The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol.
3 / 20), by Adolphe Thiers

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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 3 / 20)
       faisant suite  l'Histoire de la Rvolution Franaise

Author: Adolphe Thiers

Release Date: December 4, 2009 [EBook #30603]

Language: French

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               HISTOIRE DU CONSULAT

                      ET DE

                     L'EMPIRE




                   FAISANT SUITE

        L'HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE




                 PAR M. A. THIERS




                  TOME TROISIME




        [Illustration: Emblme de l'diteur.]




                        PARIS
               PAULIN, LIBRAIRE-DITEUR
                  60, RUE RICHELIEU
                         1845




PARIS, IMPRIM PAR PLON FRRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.




LIVRE DIXIME.


VACUATION DE L'GYPTE.

     Tous les yeux fixs sur la ngociation engage  Londres. -- On
     se demande quelle influence exercera la mort de Paul Ier sur
     cette ngociation. -- tat de la cour de Russie. -- Caractre
     d'Alexandre. -- Ses jeunes amis forment avec lui un gouvernement
     secret, qui dirige toutes les affaires de l'empire. -- Alexandre
     consent  rduire beaucoup les prtentions apportes  Paris par
     M. de Kalitcheff, au nom de Paul Ier. -- Il accueille Duroc avec
     bienveillance. -- Ses protestations ritres du dsir de bien
     vivre avec la France. -- Commencements de la ngociation entame
      Londres. -- Conditions mises en avant, de part et d'autre. --
     Conqutes des deux pays sur terre et sur mer. -- L'Angleterre
     consent  restituer une partie de ses conqutes maritimes, mais
     subordonne toute la ngociation  la question de savoir si la
     France gardera l'gypte. -- Les deux gouvernements sont
     tacitement d'accord pour temporiser, afin d'attendre l'issue des
     vnements militaires. -- Le Premier Consul, averti que la
     ngociation dpend de ces vnements, pousse l'Espagne  marcher
     vivement contre le Portugal, et fait de nouveaux efforts pour
     secourir l'gypte. -- Emploi des forces navales. -- Diverses
     expditions projetes. -- Navigation de Ganteaume au sortir de
     Brest. -- Cet amiral passe heureusement le dtroit. -- Prt  se
     diriger sur Alexandrie, il s'effraye de dangers imaginaires, et
     rentre dans Toulon. -- tat de l'gypte depuis la mort de Klber.
     -- Soumission du pays, et situation prospre de la colonie sous
     le rapport matriel. -- Incapacit, anarchie dans le
     commandement. -- Dplorables divisions des gnraux. -- Mesures
     mal conues de Menou, qui veut toucher  tous les objets  la
     fois. -- Malgr l'avis ritr d'une expdition anglaise, il ne
     prend aucune prcaution. -- Dbarquement des Anglais dans la rade
     d'Aboukir, le 8 mars. -- Le gnral Friant, rduit  quinze cents
     hommes, fait d'inutiles efforts pour les repousser. -- Deux
     bataillons ajouts  la division d'Alexandrie auraient sauv
     l'gypte. -- Tardive concentration de forces ordonne par Menou.
     -- Arrive de la division Lanusse, et second combat livr avec
     des forces insuffisantes, dans la journe du 13 mars. -- Menou
     arrive enfin avec le gros de l'arme. -- Tristes consquences de
     la division des gnraux. -- Plan d'une bataille dcisive. --
     Bataille de Canope, livre le 21 mars, et reste indcise. -- Les
     Anglais demeurent matres de la plage d'Alexandrie. -- Longue
     temporisation, pendant laquelle Menou aurait encore pu relever
     les affaires des Franais, en manoeuvrant contre les corps
     dtachs de l'ennemi. -- Il n'en fait rien. -- Les Anglais
     tentent une opration sur Rosette, et russissent  s'emparer
     d'une bouche du Nil. -- Ils pntrent dans l'intrieur. --
     Dernire occasion de sauver l'gypte,  Ramanieh, perdue par
     l'incapacit du gnral Menou. -- Les Anglais s'emparent de
     Ramanieh, et sparent la division du Kaire de celle d'Alexandrie.
     -- L'arme franaise, coupe en deux, n'a plus d'autre ressource
     que celle de capituler. -- Reddition du Kaire par le gnral
     Belliard. -- Menou, enferm dans Alexandrie, rve la gloire d'une
     dfense semblable  celle de Gnes. -- L'gypte dfinitivement
     perdue pour les Franais.


[En marge: Avril 1801.]

[En marge: La paix va devenir gnrale en Europe.]

Le but que se proposait le Premier Consul en prenant le pouvoir,
allait bientt se trouver atteint, car le calme rgnait en France, une
satisfaction profonde remplissait les esprits, et la paix signe 
Lunville avec l'Autriche, l'Allemagne et les puissances italiennes,
rtablie de fait avec la Russie, se ngociait  Londres avec
l'Angleterre. Une fois signe formellement avec ces deux dernires
puissances, la paix devenait gnrale, et, en vingt-deux mois, le
jeune Bonaparte avait accompli sa noble tche, et rendu sa patrie la
plus heureuse, la plus grande des puissances de l'univers. Mais il
fallait terminer ce grand ouvrage, il fallait surtout conclure la
paix avec l'Angleterre; car, tant que cette puissance n'avait pas
dpose les armes, la mer tait ferme, et, ce qui tait plus grave, la
guerre continentale pouvait renatre sous l'influence corruptrice des
subsides britanniques. L'puisement universel laissait, il est vrai,
peu de chances  l'Angleterre d'armer de nouveau le continent; elle
venait mme d'en voir la plus grande partie coalise avec nous contre
sa puissance maritime, et, sans la mort de Paul, elle aurait pu expier
cruellement ses violences contre les neutres. Mais cette mort soudaine
tait un fait nouveau et grave, qui ne pouvait manquer de modifier la
situation. Quelle influence la catastrophe de Ptersbourg allait-elle
exercer sur les affaires de l'Europe? C'est ce qu'on ignorait encore,
c'est ce que le Premier Consul tait impatient de savoir. Il avait
envoy Duroc  Ptersbourg, pour en tre plus tt et plus srement
inform.

[En marge: Difficults diplomatiques avec la Russie, naissant des
prtentions de Paul 1er.]

Un peu avant la mort de Paul, les relations avec la Russie n'avaient,
pas laiss que de prsenter d'assez grandes difficults, par suite de
l'orgueil excessif de cet empereur, et de l'orgueil non moins excessif
de son ambassadeur  Paris, M. de Kalitcheff. Le czar dfunt voulait,
comme nous l'avons dit ailleurs, dicter lui-mme les conditions de la
France avec la Bavire, le Wurtemberg, le Pimont, les Deux-Siciles,
tats dont il s'tait fait le protecteur, ou spontanment, ou
obligatoirement, par suite des traits qui avaient nou la seconde
coalition. Il voulait mme rgler nos relations avec la Porte, et
prtendait que le Premier Consul devait vacuer l'gypte, parce que
cette province appartenait au sultan, et qu'il n'y avait, disait-il,
aucune raison de la lui enlever.

[En marge: Progrs de l'ambition et de la puissance russe depuis un
sicle.]

Cet alli, tout ardent qu'il tait contre l'Angleterre, prsentait
donc aussi ses dangers, et la msintelligence aurait pu renatre
prochainement avec lui; Du reste, ce qui pouvait ne paratre qu'un
trait de folie chez l'empereur Paul, tait un singulier symptme des
progrs de l'ambition russe, depuis trois quarts de sicle. En effet,
il y avait  peine quatre-vingts ans que Pierre-le-Grand, attirant
pour la premire fois l'attention de l'Europe, se bornait  vouloir
influer sur le nord du continent, en luttant contre Charles XII pour
faire un roi de Pologne. Quarante ans aprs, la Russie, portant dj
son ambition en Allemagne, luttait contre Frdric avec l'Autriche et
la France, pour empcher la formation de la puissance prussienne.
Quelques annes plus tard, en 1772, elle partageait la Pologne. En
1778, elle faisait un pas de plus, et, rglant de moiti avec la
France les affaires allemandes, elle interposait sa mdiation entre la
Prusse et l'Autriche, prtes  en venir aux mains pour la succession
de Bavire, et avait l'insigne honneur de garantir  Teschen la
constitution germanique. Enfin, avant que le sicle ft rvolu, en
1799, elle envoyait cent mille Russes en Italie, non pour une question
de territoire, mais pour une question morale, pour la conservation,
disait-elle, de l'quilibre europen, de l'ordre social, menacs par
la rvolution franaise.

Jamais en si peu d'annes, un tel agrandissement d'influence n'tait
chu  une mme puissance. Paul, en voulant se faire l'arbitre de
toutes choses, pour prix de son alliance avec le Premier Consul,
n'tait donc que le fou d'une politique, qui, dans le cabinet russe,
tait profondment rflchie. Son reprsentant  Paris exigeait, avec
une morgue froide et soutenue, ce que son matre demandait avec le
dsordre accoutum de ses volonts. Il affectait mme assez
maladroitement de se faire le protecteur des petites puissances, qui
taient maintenant  la merci de la France, aprs l'avoir offense. La
cour de Naples avait voulu se placer sous cette protection, ce qui lui
avait peu russi, car M. de Gallo avait t renvoy de Paris, et sa
cour oblige de subir  Florence les conditions du Premier Consul. M.
de Saint-Marsan, charg de reprsenter la maison de Savoie auprs de
la Rpublique franaise, ayant voulu faire comme M. de Gallo, avait
t renvoy de mme.

M. de Kalitcheff s'tait ht de rclamer pour les cours de Naples et
de Turin, dont son matre avait garanti les tats; et il entendait, en
signant un trait avec la France, ne pas se borner  stipuler le
rtablissement des bons rapports entre deux empires, qui n'avaient
rien  se disputer ni sur terre ni sur mer, mais rgler les affaires
d'Allemagne et d'Italie, presque dans tous leurs dtails, et jusqu'
celles de l'Orient, car il persistait  demander la restitution de
l'gypte  la Porte.

[En marge: Fermet du cabinet franais  l'gard des prtentions de la
Russie.]

Malgr le dsir de mnager l'empereur Paul, on avait rpondu avec
fermet  son ambassadeur. On avait consenti  joindre au trait
patent, qui rtablirait purement et simplement la paix et l'amiti
entre les deux tats, une convention secrte, dans laquelle on
prendrait l'engagement de se concerter avec la Russie pour le
rglement des indemnits germaniques, de favoriser particulirement
les cours de Baden, de Wurtemberg et de Bavire, qui taient ses
allies ou ses parentes; de rserver un ddommagement  la maison de
Savoie, si on ne lui rendait pas ses tats, mais sans dire ni o, ni
quand, ni combien; car le Premier Consul avait dj le projet de
garder le Pimont pour la France. C'tait l tout ce qu'on voulait
concder. Quant  Naples, le trait de Florence tait dclar
irrvocable; et quant  la restitution de l'gypte, on avait form la
rsolution de ne pas mme couter une parole sur ce sujet.

M. de Kalitcheff insistant avec un ton et des manires assez tranges,
on avait fini par ne plus lui rpondre, et par le laisser  Paris
assez embarrass de son rle, et des engagements qu'il avait pris avec
les petites puissances. On en tait l, lorsqu'on apprit la mort
tragique de Paul. M. de Kalitcheff, sans attendre les ordres de son
nouveau souverain, voulant sortir de la fausse position o il s'tait
mis, adressa le 26 avril une note premptoire  M. de Talleyrand, dans
laquelle il demandait une rponse immdiate sur tous les points de la
ngociation, se plaignant de ce que des choses accordes, disait-il, 
Berlin, entre le gnral Beurnonville et M. de Krudener, taient
contestes  Paris. Il semblait mme insinuer que, si les tats
faibles n'taient pas mieux traits par la France, la gloire du
Premier Consul en souffrirait, et que son gouvernement serait confondu
avec les gouvernements rvolutionnaires qui l'avaient prcd.

[En marge: Leon svre donne  M. de Kalitcheff.]

M. de Talleyrand lui rpondit sur-le-champ, que sa dpche tait
dplace, qu'elle manquait aux gards que se doivent entre elles des
puissances indpendantes; qu'on ne la mettrait pas sous les yeux du
Premier Consul, dont elle offenserait la dignit; que M. de Kalitcheff
pouvait donc la regarder comme non avenue, et que la rponse
sollicite au nom de son cabinet ne lui serait faite, que lorsque la
demande en serait renouvele en d'autres termes, et dans une autre
dpche.

Cette leon svre fit effet sur M. de Kalitcheff. Il parut
s'inquiter des consquences de sa dmarche. Dj mme les petits
protgs qui s'abritaient derrire lui, avaient peur de son
protectorat, et en taient aux regrets de lui avoir recommand leurs
intrts. M. de Kalitcheff, rduit ou  rester sans rponse, ou 
reproduire ses rclamations dans une meilleure forme, crivit une
seconde dpche, dans laquelle il ritrait sa demand d'explication,
mais en numrant chaque objet, sans rflexion aucune, sans plainte,
et sans compliments. La dpche tait froide, mais convenable. Il lui
fut dit alors par M. de Talleyrand, que dans la forme nouvelle, ses
questions seraient soumises au Premier Consul, et obtiendraient
prochainement une rponse. Il fut ajout par M. de Talleyrand, que la
dernire dpche serait seule conserve dans les archives de la
chancellerie franaise, et que la prcdente y serait dtruite.

Quelques jours aprs, M. de Talleyrand rpondit  M. de Kalitcheff en
termes polis, mais fort positifs. Il renouvela sur tous les points le
dire du cabinet franais, et ajouta cette rflexion fort naturelle,
que, si la France avait consenti, sur plusieurs des affaires les plus
importantes de l'Europe,  se concerter amicalement avec la Russie, et
avait paru dispose  faire ce que celle-ci dsirait, c'tait en
considration de l'alliance intime contracte avec Paul Ier, contre la
politique britannique; mais que, depuis l'avnement du czar Alexandre,
il fallait, avant d'accorder les mmes choses, savoir si le nouvel
empereur entrerait dans les mmes vues, et avoir la certitude qu'on
trouverait en lui un alli aussi rsolu que dans l'empereur dfunt.

 partir de ce jour, M. de Kalitcheff se tint tranquille, et attendit
les instructions de son nouveau matre.

[En marge: L'empereur Alexandre.--Sa personne et son caractre.]

C'tait un prince singulier que celui qui venait de monter sur le
trne des czars, singulier comme la plupart des princes qui ont rgn
sur la Russie, depuis un sicle. Alexandre avait vingt-cinq ans, une
stature leve, une figure noble et douce, quoique peu rgulire, une
intelligence pntrante, un coeur gnreux, une grce parfaite.
Toutefois, on pouvait apercevoir en lui quelques traces des infirmits
paternelles. Son esprit, vif, impressionnable et changeant,
s'attachait tour  tour aux ides les plus contraires. Mais tout
n'tait pas entranement chez ce prince remarquable: il y avait dans
son intelligence tendue et prompte  varier, des profondeurs qui
chappaient aux meilleurs observateurs. Il tait honnte, et en mme
temps dissimul, capable d'artifice, et dj on avait pu apercevoir
quelque chose de ces qualits et de ces dfauts, dans les tragiques
vnements qui avaient prcd son arrive au trne. Gardons-nous
cependant de calomnier ce prince illustre: il s'tait fait
compltement illusion sur les projets du comte Pahlen; il avait cru
avec l'inexprience de son ge, que l'abdication de son pre tait le
seul but, et serait le seul rsultat de la conjuration dont on lui
avait fait la confidence; il avait cru, en s'y prtant, sauver
l'empire, sa mre, ses frres, lui-mme, d'tranges violences. clair
aujourd'hui par l'vnement, il dtestait son erreur, et ceux qui la
lui avaient fait commettre. Ce jeune empereur enfin, noble d'aspect,
gracieux de manires, spirituel, enthousiaste, mobile, artificieux,
difficile  saisir, tait dou d'un charme personnel infini, et
destin  exercer sur ses contemporains la plus grande sduction. Il
tait mme appel  exercer cette sduction sur l'homme
extraordinaire, si difficile  tromper, qui dominait alors la France,
et avec lequel il devait avoir, un jour, de si grands et de si
terribles dmls.

[En marge: ducation d'Alexandre.]

[En marge: Ses amis.]

L'ducation donne  ce jeune prince avait t fort trange. lev par
le colonel Laharpe, qui lui avait inspir les sentiments et les ides
d'un rpublicain suisse, Alexandre avait subi avec sa facilit
ordinaire, l'influence de son prcepteur, et s'en ressentait
visiblement en montant sur le trne. Pendant qu'il tait prince
imprial, toujours soumis  un joug assez dur, tantt celui de
Catherine, tantt celui de Paul, il avait nou des liaisons avec
quelques jeunes gens de son ge, tels que M. Paul Strogonoff, M. de
Nowosiltzoff, et surtout le prince Adam Czartorisky. Ce dernier, issu
de l'une des plus grandes familles de Pologne, et fort attach  sa
patrie, tait  Ptersbourg une espce d'otage; il servait dans le
rgiment des gardes, et vivait  la cour avec les jeunes grands-ducs.
Alexandre, attir vers lui par une sorte d'analogie de sentiments et
d'ides, lui communiquait les rves de sa jeunesse. Tous deux
dploraient en secret les malheurs de la Pologne, ce qui tait bien
naturel chez un descendant des Czartorisky, mais assez tonnant chez
le petit-fils de Catherine; et Alexandre faisait serment  son ami,
quand il serait mont sur le trne, de rendre  la malheureuse Pologne
ses lois et sa libert.

[En marge: Gouvernement occulte, compos des jeunes amis d'Alexandre.]

Paul s'tait aperu de cette intimit, en avait conu quelque ombrage,
et avait exil le prince Czartorisky, en le nommant ministre de Russie
auprs d'un roi sans tats, auprs du roi de Sardaigne.  peine
Alexandre fut-il empereur qu'il envoya un courrier  son ami, rsidant
alors  Rome, et le fit venir  Ptersbourg. Il runit aussi autour de
lui MM. Paul Strogonoff et de Nowosiltzoff. Il forma ainsi une espce
de gouvernement occulte, compos de jeunes gens sans exprience,
anims de sentiments gnreux, que tous n'ont pas conservs, remplis
d'illusions, et peu propres, il faut le dire,  diriger un grand tat,
dans les difficiles conjonctures du sicle. Ils taient impatients de
se dbarrasser des vieux Russes, qui avaient gouvern jusque-l, et
avec lesquels ils ne sympathisaient sous aucun rapport. Un seul
personnage plus g, plus grave, le prince de Kotschoubey, ml 
cette socit de jeunes hommes, temprait par une raison plus mre la
vivacit de leur ge. Il avait vu l'Europe, acquis des connaissances
prcieuses, et entretenait constamment son souverain des amliorations
qu'il croyait utile d'apporter au rgime intrieur de l'empire. Tous
ensemble blmaient la politique, qui avait consist d'abord  faire la
guerre  la France,  cause de la Rvolution, puis  la faire 
l'Angleterre pour une thse du droit des gens. Ils ne voulaient ni
d'une guerre de principe  la France, ni d'une guerre maritime 
l'Angleterre. Le grand empire du Nord, suivant eux, devait tenir la
balance entre ces deux puissances, qui menaaient de dvorer le monde
dans leur lutte, et devenir ainsi l'arbitre de l'Europe, l'appui des
tats faibles contre les tats forts. Mais, en gnral, ce qui les
proccupait, c'tait moins la politique extrieure, que la
rgnration intrieure de l'empire: ils ne mditaient pas moins que
de lui donner des institutions nouvelles, modeles en partie sur ce
qui se voyait dans les pays civiliss; ils avaient, en un mot, la
gnrosit, l'inexprience, et la vanit de la jeunesse.

Les ministres ostensibles d'Alexandre taient de vieux Russes,
prvenus contre la France, entts pour l'Angleterre, et, de plus,
fort dsagrables  leur souverain. Le comte Pahlen seul, grce  la
fermet de son jugement, ne partageait pas les prjugs de ses
collgues, et voulait qu'on ne se livrt  aucune influence, qu'on
restt neutre entre la France et l'Angleterre. Sous ce rapport, ses
ides convenaient au nouvel empereur et  ses amis. Mais le comte
Pahlen avait le tort de traiter Alexandre en prince adolescent, qu'il
avait plac sur le trne, qu'il avait dirig, qu'il voulait diriger
encore. La vanit trs-sensible de son jeune matre en tait souvent
blesse. Le comte Pahlen traitait surtout avec duret l'impratrice
douairire, qui talait une douleur fastueuse, et une haine ardente
contre les meurtriers de son poux. Dans un tablissement religieux
qui dpendait d'elle, l'impratrice douairire avait fait placer une
figure de la Vierge, avec l'empereur Paul  ses pieds, implorant la
vengeance du ciel contre ses assassins. Le comte Pahlen fit enlever
l'image, malgr les cris de l'impratrice et le mcontentement de son
fils. Un ascendant exerc aussi rudement ne pouvait tre durable.

[En marge: Premires mesures du nouvel empereur.]

[En marge: L'embargo lev sur le commerce anglais.]

[En marge: Alexandre renonce  la grande matrise de l'ordre de
Malte.]

Dans les premiers jours du rgne, le comte Panin continua de prsider
aux relations extrieures; le comte Pahlen resta le ministre influent,
se mlant de toutes les affaires. Alexandre, aprs s'tre concert
avec ses amis, travaillait ensuite avec ses ministres ostensibles.
Sous ces influences diverses, quelquefois contraires, on rsolut de
traiter avec l'Angleterre, et de commencer par lever l'embargo sur le
commerce britannique, embargo qui, suivant Alexandre, tait une mesure
injuste. On dcida qu'il fallait faire avec le lord Saint-Helens un
rglement maritime, qui sauvt sinon les droits des neutres, au moins
les intrts de la navigation russe. Alexandre, rangeant au nombre des
ides peu raisonnables de son pre, la prtention d'tre grand-matre
de l'ordre de Jrusalem dclara qu'il ne voulait en tre que le
protecteur, en attendant que les diverses langues qui composaient
l'ordre se fussent rassembles, et eussent nomm un nouveau
grand-matre. Cette rsolution faisait vanouir bien des difficults,
soit avec l'Angleterre, qui tenait beaucoup  Malte, soit avec la
France, qui n'avait pas voulu s'engager  une guerre  outrance pour
faire rendre cette le  l'ordre, soit enfin avec Rome et l'Espagne,
qui n'avaient jamais consenti  reconnatre pour grand-matre de
Saint-Jean-de-Jrusalem un prince schismatique.

[En marge: Alexandre cesse de demander l'vacuation de l'gypte.]

Pour faire cesser un autre sujet de contestation, celui-ci avec la
France, il fut dcid qu'on ne demanderait plus l'vacuation de
l'gypte; car, en ralit, on tait plutt intress  la voir dans
les mains des Franais que dans celles des Anglais. Quant  Naples et
au Pimont, on tait li, se disait-on, par des traits solennels, et
Alexandre, au dbut de son rgne, prtendait donner une grande ide de
sa loyaut. Il fut arrt qu'on rclamerait pour la cour de Naples,
non plus la rvocation du trait de Florence, mais la garantie de ses
tats actuels, et l'vacuation,  la paix, du golfe de Tarente. Quant
au Pimont, on rsolut de demander pour la maison de Savoie ou le
Pimont mme, ou,  dfaut, une indemnit proportionne. Enfin
Alexandre entendait rgler, de concert avec la France, l'indemnit
promise aux princes allemands, pour leurs pertes territoriales  la
gauche du Rhin. Rien de tout cela ne prsentait de difficults, car le
Premier Consul y avait dj consenti. M. de Kalitcheff fut rappel, et
on choisit pour le remplacer M. de Markoff, homme d'esprit, mais, sous
le rapport des formes, ne valant pas mieux que son prdcesseur.

[Illustration: Duroc commandant l'artillerie de la garde consulaire.]

[En marge: Secret entretien d'Alexandre avec Duroc.]

Duroc, envoy pour fliciter le nouvel empereur, trouva, en arrivant 
Ptersbourg, tous ces points rsolus, et reut, tant des ministres que
du monarque lui-mme, un excellent accueil. Sa bonne tenue, son
intelligence, russirent en Russie comme en Prusse, et il sut inspirer
l'estime et la confiance. Aprs les audiences d'apparat, il obtint
plusieurs entretiens particuliers, dans lesquels Alexandre mit une
sorte de coquetterie  se montrer  dcouvert devant le reprsentant
du Premier Consul. Un jour, notamment, dans l'un des jardins publics
de Saint-Ptersbourg, ce prince aperut Duroc, alla vers lui, le
traita avec une familiarit pleine de grce, fit loigner ses
officiers, et, le conduisant dans un lieu cart, sembla s'expliquer
avec un complet abandon.--Je suis, lui dit-il, ami de la France, et
depuis long-temps. J'admire votre nouveau chef, j'apprcie ce qu'il
fait pour le repos de son pays et l'affermissement de l'ordre social
en Europe. Ce n'est pas de moi qu'il pourra craindre une nouvelle
guerre entre les deux empires. Mais qu'il me seconde, et cesse de
fournir des prtextes  tous les jaloux de sa puissance. Vous le
voyez, j'ai fait des concessions. Je ne parle plus de l'gypte; j'aime
mieux qu'elle soit  la France qu' l'Angleterre; et si, par malheur,
les Anglais s'en emparaient, je me joindrais  vous pour la leur
arracher. J'ai renonc  Malte, afin de supprimer l'une des
difficults qui entravaient la paix de l'Europe. Je suis li aux rois
de Pimont et de Naples par des traits; je sais qu'ils ont eu des
torts envers la France; mais que vouliez-vous qu'ils fissent, entours
et domins, comme ils l'taient, par l'Angleterre? Je verrais avec un
grand chagrin que le Premier Consul s'empart du Pimont, ainsi que
les actes rcents de son administration tendent  le faire croire.
Naples se plaint de l'enlvement d'une portion de son territoire. Tout
cela n'est pas digne de l'ambition du Premier Consul, et nuit  sa
gloire. On ne l'accuse pas, comme les gouvernements qui l'ont prcd,
de menacer l'ordre social, mais on l'accuse de vouloir envahir tous
les tats. Cela lui fait tort, et m'expose, moi, aux criailleries de
ces petits princes, dont je suis obsd. Qu'il fasse cesser entre nous
ces difficults, et nous vivrons  l'avenir en parfaite intelligence.
--

Alexandre, s'abandonnant davantage, ajouta: Ne rapportez rien de tout
ceci  mes ministres; soyez discret; n'employez que des courriers
srs. Mais dites au gnral Bonaparte de m'envoyer des hommes auxquels
je puisse me confier. Les relations les plus directes seront les
meilleures, pour tablir la bonne intelligence entre les deux
gouvernements.--Alexandre dit quelques mots encore relativement 
l'Angleterre. Il affirma qu'il ne voulait pas lui livrer la libert
des mers, proprit commune de toutes les nations; que s'il avait lev
l'embargo sur ses vaisseaux, c'tait par esprit de justice. Les
traits antrieurs accordaient, en cas de rupture, une anne aux
ngociants anglais, pour liquider leurs affaires; c'tait donc une
injustice que de saisir leurs proprits; et je n'en veux pas
commettre, s'cria vivement Alexandre; c'est l mon seul motif. Mais
je n'entends point me livrer  l'Angleterre. Il dpend uniquement du
Premier Consul, que je sois et demeure son alli, son ami. --

Le jeune empereur, dans cet entretien, s'tait montr simple,
confiant, dsireux surtout de se mettre  part de ses ministres, et de
faire voir qu'il avait ses vues et sa politique personnelles.

Duroc quitta Ptersbourg, combl de ses gards, et des tmoignages de
sa faveur.

[En marge: On n'a rien  esprer, rien  craindre de la Russie dans le
moment.]

Il tait vident, d'aprs ces communications, que la Russie ne pouvait
plus tre d'un grand secours contre l'Angleterre, mais aussi qu'
l'avenir on aurait beaucoup moins de difficults avec elle, pour
l'arrangement des affaires gnrales. Le Premier Consul, certain
aujourd'hui de pouvoir s'entendre avec cette cour, ne se hta pas de
terminer la ngociation, parce que le temps semblait chaque jour
aplanir les difficults qui subsistaient encore entre elle et nous.
L'Angleterre, en effet, tmoignait en ce moment peu d'intrt pour les
maisons de Naples et de Pimont; et si, comme on avait lieu de le
croire, elle ne faisait plus, de ce qui les concernait, l'une des
conditions de la paix, il devait tre bien plus facile de se conduire
comme on le voudrait  l'gard de ces deux maisons, lorsque
l'Angleterre elle-mme les aurait livres au Premier Consul.

[En marge: L'attention gnrale concentre sur la ngociation avec
l'Angleterre.]

La ngociation avec l'Angleterre devenait donc l'objet essentiel, et 
peu prs unique du moment. Pour la conduire, il fallait non-seulement
traiter habilement  Londres, mais aussi pousser vivement la guerre en
Portugal, et bien disputer l'gypte aux forces britanniques, car
l'issue des vnements dans ces deux rgions devait exercer sur le
trait futur une grande influence. Le Premier Consul, voulant mettre
de nouveaux poids dans la balance, faisait mme des prparatifs fort
apparents  Boulogne et  Calais, pour donner  entendre que ce moyen
extrme d'une expdition contre l'Angleterre, auquel le Directoire
avait long-temps song, n'tait ni hors de ses calculs, ni hors de ses
moyens. Des corps nombreux s'avanaient vers cette partie de la
France, et on runissait sur les ctes de la Normandie, de la
Picardie, de la Flandre, un grand nombre de chaloupes canonnires,
solidement construites, fortement armes, capables de porter des
troupes, et de traverser le Pas-de-Calais.

[En marge: Premires prtentions mises en avant par l'Angleterre.]

[En marge: Ce qu'elle avait conquis pendant la guerre.]

Ainsi qu'on en tait convenu, lord Hawkesbury et M. Otto avaient
employ le milieu d'avril 1801 (germinal an IX), en confrences
diplomatiques. Suivant l'usage, les premires prtentions avaient t
excessives. L'Angleterre proposait une base d'arrangement fort
simple, c'tait l'_uti possidetis_, c'est--dire, que chacune des
puissances gardt ce que les vnements de la guerre avaient mis en
ses mains. L'Angleterre, en effet, profitant de la longue lutte de
l'Europe contre la France, s'tait enrichie pendant que ses allis
s'puisaient, et avait pris les colonies de toutes les nations. Elle
s'tait empare du continent entier des Indes, ainsi que des positions
commerciales les plus importantes, dans les quatre parties du monde.
Sur les Hollandais, elle avait acquis Ceylan, cette le si vaste et si
riche, qui, place  l'extrmit de la pninsule indienne, en forme un
si beau complment. Elle avait acquis les autres possessions des
Hollandais dans la mer des Indes, moins, il est vrai, la grande
colonie de Java. Elle leur avait enlev, entre les deux ocans, le cap
de Bonne-Esprance, l'une des stations maritimes du globe les mieux
situes. Ses efforts les plus constants n'avaient pu lui procurer
l'le de France, que nous n'avions pas cess de possder. Dans
l'Amrique mridionale, elle avait encore arrach aux malheureux
Hollandais, les plus maltraits dans cette guerre, les territoires de
la Guyane, s'tendant entre l'Amazone et l'Ornoque, tels que Surinam,
Berbice, Demerari, Essequibo, contres superbes, qui ne prsentaient
pas, qui ne prsentent pas encore aujourd'hui un notable dveloppement
agricole et commercial, mais qui sont appeles un jour  une immense
prosprit, et qui avaient alors l'avantage d'tre un pas fait vers
les grandes colonies espagnoles du continent amricain. L'Angleterre
convoitait ces colonies; elle avait l'intention de les pousser au
moins  l'indpendance, pour se venger de ce qui lui tait arriv dans
l'Amrique du Nord, et se flattait d'ailleurs avec raison qu'une fois
devenues indpendantes, elles seraient bientt la proie de son
commerce. C'est pour ce mme motif, qu'elle tenait beaucoup  une
conqute faite dans les Antilles, celle-ci sur les Espagnols, la belle
le de la Trinit, situe tout prs de l'Amrique du Sud, comme une
sorte de pied--terre, heureusement dispos soit pour la contrebande,
soit pour l'agression des possessions espagnoles. Elle avait fait une
autre acquisition d'une grande valeur dans les Antilles, c'tait la
Martinique enleve aux Franais. Les moyens employs avaient t peu
lgitimes, car les colons de la Martinique, craignant un soulvement
des esclaves, s'taient mis eux-mmes en dpt dans ses mains; et d'un
dpt volontaire elle avait fait une proprit. L'Angleterre tenait 
la Martinique,  cause du vaste port renferm dans cette le. Elle
avait pris encore, dans les Antilles, Sainte-Lucie, Tabago, les
mdiocres en comparaison des prcdentes, et, vers la rgion de la
pche, Saint-Pierre et Miquelon. Enfin, en Europe, elle avait enlev
aux Espagnols la plus prcieuse des Balares, et aux Franais, qui
l'avaient conquise sur les chevaliers de Saint-Jean-de-Jrusalem,
Malte, la reine de la Mditerrane.

Aprs ces conqutes, on peut dire qu'il ne restait pas grand'chose 
disputer aux nations maritimes, sauf les possessions continentales des
Espagnols dans les deux Amriques. Il est vrai que les Anglais
menaaient, si on persistait  marcher sur le Portugal, de s'en
ddommager en prenant le Brsil.

[En marge: Conqutes de la France pendant la prsente guerre. Ses
prtentions.]

En revanche de ces vastes acquisitions maritimes, la France s'tait
empare des plus belles parties du continent europen, beaucoup plus
importantes assurment que tous ces territoires lointains; mais elle
les avait restitues, sauf la portion comprise dans les grandes lignes
des Alpes, du Rhin et des Pyrnes. Elle avait conquis, en outre, une
colonie qui,  elle seule, tait un ddommagement de toute la grandeur
coloniale ajoute  l'Angleterre, c'tait l'gypte. Aucune possession
ne valait celle-l. Songeait-on  branler de nouveau l'empire
britannique dans les Indes, l'gypte tait la route la plus sre pour
y arriver. Ne voulait-on, ce qui tait plus sage, que ramener vers les
ports de la France une partie du commerce de l'Orient, l'gypte tait
encore la route naturelle de ce commerce. Pour la paix comme pour la
guerre, c'tait donc la plus prcieuse colonie du globe. Si, dans le
moment, le chef du gouvernement franais n'avait song qu' la France,
et point  ses allis, il pouvait accepter le march propos par
l'Angleterre; car la Martinique elle-mme, seule perte directe et
digne d'attention que la France et faite dans cette guerre, tait
bien peu de chose  ct de l'gypte, vritable empire plac entre les
mers de l'Orient et de l'Occident, commandant  la fois, et abrgeant
la route de ces mers. Mais le Premier Consul tenait  honneur de faire
rendre aux allis de la France la plus grande partie de leurs
possessions. Il ne dpendait pas de lui d'pargner  la Hollande tous
les sacrifices, auxquels la condamnait la dfection de sa marine, qui
avait suivi, comme on sait, le stathouder en Angleterre; mais il
tenait  lui faire rendre le Cap et la Guyane; il voulait que
l'Espagne, qui n'avait rien acquis dans la guerre, ne perdt rien non
plus, et qu'on lui rendt la Trinit et les Balares; enfin il tait
dcid  ne cder Malte  aucun prix, car c'tait infirmer d'avance la
conqute de l'gypte, la rendre prcaire dans nos mains. Son intention
tait donc de laisser aux Anglais l'Indostan, mme avec les petits
comptoirs de Chandernagor et de Pondichry, qui n'avaient aucun
intrt pour nous; d'y ajouter Ceylan, proprit des Hollandais, mais
d'exiger la restitution du Cap, des Guyanes, de la Trinit, de la
Martinique, des Balares, de Malte, et de conserver l'gypte, en
considrant cette conqute, comme l'quivalent pour la France, de
l'acquisition du continent des Indes par l'Angleterre. On va voir
comment il se conduisit pour arriver  ce but, pendant une ngociation
qui dura cinq mois entiers.

[En marge: Manire de raisonner des deux ngociateurs.]

 la prtention d'adopter l'_uti possidetis_, comme base du futur
trait de paix, le ngociateur franais fut charg de rpondre par des
arguments premptoires. Vous voulez poser en principe, dit-il  lord
Hawkesbury, que chacune des deux nations gardera ce qu'elle a conquis:
mais alors la France devrait garder en Allemagne Baden, le Wurtemberg,
la Bavire, les trois quarts de l'Autriche; elle devrait garder en
Italie toute l'Italie elle-mme, c'est--dire les ports de Gnes,
Livourne, Naples, Venise; elle devrait garder la Suisse, qu'elle se
propose d'vacuer ds qu'elle y aura rtabli un ordre de choses
raisonnable; elle devrait garder la Hollande, occupe par ses armes,
et o s'organiseraient, sous son influence, les plus puissantes
escadres. Elle pourrait prendre le Hanovre, le donner comme
compensation  certaines puissances du continent, et, par ce moyen, se
les attacher  jamais. Elle pourrait enfin pousser  bout la campagne
commence contre le Portugal, ddommager l'Espagne avec les dpouilles
de cet tat, et s'assurer  elle-mme de nouveaux ports. Ce sont aussi
d'importantes positions maritimes, que celles qui s'tendent depuis le
Texel jusqu' Lisbonne et Cadix, depuis Cadix jusqu' Gnes, depuis
Gnes jusqu' Otrante, depuis Otrante jusqu' Venise. Si on veut
apporter des principes absolus dans la ngociation, toute paix est
impossible. La France a rendu la plus grande partie de ses conqutes 
tous les gouvernements vaincus par elle:  l'Autriche, elle a rendu
une partie de l'Italie;  la cour des Deux-Siciles, le royaume de
Naples; au Pape, l'tat Romain tout entier; elle a donn la Toscane,
qu'il lui tait facile de se rserver,  la maison d'Espagne; elle a
rtabli Gnes dans son indpendance; elle se borne  faire de la
Lombardie une rpublique amie, et se prpare  vacuer la Suisse, la
Hollande, mme le Hanovre. Il faut donc que l'Angleterre restitue
aussi une partie de ses conqutes. Celles que la France rclame ne la
touchent pas elle-mme directement, mais appartiennent  ses allis.
La France se fait un devoir de les recouvrer, pour les leur rendre.
D'ailleurs, quand on concde  l'Angleterre l'Inde et Ceylan, que sont
auprs de ces possessions, celles dont on lui demande la restitution?
Si on ne veut pas faire de concession, il faut le dire; il faut
dclarer franchement que la ngociation n'est qu'un leurre. L'univers
saura par la faute de qui la paix est devenue impossible; alors la
France fera un dernier effort, et cet effort difficile, prilleux,
sans doute, sera peut-tre mortel pour l'Angleterre, car le Premier
Consul ne dsespre pas de franchir le dtroit de Calais,  la tte de
cent mille hommes.

[En marge: Le cabinet anglais est amen  des prtentions plus
modres.]

Lord Hawkesbury et M. Addington ngociaient avec le dsir d'arriver 
une paix avantageuse pour eux, ce qui tait tout naturel, mais  une
paix prochaine. Ils furent sensibles aux arguments du cabinet
franais, et frapps de la rsolution qui clatait dans ses paroles.
Ils apportrent donc tout de suite dans la ngociation des prtentions
plus modres, et qui amenrent un rapprochement. Ils rpondirent
d'abord  l'argument du Premier Consul, tir des conqutes restitues
par la France, que si la France avait abandonn une partie de ses
conqutes, c'est qu'elle n'aurait pas pu les conserver, tandis
qu'aucune marine au monde ne pourrait enlever  l'Angleterre les
colonies qu'elle avait conquises; que si la France rendait une partie
des territoires occups par ses armes, elle gardait Nice, la Savoie,
les bords du Rhin, et surtout les bouches de l'Escaut et Anvers, ce
qui l'agrandissait considrablement, non-seulement sur terre, mais sur
mer; qu'il fallait rtablir l'quilibre europen rompu, qu'il fallait
le rtablir, sinon sur le continent o il tait tout  fait dtruit,
au moins sur l'Ocan; que si la France voulait conserver l'gypte,
l'Inde n'tait plus une compensation suffisante pour l'Angleterre, et
que le cabinet britannique voulait alors retenir une grande partie de
ses nouvelles acquisitions. Toutefois, ajoutait lord Hawkesbury, nous
n'avons fait qu'une premire proposition; nous sommes prts  nous
dpartir de ce qu'elle a de trop rigoureux. Nous restituerons
quelques-unes de nos conqutes; dites-nous seulement celles dont la
restitution vous tient le plus  coeur.

Le Premier Consul fit une vive rplique  ces raisonnements des
ministres anglais. Il n'tait pas exact de dire, suivant lui, que
l'Angleterre pt garder toutes ses conqutes maritimes, tandis, au
contraire, que la France n'aurait pas pu garder ses conqutes
continentales. La guerre continentale ayant fini, soit par
l'puisement absolu d'une partie des allis de l'Angleterre, soit par
le dgot que les autres avaient de son alliance, la France, aide des
ressources de la Hollande, de l'Espagne et de l'Italie, aurait fait
tout ce qu'elle aurait voulu sur le continent; et elle tait en mesure
de faire sur mer beaucoup plus que ne croyaient les ministres
britanniques. La France, sans doute, n'aurait pas pu conserver le
centre de l'Allemagne, et les trois quarts de l'Autriche, sans amener
un bouleversement en Europe; mais elle aurait pu conclure une paix
moins modre que celle de Lunville; elle aurait pu, l'Autriche tant
puise aprs Hohenlinden, garder l'Italie entire, la Suisse mme,
sans que personne et la force de s'y opposer. Quant  l'quilibre
continental, il avait t rompu le jour o la Prusse, la Russie,
l'Autriche, partagrent entre elles, sans quivalent pour aucune autre
puissance, le vaste et beau royaume de Pologne. Les rives du Rhin, les
versants des Alpes, taient  peine pour la France un quivalent de ce
que ses rivaux avaient acquis sur le continent. Sur mer, l'gypte
tait  peine une compensation de la conqute des Indes. Il tait mme
douteux qu'avec cette colonie, la France conservt ses anciennes
proportions maritimes,  l'gard de l'Angleterre.

[En marge: Il est admis que l'Angleterre restituera une partie de ses
conqutes maritimes.]

Ces arguments avaient la puissance de la raison, et heureusement aussi
celle de la force, car ce n'est pas assez de l'une des deux quand on
ngocie. On fut bientt d'accord sur la base de la ngociation. Il fut
convenu que l'Angleterre, en restant propritaire de l'Inde,
restituerait une partie des conqutes faites sur la France, l'Espagne
et la Hollande. On entra ensuite dans le dtail des objets  garder ou
 restituer.

[En marge: Dtail des possession  restituer.]

Sans accorder formellement la possession de l'gypte  la France,
point sur lequel le ngociateur anglais aimait toujours  laisser
planer un doute, cependant il proposait deux hypothses, celle o la
France conserverait l'gypte, celle o la France y renoncerait, soit
qu'elle la perdt par la force des armes, soit qu'elle en ft
l'abandon volontaire. Dans la premire hypothse, celle de la
conservation de l'gypte par la France, l'Angleterre, en gardant
l'Inde et Ceylan, Chandernagor et Pondichry compris, exigeait en
outre le cap de Bonne-Esprance, une partie des Guyanes, c'est--dire
Berbice, Demerari, Essequibo, la Trinit et la Martinique dans les
Antilles, enfin et par-dessus tout l'le de Malte. Elle aurait rendu
les petites possessions hollandaises des Indes, Surinam, les les
insignifiantes de Sainte-Lucie, et Tabago, Saint-Pierre et Miquelon,
enfin Minorque. Dans la seconde hypothse, celle o les Franais ne
resteraient pas en possession de l'gypte, elle voulait toujours
l'Inde et Ceylan; mais elle consentait  rendre les petits comptoirs
de Pondichry et de Chandernagor, le cap de Bonne-Esprance, la
Martinique ou la Trinit, l'une des deux  notre choix, en gardant
l'autre. Enfin, elle rclamait encore Malte, mais pas d'une manire
premptoire.

[En marge: Dernires prtentions qui semblent dfinitives de part et
d'autre.]

Ces restitutions ne suffisaient pas, au jugement du Premier Consul. On
s'aborda de plus prs encore, on arriva enfin, aprs un mois de
discussion, aux propositions suivantes, qui taient au fond la pense
des deux gouvernements.

L'Angleterre voulait, dans tous les cas, l'Inde et l'le de Ceylan. Si
les Franais vacuaient l'gypte, elle leur laissait les petits
comptoirs de Chandernagor et de Pondichry; elle restituait le Cap aux
Hollandais,  condition qu'il serait dclar port franc; elle leur
rendait encore, outre Berbice, Demerari, Essequibo sur le continent
amricain, l'tablissement de Surinam; elle rendait l'une des deux
grandes Antilles, la Martinique ou la Trinit, plus Sainte-Lucie,
Tabago, Saint-Pierre et Miquelon, enfin l'le de Minorque et Malte.
Ainsi, pour rsultat de la guerre, elle obtenait, si nous n'avions pas
l'gypte, le continent de l'Inde, Ceylan, plus l'une des deux
principales Antilles, la Trinit ou la Martinique; et si nous avions
l'gypte, elle obtenait en outre Chandernagor et Pondichry, le Cap,
la Martinique et la Trinit, enfin Malte; c'est--dire que, dans ce
second cas, il lui fallait comme prcaution nous ter les deux
pieds--terre de Chandernagor et Pondichry, placs dans la Pninsule
indienne, et comme ddommagement, la Trinit, qui menaait l'Amrique
espagnole, la Martinique, qui est le premier port des Antilles, enfin
Malte, qui est le premier port de la Mditerrane.

[En marge:  quels termes se trouve rduite la ngociation.]

Quoique le Cap, la Martinique ou la Trinit, Malte, demands comme
surplus dans le cas o nous aurions l'gypte, fussent loin de valoir
cette importante possession, et qu'il et t convenable de cder tout
de suite, si cette condition et t invitable, le Premier Consul
esprait garder l'gypte, en payant moins cher cette concession. Il
esprait que si l'arme anglaise, dirige vers le Nil, succombait, que
si les Espagnols poussaient vivement la guerre contre le Portugal, il
pourrait, tout en gardant l'gypte, faire restituer le Cap aux
Hollandais, la Trinit aux Espagnols, Malte  l'ordre de
Saint-Jean-de-Jrusalem, et obliger ainsi l'Angleterre  se contenter
de l'Inde, de Ceylan, d'une partie des Guyanes, et d'une ou deux
petites Antilles.

Tout dpendait donc des vnements de la guerre; et les Anglais,
esprant, de leur ct, qu'elle tournerait  leur avantage, n'taient
pas fchs d'en attendre l'issue, qui ne pouvait tarder d'tre connue,
car il s'agissait de savoir si les Espagnols oseraient marcher sur le
Portugal, et si les troupes anglaises  bord de l'amiral Keith dans la
Mditerrane, pourraient toucher terre en gypte. Il fallait pour
connatre ce rsultat un mois ou deux au plus. Aussi, de part et
d'autre, tout en mettant un grand soin  ne pas rompre la ngociation,
qu'on voulait sincrement faire aboutir  la paix, on prit le parti de
gagner du temps, et la multiplicit, la complication des objets 
dbattre, en fournissait le moyen trs-naturel, sans l'emploi de
beaucoup de finesse diplomatique.

[En marge: Tout dpend des vnements du Portugal et de l'gypte.]

Tout dpend, crivait M. Otto, de deux choses: l'arme anglaise
sera-t-elle battue en gypte? l'Espagne marchera-t-elle franchement
contre le Portugal? Htez-vous, obtenez ces deux rsultats, ou l'un
des deux, et vous aurez la plus belle paix du monde. Mais je dois vous
dire, ajoutait-il, que, si les ministres anglais craignent beaucoup
nos soldats de l'arme d'gypte, ils ne craignent gure la rsolution
de la cour d'Espagne.

[En marge: Efforts du Premier Consul pour faire tourner les vnements
le mieux possible.]

[En marge: Prparatifs faits en Espagne pour l'expdition de
Portugal.]

Aussi le Premier Consul faisait-il de continuels efforts pour
rveiller la vieille cour d'Espagne, et pour la faire concourir  ses
deux grands desseins, qui consistaient d'une part  se saisir du
Portugal, de l'autre  diriger vers l'gypte les forces navales des
deux nations. Malheureusement les ressorts de cette antique monarchie
taient uss. Un roi honnte, mais aveugl, et absorb par les soins
les plus vulgaires, les moins dignes du trne; une reine livre aux
plus honteuses dbauches; un favori vain, lger, incapable,
consommaient dans l'insouciance et la licence les dernires ressources
de la monarchie de Charles-Quint. Lucien Bonaparte, envoy en
ambassade  Madrid, pour le ddommager du ministre de l'intrieur,
Lucien, jaloux d'galer les succs diplomatiques de Joseph, s'agitait
en Espagne, pour y servir avec clat la politique de son frre; et il
est vrai qu'il y avait acquis de l'influence, grce  son nom, grce
aussi  la hardiesse heureuse avec laquelle il avait nglig les
ministres titulaires, pour aller droit au vritable chef du
gouvernement, c'est--dire au prince de la Paix. En plaant ce prince
entre le ressentiment ou la faveur du Premier Consul, il avait excit
en lui un zle peu ordinaire pour les intrts de l'alliance, et lui
avait fait adopter compltement le projet de la guerre contre le
Portugal. Lucien avait dit  la cour d'Espagne: vous souhaitez la
paix, vous la souhaitez avantageuse, au moins non dommageable, vous
voulez la terminer sans avoir perdu aucune de vos colonies; aidez-nous
donc  saisir des gages, dont nous nous servirons, pour arracher 
l'Angleterre la plus grande partie de ses conqutes maritimes.--De
pareilles raisons taient excellentes, et sans rplique, mais ce
n'tait pas les plus dcisives auprs du prince de la Paix. Lucien en
avait imagin de plus efficaces. Vous tes tout ici, avait-il dit au
favori, mon frre le sait, il s'en prendra  vous du non-succs des
projets de l'alliance. Voulez-vous des Bonaparte pour amis ou pour
ennemis?--Ces arguments, employs dj pour dcider la guerre de
Portugal, taient employs tous les jours pour en acclrer les
prparatifs. Du reste, quels que fussent les arguments qui agissent
sur le prince de la Paix, en faisant cette guerre, il ne trahissait
pas les intrts de son pays. Il ne pouvait, au contraire, les mieux
servir, car la guerre contre le Portugal tait le seul moyen
d'arracher  l'Angleterre la restitution des colonies espagnoles.

Les prparatifs taient acclrs autant que possible, et on y
appliquait les dernires ressources de la monarchie. Qui croirait que
cette grande et noble nation, dont la gloire a rempli le monde, et
dont le patriotisme devait bientt se produire avec clat,
malheureusement contre nous, qui croirait qu'elle avait de la peine 
runir vingt-cinq mille hommes; qu'avec des ports magnifiques, une
grande quantit de vaisseaux, restes du beau rgne de Charles III,
elle tait embarrasse de payer quelques ouvriers dans ses arsenaux,
pour remettre ses btiments  flot; qu'elle se trouvait enfin dans
l'impossibilit de se procurer des vivres pour approvisionner ses
flottes? Qui croirait que les quinze vaisseaux espagnols, enferms
depuis deux ans  Brest, composaient toute sa marine, du moins sa
marine en tat de servir? La privation des mtaux, par suite de
l'interruption des relations avec le Mexique, l'avait rduite au
papier-monnaie, et le papier-monnaie tait arriv au dernier degr de
discrdit. On venait de faire un appel au clerg, qui ne possdait
pas, dans le moment, les fonds dont on avait immdiatement besoin,
mais qui jouissait de plus de crdit que la couronne, et, en se
servant de ce crdit, on avait pu achever les prparatifs commencs.

Vingt-cinq mille hommes, pas trop mal quips, s'taient enfin avancs
vers Badajos; mais cela ne suffisait pas. Le prince de la Paix avait
dclar que, sans une division franaise, on ne pouvait pas se
hasarder  entrer en Portugal. Le Premier Consul avait ht la runion
de cette division  Bordeaux; bientt elle avait travers les
Pyrnes, et elle marchait  grandes journes vers Ciudad-Rodrigo. Le
prince de la Paix voulait entrer avec les Espagnols par l'Alentejo,
pendant que la division franaise pntrerait par les provinces de
Tras-os-Montes et de Bera. Le gnral Saint-Cyr, qui devait commander
les Franais, tait all  Madrid concerter les oprations avec le
prince de la Paix; et, quoiqu'il ft peu propre  mnager la
susceptibilit d'autrui, en ayant beaucoup lui-mme, il avait russi 
faire accepter au prince de bons avis, et  concerter avec lui un plan
d'oprations convenable.

Le Portugal, en se voyant serr de si prs, avait envoy  Madrid M.
d'Aranjo, auquel on avait refus passage. M. d'Aranjo s'tait alors
rendu en France, o il avait trouv les mmes refus. Le Portugal se
disait prt  subir toutes les conditions, pourvu qu'il ne ft pas
contraint  fermer ses ports aux btiments de commerce anglais. Ces
offres furent repousses. Il fut convenu qu'on lui demanderait
l'expulsion complte des vaisseaux anglais, tant de guerre que de
commerce, qu'on tiendrait trois de ses provinces en dpt, jusqu' la
paix, et qu'on lui ferait payer enfin les frais de l'expdition.

[En marge: Les troupes espagnoles en marche vers le Portugal.]

Les troupes des deux nations se mirent en marche, et le Prince de la
Paix quitta Madrid, la tte remplie des plus beaux rves de gloire. La
cour et Lucien lui-mme devaient l'accompagner. Le Premier Consul
avait recommand la plus exacte discipline aux troupes franaises; il
leur avait prescrit d'entendre la messe le dimanche, de visiter les
vques lorsqu'on traverserait un chef-lieu de diocse, en un mot, de
se conformer en tout aux coutumes espagnoles. Il voulait que la vue
des Franais, au lieu d'loigner les Espagnols, les rapprocht encore
davantage de la France.

[En marge: Emploi des forces navales de France, d'Espagne et de
Hollande.]

Tout allait, de ce ct, suivant les dsirs du Premier Consul, et
suivant le plus grand intrt de la ngociation entame  Londres.
Mais il restait encore beaucoup  faire, relativement  l'emploi des
forces navales. On a vu de quelle manire devaient concourir au but
commun, les trois marines de Hollande, de France et d'Espagne. Cinq
vaisseaux hollandais, 5 vaisseaux franais, 5 vaisseaux espagnols, en
tout 15, chargs de troupes, devaient menacer le Brsil, ou essayer de
reprendre la Trinit. Tout le reste des forces navales tait destin 
l'gypte. Ganteaume, sorti de Brest avec 7 vaisseaux, portant un
secours considrable, tait en route pour Alexandrie. Les autres
btiments espagnols et franais taient demeurs  Brest, pour faire
craindre sans cesse une expdition en Irlande, tandis qu'une seconde
expdition, sortant de Rochefort, donnant la main  5 vaisseaux
espagnols arms au Ferrol,  6 autres vaisseaux arms  Cadix, devait
suivre Ganteaume en gypte. Mais on n'avait pas pu rvler ce projet 
l'Espagne, crainte d'indiscrtion. On lui demanda, sans explication,
de faire passer  Cadix la division navale prpare au Ferrol. La cour
d'Espagne rclama vivement contre cette direction, allgua le danger
de percer les croisires anglaises, trs-nombreuses  l'entre du
dtroit, et dans les environs de Gibraltar. Les vaisseaux du Ferrol
taient d'ailleurs  peine en tat de mettre  la mer, tant leur
armement avait t retard. Lucien, sans avouer le projet sur
l'gypte, parla du besoin de dominer la Mditerrane, de la
possibilit de tenter dans cette mer quelque chose d'utile aux deux
pays, d'essayer peut-tre une expdition pour reprendre Minorque.
Enfin il arracha les ordres ncessaires, et la division espagnole du
Ferrol dut tre conduite  Cadix par la flotte franaise de Rochefort.
Ce n'tait pas tout: l'Espagne, comme on doit s'en souvenir, avait
promis le don de six vaisseaux. Il y avait contestation sur l'poque 
laquelle cette condition serait excute; mais, comme on allait livrer
la Toscane, avant mme que la Louisiane ft remise  la France, il
tait bien juste que les vaisseaux fussent donns immdiatement. Le
ministre espagnol se dcida enfin  en choisir six dans l'arsenal de
Cadix, et  nous les abandonner sur-le-champ; mais il ne voulait pas
les livrer arms, et pourvus de vivres. On ne pouvait cependant y
envoyer de France des canons et du biscuit. C'taient l de mesquines
contestations, en prsence de l'ennemi commun, qu'il fallait battre
par tous les moyens, si on voulait l'obliger  rduire ses
prtentions. Ces difficults furent enfin rsolues comme le souhaitait
le Premier Consul. On a dj vu que l'amiral franais Dumanoir tait
parti en poste pour Cadix, afin de veiller  l'quipement des
vaisseaux espagnols devenus franais, et d'en prendre le commandement.
Cet amiral avait visit les ports d'Espagne, et y avait trouv toute
la confusion, tout le dnment de l'opulence ngligente et
dsordonne. Avec les dbris d'un magnifique matriel, avec de
nombreux btiments fort beaux, mais dsarms, avec des tablissements
superbes, il n'y avait  Cadix, faute de solde, ni un matelot, ni un
ouvrier, pour remettre cette marine  flot. Tout tait livr au
gaspillage et  l'abandon[1]. Le ministre franais avait envoy 
l'amiral Dumanoir des crdits sur les maisons les plus riches de
Cadix, et,  force d'argent comptant, cet officier tait parvenu 
vaincre les principales difficults. Aprs avoir choisi les vaisseaux
qui avaient le moins souffert du temps et de la ngligence espagnole,
il les arma en se servant du matriel enlev aux autres; il se procura
des matelots franais, les uns migrs par suite de la Rvolution, les
autres chapps des prisons d'Angleterre; il en reut un certain
nombre, expdis des ports de France sur des btiments lgers; il
demanda et obtint la permission d'enrler quelques Espagnols; il
engagea au moyen d'une forte solde des Sudois et des Danois. On lui
envoya en poste,  travers la Pninsule, les officiers ncessaires
pour organiser ses tats-majors, et on fit marcher par la Catalogne
des dtachements d'infanterie franaise pour complter ses quipages.
Cette division, celle du Ferrol, celle de Rochefort, formant une force
d'environ dix-huit vaisseaux, devaient aller en gypte, aprs avoir
touch  Otrante, pour y prendre dix mille hommes de dbarquement. Ces
projets, dont on a vu plus haut l'expos, taient maintenant en
complte excution.

         [Note 1: Les rapports de cet amiral, qui existent aux
         archives, non de la marine, mais des affaires trangres,
         prsentent le plus curieux tableau de ce que peut devenir un
         grand tat dans de mauvaises mains.]

[En marge: Complaisance du Premier Consul  l'gard de l'Espagne, pour
exciter le zle de celle-ci en faveur de la cause commune.]

Pour arracher  l'Espagne les faibles efforts qu'on venait d'en
obtenir avec tant de peine, le Premier Consul avait rempli toutes ses
promesses envers elle, avec une fidlit remarquable, et les avait
mme outre-passes. La maison de Parme ayant reu, en place de son
duch, le beau pays de la Toscane, ce qui tait depuis long-temps le
voeu le plus ardent de la cour de Madrid, il fallait pour une telle
substitution le consentement de l'Autriche. Le Premier Consul s'tait
appliqu  l'obtenir, et y avait russi. Le duch de Toscane avait t
en outre rig en royaume d'trurie. Le vieux duc rgnant de Parme,
prince dvot, ennemi de toutes les nouveauts du temps, tait frre,
comme nous l'avons dit, de la reine d'Espagne. Son fils, jeune homme
fort mal lev, avait pous une infante, et vivait  l'Escurial.
C'est  ces deux jeunes poux qu'on avait destin le royaume
d'trurie. Toutefois le Premier Consul, n'ayant promis ce royaume
qu'en change du duch de Parme, n'tait tenu de livrer l'un, qu' la
vacance de l'autre, et cette vacance ne pouvait avoir lieu qu' la
mort ou  l'abdication du vieux duc rgnant; mais ce vieux duc ne
voulait ni mourir, ni abdiquer. Malgr l'intrt que le Premier Consul
avait  se dlivrer d'un tel hte en Italie, il consentit  le tolrer
 Parme, en plaant tout de suite les infants sur le trne d'trurie.
Seulement il exigea qu'ils vinssent  Paris recevoir la couronne de
ses mains, comme autrefois les monarques sujets venaient, dans
l'antique Rome, recevoir la couronne des mains du peuple-Roi. C'tait
un spectacle grand et singulier, qu'il voulait donner  la France
rpublicaine. Ces jeunes princes quittrent donc Madrid pour se rendre
 Paris, au moment mme o leurs parents s'acheminaient vers Badajos,
afin de donner au favori le plaisir d'tre vu  la tte d'une arme.

Telles taient les complaisances au moyen desquelles le Premier Consul
esprait veiller le zle de la cour d'Espagne, et la faire concourir
 ses desseins.

[En marge: Tous les regards tourns en ce moment vers l'gypte.]

Dans cet instant tout convergeait vers l'gypte. C'est vers elle que
tendaient les efforts, les regards, les craintes, les esprances des
deux grandes nations belligrantes, la France et l'Angleterre. Il
semblait qu'avant de dposer les armes, ces deux nations voulussent
s'en servir une dernire fois, pour terminer avec clat, et  leur
plus grand avantage, la terrible guerre qui ensanglantait le globe
depuis dix annes.

[En marge: Navigation de Ganteaume, sorti de Brest par une tempte.]

Nous avons laiss Ganteaume essayant de sortir de Brest, le 3 pluvise
(23 janvier 1801), par une horrible tempte. Les vents avaient t
long-temps faibles ou contraires. Enfin, par une bouffe du nord-ouest,
qui portait  la cte, on avait mis  la voile, pour obir 
l'aide-de-camp du Premier Consul, Savary, qui tait  Brest, avec
mission de vaincre toutes les rsistances. Ce pouvait tre une grande
imprudence; mais comment faire en prsence d'une flotte ennemie, qui
bloquait incessamment la rade de Brest, par tous les temps, et ne se
retirait que lorsque la croisire devenait impossible? Il fallait ou ne
jamais sortir, ou sortir par une tempte qui loignt les Anglais.
L'escadre forte de 7 vaisseaux, 2 frgates, un brick, tous btiments qui
marchaient bien, portait 4 mille hommes de troupes, un immense matriel,
et de nombreux employs avec leurs familles, croyant aller 
Saint-Domingue. On teignit les feux de l'escadre afin de n'tre pas
aperu, et on appareilla au milieu des plus grandes apprhensions. Le
vent de nord-ouest tait, pour sortir de Brest, le plus dangereux de
tous. Il rgnait en ce moment avec une extrme violence, mais
heureusement il n'acquit toute sa force que lorsqu'on avait dj franchi
les passes, et qu'on arrivait au large. On eut  essuyer des rafales
horribles, et une mer pouvantable. L'escadre marchait en ordre de
bataille, le vaisseau amiral en tte; c'tait l'_Indivisible_. Il tait
suivi du _Formidable_, qui portait le pavillon du contre-amiral Linois.
Le reste de la division suivait, chaque vaisseau prt  combattre, si
l'ennemi se prsentait.  peine tait-on au large, que le vent, toujours
plus furieux, emporta les trois huniers du _Formidable_. Le vaisseau la
_Constitution_ perdit son grand mt de hune; le _Dix-Aot_ et le
_Jean-Bart_, qui le suivaient de prs, se placrent  droite et 
gauche, et le gardrent  vue jusqu'au lendemain, pour venir  son
secours s'il en avait besoin. Le brick le _Vautour_ faillit tre
submerg, et allait couler lorsqu'il fut secouru. Au milieu de la
tempte et des tnbres, l'escadre avait t disperse. Le lendemain 
la pointe du jour, Ganteaume, mont sur l'_Indivisible_, resta quelque
temps en panne afin de rallier sa division; mais craignant le retour des
Anglais, qui jusque-l ne s'taient pas montrs, et comptant sur les
rendez-vous donns  chaque vaisseau, il fit voile vers le point de
ralliement convenu. Ce point de ralliement tait  cinquante lieues 
l'ouest du cap Saint-Vincent, l'un des caps les plus saillants de la
cte mridionale d'Espagne. Les autres vaisseaux de la division, aprs
avoir essuy la tourmente, rparrent leurs avaries en mer, au moyen de
leur matriel de rechange, et finirent par se runir tous, sauf le
vaisseau amiral, qui, aprs les avoir attendus, avait fait voile vers le
lieu du rendez-vous. Le seul accident de la traverse fut une rencontre
de la frgate franaise la _Bravoure_, avec la frgate anglaise la
_Concorde_, qui tait venue observer la marche de la division. Le
capitaine Dordelin, qui commandait la _Bravoure_, alla droit  la
frgate anglaise, et lui offrit le combat. Il se plaa bord  bord avec
elle, et lui envoya plusieurs voles de canon, qui produisirent sur son
pont un affreux ravage. Le capitaine Dordelin faisait ses dispositions
pour monter  l'abordage, lorsque la frgate anglaise, manoeuvrant de
son ct pour chapper  ce pril, se sauva en faisant force de
voiles[2].

         [Note 2: Les Anglais ont prtendu que c'tait la frgate
         franaise qui avait abandonn le champ de bataille. Les
         renseignements puiss auprs de deux officiers suprieurs,
         qui existent encore, et qui faisaient partie de l'escadre, ne
         m'ont laiss aucun doute sur la vrit du rcit que je
         prsente ici.]

La frgate franaise rejoignit la division, et bientt, sur le
mridien indiqu, tous les vaisseaux furent runis autour du pavillon
amiral. On marcha ainsi vers le dtroit de Gibraltar, aprs avoir
chapp comme par miracle aux dangers de la mer et de l'ennemi.
L'escadre tait pleine d'ardeur; elle commenait  deviner o l'on
allait, et chacun dsirait remplir la glorieuse mission de sauver
l'gypte.

[En marge: Ganteaume franchit heureusement le dtroit de Gibraltar.]

[En marge: Ganteaume, tromp sur la force de la division Warren,
rentre dans Toulon, au lieu de se rendre en gypte.]

Il importait de se hter, car dans ce moment la flotte de l'amiral
Keith, runie dans la baie de Macri, sur la cte de l'Asie-Mineure,
n'attendait plus que les derniers prparatifs des Turcs, toujours fort
lents, pour mettre  la voile, et porter une arme anglaise aux
bouches du Nil. Il fallait donc la devancer, et les circonstances
semblaient s'y prter de la manire la plus heureuse. L'amiral anglais
Saint-Vincent, qui commandait le blocus de Brest, averti trop tard de
la sortie de Ganteaume, avait envoy  sa suite l'amiral Calder, avec
une force gale  la division franaise, c'est--dire avec 7 vaisseaux
et 2 frgates. Les Anglais, ne pouvant imaginer que la division
franaise ost pntrer dans la Mditerrane, au milieu de tant de
croisires, tromps d'ailleurs par tous les rapports, crurent que les
Franais avaient navigu vers Saint-Domingue. L'amiral Calder se
dirigea donc vers les Canaries, pour de l se porter aux Antilles.
Pendant ce temps Ganteaume avait embouch le dtroit, et rangeait la
cte d'Afrique, pour se drober aux croiseurs anglais de Gibraltar.
Les vents ne le secondaient pas suffisamment, mais l'occasion tait
favorable pour remplir sa mission, car l'amiral anglais Warren, qui
croisait sans cesse de Gibraltar  Mahon, n'avait gure que 4
vaisseaux, tout le reste des forces anglaises tant, avec l'amiral
Keith, employ au transport de l'arme de dbarquement.
Malheureusement Ganteaume ignorait ces dtails, et la grave
responsabilit qui pesait sur sa tte, lui causait un trouble
involontaire, que jamais les boulets n'avaient produit dans son
intrpide coeur. Incommod par deux btiments ennemis qui taient
venus l'observer de trop prs, le cutter le _Sprightly_ et la frgate
le _Succs_, il leur donna la chasse, et les prit tous les deux. Enfin
il passa le dtroit, et entra dans la Mditerrane. Il n'avait plus
qu' forcer de voiles, et  plonger vers l'Orient. L'amiral Warren, en
effet, tait blotti dans la rade de Mahon, et l'amiral Keith,
embarrass de deux cents transports, n'avait pas encore quitt les
parages de l'Asie-Mineure. Les rivages de l'gypte taient donc
libres, et l'on pouvait porter  l'arme franaise les secours qu'elle
attendait impatiemment, et qu'on lui annonait depuis long-temps. Mais
Ganteaume, toujours inquiet du sort de son escadre, et plus encore du
sort des nombreux soldats qu'il avait  son bord, se troublait  la
vue des moindres btiments qu'il rencontrait. Supposant entre lui et
l'gypte une escadre ennemie qui n'y tait pas, il tait surtout
effray de l'tat de ses vaisseaux, et craignait, s'il fallait
prcipiter sa marche devant un ennemi suprieur, de ne le pouvoir pas
avec des mtures endommages par la tempte, et htivement rpares 
la mer. Il avait donc perdu toute confiance. Mcontent de la frgate
la _Bravoure_ qui ne marchait pas assez bien  son gr, il voulut s'en
dfaire, et la diriger vers Toulon. Au lieu de l'acheminer tout
simplement vers ce port, et de continuer, quant  lui,  longer la
cte d'Afrique en naviguant de l'ouest  l'est, il eut le tort de
remonter au nord, et de venir se placer presque en vue de Toulon. Son
intention tait d'escorter la _Bravoure_ pendant une partie du chemin,
afin de la sauver des croiseurs ennemis; mauvaise raison assurment,
car il valait cent fois mieux compromettre le sort d'une frgate, que
le sort de sa mission. Grce  cette faute, il fut aperu de l'amiral
Warren, qui se hta de sortir de Mahon. Ganteaume, pour lui imposer,
feignit de lui donner la chasse. L'intrpide capitaine Bergeret,
commandant le vaisseau franais le _Dix-Aot_, s'avanant plus vite et
plus loin que les autres, vint reconnatre les Anglais de trs-prs,
et n'aperut que quatre vaisseaux et deux frgates. Saisi de joie 
cette vue, il crut que suprieurs aux Anglais, nous allions marcher
sur eux, pour les chasser ou les combattre. Mais tout  coup il reut
le signal de cesser la poursuite, et de rejoindre l'escadre. Ce brave
officier, dsol, se mit tout de suite en communication avec
Ganteaume, lui rpta qu'il tait tromp par ses vigies, qu'on n'avait
en prsence que quatre vaisseaux: vains efforts! Ganteaume crut en
voir sept ou huit, et rsolut de faire voile au nord. Cependant il
tait certain (comme les rapports de l'amiral de Warren l'ont prouv
depuis) que nous n'avions devant nous que quatre vaisseaux ennemis[3].
Ganteaume se rapprocha donc du golfe de Lion, pour expdier la
_Bravoure_, et, ayant aperu de nouveau l'escadre anglaise, il rentra
perdu dans Toulon. L d'autres inquitudes l'attendaient: c'tait la
crainte de la colre du Premier Consul, indign de voir compromettre,
au moment mme du succs, une si importante expdition. Cette
rsolution fatale perdit l'gypte, qui ce jour mme aurait pu tre
sauve.

         [Note 3: Voir un rapport de l'amiral Warren, du 23 avril
         1801, insr au _Moniteur_ du 27 messidor an IX (numro
         double 296 et 297).]

[En marge: Des frgates parties de Toulon et de Rochefort, parviennent
sans difficult  Alexandrie.]

En effet, pendant que Ganteaume louvoyait entre, la cte d'Afrique et
Mahon, deux frgates, la _Justice_ et l'_gyptienne_, sorties de
Toulon avec des munitions et 400 hommes de troupes, avaient fait voile
 l'est, et, sans rencontrer un seul vaisseau anglais, taient entres
dans Alexandrie. Deux autres frgates, la _Rgnre_ et
l'_Africaine_, parties de Rochefort, venaient de traverser l'Ocan, et
de pntrer par le dtroit dans la Mditerrane, sans prouver aucun
accident. Malheureusement elles s'taient spares. La _Rgnre_
arriva, sans fcheuse rencontre, devant Alexandrie le 2 mars 1801 (11
ventse an IX). L'_Africaine_, jointe par une frgate anglaise pendant
la nuit, s'arrta pour la combattre. Elle avait 300 hommes de troupes
 bord, qui, voulant se mler au combat, amenrent un dsordre
affreux, et, aprs une lutte hroque, devinrent cause de sa dfaite.
Elle fut prise par la frgate anglaise. Mais, comme on le voit, sur
quatre frgates parties les unes de Toulon, les autres de Rochefort,
trois, arrives sans accident, avaient trouv la cte d'gypte
dlivre de la prsence de l'ennemi, et si facilement abordable,
qu'elles taient entres sans coup frir dans le port d'Alexandrie:
tant les rencontres sont difficiles sur l'immensit des mers, tant
l'audace y peut servir un officier, qui veut risquer son pavillon pour
l'accomplissement d'un grand devoir!

Ganteaume tait entr dans Toulon le 19 fvrier (30 pluvise), accabl
de fatigue, dvor d'inquitudes, prouvant, crivait-il au Premier
Consul, tous les tourments  la fois[4]. Cela devait tre, car il
venait de compromettre des intrts du premier ordre. Le Premier
Consul, naturellement irritable, contenait peu son humeur, quand on
avait fait chouer, ses projets. Mais il connaissait les hommes; il
savait que ce n'tait pas dans le moment mme de l'action, qu'il
fallait leur donner des signes de mcontentement, parce qu'en s'y
prenant ainsi, on les branlait au lieu de les ranimer; il savait que
Ganteaume avait besoin d'tre encourag, soutenu, et non pas
dsespr par les clats d'une colre que tout le monde redoutait
alors, comme le plus grand des malheurs. Aussi, loin de l'accabler de
ses reproches, lui envoya-t-il son aide-de-camp Lacue, afin de le
consoler et de le ranimer, afin de mettre  sa disposition des
troupes, des vivres, de l'argent, et d'en obtenir immdiatement une
nouvelle sortie. Il se borna, pour toute svrit,  le blmer,
doucement, d'avoir quitt les parages de l'Afrique pour ceux des
Balares, et d'avoir attir ainsi l'amiral Warren  sa poursuite.

         [Note 4: Lettre crite le 19 fvrier (30 pluvise), jour mme
         de son entre  Toulon, et conserve aux archives de la
         marine.]

Ganteaume tait un brave homme, bon marin et excellent soldat. Mais
son tat moral en ce moment prouve que la responsabilit branle les
hommes, beaucoup plus que le danger du canon. Cela mme est honorable
pour eux, car cela fait voir qu'ils craignent encore plus de
compromettre les plans dont ils sont chargs, que de compromettre leur
vie. Ganteaume, encourag par le Premier Consul, se mit  l'oeuvre;
mais il perdit du temps soit pour rparer les avaries de ses
vaisseaux, soit pour attendre les vents favorables. Il restait
nanmoins encore quelques instants propices. L'amiral Warren s'tait
port vers Naples et la Sicile. L'amiral Keith s'approchait, il est
vrai, d'Aboukir avec l'arme anglaise; mais il n'tait pas impossible
de tromper sa vigilance, et de dbarquer les troupes franaises, ou au
del d'Aboukir, c'est--dire  Damiette, ou en de,  vingt ou
vingt-cinq lieues  l'ouest d'Alexandrie, ce qui aurait permis  nos
soldats de regagner l'gypte, au moyen de quelques marches  travers
le dsert.

[En marge: Nouvelle sortie de Ganteaume.]

Tandis que les instances du Premier Consul provoquaient une seconde
sortie de Ganteaume, de nouvelles lettres parties de Paris pressaient
l'organisation des escadres de Rochefort, du Ferrol et de Cadix, pour
faire arriver des secours en gypte par toutes les voies  la fois.
Enfin Ganteaume, ranim par les exhortations du Premier Consul, mles
de nombreux tmoignages de bont, remit  la voile le 19 mars (28
ventse). Mais au moment de sortir, le vaisseau la _Constitution_
choua; il fallut attendre deux jours pour le remettre  flot. Le 22
mars (1er germinal), l'escadre appareilla de nouveau avec sept
vaisseaux, plusieurs frgates, et se dirigea vers la Sardaigne, sans
tre aperue par les Anglais.

Il tait fort  dsirer que ces efforts russissent, au moins en
partie; car notre arme d'gypte, livre  ses seules ressources,
avait sur les bras les soldats runis de l'Orient et de l'Occident.
Toutefois, mme rduite  ses propres forces, elle pouvait vaincre la
multitude de ses ennemis, comme elle l'avait fait dans les champs
d'Aboukir et d'Hliopolis, si elle tait bien conduite.
Malheureusement le gnral Bonaparte n'tait plus  sa tte; Desaix et
Klber taient morts.

[En marge: tat de l'gypte depuis la mort de Klber.]

Il faut maintenant faire connatre la situation de l'gypte, depuis le
funeste coup de poignard qui avait abattu cette noble figure de
Klber, dont le seul aspect, aux bords du Rhin comme aux bords du Nil,
suffisait pour raffermir le coeur de nos soldats, pour leur faire
oublier les prils, la misre, les douleurs de l'exil. Il faut dcrire
l'tat d'abord prospre de la colonie, et puis son dsastre si
soudain; il le faut, car il est bon de prsenter aux yeux d'une nation
le spectacle de ses revers comme celui de ses succs, pour qu'elle y
puise des leons utiles. Certes, au milieu des prosprits inoues du
Consulat, fruit d'une conduite accomplie, un malheur ne saurait
obscurcir l'clat du tableau que nous avons  tracer; mais il faut
donner  nos hommes de guerre, et  nos gnraux encore plus qu' nos
soldats, la cruelle leon contenue dans les derniers jours de
l'occupation d'gypte. Puisse-t-elle les faire rflchir sur leur
penchant trop ordinaire  la dsunion, surtout quand une main
puissante ne les soumet pas, et ne tourne pas contre l'ennemi commun
l'activit de leur esprit, et la vivacit de leurs passions!

[En marge: Rsignation des gyptiens  la domination franaise.]

Lorsque Klber mourut, l'gypte paraissait soumise. Aprs avoir vu
l'arme du grand visir dissipe en un clin d'oeil, et la rvolte des
trois cent mille habitants du Kaire rprime en quelques jours par une
poigne de soldats, les gyptiens regardaient les Franais comme
invincibles, et considraient leur tablissement sur les Lords du Nil
comme un arrt du destin. Et d'ailleurs ils commenaient  se
familiariser avec leurs htes europens, et  trouver que le nouveau
joug tait beaucoup moins lourd que l'ancien; car ils payaient moins
d'impts que sous les Mamelucks, et ne recevaient pas  l'poque de la
perception du miri des coups de bton, comme sous leurs
coreligionnaires dpossds. Mourad-Bey, ce prince mameluck d'un
caractre si brillant, si chevaleresque, et qui avait fini par
s'attacher aux Franais, tenait en fief la Haute-gypte. Il se
montrait vassal fidle, payait exactement son tribut, et faisait avec
soin la police du Haut-Nil. C'tait un alli sur lequel on pouvait
compter. Une simple brigade de 2,500 hommes, place aux environs de
Beni-Souef, et toujours facile  replier sur le Kaire, suffisait pour
contenir la Haute-gypte; ce qui tait un grand avantage, vu
l'effectif trs-restreint de nos troupes.

[En marge: Bonnes dispositions de l'arme franaise.]

L'arme franaise, de son ct, ayant partag l'erreur de son gnral
 l'poque de la convention d'El-Arisch, et l'ayant rpare avec lui
dans les plaines d'Hliopolis, avait le sentiment de sa faute, et
n'tait pas dispose  y retomber. Comprenant qu'elle devait compte 
la Rpublique d'une si belle possession, elle ne songeait plus 
l'vacuer. D'ailleurs le gnral Bonaparte se trouvait aujourd'hui
parvenu au pouvoir suprme; elle s'expliquait maintenant les motifs de
son dpart, et ne le considrait plus comme un dserteur. Se croyant
toujours prsente aux yeux de son ancien gnral, elle n'avait plus
aucune inquitude sur son sort futur. Grce, en effet,  la prvoyance
du Premier Consul, qui faisait noliser des navires de commerce dans
tous les ports, il ne se passait pas une semaine sans qu'il entrt
dans Alexandrie quelques btiments plus ou moins grands, qui
apportaient des munitions, des denres d'Europe, des journaux, la
correspondance des familles, et les dpches du gouvernement. Par
suite de ces communications frquentes, la patrie tait comme prsente
 tous les esprits. Sans doute, le regret s'en veillait promptement
dans les coeurs, lorsqu'une occasion venait les mouvoir.  la mort de
Klber, par exemple, lorsque le gnral Menou prit le commandement,
tous les yeux se tournrent encore une fois vers la France. Un gnral
de brigade, prsentant ses officiers  Menou, lui demanda s'il
songerait enfin  les ramener dans leur patrie. Menou le gourmanda
vivement, proclama dans un ordre du jour sa rsolution formelle de se
conformer aux intentions du gouvernement, qui taient de garder la
colonie  jamais, et tous les coeurs se soumirent de nouveau. Mais,
par-dessus tout, le gnral Bonaparte occupait le pouvoir: c'tait
toujours pour les anciens soldats d'Italie, la meilleure raison de se
confier, et d'esprer.

[En marge: L'arme vit dans l'abondance.]

[En marge: Ingnieux efforts de la colonie pour se suffire 
elle-mme.]

[En marge: Rtablissement du commerce avec l'Afrique, l'Arabie et la
Grce.]

La solde tait au courant, les denres  bas prix. Au lieu de fournir
la paye du soldat en vivres, on la lui donnait en argent. On ne lui
fournissait que le pain en nature. Il avait ainsi le bnfice du bon
march, et il vivait dans la plus grande abondance, mangeant le plus
souvent de la volaille au lieu de la viande de boucherie. Le drap
manquait; mais, vu la chaleur du climat, on y supplait, pour une
partie de l'habillement, avec de la toile de coton, fort abondante en
gypte. Pour le reste, on avait pris tous les draps apports par le
commerce en Orient, quelle que ft leur couleur. Il en rsultait
quelque diversit dans l'uniforme; on voyait, par exemple, des
rgiments habills en bleu, en rouge, en vert; mais enfin le soldat
tait vtu, et prsentait mme une belle tenue. Le savant colonel
Conte rendait  l'arme de grands services, par la fcondit de ses
inventions. Il avait amen avec lui la compagnie des arostiers, reste
des arostiers de Fleurus. C'tait une runion d'ouvriers de toutes
les professions, organiss militairement. Avec leur secours, il avait
tabli au Kaire des machines  tisser,  fouler,  tondre les draps;
et, comme la laine ne manquait pas, on esprait que bientt on
pourrait suppler compltement aux toffes d'Europe. Il en tait de
mme de la poudre. Les fabriques tablies au Kaire par M. Champy, en
produisaient dj une quantit suffisante pour tous les besoins de la
guerre. Le commerce intrieur se rtablissait  vue d'oeil. Les
caravanes, bien protges, commenaient  venir du centre de
l'Afrique. Les Arabes de la mer Rouge se rendaient dans les ports de
Suez et de Cossir, o ils changeaient le caf, les parfums, les
dattes, contre les bls et les riz de l'gypte. Les Grecs, profitant
du pavillon turc, et plus agiles que les croiseurs anglais, venaient
apporter  Damiette,  Rosette et Alexandrie, de l'huile, du vin et
diverses denres. En un mot, on ne manquait de rien dans le prsent,
et de grandes ressources se prparaient dans l'avenir. Les officiers,
voyant que l'occupation dfinitive de l'gypte tait chose rsolue,
faisaient leurs dispositions pour s'y tablir le moins tristement
possible. Ceux qui vivaient  Alexandrie, ou au Kaire, et c'tait le
plus grand nombre, y avaient trouv des logements commodes. Des
femmes syriennes, grecques, gyptiennes, les unes achetes aux
marchands d'esclaves, les autres obissant  un penchant volontaire,
taient venues partager leur demeure. La tristesse tait bannie. Deux
ingnieurs avaient construit un thtre au Kaire, et les officiers y
jouaient eux-mmes des pices franaises. Les soldats ne vivaient pas
plus mal que leurs chefs, et, grce  cette facilit du caractre
franais  se familiariser avec toutes les nations, on les voyait
fumer, boire du caf, en compagnie des Turcs et des Arabes.

[En marge: Bon tat des finances.]

[En marge: Effectif de l'arme.]

Les ressources financires de l'gypte, bien administres,
permettaient de satisfaire  tous les besoins de l'arme. L'gypte
avait pay, sous les Mamelucks, suivant la plus ou moins grande
rigueur des exactions, 36  40 millions. Elle ne payait gure
aujourd'hui plus de 20  25 millions, et la perception tait moins
dure. Ces 20  25 millions suffisaient aux dpenses de la colonie, car
toutes ces dpenses runies n'allaient gure au del de 1,700,000
francs par mois, c'est--dire, 20,400,000 francs par an. Le temps,
amliorant la perception, la rendant plus exacte et plus douce  la
fois, devait allger les charges de la population, et accrotre la
richesse de l'arme. Il n'tait pas impossible de se crer un excdant
de 3  4 millions par an, qui aurait servi  former un petit trsor,
soit pour subvenir aux circonstances extraordinaires, soit pour
fournir  des constructions d'utilit ou de dfense. L'arme tait
encore de 25  26 mille individus, en comptant les administrations,
les femmes, les enfants de beaucoup de militaires et d'employs. Sur
ce nombre, on pouvait compter 23 mille soldats, dont 6 mille moins
valides, mais en tat de dfendre les citadelles, et 17 ou 18 mille
bien portants, capables du service le plus actif. La cavalerie tait
superbe; elle galait les Mamelucks en bravoure, et les surpassait en
discipline. L'artillerie de campagne tait rapide, et bien servie. Le
rgiment mont avec des dromadaires, avait atteint le plus haut degr
de perfection. Il parcourait le dsert avec une rapidit
extraordinaire, et avait compltement dgot les Arabes du pillage.
La perte courante en hommes tait peu considrable, car on ne comptait
alors que 600 malades sur 26 mille individus. Cependant, en supposant
encore une longue guerre, les hommes auraient peut-tre manqu; mais
les Grecs s'enrlaient avec empressement; les Cophtes aussi. Les
ngres eux-mmes, achets  trs-bas prix, et remarquables par leur
dvouement, formaient d'excellentes recrues. L'arme, avec le temps,
aurait pu recevoir dans ses cadres dix  douze mille soldats, fidles
et vaillants. Confiante jusqu' l'excs, dans sa bravoure et son
exprience guerrire, elle ne doutait pas de jeter  la mer les Turcs
ou les Anglais, qu'on lui enverrait d'Asie ou d'Europe. Il est certain
que, bien commands, ces 18 mille hommes, runis  propos, et ports
en masse sur des troupes nouvellement dbarques, devaient, quoiqu'il
arrivt, rester matres du rivage de l'gypte. Mais il fallait qu'ils
fussent bien dirigs: c'tait la condition du succs pour cette
arme, comme pour toute autre.

Qu'on imagine Klber, ou, ce qui aurait mieux valu, Desaix, le sage,
le vaillant Desaix, laiss en gypte, d'o le tira malheureusement la
tendre affection du Premier Consul; qu'on l'imagine, chappant au
poignard musulman, et gouvernant l'gypte pendant quelques annes! Qui
peut douter qu'il ne l'et convertie en une colonie florissante, qu'il
n'y et fond un superbe empire? Un climat sain, sans une seule
fivre, une terre d'une fertilit inpuisable, des paysans soumis et
comme attachs  la glbe, des recrues volontaires, quelle supriorit
de conditions sur l'tablissement que nous fondons aujourd'hui en
Afrique!

[En marge: Le gnral Menou. Raisons qui lui valurent le
commandement.]

Mais au lieu de Klber, au lieu de Desaix, c'est Menou qui tait
devenu gnral en chef de l'arme, par droit d'anciennet. Ce fut un
malheur irrparable pour la colonie, et ce fut une faute de la part du
Premier Consul, de ne l'avoir pas remplac. N'tant pas sr de faire
arriver  point nomm un ordre en gypte, il craignait que, si
l'arrt qui contenait la nomination d'un nouveau gnral, tombait
dans les mains des Anglais, ils ne s'en servissent pour dsorganiser
le commandement. Ils auraient fait savoir que Menou tait destitu, et
n'auraient pas transmis l'ordre qui lui donnait un successeur. Le
commandement serait donc rest incertain pendant un temps plus ou
moins long. Cependant ce motif ne suffirait pas pour excuser le
Premier Consul, s'il avait pu connatre la profonde incapacit de
Menou sous le rapport militaire. Une raison le dcida en faveur de ce
gnral, c'tait son zle connu pour la conservation et la
colonisation de l'gypte. Menou avait, en effet, vivement rsist au
projet d'vacuation, combattu l'influence des officiers du Rhin, et
s'tait fait, en un mot, le chef du parti coloniste. Il avait mme
pouss l'enthousiasme jusqu' se convertir  l'islamisme, et jusqu'
pouser une femme turque. Il s'appelait Abdallah Menou. Ces
singularits faisaient rire nos soldats, naturellement railleurs, mais
ne nuisaient pas  l'tablissement, dans l'esprit des gyptiens. Menou
avait de l'intelligence, de l'instruction, une grande application au
travail, le got des tablissements coloniaux, toutes les qualits
d'un administrateur, mais aucune des qualits d'un gnral. Dpourvu
d'exprience, de coup d'oeil, de rsolution, il tait, d'ailleurs,
tout  fait disgraci sous le rapport physique. Il avait de
l'embonpoint, la vue trs-faible, et montait gauchement  cheval.
C'tait un chef mal choisi pour des soldats aussi alertes et aussi
hardis que les ntres. De plus, il manquait de caractre, et, sous son
autorit dbile, les chefs de l'arme se divisant, furent bientt en
proie  des discordes funestes.

Sous le gnral Bonaparte, il n'y eut en gypte qu'un esprit, qu'une
volont. Sous Klber, il y eut un moment deux partis, les colonistes
et les anticolonistes, ceux qui voulaient rester, ceux qui voulaient
partir. Mais, aprs l'affront que les Anglais essayrent d'infliger 
nos soldats, affront glorieusement veng  Hliopolis, aprs la
ncessit reconnue de rester, tout rentra dans l'ordre. Sous
l'autorit imposante de Klber, il y eut union et ordre. Mais il
s'coula peu de temps entre la victoire d'Hliopolis et la mort de
Klber. Ds que Menou eut pris le commandement, l'union disparut.

[En marge: Le gnral Reynier.]

Le gnral Reynier, bon officier d'tat-major, ayant servi en cette
qualit dans les armes du Rhin, mais froid, sans extrieur, sans
action sur les soldats, jouissait cependant de l'estime universelle.
On le considrait comme l'un des officiers les plus dignes de figurer
 la tte de l'arme. Il tait aprs Menou le plus ancien. Le jour
mme de la mort de Klber, il s'leva une vive altercation entre
Reynier et Menou, non pas pour se disputer le commandement, mais, au
contraire, pour en dcliner le fardeau. Aucun des deux, ne voulait
l'accepter: et, en effet, la situation, ce jour-l, tait effrayante.
On croyait que le coup de poignard, sous lequel avait succomb le
gnral Klber, tait le signal d'un vaste soulvement, organis dans
toute l'gypte par l'influence des Turcs et des Anglais. On devait
donc craindre beaucoup la pesante responsabilit du commandement, dans
des circonstances aussi critiques. Menou se rendit nanmoins aux
instances de Reynier et des autres gnraux, et consentit  devenir le
chef de la colonie. Mais on fut bientt clair sur la situation, par
la tranquillit profonde qui suivit la mort de Klber, et le
commandement, refus d'abord, fut regrett ensuite. Le gnral Reynier
dsira donc ce qu'il avait commenc par ne pas vouloir. Sous un
extrieur froid, modeste, timide mme, il cachait une vanit
profonde. L'autorit de Menou lui devint insupportable. Tranquille et
soumis jusque-l, il se montra ds lors frondeur et tracassier.  tout
il trouvait  redire. Menou avait accept le commandement sur les
instances mmes de ses compagnons d'armes, et s'tait qualifi de
_Commandant en chef par intrim_; Reynier critiquait le titre pris par
Menou. Aux funrailles de Klber, Menou avait assign les quatre coins
du cercueil  des gnraux divisionnaires, et s'tait plac derrire,
 la tte de l'tat-major: Reynier trouvait qu'il avait tranch du
vice-roi. Menou avait charg l'illustre Fourier de faire l'loge de
Klber: Reynier prtendait que c'tait une ngligence envers la
mmoire de Klber, que de le faire louer par un autre. Un retard dans
une souscription ouverte pour lever un monument  Klber, des
difficults sur la succession de ce gnral, bien chtive, comme celle
des nobles guerriers de cette poque; ces purilits et d'autres,
furent interprtes par Reynier et par ceux qui suivaient son exemple,
de la plus fcheuse manire. Nous citons ces misres, qui seraient
indignes de l'histoire, si leur petitesse mme n'tait instructive, en
montrant  quoi peut descendre le mcontentement sans motif. Reynier
devint donc un lieutenant insoumis, sot, et coupable.  lui se joignit
le gnral Damas, ami de Klber, chef de l'tat-major gnral, et
portant dans son coeur toutes les jalousies de l'arme du Rhin contre
l'arme d'Italie. L'opposition rsida ds lors au sein mme des
bureaux de l'tat-major. Menou ne voulut pas la souffrir si prs de
lui, et rsolut d'enlever au gnral Damas le poste que celui-ci avait
occup sous Klber.

[En marge: Discordes dans le sein de l'arme.]

Les opposants dconcerts essayrent de parer le coup en envoyant 
Menou, pour ngocier avec lui, le sage et brave gnral Friant,
lequel, appliqu uniquement  ses devoirs, tranger  toutes les
divisions, ne s'en mlait que pour chercher  les apaiser. Menou, plus
ferme que de coutume, ne se laissa pas flchir, et remplaa le gnral
Damas par le gnral Lagrange. Il se trouva ds lors incommod de
moins prs par ses ennemis; mais ils n'en furent pas moins irrits,
bien au contraire; et la discorde parmi les chefs de l'arme n'en
devint que plus scandaleuse et plus inquitante. Les gens sages
gmissaient de l'branlement qui pouvait en rsulter dans le
commandement; branlement fcheux partout, mais plus fcheux encore
lorsqu'on est loin de l'autorit suprme, et plac au milieu de
dangers continuels.

[En marge: Travaux administratifs de Menou.]

Menou, mauvais gnral, mais administrateur laborieux, travaillait,
jour et nuit,  ce qu'il appelait l'organisation de la colonie. Il fit
de bonnes choses, il en fit aussi de mauvaises, mais surtout il en fit
trop. Il s'occupa d'abord de mettre la solde au courant en employant 
cet usage la contribution de dix millions, frappe par Klber sur les
villes gyptiennes, comme chtiment de la dernire rvolte. C'tait un
moyen de maintenir le contentement et la soumission dans l'arme; car,
au moment de la convention d'El-Arisch, on avait vu se manifester chez
elle quelques mouvements d'insubordination, provoqus en partie par
le retard de la solde. Menou regardait donc l'acquittement rgulier de
ce qui tait d au soldat, comme une garantie d'ordre, et il avait
raison. Mais il prit l'engagement tmraire de payer la solde,
toujours, avant toute autre dpense, oubliant les cas forcs que la
guerre pouvait faire natre. Il s'occupa du pain des troupes, qu'il
rendit excellent. Il organisa les hpitaux, et s'appliqua
soigneusement  introduire l'ordre dans la comptabilit. Menou tait
d'une parfaite intgrit, mais un peu enclin  la dclamation. Il
exprima si souvent, dans ses ordres du jour, l'intention de rtablir
la moralit dans l'arme, qu'il blessa tous les gnraux. Ceux-ci
demandaient avec amertume, si tout tait au pillage avant Menou, et si
l'honntet parmi eux datait de son arrive au commandement. Il tait
vrai, en effet, qu'on avait commis fort peu de malversations, depuis
l'occupation de l'gypte. On avait fait, aprs la violation de la
convention d'El-Arisch, une prise considrable dans le port
d'Alexandrie; c'tait celle des nombreux btiments, venus sous
pavillon turc, pour transporter l'arme en France, et presque tous
chargs de marchandises. Une commission tait charge de les vendre au
profit du trsor de la colonie. Menou parut mcontent des oprations
de la commission et du gnral Lanusse, qui commandait  Alexandrie;
il rappela celui-ci, de manire  porter atteinte  son caractre, et
le remplaa par le gnral Friant. Le gnral Lanusse en fut offens,
et, de retour au Kaire, vint accrotre le nombre des mcontents.
Menou ne s'en tint pas l; il voulut changer le systme des
contributions, et, sous ce rapport, commit des fautes graves. Sans
aucun doute, on pouvait oprer plus tard une rforme dans les finances
de l'gypte. Avec une rpartition quitable de l'impt foncier, avec
quelques taxes bien entendues sur les consommations, il tait facile
de soulager le peuple gyptien, et d'augmenter considrablement les
revenus de l'autorit publique. Mais dans le moment, expos qu'on
tait aux attaques du dehors, il ne fallait pas se crer des
difficults au dedans, et faire prouver  la population des
changements, dont elle ne saurait pas d'abord apprcier le bienfait.
Percevoir avec plus d'ordre et d'quit les anciens impts, suffisait
pour tablir entre les Mamelucks et les Franais une comparaison toute
 l'avantage de ces derniers, et pour alimenter largement le trsor de
l'arme. Menou imagina un cadastre gnral des proprits, un nouveau
systme d'impt foncier, et surtout l'exclusion des Cophtes, qui, en
gypte, taient les fermiers des revenus, et jouaient  peu prs le
rle que les Juifs jouent dans le nord de l'Europe. Ces projets, bons
pour l'avenir, taient fort mauvais pour le prsent. Menou,
heureusement, n'eut pas le temps de mettre tout son plan  excution;
mais il eut celui de crer des contributions nouvelles. Les cheiks
_El-Beled_, magistrats municipaux de l'gypte, recevaient  certaines
poques l'investiture du pouvoir municipal, et obtenaient, en prsent,
ou des pelisses, ou des schalls, de l'autorit qui les investissait.
Ils rpondaient  ces dons par des prsents de chevaux, de chameaux,
de btail. Les Mamelucks renouvelaient cette crmonie le plus souvent
possible,  cause du produit dont elle tait pour eux l'occasion.
Quelques-uns mme l'avaient convertie en une prestation en argent.
Menou imagina de gnraliser cette mesure, et de l'tendre  toute
l'gypte. Il frappa sur les cheiks _El-Beled_ un impt, qui pouvait
monter  deux millions et demi. Ils taient certainement assez riches
pour le payer, et mme, pour beaucoup d'entre eux, cet impt rgulier
tait un vritable dgrvement. Mais ils avaient une grande influence
dans les deux mille cinq cents villages placs sous leur autorit, et
c'tait s'exposer  les tourner contre soi, que de les soumettre  un
impt absolu, uniforme, sans compensation, qui entranait d'ailleurs
la suppression d'une coutume dont l'effet moral tait utile. Menou,
possd du dsir d'assimiler l'gypte  la France, ce qu'il appelait
la civiliser, imagina de plus un systme d'octrois. L'gypte avait ses
impts sur les consommations, qui se percevaient dans les _okels_,
espce d'entrepts, dans lesquels on dpose en Orient toutes les
marchandises, qui se transportent d'un lieu  un autre. Ce mode de
perception tait simple et facile. Menou voulut le convertir en un
impt  la porte des villes, fort peu nombreuses en gypte.
Indpendamment du trouble apport aux habitudes du pays, l'effet
immdiat fut de faire renchrir les denres dans les garnisons, de
rejeter une partie de cette charge sur l'arme, et d'exciter de
nouveaux murmures. Enfin Menou rsolut de faire contribuer les
ngociants riches, qui chappaient aux charges publiques, c'taient
les Cophtes, les Grecs, les Juifs, les Damasquins, les Francs, etc. Il
leur imposa une capitation de 2,500,000 francs par an. Le fardeau
n'tait pas trop lourd assurment, surtout pour les Cophtes, enrichis
par le fermage des impts. Mais ces derniers avaient t fort
maltraits dans la rvolte du Kaire; on avait d'ailleurs besoin d'eux,
car c'tait  leur bourse qu'il fallait s'adresser, quand on voulait
emprunter quelque somme d'argent. Il n'tait donc pas prudent de se
les aliner, pas plus que d'aliner les commerants grecs et
europens, lesquels, trs-rapprochs de nos moeurs, de nos usages, de
notre esprit, devaient tre nos intermdiaires naturels auprs des
gyptiens. Enfin Menou cra un impt sur les successions, qu'il voulut
tendre mme  l'arme, ce qui devint un nouveau grief pour les
mcontents.

Cette manie d'assimiler une colonie  la mtropole, et de croire qu'en
la froissant on la civilise, possdait Menou comme tous les
colonisateurs peu clairs, et plus presss de faire vite que de faire
bien. Pour achever l'oeuvre, Menou cra un conseil priv, non pas
compos de quatre ou cinq chefs de service, mais d'une cinquantaine
d'officiers civils et militaires, pris parmi les divers grades.
C'tait un vrai parlement, que le ridicule empcha de runir. Il y
ajouta enfin un journal arabe, destin  porter  la connaissance des
gyptiens et de l'arme, les actes de l'autorit franaise.

Cependant les soldats s'occupaient peu de ces crations. Ils vivaient
bien, riaient de Menou, mais aimaient sa bonhomie et sa sollicitude
pour eux. Les habitants taient soumis et trouvaient, aprs tout, le
joug des Franais beaucoup plus supportable que celui des Mamelucks.
Cependant il y avait des gens infiniment plus irritables, c'taient
les mcontents de l'arme. Pour que Menou ne ft pas blm, il aurait
fallu qu'il ne ft absolument rien, qu'il ne livrt pas un seul acte 
leur critique envenime, et alors ils auraient blm son inaction.
Mais Menou tait trop possd de la manie d'organiser, pour ne fournir
aucune matire  leurs critiques. Ils en profitrent, et allrent
jusqu' projeter la dposition du gnral en chef, acte insens, qui
aurait boulevers la colonie, et converti l'arme d'gypte en arme de
prtoriens. On sonda les corps d'officiers dans plusieurs divisions,
mais on trouva l'esprit si sage, si peu tourn du ct des rvoltes,
qu'on y renona. Reynier et Damas avaient entran Lanusse: tous
ensemble entranrent Belliard et Verdier, et, le gnral Friant
except, tous les divisionnaires firent bientt partie de cette
funeste opposition. Deux anciens conventionnels, que le gnral
Bonaparte avait conduits en gypte, pour occuper leur oisivet,
Tallien et Isnard, taient au Kaire, et revenus  leurs anciennes
habitudes, se montraient les plus ardents agitateurs.  dfaut de la
dposition du gnral en chef, reconnue impraticable, les gnraux
imaginrent de faire auprs de lui une dmarche de corps, pour
prsenter leurs observations sur des mesures, dont quelques-unes
assurment taient fort critiquables. Ils s'y rendirent sans s'tre
fait annoncer, et surprirent beaucoup Menou, par leur subite
apparition. Ils lui exposrent leurs griefs, qu'il entendit avec assez
de dplaisir, mais non sans une certaine dignit. Il promit de tenir
compte de quelques-unes de leurs observations, et eut la faiblesse de
ne pas rprimer  l'instant mme l'inconvenance d'une telle conduite.
Cette dmarche produisit dans l'arme un vrai scandale, et fut
svrement blme. Du reste, Isnard et Tallien payrent pour tous, et
furent embarqus pour l'Europe.

Sur ces entrefaites arriva l'ordre du Premier Consul, qui confirmait
Menou dans sa position, et l'investissait du commandement en chef
d'une manire dfinitive. Cette expression de la volont suprme vint
fort  propos, et fit rentrer dans le devoir une partie des
mcontents. Malheureusement de nouvelles tracasseries survinrent, et
replacrent bientt les choses dans leur premier tat. C'est en
querelles misrables, que ces esprits chagrins, aigris par l'exil,
encourags  la discorde par la faiblesse du commandement, employrent
le temps coul depuis Hliopolis jusqu'au moment prsent,
c'est--dire une anne: temps prcieux, qu'il aurait fallu employer 
vivre unis, pour se prparer par l'union  vaincre le redoutable
ennemi prt  descendre en gypte.

[En marge: Moyens prpars pour attaquer l'gypte.]

Le Nil baissait, les eaux rentraient dans leur lit, les terres
inondes commenaient  scher. L'poque des dbarquements tait
venue. On touchait au mois de fvrier 1801 (ventse an IX). Les
Anglais et les Turcs se disposaient  livrer de nouveaux assauts  la
colonie. Le grand visir, celui que Klber avait battu  Hliopolis,
tait  Gaza, entre la Palestine et l'gypte, n'ayant pas os depuis
sa dfaite reparatre  Constantinople, ne comptant gure plus de dix
 douze mille hommes dans son arme, dvors par la peste, vivant de
pillage, et ayant tous les jours  combattre les montagnards de la
Palestine, soulevs contre de pareils htes. Celui-l n'tait pas de
long-temps  craindre. Le capitan-pacha, ennemi du visir, favori du
sultan, croisait avec quelques vaisseaux, entre la Syrie et l'gypte.
Il aurait voulu renouveler la convention d'El-Arisch, esprant peu de
la force des armes pour reconqurir l'gypte, et se dfiant beaucoup
des Anglais, qu'il suspectait fort de vouloir arracher cette belle
contre aux Franais, pour s'en emparer eux-mmes. Enfin 18 mille
hommes runis  Macri, dans l'Asie-Mineure, les uns Anglais, les
autres Hessois, Suisses, Maltais, Napolitains, conduits par des
officiers exclusivement anglais, et soumis  une excellente
discipline, allaient s'embarquer  bord de l'escadre de lord Keith, et
descendre en gypte, sous les ordres d'un bon gnral, sir Ralph
Abercromby.

 ces 18 mille soldats europens, devaient se joindre 6 mille
Albanais, que le capitan-pacha transportait en ce moment sur son
escadre, 6 mille Cipayes venant de l'Inde par la mer Rouge, et une
vingtaine de mille hommes, mauvais soldats d'Orient, prts 
rejoindre les 10 mille hommes du grand visir en Palestine. C'taient
environ 60 mille soldats que l'arme d'gypte allait avoir sur les
bras. Elle n'avait  leur opposer que 18 mille combattants. Cependant
c'tait assez, et mme plus qu'il n'en fallait, si la direction tait
bonne.

[En marge: Avis nombreux annonant une prochaine expdition.]

D'abord il n'y avait pas danger d'tre surpris, car les avis
arrivaient de toutes parts, tant de l'Archipel par les btiments
grecs, que de la Haute-gypte par Murad-Bey, et de l'Europe elle-mme
par les expditions frquentes du Premier Consul. Tous ces avis
annonaient une prochaine expdition, compose  la fois d'Orientaux
et d'Europens. Menou, sourd aux avertissements qui lui parvinrent, ne
fit, dans ce moment critique, rien de ce qu'il fallait faire, et de ce
qui tait clairement indiqu par la situation.

[En marge: Menou est sourd  tous les avis qui lui parviennent.]

La bonne politique conseillait d'abord de se mnager soigneusement la
fidlit de Murad-Bey, en le traitant convenablement, car il gardait
la Haute-gypte, et d'ailleurs il prfrait les Franais aux Turcs et
aux Anglais. Menou ngligea ce soin, et rpondit aux informations de
Murad-Bey de manire  nous l'aliner, s'il avait pu l'tre. La bonne
politique conseillait encore de profiter de la dfiance des Turcs 
l'gard des Anglais, et sans renouveler le scandale de la convention
d'El-Arisch, de les paralyser au moyen d'une ngociation simule, qui,
en les occupant, aurait ralenti leurs efforts. Menou ne songea pas
plus  ce moyen qu'aux autres.

[En marge: Il ne prend aucune des mesures commandes par les
circonstances.]

Quant aux mesures administratives et militaires que rclamait la
circonstance, il ne sut en prendre aucune  propos. Il fallait
d'abord faire  Alexandrie,  Rosette,  Damiette,  Ramanieh, au
Kaire, partout o l'arme pourrait tre rassemble, de grands
approvisionnements de guerre, toujours faciles dans un pays aussi
abondant que l'gypte. Menou s'y refusa, ne voulant rien dtourner du
service de la solde, qu'il avait promis de tenir  jour, et que la
difficult de percevoir les nouveaux impts permettait tout juste
d'acquitter en cet instant. Il fallait remonter la cavalerie et
l'artillerie, ressource principale contre une arme de dbarquement,
ordinairement dpourvue de ces deux armes. Il s'y refusa par les mmes
raisons financires. Il poussa mme l'imprvoyance, jusqu' choisir ce
moment pour faire couper les chevaux d'artillerie, qui taient
entiers, et que leur fougue rendait incommodes.

[En marge: Points d'attaque contre l'gypte, et moyens d'y pourvoir.]

Enfin Menou s'opposa aux concentrations de troupes, que la sant des
soldats rendait convenables dans cette saison, quand bien mme aucun
danger n'aurait menac l'gypte. En effet quelques signes de peste
avaient t aperus. Camper les troupes, et les tirer des villes tait
urgent, indpendamment du besoin de les rendre plus mobiles. L'arme
rpandue dans les garnisons, ou inutilement amasse au Kaire, ou
employe  la perception du miri, n'tait nulle part en mesure d'agir.
Et cependant en bien disposant des 23 mille hommes qui lui restaient,
et dont 17 ou 18 mille taient capables de servir activement, Menou
tait en mesure de dfendre partout l'gypte avec avantage. Il
pouvait tre attaqu par Alexandrie  cause de la rade d'Aboukir,
situe dans le voisinage, et toujours prfre pour les dbarquements;
par Damiette, autre point propre aux atterrages, quoique beaucoup
moins favorable que celui d'Aboukir; enfin par la frontire de Syrie,
o le visir se trouvait avec les dbris de son arme. De ces trois
points il n'y en avait qu'un de srieusement menac, c'tait
Alexandrie et la rade d'Aboukir; chose facile  prvoir, car tout le
monde le pensait ainsi, et le disait dans l'arme. La plage de
Damiette, au contraire, tait d'un accs difficile, et se liait par si
peu de points avec le Delta, que l'arme ennemie, si elle y avait
dbarqu, aurait t bloque facilement, et bientt oblige de se
rembarquer. Il n'tait donc pas probable que les Anglais vinssent par
Damiette. Du ct de la Syrie, le visir devait inspirer peu de
craintes. Il tait trop faible, trop rempli du souvenir d'Hliopolis,
pour prendre l'initiative. Il ne voulait se porter en avant, qu'aprs
que les Anglais auraient russi  dbarquer. Dans tous les cas,
c'tait un bon calcul que de le laisser avancer, car il serait
d'autant plus compromis, qu'il se serait port plus en avant. Le sujet
unique des proccupations du gnral en chef, devait donc tre l'arme
anglaise, dont le dbarquement tait annonc comme trs-prochain. Dans
cette situation, il fallait laisser une forte division autour
d'Alexandrie, c'est--dire 4 ou 5 mille hommes de troupes actives,
indpendamment des marins et des dpts destins  la garde des forts.
Deux mille hommes suffisaient  Damiette. C'tait assez du rgiment
des Dromadaires pour observer la frontire de Syrie. Une garnison de 3
mille hommes au Kaire, pouvant tre rejointe par les 2 mille hommes de
la Haute-gypte, et renforce par quelques mille Franais des dpts,
suffisait, et au del, pour contenir la population de la capitale, le
visir et-il paru sous ses murs. Ces divers emplois absorbaient 11 ou
12 mille hommes, sur 17 ou 18 mille de troupes actives. Il restait une
rserve de 6 mille hommes d'lite, dont il fallait faire un gros camp,
galement  porte d'Alexandrie et de Damiette. (Voir la carte n 12.)
Il existait en effet un point qui runissait toutes les conditions
dsirables, c'tait Ramanieh: lieu sain, au bord du Nil, pas loin de
la mer, facile  nourrir, situ  une journe d'Alexandrie,  deux
journes de Damiette,  trois ou quatre de la frontire de Syrie. Si
Menou avait tabli  Ramanieh sa rserve de 6 mille hommes, il
pouvait, au premier avis, la porter en 24 heures sur Alexandrie, en 48
heures sur Damiette, et, s'il l'avait mme fallu, en trois ou quatre
jours, vers la frontire de Syrie. Une pareille force et rendu
partout impuissantes les tentatives de l'ennemi.

[En marge: Les lieutenants de Menou lui proposent vainement les
dispositions militaires convenables.]

Menou ne songeait  aucun de ces moyens, et non-seulement n'y songeait
point, mais repoussa les avis de tous ceux qui voulurent l'y faire
penser. Les bons conseils lui vinrent de toutes parts, notamment des
gnraux qui lui taient opposs. Ceux-ci, on doit leur rendre cette
justice, et parmi eux Reynier, plus habitu que les autres aux
grandes dispositions militaires, ceux-ci lui rvlrent le danger, lui
indiqurent les mesures  prendre; mais ils s'taient t tout crdit
sur le gnral en chef, par leur opposition intempestive, et,
maintenant qu'ils avaient raison, ils n'taient pas plus couts que
lorsqu'ils avaient tort.

[En marge: Faiblesse des moyens du gnral Friant  Alexandrie.]

Le brave Friant, tranger aux fatales discordes de l'arme, s'occupait
avec zle de la dfense d'Alexandrie. Il avait organis les marins et
les hommes de dpts, de manire  pouvoir leur confier la garde des
forts; mais cela fait, il n'avait gure plus de 2 mille hommes de
troupes actives  runir sur le lieu o se ferait le dbarquement.
Encore fallait-il qu'il en consacrt une partie  garder les points
principaux de la plage, tels que le fort d'Aboukir, les postes de la
Maison-Carre, d'Edko, et de Rosette. Ces points occups il ne devait
pas lui rester plus de 1,200 hommes. Heureusement la frgate la
_Rgnre_, venue de Rochefort, avait apport un renfort de 300
hommes, avec un surcrot de munitions considrable. Grce  cette
circonstance inattendue, la force mobile du gnral Friant s'leva
jusqu' 1,500 hommes. Qu'on imagine de quel secours et t en ce
moment l'escadre de Ganteaume, si, comptant un peu plus sur la
fortune, cet amiral avait apport les quatre mille soldats d'lite qui
se trouvaient  bord de ses vaisseaux.

Le gnral Friant, dans le dnment o il tait, se bornait  demander
deux bataillons de plus, et un rgiment de cavalerie. Par le fait,
cette force et suffi, mais il tait bien tmraire, dans une telle
conjoncture, de se confier en un renfort d'un millier d'hommes. Il
faut le dire, la confiance de l'arme en elle-mme contribua beaucoup
 la perdre. Elle avait pris l'habitude de se battre en gypte, un
contre quatre, quelquefois un contre huit, et elle ne se faisait pas
une ide exacte des moyens des Anglais, en fait de dbarquement. Elle
croyait qu'ils ne pourraient jamais descendre  terre plus de quelques
centaines d'hommes  la fois, sans artillerie et sans cavalerie, et
elle imaginait qu'elle en viendrait facilement  bout avec ses
baonnettes. C'tait une fatale illusion. Nanmoins ce renfort demand
par Friant, ce renfort, quelque faible qu'il ft, aurait tout sauv:
on va en juger par les vnements.

[En marge: Nouvelle certaine du dbarquement prochain, par un canot
fait prisonnier.]

[En marge: Mauvaises dispositions de Menou, en apprenant l'approche
des Anglais.]

Le 28 fvrier 1801 (9 ventse an IX), on aperut, non loin
d'Alexandrie, un canot anglais, qui semblait occup  faire une
reconnaissance. On mit des chaloupes  sa poursuite, on le prit ainsi
que les officiers qu'il contenait, et qui taient chargs de prparer
le dbarquement. Les notes trouves sur eux ne laissrent plus aucun
doute. Immdiatement aprs, la flotte anglaise, compose de 70 voiles,
parut en vue d'Alexandrie; mais, carte par un gros temps, elle prit
le large. La fortune laissait encore une chance pour prserver
l'gypte des Anglais, car il tait probable que leur descente  terre
ne serait pas excute avant plusieurs jours. La nouvelle transmise
par Friant au Kaire, y arriva le 4 mars (13 ventse), dans
l'aprs-midi. Si Menou avait pris sur-le-champ une rsolution prompte
et sense, tout pouvait tre rpar. S'il avait fait refluer l'arme
entire vers Alexandrie, la cavalerie y serait arrive en quatre
jours, l'infanterie en cinq, c'est--dire que le 8 et le 9 mars (17 et
18 ventse), on aurait pu avoir 10 mille hommes sur la plage
d'Aboukir. Il tait possible qu' cette poque les Anglais eussent
dj dbarqu leurs troupes, mais il tait impossible qu'ils eussent
trouv le temps de dbarquer leur matriel, de consolider leur
position, et on arrivait encore assez tt pour les jeter  la mer.
Reynier, qui tait au Kaire, crivit, le jour mme  Menou la lettre
la mieux raisonne. Il lui conseillait de ngliger le visir, qui ne
prendrait pas l'initiative, de ngliger Damiette, qui ne semblait pas
le ct menac, et de courir avec la masse de ses forces sur
Alexandrie. Rien n'tait plus juste. En tout cas, on ne compromettait
rien en s'acheminant vers Ramanieh, car, arriv en cet endroit, si on
apprenait que le danger tait vers Damiette ou vers la Syrie, on
pouvait toujours se reporter facilement sur l'un ou l'autre de ces
points. On n'avait pas perdu un seul jour, et on s'tait rapproch
d'Alexandrie, o se montrait le vrai danger. Mais il fallait se
dcider sur-le-champ, et marcher la nuit mme. Menou ne voulut rien
entendre, et devint absolu dans ses ordres, tout en restant incertain
dans ses ides. Ne sachant pas discerner le point vritablement
menac, il envoya un renfort au gnral Rampon vers Damiette; il
dirigea Reynier avec sa division vers Belbes, pour faire face au
visir du ct de la Syrie. Il achemina la division Lanusse vers
Ramanieh. Encore ne l'envoya-t-il pas tout entire, car il retint la
88e demi-brigade au Kaire. Il n'expdia sur-le-champ que le 17e de
chasseurs. Le gnral Lanusse avait ordre de se diriger sur Ramanieh,
et, suivant les nouvelles trouves sur ce point, de se porter de
Ramanieh sur Alexandrie. Menou demeura de sa personne au Kaire, avec
une grosse partie de ses forces, attendant les nouvelles ultrieures
dans cette position, si loigne du littoral. On ne pouvait pousser
plus loin l'incapacit.

[En marge: Force de la flotte anglaise.]

Pendant ce temps, les vnements marchaient avec rapidit. La flotte
anglaise tait compose de 7 vaisseaux de ligne, d'un grand nombre de
frgates, de bricks et de gros btiments de la compagnie des Indes, en
tout 70 voiles. Elle portait  bord une masse considrable de
chaloupes. Comme nous l'avons dit ailleurs, lord Keith commandait les
forces de mer, sir Ralph Abercromby celles de terre. Le point qu'ils
choisirent pour dbarquer, fut celui qu'on avait toujours choisi
auparavant, c'est--dire la rade d'Aboukir. C'tait l que notre
escadre avait mouill en 1798; ce fut l qu'elle fut trouve et
dtruite par Nelson; c'est l que l'escadre turque avait dpos les
braves janissaires, jets  la mer par le gnral Bonaparte, dans la
glorieuse journe d'Aboukir. La flotte anglaise, aprs avoir t
oblige de tenir le large pendant plusieurs jours, retard funeste pour
elle, bien heureux pour nous, si Menou avait su en profiter, vint se
placer dans la rade d'Aboukir, le 6 mars (15 ventse),  cinq lieues
d'Alexandrie.

[En marge: Caractres du sol dans la Basse-gypte.]

[En marge: La rade d'Aboukir.]

