The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 8), by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 8)
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: August 14, 2011 [EBook #37075]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE




                    TOME HUITIME.




                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1859


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                          VIII


Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie, rue Jacob,
56.




XLIIIe ENTRETIEN.

VIE ET OEUVRES

DU COMTE DE MAISTRE.

(2e PARTIE.)


I

Les _Soires de Ptersbourg_, sortes de dialogues de Platon chrtien
crits  la cour d'un roi des Scythes, sont la grande oeuvre du comte de
Maistre. Ils furent crits pendant ce qu'il appelle son exil 
Ptersbourg, dans les loisirs d'un ambassadeur sans cour, loisirs
interrompus seulement par quelques dpches sans affaires. C'est dans
ces dialogues  tous hasards de sa pense que le comte de Maistre a
dvelopp le plus de talent, d'audace d'esprit et d'originalit souvent
trange de style. Tantt il procde de J.-J. Rousseau; tantt il essaye
de procder de Voltaire, mais sans atteindre  l'atticisme du sarcasme
voltairien; tantt il ne procde que de lui-mme, et c'est alors qu'il
est le plus admirable d'improvisation et d'jaculation de ses ides.

Les premires pages affectent videmment la forme du commencement de la
profession de foi du vicaire savoyard de J.-J. Rousseau. On sent l'homme
qui a vu les _Charmettes_ et convers peut-tre dans sa jeunesse avec
madame de Warens. Toutes les fois que l'homme se prpare  parler
dignement de Dieu, il prouve le besoin de se mettre en face de la
nature. Lisons ensemble ce simple et magnifique prologue des _Soires_;
c'est le premier morceau de plume que l'crivain me lut  moi-mme, pour
consulter mon got inexpriment, sous les platanes de Chambry. Je
voudrais pouvoir noter de son accent, comme une musique, chaque phrase
qui rsonne encore  mes oreilles aprs tant d'annes.

Au mois de juillet 1809,  la fin d'une journe des plus chaudes, je
remontais la Nva dans une chaloupe avec le conseiller priv de T...,
membre du snat de Saint-Ptersbourg, et le chevalier de B..., jeune
Franais que les orages de la rvolution de son pays et une foule
d'vnements bizarres avaient pouss dans cette capitale. L'estime
rciproque, la conformit de gots et quelques relations prcieuses de
services et d'hospitalit avaient form entre nous une liaison intime.
L'un et l'autre m'accompagnaient ce jour-l jusqu' la maison de
campagne o je passais l't. Quoique situe dans l'enceinte de la
ville, elle est cependant assez loigne du centre pour qu'il soit
permis de l'appeler _campagne_, et mme _solitude_; car il s'en faut de
beaucoup que toute cette enceinte soit occupe par les btiments, et,
quoique les vides qui se trouvent dans la partie habite se remplissent
 vue d'oeil, il n'est pas possible de prvoir encore si les habitations
doivent un jour s'avancer jusqu'aux limites traces par le doigt hardi
de Pierre Ier.

Il tait  peu prs neuf heures du soir; le soleil se couchait par un
temps superbe; le faible vent qui nous poussait expira dans la voile
que nous vmes badiner. Bientt le pavillon qui annonce du haut du
palais imprial la prsence du souverain, tombant immobile le long du
mt qui le supporte, proclama le silence des airs. Nos matelots prirent
la rame; nous leur ordonnmes de nous conduire lentement.

Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit
d't  Saint-Ptersbourg, soit que la longueur de l'hiver et la raret
de ces nuits leur donnent, en les rendant plus dsirables, un charme
particulier, soit que rellement, comme je le crois, elles soient plus
douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.

Le soleil, qui, dans les zones tempres, se prcipite  l'occident et
ne laisse aprs lui qu'un crpuscule fugitif, rase ici lentement une
terre dont il semble se dtacher  regret. Son disque, environn de
vapeurs rougetres, roule comme un char enflamm sur les sombres forts
qui couronnent l'horizon, et ses rayons, rflchis par le vitrage des
palais, donnent aux spectateurs l'ide d'un vaste incendie.

Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords
escarps qui leur donnent un aspect sauvage. La Nva coule  pleins
bords au sein d'une cit magnifique; ses eaux limpides touchent le gazon
des les qu'elle embrasse, et dans toute l'tendue de la ville elle est
contenue par deux quais de granit aligns  perte de vue, espce de
magnificence rpte dans les trois grands canaux qui parcourent la
capitale, et dont il n'est pas possible de trouver ailleurs le modle ni
l'imitation.

Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens. On voit
de loin les vaisseaux trangers qui plient leurs voiles et jettent
l'ancre; ils apportent sous le ple les fruits des zones brlantes et
toutes les productions de l'univers. Les brillants oiseaux d'Amrique
voguent sur la Nva avec des bosquets d'orangers; ils retrouvent en
arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron et tous les fruits de
leur terre natale. Bientt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on
lui prsente, et jette l'or, sans compter,  l'avide marchand.

Nous rencontrions de temps en temps d'lgantes chaloupes dont on avait
retir les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible
courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national,
tandis que leurs matres jouissaient de la beaut du spectacle et du
calme de la nuit.

Prs de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches
ngociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d'or, couvrait le
jeune couple et les parents. Une musique russe, resserre entre deux
files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette
musique n'appartient qu' la Russie, et c'est peut-tre la seule chose
particulire  un peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d'hommes
vivants ont connu l'inventeur, dont le nom rveille constamment dans sa
patrie l'ide de l'antique hospitalit, du luxe lgant et des nobles
plaisirs. Singulire mlodie! emblme clatant fait pour occuper
l'esprit bien plus que l'oreille. Qu'importe  l'oeuvre que les
instruments sachent ce qu'ils font? Vingt ou trente automates agissant
ensemble produisent une pense trangre  chacun d'eux. Le mcanisme
aveugle est dans l'individu; le calcul ingnieux, l'importante harmonie
sont dans le tout.

La statue questre de Pierre Ier s'lve sur le bord de la Nva, 
l'une des extrmits de l'immense place d'Isaac. Son visage svre
regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation, cre par le
gnie du fondateur. Tout ce que l'oreille entend, tout ce que l'oeil
contemple sur ce superbe thtre n'existe que par une pense de la tte
puissante qui fit sortir d'un marais tant de monuments pompeux. Sur ces
rives dsoles, d'o la nature semblait avoir exil la vie, Pierre assit
sa capitale et se cra des sujets. Son bras terrible est encore tendu
sur leur postrit qui se presse autour de l'auguste effigie: on
regarde, et l'on ne sait si cette main de bronze protge ou menace.

 mesure que notre chaloupe s'loignait, le chant des bateliers et le
bruit confus de la ville s'teignaient insensiblement. Le soleil tait
descendu sous l'horizon; des nuages brillants rpandaient une clart
douce, un demi-jour dor qu'on ne saurait peindre et que je n'ai jamais
vu ailleurs. La lumire et les tnbres semblent se mler et comme
s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces
campagnes.

Si le Ciel, dans sa bont, me rservait un de ces moments si rares dans
la vie o le coeur est inond de joie par quelque bonheur extraordinaire
et inattendu; si une femme, des enfants, des frres spars de moi
depuis longtemps, et sans espoir de runion, devaient tout  coup tomber
dans mes bras, je voudrais, oui, je voudrais que ce ft dans une de ces
belles nuits, sur les rives de la Nva, en prsence de ces Russes
hospitaliers.

Sans nous communiquer nos sensations nous jouissions avec dlice de la
beaut du spectacle qui nous entourait, lorsque le chevalier de B...,
rompant brusquement le silence, s'cria: Je voudrais bien voir ici, sur
cette mme barque o nous sommes, un de ces hommes pervers ns pour le
malheur de la socit, un de ces monstres qui fatiguent la terre.....

--Et qu'en feriez-vous, s'il vous plat (ce fut la question de ses deux
amis parlant  la fois)?--Je lui demanderais, reprit le chevalier, si
cette nuit lui parat aussi belle qu' nous.

L'exclamation du chevalier nous avait tirs de notre rverie. Bientt
son ide originale engagea entre nous la conversation suivante, dont
nous tions fort loigns de prvoir les suites intressantes.

LE COMTE.

Mon cher chevalier, les coeurs pervers n'ont jamais de belles nuits ni
de beaux jours. Ils peuvent s'amuser ou plutt s'tourdir; jamais ils
n'ont de jouissances relles. Je ne les crois point susceptibles
d'prouver les mmes sensations que nous. Au demeurant, Dieu veuille les
carter de notre barque!

LE CHEVALIER.

