The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron, Volume 7, by 
George Gordon Byron

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Title: Oeuvres compltes de lord Byron, Volume 7
       comprenant ses mmoires publies par Thomas Moore

Author: George Gordon Byron

Annotator: Thomas Moore

Translator: Paulin Paris

Release Date: April 27, 2009 [EBook #28622]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON, VOL 7 ***




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OEUVRES COMPLTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MMOIRES PUBLIS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

_Traduction nouvelle_

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHQUE DU ROI



TOME SEPTIME.



Paris
DONDEY-DUPR PRE ET FILS, IMPR.-LIBR., DITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N 46,
ET RUE RICHELIEU, N 47 _bis_.

1830.




SARDANAPALE.

TRAGDIE HISTORIQUE.




PRFACE.

En publiant les tragdies de _Sardanapale_ et des _Deux Foscari_, il me
suffit de rpter qu'elles n'ont pas t composes dans la moindre vue
de jamais les livrer au thtre.

Les comdiens ayant une premire fois essay la reprsentation d'une de
mes pices, l'opinion publique s'est dj prononce dans cette
circonstance.

Quant  mes intentions particulires, comme il parat qu'on ne veut en
tenir aucun compte, je n'en dirai rien.

Le lecteur, en consultant les notes, trouvera les fondemens historiques
des ouvrages que je lui prsente.

L'auteur a, dans l'un d'eux, tent de garder, et, dans l'autre, de
violer aussi lgrement que possible la rgle des units; persuad qu'en
les mprisant tout--fait, on peut bien se montrer grand pote, mais
jamais vritable auteur dramatique. Il sait combien cette dclaration
semblera impopulaire dans la littrature anglaise actuelle; mais ce
n'est pas de sa part un systme, mais une simple opinion qui, nagure
encore, tait un principe littraire gnralement reconnu dans le monde,
et qui l'est encore dans les contres les plus civilises: au reste,
_nous avons chang tout cela_[1], et nous recueillons les fruits de ce
changement. L'auteur est loin de croire que rien de ce qu'il essaiera
puisse jamais approcher les chefs-d'oeuvre de ses classiques, ou mme
irrguliers prdcesseurs: seulement, il expose les raisons qui lui font
prfrer la plus rgulire structure, malgr sa faiblesse, au complet
abandon de toutes les rgles. Lorsqu'il est en dfaut, il faut en
accuser l'architecte, non pas l'art.

[Note 1: En franais.]

       *       *       *       *       *

AVERTISSEMENT.

Mon intention, dans cette tragdie, a t de suivre le rcit de Diodore
de Sicile, en le ramenant toutefois  cette rgularit dramatique qui me
semblait le mieux favoriser l'observation des units. Au lieu donc de la
longue guerre dont parle l'histoire, j'ai suppos que la rvolte
clatait et se terminait en un jour, par le moyen d'une conspiration
subite.

Personnages.

       HOMMES.

       SARDANAPALE, roi de Ninive et d'Assyrie, etc.
       ARBACES, Mde aspirant au trne.
       BELSES, Chalden et devin.
       SALEMNES, beau-frre du roi.
       ALTADA, officier assyrien du palais.
       PANIA.
       ZAMES.
       SFRO.
       BALA

       FEMMES.

       ZARINA, reine.
       MIRRHA, esclave ionienne, et favorite de Sardanapale.

       FEMMES composant le harem de Sardanapale.

       GARDES, SUIVANS, PRTRES, CHALDENS, MDES, ETC.


La scne est une salle du palais du roi  Ninive.




SARDANAPALE,

TRAGDIE HISTORIQUE.



ACTE PREMIER.


SCNE PREMIRE.


SALEMNES, seul.

Il a outrag la reine, mais il est encore son poux; il a outrag ma
soeur, mais il est encore mon frre; il a outrag son peuple, mais il en
est le roi, et je lui dois mon amiti aussi bien que ma soumission: non,
il ne mourra pas ainsi. Je ne verrai pas le sang de Nemrode et de
Smiramis disparatre de la terre, et treize cents annes de
commandement finir comme un conte de berger; il faut le relever. Il y a
dans son ame effmine un insouciant courage que la corruption n'a pas
entirement touff; une secrte nergie que le tems a pu rprimer, mais
non pas dtruire:--il est plong, mais non pas noy dans l'abme des
volupts. Villageois, il se ft montr capable de conqurir un empire;
n sur le-trne, il ne le transmettra pas: ses fils n'hriteront que
d'un nom peu glorieux.--Cependant, tout n'est pas perdu; il peut encore
secouer son indolence et sa honte, et se montrer tel qu'il doit tre,
sans plus d'effort qu'il n'en met  se montrer tel qu'il ne le devrait
pas. Serait-il, en effet, moins _difficile_ de commander aux nations que
de traner une vie fainante? de conduire une arme, que de diriger un
harem? Il s'puise en de fades plaisirs; il abrutit son ame; il teint
sa gnreuse vigueur au milieu de soins qui ne donnent pas la sant,
comme la chasse; ou la gloire, comme la guerre.--Il faut le rappeler 
lui-mme; mais, hlas! (On entend de l'intrieur des appartemens une
musique suave.) le tonnerre seul pourrait le rveiller. coutez! c'est
le luth, c'est la lyre, c'est le tambourin; les accords lascifs de
langoureux instrumens, les molles voix des femmes et de ces tres qui
sont moins que des femmes se font entendre comme l'cho de ses plaisirs;
et cependant le grand roi de toute la terre connue incline sa tte
couronne de roses, et son diadme ngligemment attach semble devoir
tre la conqute de la premire main gnreuse qui osera le lui ravir.
Ils viennent! Dj se rpandent jusqu' moi les parfums de sa suite
voluptueuse. Je distingue les tincelles des pierres prcieuses des
jeunes filles, dont il a fait ses confidentes et son conseil: elles
s'avancent dans la galerie, parmi les flots de ces femmes, revtues du
mme costume, et non moins femmes qu'elles-mmes. Voici venir le
petit-fils de Smiramis, la reine-homme! Faut-il l'attendre? Oui,
l'affronter mme; lui rpter ce que tous les gens de bien se disent
quand ils parlent de lui et de sa cour. Les voil les esclaves que
conduit un monarque serviteur de ses esclaves.


SCNE II.

Entre SARDANAPALE. Son costume est effmin, sa tte couronne de
fleurs, et sa robe ngligemment flottante. Une suite de femmes et de
jeunes esclaves le suivent.


SARDANAPALE,  quelques gens de sa suite.

Que le pavillon soit tendu sur l'Euphrate, qu'il soit illumin et
dispos pour un banquet particulier;  minuit, nous y souperons: songez
 ce que rien ne manque, et faites prparer les galres qui doivent nous
y conduire. Une brise rafrachissante ride la large surface des flots:
nous ne tarderons pas  nous embarquer. Vous, qui daignez partager les
doux momens de Sardanapale, nymphes charmantes, nous nous retrouverons 
cette heure plus douce encore, et alors, runis comme les toiles
suspendues sur nos ttes, nous formerons un empire aussi brillant que
le leur. Mais en attendant, que chacune reste matresse de son tems;
pour toi, Mirrha, ma chre Ionienne, choisis: veux-tu demeurer avec
elles ou avec moi?

MIRRHA.

Seigneur--

SARDANAPALE.

Seigneur! Pourquoi donc, ma chre ame, cette froide rponse? Hlas!
c'est le malheur des rois de l'entendre souvent. Dispose de tes instans
comme tu disposes des miens. Dis-moi, veux-tu accompagner notre socit,
ou, loin d'elle, continuer  charmer ici mes heures?

MIRRHA.

Le choix du roi est le mien.

SARDANAPALE.

Ne parle pas ainsi, je te prie: ma joie la plus chre est de servir
chacun de tes voeux. Je n'ose mme exprimer mes propres dsirs, dans la
crainte de contrarier les tiens; car tu te montres toujours trop
empresse  sacrifier tes penses devant celles des autres.

MIRRHA.

Je voudrais donc rester: je n'ai de bonheur qu'en contemplant le tien;
cependant--

SARDANAPALE.

Cependant? Qu'est-ce _cependant_? Tes voeux chris seront toujours la
seule barrire qui pourra s'lever entre toi et moi.

MIRRHA.

Je songe que l'heure prsente est ordinairement celle du conseil; mieux
vaudrait donc me retirer.

SALEMNES, s'avanant.

L'esclave ionienne dit bien; qu'elle se retire.

SARDANAPALE.

Qui parle ainsi? Quoi! vous ici, mon frre?

SALEMNES.

Le frre de la _reine_,  roi, et votre plus fidle vassal.

SARDANAPALE,  sa suite.

Comme je l'ai dit, que tout le monde dispose de ses heures, jusqu'
celle de minuit, o nous sollicitons de nouveau votre prsence. (La cour
se retire.) (A Mirrha, qui s'loigne.) Mirrha! _toi_, je croyais que tu
restais?

MIRRHA.

Grand roi, tu ne l'as pas dit.

SARDANAPALE.

Mais tu m'y semblais dispose; j'ai vu dans l'expression de tes regards
ioniques le dsir de ne pas me quitter.

MIRRHA.

Sire, votre--

SALEMNES.

Le frre de sa reine, courtisane d'Ionie! Oses-_tu_ bien _me_ nommer et
ne pas rougir?

SARDANAPALE.

Sans rougir? Tes yeux sont aussi mauvais que ton coeur! Tu colores ses
joues charmantes, comme sur le Caucase la teinte mourante du jour, quand
le soleil couchant nuance d'un rose plus sombre la blancheur de la
neige; oui, tu lui reproches une insensibilit, un aveuglement qui
t'appartiennent seuls. Quoi! des larmes, ma Mirrha!

SALEMNES.

Qu'elles coulent; elle pleure pour bien d'autres, et elle est elle-mme
la cause de pleurs plus amers.

SARDANAPALE.

Maudit celui qui fait ainsi couler les siennes!

SALEMNES.

Oh! ne te maudis pas toi-mme:--des millions d'hommes le font dj bien
assez.

SARDANAPALE.

Tu oublies qui tu es; ne me fais pas souvenir que je suis roi.

SALEMNES.

Plt  Dieu que tu le fusses!

MIRRHA.

Oh! mon roi! je t'en prie; et toi, prince aussi, permettez que je me
retire.

SARDANAPALE.

Puisqu'il le faut, et que cet homme brutal n'a pas craint d'insulter ta
belle ame, j'y consens; mais souviens-toi que nous devons bientt nous
runir: j'aimerais mieux perdre un empire que ta prsence.

(Mirrha sort.)

SALEMNES.

Il se peut que tu les perdes tous les deux, et tous deux pour toujours!

SARDANAPALE.

Mon frre, puisque je supporte un pareil langage, je puis du moins
commander  moi-mme; cependant, ne me force pas  sortir de mon
naturel.

SALEMNES.

Et c'est justement  ce naturel facile, et mme trop faible, que je
voudrais t'arracher. Oh! que ne puis-je te rveiller, quand mme tu
devrais m'en punir.

SARDANAPALE.

Par le dieu Baal! cet homme voudrait faire de moi un tyran.

SALEMNES.

Mais tu l'es dj! Crois-tu qu'il n'y ait d'autre tyrannie que celle du
carnage et des haines? celle du vice, les excs et les dbordemens du
libertinage, l'indolence, l'apathie, les suites d'une molle oisivet
enfantent des milliers de tyrans dont la cruaut surpasse les actes les
plus odieux d'un despote nergique, quelles que soient l'imptuosit et
la violence de son caractre. Le triste et scandaleux exemple de tes
dbordemens corrompt les nations ainsi qu'il les oppresse; du mme coup,
il sappe et ta puissance immdiate et celle de tes officiers les plus
loigns. Aussi, que l'tranger envahisse nos frontires, ou qu'un
sditieux appelle  la guerre civile, l'un ou l'autre nous seront
galement fatals. Le premier ne trouvera plus dans tes sujets un courage
capable de le repousser, et le second rencontrera moins des vainqueurs
que des complices.

SARDANAPALE.

Et qui te rend aujourd'hui le porte-voix du peuple?

SALEMNES.

L'oubli de ta conduite avec la reine, et les chagrins de ma soeur;
l'affection naturelle que je conserve pour mes jeunes neveux; ma loyaut
envers le roi, loyaut que des paroles ne suffiront plus bientt pour
lui prouver; mon respect pour la race de Nemrode, et, de plus, un autre
sentiment que tu ne connais pas.

SARDANAPALE

Qu'est-ce que cela?

SALEMNES.

Un mot qui t'est inconnu.

SARDANAPALE.

Prononce-le, cependant: j'ai toujours aim  apprendre.

SALEMNES.

La vertu.

SARDANAPALE.

Je ne connais pas ce mot! Il n'en est pas un qui plus souvent sonne dans
mes oreilles--plus retentissant que le bruit de la multitude ou
l'clatante trompette; ta soeur ne m'a jamais fait entendre autre chose.

SALEMNES.

Pour changer ce pnible sujet, coute un peu parler le vice.

SARDANAPALE.

Qui couter?

SALEMNES.

Les vents eux-mmes, si tu tais un peu sensible aux chos de la voix
des peuples.

SARDANAPALE.

Allons, je suis indulgent comme tu vois, et patient comme tu l'as
maintes fois prouv.--Parle donc; qui te pousse  agir ainsi?

SALEMNES.

Les dangers que tu cours.

SARDANAPALE.

Explique-toi.

SALEMNES.

Eh bien donc, toutes les nations, car elles sont nombreuses, dont ton
pre t'a transmis l'hritage, sont transportes de fureur contre toi.

SARDANAPALE.

Contre _moi_! Et que veulent les esclaves?

SALEMNES.

Un roi.

SARDANAPALE.

Et que suis-je donc, moi?

SALEMNES.

A leurs yeux, rien; mais aux miens un homme qui pourrait encore tre
quelque chose.

SARDANAPALE.

Insolente valetaille! Et que dsirent-ils donc? N'ont-ils pas paix et
abondance?

SALEMNES.

De la premire, ils en jouissent aux dpens de leur gloire; de la
seconde, bien moins que le roi ne l'imagine.

SARDANAPALE.

Alors,  qui la faute, si ce n'est aux satrapes infidles qui n'y
pourvoient mieux?

SALEMNES.

Mais certes, on peut en accuser aussi le monarque dont les regards ne
s'tendent jamais au-del des murs de son palais, ou, s'il le fait, qui
ne voit pas au-del de quelques palais levs sur les montagnes, jusqu'
ce que les chaleurs de l't aient disparu. O glorieux Baal! toi qui
difias ce vaste empire, et fus mis au rang des dieux, ou du moins dont
la gloire,  travers les sicles, galera celle d'un dieu, pensais-tu
que ton descendant prsomptif ne regarderait jamais en roi les royaumes
que tu lui conquis en hros, et que tu obtins au prix de ton sang, de
tes sueurs et de continuels dangers? Et pourquoi? pour procurer les
impts ncessaires aux frais d'un festin, ou des concussions multiplies
au profit d'un infme favori.

SARDANAPALE.

Je te comprends. Tu voudrais me faire marcher en conqurant. Par tous
les astres que consultent les Chaldens, ces turbulens esclaves
mriteraient que je les punisse en cdant  leurs voeux, et que je les
conduisisse  la gloire.

SALEMNES.

Pourquoi non? Smiramis n'tait qu'une femme, elle conduisit nos
Assyriens aux bornes du soleil, aux rivages du Gange.

SARDANAPALE.

Cela est trs-vrai. Et comment en revint-elle?

SALEMNES.

Comment? en _homme_,--en hros; malheureuse, mais non vaincue; et vingt
gardes lui suffirent pour protger sa retraite jusqu'en Bactriane.

SARDANAPALE.

Et combien de guerriers abandonna-t-elle derrire elle, dans les Indes,
aux vautours?

SALEMNES.

Nos annales n'en disent rien.

SARDANAPALE.

Je le dirai donc pour elles.--Elle et mieux fait de rester dans son
palais, occupe  tisser quelque vingt robes, que de regagner la
Bactriane avec une vingtaine de gardes, laissant des millions de sujets
fidles  la rage des corbeaux, des loups et des hommes, les plus
froces des trois. Est-ce l de la gloire? Je prfre mille fois mon
ignominie.

SALEMNES.

Tous les esprits belliqueux n'ont pas la mme destine. Smiramis, cette
mre glorieuse d'une centaine de rois, choua sans doute dans les Indes;
mais elle ajouta la Perse, la Mdie, la Bactriane au royaume qu'elle
gouvernait autrefois, et que tu _pourrais_ aujourd'hui gouverner.

SARDANAPALE.

Dis plutt qu'elle ne sut que les conqurir, et que moi je les gouverne.

SALEMNES.

Avant peu, ils auront peut-tre besoin de son pe plutt que de ton
sceptre.

SARDANAPALE.

Il y eut un certain Bacchus, n'est-ce pas cela? J'ai ou mes filles
grecques en dire quelque chose.--C'tait, suivant elles, un dieu,
c'est--dire un dieu de la Grce, une idole trangre au culte des
Assyriens; eh bien! il conquit ce mme royaume du couchant, cette Inde
dont tu parles, o Smiramis fut vaincue.

SALEMNES.

Je sais qu'il y eut un homme de ce nom: et tu comprends sans doute que,
s'il a pass pour un dieu, c'est  cause de ses hauts faits?

SARDANAPALE.

Et je le rvre dans ses divins attributs, sans l'imiter dans ses
actions humaines.--Hol! mon chanson!

SALEMNES.

Que dsire le roi?

SARDANAPALE.

Honorer un dieu de frache date, un conqurant des anciens jours. Un peu
de vin, dis-je.

(Entre l'chanson.)

SARDANAPALE,  l'chanson.

Donne-moi le gobelet d'or enrichi de perles, qui porte le nom de coupe
de Nemrode. Remplis-le, et prsente-le moi aussitt.

(L'chanson sort.)

SALEMNES.

C'est bien le moment, en effet, de la remplir, pour signaler la
continuation d'une fte que le sommeil n'a pas encore interrompue.

(L'chanson rentre avec du vin.)

SARDANAPALE, prenant la coupe.

Mon noble parent, si les Grecs, barbares habitans de nos lointains
rivages et des limites de nos empires, ne mentent pas, ce Bacchus a
conquis l'Inde entire, n'est-ce pas?

SALEMNES.

Sans doute, et de l l'origine de son apothose.

SARDANAPALE.

Non, non: de toutes ses conqutes, il ne reste que quelques colonnes 
sa gloire, peut-tre, et qui le seraient  la mienne, si je les jugeais
dignes d'tre acquises et transportes; elles fixent la borne des mers
de sang qu'il rpandit, des empires qu'il ravagea et des hommes qu'il
gorgea. Mais, l, l, dans ce gobelet est son vritable titre 
l'immortalit; c'est la cleste grappe dont, le premier, il exprima
l'me, et qu'il transmit, pour enchanter celle de l'homme, sans doute,
comme une sorte d'allgement aux dsastres de sa vie victorieuse. Sans
elle, il et conserv le nom et la tombe d'un mortel; comme Smiramis,
mon aeule, on l'et pris comme une espce de monstruosit
semi-glorieuse. Voil ce qui le fit monter au rang des dieux:--consens
donc aujourd'hui  t'humaniser  son exemple, mon grave et soucieux
frre: bois avec moi aux dieux de la Grce!

SALEMNES.

Au prix de tous tes royaumes, je ne voudrais pas profaner ainsi la
religion de notre pays.

SARDANAPALE.

C'est--dire que tu le juges un hros, parce qu'il rpandit le sang par
torrens, et que tu le dsavoues comme dieu, parce qu'il sut trouver dans
un fruit un charme qui rjouit les tristes, ranime les vieillards,
inspire les jeunes gens, force le dsespoir  oublier ses douleurs, et
la crainte ses prils, enfin ouvre un nouveau monde quand celui-ci
devient pour nous un objet d'ennui. Eh bien donc, je bois  toi et 
_lui_ comme n'ayant t qu'un homme; mais comme ayant galement mrit
la plus juste admiration du genre humain par les biens et par les maux
qu'il rpandit. (Il boit.)

SALEMNES.

Penses-tu donc renouer un festin  cette heure?

SARDANAPALE.

Si je le faisais, comme il ne coterait pas une seule larme, il vaudrait
mieux qu'un glorieux trophe; mais ce n'est pas mon intention, et
puisque tu ne veux pas me faire raison, continue comme il te plaira. (
l'chanson.) Valet, retire-toi. (L'chanson sort.)

SALEMNES.

Je ne voudrais que te rappeler d'un songe, et te rveiller ainsi plus
doucement qu'une rvolte ne le ferait.

SARDANAPALE.

Et qui se rvolterait? pourquoi? quelle cause, ou du moins, quel
prtexte? Ne suis-je pas roi lgitime? issu d'une race de rois qui n'ont
pas eu d'autres anctres? Qu'ai-je pu faire,  toi ou au peuple, que
_tu_ doives contrler, ou qu'il puisse faire tourner contre moi?

SALEMNES.

Quant  ta conduite envers moi, je n'en parlerai pas.

SARDANAPALE.

Mais, sans doute,  ton avis, j'aurai fait injure  la reine; n'est-ce
pas?

SALEMNES.

_ mon avis_, oui; tu l'as outrage.

SARDANAPALE.

Un moment de patience, prince, et coute. Elle a le rang, les honneurs,
les respects qu'elle a droit d'attendre; la tutelle des hritiers de
l'empire, les hommages et les prrogatives de la souverainet. Je l'ai
pouse, comme le font les rois, par convenance, et je l'aimais comme la
plupart des maris chrissent leurs pouses. Que si vous supposiez, elle
ou toi, que je dusse me conduire comme avec sa femme un paysan chalden,
vous ne connaissez ni moi, ni les rois, ni la nature humaine.

SALEMNES.

Laissons cela, je te prie; je rougirais de me plaindre, et la soeur de
Salemnes ne demande pas du souverain de la Syrie lui-mme un amour
forc. Daignerait-elle, d'ailleurs, accepter des hommages que tu
partagerais avec des prostitues trangres, et des esclaves ioniennes?
La reine garde le silence.

SARDANAPALE.

Et pourquoi pas son frre?

SALEMNES.

Je ne suis que l'cho des empires que celui qui long-tems les nglige ne
gouvernera pas long-tems.

SARDANAPALE.

Ingrats et sots esclaves! Ils murmurent de ce que je n'ai pas rpandu
leur sang; de ce que je ne les ai pas conduits dans les sables du dsert
pour y desscher par millions; de ce que je n'ai pas blanchi avec leurs
os les rivages du Gange; de ce que je ne les ai pas dcims par des lois
sauvages, ou puiss  construire des pyramides ou des murailles
babyloniennes.

SALEMNES.

Oui, ces trophes eux-mmes seraient plus dignes d'un peuple et d'un
souverain, que des chants, des concerts, des ftes, des concubines, des
trsors dilapids et des vertus mises en oubli.

SARDANAPALE.

Oh! pour mes trophes, j'ai fond des villes; Tarse et Anchialus furent
leves en un jour;--et que pourrait de plus cette belle sanguinaire,
mon aeule guerrire, la chaste Smiramis, si ce n'est les dtruire?

SALEMNES.

J'en conviens; ta vertu s'est montre dans l'rection de ces villes,
fondes par suite d'un caprice, et recommandes par un vers qui doit les
dshonorer avec toi dans les ges futurs.

SARDANAPALE.

Me dshonorer! Par Baal, ces villes, quoique fort bien bties, ne sont
pas plus belles que ces vers. Dis contre moi, contre mes moeurs, tout ce
que tu voudras; mais ne va pas nier la vrit de cette courte sentence;
elle te rappellera l'histoire de toutes les choses humaines. coute:

       Sardanapale, roi, fils d'Anacyndaraxe,
       A bti dans un jour Anchiales et Tarse:
       Bois, mange, fais l'amour: tout le reste n'est rien.

SALEMNES.

Admirable morale! et belle inscription pour un roi,  mettre sous les
yeux de ses sujets!

SARDANAPALE.

Oh! sans doute, tu voudrais me voir publier en forme d'dits: Obissez
au roi,--joignez vos tributs  ses trsors,--recrutez ses
phalanges,--rpandez votre sang  son premier
commandement,--courbez-vous et glorifiez, ou levez-vous et travaillez.
Ou bien encore:--Sardanapale, en ce lieu, gorgea cinquante mille de
ses ennemis; voil leur spulcre, et voici son trophe. Je laisse de
tels soins aux conqurans; c'en est assez pour moi de chercher 
allger, pour mes sujets, le poids des misres humaines, et  adoucir
leur descente vers la tombe; je ne prends aucune licence que je ne leur
accorde. Tous, nous sommes des hommes.

SALEMNES.

Mais, tes aeux furent honors comme des dieux.

SARDANAPALE.

Des dieux! morts et pulvriss, c'est--dire n'tant plus ni dieux ni
hommes. Ne viens pas me parler de telles choses! Les vers seuls sont des
dieux, puisqu'ils se repaissent de vos dieux, puisqu'ils meurent
d'inanition, quand ces mets viennent  leur manquer. Crois-moi, tes
divinits n'taient que des hommes; regarde leur postrit.--Dans moi,
je sens mille preuves de ma mortalit, aucune de ma nature cleste, 
moins qu'on ne prenne pour telle, justement ce que vous condamnez, un
penchant  l'amour,  la clmence, au pardon des folies de mes
semblables, et (ce qui tient plus  l'humanit) une grande indulgence
pour les miennes.

SALEMNES.

Hlas! la perte de Ninive est rsolue.--Malheur,--malheur  la cit sans
rivale!

SARDANAPALE.

Que crains-tu donc?

SALEMNES.

Tu es sous la garde de tes ennemis; dans quelques heures clatera la
tempte qui doit te renverser et les miens et les tiens; encore un jour,
et la race de Blus n'existera plus.

SARDANAPALE.

Que nous faut-il donc craindre?

SALEMNES.

L'ambition, la trahison qui a sem sur tes pas les piges; une ressource
reste encore: donne-moi, avec ton seing, le pouvoir d'touffer les
machinations, et je dposerai bientt  tes pieds les ttes de tes
principaux ennemis.

SARDANAPALE.

Les ttes!--et combien?

SALEMNES.

Faut-il les compter, quand la tienne elle-mme est en danger? laisse-moi
agir, donne-moi ton seing, et repose-toi sur moi du reste.

SARDANAPALE.

Je ne permettrai jamais de disposer d'un nombre illimit de vies. Quand
nous prenons celle des autres nous ignorons et ce que nous avons pris et
ce que nous avons accord.

SALEMNES.

Quand ils en veulent  ta tte, craindrais-tu de prendre la leur?

SARDANAPALE.

C'est une grande question.--Oui, rpondrai-je cependant. Ne peut-on
trouver d'autres remdes? Quels sont ceux que tu souponnes?--Je consens
 ce qu'on les arrte.

SALEMNES.

J'aimerais mieux que tu ne me le demandasses pas; aussitt, ma rponse
traversera les rangs indiscrets de tes favorites, de l courra jusqu'au
palais, puis jusqu' la ville, et tout sera perdu.--Confie-toi sur moi.

SARDANAPALE.

En effet, tu sais que j'en ai toujours agi ainsi; prends mon seing, le
voici, (Il lui donne son seing.)

SALEMNES.

Je n'ai plus qu'une requte.

SARDANAPALE.

Nomme-la.

SALEMNES.

Renonce, pour cette nuit, au banquet que tu as fait dresser dans le
pavillon sur l'Euphrate.

SARDANAPALE.

Renoncer au banquet! Non, pour tous les complots qui jamais
bouleversrent un empire; qu'ils viennent, qu'ils russissent: ils ne me
feront ni trembler, ni m'veiller plus tt, ni dposer ma coupe. Quoi
qu'ils fassent, je n'terai pas une seule rose de ma couronne, je ne
perdrai pas une seule heure de plaisir.--Je ne les crains pas.

SALEMNES.

Mais, s'il tait ncessaire, t'armerais-tu; oui, ou non?

SARDANAPALE.

Peut-tre. J'ai d'excellentes armes, une pe d'une trempe merveilleuse;
un arc, une javeline digne de Nemrode lui-mme; un peu pesante, il est
vrai, mais encore supportable. Et, maintenant que j'y pense, il y a
long-tems que je ne m'en suis servi, mme pour la chasse. Les as-tu
vues, frre?

SALEMNES.

C'est bien le tems de pareilles plaisanteries!--S'il le fallait,
revtirais-tu ces armes?

SARDANAPALE.

Ou ne les revtirais-je pas? Oh! s'il le faut, et que ces insolens
esclaves ne veulent pas tre redresss  moins, je saurai manier l'pe,
jusqu' ce qu'ils veuillent bien me permettre de revenir aux fuseaux.

SALEMNES.

Il y a dj long-tems, disent-ils, que tu les as changs contre ton
sceptre.

SARDANAPALE.

Mensonge! mais laissons-les dire. Les anciens Grecs, dont nos captives
chantent souvent les faits, racontaient la mme chose de leur plus grand
hros, Hercule, parce qu'il vint  aimer une reine de Lydie. Tu le vois,
partout la populace s'empare de toutes les calomnies qui peuvent blesser
leurs souverains.

SALEMNES.

Ils ne parlaient pourtant pas ainsi de tes anctres.

SARDANAPALE.

Non, ils n'osaient. Contraints de souffrir et de combattre, jamais ils
n'changeaient leurs chanes que contre des armes. Maintenant, ils ont
paix et bonheur, le loisir de rire et de railler; je ne m'en fche pas.
Je ne donnerais pas le gracieux sourire d'une seule belle fille, pour
toute la renomme populaire qui jamais distingua un nom du nant. Et
quelle est donc l'opinion de ce vil troupeau, devenu plus insolent par
la pture, pour me forcer  rechercher ses fastidieux loges ou craindre
ses assommantes clameurs?

SALEMNES.

Vous l'avez dit, ce sont des hommes; et comme tels, ils ont parfois un
coeur.

SARDANAPALE.

Et mes dogues aussi; le leur mme est plus fidle, et par consquent
meilleur;--mais, continuons. Tu as mon seing, et puisqu'ils sont
soulevs, il faut les apaiser; mais sans trop de violence,  moins que
la ncessit n'en fasse une loi. J'ai horreur de toutes les peines
infliges ou subies; nous en avons assez en nous-mmes, le dernier sujet
comme le plus puissant monarque, pour ne pas encore ajouter au mutuel
fardeau des misres humaines, et pour nous obliger, par une allgeance
rciproque,  nous soulager l'un l'autre d'une partie de nos ennuis
naturels. Mais voil ce qu'ils ne savent pas, ou ne veulent pas savoir.
J'en atteste Baal: j'ai fait tout ce que je pouvais pour les soulager;
je n'ai pas entrepris de guerre, ajout de nouveaux impts, tourment
leur existence; je les laisse couler leurs jours comme ils veulent,
passant de mon ct les miens le plus agrablement que je puis.

SALEMNES.

Tu recules devant les devoirs d'un roi: voil pourquoi ils disent que tu
n'es pas digne d'tre le leur.

SARDANAPALE.

Ils mentent.--Par malheur, je suis incapable d'tre rien autre chose
qu'un roi, et, par malheur encore pour moi, le dernier Mde peut aussi
bien en tenir la place.

SALEMNES.

Du moins, il en est un qui dsire l'tre.

SARDANAPALE.

Que veux-tu dire?--Mais, c'est ton secret; tu crains les questions, et
je ne suis pas d'une nature curieuse. Prends les moyens convenables; et
puisque la ncessit l'exige, je t'avoue et je te soutiens. Jamais homme
ne dsira plus sincrement rgner paisiblement sur des citoyens
paisibles; mais s'ils m'obligent  prendre les armes, mieux vaudrait
pour eux avoir rveill les cendres de l'implacable Nemrode, le
_chasseur puissant_. Je ferai de ces royaumes une vaste fort peuple
d'un gibier sauvage, jadis appartenant  l'espce humaine, mais qui, par
son choix, aura cess de l'tre. Ils calomnient _ce que_ je suis; et _ce
que_ je ferai leur portera le dfi de me calomnier encore: ils devront
s'en prendre  eux-mmes.

SALEMNES.

Enfin, tu peux donc sentir!

SARDANAPALE.

Sentir! Et qui peut ne pas sentir l'ingratitude?

SALEMNES.

Je ne m'arrterai pas  te rpondre en paroles, mais par les faits.
Entretiens seulement l'nergie qui pouvait long-tems sommeiller, mais ne
fut jamais teinte en toi; ainsi, tu peux encore rgner glorieux et
redout. Adieu.

(Salemnes sort.)

SARDANAPALE, seul.

Adieu! Il est parti. Le seing qu'il porte  son doigt est un sceptre
pour lui. Sa violence gale ma faiblesse; les esclaves mritent un
pareil matre. Quant au danger, j'en ignore l'tendue;--il l'a mesur,
qu'il le prvienne. Consumerai-je donc ma vie--une vie si courte--
chercher tous les moyens de ne pas l'abrger encore? ce serait le sort
le plus dplorable! Ce serait mourir d'avance que de vivre dans la
crainte de la mort, djouant des rvoltes, souponnant tous ceux qui
m'entourent, parce qu'ils m'approchent, tous ceux qui sont loin, parce
que je ne les vois pas. Si pourtant il en tait ainsi,--s'ils devaient
me ravir et l'empire et la vie: eh bien! qu'est-ce que la terre et
l'empire de la terre? J'ai aim, j'ai vcu; je laisse de nombreux
descendans: mourir maintenant serait aussi naturel que tous ces actes de
la matire! Je n'ai pas, il est vrai, rpandu le sang, comme je l'aurais
pu, par torrens; je n'ai pas fait de mon nom le synonyme de la mort,--le
signal de la terreur et des trophes. Mais je n'prouve de cela nul
remords; ma vie est tout amour: si je verse le sang, ce ne sera que par
force. Jusqu' prsent, une seule goutte des veines assyriennes n'a t
rpandue en mon nom, et jamais la plus faible parcelle des immenses
trsors de Ninive n'est tombe sur des objets qui puissent coter  ses
enfans une seule larme. Si donc ils me hassent, c'est parce que je ne
les hais pas; et s'ils se rvoltent, c'est parce que je crains de les
opprimer. O hommes! c'est avec des faux et non avec un sceptre qu'il
faut vous gouverner; il faut vous moissonner chaque anne comme les pis
mrs; autrement nous ne produisons qu'une excessive abondance, un amas
infect de mcontens, corrompant les sources de la prosprit publique,
et faisant de la fertilit un dplorable dsert.--Laissons-l ces
penses. Hol, ici! quelqu'un.

(Entre un officier.)

SARDANAPALE.

Esclave, dis  l'Ionienne Mirrha que nous souhaitons sa prsence.

L'OFFICIER.

Roi, la voici.

(Entre Mirrha.)

SARDANAPALE, bas  l'officier.

Dehors. (A Mirrha.). tre charmant, tu as  peine prvenu mon coeur; il
palpitait pour toi et tu venais  lui: laisse-moi croire qu'il existe
entre nous quelqu'influence secrte, quelque douce sympathie, qui, sans
nous voir, et de loin, nous attire l'un vers l'autre.

MIRRHA.

Il est vrai.

SARDANAPALE.

Je sais qu'elle existe, mais j'ignore son nom; quel est-il?

MIRRHA.

Un dieu dans ma patrie, et dans mon coeur un sentiment exalt et comme
divin; mais j'avoue qu'il est seulement mortel, car mon ame est humble
et pourtant heureuse,--c'est--dire, dsirant de l'tre; mais--

(Elle s'arrte.)

SARDANAPALE.

Il y a toujours un intervalle entre nous et ce que nous regardons comme
le bonheur: laisse-moi carter la barrire que ta voix hsitante
m'indique devant le tien: celle qui s'oppose au mien sera en mme tems
rompue.

MIRRHA.

Mon Seigneur!--

SARDANAPALE.

Mon Seigneur,--mon roi,--sire,--souverain,--toujours ainsi, toujours me
parler avec respect. Il est dit que jamais je n'obtiendrai un sourire,
si ce n'est au milieu de l'tourdissante joie d'un banquet, alors que
les bouffons ont,  force d'ivresse, reconquis leur galit, ou que
moi-mme je me suis mis au niveau de leur abaissement. Mirrha, je puis
souffrir tout cela; ces noms de seigneur, roi, sire, monarque, je les ai
mme quelque tems accueillis, ou plutt soufferts de la bouche des
esclaves et des nobles; mais quand ils s'chappent des lvres que
j'adore, des lvres que les miennes ont tendrement presses, un frisson
se rpand sur mon coeur; je reviens au sentiment de la fausset d'une
situation qui rprime toute espce de tendresse chez ceux mme qui m'en
inspirent davantage, situation qui me fait souhaiter de pouvoir dposer
enfin la pesante tiare pour me rfugier sous une chaumire du Caucase
avec toi, et pour n'y plus jamais porter que des couronnes de fleurs.

MIRRHA.

Plt au ciel!

SARDANAPALE.

Aurais-_tu_ les mmes sentimens?--Pourquoi?

MIRRHA.

Tu connatrais alors ce que tu ne peux jamais connatre.

SARDANAPALE.

C'est--

MIRRHA.

Le vritable prix d'un coeur; celui d'une femme, du moins.

SARDANAPALE.

J'en ai prouv un, mille,--et mille, et mille.

MIRRHA.

Des coeurs?

SARDANAPALE.

Je l'imagine.

MIRRHA.

Aucun! mais le tems d'en prouver un viendra peut-tre.

SARDANAPALE.

Je l'espre. coute, Mirrha; Salemnes a dclar--pourquoi ou comment
l'a-t-il devin, c'est ce que Blus, le fondateur de mes tats, connat
mieux que moi:--mais Salemnes a dclar mon trne en pril.

MIRRHA.

Il a bien fait.

SARDANAPALE.

Et _toi_ aussi! Toi qu'il a si rudement insulte; qu'il osait, il n'y a
qu'un instant encore, chasser de notre prsence, par ses grossires
invectives; toi dont il excitait la rougeur et les larmes?

MIRRHA.

Je devrais les rappeler plus frquemment: il a bien fait de m'indiquer
mon devoir. Mais tu parles de pril--de pril pour toi--

SARDANAPALE.

Oui, il existe de conspirations, des noirs complots parmi les
Mdes:--les troupes et les peuples murmurent. Je ne sais ce que
c'est:--un labyrinthe,--un abme de mystres et de menaces. Tu connais
Salemnes, c'est l son habitude; mais il est honnte. Allons, ne
songeons plus  cela,--mais  la fte de minuit.

MIRRHA.

Il est tems de penser  tout autre chose. N'as-tu pas repouss ses sages
prcautions?

SARDANAPALE.

Eh quoi!--aurais-tu peur?

MIRRHA.

Peur!--Je suis Grecque, comment aurais-je peur de la mort? je suis
esclave, pourquoi redouterais-je l'instant de ma libert?

SARDANAPALE.

Cependant, tu viens de plir?

MIRRHA.

C'est que j'aime.

SARDANAPALE.

Et moi? Je t'aime plus,--bien plus que tout ce que m'offrent cette
courte vie, cet immense royaume, galement menacs;--cependant, je ne
plis pas.

MIRRHA.

Cela prouve que tu n'aimes ni toi-mme ni moi; car celui qui aime un
autre s'aime lui-mme, quand ce ne serait que pour cela. Ce que je vois
est trop rvoltant: des royaumes et des vies ne doivent pas tre ainsi
sacrifis.

SARDANAPALE.

Sacrifis!--Et quel est donc l'ambitieux qui tenterait de les conqurir?

MIRRHA.

Magnanime courage en effet! Quand celui qui les gouverne s'oublie
lui-mme, est-ce  eux de le lui rappeler?

SARDANAPALE.

Mirrha!

MIRRHA.

Ne fronce pas ainsi le sourcil: trop souvent j'ai recueilli ton sourire
pour que la seule expression de ton courroux ne soit pas  mes yeux plus
amre que le chtiment le plus cruel.--Roi, je suis ta sujette; matre,
je suis ton esclave! homme, je t'ai aim!--aim, j'ignore par quelle
fatale faiblesse, bien que la Grce soit ma patrie, et que j'aie suc la
haine des rois.--Esclave, je devrais har les chanes; Ionienne, je me
sens, en aimant un tranger, plus avilie encore par cette passion que
par l'esclavage! pourtant, je t'ai aim. Si cet amour a eu le pouvoir
d'touffer tous les premiers sentimens de la nature, dis-moi, ne peut-il
rclamer le privilge de te sauver?

SARDANAPALE.

Me sauver, ma belle matresse! Tu es mille fois trop belle; et ce que
j'implore de toi, c'est ton amour, et non ta protection.

MIRRHA.

Et quelle scurit peut exister loin de l'amour?

SARDANAPALE.

Je parle de l'amour des femmes.

MIRRHA.

La premire source de la vie humaine jaillit du sein de la femme; vos
premiers bgaiemens sont recueillis de ses lvres, elle tarit vos
premires larmes, elle recueille trop souvent vos derniers soupirs alors
que les hommes ont dpos l'ignoble soin de garder la dernire heure de
celui qui les commandait.

SARDANAPALE.

Ma sublime Ionienne! tes accens sont de la mlodie; c'est le choeur de
ces tragdies dont je t'ai entendu parler comme du plaisir favori de tes
antiques aeux. Va, ne pleure pas,--calme-toi.

MIRRHA.

Je ne pleure pas.--Mais, je te prie, ne parle jamais de mes pres ou de
ma patrie.

SARDANAPALE.

Pourtant, tu en parles souvent toi-mme.

MIRRHA.

Oui, je l'avoue, l'opinitre pense se fait souvent jour, malgr moi,
dans mes paroles; mais quand un autre parle de la Grce, il m'offense.

SARDANAPALE.

Eh bien donc, comment voudrais-tu me sauver, comme tu parles?

MIRRHA.

En t'apprenant  te sauver toi-mme; et non pas toi seul, mais ton vaste
empire, de la rage de la plus cruelle guerre--la guerre des concitoyens.

SARDANAPALE.

Ignores-tu donc, mon enfant, que j'ai en horreur et la guerre et les
guerriers? Je vis dans la paix et les plaisirs: que peut-on exiger de
plus d'un homme?

MIRRHA.

Hlas! seigneur, il faut trop souvent montrer  la multitude l'apparence
de la guerre, pour obtenir les bienfaits de la paix; et, pour un roi, il
vaut bien mieux tre craint qu'aim.

SARDANAPALE.

Je n'ai jamais recherch que ce dernier sentiment.

MIRRHA.

Et l'un et l'autre t'est chapp.

SARDANAPALE.

Est-ce toi, Mirrha, qui parles ainsi?

MIRRHA.

Je parle de l'amour populaire, amour goste, qui tmoigne toujours que
les hommes sont gouverns par la crainte et par les lois, sans pourtant
tre opprims;--du moins ne le supposent-ils pas. Ou, s'ils l'imaginent,
ils le jugent ncessaire pour les prserver d'une tyrannie plus cruelle,
celle de leurs passions. Pour un roi de fte, de fleurs, de vin, de
banquets, d'amour et d'allgresse, jamais il ne sera un roi de gloire.

SARDANAPALE.

Gloire! Qu'est-ce que cela?

MIRRHA.

Demande-le aux dieux tes anctres.

SARDANAPALE.

Ils ne me rpondront pas; quand les prtres parlent pour eux, c'est pour
obtenir quelques collectes nouvelles pour leurs temples.

MIRRHA.

Vois les annales des fondateurs de ton empire.

SARDANAPALE.

Elles sont tellement souilles de sang, que cela m'est impossible; mais
que prtendrais-tu? L'empire a t fond; je ne puis fonder empire sur
empire.

MIRRHA.

Conserve du moins le tien.

SARDANAPALE.

Quoi qu'il arrive, j'en veux jouir. Viens, Mirrha, avance vers
l'Euphrate, l'heure nous invite, la barque est prte, et le pavillon
dispos pour notre retour aprs nous avoir offert la dcoration d'un
nocturne banquet, offrira  nos yeux ravis un globe lumineux, tel qu'un
astre oppos aux toiles clestes qui marcheront sur nos ttes; et
cependant nous reposerons couronns de fleurs, semblables--

MIRRHA.

A des victimes.

SARDANAPALE.

Non, non, mais comme ces souverains rois pasteurs, des tems reculs, qui
ne connaissaient pas de plus brillantes pierreries que les guirlandes de
l't, et dont les triomphes ne cotaient jamais de larmes. Allons.

(Entre Pania.)

PANIA.

Vive  jamais le roi!

SARDANAPALE.

Pas une heure aprs qu'il aura cess d'aimer. Combien je hais ce
langage, qui, faisant de la vie un mensonge, ose flatter la fragile
poussire, de l'espoir de l'ternit! Eh bien, Pania, sois bref.

PANIA.

Je suis charg par Salemnes de renouveler au roi sa prire, de ne pas,
au moins pour aujourd'hui, sortir du palais: quand le gnral reviendra,
il donnera des motifs capables de justifier sa hardiesse, et peut-tre
lui feront-ils obtenir le pardon de sa prsomption.

SARDANAPALE.

Eh quoi! suis-je donc cern? Suis-je dj captif? Ne puis-je mme
respirer l'air du ciel? Dis au prince Salemnes que, toute la Syrie se
presst-elle en fureur et par millions autour de ces murailles, je
sortirais.

PANIA.

Je dois obir, et cependant--

MIRRHA.

De grce, roi, coute.--Combien de jours et de nuits es-tu rest
renferm dans ces murs, dans des robes de soies; combien de fois
refusas-tu de te montrer aux voeux du peuple; laissant tes sujets privs
de ta vue, les satrapes libres de le tourmenter, les dieux privs de
leur culte, tout enfin dans l'anarchie, produit de ton indolence; tout,
dans ton royaume assoupi, except le gnie du mal! Et maintenant tu ne
peux demeurer un seul jour, un jour d'o ton salut dpend? Oh!
n'accorderas-tu pas au petit nombre de ceux qui te sont encore fidles
quelques heures pour eux, pour toi, pour la vieille race de tes pres,
pour l'hritage enfin de tes fils?

PANIA.

Il est vrai! l'empressement extrme avec lequel le prince m'envoya
devant votre personne sacre m'oblige  joindre ma faible voix  celle
qui vient de se faire entendre.

SARDANAPALE.

Non, il n'en sera rien.

MIRRHA.

Par le salut de ton royaume!

SARDANAPALE.

Sortons!

PANIA.

Par celui de tous tes fidles sujets qui vont se rallier autour de toi
et des tiens.

SARDANAPALE.

Pure chimre; il n'y a pas de danger;--c'est une habile invention de
Salemnes pour justifier son zle et pour se rendre plus ncessaire 
nos yeux.

MIRRHA.

Au nom de tout ce qui est bon et glorieux, suis ce conseil.

SARDANAPALE.

Les affaires  demain.

MIRRHA.

Oui, ou la mort  la nuit.

SARDANAPALE.

Eh bien, laissons-la venir, inattendue, au milieu de la joie et des
grces, des plaisirs et de l'amour; qu'elle me fasse tomber comme une
rose effeuille,--plus heureuse ainsi que de vieillir fane.

MIRRHA.

Ainsi, tu ne veux pas consentir, mme au prix de tout ce qui jamais
rveilla l'activit d'un monarque,  renoncer  un frivole festin?

SARDANAPALE.

Non.

MIRRHA.

Cde donc au moins pour moi, pour mon salut!

SARDANAPALE.

Le tien, chre Mirrha?

MIRRHA.

C'est la premire demande que j'aie faite  un roi d'Assyrie.

SARDANAPALE.

Je le sais; et serait-ce celle de mon royaume, qu'il faudrait te
l'accorder. Eh bien! pour _ton_ salut, je cde. Pania, hors d'ici! tu as
entendu.

PANIA.

Et j'obis.

(Pania sort.)

SARDANAPALE.

Tu me surprends. Quel est donc, Mirrha, le motif de pareilles instances?

MIRRHA.

Le soin de ta conservation, et la conviction que rien dans le monde, que
le plus imminent danger, ne pourrait forcer le prince ton parent  te
faire une prire aussi pressante.

SARDANAPALE.

Mais ce danger, si je le brave, pourquoi le craindrais-tu?

MIRRHA.

C'est justement parce que _tu_ ne crains pas, que je crains pour _toi_.

SARDANAPALE.

Demain, tu riras de ces vaines imaginations.

MIRRHA.

Si j'ai cess d'esprer, je serai alors au lieu o personne ne pleure,
et j'y serai mieux que s'il me restait la libert de sourire. Et toi?

SARDANAPALE.

Je serai roi comme prcdemment.

MIRRHA.

O?

SARDANAPALE.

Avec Baal, Nemrode et Smiramis; seul en Assyrie, ou bien avec eux
ailleurs. Le destin m'a fait ce que je suis,--il peut m'anantir;--mais
il faut que je sois ou roi, ou rien: je ne vivrai pas dgrad.

MIRRHA.

Ah! si toujours tu avais eu les mmes sentimens, personne jamais n'et
song  te dgrader.

SARDANAPALE.

Et qui maintenant y songerait?

MIRRHA.

N'as-tu de soupons sur personne?

SARDANAPALE.

Des soupons!--c'est l le mtier des espions. Mais nous perdons mille
momens prcieux en paroles vaines, en craintes plus vaines encore.
Renfermons-nous!--Vous, esclaves, prparez la salle de Nemrode pour la
fte du soir. S'il faut faire une prison de notre palais, nous voulons
du moins porter gaiement nos fers; l'Euphrate nous est-il interdit, et
la demeure o l't nous conviait sur ses charmans rivages? Eh bien,
nous sommes ici hors d'atteinte. Allons, rentrons.

(Sardanapale sort.)

MIRRHA, seule.

Et cet homme, je le chris! Les filles de ma patrie n'aiment que des
hros; mais je n'ai pas de patrie: l'esclave a tout perdu, except ses
fers. Je l'aime, et l'anneau le plus pesant d'une longue chane est
d'aimer ce que nous ne pouvons estimer. Soit: l'heure approche o il
aura besoin de l'amour de tous, o il n'en trouvera nulle part. Me
sparer de lui en ce moment serait plus infme que ne serait glorieux,
dans l'opinion de ma patrie, de l'avoir poignard sur son trne,
lorsqu'il y tait le mieux affermi: je ne suis capable de l'un ni de
l'autre. Si je pouvais le sauver, j'aimerais mieux, non pas _lui_, mais
moi-mme; et j'ai besoin de ce dernier sentiment: car je me suis avilie
dans ma propre pense en aimant ce sduisant tranger. Il me semble
pourtant que je l'aime davantage depuis que je le vois ha de ces
barbares, les ennemis naturels de la race grecque. Si je pouvais
seulement veiller dans son coeur une seule pense comme celle qui
animait les Phrygiens eux-mmes quand ils combattaient entre les murs
d'Ilion et les bords de la mer! Il voudrait craser ces tumultueux
barbares, et triompher de leur rvolte. Il m'aime, et je l'aime
moi-mme: que l'esclave, en chrissant son matre, cherche 
l'affranchir de ses vices. Si je n'y puis parvenir, il me reste un
chemin vers la libert; et si je ne puis lui apprendre  rgner, je lui
montrerai comment un roi peut seulement abandonner son trne. Il ne faut
pas le perdre de vue.

(Elle sort.)

FIN DU PREMIER ACTE.



ACTE II.


SCNE PREMIRE.

(Le portique de la mme salle du palais.)


BELSES, seul.

Le soleil descend; il me semble marcher plus lentement, en jetant un
dernier regard sur l'empire d'Assyrie. De quel rouge clat, semblable
aux flots de sang qu'il nous prdit, il colore les pais nuages! Oh!
soleil, qui vas disparatre; toiles, qui commencez votre course, si ce
n'est pas en vain que je vous ai poursuivis, lisant dans chacun de vos
rayons ces arrts de vos orbes, que le tems frmit d'apporter aux
nations, voici la dernire heure des annes assyriennes. Quel calme,
cependant! Une catastrophe que devraient annoncer des tremblemens de
terre,--c'est un soleil d't qui la rvle. Son disque offre sur son
immortelle page,  l'oeil du savant Chalden, la fin de ce qui semblait
infini. Mais d'o vient donc que ce vridique soleil, cet oracle embras
de tout ce qui respire, cette fontaine de toute vie, symbole de celui
qui la donne, pourquoi restreint-il ses instructions dans les bornes du
malheur? pourquoi n'claircit-il pas  nos yeux la venue de jours plus
dignes de son glorieux essor de l'ocan? pourquoi ne jette-t-il pas sur
les annes futures un rayon d'esprance, quand il en jette un de rage
sur les prsens jours? coute! oh! daigne m'couter! Je suis ton
adorateur, ton prtre, ton esclave:--j'ai port mes regards sur toi 
ton lever comme  ton dclin; j'ai courb ma tte sous les rayons de ton
midi, alors que mes yeux n'osaient te fixer. J'ai veill pour toi et
aprs toi, j'ai pri vers toi, je t'ai offert des sacrifices, j'ai
trembl devant toi, je t'ai consult, j'ai lu et tu as rpondu.--Le tems
fuit; l'astre, tandis que je parle, tombe;--il n'est plus.--Il va porter
sa beaut, et non les mmes arrts,  l'heureux couchant, qui trouvera
dans les couleurs de sa gloire dclinante des causes d'allgresse.
Qu'est-ce, aprs tout, que la mort, pourvu qu'elle soit glorieuse? un
soleil couchant; et les mortels sont peut-tre heureux de ressembler,
mme en cessant d'exister, aux dieux du ciel.

(Entre Arbaces, par une porte intrieure.)

ARBACES.

Pourquoi, Belses, te vois-je ainsi ravi dans tes pratiques dvotes?
Suivrais-tu la trace de ton dieu disparu dans quelques royaumes d'un
jour interdit  nos yeux? Soyons tout  la nuit:--elle est venue.

BELSES.

Elle n'est pas termine.

ARBACES.

Qu'elle se passe,--nous sommes prts.

BELSES.

Oui, que n'est-elle coule!

ARBACES.

Le prophte aurait-il des doutes, lui auquel les astres viennent de
promettre la victoire?

BELSES.

Je ne doute pas de la victoire,--mais du vainqueur.

ARBACES.

Eh bien, c'est  ta science  te rassurer. En attendant, j'ai dispos
assez de glaives tincelans pour obscurcir l'clat de tes astres nos
allis: rien ne doit plus nous arrter. Le roi femme, et mme moins que
femme, vogue en ce moment sur les ondes, avec ses compagnons fminins;
l'ordre est donn pour la fte dans le pavillon: et la premire coupe
qu'il portera  ses lvres sera la dernire vide par la race de Nemrod.

BELSES.

Ce fut une brave race.

ARBACES.

Elle n'est plus que faible;--elle est use:--nous la restaurerons.

BELSES.

Es-tu sr de cela?

ARBACES.

Son fondateur tait un chasseur;--je suis un soldat:--que doit-on ici
craindre?

BELSES.

Le soldat.

ARBACES.

Et le prtre, peut-tre. Mais si vous en jugiez, ou en jugez ainsi,
pourquoi ne pas garder votre roi de concubines? pourquoi me solliciter,
m'entraner  cette entreprise, la vtre non moins que la mienne?

BELSES.

Regarde le ciel!

ARBACES.

Je regarde.

BELSES.

Qu'y vois tu?

ARBACES.

Un beau crpuscule d't, et l'assemble des toiles.

BELSES.

Au milieu d'elles, vois la plus avance et la plus radieuse; comme elle
sautille et semble vouloir abandonner sa place dans le dais d'azur!

ARBACES.

Eh bien!

BELSES.

C'est ta propre toile, la plante qui prsida  ta naissance.

ARBACES, touchant la pomme de son pe.

Mon toile est dans ce fourreau: quand elle brillera, elle effacera
l'clat des comtes. Mais songeons  ce qu'il faut faire pour justifier
tes plantes et leur prophtie. Quand nous aurons vaincu, elles auront
des temples,--oui, et des prtres:--tu seras le pontife--des dieux que
tu choisiras; car j'observe qu'ils sont toujours justes, et qu'ils ne
manquent pas d'avouer le plus brave pour celui qui les aime le mieux.

BELSES.

Oui, et le plus dvot pour brave.--Tu ne m'as pas vu reculer dans le
combat?

ARBACES.

Non; je te reconnais aussi brave dans une bataille qu'un capitaine
babylonien, aussi intrpide que savant dans les mystres chaldens. Mais
consens-tu pour le moment  oublier le prtre pour ne plus tre que
guerrier?

BELSES.

Pourquoi pas tous les deux?

ARBACES.

Mieux encore! et pourtant j'ai presque honte d'avoir si peu de chose 
faire. La dfaite de cette guerre de femme dgrade le vainqueur
lui-mme. Renverser de son trne un brave et sanguinaire despote, lutter
avec lui, croiser fer contre fer, voil ce qu'il serait hroque de
tenter, mme en vain; mais lever mon glaive contre ce ver--soie,
l'entendre rpandre des larmes, peut-tre--

BELSES.

Ne le suppose pas: il y a dans lui de quoi vous donner des traverses; et
ft-il ce que vous croyez, ses gardes sont vaillantes, et conduites par
le prudent et intrpide Salemnes.

ARBACES.

Ils ne rsisteront pas.

BELSES.

Et pourquoi? ils sont soldats.

ARBACES.

Il est vrai, et c'est pourquoi il leur faut un soldat pour les
commander.

BELSES.

Salemnes l'est.

ARBACES.

Mais non leur roi. D'ailleurs il hait l'automate effmin qui gouverne,
 cause de la reine sa soeur. Avez-vous remarqu comme il se tient 
l'cart de toutes les ftes?

BELSES.

Mais non du conseil, auquel il ne manque jamais.

ARBACES.

Il y est toujours contredit; quoi de plus pour dcider sa rvolte? Un
fou sur le trne, sa famille dshonore, et lui-mme abreuv de ddains:
c'est pour le venger que nous travaillons.

BELSES.

Puisse-t-il tre conduit  le penser! mais j'en doute.

ARBACES.

Si nous le sondions?

BELSES.

Oui,--si le tems nous favorisait.

(Entre Bala.)

BALA.

Satrapes, le roi vous ordonne de venir  la fte de cette nuit.

BELSES.

Entendre c'est obir. Dans le pavillon?

BALA.

Non, ici dans le palais.

ARBACES.

Dans le palais? Comment! ce n'tait pas l l'ordre?

BALA.

C'est celui du moment.

ARBACES.

Et pourquoi?

BALA.

Je ne sais. Puis-je me retirer?

ARBACES.

Reste.

BELSES, bas  Arbaces.

Chut! laisse-le aller. (Puis  Bala.) Oui, Bala, remercie le monarque,
baise la frange de son impriale robe, et dis-lui que ses esclaves
ramasseront les miettes qu'il daignera jeter de sa table royale. Et
l'heure, n'est-ce pas minuit?

BALA.

Oui; le lieu, la salle de Nemrod. Seigneurs, je m'incline devant vous,
et je vous quitte. (Bala sort.)

ARBACES.

Je n'aime pas ce changement subit; il y a quelque mystre: qui peut
l'avoir occasionn?

BELSES.

Et ne change-t-il pas mille fois en un jour? la paresse est de toutes
les choses la plus capricieuse; elle a dans ses projets plus de dtours
que n'en mettent les gnraux dans leur marche, quand ils songent 
drouter leurs ennemis.--Pourquoi cet air rveur?

ARBACES.

Il aimait ce riant pavillon; c'tait, pendant l't, sa fureur.

BELSES.

Il aimait aussi la reine--et de plus, trois mille courtisanes.--Il aima
toutes choses les unes aprs les autres, sauf la gloire et la sagesse.

ARBACES.

Quoi qu'il en soit, je n'aime pas cela. S'il a chang, il faut faire de
mme. Dans un bosquet isol, au milieu de gardes endormis et de
courtisans ivres, l'attaque tait facile, mais dans la salle de Nemrod--

BELSES.

En est-il ainsi? J'imaginais que le fier soldat tremblait de conqurir
trop facilement un trne: et maintenant le voil dsappoint de
rencontrer une ou deux marches plus glissantes qu'il ne s'y attendait!

ARBACES.

Une fois l'heure venue, tu jugeras si je crains peu ou beaucoup. Tu as
vu ma vie expose au hasard:--je la jouais gaiement; mais ici il s'agit
d'une plus haute chance,--un royaume.

BELSES.

Je l'ai prvu d'avance,--tu le gagneras; en avant donc, et russis.

ARBACES.

Va, si j'tais un prophte, je me serais gratifi de la mme prdiction.
Mais obissons aux toiles,--je ne dois pas quereller avec elles ou avec
leur interprte. Qui vient?

(Entre Salemnes.)

SALEMNES.

Satrapes!

BELSES.

Mon prince!

SALEMNES.

Bien! Ici runis?--Je vous cherchais tous deux; mais ailleurs que dans
le palais.

ARBACES.

Pourquoi cela?

SALEMNES.

Ce n'est pas l'heure.

ARBACES.

L'heure?--quelle heure?

SALEMNES.

De minuit.

BELSES.

Minuit, seigneur?

SALEMNES.

Quoi! n'tes-vous pas invits?

BELSES.

Oh! oui,--nous l'avions oubli.

SALEMNES.

Est-il donc ordinaire d'oublier une invitation du souverain?

ARBACES.

Pourquoi?--nous ne faisons que de la recevoir.

SALEMNES.

Pourquoi donc tes-vous ici?

ARBACES.

Notre devoir nous y appelle.

SALEMNES.

Quel devoir?

BELSES.

Celui de notre rang. Nous avons le privilge d'approcher le monarque,
mais nous l'avons trouv absent.

SALEMNES.

Et moi aussi, je suis  mon devoir.

ARBACES.

Pouvons-nous savoir  quoi il vous oblige?

SALEMNES.

A arrter deux tratres: hol! gardes.

(Entrent des gardes.)

SALEMNES, poursuivant.

Satrapes, vos pes!

BELSES, prsentant la sienne.

Seigneur, voil mon cimeterre.

ARBACES, tirant son pe.

Viens la prendre.

SALEMNES, avanant.

Volontiers.

ARBACES.

Oui, mais le fer touchera ton coeur,--et la poigne ne quittera pas ma
main.

SALEMNES, tirant son pe.

Comment, veux-tu me braver? Fort bien!--cela te sauvera un jugement et
une piti intempestive. Soldats, terrassez le rebelle!

ARBACES.

Tes soldats! oui,--seul tu ne l'oserais pas.

SALEMNES.

Seul! tmraire esclave.--Et qu'y a-t-il en toi qu'un prince puisse
trembler de subjuguer? Nous craignons ta trahison, et non pas ta force.
Ta dent serait impuissante sans son venin:--c'est celle du serpent, et
non pas du lion. Terrassez-le.

BELSES, se mettant entre eux.

tes-vous fou, Arbaces? N'ai-je pas rendu mon pe? Confiez-vous donc
comme moi dans la justice de notre souverain.

ARBACES.

Non:--j'ai plutt confiance dans les toiles que tu fais bavarder, et
dans la dextrit de ce bras; je mourrai roi, du moins de mon ame et de
mon corps, et personne ne pourra jamais les enchaner.

SALEMNES, aux gardes.

Vous nous entendez, _lui_ et _moi_: ne l'enchanez pas. La mort. (Les
gardes attaquent Arbaces, qui se dfend lui-mme avec vaillance et
adresse, jusqu' ce qu'ils paraissent hsiter.) Ah! c'est ainsi; et je
me vois contraint  faire l'office du bourreau! Lches! voyez comme on
doit frapper un tratre.

(Salemnes attaque Arbaces.--Entre Sardanapale et sa suite.)

SARDANAPALE.