La Basse-gypte, ainsi que la Hollande, ainsi que Venise, est un pays
de lagunes. (Voir la carte n 12.) Elle prsente, comme tous les pays
de cette espce, un caractre qu'il faut s'attacher  saisir, si on
veut bien comprendre les oprations militaires dont elle peut devenir
le thtre. Aux points o tous les grands fleuves entrent dans la mer,
il se cre des bancs de sable, disposs tout autour de leur
embouchure. Ces bancs proviennent des sables que le fleuve entrane,
que la mer repousse, et qui, presss entre ces deux forces contraires,
s'tendent paralllement au rivage. Ils forment ces barres, si
redoutes des navigateurs, et toujours si difficiles  franchir, quand
on veut sortir du lit des fleuves, ou y entrer. Elles s'lvent
successivement jusqu'au niveau des eaux, puis, avec le temps,
au-dessus, et prsentent de longues plages sablonneuses, battues en
dehors par les flots de la mer, baignes en dedans par les eaux
fluviales, qu'elles gnent dans leur coulement. Le Nil, en se jetant
dans la Mditerrane, a form, devant ses nombreuses embouchures, un
vaste demi-cercle de ces bancs de sable. Ce demi-cercle, qui a un
dveloppement de soixante-dix lieues au moins, depuis Alexandrie
jusqu' Peluse, est  peine interrompu prs de Rosette, de Bourloz, de
Damiette, de Peluse, par quelques ouvertures,  travers lesquelles les
eaux du Nil se rendent  la mer. Baign d'un ct par la Mditerrane,
il est baign de l'autre par les lacs Marotis et Madieh, par le lac
d'Edko, par les lacs Bourloz et Menzaleh. Tout dbarquement en gypte
devait s'effectuer ncessairement sur l'un de ces bancs de sable.
Conduits par l'exemple et la ncessit, les Anglais avaient choisi
celui qui forme la plage d'Alexandrie. (Voir la carte n 18.) Ce banc,
long d'environ quinze lieues, s'tendant entre la Mditerrane d'un
ct, les lacs Marotis et Madieh de l'autre, porte  l'une de ses
extrmits la ville d'Alexandrie, et,  l'autre, prsente un rentrant
demi-circulaire, qui se termine  Rosette. C'est ce rentrant
demi-circulaire, qui forme la rade d'Aboukir. L'un des cts de cette
rade tait dfendu par le fort d'Aboukir, ouvrage des Franais,
battant de ses feux la plage environnante. Venaient ensuite quelques
monticules de sable, rgnant autour du rivage, et allant expirer 
l'autre ct de la rade, dans une plaine sablonneuse et unie. Le
gnral Bonaparte avait ordonn de construire un ouvrage sur ces
monticules. Si on lui avait obi, tout dbarquement et t
impossible.

[En marge: Dbarquement des Anglais, excut le 8 mars.]

C'est au milieu de cette rade que la flotte anglaise vint mouiller,
range sur deux lignes. Elle attendit sur ses ancres que la houle,
devenue moins forte, permt de mettre les chaloupes  la mer. Enfin,
le 8 au matin (17 ventse), le temps tant plus calme, lord Keith
distribua 5 mille hommes d'lite, dans 320 chaloupes. Ces chaloupes,
disposes sur deux rangs, et diriges par le capitaine Cochrane,
s'avancrent, ayant  chacune de leurs ailes une division de
canonnires. Ces canonnires recevaient et rendaient une canonnade
fort vive.

Le gnral Friant, accouru sur les lieux, s'tait form un peu en
arrire du rivage, afin de mettre ses troupes  l'abri de l'artillerie
anglaise. Il avait jet, entre le fort d'Aboukir et le terrain qu'il
occupait, un dtachement de la 25e demi-brigade, avec quelques pices
de canon.  sa gauche mme, il avait plac la 75e, forte de deux
bataillons, et cache par les monticules de sable; au centre, deux
escadrons de cavalerie, l'un du 18e, l'autre du 20e de dragons; enfin,
 sa droite, la 61e demi-brigade, forte aussi de deux bataillons, et
charge de dfendre la partie basse du rivage. Ces divers corps ne
s'levaient pas  plus de 1,500 hommes. Quelques avant-postes
occupaient le bord de la mer; l'artillerie franaise, place sur les
parties saillantes du terrain, balayait la plage de ses boulets.

[En marge: Combat brillant, mais infructueux, pour repousser les
Anglais.]

Les Anglais s'avanaient  force de rames, les soldats couchs dans le
fond des chaloupes, les matelots debout, maniant leurs avirons avec
vigueur, et supportant avec sang-froid le feu de l'artillerie. Des
matelots tombaient, d'autres les remplaaient  l'instant. La masse,
mue par une seule impulsion, s'approchait du rivage. Enfin, elle y
touche; les soldats anglais se lvent du fond des chaloupes, et
s'lancent  terre. Ils se forment, et courent aux escarpements
sablonneux qui bordaient la rade. Le gnral Friant, averti par ses
avant-postes, qui se retiraient, arrive un peu tard. Cependant il
lance la 75e  gauche, sur les monticules de sable; la 61e  droite,
vers la partie basse du rivage. Celle-ci se prcipite avec ardeur, et
la baonnette baisse, sur les Anglais, qui de ce ct se trouvaient
sans appui. Elle les pousse avec vigueur, les accule  leurs
chaloupes, et y entre avec eux. Les grenadiers de cette demi-brigade
s'emparent de douze embarcations, et s'en servent pour faire un feu
meurtrier sur l'ennemi. La 75e, qui, avertie trop tard, avait laiss
le temps aux Anglais d'envahir les escarpements de gauche, s'avance
avec prcipitation pour les enlever. Dcouverte par ce mouvement, et
expose au feu des canonnires, elle reoit une affreuse dcharge 
mitraille, qui d'un coup tue 32 hommes et en blesse 20. Elle est
accueillie au mme instant, par les redoutables feux de l'infanterie
anglaise. Cette brave demi-brigade, un instant surprise, et place
d'ailleurs sur un terrain ingal, attaque avec une certaine confusion.
Le gnral Friant veut la faire soutenir, en ordonnant une charge de
cavalerie sur le centre des Anglais, qui se dployait dj dans la
plaine, aprs avoir franchi les premiers obstacles. Le commandant du
18e de dragons, plusieurs fois appel pour recevoir les ordres du
gnral, arrive aprs s'tre fait attendre. Le gnral Friant, au
milieu d'une grle de balles, lui indique avec prcision le point
d'attaque. Cet officier, malheureusement peu rsolu, n'aborde pas
directement l'ennemi, perd du temps  faire un dtour, lance mal son
rgiment, et fait tuer beaucoup de cavaliers et de chevaux, sans
branler les Anglais, et sans dgager la 75e, qui s'acharnait 
reprendre les hauteurs sablonneuses de gauche. Restait l'escadron du
20e. Un brave officier, nomm Boussart, qui le commandait, charge  la
tte de ses dragons, et renverse tout ce qui se prsente devant lui.
Alors la 61e qui, vers la droite, tait demeure matresse du rivage,
sans pouvoir toutefois vaincre  elle seule la masse des ennemis, se
ranime, se jette  la suite du 20e de dragons, pousse la gauche des
Anglais sur leur centre, et dj les oblige  se rembarquer. La 75e,
de son ct, sous un feu pouvantable, fait de nouveaux efforts. Si,
dans ce moment dcisif, le gnral Friant avait eu les deux bataillons
d'infanterie et le rgiment de cavalerie, qu'il avait tant de fois
demands, c'en tait fait, et les Anglais taient jets  la mer. Mais
une troupe de 1,200 hommes d'lite, compose de Suisses et
d'Irlandais, tourne les monticules de sable, et dborde la gauche de
la 75e. Celle-ci est de nouveau force de plier. Elle se retire,
laissant  notre droite, la 61e, acharne  vaincre, mais compromise
par ses succs mme.

Le gnral Friant, voyant que, la 75e tant oblige de rtrograder, la
61e pourrait tre enveloppe, ordonne alors la retraite, et l'effectue
en bon ordre. Les grenadiers de la 61e, anims par le carnage et le
succs, obissent avec peine aux ordres du gnral, et, en se
retirant, contiennent encore les Anglais par des charges vigoureuses.

Cette malheureuse journe du 8 mars (17 ventse), entrana la perte de
l'gypte. Le brave gnral Friant avait peut-tre choisi sa premire
position, un peu trop loin du rivage; peut-tre aussi avait-il trop
compt sur la supriorit de ses soldats, et suppos trop facilement
que les Anglais ne pourraient dbarquer que peu de monde  la fois.
Mais cette confiance tait fort excusable, et, aprs tout, justifie,
car, s'il avait eu seulement un ou deux bataillons de plus, les
Anglais eussent t repousss, et l'gypte sauve. Mais que dire de ce
gnral en chef, qui, depuis deux mois, averti du pril par toutes les
voies, n'avait pas concentr ses forces  Ramanieh, ce qui lui aurait
permis de runir dix mille hommes devant Aboukir, le jour dcisif?
qui, averti encore le 4 mars, par une nouvelle positive parvenue ce
jour-l au Kaire, n'avait pas fait partir des troupes, qui auraient pu
arriver le matin mme du 8, et seraient par consquent arrives 
temps pour repousser les Anglais? Que dire aussi de cet amiral
Ganteaume, qui aurait pu dposer quatre mille hommes dans Alexandrie,
le jour mme o la frgate la _Rgnre_ en apportait 300, lesquels
combattirent sur le rivage d'Aboukir? Que dire de tant de timidits,
de ngligences, de fautes de tout genre, sinon qu'il y a des jours o
tout s'accumule pour perdre les batailles et les empires?

Le combat avait t meurtrier. Les Anglais comptaient 1,100 hommes
morts ou blesss, sur 5 mille qui avaient dbarqu. Nous en avions eu
400 hors de combat, sur 1,500. On s'tait donc bien battu. Le gnral
Friant se retira sous les murs d'Alexandrie, et donna les plus prompts
avis, soit  Menou, soit aux gnraux, ses voisins, pour qu'on vnt 
son secours.

Cependant tout pouvait tre rpar, si on profitait du temps qui
restait encore, des forces qu'on avait  sa disposition, et des
embarras dans lesquels les Anglais allaient se trouver placs, une
fois descendus sur cette plage de sable.

Ils avaient d'abord  dbarquer le gros de leur arme, puis  mettre 
terre leur matriel, opration qui exigeait beaucoup de temps. Il leur
fallait ensuite s'avancer le long de ce banc de sable, pour
s'approcher d'Alexandrie, avec la mer  droite, les lacs Madieh et
Marotis  gauche, appuys, il est vrai, par leurs canonnires, mais
privs de cavalerie, et n'ayant d'autre artillerie de campagne, que
celle qu'ils pourraient traner  bras. videmment leurs oprations
devaient tre lentes, et bientt difficiles, quand ils seraient en
prsence d'Alexandrie, rduits pour sortir de ce cul-de-sac, ou 
prendre cette place, ou  cheminer sur les digues troites, par
lesquelles on communique avec l'intrieur de l'gypte. Si on voulait
russir  les arrter, il ne fallait plus leur livrer de ces combats
partiels et ingaux, qui leur donnaient confiance, qui faisaient
perdre  nos troupes leur assurance accoutume, et rduisaient nos
forces dj trop peu nombreuses. Mme sans combattre, on avait la
certitude, en se plaant bien, de leur barrer le chemin. Il n'y avait
donc qu'une chose utile  faire, c'tait d'attendre que Menou, dont
l'aveuglement tait maintenant vaincu par les faits, et runi l'arme
tout entire sous les murs d'Alexandrie.

[En marge: Arrive de la division Lanusse  Alexandrie.]

Mais le gnral Lanusse avait t dirig avec sa division sur
Ramanieh. Ayant appris l ce qui s'tait pass du ct d'Aboukir, il
se hta de marcher vers Alexandrie. Il amenait environ 3 mille hommes.
Friant en avait perdu 400 sur 1,500, dans la journe du 8 mars; mais,
ayant rappel tous les petits postes, rpandus depuis Rosette jusqu'
Alexandrie, il en avait encore 17 ou 1,800. Les forts d'Alexandrie
taient gards par les marins et les soldats des dpts. Avec la
division Lanusse qui arrivait, on avait donc  peu prs 5 mille hommes
 mettre en ligne. Les Anglais en avaient dbarqu 16 mille, sans
compter 2 mille marins. Il ne fallait donc pas combattre encore.
Cependant une circonstance entrana les deux gnraux franais.

Ce long banc de sable, sur lequel taient descendus les Anglais,
spar par les lacs Madieh et Marotis de l'intrieur de l'gypte, ne
s'y rattachait que par une longue digue, passant entre les deux lacs,
et allant aboutir  Ramanieh. (Voir la carte n 12 et la carte n 18.)
Cette digue portait  la fois le canal qui amne l'eau douce du Nil 
Alexandrie, et la grande route qui unit Alexandrie et Ramanieh. En ce
moment, elle courait le danger d'tre occupe par les Anglais, car ils
taient prs d'atteindre le point o elle se joint au banc de sable
qui porte Alexandrie. Les Anglais avaient employ les 9, 10, 11 mars
(18, 19, 20 ventse)  dbarquer et  s'organiser. Le 12, ils se
mirent en route, cheminant pniblement dans les sables, faisant
traner leur artillerie par les marins de l'escadre, et appuys de
droite et de gauche par des chaloupes canonnires. Le 12 au soir, ils
taient tout prs de l'endroit o la digue vient se relier au sol
d'Alexandrie. (Voir la carte n 18.)

[En marge: Motifs qui dcident les gnraux Lanusse et Friant  livrer
un nouveau combat.]

Les gnraux Friant et Lanusse craignirent de laisser occuper ce point
par les Anglais, et de leur livrer ainsi la route de Ramanieh, par
laquelle Menou devait arriver. Cependant, cette route perdue, il en
restait une, longue, il est vrai, difficile surtout pour l'artillerie,
c'tait le lac Marotis lui-mme. Ce lac, plus ou moins inond,
suivant la crue du Nil et la saison de l'anne, laissait  dcouvert
des bas-fonds marcageux, sur lesquels on pouvait se frayer un chemin
sinueux, mais assur. Ds lors il n'y avait pas de raison suffisante
pour combattre, en ayant tant de chances contre soi.

Nanmoins les gnraux Friant et Lanusse, s'exagrant le danger auquel
leurs communications taient exposes, se dcidrent  combattre. Il y
avait moyen de diminuer beaucoup la gravit de cette faute, en restant
sur des hauteurs sablonneuses, qui barraient dans sa largeur le banc
de sable sur lequel on combattait, hauteurs qui venaient aboutir  la
tte mme de la digue. En demeurant dans cette position, en y
employant bien l'artillerie dont on tait beaucoup mieux pourvu que
les Anglais, on se donnait les avantages de la dfensive, on pouvait
compenser ainsi l'infriorit du nombre, et probablement russir 
garder le point, pour la conservation duquel allait tre livr un
second et regrettable combat.

C'est ce qui fut convenu entre les gnraux Friant et Lanusse.
Lanusse tait plein d'esprit naturel, de bravoure et d'audace.
Malheureusement il tait peu dispos  couter les conseils de la
prudence. Ml d'ailleurs aux divisions de l'arme, il et t charm
de vaincre avant l'arrive de Menou.

[En marge: Nouveau combat, livr le 13 mars, pour conserver la route
de Ramanieh.]

Le 13 mars au matin (22 ventse), les Anglais parurent. Ils taient
distribus en trois corps: celui qui marchait  leur gauche, suivait
le bord du lac Madieh, menaant la tte de la digue, et appuy par des
chaloupes canonnires; celui du milieu s'avanait dans la forme d'un
carr, ayant des bataillons en colonne serre sur ses flancs, afin de
rsister  la cavalerie franaise, que les Anglais redoutaient fort;
celui qui formait leur droite longeait la mer, appuy comme le premier
par des chaloupes canonnires.

Le corps destin  s'emparer de la tte de la digue, avait devanc les
deux autres. Lanusse, voyant l'aile gauche anglaise aventure seule le
long du lac, ne rsista pas au dsir de l'y prcipiter. Il fit la
faute de descendre des hauteurs pour la joindre. Mais, au mme
instant, le redoutable carr du centre, cach d'abord par des dunes
sablonneuses, parut tout  coup au del de ces dunes, qu'il avait
franchies. Lanusse alors, oblig de se dtourner de son but, marcha
droit  ce carr, qui tait prcd  quelque distance par une
premire ligne d'infanterie. Il jeta en avant le 22e de chasseurs, qui
se prcipita au galop sur cette ligne d'infanterie, la coupa en deux,
et fit mettre bas les armes  deux bataillons. La 4e lgre s'avanant
pour soutenir le 22e, acheva ce premier succs. Sur ces entrefaites,
le carr, qui tait arriv  porte de fusil, commena ces feux de
mousqueterie si bien nourris, dont notre arme avait dj tant
souffert au dbarquement d'Aboukir. La 18e lgre accourut, mais elle
fut accueillie par des dcharges meurtrires, qui mirent quelque
dsordre dans ses rangs. Dans ce moment, on voyait avancer le corps
anglais de droite, qui abandonnait le bord de la mer, pour venir au
soutien du centre. Lanusse alors, qui n'avait que la 69e pour appuyer
la 18e, ordonna la retraite, craignant d'engager un combat trop
ingal. De son ct, Friant, surpris de voir Lanusse descendre dans la
plaine, y tait descendu aussi pour l'appuyer, et s'tait port vers
la tte de la digue, contre la gauche des Anglais. Il essuyait depuis
assez long-temps un feu trs-vif, auquel il rpondait par un feu gal,
lorsqu'il aperut la retraite de son collgue. Il se retira ds lors 
son tour, pour ne pas rester seul aux prises avec l'arme anglaise.
Tous deux, aprs ce court engagement, regagnrent la position, qu'ils
avaient eu le tort de quitter.

Ce n'tait qu'une vritable reconnaissance, mais trs-superflue, et
qu'on aurait d pargner  l'arme, car il en rsultait une nouvelle
perte de 5  600 hommes, perte fort regrettable, puisqu'on n'avait
pas, comme les Anglais, le moyen de recevoir des renforts, et qu'on
tait rduit  combattre avec des corps de cinq  six mille soldats.
Si les pertes des Anglais avaient pu tre un ddommagement suffisant
pour les ntres, elles taient assez grandes pour nous satisfaire. Ils
avaient eu en effet 13  1,400 hommes hors de combat.

[En marge: Menou se dcide enfin  marcher sur Alexandrie avec le gros
de ses forces.]

Il fut rsolu qu'on attendrait Menou, lequel s'tait enfin dcid 
diriger l'arme sur Alexandrie. Il avait ordonn au gnral Rampon de
quitter Damiette, pour se porter vers Ramanieh; il amenait avec lui la
masse principale de ses forces. Cependant il restait encore dans la
province de Damiette, aux environs de Belbes et de Salahi, au Kaire
mme, et dans la Haute-gypte, quelques troupes, qui n'taient pas
aussi utiles dans les postes o on les laissait, qu'elles l'eussent
t en avant d'Alexandrie. Si Menou avait fait vacuer la Haute-gypte
en la confiant  Mourad-Bey, et qu'il et abandonn la ville du Kaire,
trs-peu dispose  se soulever, aux hommes des dpts, il aurait eu
deux mille hommes de plus  prsenter  l'ennemi. Un tel surcrot de
forces n'tait certainement pas  ddaigner, car ce qui pressait avant
tout, c'tait de vaincre les Anglais. Les gyptiens, loigns dans le
moment de toute ide de rvolte, ne mritaient pas les prcautions
qu'on prenait contre eux. Ils ne devaient tre  craindre que lorsque
les Franais seraient dcidment battus.

Menou, parvenu  Ramanieh, connut l toute la gravit du pril. Le
gnral Friant avait envoy au-devant de lui deux rgiments de
cavalerie. Ce gnral pensait avec raison, qu'enferm pour quelques
jours dans les murs d'Alexandrie, il n'avait pas grand besoin de ces
rgiments, et qu'ils seraient, au contraire, trs-utiles  Menou pour
clairer sa marche.

Menou fut oblig de faire d'assez longs circuits, dans le lit mme du
lac Marotis, pour regagner la plage d'Alexandrie. Il y russit
cependant avec quelque fatigue, surtout pour son artillerie. Les
troupes arrivrent les 19 et 20 mars (28 et 29 ventse). Il arriva de
sa personne, le 19, et put apprcier de ses yeux, combien tait grande
la faute d'avoir laiss prendre terre aux Anglais.

Ceux-ci avaient reu quelques renforts, et beaucoup de matriel. Ils
s'taient tablis sur ces mmes hauteurs sablonneuses, que Lanusse et
Friant occupaient le 13 mars. Ils y avaient excut des travaux de
campagne, et les avaient armes avec du gros canon. Les leur arracher
tait fort difficile.

D'ailleurs, les Anglais nous taient de beaucoup suprieurs en nombre.
Ils comptaient 17 ou 18 mille hommes, contre moins de 10 mille. Friant
et Lanusse, depuis l'affaire du 22, en avaient  peine 4,500 en tat
de combattre; Menou en amenait tout au plus 5 mille. On n'avait donc
pas 10 mille hommes  opposer  18 mille, tablis dans une position
retranche. Toutes les chances qu'on aurait eues pour soi,  la
premire, mme  la seconde affaire, on les avait maintenant contre.
Cependant la rsolution la plus naturelle tait de combattre. Aprs
avoir, en effet, essay de rejeter les Anglais  la mer, d'abord avec
1,500 hommes, puis avec 5 mille, il et t extraordinaire de ne pas
le tenter, quand on en avait 10 mille, lesquels taient  peu prs
tout ce qu'on pouvait runir sur un mme point.

[En marge: Deux partis  prendre: combattre ou temporiser.]

Il ne faut pas mconnatre qu'il y aurait eu un autre parti  prendre,
meilleur surtout si on l'avait pris aprs le dbarquement, et avant
l'inutile combat livr par les gnraux Lanusse et Friant: c'tait de
laisser les Anglais dans l'impasse qu'ils occupaient; de faire
rapidement autour d'Alexandrie des travaux qui en rendissent l'attaque
difficile; d'en confier la garde aux marins, aux hommes des dpts,
renforcs par un corps de 2 mille bons soldats, tirs des troupes
actives; d'vacuer ensuite tous les postes, except le Kaire, o l'on
aurait laiss 3 mille hommes de garnison, ayant pour rduit la
citadelle; puis, de tenir la campagne avec le reste de l'arme,
c'est--dire avec 9  10 mille hommes, dans le but de se jeter ou sur
les Turcs, s'ils pntraient par la Syrie, ou sur les Anglais, s'ils
voulaient faire un pas dans l'intrieur, par les digues troites qui
traversent la Basse-gypte. On avait sur eux l'avantage de runir
toutes les armes, cavalerie, artillerie, infanterie, et d'avoir la
jouissance exclusive des vivres du pays. On les et bloqus, et
probablement contraints  se rembarquer. Mais, pour cela, il aurait
fallu un gnral autrement habile que Menou, autrement vers qu'il ne
l'tait, dans l'art de remuer des troupes. Il aurait fallu enfin un
chef diffrent de celui qui, ayant toutes les chances en sa faveur au
dbut de la campagne, s'tait comport de telle faon, qu'il les avait
maintenant toutes contre lui.

Cependant, combattre les Anglais dbarqus, tait dans le moment une
rsolution naturelle, consquente avec tout ce qu'on avait fait,
depuis l'ouverture de la campagne. Mais, une fois rsolu  tenter un
effort dcisif, il fallait le tenter le plus tt possible, pour ne pas
donner aux Turcs venant de la Syrie le temps de nous serrer de trop
prs.

Pour livrer bataille, il tait ncessaire de convenir d'un plan. Menou
tait incapable de le concevoir, et il ne se trouvait plus avec ses
gnraux dans des rapports qui lui rendissent facile le recours 
leurs conseils. Nanmoins le chef d'tat-major Lagrange demanda un
plan  Lanusse et  Reynier, qui le rdigrent en commun, et
l'envoyrent  l'approbation de Menou. Celui-ci l'adopta presque
machinalement.

[En marge: Position des deux armes en avant d'Alexandrie.]

Les deux armes taient en prsence, occupant ce banc de sable, large
d'une lieue, long de quinze ou dix-huit, sur lequel les Anglais
avaient pris terre. (Voir la carte n 18, et le plan particulier du
champ de bataille de Canope.) L'arme franaise tait en avant
d'Alexandrie, sur un terrain assez lev. Devant elle s'tendait une
plaine sablonneuse, et  et l des dunes, que l'ennemi avait
soigneusement retranches, de manire  former une chane continue de
positions de la mer au lac Marotis.  notre gauche, tout juste contre
la mer, on voyait un vieux camp romain, espce d'difice carr, encore
intact, et, un peu en avant de ce camp, un monticule de sable, sur
lequel les Anglais avaient construit un ouvrage. C'est l qu'ils
avaient tabli leur droite, sous le double feu de cet ouvrage, et
d'une division de chaloupes canonnires. Au milieu du champ de
bataille,  distance gale de la mer et du lac Marotis, se trouvait
un autre monticule de sable, plus lev, plus tendu que le prcdent,
et couronn de retranchements. Les Anglais en avaient fait l'appui de
leur centre. Tout  fait  notre droite enfin, du ct des lacs, le
terrain en s'abaissant allait aboutir  la tte de la digue, pour
laquelle on avait combattu quelques jours auparavant. Une suite de
redoutes liait la position du centre avec la tte de cette digue. Les
Anglais avaient l leur gauche, protge, comme l'tait leur droite,
par une division de chaloupes canonnires, introduites dans le lac
Marotis. Ce front d'attaque prsentait, dans son ensemble, un
dveloppement d'une lieue  peu prs; il tait garni de grosse
artillerie, qu'on y avait trane  bras, et dfendu par une partie de
l'arme anglaise. Mais le gros de cette arme se trouvait en bataille
sur deux lignes, en arrire des ouvrages.

[En marge: Bataille de Canope, livre le 21 mars.]

Il fut convenu qu'on s'branlerait le matin du 21 mars (30 ventse)
avant le jour, afin de mieux cacher nos mouvements, et d'tre moins
expos au feu des retranchements ennemis. L'intention des gnraux
franais tait de brusquer ces retranchements, de les enlever en
courant, puis de les dpasser, afin d'aller attaquer de front l'arme
anglaise, range en bataille en arrire. En consquence, notre gauche,
sous Lanusse, devait se porter en deux colonnes sur l'aile droite des
Anglais, appuye  la mer. La premire de ces deux colonnes devait
aborder directement, et au pas de course, l'ouvrage trac sur un
monticule de sable, en avant du camp romain. La seconde, passant
rapidement entre cet ouvrage et la mer, devait assaillir le camp
romain, et l'enlever. Le centre de notre arme, command par le
gnral Rampon, avait ordre de se porter bien au del de cette
attaque, de passer entre le camp romain et la grande redoute du
milieu, et d'assaillir l'arme anglaise elle-mme, par del les
ouvrages. Notre aile droite, compose des divisions Reynier et Friant,
mais commande par Reynier, tait charge de se dployer dans la
plaine  droite, et d'y feindre une grande attaque vers le lac
Marotis, pour persuader aux Anglais que le vritable pril tait de
ce ct. Afin de les confirmer dans cette ide, les dromadaires
devaient, en suivant le fond du lac Marotis, faire une tentative sur
la tte de la digue. On esprait que cette diversion rendrait plus
facile la brusque attaque de Lanusse vers la mer.

[En marge: Attaque heureuse des dromadaires sur la gauche des
Anglais.]

Le 21 avant le jour (30 ventse) on se mit en marche. Les dromadaires
excutrent ponctuellement ce qui leur tait prescrit. Ils
traversrent rapidement les parties dessches du lac Marotis, mirent
pied  terre devant la tte de la digue, enlevrent les redoutes, et
en tournrent l'artillerie contre l'ennemi. C'tait assez pour tromper
l'attention des Anglais, et l'attirer vers le lac Marotis. Mais, pour
excuter avec succs le plan convenu du ct de la mer, il aurait
fallu une prcision difficile  obtenir, quand on opre la nuit, plus
difficile encore lorsqu'il n'y a pas pour diriger les mouvements un
chef unique, qui calcule exactement le temps et les distances.

[En marge: Attaque malheureuse du gnral Lanusse sur le camp des
Romains.]

La division Lanusse, manoeuvrant dans l'obscurit, s'avana sans
ordre, et coudoya souvent nos troupes du centre. La premire colonne,
sous les ordres du gnral Silly, marcha rsolument  la redoute, qui
tait place en avant du camp des Romains. Lanusse la dirigeait de sa
personne, et la conduisit sur la redoute mme. Mais tout  coup il
s'aperut que la seconde colonne faisait fausse route, et, au lieu de
longer la mer pour assaillir le camp romain, se rapprochait trop de la
premire. Il courut  elle, afin de la ramener au but. Malheureusement
il tomba frapp  la cuisse d'une blessure mortelle; funeste vnement
qui allait avoir de dplorables consquences! Cet nergique officier
enlev soudainement  ses troupes, l'attaque se ralentit. Le jour qui
commenait  poindre, indiquait aux Anglais o devaient porter leurs
coups. Nos soldats, assaillis  la fois par le feu des canonnires, du
camp romain et des redoutes, montrrent une constance admirable. Mais
bientt, tous leurs officiers suprieurs se trouvant atteints, ils
restrent sans direction, et se replirent derrire quelques mamelons
de sable,  peine suffisants pour les couvrir. Pendant ce temps, la
premire colonne, que Lanusse avait quitte pour courir  la seconde,
venait d'enlever le premier redan de la redoute place sur une
minence  droite. Elle marcha ensuite directement sur le corps de
l'ouvrage, mais elle choua dans son attaque de front, et se dtourna
pour attaquer par le flanc. Le centre de l'arme, sous Rampon, voyant
l'embarras de cette colonne, se dtourna aussi de son but pour la
seconder. La 32e demi-brigade, dtache du centre, vint assaillir la
fatale redoute. Ce concours d'efforts amena une sorte de confusion. On
s'acharna contre cet obstacle, et la brusque opration, qui devait
d'abord consister  enlever en courant la ligne des ouvrages, se
changea en une attaque longue, obstine, qui fit perdre un temps
prcieux. La 21e demi-brigade, qui appartenait au centre, laissant la
32e occupe devant la redoute si vivement dispute, excuta seule le
plan projet, dpassa la ligne des retranchements, et vint
audacieusement se dployer en face de l'arme anglaise. Elle essuya et
rendit un feu pouvantable. Mais il fallait la soutenir, et Menou,
pendant ce temps, incapable de commander, se promenait sur le champ de
bataille, n'ordonnant rien, laissant Reynier s'tendre inutilement
dans la plaine  droite, avec une force considrable, demeure sans
emploi.

[En marge: Belle charge de la cavalerie franaise, reste sans
rsultat.]

On conseille alors  Menou de faire avec la cavalerie qui tait forte
de 1,200 chevaux, d'une valeur incomparable, une charge  fond, sur la
masse de l'infanterie anglaise, que la 21e tait venue seule
affronter. Menou, accueillant ce conseil, donne l'ordre de charger. Le
brave gnral Roize se met aussitt  la tte de ces 1,200 cavaliers,
traverse rapidement le coupe-gorge, form de droite et de gauche par
des redoutes que notre infanterie attaquait vainement, dbouche au
del, trouve la 21e demi-brigade aux prises avec les Anglais, et fond
imptueusement sur eux. Cette cavalerie hroque franchit d'abord un
foss, qui la sparait de l'ennemi, puis s'lance avec ardeur sur la
premire ligne de l'infanterie anglaise, la renverse, la culbute, et
sabre un grand nombre de fantassins. Elle la force ainsi  reculer. Si
Menou, dans ce moment, ou bien Reynier, supplant son chef, avait
port notre aile droite  l'appui de notre cavalerie, le centre de
l'arme anglaise, culbut, entran au del des ouvrages, nous et
laiss une victoire assure. Les ouvrages, isols, spars de tout
appui, seraient tombs en nos mains. Mais il n'en fut rien. La
cavalerie franaise, aprs avoir renvers une premire ligne ennemie,
voyant d'autres lignes  renverser encore, et n'ayant que la 21e
demi-brigade pour appui, revint en arrire, repassant sous le feu
meurtrier des redoutes.

[En marge: Retraite de l'arme.]

Ds ce moment, la bataille ne pouvait plus avoir de rsultat. La
gauche, prive de tout lan depuis la mort de son gnral, faisait un
feu inutile sur les positions retranches, qui le lui rendaient plus
meurtrier. La droite, dploye dans la plaine, prs du lac Marotis,
pour faire une diversion qui n'avait plus d'objet, depuis que
l'engagement devenu gnral avait fix chacun dans sa position, la
droite ne rendait aucun service. Sans doute un gnral vigoureux, qui
l'aurait rabattue sur le centre, et qui, renouvelant avec elle
l'attaque du gnral Roize, aurait essay de faire une seconde
irruption sur le gros des Anglais, aurait peut-tre chang le destin
de la bataille. Mais le gnral Menou ne commandait pas, et Reynier,
qui aurait pu en cette occasion prendre une initiative, qu'il prenait
si souvent hors de propos dans les affaires civiles, Reynier se
bornait  se plaindre de ne pas recevoir de direction du gnral en
chef. Dans cette situation, la seule chose qui restt  faire, tait
de se retirer. Menou en donna l'ordre, et les divisions se replirent,
en faisant bonne contenance, mais en essuyant de nouvelles pertes par
le feu des ouvrages.

Quel spectacle que la guerre, quand la vie des hommes, quand le sort
des tats, sont ainsi confis  des chefs, incapables ou diviss, et
que le sang coule,  proportion de l'ineptie, ou de la mauvaise
volont de ceux qui commandent!

[En marge: Consquences malheureuses de la bataille de Canope.]

On ne pouvait pas dire que la bataille ft perdue, l'ennemi n'ayant
pas fait un seul pas en avant; mais elle tait perdue, ds qu'elle
n'tait pas compltement gagne, car il aurait fallu qu'elle le ft
compltement, pour ramener les Anglais vers Aboukir, et les
contraindre  se rembarquer. Les pertes taient grandes des deux
cts. Les Anglais avaient eu environ 2 mille hommes hors de combat,
et entre autres le brave gnral Abercromby, transport mourant  bord
de la flotte. La perte des Franais tait  peu prs gale. Placs
toute une journe sous un feu plongeant de front et de flanc, ils
avaient eu beaucoup  souffrir. Les troupes avaient montr un rare
sang-froid. L'lan de la cavalerie avait rempli les Anglais de
surprise et d'admiration. Le nombre d'officiers et de gnraux frapps
en combattant, tait plus qu'ordinaire. Les gnraux Lanusse et Roize
taient morts; le gnral de brigade Silly, commandant une des
colonnes de Lanusse, avait eu la cuisse emporte; le gnral Baudot
tait bless de manire  ne laisser aucune esprance. Le gnral
Destaing tait atteint gravement. Rampon avait eu ses habits cribls
de balles.

L'effet moral tait encore plus fcheux que la perte matrielle. Il ne
restait aucun espoir d'obliger l'ennemi  se rembarquer. On allait
avoir sur les bras, outre les Anglais dbarqus vers Alexandrie, les
Turcs venant de Syrie, le capitan-pacha arrivant avec l'escadre
turque, et s'apprtant  mettre  terre 6 mille Albanais du ct
d'Aboukir; enfin 6 mille Cipayes amens de l'Inde par la mer Rouge, et
prts  toucher  Cossir, sur les ctes de la Haute-gypte. Que faire
au milieu de tant d'ennemis, avec une arme dont la vigueur, sans
doute, tait la mme au feu, mais qui, lorsque les affaires de la
colonie allaient mal, tait toujours prte  dire, que l'expdition
avait t une brillante folie, et qu'on la sacrifiait inutilement 
une pure chimre?

Dans les trois engagements du 8, du 13, du 21 mars, on avait eu prs
de 3,500 hommes hors de combat, dont un tiers mort, un tiers gravement
bless, un tiers incapable de rentrer dans les rangs avant quelques
semaines. Quoique l'arme ft trs-affaiblie, on pouvait encore
aujourd'hui, comme au dbut de la campagne, manoeuvrer rapidement
entre les divers corps ennemis tendant  se runir, battre le visir
s'il entrait par la Syrie, le capitan-pacha s'il essayait de pntrer
par Rosette, les Anglais s'ils voulaient cheminer sur les langues
troites de terre, qui communiquent avec l'intrieur de l'gypte. Mais
les 3,500 hommes qu'on avait perdus, rendaient ce plan plus difficile
que jamais. Si on laissait 3 mille hommes au Kaire, 2  3 mille dans
Alexandrie, il restait  peine 7  8 mille hommes pour manoeuvrer en
rase campagne, en supposant qu'on runt tout ce qui tait disponible,
et qu'on vacut les postes secondaires, sans aucune exception. Avec
un gnral trs-rsolu et trs-habile, cela et t d'un succs
incertain, mais possible: qu'attendre de Menou, et de ses lieutenants?

Toutefois il restait une ressource. On n'en dsesprait pas, et elle
tait tous les jours annonce. Cette ressource c'tait Ganteaume avec
ses vaisseaux, et les troupes de dbarquement qu'il avait  son bord.
Quatre mille hommes, arrivant en ce moment, pouvaient sauver l'gypte.
On avait envoy  l'amiral un aviso, pour lui indiquer un point de la
cte d'Afrique,  vingt ou trente lieues  l'ouest d'Alexandrie, sur
lequel il tait possible de dbarquer, loin de la vue des Anglais. On
pouvait alors laisser 3 mille hommes dans Alexandrie, et, runissant
ce qu'il y avait de trop au Kaire, manoeuvrer avec 10 ou 11 mille
hommes, en rase campagne.

[En marge: Nouvelles et inutiles sorties de Ganteaume.]

Mais Ganteaume, quoique fort suprieur  Menou, n'agissait pas mieux
dans les circonstances prsentes. Aprs avoir rpar  Toulon les
avaries essuyes en quittant Brest, il tait, comme on l'a vu, sorti
de Toulon le 19 mars (28 ventse), rentr une seconde fois  cause de
l'chouage du vaisseau la _Constitution_, et sorti de nouveau le 22
mars (1er germinal). En ce moment, il faisait voile vers la Sardaigne.
Un souffle de vent favorable, une inspiration hardie, pouvaient le
porter vers les parages de l'gypte, car il avait chapp adroitement
 l'amiral Warren, en faisant fausse route. Dj il tait  quinze
lieues du cap Carbonara, point extrme de la Sardaigne, prt 
s'engager dans le canal qui spare la Sicile de l'Afrique.
Malheureusement dans la soire du 26 mars (5 germinal), l'un de ses
capitaines commandant le _Dix-Aot_, en l'absence du capitaine
Bergeret malade, eut la maladresse d'aborder le _Formidable_, reut
une grosse avarie, et en causa une non moins grave au vaisseau abord.
Effray de ces avaries, Ganteaume ne crut pas pouvoir tenir la mer
plus long-temps, et rentra dans Toulon le 5 avril (15 germinal),
quinze jours aprs la bataille de Canope.

On ignorait ces dtails en gypte, et malgr le temps coul, on
conservait encore un reste d'esprance.  la vue de la moindre voile,
on accourait pour s'assurer si ce n'tait pas Ganteaume. Dans cette
anxit, on ne prenait aucun parti, on attendait dans une inaction
funeste. Menou faisait seulement excuter des travaux autour
d'Alexandrie, pour rsister  une attaque des Anglais. Il avait donn
ordre qu'on vacut la Haute-gypte, et qu'on en tirt la brigade
Donzelot, pour la runir au Kaire. Il avait port quelques troupes
d'Alexandrie  Ramanieh, pour veiller aux mouvements qui se faisaient
du ct de Rosette. Par surcrot de malheur, Mourad-Bey, dont la
fidlit n'avait pas t un instant branle, venait de mourir de la
peste, et livrait ses Mamelucks  Osman-Bey, sur lequel on ne pouvait
plus compter. La peste commenait  ravager le Kaire. Tout allait donc
au plus mal, et tendait  un dnoment funeste.

[En marge: Opration des Anglais sur Rosette.]

Les Anglais de leur ct, craignant l'arme qu'ils avaient devant eux,
ne voulaient rien hasarder. Ils aimaient mieux marcher lentement, mais
srement. Ils attendaient surtout que leurs allis les Turcs, dont ils
se dfiaient beaucoup, fussent en mesure de les seconder. Il y avait
un mois qu'ils avaient dbarqu, sans avoir tent d'autre entreprise
que celle de prendre le fort d'Aboukir, lequel s'tait dfendu
bravement, mais avait succomb sous le feu crasant de leurs
vaisseaux. Enfin vers le commencement d'avril (milieu de germinal),
ils songrent  sortir de leur inaction, et de cette espce d'tat de
blocus, dans lequel ils taient rduits  vivre. Le colonel Spencer
fut charg, avec un corps de quelques mille Anglais, et les 6 mille
Albanais du capitan-pacha, de traverser par mer la rade d'Aboukir, et
d'aller dbarquer devant Rosette. Leur intention tait de s'ouvrir
ainsi un accs dans l'intrieur du Delta, de s'y procurer les vivres
frais dont ils manquaient, et de tendre la main au visir, qui
s'avanait  l'autre extrmit du Delta, par la frontire de Syrie. Il
n'y avait  Rosette que quelques centaines de Franais, lesquels ne
purent opposer aucune rsistance  cette tentative, et se replirent
en remontant le Nil. Ils se runirent  El-Aft, un peu en avant de
Ramanieh,  un petit corps de troupes envoy d'Alexandrie. Ce corps
tait compos de la 21e lgre et d'une compagnie d'artillerie. Les
Anglais et les Turcs, matres d'une bouche du Nil, d'o les vivres
pouvaient leur parvenir, ayant accs dans l'intrieur de l'gypte,
songrent enfin  profiter de leurs succs, mais sans trop se hter,
car ils attendirent encore plus de vingt jours avant de marcher en
avant. Pour un ennemi prompt et avis, c'tait l une belle occasion
de les battre. Le gnral Hutchinson, successeur d'Abercromby, n'avait
pas os dgarnir son camp devant Alexandrie. Il avait  peine dirig 6
mille Anglais et 6 mille Turcs vers Rosette, quoiqu'il lui ft arriv
des renforts qui couvraient ses pertes, et portaient  20 mille hommes
les forces dont il aurait pu disposer. Si le gnral Menou, employant
bien son temps, consacrant le mois coul  faire autour d'Alexandrie
les travaux de dfense indispensables, s'tait ainsi mnag les moyens
de n'y laisser que peu de monde, s'il avait dirig sur Ramanieh
environ 6 mille hommes, et attir sur ce point tout ce qui n'tait pas
ncessaire au Kaire, il aurait pu opposer 8  9 mille combattants aux
Anglais, qui venaient de pntrer par Rosette. C'tait assez pour les
rejeter aux bouches du Nil, pour remonter l'esprit de l'arme, assurer
la soumission des gyptiens branle, retarder la marche du visir,
replacer les Anglais dans un vritable tat de blocus sur la plage
d'Alexandrie, et ramener enfin la fortune. Cette occasion fut la
dernire. Ce mouvement lui fut conseill; mais toujours timide, il ne
suivit qu' moiti le conseil qu'on lui avait donn. Il envoya le
gnral Valentin  Ramanieh, avec un renfort qui fut dclar
insuffisant. Alors il en envoya un second, avec son chef d'tat-major,
le gnral Lagrange. Tout cela runi ne composait pas plus de 4 mille
hommes. Mais il ne fit pas descendre les troupes du Kaire; et le
gnral Lagrange, qui tait d'ailleurs un brave officier, n'tait
pourtant pas homme  se soutenir avec de tels moyens, en prsence de 6
mille Anglais et de 6 mille Turcs. Menou aurait d runir l 8 mille
hommes au moins, avec son meilleur gnral. Il le pouvait par une
forte concentration de ses forces, et en sacrifiant partout
l'accessoire au principal.

[En marge: Mai 1801.]

[En marge: Perte de Ramanieh et des communications d'Alexandrie avec
le Kaire.]

Le gnral Morand, qui commandait le premier dtachement dirig sur
Rosette, s'tait tabli  El-Aft, sur les bords du Nil, prs de la
ville de Foh, dans une position qui prsentait quelques avantages
dfensifs. C'est l que le gnral Lagrange vint le rejoindre. Les
Anglais et les Turcs, matres de Rosette et de l'embouchure du Nil,
avaient couvert le fleuve de leurs chaloupes canonnires, et ils
eurent bientt enlev la petite ville ouverte de Foh. Il fallut donc
se replier sur Ramanieh dans la nuit du 8 mai (18 floral). Le site de
Ramanieh ne prsentait pas de grands avantages dfensifs, et on ne
pouvait gure y contre-balancer, par la force du lieu la supriorit
numrique de l'ennemi. Cependant, s'il avait fallu opposer quelque
part une rsistance dsespre, c'tait  Ramanieh mme; car, cette
position perdue, le corps dtach du gnral Lagrange tait spar
d'Alexandrie, et contraint de se replier sur le Kaire. L'arme
franaise tait ainsi coupe en deux, une moiti confine 
Alexandrie, une moiti au Kaire. Si, lorsqu'elle tait runie tout
entire, elle n'avait pas pu disputer le terrain aux Anglais, il tait
bien impossible, que, coupe en deux, elle leur oppost une rsistance
efficace. Dans ce cas, elle ne devait plus avoir d'autre ressource que
celle de signer une capitulation. La perte de Ramanieh tait donc la
perte dfinitive de l'gypte. Menou crivit au gnral Lagrange, qu'il
allait arriver  son secours avec 2 mille hommes, ce qui prouve qu'il
pouvait au moins disposer de ce nombre. Il y en avait bien 3 mille au
Kaire; on aurait pu par consquent se trouver au nombre de 9 mille, et
de 8 mille au moins  Ramanieh. Alors, en rase campagne, ayant une
excellente cavalerie et une belle artillerie lgre, et avec la
rsolution de vaincre ou de mourir, on tait assur de triompher. Mais
Menou ne parut pas, et Belliard, qui commandait au Kaire, n'avait reu
aucun ordre. Le gnral Lagrange,  la tte des 4 mille hommes dont il
disposait, appuyait ses derrires  Ramanieh, et au Nil, qui baigne en
passant les habitations de cette petite ville. Dans cette position il
avait  dos les canonnires anglaises, qui occupaient le fleuve, et
lanaient une grle de boulets dans le camp des Franais; il avait en
face, dans la plaine, sans autre abri pour se couvrir que quelques
ouvrages de campagne trs-mdiocres, le gros des ennemis, compos de
Turcs et d'Anglais. Ceux-ci taient environ douze mille contre quatre.
Le danger tait grand; cependant mieux valait combattre, et, si on
tait vaincu, se rendre prisonniers le soir sur le champ de bataille,
aprs avoir lutt toute la journe, que d'abandonner une telle
position, sans l'avoir dispute. Quatre mille hommes de pareilles
troupes, voulant se bien dfendre, avaient encore des chances de
succs. Mais le chef d'tat-major de Menou, quoique fort dvou aux
ides de son gnral, et  la conservation de la colonie, ne jugeant
pas la porte de cette retraite, abandonna Ramanieh le 10 mai (20
floral) au soir, pour se retirer sur le Kaire. Il y arriva le 14 au
matin (24 floral). Il avait perdu  Ramanieh un convoi d'une immense
valeur, et, ce qui tait plus grave, les communications de l'arme.

 partir de ce jour, plus rien en gypte ne fut digne de critique, ou
mme d'intrt. Les hommes y descendirent bientt avec la fortune,
au-dessous d'eux-mmes. Ce fut partout la plus honteuse faiblesse,
avec la plus dplorable incapacit. Et, quand nous parlons des hommes,
c'est des chefs seuls que nous entendons parler; car les soldats et
les simples officiers, toujours admirables en prsence de l'ennemi,
taient prts  mourir jusqu'au dernier. On ne les vit pas manquer une
seule fois  leur ancienne gloire.

Au Kaire comme  Alexandrie il ne restait plus rien  faire, si ce
n'est de capituler. Il n'y avait d'autre mrite  dployer que de
retarder la capitulation; mais c'est quelque chose que de retarder une
capitulation. On semble en apparence ne dfendre que son honneur, et
souvent, en ralit, on sauve son pays! Massna, en prolongeant la
dfense de Gnes, avait rendu possible la victoire de Marengo. Les
gnraux qui occupaient le Kaire et Alexandrie, en faisant durer une
rsistance sans espoir, pouvaient seconder encore trs-utilement les
graves ngociations de la France avec l'Angleterre. Ils ne le savaient
pas, il est vrai; c'est pourquoi, dans l'ignorance des services qu'on
peut rendre en prolongeant une dfense, il faut couter la voix de
l'honneur, qui commande de rsister jusqu' la dernire extrmit. De
ces deux gnraux bloqus, le plus malheureux, car il avait commis le
plus de fautes, Menou, en s'obstinant  retarder la reddition
d'Alexandrie, fut encore utile, comme on va le voir, aux intrts de
la France. Ce fut plus tard sa consolation, ce fut son excuse auprs
du Premier Consul.

[En marge: Le gnral Belliard renferm au Kaire.--Dlibration sur
le parti  prendre.]

[En marge: Inutile sortie du Kaire pour repousser le visir.]

Lorsque les troupes dtaches  Ramanieh rentrrent dans le Kaire, il
y eut  dlibrer sur la conduite  suivre. Le gnral Belliard tait,
par son grade, le commandant en chef. C'tait un esprit avis, mais
plus avis que rsolu. Il convoqua un conseil de guerre. Il restait
environ 7 mille hommes de troupes actives, plus 5  6 mille individus
malades, blesss, et employs de l'arme. La peste svissait; on avait
peu d'argent et de vivres, et une ville, d'un immense circuit, 
dfendre. Sept mille hommes taient insuffisants pour garder ce
circuit. L'enceinte n'tait nulle part faite pour rsister  l'art
des ingnieurs europens. La citadelle prsentait, il est vrai, un
rduit, mais insuffisant pour recevoir 12 mille Franais, et ne
pouvant tenir contre le gros canon des Anglais. Un tel poste tait bon
uniquement, pour s'abriter contre la populace du Kaire. Il n'y avait
videmment que deux choses  faire: ou d'essayer, par une marche
hardie, de descendre dans la Basse-gypte, d'y surprendre le passage
du Nil, et de rejoindre Menou vers Alexandrie, ou bien de se retirer 
Damiette, ce qui tait plus sr, plus facile, surtout  cause de la
multitude qu'on tait oblig de traner aprs soi. On devait se
trouver l, au milieu de lagunes, qui ne communiquaient avec le Delta
que par des langues de terre fort troites, et que sept mille soldats
de l'arme d'gypte suffisaient  dfendre bien long-temps, contre un
ennemi deux ou trois fois suprieur. On tait assur de vivre dans une
grande abondance de toutes choses, car la province tait couverte de
bestiaux, la ville de Damiette regorgeait de grains, et le lac
Menzaleh abondait en poissons les meilleurs, les plus propres  la
nourriture des troupes. Puisqu'il ne s'agissait plus que de capituler,
Damiette permettait de retarder de six mois au moins ce triste
rsultat. L'officier du gnie d'Hautpoul proposa cette sage
rsolution; mais, pour la suivre, il fallait prendre un parti
difficile, celui d'vacuer le Kaire. Le gnral Belliard, qui fut
capable quelques jours aprs de rendre cette ville aux ennemis, par
une dplorable capitulation, ne le fut point ce jour-l de l'vacuer
volontairement, en consquence d'une rsolution militaire, forte et
habile. Il se dcida donc  rester dans cette capitale de l'gypte,
sans savoir ce qu'il allait y faire. Par la rive gauche du Nil, les
Anglais et les Turcs remontaient de Ramanieh au Kaire; par la rive
droite, le grand-visir, suivi de 25  30 mille hommes, ramassis de
mauvaises troupes orientales, venait du ct de la Syrie, et
s'avanait aussi sur le Kaire par la route de Belbes. Le gnral
Belliard, se souvenant des trophes d'Hliopolis, voulut marcher
au-devant du visir, par la route qu'avait suivie Klber. Il sortit 
la tte de 6 mille hommes, et s'avana jusqu' la hauteur d'Elmenar,
 peu prs la valeur de deux marches. Envelopp souvent par une nue
de cavaliers, il envoyait aprs eux son artillerie lgre, qui,  et
l, en atteignait quelques-uns avec ses boulets. Mais c'tait le seul
rsultat qu'il put obtenir. Les Turcs, bien dirigs cette fois, ne
voulaient pas accepter une bataille d'Hliopolis. Il n'y avait qu'une
manire de les joindre, c'tait d'aller prendre leur camp  Belbes.
Mais le gnral Belliard, accueilli devant tous les villages par des
coups de fusil, voyait  chaque pas augmenter le nombre de ses
blesss, et s'agrandir la distance qui le sparait du Kaire. Il
craignait que les Anglais et les Turcs n'y entrassent en son absence.
Il aurait fallu prvoir ce danger avant d'en sortir, et se demander si
on aurait le temps de faire le trajet de Belbes. Sorti du Kaire sans
savoir ce qu'il ferait, le gnral Belliard y rentra de mme, aprs
une opration sans rsultat, et qui le fit passer pour vaincu aux yeux
de toute la population.  l'imitation des peuples rcemment soumis,
les gyptiens tournaient avec la fortune, et, quoique n'tant pas
mcontents des Franais, ils se disposaient  les abandonner.
Cependant il n'y avait pas d'insurrection  craindre,  moins qu'on ne
voult condamner la ville du Kaire aux horreurs d'un sige.

[En marge: Ngociations entames par le gnral Belliard.]

[En marge: Conseil de guerre tenu pour dlibrer sur l'vacuation du
Kaire.]

L'arme franaise, dgote des humiliations auxquelles l'exposait
l'incapacit des gnraux, tait compltement revenue aux ides qui
amenrent la convention d'El-Arisch. Elle se consolait de ses malheurs
en rvant le retour en France. Si un gnral rsolu et habile lui et
donn les exemples qui furent donns  la garnison de Gnes par
Massna, elle les et suivis; mais il ne fallait rien attendre de
pareil du gnral Belliard. Serr sur la rive gauche du Nil par
l'arme anglo-turque venue de Ramanieh, sur la rive droite par le
grand visir qui l'avait accompagn pas  pas, il offrit  l'ennemi une
suspension d'armes, qui fut accepte avec empressement, car les
Anglais cherchaient moins ici l'clat que l'utilit. Ce qu'ils
souhaitaient avant tout, c'tait l'vacuation de l'gypte, n'importe
par quel moyen. Le gnral Belliard assembla un conseil de guerre, au
sein duquel la discussion fut fort orageuse. On levait de graves
plaintes contre ce commandant de la division du Kaire. On lui disait
qu'il n'avait su ni abandonner le Kaire  temps, pour aller prendre
position  Damiette, ni se maintenir dans cette capitale de l'gypte,
par des oprations bien concertes; qu'il n'avait trouv  faire
qu'une ridicule sortie, pour combattre le visir, sans russir  le
joindre, et qu'aujourd'hui, ne sachant o donner de la tte, il venait
demander  ses officiers s'il fallait ngocier ou se faire tuer,
lorsqu'il avait dj rsolu la question lui-mme, par l'ouverture
spontane des ngociations. Tous ces reproches lui furent adresss
avec amertume, surtout par le gnral Lagrange, ami de Menou, et
partisan fort chaud de la conservation de l'gypte. Au gnral
Lagrange se joignirent les gnraux Valentin, Duranteau, Dupas,
soutenant vivement tous trois, que, pour l'honneur du drapeau, il
fallait absolument combattre. Malheureusement on ne le pouvait plus
sans cruaut pour l'arme, sans cruaut surtout pour la nombreuse
population de malades et d'employs, attache  ses pas. On avait
devant soi plus de quarante mille ennemis, sans compter les Cipayes,
qui, dbarqus  Cossir, allaient descendre le Nil avec les
Mamelucks, devenus infidles depuis la mort de Murad-Bey. On avait
derrire soi une population  demi barbare, de trois cent mille mes,
atteinte par la peste, menace par la disette, et toute prte
aujourd'hui  se soulever contre les Franais. L'enceinte  dfendre
tait trop tendue pour tre garde par sept mille hommes, et trop
faible pour rsister  des ingnieurs europens. On pouvait tre
enlev, et gorg avec la colonie,  la suite d'un assaut. Vainement
quelques braves officiers faisaient-ils entendre le cri de l'honneur
indign: se rendre tait la seule ressource. Le gnral Belliard,
voulant se montrer prt  tout, fit examiner de nouveau la question de
savoir si on se retirerait  Damiette, question aujourd'hui fort
tardive, et une autre question au moins trange, celle de savoir si on
se retirerait dans la Haute-gypte. Ce dernier parti tait insens. Ce
n'taient l que les ruses de la faiblesse, cherchant  cacher sa
confusion, sous un faux semblant de tmrit. Il fut donc rsolu que
l'on capitulerait; et on ne pouvait faire autre chose, si on ne
voulait tre gorgs tous ensemble,  la suite d'une attaque de vive
force.

[En marge: Juin 1801.]

On envoya des commissaires au camp des Anglais et des Turcs afin de
ngocier une capitulation. Les gnraux ennemis acceptrent cette
proposition avec joie, tant ils craignaient, mme encore en ce moment,
un retour de fortune. Ils accdrent aux conditions les plus
avantageuses pour l'arme. On convint qu'elle se retirerait avec les
honneurs de la guerre, avec armes et bagages, avec son artillerie, ses
chevaux, tout ce qu'elle possdait enfin, qu'elle serait transporte
en France, et nourrie pendant la traverse, aux frais de l'Angleterre.
Ceux des gyptiens qui voudraient suivre l'arme (et il y en avait un
certain nombre de compromis par leurs liaisons avec les Franais),
taient autoriss  se joindre  elle. Ils avaient en outre la facult
de vendre leurs biens.

[En marge: Capitulation du Kaire.]

Cette capitulation fut signe le 27 juin 1801, et ratifie le 28 (8 et
9 messidor an IX). L'orgueil des vieux soldats d'gypte et d'Italie
souffrait cruellement. Ils allaient rentrer en France, non pas comme
ils y rentrrent en 1798, aprs les triomphes de Castiglione,
d'Arcole et de Rivoli, fiers de leur gloire et des services rendus 
la Rpublique: ils allaient y rentrer vaincus, mais ils allaient y
rentrer, et, pour ces coeurs souffrant d'un long exil, c'tait une
joie involontaire qui les tourdissait sur leurs revers. Il y avait au
fond des mes une satisfaction qu'on ne s'avouait pas, mais qui
perait sur les visages. Les chefs seulement taient soucieux, en
songeant au jugement que le Premier Consul porterait de leur conduite.
Les dpches dont ils accompagnaient la capitulation taient
empreintes de la plus humiliante anxit. On choisit, pour porter ces
dpches, les hommes qui, par leurs actes personnels, taient le plus
exempts de tout blme: ce furent l'officier du gnie d'Hautpoul, et le
directeur des poudres Champy, qui avaient t si utiles  la colonie.

[En marge: Situation de Menou dans Alexandrie.]

[En marge: Aot 1801.]

Menou tait enferm dans Alexandrie, et, comme Belliard, il ne lui
restait qu' se rendre. Il ne pouvait y avoir entre l'un et l'autre
qu'une diffrence de temps. La peste faisait quelques victimes dans
Alexandrie; les vivres y manquaient, par suite de la faute qu'on avait
commise de ne pas faire les approvisionnements de sige. Il est vrai
que les caravanes arabes, attires par le gain, y apportaient encore
de la viande, du laitage et quelques grains. Mais on manquait de
froment, et il fallait mettre du riz dans le pain. Le scorbut
diminuait chaque jour le nombre d'hommes en tat de servir. Les
Anglais, pour isoler compltement la place, avaient imagin de verser
le lac Madieh dans le lac Marotis  moiti dessch, d'envelopper
ainsi Alexandrie d'une masse d'eau continue, et d'une ceinture de
chaloupes canonnires. Pour cela ils avaient pratiqu une coupure dans
la digue qui va d'Alexandrie  Ramanieh, et qui forme la sparation
des deux lacs. (Voir la carte n 18.) Mais, comme la diffrence de
niveau n'tait que de neuf pieds, le versement des eaux d'un lac dans
l'autre, se faisait lentement, et, du reste, l'opration, bonne s'il
et import de sparer le gnral Belliard du gnral Menou, n'avait
plus la mme utilit, depuis les vnements du Kaire. Si elle tendait
l'action des chaloupes canonnires, elle avait pour les Franais
l'avantage de resserrer le front d'attaque, sans mme les priver de
leurs communications avec les caravanes; car la longue plage de sable
sur laquelle Alexandrie est situe, communique par son extrmit
occidentale avec le dsert de Libye. Aussi les Anglais voulurent-ils
bientt complter l'investissement; et pour cela ils embarqurent des
troupes sur leurs chaloupes, et vinrent, vers le milieu d'aot (fin de
thermidor), excuter un dbarquement non loin de la tour du Marabout.
Ils entreprirent mme le sige en rgle du fort de ce nom.  partir de
ce moment, la place, compltement investie, ne pouvait tarder  se
rendre.

L'infortun Menou rduit ainsi  l'inaction, ayant le loisir de penser
 ses fautes, entour du blme universel, se consolait cependant par
l'ide d'une rsistance hroque, comme celle de Massna dans Gnes.
Il l'crivait au Premier Consul, et lui annonait une dfense
mmorable. Les gnraux Damas et Reynier taient rests sans troupes 
Alexandrie. Ils y tenaient un fcheux langage, et n'avaient pas mme,
dans ces derniers instants, une attitude convenable. Menou les fit
arrter pendant une nuit, avec un grand clat, et ordonna leur
embarquement pour la France. Cet acte de vigueur aprs coup, produisit
peu d'effet. L'arme, dans son bon sens, blmait svrement Reynier et
Damas, mais n'estimait gure Menou. La seule grce qu'elle lui
faisait, c'tait de ne le point har. coutant froidement ses
proclamations, dans lesquelles il annonait la rsolution de mourir
plutt que de se rendre, elle tait prte, s'il le fallait,  se
battre  outrance, mais elle ne croyait plus gure  cette ncessit.
Elle comprenait trop bien les consquences de ce qui s'tait pass au
Kaire, pour ne pas entrevoir une capitulation prochaine; et dans
Alexandrie comme au Kaire, elle se consolait de ses revers, par
l'espoir de revoir bientt la France.

 compter de ce jour, plus rien d'important ne signala la prsence des
Franais en gypte, et l'expdition fut en quelque sorte termine.
Admire comme un prodige d'audace et d'habilet par les uns, cette
expdition a t considre comme une brillante chimre par les
autres, par ceux notamment qui affectent de peser toutes choses, dans
les balances d'une froide raison.

Ce dernier jugement, avec les apparences de la sagesse, est au fond
peu sens et peu juste.

Napolon, dans sa longue et prodigieuse carrire, n'a rien imagin qui
ft plus grand, et qui pt tre plus vritablement utile. Sans doute,
si on songe que nous n'avons pas mme conserv le Rhin et les Alpes,
on doit se dire que l'gypte, l'eussions-nous occupe quinze ans, nous
aurait t plus tard enleve, comme nos frontires continentales,
comme cette antique et belle possession de l'le de France, que nous
ne devions pas aux guerres de la rvolution. Mais,  juger ainsi les
choses, on pourrait aller jusqu' se demander, si la conqute de la
ligne du Rhin n'tait pas elle-mme une folie et une chimre. Il faut,
pour juger sainement une telle question, il faut supposer un instant
nos longues guerres, autrement termines qu'elles ne l'ont t, et se
demander si, dans ce cas, la possession de l'gypte tait possible,
dsirable, et d'une grande consquence.  la question ainsi pose, la
rponse ne saurait tre douteuse. D'abord l'Angleterre tait presque
rsigne en 1801  nous concder l'gypte, moyennant des
compensations. Ces compensations, qu'on avait fait connatre  notre
ngociateur, n'avaient rien d'exorbitant. Il est hors de doute, que,
pendant la paix maritime qui suivit, et dont nous ferons bientt
connatre la conclusion, le Premier Consul, prvoyant la brivet de
cette paix, et envoy aux bouches du Nil d'immenses ressources, en
hommes et en matriel, et que la belle arme expdie 
Saint-Domingue, o l'on alla chercher un ddommagement de l'gypte
perdue, aurait mis pour long-temps notre nouvel tablissement  l'abri
de toute attaque. Un gnral comme Decaen, ou Saint-Cyr, joignant 
l'exprience de la guerre l'art d'administrer, ayant, outre les
vingt-deux mille hommes qui restaient en gypte de la premire
expdition, les trente mille qui prirent inutilement 
Saint-Domingue, plac avec cinquante mille Franais et un immense
matriel, sous un climat parfaitement sain, sur un sol d'une fertilit
inpuisable, cultiv par des paysans soumis  tous les matres, et
n'ayant jamais leur fusil  ct de leur charrue, un gnral,
disons-nous, comme Decaen ou Saint-Cyr, aurait pu avec de tels moyens
dfendre victorieusement l'gypte, et y fonder une superbe colonie.

Le succs tait incontestablement possible. Nous ajouterons que, dans
la lutte maritime et commerciale, que soutenaient l'une contre l'autre
la France et l'Angleterre, la tentative tait en quelque sorte
commande. L'Angleterre venait, en effet, de conqurir le continent
des Indes, et de se donner ainsi la suprmatie dans les mers de
l'Orient. La France, jusque-l sa rivale, pouvait-elle cder, sans la
disputer, une semblable suprmatie? Ne devait-elle pas  sa gloire, 
sa destine, de lutter? Les politiques ne peuvent pas rpondre ici
autrement que les patriotes. Oui, il fallait qu'elle essayt de lutter
dans ces rgions de l'Orient, vaste champ de l'ambition des peuples
maritimes, et qu'elle essayt d'y faire une acquisition, qui pt
contre-balancer celles des Anglais. Cette vrit admise, qu'on cherche
sur le globe, et qu'on nous dise, s'il y avait une acquisition mieux
adapte que l'gypte au but qu'on se proposait? Elle valait en
elle-mme les plus belles contres, elle touchait aux plus riches, aux
plus fcondes,  celles qui fournissent la plus ample matire au
ngoce lointain. Elle ramenait dans la Mditerrane, qui tait notre
mer alors, le commerce de l'Orient; elle tait, en un mot, un
quivalent de l'Inde, et en tout cas elle en tait la route. La
conqute de l'gypte tait donc pour la France, pour l'indpendance
des mers, pour la civilisation gnrale, un service immense. Aussi,
comme on pourra le voir ailleurs, notre succs fut-il souhait plus
d'une fois en Europe, dans ces courts intervalles de temps o la haine
ne troublait pas l'esprit des cabinets. Pour un tel but, il valait la
peine de perdre une arme, et non pas seulement celle qu'on envoya la
premire fois en gypte, mais celles qu'on envoya depuis prir
inutilement  Saint-Domingue, dans les Calabres et en Espagne. Plt au
ciel que, dans les lans de sa vaste imagination, Napolon n'et rien
conu de plus tmraire!


FIN DU LIVRE DIXIME.




LIVRE ONZIME.

PAIX GNRALE.

     Dernire et infructueuse sortie de Ganteaume. -- Il touche 
     Derne, n'ose dbarquer deux mille hommes qu'il avait  son bord,
     et rebrousse chemin vers Toulon. -- Prise en route du vaisseau le
     _Swiftsure_. -- L'amiral Linois, envoy de Toulon  Cadix, est
     oblig de jeter l'ancre dans la baie d'Algsiras. -- Beau combat
     d'Algsiras. -- Une escadre compose de Franais et d'Espagnols
     sort de Cadix, pour venir au secours de la division Linois. --
     Rentre des flottes combines dans Cadix. -- Combat
     d'arrire-garde avec l'amiral anglais Saumarez. -- Affreuse
     mprise de deux vaisseaux espagnols, qui, tromps par la nuit, se
     prennent pour ennemis, se combattent  outrance, et sautent en
     l'air tous les deux. -- Beau fait d'armes du capitaine Troude. --
     Courte campagne du prince de la Paix contre le Portugal. -- La
     cour de Lisbonne se hte d'envoyer un ngociateur  Badajos, pour
     se soumettre aux volonts de la France et de l'Espagne runies.
     -- Marche des affaires europennes depuis le trait de Lunville.
     -- Influence croissante de la France. -- Sjour  Paris des
     infants d'Espagne, destins  rgner en trurie. -- Reprise de la
     ngociation de Londres, entre M. Otto et lord Hawkesbury. --
     Nouvelle manire de poser la question du ct des Anglais. -- Ils
     demandent Ceylan dans les Indes, la Martinique ou la Trinit dans
     les Antilles, Malte dans la Mditerrane. -- Le Premier Consul
     rpond  ces prtentions, en menaant de conqurir le Portugal,
     et au besoin d'excuter une descente en Angleterre. -- Vive
     polmique entre _le Moniteur_ et les journaux anglais. -- Le
     cabinet britannique renonce  Malte, et rsume toutes ses
     prtentions en demandant l'le espagnole de la Trinit. -- Le
     Premier Consul, pour sauver les possessions d'une cour allie,
     offre l'le franaise de Tabago. -- Le cabinet britannique
     refuse. -- Folle conduite du prince de la Paix, qui fournit une
     solution inattendue. -- Ce prince traite avec la cour de
     Lisbonne, sans se concerter avec la France, et prive ainsi la
     lgation franaise de l'argument qu'on tirait des dangers du
     Portugal. -- Irritation du Premier Consul, et menaces de guerre 
     la cour de Madrid. -- M. de Talleyrand propose au Premier Consul
     de terminer la ngociation aux dpens des Espagnols, en livrant
     aux Anglais l'le de la Trinit. -- M. Otto reoit l'autorisation
     de faire cette concession, mais seulement  la dernire
     extrmit. -- Pendant qu'on ngocie, Nelson tente les plus grands
     efforts pour dtruire la flottille de Boulogne. -- Beaux combats
     devant Boulogne, soutenus par l'amiral Latouche-Trville contre
     Nelson. -- Dfaite des Anglais. -- Joie en France, inquitudes en
     Angleterre,  la suite de ces deux combats. -- Dispositions
     rciproques  un rapprochement. -- On passe par-dessus les
     dernires difficults, et la paix se conclut, sous forme de
     prliminaires, par le sacrifice de l'le de la Trinit. -- Joie
     inoue en Angleterre et en France. -- Le colonel Lauriston,
     charg de porter  Londres la ratification du Premier Consul, est
     conduit en triomphe pendant plusieurs heures. -- Runion d'un
     congrs dans la ville d'Amiens pour conclure la paix dfinitive.
     -- Suite de traits signs coup sur coup. -- Paix avec le
     Portugal, la Porte-Ottomane, la Bavire, la Russie, etc. -- Fte
      la paix, fixe au 18 brumaire. -- Lord Cornwallis,
     plnipotentiaire au congrs d'Amiens, assiste  cette fte. --
     Accueil qu'il reoit du peuple de Paris. -- Banquet de la Cit 
     Londres. -- Tmoignages extraordinaires de sympathie que se
     donnent en ce moment les deux nations.


[En marge: Mai 1801.]

[En marge: Troisime sortie de Ganteaume.]

Pendant que l'arme d'gypte succombait, faute d'un chef habile, et
faute aussi d'un secours apport  propos, l'amiral Ganteaume tentait
sa troisime sortie du port de Toulon. Le Premier Consul lui avait 
peine laiss le temps de rparer les avaries, provenant de l'abordage
du _Dix-Aot_ et de l'_Indomptable_, et il l'avait oblig  repartir
presque immdiatement. L'amiral Ganteaume avait remis  la voile le 25
avril (5 floral). Il avait l'ordre de longer les parages de l'le
d'Elbe, afin d'excuter en passant une dmonstration sur
Porto-Ferraio, et d'en faciliter l'occupation par les troupes
franaises. Le Premier Consul tenait  reprendre cette le, dont les
traits avec Naples et l'trurie assuraient la possession  la France,
et dans laquelle se trouvait une petite garnison, moiti toscane,
moiti anglaise. L'amiral obit, se montra devant l'le d'Elbe, jeta
quelques boulets sur Porto-Ferraio, et passa outre, pour ne pas
s'exposer  des dommages, qui l'auraient rduit  l'impossibilit de
remplir sa mission. S'il et fait voile directement, il aurait pu tre
encore utile  l'arme d'gypte, car, ainsi qu'on l'a vu, la position
de Ramanieh ne fut perdue que le 10 mai (20 floral). Il tait donc
encore temps, en partant le 25 avril, d'empcher l'arme d'tre coupe
en deux, et rduite  capituler une division aprs l'autre. Il aurait
fallu, pour cela, ne pas perdre un instant. Mais une sorte de fatalit
s'attachait  toutes les oprations de l'amiral Ganteaume. On l'a vu,
sorti heureusement de Brest, entr plus heureusement encore dans la
Mditerrane, manquer tout  coup de confiance, prendre quatre
vaisseaux pour huit, et rentrer dans Toulon. On l'a vu, sorti de ce
port en mars, chapper  l'amiral Warren, dpasser la pointe
mridionale de la Sardaigne, et s'arrter encore une fois, par suite
de l'abordage du _Dix-Aot_ et de l'_Indomptable_. Il n'tait pas au
terme de ses malheurs.  peine allait-il quitter les eaux de l'le
d'Elbe, qu'une maladie contagieuse se dclara sur son escadre. Soit
fatigue des troupes embarques depuis long-temps, soit mauvaise
fortune, cette maladie atteignit subitement une grande partie des
soldats et des quipages. On jugea imprudent et inutile de porter en
gypte un tel nombre de malades, et l'amiral Ganteaume prit le parti
de diviser son escadre. Confiant au contre-amiral Linois trois
vaisseaux, il plaa sur ces trois vaisseaux les matelots et soldats
malades, et les achemina sur Toulon. Il continua sa mission avec
quatre vaisseaux et deux frgates, portant deux raille hommes de
troupes seulement, et se dirigea vers l'gypte. Mais il n'tait plus
temps, car on touchait au milieu de mai, et,  cette poque, l'arme
franaise tait perdue, puisque les gnraux Belliard et Menou se
trouvaient spars l'un de l'autre, par suite de l'abandon de
Ramanieh. L'amiral Ganteaume l'ignorait. Il dpassa la Sardaigne et la
Sicile, se montra dans le canal de Candie, parvint  se drober
plusieurs fois  l'ennemi, s'avana mme jusque dans l'Archipel pour
lui chapper, et vint enfin mouiller sur la cte d'Afrique,  quelques
marches  l'ouest d'Alexandrie. Le point qu'il avait choisi tait
celui de Derne, dsign dans ses instructions comme propre  un
dbarquement. En donnant aux troupes des vivres, et de l'argent pour
louer les chameaux des Arabes, on croyait qu'elles pourraient
traverser le dsert, et atteindre Alexandrie en quelques marches. Ce
n'tait l qu'une conjecture trs-hasarde. L'amiral Ganteaume venait
de jeter l'ancre depuis quelques heures, et de mettre  la mer une
partie de ses chaloupes, lorsque les habitants accoururent sur le
rivage, et firent sur nos embarcations une vive fusillade. Le plus
jeune frre du Premier Consul, Jrme Bonaparte, se trouvait au milieu
des troupes de dbarquement. On fit de vains efforts pour attirer 
soi les habitants, et pour se les concilier. Il aurait fallu dtruire
leur petite ville de Derne, et marcher sur Alexandrie sans eau,
presque sans vivres, en combattant toujours. C'tait une entreprise
folle, et d'ailleurs sans objet, car mille hommes tout au plus sur
deux mille, seraient arrivs au terme du voyage. Il ne valait plus la
peine de faire prir tant de braves gens, pour un si faible secours.
Du reste, un vnement, facile  prvoir, termina tous les doutes.
L'amiral crut apercevoir la flotte anglaise; ds lors il ne dlibra
plus, hissa ses chaloupes  bord, ne prit pas mme le temps de lever
ses ancres, et coupa ses cbles, pour n'tre pas attaqu au mouillage.
Il mit  la voile, et ne fut pas joint par l'ennemi.

[En marge: Juin 1801.]

[En marge: Subite rentre de l'amiral Ganteaume.]

[En marge: Prise du vaisseau anglais _le Swiftsure_.]

La fortune qui l'avait mal servi, car elle ne seconde, comme on l'a
dit souvent, que les esprits assez audacieux pour se confier  elle,
la fortune lui rservait un ddommagement. En traversant le canal de
Candie, il rencontra un vaisseau anglais de haut bord: c'tait le
_Swiftsure_. Lui donner la chasse, l'envelopper, le canonner, le
prendre, fut l'affaire de quelques instants. C'tait le 24 juin, (5
messidor) que lui advint cette heureuse rencontre. L'amiral Ganteaume
entra dans Toulon, avec cette espce de trophe, faible compensation
pour tant de mauvais succs. Le Premier Consul, enclin  l'indulgence
pour les hommes qui avaient travers avec lui de grands prils, voulut
bien accepter cette compensation, et la publier dans _le Moniteur_.

[En marge: Juillet 1801.]

Cependant tous ces mouvements d'escadre devaient finir d'une manire
moins triste pour notre marine. Pendant que l'amiral Ganteaume
rentrait dans Toulon, l'amiral Linois, qui tait venu y dposer ses
soldats et ses matelots atteints de la fivre, en tait reparti sur
l'ordre formel du Premier Consul. Se htant de faire laver  la chaux
les murailles intrieures de ses btiments, de changer les troupes
malades contre des troupes fraches, de renouveler ses quipages avec
des matelots valides, il avait appareill, pour se diriger vers sa
nouvelle destination. Une dpche qu'il ne devait ouvrir qu' la mer,
lui prescrivait d'aller sur-le-champ  Cadix, joindre les six
vaisseaux arms dans ce port par l'amiral Dumanoir, les cinq vaisseaux
espagnols du Ferrol, ce qui, avec les trois qu'il amenait, devait
former une division de quatorze grands btiments. Il tait possible
que l'escadre de Rochefort, sous l'amiral Bruix, y ft arrive. On
pouvait alors runir une flotte de plus de vingt vaisseaux, qui devait
tre matresse de la Mditerrane pendant quelques mois, prendre les
troupes d'Otrante, et porter d'immenses secours en gypte. On ignorait
encore en France qu'il tait trop tard, et qu'il ne restait  dfendre
que la place d'Alexandrie. Sauver ce dernier point n'tait pourtant
pas une chose indiffrente.

[En marge: Sortie de Toulon de l'amiral Linois.]

[En marge: Il mouille  Algsiras.]

L'amiral Linois s'empressa d'obir, et fit voile vers Cadix. En route,
il chassa quelques frgates anglaises, qu'il faillit prendre, fut
contrari par les vents  l'entre du dtroit, et enfin russit  y
pntrer, vers le commencement de juillet (milieu de messidor). La
flotte anglaise de Gibraltar, qui observait Cadix, lui ayant t
signale, il vint mouiller dans le port espagnol d'Algsiras, le 4
juillet au soir (15 messidor).

[En marge: Baie d'Algsiras.]

Prs du dtroit de Gibraltar, c'est--dire vers la pointe mridionale
de la Pninsule, les ctes montagneuses de l'Espagne s'entr'ouvrent,
et, prenant la figure d'un fer  cheval, forment une baie profonde
dont l'ouverture est tourne au midi. (Voir la carte n 19.) Sur l'un
des cts de cette baie se trouve Algsiras, sur l'autre Gibraltar; de
manire qu'Algsiras et Gibraltar sont placs vis--vis, et  quatre
mille toises de distance,  peu prs une lieue et demie. D'Algsiras
on voit distinctement ce qui se passe  Gibraltar, au moyen d'une
lunette ordinaire. Il n'y avait pas un seul vaisseau anglais dans la
baie, mais le contre-amiral Saumarez n'tait pas loin. Il observait
avec sept vaisseaux le port de Cadix, o taient runies dans ce
moment plusieurs divisions navales, soit franaises, soit espagnoles.
Averti de ce qui se passait, il se hta de profiter de l'occasion qui
s'offrait  lui de dtruire la division Linois, car il pouvait opposer
sept vaisseaux  trois. Toutefois, sur les sept il en avait dtach
un, le _Superbe_, pour observer l'embouchure du Guadalquivir. Il lui
fit le signal de ralliement; mais le vent ne favorisant pas le retour
du _Superbe_, il s'achemina vers Algsiras, avec six vaisseaux et une
frgate.

L'amiral Linois, de son ct, avait reu des autorits espagnoles avis
du danger qui le menaait, et il eut recours aux seules prcautions
que la nature des lieux lui permt de prendre. La cte d'Algsiras,
dans la baie de ce nom, situe, comme nous venons de le dire,
vis--vis de Gibraltar, prsente un mouillage plutt qu'un port. C'est
une cte peu saillante, toute droite, qui se prolonge du sud au nord,
sans aucun renfoncement o les vaisseaux puissent s'abriter.
Seulement, aux deux extrmits de ce mouillage, se trouvaient deux
batteries: l'une au nord d'Algsiras, sur un point lev de la cte,
connue sous le nom de batterie Saint-Jacques; l'autre au midi
d'Algsiras, sur un lot appel l'le Verte. La batterie de
Saint-Jacques tait arme de cinq pices de 18, celle de l'le Verte
de sept pices de 24. Ce n'tait pas l un grand secours, surtout 
cause de la ngligence espagnole, qui avait laiss tous les postes de
la cte sans artilleurs et sans munitions. Cependant l'amiral Linois
se mit en rapport avec les autorits locales, qui firent de leur mieux
pour secourir les Franais. Il rangea ses trois vaisseaux et sa
frgate le long du rivage, en appuyant les extrmits de cette ligne
si courte aux deux positions fortifies de Saint-Jacques et de l'le
Verte. Venait d'abord le _Formidable_, qui, plac le plus au nord,
s'appuyait  la batterie Saint-Jacques; puis le _Desaix_, qui se
trouvait au milieu; enfin l'_Indomptable_, qui tait le plus au midi,
vers la batterie de l'le Verte. Entre le _Desaix_ et l'le Verte se
trouvait la frgate la _Muiron_. Quelques chaloupes canonnires
espagnoles taient entremles avec les vaisseaux franais.

[En marge: Combat d'Algsiras, livr le 6 juillet.]

Le 6 juillet 1801 (17 messidor an IX), vers sept heures du matin, le
contre-amiral Saumarez, venant de Cadix par un vent d'ouest-nord-ouest,
s'achemina vers la baie d'Algsiras, doubla le cap Carnero, entra dans
la baie, et se porta vers la ligne d'embossage des Franais. Le vent,
qui n'tait pas favorable  la marche des vaisseaux anglais, les spara
les uns des autres, et heureusement ne leur permit pas d'agir avec tout
l'ensemble dsirable, (Voir la carte n 19.) Le _Vnrable_, qui tait
en tte de la colonne, resta en arrire; le _Pompe_ prit sa place.
Celui-ci, remontant le long de notre ligne, dfila successivement sous
le feu de la batterie de l'le Verte, de la frgate la _Muiron_, de
l'_Indomptable_, du _Desaix_, du _Formidable_, lchant ses bordes 
chacun d'eux. Il vint prendre position  porte de fusil de notre
vaisseau amiral le _Formidable_, mont par Linois. Il s'engagea entre
ces deux adversaires un combat acharn, presque  bout portant. Le
_Vnrable_, loign d'abord du lieu de l'action, tcha de s'en
rapprocher pour joindre ses efforts  ceux du _Pompe_. L'_Audacieux_,
le troisime des vaisseaux anglais, destin  combattre le _Desaix_, ne
put pas arriver  sa hauteur, s'arrta devant l'_Indomptable_, qui tait
le dernier au sud, et commena contre celui-ci une vive canonnade. Le
_Csar_ et le _Spencer_, quatrime et cinquime vaisseaux anglais,
taient l'un en arrire, l'autre entran au fond de la baie par le
vent, qui soufflait de l'ouest  l'est. Enfin le sixime, l'_Hannibal_,
port d'abord vers Gibraltar, mais parvenu aprs beaucoup de manoeuvres
 se rapprocher d'Algsiras, manoeuvra pour tourner notre vaisseau
amiral le _Formidable_, et se placer entre lui et la cte. Le combat,
entre les vaisseaux qui avaient pu se joindre tait fort opinitre. Pour
n'tre pas emports d'Algsiras vers Gibraltar, les Anglais avaient
chacun jet une ancre. Notre vaisseau amiral, le _Formidable_, avait
deux ennemis  combattre, le _Pompe_ et le _Vnrable_, et allait en
avoir trois, si l'_Hannibal_ russissait  prendre position entre lui et
la cte. Le capitaine du _Formidable_, le brave Lalonde, venait d'tre
emport par un boulet. La canonnade continuait avec une extrme vivacit
aux cris de _Vive la Rpublique! Vive le Premier Consul!_ L'amiral
Linois qui tait  bord du _Formidable_, montrant  propos le travers au
_Pompe_, qui ne lui prsentait que l'avant, avait russi  le dmter,
et  le mettre  peu prs hors de combat. Profitant en mme temps du
changement de la brise, qui avait pass  l'est, et portait sur
Algsiras, il avait fait signal  ses capitaines de couper leurs cbles,
et de se laisser chouer, de manire  ne pas permettre aux Anglais de
passer entre nous et la cte, et de nous mettre entre deux feux, comme
autrefois Nelson avait fait  la bataille d'Aboukir. Cet chouage ne
pouvait pas avoir de grands inconvnients pour la sret des btiments
franais, car on tait  la mare basse, et  la mare haute ils taient
certains de se relever facilement. Cet ordre, donn  propos, sauva la
division. Le _Formidable_, aprs avoir mis le _Pompe_ hors de combat,
vint s'chouer sans secousse, car la brise en tournant avait faibli. Se
drobant ainsi au danger dont le menaait l'_Hannibal_, il acquit 
l'gard de celui-ci une position redoutable. En effet, l'_Hannibal_, en
voulant excuter sa manoeuvre, avait chou lui-mme, et il tait
immobile sous le double feu du _Formidable_ et de la batterie
Saint-Jacques. Dans cette situation prilleuse, l'_Hannibal_ fait
effort pour se relever; mais, la mare baissant, il se trouve
irrvocablement fix  sa position. Il reoit de tous cts
d'pouvantables dcharges d'artillerie, tant de la terre que du
_Formidable_, et des canonnires espagnoles. Il coule une ou deux de ces
canonnires, mais il essuie plus de feux qu'il ne peut en rendre.
L'amiral Linois, ne jugeant pas que la batterie Saint-Jacques ft assez
bien servie, dbarque le gnral Devaux avec un dtachement des troupes
franaises qu'il avait  bord. Le feu de cette batterie redouble alors,
et l'_Hannibal_ est accabl. Mais un nouvel adversaire vient achever sa
dfaite. Le second vaisseau franais, le _Desaix_, qui tait plac aprs
le _Formidable_, obissant  l'ordre de se jeter  la cte, et ayant, 
cause de la faiblesse de la brise, excut lentement sa manoeuvre, se
trouvait ainsi un peu en dehors de la ligne, galement en vue de
l'_Hannibal_ et du _Pompe_, que le _Formidable_, en s'chouant, avait
dcouvert  ses feux. Le _Desaix_, profitant de cette position, lche
une premire borde au _Pompe_, qu'il maltraite au point de lui faire
abattre son pavillon; puis dirige tous ses coups sur l'_Hannibal_. Ses
boulets, rasant les flancs de notre vaisseau amiral le _Formidable_,
vont porter sur l'_Hannibal_ un affreux ravage. Celui-ci, ne pouvant
plus tenir, amne aussi son pavillon. C'taient par consquent deux
vaisseaux anglais sur six, rduits  se rendre. Les quatre autres, 
force de manoeuvres, taient rentrs en ligne, et assez pour combattre 
bonne porte le _Desaix_ et l'_Indomptable_. Le _Desaix_, avant de
s'chouer, leur avait fait tte, tandis que l'_Indomptable_ et la
frgate la _Muiron_, en se retirant lentement vers la cte, leur
rpondaient par un feu bien dirig. Ces deux derniers btiments taient
venus se placer sous la batterie de l'le Verte, dont quelques soldats
franais dbarqus dirigeaient l'artillerie.

Le combat durait depuis plusieurs heures, avec la plus grande nergie.
L'amiral Saumarez, ayant perdu deux vaisseaux sur six, et n'esprant
plus aucun rsultat de cette action, car pour aborder les Franais de
plus prs il aurait fallu courir la chance de s'chouer avec eux,
donna le signal de la retraite, nous laissant l'_Hannibal_, mais
voulant nous enlever le _Pompe_, qui, tout dmt, restait immobile
sur le champ de bataille. L'amiral Saumarez avait fait venir de
Gibraltar des embarcations, qui russirent  remorquer la carcasse du
_Pompe_, que nos vaisseaux chous ne pouvaient plus reprendre.
L'_Hannibal_ nous resta.

[En marge: Beaux rsultats du combat d'Algsiras.]

Tel fut ce combat d'Algsiras, o trois vaisseaux franais
combattirent contre six anglais, en dtruisirent deux, et sur les deux
en gardrent un prisonnier. Les Franais taient remplis de joie,
quoiqu'ils eussent essuy des pertes sensibles. Le capitaine Lalonde,
du _Formidable_, tait tu; Moncousu, capitaine de l'_Indomptable_,
tait mort glorieusement. Nous comptions environ 200 morts et 300
blesss, en tout 500 officiers et marins hors de combat, sur 2 mille
qui montaient l'escadre. Mais les Anglais avaient eu 900 hommes
atteints par le feu; leurs vaisseaux taient cribls.

[En marge: Pril de Linois au mouillage d'Algsiras.]

Quelque glorieuse que ft cette action, tout n'tait pas fini. Il
fallait, dans l'tat de dlabrement o se trouvaient nos vaisseaux, se
tirer du mouillage d'Algsiras. L'amiral Saumarez, furieux, jurant de
se venger ds que Linois quitterait son asile pour se rendre  Cadix,
faisait de grands prparatifs. Il employait les vastes ressources du
port de Gibraltar  remettre sa division en tat de combattre, et
prparait mme des brlots, rsolu  incendier au moins les vaisseaux
franais, s'il ne pouvait les attirer en pleine mer. L'amiral Linois
n'avait, pour rparer ses avaries, que les ressources  peu prs
nulles d'Algsiras. L'arsenal de Cadix,  la vrit, se trouvait prs
de l; mais il tait peu ais d'en tirer des matires par mer  cause
des Anglais, par terre  cause de la difficult des transports; et
cependant les hautes manoeuvres des vaisseaux franais taient
dtruites, plusieurs de leurs grands mts se trouvaient ou coups, ou
fortement endommags. L'amiral Linois fit de son mieux pour se mettre
en mesure de reprendre la mer. C'est  peine si on avait de quoi
panser les blesss. Il avait fallu que les consuls franais des ports
voisins amenassent en poste des mdecins et des mdicaments.

[En marge: L'escadre franco-espagnole de Cadix sort pour venir au
secours de la division Linois  Algsiras.]

Il y avait en ce moment  Cadix l'escadre espagnole venue du Ferrol,
plus les six vaisseaux donns  la France, et quips  la hte par
l'amiral Dumanoir. La force de ces deux divisions, sous le rapport du
nombre, tait fort rassurante sans doute; mais la marine espagnole,
toujours digne, par sa bravoure, de l'illustre nation  laquelle elle
appartenait, se ressentait de la ngligence gnrale, qui paralysait
toutes les ressources de la monarchie. La division de l'amiral
franais Dumanoir,  peine quipe avec des marins de toute origine,
ne pouvait pas inspirer une grande confiance. Aucun des vaisseaux qui
la composaient ne valait ceux de la division Linois, exercs par de
longues croisires, exalts par leur dernire victoire.

Il fallut de vives instances pour dcider l'amiral Massardo,
commandant  Cadix, et de fort mauvaise volont pour nous,  venir au
secours de l'amiral Linois. Le 9 juillet (20 messidor) il dtacha
l'amiral Moreno, excellent officier, plein de bravoure et
d'exprience, et le dirigea sur Algsiras, avec les cinq vaisseaux
espagnols tirs du Ferrol, avec un des six vaisseaux donns 
Dumanoir, le _Saint-Antoine_, avec trois frgates. Cette escadre
portait le matriel destin  la division Linois. Elle fut rendue dans
une journe au mouillage d'Algsiras.

[En marge: Le 12 juillet, la division de secours, jointe  la division
Linois, quitte Algsiras pour Cadix.]

On travailla jour et nuit  rparer les trois vaisseaux qui avaient
livr un combat si glorieux. Ces trois vaisseaux s'taient trouvs 
flot  la premire mare. On refit leur grement le mieux, et le plus
tt possible; on leur composa des mts de hune avec des mts de
perroquet, et le 12 au matin ils taient prts  tenir la mer. On se
donna les mmes soins pour le vaisseau l'_Hannibal_, qui avait t
pris sur les Anglais, et qu'on voulait aussi transfrer  Cadix.

Le 12 au matin, l'escadre combine appareilla, par un vent
d'est-nord-est, qui la poussa hors de la baie d'Algsiras, dans le
dtroit. Elle marchait en ordre de bataille, les deux plus gros
vaisseaux espagnols, le _San-Carlos_ et le _Saint-Hermngilde_, qui
taient de 112 canons, formant l'arrire-garde. Les deux amiraux
taient, suivant l'usage de la marine espagnole, monts sur une
frgate. C'tait la _Sabine_. Vers la chute du jour, les vents
tombrent. On ne voulut pas rentrer au mouillage d'Algsiras, parce
que cette position tait dangereuse  prendre, en prsence d'une
division ennemie, et que de plus il fallait craindre l'arrive des
renforts, attendus  chaque instant par l'escadre anglaise. On se
dcida cependant  laisser en arrire l'_Hannibal_, qui ne pouvait
plus marcher, quoique remorqu par la frgate l'_Indienne_. On le
renvoya au mouillage d'Algsiras. L'escadre combine se mit en panne,
esprant que dans le courant de la nuit les vents reprendraient
quelque force. L'amiral Saumarez avait, de son ct, ordonn de mettre
 la voile. Il avait perdu l'_Hannibal_; le _Pompe_ tait dsormais
hors de service; il n'avait donc plus que quatre des six vaisseaux qui
avaient combattu  Algsiras. Mais il avait t rejoint par le
_Superbe_, ce qui lui formait une division de cinq vaisseaux, outre
plusieurs frgates et quelques btiments lgers pourvus de matires
incendiaires. Il avait pouss l'acharnement jusqu' placer sur ses
vaisseaux des fourneaux  rougir les boulets. Quoiqu'il n'et que cinq
grands btiments, et que les allis en eussent neuf, il voulait tout
braver pour rparer l'chec humiliant d'Algsiras, et s'pargner un
redoutable jugement de l'Amiraut anglaise. Il suivait  trs-petite
distance l'escadre franco-espagnole, attendant le moment de se jeter
sur l'arrire-garde, s'il en trouvait l'occasion.

[En marge: Combat d'arrire-garde entre la flotte anglaise et la
flotte franco-espagnole.]

[En marge: Une erreur de nuit met aux prises les deux vaisseaux
espagnols le _Sans Carlos_ et le _Saint-Hermngilde_.]

[En marge: Ces deux vaisseaux sautent en l'air.]

Vers le milieu de la nuit le vent avait frachi, et l'escadre combine
se dirigeait de nouveau vers Cadix. Son ordre de marche tait un peu
chang. L'arrire-garde tait forme par trois vaisseaux, rangs sur
une seule ligne, le _San-Carlos_  droite, le _Saint-Hermngilde_ au
milieu, et le _Saint-Antoine_, vaisseau de 74 devenu franais, 
gauche. Ils marchaient ainsi  ct les uns des autres, spars par
une trs-petite distance. L'obscurit tait profonde. L'amiral
Saumarez enjoignit au _Superbe_, excellent marcheur, de forcer de
voiles, et d'attaquer notre arrire-garde. Le _Superbe_ eut bientt
joint la flotte franco-espagnole. Il avait teint ses feux, pour tre
moins aperu. Se plaant un peu en arrire du _San-Carlos_, et par
ct, il lui envoya toute sa borde; puis, continuant sans relche, il
lui en envoya une seconde, une troisime, en tirant  boulets rouges.
Le feu prit aussitt  bord du _San-Carlos_. Le _Superbe_, s'en
apercevant, s'arrta, et, diminuant sa voilure, se tint  quelque
distance. Le _San-Carlos_, en proie aux flammes, manoeuvr avec
confusion, tomba sous le vent, et au lieu de rester en ligne, se
trouva bientt en arrire de ses deux voisins. Il tirait dans toutes
les directions; ses boulets arrivrent au _Saint-Hermngilde_, qui,
le prenant pour la tte de la colonne anglaise, lui envoya tout son
feu. Alors une affreuse erreur s'empara des deux quipages espagnols,
qui se prirent pour ennemis. Ils s'abordrent avec fureur, et
s'approchant jusqu' mler leurs vergues, engagrent un combat
opinitre. L'incendie, devenu plus violent sur le _San-Carlos_, se
communiqua bientt au _Saint-Hermngilde_, et ces deux vaisseaux,
dans cet tat, continurent  se canonner avec violence. Les escadres
opposes taient galement dans les tnbres et l'ignorance de ce qui
se passait; et, sauf le _Superbe_, qui devait comprendre cette funeste
mprise, puisqu'il en tait l'auteur, aucun btiment n'osait
approcher, ne sachant lequel tait espagnol ou anglais, lequel il
fallait secourir ou attaquer. Le vaisseau franais le _Saint-Antoine_
s'tait loign de ce voisinage dangereux. Bientt l'embrasement
devint immense, et jeta sur la mer une sinistre lueur. Il parat que
l'illusion funeste qui armait ces braves Espagnols les uns contre les
autres, fut alors dissipe, mais trop tard; le _San-Carlos_ sauta en
l'air avec un fracas pouvantable. Quelques instants aprs le
_Saint-Hermngilde_ sauta aussi, et rpandit la terreur dans les deux
escadres, qui ne savaient  qui arrivait ce dsastre.

Le _Superbe_, voyant le _Saint-Antoine_ spar des deux autres, se
dirigea vers lui, et l'attaqua hardiment. Ce vaisseau, rcemment arm,
se dfendit sans l'ordre et le sang-froid, qui sont indispensables
pour mouvoir ces vastes machines de guerre. Il fut horriblement
maltrait, et deux nouveaux adversaires, le _Csar_, le _Vnrable_,
accourant  l'instant, rendirent sa dfaite invitable. Il amena son
pavillon aprs avoir t ravag.

[En marge: Prise du _Saint-Antoine_ par les Anglais.]

L'amiral Saumarez s'tait cruellement veng, sans beaucoup de gloire
pour lui, mais avec un grand dommage pour la flotte espagnole. Les
deux amiraux Linois et Moreno, monts sur la _Sabine_, s'taient tenus
le plus prs possible de cette scne affreuse. Ne pouvant, au milieu
de l'obscurit, ni distinguer ce qui se passait, ni donner un ordre 
propos, ils taient en proie aux plus vives inquitudes. Au point du
jour, ils se trouvaient  quelque distance de Cadix, avec leur escadre
rallie, mais diminue de trois vaisseaux, le _San Carlos_ et le
_Saint-Hermngilde_ qui avaient saut, le _Saint-Antoine_ qui avait
t pris.

[Illustration: Beau fait d'armes du capitaine Troude.]

[En marge: Combat du capitaine Troude, montant le _Formidable_, contre
trois vaisseaux et une frgate.]

Un quatrime vaisseau de la flotte combine tait demeur en arrire,
c'tait le _Formidable_, vaisseau amiral de Linois, qui s'tait
couvert de gloire au combat d'Algsiras, mais qui se ressentait des
coups reus dans cette journe. Priv d'une partie de sa voilure,
marchant lentement, voisin d'ailleurs des deux vaisseaux embrass, et
redoutant les funestes mprises de la nuit, il s'tait tenu en
arrire, ne croyant pouvoir tre utile  aucun des combattants. C'est
ainsi qu'il s'tait trouv un peu spar de l'escadre. Aperu le matin
dans son isolement, il fut envelopp par les Anglais, et attaqu par
une frgate et trois vaisseaux. L'amiral Linois, ayant pass  bord de
la frgate la _Sabine_, avait laiss  l'un de ses lieutenants, le
capitaine Troude, le commandement du _Formidable_. Cet habile et
vaillant officier, jugeant avec une rare prsence d'esprit, que, s'il
voulait se sauver  force de voiles, il serait devanc par des
vaisseaux qui taient mieux grs que le sien, rsolut de chercher son
salut dans une bonne manoeuvre, et dans un combat vigoureux. Son
quipage partageait ses sentiments, et personne ne voulait perdre les
lauriers d'Algsiras. C'taient de vieux matelots, exercs par une
longue navigation, et ayant l'habitude de la guerre, plus ncessaire
encore sur mer que sur terre. Leur digne capitaine Troude n'attend pas
que les adversaires qui le poursuivent soient tous runis contre le
_Formidable_, il va droit  celui qui tait le plus prs plac,
c'tait la frgate la _Tamise_. Il s'approche, et dirige sur elle un
feu suprieur et terrible, qui la dgote bientt de cette lutte
ingale. Aprs elle, venait  toutes voiles, le _Vnrable_, vaisseau
anglais de 74. Le capitaine Troude, se sentant encore suprieur 
celui-ci (le _Formidable_ tait un vaisseau de 80), l'attend pour le
combattre, tandis que les deux autres vaisseaux anglais, cherchant 
le gagner de vitesse, vont fermer le chemin de Cadix. Manoeuvrant
habilement, il prsente son redoutable flanc, arm de canons,  la
proue dgarnie de feux du _Vnrable_, et, joignant  la supriorit
de son artillerie l'avantage de la manoeuvre, il le crible de boulets,
lui abat d'abord un mt, puis un second, puis un troisime, et, aprs
l'avoir ras comme un ponton, le perce encore  fleur d'eau de
plusieurs coups dangereux, qui l'exposent au pril prochain de couler
 fond. Ce malheureux navire, horriblement maltrait, excite les
alarmes du reste de la division anglaise. La frgate la _Tamise_
revient pour lui porter secours; les deux autres vaisseaux anglais qui
avaient cherch  se placer entre Cadix et le _Formidable_,
rebroussent aussitt chemin. Ils veulent  la fois sauver l'quipage
du _Vnrable_, qui craignait de couler bas, et accabler le vaisseau
franais qui faisait une si belle rsistance. Celui-ci, confiant dans
sa manoeuvre et sa bonne fortune, leur lche coup sur coup les bordes
les plus rapides et les mieux diriges; il les dcourage, et les
renvoie au secours du _Vnrable_, prt  sombrer si on ne venait
s'occuper activement de son salut.

Le brave capitaine Troude, dbarrass de ses nombreux ennemis,
s'achemine triomphalement vers le port de Cadix. Une partie de la
population espagnole, attire par la canonnade et les explosions de la
nuit, tait accourue sur le rivage. Elle avait vu le pril et le
triomphe du vaisseau franais, et malgr une douleur bien naturelle,
car le malheur des deux vaisseaux espagnols tait connu, elle poussait
des acclamations  l'aspect du _Formidable_, rentrant victorieux dans
la rade.

[En marge: Rsultat de ces combats.]

Les Anglais ne pouvaient nous disputer la gloire de ces combats; et
quant aux dommages matriels, ils taient partags galement. Si les
Franais avaient perdu un vaisseau, et les Espagnols deux, les Anglais
avaient laiss en notre pouvoir un vaisseau, et en avaient eu deux
maltraits au point de ne pouvoir plus servir. Sans un accident de
nuit, ils auraient pu tre considrs comme tout  fait battus, dans
ces diffrentes rencontres. Le combat d'Algsiras, et la rentre du
_Formidable_, taient au nombre des plus beaux faits d'armes connus
dans les annales de la marine. Mais les Espagnols taient tristes,
car, quoique leur amiral Moreno se ft bien conduit, ils n'taient pas
ddommags, par une action brillante, de la perte du _San-Carlos_ et
du _Saint-Hermngilde_.

Cependant les vnements du Portugal leur offraient une consolation.
Nous avons laiss le prince de la Paix s'apprtant  commencer la
guerre du Portugal,  la tte des forces combines des deux nations,
dans le dessein, dj longuement expos, d'influer sur les
ngociations de Londres.

[En marge: Marche des Espagnols en Portugal.]

[En marge: Les Portugais rendent les armes. On ngocie  Badajos.]

D'aprs le plan convenu, les Espagnols devaient oprer sur la gauche
du Tage, et les Franais sur la droite. Trente mille Espagnols taient
runis en avant de Badajos, sur la frontire de l'Alentejo. Quinze
mille Franais marchaient, par Salamanque, sur le Tras-os-Montes.
Grce  des efforts prcipits,  des emprunts sur le clerg, et au
sacrifice de tous les services, on avait pourvu  l'quipement des
trente mille Espagnols. Mais le train d'artillerie tait fort en
arrire. Toutefois le prince de la Paix, comptant avec raison sur
l'effet moral de la runion des Franais et des Espagnols, voulut
brusquer les hostilits, et se hter de cueillir les premiers
lauriers. Il tenait  remporter tout l'honneur de cette campagne, et
voulait se rserver les Franais, uniquement comme ressource en cas
de revers. On pouvait laisser une telle satisfaction au prince de la
Paix. Les Franais, dans le moment, ne couraient pas aprs la gloire,
mais aprs les rsultats utiles; et ces rsultats consistaient 
occuper une ou deux provinces du Portugal, pour avoir de nouveaux
gages contre l'Angleterre. Bien que la guerre part facile, il y avait
cependant un danger  craindre, c'est qu'elle devnt nationale de la
part des Portugais. La haine de ceux-ci contre les Espagnols aurait pu
produire ce rsultat fcheux, si l'approche des Franais, placs 
quelques marches en arrire, n'avait fait tomber toutes les vellits
de rsistance. Le prince de la Paix se hta donc de passer la
frontire, et d'aborder les places du Portugal avec de l'artillerie de
campagne,  dfaut d'artillerie de sige. Il occupa sans difficult
Olivena et Jurumenha. Mais les garnisons d'Elvas et de Campo-Mayor se
renfermrent dans leurs murs, et firent mine de se dfendre. Le prince
de la Paix ordonna de les bloquer, et, pendant ce temps, il marcha
au-devant de l'arme portugaise, commande par le duc d'Alafons. Les
Portugais ne tinrent nulle part, et s'enfuirent vers le Tage. Les
places bloques ouvrirent alors leurs portes. Campo-Mayor fit sa
reddition; on entreprit le sige en rgle d'Elvas, avec un parc arriv
de Sville. Le prince de la Paix suivit triomphalement l'ennemi,
traversa rapidement Azumar, Alegrete, Portalegre, Castello-de-Vide,
Flor-de-Rosa, et arriva enfin sur le Tage, derrire lequel les
Portugais s'empressrent de chercher asile. Il avait russi  se
rendre matre de la presque totalit de la province d'Alentejo. Les
Franais n'avaient pas encore franchi la frontire du Portugal, et il
tait vident que si les Espagnols seuls avaient obtenu de tels
rsultats, les Espagnols et les Franais, runis, devaient tre en
trs-peu de jours matres de Lisbonne et d'Oporto. La cour de
Portugal, qui avait toujours refus de croire que l'attaque dirige
contre elle ft srieuse, voyant aujourd'hui ce qui arrivait, se hta
de faire sa soumission, et d'envoyer M. Pinto de Souza au
quartier-gnral espagnol, pour accepter toutes les conditions qu'il
plairait aux deux armes combines de lui imposer. Le prince de la
Paix, voulant rendre ses matres tmoins de sa gloire, fit venir le
roi et la reine d'Espagne  Badajos, pour distribuer des rcompenses 
l'arme, et tenir une sorte de congrs. Ainsi cette cour, jadis si
grande, aujourd'hui dshonore par une reine dissolue, par un favori
incapable et tout-puissant, cherchait  se donner l'illusion des
grandes affaires. Lucien Bonaparte avait suivi le roi et la reine 
Badajos. Tels taient les vnements  la fin de juin, et au
commencement de juillet.

Les combats d'Algsiras et de Cadix, qui taient faits pour rendre
confiance  notre marine, la courte campagne du Portugal, qui prouvait
l'influence dcisive du Premier Consul sur la Pninsule, et le pouvoir
qu'il avait de traiter le Portugal comme Naples, la Toscane ou la
Hollande, compensaient jusqu' un certain point les vnements connus
de l'gypte. On ne savait d'ailleurs ni la bataille de Canope, ni la
capitulation dj signe du Kaire, ni la capitulation dsormais
invitable d'Alexandrie. Les nouvelles de mer ne se transmettaient pas
alors avec la mme rapidit qu'aujourd'hui; il fallait un mois au
moins, quelquefois davantage, pour connatre  Marseille un vnement
arriv sur le Nil. On ne savait des affaires d'gypte que le
dbarquement des Anglais, leurs premiers combats sur la plage
d'Alexandrie; on ne se faisait aucune ide de ce qui avait suivi, et
on tait dans le plus grand doute sur le rsultat dfinitif de la
lutte. Le poids dont la France pesait dans la balance des
ngociations, n'tait donc en rien diminu; il s'accroissait au
contraire de l'influence qu'elle acqurait de jour en jour en Europe.

[En marge: Influence de la France en Europe depuis la paix de
Lunville.]

[En marge: Nouvelle activit imprime aux ngociations de Londres.]

Le trait de Lunville portait en effet ses invitables consquences.
L'Autriche dsarme, et dsormais impuissante  tous les yeux,
laissait un libre cours  nos projets. La Russie, depuis la mort de
Paul Ier et l'avnement d'Alexandre, n'tait plus, il est vrai,
dispose  des actes nergiques contre l'Angleterre, mais pas
davantage  rsister aux desseins de la France en Occident. Aussi le
Premier Consul ne prenait-il plus aucune peine de cacher ses vues. Il
venait de convertir, par un simple arrt, le Pimont en dpartements
franais, sans paratre s'inquiter des rclamations du ngociateur
russe. Il avait dclar, quant  Naples, que le trait de Florence
resterait la loi impose  cette cour. Gnes venait de lui soumettre
sa constitution, afin qu'il y apportt certains changements, destins
 rendre plus forte l'autorit du pouvoir excutif. La Rpublique
Cisalpine, compose de la Lombardie, du duch de Modne et des
lgations, constitue une premire fois par le trait de Campo-Formio,
une seconde fois par le trait de Lunville, s'organisait de nouveau
en tat alli, et dpendant de la France. La Hollande,  l'exemple de
la Ligurie, soumettait sa constitution au Premier Consul, pour y
donner plus de force au gouvernement, espce de rforme qui s'oprait,
en ce moment, dans toutes les rpubliques filles de la Rpublique
franaise. Enfin les petits ngociateurs, qui nagure encore
cherchaient un appui auprs de M. de Kalitcheff, l'orgueilleux
ministre de Paul Ier, en taient aujourd'hui aux regrets d'avoir
recherch ce protectorat, et demandaient  la faveur seule du Premier
Consul l'amlioration de leur condition. C'taient surtout les
reprsentants des princes d'Allemagne, qui montraient  cet gard le
plus grand empressement. Le trait de Lunville avait pos le principe
de la scularisation des tats ecclsiastiques, et du partage de ces
tats entre les princes hrditaires. Toutes les ambitions taient
mises en veil par ce futur partage. Les grandes comme les petites
puissances aspiraient  obtenir la meilleure part. L'Autriche, la
Prusse, quoiqu'elles eussent perdu bien peu de chose  la gauche du
Rhin, voulaient participer aux indemnits promises. La Bavire, le
Wurtemberg, Baden, la maison d'Orange, assigeaient de leurs instances
le nouveau chef de la France, parce que, partie principale au trait
de Lunville, il devait avoir la plus grande influence sur l'excution
de ce trait. La Prusse elle-mme, reprsente  Paris par M. de
Lucchesini, ne ddaignait pas de descendre au rle de solliciteuse, et
de relever par ses sollicitations le pouvoir du Premier Consul. Ainsi
les six mois couls depuis la signature donne  Lunville, quoique
marqus par des revers en gypte, revers, il est vrai, imparfaitement
connus en Europe, avaient vu crotre l'ascendant du gouvernement
franais, car le temps ne faisait que rendre sa puissance plus
vidente et plus effective. Cet ensemble de circonstances devait
influer sur la ngociation de Londres, qu'on avait laisse languir un
moment, mais que, d'un commun accord, on allait reprendre avec une
activit nouvelle, par une singulire conformit de penses chez les
deux gouvernements. Le Premier Consul, en voyant les premiers actes de
Menou, avait jug la campagne perdue, et il voulait, avant le
dnoment qu'il devinait, signer un trait  Londres. Les ministres
anglais, incapables de prvoir comme lui le rsultat des vnements,
craignaient nanmoins quelque coup de vigueur de cette arme d'gypte,
si renomme par sa vaillance, et voulaient profiter d'une premire
apparence de succs pour traiter: de manire qu'aprs avoir t
d'accord pour temporiser, on tait maintenant d'accord pour conclure.

Mais, avant de nous engager de nouveau dans le ddale de cette vaste
ngociation, o les plus grands intrts de l'univers allaient tre
dbattus, il faut rapporter un vnement qui occupait, en cet
instant, la curiosit de Paris, et qui complte le singulier spectacle
que prsentait alors la France consulaire.

[En marge: Les infants d'Espagne  Paris.]

Les infants de Parme, destins  rgner sur la Toscane, avaient quitt
Madrid, au moment o leur royale famille partait pour Badajos, et ils
venaient d'arriver  la frontire des Pyrnes. Le Premier Consul
avait tenu beaucoup  leur faire traverser Paris, avant de les envoyer
 Florence, prendre possession du nouveau trne d'trurie. Tous les
contrastes plaisaient  l'imagination vive et grande du gnral
Bonaparte. Il aimait cette scne vraiment romaine, d'un roi fait par
lui, de ses mains rpublicaines; il aimait surtout  montrer qu'il ne
craignait pas la prsence d'un Bourbon, et que sa gloire le mettait
au-dessus de toute comparaison avec l'antique dynastie, dont il
occupait la place. Il aimait aussi, aux yeux du monde,  taler dans
ce Paris, tout rcemment encore le thtre d'une rvolution sanglante,
une pompe, une lgance dignes des rois. Tout cela devait marquer
mieux encore quel changement subit s'tait opr en France, sous son
gouvernement rparateur.

Cette prvoyance attentive et minutieuse, qu'il savait apporter dans
une grande opration militaire, il ne ddaignait pas de la dployer
dans ces reprsentations d'apparat, o devaient figurer sa personne et
sa gloire. Il tenait  rgler les moindres dtails,  pourvoir 
toutes les convenances,  mettre chaque chose  sa place; et cela
tait ncessaire dans un ordre social entirement nouveau, cr sur
les dbris d'un monde dtruit. Tout y tait  refaire, jusqu'
l'tiquette, et il en faut une, mme dans les rpubliques.

[En marge: Le roi et la reine d'trurie reus sous le titre du comte
et de la comtesse de Livourne.]

Les trois Consuls dlibrrent assez longuement sur la manire dont le
roi et la reine d'trurie seraient reus en France, et sur le
crmonial qui serait observ  leur gard. Pour prvenir beaucoup de
difficults, il fut convenu qu'on les recevrait sous le nom emprunt
du comte et de la comtesse de Livourne, et qu'on les traiterait comme
des htes illustres, ainsi qu'on avait fait dans le dernier sicle 
l'gard du jeune czar, depuis Paul Ier, et de l'empereur d'Autriche,
Joseph II. On supprimait ainsi, au moyen de l'_incognito_, les
embarras qu'aurait suscits la qualit officielle de roi et de reine.
Les ordres furent donns en consquence sur toute la route, aux
autorits civiles et militaires des dpartements.

La nouveaut charme les peuples dans tous les temps. C'en tait une,
et des plus surprenantes, qu'un roi et qu'une reine, aprs douze
annes d'une rvolution, qui avait renvers, ou menac tant de trnes:
c'en tait une surtout, bien flatteuse pour le peuple franais, car ce
roi et cette reine taient l'ouvrage de ses victoires. Partout de vifs
transports clatrent  la vue des infants. Ils furent reus avec des
gards et des respects infinis. Aucun dsagrment ne put leur faire
sentir qu'ils voyageaient au milieu d'un pays nagure boulevers de
fond en comble. Les royalistes, que rien ne flattait dans cette
oeuvre monarchique de la Rvolution franaise, furent les seuls 
saisir l'occasion de montrer quelque malice. Au thtre de Bordeaux
ils crirent avec violence et affectation: _Vive le roi!_ on rpondit
par ce cri: _ bas les rois!_

Le Premier Consul modra lui-mme, par des lettres manes de son
cabinet, le zle un peu excessif des prfets, et ne voulut pas qu'on
ft de cette apparition royale un trop grand vnement. Ces jeunes
princes arrivrent  Paris en juin, pour y passer un mois entier. Ils
devaient loger chez l'ambassadeur d'Espagne. Le Premier Consul,
quoique simple magistrat temporaire d'une rpublique, reprsentait la
France: devant cette prrogative tombaient tous les privilges du sang
royal. Il fut convenu que les deux jeunes majests, prvenant le
Premier Consul, lui feraient la premire visite, et qu'il la leur
rendrait le lendemain. Le second et le troisime Consul, qui ne
pouvaient pas se dire au mme degr les reprsentants de la France,
durent faire la premire visite aux infants. Ainsi se trouvait
rtablie, quant  ceux-ci, la distance de la naissance et du rang. Le
lendemain mme de leur arrive, le comte et la comtesse de Livourne
furent conduits  la Malmaison par l'ambassadeur d'Espagne, comte
d'Azara. Le Premier Consul les reut  la tte de cette maison toute
militaire, qu'il s'tait compose. Le comte de Livourne, un peu
embarrass de sa contenance, se jeta navement dans les bras du
Premier Consul, qui, de son ct, le serra dans les siens. Il traita
ces jeunes poux avec une bont paternelle, et des gards dlicats,
mais au travers desquels peraient nanmoins toutes les supriorits
de la puissance, de la gloire et de l'ge. Le lendemain, le Premier
Consul leur rendit visite  l'htel de l'ambassadeur. Les consuls
Cambacrs et Lebrun accomplirent de leur ct les devoirs prescrits,
et obtinrent des jeunes princes les tmoignages qui leur taient dus.

[En marge: Divers manires d'interprter la prsence  Paris des
princes d'Espagne.]

Le Premier Consul devait,  l'Opra, prsenter le comte et la comtesse
de Livourne au public de Paris. Le jour convenu pour cette
prsentation, il se trouva indispos. Le consul Cambacrs le suppla,
et conduisit les infants  l'Opra. Entr dans la loge des Consuls, il
prit le comte de Livourne par la main, et le prsenta au public, qui
rpondit par des applaudissements unanimes, mais sans aucune intention
malicieuse ou blessante. Cependant les oisifs, habitus  s'puiser en
interprtations subtiles  l'occasion des vnements les plus
ordinaires, interprtaient de cent faons le voyage  Paris des
princes d'Espagne. Ceux qui ne cherchaient que le plaisir des bons
mots, disaient que le consul Cambacrs venait de prsenter les
Bourbons  la France. Les royalistes, qui s'obstinaient  esprer du
gnral Bonaparte ce qu'il ne pouvait ni ne voulait faire,
prtendaient que c'tait de sa part une manire de prparer les
esprits au retour de l'ancienne dynastie. Les rpublicains, au
contraire, disaient qu'il voulait, par ces pompes royales, habituer la
France au rtablissement de la monarchie, mais  son propre profit.

[En marge: Ftes brillantes donnes au comte et  la comtesse de
Livourne.]

