qu'il tait l'ami
particulier de son beau-pre et qu'il prenait des leons de politique du
mari au sujet du trait de Munster, dont il savait parfaitement toutes
les ngociations, ayant t secrtaire de l'ambassade sous Abel de
Servien. Mais la coquetterie de cette dame le rebuta bientt, etc.,
etc. (_Vie de J.-B. Colbert_.)

[207] _Arch. curieuses de l'hist. de France_, IIe srie, t. VIII;
_Portraits de la Cour_, p. 411.

[208] En 1675, aprs la mort de Turenne, on nomma huit marchaux de
France parmi lesquels figuraient MM. d'Estrades, de Navailles, de Duras,
de Lafeuillade, etc., etc. Madame Cornuel dit de cette promotion que
_c'tait la monnaie de M. de Turenne_. (_Abrg chronologique_ du
prsident Hnault, anne 1675).

[209] Lettre du 24 dcembre 1673.

[210] Lettre du 18 novembre 1676.--On trouve l'aventure suivante dans la
_Vie de J.-B. Colbert_, par Sandras de Courtuz. Le grand accablement
des affaires dont il (Colbert) tait charg lui fatiguait tellement
l'esprit que, tout srieux qu'il tait, il fit un jour une turlupinade
pour se dlivrer des importunits d'une femme de grande qualit qui le
pressait de lui accorder une chose qu'il ne jugeait pas faisable. Cette
dame, voyant qu'elle ne pouvait rien obtenir, se jeta  ses pieds dans
la salle d'audience en prsence de plus de cent personnes, et comme elle
lui disait, fondant en larmes: _Je prie Votre Grandeur au nom de Dieu de
ne me refuser pas cette grce_, il se mit en mme temps  genoux devant
elle et lui dit sur le mme ton plaintif: _Je vous conjure au nom de
Dieu, Madame, de me laisser en repos_.

[211] _Recueil des arrts M. le premier prsident de Lamoignon_, t. I,
p. XXVIII de la vie de M. de Lamoignon.

[212] _Documents indits sur l'histoire de France_, par M. de
Champollion-Figeac, t. III.--Les diteurs des _OEuvres de Louis XIV_
avaient class cette lettre  l'anne 1673.

[213] Lettre du 13 fvrier 1671.

[214] _OEuvres de Louis XIV_, t. V. p. 576. La diffrence entre
l'orthographe de cette lettre et de la prcdente s'explique par la
raison que j'ai donne dans l'avertissement.--M. de Montespan avait un
procs  Paris, et l'on voit par un billet de Colbert au roi, du 24 mat
1678, que le ministre n'avait pas os prendre sur lui de recommander ce
procs  M. de Novion avant d'y tre autoris par Louis XIV.--Enfin, on
lit dans les _OEuvres de Louis XIV_, t. V, p. 533 et 536, des lettres du
roi  Colbert dans lesquelles il est dit: _Madame de Montespan m'a
mand que vous lui demandez toujours ce qu'elle dsire; continuez 
faire ce que je vous ai ordonn l-dessus, comme vous avez fait jusqu'
cette heure_, etc., etc.

[215] _Mmoires de Saint-Simon_, t. XIII, p. 92.

[216] _Encyclopdie mthodique._ Finances, art. _Octroi_. dit du 21
dcembre 1647.

[217] _Une Province sous Louis XIV_, etc.; _les Communes_.--Ce livre,
auquel j'ai dj fait plusieurs emprunts, est un excellent travail
historique, plein de recherches trs-consciencieuses et
trs-intressantes. Il serait bien  dsirer que les archives de chaque
province fussent tudies avec cette intelligence. Ce seraient l de
prcieux matriaux pour l'histoire gnrale de cette grande poque si
imparfaitement connue jusqu' ce jour.

[218] _Une Province sous Louis XIV_, etc., p. 246. dit du 18 juin 1668.

[219] _Encyclopdie mthodique._ Finances, art. _Octroi_. dit de
dcembre 1663.

[220] _Recherches sur les finances_, etc.

[221] _Une Province sous Louis XIV_, etc., _les Communes_; p. 257.

[222] _Encyclopdie mthodique._ Finances, art. _Noblesse_.--_Collection
des anciennes lois franaises_, etc.

[223] _Collection des anciennes lois franaises_, etc., (dit de
septembre 1664.)--Il aurait fallu, aprs cet dit, ne plus faire de
nobles moyennant finance; c'est ce qui n'eut pas lieu, et l'on en cra
huit cents nouveaux de 1696  1711. Il est vrai qu'un dit de 1715
supprima tous les anoblissements accords depuis 1699. Excellents
moyens, comme on voit, pour relever la noblesse et le pouvoir!

[224] _Une Province sous Louis XIV_, 1re partie; _les tats
gnraux_, p. 120.

[225] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, etc., anne 1670.

[226] Les noms de tous les usurpateurs de la noblesse en Provence se
trouvent  la suite de quelques exemplaires de la _Critique du
nobiliaire de Provence_. Mss. in-fol. de 600 pages.

[227] Voici comment cette rforme de Colbert fut apprcie dans une
srie de mmoires imprims en 1689 et 1690,  Amsterdam, sous ce titre:
_Soupirs de la France esclave qui aspire aprs sa libert_. M. Colbert
a fait un projet de rformation des finances et l'a fait excuter  la
rigueur. Mais en quoi consiste cette rformation? Ce n'est pas 
diminuer les impts pour le soulagement du peuple: c'est  les augmenter
de beaucoup en les rpandant sur tous ceux qui s'en mettaient  couvert
par leur crdit et par celui de leurs amis. Le gentilhomme n'a plus de
crdit pour obtenir la diminution de la taille  sa paroisse; ses
fermiers paient comme les autres, et plus. Les officiers de justice, les
seigneurs et autres gens du caractre n'ont plus aujourd'hui de crdit
au prjudice des deniers du roi. _Tout paie. Voil un grand air de
justice_; mais qu'est-ce que cette belle justice a produit? Elle a ruin
tout le monde... Ceux qui avaient de la protection n'en ayant plus, ils
portent le fardeau  leur tour, et, par cette voie, tout est ruin sans
exception. Voil  quoi en revient cette habilet qu'on a tant vante
dans feu M. Colbert. (XIe _mmoire_.) L'auteur convient bien
qu'auparavant les gens sans protection et sans amis taient tout  fait
misrables, mais au moins il restait dans le royaume des gens  leur
aise et qui _faisaient honneur  l'tat_.

Ces pamphlets, nave expression des rancunes fodales et parlementaires
contre l'envahissement du pouvoir royal, sont trs-curieux  consulter,
et j'aurai occasion d'y revenir, toutes rserves faites sur l'esprit qui
les a dicts. Ils sont attribus  Jurieu ou  Levassor par Barbier dans
son _Dictionnaire des Anonymes_. La Bibliothque royale les a catalogus
 l'article _Jurieu_. Lemontey raconte qu'avant la rvolution le
gouvernement faisait rechercher et dtruire tous les exemplaires de cet
ouvrage. C'est videmment le premier cri de rvolte qui ait t
nettement formul contre l'organisation despotique de l'ancien
gouvernement, et ces prcautions du pouvoir taient d'autant plus
fondes que le pamphlet dont il s'agit n'tait pas seulement d'une
extrme violence, mais qu'il s'tayait de preuves historiques bien
capables de faire impression sur les esprits. L'auteur proposait pour
remde au despotisme de Louis XIV de revenir  l'ancienne forme du
gouvernement franais, ou de constituer le pouvoir comme il l'tait en
Angleterre et en Hollande. On peut dire que le germe de la rvolution de
1789 est l.

[228] Cahier du tiers-tat en 1614; _Recherches sur les finances_, par
Forbonnais, annes 1614 et 1615.

[229] Voici ce qu'on lit dans une de ces requtes adresse en 1659 au
cardinal Mazarin: La douane de Valence, tant de fois reconnue pour tre
la ruine du commerce de nos provinces, s'est accrue de telle manire
qu'il y a telle marchandise qui la paye jusqu' trois fois. _Une balle
de soye venant d'Italie la paye au pont de Beauvoisin; la mme balle
allant de Lyon  Nantua pour tre ouvre paye une seconde fois au bureau
de Montluel; et pour la troisime fois, en revenant  Lyon pour tre
manufacture._ Aussi, de _vingt mille balles_ de soye qui venaient 
notre douane, anne commune, il n'en arrive plus _trois mille_.....
Avant 1620, une balle de soye du Levant ne payoit que _seize
livres_..... aujourd'hui elle paye en tout _cent douze livres_... avant
que de pouvoir tre employe en ouvrages. Les soyes grges d'Italie ne
payoient que _dix-huit livres_ et les ouvres que _vingt-six_; les unes
payent actuellement _cent vingt-six_ et les autres _cent quarante-trois
livres_..... (_Recherches sur les finances_, par Forbonnais, anne
1661.) Le mme auteur cite deux curieux exemples de la fiscalit de la
douane de Valence. Les Provenaux envoyaient les moutons en Dauphin
pendant l't. Au retour, les commis de la douane exigeaient un droit 
raison de deux livres de laine par mouton tondu en Dauphin, sans
dduction pour les moutons qui taient morts ou que les loups avaient
dvors. Pour chapper  ces absurdes prtentions, les Provenaux
prirent le parti de tondre leurs moutons au moment du dpart pour le
Dauphin, c'est--dire avant que la laine et atteint sa maturit.
L'autre fait est plus trange. Les commis de la douane voulaient faire
payer au clerg de Vienne la dme des vignes situes sur la territoire
de Sainte-Colombe. Pour se soustraire  ce droit, dit Forbonnais, les
ecclsiastiques allrent processionnellement avec croix et bannire
chercher leur vendange, qui depuis a toujours pass librement.
(_Recherches_, anne 1621.)

[230] _Mmoires concernant les impositions et droits_, par Moreau de
Beaumont. 4 vol. in-4, 1769. Le premier traite des impositions chez les
diverses nations de l'Europe, les trois autres de celles de la
France.--_Recherches sur les finances_, par Forbonnais, annes 1621 et
1661.--_Encyclopdie mthodique._ Finances: articles _Douane_, _Droits_,
_Tarifs_.

[231] Cette dnomination avait t adopte ds 1598, pour certaines
provinces, attendu que les droits qui s'y levaient composaient alors
cinq fermes particulires (Encyclopdie mthodique, _Finances_, art.
_Cinq grosses Fermes_).

[232] _Mmoires sur les impositions_, par Moreau de Beaumont, t. III, p.
504 et suiv.

[233] _Histoire du tarif de_ 1664. 2 vol. in-4, par Dufresne de
Francheville, t. I. Ces deux volumes font partie de l'_Histoire gnrale
des finances_ par le mme auteur. Cette histoire, qui devait avoir
environ quarante volumes in-4, a t malheureusement suspendue au
troisime. Les prcieux documents recueillis par Dufresne de
Francheville dans son _Histoire du tarif de_ 1664 et dans l'_Histoire de
la Compagnie des Indes_ (3e volume de l'_Histoire gnrale_) font
regretter vivement que ce grand ouvrage ait t si tt interrompu. C'est
sous le nom de Dufresne de Francheville, dont il tait l'ami, que
Voltaire fit paratre la premire dition du _Sicle de Louis XIV_.

[234] _Mmoires sur les impositions_, par Moreau de Beaumont, t. III.

[235] _Collection des anciennes lois franaises_, etc.--Un grand nombre
d'ordonnances contre le luxe avaient t publies  diverses poques et
presque sous tous les rgnes; la dernire tait de 27 novembre 1660.
Outre la dfense de porter des aiguillettes ou broderies, d'or vrai ou
faux, elle prohibait la vente des passements, dentelles, points de
Gnes, broderies de fil, dcoupures et autres ouvrages de fils
quelconques faits aux pays trangers, ni autres passements ou dentelles
de France, que de la hauteur d'un pouce au plus sous peine de
confiscation et de 1,500 livres d'amende. Il est  remarquer que,
postrieurement  la dclaration de juin 1663, il ne fut plus pris de
mesure contre le luxe pendant l'administration de Colbert.

[236] _Lettres et ngociations de Jean de Witt_, etc., etc., anne 1664,
_passim_.

[237] dit portant tablissement de la Compagnie des Indes occidentales,
en quarante-trois articles, du 25 mai 1661 (_Collection des anciennes
lois franaises_, etc.).

[238] _Discours d'un fidle sujet pour l'tablissement de la nouvelle
Compagnie des Indes orientales_, par M. Charpentier, de l'Acadmie
franaise; cit dans l'_Histoire de la Compagnie des Indes_, par
Dufresne de Francheville.

[239] Biblioth. roy., Mss. _Journal du M. d'Ormesson_, anne 1664.

[240] _Histoire de la Compagnie des Indes_, par Dufresne de
Francheville; pices justificatives; dit du mois d'aot 1664.

[241] _De la Puissance amricaine_, par Guillaume-Tell Poussin. M. le
major Poussin attribue le succs des colonies hollandaises et
amricaines  l'adoption d'un systme tout contraire et  la facult
laisse aux colons de se gouverner d'aprs des lois spciales
appropries  leur tat social et se modifiant avec lui, t. I.

[242] Rglement du 6 octobre 1664. Voyez _Histoire de la Compagnie des
Indes_.

[243] _Histoire de la Compagnie des Indes_, etc.

[244] _Histoire philosophique et politique des tablissements et du
commerce des Europens dans les deux Indes_, liv. IV.

[245] Arch. de la mar., _Registre des dpches_, annes 1670 et 1671.

[246] _Ibidem_, anne 1670.

[247] _Ibidem_., _Registre des ordres du roy_.--Cette lettre se trouve
galement dans l'_Histoire de la Compagnie des Indes_, p. 560 et suiv.
Ce Caron tait un Hollandais qui avait longtemps sjourn aux Indes, et
dont Colbert s'tait engou lorsqu'il vint lui offrir son exprience et
ses services, Forbonnais dit qu'il fit chouer l'entreprise dont on lui
avait confi la direction, parce que le succs de la compagnie franaise
aurait port un coup funeste  la Hollande. C'est aussi l'opinion de
Raynal, qui, dans son langage un peu pompeux, appelle ce Hollandais _le
perfide Caron_. _Histoire philosophique_, etc., liv. IV.

[248] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, anne 1671.

[249] _Ibidem._ Lettre du 7 mai.

[250] _Ibidem._

[251] _Ibidem_.--La premire assemble gnrale, dit Raynal, eut lieu en
1675. Toutes les ventes effectues jusqu'alors par la Compagnie ne
s'levrent qu' 4,700,000 livres. Des 5 millions verss par les
actionnaires et des 4 millions prts par le gouvernement, il ne restait
plus que 2,500,000 livres. C'taient 6,500,000 livres de perte en neuf
ans. Pour rassurer les esprits, le roi fit don de tout ce qu'il avait
avanc. (_Hist. philosoph._, liv. IV.)

[252] _Recherches sur les finances_, par Forbonnais, anne 1679. Colbert
avait d'abord donn 10 livres par tte de ngre  tous ceux qui
voudraient faire la traite; mais, dit Forbonnais, il revint bientt aux
ides d'_exclusif_ qui dominaient alors dans les ttes et fonda la
Compagnie du Sngal. En 1675, nouveau privilge pour la cte de la
Guine, depuis la rivire de Gambie,  condition de porter tous les ans
huit cents ngres aux colonies. L'inexcution du contrat le fit casser,
et le privilge passa  la Compagnie du Sngal, qui eut ds lors deux
mille ngres  transporter tous les ans avec la mme prime de 13 livres.

[253] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_, t. V, cote 14, pice
3.

[254] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, annes 1670 et
1671.--_Recherches sur les finances_, anne 1679.

[255] Biblioth. roy. _Registre des despesches_, anne 1669.--Voir,  la
fin du volume, l'_dit de nomination de la Compagnie du Nord_; pice
justificative, n. VII.

[256] Biblioth. roy., _Registre des despesches_, etc., anne
1669.--Arch. de la mar., _Registre des despches_, etc., anne 1671.

[257] Arch. de la mar., _Registre de 1672_.--Cette compagnie fut bientt
oblige de se dissoudre. Ce n'tait pourtant pas une compagnie
privilgie, c'est--dire jouissant d'un privilge exclusif; mais entre
autres avantages qui lui furent faits, Colbert lui avait prt 200,000
livres pendant deux ans sans intrt, et il lui tait accord une prime
de 10 livres par pice de drap qu'elle transporterait dans le Levant.
Malgr cela, elle ne put soutenir la concurrence particulire et liquida
en perte. (_De la balance du commerce et des relations commerciales de
la France dans toutes les parties du globe, particulirement  la fin du
rgne de louis XIV et au moment de la Rvolution_; par Arnould,
sous-directeur du bureau de la balance du commerce; 3 vol., dont un de
tableaux. Paris, 1791, t. 1, p. 247.)

[258] _Histoire de la Compagnie des Indes_; pices justificat.--_Hist.
phil._, etc., liv. IV.

[259] _Documents authentiques et dtails curieux sur les dpenses de
Louis XIV_, par Gabriel Peignot.--Il y dans ce volume deux lettres
trs-curieuses et trs-humbles de Mzerai  Colbert, au sujet de la
rduction de sa Pension.

[260] Chapelain ne s'oublia pas dans la sienne; il y dit de lui que,
s'il ne s'tait point renferm dans le dessein du pome hroque de _la
Pucelle_, qui occupe toute sa vie, il ne ferait peut-tre pas mal
l'histoire de laquelle il sait assez bien les conditions (_Documents
authentiques_, etc., etc.). Dans la premire satire de Boileau, qui
parut en 1667, il y avait d'abord huit vers concernant la mission donne
par Colbert  Chapelain. Ils commenaient ainsi:

    Enfin je ne saurais, pour faire un juste gain,
    Aller, bas et rampant, flchir sous Chapelain...

Ces vers furent supprims dans l'dition de 1674, anne o Boileau
obtint une pension. Le satirique s'humanisait.

[261] Desmaretz tait auteur de deux pomes ayant pour titre _Clovis_,
_Magdelaine_, etc. Costar l'appelait aussi _le plus ingnieux des potes
franais, l'Ovide de son temps_. La _camaraderie_ littraire date de
loin.

[262] Boileau a dit de lui, dans sa onzime satire:

    Si je veux d'un galant dpeindre la figure,
    Ma plume pour rimer trouve l'abb de Pure.

Sans tre ni propre ni galant, dit Brossette, l'abb de Pure affectait
un air de propret et de galanterie. Suivant ce commentateur, l'abb de
Pure distribuait une _espce de parodie o Boileau tait convaincu par
Colbert d'avoir fait des libelles contre le gouvernement_. C'est ce qui
lui valut les vers qu'on vient de lire.

[263] On se rappelle les vers de Boileau contre les abbs Cottin et
Cassagne dans la satire du _Repas_:

    Moi qui compte pour rien ni le vin ni la chre,
    Si l'on n'est plus au large assis en un festin
    Qu'aux sermons de Cassagne et de l'abb Cottin.