Arrtez!--sur vos vies, arrtez! Eh quoi! tes-vous ivres ou sourds? Mon
pe! Insens! je ne porte pas d'pe: toi, mon ami, donne-moi ton
glaive. (Il arrache une pe  l'un des soldats, et se place entre les
combattans.--Ils se sparent.) Dans mon propre palais! querelleurs
insolens! Qui m'empcherait de vous fendre, la tte?

BELSES.

Votre justice, sire.

SALEMNES.

Oui; ou bien--votre faiblesse.

SARDANAPALE, levant son pe.

Comment?

SALEMNES.

Frappez! pourvu que vous mliez mon sang  celui de ce tratre,--que,
j'espre, vous n'pargnez en ce moment que pour le rserver aux
tortures:--je ne me plaindrai pas.

SARDANAPALE.

Eh quoi!--qui ose donc attaquer Arbaces?

SALEMNES.

Moi!

SARDANAPALE.

Vraiment! vous vous oubliez, prince. Sur quelle garantie?

SALEMNES, montrant le seing.

La tienne.

ARBACES, confus.

Le sceau du roi!

SALEMNES.

Oui; et c'est au roi  confirmer sa confiance.

SARDANAPALE.

Je ne l'ai pas donne pour une pareille fin.

SALEMNES.

Vous me l'avez accorde pour votre salut:--j'en ai fait le meilleur
usage.--Prononcez en personne. Ici, je ne suis que votre
esclave;--j'tais, il n'y a qu'un moment, un autre vous-mme.

SARDANAPALE.

Alors, cachez vos pes.

(Arbaces et Salemnes rentrent leurs pes dans le fourreau.)

SALEMNES.

La mienne est rentre; mais, je vous en conjure, ne rentrez pas la
vtre: c'est le seul sceptre que vous puissiez aujourd'hui porter
prudemment.

SARDANAPALE.

Il est lourd; la poigne me froisse la main. (Au garde.) Tiens, ami,
prends ce noir glaive. Eh bien! messieurs, que nous annonce tout cela?

BELSES.

C'est au prince  nous le dire.

SALEMNES.

Loyaut de ma part, trahison de la leur.

SARDANAPALE.

Trahison! Arbaces, vous, Belses, un tratre! Voil deux mots que je ne
croirai jamais unis ensemble.

BELSES.

Quelle en est la preuve?

SALEMNES.

Je la donnerai, si le roi redemande l'pe de votre complice.

ARBACES,  Salemnes.

Une pe qui fut aussi souvent que la tienne tire contre ses ennemis.

SALEMNES.

Et maintenant contre son frre, et dans une heure contre lui-mme.

SARDANAPALE.

Cela n'est pas possible: il n'oserait; non, non,--je ne veux rien
entendre de pareil. Ces vains propos sont dans les cours l'ouvrage
d'intrigues basses et d'ambitieux plus vils encore, vivant des calomnies
qu'ils dversent sur les gens de bien. Il faut que l'on vous ait tromp,
mon frre.

SALEMNES.

Avant tout, faites-lui rendre son arme, et avouer par l qu'il reste
votre sujet: je rpondrai ensuite.

SARDANAPALE.

Comment? si je le pensais!--Mais non, c'est impossible; le Mde
Arbaces,--le loyal, le brave, le fidle soldat,--le meilleur capitaine
qui ait conduit nos peuples:--non, non, je n'irai pas l'insulter en lui
ordonnant de rendre le glaive qu'il n'a jamais laiss prendre  nos
ennemis. Guerrier, gardez votre arme.

SALEMNES, remettant le seing.

Monarque, reprenez votre seing.

SARDANAPALE.

Non, garde-le; seulement use-s-en avec plus de modration.

SALEMNES.

Sire, j'en ai us pour votre honneur; je vous le rends, parce que je ne
le puis garder sans perdre le mien: confiez-le  Arbaces.

SARDANAPALE.

Je le devrais; il ne l'a jamais demand.

SALEMNES.

N'en doutez pas; il le possdera sans avoir besoin de l'implorer
respectueusement de vous.

BELSES.

J'ignore ce qui a pu irriter aussi vivement le prince contre deux sujets
dont personne ne surpasse le zle pour le bonheur de l'Assyrie.

SALEMNES.

Silence, prtre factieux, soldat sans foi! Dans ta personne se trouvent
runis les plus dtestables vices de la caste la plus dangereuse; garde
tes doucereuses paroles et tes hypocrites homlies pour ceux qui ne te
connaissent pas. Le crime de ton complice est hardi du moins, il ne se
cache pas sous les ruses que tu as apprises des Chaldens.

BELSES.

Vous l'entendez, mon roi,--vous le fils de Blus! Il blasphme le culte
de la contre qui flchit le genou devant vos anctres.

SARDANAPALE.

Oh! pour cela, je vous prie, veuillez lui accorder absolution complte.
Je le dispense du culte des hommes morts; je sens que je suis mortel, et
je crois que ceux desquels je reus la vie taient,--ce que je les vois
en effet,--des cendres.

BELSES.

Ne le croyez pas,  roi! ils sont au rang des astres, et--

SARDANAPALE.

Vous pourriez bien aller les rejoindre,  moins qu'ils ne se lvent, si
vous prchez davantage.--Comment! c'est l une audacieuse trahison!

SALEMNES.

Seigneur!

SARDANAPALE.

Venir m'difier en parlant du culte des idoles assyriennes! Qu'on le
relche,--et qu'on lui donne son pe.

SALEMNES.

Mon Seigneur, mon roi, mon frre, arrtez, de grce.

SARDANAPALE.

Oui, pour tre sermon, fatigu, assourdi de l'histoire des morts, de
Baal, et de tous les mystres radieux de la Chalde.

BELSES.

Respectez-les, monarque.

SARDANAPALE.

Oh! pour ces derniers,--je les aime; j'aime  les contempler dans le
sombre azur des cieux, et  les comparer avec les yeux de ma Mirrha;
j'aime  voir leur tincelle se rflchir dans le mobile argent du grand
fleuve, alors que la brise lgre de minuit en ride la nappe mobile et
soupire  travers les joncs qui bordent ces rivages; mais qu'ils soient
des dieux, comme quelques-uns le disent, ou bien les demeures des dieux
comme d'autres le prtendent, plutt que de simples fanaux nocturnes,
mondes ou flambeaux de monde, je ne le sais ou m'en inquite; il y a
dans mon incertitude quelque chose de doux que je ne voudrais pas
changer pour vos connaissances chaldennes. D'ailleurs, je sais sur ce
point tout ce que la matire peut savoir de ce qui se trouve au-dessus
ou au-dessous d'elle,--c'est--dire, rien. Je vois leur clat, je sens
leur beaut;--et quand ils claireront mon tombeau, j'ignorerai
galement l'un et l'autre.

BELSES.

Au lieu de _ni l'un ni l'autre_, sire, dites _mieux_ que l'un et
l'autre.

SARDANAPALE.

J'attendrai, si vous le trouvez bon, pontife, que je reoive cette
connaissance. En attendant, reprenez votre pe; et sachez que je
prfre vos services militaires  votre ministre pieux:--sans pourtant
aimer l'un ni l'autre.

SALEMNES,  part.

Ses dbauches l'ont rendu fou. Je le sauverai donc en dpit de lui-mme.

SARDANAPALE.

Satrapes! veuillez m'entendre; toi, surtout, mon prtre: car je me dfie
de toi plus que du guerrier, et je m'en dfierais entirement si tu
n'tais pas d'ailleurs  demi guerrier. Sparons-nous en paix.--Je ne
prononce pas le mot de pardon,--qu'il ne faut accorder qu'aux coupables;
non, je ne le dirai pas, bien que votre salut dpende de ce mot, et,
chose plus terrible encore, de mes propres craintes. Mais ne redoutez
rien:--car je suis indulgent plutt que craintif;--vous vivrez donc. Si
j'tais ce que quelques-uns imaginent, le sang de vos ttes suspectes
dgoutterait maintenant du haut des portes de notre palais dans la
poussire dessche, seule portion d'un royaume ambitionn qu'il leur
serait rserv de couvrir et de dominer encore. Laissons cela. Comme je
l'ai dit, je ne veux pas vous _croire_ coupables, ni vous _juger_
innocens: car des hommes meilleurs que vous et moi sont prts  vous
rendre justice; et si j'abandonnais votre sort  des juges plus svres,
je pourrais sacrifier, en leur permettant d'approfondir les preuves,
deux hommes qui, quels qu'ils soient maintenant, taient jadis honntes.
Vous tes libres.

ARBACES.

Sire, cette clmence--

BELSES, l'interrompant.

Est digne de vous-mme; et, malgr notre innocence, nous rendons grce--

SARDANAPALE.

Prtre! gardez vos actions de grces pour Blus: son descendant ne s'en
soucie pas.

BELSES.

Mais, tant innocent--

SARDANAPALE.

Silence!--le crime est bavard. Si vous tes fidles, on vous a fait
injure; et vous devez vous montrer affligs plutt que reconnaissans.

BELSES.

Tels serions-nous, si la justice tait toujours coute par les
souveraines puissances de la terre; mais souvent l'innocence doit
recevoir comme une pure faveur son absolution.

SARDANAPALE.

Cette sentence serait bien place dans une homlie, mais encore dans
toute autre occasion. Garde-la, je te prie, pour plaider la cause de ton
souverain devant son peuple.

BELSES.

J'espre qu'il n'y a pas de cause?

SARDANAPALE.

Pas de cause, peut-tre, mais beaucoup de causeurs.--Si, dans l'exercice
de vos habituelles perquisitions sur la terre, vous rencontrez de ces
gens-l, ou si vous lisez leur existence dans quelque mystrieux clair
des astres, vos habituelles chroniques, remarquez, je vous prie, qu'il
existe entre le ciel et la terre des tres plus pervers que celui qui
gouverne une immense multitude d'hommes, et n'en fait mourir aucun; et
qui, sans se har lui-mme, aime assez ses semblables pour pargner ceux
d'entre eux qui ne l'pargneraient pas, s'ils taient jamais les
matres:--mais rien de tout cela n'est prouv. Satrapes! vous tes
libres de vos personnes et de vos pes: disposez-en comme il vous
plaira;--ds cette heure, je n'ai rien  vous reprocher. Salemnes!
suivez-moi.

(Sardanapale, Salemnes, la suite, etc., se retirent, laissant Arbaces
et Belses.)

ARBACES.

Belses!

BELSES.

Eh bien! que vous semble?

ARBACES.

Que nous sommes perdus.

BELSES.

Que le royaume est  nous.

ARBACES.

Comment! suspects comme nous le sommes!--le glaive suspendu sur nos
ttes par un seul cheveu, et que peut briser, d'un instant  l'autre, la
voix imprieuse qui nous a pargns! En vrit, je ne vous comprends
pas.

BELSES.

Ne cherchez pas  comprendre; mais songeons  profiter du tems. L'heure
nous appartient encore,--nos moyens sont les mmes,--la nuit, celle que
nous avions arrte: il n'y a rien de chang, si ce n'est que notre
ignorance de tout soupon s'est convertie en une certitude qui ne nous
permet plus, sans tre taxs de folie, le moindre dlai.

ARBACES.

Et pourtant--

BELSES.

Comment! des doutes encore?

ARBACES.

Il a pargn nos vies;--bien plus, il les a sauves des coups de
Salemnes.

BELSES.

Et combien de tems les pargnera-t-il encore? jusqu'au premier moment
d'ivresse.

ARBACES.

Ou plutt de sobrit. Cependant, il  agi avec noblesse; il nous a
royalement pardonn une trahison bassement mdite--

BELSES.

Dites courageusement.

ARBACES.

L'un et l'autre, peut-tre. Mais il m'a touch; et, quoi qu'il arrive,
je n'irai pas plus loin.

BELSES.

Perdre ainsi le monde!

ARBACES.

Perdre tout, plutt que ma propre estime.

BELSES.

Pour moi, j'ai honte d'tre forc de devoir la vie  un tel roi de
quenouille.

ARBACES.

Nous ne la lui devons pas moins; et je rougirais bien plus de la ravir 
qui nous l'accorda.

BELSES.

Endure tout ce que tu voudras, les toiles en ont autrement dcid.

ARBACES.

Quand elles descendraient pour me tracer la route qui doit m'lever vers
le trne, je ne les suivrais pas.

BELSES.

Pure faiblesse,--pire que celle d'une femme malade rvant de la mort, ou
veillant au milieu des tnbres,--Avance,--avance.

ARBACES.

J'ai cru, quand il parlait, voir Nemrod lui-mme, tel que le prsente
l'orgueilleuse statue place au milieu des rois dont il semble le
monarque, et formant lui seul le temple dont il ne doit tre que
l'ornement.

BELSES.

Je vous disais que vous l'aviez beaucoup trop mpris, et qu'il y avait
encore en lui quelque chose de royal. Quoi donc, il n'en est qu'un plus
digne adversaire.

ARBACES.

Et nous de plus indignes:--oh! pourquoi nous a-t-il pargns!

BELSES.

Fort bien!--tu voudrais qu'il nous et dj immols.

ARBACES.

Non;--mais il et mieux valu mourir ainsi que de vivre pour
l'ingratitude.

BELSES.

Oh! qu'il est des ames vulgaires! Tu n'as pas recul devant ce que
d'autres appellent trahison et lche perfidie,--et soudain, parce qu'
propos de rien ou de quelque chose, cet impudent dbauch s'est montr
avec ostentation entre toi et Salemnes, te voil converti,--faut-il le
dire?--en Sardanapale! Je ne sais pas de nom plus ignominieux.

ARBACES.

Il n'y a qu'une heure, quiconque m'aurait ainsi nomm n'aurait pas eu
long-tems  vivre;--maintenant, je vous pardonne, comme il nous a
lui-mme pardonn.--Non, Smiramis elle-mme n'et pas agi comme lui.

BELSES.

En effet, la reine n'aimait pas les partageans de son royaume, pas mme
un poux.

ARBACES.

Je le servirai fidlement--

BELSES.

Et humblement, sans doute?

ARBACES.

Non, seigneur, noblement; car je le ferai avec loyaut. Je serai plus
proche du trne que vous ne l'tes du ciel; moins altier peut-tre, mais
ayant mieux le droit de l'tre. Agissez comme vous l'entendrez:--vous
avez des lois, des mystres, des interprtations du bien et du mal dont
je manque pour m'clairer; j'en suis rduit  n'couter que les
inspirations d'un coeur sans artifice. A prsent, vous me connaissez.

BELSES.

Avez-vous fini?

ARBACES.

Oui,--avec vous.

BELSES.

Et sans doute, vous songez  me trahir aussi bien qu' me quitter?

ARBACES.

Cette pense est d'un prtre, et non pas d'un soldat.

BELSES.

Comme il vous plaira.--Laissons-l ces vains dbats; consentez seulement
 m'entendre.

ARBACES.

Non:--je vois plus de danger dans votre esprit subtil que dans une arme
entire.

BELSES.

S'il en est ainsi,--j'avancerai seul.

ARBACES.

Seul!

BELSES.

Les trnes ne souffrent pas de partage.

ARBACES.

Mais celui-ci est occup.

BELSES.

Moins que s'il ne l'tait pas,--par un monarque avili. Songez-y,
Arbaces: jusqu' prsent, je vous ai soutenu, chri et encourag; je
consentais mme  vous reconnatre pour matre, dans l'esprance de
servir et de sauver l'Assyrie. Le ciel lui-mme semblait sourire  mes
projets: tout rpondait  nos voeux, mme ce dernier incident, lorsque
tout d'un coup votre ardeur s'est convertie en un lche assoupissement.
Mais s'il en est ainsi, et plutt que de voir mon pays abattu, je serai
son librateur ou la victime de son tyran, ou bien tous les deux: car
souvent ils marchent ensemble; et si je russis, Arbaces devient mon
sujet.

ARBACES.

_Votre_ sujet!

BELSES.

Pourquoi pas; mieux vaudra pour vous ce titre que de rester esclave,
esclave _graci_ de _la_ Sardanapale.

(Entre Pania.)

PANIA.

Seigneurs, j'apporte un ordre du roi.

ARBACES.

Il est plus tt obi que prononc.

BELSES.

Nanmoins, coutons-le.

PANIA.

De suite, et cette nuit mme, retournez  vos satrapies respectives de
Babylone et de Mdie.

BELSES.

Est-ce avec nos troupes?

PANIA.

Mon ordre comprend les satrapes et toute leur suite.

ARBACES.

Mais--

BELSES.

Le roi sera obi; dites que nous partons.

PANIA.

J'ai l'ordre de vous voir partir, et non pas de porter votre rponse.

BELSES.

Eh bien! nous allons vous suivre.

PANIA.

Je vais me retirer pour ordonner la garde d'honneur qui convient  votre
rang, et j'attendrai votre signal, pourvu que vous n'outrepassiez pas
l'heure.

(Pania sort.)

BELSES.

Ainsi donc, nous obissons!

ARBACES.

Sans doute.

BELSES.

Oui, jusqu'aux portes qui ferment le palais, notre prison pour l'avenir;
mais non pas plus loin.

ARBACES.

Tu as saisi prcisment la vrit. Le royaume lui-mme et sa vaste
tendue entr'ouvrent devant chacun de nos pas des cachots pour toi et
pour moi.

BELSES.

Des tombeaux.

ARBACES.

Si je le croyais, cette bonne pe en creuserait un de plus que le mien.

BELSES.

Elle aurait beaucoup  faire; mais j'espre bien mieux que tu n'augures.
Essayons, pour le moment, de sortir d'ici comme nous pourrons. Tu
t'accordes  croire avec moi que cet ordre est une sentence de
condamnation?

ARBACES.

Et quelle autre interprtation pourrait-on lui donner? c'est l'usage
ordinaire des rois de l'Orient: pardon et poison;--des faveurs et un
glaive;--un lointain voyage, un repos ternel. Combien de satrapes, sous
le rgne de son pre:--car pour lui, je l'avoue, il n'est, ou du moins
il n'tait pas sanguinaire--

BELSES.

Mais ne veut-il, ne peut-il  prsent le devenir?

ARBACES.

Je le crains. Combien de satrapes ai-je vus, au tems de son pre,
renvoys dans leurs puissans gouvernemens, et qui trouvrent des tombes
sous leurs pas! Je ne sais pas comment; mais tels taient les ennuis et
la longueur du voyage, qu'ils ne manquaient pas de tomber malades en
route.

BELSES.

Ne songeons qu' regagner l'air libre de la ville, nous abrgerons le
chemin.

ARBACES.

Peut-tre saura-t-on bien l'abrger  la porte.

BELSES.

Non; ils risqueraient trop. Ils entendent nous faire mourir isolment,
non pas dans le palais ou dans les murs de la ville; nous y sommes trop
connus, nous y aurions des partisans: s'ils avaient voulu se dfaire ici
de nous, nous ne serions dj plus. Sortons.

ARBACES.

Si je pensais qu'il ne voult pas ma vie--

BELSES.

Folie! Sortons. Quel serait autrement le projet du despote? Htons-nous
de rejoindre nos troupes, et de marcher.

ARBACES.

O? vers nos provinces?

BELSES.

Non; vers votre royaume. Nous avons du tems, du courage, de l'espoir,
des forces, et des moyens que ne pourront vaincre leurs
demi-mesures.--Partons.

ARBACES.

Quoi! au milieu de mon repentir, vais-je retomber dans le crime!

BELSES.

C'est une vertu de savoir se dfendre soi-mme: c'est la seule garantie
de tous les droits. Partons, dis-je! sortons de ces lieux, l'air y
devient pais et redoutable: ces murs exhalent une odeur de
renferm.--Ne leur laissons pas le tems d'un nouveau conseil: notre
prompt dpart prouvera notre dvouement; il empchera notre brave
escorte, l'honnte Pania, d'tre,  quelques lieues de l, l'excuteur
de nouveaux ordres. Il n'y a donc pas d'autre choix.--Partons, dis-je.

(Il sort avec Arbaces, qui le suit avec rsistance.--Entrent Sardanapale
et Salemnes.)

SARDANAPALE.

Eh bien, nous avons remdi  tout, et sans une goutte de sang, le pire
des ingrdiens des prtendus remdes; nous voil prservs par l'exil de
ces hommes.

SALEMNES.

Oui; comme celui qui marche sur des fleurs l'est de la vipre rfugie
sous leurs tiges.

SARDANAPALE.

Comment? que voudrais-tu de moi?

SALEMNES.

Vous voir dfaire ce que vous avez fait.

SARDANAPALE.

Rvoquer mon pardon?

SALEMNES.

Raffermir la couronne qui chancelle sur vos tempes.

SARDANAPALE.

Cela serait tyrannique.

SALEMNES.

Cela serait prudent.

SARDANAPALE.

Mais ne le sommes-nous pas assez; et quel danger peuvent-ils prparer
sur les frontires?

SALEMNES.

Ils n'y sont pas encore;--et si j'en tais cru, ils n'y seraient jamais.

SARDANAPALE.

Mais, enfin, je t'ai prt une oreille impartiale:--pourquoi ne les
couterais-je pas  leur tour?

SALEMNES.

Vous pourrez le concevoir plus tard; en ce moment, je sors pour disposer
la garde.

SARDANAPALE.

Mais nous rejoindrez-vous pendant le banquet?

SALEMNES.

Dispensez-moi, sire;--je ne suis pas un homme de table: je suis prt 
remplir tous les emplois, sauf celui de Bacchante.

SARDANAPALE.

Nanmoins, il est bon de se rjouir de tems en tems.

SALEMNES.

Et bon aussi que quelques-uns veillent pour ceux qui trop souvent se
rjouissent. Permettez-vous que je m'loigne?

SARDANAPALE.

Oui:--encore un instant, mon gnreux Salemnes, mon frre, mon
excellent sujet, prince meilleur que je ne suis roi. Vous devriez tre
le monarque, et moi,--je ne sais quoi, et je ne m'en soucie; mais ne va
pas croire que je sois insensible  ta prudente sollicitude, et aux
chagrins rudes, mais affectueux, que te causent mes folies. Si
j'pargnai, contre ton avis, l'existence de ces hommes;--ce n'est pas
que je crusse tes avis errons; mais laissons-les respirer; ne les
chicanons pas sur leur vie:--donnons-leur le loisir de l'amender. Leur
exil me permet de dormir tranquille, et leur mort m'en et empch.

SALEMNES.

Ainsi, pour sauver des tratres, vous courez le risque de tomber dans
l'ternel sommeil:--vous leur vitez un moment d'angoisse, pour des
annes de crime. Permettez-moi de les forcer  demeurer tranquilles.

SARDANAPALE.

Ne me tente pas: ma parole est donne.

SALEMNES.

Elle peut tre reprise.

SARDANAPALE.

C'est celle d'un roi.

SALEMNES.

Elle devrait donc tre vigoureuse. Cette demi-indulgence, qui se
contente de l'exil, ne fait qu'ajouter  l'irritation.--Il faut qu'un
pardon soit entier, ou qu'il ne soit pas prononc.

SARDANAPALE.

Et qui m'a persuad, lorsque je m'tais content de les loigner de ma
prsence, qui m'a press de les renvoyer dans leurs satrapies?

SALEMNES.

En effet, je l'avais oubli: et si jamais ils gagnent leurs
provinces,--vous devez, sire, me reprocher encore davantage ce conseil.

SARDANAPALE.

Et s'ils ne les gagnent pas, songez-y,--sains et saufs; entendez-vous,
sains et saufs, et en toute scurit, songez  la vtre.

SALEMNES.

Permettez-moi de partir; on veillera  leur _salut_.

SARDANAPALE.

Pars donc; et, je te prie, pense de ton frre avec plus de faveur.

SALEMNES.

Sire, je servirai toujours, comme je le dois, mon souverain.

(Salemnes sort.)

SARDANAPALE, seul.

Cet homme est d'un caractre trop svre: il est rude et fier comme le
roc, libre de toutes les entraves vulgaires de la terre. Moi, je suis
d'une argile plus tendre et mlange de fleurs. Mais, comme notre
enveloppe, les produits doivent diffrer entre eux. Si je me trompe,
c'est sur des points qui affectent bien lgrement ce sens que je ne
puis dsigner, mais qui m'inspire souvent de la tristesse et quelquefois
de la satisfaction; gnie qui semble plac sur mon coeur pour rgler
plutt que pour rendre plus vifs ses mouvemens, et pour me faire des
questions que jamais aucun mortel ne m'a faites, ni Baal lui-mme, avec
tous ses divins oracles:--lui dont, ici, le marbre n'empche pas la
majestueuse figure de se rider, comme les ombres du soir, et de sembler
mobile, au point de me laisser croire que la statue va parler. loignons
ces vaines penses: je veux tre tout  l'allgresse;--et puis, voici le
plus fidle hraut du plaisir.

(Entre Mirrha.)

MIRRHA.

Roi! le ciel se couvre, le tonnerre commence  gronder, les nuages
semblent approcher et recler dj dans leurs flancs les clats d'une
redoutable tempte. Voulez-vous donc quitter le palais?

SARDANAPALE.

La tempte, dis-tu!

MIRRHA.

Oui, mon cher seigneur.

SARDANAPALE.

Pour ma part, je ne serais pas fch de rompre la monotonie de la scne,
et de contempler les lmens en guerre; mais ce plaisir contrasterait
avec les vtemens de soie et les figures paisibles de nos joyeux amis.
Dis-moi, Mirrha, es-tu de ceux qui craignent le grondement des nuages?

MIRRHA.

Dans mon pays, nous respectons leurs voix, comme les augures de Jupiter.

SARDANAPALE.

Jupiter!--Ah! oui, votre Baal.--Le ntre a du crdit aussi sur le
tonnerre; et, de tems en tems, quelque clat tmoigne sa divinit, et
mme vient parfois briser ses propres autels.

MIRRHA.

Ce serait un sinistre prsage.

SARDANAPALE.

Oui,--pour les prtres. Eh bien! cette nuit, nous ne sortirons pas du
palais: nous banquetterons  l'intrieur.

MIRRHA.

Jupiter en soit donc lou! il a exauc la prire que tu n'avais pas
voulu entendre. Les dieux ont pour toi plus de tendresse que toi-mme;
et s'ils ont soulev cette tempte entre toi et tes ennemis, c'est pour
te protger contre eux.

SARDANAPALE.

S'il y a du pril, mon enfant, il est, je crois, le mme dans ces murs
et sur les bords du fleuve.

MIRRHA.

Non, non; ces murs sont levs, forts, et d'ailleurs garnis de gardes.
Pour y pntrer, la trahison doit franchir une foule de dtours et de
portes massives: mais dans le pavillon, elle ne trouvera aucune dfense.

SARDANAPALE.

Non, s'il y a trahison; mais ni dans le palais, ni dans la forteresse,
ni sur les sommets, sjour des orages, o l'aigle repose au milieu
d'impraticables rochers. La flche sait atteindre le roi des airs: et
celui de la terre n'est pas  l'abri du poignard meurtrier. Mais,
calme-toi: innocens ou coupables, les hommes que tu crains sont bannis
et dj loin.

MIRRHA.

Ils vivent encore?

SARDANAPALE.

Quoi, si cruelle aussi!

MIRRHA.

Je ne puis frmir de la juste excution d'un chtiment mrit, sur ceux
qui menacent votre vie: s'il en tait autrement, je ne mriterais pas de
conserver la mienne. D'ailleurs, vous avez le conseil du noble
Salemnes.

SARDANAPALE.

Ma surprise est extrme: l'indulgence et la svrit se runissent
contre moi pour me forcer  la vengeance.

MIRRHA.

C'est l une de nos vertus en Grce.

SARDANAPALE.

Elle n'en est pas plus royale.--Je ne l'observerai pas; ou si je m'y
laisse entraner, ce sera  l'gard des rois:--de mes gaux.

MIRRHA.

Mais ces hommes cherchent  devenir tels.

SARDANAPALE.

Mirrha, cela est trop de ton sexe; c'est la peur qui t'inspire.

MIRRHA.

Oui, pour vous.

SARDANAPALE.

Peu importe:--c'est toujours la peur. J'ai tudi les femmes; une fois
souleves par le ressentiment, elles aspirent, par suite de leur
timidit,  la vengeance, avec une persvrance que je ne veux pas
prendre pour modle. Je vous croyais, vous autres Grecques, exemptes de
cette faiblesse, aussi bien que de la purile mollesse des femmes
asiatiques.

MIRRHA.

Mon seigneur, je n'aime pas  faire parade de mon amour ni de mes
qualits; j'eus part  votre splendeur, je partagerai, quoi qu'il
arrive, votre destine. Un jour peut venir o vous trouverez dans une
esclave plus de dvouement que dans les innombrables sujets de votre
empire. Mais puissent les dieux ne le pas permettre! J'aime mieux tre
aime sur la foi de ce que j'prouve moi-mme, que de vous en donner
jamais la preuve au milieu de peines que mes tendres soins pourraient ne
pas assez adoucir.

SARDANAPALE.

La peine ne saurait pntrer o existe le parfait amour; ou, si elle se
prsente, c'est pour le rendre encore plus vif, et s'vanouir loin de
ceux qu'elle ne saurait atteindre. Rentrons.--L'heure approche; et il
faut nous prparer  recevoir les htes qui doivent embellir notre fte.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.



ACTE III.


SCNE PREMIRE.

(La salle du palais illumine.--Sardanapale et ses htes sont 
table.--Une tempte au dehors, et de tems en tems le tonnerre.)


SARDANAPALE.

Remplis la coupe! Nous sommes ici dans l'ordre: c'est ici mon vrai
royaume, entre de beaux yeux et des figures aussi heureuses que belles!
Ici, le chagrin ne saurait pntrer.

ZAMES.

Ni partout ailleurs:--o est le roi, brille aussitt le plaisir.

SARDANAPALE.

Cela ne vaut-il pas mieux que les chasses de Nemrod, ou les courses de
ma fire grand'-mre  la recherche de royaumes qu'elle n'aurait pu
gouverner, si elle en et fait la conqute?

ALTADA.

Quelque grands qu'ils fussent, et comme le fut toute la royale race, nul
de ceux qui ont prcdemment rgn n'a pourtant atteint la gloire de
Sardanapale, qui mit toute sa joie dans la paix, la plus solide des
gloires.

SARDANAPALE.

Et dans le plaisir, cher Altada, vers lequel la gloire n'est qu'un
chemin. Que recherchons-nous? le plaisir. Nous devons abrger la route
qui y conduit; nous ne la poursuivons pas  travers les cendres de
l'humanit, et nous vitons de signaler par autant de tombeaux chacun de
nos pas.

ZAMES.

Non; tous les coeurs sont heureux; toutes les voix s'accordent pour bnir
le roi de paix, qui tient l'univers en joie.

SARDANAPALE.

En es-tu bien sr? J'ai ou parler diffremment; quelques-uns parlent de
tratres.

ZAMES.

Sire, les tratres sont ceux qui parlent ainsi[2]. Cela est impossible.
Dans quel but?

[Note 2: Ces mots (pourquoi? je l'ignore) me rappellent ceux de la
fameuse dernire adresse de 1830, au roi Charles X. Sire, entre ceux
qui _mconnaissent_ une nation si _fidle_, si _dvoue_, si soumise,
_et nous_, que votre majest prononce.--La rponse de Zames est, comme
on le voit, trs-_respectueuse_.

(_N. du Tr._)]

SARDANAPALE.

Dans quel but? tu as raison:--Remplis la coupe; nous n'y songerons plus.
Il n'y a pas de tratres: ou s'il en est, ils sont partis.

ALTADA.

Amis, faites-moi raison! Vidons tous,  genoux, une coupe  la sant du
roi,--du monarque, dis-je, du dieu Sardanapale!

ZAMES et les htes s'agenouillent, et s'crient:

_Au roi plus puissant que Baal son pre, au dieu Sardanapale_! (Le
tonnerre interrompt leur toast, quelques-uns se relvent effrays.)
Pourquoi vous relever, mes amis? Ses anctres divins expriment, par
cette clatante voix, leur consentement  nos voeux.

MIRRHA.

Dis plutt leurs menaces. Souffriras-tu, roi, cette ridicule impit?

SARDANAPALE.

Impit!--Eh bien! si mes aeux et prdcesseurs sont des dieux, je ne
dshonorerai pas leur ligne. Mais levez-vous, mes pieux amis; rservez
votre dvotion pour le matre du tonnerre: mes voeux sont d'tre aim, et
non pas difi.

ALTADA.

Vous tes l'un et l'autre;--et vous le serez toujours par vos fidles
sujets.

SARDANAPALE.

Le tonnerre semble redoubler: voil une horrible nuit.

MIRRHA.

Oh! oui, pour les dieux qui n'ont pas de palais o puissent tre 
l'abri leurs adorateurs.

SARDANAPALE.

Il est vrai, Mirrha; et si je pouvais transformer mon royaume en un
vaste asile pour les malheureux, je le ferais.

MIRRHA.

Tu n'es donc pas dieu, puisque tu ne peux excuter le grand et noble voeu
que tu formes.

SARDANAPALE.

Et vos dieux donc, que sont-ils? eux qui le peuvent et ne le font pas?

MIRRHA.

Ne parle pas de cela, de crainte de les provoquer.

SARDANAPALE.

En effet; ils n'aiment pas mieux que les mortels la censure. Une pense
me frappe, mes amis: s'il n'existait pas de temple, croyez-vous qu'il y
et des adorateurs de l'air?--c'est--dire, quand il est triste et
furieux comme en ce moment.

MIRRHA.

Le Perse prie sur ses montagnes.

SARDANAPALE.

Oui, quand brille le soleil.

MIRRHA.

Mais moi, je demanderais, si ce palais tait renvers et dtruit,
combien de flatteurs baiseraient la poussire sur laquelle marchait le
roi?

ALTADA.

La belle Ionienne parle avec trop de ddain d'une nation qu'elle ne
connat pas assez; les Assyriens ne savent de plaisir que celui de leur
roi: ils sont fiers de leurs hommages.

SARDANAPALE.

Eh bien! mes htes, pardonnez la vivacit d'expression de la belle
Grecque.

ALTADA.

Lui _pardonner_, sire! nous lui devons honneur, comme  tout ce qui vous
appartient. Mais quel est ce bruit?

ZAMES.

Ce bruit! rien que les clats de portes lointaines frappes du vent.

ALTADA.

Il a retenti comme le cri de--coutez encore.

ZAMES.

C'est la pluie tombant par torrens sur le toit.

SARDANAPALE.

N'en parlons plus. Mirrha, mon amour, as-tu prpar ta lyre? Chante-moi
une pice de Sapho; de celle, tu sais, qui, dans ton pays, se
prcipita--

(Entre Pania, l'pe et les vtemens ensanglants et en dsordre. Les
htes se lvent tous effrays.)

PANIA, aux gardes.

Assurez-vous des portes; courez de toutes vos forces vers les murs. Aux
armes! aux armes! le roi est en pril. Monarque, excusez cette hte:--ma
fidlit l'exige.

SARDANAPALE.

Explique-toi.

PANIA.

Les craintes de Salemnes taient fondes: les perfides satrapes--

SARDANAPALE.

Vous tes bless:--qu'on lui prsente du vin. Reprenez vos sens, cher
Pania.

PANIA.

Ce n'est rien:--c'est une lgre blessure. Je suis plus accabl de
l'empressement que j'ai mis  avertir mon prince, que du sang rpandu
pour le dfendre.

MIRRHA.

Eh bien! les rebelles?

PANIA.

 peine Arbaces et Belses eurent-ils atteint leur demeure dans la
ville, qu'ils refusrent de marcher: et quand je voulus user du pouvoir
qui m'tait dlgu, ils invoqurent leurs troupes, qui se soulevrent
aussitt en furie.

MIRRHA.

Tous?

PANIA.

Beaucoup trop.

SARDANAPALE.

Ne va pas, en mettant une borne  ta franchise, pargner la vrit  mes
oreilles.

PANIA.

Ma faible garde tait fidle;--et ce qui en reste le demeure encore.

MIRRHA.

Est-ce l tout ce qu'il y a de fidle dans l'arme?

PANIA.

Non:--les Bactriens, conduits par Salemnes, qui, toujours oppress de
violens soupons sur les gouverneurs de Mdie, tait alors en marche.
Les Bactriens sont nombreux; ils font aux rebelles une rsistance
opinitre, disputent le terrain pas  pas, et forment un cercle autour
du palais: c'est l qu'ils songent  runir toutes leurs forces, et 
protger le roi. (Il hsite.) Je suis charg de--

MIRRHA.

Il n'est pas tems d'hsiter.

PANIA.

Le prince Salemnes supplie donc le roi de s'armer lui-mme, quoique
pour un moment, et de se montrer en soldat: dans cette circonstance, sa
seule prsence ferait plus que n'en saurait faire une arme.

SARDANAPALE.

Alors donc, mes armes!

MIRRHA.

Tu le veux bien?

SARDANAPALE.

Sans doute. Allons!--mais ne cherchez pas le bouclier; il est trop
lourd:--une lgre cuirasse et mon pe. O sont les rebelles?

PANIA.

Le plus vif combat se donne maintenant  une stade,  peu prs, des murs
extrieurs.

SARDANAPALE.

Je puis donc monter  cheval. Sfro, faites prparer mon cheval.--Il y a
dans nos cours assez d'espace pour faire agir la moiti des cavaliers
arabes.

(Sfro sort.)

MIRRHA.

Combien je t'aime!

SARDANAPALE.

Je n'en ai jamais dout.

MIRRHA.

Mais,  prsent, je te connais.

SARDANAPALE,  l'un des suivans.

Apportez-moi aussi ma lance.--O est Salemnes?

PANIA.

O doit tre un soldat: dans le fort de la mle.

SARDANAPALE.

Cours vers lui.--La route est-elle libre encore entre le palais et
l'arme?

PANIA.

Elle l'tait quand j'accourus ici, et je n'ai nulle crainte: nos troupes
taient dtermines, et la phalange forme.

SARDANAPALE.

Dis-lui, pour le prsent, qu'il pargne sa personne, et que, pour moi,
je n'pargnerai pas la mienne:--ajoute que j'arrive.

PANIA.

Ce mot est  lui seul la victoire.

(Pania sort.)

SARDANAPALE.

Altada,--Zames, avancez et armez-vous: tout dpend de la clrit,  la
guerre. Voyez  ce que les femmes soient mises en sret dans les
appartemens secrets: qu'on leur laisse une garde, avec l'ordre exprs de
ne quitter leur poste qu'avec leur vie.--Zames, vous la commanderez.
Altada, armez-vous, et revenez ici: votre poste est prs de notre
personne.

(Zames, Altada et tous les autres sortent, except Mirrha.--Entrent
Sfro et autres, avec les armes du roi, etc.)

SFRO.

Roi, voici votre armure.

SARDANAPALE, s'en revtant.

Donnez-moi la cuirasse;--bien: mon baudrier; puis mon pe: et le
casque, j'oubliais, o est-il? c'est bien.--Non, il est trop lourd: vous
vous tes tromp, aussi,--ce n'est pas lui que je voulais, mais celui
que surmonte un diadme.

SFRO.

Sire, les pierres prcieuses qui l'entourent le mettraient trop en vue
pour tre plac sur votre tte sacre;--Veuillez me croire, celui-ci,
bien que moins riche, est d'une meilleure trempe.

SARDANAPALE.

Vous croyez! tes-vous aussi devenu rebelle? Apprenez que votre devoir
est d'obir: retournez;--mais, non,--il est trop tard: je sortirai sans
lui.

SFRO.

Au moins, prenez celui-ci.

SARDANAPALE.

Prendre le Caucase! mais ce serait une montagne sur mes tempes.

SFRO.

Sire, le dernier soldat ne s'avance pas aussi expos au combat. Tout le
monde vous reconnatra,--car l'orage a cess, et la lune a reparu dans
tout son clat.

SARDANAPALE.

Je sors pour qu'on me reconnaisse, et, par ce moyen, j'y russirai plus
tt. Allons,--ma lance! me voici arm. (Il s'avance; puis s'arrtant
tout court,  Sfro.) Sfro, j'oubliais;--apportez le miroir[3].

[Note 3: C'est ainsi que, dans les champs illyriens, Othon portait un
_miroir_.--Voyez Juvnal.]

SFRO.

Un miroir, sire?

SARDANAPALE.

Oui, le miroir d'acier poli trouv parmi les dpouilles de l'Inde;--mais
hte-toi. (Sfro sort.) Mirrha, retire-toi dans un lieu de sret.
Pourquoi n'as-tu pas dj suivi les autres femmes?

MIRRHA.

Parce que c'est ici ma place.

SARDANAPALE.

Mais quand je la quitterai?--

MIRRHA.

Je vous suivrai.

SARDANAPALE.

Au combat, vous!

MIRRHA.

Dans ce cas-l, je ne serais pas la premire fille grecque qui s'y ft
montre. Mais j'attendrai ici votre _retour_.

SARDANAPALE.

La place est spacieuse: c'est la premire qu'on occupera, si nous sommes
vaincus; et s'il en arrive ainsi, je ne retournerai pas--

MIRRHA.

Nous ne nous en rejoindrons pas moins.

SARDANAPALE.

Comment?

MIRRHA.

Aux lieux o tous finiront par se rejoindre:--dans les enfers! Nous y
runirons nos ombres, s'il est, comme je le crois; des rives au-del du
Styx; et nos cendres, s'il n'en est pas.

SARDANAPALE.

Aurais-tu bien le courage de l'oser?

MIRRHA.

J'oserai tout, si ce n'est de survivre  ce que j'aimais, pour devenir
la proie d'un rebelle: sparons-nous, et montre toute ta valeur.

(Rentre Sfro, avec le miroir.)

SARDANAPALE, se regardant.

Cette cuirasse me va bien, le baudrier mieux encore; mais le casque, pas
du tout. (Il jette le casque, aprs l'avoir essay de nouveau.)  mon
avis, je ne suis pas trop mal dans ce costume;  prsent, il s'agit d'en
faire l'preuve. Altada! o est Altada?

SFRO.

Sire, il attend au dehors: il doit vous prsenter votre bouclier.

SARDANAPALE.

En effet, j'oubliais qu'il est mon porte-bouclier, par droit de
naissance driv d'ge en ge. Embrasse-moi, Mirrha; encore une
fois,--encore,--et quoi qu'il arrive, aime-moi: ma premire gloire
serait de me rendre plus digne de ta tendresse.

MIRRHA.

Partez, et soyez vainqueur!

(Sardanapale et Sfro sortent.)

MIRRHA.

Me voil seule: tous sont partis, et peut-tre un bien petit nombre
reviendront. Qu'il triomphe seulement, et que je meure! S'il est vaincu,
je n'en mourrai pas moins, car je ne veux pas lui survivre. Il a touch
mon coeur, je ne sais comment et pourquoi. Ce n'est pas parce qu'il est
roi; son royaume chancelle en ce moment autour de son trne; la terre
s'entr'ouvre pour ne lui laisser d'autre place qu'un tombeau: et je
l'aime encore davantage. Pardonne,  puissant Jupiter!  cet amour
monstrueux pour un barbare qui mconnat l'Olympe! Oui, je l'adore
maintenant, bien plus encore que--coutons:--quels cris de guerre! ils
semblent approcher. S'il en tait ainsi (elle tire une petite fiole), ce
subtil poison de Colchos, que mon pre apprit  composer sur les rivages
d'Euxin, et qu'il m'enseigna  conserver, pourrait m'affranchir! Et
dj, depuis long-tems, il m'et affranchie; mais j'aimais, j'aimais au
point d'oublier que je fusse esclave, dans les lieux mme o tous, 
l'exception d'un seul, sont esclaves et fiers de leur servitude, quand,
 leur tour, ils voient sous leurs ordres un seul tre plus bas et plus
mprisable qu'eux. C'est ainsi que nous oublions que des fers ports
comme ornement n'en sont pas moins des chanes.--Encore ce bruit!...--Et
puis, le cliquetis des armes:--et puis--

(Entre Altada.)

ALTADA.

Sfro!--Sfro!

MIRRHA.

Il n'est pas ici; que lui voulez-vous? o en est le combat?

ALTADA.

Douteux et cruel.

MIRRHA.

Et le roi?

ALTADA.

Il agit en roi. Je cherche Sfro, afin de demander pour lui une nouvelle
lance et son casque. Jusqu' prsent, il a combattu la tte nue, et
beaucoup trop expos. Les soldats connaissent ses traits, et
malheureusement aussi les ennemis:  la claire lueur de la lune, sa
tiare de soie et ses cheveux pars lui donnent une apparence trop
royale. Tous les arcs sont dirigs sur ses beaux cheveux, sur sa belle
tte, et sur le lger bandeau qui les couronne tous deux.

MIRRHA.

Dieux qui tonnez sur la terre de mes pres, protgez-le! Est-ce le roi
qui vous a envoy?

ALTADA.

C'est Salemnes qui, sans en avoir instruit le prince, trop peu soucieux
du danger, m'a donn confidentiellement cet ordre. Mais le roi, le roi
est au combat comme au plaisir! O peut donc tre Sfro? Je vais
chercher dans l'arsenal, il doit s'y tenir.

(Altada sort.)

MIRRHA.

Non,--il n'y a pas de dshonneur,--il n'en est pas  le chrir. Je
voudrais presque,--ce que jamais je n'ai souhait, qu'il ft Grec. Si
Alcide fut blm pour avoir port la robe de la Lydienne Omphale, et
pour avoir mani son vil fuseau; celui qui tout--coup se montre un
Hercule; qui, depuis sa jeunesse jusqu' l'ge viril, nourri dans des
habitudes effmines, s'lance du banquet au combat, comme si c'tait
son lit voluptueux, certes, celui-l mrite d'avoir une fille grecque
pour amante, un chantre grec pour pote, une tombe grecque pour
monument. Eh bien, seigneur, comment va le combat?

(Entre un officier.)

L'OFFICIER.

Perdu, perdu presque sans ressource. Zames! O est Zames?

MIRRHA.

Il commande la garde place devant l'appartement des femmes.

(L'officier sort.)

MIRRHA, seule.

Il est parti; et tout, m'a-t-il dit, est perdu! Qu'ai-je besoin d'en
savoir davantage? Dans ce peu de mots se trouvent abms un royaume et
un roi, une famille de treize sicles, des milliers de vies, et la
fortune de tous ceux qui n'ont pas succomb; et moi aussi, semblable 
la bulle lgre sortie de la vague qui engouffre tant de victimes, je
vais cesser d'exister. Du moins, mon destin est-il entre mes mains: nul
insolent vainqueur ne me comptera parmi ses dpouilles.

(Entre Pania.)

PANIA.

Mirrha, suivez-moi sans dlai; nous n'avons pas un moment 
perdre:--c'est tout ce qui nous reste.

MIRRHA.

Et le roi?

PANIA.

Il m'a envoy ici pour vous conduire au-del du fleuve, par un passage
secret.

MIRRHA.

Ainsi donc, il vit--

PANIA.

Et m'a charg d'assurer votre vie, et de vous conjurer de vivre pour
lui, jusqu' ce qu'il pt vous rejoindre.

MIRRHA.

Songerait-il  quitter le combat?

PANIA.

Non, jusqu' la dernire extrmit. Encore  prsent, il n'coute que
les inspirations du dsespoir; et, pied  pied, il dispute le palais
lui-mme.

MIRRHA.

Ils y sont donc!--oui, leurs cris retentissent au travers des vieilles
salles que n'avaient jamais profanes des chos rebelles, jusqu' cette
nuit fatale. Adieu, race d'Assyrie! adieu  toutes celles de Nemrod!
tout, jusqu' son nom, est  prsent disparu.

PANIA.

Suivez-moi, sortons!

MIRRHA.

Non; je veux mourir ici!--Fuyez, et dites  votre roi que jusqu' la fin
je l'ai aim.

(Entrent Sardanapale et Salemnes, avec soldats. Pania quitte Mirrha et
entre dans leurs rangs.)

SARDANAPALE.

Puisqu'il en est ainsi, nous mourrons o nous sommes ns:--dans nos
appartemens. Serrez vos rangs,--demeurez fermes. J'ai dpch un satrape
fidle vers Zames, dont la garde est frache et dvoue: ils ne
tarderont pas. Tout n'est pas dsespr! Pania, veille sur Mirrha.

(Pania revient prs de Mirrha.)

SALEMNES.

Nous avons le tems de respirer: encore un effort, mes amis,--un effort
pour Assyrie!

SARDANAPALE.

Dis plutt pour Bactriane! Mes fidles Bactriens, je veux dsormais tre
roi de votre pays, et nous tiendrons ensemble ce royaume en province.

SALEMNES.

coutez! ils viennent,--ils viennent.

(Entrent Belses et Arbaces  la tte des rebelles.)

ARBACES.

Avanons! nous les avons pris dans le pige.  la charge!  la charge!

BELSES.

En avant!--Le ciel combat pour nous et avec nous:--sus!

(Ils chargent le roi, Salemnes et leurs troupes, qui se dfendent
jusqu' l'arrive de Zames, avec les gardes ci-dessus mentionnes. Les
rebelles sont alors repousss et poursuivis par Salemnes, etc. Comme le
roi va rejoindre les poursuivans, Belses l'arrte.)

BELSES.

 moi, le tyran.--Je vais terminer cette guerre.

SARDANAPALE.

Et moi aussi, belliqueux prtre, sublime prophte, sujet reconnaissant
et fidle:--cde, je t'en prie. Je te rserverai pour un jugement en
forme, au lieu de plonger mes mains dans ton sang sacr.

BELSES.

Ton heure est venue.

SARDANAPALE.

Non, c'est la tienne.--Dernirement, quoique je ne sois qu'un jeune
astrologue, j'ai lu dans les astres; et parmi les lumires du zodiaque,
j'ai trouv ton destin dans le signe du Scorpion, qui proclame que tu
vas tre terrass.

BELSES.

Ce ne sera pas par toi.

(Ils combattent; Belses est bless et dsarm.)

SARDANAPALE, levant son pe pour le tuer.

Invoque maintenant les plantes. Descendront-elles du ciel pour sauver
leur crdit et leur interprte?

(Un parti de rebelles entre et dlivre Belses. Ils attaquent le roi,
qui,  son tour, est dlivr par un parti de ses soldats: les rebelles
sont mis en fuite.)

SARDANAPALE.

Aprs tout, le vilain avait prophtis juste. Allons!--sur eux:--la
victoire est  nous.

(Il sort  leur poursuite.)

MIRRHA,  Pania.

Suis-le donc! Pourquoi demeures-tu ici, et souffres-tu que tes
compagnons marchent sans toi  la victoire?

PANIA.

Le roi m'a ordonn de ne pas vous quitter.

MIRRHA.

Moi! ne songe pas  moi: un simple soldat de plus peut offrir un secours
dcisif. Je ne demande pas, je n'ai pas besoin de garde. Et qui peut,
quand il s'agit du destin du monde, songer  veiller sur une femme!
Disparais, te dis-je, ou tu perds l'honneur! Tu ne m'coutes pas; eh
bien, moi, femme timide, je vais m'lancer au milieu de leur furieuse
lutte, et je t'ordonne de me garder, _l_--o tu pourras en mme tems
protger ton souverain.

(Mirrha sort.)

PANIA.

Arrtez, madame! Elle est partie. S'il lui arrivait quelque malheur,
j'aurais mieux fait de perdre ma vie. Sardanapale tient bien plus  elle
qu' son royaume, et pourtant il dispute en ce moment l'un et l'autre.
Faut-il donc moins faire que lui, qui n'a jamais, jusqu' prsent, tir
un cimeterre? Revenez, Mirrha, je vous obis, quoiqu'en dsobissant au
monarque.

(Pania sort. Altada et Sfro entrent par une porte oppose.)

ALTADA.

Mirrha! Eh quoi, partie! Pourtant elle tait ici quand s'est engag le
combat, et Pania avec elle, leur serait-il arriv quelque chose?

SFRO.

Je les vis en sret  l'instant o les rvolts prirent la fuite; et
s'ils se sont loigns, ce n'est sans doute que pour regagner le harem.

ALTADA.

Si, comme tout semble l'annoncer, le roi reste vainqueur, et qu'il ait
perdu sa chre Ionienne, nous sommes destins  un sort pire que celui
des rvolts captifs.

SFRO.

Il faut que nous les suivions; elle ne peut tre fort loigne: et si
nous la retrouvons, c'est une plus riche proie  prsenter  notre
souverain que celle d'un royaume reconquis.

ALTADA.

Non, Baal lui-mme ne fit jamais, pour s'emparer de ces contres, de
plus hardis efforts que son soyeux fils pour les conserver: il a djou
toutes les prvisions de ses ennemis et de ses amis; il s'est montr tel
que ces brlantes et lourdes journes d't, avant-courrires de soires
orageuses, alors qu'clate tout d'un coup la foudre, au point d'branler
les airs et de transformer la terre en nouveau dluge. L'homme est
inexplicable.

SFRO.

Pas plus celui-ci que les autres: tous sont les enfans de l'occasion.
Mais, sortons:--allons  la recherche de l'esclave, ou prparons-nous 
expier dans les tortures sa folle passion, et  subir, innocens, le
supplice des criminels.

(Ils sortent.--Entrent Salemnes, soldats, etc.)

SALEMNES.

Le triomphe est beau: ils sont repousss loin du palais; et nous avons
ouvert un facile accs aux troupes stationnes de l'autre ct de
l'Euphrate, qui peut-tre demeurent encore fidles. Et puis elles
doivent l'tre, grce  la nouvelle de notre victoire; mais le chef des
vainqueurs, le roi, o est-il?

(Entre Sardanapale avec les siens, etc., et Mirrha.)

SARDANAPALE.

Me voici, mon frre.

SALEMNES.

Sain et sauf, je l'espre.

SARDANAPALE.

Non, pas tout--fait; mais passons: nous avons nettoy le palais--

SALEMNES.

Et la ville, je l'espre. Notre nombre s'accrot; et j'ai donn ordre 
une nue de Parthes rservs jusqu' prsent, tous impatiens et dispos,
de les poursuivre dans leur retraite, qui bientt sera une fuite.

SARDANAPALE.

Elle est dj telle, du moins ils marchent plus rapidement que je ne
pouvais les suivre, moi et mes Bactriens, qui cependant n'y mettaient
pas de lenteur. Mais je suis fatigu: donnez-moi un sige.

SALEMNES.

Dans cette place est prcisment le trne, sire.

SARDANAPALE.

Ce n'est pas un point de repos, pour l'esprit ni pour le corps: qu'on me
procure une couche, un bloc de paysan, peu importe. (On lui prsente un
sige.) Bien:--maintenant, je respire plus librement.

SALEMNES.

Ce grand jour est devenu le plus beau et le plus glorieux de votre vie.

SARDANAPALE.

Ajoutez: et le plus fatigant. O est mon chanson? qu'on m'apporte un
peu d'eau.

SALEMNES, souriant.

C'est la premire fois qu'il reoit un pareil ordre: et moi-mme, le
plus austre de vos conseillers, je vous proposerais volontiers, en ce
moment, une boisson plus vermeille.

SARDANAPALE.

Du sang, n'est-ce pas? mais il en est assez de rpandu. Et quant au vin,
j'ai appris, dans cette dernire circonstance, le prix d'une liqueur
plus naturelle. Trois fois j'ai bu de l'eau, et trois fois j'ai
renouvel, avec une ardeur plus grande que ne m'en donna jamais le jus
de la treille, ma poursuite sur les rebelles. O est le soldat qui me
prsenta de l'eau dans son casque?

L'UN DES GARDES.

Tu, sire! Une flche l'atteignit au front, tandis qu'aprs avoir
goutt son casque, il se disposait  le replacer sur sa tte.

SARDANAPALE.

Il est mort! sans rcompense! et tu pour avoir satisfait ma soif: cela
est pnible. Le pauvre esclave! s'il vivait seulement, je le gorgerais
d'or; car tout l'or de la terre n'aurait pu payer le plaisir que me fit
cette eau; j'tais dessch, comme en ce moment. (On lui apporte de
l'eau:--il boit.) Je renais donc.-- l'avenir, le gobelet sera rserv
aux heures de l'amour:  la guerre, je veux de l'eau.

SALEMNES.

Et quel est, sire, ce bandage autour de votre bras?

SARDANAPALE.

Une gratignure du brave Belses.

MIRRHA.

 ciel! il est bless!

SARDANAPALE.

C'est peu de chose que cela; cependant, maintenant que je suis refroidi,
j'prouve une sensation lgrement douloureuse.

MIRRHA.

Vous l'avez couverte avec--

SARDANAPALE.

Avec le bandeau de ma couronne: c'est la premire fois que cet ornement,
jusqu'alors une charge, m'a offert quelque utilit.

MIRRHA, aux serviteurs.

Avertissez promptement un mdecin des plus habiles. Et vous, seigneur,
rentrez, je vous prie: je dcouvrirai votre blessure; et je
l'examinerai.

SARDANAPALE.

J'y consens: car, en ce moment, le sang me tourmente lgrement. Te
connais-tu donc en blessures, Mirrha?-- quoi bon le demander? Mon
frre, savez-vous o j'ai dcouvert cette aimable enfant?

SALEMNES.

Sans doute la tte cache au milieu d'autres femmes, comme des gazelles
effrayes.

SARDANAPALE.

Non: mais comme l'pouse du jeune lion anime d'une rage fminine (et
fminine signifie furieuse, attendu que, dans leur excs, toutes les
passions sont fminines) contre le chasseur qui s'enfuit avec sa
famille. De la voix et du geste, de sa flottante chevelure et de ses
yeux tincelans, elle pressait la fuite des guerriers ennemis!

SALEMNES.

En vrit!

SARDANAPALE.

Vous le voyez, je ne suis pas le seul guerrier que cette nuit ait
enfant. Mes yeux s'arrtaient sur elle et sur ses joues enflammes; ses
grands yeux noirs, dont le feu jaillissait  travers les longs cheveux
dont elle tait couverte; ses veines bleues souleves le long de son
front transparent; ses sourcils dont l'arc tait lgrement drang; ses
charmantes narines, gonfles par un souffle brlant; sa voix traversant
l'effroyable tumulte, ainsi qu'un luth perce le son retentissant des
cimbales; ses bras tendus, et qui devaient plutt leur clat  leur
naturelle blancheur qu'au fer dont sa main tait arme, et qu'elle avait
arrach aux doigts d'un soldat expirant: tout cela la faisait prendre,
par les soldats, pour une prophtesse de victoire, ou pour la victoire
elle-mme venant saluer ses favoris.

SALEMNES,  part.

En voil trop: l'amour reprend sur lui son premier empire, et tout est
perdu si nous ne donnons le change  ses penses. (Haut.) Mais, sire, de
grce, songez  votre blessure:--vous disiez qu'elle vous faisait
souffrir.

SARDANAPALE.

En effet;--mais il n'y faut pas penser.

SALEMNES.

Je me suis occup de tout ce qui pouvait tre ncessaire; je vais voir
comment on se dispose  excuter mes ordres, puis je reviendrai
connatre vos intentions.

SARDANAPALE.

Fort bien.

SALEMNES, en se retirant.

Mirrha!

MIRRHA.

Prince.

SALEMNES.

Vous avez montr cette nuit une ame qui, si le roi n'tait pas l'poux
de ma soeur;--mais je n'ai pas de tems  perdre: tu aimes le roi?

MIRRHA.

J'aime Sardanapale.

SALEMNES.

Mais, dsires-tu aimer en lui un roi?

MIRRHA.

Je ne prtends rien aimer en lui d'infrieur  lui-mme.

SALEMNES.

Eh bien donc, pour qu'il conserve sa couronne et vous autres, et tout ce
qu'il peut et tout ce qu'il doit tre, pour lui conserver la _vie_, ne
le laissez pas abattre au milieu de lches volupts. Vous avez sur son
esprit plus d'empire que n'en ont, dans ces murs, la sagesse; au dehors,
la rvolte furieuse: songez bien  l'empcher de retomber.

MIRRHA.

La voix de Salemnes tait inutile pour m'engager  cette conduite: je
n'y manquerai pas. Tout ce que peut la faiblesse d'une femme--

SALEMNES.

Sur un coeur comme le sien, c'est l'autorit toute-puissante: exercez-la
avec sagesse.

(Salemnes sort.)

SARDANAPALE.

Eh quoi! Mirrha, quelles taient ces confidences avec mon frre? Je vais
devenir jaloux.

MIRRHA, souriant.

Vous en avez sujet, sire; sur la terre, il n'est pas d'homme plus digne
de l'amour d'une femme:--le dvouement d'un soldat!--le respect d'un
sujet!--la confiance d'un roi!--l'admiration de tout le monde!

SARDANAPALE.

Oh! je te prie, moins de chaleur. Je ne puis voir ces lvres charmantes
rehausser avec loquence une gloire qui me rejette dans l'ombre; quoi
qu'il en soit, vous avez dit vrai.

MIRRHA.

Maintenant, retirons-nous pour examiner votre blessure. Je vous prie,
appuyez-vous sur moi.

SARDANAPALE.

Oui, chre Mirrha; mais ce n'est pas  la douleur que je cde.

(Ils sortent tous.)

FIN DU TROISIME ACTE.



ACTE IV.


SCNE PREMIRE.

SARDANAPALE endormi sur une couche, et agit comme de rves pnibles:
prs de lui, MIRRHA.


MIRRHA, les yeux attachs sur lui.

J'ai voulu,  la drobe, le voir reposer,--si l'on peut nommer repos un
sommeil aussi convulsif. L'veillerai-je? non; il parat se calmer. Oh!
dieu de la paix! toi qui rgnes sur les paupires fermes, sur les
songes agrables, et mme sur les lthargies assez profondes pour tre
encore inexpliques, apparais ici tel que la mort, ta soeur,--aussi
calme,--aussi immobile qu'elle:--car alors tu nous offres l'image du
bonheur, comme peut-tre nous en avons la ralit dans le royaume
silencieux et redout de ton insensible soeur. Il s'agite
encore;--l'empreinte de la peine se rpand sur ses traits, semblable 
l'ouragan qui, tout d'un coup, vient bouleverser le lac si calme
l'instant d'auparavant,  l'ombre de la montagne; ou tel encore que le
vent, lorsqu'il roule les feuilles d'automne encore suspendues, ples et
tremblantes,  leurs chers rameaux. Il faut le rveiller;--non, pas
encore: qui sait  quoi je l'arracherais?  la peine, sans doute. Mais
si je le livre, en le rveillant,  une peine plus vive? La fivre de
cette nuit orageuse, la douleur de sa blessure, toute lgre qu'elle
est, peuvent justifier mes craintes, et me rendre plus malheureuse de le
voir que lui de souffrir. Non: que la nature suive sa marche
naturelle;--je veux la seconder, et non lui porter entrave.

SARDANAPALE, s'veillant.

Non, non:--quand vous multiplieriez les astres, quand vous m'en
donneriez l'empire  partager avec vous! je ne voudrais pas  ce prix du
trne de l'ternit.--Va-t'en,--fuis,--vieux chasseur des premires
brutes! et vous aussi qui couriez  la chasse de vos semblables comme 
celle des brutes; disparaissez, mortels sanguinaires, aujourd'hui plus
sanguinaires idoles, si vos prtres ne sont pas menteurs! Fuis! fuis!
ombre de mon impitoyable aeule qui, l, t'enivres de sang, et foules
aux pieds le cadavre de l'Inde.--Mais, o suis-je? o sont les fantmes?
o?--non,--il n'y a pas de prestiges: je les reconnatrais au milieu de
tous les morts dont les paisses phalanges s'lvent chaque nuit des
noirs abmes pour pouvanter les vivans. Mirrha!

MIRRHA.

Hlas! vous tes ple; l'eau inonde votre front, comme la rose de la
nuit. Mon ami, calmez-vous. Vos paroles semblent d'un autre monde, et
vous tes aim dans celui-ci. Reprenez votre srnit: tout ira bien.