Les ministres eurent ordre de prodiguer les ftes aux princes
voyageurs. M. de Talleyrand n'avait pas besoin qu'on lui en intimt
l'ordre. Modle du got et de l'lgance sous l'ancien rgime, il
l'tait  bien plus juste titre sous le nouveau, et il donna au
chteau de Neuilly une fte magnifique, o la plus belle socit de
France accourut, o figurrent des noms depuis long-temps carts des
cercles de la capitale. La nuit, au milieu d'une illumination
brillante, la ville de Florence apparut tout  coup, reprsente avec
un art surprenant. Le peuple toscan, dansant et chantant sur la
clbre place du _Palazzo Vecchio_, offrit des fleurs aux jeunes
souverains, et des couronnes triomphales au Premier Consul. Cette
magnificence avait cot des sommes considrables. C'tait la
prodigalit du Directoire, mais avec l'lgance d'un autre temps, et
cette dcence toute nouvelle, qu'un matre svre s'efforait
d'imprimer aux moeurs de la France rvolutionnaire. Le ministre de la
guerre se joignit au ministre des affaires trangres, et donna une
fte militaire, consacre  clbrer l'anniversaire de la bataille de
Marengo. Le ministre de l'intrieur, les second et troisime Consuls,
s'appliqurent aussi  recevoir magnifiquement les princes voyageurs,
et pendant un mois entier la capitale prsenta l'aspect d'une
rjouissance continuelle. Le Premier Consul ne voulait cependant pas
que les infants assistassent aux solennits rpublicaines du mois de
juillet, et il fit les dispositions ncessaires pour qu'ils eussent
quitt Paris avant l'anniversaire du 14 juillet.

Au milieu de ces reprsentations brillantes, il avait essay de
donner quelques conseils au couple royal, qui allait rgner sur la
Toscane. Mais il fut frapp de l'incapacit du jeune prince, qui,
lorsqu'il tait  la Malmaison, se livrait dans le salon des
aides-de-camp  des jeux dignes tout au plus d'un adolescent. La
princesse parut seule intelligente, et attentive aux conseils du
Premier Consul. Ce dernier augura mal de ces nouveaux souverains,
donns  une partie de l'Italie, et comprit bien qu'il aurait  se
mler souvent des affaires de leur royaume.--Vous voyez, dit-il assez
publiquement  plusieurs membres du gouvernement, vous voyez ce que
sont ces princes, issus d'un vieux sang, et surtout ceux qui ont t
levs dans les cours du Midi. Comment leur confier le gouvernement
des peuples! Du reste, il n'est pas mal d'avoir montr  la France cet
chantillon des Bourbons. On aura pu juger si ces anciennes dynasties
sont au niveau des difficults d'un sicle comme le ntre.--Tout le
monde, en effet, en voyant le jeune prince, avait fait la mme
remarque que le Premier Consul. Le gnral Clarke fut donn pour
mentor  ces jeunes souverains, sous le titre de ministre de France
auprs du roi d'trurie.

[En marge: Reprise des ngociations de Londres.]

[En marge: Motifs de toutes les classes en Angleterre pour dsirer la
paix.]

Au milieu de ce vaste mouvement d'affaires, au milieu de ces ftes,
qui elles-mmes taient presque des affaires, le grand ouvrage de la
paix maritime n'avait point t nglig. Les ngociations entames 
Londres, entre lord Hawkesbury et M. Otto, taient devenues publiques.
On se cachait moins depuis qu'on tait press d'en finir. Comme nous
l'avons dit ailleurs, au dsir de temporiser avait succd le dsir
de conclure, car le Premier Consul augurait mal des vnements qui se
passaient aux bords du Nil, et le gouvernement britannique craignait
toujours un exploit inattendu de la part de l'arme d'gypte. Le
nouveau ministre anglais surtout voulait la paix, parce qu'elle tait
la seule raison de son existence. Si, en effet, la guerre devait
continuer, M. Pitt valait beaucoup mieux que M. Addington,  la tte
des affaires. Tous les vnements survenus, soit dans le Nord, soit en
Orient, bien qu'ils eussent amlior la situation relative de
l'Angleterre, leur semblaient des moyens de faire une paix meilleure,
plus facile  dfendre dans le Parlement, mais non des motifs de la
dsirer moins. Ils regardaient au contraire l'occasion comme bonne, et
ne voulaient pas imiter la faute, tant reproche  M. Pitt, de n'avoir
pas trait avant Marengo et Hohenlinden. Le roi d'Angleterre, ainsi
qu'on l'a vu, tait revenu aux ides pacifiques, par estime pour le
Premier Consul, et mme par un peu d'humeur contre M. Pitt. Le peuple,
opprim par la disette, amoureux de changement, esprait de la fin de
la guerre une amlioration  son sort. Les gens raisonnables, sans
exception, trouvaient que c'tait assez de dix ans de lutte sanglante,
qu'il ne fallait pas, en s'obstinant davantage, fournir  la France
une occasion de s'agrandir encore. D'ailleurs on ne laissait pas que
d'tre inquiet  Londres des prparatifs de descente, aperus le long
des ctes de la Manche. Une seule espce d'hommes en Angleterre, ceux
qui se livraient aux grandes spculations maritimes, et qui avaient
souscrit les normes emprunts de M. Pitt, voyant que la paix, en
ouvrant les mers au pavillon de toutes les nations, et  celui de la
France en particulier, leur enlverait le monopole du commerce, et
qu'elle ferait cesser les grandes oprations financires, avaient peu
de penchant pour le systme de M. Addington. Ils taient tout dvous
 M. Pitt, et  sa politique; ils taient encore ports pour la
guerre, quand M. Pitt commenait lui-mme  regarder la paix comme
ncessaire. Mais ces riches spculateurs de la Cit taient obligs de
se taire devant les cris du peuple et des fermiers, et surtout devant
l'opinion unanime des hommes raisonnables de la nation.

[En marge: Trait entre l'Angleterre et la Russie relativement au
droit des neutres.]

Le ministre anglais tait donc rsolu non-seulement  ngocier, mais
 ngocier promptement, afin de pouvoir prsenter le rsultat de ses
ngociations,  la prochaine runion du Parlement, c'est--dire 
l'automne. On venait de traiter avec la Russie,  des conditions
avantageuses. L'Angleterre n'avait  rgler avec cette cour qu'une
question de droit maritime. Elle avait fait quelques concessions au
nouvel empereur, et elle en avait exig quelques-unes aussi, que ce
prince, jeune, inexpriment, press de satisfaire le parti qui
l'avait plac sur le trne, plus press encore de se livrer
tranquillement  ses ides de rforme intrieure, avait eu la
faiblesse de se laisser arracher. Sur les quatre principes essentiels
du droit maritime, soutenus par la ligue du Nord et par la France, la
Russie en avait abandonn deux, et fait prvaloir deux. Par une
convention signe le 17 juin, entre le vice-chancelier Panin et le
lord Saint-Helens, on avait arrt les stipulations suivantes.

1 Les neutres pouvaient naviguer librement entre tous les ports du
globe, mme ceux des nations belligrantes. Ils pouvaient, suivant
l'usage, y apporter tout, except la contrebande dite de guerre. La
dfinition de cette contrebande tait faite dans les intrts russes.
Ainsi les crales, les matires navales, autrefois interdites aux
neutres, n'taient plus comprises dans la contrebande de guerre, ce
qui tait fort important pour la Russie, qui produit des chanvres, des
goudrons, des fers, des bois de mture, des bls. Sur ce point, l'un
des plus importants du droit maritime, la Russie avait dfendu les
liberts du commerce gnral, en dfendant les intrts de son
commerce particulier.

2 Le pavillon ne couvrait pas la marchandise,  moins que cette
marchandise n'et t acquise pour le compte du commerant neutre.
Ainsi du caf provenant des colonies franaises, des lingots exports
des colonies espagnoles, n'taient pas saisissables, s'ils taient
devenus la proprit d'un Danois ou d'un Russe. Il est bien vrai que
cette rserve sauvait, dans la pratique, une partie du commerce
neutre; mais la Russie sacrifiait le premier principe du droit
maritime, _le pavillon couvre la marchandise_; et ne soutenait pas le
noble rle qu'elle avait entrepris de jouer, sous Paul et sous
Catherine. Cette protection du faible, si ambitionne par elle sur le
continent, tait tristement abandonne sur les mers.

3 Les neutres, quoique pouvant naviguer librement, devaient
s'arrter, suivant l'usage,  l'entre d'un port bloqu, mais _bloqu
rellement_, avec _danger imminent de forcer le blocus_. Sous ce
rapport, le grand principe du blocus rel tait rigoureusement
maintenu.

4 Enfin le droit de visite, sujet de tant de contestations, cause
dterminante de la dernire ligue du Nord, tait entendu d'une manire
peu honorable pour le pavillon neutre. Ainsi on n'avait jamais voulu
admettre que des btiments de commerce, convoys par un vaisseau de
l'tat, lequel attestait par sa prsence leur nationalit, et surtout
l'absence de toute contrebande  leur bord, pussent tre visits. La
dignit du pavillon militaire n'admettait pas en effet qu'un capitaine
de vaisseau, peut-tre un amiral, pussent tre arrts par un
corsaire, pourvu d'une simple lettre de marque. Le cabinet russe crut
sauver la dignit du pavillon au moyen d'une distinction. Il fut
dcid que le droit de visite,  l'gard des btiments de commerce
convoys, ne s'exercerait plus par tous les navires indistinctement,
mais par les navires de guerre seuls. Un corsaire muni d'une simple
lettre de marque n'avait pas le droit d'arrter et d'interpeller un
convoi, escort par un vaisseau de guerre. Le droit de visite ne
pouvait plus, par consquent, s'exercer que d'gal  gal. Sans doute
par ce moyen une partie de l'inconvenance tait vite, mais le fond
du principe tait sacrifi, et la chose tait d'autant moins honorable
pour la cour de Saint-Ptersbourg, que c'tait celui des quatre
principes contests, pour lequel Copenhague venait d'tre bombard
trois mois auparavant, et pour lequel Paul Ier avait voulu soulever
toute l'Europe contre l'Angleterre.

Ainsi la Russie avait fait prvaloir deux des grands principes du
droit maritime, et en avait sacrifi deux. Mais l'Angleterre, il faut
le reconnatre, avait fait des concessions, et, dans son dsir
d'obtenir la paix, s'tait dsiste d'une partie des orgueilleuses
prtentions de M. Pitt. Les Danois, les Sudois, les Prussiens taient
invits  adhrer  cette convention.

[En marge: Nouvelle proposition de lord Hawkesbury  M. Otto.]

Dlivre de la Russie, ayant obtenu un premier succs en gypte,
l'Angleterre ne voulait tirer de cette amlioration de situation,
qu'une paix plus prompte avec la France. Lord Hawkesbury fit appeler
M. Otto au Foreign-Office, et le chargea de prsenter au Premier
Consul la proposition suivante. L'gypte est en ce moment envahie par
nos troupes, lui dit-il; de grands secours doivent leur arriver; leur
succs est probable. Cependant la lutte n'est pas termine, nous
l'avouons. Faisons cesser l'effusion du sang; convenons que de part et
d'autre nous ne chercherons pas  rester en gypte, et que nous
l'vacuerons pour la rendre  la Porte.

 cette proposition lord Hawkesbury ajoutait la prtention de garder
Malte; car Malte, disait-il, n'avait d tre vacue par l'Angleterre,
qu'en retour de l'abandon volontaire de l'gypte par la France. Cet
abandon tant aujourd'hui, de la part de la France, non plus une
concession volontaire, mais une consquence force des vnements de
la guerre, il n'y avait plus de raison de la payer par la restitution
de Malte.

Dans les Indes orientales, le ministre anglais voulait toujours
Ceylan; mais il s'en contentait. Il offrait de rendre le cap de
Bonne-Esprance  la Hollande, plus les parties du continent de
l'Amrique mridionale qu'on lui avait prises, telles que Surinam,
Demerari, Berbice, Essequibo. Mais il demandait dans les Antilles une
grande le, la Martinique ou la Trinit, l'une ou l'autre, au choix de
la France.

[En marge: L'Angleterre veut l'Indostan et Ceylan dans les Indes, la
Martinique ou la Trinit dans les Antilles, Malte dans la
Mditerrane.]

Ainsi le rsultat dfinitif de ces dix ans de guerre et t pour
l'Angleterre, indpendamment de l'Indostan, l'le de Ceylan dans la
mer des Indes, l'le de la Trinit ou de la Martinique dans la mer des
Antilles, l'le de Malte dans la Mditerrane. Le cabinet avait de la
sorte un beau prsent  faire  l'orgueil anglais, dans chacune des
trois mers principales.

[En marge: Rponse du Premier Consul. Il ne concde ni la Martinique,
ni la Trinit, ni Malte.]

Le Premier Consul rpondit sur-le-champ aux offres britanniques. On se
faisait fort des vnements d'gypte pour lever de grandes
prtentions, il se faisait fort, pour les repousser, des vnements du
Portugal. Lisbonne et Oporto, rpondit-il  lord Hawkesbury, par
l'organe de M. Otto, Lisbonne et Oporto vont nous appartenir, si nous
le voulons. On traite en ce moment  Badajos, pour sauver les
provinces du plus fidle alli de l'Angleterre. Le Portugal propose,
pour racheter ses tats, d'exclure les Anglais de tous ses ports, de
payer en outre une forte contribution de guerre, et l'Espagne parat
assez dispose  consentir  cette concession. Mais tout dpend du
Premier Consul. Il peut accorder ou refuser ce trait; et il va le
rejeter, il va faire occuper les principales provinces du Portugal, si
l'Angleterre ne consent pas  la paix,  des conditions raisonnables
et modres. On demande, ajouta-t-il, que la France vacue l'gypte,
soit; mais l'Angleterre, de son ct, abandonnera Malte; elle
n'exigera ni la Martinique, ni la Trinit, et se contentera de l'le
de Ceylan, acquisition assez belle, et qui complte assez grandement
le superbe empire des Indes.

Le ngociateur anglais, en rponse  ces propositions, s'expliqua
d'une manire peu satisfaisante pour le Portugal, et qui prouvait, ce
que d'ailleurs on savait dj, que l'Angleterre se souciait
mdiocrement des allis qu'elle avait compromis. Si le Premier Consul
envahit les tats du Portugal en Europe, rpondit lord Hawkesbury,
l'Angleterre envahira les tats du Portugal au del des mers. Elle
prendra les Aores, le Brsil, et se pourvoira de gages, qui, dans ses
mains, vaudront beaucoup mieux que le continent portugais dans les
mains de la France. Ce qui signifiait qu'au lieu de dfendre un alli,
l'Angleterre songeait  se venger, sur cet alli mme, des nouvelles
acquisitions que pouvait faire sa rivale.

[En marge: Rsolution nergique du Premier Consul.]

Le Premier Consul vit qu'il fallait prendre en cette occasion un ton
nergique, et montrer ce qui tait dans le fond de son coeur,
c'est--dire la rsolution de lutter corps  corps avec l'Angleterre,
jusqu' ce qu'il l'et amene  des prtentions modres. Il dclara
que jamais,  aucune condition, il ne concderait Malte; que la
Trinit appartenait  un alli, dont il dfendrait les intrts comme
les siens mme; qu'il ne laisserait pas cette dernire colonie aux
Anglais, qu'ils devaient se contenter de Ceylan, complment bien
suffisant de la conqute des Indes, et que du reste aucun des points
contests, sauf l'le de Malte, ne valait une seule des douleurs qu'on
allait causer au monde, une seule goutte du sang qu'on allait
rpandre.

[En marge: Le Premier Consul fait craindre une descente aux Anglais.]

 ces explications diplomatiques, il ajouta des dclarations publiques
au _Moniteur_, et le rcit dtaill des armements qui se faisaient sur
la cte de Boulogne.

Des divisions de chaloupes canonnires sortaient, en effet, des ports
du Calvados, de la Seine-Infrieure, de la Somme, de l'Escaut, pour se
rendre  Boulogne en ctoyant, et y avaient dj russi plusieurs
fois, malgr les croisires anglaises. Le Premier Consul n'tait pas
encore fix, comme il le fut plus tard[5], sur le plan d'une descente
en Angleterre; mais il voulait intimider cette puissance par l'clat
de ses prparatifs, et enfin il tait rsolu  complter ses
dispositions, et  passer des menaces aux effets, si la rupture
devenait dfinitive. Il s'expliqua longuement  cet gard dans une
dlibration du Conseil,  laquelle n'assistaient que les Consuls
mmes. Plein de confiance dans le dvouement de ses collgues Lebrun
et Cambacrs, il leur dvoila toute sa pense. Il leur dclara
qu'avec les armements actuellement existants  Boulogne, il n'avait
pas encore le moyen de tenter une descente, opration de guerre des
plus difficiles; qu'il voulait uniquement par ces armements faire
comprendre  l'Angleterre de quoi il s'agissait, c'est--dire d'une
attaque directe, pour le succs de laquelle, lui, gnral Bonaparte,
n'hsiterait pas  risquer sa vie, sa gloire et sa fortune; que s'il
ne russissait pas  obtenir du cabinet britannique des sacrifices
raisonnables, il prendrait son parti, complterait la flottille de
Boulogne, au point de porter cent mille hommes, et s'embarquerait
lui-mme sur cette flottille, pour tenter les chances d'une opration
terrible, mais dcisive.

         [Note 5: Il faut bien distinguer ce premier essai de
         flottille, qui est de 1801, de la grande organisation navale
         et militaire, connue sous le nom si clbre de Camp de
         Boulogne, et se rapportant  l'anne 1804.]

[En marge: Articles insrs dans _le Moniteur_ au sujet de cette
ngociation.]

Voulant appeler  son secours l'opinion de l'Angleterre et de l'Europe
elle-mme, il joignait aux notes de son ngociateur, qui ne
s'adressaient qu'aux ministres anglais, des articles au _Moniteur_,
qui s'adressaient au public europen tout entier. Dans ces articles,
modles de polmique nette et pressante, qui taient crits par lui,
et dvors par les lecteurs de toutes les nations attentives  cette
scne singulire, il caressait les ministres anglais actuels, les
prsentait comme des hommes sages, raisonnables, bien intentionns,
mais intimids par les violences des ministres dchus, M. Pitt, et
surtout M. Windham. C'est particulirement sur ce dernier qu'il jetait
les sarcasmes  pleine main, parce qu'il le considrait comme le chef
du parti de la guerre. Dans ces articles, il cherchait  rassurer
l'Europe sur l'ambition de la France; il s'attachait  montrer que ses
conqutes taient  peine un quivalent des acquisitions que la
Prusse, l'Autriche et la Russie avaient faites lors du partage de la
Pologne; que cependant elle avait rendu trois ou quatre fois plus de
territoire qu'elle n'en avait retenu; que l'Angleterre, en retour,
devait restituer une grande partie de ses conqutes; qu'en gardant le
continent de l'Inde elle restait en possession d'un empire superbe,
auprs duquel les les contestes n'taient rien; qu'il ne valait pas
la peine pour ces les de verser plus long-temps le sang des hommes;
que si la France,  la vrit, semblait y tenir si fortement, c'tait
par honneur, pour dfendre ses allis, pour garder tout au plus
quelques relches dans les mers lointaines; que, du reste, si on
voulait continuer la guerre, l'Angleterre pourrait bien, sans doute,
conqurir encore d'autres colonies, mais qu'elle en avait dj plus
qu'il n'en fallait  son commerce; que la France avait, tout autour de
ses frontires, des acquisitions bien autrement prcieuses  faire,
entrevues par tout le monde sans les dsigner, puisque ses troupes
occupaient la Hollande, la Suisse, le Pimont, Naples, le Portugal; et
qu'enfin on pourrait encore simplifier la lutte, la rendre moins
onreuse aux nations, en la rduisant  un combat corps  corps,
entre la France et l'Angleterre. Le gnral crivain se gardait de
blesser l'orgueil britannique; mais il faisait entendre qu'une
descente serait enfin sa dernire ressource, et que si les ministres
anglais voulaient que la guerre fint par la destruction de l'une des
deux nations, il n'y avait pas un Franais qui ne ft dispos  faire
un dernier et vigoureux effort, pour vider cette longue querelle, 
l'ternelle gloire,  l'ternel profit de la France. Mais pourquoi,
disait-il, placer la question dans ces termes extrmes? pourquoi ne
pas mettre fin aux maux de l'humanit? pourquoi risquer ainsi le sort
de deux grands peuples?--Le Premier Consul terminait l'une de ces
allocutions, par ces paroles si singulires et si belles, qui devaient
avoir un jour une si triste application  lui-mme: Heureuses,
s'criait-il, heureuses les nations, lorsqu'arrives  un haut point
de prosprit, elles ont des gouvernements sages, qui n'exposent pas
tant d'avantages aux caprices et aux vicissitudes d'un seul coup de la
fortune!

Ces articles, remarquables par une logique vigoureuse, par un style
passionn, attiraient l'attention gnrale, et produisaient sur les
esprits une sensation profonde. Jamais gouvernement n'avait tenu ce
langage ouvert et saisissant.

[En marge: Le ministre anglais renonce  l'le de Malte.]

Le langage du Premier Consul, accompagn de dmonstrations
trs-srieuses sur les ctes de France, devait agir, et agit en
effet beaucoup de l'autre ct de la Manche. La dclaration formelle
que la France ne concderait jamais Malte, avait fait grande
impression, et le gouvernement britannique rpondit qu'il voulait
bien y renoncer,  condition que cette le serait restitue 
l'ordre de Saint-Jean-de-Jrusalem, mais qu'alors il demandait le
Cap de Bonne-Esprance. Il renonait encore  la Trinit, mme  la
Martinique, s'il obtenait une partie du continent hollandais
d'Amrique, c'est--dire Demerari, Berbice ou Essequibo.

C'tait un pas dans la ngociation que l'abandon de Malte. Le Premier
Consul insista pour ne cder ni Malte, ni le Cap, ni les possessions
continentales des Hollandais en Amrique.  ses yeux, Malte n'avait d
tre que la compensation de l'gypte cde aux Franais: puisqu'il
n'tait plus question de l'gypte pour les Franais, il ne devait plus
tre question de Malte pour les Anglais, ni de semblables quivalents.

[En marge: Le cabinet anglais rduit ses prtentions, et ne demande
plus que la Trinit.]

Le cabinet anglais cessa enfin d'insister sur Malte, et sur le Cap,
comme compensation de Malte. Il se rsuma, et demanda une des grandes
Antilles; et, comme on n'osait plus parler de l'le franaise de la
Martinique, il demanda l'le espagnole de la Trinit.

[En marge: Aot 1801.]

Le Premier Consul ne voulait pas plus cder la Trinit que la
Martinique. C'tait une colonie espagnole, qui procurait aux Anglais
un pied--terre dangereux sur le vaste continent de l'Amrique du sud.
Il poussa la loyaut envers l'allie de la France, jusqu' offrir la
petite le franaise de Tabago pour racheter la Trinit. Elle n'tait
pas trs-importante, mais elle intressait l'Angleterre, parce que
tous les planteurs en taient anglais. Avec un noble orgueil, qui
n'est permis que lorsqu'on a combl son pays de gloire et de grandeur,
il ajouta: C'est une colonie franaise; cette acquisition devra
toucher l'orgueil britannique, qui sera flatt d'obtenir l'une de nos
dpouilles coloniales, et la conclusion de la paix en deviendra sans
doute plus facile[6].

         [Note 6: Le ministre des relations extrieures  M. Otto,
         commissaire de la Rpublique franaise  Londres.

                                     20 thermidor an IX (8 aot 1801).

         ..... Quant  l'Amrique, aux observations premptoires que
         contient la note, je joins celles-ci.

         Le gouvernement britannique demande  conserver dans les
         Antilles une des les qu'il y a nouvellement acquises, et
         cela sous le prtexte qu'elle serait ncessaire  la
         conservation de ses anciennes possessions. Or, sous aucun
         rapport, cette convenance ne peut s'entendre de l'le de la
         Trinit. loignez donc toute discussion  cet gard. La
         Trinit serait, par sa position, non un moyen de dfense pour
         les colonies anglaises, mais un moyen d'attaque contre le
         continent espagnol. L'acquisition serait d'ailleurs, pour le
         gouvernement britannique, d'une importance et d'une valeur
         qui passeraient toute mesure. La discussion ne peut porter
         que sur Curaao, Tabago, Sainte-Lucie, ou quelque autre le
         de la mme espce. Quoique ces deux dernires soient
         franaises, le gouvernement pourrait tre amen  en
         abandonner une, et peut-tre l'orgueil national en Angleterre
         serait-il flatt de conserver ainsi quelqu'une de nos
         dpouilles coloniales. Vous ne manquerez pas, citoyen, de
         relever la valeur des les dont la cession peut tre
         consentie par nous, et particulirement de Tabago. Cette le,
         nagure anglaise, n'est encore habite que par des planteurs
         anglais, toutes ses relations sont anglaises. Son sol est
         neuf, et son commerce est susceptible d'un grand
         dveloppement.]

On en tait l, vers la fin de juillet, et au commencement d'aot
1801. L'animation tait grande de part et d'autre. Les prparatifs
faits sur la cte de France, taient imits sur la cte d'Angleterre.
On y exerait les milices; on y faisait construire des chars pour
transporter les troupes en poste, afin d'accourir plus rapidement sur
le point menac. Les journaux anglais du parti de la guerre tenaient
un langage violent. Quelques-uns, dont la rdaction tait, disait-on,
inspire par M. Windham, se permirent d'exciter le peuple anglais
contre M. Otto, et contre les prisonniers franais. M. Otto demanda
ses passe-ports sur-le-champ, et le Premier Consul fit aussitt
insrer dans le _Moniteur_ les rflexions les plus menaantes.

Lord Hawkesbury accourut chez M. Otto, insista pour le retenir, et y
russit, quoique avec beaucoup de peine, en lui faisant esprer un
prompt rapprochement. Cependant l'animosit nationale semblait
rveille, et on craignait une rupture. Tous les hommes raisonnables
d'Angleterre la redoutaient, et cherchaient  la prvenir. On
dsesprait du succs de leurs efforts, car le Premier Consul ne
voulait cder  aucun prix les possessions de ses allis, qu'on
s'obstinait  lui demander.

Mais tandis qu'il dfendait si loyalement les colonies espagnoles, le
prince de la Paix, avec l'inconsquence d'un favori vain et lger,
faisait tenir  son matre la plus malheureuse conduite, et dgageait
le Premier Consul de tout devoir d'amiti envers l'Espagne.

[En marge: Le prince de la Paix, en abandonnant l'expdition de
Portugal  peine commence, fournit au Premier Consul la solution des
dernires difficults.]

On n'a point oubli que M. de Pinto, envoy de Portugal, tait arriv
au quartier espagnol, pour s'y soumettre aux volonts de la France et
de l'Espagne. Le prince de la Paix tait press de terminer une
campagne, dont les dbuts avaient t brillants et faciles, mais dont
la continuation pouvait prsenter des difficults, qui ne seraient
surmontables qu'avec le concours des Franais. S'il fallait, par
exemple, occuper Lisbonne ou Oporto, le secours de nos soldats tait
indispensable. L'entreprise, d'une simple affaire d'ostentation,
pourrait devenir une affaire srieuse, et demander un nouveau corps de
troupes franaises. Prvoyant mme ce besoin, le Premier Consul
faisait spontanment avancer dix mille hommes de plus, ce qui allait
porter le nombre total des Franais prsents en Espagne  vingt-cinq
mille. Or le prince de la Paix, qui avait appel nos soldats sans
rflexion, s'effrayait, sans rflexion, de leur arrive. Cependant ils
avaient observ une exacte discipline, et tmoign pour le clerg, les
glises, les crmonies du culte, un respect qui ne leur tait pas
ordinaire, et que le gnral Bonaparte pouvait seul obtenir de leur
part. Mais aujourd'hui qu'on les avait auprs de soi, on tait, en
Espagne, ridiculement pouvant de leur prsence. Il fallait ou ne pas
les faire venir, ou, les ayant appels, s'en servir pour atteindre le
but propos. Or, ce but ne pouvait consister  disperser quelques
bandes portugaises,  obtenir quelques millions de contributions, ou
mme  fermer aux vaisseaux anglais les ports du Portugal: il devait
consister videmment  s'emparer de gages prcieux, dont on pt se
servir pour arracher aux Anglais les restitutions qu'ils ne voulaient
pas faire. Pour cela, il fallait occuper certaines provinces du
Portugal, celle notamment dont Oporto tait la capitale. C'tait le
moyen le plus sr d'agir sur le cabinet britannique, en agissant sur
les gros marchands de la Cit, fort intresss dans le commerce
d'Oporto. La chose avait t ainsi convenue, entre les gouvernements
de Paris et de Madrid. Cependant, malgr tout ce qui avait t
stipul, le prince de la Paix imagina d'accepter les conditions du
Portugal, et de se contenter, pour l'Espagne de la place d'Olivena,
pour la France de quinze  vingt millions, et pour les deux puissances
allies, de la clture des ports du Portugal  tous les vaisseaux
anglais, soit de guerre, soit de commerce.  ces conditions, la
campagne qu'on venait de faire tait purile. Elle n'tait plus qu'un
passe-temps, invent pour distraire un favori rassasi de faveurs
royales, et cherchant la gloire militaire par des voies ridicules,
comme il convenait  sa coupable et folle lgret.

Le prince de la Paix fit valoir auprs de ses matres les sentiments
paternels faciles  mouvoir chez eux, mais il faut le dire, mus ou
trop tard, ou trop tt. Il fit craindre la prsence des Franais,
crainte, il faut le dire encore, bien tardive et bien chimrique, car
il ne pouvait gure entrer dans l'esprit de personne que quinze mille
Franais voulussent conqurir l'Espagne, ou mme y prolonger leur
sjour d'une manire inquitante. Tout cela supposait des projets, qui
n'existaient mme pas en germe dans la tte du Premier Consul, et qui
n'y sont entrs depuis, qu'aprs des vnements inous, que ni lui ni
personne ne prvoyait alors. Dans le moment, il ne voulait qu'une
chose, arracher  l'Angleterre une le de plus, et cette le tait
espagnole.

En acceptant les conditions proposes par la cour de Lisbonne, qui
consistaient uniquement  concder Olivena aux Espagnols, vingt
millions aux Franais, et l'exclusion du pavillon anglais des ports du
Portugal, on avait eu soin de prparer deux copies du trait, une que
devait signer l'Espagne, une autre que devait signer la France. Le
prince de la Paix revtit de sa signature celle qui tait destine 
sa cour, et qui fut date de Badajos, parce que tout se passait dans
cette ville. Il fit ensuite donner la ratification par le roi qui se
trouvait sur les lieux. Lucien signa de son ct la copie destine 
la France, et la fit partir pour l soumettre  la ratification de son
frre.

Le Premier Consul reut ces communications, au moment mme de la plus
grande chaleur des ngociations de Londres. L'irritation qu'il en
ressentit est facile  deviner. Quoiqu'il ft sensible aux affections
de famille, souvent jusqu' la faiblesse, il contenait son
irritabilit moins avec ses parents qu'avec toute autre personne, et
assurment on pouvait en cette occasion lui pardonner de s'y laisser
aller. Aussi le fit-il sans rserve, et se livra-t-il contre son frre
Lucien  un violent emportement.

Toutefois il esprait que le trait ne serait pas encore ratifi. Des
courriers extraordinaires furent envoys  Badajos, pour annoncer que
la France refusait sa ratification, et pour prvenir celle de
l'Espagne. Mais ces courriers trouvrent le trait ratifi par Charles
IV, et l'engagement devenu irrvocable. Lucien fut constern du rle
embarrassant, humiliant mme, qui lui tait rserv en Espagne, au
lieu du rle brillant qu'il avait espr y jouer. Il rpondit  la
colre de son frre par un accs de mauvaise humeur, accs assez
frquent chez lui, et envoya sa dmission au ministre des affaires
trangres. De son ct le prince de la Paix devint arrogant. Il se
permit un langage, qui tait ridicule et insens  l'gard d'un homme
tel que celui qui gouvernait alors la France. Il annona d'abord la
cessation de toute hostilit envers le Portugal, puis demanda la
retraite des Franais, et ajouta mme cette dclaration fort
imprudente, que, si de nouvelles troupes passaient la frontire des
Pyrnes, leur passage serait considr comme une violation de
territoire. Il rclama de plus la restitution de la flotte enferme 
Brest, et une prompte conclusion de la paix gnrale, pour faire
cesser le plus tt possible une alliance devenue onreuse  la cour de
Madrid[7]. Cette conduite tait aussi inconvenante que contraire aux
vritables intrts de l'Espagne. Il faut dire cependant que l'affreux
malheur qui venait de frapper deux vaisseaux espagnols, avait jet
quelque tristesse dans l'esprit de la nation, et avait contribu 
cette disposition chagrine, qui se manifestait d'une manire si
intempestive et si nuisible  la politique des deux cabinets.

         [Note 7: Note du 26 juillet.]

Le Premier Consul, parvenu au comble de l'irritation, fit rpondre
sur-le-champ que les Franais resteraient dans la Pninsule, jusqu'
la paix particulire de la France avec le Portugal; que si l'arme du
prince de la Paix faisait un seul pas pour se rapprocher des quinze
mille Franais qui taient  Salamanque, il considrerait cela comme
une dclaration de guerre, et que, si  un langage inconvenant on se
permettait d'ajouter un seul acte hostile, la dernire heure de la
monarchie espagnole aurait sonn[8]. Il enjoignit  Lucien de
retourner  Madrid, d'y dployer son caractre d'ambassadeur, et
d'attendre des ordres ultrieurs. C'en tait assez pour intimider et
contenir l'indigne courtisan, qui compromettait si lgrement les plus
grands intrts qu'il y et dans l'univers. Bientt, en effet, il
crivit les lettres les plus soumises, afin de rentrer en grce auprs
de l'homme dont il craignait l'influence et l'autorit personnelles
sur la cour d'Espagne.

         [Note 8: Le Premier Consul crivait des notes courtes et
         vives, destines  fournir la pense des instructions que ses
         ministres devaient transmettre aux ambassadeurs. Voici la
         note envoye au cabinet des affaires trangres, pour servir
          la rdaction de la dpche qu'on allait expdier  Madrid.
         M. de Talleyrand, parti pour les eaux, tait remplac par M.
         Caillard.

         _Au ministre des relations extrieures._

                                  21 messidor an IX (10 juillet 1801).

         Faites connatre, citoyen-ministre,  l'ambassadeur de la
         Rpublique  Madrid, qu'il doit se rendre  la cour, et y
         dployer le caractre ncessaire dans cette circonstance. Il
         fera connatre:

         Que j'ai lu le billet du gnral prince de la Paix; qu'il est
         si ridicule qu'il ne mrite pas une srieuse rponse; mais
         que si ce prince, achet par l'Angleterre, entranait le roi
         et la reine dans des mesures contraires  l'honneur et aux
         intrts de la Rpublique, la dernire heure de la monarchie
         espagnole aurait sonn;

         Que mon intention est que les troupes franaises restent en
         Espagne jusqu'au moment o la paix de la Rpublique sera
         faite avec le Portugal;

         Que le moindre mouvement des troupes espagnoles, ayant pour
         but de se rapprocher des troupes franaises, serait considr
         comme une dclaration de guerre;

         Que cependant je dsire faire ce qu'il est possible, pour
         concilier les intrts de la Rpublique, avec la conduite et
         les inclinations de Sa Majest catholique;

         Que, quelque chose qu'il puisse arriver, je ne consentirai
         jamais aux articles trois et six;

         Que je ne m'oppose point  ce que les ngociations
         recommencent entre l'ambassadeur de la Rpublique et M.
         Pinto, et qu'un protocole de ngociations soit tenu tous les
         jours;

         Que l'ambassadeur doit s'attacher  faire bien comprendre au
         prince de la Paix, et mme au roi et  la reine, que des
         paroles et des notes mme injurieuses, lorsqu'on est amis au
         point o nous le sommes, peuvent tre considres comme des
         querelles de famille, mais que la moindre action ou le
         moindre clat serait irrmdiable;

         Que quant au roi d'trurie, on lui a offert un ministre parce
         qu'il n'a personne autour de lui, et que pour gouverner les
         hommes il faut y entendre quelque chose; que cependant, sur
         ce qu'il a espr trouver  Parme des hommes capables de
         l'aider, je n'ai plus insist;

         Que relativement aux troupes franaises en Toscane, il
         fallait bien en laisser pendant deux ou trois mois, jusqu'
         ce que le roi d'trurie et lui-mme organis ses troupes;

         Que les affaires d'tat peuvent se traiter sans passion, et
         que, du reste, mon dsir de faire quelque chose d'agrable 
         la maison d'Espagne serait bien mal pay, si le roi souffrait
         que l'or corrupteur de l'Angleterre pt parvenir, au moment
         o nous touchons au port aprs tant d'angoisses et de
         fatigues,  dsunir nos deux grandes nations; que les
         consquences en seraient terribles et funestes;

         Que, dans ce moment-ci, moins de prcipitation  faire la
         paix avec le Portugal, aurait considrablement servi pour
         acclrer la paix avec l'Angleterre, etc., etc.

         Vous connaissez ce cabinet; vous direz donc dans votre
         dpche tout ce qui peut servir  gagner du temps, empcher
         des mesures prcipites, faire recommencer les ngociations,
         et en mme temps imposer, en leur mettant sous les yeux la
         gravit des circonstances et les consquences d'une dmarche
         inconsidre.

         Faites sentir  l'ambassadeur de la Rpublique, que si le
         Portugal consentait  laisser  l'Espagne la province
         d'Alentejo jusqu' la paix, cela pourrait tre un _mezzo
         termine_, puisque par l l'Espagne se trouverait excuter 
         la lettre le trait prliminaire.

         J'aime autant ne rien avoir que quinze millions en quinze
         mois.

         Expdiez le courrier que je vous envoie, directement 
         Madrid.

                                                      BONAPARTE.]

Cependant il fallait prendre un parti sur cette trange et
inconcevable conduite du cabinet de Madrid. M. de Talleyrand tait
absent alors pour raison de sant. Il se trouvait aux eaux. Le Premier
Consul lui communiqua toutes les pices, et en reut en rponse une
lettre fort sense, contenant son avis sur cette grave affaire.

Une guerre de notes, suivant M. de Talleyrand, ne mnerait  rien,
quelque succs de raison qu'on pt se promettre, en se fondant sur les
engagements pris, sur les promesses faites de part et d'autre. La
guerre contre l'Espagne, outre qu'elle loignait du but, qui tait la
pacification gnrale de l'Europe, outre qu'elle tait contraire  la
vritable politique de la France, devenait une chose risible dans
l'tat pitoyable de la monarchie espagnole, avec nos troupes au milieu
de ses provinces, avec ses escadres  Brest. Il y avait un moyen bien
plus naturel de la punir; c'tait de cder aux Anglais l'le espagnole
de la Trinit, seule et dernire difficult pour laquelle on retardait
la paix du monde. L'Espagne nous avait en effet dispenss de tout
devoir, de tout dvouement envers elle. Dans ce cas, ajoutait M. de
Talleyrand, il faut perdre du temps  Madrid et en gagner  Londres,
en acclrant la ngociation avec l'Angleterre, par la concession de
la Trinit[9].

         [Note 9: Nous citons cette curieuse lettre de M. de
         Talleyrand:

                                   20 messidor an IX (9 juillet 1801).

         GNRAL,

         Je viens de lire avec toute l'attention dont je suis capable
         les lettres d'Espagne. Si l'on veut faire une rponse de
         controverse, il nous est facile d'avoir raison, mme en nous
         en rapportant  la lettre des trois ou quatre traits que
         nous avons faits cette anne avec cette puissance; mais ce
         sont l des pages de factum. Il faut voir si ce ne serait pas
         le moment d'adopter un plan dfinitif de conduite avec ce
         triste alli.

         Je pars des donnes suivantes: L'Espagne a fait, pour me
         servir d'une de ses expressions, _avec hypocrisie_ la guerre
         contre le Portugal; elle veut dfinitivement faire la
         paix.--Le prince de la Paix est,  ce qu'on nous mande et 
         ce que je crois aisment, en pourparlers avec l'Angleterre;
         le Directoire le croyait achet par cette puissance.--Le roi
         et la reine dpendent du prince; il n'tait que favori, le
         voil pour eux tabli homme d'tat, et grand homme de
         guerre.--Lucien, est dans une position embarrassante dont il
         faut absolument le tirer.--Le prince emploie assez habilement
         dans ses notes cette phrase: _Le roi s'est dcid  faire la
         guerre  ses enfants._ Ce mot sera quelque chose pour
         l'opinion.--Une rupture avec l'Espagne est une menace risible
         quand nous avons ses vaisseaux  Brest, et que nos troupes
         sont dans le coeur du royaume.--Il me semble que voil notre
         position, tout entire avec l'Espagne: cela pos,
         qu'avons-nous  faire?

         Voil le moment o je m'aperois bien que depuis deux ans je
         ne suis plus accoutum  penser seul. Ne pas vous voir laisse
         mon imagination et mon esprit sans guide; aussi vais-je
         probablement crire de bien pauvres choses, mais ce n'est pas
         ma faute, je ne suis pas complet quand je suis loin de vous.

         Il me semble que l'Espagne, qui  toutes les paix a gn le
         cabinet de Versailles par ses normes prtentions, nous a
         extrmement dgags dans cette circonstance. Elle nous a
         elle-mme trac la conduite que nous avons  tenir: nous
         pouvons faire avec l'Angleterre ce qu'elle fait avec le
         Portugal; elle sacrifie les intrts de son alli, c'est
         mettre  notre disposition l'le de la Trinit dans les
         stipulations avec l'Angleterre. Si vous adoptiez cette
         opinion, il faudrait alors presser un peu la ngociation 
         Londres et s'en tenir  faire de la diplomatie ou plutt de
         l'ergoterie  Madrid, en restant toujours dans des
         discussions douces, dans des explications amicales, en
         rassurant sur le sort du roi de Toscane, en ne parlant que
         des intrts de l'alliance, etc., etc. En tout, perdre du
         temps  Madrid et prcipiter  Londres.

         Changer d'ambassadeur dans ces circonstances, ce serait
         donner de l'clat, et il faut l'viter si vous adoptez, comme
         je le propose, la temporisation. Pourquoi ne permettriez-vous
         pas  Lucien d'aller  Cadix voir les armements, de voyager
         dans les ports? Pendant cette course, les affaires avec
         l'Angleterre marcheraient; vous ne laisseriez pas
         l'Angleterre stipuler pour le Portugal, et il reviendrait 
         Madrid pour traiter dfinitivement de cette paix.

         Je crains bien, gnral, que vous ne trouviez que mon opinion
         ne se sente un peu des douches et des bains que je prends
         bien exactement. Dans dix-sept jours je vaudrai mieux. Je
         serai bien heureux de vous renouveler l'assurance de mon
         dvouement et de mon respect.

                                            Ch.-Maur. Talleyrand.]

[En marge: La Premier Consul, pour punir l'Espagne, abandonne la
Trinit.]

Cet avis tait fond en raison, et parut tel au Premier Consul.
Cependant, tenant  honneur de dfendre mme un alli devenu infidle,
il informa M. Otto de ses nouvelles dispositions relativement  la
Trinit, et se montra prt  la sacrifier, mais pas tout de suite,
seulement  la dernire extrmit, quand on ne pourrait pas faire
autrement,  moins d'amener une rupture. Il lui ordonna d'insister
encore pour faire accepter en change de la Trinit l'le franaise de
Tabago.

Malheureusement l'trange conduite du prince de la Paix avait beaucoup
affaibli notre ngociateur. Une nouvelle arrive depuis peu, celle de
la capitulation du gnral Belliard au Kaire, l'affaiblissait
davantage encore. Toutefois, la persistance du gnral Menou dans
Alexandrie maintenait un dernier doute favorable  nos prtentions.
C'tait  notre flottille de Boulogne que devait appartenir l'honneur
de terminer toutes les difficults de cette longue ngociation.

[En marge: La question dcide par deux combats de la flottille de
Boulogne.]

[En marge: Ligne d'embossage de notre flottille devant Boulogne.]

En Angleterre les esprits n'avaient cess de se proccuper des
prparatifs faits sur les ctes de la Manche. Pour les rassurer,
l'amiraut anglaise avait rappel Nelson de la Baltique, et lui avait
donn le commandement des forces navales places dans ces parages. Ces
forces se composaient de frgates, bricks, corvettes, btiments lgers
de toute dimension. L'esprit entreprenant du clbre marin anglais
faisait esprer qu'il aurait bientt dtruit, par quelque coup hardi,
la flottille franaise. Le 4 aot (16 thermidor), il se prsenta vers
la pointe du jour devant la plage de Boulogne, avec une trentaine de
petits btiments. Son pavillon tait arbor sur la frgate la
_Mduse_. Il prit position  1,900 toises de notre ligne, c'est--dire
hors de la porte de notre artillerie, et seulement  la porte des
gros mortiers. Son intention tait de bombarder notre flottille. Elle
avait pour commandant un brave marin, plein de gnie naturel et
d'ardeur pour la guerre, et appel, s'il avait vcu, aux plus belles
destines: c'tait l'amiral Latouche-Trville. Il exerait tous les
jours nos chaloupes canonnires, il accoutumait nos soldats et nos
marins  monter rapidement  bord des btiments,  en descendre de
mme,  manoeuvrer ensemble, avec clrit et prcision. Le 4, notre
flottille tait forme en trois divisions, sur une seule ligne
d'embossage parallle au rivage,  500 toises de la cte, et 
l'ancre. Elle se composait de gros bateaux canonniers, soutenus de
distance en distance par des bricks. Trois bataillons d'infanterie
taient embarqus sur ces btiments de toutes sortes, pour seconder la
bravoure de nos marins.

[En marge: Nelson bombarde notre flottille pendant seize heures sans
lui causer aucun dommage.]

Nelson rangea en avant de son escadrille une division de bombardes, et
commena le feu ds cinq heures du matin. Il esprait, en l'accablant
de ses bombes, dtruire notre flottille, ou l'obliger du moins 
rentrer dans le port. Il en fit donc jeter une quantit infinie, et
pendant toute la journe. Ces projectiles, lancs par de gros
mortiers, passaient pour la plupart au del de notre ligne, et
allaient tomber sur la grve. Nos soldats et nos matelots, immobiles
sous ce feu incessant, et du reste plus effrayant que meurtrier,
montraient un sang-froid, une gaiet rares. Malheureusement ils
n'avaient pas les moyens de riposter. Nos bombardes, construites  la
hte, ne pouvaient pas rsister  l'branlement des mortiers, et
tiraient  peine quelques coups mal dirigs. La poudre, prise dans les
vieux approvisionnements de nos arsenaux, tait sans force; elle
n'envoyait pas les projectiles  la distance ncessaire. Les quipages
franais demandaient qu'on se portt en avant, soit pour tre  la
porte du canon, soit afin de s'lancer  l'abordage. Mais nos bateaux
canonniers, lourdement construits, et sans l'exprience qu'on acquit
plus tard dans ce genre de construction, n'taient pas faciles 
manoeuvrer, sous le vent du nord-est qui soufflait en ce moment. Ils
auraient t pousss par le vent et le courant sur la ligne anglaise,
et obligs, pour revenir  la cte, de lui montrer le travers, ce qui
les aurait laisss sans feux, car leurs canons taient placs 
l'avant. Il fallut donc rester immobiles sous cette pluie de
projectiles, qui dura seize heures. Nos soldats de terre et de mer, la
supportant courageusement, regardaient en riant les bombes passer sur
leurs ttes. Le brave commandant, Latouche-Trville, tait au milieu
d'eux avec le colonel Savary, aide-de-camp du Premier Consul. On leur
jeta un millier de bombes, et, par une sorte de miracle, il n'y eut
personne de grivement bless. Deux de nos btiments furent couls,
sans qu'il prt un seul homme. Une canonnire, la _Mchante_,
commande par le capitaine Margoli, fut perce par le milieu. Ce brave
officier jeta son quipage sur d'autres bateaux, puis, gardant deux
marins avec lui, ramena sa canonnire faisant eau de toute part, et
l'choua sur le sable, avant qu'elle et le temps de couler  fond.

Les Anglais, malgr le dsavantage de notre position, et la mauvaise
qualit de notre poudre, avaient t plus maltraits que nous. Ils
avaient eu trois ou quatre hommes tus ou blesss par les clats de
nos bombes.

Nelson s'loigna trs-mortifi, promettant de se venger dans quelques
jours, et de revenir avec des moyens certains de destruction.

On s'attendait donc  tout moment  le voir reparatre, et l'amiral
franais se mettait en mesure de le bien recevoir. Il renfora sa
ligne, la pourvut de meilleures munitions, anima de son esprit ses
matelots et ses soldats, qui du reste se montraient pleins d'ardeur,
et tout fiers d'avoir brav les Anglais sur leur lment. Trois
bataillons d'lite, pris dans les 46e, 57e, et 108e demi-brigades,
avaient t placs sur la flottille, pour y servir comme dans la
journe du 4.

[En marge: Seconde attaque sur la flottille, le 16 aot, celle-ci 
l'abordage.]

Douze jours aprs, le 16 aot (28 thermidor), Nelson parut avec une
division navale, beaucoup plus considrable que la premire. Tout
annonait de sa part l'intention d'une attaque srieuse, et 
l'abordage. C'tait ce que dsiraient les Franais.

Nelson avait 35 voiles, beaucoup de chaloupes et deux mille hommes
d'lite. Vers la chute du jour, il avait rang ses chaloupes autour de
la _Mduse_, y avait distribu son monde, et donn ses instructions.
Ces chaloupes, montes par des soldats de la marine anglaise, devaient
pendant la nuit s'avancer  la rame, et enlever notre ligne 
l'abordage. Elles taient formes en quatre divisions. Une cinquime
division, compose de bombardes, devait se placer, non plus en face de
notre flottille, position qui avait procur peu de rsultats dans le
bombardement du 4 aot, mais sur le ct, de manire  pouvoir la
prendre d'enfilade.

Vers minuit, ces quatre divisions, commandes par quatre officiers
intrpides, les capitaines Sommerville, Parker, Cotgrave et Jones,
s'avancrent rapidement vers la cte de Boulogne. Une petite
embarcation franaise, monte par huit hommes seulement, avait t
laisse en sentinelle avance. Elle fut aborde et enveloppe, mais
elle se dfendit bravement avant de succomber, et le bruit de sa
mousqueterie servit  signaler la prsence de l'ennemi.

Les quatre divisions anglaises s'approchaient de toute la force de
leurs rames. Ds qu'elles eurent t aperues, on ouvrit sur elles un
feu nourri de mousqueterie et de mitraille. La premire division,
celle que commandait le capitaine Sommerville, entrane par le
mouvement de la mare vers l'est, fut contrarie dans sa marche, et
emporte bien au del de notre aile droite, qu'elle tait charge
d'attaquer. Les deux divisions du centre, conduites par les capitaines
Parker et Cotgrave, diriges directement sur le milieu de notre ligne
d'embossage, y arrivrent les premires, vers une heure du matin, et
l'attaqurent franchement. Celle qui se trouvait sous les ordres du
capitaine Parker, aprs avoir chang avec nos btiments une fusillade
fort vive, se jeta sur l'un des gros bricks, qu'on avait entremls
avec nos chaloupes pour les soutenir. C'tait l'_Etna_, que commandait
le capitaine Pevrieu. Six pniches l'entourrent afin de le prendre 
l'abordage. Les Anglais l'escaladrent hardiment, leurs officiers en
tte; mais ils furent reus par deux cents hommes d'infanterie, et
jets  la mer  coups de baonnette. Le brave Pevrieu, ayant
successivement affaire  deux matelots anglais, quoique bless d'un
coup de poignard et d'un coup de pique, les tua tous les deux. En peu
d'instants on eut culbut les assaillants, et on fit sur les pniches
un feu qui abattit le plus grand nombre des matelots employs  les
diriger. Nos chaloupes reurent tout aussi vaillamment les assaillants
qui les voulurent aborder, et s'en dfirent  coups de hache ou de
baonnette. Un peu plus loin, la division commande par le capitaine
Cotgrave aborda bravement la ligne des bateaux franais, mais sans
plus de rsultat. Une grosse chaloupe canonnire la _Surprise_,
entoure par quatre pniches, coula la premire de ces pniches, prit
la seconde, et mit les deux autres en fuite. Les soldats rivalisrent
avec les matelots dans ce genre de combat, qui allait parfaitement 
leur caractre vif et audacieux.

Pendant que la seconde et la troisime divisions anglaises taient
ainsi accueillies, la premire, qui aurait d aborder notre aile
droite, entrane  l'est par la mare, comme on vient de le voir,
n'avait pu arriver que trs-tard sur le lieu de l'action. Faisant
effort pour revenir de l'est  l'ouest, elle semblait menacer
l'extrmit de notre ligne d'embossage, et vouloir passer entre la
terre et nos btiments, suivant une manoeuvre fort ordinaire aux
Anglais. C'tait, au surplus, un effet de sa position plutt qu'un
calcul. Mais des dtachements de la 108e, posts sur le rivage, firent
sur elle un feu meurtrier. Les marins anglais, sans se laisser
rebuter, se jetrent sur la canonnire le _Volcan_, qui gardait
l'extrme droite de notre ligne. L'enseigne qui la commandait, nomm
Guroult, officier plein d'nergie, reut l'abordage  la tte de ses
matelots, et de quelques soldats d'infanterie. Il eut un combat
opinitre  soutenir. Tandis qu'il se dfendait sur le pont de sa
canonnire, les embarcations anglaises qui l'enveloppaient, essayrent
de couper les cbles pour emmener la canonnire elle-mme.
Heureusement l'une des attaches tait en fer, et put rsister  tous
les efforts qu'on fit pour la rompre. Le feu, parti des autres bateaux
franais et du rivage, obligea enfin les Anglais  lcher prise.
L'attaque sur ce point avait donc t aussi heureusement repousse que
sur les deux autres.

L'aurore commenait  poindre. La quatrime division ennemie, destine
 se porter vers notre gauche, et ayant  faire un grand mouvement
vers l'ouest, malgr la mare qui portait  l'est, n'tait point
arrive  temps. De leur ct, les bombardes de Nelson, grce  la
nuit, ne nous avaient pas fait grand mal. Les Anglais se voyaient
partout repousss; la mer tait couverte de leurs cadavres flottants,
et bon nombre de leurs embarcations taient coules ou prises. La
clart du jour, devenant  chaque instant plus vive, rendait leur
retraite ncessaire. Ils la firent vers quatre heures du matin. Le
soleil parut pour clairer leur fuite. Cette fois ce n'tait plus de
leur part une tentative infructueuse, c'tait une vritable dfaite.

Nos quipages taient tout joyeux; ils n'avaient pas perdu beaucoup de
monde, et les Anglais, au contraire, avaient fait des pertes assez
notables. Ce qui ajoutait encore  la satisfaction produite par cette
action brillante, c'tait d'avoir battu Nelson en personne, et
d'avoir rendu vaines toutes les menaces de destruction, qu'il avait
publiquement profres contre notre flottille.

L'effet contraire devait tre produit de l'autre ct du dtroit; et,
bien que ce combat  l'ancre ne prouvt pas encore ce qu'une semblable
flottille pourrait faire en mer, quand il faudrait porter cent mille
hommes, toutefois la confiance des Anglais dans le gnie entreprenant
de Nelson tait fort diminue, et le danger inconnu dont ils taient
menacs les proccupait bien davantage.

[En marge: Les deux combats de Boulogne et l'abandon de la Trinit,
amnent le terme de la ngociation.]

Mais les vicissitudes de cette grande ngociation touchaient  leur
terme. Dcid par la conduite du cabinet espagnol, le Premier Consul
avait enfin autoris M. Otto  concder la Trinit. Cette concession et
les deux combats de Boulogne devaient faire cesser les hsitations du
cabinet britannique. Il consentit donc aux bases proposes, sauf
quelques difficults de dtail restant encore  vaincre. Le cabinet
anglais voulait, en rendant Malte  l'ordre de Saint-Jean-de-Jrusalem,
stipuler que l'le serait place sous la protection d'une puissance
garante; car il ne comptait gure sur la force de l'ordre pour la
dfendre, quand mme on russirait  le constituer. On n'tait pas
d'accord avec nous sur la puissance garante. Le pape, la cour de Naples,
la Russie taient successivement mis en discussion et repousss. Enfin
la forme mme de la rdaction prsentait certains embarras. Comme
l'effet de ce trait sur l'opinion publique devait tre grand dans les
deux pays, on tenait, des deux cts,  l'apparence autant qu' la
ralit. L'Angleterre consentait bien  numrer, dans le trait, les
nombreuses possessions qu'elle restituait  la France et  ses allis,
mais elle voulait numrer aussi celles qui lui taient dfinitivement
acquises. Cette prtention tait juste, plus juste que celle du Premier
Consul, qui voulait que les objets restitus  la France,  la Hollande,
 l'Espagne, fussent numrs, et que le silence observ  l'gard des
autres ft pour l'Angleterre la seule manire d'en acqurir la
proprit.

 ces difficults peu graves au fond, s'enjoignaient d'accessoires,
relativement aux prisonniers, aux dettes, aux squestres, surtout aux
allis des deux parties contractantes, et au rle qu'on leur
assignerait dans le protocole. Cependant on tait press d'en finir,
et de mettre un terme aux anxits du monde. D'une part, le cabinet
anglais voulait avoir conclu avant la runion du Parlement, de
l'autre, le Premier Consul craignait  tout moment d'apprendre la
reddition d'Alexandrie, car la rsistance prolonge de cette place
laissait planer un doute utile  la ngociation. Impatient de grands
rsultats, il soupirait aprs le jour o il pourrait faire entendre 
la France le mot si nouveau, si magique, non pas de paix avec
l'Autriche, avec la Prusse, avec la Russie, mais de paix gnrale avec
le monde entier.

[En marge: Sept. 1801.]

[En marge: On convient de part et d'autre de signer la paix sous forme
de prliminaires.]

En consquence, on convint de consacrer immdiatement les grands
rsultats obtenus, et de remettre  une ngociation ultrieure les
difficults de forme et de dtail. Pour cela on imagina de rdiger
des prliminaires de paix, et, tout de suite aprs la signature de
ces prliminaires, de charger des plnipotentiaires de rdiger 
loisir un trait dfinitif. Toute difficult qui n'tait pas
fondamentale, et dont la solution entranait des lenteurs, devait tre
renvoye  ce trait dfinitif. Pour tre plus certain d'en finir
bientt, le Premier Consul voulut enfermer les ngociateurs dans un
dlai dtermin. On tait au milieu de septembre 1801 (fin de
fructidor an IX); il accorda jusqu'au 2 octobre (10 vendmiaire an X).
Aprs ce terme, il tait dcid, disait-il,  profiter des brumes de
l'automne, pour excuter ses projets contre les ctes d'Irlande et
d'Angleterre. Tout cela fut dit avec les gards dus  une nation
grande et fire, mais avec ce ton premptoire qui ne laisse aucun
doute.

Les deux ngociateurs, M. Otto et lord Hawkesbury, taient d'honntes
gens, et voulaient la paix. Ils la voulaient pour elle-mme, et aussi
par l'ambition bien naturelle et bien lgitime, de placer leur nom au
bas de l'un des plus grands traits de l'histoire du monde. Aussi
toutes facilits compatibles avec leurs instructions, furent par eux
apportes dans la rdaction des prliminaires.

Il fut convenu que l'Angleterre restituerait  la France et  ses
allis, c'est--dire  l'Espagne et  la Hollande, toutes les
conqutes maritimes qu'elle avait faites, _ l'exception des les de
Ceylan et de la Trinit, qui lui taient dfinitivement acquises_.

Telle avait t la forme admise pour concilier le juste amour-propre
des deux nations. En dfinitive, l'Angleterre gardait le continent de
l'Inde, qu'elle avait conquis sur les princes indiens; l'le de
Ceylan, enleve aux Hollandais, et appendice ncessaire de ce vaste
continent; enfin l'le de la Trinit, prise dans les Antilles sur les
Espagnols. Il y avait l de quoi satisfaire la plus grande ambition
nationale. Elle restituait le Cap, Demerari, Berbice, Essequibo,
Surinam, aux Hollandais; la Martinique, la Guadeloupe, aux Franais;
Minorque aux Espagnols, Malte  l'ordre de Saint-Jean-de-Jrusalem.
Quant  ce dernier point, la puissance garante devait tre dsigne
dans le trait dfinitif. L'Angleterre vacuait Porto-Ferraio, qui
revenait avec l'le d'Elbe aux Franais. En compensation, les Franais
devaient vacuer l'tat de Naples, c'est--dire le golfe de Tarente.

Enfin l'gypte tait abandonne par les troupes des deux nations, et
restitue  la Porte. Les tats de Portugal taient garantis.

[En marge: Rsultats de la guerre pour les deux nations.]

[En marge: Grandeur extraordinaire de la France.]

Si on veut considrer seulement les grands rsultats, que ces
restitutions tant dbattues de quelques les, ne diminuaient ni
n'augmentaient beaucoup, voici ce qui ressortait du trait. Dans cette
lutte de dix annes, l'Angleterre avait acquis l'empire des Indes,
sans que l'acquisition de l'gypte par la France en devnt le
contre-poids. Mais en retour la France avait chang la face du
continent  son profit; elle avait conquis la formidable ligne des
Alpes et du Rhin, loign  jamais l'Autriche de ses frontires, par
l'acquisition des Pays-Bas; arrach  cette puissance l'objet ternel
de sa convoitise, c'est--dire l'Italie, qui avait pass presque tout
entire sous la domination franaise. Elle avait, par le principe pos
des scularisations, affaibli considrablement la maison impriale en
Allemagne, au profit de la maison de Brandebourg. Elle avait fait
subir  la Russie de dsagrables checs, pour avoir voulu se mler
des affaires de l'Occident. Elle dominait la Suisse, la Hollande,
l'Espagne et l'Italie. Aucune puissance n'exerait dans le monde un
prestige gal au sien; et si l'Angleterre s'tait agrandie sur mer, la
France avait cependant ajout  l'tendue de ses rivages les ctes de
la Hollande, de la Flandre, de l'Espagne, de l'Italie, pays
compltement soumis  sa domination ou  son influence. C'taient l
de vastes moyens de puissance maritime.

Voil tout ce que consacrait l'Angleterre, en signant les
prliminaires de Londres, pour prix, il est vrai, du continent de
l'Inde. La France y pouvait consentir. Nos allis vigoureusement
dfendus recouvraient presque tout ce que la guerre leur avait fait
perdre. L'Espagne tait prive de la Trinit, par sa faute, mais elle
gagnait Olivena en Portugal, la Toscane en Italie. La Hollande
abandonnait Ceylan, mais elle recouvrait ses colonies de l'Inde, le
Cap, les Guyanes; elle tait dlivre du stathouder.

[En marge: Octob. 1801.]

[En marge: Signature donne le 1er octobre.]

Telles taient les consquences de cette paix si belle, la plus
glorieuse que la France ait jamais conclue. Il tait naturel que le
ngociateur franais ft impatient d'en finir. On tait arriv au 30
septembre, et on tait encore arrt par quelques difficults de
rdaction. On les leva toutes, et enfin, le 1er octobre au soir,
veille du jour fix comme terme fatal par le Premier Consul, M. Otto
eut la joie de placer sa signature au bas des prliminaires de paix,
joie profonde, sans gale, car jamais ngociateur n'avait eu le
bonheur d'assurer par sa signature tant de grandeurs  sa patrie!

On convint de laisser cette nouvelle secrte  Londres pendant
vingt-quatre heures, afin que le courrier de la lgation franaise pt
l'annoncer le premier au gouvernement. Cet heureux courrier partit le
1er octobre dans la nuit, et arriva le 3 (11 vendmiaire),  quatre
heures de l'aprs-midi  la Malmaison. Dans ce moment les trois
Consuls y tenaient conseil de gouvernement.  l'ouverture des dpches
la sensation fut vive; on abandonna le travail, on s'embrassa. Le
Premier Consul, qui mettait volontiers toute retenue de ct avec les
hommes de sa confiance, laissa percer les sentiments dont il tait
plein. Tant de rsultats obtenus en si peu de temps, l'ordre, la
victoire, la paix, rendus  la France par son gnie et un travail
opinitre, en deux annes, c'taient l des bienfaits dont il devait
tre assurment bien heureux, et bien fier! Dans ces panchements
d'une satisfaction commune, M. Cambacrs lui dit: Maintenant que nous
avons fait un trait de paix avec l'Angleterre, il faut faire un
trait de commerce, et tout sujet de division sera cart entre les
deux pays.--N'allons pas si vite, lui rpondit le Premier Consul avec
vivacit. La paix politique est faite, tant mieux, jouissons-en. Quant
 la paix commerciale, nous la ferons si nous pouvons. Mais je ne veux
 aucun prix sacrifier l'industrie franaise, je me souviens des
malheurs de 1786.--Il fallait que cette singulire et instinctive
passion pour les intrts de l'industrie franaise ft bien forte,
pour clater dans un tel moment. Mais le consul Cambacrs, avec sa
sagacit ordinaire, avait touch la difficult qui, plus tard, devait
brouiller de nouveau les deux peuples.

La nouvelle fut  l'instant envoye  Paris, pour y tre publie. Vers
la chute du jour, le canon retentissait dans les rues, et tout le
monde se demandait quel tait l'heureux vnement qui motivait ces
manifestations. On courait le savoir dans les lieux publics, o les
commissaires du gouvernement avaient ordre de faire connatre la
signature des prliminaires. Dans le moment, en effet, la conclusion
de la paix tait proclame sur tous les thtres, au milieu d'une
allgresse dont on n'avait pas eu depuis long-temps l'exemple. Cette
allgresse tait naturelle, car la paix avec l'Angleterre tait la
vritable paix gnrale, elle consolidait le repos du continent,
supprimait la cause des coalitions europennes, et ouvrait le monde 
l'essor de notre commerce et de notre industrie. Paris fut
soudainement illumin dans cette soire.

[En marge: Le colonel Lauriston charg de porter  Londres la
ratification du trait prliminaire de paix.]

Le Premier Consul donna immdiatement sa ratification au trait des
prliminaires, et chargea son aide-de-camp Lauriston de porter 
Londres cette ratification. Si le contentement tait vif et gnral
en France, il tait pouss en Angleterre jusqu'au dlire. La nouvelle,
d'abord cache par les ngociateurs, avait enfin transpir, et on
avait t oblig de l'annoncer au lord-maire de Londres, par un
message. Ce message fit d'autant plus d'effet, que, depuis quelques
heures, on rpandait le bruit de la rupture des ngociations.
Sur-le-champ le peuple se livra sans retenue  ces transports
violents, qui sont particuliers au caractre passionn de la nation
anglaise. Les voitures publiques partant de Londres portaient ces
mots, crits  la craie et en grosses lettres: PAIX AVEC LA FRANCE.
Partout on les arrtait, on les dtelait, on les tranait en triomphe.
On se figurait que tous les maux de la disette, de la chert, allaient
finir  la fois. On rvait des biens inconnus, immenses, impossibles.
Il y a des jours o les peuples, comme les individus, fatigus de se
har, prouvent le besoin d'une rconciliation, mme passagre, mme
trompeuse. Dans cet instant, malheureusement si court, le peuple
anglais croyait presque aimer la France; il adorait le hros, le sage
qui la gouvernait: il criait _Vive Bonaparte_, avec transport.

Telle est la joie humaine: elle n'est vive, elle n'est profonde, qu'
la condition d'ignorer l'avenir. Remercions la sagesse de Dieu d'avoir
ferm aux hommes le livre du destin! Combien tous les coeurs eussent
t glacs ce jour-l, si, le voile qui cachait l'avenir, venant 
tomber tout  coup, les Anglais et les Franais avaient pu voir devant
eux, quinze ans d'une haine atroce, d'une guerre acharne, le
continent et les mers inonds du sang des deux peuples! Et la France,
combien elle et t consterne, si, tandis qu'elle se croyait grande,
grande  jamais, elle et entrevu, dans une page de ce redoutable
livre du destin, les traits de 1815! Et ce hros, victorieux et sage,
qui la gouvernait, combien il et t surpris, pouvant, si, au
milieu de ses plus belles oeuvres, il avait pu apercevoir ses immenses
fautes; si, au milieu de sa prosprit la plus pure, il avait entrevu
sa chute effroyable, et son martyre! Oh! oui, la Providence, dans la
profondeur de ses desseins, a bien fait de ne dcouvrir que le prsent
 l'homme; c'est bien assez pour son faible coeur! Et nous,
aujourd'hui, qui savons tout, et ce qui se passait alors, et ce qui
s'est accompli depuis, tchons de nous rendre un moment l'ignorance de
ce temps, pour en comprendre, pour en partager les vives et profondes
motions.

[En marge: Transports du peuple anglais en recevant la nouvelle des
ratifications.]

Un lger doute restait encore  Londres, et troublait un peu la joie
anglaise, car les ratifications du Premier Consul n'taient pas
arrives, et on craignait quelque rsolution soudaine de ce caractre
si prompt, si fier, si exigeant pour sa nation. Ce doute tait
pnible; mais tout  coup on apprend  Londres qu'un propre
aide-de-camp du Premier Consul, un de ses compagnons d'armes, le
colonel Lauriston, est descendu  l'htel de M. Otto, et qu'il apporte
le trait ratifi. Dgage du dernier doute qui la contenait encore,
la joie n'a plus de bornes. On court chez M. Otto, on le trouve qui
montait en voiture avec le colonel Lauriston, pour se rendre chez lord
Hawkesbury, et faire l'change des ratifications. Le peuple dtelle
les chevaux, et trane ces deux Franais chez lord Hawkesbury.

[En marge: Le colonel Lauriston tran en triomphe par le peuple dans
les rues de Londres.]

De chez lord Hawkesbury les deux ngociateurs devaient se rendre chez
le premier ministre M. Addington, et ensuite  l'Amiraut, chez lord
Saint-Vincent. Le peuple s'obstine; on veut traner la voiture, d'un
ministre chez un autre. Enfin,  l'htel de l'Amiraut, la foule tait
devenue telle, la confusion si trange, que lord Saint-Vincent,
craignant quelque accident, se mit lui-mme  la tte du cortge, de
peur que la voiture ne ft renverse, et qu'un accident fcheux ne ft
la suite involontaire de cette joie convulsive. Plusieurs jours
s'coulrent en transports de ce genre, en tmoignages d'un
contentement extraordinaire.

[En marge: La nouvelle de la reddition d'Alexandrie arrive huit heures
aprs la signature du trait.]

Un fait digne de remarque, c'est que, quelques heures aprs la
signature des prliminaires, il arriva un courrier d'gypte, apportant
la nouvelle de la reddition d'Alexandrie, laquelle avait eu lieu le 30
aot 1801 (12 fructidor).--Ce courrier, dit lord Hawkesbury  M. Otto,
nous est arriv huit heures aprs la signature du trait: tant mieux!
s'il ft arriv plus tt, nous aurions t forcs par l'opinion
publique d'tre plus exigeants, et la ngociation et t probablement
rompue. La paix vaut mieux qu'une le de plus ou de moins.--Ce
ministre, honnte homme, avait raison. Mais c'est une preuve que la
rsistance d'Alexandrie avait t utile, et que, mme dans une cause
dsespre, la voix de l'honneur, qui conseille de rsister le plus
long-temps possible, est toujours bonne  couter.

[En marge: On convient de runir des plnipotentiaires dans la ville
d'Amiens pour conclure un trait dfinitif.]

[En marge: Choix de lord Cornwallis pour reprsenter l'Angleterre au
congrs d'Amiens.]

Il fut convenu que des plnipotentiaires se runiraient dans la ville
d'Amiens, point intermdiaire entre Londres et Paris, pour y rdiger
le trait dfinitif. Le cabinet britannique fit choix d'un vieux et
respectable militaire, qui s'tait honor en portant long-temps les
armes pour sa patrie, mais qui croyait le moment venu de mettre un
terme aux maux du monde, c'tait lord Cornwallis, l'un des personnages
les plus estims de la Grande-Bretagne. Lord Cornwallis avait command
les armes anglaises en Amrique et dans l'Inde. Il avait t
gouverneur-gnral du Bengale et vice-roi d'Irlande pendant la fin du
dernier sicle. Il fut convenu que lord Cornwallis se rendrait 
Paris, pour complimenter le Premier Consul, avant de se transporter
sur le lieu des ngociations.

[En marge: Choix de Joseph Bonaparte pour reprsenter la France.]

Le Premier Consul, de son ct, fit choix de son frre Joseph, qu'il
chrissait particulirement, et qui, par l'amnit de ses formes, la
douceur de son caractre, tait parfaitement propre au rle de
pacificateur, qui lui tait habituellement rserv. Joseph avait sign
la paix avec l'Amrique  Morfontaine, avec l'Autriche  Lunville; il
allait la signer avec l'Angleterre  Amiens. Le Premier Consul
faisait, ainsi cueillir par son frre les fruits qu'il avait cultivs
lui-mme de ses mains triomphantes. M. de Talleyrand, en voyant tout
l'honneur apparent de ces traits, dvolu  un personnage tranger aux
travaux de notre diplomatie, ne put se dfendre d'un mouvement de
dpit, mouvement passager, fortement contenu, saisi nanmoins par
l'oeil observateur et mchant des diplomates rsidant  Paris,
lesquels en remplirent plus d'une dpche. Mais l'habile ministre
savait qu'il ne fallait pas s'aliner la famille du Premier Consul, et
que d'ailleurs, si, aprs avoir fait la part du gnral Bonaparte, il
restait une portion de gloire  dcerner  quelqu'un dans ces belles
ngociations, le public europen ne la dcernerait qu'au ministre des
affaires trangres.

[En marge: Suite de traits signs coup sur coup avec toutes les
puissances de l'Europe.]

Les ngociations entames avec divers tats, et non conclues encore,
furent termines presque immdiatement. Le Premier Consul entendait
l'art de produire de grands effets sur l'imagination des hommes, parce
qu'il avait lui-mme beaucoup d'imagination. Il brusqua les
difficults avec toutes les cours, et voulut, coup sur coup, accabler
la France de satisfactions de tout genre, l'tourdir, l'enivrer, 
force de rsultats extraordinaires.

[En marge: Trait avec le Portugal.]

Il en finit avec le Portugal, et fit signer  Madrid, par son frre
Lucien, les conditions d'abord refuses de Badajos, sauf quelques
modifications peu importantes. On n'insista plus sur l'occupation de
l'une des provinces portugaises, car, les bases de la paix avec
l'Angleterre tant arrtes depuis l'abandon de la Trinit, il n'y
avait plus aucun intrt  retenir les gages dont on avait d'abord
voulu se munir. On convint d'une indemnit pour les frais de la
guerre, de quelques avantages commerciaux pour notre industrie, tels,
par exemple, que l'introduction immdiate de nos draps, et le
traitement de la nation la plus favorise,  l'gard de tous nos
produits. L'exclusion des vaisseaux anglais de guerre et de commerce
fut stipule formellement, jusqu' la conclusion de la paix.

[En marge: Traits avec la Porte, Alger et Tunis.]

L'vacuation de l'gypte terminait toutes les difficults avec la
Porte-Ottomane. M. de Talleyrand conclut  Paris, avec un ministre du
sultan, des prliminaires de paix, qui stipulaient la restitution de
l'gypte  la Porte, le rtablissement des anciens rapports de la
France avec elle, et la mise en vigueur de tous les traits antrieurs
de commerce, et de navigation.

Des conventions semblables furent faites avec les rgences de Tunis et
d'Alger.

[En marge: Trait avec la Bavire.]

Un trait fut sign avec la Bavire pour la replacer,  l'gard de la
Rpublique, dans les rapports d'alliance qui avaient exist autrefois
entre cette cour et la vieille monarchie franaise, lorsque celle-ci
protgeait toutes les puissances allemandes de second ordre, contre
l'ambition de la maison d'Autriche. C'tait un vritable
renouvellement des traits de Westphalie et de Teschen. La Bavire
faisait  la France l'abandon direct de tout ce qu'elle avait possd
jadis sur la rive gauche du Rhin. En retour, la France promettait
d'employer son influence, dans les ngociations dont les affaires
germaniques seraient bientt le sujet, pour procurer  la Bavire une
indemnit suffisante, et convenablement situe. La France, en outre,
lui garantissait l'intgrit de ses tats.

[En marge: Trait avec la Russie.]

Enfin, pour achever l'oeuvre de cette pacification gnrale, le trait
avec la Russie, qui rtablissait de droit une paix existant dj de
fait, fut sign aprs de longs dbats, entre M. de Markoff et M. de
Talleyrand. Le nouvel empereur avait montr, comme on l'a vu, moins
d'nergie dans sa rsistance aux prtentions maritimes de
l'Angleterre, mais aussi moins d'ostentation et d'exigence dans la
protection accorde aux petits tats allemands et italiens, qui
avaient fait partie de la coalition contre la France. Alexandre
n'avait jamais lev de difficults quant  l'gypte; mais, en tout
cas, elles taient toutes supprimes par les derniers vnements. Il
ne prtendait plus  la qualit de grand-matre des chevaliers de
Malte, ce qui rendait facile la reconstitution de l'ordre sur son
ancien pied, ainsi qu'on en tait convenu avec l'Angleterre. Il n'y
avait eu de diffrend srieux avec Alexandre, que sur Naples et sur le
Pimont. En persistant, en gagnant du temps, on avait vaincu les
principales difficults relativement  ces deux tats. L'vacuation de
la rade de Tarente venait d'tre promise aux Anglais. La Russie s'en
tenait pour satisfaite, et y voyait l'accomplissement d'une condition
essentielle  son honneur, l'intgrit des tats de Naples. Elle avait
cess de parler de l'le d'Elbe. Quant au Pimont, chaque jour ajout
au silence de l'Angleterre, pendant la ngociation de Londres, avait
enhardi le Premier Consul  ne pas rendre cette importante province
au roi de Sardaigne. La Russie invoquait les promesses qui lui avaient
t faites  ce sujet. Le Premier Consul rpondait, en disant qu'on
lui avait promis aussi de dfendre le vrai droit maritime dans toute
sa teneur, et qu'on en avait abandonn une partie  l'Angleterre. On
convint d'un article, par lequel on se promettait de s'occuper 
l'amiable, et de gr  gr, des intrts de S. M. le roi de Sardaigne,
et d'_y avoir les gards compatibles avec l'tat actuel des choses_.
C'tait se donner une grande libert relativement  ce prince, et
notamment celle de l'indemniser un jour, avec le duch de Parme ou de
Plaisance, comme le Premier Consul en avait alors la pense. La
conduite du roi de Sardaigne, son dvouement aux Anglais pendant la
dernire campagne d'gypte, avaient profondment irrit le chef du
gouvernement franais. Celui-ci, nanmoins, avait de meilleures
raisons que la colre: il tenait au Pimont comme  la plus belle des
provinces italiennes pour nous, car elle nous permettait de dboucher
toujours en Italie, et d'y avoir sans cesse une arme. Elle devenait
enfin pour la France ce que le Milanais avait t si long-temps pour
l'Autriche.

On avait t constamment d'accord avec la Russie sur les affaires
d'Allemagne; il n'y avait par consquent aucune difficult sur ce
dernier sujet.

On rdigea donc le trait d'aprs ces bases, de concert avec le
nouveau ngociateur, M. de Markoff, rcemment arriv de Ptersbourg.
On signa un premier trait patent, o il fut dit purement et
simplement, que la bonne intelligence tait rtablie entre les deux
gouvernements, et qu'ils ne souffriraient pas que les sujets migrs
de l'un ou de l'autre pays, entretinssent des menes coupables dans
leur ancienne patrie. Cet article avait trait aux Polonais d'une part,
aux Bourbons de l'autre.  ce trait patent fut jointe une convention
secrte, dans laquelle il tait dit, que, les deux empires s'tant
bien trouvs de leur intervention dans les affaires d'Allemagne, 
l'poque du trait de Teschen, ils runiraient de nouveau leur
influence, pour amener en Allemagne les arrangements territoriaux les
plus favorables au bon quilibre de l'Europe; que la France notamment
s'emploierait  procurer une indemnit avantageuse  l'lecteur de
Bavire, au grand-duc de Wurtemberg, au grand-duc de Baden (ce dernier
avait t ajout  la liste des protgs de la Russie,  cause de la
nouvelle impratrice, qui tait une princesse badoise); que les tats
de Naples seraient vacus  la paix maritime, et jouiraient de la
neutralit en cas de guerre, et enfin qu'on s'entendrait  l'amiable
sur les intrts du roi de Sardaigne, quand il y aurait lieu, _et de
la manire la plus compatible avec l'tat actuel des choses_.

Le Premier Consul envoya sur-le-champ son aide-de-camp Caulaincourt 
Ptersbourg, pour porter au jeune empereur une lettre adroite et
caressante, dans laquelle il se flicitait de la paix conclue,
l'informait avec une sorte de complaisance d'une multitude de dtails,
et paraissait dsormais vouloir conduire de moiti avec lui les
grandes affaires du monde. M. de Caulaincourt, en attendant l'envoi
d'un ambassadeur, devait remplacer Duroc, qui s'tait un peu trop ht
de revenir de Ptersbourg. Le Premier Consul avait envoy  ce dernier
une somme considrable, avec ordre d'assister au couronnement de
l'empereur, et d'y reprsenter la France avec clat. Duroc n'ayant pas
eu le temps de recevoir cette lettre, tait reparti. Une autre cause
l'y avait dcid. Alexandre lui avait fait adresser l'invitation
d'assister  son couronnement, mais M. de Panin ne lui avait pas
transmis cette invitation. Plus tard une explication ayant eu lieu 
ce sujet, l'empereur, bless de l'inexcution de ses ordres, enjoignit
 M. de Panin de se rendre dans ses terres, et le remplaa par M. de
Kotschoubey, l'un des membres de son conseil occulte. Le jeune
empereur commenait ainsi  se dbarrasser des hommes qui avaient
contribu  son avnement, et qui voulaient l'entraner dans leur
politique exclusivement anglaise. Tout faisait donc prsager de bonnes
relations avec la Russie. Les gards dlicats et flatteurs du Premier
Consul ne pouvaient que rendre ce rsultat plus certain.

[En marge: Nov. 1801.]

[En marge: Fte pour la paix gnrale.]

[En marge: Lord Cornwallis  Paris.]

Ces divers traits, qui compltaient la paix du monde, furent signs 
peu prs en mme temps que les prliminaires de Londres. La
satisfaction publique tait au comble, et il fut dcid qu'on
donnerait une grande fte, pour clbrer la paix gnrale. Elle fut
fixe au 18 brumaire. On ne pouvait mieux en choisir le jour, car
c'tait  la rvolution du 18 brumaire, qu'il fallait attribuer tant
de beaux rsultats. Lord Cornwallis dut y assister. Il arriva le 16
brumaire (7 novembre)  Paris avec un grand nombre de ses
compatriotes.  peine la signature des prliminaires avait-elle t
donne, que les demandes de passe-ports pour la France s'taient
multiplies chez M. Otto. On en avait envoy trois cents. Cela ne
suffit pas, il fallut en envoyer un nombre illimit. Les btiments
destins  venir chercher des denres franaises, et  nous apporter
des marchandises anglaises, mirent le mme empressement  obtenir des
sauf-conduits. Toutes ces demandes furent accordes avec la plus
parfaite bonne volont, et les relations se trouvrent rtablies
sur-le-champ avec une promptitude et une ardeur incroyables. Le 18
brumaire Paris tait dj rempli d'Anglais, impatients de voir cette
France si nouvelle, et devenue tout  coup si brillante, de voir
surtout l'homme qui dans ce moment faisait l'admiration de
l'Angleterre et du monde. L'illustre Fox tait du nombre des Anglais
impatients de visiter la France. Le jour de cette fte, qui fut belle
par la joie paisible et profonde de toutes les classes de citoyens, la
circulation des voitures tait interdite. On n'avait fait d'exception
que pour lord Cornwallis. La foule s'ouvrait avec empressement et
respect devant cet honorable reprsentant des armes anglaises, qui
venait faire la paix de sa nation avec la ntre. Il tait surpris de
trouver cette France si diffrente des tableaux hideux qu'en traaient
 Londres les migrs. Tous ses compatriotes partageaient le mme
sentiment, et l'exprimaient avec une nave admiration.

Tandis que cette fte avait lieu  Paris, un banquet superbe tait
donn  Londres dans la Cit, et on y portait, au milieu des
acclamations les plus vives, les toasts suivants:

Au roi de la Grande-Bretagne!

Au prince de Galles!

 la libert,  la prosprit des royaumes-unis de la Grande-Bretagne
et de l'Irlande!

AU PREMIER CONSUL BONAPARTE,  la libert, au bonheur de la RPUBLIQUE
FRANAISE.

Des acclamations bruyantes et unanimes accompagnrent ce dernier
toast.

La paix de la France tait faite avec toutes les puissances de la
terre. Il restait une seule paix  conclure, plus difficile peut-tre
que les prcdentes, car elle exigeait un tout autre gnie que celui
des batailles, et elle tait fort dsirable aussi, puisqu'elle devait
rtablir le repos dans les mes, l'union dans les familles. Cette paix
tait celle de la Rpublique avec l'glise. Le moment est donc venu de
raconter les ngociations laborieuses dont elle tait l'objet, avec le
reprsentant du Saint-Sige.


FIN DU ONZIME LIVRE.




LIVRE DOUZIME.

CONCORDAT.

     L'glise catholique pendant la Rvolution franaise. --
     Constitution civile du clerg dcrte par l'Assemble
     Constituante. -- Cette constitution avait voulu assimiler
     l'administration des cultes  celle du royaume, tablir un
     diocse par dpartement, faire lire les vques par les fidles,
     et les dispenser de l'institution canonique. -- Serment  cette
     constitution exig de la part du clerg. -- Refus de serment, et
     schisme. -- Diverses catgories de prtres, leur rle et leur
     influence. -- Inconvnients de cet tat de choses. -- Moyens
     qu'il fournit aux ennemis de la Rvolution, pour troubler l'tat
     et les familles. -- Divers systmes proposs pour porter remde
     au mal. -- Le systme de l'inaction. -- Le systme d'une glise
     franaise, dont le Premier Consul serait le chef. -- Le systme
     d'un fort encouragement au protestantisme. -- Opinions du Premier
     Consul sur les divers systmes proposs. -- Il forme le projet de
     rtablir la religion catholique, en appropriant sa discipline aux
     nouvelles institutions de la France. -- Il veut la dposition des
     vques anciens titulaires, une circonscription comprenant 60
     siges au lieu de 158, la cration d'un nouveau clerg compos de
     prtres respectables de toutes les sectes, l'attribution  l'tat
     de la police des cultes, un salaire aux prtres au lieu d'une
     dotation territoriale, enfin la conscration par l'glise de la
     vente des biens nationaux. -- Relations amicales du pape Pie VII
     avec le Premier Consul. -- Monsignor Spina, charg de ngocier 
     Paris, retarde la ngociation dans un intrt temporel du
     Saint-Sige. -- Dsir secret de recouvrer les Lgations. --
     Monsignor Spina sent enfin le besoin de se hter. -- Il s'abouche
     avec l'abb Bernier, charg de traiter pour la France. --
     Difficults du plan propos  la cour romaine. -- Le Premier
     Consul envoie son projet  Rome, et demande au Pape de
     s'expliquer. -- Trois cardinaux consults. -- Le Pape, aprs
     cette consultation, veut que la religion catholique soit dclare
     religion de l'tat, qu'on le dispense de dposer les anciens
     titulaires, et de consacrer autrement que par son silence la
     vente des biens d'glise, etc. -- Dbats avec M. de Cacault,
     ministre de France  Rome. -- Le Premier Consul, fatigu de ces
     lenteurs, ordonne  M. de Cacault de quitter Rome sous cinq
     jours, si le Concordat n'est pas adopt dans ce dlai. --
     Terreurs du Pape et du cardinal Consalvi. -- M. de Cacault
     suggre au cabinet pontifical l'ide d'envoyer  Paris le
     cardinal Consalvi. -- Dpart de celui-ci pour la France, et ses
     frayeurs. -- Son arrive  Paris. -- Accueil bienveillant du
     Premier Consul. -- Confrences avec l'abb Bernier. -- On
     s'entend sur le principe d'une religion d'tat. -- On dclare la
     religion catholique, religion de la majorit des Franais. --
     Toutes les autres conditions du Premier Consul, relativement  la
     dposition des anciens titulaires,  la nouvelle circonscription,
      la vente des biens d'glise, sont acceptes, sauf quelques
     changements de rdaction. -- Accord dfinitif sur tous les
     points. -- Efforts tents au dernier moment par les adversaires
     du rtablissement des cultes, afin d'empcher le Premier Consul
     de signer le Concordat. -- Il persiste. -- Signature donne le 15
     juillet 1801. -- Retour du cardinal Consalvi  Rome. --
     Satisfaction du Pape. -- Solennit des ratifications. -- Choix du
     cardinal Caprara, comme lgat _a latere_. -- Le Premier Consul
     aurait voulu clbrer le 18 brumaire la paix de l'glise, en mme
     temps que la paix avec toutes les puissances de l'Europe. -- La
     ncessit de s'adresser aux anciens titulaires, pour avoir leur
     dmission, entrane des retards. -- Demande de leur dmission
     adresse par le Pape  tous les anciens vques, constitutionnels
     ou non constitutionnels. -- Sage soumission des constitutionnels.
     -- Noble rsignation des membres de l'ancien clerg. --
     Admirables rponses. -- Il n'y a de rsistance que de la part des
     vques retirs  Londres. -- Tout est prt pour le
     rtablissement du culte en France, mais une vive opposition dans
     le sein du Tribunat fait natre de nouveaux dlais. -- Ncessit
     de vaincre cette opposition avant de passer outre.


[En marge: Mars 1801.]

[En marge: Ngociations avec le Saint-Sige.]

Le Premier Consul aurait voulu que le jour anniversaire du 18
brumaire, consacr  clbrer la rconciliation de la France avec
l'Europe, pt l'tre aussi  clbrer la rconciliation de la France
avec l'glise. Il avait fait les plus grands efforts pour que les
ngociations avec le Saint-Sige fussent termines en temps utile, et
que les crmonies religieuses vinssent se mler aux ftes populaires.
Mais il est encore moins facile de traiter avec les puissances
spirituelles qu'avec les puissances temporelles, car les batailles
gagnes n'y suffisent pas; et c'est l'honneur de la pense humaine de
ne pouvoir tre vaincue que par la force accompagne de la
persuasion.

C'est ce difficile travail de la persuasion jointe  la force, que le
vainqueur de Rivoli et de Marengo avait entrepris auprs de l'glise
romaine, pour la rconcilier avec la Rpublique franaise.

La Rvolution, comme nous l'avons dj dit bien des fois, avait
dpass le but en beaucoup de choses. La ramener en arrire, quant 
ces choses seulement, et pas plus en de qu'au del du but, tait une
raction lgitime, salutaire, que le Premier Consul avait entreprise,
et qu'alors il rendait admirable, par la sagesse et l'habilet des
moyens qu'il y employait.

La religion tait videmment une des choses  l'gard desquelles la
Rvolution avait dpass toutes les bornes justes et raisonnables.
Nulle part il n'y avait autant  rparer.

[En marge: tat du clerg pendant la Rvolution.]

[En marge: Constitution civile du clerg.]

[En marge: Ce que c'tait que le serment.]

[En marge: Schisme et perscution sous la Lgislative et la
Convention.]

Il avait exist sous l'ancienne monarchie un clerg puissant, en
possession d'une grande partie du sol, ne supportant aucune des
charges publiques, faisant seulement quand il lui plaisait des dons
volontaires au trsor royal, constitu en pouvoir politique, et
formant l'un des trois ordres qui, dans les tats-Gnraux,
exprimaient les volonts nationales. La Rvolution avait emport le
clerg avec sa fortune, son influence et ses privilges; elle l'avait
emport avec la noblesse, les parlements, et le trne lui-mme. Il
tait impossible qu'elle ft autrement. Un clerg propritaire, et
constitu en pouvoir politique, pouvait convenir dans la socit du
moyen ge, tre utile alors  la civilisation, mais il tait
inadmissible au dix-huitime sicle. L'Assemble Constituante avait
bien fait de l'abolir, et de mettre  la place un clerg vou
uniquement aux fonctions du culte, tranger aux dlibrations de
l'tat, salari au lieu d'tre propritaire. Mais c'tait exiger
beaucoup du Saint-Sige, que de lui demander l'approbation de tels
changements. Si on voulait russir, il fallait s'en tenir l, et ne
pas lui fournir un prtexte lgitime de dire, qu'on attaquait la
religion elle-mme, dans ce qu'elle avait d'immuable et de sacr.
L'Assemble Constituante, pousse par ce got de rgularit, si
naturel  l'esprit des rformateurs, assimila, sans hsiter,
l'administration de l'glise  celle de l'tat. Il y avait des
diocses trop vastes, d'autres trop restreints; elle voulut que la
circonscription ecclsiastique ft la mme que la circonscription
administrative, et cra un diocse par dpartement. Rendant lectives
toutes les fonctions civiles et judiciaires, elle voulut rendre
lectives aussi les fonctions ecclsiastiques. Cette disposition lui
paraissait d'ailleurs un retour aux temps de la primitive glise, o
les vques taient lus par les fidles. Elle supprima du mme coup
l'institution canonique, c'est--dire la confirmation des vques par
le Pape; et de toutes ces dispositions, elle composa ce qu'on a nomm
la Constitution civile du clerg. Les hommes qui agissaient de la
sorte taient anims d'intentions fort pieuses. C'taient des croyants
vritables, des jansnistes fervents, mais des esprits troits,
entts de disputes thologiques, esprits, par consquent, fort
dangereux dans les affaires humaines. Pour complter la faute, ils
exigrent du clerg franais, qu'il prtt serment  la Constitution
civile. C'tait faire natre un cas de conscience pour les prtres
sincres, et un prtexte pour les prtres malveillants: c'tait, en un
mot, prparer un schisme. Rome, dj blesse des malheurs du trne,
fut bientt irrite des malheurs de l'autel. Elle interdit le serment.
Une partie du clerg, fidle  sa voix, refusa de le prter; une autre
partie y consentit, et forma, sous le titre de clerg _asserment_, ou
constitutionnel, le clerg reconnu par l'tat, et seul admis  exercer
les fonctions du culte. On ne proscrivit pas encore les prtres; on se
contenta d'interdire l'exercice du sacerdoce aux uns, et d'en investir
les autres. Mais les prtres mis  l'cart furent gnralement
prfrs par les fidles, parce que la conscience religieuse est
susceptible, prompte  s'alarmer, dfiante surtout du pouvoir. Elle se
tournait vers les ecclsiastiques qui passaient pour orthodoxes, et
qui semblaient perscuts. Elle s'loignait par instinct de ceux dont
l'orthodoxie tait conteste, et qui avaient pour eux l'appui du
gouvernement. Il y eut donc alors un culte public et un culte
clandestin, celui-ci plus suivi que celui-l. Les passions ennemies de
la Rvolution se ligurent avec la religion offense, et la
prcipitrent dans les fautes de l'esprit de faction. D'un schisme on
en vint bientt, dans les campagnes de la Vende,  une guerre civile
effroyable. La Rvolution ne resta pas en arrire, et de la simple
privation des fonctions ecclsiastiques, elle arriva en peu de temps 
la perscution. Elle proscrivit les prtres et les dporta. Puis vint
l'abolition de tous les cultes, et la proclamation de l'tre suprme.
Alors, prtres soumis ou insoumis aux lois, _asserments_ ou
_non-asserments_, furent traits  l'gal les uns des autres, et
envoys tous  ce mme chafaud, o royalistes, constituants,
girondins, montagnards, allaient mourir ensemble.

[En marge: tat des cultes sous le Directoire.]

Sous le Directoire, la proscription sanglante cessa. Un rgime
variable, inclinant tantt  l'indiffrence, tantt  la rigueur,
maintint encore l'glise proscrite dans un tat d'anxit. Le Premier
Consul, par sa puissance, et par l'vidence de ses intentions
rparatrices, rassurant tous ceux qui avaient souffert,  quelque
titre que ce ft, fit sortir de leurs retraites caches, ou revenir de
l'exil, les ministres du culte. Mais, en les attirant  la lumire, il
rendit le schisme plus sensible, plus choquant peut-tre. Pour
supprimer la difficult du serment, il cessa de l'exiger, et mit  la
place une simple promesse de soumission aux lois. Cette promesse, qui
ne pouvait alarmer la conscience des prtres, avait facilit leur
retour, mais avait ajout, en quelque sorte, de nouvelles divisions 
celles qui existaient dj, en crant dans le sein du clerg une
catgorie de plus.

[En marge: Diffrentes classes de prtres, par suite du schisme.]

Il y avait les prtres constitutionnels ou _asserments_, lgalement
investis des fonctions sacerdotales, et jouissant de l'usage des
difices religieux, qui leur avaient t rendus en vertu d'un arrt
des Consuls. Il y avait les prtres _non-asserments_, n'ayant jamais
voulu prter aucun serment, qui aprs avoir vcu dans l'exil, dans les
prisons, venaient de reparatre en masse ds les premiers jours du
Consulat, mais qui officiaient dans des maisons particulires, et
dclaraient mauvais le culte public, pratiqu dans les glises. Enfin,
ces prtres _non-asserments_ se divisaient en prtres qui n'avaient
pas fait la _promesse_, et en prtres qui s'taient rsigns  la
faire. Ces derniers n'taient pas compltement approuvs des
orthodoxes. On s'tait adress  Rome, qui, mnageant le Premier
Consul, avait refus de s'expliquer. Mais le cardinal Maury, retir
dans les tats du Saint-Sige, o il tait devenu vque de
Montefiascone, intermdiaire auprs du Pape du parti royaliste, et ne
voulant pas, du moins alors, favoriser la soumission des prtres au
nouveau gouvernement, avait interprt le silence de Rome, et fait
parvenir en France, au sujet de la _promesse_, des lettres
improbatives, qui jetaient un nouveau trouble dans les consciences.

[En marge:  qui obissaient les asserments et les non-asserments.]

Tous ces prtres, ainsi diviss, avaient chacun leur hirarchie. Les
prtres constitutionnels obissaient aux vques, lus sous le rgime
de la Constitution civile. Parmi ces vques, il y en avait de morts,
les uns naturellement, les autres violemment. Ceux qui taient morts
avaient t remplacs par des vques, qui, n'ayant pas t
rgulirement lus, au milieu de la proscription qui frappait
galement tous les cultes, avaient usurp leurs pouvoirs, ou s'taient
fait lire par des chapitres clandestins, espces de coteries
religieuses sans aucune autorit, ni lgale ni morale. Ainsi les
pouvoirs des vques constitutionnels eux-mmes, du point de vue de la
Constitution civile, taient chez quelques-uns d'entre eux contests,
et frapps de discrdit. Il y avait dans ce clerg un certain nombre
de sujets respectables; mais, en gnral, ils avaient perdu la
confiance des fidles, parce qu'on les savait en dsaccord avec Rome,
et parce qu'ils avaient, en se mlant aux disputes religieuses et
politiques du temps, perdu la dignit du sacerdoce. Plusieurs, en
effet, taient des clubistes violents, et sans moeurs. Les meilleurs
taient des prtres sincres, que la fureur du jansnisme avait jets
dans le schisme.

Le clerg prtendu orthodoxe avait aussi ses vques, exerant une
autorit moins publique, mais plus relle, et fort dangereuse. Les
vques _non-asserments_ avaient presque tous migr. Il y en avait
en Italie, en Espagne, en Allemagne, surtout en Angleterre, o ils
taient attirs par les subsides du gouvernement britannique.
Correspondant avec leur diocse, par le moyen de grands-vicaires
choisis par eux et approuvs par Rome, ils gouvernaient leur glise du
sein de l'exil, sous l'inspiration des passions que l'exil fait
natre, souvent mme au profit des ennemis de la France. Ceux qui
taient morts, et le nombre en tait grand depuis dix annes, ceux-l
taient partout remplacs par des administrateurs cachs, revtus des
pouvoirs de la cour de Rome. De manire que l'une des prcautions les
plus sages, les plus anciennes de l'glise gallicane, celle de faire
administrer les siges vacants par les chapitres, et non par les
agents du Saint-Sige, tait compltement abandonne. L'glise
franaise avait ainsi perdu son indpendance, car elle tait
directement gouverne par Rome, quand elle cessait de l'tre par des
vques complices de l'migration. Avec encore un peu de temps, les
vques migrs devant tre presque tous morts, l'glise entire de
France et t place sous l'autorit ultramontaine.

Il y a des hommes que cet aspect moral d'une socit dchire par
mille sectes, touche peu; ils veulent que le gouvernement ddaigne
comme lui tant trangres, ou respecte comme sacres pour lui, ces
divergences religieuses. Cependant il y a quelque chose qui ne permet
pas cette superbe indiffrence, c'est le trouble profond de la
socit, surtout quand ce trouble est toujours prt  se changer en
dsordre matriel.

[En marge: Influence du clerg hostile au gouvernement.]

Ces clergs divers s'efforaient d'attirer  eux les consciences. Le
clerg constitutionnel avait peu de pouvoir; il tait seulement un
sujet de rcriminations pour les Jacobins, qui avaient l'habitude de
dire que la Rvolution tait partout sacrifie, notamment dans la
personne des seuls prtres qui se fussent attachs  sa cause;  quoi
le gouvernement ne pouvait videmment rien, car il ne dpendait pas de
lui de disposer des fidles, en faveur d'un clerg ou d'un autre. Mais
le clerg rput orthodoxe agissait sur les esprits dans un sens
entirement contraire  l'ordre tabli. Il cherchait  tenir loigns
du gouvernement, tous ceux que la fatigue des dissensions civiles
tendait  ramener au Premier Consul. S'il et t possible de
rveiller les passions de la Vende, il l'et fait. Il y entretenait
encore de sourdes dfiances, et une sorte de mcontentement. Il
troublait le Midi, moins soumis que la Vende, et dans les montagnes
du centre de la France, runissait tumultueusement la population
autour des curs orthodoxes. Partout ce clerg inquitait les
consciences, agitait les familles, en persuadant  tous ceux qui
avaient t ou baptiss, ou maris de la main des _asserments_,
qu'ils n'taient pas dans le sein de la vritable communion
catholique, et qu'ils devaient de nouveau se faire baptiser ou marier,
s'ils voulaient devenir de vrais chrtiens, ou sortir du concubinage.
Ainsi l'tat des familles, non pas du point de vue lgal, mais du
point de vue religieux, tait mis en question. Il existait plus de dix
mille prtres maris, qui, entrans par le vertige du temps, ou
pousss mme par la terreur, avaient cherch dans le mariage, les uns
la satisfaction de passions qu'ils n'avaient pas su contenir, les
autres une abjuration qui les sauvt de l'chafaud. Ils taient poux,
pres de familles nombreuses, et fltris par le prjug public, tant
qu'on ne leur procurait pas le pardon de l'glise.

Les acqureurs de biens nationaux, ceux de tous les citoyens que le
gouvernement avait le plus d'intrt  protger, vivaient aussi dans
un tat de trouble et d'oppression. Ils taient assigs au lit de
mort de suggestions perfides, et menacs d'une damnation ternelle,
s'ils ne consentaient  des arrangements spoliateurs. La confession
devenait ainsi une arme puissante dont se servaient les migrs, pour
porter atteinte  la proprit, au crdit public, en un mot  l'un des
principes les plus essentiels de la Rvolution, l'inviolabilit des
ventes nationales. La police de l'tat, et les lois, taient galement
impuissantes contre les maux de ce genre.

Tous ces dsordres n'taient pas de ceux qu'un gouvernement doit
regarder avec indiffrence. Quand les sectes religieuses n'ont d'autre
consquence que de pulluler sur un vaste sol comme celui de
l'Amrique, que de se succder  l'infini, en ne laissant aprs elles
que le souvenir passager d'inventions ridicules, ou de pratiques
indcentes, on conoit, jusqu' un certain point, que l'tat demeure
indiffrent et inactif. La socit prsente un triste aspect moral,
mais l'ordre public n'est pas srieusement troubl. Il n'en tait pas
ainsi, au milieu de la vieille socit franaise en 1801. On ne
pouvait pas, sans un immense pril, livrer aux factions ennemies le
gouvernement des mes. On ne pouvait pas laisser dans leurs mains les
torches de la guerre civile, avec facult de les secouer quand elles
voudraient, sur la Vende, sur la Bretagne, sur les Cvennes. On ne
pouvait pas leur permettre de troubler le repos des familles,
d'assiger le lit des mourants pour extorquer des stipulations
iniques, de mettre en doute le crdit de l'tat, d'branler enfin
toute une classe de proprits, celles mmes que la Rvolution avait
promis de rendre  jamais inviolables.

La manire de penser du Premier Consul sur la constitution des
socits, tait trop juste et trop profonde, pour qu'il pt voir d'un
oeil indiffrent les dsordres religieux de la France  cette poque;
et il avait d'ailleurs, pour y porter la main, des motifs plus levs
encore que ceux que nous venons d'indiquer, s'il y en a de plus levs
que l'ordre public et le repos des familles.

[En marge: Besoin d'une religion chez tous les peuples.]

Il faut une croyance religieuse, il faut un culte  toute association
humaine. L'homme, jet au milieu de cet univers, sans savoir d'o il
vient, o il va, pourquoi il souffre, pourquoi mme il existe, quelle
rcompense ou quelle peine recevront les longues agitations de sa vie;
assig des contradictions de ses semblables, qui lui disent, les uns
qu'il y a un Dieu, auteur profond et consquent de toutes choses, les
autres qu'il n'y en a pas; ceux-ci, qu'il y a un bien, un mal, qui
doivent servir de rgle  sa conduite; ceux-l, qu'il n'y a ni bien ni
mal, que ce sont l les inventions intresses des grands de la terre:
l'homme, au milieu de ces contradictions, prouve le besoin imprieux,
irrsistible, de se faire sur tous ces objets une croyance arrte.
Vraie ou fausse, sublime ou ridicule, il s'en fait une. Partout, en
tout temps, en tout pays, dans l'antiquit comme dans les temps
modernes, dans les pays civiliss comme dans les pays sauvages, on le
trouve au pied des autels, les uns vnrables, les autres ignobles ou
sanguinaires. Quand une croyance tablie ne rgne pas, mille sectes,
acharnes  la dispute comme en Amrique, mille superstitions
honteuses comme en Chine, agitent, ou dgradent l'esprit humain. Ou
bien, si, comme en France en quatre-vingt-treize, une commotion
passagre a emport l'antique religion du pays, l'homme,  l'instant
mme o il avait fait voeu de ne plus rien croire, se dment aprs
quelques jours, et le culte insens de la desse Raison, inaugur au
ct de l'chafaud, vient prouver que ce voeu tait aussi vain qu'il
tait impie.

 en juger donc par sa conduite ordinaire et constante, l'homme a
besoin d'une croyance religieuse. Ds lors que peut-on souhaiter de
mieux  une socit civilise, qu'une religion nationale, fonde sur
les vrais sentiments du coeur humain, conforme aux rgles d'une morale
pure, consacre par le temps, et qui, sans intolrance et sans
perscution, runisse, sinon l'universalit, au moins la grande
majorit des citoyens, au pied d'un autel antique et respect?

Une telle croyance, on ne saurait l'inventer, quand elle n'existe pas
depuis des sicles. Les philosophes, mme les plus sublimes, peuvent
crer une philosophie, agiter par leur science le sicle qu'ils
honorent: ils font penser, ils ne font pas croire. Un guerrier couvert
de gloire peut fonder un empire, il ne saurait fonder une religion.
Que dans les temps anciens, des sages, des hros, s'attribuant des
relations avec le ciel, aient pu soumettre l'esprit des peuples, et
lui imposer une croyance, cela s'est vu. Mais, dans les temps
modernes, le crateur d'une religion serait tenu pour un imposteur;
et, entour de terreur comme Robespierre, ou de gloire comme le jeune
Bonaparte, il aboutirait uniquement au ridicule.

On n'avait rien  inventer en 1800. Cette croyance pure, morale,
antique, existait: c'tait la vieille religion du Christ, ouvrage de
Dieu suivant les uns, ouvrage des hommes suivant les autres, mais
suivant tous, oeuvre profonde d'un rformateur sublime; rformateur
comment pendant dix-huit sicles par les conciles, vastes assembles
des esprits minents de chaque poque, occupes  discuter, sous le
titre d'hrsies, tous les systmes de philosophie, adoptant
successivement sur chacun des grands problmes de la destine de
l'homme les opinions les plus plausibles, les plus sociales, les
adoptant pour ainsi dire  la majorit du genre humain, arrivant enfin
 produire ce corps de doctrine invariable, souvent attaqu, toujours
triomphant, qu'on appelle UNIT CATHOLIQUE, et au pied duquel sont
venus se soumettre les plus beaux gnies! Elle existait, cette
religion, qui avait rang sous son empire tous les peuples civiliss,
form leurs moeurs, inspir leurs chants, fourni le sujet de leurs
posies, de leurs tableaux, de leurs statues, empreint sa trace dans
tous leurs souvenirs nationaux, marqu de son signe leurs drapeaux,
tour  tour vaincus ou victorieux! Elle avait disparu un moment dans
une grande tempte de l'esprit humain; mais, la tempte passe, le
besoin de croire revenu, elle s'tait retrouve au fond des mes,
comme la croyance naturelle et indispensable de la France et de
l'Europe.

[En marge: Motifs qui portent le Premier Consul  rtablir le culte
catholique.]

Quoi de plus indiqu, de plus ncessaire en 1800, que de relever cet
autel de saint Louis, de Charlemagne et de Clovis, un instant
renvers? Le gnral Bonaparte, qui et t ridicule s'il avait voulu
se faire prophte ou rvlateur, tait dans le vrai rle que lui
assignait la Providence, en relevant de ses mains victorieuses cet
autel vnrable, en y ramenant par son exemple les populations quelque
temps gares. Et il ne fallait pas moins que sa gloire pour une telle
oeuvre! De grands gnies, non pas seulement parmi les philosophes,
mais parmi les rois, Voltaire et Frdric, avaient dvers le mpris
sur la religion catholique, et donn le signal des railleries pendant
cinquante annes. Le gnral Bonaparte, qui avait autant d'esprit que
Voltaire, plus de gloire que Frdric, pouvait seul, par son exemple
et ses respects, faire tomber les railleries du dernier sicle.

Sur ce sujet, il ne s'tait pas lev le moindre doute dans sa pense.
Ce double motif de rtablir l'ordre dans l'tat et la famille, et de
satisfaire au besoin moral des mes, lui avait inspir la ferme
rsolution de remettre la religion catholique sur son ancien pied,
sauf les attributions politiques, qu'il regardait comme incompatibles
avec l'tat prsent de la socit franaise.

Est-il besoin, avec des motifs tels que ceux qui le dirigeaient, de
rechercher s'il agissait par une inspiration de la foi religieuse, ou
bien par politique et par ambition? Il agissait par sagesse,
c'est--dire par suite d'une profonde connaissance de la nature
humaine, cela suffit. Le reste est un mystre, que la curiosit,
toujours naturelle quand il s'agit d'un grand homme, peut chercher 
pntrer, mais qui importe peu. Il faut dire cependant,  cet gard,
que la constitution morale du gnral Bonaparte le portait aux ides
religieuses. Une intelligence suprieure est saisie,  proportion de
sa supriorit mme, des beauts de la cration. C'est l'intelligence
qui dcouvre l'intelligence dans l'univers, et un grand esprit est
plus capable qu'un petit de voir Dieu  travers ses oeuvres. Le
gnral Bonaparte controversait volontiers sur les questions
philosophiques et religieuses, avec Monge, Lagrange, Laplace, savants
qu'il honorait et qu'il aimait, et les embarrassait souvent, dans leur
incrdulit, par la nettet, la vigueur originale de ses arguments. 
cela il faut ajouter encore, que, nourri dans un pays inculte et
religieux, sous les yeux d'une mre pieuse, la vue du vieil autel
catholique veillait chez lui les souvenirs de l'enfance, toujours si
puissants sur une imagination sensible et grande. Quant  l'ambition,
que certains dtracteurs ont voulu donner comme unique motif de sa
conduite en cette circonstance, il n'en avait pas d'autre alors que de
faire le bien, en toutes choses; et sans doute, s'il voyait, comme
rcompense de ce bien accompli, une augmentation de pouvoir, il faut
le lui pardonner. C'est la plus noble, la plus lgitime ambition, que
celle qui cherche  fonder son empire sur la satisfaction des vrais
besoins des peuples.

[En marge: Difficults attaches au rtablissement du culte catholique
en 1801.]

La tche qu'il s'tait propose, facile en apparence, puisqu'il
s'agissait de satisfaire  un besoin public trs-rel, tait cependant
fort pineuse. Les hommes qui l'entouraient, presque sans exception,
taient peu disposs au rtablissement de l'ancien culte; et ces
hommes, magistrats, guerriers, littrateurs ou savants, taient les
auteurs de la Rvolution franaise, les vrais, les uniques dfenseurs
de cette Rvolution alors dcrie, ceux avec lesquels il fallait la
terminer, en rparant ses fautes, en consacrant dfinitivement ses
rsultats raisonnables et lgitimes. Le Premier Consul avait donc 
contrarier vivement ses collaborateurs, ses soutiens, ses amis. Ces
hommes, pris dans les rangs des rvolutionnaires modrs, n'avaient
pas, avec Robespierre et Saint-Just, vers le sang humain, et il leur
tait facile de dsavouer les grands excs de la Rvolution; mais ils
avaient partag les erreurs de l'Assemble Constituante, rpt en
souriant les plaisanteries de Voltaire, et il n'tait pas facile de
leur faire avouer qu'ils avaient long-temps mconnu les plus hautes
vrits de l'ordre social. Des savants comme Laplace, Lagrange, et
surtout Monge, disaient au Premier Consul qu'il allait abaisser devant
Rome la dignit de son gouvernement et de son sicle. M. Roederer, le
plus fougueux monarchiste du temps, celui qui voulait le plus
promptement, le plus compltement possible, le retour  la monarchie,
voyait cependant avec peine le projet de rtablir l'ancien culte. M.
de Talleyrand lui-mme, le prneur assidu de tout ce qui pouvait
rapprocher le prsent du pass, et la France de l'Europe, M. de
Talleyrand, l'ouvrier en second, mais l'ouvrier utile et zl de la
paix gnrale, voyait nanmoins avec assez de froideur ce qu'on
appelait la paix religieuse. Il voulait bien qu'on ne perscutt plus
les prtres; mais, gn par des souvenirs personnels, il ne dsirait
gure qu'on rtablt l'ancienne glise catholique, avec ses rgles et
sa discipline. Les compagnons d'armes du gnral Bonaparte, les
gnraux qui avaient combattu sous ses ordres, dpourvus la plupart
d'ducation premire, nourris des vulgaires railleries des camps,
quelques-uns des dclamations des clubs, rpugnaient  la restauration
du culte. Quoique entours de gloire, ils semblaient craindre le
ridicule qui pouvait les atteindre au pied des autels. Enfin, les
frres du gnral Bonaparte, vivant beaucoup avec les lettrs du
temps, encore imbus des crits du dernier sicle, craignant pour le
pouvoir de leur frre tout ce qui avait l'apparence d'une rsistance
srieuse, et ne sachant pas voir qu'au del de cette rsistance
intresse ou peu claire des hommes qui approchaient le
gouvernement, il y avait le besoin rel, et dj senti des masses
populaires, lui dconseillaient fortement ce qu'ils regardaient comme
une raction imprudente, ou prmature.

[En marge: Opinions diverses soutenues auprs du Premier Consul par
les hommes qui l'entouraient.]

On assigeait donc le Premier Consul de conseils de toute espce. Les
uns lui disaient de ne pas se mler des affaires religieuses, de se
borner  ne plus perscuter les prtres, et de laisser les
_asserments_ et les _inserments_ s'entendre comme ils pourraient.
Les autres, reconnaissant le danger de l'indiffrence et de
l'inaction, l'engageaient  saisir l'occasion au vol,  se faire
sur-le-champ le chef d'une glise franaise, et  ne plus laisser
ainsi dans les mains d'une autorit trangre l'immense pouvoir de la
religion. D'autres enfin lui proposaient de pousser la France vers le
protestantisme, et lui disaient que s'il donnait l'exemple en se
faisant protestant, elle suivrait cet exemple avec empressement.

Le Premier Consul rsistait de toutes les forces et de sa raison et de
son loquence,  ces vulgaires conseils. Il s'tait form une
bibliothque religieuse, compose de peu de livres, mais bien choisis,
relatifs pour la plupart  l'histoire de l'glise, et surtout aux
rapports de l'glise avec l'tat; il s'tait fait traduire les crits
latins de Bossuet sur cette matire; il avait dvor tout cela, dans
les courts instants que lui laissait la direction des affaires, et
supplant par son gnie  ce qu'il ignorait, comme dans la composition
du Code civil, il tonnait tout le monde par la justesse, l'tendue,
la varit de son savoir sur la matire des cultes. Suivant sa coutume
quand il tait plein d'une pense, il s'en expliquait tous les jours
avec ses collgues, avec ses ministres, avec les membres du Conseil
d'tat ou du Corps Lgislatif, avec tous les hommes enfin dont il
croyait utile de redresser l'opinion. Il rfutait successivement les
systmes errons qu'on lui proposait, et le faisait par des arguments
prcis, nets, dcisifs.

[En marge: Rponse du Premier Consul aux divers systmes proposs.]

[En marge: Rponse  ceux qui prtendent qu'il ne faut pas se mler
des affaires du culte.]

Au systme qui consistait  ne pas se mler du tout des affaires
religieuses, il rpondait que l'indiffrence, tant prne par certains
esprits ddaigneux, tait peu de mise chez un peuple que l'on venait
de voir, par exemple, envahir une glise, et menacer de la saccager,
parce qu'on avait refus la spulture  une actrice chrie du public.
Comment rester indiffrent dans un pays qui, avec la prtention
d'tre indiffrent, l'tait si peu? Le Premier Consul demandait
d'ailleurs comment on ferait pour ne pas s'en mler, quand les prtres
_asserments_ ou _non-asserments_ se disputaient entre eux les
difices du culte, et venaient invoquer  chaque instant
l'intervention de l'autorit publique pour saisir les uns et dessaisir
les autres. Il demandait comment on ferait, lorsque le clerg
constitutionnel, dj peu suivi par la population croyante, serait
abandonn tout  fait par elle, et que le clerg qui avait refus le
serment, seul cout et suivi, serait exclusivement en possession
d'exercer le culte, comme il arrivait dj, et le pratiquerait dans
des runions clandestines. Ne faudrait-il pas restituer enfin le
temporel du culte,  ceux qui en auraient conquis le spirituel? Ne
serait-ce pas l s'en mler? Et puis, ces prtres dont la Rvolution
avait pris la dotation territoriale, il fallait bien les faire vivre,
et pour cela leur donner des appointements sur le budget de l'tat, ou
souffrir qu'ils organisassent,  titre de contributions volontaires,
un vaste systme d'impt, dont le produit s'lverait  une somme de
30 ou 40 millions, dont la distribution appartiendrait  eux seuls,
peut-tre  une autorit trangre, et peut-tre mme irait un jour, 
l'insu du gouvernement, alimenter en Vende les vieux soldats de la
guerre civile. Quoi qu'on ft, le gouvernement serait donc arrach
malgr lui  son inaction, soit qu'il et  maintenir le bon ordre,
soit qu'il et  disposer des difices du culte, soit enfin qu'il et
 payer lui-mme les prtres, ou  surveiller leur mode de payement.
Il aurait ainsi la charge de gouverner, sans en avoir les avantages,
sans pouvoir, en s'emparant de l'administration religieuse par un sage
accord avec le Saint-Sige, ramener le clerg au gouvernement,
l'associer  ses intentions rparatrices, rtablir le repos dans les
familles, tranquilliser les mourants, les acqureurs de biens
nationaux, les prtres maris, etc., tous les hommes enfin compromis
au service de la Rvolution.

L'inaction tait donc un pur rve, suivant le Premier Consul, et de
plus une duperie, imagine par des gens qui n'avaient aucune ide
pratique en fait de gouvernement.

[En marge: Opinion du Premier Consul sur la cration d'une glise
franaise indpendante de Rome, et dont il serait le chef.]