Vous croyez donc que les mchants ne sont pas heureux? Je voudrais le
croire aussi; cependant j'entends dire chaque jour que tout leur
russit. S'il en tait ainsi rellement, je serais un peu fch que la
Providence et rserv entirement pour un autre monde la punition des
mchants et la rcompense des justes; il me semble qu'un petit -compte
de part et d'autre, ds cette vie mme, n'aurait rien gt. C'est ce qui
me ferait dsirer au moins que les mchants, comme vous le croyez, ne
fussent pas susceptibles de certaines sensations qui nous ravissent. Je
vous avoue que je ne vois pas trop clair dans cette question. Vous
devriez bien me dire ce que vous en pensez, vous, messieurs, qui tes si
forts dans ce genre de philosophie.

  Pour moi, qui, dans les camps nourri ds mon enfance,
  Laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance,

je vous avoue que je ne suis pas trop inform de quelle manire il plat
 Dieu d'exercer sa justice, quoique,  vous dire vrai, il me semble, en
rflchissant sur ce qui se passe dans le monde, que, s'il punit ds
cette vie, au moins il ne se presse pas.

LE COMTE.

Pour peu que vous en ayez d'envie, nous pourrions fort bien consacrer
la soire  l'examen de cette question, qui n'est pas difficile en
elle-mme, mais qui a t embrouille par les sophismes de l'Orgueil et
de sa fille ane l'Irrligion. J'ai grand regret  ces _symposiaques_,
dont l'antiquit nous a laiss quelques monuments prcieux. Les dames
sont aimables sans doute; il faut vivre avec elles pour ne pas devenir
sauvages. Les socits nombreuses ont leur prix; il faut mme savoir
s'y prter de bonne grce; mais, quand on a satisfait  tous les devoirs
imposs par l'usage, je trouve fort bon que les hommes s'assemblent
quelquefois pour raisonner, mme  table. Je ne sais pourquoi nous
n'imitons plus les anciens sur ce point. Croyez-vous que l'examen d'une
question intressante n'occupt pas le temps d'un repas d'une manire
plus utile et plus agrable mme que les discours lgers ou
rprhensibles qui animent les ntres? C'tait,  ce qu'il me semble,
une assez belle ide que celle de faire asseoir Bacchus et Minerve  la
mme table pour dfendre  l'un d'tre libertin et  l'autre d'tre
pdante. Nous n'avons plus de Bacchus, et d'ailleurs notre petite
_symposie_ le rejette expressment; mais nous avons une Minerve bien
meilleure que celle des anciens; invitons-la  prendre le th avec nous:
elle est affable et n'aime pas le bruit; j'espre qu'elle viendra.

Vous voyez dj cette petite terrasse supporte par quatre colonnes
chinoises au-dessus de l'entre de ma maison. Mon cabinet de livres
ouvre immdiatement sur cette espce de belvdre, que vous nommerez,
si vous voulez, un grand balcon; c'est l qu'assis dans un fauteuil
antique j'attends paisiblement le moment du sommeil. Frapp deux fois de
la foudre, comme vous savez, je n'ai plus de droit  ce qu'on appelle
vulgairement _bonheur_; je vous avoue mme qu'avant de m'tre raffermi
par de salutaires rflexions il m'est arriv trop souvent de me demander
 moi-mme: _Que me reste-t-il?_ Mais la conscience,  force de me
rpondre: Moi, m'a fait rougir de ma faiblesse, et depuis longtemps je
ne suis pas tent de me plaindre. C'est l surtout, c'est dans mon
observatoire que je trouve des moments dlicieux. Tantt je me livre 
de sublimes mditations: l'tat o elles me conduisent par degrs tient
du ravissement; tantt j'voque, innocent magicien, des ombres
vnrables qui furent jadis pour moi des divinits terrestres, et que
j'invoque aujourd'hui comme des gnies tutlaires. Souvent il me semble
qu'elles me font signe; mais, lorsque je m'lance vers elles, de
charmants souvenirs me rappellent ce que je possde encore, et la vie me
parat aussi belle que si j'tais encore dans l'ge de l'esprance.

Lorsque mon coeur oppress me demande du repos, la lecture vient  mon
secours. Tous mes livres sont l sous ma main; il m'en faut peu, car je
suis depuis longtemps bien convaincu de la parfaite inutilit d'une
foule d'ouvrages qui jouissent encore d'une grande rputation...