SARDANAPALE.

Ta _main_.--Bien, c'est bien ta main; une main humaine;
serre,--presse,--plus encore, rends-moi au sentiment de ce que j'tais.

MIRRHA.

Du moins, comprenez ce que je suis; ce que je serai toujours pour vous
seul.

SARDANAPALE.

Je le vois aujourd'hui. Je ressaisis encore la vie. Ah! Mirrha, j'ai t
o nous serons un jour!

MIRRHA.

Mon cher seigneur!

SARDANAPALE.

J'ai t dans le tombeau:--o les vers sont souverains, o les rois
sont--Non, je ne le croyais pas, je pensais qu'ils n'taient plus rien.

MIRRHA.

Et avec raison; si ce n'est aux yeux des mortels timides qui s'obstinent
 anticiper ce qui jamais ne sera.

SARDANAPALE.

 Mirrha! si le sommeil nous offre de pareils objets, que devra donc
nous rvler la mort?

MIRRHA.

Je ne devine pas quels maux peuvent encore redouter de la mort ceux qui
long-tems ont support la vie. S'il existe rellement un rivage o l'ame
aborde  la sortie du monde, il sera sans doute immatriel comme l'ame
elle-mme; ou s'il reste encore une ombre de cette pnible enveloppe
d'argile qui nous attache  la terre, et semble toujours interpose
entre le ciel et notre esprit,--cette ombre, du moins, quelques craintes
qu'elle puisse ressentir, n'aura plus rien  craindre de la mort.

SARDANAPALE.

Je ne tremble pas; mais j'ai ressenti, j'ai--vu une multitude de morts.

MIRRHA.

Comme vous, j'en ai vu. La poussire que nous foulons vcut jadis et fut
malheureuse. Mais, poursuivons. Qui as-tu vu? parle, ce rcit dissipera
les nuages de ton imagination.

SARDANAPALE.

Il me semblait--

MIRRHA.

Repose encore, tu es fatigu, puis; tout cela peut encore affaiblir
tes forces: essaie plutt de dormir.

SARDANAPALE.

Non: en ce moment je ne voudrais plus dormir, bien que je reconnaisse
enfin que j'tais la proie d'un songe:--et toi, pourras-tu bien
l'entendre?

MIRRHA.

Tout ce que je partagerai avec vous, illusions ou ralits, songes de
vie ou de mort, je puis tout supporter.

SARDANAPALE.

Cela tient de la ralit, je t'en avertis: lorsque mes yeux s'ouvrirent,
je les suivis dans leur fuite,--car ils se sont enfuis.

MIRRHA.

Je vous coute.

SARDANAPALE.

Je vis, c'est--dire je rvai que j'tais ici,--l, o nous sommes, avec
des convives; moi-mme, leur hte, paraissant plutt leur convive, et
voulant nous confondre tous dans une aimable libert. Mais au lieu de
toi, de Zames et de notre runion ordinaire, tait place,  ma gauche,
une figure hautaine, noire et sinistre:--je ne pouvais la reconnatre,
pourtant je l'avais vue, bien que je ne susse pas o; ses traits taient
ceux d'un gant, son oeil tait immobile quoique tincelant; ses longs
cheveux descendaient sur ses vastes paules, auxquelles tait suspendu
un norme carquois; les ailes de l'aiglon dcoraient les flches, qui
sparaient de leurs pointes hrisses sa chevelure noueuse. Je l'invitai
 remplir la coupe place entre nous deux; il ne rpondit pas.--Je la
remplis:--au lieu de la prendre, il me considra au point de me faire
trembler du regard fixe de ses yeux. Pour moi, comme il convient  un
roi, je souris  son aspect:--son front, au lieu de se rider, conserva
son immobilit; ses yeux demeurrent fixes, et me firent plir encore
davantage, parce qu'ils ne changeaient pas. Je voulus me rfugier du
ct de plus gracieux convives: je cherchai  ma droite, o tu avais
coutume de te placer; mais--(Il s'arrte.)

MIRRHA.

Eh bien,  ma place?

SARDANAPALE.

Sur ton sige,-- la place que tu occupes au banquet,--partout, autour
de moi, je cherchai ta figure chrie.--Au lieu de toi, des cheveux gris,
une face ride, des prunelles et des mains sanglantes; un objet horrible
et spulcral, aux vtemens de femme, au front couronn, aux traits
casss de vieillesse, mais encore anims d'une double expression de
vengeance et de lubricit.--Mes veines se glacrent.

MIRRHA.

Est-ce l tout?

SARDANAPALE.

 sa main droite,--sa main dcharne comme les pattes d'un oiseau,--elle
tenait un gobelet dans lequel bouillonnait du sang; elle en avait un
autre  sa main gauche, rempli de--je ne le vis pas, car je dtournai
les yeux d'elle et de lui. Mais tout autour de la table taient assis
une range de spectres couronns, d'aspects divers, mais d'une
physionomie commune.

MIRRHA.

Et sentiez-vous que cela n'tait qu'une vision?

SARDANAPALE.

Non; ils taient si palpables, que j'aurais pu les toucher. Dans
l'espoir de rencontrer au moins un seul visage que j'eusse vu
auparavant, je reportai mes regards tour  tour sur chacun d'eux; mais
il n'en tait rien:--tous taient arrts, immobiles, sur moi; nul ne
mangeait ou vidait la coupe. Ils continurent  rester immobiles jusqu'
ce que je devinsse pierre, comme eux-mmes semblaient  demi l'tre;
mais pierre anime: car je sentais de la vie en elle et de la vie en
moi. Il y avait entre nous une horrible espce de sympathie, comme si,
pour arriver jusqu' moi, ils avaient perdu une portion de la mort, et
moi, pour me joindre  eux, une portion de ma vie. Nous jouissions d'une
existence galement trangre au ciel et  la terre.--Oh! plutt la mort
relle que de renatre  une pareille existence!

MIRRHA.

Et la fin de tout cela?

SARDANAPALE.

 la fin, je restai marbre comme eux: et c'est alors que le chasseur et
son escorte se levrent. Ils me sourirent--Oui, le grand et noble aspect
du chasseur me jeta un sourire.--Je puis parler de ses lvres, car pour
ses yeux, ils ne remurent pas. Les lvres de la femme aussi se
dilatrent en une sorte de sourire.--Quand tous deux se levrent, les
autres figures couronnes les suivirent, comme pour escorter leurs
ombres souveraines, et jouer encore, aprs leur mort, un rle
subordonn.--Moi seul, je restai tranquille: un courage dsespr
s'empara tout d'un coup de mes membres; je finis par ne plus les
craindre, et par clater de rire mme  leurs faces spulcrales. Mais
alors,--alors le chasseur posa sa main sur la mienne: je la pris, il la
pressa, et je crus qu'elle disparaissait sous son treinte, tandis que
lui-mme s'vanouissait, et ne laissait en moi que le souvenir et les
traits d'un hros.

MIRRHA.

C'en tait un; le pre d'autres hros, et de toi-mme, digne d'une
pareille race.

SARDANAPALE.

Oui, Mirrha; mais la femme demeurait encore. Elle se prcipita sur moi,
brla mes lvres de ses baisers corrosifs; et jetant les gobelets qui
armaient ses mains, je crus en voir jaillir autour de nous des poisons,
qui finirent par former deux hideuses rivires. Elle me retenait
toujours: les autres fantmes, comme un rang de statues, demeuraient
comme dans nos temples leurs images; elle redoubla ses embrassemens, que
je cherchais  viter, comme si, au lieu d'tre son dernier descendant,
j'eusse t le fils qui l'gorgea en punition de son inceste. Ensuite,
pais, et informe, se pressa autour de moi un chaos d'objets pnibles:
je n'existais plus, et je sentais encore;--j'tais enseveli, puis tout
d'un coup dress sur mes pieds:--rong par les vers, purifi par les
flammes, enfin vapor dans l'air. C'est l o s'arrte la suite de mes
penses: je n'ai plus souvenir de rien, sinon que je soupirais aprs ta
vue, que je te cherchais, et qu'au milieu de toute cette agonie, il me
restait une pense de toi.

MIRRHA.

Oui, tu me trouveras toujours  tes cts, ici et ailleurs, s'il est un
autre monde. Mais pourquoi songer  cela?--ce sont les derniers
vnemens qui, en agissant sur un corps accoutum au repos, mais puis
de fatigue, ont enfant ces tristes et fantastiques images.

SARDANAPALE.

Je suis mieux. Maintenant que je te vois encore une fois, je n'ai souci
de ce que j'ai vu.

(Entre Salemnes.)

SALEMNES.

Quoi! sitt veill?

SARDANAPALE.

Oui; et plt  Dieu, frre, que je n'eusse pas dormi: j'ai cru voir tous
mes anctres se dresser pour m'entraner avec eux. Mon pre, lui-mme,
tait du nombre; mais j'ignore pourquoi il se tenait  l'cart, me
laissant en proie aux violens chasseurs, fondateurs de notre race, et 
cette femme homicide et couverte du sang d'un poux, dont pourtant vous
exaltez la gloire.

SALEMNES.

Oui, prince, et la vtre, depuis que vous avez dploy un courage digne
d'elle. Au lever du jour, je suis d'avis que nous sortions pour charger
de nouveau les rvolts; ils forment encore un corps redoutable: ils
sont vaincus, mais non extermins.

SARDANAPALE.

O en sommes-nous de la nuit?

SALEMNES.

Il reste encore quelques heures d'obscurit: employez-les  reposer
encore.

SARDANAPALE.

Non, non de cette nuit, si elle n'est pas termine: je croyais avoir
pass des heures dans cette vision.

MIRRHA.

 peine s'en est-il coul une. Je veillais prs de vous: ce fut un
moment bien douloureux, mais ce ne fut qu'un moment.

SARDANAPALE.

Et bien, tenons conseil; au point du jour nous sortirons donc.--

SALEMNES.

Mais d'abord, j'ai une grce  demander.

SARDANAPALE.

Je l'accorde.

SALEMNES.

Avant de vous presser de rpondre, coutez-la: _vous_ seul devez
l'entendre.

MIRRHA.

Prince, je me retire.

(Mirrha sort.)

SALEMNES.

Cette esclave mrite la libert.

SARDANAPALE.

La libert! cette esclave mrite de partager un trne.

SALEMNES.

Souffrez--il n'est pas encore vacant, et c'est prcisment de celle qui
l'occupe que je viens vous parler.

SARDANAPALE.

Comment! de la reine?

SALEMNES.

D'elle-mme. J'ai pens  l'envoyer, avant l'aube du jour, avec ses
enfans, en Paphlagonie, o commande notre parent Cotta; ce dpart
assure, contre tout vnement, l'existence de mes neveux, vos fils, et
avec eux les justes prtentions qu'ils ont au trne, dans le cas--

SARDANAPALE.

O, comme cela est probable, je perdrais la vie: bien pens; il faut
qu'ils partent avec une escorte assure.

SALEMNES.

Tout cela est prpar: le vaisseau n'attend plus qu'eux pour fendre
l'Euphrate; mais, avant leur dpart, ne dsirez-vous pas voir--

SARDANAPALE.

Mes fils? ils amolliraient mon coeur, et les pauvres enfans fondraient en
larmes. Que puis-je d'ailleurs dire pour les rconforter, si ce n'est de
leur offrir de vaines esprances et d'affects sourires? Vous le savez,
je ne puis feindre.

SALEMNES.

Mais, au moins, j'en suis sr, vous pouvez tre sensible: en un mot, la
reine demande  vous voir avant de s'loigner--pour jamais.

SARDANAPALE.

Et pourquoi? dans quel but? J'accorderais tout,--tout ce qu'elle
pourrait demander,  l'exception d'une pareille entrevue.

SALEMNES.

Vous connaissez, ou du moins vous devez assez connatre les femmes
(depuis que vous les tudiez avec tant de persvrance) pour savoir,
lorsqu'elles demandent une chose dans l'intrt de leur coeur, que cet
objet devient plus cher  leur ame ou  leur imagination que tout le
reste du monde. J'ai la mme opinion que vous des voeux de ma soeur; mais
j'ai d vous les transmettre;--elle est ma soeur et vous son
mari:--consentez-vous  y souscrire?

SARDANAPALE.

Inutile entrevue! pourtant elle peut venir.

SALEMNES.

Je vais le lui annoncer.

(Salemnes sort.)

SARDANAPALE.

Depuis trop long-tems nous avons vcu spars pour nous runir.--En quel
moment encore! N'ai-je pas assez de soucis et d'inquitudes  supporter
seul, pour n'tre pas encore forc de parler de mes chagrins  celle
avec qui j'ai depuis si long-tems cess de parler d'amour.

(Entrent Salemnes et Zarina.)

SALEMNES.

Ma soeur! du courage: ne dshonore pas, par ton effroi, notre famille, et
souviens toi quels sont nos anctres. Sire, la reine est devant vos
yeux.

ZARINA.

Laisse-moi, je te prie, mon frre.

SALEMNES.

Puisque vous le dsirez.

(Salemnes sort.)

ZARINA.

Seule avec lui! Nous sommes bien jeunes encore, et pourtant, depuis que
nous ne nous sommes vus, combien d'annes pendant lesquelles j'ai
support le veuvage de son coeur. Il ne m'aimait pas: il semble peu
diffrent de ce qu'il tait,--si ce n'est seulement  mes yeux.--Et que
le changement n'est-il mutuel! Il ne me dit rien,-- peine s'il me
voit;--pas un mot,--pas un regard.--Hlas! sa voix et sa figure taient
empreintes de douceur, indiffrentes, non pas austres. Mon seigneur!

SARDANAPALE.

Zarina!

ZARINA.

Non Zarina: ne prononcez pas son nom. Ce ton, ce mot feraient oublier de
longues annes, et les circonstances qui les rendirent si longues.

SARDANAPALE.

Il est bien tard pour se rappeler ces rves passs. pargnons-nous des
reproches, c'est--dire, pargnez-les moi,--pour la _dernire_ fois--

ZARINA.

Et pour la premire: jamais je ne vous en ai fait.

SARDANAPALE.

Je dois l'avouer; et ce reproche pse sur mon coeur bien plus--Mais
enfin, nous ne pouvons disposer de nos sentimens.

ZARINA.

Ni de notre main; et pourtant, j'ai donn l'un et l'autre.

SARDANAPALE.

J'ai su de votre frre que vous dsiriez me voir avant votre dpart de
Ninive avec--(Il hsite.)

ZARINA.

Avec nos enfans. Oui, j'ai voulu vous remercier de n'avoir pas spar
mon ame de tout ce qu'elle pouvait encore aimer,--de ceux qui sont 
vous et  moi, qui ont vos yeux, et dont les regards s'arrtent encore
sur moi, comme autrefois les vtres:--seulement, ils n'ont pas chang.

SARDANAPALE.

Et ils ne changeront pas: j'espre que vous les trouverez toujours
pleins de tendresse.

ZARINA.

Ces enfans, ils m'inspirent l'aveugle amour, non-seulement d'une mre,
mais encore d'une amante passionne. Ils sont, hlas! le seul bien qui
nous unisse encore.

SARDANAPALE.

Gardez-vous de penser que je ne vous rende pas justice; et puissent-ils
ressembler plutt  votre famille qu' leur pre. Je les confie  vous,
 vos vertus: rendez-les dignes d'occuper un trne, ou, s'il leur est
enlev--Vous n'ignorez pas le tumulte de cette nuit?

ZARINA.

Je l'avais presque oubli. J'aurais mme appel de mes voeux toutes
autres peines que celles dont vous m'accablez, et qui m'amnent en ce
moment prs de vous.

SARDANAPALE.

Le trne,--je ne le dis pas avec effroi,--le trne est en danger. Il se
peut que jamais ils n'y montent; cependant, gardez-vous de leur faire
oublier leurs droits. Je hasarderai tout pour le leur assurer; mais si
je succombe, il faut qu'ils sachent eux-mmes vaillamment le
reconqurir:--puis, une fois reconquis, s'y maintenir avec sagesse, et
ne pas gaspiller, comme je l'ai fait, la royaut.

ZARINA.

Jamais ils n'apprendront de moi rien qui puisse fltrir la mmoire de
leur pre.

SARDANAPALE.

Non; qu'ils entendent la vrit de vous plutt que d'un monde insultant.
S'ils prouvent l'adversit, ils ne connatront que trop le mpris des
sujets pour les princes privs de sujets; ils subiront, comme leurs
propres fautes, celles de leur pre. Mes enfans! mes pauvres enfans!--je
supporterais tout, si je pouvais vous oublier.

ZARINA.

Ne parle pas ainsi:--veux-tu empoisonner le peu de bonheur qui me reste,
en maudissant ton nom de pre? Si tu es vainqueur, ils rgneront, ils
vnreront celui qui put se rsoudre, pour eux,  conqurir un empire
qui, pour lui-mme, avait si peu de charmes; et si--

SARDANAPALE.

Si je suis vaincu, toute la terre leur criera: Rendez-en grce  votre
pre.--Et leur maldiction deviendra l'cho de la multitude.

ZARINA.

Non, jamais il n'en sera ainsi; toujours leur vnration suivra le nom
de celui qui, mourant en roi, fit plus pour sa gloire, dans ses derniers
momens, que la plupart des monarques, dans une longue suite d'annes
restes comme un champ vide dans les annales du pass.

SARDANAPALE.

Nos annales tirent peut-tre  leur fin; quoi qu'il en soit, leurs
derniers souvenirs galeront la gloire des premiers, et comme notre
aurore, notre dclin sera digne d'une mmoire ternelle.

ZARINA.

Toutefois, ne soyez pas tmraire; songez  votre vie: conservez-la pour
ceux qui vous aiment.

SARDANAPALE.

Et ceux-l, qui sont-ils? C'est une esclave aveugle par une tendresse
passionne,--et non par l'ambition;--elle a vu mon trne chanceler, son
amour n'a pas faibli:--ce sont quelques amis, dont le plaisir a joint
l'existence  la mienne, et qui cessent d'tre si je succombe; c'est un
frre auquel j'ai fait injure,--des enfans que j'ai ngligs, et une
pouse--

ZARINA.

Qui vous aime.

SARDANAPALE.

Me pardonne-t-elle?

ZARINA.

Comment pardonnerais-je avant d'avoir condamn?

SARDANAPALE.

Ma femme!

ZARINA.

Oh! mille bndictions sur toi pour ce mot! je n'esprais plus jamais
l'entendre de ta bouche.

SARDANAPALE.

Tu entendras bientt ce que disent mes peuples: ces esclaves que j'avais
nourris, flatts, combls de plaisirs; auxquels j'avais donn la paix,
et dont j'avais entretenu l'abondance; qui, grce  moi, taient, dans
leur famille; autant de monarques absolus,--sont maintenant soulevs
contre leur bienfaiteur. Ils demandent la mort de celui qui fit de leur
vie une fte continuelle; et cependant quelques-uns, pour lesquels je
n'avais rien fait, demeurent seuls fidles. Telle est la vrit, tout
incroyable qu'elle soit.

ZARINA.

Trop vraisemblable, peut-tre:--les bienfaits, dans les coeurs dgrads,
se transforment en poison.

SARDANAPALE.

Et dans les ames gnreuses, le mal devient la source du bien: plus
heureuses que l'abeille, qui ne peut tirer du miel que des fleurs.

ZARINA.

Recueillez donc le miel, sans songer  ceux qui l'ont
butin.--Flicitez-vous:--tout le monde ne vous a pas abandonn.

SARDANAPALE.

Je le crois, puisque je vis encore. Combien de tems, aprs avoir cess
d'tre roi; jugez-vous que je resterai mortel, c'est--dire, o sont les
mortels, et non pas o ils doivent tre?

ZARINA.

Je l'ignore. Mais vivez pour mes--pour vos enfans.

SARDANAPALE.

Aimable et trop outrage Zarina! Je ne suis que l'aveugle esclave des
circonstances et du moment;--le jouet du plus faible souffle; dplac
sur le trne, dplac dans la vie. J'ignore ce que j'aurais d tre,
mais je sens que je ne suis pas  ma place.--Poursuivons: c'est  toi
que je m'adresse. Oui, j'tais indigne d'apprcier un amour, un esprit
comme le tien, et d'tre ravi de tes attraits,--tandis que je le fus de
charmes bien infrieurs, par suite de mon aversion pour tout genre de
devoir, et pour tout ce qui avait l'apparence d'une chane, pour moi ou
pour les autres (j'en appelle  la rvolte elle-mme); daigne cependant
couter ces paroles, peut-tre les dernires:--jamais personne ne rendit
 tes vertus un plus sincre hommage, tout en ngligeant d'en tirer
avantage.--C'est ainsi que le mineur, en dcouvrant une veine d'or pur,
n'y voit pas la source de son opulence; il l'a trouve, mais elle n'est
pas  lui: elle appartient au matre qui le chargea de creuser la mine,
et non pas de partager la richesse qui jaillit  ses pieds; il n'ose ni
la recueillir ni le peser, son unique soin doit tre de remuer la vile
terre.

ZARINA.

Ah! crois-moi; si tu as enfin dcouvert que mon amour mritait quelque
estime, je n'en demande pas plus.--Mais ne pouvons-nous ailleurs nous
runir; ne m'est-il pas permis, comme  toi, d'esprer encore le
bonheur? La Syrie n'est pas toute la terre;--au-del de ses limites,
nous trouverons un autre monde; et nous pourrons y tre plus fortuns
que je ne le fus jamais, et toi-mme, avec un empire sous nos ordres.

(Entre Salemnes.)

SALEMNES.

Il faut vous sparer:--vous avez dj perdu des momens prcieux.

ZARINA.

Cruel frre! nous envierais-tu des instans si solennels et si doux?

SALEMNES.

Doux!

ZARINA.

Il a t pour moi si bon, que je ne puis songer  le quitter.

SALEMNES.

Ainsi, vos adieux vont ressembler  tous les dparts fminins de ce
genre; vous ne partirez pas: je l'avais prvu, et j'ai consenti, malgr
moi,  votre entrevue. Mais cela ne peut tre.

ZARINA.

Ne peut tre?

SALEMNES.

Ou restez, et prissez.--

ZARINA.

Avec mon poux--

SALEMNES.

Et vos enfans.

ZARINA.

Hlas!

SALEMNES.

coutez-moi, ma soeur, mais en soeur:--tout est dispos pour assurer votre
salut et celui des enfans, notre dernier espoir. Il ne s'agit pas
seulement de nos sentimens privs, quelle que soit leur vivacit:--c'est
une question d'tat. Les rebelles feront tout pour se rendre matres des
hritiers de leur roi et pour craser--

ZARINA.

Ah! de grce, pargnez-moi.

SALEMNES.

coutez-moi donc: une fois parvenus sains et saufs au-del des
frontires de Mdie, les rebelles se verront frustrs de leur plus vif
espoir:--la destruction de la race de Nemrod. Et quand le roi actuel
viendrait  succomber, ses enfans vivront pour la victoire et la
vengeance.

ZARINA.

Mais enfin, moi, ne pourrais-je pas demeurer seule ici?

SALEMNES.

Fort bien! laisser, avant votre mort, vos enfans orphelins de leur pre
et de leur mre;--les abandonner si jeunes dans une terre trangre et
lointaine!

ZARINA.

Non,--mon coeur sera bris.

SALEMNES.

Maintenant, vous connaissez tout,--dcidez.

SARDANAPALE.

Zarina, je l'approuve; nous devons cder, pour un tems,  la ncessit.
En restant ici, vous risquez de tout perdre; en partant, vous sauvez la
plus prcieuse partie de ce qui reste  chacun de nous, et aux ames
loyales qui pensent encore  nous dans ce royaume.

SALEMNES.

Le tems presse.

SARDANAPALE.

Sparons-nous donc. Si jamais nous nous rejoignons, peut-tre serai-je
moins indigne de vous;--et s'il en est autrement, rappelez-vous que mes
fautes, hlas! irrparables, ont du moins pris fin.--Le dirai-je? je
crains que tu n'aies bientt sujet de dplorer le sort de l'ancien
matre de l'Assyrie.--Mais je m'aperois que je cesse d'tre homme:
contraignons-nous; je dois dsormais me faire  l'insensibilit. Mes
fautes sont toutes venues de mon naturel, d'un caractre trop
faible.--Va, cache tes pleurs.--Je ne puis t'ordonner de n'en pas
rpandre:--il serait plus ais de faire remonter l'Euphrate vers sa
source que de retenir une seule larme d'un coeur vraiment tendre et
sincre.--Mais, du moins, cache-les moi; elles m'enlvent toute ma
force,  l'instant mme o je dois secouer ma premire faiblesse. Mon
frre, conduis-la dehors.

ZARINA.

 ciel! ne le verrai-je donc plus!

SALEMNES, essayant de l'entraner.

Allons, ma soeur, il faut m'obir.

ZARINA.

Je resterai:--n'esprez pas me contraindre. Doit-il donc mourir seul, et
moi supporter seule la vie!

SALEMNES.

Il ne mourra pas seul, quoi qu'il arrive; mais vous, n'avez-vous pas,
pendant longues annes, vcu solitaire?

ZARINA.

Vous vous trompez: il vivait; je le savais, et j'existais dans cette
ide.--Laissez-moi demeurer.

SALEMNES, l'entranant vers la porte.

Il faut donc me rsoudre  employer la force: vous pardonnerez  votre
frre.

ZARINA.

Non, jamais: au secours! Pouvez-vous, Sardanapale, souffrir que l'on
m'arrache ainsi de vos bras?

SALEMNES.

Fort bien.--Faudra-t-il tout perdre, au lieu de profiter de l'instant
qui nous reste?

ZARINA.

Ma tte se perd,--mes yeux s'garent:--o est-il? (Elle s'vanouit.)

SARDANAPALE, s'approchant.

Arrtez, laissez-la:--elle est morte,--et c'est vous qui l'avez tue.

SALEMNES.

Pur effet d'une sensibilit excessive: l'impression de l'air la
ranimera. Demeurez, je vous prie.--( part.) Et nous, profitons de
l'instant pour l'entraner sur le fleuve, dans la galre royale, o ses
enfans l'attendent.

(Salemnes sort, emportant Zarina.)

SARDANAPALE, seul.

Encore!--il faut encore souffrir cela,--moi qui jamais n'affligeai
volontairement un seul coeur! Mais je me trompais,--elle m'aimait, et je
la chrissais. Passion fatale! pourquoi n'as-tu pas expir au mme
instant dans les coeurs que tu avais en mme tems pntrs? Zarina! oh!
que je paie cher l'affliction  laquelle je te condamne! Que ne l'ai-je
seule aime, et je serais encore un monarque absolu de nations
respectueuses. Dans quel gouffre le plus lger cart des sentiers de la
vertu conduit ceux qui sollicitent comme un droit l'hommage du genre
humain, et qui ne l'obtiennent qu'autant qu'ils se respectent eux-mmes!

(Entre Mirrha.)

SARDANAPALE.

_Vous_ ici! qui vous y a mande?

MIRRHA.

Personne.--Mais j'avais entendu de loin un accent de peine et des
gmissemens; j'ai pens--

SARDANAPALE.

J'ignore qui peut vous avoir donn le droit d'entrer ici sans y tre
appele.

MIRRHA.

Je pourrais peut-tre invoquer le souvenir de paroles bienveillantes,
bien que dites aussi sur un ton de _reproche_, alors que je semblais
craindre d'tre indiscrte; je pourrais rappeler l'ordre que vous m'avez
donn de ne jamais m'loigner de vous, et mme de vous aborder sans y
tre invite:--je me retire.

SARDANAPALE.

Non, demeurez,--puisque vous voici. Pardonnez-moi, je vous prie: les
circonstances m'ont tourdi au point de me rendre intraitable.--Ne vous
en effrayez pas: je redeviendrai bientt moi-mme.

MIRRHA.

J'attends avec patience ce que je verrai avec plaisir.

SARDANAPALE.

Justement  l'instant o vous pntriez dans cette salle, Zarina, la
reine d'Assyrie, en sortait.

MIRRHA.

Ah!

SARDANAPALE.

Pourquoi frmissez-vous?

MIRRHA.

Vous vous trompez.

SARDANAPALE.

Vous avez bien fait d'entrer d'un autre ct, car vous l'auriez
rencontre. Du moins cet instant douloureux lui fut pargn!

MIRRHA.

Je sais compatir  son sort.

SARDANAPALE.

Cela est beaucoup, et mme surnaturel.--Il ne peut y avoir entre vous
aucun genre de sympathie: vous ne pouvez la plaindre, et, de son ct,
elle ne peut que--

MIRRHA.

Mpriser l'esclave favorite, autant, peut-tre, mais non plus qu'elle ne
s'est toujours mprise.

SARDANAPALE.

Mprise! Eh quoi! vous, objet d'envie pour votre sexe, matresse du
matre du monde?

MIRRHA.

Fussiez-vous le matre d'un millier de mondes,--comme vous l'tes d'un
seul, qui vous chappe encore,--je me suis autant avilie, en tant votre
matresse, qu'en tant celle d'un paysan:--que dis-je, bien plus encore,
si ce paysan tait un Grec.

SARDANAPALE.

Vous parlez bien--

MIRRHA.

Et avec vrit.

SARDANAPALE.

Dans les heures d'adversit, tous les outrages sont permis contre ceux
qui tombent; mais je ne suis pas encore compltement dchu; et je ne me
sens nullement dispos, prcisment parce que je les ai peut-tre trop
mrits,  subir des reproches. Sparons-nous, tandis que l'union rgne
encore entre nos deux coeurs.

MIRRHA.

Nous sparer?

SARDANAPALE.

Tous les tres jadis vivans ne se sont-ils pas galement spars; tous
ceux qui vivent ne se spareront-ils pas un jour?

MIRRHA.

Mais pourquoi?

SARDANAPALE.

Pour votre salut, qui m'est toujours cher. Je vous fais conduire dans
votre terre natale par une forte escorte; les dons que vous recevrez,
dignes en tout d'une reine, rendront votre dot gale  celle d'un
royaume.

MIRRHA.

Ne parlez pas ainsi, je vous en conjure.

SARDANAPALE.

Eh quoi! la reine est partie: rougiriez-vous de suivre son exemple? Je
veux tomber seul:--je ne demande de compagnons que dans mes plaisirs.

MIRRHA.

Et si mon seul plaisir,  moi, est de ne pas partir; persisterez-vous 
m'arracher des lieux o vous tes?

SARDANAPALE.

Songez-y bien:--bientt il sera trop tard.

MIRRHA.

Que ne l'est-il dj! rien alors ne pourrait me sparer de vous.

SARDANAPALE.

Je ne le dsire pas; mais je croyais que vous le souhaitiez.

MIRRHA.

Moi?

SARDANAPALE.

Vous parliez de votre avilissement.

MIRRHA.

Ajoutez que je le sentais profondment,--plus profondment que tout au
monde, except l'amour.

SARDANAPALE.

Pourquoi donc ne pas vous y soustraire?

MIRRHA.

Mon dpart ne rappellerait pas le pass;--il ne me rendrait ni
l'honneur, ni la libert. Non, je reste ici, ou je meurs. Si vous
demeurez victorieux, mon bonheur sera dans votre triomphe; si votre sort
change, je ne pleurerai pas, je le partagerai. Ah! vous ne doutiez pas
de moi, il n'y a qu'une heure!

SARDANAPALE.

De votre courage, jamais.--Pour la premire fois, je viens d'prouver
des doutes sur votre amour; et nulle autre que vous-mme n'aurait pu
m'inspirer cette dfiance. Ces mots--

MIRRHA.

taient des mots. Cherchez, je vous prie, de meilleures preuves dans une
conduite passe, que vous vous plaisiez  vanter cette dernire nuit
mme, et dans ma conduite future, quelle que soit d'ailleurs votre
destine.

SARDANAPALE.

Je suis satisfait; confiant dans ma cause, j'espre encore  la victoire
et au retour de la paix,--la seule victoire que je souhaite. La guerre
ne devait pas tre la gloire, et les conqutes, la renomme. La
ncessit de dfendre aujourd'hui mes droits est plus cruelle  mes yeux
que tous les coups dont voudraient me frapper ces hommes ambitieux.
Jamais, non jamais, duss-je vivre assez pour en parler  d'autres
gnrations, je n'oublierai cette horrible nuit. J'esprais, par mes
bienfaisans efforts, introduire au milieu de nos annales sanguinaires
une re de douce paix, un abri plein de fracheur dans le dsert de
notre histoire, sous lequel la postrit viendrait se reposer et
sourire, recueillir ses fruits, ou soupirer quand elle ne pourrait
rappeler le rgne d'or de Sardanapale. Je croyais avoir fait de mon
empire un paradis, et de chaque lune une poque toujours nouvelle de
plaisir. Hlas! j'ai pris le bruissement de la populace pour de
l'amour,--la voix de mes amis pour la vrit,--et pour ma seule
rcompense, les lvres d'une femme.--Et elles le sont en effet, chre
Mirrha. (Il lui donne un baiser.) Embrasse-moi. Maintenant perdons, s'il
le faut, mon royaume et la vie! Ils peuvent en disposer, mais jamais de
toi!

MIRRHA.

Non, jamais! L'homme peut ravir  l'homme, son frre, tout ce qu'il y a
de grand ou de brillant dans le monde; les empires tombent, les armes
se dispersent, les amis s'loignent, les esclaves fuient: tous enfin
trahissent, et d'abord, les plus accabls de bienfaits. Mais un coeur
dont l'ambition ne soutient pas l'amour n'imite pas l'univers: tu
l'prouveras.

(Entre Salemnes.)

SALEMNES.

Je vous cherchais.--Eh quoi! elle encore ici?

SARDANAPALE.

Ne renouvelez pas vos reproches: votre prsence, sans doute, indique des
circonstances autrement graves que la prsence d'une femme.

SALEMNES.

La seule femme  laquelle je m'intressais doit, en ce moment, son salut
 son absence:--la reine est embarque.

SARDANAPALE.

Heureusement? parlez.

SALEMNES.

Oui, sa faiblesse une fois dissipe, elle s'assit dans la barque
silencieusement, et sans rpandre de larmes. Son visage ple, ses yeux
brillans demeurrent, aprs un regard rapide jet sur ses enfans
endormis, fixs sur les tours du palais, tandis que la barque rapide
fendait les flots murmurans,  la lueur des astres nocturnes; mais elle
ne pronona pas une seule parole.

SARDANAPALE.

Oh! que mon coeur n'est-il aussi silencieux qu'elle!

SALEMNES.

Il est trop tard maintenant pour vous attendrir! votre sensibilit ne
peut fermer une seule plaie. Pour en changer le cours, je vous annonce
que les Mdes et les Chaldens rvolts, conduits par leurs deux chefs,
ont dj repris les armes; rangs en bataille, ils se prparent  une
nouvelle et terrible attaque. Il faut que d'autres satrapes se soient
runis  eux.

SARDANAPALE.

Eh quoi! encore des rebelles? Marchons donc les premiers  leur
rencontre!

SALEMNES.

C'tait d'abord mon intention, mais il y aurait trop d'imprudence. Si
d'ici  la chute du jour nous sommes rejoints par ceux que mes messagers
auront d prvenir, nous serons assez forts pour hasarder une attaque,
et mme esprer la victoire; mais, d'ici l, mon avis est d'attendre.

SARDANAPALE.

J'ai horreur de tout retard. Sans doute, il est plus sr de combattre 
l'abri de hautes murailles, de prcipiter ses ennemis dans les fosses
profondes, ou de les recevoir  la pointe des glaives ou des lances;
mais ce plaisir ne m'offre pas de charmes. Tout insouciant que je
paraisse, si je viens  les poursuivre, fussent-ils protgs par
d'inaccessibles montagnes, je saurais les joindre ou prir dans des
flots de sang.-- la charge!

SALEMNES.

Vous parlez en jeune soldat.

SARDANAPALE.

Je suis homme, et non soldat. Ne prononcez pas ce mot, je le hais, et
ceux qui se font orgueil de l'tre; contentez-vous de me conduire sur
leurs traces.

SALEMNES.

Vous devez vous dfendre d'une tmrit qui exposerait votre vie. Elle
n'est pas comme la mienne, ou celle de tout autre sujet: elle porte avec
elle les destins de la guerre; elle seule la soulve et l'alimente; elle
seule peut la prolonger ou la finir.

SARDANAPALE.

Terminons-les donc toutes deux: cela vaut mieux peut-tre que de les
prolonger; je suis las de l'une, et peut-tre galement de l'autre.

(On entend au dehors une trompette.)

SALEMNES.

coutons.

SARDANAPALE.

Sachons rpondre  ce signal, au lieu de l'couter.

SALEMNES.

Mais votre blessure?

SARDANAPALE.

Ferme,--gurie:--je l'avais oublie. Marchons! Une lancette m'et piqu
plus au vif: l'esclave qui m'atteignit aurait sujet de rougir de m'avoir
si lgrement frapp.

SALEMNES.

Puissiez-vous maintenant ne pas rencontrer de bras plus redoutable!

SARDANAPALE.

Oui, si nous sommes vainqueurs; autrement, leur maladresse ne fera que
me laisser un soin qu'ils devraient pargner  leur roi. En avant!

(Les trompettes retentissent de nouveau.)

SALEMNES.

Je marche  vos cts.

SARDANAPALE.

Hol! mes armes! mes armes!

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.



ACTE V.


SCNE PREMIRE.

(La mme salle dans le palais.)

MIRRHA, BALA.


MIRRHA,  la fentre.

Enfin, le jour est arriv. Quelle nuit l'a prcd! Les cieux, bien que
traverss par un orage passager, semblent plus admirables encore par cet
effet vari. Et cependant, quelles horreurs sur la terre! Repos,
esprances, amour, plaisirs, tout, en une heure, s'est transform,  la
voix des passions humaines, en un chaos toujours galement
indistinct.--Le combat dure encore. Se peut-il que le soleil se lve
aussi radieux! Voyez comme il transforme chaque nuage en vapeurs qui,
plus belles qu'un ciel sans nuages, offrent  nos yeux des sommets
dors, des montagnes neigeuses, des vagues d'un reflet plus rose que
celui de l'Ocan. Le ciel reproduit, en les colorant, les objets de la
terre, si fidles qu'on pourrait les croire durables; si fugitifs, que
nous les prendrions volontiers pour un rve, tant ils se succdent
rapidement sous la vote ternelle! Et cependant ce spectacle touche,
calme et ravit notre ame, jusqu' ce que le soleil apparaisse lui-mme,
et que sa naissance et sa disparition soient un double et ternel signal
de mlancolie et d'amour. Ceux qui contemplent sans motion ces deux
instans solennels ne connaissent pas les lieux favoris habits par le
double gnie qui tourmente et purifie nos coeurs, et dont nous ne
changerions pas les douces peines pour les clats de la joie la plus
bruyante. Ils passent rapidement; mais dans cette heure d'un calme
fugitif, ils nous communiquent assez d'inspirations clestes pour nous
donner la force de supporter la fatigue et l'ennui des autres heures du
jour, et pour mler  nos souffrances un souvenir agrable et rveur.
Mais, hlas! comme tous nos semblables, nous n'en consumons pas moins
notre vie dans les alternatives de la joie et de la douleur; _deux_ noms
d'_un_ seul sentiment, expression d'une agonie toujours diverse,
toujours active, et qui vient sans cesse djouer nos plus ardens voeux de
_bonheur_.

BALA.

Quelle raison dans vos plaintes! Pouvez-vous contempler avec tant de
tranquillit un soleil qui peut-tre ne se lvera plus pour nous?

MIRRHA.

C'est pour cela que je le contemple, et que mes yeux se reprochent de ne
l'avoir pas plus regard. Souvent, il est vrai, ils se sont arrts sur
lui; mais sans le respect, sans l'enthousiasme du  tout ce qui ravit
notre ame aux impressions de la terre. Le voil! c'est le dieu des
Chaldens: aujourd'hui, que je le contemple, je suis presque convertie 
la religion de votre Baal.

BALA.

Oui, comme il rgne  prsent dans les cieux, tel, jadis, s'avanait-il
sur la terre.

MIRRHA.

Du moins, aujourd'hui, marche-t-il plus rapidement. Jamais monarque
terrestre eut-il la moiti de la majest et de la gloire qui sont
l'attribut du plus faible de ses rayons?

BALA.

Comment douter qu'il ne soit un dieu!

MIRRHA.

Nous le croyons aussi, nous autres Grecs; et cependant j'ai quelquefois
song que cet orbe lumineux devait tre plutt le sjour de dieux que
l'une des puissances immortelles. Voyez! il reste vainqueur de tous les
nuages, il blouit mes yeux d'une lumire qui dj a ranim le monde: je
ne puis plus le regarder.

BALA.

Mais coutez! N'entendez-vous aucun bruit?

MIRRHA.

Pure imagination; les combattans sont au-del des murs, et nos
appartemens ne sont plus, comme la dernire nuit, leur champ de
bataille. Depuis cette heure de surprise, le palais s'est transform en
une forteresse: et du point central o nous sommes confins, entours de
vastes cours, et de salles aux proportions pyramidales, qu'il faudra
conqurir, l'une aprs l'autre, avant de pouvoir pntrer aux lieux d'o
ils furent repousss, nous ne pouvons distinguer le moindre bruit de
dfaite ou de victoire.

BALA.

Mais ils avaient bien su franchir tous ces obstacles.

MIRRHA.

Oui, par surprise: ils en furent repousss par la valeur. Maintenant,
nous avons pour nous garder la valeur jointe  la vigilance.

BALA.

Puisse le succs les accompagner!

MIRRHA.

C'est la prire de beaucoup, et l'effroi d'un plus grand nombre. Heure
d'inquitude mortelle! j'ai beau vouloir donner le change  mes penses,
hlas! c'est en vain.

BALA.

On dit que la conduite du roi, dans le dernier combat, n'inspira gure
plus d'effroi aux rvolts que d'tonnement aux sujets rests fidles.

MIRRHA.

Il est si facile de surprendre ou d'effrayer une multitude transforme
en hordes d'esclaves. Au reste, il s'est comport en brave guerrier.

BALA.

N'a-t-il pas tu Belses? J'ai ou dire aux soldats qu'il l'avait
terrass.

MIRRHA.

En effet; mais le misrable fut sauv, pour triompher peut-tre
aujourd'hui de celui qui, l'ayant vaincu les armes  la main, l'avait
alors pargn, et, par cette piti dplace, risquait une couronne.

BALA.

coutez!

MIRRHA.

Vous avez raison, le bruit des pas se fait entendre, quoique sourdement.

(Entrent des soldats portant Salemnes bless d'une javeline qui s'est
brise dans son ct: ils l'tendent sur l'une des couches qui dcorent
l'appartement.)

MIRRHA.

 puissant Jupiter!

BALA.

Ainsi, tout est perdu!

SALEMNES.

Cela est faux. Qu'on immole l'esclave qui parle ainsi, si c'est un
soldat.

MIRRHA.

Grce!--il ne l'est pas. Ce n'est que l'un de ces papillons qui
bourdonnent autour du char de triomphe des rois.

SALEMNES.

Eh bien, qu'il vive!

MIRRHA.

Et vous aussi, je l'espre?

SALEMNES.

Je voudrais encore vivre une heure, jusqu' ce que tout ft dcid; mais
j'en doute. Pourquoi m'a-t-on transport ici?

SOLDAT.

Le roi l'a ordonn. Quand la javeline vous atteignit, vous tes tomb
sans force; son ordre exprs fut de vous conduire dans cet appartement.

SALEMNES.

Il a bien fait, car dans ce moment d'incertitude et d'hsitation, la vue
de mon cadavre pouvait branler nos soldats; mais--c'est en vain. Je me
sens suffoqu.

MIRRHA.

Laissez-moi voir la blessure; j'ai quelque connaissance: dans ma patrie,
celle-ci forme une partie de notre ducation. La guerre, toujours
renouvele, nous rend la vue des blessures familire.

SOLDAT.

Le mieux serait d'arracher la javeline.

MIRRHA.

Arrtez! non, non: gardez-vous-en bien!

SALEMNES.

C'en est donc fait?

MIRRHA.

Non; mais le sang qui jaillirait en abondance de la plaie ouverte me
ferait craindre pour ta vie.

SALEMNES.

Pour moi, je ne crains pas la mort. O tait le roi quand vous m'avez
arrach du champ de bataille?

SOLDAT.

 quelques pas de l, animant de la voix et du geste les troupes
dcourages, qui vous avaient vu tomber et perdre connaissance.

SALEMNES.

Et qui entendtes-vous transmettre les ordres  ma place?

SOLDAT.

Je n'ai rien entendu.

SALEMNES.

Courez donc; et dites au roi que mon dernier voeu serait que Zames me
remplat, jusqu' la jonction tant dsire et si tardive du satrape de
Suse, Ofratanes. Laissez-moi ici: nos troupes ne sont pas assez
nombreuses pour se passer de votre prsence.

SOLDAT.

Mais, prince--

SALEMNES.

Partez, vous dis-je. Il me rest ici un courtisan et une femme, c'est la
meilleure socit d'un appartement. Et puisque vous ne m'avez pas permis
de mourir sur le champ de bataille, je ne veux pas de mauvais soldats
autour de mon lit de mort. Partez! et remplissez mes ordres!

(Les soldats sortent.)

MIRRHA.

Ame grande et gnreuse! faut-il que la terre se referme sitt sur toi!

SALEMNES.

Telle est la fin que j'aurais prfre, aimable Mirrha, si, par ce
moyen, j'avais pu sauver le monarque ou la monarchie; et quoi qu'il en
soit, je ne leur survivrai pas.

MIRRHA.

Vous plissez.

SALEMNES.

Votre main, je vous prie. Le tronon de cette arme ne fait que prolonger
mon agonie, sans me laisser assez de vie pour la rendre utile  mon
pays: je l'arracherais de mon sein, et avec lui mon existence, si je ne
dsirais auparavant connatre le sort du combat.

(Entrent Sardanapale et soldats.)

SARDANAPALE.

Mon excellent frre!

SALEMNES.

Et la bataille, est-elle perdue?

SARDANAPALE,  demi-voix.

Vous _me_ voyez ici.

SALEMNES.

Et je voudrais vous voir  ma place!

(Il arrache violemment le trait de sa blessure, et meurt.)

SARDANAPALE.

Cet exemple, je le suivrai;  moins que le secours, dernire lueur de
nos esprances, n'arrive avec Ofratanes.

MIRRHA.

N'avez-vous pas reu un courrier de votre frre, qui, avant de mourir,
dsignait pour chef Zames?

SARDANAPALE.

Oui.

MIRRHA.

Zames, o est-il?

SARDANAPALE.

Mort.

MIRRHA.

Et Altada?

SARDANAPALE.

Mourant.

MIRRHA.

Pania, Sfro?

SARDANAPALE.

Pania vit encore; mais Sfro est en fuite ou captif: je reste seul.

MIRRHA.

Tout est-il donc perdu?

SARDANAPALE.

Nos murs, quoique faiblement dfendus, peuvent encore rsister  leurs
forces prsentes,  tout mme except  la trahison; mais en pleine
campagne--

MIRRHA.

Je croyais que l'intention de Salemnes tait de ne pas risquer de
saillie avant l'arrive des secours attendus.

SARDANAPALE.

J'ai mpris ses conseils.

MIRRHA.

Bien: c'est une faute hroque.

SARDANAPALE.

Mais fatale.  mon frre! je donnerais ces tats, dont tu fus la gloire;
je donnerais mon pe, mon bouclier, l'honneur que j'ai reconquis, pour
te rappeler  la vie;--mais je ne t'accorderai pas de larmes: il faut te
pleurer comme tu dsirais de l'tre. Seulement, j'ai l'ame oppresse de
ce qu'en quittant la vie tu parus croire que je survivrais  notre
longue royaut hrditaire,  laquelle tu sacrifias tes jours. Si je
parviens  la ressaisir, je t'offrirai en sacrifice le sang de milliers,
les pleurs de millions d'hommes (quant aux regrets des gens de bien, ils
te sont dj acquis). S'il en est autrement, et si les ames survivent 
notre terrestre existence, nous nous runirons bientt; mais tu lis ds
 prsent dans mon coeur, et tu me rends justice. Laisse-moi rapprocher
ce coeur immobile d'un coeur qui bat encore si douloureusement. (Il
embrasse le corps.) Maintenant, qu'on le transporte.

SOLDAT.

O?

SARDANAPALE.

Dans mon appartement. Placez-le sous mon dais, comme si le roi lui-mme
reposait: plus tard, nous parlerons des honneurs dus  de pareilles
cendres.

(Les soldats sortent avec le corps de Salemnes.--Entre Pania.)

SARDANAPALE.

Eh bien, Pania! avez-vous plac les gardes, et donn le mot d'ordre
convenu?

PANIA.

Sire, j'ai obi.

SARDANAPALE.

Et les soldats, quelle est leur contenance?

PANIA.

Sire?

SARDANAPALE.

Il suffit. Quand un roi demande deux fois, et n'obtient pour rponse
qu'une nouvelle question, il connat son sort. Ainsi, ils sont tous
dcourags?

PANIA.

La mort de Salemnes et les transports bruyans des rvolts au signal de
sa chute--

SARDANAPALE.

Quoi! cela n'a pas excit leur rage, plutt que leur consternation! Nous
trouverons le moyen de ranimer leur valeur.

PANIA.

Une pareille perte fltrirait mme une victoire.

SARDANAPALE.

Hlas! qui peut le sentir aussi vivement que moi! Mais enfin, bien que
resserrs dans nos murs, les remparts sont forts, et nous avons des
guerriers au-dedans qui s'ouvriront volontiers un chemin au travers des
ennemis, pour rendre la demeure du souverain ce qu'elle tait:--un
palais, et non pas une prison ni une forteresse.

(Un officier entre  la hte.)

SARDANAPALE.

Ton visage est sinistre, parle!

L'OFFICIER.

Je ne l'ose.

SARDANAPALE.

Tu ne l'oses! quand des millions d'autres osent se rvolter, le glaive
en main! cela est trange. Romps, je te prie, ce fidle silence; tu
viens trop tard pour frapper de nouveaux coups ton souverain; crois-moi,
je puis supporter plus que tout ce que tu vas m'apprendre.

PANIA.

Tu entends, poursuis.

L'OFFICIER.

La muraille qui longeait les bords du fleuve est renverse par le
dbordement subit de l'Euphrate, qui, tout d'un coup gonfl dans les
monts inaccessibles o il prend sa source, et par les dernires pluies
de ces orageux climats, vient de rompre ses digues et de dtruire le
boulevard.

PANIA.

Cela est d'un sinistre augure. On a dit, dans les tems anciens, que
cette cit ne cderait aux efforts de l'homme qu'au jour o le fleuve se
dclarerait contre elle.

SARDANAPALE.

Je ne crains pas la prdiction, mais le ravage. Quelle tendue de
murailles se trouve renverse?

L'OFFICIER.

Vingt stades, environ.

SARDANAPALE.

Et tout cet espace est en proie aux assaillans?

L'OFFICIER.

Pour cette heure, la violence du fleuve s'opposerait  l'assaut; mais
aussitt qu'il rentrera dans son lit ordinaire, et que les barques
pourront tre confies  ses flots, le palais leur appartiendra.

SARDANAPALE.

Non, cela ne sera jamais. Les hommes et les dieux, les lmens, les
prsages, tout en vain se soulve contre un tre qui ne les provoqua
jamais; la maison de mes pres ne sera jamais l'antre o les loups
dvorans viendront habiter et rugir.

PANIA.

Si vous le permettez, je me rendrai sur les lieux, et je fermerai
l'espace entr'ouvert, aussi bien que le tems et nos ressources nous le
permettent.

SARDANAPALE.

Va donc, et reviens le plus promptement possible, pour nous offrir un
fidle rapport des ravages de l'inondation.

(Pania et l'officier sortent.)

MIRRHA.

Ainsi, les flots eux-mmes se soulvent contre vous.

SARDANAPALE.

Ils ne sont pas mes sujets; et dans l'impuissance de les punir, il faut
bien leur pardonner.

MIRRHA.

J'aime  voir que tant de malheurs ne vous accablent pas.

SARDANAPALE.

L'heure de la crainte est passe, et l'vnement ne peut plus rien
m'apprendre que je n'aie prvu depuis minuit: mon dsespoir a pris les
devants.

MIRRHA.

Le dsespoir!

SARDANAPALE.

Non, pas le dsespoir. Quand nous mesurons tout ce qui peut arriver, et
le vrai moyen d'y remdier, nos sentimens mritent un nom plus gnreux.
Mais qu'importent les noms? bientt nous en aurons fini avec eux et tout
le reste.

MIRRHA.

Il vous _reste_ encore une _affaire_,--la dernire et la plus grande;
action dcisive pour tout ce qui fut, est ou doit tre; la seule qui
soit commune  tout le genre humain, si divers d'ailleurs de naissance,
de langage, de sexe, de naturel, de couleur, de traits, de climats, de
tems et d'intelligence; n'ayant qu'un seul point d'union, celui auquel
nous tendons, pour lequel nous sommes ns et lancs dans le mystrieux
labyrinthe de la vie.

SARDANAPALE.

Notre trame sera bientt file; livrons-nous  l'esprance. Revenus de
nos terreurs, nous pouvons bien, comme les enfans, en reconnaissant les
fantmes qui les avaient effrays, accorder un sourire  l'ancien objet
de notre pouvante.

(Pania rentre.)

PANIA.

L'avis tait fidle: j'ai dispos, le long des murailles croules, une
double garde, en dgarnissant les points les mieux dfendus pour combler
la brche occasionne par les eaux.

SARDANAPALE.

Vous avez fait votre devoir, et montr une fidlit digne de vous-mme.
Pania! bientt les derniers liens qui nous unissent se trouveront
rompus. Prenez, je vous en conjure, cette clef (il lui donne une clef):
elle ouvre une porte secrte place derrire la couche royale
(maintenant celle du plus grand des hros qu'elle ait encore
reus,--bien qu'une longue suite de souverains aient repos, sur ses
franges dores). Vous pntrerez dans cette chambre; elle recle
d'immenses trsors. Vous pouvez vous en emparer, et les partager avec
vos compagnons: vous tes nombreux, mais il y a assez d'or pour vous
satisfaire tous. Que les esclaves aussi soient mis en libert; que tous
les habitans du palais, de l'un ou l'autre sexe, se htent de le quitter
d'ici  une heure. Puis alors prparez les barques royales, qui
assuraient nos plaisirs jadis, et notre scurit aujourd'hui. Le fleuve
est large et gonfl, et, plus puissant qu'un roi, les assigs ne
sauraient l'emprisonner. Partez! et soyez heureux!

PANIA.

Daignez souffrir ma prsence ici, ou consentez  accompagner votre garde
fidle.

SARDANAPALE.

Non, Pania, cela ne peut tre; sors, et laisse-moi  ma destine.

PANIA.

C'est la premire fois que j'aurai dsobi, mais--

SARDANAPALE.

Ainsi, tout le monde ose me braver: l'insolence au dedans, la trahison
au dehors. pargnez les questions; c'est ma volont, ma dernire
volont. Oserez-vous la mconnatre? _vous_!

PANIA.

Cependant...--non, je ne le puis.

SARDANAPALE.

Fort bien: jurez d'obir quand je vous donnerai le signal.

PANIA.

Ma volont en souffre, mais je le promets.

SARDANAPALE.

Assez! Disposez maintenant fagots, noix de pins et feuilles dessches,
toutes choses propres  produire,  l'aide d'une tincelle, une grande
et brillante flamme; runissez bois de cdre, parfums, drogues
prcieuses, et de fortes planches pour soutenir un norme bcher; de
plus, de l'encens et de la myrrhe: je veux offrir un grand sacrifice.
Que tout soit dispos prs de ce trne.

PANIA.

Seigneur!

SARDANAPALE.

J'ai parl, et _vous_ avez _jur_.

PANIA.

Et sans avoir jur je devrais encore vous garder ma foi.

(Pania sort.)

MIRRHA.

Quelle est votre intention?

SARDANAPALE.

Mirrha, vous saurez bientt--ce que le monde entier n'oubliera jamais.

PANIA, revenant accompagn d'un hraut.

 mon roi, j'allais excuter vos ordres, quand ce hraut me fut amen,
demandant une audience.

SARDANAPALE.

Qu'on le laisse parler.

HRAUT.

Le _roi_ Arbaces--

SARDANAPALE.

Quoi! dj couronn? mais poursuis.

HRAUT.

Belses, le grand prtre sacr--

SARDANAPALE.

De quel dieu ou dmon? car avec de nouveaux rois, de nouveaux autels
s'lvent. Mais poursuis: ton devoir est d'exprimer la volont de ton
matre, et de ne pas rpondre  la mienne.

HRAUT.

De plus, le satrape Ofratanes--

SARDANAPALE.

Eh quoi! n'est-il pas des ntres?

HRAUT, montrant un anneau.

Soyez sr qu'il est dans le camp des vainqueurs, voici son cachet.

SARDANAPALE.

Je le reconnais. Admirable procd! Pauvre Salemnes! tu es mort assez
tt pour ne pas voir une trahison de plus. Voil donc l'homme que tu
regardais comme ton meilleur ami et mon sujet le plus fidle!--Poursuis.

HRAUT.

Ils t'offrent la vie, et le choix d'une rsidence dans quelque province
loigne; l, surveill, sans tre captif, tu pourras couler en paix tes
jours; mais sous une condition: c'est que les trois jeunes princes
seront livrs en otages.

SARDANAPALE.

Les gnreux vainqueurs!

HRAUT.

J'attends la rponse.

SARDANAPALE.

Une rponse? esclave! Depuis quand les esclaves dcident-ils du sort des
rois?

HRAUT.

Depuis qu'ils sont libres.

SARDANAPALE.

Porte-voix de rvolte, tu connatras du moins la peine mrite par les
tratres dont tu n'es que l'organe. Pania, qu'on lui tranche la tte;
qu'on la jette dans le camp des rebelles, et que son cadavre soit
prcipit dans les flots. Sortez avec lui!

(Pania et les gardes le saisissent.)

PANIA.

Jamais je n'aurai obi  des ordres plus agrables. Entranons-le,
soldats! Ne souillons pas de son perfide sang cette salle royale! qu'il
expire dehors.

HRAUT.

Un seul mot,  roi! Mon office est sacr.

SARDANAPALE.

Et le _mien_, quel est-il donc, pour que tu oses venir me demander d'y
renoncer?

HRAUT.

Je n'ai fait qu'excuter d'autres ordres: en cas de refus, je courais
les dangers qui sont devenus l'effet de mon obissance.

SARDANAPALE.

Ainsi donc ces monarques d'une heure sont dj plus despotiques que les
rois bercs dans la pourpre, et, ds leur naissance, appels  commander
au monde!

HRAUT.

Ma vie est entre vos mains; mais peut-tre, excusez ma hardiesse, la
vtre est galement expose au danger le plus imminent. Voudrez-vous
consacrer la dernire heure d'une race telle que celle de Nemrod 
l'assassinat d'un hraut, paisible, inoffensif, et dont tout le crime
est d'avoir accompli son message? violerez-vous ainsi tout ce qu'il y a
jamais eu de plus saint aux yeux de la divinit?

SARDANAPALE.

Il a raison,--qu'il soit libre!--le dernier acte de ma vie ne sera pas 
la colre. Approche, ami. (Prenant sur la table une coupe.) Prends cette
coupe d'or; remplis-la souvent de vin, et souviens-toi de _moi_; ou bien
rduis-la en lingots, et ne songe qu' la valeur qu'elle reprsente.

HRAUT.

Je vous remercie doublement pour ma vie et pour ce don prcieux, dont
votre grce augmente encore le prix. Mais ne rendrai-je pas de rponse?

SARDANAPALE.

Ah!--je demande une heure pour y songer.

HRAUT.

Une heure seulement?

SARDANAPALE.

Une heure. Si, quand elle sera expire, vos matres ne reoivent aucune
nouvelle, ils auront  croire que je rejette leur proposition, et que
j'agis en consquence.

HRAUT.

Je serai l'organe fidle de vos intentions.

SARDANAPALE.

coute! encore un mot.

HRAUT.

Quel qu'il soit, je ne l'oublierai pas.

SARDANAPALE.

Recommande-moi  Belses; dis-lui qu'avant la fin de l'anne, je le
somme de me rejoindre.

HRAUT.

O?

SARDANAPALE.

 Babylone. Du moins partira-t-il de l pour venir  ma rencontre.

HRAUT.

Je vous obirai exactement.

(Le hraut sort.)

SARDANAPALE.

Pania!--allons, cher Pania!--dispose ce que j'ai demand.

PANIA.

Seigneur,--les soldats sont dj chargs. Voyez, ils entrent.

(Entrent des soldats; ils forment un monceau autour du trne.)

SARDANAPALE.

Plus haut! braves soldats, plus pais, surtout; il faut que les
fondemens de ce nouvel difice n'puisent pas trop promptement la
flamme, et qu'aucune aide officieuse ne puisse parvenir  l'touffer.
Que le trne soit le centre: je veux le livrer aux nouveaux arrivans
cicatris par la flamme dvorante. Disposez le tout comme s'il
s'agissait d'embraser la forte tour de nos mortels ennemis. Cela
commence  prendre une forme; qu'en dites-vous, Pania? cet chafaudage
suffit-il pour les obsques d'un roi?

PANIA.

Oui, et pour celles d'un royaume. Je vous comprends enfin.

SARDANAPALE.

Et me blmez-vous?

PANIA.

Non:--je demande mme  enflammer le bcher, avant de le partager avec
vous.

MIRRHA.

Ce soin me regarde.

PANIA.

Quoi! une femme!

MIRRHA.

Le devoir d'un soldat est bien de mourir pour son prince, pourquoi celui
d'une femme ne serait-il pas d'expirer avec son amant?

PANIA.

Ma surprise est extrme.

MIRRHA.

Cela pourtant, brave Pania, est moins rare que tu ne le penses. Toi,
cependant, vis.--Adieu! le bcher nous attend.

PANIA.

J'aurais trop de honte de laisser  une faible femme l'honneur de mourir
avec mon souverain.

SARDANAPALE.

Dj trop de hros m'ont prcd dans la tombe. loigne-toi, accepte les
richesses qui te sont offertes.

PANIA.

Offertes avec l'infamie.

SARDANAPALE.

En un mot, songe  ton serment:--il est irrvocable et sacr.

PANIA.

Adieu donc, puisqu'il le faut.

SARDANAPALE.

Cherchez partout, et surtout n'prouvez aucun remords d'emporter mes
richesses; songez-y: ce que vous laisserez deviendra la proie des
esclaves qui m'auront immol. Puis, quand vous aurez transport ces
trsors dans vos barques, qu'un long clat de trompette signale votre
dpart du palais; l'autre bord du fleuve est trop loign, les flots
trop bruyans aujourd'hui pour permettre aux chos d'en transmettre le
son  nos ennemis. Vous fuirez--du ct oppos,--sans pourtant cesser de
ctoyer l'Euphrate: et si vous parvenez en Paphlagonie,  la cour de
Cotta, o la reine s'est retire avec mes trois enfans, dites-lui ce que
vous _vtes_  votre dpart, et priez-la de se rappeler ce que je lui
_ai dit_ lors d'un dpart plus douloureux encore.

PANIA.

Ah! du moins, laissez-moi presser une dernire fois de mes lvres cette
main royale! Et ces pauvres soldats qui se pressent autour de vous,
hlas! ils espraient mourir avec vous!

(Pania et les soldats s'approchent de plus prs, baisent la main du roi
et les pans de sa robe.)

SARDANAPALE.