Quant  la pense de crer une glise franaise, indpendante, comme
l'glise anglaise, de toute suprmatie trangre, et au lieu d'un chef
spirituel plac au dehors, ayant un chef temporel plac  Paris, qui
ne serait autre que le gouvernement lui-mme, c'est--dire le Premier
Consul, il la trouvait aussi vaine que digne de mpris. Lui, homme de
guerre, portant l'pe et les perons, livrant des batailles, se
ferait chef d'glise, espce de pape, rglant la discipline et le
dogme! Mais on voulait le rendre aussi odieux que Robespierre,
l'inventeur du culte de l'tre suprme, ou aussi ridicule que
Larveillre-Lepeaux, l'inventeur de la thophilanthropie! Qui donc le
suivrait? qui donc lui composerait un troupeau de fidles? Ce ne
seraient pas les chrtiens orthodoxes assurment, formant d'ailleurs
le grand nombre des catholiques, et ne voulant pas suivre mme de
saints prtres, qui n'avaient eu d'autre tort que celui de prter le
serment ordonn par les lois. Ce seraient quelques mauvais
ecclsiastiques, quelques moines chapps de leurs couvents, habitus
des clubs, ayant vcu de scandale ou voulant en vivre encore, et
attendant du chef de la nouvelle glise qu'il permt le mariage des
prtres! Il n'aurait pas mme pour lui l'abb Grgoire, qui, tout en
demandant le retour  la primitive glise, tenait cependant  rester
en communion avec le successeur de saint Pierre! Il n'aurait pas mme
Larveillre-Lepeaux, qui voulait rduire le culte  quelques chants
religieux,  quelques fleurs dposes sur un autel! Et c'est l
l'glise dont on prtendait le faire le chef! c'tait l le rle
auquel on voulait rduire le vainqueur de Marengo et de Rivoli, le
restaurateur de l'ordre social! Et c'taient les amis ombrageux de la
libert qui lui proposaient un tel projet!... Mais, en supposant que
ce projet russt, ce qui d'ailleurs tait impossible, et qu' son
pouvoir temporel dj immense, le Premier Consul runt le pouvoir
spirituel, il deviendrait le plus redoutable des tyrans, il serait le
matre des corps et des mes, il ne serait pas moins que le sultan de
Constantinople, qui est  la fois chef de l'tat, de l'arme et de la
religion! Du reste, c'tait l une vaine hypothse; il ne serait qu'un
tyran drisoire, car il ne russirait qu' produire le schisme le plus
sot de tous. Lui, qui voulait tre le pacificateur de la France et du
monde, terminer toutes les divisions politiques et religieuses, serait
l'auteur d'un nouveau schisme, un peu plus absurde et pas moins
dangereux que les prcdents. Oui, sans doute, disait le Premier
Consul, il me faut un pape, mais il me faut un pape qui rapproche au
lieu de diviser, qui rconcilie les esprits, les runisse, et les
donne au gouvernement sorti de la Rvolution, pour prix de la
protection qu'il en aura obtenue. Et, pour cela, il me faut le vrai
Pape, catholique, apostolique et romain, celui qui sige au Vatican.
Avec les armes franaises et des gards, j'en serai toujours
suffisamment le matre. Quand je relverai les autels, quand je
protgerai les prtres, quand je les nourrirai et les traiterai comme
les ministres de la religion mritent de l'tre en tous pays, il fera
ce que je lui demanderai, dans l'intrt du repos gnral. Il calmera
les esprits, les runira sous sa main, et les placera sous la mienne.
Hors de l, il n'y a que continuation et aggravation du schisme
dsolant qui nous dvore, et pour moi un immense, un ineffaable
ridicule.

[En marge: Le Premier Consul carte l'ide de pousser la France au
protestantisme.]

Quant  l'ide de pousser la France au protestantisme, elle paraissait
au Premier Consul plus que ridicule, elle lui paraissait odieuse.
D'abord il croyait qu'il n'y russirait pas davantage. On s'imaginait
 tort, suivant lui, qu'en France on pouvait tout ce qu'on voulait.
C'tait une erreur peu honorable pour ceux qui la commettaient, car
ils supposaient la France sans conscience et sans opinion. Il ferait,
disait-on, tout ce qu'il voudrait; oui, rpondait-il, mais dans le
sens des besoins, vrais et sentis de la France. Elle tait dans un
trouble profond, et il lui avait apport le calme le plus parfait; il
l'avait trouve en proie  des anarchistes, qui commenaient mme 
ne plus savoir la dfendre contre l'tranger, et il avait dispers ces
anarchistes, rtabli l'ordre, renvoy loin des frontires les
Autrichiens et les Russes, donn la paix dont on tait avide; il avait
fait cesser, en un mot, les scandales d'un gouvernement faible et
dissolu: tait-il bien tonnant qu'on lui laisst faire de telles
choses? Et encore, tout rcemment, les opposants du Tribunat avaient
voulu lui refuser le moyen de purger les grandes routes des brigands
qui les infestaient! Et on prtendait aprs cela qu'il pourrait tout
ce qui lui plairait! C'tait une erreur. Il pouvait ce qui tait dans
le sens des besoins et des opinions rgnant dans le moment en France,
mais pas davantage. Il le pouvait mieux, plus puissamment qu'un autre,
mais il ne pourrait rien contre le mouvement actuel des esprits. Ce
mouvement portait vers le rtablissement de toutes les choses
essentielles dans une socit: la religion tait la premire. Je suis
bien puissant aujourd'hui, s'criait le Premier Consul; eh bien! si je
voulais changer la vieille religion de la France, elle se dresserait
contre moi, et me vaincrait. Savez-vous quand le pays tait hostile 
la religion catholique? C'est quand le gouvernement, d'accord avec
elle, brlait des livres, envoyait  la roue Calas et Labarre; mais,
soyez-en srs, si je me faisais l'ennemi de la religion, tout le pays
se mettrait avec elle. Je changerais les indiffrents en croyants, en
catholiques sincres. Je serais un peu moins raill peut-tre en
voulant pousser au protestantisme qu'en voulant me faire le
patriarche d'une glise gallicane, mais je deviendrais bientt l'objet
de la haine publique. Est-ce que le protestantisme est la vieille
religion de la France? Est-ce qu'il est la religion qui, aprs de
longues guerres civiles, aprs mille combats, l'a dfinitivement
emport comme plus conforme aux moeurs, au gnie de notre nation? Ne
voit-on pas ce qu'il y a de violent  vouloir se mettre  la place
d'un peuple, pour lui crer des gots, des habitudes, des souvenirs
mme qu'il n'a pas? Le principal charme d'une religion, c'est celui
des souvenirs. Pour moi, disait un jour le Premier Consul  l'un de
ses interlocuteurs, je n'entends jamais  la Malmaison la cloche du
village voisin, sans tre mu; et qui pourrait tre mu en France,
dans ces prches o personne n'est all dans son enfance, et dont
l'aspect froid et svre convient si peu aux moeurs de notre nation?
On croit peut-tre que c'est un avantage de ne pas dpendre d'un chef
tranger. On se trompe. Il faut un chef partout, en toutes choses. Il
n'y a pas une plus admirable institution que celle qui maintient
l'unit de la foi, et prvient, autant du moins qu'il est possible,
les querelles religieuses. Il n'y a rien de plus odieux qu'une foule
de sectes se disputant, s'invectivant, se combattant  main arme si
elles sont dans leur premire chaleur, ou, si elles ont pris
l'habitude de vivre  ct les unes des autres, se regardant d'un oeil
jaloux, formant dans l'tat des coteries qui se soutiennent, poussent
leurs sujets, cartent ceux des sectes rivales, et donnent au
gouvernement des embarras de toute espce. Les querelles de sectes
sont les plus insupportables que l'on connaisse. La dispute est le
propre de la science; elle l'anime, la soutient, la conduit aux
dcouvertes. La dispute en fait de religion,  quoi conduit-elle,
sinon  l'incertitude,  la ruine de toute croyance? D'ailleurs,
lorsque l'activit des esprits se dirige vers les controverses
thologiques, ces controverses sont tellement absorbantes, qu'elles
dtournent la pense de l'homme de toutes les recherches utiles. On
rencontre rarement ensemble une grande controverse thologique, et de
grands travaux de l'esprit. Les querelles religieuses sont ou cruelles
et sanguinaires, ou sches, striles, amres: il n'y en a pas de plus
odieuses. L'examen en fait de science, la foi en matire de religion,
voil le vrai, l'utile. L'institution qui maintient l'unit de la foi,
c'est--dire le Pape, gardien de l'unit catholique, est une
institution admirable. On reproche  ce chef d'tre un souverain
tranger. Ce chef est tranger, en effet, et il faut en remercier le
ciel. Quoi! dans le mme pays, se figure-t-on une autorit pareille 
ct du gouvernement de l'tat? Runie au gouvernement, cette autorit
deviendrait le despotisme des sultans; spare, hostile peut-tre,
elle produirait une rivalit affreuse, intolrable. Le Pape est hors
de Paris, et cela est bien; il n'est ni  Madrid ni  Vienne, et c'est
pourquoi nous supportons son autorit spirituelle.  Vienne,  Madrid,
on est fond  en dire autant. Croit-on que, s'il tait  Paris, les
Viennois, les Espagnols, consentiraient  recevoir ses dcisions? On
est donc trop heureux qu'il rside hors de chez soi, et qu'en
rsidant hors de chez soi, il ne rside pas chez des rivaux, qu'il
habite dans cette vieille Rome, loin de la main des empereurs
d'Allemagne, loin de celle des rois de France ou des rois d'Espagne,
tenant la balance entre les souverains catholiques, penchant toujours
un peu vers le plus fort, et se relevant bientt si le plus fort
devient oppresseur. Ce sont les sicles qui ont fait cela, et ils
l'ont bien fait. Pour le gouvernement des mes, c'est la meilleure, la
plus bienfaisante institution qu'on puisse imaginer. Je ne soutiens
pas ces choses, ajoutait le Premier Consul, par enttement de dvot,
mais par raison. Tenez, disait-il un jour  Monge, celui des savants
de cette poque qu'il aimait le plus, et qu'il avait sans cesse auprs
de lui, tenez, ma religion,  moi, est bien simple. Je regarde cet
univers si vaste, si compliqu, si magnifique, et je me dis qu'il ne
peut tre le produit du hasard, mais l'oeuvre quelconque d'un tre
inconnu, tout-puissant, suprieur  l'homme autant que l'univers est
suprieur  nos plus belles machines. Cherchez, Monge, aidez-vous de
vos amis, les mathmaticiens et les philosophes, vous ne trouverez pas
une raison plus forte, plus dcisive, et, quoi que vous fassiez pour
la combattre, vous ne l'infirmerez pas. Mais cette vrit est trop
succincte pour l'homme; il veut savoir sur lui-mme, sur son avenir,
une foule de secrets que l'univers ne dit pas. Souffrez que la
religion lui dise tout ce qu'il prouve le besoin de savoir, et
respectez ce qu'elle aura dit. Il est vrai que ce qu'une religion
avance, d'autres le nient. Quant  moi, je conclus autrement que M.
de Volney. De ce qu'il y a des religions diffrentes, qui
naturellement se contredisent, il conclut contre toutes; il prtend
qu'elles sont toutes mauvaises. Moi, je les trouverais plutt toutes
bonnes, car toutes au fond disent la mme chose. Elles n'ont tort que
lorsqu'elles veulent se proscrire: mais c'est l ce qu'il faut
empcher par de bonnes lois. La religion catholique est celle de notre
patrie, celle dans laquelle nous sommes ns; elle a un gouvernement
profondment conu, qui empche les disputes, autant qu'il est
possible de les empcher avec l'esprit disputeur des hommes; ce
gouvernement est hors de Paris, il faut nous en applaudir; il n'est
pas  Vienne, il n'est pas  Madrid, il est  Rome, c'est pourquoi il
est acceptable. Si, aprs l'institution de la papaut, il y a quelque
chose d'aussi parfait, ce sont les rapports avec le Saint-Sige de
l'glise gallicane, soumise et indpendante tout  la fois: soumise
dans les matires de foi, indpendante quant  la police des cultes.
L'unit catholique et les articles de Bossuet, voil le vrai rgime
religieux; c'est celui qu'il faut rtablir. Quant au protestantisme,
il a droit  la protection la plus ferme du gouvernement; ceux qui le
professent ont un droit absolu au partage gal des avantages sociaux;
mais il n'est pas la religion de la France. Les sicles en ont dcid.
En proposant au gouvernement de le faire prvaloir, on propose une
violence et une impossibilit. D'ailleurs, qu'y a-t-il de plus hideux
que le schisme? qu'y a-t-il de plus affaiblissant pour une nation?
Quelle est de toutes les guerres civiles celle qui entre le plus
profondment dans les coeurs, qui trouble plus douloureusement les
familles? c'est la guerre religieuse. Il nous faut la finir. La paix
avec l'Europe est faite; maintenons-la tant que nous pourrons; mais la
paix religieuse est la plus urgente de toutes. Celle-l conclue, nous
n'avons plus rien  craindre. Il est douteux que l'Europe nous laisse
tranquilles bien long-temps, ni qu'elle nous souffre toujours aussi
puissants que nous le sommes; mais, quand la France sera unie comme un
seul homme, quand les Vendens, les Bretons, marcheront dans nos
armes avec les Bourguignons, les Lorrains, les Franc-Comtois, nous
n'aurons plus  craindre l'Europe, ft-elle tout entire runie contre
nous.

C'taient l les discours que le Premier Consul tenait sans cesse 
ses conseillers intimes,  MM. Cambacrs et Lebrun, qui partageaient
son avis,  MM. de Talleyrand, Fouch, Roederer, qui ne le
partageaient pas,  une foule de membres du Conseil d'tat, du Corps
Lgislatif, qui en gnral taient dans d'autres ides. Il y mettait
une chaleur, une constance sans gales. Il ne voyait rien de plus
utile, de plus urgent que de finir les divisions religieuses, et s'y
appliquait avec cette ardeur qu'il apportait dans les choses regardes
par lui comme capitales.

Il avait arrt son plan, qui tait simple, sagement conu, et qui a
russi  terminer les divisions religieuses de la France; car les
disputes malheureuses que le Premier Consul devenu empereur, eut plus
tard avec la cour de Rome, se passrent entre lui, le Pape, les
vques, et n'altrrent jamais la paix religieuse rtablie parmi les
populations. On ne vit plus renatre, mme quand le Pape fut
prisonnier  Fontainebleau, deux cultes, deux clergs, deux classes de
fidles.

[En marge: Plan du Premier Consul pour le rtablissement du culte
catholique.]

Le Premier Consul forma le projet de rconcilier la Rpublique
franaise et l'glise romaine, en traitant avec le Saint-Sige sur la
base mme des principes poss par la Rvolution. Plus de clerg
constitu en pouvoir politique, plus de clerg propritaire, c'tait
chose impossible en 1800: un clerg uniquement vou aux fonctions du
culte, salari par le gouvernement, nomm par lui, confirm par le
Pape: une circonscription nouvelle des diocses, qui comprendrait
soixante siges au lieu de cent cinquante-huit, existant jadis sur le
territoire de l'ancienne et de la nouvelle France: la police des
cultes dfre  l'autorit civile, la juridiction sur le clerg au
Conseil d'tat, en place des parlements abolis: tel tait le plan du
Premier Consul. C'tait la constitution civile dcrte en 1790, avec
les modifications qui pouvaient la rendre acceptable  Rome,
c'est--dire avec des vques nomms par le gouvernement, et institus
par le Pape, au lieu d'vques lus par les fidles, avec une promesse
gnrale de soumission aux lois, au lieu d'un serment  telle ou telle
institution religieuse, serment qui avait servi de prtexte aux
prtres malveillants ou timors pour lever des cas de conscience;
c'tait, en un mot, la vritable rforme du culte, la rforme 
laquelle la Rvolution aurait d se borner, pour la rendre
supportable au Pape, condition qu'il ne fallait pas mpriser, car tout
tablissement religieux tait impossible sans un accord sincre avec
Rome.

On a dit[10] qu'il y manquait quelque chose de capital: c'tait
d'exiger que les vques nomms par le pouvoir civil, fussent accepts
bon gr mal gr par le Pape. Dans ce cas, le gouvernement spirituel de
Rome et t gravement infirm, et c'est ce qu'il ne fallait pas
vouloir. Le pouvoir civil, en nommant un vque, dsigne le sujet
auquel il reconnat, avec les qualits morales d'un pasteur, les
qualits politiques d'un bon citoyen, qui respecte et fera respecter
les lois du pays. C'est au Pape  dire si, dans ce sujet, il reconnat
le prtre orthodoxe, qui enseignera les vraies doctrines de l'glise
catholique. Vouloir fixer un dlai de quelques mois, aprs lequel
l'institution du Pape aurait t considre comme accorde, c'et t
forcer l'institution mme, enlever au Pape son autorit spirituelle,
et renouveler pas moins que la mmorable et terrible querelle des
investitures. En fait de religion, il y a deux autorits: l'autorit
civile du pays dans lequel le culte s'exerce, charge de veiller au
maintien des lois et des pouvoirs tablis: l'autorit spirituelle du
Saint-Sige, charge de veiller au maintien de l'unit de croyance. Il
faut que toutes deux concourent dans la composition du clerg.
L'autorit religieuse du Saint-Sige refuse quelquefois, il est vrai,
l'institution aux vques choisis; elle se sert de ce moyen pour
violenter le gouvernement temporel. Cela s'est vu en effet, et c'est
un abus, mais passager, mais invitable. L'autorit civile aussi peut
faillir, et cela s'est vu sous Napolon mme, ce restaurateur si
clair, si courageux, de l'ancienne glise catholique.

         [Note 10: L'abb de Pradt, dans _les Quatre Concordats_.]

[En marge: Systme du Premier Consul pour passer de l'ancien tat au
nouveau.]

[En marge: Il veut la suppression des anciens siges, et la dposition
par le Pape des titulaires de ces siges.]

Le plan du Premier Consul ne laissait donc rien  dsirer pour
l'tablissement dfinitif du culte; mais il fallait s'occuper de la
transition, c'est--dire du passage de l'tat prsent  l'tat
prochain, qu'on voulait crer. Comment faire  l'gard des siges
existants? Comment s'entendre avec ces ecclsiastiques de toute
espce, vques ou simples prtres, les uns _asserments_ et attachs
 la Rvolution, pratiquant publiquement le culte dans les glises,
les autres _inserments_, migrs ou rentrs, exerant clandestinement
les fonctions de leur ministre, et la plupart hostiles? Le gnral
Bonaparte imagina un systme, dont l'adoption tait d'une immense
difficult  Rome, car, depuis dix-huit sicles de dure, l'glise
n'avait jamais fait ce qu'on allait lui proposer. D'aprs ce systme,
on devait abolir tous les diocses existants. Pour cela, on
s'adresserait aux titulaires anciens qui vivaient encore, et le Pape
leur demanderait leur dmission. S'ils la refusaient, il prononcerait
leur dposition; et, quand on aurait ainsi fait table rase, alors on
tracerait sur la carte de France soixante nouveaux diocses, dont
quarante-cinq vchs et quinze archevchs. Pour les remplir, le
Premier Consul nommerait soixante prlats, pris indistinctement dans
les _asserments_ ou _inserments_, mais plutt dans ces derniers, qui
taient les plus nombreux, les plus considrs, les plus chers aux
fidles. Il choisirait les uns et les autres parmi les ecclsiastiques
dignes de la confiance du gouvernement, respectables par leurs moeurs
et rconcilis avec la Rvolution franaise. Ces prlats, nomms par
le Premier Consul, seraient institus par le Pape, et entreraient
sur-le-champ en fonctions, sous la surveillance de l'autorit civile
et du Conseil d'tat.

Un salaire proportionn  leurs besoins leur serait allou sur le
budget de l'tat. Mais en retour le Pape reconnatrait comme valable
l'alination des biens de l'glise, interdirait les suggestions que
les prtres se permettaient au lit des mourants, rconcilierait avec
Rome les ecclsiastiques maris, aiderait, en un mot, le gouvernement
 mettre fin  toutes les calamits du temps.

Ce plan tait complet, et,  quelques dtails prs, excellent pour le
prsent comme pour l'avenir. Il rorganisait l'glise autant que
possible sur le mme modle que l'tat; il procdait  l'gard des
individus par voie de fusion, en prenant, dans tous les partis, les
hommes sages, modrs, qui mettaient le bien public au-dessus de leur
enttement rvolutionnaire ou religieux. Mais on va voir  quel point
le bien est difficile  excuter, mme quand il est ncessaire, mme
quand il est un besoin rel et pressant; car malheureusement, de ce
qu'il est un besoin, il n'en rsulte pas qu'il soit une notion claire,
vidente, non susceptible de contestation.

[Illustration: Pie VII.]

 Paris, il y avait le parti des railleurs, des sectateurs encore
vivants de la philosophie du dix-huitime sicle, des anciens
jansnistes devenus prtres constitutionnels, et enfin des gnraux
imbus de prjugs vulgaires: c'tait l'obstacle du ct de la France.
Mais  Rome, il y avait la fidlit aux prcdents antiques, la
crainte de toucher au dogme en touchant  la discipline, des scrupules
religieux sincres ou affects, surtout des ressentiments contre notre
Rvolution, et en particulier une sorte de complaisance  l'gard du
parti royaliste franais, compos d'migrs, prtres ou nobles, les
uns rsidant  Rome, les autres correspondant avec elle, tous ennemis
passionns de la France et du nouvel ordre de choses qui commenait 
s'y tablir: c'tait l'obstacle du ct du Saint-Sige.

Le Premier Consul persista dans son plan avec une fermet, une
patience invincibles, pendant l'une des plus longues et des plus
difficiles ngociations connues dans l'histoire de l'glise. Jamais
les pouvoirs temporel et spirituel ne s'taient rencontrs en de plus
grandes circonstances, jamais ils n'avaient t plus dignement
reprsents.

[En marge: Pie VII et le Premier Consul; leurs dispositions l'un pour
l'autre.]

Ce jeune homme si sens, si profond dans ses vues, mais si imptueux
dans ses volonts, qui gouvernait la France, ce jeune homme, par un
singulier dessein de la Providence, se trouvait plac sur la scne du
monde, en prsence d'un pontife d'une vertu rare, d'une physionomie et
d'un caractre angliques, mais d'une tnacit capable de braver
jusqu'au martyre, lorsqu'il croyait compromis les intrts de la foi
ou ceux de la cour romaine. Sa figure, vive et douce  la fois,
exprimait bien la sensibilit un peu exalte de son me. g d'environ
soixante ans, faible de sant quoiqu'il ait vcu long-temps, portant
la tte incline, dou d'un regard fin et pntrant, d'un langage
touchant et gracieux, il tait le digne reprsentant, non plus de
cette religion imprieuse qui, sous Grgoire VII, commandait et
mritait de commander  l'Europe barbare, mais de cette religion
perscute, qui, n'ayant plus dans ses mains les foudres de l'glise,
ne pouvait exercer sur les hommes d'autre puissance que celle d'une
douce persuasion.

Un attrait secret l'attachait au gnral Bonaparte. Ils s'taient
rencontrs tous deux, comme nous l'avons dit ailleurs, pendant les
guerres d'Italie, et, au lieu de ces farouches guerriers vomis par la
Rvolution franaise, qu'on dpeignait en Europe comme des
profanateurs de l'autel, comme des assassins des prtres migrs, Pie
VII, alors vque d'Imola, avait trouv un jeune homme plein de gnie,
parlant comme lui la langue italienne, montrant les sentiments les
plus modrs, maintenant l'ordre, faisant respecter les temples, et,
loin de poursuivre les prtres franais, usant de son pouvoir pour
obliger les glises italiennes  les recevoir et  les nourrir.
Surpris et charm, l'vque d'Imola contint l'esprit insubordonn des
Italiens de son diocse, et rendit au gnral Bonaparte les services
que son glise en avait reus. L'impression produite par ces premires
relations ne s'effaa jamais du coeur du pontife, et influa sur toute
sa conduite envers le gnral devenu Consul et Empereur: preuve
frappante qu'en toutes choses, petites ou grandes, un bien n'est
jamais perdu. Plus tard, en effet, lorsque le conclave tait assembl
 Venise pour donner un successeur  Pie VI, mort prisonnier 
Valence, le souvenir des premiers actes du gnral de l'arme d'Italie
avait influ, d'une manire pour ainsi dire providentielle, sur le
choix du nouveau Pape.

On se souvient qu'au moment mme o Pie VII tait prfr par le
conclave, dans l'esprance de trouver en lui un conciliateur, qui
rapprocherait Rome de la France, et terminerait peut-tre les maux de
l'glise, le Premier Consul gagnait la bataille de Marengo, devenait
du mme coup matre de l'Italie, dominateur de l'Europe, et envoyait
un missaire, le neveu de l'vque de Verceil, pour annoncer ses
intentions au pontife rcemment lu. Il lui faisait dire qu'en
attendant des arrangements ultrieurs, la paix entre la France et Rome
existerait de fait, sur le pied de trait de Tolentino, sign en 1797;
qu'il ne serait plus parl de la Rpublique romaine invente par le
Directoire, que le Saint-Sige serait rtabli et reconnu par les
Franais, comme dans les temps anciens. Quant  la question de savoir
si on rendrait  l'glise les trois grandes provinces perdues,
Bologne, Ferrare, la Romagne, on n'en avait pas dit un mot. Mais le
Pape tait replac sr son trne, il avait la paix. Le reste, il
l'abandonnait  la Providence. Le Premier Consul avait de plus ordonn
aux Napolitains d'vacuer les tats romains, qu'ils avaient vacus
en effet, sauf les enclaves de Bnvent et Ponte-Corvo. En outre, dans
tous les mouvements de ses armes, autour de Naples et d'Otrante, le
Premier Consul avait prescrit de mnager les tats romains. Il avait
mme envoy Murat, qui commandait l'arme franaise de la
Basse-Italie, s'agenouiller au pied du trne pontifical. Monsignor
Consalvi avait donc devin juste, et il en tait amplement rcompens,
car, arriv  Rome, le Pape l'avait nomm cardinal secrtaire d'tat,
premier ministre du Saint-Sige, poste qu'il a conserv pendant la
plus grande partie du pontificat de Pie VII.

C'est  la suite de ces vnements, en quelque sorte miraculeux, que
le Pape, sur la demande du Premier Consul, avait envoy  Paris
monsignor Spina, prtre gnois, fin, dvot, avide, pour traiter de
toutes les affaires tant politiques que religieuses. D'abord monsignor
Spina n'avait pris aucun titre officiel, tant le Saint-Pre, malgr
son got pour le gnral Bonaparte, malgr son dsir ardent d'un
rapprochement, craignait d'avouer ses relations avec la Rpublique
franaise. Mais bientt en voyant arriver  Paris,  la suite des
ministres de Prusse et d'Espagne qui s'y trouvaient dj, ceux
d'Autriche, de Russie, de Bavire, de Naples, de toutes les cours
enfin, le Saint-Pre n'hsita plus, et permit  monsignor Spina de
revtir un caractre officiel, et d'avouer le but de sa mission. Le
parti migr franais poussa de grands cris, et fit d'inutiles efforts
pour empcher, par ses remontrances, le rapprochement de l'glise
avec la France, sachant bien que si le moyen de la religion lui
manquait pour agiter les esprits, il perdrait bientt la meilleure de
ses armes. Mais Pie VII, quoique chagrin, quelquefois mme intimid
par ces remontrances, se montra dcid  placer l'intrt de la
religion et du Saint-Sige au-dessus de toute considration de parti.
Une seule raison ralentissait un peu ses excellentes rsolutions,
c'tait l'espoir vague et peu sens de recouvrer les Lgations perdues
lors du trait de Tolentino[11].

         [Note 11: Il n'existe pas une ngociation plus curieuse, plus
         digne d'tre mdite, que la ngociation du Concordat; il
         n'en existe pas une sur laquelle les archives franaises
         soient plus riches, car, outre la correspondance diplomatique
         de nos agents, et surtout la propre correspondance de l'abb
         Bernier, nous possdons la correspondance de monsignor Spina
         et du cardinal Caprara avec le Pape et le cardinal Consalvi.
         La dernire nous a t conserve en vertu d'un article du
         Concordat, d'aprs lequel les archives de la lgation
         romaine, en cas de rupture, devaient rester en France. Les
         lettres de monsignor Spina et du cardinal Caprara, crites en
         italien, sont un des monuments les plus curieux du temps, et
         donnent seules le secret des ngociations religieuses de
         cette poque, secret encore fort mal connu aujourd'hui, mme
         aprs les divers ouvrages publis sur cette matire.]

[En marge: Secret dsir de la Cour romaine de recouvrer les
Lgations.--Lenteurs dont ce dsir est la cause.]

Monsignor Spina, rendu  Paris, avait ordre de gagner du temps, pour
voir si le Premier Consul, matre de l'Italie, pouvant en disposer 
volont, n'aurait pas la bienheureuse pense de restituer les
Lgations au Saint-Sige. Une parole qu'on trouvait frquemment dans
la bouche du Premier Consul, avait fait natre plus d'esprance qu'il
n'en voulait donner. Que le Saint-Pre, disait-il souvent, s'en fie 
moi, qu'il se jette dans mes bras et je serai pour l'glise un nouveau
Charlemagne.--S'il est un nouveau Charlemagne, rpondaient ces prtres
peu instruits des affaires du sicle, qu'il le prouve, en nous rendant
le patrimoine de saint Pierre.--On tait malheureusement assez loin de
compte, car le Premier Consul croyait avoir beaucoup fait en
rtablissant le Pape  Rome, en lui rendant avec son trne pontifical
l'tat romain, en offrant de traiter avec lui pour le rtablissement
du culte catholique. Et en effet, il avait beaucoup fait, vu l'tat
des esprits en France, vu leur tat en Italie. Si les patriotes
franais, tout pleins encore des ides du dix-huitime sicle,
voyaient avec peu de satisfaction le prochain rtablissement de
l'glise catholique, les patriotes italiens voyaient avec dsespoir
relever chez eux le gouvernement des prtres. Il tait donc impossible
au Premier Consul de pousser la complaisance jusqu' rendre au
Saint-Sige les Lgations, qui ne pouvaient supporter le gouvernement
clrical, et qui taient d'ailleurs une portion promise de la
Rpublique Cisalpine. Mais la cour de Rome, se trouvant  la gne
depuis qu'elle avait t prive du revenu de Bologne, de Ferrare, de
la Romagne, raisonnait autrement. Du reste le Pape, qui, au milieu des
pompes du Vatican, vivait en anachorte, songeait moins  cet intrt
terrestre que le cardinal Consalvi, et le cardinal Consalvi moins que
monsignor Spina. Celui-ci marchait  pas de loup dans la ngociation,
coutant tout ce qu'on lui disait relativement aux questions
religieuses, ayant l'air d'y attacher une importance exclusive, et
nanmoins par quelques paroles lances de temps en temps sur la misre
du Saint-Sige, essayant d'amener l'entretien sur les Lgations. Il
n'avait pas russi  se faire comprendre, et tranait en longueur,
jusqu' ce qu'il et obtenu quelque chose qui rpondt aux fausses
esprances imprudemment inspires  sa cour.

[En marge: L'abb Bernier et Monsignor Spina s'abouchent, afin de
commencer les ngociations.]

Pour traiter avec monsignor Spina, le Premier Consul avait fait choix,
comme nous l'avons dit, du fameux abb Bernier, le pacificateur de la
Vende. Ce prtre, simple cur dans la province d'Anjou, dpourvu des
dehors que procure une ducation soigne, mais dou d'une profonde
connaissance des hommes, d'une prudence suprieure, long-temps exerce
au milieu des difficults de la guerre civile, fort instruit dans les
matires canoniques, tait l'auteur principal du rtablissement de la
paix dans les provinces de l'Ouest. Attach  cette paix qui tait son
ouvrage, il dsirait naturellement tout ce qui pouvait la raffermir,
et regardait un rapprochement de la France avec Rome, comme l'un des
moyens les plus assurs de la rendre complte et dfinitive. Aussi ne
cessait-il d'adresser au Premier Consul les plus vives instances pour
hter les ngociations avec l'glise. Muni de ses instructions, il fit
connatre  l'archevque de Corinthe les propositions du gouvernement
franais, dj nonces: dmission impose  tous les voques, anciens
titulaires; nouvelle circonscription diocsaine; soixante siges au
lieu de cent cinquante-huit; composition d'un clerg nouveau, form
d'ecclsiastiques de tous les partis; nomination de ce clerg par le
Premier Consul, institution par le Pape; promesse de soumission au
gouvernement tabli; salaire sur le budget de l'tat; renonciation aux
biens de l'glise, et reconnaissance complte de la vente de ces
biens; police des cultes dfre  l'autorit civile, reprsente par
le Conseil d'tat; enfin pardon de l'glise aux prtres maris, et
leur runion  la communion catholique.

Monsignor Spina se rcria beaucoup en entendant noncer ces
conditions, les qualifia d'exorbitantes, de contraires  la foi, et
soutint que le Saint-Pre ne consentirait jamais  les admettre.

[En marge: Rsistance de monsignor Spina aux conditions proposes par
le Premier Consul.]

D'abord il exigeait que, dans le prambule du Concordat, on dclart
la religion catholique _religion de l'tat_ en France, que les Consuls
en fissent profession publique, et que les lois et actes contraires 
cette dclaration d'une _religion d'tat_ fussent abrogs.

[En marge: Propositions du Saint-Sige.]

Quant  une nouvelle circonscription des diocses, il admettait le
nombre des siges, mais il prtendait que le Pape n'avait pas le droit
de dposer un vque, que jamais aucun de ses prdcesseurs n'avait
os le faire, depuis l'existence de l'glise romaine, et que, si le
Saint-Pre se permettait une telle innovation, il crerait un second
schisme, dirig cette fois contre le Saint-Pre lui-mme; que tout ce
qu'il pouvait  ce sujet, c'tait de s'entendre  l'amiable avec le
Premier Consul; que ceux des anciens titulaires qui montraient de
bons sentiments  l'gard du gouvernement franais, seraient rappels
purement et simplement dans leur diocse, ou du moins dans le diocse
correspondant  celui qu'ils avaient occup jadis; que ceux, au
contraire, qui s'taient conduits ou se conduisaient encore de manire
 ne pas mriter la confiance de ce gouvernement, seraient laisss de
ct, et qu'en attendant leur mort, certainement prochaine si on
songeait  leur ge, des administrateurs choisis par le Pape et le
Premier Consul gouverneraient leur sige par intrim.

Monsignor Spina n'admettait donc l'ide de la composition d'un nouveau
clerg, pris dans toutes les classes de prtres, et dans tous les
partis, que pour les siges vacants. Encore ne voulait-il pas que les
constitutionnels y eussent part,  moins qu'ils ne fissent l'une de
ces rtractations solennelles, qui pour Rome sont un triomphe, et un
ddommagement du pardon qu'elle accorde.

Quant  la nomination des vques par le chef de la Rpublique, et 
leur institution par le Pape, il y avait peu de difficult. On partait
naturellement du principe, que le nouveau gouvernement aurait en cour
de Rome toutes les prrogatives de l'ancien, et que le Premier Consul
reprsenterait en tout les rois de France. Ds lors la nomination des
vques devait lui appartenir. Cependant la charge de Premier Consul,
au moins pour le moment, tait lective; le gnral Bonaparte,
actuellement revtu de cette charge, tait Catholique, mais ses
successeurs pourraient ne pas l'tre; et on n'admettait pas  Rome
qu'un prince protestant pt nommer des vques. Monsignor Spina
demandait que cette exception ft prvue.

On tait d'accord sur les curs. L'vque devait les nommer, en les
faisant agrer par l'autorit civile.

La promesse de soumission aux lois tait admise, sauf la rdaction.

La conscration par le Pape, de la vente des biens d'glises, cotait
beaucoup au ngociateur romain. Il reconnaissait bien l'impossibilit
absolue de revenir sur ces ventes; mais il demandait qu'on pargnt au
Saint-Sige une dclaration, qui pourrait impliquer l'approbation
morale de ce qui s'tait pass  cet gard. Il concdait une
renonciation  toute recherche ultrieure, en refusant la
reconnaissance formelle du droit d'alination. Ces biens, disait
monsignor Spina, appels _vota fidelium_, _patrimonium pauperum_,
_sacrificia peccatorum_, ces biens, l'glise elle-mme n'aurait pas le
droit de les aliner. Cependant elle peut renoncer  en faire
poursuivre le recouvrement. En revanche il demandait la restitution
des domaines non encore alins, et la facult accorde aux mourants
de tester en faveur des tablissements religieux, ce qui impliquait le
renouvellement des biens de main-morte, et recommenait l'ancien ordre
de choses, c'est--dire un clerg propritaire.

Enfin, le pardon accord aux prtres maris, et leur rconciliation
avec l'glise, tait une affaire d'indulgence, facile de la part de la
cour de Rome, qui est toujours dispose  pardonner, quand la faute
est reconnue par celui qui l'a commise. Elle exceptait toutefois du
pardon deux classes de prtres, les anciens religieux qui avaient fait
certains voeux, et les prlats. Ce n'tait pas une manire de
concilier au Saint-Sige la bonne volont du ministre des affaires
trangres, M. de Talleyrand.

Ces prtentions de la cour de Rome, bien qu'elles n'impliquassent pas
une vritable impossibilit de s'entendre avec le gouvernement
franais, laissaient apercevoir nanmoins de graves dissentiments.

[En marge: Persvrance du Premier Consul dans ses ides.]

Le Premier Consul en prouvait, et en tmoignait une vive impatience.
Il avait vu plusieurs fois monsignor Spina, et lui avait dclar lui
mme qu'il ne se dpartirait jamais du principe fondamental de son
projet, qui consistait  faire table rase,  composer une nouvelle
circonscription et un nouveau clerg,  dposer les anciens
titulaires,  prendre leurs successeurs dans toutes les classes de
prtres. Il lui avait dit que la fusion des hommes honntes et sages
de tous les partis, tait son principe de gouvernement, qu'il
appliquerait ce principe  l'glise comme  l'tat, que c'tait pour
lui le seul moyen de terminer les troubles de la France, et qu'il y
persisterait invariablement.

[En marge: Efforts de l'abb Bernier pour amener  bien la ngociation
entreprise avec le Saint-Sige.]

L'abb Bernier, qui,  l'ambition trs-avouable d'tre le principal
instrument du rtablissement de la religion, joignait un sincre amour
du bien, adressait  monsignor Spina les plus vives instances pour
lever les difficults qu'on opposait, de la part de la cour de Rome,
au projet du Premier Consul. Dclarer, disait-il, la religion
catholique _religion de l'tat_, tait impossible, contraire aux ides
reues en France, et ne serait jamais admis, par le Tribunat et le
Corps Lgislatif, dans la rdaction d'une loi. On pouvait, suivant
lui, remplacer cette dclaration par la mention d'un fait, c'est que
la religion catholique tait la religion de la majorit des Franais.
La mention de ce fait tait aussi utile que la dclaration dsire.
Insister sur une chose impossible, plutt d'orgueil que de principe,
c'tait compromettre le vritable intrt de l'glise. Le Premier
Consul pourrait assister de sa personne aux crmonies solennelles du
culte, et c'tait un grand acte que la prsence  ces crmonies d'un
homme tel que lui; mais il fallait renoncer  lui demander certaines
pratiques, comme la confession ou la communion, qui dpassaient la
mesure dans laquelle il convenait de se renfermer avec le public
franais. Il fallait ramener les esprits, ne pas les choquer, surtout
ne pas leur donner  rire. La demande de leur dmission, adresse aux
anciens titulaires, tait toute simple; elle tait la consquence de
la dmarche qu'ils avaient faite envers Pie VI en 1790.  cette
poque, les prlats franais, afin de paratre rsister dans l'intrt
de la foi, non dans leur intrt particulier, avaient dclar qu'ils
acceptaient le Pape pour arbitre, et qu'ils remettaient leurs siges
dans ses mains; que s'il croyait devoir en faire l'abandon en faveur
de la Constitution civile, ils se soumettraient. Il n'y avait donc
aujourd'hui qu' les prendre au mot, et  exiger l'accomplissement de
cette offre solennelle. Si quelques-uns d'entre eux, par des motifs
personnels, empchaient un aussi grand bien que la restauration du
culte en France, il fallait ne plus les regarder comme titulaires, et
les considrer comme dmissionnaires depuis 1790. L'abb Bernier
ajoutait qu'il y avait un exemple de ce genre dans l'glise, c'tait
la rsignation en masse des trois cents vques d'Afrique, consentie
pour mettre fin au schisme des Donatistes. Il est vrai qu'on ne les
avait pas dposs. Quant aux nouveaux choix  faire, il fallait
concder le principe de la fusion au Premier Consul. Ce principe, le
Premier Consul l'appliquerait surtout au profit des prtres
_inserments_; il choisirait deux ou trois constitutionnels,
uniquement pour l'exemple, mais en masse il n'appellerait que des
orthodoxes. Le ngociateur franais s'avanait ici pour son propre
compte, plus qu'il n'aurait d. Il est vrai que le Premier Consul
estimait peu les vques constitutionnels, qui taient pour la plupart
des jansnistes troits ou des dclamateurs de clubs; il est vrai
qu'il n'estimait dans ce clerg que les simples prtres, lesquels, en
gnral, avaient prt serment par soumission aux lois, par dsir de
continuer leur saint ministre, et n'avaient pas profit de
l'agitation du temps pour s'lever dans la hirarchie sacerdotale.
Nanmoins, s'il avait peu de considration pour les vques
constitutionnels, il tenait  son principe de fusion, et ne faisait
pas aussi bon march, que semblait l'annoncer l'abb Bernier, des
droits du clerg _asserment_. Mais l'abb Bernier le disait ainsi
pour faire russir la ngociation. Quant  la nomination des vques
par le Premier Consul, il fallait, suivant l'abb Bernier, passer
par-dessus une difficult fort loigne, fort improbable, celle
d'avoir un jour un Premier Consul protestant. Ce n'tait pas la peine,
suivant lui, de regarder  un avenir si peu vraisemblable.
Relativement aux biens du clerg, il fallait se hter de s'entendre
sur la rdaction, puisqu'on tait d'accord sur le principe.
Relativement  la restitution des biens non vendus, et aux donations
testamentaires en biens fonds, elles taient inconciliables avec les
principes politiques aujourd'hui reconnus en France, principes
absolument contraires aux biens de main-morte. On devait se contenter
 cet gard d'une concession, celle de donations constitues en rentes
sur l'tat.

Le temps, disait enfin l'abb Bernier, le temps tait venu de
conclure, car le Premier Consul commenait  tre mcontent. Il
croyait que le Pape n'avait pas la force de rompre avec le parti
migr, pour se donner tout  fait  la France. Il finirait par
renoncer au bien dont il avait eu d'abord la pense, et, sans
perscuter les prtres, les livrant  eux-mmes, il laisserait
l'glise devenir en France ce qu'elle pourrait, sans compter qu'il
tiendrait en Italie une conduite hostile  la cour de Rome. C'tait,
suivant l'abb Bernier, c'tait avoir perdu tout discernement, que de
ne pas profiter des dispositions d'un si grand homme, seul capable de
sauver la religion. Lui aussi avait de grandes difficults  vaincre
 l'gard du parti rvolutionnaire; et, loin de le contrarier, on
devait l'aider  surmonter ces difficults, en lui faisant les
concessions dont il avait besoin pour regagner les esprits, peu
disposs en France en faveur du culte catholique.

Monsignor Spina commenait  tre fort embarrass. Il tait croyant,
et plus avide encore que croyant. Demandant sans cesse de l'argent 
sa cour, son voeu le plus ardent tait de la rendre riche et prodigue
comme jadis. Mais le peu de succs de ses insinuations relativement
aux provinces perdues le dcourageait singulirement. Il s'apercevait
que le Premier Consul, aussi rus que les prtres italiens, ne voulait
pas s'expliquer avec des gens qui ne s'expliquaient pas eux-mmes. Il
voyait en outre toutes les cours pour ainsi dire  ses pieds; il
voyait le ngociateur russe, M. de Kalitscheff, qui avait voulu
protger si insolemment les petits princes d'Italie, molest et parti,
toute l'Allemagne dpendante de la France pour le partage des
indemnits territoriales, le Portugal soumis, et l'Angleterre
elle-mme amene  la paix par la fatigue. En prsence d'un tel tat
de choses, il tait convaincu qu'il n'y avait plus d'autre ressource
que de se soumettre, et d'attendre ce qu'on dsirait de la seule
volont du Premier Consul. Dispos  cder, monsignor Spina n'osait
pas toutefois adhrer aux conditions si absolues que le cabinet
franais avait poses avec la rsolution vidente de ne pas s'en
dpartir, parce qu'elles taient tablies d'aprs les ncessits
imprieuses de la situation.

[En marge: Avril 1801.]

[En marge: Le Premier Consul pour en finir, rdige un projet de
Concordat, et l'envoie  Rome.]

Le Premier Consul, avec sa vigueur accoutume, tira d'embarras le
ngociateur romain. C'tait le moment, dj dcrit plus haut, o
toutes les ngociations marchaient  la fois, notamment avec
l'Angleterre. Pensant avec une sorte de joie  l'effet prodigieux
d'une paix gnrale, qui comprendrait jusqu' l'glise elle-mme, il
voulut en finir par une marche prompte et dcide. Il fit rdiger un
projet de Concordat pour l'offrir dfinitivement  monsignor Spina.
C'taient deux ecclsiastiques sortis des ordres, M. de Talleyrand et
M. d'Hauterive, qui, dans les bureaux des affaires trangres, se
mlaient de cette question. Heureusement, entre eux et monsignor
Spina, se trouvait l'habile et orthodoxe Bernier. Le projet crit par
M. d'Hauterive, revu par l'abb Bernier, tait simple, clair, absolu.
Il contenait, rdig en style de loi, tout ce qu'avait propos la
lgation franaise. Ce projet fut prsent  monsignor Spina, qui en
fut fort troubl, et qui offrit de l'envoyer  sa cour, mais dclara
ne pouvoir le signer lui-mme.--Pourquoi, lui dit-on, refusez-vous de
le signer? Serait-ce que vous n'avez pas de pouvoirs? Alors que
faites-vous  Paris depuis six mois? Pourquoi affectez-vous un rle de
ngociateur, que vous ne pouvez pas remplir jusqu' son terme
ncessaire, c'est--dire  une conclusion? Ou bien trouvez-vous le
projet inadmissible? Alors osez le dclarer; et le cabinet franais,
qui ne peut accorder d'autres conditions, cessera de ngocier avec
vous. Il rompra ou ne rompra pas avec le Saint-Sige; mais il en
finira avec monsignor Spina.--

L'astucieux prlat ne savait que rpondre. Il affirma qu'il avait des
pouvoirs. N'osant pas avouer qu'il jugeait les propositions franaises
inadmissibles, il allgua qu'en matire de religion, le Pape, entour
des cardinaux, pouvait seul accepter un trait. Et en consquence il
renouvela l'offre d'envoyer le projet du Premier Consul  Sa
Saintet.--Soit, lui dit-on; mais dclarez du moins en l'envoyant que
vous l'approuvez.--Monsignor Spina se refusa encore  toute formule
approbative, et rpondit qu'il adresserait ses instances au
Saint-Pre, pour l'adoption d'un trait qui devait oprer en France le
rtablissement de la foi catholique.

On fit partir un courrier pour Rome avec le projet de Concordat, et
avec ordre  M. de Cacault, ambassadeur de France auprs du
Saint-Sige, de le soumettre  l'acceptation immdiate et dfinitive
du Pape. Ce courrier tait porteur d'un prsent qui devait causer une
grande joie en Italie, c'tait la fameuse Vierge en bois de
Notre-Dame-de-Lorette, enleve du temps du Directoire  Lorette mme,
et dpose depuis  la Bibliothque nationale de Paris, comme un objet
de curiosit. Le Premier Consul savait que, pour beaucoup de croyants
sincres et irritables, c'tait un sujet de scandale que le dpt
d'une telle relique  la Bibliothque royale, et il fit prcder le
Concordat de cette restitution pieuse.

[En marge: Accueil fait par le Pape au projet de Concordat.]

Ce prsent fut accueilli dans la Romagne avec une joie difficile 
comprendre en France. Le Pape reut le Concordat mieux qu'on ne
l'esprait. Ce digne pontife, proccup des intrts de la foi plus
que de ses intrts temporels, ne voyait dans le projet rien
d'absolument inadmissible, et croyait qu'avec quelques changements de
rdaction il arriverait  satisfaire le Premier Consul, ce qu'il
regardait comme trs-important; car le rtablissement de la religion
en France tait  ses yeux la plus grande, la plus essentielle des
affaires de l'glise.

Il dsigna les trois cardinaux Cavandini, Antonelli et Gerdil, pour
faire un premier examen du projet envoy de Paris. Les cardinaux
Antonelli et Gerdil passaient pour les deux plus savants personnages
de l'glise. Le cardinal Gerdil tait mme devenu Franais, car il
appartenait par sa naissance  la Savoie. On leur enjoignit  tous
trois de se hter. Le premier examen termin, ils durent faire leur
rapport  une congrgation de douze cardinaux, choisis parmi ceux qui
se trouvaient  Rome, et qui comprenaient le mieux les intrts de
l'glise romaine. On leur fit promettre le secret sur les saints
vangiles. Le Pape, craignant les menes, les cris des migrs
franais, cherchait  soustraire la dcision du sacr collge  toute
influence de parti. De son ct donc, les efforts furent d'une
parfaite sincrit. Il avait auprs de lui un ministre franais
entirement de son got: c'tait M. de Cacault, homme de coeur et
d'esprit, partag entre les souvenirs du dix-huitime sicle, auquel
il appartenait par son ge et son ducation, et les sentiments que
Rome inspire  tous ceux qui vivent au milieu de sa grandeur ruine,
et de ses pompes religieuses. En partant de Paris, M. de Cacault
avait demand au Premier Consul ses instructions. Celui-ci lui avait
rpondu par ce mot superbe: Traitez le Pape comme s'il avait deux cent
mille soldats.--M. de Cacault aimait Pie VII et le gnral Bonaparte,
et, par ses rapports bienveillants, les disposait  s'aimer l'un
l'autre.--Fiez-vous au Premier Consul, disait-il sans cesse au Pape;
il arrangera vos affaires. Mais faites ce qu'il vous demande, car il a
besoin de ce qu'il vous demande pour russir.--Il disait au Premier
Consul: Prenez un peu de patience. Le Pape est le plus saint, le plus
attachant des hommes. Il veut vous satisfaire, mais donnez-lui-en le
temps. Il faut habituer son esprit et celui des cardinaux, aux
propositions absolues que vous envoyez ici. On est  Rome plus croyant
que vous ne le pensez. Il faut mener cette cour avec douceur. Si nous
la brusquons, nous lui ferons perdre la tte. Elle se jettera dans une
rsolution de martyre, comme la seule ressource de sa situation.--Ces
sages conseils tempraient l'imptuosit du Premier Consul, et le
disposaient  souffrir patiemment le mticuleux examen de la cour de
Rome.

Enfin, quand le travail fut achev, le Pape et le cardinal Consalvi
eurent plusieurs entretiens avec M. de Cacault. Ils lui communiqurent
le projet romain. M. de Cacault, le trouvant trop distant du projet
franais, fit des efforts ritrs pour obtenir des modifications. Il
fallut recourir une seconde fois  la congrgation des douze
cardinaux, ce qui prit encore beaucoup de temps, de manire que, sans
obtenir de notables rsultats, M. de Cacault contribua lui-mme 
faire perdre un mois entier. Enfin, on se mit d'accord autant que
possible, et on aboutit  un projet, dont les diffrences avec le
projet du Premier Consul taient les suivantes.

[En marge: Contre-projet de Concordat envoy par la cour de Rome au
Premier Consul.]

La religion catholique serait dclare en France _religion de l'tat_;
les Consuls la pratiqueraient publiquement; il y aurait une nouvelle
circonscription diocsaine, et seulement soixante siges, comme le
voulait le Premier Consul. Le Pape s'adresserait aux anciens
titulaires pour leur demander leur renonciation volontaire, en
s'autorisant de l'offre de dmission par eux faite  Pie VI en 1790.
Il tait probable qu'un trs-grand nombre la donneraient, et alors les
siges vacants par mort ou par dmission fourniraient au gouvernement
franais une ample liste de nominations  faire. Quant  ceux qui la
refuseraient, le Pape prendrait les mesures convenables, pour que
l'administration de leurs siges ne restt pas dans leurs mains.

[En marge: Mai 1801.]

L'excellent pontife disait au Premier Consul, dans une lettre
touchante qu'il lui adressait: Dispensez-moi de dclarer publiquement,
que je destituerai de vieux prlats, qui ont souffert de cruelles
perscutions pour la cause de l'glise. D'abord, mon droit est
douteux; secondement, il m'en cote de traiter ainsi des ministres de
l'autel, malheureux et exils. Que rpondriez-vous  ceux qui vous
demanderaient de sacrifier ces gnraux dont vous tes entour, et
dont le dvouement vous a rendu tant de fois victorieux?... Le
rsultat que vous dsirez obtenir sera le mme au fond, car la plupart
des siges, par mort ou par dmission, deviendront vacants. Vous les
remplirez, et, quant au petit nombre de ceux qui resteront occups,
par suite de quelques refus de dmission, nous n'y nommerons pas
encore de titulaires; mais nous les ferons administrer par des
vicaires, dignes de votre confiance et de la ntre.--

Sur les autres points, le projet romain tait  peu prs conforme au
projet franais. Il accordait les nominations au Premier Consul, sauf
le cas o le Premier Consul serait protestant; il contenait la
conscration des ventes nationales, mais en persistant  demander
qu'on put faire au clerg des dons testamentaires en biens-fonds; il
concdait aux prtres maris les indulgences de l'glise.

videmment, la difficult la plus srieuse tait la dposition des
anciens vques qui refuseraient leur dmission. Un tel sacrifice
cotait au Pape, car c'tait immoler aux pieds mmes du Premier Consul
l'ancien clerg franais. Cependant cette immolation tait
indispensable, pour que le Premier Consul pt supprimer  son tour le
clerg constitutionnel, et des divers clergs n'en faire qu'un seul,
compos des sujets estimables de toutes les sectes. C'tait l'une de
ces occasions, o, dans tous les sicles, la papaut n'avait pas
hsit  prendre de grandes rsolutions pour sauver l'glise. Mais, au
moment de se rsoudre, l'me bienveillante et timore du pontife tait
en proie aux plus douloureuses perplexits.

[En marge: Dmarche du Premier Consul pour terminer les hsitations de
la cour de Rome.]

Tandis que l'on employait ainsi le temps  Rome, soit en confrences
des cardinaux entre eux, soit en confrences de la secrtairerie
d'tat avec M. de Cacault, le Premier Consul  Paris avait perdu
patience. Il commenait  craindre que la cour de Rome ne ft en
intrigue, ou avec les migrs, ou avec les cours trangres,
l'Autriche notamment.  sa dfiance naturelle, se joignaient les
suggestions des ennemis de la religion, qui cherchaient  lui
persuader qu'on le trompait, et que lui, si pntrant, si habile,
tait dupe de la finesse italienne. Il tait peu dispos  croire
qu'on pt tre plus fin que lui, mais il voulut cependant jeter la
sonde dans cette mer qu'on lui disait si profonde, et, le jour mme
(13 mai), o le courrier porteur des dpches du Saint-Sige quittait
Rome, il fit  Paris une dmarche menaante.

Il manda l'abb Bernier, monsignor Spina, et M. de Talleyrand  la
Malmaison.--Il leur dclara qu'il n'avait plus confiance dans les
dispositions de la cour de Rome; que chez elle le dsir de mnager les
migrs l'emportait videmment sur le dsir de se rconcilier avec la
France, et l'intrt de parti sur l'intrt de la religion; qu'il
n'entendait pas que l'on consultt des cours ennemies, et peut-tre
mme les chefs de l'migration, pour savoir si on traiterait avec la
Rpublique franaise; que l'glise, pouvant recevoir de lui d'immenses
bienfaits, devait les accepter ou les refuser sur-le-champ, et ne pas
retarder le bien des peuples, par d'inutiles hsitations, ou par des
consultations plus dplaces encore; qu'il se passerait du
Saint-Sige, puisqu'on ne voulait pas le seconder; que sans doute il
ne rendrait pas  l'glise les jours de la perscution, mais qu'il
livrerait les prtres  eux-mmes, en se bornant  chtier les
turbulents, et en laissant les autres vivre comme ils pourraient;
qu'il se considrerait, relativement  la cour romaine, comme libre
envers elle de tout engagement, mme des engagements contenus dans le
trait de Tolentino, puisque, de fait, ce trait avait disparu le jour
de la guerre dclare entre Pie VII et le Directoire. En disant ces
paroles, le ton du Premier Consul tait froid, positif, atterrant. Il
fit entendre, par les dveloppements ajouts  cette dclaration, que
sa confiance dans le Saint-Pre tait toujours la mme, mais qu'il
imputait les lenteurs qui le blessaient, au cardinal Consaivi et 
l'entourage du Pape.

[En marge: Ordre  M. de Cacault de quitter Rome sous cinq jours, si
le projet de Concordat n'est pas accept.]

Le Premier Consul avait atteint son but, car le malheureux Spina avait
quitt la Malmaison dans un vritable dsordre d'esprit, et s'tait
rendu en hte  Paris, pour crire  sa cour des dpches toutes
pleines de l'pouvante dont il tait rempli lui-mme. M. de
Talleyrand, de son ct, crivit  M. de Cacault une dpche conforme
 l'entretien de la Malmaison. Il lui enjoignit de se rendre auprs du
Pape et du cardinal Consaivi, de leur dclarer que le Premier Consul,
plein de confiance dans le caractre personnel du Saint-Pre, n'en
avait pas autant dans son gouvernement; qu'il tait rsolu 
interrompre une ngociation trop peu sincre, et que lui, M. de
Cacault, avait ordre de quitter Rome sous cinq jours, si le projet de
Concordat n'tait pas adopt immdiatement, ou n'tait adopt qu'avec
des modifications. M. de Cacault, en effet, avait pour instruction de
se retirer dans ce dlai  Florence, et d'attendre l que le Premier
Consul lui fit connatre ses volonts.

[En marge: Le cardinal Consalvi se dcide  se rendre  Paris.]

Cette dpche parvint  Rome dans les derniers jours de mai. Elle
chagrina fort M. de Cacault, qui craignait, par les nouvelles dont il
tait porteur, de troubler, peut-tre de pousser  des rsolutions
dsespres, le gouvernement romain, qui craignait surtout d'affliger
un pontife pour lequel il n'avait pu se dfendre de concevoir un
vritable attachement. Cependant les ordres du Premier Consul taient
tellement absolus, qu'il n'y avait aucun moyen d'en luder
l'excution. M. de Cacault se rendit donc auprs du Pape et du
cardinal Consalvi, leur montra ses instructions, qui leur causrent 
tous deux une vive douleur. Le cardinal Consalvi en particulier, qui
se voyait clairement dsign dans les dpches du Premier Consul,
comme l'auteur des interminables dlais de cette ngociation, se
sentait mourir d'pouvante. Il avait peu de torts nanmoins, et les
formes surannes de cette chancellerie, la plus vieille du monde,
taient la seule cause des lenteurs dont se plaignait le Premier
Consul, au moins depuis que l'affaire tait porte  Rome. M. de
Cacault proposa au Pape et au cardinal Consalvi une ide, qui les
surprit et les troubla d'abord, mais qui leur parut ensuite la seule
voie de salut.--Vous ne voulez pas, leur dit-il, adopter le Concordat
venu de Paris, dans toutes ses expressions; eh bien! que le cardinal
lui-mme se rende en France, revtu de vos pouvoirs. Il se fera
connatre au Premier Consul, il lui inspirera confiance; il en
obtiendra les changements de rdaction indispensables. Si quelque
difficult se rencontre, il sera l pour la lever. Il prviendra, par
sa prsence sur les lieux, les pertes de temps, qui blessent surtout
le caractre impatient du chef de notre gouvernement. Vous serez tirs
ainsi d'un grand pril, et les affaires de la religion seront
sauves.--C'tait pour le Pape une grande douleur de se sparer d'un
ministre dont il ne savait plus se passer, et qui seul lui donnait la
force de supporter les peines de la souverainet. Il tait plong dans
des perplexits affreuses, trouvant trs-sage l'ide de M. de Cacault,
mais cruelle la sparation qu'on lui proposait.

[En marge: Agitations du Pape, et terreurs du cardinal Consalvi.]

Cette faction implacable, compose non-seulement des migrs, mais de
tous les gens qui, en Europe, dtestaient la Rvolution franaise,
cette faction, qui aurait dsir une guerre ternelle avec la France,
qui avait vu avec douleur la fin de la guerre civile en Vende, et qui
voyait avec non moins de douleur la fin prochaine du schisme,
assigeait Rome de lettres, la remplissait de propos, couvrait ses
murs de placards. On disait, par exemple, dans l'un de ces placards,
que Pie VI pour sauver la foi avait perdu le Saint-Sige, et que Pie
VII pour sauver le Saint-Sige perdrait la foi[12]. Les invectives
dont il tait l'objet, n'branlaient pas chez ce pontife sensible,
mais dvou  ses devoirs, la rsolution de sauver l'glise, malgr
tous les partis, malgr le parti de l'glise elle-mme; mais il en
souffrait cruellement. Le cardinal Consalvi tait son confident, son
ami; s'en sparer tait pour lui une peine poignante. Le cardinal 
son tour tait effray de se voir  Paris, dans ce gouffre
rvolutionnaire, qui avait dvor, lui disait-on, tant de victimes. Il
tremblait  la seule ide de se trouver en prsence de ce redoutable
gnral, objet tout  la fois d'admiration et de crainte, que
monsignor Spina lui dpeignait comme particulirement irrit contre le
secrtaire d'tat. Ces malheureux prtres se faisaient mille ides
fausses sur la France, sur son gouvernement; et, tout amlior qu'on
le disait, ils frmissaient  la seule pense d'tre un moment entre
ses mains. Le cardinal se dcida donc, mais comme on se dcide 
braver la mort.--Puisqu'il faut une victime, dit-il, je me dvoue, et
je m'en remets  la Providence.--Il eut mme l'imprudence d'crire 
Naples des lettres conformes  ces paroles, lettres qui furent connues
de notre ministre  Naples, et communiques au Premier Consul.
Celui-ci heureusement les jugea plutt risibles qu'irritantes.

         [Note 12:

            Pio VI per conservar la fede
              Perde la sede.
            Pio VII per conservar la sede
              Perde la fede.]

[En marge: Juin 1801.]

Mais le voyage  Paris du secrtaire d'tat, tait loin de lever
toutes les difficults, et de prvenir tous les dangers. Le dpart de
M. Cacault et sa retraite  Florence, o rsidait le quartier-gnral
de l'arme franaise, allait tre une manifestation funeste peut-tre
pour les deux gouvernements de Rome et de Naples. Ces deux
gouvernements, en effet, taient continuellement menacs par les
passions comprimes, et toujours ardentes, des patriotes italiens.
Celui du Pape tait odieux aux hommes qui ne voulaient plus tre
gouverns par des prtres, et le nombre de ces hommes tait grand dans
l'tat romain; celui de Naples tait justement abhorr pour le sang
qu'il avait rpandu. Le dpart de M. de Cacault pouvait tre pris
comme une sorte de permission, donne aux mauvaises ttes italiennes,
d'essayer quelque tentative dangereuse. Le Pape le craignait ainsi. On
convint alors, pour prvenir toute interprtation fcheuse, de faire
partir ensemble M. de Cacault et le cardinal Consalvi, lesquels
devaient voyager de concert jusqu' Florence. M. de Cacault en
quittant Rome y laissa son secrtaire de lgation.

[En marge: Dpart du cardinal Consalvi pour Paris.]

MM. Consalvi et de Cacault sortirent de Rome le 6 juin (17 prairial),
et s'acheminrent vers Florence. Ils voyageaient dans la mme voiture,
et partout le cardinal montrait aux populations M. de Cacault en leur
disant: Voil le ministre de France; tant il avait envie qu'on st
qu'il n'y avait pas rupture. L'agitation en Italie fut assez vive.
Cependant elle ne produisit rien de fcheux, dans le moment, car on
attendait pour essayer quelque chose, que les dispositions du
gouvernement franais fussent plus claires. Le cardinal Consalvi se
spara de M. de Cacault  Florence, et s'achemina en tremblant vers
Paris[13].

         [Note 13:

                                       Florence, le 19 prairial an IX.

         _Franois Cacault, ministre plnipotentiaire de la Rpublique
         franaise  Rome, au citoyen ministre des relations
         extrieures._

         CITOYEN MINISTRE,

         Me voil arriv  Florence. Le cardinal secrtaire d'tat est
         parti de Rome avec moi. Il est venu me prendre  mon logis.
         Nous avons fait route ensemble dans le mme carrosse. Nos
         gens suivaient de la mme manire dans la seconde voiture, et
         la dpense de chacun tait paye par son courrier respectif.

         Nous tions regards partout d'un air bahi. Le cardinal
         avait grande peur qu'on imagint que je me retirais 
         l'occasion d'une rupture; il disait sans cesse  tout le
         monde: _Voil le ministre de France._ Ce pays, cras des
         maux passs de la guerre, frissonne  la moindre ide de
         mouvements de troupes. Le gouvernement romain a plus de peur
         encore de ses propres sujets mcontents, surtout de ceux qui
         ont t allchs  l'autorit et au pillage par l'espce de
         rvolution passe. Nous avons ainsi prvenu et dissip  la
         fois les frayeurs mortelles et les esprances tmraires. Je
         pense que la tranquillit de Rome ne sera pas trouble.

         Le cardinal a pass ici la journe du 18 en grande et
         ostensible amiti avec le gnral Murat, qui lui a fait
         donner un logement et une garde d'honneur. Il a fait la mme
         chose pour moi. Je n'ai rien accept, je suis log 
         l'auberge.

         Le cardinal est parti ce matin pour Paris. Il arrivera peu de
         temps aprs ma dpche; il ira extrmement vite. Le
         malheureux sent bien que s'il chouait il serait perdu sans
         ressource, et que tout serait perdu pour Rome. Il est press
         de savoir son sort. Je lui ai fait sentir qu'un grand moyen
         de tout sauver tait d'user de diligence, parce que le
         Premier Consul avait des motifs graves de conclure vite et
         d'excuter promptement.

         J'avais essay  Rome d'amener le Pape  signer seulement le
         Concordat, et s'il m'et accord ce point je ne serais pas
         parti de Rome; mais cette ide ne m'a pas russi.

         Vous jugez bien que le cardinal n'est pas envoy  Paris pour
         signer ce que le Pape a refus de signer  Rome; mais il est
         premier ministre de Sa Saintet et son favori, c'est l'me du
         Pape qui va entrer en communication avec vous. J'espre qu'il
         en rsultera un accord concernant les modifications. Il
         s'agit de phrases, de paroles qu'on peut retourner de tant de
         manires qu' la fin on saisira la bonne.

         Le cardinal porte au Premier Consul une lettre confidentielle
         du Pape et le plus ardent dsir de terminer l'affaire. C'est
         un homme qui a de la clart dans l'esprit. Sa personne n'a
         rien d'imposant, il n'est pas fait  la grandeur; son
         locution un peu verbeuse n'est pas sduisante; son caractre
         est doux et son me s'ouvrira aux panchements, pourvu qu'on
         l'encourage avec douceur  la confiance.

         J'ai crit  Madrid,  l'ambassadeur Lucien Bonaparte, en
         quoi consistait cet clat du voyage  Paris du cardinal
         Consalvi et de ma retraite  Florence. J'ai galement fait
         connatre aux ministres  Rome de l'Empereur et du roi
         d'Espagne qu'il n'y avait aucune apparence de guerre avec le
         Pape.

         Je vous salue respectueusement.

                                                        CACAULT.]

Dans cet intervalle, le Premier Consul, en recevant de Rome le projet
amend, et reconnaissant que les diffrences taient plutt de forme
que de fond, s'tait calm. La nouvelle que le cardinal Consalvi
venait lui-mme, pour achever de mettre d'accord le Saint-Sige avec
le cabinet franais, le satisfit compltement. Il y voyait la
certitude d'un arrangement prochain, et en outre un grand lustre pour
son gouvernement. Il s'apprta donc  faire le meilleur accueil au
premier ministre de la cour romaine.

[En marge: Arrive du cardinal Consalvi, et entrevue avec le Premier
Consul.]

Le cardinal Consalvi arriva le 20 juin (1er messidor)  Paris. L'abb
Bernier et monsignor Spina accoururent pour le recevoir, et le
rassurer sur les dispositions du Premier Consul. On convint du costume
dans lequel il serait prsent  la Malmaison, et il s'y rendit, fort
mu de l'ide de voir le gnral Bonaparte. Celui-ci, bien averti,
n'eut garde d'ajouter au trouble du cardinal. Il dploya tout l'art de
langage dont la nature l'avait dou, pour s'emparer de l'esprit de son
interlocuteur, pour lui montrer  fond ses intentions franchement
bienveillantes envers l'glise, pour lui rendre sensibles les
difficults graves attaches au rtablissement du culte public en
France, et surtout pour lui faire comprendre que l'intrt qu'on avait
 mnager l'esprit franais, tait bien plus grand que celui qu'on
pouvait avoir  mnager les ressentiments des prtres, des migrs,
des princes dchus, mpriss et abandonns de l'Europe en ce moment.
Il dclara au cardinal Consalvi, qu'il tait prt  transiger sur
certains dtails de rdaction qui offusquaient la cour de Rome, pourvu
qu'au fond on lui accordt ce qu'il regardait comme indispensable, la
cration d'un tablissement ecclsiastique tout  fait nouveau, qui
ft son ouvrage, et qui runt les prtres sages et respectables de
tous les partis.

[En marge: Dernires prtentions de la cour romaine.]

Le cardinal sortit pleinement rassur de cette entrevue avec le
Premier Consul. Il se montra peu dans Paris, observa une rserve
convenable, galement loigne d'une svrit outre et de cette
facilit italienne, tant reproche aux prtres romains. Il accepta
quelques invitations chez les ministres et les Consuls, mais refusa
constamment de se montrer dans les lieux publics. Il se mit  l'oeuvre
avec l'abb Bernier, pour rsoudre les dernires difficults de la
ngociation. Deux points faisaient surtout obstacle  l'accord des
deux gouvernements: l'un relatif au titre de _Religion d'tat_, qu'on
cherchait  obtenir pour la religion catholique, l'autre  la
dposition des anciens titulaires. Le cardinal Consalvi voulait que
pour justifier, aux yeux de la chrtient, les grandes concessions
faites au Premier Consul, on pt allguer une solennelle dclaration
de la Rpublique franaise, en faveur de l'glise catholique; il
voulait qu'on proclamt du moins la religion catholique _Religion
dominante_, qu'on promt l'abrogation des lois qui lui taient
contraires, que le Premier Consul s'engaget  la professer
publiquement de sa personne. On regardait son exemple comme devant
tre d'un effet tout-puissant sur l'esprit des populations.

L'abb Bernier rptait que proclamer une _religion d'tat_ ou une
_religion dominante_, c'tait alarmer les autres cultes, faire
craindre le retour d'une religion envahissante, oppressive,
intolrante, etc., etc.; qu'il tait impossible d'aller au del de la
dclaration d'un fait, c'est que la majorit des Franais tait
catholique. Il ajoutait que, pour abroger les lois antrieures, il
fallait le concours du pouvoir lgislatif, ce qui jetterait le cabinet
franais dans des embarras inextricables; que le gouvernement, comme
gouvernement, ne pouvait professer une religion; que les Consuls
pouvaient la professer de leur personne, mais que ce fait, tout
individuel et en quelque sorte priv, n'tait pas de nature  figurer
dans un trait. Quant  la conduite personnelle du Premier Consul,
l'abb Bernier disait tout bas qu'il assisterait  un _Te Deum_, 
une messe, mais que les autres pratiques du culte, il ne fallait pas
les attendre de lui, et qu'il y avait des choses que le discernement
du cardinal devait renoncer  exiger, car elles produiraient un effet
plutt fcheux que salutaire. On convint enfin d'un prambule, qui, se
liant  l'article premier, remplissait  peu prs les vues des deux
lgations.

[En marge: La religion catholique dclare religion de la majorit des
Franais.]

_Le gouvernement_, disait-on, _reconnaissant que la religion
catholique tait la religion de la grande majorit des Franais..._

_Le Pape de son cot reconnaissant que cette religion avait retir, et
attendait encore dans ce moment le plus grand bien du rtablissement
du culte catholique en France, et de la profession particulire qu'en
faisaient les Consuls de la Rpublique, etc..._

Par ce double motif les deux autorits, pour le bien de la religion et
pour le maintien de la tranquillit intrieure, tablissaient (article
premier) _que la religion catholique serait exerce en France, et que
son culte serait public, en se conformant aux rglements de police
jugs ncessaires pour le maintien de la tranquillit;_ (article
second) _qu'il y aurait une nouvelle circonscription, etc._

[En marge: Le cardinal Consalvi demande qu'on dispense le Pape de
dposer les anciens titulaires.]

Ce prambule remplissait suffisamment l'intention de toutes les
parties, car il proclamait hautement le rtablissement du culte,
rendait sa profession publique en France comme autrefois, faisait de
la profession de ce culte par les Consuls un fait particulier,
personnel aux trois Consuls en exercice, plaait cette allgation dans
la bouche du Pape, et non dans celle du chef de la Rpublique. Ces
premires difficults paraissaient donc heureusement vaincues.
Venaient ensuite les contestations relatives  la dposition des
anciens titulaires. On tait d'accord sur le fond, mais le cardinal
Consalvi demandait qu'on pargnt au Pape la douleur de prononcer dans
un acte public la dposition des anciens vques franais. Il
promettait que ceux qui refuseraient leur dmission, ne seraient plus
considrs comme titulaires, et que le Pape consentirait  leur donner
des successeurs; mais il ne voulait pas que cela ft formellement
contenu dans le Concordat. Le Premier Consul se montra inflexible sur
ce point, et sauf rdaction, exigea qu'il ft dit en termes positifs
que le Pape s'adresserait aux anciens titulaires, qu'il leur
demanderait la rsignation de leurs siges, laquelle il attendait avec
confiance de leur amour de la religion, et que s'ils refusaient, _il
serait pourvu par de nouveaux titulaires au gouvernement des vchs
de la circonscription nouvelle_. C'taient les propres expressions du
trait.

Les autres conditions n'taient pas contestes. Le Premier Consul
devait nommer, le Pape devait instituer les vques. Cependant le
cardinal Consalvi rclama, et le Premier Consul accorda une rserve,
par laquelle il tait dit que, dans le cas o le Premier Consul serait
protestant, une convention nouvelle serait faite, pour rgler le mode
des nominations. Il tait stipul que les vques nommeraient les
curs, et les choisiraient parmi des sujets agrs par le
gouvernement. La question du serment tait rsolue, par l'adoption
pure et simple du serment que les vques prtaient anciennement aux
rois de France. Le Saint-Sige avait rclam avec raison, et on avait
accord sans difficult, l'autorisation d'tablir des sminaires pour
le recrutement du clerg, mais sans obligation de les doter de la part
de l'tat. L'engagement de ne pas troubler les acqureurs de biens
nationaux tait formel. La proprit des biens acquis leur tait
expressment reconnue. Il tait dit que le gouvernement prendrait des
mesures pour que le clerg ft convenablement salari, pour que tous
les anciens difices du culte et tous les presbytres non encore
alins lui fussent rendus. Il tait convenu que la permission de
faire des donations pieuses serait accorde aux fidles, mais que
l'tat en rglerait la forme. On s'tait secrtement mis d'accord sur
cette forme, qui tait celle de rentes sur le grand livre, vu que le
Premier Consul ne voulait  aucun prix rtablir les biens de
main-morte. Cette disposition devait se trouver dans des rglements
ultrieurs sur la police des cultes, que le gouvernement avait seul le
pouvoir de faire.

Quant aux prtres maris, le cardinal avait donn sa parole qu'un bref
d'indulgence serait immdiatement publi; mais il demandait qu'un acte
de charit religieuse, manant de la clmence du Saint-Pre, conservt
son caractre libre, spontan, et ne passt point pour une condition
impose au Saint-Sige. Cette considration fut accueillie.

[En marge: Accord sur tous les points contests.]

On tait enfin d'accord sur toutes choses, et d'aprs des bases
raisonnables, qui garantissaient  la fois l'indpendance de l'glise
franaise, et sa parfaite union avec le Saint-Sige. Jamais on n'avait
fait avec Rome une convention plus librale, et en mme temps plus
orthodoxe; et il faut reconnatre qu'on avait arrach au Pape une
rsolution grave, mais parfaitement justifie par les circonstances,
celle de dposer les anciens titulaires qui refuseraient de se
dmettre. Il fallait donc se tenir pour satisfait, et conclure.

[En marge: Derniers efforts tents par les adversaires du Concordat
pour empcher la signature.]

[En marge: Concile du clerg constitutionnel.]

[En marge: L'abb Grgoire.]

Cependant on s'agitait autour du Premier Consul pour empcher son
consentement dfinitif. Les hommes qui l'approchaient ordinairement,
et qui jouissaient du privilge de lui donner leurs conseils,
combattaient sa dtermination. Le parti du clerg constitutionnel se
remuait beaucoup, dans la crainte d'tre sacrifi au clerg
_inserment_. Il avait obtenu l'autorisation de s'assembler, et de
former une espce de concile national  Paris. Le Premier Consul avait
accord cette autorisation, pour stimuler le zle du Saint-Sige, et
lui faire sentir le danger de ses lenteurs. On dbita dans cette
runion beaucoup de choses trs-peu senses sur les coutumes de
l'glise primitive, auxquelles les auteurs de la Constitution civile
avaient voulu ramener l'glise franaise. On y professa que les
fonctions piscopales devaient tre confres par l'lection, que,
s'il n'en tait pas ainsi compltement, il fallait au moins que le
Premier Consul choist les sujets sur une liste prsente par les
fidles de chaque diocse; que la nomination des vques devait tre
confirme par les mtropolitains, c'est--dire par les archevques,
et celle de ces derniers seulement par le Pape; mais que l'institution
papale ne pouvait pas tre laisse  l'arbitraire du Saint-Sige, et
qu'aprs un dlai dtermin il fallait qu'elle fut force: ce qui
quivalait  l'anantissement complet des droits de la cour de Rome.
Tout ce qui fut dit dans cette espce de concile n'tait cependant pas
aussi dpourvu de raison pratique. On y prsenta quelques ides saines
sur la circonscription des diocses, sur l'mission des bulles, sur la
ncessit de ne souffrir aucune publication mane de l'autorit
pontificale, sans la permission expresse de l'autorit civile. On se
promit de runir ces diverses observations sous la forme de voeux, qui
seraient prsents au Premier Consul pour clairer ses rsolutions. Ce
qu'on rpta aussi trs-volontiers et trs-frquemment dans cette
assemble, c'est que, pendant la terreur, le clerg constitutionnel
avait rendu de grands services  la religion proscrite, qu'il n'avait
pas fui, pas abandonn les glises, et qu'il n'tait pas juste de le
sacrifier  ceux qui, pendant la perscution, avaient pris le prtexte
de l'orthodoxie pour se soustraire aux dangers du sacerdoce. Tout cela
tait exact, surtout pour les simples prtres, dont la plupart avaient
eu vritablement les vertus qu'on leur attribuait. Mais les vques
constitutionnels, dont quelques-uns cependant mritaient le respect,
taient pour la plupart des hommes de dispute, de vrais sectaires, que
l'ambition chez les uns, l'orgueil des querelles thologiques chez les
autres, avaient entrans, et qui ne valaient pas leurs subordonns,
gens simples et sans prtention. Celui qui  leur tte se montrait le
plus remuant, l'abb Grgoire, tait un chef de secte, dont les moeurs
taient pures, mais l'esprit troit, la vanit excessive, et la
conduite politique entache d'un souvenir malheureux. Sans tre expos
ni aux entranements, ni aux terreurs, qui arrachrent  la Convention
un vote de mort contre l'infortun Louis XVI, l'abb Grgoire alors
absent, et libre de se taire, avait adress  cette assemble une
lettre qui respirait des sentiments peu conformes  l'humanit et  la
religion. Il tait l'un de ceux  qui le retour aux ides saines
convenait le moins, et qui essayaient, quoique en vain, de lutter
contre la tendance imprime  toutes choses, par le gouvernement
consulaire. Il avait eu soin de se crer des liaisons dans la famille
Bonaparte, et faisait ainsi parvenir au chef de cette famille une
multitude d'objections contre la rsolution qui se prparait. Le
Premier Consul laissait faire et dire les constitutionnels, prt  les
arrter si leur agitation allait jusqu'au scandale; mais il n'tait
pas fch de rendre leur prsence importune au Saint-Sige, et
d'appliquer  sa lenteur ce genre de stimulant. Quoique ayant peu de
got pour les membres de ce clerg, parce qu'ils taient en gnral
des thologiens querelleurs, il voulait dfendre leurs droits, et
imposer au Pape, comme vques, ceux qui taient connus par des moeurs
pures et un esprit soumis. Il n'en fallait pas davantage au plus grand
nombre, car ils taient fort loin de rpugner  la runion avec le
Saint-Sige. Ils la dsiraient mme, comme le moyen le plus sr et le
plus honorable pour eux de sortir d'une vie agite, et d'un tat de
dconsidration fcheux auprs des fidles. La plupart en effet ne
rsistaient  un arrangement avec Rome, que dans la crainte d'tre
sacrifis en masse aux anciens titulaires.

[En marge: Juillet 1801.]

[En marge: Opposition de M. de Talleyrand au Concordat.]

Il y avait une opposition plus redoutable auprs de Premier Consul;
c'tait celle qui se produisait dans le ministre mme. M. de
Talleyrand, bless par l'esprit de la cour de Rome, qui s'tait
montre moins facile, moins indulgente qu'il ne l'avait cru d'abord,
tait devenu pour elle froid et malveillant. Il contrariait
visiblement la ngociation, aprs l'avoir commence avec assez de
bonne volont, quand il n'y voyait qu'une paix de plus  conclure. Il
tait parti pour les eaux, comme nous l'avons dj dit, laissant au
Premier Consul un projet tout rdig, projet absolu dans la forme,
blessant sans utilit, et que la cour de Rome ne voulait admettre 
aucun prix. M. d'Hauterive s'tait charg de continuer son rle. Ce
dernier, engag  moiti dans les ordres, en tant sorti  l'poque de
la Rvolution, tait peu favorable aux dsirs du Saint-Sige. Il
opposait mille difficults de rdaction au projet convenu entre l'abb
Bernier et le cardinal Consalvi. On devait y noncer, suivant lui,
d'une manire plus expresse et plus patente la destitution des anciens
titulaires, y mentionner la condition que les legs pieux ne pourraient
tre faits qu'en rentes, y spcifier enfin dans un article formel la
rhabilitation catholique des prtres maris, etc. M. d'Hauterive
faisait ainsi renatre les difficults de rdaction, devant
lesquelles la ngociation avait failli chouer. Le jour mme de la
signature, il envoya encore sur ces divers points un mmoire des plus
pressants au Premier Consul.

[En marge: Conseil de gouvernement dans lequel le Concordat est
adopt.]

Tous ces dbats termins, il y eut une runion des Consuls et des
ministres, dans laquelle la question fut dfinitivement discute et
rsolue. On y rpta les objections dj connues; on y fit valoir
l'inconvnient de froisser l'esprit franais, d'ajouter au budget de
nouvelles charges, de mettre mme, disait-on, les biens nationaux en
pril, en rveillant chez le clerg ancien, rtabli dans ses
fonctions, plus d'esprances qu'on ne voulait en satisfaire. On parla
d'un projet de simple tolrance, qui consisterait seulement  rendre
les difices religieux, tant aux prtres _inserments_ qu'aux prtres
_asserments_, et  demeurer spectateur paisible de leurs querelles,
sauf  intervenir si l'ordre matriel venait  tre troubl.

[En marge: Opinion du consul Cambacrs.]

Le consul Cambacrs, fort partisan du Concordat, s'exprima sur ce
sujet avec chaleur, et rpondit victorieusement  toutes les
objections. Il soutint que le danger de froisser l'esprit franais
n'tait vrai qu' l'gard de quelques beaux esprits frondeurs, mais
que les masses accueilleraient volontiers le rtablissement du culte,
et en prouvaient dj un vrai besoin moral; que la considration de
la dpense tait une considration mprisable en pareille matire; que
les biens nationaux taient, au contraire, garantis plus solidement
que jamais par la conscration des ventes obtenue du Saint-Sige. M.
Cambacrs fut en cet endroit interrompu par le Premier Consul, qui,
toujours inflexible quand il s'agissait des biens nationaux, dclara
qu'il faisait le Concordat, prcisment  cause des acqureurs de ces
biens, particulirement dans leur intrt, et qu'il craserait de sa
puissance les prtres assez sots ou assez malveillants, pour abuser du
grand acte qu'on allait faire. Le consul Cambacrs, reprenant son
allocution, montra ce qu'il y avait de ridicule, d'inexcutable dans
ce projet d'indiffrence entre des partis religieux, qui se
disputeraient la confiance des fidles, les difices du culte, les
dons volontaires de la pit publique, qui donneraient au gouvernement
les ennuis d'une intervention active, sans aucun de ses avantages, et
aboutiraient peut-tre  la runion de toutes les sectes dans une
seule glise ennemie, indpendante de l'tat, et dpendante d'une
autorit trangre.

Le consul Lebrun parla dans le mme sens, et enfin le Premier Consul
se pronona en peu de mots, d'une manire nette, prcise et
premptoire. Il connaissait les difficults, les prils mme de son
entreprise; mais la profondeur de ses vues allait au del de quelques
difficults du moment, et il tait rsolu. Il se montra tel dans ses
paroles. Ds lors il n'y eut plus de rsistance, sauf  dsapprouver,
 fronder mme sa rsolution hors de sa prsence. On se soumit, et
l'ordre fut donn de signer le Concordat, tel que l'abb Bernier et le
cardinal Consalvi l'avaient dfinitivement rdig.

[En marge: Joseph Bonaparte charg de signer le Concordat.]

[En marge: Signature du Concordat le 15 juillet 1801.]

Suivant son usage de rserver  son frre an la conclusion de tous
les actes importants, le Premier Consul dsigna pour plnipotentiaires
Joseph Bonaparte, le conseiller d'tat Cretet, et enfin l'abb
Bernier,  qui cet honneur tait bien d pour les peines qu'il s'tait
donnes, et l'habilet qu'il avait dploye dans cette longue et
mmorable ngociation. Le Pape eut pour plnipotentiaires le cardinal
Consalvi, monsignor Spina, et le pre Caselli, savant Italien qui
avait suivi la lgation romaine, afin de l'aider de ses connaissances
thologiques. On se runit pour la forme chez Joseph Bonaparte, on
relut les actes, on fit ces petits changements de dtail, toujours
rservs pour le dernier moment, et, le 15 juillet 1801 (26 messidor),
on signa ce grand acte, le plus important que la cour de Rome ait
conclu avec la France, et peut-tre avec aucune puissance chrtienne,
car il terminait l'une des plus affreuses tourmentes que la religion
catholique ait jamais traverses. Pour la France, il faisait cesser un
schisme dplorable, et le faisait cesser en plaant l'glise et l'tat
dans des rapports d'union et d'indpendance convenables.

[En marge: Aot 1801.]

Il restait beaucoup  faire aprs la signature de ce trait, qui a
port depuis le titre de Concordat. Il fallait en demander la
ratification  Rome, puis obtenir les bulles qui devaient en
accompagner la publication, ainsi que les brefs adresss  tous les
anciens titulaires, pour rclamer leur dmission; il fallait tracer
ensuite la nouvelle circonscription, choisir les soixante nouveaux
prlats, et en toutes ces choses marcher d'accord avec Rome. C'tait
une ngociation non interrompue, jusqu'au jour o l'on pourrait enfin
chanter un _Te Deum_  Notre-Dame, pour y clbrer le rtablissement
du culte. Le Premier Consul, toujours press d'arriver au rsultat,
aurait voulu que tout cela ft fini promptement, pour clbrer en mme
temps la paix avec les puissances europennes, et la paix avec
l'glise. L'accomplissement d'un tel dsir tait difficile. On se hta
nanmoins dans l'expdition de ces dtails, afin de retarder le moins
possible le grand acte de la restauration religieuse.

[En marge: Sance dans laquelle le Concordat est communiqu au Conseil
d'tat.]

Le Premier Consul ne publia point encore le trait sign avec le Pape,
car auparavant il fallait avoir reu les ratifications. Mais il en fit
part au Conseil d'tat, dans la sance du 6 aot (18 thermidor). Il ne
communiqua point l'acte dans sa teneur, il se contenta d'en donner une
analyse substantielle, et accompagna cette analyse de l'numration
des motifs qui avaient dcid le gouvernement. Ceux qui l'entendirent
ce jour-l furent frapps de la prcision, de la vigueur, de la
hauteur de son langage. C'tait l'loquence du magistrat chef
d'empire. Cependant, s'ils furent saisis de cette loquence simple et
nerveuse, que Cicron appelait chez Csar _vim Csaris_, ils furent
peu ramens  l'oeuvre du Premier Consul[14]. Ils restrent mornes et
muets, comme s'ils avaient vu prir avec le schisme une des oeuvres
les plus regrettables de la Rvolution. L'acte n'tant pas soumis
encore aux dlibrations du Conseil d'tat, il n'y avait ni  le
discuter ni  le voter. Rien ne troubla la froideur silencieuse de
cette scne. On se tut, on se spara sans mot dire, sans exprimer un
suffrage. Mais le Premier Consul avait montr sa volont, dsormais
irrvocable, et c'tait beaucoup pour une infinit de gens. C'tait au
moins le silence assur de ceux qui ne voulaient pas lui dplaire, et
de ceux aussi qui, respectant son gnie, reconnaissant l'immensit des
biens qu'il versait sur la France, taient dcids  lui passer mme
des fautes.

         [Note 14: Lettre de Mgr Spina au cardinal Consalvi,
         secrtaire d'tat:

                                                     Parigi, 8 agosto.

         Giovedi scorso il Primo Console essendo al Consiglio di
         Stato, instruito che in Parigi si parla della convenzione da
         esso fatta con Sua Santit, e che ognuno ignorandone il
         preciso ne parla e fa dei comenti a seconda della propria
         immaginazione, prese d ci ragione di communicarne al
         Consiglio medesimo l'intiero tenore. So che parl un ora e
         mezza, dimostrandone la necessit et l'utilit, e mi vien
         riferito che parlasse eccellentemente. Siccome non richiese
         qual fosse il parere del suo Consiglio, ognuno si tacque. Non
         ho ancora potuto sapere quale impressione facesse nell'animo
         dei consiglieri in generale. I buoni ne godettero, ma il
         numero di questi  ben ristretto. Procurer d'indagare quai
         sia l'impressione fatta in quelli che sono di diversa
         opinione. Pare che il Primo Console andar voglia preparando
         gli spiriti di quelli che sono nemici di questa operazione a
         non contrariarla, m nulla otterr fino a che non prende
         qualche misura pi energica contro i costituzionali, e fine a
         che lascia il culto cattolico esposto alla sferza del
         ministro della pulizia.]

[En marge: Dissolution du concile form par le clerg
constitutionnel.]

Le Premier Consul, pensant qu'il avait maintenant assez stimul la
cour de Rome, jugea qu'il fallait mettre fin au prtendu concile des
constitutionnels. En consquence il leur ordonna de se sparer, et
ils obirent. Aucun d'eux n'aurait os blesser l'autorit qui allait
distribuer soixante siges, relevs cette fois par l'institution
pontificale. En se sparant, ils prsentrent au Premier Consul un
acte convenable dans la forme, et qui contenait leurs vues,
relativement au nouvel tablissement religieux. Il renfermait les
propositions que nous avons dj fait connatre.

[En marge: Convocation des cardinaux pour leur soumettre le
Concordat.]

Le cardinal Consalvi tait parti de Paris pour retourner  Rome, et
ramener M. de Cacault auprs du Saint-Sige. Le Pape soupirait aprs
ce double retour, car la Basse-Italie tait dangereusement agite. Les
patriotes italiens de Naples et de l'tat romain attendaient avec
impatience l'occasion d'un nouveau bouleversement, et les bandits de
l'ancien parti Ruffo, les sicaires de la reine de Naples, ne
demandaient pas mieux qu'un prtexte pour se jeter sur les Franais.
Ces hommes, si diffrents d'intention, taient prts  unir leurs
efforts, pour tout mettre en confusion. La nouvelle de l'accord tabli
entre les deux gouvernements franais et romain, la certitude de
l'intervention du gnral Murat plac dans le voisinage  la tte
d'une arme, continrent les esprits, et prvinrent ces sinistres
projets. Le Pape fut ravi en voyant revenir  Rome le cardinal
Consalvi, et le ministre de France. Sur-le-champ il convoqua la
congrgation des cardinaux afin de leur soumettre le nouvel ouvrage,
et il fit prparer les bulles, les brefs, tous les actes enfin, suite
ncessaire du Concordat. Le digne pontife tait joyeux, mais agit. Il
avait la certitude de bien faire, et de n'immoler que des intrts de
faction au bien gnral de l'glise. Mais le blme du vieux parti du
trne et de l'autel clatait avec violence  Rome, et, bien que le
Saint-Pre et loign de lui tous les malveillants, il entendait
leurs paroles amres; il en tait mu. Le cardinal Maury, jugeant avec
la supriorit de son esprit la cause de l'migration perdue, et dj
peut-tre voyant avec une secrte satisfaction le moment d'un
rapatriement gnral pour tous les hommes qui gmissaient loin de leur
pays, le cardinal Maury se tenait  l'cart dans son vch de
Montefiascone, s'occupant uniquement des soins d'une bibliothque qui
charmait son exil. Le Pape, pour ne donner aucun ombrage au Premier
Consul, avait d'ailleurs fait sentir  ce cardinal, que sa retraite
absolue  Montefiascone tait, dans le moment, une convenance du
gouvernement pontifical.

[En marge: Sept. 1801.]

[En marge: Adoption du Concordat par le Sacr-Collge.]

[En marge: Choix du cardinal Caprara comme lgat du Pape en France.]

Le Pape tait donc satisfait, mais plein d'motion[15], et il
pressait vivement l'achvement de l'entreprise si heureusement
commence. La congrgation des cardinaux tait toute favorable au
Concordat depuis sa nouvelle rdaction, et elle se pronona d'une
manire affirmative. Le Pape, pensant qu'il fallait dsormais se jeter
dans les bras du Premier Consul, et accomplir avec clat une oeuvre
qui avait un aussi noble objet que le rtablissement du culte
catholique en France, voulut que la crmonie des ratifications ft
entoure de beaucoup de solennit. En consquence, il donna ces
ratifications dans un grand consistoire, et, pour ajouter encore 
l'clat de cette fonction pontificale, il nomma trois cardinaux. Il
reut M. de Cacault en pompe, et dploya, malgr la gne de ses
finances, tout le luxe que cette circonstance comportait. Ayant 
faire choix d'un lgat pour l'envoyer en France, il dsigna le
diplomate le plus minent de la cour romaine, c'tait le cardinal
Caprara, personnage distingu par sa naissance (il tait de l'illustre
famille des Montecuculli), distingu par ses lumires, son exprience,
sa modration. Autrefois ambassadeur auprs de Joseph II, il avait vu
les tribulations de l'glise dans le sicle dernier, et avait souvent,
par son habilet et son esprit d'-propos, pargn plus d'un
dsagrment au Saint-Sige. Le Premier Consul avait exprim lui-mme
le dsir d'avoir auprs de sa personne ce prince de l'glise. Le Pape
se hta de satisfaire  ce dsir, et fit mme de grands efforts pour
vaincre la rsistance du cardinal, g, malade, et peu dispos 
recommencer la carrire laborieuse de sa premire jeunesse. Cependant
cette rpugnance fut vaincue par les vives instances du Saint-Pre, et
par l'intrt pressant de l'glise. Le Pape voulut confrer au
cardinal Caprara la plus haute dignit diplomatique de la cour
romaine, celle de lgat _a latere_. Ce lgat a les pouvoirs les plus
tendus; il est prcd partout de la croix; il peut tout ce qui se
peut loin du Pape. Pie VII renouvela en cette occasion les antiques
crmonies, dans lesquelles on remettait aux reprsentants de saint
Pierre le signe vnr de leur mission. Un grand consistoire fut
convoqu de nouveau, et, en prsence de tous les cardinaux, de tous
les ministres trangers, le cardinal Caprara reut la croix d'argent,
qu'il devait faire porter devant lui dans cette France rpublicaine,
trangre depuis long-temps aux pompes catholiques.

         [Note 15: Lettre de M. de Cacault, ministre plnipotentiaire
         de la Rpublique franaise  Rome, au ministre des relations
         extrieures:

                            Rome, le 8 aot 1801 (20 thermidor an IX).

         CITOYEN MINISTRE,

         Pour vous informer de l'tat de l'affaire de la ratification
         du Pape attendue  Paris, je ne puis mieux faire que de vous
         transmettre en original la lettre que je viens de recevoir du
         cardinal Consalvi.

         Ce cardinal tant oblig de garder le lit, Sa Saintet est
         venue travailler aujourd'hui chez son secrtaire d'tat.

         Le Sacr-Collge entier doit concourir  la ratification;
         tous les docteurs de premier ordre sont employs et en
         mouvement. Le Saint-Pre est dans l'agitation, l'inquitude
         et le dsir d'une jeune pouse, qui n'ose se rjouir du grand
         jour de son mariage. Jamais on n'a vu la cour pontificale
         plus recueillie, plus srieusement et plus secrtement
         occupe de la nouveaut sur le point d'clore, sans que la
         France, dont il s'agit, pour laquelle on travaille, intrigue,
         promette, donne, ni brille ici, suivant les anciens usages.
         Le Premier Consul jouira bientt de l'accomplissement de ses
         vues  l'gard de l'accord avec le Saint-Sige, et cela sera
         arriv d'une manire nouvelle, simple et vraiment
         respectable.

         Ce sera l'ouvrage d'un hros et d'un saint, car le Pape est
         d'une pit relle.

         Il m'a dit plusieurs fois: Soyez sr que si la France, au
         lieu d'tre puissance dominante, tait dans l'abattement et
         la faiblesse  l'gard de ses ennemis, je n'en ferais pas
         moins tout ce que j'accorde aujourd'hui.

         Je ne crois pas qu'il soit arriv souvent qu'un si grand
         rsultat, d'o dpendra beaucoup dsormais la tranquillit de
         la France et le bonheur de l'Europe, ait t obtenu sans
         violence comme sans corruption.

         J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.

                                                         CACAULT.]

[En marge: Octob. 1801.]

Le Premier Consul, sensible  la conduite cordiale du Pape, lui
tmoigna en retour les plus grands gards. Il prescrivit  Murat
d'pargner aux tats romains les passages de troupes; il fit vacuer
par les Cisalpins le petit duch d'Urbin, que ces derniers avaient
envahi sous le prtexte d'une contestation de limites. Il annona la
prochaine vacuation d'Ancne, et, en attendant, envoya des fonds pour
en payer la garnison, afin de soulager le trsor pontifical de cette
dpense. Les Napolitains s'obstinant  occuper deux enclaves
appartenant au Saint-Sige, Bnvent et Ponte-Corvo, reurent de
nouveau l'injonction d'en sortir. Le Premier Consul fit enfin prparer
et meubler avec luxe un des beaux htels de Paris, afin d'y loger, aux
frais du trsor franais, le cardinal Caprara.

[En marge: Arrive  Paris du cardinal Caprara.]

Les ratifications avaient t changes, les bulles approuves, les
brefs allaient tre expdis dans toute la chrtient pour provoquer
les dmissions des anciens titulaires. Le cardinal Caprara, malgr son
ge, avait ht son voyage en France. Partout on avait ordonn aux
autorits de l'accueillir d'une manire conforme  sa haute dignit.
Elles l'avaient fait avec empressement, et la population des
provinces, secondant leur zle, avait donn au reprsentant du
Saint-Sige des marques de respect, qui prouvaient l'empire du vieux
culte sur le peuple des campagnes. Mais on craignait de mettre  une
telle, preuve le peuple railleur de Paris, et tout fut dispos pour
que le cardinal entrt de nuit dans la capitale. Il y fut reu avec
des soins empresss, et log dans l'htel qu'on lui avait prpar. On
lui fit savoir de la manire la plus dlicate, qu'une partie des frais
de sa mission tait  la charge du gouvernement franais, et que
c'tait un usage diplomatique qu'on entendait tablir  l'gard du
Saint-Sige. Le Premier Consul avait envoy chez le lgat deux
voitures atteles de ses plus beaux chevaux.

Le cardinal Caprara fut reu comme un ambassadeur tranger, mais point
encore comme un reprsentant de l'glise. Cette rception tait
ajourne jusqu' l'poque du rtablissement dfinitif du culte. On se
rservait d'instituer, le mme jour, les nouveaux vques, de chanter
un _Te Deum_, et de faire prter au cardinal-lgat le serment qu'il
devait au Premier Consul.

Les formalits indispensables dont il fallait que la publication du
Concordat ft prcde, avaient pris beaucoup plus de temps qu'on ne
l'avait cru d'abord, et avaient conduit jusqu' l'poque o les
prliminaires de paix venaient d'tre signs  Londres. Le Premier
Consul aurait voulu pouvoir faire concider la fte consacre le 18
brumaire  la paix gnrale, avec la grande solennit religieuse de la
restauration du culte. Mais il fallait que les dmissions des anciens
titulaires fussent arrives  Rome, avant d'y faire approuver la
nouvelle circonscription diocsaine et les choix des nouveaux vques.
Ces dmissions demandes par le Pape  l'ancien clerg franais,
taient dans ce moment l'objet de l'attention gnrale. On dsirait
savoir de toutes parts, comment serait accueilli ce grand acte, du
Pape et du Premier Consul, se tenant par la main, et demandant aux
anciens ministres du culte, amis ou ennemis de la Rvolution, rpandus
en Russie, en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, leur demandant de
sacrifier leur position, leurs affections de parti, l'orgueil mme de
leurs doctrines, pour faire triompher l'unit de l'glise, et rtablir
la tranquillit intrieure de la France. Combien y en aurait-il qui
seraient assez sensibles  ce double motif, pour immoler tant de
sentiments et d'intrts personnels  la fois? Le rsultat prouva la
sagesse du grand acte que faisaient en ce moment le Pape et le Premier
Consul; il prouva l'empire que pouvait exercer sur les mes l'amour du
bien, noblement invoqu par un saint pontife et un hros.

[En marge: Demande de leur dmission  tous les anciens titulaires.]

Les brefs adresss aux vques orthodoxes et aux vques
constitutionnels n'taient pas les mmes. Le bref destin aux vques
qui s'taient refuss  reconnatre la Constitution civile du clerg,
les considrait comme lgitimes titulaires de leurs siges, leur
demandait de se dmettre au nom de l'intrt de l'glise, en vertu
d'une offre faite jadis  Pie VI, et, en cas de refus, les dclarait
dchus. Le langage en tait affectueux, afflig, mais plein
d'autorit. Le bref adress aux constitutionnels tait paternel aussi,
respirait l'indulgence la plus douce, mais ne parlait pas de
dmission, vu que l'glise n'avait jamais reconnu les constitutionnels
comme vques lgitimes. Il leur demandait d'abjurer d'anciennes
erreurs, de rentrer dans le sein de l'glise, et de terminer un
schisme qui tait  la fois un scandale et une calamit. C'tait une
manire de provoquer leur dmission sans la rclamer, car la rclamer
et t une reconnaissance de leur titre que le Saint-Sige ne pouvait
faire.

[En marge: Dmission donne en masse par les vques
constitutionnels.]

Il faut rendre une gale justice  tous les hommes qui facilitrent ce
grand acte de runion. Les vques constitutionnels, dont quelques-uns
auraient voulu rsister, mais dont la majorit, bien conseille,
dsirait franchement seconder le Premier Consul, se dmirent en masse.
Le bref, quoique plein de cordialit, les blessait, parce qu'il ne
parlait que de leurs erreurs, et non de leur dmission. Ils
imaginrent une forme d'adhsion aux volonts du Pape, qui, sans
impliquer aucune rtractation du pass, impliquait nanmoins leur
soumission et leur dmission. Ils dclarrent qu'ils adhraient au
nouveau Concordat, et se dpouillaient en consquence de leur dignit
piscopale. Ils taient environ cinquante. Tous se soumirent, un seul
except, l'vque Saurine, homme d'une imagination fort vive, d'un
zle religieux plus ardent qu'clair, prtre d'ailleurs de moeurs
pures, que le Premier Consul appela plus tard  des fonctions
piscopales, aprs l'avoir fait agrer au Pape.

Cette partie de l'oeuvre n'tait pas la plus difficile. Elle tait
d'ailleurs la plus immdiatement ralisable, parce que les
constitutionnels taient presque tous  Paris, sous la main du Premier
Consul, et sous l'influence des amis, qui s'taient constitus leurs
dfenseurs et leurs guides.

[En marge: Noble rponse des anciens titulaires du clerg orthodoxe, 
la sommation du Pape.]

Les vques non asserments taient rpandus dans toute l'Europe. Il y
en avait cependant un certain nombre en France. L'immense majorit
offrit un noble exemple de pit et de soumission vangliques. Sept
rsidaient  Paris, huit dans les provinces, en tout quinze. Pas un
n'hsita dans la rponse  faire au Pontife, et au nouveau chef de
l'tat. Ils la firent surtout dans un langage digne des plus beaux
temps de l'glise. Le vieux vque de Belloy, prlat vnrable, qui
avait remplac M. de Belsunce  Marseille, et qui tait le modle de
l'ancien clerg, se hta de donner  ses confrres le signal de
l'abngation. Plein, disait-il, de vnration et d'obissance pour
les dcrets de Sa Saintet, et voulant toujours lui tre uni de coeur
et d'esprit, je n'hsite pas  remettre entre les mains du Saint-Pre
ma dmission de l'vch de Marseille. Il suffit qu'elle l'estime
ncessaire  la conservation de la religion en France pour que je m'y
rsigne.

L'un des plus savants vques du clerg franais, l'historien de
Bossuet et de Fnlon, l'vque d'Alais crivait: Heureux de pouvoir
concourir par ma dmission, autant qu'il est en moi, aux vues de
sagesse, de paix et de conciliation, que Sa Saintet s'est proposes,
je prie Dieu de bnir ses pieuses intentions, et de lui pargner les
contradictions qui pourraient affliger son coeur paternel.

[En marge: Nov. 1801.]

L'vque d'Acqs crivait au Saint-Pre: Je n'ai pas balanc un moment
 m'immoler, ds que j'ai appris que ce douloureux sacrifice tait
ncessaire  la paix de la patrie et au triomphe de la religion...
Qu'elle sorte glorieuse de ses ruines! qu'elle s'lve, je ne dirai
pas seulement sur les dbris de tous mes intrts les plus chers, de
tous mes avantages temporels, mais sur mes cendres mmes, si je
pouvais lui servir de victime expiatoire!... Que mes concitoyens
reviennent  la concorde,  la foi, et aux saintes moeurs! Jamais je
ne formerai d'autres voeux pendant ma vie, et ma mort sera trop
heureuse si je les vois accomplis.

Confessons-le, c'est une belle institution, que celle qui inspire ou
commande de tels sacrifices, et un tel langage. Les plus grands noms
de l'ancien clerg et de l'ancienne France, les Rohan, les
Latour-du-Pin, les Castellane, les Polignac, les Clermont-Tonnerre,
les Latour-d'Auvergne, se faisaient remarquer sur la liste des
dmissionnaires. Il y avait un entranement gnral, qui rappelait les
gnreux sacrifices de l'ancienne noblesse franaise dans la nuit du 4
aot. C'tait le mme empressement  faciliter, par un grand acte
d'abngation, l'excution de ce Concordat, que M. de Cacault avait
appel l'oeuvre d'un hros et d'un saint.

[En marge: Rsistance des vques rfugis en Angleterre.]

Les vques rfugis en Allemagne, en Italie, en Espagne, suivirent
cet exemple pour la plupart. Restaient les dix-huit vques retirs en
Angleterre. On attendait ces derniers pour voir s'ils sauraient
chapper aux influences ennemies qui les entouraient. Le gouvernement
britannique, ramen dans le moment vers la France, voulut demeurer
tranger  leur dtermination. Mais les princes de la maison de
Bourbon, les chefs de la chouannerie, les instigateurs de la guerre
civile, les complices de la machine infernale, Georges et consorts,
taient  Londres, vivant des secours donns aux migrs. Ils
entouraient les dix-huit prlats, bien rsolus  les empcher de
complter par leur adhsion la runion de tout le clerg franais
autour du Pape et du gnral Bonaparte. De longues dlibrations
s'tablirent. Parmi les rcalcitrants se trouvaient l'archevque de
Narbonne, auquel on attribuait des intrts trs-temporels, car il
devait perdre avec son sige d'immenses revenus, et l'vque de
Saint-Pol-de-Lon, qui s'tait cr une charge, disait-on,
avantageuse, celle d'administrer les subsides britanniques aux prtres
dports. Ils agirent sur les vques et en entranrent treize. Mais
ils rencontrrent une noble rsistance dans cinq autres prlats,  la
tte desquels se trouvaient deux des membres les plus illustres, les
plus imposants du vieux clerg: M. de Cic, archevque de Bordeaux,
ancien garde des sceaux sous Louis XVI, personnage auquel on
reconnaissait un esprit politique suprieur; M. de Boisgelin, vque
savant et grand seigneur, qui avait montr jadis l'attitude d'un
prtre digne, fidle  sa religion, mais nullement ennemi des lumires
de son sicle. Ils envoyrent leur adhsion, avec leurs trois
collgues MM. d'Osmond, de No, et du Plessis d'Argentr.

Presque tout l'ancien clerg s'tait donc soumis. L'oeuvre du Pape
tait accomplie, avec moins d'amertume pour son coeur, qu'il ne
l'avait craint d'abord. Toutes ces dmissions, insres successivement
au _Moniteur_,  ct des traits signs avec les cours de l'Europe,
avec la Russie, l'Angleterre, la Bavire, le Portugal, produisaient un
effet immense, et dont les contemporains ont conserv un profond
souvenir. Si quelque chose fit sentir l'influence entranante du
nouveau gouvernement, ce fut cette soumission respectueuse, empresse,
des deux glises ennemies, l'une dvoue  la Rvolution, mais
corrompue par le dmon de la dispute; l'autre fire, orgueilleuse de
son orthodoxie, de la grandeur de ses noms, infecte de l'esprit de
l'migration, anime d'un royalisme sincre, et croyant d'ailleurs
qu'il suffisait du temps pour la rendre victorieuse. Ce triomphe fut
l'un des plus beaux, des plus mrits, des plus universellement
sentis.

Le 18 brumaire, consacr  la grande fte de la paix gnrale,
approchait. Le Premier Consul fut saisi de l'un de ces sentiments
personnels, qui souvent, chez les hommes, se mlent aux plus nobles
rsolutions. Il voulait jouir de son ouvrage, et pouvoir clbrer le
rtablissement de la paix religieuse dans la journe du 18 brumaire.
Mais, pour cela, il fallait deux choses: premirement, qu'on et
envoy de Rome la bulle relative aux nouvelles circonscriptions, et
secondement que le cardinal Caprara et la facult d'instituer les
nouveaux vques. Alors on aurait nomm et sacr les soixante
titulaires, et chant en leur prsence, un _Te Deum_ solennel dans
l'glise Notre-Dame. Par malheur, on avait attendu  Rome la rponse
de cinq vques franais retirs dans le nord de l'Allemagne; et,
quant  la facult de donner l'institution canonique, on ne l'avait
pas attribue au cardinal Caprara, parce que jamais un tel pouvoir
n'avait t dfr, mme  un lgat _a latere_. On tait au 1er
novembre (10 brumaire), il ne restait plus que quelques jours. Le
Premier Consul manda le cardinal Caprara, lui parla de la manire la
plus amre, se plaignit, avec une vivacit qui n'tait ni digne ni
mrite, du peu de concours qu'il obtenait de la part du gouvernement
pontifical pour l'accomplissement de ses projets, et causa au
respectable cardinal une vive motion[16]. Mais il s'apercevait bien
vite de ses fautes, et cherchait aussitt  les rparer. Il sentit
sur-le-champ qu'il avait tort, et, voulant adoucir l'effet produit par
sa vhmence, il retint le cardinal toute une journe  la Malmaison,
le charma par sa grce et sa bont, et le consola de ses emportements
du matin.

         [Note 16: Lettre du cardinal Caprara au cardinal Consalvi:

                                              Parigi, 2 novembre 1801.

         Ritornato da Malmaison verso le ore 11 della notte mi pongo a
         dettare il risultato dell'abboccamento avuto col Primo
         Console. In niun modo ha fatto il medesimo parola meco dei
         cinque articoli che in copia annetto alla mia del 1
         novembre, ma immediatamente con quella vivacit che  propria
         del suo carattere, ed aggiungo anche, mostrando di essere
         indispettito, ha incominciato dal fare lagnanze le pi amare
         contro tutti i Romani, dicendo che lo menano in barchetta, e
         che studiano di prenderlo alla trappola; che lo menano in
         barchetta colla eterna lungaggine nello spedire la bolla di
         circoscrizione, al cui ritardo hanno contribuito col non
         mandare i brevi ai vescovi nel tempo che dovevano, e col non
         spedirli per mezzo di corrieri, corne avrebbe fatto ogni
         governo cui premeva un affare: che studiano di prenderlo alla
         trappola, perche vorrebbero fargli fare la figura di
         bamboccio nell'indurre il papa a non ammettergli le nomine
         ch'egli far di vescovi costituzionali, e proseguendo a
         parlare a guisa di torrente, ha ripetuto esattamente tutto
         ci, che in presenza di monsignor Spina mi disse jeri sera il
         consigliere Portalis.

         Dopo un discorso si veemente, e mescolato di espressioni
         assai agre io ho preso a giustificare i Romani accusati; al
         che egli interrompendomi, ha detto: Non accetto
         giustificazioni, e solo dal numro eccettuo il papa, per cui
         h rispetto e tenerezza....................
         ..............Parendomi in quel punto meno trasportato che in
         principio, mi sono studiato di fargli sentire che avendo
         tenerezza per nostro signore doveva dargliene un contrassegno
         col togliergli il dispiacere di nominare vescovi
         costituzionali. A questa proposizione, ha ripreso l'antico
         tuono, ed ha detto: I costituzionali saranno da me nominati,
         ed in numero di quindici. H fatto quel che potevo, e non
         receder neppure di una linea dalla determinazione che ho
         presa......... ...............Quanto ai capi di setta, il
         consigliere Portalis, che era presente, ha voluto assicurarmi
         che potevo vivere quieto, e che su i soggetti sarei stato
         contento; ma quanto alla sommissione il Primo Console ha
         ripreso,  superbia il dimandarla, ed  vilt il prestarla; e
         qui senza attendere risposta, si  aperto un campo vasto in
         ordine alla canonica istituzione, e non piu come militare, ma
         a guisa di canonista ha tenuto un lunghissimo discorso, non
         dir da persuadere, ma da tenere a bada, ed in fine ha detto:
         Ma i vescovi non fanno la professione di fede, e prestano
         giuramento? Rispostogli di si dallo stesso consigliere
         Portalis, ha conchiuso, questo tratto di ubbidienza al papa
         basta per mille sommissioni. E rivolgendosi a me, mi ha
         laconicamente ripetuto: Procurate che sollecitamente venga la
         bella della circoscrizione, e che ci che ne viene di
         seguito, e di cui vi ho parlato, non abbia per parte di Roma
         la stessa sorte che hanno avuto i brevi spediti ai vescovi,
         quali secondo le mie notizie non erano stati consegnati ad
         alcuno in Germania a tutto il 21 del passato.

         Cosi  finito l'abboccamento, devo per soggiungerle, che
         finito il medesimo all' incirca un' ora dopo mezzogiorno'
         egli parti con Madama, stando fuori all' incirca un' altra
         ora: ma prima mi obbligo di rimanere presso di lui a pranzo
         non ostante che fossi impegnato dal fratello Giuseppe,
         alquale egli stesso spedi. Certamente senza esagerazione
         fuori del tempo del pranzo sino a dieci ore della notte volle
         tratternersi meco, passeggiando alla sua maniera la pi parte
         del tempo e parlando di tutti gli oggetti economici e
         politici possibili in ordine a noi.]

On crivit  Rome, on dpcha en Allemagne un respectable prtre, le
cur de Saint-Sulpice, M. de Pancemont, depuis vque de Vannes, pour
aller chercher la rponse des cinq prlats qu'on attendait
impatiemment. Cependant le 18 brumaire se passa sans que les actes
dsirs fussent arrivs. L'clat de cette journe tait du reste assez
grand pour faire oublier au Premier Consul ce qui pouvait y manquer
encore. Enfin les rponses de Rome arrivrent. Le Pape, toujours
enclin  faire ce que dsirait celui qu'il appelait son cher fils,
envoya la bulle de circonscription, et le pouvoir d'instituer les
nouveaux vques, confr au lgat d'une manire tout  fait inusite.
Pour prix de tant de dfrence, il dsirait une chose confie 
l'habilet du cardinal Caprara, c'est qu'on lui pargnt le chagrin
d'instituer des constitutionnels.

[En marge: Tout est prt pour la crmonie du rtablissement du culte;
mais il reste  vaincre l'opposition du Tribunat.]

Plus rien ne s'opposait dsormais  la proclamation du grand acte
religieux, si laborieusement accompli. Mais on avait laiss passer le
moment propice. La session de l'an X tait ouverte, suivant l'usage, 
partir du 1er frimaire (22 novembre 1801). Le Tribunat, le Corps
Lgislatif, le Snat, taient assembls: on annonait une vive
rsistance et des discours scandaleux contre le Concordat. Le Premier
Consul ne voulait point que de tels clats vinssent troubler une
auguste crmonie, et il rsolut d'attendre, pour clbrer le
rtablissement des cultes, qu'il et ramen ou bris le Tribunat.
Maintenant les lenteurs devaient venir de lui, et c'est le Saint-Sige
qui allait se montrer pressant. Du reste, les difficults soudaines
qu'il tait expos  rencontrer, prouvaient le mrite et le courage de
sa rsolution. Ce n'tait pas seulement au Concordat qu'on annonait
une vive opposition, mais au Code civil lui-mme, mais  quelques-uns
des traits qui venaient d'assurer la paix du monde. Fier de ses
oeuvres, fort de l'assentiment public, le Premier Consul tait rsolu
de se porter aux plus grandes extrmits. Il ne parlait que de briser
les corps qui lui rsisteraient. Ainsi les passions humaines allaient
mler leurs emportements aux plus belles oeuvres d'un grand homme et
d'une grande poque.

FIN DU LIVRE DOUZIME.




LIVRE TREIZIME.

LE TRIBUNAT.