Les abbs Cassagne et Cottin taient tous deux de l'Acadmie Franaise.
L'abb Cassagne, dit Brossette dans ses notes sur Boileau, tait d'une
humeur trs-mlancolique. Nomm pour prcher  la cour, la crainte du
ridicule l'empcha de s'y produire. Alors il redoubla d'ardeur pour le
travail; mais sa raison y succomba, et il fallut le faire renfermer 
Saint-Lazare.

[264] C'est le mme dont il a t question dans la partie de cette
histoire relative  la naissance de Colbert, et qui lui a appliqu
l'pitaphe: _A parvo existens_, etc.

[265] Racine n'avait alors que vingt-quatre ans, et il n'avait encore
compos que l'ode _la Nymphe de la Seine_,  l'occasion du mariage du
roi. C'est cette ode qui lui valut la pension de 600 livres pour
laquelle il figure sur cette premire liste. Plus tard, elle fut porte
 2,000 livres, sans compter les autres faveurs et la gratification
comme historiographe.

[266] _Abrg chronologique du prsident Hnault_, anne 1663.

[267] _Mes voyages aux environs de Paris_, par J. Delort. 2 vol, in-8.
t. II, p. 193 et suiv.--Cit par M. Peignot.

[268] _Le Spectateur_, t. III, p. 87 et suiv., article de M.
Depping.--Voir, au sujet de ce projet de Louis XIV, des pices
justificatives trs-curieuses publies dans la premire dition de
l'_Histoire de la Marine_, par M. Eugne Sue.--Hermann Conring est
dsign sous le nom de Conringius dans une lettre circulaire adresse
par Colbert, le 20 fvrier 1671,  MM. le comte Graziani, Carledati et
Viviani  Florence, Heinsius  Stockholm, Conringius  Helinstad,
Gronovius  Leyde, Ottavio Ferrari  Padoue, et Hevelius  Dantzig. La
lettre est ainsi conue: Monsieur, l'application que vous continuez de
donner aux belles-lettres, et les advantages que le public recevra de
vos veilles, conviant le Roy de vous continuer ses grces, Sa Majest
m'a ordonne de vous faire tenir la gratification qu'elle a accoustum de
vous donner tous les ans; c'est de quoy je m'acquitte, vous assurant que
je suis toujours, etc., etc. (Arch. de la mar., _Registre des
despesches_, anne 1671.)

[269] _Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine_, par M.
Walckenaer, liv. IV.

[270] _Collection des anciennes lois franaises_, etc.--L'Acadmie de
Peinture et de Sculpture de Paris avait t fonde en 1648; celle de
Rome fut fonde par Colbert en 1665; cependant les mdailles pour les
deux acadmies portent la date de 1667.

[271] Voici ce que Louis XIV lui-mme dit de cette devise dans ses
_Instructions pour le Dauphin_, anne 1662: Ceux qui me voyoient
gouverner avec assez de facilit et sans tre embarrass de rien, dans
ce nombre de soins que la royaut exige, me persuadrent d'ajouter le
globe de la terre, et pour me _nec pluribus impar_; par o ils
entendoient, ce qui flattoit agrablement l'ambition d'un jeune roi,
que, suffisant seul  tant de choses, il suffiroit sans doute 
gouverner d'autres empires, comme le soleil  clairer d'autres mondes,
s'ils toient galement exposs  ses rayons. Je sais qu'on a trouv
quelque obscurit  ces paroles, et je ne douta pas que l'Acadmie n'en
et pu fournir de meilleures; mais celles-l tant dj employes dans
les btiments  une infinit d'autres choses, je n'ai pas cru  propos
de les changer. _OEuvres de Louis XIV_, t. II. Il est certain que cette
devise tait non-seulement trs-ambitieuse, mais trs-obscure, et
qu'elle ne signifiait nullement ce qu'elle avait la prtention
d'exprimer. C'est l'opinion de Voltaire, _Sicle de Louis XIV_, chap.
XXV.

[272] _Documents authentiques_, etc., p. 133, en _note_.--Les premiers
membres de l'Acadmie des Sciences furent MM. Carcavi, Roberval,
Huyghens, Frenicle, Picard, Duclos, Bourdelin, de La Chambre, Cl.
Perrault, Auzout, Pecquet, Buot, Gayant, Mariotte et Marchand. Peu de
temps aprs, Cassini fut appel de Bologne o il tait professeur, et il
en fit aussi partie.--(_Mmoires de Charles Perrault_, liv. Ier.)

[273] _Gazette de France_ de l'anne 1667, n 52, cite dans la notice
sur Colbert, par Lemontey.

[274] _Mmoires de Charles Perrault_, livre III.

[275] Biblioth. roy. Mss. _Journal des bienfaits du roy_. Suppl.
franais. 579.

[276] _Neuvime lettre  mes commettants_, par Mirabeau.

[277] _Leons d'histoire prononces  l'cole normale en l'an III_
(1795), p. 141. Paris, 1799, in-8.--L'erreur de Volney vint, en partie
sans doute, d'avoir calcul le prix du marc d'argent, sous Louis XIV, 
16 livres, tandis qu'il valut 26 livres 10 sous de 1641  1679; 29
livres 6 sous de 1679  1690, et 30 livres de 1670  1675. Le marc
d'argent (8 onces) vaut aujourd'hui 54 francs.

[278] Voir pour les dtails: 1 _Documents authentiques sur les dpenses
de Louis XIV_, par M. Peignot; 2 l'ouvrage intitul: _tats au vrai de
toutes les sommes employes par Louis XIV  Versailles, Marly et
dpendances; au Louvre, Tuileries, canal du Languedoc, secours aux
manufactures, pensions aux gens de lettres, depuis 1661 jusqu'en 1710_,
par M, Eckard; Versailles, 1836. L'ouvrage de M. Eckard, postrieur de
quelques annes  celui de M. Peignot, claircit compltement cette
intressante question. Il y a, entre les calculs de ces deux crivains,
une diffrence de 10 millions; j'ai adopt ceux de M. Eckard, qui
paraissent plus complets.

[279] _Mmoires de Charles Perrault_, livre II.

[280] _Documents authentiques sur les dpenses de Louis XIV_, par
Gabriel Peignot.--_Essais sur Paris_, par Sainte-Foix.--_Mmoires de
Charles Perrault_; livre II: voici le portrait que fait Perrault du
cavalier Bernin. Il avait une taille un peu au-dessous de la mdiocre,
bonne mine, un air hardi; son ge avanc et sa grande rputation lui
donnaient encore beaucoup de confiance. Il avait l'esprit vif et
brillant et un grand talent pour se faire valoir; beau parleur, tout
plein de sentences, de paraboles, d'historiettes et de bons mots dont il
assaisonnait la plupart de ses rcits.

[281] M. Montyon, dans ses _Particularits sur les ministres des
finances_, et M. Dupont, dans son introduction aux _Fastes de la
Rvolution franaise_, donnent quelques extraits de ce mmoire, mais
sans en indiquer l'origine. Bien que je n'en aie pas trouv de trace
dans mes recherches, je n'ai pas cru devoir ngliger ce document
trs-important en raison des remontrances qu'il contient et qui font le
plus grand honneur  Colbert. D'aprs M. Montyon, ce mmoire commence
ainsi: Voici, Sire, un mtier fort difficile que je vais entreprendre;
il y a prs de six mois que je balance  dire  Votre Majest les choses
fortes que je lui dis hier et celles que je vais encore lui dire. Je
fais, auprs de Votre Majest, le mtier sans comparaison le plus
difficile de tous; il faut, de ncessit, que je me charge des choses
les plus difficiles et de quelque nature qu'elles soient. Je me confie
en la bont de Votre Majest, en sa haute vertu, en l'ordre qu'elle nous
a souvent donn et ritr de l'avertir au cas qu'elle allt trop vite,
et en la libert qu'elle m'a souvent donne de lui dire mes
sentiments... M. Dupont parat avoir runi deux mmoires en un seul; le
dernier serait d'une date postrieure et se rapporterait plutt 
l'anne 1670.

[282] Ces revues donnaient lieu  des caricatures et  des libelles
qu'on affichait dans Paris. Un de ces derniers portait pour titre, au
sujet d'une revue qui devait avoir lieu  Moret, prs de Fontainebleau:
_Louis XIV donnera les marionnettes dans les plaines de Moret._
Colbert ne craint pas d'en parler au roi dans son mmoire. Un autre
libelle, distribu dans les maisons, portait ces mots: _Parallle des
siges de La Rochelle et de Moret, faits par les rois Louis XIII et
Louis XIV_. Je sais bien, dit Colbert  ce sujet, que ces sortes
d'crits ne doivent entrer pour rien dans les rsolutions des grands
princes; mais _je crois qu'ils doivent tre considrs dans les actions
indiffrentes qui requirent l'approbation publique._ Que de raison
dans ce peu de mots!

[283] Louvois, secrtaire d'tat de la guerre.

[284] _tats au vrai_, par M. Eckard, d'aprs un manuscrit de la
Bibliothque royale, intitul: _Comptes des bastiments du Roy_: Fonds
Saint-Martin, 92, in-4 de 54 feuilles. Le livre de M. Eckard donne
sparment la dpense de la maonnerie, plomberie, menuiserie, etc.,
etc.

[285] Avec son exagration habituelle, le duc de Saint-Simon estime que,
_pour Marly seul, en y ajoutant la dpense des voyages, on ne dira point
trop en parlant par milliards_. (_Mmoires_, etc., t. XII, ch. iv.) A ce
compte, Volney aurait pu porter le total de la dpense pour btiments 
30 ou 40 milliards.

[286] Ce monument tait situ  l'extrmit du faubourg Saint-Antoine,
sur la place dite depuis du Trne, parce qu'on y dressa un trne
magnifique pour Louis XIV et Marie-Thrse, lorsqu'ils firent leur
entre dans la capitale, le 20 aot 1660. Dix ans aprs, la ville de
Paris rsolut d'y faire lever un arc de triomphe. Perrault en donna les
dessins. Construit en pierre jusqu' la hauteur des pidestaux des
colonnes, l'arc fut achev en pltre pour former un modle de ce qu'il
devait tre. Comme il menaait ruine, on le dmolit en 1716. Il n'en
reste plus que la gravure de Sbastien Leclerc. (_Note de M. Eckard_.)

[287] On me saura gr de reproduire  ce sujet une note trs-judicieuse
de M. Montyon. L'Htel des Invalides devait-il tre un palais? tait-il
plus convenable qu'il ne ft qu'un hospice bien approvisionn? Tous les
invalides devaient-ils tre rassembls? N'aurait-il pas t plus utile
qu'ils fussent disperss dans les provinces, o ils auraient pu tre de
quelque utilit, o leur entretien et t moins dispendieux, o la
dpense de leur entretien et vers des fonds dans des cantons qui en
manquaient? C'est M. de Louvois qui a d peser ces questions, puisque
c'est lui qui a fond cet tablissement; il n'est pas sans vraisemblance
qu'il a sacrifi  une vanit que trop souvent Louis XIV prit pour de la
grandeur (_Particularits sur les ministres des finances_).

[288] Ce chiffre est approximatif. Les _tats au vrai_, publis par M.
Eckard, ne donnent pas le chiffre exact de la dpense faite au
Val-de-Grce; seulement M. Eckard la porte  3 millions, d'aprs
d'autres documents.

[289] Le canal du Languedoc, qui a 54 lieues de longueur, cota 17
millions (voir au chap. suiv). Aujourd'hui, une lieue de canal cote
environ 600,000 francs. D'aprs cela, il suffirait de doubler la somme
dpense par Louis XIV pour avoir sa reprsentation actuelle. Au
surplus, une valuation exacte, mathmatique, me parat impossible, et
je ne prtends donner,  ce sujet, que des indications. L'essentiel
tait de rtablir le chiffre de la dpense effective, _en monnaie du
temps_.

[290] _Mmoires pour servir  l'histoire du Languedoc_, par feu M. de
Basville, intendant de cette province. Amsterdam (_Marseille_), 1734. M.
de Basville-Lamoignon a t intendant du Languedoc de 1685  1710.

[291] _Histoire du canal de Languedoc_, par les descendants de
Pierre-Paul Riquet de Bonrepos, I vol. in-8. Il existe une autre
histoire du canal de Languedoc, par le gnral Androssy qui attribue 
un gomtre de ce nom, l'honneur d'avoir fait les tudes du canal; mais
cette assertion est positivement contraire  toutes les pices
officielles, au tmoignage de Vauban et  la correspondance de Colbert.
Rpondant sans doute  quelques prtentions contemporaines, M. de
Basville dit aussi trs-formellement  ce sujet que Riquet fut
l'_inventeur_, l'_entrepreneur_ et le _seul directeur_ du canal des deux
mers.

[292] _Histoire du canal de Languedoc._ Archives du canal.

[293] _Ibidem._

[294] _Recherches sur les finances_, etc., tat des dpenses de l'anne
1670.

[295] _Lettre  M. Barillon_ (intendant de Picardie), _contenant la
relation des travaux qui se font en Languedoc pour la communication des
deux mers_, par M. de Froidour. Toulouse, 1672. Cette brochure, qui est
trs-curieuse et dont l'_Histoire du canal de Languedoc_ donne quelques
extraits, se trouve  la Bibliothque royale, Mss., dans le portefeuille
Fontanieu, nos 717-718, _Commerce, canaux, manufactures_, etc. M. de
Froidour, auteur de la relation dont il s'agit, tait lieutenant gnral
au bailliage de la Fre et commissaire-dput en Languedoc pour la
rformation gnrale des eaux et forts. On trouve de nombreuses lettres
de lui dans la correspondance adresse  Colbert.

[296] _Histoire du canal de Languedoc._ Archives du canal.

[297] Arch. de la mar., _Registres des despesches_, anne 1672. La
lettre prcdente ne se trouve pas dans le _registre des despesches_, et
l'_Histoire du canal de Languedoc_ ne donne pas celle de Colbert au fils
de Riquet.--Pendant la plus grande partie du rgne de Louis XIV, le rve
des courtisans et des ingnieurs fut d'amener de l'eau  Versailles. On
ne saurait croire  combien de projets ce caprice du roi donna lieu.
Riquet lui-mme proposa  Colbert de dtourner une partie de la Loire et
de la conduire sur la montagne de Satori d'o on l'aurait dirige 
volont. Cette entreprise ne devait coter, disait-il, que 2,400,000
livres, et le trait allait tre sign, lorsque Perrault, commis  la
surintendance des btiments, suggra  Colbert l'ide de faire examiner
auparavant par l'Acadmie des Sciences si l'entreprise tait praticable.
Colbert suivit ce conseil, et, sur l'avis de l'Acadmie qui fit faire le
nivellement des terrains avec beaucoup de soin, ce projet fut abandonn.
(_Mmoires de Charles Perrault_, livre III.)

[298] _Mmoires pour servir  l'histoire du Languedoc_, par M. de
Basville.

[299] _Histoire du canal de Languedoc_.

[300] _Collection des anciennes lois franaises_, etc. C'est par erreur
que l'dit concernant ce canal y est intitul _dit pour la construction
du canal de Loing_. Ce n'est qu'en 1720 que le duc d'Orlans fit faire
le canal de Loing, parce que la rivire de ce nom tait devenue
impraticable de Montargis  la Seine.

[301] _Dictionnaire hydrographique de la France_, par Moithey, Paris,
1787.

[302] _Collection des anciennes lois franaises_, etc.

[303] En ce qui regarde les douanes, voici comment Colbert avait
lui-mme formul son systme, dans un mmoire prsent au roi: Rduire
les droits  la sortie sur les denres et sur les manufactures du
royaume; diminuer aux entres les droits sur tout ce qui sert aux
fabriques; _repousser, par l'lvation des droits, les produits des
manufactures trangres_. (_Recherches sur les Finances_, etc.)--Les
deux premiers articles de ce programme sont inattaquables; on verra plus
loin les funestes consquences qu'entrana le dernier, tel qu'il fut
excut par Colbert.

[304] _De l'Organisation industrielle de la France avant le ministre de
Colbert_, par M. L. Wolowski; mmoire lu  l'Acadmie des Sciences
morales et politiques, le 11 mars 1843, et insr dans la _Revue de
Lgislation et de Jurisprudence_ de la mme anne.--_Apologie du Systme
de Colbert ou Observations juridico-politiques sur les jurandes et
matrises d'arts et mtiers_. Amsterdam, 1781 (Bibliothque royale; F.
4480-6). Il y a  la fin du volume un _Extrait des principaux rglements
intervenus sur le fait des arts et mtiers, depuis 1539 jusqu'en 1767_.

[305] Il y a eu  ce sujet vingt ou trente mille jugements, avis des
chambres et bureaux de commerce.... Combien de temps perdu, combien de
frais, de factums, d'animosits, de haines et de querelles pour tablir
la dmarcation entre un habit neuf et un vieil habit! (_Rapport sur les
jurandes et matrises_, par Vital Roux, p. 24, cit par M. Wolowski.)
Les communauts de Paris, crivait Forbonnais vers 1750, dpensent
annuellement prs d'un million en procs.--Autre inconvnient. De temps
en temps, l'tat aux abois crait des lettres de matrises et les
mettait _en parti_, comme fit Colbert en 1673, au dbut de la guerre.
Les fils de matres ne pouvant tre reus avant que la vente de ces
lettres ne ft finie, les communauts empruntaient de l'argent pour les
acheter. Puis, elles levaient des droits excessifs sur les
rcipiendaires, et sur les marchandises, soit pour rembourser, soit pour
payer les intrts. Il est telle communaut dans Paris, ajoutait
Forbonnais, qui doit quatre  cinq cent mille livres, dont la rente est
une charge sur le public, sur le commerce, et une occasion de rapines.
(_Recherches sur les Finances_, anne 1672.)

[306] _De l'Organisation industrielle avant Colbert_, etc. M. Wolowski
a, le premier, restitu son vrai sens  l'dit de 1581, dit
trs-libral relativement  ceux qui l'avaient prcd de mme qu' ceux
qui suivirent, et sur la porte duquel on s'tait mpris depuis un
sicle,  la suite de Forbonnais.

[307] _De l'Organisation industrielle avant Colbert_, etc.

[308] _Recueil des rglements gnraux et particuliers concernant les
manufactures et fabriques du royaume._ 4 vol. in-4.--Imprimerie royale,
1730-1740. Ce recueil est exclusivement relatif aux tats qui
s'occupaient de la fabrication des toffes. Les autres tats, tels que
les perruquiers, fondeurs, maons, imprimeurs, limonadiers, menuisiers,
lapidaires, etc., etc., avaient tous leurs statuts, et ces statuts
diffraient dans chaque ville. La Bibliothque royale et celle de
l'Arsenal en possdent une grande partie.

[309] Il faut tout dire: Colbert ne fut pas toujours d'avis d'accorder
aux commerants une confiance sans limites; le 28 juin 1669, il priait
M. de Souzy, intendant  Lille, d'observer qu'en matire de commerce,
il tait bien essentiel de ne pas accueillir trop facilement les
propositions des marchands, lesquels ne tendent qu' soulager le
commerce particulier sans se soucier du gnral (Biblioth. roy., Mss,
_Registre des despesches_, etc., n 204).