Mes derniers, mes meilleurs amis! ne souffrons pas que rien en ce moment
nous avilisse: les adieux doivent tre brefs, quand c'est pour toujours
qu'on se spare, bien qu'ils fassent de ce douloureux moment une sorte
d'ternit, et qu'ils pntrent de larmes les derniers grains de sable
de notre vie. Sparons-nous donc, et puissiez-vous tre heureux.
Croyez-moi, il ne faut pas me plaindre en ce moment, mais bien plutt
pour les momens passs;--quant  l'avenir, il appartient aux dieux, s'il
en est: et je ne tarderai pas  le savoir. Adieu!--adieu!--

(Pania et les soldats sortent.)

MIRRHA.

Ames gnreuses! du moins est-ce une consolation d'avoir pu arrter vos
derniers regards sur des figures aimantes.

SARDANAPALE.

Et dignes d'tre aimes, ma belle Mirrha.--Mais coute: si dans ce
dernier instant, car nous touchons  la fin, tu te sentais
intrieurement effraye de ce voyage fait dans l'avenir  travers les
flammes, ne crains pas de l'avouer, je ne t'en aimerai pas moins; que
dis-je, davantage peut-tre, pour avoir cd au cri de la nature:
prononce, il en est tems encore.

MIRRHA.

Allumerai-je l'une de ces torches runies sous la lampe qui, jour et
nuit, brle dans la salle voisine, devant l'autel de Baal?

SARDANAPALE.

Tu le peux. Est-ce l ta rponse?

MIRRHA.

Tu vas le savoir.

(Mirrha sort.)

SARDANAPALE, seul.

Son courage n'est pas branl.  mes pres! vous auxquels je vais me
runir, purifi peut-tre, par la mort, des passions grossires, apanage
des tres matriels, je n'ai pas voulu laisser votre ancienne demeure au
pouvoir avilissant de ces rebelles. Si je n'ai pas su conserver votre
hritage, je n'en aurai pas du moins abandonn cette portion brillante:
vos trsors, votre palais, vos armes, vos monumens, les souvenirs de
votre gloire, vos dpouilles sacres, dont ils espraient se revtir: je
les emporte avec moi dans cet lment, image personnifie de l'ame, dont
il dtruit l'enveloppe matrielle.--Et, je l'espre, la lueur de ce
royal incendie ne sera pas une simple pyramide de flammes et de fume,
un phnomne d'un jour dans l'horizon, puis enfin un monceau de cendres:
il deviendra un fanal dans les ges, pour l'instruction des nations
rebelles et des princes voluptueux. Le tems plongera dans l'oubli les
glorieux souvenirs de vingt peuples, les exploits d'un millier de hros:
comme le premier des empires, il fera de nouveau rentrer dans le nant
empire sur empire; mais  jamais il pargnera la mmoire de mon dernier
jour; et, s'il le prsente comme un problme dont on imitera rarement,
mais dont on ne mprisera jamais l'exemple, peut-tre, du moins,
dtournera-t-il plus d'un prince de suivre un plan de vie qui conduist
 une pareille catastrophe.

(Mirrha revient tenant d'une main une torche enflamme, et de l'autre
une coupe.)

MIRRHA.

Regarde, c'est le flambeau qui va diriger notre course vers les astres.

SARDANAPALE.

Mais pourquoi cette coupe?

MIRRHA.

Dans ma patrie, c'est l'usage de faire, en pareil cas, une libation aux
dieux.

SARDANAPALE.

Le mien tait de faire des libations entre les hommes. Je ne l'ai pas
oubli; et bien que j'aie perdu mes convives, je veux encore vider une
coupe en mmoire de tant de joyeux banquets pour jamais passs. (Il
prend la coupe, boit, et la renverse; et comme une goutte tombe:--) Et
cette dernire libation est pour l'excellent Belses.

MIRRHA.

Pourquoi songez-vous plutt  ce nom qu' celui de son mule en
trahison?

SARDANAPALE.

Ce dernier n'est qu'un soldat, un instrument, une sorte de lame d'pe
entre des mains trangres; l'autre est un habile conducteur de sa
marionnette guerrire: mais cartons leur souvenir.--Rflchis encore,
Mirrha; est-il bien vrai que tu veuilles me suivre, sans craintes et
sans efforts?

MIRRHA.

Mais toi, supposerais-tu qu'une fille grecque tremblt de faire par
amour ce que les veuves indiennes font par habitude?

SARDANAPALE.

Ainsi, n'attendons plus que le signal.

MIRRHA.

Il est bien long  retentir.

SARDANAPALE.

Adieu! maintenant un dernier baiser.

MIRRHA.

Oui, embrassons-nous, mais non pour la dernire fois.

SARDANAPALE.

En effet, la flamme se chargera de runir encore nos cendres.

MIRRHA.

Et lorsqu'elles seront, comme l'amour que j'ai toujours ressenti,
purifies de la souillure et des passions terrestres! Une seule
rflexion m'attriste encore.

SARDANAPALE.

Laquelle?

MIRRHA.

C'est que nulle main amie ne doit runir dans une seule urne notre
poussire.

SARDANAPALE.

Tant mieux! qu'elle soit plutt disperse dans l'air et balance sur les
ailes du vent, que souille de nouveau par des mains de tratres et
d'esclaves. Nous laissons dans ce palais embras, dans les ruines de ces
normes murailles, un plus durable monument que n'en dressa l'gypte,
dans des montagnes de briques, en l'honneur de ses rois ou de ses
_boeufs_; car on ignore encore la vritable destination de pareils
monumens, et si les orgueilleuses pyramides devaient contenir leurs
princes ou leur dieu Apis.

MIRRHA.

Adieu donc,  terre! adieu! charmante Ionie? Puisses-tu demeurer libre
et belle, et long-tems protge contre le malheur! Ma dernire prire
fut pour toi, tu auras mes dernires penses,  l'exception d'une seule.

SARDANAPALE.

Et laquelle?

MIRRHA.

Celle de notre amour. (On entend la trompette de Pania.) _Allons_!

SARDANAPALE.

Adieu, Assyrie! ma patrie, celle de mes pres: je t'aimai beaucoup, et
plutt comme mon pays que comme mon royaume. Je t'avais prodigu les
jours de paix et de bonheur; en voici la rcompense! Maintenant, je ne
te dois plus rien, pas mme un tombeau. (Il monte sur le bcher.)
Allons, Mirrha!

MIRRHA.

Es-tu prt?

SARDANAPALE.

Comme la torche dans tes mains.

MIRRHA, mettant le feu au bcher.

Il est allum! je te rejoins.

(Au moment o Mirrha s'lance au devant des flammes, la toile tombe.)

FIN DE SARDANAPALE.




NOTES
DE LORD BYRON.


NOTE I, PAGE 9.

Et toi, Mirrha, ma chre Ionienne, etc.

Le nom d'Ionien avait encore une acception plus tendue: il comprenait
les Achens et les Botiens, qui, avec les peuples limitrophes,
composaient toute la nation grecque. En Orient, c'tait sous ce nom
qu'on dsignait toujours les Hellnes.

(_Grce de Milford_, tome Ier, page 199.)


NOTE 2, PAGE 23.

       Sardanapale, roi, fils d'Anacyndaraxe,
       A bti dans un jour Anchialus et Tarse:
       Bois, mange, fais l'amour: tout le reste n'est rien.

Il ne se contenta pas d'employer  cette expdition une faible escouade
de sa phalange, mais toutes ses troupes lgres. Le premier jour, il
gagna Anchialus, ville fonde, dit-on, par le roi d'Assyrie Sardanapale.
Les fortifications, du tems d'Arrien, avaient encore leur premire
tendue et portaient ce caractre de grandeur que les Assyriens semblent
avoir particulirement affect aux ouvrages de ce genre. On y trouva un
monument reprsentant Sardanapale: on le reconnut  une inscription
trace en caractres assyriens, et sans doute dans la langue primitive
de ce peuple. C'est elle que, bien ou mal, les Grecs traduisirent
ainsi:--_Sardanapale, fils d'Anacyndaraxe, a bti en un jour Tarse et
Anchialus; mange, bois, joue: toutes les autres joies humaines ne valent
pas une chiquenaude._ En supposant cette version parfaitement exacte (ce
que conteste Arrien), on peut hsiter  dcider avec quelque raison si
le but de cette inscription n'tait pas de disposer aux habitudes de la
paix un peuple naturellement turbulent, au lieu de lui recommander un
libertinage immodr. Au reste, il n'est pas facile de dire quel pouvait
tre l'objet d'un roi d'Assyrie en fondant deux villes dans une contre
si loigne de sa capitale, et qui en tait d'ailleurs spare par une
immensit de dserts sablonneux et de montagnes inaccessibles. On ignore
galement comment les habitans pouvaient jamais se trouver dans des
circonstances qui leur permissent de s'abandonner  cette intemprance
que leur prince passe pour leur avoir recommande; mais il peut tre
utile d'observer que, le long des ctes mridionales de l'Asie-Mineure,
les ruines de plusieurs villes videmment postrieures au sicle
d'Alexandre, mais  peine nommes dans l'histoire, tonnent aujourd'hui
les voyageurs par leur magnificence et leur somptuosit. Au milieu des
scnes de dsolation qu'un gouvernement singulirement barbare n'avait
cess de rpandre durant tant de sicles, sur les plus belles contres
du globe, il fallait trouver dans les ressources du sol et du climat, ou
dans les bienfaits du commerce, des remdes extraordinaires. Ainsi, les
projets de Sardanapale pouvaient tre l'effet de vues plus sages qu'on
ne le suppose communment; mais ce prince ayant t le dernier d'une
dynastie extermine par suite d'une rvolution, le mpris de sa mmoire
a bien pu tre l'effet de la politique de ses successeurs et de leurs
partisans.

La contradiction des tmoignages qui se rapportent  Sardanapale est
surtout frappante dans le rcit de Diodore.

(_Grce de Milford_, tome IX, pages 311, 312 et 313.)

FIN DES NOTES.




WERNER,
OU
L'HRITAGE.

TRAGDIE.


L'ILLUSTRE GOETHE.
CETTE TRAGDIE EST DDIE
PAR L'UN DE SES PLUS HUMBLES ADMIRATEURS.




PRFACE


Le drame suivant est entirement tir de _Kruitzner, conte de German_,
publi, il y a dj long-tems, dans les _Canterbury tales de Lee_. C'est
 deux soeurs, je crois, qu'on est redevable de ces derniers contes, et
celle des deux qui composa _Kruitzner_ n'a fourni  la collection qu'une
seconde histoire, juge, comme la premire, suprieure  toutes les
autres du mme recueil. J'ai adopt plusieurs caractres, une grande
partie de l'intrigue, et quelquefois jusqu'au style de cet ouvrage. J'ai
modifi ou altr quelques autres rles; j'ai chang quelques noms, et
j'ai ajout de moi-mme un personnage (Ida de Stralenheim). Quant au
reste, je me suis conform  l'original.

J'tais bien jeune; j'avais, je crois, alors quatorze ans, quand je lus,
pour la premire fois, cette histoire. Elle fit sur moi une impression
profonde; et je puis dire qu'elle fut le germe de plusieurs des ouvrages
que j'crivis par la suite. Je ne la crois pas trs-populaire, ou du
moins sa popularit s'est clipse devant d'autres grandes compositions
du mme genre. Mais j'ai remarqu, en gnral, que ceux qui l'avaient
lue avaient comme moi la plus haute estime pour la force d'esprit et de
cration que l'auteur y avait dveloppe. Je dois dire _cration_ plutt
qu'excution; car le rcit pouvait comporter de plus grands et de plus
heureux dveloppemens. Parmi ceux dont l'opinion sur _Kruitzner_ se
rapportait  la mienne, je pourrais citer les noms les plus imposans;
mais cela n'est pas ncessaire, ni mme utile: car il faut laisser tout
le monde juger d'aprs ses propres sentimens. Je renvoie donc simplement
le lecteur  l'ouvrage original, pour qu'il puisse mieux juger tout ce
que je lui redois; et je ne serais pas fch qu'il trouvt plus de
plaisir  le parcourir que le drame auquel il a donn naissance.

J'avais commenc une pice sur le mme sujet ds 1815 (c'est le premier
de mes essais dramatiques, si j'en excepte un autre commenc  l'ge de
treize ans, sous le nom d'_Ulric et Ilvina_, que j'eus le bon sens de
jeter au feu); j'en avais fait environ un acte, quand je fus interrompu
par les circonstances. Il s'en trouve quelque chose parmi mes papiers,
en Angleterre; mais comme on ne le retrouvait pas, j'ai refait ce
premier acte, et continu la pice.

Il est bien entendu qu'en le publiant je ne l'ai pas cru susceptible, le
moins du monde, d'tre mis au thtre.




PERSONNAGES.

HOMMES.

       WERNER.
       ULRIC.
       STRALENHEIM.
       IDENSTEIN.
       GABOR.
       FRITZ.
       HENRICK.
       ERIC.
       ARNHEIM.
       MEISTER.
       RODOLPH.
       LUDWIG.

FEMMES.

       JOSPHINE.
       IDA STRALENHEIM.

La scne est en partie sur la frontire de Silsie, et en partie dans le
chteau de Siegendorf, prs de Prague. L'action a lieu sur la fin de la
guerre de Trente Ans.




WERNER,
OU
L'HRITAGE.

TRAGDIE.



ACTE PREMIER.


SCNE PREMIRE.

(Salle d'un palais en ruines, auprs d'une petite tour, sur la frontire
septentrionale de Silsie.--La nuit est orageuse.)

WERNER et JOSPHINE, sa femme.


JOSPHINE.

Calme-toi, mon ami!

WERNER.

Je suis calme.

JOSPHINE.

Pour moi, oui, mais non pour toi-mme: tes pas sont prcipits, et
personne n'a jamais march dans une chambre comme tu le fais en ce
moment, quand son coeur tait tranquille. Si nous tions dans un jardin,
je me rassurerais, je croirais te voir courir de fleur en fleur comme
l'abeille; mais _ici_!

WERNER.

Il fait froid; le vent frmit et agite la tapisserie: j'ai le sang
glac.

JOSPHINE.

Hlas! non.

WERNER, souriant.

Comment! voudrais-tu donc qu'il le ft!

JOSPHINE.

Je voudrais que son mouvement ft paisible.

WERNER.

Laisse-le se prcipiter, jusqu' ce qu'on le rpande ou qu'on
l'arrte:--que ce soit tt ou tard, peu m'importe.

JOSPHINE.

Et moi, ne suis-je donc rien  tes yeux?

WERNER.

Tout!--tout!

JOSPHINE.

Et cependant, tu souhaites ce qui doit briser mon coeur?

WERNER, s'approchant d'elle lentement.

Mais n'est-ce pas pour _toi_ que j'ai t,--peu importe,--fort heureux
et fort malheureux: ce que je suis, tu le connais; ce que je pouvais, ce
que je devrais tre, tu ne le sais pas.--Quoi qu'il en soit, je t'aime,
rien n'aura la force de nous sparer. (Il marche  grands pas, puis se
rapprochant de Josphine:) C'est peut-tre l'orage de cette nuit qui
m'agite; je suis un tre ouvert  toutes les impressions. Dernirement,
j'tais malade, hlas! je le suis encore! tu le sais, car tu as plus
souffert que moi, mon amie, en me veillant.

JOSPHINE.

C'est beaucoup de te voir mieux portant; mais te voir heureux--

WERNER.

Heureux! qui donc as-tu vu l'tre? Laisse-moi, comme les autres, tre
misrable.

JOSPHINE.

Mais songe combien d'hommes, en ce moment d'orage, tremblent exposs 
la rage des vents et de la pluie furieuse, qui n'ont pas sur la terre un
abri o ils puissent mettre leurs ttes  couvert.

WERNER.

Et cela n'est pas le pis: qu'importe un logis? le calme est tout. Les
misrables que tu nommes,--oui, le vent mugit autour d'eux; la pluie,
triste et presse, glace sans doute la molle de leurs os. J'ai t
soldat, chasseur et voyageur;  prsent je suis mendiant: je n'ignore
donc pas les maux dont tu parles.

JOSPHINE.

Et n'es-tu pas aujourd'hui dfendu de leur atteinte?

WERNER.

Oui. Et de leur seule atteinte.

JOSPHINE.

Cela est bien quelque chose.

WERNER.

En effet,--pour un paysan.

JOSPHINE.

Eh quoi! le gentilhomme ne peut-il rendre grce au refuge dont ses
premires habitudes de dlicatesse lui font un besoin plus vif que pour
le paysan, quand un reflux de fortune les pousse tous les deux au milieu
des cueils de la vie?

WERNER.

Ce n'est pas cela, tu le sais; nous avons support tout, je ne dirai pas
avec patience (du moins pour ce qui me regarde)--mais enfin, nous
l'avons support.

JOSPHINE.

Eh bien!

WERNER.

Quelque chose de plus fort que nos tourmens sensibles (et cependant, ils
taient assez grands pour nous ronger le coeur), une chose m'a souvent
affect, et _maintenant_ plus que jamais. Tu t'en souviens, quand une
longue maladie vint me saisir sur cette frontire dsole, quand elle me
ravit, non-seulement mes forces, mais encore mes moyens de vivre; quand
elle nous enleva--Non, cartons ces ides.--Mais enfin, avec cet objet,
je serais heureux; tu serais galement heureuse; je soutiendrais la
splendeur de mon rang,--mon nom, le nom de mon pre, et plus que tout
cela--

JOSPHINE, l'interrompant.

Mon fils,--notre fils,--notre Ulric serait encore dans mes bras, il
satisferait l'avidit d'une mre. Depuis douze ans, grands dieux!...
alors, il n'en avait que huit: il tait beau, il doit l'tre encore plus
aujourd'hui. Mon Ulric! mon enfant ador!

WERNER.

J'ai t bien souvent le jouet de la fortune; mais aujourd'hui elle m'a
rduit au point de ne plus rien attendre d'elle:--malade, pauvre,
abandonn.

JOSPHINE.

Abandonn! mon cher Werner?

WERNER.

Ou, ce qui est pis,--enveloppant tout ce que j'aime dans cette situation
plus horrible que l'isolement. _Seul_, je serais mort, j'aurais une
tombe ignore, et tout serait fini.

JOSPHINE.

Et je ne t'aurais pas survcu; mais, je t'en conjure, reprends courage.
Nous luttons depuis long-tems; et ceux qui savent rsister  la fortune
finissent par la convertir, ou du moins la lasser; ils trouvent le vent
favorable, ou cessent de souffrir les temptes. Du courage, mon
ami:--notre enfant nous sera rendu.

WERNER.

Nous le touchions: nous retrouvions tout ce qui pouvait nous faire
oublier les chagrins passs;--et puis tout perdre encore une fois!

JOSPHINE.

Nous n'avons rien perdu.

WERNER.

Ne sommes-nous pas dans la dernire misre?

JOSPHINE.

Nous ne fmes jamais riches.

WERNER.

Et j'tais n pour la richesse, les honneurs et la puissance; je les ai
connus, j'ai appris  les aimer, hlas! et  en abuser; le ressentiment
de mon pre me les a fait perdre dans ma bouillante jeunesse, et de
longues souffrances ont assez puni mes premiers excs. La mort de mon
pre m'ouvrit de nouveau la carrire, mais je la trouvai pleine
d'embches. Ce parent insinuant et svre, qui si long-tems avait fix
sur moi un regard inquiet, comme le serpent sur le tremblant oiseau, ce
parent tait devenu le matre de mes droits, le possesseur d'un domaine
qui lui donnait le rang de prince.

JOSPHINE.

Qui sait? notre fils a pu revenir prs de son aeul, et plaider avec
succs ta cause.

WERNER.

Vaine esprance. Depuis le jour qu'en disparaissant, tout--coup
d'auprs de lui il a sembl vouloir partager mes premires fautes, rien
ne nous a rvl son sort. Je l'avais laiss prs de son aeul, en
faisant promettre  ce dernier que son ressentiment s'arrterait  la
troisime gnration: mais le ciel semble avoir rclam sa redoutable
prrogative; il a voulu punir dans mon enfant les torts et les folies de
son pre.

JOSPHINE.

Il faut avoir meilleur espoir:--du moins avons-nous, jusqu' prsent,
tromp la longue perscution de Stralenheim.

WERNER.

Nous ne le craindrions plus sans cette faiblesse fatale, plus fatale
qu'une maladie mortelle, puisqu'au lieu de la vie elle dtruit la seule
consolation de la vie. En ce moment mme, je me sens rong par les
inquitudes que me donne cet avide antagoniste;--et que sais-je s'il ne
nous a pas traqus jusqu'ici?

JOSPHINE.

Il ne t'a jamais vu; et les espions qui si long-tems te surveillrent
t'ont laiss  Hambourg. Notre voyage imprvu et ce changement de nom
nous mettent  l'abri de toute surprise: personne ici ne souponne que
nous puissions tre diffrens de ce que nous paraissons.

WERNER.

De ce que nous paraissons! de ce que nous _sommes_:--malades, mendians,
sans esprance.--Ah! ah! ah!

JOSPHINE.

Hlas! que ce rire est amer!

WERNER.

_Qui_ reconnatrait, sous cette forme, la grande me du fils d'une noble
race? _qui_, sous ces guenilles, l'hritier d'une principaut? _qui_,
dans ces yeux malades et abattus, l'orgueil du rang et de la naissance?
dans ces joues creuses et sur ce front travers par les stigmates de la
famine, le seigneur des chteaux o chaque jour sont fts des milliers
de feudataires?

JOSPHINE.

Vous n'avez pas song  toutes ces peines terrestres, Werner, quand vous
daigntes choisir pour pouse la fille trangre d'un pauvre exil.

WERNER.

Une fille de proscrit et un fils dshrit, le mariage tait assorti;
mais alors j'avais l'esprance de te rendre un jour  l'tat pour lequel
nous tions ns tous les deux. La famille de ton pre tait noble bien
que dchue, et, par son origine, elle tait digne de s'allier  la
ntre.

JOSPHINE.

Votre pre ne pensait pas ainsi, bien qu'il ft noble; mais si ma
naissance seule m'et permis d'aspirer  votre main, j'aurais d ne
l'estimer encore que ce qu'elle valait.

WERNER.

Et,  tes yeux, que valait-elle?

JOSPHINE.

Tout ce qu'elle a fait pour nous:--rien.

WERNER.

Comment, rien!

JOSPHINE.

Pis encore: ds le commencement, elle devint le cancer dvorant de ton
coeur. Sans elle, nous aurions accueilli la pauvret comme des millions
d'hommes la supportent, avec une joyeuse insouciance; sans elle, sans
ces fantmes de fodale grandeur, tu aurais gagn chaque jour ton pain,
comme la multitude le gagne: ou si l'tat d'artisan t'et paru trop peu
relev, le commerce, que sais-je? toutes les autres ressources sociales
eussent corrig les torts de la fortune  ton gard.

WERNER, avec ironie.

Et j'eusse t quelque bourgeois ansatique? excellent!

JOSPHINE.

Quoi que tu puisses avoir t, tu es pour moi ce que nulle destine,
humble ou leve, ne saurait changer: le premier choix de mon coeur.
Noblesse, esprances, orgueil, je n'avais alors rien vu dans toi, rien
que tes douleurs. Elles durent encore laisse-moi les adoucir ou les
partager; et quand elles auront fini, je pourrai finir moi-mme avec
elles ou avec toi!

WERNER.

Mon bon ange! et c'est ainsi que je t'ai toujours trouve: aussi jamais
la violence, ou plutt la faiblesse de mon caractre, ne m'inspira
contre toi et les tiens une pense injurieuse. Non, tu n'as pas  te
reprocher mon sort: les dispositions de ma jeunesse m'auraient fait
perdre l'empire du monde, s'il et t mon patrimoine. Mais aujourd'hui,
puni, humili, ananti, j'ai appris  me connatre moi-mme;--et voir
tout enlev  notre enfant,  toi! Va, crois-moi: quand,  vingt-deux
ans, mon pre me chassa de la maison de mes pres, moi, le dernier
rejeton d'un millier de hros, je ne maudis pas mon sort, mais celui de
mon fils, de la mre de mon fils, arrachs, sans l'avoir mrit, aux
avantages que mes fautes avaient laiss chapper. Et pourtant alors mes
passions taient autant de serpens rongeurs qui se repliaient autour de
moi comme ceux de la Gorgone.

(On entend heurter  la porte.)

JOSPHINE.

coutez!

WERNER.

On frappe!

JOSPHINE.

Qui peut venir  cette heure de repos? nous avons rarement des
visiteurs.

WERNER.

Et ceux qui visitent les pauvres ne viennent que pour les appauvrir
encore. Bien! je suis prpar.

(Werner porte la main dans son sein, comme pour y chercher une arme.)

JOSPHINE.

Oh! ne prends pas cet air farouche; je vais  la porte: il ne peut y
avoir personne dans cette solitude froide et dsole:--les dserts seuls
peuvent dfendre l'homme de ses semblables. (Elle va  la porte.)

(Entre Idenstein.)

IDENSTEIN.

Bon soir  ma belle htesse et  mon digne--quel est votre nom, mon ami?

WERNER.

Vous tes bien hardi de le demander!

IDENSTEIN.

Hardi? en effet, je frmis.  l'air dont vous regardez, il semble que je
vous demande quelque chose de mieux que votre nom.

WERNER.

De mieux, monsieur!

IDENSTEIN.

De mieux ou de pire, comme le mariage; que vous dirai-je? Vous avez t,
depuis un mois, reu comme un hte dans le palais du prince--( la
vrit, son altesse l'avait rsign, depuis douze ans, aux rats et aux
revenans;--mais encore, est-ce un palais);--vous avez, dis-je, t notre
locataire; et jusqu' prsent nous ignorons votre nom.

WERNER.

Mon nom est Werner.

IDENSTEIN.

Beau nom; le plus digne que raison de commerce puisse jamais porter.
J'ai un cousin dans le lazaret de Hambourg, qui a pous une femme
portant le mme nom: c'est un officier de confiance, aide-chirurgien
(ayant l'espoir de l'tre un jour en titre), et qui, dans les affaires,
a fait des miracles. Ne seriez-vous pas parent de mon parent?

WERNER.

Des vtres?

JOSPHINE.

Oui, oui, nous le sommes, mais de loin. (Bas  Werner.) Ne pourriez-vous
flatter l'humeur de ce grossier personnage, jusqu' ce que nous ayons su
ses projets?

IDENSTEIN.

Ah! je m'en doutais; dj je sentais dans mon coeur des mouvemens de
tendresse.--Que voulez-vous, mon cousin, _le sang n'est pas de l'eau_.
Donnez-nous donc un peu de vin, et buvons  plus ample connaissance: les
parens doivent tre des amis.

WERNER.

Vous me semblez avoir dj suffisamment bu; et si vous tes d'un autre
avis, je n'ai pas de vin  vous offrir; autrement, il serait  vous.
D'ailleurs, vous le savez, ou devriez le savoir: je suis pauvre et
malade, et vous ne sentez pas que j'aurais besoin d'tre seul? Mais
enfin, qui vous amne ici?

IDENSTEIN.

Comment! et qui pourrait m'amener ici?

WERNER.

Je l'ignore, quoique je devine sans effort celui qui pourra bien vous en
chasser.

JOSPHINE, bas.

Contiens-toi, cher Werner.

IDENSTEIN.

Vous ne savez donc pas ce qui est arriv?

JOSPHINE.

Comment le saurions-nous?

IDENSTEIN.

La rivire est dborde.

JOSPHINE.

Hlas! nous ne le savons que trop: depuis cinq jours c'est l ce qui
nous retient ici.

IDENSTEIN.

Mais ce que vous ne savez pas, c'est qu'un grand personnage qui voulait
passer le fleuve, en dpit du courant et de ses trois postillons, s'est
noy devant le gu, avec cinq chevaux de poste, un singe, un mtin et un
valet.

JOSPHINE.

Pauvres gens! en tes-vous bien sr?

IDENSTEIN.

Oui, pour ce qui est du singe, du valet et de l'attelage; mais nous ne
savons pas encore si son excellence est ou non morte. Ces nobles sont
difficiles  noyer, comme il convient  des hommes en place; mais ce
qu'il y a de sr, c'est qu'il a aval assez de l'Oder pour crever deux
paysans. En ce moment, deux voyageurs, l'un Saxon, l'autre Hongrois,
qui,  leurs propres risques, l'ont tir de la rivire, ont envoy
demander un logement ou une tombe, suivant qu'ils se trouveront avoir
pch un vivant ou un mort.

JOSPHINE.

Et o prtendez-vous les recevoir? ici, je suppose, si nous pouvons nous
y prter:--dites le mot.

IDENSTEIN.

Ici? non; mais dans l'appartement du prince lui-mme, comme il convient
 un hte illustre. Il est humide, sans doute, n'ayant pas t habit
depuis douze ans; mais comme le seigneur vient d'un endroit plus humide,
il est probable qu'il n'y prendra pas de froid, suppos qu'il puisse
encore le sentir:--et dans le cas contraire, il sera encore log moins
commodment ce soir. J'ai fait disposer du feu et tout ce qu'il fallait,
pour le pis-aller,--c'est--dire, dans le cas o il vivrait encore.

JOSPHINE.

Le pauvre homme! je le souhaite de tout mon coeur.

WERNER.

Intendant, ne l'avez-vous pas entendu nommer? (Bas  sa femme.)
Retirez-vous, ma Josphine, je vais sonder le nigaud.

(Josphine sort.)

IDENSTEIN.

Son nom? oh! seigneur! Et qui sait s'il a maintenant un nom ou s'il n'en
a pas? On peut encore le lui demander, s'il peut, de son ct, rpondre;
autrement, on n'a qu' prendre le nom de son hritier pour son pitaphe.
Mais prcisment  cette heure, vous me querelliez pour avoir demand un
nom?

WERNER.

En effet; oui, je m'en souviens: vous parlez en homme sage.

(Entre Gabor.)

GABOR.

Si je suis indiscret, je demande--

IDENSTEIN.

Il n'y a pas d'indiscrtion. Voil le palais; cet homme est un tranger
comme vous-mme. Faites, je vous prie, comme chez vous. Mais o est son
excellence, et comment se porte-t-elle?

GABOR.

Humidement et faiblement; mais le pril est pass. Il s'est arrt pour
changer de vtemens, dans une chaumire, o j'ai moi-mme troqu les
miens pour ceux-ci: il est presque revenu de son terrible bain, et dans
un instant il sera ici.

IDENSTEIN.

Hol! par ici! arrivez, Herman, Weltbourg, Pter, Conrad! (Il donne des
ordres  plusieurs valets qui entrent.) Un seigneur couchera ici cette
nuit;--voyez  ce que tout soit en ordre dans la chambre de
damas:--chauffez le pole.--Moi, je me charge de la cave,--et Mme
Idenstein (trangers, c'est mon pouse) fournira ce qui est ncessaire
pour garnir le lit; car,  dire vrai, il y a, dans les coffres du
palais, une merveilleuse disette sous ce rapport, depuis que son altesse
l'a quitt, il y a une douzaine d'annes. Mais son excellence soupera
sans doute?

GABOR.

Ma foi, je ne puis le dire; je crois que l'oreiller lui plaira mieux que
la table, aprs le plongeon qu'il a fait dans votre rivire. Mais dans
la crainte que vous ne soyez oblig de jeter vos viandes, je prtends
souper moi-mme; et j'ai l, dehors, un ami qui fera honneur  votre
bonne chre, avec un apptit de voyageur.

IDENSTEIN.

tes-vous bien sr que son excellence--mais son nom, quel est-il?

GABOR.

Je l'ignore.

IDENSTEIN.

Et pourtant vous lui avez sauv la vie.

GABOR.

J'ai aid mon ami  le faire.

IDENSTEIN.

Cela est bien singulier! sauver la vie d'un homme qu'on ne connat pas.

GABOR.

Nullement; il y en a que je connais fort bien, et pour lesquels je ne
prendrais pas la mme peine.

IDENSTEIN.

Bon ami, je vous prie, de quel pays tes-vous?

GABOR.

Je suis Hongrois par ma famille.

IDENSTEIN.

Que l'on appelle?

GABOR.

Peu importe.

IDENSTEIN,  part.

Tout le monde, je crois, est devenu anonyme, puisque personne ne veut me
dire comment il s'appelle! (Haut.) Mais, je vous prie, son excellence
a-t-elle une grande suite?

GABOR.

Convenable.

IDENSTEIN.

Combien de gens?

GABOR.

Je ne les ai pas compts. Nous nous trouvions ici par accident, et
prcisment  tems pour le tirer de sa voiture par la portire.

IDENSTEIN.

Vous tes bien heureux: combien je donnerais pour sauver la vie  un
grand personnage! Vous aurez certainement pour rcompense une
trs-grosse somme.

GABOR.

Peut-tre.

IDENSTEIN.

Allons!  quoi l'estimez-vous?

GABOR.

Je ne me suis pas encore mis en vente. Pour le moment, ma plus douce
rcompense serait un verre de votre Hochheimer, un verre frais, entour
de grappes vermeilles et de joyeuses devises, rempli des plus vieux
trsors de votre cellier. En rcompense, si jamais vous courez le risque
d'tre noy (bien que, de toutes les morts, celle-ci semble la moins
faite pour vous), je vous promets de vous tirer de l'eau pour rien.
Allons, mon ami, songez-y bien, chaque gorge que je vais avaler sauvera
d'une vague votre tte.

IDENSTEIN,  part.

Je n'aime pas beaucoup cet homme-l:--il est discret et altr, deux
points qui ne me conviennent gure. Il faut pourtant lui donner du vin;
s'il ne le fait pas bavarder, la curiosit m'empchera de dormir toute
la nuit.

(Idenstein sort.)

GABOR,  Werner.

Ce matre des crmonies est, je prsume, l'intendant du palais? Bel
difice, quoiqu'en ruines.

WERNER.

L'appartement destin  celui que vous venez de sauver conviendra mieux
 un hte malade.

GABOR.

En ce cas, je m'tonne que vous ne l'occupiez pas, car votre sant
parat dlicate.

WERNER, avec impatience.

Monsieur!

GABOR.

Veuillez me pardonner: vous aurais-je en quelque chose offens?

WERNER.

Non; mais enfin nous sommes trangers l'un  l'autre.

GABOR.

C'est l prcisment l'ennui que je voulais diminuer: il me semble que
notre hte affair nous a dit que vous tiez ici par hasard et en
passager, comme nous sommes, mon compagnon et moi.

WERNER.

Effectivement.

GABOR.

Alors, comme nous ne nous sommes jamais vus, et que peut-tre nous ne
nous reverrons jamais, j'avais pens  gayer ce vieux donjon, en vous
priant de partager la chre de mes compagnons et de moi-mme.

WERNER.

Excusez-moi, je vous prie; ma sant--

GABOR.

 votre aise. J'ai t soldat, et peut-tre mes manires sont-elles
impolies.

WERNER.

Moi aussi, j'ai servi; et je puis demander  ce titre quelqu'indulgence.

GABOR.

 quel service? celui de l'empereur?

WERNER, avec vivacit et en s'interrompant.

J'ai command,--non,--je veux dire j'ai servi; mais il y a longues
annes: c'tait quand la Bohme leva, pour la premire fois, l'tendard
contre l'Autriche.

GABOR.

Eh bien, tout cela est fini, la paix a rendu quelques milliers de braves
compagnons  un genre de vie plus commode, et,  vrai dire, quelques-uns
ont pris le chemin et les moyens les plus courts.

WERNER.

Lesquels?

GABOR.

Ils prennent tout ce qui leur tombe sous la main. La Silsie et les
forts de la Lusace sont occupes par des bandes de vieilles troupes,
qui lvent sur la contre la solde de leur service. Les chtelains se
renferment dans leurs murailles,--car toute excursion pourrait tre
fatale  vos riches comtes ou  vos fiers barons. Pour moi, ce qui me
rassure, c'est que, dans ma course errante, il me reste peu de chose 
perdre.

WERNER.

Et  moi--rien.

GABOR.

C'est encore plus sr. Vous ftes, dites-vous, soldat?

WERNER.

Je l'ai t.

GABOR.

Vous me semblez l'tre encore. Tous les soldats sont ou doivent tre
camarades, mme tant ennemis. Nos pes une fois tires doivent se
croiser, et nos machines se diriger d'un coeur vers l'autre; mais quand
un moment de trve, de paix, ou ce que vous voudrez, repousse le fer
dans le fourreau et teint l'tincelle de nos mousquets, nous ne sommes
plus que des frres. Vous tes pauvre et souffrant,--moi, je ne suis pas
riche, mais je me porte bien, et je ne manque de rien dont je ne puisse
facilement me passer; vous paraissez dpourvu de cela (faisant sonner
une bourse)--eh bien, voulez-vous partager?

WERNER.

Qui vous a dit que je fusse un mendiant?

GABOR.

Vous, vous-mme, en m'apprenant que vous tiez soldat, en tems de paix.

WERNER, le regardant avec inquitude.

Ne me connaissez-vous pas?

GABOR.

Je ne connais personne, pas mme moi: comment connatrais-je un homme
que je n'avais jamais vu il y a une demi-heure?

WERNER.

Je vous remercie, monsieur. Votre offre est noble, quand vous la feriez
 un ami; elle est gnreuse,  l'gard d'un tranger inconnu, mais elle
est peut-tre indiscrte. Recevez-en toutefois mes remerciemens. J'ai
tout du mendiant, except la profession; mais quand je demanderai, ce
sera prs de celui qui le premier m'offrit ce que l'on refuse si souvent
 ceux qui le sollicitent. Veuillez m'excuser.

(Il sort.)

GABOR, seul.

Il a l'air d'un honnte homme, malgr cet accablement que la peine ou le
plaisir infligent aux plus braves gens du monde, et qui les arrache  la
vie long-tems avant l'poque fixe par la nature. J'en connais peu de
plus ombrageux; mais, il semble avoir vu de meilleurs jours, comme tous
ceux,  peu prs, qui en ont vu plus de deux. Mais voici notre
respectable intendant, avec du vin; ma foi, en faveur de la coupe, je
ferai grce  l'chanson.

(Entre Idenstein.)

IDENSTEIN.

Le voil! le superfin! il n'a que vingt annes d'ge.

GABOR.

Belle poque pour des jeunes femmes et le vin! Quel malheur que de ces
deux bonnes choses l'ge perfectionne l'une et fltrisse l'autre. 
pleins bords!--c'est pour la sant de notre htesse,--votre charmante
femme. (Il prend le verre)

IDENSTEIN.

Charmante!--Je crains bien que vous ne sachiez pas mieux juger du vin
que de la beaut; pourtant, je vous ferai raison.

GABOR.

N'est-ce pas cette jolie femme que je rencontrai dans la salle voisine,
et qui me rendit le plus gracieux salut, avec un air, un maintien et des
yeux mille fois mieux placs dans ce palais aux jours de sa splendeur
(bien que par ses vtemens, elle part mieux en harmonie avec son
dlabrement actuel): n'est-ce pas elle qui est votre femme?

IDENSTEIN.

Je le voudrais bien! mais vous vous trompez:--c'est la femme de
l'tranger.

GABOR.

On pourrait la prendre pour celle d'un prince: le tems l'a bien
effleure, mais elle a conserv encore une grande beaut, et surtout une
grande dignit.

IDENSTEIN.

C'est l, pour la beaut du moins, ce que je ne puis dire de Mme
Idenstein: quant  la majest, elle en a peut-tre gard quelques
attributs;--mais n'y pensons pas.

GABOR.

Je le veux bien. Quel peut donc tre cet tranger? son extrieur aussi
parat au-dessus de sa fortune.

IDENSTEIN.

En cela, je suis d'un autre avis. Il est pauvre comme Job, et il n'a pas
sa patience; et pour ce qu'il est, ou peut se rapporter  lui, 
l'exception de son nom (encore, ne l'ai-je appris que cette nuit), je
l'ignore entirement.

GABOR.

Mais comment est-il venu ici?

IDENSTEIN.

Dans la plus vieille et la plus misrable calche; il y a un mois de
cela, et aussitt il tomba malade, et fut sur le point de mourir: il
aurait mieux fait.

GABOR.

Que de bont et de candeur!--Mais pourquoi?

IDENSTEIN.

Pourquoi? Qu'est-ce donc que la vie sans le vivre? il n'a pas un sou.

GABOR.

En ce cas, je suis tonn qu'une personne d'une prudence aussi
incontestable puisse admettre dans cette noble demeure des htes aussi
misrables.

IDENSTEIN.

Vous avez raison; mais vous savez, la piti fait commettre bien des
folies. D'ailleurs, ils avaient alors quelques valeurs, qui, jusqu'
prsent, ont suffi pour payer leur loyer. J'ai pens qu'ils pouvaient se
trouver aussi bien logs ici qu' la petite taverne, et je leur ai donn
la clef de quelques-unes des plus vieilles salles. Ils en renouvelleront
l'air aussi long-tems du moins qu'ils pourront payer leur bois de
chauffage.

GABOR.

Les pauvres gens!

IDENSTEIN.

Oh, oui! excessivement pauvres.

GABOR.

Et cependant peu faits  l'indigence, si je ne me trompe. Vers quel
point se dirigeaient-ils?

IDENSTEIN.

Le ciel le sait;  moins que ce ne ft vers le ciel mme. Il y a
quelques jours, c'tait le voyage que Werner semblait vouloir faire.

GABOR.

Werner! j'ai entendu ce nom, mais il est peut-tre suppos.

IDENSTEIN.

Cela est vraisemblable; mais, coutons: c'est un bruit de voitures, de
voix, et la lueur de torches au dehors. Son excellence arrive, on n'en
peut douter; il faut que je sois  mon poste. Ne voulez-vous pas
m'accompagner pour l'aider  sortir de voiture, et lui prsenter vos
humbles devoirs  la portire?

GABOR.

Je l'ai tir de cette voiture quand il aurait donn volontiers une
baronnie ou un comt pour dfendre son cou de la rivire menaante: il a
maintenant assez de valets. Ils taient l tous  se battre les flancs
sur le rivage, et  crier: Au secours! mais ils n'en offraient aucun.
C'est alors que j'ai prsent mes _devoirs_, comme vous dites; prsentez
maintenant les _vtres_. Allons, sortez! allez vous courber et ramper
devant lui.

IDENSTEIN.

Ramper! mais je pourrais perdre l'occasion...--La peste l'touffe! il
sera ici avant que je ne sois l-bas.

(Il sort  la hte.--Werner rentre.)

WERNER,  part.

J'ai entendu un bruit de voitures et de plusieurs voix. Comme maintenant
tous les sons se confondent dans ma tte! (Apercevant Gabor.) Encore
ici! Ne serait-ce pas un espion de mes perscuteurs! Son offre franche
et soudaine, et  l'gard d'un tranger, semble trahir un ennemi secret;
des amis ne sont pas aussi empresss.

GABOR.

Vous paraissez distrait: le tems n'est pourtant pas favorable  la
mditation. Ces vieilles murailles vont devenir bruyantes. Le baron,
comte, ou tout ce que peut tre ce noble demi-noy, vient d'arriver ici;
et les rares habitans de ce triste village montrent pour lui beaucoup
plus de respect que n'en tmoignrent les lmens.

IDENSTEIN, en dehors.

Par ici,--par ici, votre excellence;--prenez garde, l'escalier est un
peu sombre, et tant soit peu fatigu: si nous avions prvu l'arrive
d'un hte aussi illustre...--Je vous en prie, monseigneur, prenez mon
bras.

(Entrent Stralenheim, Idenstein et valets, les uns, de ce dernier; les
autres, attachs au domaine dont Idenstein est intendant.)

STRALENHEIM.

Arrtons un instant ici.

IDENSTEIN, aux valets.

Vite un fauteuil! Allons, drles!

(Stralenheim s'asseoit.)

WERNER,  part.

C'est lui.

STRALENHEIM.

Je suis mieux  prsent. Quels sont ces trangers?

IDENSTEIN.

Avec votre permission, mon bon seigneur, l'un d'eux prtend qu'il n'est
pas tranger.

WERNER, avec vivacit.

_Qui_ dit cela? (Tous le regardent avec tonnement.)

IDENSTEIN.

Oh! mon Dieu! personne ne parle de _vous_, ni  _vous_;--mais il y a ici
quelqu'un (montrant Gabor) que son excellence aimera sans doute 
reconnatre.

GABOR.

Je ne prtends pas fatiguer sa noble mmoire.

STRALENHEIM.

Je souponne que c'est l'un des trangers aux secours desquels je dois
la vie. Et celui-ci, (montrant Werner) n'est-ce pas l'autre? Mon tat de
faiblesse, quand on me secourut, doit me servir d'excuse, si j'ignore
encore le nom de ceux  qui je dois tant.

IDENSTEIN.

Lui!--non, monseigneur! il a plutt besoin d'aide qu'il ne pourrait en
donner. C'est un pauvre diable, malade, harass de fatigue, et qui s'est
dernirement lev d'un lit dont il n'esprait plus sortir vivant.

STRALENHEIM.

Je croyais qu'ils taient deux.

GABOR.

Ils l'taient en effet, de compagnie; mais pour le service rendu  votre
seigneurie, il ne faut l'attribuer qu' un _seul_, et il est absent.
C'est lui dont le bras vous fut principalement utile: le hasard avait
voulu qu'il se trouvt le premier. Mes intentions taient les mmes;
mais sa jeunesse et sa vigueur ne m'ont presque rien laiss  faire.
Ainsi, n'allez pas perdre vos remerciemens sur moi: je n'ai t que le
_second_ empress d'un chef plus illustre.

STRALENHEIM.

Mais o est-il?

UN VALET.

Monseigneur, il s'est arrt o votre excellence a pris une heure de
repos, et il a dit qu'il serait ici dans la soire.

STRALENHEIM.

En l'attendant, je ne puis qu'exprimer mes remerciemens, ensuite--

GABOR.

Je ne demande rien de plus, et c'est tout au plus si j'en mrite autant.
Quant  mon camarade, il rpondra pour lui.

STRALENHEIM,  part, aprs avoir fix les yeux sur Werner.

C'est impossible! cependant, il faut s'en assurer. Il y a vingt ans que
mes yeux ne l'ont vu; et bien que mes agens n'aient pas cess de le
surveiller, j'ai d, par politique, avoir l'air de le ngliger, pour ne
pas lui donner le moindre soupon de mes plans. Pourquoi faut-il que
j'aie laiss  Hambourg ceux qui m'auraient fait connatre si c'est
rellement lui? Je croyais, jusqu' prsent, tre seigneur de
Sigendorff; j'tais parti  la hte; mais les lmens eux-mmes
semblent lutter contre moi, et ce dernier accident peut me retenir ici
prisonnier jusqu'--(Il s'arrte, regarde encore Werner, et reprend:) Il
faut observer cet homme. Si c'est lui, il est tellement chang, que son
pre, sortant aujourd'hui du tombeau, passerait sans le reconnatre.
Soyons sur nos gardes, une erreur pourrait tout perdre.

IDENSTEIN.

Votre seigneurie semble pensive. Ne dsirez-vous pas avancer?

STRALENHEIM.

La fatigue passe peut en ce moment faire prendre le change, et donner 
mes traits l'apparence de la rflexion. Je voudrais reposer.

IDENSTEIN.

L'appartement du prince est dj dispos, prcisment comme il l'tait
autrefois pour le prince, dans sa premire splendeur. ( part.) Les
meubles sont un peu dchirs, un peu humides; mais  la lumire, ils
sont encore assez beaux. Et je pense que vingt cartelures sous un dais
suffisent bien pour un sang illustre comme le vtre. Quel mal,
d'ailleurs, de vous faire reposer une fois sur un lit comparable  celui
o vous reposerez un jour  jamais?

STRALENHEIM, se levant, et se tournant vers Gabor.

Bon soir, braves gens! Monsieur, j'espre bien ce soir rcompenser plus
convenablement vos services. En attendant, je dsire avoir avec vous,
dans mon appartement, un instant d'entretien.

GABOR.

Je vous suis.

STRALENHEIM. Il s'arrte aprs quelques pas, et s'adressant  Werner:

Ami!

WERNER.

Monsieur!

IDENSTEIN.

Grand dieu! _monsieur_. Pourquoi donc ne dites-vous pas sa seigneurie,
ou son excellence? Monseigneur, je vous en prie,--excusez le dfaut
d'ducation de ce pauvre homme. Il n'a pas t habitu  voir de grands
personnages.

STRALENHEIM.

Taisez-vous, intendant.

IDENSTEIN.

Oh! que je suis absurde!

STRALENHEIM,  Werner.

tes-vous ici depuis long-tems?

WERNER.

Long-tems?

STRALENHEIM.

Je dsire une rponse, non pas un cho.

WERNER.

Vous pouvez demander l'un et l'autre  ces murailles: je n'ai pas
l'habitude de rpondre  ceux que je ne connais pas.

STRALENHEIM.

Vraiment! Vous pourriez toutefois rpliquer avec politesse  ce qu'on
vous demande avec bienveillance.

WERNER.

Quand j'aurai la preuve de cette bienveillance, j'aurai soin d'y
_rpondre_ par la mienne.

STRALENHEIM.

Vous avez t,  ce que dit l'intendant, retard par l'effet d'une
maladie.--Si je pouvais vous aider,--voyageant du mme ct...

WERNER, avec vivacit.

Je ne voyage pas du mme ct.

STRALENHEIM.

Comment le savez-vous avant de connatre ma route?

WERNER.

Parce qu'il n'y a qu'une route que le riche et le pauvre puissent faire
ensemble. Vous tes loign de ce chemin redout pour quelques heures
encore, et moi pour quelques jours; jusque-l, notre course doit tre
spare, bien qu'elle tende au mme but.

STRALENHEIM.

Votre langage est au-dessus de votre tat.

WERNER, avec amertume.

Ah! l'est-il?

STRALENHEIM.

Ou du moins au-dessus de votre costume.

WERNER.

Je me flicite de ce qu'il n'est pas au-dessous, comme cela quelquefois
arrive aux hommes d'un extrieur pompeux. Mais, enfin, que
prtendez-vous de moi?

STRALENHEIM, interdit.

Moi?

WERNER.

Oui, vous? Vous ne me connaissez pas; vous m'interrogez, et vous
paraissez surpris de ce que, ne connaissant pas mon interrogateur, je ne
lui rponds pas. Expliquez ce que vous voulez, et je verrai si je dois
ou non vous donner satisfaction.

STRALENHEIM.

Je ne prvoyais pas que vous eussiez des motifs de rserve.

WERNER.

Bien des gens en ont, cependant. N'avez-vous pas les vtres?

STRALENHEIM.

Non; aucun qui puisse intresser un tranger.

WERNER.

Pardonnez donc  un tranger inconnu et dfiant de lui-mme, s'il
souhaite demeurer tel auprs d'un homme qui ne peut rien avoir de commun
avec lui.

STRALENHEIM.

Monsieur, je ne prtends pas contrarier vos sentimens, quelqu'injustes
qu'ils soient. Je ne voulais que vous rendre service.--Bon soir!
montrez-moi le chemin, intendant! ( Gabor.) Vous voulez bien
m'accompagner, monsieur?

(Sortent Stralenheim, Gabor, Idenstein et les domestiques.)

WERNER, seul.

C'est lui! me voil dans ses filets! Avant de quitter Hambourg, et quand
je vins sur la frontire, Giulio, son dernier secrtaire, m'avertit
qu'il avait obtenu de l'lecteur de Brandebourg un mandat d'arrt contre
Kruitzner (le nom qu'alors je portais). Je ne dus la conservation de ma
libert qu'aux franchises de la ville.--Cependant, insens que je fus!
je m'loignai de ses murs. J'esprais que cet humble habit et cette
route perdue donneraient le change  ses limiers, las de me poursuivre.
Maintenant, que faire? Il ne connat pas mes traits; l'instinct de la
crainte seul a pu me le faire dcouvrir, aprs vingt ans: ajoutez que
nos rapports de jeunesse avaient toujours t trs-rares et d'une
extrme froideur. Voil donc pour lui! Quant au Hongrois, je devine le
motif de sa franchise: oui, c'est videmment un instrument, un espion de
Stralenheim, charg de me sonder et de s'assurer de ma personne.--Et
sans ressources! pauvre, malade, emprisonn par une rivire gonfle,
impraticable, mme pour le riche, en dpit de tous ses moyens ordinaires
d'carter les dangers.--Quel espoir peut-il me rester? ma position, il
n'y a qu'une heure, me semblait dsespre; compare  celle-ci, l'heure
passe tait un paradis. Encore un jour, et je suis dcouvert.--Quand je
touche enfin aux honneurs,  l'hritage qui m'est d! quand quelques
grains d'or me suffiraient pour assurer ma fuite!

(Idenstein et Fritz entrent et conversent ensemble.)

FRITZ.

Sur-le-champ.

IDENSTEIN.

C'est impossible, vous dis-je.

FRITZ.

Il faut pourtant l'essayer. Si le courrier manque, vous en enverrez
d'autres, jusqu' ce que la rponse du commandant nous arrive.

IDENSTEIN.

Je ferai ce que je pourrai.

FRITZ.

Songez bien  n'pargner aucune peine: vous en recevrez dix fois le
prix.

IDENSTEIN.

Le baron est-il retir pour reposer?

FRITZ.

Il s'est jet dans un grand fauteuil, devant le feu, et il y sommeille.
Il a mme dfendu qu'on le dranget avant onze heures, moment qu'il a
choisi pour se mettre au lit.

IDENSTEIN.

Avant qu'une heure se passe, je ferai de mon mieux pour le servir.

FRITZ.

N'oubliez pas!

(Fritz sort.)

IDENSTEIN.

Le diable emporte les grands seigneurs! ils croient tout fait pour eux.
Ne faut-il pas,  prsent, que je fasse sortir une demi-douzaine de
frileux vassaux de leurs grabats, et que je les lance, au pril de leur
vie, sur la rivire, dans la direction de Francfort? Il me semble
pourtant que le baron, par sa propre exprience, devrait avoir appris 
comprendre les dangers d'une pareille course; mais non: _il le faut_, et
tout est dit. (Apercevant Werner.) Comment donc? tes-vous l, matre
Werner?

WERNER.

Vous avez quitt bien vite votre hte illustre.

IDENSTEIN.

Oui.--Il sommeille; et l'on dirait qu'il ne veut laisser dormir
personne. Voici un paquet qu'il faut,  tout prix et  tout risque,
envoyer au commandant de Francfort. Mais je n'ai pas de tems  perdre:
bonne nuit.

(Idenstein sort.)

WERNER.

_ Francfort_!--fort bien:--oui, _le commandant_. L'orage se forme:
cela s'accorde parfaitement avec les premires dmarches et les froids
calculs du dmon qui s'interpose entre la maison de mon pre et moi. Il
n'y a plus  en douter: il demande, dans cette lettre, un dtachement
pour me conduire dans quelque fort secret.--Mais plutt que de...
(Werner jette les yeux autour de lui, et saisit avec avidit un couteau
laiss dans un coin sur une table.) Maintenant, du moins, je suis matre
de moi! coutons!--le bruit des pas! Qui me garantit que Stralenheim
attendra seulement l'arrive de la force publique, sur laquelle il
compte pour autoriser son usurpation? Que je lui sois suspect, rien de
plus vident. Je suis seul, il est entour d'une suite nombreuse; je
suis faible, il est redoutable par son or, ses auxiliaires, son
autorit, son rang; je n'ai pas de nom, ou si j'avoue le mien, il doit
hter ma perte, tant que je n'aurai pas gagn mes domaines; il se pavane
de ses titres, et, en effet, ils imposent bien autrement  ces obscurs
et grossiers paysans, qu'ils ne le feraient partout ailleurs.--coutons!
plus prs encore! Gagnons le passage secret, qui communique avec
le--mais non! tout est silencieux,--mon imagination seule--Nous voici
dans cet intervalle de calme qui spare l'clair des clats de la
foudre.--Mais gardons-nous d'inquiter mon ame sur toute l'tendue de
ses dangers. Je vais m'avancer pour voir si personne n'a dcouvert le
passage dans lequel j'espre. Au pis-aller, il pourra me servir de
secret asile pendant quelques heures.

(Il entr'ouvre un panneau, et sort en le refermant derrire
lui:--Entrent Gabor et Josphine.)

GABOR.

O est donc votre mari?

JOSPHINE.

_Ici_, je pense. Je l'ai laiss dans la chambre, il n'y a que peu de
tems. Au reste, ces salles ont beaucoup d'issues, et peut-tre est-il
sorti dans la compagnie de l'intendant.

GABOR.

Le baron Stralenheim a fait  l'intendant une foule de questions sur
votre poux, et, franchement, je doute qu'il lui veuille beaucoup de
bien.

JOSPHINE.

Hlas! et que peut-il y avoir de commun entre le fier et opulent baron,
et un inconnu tel que Werner?

GABOR.

Un inconnu!--que vous connaissez bien.

JOSPHINE, poursuivant.

Ou, si vous dites vrai, pourquoi prenez-vous en main sa cause plutt que
celle de l'homme dont vous avez sauv les jours?

GABOR.

J'aidai  le sauver, quand il tait en danger; mais je ne me suis
nullement engag  favoriser ses projets de violence. Je connais tous
ces nobles, et leurs mille moyens d'opprimer le pauvre. Je les ai
prouvs; mon sang bouillonne ds que je les retrouve semant des piges
sur les pas du faible:--tel est mon unique motif.

JOSPHINE.

Vous auriez de la peine  convaincre mon poux de vos bonnes intentions.

GABOR.

Il est donc bien dfiant?

JOSPHINE.

Il ne l'tait pas autrefois; mais le tems, les malheurs l'ont fait tel
que vous le voyez.

GABOR.

J'en suis fch pour lui. La dfiance est une arme pesante; son poids
embarrasse plus qu'il ne protge. Bon soir: j'espre le rencontrer avant
la chute du jour.

(Gabor sort.--Idenstein et plusieurs paysans entrent. Josphine se
retire dans le fond.)

PREMIER PAYSAN.

Mais, si je me noie?

IDENSTEIN.

Eh bien, vous en serez largement pay. Vous voudriez,  pareil prix,
courir bien d'autres risques, j'en suis sr.

DEUXIME PAYSAN.

Mais nos femmes, nos enfans?

IDENSTEIN.

Seront-ils plus malheureux qu'ils ne sont? Ils ne peuvent qu'tre mieux.

TROISIME PAYSAN.

Moi, je n'ai rien au monde: je me risque.

IDENSTEIN.

 la bonne heure! voil un brave garon! il ferait un bon soldat. Aussi,
je le fais entrer dans les rangs des gardes-du-corps du prince,--si vous
russissez; et de plus, vous aurez en espces sonnantes--deux thalers.

TROISIME PAYSAN.

Rien que cela?

IDENSTEIN.

Oh! voyez l'avarice! Faut-il qu'un vice aussi ignoble souille une aussi
gnreuse ambition! coute, mon ami, deux thalers, en petite monnaie,
formeront un grand trsor. Et puis, tous les jours, ne voit-on pas cinq
cent mille hros risquer corps et ame pour la dixime partie d'un
thaler? Quand as-tu possd la moiti de cette somme?

TROISIME PAYSAN.

Jamais:--nanmoins, il faut qu'on m'en donne trois.

IDENSTEIN.

Insolent! oubliez-vous de qui vous tes n vassal?

TROISIME PAYSAN.

Non:--je le suis du prince et non de l'tranger.

IDENSTEIN.

Malheureux! mais en l'absence du prince, c'est moi le souverain. Or le
baron est mon intime parent:--Cousin Idenstein, m'a-t-il dit, vous
commanderez une douzaine de vilains. Ainsi donc vous, vilain, en
avant--marche,--marchez, dis-je; et si l'Oder vient  endommager le plus
petit coin de ce paquet, garde  vous! votre peau, que l'on tirera comme
celle d'un tambour, ou comme celle de Ziska, nous rpondra de la perte
de chaque feuille de papier, et pourra sonner l'alarme au profit de tous
les insolens vassaux qui oseraient refuser de faire
l'impossible.--Partez, vers de terre!

(Il sort en les poussant devant lui.)

JOSPHINE, se rapprochant.

J'esprais ne pas tre tmoin de ces scnes de tyrannie fodale, trop
souvent rptes sur de faibles victimes. Dans l'impuissance de les
prvenir, je gmis de les voir. Quoi! ici mme, dans cette retraite
affreuse et inconnue, la plus obscure de la province, la pauvret
affecte l'insolence de la richesse,  l'gard d'tres plus pauvres
encore;--la servitude se couvre de la vanit des rangs, prs d'autres
tres plus serviles; et le vice misrable montre sous ses haillons un
insupportable orgueil. Quelles moeurs, quelle existence! En Toscane, ma
chre, ma belle patrie, nos nobles, tel que Cosme, taient encore des
citoyens, des marchands. Nous avions nos maux; mais qu'ils taient
lgers auprs de ceux-ci! Nos valles si fraches, si riches,
adoucissent les privations de la pauvret; l, chaque herbe est un mets
savoureux; des flots de vin gnreux offrent  tous un breuvage
consolateur, devant lequel disparaissent toutes les peines; et le
soleil, toujours vivifiant, rarement obscurci, et laissant mme alors
derrire lui sa chaleur bienfaisante, le soleil rend le manteau dchir,
le vtement le plus mince moins pnible que le manteau de pourpre d'un
empereur. Mais ici! les despotes du nord semblent vouloir imiter le vent
glac de leurs climats; ils poursuivent le grelotant esclave jusque sous
ses haillons; ils fltrissent son ame, comme les implacables lmens son
corps. Voil les souverains parmi lesquels mon poux brle de tenir un
rang! Et tel est son orgueil de naissance, que vingt annes de
souffrances, mille fois plus rigoureuses que n'en aurait jamais inflig
 son fils un pre n dans une classe infrieure, n'ont pu changer un
atome de sa nature primitive. Mais moi, j'avais aussi de la naissance;
et cependant, je reus de mon pre des leons bien diffrentes.  mon
pre! puisse ton esprit, long-tems prouv, et sans doute aujourd'hui
bienheureux, jeter un regard sur nous et notre cher Ulric, si ardemment
dsir! Comme tu m'as aime, j'aime aujourd'hui mon fils!--Mais qu'y
a-t-il? Toi, Werner! Est-il possible, et dans quel tat!

(Werner entre avec prcipitation, et un couteau dans la main, par le
panneau secret qu'il ferme avec violence aprs lui.)

WERNER, d'abord sans la reconnatre.

Dcouvert! je poignarderai donc--(La reconnaissant.) Ah! Josphine,
pourquoi ne reposez-vous pas?

JOSPHINE.

Reposer!  mon Dieu! que veut dire cela?

WERNER, montrant un rouleau.

En voici de l'_or_.--L'_or_, Josphine, nous ouvrira les portes de cette
prison dteste.

JOSPHINE.

Et comment l'avez-vous obtenu?--ce couteau!--

WERNER.

Il est pur de sang--_encore_. Sortons:--rentrons dans notre chambre.

JOSPHINE.

Mais d'o viens-tu?

WERNER.

Ne le demande pas! songeons seulement o nous irons.--Ceci nous ouvrira
le chemin. (Montrant l'or.) Je les dfie maintenant.

JOSPHINE.

Je n'ose pas te supposer capable d'infamie.

WERNER.

Infamie!--

JOSPHINE.

Je l'ai dit.

WERNER.

Sortons d'ici: c'est, j'espre, la dernire nuit que nous y passons.

JOSPHINE.

Puisse-t-elle n'tre pas la plus affreuse!

WERNER.

Vous l'esprez! je vous le garantis. Mais retournons  notre chambre.

JOSPHINE.

Encore une question:--qu'as-tu _fait_?

WERNER, avec violence.

Omis de _faire_ une chose qui et tout sauv. Ne m'y fais plus penser!
viens.

JOSPHINE.