     Administration intrieure. -- Les grandes routes purges du
     brigandage, et rpares. -- Renaissance du commerce. --
     Exportations et importations de l'anne 1801. -- Rsultats
     matriels de la Rvolution franaise, relativement 
     l'agriculture,  l'industrie,  la population. -- Influence des
     prfets et sous-prfets sur l'administration. -- Ordre et
     clrit dans l'expdition des affaires. -- Conseillers d'tat en
     tourne. -- Discussion du Code civil au Conseil d'tat. --
     Brillant hiver de 1801  1802. -- Affluence extraordinaire des
     trangers  Paris. -- Cour du Premier Consul. -- Organisation de
     sa maison militaire et civile. -- La garde consulaire. -- Prfets
     du palais et dames d'honneur. -- Soeurs du Premier Consul. --
     Hortense de Beauharnais pouse Louis Bonaparte. -- MM. Fox et de
     Calonne  Paris. -- Bien-tre et luxe de toutes les classes. --
     Approches de la session de l'an X. -- Une vive opposition s'lve
     contre les plus belles oeuvres du Premier Consul. -- Causes de
     cette opposition, rpandue non-seulement parmi les membres des
     assembles dlibrantes, mais parmi quelques chefs de l'arme. --
     Conduite des gnraux Lannes, Augereau et Moreau. -- Ouverture de
     la session. -- Dupuis, l'auteur de l'ouvrage sur l'origine de
     tous les cultes, est nomm prsident du Corps Lgislatif. --
     Scrutins pour les places vacantes au Snat. -- Nomination de
     l'abb Grgoire, contrairement aux propositions du Premier
     Consul. -- Explosion violente au Tribunat, pour le mot _sujet_,
     insr dans le trait avec la Russie. -- Opposition au Code
     civil. -- Irritation du Premier Consul. -- Discussion au Conseil
     d'tat sur la conduite  tenir dans ces circonstances. -- On
     prend le parti d'attendre la discussion des premiers titres du
     Code civil. -- Le Tribunat rejette ces premiers titres. -- Suite
     des scrutins pour les places vacantes au Snat. -- Le Premier
     Consul a propos d'anciens gnraux, qui ne sont pas pris parmi
     ses cratures. -- Le Tribunat et le Corps Lgislatif les
     repoussent, et se mettent d'accord pour proposer M. Daunou, connu
     par son opposition au gouvernement. -- Vive allocution du Premier
     Consul  une runion de snateurs. -- Menaces d'un coup d'tat.
     -- Les opposants intimids se soumettent, et imaginent un
     subterfuge pour annuler l'effet de leurs premiers scrutins. -- Le
     consul Cambacrs dissuade le Premier Consul de toute mesure
     illgale, et lui persuade de se dbarrasser des opposants, au
     moyen de l'article 38 de la Constitution, qui fixe en l'an X la
     sortie du premier cinquime du Corps Lgislatif et du Tribunat.
     -- Le Premier Consul adopte cette ide. -- Suspension de tous les
     travaux lgislatifs. -- On en profite pour runir  Lyon, sous le
     titre de Consulte, une dite italienne. -- Avant de quitter Paris
     le Premier Consul expdie une flotte charge de troupes 
     Saint-Domingue. -- Projet de reconqurir cette colonie. --
     Ngociations d'Amiens. -- Objet de la Consulte convoque  Lyon.
     -- Diverses manires de constituer l'Italie. -- Projets du
     Premier Consul  ce sujet. -- Cration de la Rpublique
     Italienne. -- Le gnral Bonaparte proclam Prsident de cette
     rpublique. -- Enthousiasme des Italiens et des Franais runis 
     Lyon. -- Grande revue de l'arme d'gypte. -- Retour du Premier
     Consul  Paris.


[En marge: Nov. 1804.]

[En marge: Administration intrieure du Premier Consul.]

On vient de voir au moyen de quels efforts persvrants et habiles, le
Premier Consul, aprs avoir vaincu l'Europe par ses victoires, avait
russi  la rapprocher de la France par sa politique: on vient de voir
au moyen de quels efforts, non moins mritoires, il avait rconcili
l'glise romaine avec la Rpublique franaise, et mis fin aux malheurs
du schisme. Ses efforts pour rtablir la scurit et la viabilit sur
les routes, pour rendre l'activit au commerce et  l'industrie, pour
ramener l'aisance dans les finances, l'ordre dans l'administration,
pour rdiger un code de lois civiles appropri  nos moeurs, pour
organiser enfin dans toutes ses parties la socit franaise,
n'avaient t ni moins constants ni moins heureux.

[En marge: Succs complet dans la rpression du brigandage.]

Cette race de brigands qui s'tait forme des dserteurs des armes,
et des soldats licencis de la guerre civile, qui poursuivait les
propritaires riches dans les campagnes, les voyageurs sur les
grandes routes, pillait les caisses publiques, et rpandait la
terreur dans le pays, venait d'tre rprime avec la dernire rigueur.
Ces brigands avaient choisi, pour se rpandre, le moment o les armes
portes presque toutes  la fois au dehors, avaient priv l'intrieur
des forces ncessaires  sa scurit. Mais depuis la paix de
Lunville, et le retour d'une partie de nos troupes en France, la
situation n'tait plus la mme. De nombreuses colonnes mobiles,
accompagnes d'abord de commissions militaires, et plus tard de ces
tribunaux spciaux dont nous avons racont l'tablissement, avaient
parcouru les routes en tout sens, et chti avec la plus impitoyable
nergie ceux qui les infestaient. Plusieurs centaines d'entre eux
avaient t fusills en six mois, sans qu'aucune rclamation s'levt
en faveur de sclrats, restes impurs de la guerre civile. Les autres,
compltement dcourags, avaient remis leurs armes, et fait leur
soumission. La scurit tait rtablie sur les grands chemins, et
tandis qu'aux mois de janvier et de fvrier 1801, on pouvait  peine
voyager de Paris  Rouen, ou de Paris  Orlans, sans courir le danger
d'tre gorg, on pouvait  la fin de cette mme anne traverser la
France entire sans tre expos  aucun accident. C'est  peine si,
dans le fond de la Bretagne ou dans l'intrieur des Cvennes, il
subsistait encore quelques restes de ces bandes. Elles allaient tre
bientt compltement disperses.

[En marge: Rparation des routes dj fort avance.]

On a vu prcdemment comment dix annes de troubles avaient presque
interrompu la viabilit en France; comment l'ancienne corve avait
t remplace par la taxe des barrires; comment, sous le rgime de
cette taxe incommode et insuffisante a la fois, les routes taient
tombes dans un tat de complte dgradation; comment enfin le Premier
Consul, en nivse dernier, avait consacr un subside extraordinaire 
rparer vingt des principales chausses, qui traversaient le sol de la
Rpublique. Il avait lui-mme veill  l'emploi de ce subside, et par
une attention de tous les moments, excit au plus haut degr le zle
des ingnieurs. Chacun de ses aides-de-camp, ou des grands
fonctionnaires qui voyageaient en France, tait interrog par lui pour
savoir si ses ordres taient excuts. Les fonds avaient t vots
cette anne un peu tard; la fin de cette mme anne avait t
pluvieuse, et de plus la main-d'oeuvre manquait gnralement. C'tait
la consquence de dfrichements soudains et immenses, et surtout d'une
longue guerre civile. Ces causes diverses avaient retard les travaux;
mais l'amlioration tait cependant remarquable. Le Premier Consul
venait de consacrer un nouveau subside, pris sur l'an X (1801 et
1802),  la rparation de quarante-deux autres routes. Ce subside,
emprunt aux fonds gnraux du trsor, devait s'ajouter au produit de
la taxe. En comptant 2 millions non employs en l'an IX, 10 millions
d'extraordinaire imputs sur l'an X, 16 provenant de la taxe, la somme
totale consacre  l'entretien des routes pour l'anne courante,
devait tre de 28 millions. C'tait deux ou trois fois plus qu'on ne
leur avait affect aux poques antrieures. Aussi les rparations
marchaient-elles avec une grande rapidit, et tout annonait que, dans
le courant de 1802, les chemins seraient ramens en France  un tat
de parfaite viabilit.

[En marge: Cration de nouvelles routes entre la France et l'Italie,
la France et la Belgique.]

Des ordres taient donns pour la cration de nouvelles
communications, entre les diverses parties de la France ancienne et
nouvelle. Quatre grandes routes se prparaient entre l'Italie et la
France. Celle du Simplon, mentionne plusieurs fois, avanait
rapidement. On avait dj mis la main  celle qui devait runir le
Pimont et la Savoie par le Mont-Cenis. Une troisime par le
Mont-Genvre, unissant le Pimont et le midi de la France, tait
ordonne. Les ingnieurs parcouraient les lieux, pour arrter les
projets. La rparation de la grande route du col de Tende, traversant
les Alpes maritimes, tait entreprise. Ainsi la barrire des Alpes
allait se trouver comme abaisse, entre la France et l'Italie, au
moyen de ces quatre voies, praticables pour les plus gros transports
civils et militaires. Le miracle du passage du Saint-Bernard devenait
inutile pour l'avenir, quand il faudrait courir au secours de
l'Italie.

[En marge: Canaux de Saint-Quentin, de l'Ourcq, et d'Aigues-Mortes.]

Le canal de Saint-Quentin s'excutait. Le Premier Consul tait all
voir lui-mme le canal de l'Ourcq, et avait ordonn la reprise des
travaux. Le canal d'Aigues-Mortes  Beaucaire, confi  une compagnie,
tait en cours d'excution. Le gouvernement avait encourag la
compagnie en lui faisant de vastes concessions de terrain. Les ponts
nouveaux sur la Seine, concds  une association de capitalistes,
taient presque achevs. Ces nombreuses et belles entreprises
attiraient vivement l'attention publique. Les esprits, toujours vifs
en France, se dtournaient avec une sorte d'entranement des grandeurs
de la guerre vers les grandeurs de la paix.

[En marge: Augmentation dans les importations et les exportations
commerciales.]

Dj pendant l'an IX (1800-1801) le commerce avait repris un grand
essor, bien que la guerre maritime et encore rgn pendant tout le
cours de cette anne. Les importations qui avaient t en l'an VIII de
325 millions seulement, taient montes en l'an IX,  417. C'tait
presque une augmentation d'un quart, dans l'espace d'une seule anne.
Cette augmentation tait due  deux causes: la consommation rapidement
accrue des denres coloniales, et l'introduction en quantit
considrable des matires premires, propres aux fabriques, telles que
cotons bruts, laines, huiles: ce qui tait le signe vident de la
renaissance de nos manufactures. Les exportations s'taient ressenties
beaucoup moins de ce mouvement gnral d'accroissement, parce que
notre commerce extrieur n'tait pas encore rtabli en l'an IX
(1800-1801), et parce qu'il fallait bien d'ailleurs que la fabrication
des produits en devant l'exportation. Cependant la somme des
exportations, qui ne s'tait leve en l'an VIII qu' 271 millions,
montait en l'an IX  305. Cette augmentation de 34 millions tait due
particulirement  des sorties extraordinaires de nos vins et de nos
eaux-de-vie, ce qui avait excit  Bordeaux une grande activit
commerciale. On remarquera aussi quelle diffrence avaient produite,
entre nos exportations et nos importations, ces dix annes de guerre
maritime, puisque nous venions de recevoir 417 millions de valeurs, et
que nous n'en avions export que 305. Mais la restauration de nos
manufactures devait bientt combler cette diffrence.

[En marge: Rtablissement de l'industrie des soieries.]

Les soieries du Midi commenaient  refleurir. Lyon, la ville favorite
du Premier Consul, se livrait de nouveau  sa belle industrie. Sur
quinze mille ateliers consacrs autrefois au tissage des soies, il
n'en tait rest que deux mille en activit, pendant le temps de nos
troubles. Sept mille taient dj rtablis. Lille, Saint-Quentin,
Rouen, participaient au mme mouvement, et les ports de mer qui
allaient tre dbloqus prparaient de nombreux armements. Le Premier
Consul, de son ct, faisait, pour le rtablissement de nos colonies,
des prparatifs dont on verra bientt l'objet et l'tendue.

[En marge: tat numrique de la population aprs la Rvolution
franaise.]

[En marge: tat de l'agriculture.]

[En marge: Dfrichements considrables.]

On avait voulu se rendre compte de l'tat dans lequel la Rvolution
laissait la France, sous le rapport de l'agriculture et de la
population. Les recherches statistiques, impossibles lorsque des
administrations collectives graient les affaires provinciales,
taient devenues praticables depuis l'institution des prfectures et
des sous-prfectures. On avait ordonn des recensements, qui avaient
donn des rsultats singuliers, confirms d'ailleurs par les conseils
gnraux de dpartements, assembls pour la premire fois en l'an IX.
Le travail relatif  la population tait alors achev pour 67
dpartements, sur les 102, dont la France se composait en 1801. La
population qui, dans ces 67 dpartements, s'levait  21,176,243
habitants en 1789, s'levait  22,297,443 en 1800. C'tait une
augmentation de onze cent mille mes, c'est--dire d'environ un
dix-neuvime. Ce rsultat peu croyable, s'il n'avait t confirm par
les dclarations d'une foule de conseils gnraux, prouvait qu'aprs
tout, le mal produit par les grandes rvolutions sociales est plus
apparent que rel, sous le rapport matriel du moins, et que bientt
d'ailleurs le bien efface le mal avec une rapidit prodigieuse.
L'agriculture tait en progrs presque partout. La suppression des
capitaineries avait t extrmement utile dans la plupart des
provinces. Si, en dtruisant le gibier, elle avait dtruit l'une des
jouissances les plus avouables des classes riches, elle avait d'autre
part dlivr l'agriculture de vexations ruineuses. La vente d'une
quantit de grandes terres avait amen des dfrichements
considrables, et mis en valeur une partie du sol auparavant
improductive. Beaucoup de biens d'glise, passs des mains d'un
usufruitier ngligent aux mains d'un propritaire intelligent et
actif, augmentaient chaque jour la masse des produits agricoles. La
rvolution qui s'est faite chez nous dans la proprit territoriale,
et qui, en la divisant en mille mains, a si prodigieusement augment
le nombre des propritaires, ainsi que l'tendue des terrains
cultivs, cette rvolution s'accomplissait dans ce moment, et donnait
dj des rsultats immenses. Sans doute les procds de la culture
n'taient pas encore sensiblement amliors, mais l'exploitation du
sol s'tait tendue d'une manire extraordinaire.

[En marge: Rpression des dsordres dans l'administration des forts.]

Les forts, soit de l'tat, soit des communes, se ressentaient du
dsordre administratif des derniers temps. C'tait un des objets
auxquels il tait urgent de pourvoir, car on dfrichait les terres
plantes en bois et on ne respectait ni les proprits de l'tat ni
celles des particuliers. L'administration des finances, saisie d'une
grande quantit de forts par la confiscation des biens des migrs,
ne savait pas encore les surveiller et les exploiter avec avantage.
Beaucoup de propritaires, ou absents, ou intimids, abandonnaient la
dfense des bois dont ils taient possesseurs, les uns rellement, les
autres fictivement pour le compte des familles proscrites. C'tait la
consquence d'un tat de choses qui allait heureusement cesser. Le
Premier Consul avait donn  la conservation de la richesse forestire
de la France une attention particulire, et avait dj commenc 
rtablir l'ordre, et le respect des proprits. Un code rural tait
demand partout, afin de prvenir les dommages causs par les
troupeaux.

[En marge: Rsultats remarquables de l'institution des prfets et des
sous-prfets.]

La nouvelle institution des prfets et des sous-prfets, cre par la
loi de pluvise an VIII, avait produit des rsultats immdiats. Au
dsordre,  la ngligence des administrations collectives, avaient
succd la rgularit, la promptitude d'excution, consquences
prvues et ncessaires de l'unit du pouvoir. Les affaires de l'tat
et des communes en avaient galement profit, car elles avaient enfin
trouv des agents qui s'en occupaient avec une application suivie. La
confection des rles et la perception de l'impt, autrefois si
ngliges, n'taient en retard nulle part. On commenait aussi 
mettre de l'ordre dans les revenus et les dpenses des communes.
Cependant plusieurs parties de leur administration taient encore en
souffrance. Les hpitaux, par exemple, taient tombs dans un tat
dplorable. L'anantissement d'une portion de leurs revenus, par la
vente de leurs biens, par la privation de beaucoup de perceptions
abolies, les rduisaient  la plus extrme dtresse. On avait, pour
quelques villes, imagin l'octroi, et essay en petit le
rtablissement des contributions indirectes. Mais ces octrois, encore
mal assis, n'taient ni suffisants ni assez gnralement employs. Le
service des enfants trouvs se ressentait aussi de la perturbation
gnrale. On voyait une quantit d'enfants abandonns, que la charit
publique ne recueillait plus, ou qui taient confis  de malheureuses
nourrices, dont les gages n'taient point pays. On redemandait
presque partout les anciennes soeurs hospitalires, pour le service
des hpitaux.

[En marge: Soins donns aux registres de l'tat civil.]

Les registres de l'tat civil, enlevs aux prtres et confis aux
officiers municipaux, taient fort mal tenus. Il fallait, pour mettre
l'ordre dans cette partie de l'administration, si importante pour
l'tat des familles, non-seulement le zle et la vigilance des
administrateurs, mais l'amlioration de la loi, encore insuffisante ou
mal faite. C'tait l'un des objets que devait rgler le Code civil,
actuellement en discussion au Conseil d'tat.

[En marge: Conseillers d'tat envoys en tourne.]

On se plaignait de la trop grande division des communes, de leur
nombre infini, et on demandait la runion de beaucoup d'entre elles.
Cette belle administration franaise, qui maintenant est acheve, et
surpasse en rgularit, en prcision, en vigueur, toutes les
administrations de l'Europe, s'organisait ainsi rapidement, sous la
main cratrice et toute-puissante du Premier Consul. Il avait imagin
un moyen des plus efficaces pour tre instruit de tout, et pour
apporter  cette vaste machine les perfectionnements dont elle tait
susceptible. Il avait charg quelques-uns des conseillers d'tat, les
plus capables, de parcourir la France, et d'observer sur les lieux
mmes la marche de l'administration. Ces conseillers, arrivs dans les
dpartements principaux, y appelaient les prfets des dpartements
voisins, les chefs des divers services, et y tenaient des conseils,
dans lesquels on leur rvlait les difficults qui n'avaient pu tre
prvues d'avance, les obstacles inattendus qui surgissaient de la
nature des choses, les lacunes des lois ou des rglements qu'on avait
faits depuis dix ans. Ils examinaient en mme temps si cette
hirarchie de prfets, sous-prfets, maires, fonctionnait avec ordre
et facilit; si les individus taient bien choisis, s'ils se
montraient pntrs des intentions du gouvernement, s'ils taient,
comme lui, fermes, laborieux, impartiaux, dgags de tout esprit de
parti. Ces tournes produisaient le meilleur effet. Les conseillers en
mission stimulaient le zle des fonctionnaires, et rapportaient au
Conseil d'tat des lumires utiles, soit pour la dcision des affaires
courantes, soit pour la confection ou le perfectionnement des
rglements administratifs. Encourags surtout par l'nergie du
Premier Consul, ils n'hsitaient pas  lui dnoncer les agents ou
faibles, ou incapables, ou anims d'un mauvais esprit.

La sollicitude du Premier Consul ne se bornait pas  cette revue du
pays par les conseillers d'tat en tourne. Les nombreux aides-de-camp
dpchs par lui, tantt aux armes, tantt dans les ports de mer,
pour y communiquer l'nergie de ses volonts, avaient ordre, chemin
faisant, de tout observer, et de tout rapporter  leur gnral. Les
colonels Lacue, Lauriston, Savary, envoys  Anvers, Boulogne, Brest,
Rochefort, Toulon, Gnes, Otrante, avaient mission  leur retour de
s'arrter dans chaque lieu, de voir, d'couter, et de prendre des
notes sur toutes choses: tat des routes, mouvement des affaires
commerciales, conduite des fonctionnaires, voeux des populations,
opinion publique. Aucun n'y manquait, aucun ne craignait de dire la
vrit  un chef juste et tout-puissant. Ce chef, qui ne songeait
alors qu' faire le bien, parce que ce bien, infini dans son tendue
et sa diversit, suffisait pour absorber l'ardeur de son me,
accueillait avec empressement la vrit qu'il avait provoque, et en
faisait courageusement son profit, soit qu'il fallt frapper un
fonctionnaire coupable, rparer une lacune dans les institutions
nouvelles, ou porter son attention sur un objet qui avait chapp
jusqu'alors  ses infatigables regards[17].

         [Note 17: Voici quelques chantillons des instructions
         donnes  ses aides-de-camp en mission.

          _Au citoyen Lauriston, aide-de-camp._

                            Paris, 7 pluvise an IX (27 janvier 1801).

         Vous partirez, citoyen, pour vous rendre  Rochefort. Vous
         visiterez dans le plus grand dtail le port et l'arsenal, en
         vous adressant  cet effet au prfet maritime.

         Vous me rapporterez des mmoires sur les objets suivants:

         1 Le nombre d'hommes, dans le plus exact dtail, qui se
         trouvent sur les deux frgates qui partent, et l'inventaire
         de tous les objets d'artillerie ou autres que ces frgates
         auraient  bord. Vous resterez  Rochefort jusqu' ce
         qu'elles soient parties.

         2 Combien reste-t-il de frgates en rade?

         3 Un rapport particulier sur chacun des vaisseaux le
         _Foudroyant_, le _Duguay-Trouin_ et l'_Aigle_. Dans quel
         temps chacun de ces vaisseaux sera-t-il prt  mettre  la
         voile?

         4 Un rapport particulier sur chacune des frgates la
         _Vertu_, la _Cyble_, la _Volontaire_, la _Thtis_,
         l'_Embuscade_ et la _Franchise_.

         5 L'tat de tous les fusils, pistolets, sabres, boulets qui
         seraient arrivs dans ce port pour les expditions maritimes.

         6 Existe-t-il dans les magasins des vivres de la marine de
         quoi en donner pour six mois  six vaisseaux de guerre,
         indpendamment des trois ci-dessus nomms?

         7 Enfin a-t-on pris toutes les mesures pour recruter les
         matelots et faire arriver de Bordeaux et Nantes les vivres,
         cordages et tout ce qui est ncessaire  l'armement d'une
         escadre?

         Si vous prvoyiez rester  Rochefort plus de six jours, vous
         m'enverriez par la poste votre premier rapport. Vous ne
         manquerez pas de faire connatre au prfet que je suis dans
         l'opinion que le ministre de la marine a pris toutes les
         mesures pour que neuf vaisseaux puissent partir de Rochefort
         au commencement de ventse. Vous sentez que ceci doit tre
         dit en grand secret au prfet.

         _Vous profiterez de toutes les circonstances pour recueillir
         dans tous les lieux o vous passerez des renseignements sur
         la marche des administrations et sur l'esprit public._

         Si le dpart des frgates est retard, je vous autorise 
         aller  Bordeaux et  revenir par Nantes. Vous m'apporterez
         un mmoire sur les trois frgates en armement.

         Je vous salue.                                BONAPARTE.


         _Au citoyen Lacue, aide-de-camp._

                             Paris, 9 ventse an IX (28 fvrier 1801).

         Vous vous rendrez, citoyen, en toute diligence  Toulon. Vous
         remettrez la lettre ci-jointe au contre-amiral Ganteaume.
         Vous verrez tous les vaisseaux de l'escadre, ainsi que
         l'arsenal: vous aurez soin de vous assurer par vous-mme de
         la force et du nombre des vaisseaux anglais qui bloqueraient
         le port de Toulon. S'il est moindre que celui du
         contre-amiral Ganteaume, vous l'engagerez  ne se point
         laisser bloquer par une force infrieure.

         Si les circonstances dcident le gnral Ganteaume 
         continuer sa mission, vous l'engagerez  prendre  Toulon le
         plus de troupes qu'il pourra porter. Vous verrez  cet effet
         le commandant militaire pour lever tous les obstacles, et que
         les troupes lui soient fournies.

         Vous ferez sentir au contre-amiral Ganteaume que l'on a, en
         gnral, un peu blm sa course sur Mahon, parce qu'elle a
         rveill l'attention de l'amiral Warren, dont le seul but
         tait de dfendre Mahon.

         Si le contre-amiral Ganteaume se dcide  achever sa mission,
         vous resterez  Toulon quatre jours aprs son dpart.

         Si, au contraire, les nouvelles de la mer faisaient penser
         qu'il resterait trop long-temps, vous reviendrez  Paris,
         _aprs avoir pass quinze jours  Toulon, six  Marseille,
         quatre  Avignon et cinq ou six  Lyon_.

         Vous aurez soin de me rapporter l'tat de tout ce qui est
         embarqu sur chaque vaisseau; l'tat des btiments et
         frgates expdis de Toulon depuis le 1er vendmiaire de l'an
         IX; l'tat de l'arsenal, _et des notes sur les fonctionnaires
         publics du pays o vous passerez, ainsi que de l'esprit qui y
         rgne_.

         Vous profiterez de tous les courriers qu'expdiera le prfet
         maritime pour me donner des nouvelles de l'escadre, de la mer
         et des Anglais.

         Vous encouragerez par vos discours tous les capitaines de
         vaisseau, en leur faisant sentir de quel immense intrt pour
         la paix gnrale est leur expdition.

         Je vous salue.                                BONAPARTE.


         _Au citoyen Lauriston._

                            Paris, 30 pluvise an X (19 fvrier 1802).

         J'ai reu, citoyen, vos diffrentes lettres et votre dernire
         du 25 pluvise. Je vous prie de prendre en secret des
         renseignements sur l'administration des vivres, dont le
         service parat exciter des plaintes.

          votre retour, sachez me rapporter un tat dtaill sur les
         marchandises du Nord qu'a fournies dans le courant de l'an X
         la compagnie Lechie. Elle prtend en avoir, dans ce moment,
         pour 1,700,000 francs en magasins.

         Quelle est la quantit de bois qui est arrive du Havre
         depuis la paix, et travaille-t-on enfin  l'achvement des
         cinq vaisseaux qui sont en construction?

         En repassant  Lorient, voyez combien il y a de vaisseaux en
         construction, et le temps o chacun d'eux pourra prendre la
         mer. Visitez tous les canonniers et grenadiers garde-ctes,
         afin de pouvoir me rendre compte quelle espce d'hommes ce
         sont, et ce qu'il sera possible d'en faire au moment de la
         paix dfinitive.

         Enfin voyez  Nantes de vous assurer des marchandises du Nord
         qui ont t reues en l'an X, et ce qu'il reste encore de
         chanvre; si le transport des bois  Brest est en activit!
         _Arrtez-vous deux jours  Vannes pour prendre sur l'esprit
         public les observations convenables._

         Dans toutes ces observations tchez de voir par vous-mme, et
         sans le conseil des autorits.

         Sachez me dire quelle rputation le nomm Charron a laisse 
         Lorient, et restez-y trois ou quatre jours _afin d'observer
         la marche de l'administration dans ce port_.

         _Enfin ne laissez chapper aucune circonstance de voir par
         vous-mme et de fixer votre opinion sur l'administration
         civile, maritime et militaire._

         _Informez-vous dans chaque dpartement quelle apparence a la
         rcolte prochaine._

         J'imagine que vous m'apporterez des notes sur la manire dont
         les troupes sont soldes, habilles, et sur la tenue des
         principaux hpitaux de terre.

         Je vous salue.                                BONAPARTE.]

[En marge: Discussion du Code civil dans le sein du Conseil d'tat.]

Un spectacle frappait en ce moment tous les yeux, c'tait la
discussion du Code civil dans le sein du Conseil d'tat. Le besoin de
ce code tait certainement le plus urgent des besoins de la France.
L'ancienne lgislation civile, compose de droit fodal, de droit
coutumier, de droit romain, ne convenait plus  une socit
rvolutionne de fond en comble. Les anciennes lois sur le mariage,
celles qu'on avait improvises depuis sur le divorce et les
successions, ne convenaient ni au nouvel tat de la socit, ni  un
ordre de choses moral et rgulier. Une commission, compose de MM.
Portalis, Tronchet, Bigot de Prameneu et Malleville, avait rdig un
projet de Code civil. Ce projet avait t envoy  tous les tribunaux,
pour qu'ils en fissent l'objet de leur examen et de leurs
observations. En consquence de cet examen et de ces observations, le
projet avait t modifi, et soumis enfin au Conseil d'tat, qui
venait de le discuter article par article, pendant plusieurs mois. Le
Premier Consul, assistant  chacune de ces sances, avait dploy, en
les prsidant, une mthode, une clart, souvent une profondeur de
vues, qui taient pour tout le monde un sujet de surprise. Habitu 
diriger des armes,  gouverner des provinces conquises, on n'tait
pas tonn de le trouver administrateur, car cette qualit est
indispensable  un grand gnral; mais la qualit de lgislateur avait
chez lui de quoi surprendre. Son ducation sous ce rapport avait t
promptement faite. S'intressant  tout parce qu'il comprenait tout,
il avait demand au consul Cambacrs quelques livres de droit, et
notamment les matriaux prpars sous la Convention pour la rdaction
du nouveau Code civil. Il les avait dvors, comme ces livres de
controverse religieuse dont il s'tait pourvu, lorsqu'il s'occupait du
Concordat. Bientt, classant dans sa tte les principes gnraux du
droit civil, joignant  ces quelques notions rapidement recueillies,
sa profonde connaissance de l'homme, sa parfaite nettet d'esprit, il
s'tait rendu capable de diriger ce travail si important, et il avait
mme fourni  la discussion une large part d'ides justes, neuves,
profondes. Quelquefois une connaissance insuffisante de ces matires,
l'exposait  soutenir des ides tranges; mais il se laissait bientt
ramener au vrai par les savants hommes qui l'entouraient, et il tait
leur matre  tous, quand il fallait tirer, du conflit des opinions
contraires, la conclusion la plus naturelle et la plus raisonnable. Le
principal service que rendait le Premier Consul, c'tait d'apporter 
l'achvement de ce beau monument, un esprit ferme, une volont de
travail soutenue, et par l de vaincre les deux grandes difficults
devant lesquelles on avait chou jusqu'alors, la diversit infinie
des opinions, et l'impossibilit de travailler avec suite, au milieu
des agitations du temps. Quand la discussion, comme il arrivait
souvent, avait t longue, diffuse, obstine, le Premier Consul savait
la rsumer, la trancher d'un mot, et, de plus, il obligeait tout le
monde  travailler en travaillant lui-mme des journes entires. On
imprimait et on publiait le procs-verbal de ces sances remarquables.
Cependant, avant de le livrer au _Moniteur_, le consul Cambacrs
avait soin de le revoir, et de supprimer ce qui pouvait n'tre pas
convenable  publier, soit que le Premier Consul et mis des opinions
quelquefois singulires, ou trait des questions de moeurs avec une
familiarit de langage qui ne devait pas aller au del de l'enceinte
d'un conseil intime. Il ne restait donc dans les procs-verbaux que la
pense quelquefois rectifie, souvent dcolore, mais toujours
frappante, du Premier Consul. Le public en tait saisi, et s'habituait
 le considrer comme l'unique auteur de ce qui se faisait de bon et
de grand en France. Il prenait mme une sorte de plaisir  voir
lgislateur celui qu'il avait vu gnrai, diplomate, administrateur,
et constamment suprieur dans ces rles si divers.

Le premier livre du Code civil tait achev, et c'tait un des projets
nombreux qui allaient tre soumis au Corps Lgislatif. La pacification
de la France et sa rorganisation intrieure marchaient donc du mme
pas. Bien que tout le mal ne ft pas rpar, que tout le bien ne ft
pas accompli, cependant la comparaison du prsent avec le pass
remplissait les mes de satisfaction et d'esprance. Tout le bien
accompli, on l'attribuait au Premier Consul, et on avait raison, car,
d'aprs le tmoignage de son collaborateur assidu, le consul
Cambacrs, il dirigeait l'ensemble, soignait lui-mme les dtails, et
_faisait encore plus dans chaque partie, que ceux  qui elle tait
spcialement confie_.

[En marge: Spectacle que prsentait la France  la fin de 1801.]

L'homme qui a rgi la France de 1799  1815, a eu dans sa carrire des
jours de gloire enivrants, sans doute; mais certainement ni lui ni la
France, qu'il avait sduite, n'ont travers des jours pareils, des
jours o la grandeur ft accompagne de plus de sagesse, et surtout de
cette sagesse qui fait esprer la dure. Il venait de donner, aprs la
victoire, la paix la plus belle, et celle qu'il n'a jamais obtenue
depuis la paix maritime; il avait donn aprs le chaos l'ordre le plus
complet; il avait laiss encore une certaine libert, non pas toute la
libert dsirable, mais celle du moins qui tait possible le
lendemain d'une rvolution sanglante; il n'avait fait  tous les
partis que du bien; except la dportation des cent et quelques
prescripteurs rvolutionnaires frapps sans jugement aprs la machine
infernale, il avait respect les lois; et cet acte lui-mme, coupable
parce qu'il tait illgal, on n'y pensait pas dans cette immensit de
bien. L'Europe enfin, rconcilie avec la Rpublique, sentant sans le
dire qu'elle avait eu tort en voulant se mler d'une rvolution qui ne
la regardait pas, et que la grandeur inoue de la France tait la
juste consquence d'une agression injuste, hroquement repousse,
l'Europe venait avec empressement dposer ses hommages aux pieds du
Premier Consul, heureuse de pouvoir dire, pour sa dignit, qu'elle ne
faisait la paix qu'avec un rvolutionnaire plein de gnie,
restaurateur glorieux des principes sociaux.

Certes il fallait s'en tenir aux merveilles de ces premiers temps, et
l'histoire, en parlant de ce rgne, et dit que rien de plus grand, de
plus complet ne s'tait vu sur la terre. Tout cela tait crit sur le
visage empress, admirateur, de ces hommes de tous les rangs, de
toutes les nations, qui se pressaient autour du Premier Consul. Une
affluence extraordinaire d'trangers taient accourus  Paris, pour
voir la France, pour voir le gnral Bonaparte; et la plupart d'entre
eux se faisaient prsenter  lui par les ministres de leur
gouvernement. Sa cour, car il s'en tait fait une, sa cour tait  la
fois militaire et civile, svre et lgante. Il y avait ajout
quelque chose depuis l'anne prcdente; il avait compos une maison
militaire pour lui et les Consuls, et donn un entourage princier 
madame Bonaparte.

[En marge: Organisation de la garde consulaire, depuis garde
impriale.]

[En marge: Nouvelle organisation de la maison civile du Premier
Consul.]

[En marge: Soeurs du Premier Consul.]

La garde consulaire avait t forme de quatre bataillons
d'infanterie, forts de douze cents hommes chacun, les uns de
grenadiers, les autres de chasseurs, et de deux rgiments de
cavalerie, le premier de grenadiers  cheval, le second de chasseurs 
cheval. Les uns et les autres taient composs des plus beaux, des
plus vaillants soldats de l'arme. Une artillerie nombreuse et bien
servie compltait cette garde, et en faisait une vritable division de
guerre, pourvue de toutes armes, s'levant  environ six mille hommes.
Un brillant tat-major commandait cette troupe superbe. Il y avait un
colonel par bataillon, et un gnral de brigade par deux bataillons
runis. Quatre lieutenants-gnraux, un d'infanterie, un de cavalerie,
un d'artillerie, un du gnie, commandaient alternativement le corps
entier, pendant une dcade, et faisaient le service auprs des
Consuls. C'tait un corps d'lite, dans lequel les meilleurs soldats
trouvaient une rcompense de leur bonne conduite, qui entourait le
gouvernement d'un clat conforme  son caractre guerrier, et qui, le
jour des batailles, offrait une rserve invincible. On se souvient que
le bataillon des grenadiers de la garde consulaire avait presque sauv
l'arme  Marengo.  cet tat-major particulier de la garde consulaire
le Premier Consul avait ajout un gouverneur militaire pour le palais
des Tuileries, accompagn de deux officiers d'tat-major, sous le
titre d'adjudants. Ce gouverneur tait l'aide-de-camp Duroc, toujours
employ dans les missions dlicates. Aucun officier n'tait plus
propre  faire rgner dans le palais du gouvernement l'ordre et la
biensance, qui convenaient aux gots du Premier Consul, et  l'esprit
du temps. Il fallait temprer cet appareil tout militaire, par un
certain appareil civil. Un conseiller d'tat, M. Benezech, avait t
charg pendant la premire anne de prsider aux rceptions, et
d'accueillir avec les gards convenables, soit les ministres
trangers, soit les grands personnages admis auprs des Consuls.
Quatre officiers civils, sous le titre de prfets du palais,
remplacrent dans cet office le conseiller d'tat Benezech. Quatre
dames du palais furent donnes  madame Bonaparte, pour l'aider 
faire les honneurs du salon du Premier Consul. Ds qu'il fut connu que
cette nouvelle organisation du palais se prparait, de nombreuses
prtentions s'levrent, mme parmi les familles appartenant  ce
qu'on appelait l'ancien rgime. Ce ne fut pas encore la haute
noblesse, celle qui remplissait autrefois les appartements de
Versailles, qui se prsenta pour solliciter: le moment de se soumettre
n'tait pas venu pour elle. Ce furent toutefois des familles
distingues du temps pass, n'ayant point marqu dans l'migration, et
se rapprochant les premires d'un gouvernement puissant, qui, par sa
gloire, rendait le service; auprs de lui honorable pour tout le
monde. Le gnral Bonaparte choisit pour prfets du palais M.
Benezech, qui en avait dj rempli les fonctions, MM. Didelot et de
Luay, sortis de l'ancienne finance, M. de Rmusat, de la
magistrature. Les quatre dames du palais, charges d'en faire les
honneurs  ct de madame Bonaparte, furent mesdames de Luay, de
Lauriston, de Talhouet et de Rmusat. Les personnages les plus
dnigrants des salons migrs de Paris, n'avaient rien  dire quant 
la convenance de ces choix; et les hommes raisonnables, qui ne veulent
des cours que ce que la biensance rend ncessaire, n'avaient point 
critiquer cette organisation militaire et civile. Il faut, en effet,
dans une rpublique comme dans une monarchie, garder le palais des
chefs de l'tat, et l'entourer de l'appareil imposant de la force
publique; il faut, dans l'intrieur de ce palais, des hommes, des
femmes, choisis, qui en fassent des honneurs soit aux trangers
illustres, sort aux citoyens distingus qui sont admis auprs des
premiers magistrats de la rpublique. Dans cette mesure, la cour du
Premier Consul tait imposante et digne. Elle recevait une certaine
grce de sa femme et de ses soeurs, toutes remarquables ou par les
manires, ou par l'esprit, ou par la beaut. Nous avons parl ailleurs
des frres du Premier Consul; c'est le moment de faire connatre ses
soeurs. La soeur ane du Premier Consul, madame lisa Bacciochi, peu
remarquable par la figure, l'tait beaucoup par l'esprit, et attirait
autour d'elle les hommes de lettres les plus distingus du temps, tels
que MM. Suard, Morellet, Fontanes. La seconde, Caroline Murat, qui
avait pous le gnral de ce nom, ambitieuse et belle, enivre de la
fortune de son frre, cherchant  en attirer sur elle et sur son
poux la meilleure part, tait l'une des femmes de cette cour
nouvelle, qui lui donnaient le plus de mouvement et d'lgance. La
troisime, Pauline Bonaparte, celle qui avait pous le gnral
Leclerc, et qui pousa depuis un prince Borghse, tait l'une des plus
belles personnes de son temps. Elle n'avait pas encore provoqu la
mdisance, autant qu'elle le fit plus tard, et, si sa conduite
inconsidre affligeait quelquefois son frre, la tendresse passionne
qu'elle ressentait pour lui, le touchait, et dsarmait sa svrit.
Madame Bonaparte les dominait toutes par sa position d'pouse du
Premier Consul, et charmait par sa bonne grce les Franais et les
trangers admis dans le palais du gouvernement. Les rivalits
invitables, et dj visibles, entre les membres de cette famille si
voisine du trne, taient contenues par le gnral Bonaparte, qui,
tout en aimant ses proches, traitait avec une rudesse militaire ceux
qui troublaient la paix qu'il voulait voir rgner autour de lui.

[En marge: Mariage d'Hortense de Beauharnais avec Louis Bonaparte.]

Un vnement de quelque importance venait de se passer dans la famille
consulaire, c'tait le mariage d'Hortense de Beauharnais, avec Louis
Bonaparte. Le Premier Consul, qui chrissait tendrement les deux
enfants de sa femme, avait voulu marier Hortense de Beauharnais avec
Duroc, croyant qu'un penchant rciproque rapprochait ces deux jeunes
coeurs; mais ce mariage, peu favoris par madame Bonaparte, ne s'tait
pas ralis. Madame Bonaparte, toujours tourmente par la crainte
d'un divorce, depuis qu'elle n'esprait plus avoir des enfants,
imagina de marier sa propre fille avec l'un des frres de son poux,
se flattant que les enfants qui natraient de cette union, tenant par
deux liens  la fois au nouveau chef de la France, pourraient lui
servir d'hritiers. Joseph Bonaparte tait mari; Lucien vivait d'une
manire peu rgulire, et se conduisait en ennemi de sa belle-soeur;
Jrme expiait sur la flotte quelques carts de jeunesse. Louis tait
le seul propre aux vues de madame Bonaparte. Elle le choisit. Il tait
sage, instruit, mais morose, et peu assorti par le caractre  la
femme qu'on lui destinait. Le Premier Consul, qui en jugeait ainsi,
rsista d'abord, cda ensuite, et consentit  un mariage, qui ne
devait pas faire le bonheur des deux poux, mais qui faillit un
instant donner des hritiers  l'empire du monde.

La bndiction nuptiale fut donne par le cardinal Caprara, et dans
une maison particulire, ainsi qu'on faisait alors pour toutes les
crmonies du culte, quand c'taient des prtres _inserments_ qui
officiaient. Par la mme occasion, on donna cette bndiction au
gnral Murat et  sa femme Caroline, lesquels ne l'avaient pas encore
reue, comme beaucoup d'autres maris et femmes de ce temps, dont le
mariage n'avait t contract que devant le magistrat civil. Le
gnral Bonaparte et Josphine taient dans le mme cas. Celle-ci
pressa vivement son mari d'ajouter le lien religieux au lien civil qui
les unissait dj; mais, soit prvoyance, soit crainte d'avouer au
public le contrat incomplet qui le liait  madame Bonaparte, le
Premier Consul ne voulut pas y consentir.

Telle tait alors la famille consulaire, depuis famille impriale. Ces
personnages, tous remarquables  divers titres, heureux de la gloire
et de la prosprit du chef qui faisait leur grandeur, contenus par
lui, et point encore gts par la fortune, prsentaient un spectacle
intressant, qui n'affligeait pas les yeux comme cette cour
directoriale, dont le directeur Barras avait fait les honneurs pendant
plusieurs annes. Si quelques Franais envieux ou ddaigneux, qui
souvent taient ses obligs, la poursuivaient de leurs sarcasmes, les
trangers, plus justes, lui payaient un tribut de curiosit et
d'loges.

Une fois par dcade, comme nous l'avons dit ailleurs, le Premier
Consul recevait les ambassadeurs et les trangers, qui lui taient
prsents par les ministres de leur nation. Il parcourait les rangs de
l'assemble toujours nombreuse, suivi de ses aides-de-camp. Madame
Bonaparte venait aprs lui, accompagne des dames du palais. C'tait
le mme crmonial qu'on observait dans les autres cours, avec un
moindre cortge d'aides-de-camp et de dames d'honneur, mais avec
l'incomparable clat qui entourait le gnral Bonaparte. Deux fois par
dcade il invitait  dner les personnages minents de la France et de
l'Europe, et une fois par mois il donnait dans la galerie de Diane un
repas, auquel cent convis taient quelquefois appels. Ces jours-l
il tenait cercle aux Tuileries dans la soire, et admettait auprs de
lui les hauts fonctionnaires, les ambassadeurs, les personnes de la
haute socit franaise qui se rapprochaient du gouvernement. Portant
toujours le calcul dans les moindres choses, il prescrivait  sa
famille certains costumes, pour en rendre l'usage gnral par
l'imitation. Il ordonnait, l'habit de soie, pour faire revivre autant
que possible les soieries de Lyon. Il recommandait  sa femme l'toffe
connue sous le nom de _linon_, afin de favoriser les fabriques de
Saint-Quentin[18]. Quant  lui, simple entre tous, il portait un
modeste habit de chasseur de la garde consulaire. Il avait oblig ses
collgues  porter l'habit brod de consul, et  tenir cercle chez
eux, pour y rpter, quoique avec moins d'clat, ce qui se faisait aux
Tuileries.

         [Note 18: Voici une lettre crite de Saint-Quentin au consul
         Cambacrs:

                   Saint-Quentin, 21 pluvise an IX (10 fvrier 1801).

         Les manufactures si intressantes de la ville de
         Saint-Quentin et environs, qui employaient 70,000 ouvriers et
         faisaient rentrer en France plus de quinze millions de
         numraire, ont dpri des cinq siximes. L'on dsirerait bien
         ici que nos dames missent le linon  la mode, sans donner aux
         mousselines cette prfrence absolue. L'ide de ranimer une
         de nos manufactures les plus intressantes et que nous
         possdons exclusivement, et de donner du pain  un si grand
         nombre de familles franaises, est bien faite, en effet, pour
         mettre  la mode les linons: d'ailleurs, n'y a-t-il pas assez
         long-temps que les linons sont en disgrce?]

[En marge: Paris pendant l'hiver de 1801  1802.]

Cet hiver de 1801  1802 (an X) fut extrmement brillant, par la
satisfaction qui rgnait dans toutes les classes, les unes heureuses
de rentrer en France, les autres de jouir enfin d'une entire
scurit, les autres d'entrevoir dans la paix maritime des
perspectives illimites de prosprit commerciale. Les trangers
contriburent par leur affluence  l'clat des ftes de l'hiver. Parmi
les personnages qui parurent  Paris  cette poque, il y en eut deux
qui attirrent l'attention gnrale: l'un tait un Anglais illustre,
l'autre un migr dont le nom avait autrefois occup la renomme.

[En marge: Voyage de M. Fox  Paris.]

L'Anglais illustre tait M. Fox, l'orateur le plus loquent de
l'Angleterre; l'migr fameux tait M. de Calonne, l'ancien ministre
des finances, dont l'esprit facile et fertile en expdients, sut
cacher quelques instants, aux yeux de la cour de Versailles, l'abme
vers lequel elle marchait  grands pas. M. Fox prouvait une vritable
impatience de voir l'homme pour lequel, malgr son patriotisme
britannique, il se sentait un penchant irrsistible. Il vint  Paris
immdiatement aprs la signature des prliminaires de paix, et fut
prsent au Premier Consul par le ministre d'Angleterre. Il venait
pour voir la France et son chef, mais aussi pour compulser nos
archives diplomatiques, car le grand orateur whig occupait alors ses
loisirs en crivant l'histoire des deux derniers Stuarts. Le Premier
Consul donna des ordres pour que toutes les archives fussent ouvertes
 M. Fox, et lui fit un accueil qui aurait suffi pour ramener un
ennemi, mais qui charma un ami qu'il s'tait acquis par sa seule
gloire. Le Premier Consul mit avec ce gnreux tranger toute
tiquette de ct, l'introduisit dans son intimit, eut avec lui de
longs et frquents entretiens, et sembla vouloir faire, dans sa
personne, la conqute du peuple anglais lui-mme. Souvent cependant
ils furent d'un avis diffrent. M. Fox tait dou de cette imagination
vive, qui fait les orateurs entranants, mais son esprit n'tait ni
positif ni pratique. Il tait plein de nobles illusions, que le
Premier Consul, quoiqu'il et autant d'imagination que de profondeur
d'esprit, n'avait jamais partages, ou du moins ne partageait plus. Le
jeune gnral Bonaparte tait dsenchant, comme on l'est aprs une
rvolution commence au nom de l'humanit, et naufrage dans le sang.
Il n'avait conserv en lui qu'un seul des premiers enchantements de la
Rvolution, celui de la grandeur, et le poussait  l'excs. Il tait
trop peu libral pour plaire au chef des whigs, et trop ambitieux pour
plaire  un Anglais. L'un et l'autre se froissrent donc quelquefois
par des opinions contraires. M. Fox fit sourire le Premier Consul par
une navet, par une inexprience, singulires chez un homme qui
comptait prs de soixante ans. Le Premier Consul effraya quelquefois
le patriotisme britannique de M. Fox, par la grandeur de ses desseins
trop peu dissimuls. Cependant ils se convinrent tous deux par
l'esprit et par le coeur, et furent enchants l'un de l'autre. Le
Premier Consul mit un soin infini  faire voir  M. Fox Paris tout
entier, et quelquefois voulut l'accompagner lui-mme dans les
tablissements publics. Il y avait alors une exposition des produits
de l'industrie franaise, qui tait la seconde depuis la Rvolution.
Tout le monde tait surpris des progrs de nos manufactures,
lesquelles, au milieu du trouble gnral, participant cependant  la
commotion imprime aux esprits, avaient invent une quantit de
perfectionnements et de procds nouveaux. Les trangers en
paraissaient vivement frapps, surtout les Anglais, bons juges en
cette matire. Le Premier Consul conduisit M. Fox dans les salles de
cette exposition, qui avaient t disposes dans la cour du Louvre, et
jouit quelquefois de la surprise de son hte illustre. M. Fox, au
milieu des caresses dont il tait l'objet, laissa chapper une saillie
qui honore les sentiments et l'esprit de ce noble personnage, et qui
prouve que chez lui la justice envers la France se conciliait avec le
patriotisme le plus susceptible. Il y avait dans une des salles du
Louvre un globe terrestre, fort grand, fort beau, destin au Premier
Consul, et artistement construit. Un des personnages qui suivaient le
Premier Consul, faisant tourner ce globe, et posant la main sur
l'Angleterre, dit assez maladroitement que l'Angleterre occupait bien
peu de place sur la carte du monde.--Oui, s'cria M. Fox avec
vivacit; oui, c'est dans cette le si petite que naissent les
Anglais, et c'est dans cette le qu'ils veulent tous mourir; mais,
ajouta-t-il en tendant les bras autour des deux Ocans et des deux
Indes, mais pendant leur vie ils remplissent ce globe entier, et
l'embrassent de leur puissance.--Le Premier Consul applaudit  cette
rponse pleine de fiert et d'-propos.

[En marge: M. de Calonne  Paris.]

Le personnage qui, aprs M. Fox, occupait le plus l'attention
publique, tait M. de Calonne. C'est le prince de Galles qui avait
sollicit et obtenu pour lui la permission de reparatre  Paris. M.
de Calonne tenait depuis son arrive un langage fort inattendu, et qui
faisait sensation parmi les royalistes. Il ne voulait pas servir,
disait-il, le gouvernement nouveau. Il ne le pouvait pas, attach
comme il l'avait t  la maison de Bourbon; mais il devait dire la
vrit  ses amis. Personne en Europe n'tait capable de tenir tte au
Premier Consul: gnraux, ministres, rois, taient ses infrieurs et
ses dpendants. Les Anglais avaient pass pour lui de la haine 
l'enthousiasme. Ce sentiment existait dans toutes les classes de la
population britannique, et il y tait extrme comme le sont tous les
sentiments chez les Anglais. Il ne fallait donc pas compter sur
l'Europe pour renverser le gnral Bonaparte. Il ne fallait pas non
plus dshonorer la cause royaliste, par d'odieux complots, qui
remplissaient d'horreur les honntes gens du monde entier. Il fallait
se soumettre, tout esprer du temps, et de la double difficult de
gouverner la France sans la royaut, de fonder une royaut sans la
famille de Bourbon. Les vicissitudes infinies des rvolutions
pouvaient seules faire natre des chances qui n'existaient pas
aujourd'hui en faveur des princes exils. Mais, quoi qu'il arrivt, il
fallait tout attendre de la France seule, de la France claire,
revenue  de meilleurs sentiments, mais rien de l'tranger ni des
conspirations. Ce langage singulier  force de sagesse, surtout dans
la bouche de M. de Calonne, causait un vritable tonnement, et
faisait croire que M. de Calonne ne serait pas long-temps sans entrer
en relations avec le gouvernement consulaire. Il avait vu le consul
Lebrun, qui recevait les royalistes du consentement du Premier Consul,
et s'tait entretenu avec lui des affaires de la France. On disait
mme qu'il allait devenir pour les finances, ce que M. de Talleyrand
tait pour la diplomatie, le grand seigneur ralli, prtant son
exprience, l'influence de son nom, au gnie du Premier Consul. Il
n'en tait rien cependant. Il fallait au Premier Consul moins d'clat
d'esprit, mais plus d'application que n'en avait montr M. de Calonne,
et il avait trouv ce qu'il lui fallait dans M. Gaudin, qui avait
introduit un ordre parfait dans nos finances. Nanmoins, sur ce simple
bruit, une foule de solliciteurs, rcemment rentrs en France, et
voulant suppler  leur fortune par des emplois, avaient entour M. de
Calonne, pensant qu'ils ne pouvaient pas choisir auprs du nouveau
gouvernement un introducteur plus convenable, et qui justifit mieux
par son exemple leur adhsion au Premier Consul[19].

         [Note 19: Il existait  Paris des agents des princes dchus,
         dont quelques-uns taient gens d'esprit, et quelquefois assez
         bien informs. Ces agents faisaient des rapports presque
         quotidiens, dont j'ai parl prcdemment. Voici un extrait de
         ces rapports, relativement  M. de Calonne.

         M. de Calonne est de retour  Paris depuis un mois environ.
         Avant de quitter l'Angleterre il a eu une confrence avec les
         ministres, et il en a t parfaitement accueilli. On lui a
         demand si, en retournant en France, son projet n'tait pas
         de rentrer aussi dans l'administration. Il a rpondu que ses
         principes, sa conduite pendant la rvolution et son
         dvouement  la famille royale, lui imposaient l'obligation
         de n'accepter aucune place des mains du nouveau gouvernement;
         mais qu'attach  la France par got et par instinct, il ne
         refuserait point de donner des conseils, si on lui en
         demandait, et s'il les croyait avantageux  sa patrie.

         Son arrive  Paris a fait une grande sensation. Il se voit
         tous les jours assig de visites et entour de cratures,
         comme au moment le plus brillant de sa fortune et de son
         crdit. L'opinion qu'il va tre lev au ministre lui amne
         des nues de solliciteurs; et, pour s'y drober, il a t
         oblig de fuir  la campagne. Il ne parat pas cependant que
         cette opinion soit fonde; et si jamais elle se ralise, ce
         ne sera pas encore  prsent. Tout ce qu'on sait, c'est qu'il
         devait tre prsent, il y a quelques jours,  Bonaparte, et
         avoir une confrence secrte avec lui.

         Il voit tous ses anciens amis, et s'ouvre  eux avec une
         entire libert. Tmoin de la faiblesse et de la nullit des
         puissances trangres, il ne croit pas qu'on puisse trouver
         en elles la moindre garantie contre l'invasion
         rvolutionnaire, et bien moins encore une protection efficace
         pour la cause du Roi. Il rpte ce que nous savions dj
         depuis long-temps, que les hommes qui gouvernent en Europe,
         sont des hommes sans moyens et sans caractre, qui ne
         connaissent point le temps o ils vivent, qui ne savent ni
         juger le prsent ni pressentir l'avenir, et qui sont
         galement dpourvus du courage qui fait entreprendre et de la
         fermet qui sait persvrer. Il les regarde tous comme livrs
          Bonaparte, tremblants devant lui, et prts  excuter
         humblement toutes ses volonts. Aussi est-il persuad que ce
         n'est qu'en France qu'on peut travailler  la restauration de
         la monarchie, non en se mettant en avant, et en fomentant de
         sots et de ridicules complots, plus propres  dshonorer sa
         cause qu' lui prparer de vritables succs; mais en
         s'occupant, sans bruit et sans clat, du soin de rtablir
         l'opinion, de dtruire la prvention, d'affaiblir les
         craintes, de runir tous les serviteurs du Roi, et de les
         tenir prts  profiter en sa faveur de tous les vnements
         que le cours naturel des choses doit amener.

         M. de Calonne assure qu'en Angleterre l'enthousiasme pour
         Bonaparte est non-seulement gnral, mais port  un excs
         dont il est difficile de se faire une ide. La cour et la
         ville, la capitale et les provinces, toutes les classes de
         citoyens, depuis les ministres jusqu'aux artisans, tous
         s'empressent de publier ses louanges, et chantent  l'envi
         ses victoires et l'clat de son pouvoir. Au reste, cet
         enthousiasme n'est pas particulier  l'Angleterre; toute
         l'Europe en est, pour ainsi dire, infecte. De toutes parts
         on accourt  Paris pour voir le grand homme au moins une fois
         en sa vie, et la police a t oblige de menacer
         d'arrestation des Danois qui avaient publiquement flchi le
         genou devant lui toutes les fois qu'ils l'apercevaient.

         C'est l une des principales causes de sa force et de son
         immense pouvoir. Comment les Franais oseraient-ils lutter
         contre lui tant qu'ils voient toutes les puissances
         europennes prosternes  ses pieds?]

[En marge: Redoublement d'opposition dans certains corps de l'tat
contre la politique du Premier Consul.]

Qui croirait qu'en prsence de tant de bien, ou dj fait, ou prt 
se faire, il pt s'lever une opposition, et surtout une opposition
vive? Il s'en prparait une cependant, et des plus violentes, contre
les oeuvres les meilleures du Premier Consul. Ce n'tait pas dans les
partis violents, radicalement opposs au gouvernement du Premier
Consul, royalistes ou rvolutionnaires, que cette opposition se
prparait, mais dans le parti mme qui avait dsir, second le
renversement du Directoire comme insuffisant, et appel un
gouvernement nouveau, qui ft  la fois habile et ferme. Les
rvolutionnaires subalternes, hommes de dsordre et de sang, taient
contenus, soumis ou dports, et s'enfonaient chaque jour davantage
dans leur obscurit, pour n'en plus sortir. Les sclrats du
royalisme, depuis la machine infernale, avaient besoin de reprendre
haleine, et se tenaient en repos. On venait d'ailleurs de faire passer
par les armes une partie de ceux qui infestaient les grandes routes.
Les royalistes de haut parage, tenant toujours des discours
impertinents dans les salons de Paris, laissaient dj voir nanmoins
le penchant qui les amena plus tard  jouer, les hommes le rle de
chambellans, les femmes celui de dames d'honneur, dans le palais des
Tuileries, que les Bourbons n'habitaient plus.

[En marge: Division dans le parti rvolutionnaire modr qui avait
fait le 18 brumaire.]

Mais le parti rvolutionnaire modr, appel  composer le nouveau
gouvernement, tait divis, comme il arrive  tout parti victorieux
qui veut fonder un gouvernement, et qui se divise sur la manire de
le constituer. Ds les premiers jours du Consulat, ce parti, qui avait
concouru de diverses manires au 18 brumaire, avait paru partag en
deux tendances contraires: l'une, consistant  faire aboutir la
Rvolution  une rpublique dmocratique et modre, comme celle que
Washington venait d'tablir en Amrique; l'autre,  la faire aboutir 
une monarchie, ressemblant plus ou moins  la monarchie anglaise, et,
s'il le fallait mme,  l'ancienne monarchie franaise, moins les
prjugs d'autrefois, moins le rgime fodal, plus la grandeur. On
entrait dans la troisime anne du gouvernement consulaire, et,
suivant l'usage, les deux tendances allaient s'exagrant par la
contradiction mme. Les uns redevenaient presque des rvolutionnaires
violents, envoyant ce qui se faisait, en voyant l'autorit du Premier
Consul s'accrotre, les ides monarchiques se rpandre, une cour se
former aux Tuileries, le culte catholique restaur ou prt  l'tre,
les migrs rentrer en foule. Les autres devenaient presque des
royalistes d'autrefois, tant ils taient presss de ragir, et de
refaire une monarchie, tant ils taient disposs  s'accommoder mme
d'un despotisme clair, pour tout rsultat de la Rvolution. En fait
de despotisme clair, celui qui s'levait en ce moment en France,
avait tant de gnie, procurait un si doux repos, que la sduction
tait grande. Cependant la contradiction tait pousse  ce point de
part et d'autre, qu'une crise devait bientt s'ensuivre.

Le Tribunat, agit les sessions prcdentes, tantt pour des lois de
finances, tantt pour les tribunaux spciaux, l'tait cette anne bien
davantage,  l'aspect de tout ce qui se passait,  la vue de ce
gouvernement marchant si vite  son but. Le Concordat surtout
l'indignait comme Pacte le plus contre-rvolutionnaire qui se pt
imaginer. Le Code civil n'tait pas, suivant lui, assez conforme 
l'galit. Ces traits de paix eux-mmes, qui contenaient la grandeur
de la France, lui dplaisaient dans leur rdaction, comme on le verra
bientt.

[En marge: Rsultats de la constitution de M. Sieys.]

[En marge: Jalousie entre les divers corps de l'tat.]

M. Sieys, en voulant empcher toute agitation au moyen de ses
prcautions constitutionnelles, n'en avait, comme on le voit, empch
aucune, car les constitutions ne crent pas les passions humaines et
ne sauraient les dtruire; elles ne sont que la scne sur laquelle ces
passions se produisent. En plaant tout le srieux, toute l'activit
des affaires dans le Conseil d'tat; le bruit, la parole, la critique
vaine dans le Tribunat; en rduisant celui-ci au rle de plaider pour
ou contre les actes du gouvernement, devant un Corps Lgislatif rduit
 rpondre par oui ou par non; en plaant au-dessus un Snat oisif,
qui,  de grands intervalles, lisait les hommes, chargs de jouer ces
deux rles assez vains dans les deux assembles lgislatives; en
choisissant le personnel du gouvernement dans le mme sens; en plaant
les hommes propres aux affaires dans le Conseil d'tat, les hommes
propres  la parole, enclins au bruit, dans le Tribunat, les fatigus
obscurs dans le Corps Lgislatif, les fatigus d'un ordre lev dans
le Snat, M. Sieys n'avait gure empch les passions du temps
d'clater; il y avait mme ajout, il faut le dire, une certaine
jalousie des corps entre eux. Le Tribunat sentait la vanit
dclamatoire de son rle; le Corps Lgislatif sentait le ridicule de
son silence, et contenait d'ailleurs beaucoup d'anciens prtres sortis
des ordres, organiss par l'abb Grgoire en une opposition
silencieuse, mais gnante. Le Snat lui-mme, dont M. Sieys avait
voulu faire un vieillard opulent et tranquille, n'tait pas aussi
tranquille qu'il l'avait suppos. Ce corps tait quelque peu ennuy de
sa dignit oisive, car les snateurs taient privs de fonctions
publiques, et leur puissance lectorale, si rarement exerce, tait
loin d'occuper leur temps. Tous ensemble jalousaient le Conseil
d'tat, qui partageait seul avec le Premier Consul la gloire des
grandes choses qui s'accomplissaient chaque jour.

Ainsi, cette socit, que M. Sieys avait cru assoupir dans une espce
de rgime aristocratique,  l'exemple de Venise ou de Gnes, s'agitait
encore comme un malade qui a un reste de fivre, et pouvait tre
soumise, contenue par un matre, mais point endormie d'un paisible
sommeil, ainsi que l'avait espr son auteur.

[En marge: M. Sieys et l'opposition du Snat.]

Et, chose singulire, M. Sieys, inventeur de tous ces arrangements
constitutionnels, en vertu desquels il rgnait tant d'activit d'un
ct, si peu de l'autre, M. Sieys arrivait  se fatiguer de sa propre
inaction. Modr, et mme monarchique dans ses opinions, il aurait d
approuver les actes du Premier Consul; mais des causes, les unes
invitables, les autres accidentelles, commenaient  les brouiller.
Ce grand esprit spculatif, rduit  tout voir,  ne rien faire,
devait jalouser le gnie actif et puissant, qui allait chaque jour
s'emparant de la France et du monde. M. Sieys, dans les magnifiques
oeuvres du gnral Bonaparte, voyait dj le germe de ses fautes
futures, et, s'il ne le disait pas encore trs-hautement, il
l'indiquait quelquefois par son silence, ou par un trait de son
langage, profond comme sa pense. Peut-tre des mnagements de tous
les instants auraient pu le calmer, le rattacher au Premier Consul.
Mais celui-ci s'tait un peu trop tt regard comme quitte envers M.
Sieys par le don de la terre de Crosne, et d'ailleurs, absorb par
ses travaux immenses, il avait trop nglig l'homme suprieur qui lui
avait si noblement cd la premire place au 18 brumaire. M. Sieys,
oisif, jaloux, bless, trouvait  redire mme dans l'immensit du bien
prsent, et se montrait morose, froidement improbateur. Le Premier
Consul n'tait pas assez matre de son humeur pour laisser tous les
torts  ses adversaires. Il parlait cavalirement de la mtaphysique
de M. Sieys, de son ambition impuissante, et tenait  ce sujet mille
propos, immdiatement rpts et envenims par les malveillants. M.
Sieys avait  ses cts quelques amis, tels que M. de Tracy, esprit
distingu, mais point religieux, philosophe original dans une cole
qui l'tait peu, caractre respectable; M. Garat, philosophe disert,
plus prtentieux que profond; M. Cabanis, vou  l'tude de l'homme
matriel, et ne voyant rien au del des bornes de la matire; M.
Lanjuinais, dvot sincre, honnte homme vhment, qui avait noblement
dfendu les Girondins, et qui aujourd'hui s'chauffait volontiers 
l'ide de rsister au nouveau Csar. Ils entouraient M. Sieys, et
formaient dans le Snat une opposition dj sensible. Le Concordat
leur paraissait,  eux comme  beaucoup d'autres, la preuve la plus
frappante d'une contre-rvolution prochaine.

[En marge: Manire dont le Premier Consul supporte l'opposition.]

Le Premier Consul, voyant la France et l'Europe enchantes de ses
oeuvres, ne comprenait gure que les seuls improbateurs de ces mmes
oeuvres se trouvassent prcisment autour de lui. Dpit de cette
opposition, il appelait les opposants du Snat des idologues, mens
par un boudeur, qui regrettait l'exercice du pouvoir dont il tait
incapable; il appelait les gens du Tribunat des brouillons, auxquels
il saurait bien rompre en visire, et prouver qu'on ne l'effrayait pas
avec du bruit; il appelait les mcontents plus ou moins nombreux du
Corps Lgislatif, des prtres dfroqus, des jansnistes, que l'abb
Grgoire, d'accord avec l'abb Sieys, cherchait  organiser en
opposition contre le gouvernement; mais il disait qu'il briserait
toutes ces rsistances, et qu'on ne l'arrterait pas facilement dans
le bien qu'il voulait accomplir. N'ayant pas vcu dans les assembles,
il ignorait cet art de mnager les hommes, que Csar lui-mme, si
puissant qu'il ft, ne ngligeait pas, et qu'il avait appris dans le
Snat de Rome. Le Premier Consul exprimait son dplaisir,
publiquement, audacieusement, avec le sentiment de sa force et de sa
gloire, et n'coulait gure le sage Cambacrs, qui, fort expriment
dans le maniement des assembles, lui conseillait vainement la mesure
et les gards.--Il faut, rpondait le Premier Consul, prouver  ces
gens-l qu'on ne les craint pas; et ils auront peur  condition qu'on
n'ait pas peur soi-mme.--C'tait dj, comme on le voit, les moeurs,
les ides de la royaut pure,  mesure qu'on approchait du moment o
la monarchie allait devenir invitable.

[En marge: Opposition militaire.]

L'opposition n'clatait pas seulement dans les corps de l'tat, mais
dans l'arme. La masse de l'arme, comme la masse de la nation,
sensible aux grands rsultats obtenus depuis deux ans, tait
entirement dvoue au Premier Consul. Toutefois, parmi les chefs, se
trouvaient des mcontents, les uns sincres, les autres seulement
jaloux. Les mcontents sincres taient les Rvolutionnaires de bonne
foi, qui voyaient avec peine le retour des migrs, et l'obligation
prochaine d'aller montrer leurs uniformes dans les glises. Les
mcontents par jalousie taient ceux qui voyaient avec chagrin un
gal, les ayant surpasss d'abord en gloire, prt maintenant  devenir
leur matre. Les premiers appartenaient davantage  l'arme d'Italie,
qui avait toujours t franchement rvolutionnaire; les seconds, 
l'arme du Rhin, calme, modre, mais un peu envieuse.

[En marge: Lannes loign de Paris, et envoy en ambassade.]

Les chefs de l'arme d'Italie, gnralement dvous au Premier Consul,
mais ardents dans leurs sentiments, n'aimant ni les prtres ni les
migrs, se plaignaient qu'on voult faire d'eux des gens d'glise, et
disaient tout cela dans la langue originale, et peu sante des
soldats. Augereau, Lannes, mauvais politiques, mais guerriers
hroques, surtout le second, qui tait un homme de guerre accompli,
se permettaient les plus tranges discours. Lannes, devenu commandant
en chef de la garde consulaire, en administrait la caisse avec une
prodigalit connue et autorise par le Premier Consul. Un htel
richement dfray servait  l'tat-major de cette garde. Lannes y
tenait table ouverte pour tous ses camarades, et l, dans des festins
soldatesques, se rpandait en invectives contre la marche du
gouvernement. Le Premier Consul n'avait pas  craindre que le
dvouement de ces soldats oisifs en ft altr  son gard. Au premier
signal, il tait sr de les retrouver tous, et Lannes plus qu'aucun
autre. Cependant il tait dangereux de laisser aller plus loin ces
ttes et ces langues, et il manda Lannes chez lui. Celui-ci, habitu 
une grande familiarit avec son gnral en chef, se permit quelques
emportements, bientt rprims par la tranquille supriorit du
Premier Consul. Il s'en alla malheureux de sa faute, malheureux du
mcontentement qu'il avait encouru. Dans un mouvement d'honorable
susceptibilit, il voulut payer les dpenses qui avaient pes sur la
caisse de la garde, du consentement du Premier Consul. Mais ce
gnral, qui avait tant fait la guerre en Italie, ne possdait presque
rien. Augereau, tout aussi inconsidr, mais excellent coeur, lui
prta une somme qui composait tout son avoir, et lui dit: Tiens,
prends cet argent, va trouver cet ingrat pour lequel nous avons vers
notre sang, rends-lui ce qui est d  la caisse, et ne soyons plus ses
obligs, ni les uns ni les autres.--Le Premier Consul ne permit pas 
ces anciens compagnons d'armes, hros et enfants tout  la fois, de
s'affranchir de leur affection envers lui. Il les dispersa. Lannes fut
destin  une ambassade avantageuse, celle du Portugal. C'est le
consul Cambacrs qui fut charg de cet arrangement. Augereau eut
ordre d'tre plus circonspect  l'avenir, et de retourner  son arme.

Cependant ces scnes, fort exagres par la malveillance qui les
propageait en les dfigurant, produisaient sur l'opinion publique,
notamment dans les provinces, un effet fcheux. Nulle part elles ne
valaient un improbateur au Premier Consul, auquel on tait dispos 
donner raison contre toute opposition; mais elles inspiraient
l'inquitude, et faisaient craindre des difficults graves pour le
pouvoir dont on invoquait l'tablissement[20].

         [Note 20: Voici le passage d'une lettre de M. de Talleyrand,
         qui quelque temps aprs s'tait rendu  Lyon pour
         l'organisation de la Consulte italienne:

                            Lyon, le 7 nivse an X (28 dcembre 1801).

         Gnral,

         J'ai l'honneur de vous informer de mon arrive  Lyon
         aujourd'hui  une heure et demie du matin. La route de
         Bourgogne,  six ou huit lieues prs, n'est pas
         trs-mauvaise, et les prfets placs sur cette ligne de
         communication ont profit du mouvement d'enthousiasme que
         rpand l'esprance de votre passage, pour faire suivre avec
         activit les travaux de la rparation des routes. Partout o
         j'ai trouv quelques communes, quelques habitations, j'ai
         entendu des _vive Bonaparte_. Pendant les dix dernires
         lieues que j'ai faites au milieu de la nuit, chacun venait
         sur mon passage une lumire  la main pour rpter les mmes
         mots. C'est une expression que vous tes constamment destin
          entendre.

         L'histoire du gnral Lannes s'tait rpandue et paraissait
         occuper beaucoup: le sous-prfet d'Autun, un citoyen
         d'Avallon m'en avaient parl, mais avec des circonstances
         diverses, que des lettres de Paris leur avaient rapportes
         comme anecdotes. J'ai eu de nouveau occasion de remarquer 
         quel point tout ce qui a trait  votre personne s'empare de
         l'attention publique et devient sur-le-champ l'occupation de
         la France.]

Ces scnes avec les officiers de l'arme d'Italie taient des scnes
d'amis, brouills un jour, s'embrassant le lendemain. Elles avaient
quelque chose de plus srieux avec les gnraux du Rhin, plus froids
et plus haineux. Malheureusement une division funeste commenait 
clater entre le gnral en chef de l'arme d'Italie, et le gnral en
chef de l'arme du Rhin, entre le gnral Bonaparte et le gnral
Moreau.

Moreau, depuis la campagne d'Autriche, dont il devait le succs, du
moins en partie, au Premier Consul, qui lui avait donn  commander la
plus belle arme de la France, Moreau passait pour le second gnral
de la rpublique. Au fond personne ne se trompait sur sa valeur: on
savait bien que c'tait un esprit mdiocre, incapable de grandes
combinaisons, et entirement dpourvu de gnie politique. Mais on
s'appuyait sur ses qualits relles de gnral sage, prudent et
vigoureux, pour en faire un capitaine suprieur, et capable de tenir
tte au vainqueur de l'Italie et de l'gypte. Les partis ont un
merveilleux instinct pour dcouvrir les faiblesses des hommes
minents. Ils les flattent, ou les offensent tour  tour, jusqu' ce
qu'ils aient trouv l'issue par laquelle ils peuvent pntrer dans
leur coeur, pour y introduire leurs poisons. Ils avaient bientt
trouv le ct faible de Moreau, c'tait la vanit. Ils lui avaient,
en le flattant, inspir contre le Premier Consul une jalousie fatale,
qui devait le perdre un jour. Pour surcrot de malheur, Moreau venait
de faire un mariage qui avait contribu  le jeter dans cette voie
funeste. Les femmes des deux familles Bonaparte et Moreau s'taient
brouilles pour ces misres qui brouillent les femmes entre elles.
Dans la famille de Moreau, on cherchait  lui persuader qu'il devait
tre le premier et non le second; que le gnral Bonaparte tait mal
dispos  son gard, qu'il cherchait  le dprcier et  lui faire
jouer un rle secondaire. Moreau, qui tait dpourvu de caractre,
n'avait que trop cout ces dangereuses suggestions. Le Premier Consul
cependant n'avait envers lui aucune espce de tort; il l'avait, au
contraire, combl de distinctions de tout genre; il avait affect d'en
dire plus de bien qu'il n'en pensait, surtout  propos de la bataille
de Hohenlinden, qu'il proclamait publiquement comme un chef-d'oeuvre
d'art militaire, tandis qu'en secret il la regardait plutt comme une
bonne fortune que comme une combinaison savante et rflchie. Toujours
enfin il l'avait trait avec des gards tudis, connaissant ses
faiblesses, et sachant le parti qu'on ne manquerait pas de tirer du
moindre dfaut de soin. Mais ds que Moreau se fut donn les premiers
torts, il ne resta pas en arrire, et, avec la promptitude ordinaire
de son caractre, il les gala promptement. Un jour il offrit  Moreau
de le suivre  une revue; Moreau refusa schement, pour n'tre pas
confondu dans l'tat-major du Premier Consul, et donna pour excuse
qu'il n'avait pas de cheval  monter. Le Premier Consul, bless de ce
refus, lui rendit bientt la pareille.  l'une des grandes ftes qu'on
avait frquemment l'occasion de donner, tous les hauts fonctionnaires
taient invits  un dner aux Tuileries. Moreau tait  la campagne;
mais, revenu la veille pour une affaire, il se rendit auprs du consul
Cambacrs pour s'entretenir avec lui de l'objet qui l'amenait.
Celui-ci, qui s'occupait sans cesse  concilier, accueillit Moreau de
son mieux. Surpris de le voir  Paris, il courut avertir le Premier
Consul, et le pressa vivement d'inviter le gnral en chef de l'arme
du Rhin au grand dner du lendemain.--Il m'a fait un refus public,
rpondit le Premier Consul, je ne m'exposerai pas  en recevoir un
second.--Rien ne put le vaincre, et, le lendemain, tandis que tous les
gnraux et les hauts fonctionnaires de la Rpublique taient aux
Tuileries, assis  la table du Premier Consul, Moreau se vengea
d'avoir t nglig en allant publiquement, et en habit civil, dner
dans un des restaurants les plus frquents de la capitale, avec une
troupe d'officiers mcontents. Ce fait fut trs-remarqu, et produisit
un effet des plus fcheux.

 partir de ce jour, c'est--dire de l'automne de 1801, les gnraux
Bonaparte et Moreau se tmoignrent une extrme froideur. Tout le
monde le sut bientt, et les partis hostiles se htrent d'en
profiter. Ils se mirent  exalter le gnral Moreau aux dpens du
gnral Bonaparte, et cherchrent  remplir ces deux coeurs du poison
de la haine. Ces dtails paratront peut-tre bien au-dessous de la
dignit de l'histoire; mais tout ce qui fait connatre les hommes, les
petitesses dplorables mme des plus grands, est digne de l'histoire;
car tout ce qui peut instruire lui appartient. On ne saurait trop
avertir les personnages considrables de la futilit des motifs qui
les brouillent souvent, surtout quand leurs divisions deviennent
celles de la patrie.

[En marge: Ouverture de la session de l'an X.]

L'ouverture de la session de l'an X eut lieu le 1er frimaire (22
novembre 1801), d'aprs le voeu mme de la Constitution, qui la fixait
 ce jour-l. Certes, si jamais on a d tre fier de se prsenter 
une assemble lgislative, c'est avec ce qu'apportait alors le
gouvernement consulaire. La paix conclue avec la Russie, l'Angleterre,
les puissances allemandes et italiennes, le Portugal, la Porte, et
conclue avec toutes ces puissances  de superbes conditions; un projet
de conciliation avec l'glise, qui terminait les troubles religieux,
et qui, en rformant l'glise franaise d'aprs les principes de la
Rvolution, obtenait cependant l'adhsion des orthodoxes aux
consquences de cette rvolution; un Code civil, monument admir
depuis du monde entier; des lois d'une haute utilit sur l'instruction
publique, sur la Lgion d'Honneur, et sur une infinit d'autres
matires importantes; des projets financiers qui plaaient les
dpenses et les revenus de l'tat en parfait quilibre: quoi de plus
complet, de plus extraordinaire, qu'un tel ensemble  offrir  une
nation! Cependant toutes ces choses furent, comme on va le voir, fort
mal accueillies.

[En marge: Dupuis, auteur du livre sur l'_Origine de tous les Cultes_,
nomm prsident du Corps Lgislatif.]

La session du Corps Lgislatif fut ouverte cette fois avec une
certaine solennit. Le ministre de l'intrieur tait charg de
prsider  cette ouverture. On fit de part et d'autre quelques
discours d'apparat, et on sembla vouloir imiter les formes usites en
Angleterre, quand le Parlement est ouvert par commissaires. Ce nouveau
crmonial, emprunt  une royaut constitutionnelle, fut remarqu
avec malveillance par les opposants. Le Tribunat et le Corps
Lgislatif se constiturent, et on commena ce genre de
manifestations, par lesquelles les assembles rvlent volontiers
leurs sentiments secrets, les choix de personnes. Le Corps Lgislatif
nomma pour son prsident M. Dupuis, l'auteur du livre fameux _sur
l'origine de tous les cultes_. M. Dupuis n'tait pas aussi opposant
que son livre aurait pu le faire croire, car il avait avou au Premier
Consul, en s'entretenant avec lui, que la rconciliation avec Rome
tait ncessaire; mais son nom avait une haute signification, dans un
moment o le Concordat tait l'un des principaux griefs allgus
contre la politique consulaire. L'intention tait facile  saisir, et
elle fut comprise par le public, surtout par le Premier Consul, qui
s'en exagra mme la porte.

[En marge: Prsentation au Corps Lgislatif des traits de paix, et du
Code civil.]

Les deux assembles exerant la puissance lgislative, c'est--dire le
Tribunat et le Corps Lgislatif, tant constitues, trois conseillers
d'tat prsentrent l'expos de la situation de la Rpublique. Cet
expos, dict par le Premier Consul, tait simple et noble sous le
rapport du langage, magnifique sous le rapport des choses. Il fit sur
l'opinion publique un effet profond. Puis, le lendemain, une nombreuse
suite de conseillers d'tat vint apporter une srie de projets de
lois, que bien rarement un gouvernement a l'occasion de prsenter 
des chambres assembles. C'taient les projets destins  convertir en
lois les traits avec la Russie, avec la Bavire, avec Naples, avec le
Portugal, avec l'Amrique, avec la Porte-Ottomane. Le trait avec
l'Angleterre, conclu pralablement  Londres sous forme de
prliminaires de paix, allait recevoir en ce moment, dans le congrs
d'Amiens, la forme de trait dfinitif, et ne pouvait pas encore tre
soumis aux dlibrations du Corps Lgislatif. Quant au Concordat, on
ne voulait pas l'exposer tout de suite  la mauvaise volont des
opposants. Le conseiller d'tat Portalis vint lire ensuite un discours
demeur clbre sur l'ensemble du Code civil. Les trois premiers
titres de ce code furent en mme temps apports par trois conseillers
d'tat; le premier tait relatif _ la publication des lois_; le
second, _ la jouissance et  la privation des droits civils_; le
troisime, _aux actes de l'tat civil_.

[En marge: Scne violente  l'occasion du mot _sujets_, introduit dans
le trait avec la Russie.]

Il semble qu'un tel programme de travaux lgislatifs aurait du faire
tomber toute opposition; cependant il n'en fut rien. Lorsque, suivant
l'usage, ces projets furent communiqus au Tribunat, la communication
du trait avec la Russie provoqua la scne la plus violente. L'article
3 de ce trait contenait une stipulation importante, que les deux
gouvernements avaient imagine, pour se garantir contre les secrtes
menes, qu'ils auraient pu se permettre l'un  l'gard de l'autre, en
cas de mauvaise volont. Ils s'taient promis, disait cet article 3,
_de ne pas souffrir qu'aucun de leurs sujets se permt d'entretenir
une correspondance quelconque, soit directe soit indirecte, avec les
ennemis intrieurs du gouvernement actuel des deux tats, d'y propager
des principes contraires  leurs constitutions respectives, ou d'y
fomenter des troubles_. Le gouvernement franais avait eu en vue les
migrs, le gouvernement russe avait eu en vue les Polonais. Rien
n'tait plus naturel qu'une telle prcaution, surtout pour le
gouvernement franais, qui avait les Bourbons  craindre, et 
surveiller. Mais, en voulant qualifier les individus qui pourraient
attenter au repos commun des deux pays, on avait employ le mot qui
naturellement se prsentait comme le plus frquemment employ dans la
langue diplomatique, c'tait le mot _sujets_. On l'avait employ sans
aucune intention, parce que c'est le mot ordinaire dans tous les
traits, parce qu'on dit _les sujets_ d'une rpublique, aussi bien que
_les sujets_ d'une monarchie.  peine avait-on achev la lecture du
trait que le tribun Thibaut, l'un des membres de l'opposition,
demanda la parole. Il s'est gliss, dit-il, dans le texte de ce
trait, une expression inadmissible dans notre langue, et qui ne
saurait y tre supporte. Il s'agit du mot _sujets_, appliqu aux
citoyens de l'un des deux tats. Une rpublique n'a point de sujets,
mais des citoyens. C'est sans doute une erreur de rdaction, mais il
est indispensable de la rparer.--Ces paroles produisirent une
agitation fort vive, comme il arrive toujours dans une assemble mue
 l'avance, qui attend un vnement, et que chaque circonstance, mme
lgre, fait tressaillir, si elle touche aux objets qui proccupent
les esprits. Le prsident coupa court  l'explication qui allait
s'engager, en faisant remarquer que la dlibration n'tait pas
ouverte en ce moment, et que ces observations devaient tre rserves
pour le jour o, sur le rapport d'une commission, le trait prsent
serait mis en discussion. Ce rappel au rglement empcha le tumulte
d'clater  l'instant mme, et une commission fut immdiatement
nomme.

[En marge: Scrutins pour les places vacantes au Snat.]

Cette manifestation accrut l'motion qui rgnait dans les grands corps
de l'tat, et irrita davantage le Premier Consul. Les manifestations,
par le moyen des lections de personnes, continurent. Il y avait
plusieurs places  remplir au Snat. Une tait vacante par la mort du
snateur Crassous; deux autres taient  remplir en vertu de la
Constitution. Cette Constitution, comme on doit s'en souvenir, n'avait
d'abord pourvu qu' soixante places de snateurs, sur les
quatre-vingts, qui formaient le nombre total du Snat. Pour arriver 
ce nombre, on devait en nommer deux par an, pendant dix ans. C'tait
donc trois places  donner dans le moment, en comptant celle qui
devenait vacante par la mort du snateur Crassous. D'aprs la
Constitution, le Premier Consul, le Corps Lgislatif et le Tribunat
prsentaient chacun un candidat, et le Snat choisissait ensuite
entre les candidats prsents.

[En marge: L'abb Grgoire prsent par le Corps Lgislatif comme
candidat au Snat.]

On commena les scrutins pour cet objet, soit au Corps Lgislatif,
soit au Tribunat. Au Tribunat, l'opposition portait M. Daunou, qui
s'tait publiquement brouill avec le Premier Consul,  l'occasion des
tribunaux spciaux, tant discuts  la session dernire. Il n'avait
plus voulu reparatre au Tribunat, disant qu'il resterait tranger 
tous les travaux lgislatifs, _tant que durerait la tyrannie_. En
effet, il avait tenu parole, et on ne l'avait plus aperu. Les
opposants avaient donc choisi M. Daunou, comme le candidat le plus
dsagrable au Premier Consul. Les partisans dcids du gouvernement,
dans le mme corps, portaient l'un des auteurs du Code civil, M. Bigot
de Prameneu. Ni l'un ni l'autre ne l'emporta. La majorit des voix se
runit sur un candidat sans signification, le tribun Desmeuniers,
personnage modr, et qui, par ses relations, n'tait pas tranger au
Premier Consul. Mais le Corps Lgislatif se pronona plus nettement,
et nomma l'abb Grgoire pour son candidat au Snat. Ce choix, aprs
la prsidence dfre  M. Dupuis, tait un redoublement de
manifestation contre le Concordat. M. Bigot de Prameneu avait eu dans
ce corps un certain nombre de voix, les deux cinquimes  peu prs.

[En marge: Candidats prsents par le Premier Consul.]

Le Premier Consul voulut faire de son ct une proposition
significative. Il aurait pu attendre que les deux corps, chargs de
prsenter des candidats concurremment avec le pouvoir excutif,
eussent choisi ces candidats pour les deux places qui restaient 
remplir. Il tait probable que le Corps Lgislatif et le Tribunat, ne
voulant pas rompre dfinitivement avec un gouvernement aussi populaire
que celui du Premier Consul, livrs d'ailleurs  ce mouvement
oscillatoire des assembles, qui reculent toujours le lendemain quand
elles se sont trop avances la veille, feraient des choix moins
tranchs, et adopteraient mme pour les deux candidatures restantes
des noms acceptables par le gouvernement. Ainsi M. Desmeuniers, par
exemple, tait un choix que le Premier Consul pouvait parfaitement
admettre, car il avait promis de le rcompenser de ses services, par
une place de snateur. Il tait probable que le nom de M. Bigot de
Prameneu sortirait de l'un des scrutins, du Corps Lgislatif ou du
Tribunat. Le Premier Consul aurait pu alors prsenter, pour son
compte, ceux des candidats adopts par ces assembles, qui lui
auraient convenu le mieux, et, dans ce cas, un nom prsent par deux
autorits sur trois, avait la presque certitude d'tre accueilli par
la majorit du Snat. Le consul Cambacrs conseillait cette conduite;
mais c'tait l un genre de mnagements dont on fait beaucoup usage
dans le gouvernement reprsentatif, et qui rpugnait souverainement au
Premier Consul. Le gnral-magistrat, tranger  cette forme de
gouvernement, ne voulait pas se mettre ainsi  la suite du Corps
Lgislatif ou du Tribunat, et attendre leurs prfrences pour
manifester les siennes. En consquence il prsenta immdiatement, non
pas un candidat, mais trois  la fois, et il choisit trois gnraux.
Malgr les esprances donnes antrieurement  M. Desmeuniers, le
Premier Consul, mcontent de lui, parce qu'il ne s'tait pas prononc
assez haut dans les discussions dj engages sur le Code civil,
l'carta, et prsenta les gnraux Jourdan, Lamartillire et Berruyer.
Il est vrai que ces gnraux taient parfaitement choisis pour la
circonstance. Le gnral Jourdan avait paru contraire au 18 brumaire,
mais il jouissait du respect universel, il se conduisait avec sagesse,
et avait reu depuis le gouvernement du Pimont. En le prsentant au
Snat, le Premier Consul faisait preuve de la vritable impartialit
qui convient  un chef de gouvernement. Quant au gnral
Lamartillire, c'tait le plus ancien officier de l'artillerie, et il
avait fait toutes les campagnes de la Rvolution. Le gnral Berruyer
tait un officier d'infanterie trs-g, qui, aprs avoir pris part 
la guerre de Sept-Ans, venait d'tre bless dans les armes de la
Rpublique. Ce n'taient donc pas des cratures  lui que le gnral
Bonaparte proposait de rcompenser, mais de vieux serviteurs de la
France sous tous les rgimes. Cette conduite fire et cassante
adopte, on ne pouvait faire de plus dignes choix. Chose plus
singulire encore, ils furent motivs dans un prambule. Le sens du
prambule avait une haute signification. Vous avez la paix, disait le
gouvernement au Snat; vous la devez au sang que les gnraux ont
vers en cent batailles. Prouvez-leur, en les appelant dans votre
sein, que la patrie n'est pas ingrate envers eux.--

[En marge: L'abb Grgoire nomm snateur par un scrutin du Snat, et
prfr ainsi au candidat du Premier Consul.]

Le Snat s'assembla, et fut agit par beaucoup d'intrigues. M.
Sieys, qui vivait habituellement  la campagne, la quitta dans cette
occasion, et vint se mler  ces intrigues. On entrana beaucoup de
bonnes gens, comme le vieux Kellermann, par exemple, en leur disant
que le Corps Lgislatif, si on prfrait son candidat, c'est--dire
l'abb Grgoire, payerait cette prfrence en proposant pour la
seconde place vacante le gnral Lamartillire, l'un des trois
candidats du Premier Consul, et qu'alors, en nommant un peu plus tard
ce gnral, on satisferait deux autorits en mme temps, le Corps
Lgislatif et le gouvernement. Ces menes russirent, et l'abb
Grgoire fut lu snateur  une grande majorit.

[En marge: Dc. 1801.]

[En marge: Discussion du mot _sujets_ dans le sein du Tribunat.]

Tandis que ces choix de personnes agitaient les esprits, et causaient
une grande joie aux opposants, les discussions dans le Corps
Lgislatif et le Tribunat prenaient le caractre le plus fcheux. Le
trait avec la Russie,  l'occasion du mot _sujets_, tait devenu
l'objet des plus violentes discussions dans la commission du Tribunat.
M. Costaz, le rapporteur de cette commission, qui n'tait point du
parti des opposants, avait demand quelques explications au
gouvernement. Le Premier Consul l'avait reu, lui avait expliqu le
sens de l'article tant attaqu, lui avait fait connatre le motif de
son insertion au trait, et, quant au mot _sujets_, lui avait prouv,
le Dictionnaire de l'Acadmie  la main, que ce mot, employ
diplomatiquement, s'appliquait aux citoyens d'une rpublique aussi
bien qu' ceux d'une monarchie. Il lui avait mme racont, pour
achever son dification, divers dtails sur les relations de la
France avec la Russie, touchant les migrs. M. Costaz, convaincu par
l'vidence de ces explications, fit son rapport dans un sens favorable
 l'article en question; mais, intimid par la violence du Tribunat,
il blma l'emploi du mot _sujets_, et raconta les choses d'une manire
assez maladroite, qui pouvait donner  la Russie l'apparence d'un
gouvernement faible, livrant les migrs au Premier Consul, et au
Premier Consul l'apparence d'un gouvernement perscuteur, poursuivant
les migrs jusque dans leur asile le plus lointain. M. Costaz, comme
il arrive souvent aux hommes circonspects, qui veulent mnager tous
les partis  la fois, dplut galement aux opposants et au Premier
Consul, qu'il compromettait avec la Russie.

Le jour de la discussion arriv, c'tait le 7 dcembre 1801 (16
frimaire), le tribun Jard-Panvilliers demanda que le dbat et lieu en
comit secret. Cette proposition fort sage fut adopte. Ds que les
tribuns furent dlivrs de la prsence du public, qui leur tait
d'ailleurs peu favorable, ils se livrrent aux plus inconcevables
emportements. Ils voulaient absolument rejeter le trait, et en
proposer le rejet au Corps Lgislatif. Si jamais il y eut une folie
coupable, c'tait celle-l; car, pour un mot, juste d'ailleurs, et
parfaitement innocent, rejeter un trait pareil, si long, si difficile
 conclure, et qui procurait la paix avec la premire puissance du
continent, c'tait agir en insenss et en furieux. MM. Chnier et
Benjamin Constant se livrrent aux plus vhmentes dclamations. M.
Chnier alla jusqu' prtendre qu'il avait d'importantes choses  dire
sur cette question; mais qu'il ne les dirait que lorsque la sance
serait publique, car il voulait que la France entire pt les
entendre. On lui rpondit qu'il valait mieux commencer par les
communiquer  ses propres collgues. Il recula cependant, et un tribun
inconnu, homme simple et de bon sens, fit rentrer la raison dans les
esprits par une courte allocution. Je n'entends rien, dit-il,  la
diplomatie; je n'en sais ni l'art ni la langue. Mais je vois dans le
trait propos un trait de paix. Un trait de paix est une chose
prcieuse, qu'il faut adopter en entier, avec tous les mots qu'il
renferme. Croyez que la France ne vous pardonnerait pas un rejet, et
que la responsabilit qui pserait sur vous serait terrible. Je
demande donc que la discussion soit termine, la sance rendue
publique, et le trait mis immdiatement aux voix.--Aprs ces courtes
paroles, dbites avec calme et simplicit, on allait voter, lorsqu'un
des opposants demanda le renvoi au lendemain,  cause de l'heure fort
avance. Le renvoi fut adopt. Le lendemain le tumulte fut tout aussi
grand que la veille. M. Benjamin Constant pronona un discours crit,
trs-dvelopp, trs-subtil. M. Chnier dclama de nouveau avec
violence, disant que cinq millions de Franais taient morts pour
n'tre plus _sujets_, et que ce mot devait rester enseveli dans les
ruines de la Bastille. La majorit, fatigue de ces violences, allait
en finir, quand arriva une lettre du conseiller d'tat Fleurieu,
adresse au rapporteur Costaz. M. Costaz avait donn comme
officielles les explications qu'il avait prsentes dans son rapport,
et avait voulu faire entendre qu'elles venaient du Premier Consul.
Fournissez-en la preuve positive, lui avait-on rpondu. Il avait alors
provoqu une dclaration de M. Fleurieu, qui tait le conseiller
d'tat charg de soutenir le projet. Celui-ci, aprs avoir pris les
ordres du Premier Consul, envoya la dclaration dsire, en la faisant
suivre de beaucoup de rectifications, que le rapport de M. Costaz
rendait indispensables, et qui ranimrent le dbat. M. Ginguen le
termina par une proposition pigrammatique et peu sante.
Reconnaissant qu'il tait difficile pour un mot dplaisant de rejeter
un trait de paix, il demanda d'mettre un vote motiv en ces termes:
Par amour pour la paix, le Tribunat adopte le trait conclu avec la
cour de Russie.

M. de Girardin, qui tait un des membres les plus raisonnables et les
plus spirituels du Tribunat, fit repousser toutes ces propositions, et
dcida l'assemble  passer immdiatement aux voix. Aprs tout, la
majorit du Tribunat voulait, par ses choix de personnes, donner au
Premier Consul des signes de mcontentement; elle ne dsirait pas
entrer en lutte surtout  propos d'un trait, dont le rejet lui aurait
valu l'animadversion publique. Il fut adopt par 77 voix contre 14.
L'adoption au Corps Lgislatif eut lieu sans tumulte, grce  la forme
de l'institution.

Cette scne fit dans Paris un effet pnible. On ne considrait pas le
Premier Consul comme un ministre expos  perdre la majorit, et on ne
craignait pas pour son existence politique. On le considrait comme
cent fois plus ncessaire qu'un roi ne le parat dans une monarchie
bien tablie. Mais on voyait avec chagrin la moindre apparence de
nouveaux troubles, et les amis d'une sage libert se demandaient,
comment avec un caractre semblable  celui du gnral Bonaparte,
comment avec une constitution dans laquelle on avait nglig
d'admettre le pouvoir de dissolution, une telle lutte pourrait finir,
si elle se prolongeait.

En effet, si la dissolution et t possible, la difficult et t
bientt rsolue, car la France convoque n'et pas rlu un seul des
adversaires du gouvernement. Mais, obligs de vivre ensemble jusqu'au
renouvellement par cinquime, les pouvoirs taient exposs, comme sous
le Directoire,  quelque violence des uns  l'gard des autres; et si
pareille chose avait lieu, ce n'taient videmment ni le Tribunat ni
le Corps Lgislatif qui pouvaient l'emporter. Il suffisait d'un acte
de la volont du Premier Consul, pour mettre au nant et la
constitution et ceux qui en faisaient un tel usage. Aussi tous les
hommes sages tremblaient-ils en voyant cet tat de choses.

[En marge: Discussion du Code civil.]

[En marge: Critiques dont le Code civil est l'objet.]

La discussion du Code civil ne fit qu'accrotre ces craintes.
Aujourd'hui que le temps a valu  ce Code l'estime universelle, on
n'imaginerait pas toutes les critiques dont il fut l'objet  cette
poque. Les opposants exprimaient d'abord un grand tonnement de
trouver ce Code si simple, si peu nouveau. Comment, ce n'est que cela!
disaient-ils; mais il n'y a dans ce projet aucune conception nouvelle,
aucune grande cration lgislative, qui soit particulire  la
socit franaise, qui puisse lui imprimer un caractre propre et
durable: ce n'est qu'une traduction du droit romain ou coutumier. On a
pris Domat, Pothier, les Institutes de Justinien; on a rdig en
franais tout ce qu'ils contiennent; on l'a divis en articles; on a
li ces articles par des numros, bien plus que par une dduction
logique; et puis on vient prsenter cette compilation  la France
comme un monument qui a droit  son admiration et  ses respects!--MM.
Benjamin Constant, Chnier, Ginguen, Andrieux, tous dignes de mieux
employer leur esprit, raillaient les conseillers d'tat, disaient que
c'taient des procureurs conduits par un soldat, qui avaient fait
cette plate compilation, fastueusement appele le Code civil de la
France.

[En marge: Rponse de M. Portalis  ces critiques.]

M. Portalis et les hommes de sens qui taient ses collaborateurs,
rpondaient qu'en fait de lgislation, il ne s'agissait pas d'tre
original, mais clair, juste et sage; qu'on n'avait pas une socit
nouvelle  constituer, comme Lycurgue ou Mose, mais une vieille
socit  rformer en quelques points,  restaurer en beaucoup
d'autres; que le Droit franais se faisait depuis dix sicles; qu'il
tait tout  la fois le produit de la science romaine, de la
fodalit, de la monarchie, et de l'esprit moderne, agissant ensemble
pendant une longue dure de temps sur les moeurs franaises; que le
Droit civil de la France, rsultant de ces causes diverses, devait
tre assorti aujourd'hui  une socit qui avait cess d'tre
aristocratique pour devenir dmocratique; qu'il fallait, par exemple,
revoir les lois sur le mariage, sur la puissance paternelle, sur les
successions, pour les dpouiller de tout ce qui rpugnait au temps
prsent; qu'il fallait purger les lois sur la proprit de toute
servitude fodale, rdiger cet ensemble de prescriptions dans un
langage net, prcis, qui ne donnt plus lieu aux ambiguts, aux
contestations interminables, et mettre le tout dans un bel ordre; que
c'tait l le seul monument  lever, et que, si, contrairement 
l'intention de ses auteurs, il arrivait qu'il surprt par sa
structure, qu'il plt  quelques lettrs par des vues nouvelles et
originales, au lieu d'obtenir la froide et silencieuse estime des
jurisconsultes, il manquerait son but vritable, dt-il plaire 
quelques esprits plus singuliers que senss.

Tout cela tait parfaitement raisonnable et vrai. Le Code, sous ce
rapport, tait un chef-d'oeuvre de lgislation. De graves
jurisconsultes, pleins de savoir et d'exprience, sachant parler la
langue du Droit, et dirigs par un chef, soldat il est vrai, mais
esprit suprieur, habile  trancher leurs doutes et  les soumettre au
travail, avaient compos ce beau rsum du Droit franais, purg de
tout droit fodal. Il tait impossible de faire autrement ni mieux.

Il est vrai que, dans ce vaste code, on pouvait substituer a et l un
mot  un autre mot, transporter un article d'une place  une autre
place; on le pouvait sans beaucoup de danger, mais sans beaucoup
d'utilit aussi; et c'est l justement ce qu'aiment  faire, mme des
assembles bienveillantes, uniquement pour imprimer leur main sur
l'oeuvre qui leur est soumise. Quelquefois, en effet, aprs la
prsentation d'un projet de loi considrable, on voit des esprits
mdiocres et ignorants, s'assembler autour d'une oeuvre de
lgislation, fruit d'une profonde exprience et d'un long travail,
changer ceci, changer cela, d'un tout bien li faire un tout informe
et incohrent, sans relation avec les lois existantes et les faits
rels. Ils agissent souvent ainsi, sans esprit d'opposition, seulement
par got de retoucher l'oeuvre d'autrui. Qu'on se figure des tribuns
vhments et peu instruits, s'exerant de la sorte sur un code de
quelques mille articles! c'tait  y renoncer.

[En marge: Titre prliminaire du Code civil.]

Le titre prliminaire essuya le premier dbordement des critiques du
Tribunat. Il avait t renvoy  une commission dont le tribun
Andrieux tait le rapporteur. Ce titre contenait, sauf quelques
diffrences de rdaction peu importantes, les mmes dispositions qui
ont dfinitivement prvalu, et qui forment aujourd'hui comme la
prface de ce beau monument de lgislation. Le premier article tait
relatif  la promulgation des lois. On avait abandonn l'ancien
systme, en vertu duquel la loi n'tait excutoire qu'aprs
l'enregistrement accord par les parlements et les tribunaux. Ce
systme avait produit jadis la lutte des parlements et de la royaut,
lutte qui avait t dans son temps un utile correctif de la monarchie
absolue, mais qui aurait t un vrai contre-sens  une poque o il
existait des assembles reprsentatives, charges d'accorder ou de
refuser l'impt. On avait substitu  ce systme l'ide fort simple de
faire promulguer la loi par le pouvoir excutif, de la rendre
excutoire dans le chef-lieu du gouvernement vingt-quatre heures aprs
sa promulgation, et dans les dpartements aprs un dlai proportionn
aux distances. Le second article interdisait aux lois tout effet
rtroactif. Quelques grandes erreurs de la Convention sur ce sujet,
rendaient cet article utile et mme ncessaire. Il fallait poser en
principe que la loi ne pourrait jamais troubler le pass, et ne
rglerait que l'avenir. Aprs avoir limit l'action des lois quant au
temps, il fallait en limiter l'action quant aux lieux; dire quelles
seraient les lois qui suivraient les Franais hors du territoire de la
France, et les obligeraient en tous lieux, comme celles qui rglaient,
par exemple, les mariages et les successions; et quelles seraient les
lois qui ne les obligeraient que sur le territoire de la France, mais,
sur ce territoire, obligeraient les trangers aussi bien que les
Franais. Les lois relatives  la police ou  la proprit devaient
tre dans cette dernire catgorie: c'tait l'objet de l'article
trois. L'article quatre obligeait le juge  juger, mme quand la loi
ne lui semblait pas suffisante. Ce cas venait de se rencontrer plus
d'une fois, dans la transition d'une lgislation  l'autre. Souvent,
en effet, les tribunaux, faute de lois, avaient t sincrement
embarrasss de prononcer; souvent aussi ils s'taient frauduleusement
soustraits  l'obligation de rendre la justice. La Cour de Cassation
et le Corps Lgislatif taient encombrs de recours en interprtation
de lois. Il fallait empcher cet abus, en obligeant le juge  donner
une dcision, dans tous les cas; mais il fallait en mme temps
l'empcher de se constituer lgislateur. C'tait l'objet de l'article
cinq, qui dfendait aux tribunaux de dcider autre chose que le cas
spcial qui leur tait soumis, et de prononcer par voie de disposition
gnrale. Enfin le sixime et dernier article limitait la facult
naturelle qu'ont les citoyens de renoncer au bnfice de certaines
lois, par des conventions particulires. Il rendait absolues et
impossibles  luder, les lois relatives  l'ordre public,  la
constitution des familles, aux bonnes moeurs. Il dcidait qu'on ne
pouvait s'y soustraire par aucune convention particulire.

Ces dispositions prliminaires taient indispensables, car il fallait
bien dire quelque part, dans notre lgislation, comment les lois
devaient tre promulgues,  quel moment elles devenaient excutoires,
jusqu'o s'tendaient leurs effets quant au temps et quant aux lieux.
Il fallait bien prescrire aux juges le mode gnral de l'application
des lois, les obliger  juger, mais en leur interdisant de se
constituer lgislateurs; il fallait enfin rendre immuables les lois
qui constituent l'ordre social et la morale, et les soustraire aux
variations des conventions particulires. Si ces choses taient
indispensables  crire, o pouvait-on mieux le faire qu'en tte du
Code civil, le premier, le plus gnral, le plus important de tous les
Codes? Auraient-elles t mieux places, par exemple, en tte d'un
Code de commerce ou de procdure civile? videmment ces maximes
gnrales taient ncessaires, bien crites, et bien places.

On se ferait difficilement une ide aujourd'hui des critiques
diriges par M. Andrieux contre le titre prliminaire du Code civil,
au nom de la commission du Tribunat. D'abord, ces dispositions,
suivant lui, pouvaient tre places partout; elles n'appartenaient pas
plus au Code civil qu' tout autre. Elles pouvaient, par exemple, se
trouver en tte de la Constitution, aussi bien qu'en tte du Code
civil. Cela tait vrai; mais puisqu'on n'avait pas song  les mettre
en tte de la Constitution, ce qui tait naturel, car elles n'avaient
aucun caractre politique, o les placer mieux que dans le Code, qu'on
pouvait appeler le Code social?

Secondement, l'ordre de ces six articles tait arbitraire, suivant M.
Andrieux. On pouvait faire du premier le dernier, et du dernier le
premier. Ceci n'tait pas tout  fait exact, et, en y regardant bien,
il tait facile de dcouvrir une vritable dduction logique, dans la
manire dont ils taient disposs. Mais, en tout cas, qu'importait
l'ordre de ces articles, si l'un tait aussi bon que l'autre? Le
meilleur ordre n'tait-il pas celui que des jurisconsultes minents,
aprs le travail le plus consciencieux, avaient prfr? N'y avait-il
pas assez de difficults naturelles dans cette grande oeuvre, sans y
ajouter des difficults puriles?

Enfin, suivant M. Andrieux, c'taient des maximes gnrales,
thoriques, appartenant plutt  la science du droit qu'au droit
positif, qui dispose et commande. Ceci tait faux, car la forme de la
promulgation des lois, la limite donne  leurs effets, l'obligation
pour les juges de juger et de ne pas rglementer, l'interdiction de
certaines conventions particulires contraires aux lois, tout cela
tait impratif.

Ces critiques taient donc aussi vaines que ridicules. Cependant elles
touchrent le Tribunat, qui les jugea dignes de la plus grande
attention. Le tribun Thiess trouva la disposition qui interdit aux lois
tout effet rtroactif extrmement dangereuse et contre-rvolutionnaire.
C'tait, disait-il, rapporter jusqu' un certain point les consquences
de la nuit du 4 aot, car les individus ns sous le rgime du droit
d'anesse et des substitutions, pourraient dire que la loi nouvelle sur
l'galit des partages tait rtroactive quant  eux, et ds lors nulle
 leur gard.

[En marge: Rejet par le Tribunat et par le Corps Lgislatif du titre
prliminaire du Code civil.]

De telles absurdits furent accueilles, et ce titre prliminaire fut
rejet par 63 voix contre 15. Les opposants, enchants de ce dbut,
voulurent poursuivre ce premier succs. D'aprs la Constitution, le
Tribunat nommait trois orateurs pour soutenir, contre trois
conseillers d'tat, la discussion des lois devant le Corps Lgislatif.
MM. Thiess, Andrieux, Favard, furent chargs de demander le rejet de
ce titre prliminaire. Ils l'obtinrent  142 voix contre 139.

Ce rsultat, rapproch des divers votes sur les personnes, de la scne
sur le mot _sujets_, tait grave. On annonait comme  peu prs
certain le rejet des deux autres titres dj prsents, sur _la
jouissance des droits civils_, et _sur la forme des actes de l'tat
civil_. Le rapport de M. Simon, sur _la jouissance et la privation
des droits civils_, concluait, en effet, au rejet. M. Simon, cet
esprit ordinairement si sage, avait, entre diffrentes critiques, fait
celle-ci, c'est que la loi propose ngligeait de dire, que les
enfants ns de Franais dans les colonies franaises, taient Franais
de droit. Nous citons cette critique singulire, parce qu'elle avait
excit chez le Premier Consul un tonnement ml de colre. Il
convoqua le Conseil d'tat, pour aviser  ce qu'il y avait  faire
dans cette occurrence. Fallait-il persister ou non dans la marche
adopte? fallait-il changer le mode de prsentation au Corps
Lgislatif? ou bien convenait-il de diffrer ce grand ouvrage, si
impatiemment attendu, et de le remettre  une autre poque? Le Premier
Consul tait exaspr.--Que voulez-vous faire, s'criait-il, avec des
gens qui, avant la discussion, disaient que les conseillers d'tat et
les Consuls _n'taient que des nes_, et qu'il fallait leur jeter leur
ouvrage  la tte? Que voulez vous faire, quand un esprit tel que
Simon accuse une loi d'tre incomplte, parce qu'elle ne dclare pas
que les enfants ns de Franais dans les colonies franaises, sont
Franais? En vrit, on est confondu en prsence de si tranges
aberrations. Mme avec la bonne foi apporte dans cette discussion au
sein du Conseil d'tat, nous avons eu la plus grande peine  nous
mettre d'accord; comment y parvenir, dans une assemble cinq ou six
fois plus nombreuse, et qui discute sans bonne foi? Comment rdiger un
Code tout entier, dans de pareilles conditions? J'ai lu le discours de
Portalis au Corps Lgislatif, en rponse aux orateurs du Tribunat: il
ne leur a rien laiss  dire, _il leur a arrach les dents_. Mais
quelque loquent qu'on soit, parlt-on vingt-quatre heures de suite,
on ne peut rien contre une assemble prvenue, qui est rsolue  ne
rien entendre.--

[En marge: Discussion au Conseil d'tat pour savoir comment on
procdera pour la prsentation des autres titres du Code civil.]

Aprs ces plaintes, exprimes en un langage vif et amer, le Premier
Consul demanda l'avis du Conseil d'tat sur la meilleure manire de
s'y prendre, pour assurer l'adoption du Code civil par le Tribunat et
le Corps Lgislatif. Le sujet n'tait pas nouveau, dans le Conseil
d'tat. On y avait dj prvu la difficult, et propos divers moyens
pour la rsoudre. Les uns avaient imagin de ne prsenter que des
principes gnraux, sur lesquels le Corps Lgislatif voterait, sauf 
donner ensuite les dveloppements par voie rglementaire. C'tait peu
admissible, car on comprend difficilement les principes gnraux des
lois, et les dveloppements rdigs sparment. Les autres proposaient
un plan plus simple: c'tait de prsenter le Code entier en une seule
fois. On n'aurait pas, disait-on, plus de peine pour les trois livres
du Code, qu'on en avait pour un seul. Les Tribuns s'acharneraient sur
les premiers titres, puis se fatigueraient, et laisseraient aller le
reste. La discussion se trouverait ainsi rduite par son immensit
mme. Cette conduite tait la plus plausible et la plus sage.
Malheureusement, pour qu'elle pt russir, il manquait bien des
conditions. On n'avait pas alors la facult d'amender les propositions
du gouvernement, ce qui permet ces petits sacrifices, au moyen
desquels on satisfait la vanit des uns, on dsarme les scrupules des
autres, en amliorant les lois. Il manquait aussi aux opposants un
peu de cette bonne foi sans laquelle toute discussion grave est
impossible; et enfin il manquait au Premier Consul lui-mme cette
patience constitutionnelle, que l'habitude de la contradiction inspire
aux hommes faonns au gouvernement reprsentatif. Il n'admettait pas
que le bien sincrement voulu, et laborieusement prpar, pt tre
diffr ou gt, pour plaire  ce qu'il appelait des bavards.

Quelques esprits tranchants allrent jusqu' proposer de prsenter le
Code civil comme on prsentait les traits, avec une loi d'acceptation
 ct, et de le faire voter ainsi en bloc, par oui ou par non. Cette
faon de faire tait trop dictatoriale, et on n'y songea pas
srieusement.

Sur l'avis des membres les plus clairs, Tronchet notamment, on
conclut qu'il fallait attendre quel serait le sort des deux autres
titres prsents au Tribunat.--Oui, dit le Premier Consul, nous
pouvons risquer encore deux batailles. Si nous les gagnons, nous
continuerons la marche commence. Si nous les perdons, nous entrerons
dans nos quartiers d'hiver, et nous aviserons au parti  prendre.--

[En marge: On se dcide  attendre le sort des deux autres titres
prsents.]

[En marge: Rejet du titre du Code civil sur la jouissance et la
privation des droits civils.]

Ce plan de conduite fut adopt, et on attendit l'issue des deux
discussions. L'opinion commenait  se prononcer fortement contre le
Tribunat. Aussi les meneurs imaginrent-ils un moyen, pour temprer
l'effet de leurs rejets successifs, ce fut de les entremler d'une
adoption. Le titre relatif  la tenue _des actes de l'tat civil_ leur
plaisait fort en lui-mme, parce qu'il consacrait plus rigoureusement
encore les principes de la Rvolution  l'gard du clerg, en lui
interdisant absolument l'enregistrement des naissances, des morts et
des mariages, pour les attribuer exclusivement aux officiers
municipaux. Ce titre prsent par le conseiller d'tat Thibaudeau
tait excellent, ce qui ne l'aurait pas sauv, s'il n'et contenu des
dispositions contraires au clerg. On se dcida donc  l'adopter. Mais
dans l'ordre de prsentation il ne devait venir que le troisime. On
le fit passer le second, et on le vota sans difficult, pour rendre
plus certain le rejet du titre relatif _ la jouissance et  la
privation des droits civils_. Ce dernier, mis en discussion  son
tour, fut repouss  une majorit immense par le Tribunat. Le rejet
par le Corps Lgislatif n'tait pas douteux. La srie des difficults
prvues reparaissait donc tout entire. Ces difficults devaient tre
bien plus graves quand il s'agirait des lois sur le mariage, sur le
divorce, sur la puissance paternelle. Quant au Concordat, et au projet
relatif  l'instruction publique, il n'y avait videmment aucune
chance de russir  les faire adopter.

[En marge: Janv. 1802.]

[En marge: Nouveau scrutin pour la candidature au Snat.]

[En marge: M. Daunou dsign par le Tribunat et le Corps Lgislatif.]

Mais ce qui acheva de pousser les choses  l'extrme, ce fut un
nouveau scrutin sur les personnes, qui prit  l'gard du Premier
Consul le caractre d'une hostilit tout  fait directe. On avait dj
fait prvaloir le choix de l'abb Grgoire comme snateur,
contrairement aux propositions du gouvernement, et pour donner un
signe d'improbation  sa politique religieuse. Restaient, comme on
vient de le voir, deux places  remplir, et on voulait non-seulement
qu'elles fussent remplies d'une manire contraire aux propositions
dj connues du Premier Consul en faveur de trois gnraux, mais on
tenait aussi  faire le choix qui lui serait le plus dsagrable. Ce
choix tait celui de M. Daunou. On s'effora donc d'obtenir la
prsentation de M. Daunou par les deux autorits lgislatives  la
fois, c'est--dire par le Tribunat et le Corps Lgislatif, ce qui
rendait sa nomination par le Snat presque invitable.

On fit les dmarches les plus actives, et on sollicita les votes avec
une hardiesse qui avait lieu d'tonner, en prsence d'une autorit
aussi redoute que celle du Premier Consul.

M. Daunou fut ballott au Corps Lgislatif avec le gnral
Lamartillire, candidat du gouvernement. Il y eut des scrutins
ritrs. Enfin M. Daunou obtint 135 voix et le gnral Lamartillire
122. Il fut proclam candidat du Corps Lgislatif, pour une des places
vacantes au Snat. Au Tribunat M. Daunou eut encore pour concurrent le
gnral Lamartillire. Il obtint 48 voix, le gnral Lamartillire 39:
il fut proclam candidat. Il avait donc deux prsentations pour une.
Ce scrutin avait lieu le 1er janvier 1802 (11 nivse), jour mme du
rejet du titre du Code civil, sur _la jouissance et la privation des
droits civils_.

[En marge: Le Premier Consul, pouss  bout, songe  un coup d'tat.]

D'aprs les rgles ordinaires du rgime reprsentatif, on aurait d
dire que la majorit tait perdue. Mais, dans ce cas, celui qui aurait
d se retirer tait le Premier Consul, vu qu'il tait tout dans
l'admiration de la France, comme dans la haine de ses ennemis.
Cependant personne n'avait la prtention de l'exclure, parce que
personne n'en avait le moyen. C'tait donc une vraie tracasserie,
indigne d'hommes srieux. C'tait du dpit le plus puril et le plus
dangereux en mme temps, car on poussait  bout un caractre violent,
plein du sentiment de sa force, et capable de tout. Le consul
Cambacrs lui-mme, ordinairement fort modr, voyant l un vritable
dsordre, dit qu'on ne pouvait pas tolrer des hostilits aussi
directes, et que pour lui, il ne rpondait plus de russir  calmer le
Premier Consul. En effet la colre de celui-ci tait au comble, et il
annona hautement la rsolution de briser les obstacles qu'on
cherchait  opposer  tout le bien qu'il voulait faire.

[En marge: Vive allocution  une runion de snateurs.]

Le lendemain, 2 janvier (12 nivse), tait le jour de la dcade o il
donnait audience aux snateurs. Il en vint beaucoup, mme de ceux qui
avaient agi contre lui. Ils venaient, les uns par curiosit, les
autres par faiblesse, et pour dsavouer par leur prsence leur
participation  ce qui se passait. M. Sieys se trouvait au nombre des
visiteurs. Le Premier Consul tait comme d'usage en uniforme; son
visage paraissait anim, on s'attendait  quelque scne violente. On
fit cercle autour de lui. Vous ne voulez donc plus, dit-il, nommer des
gnraux? cependant vous leur devez la paix: ce serait le moment de
leur tmoigner votre reconnaissance.--Aprs ces premiers mots, les
snateurs Kellerman, Franois de Neufchteau et d'autres furent
rudement interpells. Ils se dfendirent assez mal. Puis la
conversation redevint gnrale, et le Premier Consul reprit la parole
en dirigeant ses regards du cot de M. Sieys.--Il y a des gens,
dit-il  trs-haute voix, qui veulent nous donner un Grand-lecteur,
et qui songent  un prince de la maison d'Orlans. Ce systme, je le
sais, a des partisans mme au Snat.--Ces paroles faisaient allusion 
un projet, vrai ou faux, attribu  M. Sieys, et que ses ennemis lui
prtaient auprs du Premier Consul. M. Sieys, en entendant ces
paroles offensantes, se retira en rougissant. Le Premier Consul
s'adressant alors aux snateurs runis, ajouta: Je vous dclare que si
vous nommez M. Daunou snateur, je prendrai cela pour une injure
personnelle, et vous savez que je n'en ai jamais souffert aucune.--

Cette scne effraya la masse des snateurs prsents, et affligea les
plus sages. Ceux-ci voyaient avec peine qu'on pousst  une telle
irritation un homme si grand, si ncessaire, mais si peu matre de
lui, quand il tait offens. Les malveillants s'en allrent, criant
que jamais on n'avait trait les membres des corps de l'tat, d'une
manire plus indcente et plus insupportable. Cependant le coup tait
port. La peur avait pntr dans ces mes haineuses mais timides, et
cette bruyante opposition allait s'humilier tristement devant l'homme
qu'elle avait voulu braver.

[En marge: Le consul Cambacrs fait prvaloir l'ide d'une mesure
lgale, l'exclusion par le scrutin, du cinquime sortant en l'an X.]

Les Consuls discutrent entre eux le parti  prendre. Le gnral
Bonaparte tait rsolu  un clat, et  un acte violent. S'il avait eu
la facult lgale de dissoudre le Tribunat et le Corps Lgislatif, la
solution et t facile par des voies rgulires, et elle et amen,
par une lection gnrale, une majorit tout  fait favorable aux
ides du Premier Consul. Il est vrai qu'une lection gnrale aurait
exclu en masse les hommes de la Rvolution, et fait surgir des hommes
entirement nouveaux, anims plus ou moins de sentiments royalistes,
tels que ceux contre lesquels il avait fallu faire le 18 fructidor, ce
qui et t un malheur d'un autre genre. Tant il est vrai qu'au
lendemain d'une rvolution sanglante, qui avait profondment irrit
les esprits les uns contre les autres, le libre jeu des institutions
constitutionnelles tait impossible! Pour sortir des mains des
rvolutionnaires irrflchis, on serait tomb dans les mains des
royalistes malintentionns. Mais en tout cas, la dissolution n'tait
pas dans les lois; il fallait trouver un autre moyen.