[310] _Recueil des rglements_, etc., t. II. p. 408.--_Statuts et
rglements pour la manufacture des serges d'Aumale_.

[311] _Recueil_, etc., etc., t. I, p. 1.

[312] _Recueil des rglements_, etc., _passim_. Voyez la table
analytique, t. IV.--_Encyclopdie mthodique_, Finances: article
_Matrises_. Cet article trs-curieux est de Roland de la Platiere, qui
tait lui-mme inspecteur des manufactures et qui fut ministre pendant
la Rvolution.

[313] _Recueil des rglements_, etc., etc., t. III, p. 215 et suiv.
_Statuts et rglements pour les manufactures de drap de Carcassonne_,
etc.

[314] _Recueil des rglements_, etc., t. I, p. 283.

[315] _Dictionnaire portatif du Commerce_, contenant l'origine
historique de toutes les communauts d'arts et mtiers, l'abrg de
leurs statuts, etc. 1 vol. Paris, 1777.--Voir aussi dans la _Collection
des anciennes lois franaises_,  la date du mois de mars 1673, un _dit
portant que ceux qui font profession de commerce, denres ou arts, qui
ne sont d'aucune communaut et jurande, seront tablis en corps,
communaut, et qu'il leur sera accord des statuts_.

[316] _Recueil des rglements_, etc. _Instruction aux commis des
manufactures_, t. 1, p. 65.

[317] _Des anciens rglements et privilges_, par M. Renouord; _Journal
des conimistes_, t. VI. Aot 1843.--Un grand nombre de ces largesses
n'eurent, au surplus, que des rsultats ngatifs. En Bourgogne, par
exemple, vainement les tats allgurent que la province estant propre
 la culture des terres et au vignoble, il estoit plus utile pour elle
d'avoir force laboureurs et vignerons que des artisans, et que
l'tablissement des manufactures, pour estre de grands frais, seroit
difficile et sans utilit. Colbert exigea  plusieurs reprises des
allocations de 30  50,000 livres pour soutenir les nouvelles
manufactures. (_Une Province sous Louis XIV_, p. 192 et 193.) On tablit
donc, l et ailleurs,  grands frais, des fabriques de draps, de serges,
etc. Mais ds qu'on les abandonna  elles-mmes, ces fabriques
tombrent, et il n'en fut bientt plus question.

[318] De 1661  1710 seulement, les manufactures des Gobelins et de la
Savonnerie ont cot au trsor 3,945,643 livres. (Eckard, _tat au vrai
des dpenses de Louis XIV_.) Le mme document porte  1,707,148 livres
les dpenses pour manufactures tablies en plusieurs villes. Les
encouragements au commerce et manufactures figurent pour 500,000 livres
par an sur la plupart des budgets des dpenses qui se rattachent 
l'administration de Colbert. (Forbonnais, _Recherches sur les
finances_.)--Au surplus, Colbert ne se dissimulait pas le mauvais cot
des encouragements. Voici ce qu'il disait  ce sujet. Il faut observer
que les marchands ne s'appliquent jamais  surmonter par leur propre
industrie les difficults qu'ils rencontrent dans le commerce, tant
qu'ils esprent trouver des moyens plus faciles par l'autorit du Roy,
et c'est pour cela qu'ils y ont recours, pour tirer quelque avantage de
toute manire, en faisant craindre le dprissement entier de leur
manufacture. (Arch. de la mar., _Registre des despesches_, anne 1671;
lettre du 2 octobre  l'intendant du Languedoc.)

[319] _OEuvres de Louis XIV_. Mmoires historiques, aune 1666, t. II.

[320] _Histoire de l'conomie politique_, par M. Blanqui, t. I, chap.
XXVI.

[321] L'_estame_ est une laine tricote  l'aiguille.

[322] _Trs-humbles remontrances au Roi par les six corps des marchands
de la ville de Paris sur le fait du commerce_, etc. (_Recherches sur les
finances_, etc., anne 1661.)

[323] Biblioth. roy., Mss. _Mmoires sur le commerce et les finances de
la France, de l'Angleterre et de l'Espagne; Commerce d'Angleterre_. 1
vol. in-fol. suppl. fran. 1792.

[324] _Mmoires de Jean de Witt_, t. VI, p. 182, cits par M. Blanqui,
_Histoire de l'conomie politique_, t. I, chap. XXVI.--En 1646, on ne
fabriquait en France que des draps trs-grossiers. A cette poque, le
roi accorda aux sieurs Binet et Marseilles un privilge de vingt ans
pour fabriquer des draps fins. Ils s'tablirent  Sedan, et 
l'expiration de leur privilge, ils possdaient dans cette ville ou aux
environs, cinq ou six cents mtiers dont les produits rivalisaient ds
lors avec les plus beaux draps de l'Angleterre et de la Hollande. En
1698, au contraire, le nombre des mtiers de Sedan tait rduit
d'environ moiti (_tat de la France_, par M. de Boulainvilliers. 3 vol.
in-fol.; _Gnralits de Paris et de Champagne_, article _Commerce_).
Cet ouvrage est le rsum de tous les Mmoires qui avaient t demands
en 1698 aux intendants par le duc de Bourgogne, sur l'organisation
administrative, ecclsiastique, judiciaire, sur les ressources et la
population de leur province.

[325] _Mmoires de l'abb de Choisy_, liv. II.--L'extrait suivant des
_Soupirs de la France esclave_ (1er Mmoire) emprunte une grande
force des rflexions si judicieuses de l'abb de Choisy. Il est juste de
rappeler toutefois que ce livre a t crit, en 1698, dans un esprit
essentiellement hostile au gouvernement. Il n'y a point de rigueurs et
de cruauts qui n'ayent t exerces par les fermiers des douanes sur
les marchands; mille friponneries pour trouver lieu de faire des
confiscations; des marchandises injustement arrtes se perdent et se
consument. _Outre cela, certains marchands par la faveur de la Cour
mettent le commerce en monopole, et se font donner des privilges pour
en exclure tous les autres, ce qui ruine une infinit de gens. Et enfin,
bien loin que la dfense des marchandises trangres ait bien tourn
pour le commerce, c'est ce qui l'a ruin. On ne pense pas que l'me du
commerce c'est l'argent, et que la vie de l'argent, c'est le mouvement.
Le commerce ne s'entretient que par le mouvement qui se fait de l'argent
d'un pays  l'autre. Nous envoyons aux trangers nos bls, nos vins, nos
manufactures, ils nous envoyent leurs poissons sals, leurs espiceries
et leurs estoffes, et l'argent roule par ce moyen. Nous avons appris aux
trangers un secret dont ils se servent pour nous ruiner. Nous avons
voulu nous passer de leurs estoffes de laine; ils ont trouv moyen
d'tablir des manufactures de soye et d'imiter nos estoffes; ce gui est
cause que ce commerce est entirement ruin, et que de sept ou huit
mille mtiers qui travailloient  Tours, il n'en reste pas aujourd'hui
huit ou neuf cents._ Et tout cela par le pouvoir despotique et souverain
qui se pique de faire tout  sa fantaisie, de donner  tout un nouveau
train, et de rformer toutes choses par un pouvoir absolu. La
perscution des Huguenots, autre effet de cette puissance tyrannique, a
mis la dernire main  la ruine du commerce. Parce que ces gens toient
exclus des charges, ils s'toient entirement jets dans le commerce des
bleds, vins, manufactures; la perscution qu'on a exerce contre eux les
a obligs de se retirer, etc., etc.

[326] _Mmoires historiques_, par Amelot de la Houssaye. Cela m'a t
cont, ajoute-t-il, par un matre des requtes prsent  l'assemble.
Au surplus, le tmoignage de cet crivain ne saurait tre suspect; car
voici le jugement qu'il porte de Colbert: De tous les ministres de
France ou trangers  qui j'ai eu l'honneur de parler en ma vie, je n'en
ai point connu qui fussent  beaucoup prs aussi habiles ni aussi
courageux que M. Colbert. C'est un tmoignage que je dois  sa mmoire,
malgr tout ce qu'on a dit ou crit contre lui.

[327] _Mmoires concernant les impositions et droits en France_, par
Moreau de Beaumont, t. III, p. 505.

[328] _Tarif gnral des droits de sorties et d'entres du royaume_,
1664-1667.

[329] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, etc. Lettre du 3
septembre 1670.

[330] _Ibidem._ Lettre du 29 aot 1670.

[331] Arch. de la mar., _Registre des despesches_. Lettres du 8 aot
1670 et du 24 avril 1671.

[332] _Ibidem_. Lettre du 13 novembre 1670.

[333] _Recueil des rglements_, etc. _Arrest qui ordonne des peines
contre les marchands et ouvriers qui fabriquent et mettent en vente des
marchandises dfectueuses et non conformes aux rglements._ T. I, p.
524.

[334] _Recherches sur les finances_, anne 1667.

[335] Arch. de la mar. _Expditions concernant le commerce de 1660 
1683._

[336] Arch. de la mar. _Registres des despesches_, etc. Lettres du 27
octobre 1671 et du 3 dcembre 1672.

[337] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adresses  Colbert, anne 1677_.
Les entrepreneurs de la manufacture de bouracan de La Fert-sous-Jouarre
se plaignent  Colbert de ne plus vendre leurs marchandises, bien qu'ils
aient tabli des magasins  Lyon, Rouen, Nismes, et que les prix soient
tombs de 70  55 livres, ce qui fait qu'ils perdent 10 livres par
pice. En outre, les fonds qui leur avaient t promis, ne leur ayant
pas t pays en entier, ils demandent de suspendre leur fabrication et
de compter _de clerc  matre_, afin d'viter leur ruine totale.

[338] _Recherches sur les finances_, etc., anne 1667.

[339] _Recueil des rglements_, etc., t. II, p. 228.

[340] Je ne voudrais pas mdire d'Isaac Vossius, mais je dois constater
que les pensions aux savants trangers avaient t supprimes avant
1680.

[341] _Recherches et considrations sur la population en France_, par
Moheau. 1 vol. Paris, 1778.--_La Dme royale_, par Vauban. _Collection
des principaux conomistes_, t. I, p. 121, dition Guillaumin.--_De la
Balance du Commerce et des Relations commerciales extrieures de la
France  la fin du rgne de Louis XIV et  la Rvolution_; par Arnould.
L'auteur de cet ouvrage donne  ce sujet quelques renseignements assez
curieux, un peu hasards, peut-tre, dans certaines parties, et que je
reproduis avec toute la rserve que commandent les travaux statistiques
de ce genre.

                                           A la fin          A l'poque
                                        du XVIIe sicle.   de la Rvolution.

  Population de la France, d'aprs les Mmoires
  des intendants                         20,093,000 hab.      24,677,000 hab.
  Contributions (_non compris les sommes
  votes par les pays d'tats pour leur
  administration intrieure_)           260,748,000 livr.[*] 568,000,000 livr.
  Estimation du numraire effectif de la
  France                                800,000,000       2,000,000,000 
  Valeur du produit territorial et de
  l'industrie en France               1,984,800,000       3,400,000,000 
  Dpenses gnrales de la France       304,670,000         633,213,000 

  Montant de la dette publique
  de la France                        4,500,000,000       4,132,000,000 

En 1700, la contribution de chaque individu aux dpenses gnrales du
royaume, en calculant cette contribution d'aprs la valeur de l'argent
en 1790, tait value  12 livr. 13 s. (environ 7 livres, _monnaie du
temps_).

En 1790, cette contribution s'levait  22 livr. 15 s.

     (_Balance du Commerce_, etc., t. III, tableau xv.)

Elle est aujourd'hui de 40 francs environ par individu.

[*] D'aprs la valeur de l'argent en 1790; c'est--dire que les sommes
du temps ont t presque doubles: le marc d'argent ayant valu 30 livres
en 1700 et 53 livres 10 sous en 1790. Mme observation pour les autres
sommes de cette colonne.

[342] _Collection des anciennes lois franaises_, etc.

[343] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., lettre du 15
aot 1671.

[344] _Recherches sur les finances_, anne 1666.

[345] _Collection des anciennes lois franaises_, etc.

[346] _OEuvres de Louis XIV._ t. II, p. 238.--_Instructions pour le
Dauphin._

[347] _Recueil des arrts de M. le P. P. de Lamoignon_. Lettre de M.
Auzannet, avocat, du 1er dcembre 1669.--Cette lettre se trouve,
comme appendice,  la fin du _Recueil des arrts_.

[348] _Recueil des arrts_, etc., t. I. _Vie de M. de Lamoignon._

[349] Biblioth. roy., Mss. _Journal des bienfaits du Roy_, anne 1667.

[350] _Collection des anciennes lois fran._, etc. Ces diverses
ordonnances s'y trouvent en entier.

[351] Rapport de M. Roy  la Chambre des Pairs sur le _Code forestier_,
1827.--_Notice historique sur la vie de Colbert_, par M.
d'Audiffret.--_Hist. financire de la France_, etc., ann. 1669.

[352] Un premier essai avait t tent en 1558; mais il parat qu'il ne
russit pas. Voir  la Bibliothque royale, Mss., un volume du fonds
_Cinq cents de Colbert_, n 252, p. 186. Il y est question de
l'tablissement des lanternes  Paris, le 14 novembre 1558, _au lieu des
flambeaux qui ne s'allumaient prcdemment que dans les cas de
ncessit_.

[353] _Collection des anciennes lois franaises_, etc.

[354] Biblioth. roy., Mss, _Lettres adresses  Colbert_.

[355] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., 1671.

[356] _Collection des anciennes lois franaises_, etc.

[357] _Recueil des rglements de police_, par M. Peuchet.--_Collection
des anciennes lois franaises, etc._

[358] _Sicle de Louis XIV_, chap. XXVI.

[359] _Collection des anciennes lois franaises_, etc.

[360] Arch. de la mar., _Registre des ordres du Roy._--_Hist. de la
mar._, par M. Eugne Sue, pices justif.--_Rglement du Roy qui conserve
 M. Colbert, contrleur gnral des finances, le dtail et le soin
qu'il avait dj pour la marine, les galres, le commerce, etc., etc.,
et laisse  M. de Lionne les expditions  faire en consquence._

[361] Arch. de la mar., _Registre des ordres du Roy_, 1669.--_Histoire
de la marine, etc._--_Rglement concernant les dtails dont M. Colbert
est charg, etc._--Voir,  la fin de ce volume, pices justif., n VIII.

[362] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, etc., 1669, n
204.

[363] _Collection des lois maritimes antrieures au XVIIIe sicle_,
par M. Pardessus, t. IV, note de la page 536.--_Journal des
conomistes_, t. II, 1842, p. 255 et suiv; _Note sur les consulats_, par
M. F. de Lesseps.

[364] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., etc., anne
1670. _Mmoire pour former l'instruction de M. Delahaye-Vantelet, s'en
allant  Constantinople en qualit d'ambassadeur du roi vers le
Grand-Seigneur_. Ce mmoire, qui contient l'historique complet du
commerce franais dans le Levant antrieurement  1660, est des plus
curieux. Il est transcrit comme renseignement sur le registre de 1670 et
ne porte pas de date. M. Delahaye tait ambassadeur  Constantinople en
1660.

[365] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, etc., 1669, n
204. _Mmoire du Roy sur ce que les consuls de la nation franoise
establis dans les pays estrangers doivent observer, pour en rendre
compte  Sa Majest par toutes les occasions_. Ce mmoire a t
reproduit par Forbonnais. Il y a au commencement du registre de 1669
plusieurs documents intressants sur les consulats, entre autres un
mmoire sur la valeur et le revenu de ceux du Levant. Ce qui suit en est
extrait.

  CONSTANTINOPLE. Il n'y a point de consul; c'est M. l'ambassadeur qui en
  fait les fonctions et en retire les moluments, ce qui semble avilir la
  dignit de l'ambassadeur.

  _En marge du mmoire, de la main de Colbert_: Le sieur Robolly fera
  cette fonction en son absence, jusqu' ce que l'on y aye pourveu.

  SMIRNE. Le prix de la charge de consul est valu  24,000 liv.

  ALLEP.      id.                   id.               24,000 liv.

  SEYDE. Afferm                   2,400 fr. par an.

  ALEXANDRIE. Afferm             12,000 fr. par an;

  _Satalie._ Afferm              12,000 fr. par an, etc., etc.

Avant 1669, le consul franais  Livourne percevait les droits suivants:

  Pour chaque tartane de 400  800 quintaux  10 liv.
  Pour chaque barque de 800  1500 quint     15
  Pour chaque polacre de 1500  3000 quint   30
  Pour chaque navire de 3000  5000 quint    45
  Au-dessus de 5000 quintaux                 60
  Droit de sceau                              1  10 s.

En 1669, Colbert rduisit ces droits comme il suit:

  De toute sorte de tartanes                  5
  De toute sorte de barques                   7    10
  De toute sorte de polacres                 10
  De toute sorte de navires                  15
  Droit de sceau                              1    10

C'tait donc une diminution de moiti dans tous les cas, et quelquefois
des deux tiers.

[366] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, etc., anne 1669.
_Estat du commerce du Levant, contenant les raisons du mauvais estat
auquel il est rduit et les remdes que l'on pourroit y apporter_.

[367] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, etc., anne 1770.

[368] C'tait un droit peru  Marseille et dans le Levant sur les
navires faisant le commerce des chelles. Son nom lui vint sans doute du
mot franais _cte_, autrefois _cotte_. Ce droit ne figure pas dans le
_Dictionnaire des finances_, de l'Encyclopdie mthodique.

[369] _Registre des despesches_, etc., 1669.--_Collection des anciennes
lois franaises_, etc.--Une dclaration du mois de novembre 1662 avait
accord la franchise au port de Dunkerque. Bayonne tait galement port
franc, mais cette franchise n'tait pas aussi tendue qu' Marseille et
 Dunkerque.

[370] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, etc., anne
1669.--_Marseille et les intrts nationaux qui se rattachent  son
port_, par M. S. Berteaut, t. Ier, p. 22.--Au lieu de cela, le droit
de cottimo fut augment par la suite, et un arrt du 25 septembre 1721
chargea la Chambre de commerce de Marseille de percevoir les droits de
_cottimo_ et de _consulat_ sur les marchandises du Levant, afin de
pourvoir aux appointements des consuls et aux dpenses extraordinaires
des consulats de Smyrne, Tripoli, Le Caire, Alep, etc. (_Collection de
dcisions nouvelles relatives  la jurisprudence_, par Denisart. Paris,
1751.)

[371] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., anne 1671.
Lettre du 31 mai.

[372] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., aot 1671, p.
73 et suiv.

[373] _Recueil des traits de commerce et de navigation, etc._, t. II,
p. 468 et suiv.

[374] _Mmoires pour servir  l'histoire du Languedoc_, par M. de
Basville.--Cependant,
en 1716, les exportations de la France pour le levant ne s'levaient
encore qu'                                            2,776,000 liv.