Hlas! puisses-tu me laisser mon incertitude!

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.



ACTE II.


SCNE PREMIRE.

(Une salle dans le mme palais.)

IDENSTEIN entre, et quelques autres avec lui.


IDENSTEIN.

Voil qui est beau, admirable! rien de mieux! Un baron pill dans le
palais d'un prince! dans un palais o, jusqu' cette heure, on n'avait
ou parler d'un pareil scandale.

FRITZ.

En pouvait-il tre autrement? il n'y avait que les rats qui pussent
songer  disputer aux souris quelques lambeaux de tapisserie.

IDENSTEIN.

Ah! que ne suis-je mort avant ce jour! C'en est fait pour jamais de
l'honneur de ce pays.

FRITZ.

C'est fort bien; mais il faut songer  dcouvrir le coupable. Le baron
est dcid  ne pas perdre cet argent sans faire de recherches.

IDENSTEIN.

C'est bien aussi mon intention. Sur qui tombent vos soupons?

FRITZ.

Mes soupons! sur tout le monde; en haut, en bas, dedans et dehors.--

IDENSTEIN.

Ciel! ayez piti de moi!

FRITZ.

Cette chambre n'a-t-elle pas d'autre entre?

IDENSTEIN.

Aucune autre.

FRITZ.

En tes-vous sr?

IDENSTEIN.

Certain. Depuis ma naissance j'ai vcu et servi dans cette maison; s'il
en existait, je les aurais vues, ou j'en aurais entendu parler.

FRITZ.

Il faut donc que ce soit l'un de ceux qui ont eu accs dans
l'antichambre.

IDENSTEIN.

Il n'y a pas de doute.

FRITZ.

Le nomm Werner est pauvre!

IDENSTEIN.

Pauvre comme un ladre; mais il est log trop loin de l, dans l'autre
aile du btiment, qui n'offre aucune communication avec l'appartement du
baron; cela ne peut donc pas tre. D'ailleurs, je lui donnais le bonsoir
presque  un mille de l, et dans la salle qui conduit uniquement  sa
chambre,  l'instant mme o semble avoir t commis ce brutal et odieux
larcin.

FRITZ.

Il y a une autre personne:--l'tranger.

IDENSTEIN.

Le Hongrois!

FRITZ.

Oui, celui qui aida monseigneur  sortir de l'Oder.

IDENSTEIN.

Pas davantage. Mais tenez,--ne pourrait-ce pas tre quelqu'un de la
suite?

FRITZ.

Comment, _nous_, monsieur!

IDENSTEIN.

Non pas _vous_, mais quelqu'un des valets subalternes. Le baron,
dites-vous, s'tait endormi dans le grand fauteuil,--le fauteuil de
velours,--envelopp dans son vtement de nuit brod; devant lui tait sa
toilette, et sur la toilette, une cassette avec des lettres, des papier
et plusieurs rouleaux d'or, dont un _seul_ a disparu:--la porte tait
d'ailleurs ouverte, et l'accs n'tait dfendu  personne.

FRITZ.

Mon cher monsieur, n'allez pas si vite: l'honneur du corps composant la
suite du baron est encore intact, depuis le matre-d'htel jusqu'au
dernier valet de cuisine. Jamais on ne les a souponns de dfaut de
dlicatesse, si ce n'est dans les choses convenues, comme dans les
-comptes, poids, mesures, dpenses de l'office et de la cave, o tout
le monde peut naturellement faire quelques profits; j'ajouterai encore
dans les ports de lettres, la collecte des rentes, les prparatifs de
ftes, et les moyens de connivence avec les marchands intgres de nos
respectables matres. Mais quant  ces vols misrables, et d'ailleurs
dshonorans, tels que celui qui vient de se commettre, nous les
ddaignons comme au-dessous de nous. Et si l'un de nos gens s'en tait
rendu coupable, il n'aurait pas eu la sottise de hasarder son cou pour
un rouleau; il aurait tout enlev, jusqu' la cassette, si faire se
pouvait.

IDENSTEIN.

Il y a, dans ce que vous dites, une espce de raison--

FRITZ.

Non, non, monsieur; le voleur, soyez-en sr, n'tait pas des ntres:
c'tait quelque pauvre et vulgaire larron, un maraudeur sans talent,
sans gnie.--Il s'agit de savoir uniquement si quelqu'autre que vous et
le Hongrois ont pu trouver l'entre de l'appartement.

IDENSTEIN.

Vous ne me souponnez pas, j'espre?

FRITZ.

Non, certes. J'ai une plus haute ide de vos talens--

IDENSTEIN.

Et de mes principes, sans doute?

FRITZ.

Par consquent. Mais au point important: qu'y a-t-il  faire?

IDENSTEIN.

Rien.--Mais il y a beaucoup  dire. Nous promettrons une rcompense:
nous remuerons le ciel, la terre et la police (bien que la plus voisine
soit  Francfort). Nous dresserons des rclamations  la main (attendu
que nous n'avons pas d'imprimeur); et je chargerai mon clerc d'en faire
la lecture (personne que lui et moi n'en tant capable). Nous
prviendrons nos paysans de ranonner les mendians, de fouiller dans les
poches vides; d'arrter tous Bohmiens, et gens dnus et mal vtus. Par
ce moyen,  dfaut de l'accus, nous aurons au moins des prisonniers; 
dfaut de l'or du baron--(si l'on ne peut le retrouver), nous aurons du
moins la satisfaction d'en avoir dpens le double, pour voquer l'ombre
de ce rouleau.--C'est, voyez-vous, la pierre philosophale trouve 
l'occasion de la perte de votre matre!

FRITZ.

Il en a, lui, trouv une bien plus sre.

IDENSTEIN.

O donc?

FRITZ.

Dans un hritage, le plus riche du monde. Son parent loign, le dernier
comte de Siegendorf, est mort auprs de Prague, dans son chteau; et
monseigneur est en route pour en prendre possession.

IDENSTEIN.

Mais, n'avait-il pas un autre hritier?

FRITZ.

Si fait; mais, depuis long-tems, il ne fixe plus les regards du monde,
et peut-tre n'y est-il plus. C'tait un fils, un fils prodigue, depuis
vingt ans chass de la maison paternelle; pour qui son pre a refus
d'immoler le veau gras, et qui, s'il vit encore, doit digrer des
coquilles de noix. Quand il viendrait  reparatre, le baron trouverait
encore les moyens de le faire taire: monseigneur est un personnage
politique, et, dans une certaine cour, il a une haute influence.

IDENSTEIN.

Il a du bonheur.

FRITZ.

Oh! il y a bien encore un petit-fils, que le feu comte avait tir des
mains de son pre, et qu'il a nourri prs de lui, comme son hritier;
mais, en consquence, sa naissance est fort douteuse.

IDENSTEIN.

Comment cela?

FRITZ.

Son pre fit une alliance imprudente, un mariage de la main gauche, avec
la fille aux yeux noirs d'un proscrit italien, noble, il est vrai,
disait-on; mais qui ne devait jamais esprer d'entrer dans une maison
telle que les Siegendorf. Le grand-pre accueillit avec indignation
cette union; rien ne put le dcider  revoir ses enfans, bien qu'il ait
fini par adopter le leur.

IDENSTEIN.

Si c'est un garon de coeur, il pourra bien encore contester vos droits,
et ourdir une trame capable de dnouer celle de votre baron.

FRITZ.

Oh! pour du coeur, il n'en manque pas. Il offre, dit-on, un heureux
compos des qualits de son pre et de son aeul:--imptueux comme le
premier, discret et profond comme le second. Mais ce qu'il y a
d'trange, c'est que, depuis plusieurs mois, il est galement disparu.

IDENSTEIN.

Voil une oeuvre diabolique!

FRITZ.

Oui, oui,--c'est le diable qui a d la lui suggrer.--Dans un moment
aussi critique!  la veille de la mort du vieillard, dont son absence
brisa le coeur!

IDENSTEIN.

Mais n'assigne-t-on pas  son dpart une cause?

FRITZ.

Une infinit de causes; mais non la vritable, peut-tre. Les uns
assurent qu'il s'est mis  la recherche de ses parens; les autres, qu'il
n'a pu souffrir les rigueurs de son aeul (chose difficile  croire,
attendu que le bonhomme en tait idoltre). Un troisime suppose qu'il a
voulu prendre du service; mais peu de tems avant son dpart, la paix
s'est conclue, et, si c'tait l le motif, il serait aussitt revenu.
Enfin, comme il y avait, dans toute sa personne, je ne sais quoi
d'trange et de mystrieux, d'autres encore supposent charitablement que
son naturel imptueux et sauvage l'aura port  se joindre aux bandes
noires qui, depuis les derniers tems de la guerre, ravagent la Lusace,
les montagnes de Bohme et la Silsie. Vous le savez, il existe
aujourd'hui un vaste systme de _condottieri_; chaque troupe marche avec
un chef, et contre tout le genre humain.

IDENSTEIN.

Cela est impossible. Un jeune hritier, lev au sein des plaisirs et de
l'opulence, risquer son existence et son rang pour courir la fortune de
soldat licenci et sans ressource!

FRITZ.

Dieu seul connat la vrit! mais il existe des hommes tellement
passionns pour tous les genres de hasards, qu'ils se prcipitent dans
les dangers comme au sein des plaisirs. J'ai entendu dire que rien ne
pouvait civiliser l'Indien ou dompter le tigre, quand, ds leur premire
enfance, on les nourrirait de lait ou de miel. Et aprs tout, vos
Wallenstein, les Tilly, les Gustave, les Bannier, les Torstenson et les
Weymar taient de la mme espce, sur une plus grande chelle.
Maintenant qu'ils sont partis, que la paix est proclame, ceux qui
avaient adopt le mme passe-tems doivent poursuivre leur carrire. Mais
voici le baron et cet tranger saxon, qui, ayant le plus contribu 
sauver ses jours, tait rest jusqu'au matin dans la chaumire voisine
de l'Oder.

(Entrent Stralenheim et Ulric.)

STRALENHEIM.

En refusant tout autre tmoignage de ma reconnaissance que de vaines
paroles, vous me forcez presque, gnreux tranger,  ne pas vous
remercier: les mots sont trop au-dessous de mes sentimens rels, ils
semblent drisoires, compars aux preuves de courage auxquelles je dois
la vie.

ULRIC.

Je vous en conjure, pargnez-vous de nouvelles instances.

STRALENHEIM.

Mais, enfin, ne puis-je vous servir? Vous tes jeune, et de ce caractre
qui fait les hros: dou d'une grande beaut, brave, comme le tmoigne
assez l'existence dont je jouis encore; et sans doute, avec un extrieur
aussi prvenant, un courage aussi intrpide, vous devez intrieurement
sentir pour les jeux sanglans de Mars autant d'ardeur que vous en avez
mis  braver une mort obscure, pour en dfendre un tranger inconnu.
Vous tes n pour la guerre; moi-mme je l'ai faite: ma naissance et mes
services me donnent des droits, et des amis qui seront les vtres. Cet
instant de paix favorise peu, je l'avoue, les esprances de cette
nature; mais la guerre qui vient de cesser ne sera pas la dernire. Les
hommes ont l'esprit trop inquiet; et, aprs une lutte de trente ans, la
paix n'est qu'un armistice ou une petite guerre, comme aujourd'hui
chacune de nos forts pourrait l'attester. La guerre reprendra son
empire; et alors vous pourrez obtenir un grade, qui sera le prsage d'un
plus lev, et dont mon influence ne tardera gure  vous revtir. Ce
que je dis se rapporte  Brandebourg: je jouis de quelque crdit auprs
de l'lecteur; mais comme vous, en Bohme, je suis un tranger, et nous
sommes encore sur les frontires.

ULRIC.

Vous voyez, par mon costume, que je suis Saxon; mes services
appartiennent donc  mon souverain. Si je n'accepte pas votre offre, les
mmes sentimens qui vous portent  me les faire en sont la vritable
cause.

STRALENHEIM.

Comment! mais il y a usure de votre part! Je vous dois la vie, et vous
refusez le paiement des intrts de la dette pour en augmenter le
principal, au point de m'en accabler.

ULRIC.

Vous aurez droit de m'adresser ces reproches quand j'exigerai le
remboursement.

STRALENHEIM.

Eh bien, monsieur, puisque vous ne voulez pas.--Dites-moi, vous tes
noble de naissance?

ULRIC.

Je l'ai entendu dire  mes parens.

STRALENHEIM.

Vos actions le tmoignent. Puis-je demander votre nom?

ULRIC.

Ulric.

STRALENHEIM.

Celui de votre famille?

ULRIC.

Quand je serai digne d'elle, je la nommerai.

STRALENHEIM,  part.

C'est sans doute un Autrichien, qui, dans ces tems de troubles, n'ose se
prvaloir de sa naissance, sur ces frontires dangereuses et barbares,
o le nom de son pays est abhorr. (Haut  Fritz et Idenstein.) Eh bien,
messieurs, quel est le rsultat de vos recherches?

IDENSTEIN.

Assez bon, votre excellence.

STRALENHEIM.

Je puis donc croire que le voleur est pris?

IDENSTEIN.

Hum!--pas prcisment.

STRALENHEIM.

Souponn, du moins?

IDENSTEIN.

Oh! pour cela, trs-fort souponn.

STRALENHEIM.

Et qui peut-il tre?

IDENSTEIN.

Comment, vous ne le savez pas, monseigneur?

STRALENHEIM.

Et comment le saurais-je? j'tais profondment endormi.

IDENSTEIN.

Prcisment comme moi; et voil pourquoi je n'en puis savoir davantage
que votre excellence.

STRALENHEIM.

L'imbcille!

IDENSTEIN.

Mais si votre seigneurie, quand on la vole, ne peut reconnatre le
fripon; comment pourrai-je, moi qui ne suis pas vol, le dcouvrir dans
tant de monde? Dans la foule, n'en dplaise  votre excellence, votre
voleur regarde exactement comme les autres, ou plutt mieux encore: ce
n'est que sur la sellette, ou en prison, que les gens sages distinguent
 leurs traits les malfaiteurs; et je prends l'engagement de le
reconnatre, une fois qu'il sera pris, soit qu'on le dclare ou non
criminel.

STRALENHEIM,  Fritz.

Je t'en prie, Fritz; apprends-moi ce qu'on a fait pour dcouvrir le
coupable.

FRITZ.

Ma foi, monseigneur, fort peu de chose encore: on n'a que des soupons.

STRALENHEIM.

Indpendamment de la perte, qui, je l'avoue, m'affecte en ce moment-ci
par elle-mme, je souhaite, par des motifs d'intrt public, que l'on
parvienne  dcouvrir le drle. Un voleur assez habile pour avoir pu, au
travers de mes gens,  la suite de tant de chambres habites et
claires, parvenir jusqu' moi, ravir de l'or devant mes yeux  peine
ferms, mettrait bientt  sec votre commune, monsieur l'intendant.

IDENSTEIN.

Oui, monseigneur, s'il s'y trouvait quelque chose  prendre.

ULRIC.

De quoi donc s'agit-il?

STRALENHEIM.

Vous n'tes ici que de ce matin: on ne vous a pas dit que l'on m'et
vol la nuit dernire.

ULRIC.

J'entendis quelque rumeur de cela, en traversant les premires salles du
palais, mais je n'en retins rien de prcis.

STRALENHEIM.

C'est une aventure trange; l'intendant peut vous en donner les dtails.

IDENSTEIN.

Trs-volontiers. Vous voyez--

STRALENHEIM, avec impatience.

Diffrez votre rcit, jusqu' ce que vous soyez certain de la patience
de votre auditeur.

IDENSTEIN.

Il faut d'abord en faire l'preuve. Vous voyez--

STRALENHEIM, l'interrompant de nouveau, et s'adressant  Ulric.

En peu de mots, je m'tais assoupi sur une chaise, ayant devant moi une
cassette et de l'or (beaucoup plus que je n'en voudrais perdre). Un
habile homme eut l'art de mettre en dfaut, et mes propres domestiques,
et ceux de la maison, puis de s'emparer d'une centaine de ducats d'or,
que je serais ravi de retrouver: voil tout. Peut-tre voudrez-vous bien
ajouter  l'extrme reconnaissance que je vous dois dj, en me rendant
un service moins srieux, sans doute, mais grave encore: celui de
suppler  mon reste de faiblesse, et d'aider ces gens (qui me
paraissent bien lourds)  retrouver ce que l'on m'a pris.

ULRIC.

Trs-volontiers. Et sans perdre de tems--( Idenstein.) Approchez, mein
Herr!

IDENSTEIN.

Celui qui court n'avance pas loin, et--

ULRIC.

Et celui qui ne bouge, n'avance pas du tout. Allons, marchons, nous
parlerons en chemin.

IDENSTEIN.

Mais--

ULRIC.

Montrez-moi le chemin, et je vous rpondrai.

FRITZ.

Moi, je le ferai, monsieur, si son excellence le permet.

STRALENHEIM.

Oui, et emmenez avec vous ce vieil ne.

FRITZ.

Allons!

ULRIC.

Viens, vieil oracle, et explique-nous ton nigme!

(Il sort avec Idenstein et Fritz.)

STRALENHEIM, seul.

Voil un jeune homme actif, plein d'ardeur et de courage; beau comme
Hercule, avant le premier de ses travaux: un front o dj la pense
semble reposer, jusqu'au moment o son oeil tincelle en rpondant au
vtre. Je voudrais me l'attacher. Cet hritage vaut bien une lutte; et
j'aurai besoin auprs de moi de quelques esprits de cette trempe. Si je
ne suis pas homme  le cder sans rsistance, ceux qui s'lvent entre
moi et l'objet de mes dsirs ne sont pas d'un naturel plus conciliant.
L'enfant, dit-on, est plein de bravoure; mais il a jou le rle d'un
sot, en laissant  la fortune le soin de plaider sa cause. Bien.--Quant
au pre, aprs avoir t suivi  la piste, et pendant longues annes,
par la meute de mes chiens, il tait parvenu  me mettre en dfaut; mais
_ici_, je le _tiens_;--mieux encore.--Car c'est _lui_, tout semble me
l'assurer, tout, jusqu'aux rponses de ceux qui ne peuvent deviner le
motif de mes questions.--Oui, tout, dans cet homme, sa dmarche, le
mystre qui recouvre sa prsence, et l'poque de son arrive; les
indices qu'a donns l'intendant (car pour moi, je ne l'ai pas vue) de
l'air noble, quoiqu'tranger, de sa femme; de plus, l'antipathie que
nous prouvmes en nous voyant, semblables aux serpens et aux lions qui
sifflent et rugissent en se rapprochant, quand un secret instinct les
avertit de l'approche d'un ennemi mortel, dont ils ne peuvent songer 
faire leur proie; oui, tout le confirme  mon esprit. Il faut en venir
aux mains. Dans quelques heures, si les eaux ne sont pas trop enfles
(et le tems semble devoir les abaisser); je recevrai des ordres de
Francfort; je pourrai le mettre en sret dans quelque donjon, o force
lui sera de dclarer son nom et son tat rel. Offre-t-il la preuve
qu'il n'est pas celui que je cherche? le mal n'est pas grand. Il n'est
pas jusqu' ce larcin, si j'en excepte le besoin actuel, qui ne puisse
m'tre propice. Il est pauvre; il donne matire aux soupons:--il est
inconnu, et partant sans protecteur.--Nous n'avons, il est vrai, aucune
preuve de son crime; mais en peut-il prsenter de son innocence? En
toute autre circonstance, et si c'tait un homme indiffrent  ma
fortune, je porterais plutt mes soupons sur le Hongrois, dont
l'extrieur a quelque chose de dplaisant pour moi; et le seul, 
l'exception de l'intendant, de mes gens et de ceux du prince, qui ait eu
dans l'appartement un libre accs.

(Gabor entre.)

STRALENHEIM.

C'est vous, mon ami; comment vous portez-vous?

GABOR.

Comme ceux qui se portent toujours bien, quand ils ont soup et dormi,
n'importe comment.--Et vous, monseigneur?

STRALENHEIM.

Mieux partag en sant qu'en argent: mon gte, ici, semble devoir me
coter cher.

GABOR.

L'on m'a parl de votre perte; mais pour un homme de votre rang, c'est
une bagatelle.

STRALENHEIM.

Vous en parleriez autrement, si la perte vous touchait.

GABOR.

Je n'en ai jamais eu tant ( la fois) dans ma vie: je ne saurais donc en
dcider. Mais je venais vous chercher: vos messagers sont revenus sur
leurs pas:--je les ai devancs ici.

STRALENHEIM.

Vous!--Comment cela se fait-il?

GABOR.

Au point du jour, je m'avanais pour juger de l'abaissement des eaux;
car j'avais envie de continuer ma route. Vos courriers furent tous,
comme moi, dsappoints; et voyant qu'il ne faut pas songer  passer
outre, j'attends ici le bon plaisir de la rivire.

STRALENHEIM.

Que les drles n'y sont-ils noys! Comment n'ont-ils pas au moins tent
le passage? je le leur avais ordonn, quels que fussent les dangers.

GABOR.

Si votre ordre avait pu entr'ouvrir l'Oder, comme jadis la verge de
Mose entr'ouvrit la mer Rouge (difficilement plus rouge que les flots
orageux de la rivire), peut-tre se seraient-ils hasards.

STRALENHEIM.

Il faut que je voie par moi-mme: les drles! les esclaves!--mais ils
s'en repentiront.

(Stralenheim sort.)

GABOR, seul.

Allons, cours, mon cher baron, personnage ambitieux et goste! rsum
de toute la vaillante, noblesse de tous les preux chevaliers du bon
vieux tems. Hier, quand il tait aux abois, et qu'il se dbattait par la
fentre de sa voiture  demi submerge, il et donn les terres qu'il
peut avoir, et ce qu'il estime encore davantage, ses seize quartiers,
pour respirer une vessie pleine d'air; et dj le voil qui tempte
contre une douzaine de pauvres diables, qui, aussi, tiennent  leur vie!
Aprs tout, il a raison. Comment, morbleu, y tiennent-ils, quand un tre
pareil peut leur ordonner de la hasarder,  son plaisir?  le monde, le
monde! c'est une bien triste comdie!

(Gabor sort.)


SCNE II.

(Appartement de Werner, dans le palais.)

Entrent JOSPHINE et ULRIC.


JOSPHINE.

Reste, mon Ulric,--mon bien aim!--laisse-moi te regarder
encore.--Est-il bien vrai! aprs douze ans?

ULRIC.

Ma bonne mre!

JOSPHINE.

Oui, mon rve se trouve ralis!--Qu'il est beau! plus que tout ce que
j'esprais! Le ciel en soit lou; qu'il reoive les actions de
grce,--les larmes de joie d'une mre:--c'est bien l son ouvrage.--Dans
un pareil moment, tu nous arrives, non-seulement comme un fils, mais
comme un sauveur.

ULRIC.

Si vous disiez vrai, ma mre, la joie que j'prouve serait encore
double, et mon coeur pourrait enfin acquitter la dette de ma
reconnaissance: je ne dis pas de mon amour (dans tous les tems, vous en
avez t les objets les plus vifs).--Pardonnez-moi! il n'a pas dpendu
de moi d'abrger cette longue absence.

JOSPHINE.

Je le sais; mais je ne puis maintenant revenir  des ides tristes; je
doute mme si j'en ai jamais eu: tous mes transports actuels de joie les
ont cartes de ma mmoire.--Mon enfant!

(Entre Werner.)

WERNER.

Comment! encore de nouveaux trangers!

JOSPHINE.

Oh non! regardez-le! Qui voyez-vous?

WERNER.

Un jeune homme, et pour la premire fois--

ULRIC, s'agenouillant.

Depuis douze longues annes, mon pre!

WERNER.

 ciel!

JOSPHINE.

Il se trouve mal.

WERNER.

Non:--je suis mieux maintenant.--Ulric!

(Il l'embrasse.)

ULRIC.

Mon pre, Siegendorf!

WERNER, l'arrtant.

Silence, enfant! ces murs peuvent vous entendre.

ULRIC.

Eh bien! quand mme?--

WERNER.

Quand mme! mais nous parlerons de ceci; pour le moment, souviens-toi
que je ne dois tre, ici, connu que sous le nom de Werner. Allons,
encore une fois dans mes bras! Oui, je te vois, tel que j'aurais pu
tre, et ce que je n'ai pas t. Josphine! non, ce n'est pas la passion
d'un pre qui m'aveugle: si j'avais vu, au milieu des dix mille jeunes
gens les plus beaux, les traits de notre Ulric, c'est eux dont mon coeur
et dsir voir mon fils revtu.

ULRIC.

Et pourtant, vous ne m'avez pas reconnu!

WERNER.

Hlas! j'ai sur les yeux une espce de voile, qui me permet seulement de
distinguer, dans ceux que je vois, ce qui peut me les faire craindre et
har.

ULRIC.

Ma mmoire a mieux servi mes sentimens. Je ne vous ai pas un seul
instant publi. Combien de fois, dans les riches et nobles salles
de--(je ne le nommerai pas, vous pensez qu'il y aurait ici danger  le
faire); mais enfin, au milieu des pompeuses distractions de votre manoir
hrditaire, ai-je arrt mes yeux sur les montagnes de la Bohme,
pleurant de voir un jour de plus descendre sur vous et moi, sans que
nous ayons cess d'tre diviss par ces hauteurs inaccessibles. Enfin,
elles ne nous spareront plus.

WERNER.

Je n'en sais rien. Savez-vous que mon pre n'existe plus?

ULRIC.

 ciel! lui que j'avais laiss dans une si belle vieillesse; semblable 
ces chnes vermoulus qui bravent encore les lmens, et restent debout
au milieu des jeunes arbres victimes des temptes? Et il n'y a que trois
mois de cela.

WERNER.

Pourquoi l'aviez-vous quitt?

JOSPHINE, embrassant Ulric.

Pouvez-vous bien le demander; et n'est-il pas _ici_?

WERNER.

En effet, il a voulu rejoindre ses parens, et il les a retrouvs; mais
_comment_! et dans quelle situation!

ULRIC.

Tout ira mieux, maintenant. Nous n'avons qu' poursuivre notre route, 
faire connatre nos droits, ou plutt les vtres; car je vous remets
tout,  moins que mon grand-pre n'ait dispos de ses biens publics de
manire  me contraindre d'en accepter la succession en mon propre nom,
et pour la forme. Mais j'espre mieux; et tout, sans doute, reviendra 
vous seul.

WERNER.

N'avez-vous pas entendu parler de Stralenheim?

ULRIC.

Je lui ai sauv la vie hier mme. Il est ici.

WERNER.

Ainsi vous avez sauv la vie du serpent dont le venin nous frappera
tous.

ULRIC.

Vous parlez en nigmes. Qu'a de commun avec nous ce Stralenheim?

WERNER.

Tout. C'est lui qui rclame notre patrimoine; notre parent loign,
notre plus proche ennemi.

ULRIC.

Jusqu' prsent, je n'avais pas entendu son nom. Le comte, il est vrai,
parlait quelquefois d'un parent qui, dans le cas o sa race viendrait 
manquer, pourrait avoir quelque droit  sa succession; mais jamais il
n'avait devant moi dsign ses titres.--Et que nous importe, aprs tout?
ses droits tombent devant les ntres.

WERNER.

Oui,  Prague; mais ici, il peut tout. Il a environn ton pre de
piges, auxquels celui-ci n'a, jusqu' prsent, chapp que par hasard,
et malgr lui.

ULRIC.

Vous connat-il personnellement?

WERNER.

Non; mais il a sur ma personne de violens soupons, qui l'ont trahi la
dernire nuit; et peut-tre n'est-ce qu' ses restes d'incertitude que
je dois ma libert momentane.

ULRIC.

Je pense que vous vous trompez (excusez cette expression), Stralenheim
n'est pas ce que vous le jugez, ou, s'il est tel, il me doit bien
quelque chose pour ce que j'ai fait et ce que je fais encore. Je lui ai
sauv la vie, il a donc en moi toute confiance; de plus, on l'a vol
depuis qu'il est ici: tranger, malade, il est incapable par lui-mme de
rechercher le vilain qui l'a drob; je lui promis de le faire pour lui,
et c'est justement l'affaire qui m'avait amen ici. Mais en recherchant
l'or d'un autre, j'ai trouv moi-mme tout mon trsor, vous, mes chers
parens!

WERNER, avec agitation.

Qui vous apprit  prononcer ce nom de vilain?

ULRIC.

Les communs larrons mritent-ils donc un nom plus noble?

WERNER.

Qui vous apprit ainsi  brler d'une empreinte infernale un tre que
vous ne connaissez pas?

ULRIC.

Ma conscience m'apprit toujours  juger un fripon d'aprs ses actes.

WERNER.

Et qui vous a dit, vous, fils que j'ai si long-tems cherch, et que j'ai
trouv pour mon malheur, qui vous a dit que je permettrais jamais  mon
fils de m'insulter?

ULRIC.

J'ai parl d'un vilain. Qu'y a-t-il de commun entre un pareil tre et
mon pre?

WERNER.

Tout; ce voleur est ton pre!

JOSPHINE.

Mon fils, ne le crois pas;--et cependant--la voix lui manque.

ULRIC, interdit regarde attentivement Werner, puis,  voix basse:

Et vous l'avouez?

WERNER.

Ulric! avant d'oser mpriser votre pre, apprenez  deviner et apprcier
les actions. _Jeune_,  peine entr dans la vie, inconsidr, et
d'ailleurs nourri au milieu du luxe, est-ce  vous qu'il appartient de
mesurer la force des passions ou les tentations de la misre?
Attendez--(peu de tems encore, l'instant viendra aussi rapide que la
nuit), attendez! jusqu' ce que vos esprances soient, comme les
miennes, entirement vanouies;--Jusqu' ce que la douleur et la honte
soient les htes insparables de votre demeure; la disette et la famine
les commensaux de votre table; le dsespoir le compagnon de votre
couche:--levez-vous alors, et jugez! Et, si jamais l'instant
arrivait,--si le serpent dont les replis envelopprent tout ce que vous
et les vtres ont de plus cher et de plus prcieux, se prsentait
assoupi devant vos pas;--si lui seul vous sparait du bonheur; si celui
qui ne vit que pour vous arracher votre nom, votre patrimoine, la vie
elle-mme, se trouvait  votre merci; si vous aviez pour conducteur le
hasard; pour manteau, les ombres de la nuit; dans vos mains un couteau;
autour de vous le sommeil, et votre ennemi lui-mme partageant un
assoupissement qui, ressemblant  la mort, semblait inviter  la lui
donner;--enfin, si cette mort seule et pu vous sauver... remerciez
alors le ciel si, comme moi, vous reculez, satisfait d'un lger
larcin!--Voil ce que j'ai fait.

ULRIC.

Mais--

WERNER, l'interrompant.

coutez-moi! je ne veux entendre la voix d'aucun homme:-- peine si
j'ose couter la mienne (suppos qu'elle soit encore mortelle).
coutez-moi! Vous ne connaissez pas l'homme dont je parle: il est vil,
trompeur et avare. Vous vous croyez prserv de tout danger par votre
jeunesse et votre bravoure; mais apprenez qu'il n'est personne  l'abri
du dsespoir, et qu'il en est peu  l'abri de la trahison.
Reprsentez-vous Stralenheim, mon plus grand ennemi; log dans un palais
de prince, couch dans un appartement de prince, tendu, assoupi devant
mon couteau! Un instant, un mouvement,--le moindre geste, et la terre se
refermait pour jamais sur lui, sur toutes mes craintes. Le fer tait
lev; il tait en ma puissance:--et pourtant je suis encore dans la
sienne. Vous-mme, n'y tes-vous pas galement? Qui vous dit que vous
lui soyez inconnu? Qui vous dit qu'il ne vous ait pas entran ici pour
vous exterminer, ou pour vous plonger, avec vos parens, dans un cachot?
(Il s'arrte.)

ULRIC.

Continuez,--continuez!

WERNER.

Quant  _moi_, il ne m'a jamais perdu de vue; il m'a poursuivi malgr
tous les changemens de tems, de noms, de fortune.--Pourquoi vous
pargnerait-il? Avez-vous plus d'habitude, plus d'exprience des hommes?
Il m'a circonvenu de piges; il a sem mes pas de reptiles que, dans ma
jeunesse, j'aurais pu disperser loin de moi; mais aujourd'hui, en les
frappant, je ne fais que ranimer leur venin. Seriez-vous plus patient,
Ulric? Ulric! il est des crimes dont les circonstances sont l'excuse; il
est des tentations que la nature ne peut matriser ou prvoir.

ULRIC le regarde d'abord, puis Josphine.

 ma mre!

WERNER.

Oui! je le pense aussi, vous n'avez plus de pre, j'en ai perdu le
titre; j'ai perdu mon fils, et je reste seul.

ULRIC.

Arrtez!

(Werner sort prcipitamment de la chambre.)

JOSPHINE,  Ulric.

Ne le suis pas avant que cet instant de passion soit pass. Crois-tu que
je ne le suivrais pas, si je pouvais lui faire quelque bien?

ULRIC.

Je vous obis, ma mre, quoiqu'avec peine; mais je ne commencerai pas
par un acte de dsobissance.

JOSPHINE.

Hlas! ton pre est bon. Ne le condamne pas d'aprs sa propre bouche, et
confie-toi plutt dans le tmoignage de celle qui vcut si long-tems
avec lui et pour lui. Tu n'as vu, de son coeur, que la surface;
l'intrieur t'offrira une foule d'excellentes qualits...

ULRIC.

Ainsi, mon pre n'aurait exprim que ses principes! Mais, ma mre, ne
les met-il pas en pratique?

JOSPHINE.

Il ne pense pas mme comme il parle. De longues annes de malheurs le
font quelquefois paratre tel que tu l'as vu.

ULRIC.

Expliquez-moi donc plus clairement les prtentions de Stralenheim, afin
que, si j'en trouve l'occasion, je puisse me trouver prt  lui
rpondre, ou du moins  vous arracher au danger prsent. Je vous
garantis ce dernier point;--mais que ne suis-je arriv quelques heures
plus tt!

JOSPHINE.

Que le ciel ne l'a-t-il voulu!

(Entrent Gabor, Idenstein et valets.)

GABOR,  Ulric.

Je vous cherchais, camarade. Voil donc ma rcompense!

ULRIC.

Que voulez-vous dire?

GABOR.

Par la mort! Ai-je vcu jusqu' prsent pour voir cela? ( Idenstein.)
Sans votre ge et votre stupidit--je--

IDENSTEIN.

Au secours! Ne levez pas la main;--toucher un intendant!

GABOR.

Ne va pas croire que je t'honore assez pour sauver ton cou du
ravenstone[4], en t'assommant moi-mme.

[Note 4: Le ravenstone (_Rabenstein_) est le gibet de l'Allemagne. On
l'appelle ainsi, par allusion aux corbeaux (_Raben_) qui s'y perchent.]

IDENSTEIN.

Je vous remercie du sursis; mais il y en a qui sont plus prs d'y tre
suspendus que moi-mme.

ULRIC.

Expliquez-moi le sujet de cette sotte querelle, ou--

GABOR.

En un mot donc, le baron a t vol, et c'est sur moi que ce respectable
personnage a daign fixer ses bienveillans soupons;--moi! qu'il n'avait
jamais vu avant la soire prcdente.

IDENSTEIN.

Vouliez-vous que j'eusse des soupons sur mes connaissances? Apprenez
que je vis en meilleure compagnie.

GABOR.

Tu seras bientt dans une plus convenable encore, dans la dernire o se
trouvent les hommes, parmi les vers! infernal dogue.

(Gabor se jette sur lui.)

ULRIC, se mettant entre eux.

Hol! pas de violence: il est vieux, dsarm,--soyez calme, Gabor.

GABOR, laissant Idenstein.

En effet, je suis un sot de me fcher parce qu'un sot me croit un
malhonnte homme; c'est un honneur pour moi.

ULRIC,  Idenstein.

Comment vous trouvez-vous?

IDENSTEIN.

Au secours!

ULRIC.

Mais ne vous ai-je pas secouru?

IDENSTEIN.

Tuez-le, j'en conviendrai.

GABOR.

Je suis calme...--il vivra.

IDENSTEIN.

Ce n'est pas comme vous: il y a des jugemens et des juges en Allemagne.
Le baron pourra dcider!

GABOR.

Vous soutient-il dans votre accusation?

IDENSTEIN.

Peut-on le demander!

GABOR.

Alors, la premire fois, il pourra bien se noyer avant que je m'expose
pour le tirer de l'eau. Mais le voici lui-mme.

(Stralenheim entre.)

GABOR, s'avanant vers lui.

Noble seigneur, me voici!

STRALENHEIM.

Eh bien! monsieur!

GABOR.

Me voulez-vous quelque chose?

STRALENHEIM.

Et que pourrais-je vous vouloir?

GABOR.

Vous le savez mieux que moi, si les flots d'hier n'ont pas submerg
votre mmoire; mais ne parlons pas de cela. Je parais devant vous,
accus en phrases trs-intelligibles, par votre intendant d'un vol
commis sur votre personne ou dans votre chambre.--Est-ce de vous que
viennent les soupons, ou de lui?

STRALENHEIM.

Je n'accuse personne.

GABOR.

Ainsi, vous m'acquittez, baron?

STRALENHEIM.

Je ne sais qui accuser, acquitter, ou mme souponner.

GABOR.

Mais, du moins, devriez-vous savoir _qui_ l'on ne doit pas souponner.
J'ai t insult,--bless par ces valets; je rclame justice de vous:
sachez leur apprendre leur devoir. Ils devaient chercher parmi eux le
coupable. Mais, en un mot, si quelqu'un m'accuse, que ce soit du moins
un homme digne, comme moi, de ce nom: je suis votre gal.--

STRALENHEIM.

Vous?

GABOR.

Oui, monsieur; votre suprieur mme pour quelque chose que vous savez:
mais je poursuis. Je ne demande pas sur quelles preuves, sur quels _on
dit_ vous vous fondez; je sens assez le prix de ce que j'ai fait, et ce
que vous me devriez, pour avoir au moins attendu vos rcompenses, si
j'avais t dsireux de votre or, au lieu de me payer moi-mme. Je sais
encore qu'en supposant que je fusse le fripon que l'on cherche, je
venais de vous rendre un service assez signal pour vous dtourner de me
poursuivre jusqu' la mort, si vous ne prfriez vous couvrir de honte,
et fltrir les couleurs de votre cusson. Mais je demande justice de
votre dloyal serviteur; et j'exige de vos lvres un formel dsaveu de
son insolence. C'est l ce que vous devez  un inconnu, qui ne veut rien
de plus de vous, et qui ne devait pas craindre d'avoir jamais  vous en
demander autant.

STRALENHEIM.

Ce ton semble attester votre innocence.

GABOR.

Par la mort! qui oserait en douter? si non des infmes qui ne la
connurent jamais.

STRALENHEIM.

Vous mettez  cela une ardeur extrme, monsieur.--

GABOR.

Faut-il rester de glace, devant l'insolence des valets et de leur
matre?

STRALENHEIM.

Ulric, vous connaissez cet homme: je l'ai vu dans _votre_ compagnie.

GABOR.

Nous vous avons vu dans l'Oder; et nous aurions d vous y laisser.

STRALENHEIM.

Recevez mes remerciemens, monsieur.

GABOR.

Je les ai mrits; mais je mriterais peut-tre ceux des autres,  plus
juste titre, si je vous avais abandonn  votre sort.

STRALENHEIM.

Ulric, vous connaissez cet homme?

GABOR.

Pas plus que vous, s'il n'atteste pas mon honneur.

ULRIC.

Je puis attester votre bravoure, et mme, autant que le permet notre
lgre connaissance, votre honneur.

STRALENHEIM.

Alors, je suis satisfait.

GABOR, avec ironie.

Trs-facilement, il me semble. Quel charme se trouve-t-il dans cette
attestation, que la mienne ne prsente pas?

STRALENHEIM.

J'ai dit simplement que _moi_, j'tais satisfait,--non pas que vous
fussiez absous.

GABOR.

Encore! suis-je ou non accus?

STRALENHEIM.

Il suffit! vous tmoignez trop d'insolence. Si les circonstances et le
soupon gnral sont contre vous, est-ce donc ma faute? et n'est-ce pas
assez que je n'aie pas voulu mettre en question votre crime ou votre
innocence?

GABOR.

Monseigneur! monseigneur! c'est l un pur jeu de mots, une misrable
quivoque. Vos doutes, et vous le savez bien, sont, pour tout ce qui
vous entoure, une conviction;--vos regards sont une voix
accusatrice;--votre front soucieux une sentence. Vous abusez de votre
autorit sur moi;--mais, prenez-y garde, vous ne connaissez pas celui
que vous essayez d'avilir.

STRALENHEIM.

Est-ce une menace?

GABOR.

Moins grande que votre insulte. Vous m'avez inflig la plus lche
injure, et j'y rponds par un avertissement loyal.

STRALENHEIM.

Je veux bien avouer que je vous doive quelque chose; mais vous paraissez
dispos  m'acquitter vous-mme.

GABOR.

Ce n'est pas du moins avec votre or.

STRALENHEIM.

Non; mais par vos insultes multiplies. ( Idenstein et  ses gens.) Ne
tourmentez pas cet homme davantage, et laissez-le continuer sa route.
Adieu, Ulric!

(Sortent Stralenheim, Idenstein et domestiques.)

GABOR, les suivant.

Je ne vous quitte pas, et--

ULRIC, l'arrtant.

Restez.

GABOR.

Qui prtendrait me retenir?

ULRIC.

Votre propre raison, un moment de rflexion.

GABOR.

Dois-je donc supporter pareille insulte?

ULRIC.

Bah! nous sommes toujours forcs de subir l'arrogance de quelque tre
plus lev que nous-mmes.--Le plus grand ne peut lutter contre Satan,
et le plus humble est sans force contre ses reprsentans sur la terre.
Je vous ai vu braver les lmens, et supporter des prils capables de
faire muer ce ver  soie.--Comment pouvez-vous maintenant vous irriter
de quelques mots, et d'une faible injure?

GABOR.

On pourra impunment me traiter de voleur? Si l'on m'accusait d'tre un
bandit des bois, je pourrais le souffrir: il y a chez lui quelque chose
de brave; mais aller prendre l'argent d'un homme endormi!--

ULRIC.

Ainsi donc, vous ne seriez pas coupable?

GABOR.

Ai-je bien entendu? _vous_ aussi!

ULRIC.

Ce n'est qu'une question.

GABOR.

Si le juge me l'adressait, je lui rpliquerais: Non!--mais  vous, voici
comme je dois rpondre.

(Il tire son pe.)

ULRIC, l'imitant.

De tout mon coeur.

JOSPHINE.

Au secours! au secours!-- ciel! un assassinat ici.

(Elle sort en poussant des cris.--Gabor et Ulric se battent. Gabor est
dsarm au moment ou rentrent Stralenheim, Josphine, Idenstein.)

JOSPHINE.

Dieu puissant! il n'est pas bless.

STRALENHEIM,  Josphine.

_Qui_, n'est pas bless?

JOSPHINE.

Mon--

ULRIC, l'arrtant d'un regard expressif, et se tournant ensuite vers
Stralenheim.

L'un ni l'autre! il n'y a pas de mal de fait.

STRALENHEIM.

Quelle est donc la cause de tout ce bruit?

ULRIC.

_Vous_, baron, je suppose; mais comme les effets n'en sont pas 
dplorer, je ne vous en fatiguerai pas.--Gabor! voici votre pe; et
quand,  l'avenir, vous la tirerez, que ce ne soit pas contre vos
_amis_.

(Ulric prononce ces derniers mots  demi-voix, et cependant avec
emphase.)

GABOR.

Je vous remercie moins de la vie que vous me laissez, que de votre
conseil.

STRALENHEIM.

Ici doivent s'arrter tous les dbats.

GABOR, prenant son pe.

Ils le sont. Ulric! vous m'avez offens par vos soupons malveillans,
plus que par votre pe; et j'aimerais mieux voir cette dernire dans
mon sein, que les premiers dans le vtre. Je pouvais supporter les
absurdes conjectures de ce noble:--l'ignorance et les prjugs injurieux
sont ceux de ses titres qu'il conservera plus long-tems mme que ses
terres;--mais cependant je puis lui apprendre ce qu'il est.--Vous, vous
m'avez vaincu; j'ai t aveugl par mon emportement, lorsque j'ai pu
esprer de dsarmer celui que j'avais dj vu affronter de plus grands
dangers que ceux de cette arme. Quoi qu'il en soit, nous pourrons encore
nous rejoindre,--mais comme vrais amis.

(Gabor sort.)

STRALENHEIM.

Je ne me contiens plus. Ce dernier outrage,  la suite de son insulte;
son crime, peut-tre, ont effac tout le mrite de l'aide qu'il se vante
de m'avoir porte, et dont seul vous devriez vous prvaloir. Ulric! vous
n'tes pas bless?--

ULRIC.

Je n'ai pas une gratignure.

STRALENHEIM,  Idenstein.

Intendant, prenez vos mesures pour vous assurer de ce drle: je rvoque
mes premiers ordres. On l'enverra  Francfort, duement escort, aussitt
que la rivire pourra le permettre.

IDENSTEIN.

S'assurer de lui! il a encore son pe, et il a l'air de savoir s'en
servir. D'ailleurs, il sait son mtier;--et moi, je suis bourgeois: je
ne sais pas me battre.

STRALENHEIM.

Sot! N'avez-vous pas parmi vos vassaux une douzaine de dogues que vous
puissiez mettre  ses trousses? Sortez! et que l'on coure aprs lui.

ULRIC.

Baron! je vous en prie.

STRALENHEIM.

Je ne veux rien entendre: je dois tre obi.

IDENSTEIN.

Fort bien; si cela est possible.--Allons, marchez, vassaux! Je suis
votre chef;--et je vous avertirai quand vous pourrez le saisir. Un
habile gnral ne doit jamais exposer sa vie prcieuse.--Tout, en effet,
ne dpend-il pas d'elle? J'aime beaucoup cet article des lois
militaires.

(Idenstein sort avec la suite.)

STRALENHEIM.

Approchez, Ulric.--Que faisait ici cette femme? Ah!... maintenant je la
reconnais: c'est la femme de l'tranger qu'ils appellent, je crois,
Werner.

ULRIC.

Oui, tel est son nom.

STRALENHEIM.

En vrit! n'est-ce pas l, belle dame, votre mari apparent?

JOSPHINE.

Que lui veut-on?

STRALENHEIM.

Rien,--pour le moment. Mais, Ulric, je voudrais vous parler seul.

ULRIC.

Je vais me retirer avec vous.

JOSPHINE.

Non, non: vous tes ici le dernier venu, vous devez disposer de tous les
appartemens. ( part, en s'en allant,  Ulric.) Sois prudent;--songe 
tout ce qu'un mot pourrait compromettre.

ULRIC,  Josphine.

Ne craignez rien.--

(Josphine sort.)

STRALENHEIM.

Ulric, je puis, je l'espre, me confier  vous. Vous m'avez sauv la
vie; et les bienfaits de ce genre exigent une confiance sans bornes.

ULRIC.

Parlez.

STRALENHEIM.

Des circonstances mystrieuses, et d'ailleurs trop compliques pour que
je puisse vous les rappeler en ce moment, ont rendu cet homme mon
adversaire, et peut-tre mon ennemi mortel.

ULRIC.

Quel homme? le Hongrois Gabor?

STRALENHEIM.

Non:--ce Werner, dont le nom est emprunt comme le costume.

ULRIC.

Comment cela se pourrait-il? c'est le plus pauvre des pauvres.--La ple
maladie creuse encore en ce moment ses joues: c'est un homme abandonn
du monde entier.

STRALENHEIM.

Peu importe ce qu'il souffre. Mais s'il est l'homme que je souponne (et
tout, autour de nous, confirme mes inquitudes), il faut s'assurer de
lui avant la fin du jour.

ULRIC.

En quoi tout cela peut-il m'intresser?

STRALENHEIM.

J'ai dpch  Francfort, vers le gouverneur, mon ami,--pour en obtenir
une escorte (comme, d'aprs un ordre de l'lecteur de Brandebourg, j'ai
le droit d'en requrir); mais ces maudites eaux arrtent toute
communication, et peuvent encore nous retarder de quelques heures.

ULRIC.

Le fleuve commence  baisser.

STRALENHEIM.

 la bonne heure.

ULRIC.

Mais qu'ai-je  faire en tout cela?

STRALENHEIM.

Aprs avoir risqu votre vie pour moi, vous ne pouvez rester indiffrent
 ce qui m'est d'un plus grand intrt que la vie mme, dont je vous
suis redevable.--Ayez donc les yeux sur _lui_! le personnage m'vite,
parce qu'il devine que je l'ai reconnu.--Observez-le, comme vous feriez
l'ours sauvage, qui, rduit aux abois, retournerait contre vous:--comme
lui, il faut que cet homme soit immol.

ULRIC.

Et la raison?

STRALENHEIM.

Il se trouve entre moi et un hritage magnifique. Oh! si vous l'aviez
vu, Ulric! mais, plus tard!

ULRIC.

Je l'espre bien aussi.

STRALENHEIM.

C'est le plus riche de la riche Bohme: les ravages de la guerre l'ont
pargn. Il est tellement prs de Prague, la ville imprenable, que le
glaive et le feu l'ont  peine touch; et maintenant, grce  cet
avantage et  ceux qu'il doit  sa propre valeur, il prsente un revenu
double de tous les royaumes loigns ou contigus que la guerre a
dvasts.

ULRIC.

Vous en parlez exactement.

STRALENHEIM.

Oui.--Et si vous le pouviez voir, vous en conviendriez;--mais, comme
j'ai dit,--plus tard!

ULRIC.

J'en accepte l'augure.

STRALENHEIM.

Exigez alors de ce domaine et de moi une rcompense digne de tous les
deux, et des services signals que nous vous aurons dus, pour toujours,
moi et les miens.

ULRIC.

Et ce pauvre homme, malade, indigent, abandonn; cet tranger gar se
trouve donc plac entre vous et ce paradis!--( part) comme Adam, entre
le diable et le sien.

STRALENHEIM.

Vous l'avez dit.

ULRIC.

Mais, n'y a-t-il pas droit?

STRALENHEIM.

Droit! nullement. Un prodigue dshrit, dont toutes les actions, depuis
vingt ans, ont t, pour sa famille, autant d'injures; qui, surtout, a
fait un mariage disproportionn, et n'a pas rougi de vivre au milieu de
bourgeois, de marchands et de juifs!

ULRIC.

Il a donc une femme?--

STRALENHEIM.

Que vous rougiriez d'appeler votre mre. Vous l'avez vue, celle qu'il
_appelle_ sa femme.

ULRIC.

Et ne l'est-elle pas?

STRALENHEIM.

Pas plus qu'il n'est votre pre.--C'est une Italienne, fille d'un
proscrit, qui partage sa misre et sa tendresse touchante.

ULRIC.

Ainsi, ils n'ont pas d'enfans?

STRALENHEIM.

Il y a, ou il y avait un btard que le vieux grand-pre (la vieillesse
est toujours bizarre) avait recueilli comme pour ranimer la chaleur de
son sein,  l'instant o les glaces de l'ge le poussaient vers la
tombe. Mais le magot n'embarrasse plus mon chemin;--il s'est sauv,
personne ne sait o; et mme il se prsenterait, que ses prtentions
seraient trop misrables pour tre coutes.--Eh bien! pourquoi
souriez-vous?

ULRIC.

De vos vaines terreurs. Un pauvre diable, pour ainsi dire dans vos
filets,--un enfant d'une naissance incertaine,--voil ce qui pouvante
un grand seigneur!

STRALENHEIM.

On a tout  craindre, quand on a tout  conqurir.

ULRIC.

Oui; et on doit faire quelque chose pour le conserver ou l'obtenir.

STRALENHEIM.

Vous avez touch la vritable corde; vous lisez dans mon coeur: je puis
donc compter sur vous.

ULRIC.

Il est dj trop tard pour en douter.

STRALENHEIM.

Surtout qu'une folle compassion, ne touche pas votre coeur, car
l'extrieur de cet homme est bien fait pour l'exciter.--C'est un
misrable; et il aurait pu, aussi bien que l'autre, tre souponn du
vol, si les circonstances ne l'excusaient pas; car il habite trop loin
de l, et dans une chambre qui n'a, sur la mienne, aucune issue. Puis, 
dire la vrit, j'ai trop haute opinion d'un sang alli au mien, pour
supposer qu'il pt descendre  une telle infamie. Ajoutez qu'il a t
soldat, bon soldat, quoique des plus intraitables.

ULRIC.

Et ceux-l, monseigneur, nous le savons par notre exprience, ne pillent
jamais avant d'avoir t la vie  ceux dont ils deviennent ainsi les
hritiers et non les voleurs. Les morts, privs de sentiment, n'ont rien
 perdre, et l'on ne peut rien leur drober; leurs dpouilles sont un
legs: voil tout.

STRALENHEIM.

Allons donc! vous plaisantez. Mais revenons  cet homme. Puis-je compter
que vous aurez l'oeil sur lui, et que vous me donnerez avis du premier
mouvement qu'il fera pour se cacher ou s'enfuir?

ULRIC.

Vous pouvez tre sr que vous-mme ne sauriez le garder avec plus
d'empressement que je ne le ferai moi-mme.

STRALENHEIM.

Par l, vous vous assurerez  jamais mon dvouement et ma
reconnaissance.

ULRIC.

C'est aussi ce que j'espre.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.



ACTE III.


SCNE PREMIRE.

(Chambre du mme palais,  laquelle aboutit le passage secret.)

Entrent WERNER et GABOR.


GABOR.

Je vous ai dit ce qu'il en tait, monsieur; si donc il vous plat de
m'accorder un refuge pour quelques heures, tant mieux; sinon,--je
tenterai fortune ailleurs.

WERNER.

Et comment, malheureux comme je le suis, pourrais-je offrir un abri au
malheur?--Jamais daim poursuivi par les chasseurs n'a mieux senti que
moi-mme la privation d'un lieu couvert.

GABOR.

Ou lion bless celle d'un frais repaire;--il me semble,  votre regard,
que vous seriez assez tent de revenir sur vos pas pour entr'ouvrir les
entrailles du chasseur.

WERNER.

Ah!

GABOR.

Je ne cherche pas  le deviner, dispos, comme je le suis,  faire la
mme chose. Mais voulez-vous me seconder? Comme vous, je suis
opprim,--comme vous, pauvre,--dshonor--

WERNER, vivement.

Qui vous a dit que je fusse dshonor?

GABOR.

Personne: je ne _vous_ le dis mme pas. Votre pauvret est le dernier
point de comparaison que j'aie prtendu tablir entre nous. Mais _moi_,
je suis dshonor,--et, je puis ajouter, sans l'avoir mrit plus que
vous.

WERNER.

Encore moi!

GABOR.

Ou tout autre honnte homme. Que diable avez-vous? Sans doute, vous ne
me croiriez pas capable d'une action aussi basse?

WERNER.

Non, non,--certainement.

GABOR.

Enfin, voil un homme d'honneur! Quant aux autres, ce jeune muguet,--ce
stupide intendant, cet pais seigneur,--tous me souponnent, et
pourquoi? parce que je suis le plus mal vtu et le plus obscur d'eux
tous. Et cependant, si le fond d'un verre rclamait de nous une entire
franchise, mon ame craindrait moins de paratre au grand jour que la
leur. Mais enfin,--vous tes pauvre et sans secours,--plus encore que
moi-mme--

WERNER.

Qui vous l'a dit?

GABOR.

Vous avez raison. Eh bien! je rclame un asile de celui dont je suppose
la complte indigence; si vous la niez, sans doute je pourrai compter
sur votre secours. Vous qui semblez avoir prouv toutes les amertumes
de la vie, vous savez bien, par exprience, que tous les trsors du
Nouveau-Monde, dont l'Espagnol est si fier, ne tenteront jamais l'homme
qui pse dans la mme balance leur valeur et la sienne propre,  moins
que leur acquisition (car je suis moins que tout autre en position de la
ddaigner) ne fasse peser sur lui le plus lger cauchemar.

WERNER.

O prtendez-vous en venir?

GABOR.

O j'en suis venu: je croyais parler trs-clairement. Vous n'tes pas le
voleur, n'est-ce pas?--moi non plus:--Eh bien! comme de braves gens,
nous devons nous entr'aider.

WERNER.

Monsieur, nous sommes dans un monde damn.

GABOR.

L'autre l'est galement, suivant le rcit des prtres (et nul doute
qu'ils ne le connaissent mieux que nous); c'est pourquoi j'aime encore
mieux celui-ci.--Je suis peu curieux du sort des martyrs, surtout avec
une pitaphe de voleur sur ma tombe. Je ne vous demande qu'un logement
d'une nuit; demain matin j'irai reconnatre le fleuve, et, comme la
colombe, voir si les eaux sont baisses.

WERNER.

Baisses! Est-ce qu'on peut l'esprer?

GABOR.

On le pourrait vers le milieu du jour.

WERNER.

Nous pourrons donc nous sauver?

GABOR.

tes-_vous_ aussi en danger?

WERNER.

La pauvret l'est toujours.

GABOR.

Je le sais par une longue exprience. Voulez-vous promettre d'allger la
mienne?

WERNER.

Votre pauvret?

GABOR.

Non:--vous ne me semblez pas possder le remde d'une pareille maladie;
mais je parle du danger que je cours. Vous avez un toit, et je n'en ai
pas: je demande simplement un refuge.

WERNER.

 la bonne heure; aussi bien, comment un malheureux tel que moi
aurait-il de l'or?

GABOR.

Ce ne serait pas du moins par des moyens honntes,  parler franchement;
et cependant, je souhaiterais presque que vous eussiez celui du baron.

WERNER.

Osez-vous insinuer?

GABOR.

Quoi?

WERNER.

Faites-vous attention  qui vous parlez?

GABOR.

Non; et ce n'est gure mon usage. (On entend du bruit au dehors.) Mais
coutez! les voil qui viennent.

WERNER.

Qui donc?

GABOR.

L'intendant et sa meute d'hommes, sur mes traces. Je les aurais attendus
de pied ferme; mais c'est en vain qu'on demanderait justice  de tels
instrumens. O me rfugier? montrez-moi quelque place... Je vous le
proteste, par tout ce qu'il y a de plus sacr, je suis innocent.
Mettez-vous un instant  ma place.

WERNER,  part.

Juste ciel! ton enfer n'est pas d'un autre monde. Mais suis-je bien
encore en vie?

GABOR.

Vous tes mu, je le vois; et cela vous honore. Un jour, je pourrai
reconnatre ce service.

WERNER.

N'tes-vous pas un espion de Stralenheim?

GABOR.

Moi! mais quand je le serais, que viendrais-je pier en vous? Et
cependant, en me rappelant les questions frquentes qu'il m'a adresses
sur vous et votre femme, je pourrais concevoir quelques soupons; mais
vous savez mieux,--comment et pourquoi, moi, je suis son ennemi mortel.

WERNER.

_Vous_?

GABOR.

Oui, aprs la manire dont il a reconnu le service que je contribuai 
lui rendre, je ne puis tre que son ennemi; et, si vous n'tes pas de
ses amis, vous me prterez assistance.

WERNER.

De tout mon coeur.

GABOR.

Mais par quel moyen!

WERNER, montrant l'ouverture secrte.

Il y a ici une secrte issue; rappelez-vous bien que le hasard me l'a
fait dcouvrir, et que je n'en profite que pour vous sauver.

GABOR.

Ouvrez-la; je n'en userai que dans cette intention-l.

WERNER.

Je l'ai trouve comme je vous le dis: elle conduit,  travers des murs
intrieurement creuss (assez pais pour offrir de longues routes
circulaires, sans rien perdre de leur force ou de leur rgularit), 
travers des salles profondes et des recoins obscurs, jusqu' je ne sais
o. Mais il ne faut pas que vous avanciez: donnez-m'en votre parole.

GABOR.

C'est inutile. Comment pourrais-je avancer dans l'obscurit,  travers
un labyrinthe de troues gothiques et inconnues?

WERNER.

Sans doute. Mais qui peut deviner o cette issue peut conduire? je
l'ignore (remarquez-le bien). Mais qui peut savoir si elle ne conduirait
pas jusqu' l'appartement de votre ennemi? Ces galeries taient
disposes d'une manire si bizarre, par nos anctres, dans les anciens
tems de la Germanie! Alors, il s'agissait moins de se dfendre des
lmens, que de ses plus proches voisins. Ne vous aventurez donc pas
au-del des deux premiers escaliers; si vous le faites (bien que je ne
les aie jamais outrepasss), je ne rponds pas de ce que vous pourrez
rencontrer.

GABOR.

J'en rponds pour moi. Mille remerciemens!

WERNER.

Vous trouverez, de l'autre ct, cette ouverture plus reconnaissable; et
quand il vous conviendra de revenir, le panneau s'ouvrira au plus lger
toucher.

GABOR.

Entrons.--Adieu!

(Il disparat par le secret panneau.)

WERNER, seul.

Qu'ai-je fait? hlas! qu'_avais-je_ fait auparavant, pour concevoir
maintenant des craintes? Ah! plutt, que ce soit pour moi une sorte
d'allgement, d'avoir sauv l'homme dont la perte pouvait assurer mon
salut.--Les voici! cherchant ailleurs ce qu'ils ont devant les yeux.

(Entrent Idenstein et autres.)

IDENSTEIN.

Comment! il n'est pas ici? Il a donc disparu au travers des sombres
vitraux gothiques, sous la pieuse aide des saints reprsents sur les
fentres jaunes et rouges. Voyez le soleil clairer, en se couchant de
mme qu'en se levant, les longues barbes perles, les croix de pourpre,
les crosses d'or, les capuchons et les bras croiss, les heaumes, les
armures laces, les longues pes, et toutes ces figures fantastiques:
braves chevaliers et pieux ermites, dont quelques pans de cristal
prservent seuls la ressemblance et la gloire; et dont chaque bouffe de
vent semble proclamer que leur fragilit est gale  celle de toute
autre vie et de toute autre gloire. Quoi qu'il en soit, notre homme a
disparu.

WERNER.

Qui cherchez-vous?

IDENSTEIN.

Un fripon.

WERNER.

Pourquoi donc aller si loin?

IDENSTEIN.

Nous recherchons celui qui a vol le baron.

WERNER.

tes-vous sr de l'avoir devin?

IDENSTEIN.

Aussi sr que vous tes ici; mais de quel ct s'est-il enfui?

WERNER.

Qui?

IDENSTEIN.

Celui que nous cherchons.

WERNER.

Vous voyez qu'il n'est pas ici.

IDENSTEIN.

Nous l'avions cependant suivi jusqu' cette chambre. Seriez-vous son
complice? ou si vous pratiquez la magie noire?

WERNER.

La magie que je pratique est la franchise: c'est la plus obscure de
toutes, pour bien des hommes.

IDENSTEIN.

Il se pourrait que j'eusse plus tard une ou deux questions  vous faire;
mais, en ce moment, il nous faut poursuivre les traces de l'autre.

WERNER.

Vous feriez mieux de commencer maintenant  me questionner: je puis bien
ne pas toujours avoir la mme patience.

IDENSTEIN.

Eh bien! je voudrais savoir, en bonne vrit, si vous tes rellement
l'homme que cherche Stralenheim?

WERNER.

Insolent! N'avez-vous pas dit qu'il n'tait pas ici?

IDENSTEIN.

Oui, quant  l'_un_; mais il en est un autre dont il suit la trace avec
plus de chaleur, et qu'il poursuivra bientt peut-tre au nom d'une
autorit suprieure  la sienne et  la mienne. Mais, allons! cherchez,
mes amis! vous tes en dfaut.

(Idenstein sort avec ses gens.)