(_Les trois amis ayant dbarqu et pris place autour de la table  th,
la conversation reprit son cours._)

Un pareil prologue n'a pas besoin de commentaire. Il semble qu'on entre
dans un temple o l'Esprit divin va se faire entendre dans la sincrit
de la conscience et dans le silence du recueillement.


II

La premire question que traite le comte de Maistre est celle du
gouvernement temporel de la Providence. Il tend  prouver dans ce
dialogue cette contre-vrit, trop vidente, que le juste est rcompens
par les biens d'ici-bas, et que le mchant est puni par des maux
temporels, expiation immdiate de ses fautes. Si cela tait dmontr,
ce serait un argument terrible contre les rmunrations et les
expiations de la vie future. Mais l'histoire proteste ici contre le
philosophe; elle n'est pleine que des malheurs des bons et des triomphes
des mchants. Il faut mme, pour tre bon, se dvouer au combat ou au
supplice contre les vices puissants de ce monde. C'est le sentiment de
cette iniquit qui a fait comprendre l'immortalit, cette rparation
ternelle de l'iniquit d'ici-bas. Mais, le sophisme de M. de Maistre
admis, il le brode avec un art d'crivain qui rappelle un sophiste de
son pays, J.-J. Rousseau. Ces deux grands crivains semblent lutter de
gnie pour donner, chacun dans leur systme,  leurs contre-vrits,
l'autorit et l'clat de la vrit. M. de Maistre lui-mme exprime en
style proverbial cette puissance du sophisme bien crit.

Les fausses opinions, dit-il, ressemblent  la fausse monnaie, qui est
frappe d'abord par de grands coupables et dpense ensuite par
d'honntes gens qui perptuent le crime sans savoir ce qu'ils font. Il
tait  son insu ici un de ces grands coupables; jamais homme de bien
n'a tant fauss d'ides justes en les exagrant. Son sophisme  lui,
c'est l'exagration.

Dans la suite du dialogue le philosophe s'appuie sur ce sophisme de la
rtribution temporelle du juste et du mchant par la Providence pour
exalter avec raison le droit de la justice humaine contre les coupables
envers l'humanit, qui violent les lois institutrices de la socit. Il
cite un merveilleux passage de la lgislation indienne de Brahma, qui
prouve que la philosophie de la socit est aussi vieille que la socit
elle-mme.

Brahma, dit le philosophe du Gange, cra  l'usage des rois le gnie
des peines. Ce gnie est la justice mme, le protecteur de tout ce qui
est cr. Par le respect de ce gnie de la justice et des peines qui la
dfendent ou la rtablissent, tous les tres sensibles, qu'ils soient
mobiles ou immobiles, sont contenus dans la jouissance lgitime de leur
nature et ne s'cartent pas impunment de leur devoir. Que le roi donc,
aprs avoir bien considr la loi divine, inflige justement les peines
 ceux qui agissent injustement! Le chtiment est un gouverneur actif;
il rgit, il dfend l'humanit; il veille pendant que les gardes
dorment. Le sage considre le chtiment comme la perfection de la
justice. Qu'un roi indolent cesse de punir le mchant, et le plus fort
martyrisera le plus faible. La race entire des hommes est retenue dans
l'ordre par la peine, car l'innocence est rare. Il n'y aurait que
dsordre et iniquit parmi les hommes si la peine cessait d'tre
administre ou si elle l'tait injustement; mais, lorsque la peine 
l'oeil de feu se montre pour anantir le crime, le peuple est sauv si
le juge a l'oeil juste... etc., etc.

On voit par ce terrible et sublime passage du livre indien qu'il y avait
des _de Maistre_, des _Platon_, des _Bossuet_ en ce temps-l aux bords
du Gange. Aussi M. de Maistre, que toute antiquit de la sagesse humaine
pouvante, parce qu'il veut que toute sagesse date d'hier, conteste la
date de cette citation et parat l'attribuer  un honnte lgiste des
temps barbares du moyen ge. Cette plaisanterie, dplace sous sa plume,
rappelle l'opinion risible d'un rudit qui attribue l'_Iliade_  un
moine de Bruxelles! Un philosophe srieux devait-il, en sujet si grave,
permettre  sa plume de telles facties?