Le Premier Consul voulait retirer le Code civil, laisser chmer le
Corps Lgislatif et le Tribunat, ne plus rien prsenter que les lois
de finances; et puis, quand il aurait bien fait sentir  la France,
que ces corps taient l'unique cause de l'interruption apporte aux
travaux bienfaisants du gouvernement, saisir une occasion de briser
les instruments incommodes que la Constitution lui imposait. Mais le
consul Cambacrs, l'homme aux expdients habiles, trouva des moyens
plus doux, d'une lgalit trs-soutenable, et d'ailleurs les seuls
praticables dans le moment. Il dissuada le gnral, son collgue, de
toute mesure illgale et violente.--Vous pouvez tout, lui dit-il; on
souffrirait tout de votre part. On a bien permis au Directoire de
faire ce qu'il a voulu, au Directoire qui n'avait pour lui ni votre
gloire, ni votre ascendant moral, ni vos immenses succs militaires et
politiques. Mais le coup d'tat du 18 fructidor, tout ncessaire qu'il
tait, a perdu le Directoire. Il a rendu la Constitution directoriale
si mprisable, que personne ne l'a plus prise au srieux. La ntre est
bien meilleure. En ayant l'art de s'en servir, on peut faire le bien
avec elle. Ne la livrons donc pas au mpris public, en la violant au
premier obstacle qu'elle nous prsente.--Le consul Cambacrs admit
qu'il fallait retirer le Code civil, interrompre la session, mettre
les corps dlibrants en vacance, et faire peser sur eux, comme un
grave sujet de reproche, l'inaction force  laquelle le gouvernement
allait tre rduit. Mais cette inaction tait une impasse, et il
fallait en sortir. M. Cambacrs en trouva le moyen dans l'article 38
de la Constitution, ainsi conu: _Le premier renouvellement du Corps
Lgislatif et du Tribunat n'aura lieu que dans le cours de l'an_ X.

On tait en l'an X (1801-1802). On pouvait trs-bien choisir telle
poque de l'anne qu'on voudrait pour faire ce renouvellement. On
pouvait, par exemple, y procder dans le courant de l'hiver, en
pluvise ou ventse; renvoyer alors un cinquime du Tribunat et du
Corps Lgislatif, ce qui faisait vingt membres pour le Tribunat,
soixante pour le Corps Lgislatif; exclure ainsi les plus hostiles,
les remplacer par des gens sages et paisibles, et ouvrir une session
extraordinaire au printemps, pour faire adopter les lois qui taient
maintenant arrtes au passage par la mauvaise volont de
l'opposition. Ce moyen tait videmment le meilleur. En excluant vingt
membres du Tribunat et soixante du Corps Lgislatif, on cartait les
hommes remuants qui entranaient la masse inerte, et on intimidait
ceux qui auraient pu tre encore tents de rsister. Mais, si on
voulait russir, il fallait disposer du Snat pour obtenir deux
choses: premirement, l'interprtation de l'article 38 dans le sens du
plan projet; secondement, l'exclusion des opposants, et leur
remplacement par des hommes dvous au gouvernement. M. Cambacrs,
connaissant bien ce corps, sachant que la masse tait timide, et les
opposants peu courageux, rpondait que le Snat, quand il verrait 
quel point on l'entranait au del des bornes de la prudence et de la
raison, se prterait  tout ce que le gouvernement dsirerait de lui.
L'article 38, qu'il s'agissait d'interprter, ne disait pas quel
serait le mode employ pour la dsignation du cinquime sortant. Dans
le silence de cet article, le Snat, charg de choisir, pouvait
prfrer,  son gr, le scrutin au sort. Il y avait  dire, contre une
telle interprtation, que l'usage constant, lorsqu'il faut renouveler
partiellement une assemble, c'est de recourir au sort, pour dsigner
la portion qui doit tre exclue la premire. Il y avait  rpondre
qu'on a recours au sort lorsqu'on ne peut pas faire autrement. On ne
peut pas, en effet, demander  quelques centaines de collges
lectoraux la dsignation du cinquime sortant, car, s'adresser  une
partie d'entre eux, c'est dsigner soi-mme ce cinquime; s'adresser
 tous, c'est recourir  une lection gnrale, et, dans une lection
gnrale, on ne peut pas fixer d'avance le nombre des exclus, car ce
serait encore dsigner soi-mme le cinquime qu'il s'agit d'liminer.
Le sort est donc la seule ressource, dans le systme ordinaire des
lections, par des collges lectoraux. Mais, ayant ici le Snat,
charg d'lire, et pouvant aisment lui faire dsigner par un scrutin
le cinquime  exclure, il tait plus naturel de recourir  l'autorit
clairvoyante de ses votes qu' l'autorit aveugle du tirage au sort.
On rendait, il est vrai, le Snat arbitre de la question; mais on se
conformait ainsi au vritable esprit de la Constitution; car, en
confrant au Snat toutes les prrogatives du corps lectoral, elle
l'avait rendu juge des conflits qui pouvaient s'lever entre les
majorits lgislatives et le gouvernement. En un mot, on rtablissait
par un subterfuge la facult de dissolution, indispensable dans tout
gouvernement rgulier.

[En marge: Le Premier Consul adopte le plan propos par M.
Cambacrs.]

La raison la plus srieuse, c'est qu'on se tirait d'embarras, sans
violer ostensiblement la Constitution. Le Premier Consul dclara qu'il
admettrait ce plan, ou tout autre, pourvu qu'on le dlivrt des hommes
qui l'empchaient de faire le bien de la France. M. Cambacrs accepta
le soin de rdiger un mmoire sur ce sujet. On libella le message qui
devait annoncer au Corps Lgislatif que le Code civil tait retir. Ce
fut le gnral Bonaparte qui se chargea de le libeller lui-mme, dans
un style noble et svre.

Dj l'on commenait  craindre les clats de sa colre; on disait
qu'on allait en voir une manifestation prochaine. Le lendemain de la
scne faite aux snateurs, le 3 janvier (13 nivse), un message fut
envoy au prsident du Corps Lgislatif. Il fut lu au milieu d'un
silence profond, et qui dcelait une sorte de terreur. Ce message
tait ainsi conu:

LGISLATEURS,

[En marge: On commence par retirer le Code civil.]

Le gouvernement a rsolu de retirer les projets de loi du Code civil.

C'est avec peine qu'il se trouve oblig de remettre  une autre
poque les lois attendues avec tant d'intrt par la nation; mais il
s'est convaincu que le temps n'est pas venu o l'on portera dans ces
grandes discussions, le calme et l'unit d'intention qu'elles
demandent.

Cette svrit mrite produisit le plus grand effet. Tous les
gouvernements ne peuvent pas et ne doivent pas parler un tel langage;
cependant il faut le leur permettre quand ils ont raison, et qu'ils
ont dispens  un pays une immense gloire, d'immenses bienfaits, pays
par une opposition inconsidre.

[En marge: Le Corps Lgislatif et le Snat, intimids, imaginent un
subterfuge pour annuler leurs premiers scrutins, et faire prvaloir
les candidats du Premier Consul aux places vacantes dans le Snat.]

Le Corps Lgislatif, frapp de ce coup, tomba aux pieds du
gouvernement d'une manire peu honorable. On demanda, sance tenante,
 passer au scrutin pour la prsentation d'un candidat  la troisime
et dernire place vacante au Snat. Le croirait-on? les mmes hommes
qui s'taient prts avec tant de malveillance  prsenter MM.
Grgoire et Daunou, votrent  l'instant mme pour le gnral
Lamartillire. Il obtint 233 suffrages sur 252 votants. On ne pouvait
pas se rendre plus promptement aux dsirs du Premier Consul. En
consquence, le gnral Lamartillire fut dclar le candidat du Corps
Lgislatif.

Cette prsentation fournit un expdient au Snat pour satisfaire le
Premier Consul, sans s'humilier trop profondment. On ne songeait plus
 prendre M. Daunou, depuis la scne faite aux snateurs, dans
l'audience du 2 janvier. Cependant M. Daunou avait t prsent par
deux corps  la fois, le Corps Lgislatif et le Tribunat. Prfrer le
candidat du gouvernement  un candidat qui avait pour lui la double
prsentation des deux assembles lgislatives, c'tait se jeter trop
ouvertement aux genoux du Premier Consul. On imagina un assez pauvre
subterfuge, qui ne sauva pas la dignit du Snat, et qui ne fit que
mettre son embarras dans un plus grand jour. Il s'assembla le
lendemain, 4 janvier (14 nivse). La prsentation de M. Daunou par le
Corps Lgislatif avait t rsolue le 30 dcembre, celle du gnral
Lamartillire, le 3 janvier. Le Snat supposa que la rsolution du 30
dcembre n'tait pas communique, que celle du 3 janvier l'tait
seule, et que le gnral Lamartillire tait, par consquent, l'unique
candidat connu du Corps Lgislatif. Il joignit  ce subterfuge une
autre ruse plus mesquine encore. On remplissait la seconde des trois
places vacantes; or, le gnral Lamartillire tait le premier, le
gnral Jourdan le second, sur la liste du Premier Consul. On crut
donc pouvoir considrer le gnral Jourdan comme le candidat du
gouvernement pour la place actuellement vacante. Alors le Snat
libella ainsi sa dcision:

_Vu le message du Premier Consul du 25 frimaire, par lequel il
prsente le gnral Jourdan; vu le message du Tribunat du 11 nivse,
par lequel il prsente le citoyen Daunou; vu enfin le message du Corps
Lgislatif du 13 nivse, par lequel il prsente le gnral
Lamartillire, le Snat adopte le gnral Lamartillire et le proclame
membre du Snat conservateur._ Par ce moyen, le Snat semblait avoir
adopt, non pas le candidat du Premier Consul, mais celui du Corps
Lgislatif. C'tait ajouter  la honte de la soumission, la honte d'un
mensonge qui ne trompait personne. Certes on faisait bien de reculer
devant un homme indispensable, sans lequel la France et t plonge
dans le chaos, sans lequel pas un des opposants n'et t assur de
conserver sa tte; mais il ne fallait pas alors l'offenser, quand on
savait qu'on ne pourrait pas pousser l'offense jusqu'au bout.

Les opposants du Tribunat jetrent les hauts cris contre la faiblesse
du Snat, faiblesse qu'ils devaient bientt imiter, et surpasser
eux-mmes.

[En marge: Le Premier Consul quitte Paris pour aller prsider  Lyon
la Consulte de la Rpublique italienne.]

Le plan adopt par le gouvernement fut immdiatement mis  excution.
Les travaux lgislatifs furent suspendus, et on annona publiquement
que le Premier Consul allait quitter Paris, pour faire  Lyon un
voyage de prs d'un mois. L'objet de ce voyage avait la grandeur
accoutume des actes du gnral Bonaparte. Il s'agissait de constituer
la Rpublique Cisalpine, et cinq cents dputs, de tout ge, de toute
condition, passaient en ce moment les Alpes, par un hiver rigoureux,
pour former  Lyon une grande dite, sous le nom de _Consulte_, et
recevoir de la main du gnral Bonaparte, des lois, des magistrats, un
gouvernement tout entier. Il avait t convenu que chacun ferait la
moiti du chemin, et Lyon avait t jug, aprs Paris, le point le
plus convenable pour un pareil rendez-vous. De vastes prparatifs
taient dj faits dans cette ville, pour cet imposant spectacle
politique. On devait mme l'entourer d'un grand appareil militaire,
car les vingt-deux mille hommes restant de l'arme d'gypte, dbarqus
 Marseille et  Toulon par la marine anglaise, taient en marche sur
Lyon, pour y tre passs en revue par leur ancien gnral.

[En marge: Le Corps Lgislatif et le Tribunat, laisss  Paris dans
une embarrassante oisivet.]

On ne s'occupa plus du Corps Lgislatif ni du Tribunat. On les laissa
dans une parfaite oisivet, sans leur expliquer d'aucune faon les
projets que le gouvernement pouvait avoir conus. La Constitution ne
contenait pas plus la facult de prorogation que celle de dissolution.
On ne renvoya donc pas les deux assembles, mais on ne leur fournit
aucun travail. On avait retir, outre les lois du Code civil, une loi
relative au rtablissement de la marque pour le crime de faux. Ce
crime, par suite des circonstances de la Rvolution, s'tait multipli
d'une manire effrayante. Tant de pices exiges par les rgles
nouvelles de la comptabilit, tant de certificats de civisme, nagure
indispensables pour n'tre pas considr comme suspect, tant de
certificats de prsence demands aux migrs rentrs pour les purger
du dlit d'migration, tant de constatations de tout genre, exiges et
fournies par crit, avaient donn naissance  une dtestable classe de
criminels: c'taient les faussaires. Ils infestaient la rgion des
affaires, comme nagure les brigands infestaient les grands chemins.
Le Premier Consul avait voulu une peine spciale contre eux, comme il
avait voulu une juridiction spciale contre les dvastateurs des
grandes routes, et il venait de proposer la marque. Le crime de faux
enrichit, disait-il; un faussaire qui a fini sa peine rentre dans la
socit, et avec du luxe il fait oublier son crime. Il faut une
fltrissure indlbile de la main du bourreau, qui ne permette plus
aux complaisants que la richesse entrane toujours aprs elle, de
s'asseoir  la table du faussaire enrichi. Cette proposition avait
rencontr les mmes difficults que le Code civil. On la retira, et il
ne resta plus rien en dlibration; car les lois relatives 
l'instruction publique, au rtablissement des cultes, n'avaient pas
mme t prsentes. Quant aux lois de finances, on les rservait pour
servir de prtexte  une session extraordinaire au printemps. On
laissa donc cette espce de parlement, non dissous, non prorog,
oisif, inutile, embarrass de son inaction, et portant aux yeux de la
France la responsabilit d'une interruption complte dans les bons et
utiles travaux du gouvernement.

Il fut convenu que pendant l'absence du Premier Consul, M.
Cambacrs, qui avait un art particulier pour manier le Snat, se
chargerait de faire interprter comme on le voulait, l'article 38 de
la Constitution, et qu'il veillerait lui-mme  l'exclusion des vingt
et des soixante membres, qu'il s'agissait de faire sortir du Tribunat
et du Corps Lgislatif.

Avant de partir, le Premier Consul avait eu  s'occuper de deux
affaires importantes, l'expdition de Saint-Domingue, et le congrs
d'Amiens. La seconde le retenait au del du terme fix pour son
dpart.

[En marge: Projet d'une expdition  Saint-Domingue.]

L'ambition des possessions lointaines tait une vieille ambition
franaise, que le rgne de Louis XVI, trs-favorable  la marine,
avait rveille, et que de grands revers maritimes n'avaient pas
encore dcourage. Les colonies taient alors un sujet d'ardente
convoitise de la part de toutes les nations commerantes. L'expdition
d'gypte, imagine pour disputer aux Anglais l'empire de l'Inde, tait
une consquence de ce penchant gnral, et sa mauvaise issue avait
rendu trs-vif le dsir d'un ddommagement. Le Premier Consul en
prparait deux, la Louisiane et Saint-Domingue. Il avait donn la
Toscane, cette belle et prcieuse partie de l'Italie,  la cour
d'Espagne, pour obtenir la Louisiane en change; et il exigeait en ce
moment l'excution de l'engagement pris par cette cour. Il tait en
mme temps rsolu de recouvrer l'le de Saint-Domingue. Cette le
tait, avant la rvolution, la premire, la plus importante des
Antilles, et la plus envie des colonies  sucre et  caf. Elle
fournissait  nos ports et  notre marine la matire du plus grand
commerce. Les imprudences de l'Assemble Constituante avaient induit
les esclaves  se rvolter, et amen les horreurs si tristement
mmorables, par lesquelles la libert des noirs avait signal son
apparition dans le monde. Un ngre, dou d'un vritable gnie,
Toussaint Louverture, avait fait  Saint-Domingue quelque chose de
semblable  ce que faisait le Premier Consul en France. Il avait
dompt, gouvern cette population rvolte, et rtabli une espce
d'ordre. Grce  lui on n'gorgeait plus  Saint-Domingue, et on
commenait  y travailler. Il avait imagin une Constitution qu'il
avait soumise au Premier Consul, et il montrait pour la mtropole une
sorte d'attachement national. Ce ngre avait pour l'Angleterre un
profond loignement; il demandait  tre libre, et Franais. Le
Premier Consul avait d'abord admis cet tat de choses; mais bientt il
avait conu des doutes sur la fidlit de Toussaint Louverture, et,
sans vouloir ramener les ngres  l'esclavage, il songeait  profiter
de l'armistice maritime, rsultant des prliminaires de Londres, pour
expdier  Saint-Domingue une escadre et une arme. Le Premier Consul
avait,  l'gard des noirs, le projet de maintenir la situation que
les vnements avaient amene. Il voulait, dans toutes les colonies o
la rvolte n'avait pas pntr, maintenir l'esclavage, sauf 
l'adoucir, et  Saint-Domingue souffrir une libert devenue
indomptable. Mais il prtendait assurer la domination de la mtropole
dans cette dernire le, et pour cela y avoir une arme. Soit que les
noirs restes libres devinssent des sujets infidles, soit que les
Anglais recommenassent la guerre, il avait l'intention, en respectant
la libert des noirs, de rendre leurs proprits aux anciens colons,
qui remplissaient Paris de leur misre, de leurs plaintes, de leurs
imprcations contre le gouvernement de Toussaint-Louverture. Une
considrable partie des nobles franais, dj privs de leurs biens en
France par la Rvolution, taient en mme temps colons de
Saint-Domingue, et dpouills des riches habitations qu'ils avaient
jadis possdes dans cette le. On ne voulait pas leur rendre leurs
biens en France, devenus biens nationaux; mais on pouvait leur rendre
leurs sucreries, leurs cafteries  Saint-Domingue, et c'tait un
ddommagement qui semblait pouvoir les satisfaire. Ce furent l les
motifs trs-divers, qui agirent sur la dtermination du Premier
Consul. Recouvrer la plus grande de nos colonies, la tenir non pas de
la douteuse fidlit d'un noir devenu dictateur, mais de la force des
armes; la possder solidement contre les noirs et les Anglais; rendre
aux anciens colons leurs proprits, cultives par des mains libres;
joindre enfin  cette reine des Antilles les bouches du Mississipi, en
acqurant la Louisiane, telles furent les combinaisons du Premier
Consul, combinaisons regrettables, comme on le verra bientt, mais
commandes, pour ainsi dire, par une disposition des esprits, qui
tait gnrale en France  cette poque.

Il importait de se hter, car, bien que la paix dfinitive ngocie en
ce moment dans le congrs d'Amiens, ft  peu prs certaine, il
fallait,  tout vnement, si les Anglais faisaient surgir des
prtentions nouvelles et inadmissibles, il fallait profiter des
quelques mois pendant lesquels la mer allait tre ouverte, pour
envoyer une flotte. Le Premier Consul fit prparer  Flessingue,
Brest, Nantes, Rochefort et Cadix, un immense armement, compos de 26
vaisseaux de ligne, et de 20 frgates, capables de porter vingt mille
hommes. Il donna le commandement de l'escadre  l'amiral
Villaret-Joyeuse, et le commandement des troupes au gnral Leclerc,
l'un des bons officiers de l'arme du Rhin, devenu le mari de sa soeur
Pauline. Il exigea que cette soeur accompagnt son mari. Il avait pour
elle une tendresse extrme: il envoyait donc l ce qu'il avait de plus
cher, et ne voulait pas, comme le dirent depuis les partis, dporter
dans un pays fivreux et mortel, les soldats et les gnraux de
l'arme du Rhin qui lui faisaient ombrage. Une autre circonstance
prouve l'intention qui le dirigea dans la composition du corps envoy
 Saint-Domingue. Comme la paix semblait devoir tre gnrale, et ds
lors solide, les militaires craignaient de n'avoir plus de carrire.
Un trs-grand nombre demandaient  faire partie de l'expdition, et ce
fut une faveur qu'on fut oblig de distribuer entre eux, avec une
sorte de justice et d'galit. Le brave Richepanse, ce hros de
l'arme d'Allemagne, fut donn comme lieutenant au gnral Leclerc.

[En marge: Dpart de l'expdition de Saint-Domingue.]

Le Premier Consul apporta dans ces prparatifs sa clrit accoutume;
et il pressa, tant qu'il put, le dpart de ces divisions navales,
rpandues depuis la Hollande jusqu' l'extrmit mridionale de la
Pninsule. Cependant, avant qu'elles missent  la voile, on fut oblig
de s'en expliquer avec les ministres anglais, que ce vaste armement
offusquait beaucoup. On eut quelque peine  les rassurer, bien qu'en
ralit ils dsirassent l'expdition. Ils n'taient pas alors aussi
ardents pour l'affranchissement des ngres, que les ministres
britanniques ont paru l'tre depuis. Le spectacle de la libert des
noirs  Saint-Domingue, les effrayait pour leurs colonies, surtout
pour la Jamaque. Ils souhaitaient donc le succs de notre entreprise;
mais la grandeur des moyens les inquitait, et ils auraient voulu que
les troupes fussent embarques sur des btiments de commerce. On
russit pourtant  leur faire entendre raison; ils se rsignrent 
laisser passer cet immense armement, en envoyant toutefois une escadre
d'observation. Ils promirent mme de mettre toutes les ressources de
la Jamaque en vivres et munitions  la disposition de l'arme
franaise, moyennant, bien entendu, le payement de ce qui serait
fourni. La principale division navale, forme  Brest, mit  la voile
le 14 dcembre. Les autres suivirent  peu de distance.  la fin de
dcembre toute l'expdition tait en mer, et devait par consquent
tre arrive  Saint-Domingue, quel que fut le rsultat des
ngociations d'Amiens.

[En marge: Congrs d'Amiens.]

[En marge: Lenteurs causes par L'Espagne qui refuse d'envoyer un
ngociateur au congrs.]

Ces ngociations, conduites par lord Cornwallis et Joseph Bonaparte,
marchaient lentement, sans nanmoins faire craindre une rupture. La
premire cause du retard avait t dans la composition mme du
congrs, qui devait comprendre non-seulement les plnipotentiaires
franais et anglais, mais aussi les plnipotentiaires hollandais et
espagnol; car, d'aprs les prliminaires, la paix devait tre conclue
entre les deux grandes nations belligrantes et tous leurs allis.
L'Espagne, qui d'une extrme intimit avait pass presque 
l'inimiti, contrariait le Premier Consul en n'envoyant pas son
plnipotentiaire au congrs. Comme, au fond, elle savait que la paix
tait certaine, et qu'elle n'avait  figurer dans le protocole que
pour l'abandon de la Trinit, elle ne se htait gure de faire arriver
son ngociateur. Les Anglais, de leur ct, voulaient voir au congrs
d'Amiens un plnipotentiaire espagnol, pour obtenir une cession en
forme de l'le de la Trinit. Ils annonaient mme ne vouloir pas
ngocier, si le plnipotentiaire espagnol n'tait pas prsent. Le
Premier Consul fut oblig de prendre avec la cour d'Espagne un ton qui
rveillt son apathie, et il ordonna au gnral Saint-Cyr, devenu
ambassadeur  la place de Lucien, de mettre sous les yeux du roi et de
la reine la conduite extravagante du prince de la Paix, et de leur
dclarer que, si _on continuait  se conduire dans ce systme, cela
finirait par un coup de tonnerre_[21].

         [Note 21: Voici cette lettre, fort importante pour apprcier
         les relations de la France avec l'Espagne  cette poque.

         _Au citoyen Saint-Cyr, ambassadeur  Madrid._

                                10 frimaire, an X (1er dcembre 1801).

         Je ne comprends plus rien, citoyen ambassadeur,  la conduite
         du cabinet de Madrid. Je vous charge spcialement de faire
         toutes les dmarches pour faire ouvrir les yeux  ce cabinet,
         pour qu'il prenne une marche rgulire et convenable. Le
         sujet me parat tellement important, que je crois devoir vous
         en crire moi-mme.

         La plus intime union rgnait entre la France et l'Espagne
         lorsque S. M. jugea  propos de ratifier le trait de
         Badajoz.

         M. le prince de la Paix passa alors  notre ambassadeur une
         note dont j'ordonne qu'on vous envoie la copie. Cette note
         tait trop pleine d'injures grossires pour que je dusse y
         faire attention. Peu de jours aprs, il remit  l'ambassadeur
         franais  Madrid une note dans laquelle il dclarait que S.
         M. C. allait faire sa paix particulire avec l'Angleterre.
         J'ordonne galement qu'on vous en envoie copie. Je sentis
         alors combien je pouvais peu compter sur les efforts d'une
         puissance dont le ministre s'exprimait avec si peu d'gards,
         et montrait un tel drglement dans sa conduite. Connaissant
         pleinement la volont du roi, je lui aurais fait connatre
         directement la mauvaise conduite de son ministre, si la
         maladie de S. M. ne ft survenue sur ces entrefaites.

         J'ai fait prvenir plusieurs fois la cour d'Espagne que son
         refus d'excuter la convention de Madrid, c'est--dire
         d'occuper le quart du territoire portugais, entranerait la
         perte de la Trinit: elle n'a tenu aucun compte de ces
         observations.

         Dans les ngociations qui ont eu lieu  Londres, la France a
         discut les intrts de l'Espagne comme elle l'aurait fait
         pour elle-mme; mais enfin S. M. B. n'a jamais voulu se
         dsister de la Trinit, et je n'ai pas pu m'y opposer,
         d'autant plus que l'Espagne menaait la France, par une note
         officielle, d'une ngociation particulire: nous ne pouvions
         plus compter sur son secours pour la continuation de la
         guerre.

         Le congrs d'Amiens est runi, et la paix dfinitive sera
         promptement signe; cependant S. M. C. n'a pas encore fait
         publier les prliminaires, ni fait connatre de quelle
         manire elle voulait traiter avec l'Angleterre. Il devient
         cependant bien essentiel pour sa considration en Europe,
         pour les intrts de sa couronne, qu'elle prenne promptement
         un parti, sans quoi la paix dfinitive sera promptement
         signe sans sa participation.

         L'on m'a dit qu' Madrid on voulait revenir sur la cession de
         la Louisiane; la France n'a manqu  aucun trait fait avec
         elle, et elle ne souffrira pas qu'aucune puissance lui manque
          ce point. Le roi de Toscane est sur son trne et en
         possession de ses tats, et S. M. C. connat trop la foi
         qu'elle doit  ses engagements, pour refuser plus long-temps
         la mise en possession de la Louisiane.

         Je dsire que vous fassiez connatre  Leurs Majests mon
         extrme mcontentement de la conduite injuste et
         inconsquente du prince de la Paix.

         Dans le dernier mois, ce ministre n'a pargn ni notes
         insultantes, ni dmarches hasardes: tout ce qu'il a pu faire
         contre la France, il l'a fait. Si l'on continue dans ce
         systme, dites hardiment  la reine et au prince de la Paix
         que cela finira par un coup de tonnerre.]

[En marge: Autres difficults avec les Hollandais.]

Le ministre espagnol destin  figurer au congrs d'Amiens, M.
Campo-Alange, tait malade en Italie. L'Espagne se dcida enfin 
donner  M. d'Azara, ambassadeur  Paris, l'ordre de se rendre au
congrs. Cette difficult leve avec les Espagnols, il y en avait une
autre  lever avec les Hollandais. Le plnipotentiaire hollandais, M.
Schimmelpenninck, ne voulait pas admettre la base des prliminaires,
c'est--dire la cession de Ceylan, avant de savoir comment la Hollande
serait traite relativement  la restitution de ses flottes passes en
Angleterre, relativement aux indemnits qu'on prtendait exiger pour
le stathouder dpossd, relativement enfin  certaines questions de
limites avec la France. Joseph Bonaparte eut ordre de notifier  M.
Schimmelpenninck, qu'il ne serait reu au congrs qu' la condition de
reconnatre pralablement les prliminaires de Londres, comme base de
la ngociation. Lord Cornwallis s'tant content de cette forme, le
congrs se trouva constitu.

Cependant les Anglais auraient voulu y introduire le Portugal, sous le
prtexte que c'tait un alli de l'Angleterre. Le motif secret tait
d'obtenir l'exemption, pour la cour de Lisbonne, de la contribution
de 20 millions, qui lui avait t impose par une condition du trait
de Madrid. Le Premier Consul s'y refusa, en dclarant que la paix de
la France avec le Portugal tait faite, et n'tait plus  faire. Cette
prtention carte, le congrs se mit  l'oeuvre, et on fut bientt
d'accord sur les bases.

[En marge: Les prliminaires de Londres pris pour base invariable du
trait dfinitif.]

Pour viter des difficults incalculables, on convint de repousser
toute demande en dehors des prliminaires: _Rien de plus, rien de
moins que les articles de Londres_, fut la maxime rciproquement
admise. Les Anglais avaient, en effet, remis en discussion l'abandon
par la France de l'le de Tabago. Le Premier Consul, de son ct,
avait demand une extension de territoire dans la rgion de
Terre-Neuve, pour amliorer les pcheries franaises. De part et
d'autre on avait repouss une telle prtention, et, pour en finir, on
tait convenu de ne rien rclamer au del des concessions contenues
dans le trait des prliminaires. Autrement c'tait mettre la paix en
question, en faisant renatre des difficults heureusement rsolues.
Ce principe adopt, il restait  prciser par la rdaction les
stipulations de Londres.

Deux points importants taient  rsoudre: le payement des frais pour
les prisonniers, et le rgime  imposer  l'le de Malte.

[En marge: Difficults relativement aux prisonniers.]

L'Angleterre avait eu  nourrir beaucoup plus de prisonniers franais,
que la France de prisonniers anglais, et elle rclamait le
remboursement de la diffrence. La France rpondait que le principe
gnralement reconnu tait, que chaque nation nourrt les prisonniers
qu'elle avait faits; que, si on voulait le principe contraire, la
France avait  demander un remboursement pour les Russes, les
Bavarois, et autres soldats aux gages de l'Angleterre, qu'elle avait
pris et entretenus; que les combattants solds par l'Angleterre
devaient figurer au nombre des prisonniers, qu'elle avait le devoir
d'entretenir. Du reste, ajoutait le plnipotentiaire franais, c'tait
l une pure question d'argent,  vider par le moyen de commissaires
liquidateurs.

[En marge: Difficults relativement  Malte.]

Quant  Malte, la question tait plus srieuse. Les Anglais et les
Franais taient  cet gard pleins de dfiance, ils semblaient
entrevoir l'avenir, et craignaient que l'le ne repasst, un jour, au
pouvoir de l'une ou de l'autre puissance. Le Premier Consul, par un
singulier instinct, proposait de dtruire les tablissements
militaires de Malte de fond en comble, de ne laisser subsister que la
ville dmantele, d'y crer un grand lazaret neutre, commun  toutes
les nations, et de convertir l'ordre en un ordre hospitalier, qui
n'aurait plus aucune force militaire.

Les Anglais n'taient pas rassurs par cette proposition. Ils disaient
que le rocher tait tellement fort, que, mme dpourvu des
fortifications accumules par les chevaliers, il serait un point
encore trs-redoutable. Ils allguaient la rsistance de la population
maltaise  toute destruction de ses belles forteresses, et proposaient
la reconstitution de l'ordre sur des bases nouvelles et plus solides.
Ils voulaient y laisser une langue franaise, moyennant qu'on y
institut une langue anglaise, et une langue maltaise, celle-ci
accorde  la population de l'le, pour lui donner part  son
gouvernement; ils voulaient que ce nouvel tablissement ft plac sous
la garantie d'une grande puissance, la Russie, par exemple. Les
Anglais espraient qu'avec les langues anglaise et maltaise, qui leur
seraient dvoues, ils auraient un pied dans l'le, et empcheraient
les Franais d'y rentrer.

Le Premier Consul insista pour la destruction des fortifications,
disant que l'ordre tait aujourd'hui fort difficile  reconstituer;
que dj la Bavire s'tait empare de ses proprits en Allemagne;
que l'Espagne, depuis l'tablissement de la protection russe sur
Malte, songeait  en faire autant, et  prendre les biens qui taient
situs chez elle; que l'institution de chevaliers protestants serait
une raison dterminante  ses yeux; que le Pape, dj fort contraire 
tout ce qu'on faisait  l'gard de l'ordre, ne consentirait  aucun
prix aux nouveaux arrangements, et que la France enfin ne pouvait
fournir une langue franaise, vu que ses lois actuelles n'admettaient
plus en aucune faon le rtablissement d'une institution nobiliaire.
Il accordait bien, si on y tenait, le rtablissement de l'ordre de
Malte sur ses anciennes bases, avec la conservation des fortifications
existantes, mais sans langue anglaise ni franaise, et sous la
garantie de la cour la plus voisine, celle de Naples. Il repoussait la
garantie de la Russie.

On n'avait parl d'aucun des arrangements du continent. Le Premier
Consul l'avait expressment dfendu  la lgation franaise.
Cependant, comme le roi d'Angleterre prenait un intrt trs-vif  la
maison d'Orange, prive du stathoudrat, le Premier Consul voulait
bien se charger de lui procurer un ddommagement territorial en
Allemagne, lorsque serait traite la grande question des indemnits
germaniques. Il demandait en retour la restitution, en nature ou en
argent, de la flotte batave enleve par les Anglais.

Au fond il n'y avait dans tout cela rien d'absolu, rien
d'inconciliable; car la question des prisonniers tait une affaire
d'argent, toujours arrangeable au moyen de deux liquidateurs. La
question de Malte tait plus difficile, car c'tait une affaire de
dfiance rciproque. Il fallait (et c'tait possible), il fallait
trouver un systme qui rassurt tout le monde, contre l'ventualit
d'une occupation subite, par l'une des deux grandes nations maritimes.
Quant  l'affaire du stathouder, rien n'tait plus ais, puisqu'on
tait d'accord.

[En marge: Ordre donn par le Premier Consul,  son frre Joseph,
d'tre coulant sur les difficults de dtail.]

Le Premier Consul souhaitait d'en finir au plus tt. Il dsirait avoir
le trait tout prt  son retour de Lyon, vu qu'il se proposait
d'apporter ce complment de la paix gnrale, avec le Concordat et les
lois de finances, au Corps Lgislatif renouvel. Il donna donc  son
frre Joseph l'ordre d'tre coulant sur les difficults de dtail qui
restaient  rsoudre, et de pousser vivement  la signature.

[En marge: Dpart du Premier Consul pour Lyon.]

Le Premier Consul partit le 8 janvier (18 nivse) avec sa femme et une
partie de sa maison militaire, pour se rendre  Lyon. M. de Talleyrand
l'y avait devanc, pour tout disposer, de manire qu' son arrive,
il n'et plus que des rsultats  sanctionner par sa prsence.
L'hiver tait rigoureux, et nanmoins tous les dputs italiens se
trouvaient dj runis, et ils s'impatientaient de ne pas voir
paratre le gnral Bonaparte, objet principal de leur voyage.

[En marge: Affaires d'Italie.]

[En marge: Avis divers sur la constitution de la Rpublique
italienne.]

Le moment tait venu de rgler les affaires d'Italie, en constituant
une seconde fois la Rpublique Cisalpine. M. de Talleyrand tait fort
contraire  cette cration. Ce ministre allguait la difficult de
faire marcher les choses dans une rpublique; il citait les
Rpubliques Batave, Helvtique, Ligurienne, Romaine et Parthnopenne,
et les embarras qu'on avait eus, ou qu'on avait encore avec elles. Il
disait qu'on avait assez de ces filles de la Rpublique franaise,
qu'il n'en fallait pas une de plus, et proposait une principaut ou
une monarchie, comme celle d'trurie, qu'on donnerait  quelque
prince, ami et dpendant de la France. Il n'aurait pas t loign
d'accorder cet tat  un prince de la maison d'Autriche, au grand-duc
de Toscane, par exemple, qu'on devait indemniser en Allemagne, si on
ne l'indemnisait pas en Italie. Cette combinaison, infiniment agrable
pour l'Autriche, l'aurait fort attache  la paix. Elle et satisfait
galement les puissances allemandes, qui auraient eu par ce moyen un
copartageant de moins  ddommager, avec les terres des princes
ecclsiastiques. Elle aurait plu surtout au Pape, qui esprait qu'on
lui rendrait les Lgations, lorsqu'on ne serait plus li par les
promesses faites  la Cisalpine. Cette combinaison, en un mot, tait
du got de tout le monde en Europe; car elle supprimait une
rpublique, laissait un territoire de plus  rpartir, et plaait un
tat de moins sous la domination directe de la Rpublique franaise.

[En marge: Ncessit de constituer l'Italie.]

C'tait assurment une raison de grand poids que celle de rendre notre
grandeur plus supportable  l'Europe, et de donner ainsi plus de
chances  la dure de la paix. Quand la France avait le Rhin et les
Alpes pour frontires, quand elle avait sous son influence immdiate
la Suisse, la Hollande, l'Espagne et l'Italie; quand elle possdait
directement le Pimont, du consentement gnral, quoique tacite, de
toutes les puissances; quand elle en tait arrive  ce degr de
grandeur, la politique la plus modre tait, ds ce jour mme, la
meilleure et la plus sense. Sous ce rapport M. de Talleyrand avait
raison. Cependant, aprs tout ce qu'on avait fait, on tait forcment
engag  constituer l'Italie; et puisqu'on l'avait dj enleve 
l'Autriche, il fallait songer  la lui enlever irrvocablement,
rsultat qu'on ne pouvait obtenir qu'en la constituant d'une manire
forte et indpendante. On ne froissait par l que l'Autriche seule, et
une des cent batailles qu'on a livres depuis, pour crer des royaumes
franais sur tout le continent, aurait suffi pour faire supporter
dfinitivement  l'Europe l'tat de choses qu'on aurait voulu crer en
Italie.

[En marge: Manire de la constituer.]

Dans ce systme, il fallait renoncer  possder le Pimont, car si les
Italiens prfrent les Franais aux Allemands, au fond ils n'aiment ni
les uns ni les autres, parce que les uns et les autres sont trangers
pour eux. C'est un sentiment naturel et lgitime, qu'on doit
respecter. Les Franais, protgeant l'Italie sans la possder, se
l'attachaient pour toujours, et ne s'y prparaient pas ces brusques
revirements d'affection, dont elle a donn tant de fois l'exemple,
depuis que, ballotte entre les Franais et les Allemands, elle n'a
jamais fait que changer de matres. Il aurait fallu, dans ce plan, ne
pas donner l'trurie  un prince espagnol. Runissant alors la
Lombardie, le Pimont, les duchs de Parme et de Modne, le Mantouan,
les Lgations, la Toscane, on constituait un tat superbe, s'tendant
depuis les Alpes maritimes jusqu' l'Adige, depuis la Suisse jusqu'
l'tat romain. Il tait facile de dtacher, soit en Toscane, soit dans
la Romagne, une portion de territoire pour ddommager le Pape, dont le
dvouement ne pouvait pas tre durable, si tt ou tard on ne venait au
secours de sa misre. Il fallait runir ces provinces diverses sous un
gouvernement fdratif, dans lequel le pouvoir excutif ft fortement
constitu, qui pt rassembler promptement ses forces, et donner  nos
armes le temps de venir  son secours. L'alliance, en effet, devait
tre intime entre cet tat et la France, car il ne pouvait vivre que
par elle; et la France, de son ct, devait avoir  son existence un
intrt immense et invariable.

Un tat italien de dix ou douze millions d'habitants, possdant les
plus belles frontires, baign par deux mers, ayant  la premire
guerre heureuse la chance certaine de s'accrotre des tats vnitiens,
et de s'tendre alors aux frontires naturelles de l'Italie,
c'est--dire aux Alpes juliennes; pouvant plus tard comprendre, au
moyen d'un simple lien fdratif, qui laisserait  chaque principaut
son indpendance propre, la Rpublique gnoise nouvellement
constitue, le Pape, avec les conditions ncessaires  son existence
politique et religieuse, l'tat de Naples, dlivr d'une cour inepte
et sanguinaire, un tel tat ainsi constitu, et avec les
accroissements que l'avenir lui prparait, tait le fondement de la
rgnration italienne, et donnait  l'Europe une troisime
fdration, laquelle ajoute aux deux qui existaient dj, l'allemande
et la suisse, devait rendre d'immenses services  l'quilibre gnral.

Quant  la difficult de gouverner l'Italie, elle pouvait tre rsolue
par le protectorat de la France, qui, en s'tendant sur elle pendant
tout un rgne, la conduirait par la main dans ces premires voies
d'indpendance et de libert.

[En marge: Plan actuel du Premier Consul  l'gard de l'Italie.]

Du reste le plan qu'on suivait en ce moment, n'excluait pas ce bel
avenir, car le Pimont pouvait tre restitu un jour au nouvel tat
italien, le duch de Parme  la mort du duc actuel, mort qui d'aprs
toutes les probabilits devait tre prochaine; l'trurie elle-mme
pouvait lui tre rendue s'il le fallait. Il tait donc facile de
reprendre ce plan ultrieurement, et c'tait en poser un premier et
large fondement, que de constituer la Cisalpine en rpublique
indpendante. D'ailleurs, il valait peut-tre mieux, dans le moment,
ne pas avouer tout entier le projet d'une rgnration italienne,
pour ne pas effaroucher l'Europe. Mais morceler les belles provinces
qu'on possdait actuellement, comme le proposait M. de Talleyrand,
pour construire une petite monarchie de plus au profit d'un prince
autrichien, c'tait donner l'Italie  l'Autriche, car ce prince,
quoiqu'on ft, serait toujours autrichien, et les peuples eux-mmes,
dont on aurait indignement trahi les esprances, concevant pour la
France une haine mrite, reviendraient aux Allemands par ressentiment
et par dsespoir.

Le gnral Bonaparte, qui avait acquis sa premire et peut-tre sa
plus belle gloire, en dlivrant l'Italie des mains de l'Autriche, ne
pouvait commettre une telle faute. Il adopta un systme moyen, qui
n'empchait pas plus tard un vaste systme d'indpendance italienne,
qui devait mme en tre le commencement.

[En marge: Dlimitation de la nouvelle Rpublique italienne.]

[En marge: Grands travaux de fortification pour dfendre et contenir
l'Italie.]

[En marge: Cration de la grande place d'Alexandrie.]

Il donna donc  la Rpublique Cisalpine toute la Lombardie jusqu'
l'Adige, les Lgations, le duch de Modne, tout ce qu'elle avait en
un mot  la paix de Campo-Formio. Le duch de Parme restait en
suspens; le Pimont appartenait dans le moment  la France. La
Cisalpine, telle qu'on la constituait, comptait prs de cinq millions
d'habitants. Elle pouvait aisment produire un revenu de 70  80
millions, et entretenir une arme de 40 mille hommes, qui
n'absorberait pas au del de la moiti de son revenu, et laisserait
des ressources suffisantes pour payer convenablement son
administration. Elle tait couverte en avant par les Alpes et l'Adige;
elle avait  gauche le Pimont devenu franais,  droite l'Adriatique;
en arrire la Toscane, place sous la dpendance de la France. Elle
tait donc entoure de tout ct par notre protection. D'immenses
travaux de fortifications ordonns par le gnral Bonaparte, avec une
sret de coup d'oeil et une exprience du pays, que personne au monde
ne pouvait possder au mme degr, devaient la rendre inaccessible aux
Autrichiens, et toujours secourable  temps par la France. L'Adige
tait fortifi, depuis Rivoli jusqu' Legnago, de manire  ne pouvoir
pas tre franchi. Les environs du lac de Garda, et notamment la
position de la Rocca d'Anfo, taient assez bien ferms, pour que la
ligne de l'Adige ne pt pas tre tourne. Le Mincio formait une
seconde ligne en arrire. Peschiera et Mantoue, fort accrues,
donnaient une grande force  ce second boulevard. Mantoue notamment,
amliore sous les rapports dfensif et sanitaire, devait subsister
par elle-mme, l'Adige ft-il forc. D'autres ouvrages avaient pour
but d'assurer en tout temps l'arrive des armes franaises. Elles
pouvaient dboucher, premirement, par le Valais sur le Milanais, en
suivant la route du Simplon; secondement, par la Savoie ou la Provence
sur le Pimont, en suivant les routes du mont Cenis, du mont Genvre,
du col de Tende. On a vu que des travaux taient ordonns pour rendre
ces quatre routes prochainement praticables  tous les transports. Il
fallait y crer de solides points d'appui, de vastes tablissements
militaires, destins, soit  recueillir une arme franaise,
momentanment oblige de se retirer, soit  servir de dbouch 
cette mme arme, mise en tat de reprendre l'offensive. Pour cela
deux places avaient t choisies, et taient devenues l'objet de
grandes dpenses: l'une au dbouch de la route du Simplon, l'autre au
dbouch des trois routes du mont Cenis, du mont Genvre, du col de
Tende. La premire, et la moindre des deux, devait tre situe 
l'extrmit du lac Majeur. Telle qu'on l'avait projete, elle pouvait
contenir les malades, les blesss, le matriel des troupes en
retraite, ainsi que la flottille du lac, et se dfendre trois ou
quatre semaines, jusqu' ce qu'une arme de secours, traversant le
Simplon, pt se reporter en avant. La seconde, et la plus grande,
faite pour contenir le Pimont, pour recevoir toutes les ressources
des armes franaises, pour leur servir de point d'appui et de moyen
de descendre en tout temps en Italie, la seconde, aussi forte, aussi
vaste que Mayence, Metz ou Lille, pouvant soutenir le plus long sige,
devait tre construite  Alexandrie mme. Ce point, voisin du champ de
bataille de Marengo, tait reconnu comme le plus favorable aux grandes
combinaisons militaires, dont l'Italie peut devenir le thtre. Turin
se trouvait trop sous l'influence d'une population nombreuse, et en
certains cas ennemie. Pavie tait au del du P. Alexandrie, entre le
P et le Tanaro, au vrai dbouch de toutes les routes, runissait les
plus grands avantages, et pour cela fut prfre. De vastes travaux
furent ordonns. Ceux-ci, tant en Pimont, durent tre excuts aux
dpens du trsor franais; tous les autres devaient l'tre avec les
fonds de la Cisalpine, parce qu'ils la concernaient plus
particulirement.

Grce  ces dispositions, la France, toujours en mesure de secourir la
Cisalpine, tenait sous sa main la haute et la moyenne Italie, et
dominait de son influence l'Italie mridionale. Elle pouvait envoyer 
Rome et  Naples des ordres moins ostensibles, mais tout aussi obis
qu' Turin ou Milan.

[En marge: Gouvernement donn  la Cisalpine.]

Il fallait donner un gouvernement  cette Rpublique Cisalpine. On
avait commenc par lui composer des autorits provisoires, consistant
dans un comit excutif de trois membres, MM. de Somma-Riva, Visconti
et Ruga, et dans une _Consulte_, espce d'assemble lgislative peu
nombreuse, choisie parmi les hommes sages et dvous. Mais un tel tat
de choses ne pouvait tre maintenu long-temps.

Le Premier Consul avait auprs de lui le ministre de la Cisalpine 
Paris, M. Marescalchi, de plus MM. Aldini, Serbelloni et Melzi,
envoys en France pour les affaires de l'Italie. C'taient les
personnages les plus considrables du pays. Il les consulta sur
l'organisation  donner  la nouvelle rpublique, et, d'accord avec
eux, il rdigea une constitution, imite  la fois de la Constitution
franaise et des anciennes constitutions italiennes.

[En marge: Forme de la constitution imagine.]

Au lieu de la liste des notables de M. Sieys, qui commenait  tre
dcrie en France, le Premier Consul et ses collaborateurs imaginrent
trois collges lectoraux, permanents et  vie, se compltant
eux-mmes quand la mort y faisait des vide. Le premier devait tre
compos de grands propritaires, au nombre de 300; le second, de
commerants notables, au nombre de 200; le troisime, des gens de
lettres, des savants, des ecclsiastiques les plus distingus
d'Italie, au nombre de 200. Ces trois collges devaient choisir dans
leur propre sein une commission de 21 membres, dite _Commission de
Censure_, qui avait la mission d'lire tous les corps de l'tat, et de
remplir le rle lectoral que le Snat remplissait en France.

Cette autorit cratrice devait nommer ensuite, sous le titre de
_Consulte d'tat_, un Snat de huit membres, charg, comme le Snat
franais, de veiller  la Constitution, de dlibrer sur les
circonstances extraordinaires, d'ordonner l'arrestation de tout
individu dangereux, de mettre hors de la Constitution le dpartement
qui l'aurait mrit, de dlibrer sur les traits, de nommer le
prsident de la Rpublique. L'un de ces huit membres tait de droit
ministre des affaires trangres.

Il devait y avoir un Conseil d'tat, sous le titre de Conseil
lgislatif, compos de dix membres, rdigeant les lois et les
rglements, et les soutenant devant le Corps Lgislatif; enfin un
Corps Lgislatif de 75 membres, choisissant dans son sein 15 orateurs,
chargs de discuter devant lui les lois, qu'il tait ensuite appel 
voter.

 la tte de la Rpublique devaient enfin se trouver un prsident et
un vice-prsident, nomms pour dix ans. Ils taient, comme on vient de
le dire, nomms par la _Consulte d'tat_, ou Snat; mais toutes les
autres autorits ne pouvaient tre formes que par le choix de la
_Commission de Censure_.

Des appointements considrables taient destins  ces fonctionnaires
de tout rang.

On voit que c'tait la Constitution franaise, avec des corrections,
qui taient la critique de l'ouvrage de M. Sieys. Les listes de
notables taient remplaces par trois collges lectoraux  vie. Le
Snat ou _Consulte d'tat_ ne faisait plus les lections; il ne
nommait que le chef du pouvoir excutif, mais il dlibrait sur les
traits, qui se trouvaient soustraits par ce moyen  l'examen
tumultueux des assembles. Le Tribunat tait confondu dans le Corps
Lgislatif. Au lieu de trois Consuls, il y avait un Prsident.

[En marge: Personnel du nouveau gouvernement italien.]

Quand le Premier Consul se fut mis d'accord sur ce projet, avec MM.
Marescalchi, Aldini, Melzi, et Serbelloni, il fallut s'occuper du
personnel de ce gouvernement. Les choix importaient d'autant plus, que
la permanence des corps principaux tait plus grande, et que le bien
ou le mal rsultant de leur composition devaient durer davantage. Or,
l'Italie tait divise, comme la France, en partis difficiles 
concilier.  une extrmit se trouvaient les partisans du pass,
dvous au gouvernement autrichien;  l'extrmit contraire, les
patriotes exagrs, prts comme partout aux plus grands excs, mais
n'ayant du reste jamais vers le sang, contenus qu'ils avaient
toujours t par l'arme franaise. Enfin, entre deux, se trouvaient
les libraux modrs, chargs du fardeau du gouvernement et de
l'impopularit qui s'y attache, surtout en temps de guerre, o il faut
grever le pays de charges fort lourdes. Avec ces divers partis, les
lections ne pouvaient, pas plus qu'en France, donner des rsultats
satisfaisants. Le Premier Consul, pour suppler aux lections,
s'arrta  une ide qui n'tait point chez lui une inspiration
d'ambition, mais de bon sens: c'tait de composer lui-mme le
personnel de ce gouvernement, comme il venait d'en composer la
structure, et pour cette premire fois de faire toutes les nominations
de sa propre autorit. Il n'tait anim en cela que du sentiment du
bien, et, en tout cas, il avait sans contredit le droit d'en agir
ainsi; car cet tat nouveau naissait d'un pur acte de sa volont, et,
en le crant d'une manire spontane, il avait bien le droit de le
crer conformment  sa pense, qui, en cette occasion, tait
parfaitement pure et leve.

[En marge: Le Premier Consul imagine de se faire prsident de la
Rpublique italienne, et de composer lui-mme tout le personnel de ce
gouvernement.]

Mais, entre toutes ces nominations, la plus difficile  faire tait
celle d'un prsident. L'Italie, toujours gouverne par des prtres ou
des trangers, n'avait pu enfanter des hommes d'tat; elle n'avait pas
 produire un seul nom, devant lequel les autres dussent consentir 
s'effacer. Le Premier Consul imagina encore de se faire donner le
titre de prsident, en nommant un vice-prsident choisi parmi les
principaux personnages italiens, auquel il dlguerait le dtail des
affaires, en se rservant leur direction suprieure. C'tait, pour les
dbuts de cette rpublique, le seul systme de gouvernement
convenable. Livre  ses propres choix et  un prsident italien,
elle et t bientt, comme un vaisseau sans boussole, abandonne 
tous les vents. Administre, au contraire, par des Italiens, et
dirige de loin par l'homme qui tait son crateur, et devait
long-temps encore demeurer son protecteur, elle avait grande chance,
dans ce systme, d'tre  la fois indpendante et bien gouverne.

 tout cela il fallait ajouter une imposante solennit, dans laquelle
la Constitution serait donne au nouvel tat, et toutes les autorits
proclames. Cet acte de cration ne pouvait avoir trop d'clat. Il
fallait parler  la fois  l'Italie et  l'Europe. Le Premier Consul
conut le projet d'une vaste runion de tous les Italiens  Lyon, car
c'tait trop loin pour eux de venir  Paris, et trop loin pour lui
d'aller  Milan. La ville de Lyon, qui est place au revers des Alpes,
et dans laquelle l'Italie s'tait assemble autrefois en concile,
tait le lieu le plus naturellement indiqu. Le Premier Consul mettait
d'ailleurs un vritable intrt  mler ensemble les Franais et les
Italiens. Il croyait mme servir par l le rtablissement du commerce
des deux pays, car c'est  Lyon que s'changeaient autrefois les
produits de la Lombardie avec les produits de nos provinces de l'Est.

Une partie de ces ides fut communique par M. de Talleyrand aux
Italiens qu'on avait  Paris, c'est--dire  MM. Marescalchi, Aldini,
Serbelloni et Melzi. On ne leur tut que celle qui consistait  dfrer
la prsidence au Premier Consul. On voulait la faire sortir d'un lan
d'enthousiasme, au moment mme de la runion de la _Consulte_. Les
vues du Premier Consul taient trop conformes aux vrais intrts de la
patrie italienne, pour n'tre pas accueillies. Ces personnages
partirent, et allrent, de concert avec le ministre de France  Milan,
M. Petiet, homme sage et influent, travailler  l'accomplissement du
plan d'organisation qui venait d'tre arrt  Paris.

[En marge: Les Italiens adhrent avec empressement aux projets du
Premier Consul.]

Le projet de Constitution ne rencontra aucune objection. Il fut reu,
avec une grande satisfaction, car on avait hte de sortir de l'tat
prcaire dans lequel on vivait et d'acqurir une existence assure. Le
comit-excutif et la _Consulte_, chargs du gouvernement provisoire,
acceptrent ce projet avec empressement, sauf quelques modifications
de dtail, qui furent transmises  Paris, et acceptes. Mais on tait
trs embarrass de la mise en vigueur de la nouvelle Constitution, et
du choix des personnes qui la feraient mouvoir. M. Petiet communiqua
secrtement  quelques personnages influents, l'ide de dfrer au
Premier Consul la nomination du personnel entier du gouvernement,
depuis le prsident jusqu'aux trois collges lectoraux.  peine cette
ide d'un arbitre suprme, si bien plac pour ne partager aucune des
passions qui divisaient l'Italie, et pour ne vouloir que son bonheur,
 peine cette ide fut-elle communique, qu'elle russit  l'instant
mme, et que le gouvernement provisoire dfra au Premier Consul le
choix de toutes les autorits.

Un message lui fut adress pour lui annoncer l'acceptation de la
Constitution, et lui exprimer le voeu du peuple cisalpin, de voir le
premier magistrat de la Rpublique franaise, choisir lui-mme les
magistrats de la Rpublique italienne.

[En marge: On invite les Italiens  venir eux-mmes recevoir leur
constitution des mains du Premier Consul.]

[En marge: Empressement des Italiens  se rendre  Lyon.]

On s'en tint l, et on ne dit pas un mot de la prsidence. Mais il
fallait disposer les Italiens  venir  Lyon, et ce ft l'objet d'une
nouvelle communication aux membres du gouvernement provisoire. On leur
fit sentir la difficult de constituer la Rpublique Cisalpine en
restant  Paris, de faire sept  huit cents choix, loin des hommes et
des lieux; la difficult en mme temps pour le Premier Consul de se
rendre de Paris  Milan, l'avantage au contraire de partager la
distance, de runir les Italiens en corps  Lyon, et d'y faire venir
le Premier Consul; de former l une sorte de grande dite italienne,
o la Rpublique nouvelle serait constitue, avec un appareil et un
clat qui donneraient plus de solennit  l'engagement que le Premier
Consul prenait, en la crant, de la maintenir et de la dfendre. Cette
ide avait quelque chose de grand, qui devait plaire  des
imaginations italiennes. Elle russit comme toutes les ides qu'on
avait mises en avant, et fut sur-le-champ adopte. Un projet tait
dj prpar, et il fut converti en dcret du gouvernement provisoire.
On choisit des dputations dans le clerg, la noblesse, la grande
proprit, le commerce, les universits, les tribunaux, les gardes
nationales. Quatre cent cinquante-deux personnes furent dsignes, au
nombre desquelles se trouvaient des prlats vnrables, chargs
d'annes, dont quelques-uns mme devaient succomber aux fatigues du
voyage. Ils partirent au mois de dcembre, et traversrent les Alpes
par un des hivers les plus rigoureux qu'on et essuys depuis
long-temps. Tous voulaient assister  cette proclamation de
l'indpendance de leur patrie, par le hros qui l'avait affranchie.
Les routes du Milanais, de la Suisse, du Jura taient encombres. Le
Premier Consul, qui pensait  tout, avait donn des ordres pour que
rien ne manqut, tant sur les routes qu' Lyon mme,  ces
reprsentants de la nationalit italienne, qui venaient par leur
prsence lui rappeler ses premiers et ses plus beaux triomphes. Le
prfet du Rhne avait fait d'immenses prparatifs pour les recevoir,
et dispos de grandes et belles salles pour les solennits qui
devaient avoir lieu. Une partie de la garde consulaire avait t
envoye  Lyon. L'arme d'gypte, autrefois arme d'Italie, et
rcemment dbarque, venait d'y arriver aussi. On se htait de la
vtir magnifiquement, et d'une manire conforme au climat de la
France, qui semblait tout nouveau  ces soldats brunis par le soleil
de l'gypte, et transforms en vritables africains. La jeunesse
lyonnaise avait t runie, et forme en un corps de cavalerie, aux
armes et aux couleurs de l'antique cit lyonnaise. M. de Talleyrand et
M. Chaptal, ministre de l'intrieur, avaient prcd le Premier
Consul, pour recevoir les membres de la _Consulte_. Le gnral Murat,
M. Petiet taient accourus de Milan, M. Marescalchi de Paris, au
rendez-vous commun. Les prfets, les autorits de vingt dpartements
taient accumuls  Lyon. Le Premier Consul se fit attendre,  cause
du congrs d'Amiens, dont les ngociations avaient exig sa prsence 
Paris quelques jours de plus. Les dputs italiens commenaient 
s'impatienter. Pour les occuper, on les divisa en cinq sections, une
par province du nouvel tat, et on leur soumit le projet de
Constitution. Ils firent des observations utiles, que M. de Talleyrand
avait ordre d'couter, de peser, et d'admettre, sans toutefois porter
atteinte aux principes fondamentaux du projet. Sauf quelques
dispositions de dtail qui furent modifies, la nouvelle Constitution
obtint l'assentiment gnral. On proposa aussi aux dputs cisalpins,
pour tromper leur impatience, de faire des listes de candidats, afin
d'aider le Premier Consul dans les choix nombreux qu'il avait  faire.
Ce dpouillement de noms remplit utilement leur temps.

[En marge: Arrive du Premier Consul  Lyon.]

Le Premier Consul arriva le 11 janvier 1802 (21 nivse). La population
des campagnes, assemble sur les routes, l'attendait jour et nuit.
Elle tait runie autour de grands feux, et accourait au devant de
toutes les voitures qui venaient de Paris, en criant: _Vive
Bonaparte!_--Le Premier Consul parut enfin, et fit le chemin jusqu'
Lyon, au milieu de transports continuels d'enthousiasme. Il y entra le
soir, accompagn de sa femme, de ses enfants adoptifs, de ses
aides-de-camp, et fut reu par les ministres, les autorits civiles et
militaires, une dputation italienne, l'tat-major d'gypte, et la
jeunesse lyonnaise  cheval. La ville, illumine tout entire, tait
resplendissante comme en plein jour. On le fit passer sous un
arc-de-triomphe, que surmontait un noble emblme de la France
consulaire: c'tait un lion endormi. Il descendit  l'Htel-de-Ville,
qu'on avait dispos convenablement pour lui servir d'habitation.

[En marge: Le Premier Consul proclam Prsident de la Rpublique
italienne.]

Le lendemain, le Premier Consul employa la journe  recevoir toutes
les dputations dpartementales, et aprs elles la _Consulte_
italienne, qui comptait quatre cent cinquante membres prsents sur
quatre cent cinquante-deux, exemple d'exactitude bien rare, si on
considre le nombre des personnes, la saison, et les distances: et
encore l'un des deux absents tait-il le respectable archevque de
Milan, qui venait de mourir d'une attaque d'apoplexie chez M. de
Talleyrand. Les Italiens, auxquels le Premier Consul parlait leur
langue, taient charms de le revoir, et de trouver en lui un Franais
et un Italien tout  la fois. On procda les jours suivants aux
derniers travaux de la _Consulte_. Les modifications proposes  la
Constitution avaient t agres par le Premier Consul; les listes de
candidats taient arrtes. On imagina de composer un comit de trente
membres, pris dans la _Consulte_ tout entire, pour discuter avec le
Premier Consul la longue srie des choix qui taient  faire. Ce
travail prit plusieurs jours, pendant lesquels le Premier Consul,
aprs avoir employ une partie de ses journes  voir et  entretenir
les Italiens, s'occupait en mme temps des affaires de France,
recevait les prfets, les dputations dpartementales, entendait
l'expression de leurs voeux et de leurs besoins, et apprenait 
connatre de ses propres yeux l'tat vrai de la Rpublique.
L'enthousiasme allait chaque jour croissant, et c'est au milieu de cet
entranement gnral, que les Franais et les Italiens se
communiquaient les uns aux autres, que fut produite l'ide de nommer
le Premier Consul Prsident de la Rpublique Cisalpine. MM.
Marescalchi, Petiet, Murat, de Talleyrand, voyaient tous les jours les
membres du comit des Trente, et confraient avec eux sur le choix
d'un Prsident. Quand on les jugea bien embarrasss, bien diviss sur
ce choix, qui tait en effet trs-difficile  faire, on leur laissa
entrevoir une manire de sortir d'embarras, en donnant au personnage
italien qui serait prfr la simple qualit de vice-prsident, et en
couvrant son insuffisance de la gloire du Premier Consul, qui serait
nomm Prsident. Cette ide si simple, encore plus utile  la
Cisalpine,  son existence,  la bonne administration de ses affaires,
qu' la grandeur du Premier Consul, fut trouve excellente, mais  la
condition toutefois d'un vice-prsident italien. On dcida le citoyen
Melzi  se charger de la vice-prsidence, sous le Premier Consul. Tout
tant prt, un des membres du comit des Trente, fit cette proposition
au comit. Elle fut reue avec joie, et convertie sur-le-champ en
projet de dcret. On ne perdit pas de temps, et le lendemain 25
janvier (5 pluvise) le projet fut prsent  la _Consulte_ assemble.
Elle l'accueillit avec acclamation, et proclama NAPOLON BONAPARTE
Prsident de la Rpublique italienne. C'est la premire fois qu'on
voit ces deux noms de NAPOLON et de BONAPARTE, runis l'un  l'autre.
Le gnral devait joindre au titre de Premier Consul de la Rpublique
franaise, le titre de Prsident de la Rpublique italienne. Une
dputation lui fut envoye pour lui en exprimer le voeu.

[Illustration: Revue  Lyon de l'arme d'gypte.]

[En marge: Revue  Lyon de l'arme d'gypte.]

Pendant que cette dlibration avait lieu, le gnral des armes
d'Italie et d'gypte passait la revue de ses anciens soldats. Les
demi-brigades de l'arme d'gypte, qu'on avait eu le temps de runir,
avaient t jointes  la garde consulaire,  de nombreux dtachements
de troupes, et  la milice lyonnaise. Ce jour-l, les brumes de
l'hiver s'taient dissipes un instant, et, par un soleil tincelant
et un froid rigoureux, le gnral Bonaparte parcourait le front de ces
vieilles bandes, qui le recevaient avec d'incroyables transports de
joie. Les soldats d'gypte et d'Italie, charms de retrouver si grand
ce fils de leurs oeuvres, le saluaient de leurs cris, et tenaient 
lui persuader qu'ils n'avaient pas cess d'tre dignes de lui, quoique
conduits un moment par des chefs indignes d'eux. Il faisait sortir de
vieux grenadiers hors des rangs, leur parlait des combats auxquels ils
avaient assist, des blessures qu'ils avaient reues; il reconnaissait
 et l des officiers qu'il avait vus en plus d'une rencontre, leur
serrait la main  tous, et les remplissait d'une sorte d'ivresse, dont
lui-mme ne pouvait se dfendre, en prsence de ces braves gens, qui
l'avaient aid par leur dvouement  produire les merveilles dont il
jouissait, et dont la France jouissait avec lui. Cette scne se
passait sur les ruines de la place Bellecour, et en effaait la
tristesse, comme la gloire efface le malheur.

C'est en rentrant  l'htel-de-ville aprs cette revue, que le Premier
Consul trouva la dputation de la _Consulte_, reut son voeu, dclara
qu'il l'agrait, et qu'il rpondrait le lendemain  ce nouvel acte de
confiance de la nation italienne.

Le lendemain, 26 janvier (6 pluvise), il se rendit dans le local
destin aux sances gnrales de la _Consulte_. C'tait dans une
grande glise, dispose et dcore pour cet usage. Tout s'y passa
comme dans une sance royale, soit en France, soit en Angleterre. Le
Premier Consul, entour de sa famille, des ministres franais, d'un
grand nombre de gnraux et de prfets, tait plac sur une estrade.
Il fit en langue italienne, qu'il prononait parfaitement, un discours
simple et prcis, dans lequel il annona son acceptation, ses vues
pour le gouvernement et la prosprit de la nouvelle Rpublique, et
proclama les principaux choix qu'il avait faits, conformment aux
voeux de la _Consulte_. Ses paroles furent couvertes par les cris de
_Vive Bonaparte! Vive le Premier Consul de la Rpublique franaise!
Vive le Prsident de la Rpublique italienne!_ On lut ensuite la
Constitution, et la liste des citoyens de tous les rangs qui devaient
contribuer  la mettre en activit. Une longue acclamation exprima
l'accord des volonts, entre le peuple italien et le hros qui l'avait
affranchi. Cette sance fut solennelle et imposante; elle commenait
dignement l'existence de la nouvelle rpublique qui devait s'appeler
dsormais RPUBLIQUE ITALIENNE. Cette fois, comme tant d'autres, il ne
fallait souhaiter au gnral Bonaparte qu'une chose: c'est que le
gnie qui conserve accompagnt, chez ce favori de la fortune, le gnie
qui cre.

Le Premier Consul tait depuis vingt jours  Lyon. Le gouvernement de
la France rclamait sa prsence  Paris, et il avait  donner les
derniers ordres pour la signature de la paix dfinitive, qui se
ngociait au congrs d' Amiens. Pendant ce temps, le consul Cambacrs
et le Snat travaillaient  le dbarrasser des opposants inconsidrs,
qui l'avaient contrari si violemment, dans le moment de sa carrire
o il a le moins mrit de l'tre. Il allait se trouver en mesure de
reprendre cette longue srie de travaux, qui faisaient le bonheur et
la grandeur de la France. Il tait donc press de revenir  Paris,
reprendre ses occupations accoutumes, et y recevoir probablement,
pour prix de ses oeuvres, une grandeur nouvelle juste rcompense de la
plus noble, de la plus fconde ambition qui ft jamais.

[En marge: Retour du Premier Consul  Paris.]

Il partit le 28 janvier (8 pluvise) laissant les Italiens
enthousiasms et remplis d'esprance, laissant les Lyonnais enchants
d'avoir possd quelques jours l'homme extraordinaire qui remplissait
le monde de son nom, et qui montrait pour leurs ville une prdilection
si marque. Il avait reu de l'empereur Alexandre une rponse  une
lettre, dans laquelle il demandait  ce monarque quelques avantages
pour le commerce de Lyon. Cette lettre, qui annonait les meilleures
dispositions de la part de la Russie, fut publie en substance, et
produisit la plus vive satisfaction. En partant, le Premier Consul
donna trois charpes aux trois maires de la ville de Lyon, en mmoire
de cette glorieuse visite. Les Bordelais lui avaient envoy une
dputation pour le prier de traverser leurs murs. Il leur en fit la
promesse, ds que la paix dfinitive lui aurait rendu un peu de
loisir. Il passa par Saint-tienne, Nevers, et arriva le 31
janvier[22] (11 pluvise)  Paris.

         [Note 22: Nous donnons quelques extraits de la correspondance
         du Premier Consul pendant son sjour  Lyon.

         _Aux consuls Cambacrs et Lebrun._

                               Lyon, 24 nivse an X (14 janvier 1802).

         Je reois, citoyens consuls, votre lettre du 21. Il fait ici
         un froid excessif, et je passe les matines, de midi  six
         heures,  recevoir les prfets et les notables des
         dpartements voisins. Vous savez que dans ces sortes de
         confrences il faut parler long-temps.

         Ce soir la ville de Lyon donne un concert et un bal. Je vais
         y aller dans une heure.

         Les travaux de la Consulte avancent.

         Les troupes de l'arme d'Orient arrivent  force  Lyon; je
         prends des mesures pour les faire habiller. Je compte en
         passer la revue le 28.

         Je continue  tre extrmement satisfait de tout ce que je
         vois, soit du peuple de Lyon, soit du midi de la France.

         Les ngociations d'Amiens me paraissent avancer.

         Je vous flicite de la manire dont tout marche dans vos
         mains.

         Joseph m'a crit d'Amiens que le lord Cornwallis lui avait
         dit que le cabinet britannique avait reu des nouvelles de
         Saint-Domingue favorables  l'arme franaise, que la
         division s'tait manifeste dans l'arme de Toussaint.


         _Aux mmes._

                               Lyon, 26 nivse an X (16 janvier 1802).

         J'ai reu, citoyens consuls, vos dpches des 22 et 23
         nivse... Les Lyonnais nous ont donn une fte
         trs-distingue. Vous en trouverez ci-joint le dtail, ainsi
         que les vers qui ont t chants.

         Je vais trs-lentement dans mes oprations, car je passe
         toutes mes matines  recevoir des dputations des
         dpartements voisins.

         Il fait aujourd'hui trs-beau, mais trs-froid.

         Le bien-tre de la Rpublique est sensible depuis deux ans.
         Lyon, pendant les annes VIII et IX, a vu accrotre sa
         population de plus de vingt mille mes, et tous les
         manufacturiers que j'ai vus de Saint-tienne, d'Annonay,
         etc., m'ont dit que leurs fabriques sont en grande activit.

         Toutes les ttes me paraissent pleines d'activit, non de
         celle qui dsorganise les empires, mais de celle qui les
         recre, et produit leur prosprit et leur richesse.

         Je passerai en revue dans quelques jours prs de six
         demi-brigades de l'arme d'Orient.


         _Au consul Cambacrs._

                               Lyon, 28 nivse an X (18 janvier 1802).

         Je viens, citoyen consul, de recevoir la dputation de
         Bordeaux. Elle m'a remis une ptition pour me solliciter de
         passer dans leur ville, ce que je leur ai promis de faire,
         lorsque leurs relations seraient en pleine activit avec les
         Antilles et l'le de France.

         Votre lettre du 25 m'a instruit des dlibrations du Snat.
         Je vous prie de tenir la main  ce qu'on nous dbarrasse
         exactement des vingt et des soixante mauvais membres, que
         nous avons dans les autorits constitues. La volont de la
         nation est que l'on n'empche point le gouvernement de faire
         le bien, et que la tte de Mduse ne se montre plus dans nos
         tribunes ni dans nos assembles.

         La conduite de Sieys dans cette circonstance prouve
         parfaitement qu'aprs avoir concouru  la destruction de
         toutes les constitutions depuis 91, il veut encore s'essayer
         contre celle-ci. Il est bien extraordinaire qu'il n'en sente
         pas la folie. Il devrait faire brler un cierge  Notre-Dame
         pour s'tre tir de l si heureusement, et d'une manire si
         inespre; mais plus je vieillis, et plus je m'aperois que
         chacun doit remplir son destin.

         J'imagine que vous avez pris toutes les mesures pour dmolir
         le Chtelet.

         Si le ministre de la marine a besoin des frgates du roi de
         Naples, il peut s'en servir. Il serait mme bien qu'il les
         ft partir le plus tt possible pour l'Amrique. Tout
         s'arrangera aprs avec le roi de Naples.

         Le froid a beaucoup diminu aujourd'hui.

         Le gnral Jourdan, qui est arriv aujourd'hui du Pimont,
         me rend un compte assez satisfaisant de cette province.

         Les oprations de la Consulte avancent, toutes leurs lois
         organiques se rdigent.

         J'ai confr une partie de la matine avec les prfets.

         Je vous recommande de voir le ministre de la marine pour vous
         assurer que les vivres de Saint-Domingue sont partis.


         _Aux consuls Cambacrs et Lebrun._

                               Lyon, 30 nivse an X (20 janvier 1802).

         Je dsirerais, citoyens consuls, que le ministre du Trsor
         public envoyt dans la 16e division militaire le citoyen
         Roger, pour y vrifier la comptabilit du payeur et des
         principaux receveurs des dpartements qui composent cette
         division.

         Je dsirerais galement que le ministre du Trsor public
         envoyt  Rennes un homme comme le citoyen Roger pour faire
         la mme opration dans la 13e division militaire.

         Faites aussi partir les conseillers d'tat Thibaudeau et
         Fourcroy, l'un pour la 13e division militaire et l'autre pour
         la 16e, pour inspecter ces divisions comme ils l'ont fait
         dj dans leur prcdente mission. Une partie des plaintes
         vient de ce que le ministre de la guerre n'a pas fait toucher
         aux officiers l'indemnit de fourrage et de logement pour le
         premier trimestre de l'an X, de ce que les receveurs gardent
         long-temps les fonds et que les payeurs payent le plus tard
         qu'ils peuvent. Les payeurs et les receveurs forment la plus
         grande plaie de l'tat...


         _Aux mmes._

                               Lyon, 30 nivse an X (20 janvier 1802).

         Je reois, citoyens consuls, votre lettre du 26 et 27.  Lyon
         comme  Paris, le temps s'est considrablement adouci...

         J'ai vu hier diffrents ateliers. J'ai t satisfait de
         l'industrie et de la svre conomie dont j'ai cru entrevoir
         que la fabrique de Lyon use envers ses ouvriers.

         Je devais aujourd'hui faire ma parade, mais je l'ai remise au
         5 pluvise, les troupes de l'arme d'Orient n'taient pas
         habilles; j'ai l'espoir, au contraire, que le 5 elles le
         seront, ce qui offrira un coup d'oeil satisfaisant.

         J'ai vu avec grand plaisir l'arrt que vous avez pris sur le
         Chtelet. Si les temps devenaient rigoureux, je ne crois pas
         que la mesure que vous avez prise, de donner 4,000 francs par
         mois pour les ateliers extraordinaires, soit suffisante.

         Il serait ncessaire que vous ordonnassiez qu'indpendamment
         des 100,000 francs que le ministre de l'intrieur donne par
         mois aux comits de bienfaisance, on y joignt 25,000 fr.
         d'extraordinaire pour distribuer du bois; et si le froid
         revenait, il faudrait, comme en 89, faire allumer du feu dans
         les glises et autres grands tablissements, pour chauffer
         beaucoup de monde.

         Je compte tre  Paris dans le courant de la dcade. Je vous
         prie de voir s'il ne serait pas convenable de mettre dans le
         _Moniteur_ le dernier message au Snat, et de mettre  la fin
         deux lignes pour dire que le Snat a nomm une commission
         qui, ayant fait son rapport dans la sance du... il a dcid
         qu'il procderait au renouvellement, conformment  l'article
         38 de la Constitution, etc., etc.

         Plusieurs renseignements qui me sont venus me porteraient 
         croire que Caprara exige que des prtres signent des formules
         ou professions de foi  peu prs dans ces termes:

         Aimons d'ailleurs  faire ici une profession solennelle d'un
         respect filial, d'une soumission parfaite, d'une obissance
         ponctuelle envers...

         Ces renseignements me sont venus, entre autres, de
         Mastricht. Je vous prie d'en confrer avec Portalis. Cette
         formule parat bien inconcevable.


         _Aux mmes._

                              Lyon, 2 pluvise an X (22 janvier 1802).

         Je n'ai reu, citoyens consuls, votre lettre du 29 nivse
         qu'aujourd'hui  trois heures aprs midi. Le dgel et les
         inondations ont retard de quelques heures votre courrier.

         Le service des fourrages est entirement dsorganis dans le
         dpartement de la Drme; il faudrait retenir 10,000 francs
         sur l'ordonnance de pluvise, jusqu' ce que ce service soit
         au courant.

         Les hpitaux civils, auxquels il n'est accord que 14 sous
         pour les journes des militaires malades, se plaignent de
         n'avoir encore rien reu pour l'an X. Celui de Valence
         rclame mme, avec l'an X, le mois de fructidor an IX.

         Le travail de l'organisation des troupes pimontaises, que
         j'ai sign il y a plus d'un mois, n'est pas encore arriv 
         Turin, ce qui met de l'incertitude parmi ces troupes. En
         gnral, il y a du retard et pas d'activit dans le
         dpartement de la guerre; c'est l'opinion de tous ceux qui
         ont affaire avec ce dpartement.

         Il est indispensable que le ministre de la guerre envoie un
         ancien et bon ordonnateur  Turin...

         Toutes les principales dispositions de la Consulte sont
         arrtes. Je compte toujours tre dans le courant de la
         dcade  Paris.

         Il serait  dsirer que le Snat nommt une douzaine de
         prfets, soit au Tribunat, soit au Corps Lgislatif. Celui du
         Mont-Blanc serait du nombre.

         Je dsirerais que vous fissiez mettre dans les journaux
         plusieurs articles pour relever l'escroquerie de Fouilloux,
         et tourner en ridicule les gobe-mouches trangers qui
         rpandaient des bruits absurdes, tous fonds sur le bulletin
         manuscrit d'un petit escroc qui n'avait pas de quoi dner et
         qui les a dups. Il est bon de revenir plusieurs fois sur cet
         objet.


         _Aux mmes._

                              Lyon, 5 pluvise an X (25 janvier 1802).

         Je reois, citoyens consuls, votre lettre du 2 pluvise.

         J'ai eu aujourd'hui parade  la place Bellecour. La journe a
         t superbe. Le soleil tait comme au mois de floral.

         La Consulte a nomm un comit de trente individus qui lui a
         fait un rapport, que, vu les circonstances intrieures et
         extrieures de la Cisalpine, il tait indispensable de me
         laisser grer la premire magistrature, jusqu' ce que les
         circonstances permettent, et que je juge convenable de nommer
         un successeur. Demain je compte me rendre  la Consulte
         runie. On y lira la Constitution, les nominations, et tout
         sera termin. Je serai  Paris dcadi...


         _Aux mmes._

                              Lyon, 6 pluvise an X (26 janvier 1802).

         J'ai reu, citoyens consuls, votre lettre du 3 pluvise. Je
         crois qu'il est bon d'attendre la signature de la paix 
         Amiens, avant de lever l'tat de sige de la ville de Brest.

          deux heures je me suis rendu dans la salle des sances de
         la Consulte extraordinaire; j'y ai prononc en italien un
         petit discours, dont vous trouverez ci-joint la traduction
         franaise. On y a lu la Constitution, la premire loi
         organique, une relative au clerg. Les diffrentes
         nominations ont t proclames.

         Je vous enverrai demain le procs-verbal de toute la
         Consulte, dans lequel se trouvera la Constitution. Les deux
         ministres, quatre conseillers d'tat, vingt prfets, des
         gnraux et officiers suprieurs m'ont accompagn. Cette
         sance a eu de la majest, une grande unanimit, et j'espre
         du Congrs de Lyon tout le rsultat que j'en attendais.

         Je crois qu'il est inutile, si l'on ne fait pas courir de
         faux bruits sur le congrs de Lyon, que vous publiiez rien
         avant l'arrive du courrier que je vous expdierai demain. Ce
         ne serait que dans le cas o l'on aurait rpandu que la
         Consulte m'a nomm Prsident, que vous pourriez faire
         imprimer les deux pices ci-jointes, qui font connatre la
         vritable tournure qu'ont prise les choses.

         Je passerai la journe de demain  Lyon pour terminer tout,
         et je partirai dans la nuit. Je serai dcadi  Paris...]

FIN DU LIVRE TREIZIME.




LIVRE QUATORZIME.

CONSULAT  VIE.

     Arrive du Premier Consul  Paris. -- Scrutin du Snat qui exclut
     soixante membres du Corps Lgislatif et vingt membres du
     Tribunat. -- Les membres exclus remplacs par des hommes dvous
     au gouvernement. -- Fin du congrs d'Amiens. -- Quelques
     difficults surgissent au dernier moment de la ngociation, par
     suite d'ombrages excits en Angleterre. -- Le Premier Consul
     surmonte ces difficults par sa modration et sa fermet. -- La
     paix dfinitive signe le 25 mars 1802. -- Quoique le premier
     enthousiasme de la paix soit amorti en France et en Angleterre,
     on accueille avec une nouvelle joie l'esprance d'une
     rconciliation sincre et durable. -- Session extraordinaire de
     l'an X, destine  convertir en loi le Concordat, le trait
     d'Amiens, et diffrents projets d'une haute importance. -- Loi
     rglementaire des cultes ajoute au Concordat, sous le titre
     d'_Articles organiques_. -- Prsentation de cette loi et du
     Concordat au Corps Lgislatif et au Tribunat renouvels. --
     Froideur avec laquelle ces deux projets sont accueillis, mme
     aprs l'exclusion des opposants. -- Ils sont adopts. -- Le
     Premier Consul fixe au jour de Pques la publication du
     Concordat, et la premire crmonie du culte rtabli. --
     Organisation du nouveau clerg. -- Part faite aux
     constitutionnels dans la nomination des vques. -- Le cardinal
     Caprara refuse, au nom du Saint-Sige, d'instituer les
     constitutionnels. -- Fermet du Premier Consul, et soumission du
     cardinal Caprara. -- Rception officielle du cardinal comme lgat
     _a latere_. -- Sacre des quatre principaux vques  Notre-Dame,
     le dimanche des Rameaux. -- Curiosit et motion du public. -- La
     veille mme du jour de Pques et du _Te Deum_ solennel qui doit
     tre chant  Notre-Dame, le cardinal Caprara veut imposer aux
     constitutionnels une rtractation humiliante de leur conduite
     passe. -- Nouvelle rsistance de la part du Premier Consul. --
     Le cardinal Caprara ne cde que dans la nuit qui prcde le jour
     de Pques. -- Rpugnance des gnraux  se rendre  Notre-Dame.
     -- Le Premier Consul les y oblige. -- _Te Deum_ solennel et
     restauration officielle du culte. -- Adhsion du public, et joie
     du Premier Consul en voyant le succs de ses efforts. --
     Publication du _Gnie du Christianisme_. -- Projet d'une amnistie
     gnrale  l'gard des migrs. -- Cette mesure, dbattue au
     Conseil d'tat, devient l'objet d'un snatus-consulte. -- Vues du
     Premier Consul sur l'organisation de la socit en France. -- Ses
     opinions sur les distinctions sociales, et sur l'ducation de la
     jeunesse. -- Deux projets de loi d'une haute importance, sur
     l'institution de la Lgion-d'Honneur, et sur l'instruction
     publique. -- Discussion de ces deux projets dans le sein du
     Conseil d'tat. -- Caractre des discussions de ce grand corps.
     -- Paroles du Premier Consul. -- Prsentation des deux projets au
     Corps Lgislatif et au Tribunat. -- Adoption  une grande
     majorit du projet de loi relatif  l'instruction publique. --
     Une forte minorit se prononce contre le projet relatif  la
     Lgion-d'Honneur. -- Le trait d'Amiens prsent le dernier,
     comme couronnement des oeuvres du Premier Consul. -- Accueil fait
      ce trait. -- On en prend occasion de dire de toutes parts,
     qu'il faut dcerner une rcompense nationale  l'auteur de tous
     les biens dont jouit la France. -- Les partisans et les frres du
     Premier Consul songent au rtablissement de la monarchie. --
     Cette ide parat prmature. -- L'ide du consulat dfr  vie
     prvaut gnralement. -- Le consul Cambacrs offre son
     intervention auprs du Snat. -- Dissimulation du Premier Consul,
     qui ne veut jamais avouer ce qu'il dsire. -- Embarras du consul
     Cambacrs. -- Ses efforts auprs du Snat, pour obtenir que le
     consulat soit dfr au gnral Bonaparte pour la dure de sa
     vie. -- Les ennemis secrets du gnral profitent de son silence,
     pour persuader au Snat qu'une prolongation du consulat pour dix
     annes lui suffit. -- Vote du Snat dans ce sens. -- Dplaisir du
     Premier Consul. -- Il veut refuser. -- Son collgue Cambacrs
     l'en empche, et propose, comme expdient, de recourir  la
     souverainet nationale, et de poser  la France la question de
     savoir si le gnral Bonaparte sera consul  vie. -- Le Conseil
     d'tat charg de rdiger la question. -- Ouverture de registres
     pour recevoir les votes, dans les mairies, les tribunaux, les
     notariats. -- Empressement de tous les citoyens  porter leur
     rponse affirmative. -- Changements apports  la constitution de
     M. Sieys. -- Le Premier Consul reoit le consulat  vie, avec la
     facult de dsigner son successeur. -- Le Snat est investi du
     pouvoir constituant. -- Les listes de notabilit sont abolies, et
     remplaces par des collges lectoraux  vie. -- Le Tribunat
     rduit  n'tre qu'une section du Conseil d'tat. -- La nouvelle
     constitution devenue tout  fait monarchique. -- Liste civile du
     Premier Consul. -- Il est proclam solennellement par le Snat.
     -- Satisfaction gnrale d'avoir fond enfin un pouvoir fort et
     durable. -- Le Premier Consul prend le nom de NAPOLON BONAPARTE.
     -- Sa puissance morale est  son apoge. -- Rsum de cette
     priode de trois ans.


[En marge: Janv. 1802.]

Le voyage du Premier Consul  Lyon avait eu pour but de constituer la
Rpublique italienne, et de s'en assurer le gouvernement dans
l'intrt de l'Italie, et dans celui de la France. Il avait eu pour
but aussi d'embarrasser l'opposition, de la discrditer en la laissant
oisive, en prouvant que le bien tait impossible avec elle; enfin de
mnager au consul Cambacrs le temps d'exclure du Corps Lgislatif et
du Tribunat les personnages les plus remuants et les plus incommodes.

[En marge: Embarras des opposants laisss  Paris sans aucun projet de
loi  discuter.]

[En marge: Adoption au Snat du plan imagin par le consul Cambacrs,
pour l'exclusion des opposants du Corps Lgislatif et du Tribunat.]

Tout ce qu'on avait voulu tait ralis. La Rpublique italienne,
constitue avec clat, se trouvait lie  la politique de la France,
sans perdre son existence propre. Les opposants du Tribunat et du
Corps Lgislatif, frapps par le message qui retirait le Code civil,
laisss  Paris sans un seul projet de loi  discuter, ne savaient
comment sortir d'embarras. Partout on s'en prenait  eux de
l'interruption des beaux travaux du gouvernement; partout on les
blmait d'imiter mesquinement et hors de propos les agitateurs
d'autrefois. C'est dans cette situation que M. Cambacrs leur porta
le dernier coup, par la combinaison ingnieuse qu'il avait imagine.
Il fit appeler le savant jurisconsulte Tronchet, introduit au Snat
par son influence, et jouissant dans ce corps de la double autorit du
savoir et du caractre. Il lui communiqua son plan, et le lui fit
agrer. On a vu dans le livre prcdent quel tait ce plan; on a vu
qu'il consistait  interprter l'article 38 de la Constitution, qui
fixait en l'an X la sortie d'un premier cinquime du Tribunat et du
Corps Lgislatif, et  donner au Snat la dsignation de ce cinquime.
Il y avait beaucoup de raisons pour et contre cette manire
d'entendre l'article 38: la meilleure de toutes tait le besoin de
suppler  la facult de dissolution, que la Constitution n'avait
point attribue au pouvoir excutif. M. Tronchet, homme sage, bon
citoyen, admirant et craignant  la fois le Premier Consul, mais le
jugeant indispensable, et reconnaissant avec M. Cambacrs que si on
ne le dlivrait pas de l'opposition importune du Tribunat, il se
jetterait, par amour mme du bien qu'on l'empchait de faire, dans des
mesures violentes, M. Tronchet entra dans les vues du gouvernement, et
se chargea de prparer le Snat  l'adoption des mesures projetes. Il
y russit sans peine, car le Snat sentait qu'on l'avait rendu
complice et dupe de la mauvaise humeur des opposants. Ce corps avait
dj recul avec beaucoup d'empressement et peu de dignit dans
l'affaire des candidatures. Domin par cet amour du repos et du
pouvoir, qui avait saisi tout le monde, il consentit  carter les
opposants dont il avait d'abord second les projets. Le plan ayant t
accueilli par les principaux personnages du corps, Lacpde, Laplace,
Jacqueminot, et autres, on procda sans dlai  l'excution, par un
message dat du 7 janvier 1802 (17 nivse an X).

Snateurs, disait le message, l'article 38 de la Constitution veut
que le renouvellement du premier cinquime du Corps Lgislatif et du
Tribunat ait lieu dans l'an X, et nous touchons au quatrime mois de
cette anne. Les Consuls ont cru devoir appeler votre attention sur
cette circonstance. Votre sagesse y trouvera la ncessit de vous
occuper sans dlai des oprations qui doivent prcder ce
renouvellement.

[En marge: limination de 20 membres du Tribunat, et de 60 membres du
Corps Lgislatif.]

Ce message, dont l'intention tait facile  deviner, frappa de
surprise les opposants des deux assembles lgislatives, et
naturellement excita chez eux la plus vive irritation. Par lgret,
par entranement, ils s'taient jets dans cette carrire
d'opposition, sans en prvoir l'issue, et ils taient trangement
surpris du coup qui les menaait, coup qui aurait t plus rude sans
l'intervention du consul Cambacrs. Ils s'assemblrent pour rdiger
un mmoire, et le prsenter au Snat. M. Cambacrs, qui les
connaissait presque tous, s'adressa aux moins compromis. Il leur fit
sentir qu'en se signalant davantage par leur rsistance, ils
attireraient sur leur personne l'attention du Snat, et le pouvoir
d'exclusion dont ce corps allait tre revtu. Cette observation calma
la plupart d'entre eux, et ils attendirent en silence la dcision de
cette autorit suprme. Dans les sances des 15 et 18 janvier (25 et
28 nivse), le Snat rsolut la question que soulevait le message des
Consuls.  une trs-grande majorit, il dcida que le renouvellement
du premier cinquime, dans les deux assembles lgislatives, aurait
lieu immdiatement, et que la dsignation de ce cinquime se ferait
par le scrutin, et non par le sort. Mais on adopta un temprament de
forme, et au lieu de faire porter le scrutin sur le nom de ceux qui
devaient sortir, on le fit porter sur le nom de ceux qui devaient
rester. La mesure avait alors l'apparence d'une prfrence, au lieu
d'avoir celle d'une exclusion. Moyennant ce lger adoucissement de
forme, on procda sans dlai  la dsignation des deux cent quarante
membres du Corps Lgislatif, et des quatre-vingts membres du Tribunat,
destins  continuer la lgislature. Les snateurs dont on disposait
le plus immdiatement avaient le secret des noms qu'on voulait sauver
de l'exclusion, et dans les derniers jours de janvier (fin de nivse
et commencement de pluvise), les scrutins incessamment rpts du
Snat, oprrent la sparation des partisans et des adversaires du
gouvernement. Soixante membres du Corps Lgislatif, qui avaient montr
le plus de rsistance aux projets du Premier Consul, surtout au projet
du rtablissement des cultes, vingt membres du Tribunat les plus
actifs, furent frapps d'exclusion, ou, comme on dit alors,
_limins_. Les principaux parmi ces vingt taient MM. Chnier,
Ginguen, Chazal, Bailleul, Courtois, Ganilh, Daunou et Benjamin
Constant. Les autres, moins connus, gens de lettres ou d'affaires,
anciens conventionnels, anciens prtres, n'avaient eu d'autre titre
pour entrer au Tribunat que l'amiti de M. Sieys et de son parti; le
mme titre les en fit sortir.

Telle fut la fin, non pas du Tribunat, qui continua d'exister quelque
temps encore, mais de l'importance momentane que ce corps avait
acquise. Il et t  dsirer que le Premier Consul, si plein de
gloire, si ddommag par l'adhsion universelle de la France d'une
opposition inconvenante, pt se rsigner  supporter quelques
dtracteurs impuissants. Cette rsignation et t plus digne, et
aussi moins dommageable  l'espce de libert qu'il aurait pu nous
laisser alors, pour nous prparer plus tard  une libert vritable.
Mais en ce monde la sagesse est plus rare que l'habilet, plus rare
mme que le gnie; car la sagesse suppose la victoire sur ses propres
passions, victoire dont les grands hommes ne sont gure plus capables
que les petits. Le Premier Consul, il faut le reconnatre, manqua de
sagesse en cette occasion, et on ne peut faire valoir en sa faveur
qu'une seule excuse: c'est qu'une telle opposition, encourage par sa
patience, serait peut-tre devenue plus qu'incommode, mais dangereuse
et mme insurmontable, si la majorit du Corps Lgislatif et du Snat
avait fini par y prendre part, ce qui tait possible. Cette excuse a
un certain fondement, et elle prouve qu'il y a des temps o la
dictature est ncessaire, mme aux pays libres, ou destins  l'tre.

[En marge: Caractre de l'opposition du Tribunat.]

Quant  cette opposition du Tribunat, elle n'a pas mrit les loges
qu'on lui a dcerns souvent. Inconsquente et tracassire, elle
rsista au Code civil, au rtablissement des autels, aux meilleurs
actes enfin du Premier Consul, et regarda en silence la proscription
des malheureux rvolutionnaires, dports sans jugement, pour cette
machine infernale, dont ils n'taient pas les auteurs. Les tribuns
s'taient tus alors, parce que la terrible explosion du 3 nivse les
avait glacs d'effroi, et qu'ils n'osaient pas dfendre les principes
de la justice, dans la personne d'hommes qui la plupart taient
couverts de sang. Le courage qu'ils n'eurent pas pour blmer une
illgalit flagrante, ils le trouvrent tristement pour entraver des
mesures excellentes! Si, du reste, un sentiment sincre de libert
inspirait beaucoup d'entre eux, chez d'autres on pouvait apercevoir ce
fcheux sentiment d'envie, qui animait le Tribunat contre le Conseil
d'tat, les hommes rduits  ne rien faire, contre ceux qui avaient le
privilge de tout faire. Ils commirent donc de graves fautes, et
malheureusement en provoqurent de non moins graves de la part du
Premier Consul: dplorable enchanement, que l'histoire observe si
souvent dans notre univers agit, dont les passions sont l'ternel
mobile.

[En marge: Remplacement par des hommes dvous, du cinquime exclu
dans le Corps Lgislatif et le Tribunat.]

Il fallait remplacer le cinquime exclu, dans le Corps Lgislatif et
le Tribunat. La majorit, qui avait prononc les exclusions, pronona
les nouvelles admissions, et le fit de la manire la plus
satisfaisante pour le gouvernement consulaire. On se servit pour les
nouveaux choix des listes de notabilit imagines par M. Sieys, comme
base principale de la Constitution. Malgr les efforts du Conseil
d'tat, pour trouver une manire convenable de former ces listes,
aucun des systmes imagins n'avait rachet l'inconvnient du
principe. Elles taient lentes et difficiles  former, parce qu'elles
inspiraient peu de zle aux citoyens, qui ne voyaient, dans cette
vaste prsentation de candidats, aucun moyen direct et immdiat
d'influer sur la composition des premires autorits. Elles n'taient
en ralit qu'une manire de sauver les apparences, et de dissimuler
la ncessit, alors invitable, de la composition des grands corps de
l'tat par eux-mmes; car toute lection tournait  mal, c'est--dire
aux extrmes. On avait eu la plus grande peine  terminer ces listes,
et, sur cent deux dpartements alors existants, dont deux, ceux de la
Corse, taient hors la loi, dont quatre, ceux de la rive gauche du
Rhin, n'taient pas organiss, quatre-vingt-trois seulement avaient
envoy leurs listes. Il fut convenu qu'on ferait les choix dans les
listes envoyes, sauf  ddommager par des choix postrieurs les
dpartements qui n'avaient pas encore excut la loi.

On appela au Corps Lgislatif bon nombre de ces grands propritaires,
que la scurit nouvelle dont on les faisait jouir portait  quitter
la retraite dans laquelle ils avaient jusqu'ici cherch  vivre. On y
appela aussi quelques prfets, quelques magistrats, qui, depuis trois
ans, venaient de se former  la pratique des affaires, sous la
direction du gouvernement consulaire. Parmi les personnages introduits
au Tribunat se trouvait Lucien Bonaparte, revenu d'Espagne, aprs une
ambassade plus agite qu'utile, et affectant de ne plus rien dsirer
qu'une existence tranquille, employe  servir son frre dans le sein
de l'un des grands corps de l'tat. Avec lui on avait introduit
Carnot, sorti depuis peu du ministre de la guerre, o il n'avait pas
eu l'art de plaire au Premier Consul. Ce dernier n'tait pas plus
favorable au gouvernement consulaire que les tribuns rcemment exclus;
mais c'tait un personnage grave, universellement respect, dont
l'opposition devait tre peu active, et que la Rvolution ne pouvait
pas, sans une odieuse ingratitude, laisser  l'cart. Cette nomination
tait d'ailleurs un dernier hommage  la libert. Aprs ces deux noms,
le plus notable tait celui de M. Daru, administrateur capable et
intgre, esprit sage et cultiv.

Pendant que ces oprations s'excutaient, le Premier Consul tait
arriv  Paris,  la suite d'une absence de vingt-quatre jours. Il
tait de retour le 31 janvier au soir (11 pluvise). La soumission
tait partout, et ce mouvement singulier de rsistance qu'on avait vu
se produire nagure dans les deux assembles lgislatives, tait
maintenant compltement apais. L'autorit nouvelle dont le Premier
Consul venait d'tre revtu, avait elle-mme agi sur les esprits.
Assurment c'tait peu pour la puissance du Premier Consul, que la
Rpublique italienne ajoute  cette Rpublique franaise, qui avait
vaincu et dsarm le monde; mais cet exemple de dfrence, donn au
gnie du gnral Bonaparte par un peuple alli, avait produit un grand
effet. Les corps de l'tat vinrent tous avec empressement lui
prsenter leurs flicitations, et lui adresser des discours o
perait,  ct de l'exaltation de langage qu'il inspirait
ordinairement, une nuance marque de respect. Il semblait qu'on voyait
dj sur cette tte dominatrice la double couronne de France et
d'Italie.

[En marge: Le Premier Consul, dlivr de toute opposition, peut donner
cours  ses projets.]

Il pouvait tout maintenant, et pour l'organisation de la France, qui
tait son premier objet, et pour sa grandeur personnelle, qui tait le
second. Il n'avait plus  craindre que les codes qu'il avait fait
rdiger, et qu'il faisait rdiger encore, que les arrangements conclus
avec le Pape pour la restauration des autels, n'chouassent devant la
mauvaise volont, ou devant les prjugs des grands corps de l'tat.
Ces projets n'taient pas les seuls qu'il mditait. Depuis quelques
mois, il prparait un vaste systme d'ducation publique, pour
faonner la jeunesse franaise au rgime sorti de la Rvolution. Il
projetait un systme de rcompenses nationales, qui, sous une forme
militaire, convenable au temps et  l'imagination guerrire des
Franais, pt servir  rmunrer les grandes actions civiles, aussi
bien que les grandes actions militaires; c'tait la Lgion-d'Honneur,
noble institution long-temps mdite en secret, et certainement pas la
moins difficile des oeuvres que le Premier Consul voulait faire agrer
 la France rpublicaine. Il dsirait aussi fermer une des plaies les
plus profondes de la Rvolution, c'tait l'migration. Beaucoup de
Franais vivaient encore  l'tranger, dans les mauvais sentiments que
l'exil inspire, privs de leur famille, de leur fortune, de leur
patrie. Avec le projet d'effacer les traces de nos profondes
discordes, et de conserver tout ce que la Rvolution avait eu de bon,
d'en carter tout ce qu'elle avait eu de mauvais, l'migration n'tait
pas un de ses rsultats qu'il fallt laisser subsister. Mais,  cause
des acqureurs de biens nationaux, toujours susceptibles et dfiants,
c'tait l'un des actes les plus difficiles, et qui exigeaient le plus
de courage. Toutefois le moment approchait o un tel acte allait
devenir possible. Enfin si, comme on le disait alors de toutes parts,
il fallait consolider le pouvoir dans les mains de l'homme qui l'avait
exerc d'une manire si admirable, s'il fallait donner  son autorit
un nouveau caractre, plus lev, plus durable, que celui d'une
magistrature temporaire de dix annes, dont trois s'taient dj
coules, le moment tait venu encore, car la prosprit publique,
fruit de l'ordre, de la victoire, de la paix, tait au comble; elle
tait sentie en cet instant, avec une vivacit que le temps pouvait
plutt mousser qu'accrotre.

[En marge: Fv. 1802.]

[En marge: Suite du congrs d'Amiens.]

Cependant ces projets de bien public et de grandeur personnelle qu'il
nourrissait tous  la fois, avaient besoin pour s'accomplir d'un
dernier acte, c'tait la conclusion dfinitive de la paix maritime,
laquelle se ngociait au congrs d'Amiens. Les prliminaires de
Londres avaient pos les bases de cette paix; mais tant que ces
prliminaires n'taient pas convertis en trait dfinitif, les
alarmistes intresss  troubler le repos public, ne manquaient pas de
dire chaque semaine qu'on avait cess d'tre d'accord, et qu'on serait
bientt replong dans la guerre maritime, et par la guerre maritime
dans la guerre continentale. Aussi, ds son retour  Paris, le Premier
Consul avait imprim une nouvelle activit aux ngociations d'Amiens.
Signez, crivait-il chaque jour  Joseph, car depuis les prliminaires
il n'y a plus aucune question srieuse  dbattre.--Cela tait vrai.
Les prliminaires de Londres avaient rsolu les seules questions
importantes, en stipulant la restitution de toutes les conqutes
maritimes des Anglais, sauf Ceylan et la Trinit, dont les Hollandais
et les Espagnols devaient faire le sacrifice. Les Anglais avaient
bien, comme on l'a vu, demand au congrs d'Amiens la petite le de
Tabago; mais le Premier Consul avait tenu bon, et ils y avaient
renonc. Ds lors, il n'y avait plus de contestation que relativement
 des points tout  fait accessoires, tels que l'entretien des
prisonniers, et le rgime  donner  l'le de Malte.

On a expos prcdemment la difficult relative aux prisonniers.
C'tait une pure question d'argent, toujours facile  rsoudre. Le
rgime  donner  Malte prsentait une difficult plus relle, car une
dfiance rciproque compliquait les vues des deux puissances. Le
Premier Consul, par un singulier pressentiment, voulait raser les
fortifications de l'le, la rduire  un rocher, et en faire un
lazaret neutre et ouvert  toutes les nations. Les Anglais, qui
voyaient dans Malte une chelle pour aller en gypte, disaient que le
rocher seul tait trop important, pour le laisser toujours accessible
aux Franais, qui de l'Italie pouvaient passer en Sicile, de Sicile 
Malte. Ils voulaient le rtablissement de l'ordre sur ses anciennes
bases, avec la cration d'une langue anglaise, et d'une langue
maltaise, celle-ci compose des habitants de l'le, qui leur taient
dvous. Le Premier Consul n'avait pas admis ces conditions; car, dans
l'tat des moeurs en France, on ne pouvait pas esprer de composer une
langue franaise assez nombreuse, pour contre-balancer la cration
d'une langue anglaise. On s'tait enfin mis d'accord sur ce point.
L'ordre devait tre rtabli, sans qu'il y et aucune langue nouvelle.
Un autre grand-matre devait tre nomm, car on ne voulait plus de M.
de Hompesch, qui, en 1798, avait livr Malte au gnral Bonaparte. En
attendant que l'ordre ft rorganis, il tait dcid qu'on
demanderait au roi de Naples de fournir une garnison napolitaine de
deux mille hommes, laquelle occuperait l'le lorsque les Anglais
l'vacueraient. Par surcrot de prcaution, on dsirait que quelque
grande puissance garantt cet arrangement, pour mettre Malte  l'abri
de l'une de ces entreprises, qui depuis cinq ans l'avaient fait tomber
au pouvoir, tantt des Franais, tantt des Anglais. On songeait 
demander cette garantie  la Russie, en se fondant sur l'intrt que
cette puissance avait tmoign  l'ordre sous Paul Ier. Sur tous ces
points on tait encore d'accord, au dpart du Premier Consul pour
Lyon. Les pcheries rtablies sur leur ancien pied, l'indemnit
territoriale promise en Allemagne  la maison d'Orange pour la perte
du stathoudrat, la paix et l'intgrit de territoire assures soit au
Portugal, soit  la Turquie, ne prsentaient que des questions
rsolues. Cependant, depuis le retour du Premier Consul  Paris, la
ngociation paraissait languir, et lord Cornwallis, inquiet, semblait
reculer  mesure que le ngociateur franais faisait de nouveaux pas
vers lui. On ne pouvait suspecter lord Cornwallis, bon et respectable
militaire, qui ne demandait qu' terminer amiablement les difficults
de la ngociation, et  joindre  ses services guerriers un grand
service civil, celui de donner la paix  sa patrie. Mais ses
instructions taient tout  coup devenues plus rigoureuses, et la
peine qu'il en ressentait se peignait clairement sur son visage. Son
cabinet, en effet, lui avait enjoint d'tre plus difficile, plus
vigilant dans la rdaction du trait, et lui avait impos des
conditions de dtail qu'il tait peu ais de faire subir  l'humeur
altire et dfiante du Premier Consul. Ce brave militaire, qui avait
cru couronner sa carrire par un acte mmorable, en tait  craindre
de voir sa vieille considration ternie par le rle qu'on allait lui
faire jouer dans une ngociation scandaleusement rompue. Dans son
chagrin, il s'en tait franchement ouvert  Joseph Bonaparte, et
faisait avec lui de sincres efforts pour vaincre les obstacles
opposs  la conclusion de la paix.

On se demandera quel motif avait pu dtruire tout  coup, ou refroidir
du moins, les dispositions pacifiques du cabinet prsid par M.
Addington? Ce motif est facile  comprendre. Il s'tait fait  Londres
une sorte de revirement, ordinaire dans les pays libres. Les
prliminaires taient signs depuis six mois, et, dans cet tat
intermdiaire, qui, sauf les coups de canon, ressemblait assez  la
guerre, on avait peu joui des bienfaits de la paix. Le haut commerce,
qui en Angleterre tait la classe la plus intresse  une reprise
d'hostilits, parce que la guerre lui valait le monopole universel,
avait cru se ddommager de ce qu'il perdait en faisant des
expditions nombreuses pour les ports de France. Il y avait trouv des
rglements prohibitifs, qui taient ns d'une lutte violente, et qu'on
n'avait pas eu le temps d'adoucir. Le peuple, qui esprait
l'abaissement du prix des denres alimentaires, n'avait pas vu
jusqu'ici se raliser son esprance, car il fallait un trait
dfinitif pour vaincre les spculateurs qui tenaient le prix des
crales encore trs-lev. Enfin les grands propritaires, qui
souhaitaient la rduction de tous les impts, les classes moyennes,
qui demandaient la suppression de l'_income-tax_, n'avaient point
encore recueilli les fruits promis de la pacification du monde. Un peu
de dsenchantement avait donc succd  cet engouement inou pour la
paix, qui, six mois auparavant, avait saisi subitement le peuple
anglais, peuple tout aussi sujet  engouement que le peuple franais.
Mais, plus que tout le reste, les scnes de Lyon avaient agi sur son
imagination ombrageuse. Cette prise de possession de l'Italie, devenue
si manifeste, avait paru pour la France et pour son chef quelque chose
de si grand, que la jalousie britannique en avait t vivement
excite. C'tait un argument de plus pour le parti de la guerre, qui
dj ne manquait pas de dire que la France allait s'agrandissant
toujours, et l'Angleterre se rapetissant  proportion. Une nouvelle
rcente et trs-rpandue agissait galement sur les esprits: c'tait
celle d'une acquisition considrable faite par les Franais en
Amrique. On avait vu la Toscane donne sous le titre de royaume
d'trurie  un infant, sans connatre le prix de ce don fait 
l'Espagne. Maintenant que le Premier Consul rclamait  Madrid la
cession de la Louisiane, qui tait l'quivalent stipul de la Toscane,
cette condition du trait se trouvait divulgue; et ce fait, joint 
l'expdition de Saint-Domingue, rvlait des projets nouveaux et
vastes en Amrique.  tout cela on ajoutait qu'un port considrable
tait acquis par la France dans la Mditerrane, c'tait celui de
l'le d'Elbe, change contre le duch de Piombino.

Ces divers bruits rpandus  la fois, pendant que la Consulte, runie
 Lyon, dcernait au gnral Bonaparte le gouvernement de l'Italie,
avaient rendu  Londres un peu de force au parti de la guerre, lequel
avait t oblig jusqu'ici de se renfermer dans une extrme rserve,
et de saluer, au moins de quelques hommages hypocrites, le
rtablissement de la paix.

M. Pitt, sorti du cabinet depuis l'anne dernire, mais toujours plus
puissant dans sa retraite que ses honntes et faibles successeurs ne
l'taient au pouvoir, s'tait tu sur les prliminaires. Il n'avait
rien dit des conditions, mais il avait approuv le fait mme de la
paix. Ses anciens collgues, fort infrieurs  lui, et par consquent
moins modrs, MM. Windham, Dundas, Grenville, avaient blm la
faiblesse du cabinet Addington, et trouv les conditions des
prliminaires dsavantageuses pour la Grande-Bretagne. En apprenant le
dpart d'une flotte portant vingt mille hommes  Saint-Domingue, ils
s'taient rcris contre la duperie de M. Addington, qui laissait
passer une escadre destine  rtablir la puissance franaise dans
les Antilles, sans tre assur de la paix dfinitive. Ils prsageaient
qu'il serait victime de son imprudente confiance.  la nouvelle des
vnements de Lyon, de la cession de la Louisiane, de l'acquisition de
l'le d'Elbe, ils s'taient rcris plus vivement encore, et lord
Carlisle avait fait une violente sortie contre l'ambition gigantesque
de la France, et contre la faiblesse du nouveau cabinet britannique.

M. Pitt continuait de se taire, pensant qu'il fallait laisser puiser
ce got pour la paix, dont la multitude de Londres paraissait prise,
et qu'il convenait de protger encore quelque temps le cabinet destin
 satisfaire un got probablement passager. Le cabinet anglais
lui-mme se montrait mu de l'effet produit sur l'opinion publique;
mais il craignait beaucoup plus ce qu'on dirait, si la paix tait
rompue aussitt qu'essaye, et si un trait en forme ne prenait pas la
place des articles prliminaires. Il se borna donc  expdier quelques
btiments arms, qu'on avait trop tt rappels dans les ports, et 
les envoyer dans les Antilles, pour y surveiller la flotte franaise
dirige sur Saint-Domingue. Il envoya  lord Cornwallis des
instructions, qui, sans changer le fond des choses, aggravaient
certaines conditions, et surchargeaient la rdaction dfinitive, de
prcautions ou inutiles, ou dsagrables pour la dignit du
gouvernement franais. Lord Hawkesbury voulait que l'on stipult avec
prcision un solde au profit de l'Angleterre, pour le nombre de
prisonniers qu'elle avait eu  entretenir; il voulait que la Hollande
payt  la maison d'Orange une indemnit en argent, indpendamment de
l'indemnit territoriale promise en Allemagne; il voulait que l'on
stipult formellement que l'ancien grand-matre ne serait pas remis 
la tte de l'ordre de Malte. Il aurait dsir surtout faire figurer un
plnipotentiaire turc au congrs d'Amiens, car, toujours rempli du
souvenir de l'gypte, le cabinet britannique tenait  enchaner
l'audace du Premier Consul en Orient. Il souhaitait enfin une
rdaction, qui permt au Portugal d'chapper aux stipulations du
trait de Badajos, stipulations en vertu desquelles la cour de
Lisbonne perdait Olivena en Europe, et un certain arrondissement
territorial en Amrique.

Telles furent les instructions envoyes  lord Cornwallis. Cependant
il y eut une proposition qui fut rserve pour tre faite directement
par lord Hawkesbury  M. Otto. Cette proposition tait relative 
l'Italie.--Nous voyons, dit lord Hawkesbury  M. Otto, qu'il n'y a
rien  obtenir du Premier Consul, en ce qui touche le Pimont.
Demander quelque chose  cet gard serait vouloir l'impossible. Mais
que le Premier Consul concde la plus faible indemnit territoriale au
roi de Sardaigne, dans quelque coin de l'Italie que ce soit, et, en
change de cette concession, nous reconnatrons  l'instant mme tout
ce que la France a fait dans cette contre. Nous reconnatrons le
royaume d'trurie, la Rpublique italienne et la Rpublique
ligurienne.--

Les changements demands soit par lord Cornwallis, soit par lord
Hawkesbury, consistant plutt dans la forme que dans le fond,
n'taient bien fcheux ni pour la puissance ni pour l'orgueil de la
France. La paix tait assez belle en soi, pour l'accepter telle qu'on
la proposait. Mais le Premier Consul, ne pouvant pas dmler si ces
nouvelles demandes taient une pure prcaution du cabinet anglais,
dans l'intention de rendre le trait plus prsentable au Parlement, ou
si en effet ce retour en arrire sur des points dj concds,
accompagn d'armements maritimes, cachait une secrte pense de
rupture, agit comme il faisait toujours, en allant rsolument au but.
Il concda ce qui lui semblait devoir tre concd, et refusa
nettement le reste. Relativement aux prisonniers, il repoussa la
stipulation prcise d'un solde au profit de l'Angleterre, mais accorda
la formation d'une commission, qui rglerait le compte des dpenses,
en considrant toutefois comme prisonniers anglais, les soldats
allemands ou autres qui avaient t  son service. Il ne voulut pas
que la Hollande donnt un florin pour le stathouder. Il consentit
d'une manire formelle  la nomination d'un nouveau grand-matre de
Malte, mais sans aucune expression applicable  M. de Hompesch, et de
laquelle on pt induire que la France se laissait imposer l'abandon
des gens qui l'avaient servie. Il voulut bien que la garantie de
Malte, propose  la Russie, ft demande aussi  l'Autriche,  la
Prusse et  l'Espagne. Enfin, sans admettre un plnipotentiaire turc
ou portugais, il consentit  l'insertion d'un article dans lequel
l'intgrit du territoire turc, et celle du territoire portugais,
seraient formellement garanties.

[En marge: Mars 1802.]

Quant  la reconnaissance de la Rpublique italienne, de la Rpublique
ligurienne, et du royaume d'trurie, il dclara qu'il s'en passerait,
et qu'il ne l'achterait par aucune concession faite au roi de
Pimont, dont il avait rsolu ds lors l'expropriation dfinitive.

Aprs avoir envoy ces rponses  son frre Joseph, avec une libert
suffisante quant  la rdaction, il lui recommanda d'agir avec une
grande prudence, pour bien constater que le refus de signer la paix ne
venait pas de lui, mais de l'Angleterre. Il fit en outre dclarer,
soit  Londres, soit  Amiens, que, si on ne voulait pas accepter ce
qu'il proposait, on devait en finir, et qu' l'instant il allait
rarmer l'ancienne flottille de Boulogne, et former un camp vis--vis
des ctes d'Angleterre.

[En marge: Signature de la paix d'Amiens, donne le 25 mars 1802.]

La rupture n'tait pas plus dsire  Londres qu' Paris, ou Amiens.
Le cabinet anglais sentait qu'il succomberait sous le ridicule, si la
trve de six mois, suite des prliminaires, n'avait servi qu' ouvrir
les mers aux flottes franaises. Lord Cornwallis, qui savait que la
lgation anglaise serait injustifiable, car c'tait elle seule qui
avait lev les dernires difficults, lord Cornwallis fut
trs-conciliant dans la rdaction. Joseph Bonaparte ne le fut pas
moins, et le 25 mars 1802 au soir (4 germinal an X), la paix avec la
Grande-Bretagne fut signe, sur un instrument surcharg de corrections
de tout genre.

On prit trente-six heures, pour la traduction du trait, dans autant de
langues qu'il y avait de puissances intresses. Le 27 mars (6
germinal), les plnipotentiaires se runirent  l'htel-de-ville. Le
Premier Consul avait voulu que tout se passt avec le plus grand
appareil. Depuis long-temps il avait fait partir pour Amiens un
dtachement de ses plus belles troupes, habilles  neuf; il avait fait
rparer les routes d'Amiens  Calais et d'Amiens  Paris, et envoy des
secours aux ouvriers du pays privs de travail, pour que rien ne pt
inspirer au ngociateur anglais une fcheuse ide de la France. Il avait
enfin prescrit des prparatifs dans la ville mme d'Amiens, pour que la
signature fut donne avec une sorte de solennit. Le 27,  11 heures du
matin, des dtachements de cavalerie allrent chercher les
plnipotentiaires  leur demeure, et les escortrent  l'htel-de-ville,
o une salle avait t prpare pour les recevoir. Ils employrent un
certain temps  revoir les copies du trait, et vers deux heures enfin,
on introduisit les autorits et la foule, empresses d'assister  ce
spectacle imposant des deux premires nations de l'univers, se
rconciliant  la face du monde, se rconciliant, hlas! pour trop peu
de temps! Les deux plnipotentiaires signrent la paix, et puis
s'embrassrent cordialement, aux acclamations des assistants mus et
transports de joie. Lord Cornwallis et Joseph Bonaparte furent
reconduits  leurs demeures, au milieu des dmonstrations les plus
bruyantes de la multitude. Lord Cornwallis entendit son nom bni par le
peuple franais, et Joseph rentra chez lui, entendant de toutes parts
ce cri, qui devait tre long-temps, et qui aurait pu tre toujours, le
cri de la France: _Vive Bonaparte!_

Lord Cornwallis partit immdiatement pour Londres, malgr l'invitation
qu'il avait reue de se rendre  Paris. Il craignait que les facilits
de rdaction auxquelles il s'tait prt, ne fussent point approuves
par son gouvernement, et il voulut assurer la ratification du trait
par sa prsence.

L'heureuse issue du congrs d'Amiens, si elle n'excita pas chez le
peuple anglais les mmes transports d'enthousiasme que la signature
des prliminaires, le trouva encore joyeux et bruyant. Cette fois on
lui dit, qu'il allait jouir de la ralit de la paix, du bas prix des
denres, et de l'abolition de l'_income-tax_. Il le crut, et se montra
vritablement satisfait.

[En marge: Consquences du trait d'Amiens.]

L'effet fut  peu prs le mme de notre ct. Moins de dmonstrations
extrieures, pas moins de satisfaction relle, tel fut le spectacle
donn par le peuple en France. Enfin, on croyait tenir la paix
vritable, celle des mers, condition certaine et ncessaire de la paix
du continent. Aprs dix annes de la plus grande, de la plus terrible
lutte qui se soit vue chez les hommes, on posait les armes: le temple
de Janus tait ferm.

[En marge: Avril 1802.]