A la mme poque, les importations taient de          3,449,000

En 1788, les exportations s'levaient                19,639,000

Id. les importations                                 38,936,000

Excdant,  cette dernire poque, des importations
sur les exportations                                  19,297,000

(_De la Balance du Commerce_, etc., t. III, tableau n xi.)

[375] C'tait en gnral et principalement par les draperies que la
France payait ses achats de denres du Levant. Chlons rivalisait avec
les villes du Languedoc; Provins tait renomme pour ses couvertures[*];
Reims pour ses toiles et ses serges; Paris et Saint-Denis avaient leurs
fabriques et leurs dpts de draperie, dont les assortiments entraient
galement dans les cargaisons pour les pays d'outre-mer, etc., etc.
(_Histoire du Commerce entre le Levant et l'Europe, depuis les croisades
jusqu' la fondation des colonies d'Amrique_, par M. G.-B. Depping, t.
I, p. 311.)

[*] Au XIVe sicle, Provins avait jusqu' trois mille deux cents
mtiers en draperie. Voyez le rglement de Charles VI de l'an 1399.
(_Ordonnances des rois de France_, t. VIII.)

[376] Encyclopdie mthodique, _Finances_, art. _Offices_.--_Collection
des dits et arrts sur les parties casuelles_. 1 vol,
in-4.--_OEconomies royales_, par Sully.

[377] _Esprit des Lois_, liv. V, chap. XIX.

[378] _Recherches sur les finances_, annes 1614 et 1615.

[379] On lit dans le mme chapitre qu'il ne faut point de Censeurs dans
les monarchies, parce qu'elles sont fondes sur l'honneur et que la
nature de l'honneur est d'avoir pour Censeur tout l'univers. Pourquoi
craindre alors que _l'indigence et l'avidit des courtisans fissent
profit des emploi_? Tout cela est bien spcieux.

[380] _Recherches sur les finances_, anne 1664.

[381] _Collection des anciennes lois franaises_,
etc.--_Supernumraires_, au-dessus du nombre.

[382] _OEconomies royales, etc._, par Sully.--_Recherches sur les
finances, etc._, annes 1601 et 1602.

[383] _Ibidem_, anne 1634.

[384] _Ibidem_, anne 1665.

[385] _Collection des anciennes lois franaises_, etc.

[386] Dans le Dauphin, province de taille relle, les proprits
taient values  cinq mille feux, dont quinze cents taient exempts
des tailles: c'est prs d'un tiers. (_Note de M. de Montyon.
Particularits_, etc., etc.)

[387] M. de Montyon fait toutefois au sujet de cette opration une
observation fort juste. La gnralit de Montauban tait un _pays
d'lection_. On nommait ainsi les pays qui n'avaient pas d'assemble
provinciale pour consentir ou discuter les impts qu'il plaisait au roi
d'y tablir. A ce titre, elle se trouvait trs-surcharge d'impts, et
l'tablissement de la taille relle, au moyen du cadastre, vint ajouter
encore  ceux dj fort lourds qu'elle avait peine  payer. M. de
Montyon fait connatre aussi que Colbert avait demand aux intendants
des provinces de _taille relle_ un projet de reconstitution de cet
impt, projet qui allait tre mis  excution lorsque ce ministre
mourut. Il n'en fut plus question depuis.

[388] _Recherches sur les finances_, anne 1664.

[389] Encyclopdie mthodique: _Finances_, art. _Cadastre_.

[390] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despches_, etc., anne 1669,
n 204.--_Recherches sur les finances_, anne 1664.

[391] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, etc., anne 1670.

[392] _Collection des anciennes lois franaises_, etc.

[393] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., anne 1671.
Lettre du 30 novembre.

[394] _Collection des anciennes lois franaises_, etc.

[395] _Collection des anciennes lois franaises_, etc.--On lit dans une
lettre de Louis XIV  Colbert, du 7 mars 1669: Je fais tat d'envoyer
le sieur de Garsaut en Angleterre, non-seulement pour y acheter quelques
chevaux pour moi, mais encore pour y observer tout ce qui se pratique
dans les haras de ce royaume, etc., etc. (_L'Ombre du grand Colbert_,
par Lafont de Saint-Yonne, p. 100.)

[396] En 1665, le sel fut diminu d'un cu par minot (100 livres); en
1667, on exempta de l'impt vingt-deux greniers (arrondissement
comprenant plusieurs communes); en 1668, autre diminution; en 1674,
augmentation de 30 sous  cause de la guerre; en 1678, diminution de ces
30 sous; en 1680, ordonnances sur le fait des gabelles qui remdirent 
un trs-grand nombre d'abus, abrgrent les procdures et firent cesser
presque entirement les procs tant en premire instance que d'appel.

Quoi qu'il en soit, l'impt du sel n'en tait pas moins trs-lve, car
il rapportait  cette poque prs de 24 millions. En 1668, le prix du
minot fut fix  30, 35, 37, 38, 40, 41 et 42 livres, suivant la
position des greniers  sel, ce qui faisait de 6  8 sous la livre. Et
il ne fallait pas songer  chapper  cet impt, _mme en se privant de
sel_; car dans les pays dits de _grande gabelle_, qui comprenaient les
neuf diximes de la France, la loi fixait la quantit que chaque
individu devait en consommer! On lit dans un mmoire au roi, crit de la
main mme de Colbert: Si Sa Majest se rsolvoit de diminuer ses
dpenses et qu'elle demandt sur quoi elle pourroit accorder des
soulagements  ses peuples, mon sentiment seroit:

De diminuer les tailles et de les mettre en trois ou quatre annes  25
millions;

_De diminuer d'un cu le minot de sel;_

Abolir la ferme du tabac et celle du papier timbr, qui sont
prjudiciables au commerce du royaume;

Diminuer le nombre des officiers autant qu'il sera possible, parce
qu'ils sont  charge aux finances, aux peuples et  l'tat, etc., etc.
(_Recherches sur les finances_, anne 1683.--Encyclopdie mthodique,
art. _Gabelles_.)

[397] _Notice sur la vie de Colbert_, par M. le marquis d'Audiffret.

[398] _Recherches sur les finances_, anne 1683; _Mmoire au roi_.

[399] Voici ce qu'on lit  ce sujet dans l'_Histoire de l'Administration
en France_, par M. Costaz, t. I, p. 62: Avant Colbert, la plupart des
grandes routes taient impraticables; aprs les avoir fait rparer, il
en fit ouvrir de nouvelles. Ce n'est point lui qui a imagin les
corves.... Loin de l il a manifest plusieurs fois l'intention de les
abolir aussitt que les circonstances le permettraient.... Bien que le
canal de Bourgogne n'ait t commenc qu'aprs sa mort, on lui doit
nanmoins l'ide de le construire. Il tablit au Roule une ppinire
pour les parcs et jardins des maisons royales. Des encouragements qu'il
a accords ont fait multiplier les mriers. A l'exception des grandes
routes, je n'ai rien trouv dans mes recherches qui soit relatif aux
divers objets mentionns par M. Costaz, sans indication des sources
historiques o il a puis; mais le champ de l'administration de Colbert
est si vaste et les documents qui s'y rapportent sont si parpills, si
nombreux, qu'il y aura longtemps encore  dcouvrir et  glaner.

[400] _OEuvres de Louis XIV_, t. I, p. 150.

[401] _Histoire de l'conomie politique_, par M. le vicomte A. de
Villeneuve-Bargemont; t. 1, chap. XV, p. 418.

[402] _Lettre de M*** sur l'imputation faite  M. Colbert d'avoir
interdit le commerce des grains_; Paris, 1763.--Cette lettre, curieuse
par les recherches auxquelles l'auteur s'est livr, est signe
_d'prmesnil_. Biblioth. roy., F, 1125--D. 3.

[403] Contenance du muid: 18,72 hectol.

[404] Biblioth. roy. Mss. _Lettres adresses  Colbert_, anne
1677.--dit du 6 octobre.

[405] Dans ses _Recherches et considrations sur les finances_, anne
1662, Forbonnais avait d'abord nettement blm le systme de Colbert sur
les grains. Plus tard, ce systme ayant t attaqu avec beaucoup de
violence dans l'_Encyclopdie_, Forbonnais, sans revenir tout  fait sur
sa premire opinion, se montra beaucoup plus dispos  excuser l'erreur
de Colbert. Voir ses _Principes et observations conomiques_, IIIe
partie. Dans cet ouvrage, Forbonnais abandonne ses propres chiffres sur
le prix des bls, conteste absolument ceux de Boisguillebert, et adopte
ceux donns par Dupr de Saint-Maur dans son _Essai sur les monnaies_.
Ces derniers sont en effet un peu moins dfavorables  l'administration
de Colbert. Postrieurement, l'auteur _de la Balance du Commerce_ a
relev le prix du bl de premire qualit, en s'appuyant, d'un ct, sur
les chiffres de Dupr de Saint-Maur, de l'autre sur ceux de Messance,
dans ses _Rflexions sur la valeur du bl en France_, qui font suite 
ses _Recherches sur la population_, et il est arriv aux rsultats
suivants. Le calcul a t fait par lui d'aprs la valeur du prix de
l'argent en 1789, soit environ 54 livres le marc.

  Prix moyen du bl de premire qualit de 1643  1652  35 liv.  14 s.   1 d.
           --                           de 1653  1662  31       12      2
           --                           de 1663  1672  23        6     11
           --                           de 1673  1682  25       13      8
           --                           de 1683  1692  22        0      4
           --                           de 1693  1702  31       16
           --                           de 1703  1712  23       17       1
     du Commerce_, etc. t. III, tableau XVI.)

Il ne sera pas inutile de rappeler  cette occasion que le prix du marc
d'argent a t

  de 1641  1678    de 26 liv.  10 s.
  de 1679  1689    de 29        6     11 d.
  de 1690  1714    de 30       10     11
  de 1714  1772    de 31       18      3
  de 1775  1794    de 53        9      5
  de 1803  1834    de 53 fr.   57 cent.
  de 1835  1845    de 83       84

(_Prcis historique de la marine franaise_, par M. Chassriau, t. I;
pices justificatives.)

[406] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, etc., anne 1669,
n 204.

[407] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., anne 1670.

[408] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adresses  Colbert_, anne 1675.

[409] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adresses  Colbert_; anne 1675, 
sa date.

[410] _Recherches sur les finances_, etc., anne 1681.

[411] Cependant en Angleterre, vers la mme poque, c'est--dire de 1689
 1764, non-seulement la loi permit l'exportation des grains, mais elle
accorda une prime d'exportation de 5 schillings par _quarter_ (un peu
moins de trois hectolitres). Voici comment un crivain anglais
contemporain, John Nichols, dcrit les rsultats de cette mesure: Tant
que l'Angleterre n'a song  cultiver que pour sa propre subsistance,
elle s'est trouve souvent au-dessous de ses besoins, oblige d'acheter
des bls trangers; mais depuis qu'elle s'en est fait un objet de
commerce, sa culture en a tellement augment qu'une bonne rcolte peut
la nourrir cinq ans. (_Revue des deux mondes_, 1er dcembre 1845;
_Question des crales_, par M. C. Coquelin.) Toutefois, cette
exportation avec prime n'tait autorise, en Angleterre, que lorsque le
prix des grains avait atteint un chiffre dtermin par la loi. (_Thorie
du Commerce_, par Ustaritz, chap. XXVIII.)

[412] Vauban, _la Dme royale_, p. 34 et 35 des _conomistes financiers
de XVIIIe sicle_; dition Guillaumin.

[413] _Lettre  M..., sur l'imputation faite  M. Colbert_, etc., etc.

[414] _Arch. curieuses de l'hist. de France_, par MM. Cimber et Danjou.
Ire srie; t. XIV; Rgne de Henri IV.--Voici le titre de la brochure
qui renferme le procs-verbal trs-sommaire de cette assemble: _Recueil
prsent au Roy de ce qui s'est pass en l'assemble du commerce, au
Palais,  Paris_; faict par Laffemas, controlleur gnral du dit
commerce. Paris, 1604.--Il y a dans le mme recueil plusieurs autres
opuscules de Laffemas sur le commerce.

[415] _Recherches sur les finances_, etc., annes 1607, 1626 et 1700.

[416] _Recherches sur les finances_, etc., anne 1670.

[417] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, anne 1669, n
204.--_Recherches sur les finances_, anne 1669.

[418] _Esprit des Lois_, liv. XX, chap, xxi.

[419] _Recherches sur les finances_, annes 1669 et 1701.--_Collection
des anciennes lois franaises_, etc.

[420] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, anne 1670.--On a d
trouver trange de voir Colbert crire  des premiers prsidents,  des
archevques,  des vques, pour des affaires purement commerciales. Ces
renversements d'attributions se prsentent trs-frquemment lorsqu'on
parcourt sa volumineuse correspondance. Sans doute, Colbert choisissait
dans chaque province, dans chaque localit, le fonctionnaire le plus
intelligent, le plus dvou, et c'est  lui qu'il s'adressait pour
toutes les affaires, quelle qu'en ft la nature, au succs desquelles il
portait un intrt particulier.

[421] _Collection des anciennes lois franaises_, etc.

[422] _Recherches sur les finances_, annes 1673  1678.--_Histoire
financire de la France_, par M. Bailly, anne 1666.

[423] _Recherches sur les finances_, annes 1673  1678.

[424] _Histoire financire_, etc., anne 1666.

[425] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., anne 1670.

[426] _Ibidem._

[427] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, anne 1670.

[428] Voir, pour le commerce de la France avec l'Espagne, une
instruction de Colbert, du 29 septembre 1681,  M. de Vauguyon,
ambassadeur extraordinaire  Madrid. _Pices justificatives_; pice n
IX.

[429] Rien de plus variable, au surplus, que les valuations de ce
genre. Ainsi, dans la _Statistique de la France_, M. Moreau de Jonns a
estim le numraire actuel de la France  2,860,000,000, dont un tiers
en or, deux tiers en argent, et 52 millions de francs en cuivre. J'ai
adopt le chiffre de 4 milliards, parce qu'il m'a paru se rapprocher
davantage de la vrit. C'est Forbonnais qui a valu le capital
circulant de la France en 1683  500 millions. En 1690, le financier
Gourville l'estimait dans ses Mmoires  400 millions seulement. Suivant
lui, il y avait aussi  cette poque pour 100 millions de vaisselle et
d'orfvrerie dans Paris et autant dans les provinces. Il parat
qu'anciennement, et mme encore vers le milieu du XVIIe sicle, la
monnaie d'or tait trs-abondante relativement  celle d'argent. Un des
articles de l'dit sur les _carrosses  cinq sols_, rendu en janvier
1662, invita le public  ne pas payer avec de l'or, afin de ne pas
retarder le service par l'obligation de changer. Il est vrai que la
pistole valait alors 11 livres et l'cu d'or 5 livres 14 sous. On lit en
outre dans une lettre de l'ambassadeur de Hollande  Paris, du 3 avril
1663,  Jean de Witt; Il y a ici un grande disette d'espces, surtout
de celles d'argent, _en sorte que l'on ne paie qu'en or_. (_Lettres et
ngociations entre Jean de Witt_, etc.) On expliquait cette abondance
par la faiblesse du titre de la monnaie d'or.

[430] _Dictionnaire de la noblesse_.--_Histoire de la Marine_, par M.
Eugne Sue.--Biblioth. roy., Mss.

[431] C'est, celui qui avait d'abord t chevalier de Malte, puis
grand'croix de l'ordre et gnral des galres. Suivant Sandraz de
Courtilz, il aurait mal rempli les devoirs de cette dignit; car, un
jour, ayant trouve en calme trois vaisseaux de Tripoli, il n'osa les
attaquer avec sept galres qu'il commandait; ce qui l'aurait perdu, si
le crdit du marquis de Seignelay, son frre, ne l'et tir d'affaire.
Il quitta depuis le service de mer et tcha si bien de rparer cet
affront qu'il se fit tuer  la tte du rgiment de Champagne dont il
tait colonel. (_Vie de J.-B. Colbert._)

[432] _Dictionnaire de la noblesse_; article _Colbert_.

[433] _Histoire de la Marine_, etc.--Biblioth. roy., Mss, _Inventaire
fait aprs le dcedz de monseigneur Colbert_, Fonds dit _suite de
Mortemart_, 34.--_Mmoires de l'abb de Choisy_; liv. II.

[434] Dans ses _Recherches sur les finances_, anne 1670, Forbonnais a
publi l'instruction pour le voyage de Rochefort et celle que le marquis
de Seignelay rdigea pour lui-mme avant d'entreprendre le voyage
d'Angleterre et de Hollande. De son cte, M. Eugne Sue a publi, dans
son _Histoire de la Marine_, l'instruction de Colbert  son fils _pour
bien faire la commission de sa charge_. L'_Instruction pour le voyage en
Italie_ est indite. Elle se trouve  la Biblioth. roy., Mss. _Colbert
et Seignelay_; cote 16, pice 1, et aux Archives de la marine, _Registre
des despesches_, etc., anne 1671, t. I, p. 59 et suiv.,  la date du 31
janvier.--Le mmoire pour le voyage de Rochefort est reproduit en entier
aux pices justificatives; pice n X.

[435] En mme temps, Colbert lui remit un mmoire, dont l'original
existe  la Bibliothque royale. Il est intitul: _Mmoire pour mon
fils,  son arrive en Angleterre_. Il se compose de 6 pages
manuscrites, en entier de la main de Colbert. (_Colbert et Seignelay_;
cote 16, pice 6). Le mmoire, trs-dtaill, contient l'nonc de tous
les diffrents points relatifs  la marine qui devaient fixer
l'attention et l'examen de son fils, tant sur le personnel que sur le
matriel.

[436] L'instruction pour le voyage en Italie est reproduite en entier
aux pices justificatives; pice N XI.

[437] Colbert entendait par l les diverses fonctions dont il tait
charg, celles de contrleur gnral exceptes. On verra un peu plus
loin en quoi elles consistaient.--Cette _instruction_ appartient  la
Bibliothque royale; Mss.; _Colbert et Seignelay_, _cte_ 16, pice n
17. C'est un cahier de douze pages trs-serres, crites en entier 
mi-marge de la main de Colbert et d'une criture extrmement difficile 
lire. M. Eugne Sue a donn cette pice avec l'orthographe actuelle. Je
rtablis ici textuellement l'orthographe du manuscrit.--Cette
instruction est reproduite en entier aux pices justificatives; pice n
XII.

[438] M. de Marca tait un prlat trs-savant, fort estim de Colbert,
qui le fit nommer de l'archevch de Toulouse  celui de Paris, o il
mourut peu de temps aprs.