WERNER.

Dans quel abme m'a prcipit ma triste destine! Et c'est une action
infme qui, seule, aura pu m'arracher  de plus grands malheurs! Loin de
moi, dmon perscuteur! cesse de siffler dans mon sein! Tu viens trop
tard! je ne veux rien avoir  faire avec le sang.

(Entre Ulric.)

ULRIC.

Je vous cherchais, mon pre.

WERNER.

N'y a-t-il aucun danger?

ULRIC.

Non. Stralenheim ignore tous les liens qui nous unissent; et bien
plus,--il m'a choisi pour pier vos actions, persuad que je lui tais
entirement acquis.

WERNER.

Je n'ose le croire: c'est un nouveau pige qu'il nous dresse  tous
deux, pour prendre en mme tems le fils et le pre.

ULRIC.

Je ne puis m'arrter  chaque misrable crainte, et broncher sur tous
les doutes qui viennent, tels que des ronces, embarrasser vos pas. Il
faut les traverser, comme le ferait un villageois dsarm, et-il mme
les jambes nues, s'il apercevait tout d'un coup un loup affam dans le
bois o il travaille. On prend les grives avec des lacets, mais non les
aigles; nous les viterons, ou nous saurons bien les rompre.

WERNER.

Indiquez-moi donc le moyen.

ULRIC.

Ne pouvez-vous le deviner?

WERNER.

Non.

ULRIC.

J'en suis surpris. Votre esprit n'en eut-il pas au moins la _pense, la
dernire nuit_.

WERNER.

Je ne vous entends pas.

ULRIC.

Nous ne pourrons donc jamais nous entendre! Mais, pour changer
d'entretien--

WERNER.

Vous voulez dire pour le _poursuivre_; car il s'agit de notre salut.

ULRIC.

En effet; j'accepte votre correction. Je vois plus clairement quelle est
notre position actuelle, et toutes ses consquences. Les eaux baissent;
dans quelques heures arriveront les mirmidons qu'il a mands de
Francfort; vous resterez leur prisonnier, quelque chose de pis
peut-tre; et moi, enfant dclar btard, par suite des artifices de ce
baron, je lui abandonnerai mes droits.

WERNER.

Maintenant, votre remde. Je pensais  m'chapper par le moyen de cet or
maudit; mais je n'ose plus m'en servir, le montrer, ni mme le regarder.
Je crois y voir mon crime pour lgende, et non pas le titre de la
monnaie. Au lieu de la figure du souverain, il me semble reconnatre ma
propre tte enveloppe de serpens, dont les sifflets font entendre  la
foule assemble ces mots: _Regardez: c'est un voleur_!

ULRIC.

Gardez-vous, pour le moment du moins, de vous en servir; mais prenez cet
anneau.

(Il lui donne un anneau.)

WERNER.

Un brillant! c'tait celui de mon pre.

ULRIC.

Et, comme tel, il vous appartient. Vous pouvez, avec lui, emprunter 
l'intendant ses chevaux et sa vieille calche, afin de poursuivre, vous
et ma mre, votre route au lever du soleil.

WERNER.

Et vous, que nous avons retrouv depuis un instant, nous vous
laisserions encore au milieu du danger?

ULRIC.

N'ayez pas la moindre crainte. Elles seraient fondes si nous
disparaissions ensemble; car, par l, nous dcouvririons nos
intelligences. Les eaux ne sont trs-leves que dans la direction de
Francfort; ainsi, elles nous favorisent compltement. La route de
Bohme, bien que difficile, n'est pas impraticable; et quand vous aurez
quelques heures d'avance, les gens qui tenteront de vous poursuivre
trouveront les mmes difficults que vous-mmes: une fois  la
frontire, vous tes sauvs.

WERNER.

Mon noble enfant!

ULRIC.

Arrtez! pas de transports: nous pourrons nous y abandonner dans le
chteau de Siegendorf! Ne montrez pas d'or: prsentez le brillant 
Idenstein, (je connais l'homme, et je l'ai jug). Vous y trouverez un
double avantage: Stralenheim a perdu de l'or, et non pas des pierreries;
ainsi, le diamant ne peut lui appartenir; et puis, celui qui le possde
ne peut gure tre souponn d'avoir ravi la monnaie du baron, puisqu'en
changeant son bijou il lui tait facile de trouver plus d'argent que
n'en a perdu Stralenheim la nuit dernire. Ne soyez pas trop timide en
lui adressant votre demande, sans pourtant y mettre de l'arrogance; et
Idenstein vous servira sans hsiter.

WERNER.

Je suivrai en tout vos instructions.

ULRIC.

J'aurais voulu vous pargner cet ennui; mais si j'avais paru prendre
intrt  votre sort, si j'avais surtout sacrifi en votre faveur un
diamant, on aurait tout devin.

WERNER.

Mon ange gardien! ce moment me fait oublier tous mes anciens malheurs.
Mais que feras-tu aprs notre dpart?

ULRIC.

Stralenheim ignore mme que je vous connaisse. Je veux rester un jour ou
deux prs de lui pour prvenir tous ses doutes, et puis, je rejoindrai
mon pre.

WERNER.

Pour ne plus le quitter?

ULRIC.

Je l'ignore; mais du moins nous rejoindrons-nous encore une fois.

WERNER.

Mon fils! mon ami,--mon unique enfant, mon seul sauveur! Oh! je t'en
conjure,--ne me hais pas!

ULRIC.

Moi! har mon pre!

WERNER.

Oui; mon pre me hassait, pourquoi pas mon fils?

ULRIC.

Votre pre ne vous connaissait pas comme je vous connais.

WERNER.

Tes paroles sont autant de serpens. Tu me connais, dis-tu? Si tu es
sincre, tu ne me connais pas; car je ne suis pas, en ce moment,
moi-mme. Cependant (ne me hais pas), je le serai bientt.

ULRIC.

_J'attendrai_. Cependant, croyez-moi, tout ce qu'un fils peut faire pour
ses parens, je le ferai.

WERNER.

Je le vois, et je le sens dj; cependant, je sens aussi--que vous me
mprisez.

ULRIC.

Pourquoi vous mpriserais-je?

WERNER.

Voulez-vous me forcer  rappeler ma honte?

ULRIC.

Non: je l'ai approfondie ainsi que vous; mais n'en parlons pas
davantage, ou du moins oublions-la pour ce moment. Votre faute a
redoubl tout ce qu'avait de difficile la situation de notre famille, et
ses inimitis secrtes contre celle de Stralenheim. C'est _lui_,
maintenant, qu'il s'agit de battre. J'avais indiqu _un_ moyen.

WERNER.

C'est le seul, et je l'embrasse comme j'embrasse mon fils, qui, dans le
mme jour, a _sauv_ son pre et lui-mme.

ULRIC.

Oui, vous serez sauv: cela doit nous suffire. La prsence de
Stralenheim en Bohme serait-elle un obstacle  vos droits, dans le cas
o nous parviendrions jusque dans nos domaines?

WERNER.

Certainement, dans l'tat actuel des choses; le premier occupant a
cependant pour lui, comme c'est l'usage, le principal avantage, surtout
quand il est du sang le plus proche.

ULRIC.

_Sang_!! c'est un mot d'acception diverse: celui qui coule dans les
veines; celui qu'on en fait sortir:...--comme il pourrait arriver, dans
le cas o ceux du mme _sang_ (ainsi parle-t-on) auraient entre eux la
mme animosit que jadis les frres Thbains. Lorsqu'une partie de ce
_sang_ est corrompue, il suffit d'en tirer quelques onces pour purifier
le reste.

WERNER.

Je ne saisis pas votre pense.

ULRIC.

Cela se peut,--et mme devrait tre,--et cependant...--mais ne perdons
pas de tems: il faut que cette nuit vous partiez; vous et ma mre.
L'intendant s'approche: sondez-le avec le diamant; il pntrera au fond
de son ame vnale, comme le plomb au fond de la mer; il en rapportera la
vase, la boue et ce qu'elle renferme de plus sale, comme le plomb
encore, quand, imprgn d'une matire visqueuse, il revient annoncer
l'approche et le danger des cueils. Ici, la cargaison est riche; il
faut passer la ligne  tems. Adieu! nous n'avons pas un instant 
perdre. Mais, avant de nous quitter, votre _main_, mon pre!--

WERNER.

Laisse-moi t'embrasser!

ULRIC.

On pourrait nous observer: dissimulez vos sentimens pour aujourd'hui, et
laissez croire que nous sommes ennemis.

WERNER.

Maudit celui dont les artifices touffent les plus doux et les plus
lgitimes sentimens de nos coeurs, et dans un moment semblable, encore!

ULRIC.

Oui, maudissez-le:--cela vous fera du bien. Voici l'intendant.

(Entre Idenstein.)

ULRIC.

Matre Idenstein, quel est le rsultat de vos recherches? Avez-vous
attrap notre drle?

IDENSTEIN.

Non, par ma foi!

ULRIC.

Eh bien, il y en a d'autres  foison: dans une autre chasse vous aurez
plus de bonheur. O est le baron?

IDENSTEIN.

Rentr dans son appartement; et, maintenant que j'y pense, il demande
aprs vous, avec toute l'impatience d'un grand seigneur.

ULRIC.

Il faut satisfaire  l'instant tous ces illustres personnages, comme si
nous tions autant de coursiers aiguillonns par l'peron. Il est fort
heureux qu'ils aient aussi des chevaux; car, s'ils n'en avaient pas, ils
forceraient, je crois, les hommes  traner leurs chariots, comme
autrefois, dit-on, les rois tranaient celui de Ssostris.

IDENSTEIN.

Quel tait ce Ssostris?

ULRIC.

Un vieux Bohmien,--un gyptien couronn.

IDENSTEIN.

gyptien, Bohmien, c'est tout un; car on leur donne l'un et l'autre
nom. Aurait-il t un de ces gens-l?

ULRIC.

C'est ainsi que je l'entendais; mais je dois vous laisser. Votre
serviteur, intendant.--Werner! c'est, je crois, votre nom? serviteur!

(Il sort.)

IDENSTEIN.

Voil un garon de bonne mine et d'esprit! comme il a l'usage du monde!
Vous le voyez, monsieur, il met chacun  sa place: il observe les
prsances naturelles.

WERNER.

Je m'en aperois; et j'applaudis  son discernement comme au vtre.

IDENSTEIN.

C'est bien,--c'est trs-bien: je vois que vous connaissez aussi ce que
vous tes; pour moi, je vous avoue cependant que je ne le connais pas
encore.

WERNER, montrant l'anneau.

Cela peut-il claircir vos doutes?

IDENSTEIN.

Comment!--Qu'est-ce? un diamant!

WERNER.

Il est  vous,  une condition.

IDENSTEIN.

 moi! parlez!

WERNER.

C'est que vous me permettrez, dans la suite, de le racheter trois fois
ce qu'il vaut: c'est une bague de famille.

IDENSTEIN.

De famille! de la _vtre_! un diamant! je suis tout interdit.

WERNER.

Il faut aussi que vous me procuriez, une heure avant la chute du jour,
tous les moyens de quitter cet endroit.

IDENSTEIN.

Mais n'est-il pas faux? Laissez-moi l'examiner: oui, c'est bien un
diamant, par toutes les gloires clestes.

WERNER.

Allons! je me confie  vous; vous deviniez sans doute que j'tais d'une
naissance suprieure  mon apparente fortune?

IDENSTEIN.

Je n'oserais le dire, quoique ce joyau plaide bien en votre faveur; car
c'est le vritable indice d'un sang noble.

WERNER.

J'ai d'importantes raisons qui me font dsirer de continuer mon voyage
sans tre connu.

IDENSTEIN.

Alors, _vous tes_ donc l'homme que Stralenheim recherche?

WERNER.

Je ne le suis pas, mais on me pourrait prendre pour lui; et cette erreur
me causerait, en ce moment, autant d'embarras que, plus tard, elle en
causerait au baron:--or, c'est pour viter ce double inconvnient, que
je veux prvenir tout malentendu.

IDENSTEIN.

Que vous soyez ou non l'homme qu'il cherche, ce n'est pas mon affaire;
d'ailleurs, qu'obtiendrai-je jamais de ce fier et vaniteux seigneur,
qui, pour quelques pices d'argent, met sur pied tout le pays, et ne
parle pas d'une rcompense prcise? Mais ce diamant! que je le regarde
encore!

WERNER.

Admirez-le  votre aise;  la chute du jour, il est  vous.

IDENSTEIN.

 merveilleuse tincelle! prfrable  la pierre des philosophes,
puisqu'elle est la pierre de toute la philosophie elle-mme. OEil radieux
de la mine, voie lacte de l'ame, vritable ple magntique vers lequel
se dirigent tous les coeurs comme autant d'aiguilles aimantes! Esprit
flamboyant de la terre, qui, plac sur le diadme des rois, inspire plus
d'envie que la pnible majest dont ils sont redevables  leur sceptre,
et qui, pour tre rehausse, a besoin du sang de milliers d'hommes!
Est-il bien vrai que tu m'appartiennes? Je suis donc dj devenu un
petit roi, un bienheureux alchimiste, un habile magicien, qui, sans
avoir vendu mon ame, ai trouv le moyen de commander au diable?--Mais
venez, Werner, ou qui que vous soyez.

WERNER.

Continuez  me donner ce nom; plus tard vous pourrez me connatre sous
un titre plus illustre.

IDENSTEIN.

Oui, je vois en toi, sous un humble costume, je reconnais l'esprit  qui
j'ai si long-tems rv.--Viens, je te servirai, tu seras libre comme
l'air, et en dpit des eaux; sortons d'ici, je te prouverai que je suis
honnte (oh! le beau joyau!) On te fournira, Werner, tant de moyens de
fuir, que je dfierais le plus rapide oiseau de te dpasser, quand tu
serais un limaon. Encore une fois, laisse-moi l'admirer. J'ai, dans le
commerce de Hambourg, un frre de lait, habile connaisseur en pierres
prcieuses.--Combien de carats peut-il valoir? Allons, Werner, je te
donnerai les moyens de voler, si tu veux.

(Ils sortent.)


SCNE II.

(L'appartement de Stralenheim.)

STRALENHEIM et FRITZ.


FRITZ.

Mon cher matre, tout est prt.

STRALENHEIM.

Je n'ai pas envie de dormir, et pourtant il faut me coucher. Je devrais
dire reposer; mais je sens sur mon coeur je ne sais quel poids, trop
lourd pour comporter la veille, trop lger pour permettre le sommeil.
C'est comme un de ces nuages dont l'obscurit intercepte les rayons du
jour, mais qui tardent  se rsoudre en pluie, et restent suspendus
entre la terre et le ciel; tels encore qu'un levain d'envie entre deux
hommes--Jetons-nous sur l'oreiller...

FRITZ.

Je souhaite que vous y reposiez bien.

STRALENHEIM.

Oui, je sens que je dois reposer, et je le crains.

FRITZ.

Pourquoi le craindre?

STRALENHEIM.

Je l'ignore; et ma crainte s'accrot de la difficult que j'prouve  la
justifier;--mais c'est une vaine terreur. A-t-on, comme je l'avais
souhait, chang les serrures de cette chambre? L'accident de la nuit
dernire rendait cette prcaution ncessaire.

FRITZ.

Certainement; on l'a fait, conformment  vos ordres, sous mes yeux et
ceux du jeune Saxon qui vous sauva la vie. Je crois me rappeler que son
nom est Ulric.--

STRALENHEIM.

Vous _croyez_! orgueilleux valet! De quel droit osez-vous suspecter
votre mmoire, quand elle devrait tre empresse, heureuse et fire, de
retenir le _nom_ du sauveur de votre matre, et de le rpter chaque
jour afin de mieux comprendre vos devoirs  l'gard de ma
personne--Sortez! Vous _croyez_? vraiment! Vous qui restiez sur le
rivage  pousser des cris et  scher vos vtemens, tandis que
j'expirais, et que cet tranger, bravant la violence du torrent, me
faisait renatre pour le remercier et vous mpriser davantage. Vous
_croyez_!--et vous avez peine  rappeler son nom! Mais je ne veux pas
perdre plus long-tems avec vous mes paroles. Vous m'veillerez de bonne
heure.

FRITZ.

Bonsoir, monseigneur; j'espre que la nuit renouvellera vos forces et
ranimera votre sant.


SCNE III.

(Le passage secret.)


GABOR, seul.

Quatre,--cinq,--six! Je compte les heures comme une sentinelle
d'avant-poste. Cette voix sourde du tems est toujours sinistre; et quand
elle signale des plaisirs, on dirait encore que chaque tintement les
diminue ou les touffe; c'est un glas perptuel, mme quand il rsonne
pour un mariage. Alors, chaque coup nous ravit une illusion; on le
prendrait pour le chant funraire de l'amour, enseveli sans espoir de
rveil sous le tombeau que la possession lui creuse; toutefois l'avidit
des enfans porte frquemment une oreille ravie au son qui leur rvle le
trpas de vieux parens.--J'ai froid;--je n'y vois, pas;--j'ai souffl
dans mes doigts;--j'ai compt vingt fois mes pas, et je n'en ai pas
moins choqu de ma tte une cinquantaine de points anguleux.--J'ai
soulev parmi les rats et les chauves-souris une insurrection gnrale;
et grce  leur maudit trottement et au bruissement de leurs ailes je
puis  peine saisir un autre bruit.--Ah! une lumire! elle est loigne
(autant que je puis, dans l'obscurit, mesurer la distance); mais elle
brille comme au travers d'une fente ou d'un trou de serrure du ct
qu'il m'est interdit de franchir; je n'en avancerai pas moins, par
curiosit; la lumire loigne d'une lampe est un vnement dans un
antre comme celui-ci. Fasse le ciel qu'elle ne me conduise vers aucun
objet capable de me tenter; ou, dans tous les cas, puisse ce mme ciel
m'aider  l'obtenir ou l'abandonner.--Toujours le mme clat! Quand ce
serait l'toile de Lucifer, ou le diable lui-mme, entour de sa lueur
infernale, je ne pourrais me dterminer 
m'arrter.--Doucement!--parfaitement bien! J'ai doubl le coin;--comme
cela!--Non.--Bien! nous approchons. Encore un angle obscur:--nous en
sommes quittes.--Un instant.--Mais si j'allais trouver un danger plus
grand que celui auquel je viens d'chapper?--Peu importe; il sera
imprvu, et les dangers nouveaux, comme les nouvelles matresses,
portent avec eux un charme magntique: poursuivons donc; il en sera ce
qu'il pourra.--J'ai ma dague qui, dans tous les cas, saura bien me
protger.--Brle toujours,  toi, faible lumire! tu es mon attrayant
feu follet.--Bien! bien! mon invocation a t comprise: elle fait son
effet.

(La toile tombe.)


SCNE IV.

(Un jardin.)

Entre WERNER.


WERNER.

Il me serait impossible de dormir;--et puis l'heure approche: tout est
prt. Idenstein a tenu sa parole; la voiture nous attend  la porte de
la ville, et sous les premiers arbres de la fort. Les dernires toiles
commencent  plir, et pour la dernire fois mes yeux s'arrtent sur ces
horribles murailles. Oh! jamais, jamais je ne les oublierai. J'entrai
dans leur enceinte, pauvre, mais non dshonor; et je les quitte avec
une tache qui, si elle pargne mon nom, psera toujours sur mon coeur.
Imprissable ver rongeur, dont le dard ne cdera pas  toute l'opulence
qui m'est promise, aux honneurs,  la souverainet des Siegendorf. Il
faut que je trouve un moyen de restitution qui puisse soulager  demi ma
conscience; mais comment, sans risquer d'tre dcouvert?--Il le faut
cependant. J'y songerai ds l'instant que je natrai  la scurit.
L'excs de la misre m'a conduit  cette trange bassesse; le repentir
en doit allger la gravit. Non, je ne veux rien avoir de Stralenheim,
bien qu'il ait tout voulu me ravir, terres, libert, existence.--Et
cependant, il dort! aussi profondment, peut-tre, qu'un enfant;
envelopp dans de riches couvertures, sur des coussins molleux,
semblables  ceux...--coutons! Quel est ce bruit? Encore! les branches
frmissent; j'entends plusieurs lourdes pierres tomber de la terrasse.
(Ulric saute en bas de la terrasse.) Ulric! ah! toujours le bien venu;
et dans ce moment, trois fois le bien venu! Cette sollicitude filiale--

ULRIC.

Arrtez! avant de nous rapprocher, dites-moi--

WERNER.

Pourquoi ces tranges regards?

ULRIC.

Est-ce mon pre que je vois? ou bien--

WERNER.

ULRIC.

Un assassin?

WERNER.

Malheureux ou insens!

ULRIC.

Rpondez, rpondez, si vous tenez  votre vie ou  la mienne!

WERNER.

 quoi faut-il rpondre?

ULRIC.

tes-vous ou n'tes-vous pas l'assassin de Stralenheim?

WERNER.

Je ne fus jamais l'assassin de personne. Que prtendez-vous?

ULRIC.

_Cette_ nuit, n'avez-vous pas (comme la nuit prcdente) suivi le
passage secret? ne pntrtes-vous pas de _nouveau_ dans la chambre de
Stralenheim? et ne l'avez-vous pas--(Il s'arrte.)

WERNER.

Poursuivez.

ULRIC.

_Tu_ de votre main?

WERNER.

Grand Dieu!

ULRIC.

Vous tes donc innocent? Mon pre est innocent! Embrassez-moi!
Oui,--votre ton,--vos yeux:--oui, oui.--Cependant, dites-le moi.

WERNER.

Si jamais j'ai pu concevoir une pareille pense; ou si, quand elle s'est
prsente, je ne l'ai pas repousse avec effroi dans l'enfer;--si jamais
elle se fit jour un moment dans mon coeur oppress,  travers
l'irritation qui le dvorait:--puisse le ciel tre interdit  mes
esprances comme  mes yeux!

ULRIC.

Mais Stralenheim est mort.

WERNER.

Cela est horrible: j'en suis effray.--Mais qu'ai-je de commun avec cet
vnement?

ULRIC.

Il n'y a pas de serrure force; il n'y a de traces de violence que sur
son corps. Une partie de ses propres gens est en alarme; mais, en
l'absence de l'intendant, j'ai pris sur moi le soin d'avertir la police.
Il est certain qu'on a pntr dans sa chambre. Excusez-moi, si la
nature--

WERNER.

Oh! mon enfant! quelle fatalit horrible et inexplicable s'attache
obstinment sur notre maison!

ULRIC.

Mon pre, je vous absous! Mais le monde vous jugera-t-il de mme? et les
juges, dans le cas o-- moins que, par votre faute, vous ne
prveniez...

WERNER.

Non! je ne les viterai pas. Qui oserait me souponner?

ULRIC.

Vous tes sr de n'avoir pas eu d'htes, de visiteurs,--aucune ame
vivante enfin, auprs de vous,  l'exception de ma mre?

WERNER.

Ah! le Hongrois!

ULRIC.

Il est parti; il a disparu avant le soleil couchant.

WERNER.

Non, je l'ai cach prcisment dans cette fatale galerie.

ULRIC.

Eh bien, je l'y retrouverai. (Ulric s'loigne.)

WERNER.

Il est trop tard: il a quitt le palais avant moi. J'ai trouv le
panneau secret ouvert, ainsi que les portes de la salle o il se trouve
plac. J'ai pens qu'il n'avait song qu' profiter du silence et du
moment favorable, pour esquiver les mirmidons d'Idenstein, dont les
aboiemens l'avaient poursuivi le jour prcdent.

ULRIC.

Et vous avez referm le panneau!

WERNER.

Oui; mais non sans un secret effroi, et tout en reprochant  ce
malheureux tranger l'imprvoyance qu'il avait montre, en laissant
entr'ouvert, au risque de me perdre, l'asile que je lui avais offert.

ULRIC.

Vous tes sr de l'avoir ferm?

WERNER.

Trs-sr.

ULRIC.

Cela est bien; mais il et t mieux de ne pas le transformer en une
caverne de--(Il s'arrte.)

WERNER.

De voleurs, penses-tu dire? Je le mrite, et je le souffrirai; mais
non--

ULRIC.

Non, mon pre; ne parlons plus de cela: ce n'est pas l'heure. Songez,
non pas  de faibles crimes, mais  prvenir la consquence de plus
graves. Pourquoi avez-vous cru devoir prter votre appui  ce Gabor?

WERNER.

Pouvais-je faire autrement? C'tait un homme poursuivi par mon plus
grand ennemi; dshonor par mon propre crime; victime de _ma_ scurit;
implorant, pour un refuge de quelques heures, l'asile mme, premire
cause de notre commun malheur. Et-il t un loup enrag, pouvais-je, en
pareille circonstance, le livrer  ceux qui le poursuivaient?

ULRIC.

Et c'est en loup qu'il vous a rcompens. Mais il est trop tard...--il
faut que vous partiez avant l'aube du jour. Je resterai ici pour
dcouvrir la trace du meurtrier, si cela est possible.

WERNER.

Mais ma disparition soudaine va veiller le soupon; et leur offrir deux
victimes, au lieu d'une, si je restais: le Hongrois fugitif, qui semble
le meurtrier, et--

ULRIC.

Qui _semble_?--Quel autre donc pourrait-ce tre?

WERNER.

Ce n'est pas _moi_, quels que soient vos nouveaux doutes.--Vous, mon
_fils_,--vous doutez encore de moi!--

ULRIC.

Vous doutez bien de lui, du fugitif?

WERNER.

Enfant! depuis que moi-mme j'ai pntr dans l'abme du crime (non
pourtant d'un pareil crime), depuis que j'ai vu l'innocent poursuivi 
ma place, il m'est bien permis d'hsiter  condamner le coupable
lui-mme. Votre coeur est libre encore; il montre une vertueuse
impatience ds qu'il s'agit d'accuser des apparences; et l'ombre de la
vertu elle-mme semble lui rvler un crime, par cela seul que la
lumire est douteuse.

ULRIC.

Si telles sont mes dispositions, que seront donc celles du genre humain,
qui ne vous connat pas, ou ne vous a connu que pour vous opprimer?
Gardez-vous d'en courir les chances. Fuyez,--je saurai tout arranger.
Idenstein, dans son intrt, dans celui de son diamant, gardera le
silence; il est d'ailleurs complice de votre fuite; et puis,--

WERNER.

Fuir! Laisser mon nom sous le poids de la mme infamie que celui du
Hongrois! l'exposer mme comme appartenant au plus pauvre,  subir seul
l'opprobre rserv aux assassins!--

ULRIC.

Misres! Ne songez  rien qu'aux domaines, aux chteaux de nos pres,
objets de tant de regrets et de si longues esprances. De quel _nom_
parlez-vous? Vous n'en laissez pas ici; celui que vous portez est faux.

WERNER.

Je l'avoue; mais encore ne voudrais-je pas le laisser grav en caractre
de sang dans la mmoire des hommes, mme des hommes de cet endroit
perdue.--D'ailleurs, des recherches--

ULRIC.

Je saurai prvenir tous les dangers qui pourraient vous menacer.
Personne ici ne vous connat comme hritier de Siegendorf. Si Idenstein
vous souponne, ce n'est qu'un _soupon_, et le soupon d'un sot; sa
sottise aura d'ailleurs assez d'emploi, et l'inconnu Werner fera, chez
lui, place  des considrations personnelles. Les lois (si jamais lois
ont rgi ce village) sont toutes, aprs une guerre gnrale de trente
ans, oublies, ou suspendues, ou  peine exhumes de la poussire dont
le droit de la guerre les avait couvertes. Stralenheim, quoique noble,
n'a d'autre recommandation ici que son titre,--sans terres, sans
influence,  l'exception de celle qui est morte avec lui. Peu d'hommes
laissent quelque souvenir une semaine aprs leurs funrailles, sinon
grce  des parens dont les intrts le rveillent: ce n'est pas ici le
cas; il est mort isol, inconnu;--une tombe solitaire, ignore comme ces
dserts, prive d'un cusson, est tout ce qu'il aura et ce dont il
manque encore. Si je dcouvre l'assassin, tant mieux;--sinon;
croyez-moi, toute la suite de ces misrables valets pourra bien pousser
des cris autour de sa cendre, comme ils firent autour de lui lorsqu'il
se noyait dans l'Oder; mais aucun d'eux ne hasardera, pour le venger, le
petit doigt. Partez! partez! mais ne rpondez pas. Voyez! les toiles
sont presque toutes vanouies, et le crpuscule commence  traverser la
noire chevelure de la nuit. Pardonnez, pardonnez si je suis aussi
pressant; c'est votre fils qui vous parle; votre fils si long-tems
perdu, si tardivement retrouv.--Allons prvenir ma mre, avanons
doucement et avec prcaution, et laissez-moi le soin du reste. Je
rponds de l'vnement, pour ce qui _vous_ regarde; et c'est l le point
important, comme le plus sacr de mes devoirs. Nous nous retrouverons au
chteau de Siegendorf; c'est l que nous pourrons de nouveau dployer
nos glorieuses bannires. Ne songez qu' cela; rejetez sur moi toutes
les autres penses; la jeunesse me donne plus de ressources contre
elles.--Fuyez! et puisse votre vieillesse tre heureuse!--Je veux une
dernire fois embrasser ma mre; et que le ciel conduise vos pas!

WERNER.

Votre conseil est dict par la prudence;--mais est-il avou par
l'honneur?

ULRIC.

Sauver un pre est pour un fils le vritable point d'honneur.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.



ACTE IV.

SCNE PREMIRE.

(Le thtre reprsente une salle gothique, dans le chteau de
Siegendorf, auprs de Prague.)

Entrent ERIC et HENRICK, attachs  la maison du comte.


ERIC.

Ainsi, de meilleurs jours ont enfin lui; voici, dans ces murs, deux
choses depuis long-tems dsires: des matres nouveaux, des accens d'une
vive allgresse.

HENRICK.

Oui, quant  des _matres_. Ceux qui n'aspirent qu'aprs la nouveaut
pouvaient bien dsirer un changement, mme au prix d'une tombe; mais
quant aux ftes, il me semble que le vieux comte Siegendorf savait
exercer son hospitalit fodale aussi noblement que tout autre prince de
l'empire.

ERIC.

Quant au service de la table et  l'offre de la coupe vermeille, nous
l'avouons, il s'en acquittait fort bien; mais pour ce qui est des
plaisirs et des joyeux exercices, sans lesquels les meilleures sauces
semblent prives d'assaisonnement, nous en prouvions la disette, ou du
moins une trs-modeste jouissance.

HENRICK.

Le vieux comte redoutait le tumulte des ftes; tes-vous sr que
celui-ci l'aime?

ERIC.

Jusqu'ici il a fait aussi bien preuve de courtoisie que de bont; il a
su capter l'amour de tout le monde.

HENRICK.

Mais  peine si son rgne a dpass la lune de miel, car la premire
anne de souverainet est comme celle du mariage; plus tard nous
pourrons juger de ses dispositions relles et de son caractre.

ERIC.

Puisse le ciel nous le conserver! Puis, aprs lui, nous aurons son brave
fils, le comte Ulric.--Voil un chevalier!--Quel malheur que la guerre
ait cess.

HENRICK.

Et pourquoi?

ERIC.

Regardez-le, et vous vous rpondrez vous-mme.

HENRICK.

Il est bien jeune, il est beau et vigoureux comme un jeune tigre.

ERIC.

Je ne reconnais pas, dans cette comparaison, le vassal fidle.

HENRICK.

Mais le vassal sincre, peut-tre.

ERIC.

Je l'ai dit: c'est un malheur que la guerre ait cess. Dans les ftes,
qui peut-on comparer au comte Ulric, pour la noble fiert et cette
dignit qui, sans offenser personne, en impose  tout le monde? Dans les
violens exercices, qui sait comme lui manier l'pieu, attendre le
sanglier mortellement bless et frappant  droite et  gauche la meute
des chiens? Qui sait monter  cheval, porter sur le poing un faucon, ou
tenir l'pe comme lui? Quel panache a plus de nobles grces que le
sien?

HENRICK.

Aucun, je l'avoue. Mais ne craignez pas que la guerre se fasse trop
long-tems attendre: il est capable de la faire pour lui-mme, si dj il
ne l'a faite.

ERIC.

Que voulez-vous dire?

HENRICK.

Vous ne pouvez nier que les gens dont il s'entoure (et peu d'entre eux
sont ns dans ses domaines) ne soient de ce genre de valets qui--(Il
s'arrte.)

ERIC.

Eh bien?

HENRICK.

Qui ont chapp aux dangers de la guerre que vous aimez tant; car,
semblable  bien d'autres mres, ses plus mauvais enfans sont ceux
qu'elle gte le plus.

ERIC.

Ce n'est pas le cas ici. Ils ont tous l'air de braves compagnons, tels
que les aimait le vieux Tilly.

HENRICK.

Et qui aimait Tilly? Demandez-le aux bourgeois de Magdebourg;--ou qui
aimait Wallenstein?--Ils sont alls--

ERIC.

Reposer; mais pour combien de tems? c'est ce que l'on ne pourrait dire.

HENRICK.

Je souhaite qu'ils nous fassent partager quelque chose de leur repos. La
contre, qui n'a de la paix que les apparences, est dsole par je ne
sais quels brigands:--ils font des courses la nuit, et disparaissent
avec le soleil; mais ils laissent aprs eux une dsolation comparable
aux effets de la plus _ouverte_ guerre.

ERIC.

Mais le comte Ulric,--qu'a tout cela de commun avec lui?

HENRICK.

Avec _lui_! mais il--pourrait les prvenir. Vous le reprsentez comme
amant de la guerre; que ne la fait-il donc  ces maraudeurs?

ERIC.

Vous pourriez le lui demander vous-mme.

HENRICK.

J'aimerais autant demander au lion pourquoi il ne se nourrit pas de
lait.

ERIC.

Mais le voici qui vient.

HENRICK.

Diable! au moins gardez-vous de parler.

ERIC.

Pourquoi devenez-vous si ple?

HENRICK.

Ce n'est rien;--mais, je vous en conjure, silence!

ERIC.

Je le garderai sur ce que vous m'avez dit.

HENRICK.

Je vous assure que je ne voulais rien dire: c'tait une plaisanterie, et
voil tout. Et s'il en et t autrement, l'on sait qu'il va pouser
l'aimable baronne Ida de Stralenheim, l'hritire du dernier baron; et
l'on ne peut douter qu'elle n'adoucisse la duret que les dernires
guerres intestines ont jete dans tous les caractres, surtout dans ceux
qui naquirent au milieu d'elles, furent bercs, pour ainsi dire, sur les
genoux de l'homicide, et arross d'un baptme de sang. Silence, je t'en
prie, sur tout ce que je t'ai dit.

(Entrent Ulric et Rodolph.)

HENRICK.

Bonjour, comte!

ULRIC.

Bonjour, mon brave Henrick. Eric, tout est-il prt pour la chasse?

ERIC.

Les chiens sont accoupls  l'entre de la fort; les vassaux dj
battent les buissons, et le tems est de bon augure. Faut-il donner le
signal  la suite de votre excellence? Quel coursier voulez-vous monter?

ULRIC.

Le brun, Walstein.

ERIC.

Je crains qu'il ne soit pas encore remis des courses de lundi. La noble
chasse, monseigneur! vous en avez frapp quatre de votre main.

ULRIC.

En effet, bon Eric; j'oubliais.--Je prendrai donc le gris, le vieux
Ziska; il n'est pas sorti depuis quinze jours.

ERIC.

On va sur-le-champ le garnir. De combien de vassaux immdiats serez-vous
escort?

ULRIC.

Sur cela, je m'en rapporte  Weinbourg, notre cuyer.

(Eric sort.)

ULRIC.

Rodolph!

RODOLPH.

Monseigneur.

ULRIC.

Nous avons de mauvaises nouvelles de--(Rodolph montre du doigt Henrick.)
Eh bien, Henrick, que faites-vous-l?

HENRICK.

J'attends vos ordres, monseigneur.

ULRIC.

Allez donc vers mon pre, prsentez-lui mes devoirs, et informez-vous
s'il aurait quelque chose  me dire avant mon dpart.

(Henrick sort.)

ULRIC.

Rodolph, nos amis ont prouv un chec sur les frontires de Franconie,
et le bruit court que l'on doit fortifier la colonne envoye contre eux.
Je ne puis tarder  les rejoindre.

RODOLPH.

Attendez de nouveaux et de plus srs avis.

ULRIC.

Telle est mon intention.--En vrit, ce malheur ne pouvait tomber dans
un tems plus inopportun pour tous mes projets.

RODOLPH.

Vous aurez de la peine  donner une excuse suffisante de votre dpart au
comte votre pre.

ULRIC.

Oui; mais la situation prcaire de notre domaine, dans la Haute-Silsie,
justifiera et pourra dissimuler mon voyage. En attendant, pendant que
nous serons  la chasse, vous runirez les quatre-vingts hommes qui ont
Wolff pour chef;--vous les ferez marcher par les forts, vous savez?

RODOLPH.

Aussi bien que la nuit o nous--

ULRIC.

Nous en reparlerons aprs avoir couru une seconde fois les mmes
hasards, et avec le mme succs. Quand vous serez arrivs, vous donnerez
cette lettre  Rosenberg. (Il lui donne une lettre.) Ajoutez de vive
voix, que je lui envoie ce faible renfort, sous votre conduite et celle
de Wolff, comme l'avant-coureur de mon arrive: parlez-lui de la peine
que j'ai eue  les loigner, dans un moment o mon pre aime 
s'entourer d'un bon nombre de vassaux, et quand la cloche va donner le
signal de mon mariage, de ses ftes, en un mot, de toutes les sottises
qui accompagnent ordinairement l'absurde sottise conjugale.

RODOLPH.

Je pensais que vous aimiez la jeune et noble Ida.

ULRIC.

Je ne m'en dfends pas; mais il n'en faut pas conclure que je prtende
lier mes jeunes et glorieuses annes, si fugitives, si impatientes de
contrainte, avec la ceinture d'une dame, ft-ce mme de Vnus.--Je
l'aime comme doivent tre aimes les femmes, sincrement et sans
partage.

RODOLPH.

Et pour toujours?

ULRIC.

Je le pense; car je n'aime rien qu'elle.--Mais je n'ai pas le tems de
m'arrter  ces hochets de tendresse: nous avons  faire de grandes
choses avant peu. loigne-toi rapidement, cher Rodolph!

RODOLPH.

 mon retour, cependant, je trouverai la baronne Ida transforme en
comtesse Siegendorf.

ULRIC.

Peut-tre. Mon pre le dsire, et srieusement cela est d'une bonne
politique; cette union avec le dernier rejeton de la branche rivale,
d'un seul coup, rconcilie l'avenir et jette un voile sur le pass.

RODOLPH.

Adieu!

ULRIC.

Arrte encore:--il vaut mieux demeurer ensemble jusqu' l'ouverture de
la chasse. Nous nous quitterons ensuite, toi, pour suivre mes
instructions.

RODOLPH.

Fort bien; mais pour revenir--ce fut un trait de vritable bont, chez
le comte votre pre, d'envoyer chercher,  Koenigsberg, cette belle
orpheline, et de la recevoir comme sa fille.

ULRIC.

Bont surprenante; en gard surtout  l'ancienne haine qui, jusqu'alors,
divisait les deux familles.

RODOLPH.

Le dernier baron mourut d'une fivre, n'est-ce pas?

ULRIC.

Et comment pourrais-je le savoir?

RODOLPH.

J'ai entendu murmurer qu'il y avait eu dans sa mort quelque chose
d'trange, et que mme on savait  peine le lieu o elle tait arrive.

ULRIC.

C'tait quelque village obscur sur la frontire de Saxe ou de Silsie.

RODOLPH.

N'a-t-il donc pas laiss de testament,--quelques mots d'adieux?

ULRIC.

Je n'tais ni son notaire, ni son confesseur: je ne saurais donc le
dire.

RODOLPH.

Ah! voici madame Ida.

(Entre Ida Stralenheim.)

ULRIC.

Vous tes matinale, mon aimable cousine!

IDA.

Je le suis trop, cher Ulric, si je vous interromps. Pourquoi
m'appelez-vous donc _cousine_?

ULRIC, souriant.

Ne l'tes-vous pas?

IDA.

Oui; mais je n'en aime pas le nom: il semble qu'il me glace, comme si
vous ne songiez, en le prononant, qu' notre gnalogie, et que vous
pesiez notre sang.

ULRIC, interdit.

Votre sang!

IDA.

Pourquoi le vtre a-t-il cess d'animer vos joues?

ULRIC.

Oui?--Je suis ple?

IDA.

Sans doute; mais non! il revient comme un torrent, et colore jusqu'
votre front.

ULRIC, se remettant.

Et s'il avait fui, c'est que votre prsence seule l'avait refoul vers
mon coeur, qui ne bat que pour vous, chre cousine!

IDA.

Cousine? encore!

ULRIC.

Eh bien, je vous donnerai le nom de soeur.

IDA.

J'aime encore moins ce nom.--Je voudrais qu'il n'y et entre nous aucun
lien de parent.

ULRIC, d'une voix sombre.

Oui, plt  Dieu!

IDA.

Ah ciel! et vous aussi; _vous souhaitez cela_?

ULRIC.

Adorable Ida! puis-je autre chose que rpter chacun de vos voeux?

IDA.

Oui, Ulric; mais les miens n'taient pas accompagns des mmes regards;
 peine connaissais-je ce que je disais: soyez mon frre, mon cousin, ce
que vous voudrez, pourvu que vous soyez pour moi quelque chose.

ULRIC.

Vous serez tout,--tout pour moi.

IDA.

C'est dj ce que vous tes  mes yeux; mais je puis attendre.

ULRIC.

Chre Ida!

IDA.

Oui; appelez-moi Ida, votre Ida; car je veux tre  vous,  vous
seul.--Il est vrai que je n'ai personne au monde que vous, depuis que
mon pauvre pre--(Elle s'arrte.)

ULRIC.

Vous avez le _mien_,--et moi-mme.

IDA.

Cher Ulric! combien je regrette que mon pre ne puisse tre tmoin de
notre bonheur! Il n'y manque que sa prsence.

ULRIC.

Vous dites vrai!

IDA.

Vous l'auriez aim, et lui-mme vous et chri; car les braves se
recherchent mutuellement. Son extrieur tait bien un peu froid, et son
ame fire (comme le lui permettait sa haute naissance); mais sous cette
enveloppe svre...--Ah! si vous vous tiez connus, si vous aviez pu
tre  ses cts dans son dernier voyage, il ne serait pas mort sans que
la voix d'un seul ami ait adouci ses derniers momens.

ULRIC.

Qui dit _cela_?

IDA.

Quoi!

ULRIC.

Qu'il soit mort seul?

IDA.

La commune rumeur, et la disparition de ses valets. Il fallait que la
fivre dont mon pre mourut victime ft bien cruelle, pour n'en avoir
pargn aucun.

ULRIC.

S'ils taient prs de lui, il n'a pu mourir seul et dlaiss.

IDA.

Hlas! qu'est-ce qu'un valet prs d'un lit de mort, quand les yeux se
lvent une dernire fois, dans le vain espoir de rencontrer ceux d'un
ami?--On dit qu'il est mort d'une fivre.

ULRIC.

_On dit!_ rien n'est plus sr.

IDA.

J'ai quelquefois rv qu'il n'en tait rien.

ULRIC.

Les songes sont autant de chimres.

IDA.

Et, cependant, je le vois--comme je vous vois.

ULRIC.

O le voyez-vous?

IDA.

Dans le sommeil.--Je le vois tendu, ple, ensanglant, et derrire lui
un homme avec un couteau lev.

ULRIC.

Un homme! Vous ne voyez pas ses _traits_?

IDA, jetant les yeux sur lui.

Non! mais, grand Dieu!--et _vous_?

ULRIC.

Que voulez-vous dire?

IDA.

C'est que vos regards semblaient dsigner un meurtrier.

ULRIC, avec agitation.

Ida, ceci est un pur enfantillage.  ma honte, je sens que vos
faiblesses me gagnent; j'y deviens sensible, sans doute parce que tout
doit tre commun entre nous. Je t'en prie, chre enfant, changeons--

IDA.

Enfant! J'ai plus de quinze ans, l'avez-vous oubli? (Le cor retentit.)

RODOLPH.

Entendez-vous, monseigneur, le cor!

IDA, avec dpit  Rodolph.

Qu'aviez-vous besoin de le lui dire? Croyez-vous qu'il ne l'entendrait
pas sans cho?

RODOLPH.

Pardonnez-moi, noble dame!

IDA.

J'y consens; mais  une condition: c'est que vous m'aiderez  dtourner
le comte Ulric de la chasse de ce jour.

RODOLPH.

Madame, vous n'avez pas besoin de mon secours.

ULRIC.

Je ne puis, en ce moment, m'en dispenser.

IDA.

Mais vous vous en dispenserez.

ULRIC.

Moi!

IDA.

Oui, ou vous n'tes pas un chevalier loyal.--Allons, cher Ulric!
cdez-moi en cela, et pour un seul jour; aussi bien, le tems est lourd,
et vous tes devenu tout--coup si ple...

ULRIC.

Vous plaisantez.

IDA.

Non, vraiment: demandez  Rodolph.

RODOLPH.

En effet, monseigneur, vous avez, en un quart-d'heure, chang plus que
je ne vous ai vu changer en plusieurs annes.

ULRIC.

Ce n'est rien; mais si vous disiez vrai, l'air me remettrait bien vite.
Je suis un vritable camlon: je ne vis qu'en pleine campagne. Vos
ftes, dans l'intrieur des: chteaux, vos nombreux banquets n'ont aucun
attrait pour moi:--je suis un amant des forts; j'aime  respirer sur
les sommets des montagnes; en un mot, j'aime tout ce qu'aiment les
aigles.

IDA.

Vous n'avez pas, j'espre ses gots carnassiers?

ULRIC.

Chre Ida, souhaite-moi une bonne chasse; et je rapporterai six hures de
sangliers pour trophe.

IDA.

Ainsi, vous ne voulez pas rester? Non, vous n'irez pas! Venez; pour vous
plaire, je chanterai.

ULRIC.

Ida, vous serez difficilement l'pouse d'un soldat.

IDA.

Je ne souhaite pas non plus de l'tre; la guerre est pour long-tems
termine, et vous pourrez demeurer en paix dans vos domaines.

(Entre Werner, comte Siegendorf.)

ULRIC.

Bon jour, mon pre; dsol de ne vous voir qu'un instant.--Mais vous
avez entendu le cor, les vassaux attendent.

SIEGENDORF.

Eh bien! qu'ils attendent.--Vous oubliez que c'est demain, dans Prague,
un grand jour de fte; on y doit clbrer le retour de la paix. L'ardeur
avec laquelle vous vous laissez entraner  la chasse ne vous
permettrait pas de revenir aujourd'hui; et, dans le cas contraire mme,
vous reviendriez trop fatigu pour tre demain en tat de tenir votre
rang parmi la noblesse.

ULRIC.

Vous pourrez bien vous-mme, comte, nous reprsenter tous les deux.--Je
ne suis pas curieux, vous le savez, de toutes ces runions.

SIEGENDORF.

Non, Ulric; il serait peu convenable que, seul de toute notre jeune
noblesse,--

IDA.

Et le plus noble de tous par son maintien et ses habitudes.

SIEGENDORF,  Ida.

Oui, ma chre enfant, bien que votre franchise soit un peu singulire
dans une belle demoiselle.--Ulric, souviens-toi de notre position; nous
avons bien tard reconquis nos droits. Crois-moi, on remarquerait dans
chaque maison, et surtout dans la _ntre_, que l'un de nous a nglig de
se rendre  pareille fte et dans un pareil moment. D'ailleurs, le ciel
qui nous a rendu le repos au mme instant qu'il le rpand sur tout
l'univers, a pour nous un double droit aux actions de grce: pour notre
pays d'abord, ensuite pour nous avoir fait partager ses bndictions.

ULRIC,  part.

Quoi! dvot.--Eh bien, monsieur, j'obirai.--( l'un des valets.)
Ludwig, renvoyez la suite.

IDA.

Ainsi, vous lui accordez ce que je vous ai vainement demand pendant une
heure.

SIEGENDORF, souriant.

Ma belle rvolte, vous n'tes pas jalouse de moi, j'espre? Quel autre
que vous justifierait ainsi la dsobissance? Mais ne craignez rien;
vous saurez bientt lui faire reconnatre une autorit plus tendre et
mieux assure.

IDA.

C'est maintenant que je voudrais le rgler.

SIEGENDORF.

Vous devriez, en attendant, rgler votre _harpe_ qui soupire aprs vous
dans l'appartement de la comtesse. Cette dernire se plaint que vous
ngligiez votre musique: elle vous attend.

IDA.

Adieu donc, mon cher parent! Ulric, vous me suivez, vous venez
m'entendre?

ULRIC.

Dans un instant.

IDA.

Soyez-en sr, ma voix sera plus agrable que celle de vos cors; je
dsire que vous ayez la prcision de ma harpe: je jouerai la marche du
roi Gustave.

ULRIC.

Et pourquoi pas celle du vieux Tilly?

IDA.

De ce monstre! non, certainement. J'imaginerais que mes cordes expriment
des hurlemens plutt que des sons harmonieux. Comment, d'ailleurs,
rappeler sur mon instrument quelque chose de lui?--Mais htez-vous de me
joindre; votre mre sera ravie de vous recevoir.

(Ida sort.)

SIEGENDORF.

Ulric, je dsire vous parler seul.

ULRIC.

Mon tems est tout  vous.--( part  Rodolph.) Rodolph, partez! faites
ce que je vous ai recommand; et que Rosemberg ait soin de me rpondre
avec toute la promptitude possible.

RODOLPH.

Comte Siegendorf, avez-vous quelques ordres  me donner? je pars en ce
moment pour la frontire.

SIEGENDORF, en tressaillant.

Ah!--O? Et _quelle_ frontire?

RODOLPH.

Celle de Silsie, en allant--( part  Ulric.) O dirais-je?

ULRIC,  part,  Rodolph.

Hambourg.--Ce mot, je l'espre, va couper court  ses questions.

RODOLPH.

Comte,  Hambourg.

SIEGENDORF, agit.

Hambourg! Non, je n'ai rien  y faire; je n'ai aucune connaissance dans
cette ville. Le ciel donc vous conduise.

RODOLPH.

Et vous conserve, comte Siegendorf.

(Rodolph sort.)

SIEGENDORF.

Ulric, cet homme, qui vient de sortir, est l'un de ces tranges
compagnons dont je dsire vous entretenir en ce moment.

ULRIC.

Monseigneur, c'est un noble de race, et des premires familles de Saxe.

SIEGENDORF.

Je ne dis rien de sa naissance, mais de lui personnellement. On en parle
assez lgrement.

ULRIC.

Comme de la plupart des hommes. Le roi, lui-mme, n'est pas  l'abri des
calomnies de son chambellan, ou des sarcasmes du dernier courtisan qui
lui aura d sa fortune ou sa grandeur.

SIEGENDORF.

Franchement, le monde parle plus que lgrement de ce Rodolph: il fait,
dit-on, cause commune avec les _bandes noires_ qui dsolent encore en ce
moment la frontire.

ULRIC.

Et vous ajoutez foi au monde?

SIEGENDORF.

Dans le cas prsent,--oui.

ULRIC.

Je croyais que vous le connaissiez assez bien pour ne prendre, dans
aucun cas, son accusation pour une sentence.

SIEGENDORF.

Mon fils! je comprends; vous faites allusion --Mais la destine m'avait
pris dans ses toiles d'araigne, et comme tous les misrables, je ne
pouvais que m'y dbattre, sans parvenir  les rompre. Que mon exemple
vous serve, Ulric! Vous avez vu l'abme o les passions m'avaient
prcipit; vingt annes de misre et de faim ne l'ont pas ferm;--vingt
mille d'une autre vie (ou mme de celle-ci, car le remords transforme
pour moi chaque moment en autant d'annes); vingt mille annes ne
pourraient effacer et expier la honte d'un seul instant. Ulric, coutez
les avis d'un pre!--Je n'ai rien appris du mien, et vous voyez ce que
je suis.

ULRIC.

Je vois l'heureux, le bien-aim Siegendorf, matre d'un apanage de
prince, honor de ceux qu'il gouverne et de ceux qui partagent son rang.

SIEGENDORF.

Ah! peux-tu parler de mon bonheur, quand tu m'inspires tant de craintes?
de l'affection dont je suis l'objet, quand toi tu ne m'aimes pas! Oui,
tous les coeurs, except un seul, sont ports  me chrir;--mais
qu'importe, si celui de mon enfant est de glace?--

ULRIC.

Qui _ose_ dire cela?

SIEGENDORF.

Personne encore que moi-mme. Je le vois,--je le sens,--plus
douloureusement que ne le ferait un ennemi mortel, qui, votre pe dans
le coeur, prononcerait les mmes paroles. Chez moi, la douleur survit 
la blessure.

ULRIC.

Vous vous trompez: seulement, mon naturel ne comporte pas les
dmonstrations sentimentales. Et comment en serait-il autrement, aprs
tre rest douze ans loin de mes parens?

SIEGENDORF.

Mais ces douze annes d'absence ne couraient-elles pas galement pour
moi?--Au reste, je te fais de vaines remontrances;--jamais elles n'ont
pu mettre le moindre frein au naturel.--Je change de sujet. Je reviens 
ces jeunes nobles, d'un nom distingu, mais d'une conduite quivoque
(oui, fort quivoque, si l'on en croit les bruits publics); ces nobles,
dis-je, que tu aimes  frquenter, te conduiront--

ULRIC, avec impatience.

Je ne serai _conduit_ par personne.

SIEGENDORF.

Je dsirerais du moins te voir ddaigner de conduire les autres. Quoi
qu'il en soit, pour t'arracher aux cueils de la jeunesse et d'un
caractre trop imprieux, j'ai jug  propos de te proposer d'pouser la
jeune Ida,--tu sembles ressentir de l'amour pour elle.

ULRIC.

Je vous ai dit que je suivrais vos ordres, quand il faudrait prendre
pour femme Hcate.--Un fils peut-il faire davantage?

SIEGENDORF.

C'est trop parler que de parler ainsi. Il n'est pas de ton ge et de ton
caractre de tmoigner tant de froideur, et d'adopter avec tant
d'insouciance un nouvel tat qui, d'ordinaire, fltrit ou ranime le
bonheur des hommes; car l'oreiller de la gloire n'invite pas au repos,
quand l'amour refuse d'y incliner ses joues. Pour toi, mon fils, tu
sembles domin par une force invincible, par je ne sais quel dmon qui
jette son fiel sur chacune de tes penses. Tu aurais d me dire: J'aime
la jeune Ida, et je l'pouserai; ou bien: Je ne l'aime pas, et toutes
les puissances de la terre ne pourront jamais me rapprocher d'elle.
Voil la rponse que j'aurais voulue.

ULRIC.

Vous vous tes mari par amour?

SIEGENDORF.

Oui, et ta mre fut ma seule consolation dans mes nombreuses infortunes.

ULRIC.

Et sans ce mariage d'inclination, combien d'infortunes de moins?

SIEGENDORF.

Toujours des rflexions qui ne conviennent ni  votre ge ni  votre
naturel! Qui jamais,  vingt ans, a pu parler ainsi?

ULRIC.

N'avez-vous pas toujours cherch  me mettre en garde contre votre
exemple?

SIEGENDORF.

Vous tes un sophiste bien jeune! En un mot, aimez-vous, ou n'aimez-vous
pas Ida?

ULRIC.

Il importe peu, si je suis galement prt  vous obir en l'pousant.

SIEGENDORF.

Peu! pour vous, sans doute; mais il s'agit, pour elle, de toute la vie.
Elle est jeune;--ravissante de beaut;--elle vous adore; elle possde
toutes les qualits qui peuvent donner le bonheur, tel que nous
l'entrevoyons quelquefois dans nos rves, tel que ne peuvent le
dpeindre les potes; en un mot, capable de faire oublier la sagesse, si
ce n'tait dj tre sage que d'aimer la beaut vertueuse. Or, le don
d'un pareil bonheur mrite bien un peu de retour. Je ne voudrais pas que
son coeur pt tre bris par un homme dont le coeur est insensible, ou la
voir se fltrir sur sa tige, comme la rose que les contes orientaux nous
peignent abandonne par l'oiseau qu'elle avait pris pour un rossignol.
Elle est--

ULRIC.

Elle est la fille de Stralenheim, mort votre ennemi. Nanmoins je
l'pouserai; bien qu' dire vrai, je sois loin en ce moment d'prouver
un vif entranement vers les unions de ce genre.

SIEGENDORF.

Mais, enfin, elle vous aime.

ULRIC.

Je l'aime galement; c'est pourquoi je voudrais y songer _encore_.

SIEGENDORF.

Hlas! ce n'est pas ainsi qu'a jamais parl l'amour.

ULRIC.

Il est donc tems qu'il commence; qu'arrachant le bandeau de ses yeux, il
considre les liens dans lesquels il se jette. Jusqu' prsent il a
toujours jou  colin-maillard.

SIEGENDORF.

Consentez-vous?

ULRIC.

J'ai consenti, et je consens encore.

SIEGENDORF.

Fixez donc le jour.

ULRIC.

Il est d'usage, et sans doute plus convenable, d'en laisser le soin  la
dame.

SIEGENDORF.

Je m'en chargerai donc pour elle.

ULRIC.

Je n'oserais en tant faire pour aucune femme; et comme je ne voudrais
pas subir un refus, quand elle aura prononc ses intentions je
prononcerai les miennes.

SIEGENDORF.

Mais il est de votre devoir de lui faire la cour.

ULRIC.

Comte, c'est un mariage de votre faon, qu'elle se contente de votre
cour; mais, pour mieux vous plaire, je vais aller rendre mes devoirs 
ma mre, qui, dans ce moment, vous le savez, est avec Ida.--Que
voulez-vous de plus? Vous m'avez empch de me livrer  de gnreux
exercices, loin des murailles d'un chteau, j'ai obi; vous m'ordonnez
de me transformer en courtisan, de relever des gants, des ventails, des
aiguilles, que sais-je? d'couter, en extase, des chants et des
instrumens; de mendier des sourires, de murmurer de gracieuses
niaiseries, de m'arrter sur des yeux de femme, comme s'ils taient les
toiles de nos destines.--Que peut-on exiger de plus d'un fils ou d'un
homme?

(Il sort.)

SIEGENDORF, seul.

Beaucoup trop!--Trop de respect et trop peu d'amour; il me paie en une
monnaie  laquelle je ne puis prtendre: car telle est ma cruelle
destine, qu'il m'a, jusqu' prsent, t dfendu de remplir les devoirs
de pre. Mais il me refuse l'amour auquel j'aurais des droits, pour la
sollicitude constante que m'inspirait son absence, pour les larmes que
son retour me fit rpandre; et maintenant, je l'ai retrouv: mais
comment! soumis, mais glacial; respectueux  mon gard, mais sans
abandon; distrait, mystrieux;--toujours loign de ma personne, souvent
emport dans de longues courses: dans quels lieux?--nul ne le
sait,--dans la socit des jeunes nobles les plus dsordonns; bien que,
pour lui rendre justice, il ne soit jamais descendu jusqu' leurs
grossiers plaisirs: et cependant il existe entre eux un lien que je ne
puis dmler. Ils ont les yeux fixs sur lui,--ils le
consultent,--l'environnent comme un chef; mais avec moi, il est sans
confiance! Pourrais-je donc esprer autre chose aprs...--Eh quoi! la
maldiction de mon pre descendrait-elle jusque sur mon fils? ou bien le
Hongrois, reviendrait-il verser un nouveau sang? ou bien--l'ombre de
Stralenheim, pntrant dans ces murs, y viendrait-elle punir et
l'assassin et celui--qui, sans le frapper, ouvrit pour lui la porte de
la mort? Ce n'tait pas notre crime; tu tais notre ennemi, et cependant
je t'pargnai quand ma perte n'tait retarde que par ton sommeil, quand
ton rveil devait la consommer! Je ne pris...--or maudit! mes mains
t'ont saisi comme un poison; je n'ose ni me servir ni me sparer de toi;
il me semble que tu dois souiller toutes les mains comme la mienne. Et
cependant, que n'ai-je pas fait pour expier cette bassesse et le malheur
de ton matre!... Bien qu'il ne soit pas mort par moi, ou par les miens,
j'ai montr pour sa mmoire le respect d'un frre; j'ai recueilli sa
fille orpheline; je chris son Ida comme l'un de mes propres enfans.

(Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.

Si votre excellence le permet, l'abb que vous avez demand attend qu'il
vous plaise de le voir.

(Le domestique sort.--Entre le Prieur Albert.)

LE PRIEUR ALBERT.

Paix dans ces murs, et  tout ce qu'ils renferment!

SIEGENDORF.

Soyez le bien venu, mon pre. Puissent vos prires tre exauces!--Tous
les hommes en ont besoin, et moi--

LE PRIEUR ALBERT.

Vous avez les premiers droits  toutes les prires de notre communaut.
rig par vos anctres, notre couvent est encore protg par leurs
enfans.

SIEGENDORF.

Oui, bon pre; continuez-nous chaque jour vos prires, dans ces
malheureux tems d'hrsie et de carnage, bien que le schismatique
Gustave de Sude soit parti--

LE PRIEUR ALBERT.

Pour l'ternel sjour des mcrans, o sont  jamais les tourmens et les
supplices, les grincemens de dents, les pleurs de sang, les feux
ternels, et les vers qui ne meurent pas.

SIEGENDORF.

Je le crains, mon pre, et pour dtourner ces angoisses de la tte d'un
homme qui, bien que l'un de nos plus irrprochables chrtiens, est
cependant mort sans recevoir les derniers et prcieux secours de
l'glise, pour un homme dont l'ame subit les expiations du purgatoire,
voici un don que je vous prie d'employer  dire des messes pour son ame.

(Siegendorf lui prsente l'or qu'il avait pris  Stralenheim.)

LE PRIEUR ALBERT.

Comte, si je l'accepte, c'est parce que je sais qu'un refus vous
offenserait. Croyez-moi, cette nouvelle largesse ne sera employe qu'en
aumnes, et chaque messe n'en sera pas moins chante en l'honneur du
dfunt. Notre maison n'a plus besoin de dons, grce  vos anctres, qui
l'ont jadis convenablement dote; mais en toutes choses, notre devoir
est d'obir  tous ceux de votre famille. Pour qui faudra-t-il dire ces
messes?

SIEGENDORF, hsitant.

Pour--pour--le dfunt.

LE PRIEUR ALBERT.

Son nom?

SIEGENDORF.

C'est une ame, et non pas un nom, que je voudrais sauver de la
perdition.

LE PRIEUR ALBERT.

Je ne prtends pas pntrer votre secret. Nous prierons donc pour un
inconnu, comme nous l'eussions fait pour le plus fameux hros.

SIEGENDORF.

Mes secrets! je n'en ai pas; mais, mon pre, celui qui n'est plus
pouvait en avoir un; ou du moins, il a lgu--non, il n'a rien
lgu;--c'est moi qui ai destin cette somme  des oeuvres pieuses.

LE PRIEUR ALBERT.

C'est une oeuvre mritoire,  l'intention des amis dont la mort nous a
spars.

SIEGENDORF.

Mais celui auquel je la destine, loin d'tre mon ami, tait mon ennemi
mortel, et le plus acharn.

LE PRIEUR ALBERT.

Mieux encore! Employer notre fortune pour ouvrir le ciel aux ames de nos
ennemis trpasss, c'est une action digne de ceux qui pouvaient leur
pardonner de vivre.

SIEGENDORF.

Mais, cet homme, je ne lui ai pas pardonn: je lui ai, jusqu' la fin,
rendu la haine qu'il me portait. En ce moment encore, je ne l'aime pas;
mais--

LE PRIEUR ALBERT.