III

Le second dialogue sur l'hrdit du bien et du mal temporel dans
l'humanit cesse d'tre un sophisme, et devient dans ses pages comme
dans la nature une mystrieuse vidence. Jamais la doctrine
traditionnelle et unanime d'une dgradation originelle de l'homme n'a
t sonde d'une main plus ferme.

Voici quelques-unes de ces inductions qui vous tranent par la main
jusqu'au mystre d'une premire chute de l'humanit, hrditairement
dchue dans sa nature.

L'essence de toute intelligence est de connatre et d'aimer. Les
limites de sa science sont celles de sa nature. L'tre immortel
n'apprend rien: il sait par essence tout ce qu'il doit savoir. D'un
autre ct, nul tre intelligent ne peut aimer le mal naturellement ou
en vertu de son essence: il faudrait pour cela que Dieu l'et cr
mauvais, ce qui est impossible. Si donc l'homme est sujet  l'ignorance
et au mal, ce ne peut tre qu'en vertu d'une dgradation accidentelle
qui ne saurait tre que la suite d'un crime. Ce besoin, cette faim de la
science, qui agite l'homme, n'est que la tendance naturelle de son tre
qui le porte vers son tat primitif et l'avertit de ce qu'il est. Il
_gravite_, si je puis m'exprimer ainsi, vers les rgions de la lumire.
Nul castor, nulle hirondelle, nulle abeille n'en veulent savoir plus que
leurs devanciers. Tous les tres sont tranquilles  la place qu'ils
occupent. Tous sont dgrads, mais ils l'ignorent. L'homme seul en a le
sentiment, et ce sentiment est tout  la fois la preuve de sa grandeur
et de sa misre, de ses droits sublimes et de son incroyable
dgradation. Dans l'tat o il est rduit, il n'a pas mme le triste
bonheur de s'ignorer; il faut qu'il se contemple sans cesse, et il ne
peut se contempler sans rougir; sa grandeur mme l'humilie, puisque ses
lumires, qui l'lvent jusqu' l'ange, ne servent qu' lui montrer dans
lui des penchants abominables qui le dgradent jusqu' la brute. Il
cherche dans le fond de son tre quelque partie saine sans pouvoir la
trouver; le mal a tout souill, et l'_homme entier n'est qu'une
maladie_. Assemblage inconcevable de deux puissances diffrentes et
incompatibles, centaure monstrueux, il sent qu'il est le rsultat de
quelque forfait inconnu, de quelque mlange dtestable qui a vici
l'homme jusque dans son essence la plus intime. Toute intelligence est,
par sa nature mme, le rsultat,  la fois ternaire et unique, d'une
_perception_ qui apprhende, d'une _raison_ qui affirme, et d'une
_volont_ qui agit. Les deux premires puissances ne sont qu'affaiblies
dans l'homme; mais la troisime _est brise_, et, semblable au serpent
du Tasse, _elle se trane aprs soi_, toute honteuse de sa douloureuse
impuissance. C'est dans cette troisime puissance que l'homme se sent
bless  mort. Il ne sait ce qu'il veut; il veut ce qu'il ne veut pas;
il ne veut pas ce qu'il veut; il _voudrait vouloir_. Il voit dans lui
quelque chose qui n'est pas lui. Le sage rsiste et s'crie: _Qui me
dlivrera_? L'insens obit, et il appelle sa lchet _bonheur_; mais il
ne peut se dfaire de cette autre volont incorruptible dans son
essence, quoiqu'elle ait perdu son empire, et le remords, en lui perant
le coeur, ne cesse de lui crier: _En faisant ce que tu ne veux pas, tu
consens  la loi_. Qui pourrait croire qu'un tel tre ait pu sortir dans
cet tat des mains du Crateur? Cette ide est si rvoltante que la
philosophie seule, j'entends la philosophie paenne, a devin le pch
originel. Le vieux Time, de Locres, ne disait-il pas dj, srement
d'aprs son matre Pythagore, que _nos vices viennent bien moins de
nous-mmes que de nos pres et des lments qui nous constituent_?
Platon ne dit-il pas de mme qu'_il faut s'en prendre au gnrateur plus
qu'au gnr_? Et dans un autre endroit n'a-t-il pas ajout que _le
Seigneur, Dieu des dieux, voyant que les tres soumis  la gnration
avaient perdu_ (ou dtruit en eux) _le don inestimable, avait dtermin
de les soumettre  un traitement propre tout  la fois  les punir et 
les rgnrer_? Cicron ne s'loignait pas du sentiment de ces
philosophes et de ces initis qui avaient pens _que nous tions dans ce
monde pour expier quelques crimes commis dans un autre_. Il a cit mme
et adopt quelque part la comparaison d'Aristote,  qui la
contemplation de la nature humaine rappelait l'pouvantable supplice
d'un malheureux li  un cadavre et condamn  pourrir avec lui.
Ailleurs, il dit expressment que _la nature nous a traits en martre
plutt qu'en mre, et que l'esprit divin qui est en nous est comme
touff par le penchant qu'elle nous a donn pour tous les vices_. Et
n'est-ce pas une chose singulire qu'Ovide ait parl sur l'homme
prcisment dans les termes de saint Paul? Le pote rotique a dit: _Je
vois le bien, je l'aime, et le mal me sduit_; et l'Aptre si lgamment
traduit par Racine a dit:

  Je ne fais pas le bien, que j'aime,
  Et je fais le mal, que je hais.


IV

Le christianisme lui-mme est videmment sorti de cette universelle
tradition du monde, car son premier nom fut Rdemption. Les incarnations
nombreuses de la thogonie indienne taient elles-mmes des figures de
la rdemption. Partout l'homme a senti l'instinct d'expier je ne sais
quoi: en se voyant si malheureux, il est naturel qu'il se soit cru puni.
Ce dialogue des _Soires_ rappelle Pascal, mais Pascal raisonnable, au
lieu de Pascal hallucin par la peur de Dieu. De Maistre, sain de corps
et d'esprit, regarde la destine en face.

Il rvoque avec raison en doute, comme Platon, comme Aristote, comme
Cicron, comme Voltaire, ce dogme, dmenti par tous les monuments de
l'histoire, d'on ne sait quel progrs indfini, progrs qui depuis des
sicles n'ajoute ni un cheveu  l'homme physique, ni une vertu  l'homme
moral. L'antiquit, au contraire, ce tmoin plus rapproch que nous des
origines, s'accorde  reprsenter ses premiers anctres comme des
cratures doues de plus de jeunesse, de plus de force, de plus de
facults. Sur ce point, dit-il, il n'y a pas de dissonance: les
initis, les philosophes, les potes, l'histoire, la fable, l'Asie et
l'Europe n'ont qu'une voix. Un tel accord de la raison, de la Rvlation
et de toutes les traditions humaines, forme une dmonstration que la
bouche seule peut contredire. Non-seulement les hommes ont commenc par
la science, mais par une science diffrente de la ntre et suprieure 
la ntre, parce qu'elle commenait plus haut, ce qui la rendait mme
trs-dangereuse; et ceci vous explique pourquoi la science dans son
principe fut toujours mystrieuse et renferme dans les temples, o elle
s'teignit enfin lorsque cette flamme ne pouvait plus servir qu'
brler. Personne ne sait  quelle poque remontent, je ne dis pas les
premires bauches de la socit, mais les grandes institutions, les
connaissances profondes et les monuments les plus magnifiques de
l'industrie et de la puissance humaines.  ct du temple de
Saint-Pierre,  Rome, je trouve les cloaques de Tarquin et les
constructions cyclopennes. Cette poque touche celle des trusques,
dont les arts et la puissance vont se perdre dans l'antiquit,
qu'Hsiode appelait _grands et illustres_, neuf sicles avant
Jsus-Christ, qui envoyrent des colonies en Grce et dans nombre
d'les, plusieurs sicles avant la guerre de Troie. Pythagore, voyageant
en gypte, six sicles avant notre re, y apprit la cause de tous les
phnomnes de Vnus. Il ne tint mme qu' lui d'y apprendre quelque
chose de bien plus curieux, puisqu'on y savait de toute antiquit que
_Mercure, pour tirer une desse du plus grand embarras, joua aux checs
avec la lune et lui gagna la soixante-douzime partie du jour_. Je vous
avoue mme qu'en lisant le _Banquet des sept Sages_, dans les oeuvres
morales de Plutarque, je n'ai pu me dfendre de souponner que les
gyptiens connaissaient la vritable forme des orbites plantaires. Vous
pourrez, quand il vous plaira, vous donner le plaisir de vrifier ce
texte. Julien, dans l'un de ses discours (je ne sais plus lequel),
appelle le soleil le _dieu aux sept rayons_. O avait-il pris cette
singulire pithte? Certainement elle ne pouvait lui venir que des
anciennes traditions asiatiques qu'il avait recueillies dans ses tudes
thurgiques, et les livres sacrs des Indiens prsentent un bon
commentaire de ce texte, puisqu'on y lit que, sept jeunes vierges
s'tant rassembles pour clbrer la venue de Crschna, qui est
l'Apollon indien, le dieu apparut tout  coup au milieu d'elles et leur
proposa de danser; mais que, ces vierges s'tant excuses sur ce
qu'elles manquaient de danseurs, le dieu y pourvut en se divisant
lui-mme, de manire que chaque fille eut son _Chrschna_. Ajoutez que
le vritable systme du monde fut parfaitement connu de la plus haute
antiquit. Songez que les pyramides d'gypte, rigoureusement orientes,
prcdent toutes les poques certaines de l'histoire; que les arts sont
des frres qui ne peuvent vivre et briller qu'ensemble; que la nation
qui a pu crer des couleurs capables de rsister  l'action libre de
l'air pendant trente sicles, soulever  une hauteur de six cents pieds
des masses qui braveraient toute notre mcanique, sculpter sur le granit
des oiseaux dont un voyageur moderne a pu reconnatre toutes les
espces; que cette nation, dis-je, tait _ncessairement_ tout aussi
minente dans les autres arts, et savait mme _ncessairement_ une foule
de choses que nous ne savons pas.