[439] C'est toujours la mme proccupation et la mme erreur. Colbert
voulait que la France produist _absolument tout ce qui lui tait
ncessaire_, qu'elle n'et besoin de personne. Rien de mieux sans doute
pour les manufacturiers privilgis. Mais que devenaient,  ce compte,
les propritaires, principalement ceux des pays de vignobles? Ils furent
ruins, et avec eux, par suite des reprsailles et de la guerre qui s'en
suivit, la France entire. Il en est des peuples et des royaumes, comme
des individus; les uns et les autres ont leurs aptitudes, leurs facults
naturelles. Demander  _tout_ peuple, indistinctement, qu'il suffise 
_toutes_ ses consommations, c'est vouloir en quelque sorte que _tout_
homme puisse tre galement bon mdecin, gomtre, statuaire,
mcanicien, etc., etc.,  volont. En rsum, Colbert a sacrifi, sans
le vouloir, les manufactures naturelles de la France, c'est--dire ses
terres  bls et  vignes,  un certain nombre d'industries parasites,
artificielles, dont l'acclimatation dans le royaume,  grand renfort de
tarifs, fut cause que les tats d'o nous tirions prcdemment, avec des
avantages rciproques, les produits de ces industries, ne voulurent plus
ni de nos bls ni de nos vins, ou les frapprent,  leur tour, de tarifs
 peu prs prohibitifs.

[440] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay; cote 16, pice 20_. Ce
mmoire a t aussi publi par M. Eugne Sue, mais avec l'orthographe
actuelle. Quelques mots, trs-difficiles  lire, avaient t mal rendus;
je les ai rtablis conformment au manuscrit, sauf deux passages
compltement illisibles (_Voir plus bas_).

[441] M. de Terron (Colbert de Terron) tait cousin du ministre et
intendant de marine  Rochefort.

[442] Il semble rsulter de cette pice que, postrieurement 
l'instruction de Colbert, et dans l'intervalle du temps o elle fut
rdige  l'poque o fut fait le mmoire du marquis de Seignelay, le
travail avec le roi pour les affaires qui concernaient la marine, aurait
eu lieu deux fois par semaine, le lundi et le vendredi.

[443] Lorsqu'une lettre tait crite par Colbert lui-mme, on
l'indiquait sur les _Registres des despesches_ par les mots en marge:
_De la main de Monseigneur_. Tous ces registres portent galement, en
marge de chaque lettre, le visa de Colbert ou de son fils.

[444] Ce ne sont pas les mots textuels; mais il est impossible de rendre
de cette phrase autre chose que le sens.

[445] Mme observation que pour la note prcdente; seulement, ici, le
sens mme n'est pas trs-clair.

[446] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, 1672.

[447] Biblioth. Roy., Mss. _Colbert et Seignelay_; cote 17, pice
7.--Cette lettre n'est pas de la main mme de Colbert, mais elle est
signe de lui.--Il y a, dans la cote 17 et dans les suivantes, plusieurs
autres lettres sur le mme objet.

[448] Manuscrit autographe de Colbert, cit en entier dans un travail
intitule _Cromwell et Mazarin_, par M. P. Grimblot; _Revue nouvelle_,
numro du 15 novembre 1845.--J'en reproduis ici les passages les plus
importants.

[449] _Recueil des traits de commerce et de navigation_, etc., etc.,
par MM. de Hauterive et de Cussy, t. II; _France--Angleterre_, p. 9 et
suiv.

[450] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., anne 1672, p.
93 et suiv.

[451] _Lettres et ngociations entre J. de Witt_, etc., etc., t. III, p.
71.

[452] Biblioth. roy., _Registre des despesches concernant le commerce_,
anne 1669, n 204. Les autres lettres dont il est question un peu plus
haut se trouvent dans le mme registre, aux dates indiques.

[453] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., anne 1670.

[454] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, anne 1671, t. II, p.
50 et suiv., anne 1672, t. 1, p. 93 et suiv. _Mmoire du Roy servant de
rponse au projet de trait de Commerce entre la France et l'Angleterre,
mis entre les mains du sieur Colbert, ambassadeur de Sa Majest prs du
Roy de la Grande-Bretagne, par milord Arlington.--claircissements sur
les demandes faites par les commissaires du Roy de la Grande-Bretagne
pour le traict de commerce, du 4 avril 1672._

[455] Biblioth. roy., Mss. _Mmoires sur le commerce et les finances de
la France, des Colonies, de l'Angleterre et de l'Espagne_. 1 vol.
in-fol. suppl. fr., n 1792.--Voir, au sujet du ce manuscrit, la note 2
de la p. 136, chap. IV.

[456] Relativement  cette consquence naturelle et pour ainsi dire
force de l'augmentation des droits, on trouve dans la correspondance de
Colbert les assertions les plus contradictoires. Je me bornerai  en
signaler quelques-unes.

Le 30 aot 1669, Colbert crit  l'intendant de Rochefort: _Il ne faut
pas estre trop exigeant avec les Anglois, au sujet des droits sur les
marchandises. Il ne faut pas obliger les trangers  chercher les moyens
de se passer de nos vins_.

Le 13 septembre 1669,  M. de Pomponne: _La diminution du commerce dont
se plaint M. de Witt est la mme partout_.

Le 19 dcembre 1669, au mme: _Il s'est plus enlev de vin que jamais
dans le mois de novembre_.

Le 27 dcembre 1669, au mme: _A l'gard du commerce, je ne trouve
point qu'il diminue en France, en sorte que je vois clairement la
diminution de celui de Hollande, ce qui est une matire de
consolation_.

Le 19 mars 1671, au mme: _Les efforts des tats pour se passer de nos
vins et eaux-de-vie n'ont eu d'autre effet que de faire enchrir de 10
livres, depuis un mois, la barrique d'eau-de-vie, c'est--dire qu'avant
leurs dfenses on ne la vendait que 46 livres et qu'elle en vaut 56, et
mme il s'en charge beaucoup plus, avec cette diffrence que les
vaisseaux sont anglois, danois ou hambourgeois_.

Puis, huit jours aprs cette lettre, le 27 mars 1671, Colbert crit  un
de ses agents  Bordeaux: _Pourvu que la diminution qu'il y a cette
anne de l'enlvement des vins et eaux-de-vie ne provienne que de la
strilit de la dernire anne, il y a lieu de s'en consoler... J'ai
peine  croire que les Hollandois se puissent passer de nos vins et
eaux-de-vie, ni puissent en diminuer l'achat_. (Biblioth. roy. et Arch.
de la mar., _Colbert et Seignelay_, cote 7, pice 27; _Registre des
despesches_, etc., annes 1669 et 1671.) Convaincu de la bont de son
systme, Colbert se dbattait contre les faits qui le contrariaient, les
attribuait  d'autres causes;  plus forte raison cherchait-il  faire
prendre le change aux instruments de ses desseins, afin qu'ils le
servissent mieux. On a dj vu plusieurs preuves du cette tactique; ici,
la contradiction est patente et rsulte du texte mme de sa
correspondance. D'ailleurs, il est vident que l'lvation des droits
d'entre dont les draps de Hollande et d'Angleterre avaient t frapps
en 1667 ne pouvait avoir pour rsultat, comme il l'assurait  M. de
Pomponne, d'augmenter le dbit de nos eaux-de-vie et de nos vins.

[457] Biblioth. roy. Mss, _Mmoires sur le commerce_, etc.

[458] Ces ides de libert dataient, au surplus, de beaucoup plus loin.
On en jugera par le titre d'une brochure publie, il y a plus de deux
sicles, sous ce titre: _le Nouveau Cyne ou Discours des occasions et
moyens d'establir une paix gnrale et la libert du commerce par tout
la monde_, Em.Cr.P. Paris, 1623. (Biblioth. roy., Mss.) Cette brochure,
trs-curieuse, se trouve dans le _Portefeuille Fontanieu_, nos 580 et
581. L'extrait suivant de la table des matires donnera une ide de la
tournure d'esprit de l'auteur, dont l'abb de Saint-Pierre n'a fait, en
quelque sorte, que dvelopper le thme principal.

Assemble gnrale de tous les souverains ncessaire pour maintenir la
paix.

Guerriers sont d'un naturel turbulent; il est plus dangereux de les
trop estimer que de les abaisser.

Vanit de l'homme des armes reconnue enfin par ceux qui en font
profession.

_Justice vaut mieux que vaillance_.

_Labourage est un mestier honorable_; idem, _Marchandise et trafic_.

_Mariages doivent estre recommandez_.

_Mdecine et mathmatiques plus ncessaires que toute autre science_.

_Monnoye doit estre partout d'une mesme loy et poids_.

Paix gnrale ne peut abastardir la valeur.

Pauvres doivent estre nourris aux dpens du public.

Punir les meschants; appointer honorablement leurs parents.

Religion gist principalement en la recognoissance d'un Dieu.

Rois tyranniques ne peuvent estre attaqus lgitimement par leurs
subjects.

Sauvages doivent estre tenus comme des bestes.

Soldats se glorifient de peu de chose; de tout temps ont est plus
estimez que le reste des hommes; ne doivent estre trop honorez.

_Tuer et nuire sont choses faciles_.

Que l'on carte quelques ides draisonnables, absurdes, et l'on sera
forc de convenir qu'il y avait tout  la fois bien de la hardiesse et
de la justesse dans ce penseur de 1623.

[459] _Histoire de la Marine_, par M. Eugne Sue, 1re dition en 5
volumes. Voir aux pices justificatives, t. II, p. 264 et 265, le trait
secret sign,  cette occasion, entre Louis XIV et Charles II par
l'influence de Madame, soeur de Charles II, et de Mlle de Kerouel, une
de ses demoiselles d'honneur, qui devint matresse de Charles II sous le
titre de duchesse de Portsmouth. Par ce trait, sign  Douvres le 22
mai 1670, Louis XIV donnait  Charles II: 1 2 millions de livres, et il
s'engageait en outre  lui fournir six mille hommes de pied pour lui
faciliter les moyens de _se rconcilier avec l'glise romaine aussitt
que le bien des affaires de son royaume le permettrait_; 2 3 millions
de livres pour faire la guerre  la Hollande avec au moins cinquante
gros vaisseaux et dix brlots, afin, dit l'article V du trait, _de
mortifier l'orgueil des tats gnraux et d'abattre la puissance d'une
nation qui s'est si souvent noircie d'une extrme ingratitude envers ses
fondateurs, laquelle mme a l'audace de se vouloir riger en souverains
arbitres et juges de tous les autres potentats_, etc., etc. Telles
furent les principales conditions du trait secret de Douvres. En 1671,
il y eut ce qu'on appelle un trait _simul_, en tout conforme au trait
de Douvres, sauf la clause dite de _Catholicit_, qui demeura secrte
entre les deux rois, et dont ni leurs ambassadeurs, ni le Parlement
anglais n'eurent connaissance.

[460] _Recueil des traits de commerce_, etc., t. II.
_France-Angleterre_.

[461] _Recherches sur les finances_, anne 1683.

[462] _Recueil des traits de commerce_, etc., t. II; _France-Hollande_.

[463] _Sicle de Louis XIV_, chap. X.

[464] _Sicle de Louis XIV_, chap. X.

[465] Biblioth. roy. Mss. _Lettre de M. Conrard Van Beuningen  M. de La
Volpilire, docteur en thologie_. Aprs la campagne de 1672, ce dernier
avait publi un recueil d'odes intitul: _La Hollande aux pieds du Roi_.
Voici le titre et le premier vers de la pice qui ouvre le volume: _La
Hollande aux pieds du Roi. Elle lui demande la paix, et, se confessant
coupable, tche de rentrer en grce auprs de lui_.

    _Ce ministre orgueilleux qui m'attire la guerre_, etc...

Ce ministre est Van Beuningen, qui fit peindre un soleil avec cette
parole de Josu: _Sta, sol_. (_Note de La Volpilire._) Le mme pote
traitait Van Beuningen d'_orgueilleux Phaton_, de _faux Josu_, de
_faux devin_, etc. La lettre de celui-ci, dans laquelle respire d'un
bout  l'autre une ironie froide, calme, et en quelque sorte
diplomatique, rduit  leur juste valeur ces sottes accusations.
(_Manuscrit des Blancs Manteaux_, n 63; _Histoire de la marine_, par M.
Eugne Sue; pices justificatives.)

[466] _Dictionnaire des finances_, article _Tarif_. Au surplus, je dois
dire que l'_Encyclopdie_ dsapprouve les Hollandais d'avoir lev les
droits d'entre sur nos vins et eaux-de-vie, alors que, de 1664  1667,
Colbert avait presque tripl les droits sur leurs draps.--_Histoire de
l'conomie politique_, par M. Blanqui; t. II, chap. XVI.

[467] _Sicle de Louis XIV_, chap. IX. Voil du moins ce que raconte
Voltaire, et il date cette fire rpartie du 2 mai 1668. On remarquera
qu'une telle rponse n'et pas t seulement impertinente, mais
trs-maladroite, surtout  la cour de France, avec le caractre que l'on
connaissait au roi. videmment, un apprenti diplomate n'et pas commis
la faute reproche  cet ambassadeur. Qui sait, au surplus, si, ds que
la ruine de la Hollande fut rsolue, on n'exagra pas, pour faire sa
cour au roi, _l'inflexibilil rpublicaine_ qui l'avait choqu en lui.
Il suffit, d'ailleurs, de lire la correspondance de Van Beuningen pour
se convaincre qu'il tait incapable de la maladresse et de la
grossiret qu'on lui attribuait.

[468] Lettre de M. d'Estrades au roi, du 17 septembre 1665, cite dans
l'_Hist. de la Mar_., etc.

[469] _Lettres et ngociations entre M. Jean de Witt_, etc., t.
IV.--Voir, pour les trois lettres suivantes, le mme volume aux dates
indiques.

[470] Biblioth. roy. Mss. _Registre des despesches_, etc., n
204.--Voir, pour les lettres suivantes, ce volume ou ceux des Archives
de la marine, aux dates indiques.

[471] Biblioth. roy. Mss. _Registre des despesches_, etc., anne 1669.
Lettre  M. de Pomponne, du 21 mars 1669.

[472] Biblioth. roy. et Arch. de la mar. Lettres au mme du 25 nov. 1669
et du 30 janvier 1671.

[473] Huit mois auparavant, le Parlement anglais avait augment les
droits sur nos vins, et la Hollande s'en tait rjouie en attendant
qu'elle suivit cet exemple. Il est curieux de lire ce que Colbert
crivit  ce sujet  M. de Pomponne, le 28 mars 1670: La joie que l'on
tesmoigne en Hollande des nouvelles impositions que le Parlement
d'Angleterre a mis sur nos vins ne sera pas de longue dure, parce que
tout ce qui en peut arriver est que, dans le commencement de cet
establissement, il pourra causer quelque diminution dans la consommation
qui s'en fait, mais il y a bien de l'apparence que dans la suitte elle
sera considrablement augmente, _veu que nous trouvons partout que le
vin ne se consomme avec tant d'abondance en aucun lieu qu'en ceux o il
est le plus cher_, estant d'ailleurs bien difficile, voire mesme
impossible, que les Anglois se passent de boire nos vins; nanmoins, il
faut laisser repaistre les Hollandois de ces apparences, tandis que nous
jouissons en effect d'une augmentation considrable de commerce.
(Archiv. de la mar., _Registre_, etc. anne 1670.)

[474] _Sicle de Louis XIV_, chap. X et XI.--_Docum. ind. sur
l'histoire de France; Documents relatifs  la succession d'Espagne;
Guerre et ngociations de Hollande en 1672_, par M. Mignet, t. III. Cet
homme (Louvois) sans mesure et sans habilet, qui, malgr l'avis de
Turenne et de Cond, avait fait commettre la faute militaire de
dissminer l'arme et de ralentir l'invasion, fit alors commettre,
malgr l'avis du ministre des affaires trangres, la faute politique de
refuser d'aussi belles offres et de compromettre cette fois, non plus le
moyen, mais le rsultat mme de l'invasion.--Une histoire de
l'administration de Louvois crite d'aprs les documents que possdent
sans doute les Archives du ministre de la guerre et d'aprs les
ouvrages spciaux, jetterait probablement beaucoup de jour sur un grand
nombre de dcisions importantes se rattachant  cette poque, et
rectifierait peut-tre sur quelques points les opinions mises sur le
caractre de ce ministre, par le duc de Saint-Simon, apprciateur
souvent trs-partial et trs-passionn.

[475] _Recueil des traits de commerce_, etc., t. II, _France-Hollande_.

[476] _Ibidem_.

[477] _Recherches sur les finances_, etc., anne 1672.

[478] Ces trois sommes taient le prix de l'appui que nous prtaient
plusieurs princes d'Allemagne, l'Angleterre et la Sude. Tant que Louis
XIV eut des allis, il les paya, et fort cher.

[479] Dix ans aprs, en 1682, ces dpenses avaient plus que doubl.
Voici les chiffres:

  Comptant s mains du roi                      2,217,000 liv.
  Ordonnances de comptant pour gratifications   1,972,147
  Affaires secrtes                             2,267,787
  Btiments                                     5,987,926
  Rcompenses                                     137,613

[480] Colbert aurait dsir pouvoir affecter  quelques parties de ce
budget des allocations plus importantes. Les observations qui suivent
font connatre ses vues  ce sujet: Pour la marine, 10 millions... Pour
soutenir la Compagnie des Indes orientales, il faut dpenser 8 millions
(sans doute en quelques annes); elle ne peut subsister sans des secours
d'argent et sans une escadre dans les Indes; ainsi, il convient de
destiner au commerce 500,000 livres... Il n'y a plus que le roi en
France qui fasse travailler les sculpteurs, peintres et autres ouvriers
habiles. Si Sa Majest ne les occupe, ils iront chercher ailleurs de
quoi gagner leur vie. Il faut mettre le Louvre en tat de ne pas prir,
fermer les Tuileries, couvrir l'Observatoire. (_Recherches sur les
finances_, anne 1672.) Ces dernires observations prouveraient que
Colbert n'a pas toujours apport des obstacles  la passion de Louis XIV
pour les btiments.

[481] D'aprs Voltaire, la campagne de 1672 avait cot 50 millions,
_monnaie de son temps_, soit environ 28 millions, en tenant compte du
prix du marc d'argent aux deux poques. Cependant, on voit, d'aprs ces
chiffres, extraits des documents officiels; que la diffrence entre le
projet de dpense et la dpense relle n'aurait t que de 18,500,000
livres, _monnaie du temps_. Il est vrai que l'on doit comprendre dans
les dpenses de la guerre les 6,668,000 livres payes cette anne 
l'Allemagne,  l'Angleterre,  la Sude. Enfin, on peut croire qu'il y
eut aussi quelques virements de fonds; dans tous les cas, le chiffre
donn par Voltaire n'a rien d'exagr.

[482] Arch. du roy, carton K, 123. _Estat par abrg des receptes,
dpenses et maniement des finances pendant que MM. Colbert, Le Peletier
et Pontchartrain ont t controlleurs gnraux des finances_.

[483] _Recherches sur les finances_, etc., annes 1672  1678.

[484] _Recherches_, etc. A la mme poque, dit Forbonnais, on dfendit
de teindre ni de fabriquer aucun demi-castor, renonant ainsi  en
vendre  ceux qui veulent en porter.