Plus admirable encore! c'est pure religion! Vous avez l'espoir
d'arracher  l'enfer celui que vous hassez.--Charit tout--fait
vanglique;--et bien plus, avec l'or qui vous appartient!

SIEGENDORF.

Mon pre, ce n'est pas mon or.

LE PRIEUR ALBERT.

L'or de qui donc? Vous dites qu'il n'a pas fait de legs.

SIEGENDORF.

Il importe peu.--Soyez seulement persuad que celui auquel il
appartenait n'en a plus besoin, sinon pour obtenir vos prires: cet or
est  vous ou  Dieu.

LE PRIEUR ALBERT.

N'y a-t-il pas sur lui du sang?

SIEGENDORF.

Non; mais quelque chose de pire encore:--une honte ternelle!

LE PRIEUR ALBERT.

Celui auquel il appartenait est-il mort dans son _lit_?

SIEGENDORF.

Dans son _lit_?--hlas! oui.

LE PRIEUR ALBERT.

Mon fils, vous retombez dans le pch de la haine, si vous regrettez que
votre ennemi ne soit pas mort ensanglant.

SIEGENDORF.

Il n'a perdu la vie qu'avec son sang.

LE PRIEUR ALBERT.

Vous disiez qu'il tait mort, non pas dans un combat, mais dans son lit.

SIEGENDORF.

Il est mort,  peine sais-je comment;--mais--il fut poignard dans les
tnbres, tu sur son oreiller par un assassin.--Oh! regardez-moi, vous
le pouvez! je ne suis _pas_ cet homme; et, sur ce point, je puis
soutenir vos yeux, comme un jour je soutiendrai ceux de Dieu.

LE PRIEUR ALBERT.

Mais n'est-il pas mort par votre entremise, vos hommes, ou quelqu'un de
vos instrumens?

SIEGENDORF.

Non, par le Dieu qui voit et punit tout.

LE PRIEUR ALBERT.

Ne connaissez-vous pas celui qui l'a frapp?

SIEGENDORF.

Je pourrais bien le dsigner, mais il m'est tranger; jamais il n'eut
avec moi le plus faible rapport: je ne l'ai vu qu'une seule fois.

LE PRIEUR ALBERT.

Ainsi, vous tes entirement innocent?

SIEGENDORF, avec vivacit.

Est-il bien vrai que je le sois?--rptez-le!

LE PRIEUR ALBERT.

Vous l'avez dit, et vous le savez mieux que personne.

SIEGENDORF.

Mon pre! je n'ai rien dguis; je n'ai dit que la vrit, sinon toute
la vrit. Cependant, puis-je dire que je suis innocent, quand le sang
de cet homme pse sur mon coeur, comme si je l'avais rpandu, bien que je
ne l'aie pas fait, au nom du Dieu qui abhorre le sang.--Bien plus, je
l'ai pargn dans un tem o je pouvais,--ou peut-tre je devais le
verser (si l'intrt de notre conservation peut jamais nous absoudre
d'employer de tels moyens de dfense contre un ennemi tout-puissant).
Mais priez pour lui, pour moi, pour toute ma famille; car bien que je
sois innocent, j'prouve, j'ignore pourquoi, une sorte de remords, comme
s'il avait cess de vivre par mon crime ou celui des miens. Priez pour
moi, mon pre! Jusqu' prsent, mes prires ont t vaines.

LE PRIEUR ALBERT.

Je le ferai. Reprenez courage! vous tes innocent, vous devez retrouver
le calme de l'innocence.

SIEGENDORF.

Mais le calme n'est pas toujours accord  l'innocence: je le sens par
moi-mme.

LE PRIEUR ALBERT.

Il ne manque pas de l'tre ds que l'ame est rassure sur elle-mme.
Souvenez-vous de la solennit qui doit demain vous appeler au milieu de
nos plus illustres seigneurs, vous et votre intrpide fils. Reprenez
votre srnit; et, dans l'instant o s'lveront vers le ciel de
gnrales actions de grces, pour le terme d'une guerre sanguinaire,
sachez dtourner vos penses du souvenir d'un meurtre que vous n'avez
pas commis: ce serait tmoigner trop de scrupule. Prenez confiance,
oubliez ces tristes tableaux, et n'usurpez pas sur les criminels des
remords qui ne conviennent qu' eux.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.



ACTE V.


SCNE PREMIRE.

(Le thtre reprsente une magnifique salle gothique, dans le chteau de
Siegendorf. Elle est dcore de trophes, de bannires et de l'cusson
de la famille.)

Entrent ARNHEIM et MEISTER, de la maison du comte Siegendorf.


ARNHEIM.

Htons-nous! le comte ne tardera gure; dj les dames sont sous le
portail. Avez-vous envoy des coureurs  la recherche de celui dont il
s'inquite?

MEISTER.

Je les ai posts autour de Prague, sur toutes les routes: ils ont toutes
les instructions qu'ont pu fournir le costume et les traits de
l'individu. Mais le diable emporte les ftes et les processions! tout
l'agrment, s'il y en a, est pour les spectateurs. Quant  nous, nous
n'avons que l'ennui d'tre inspects.

ARNHEIM.

Allons! madame la comtesse s'approche.

MEISTER.

J'aimerais mieux rester  cheval tout un jour de chasse, sur une vieille
haridelle, que d'tre post  la suite d'un grand seigneur, dans ces
assommantes crmonies.

ARNHEIM.

Sortons: et retiens ta mauvaise humeur.

(Ils sortent.--Entrent la comtesse Josphine Siegendorf, et Ida
Stralenheim.)

JOSPHINE.

Ah! le ciel soit lou! la fte est termine!

IDA.

Pouvez-vous parler ainsi! Jamais je n'ai rv rien de si beau. Les
fleurs et les feuillages; les bannires, les seigneurs et les
chevaliers; les pierreries, les robes et les plumes; les joyeux visages,
les coursiers, l'encens; le soleil glissant  travers les fentres
colores; les _tombes_ elles-mmes qui semblaient si calmes au milieu de
tant de vie; les hymnes clestes, qu'on et cru plutt descendues du
ciel qu'exhales de la terre. Ajoutez les clats imposans de l'orgue,
roulant sur nos ttes comme un harmonieux tonnerre; les robes blanches,
et les yeux anims d'un pieux enthousiasme; la paix dans l'univers, et
tout en paix autour de nous! Oh! ma bonne mre!

(Elle embrasse Josphine.)

JOSPHINE.

Chre enfant! car dans peu, je l'espre, je pourrai te donner ce nom.

IDA.

Oh! je le mrite dj. Sentez comme mon coeur bat!

JOSPHINE.

En effet; et puisse-t-il ne jamais prouver de plus douloureux
soulvemens!

IDA.

Moi, ma mre! Que puis-je redouter, et comment la douleur
m'atteindrait-elle? Je suis toute au bonheur; et nous nous aimons trop
bien tous pour jamais avoir le tems de pleurer, vous, le comte, Ulric et
surtout Ida, votre fille.

JOSPHINE.

Ma pauvre enfant!

IDA.

Quoi! me plaindriez-vous?

JOSPHINE.

Oh! non, je te porte envie; mais une envie compatissante, non pas de
celle qui est le vice universel, si toutefois il est un vice plus
universel que les autres.

IDA.

Je ne veux pas entendre mdire d'un monde qui peut se glorifier encore
de vous et de mon Ulric. Avez-vous jamais vu quelqu'un de comparable 
Ulric? Comme il les effaait tous! comme tous les regards taient pour
lui! Les fleurs, devenues plus nombreuses, pleuvaient de chaque fentre
 ses pieds; et je croirais volontiers que celles que foulaient ses pas
s'embellissaient d'un nouvel clat, et ne devaient plus se fltrir.

JOSPHINE.

Petite flatteuse! Savez-vous bien que, s'il vous entendait, vous le
rempliriez de vanit?

IDA.

Mais jamais il ne m'entendra. Devant lui, je n'oserais m'exprimer
ainsi:--je le crains trop.

JOSPHINE.

Pourquoi donc? il vous aime beaucoup.

IDA.

Jamais je ne trouve de paroles pour _lui_ exprimer ce que je pense _de
lui_. Et d'ailleurs, quelquefois il me glace.

JOSPHINE.

Comment cela?

IDA.

Oui: souvent l'on dirait qu'un nuage s'arrte sur ses yeux bleus; et
pourtant il ne parle pas.

JOSPHINE.

Ce n'est rien. Tous les hommes, surtout dans nos jours de troubles et de
malheurs, ont souvent l'esprit proccup.

IDA.

Pour moi, je ne puis occuper mon esprit que de lui.

JOSPHINE.

Il y a pourtant d'autres hommes aussi accomplis aux yeux du monde. Le
comte Waldorf, par exemple, ce jeune homme qui ne cessa de vous regarder
aujourd'hui...

IDA.

Je ne l'ai pas vu, mais seulement Ulric. L'avez-vous remarqu 
l'instant o tout le monde se mit  genoux, et que je ne pus retenir mes
larmes? Malgr mes pleurs, malgr mon amre et vive douleur, j'ai cru
entrevoir qu'il me regardait en souriant.

JOSPHINE.

Je ne pensais alors qu'au ciel, vers lequel mes yeux taient dirigs
avec ceux de tous les assistans.

IDA.

Je pensais bien au ciel, tout en regardant Ulric.

JOSPHINE.

Allons, retirons-nous. Bientt arriveront les convives du banquet. Nous
pouvons maintenant nous dbarrasser de ces vaines plumes et de ces robes
longues et gnantes.

IDA.

Et surtout de ces fastueuses pierreries, dont le pesant clat surcharge
mon front aussi bien que mon coeur. Je vous suis, ma bonne mre.

(Elles sortent.--Entrent le comte Siegendorf, en grand costume, et
Ludwig.)

SIEGENDORF.

Et l'on n'a pu le trouver?

LUDWIG.

On fait partout les plus strictes recherches; et si notre homme est dans
Prague, on ne peut manquer de le dcouvrir.

SIEGENDORF.

O est Ulric?

LUDWIG.

Il a fait quelques tours de cavalcade avec plusieurs jeunes seigneurs;
mais bientt il les a quitts; et si je ne me trompe pas, j'ai entendu,
il n'y a qu'un instant, les pas de son excellence et de sa suite, sur le
pont-levis du couchant.

(Entre Ulric, en costume magnifique.)

SIEGENDORF,  Ludwig.

Voyez  ce qu'on continue de rechercher celui que j'ai dsign.

(Ludwig sort.)

SIEGENDORF.

Ulric, il y a long-tems qu'il me tardait de te voir!

ULRIC.

Vos voeux sont accomplis:--me voici.

SIEGENDORF.

J'ai vu le meurtrier.

ULRIC.

De qui? o?

SIEGENDORF.

Le Hongrois, l'assassin de Stralenheim.

ULRIC.

Vous rvez.

SIEGENDORF.

Je veille, et je l'ai vu comme je vous vois.--Je l'ai entendu! il n'a
pas craint de prononcer mon nom.

ULRIC.

Quel nom?

SIEGENDORF.

Werner, celui que je portais alors.

ULRIC.

Il ne doit plus vous convenir: oubliez-le.

SIEGENDORF.

Jamais! jamais! Tout, dans ma destine, se rattache  ce nom: il ne sera
pas grav sur ma tombe; mais son souvenir pourra m'y faire plus tt
descendre.

ULRIC.

Au fait:--le Hongrois?

SIEGENDORF.

coute!--L'glise tait remplie; ses votes dj retentissaient du _Te
Deum_, chant de reconnaissance adress vers les cieux par un choeur form
de toutes les nations, pour un jour de paix, aprs trente annes de
guerre toujours plus sanglantes. Je me levai avec toute la noblesse; je
jetai les yeux sur tous les rangs presss, et, du haut de notre galerie
surcharge de bannires, j'aperus comme un foudroyant et rapide clair,
qui me rendit insensible  toute autre chose,--la figure du Hongrois.
Mes forces m'abandonnrent; et quand je parvins  dtourner le nuage qui
couvrait mes sens, quand je voulus regarder de nouveau, je ne le vis
plus:--l'hymne avait cess, et nous revenions en cortge.

ULRIC.

Poursuivez.

SIEGENDORF.

Arrivs au pont de Muldane, rien ne put distraire mon ame: l'allgresse
de la multitude, les innombrables barques parcourant le fleuve dans tous
les sens, et surcharges de spectateurs en habits de fte; les rues
tapisses, l'clatante musique, le tonnerre de l'artillerie lointaine,
qui semblait, en ce premier jour de paix, nous adresser un long et
terrible adieu; les tendards dploys sur nos ttes; les pas mesurs
des chevaux; le mugissement de la foule, rien ne put chasser cet homme
de ma mmoire, bien que mes yeux ne l'eussent entrevu qu'un instant.

ULRIC.

Ainsi, vous ne l'avez plus revu?

SIEGENDORF.

Mes yeux le demandaient, comme un soldat mourant demande quelques
gouttes d'eau: ce fut en vain; mais  sa place--

ULRIC.

Eh bien!  sa place?

SIEGENDORF.

Je revenais toujours sur votre panache, le plus brillant de tous, et
celui qui se trouvait plac sur la plus noble et la plus belle tte de
Prague.

ULRIC.

Qu'a cela de commun avec le Hongrois?

SIEGENDORF.

Beaucoup; car son souvenir avait presque cd  la vue de mon fils.
Cependant,  l'instant mme o l'artillerie, la musique, la foule
attendrie elle-mme, tout se taisait, j'entendis une voix basse et
sombre, distincte et plus claire pour mon oreille que les derniers
grondemens du canon, j'entendis ce mot:--_Werner_!

ULRIC.

Prononc par--

SIEGENDORF.

Par lui. Je me retournai,--et je me trouvai mal en revoyant...

ULRIC.

Pour quelle raison? Mais _vous_, vous a-t-on vu?

SIEGENDORF.

Grce aux soins de ceux qui m'entouraient, je sortis de la foule sans
que l'on pt reconnatre la cause de ma faiblesse. Vous tiez alors trop
loign dans le cortge (les vieillards marchant spars de leurs nobles
enfans) pour me porter secours.

ULRIC.

Maintenant je pourrais vous en offrir.

SIEGENDORF.

Pourquoi?

ULRIC.

Pour rechercher cet homme, et--mais quand on l'aura dcouvert, qu'en
ferons-nous?

SIEGENDORF.

Je ne sais.

ULRIC.

Alors, pourquoi le chercher?

SIEGENDORF.

Parce que je n'aurai pas de repos avant qu'on ne l'ait retrouv. Sa
destine, celle de Stralenheim et la ntre semblent entrelaces; on ne
pourra les dmler que--

(Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.

Un tranger demande  tre introduit prs de votre excellence.

SIEGENDORF.

Qui est-il?

LE DOMESTIQUE.

Il n'a pas dit son nom.

SIEGENDORF.

Faites-le cependant entrer.

(Le domestique sort, aprs avoir introduit Gabor.)

SIEGENDORF.

Ah!

GABOR.

Voil donc Werner!

SIEGENDORF, avec hauteur.

Celui, du moins, que vous avez connu sous ce nom; et _vous_!

GABOR, regardant autour de lui.

Tous deux je vous reconnais: il semble que vous soyez l'un le pre,
l'autre le fils. Comte! j'ai su que vous ou les vtres aviez envoy des
gens  ma recherche; me voil.

SIEGENDORF.

Oui, je vous ai cherch, et je vous trouve; vous tes accus (et votre
conscience doit vous le dire) d'un si grand crime que--(Il s'arrte.)

GABOR.

Dsignez-le, j'en accepte les consquences.

SIEGENDORF.

Cela doit tre,-- moins--

GABOR.

D'abord, quel est mon accusateur?

SIEGENDORF.

Toutes les circonstances, sinon tous les hommes: la rumeur publique,--ma
prsence sur les lieux,--la place,--le tems, en un mot, tous les indices
qui s'unissent pour fixer sur vous le crime.

GABOR.

Et sur _moi seul_? Rflchissez avant de me rpondre: n'est-il pas un
autre nom que le mien, compromis dans cette affaire?

SIEGENDORF.

Audacieux malfaiteur! oses-tu bien te faire un jeu de ton crime? De tout
ce qui respire, tu sais le mieux quelle est l'innocence de celui sur
lequel portent tes criminelles calomnies. Au reste, je ne prtends pas
exiger d'un sclrat d'autres aveux que n'en demanderont les juges.
Rponds simplement et sans dtour  mon inculpation.

GABOR.

Elle est fausse.

SIEGENDORF.

Qui parle ainsi?

GABOR.

Moi.

SIEGENDORF.

Et la preuve?

GABOR.

La prsence du meurtrier.

SIEGENDORF.

Nomme-le!

GABOR.

Ah! il peut avoir plus d'un nom: votre seigneurie en a bien chang.

SIEGENDORF.

Si c'est moi dont tu veux parler, je suis au-dessus de tes atteintes.

GABOR.

Vous le pouvez, et en toute scurit: je connais l'assassin.

SIEGENDORF.

O donc est-il?

GABOR, montrant du doigt Ulric.

Derrire vous.

(Ulric s'lance pour attaquer Gabor; Siegendorf se met entre eux.)

SIEGENDORF.

Infme imposteur! Mais ce n'est pas ici que vous devez tre puni; cette
maison est  moi, vous n'avez rien  redouter dans son enceinte. (
Ulric.) Ulric, mprise cette calomnie comme moi. L'invention en est si
monstrueuse, que jamais je n'en aurais cru un homme capable. Ne
t'emporte pas; elle se rfute d'elle-mme: mais garde-toi de le frapper.

(Ulric cherche  se remettre.)

GABOR.

Comte, voyez-_le_, et puis _coutez-moi_.

SIEGENDORF, regardant Ulric, puis Gabor.

Je t'coute. Mon Dieu! vous regardez--

ULRIC.

Comment?

SIEGENDORF.

Comme cette nuit terrible o nous nous rencontrmes dans le jardin.

ULRIC, avec un calme affect.

Ce n'est rien.

GABOR.

Vous vous tes engag  m'entendre, comte. Je suis venu ici, non pour
vous chercher, mais parce que vous me cherchiez. Lorsque dans l'glise
je m'inclinai avec tout le peuple, j'tais loin de m'attendre  trouver
le mendiant Werner dans le rang des snateurs et des princes; mais vous
m'avez demand, et nous nous sommes revus.

SIEGENDORF.

Poursuivez, monsieur.

GABOR.

Avant de le faire, permettez-moi de demander  qui profita la mort de
Stralenheim. Est-ce  moi?--je suis pauvre comme auparavant, plus pauvre
encore, puisqu'on souponne mon honneur. Le baron, avec la vie, ne
perdit ni or ni joyaux: on n'en voulait qu' lui,  lui dont l'existence
drangeait la prtention qu'avaient certaines personnes  de grands
honneurs,  des domaines  peine infrieurs  ceux des ttes couronnes.

SIEGENDORF.

Ces conjectures aussi vagues que mensongres m'attaquent tout aussi bien
que mon fils.

GABOR.

Cela ne me regarde pas; il faut les livrer  la mditation de celui qui
de nous trois se sent le vrai coupable. Comte Siegendorf, je m'adresse 
vous, parce que je connais votre innocence, et que j'ai foi dans votre
justice. Mais avant d'aller plus loin,--oserez-vous me
dfendre,--oserez-vous m'ordonner de poursuivre?

(Siegendorf regarde d'abord le Hongrois, puis Ulric, qui, ayant dtach
son sabre, semble entirement occup  tracer avec le fourreau des
figures sur le parquet.)

ULRIC,  son pre.

Laissez-le continuer.

GABOR.

Je suis dsarm, comte,--ordonnez  votre fils de dposer son sabre.

ULRIC, le lui offrant avec ddain.

Tenez, prenez-le.

GABOR.

Non, monsieur; c'est assez que nous soyons tous deux dsarms. Et, dans
tous les cas, je ne suis pas curieux de porter un glaive qui peut tre
rougi dj de plus de sang qu'on n'en pourrait rpandre ici.

ULRIC, rejetant son sabre derrire lui.

Ce glaive,--ou quelqu'autre semblable entre mes mains, vous pargna
autrefois, quand vous tiez dsarm et tout  ma merci.

GABOR.

Oui, je ne l'ai pas oubli; mais en m'pargnant, vous aviez votre
projet:--celui de me faire supporter une ignominie qui n'est pas la
mienne.

ULRIC.

Poursuivez. Le rcit sans doute est digne du conteur; mais convient-il 
mon pre d'y prter l'oreille?

SIEGENDORF, prenant son fils par la main.

Mon fils, je connais mon innocence et je ne souponne pas la vtre; mais
j'ai promis  cet homme de l'entendre: qu'il continue.

GABOR.

Je ne vous fatiguerai pas long-tems de ce qui touche  ma vie
personnelle: j'ai vcu de bonne heure avec les hommes, et je n'ai pas
chang de condition.  Francfort-sur-l'Oder, o je passai, dans
l'obscurit, un hiver, il m'arriva plusieurs fois, au mois de fvrier
dernier, d'entendre raconter un vnement trange. Un corps de troupes,
envoy par l'autorit, avait, aprs une forte rsistance, dsarm une
troupe de gens perdus, que l'on supposait des maraudeurs du camp ennemi.
Toutefois, ils donnrent la preuve qu'ils n'en taient pas, mais des
bandits emports, par je ne sais quel accident, loin du thtre de leurs
exploits, c'est--dire des forts qui entourent la Bohme, jusqu'en
Lusace. Plusieurs d'entre eux taient cits comme d'une naissance
illustre; on sait que les lois martiales taient alors assoupies; on
finit par les escorter jusqu' la frontire, et par les placer sous la
juridiction civile de la cit libre de Francfort. J'ignore ensuite
quelle fut _leur_ destine.

SIEGENDORF.

Et qu'a cela de commun avec Ulric?

GABOR.

Parmi eux, dit-on, se trouvait un homme merveilleux: naissance et
fortune, jeunesse, force et beaut presque surnaturelles, bravoure sans
gale, il avait tout, suivant la rumeur publique; et l'ascendant qu'il
exerait non-seulement sur ses complices, mais encore sur les juges
eux-mmes, on l'attribuait  la magie, tant tait grande son influence.
Pour moi, je n'ai foi qu' un genre de magie, celui des espces
sonnantes; j'imaginai donc simplement qu'il tait riche. Mais je sentis
les plus vifs dsirs d'aller  la rencontre de cet homme prodigieux,
uniquement pour le voir.

SIEGENDORF.

Et avez-vous cd  ce dsir?

GABOR.

Vous allez voir. Le hasard me favorisa. Un tumulte populaire runissait
des flots de multitude sur la place publique: c'tait l'une de ces
occasions o les ames d'hommes paraissent  dcouvert, et se montrent
telles qu'elles sont jusque sur les traits extrieurs. Au moment o mes
yeux rencontrrent les siens: _C'est lui!_ m'criai-je; et cependant il
tait alors, comme aujourd'hui, au milieu des nobles de la ville.
J'tais sr de ne pas m'tre tromp, je ne le perdis donc pas de vue. Je
remarquai sa figure, ses gestes, ses traits, sa taille, ses manires; et
 travers tous les avantages naturels et acquis qui le distinguaient, je
crus facilement discerner le coeur du gladiateur et l'oeil de l'assassin.

ULRIC, souriant.

Le conte est intressant.

GABOR.

L'intrt pourra s'accrotre encore.--Il me parut l'un de ces tres
auxquels la fortune se livre, comme  tous les audacieux, et de qui
dpend souvent la destine des autres. D'ailleurs, un sentiment
indicible m'attachait aux pas de cet homme, comme si ma fortune tait
attache  la sienne. En cela, j'avais tort.

SIEGENDORF.

Et vous pourriez bien l'avoir encore.

GABOR.

Je le suivis,--je recherchai sa connaissance, et je l'obtins, sinon son
amiti.--Il eut l'intention de s'loigner inconnu de la ville;--nous en
sortmes ensemble, et ensemble nous arrivmes dans la misrable ville o
Werner tait cach, o Stralenheim fut secouru.--Nous approchons du
dnouement,--oserez-vous m'couter plus loin?

SIEGENDORF.

Je le dois;-- moins que je n'en aie dj trop entendu.

GABOR.

Je crus voir en vous un homme au-dessus de sa position;--je ne devinai
pas, il est vrai, que vous fussiez d'un rang aussi lev que celui dans
lequel je vous retrouve; mais c'est parce que j'avais rarement vu, dans
les castes les plus leves de la socit, des esprits d'une trempe
aussi peu vulgaire.--Vous manquiez de tout, sauf de quelques
haillons;--j'aurais volontiers partag avec vous ma bourse, bien lgre
cependant; vous me refustes.

SIEGENDORF.

Jugez-vous que mon refus soit une dette  votre gard, pour que vous me
le rappelliez?

GABOR.

Non; vous me deviez bien quelque chose, mais ce n'est pas pour
cela.--Pour moi, je vous devais ma scurit, mon apparente scurit, au
moment o les valets de Stralenheim me poursuivaient, sous prtexte que
je l'avais vol.

SIEGENDORF.

Oui, je vous ai cach, vipre, qui venez maintenant dchirer le sein qui
vous a rchauff!

GABOR.

Je n'accuse que pour me dfendre. Comte, c'est vous qui vous tes rendu
accusateur et juge;--votre palais est ma cour, votre coeur sera mon
tribunal. Soyez juste, et moi je serai misricordieux.

SIEGENDORF.

Misricordieux! vous! infme calomniateur.

GABOR.

Moi-mme; du moins dpendra-t-il de moi de l'tre. Vous m'avez donc
cach, cach dans un passage que vous seul, et de votre propre aveu,
connaissiez. Au milieu de la nuit, tandis que, fatigu de rester veill
dans les tnbres, j'essayais de revenir  ttons sur mes
pas,--j'entrevis,  travers une crevasse loigne dans les murs, l'clat
scintillant d'une lumire. J'avanai dans cette direction; je touchai
une porte avance, contigu elle-mme  la vritable et secrte entre.
L, d'une main prudente et lgre, je parvins  dcrpir assez le mur
pour y mnager une troite ouverture: je regardai; et, sur un lit de
pourpre, que vis-je?--Stralenheim!

SIEGENDORF.

Assoupi, sans doute; et vous l'avez gorg,--misrable!

GABOR.

Il l'tait dj; le sang ruisselait comme pour un sacrifice.--Le mien, 
cette vue, demeura glac.

SIEGENDORF.

Mais il tait seul!--Vous n'avez remarqu personne auprs de lui; vous
n'avez pas vu le--

(L'motion l'empche de poursuivre.)

GABOR.

Non; _celui_ que vous n'osez nommer,--que moi-mme j'ose  peine me
rappeler,--n'tait pas alors dans la chambre.

SIEGENDORF,  Ulric.

Allons, mon fils! tu es innocent encore.--Tu voulus, dans ce tems-l, me
faire jurer que _je_ l'tais;--oh! de grce,  ton tour, jure-le nous en
ce moment!

GABOR.

Patience! J'en ai trop dit  prsent pour ne pas continuer, dussent les
murs qui m'entourent s'branler et nous craser. Vous vous rappelez,
vous ou du moins votre fils,--que l'on avait, sous son inspection,
chang les serrures de l'appartement, prcisment le jour qui prcda
cette nuit fatale:--comment on y put pntrer, c'est ce qu'il sait mieux
que personne.--Mais dans une antichambre, dont la porte tait
entr'ouverte,--je remarquai un homme qui lavait ses mains ensanglantes,
et dont les regards, sombres et inquiets, se reportaient sur le corps
saignant;--mais il ne remuait plus.

SIEGENDORF.

 Dieu de mes pres!

GABOR.

Je distinguai ses traits comme je vous distingue:--ce n'taient pas les
vtres, et pourtant ils s'en rapprochaient. Tenez! regardez le comte
Ulric! La ressemblance est frappante: l'expression en est,  prsent,
diffrente;--mais elle tait encore la mme, il n'y a qu'un instant,
lorsque je l'accusai, pour la premire fois, du crime.

SIEGENDORF.

Tel est--

GABOR, l'interrompant.

Oh!--coutez-moi jusqu' la fin: c'est maintenant _votre_
devoir.--Aussitt, je me crus trahi par vous et par _lui_ (car je n'eus
pas de peine  deviner alors vos liens de parent). Je crus que vous ne
m'aviez offert ce prtendu moyen de salut que pour me rendre victime de
votre crime; et ma premire pense fut la vengeance. Mais, bien que je
fusse arm d'un court poignard (ayant dpos mon pe  l'entre), je
savais, et j'en avais acquis la conviction la veille mme, que je
n'tais pas de force ou d'adresse  me mesurer avec lui. Je revins; je
me sauvai dans l'obscurit profonde: le hasard, plutt que la mmoire,
me ramenrent  la porte du passage, et de l, dans la chambre o vous
reposiez.--Si je vous avais trouv _veill_, Dieu seul peut savoir ce
que le dsir de la vengeance et la force de mes soupons m'eussent
inspir; mais jamais assassin n'a dormi comme reposait Werner cette nuit
l.

SIEGENDORF.

J'avais pourtant d'horribles songes! un sommeil si court, que les
toiles brillaient encore lorsque je m'veillai.--Oh! pourquoi m'as-tu
pargn? Je rvais alors de mon pre;--et voil mon rve expliqu.

GABOR.

Ce n'est pas ma faute si j'en suis l'interprte.--Je pris donc le parti
de fuir et de me drober aux recherches de la justice.--Aprs si
long-tems, le hasard me conduisit en ces lieux,--et, dans le comte
Siegendorf, me fit reconnatre Werner! Werner, que j'avais vainement
cherch sous le chaume, habitait le palais d'un souverain! Vous me
cherchiez, et vous m'avez trouv:--maintenant que vous savez mon secret,
c'est  vous d'en peser la valeur.

SIEGENDORF, aprs un moment de pause.

Est-il donc possible!

GABOR.

Est-ce la vengeance ou la justice qui prside  vos mditations?

SIEGENDORF.

Aucune des deux:--Je pesais ce que pouvait valoir votre secret.

GABOR.

Un seul exemple vous en fera juge.--Quand vous tiez pauvre, et
qu'indigent moi-mme, j'tais cependant assez riche pour assister une
indigence  laquelle la mienne pouvait faire envie, je vous offris ma
bourse--et vous ne voultes pas la partager.--Je serai plus franc avec
vous; vous tes riche, noble, dpositaire de la puissance
impriale:--vous m'entendez?

SIEGENDORF.

Oui.--

GABOR.

Pas tout--fait encore. Vous croyez que je suis vnal et peu vridique:
il est certain pourtant que le sort me rend en ce moment l'un et
l'autre. Vous allez me secourir; mais autrefois j'aurais galement voulu
vous secourir.--De plus, pesez bien ce dernier point, j'ai compromis mon
honneur pour sauver le vtre et celui de votre fils.

SIEGENDORF.

Voulez-vous attendre le rsultat d'une dlibration de quelques minutes?

GABOR. Il jette un regard sur Ulric qui est appuy contre une colonne.

Puis-je en toute scurit le faire?

SIEGENDORF.

Je garantis votre vie sur la mienne.--Attendez dans cette tour. (Il
ouvre une porte tournante.)

GABOR, hsitant.

C'est la seconde _sauve_-garde que vous m'offrez.

SIEGENDORF.

Et la premire fut-elle donc trompeuse?

GABOR.

Je n'oserais encore le dcider;--mais j'essaierai de la seconde. Aussi
bien, il me reste un autre bouclier.--Je ne suis pas entr seul dans
Prague; et si l'on devait se dfaire de moi comme de Stralenheim, il y a
quelques langues qui s'aiguiseraient pour ma dfense. Soyez bref dans
votre dlibration.

SIEGENDORF.

Je le serai.--Ma parole est, dans _ces_ murs, inviolable et sacre, mais
son pouvoir ne s'tend pas au-del.

GABOR.

Je ne demande rien autre chose.

SIEGENDORF, indiquant du doigt le sabre d'Ulric tendu sur le parquet.

D'ailleurs, prenez cette arme; je vois que vous la regardez avec
inquitude, et son matre avec dfiance.

GABOR, prenant le sabre.

J'y consens; du moins me servira-t-il  vendre ma vie,--et chrement.

(Il entre dans la tourelle que Siegendorf ferme sur lui.)

SIEGENDORF, se rapprochant d'Ulric.

 toi, comte Ulric! car je n'ose plus voir un fils en toi.--Que dis-tu?

ULRIC.

Que son rcit est vrai.

SIEGENDORF.

Vrai, et tu l'avoues, monstre!

ULRIC.

Trs-vrai, mon pre; et vous avez bien fait de l'entendre. Le mal connu
n'est jamais sans remde: il faut l'empcher de parler.

SIEGENDORF.

Oui, avec la moiti de mes domaines; et plt au ciel qu'avec l'autre
moiti j'eusse pu vous empcher, lui et toi, d'avouer une pareille
infamie.

ULRIC.

Il ne s'agit pas de plaisanter ou de feindre. J'ai dit que son rcit
tait vrai, et qu'il fallait le rendre muet.

SIEGENDORF.

Par quel moyen?

ULRIC.

Comme l'est Stralenheim. tes-vous donc assez irrflchi pour n'avoir
pas encore souponn la vrit? Quand nous nous rencontrmes dans le
jardin, qui pouvait alors, dites-moi, m'avoir appris la mort de notre
ennemi, sinon la publicit du crime? Et si les gens du prince en eussent
t prvenus, pensez-vous qu'on et laiss  un tranger le soin
d'avertir la police? Et dans ce cas-l, me serais-je arrt en route? Et
vous, _Werner_, vous l'objet de la haine et des dfiances du baron,
auriez-vous pu prendre la fuite,--sinon plusieurs heures avant le plus
lger soupon du meurtre? Je vous cherchai, et j'essayai de vous sonder.
Je doutais si vous tiez faible ou dissimul: je m'aperus que vous
n'tiez que faible; et pourtant, vous montrtes tant de confiance, que,
plus d'une fois, j'ai mis en doute votre faiblesse.

SIEGENDORF.

Effroyable assassin! tu ne recules donc pas devant le parricide! Quel
acte, dans ma vie, quelles paroles te donnaient le droit de me
souponner de complicit avec toi?

ULRIC.

Mon pre, n'veillez pas le diable entre nous; vous ne sauriez plus le
rendormir. Il faut, en ce moment, de l'union et de l'activit, et non
pas des querelles de famille. Pouvais-je, lorsque vous-mme tiez  la
torture, conserver un calme impassible? Et pensez-vous que j'aie entendu
avec indiffrence le rcit de cet homme? Non, non! vous m'avez appris 
sentir pour moi-mme et pour _vous_; car _vous_, de qui l'auriez-vous
jamais appris?

SIEGENDORF.

Oh! maldiction de mon pre! en voici donc l'effet!

ULRIC.

Laissez-la faire: le tombeau suffit pour l'amortir. Les cendres, mon
pre, sont de pauvres ennemis; on parvient  les drouter plus
facilement que la plus aveugle des taupes, et pourquoi? parce que la
taupe a du moins la vie. coutez-moi encore--avant de me condamner.
Rappelez-vous _qui_, trop souvent autrefois, m'ordonna de l'couter
lui-mme. Rpondez! _Qui_ m'apprit que les circonstances taient
l'excuse de certains _crimes_? que les passions taient dans notre
nature? que les faveurs du ciel taient le prix des faveurs de la
fortune? _Qui_ me dmontra que le seul garant de notre humanit tait
une organisation nerveuse? _Qui_ m'enlevait tout moyen de justifier, au
grand jour, mes droits et ceux de ma famille; et cela, par l'effet d'une
action honteuse qui pouvait ravaler votre fils dans la classe des
btards, et mon pre dans celle des _voleurs_? L'homme, double jouet de
ses passions et de sa faiblesse, invite aux crimes qu'il ne craint pas
de dsirer, mais qu'il n'ose accomplir. Est-il donc trange que j'aie pu
_faire_ ce que vous aviez pu _mditer_?--Mais nous en avons fini avec le
juste et l'injuste; il s'agit maintenant de songer aux effets, et non
plus aux causes. Stralenheim, _inconnu_, me devait le salut de ses
jours; je l'avais alors secouru, par instinct; et comme j'aurais fait un
paysan ou bien un dogue. _Connu_, je l'ai immol, parce qu'il tait
notre ennemi. Toutefois, en cela, je ne suivis pas les inspirations de
la vengeance; c'tait un cueil qui menaait de nous briser, je le
frappai--comme la foudre, parce qu'il se trouvait entre nous et le terme
de nos malheurs. tranger, je lui ai conserv la vie; il me _la devait_,
et je n'ai fait qu'exiger le paiement de ma dette. Lui, vous et moi,
nous tions sur un abme, j'ai prfr y plonger notre ennemi mortel.
C'est _vous_ cependant qui d'abord avez allum la torche; c'est _vous_
qui m'avez montr le chemin du crime, indiquez-moi maintenant celui du
salut, ou, de grce! laissez-moi.

SIEGENDORF.

J'en ai fini avec la vie!

ULRIC.

Finissons-en plutt avec ce qui mine et fltrit la vie: les haines de
famille, et le blme des choses qui ne peuvent pas ne pas tre. Nous
n'avons plus rien  apprendre ou dissimuler: je suis tranger  la
crainte; et dans ces murs eux-mmes (bien que vous l'ignoriez), j'ai des
hommes capables de tout affronter. Vous tes en faveur auprs de
l'autorit souveraine: elle s'inquitera mdiocrement de ce qui se passe
ici. Gardez donc votre secret; portez la tte haute; n'agissez pas, ne
parlez pas.--Confiez-vous  moi du reste: il ne faut pas qu'il y ait
entre nous un _troisime_ bavard.

(Ulric sort.)

SIEGENDORF, seul.

Est-ce un rve? et suis je bien dans le palais de mes pres? _Voil_ mon
fils! mon fils! le _mien_! Moi qui eus toujours horreur du mystre et du
meurtre, je me trouve plong dans leur double gouffre infernal!
Htons-nous, ou le sang va couler encore--celui du
Hongrois.--Ulric!...--il a des satellites! Insens! j'aurais d le
deviner depuis long-tems:--les loups fondent en troupe sur leur proie.
Il a, comme moi, la clef de la porte qui conduit de l'autre ct dans la
tourelle. Allons! et si je suis pre d'un criminel, ne le soyons pas, du
moins, de nouveaux crimes. Hol! Gabor, Gabor!

(Il entre dans la tourelle, en refermant la porte derrire lui.)



SCNE II.

(L'intrieur de la tourelle.)

GABOR et SIEGENDORF.


GABOR.

Qui m'appelle?

SIEGENDORF.

Moi,--Siegendorf! Prenez cela et fuyez! ne perdez pas un instant.

(Il dtache une rivire de diamans et d'autres pierreries, qu'il met 
la hte dans la main de Gabor.)

GABOR.

Qu'ai-je  faire de tout cela?

SIEGENDORF.

Ce que vous voudrez: vendez-les, gardez-les, et prosprez; mais ne
tardez pas,--ou vous tes perdu.

GABOR.

Vous avez, sur votre honneur, garanti mon salut!

SIEGENDORF.

Et c'est ainsi que je le dgage. Fuyez! je ne suis pas le matre, comme
je le croyais, dans mon propre chteau, de mes propres
domestiques,--bien plus, de ces murailles: autrement, je leur
ordonnerais de m'craser. Fuyez!--ou vous serez immol par--

GABOR.

S'il en est ainsi, adieu donc! Rappelez-vous cependant, comte, que vous
avez recherch cette entrevue fatale!

SIEGENDORF.

Oui, oui;--mais faites qu'elle ne devienne pas plus fatale
encore.--Sortez!

GABOR.

Par la mme porte?

SIEGENDORF.

Oui, elle est sre encore; mais ne restez pas dans Prague:--vous ne
savez pas  qui vous avez affaire.

GABOR.

Je le sais trop bien;--je le savais mme avant vous, malheureux pre!
Adieu!

(Il sort.)

SIEGENDORF, coutant.

Il a descendu l'escalier. Ah! j'entends la porte se refermer sur lui: il
est sauv! sauv!--Oh! mon pre!--la force m'abandonne.--

(Il se laisse tomber sur un sige de pierre contigu au mur de la
tour.--Ulric entre avec d'autres hommes arms et les pes nues.)

ULRIC.

Dpchez!--il est l!

LUDWIG.

Le comte!--monseigneur!

ULRIC, reconnaissant Siegendorf.

Vous ici, monsieur!

SIEGENDORF.

Oui: si vous cherchez une seconde victime, frappez!

ULRIC, le voyant dpouill de ses diamans.

O est le fripon qui vous a vol? Amis! courez  sa recherche. Vous le
voyez, je ne vous en imposais pas:--le misrable a dpouill mon pre de
diamans qui pouvaient suffire  l'apanage d'un prince. Courez!--je ne
tarderai pas  vous rejoindre.

(Tous sortent,  l'exception de Siegendorf et d'Ulric.)

ULRIC.

Que signifie cela? O est le voleur?

SIEGENDORF.

Ils sont _deux_; deux, monsieur: lequel cherchez-vous?

ULRIC.

Ne parlons pas de cela: il faut qu'on le trouve. Vous ne l'avez pas
laiss chapper?

SIEGENDORF.

Il est enfui.

ULRIC.

Avec votre aide?

SIEGENDORF.

Avec mon aide la plus impatiente, la plus empresse.

ULRIC.

Cela tant, adieu.

(Il fait un pas pour sortir.)

SIEGENDORF.

Arrtez! je le veux,--je le demande,--je l'implore! Ulric! voulez-vous
donc m'abandonner?

ULRIC.

Quoi! rester pour tre dnonc, saisi, charg de chanes peut-tre; et
tout cela, par votre invincible faiblesse, votre demi-humanit, vos
gostes remords, et cette piti indcise qui sacrifie toute une famille
pour laisser  un misrable les moyens de profiter de notre ruine! Non,
non! dsormais vous n'avez plus de fils.

SIEGENDORF.

Je n'en ai jamais eu, et plt au ciel que vous n'en eussiez jamais port
le vain nom. O prtendez-vous aller? je ne veux pas que vous vous
loigniez sans ressources.

ULRIC.

Laissez-moi ces soins-l. Je ne suis pas seul, ni seulement l'hritier
de vos domaines: j'ai  ma disposition dix mille pes, et non moins de
coeurs et de bras.

SIEGENDORF.

Les bandits des forts! avec qui le Hongrois vous rencontra d'abord 
Francfort?

ULRIC.

Oui,--des hommes,--et des hommes dignes de ce nom! Allez dire  vos
snateurs qu'ils veillent sur Prague; dites-leur que leurs rjouissances
pour la paix taient prmatures, et qu'ils vont avoir affaire  plus de
braves gens que n'en conduisit jamais Wallenstein!

(Entrent Josphine et Ida.)

JOSPHINE.

Qu'ai-je entendu, mon cher Siegendorf! Grce au ciel, vous tes sauv.

SIEGENDORF.

Sauv!

IDA.

Oui; mon bon pre!

SIEGENDORF.

Non, non; je n'ai plus d'enfans. Gardez-vous de jamais m'appeler de cet
horrible nom de pre.

JOSPHINE.

Cher poux, que voulez-vous dire?

SIEGENDORF.

Qu'un dmon a pris naissance dans vos flancs!

IDA, prenant Ulric par la main.

Qui ose parler ainsi d'Ulric?

SIEGENDORF.

Prenez garde, Ida; il y a du sang sur cette main.

IDA, se baissant pour l'embrasser.

Je l'effacerai de mes lvres, quand ce serait le mien!

SIEGENDORF.

C'est aussi le vtre!

ULRIC.

Adieu! Oui, c'est celui de votre pre!

(Ulric sort.)

IDA.

Juste Dieu! et c'est lui que j'aimais.

(Elle tombe sans force. Josphine reste muette d'horreur.)

SIEGENDORF.

Le malheureux, d'un seul mot, les a tues.--Ma Josphine! nous voil
rests seuls; et pourquoi ne l'avons-nous pas toujours t!--Tout est
fini pour moi.--Ouvre-toi, maintenant, spulcre de mon pre! sa
maldiction t'a creus pour moi par les mains de mon fils.--C'en est
fait de la race de Siegendorf!

FIN DE WERNER.




LETTRE
 JOHN MURRAY,
 L'OCCASION DU RVREND W. L. BOWLES,
ET DE SES OBSERVATIONS CRITIQUES
SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE POPE[5].

[Note 5: Voyez, dans _les Potes anglais et les Rviseurs cossais_, le
passage relatif au rvrend Bowles.]

       Nuit et jour, les _boules_ m'amuseraient.
       (_Ancienne chanson_.)

Monsieur, ma mre est vieille: elle s'est un peu oublie avec milady,
qui ne peut supporter qu'on la contredise (et en cela, il n'y a personne
qui ne lui ressemble).

(CONTES DE MON HTE--_Les Puritains_.)

Nous sommes obligs d'interrompre l'ordre naturel des publications de
notre auteur, et d'insrer ici un morceau qui, nous l'avouons, et t
mieux  sa place parmi les _Miscellanes_. Mais il ne reste  publier
des ouvrages dramatiques de Lord Byron que _les Foscari_ et _Can_; et
l'tendue de chacune de ces deux pices ne nous a pas permis de placer
ici l'une ou l'autre, pour complter notre volume.
                                                       P. P.




LETTRE  JOHN MURRAY

Ravenne, 7 fvrier 1821.


CHER MONSIEUR,

Dans les diverses brochures de la polmique entre Pope et Bowles, que
vous avez eu la bont de m'envoyer, j'ai remarqu que les deux partis
avaient jug  propos de faire intervenir mon nom. M. Bowles, dans sa
lettre  M. Campbell et dans sa rplique  la _Quarterly Review_, fait,
 plusieurs reprises, allusion  ce qu'il lui plat de nommer _une
remarquable circonstance_; et, de leur ct, la _Quarterly_ et M.
Gilchrist m'ont accord le dangereux honneur d'une citation. Bien plus,
M. Bowles me fait indirectement une sorte d'appel personnel, en disant:
Lord Byron, _s'il se souvient_ de la circonstance, pourra
_attester_... (_attester_ EN ITALIQUE, caractre assez dconsidr
aujourd'hui, en matire testimoniale[6].)

[Note 6: Allusion satirique  l'interrogatoire de Bergami, dans le
procs de la reine d'Angleterre.]

Mais bien que j'aie depuis long-tems fix en Italie ma rsidence, je ne
me mettrai pas  couvert derrire un _non mi ricordo_. Oui, _je me
rappelle la circonstance_, et je ne vois aucune difficult (ds que l'on
m'en adjure)  la raconter aussi exactement que pourront me le permettre
la distance des tems et les distractions naturellement causes par les
vnemens subsquens. En 1812, c'est--dire plus de trois ans aprs la
publication des _Potes anglais et des Rviseurs cossais_, j'eus
l'honneur de rencontrer M. Bowles chez notre respectable hte de _la Vie
humaine_[7], etc., ce dernier Argonaute de la posie classique en
Angleterre, ce Nestor de la race infime des potes contemporains. M.
Bowles affirme que cette rencontre eut lieu _bientt aprs la
publication de la satire_, mais,  mes yeux, trois annes sont une
norme fraction de l'immortalit prsume d'un pome moderne. Je n'ai
pas gard le moindre souvenir du _reste de la compagnie, se retirant
dans une salle voisine_; et bien que la topographie de l'lgante et
classique demeure de notre hte soit encore prsente  ma mmoire, je
n'oserais dterminer dans quelle partie de la maison la conversation eut
lieu: toutefois, le fait du pome qu'on se serait _lev_ pour prendre,
semble indiquer la bibliothque; et si l'on s'tait au contraire
_baiss_, il faudrait reconnatre _la garde-robe_.

[Note 7: Rogers, auteur des _Plaisirs de la mmoire_ et du pome de _la
Vie humaine_, que les Anglais ne mettent gure au-dessous de l'autre.]

Je suppose encore que la _remarquable circonstance eut lieu aprs_
dner: le moyen de croire, en effet, que M. Bowles, en dpit de sa
politesse et de son apptit, ait pu se dcider  retenir _le reste de la
compagnie_ dans l'autre salle, debout derrire leurs chaises, et cela,
afin de continuer notre dissertation sur les _bois de Madre_[8], au
lieu de faire circuler les trsors bachiques de cette le? Je me
rappelle aussi fort bien et non sans plaisir, l'aimable enjouement de M.
Bowles, l'lgance de ses manires, et l'agrment de sa conversation. Je
parle _en gnral_, et non pas d'une conversation spciale: car, pour ce
qui touche aux propres _expressions_ que cite la brochure, je ne saurais
(et lui non plus) assurer positivement qu'il les ait employes. Je ne me
souviens nullement _de l'air srieux_, et je croyais plutt M. Bowles
dispos  traiter lgrement la chose; car il me dit (si en cela il me
dment, je n'ai rien  rpondre) que plusieurs de ses meilleurs amis
taient venus  lui, en s'criant: Mon Dieu! Bowles! comment diable
avez-vous imagin que les bois de Madre[9], etc., etc. Ajoutant qu'il
avait eu quelque peine  leur dmontrer, le livre en main, que jamais il
n'avait fait faire  ces bois rien de semblable.

[Note 8: Description place dans le pome de Bowles, sur l'_Esprit de
dcouverte_, publi en 1805: _The spirit of dcouverte_.

(_N. du Tr._)]

[Note 9: Ajoutez: eussent jamais trembl au bruit d'un baiser? Voyez
_les Potes anglais_, etc.

(_N. du Tr._)]

Il avait raison, et les torts taient de mon ct; ils y sont rests
jusqu' ce moment o j'en fais l'aveu. Avant de commettre une
inexactitude capable de causer de la peine  quelqu'un, j'aurais d, je
l'avoue, y regarder  deux fois. Le fait est que, tout en ayant lu
auparavant l'_Esprit de Dcouverte_, j'avais emprunt  la _Revue_ la
citation; de plus, la mprise tait de mon fait, et non celui de la
_Revue_, qui avait, je crois, rapport assez correctement le passage.
J'ai donc commis, je ne sais comment, une bvue, en attribuant les
frmissemens des amans aux _bois de Madre_; et je dclare, au besoin
mme j'atteste aujourd'hui que les bois ne frmirent pas au bruit d'un
baiser, mais bien les amans. Je cite de mmoire--

                        Un baiser
       Soudain troubla le silence attentif, etc., etc.
       Ils (les amans) ont frmi, comme si le pouvoir, etc.

Et si j'avais pu croire que M. Bowles et vu avec le plus lger plaisir
cette dclaration, je n'aurais pas attendu neuf ans pour la faire, bien
que _les Potes anglais et les Rviseurs cossais_ eussent t supprims
quelque tems avant notre rencontre chez M. Rogers. Notre digne hte
aurait pu lui dire que c'tait surtout d'aprs ses reprsentations que
j'avais rsolu d'anantir cette satire. En effet, on en prparait une
dition nouvelle, quand M. Rogers m'avertit que j'tais _maintenant_ en
rapport avec plusieurs de ceux dont j'avais parl, et que je comptais
mme quelques amis dans ce nombre. Il connaissait, ajouta-t-il, entre
autres, une famille qui verrait la suppression de l'ouvrage avec un
plaisir extrme. Je n'hsitai pas un moment: l'impression fut
sur-le-champ arrte; et ce n'est pas ma faute si l'on en a vendu de
nouvelles depuis ce tems.

En avril 1816, quand je quittai l'Angleterre, je n'prouvai pas un
violent entranement  occuper encore de moi cette contre; et mon
dernier acte, je crois, au milieu des distractions d'une nature
diffrente qui s'offraient  moi, fut alors de signer une procuration
pour vous autoriser  prvenir ou arrter les rimpressions que l'on
pourrait tenter de cet ouvrage, et qu'on en avait dj faites en
Irlande. Il est encore  propos de remarquer que c'est d'aprs leurs
avances ou celles de leurs amis, que je me liai par la suite avec les
personnes dont j'avais cit, dans ma satire, les noms et les ouvrages.
Je ne me souviens pas d'avoir jamais cherch  faire connaissance avec
un seul. Il en est parmi eux dont je n'ai mme encore vu que les
lettres; un, entre autres, auquel j'ai le premier crit, mais en
consquence d'une communication de vive voix faite avec bienveillance
par une personne tierce.

J'ai cru devoir un instant m'arrter sur ces dtails, parce qu'on m'a
plusieurs fois amrement reproch d'avoir voulu _supprimer_ cette
satire. Jamais, et ceux qui me connaissent le savent bien, je n'ai
recul devant les consquences personnelles d'une semblable publication.
Si j'ai pu songer plus tard  l'anantir, c'est qu'ayant conserv sur
elle mes droits d'auteur j'en tais le meilleur juge et le matre
incontestable. Je viens de dterminer les circonstances qui m'y
engagrent; c'est aux juges  les apprcier d'aprs leur candeur ou leur
malveillance. M. Bowles me fait l'honneur de parler de mon _ame noble_,
de ma _gnreuse magnanimit_, et tout cela parce que _si le livre
n'avait pas t supprim, la circonstance y et t rappele_. Pour moi,
je ne vois nulle noblesse d'ame dans un acte de simple justice; et quant
au mot _magnanimit_, je le hais depuis que j'ai vu les imposteurs les
plus grossiers en tre gratifis par les sots les plus incontestables.
Cette ternelle _circonstance_, je l'aurais explique, malgr la
suppression du livre, pour peu que M. Bowles en et jamais exprim le
dsir; et j'aurais rpt ce que dit le galant _Galbraith_ au bailli
Jarvie: Eh bien! le diable emporte la mprise et tout ce qu'elle a
occasionn. Pendant les dix dernires annes qui viennent de s'couler,
j'aurais eu  me plaindre, une fois au moins par mois, de mprises aussi
fortes et plus graves mme, concernant mon caractre personnel ou
littraire; cependant, je n'ai jamais song  les relever, une fois les
quarante-huit heures passes sur l'erreur ou la calomnie.

Un mot ou deux maintenant relativement  Pope, sur lequel vous avez mon
opinion plus largement dveloppe dans une lettre indite _sur_ ou  (je
ne le sais plus) l'diteur du _Blackwood's Edinburgh Magazine_; et, je
l'avoue, je crains bien que M. Bowles ne partage plus ici mes sentimens.

J'ai quelque regret, sans doute, d'avoir publi _les Bardes anglais et
les Rviseurs cossais_; mais, dans cet ouvrage, ce qui m'en inspire le
moins, est le passage relatif  M. Bowles, et son dition de Pope. En
1807 et 1808, poque de l'impression, M. Hobhouse dsira m'y voir
consigner notre commune opinion sur ce sujet; mais j'avais achev ma
_tche_, j'prouvais de la fatigue, je le priai donc de le faire  ma
place. Il y consentit; et l'on peut voir, dans la premire dition des
_Bardes anglais_, ses quarante vers sur le Pope de M. Bowles; ils sont
aussi svres et bien autrement potiques que les miens, sur le mme
sujet, dans la seconde. Mais comme je mettais mon nom  cette
rimpression, j'avais d retrancher la tirade de M. Hobhouse, pour y
substituer la mienne: par l, l'ouvrage y gagna moins que M. Bowles;
c'est d'ailleurs, ce que j'ai dclar dans la Prface de la deuxime
dition. Depuis longues annes, je n'avais pas relu ce pome; et pour le
rappeler aujourd'hui  mon souvenir, il n'a fallu rien moins que
l'obligeance de la _Quarterly Review_, de M. Octavius Gilchrist et de M.
Bowles lui-mme. Or, je suis dsol de le dire, en revoyant ces anciens
vers, je me repens d'avoir exprim d'une manire si concise l'opinion
que je me suis faite de l'dition de Pope. M. Bowles dit: Lord Byron
_sait_ bien que je _ne_ mrite _pas_ le caractre qu'on m'impute. Je ne
_sais_ rien de pareil. J'ai, dans la meilleure socit de Londres,
rencontr, par hasard, M. Bowles; j'ai cru voir, en lui, un homme
aimable, bien lev, et d'un trs-grand mrite. Je ne souhaiterais que
de me trouver une fois la semaine  table prs d'une personne aussi
agrable; mais voil tout. Quant au fond _de son caractre_, je n'en
connais absolument rien. De ses dehors, j'en fais le plus grand cas;
cependant, je ne juge plus un homme d'aprs ses dehors, depuis qu'il
m'est arriv d'tre vol par l'homme du monde le mieux lev, et que
j'ai fait connaissance avec Ali-Pacha, dont la politesse tait des plus
exquises. Si M. Bowles n'est pas seul coupable de l'dition de Pope, je
ne lui ferai pas l'_injustice_ de juger, d'aprs ce fait, de son
caractre; ou, s'il en est autrement, la _justice_. Je ne veux pas
mriter le titre d'excuteur des hautes oeuvres littraires ou
personnelles. M. Bowles individu, et M. Bowles diteur, sont,  mes
yeux, les deux choses du monde les plus opposes,

       Et de lui-mme il est une--antithse.

Je ne dirai pas _vile_, le mot est trop cru: ni _trompeuse_, parce que
cette pithte est trop longue de deux syllabes; mais je laisse au
lecteur le soin de remplir la lacune  sa guise.

Au reste, ce que j'entrevis de M. Bowles augmenta mes regrets et ma
surprise de ce qu'il employait ses talens  pareille tche. Sot, on
pourrait l'excuser; indigent, ou priv de considration, on trouverait
moyen d'expliquer sa conduite: mais il est prcisment l'oppos de cela;
et avec les ides et les sentimens que Pope m'inspire, je suis incapable
de comprendre ses motifs. Il faut pourtant appeler les choses par leur
nom; et je ne puis dire, de son dition de Pope, que c'est une oeuvre de
_candeur_; je trouve mme une dplaisante affectation de cette qualit,
et dans cette oeuvre, et dans les brochures dernirement publies.

       Et pourquoi _renier encor_ ses prisonniers?

J'ai vu, dit M. Bowles dans ses lettres  Martha Blount, des passages
que je n'ai pas publis, et que _jamais, je l'espre_, personne ne
publiera, tant leur grossire _licence_ suppose une _grossire_
dbauche.

Voil, certes, un piquant jeu de mots! De tels passages peuvent exister
ou ne pas exister; et Pope qui, bien que catholique, n'tait pas un
moine, peut fort bien s'tre quelquefois oubli au tems de sa jeunesse,
soit en paroles, soit mme en actions, auprs d'une femme. Cela
suffit-il pour justifier une aussi grave imputation? Et quel est donc,
en Angleterre, l'homme mari, d'un certain rang (s'il n'est pas entr
dans les ordres), dont la jeunesse ne prsente pas des dsordres bien
autrement graves que ceux dont peuvent donner l'ide les lettres de
Pope?  compter de ses premires annes, ce grand pote ne cessa
d'occuper l'attention publique. Il eut, pendant sa vie, tous les sots
pour ennemis; et aprs sa mort, j'ai regret de le dire, quelques
personnes qui n'ont pas, pour justifier leurs diffamations, la mme
sottise. Eh bien! qu'ont prouv leurs ardentes attaques et leurs
dcouvertes partiales?--une _liaison_ quivoque avec Martha Blount,
occasionne par ses infirmits autant que par ses passions; un amour
sans esprance pour lady Mary W. Montagu; une anecdote de Cibber, et
deux ou trois libres passages de ses ouvrages. Qui pourrait sortir plus
pur d'une enqute malveillante faite sur une vie de cinquante-six
annes? Et pourquoi vient-on, aujourd'hui, nous entretenir de semblables
fragmens, suppos qu'ils existent? M. Bowles nous dira-t-il quel parti
l'on peut tirer de cette exhumation de lettres et d'anecdotes? J'ai vu,
moi-mme, une collection des lettres d'un autre pote minent et mme
prminent; eh bien! elles sont d'une indcence grossire, et si
artificieusement abominables, que je ne crois pas qu'on puisse leur rien
comparer en ce genre dans notre langue. Ce qu'il y a d'trange, c'est
que plusieurs sont places en forme de _post-scriptum_ au bas de ses
lettres srieuses et les plus sentimentales, et qu'elles se trouvent
runies  des morceaux de prose ou de vers de l'indcence la plus
hyperbolique. Il n'est plus, et il a dit de lui-mme, que si
l'_obscnit_ (employant une expression bien plus grossire) est un
pch mortel, il ne peut certainement tre sauv. Ces lettres existent;
beaucoup d'autres personnes les connaissent aussi bien que moi. Mais je
le demande, l'_diteur_ de ses oeuvres et-il tmoign sa _candeur_, en
n'y faisant mme que des allusions? Pour moi, spectateur indiffrent,
rien n'aurait pu me dcider  les indiquer, sans la malheureuse
tentative que l'on a faite pour fltrir la mmoire d'un homme tel que
Pope.

Que dirions-nous d'un diteur d'Addison qui citerait le passage suivant
des lettres de Walpole  George Montagu? Le docteur Young a publi un
nouvel ouvrage, etc. M. Addison, au moment de mourir, envoya chercher le
jeune comte de Warwick, pour lui montrer avec quel calme devait mourir
un chrtien; mais par malheur il mourait pour avoir trop bu
d'_eau-de-vie_; et rien ne contribue  calmer les terreurs de la mort,
comme les panchemens d'ivresse! Mais gardez-vous de rpter cela 
Goth, o vous vous trouvez. Maintenant, supposons que l'diteur ait
fait prcder ce passage de ces mots:--Horace Walpole parle d'un fait
qui, s'il est vrai, est singulirement _scandaleux_. Walpole informe
Montagu, qu'Addison, avant de mourir, envoya chercher le jeune comte de
Warwick, pour lui montrer avec quel calme devait mourir un chrtien;
mais que malheureusement il mourait ivre, etc., etc.

Quelque chose que l'on puisse dire ailleurs ou sur la mme page, quelque
incrdulit que l'on affecte, en exprimant toujours _la mme candeur_,
je dirai que l'diteur tait un sot ou un menteur; jamais il ne devait
accueillir une telle anecdote ( moins qu'elle ne lui ft videmment
prouve), si ce n'est pour exprimer rapidement l'indignation qu'elle lui
avait inspire. Pourquoi les mots _s'il est vrai_? on n'y reconnat pas
le cachet de l'incrdule. Pourquoi appuyer les prtendus dsordres de
Pope, du tmoignage de Cibber, et qu'est-ce que tout cela prouve? Que
Pope, trs-jeune encore, fut une fois entran par un gentilhomme avec
lequel il avait jou, dans une maison de prostitution. Crime horrible!
Mais M. Bowles n'a pas toujours t ecclsiastique; quand il tait fort
jeune, n'a-t-il jamais cd  de pareilles sductions? Si j'tais en
humeur de conter, et de rpter deux petites anecdotes, je pourrais dire
de M. Bowles une bien meilleure histoire que celle de Cibber, et fonde
sur une bien meilleure autorit, celle de M. Bowles lui-mme. Elle, n'a
pas t raconte par lui en ma prsence, mais devant un tiers qu'il
arrive  M. Bowles de nommer plusieurs fois dans le cours de ses
rpliques. Cette personne me l'a donne comme une anecdote rcrative et
piquante, et elle ne se trompait pas, quels que fussent d'ailleurs ses
autres mrites. Mais, pour une folie de jeunesse, faudra-t-il accuser M.
Bowles d'un penchant au libertinage ou  la dbauche? Et pour n'avoir
pas toujours t un prtre, n'en est-il pas moins aujourd'hui un pieux
et brave homme? Loin de cela; je consens  le tenir pour une honnte
personne, presque aussi honnte que Pope, mais non pas meilleure que
lui.