Qui avait fait tout cela? Qui avait rendu la France si grande et si
prospre, l'Europe si calme? Un seul homme, par la force de son pe,
et par la profondeur de sa politique. La France le proclamait ainsi,
et l'Europe entire faisait cho avec elle. Il a vaincu depuis, 
Austerlitz  Ina,  Friedland,  Wagram, il a vaincu en cent
batailles, bloui, enray, soumis le monde; jamais il ne fut si grand,
car jamais il ne fut si sage!

[En marge: Session extraordinaire de l'an X.]

Aussi tous les corps de l'tat vinrent de nouveau lui dire, dans des
harangues pleines d'un sincre enthousiasme, qu'il avait t le
vainqueur, qu'il tait aujourd'hui le bienfaiteur de l'Europe. Le
jeune auteur de tant de biens, le possesseur de tant de gloire, tait
loin de se croire au terme de sa tche; il jouissait  peine de ce
qu'il avait fait, tant il tait impatient de faire davantage.
Passionn alors pour les travaux de la paix, sans tre bien certain
que cette paix durt long-temps, il tait press d'achever ce qu'il
appelait l'organisation de la France, et de concilier ce qu'il y avait
de vrai, de bon dans la Rvolution, avec ce qu'il y avait d'utile, de
ncessaire  tous les temps, dans l'ancienne monarchie. Ce qui lui
tenait aujourd'hui le plus  coeur, c'tait la restauration du culte
catholique, l'organisation de l'ducation publique, le rappel des
migrs, et l'institution de la Lgion-d'Honneur. C'taient l, non
pas les seules choses qu'il mditait, mais c'taient suivant lui les
plus urgentes. Matre dsormais des esprits dans les corps de l'tat,
il usa des prrogatives de la Constitution pour ordonner une session
extraordinaire. Il tait revenu le 31 janvier 1802 (11 pluvise) de la
Consulte tenue  Lyon; le trait d'Amiens avait t sign le 25 mars
(4 germinal); les promotions au Corps Lgislatif et au Tribunat
taient finies depuis plusieurs semaines, et les nouveaux lus rendus
 leur poste: il convoqua donc une session extraordinaire pour le 5
avril (15 germinal). Elle devait durer jusqu'au 20 mai (30 floral),
c'est--dire un mois et demi. Cela suffisait  ses plans, quelque
grands qu'ils fussent, car la contradiction qu'il tait expos 
rencontrer dsormais, ne pouvait lui faire perdre beaucoup de temps.

Le premier des projets soumis au Corps Lgislatif fut le Concordat.
C'tait toujours le plus difficile des nouveaux projets  faire
adopter, sinon par les masses populaires, au moins par les hommes qui
entouraient le gouvernement, civils et militaires. Le Saint-Sige, qui
avait mis tant de lenteur  concder, tantt le fond mme du
Concordat, tantt la bulle des nouvelles circonscriptions, tantt la
facult d'instituer les nouveaux vques, avait tout envoy depuis
long-temps au cardinal Caprara, pour qu'il ft en mesure de dployer
les pouvoirs du Saint-Sige, lorsque le Premier Consul le jugerait
opportun. Le Premier Consul avait pens avec raison que la
proclamation de la paix dfinitive tait le moment o l'on pourrait, 
la faveur de la joie publique, donner pour la premire fois le
spectacle du gouvernement rpublicain prostern au pied des autels, et
remerciant la Providence des bienfaits qu'il en avait reus.

[En marge: Reprise de l'affaire du Concordat.]

Il disposa tout pour consacrer le jour de Pques  cette grande
solennit. Mais les quinze jours qui prcdrent ce grand acte, ne
furent ni les moins critiques, ni les moins laborieux. Il fallait
d'abord, outre le trait appel Concordat, et qui,  titre de trait,
devait tre vot par le Corps Lgislatif, il fallait rdiger et
prsenter une loi, qui rglerait la police des cultes, d'aprs les
principes du Concordat et de l'glise gallicane. Il fallait composer
le nouveau clerg destin  remplacer les anciens titulaires, dont la
dmission avait t demande par le Pape, et presque universellement
obtenue. C'taient soixante siges  remplir  la fois, en choisissant
parmi les prtres de tous les partis des sujets respectables, en
prenant garde de froisser par ces choix les sentiments religieux, et
de faire renatre le schisme par l'excs mme du zle qu'on apportait
 l'teindre.

Ce furent l des difficults que la tnacit, enveloppe de douceur,
du cardinal Caprara, que les passions du clerg, aussi grandes que
celles des autres hommes, rendirent fort graves, fort inquitantes,
jusqu'au dernier instant, jusqu' la veille mme du jour o le grand
acte du rtablissement des autels fut consomm.

[En marge: Loi des articles organiques.]

Le Premier Consul commena par la loi destine  rgler la police des
cultes. C'est celle qui porte dans nos codes le titre d'_articles
organiques_. Elle tait volumineuse, et rglait les rapports du
gouvernement avec toutes les religions, catholique, protestante,
hbraque. Elle reposait sur le principe de la libert des cultes,
leur accordait  tous scurit et protection, leur imposait gards et
tolrance entre eux, soumission envers le gouvernement. Quant  la
religion catholique, celle qui embrasse la presque totalit de la
population de notre pays, elle tait rgle d'aprs les principes de
l'glise romaine, consacrs dans le Concordat, et les principes de
l'glise gallicane, proclams par Bossuet. D'abord il tait tabli
qu'aucune bulle, bref, ou crit quelconque du Saint-Sige, ne pourrait
tre publi en France sans l'autorisation du gouvernement; qu'aucun
dlgu de Rome, except celui qu'elle envoyait publiquement comme son
reprsentant officiel, ne serait admis, ou reconnu, ou tolr; ce qui
faisait disparatre ces mandataires secrets, dont le Saint-Sige
s'tait servi pour gouverner clandestinement l'glise franaise
pendant la Rvolution. Toute infraction quelconque aux rgles
rsultant soit des traits avec le Saint-Sige, soit des lois
franaises, commise par un membre du clerg, tait qualifie _abus_,
et dfre  la juridiction du Conseil d'tat, corps politique et
administratif, anim d'un vritable esprit de gouvernement, et qui ne
pouvait prouver pour le clerg l'antique haine que la magistrature
lui avait voue sous l'ancienne monarchie. Aucun concile, gnral ou
particulier, ne pouvait tre tenu en France, sans l'ordre formel du
gouvernement. Il devait y avoir un seul catchisme, approuv par
l'autorit publique. Tout ecclsiastique consacr  l'enseignement du
clerg devait professer la Dclaration de 1682, connue sous le titre
de PROPOSITIONS DE BOSSUET. Ces propositions, comme on sait,
contiennent ces beaux principes de soumission et d'indpendance, qui
caractrisent particulirement l'glise gallicane, laquelle, toujours
soumise  l'unit catholique, qu'elle a fait triompher en France et
dfendue en Europe, mais indpendante dans son rgime intrieur,
fidle  ses rois, n'a jamais abouti ni au protestantisme, comme
l'glise allemande ou anglaise, ni  l'inquisition, comme l'glise
espagnole. Soumission au chef de l'glise universelle sous le rapport
spirituel, soumission au chef de l'tat sous le rapport temporel, tel
est le double principe sur lequel le Premier Consul voulut que
l'glise franaise restt tablie. C'est pourquoi il exigea d'une
manire formelle l'enseignement dans le clerg des propositions de
Bossuet. Il fut arrt ensuite dans les articles organiques, que les
vques nomms par le Premier Consul, institus par le Pape,
choisiraient les curs, mais, avant de les installer, seraient obligs
de les faire agrer par le gouvernement. Il fut accord aux vques de
former des chapitres de chanoines dans les cathdrales, et des
sminaires dans les diocses. Tous les choix des professeurs dans ces
sminaires devaient tre approuvs par l'autorit publique. Aucun
lve des sminaires ne pouvait tre ordonn prtre, s'il n'avait 25
ans, s'il ne faisait preuve d'une proprit de 300 francs de revenu,
s'il n'tait agr par l'administration des cultes. Cette condition de
proprit n'a pas pu tenir devant la ralit[23]; mais il et t 
dsirer qu'elle ft praticable, car l'esprit du clerg serait moins
descendu que nous ne l'avons vu depuis. Les archevques devaient
recevoir 15,000 francs d'appointements, les vques 10,000. Les curs
de premire classe devaient recevoir 1,500 francs, ceux de seconde,
1,000, sans cumul toutefois avec les pensions ecclsiastiques, dont
beaucoup de prtres jouissaient en compensation des biens
ecclsiastiques alins. Le casuel, c'est--dire les rtributions
volontaires des fidles pour l'administration de certains sacrements,
tait conserv,  condition d'un rglement donn par les vques. Du
reste, il tait stipul que tous les secours du culte seraient
administrs gratuitement. Les glises taient restitues au nouveau
clerg. Les presbytres, et les jardins attenants, ce que dans nos
campagnes on appelle la _maison du cur_, devaient tre les seules
portions des anciens biens d'glise, rendues aux prtres; bien entendu
qu'il n'tait pas question de ceux de ces biens qui avaient t
vendus. L'usage des cloches tait rtabli pour appeler les fidles 
l'glise; mais avec dfense de les employer  aucun usage civil, 
moins d'une permission de l'autorit. Le sinistre souvenir du tocsin
avait fait adopter cette prcaution. Aucune fte, except celle du
dimanche, ne pouvait tre tablie sans l'autorisation du gouvernement.
Le culte ne devait pas tre extrieur, c'est--dire, clbr hors des
temples, dans les villes o il existait des temples appartenant  des
religions diffrentes. Enfin le calendrier grgorien se trouvait en
partie concili avec le calendrier rpublicain. C'tait l
certainement la plus grave des difficults. On ne pouvait pas abolir
compltement le calendrier qui rappelait, plus que toute autre
institution, le souvenir de la Rvolution, et qui avait t adapt au
nouveau systme des poids et mesures. Mais il n'tait pas possible non
plus de rtablir la religion catholique sans rtablir le dimanche, et
avec le dimanche la semaine. D'ailleurs les moeurs avaient dj fait
ce que la loi n'avait pas os faire encore, et le dimanche tait
redevenu partout un jour de fte religieuse, plus ou moins observ,
mais universellement admis comme interruption du travail de la
semaine. Le Premier Consul adopte un moyen terme. Il dcida que
l'anne, le mois, seraient nomms comme dans le calendrier
rpublicain, et le jour, la semaine, comme dans le calendrier
grgorien; qu'on dirait, par exemple, pour le jour de Pques, dimanche
28 germinal an X, ce qui rpondait au 18 avril 1802. Il exigea enfin
qu'on ne pt marier personne  l'glise, sans la production pralable
de l'acte du mariage civil; et quant aux registres des naissances, des
morts, des mariages, que le clerg avait continu de tenir par suite
de ses habitudes, il fit dclarer que ces registres ne pourraient
jamais avoir aucune valeur en justice. Enfin toute donation
testamentaire ou autre, faite au clerg, devait tre constitue en
rentes.

         [Note 23: Elle n'a t abolie qu'en fvrier 1810.]

Telle est en substance la sage et profonde loi qui porte le nom
d'_articles organiques_. Elle tait pour le gouvernement franais un
acte tout intrieur, qui le regardait seul, et qui,  ce titre, ne
devait pas tre soumis au Saint-Sige. Il suffisait qu'elle ne contnt
rien de contraire au Concordat, pour que la cour de Rome ne ft pas
raisonnablement fonde  se plaindre. La lui soumettre, c'tait se
prparer des difficults interminables, difficults plus grandes, plus
nombreuses que celles qu'avait rencontres le Concordat lui-mme. Le
Premier Consul n'avait garde de s'y exposer. Il savait bien qu'une
fois le culte publiquement rtabli, le Saint-Sige ne romprait pas la
nouvelle paix entre la France et Rome, pour des articles concernant la
police intrieure de la Rpublique. Il est bien vrai que, plus tard,
ces articles sont devenus l'un des griefs de la cour de Rome contre
Napolon, mais ils furent un prtexte plutt qu'un grief vritable.
Ils avaient t, du reste, communiqus au cardinal Caprara, qui ne
parut point rvolt  leur lecture[24],  en juger toutefois par ce
qu'il crivit  sa cour. Il fit quelques rserves, et conseilla au
Saint-Pre de ne point s'en affliger, esprant, disait-il, que ces
articles ne seraient pas excuts  la rigueur.

         [Note 24: Ces assertions sont fondes sur la correspondance
         mme du cardinal Caprara.]

[En marge: Aprs la rdaction des articles organiques, on s'occupe de
la nomination des vques.]

[En marge: Le Pape voudrait qu'il n'y et pas des prtres
constitutionnels parmi les nouveaux vques.]

La loi des articles organiques rdige, et discute en Conseil d'tat,
il fallait s'occuper du personnel du clerg. C'tait un travail
considrable, car il y avait une multitude de choix  examiner de
trs-prs, avant de les arrter dfinitivement. M. Portalis, que le
Premier Consul avait charg de l'administration des cultes, et qui
tait minemment propre, soit  traiter avec le clerg, soit  le
reprsenter auprs des corps de l'tat, et  le dfendre par une
locution douce, brillante, empreinte d'une certaine onction
religieuse, M. Portalis rsistait ordinairement au Saint-Sige, avec
une fermet respectueuse. Cette fois il s'tait fait en quelque sorte
l'alli du cardinal Caprara, dans une prtention de la cour de Rome,
celle d'exclure compltement le clerg constitutionnel des nouveaux
siges. Le Pape, tout mu encore d'un acte aussi exorbitant  ses yeux
que la dposition des anciens titulaires, voulait au moins s'en
ddommager, en loignant de l'piscopat les ministres du culte qui
avaient pactis avec la Rvolution franaise, et prt serment  la
Constitution civile. Depuis que le Concordat tait sign, c'est--dire
depuis environ huit  neuf mois, le cardinal Caprara, qui remplissait
incognito les fonctions de lgat _ latere_, et qui voyait sans cesse
le Premier Consul, lui insinuait avec douceur, mais avec constance,
les dsirs de l'glise romaine, s'avanant plus hardiment quand le
Premier Consul tait d'humeur  le laisser dire, se retirant
prcipitamment, et avec humilit, quand il tait d'humeur contraire.
Ces dsirs de l'glise romaine ne consistaient pas seulement 
repousser de la nouvelle composition du clerg franais les prtres
qu'elle appelait _intrus_, mais  recouvrer les provinces perdues,
Bologne, Ferrare et la Romagne.--Le Saint-Pre, disait le cardinal,
est fort pauvre depuis qu'il a t dpouill de ses provinces les plus
fertiles; il est si pauvre qu'il ne peut payer ni des troupes pour le
garder, ni l'administration de ses tats, ni le Sacr Collge. Il a
perdu mme une partie de ses revenus extrieurs. Au milieu de ses
douleurs, le rtablissement de la religion en France est la plus
grande de ses consolations; mais ne mlez pas des amertumes  cette
consolation, en l'obligeant  instituer des prtres qui ont apostasi,
en privant le clerg fidle des places dj tant rduites par la
nouvelle circonscription.--Oui, rpondait le Premier Consul, le
Saint-Pre est pauvre; je le soulagerai. Toutes les limites des tats
d'Italie ne sont pas irrvocablement fixes; celles de l'Europe
elle-mme ne sont pas dfinitivement arrtes. Mais je ne puis
aujourd'hui ter des provinces  la Rpublique italienne, qui vient de
me prendre pour chef. En attendant, il faut au Saint-Pre plus
d'argent qu'il n'en a. Il lui faut quelques millions; je suis prt 
les lui donner. Quant aux _intrus_, ajoutait-il, c'est autre chose. Le
Pape a promis, une fois les dmissions donnes, de rconcilier avec
l'glise, sans aucune distinction, tous ceux qui se soumettraient au
Concordat. Il l'a promis, il faut qu'il tienne sa parole. Je la lui
rappellerai, et il n'est ni homme, ni pontife  y manquer. D'ailleurs
je ne suis pas venu pour faire triompher tel ou tel parti; je suis
venu pour les rconcilier les uns avec les autres, en tenant la
balance gale entre eux. Depuis quelque temps, vous m'avez oblig 
lire l'histoire de l'glise. J'y ai vu que les querelles religieuses
ne se passent pas autrement que les querelles politiques; car vous
prtres, nous militaires ou magistrats, nous sommes tous hommes. Elles
ne finissent que par l'intervention d'une autorit assez forte pour
obliger les partis  se rapprocher et  se fondre. Je mlerai donc
quelques vques constitutionnels aux vques que vous appelez
fidles; je les choisirai bien, j'en choisirai peu, mais il y en
aura. Vous les rconcilierez avec l'glise romaine; je les obligerai 
tre soumis au Concordat, et tout ira bien. Du reste, c'est chose
rsolue, n'y revenez plus.--LE GRAND CONSUL, comme l'appelait le
cardinal, si on insistait, s'animait vite; et le cardinal s'arrtait,
car il l'admirait, l'aimait, le craignait galement, et disait au
Saint-Pre: N'irritons pas cet homme! lui seul nous soutient dans ce
pays, o tout le monde est contre nous. Si son zle se refroidissait
un instant, ou si par malheur il venait  mourir, il n'y aurait plus
de religion en France.--Le cardinal, quand il n'avait pas russi,
s'efforait nanmoins de paratre satisfait, car le gnral Bonaparte
aimait  voir les gens contents, et prenait de l'humeur quand on se
prsentait  lui avec un visage chagrin. Le cardinal se montrait donc
toujours doux et serein, et avait, par ce moyen, trouv l'art de lui
plaire. Il voyait d'ailleurs les peines qu'avait le gnral Bonaparte,
et il n'aurait pas voulu les accrotre. Le gnral,  son tour,
s'efforait d'expliquer au cardinal les susceptibilits, les ombrages
de l'esprit franais; et, malgr sa puissance, il faisait autant
d'efforts pour le convaincre, que le cardinal en pouvait faire de son
ct pour l'amener  ses vues. Un jour, impatient des instances du
lgat, il le fit taire par cette parole  la fois gracieuse et
profonde.--Tenez, lui dit-il, cardinal Caprara, possdez-vous encore
le don des miracles? le possdez-vous?... en ce cas, employez-le, vous
me rendrez grand service. Si vous ne l'avez pas, laissez-moi faire;
et, puisque je suis rduit aux moyens humains, permettez-moi d'en
user comme je l'entends, pour sauver l'glise.--

[En marge: Nominations aux siges de la nouvelle circonscription.]

C'est un spectacle curieux et saisissant, conserv tout entier dans la
correspondance du cardinal Caprara, que celui de ce puissant homme de
guerre, dployant tour  tour une finesse, une grce, une vhmence
extraordinaires, pour persuader le vieux cardinal, thologien et
diplomate. Tous deux taient ainsi arrivs au moment de la publication
du Concordat, sans avoir pu se convaincre. M. Portalis, qui, sur ce
point uniquement, tait de l'avis du Saint-Sige, n'osa pas, comme il
le voulait d'abord, exclure tout  fait les constitutionnels de ses
propositions pour les soixante siges  remplir, mais il n'en prsenta
que deux. S'tant entendu avec l'abb Bernier pour les choix  faire
dans le clerg orthodoxe, il avait propos les membres les plus
minents et les plus sages de l'ancien piscopat, et, en assez grand
nombre, des curs estimables, distingus par leur pit, leur
modration, et la continuation de leurs services pendant la terreur.
Il disait avec l'abb Bernier, que n'appeler aucun membre de l'ancien
piscopat, et ne dsigner que des curs, ce serait crer un clerg
trop nouveau, trop dpourvu d'autorit; que nommer, au contraire,
d'anciens vques seuls  tous les siges, ce serait trop oublier le
clerg infrieur, qui avait rendu de vrais services pendant la
Rvolution, et dont la juste ambition serait ainsi gravement froisse.
Ces vues taient raisonnables, et furent admises par le Premier
Consul. Mais, quant aux deux prlats constitutionnels, il ne s'en
contenta pas. Sur soixante siges, j'en veux dit-il, donner le
cinquime au clerg de la Rvolution, c'est--dire douze. Il y aura
deux archevques constitutionnels sur dix, et dix vques
constitutionnels sur cinquante, ce qui n'est pas trop.--Aprs s'tre
concert avec MM. Portalis et Bernier, il fit avec eux les choix les
mieux entendus, sauf un ou deux. M. de Belloy, vque de Marseille, le
plus respectable, le plus g des membres de l'ancienne glise de
France, digne ministre d'une religion de charit, qui joignait une
figure vnrable  la pit la plus sage, fut nomm archevque de
Paris. M. de Cic, ancien garde des sceaux sous Louis XVI, autrefois
archevque de Bordeaux, esprit ferme et politique, fut promu 
l'archevch d'Aix. M. de Boisgelin, grand seigneur, prtre clair,
instruit et doux, jadis archevque d'Aix, devint archevque de Tours.
M. de La Tour-du-Pin, ancien archevque d'Auch, reut l'vch de
Troyes. Ce digne prlat, illustre par son savoir autant que par sa
naissance, eut la modestie d'accepter ce poste si infrieur  celui
qu'il quittait. Le Premier Consul l'en rcompensa plus tard par le
chapeau de cardinal. M. de Roquelaure, autrefois vque de Senlis,
l'un des prlats les plus distingus de l'ancienne glise, par l'union
de l'amnit et des bonnes moeurs, obtint l'archevch de Malines. M.
Cambacrs, frre du second Consul, fut appel  l'archevch de
Rouen. L'abb Fesch, oncle du Premier Consul, prtre orgueilleux, qui
mettait sa gloire  rsister  son neveu, fut fait archevque de
Lyon, c'est--dire primat des Gaules. M. Lecoz, vque constitutionnel
de Rennes, prtre de bonnes moeurs, mais jansniste ardent et
incommode, fut nomm archevque de Besanon. M. Primat, vque
constitutionnel de Lyon, autrefois oratorien, prtre instruit et doux,
ayant donn des scandales fcheux sous le rapport du schisme, mais
aucun sous le rapport des moeurs, fut promu  l'archevch de
Toulouse. Un cur distingu, M. de Pancemont, fort employ dans
l'affaire des dmissions, fut tir de la paroisse de Saint-Sulpice,
pour tre envoy  Vannes comme vque. Enfin, l'abb Bernier, le
clbre cur de Saint-Laud d'Angers, autrefois le meneur cach de la
Vende, depuis son pacificateur, et, sous le Premier Consul, le
ngociateur du Concordat, reut l'vch d'Orlans. Ce sige n'tait
pas en rapport avec la haute influence que le Premier Consul lui avait
laiss prendre sur les affaires de l'glise de France; mais l'abb
Bernier sentait que les souvenirs de la guerre civile, attachs  son
nom, ne permettaient pas une lvation trop marquante et trop brusque;
que le pouvoir rel dont il jouissait valait mieux que les honneurs
extrieurs. Le Premier Consul lui destinait d'ailleurs le chapeau de
cardinal.

Quand ces nominations, qui taient arrtes, mais qui ne devaient tre
publies qu'aprs la conversion du Concordat en loi de l'tat, furent
communiques au cardinal Caprara, celui-ci opposa une vive rsistance,
versa mme des larmes, se disant dpourvu de pouvoirs, bien qu'il et
reu de Rome une latitude absolue, et jusqu' la facult
extraordinaire d'instituer les nouveaux prlats, sans recours au
Saint-Sige. MM. Portalis et Bernier lui dclarrent que la volont du
Premier Consul tait irrvocable, qu'il fallait se soumettre, ou
renoncer  la restauration solennelle des autels, promise sous
quelques jours. Il se soumit, crivant au Pape que le salut des mes,
prives de religion, s'il avait persist, l'avait emport dans son
esprit sur l'intrt du clerg fidle.--On me blmera, disait-il au
Saint-Pre; mais j'ai obi  ce que j'ai cru la voix du ciel.--

Il consentit donc, se rservant d'exiger des constitutionnels
nouvellement lus, une rtractation, qui couvrt cette dernire
condescendance du Saint-Sige.

Tout tant prt, le Premier Consul fit apporter le Concordat au Corps
Lgislatif, pour y tre vot comme une loi, suivant les prescriptions
de la Constitution. Au Concordat taient joints les articles
organiques. Ce fut le premier jour de la session extraordinaire, 5
avril 1802 (15 germinal), que le Concordat fut prsent au Corps
Lgislatif par les conseillers d'tat Portalis, Rgnier, et Regnault
de Saint-Jean-d'Angly. Le Corps Lgislatif n'tait point en sance
quand le trait d'Amiens, sign le 25 mars, avait t connu  Paris.
Il n'avait donc pas t au nombre des autorits, venues pour fliciter
le Premier Consul. On proposa ds cette premire sance d'envoyer une
dputation de vingt-cinq membres, pour complimenter le Premier Consul,
 l'occasion de la paix gnrale. Dans cette proposition il ne fut pas
dit un mot du Concordat, ce qui montre l'esprit du temps, mme dans
le sein du Corps Lgislatif renouvel. La dputation fut prsente le
6 avril (16 germinal).

[En marge: Allocution du Premier Consul  une dputation du Corps
Lgislatif, relativement au Concordat.]

Citoyen consul, dit le prsident du Corps Lgislatif, le premier
besoin du peuple franais attaqu par l'Europe tait la victoire, et
vous avez vaincu. Son voeu le plus cher aprs la victoire tait la
paix, et vous la lui avez donne. Que de gloire pour le pass, que
d'esprance pour l'avenir! Et tout cela est votre ouvrage! Jouissez de
l'clat et du bonheur que la Rpublique vous doit! Le prsident
terminait cette allocution par l'expression la plus vive de la
reconnaissance nationale, mais il se taisait absolument au sujet du
Concordat. Le Premier Consul saisit l'occasion de lui donner  ce
sujet une sorte de leon, et de ne parler que du Concordat,  des gens
qui ne parlaient que de la paix d'Amiens. Je vous remercie, dit-il
aux envoys du Corps Lgislatif, des sentiments que vous m'exprimez.
Votre session commence par l'opration la plus importante de toutes,
celle qui a pour but l'apaisement des querelles religieuses. La France
entire sollicite la fin de ces dplorables querelles, et le
rtablissement des autels. J'espre que dans votre vote vous serez
unanimes comme elle. La France verra avec une vive joie que ses
lgislateurs ont vot la paix des consciences, la paix des familles,
cent fois plus importante pour le bonheur des peuples que celle 
l'occasion de laquelle vous venez fliciter le gouvernement.

[En marge: Adoption du Concordat par le Corps Lgislatif, et sa
conversion en loi de l'tat.]

Ces nobles paroles produisirent l'effet qu'en attendait le Premier
Consul. Le projet, port immdiatement du Corps Lgislatif au
Tribunat, y fut examin avec gravit, mme avec faveur, et discut
sans vhmence. Sur le rapport de M. Simon, il fut adopt par 78
suffrages contre 7. Au Corps Lgislatif, 228 voix se prononcrent
pour, et 21 contre.

[En marge: Rception officielle du cardinal Caprara comme lgat _
latere_.]

Ce fut le 8 avril (18 germinal) que les deux projets furent convertis
en lois. Il n'y avait plus d'obstacle. On tait au jeudi; le dimanche
suivant tait le dimanche des Rameaux; le dimanche d'aprs, celui de
Pques. Le Premier Consul voulut consacrer ces jours solennels de la
religion catholique,  la grande fte du rtablissement des cultes. Il
n'avait pas encore reu officiellement le cardinal Caprara, comme
lgat du Saint-Sige. Il lui assigna le lendemain, vendredi, pour
cette rception officielle. L'usage des lgats _ latere_ est de faire
porter devant eux la croix d'or. C'est le signe du pouvoir
extraordinaire que le Saint-Sige dlgue aux reprsentants de cette
espce. Le cardinal Caprara voulant, conformment aux vues de sa cour,
que l'exercice du culte ft aussi public, aussi extrieur que possible
en France, demandait que, suivant l'usage, le jour o il irait aux
Tuileries, la croix d'or ft porte devant lui, par un officier vtu
de rouge, et  cheval. C'tait l un spectacle qu'on craignait de
donner au peuple parisien. On ngocia, et il fut convenu que cette
croix serait porte dans l'une des voitures qui devaient prcder
celle du lgat.

Le vendredi 9 avril (19 germinal), le cardinal-lgat se rendit en
pompe aux Tuileries, dans les quipages du Premier Consul, escort par
la garde consulaire, et prcd par la croix porte dans l'une des
voitures. Le Premier Consul le reut  la tte d'un nombreux
entourage, compos de ses collgues, de plusieurs conseillers d'tat,
et d'un brillant tat-major. Le cardinal Caprara, dont l'extrieur
tait doux et grave, adressa au Premier Consul un discours, dans
lequel la dignit se mlait  l'expression de la reconnaissance. Il
prta le serment convenu de ne rien faire contre les lois de l'tat,
et de cesser ses fonctions ds qu'il en serait requis. Le Premier
Consul lui rpondit en termes levs, et destins surtout  retentir
ailleurs que dans le palais des Tuileries.

[En marge: Sacre des quatre premiers vques le dimanche des Rameaux.]

Cette manifestation extrieure tait la premire de toutes celles
qu'on prparait, et elle fut peu aperue, parce que le peuple de
Paris, n'tant point averti, n'avait pu cder  sa curiosit
ordinaire. Le surlendemain tait le dimanche des Rameaux. Le Premier
Consul avait dj fait agrer au cardinal quelques-uns des principaux
prlats, dont la nomination tait arrte. Il voulait qu'on les sacrt
dans cette journe du dimanche des Rameaux, pour qu'ils pussent
officier le dimanche suivant, jour de Pques, dans la grande solennit
qu'il avait projete. C'taient MM. de Belloy, nomm archevque de
Paris, de Cambacrs, archevque de Rouen, Bernier, vque d'Orlans,
de Pancemont, vque de Vannes. L'glise Notre-Dame tait encore
occupe par les constitutionnels, qui en gardaient les clefs. Il
fallut un ordre formel pour les obliger  les rendre. Ce beau temple
se trouvait dans un tat de dlabrement fort triste; rien n'y tait
prt pour la crmonie du sacre des quatre prlats. On y pourvut au
moyen d'une somme fournie par le Premier Consul, et avec tant de
prcipitation que, le jour de la crmonie venu, on n'avait pas mme
dispos un lieu propre  servir de sacristie. Une maison voisine fut
employe  cet usage. Les nouveaux prlats s'y revtirent de leurs
ornements pontificaux, et traversrent dans cet appareil la place qui
prcde la cathdrale. Le peuple, averti qu'une grande crmonie se
prparait, tait accouru, et se montra calme et respectueux. La figure
du vnrable archevque de Belloy tait si noble et si belle, qu'elle
toucha les coeurs simples dont se composait cette foule, et tous,
hommes et femmes, s'inclinrent avec respect. L'glise tait pleine de
cette nombreuse classe de chrtiens, qui avaient gmi des malheurs de
la religion, et qui, n'appartenant  aucune faction, recevaient avec
reconnaissance le prsent que leur faisait en ce jour le Premier
Consul. La crmonie fut touchante par le dfaut mme de pompe, par le
sentiment qu'on y apportait. Les quatre prlats furent sacrs d'aprs
toutes les formes usites.

Ds ce moment, il faut le dire, la satisfaction tait gnrale dans
les masses, et on tait certain de l'approbation publique, pour la
grande manifestation fixe au dimanche suivant. Except les hommes de
parti, rvolutionnaires entts dans leurs systmes, ou royalistes
factieux qui voyaient avec chagrin le levier de la rvolte leur
chapper, tout le monde approuvait ce qui se passait, et le Premier
Consul pouvait reconnatre dj que ses vues taient plus justes que
celles de ses conseillers.

[En marge: _Te Deum_ solennel chant  Notre-Dame, le jour de Pques,
pour clbrer la paix gnrale et le rtablissement du culte.]

Le dimanche suivant, jour de Pques, fut destin  un _Te Deum_
solennel qu'on devait chanter, pour clbrer en mme temps la paix
gnrale et la rconciliation avec l'glise. Cette crmonie fut
annonce par l'autorit publique comme une vritable fte nationale.
Les prparatifs et le programme en furent publis. Le Premier Consul
voulut s'y transporter en grand cortge, accompagn de tout ce qu'il y
avait de plus lev dans l'tat. Il fit savoir par les dames du Palais
aux femmes des hauts fonctionnaires, qu'elles satisferaient l'un de
ses dsirs les plus vifs, en se rendant  la mtropole le jour du _Te
Deum_. La plupart ne se firent pas presser. On sait quels motifs
frivoles se joignent aux motifs les plus pieux, pour augmenter
l'affluence dans ces solennits de la religion. Les plus brillantes
femmes de Paris obirent au Premier Consul. Les principales d'entre
elles avaient rendez-vous aux Tuileries, pour accompagner madame
Bonaparte dans les voitures de la nouvelle cour.

Le Premier Consul avait donn un ordre formel  ses gnraux de
l'accompagner. C'tait le plus difficile  obtenir, car on disait
partout qu'ils tenaient un langage inconvenant et presque factieux. On
a dj vu les carts de Lannes. Augereau, tolr  Paris, tait
actuellement l'un de ceux qui parlaient le plus haut. Il fut charg
par ses camarades de se prsenter au Premier Consul, et de lui
exprimer leur dsir de ne pas se rendre  Notre-Dame. C'est en sance
consulaire, en prsence des trois Consuls et des ministres, que le
gnral Bonaparte voulut recevoir Augereau. Celui-ci exposa son
message, mais le Premier Consul le rappela  son devoir avec cette
hauteur qu'il savait apporter dans le commandement, surtout  l'gard
des gens de guerre. Il lui fit sentir l'inconvenance de sa dmarche,
lui rappela que le Concordat tait maintenant loi de l'tat, que les
lois taient obligatoires pour toutes les classes de citoyens, aussi
bien pour les militaires que pour les citoyens les plus humbles et les
plus faibles; qu'il veillerait du reste  leur excution, en sa double
qualit de gnral et de premier magistrat de la Rpublique; que ce
n'tait pas aux officiers de l'arme, mais au gouvernement  juger la
convenance de la crmonie ordonne pour le jour de Pques; que toutes
les autorits avaient ordre d'y assister, les autorits militaires
comme les autorits civiles, que toutes obiraient; que quant  la
dignit de l'arme, il en tait aussi jaloux, et aussi bon juge
qu'aucun des gnraux ses compagnons d'armes, et qu'il tait certain
de ne la point compromettre, en assistant de sa personne aux
crmonies de la religion; qu'au surplus, ils n'avaient pas 
dlibrer, mais  excuter un ordre, et qu'il s'attendait  les voir
tous dimanche,  ses cts, dans l'glise mtropolitaine. Augereau ne
rpliqua point, et ne rapporta auprs de ses camarades que l'embarras
d'avoir commis une lgret, et la rsolution d'obir.

[En marge: Dernires difficults la veille de la crmonie, suscites
par le cardinal Caprara, relativement aux vques choisis parmi les
constitutionnels.]

Tout tait prt, mais au dernier instant les arrire-penses du
cardinal Caprara faillirent mettre au nant les nobles projets du
Premier Consul. Les vques choisis dans le clerg constitutionnel,
s'taient rendus chez le cardinal Caprara, pour le procs informatif
qui se fait  l'gard de tout vque prsent au Saint-Sige. Le
cardinal avait exig d'eux une rtractation, par laquelle ils
abjuraient leurs anciennes erreurs, en qualifiant de la manire la
plus fltrissante leur adhsion  la Constitution civile du Clerg.
C'tait une dmarche humiliante, non-seulement pour eux, mais pour la
Rvolution elle-mme. Le Premier Consul averti ne voulut pas la
souffrir, et leur enjoignit de ne pas cder, promettant de les
appuyer, et de forcer le reprsentant du Saint-Sige  renoncer  ses
prtentions si peu chrtiennes. Le cardinal Caprara n'avait vu d'autre
excuse  sa condescendance, s'il instituait ce qu'on appelait des
_intrus_, que dans une rtractation formelle de leur conduite passe.
Mais le Premier Consul ne l'entendait pas ainsi.--Quand j'accepte pour
vque, disait-il, l'abb Bernier, l'aptre de la Vende, le Pape peut
bien agrer des Jansnistes ou des Oratoriens, qui n'ont eu d'autre
tort que d'adhrer  la Rvolution.--Il leur ordonna de se renfermer
dans une simple dclaration, consistant  dire qu'ils adhraient au
Concordat et aux volonts du Saint-Sige, crites dans ce trait. Il
soutenait avec raison, que le Concordat contenant les principes sur
lesquels l'glise franaise et l'glise romaine s'taient mises
d'accord, on ne pouvait exiger davantage, sans avouer l'intention
d'humilier un parti au profit d'un autre, et il dclarait qu'il ne le
permettrait pas.

Le samedi soir, veille de Pques, cette contestation n'tait pas
termine. M. Portalis fut charg d'aller annoncer au cardinal que la
crmonie du lendemain n'aurait pas lieu, que le Concordat ne serait
point publi, et resterait sans effet, si l'on insistait plus
long-temps sur la rtractation demande. Cette rsolution, au surplus,
tait srieuse, et le Premier Consul, en se montrant plein de
condescendance pour l'glise, ne voulait cependant pas cder sur les
points qui lui semblaient compromettre le but lui-mme, c'est--dire
la fusion des partis. Il savait que, pour tre conciliateur, il faut
tre nergique, car il en cote pour amener les partis  transiger,
presque autant que pour les vaincre.

[En marge: Le cardinal Caprara cde enfin  l'gard des
constitutionnels.]

Le cardinal cda enfin, mais trs-avant dans la nuit. Il fut convenu
que les nouveaux lus, pris dans le clerg constitutionnel, subiraient
chez lui leur procs informatif, qu'ils professeraient de vive voix
leur runion sincre  l'glise, et qu'ensuite on dclarerait qu'ils
s'taient rconcilis, sans dire comment, ni dans quels termes.
Toujours est-il que la rtractation demande ne fut pas faite.

[En marge: Publication du Concordat le jour de Pques.]

Le lendemain, jour de Pques, 18 avril 1802 (28 germinal an X), le
Concordat fut publi dans tous les quartiers de Paris, avec grand
appareil, et par les principales autorits. Tandis que cette
publication se faisait dans les rues de la capitale, le Premier
Consul, qui voulait solenniser dans la mme journe tout ce qu'il y
avait d'heureux pour la France, changeait aux Tuileries les
ratifications du trait d'Amiens. Cette importante formalit
accomplie, il partit pour Notre-Dame, suivi des premiers corps de
l'tat, et d'un grand nombre de fonctionnaires de tout ordre, d'un
brillant tat-major, d'une foule de femmes du plus haut rang, qui
accompagnaient madame Bonaparte. Une longue suite de voitures
composait ce magnifique cortge. Les troupes de la premire division
militaire, runies  Paris, bordaient la haie, depuis les Tuileries
jusqu' la mtropole. L'archevque de Paris vint processionnellement
recevoir le Premier Consul  la porte de l'glise, et lui prsenter
l'eau bnite. Le nouveau chef de l'tat fut conduit sous le dais,  la
place qui lui tait rserve. Le Snat, le Corps Lgislatif, le
Tribunat taient rangs des deux cts de l'autel. Derrire le Premier
Consul, se trouvaient debout les gnraux en grand uniforme, plus
obissants que convertis, quelques-uns mme affectant une contenance
peu dcente. Quant  lui, revtu de l'habit rouge des Consuls,
immobile, le visage svre, il ne montrait ni la distraction des uns,
ni le recueillement des autres. Il tait calme, grave, dans l'attitude
d'un chef d'empire, qui fait un grand acte de volont, et qui commande
de son regard la soumission  tout le monde.

La crmonie fut longue et digne, malgr la mauvaise disposition de la
plupart de ceux qu'il avait fallu y amener. Du reste, l'effet en
devait tre dcisif, car, l'exemple une fois donn par le plus
imposant des hommes, toutes les anciennes habitudes religieuses
allaient renatre, et toutes les rsistances s'vanouir.

La fte avait deux motifs, le rtablissement du culte et la paix
gnrale. Naturellement la satisfaction tait partout, et quiconque
n'avait pas dans le coeur les mauvaises passions des partis, tait
heureux du bonheur public. Ce jour-l il y eut de grands dners chez
les ministres, auxquels assistrent les principaux membres des
administrations. Les reprsentants des puissances taient convis chez
le ministre des affaires trangres. Il y avait un banquet brillant
chez le Premier Consul, o taient invits le cardinal Caprara,
l'archevque de Paris, les principaux lus du nouveau clerg, les plus
hauts personnages de l'tat. Le Premier Consul s'entretint long-temps
avec le cardinal; il lui montra sa joie d'avoir achev une telle
oeuvre. Il tait fier de son courage, et de son succs.  peine un
lger nuage traversa-t-il un instant son noble front: ce fut 
l'aspect de certains des gnraux dont l'attitude et le langage
n'avaient pas t convenables en cette circonstance. Il leur exprima
son mcontentement avec une fermet de ton qui n'admettait pas la
rplique, et qui ne laissait pas craindre une rcidive.

[En marge: Ouvrage de M. de Chateaubriand sur le gnie du
christianisme.]

Pour complter l'effet que le Premier Consul avait voulu produire dans
ce mme jour, M. de Fontanes rendait compte, dans le _Moniteur_, d'un
livre nouveau, qui faisait grand bruit en ce moment: c'tait le _Gnie
du Christianisme_. Ce livre, crit par un jeune gentilhomme breton, M.
de Chateaubriand, alli des Malesherbes, long-temps absent de sa
patrie, dcrivait avec un clat infini les beauts du christianisme,
et relevait le ct moral et potique des pratiques religieuses,
livres vingt ans auparavant aux plus amres railleries. Critiqu
violemment par MM. Chnier et Ginguen, qui lui reprochaient des
couleurs fausses et outres, soutenu avec passion par les partisans de
la restauration religieuse, le _Gnie du Christianisme_, comme toutes
les oeuvres remarquables, fort lou, fort attaqu, produisait une
impression profonde, parce qu'il exprimait un sentiment vrai, et
trs-gnral alors dans la socit franaise: c'tait ce regret
singulier, indfinissable, de ce qui n'est plus, de ce qu'on a
ddaign ou dtruit quand on l'avait, de ce qu'on dsire avec
tristesse quand on l'a perdu. Tel est le coeur humain! Ce qui est, le
fatigue ou l'oppresse; ce qui a cess d'tre, acquiert tout  coup un
attrait puissant. Les coutumes sociales et religieuses de l'ancien
temps, odieuses et ridicules en 1789, parce qu'elles taient alors
dans toute leur force, et que de plus elles taient souvent
oppressives, maintenant que le dix-huitime sicle, chang vers sa fin
en un torrent imptueux, les avait emportes dans son cours
dvastateur, revenaient au souvenir d'une gnration agite, et
touchaient son coeur dispos aux motions par quinze ans de spectacles
tragiques. L'oeuvre du jeune crivain, empreinte de ce sentiment
profond, remuait fortement les esprits, et avait t accueillie avec
une faveur marque par l'homme qui alors dispensait toutes les
gloires. Si elle ne dcelait pas le got pur, la foi simple et solide,
des crivains du sicle de Louis XIV, elle peignait avec charme les
vieilles moeurs religieuses qui n'taient plus. Sans doute on y
pouvait blmer l'abus d'une belle imagination; mais aprs Virgile,
mais aprs Horace, il est rest, dans la mmoire des hommes, une place
pour l'ingnieux Ovide, pour le brillant Lucain, et, seul peut-tre
parmi les livres de ce temps, le _Gnie du Christianisme_ vivra,
fortement li qu'il est  une poque mmorable: il vivra, comme ces
frises sculptes sur le marbre d'un difice vivent avec le monument
qui les porte.

[En marge: Rappel des migrs.]

En rappelant les prtres  l'autel, en les faisant sortir des
retraites obscures o ils pratiquaient leur culte, et conspiraient
souvent contre le gouvernement, le Premier Consul avait rpar l'un
des plus fcheux dsordres du temps, et satisfait l'un des plus grands
besoins moraux de toute socit. Mais il restait un autre dsordre
extrmement triste, et qui laissait  la France l'aspect d'une contre
dchire par les factions: c'tait l'exil d'une quantit considrable
de Franais, vivant  l'tranger dans l'indigence, quelquefois dans la
haine de leur patrie, et recevant des gouvernements ennemis un pain,
que beaucoup d'entre eux payaient par des actes indignes envers la
France. C'est une affreuse invention de la discorde, que l'exil: elle
rend l'exil malheureux, elle dnature son coeur, elle le met 
l'aumne de l'tranger, elle promne au loin l'affligeant spectacle
des troubles du pays. De toutes les traces d'une rvolution, c'est
celle qu'il faut effacer la premire. Le gnral Bonaparte considrait
le rappel des migrs comme le complment indispensable de la
pacification gnrale. C'tait un acte rparateur dont il tait
impatient de braver les difficults, et d'avoir la gloire. Dj il
existait pour les migrs un systme de rappel fort incomplet, fort
partial, fort irrgulier, qui avait tous les inconvnients d'une
mesure gnrale, et qui n'en avait pas l'clat bienfaisant; c'tait le
systme des radiations, qui taient accordes aux migrs les mieux
recommands, sous prtexte qu'ils avaient t indment ports sur les
listes. On n'amnistiait pas toujours ainsi les plus excusables ou les
plus intressants.

[En marge: Dispositions principales composant la mesure du rappel des
migrs.]

Le Premier Consul forma donc la rsolution de faire rentrer les
migrs en masse, sauf certaines exceptions. De graves objections
s'levaient contre cette mesure. D'abord toutes les constitutions, et
notamment la Constitution consulaire, disaient formellement qu'on ne
rappellerait jamais les migrs. Elles le disaient, surtout  cause
des acqureurs de biens nationaux, qui taient fort ombrageux, et qui
regardaient l'exil des anciens possesseurs de leurs biens, comme
ncessaire  leur sret. Le Premier Consul se considrant comme le
plus ferme appui de ces acqureurs, ayant toujours exprim la ferme
volont de les dfendre, seul au monde en ayant la puissance, se
croyait assez fort de la confiance qu'il leur inspirait  tous, pour
pouvoir ouvrir les portes de la France aux migrs. Il fit donc
prparer une rsolution dont la premire clause tait la conscration
nouvelle et irrvocable des ventes faites par l'tat aux acqureurs de
biens nationaux. Il y fit insrer ensuite une disposition par
laquelle tous les migrs taient rappels en masse, en les
soumettant  la surveillance de la haute police, et en soumettant 
cette surveillance, pendant toute leur vie, ceux qui en auraient une
seule fois provoqu l'application. Il y avait toutefois quelques
exceptions  ce rappel gnral. Le bnfice en tait refus aux chefs
des rassemblements arms contre la Rpublique,  ceux qui avaient eu
des grades dans les armes ennemies, aux individus qui avaient
conserv des places ou des titres dans la maison des princes de
Bourbon, aux gnraux ou reprsentants du peuple qui avaient pactis
avec l'ennemi (ceci concernait Pichegru et quelques membres des
assembles lgislatives), enfin aux vques et archevques qui avaient
refus la dmission demande par le Pape. Le nombre de ces exclus
tait infiniment peu considrable.

La plus difficile question  rsoudre tait celle qui s'levait au
sujet des biens des migrs, qu'on n'avait pas encore vendus. Si, avec
toute raison, on dclarait inviolables les ventes faites par l'tat,
cependant il pouvait paratre dur de ne pas restituer aux migrs
leurs biens, rests encore intacts dans les mains du gouvernement.--Je
ne fais rien, disait le Premier Consul, si je rends  ces migrs leur
patrie, sans leur rendre leur patrimoine. Je veux effacer les traces
de nos guerres civiles, et, en remplissant la France d'migrs
rentrs, qui resteront dans l'indigence, tandis que leurs biens seront
l sous le squestre de l'tat, je cre une classe de mcontents qui
ne nous laisseront aucun repos. Et ces biens rests sous le squestre
de l'tat, qui croyez-vous qui les achte, en prsence de leurs
anciens propritaires rentrs?--Le Premier Consul rsolut donc de
rendre tous les domaines non vendus, except les maisons ou btiments
consacrs  un service public.

[En marge: Discussion en conseil priv de la mesure du rappel.]

Cette rsolution ainsi rdige fut soumise  un conseil priv, compos
des Consuls, des ministres, d'un certain nombre de conseillers d'tat
et de snateurs. Elle fut chaudement discute dans cette runion, et
parut exciter de vifs ombrages. Cependant l'entranement gnral vers
toutes les mesures rparatrices, qui tendaient  effacer les traces de
nos troubles, le prestige de la paix gnrale, la volont positive du
Premier Consul, toutes ces causes runies amenrent l'adoption du
principe mme du rappel des migrs. Mais on tint  insrer dans la
rsolution le mot d'amnistie, pour conserver  l'migration le
caractre d'un acte criminel, que la nation victorieuse et heureuse
voulait bien oublier. Le Premier Consul, dsirant faire les choses
d'une manire complte, rpugnait  l'emploi du mot d'amnistie. Il
disait qu'on ne devait pas humilier les gens dont on voulait oprer la
rconciliation avec la France, et que les traiter comme des criminels
gracis, c'tait les humilier profondment. On lui rpondait que
l'migration,  l'origine, avait t un crime, car elle avait eu pour
but principal de faire la guerre  la France, et qu'il fallait qu'elle
restt condamne par les lois. La plus vive contestation s'engagea
relativement aux biens des migrs. Les conseillers, appels 
dlibrer, repoussrent obstinment la restitution des bois et forts,
que la loi du 2 nivse an IV avait dclars inalinables. C'tait, 
leur avis, remettre des richesses immenses dans les mains de la
grande-migration, priver l'tat d'une norme valeur, et surtout de
forts d'une utilit indispensable, pour le service de la guerre, et
de la marine. Malgr tous ses efforts, le Premier Consul fut oblig de
cder, et il garda ainsi, sans y songer, l'un des plus puissants
moyens d'influence sur l'ancienne noblesse franaise, celui qui depuis
a servi  la lui ramener presque tout entire: ce moyen tait la
restitution individuelle qu'il fit plus tard de leurs biens,  ceux
des migrs qui se soumettaient  son gouvernement.

[En marge: La mesure du rappel rendue dans la forme d'un
snatus-consulte.]

La rsolution ainsi modifie, il restait  savoir comment on lui
donnerait un caractre lgal. On ne voulait pas en faire une loi; on
voulait lui donner un caractre plus lev, s'il tait possible. On
imagina donc d'en faire un snatus-consulte organique. La rsolution
touchait  la Constitution mme, et, par ce ct, elle semblait
appartenir plus particulirement au Snat. Dj le Snat, par deux actes
considrables, celui qui avait proscrit les Jacobins faussement accuss
de la machine infernale, celui qui avait interprt l'article 38 de la
Constitution, et exclu les opposants des deux assembles lgislatives,
avait acquis une sorte de pouvoir suprieur  la Constitution mme, car
il avait lgitim ou les mesures extraordinaires, ou les nouvelles
dispositions constitutionnelles, dont le gouvernement avait cru avoir
besoin. Aprs avoir fait des actes rigoureux, il devait tre agrable au
Snat d'tre charg d'un acte de clmence nationale. Il fut donc arrt
que la rsolution, prononant le rappel des migrs, serait d'abord
discute au Conseil d'tat, comme l'taient les rglements, les lois,
les snatus-consultes, et soumise ensuite au Snat, pour y tre
dlibre comme une mesure touchant  la Constitution mme.

La chose fut ainsi excute. Le projet d'amnistie, discut au Conseil
d'tat le 16 avril (26 germinal), avant-veille de la publication du
Concordat, fut port dix jours aprs au Snat, le 26 avril 1802 (6
floral). Il y fut adopt sans aucune contestation, et avec des motifs
remarquables.

Considrant, disait le Snat, que la mesure propose est commande
par l'tat actuel des choses, par la justice, par l'intrt national,
et qu'elle est conforme  l'esprit de la Constitution;

Considrant qu'aux diverses poques, o les lois sur l'migration ont
t portes, la France, dchire par des divisions intestines,
soutenait contre presque toute l'Europe une guerre dont l'histoire
n'offre pas d'exemple, et qui ncessitait des dispositions rigoureuses
et extraordinaires;

Qu'aujourd'hui, la paix tant faite au dehors, il importe de la
cimenter  l'intrieur par tout ce qui peut rallier les Franais,
tranquilliser les familles, et faire oublier les maux insparables
d'une longue rvolution;

Que rien ne peut mieux consolider la paix au dedans qu'une mesure qui
tempre la svrit des lois, et fait cesser les incertitudes et les
lenteurs rsultant des formes tablies pour les radiations;

Considrant que cette mesure n'a pu tre qu'une amnistie qui ft
grce au plus grand nombre, toujours plus gar que criminel, et qui
ft tomber la punition sur les grands coupables par leur maintenue
dfinitive sur la liste des migrs;

Que cette amnistie, inspire par la clmence, n'est cependant
accorde qu' des conditions justes en elles-mmes, tranquillisantes
pour la sret publique, et sagement combines avec l'intrt
national;

Que des dispositions particulires de l'amnistie, en dfendant de
toute atteinte les actes faits avec la Rpublique, consacrent de
nouveau la garantie des ventes des biens nationaux, dont le maintien
sera toujours un objet particulier de la sollicitude du Snat
Conservateur, comme il l'est de celle des Consuls; le Snat adopte la
rsolution propose.

Cet acte courageux de clmence devait obtenir l'approbation de tous
les hommes sages, qui souhaitaient sincrement la fin de nos troubles
civils. Grce aux nouvelles garanties donnes aux acqureurs de biens
nationaux, grce  la confiance que leur inspirait le Premier Consul,
cette dernire mesure du gouvernement ne leur causa pas de trop
grandes inquitudes, et elle satisfit cette masse honnte, et
heureusement la plus nombreuse, du parti royaliste, qui recevait sans
dpit le bien qu'on lui faisait. Elle ne rencontra l'ingratitude que
chez les hommes de la haute migration, qui vivaient dans les salons
de Paris, y payant en mauvais discours les bienfaits du gouvernement.
Suivant eux, l'acte tait insignifiant, incomplet, injuste, parce
qu'il faisait quelques distinctions entre les personnes, parce qu'il
ne restituait pas les biens des migrs vendus ou non vendus. Il
fallait bien se passer de l'approbation de ces vains discoureurs.
Cependant le Premier Consul tait si avide de gloire que ces
misrables critiques troublaient quelquefois le plaisir que lui
causait l'assentiment universel de la France et de l'Europe.

Mais son ardeur  bien faire ne dpendait pas de la louange et de la
critique, et  peine avait-il consomm le grand acte que nous venons
de rapporter, qu'il en prparait dj d'autres de la plus haute
importance politique et sociale. Dbarrass des obstacles que
prsentait  sa fconde activit la rsistance du Tribunat, il tait
rsolu, pendant cette session extraordinaire de germinal et floral,
de terminer, ou du moins d'avancer beaucoup la rorganisation de la
France. Il faut exposer ses ides  cet gard.

[En marge: Manire de penser du Premier Consul, relativement 
l'organisation sociale de la France, et projets qui en dcoulent.]

Par les actes dj connus du Premier Consul, surtout par le
rtablissement des cultes, il tait facile de deviner quelle tait la
tendance ordinaire de son esprit, et sa manire particulire de penser
sur les questions d'organisation sociale. En gnral, il tait dispos
 contredire les systmes troits ou exagrs de la Rvolution, ou,
pour parler plus exactement, de quelques rvolutionnaires; car, dans
ses premiers mouvements, la Rvolution avait toujours t gnreuse et
vraie. Elle avait voulu abolir les irrgularits, les bizarreries, les
injustes distinctions, drivant du rgime fodal, et en vertu
desquelles, par exemple, un juif, un catholique, un protestant, un
noble, un prtre, un bourgeois, un Bourguignon, un Provenal, un
Breton, n'avaient pas les mmes droits, les mmes devoirs, ne
supportaient pas les mmes charges, ne jouissaient pas des mmes
avantages, en un mot, ne vivaient pas sous les mmes lois. Faire de
tous ces Franais, quelle que ft leur religion, leur naissance, leur
province natale, des citoyens gaux en droits et en devoirs, aptes 
tout suivant leur mrite, voil ce qu'avait voulu la Rvolution dans
ses premiers lans, avant que la contradiction ne l'et irrite
jusqu'au dlire; voil ce que voulait le Premier Consul, depuis que ce
dlire avait fait place  la raison. Mais cette chimrique galit que
des dmagogues avaient rve un instant, qui devait mettre tous les
hommes sur le mme niveau, qui admettait  peine les ingalits
naturelles provenant de la diffrence des esprits et des talents,
cette galit, il la mprisait, ou comme une chimre de l'esprit de
systme, ou comme une rvolte de l'envie.

Il voulait donc dans la socit une hirarchie, sur les degrs de
laquelle tous les hommes, sans distinction de naissance, viendraient
se placer suivant leur mrite, et sur les degrs de laquelle
resteraient tablis ceux que leurs pres y auraient ports, sans faire
obstacle toutefois aux nouveaux venus qui tendraient  s'lever  leur
tour.

Cette espce de vgtation sociale, rsultant de la nature mme,
observe en tout pays et en tout temps, il entendait lui donner un
libre cours dans les institutions qu'il s'occupait de fonder. Comme
tous les esprits puissants, qui s'appliquent  dcouvrir dans le
sentiment des masses les vrais instincts de l'humanit, et aiment 
opposer ce sentiment aux vues troites de l'esprit de systme, il
cherchait, dans les dispositions manifestes sous ses yeux par le
peuple lui-mme, des arguments pour ses opinions.

[En marge: Opinion du Premier Consul sur les distinctions sociales.]

 ceux qui, en matire de religion, lui avaient conseill
l'indiffrence, il avait oppos ce mouvement populaire, qui s'tait
produit rcemment  la porte d'une glise, pour forcer les prtres 
donner la spulture  une actrice. Voyez, avait-il dit  ces partisans
de l'indiffrence, voyez comme ce peuple est indiffrent! Et
vous-mmes, leur avait-il dit aussi, pourquoi avez-vous, au milieu du
plus grand paroxysme rvolutionnaire, proclam l'tre suprme?...
C'est qu'au fond du coeur du peuple, il y a quelque chose qui le porte
 se donner un Dieu, n'importe lequel.--

[En marge: Mai 1802.]

Quant  la manire de classer les hommes dans la socit, il disait 
ceux qui ne voulaient aucune distinction: Pourquoi donc avez-vous cr
les fusils et les sabres d'honneur? C'est une distinction que
celle-l, et assez ridiculement invente, car on ne porte pas un fusil
ou un sabre d'honneur  sa poitrine, et, en ce genre, les hommes
aiment ce qui s'aperoit de loin.--Le Premier Consul avait observ un
fait singulier, et il le faisait volontiers remarquer  ceux avec
lesquels il avait l'habitude de s'entretenir. Depuis que la France,
objet des gards et des empressements de l'Europe, tait remplie des
ministres de toutes les puissances, ou d'trangers de distinction qui
venaient la visiter, il tait frapp de la curiosit avec laquelle le
peuple et mme des gens au-dessus du peuple suivaient ces trangers,
et taient avides de voir leurs riches uniformes et leurs brillantes
dcorations. Il y avait souvent foule dans la cour des Tuileries, pour
assister  leur arrive et  leur dpart.--Voyez, disait-il, ces
vaines futilits que les esprits forts ddaignent tant! Le peuple
n'est pas de leur avis. Il aime ces cordons de toutes couleurs, comme
il aime les pompes religieuses. Les philosophes dmocrates appellent
cela vanit, idoltrie. Idoltrie, vanit, soit. Mais cette idoltrie,
cette vanit sont des faiblesses communes  tout le genre humain, et
de l'une et de l'autre on peut faire sortir de grandes vertus. Avec
ces hochets tant ddaigns, on fait des hros!  l'une comme  l'autre
de ces prtendues faiblesses, il faut des signes extrieurs; il faut
un culte au sentiment religieux; il faut des distinctions visibles au
noble sentiment de la gloire.--

Le Premier Consul rsolut de crer un ordre qui remplacerait les armes
d'honneur, qui aurait l'avantage d'tre donn au soldat comme au
gnral, au savant paisible comme au militaire, qui consisterait en
dcorations, semblables pour la forme  celles qu'on portait dans
toute l'Europe, et de plus en dotations utiles, utiles surtout au
simple soldat, quand celui-ci serait rentr dans ses champs. C'tait,
 ses yeux, un moyen de plus de mettre la France nouvelle en rapport
avec les autres pays. Puisque c'tait ainsi que dans toute l'Europe on
signalait  l'estime publique les services rendus, pourquoi ne pas
admettre le mme systme en France? Les nations, disait-il, ne
doivent pas plus chercher  se singulariser que les individus.
L'affectation de faire autrement que tout le monde, est une
affectation rprouve par les gens senss, et surtout par les gens
modestes. Les cordons sont en usage dans tous les pays, qu'ils soient,
ajoutait le Premier Consul, en usage en France! Ce sera un rapport de
plus tabli avec l'Europe. Seulement on ne les donnait en France, on
ne les donne chez nos voisins qu' l'homme bien n; je les donnerai 
l'homme qui aura le mieux servi dans l'arme et dans l'tat, ou qui
aura produit les plus beaux ouvrages.--

Une remarque frappait plus particulirement le Premier Consul, et chez
lui tait devenue l'objet d'une vritable proccupation: c'est  quel
point les hommes de la Rvolution taient dsunis, sans lien entre
eux, sans force contre leurs ennemis communs. Tandis que les anciens
nobles se donnaient tous la main; tandis que les Vendens taient,
quoique puiss et soumis, secrtement coaliss encore; tandis que le
clerg, bien que reconstitu, formait cependant une corporation
puissante, amie fort quivoque du gouvernement, les hommes qui avaient
fait cette Rvolution taient diviss, et dsavous mme, il faut le
dire, par l'opinion ingrate et trompe.  peine laissait-on les
lections aller seules qu'on voyait aussitt surgir ou des personnages
nouveaux,  qui on ne pouvait imputer ni mal ni bien, ou, par
contre-coup, des rvolutionnaires fougueux, dont le souvenir inspirait
la terreur. Aux yeux d'une gnration nouvelle, qui ne savait aucun
gr de leurs efforts  ceux qui, depuis quatre-vingt-neuf jusqu'
dix-huit cent, avaient tant souffert pour affranchir la France, le
titre principal tait de n'avoir rien fait. Le Premier Consul tait
convaincu, et avec raison, que, si on se prtait  ce mouvement, il
n'y aurait bientt plus sur la scne un seul des auteurs de la
Rvolution; qu'on verrait se produire une classe nouvelle, facile 
incliner vers le royalisme; que tout au plus y aurait-il dans certains
moments une raction rvolutionnaire, qui ferait reparatre quelques
hommes de sang; que les lections opres sous le Directoire,
alternativement royalistes  la faon du club de Clichy, ou
rvolutionnaires  la faon de Baboeuf, en taient la preuve, et que,
de convulsions en convulsions, on aboutirait ainsi au triomphe des
Bourbons et de l'tranger, c'est--dire  la contre-rvolution pure.

[En marge: Comment le Premier Consul veut organiser la socit sortie
de la Rvolution.]

Il regardait donc comme indispensable de ralentir le mouvement des
institutions libres, de maintenir ainsi au pouvoir la gnration qui
avait fait la Rvolution, de l'y maintenir,  l'exception seulement de
quelques individus souills de sang, et  ceux-l mme d'assurer de
l'oubli et du pain; de fonder avec cette gnration une socit
tranquille, rgulire et brillante, dont il serait le chef, dont ses
compagnons d'armes et ses collaborateurs civils formeraient la classe
leve, aristocratie si l'on veut, mais aristocratie toujours ouverte
au mrite naissant, dans laquelle resteraient placs, eux et leurs
enfants, les hommes qui auraient rendu de grands services, et
pourraient toujours venir prendre place les hommes qui seraient
capables de rendre des services nouveaux. Cette socit ainsi forme,
d'aprs les ternelles lois de la nature, il la voulait entourer de
toutes les gloires, embellir par tous les arts, pour l'opposer avec
avantage  cet ancien rgime, existant comme un vivant souvenir dans
la mmoire des migrs, existant comme une ralit dans toute
l'Europe; et il esprait y rattacher les migrs eux-mmes, quand le
temps les aurait corrigs, quand l'attrait des hauts emplois les
aurait attirs,  condition toutefois qu'ils viendraient, non en
protecteurs ddaigneux, mais en serviteurs utiles et soumis. Quel
degr de libert politique accorderait-il  cette socit ainsi
constitue? Il ne le savait pas. Il croyait que le moment prsent n'en
comportait pas beaucoup, car toute libert accorde se changeait en
ractions cruelles; et il croyait de plus que la libert arrterait
son gnie crateur. Du reste, il pensait peu alors  cette question;
et le pays, avide d'ordre seulement, ne l'y faisait gure penser. Il
voulait donc fonder cette socit d'aprs les principes de la
Rvolution franaise, lui donner de bonnes lois civiles, une puissante
administration, de riches finances, et la grandeur extrieure,
c'est--dire tous les biens, sauf un seul, laissant plus tard 
d'autres le soin de lui dispenser, ou de lui laisser prendre, ce
qu'elle comporterait de libert politique.

C'est d'aprs ces ides qu'il avait conu son systme de rcompenses
civiles et militaires, et son plan d'ducation.

[En marge: Institution de la Lgion-d'Honneur.]

[En marge: Serment des Lgionnaires.]

Les armes d'honneur, imagines par la Convention, n'avaient gure
russi, parce qu'elles n'taient pas adaptes aux moeurs. Elles avaient
d'ailleurs entran des complications administratives assez fcheuses,
 cause de la double paye accorde aux uns, refuse aux autres. Le
Premier Consul imagina un ordre militaire par la forme, mais non pas
destin aux militaires seuls. Il l'appela Lgion-d'Honneur, voulant
imprimer l'ide d'une runion d'hommes vous au culte de l'honneur, et 
la dfense de certains principes. Elle devait tre compose de 15
cohortes, chaque cohorte de 7 grands-officiers, 20 commandeurs, 30
officiers et 350 simples lgionnaires, en tout 6 mille individus de tout
grade. Le serment indiquait  quelle cause on devait se consacrer,
lorsqu'on faisait partie de la Lgion-d'Honneur. Chaque membre
promettait de se dvouer  la dfense de la Rpublique, de l'intgrit
de son territoire, du principe de l'galit, de l'inviolabilit des
proprits dites nationales. C'tait, par consquent, une lgion qui
mettrait son honneur  faire triompher les principes et les intrts de
la Rvolution. Des dcorations et des dotations taient attaches 
chaque grade. Il tait allou aux grands-officiers 5,000 francs de
traitement, aux commandeurs 2,000, aux officiers 1,000, aux simples
lgionnaires 250 francs. Une dotation en biens nationaux devait suffire
 ces dpenses. Chaque cohorte devait avoir son sige dans la province
o seraient situs ses biens particuliers. Toutes les cohortes runies
devaient tre administres par un conseil suprieur, form de sept
membres: les trois Consuls d'abord, et puis quatre grands-officiers,
dont le premier serait dsign par le Snat, le second par le Corps
Lgislatif, le troisime par le Tribunat, le quatrime par le Conseil
d'tat. Le conseil de la Lgion-d'Honneur, compos de la sorte, tait
charg de grer les biens de la Lgion, et de dlibrer sur la
nomination de ses membres. Enfin, ce qui achevait de complter
l'institution, et d'en indiquer l'esprit, c'est que les services civils
dans toutes les carrires, telles que l'administration, le gouvernement,
les sciences, les arts, les lettres, taient des titres d'admission
aussi bien que les services militaires. Pour partir du prsent tat de
choses, il tait dcid que les militaires qui avaient des armes
d'honneur, seraient de droit membres de la Lgion, et classs dans ses
rangs selon leur grade dans l'arme.

Cette institution ne compte gure plus de quarante ans, et elle est
dj consacre, comme si elle avait travers les sicles, tant elle
est devenue, dans ces quarante ans, la rcompense de l'hrosme, du
savoir, du mrite en tout genre! tant elle a t recherche par les
grands et les princes de l'Europe, les plus orgueilleux de leur
origine! Le temps, juge des institutions, a donc prononc sur
l'utilit et la dignit de celle-ci. Laissons de ct l'abus qui a pu
tre fait quelquefois d'une telle rcompense,  travers les divers
rgimes qui se sont succd, abus inhrent  toute rcompense donne
par des hommes  d'autres hommes, et reconnaissons ce qu'avait de
beau, de profond, de nouveau dans le monde, une institution, tendant 
placer sur la poitrine du simple soldat, du savant modeste, la mme
dcoration qui devait figurer sur la poitrine des chefs d'arme, des
princes et des rois! reconnaissons que cette cration d'une
distinction honorifique tait le triomphe le plus clatant de
l'galit mme, non de celle qui galise les hommes en les abaissant,
mais de celle qui les galise en les levant; reconnaissons enfin que,
si, pour les grands de l'ordre civil ou militaire, elle pouvait bien
n'tre qu'une satisfaction de vanit, elle tait, pour le simple
soldat rentr dans ses champs, l'aisance du paysan, en mme temps que
la preuve visible de l'hrosme.

[En marge: Systme d'ducation imagin par le Premier Consul.]

Aprs ce beau systme de rcompenses, le Premier Consul s'tait occup
avec non moins d'empressement d'un systme d'ducation pour la
jeunesse franaise. L'ducation, en effet, tait alors nulle ou livre
aux ennemis de la Rvolution.

[En marge: tat de l'ducation pendant le cours de la Rvolution.]

Les corporations religieuses autrefois employes  lever la jeunesse,
avaient disparu avec l'ancien ordre de choses. Elles tendaient bien 
renatre; mais le Premier Consul n'avait garde de leur livrer la
gnration nouvelle, les considrant comme les ouvriers secrets de ses
ennemis. Les institutions par lesquelles la Convention avait cherch 
les remplacer, n'avaient t qu'une chimre dj presque vanouie. La
Convention avait voulu donner gratuitement l'instruction primaire au
peuple, et l'instruction secondaire aux classes moyennes, de manire 
rendre l'une et l'autre accessibles  toutes les familles. Elle
n'avait abouti  rien. Les communes avaient donn aux instituteurs
primaires des logements, en gnral ceux des anciens curs de
campagne, mais ne les avaient point appoints, ou du moins l'avaient
fait avec des assignats. L'indigence avait bientt dispers ces
malheureux instituteurs. Les coles centrales, dans lesquelles se
dispensait l'instruction secondaire, places dans chaque chef-lieu de
dpartement, taient des tablissements en quelque sorte acadmiques,
o se faisaient des cours publics, auxquels la jeunesse pouvait
assister quelques heures par jour, mais en retournant ensuite dans les
familles, ou dans des pensionnats forms par l'industrie particulire.
La nature des tudes tait conforme  l'esprit du temps. Les tudes
classiques, considres comme une vieille routine, y avaient t
presque abandonnes. Les sciences naturelles et exactes, les langues
vivantes, avaient pris la place des langues anciennes. Un musum
d'histoire maternelle tait attach  chacune de ces coles. Une telle
instruction avait peu d'influence sur la jeunesse; car un cours qui
dure une ou deux heures par jour, n'est pas un moyen de s'emparer
d'elle. On la laissait former par les chefs de pensionnat, pour la
plupart alors ennemis du nouvel ordre de choses, ou spculateurs
avides traitant la jeunesse comme un objet de trafic, non comme un
dpt sacr de l'tat et des familles. Les coles centrales
d'ailleurs, places dans les cent deux dpartements, une dans chaque
chef-lieu, taient trop nombreuses. Il n'y avait pas assez d'lves
pour ces cent deux coles. Trente-deux seulement avaient attir des
auditeurs, et taient devenues des foyers d'instruction. On avait vu
s'y produire quelques professeurs distingus, conservant encore
l'esprit des saines tudes. Mais les vicissitudes politiques, l comme
ailleurs, avaient fait sentir leur triste influence. Les professeurs,
choisis par des jurys d'instruction, s'taient succd comme les
partis au pouvoir, avaient paru et disparu tour  tour, et les lves
avec eux! Enfin ces coles, sans lien, sans unit, sans direction
commune, prsentaient des fragments pars, et non un grand difice
d'instruction publique.

[En marge: Plan du Premier Consul.]

Le Premier Consul forma son projet d'un jet, avec la rsolution
d'esprit qui lui tait ordinaire.

D'abord, les finances de la France ne permettaient pas de fournir,
partout et gratis, l'instruction primaire au peuple, lequel, du reste,
n'aurait pas eu assez de loisir pour la recevoir, si l'tat avait eu
assez d'argent pour la lui donner. C'est tout au plus si on tait en
mesure de faire les frais du nouveau clerg, et on le pouvait grce 
une circonstance particulire du temps, c'tait la masse des pensions
ecclsiastiques, qui tenaient lieu de traitement  la plupart des
curs. Il tait donc impossible de payer un instituteur primaire par
commune. On se contenta d'en tablir chez les populations assez aises
pour en faire elles-mmes les frais. La commune accordait le logement
et l'cole, les coliers payaient une rtribution calcule sur les
besoins de l'instituteur. C'tait tout ce qu'on pouvait faire alors.

[En marge: Cration des Lyces.]

Pour le moment, le plus important tait l'instruction secondaire. Le
Premier Consul supprima dans son projet les coles centrales, qui
n'taient que des cours publics, sans ensemble, sans action sur la
jeunesse. On comptait trente-deux coles centrales, qui avaient plus
ou moins russi. C'tait une indication du besoin d'instruction dans
les diverses parties de la France. Le Premier Consul projeta
trente-deux tablissements, qu'il nomma lyces, d'un nom emprunt 
l'antiquit, et qui taient des pensionnats o la jeunesse, caserne,
retenue pendant les principales annes de l'adolescence, devait subir
la double influence d'une forte instruction littraire, et d'une
ducation mle, svre, suffisamment religieuse, tout  fait
militaire, modele sur le rgime de l'galit civile. Il voulut y
rtablir l'ancienne rgle classique, qui assignait aux langues
anciennes la premire place, ne donnait que la seconde aux sciences
mathmatiques et physiques, laissant aux coles spciales le soin
d'achever l'enseignement des dernires. Il avait raison en cela comme
dans le reste. L'tude des langues mortes n'est pas seulement une
tude de mots, mais une tude de choses; c'est l'tude de l'antiquit
avec ses lois, ses moeurs, ses arts, son histoire si morale, si
fortement instructive. Il n'y a qu'un ge pour apprendre ces choses:
c'est l'enfance. La jeunesse une fois venue avec ses passions, avec
son penchant  l'exagration et au faux got, l'ge mr avec ses
intrts positifs, la vie se passe, sans qu'on ait donn un moment 
l'tude d'un monde, mort comme les langues qui nous en ouvrent
l'entre. Si une curiosit tardive nous y ramne, c'est  travers de
ples et insuffisantes traductions qu'on pntre dans cette belle
antiquit. Et dans un temps o les ides religieuses se sont
affaiblies, si la connaissance de l'antiquit s'vanouissait aussi,
nous ne formerions plus qu'une socit sans lien moral avec le pass,
uniquement instruite et occupe du prsent; une socit ignorante,
abaisse, exclusivement propre aux arts mcaniques.

Le Premier Consul voulut donc que, dans son projet, les tudes
classiques reprissent leur rang. Les sciences ne venaient qu'aprs. On
devait en enseigner ce qui est utile dans toutes les professions de la
vie, et ce qui est ncessaire pour passer des coles secondaires aux
coles spciales. L'instruction religieuse y devait tre donne par
des aumniers, l'instruction militaire, par de vieux officiers sortis
de l'arme. Tous les mouvements devaient s'y excuter au pas
militaire, et au son du tambour. Ce rgime tait convenable  une
nation destine tout entire  manier les armes, ou dans l'arme ou
dans la garde nationale. Huit professeurs de langues anciennes ou de
belles-lettres, un censeur des tudes, un conome, charg du matriel,
un chef suprieur, sous le nom de proviseur, composaient le personnel
de ces tablissements.

Telles taient les coles dans lesquelles le Premier Consul voulait
former la jeunesse franaise. Mais comment l'y attirer? L tait la
difficult. Le Premier Consul y pourvut par un de ces moyens hardis et
srs, comme il faut les employer quand on veut srieusement atteindre
un but. Il imagina de crer 6,400 bourses gratuites, dont l'tat
ferait les frais, et qui, au taux moyen de 7  800 francs,
reprsenteraient une dpense totale de 5  6 millions par an, somme
considrable alors. Ces six mille et quelques cents lves suffisaient
pour fournir le fond de la population des lyces. La confiance des
familles, qu'on esprait acqurir plus tard, devait un jour dispenser
l'tat de continuer un tel sacrifice. Le produit de ces six mille
bourses formait en mme temps une ressource suffisante pour couvrir la
plus grande partie des frais des nouveaux tablissements.

Le Premier Consul entendait distribuer de la manire suivante les
bourses dont le gouvernement allait avoir la disposition: 2,400
devaient tre donnes aux enfants des militaires en retraite qui
taient peu aiss, des fonctionnaires civils qui avaient utilement
servi, des habitants des provinces rcemment runies  la France. Les
4,000 autres taient destines aux pensionnats actuellement tablis.
Il y avait en effet un grand nombre de ces pensionnats exploits par
l'industrie particulire. Le Premier Consul crut devoir les laisser
exister; mais, il les rattacha  son plan par le moyen le plus simple
et le plus efficace. Ces pensionnats ne pouvaient subsister dsormais
qu'avec l'autorisation du gouvernement; ils devaient tre inspects
tous les ans par les agents de l'tat; ils taient obligs d'envoyer
leurs lves aux cours des lyces, moyennant une faible rtribution.
Enfin, les 4,000 bourses devaient, aprs un examen annuel, tre
distribues entre les lves des divers pensionnats, en raison du
mrite reconnu et de la bonne tenue de chaque maison. Ainsi rattachs
au plan gnral, les pensionnats en faisaient tout  fait partie.

Passant ensuite  l'instruction spciale, le Premier Consul s'occupa
d'en complter l'organisation. L'tude de la jurisprudence avait pri
avec l'ancien tablissement judiciaire; il cra dix coles de droit.
Les coles de mdecine, moins ngliges, subsistaient au nombre de
trois; il proposa d'en crer six. L'cole Polytechnique existait,
elle fut rattache  cette organisation. On y ajouta une cole des
services publics, connue depuis sous le titre d'cole des
Ponts-et-Chausses, une cole des arts mcaniques, alors fixe 
Compigne, depuis  Chlons-sur-Marne, premier modle des coles des
arts et mtiers, qui sont aujourd'hui juges si utiles; enfin une
cole du grand art qui faisait alors la puissance du Premier Consul et
de la France, une cole d'art militaire, destine  occuper le chteau
de Fontainebleau.

Il manquait  cet ensemble un complment, c'est--dire un corps
enseignant, qui fournt  ces collges des instituteurs, qui les
embrasst dans sa surveillance, en un mot, ce qu'on a nomm depuis
l'Universit. Mais le moment n'en tait pas encore venu. C'tait dj
beaucoup de recueillir du naufrage les tablissements d'instruction
publique, et de crer tout d'abord, avec les professeurs actuels, des
collges dpendants de l'tat, o la jeunesse de toutes les classes,
attire par l'ducation gratuite, serait forme sur un modle commun,
rgulier, conforme aux principes de la Rvolution franaise, et aux
saines doctrines littraires. Le Premier Consul dit au savant
Fourcroy: Ceci n'est qu'un commencement; plus tard, nous ferons plus
et mieux.--

[En marge: Discussion du Conseil d'tat, sur l'institution de la
Lgion-d'Honneur, et sur le nouveau systme d'ducation publique.]

Ces deux projets importants furent d'abord ports au Conseil d'tat,
et livrs, dans ce corps clair,  de vives controverses. Le Premier
Consul, qui n'aimait pas la discussion publique, parce qu'elle agitait
alors les esprits trop long-temps mus, la recherchait, la provoquait
mme dans le sein du Conseil d'tat. C'tait son gouvernement
reprsentatif  lui. Il y tait familier, original, loquent, s'y
permettait tout  lui-mme, y permettait tout aux autres, et, par le
choc de son esprit sur celui de ses contradicteurs, faisait jaillir
plus de lumires qu'on ne peut en obtenir d'une grande assemble, o
la solennit de la tribune, les inconvnients de la publicit gnent
et compriment sans cesse la vraie libert de la pense. Cette forme de
discussion serait mme la meilleure pour l'claircissement des
affaires, s'il ne dpendait d'un matre absolu de l'arrter aux
limites fixes par sa volont. Mais un tel corps est pour le
despotisme clair, quand il veut tre clair, la meilleure des
institutions.

[En marge: Caractre des discussions dans le sein du Conseil d'tat.]

Le Conseil d'tat, compos de tous les hommes de la Rvolution, et de
quelques-uns de ceux qui avaient surgi plus rcemment, offrait dans
son ensemble les diverses nuances de l'opinion publique, et peu
affaiblies, car si, d'une part, MM. Portalis, Roederer, Regnaud de
Saint-Jean d'Angly, Devaines y reprsentaient vivement le parti de la
raction monarchique, MM. Thibaudeau, Berlier, Truguet, Emmery,
Brenger y reprsentaient le parti fidle  la Rvolution, jusqu'
dfendre quelquefois ses prjugs. Mais l, dans le huis-clos du
Conseil d'tat, les discussions taient sincres et profondment
utiles.

Le projet de la Lgion-d'Honneur fut fortement attaqu. Ici, comme
dans l'affaire du Concordat, le Premier Consul devanait peut-tre le
mouvement des esprits. Cette gnration, qui bientt fut au pied des
autels, qui bientt se couvrit de dcorations avec un empressement
puril, rsistait encore, dans le moment, au rtablissement des cultes
et  l'institution de la Lgion-d'Honneur.

[En marge: Objections leves dans le sein du Conseil d'tat, contre
l'institution de la Lgion-d'Honneur.]

On trouvait mme au Conseil d'tat que l'institution de la
Lgion-d'Honneur blessait l'galit, qu'elle recommenait
l'aristocratie dtruite, qu'elle tait un retour trop avou  l'ancien
rgime. L'objet si lev, si positif, indiqu par le serment,
c'est--dire le maintien des principes de la Rvolution, ne touchait
que mdiocrement les opposants. Ils demandaient si les obligations
contenues dans ce serment n'taient pas communes  tous les citoyens,
si tous ne devaient pas concourir  dfendre le territoire, les
principes de l'galit, les biens nationaux, etc.; si particulariser
cette obligation pour les uns, ce n'tait pas la rendre moins stricte
pour les autres. On demandait si cette lgion n'avait pas un but trop
exceptionnel, comme, par exemple, de dfendre un pouvoir auquel elle
serait attache par le lien des bienfaits. D'autres, allguant la
Constitution, objectaient qu'elle n'avait parl que d'un systme de
rcompenses militaires. Ils ajoutaient que l'institution se
comprendrait mieux, soulverait moins d'objections, si elle avait pour
but de rcompenser exclusivement les actions de guerre; que les
actions de ce genre taient si positives, si facilement apprciables,
si gnralement rcompenses en tout pays, que personne ne trouverait
 redire si on se bornait  cet objet clair et limit.

[En marge: Rponses du Premier Consul aux objections leves contre la
Lgion-d'Honneur.]

Le Premier Consul rpondit  toutes ces objections avec la dialectique
la plus vigoureuse. Qu'y a-t-il d'aristocratique, disait-il, dans une
distinction toute personnelle, toute viagre, accorde  l'homme qui a
dploy un mrite civil ou militaire, accorde  lui seul, accorde
pour sa vie seulement, et ne passant point  ses enfants? Une telle
distinction est le contraire de l'aristocratie; car le propre des
titres aristocratiques est de se transmettre de celui qui les a
mrits  son fils qui n'a rien fait pour les acqurir. Un ordre est
la plus personnelle, la moins aristocratique des institutions. Mais,
dit-on, aprs ceci viendra autre chose. Cela se peut, ajoutait le
Premier Consul; mais voyons d'abord ce qu'on nous donne, nous jugerons
le reste ensuite. On demande ce que signifie cette lgion compose de
six mille individus, et quels seront ses devoirs. On demande si elle a
d'autres devoirs que ceux qui sont imposs  l'universalit des
citoyens, tous galement tenus de dfendre le territoire, la
Constitution, l'galit. Premirement on peut rpondre  cette
question que tout citoyen doit dfendre la patrie commune, et que
cependant il y a l'arme,  qui on en impose plus particulirement le
devoir. Serait-il ds lors tonnant que, dans l'arme, il y et un
corps d'lite, auquel on demanderait plus de dvouement  ses devoirs,
plus de disposition au grand sacrifice de la vie? Mais d'ailleurs
veut-on savoir ce que sera cette lgion, s'criait le Premier Consul,
en revenant  son ide favorite; le voici. C'est un essai
d'organisation pour les hommes, auteurs ou partisans de la Rvolution,
qui ne sont ni migrs, ni Vendens, ni prtres. L'ancien rgime, si
battu par le blier de la Rvolution, est plus entier qu'on ne le
croit. Tous les migrs se tiennent par la main; les Vendens sont
encore secrtement enrls; et, avec les mots de roi lgitime, de
religion, on peut en un instant runir des milliers de bras, qui se
lveraient, soyez-en srs, si leur fatigue et la force du gouvernement
ne les retenaient. Les prtres forment un corps, au fond peu ami de
nous tous. Il faut que, de leur ct, les hommes qui ont pris part 
la Rvolution s'unissent, se lient entre eux, forment aussi un tout
solide, et cessent de dpendre du premier accident qui frapperait une
seule tte. Il s'en est fallu de bien peu que vous ne fussiez rejets
dans le chaos par l'explosion du 3 nivse, et livrs sans dfense 
vos ennemis. Depuis dix ans nous n'avons fait que des ruines, il faut
fonder enfin un difice pour nous tablir dedans, et y vivre. Ces six
mille lgionnaires, composs de tous les hommes qui ont fait la
Rvolution, qui l'ont dfendue aprs l'avoir faite, qui veulent la
continuer dans ce qu'elle a de raisonnable et de juste, ces six mille
lgionnaires, militaires, fonctionnaires civils, magistrats, dots
avec les biens nationaux, c'est--dire avec le patrimoine de la
Rvolution, sont une des plus fortes garanties que vous puissiez
donner  l'ordre de choses nouveau. Et puis, soyez-en srs, la lutte
n'est pas finie avec l'Europe; tenez pour certain qu'elle
recommencera. N'est-on pas heureux d'avoir dans les mains un moyen si
facile de soutenir, d'exciter la bravoure de nos soldats? Au lieu de
ce chimrique milliard, que vous n'oseriez mme plus promettre, vous
pouvez, avec seulement trois millions de revenu en biens nationaux,
susciter autant de hros pour soutenir la Rvolution qu'elle en a
trouv pour l'entreprendre.--

Tels taient les arguments du Premier Consul. Il en avait d'autres
encore, destins  ceux qui demandaient que le nouvel ordre ft
purement militaire, et dcern seulement  l'arme. Je ne veux pas,
disait-il, fonder un gouvernement de prtoriens; je ne veux pas
rcompenser uniquement les militaires. J'entends que tous les mrites
soient frres, que le courage du prsident de la Convention, rsistant
 la populace soit rang  ct du courage de Klber, montant 
l'assaut de Saint-Jean-d'Acre. On parle des termes de la Constitution!
Il ne faut pas se laisser ainsi enchaner par les mots. La
Constitution a voulu tout dire, et ne l'a pas toujours su: c'est 
nous d'y suppler. Il faut que les vertus civiles aient leur part de
rcompense comme les vertus militaires. Ceux qui s'y opposent
raisonnent comme les Barbares. C'est le culte de la force brutale
qu'ils nous conseillent! Mais l'intelligence a ses droits avant ceux
de la force; la force elle-mme n'est rien sans l'intelligence. Dans
les temps hroques, le gnral, c'tait l'homme le plus fort, le plus
adroit de sa personne; dans les temps civiliss, le gnral, c'est le
plus intelligent des braves. Quand nous tions au Kaire, les gyptiens
ne pouvaient pas comprendre que Klber, si imposant de sa personne, ne
ft pas le gnral en chef. Lorsque Mourad-Bey eut vu de prs notre
tactique, il comprit que c'tait moi, et pas un autre, qui devais tre
le gnral d'une arme ainsi conduite. Vous raisonnez comme les
gyptiens, quand vous prtendez borner les rcompenses  la valeur
guerrire. Les soldats, ajoutait le Premier Consul, les soldats
raisonnent mieux que vous. Allez dans leurs bivouacs, coutez-les.
Croyez-vous que, parmi leurs officiers, ce soit le plus grand, le plus
imposant par sa stature, qui leur inspire le plus de considration?
Non, c'est le plus brave. Croyez-vous mme que le plus brave soit
prcisment le premier dans leur esprit? Sans doute, ils mpriseraient
celui dont ils suspecteraient le courage; mais ils mettent bien
au-dessus du brave celui qu'ils croient le plus intelligent. Moi-mme,
croyez-vous que ce soit uniquement parce que je suis rput un grand
gnral, que je commande  la France? Non, c'est parce qu'on
m'attribue les qualits de l'homme d'tat et du magistrat. La France
ne tolrera jamais le gouvernement du sabre; ceux qui le croient se
trompent trangement. Il faudrait cinquante ans d'abjection pour qu'il
en ft ainsi. La France est un trop noble pays, trop intelligent, pour
se soumettre  la puissance matrielle, et pour inaugurer chez elle le
culte de la force. Honorons l'intelligence, la vertu, les qualits
civiles en un mot, dans toutes les professions; rcompensons-les d'un
prix gal dans toutes.--

Ces raisons, donnes avec chaleur, avec verve, et sortant de la bouche
du plus grand capitaine des temps modernes, entranrent, en le
charmant, le Conseil d'tat tout entier. Elles taient, il faut le
dire, sincres et intresses tout  la fois. Le Premier Consul
voulait qu'il ft bien entendu, surtout pour les militaires, que ce
n'tait pas comme gnral seulement, mais comme homme de gnie, qu'il
tait le chef de la France.

Ne pouvant le faire renoncer  son projet, on l'engagea cependant 
l'ajourner, lui disant que c'tait trop tt, qu'ayant devanc
peut-tre le mouvement des esprits  l'gard du Concordat, il fallait
s'arrter un instant, et donner  l'opinion un moment de rpit. Il
n'couta aucun de ces conseils. Sa nature tait, en toutes choses,
impatiente du rsultat.

[En marge: Discussion dans le Conseil d'tat du plan d'ducation
publique.]

Le projet relatif au systme d'ducation publique souleva aussi de
graves objections dans le sein du Conseil d'tat. Le parti de la
raction monarchique n'tait pas loign de souhaiter le
rtablissement des corporations religieuses. Le parti contraire
soutenait les coles centrales, et demandait plutt l'amlioration que
l'abrogation de ce systme. Ce dernier montrait aussi quelque dfiance
au sujet de ces 6,400 bourses laisses  la distribution du
gouvernement.

Les anciennes corporations ne sont pas de ce temps, disait le Premier
Consul, d'ailleurs elles sont ennemies. Le clerg s'accommode du
gouvernement actuel, il le prfre  la Convention et au Directoire;
mais les Bourbons seraient bien mieux son fait. Quant aux coles
centrales, elles n'existent pas. C'est le nant. Il faut crer un
vaste systme, et organiser l'ducation publique en France. On croit
peut-tre que c'est dans un but d'influence que ces 6,400 bourses ont
t imagines. C'est voir la question par un bien petit ct. De
l'influence, le gouvernement actuel en a plus qu'il n'en dsire. Il
n'y a rien, en effet, qu'il ne pt aujourd'hui, surtout s'il voulait
ragir contre la Rvolution, dtruire ce qu'elle a fait, rtablir ce
qu'elle a dtruit. On le lui demande de toutes parts. Il est assailli
d'crits confidentiels de toute espce, dans lesquels chacun propose
la restauration d'une partie de l'ancien rgime. Il faut bien se
garder de cder  une telle impulsion. Ces six mille bourses sont
ncessaires pour organiser une socit nouvelle, et la remplir de
l'esprit du sicle. D'abord il est ncessaire de s'occuper des
militaires et de leurs enfants. On leur doit tout. Ils n'ont rien
touch du milliard promis. C'est bien le moins de leur assurer le
ncessaire. Ces bourses sont un supplment indispensable  la modicit
de leurs traitements. Les fonctionnaires civils mritent  leur tour
d'tre rcompenss et encourags quand ils auront bien servi. Ils sont
d'ailleurs aussi pauvres que les militaires. Les uns et les autres
nous donneront leurs enfants  lever,  faonner au nouveau rgime.
Les quatre mille boursiers que nous prendrons dans les pensionnats,
seront aussi une ppinire de sujets dont nous nous emparerons dans le
mme but. Il faut que nous fondions une socit nouvelle, d'aprs les
principes de l'galit civile, dans laquelle tout le monde trouve sa
place, qui ne prsente ni les injustices de la fodalit, ni le
ple-mle de l'anarchie. Il est urgent de fonder cette socit, car
elle n'existe pas. Pour la fonder, il est ncessaire d'avoir des
matriaux: les seuls bons, c'est la jeunesse. Il faut donc consentir 
la prendre; et, si nous ne l'attirons pas  nous par l'attrait de
l'ducation gratuite, les parents ne nous la confieront pas de leur
propre mouvement. Nous sommes tous suspects, nous auteurs, complices
ou dfenseurs de la Rvolution, tant les nations sont changeantes!
tant on est revenu des illusions de quatre-vingt-neuf! On ne nous
donnera pas facilement les enfants des familles si nous ne prenons pas
des moyens pour les attirer. Si nous formions des lyces sans bourses,
ils seraient encore plus dserts que les coles centrales, cent fois
davantage; car les parents peuvent envoyer sans crainte leurs enfants
 des cours publics, dans lesquels l'on professe le latin et les
mathmatiques, mais ils ne les enverraient pas facilement  des
pensionnats dans lesquels l'autorit dominera compltement. Il n'y a
qu'un moyen de les attirer, ce sont les bourses. Et les habitants des
dpartements rcemment runis, il faut les faire franais aussi! Il
n'y a qu'un moyen encore, c'est de prendre leurs enfants un peu malgr
eux, de les mettre avec les fils de vos officiers, de vos
fonctionnaires, et de vos familles peu aises, que l'avantage d'une
ducation gratuite aura disposes  une confiance qu'elles n'auraient
pas naturellement. Alors ces enfants apprendront notre langue,
recevront notre esprit. Nous aurons ainsi fondu ensemble les Franais
d'autrefois, et les Franais d'aujourd'hui; les Franais du centre, et
les Franais des bords du Rhin, de l'Escaut et du P.--

Ces raisons profondes, rptes en plus d'une sance, et sous mille
formes diverses, dont nous ne rapportons ici que la substance, firent
prvaloir le projet de loi. C'est M. Fourcroy qui fut charg de le
porter au Corps Lgislatif, et d'en soutenir la discussion.

[En marge: Adoption, par le Corps Lgislatif, du projet de loi sur
l'instruction publique.]

[En marge: Faible majorit accorde au projet de loi relatif  la
Lgion-d'Honneur.]

Ce projet et celui de la Lgion-d'Honneur furent prsents au Corps
Lgislatif  peu prs en mme temps, car le Premier Consul ne voulait
pas laisser passer cette courte session, sans avoir pos les
principales bases de son vaste difice. La loi sur l'instruction
publique ne rencontra pas de grands obstacles, et, soutenue par M.
Fourcroy, qui en tait l'auteur de moiti avec le Premier Consul, elle
fut adopte  une majorit considrable. Dans le Tribunat elle obtint
80 boules blanches contre 9 boules noires; dans le Corps Lgislatif,
251 contre 27. Mais il n'en fut pas ainsi pour la loi relative  la
Lgion-d'Honneur. Elle rencontra, dans les deux assembles, une
rsistance galement vive. Lucien Bonaparte en fut nomm rapporteur;
et,  la vivacit qu'il mit  la dfendre, il devint trop vident
qu'il dfendait une ide de famille. L'institution fut fort attaque
au Tribunat par MM. Savoie-Rollin et de Chauvelin, ce dernier mettant
une sorte de prtention  dfendre le principe de l'galit, malgr le
nom qu'il portait. Lucien, qui avait le talent de la parole, mais qui
ne l'avait pas suffisamment exerc, rpondit avec peu de sang-froid et
de mesure et contribua beaucoup  indisposer le Tribunat. Malgr
l'puration que ce corps avait subie, le projet prsent n'obtint que
56 boules blanches contre 38 noires. Au Corps Lgislatif, la
discussion, quoique dirige tout entire dans un mme sens, puisque le
Tribunat, ayant adopt la proposition du gouvernement, n'avait envoy
que des orateurs chargs de l'appuyer, la discussion ne ramena pas
beaucoup les esprits. Il n'y eut que 166 suffrages favorables contre
110 suffrages contraires. Le projet de loi fut donc adopt; mais
rarement la minorit avait t si forte, et la majorit si faible,
mme avant l'exclusion des opposants. C'est que le Premier Consul
avait heurt ici le sentiment de l'galit, seul survivant dans les
coeurs. Ce sentiment s'effarouchait  tort sans doute, car il n'y
avait rien de moins aristocratique qu'une institution qui avait pour
but de dcerner  des soldats,  des savants, une distinction purement
viagre, et la mme que devaient porter des gnraux et des princes.
Mais tout sentiment, quand il est vif, est susceptible et ombrageux.
Le Premier Consul tait all trop vite; il en convint.--Nous aurions
d attendre, dit-il, cela est vrai. Mais nous avions raison, et il
faut savoir hasarder quelque chose quand on a raison. D'ailleurs ce
projet a t mal dfendu; on n'a pas fait valoir les bons arguments.
Si on avait su les prsenter avec vrit et vigueur, l'opposition se
serait rendue.--

[En marge: Prsentation au Corps Lgislatif du trait d'Amiens.]

[En marge: Motifs qui avaient fait diffrer cette prsentation.]

La fin de cette session si fconde approchait, et cependant le trait
d'Amiens n'avait pas encore t apport au Corps Lgislatif, pour y
tre converti en loi. Ce grand acte tait rserv pour le dernier. On
voulait qu'il servt en quelque sorte de couronnement aux oeuvres du
Premier Consul, et aux dlibrations de cette session extraordinaire.
De plus, on le regardait comme une occasion de faire clater la
reconnaissance publique, en faveur de l'auteur de tous les biens dont
on jouissait.

[En marge: Mouvement de l'opinion publique en faveur du Premier
Consul.]

[En marge: Voeu gnral de lui continuer pour toute sa vie, le pouvoir
qu'il a reu pour dix ans.]

Depuis quelque temps, en effet, on se demandait si on ne donnerait pas
un grand tmoignage de gratitude nationale  l'homme qui, en deux
annes et demie, avait tir la France du chaos, et l'avait rconcilie
avec l'Europe, avec l'glise, avec elle-mme, et dj presque
compltement organise. Ce sentiment de reconnaissance tait universel
et mrit. Il tait facile de le faire aboutir  l'accomplissement des
voeux secrets du Premier Consul, voeux qui consistaient  obtenir 
perptuit le pouvoir qui lui avait t confi pour dix ans. Les
esprits, au surplus, taient fixs  cet gard, et, sauf un petit
nombre de royalistes ou de jacobins, personne n'aurait compris,
personne n'aurait voulu, que le pouvoir passt dans d'autres mains que
celles du gnral Bonaparte. On regardait la continuation indfinie de
son autorit, comme la chose la plus simple et la plus invitable.
Convertir cette disposition des esprits en un acte lgal tait donc
facile; et, si dix-huit mois auparavant, lorsque le fameux _Parallle
entre Csar, Cromwell et le gnral Bonaparte_, provoqua trop tt la
discussion sur ce point, on rencontra quelque rpulsion, il n'en tait
plus ainsi dsormais. Il n'y avait qu'un mot  dire pour que
sur-le-champ on offrt au Premier Consul, sous tel titre et telle
forme qu'il voudrait, une vritable souverainet. Il suffisait de
choisir un -propos quelconque, et d'noncer la proposition, pour
qu'elle ft immdiatement accueillie.

Le moment o tant d'actes mmorables venaient de se succder coup sur
coup, tait effectivement celui que le Premier Consul dans ses
calculs, ses amis dans leur impatience intresse, les esprits aviss
dans leurs prvisions, avaient dsign, et que le public, naf,
sincre dans ses sentiments, tait prt  accepter pour une grande
manifestation. Le gnral Bonaparte souhaitait le suprme pouvoir,
c'tait naturel et excusable. En faisant le bien, il avait obi  son
gnie; en le faisant, il en avait espr le prix. Il n'y avait l rien
de coupable, d'autant plus que, dans sa conviction et dans la vrit,
pour achever ce bien, il fallait long-temps encore un chef
tout-puissant. Dans un pays qui ne pouvait pas se passer d'une
autorit forte et cratrice, il tait lgitime de prtendre au pouvoir
suprme, quand on tait le plus grand homme de son sicle, et l'un des
plus grands hommes de l'humanit. Washington, au milieu d'une socit
dmocratique, rpublicaine, exclusivement commerciale, et pour
long-temps pacifique, Washington avait eu raison de montrer peu
d'ambition. Dans une socit rpublicaine par accident, monarchique
par nature, entoure d'ennemis, ds lors militaire, ne pouvant se
gouverner et se dfendre sans unit d'action, le gnral Bonaparte
avait raison d'aspirer au pouvoir suprme, n'importe sous quel titre.
Son tort, ce n'est pas d'avoir pris la dictature, alors ncessaire;
c'est de ne l'avoir pas toujours employe comme dans les premires
annes de sa carrire.

[En marge: Voeu secret du Premier Consul.]

[En marge: Projets forms dans le sein de la famille Bonaparte.]

[En marge: Projet de confrer au gnral Bonaparte le Consulat  vie,
avec facult de dsigner son successeur.]

Le gnral Bonaparte cachait profondment dans son coeur des dsirs
que tout le monde, mme le peuple le plus simple, apercevait
clairement. C'est tout au plus s'il s'en ouvrait  ses frres. Jamais
il ne disait que le titre de Premier Consul pour dix ans avait cess
de lui suffire. Sans doute, quand la question se prsentait sous forme
thorique, quand on parlait d'une manire gnrale de la ncessit
d'une autorit forte, il se donnait carrire, et exprimait sa pense 
cet gard. Mais jamais il ne concluait  demander pour lui-mme une
prorogation de pouvoir. Tout  la fois dissimul et confiant, il
communiquait certaines choses aux uns, certaines aux autres, et
cachait quelque chose  tous.  ses collgues, surtout  M.
Cambacrs, dont il apprciait la haute sagesse;  MM. Fouch et de
Talleyrand, auxquels il accordait une grande part d'influence, il
parlait compltement de ce qui intressait les affaires publiques,
beaucoup plus qu' ses frres, auxquels il tait loin de confier le
secret de l'tat. Pour ce qui le touchait personnellement, au
contraire, il disait peu  ses collgues ou  ses ministres, et
beaucoup  ses frres. Toutefois il ne leur avait pas mme dcouvert,
 eux, la secrte ambition de son coeur; mais elle tait si aise 
deviner, on tait dans le sein de sa famille si press de la faire
russir, qu'on lui pargnait la peine de s'en ouvrir le premier. On
l'en entretenait sans cesse, et on lui laissait la position plus
commode d'avoir  modrer plutt qu' exciter le zle pour sa
grandeur. On lui disait donc que le moment tait venu de constituer en
sa faveur autre chose qu'un pouvoir phmre et passager, qu'il
fallait songer enfin  lui en attribuer un qui ft tout  fait solide
et durable. Joseph avec la douceur paisible de son caractre, Lucien
avec la ptulance de sa nature, tendaient ouvertement au mme but. Ils
avaient pour confidents et pour cooprateurs les hommes de leur
intimit, qui, soit dans le Conseil d'tat, soit dans le Snat,
partageaient leur sentiment par conviction, et par envie de plaire.
MM. Regnaud, Laplace, Talleyrand et Roederer, celui-ci toujours le
plus ardent dans cette voie, taient franchement d'avis qu'il fallait,
le plus tt possible et le plus compltement, retourner  la
monarchie. M. de Talleyrand, le plus calme, mais pas le moins actif
d'entre eux, aimait fort la monarchie, surtout lgante et brillante,
comme dans le palais de Versailles, sans les Bourbons toutefois, avec
lesquels il se croyait alors incompatible. Il rptait sans cesse,
avec une autorit qui ne pouvait appartenir qu' lui, que pour
ngocier avec l'Europe il serait bien plus facile de traiter au nom
d'une monarchie que d'une rpublique; que les Bourbons taient pour
les rois des htes incommodes et dconsidrs; que le gnral
Bonaparte, avec sa gloire, sa puissance, son courage  comprimer
l'anarchie, tait pour eux le plus souhaitable, le plus attendu de
tous les souverains; que quant  lui, ministre des affaires
trangres, il affirmait qu'ajouter, n'importe quoi,  l'autorit
actuelle du Premier Consul, c'tait se concilier l'Europe, bien loin
de la blesser. Ces confidents intimes de la famille Bonaparte avaient
fort dbattu entre eux la question du moment. Cependant, aboutir de
plein saut  une souverainet hrditaire, qu'on l'appelt empire ou
royaut, semblait une tmrit bien grande. Peut-tre valait-il mieux
y arriver, en passant par un ou plusieurs intermdiaires. Mais sans
changer le titre du Premier Consul, ce qui tait plus commode, on
pouvait lui donner l'quivalent du pouvoir royal, et l'quivalent mme
de l'hrdit: c'tait le Consulat  vie, avec facult de dsigner son
successeur. En apportant quelques modifications  la Constitution,
modifications faciles  obtenir du Snat, qui tait devenu une sorte
de pouvoir constituant, il tait possible de crer une vraie
souverainet, sous un titre rpublicain. On se donnait mme, par la
facult de dsigner le successeur, les seuls avantages de l'hrdit
actuellement dsirables; car le Premier Consul n'ayant pas d'enfants,
n'ayant que des frres et des neveux, il valait mieux lui confier le
droit de choisir entre eux celui qu'il jugerait le plus digne de
succder  sa puissance.

[En marge: Agitations intrieures de la famille Bonaparte.]

Cette ide paraissant la plus prudente et la plus sage, on semblait
s'y tre arrt dans le sein de la famille Bonaparte. Cette famille
tait, dans le moment, singulirement mue. Les frres du Premier
Consul qui avaient sur leur front un rayon de sa gloire, mais  qui
cela ne suffisait pas, et qui auraient voulu qu'il devnt un vrai
monarque, pour devenir princes par le droit du sang, s'agitaient
beaucoup, se plaignaient de n'tre rien, d'avoir servi  l'lvation
de leur frre, et de n'avoir pas dans l'tat un rang proportionn 
leur mrite et  leurs services. Joseph, plus paisible par caractre,
satisfait d'ailleurs du rle de ngociateur ordinaire de la paix,
riche, considr, tait moins impatient. Lucien, qui se donnait pour
rpublicain, tait cependant celui de tous qui se montrait le plus
press de voir le pouvoir souverain de son frre, lev sur les ruines
de la Rpublique. Tout rcemment il avait refus de dner chez madame
Bonaparte, disant qu'il s'y rendrait lorsqu'il y aurait une place
marque pour les frres du Premier Consul. Au sein de cette famille,
madame Bonaparte, plus digne d'intrt parce qu'elle n'prouvait pas
toutes ces ardeurs ambitieuses, et les redoutait, au contraire, madame
Bonaparte tait, suivant son ordinaire, plus effraye que satisfaite
des changements qui se prparaient. Elle avait peur, comme nous
l'avons dj dit, qu'on ne ft franchir trop tt  son mari les
marches de ce trne, o elle avait vu siger les Bourbons, et o il
lui semblait incroyable que d'autres qu'eux pussent tre assis. Elle
craignait que des frres inconsidrs, jaloux de partager la grandeur
de leur frre, ne htassent imprudemment son lvation, et, pour le
faire monter trop vite, ne prcipitassent elle, lui, eux, tous enfin,
dans un abme. Rassure  un certain degr, par la tendresse de son
poux, sur le danger d'un divorce prochain, elle tait dans le moment
poursuivie d'une seule image, celle du nouveau Csar, frapp d'un coup
de poignard,  l'instant o il essaierait de poser le diadme sur sa
tte.

Madame Bonaparte avouait hardiment ses craintes  son poux, qui la
faisait taire, en lui imposant silence brusquement. Repousse, elle
s'adressait alors aux hommes qui avaient sur lui quelque influence,
les suppliait de combattre les conseils de frres ambitieux et mal
aviss, et donnait ainsi  ses rpugnances,  ses craintes, un clat
fcheux qui dplaisait au Premier Consul.

Parmi les personnages admis dans cet intrieur, le ministre Fouch
entrait plus qu'un autre dans les vues de madame Bonaparte. Ce n'est
pas qu'il et plus de fiert de sentiments que les hommes dont le
Premier Consul tait entour, et que seul, entre tous, il ne chercht
pas  plaire au matre invitable; non, sans doute. Mais il avait un
grand sens; il voyait avec apprhension l'impatience de la famille
Bonaparte; il entendait de plus prs que personne les cris sourds,
touffs, des rpublicains vaincus, peu nombreux, mais rvolts d'une
usurpation si prompte; et lui-mme, au milieu de ce mouvement des
choses, ressentait quelque motion de ce qu'on allait entreprendre.
Bien qu'il ne voult pas perdre la confiance du Premier Consul, qu'il
voult au contraire l'avoir plus que jamais, puisque le Premier Consul
allait devenir arbitre de toutes les existences, cependant il avait
laiss deviner une partie de ce qu'il pensait. Li avec madame
Bonaparte, il avait entendu l'expression des craintes dont elle tait
assige, et, craignant le ressentiment de son mari, avait cherch 
la calmer.--Madame, lui avait-il dit, tenez-vous en repos. Vous
contrariez inutilement votre poux. Il sera consul  vie, roi ou
empereur, tout ce qu'on peut tre. Vos craintes le fatiguent; mes
conseils le blesseraient. Restons donc  notre place, et laissons
s'accomplir des vnements, que vous ni moi ne saurions empcher.--

Le dnoment de cette scne agite approchait,  mesure qu'on arrivait
au terme de la session extraordinaire de l'an X, et on entendait les
meneurs rpter plus souvent et plus haut, qu'il fallait donner de la
stabilit au pouvoir, et un tmoignage de reconnaissance au
bienfaiteur de la France et du monde. Cependant, on ne pouvait pas
amener ce dnouement d'une manire sre et naturelle, sans la main
d'un homme, et cet homme tait le consul Cambacrs. Nous avons dj
parl de son influence occulte, mais relle, et habilement mnage,
sur l'esprit du Premier Consul. Son action sur le Snat tait
galement grande. Ce corps avait une vritable dfrence pour le vieux
jurisconsulte, devenu confident du nouveau Csar. M. Sieys, crateur
en quelque sorte du Snat, y avait d'abord joui d'un certain
ascendant. Bientt, son intention de tourner ce corps  l'opposition,
ayant t dvoile et vaincue, M. Sieys n'tait plus que ce qu'il
avait toujours t, c'est--dire un esprit suprieur, mais chagrin,
impuissant, rduit dsormais  mdire de toutes choses, dans la terre
de Crosne, prix vulgaire de ses grands services. M. Cambacrs, au
contraire, tait devenu le directeur secret du Snat. Dans la
conjoncture actuelle, le gnral Bonaparte ne pouvant pas se proclamer
lui-mme consul  vie ou empereur, ayant besoin qu'un corps
quelconque prt l'initiative, c'tait videmment le Snat, et dans le
Snat, l'homme qui le dirigeait, auquel appartenait la plus grande
importance.

M. Cambacrs, quoique dvou au Premier Consul, ne voyait pas
toutefois sans quelque dplaisir un changement, qui tendait  le
placer  une distance encore plus grande de son illustre collgue.
Sachant nanmoins que les choses n'en resteraient pas o elles
taient, qu'on perdrait sa peine  faire obstacle aux dsirs du
gnral Bonaparte, et que d'ailleurs, dans leurs limites actuelles,
ces dsirs taient lgitimes, M. Cambacrs rsolut de s'entremettre
spontanment, pour faire aboutir  un rsultat raisonnable toute cette
agitation intrieure, et pour donner au gouvernement une forme stable,
qui satisft l'ambition du Premier Consul, sans trop effacer les
formes rpublicaines, chres encore  beaucoup d'esprits.

[En marge: Dissimulation du Premier Consul,  l'gard de son collgue
Cambacrs.]

Tandis qu'on s'entretenait vivement  ce sujet autour du Premier
Consul, lui se bornant  couter, affectant mme de garder le silence,
M. Cambacrs mit fin  cet tat de contrainte, en parlant le premier
 son collgue de ce qui se passait. Il ne lui dissimula pas le danger
de la prcipitation dans une affaire de cette nature, et l'avantage
qu'il y aurait  conserver une forme modeste, et toute rpublicaine, 
un pouvoir aussi rel, aussi grand que le sien. Toutefois, lui
offrant, en son propre nom et au nom du troisime consul Lebrun, un
dvouement sans rserve, il lui dclara qu'ils taient prts, l'un et
l'autre,  faire ce qu'il voudrait, et  lui pargner l'embarras
d'intervenir de sa personne, dans une circonstance o il devait
paratre recevoir, et non pas prendre, le titre qu'il s'agissait de
lui donner. Le Premier Consul, lui exprimant sa gratitude d'une
pareille ouverture, convint du danger qu'il y aurait  faire trop et
trop vite, dclara qu'il ne formait aucun dsir, qu'il tait content
de sa position actuelle, qu'il n'tait pas press de la changer, et ne
ferait rien pour en sortir; que cependant la constitution du pouvoir
tait,  son avis, prcaire, et ne prsentait pas un caractre
suffisant de solidit et de dure; que, dans son opinion, il y avait
quelque changements  introduire dans la forme du gouvernement, mais
qu'il tait trop directement intress dans cette question pour s'en
mler lui-mme; qu'il attendrait donc, et ne prendrait aucune
initiative.

M. Cambacrs rpondit au Premier Consul que sans doute sa dignit
personnelle exigeait beaucoup de rserve, et lui interdisait de
prendre ostensiblement l'initiative, mais que s'il voulait bien
s'expliquer avec ses deux collgues, leur faire connatre  tous deux
le fond de sa pense, ils lui pargneraient, une fois ses intentions
connues, la peine de les manifester, et mettraient sans plus tarder la
main  l'oeuvre. Soit qu'il prouvt un certain embarras  dire ce
qu'il dsirait, soit qu'il dsirt plus qu'on ne lui destinait alors,
la souverainet peut-tre, le Premier Consul se couvrit de nouveaux
voiles, et se contenta de rpter qu'il n'avait aucune ide arrte,
mais qu'il verrait avec plaisir que ses deux collgues surveillassent
le mouvement des esprits, le dirigeassent mme, pour prvenir les
imprudences que pourraient commettre des amis malhabiles.

Jamais le Premier Consul ne voulut avouer sa pense  son collgue
Cambacrs.  la gne naturelle qu'il prouvait, se joignait une
illusion. Il croyait que, sans qu'il eut besoin de s'en mler, on
viendrait dposer la couronne  ses pieds. C'tait une erreur. Le
public, tranquille, heureux, reconnaissant, tait dispos 
sanctionner tout ce qu'on ferait; mais ayant en quelque sorte abdiqu
toute participation aux affaires publiques, il n'tait pas prt  s'en
mler, mme pour tmoigner la gratitude dont il tait plein. Les corps
de l'tat, sauf les meneurs intresss, taient saisis d'une sorte de
pudeur,  l'ide de venir,  la face du ciel, abjurer ces formes
rpublicaines, qu'ils avaient rcemment encore fait serment de
maintenir. Beaucoup de gens, peu verss dans les secrets de la
politique, allaient jusqu' croire que le Premier Consul, satisfait de
la toute-puissance dont il jouissait, depuis surtout qu'on l'avait
dbarrass de l'opposition du Tribunat, se contenterait de pouvoir
tout ce qu'il voudrait, et se donnerait la gloire facile d'tre un
nouveau Washington, avec bien plus de gnie et de gloire que le
Washington amricain. Aussi quand les meneurs disaient qu'on n'avait
rien fait pour le Premier Consul, qui avait tant fait pour la France,
certains esprits simples rpondaient navement: Mais que voulez-vous
qu'on fasse pour lui? que voulez-vous qu'on lui offre? quelle
rcompense serait proportionne aux services qu'il a rendus? Sa vraie
rcompense, c'est sa gloire.--

[En marge: Malgr le refus du Premier Consul de s'expliquer, M.
Cambacrs cherche  propager l'ide du Consulat  vie.]

M. Cambacrs tait trop sage pour se venger de la dissimulation du
Premier Consul, en laissant les choses dans cette stagnation. Il
fallait en finir, et il rsolut de s'en mler sur-le-champ. Dans son
opinion et dans celle de beaucoup d'hommes clairs, une prorogation
de pouvoir de dix annes, accorde au Premier Consul, laquelle, avec
les sept annes restant de la premire priode, portait  dix-sept la
dure totale de son Consulat, tait bien suffisante. C'tait en effet
soit en France, soit en Europe, djouer les ennemis qui auraient
calcul sur le terme lgal de sa puissance. Mais M. Cambacrs savait
bien que le Premier Consul ne s'en contenterait pas, qu'il fallait lui
offrir autre chose, et qu'avec le Consulat  vie, accompagn de la
facult de dsigner son successeur, on se procurerait tous, les
avantages de la monarchie hrditaire, sans les inconvnients d'un
changement de titre, sans le dplaisir que ce changement causerait 
beaucoup d'hommes de bonne foi. Il s'arrta donc  cette ide, et
s'effora de la propager dans le Snat, dans le Corps Lgislatif, dans
le Tribunat. Mais s'il y avait beaucoup d'individus prts  tout
voter, il y en avait d'autres qui hsitaient, et qui ne voulaient
qu'une prorogation de dix ans.

Le Premier Consul avait diffr jusqu' ce jour, et avec intention, la
prsentation du trait d'Amiens au Corps Lgislatif, pour y tre
converti en loi. M. Cambacrs, comprenant que cette circonstance
tait celle dont il fallait user pour faire sortir d'une espce
d'acclamation gnrale les changements proposs, disposa tout pour
amener un tel rsultat. Le 6 mai (16 floral) avait t choisi pour
porter au Corps Lgislatif le trait qui compltait la paix gnrale.
Le prsident du Tribunat, M. Chabot de l'Allier, tait l'un des amis
du consul Cambacrs. Celui-ci le fit appeler, et convint avec lui de
la marche  suivre. Il fut arrt entre eux que, lorsque le trait
serait port du Corps Lgislatif au Tribunat, M. Simon proposerait
une dputation au Premier Consul pour lui tmoigner la satisfaction de
cette assemble; qu'alors le prsident Chabot de l'Allier quitterait
le fauteuil, et proposerait l'mission du voeu suivant: Le Snat est
invit  donner aux Consuls un tmoignage de la reconnaissance
nationale.

[En marge: Le Tribunat prend occasion de la prsentation du trait
d'Amiens, pour mettre le voeu d'une rcompense nationale au Premier
Consul.]

[En marge: Motion de M. Chabot de l'Allier.]

Les choses ainsi disposes, le projet de loi fut port le 6 mai (16
floral) par trois conseillers d'tat au Corps Lgislatif: c'taient
MM. Roederer, Bruix (l'amiral), et Berlier. Ordinairement les projets
taient communiqus purement et simplement par le Corps Lgislatif au
Tribunat; cette fois, vu l'importance de l'objet, le gouvernement
voulut communiquer directement au Tribunat le trait soumis aux
dlibrations lgislatives. Trois conseillers d'tat, Rgnier,
Thibaudeau et Bigot-Prameneu, furent chargs de ce soin.  peine
avaient-ils achev de faire cette communication, que le tribun Simon
demanda la parole. Puisque le gouvernement, dit-il, nous a communiqu
d'une manire aussi solennelle le trait de paix conclu avec la
Grande-Bretagne, nous devons rpondre  cette dmarche par une
dmarche pareille. Je demande qu'il soit adress une dputation au
gouvernement, pour le fliciter du rtablissement de la paix gnrale.
Cette proposition fut aussitt adopte. Le prsident Chabot de
l'Allier se fit ensuite remplacer au fauteuil par M. Stanislas de
Girardin, et, se transportant  la tribune, pronona les paroles
suivantes:

Chez tous les peuples on a dcern des honneurs publics aux hommes
qui, par des actions clatantes, ont honor leur pays et l'ont sauv
de grands prils.