[485] _De l'Origine des Postes chez les anciens et chez les modernes_,
par Lequien de La Neuville.--C'est un recueil, incomplet toutefois, mme
dans la priode qu'il embrasse, des dits et arrts qui ont paru sur les
postes. Il en existe deux ditions, l'une de 1708, l'autre de
1730.--_Recherches sur les finances_, etc., anne 1654.--_Histoire
financire de la France_, etc., anne 1672.--_Dictionnaire du Commerce
et des Marchandises_, publi par Guillaumin, article _Postes_, par M.
Dubost.--Voici un chantillon des consquences fiscales du tarif de
Colbert et du tarif actuel, compars, il est vrai,  leur point de
dissemblance le plus lev.

                                                      Tarif       Tarif
                                                   de Colbert.  en vigueur
                                                                depuis 1827.

  Prix d'une lettre simple de Dunkerque  Marseille.  5 s.       1 fr.  20 c.
  Prix de la mme lettre pesant 10 grammes            6 s.       2      40
  Prix de la mme lettre pesant 50 grammes           10 s.       4      80

[486] _Recherches sur les finances_, etc., anne 1683.--_Histoire
financire_, etc., anne 1674.

[487] _Mmoires de Gourville_, t. LII de la collection Petitot; p.
529.--_Particularits sur les ministres des finances_, etc.

[488] _Collection des anciennes lois_, etc., arrt de dcembre 1673.
Forbonnais blme cette disposition que M. Bailly approuve au contraire
trs-fortement et avec beaucoup de raison.

[489] _Recueil des arrts de M. le prsident de Lamoignon_, t. I, p.
XXXIX de la vie de M. de Lamoignon. Aprs les mots que j'ai cits M. de
Montyon ajoute ceux-ci: _Vous en rpondrez  la nation et  la
postrit_, que l'on rappelle toujours aprs lui. Cette phrase n'est
pas dans la _Vie de M. de Lamoignon_.

[490] _Recherches sur les finances_, etc.--_Histoire financire_, anne
1682.

[491] _Recherches_, etc.--_Comptes de Mallet_.--_Histoire financire_,
etc., anne 1682.

[492] _Particularits sur les ministres des finances_, p. 33.--Voici ce
que Colbert rpondait, le 26 octobre 1669, aux chevins de Lille, qui
lui avaient adress une rclamation  ce sujet: Les maximes des
finances ne permettent pas de laisser aucun droit en rgie. Bibl. roy.,
Mss. _Registre des despesches_, etc. n 204. En 1698, quinze ans aprs
la mort de Colbert, on mit les postes en rgie; mais il parat que cet
essai ne fut pas heureux, car on revint bientt au systme des fermes.

[493] _Recherches sur les finances_, etc., anne 1715.--_Histoire
financire_, etc., anne 1715.

[494] _Une Province sous Louis XIV_, etc. _Le Parlement_, p. 370 et
suiv.

[495] _Une Province_, etc. _Les tats gnraux_, p. 37 et suiv. Dans une
autre lettre du premier prsident sur le don gratuit, en date du 13
janvier 1668, on lit ce qui suit: Assurment la pauvret est grande, et
le vil prix du bl et du vin, qui sont les seules ressources d'argent de
cette province, met les Estats en peine de pouvoir excuter ce qu'ils
promettront. _Le vil prix du bl et du vin!_ tristes consquences des
mesures de Colbert sur les grains et de l'augmentation du tarif!

[496] Biblioth. roy. Mss. _Lettres adresses  Colbert_, anne
1671.--Les tats de Provence se tenaient dans la petite ville de
Lambesc.

[497] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., anne 1671.

[498] _Lettres et ngociations entre Jean de Witt_, etc., etc., lettre
du 18 fvrier 1656. La lettre ajoute qu'un avocat du roi au Parlement,
M. Bignon, fut vivement rprimand de ce que, cette dfense du roi ayant
t rapporte au Parlement, et son avis demand, il avoit dit qu'il
fallait faire comme le pre Jacob, qui, luttant avec Dieu, quoique
bless  la hanche, ne laissa point pourtant de combattre toujours,
jusqu' ce qu'il et obtenu la victoire et la bndiction de Dieu mme.

[499] _OEuvres de Louis XIV_, t. V, p. 495 et 496.

[500] _Une Province sous Louis XIV_, etc. _Le Parlement_, p. 376.

[501] _Collection des anciennes lois franaises_, etc. Note.

[502] _Testament politique de M. Colbert_, chap. IV.

[503] _Vie de J. B. Colbert_, etc.--_Recherches sur les finances_,
annes 1672  1678.

[504] _Documents indits sur l'histoire de France_, etc., par M.
Champollion-Figeac, t. III.

[505] _Abrg chronologique de l'histoire de France_, par Mzerai, t.
III, p. 109. Il y eut quelque chose de sauvage dans la manire dont le
conntable de Montmorency remplit sa mission. Ce conntable, connu
d'ailleurs par son caractre violent, et parent d'un lieutenant du
gouverneur de la province qui avait t massacr par les rvolts,
dsarma la ville, la condamna  une forte amende, suspendit le Parlement
pour un an, et fora les _jurats_, assists ce cent notables bourgeois,
_ dterrer avec leurs ongles le corps de son parent_. Plus de cinq
mille bourgeois durent se trouver, cierge  la main,  la translation de
ce corps dans l'glise Saint-Andr, et, arrivs devant la porte du
conntable, s'y arrtrent en criant misricorde et confessant qu'ils
avaient mrit une plus rude punition. Le conntable avait en outre
ordonn que l'htel-de-ville serait ras et que l'on lverait  sa
place une chapelle expiatoire; mais Henri II pargna ces dernires
humiliations aux Bordelais.

[506] Biblioth. roy. Mss. _Lettres adresses  Colbert_, anne 1675.--Le
receveur gnral dont il s'agit s'appelait Lemaigre et son commis
Fevrant. Aussitt aprs avoir reu cette lettre, M. Lemaigre dut
s'empresser d'en donner une copie  Colbert, et c'est ce qui explique la
prsence de ce document au milieu des dpches adresses au
ministre.--Cette pice est indite. Qu'il me soit permis de faire
remarquer  ce sujet que, jusqu' prsent, aucun des biographes de
Colbert n'avait constat l'opposition que ses dits financiers
rencontrrent  Bordeaux.

[507] M. le marchal d'Albret, gouverneur de la Guyenne. Il tait malade
au moment o la rvolte clata. On lit dans une autre relation:
Monseigneur le mareschal a forc son indisposition, au hasard de sa
personne. Malheureusement il avoit t attaqu, le jour d'auparavant,
d'une espce de paralysie ou goutte remonte dans la teste, laquelle par
viollence de l'humeur l'empeschoit de parler aysment et lui faisoit
tourner la bouche et un oeil. (_Lettre du 30 mars 1675, des maires et
jurats gouverneurs de Bordeaux  Colbert signe Dubosq_.)

[508] Les _jurats_ remplissaient alors les fonctions dlgues
aujourd'hui aux adjoints des mairies.

[509] Une autre relation rapporte que la foule voulut le forcer  crier
_Vive le roi sans gabelle_. Sur son refus, il fut massacr.

[510] Le dommage occasionn chez ce Taudin fut valu  40,000 livres
dont l'intendant de la province demanda, quelque temps aprs, le
remboursement  Colbert.

[511] Je suppose que cela veut dire: _un pouilleux_.

[512] _Saint-Michel_. On voit que le narrateur a voulu reproduire le
patois bordelais.

[513] Biblioth. roy., Mss, _Lettres adresses  Colbert_, anne
1675.--Tous les extraits de lettres qui suivent sont aussi tirs de
cette prcieuse collection, qui renferme sur la seule rvolte de
Bordeaux une centaine de pices o les crivains dsireux de connatre
les dtails de cette affaire trouveraient une foule de particularits
curieuses et de documents du plus grand prix. La collection des lettres
adresses  Colbert est vritablement une des mines historiques les plus
riches qu'il y ait en France, et je ne sais pas de province qui ne soit
intresse  ce que ces richesses soient mieux connues. La socit
fonde pour la publication des _Documents indits sur l'histoire de
France_ rendrait un immense service aux saines tudes en chargeant un de
ses membres d'enrichir cette collection dj si remarquable d'un rsum
analytique de toutes les lettres adresses  Colbert qui offrent un
intrt rel.

[514] Biblioth. roy., _Mss. Lettres adresses  Colbert_;  sa date

[515] Biblioth. roy., Mss. _Abrg des registres secrets de la Cour de
Bretagne_, de 1659  1679. Suppl. F, n 1597.--La lettre de Mme de
Svign cite plus haut est du 1er janvier 1674.

[516] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adresses  Colbert_.

[517] Biblioth, roy., Mss. _Lettres adresses  Colbert_; anne 1675, 
sa date.

[518] Lettre du 24 septembre 1675.

[519] M. de Chaulnes n'oublie pas toutes les injures qu'on lui a dites,
dont la plus douce et la plus familire tait _gros cochon_. (Lettre de
Mme de Svign du 16 octobre.)--On trouve dans les _Lettres adresses
 Colbert_ un grand nombre d'autres pices relatives au soulvement de
la Bretagne; je me suis born  donner quelques extraits des plus
importantes. Il y avait eu aussi au Mans,  la mme poque, un
commencement de rvolte. Aussitt, on crasa la ville au moyen d'une
garnison considrable qui fut loge chez les habitants et nourrie par
eux. A ce sujet, l'vque du Mans crivit  Colbert vingt lettres des
plus pressantes pour se plaindre de ce qu'on avait exagr ce mouvement
et pour lui exposer l'tat de dtresse o se trouvait la ville par suite
des mesures de rigueur qu'on avait prises contre elle. Mais ces lettres
demeurrent pendant longtemps sans rsultat. (Biblioth. roy., Mss.)

[520] _Lettres du cardinal d'Ossat_, p. 202, 560 et 617, cites dans le
_Prcis hist. de la marine franaise_, par M. Chassriau.

[521] _Prcis histor. de la marine_, etc.

[522] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., janvier 1671.

[523] _Collection des anciennes lois franaises_, etc.-_Code maritime,
ou Lois de la marine marchande_, par Baussant, t. I, p. 27 et 28.

[524] _Prcis histor. de la marine franaise_, etc., annexes, p. 637.
Voici, d'aprs le mme ouvrage, le tableau de la population maritime du
royaume  diverses poques:

  En 1793 ...... 95,716     En 1830 ...... 74,917
  En 1818 ...... 74,436     En 1840 ...... 87,545
  En 1826 ...... 76,257     En 1845 ......101,106

Le dveloppement des armements de l'tat et du commerce, ainsi que le
systme de la leve permanente, explique la diffrence qui existe entre
les deux derniers chiffres.

(_Note de M. Chasseriau._)

[525] _Histoire de la marine franaise_, par M. E. Sue.--_Lettres de
ngociations entre J. de Witt, etc._ On lit dans une lettre de Van
Beuningen  J. de Witt, du 30 janvier 1665: Tout ce que je puis
apprendre des forces marines de ce royaume et de ses armements, c'est
que la couronne a trente-deux vaisseaux de guerre, parmi lesquels il n'y
en a point au-del de cinquante pices de canon... L'intention du roi
est de les porter jusqu' cinquante, _soit en louant_, soit en faisant
btir....

[526] _Histoire de la marine_, etc., etc.--_Prcis histor. de la
marine_, etc. L'auteur du _Prcis_ donne aussi le tableau numrique des
btiments de la marine royale aux principales poques, depuis 1671
jusqu'en 1845. Ce qui suit en est extrait:

                                 AUTRES
  ANNS. VAISSEAUX. FREGATES.  BTIMENTS. TOTAL.  OBSERVATIONS.

  1671      119         22        55        196   Guerre maritime et
                                                   continentale.

  1678      113         29        69        211   Paix de Nimgue.

  1685      121         23        50        194   Soumission de Gnes soutenue
                                                  par l'Espagne.

  1692      131        133       101        265   Bataille de La Hougue.

  1741       51         15        35        101   Guerre de la succession
                                                  autrichienne.

  1779       68         69       117        264   Guerre d'Amrique.

  1795       78        101       551        730   Dont 276 bateaux de
                                                  flottille.

  1805       49         34       424        507   Plus 15 vaisseaux et 11
                                                  frgates en construction,
                                                  non compris la flottille.

  1811       57         39       922       1018   Y compris la flottille,
                                                  plus 56 vaisseaux et frgates
                                                  en construction.

  1815       55         31       306        392   Plus 25 vaisseaux et
                                                  frgates en construction.

  1830       33         40       213        286

  1845       23         30       246        299

Enfin, dans la sance de la Chambre des Dputs du 3 janvier 1846, M. le
ministre de la marine a demand un crdit de 135 millions pour porter,
en sept annes,  partir du 1er janvier 1847, le chiffre de nos
btiments  voiles  270, dont 40 vaisseaux et 50 frgates, et celui des
btiments  vapeur  100, dont 30 de premire classe (_de 400  600
chevaux_) et 70 de seconde classe (_de 90  300 chevaux_); total 370
btiments.

[527] _Lettres et ngociations entre Jean de Witt_, etc.

[528] _Vie de J.-B. Colbert_, etc., anne 1681.

[529] _Prcis histor. de la marine_, etc., p. 108.

[530] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_; cote 7, pice 44.

[531] Arch. de la mar., _Extrait des despesches et ordres du Roy
concernant la marine sous le ministre de M. Colbert depuis l'anne 1767
jusques et y compris l'anne 1683_. 1 vol. in-fol., p. 573.--La pice
originale est  la Bibliothque royale; Mss. _Colbert et Seignelay_;
Cote 3e, pice 25.--Au sujet de l'inexprience de la plupart des
officiers de marine  cette poque, Colbert crivait, le 19 dcembre
1669,  M. de Pomponne, ambassadeur en Hollande: Comme notre marine est
 prsent plus puissante en nombre de vaisseaux qu'en exprience de nos
capitaines, en ce qui regarde les grandes manoeuvres, il faudrait voir si
l'on pourrait tirer de Ruyter ou de quelqu'un des principaux officiers
des armes navales, pendant la guerre avec les Anglais, tous les ordres
de bataille qui ont t observs, avec les figures et les noms des
vaisseaux. La mme recommandation fut faite  l'ambassadeur en
Angleterre. (Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, n 204.)

[532] Arch. de la mar., _Extraits des despesches_, etc., etc.

[533] _Prcis histor. de la marine_, etc.--_Histoire de la marine_. M.
Eugne Sue pense qu'en effet le comte d'Estres avait ordre d'exposer
ses vaisseaux le moins possible, afin que les marines anglaise et
hollandaise fissent seules les frais de la journe, et il publie
quelques pices qui semblent justifier ces opinions. Malgr ses
dngations, la lettre de Colbert lui-mme laisse du doute dans
l'esprit. Cette lettre de Colbert est aussi indite. (Arch. de la mar.
_Registre des despesches_, etc., anne 1672, p. 198 et 199.) A travers
le vague de certaines expressions on croit voir que le comte d'Estres
avait reu de ces ordres _qu'on n'crit pas_, et que l'ambassadeur
ignorait sans doute, par le mme motif qu'on avait eu  lui cacher
l'alliance secrte ngocie par Madame entre Louis XIV et Charles II.

[534] _Prcis Histor. de la marine_, etc., p. 103.--Arch. de la mar.,
_Extraits des despesches_, etc., etc., p. 138. Cette lettre est indite.

[535] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_, t. IV, cote 11e,
pices 9 & 10.

[536] _Ibidem_., cote 1re, pices 5 et 10, sans date.

[537a] Arch. de la mar. _Extrait des despesches_, etc., p. 613.

[537b] _Commentaire sur l'ordonnance du mois d'aot 1681_, par Valin;
nouvelle dition avec des notes, par Bcane, t. I, p. XII et
XIII.--_Collection des lois maritimes antrieures au XVIIIe sicle_,
par M. Pardessus, t. IV, chap. XXVI, p. 245 et 246.

[538] Arch. de la mar. _Registres des despesches_, etc., anne 1671, t.
I, p. 15 et suiv.--Enfin, dans un Mmoire original de Colbert sur la
marine, mmoire non dat, mais qui doit tre des derniers mois de 1670,
ce ministre proposait au roi de commettre le sieur d'Herbigny pour
faire la visite de tous les ports, et de nommer trois avocats, les
sieurs de Gamont, Billain et Foucault, qui s'assembleraient toutes les
semaines afin de confrer sur les rapports de M. d'Herbigny, et former
ensuite un corps d'ordonnances de marine. (Biblioth. roy. _Colbert et
Seignelay_, cote 1re, pice 10.)--Il y a, en outre, dans les
_Registres des despesches_ de 1671 et 1672 un grand nombre de lettres de
Colbert  M. d'Herbigny, et dans le nombre on en trouve quelques-unes de
trs-svres, desquelles il rsulte que M. d'Herbigny avait outre pass
ses pouvoirs et mal compris les intentions de Colbert, qui le menaait
de le rappeler s'il ne se pntrait mieux du sens de ses instructions.

[539] _Instruction  mon fils_, etc. Voir aux pices justificatives;
pice numro XII.

[540] _Commentaires de Valin_, etc., p. VIII et suiv.

[541] Ce qui suit est extrait des _Principes de M. Colbert sur la
marine_. Biblioth. roy., Mss. Ce manuscrit a t publi par M. Eugne
Sue. Il se trouve galement aux Archives de la marine. L'exemplaire de
la Bibliothque royale a appartenu  Mme de Pompadour, dont les
armoiries ont t dcoupes sur la reliure,  l'poque de la Rvolution.
Les _Principes de M. Colbert sur la marine_ ont t rsums d'une
manire trs-intelligente d'aprs l'_Extrait des despesches et ordres du
Roy concernant la marine sous le ministre de M. Colbert_, 1 vol.
in-fol., extrait fait aussi avec beaucoup de soin par un marin, et qui
renvoie, pour chaque assertion, aux registres spciaux dont toutes les
dpches sont tires, le mme travail a t fait pour l'administration
du marquis de Seignelay.

[542] On voit dans le _Registre des despesches_ de l'anne 1670, que
Colbert accorda 4 livres et jusqu' 6 livres d'indemnit par tonneau, 
plusieurs armateurs de Marseille, La Rochelle, Bordeaux, Saint-Malo,
Nantes, _pour navires construits  leurs frais_.--La mme anne, Colbert
donna une indemnit d'un cu par baril de boeuf transport dans les les.

[543] _Prcis histor. de la marine_, etc.

[544] _OEuvres_, t. V. _Notice sur Colbert_.

[545] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., 1671.

[546] _Mmoires pour servir  l'histoire de Louis XIV_, par l'abb de
Choisy, liv. II.