Le fait est que, de nos jours, le grand _primum mobile_ de l'Angleterre
est la _phraserie_: phraserie politique, phraserie potique, phraserie
religieuse, phraserie morale, mais toujours, et dans tous les accidens
de la vie, de la phraserie. C'est la mode, et tant qu'elle durera, elle
entranera toujours ceux qui ne peuvent vivre qu'en se conformant au ton
du jour. Je dis phraserie, parce que c'est une affaire de mots sans la
plus lgre influence sur la conduite. Les Anglais n'en sont pour cela
ni plus sages ni meilleurs, mais beaucoup plus pauvres, plus diviss
entre eux, et bien autrement dpravs qu'ils ne l'taient avant la vogue
donne  ce verbal _dcorum_. Cette horreur nerveuse pour les amours
quivoques et trs-contestables du pauvre Pope (car Cibber lui-mme
avoue qu'il prvint le danger des aventures dans lesquelles il allait
s'embarquer), fait trs-bien dans une brochure de controverse; mais tous
les gens du monde qui connaissent ce que c'est que la vie, ou du moins
ce qu'elle tait pour eux dans leur jeunesse, ne manqueront pas de rire
des plaisantes preuves sur lesquelles se trouve fonde l'accusation
d'une _sorte de passion libertine_, et les hommes graves regarderont
sans doute ceux qui, d'aprs un fait isol, se permettent une pareille
imputation, comme des fanatiques ou des hypocrites, et tous les deux,
peut-tre. On trouve quelquefois, dans un heureux mlange, ces deux
qualits confondues.

M. Octavius Gilchrist parle avec une extrme irrvrence d'un _second
verre de chaud Ngus_. Qu'entend-il par l? y a-t-il dans le Ngus
quelque mal? offre-t-il pour les moeurs plus de danger quand on le boit
_chaud_? ou bien encore M. Bowles boit-il du Ngus? J'ai de lui
meilleure opinion. J'esprais que jamais il ne buvait que du vin non
mlang, ou que du moins,--comme l'official de Jonathan Wild, il
prfrait le _punch_, attendu qu'on ne trouvait rien contre lui dans
l'criture. Je serais dsol de croire que M. Bowles ft passionn pour
le Ngus; c'est une liqueur trop _candide_; un compromis trop commode
entre la passion du vin et les avantages de l'eau. Mais les gots
diffrent chez les diffrens crivains. Le juge Blakstone (il avait fait
des vers dans sa jeunesse) composa ses doctes commentaires avec une
bouteille de Porto devant lui. Addison ne savait pas dire un mot de
spirituel avant d'avoir pris une semblable dose: et peut-tre le rgime
de ces deux grands hommes valait-il celui d'un soi-disant pote de nos
jours, qui, aprs avoir grimp sur de hautes montagnes, revient, se met
au lit, et de l dicte ses vers, en dvorant, durant l'opration, nombre
de tartines de beurre.

Maintenant je reviens  M. Bowles, et  ses _invariables_ principes de
posie. M. Bowles et quelques-uns de ses correspondans les dclarent
incontestables, du moins sont-ils incontests par Campbell, qui semble
avoir t tourdi du fracas de ces mots. On dit que le sultan offrit
autrefois de s'allier  un roi de France, parce que, comme lui, il
hassait le mot de _ligue_; preuve que sa hautesse entendait le
franais: M. Campbell n'a pas besoin de mon alliance sans doute, et je
n'ai pas la prtention de la lui proposer; mais je hais souverainement
le mot _invariable_. Qu'y a-t-il en effet parmi les hommes, posie,
philosophie, gnie, sagesse, science, gloire, puissance, ame, matire,
vie ou mort, qui puisse se vanter d'tre invariable? Je veux bien mettre
les choses divines hors de la question. De tous les noms dont on a
jamais eu l'arrogance de baptiser un livre, le plus ridicule est sans
contredit un pareil titre dans une brochure. C'est  M. Campbell 
rpondre de l'ouvrage en lui-mme, et de venger l'honneur de son
_vaisseau_[10], que M. Bowles dclare de l'air le plus triomphant avoir,
ds le premier feu, coul bas.

       Il y avait, a-t-il dit, un vaisseau;
       Vieux coquin, livre-moi passage,
       Ou mon bton te fait sauter.

[Footnote 10: Voyez la Prface des _Specimen of english poetry_, dans
laquelle Campbell, pour mieux rfuter le systme littraire de M.
Bowles, emploie la comparaison d'un _vaisseau de ligne prt  tre lanc
en mer_.

(_N. du Tr._)]

Cela n'est pas mon affaire; mais j'ai commenc (non pas de mon plein
gr, mais sollicit par les frquentes allusions que l'on faisait  mon
nom dans les brochures), et je suis comme un Irlandais au milieu de la
bagarre, attaquant tout ce qui s'offre devant lui. Je dirai donc un ou
deux mots sur la comparaison du _vaisseau_.

M. Bowles prtend que le _vaisseau de ligne_ de Campbell tire tout son
mrite potique, non pas de l'_art_, mais de la _nature_. Otez, dit-il,
les vagues, les vents, le soleil, etc., et le vaisseau n'est plus qu'une
pice de canevas grossier sur trois grandes perches. Rien de plus vrai;
tez les _vagues_, les _vents_, il n'y aura plus mme de vaisseau,
non-seulement pour l'usage des potes, mais pour tout autre usage; tez
le _soleil_, et force nous sera de lire le pamphlet de M. Bowles  la
chandelle. Mais la _posie_ du vaisseau ne dpendait pas des _vagues_,
etc.; bien au contraire: le vaisseau rpandait sur les vagues les ides
potiques qui l'escortaient, et donnait un nouveau lustre  celles qui
taient inhrentes  elles-mmes. Ce n'est pas que je prtende nier que
les vagues et les vents, le soleil par-dessus tout, soient minemment
potiques: nous le savons trop  nos dpens, par les nombreuses
descriptions en vers qu'on en a faites. Mais si les vagues n'offraient
que de l'cume  leur surface, si les vents ne poussaient sur les
rivages que de l'algue marine; si le soleil n'clairait ni pyramides, ni
flottes, ni forteresses, ses rayons rpandraient-ils la mme impression
potique? Je ne le crois pas; et du moins conviendra-t-on ici qu'il y a
rciprocit de posie. Arrachez le vaisseau au calme sein des ondes, et
les calmes ondes n'offrent plus qu'un spectacle, qu'un objet
singulirement monotone, surtout si les ondes ne sont pas claires;
tmoin la plupart des hommes qui passent  ct d'elles sans les
regarder. Qui donc peut exciter l'intrt des mmes spectateurs, quand
on lance  l'eau quelque btiment? Ils ont pu voir les _calmes ondes_ 
Wapping, dans le bassin de Londres ou dans le canal Paddington, dans une
fosse  cheval, dans une marre, ou dans tout autre rservoir; ils ont pu
entendre les vents siffler au travers des ouvertures d'une table 
pourceaux ou des auvents d'un grenier; ils ont pu voir le soleil
clairer la livre d'un laquais ou le cuivre d'une bassinoire: et
cependant, quelle posie ont rpandu sur ces objets le calme des ondes,
le sifflement des vents ou les rayons du soleil? aucune,  mon avis. M.
Bowles prtend que le _vaisseau_ n'est potique que par l'effet de ses
accessoires; mais s'ils ont pu jeter sur un objet naturellement
prosaque, un manteau de posie, ils pourront en couvrir galement
d'autres objets, surtout quand le premier est un vaisseau de ligne, qui,
dpouill de ses accessoires, c'est--dire ses mts, ses voiles et ses
pavillons, n'offre plus qu'un _grossier canevas_ et de _longues
perches_. Et, vraiment, un vaisseau n'est que cela, comme la porcelaine,
de la terre; l'homme, de la poussire, et la chair, de l'herbe.
Cependant, combien d'ides potiques ne rveillent-ils pas, du moins
l'homme et sa matrielle enveloppe?

M. Bowles a-t-il jamais contempl la mer? je le prsume, du moins sur
des tableaux de marine. Qu'il nous dise si quelque artiste a jamais
peint la mer _isolment_, et sans y joindre un vaisseau, une barque, un
naufrage, ou quelque autre accessoire? Qu'il nous dise lequel des deux
est plus attrayant, plus moral, plus potique, de la mer seule, ou de la
mer reprsente avec un vaisseau rompant sa vaste mais fatigante
monotonie? Un orage est-il plus inspirateur sans un vaisseau qui le
supporte? Et, dans le pome du _Naufrage_, qui nous intresse davantage,
du btiment entr'ouvert ou de l'orage? Tous deux, sans doute, nous
frappent vivement; mais sans le vaisseau, quel souci prendrions-nous de
la tempte? Il faudrait tomber dans une description purement
descriptive, genre de posie qui ne fut jamais plac au premier rang de
l'art.

Je crois avoir quelque droit  parler de sujets maritimes, du moins 
nos potes; car  l'exception de Walter Scott, Moore et Southey
peut-tre, qui ont voyag, j'ai travers  la nage plus de milles que
tout le reste des versificateurs contemporains n'en a parcourus  bord
d'un vaisseau; j'ai souvent vcu pendant plusieurs mois sans
interruption sur un vaisseau; et depuis que j'ai quitt l'Angleterre,
j'ai  peine pass un mois priv de la vue de l'Ocan. Je fus nourri sur
ses rivages de deux  dix ans. Je me souviens qu'en 1810, me trouvant
dans une frgate anglaise ancre sur la pointe de Sige, il s'leva  la
chute du jour un coup de vent assez violent pour nous faire croire que
le vaisseau allait rompre le cble, et s'loigner de l'ancrage. M.
Hobhouse, quelques officiers et moi-mme, nous avions remont des
Dardanelles jusqu' Abydos, et nous tions justement revenus  tems.
L'aspect d'un orage dans l'Archipel est aussi potique qu'on puisse
l'imaginer; la mer est l singulirement resserre, imptueuse et
terrible, la navigation y est sans cesse rompue et embarrasse par les
les et les courans contraires. Le cap Sige, les tertres de la Troade,
Lemnos, Tndos, tout contribuait  l'effet du tableau, mais ce qui
semblait alors le plus potique, c'tait une multitude de (environ deux
cents) barques grecques et turques, obliges de flotter  et l contre
le vent, loignes de leurs prilleux ancrages, et se dirigeant les unes
vers Tndos, d'autres vers quelques les voisines, d'autres en pleine
mer, et d'autres peut-tre vers la vie ternelle. La vue de ces petits
btimens sautillant  travers l'cume dans le crpuscule, tantt
s'levant et tantt disparaissant entre les vagues et dans une
demi-obscurit; leurs voiles tout--fait blanches (car dans le Levant
les voiles ne sont pas d'un _grossier canevas_, mais de coton blanc)
glissant  travers les flots aussi vivement mais avec moins de scurit
que les mouettes perches sur leur sommet; ajoutez leur vidente
dtresse, leur exigut dans le lointain, leur runion, leur faiblesse
compare  la force de l'lment gigantesque qu'ils combattaient et qui
branlait jusqu' notre vaisseau; tout, en un mot, produisait en moi des
impressions bien plus potiques que ne l'et fait la mer avec toute son
immensit dserte, et les vents furieux, s'ils n'eussent pas jou un
rle ncessaire dans ce magnifique tableau.

C'est un beau spectacle que la vue du Pont-Euxin; le port de
Constantinople est le plus beau havre du monde, et pourtant je ne puis
m'empcher de croire qu'une vingtaine de vaisseaux de ligne,
quelques-uns de cent quarante canons, ne contribuassent encore  le
rendre plus potique, durant le jour, aux rayons du soleil, et mieux
encore la nuit, car les Turcs illuminent leurs vaisseaux de guerre d'une
manire extrmement pittoresque. Et pourtant tout cela est _artificiel_.
Quant  l'Euxin, j'ai vu les Nymplegades, je me suis assis prs de
l'autel bris dont les dbris sont encore exposs au vent dans l'une de
ces les; j'ai senti, en rptant les premiers vers de _Mde_, tout ce
que ces lieux avaient de potique; mais  quoi le devaient-ils, sinon au
souvenir de l'_Argo_? ils le devenaient mme davantage par la vue
lointaine de quelques vaisseaux marchands arrivant d'Odessa. Mais, dit
M. Bowles, pourquoi faites-vous sortir des chantiers votre vaisseau? Je
l'ignore vraiment, si ce n'est parce qu'on ne construit les vaisseaux
que pour tre lancs. Les flots sans doute, etc. ajoutent  leur
caractre potique, mais ils ne le _crent_ pas, et le vaisseau
reconnat amplement ce qu'il leur doit: ils se prtent un secours
mutuel; l'eau est plus potique avec le vaisseau,--le vaisseau le
devient moins sans ses ondes. Mais encore un vaisseau sur sa quille
offre-t-il quelque chose en lui-mme de grand et de potique. Une
vieille barque avec sa voile retourne, abattue sur un sable dsert, est
un objet _potique_ (et Wordsworth, qui peut faire un pome sur une
cuvette, ou sur un enfant aveugle, peut le dire aussi bien que moi);
mais une immensit de sable et de vagues paisibles sans un seul bateau
serait aussi lourdement prosaque que le premier venu des pamphlets que
l'on vient de publier.

Qui produit la posie dans l'image du _marble waste of Tadmor_ (marbre
dsert de Tadmor), ou dans l'_Ode  la Solitude_ de Grainger, tant
admire par Johnson? Est-ce le _marbre_ ou le _dsert_? l'artificiel ou
le naturel? Mais le dsert ici est comme tous les autres dserts; c'est
donc le _marbre_ de Palmyre qui fait toute la beaut potique des lieux
et de ce passage.

L'Hymette et ses beauts arides; toute la cte de l'Attique, ses
collines et ses montagnes; Pentlicus, Anchesmus, Philoppapus, etc.,
etc., sont en eux-mmes potiques, et le seraient encore, quand mme le
nom d'Athnes, des Athniens et des ruines anciennes serait effac du
souvenir des hommes. Mais dira-t-on que, sans l'_art_ de l'Acropolis, du
temple de Thse, et de tous les glorieux monumens du got et du gnie
des Grecs, la _nature_, en Attique, prsenterait plus de posie?
Demandez aux voyageurs ce qui les frappe davantage, du Parthnon ou du
rocher sur lequel il est assis? des _colonnes_ du cap Colonna, ou du cap
lui-mme? des rochers qui s'lvent  ses pieds, ou du souvenir de
Falconer, dont le _vaisseau_ vint se briser sur eux? Il y a des rochers
et des caps par milliers, beaucoup plus pittoresques que ceux de
l'Acropolis et du cap Sunium; mais produisent-ils la mme impression
qu'une foule de sites sauvages en Grce, en Suisse, dans l'Asie-Mineure,
et mme en Portugal, prs de Sintra, et qu'une foule de points de vue
d'Italie et des Sierras d'Espagne? Mais c'est l'_art_, ces colonnes, ces
temples, ce vaisseau submerg, qui font leur antique et leur moderne
posie, plutt que les lieux en eux-mmes. Sans les premiers, les
seconds seraient oublis et inconnus, ensevelis comme Ninive et
Babylone, dans un amas confus, dpourvu de posie et comme sans
existence. Mais, dans quelques lieux du monde que l'on transporte ces
ruines vnrables, si toutefois elles taient susceptibles de transport,
les oblisques, le Sphinx et la statue de Memnon, on y reconnatrait
toujours la mme perfection de beaut, la mme aurole de posie. J'ai
rclam, et je rclamerai toujours contre le pillage des ruines
d'Athnes, fait dans la vue d'initier les Anglais dans les secrets de la
sculpture; mais pourquoi l'ai-je fait? ces _ruines_ sont aussi potiques
 Piccadilly qu'elles pouvaient l'tre au Parthnon; mais le Parthnon
et ses rochers le deviennent beaucoup moins sans elles. Telle est la
posie de l'art.

M. Bowles prtend encore que, s'il y a de la posie dans les Pyramides
d'gypte, c'est par leur association  des dserts sans bornes; et
qu'une pyramide de la mme dimension n'aurait pas le mme caractre de
sublime sur l'emplacement de l'htel de Lincoln. Non, sans doute; mais
tez les pyramides, que restera-t-il aux _dserts_? Faites disparatre
Ston-Henge de la plaine de Salisbury, et il n'y restera rien de plus
remarquable que dans la bruyre de Hounslow, ou toute autre plaine sans
bornes. Pour moi, je trouve que l'glise de Saint-Pierre, le Colyse, le
Panthon, le mont Palatin, l'Apollon, le Laocoon, la Vnus de Mdicis,
l'Hercule, le Gladiateur mourant, le Mose de Michel-Ange, et tous les
plus beaux ouvrages de Canova (j'ai parl plus haut de ceux de
l'ancienne Grce, encore debout dans cette contre ou transports en
Angleterre) sont aussi _potiques_ que le mont Blanc ou le mont Etna, et
peut-tre plus encore, car ils offrent une manifestation directe de
l'ame, et, jusque dans leur conception, ils _prsupposent_ la posie.
Ils participent d'ailleurs, sous ce rapport,  quelque chose de la vie
actuelle, qu'il est impossible de retrouver dans les ouvrages inanims
de la nature,  moins de croire, avec Spinosa, que le monde est Dieu.

On ne peut, certes, imaginer rien de plus potique que la ville de
Venise: cela dpend-il de la mer ou des canaux?--

       cume et fange d'o sortit l'orgueilleuse Venise.

Est-ce le canal qui coule entre le palais et la prison, est-ce le _Pont
des Soupirs_, plac prs de l, qui la rendent si potique? Est-ce le
_canal Grande_, le _Rialto_ qui le traverse, les glises qui le
dominent, les palais qui le bordent, et les gondoles qui glissent sur
les eaux; est-ce tout cela qui, dans cette ville, sduit l'imagination
plus vivement que Rome elle-mme? Mais, dira peut-tre M. Bowles, _sans_
l'eau, le Rialto n'est plus que du marbre; les palais et les glises,
des amas de pierres, et les gondoles une _grossire_ toile noire jete
sur quelques planches de bois dcoup, avec un morceau de fer
grotesquement contourn  la proue. Et moi, je rponds que sans tout
cela, l'eau ne serait plus qu'un foss couleur de terre; et quiconque
prtend le contraire mrite d'aller au fond des lieux o les hros de
Pope reoivent les embrassemens des nymphes de la fange. Il n'y aurait
rien de plus potique dans le canal de Venise que dans celui de
Paddington si l'on n'y voyait pas les accessoires de l'art dont je viens
de parler; et pourtant la nature y dploie toute sa richesse, puisqu'il
est form par la mer et par les les innombrables qui servent de base 
cette ville extraordinaire.

Il n'est pas jusqu'aux cloaques de Tarquin,  Rome, qui ne soient aussi
potiques que Richmond-Hill; bien des gens mme leur donneront la
prfrence. Ne reconnaissez dans le Tibre et les sept montagnes, que ce
qu'on y voyait au tems d'vandre: puis, que M. Bowles, M. Wordsworth, M.
Southey ou quelqu'autre _amant de la nature_ fassent l-dessus un pome,
et vous me direz ce qui dans leur ouvrage vous semblera plus potique
que le _Livre guide_ o nous trouvons le chemin qui conduit de
Saint-Pierre au Colyse, et ce qu'il y a sur la route de digne d'tre
vu. Ces lieux-l nous intressent dans Virgile, mais c'est parce qu'ils
_seront_ un jour _Rome_, et non parce qu'ils sont la proprit
d'vandre.

M. Bowles essaie ensuite d'enrler sous ses drapeaux Homre, pour
rpondre  la remarque de M. Campbell, que le prince des potes tait un
grand peintre des ouvrages de l'art. M. Bowles prtend qu'en cela ses
beauts dpendent des rapports qu'elles prsentent avec la nature. Le
bouclier d'Achille emprunte son intrt potique des sujets qu'il
reprsente; mais la _lance_ d'Achille, et le heaume et la cotte de
maille de Patrocle, et l'armure cleste et jusqu'aux espces de
_cuissards_ des Grecs,  quoi doivent-ils l'intrt qu'ils inspirent?
Sans doute, et uniquement aux jambes, au dos,  la poitrine, au corps
humain en un mot qu'ils dfendent. S'il en tait autrement, mieux et
valu les faire combattre nus, et nous devrions trouver les boxeurs
Gulley et Gugson, avec leurs paires de caleons, plus potiques
qu'Hector et Achille, avec leurs brillantes armures et leurs javelots
hroques.

Au lieu du retentissement des heaumes, du cri des chariots, du cliquetis
des lances, de l'clair des pes, du froissement des boucliers et des
cuirasses, pourquoi ne pas se figurer les Grecs et les Troyens,
semblables  deux tribus sauvages se dchirant des pieds et des mains,
grinant des dents, cumant, hurlant et vomissant dans toute la posie
naturelle de la guerre; accabls sous le poids d'une armure,
grossirement artificielle, galement embarrassante pour les guerriers
et les potes de la nature? Trouve-t-on quelque chose d'anti-potique
dans l'action d'Ulysse, frappant les chevaux de Rhsus de son arc (ayant
oubli de s'emparer du fouet), ou bien M. Bowles aurait-il mieux aim
les battre du pied, ou les frapper de la main, parce qu'il aurait vu
dans cette action quelque chose de moins sophistiquer?

Et dans l'lgie de Gray, est-il une image plus frappante que celle de
la _sculpture sans forme_? En gnral on peut dire de la sculpture,
qu'elle offre plus de posie que la nature elle-mme, en tant qu'elle
reprsente et anime une beaut, une sublimit idale qu'on ne trouva
jamais runies dans la nature. Telle est du moins l'opinion gnrale:
mais je dois avouer, toujours en exceptant la Vnus de Mdicis, que je
ne la partage pas, du moins pour ce qui se rapporte  la beaut des
femmes; car la tte de lady Charlemont, que je vis pour la premire fois
il y a neuf ans environ, semblait runir tout ce qu'un sculpteur peut
demander aux inspirations de l'idal. J'ai vu, je m'en souviens, quelque
chose d'approchant, dans la tte d'une jeune fille albanienne, qui
mendiait alors son pain sur une grande route des montagnes; chez
quelques Grecques et dans la figure d'un ou deux Italiens. Mais, pour ce
qui est du _sublime_, jamais dans la nature humaine je n'ai rien vu qui
pt le moins du monde rivaliser avec la sculpture, soit dans l'Apollon,
soit dans le Mose, soit dans plusieurs autres morceaux svres de l'art
moderne ou antique.

Examinons maintenant un peu plus au long ce plaidoyer en faveur des
vertes campagnes et de la simple nature en gnral contre les images de
l'art dans leurs rapports avec la posie. Dans un tableau de paysage,
jamais l'artiste, s'il est digne de ce nom, ne copie  la lettre le
point de vue qu'il a sous les yeux; il invente, il compose. Dans son
aspect rel, la nature ne lui offre pas des scnes qu'il songe 
reproduire. S'il nous montre quelque cit fameuse, quelque perspective
de montagne, ou d'autres paysages, il devra les prendre de quelque point
de vue particulier; il devra les protger de lumires et d'ombres
artificielles, de lointains, etc., ncessaires non-seulement pour
ajouter aux beauts de la scne, mais encore pour en cacher les
dfectuosits. La posie de la nature isole, dans toute son exactitude,
ne lui offrira qu'un secours incomplet. Le ciel de son tableau n'est pas
le _portrait_ du ciel rel, c'est un mlange de ciels divers, observs 
diffrentes poques, et jamais copis d'aprs celui d'un seul jour.
Pourquoi? Parce que la nature n'est pas esclave de ses charmes, parce
qu'elle les prodigue, elle les disperse. Il faut du got pour les
choisir, il faut du tems pour les rassembler.

Je viens de parler de la sculpture. Le but de l'excellent sculpteur est
de grandir la nature jusqu'aux formes hroques, c'est--dire en bon
_anglais_, de surpasser son modle. Quand Canova fait une statue, il
prend une jambe  l'un, une main  l'autre,  ce troisime un
trait,--une expression peut-tre  un quatrime; et cependant il
perfectionne encore le tout comme jadis les Grecs, lorsqu'ils osaient
donner un corps  Vnus.

Demandez au peintre de portraits quel supplice pour lui d'accommoder
ensemble les principes de son art et les figures dont la nature a
gratifi ceux qui viennent _poser_ dans son atelier: sur plusieurs
milliers, il n'en est pas dix qu'il oserait jamais se hasarder 
reproduire sans en dguiser ou rformer la plupart des traits. Jamais la
nature, l'exacte, la pure, la simple nature ne fera de grand artiste
dans aucun genre; jamais surtout un pote--celui de tous les artistes
qui doit le plus  l'art. Dans ce qui regarde les descriptions
naturelles, les potes sont encore forcs d'emprunter  _l'art_ leur
plus incontestable beaut. Pour exprimer le charme d'une fontaine, vous
dites qu'elle est aussi claire ou plus claire qu'une glace.

       _O fons Blandusioe, splendidior vitro!_

Dans le discours de Marc-Antoine, on dcouvre le corps de Csar, mais on
a soin aussi de dployer son _manteau_:

       Vous tous aussi, vous reconnaissez ce _manteau_, etc.
       ..........................................................
       Voyez! le poignard de Cassius est entr dans cet endroit.

Si le pote avait dit que Cassius avait pass le poing dans le trou du
manteau, il aurait plutt demand ses inspirations  la _nature_ de M.
Bowles; mais le poignard _artiel_ est bien autrement potique que sans
lui toutes les mains _naturelles_ du monde. Dans le sublime de la posie
sacre: Quel est celui-ci, venant d'Edem? de Bazroh, avec ses vtemens
teints? Celui qui vient serait-il potique, sans les _vtemens teints_
qui frappent, arrtent le spectateur et l'identifient  l'objet qui
approche?

La mre de Sisra est reprsente attentive au bruit des _roues du
chariot de son fils_. Salomon, dans son cantique; compare  une _tour_
le nez de sa matresse, ce qui nous semble une exagration orientale;
mais s'il avait dit que sa taille ressemblait  une tour, il et t
aussi potique qu'en la comparant  un arbre.

       La vertueuse Maria s'levait comme une tour au-dessus de
       son sexe.

Voil un exemple d'image artificielle pour une supriorit morale. Mais
Salomon, en comparant le nez de son amante  une tour, ne voulait pas
sans doute faire allusion  sa longueur, mais  son lgance; or si l'on
a gard aux licences de la posie orientale, et  l'extrme difficult
de trouver dans la nature une mtaphore discrte pour le nez d'une
femme, on avouera que sa comparaison pouvait tre aussi bonne qu'une
autre.

Non, l'art n'est pas infrieur  la nature en matire de posie. D'o
vient qu'un rgiment de soldats est  nos yeux d'un effet plus noble que
la mme masse de populace? C'est que les premiers ont des armes, un
uniforme, des drapeaux, de l'art et de la symtrie dans leur repos et
dans leurs mouvemens. Un montagnard (_highlander_) avec son plaid, un
Turc avec son turban, un Romain avec sa toge, sont sans doute plus
potiques que le derrire tatou ou non tatou d'un sauvage des les
Sandwich, et-il t dcrit par William Wordsworth lui-mme comme
l'_idiot dans sa gloire_[11].

[Note 11: _Pome de Wordsworth_.]

J'ai vu autant de montagnes que la plupart des hommes et plus de flottes
que le plus grand nombre des habitans de terre-ferme;  mon avis, un
grand convoi, conduit par un petit nombre de vaisseaux de ligne,
prsente un tableau aussi noble et aussi potique qu'en pourrait
produire toute la nature inanime Je prfre le _mt de quelque grand
amiral_ avec tous ses cordages, aux sapins de l'cosse ou des Alpes, et
je soutiens qu'il a fourni bien plus d'inspirations potiques. En quoi
consiste l'immense supriorit du _Naufrage_ de Falconner sur tous les
autres naufrages? dans l'admirable application qu'il fait des termes de
son art; dans la description de la destine d'un marin, faite par un
pote marin. C'est de ces termes-l mmes et de leur application, que
naissent la force et la vrit du pome. Pourquoi? parce que l'auteur
tait pote, et que, sous la main d'un pote, l'_art_ ne restera jamais,
pour la richesse, au-dessous de la nature. Falconner est au-dessous de
lui, prcisment quand il sort de son lment, pour peindre la nature en
gnral, ou pour se jeter dans des digressions sur l'ancienne Grce, et
d'autres branches de connaissances.

Dyer, dans sa _Colline de Grongar_, la seule chose qui lui ait survcu,
nous a prsent les formes de la nature elle-mme sous une image de
l'art:

      Tels sont les vtemens dont se pare la nature pour servir de
      leon  notre errante pense; c'est ainsi qu'elle choisit la
      gaie verdure pour chasser loin de nous les soucis rongeurs.

Nous pourrons mme encore nous appuyer du _tlescope_, bien que M.
Bowles ait triomph de l'abus qu'en avait fait Milton:

      Ainsi, nous mprenons-nous sur la scne de l'avenir, quand
      nous le jugeons sous le _verre_ trompeur de l'esprance.

Ici un mot  M. Campbell en passant:

       montagnes! doux et ravissans paraissent vos sommets,
      protgs par les nuances varies de l'air; mais pour le
      voyageur qui les gravit pniblement, ils sont rudes, sombres
      et tristes. Telle est l'impression que prsente la course
      fatigante de notre vie, et le prsent offre toujours une
      journe nbuleuse[12].

Or ces vers ne sont-ils pas l'original de cette ide tant vante:

      C'est  la distance que nous devons l'enchantement de la
      vue, et c'est elle qui couvre la montagne de ses teintes
      azures[13].

[Note 12: Autres vers du mme Dyer.]

[Note 13: Vers des _Pleasures of Memory_ de Campbell.]

Revenons encore  la mer: que l'on regarde la longue muraille de
Malamocco, qui dompte l'Adriatique, et que l'on prononce entre la mer et
la digue qui lui est impose. Certes, la vue de cet ouvrage romain (et
je dis _romain_, pour la conception et pour l'excution) disant 
l'Ocan: _Tu viendras jusque-l, et tu n'iras pas plus loin_, n'est pas
moins sublime et moins potique que les vagues furieuses qui viennent
impuissamment se briser  ses pieds.

M. Bowles fait honneur au _vent_ de la plupart des ides potiques
groupes autour d'un vaisseau; mais alors, pourquoi un btiment  la
voile est-il plus potique qu'un marsouin, nageant en plein vent[14]? Le
marsouin est tout _nature_, le vaisseau est tout art, _canevas grossier,
toile bleue et longues perches_; tous deux ballotts par le vent, en
sont galement le jouet; et pourtant rien qu'une faim excessive ne
pourrait prsenter  mon imagination le marsouin comme le plus potique
des deux objets: encore faudrait-il qu'il ne me rappelt que de
savoureuses ctelettes.

[Note 14: Le marsouin (_marinus sus_) est, comme on sait, un norme
poisson de mer, qui ne parat suivre,  fleur d'eau, que l'impulsion du
vent. Ici, le traducteur qui nous a prcd, a tort de rendre le mot
_hog_ par celui de _pourceau_.]

M. Bowles nous dira-t-il que la posie d'un aqueduc dpend uniquement de
l'eau qu'il transporte? Il faut le renvoyer  celui de Justinien,  ceux
de Rome, de Constantinople, de Lisbonne et d'Elva, ou mme aux restes de
celui de l'Attique.

On nous demande ce qui rend les vnrables tours de l'abbaye de
Westminster plus potiques, comme point de vue, que la tour de la
manufacture de plomb qui, pourtant, est embellie du mme paysage? Je
rpondrai, c'est l'_architecture_.

Transformez Westminster ou Saint-Paul en une poudrire, ils rappelleront
toujours  l'oeil les mmes ides potiques; le Parthnon fut transform
par les Turcs en un magasin de ce genre, durant le sige d'Athnes par
le Vnitien Morozini; et ce fut l'occasion de sa destruction partielle.
Les dragons de Cromwell installrent leurs chevaux dans la cathdrale de
Worcester; la trouvons-nous aujourd'hui, pour cela, moins potique
qu'auparavant? Demandez  un tranger approchant de Londres, quelles
sont, de toutes les tours qu'il a devant les yeux, celles qui frappent
le plus son imagination? Il indiquera Saint-Paul et Westminster, sans
peut-tre connatre les noms ou les souvenirs qui s'y rattachent; il
laissera de ct la tour de _plomb patent_, non qu'il ait des
prventions contre elle, elle pourrait fort bien tre le mausole d'un
prince, une colonne de Waterloo, un monument de Trafalgar, mais parce
que son architecture est videmment infrieure.

Quant  cette autre question; si la description d'un jeu de cartes est
aussi potique que celle d'une course dans les bois, en supposant le
mme talent d'artiste, nous rpondrons que les matriaux ne sont pas de
la mme valeur; mais que l'_artiste_ qui parviendrait  jeter de la
posie dans un jeu de cartes, est incomparablement le plus habile des
deux. Au reste, toute cette classification des potes, est purement
arbitraire de la part de M. Bowles. Il peut exister ou ne pas exister
diffrens genres de posie; mais c'est l'excution, et non pas le genre,
qui, seule, doit dterminer le rang des potes.

La tragdie est, sans doute, l'un des genres les plus levs. Hughes a
fait une tragdie couronne mme de succs; Fenton en a fait une autre,
et Pope n'en a pas fait. En rsulte-t-il que l'on puisse, et M. Bowles
lui mme, placer Hughes et Fenton comme potes au-dessus de Pope?
Addison mme (l'auteur de _Caton_), Rowe, l'un de nos auteurs tragiques
les plus gots, Young, Otway ou Southerne furent-ils jamais placs dans
l'estime du lecteur ou du critique, sur le mme rang que Pope, avant ou
aprs sa mort? Si M. Bowles persiste dans ses catgories, il nous
permettra de lui rappeler que la posie descriptive est laisse au
dernier rang des productions de cet art; et que les descriptions peuvent
bien orner, mais ne devraient jamais former le sujet d'un pome. Les
Italiens, avec la langue la plus potique et le got le plus dtestable
de l'Europe, possdent maintenant cinq _grands potes_: Dante,
Ptrarque, Arioste, Tasse, et tout rcemment Alfieri.  qui donnent-ils
l'une des premires places, et souvent mme la premire de toutes? 
Ptrarque, le faiseur de sonnets. Il est vrai qu'on estime galement
quelques-unes de ses _canzoni_, mais voil tout; et jamais l'on ne s'est
rappel le latin de son _Africa_.

S'il fallait juger Ptrarque d'aprs le genre de ses compositions, o
l'aurait plac le meilleur des sonnets? Est-ce prs de Dante et des
autres? Non, certainement. Avouons donc, comme je l'ai dit
tout--l'heure, que le meilleur pote, quel que soit son genre, est
celui qui excute le mieux, et qu'il mritera toujours d'tre ainsi jug
dans l'opinion publique.

Gray n'et crit que son lgie, que je ne sais si, grand comme il
l'est, il ne grandirait pas encore. C'est la pierre angulaire de sa
gloire: sans elle il et vainement appuy sa mmoire du mrite de ses
odes. Si l'on dprcie aujourd'hui Pope, c'est en partie parce que l'on
se fait une ide fausse de la dignit de son genre, ide qu'il a
lui-mme accrdite en se faisant ingnieusement gloire.

      De n'avoir pas long-tems err dans le labyrinthe de
      l'imagination; mais de s'tre arrt  la vrit, et d'avoir
      embelli la morale des charmes de la posie.

Il aurait d dire de _s'tre lev  la vrit_: car  mes yeux la plus
haute de toutes les posies est la posie morale, _thique_, comme le
but le plus noble de l'humanit doit tre la vrit morale. La religion
n'est pas de mon sujet: c'est quelque chose de suprieur au gnie de
l'homme, et tous y ont chou  l'exception de Milton et de Dante;
encore le mrite de Dante vient-il de sa supriorit  retracer les
passions humaines, bien que ce soit au milieu de circonstances
surnaturelles. Comment Socrate fut-il le plus grand des hommes? par la
vrit de sa morale. Qui prouva presqu'autant que ses miracles, que
Jsus-Christ tait le fils de Dieu? ses prceptes de morale. Et si la
morale a fait d'un philosophe le premier des hommes; si Dieu lui-mme
n'a pas ddaign de les joindre  son vangile, nous dira-t-on que la
posie _thique_ ou didactique ou comme il vous plaira de l'appeler,
dont le but est de rendre les hommes meilleurs et plus sages, ne soit
pas la premire de toutes les posies, et faut-il que ce soit un prtre
qui vienne nous le dire? Certes, ce genre exige plus d'ame, plus de
sagesse, plus de talens, que toutes les _forts_ o l'on se soit jamais
promen pour les dcrire, et que toutes les popes qui furent jamais
fondes sur un champ de bataille. Les _Gorgiques_ sont
incontestablement, et je pense sans contestation, d'une posie plus
belle que celle de l'_nide_. Virgile ne l'ignorait pas; car il
n'ordonna pas de _les_ brler.

       La plus belle tude de l'homme, c'est l'homme.

Il est de mode aujourd'hui de professer la plus haute admiration pour ce
qu'on appelle _imagination_ et _invention_, les deux qualits du monde
les plus communes. Un paysan irlandais, avec un peu de _whiskey_ dans la
tte, imaginera et inventera de quoi fournir la matire de plusieurs
pomes modernes. Si Lucrce n'et pas t gt par le systme d'picure,
nous aurions un ouvrage bien suprieur  tout ce qui existe aujourd'hui;
comme pome, c'est encore le premier de tous ceux de l'ancienne Rome.
D'o vient donc qu'on l'estime si peu? pour ses principes de morale.
Pope n'a pas le mme dfaut, la sienne est aussi pure que sa posie est
belle. En parlant des objets de l'art, j'ai nglig un point sur lequel
je reviens: on peut croire que le canon est assez potique pour offrir
de frquentes ressources. C'est, dira peut-tre M. Bowles, que son bruit
rappelle un imposant phnomne des cieux, et qu'on peut le regarder
comme la foudre de la terre; il ajoutera d'un air de triomphe, que
Milton fit quelque chose de bien mauvais quand il arma ses dmons avec
notre artillerie. Mais s'il hasarda ce moyen, c'est parce que notre
artillerie tait  ses yeux d'un effet assez sublime pour lui permettre
d'en faire usage. Il s'est tromp, mais l'erreur ne consiste pas dans
l'emploi du canon contre les anges de Dieu, mais dans l'emploi de toute
arme _matrielle_. Le tonnerre des nuages et t dans la main des
dmons aussi vain et aussi ridicule que le lche salptre, les anges
tant galement  l'abri de l'un et de l'autre. La foudre dans les mains
du Tout-Puissant est sublime, mais c'est parce qu'il daigne s'en servir
pour repousser les esprits rebelles. On ne peut pas attribuer sa
victoire  cette norme pice d'lectricit naturelle: le Tout-Puissant
a voulu; ils tombrent: sa parole et t suffisante, et Milton, en
mettant des foudres matrielles entre les mains du Tout-Puissant, est
aussi absurde (et par le fait mme impie) qu'en donnant des mains au
Tout-Puissant.

L'artillerie des dmons n'tait que le premier degr de sa bvue; le
tonnerre fut le second, et le moins excusable. Il et t bon pour
Jupiter et non pour Jhovah. Le sujet d'ailleurs tait tout--fait
anti-potique; Milton l'a mieux trait que n'et fait un autre, mais il
tait au-dessus des forces humaines et par consquent des siennes.

M. Bowles, dans un endroit de sa rplique, prtend que Pope _tait
jaloux de Philips_, parce qu'il tourna ses pastorales en ridicule dans
l'un des numros du _Gardien_ auquel il envoyait ses articles de ce
genre, et qui par l est devenu un admirable modle d'ironie. Si l'on
avait pu envier  Philips quelque chose, ce n'et pas t probablement
ses pastorales. Elles taient pitoyables, et Pope ne fit que publier son
juste mpris. Si M. Fitzgerald livrait  l'impression un volume de
_sonnets_, un _esprit de dcouverte_, ou bien un _missionnaire_, et que
M. Bowles critiqut ses ouvrages dans un journal priodique, serait-ce
un effet de sa jalousie? Les auteurs des _Adresses rejetes_[15] ont
couvert de ridicule les seize ou vingt premiers _potes vivans_, mais en
taient-ils jaloux? L'envie se dmne avec violence, elle ne rit pas.
Les auteurs des _Adresses rejetes_ pouvaient bien faire peu de cas de
plusieurs de ces potes, mais ils ne pouvaient envier ceux qu'ils
avaient ainsi parodis, et Pope ne pouvait tre plus jaloux de Philips
qu'il ne le fut de Welsted, de Thobalds, de Smedley ou de tout autre
hros de sa _Dunciade_. Il ne l'aurait pas t, quand lui-mme n'et pas
t le plus grand pote de son sicle: M. Ings _enviait-il_ M. Philips
quand il lui demandait: Pourquoi votre Pyrrhus conduit-il des boeufs et
s'crie-t-il: Je suis _aiguillonn_ par l'amour? Cette question
interdit le pauvre Philips, mais elle n'tait pas inspire par l'envie,
plus que la critique de Pope. Fut-il jaloux de Swift? Fut-il jaloux de
Bolingbroke? Fut-il jaloux du succs inoui qu'avait obtenu l'opra du
_Mendiant_, de Gay? On nous rpondra que tous ces grands crivains
taient ses amis intimes; mais l'_amiti_ prvient-elle toujours
l'envie? tudiez la premire femme venue, o le premier crivassier que
vous rencontrerez, que M. Bowles lui-mme (je le sais d'ailleurs exempt
de ce vice odieux) tudie quelques-uns de ses amis potiques: le plus
envieux de tous ceux dont on m'ait jamais parl est un pote et un grand
pote. La jalousie est une passion _universelle_. Goldsmith
non-seulement enviait les marionnettes pour leurs danses, et se
dchirait les jambes dans l'espoir de faire aussi bien qu'elles; mais il
prouvait encore une peine sensible quand deux jolies femmes attiraient
plutt les regards que lui-mme; et _voil l'envie_: mais quand Pope
donna-t-il des preuves de cette passion? Si l'exemple cit prouvait
quelque chose, il faudrait donc galement admettre que Dryden tait
jaloux des hros de son _Mac-Flecknoe_.

[Note 15: Morceau satirique dans lequel on parodiait les essais
d'ptres ou _adresses_, prsentes pour l'ouverture du thtre de
Drury-Lane.]

M. Bowles, toutes les fois qu'il le peut, compare Pope  Cowper
(celui-l mme qu'il tourne en ridicule dans l'dition de Pope, 
l'occasion de son attachement pour une vieille femme, Mrs. Ulwin;--je ne
me souviens pas  quelle page, mais cherchez, vous trouverez). Il
rappelle, entre autres, la peinture qu'a faite ce Cowper, dans le genre
flamand, d'un bois dessin avec tout le soin d'un ppiniriste[16], et
avec une affectation du style de Milton, aussi burlesque que dans le
_Schelling splendide_.

[Note 16: Je soumettrai ici, au jugement de M. Bowles, un passage d'un
autre pome de Cowper, les _Vers  Marie_, que je le prie de comparer
avec _le Marchand de bois_ (_Sylvan sampler_) du mme auteur.

Tes aiguilles jadis si brillantes, et pour moi toujours occupes, se
rouillent maintenant, inutiles et ne glissent plus sous tes doigts.

Ces vers, inspirs par des objets artificiels, offrent une ide bien
simple, bien vulgaire, en un mot, une ide d'_intrieur_; et pourtant,
je m'en rapporte  M. Bowles, ne valent-ils pas le bavardage sur les
arbres, que l'on cite avec tant d'loges? Qu'y trouvons-nous? des images
qui se lient  des bas que l'on _ravaude_, des chemises que l'on
_remonte_, des culottes que l'on _rapice_; mais on est forc d'avouer,
qu'elles sont pleines de posie et de sensibilit, adresses par Cowper
 sa nourrice. Cette fripperie d'arbres me fait souvenir d'un mot de
Shridan. En 1812, quelques jours aprs la scne des _Adresses
rejetes_, je le rencontrai; pendant le cours du dner, il me dit:
Savez-vous que, parmi les auteurs d'_adresses_, se trouvait _Whitbread_
lui-mme? Je rpondis en demandant de laquelle il pouvait tre
coupable. Je ne le sais pas bien, dit Shridan; tout ce que je me
rappelle c'est qu'il y tait fort question d'un _phnix_.--Un phnix! Eh
bien! comment le dcrivait-il?--Comme un marchand de volailles,
rpondit-il; il tait vert, jaune, rouge et bleu: il ne nous faisait pas
grce d'une seule plume. Les tails fastidieux de la fort de Cowper
ressemblent prcisment  l description du phnix de ce marchand de
volailles.

Encore un exemple de la puissance de l'art, et mme de sa supriorit
sur ceux de la nature, en matire de posie: ce sera le dernier. La
nature offre-t-elle quelque chose que l'on puisse comparer au buste
d'Antinos, si l'on en excepte la Vnus? Quelle forme vivante offrit
jamais plus de posie que cette merveilleuse cration de la beaut
parfaite? Cependant, l'impression que produit ce buste n'a sa source ni
dans la nature ni dans une sorte d'exaltation morale. Qu'y a-t-il de
commun entre la nature, la morale, et l'objet masculin des amours
d'Adrien? L'excution elle-mme est surnaturelle, ou plutt
_sur-artielle_; car la nature n'a jamais rien fait de semblable.

Laissons donc l ces phrases sur la nature et les principes invariables
de la posie. Un grand artiste fera d'un bloc de pierre quelque chose
d'aussi sublime qu'une montagne; un grand pote pourra trouver dans un
jeu de cartes l'occasion de plus de posie que n'en offrent les forts
de l'Amrique. C'est au pote qu'il convient de dmentir le proverbe, et
de faire quelquefois _une bourse de soie de l'oreille d'un porc_; et
pour terminer avec un autre proverbe aussi trivial: _Un bon ouvrier ne
se plaint jamais de ses instrumens_.]

Ces deux crivains (car Cowper n'est pas un pote) ont lutt ensemble
dans un grand ouvrage,--la traduction d'Homre. Eh bien! la traduction
de Pope est remplie de fautes graves, manifestes, releves, reconnues et
incontestes; celles de son rival au contraire est pleine de soin,
d'rudition, de travail; elle a de plus l'avantage d'tre en vers
blancs, et cependant, qui jamais a pu lire Cowper, et qui jamais mettra
de ct la traduction de Pope,  moins que ce ne soit pour prendre
l'original? Pope travailla, dites-vous, non pas sur Homre, mais sur
Spondanus; mais Cowper, loin d'tre Homre, n'est pas mme ici
lui-mme. tant encore fort jeune je lus l'Homre de Pope avec un
ravissement que ne me fit plus prouver aucun autre livre; et les enfans
ne sont pas les plus mauvais juges de style. colier, je lus Homre dans
l'original comme nous l'avons tous fait, les uns de force, les autres
d'inclination; je ne dis pas ici auquel de ces deux sentimens je cdai
moi-mme, il suffit que je l'aie lu. Plus tard j'ai voulu lire la
version de Cowper; mais impossible. Et quel mortel en eut jamais le
courage?

Nous avons vu notre pote catholique accus de jalousie, de duplicit,
d'avarice et de dbauche;--examinons maintenant les dlits du
Calviniste. Cowper tenta le plus grand crime des lois chrtiennes,
c'est--dire le suicide, et pourquoi? parce qu'on devait examiner s'il
tait digne d'une place dont il semblait dsirer de faire une sincure.
Son intimit avec Mme Ulwin tait assez irrprochable, car la vieille
dame tait dvote, et lui d'une mauvaise sant; mais alors pourquoi
reprocher  Pope, malade et dj vieux, son intimit avec Martha Blount?
Cowper tait l'aumnier de Mme Throgmorton; mais les aumnes de Pope
taient les siennes, elles taient grandes et gnreuses, et dpassaient
les bornes de sa fortune. Pope tait le partisan convaincu mais tolrant
de la secte la plus bigote; Cowper tait le plus bigot et le plus
intolrant des sectaires qui jamais htrent leur damnation et celle des
autres. Cet arrt est-il rigoureux? j'en conviens, je ne le donne mme
pas comme l'expression de mon opinion _personnelle_, mais seulement pour
rappeler ce qu'on pourrait dire de Cowper avec autant d'apparence de
_candeur_ que tout ce que l'on a accumul d'odieux contre Pope, sur de
pareils fondemens. Cowper tait aprs tout un bon homme qui vcut dans
un tems favorable au succs de ses ouvrages.

M. Bowles, peu confiant sans doute dans la force de ses argumens, a mis
en avant lui-mme, ou par l'organe de ses dfenseurs, les noms de
Southey et de Moore. M. Southey est entirement d'accord avec M. Bowles
dans ses invariables principes de posie. Certes, le moins que puisse
faire M. Bowles en retour, est d'approuver les principes invariables de
M. Southey. Pour moi, j'aurais cru que le mot _invariable_ devait serrer
 la gorge Southey, comme l'_Amen_! de Macbeth. Il produit du moins cet
effet sur moi, bien que je ne sois pas le plus inconstant de nous deux,
quant aux opinions. Moore (_tu quoque, Brute_), et un M. J. Scott
tombent galement d'accord avec M. Bowles. Il y a de plus une lettre de
deux lignes crite par un gentilhomme en astrisques, un gentilhomme qui
semble tre un pote du _plus haut rang_. Qui peut-il tre? ce n'est
pas, certes, mon ami Walter, ce n'est pas Campbell, ce ne peut tre
Rogers. Quoi qu'il en soit, la voici:

Vous avez _enfonc le clou_ dans la tte, et **** (Pope, je prsume)
mme sur la tte.

Je _demeure_ votre affectionn,

(_Quatre Astrisques_.)

Et laissons-le demeurer en astrisques. Quel que puisse tre ce
personnage, il mrite, pour un pareil jugement de Midas, qu'on lui perce
les oreilles avec le clou que M. Bowles a enfonc dans la tte. Je suis
persuad qu'elles sont assez longues pour cela.

Le prix que la populace potique de nos jours attache  obtenir un
ostracisme contre Pope se conoit facilement. Semblable  cet Athnien
qui proscrivait Aristide, parce qu'il tait fatigu de l'entendre
toujours nommer le Juste, ils sont de plus entrans par le soin de leur
conservation; car, si Pope conserve sa place, ils ne peuvent garder la
leur.  la place d'un temple grec de la plus pure architecture ils ont
lev une mosque; et plus barbares que les barbares dont je viens de
citer les difices, ils ne se contentent pas de leurs monumens
grotesques, il faut qu'ils dtruisent ceux qu'un got plus pur avait
autrefois rigs, et qui suffisent pour les couvrir d'une honte et d'un
ridicule ineffaables. On me dira que j'tais et que je suis encore de
leur nombre.--Oui, et j'en rougis. Oui, j'ai compt parmi les
constructeurs de cette Babel suivie de la confusion des langues, mais
_jamais_ on ne m'a vu porter une main envieuse contre le temple
classique de notre immortel prdcesseur. J'ai toujours chri et vnr
le nom et la gloire de cet incomparable gnie, bien plus mme que ma
misrable rputation, et que le sot ramage de ces coliers et de ces
tourneaux qui prtendent l'galer ou mme le surpasser. Plutt qu'une
seule feuille de sa couronne ft fltrie, mieux vaudrait que tous les
vers de ces crivailleurs, y compris les miens,

      Fussent enfouis chez l'picier, dans le fond des malles, on
      servissent  tapisser les fentres de Bedlam.

Il en est qui me croiront, il en est qui ne me croiront pas. Vous,
monsieur, du moins, savez combien je suis sincre, et si mes sentimens
ont jamais vari sur ce point, non-seulement dans les ouvrages destins
 l'impression, mais encore dans des lettres particulires qui ne
pourront jamais tre publies.  mes yeux, nous sommes arrivs dans
l'ge de dcadence de la posie anglaise; il n'est pas d'amour-propre ou
de considration pour les autres, qui puisse m'empcher de le croire et
de l'exprimer franchement. Ce n'est peut-tre pas le plus faible signe
de notre got perverti, que le discrdit dans lequel est tomb Pope; et
mieux vaudrait mille fois applaudir aux attaques brutales mais
vigoureuses de M. Cobbett contre Shakspeare et Milton, que de laisser
poursuivre cette mine souterraine et _candide_ contre la gloire du plus
_parfait_ de nos potes, du plus pur de nos moralistes. Je laisse 
d'autres le soin de vanter son talent dans les choses de _passion_, dans
les descriptions, dans le pome hro-comique: je le prends sur le
terrain qui lui est propre, la posie morale; si personne ne le
surpasse, sous le premier point de vue, personne ne l'gale comme
crivain satirique et moral: or ce dernier genre est celui qui fait,
selon moi, le plus d'honneur au pote, puisqu'il lui permet d'exprimer
en _vers_ ce que les plus grands hommes de tous les tems se sont fait
gloire de professer en prose. Si la posie n'a d'autres fondemens que le
_mensonge_, htez-vous de la livrer aux btes, ou de la bannir, comme
Platon, de votre rpublique. Celui qui a trouv le moyen de rconcilier
la posie avec la vrit et la sagesse est seul vritablement _pote_,
dans son acceptation la plus juste, celle de _faiseur_, de _crateur_.
Pourquoi donc en ferions-nous le synonyme de _menteur_, de trompeur, de
diseur de fables? Tout homme ne peut-il inventer mieux que cela?

Je ne prtends nullement dire que Pope soit un aussi grand pote que
Shakspeare et Milton; bien que Warton, son ennemi, l'ait plac
immdiatement aprs eux. Autant vaudrait dire dans la mosque (autrefois
glise de Sainte-Sophie), que Socrate tait un plus grand homme que
Mahomet. Si je disais qu'il marche trs-prs d'eux, je ne rclamerais
pour Pope rien de plus que ce que l'on accorde  Burns:

       Ne cdant la palme qu'au grand nom de Shakspeare.

Je n'ai rien  dire contre cette opinion; mais enfin, de quel _ordre_,
dans l'aristocratie potique, sont les ouvrages de Burns? Je vois son
_Opus magnum_, son _Tam' o' shanter_, un _Conte_, le _Samedi soir du
paysan_; une esquisse descriptive, quelques autres ouvrages du mme
genre, et puis des chansons. Tel est le _rang_ de ses _productions_; et
cependant, Burns _excelle_ dans son art.

J'ai dj exprim ailleurs ce que je pensais de Pope, et de l'influence
qu'ont eue ses dtracteurs sur notre littrature. Si jamais votre
contre devait tre victime de quelque grande catastrophe physique ou
sociale; si la Grande-Bretagne tait un jour raye du nombre des nations
de la terre; et s'il ne devait rester d'elle que la chose du monde la
plus vivace aprs tout, _une langue morte_, objet des tudes et de
l'imitation des sages, chez les gnrations futures de lointains
rivages; en un mot, si votre littrature, purifie des cabales de
coterie, des modes phmres et des prjugs nationaux, devait tre un
jour l'instruction du genre humain, il se pourrait qu'un Anglais, jaloux
d'apprendre aux postrits trangres qu'il y avait eu jadis en
Angleterre quelque chose approchant d'une pope ou d'une tragdie,
souhaitt la conservation de Milton ou de Shakspeare; mais le monde
entier arracherait Pope au commun naufrage, et laisserait engloutir les
autres crivains dans le mme gouffre que leur nation. Pope, en effet,
est le pote moraliste de la civilisation; et,  ce titre, nous devons
esprer qu'il deviendra le pote national du genre humain. Seul, il ne
bronche jamais; et seul, on a cru pouvoir lui faire un reproche de sa
_perfection continue_. Jetez un regard sur ses productions; considrez
leur tendue, et contemplez leur varit; posies pastorales,
amoureuses, hro-comiques; traductions, pices satiriques et
morales:--il excelle en tout; souvent il atteint la perfection. Si son
plus grand charme est l'harmonie continue de son style, comment se
fait-il que les trangers en soient idoltres, mme  travers leurs
traductions dcolores? Mais il faut terminer cette lettre dj trop
longue. Faites mes complimens  M. Bowles, et croyez-moi toujours,

Votre trs-dvou,

BYRON.

_P. S._--Malgr la longueur de cette lettre, je crois ncessaire d'y
ajouter un _post-scriptum_:--je tcherai de le faire court. M. Bowles se
dfend d'avoir accus Pope d'une _avarice sordide_; puis il ajoute: Si
je l'avais fait, je serais enchant de trouver la preuve que je me suis
tromp. Cette preuve, il peut se donner le plaisir de la trouver dans
Spence et ailleurs encore. D'abord, voyons Martha Blount, qui, suivant
la remarque charitable de M. Bowles, jugeait, probablement en sa
qualit de lgataire, qu'il n'pargnait pas encore assez. Quelles que
fussent ses _penses_, il est certain que ses paroles sont en faveur de
Pope. Puis vient l'alderman Barber; pour ce qui le regarde, voyez les
anecdotes de Spence. On peut encore citer la folle rponse de Pope 
Halifax, quand il lui offrit une pension; la conduite qu'il tint, dans
de semblables occasions, auprs de Craggs et d'Addison; ses propres
vers--

Et grce  Homre, je vis et je jouis d'une honnte aisance, sans rien
devoir  princes ou seigneurs qui vivent... qu'il crivait dans un tems
o les princes eussent t fiers de le pensionner, et les pairs de le
protger; dans un tems o toute l'arme des sots tenait contre lui la
campagne, et et t trop heureuse de lui ter l'avantage de son
indpendance.

Mais il y a, dans la protestation de M. Bowles, quelque chose de plus
srieux: Il aurait, dit-il, parl de sa noble gnrosit  l'gard du
malheureux Richard Savage; il aurait cit d'autres exemples d'un coeur
noble et compatissant, _si sa mmoire les lui avait offerts quand il
crivit_. Qu'est-ce  dire? M. Bowles n'a-t-il pas prtendu composer une
vie minutieuse et exacte du grand pote dont il donnait les oeuvres?
n'a-t-il pas dissqu son caractre moral et politique? n'a-t-il pas mis
au jour ses moindres fautes, ses plus lgres faiblesses? n'a-t-il pas
souri de sa sensibilit, et dout de sa franchise? n'a-t-il pas dvoil
sa vanit et sa duplicit? Comment donc, aprs cela, oublie-t-il les
bonnes qualits qui pouvaient servir en partie d'excuse  la _multitude
de ses torts_? A-t-il bonne grce  venir nous dire que _sa mmoire ne
les lui a pas offertes_? Est-ce dans cette disposition d'esprit que l'on
doit aborder les morts illustres? Si M. Bowles, avec tous les moyens qui
pouvaient le mieux aider sa mmoire, ne s'en est pas souvenu, il avait
entrepris une tche au-dessus de ses forces; mais s'il s'en est souvenu,
et qu'il les ait omises, je ne sais pas ce dont il est capable, mais je
sais ce dont il serait digne. En conscience, on ne peut admettre une
pareille excuse pour des faits aussi connus. M. Bowles a t au collge;
et comme j'ai reu, ainsi que lui, une ducation publique, je veux bien
lui prsenter un argument de son got. Quand nous tions dans la
troisime _forme_, si nous avions cherch  nous justifier, le lundi
matin, de n'avoir pas fait le travail du samedi, sous prtexte que nous
l'aurions oubli, comment nous aurait-on rpondu? Et cette excuse, qu'on
ne saurait pardonner  un colier, l'admettrons-nous dans un cas qui
intresse de si prs la gloire du premier pote de son sicle, pour ne
pas dire de son pays? Cependant M. Bowles, qui oublie si facilement les
vertus des autres, se plaint fort amrement de ce que d'autres gardent
mieux la mmoire de ses propres fautes. Ce ne sont pourtant que les
fautes d'un auteur, tandis que les vertus qu'il oublie, sont
essentielles  l'homme auquel on prtend faire justice.

Au fait, M. Bowles semble susceptible au-del du privilge qu'en ont les
auteurs. Dans une larmoyante ddicace  M. Gifford, il le rend
responsable de tous les articles de la _Quarterly_. M. Southey, _le plus
fort et le plus loquent des crivains de cette Revue_, approuve il est
vrai l'dition de M. Bowles, mais la _Revue_, ce me semble, n'a fait
preuve que d'impartialit, en insrant l'_Essai sur Spence_, bien qu'il
ft crit dans une opinion contraire  celle de son _plus grand
crivain_. Une _Revue_ doit-elle tre dvoue aux opinions d'un seul
homme? La critique n'y doit-elle pas s'y exercer en raison des sujets et
des circonstances? J'ai bien peur que les crivains ne soient tenus de
prendre, comme ils se prsentent, le miel et l'absinthe des journaux; un
homme de l'exprience de M. Bowles devrait avoir l'habitude de ces
contrarits; il peut en tre afflig, mais surpris, je ne le conois
pas. J'ai t _revis_ dans la _Quarterly_ presqu'aussi frquemment que
M. Bowles, j'ai reu des paroles douces, j'en ai subi d'aussi
_dplaisantes_ qu'on puisse l'imaginer. On pose en fait, dans l'examen
de la _Chute de Jrusalem_[17], que j'ai vou mes facults, etc., 
l'appui de ce qu'il y a de plus dtestable dans la doctrine du
_manichisme_, ce qui veut dire clairement que j'adore le diable. Eh
bien! je n'ai pas fait de rponse, je n'ai rien crit  Gifford;
seulement, je crois que je vous mandai, dans une lettre particulire,
que le critique aurait fort bien pu louer Milman sans se croire oblig
de me diffamer. Et, dans le mme tems, ou bientt aprs ( l'occasion
d'une note sur le livre des voyageurs), j'ajoutai que je n'effacerais
pas, quand mme je le pourrais, une seule ligne de ce qui m'y regarde,
dans une _Revue_ quelconque.--Toutefois, je me rserve le droit d'y
rpondre, quand je le juge ncessaire. Pour M. Bowles, l'article sur
Spence semble l'avoir mis dans une position critique. Je ne suis pas,
vous le savez, dans votre confidence, ni dans celle du directeur du
journal; mais  l'instant mme o je vis l'article, je fus moralement
sr qu' _son style_ j'avais reconnu l'auteur. Vous me dites que je ne
le sais pas; c'est fort bien: gardez votre secret; de mon ct, je
garderai le mien, bien que personne ne me l'ait recommand; et, dans
tous les cas, ce n'est pas la personne que dnonce M. Bowles.

[Note 17: Par Milman.]

L'extrme susceptibilit de M. Bowles me rappelle un fait qui se passa 
bord d'une frgate sur laquelle je me trouvais en qualit de passager.
Long-tems je dnai avec le capitaine; le chirurgien du btiment, fort
galant homme du reste, et fort habile dans son art, tait _porteur_ de
_toupet_, et, sur cet article, il n'entendait pas raison le moins du
monde. Les plaisanteries des marins sont parfois, on le sait, assez
franches; et souvent il arrivait que les officiers, ses confrres, se
permissent des allusions  cette partie dlicate de la personne du
docteur. Un jour, au milieu d'une discussion plaisante, un jeune
lieutenant s'cria: Supposez maintenant, docteur, que je prenne votre
_chapeau_!--Monsieur, repartit aussitt le chirurgien, brisons-l; vous
voulez _m'insulter_. Il ne pouvait pas mme souffrir qu'on approcht du
chapeau qui dfendait sa perruque. Ainsi, quelqu'un approche-t-il le
moins du monde des lauriers de M. Bowles, mme  propos de son mrite
_d'diteur_, on prtend aussitt _l'insulter_. Vous dites que vous
prparez en ce moment une dition de Pope; vous ne pouvez mieux faire
pour votre rputation de libraire, pour compenser le travail de M.
Bowles, et prvenir ainsi la dcadence rapide du got.

FIN DE LA LETTRE A JOHN MURRAY.







End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron,
Volume 7, by George Gordon Byron

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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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