Quel homme eut jamais plus que le gnral Bonaparte des droits  la
reconnaissance nationale?

Quel homme, soit  la tte des armes, soit  la tte du
gouvernement, honora davantage sa patrie, et lui rendit des services
plus signals?

Sa valeur et son gnie ont sauv le peuple franais des excs de
l'anarchie, et des malheurs de la guerre, et le peuple franais est
trop grand, trop magnanime, pour laisser tant de bienfaits sans une
grande rcompense.

Tribuns, soyons ses organes. C'est  nous surtout qu'il appartient de
prendre l'initiative lorsqu'il s'agit d'exprimer, dans une
circonstance si mmorable, les sentiments et la volont du peuple
franais.

Pour conclusion de ce discours, M. Chabot de l'Allier proposa au
Tribunat d'mettre le voeu d'une grande manifestation de la
reconnaissance nationale, envers le Premier Consul.

[En marge: Voeu du Tribunat.]

Il proposa, en outre, de communiquer ce voeu au Snat, au Corps
Lgislatif et au gouvernement. La proposition fut adopte 
l'unanimit.

[En marge: Formation d'une commission dans le sein du Snat, pour
l'accomplissement du voeu du Tribunat.]

Cette dlibration fut aussitt connue du Snat, et ce corps dcida
immdiatement qu'il serait form une commission spciale, afin de
prsenter ses vues sur le tmoignage de reconnaissance nationale qu'il
conviendrait de donner au Premier Consul.

La dputation que le tribun Simon avait propos d'envoyer au
gouvernement fut reue le lendemain mme 7 mai (17 floral) aux
Tuileries. Le Premier Consul tait entour de ses collgues, d'un
grand nombre de hauts fonctionnaires, et de gnraux. Il avait une
attitude grave et modeste. M. Simon portait la parole. Il clbra les
hauts faits du gnral Bonaparte, les merveilles de son gouvernement,
plus grandes que celles de son pe; il lui attribua les victoires de
la Rpublique, la paix qui les avait suivies, le rtablissement de
l'ordre, le retour de la prosprit, et, terminant enfin cette
allocution, je me hte, dit-il, je crains de paratre louer, quand il
ne s'agit que d'tre juste, et d'exprimer en peu de mots un sentiment
profond que l'ingratitude seule aurait pu touffer. Nous attendons que
le premier corps de la nation se rende l'interprte de ce sentiment
gnral, dont il n'est permis au Tribunat que de dsirer et de voter
l'expression.

[En marge: Rponse du Premier Consul  une dputation du Tribunat.]

Le Premier Consul, aprs avoir remerci le tribun Simon des
sentiments qu'il venait de lui tmoigner, aprs avoir dit qu'il y
voyait un rsultat des communications plus intimes tablies entre le
gouvernement et le Tribunat, faisant ainsi une allusion directe aux
changements oprs dans ce corps, le Premier Consul termina par ces
nobles paroles: Pour moi, je reois avec la plus sensible
reconnaissance le voeu mis par le Tribunat. Je ne dsire d'autre
gloire que celle d'avoir rempli tout entire la tche qui m'tait
impose. Je n'ambitionne d'autre rcompense que l'affection de mes
concitoyens: heureux s'ils sont bien convaincus que les maux qu'ils
pourraient prouver seront toujours pour moi les maux les plus
sensibles; que la vie ne m'est chre que par les services que je puis
rendre  ma patrie; que la mort mme n'aura point d'amertume pour moi,
si mes derniers regards peuvent voir le bonheur de la Rpublique aussi
assur que sa gloire.

[En marge: Nouvelle dissimulation du Premier Consul.]

Il ne s'agissait plus que de se fixer sur le tmoignage de
reconnaissance nationale  donner au gnral Bonaparte. Personne ne
s'y trompait: tout le monde savait bien que c'tait par une extension
de pouvoir qu'il fallait payer  l'illustre gnral les bienfaits
immenses qu'on en avait reus. Cependant quelques esprits simples,
soit au Tribunat, soit au Snat, avaient cru, en votant, qu'il
s'agissait peut-tre d'un tmoignage public, comme une statue ou un
monument. Mais ces esprits simples taient en bien petit nombre. La
masse des tribuns et des snateurs savaient parfaitement comment il
fallait exprimer sa reconnaissance. Pendant cette journe et la
suivante, les Tuileries et l'htel de M. Cambacrs, qui tait log
hors du palais, ne dsemplirent point. Les snateurs venaient avec
empressement demander comment il fallait agir. Le zle tait grand
parmi eux; on n'avait qu' noncer ce qu'on voulait pour qu'ils le
dcrtassent. L'un d'eux alla mme jusqu' dire au consul Cambacrs:
Que veut le gnral? Veut-il tre roi? qu'il le dise. Moi et mes
collgues de la Constituante, nous sommes tout prts  voter le
rtablissement de la royaut, et plus volontiers pour lui que pour
d'autres, parce qu'il en est le plus digne.--Curieux de connatre la
pense vritable du Premier Consul, les snateurs s'approchrent de
lui le plus qu'ils purent, et s'y prirent de cent manires, pour avoir
au moins un mot de sa bouche tant soit peu significatif. Mais il
refusa constamment de dvoiler ses intentions, mme au snateur
Laplace, qui tait l'un de ses amis particuliers, et qu'on avait,  ce
titre, charg de sonder ses intentions secrtes. Il rpondit toujours
que ce qu'on ferait, quoi qu'on ft, serait reu avec gratitude, et
qu'il n'avait rien d'arrt dans son esprit. Quelques-uns voulurent
savoir si une prorogation de dix ans lui serait agrable. Il rpondit
avec une humilit affecte que tout tmoignage de la confiance
publique, celui-l ou tout autre, lui suffirait, et le remplirait de
satisfaction. Les snateurs, fort peu instruits aprs de telles
communications, retournaient auprs des consuls Cambacrs et Lebrun,
s'informer de la conduite qu'ils avaient  tenir. Nommez-le consul 
vie, rpondaient-ils, et vous ferez ce qu'il y a de mieux.--Mais on
dit qu'il ne le veut pas, rpliquaient les plus simples, et que dix
ans de prorogation lui suffisent. Pourquoi aller plus loin qu'il ne
veut?--

Les consuls Lebrun et Cambacrs avaient de la peine  les persuader.
Celui-ci en avertit le Premier Consul.--Vous avez tort, lui dit-il, de
ne pas vous expliquer. Vos ennemis, et il vous en reste, malgr vos
services, mme au Snat, abuseront de votre rserve.--Le Premier
Consul ne parut ni surpris, ni mme flatt de l'empressement des
snateurs. Laissez-les faire, rpondit-il  M. Cambacrs; la majorit
du Snat est toujours prte  faire plus qu'on ne lui demande. Ils
iront plus loin que vous ne croyez.--

[En marge: Le Snat, tromp sur les vritables dsirs du Premier
Consul, se borne  voter une prorogation de ses pouvoirs pour dix
ans.]

M. Cambacrs lui rpliqua qu'il se trompait. Mais il fut impossible
de vaincre cette dissimulation opinitre; et, comme on va le voir, les
consquences en furent singulires. Malgr les avis de MM. Cambacrs
et Lebrun, beaucoup de bonnes gens qui trouvaient plus commode de
donner moins que plus, crurent que le Premier Consul regardait une
prorogation de dix ans comme un tmoignage suffisant de la confiance
publique, et comme une assez grande consolidation de son pouvoir. Le
parti Sieys, toujours fort malveillant, s'tait rveill  cette
occasion, et agissait sourdement. Les snateurs qui taient
secrtement lis  ce parti, circonvinrent leurs collgues incertains,
et leur affirmrent que la pense du Premier Consul tait connue,
qu'il se contentait d'une prorogation de dix ans, qu'il la prfrait 
toute autre chose, qu'on le savait, que d'ailleurs c'tait mieux en
soi; que par cette combinaison le pouvoir public tait consolid, la
Rpublique maintenue, et la dignit de la nation sauve. Comme dans
l'affaire des candidatures au Snat, le brave Lefebvre fut un de ceux
qui se laissrent persuader, et qui crurent, en votant une prorogation
de dix ans, faire ce que le gnral Bonaparte dsirait. Il y avait
quarante-huit heures qu'on dlibrait. Il fallait en finir. Le
snateur Lanjuinais, avec le courage dont il avait donn tant de
preuves, attaqua ce qu'il appelait l'usurpation flagrante dont la
Rpublique tait menace. Son discours fut cout avec peine, et comme
un hors-d'oeuvre. Des ennemis habiles avaient prpar une meilleure
manoeuvre. Ils avaient fait prvaloir l'ide de proroger pour dix ans
les pouvoirs du Premier Consul. Cette rsolution fut en effet adopte
le 8 mai (18 floral), vers la fin du jour. Le snateur Lefebvre
courut des premiers aux Tuileries, pour y annoncer ce qui venait de se
passer, croyant y apporter la nouvelle la plus agrable. Elle y
arrivait de toutes parts, et y causait une surprise aussi imprvue que
pnible.

[En marge: Assemble de famille chez le Premier Consul,  laquelle M.
Cambacrs est appel.]

[En marge: Expdient imagin par le consul Cambacrs.]

Le Premier Consul, entour de ses frres, Joseph et Lucien, apprit ce
rsultat avec le plus vif dplaisir. Dans le premier moment, il ne
songeait  rien moins qu' refuser la proposition du Snat. Il fit
tout de suite appeler son collgue Cambacrs. Celui-ci accourut
sur-le-champ. Trop sage, trop prudent pour triompher de sa prvoyance,
et de la faute du Premier Consul, il dit que ce qui arrivait tait
dsagrable sans doute, mais facile  rparer; qu'avant tout il ne
fallait montrer aucune humeur; que, dans deux fois vingt-quatre
heures, tout pourrait tre chang, mais qu'il tait ncessaire pour
cela de donner  l'affaire une face nouvelle, et qu'il s'en chargeait.
Le Snat vous offre une prorogation de pouvoir, dit M. Cambacrs,
rpondez que vous tes reconnaissant d'une telle proposition, mais que
ce n'est pas de lui, que c'est du suffrage de la nation que vous tenez
votre autorit, que c'est de la nation seule que vous pouvez en
recevoir la prorogation; et que vous voulez la consulter par les mmes
moyens qui ont t employs pour l'adoption de la Constitution
consulaire, c'est--dire par des registres ouverts dans toute la
France. Alors nous ferons libeller par le Conseil d'tat la formule
qui sera soumise  la sanction nationale. En faisant ainsi un acte de
dfrence pour la souverainet du peuple, nous parviendrons 
substituer un projet  un autre. Nous poserons la question de savoir,
non pas si le gnral Bonaparte doit recevoir une prorogation pour dix
ans du pouvoir consulaire, mais s'il doit recevoir le Consulat  vie.
Si le Premier Consul faisait lui-mme une telle chose, ajouta M.
Cambacrs, les convenances seraient trop blesses. Mais je puis, moi,
second Consul, trs-dsintress dans cette circonstance, donner
l'impulsion. Que le gnral parte publiquement pour la Malmaison; je
resterai seul  Paris; je convoquerai le Conseil d'tat, et c'est par
le Conseil d'tat que je ferai rdiger la nouvelle proposition, qui
devra tre soumise  l'acceptation de la nation.--

Cet habile expdient fut adopt avec grande satisfaction par le
gnral Bonaparte, et par ses frres. M. Cambacrs fut beaucoup
remerci de son ingnieuse combinaison, et charg de tout avec un
entier abandon. Il fut convenu que le Premier Consul partirait le
lendemain, aprs avoir arrt avec M. Cambacrs lui-mme le texte de
la rponse au Snat.

Ce texte fut rdig le lendemain matin, 9 mai (19 floral), par M.
Cambacrs et le Premier Consul, et adress tout de suite au Snat, en
rponse  son message.

[En marge: Rponse du Premier Consul au voeu du Snat.]

Snateurs, disait le Premier Consul, la preuve honorable d'estime
consigne dans votre dlibration du 18, sera toujours grave dans mon
coeur.

Dans les trois annes qui viennent de s'couler, la fortune a souri 
la Rpublique; mais la fortune est inconstante: et combien d'hommes
qu'elle y avait combls de ses faveurs, ont vcu trop de quelques
annes!

L'intrt de ma gloire et celui de mon bonheur sembleraient avoir
marqu le terme de ma vie publique au moment o la paix du monde est
proclame.

Mais la gloire et le bonheur du citoyen doivent se taire quand
l'intrt de l'tat et la bienveillance publique l'appellent.

Vous jugez que je dois au peuple un nouveau sacrifice; je le ferai,
si le voeu du peuple me commande ce que votre suffrage autorise.

[En marge: Dlibration au sein du Conseil d'tat, sur la question 
soumettre au peuple franais, relativement au Consulat  vie.]

Le Premier Consul, sans s'expliquer, indiquait assez clairement qu'il
n'acceptait pas telle quelle la rsolution du Snat. Il partit
sur-le-champ pour la Malmaison, laissant  son collgue Cambacrs le
soin de terminer cette grande affaire, conformment  ses dsirs.
Celui-ci appela auprs de lui les conseillers d'tat, plus habitus 
seconder les vues du gouvernement, et convint avec eux de ce qui se
ferait dans le sein du conseil. Le lendemain, 10 mai (20 floral), le
Conseil d'tat fut assembl extraordinairement. Les deux consuls
Cambacrs et Lebrun, tous les ministres, except M. Fouch,
assistaient  la sance. M. Cambacrs la prsidait. Il nona l'objet
de cette runion, et fit appel aux lumires de ce grand corps, dans la
circonstance importante o le gouvernement se trouvait plac. MM.
Bigot de Prameneu, Roederer, Regnaud, Portalis, prirent aussitt la
parole, soutinrent que la stabilit du gouvernement tait aujourd'hui
le premier besoin de l'tat; que les puissances, pour traiter avec la
France, que le crdit public, le commerce, l'industrie, pour reprendre
leur essor, avaient besoin de confiance; que la perptuit du pouvoir
du Premier Consul tait le moyen le plus certain de leur en inspirer;
que cette autorit, confre pour dix ans, tait une autorit
phmre, sans solidit, sans grandeur, parce qu'elle tait sans
dure; que le Snat, gn par la Constitution, n'avait pas cru
possible d'ajouter plus de dix ans de prolongation au pouvoir du
Premier Consul, mais qu'en s'adressant  la souverainet nationale,
comme on avait fait pour toutes les constitutions antrieures, on
n'tait plus gn par la loi existante, puisqu'on remontait  la
source de toutes les lois, et qu'il fallait purement et simplement
poser cette question: LE PREMIER CONSUL SERA-T-IL CONSUL  VIE?--Le
prfet de police Dubois, membre du Conseil d'tat, homme d'un
caractre gnralement dcid et indpendant, fit part de l'opinion
qui rgnait dans Paris. De tout ct, on trouvait la proposition du
Snat ridicule; on disait qu'il fallait un gouvernement  la France,
qu'enfin on en avait trouv un, fort, habile, heureux, qu'il fallait
le garder; qu'on aurait pu ne pas toucher  la Constitution, mais qu'
y toucher, autant valait en finir, et organiser ce gouvernement de
manire  le conserver toujours.--Ce que rapportait le prfet Dubois
tait vrai. L'opinion tait si favorable au Premier Consul qu'on
voulait universellement trancher la question sur-le-champ, et donner 
son pouvoir la dure de sa vie mme. Aprs avoir entendu ces diverses
allocutions, M. Cambacrs demanda si personne n'avait d'objection 
faire; et comme les opposants, au nombre de cinq ou six, tels que MM.
Berlier, Thibaudeau, Emmery, Dessoles, Brenger, se taisaient, il mit
la rsolution aux voix, et elle fut adopte  une immense majorit. Il
fut donc arrt que l'on provoquerait un vote public sur cette
question: NAPOLON BONAPARTE SERA-T-IL CONSUL  VIE?--Cette rsolution
prise, M. Roederer, qui tait le plus hardi de tous les membres du
parti monarchique, proposa d'ajouter une seconde question  la
premire, c'tait celle-ci: LE PREMIER CONSUL AURA-T-IL LA FACULT DE
DSIGNER SON SUCCESSEUR?--M. Roederer tenait beaucoup  cette
question, et il avait raison. Si on agissait de bonne foi, si on ne
cachait pas l'arrire-pense de revenir quelque temps aprs sur ce
qu'on faisait aujourd'hui, si on voulait enfin constituer
dfinitivement le pouvoir nouveau, la facult de dsigner le
successeur tait le meilleur quivalent de l'hrdit, quelquefois
suprieur par ses effets  l'hrdit mme, car c'est le moyen qui a
donn au monde le rgne des Antonins. Un consul  vie, avec la facult
de dsigner son successeur, tait une vraie monarchie sous une
apparence rpublicaine. C'tait un beau et puissant gouvernement, qui
sauvait du moins la dignit de la gnration prsente, laquelle avait
jur de vivre en rpublique, ou de mourir. M. Roederer, qui tait
opinitre dans ses ides, insista, et fit poser cette seconde
question. Elle fut adopte comme la prcdente. Il fallait ensuite se
dcider sur la forme  donner  toutes deux. On pensa que cet appel
fait au peuple franais par le moyen des registres ouverts dans les
communes, tait un acte qui devait appartenir au gouvernement, car
c'tait pour ainsi dire une simple convocation; qu'il tait naturel
ds lors de le faire dlibrer au Conseil d'tat; que la publication
de cette dlibration, qui avait eu lieu en prsence des second et
troisime Consuls, et en l'absence du premier, sauvait toutes les
convenances; qu'il fallait seulement trouver une rdaction convenable.
Une commission, compose de quelques conseillers d'tat, fut charge,
sance tenante, de rdiger la dlibration. Cette commission y procda
immdiatement, et rentra, une heure aprs, avec l'acte destin  tre
publi le lendemain.

Voici quel tait cet acte:

Les Consuls de la Rpublique, considrant que la rsolution du
Premier Consul est un hommage clatant rendu  la souverainet du
peuple; _que le peuple, consult sur ses plus chers intrts, ne doit
connatre d'autre limite que ses intrts mmes_, arrtent ce qui
suit....., etc. Le peuple franais sera consult sur ces deux
questions:

1 NAPOLON BONAPARTE SERA-T-IL CONSUL  VIE?

2 AURA-T-IL LA FACULT DE DSIGNER SON SUCCESSEUR?

Des registres seront ouverts  cet effet dans toutes les mairies, au
greffe de tous les tribunaux, chez les notaires et chez tous les
officiers publics.

Le dlai pour mettre les votes tait de trois semaines.

M. Cambacrs se rendit ensuite auprs du Premier Consul pour lui
soumettre la rsolution du Conseil d'tat. Le Premier Consul, par une
disposition d'esprit difficile  expliquer, repoussa opinitrement la
seconde question. Qui voulez-vous, disait-il, que je dsigne pour mon
successeur? Mes frres? Mais la France, qui a bien consenti  tre
gouverne par moi, consentira-t-elle  l'tre par Joseph ou Lucien?
Vous dsignerais-je, vous, consul Cambacrs? Oseriez-vous
entreprendre une telle tche? Et puis on n'a pas respect le testament
de Louis XIV, respecterait-on le mien? Un homme mort, quel qu'il soit,
n'est plus rien.--Le Premier Consul ne put tre vaincu sur ce point;
il s'impatienta mme contre M. Roederer, qui, sans attendre l'avis de
personne, ne suivant que les impulsions de son esprit, avait mis cette
ide en avant. Il fit donc retrancher de la rsolution du Conseil
d'tat la seconde question, relative au choix d'un successeur. Le
motif du Premier Consul, dans cette circonstance, est fort obscur.
Voulait-il, en laissant une lacune dans l'organisation du
gouvernement, se mnager un nouveau prtexte pour dire encore une
fois, et un peu plus tard, que le pouvoir tait sans avenir, sans
grandeur, et qu'il fallait le convertir en monarchie hrditaire? ou
bien craignait-il les rivalits de famille, et les tribulations que
lui vaudrait la facult de choisir un successeur parmi ses frres et
ses neveux?  en juger par son langage de cette poque, cette dernire
conjecture paratrait la plus vraie. Quoi qu'il en soit, il retrancha
la seconde question de l'acte man du Conseil d'tat; et, comme on ne
voulait pas perdre du temps  faire une nouvelle convocation, la
dlibration ainsi tronque fut envoye au journal officiel.

Elle parut le 11 au matin (21 floral) dans le _Moniteur_, deux jours
aprs celle du Snat. Annoncer qu'une telle question venait d'tre
pose  la France, c'tait annoncer qu'elle tait rsolue. Si
l'opinion publique, devenue passive, ne prenait plus l'initiative des
grandes rsolutions, on pouvait compter nanmoins qu'elle
sanctionnerait avec empressement tout ce qu'on proposerait pour le
Premier Consul. Il y avait pour lui confiance, admiration,
reconnaissance, tous les sentiments qu'un peuple vif et enthousiaste
est capable d'prouver pour un grand homme, dont il a reu tous les
biens  la fois. Sans doute, si les questions de forme avaient
conserv quelque importance, dans un temps o l'on avait vu les
constitutions faites et refaites tant de fois, on aurait d trouver
singulier que le Snat, ayant propos une simple prorogation de dix
ans, cette proposition, mane de la seule autorit qui eut pouvoir
pour la faire, ft convertie en une proposition de Consulat  vie,
faite par un corps qui n'tait ni le Snat ni le Corps Lgislatif, ni
le Tribunat, qui n'tait qu'un conseil dpendant du gouvernement. Il
est vrai que le Conseil d'tat avait alors une haute importance, qui
le rendait presque l'gal des assembles lgislatives; que l'appel 
la souverainet nationale tait une espce de correctif, qui couvrait
toutes les irrgularits de cette manire de procder, et donnait au
Conseil d'tat le rle apparent d'un simple rdacteur de la question 
poser  la France. D'ailleurs on n'y regardait pas alors de si prs.
Le rsultat, c'est--dire la consolidation et la perptuation du
gouvernement du Premier Consul, convenait  tout le monde; et ce qui
conduisait  ce rsultat le plus directement possible, paraissait le
plus naturel et le meilleur. On railla un peu le Snat, qui, en effet,
fut passablement confus de n'avoir pas mieux compris les dsirs du
gnral Bonaparte, et qui se tut, n'ayant rien de convenable ni 
dire, ni  faire; car il ne pouvait ni revenir sur sa dtermination,
ni s'approprier celle du Conseil d'tat. Quant  rsister, il n'en
avait pas le moyen, et pas mme la pense. Sans doute le torrent
n'tait pas si gnral, qu'il y et du blme dans certains lieux, par
exemple, dans les retraites obscures o les rpublicains fidles
cachaient leur dsespoir, dans les htels brillants du faubourg
Saint-Germain, o les royalistes dtestaient ce pouvoir nouveau,
qu'ils n'avaient pas encore commenc  servir. Mais ce blme, presque
insaisissable au milieu du choeur de louanges qui de toutes parts
s'levait autour du Premier Consul, et montait jusqu' son oreille,
tait de peu d'effet. Seulement, les hommes rflchis, et c'est
toujours le petit nombre, pouvaient faire de singulires rflexions
sur les vicissitudes des rvolutions, sur les inconsquences de cette
gnration, renversant une royaut de douze sicles, voulant mme dans
son dlire renverser toutes les royauts de l'Europe, et, revenue
maintenant de ses premires ardeurs, rdifiant, pice  pice, un
trne dtruit, et cherchant avec empressement  qui le donner.
Heureusement elle avait trouv pour cet emploi un homme
extraordinaire. Les nations dans un tel besoin ne rencontrent pas
toujours un matre qui ennoblisse au mme degr leurs inconsquences.
Cependant l'embarras de la pudeur avait un moment saisi tout le monde,
ce matre d'abord, n'osant lui-mme avouer ses dsirs, le Snat
ensuite, n'osant les deviner, et hsitant  les satisfaire, jusqu' ce
que le Conseil d'tat, mettant de ct cette fausse honte, et le
courage, pour tous, d'avouer ce qu'il fallait dire et faire.

[En marge: Le Tribunat et le Corps Lgislatif viennent voter
solennellement dans les mains du Premier Consul, en faveur du Consulat
 vie.]

[En marge: Empressement universel des citoyens  venir dposer leur
vote, en faveur du Consulat  vie.]

Ces difficults d'un instant firent bientt place  une vritable
ovation. Le Corps Lgislatif et le Tribunat voulurent se rendre chez
le Premier Consul, afin de donner le signal des adhsions, en venant
en corps voter dans ses mains, pour la perptuit de son pouvoir. Le
motif imagin pour colorer cette dmarche, c'est que les membres du
Corps Lgislatif et du Tribunat, retenus pendant cette session
extraordinaire sur leurs siges de lgislateurs, ne pouvaient pas tre
dans leurs communes, afin d'y voter. La raison fut trouve bonne, et
on se rendit en corps aux Tuileries. M. de Vaublanc y porta la parole
au nom du Corps Lgislatif, et M. Chabot de l'Allier au nom du
Tribunat. Reproduire les discours prononcs dans cette occasion,
serait fastidieux. C'tait toujours l'expression de la mme
reconnaissance, de la mme confiance dans le gouvernement du Premier
Consul. Un tel exemple ne pouvait qu'entraner les citoyens  voter,
s'ils en avaient eu besoin; mais une si haute impulsion n'tait pas
ncessaire. Ils allaient avec empressement dans les mairies, chez les
notaires, dans les greffes des tribunaux, inscrire leurs votes
approbatifs sur les registres ouverts pour les recevoir.

[En marge: La session de l'an X termine par le vote des lois de
finance.]

La fin de floral tait arrive. On se hta de terminer cette courte
et mmorable session par la prsentation des lois financires. Le
budget propos tait des plus satisfaisants. Tous les revenus se
trouvaient augments grce  la paix, tandis que les dpenses de la
guerre et de la marine taient fort diminues. Ce budget de l'an X
montait  500 millions, 26 millions de moins que celui de l'an IX[25],
port  526 millions par les valuations les plus rcentes; et, si
l'on ajoute les centimes additionnels pour le service des
dpartements, qui se comptaient alors en dehors et s'levaient  60
millions environ, si l'on ajoute les frais de perception, qui
n'taient pas ports au budget gnral parce que chaque rgie des
impts payait elle-mme ses propres dpenses, lesquelles montaient 
70 millions, on peut valuer en totalit  625 ou 630 millions le
budget dfinitif de la France  cette poque.

         [Note 25: L'exercice de l'an IX fut d'abord fix  415
         millions, puis  526, et enfin  545 millions.]

La paix amenait des conomies dans certains services, des
augmentations dans quelques autres, mais, en levant le produit de
tous les impts  vue d'oeil, prparait le rtablissement de
l'quilibre entre les dpenses et le revenu, quilibre si dsir, si
peu prvu deux annes auparavant. L'administration de la guerre,
divise en deux ministres, celui du matriel et celui du personnel,
devait coter 210 millions au lieu de 250. On sera tonn sans doute
qu'il n'y et que 40 millions de diffrence, entre l'tat de guerre et
l'tat de paix; mais il ne faut pas oublier que nos armes
victorieuses avaient vcu sur le sol tranger, et que rentres depuis
sur notre territoire, sauf une centaine de mille hommes, elles taient
alimentes par le trsor franais. La marine, qu'on avait cru devoir
fixer  80 millions depuis la fin des hostilits, tait porte  105
millions par le Premier Consul, qui tait d'avis qu'on doit employer
le temps de paix  organiser la marine d'un grand tat. D'autres
dpenses singulirement rduites prouvaient, par leur rduction,
l'heureux progrs du crdit. Les obligations des receveurs gnraux,
dont on a vu ailleurs l'origine, l'utilit, le succs, ne s'taient
d'abord escomptes qu' un pour cent par mois, puis  trois quarts.
Aujourd'hui elles s'escomptaient  un demi pour cent par mois,
c'est--dire  6 pour cent par an. Aussi avait-on pu sans injustice
rduire l'intrt des cautionnements de 7  6 pour cent. Toutes ces
conomies avaient ramen les frais de ngociation du trsor, de 32
millions  15. Aucune rduction ne faisait autant d'honneur au
gouvernement, et ne prouvait mieux le crdit dont il jouissait. La
rente cinq pour cent, monte d'abord de 12  40 et 50 francs, tait
dans le moment  60.

 ct de ces diminutions de dpense, se rencontraient quelques
augmentations, qui taient la suite des sages arrangements financiers
proposs en l'an IX, et si injustement critiqus par le Tribunat. Le
gouvernement avait voulu, comme nous l'avons dit en son lieu, achever
d'inscrire le tiers _consolid_, c'est--dire le tiers de l'ancienne
dette, seul except de la banqueroute du Directoire. Quant aux deux
tiers _mobiliss_, c'est--dire frapps de dchance, il avait voulu
leur donner une sorte de valeur, en les admettant au payement de
certains biens nationaux, ou en leur accordant la conversion en cinq
pour cent _consolids_, sur le pied du vingtime du capital, ce qui
rpondait au cours actuel. Le Premier Consul, dsirant terminer ces
arrangements le plus tt possible, fit dcider, par la loi de finances
de l'an X, que les deux tiers _mobiliss_ seraient forcment convertis
en rentes cinq pour cent, au taux convenu dans la loi de ventse an
IX. L'inscription dfinitive du tiers _consolid_, la conversion des
deux tiers _mobiliss_ en cinq pour cent, d'autres liquidations, qui
restaient  faire pour les anciennes crances des migrs, pour le
transport au grand livre des dettes des pays conquis, devaient faire
monter le total de la dette publique  59 ou 60 millions de rentes
cinq pour cent. Cependant il importait de rassurer les esprits sur le
chiffre auquel ces diverses liquidations pourraient lever la dette
publique. On dcida donc, par un article de ce mme budget de l'an X,
qu'elle ne serait pas porte, soit par emprunt, soit par suite des
liquidations  terminer,  plus de 50 millions de rentes. On esprait
que les rachats de la caisse d'amortissement, largement dote en biens
nationaux, absorberaient, avant qu'il et le temps de se produire, cet
excdant prvu de 9  10 millions. Mais en tout cas, un article du
budget ajoutait qu' l'instant o les inscriptions dpasseraient 60
millions, il serait cr sur-le-champ une portion d'amortissement pour
absorber en quinze ans la somme qui excderait le terme dsormais fix
 la dette publique.

Le titre de cette dette dut aussi tre rgularis. Les dnominations
diverses de _tiers consolid_, de _deux tiers mobiliss_, de _dette
belge_, et autres, furent abolies et remplaces par le titre unique de
cinq pour cent consolid. Il fut tabli que la dette serait inscrite
la premire au budget, que les intrts en seraient acquitts avant
toute autre dpense, et toujours dans le mois qui suivrait l'chance
de chaque semestre. On estimait que la dette viagre, qui dans le
moment s'levait  20 millions, pourrait s'lever  24; mais, on
supposait que, les extinctions allant aussi vite que les nouvelles
liquidations, elle serait toujours ramene au taux de 20 millions. Les
pensions civiles taient arrtes aussi  un taux de 20 millions. Les
dpenses qui taient susceptibles de s'augmenter encore, taient
celles de l'intrieur pour les routes et les travaux publics, celles
du clerg pour l'tablissement successif de nouvelles cures: dpenses
plutt heureuses que regrettables. Quant  celles de l'instruction
publique et de la Lgion-d'Honneur, il y tait pourvu, comme on l'a vu
prcdemment, au moyen d'une dotation en biens nationaux.

En regard de ces dpenses croissantes, la marche du revenu faisait
entrevoir des produits croissant plus rapidement encore. Les douanes,
les postes, l'enregistrement, les domaines de l'tat, donnaient des
plus-values considrables. D'ailleurs il restait la ressource des
impts indirects, qui n'avaient t rtablis jusqu' ce jour qu'au
profit des villes, et pour le service des hpitaux. Les plaintes
avaient t vives, dans le Corps Lgislatif et le Tribunat, cette
anne, contre le fardeau des contributions directes, et avaient
prpar de nouveaux arguments pour le rtablissement des taxes sur les
consommations. Des calculs fort exacts avaient fait ressortir, plus
que jamais la proportion excessive des contributions directes. L'impt
sur la proprit foncire s'levait  210 millions; l'impt personnel
et mobilier,  32; l'impt sur les portes et fentres,  16; sur les
patentes,  21; total, 279, plus de moiti par consquent dans un
budget des recettes de 502 millions. On comparait ces sommes avec
celles qu'on avait payes pendant l'administration de MM. Turgot et
Necker, et on demandait le rtablissement d'une proportion plus juste
entre les diverses contributions. Avant 1789, en effet, l'impt
foncier et personnel produisait 221 millions, l'impt indirect 294,
total 515 millions. La conclusion naturelle de ces plaintes tait le
rtablissement des anciennes perceptions sur les boissons, sur le
tabac, sur le sel, etc. Le Premier Consul entendait avec plaisir ces
rclamations, qui lui prparaient une puissante raison pour une
cration financire, depuis long-temps rsolue dans son esprit, mais
pas encore assez mre pour tre propose.

La situation de nos finances tait donc excellente, et se rgularisait
tous les jours davantage. Les 90 millions affects, au moyen d'une
cration de rentes,  l'apurement des exercices V, VI et VII,
antrieurs au Consulat, taient reconnus suffisants; les 21 millions
consacrs  la liquidation de l'an VIII, premire anne du Consulat,
suffisaient galement pour acquitter cet exercice tout entier. Enfin,
l'exercice an IX, le premier qui et t rgulirement tabli, quoique
port  526 millions au lieu de 415, se trouvait liquid en totalit,
au moyen de l'accroissement extraordinaire des produits. Nous venons
de dire que l'exercice courant, celui de l'an X, tait en parfait
quilibre.

[En marge: Budget de la France avant et aprs la Rvolution.]

En rsum, une dette en rentes perptuelles de 50 millions,
parfaitement rgularise, runie sous un seul titre, pourvue d'une
dotation suffisante en biens nationaux; une dette en rentes viagres
de 20 millions, des pensions civiles pour 20; 210 millions affects 
la guerre, 105  la marine, composaient, avec les autres dpenses
moins considrables, un budget de 500 millions, sans les centimes
additionnels et les frais de perception, de 625 avec ces centimes et
ces frais: budget couvert par des revenus qui augmentaient  vue
d'oeil, sans compter le rtablissement des contributions indirectes,
restant comme ressource pour les besoins nouveaux, qui pourraient plus
tard se produire. Ainsi, aprs dix ans de guerre, de conqutes
superbes, on revenait  500 millions, budget de 1789, avec cette
diffrence que la dette se trouvait dans une faible proportion 
l'gard du revenu, et que ce chiffre de 500 millions, port  625 par
les centimes additionnels et les frais de perception, reprsentait
toutes les charges du pays; tandis que les 500 millions du budget de
Louis XVI laissaient en dehors, non-seulement les frais de perception,
mais les revenus du clerg, les droits fodaux, les corves,
c'est--dire pour plusieurs centaines de millions de charges. Si, en
1802, la France payait 625 millions galement rpartis, la France, en
1789, payait 11 ou 12 cents millions mal rpartis, avec un territoire
moindre d'un quart. La Rvolution, sans compter le bienfait d'une
rforme sociale complte, avait donc produite, au moins sous le
rapport matriel, autre chose que des calamits. Il n'y avait dans
toute cette prosprit financire qu'un souvenir regrettable: c'tait
la banqueroute, rsultant du papier-monnaie, mais nullement imputable
au gouvernement consulaire.

Ces propositions ne furent plus accueillies, comme celles de l'an IX,
par une violente opposition. Elles satisfirent les deux assembles
lgislatives, et furent votes avec de simples observations, sur la
proportion des contributions directes et indirectes, observations que
le gouvernement aurait dictes lui-mme, si on ne les avait pas faites
spontanment.

Ce fut l le dernier acte de cette session de quarante-cinq jours
consacre  de si grands objets.

Le Tribunat et le Corps Lgislatif se sparrent le 20 mai (30
floral), laissant la France dans un tat dans lequel elle n'avait pas
t encore, et ne sera peut-tre jamais.

[En marge: Juin 1802.]

[En marge: Grand nombre de votes apports dans les mairies, les
greffes des tribunaux, les offices des notaires, etc.]

En ce moment, la population se prsentait avec empressement aux
mairies, aux greffes des tribunaux, chez les notaires, pour donner une
rponse affirmative  la question pose par le Conseil d'tat. On
valuait entre trois et quatre millions le nombre des votes qui
taient ou qui allaient tre donns. C'est peu en apparence sur une
population de 36 millions d'mes; c'est beaucoup, c'est plus qu'on ne
demande, et qu'on n'obtient dans la plupart des constitutions connues,
o trois, quatre, cinq cent mille suffrages, au plus, expriment les
volonts nationales. En effet, sur 36 millions d'individus, il y en a
la moiti  carter comme appartenant  un sexe qui n'a pas de droits
politiques. Sur les 18 millions restants, il y a les vieillards, les
enfants, qui rduisent  12 millions au plus la population mle et
valide d'un pays. C'est donc un nombre extraordinaire, si on songe aux
hommes travaillant de leurs mains, la plupart illettrs, sachant 
peine sous quel gouvernement ils vivent, c'est un nombre
extraordinaire, que celui de quatre millions d'habitants sur douze,
amens  se former une opinion, et surtout  l'exprimer.

Il y avait, toutefois, quelques dissidents rpublicains ou royalistes,
qui venaient exprimer leur voeu ngatif, et qui par leur prsence
attestaient la libert laisse  tout le monde. Mais c'tait une
minorit imperceptible. Du reste, adhrents ou refusants se montraient
fort calmes, et produisaient par leur concours un mouvement  peine
sensible, tant la population tait tranquille et satisfaite.

[En marge: Changements qu'on projette d'apporter  la Constitution.]

Il y avait cependant une sorte de fermentation d'esprit autour du
gouvernement, au sujet des changements qu'on ne pouvait manquer
d'apporter  la Constitution,  la suite de la prorogation du Consulat
 vie. On rpandait  cette occasion mille bruits divers, ayant pour
origine les voeux de chaque parti.

Les frres du gnral Bonaparte, Lucien en particulier, n'avaient pas
entirement renonc  la monarchie hrditaire, qui leur donnait tout
de suite rang de princes, et les mettait hors de pair avec les autres
grands fonctionnaires de l'tat. M. Roederer, l'ami et le confident de
Lucien, tait, de tous les personnages se mlant d'avoir un avis, le
plus avanc dans les opinions monarchiques, bien plus du reste par son
inclination naturelle, que par aucune suggestion intresse. Il tait
conseiller d'tat, charg de l'instruction publique sous les ordres du
ministre de l'intrieur Chaptal, et il usait de cette position pour
adresser aux prfets des circulaires, qui, parfaitement trangres 
l'objet dont il tait charg, avaient trait directement aux questions
dont s'occupaient alors le gouvernement et le public. Ces circulaires,
dans lesquelles on adressait aux prfets certaines questions, en
indiquant la rponse, et en l'indiquant dans un sens tout monarchique,
ces circulaires n'manant pas du ministre lui-mme, mais partant
cependant d'une autorit fort leve, semblaient rvler un projet
occulte, remontant peut-tre trs-haut. Elles agitaient les esprits
dans les provinces, et donnaient lieu  mille rumeurs.

M. Roederer et ceux qui partageaient ses ides, auraient voulu qu'on
ft surgir des dpartements une sorte de voeu spontan, qui autorist
plus de hardiesse qu'on ne venait d'en montrer rcemment. Ils ne
manquaient pas d'adresser de vives instances au Premier Consul, pour
qu'il trancht plus hardiment les questions souleves. Mais le Premier
Consul tait fix. Il croyait, avec tous les amis sages du
gouvernement, que c'tait assez, du moins cette fois, que d'tablir le
Consulat  vie; que c'tait la monarchie elle-mme, surtout si on y
ajoutait la facult de dsigner son successeur. Un mouvement d'opinion
assez sensible parmi les hommes qui entouraient le pouvoir, mme parmi
les plus dvous, avait averti le Premier Consul qu'il n'en fallait
pas faire davantage. Il avait donc rsolu de s'arrter, et il
qualifiait de dmarches indiscrtes, tout ce que faisaient et disaient
autour de lui des amis inhabiles, dont le zle tait loin de lui
dplaire, mais n'tait pas assez gnralement partag pour tre
accueilli.

Il s'occupait de faire lui-mme  la Constitution quelques changements
qui lui semblaient indispensables. Quoique mdisant volontiers de
l'ouvrage de M. Sieys, il songeait  en conserver le fond, en y
ajoutant seulement certaines commodits nouvelles pour le
gouvernement.

[En marge: Quelques esprits songent un moment  la monarchie
constitutionnelle, comme elle existe en Angleterre.]

Il se produisit une singulire disposition d'esprit chez quelques
hommes. Ils demandaient qu'on revnt  la monarchie, puisque ainsi le
voulait la force des choses; mais qu'en retour on donnt  la France
les liberts qui, dans la monarchie, sont compatibles avec la royaut,
c'est--dire qu'on lui donnt purement et simplement la monarchie
anglaise, avec une royaut hrditaire et deux chambres indpendantes.
M. Camille Jordan avait publi sur ce sujet un crit, fort remarqu du
petit nombre de personnes qui se mlaient encore de questions
politiques; car la masse n'avait pas d'autre avis que celui de laisser
le Premier Consul faire comme il voudrait. Ainsi cette ide de la
monarchie reprsentative, qui, ds le dbut de la Rvolution, s'tait
prsente  MM. Lally-Tollendal et Mounier, comme la forme ncessaire
de notre gouvernement, et qui, cinquante ans plus tard, devait en
devenir la forme dernire, cette ide apparaissait encore une fois 
quelques esprits, comme un de ces monts levs et lointains, que, dans
une longue route, on aperoit plus d'une fois avant de les atteindre.

Les royalistes sincres, qui dsiraient la monarchie, mme sans les
Bourbons, si les Bourbons taient reconnus impossibles, et avec le
gnral Bonaparte si elle n'tait possible qu'avec lui, taient fort
de cet avis; et les royalistes gens de parti en taient aussi, mais
ces derniers par des motifs diffrents. Ils espraient qu'avec des
lections et une presse libre, tout serait bientt remis en confusion,
ainsi qu'il tait arriv sous le Directoire, et que de ce
renouvellement du chaos, surgirait enfin la monarchie lgitime des
Bourbons, comme terme ncessaire des maux de la France.

[En marge: Le Premier Consul repousse l'ide de la monarchie
anglaise.]

Le Premier Consul n'avait garde d'adhrer  un tel projet, quoique ce
projet contnt la royaut pour lui-mme. Ce n'tait pas seulement par
aversion pour les rsistances que lui aurait opposes une pareille
forme de gouvernement, c'tait par la conviction sincre de
l'impossibilit d'un tel tablissement, dans l'tat prsent des
choses.

Ceux qui ne veulent voir en lui qu'un homme de guerre, tout au plus un
administrateur, point un homme d'tat, s'imaginent qu'il n'avait
aucune ide de la Constitution anglaise. C'est une complte erreur.
Voyant dans l'Angleterre la seule ennemie redoutable que la France et
en Europe, il tenait sur elle les yeux constamment fixs, et il avait
pntr les plus secrets ressorts de sa Constitution. Dans ses
entretiens frquents sur les matires de gouvernement, il en
raisonnait avec une sagacit rare. Une chose lui dplaisait fort dans
la Constitution britannique, et il en exprimait son sentiment avec
cette vivacit de langage qui lui tait propre: c'tait de voir les
grandes affaires d'tat, celles qui exigent pour russir, de longues
mditations, une grande suite dans les vues, un secret profond dans
l'excution, livres  la publicit, et aux hasards de l'intrigue ou
de l'loquence.--Que MM. Fox, Pitt ou Addington, disait-il, soient
plus adroits l'un que l'autre dans la conduite d'une intrigue
parlementaire, ou plus loquents dans une sance du Parlement, et nous
aurons la guerre au lieu de la paix; le monde sera de nouveau en feu;
la France dtruira l'Angleterre, ou sera dtruite par elle! Livrer,
s'criait-il avec colre, livrer le sort du monde  de tels
ressorts!--Ce grand esprit, exclusivement proccup des conditions
d'une bonne excution dans les affaires de l'tat, oubliait que, si on
ne veut pas soumettre ces affaires aux influences parlementaires,
lesquelles ne sont, aprs tout, que les influences nationales
reprsentes par des hommes passionns, faillibles sans doute, comme
ils le sont tous, elles retombent sous des influences bien autrement
fcheuses, sous celle de madame de Maintenon dans un sicle dvot, de
madame de Pompadour dans un sicle dissolu, et mme, si on a la bonne
fortune trs-passagre de possder un grand homme, comme Frdric ou
Napolon, sous l'influence de l'ambition, puisant jusqu'au bout la
chance des batailles.

Cette erreur  part, erreur bien naturelle chez le gnral Bonaparte,
il tait frapp, et il en convenait, de cette libert sans orages,
dont la Constitution britannique fait jouir l'Angleterre. Seulement il
paraissait douter qu'elle pt convenir au caractre franais, si
prompt et si vif.  cet gard il laissait voir la plus complte
incertitude. Mais il la regardait comme parfaitement impossible en
France dans les circonstances prsentes.

Le Premier Consul disait qu'une telle Constitution exigeait d'abord
une forte dose d'hrdit; qu'il y fallait un roi et des pairs
hrditaires; qu'en France les ides n'taient pas tournes de ce
ct; qu'on tait prt  le prendre, lui gnral Bonaparte, pour
dictateur, mais qu'on n'en voudrait pas pour monarque hrditaire (ce
qui tait vrai dans le moment); qu'il en tait de mme pour le Snat,
auquel personne ne voudrait accorder l'hrdit, tout en lui accordant
un pouvoir constituant extraordinaire; que le besoin de stabilit
tait senti jusqu' faire concder  tout le monde des pouvoirs fort
tendus, mais viagers; que telle tait actuellement la disposition des
esprits; qu'il n'avait donc pas sous la main les lments de la
royaut  l'anglaise, car il n'avait ni roi ni pairs; que les
snateurs  vie de M. Sieys, aristocrates d'hier, la plupart sans
fortune, vivant d'appointements, seraient ridicules, si on essayait de
les convertir en lords d'Angleterre; que, si,  leur dfaut, on
voulait prendre les grands propritaires, on se mettrait sur les bras
les plus redoutables ennemis, car ils taient royalistes au fond du
coeur, plus amis des Anglais et des Autrichiens que des Franais;
qu'il n'avait pas de quoi faire une chambre haute; qu'en prenant les
parleurs du Tribunat et les muets du Corps Lgislatif, il aurait bien,
 la rigueur, de quoi faire une chambre basse, mais que pour rendre
srieuse cette imitation de l'Angleterre, il faudrait la tribune, la
presse, des lections libres, et qu'on s'exposerait ainsi 
recommencer les quatre annes du Directoire, dont il avait t tmoin,
et qui ne sortiraient pas de sa mmoire; qu'on avait vu se former
alors dans les collges lectoraux une majorit, qui, sous prtexte
d'carter les hommes souills de sang, ne voulait lire que des
royalistes plus ou moins avous; qu'on avait vu en mme temps cent
journaux, tout pleins des fureurs du royalisme, pousser dans le mme
sens, et que, sans le 18 fructidor, sans la force prte au Directoire
par l'arme d'Italie, on aurait assist au triomphe de cette contre
rvolution dguise; que bientt, par un contre-coup invitable,  ces
lections royalistes avaient succd des lections terroristes, dont
tous les honntes gens avaient t effrays, et avaient demand
l'annulation; que, si on ouvrait de nouveau la carrire aux esprits,
on irait, de convulsions en convulsions, au triomphe des Bourbons et
de l'tranger; qu'il fallait en finir, arrter ce torrent, et terminer
la Rvolution, en maintenant au pouvoir les hommes qui l'avaient
faite, et en consacrant dans nos lois ses principes justes et
ncessaires.

 cette occasion, le Premier Consul rptait sa thse favorite,
consistant  dire que, pour sauver la Rvolution, il fallait d'abord
sauver ses propres auteurs, en les maintenant  la tte des affaires;
et que sans lui ils seraient dj tous disparus, par l'ingratitude de
la gnration prsente.--Voyez, s'criait-il, ce que sont devenus
Rewbell, Barras, La Rveillre! o sont-ils? qui pense  eux? il n'y a
de sauvs que ceux que j'ai pris par la main, mis au pouvoir,
soutenus, malgr le mouvement qui nous entrane. Voyez M. Fouch,
combien j'ai de peine  le dfendre! M. de Talleyrand crie contre M.
Fouch; mais les Malouet, les Talon, les Calonne, qui m'offrent leurs
plans et leur concours, auraient bientt cart M. de Talleyrand
lui-mme, si je voulais m'y prter. On mnage un peu plus les
militaires, parce qu'on les craint, et parce qu'il n'est pas facile de
prendre  la tte des armes la place des gnraux Lannes et Massna.
Mais si on les mnage aujourd'hui, les mnagera-t-on long-temps?
Moi-mme, sais-je ce qu'on voudrait faire de moi? Ne m'a-t-on pas
propos de me nommer conntable de Louis XVIII? Sans doute l'esprit de
la Rvolution est immortel, il survivrait aux hommes. La Rvolution
finirait par triompher, mais par la main de messieurs de la socit du
Mange! et ce seraient toujours des ractions, des dchirements, et,
pour fin dernire, la contre-rvolution!--

Maintenant, ajoutait le Premier Consul, il faut faire un gouvernement
avec les hommes de la Rvolution d'abord, avec ceux qui ont de
l'exprience, des services, et point de sang sur leurs habits,  moins
que ce ne soit le sang des Russes et des Autrichiens; puis leur
adjoindre un petit nombre d'hommes surgis nouvellement, et jugs
capables, ou d'hommes d'autrefois, tirs de Versailles si l'on veut,
pourvu qu'ils soient capables aussi, et qu'ils viennent en adhrents
soumis, non en protecteurs ddaigneux. Pour atteindre ce but, la
Constitution de M. Sieys est bonne, sauf quelques modifications. Il
faut, en outre, consacrer le grand principe de la Rvolution
franaise, qui est l'galit civile, c'est--dire, la justice
distributive en toutes choses, lgislation, tribunaux, administration,
impt, service militaire, distribution des emplois, etc. Aujourd'hui
tout dpartement est l'gal d'un autre dpartement; tout Franais est
l'gal d'un autre Franais; tout citoyen obit  la mme loi,
comparat devant le mme juge, subit le mme chtiment, reoit la mme
rcompense, paie le mme impt, fournit le mme service militaire,
arrive aux mmes grades, quelle que soit sa naissance, sa religion ou
son lieu d'origine. Voil le grand rsultat social de la Rvolution,
pour lequel il valait la peine de souffrir ce qu'on a souffert, et
qu'il faut maintenir invariablement. Aprs ce rsultat, il en est un
autre  maintenir avec une gale vigueur, c'est la grandeur de la
France. Les cris de la presse, les clats de la tribune, tout cela ne
nous va plus, tout cela nous ira peut-tre dans d'autres temps.
Maintenant il nous faut de l'ordre, du repos, de la prosprit, des
affaires bien conduites, et la conservation de notre grandeur
extrieure. Pour conserver cette grandeur, la lutte n'est pas finie,
elle recommencera; et pour la soutenir nous aurons besoin de beaucoup
de force et d'unit dans le gouvernement!--

Telle est la substance des entretiens continuels du Premier Consul,
avec ceux qu'il avait admis  lui donner leurs ides, et avec lesquels
il prpara le remaniement de la Constitution consulaire.

On peut y reconnatre sa manire habituelle de penser. Sans nier
l'avenir, ne s'inquitant que du prsent, il voyait le bien actuel de
la France dans la runion de tous les partis, dans le maintien et
l'achvement de la rforme sociale accomplie par la Rvolution; enfin,
dans le dveloppement de la puissance acquise par nos armes. Quant 
la libert, il l'cartait comme un retour  tous les troubles, comme
un obstacle  tout ce qu'il voulait faire de bon, et lui laissait dans
sa pense la place d'un problme difficile, obscur, dont la solution
ne le concernait pas lui-mme, car douze annes d'agitation en avaient
fait passer le besoin et le dsir pour long-temps. M. Sieys, avec sa
constitution aristocratique, emprunte aux rpubliques du moyen ge 
leur dclin, avec son Snat revtu du pouvoir lectoral, avec ses
listes de notabilit, espce de livre d'or immuable, avait trouv la
constitution qui convenait le mieux  cette situation.

[En marge: Ides auxquelles s'arrte le Premier Consul, relativement 
la Constitution, et aux changements qu'il convient d'y apporter.]

Le Premier Consul n'avait garde de toucher au Snat: il voulait, au
contraire, le rendre plus puissant; mais il projeta un premier
changement, qui, en apparence, fut une concession  l'influence
populaire.

Les listes de notabilit, qui contenaient les cinq cent mille
individus parmi lesquels on devait choisir les conseils
d'arrondissement et de dpartement, le Corps Lgislatif, le Tribunat,
le Snat lui-mme, auxquelles on ne touchait jamais que pour y
remplacer les morts ou en retrancher les indignes, tels que les
faillis par exemple, les listes de notabilit paraissaient trop
illusoires, et laissaient le gouvernement, comme on dirait
aujourd'hui, sans lien avec le pays. Elles taient d'ailleurs
trs-difficiles  composer, car les citoyens ne mettaient aucun
intrt  se mler d'une oeuvre aussi insignifiante.

Le Premier Consul pensa que l'augmentation d'autorit qui lui tait
destine, et quelques autres modifications favorables au pouvoir qui
allaient tre apportes  la Constitution, devaient tre payes d'une
concession populaire, au moins apparente. Il rsolut de rtablir les
collges lectoraux.

[En marge: Suppression des listes de notabilit.]

En consquence, on imagina diverses espces de collges. D'abord on
cra des assembles de canton, composes de tous les habitants du
canton qui avaient l'ge et la qualit de citoyen, charges d'lire
deux collges lectoraux, l'un d'arrondissement, l'autre de
dpartement. Le collge d'arrondissement devait tre form en raison
de la population, et se composer d'un individu sur cinq cents. Le
collge de dpartement devait tre form de mme,  raison d'un sur
mille. Mais les choix pour celui-ci ne pouvaient pas aller au del des
six cents plus imposs.

[En marge: tablissement de collge lectoraux  vie.]

Les deux collges lectoraux d'arrondissement et de dpartement
devaient tre lus  vie par les assembles de canton, qui, une fois
cette nomination gnrale faite, n'avaient plus qu' remplacer les
morts ou les indignes.

Le gouvernement nommait les prsidents de toutes ces assembles, tant
assembles de canton que collges lectoraux. Il pouvait dissoudre un
collge lectoral. Alors les assembles de canton taient convoques
pour composer de nouveau le collge dissous.

[En marge: Juillet 1802.]

[En marge: Les collges lectoraux chargs de prsenter des candidats
entre lesquels le Snat doit choisir.]

Les assembles de canton et les deux collges lectoraux
d'arrondissement et de dpartement prsentaient des candidats aux
Consuls, pour la composition des justices de paix, des autorits
municipales et dpartementales. Les collges d'arrondissement
prsentaient deux candidats pour les places vacantes au Tribunat; les
collges de dpartement, deux candidats pour les places vacantes au
Snat. Chacun de ces deux collges prsentait deux candidats pour les
places vacantes au Corps Lgislatif, ce qui en faisait quatre. De
faon que le Tribunat avait pour origine le conseil d'arrondissement;
le Snat avait pour origine le conseil de dpartement; le Corps
Lgislatif, l'un et l'autre.

C'tait toujours le Snat qui tait charg de choisir, entre les
candidats prsents, les membres du Tribunat, du Corps Lgislatif et
du Snat lui-mme.

On voit en quoi consistait le changement apport  la Constitution. Au
lieu de ces listes de notabilit, compltes ou modifies de temps en
temps par l'universalit des citoyens, des collges lectoraux  vie,
nomms par cette mme universalit, dsignaient des candidats, entre
lesquels choisissait le Snat, corps gnrateur de tous les autres. Le
changement n'tait pas grand, car ces collges lectoraux  vie,
modifis quelquefois, quand il y avait des morts ou des indignes 
remplacer, taient  peu prs aussi immuables que les listes de
notabilit, mais ils s'assemblaient dans certaines occasions pour
lire des candidats. Sous ce rapport les citoyens recouvraient
quelque part  la composition des assembles dlibrantes. Il y avait
peu, du reste,  craindre avec une telle composition le tumulte
lectoral.

Le Corps Lgislatif et le Tribunat devaient tre diviss en cinq
sries, sortant l'une aprs l'autre, chaque anne. Le Snat remplaait
la srie sortante, en prenant les nouveaux lus parmi les candidats
prsents. Les collges  vie remplaaient ensuite les candidats que
l'lection du cinquime avait absorbs.

Aprs cette concession, qui paraissait si exorbitante alors, que tous
les collaborateurs du Premier Consul allaient disant qu'il fallait un
pouvoir bien fort, bien sr de lui-mme, pour faire une aussi large
part  l'influence populaire, on s'occupa de complter les
attributions du Snat, conformment aux indications tires des
derniers vnements.

[En marge: Nouvelles attributions donnes au Snat.]

Le Snat dut conserver d'abord le pouvoir d'lire tous les corps de
l'tat. On voulut lui confrer, en outre, un pouvoir constituant plus
complet. Dj on lui avait fait exercer ce pouvoir, en lui donnant 
interprter l'article 38 de la Constitution, en l'appelant  prononcer
le rappel des migrs, en lui demandant une prolongation d'autorit
pour le Premier Consul. Il tait commode d'avoir  ct de soi un
pouvoir constituant, toujours prt  crer ce dont on aurait besoin.

[En marge: Pouvoir constituant.]

Il fut donc tabli que le Snat, par des snatus-consultes, dits
organiques, aurait la facult d'interprter la Constitution, de la
complter, de faire en un mot tout ce qui serait ncessaire  sa
marche.

[En marge: Pouvoir de suspendre la Constitution, de dissoudre le Corps
Lgislatif, de cesser les dcisions des tribunaux.]

Il fut arrt encore, que, par des snatus-consultes simples, le
Snat pourrait prononcer la suspension de la Constitution ou du jury
dans certains dpartements, statuer dans quel cas un individu, dtenu
extraordinairement, serait renvoy  ses juges naturels, ou maintenu
en tat de dtention. On dlgua enfin  ce corps deux attributions
extraordinaires, l'une appartenant  la royaut dans la monarchie,
l'autre n'appartenant  aucun pouvoir dans un tat rgulier; la
premire tait la facult de dissoudre le Corps Lgislatif et le
Tribunat; la seconde, celle de casser les jugements des tribunaux,
lorsqu'ils seraient attentatoires  la sret de l'tat.

Cette dernire attribution serait inconcevable, si les circonstances
du temps ne l'avaient explique. Certains tribunaux venaient, en
effet, de rendre des jugements, en matire de biens nationaux, qui
pouvaient pousser au dsespoir la classe nombreuse et puissante des
acqureurs.

[En marge: Augmentation du nombre des snateurs.]

Il fut dcid ensuite que le Snat, qui devait en dix ans tre port
de soixante membres  quatre-vingts, au moyen de deux nominations par
an, serait immdiatement port  quatre-vingts. C'taient quatorze
nominations  faire sur-le-champ. Le Premier Consul reut, en outre,
le pouvoir de nommer directement des snateurs jusqu'au nombre de
quarante, ce qui faisait cent vingt pour le nombre total du corps. On
affranchissait ainsi le gouvernement de nouveaux dsagrments, tels
que ceux qu'il avait essuys au commencement de la session de l'an X.

[En marge: Modifications  l'organisation du Conseil d'tat et du
Tribunat.]

Le Tribunat et le Conseil d'tat furent galement modifis dans leur
organisation. Tandis que le Conseil d'tat put tre port  cinquante
membres, le Tribunat dut tre rduit  cinquante, par voie
d'extinction successive, et divis en sections, rpondant aux sections
du Conseil d'tat. Il devait faire un premier examen en section, et 
huis-clos, des projets de lois, qui lui seraient soumis ensuite en
assemble gnrale. Il devait toujours les discuter par l'organe de
trois orateurs devant le Corps Lgislatif muet, contradictoirement
avec trois conseillers d'tat, ou d'accord avec eux, suivant que le
projet aurait t rejet ou adopt.

Ce n'tait plus ds lors qu'un second Conseil d'tat, charg de
critiquer  huis-clos, et par consquent sans nergie, ce qu'avait
fait le premier.

[En marge: Cration d'un Conseil priv.]

Enfin la prrogative de voter les traits fut enleve au Corps
Lgislatif et au Tribunat. Le Premier Consul se souvenait de ce qui
tait arriv au trait avec la Russie, et ne voulait pas tre expos 
une scne du mme genre. Il imagina un Conseil priv, compos des
Consuls, des ministres, de deux snateurs, de deux conseillers d'tat,
de deux membres de la Lgion-d'Honneur, ayant la qualit de
grands-officiers, les uns et les autres dsigns par le Premier Consul
pour chaque occasion importante. Ce Conseil priv devait tre seul
consult sur la ratification des traits. Il tait charg aussi de
rdiger les snatus-consultes organiques.

La cration d'un Conseil priv tait un tort fait au Conseil d'tat,
et ce dernier y parut sensible. Le Premier Consul lui retirait, par
cette institution, la connaissance des traits qu'il avait eue
jusque-l, commenant  croire que c'tait trop de trente  quarante
individus, pour des communications de ce genre.

[En marge: Pouvoir de dsigner son successeur, accord au Premier
Consul.]

Restait  organiser le pouvoir excutif sur la nouvelle base du
Consulat  vie. Le Premier Consul voulut que le pouvoir, qui lui tait
dfr  vie, le ft aussi pour la mme dure de temps  ses
collgues. Vous avez assez fait pour moi, dit-il au consul Cambacrs,
pour que j'assure votre position.--Le principe de la dure  vie fut
donc pos pour les trois Consuls, aussi bien dans le prsent que dans
l'avenir. Restait la grande question de la dsignation du successeur
du Premier Consul, par laquelle il fallait suppler  l'hrdit. Le
gnral Bonaparte avait d'abord refus la facult qu'on voulait lui
confrer de dsigner lui-mme son successeur. Il se rendit enfin, et
on arrta qu'il pourrait le dsigner de son vivant. Dans ce cas, il
devait le prsenter au Snat avec un grand appareil. Le successeur
dsign prtait serment  la Rpublique dans le sein du Snat, en
prsence des Consuls, des ministres, du Corps Lgislatif, du Tribunat,
du Conseil d'tat, du tribunal de cassation, des archevques et
vques, des prsidents des collges lectoraux, des grands-officiers
de la Lgion-d'Honneur, et des maires des vingt-quatre grandes villes
de la Rpublique. Aprs cette solennit, il tait adopt par le Consul
vivant et par la nation. Il prenait rang au Snat avec les Consuls,
immdiatement aprs le troisime.

Toutefois, si pour s'pargner des chagrins de famille, le Premier
Consul ne dsignait pas son successeur de son vivant, et ne voulait le
nommer que dans son testament, alors il devait, avant sa mort,
remettre ce testament, revtu de son sceau, aux autres Consuls, en
prsence des ministres, et des prsidents du Conseil d'tat. Ce
testament devait rester dpos aux archives de la Rpublique. Mais
dans ce cas il fallait que le Snat ratifit la volont testamentaire,
qui ne s'tait pas produite du vivant du Consul testateur.

Lorsque le Premier Consul n'avait pas fait d'adoption pendant sa vie,
lorsqu'il n'avait pas laiss de testament, ou que son testament
n'avait pas t ratifi, alors les second et troisime Consuls taient
chargs de dsigner le successeur. Ils le proposaient au Snat, qui
tait charg de l'lire.

Telles furent les formes employes pour garantir la transmission du
pouvoir. C'tait l'adoption au lieu de l'hrdit, mais rien
n'empchait que ce ft aussi l'hrdit, car le chef de l'tat tait
libre de choisir son fils, s'il en avait un. Seulement, il pouvait
prfrer entre ses hritiers celui qui lui paratrait le plus digne.

Les Consuls taient de droit membres du Snat; ils devaient le
prsider.

Une grande prrogative fut ajoute au pouvoir du Premier Consul. Il
reut le droit de faire grce. C'tait assimiler, autant que possible,
son autorit  celle de la royaut.

 l'avnement du nouveau Premier Consul, une loi devait fixer son
traitement, ou, pour mieux dire, sa liste civile. Cette fois, une
somme de six millions pour le Premier Consul, de douze cent mille
francs pour ses deux collgues, dut tre inscrite au budget.

[En marge: Quelques dispositions nouvelles relatives aux tribunaux.]

 toutes ces dispositions furent ajouts quelques arrangements
nouveaux, relativement  la discipline des tribunaux. L'administration
se comportait mieux que la justice, parce que dpendant d'un matre
impartial et ferme, rvocable  chaque instant par lui, elle marchait
exactement suivant son esprit. Mais la justice usait de son
indpendance, comme on usait alors de toute libert accorde, pour se
livrer aux passions du temps. En certains lieux, elle perscutait les
acqureurs de biens nationaux; en d'autres, elle les favorisait
injustement. Mais nulle part elle ne montrait cette discipline qu'on
lui a vue depuis, et qui donne  un grand corps de magistrature un
aspect digne, quoique soumis.  la disposition qui venait de dfrer
dans certains cas les jugements des tribunaux au Snat, disposition
tout extraordinaire, et heureusement passagre, on ajouta une
disposition disciplinaire. Les tribunaux de premire instance furent
placs sous la discipline des tribunaux d'appel, et les tribunaux
d'appel sous celle du tribunal de cassation. Un juge qui avait manqu
 ses devoirs pouvait tre appel devant le tribunal suprieur,
rprimand ou suspendu.  la tte de toute la magistrature dut tre
plac un GRAND-JUGE, ayant la facult de prsider les tribunaux s'il
le voulait, charg de les surveiller, et de les administrer. Il tait
ainsi ministre de la justice en mme temps que magistrat.

Telles furent les modifications apportes  la Constitution
consulaire, les unes imagines par le Premier Consul, les autres
proposes par ses conseillers. Elles furent runies dans un projet de
snatus-consulte organique, qui devait tre prsent au Snat et
adopt par ce corps.

Elles consistaient, comme on vient de le voir,  substituer aux listes
de notabilit, vaste candidature inerte et illusoire, des collges
lectoraux  vie, s'assemblant quelquefois pour prsenter des
candidats au choix du Snat;  donner au Snat, dj charg des
fonctions lectorales, et du soin de veiller  la Constitution, le
pouvoir de modifier cette Constitution, de la complter, de lever tout
obstacle  sa marche, le pouvoir enfin de dissoudre le Tribunat et le
Corps Lgislatif;  confrer au gnral Bonaparte le Consulat  vie,
avec facult de dsigner son successeur;  lui donner, en outre, la
plus belle des prrogatives de la royaut, le droit de faire grce; 
ter au Tribunat la puissance du nombre, et presque celle de la
publicit,  en faire ainsi un second Conseil d'tat, charg de
critiquer les oeuvres du premier;  reporter du Corps Lgislatif et du
Conseil d'tat vers un Conseil priv, certaines grandes affaires de
gouvernement, telles par exemple que l'approbation des traits, enfin
 tablir entre les tribunaux une hirarchie et une discipline.

C'tait toujours la constitution aristocratique de M. Sieys, apte 
tourner  l'aristocratie ou au despotisme, suivant la main qui la
dirigerait; tournant en ce moment au pouvoir absolu sous la main du
gnral Bonaparte, mais pouvant tourner, aprs sa mort,  une franche
aristocratie, si, avant de mourir, il ne prcipitait pas le tout dans
un abme.

En attribuant, pour sa propre commodit, de si hautes attributions au
Snat, le Premier Consul s'tait assur, pendant sa vie, un instrument
dvou, par la main duquel il pourrait tout ce qu'il voudrait; mais,
aprs sa mort, l'instrument, devenu indpendant, serait tout-puissant
 son tour. Sous un successeur moins grand, moins glorieux, avec des
esprits veills  la suite d'un long repos, un spectacle entirement
nouveau devait s'offrir. L'aristocratie dpartementale, dont se
composaient les collges lectoraux  vie, l'aristocratie nationale
dont se composait le Snat, l'une prsentant des candidats  l'autre,
pouvaient bien un jour par un concours de vues naturel, mme
ncessaire, crer dans le Corps Lgislatif et le Tribunat une majorit
invincible pour le monarque qualifi de Premier Consul, et faire
renatre ainsi une sorte de libert, libert aristocratique, il est
vrai, mais qui n'est ordinairement ni la moins fire, ni la moins
consquente, ni la moins durable de toutes. Du reste, la libert est
toujours garantie quand le pouvoir est partag et soumis  des
dlibrations. Il ne peut, en effet, jamais y avoir sur les grands
intrts d'un pays que deux opinions plausibles. Si le pouvoir a en
face de lui une autorit capable de lui rsister, celle-ci,
aristocratique ou autre, embrasse, par un irrsistible penchant  la
contradiction, l'opinion qu'il a repousse. Elle tend  la paix en
prsence d'un pouvoir tendant  la guerre; elle tend  la guerre en
prsence d'un pouvoir tendant  la paix; elle adopte les vues
librales en prsence d'un pouvoir inclinant aux vues conservatrices.
En un mot, il y a contradiction, ds lors examen et libert; car la
libert consiste principalement  faire dbattre franchement et
courageusement par les citoyens, n'importe de quelle origine, le pour
et le contre sur les affaires de l'tat. Cette constitution de M.
Sieys pouvait donc un jour revenir  son but primitif; mais, dans le
moment, elle n'tait qu'un masque pour la dictature. Une constitution,
quelle qu'elle soit, donne toujours des rsultats conformes  l'tat
prsent des esprits. Il y a des temps o contredire est la tendance
dominante, d'autres o le got d'adhrer est gnral. On tait alors
port  l'adhsion: la forme du pouvoir tait, au fond, assez
indiffrente.

[En marge: Caractre du nouveau gouvernement aprs l'institution du
Consulat  vie.]

Il faut toutefois le reconnatre, cette rpublique nominale avait une
rare grandeur: elle rappelait, sous quelque rapport, la Rpublique
romaine convertie en Empire. Ce Snat avait la puissance du Snat de
l'ancienne Rome, puissance qu'il livrait  l'Empereur quand celui-ci
tait fort, qu'il reprenait pour en user lui-mme, quand l'Empereur
tait faible ou libral. Ce Premier Consul avait bien le pouvoir des
Empereurs romains; il en avait l'hrdit, c'est--dire le choix
entre ses successeurs naturels ou adoptifs. Ajoutons qu'il en avait 
peu prs la puissance sur le monde.

[En marge: Le Snat charg de supputer les votes mis, et de proclamer
le rsultat.]

La nouvelle Constitution remanie tait prte; les votes demands 
tous les citoyens taient mis. Le consul Cambacrs, toujours
conciliant, proposa au Premier Consul l'ide fort sage, de confier au
Snat le soin de supputer les votes recueillis, d'en compter et d'en
proclamer le nombre. C'tait, disait-il avec raison, une manire toute
naturelle de tirer ce grand corps d'une situation fausse, amene par
une mprise. Le Snat avait, effectivement, propos une prorogation de
dix ans, et le Premier Consul avait pris le Consulat  vie. Depuis le
Snat s'tait tu, et n'avait fait, ni pu faire aucune dmarche. Lui
donner le rsultat  proclamer, c'tait l'y associer, et le tirer de
l'tat de gne o il se trouvait.--Venez, dit M. Cambacrs au Premier
Consul, venez au secours de gens qui se sont tromps en voulant trop
vous deviner.--Le Premier Consul sourit d'une malice peu ordinaire 
son prudent collgue, et consentit avec empressement  la proposition
si sense qui lui tait faite. Les registres sur lesquels les votes
avaient t dposs furent envoys au Snat pour qu'il en ft la
supputation. 3,577,259 citoyens avaient donn leurs suffrages, et, sur
ce nombre, 3,568,885 avaient vot pour le Consulat  vie. Sur cette
norme masse d'approbateurs, il y avait eu seulement huit mille et
quelques cents refusants: c'tait une imperceptible minorit. Jamais
gouvernement n'a obtenu un tel assentiment, et ne l'a mrit au mme
degr.

Ce rsultat constat, le Snat rendit un snatus-consulte en trois
articles. Le premier de ces articles tait ainsi conu: _Le peuple
franais_ NOMME, et le _Snat_ PROCLAME, NAPOLON BONAPARTE Premier
Consul  vie.

C'est  partir de cette poque que le prnom de NAPOLON a commenc de
figurer dans les actes publics,  ct du nom de famille du gnral
BONAPARTE, seul connu jusqu'alors dans le monde. Ce prnom si
clatant, que la voix des nations a tant rpt depuis, n'avait t
encore employ qu'une fois, c'est dans l'acte constitutif de la
Rpublique italienne. En approchant de la souverainet, le prnom, se
dtachant peu  peu du nom de famille, devait bientt figurer seul
dans la langue universelle, et le gnral Bonaparte, appel un moment
Napolon Bonaparte, ne devait bientt plus s'appeler que Napolon,
conformment  la manire de dsigner les rois.

Le second article du snatus-consulte portait qu'une statue de la
Paix, tenant dans une main le laurier de la victoire, et dans l'autre
le dcret du Snat, attesterait  la postrit la reconnaissance de la
nation.

Enfin, le troisime article portait que le Snat en corps irait
prsenter au Premier Consul, avec ce snatus-consulte, l'expression de
la CONFIANCE, de l'AMOUR et de l'ADMIRATION du peuple franais. Ces
trois expressions sont celles du dcret lui-mme.

[En marge: Le Snat apporte aux Tuileries le snatus-consulte, qui
proclame NAPOLON BONAPARTE consul  vie.]

On choisit pour amener le Snat aux Tuileries un jour de grande
rception diplomatique. C'tait le 3 aot 1802 (15 thermidor) au
matin. Tous les ministres de l'Europe pacifie taient runis dans une
vaste salle, o le Premier Consul avait coutume de les recevoir, et de
se faire prsenter les trangers de distinction. L'audience tait 
peine commence lorsqu'on annona le Snat. Ce corps rassembl tout
entier fut introduit  l'instant mme. Le prsident Barthlemy portait
la parole.

Le peuple franais, dit-il au Premier Consul, le peuple franais,
reconnaissant des immenses services que vous lui avez rendus, veut que
la premire magistrature de l'tat soit inamovible entre vos mains. En
s'emparant ainsi de votre vie tout entire, il n'a fait qu'exprimer la
pense du Snat, dpose dans le snatus-consulte du 18 floral. La
nation, par cet acte solennel de gratitude, vous donne la mission de
consolider nos institutions. Aprs cet exorde, le prsident numrait
brivement les grandes actions du gnral Bonaparte dans la guerre et
dans la paix, prdisait les prosprits de l'avenir, sans les malheurs
que personne peut-tre ne prvoyait alors, et lui rptait enfin ce
que proclamaient dans le moment toutes les bouches de la renomme. Le
prsident lut ensuite le texte du dcret. Le Premier Consul,
s'inclinant devant le Snat, rpondit par ces nobles paroles:

La vie d'un citoyen est  sa patrie. Le peuple franais veut que la
mienne tout entire lui soit consacre..., j'obis  sa volont.

[En marge: Aot 1802.]

Par mes efforts, par votre concours, citoyens snateurs, par le
concours de toutes les autorits, par la confiance et la volont de
cet immense peuple, la libert, l'galit, la prosprit de la France
seront  l'abri des caprices du sort et de l'incertitude de l'avenir.
Le meilleur des peuples sera le plus heureux, comme il est le plus
digne de l'tre; et sa flicit contribuera  celle de l'Europe
entire.

Content alors d'avoir t appel, par l'ordre de celui de qui tout
mane,  ramener sur la terre l'ordre, la justice, l'galit,
j'entendrai sonner la dernire heure, sans regret et sans inquitude
sur l'opinion des gnrations futures.

Aprs des remercments affectueux au Snat, le Premier Consul
reconduisit ce corps, et continua de recevoir les trangers, que lui
amenaient les ministres d'Angleterre, de Russie, d'Autriche, de
Prusse, de Sude, de Bavire, de Hesse, de Wurtemberg, d'Espagne, de
Naples, d'Amrique, car l'univers entier tait dans ce moment en paix
avec la France. Ce mme jour on prsentait au Premier Consul lord
Holland et lord Grey (ceux que la gnration actuelle a connus), avec
une foule d'autres personnages de distinction.

[En marge: Le snatus-consulte, contenant les modifications  la
Constitution, dlibr au Conseil d'tat.]

Le lendemain, 4 aot, les nouveaux articles modificatifs de la
Constitution furent soumis au Conseil d'tat. Le Premier Consul
prsidait cette sance solennelle; il lisait les articles l'un aprs
l'autre, et les motivait avec prcision et vigueur. Il exprimait sur
chacun les ides que nous avons exposes ci-dessus. Il provoquait
lui-mme les objections, et y rpondait. Sur la dsignation du
successeur, il y eut une courte discussion, dans laquelle on put
apercevoir encore quelque trace de la rsistance qu'il avait oppose 
cette disposition. MM. Petiet et Roederer soutenaient que la
dsignation du successeur, faite par testament, devait tre aussi
obligatoire que si elle tait faite par le moyen de l'adoption
solennelle, en prsence des corps de l'tat. Le Premier Consul ne
voulut pas que ce testament ft obligatoire pour le Snat, par le
motif qu'un homme mort, quelque grand qu'il et t, n'tait plus
rien; que sa dernire volont pouvait toujours tre casse, et qu'en
la soumettant  la ratification du Snat, on ne faisait que
reconnatre une ncessit invitable.  cette occasion, il pronona
sur l'hrdit quelques paroles singulires, qui prouvaient que, pour
l'instant, il n'y songeait plus. Il rpta en effet, avec de certains
dveloppements, qu'elle tait hors des moeurs et des opinions
rgnantes. Sa nature ne le portait ni au mensonge ni  l'hypocrisie;
mais, plac, comme les hommes le sont toujours, sous l'influence du
moment prsent, il repoussait l'hrdit, parce qu'il avait vu les
esprits peu disposs  l'adopter, et que, revtu d'ailleurs d'un
pouvoir tout  fait monarchique, il se contentait de la ralit sans
le titre.  en juger par ses paroles, il avait franchement pris son
parti  cet gard.

Il y eut ensuite des rclamations contre l'institution du Conseil
priv, dans l'intrt du Conseil d'tat, qui se trouvait un peu
diminu par cette institution. Ici le Premier Consul laissa voir un
certain embarras, envers un corps qu'il avait jusque-l trait avec
une prdilection si marque, et qu'il semblait dpouiller d'une partie
de son importance. Il dit que le Conseil priv n'tait institu que
pour des cas fort rares, qui exigeaient un secret rigoureux,
impossible dans une runion de quarante ou cinquante personnes; que du
reste le Conseil d'tat conserverait toujours la mme importance, et
la connaissance des grandes affaires.

Aprs quelques modifications de dtail, le snatus-consulte fut port
au Snat, et aprs une sorte d'homologation converti en
Snatus-Consulte organique. Le lendemain, 5 aot (17 thermidor), il
fut publi avec les formes d'usage, et devint ainsi le complment de
la Constitution consulaire.

La France ressentait une satisfaction profonde. La famille du Premier
Consul n'avait vu s'accomplir ni toutes ses craintes, ni tous ses
voeux; nanmoins elle partageait le contentement gnral. Madame
Bonaparte commenait  se rassurer, en voyant s'vanouir l'ide de la
royaut. Cette espce d'hrdit, qui laissait au chef de l'tat le
soin de se choisir un successeur, tait tout ce qu'elle dsirait, car
elle n'avait pas d'enfant du gnral Bonaparte, et possdait une fille
chrie, pouse de Louis Bonaparte, qui allait devenir mre. Elle
souhaitait et se flattait d'avoir un petit-fils. Elle croyait voir en
lui l'hritier du sceptre du monde. Son poux partageait ces vues. Les
frres de Napolon (nous l'appellerons ainsi dsormais), les frres de
Napolon taient moins satisfaits, du moins Lucien, dont rien ne
calmait la continuelle activit d'esprit. Mais on venait d'introduire
pour eux, dans les articles organiques, une disposition imagine pour
leur plaire. La loi de la Lgion-d'Honneur avait statu que le grand
conseil de la Lgion serait compos des trois Consuls, et d'un
reprsentant de chacun des grands corps de l'tat. Le Conseil d'tat
avait nomm pour cette charge Joseph Bonaparte; le Tribunat, Lucien.
Une disposition du snatus-consulte portait que les membres du grand
conseil de la Lgion-d'Honneur seraient de droit snateurs. Les deux
frres de Napolon taient donc personnages principaux dans la belle
institution charge de distribuer toutes les rcompenses, et de plus
membres du Snat, appels naturellement  exercer dans ce corps une
grande influence. Joseph, modr dans ses voeux, semblait ne plus rien
dsirer. Lucien n'tait satisfait qu' moiti; il n'tait pas dans sa
nature de l'tre davantage. Le Premier Consul, en faisant ses
collgues Cambacrs et Lebrun consuls  vie, avait voulu avoir autour
de lui des collgues heureux de sa propre lvation. Il y avait
russi. Un seul personnage du temps sortait assez maltrait de cette
crise, si favorable  la grandeur de tout le monde, c'tait M. Fouch,
ministre de la police. Soit que son avis personnel  l'gard des
projets de la famille Bonaparte et perc, soit que les efforts tents
pour le desservir auprs du matre eussent russi, ou, ce qui est plus
probable, que le Premier Consul voult ajouter  tous ses actes
rcents de clmence, et de conciliation, une mesure qui et encore
plus que les autres le caractre de la confiance et de l'oubli, le
ministre de la police fut supprim.

[En marge: Suppression du ministre de la police.]

Ce ministre, comme nous l'avons dit ailleurs, avait alors une
importance qu'il n'aura jamais dans un rgime rgulier, grce au
pouvoir arbitraire dont le gouvernement tait investi, grce aux fonds
dont il disposait sans contrle. migrs, rentrs ou rentrants,
Vendens, rpublicains, prtres non rallis, il avait  surveiller
tous ces agents de trouble, et le faisait sans faiblesse. Aussi ce
ministre, quoique exerc avec tact, et beaucoup d'indulgence, par M.
Fouch, tait-il devenu odieux aux partis qu'il contenait. Le Premier
Consul le supprima, et se contenta de faire de la police une simple
direction gnrale, attache au ministre de la justice. Le conseiller
d'tat Ral fut charg de cette direction. L'administration de la
justice fut enleve  M. Abrial, homme sage, appliqu  ses devoirs,
mais dont le travail lent et pnible tait peu agrable au Premier
Consul. Elle fut donne  M. Rgnier, depuis duc de Massa, magistrat
instruit, disert, ayant inspir de la confiance et du got au chef qui
disposait de toutes les existences. M. Rgnier reut avec
l'administration de la justice le titre de Grand-Juge, titre
nouvellement cr par le snatus-consulte organique. La nature de son
esprit le rendait peu propre  diriger M. Ral dans les difficiles
investigations de la police; aussi M. Ral, travaillant directement
avec le Premier Consul, devint-il  peu prs indpendant du ministre
de la justice. Malheureusement, on perdait avec M. Fouch une
connaissance des hommes, et des relations avec les partis, que lui
seul possdait au mme degr. Ce sacrifice prcipit aux ides du jour
tait irrflchi, et eut, comme on le verra bientt, des consquences
regrettables. Cependant on ne voulait pas que le ministre Fouch part
disgraci. On lui rserva une place au Snat, ainsi qu' M. Abrial. M.
Fouch, dans l'acte qui le nommait snateur, obtint une mention
flatteuse de ses services. Il fut mme dit dans cet acte, que, si les
besoins du temps faisaient renatre l'institution aujourd'hui
supprime, c'est M. Fouch qu'on irait chercher sur les bancs du
Snat, pour faire un ministre de la police. On apporta encore quelques
autres changements au personnel du gouvernement. M. Roederer, qui
s'entendait peu avec le ministre de l'intrieur, Chaptal, relativement
aux affaires de l'instruction publique dont il tait charg, cda
cette direction au savant Fourcroy, et reut, comme MM. Fouch et
Abrial, le ddommagement d'un sige au Snat. Le Premier Consul nomma
encore snateur le respectable archevque de Paris, M. de Belloy. En
agissant de la sorte, il n'entendait pas donner une influence au
clerg sur les affaires politiques; mais il voulait que les grands
intrts sociaux fussent reprsents au Snat, l'intrt de la
religion comme tous les autres.

[En marge: Le 15 aot clbr comme jour anniversaire de la naissance
du Premier Consul.]

Le 15 aot (27 thermidor) fut clbr pour la premire fois comme jour
anniversaire de la naissance du Premier Consul. C'tait l'introduction
progressive des usages monarchiques, qui font de la fte du souverain
une fte nationale. Le matin de ce jour, le Premier Consul reut le
Snat, le Tribunat, le Conseil d'tat, le clerg, les autorits
civiles et militaires de la capitale, le corps diplomatique, venant le
fliciter du bonheur public et de son bonheur priv.  midi, un _Te
Deum_ fut chant  l'glise Notre-Dame, et dans toutes les glises de
la Rpublique. Le soir, des illuminations brillantes reprsentrent
dans Paris, ici la figure de la Victoire, ailleurs celle de la Paix,
plus loin enfin, et sur l'une des tours de Notre-Dame, le signe du
Zodiaque, sous lequel tait n l'auteur de tous les biens dont la
nation remerciait le ciel.

[En marge: Sance consulaire au Snat.]

Quelques jours aprs, le 21 aot (3 fructidor), le Premier Consul alla
en pompe prendre possession de la prsidence du Snat. Toutes les
troupes de la division bordaient la haie, depuis les Tuileries
jusqu'au palais du Luxembourg. La voiture du nouveau matre de la
France, escorte par un nombreux tat-major et par la garde consulaire
 cheval, tait trane par huit chevaux magnifiques, comme autrefois
la voiture des rois. Personne ne partageait avec lui l'honneur de
l'occuper. Dans les voitures qui suivaient, venaient les second et
troisime Consuls, les ministres, les prsidents du Conseil d'tat.
Arriv au palais du Luxembourg, le Premier Consul fut accueilli  son
entre par une dputation de dix snateurs. Il reut, assis sur un
fauteuil assez semblable  un trne, le serment de ses deux frres,
Lucien et Joseph, devenus snateurs de droit, en leur qualit de
membres du grand conseil de la Lgion-d'Honneur. Aprs cette
formalit, des conseillers d'tat choisis pour cette fonction
prsentrent cinq projets de snatus-consultes, relatifs, le premier
au crmonial des grandes autorits, le second au renouvellement par
sries du Corps Lgislatif et du Tribunat, le troisime au mode 
suivre en cas de dissolution de ces deux assembles, le quatrime  la
dsignation des vingt-quatre grandes villes de la Rpublique, le
cinquime enfin  la runion de l'le d'Elbe au territoire de la
France.

Afin de saisir tout de suite le Snat de l'influence qui lui tait
promise dans les grandes affaires de l'tat, M. de Talleyrand lut un
rapport d'une haute importance, sur les arrangements qui se prparaient
en Allemagne, sous la direction de la France, pour indemniser avec les
principauts ecclsiastiques les princes hrditaires dpossds  la
rive gauche du Rhin. C'tait, comme on va le voir prochainement dans la
suite de cette histoire, la plus grande affaire du moment. Celle-l
finie, le monde semblait en repos pour long-temps. En publiant dans ce
rapport au Snat les vues de la France, le Premier Consul annonait 
l'Europe ses ides sur cet important sujet, ou, pour mieux dire, lui
intimait ses volonts; car on savait bien qu'il n'tait pas homme 
revenir d'une rsolution aussi publiquement annonce. La lecture de ce
rapport termine, il se retira, laissant au Snat le soin d'examiner les
cinq snatus-consultes organiques qui venaient de lui tre soumis.

Accompagn de nouveau par les dix snateurs qui l'avaient reu  son
arrive, et accueilli sur son passage par les acclamations du peuple
de Paris, le Premier Consul rentra au palais des Tuileries comme un
monarque constitutionnel qui vient de tenir une sance royale.

[En marge: Le Premier Consul va s'tablir  Saint-Cloud.]

On tait fort avanc dans l't, car on touchait  la fin d'aot. Le
Premier Consul alla prendre possession du chteau de Saint-Cloud,
qu'il avait d'abord refus, quand on le lui avait offert comme
habitation de campagne. Revenu de cette premire dtermination, il y
avait ordonn des rparations, qui, peu considrables en commenant,
avaient fini bientt par embrasser le chteau tout entier. Elles
avaient t rcemment acheves. Le Premier Consul en profita pour
aller s'tablir dans cette belle rsidence. Il y recevait,  des jours
choisis, les hauts fonctionnaires, les grands personnages de toutes
les classes, les trangers, les ambassadeurs. Le dimanche, on y disait
la messe  la chapelle, et les opposants au Concordat commenaient  y
assister, comme autrefois on assistait  la messe  Versailles. Le
Premier Consul, accompagn de sa femme, entendait une messe fort
courte, et puis s'entretenait, dans la galerie du chteau, avec ceux
qui lui avaient fait visite. Les assistants, rangs sur deux lignes,
attendaient, recherchaient ses paroles, comme on recherche celles de
la royaut ou celles du gnie. Dans ce cercle on ne voyait, on ne
regardait que lui. Aucun potentat sur la terre n'a obtenu, n'a mrit
au mme degr, les purs hommages dont il tait alors l'objet de la
part de la France, et du monde entier.

C'tait dj la puissance impriale qu'on lui a vue depuis, mais avec
l'assentiment universel des peuples, avec des formes moins royales,
mais plus dignes peut-tre, car il y restait une certaine modestie
rpublicaine, qui convenait  ce pouvoir nouveau, et qui rappelait
Auguste conservant, au milieu de la suprme puissance, les habitudes
extrieures du citoyen romain.

[En marge: Rsum de la priode de trois ans, coule de 1799  1802.]

Quelquefois, aprs une longue route  travers une vaste et belle
contre, on s'arrte un instant pour contempler d'un lieu lev le
pays qu'on a parcouru: imitons cet exemple, arrtons-nous, et jetons
un regard en arrire, pour contempler les prodigieux travaux du
gnral Bonaparte, depuis le 18 brumaire. Quelle profusion, quelle
varit, quelle grandeur d'vnements!

Aprs avoir travers les mers par miracle, revu la France, surprise et
ravie de sa soudaine apparition, renvers le Directoire, saisi le
pouvoir, accept, en la modifiant sous le rapport de la puissance
excutive, la Constitution de M. Sieys, il avait mis en hte quelque
ordre dans l'administration, rtabli la perception et le versement de
l'impt, relev le crdit, envoy un premier secours aux armes,
profit de l'hiver pour accabler la Vende sous une runion imprvue
de troupes, report brusquement ces troupes vers les frontires, et,
au milieu de la confusion apparente de tous ces mouvements, cr au
pied des Alpes une arme inaperue, invraisemblable, destine  tomber
 l'improviste au milieu des ennemis, qui se refusaient  croire  son
existence. Tout tant prt pour entrer en campagne, il avait offert 
l'Europe la paix ou la guerre, et la guerre ayant t prfre, il
avait ordonn le passage du Rhin, port Moreau sur le Danube, plac
Massna dans Gnes, pour y arrter les Autrichiens et les y retenir.
Puis Moreau, d'un ct, ayant jet M. de Kray sur Ulm, Massna, de
l'autre, ayant fix M. de Mlas sur Gnes par une dfense hroque, il
avait,  l'improviste, pass les Alpes sans route fraye, avec son
artillerie trane dans des troncs d'arbres, paru au milieu de
l'Italie tonne, coup la retraite aux Autrichiens, et, dans une
bataille dcisive, perdue et regagne plusieurs fois, pris leur arme,
recouvr l'Italie, ananti les projets de la coalition, et arrach 
l'Europe confondue un armistice de six mois.

C'est pendant ces six mois de trve, que les travaux du Premier Consul
taient devenus plus tonnants encore. Ngociant et administrant tout
 la fois, il avait chang la face de la politique, tourn les
affections de l'Europe vers la France et contre l'Angleterre, gagn le
coeur de Paul Ier, dcid les incertitudes de la Prusse, donn au
Danemark et  la Sude le courage de rsister aux violences maritimes
dont leur commerce tait l'objet, nou ainsi la ligue des neutres
contre la Grande-Bretagne, ferm  celle-ci les ports du continent,
depuis le Texel jusqu' Cadix, depuis Cadix jusqu' Otrante, et
prpar d'immenses armements pour secourir l'gypte. Tandis qu'il
faisait tout cela, il avait achev la rorganisation des finances,
restaur le crdit, pay en numraire les cranciers de l'tat, cr
la banque de France, rpar les routes, rprim le brigandage, perc
les Alpes de communications magnifiques, tabli des hospices sur leur
cime, entrepris la grande place d'Alexandrie, perfectionn Mantoue,
ouvert des canaux, jet de nouveaux ponts, commenc la rdaction des
Codes. Enfin, aprs ces six mois d'armistice, l'Autriche hsitant
encore  signer la paix, il avait pouss Moreau en avant, et celui-ci,
en achevant par la mmorable bataille de Hohenlinden la destruction de
la puissance autrichienne, avait arrach, sous les murs mmes de
Vienne, la promesse d'une paix, signe bientt  Lunville.

C'est dans ce moment qu'un crime affreux, la machine infernale,
mettant en pril les jours du Premier Consul, avait irrit son me
bouillante, et provoqu la seule faute commise dans ce temps de
conduite parfaite, la dportation sans jugement de cent trente
rvolutionnaires. Tristes vicissitudes de la violence, dans les
rvolutions! Les assassins de septembre, frapps  leur tour, ne
trouvaient ni lois ni courage pour les dfendre; et le Tribunat, qui
s'opposait aux meilleures mesures du Premier Consul, n'avait pas os
profrer une parole pour ces proscrits!

Dominateur du continent, ayant discrdit, expuls des affaires les
deux ministres fauteurs de toutes les coalitions, M. de Thugut 
Vienne, M. Pitt  Londres, le Premier Consul avait jet l'Europe
entire sur l'Angleterre. Nelson en frappant les Danois  Copenhague,
les Russes en gorgeant leur empereur, avaient sauv l'Angleterre des
dsastres qui la menaaient, mais, en la sauvant de ces dsastres, ne
lui avaient donn ni le courage, ni les moyens de prolonger la
guerre.

La nation anglaise, saisie de crainte et d'admiration en prsence du
gnral Bonaparte, venait enfin de consentir  la paix d'Amiens, la
plus belle que la France ait jamais conclue.

Le temple de Janus se trouvait donc ferm! Et alors le Premier Consul,
voulant ajouter  la paix avec les puissances europennes la paix avec
l'glise, s'tait ht de ngocier le Concordat, de rconcilier Rome
et la Rvolution, de relever les autels, de rendre  la France tout ce
qui est ncessaire aux socits civilises, et, parvenu  la troisime
anne de son Consulat, s'tait prsent aux deux assembles
lgislatives, apportant la paix avec la terre et les mers, la paix
avec le ciel, l'amnistie pour tous les proscrits, un code de lois
superbe, un systme puissant d'ducation publique, un systme glorieux
de distinctions sociales. Quoiqu'en se prsentant la main pleine de
tous ces dons, il avait cependant trouv une rsistance inattendue,
violente, peu claire, naissant de bons et de mauvais sentiments,
chez les uns l'envie, chez les autres l'amour d'une libert alors
impossible. Dlivr, par l'habilet de son collgue Cambacrs, de
cette rsistance que dans sa fougue il voulait briser violemment, il
venait enfin d'achever toutes ses oeuvres, de faire accepter les
traits signs avec l'Europe, le Concordat, son systme d'ducation
laque et nationale, la Lgion-d'Honneur, et de recevoir pour prix de
tant de services le pouvoir  vie, et la grandeur des empereurs
romains. En cet instant il reprenait le travail des Codes: arbitre en
mme temps de tous les intrts du continent, il rformait la
Constitution de l'Allemagne, et en distribuait le territoire  ses
princes, avec une quit reconnue de l'Europe.

Maintenant, si oubliant ce qui s'est pass depuis, on s'imagine un
moment ce dictateur, alors ncessaire, restant aussi sage qu'il a t
grand, unissant ces contraires que Dieu, il est vrai, n'a jamais
runis dans un mme homme, cette vigueur de gnie qui constitue les
grands capitaines, avec cette patience qui est le trait distinctif des
fondateurs d'empire, calmant par un long repos la socit franaise
agite, et la prparant peu  peu  cette libert, honneur et besoin
des socits modernes; puis, aprs avoir rendu la France si grande,
apaisant, au lieu de les irriter, les jalousies de l'Europe, changeant
en une donne permanente de la politique gnrale les dmarcations
territoriales de Lunville et d'Amiens, enfin terminant sa carrire
par un acte digne des Antonins, et allant chercher, n'importe o, le
successeur le plus digne pour lui remettre cette France organise,
prpare  la libert, et pour toujours agrandie: quel homme et
jamais gal celui-l! Mais cet homme guerrier comme Csar, politique
comme Auguste, vertueux comme Marc-Aurle, et t plus qu'un homme,
et la Providence ne donne pas au monde des dieux pour le gouverner.

Du reste,  cette poque, il paraissait si modr aprs avoir t si
victorieux, il tait si profond lgislateur aprs avoir t si grand
capitaine, il montrait tant d'amour pour les arts de la paix, aprs
avoir tant excell dans les arts de la guerre, qu'il pouvait faire
illusion  la France et au monde. Seulement quelques-uns des
conseillers qui l'approchaient, et qui taient capables d'entrevoir
l'avenir dans le prsent, taient saisis d'inquitude autant que
d'admiration, en voyant l'activit infatigable de son esprit et de son
corps, l'nergie de sa volont, l'imptuosit de ses dsirs. Ils
tremblaient, mme  lui voir faire le bien comme il le faisait, tant
il tait press de le faire vite, et de le faire immense. Le sage
Tronchet, qui l'admirait et qui l'aimait tout  la fois, qui le
regardait comme le sauveur de la France, disait cependant un jour avec
chagrin au consul Cambacrs: Ce jeune homme commence comme Csar;
j'ai peur qu'il ne finisse comme lui.

FIN DU QUATORZIME LIVRE ET DU TOME TROISIME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES

DANS LE TOME TROISIME.


LIVRE DIXIME.

VACUATION DE L'GYPTE.

    Tous les yeux fixs sur la ngociation engage 
    Londres. -- On se demande quelle influence exercera la
    mort de Paul Ier sur cette ngociation. -- tat de la
    cour de Russie. -- Caractre d'Alexandre. -- Ses jeunes
    amis forment avec lui un gouvernement secret, qui dirige
    toutes les affaires de l'empire. -- Alexandre consent 
    rduire beaucoup les prtentions apportes  Paris par
    M. de Kalitcheff, au nom de Paul Ier. -- Il accueille
    Duroc avec bienveillance. -- Ses protestations ritres
    du dsir de bien vivre avec la France. -- Commencements
    de la ngociation entame  Londres. -- Conditions mises
    en avant, de part et d'autre. -- Conqutes des deux pays
    sur terre et sur mer. -- L'Angleterre consent 
    restituer une partie de ses conqutes maritimes, mais
    subordonne toute la ngociation  la question de savoir
    si la France gardera l'gypte. -- Les deux gouvernements
    sont tacitement d'accord pour temporiser, afin
    d'attendre l'issue des vnements militaires. -- Le
    Premier Consul, averti que la ngociation dpend de ces
    vnements, pousse l'Espagne  marcher vivement contre
    le Portugal, et fait de nouveaux efforts pour secourir
    l'gypte. -- Emploi des forces navales. -- Diverses
    expditions projetes. -- Navigation de Ganteaume au
    sortir de Brest. -- Cet amiral passe heureusement le
    dtroit. -- Prt  se diriger sur Alexandrie, il
    s'effraye de dangers imaginaires, et rentre dans Toulon.
    -- tat de l'gypte depuis la mort de Klber. --
    Soumission du pays, et situation prospre de la colonie
    sous le rapport matriel. -- Incapacit, anarchie dans
    le commandement. -- Dplorables divisions des gnraux.
    -- Mesures mal conues de Menou, qui veut toucher  tous
    les objets  la fois. -- Malgr l'avis ritr d'une
    expdition anglaise, il ne prend aucune prcaution. --
    Dbarquement des Anglais dans la rade d'Aboukir, le 8
    mars. -- Le gnral Friant, rduit  quinze cents
    hommes, fait d'inutiles efforts pour les repousser. --
    Deux bataillons ajouts  la division d'Alexandrie
    auraient sauv l'gypte. -- Tardive concentration de
    forces ordonne par Menou. -- Arrive de la division
    Lanusse, et second combat livr avec des forces
    insuffisantes, dans la journe du 13 mars. -- Menou
    arrive enfin avec le gros de l'arme. -- Tristes
    consquences de la division des gnraux. -- Plan d'une
    bataille dcisive. -- Bataille de Canope, livre le 21
    mars, et reste indcise. -- Les Anglais demeurent
    matres de la plage d'Alexandrie. -- Longue
    temporisation, pendant laquelle Menou aurait encore pu
    relever les affaires des Fianais, en manoeuvrant contre
    les corps dtachs de l'ennemi. -- Il n'en fait rien. --
    Les Anglais tentent une opration sur Rosette, et
    russissent  s'emparer d'une bouche du Nil. -- Ils
    pntrent dans l'intrieur. -- Dernire occasion de
    sauver l'gypte,  Ramanieh, perdue par l'incapacit du
    gnral Menou. -- Les Anglais s'emparent de Ramanieh, et
    sparent la division du Kaire de celle d'Alexandrie. --
    L'arme franaise, coupe en deux, n'a plus d'autre
    ressource que celle de capituler. -- Reddition du Kaire
    par le gnral Belliard. -- Menou, enferm dans
    Alexandrie, rve la gloire d'une dfense semblable 
    celle de Gnes. -- L'gypte dfinitivement perdue pour
    les Franais.                                              1  112


LIVRE ONZIME.

PAIX GNRALE.

    Dernire et infructueuse sortie de Ganteaume. -- Il
    touche  Derne, n'ose dbarquer deux mille hommes qu'il
    avait  son bord, et rebrousse chemin vers Toulon. --
    Prise en route du vaisseau le _Swiftsure_. -- L'amiral
    Linois, envoy de Toulon  Cadix, est oblig de jeter
    l'ancre dans la baie d'Algsiras. -- Beau combat
    d'Algsiras. -- Une escadre compose de Franais et
    d'Espagnols sort de Cadix, pour venir au secours de la
    division Linois. -- Rentre des flottes combines dans
    Cadix. -- Combat d'arrire-garde avec l'amiral anglais
    Saumarez. -- Affreuse mprise de deux vaisseaux
    espagnols, qui, tromps par la nuit, se prennent pour
    ennemis, se combattent  outrance, et sautent en l'air
    tous les deux. -- Beau fait d'armes du capitaine Troude.
    -- Courte campagne du prince de la Paix contre le
    Portugal. -- La cour de Lisbonne se hte d'envoyer un
    ngociateur  Badajos, pour se soumettre aux volonts de
    la France et de l'Espagne runies. -- Marche des
    affaires europennes depuis le trait de Lunville. --
    Influence croissante de la France. -- Sjour  Paris des
    infants d'Espagne, destins  rgner en trurie. --
    Reprise de la ngociation de Londres, entre M. Otto et
    lord Hawkesbury. -- Nouvelle manire de poser la
    question du ct des Anglais. -- Ils demandent Ceylan
    dans les Indes, la Martinique ou la Trinit dans les
    Antilles, Malte dans la Mditerrane. -- Le Premier
    Consul rpond  ces prtentions, en menaant de
    conqurir le Portugal, et au besoin d'excuter une
    descente en Angleterre. -- Vive polmique entre _le
    Moniteur_ et les journaux anglais. -- Le cabinet
    britannique renonce  Malte, et rsume toutes ses
    prtentions en demandant l'le espagnole de la Trinit.
    -- Le Premier Consul, pour sauver les possessions d'une
    cour allie, offre l'le franaise de Tabago. -- Le
    cabinet britannique refuse. -- Folle conduite du prince
    de la Paix, qui fournit une solution inattendue. -- Ce
    prince traite avec la cour de Lisbonne, sans se
    concerter avec la France, et prive ainsi la lgation
    franaise de l'argument qu'on tirait des dangers du
    Portugal. -- Irritation du Premier Consul, et menaces de
    guerre  la cour de Madrid. -- M. de Talleyrand propose
    au Premier Consul de terminer la ngociation aux dpens
    des Espagnols, en livrant aux Anglais l'le de la
    Trinit. -- M. Otto reoit l'autorisation de faire cette
    concession, mais seulement  la dernire extrmit. --
    Pendant qu'on ngocie, Nelson tente les plus grands
    efforts pour dtruire la flottille de Boulogne. -- Beaux
    combats devant Boulogne, soutenus par l'amiral
    Latouche-Trville contre Nelson. -- Dfaite des Anglais.
    -- Joie en France, inquitudes en Angleterre,  la suite
    de ces deux combats. -- Dispositions rciproques  un
    rapprochement. -- On passe par-dessus les dernires
    difficults, et la paix se conclut, sous forme de
    prliminaires, par le sacrifice de l'le de la Trinit.
    -- Joie inoue en Angleterre et en France. -- Le colonel
    Lauriston, charg de porter  Londres la ratification du
    Premier Consul, est conduit en triomphe pendant
    plusieurs heures. -- Runion d'un congrs dans la ville
    d'Amiens pour conclure la paix dfinitive. -- Suite de
    traits signs coup sur coup. -- Paix avec le Portugal,
    la Porte-Ottomane, la Bavire, la Russie, etc. -- Fte 
    la paix, fixe au 18 brumaire. -- Lord Cornwallis,
    plnipotentiaire au congrs d'Amiens, assiste  cette
    fte. -- Accueil qu'il reoit du peuple de Paris. --
    Banquet de la Cit  Londres. -- Tmoignages
    extraordinaires de sympathie que se donnent en ce moment
    les deux nations.                                        113  193


LIVRE DOUZIME.

CONCORDAT.

    L'glise catholique pendant la Rvolution franaise. --
    Constitution civile du clerg dcrte par l'Assemble
    Constituante. -- Cette constitution avait voulu
    assimiler l'administration des cultes  celle du
    royaume, tablir un diocse par dpartement, faire lire
    les vques par les fidles, et les dispenser de
    l'institution canonique. -- Serment  cette
    constitution exig de la part du clerg. -- Refus de
    serment, et schisme. -- Diverses catgories de prtres,
    leur rle et leur influence. -- Inconvnients de cet
    tat de choses. -- Moyens qu'il fournit aux ennemis de
    la Rvolution, pour troubler l'tat et les familles. --
    Divers systmes proposs pour porter remde au mal. --
    Le systme de l'inaction. -- Le systme d'une glise
    franaise, dont le Premier Consul serait le chef. -- Le
    systme d'un fort encouragement au protestantisme. --
    Opinions du Premier Consul sur les divers systmes
    proposs. -- Il forme le projet de rtablir la religion
    catholique, en appropriant sa discipline aux nouvelles
    institutions de la France. -- Il veut la dposition des
    vques anciens titulaires, une circonscription
    comprenant 60 siges au lieu de 158, la cration d'un
    nouveau clerg compos de prtres respectables de toutes
    les sectes, l'attribution  l'tat de la police des
    cultes, un salaire aux prtres au lieu d'une dotation
    territoriale, enfin la conscration par l'glise de la
    vente des biens nationaux. -- Relations amicales du pape
    Pie VII avec le Premier Consul. -- Monsignor Spina,
    charg de ngocier  Paris, retarde la ngociation dans
    un intrt temporel du Saint-Sige. -- Dsir secret de
    recouvrer les Lgations. -- Monsignor Spina sent enfin
    le besoin de se hter. -- Il s'abouche avec l'abb
    Bernier, charg de traiter pour la France. --
    Difficults du plan propos  la cour romaine. -- Le
    Premier Consul envoie son projet  Rome, et demande au
    Pape de s'expliquer. -- Trois cardinaux consults. -- Le
    Pape, aprs cette consultation, veut que la religion
    catholique soit dclare religion de l'tat, qu'on le
    dispense de dposer les anciens titulaires, et de
    consacrer autrement que par son silence la vente des
    biens d'glise, etc. -- Dbats avec M. de Cacault,
    ministre de France  Rome. -- Le Premier Consul, fatigu
    de ces lenteurs, ordonne  M. de Cacault de quitter Rome
    sous cinq jours, si le Concordat n'est pas adopt dans
    ce dlai. -- Terreurs du Pape et du cardinal Consalvi.
    -- M. de Cacault suggre au cabinet pontifical l'ide
    d'envoyer  Paris le cardinal Consalvi. -- Dpart de
    celui-ci pour la France, et ses frayeurs. -- Son arrive
     Paris. -- Accueil bienveillant du Premier Consul. --
    Confrences avec l'abb Bernier. -- On s'entend sur le
    principe d'une religion d'tat. -- On dclare la
    religion catholique, religion de la majorit des
    Franais. -- Toutes les autres conditions du Premier
    Consul, relativement  la dposition des anciens
    titulaires,  la nouvelle circonscription,  la vente
    des biens d'glise, sont acceptes, sauf quelques
    changements de rdaction. -- Accord dfinitif sur tous
    les points. -- Efforts tents au dernier moment par les
    adversaires du rtablissement des cultes, afin
    d'empcher le Premier Consul de signer le Concordat. --
    Il persiste. -- Signature donne le 15 juillet 1801. --
    Retour du cardinal Consalvi  Rome. -- Satisfaction du
    Pape. -- Solennit des ratifications. -- Choix du
    cardinal Caprara, comme lgat _a latere_. -- Le Premier
    Consul aurait voulu clbrer le 18 brumaire la paix de
    l'glise, en mme temps que la paix avec toutes les
    puissances de l'Europe. -- La ncessit de s'adresser
    aux anciens titulaires, pour avoir leur dmission,
    entrane des retards. -- Demande de leur dmission
    adresse par le Pape  tous les anciens vques,
    constitutionnels ou non constitutionnels. -- Sage
    soumission des constitutionnels. -- Noble rsignation
    des membres de l'ancien clerg. -- Admirables rponses.
    -- Il n'y a de rsistance que de la part des vques
    retirs  Londres. -- Tout est prt pour le
    rtablissement du culte en France, mais une vive
    opposition dans le sein du Tribunat fait natre de
    nouveaux dlais. -- Ncessit de vaincre cette
    opposition avant de passer outre.                        194  285


LIVRE TREIZIME.

LE TRIBUNAT.

    Administration intrieure. -- Les grandes routes purges
    du brigandage, et rpares. -- Renaissance du commerce.
    -- Exportations et importations de l'anne 1801. --
    Rsultats matriels de la Rvolution franaise,
    relativement  l'agriculture,  l'industrie,  la
    population. -- Influence des prfets et sous-prfets sur
    l'administration. -- Ordre et clrit dans l'expdition
    des affaires. -- Conseillers d'tat en tourne. --
    Discussion du Code civil au Conseil d'tat. -- Brillant
    hiver de 1801  1802. -- Affluence extraordinaire des
    trangers  Paris. -- Cour du Premier Consul. --
    Organisation de sa maison militaire et civile. -- La
    garde consulaire. -- Prfets du palais et dames
    d'honneur. -- Soeurs du Premier Consul. -- Hortense de
    Beauharnais pouse Louis Bonaparte. -- MM. Fox et de
    Calonne  Paris. -- Bien-tre et luxe de toutes les
    classes. -- Approches de la session de l'an X. -- Une
    vive opposition s'lve contre les plus belles oeuvres
    du Premier Consul. -- Causes de cette opposition,
    rpandue non-seulement parmi les membres des assembles
    dlibrantes, mais parmi quelques chefs de l'arme. --
    Conduite des gnraux Lannes, Augereau et Moreau. --
    Ouverture de la session. -- Dupuis, l'auteur de
    l'ouvrage sur l'origine de tous les cultes, est nomm
    prsident du Corps Lgislatif. -- Scrutins pour les
    places vacantes au Snat. -- Nomination de l'abb
    Grgoire, contrairement aux propositions du Premier
    Consul. -- Explosion violente au Tribunat, pour le mot
    _sujets_, insr dans le trait avec la Russie. --
    Opposition au Code civil. -- Irritation du Premier
    Consul. -- Discussion au Conseil d'tat sur la conduite
     tenir dans ces circonstances. -- On prend le parti
    d'attendre la discussion des premiers titres du Code
    civil. -- Le Tribunat rejette ces premiers titres. --
    Suite des scrutins pour les places vacantes au Snat. --
    Le Premier Consul a propos d'anciens gnraux, qui ne
    sont pas pris parmi ses cratures. -- Le Tribunat et le
    Corps Lgislatif les repoussent, et se mettent d'accord
    pour proposer M. Daunou, connu par son opposition au
    gouvernement. -- Vive allocution du Premier Consul  une
    runion de snateurs. -- Menaces d'un coup d'tat. --
    Les opposants intimids se soumettent, et imaginent un
    subterfuge pour annuler l'effet de leurs premiers
    scrutins. -- Le consul Cambacrs dissuade le Premier
    Consul de toute mesure illgale, et lui persuade de se
    dbarrasser des opposants, au moyen de l'article 38 de
    la Constitution, qui fixe en l'an X la sortie du premier
    cinquime du Corps Lgislatif et du Tribunat. -- Le
    Premier Consul adopte cette ide. -- Suspension de tous
    les travaux lgislatifs. -- On en profite pour runir 
    Lyon, sous le titre de Consulte, une dite italienne. --
    Avant de quitter Paris le Premier Consul expdie une
    flotte charge de troupes  Saint-Domingue. -- Projet de
    reconqurir cette colonie. -- Ngociations d'Amiens. --
    Objet de la Consulte convoque  Lyon. -- Diverses
    manires de constituer l'Italie. -- Projets du Premier
    Consul  ce sujet. -- Cration de la Rpublique
    Italienne. -- Le gnral Bonaparte proclam Prsident de
    cette rpublique. -- Enthousiasme des Italiens et des
    Franais runis  Lyon. -- Grande revue de l'arme
    d'gypte. -- Retour du Premier Consul  Paris.           286  404


LIVRE QUATORZIME.

CONSULAT  VIE.

    Arrive du Premier Consul  Paris. -- Scrutin du Snat
    qui exclut soixante membres du Corps Lgislatif et vingt
    membres du Tribunat. -- Les membres exclus remplacs par
    des hommes dvous au gouvernement. -- Fin du congrs
    d'Amiens. -- Quelques difficults surgissent au dernier
    moment de la ngociation, par suite d'ombrages excits
    en Angleterre. -- Le Premier Consul surmonte ces
    difficults par sa modration et sa fermet. -- La paix
    dfinitive signe le 25 mars 1802. -- Quoique le premier
    enthousiasme de la paix soit amorti en France et en
    Angleterre, on accueille avec une nouvelle joie
    l'esprance d'une rconciliation sincre et durable. --
    Session extraordinaire de l'an X, destine  convertir
    en loi le Concordat, le trait d'Amiens, et diffrents
    projets d'une haute importance. -- Loi rglementaire des
    cultes ajoute au Concordat, sous le titre d'_Articles
    organiques_. -- Prsentation de cette loi et du
    Concordat au Corps Lgislatif et au Tribunat renouvels.
    -- Froideur avec laquelle ces deux projets sont
    accueillis, mme aprs l'exclusion des opposants. -- Ils
    sont adopts. -- Le Premier Consul fixe au jour de
    Pques la publication du Concordat, et la premire
    crmonie du culte rtabli. -- Organisation du nouveau
    clerg. -- Part faite aux constitutionnels dans la
    nomination des vques. -- Le cardinal Caprara refuse,
    au nom du Saint-Sige, d'instituer les constitutionnels.
    -- Fermet du Premier Consul, et soumission du cardinal
    Caprara. -- Rception officielle du cardinal comme lgat
    _a latere_. -- Sacre des quatre principaux vques 
    Notre-Dame, le dimanche des Rameaux. -- Curiosit et
    motion du public. -- La veille mme du jour de Pques
    et du _Te Deum_ solennel qui doit tre chant 
    Notre-Dame, le cardinal Caprara veut imposer aux
    constitutionnels une rtractation humiliante de leur
    conduite passe. -- Nouvelle rsistance de la part du
    Premier Consul. -- Le cardinal Caprara ne cde que dans
    la nuit qui prcde le jour de Pques. -- Rpugnance des
    gnraux  se rendre  Notre-Dame. -- Le Premier Consul
    les y oblige. -- _Te Deum_ solennel et restauration
    officielle du culte. -- Adhsion du public, et joie du
    Premier Consul en voyant le succs de ses efforts. --
    Publication du _Gnie du Christianisme_. -- Projet d'une
    amnistie gnrale  l'gard des migrs -- Cette mesure,
    dbattue au Conseil d'tat, devient l'objet d'un
    snatus-consulte. -- Vues du Premier Consul sur
    l'organisation de la socit en France. -- Ses opinions
    sur les distinctions sociales, et sur l'ducation de la
    jeunesse. -- Deux projets de loi d'une haute importance,
    sur l'institution de la Lgion-d'Honneur, et sur
    l'instruction publique. -- Discussion de ces deux
    projets dans le sein du Conseil d'tat. -- Caractre des
    discussions de ce grand corps. -- Paroles du Premier
    Consul. -- Prsentation des deux projets au Corps
    Lgislatif et au Tribunat. -- Adoption  une grande
    majorit du projet de loi relatif  l'instruction
    publique. -- Une forte minorit se prononce contre le
    projet relatif  la Lgion-d'Honneur. -- Le trait
    d'Amiens prsent le dernier, comme couronnement des
    oeuvres du Premier Consul. -- Accueil fait  ce trait.
    -- On en prend occasion de dire de toutes parts, qu'il
    faut dcerner une rcompense nationale  l'auteur de
    tous les biens dont jouit la France. -- Les partisans et
    les frres du Premier Consul songent au rtablissement
    de la monarchie. -- Cette ide parat prmature. --
    L'ide du consulat dfr  vie prvaut gnralement. --
    Le consul Cambacrs offre son intervention auprs du
    Snat. -- Dissimulation du Premier Consul, qui ne veut
    jamais avouer ce qu'il dsire. -- Embarras du consul
    Cambacrs. -- Ses efforts auprs du Snat, pour obtenir
    que le consulat soit dfr au gnral Bonaparte pour la
    dure de sa vie. -- Les ennemis secrets du gnral
    profitent de son silence, pour persuader au Snat qu'une
    prolongation du consulat pour dix annes lui suffit. --
    Vote du Snat dans ce sens. -- Dplaisir du Premier
    Consul. -- Il veut refuser. -- Son collgue Cambacrs
    l'en empche, et propose, comme expdient, de recourir 
    la souverainet nationale, et de poser  la France la
    question de savoir si le gnral Bonaparte sera consul 
    vie. -- Le Conseil d'tat charg de rdiger la question.
    -- Ouverture de registres pour recevoir les votes, dans
    les mairies, les tribunaux, les notariats. --
    Empressement de tous les citoyens  porter leur rponse
    affirmative. -- Changements apports  la constitution
    de M. Sieys. -- Le Premier Consul reoit le consulat 
    vie, avec la facult de dsigner son successeur. -- Le
    Snat est investi du pouvoir constituant. -- Les listes
    de notabilit sont abolies, et remplaces par des
    collges lectoraux  vie. -- Le Tribunat rduit 
    n'tre qu'une section du Conseil d'tat. -- La nouvelle
    constitution devenue tout  fait monarchique. -- Liste
    civile du Premier Consul. -- Il est proclam
    solennellement par le Snat. -- Satisfaction gnrale
    d'avoir fond enfin un pouvoir fort et durable. -- Le
    Premier Consul prend le nom de NAPOLON BONAPARTE. -- Sa
    puissance morale est  son apoge. -- Rsum de cette
    priode de trois ans.                                    405  562





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(Vol. 3 / 20), by Adolphe Thiers

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1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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