[547] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., annes 1670 et
1671.--M. de Silvecane tait sans doute un des commis que Colbert avait
tablis dans toutes les villes manufacturires pour surveiller
l'excution de ses rglements et juger les contestations auxquelles ils
donnaient lieu. Dans sa lettre du 9 janvier, Colbert lui mande en outre
qu'il est bien aise d'apprendre que l'_archevque de Lyon_ se soit
charg de commencer les manufactures des organsins dans sa terre de
Neufville.--J'ai cherch  la Bibliothque royale, dans la collection
des _Lettres adresses  Colbert_, celle par laquelle son commis de Lyon
lui fit connatre la peine prononce contre les deux manufacturiers si
arbitrairement arrts et jugs; elle ne s'y trouva pas; mais tout fait
supposer que les instructions qu'il avait reues portrent leurs fruits,
et que ces fabricants, coupables d'avoir conu l'espoir de gagner plus
d'argent  Florence qu' Lyon, o ils se ruinaient peut-tre, furent
svrement punis.

[548] _Lettres et ngociations_, etc., t. II, lettre du 8 mai 1661.

[549] Arch. du roy., E, 3336; _Registres du secrtariat_, anne
1670.--En 1675, un libraire de Rouen, le sieur Gonet, qui avait publi
un pamphlet intitul: _L'vque de Cour_, fut condamn  faire amende
honorable devant le principal portail de l'glise cathdrale de cette
ville tenant  la main une torche ardente du poids de trois livres, et
l, demander pardon  Dieu, au Roy et  justice, ce faict, les livres
estre brlez par l'excuteur des sentences criminelles, et ensuite estre
banny pour l'espace de neuf ans, hors de l'Isle-de-France et province de
Normandie, enjoint de garder son ban  peine de la vie. (Biblioth.
roy., Mss. _Lettres adresses  Colbert_, anne 1675.)--Quelque temps
aprs, un libraire d'Auxerre, le sieur Gamin, fut condamn  la mme
peine pour avoir imprim un autre pamphlet intitul: _La Libert de
l'glise, suite de l'vque de Cour_.

[550] Arch. du roy., _Registres du secrtariat_, anne 1670, p.
236,--C'tait l, dira-t-on, l'esprit du temps; sans doute: mais c'tait
aussi le devoir du ministre d'examiner si ces exigences taient justes,
et de ne pas suivre aveuglement les prcdents. A la vrit, on avait
fait pis encore; le 6 novembre 1660, avant l'administration de Colbert.
A cette poque, il fut question d'achever le Louvre, et le roi publia un
dit faisant dfense  toutes personnes de Paris _d'lever aucun
btiment sans sa permission expresse, sous peine de 10,000 livres
d'amende, et  tous ouvriers de s'y employer, sous peine de prison pour
la premire fois et des galres pour la seconde_. (_Histoire de Paris_,
par Flibien, t. II, 473.)

[551] _Mmoires de Charles Perrault_, liv. IV.

[552] _Mmoires de Charles Perrault_, liv. IV.

[553] _Vie de J.-B. Colbert_.

[554] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., anne 1671.

[555] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adresses  Colbert_, anne 1672.

[556] _Mmoires de Gourville_.--Dans les dernires annes de la vie de
Colbert, Gourville tait devenu de ses amis et il le voyait sur le pied
d'une assez grande intimit. On se rappelle ce qu'il en a dit: J'ai
toujours pens qu'il n'y avait que lui au monde qui et pu mettre un si
grand ordre dans le gouvernement des finances en si peu de temps.

[557] _Paradisus Londinensis_, par Salisbury, botaniste anglais, t. II;
cit par Lemontey.

[558] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., anne 1672.

[559] _Documents indits sur l'histoire de France_, par M.
Champollion-Figeac, t. III.--On trouve dans une lettre de Colbert, du 31
dcembre 1672,  son frre ambassadeur  Londres, quelques dtails
pleins d'intrt sur la famille du ministre. J'en extrais ce qui suit:
Je ne puis m'empescher de vous dire que je ne suis pas tout  fait
content de ma belle-soeur, veu qu'il me semble qu'elle doibt estre
persuade que les consultations que je ferois faire ici seroient aussi
bonnes pour le moins que celles qui passent par d'autres canaux.
J'espre qu'elle aura un peu plus de confiance en l'advenir aux soins
que je pourrois prendre de faire les consultations moy-mesme de votre
mal, soit de les faire faire par mon lieutenant, c'est--dire par ma
femme qui en prendroit autant de soin que moy. Arch. de la mar.,
_Registre des despesches_, etc., anne 1672.

[560] _Documents indits_, etc.

[561] _Documents indits_, etc.

[562] _Mmoires_, etc., t. XIV.

[563] _Soupirs de la France esclave_, etc. XIe mmoire.

[564] _OEuvres de Louis XIV_, passim t. III, p. 412.--On comprend aprs
cela que Louis XIV ait pu dire le mot clbre qui lui a t si souvent
reproch: _l'tat, c'est moi_. Voici, au surplus, sur cette
personnification absolue, exclusive, de l'tat dans la Royaut,  cette
poque, un nouveau et trs-curieux passage des _Soupirs de la France
esclave_; Autrefois l'tat entroit partout; on ne parloit que des
intrts de l'_tat_, de la conservation de l'_tat_, du service de
l'_tat_. Aujourd'huy parler ainsi seroit au pied de la lettre un crime
de lze-majest. Le Roi a pris la place de l'tat. C'est le service du
_Roi_, c'est l'intrt du _Roi_. C'est la conservation des provinces et
des biens du _Roi_. Et ce ne sont pas seulement des paroles et des
termes, ce sont des ralitez. On ne connoist plus  la cour de France
d'autre intrt que l'intrt personnel du Roi, c'est--dire, sa
grandeur et sa gloire. C'est l'idole  laquelle on sacrifie les princes,
les grands, les petits, les maisons, les provinces, les villes, les
finances et gnralement tout. Ce n'est donc pas pour le bien de l'tat
que se font ces horribles exactions, car d'_tat_ il n'y en a plus. Ce
n'est pas non plus pour les besoins de l'_tat_. Car jamais la France
n'en a eu moins except depuis quelques mois. _Depuis trente ans, elle
n'a eu d'ennemis que ceux qu'elle s'est faits de gayet de coeur_ (XIe
_Mmoire_).

[565] _Ibidem_.

[566] _Mmoires de Charles Perrault_, liv. IV.

[567] On me permettra de rappeler ces vers du sonnet que le pote
Hnault lui avait adress aprs la condamnation de Fouquet:

    Sa chute quelque jour te peut tre commune;
    Crains ton poste, ton rang, la cour et la fortune;
    _Nul ne tombe innocent d'o l'on te voit mont_...

[568] _OEuvres de Lemontey_, t. V: _Notice sur Colbert_. Lemontey est le
seul auteur qui parle de ce plan, et il n'indique pas son autorit.

[569] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, etc., anne 1772.

[570] _Vie de J.-B. Colbert_, etc., anne 1680.--La Fontaine, _pome sur
le quinquina_.

[571] M. Montyon donne pour preuve de cette svrit de Louvois la
lettre suivante que ce ministre crivit  M. de Mnars, beau-frre de
Colbert et intendant de Paris: Je Vois, par votre dernire lettre, que
les fusils de la milice ont cot 18 francs; faites mettre en prison
celui qui les a vendus, car ils n'en valent que 15. (_Particularits
sur les ministres des finances_, etc.) Cette lettre dnote en effet un
administrateur intgre et svre; mais n'y avait-il pas l-dessous
quelque rancune contre Colbert?

[572] _Particularits sur les ministres_, etc., article _Colbert_. Il
est vraiment fcheux que M. Montyon n'ait pas indiqu  quelle source il
avait recueilli ces curieux dtails, ainsi que ceux qui suivent, sur les
derniers moments de Colbert.

[573] _Vie de J.-B. Colbert_, etc., anne 1683.

[574] Biblioth. roy., Mss. _Inventaire fait aprs le dcedz de
monseigneur Colbert_.

[575] _Lettres de Mme de Maintenon_, t. II, p. 388.--De toutes les
charges de son pre, le marquis de Seignelay n'eut que la marine, dont
la survivance lui avait t donne ds 1672, et c'tait assez. Louvois
obtint la surintendance des btiments, et Le Pelletier fut namm
contrleur gnral des finances.

[576] _Vie de J.-B. Colbert_, etc., anne 1669.--_Testament politique de
M. Colbert_, etc., chap. iv.

[577] L'exaspration du peuple de Paris contre les restes de Colbert est
constate dans la note d'une pitaphe de ce ministre, insre au
_Recueil Maurepas_. (Voir, plus loin, p. 411, note I.)

[578] _Mmoires_, etc., par l'abb de Choisy, etc., liv. II.

[579] Ce libelle, de 65 pages in-32, est probablement fort rare. Il
appartient  la Bibliothque de l'Arsenal. Il a pour second titre: _le
Catchisme des partisans, compos par M. Colbert, ministre de France,
avec des vers sur la mort du mesme ministre_;  Cologne, chez Pierre du
Marteau.--Il ne porte ni date ni nom d'auteur, et ne parat pas avoir
t imprim  Cologne; il est plus probable qu'il sortit d'une
imprimerie clandestine de Paris. Au _Catchisme_ succde le _Pater
noster de M. Colbert_. Les deux versets suivants en donneront une ide:

    Grand Dieu, je confesse mon crime,
    Je sais qu'il faut le condamner,
    Qu'il mrite le noir abysme
    Et je n'ose plus vous nommer
    _Pater noster_...

    Et quoique le bien des provinces
    Remplissait tous mes coffres d'or,
    Jamais je ne voyois mon prince
    Sans dire: il me faudrait encor
    _Regnum tuun...

On a vu, au chapitre 1er, p. 78, note 2, la description d'une
caricature orne de quatrains et reprsentant Colbert occup  compter
_ses thrsors_. Enfin, si l'on tait, par hasard, bien aise de connatre
la plupart des pigrammes qui ont t faites contre ce ministre, on les
trouverait runies dans un recueil d'anecdotes ayant pour titre:
_Nouveau Sicle de Louis XIV_, par Sautreau de Marsy, 4 vol. in-8,
article _Colbert_. Il existe un autre ouvrage en apparence relatif 
Colbert et intitul: _Entretiens de M. Colbert, ministre secrtaire
d'Estat, avec Bouin, fameux partisan, sur plusieurs affaires curieuses,
entr'autres sur le partage de la succession d'Espagne, fait par le roy
d'Angleterre et les Hollandois_. 1 vol. in-8, Cologne, 1701, chez
Pierre Marteau. Je n'y ai absolument rien trouv concernant
l'administration de Colbert.

[580] Colbert possdait  Sceaux une maison de campagne o il eut
l'honneur de recevoir louis XIV.

[581] On trouve aussi plusieurs pitaphes de Colbert dans le _Recueil de
chansons, vaudevilles, sonnets, pigrammes, pitaphes et autres vers
satiriques et historiques, avec des remarques curieuses, depuis 1589
jusqu'en 1747_; 35 vol. in-4. Biblioth. roy., Mss.--Ce recueil,
histoire galante de la cour de France pendant prs de quatre sicles, ne
comporte nullement l'impression; mais il renferme, sur la plupart des
anciennes familles, une foule de particularits quelquefois
trs-piquantes. Il est dsign habituellement sous le titre de _Recueil
de Maurepas_, du nom de l'ancien ministre de Louis XV et de Louis XVI,
qui en eut l'ide, le fit copier  grands frais, et se chargea sans
doute lui-mme des notes explicatives et rectificatives jointes 
chacune des pices qui le composent.--Je citerai l'pitaphe suivante de
Colbert,  cause des notes qui l'accompagnent.


                  PITAPHE DE COLBERT.

      Cy gist qui peu dormit et beaucoup travailla{a}
             Pendant son fcheux ministre{b};
            Que ne fit-il tout le contraire,
      Et que ne dormit-il tout le temps qu'il veilla?

{a} M. Colbert toit l'homme du monde le plus laborieux (Note du Recueil
Maurepas).

{b} Le ministre de M. Colbert fut trs-fcheux pour la rforme qu'il
fut oblig de faire dans les finances, attendu le mauvais estat des
affaires du Roy qui estoient obres lorsqu'il en prit connoissance; car
sans parler de la Chambre de justice qu'il fit tablir pour juger M.
Fouquet, et qui ruina aussi un grand nombre de particuliers, il obligea
Sa Majest  faire banqueroute  tous ses cranciers qui luy avoient
prest de l'argent de bonne foi dans les dsordres et les pressantes
ncessitez de l'tat. Il fut l'auteur de l'imputation, c'est--dire que
le Roy  qui on avoit prest de l'argent  un denier plus haut que le
denier vingt imputoit sur le capital ce qu'il avoit pay d'intrest plus
haut que le denier 20. Il fit faire une dclaration qui portoit que le
Roy seroit toujours le premier crancier partout o il auroit intrest.
Il cra un grand nombre de nouveaux droits, augmenta les anciens, et se
rendit ainsy l'excration du royaume au point que, lorsqu'on le porta
enterrer  Saint-Eustache, sa paroisse, o l'on voit son tombeau, le
peuple de Paris l'auroit dchir en pices si l'on n'et eu la
prcaution d'assembler tous les archers de la ville pour garder son
corps. Au surplus, il tait laborieux, pntrant, hardy, vif,
clairvoyant, et le meilleur serviteur et le plus fidelle qui ait jamais
est.....(Note du Recueil Maurepas).

[582] C'est un Sully, faisons-en un Biron, disaient les paysans  ce
sujet (_Journal de l'Estoile_). Le mme auteur parle de plusieurs
caricatures qui furent faites contre Sully lorsqu'il tomba en disgrce
aprs la mort de Henri IV, et ajoute que cette disgrce fut plainte de
peu de personnes.

[583] Ceci est une grave erreur de Thomas. Non-seulement on ne peut
reprocher  Colbert de n'avoir pas assez mnag le crdit, c'est--dire
d'en avoir abus, mais ce ministre tomba dans l'excs contraire.
Forbonnais, M. Bailly, M. d'Audiffret, tous les crivains financiers
sont d'accord  ce sujet. Si, pendant les ncessits de la guerre, au
lieu d'tablir, comme on l'a vu, des impts odieux, Colbert et emprunt
quelques millions de plus, il se ft pargn, il le savait trs-bien,
les maldictions que ces dplorables expdients lui attirrent. Ce qui
le retint, sans doute, c'est la crainte que, de la part de Louis XIV, la
facilit de se procurer des ressources momentanes par la voie beaucoup
plus facile, mais ruineuse des emprunts, ne dgnrt en habitude. On
peut dsapprouver la marche que Colbert a suivie, mais on ne saurait
disconvenir que les deux milliards de dette laisss par louis XIV
n'aient que trop bien justifi ses apprhensions. Dans tous les cas, le
reproche fait par Thomas  se ministre porte compltement  faux.

[584] Il ne faut pas oublier, pour tre dans le vrai, la funeste
augmentation du tarif en 1667, augmentation qui ruina l'agriculture
franaise et fut une des causes principales de la guerre de 1672.

[585] _OEuvres de Thomas_; _loge de Sully_, cit dans l'_Histoire de
Colbert_, par M. A. de Serviez.

[586] _Mmoires_, etc., liv. II.

[587] _OEuvres de Lemontey_, t. V: _Notice sur Colbert_.

[588] Extrait des volumes 17, 18 et 19 du _Recueil gnral des anciennes
lois franaises_[*], par MM. Isambert, Decrusy et Taillandier. Cette
collection donne le prambule et les dispositions des dits ou arrts
les plus importants. Quant aux autres, elle renvoie avec toutes les
indications ncessaires, soit aux Archives du royaume, soit aux divers
recueils spciaux.--Un grand nombre d'autres dits, notamment en ce qui
concerne la marine, furent rendus pendant l'administration de Colbert et
sont mentionns dans la _Collection des anciennes lois franaises_. J'ai
seulement indiqu ici les principaux.

[*] C'est par erreur que, dans le cours de ce volume, cet ouvrage a t
dsign sous le titre de _Collection des anciennes lois franaises_.

[589] Autrement dits les carrosses  cinq sols. Leur organisation tait
la mme que celle de nos omnibus sauf la frquence des dparts. M. de
Monmerqu a publi, chez M. Firmin Didot, une brochure curieuse sur
l'tablissement de ces carrosses.

[590] La ville de Dunkerque fut rachete des Anglais par trait des 17
et 27 octobre 1662, moyennant 4,674,000 fr. Voir, quant au chiffre du
rachat, qui est communment port  cinq millions, aux _Archives du
royaume_, carton K. 123.

[591] Il parut postrieurement, sous l'administration de Colbert,
plusieurs autres rglements concernant les tailles.

[592] Cet dit, un des plus importants rendus pendant l'administration
de Colbert, ne fait pas partie de la _Collection des anciennes lois
franaises_. On le trouve en entier dans les _Recherches sur les
finances_, par Forbonnais, et dans l'_Histoire du tarif de 1664_, par
Dufresne de Francheville.

[593] Cet dit, au bnfice duquel les protestants ne participrent pas,
fut rvoqu en 1683. Le mme dit accordait en outre mille livres de
pension aux gentilshommes qui auraient dix enfants ns en loyal
mariage, non prestres, religieux et religieuses; deux mille livres 
ceux qui en auraient douze, et moiti somme aux habitants des villes
franches, bourgeois non taillables ou  leurs femmes.

[594] Cette ordonnance, dit le prsident Hnault, fut prpare et
discute dans un conseil compos comme il suit: Le chancelier Seguier,
le marchal de Villeroi, Colbert, d'Aligre, d'Ormesson, de Lzeau, de
Machault, de Sve, Menardeau, de Morangis, Poncet, Boucherat, de La
Marguerie, Pussort, Voisin, Hotman, et Marin. Les sances commencrent
le jeudi 28 octobre 1666 et continurent toutes les semaines,
quelquefois plusieurs jours, jusqu'au 10 fvrier suivant.

Le 24 janvier 1667, louis XIV crivit au premier prsident et au
procureur gnral, avec ordre au premier prsident et aux autres
prsidents,  quatre conseillers de la grand'chambre et aux cinq anciens
prsidents de chambres des requtes, avec les doyens des mmes chambres,
 l'ancien prsident des requtes du palais, au doyen de la premire
chambre et aux avocats et procureurs gnraux de s'assembler
incessamment chez le premier prsident pour confrer avec lui et les
commissaires du Conseil sur les articles prpars par ces commissaires.

Les confrences s'ouvrirent le 28 janvier 1667, et se terminrent le 17
mars suivant aprs avoir occup quinze sances.

L'ordonnance civile de 1667 a t en vigueur jusqu' la promulgation du
code de procdure actuel.

[595] Cette ordonnance, a dit M. Roy, dans son rapport  la chambre des
Pairs sur le code forestier (1827), fut modifie et prpare pendant
huit annes par Colbert et par les hommes les plus habiles que l'on put
runir dans toutes les parties du royaume.

[596] Cette dclaration ne se trouve pas dans la _Collection des
anciennes lois franaises_. Voir Forbonnais, _Recherches sur les
finances_, anne 1670.

[597] Les commissaires du Conseil et les dputs du Parlement qui
prirent part  cette ordonnance, sont: le chancelier Sguier, d'Aligre,
de Morangis, d'Estampes, de Sve, Poncet, Pussort, Voisin et Hotman,
conseillers d'tat; le premier prsident de Lamoignon et les prsidents
de Maisons, de Novion, de Mesmes, de Coigneux, de Bailleul, Mol de
Champltreux, de Nesmond; les conseillers de la grand'chambre de
Catinat, de Brillat, Fayer, de Refuges, Paris, Roujault; les dputs des
enqutes, Potier de Blanc-Mesnil, de Bragelogne, de Fourcy, Lepelletier,
Maupeou et Charton; les conseillers de Bermond, Mandat, Faure,
Levasseur, Malo et Leboult; Talon, premier avocat gnral; de Harlai,
procureur gnral, et Bignon, second avocat gnral.

[598] Le prambule de cette dclaration porte que la mme dfense avait
t faite par dit du mois d'avril 1667 laquelle grce avait produit un
grand fruit dans le public. Cet dit n'est pas cit dans la _Collection
des lois anciennes_. La mme dclaration fut renouvele le 6 novembre
1683, quinze jours aprs la mort de Colbert, et sans contredit d'aprs
des ordres qu'il avait lui-mme donns.

[599] Cet dit portait que les gnraux, lieutenants gnraux, marchaux
de camp, intendants et autres officiers, mme volontaires, de quelque
condition et qualit qu'ils fussent, ne pourraient avoir plus de deux
services de viandes et un de fruits qui feraient trois services en tout;
qu'il n'y aurait nulles assiettes volantes, que les plats d'un mme
service seraient de pareille grandeur et qu'il n'y aurait en aucun
d'iceux, soit de viande ou de fruits, des mets diffrents, mais
seulement d'une mme sorte,  la rserve des plats de rts o il
pourrait tre mis diffrentes espces de viandes, pourvu qu'il n'y en
et point qui fussent l'une sur l'autre.--Ainsi, au ministre de la
guerre, comme dans toutes les autres branches de l'administration, la
manie des rglements tait la mme, et on la retrouvait jusque dans les
dtails qui semblaient le plus devoir y chapper.

[600] Cette dclaration, dit d'Aguesseau (_OEuvres_, t. 14, p. 145 et
155), rduisit les Parlements  ne pouvoir faire clater leur zle par
leurs remontrances, qu'aprs avoir prouv leur soumission par
l'enregistrement pur et simple des lois qui leur seraient adresses.

Les remontrances que le Parlement essaya  cette occasion furent
regardes alors, dit d'Aguesseau, comme _le dernier cri de la libert
mourante_...

[601] Cet dit fut rvoqu au mois d'avril 1674.

[602] Biblioth. roy., Mss. _Collection de Gene de Brochot_; 3e
carton.--Mmoire _original_ de Colbert, contenant 14 feuillets, grand
papier, crits en entier de sa main,  mi-marge, au _recto_ et au
_verso_. Ce mmoire est crit extrmement serr, par abrviations, d'une
criture trs-difficile  lire, et l'on n'y avance en quelque sorte que
mot par mot. C'est avec une peine infinie que je suis parvenu  en
reproduire les extraits qui suivent, non sans tre oblig de laisser,
par intervalles, quelques lacunes qu'il m'a t impossible de
combler.--J'ai eu soin, d'ailleurs, de faire imprimer en _italique_ les
mots douteux ou remplacs par d'autres, et d'indiquer par quelques
points les membres de phrase qui ont t omis. Ce mmoire a d tre
crit par Colbert pour Louis XIV. C'est le manuscrit le plus
considrable de ce ministre et son premier jet, ainsi que l'indiquent
quelques ratures et des renvois en marge. Il comprend l'histoire des
finances et de l'administration depuis 1648 jusqu'au commencement de
1663; mais il renferme surtout des renseignements trs-tendus sur les
oprations financires et les rformes administratives, effectues dans
les annes 1660, 1661, 1662 et 1663.

[603] Peut-tre n'y a-t-il que 8 millions. Le chiffre est trs-douteux.
Dans son rquisitoire, le procureur-gnral Talon, porta les dpenses
faites  Vaux  9 millions.

[604] Voir,  ce sujet, les justifications de Fouquet; p. 56 de ce
volume.

[605] Si les choses se passrent exactement comme le dit Colbert, il
faut avouer que l'intrigue fut ourdie de main de matre. Il est curieux
de lire, aprs ce passage, le texte mme de la nomination de Fouquet.
Voir p. 4 et 5 de ce volume.

[606] La lettre que Mazarin crivit  Colbert  cette occasion ne dit
rien de tout cela. (Voir page 14 de ce volume.) Il est trs-important
d'opposer cette lettre, dont l'original existe  la Bibliothque royale,
 la version de Colbert. Ces deux pices se contrlant l'une par
l'autre, et la lettre de Mazarin, mritant plus de confiance que le
mmoire de Colbert, il s'en suivrait qu'il y a beaucoup de passion et
d'animosit dans les assertions de ce dernier en tout ce qui concerne
Fouquet.

[607] Quelque bienfaisants que dussent tre les rsultats de la chute de
Fouquet, il n'en est pas moins trange de voir Colbert faire intervenir
le doigt de Dieu pour le succs de l'intrigue  laquelle des raisons
d'tat obligrent d'avoir recours.

[608] On accusa en effet Fouquet d'avoir entretenu des agents secrets
dans les principales cours de l'Europe. L'envoy  Rome dont il est ici
question, tait l'abb de Maucroix, ami de La Fontaine.

[609] Le chef naturel de la Chambre de justice tait M. de Lamoignon, en
sa qualit de premier prsident du parlement de Paris; mais bientt, il
cessa d'y aller, et toutes les affaires importantes, notamment celle de
Fouquet, furent diriges par le chancelier Sguier. Il est curieux de
comparer le portrait du premier prsident fait par Colbert  celui que
M. de Lamoignon a laiss de ce ministre. Voir, page 151 de ce volume,
_Histoire de Colbert_, chap. V. De son ct, le _Journal d'Ormesson_,
accuse durement M. de Lamoignon d'un excs de faiblesse  l'gard de
Colbert.

[610] Biblioth. roy.; dpartement des imprims. _Chambre de justice de
1661_. F. 2,953. B, sous chiffre.--Cette curieuse parodie des stances du
_Cid_ est manuscrite. Elle est intercale entre des pices imprimes. Je
ne pense pas qu'elle ait jamais t publie, Le P. Lelong; dans sa
_Bibliothque historique_, l'indique comme existant en manuscrit dans
une bibliothque particulire de Dijon, sous le titre de _Colbert
enrag_. J'en ai supprim cinq stances tout  fait insignifiantes.

[611] Vers le milieu du procs, M. de Chamillart avait remplac M.
Talon, que l'on accusait de ne pas pousser l'affaire assez vivement.

[612] Sainte-Hlne, qui esprait tre nomm premier prsident du
parlement de Rouen.

[613] Biblioth. roy., Mss. Mlanges du cabinet du Saint-Esprit. Notes et
pices concernant Fouquet, prisonnier d'tat.--Ces pices proviennent
d'un registre in-folio, ayant appartenu  la bibliothque de l'ordre du
Saint-Esprit. Leur pagination dans ce registre tait de 2,169  2,191.
Elles renferment:

1 _La copie figure de l'escrit trouv dans le cabinet appel secret de
la maison de Monsieur Foucquet,  Saint-Mand_, crit que j'ai donn en
entier dans l'tude sur Fouquet.

2 Un monitoire lu dans toutes les glises de Paris, aprs la
condamnation de Fouquet pour inviter les fidles  dnoncer _tous ceux
qui retiennent et dissimulent des biens_ qui lui appartenaient.--C'est
une pice originale et signe.

3 L'analyse sommaire, manuscrite, _des Ordres du Roy et lettres de M.
Louvois  M. de Saint-Mars concernant la prison de M. Fouquet dans la
citadelle de Pignerol_.--Ces ordres et ces lettres dont j'ai donn
quelques extraits existent aux Archives du royaume, section historique,
carton K, 129, et ils ont t publis postrieurement par M. Delort,
dans son _Histoire de la dtention des philosophes et des gens de
lettres, prcde de celle de Fouquet, de Plisson et de Lauzun_.

4 Enfin, le psaume de David, traduit par Fouquet, que je donne
textuellement. Cette pice, de trois pages in-4, est crite en entier
de sa main. Seulement, on lit dans la marge gauche de la 1re page,
ces mots d'une autre main et d'une criture plus rcente: Par M.
Fouquet, surintendant des finances, prisonnier  Pignerol o il mourut.
Il y a, en regard de chaque verset, dans la marge gauche du manuscrit,
galement de la main de Fouquet, le texte latin que je n'ai pas cru
ncessaire de reproduire en entier.

[614] On lit en regard du titre,  droite, de la main de Fouquet:

J'ay mis isy quelques nottes pour ceux qui n'entendent pas le latin
auquel je me suis assujetty, rdusant chaque verset latin du pseaume 
4 vers sans mesloigner du sens du prophte.

Dans les 1ers versets il exhorte tout le monde  louer la
misricorde de Dieu, et comme il repte la pluspart des mesmes mots,
j'ay cre au moins debvoir repter le mot de bont.

Il convie dans le 1er verset indiffremment tout le monde.

Dans le 2e il descend en particulier au peuple d'Isral qui estoit
la fin de leglise et comprend tous les chrestiens.

Dans le 3e il passe aux prestres et gens deglise exprims par la
famille d'Aaron.

Dans le 4e il excite ceux qui font profession plus particulire de
la perfection  louer la bont divine.

[615] Voici le texte latin de ce verset: _Dominus mihi adjutor, non
timebo quid faciat mihi homo_.

[616] Texte latin: _Melis est confidere in Domino qum confidere in
principe_.

[617] Texte latin: _Melis est sperare in Domino qum sperare in
principibus_.

[618] Note marginale de la main de Fouquet: Je me suis assujetty 
rpter le mesme vers dans les deux versets suivants pour imiter le
latin ou ces mesmes termes sont aussy rpts trois fois.

[619] Note marginale de Fouquet: Ces deux comparaisons des mouches et
du feu despine estant dans le latin, on n'a pas pu les supprimer.

[620] Le texte latin est beaucoup plus sobre de mots: _Non moriar, sed
vivam et narrabo opera Domini_.

[621] Note marginale de Fouquet: On n'a pu changer cet endroit sans
oster le sceau de la prophtie de la venue de Nostre Seigneur qui est la
pierre angulaire de l'glise.--Tous les versets sentendent de luy.

[622] Texte latin: _O Domine salvum me fac,  Domne bene prosperare:
Benedictus qui venit in nomine Domini_. Il est probable que Fouquet
s'est tromp en copiant et qu'il a mis: _vous soit prospre_, au lieu
de: _me soit prospre_.

[623] Note de Fouquet: Ce verset et le suivant sont rpts comme dans
le latin.

[624] Ces vers m'ont t adresss de Grenoble.--La personne qui a bien
voulu me faire cette intressante communication ne s'tant pas nomme,
je la prie de recevoir ici mes remerciements bien sincres pour sa
bienveillante attention.

[625] Cette pice, aprs la lecture de laquelle toute incertitude sur la
profession des ascendants de J.-B. Colbert, doit cesser, est extraite,
presque littralement, des _oeuvres indites de P.-J. Grosley, de
Troyes_, vol. 1er, p. 258 et suiv.--J'ai dj cit plusieurs pices
de vers faites par des contemporains de Colbert, dans lesquelles ce
ministre est dsign comme appartenant  une famille de marchands. Il y
a dans le _Recueil manuscrit de chanson, vaudevilles, sonnets,
pitaphes_, etc. (_Recueil Maurepas_, Biblioth. roy., Mss. 35 vol.
in-4), d'autres pices qui confirment cette opinion. Dans l'une d'elles
on invite le marquis de Seignelay, trs-connu par son faste,  porter
_de ses pres la bure_; vers auquel correspond la note suivante: J.-B.
Colbert tait fils d'un payeur des rentes de l'hostel-de-ville de Paris
et petit-fils d'un marchand de Reims. On lit en outre dans une chanson
de 1681, faisant partie du mme recueil, que les filles, de Colbert les
duchesses de Chevreuse et de Saint-Aignan avaient fait faire le tabouret
qu'elles avaient chez la reine, _chez leur cousin, le tapissier_.

[626] Odart, prononciation vicieuse d'Edouard (Note de P.-J. Grosley).

[627] Des Mascrani et des Lumagna furent plus tard employs par J.-B.
Colbert. (Voir _les registres concernant le commerce, de 1669  1672_,
Bibliothque du Roi et Archives de la marine).

[628] C'tait la marraine de J.-B. Colbert. (Voir la pice prcdente.)

[629] Ce Largentier tait de Troyes et appartenait  une ancienne
famille de ngociants. En 1594, il s'tait prononc fortement pour Henri
IV, l'avait suivi  Paris et s'tait mis dans les fermes o il avait
fait fortune. Sully raconte de lui un mot d'une rare impertinence qui
donna lieu plus tard  une trs-piquante et spirituelle remarque de
Henri IV. Un jour Largentier dit au roi qu'un voyage  Fontainebleau lui
avait cot 10,000 cus.--Ventre-saint-gris! s'cria le roi--Oui, Sire,
mais c'est que j'ai fait prendre le modle des frontispices de votre
maison pour en faire de pareils  une des miennes que j'ai en Champagne.
Peu de temps aprs; Largentier fut arrt, pour quelque opration de
finance un peu trop irrgulire sans doute, et on l'envoya au Chtelet.
Comment, dit le Roi,  cette nouvelle, est-ce qu'il veut prendre aussi
le modle des frontispices du Chtelet?

[630] On trouve dans _les lettres adresses  Colbert_, un grand nombre
de lettres de M. Lecamus, charg de la police de Paris, conjointement
avec M. La Reynie, et sous ses ordres. (Bibliothque du Roi, Mss.) Il
est probable qu'elles sont de ce dernier.

[631] Biblioth. roy., Mss. _Registres concernant le commerce, anne.
1669_, n 204.

[632] Arch. de la mar. _Extrait des despesches et ordres du Roy
concernant la marine, sous le ministre de M. Colbert, depuis l'anne
1669 jusques et y compris l'anne 1685_, 1 vol. in-folio, manuscrit, p.
424 et suiv.--Le 20 septembre 1669, Colbert avait donn  l'vque de
Bziers, nomm ambassadeur  Madrid, une _Instruction sur le fait de
commerce_. Cette instruction est beaucoup moins complte que celle-ci.
On la trouve,  sa date, dans _le Registre des despesches, de 1669_, et
dans les _Recherches sur les finances_, par Forbonnais, anne 1669.

[633] Ce mmoire a t publi par Forbonnais, avec l'orthographe de son
poque, dans ses _Recherches et considrations sur les finances de
France_, anne 1670.--J'ai donn quelques extraits de ce mmoire, p. 297
et 298.

[634] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_, t. IV, cote 16, pice
I.--La mme pice se trouve aux Archives de la marine, _Registres
concernant le commerce_, anne 1671, vol. 1erer, p. 59 et suiv.--J'ai
donn quelques extraits de cette pice, p. 299 de ce volume.

[635] Cette dernire phrase a t ajoute de la main de Colbert sur la
copie de l'instruction qui fut envoye  son fils et qui appartient  la
Bibliothque royale. Elle ne se trouve pas sur la copie qui existe aux
Archives de la marine.

[636] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_, t. IV, cote 16, pice
n 17.--J'ai donn, dans le corps de l'ouvrage (chap. XIV et XIX, page
299 et 386), des extraits assez tendus de cette instruction, mais en
raison de son importance, et afin de montrer la filiation et l'ensemble
des ides de Colbert, je crois devoir reproduire ici en entier ce
remarquable document.

[637] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_, t. IV, cote
16.--Cette pice a t publie par M. Eugne Sue.

[638] Colbert attachait une grande importance  la fidle transcription
de ses dpches. Les _Registres des despecsches concernant le commerce
pendant les annes_ 1669, 1670, 1671, 1672, portent en regard de chaque
lettre, un _vu_ de sa main.

[639] Les lettres qui suivent sont tires des Archives de la marine.
Celles de l'anne 1670, des _Registres des despesches concernant le
commerce_; celles des annes 1672, 1675 et 1680, des _Extraits des
despesches et ordres du Roy concernant la marine sous le ministre de M.
Colbert, depuis l'anne 1667 jusques et y compris l'anne 1683_; celle
de l'anne 1679, des _Expditions concernant le commerce, de 1669
jusqu' 1683_.

[640] Entrept.

[641] Note de l'_Extrait des despesches_.--Cette lettre n'a t
transcrite que pour faire voir avec quelle force et quel mnagement en
mme temps, M. Colbert crivait aux plus grands seigneurs, et  ceux
mme qui taient le plus en faveur auprs du Roy.

[642] Arch. de la mar.--Cette lettre, crite en entier de la main de
Colbert, fut sans doute recopie  cause de quelques surcharges qu'il y
avait faites. Le manuscrit original a t intercal dans les registres
des _Expditions concernant la commerce, de 1669 jusqu' 1683_, t. II.

[643] Biblioth. roy., Mss. Fonds dit _Suite de Mortemart_, no 34. Gros
volume in-folio.--Ce volume,  l'aide duquel on pourrait reconstruire en
quelque sorte l'htel de Colbert, contient l'inventaire gnral et
estimatif de tous les objets qui s'y trouvaient au moment de sa mort,
depuis les plus prcieux jusqu'aux plus insignifiants. Je me suis born
 en transcrire ici quelques articles.

[644] J'ai renvoy aux notes pour les manuscrits et ouvrages imprims au
sujet desquels il y a eu lieu de donner quelques indications
particulires.--Les ouvrages imprims et recueils sans noms d'auteurs
ont t classs d'aprs l'ordre alphabtique.

[645] Je crois devoir, en raison de l'importance historique de cette
prcieuse collection, donner la table des cotes dont elle se compose.

[646] C'est par erreur que ces lettres sont indiques _Arm. XI_ dans la
note 1 de la page 91 de ce volume.

[647] Il y aura deux volumes. Le second n'a pas encore paru.

[648] J'ai omis de citer cet ouvrage dans les trois premires pages de
l'_tude sur Fouquet_. M. Gozlan a recueilli dans les romans de
mademoiselle de Seudry de curieux dtails sur la fte de Vaux, et c'est
d'aprs lui que j'ai reproduit une partie des particularits qui se
rattachent  cette fte.

[649] Le titre de l'ouvrage ne porte pas le nom de l'auteur.

[650] Ce volume ne porte pas de nom d'auteur; il est attribu 
Lethinois par M. Blanqui, dans sa _Bibliographie des principaux ouvrages
d'conomie politique_ (_Hist. de l'conomie politique_, t. II).

[651] Ces deux ouvrages ne portent pas le nom de l'auteur.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la vie et de
l'administration de Colbert, by Jean-Pierre Clment

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE COLBERT ***

***** This file should be named 27215-8.txt or 27215-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/7/2/1/27215/

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net);
produced from images of the Bibliothque nationale de
France (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