Ici M. de Maistre tablit, comme J.-J. Rousseau, qu'aucune parole n'a pu
tre invente ni par un homme qui n'aurait pu se faire obir, ni par
plusieurs qui n'auraient pu s'entendre. Il considre la parole, ainsi
que nous la considrons nous-mme, comme un organe aussi divinement et
aussi primitivement rvl que la langue qui la profre.


V

L'entretien sur la guerre, qui suit ces entretiens sur la Providence et
sur l'origine des langues, sur le spiritualisme, est  la fois son
chef-d'oeuvre de style, et, selon nous, son chef-d'oeuvre de sophisme.
Ce sophisme, par lequel le philosophe divinise la guerre, est cependant
sem de considrations puissantes et vraies sur la vertu publique du
dvouement militaire qui pousse jusqu'au sacrifice de sa vie pour la
dfense commune de la patrie. Quand il est dans la vrit, nul crivain
ne s'y enfonce plus avant avec un poids d'athlte; malheureusement il
s'enfonce avec la mme force et avec le mme got de l'excs dans
l'erreur. Ce chapitre en offre d'clatants exemples: coutez le sublime
du vrai ml  l'excs du faux.

Avant ma vingt-quatrime anne, fait-il dire  son interlocuteur,
j'avais vu trois fois l'ENTHOUSIASME DU CARNAGE au milieu du sang qu'il
fait couler. Le spectacle pouvantable du carnage n'endurcit pas le
vritable guerrier: il est humain comme l'pouse est chaste dans les
transports de l'amour... Les fonctions du soldat sont terribles, mais il
faut qu'elles tiennent  une grande loi du monde spirituel... Le flau
est divin... le nom de Dieu est le DIEU DES ARMES.

Observez de plus que cette loi, dj si terrible, de la guerre, n'est
cependant qu'un chapitre de la loi gnrale qui pse sur l'univers.

Dans le vaste domaine de la nature vivante il rgne une violence
manifeste, une espce de rage prescrite qui arme tous les tres _in
mutua funera_. Ds que vous sortez du rgne insensible, vous trouvez le
dcret de la mort violente crit sur les frontires mmes de la vie.
Dj dans le rgne vgtal on commence  sentir la loi: depuis l'immense
catalpa jusqu' la plus humble gramine, combien de plantes _meurent_,
et combien sont _tues_! Mais, ds que vous entrez dans le rgne animal,
la loi prend tout  coup une pouvantable vidence. Une force  la fois
cache et palpable se montre continuellement occupe  mettre 
dcouvert le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque
grande division de l'espce animale elle a choisi un certain nombre
d'animaux qu'elle a chargs de dvorer les autres. Ainsi il y a des
insectes de proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des
poissons de proie et des quadrupdes de proie. Il n'y a pas un instant
de la dure o l'tre vivant ne soit dvor par un autre. Au-dessus de
ces nombreuses races d'animaux est plac l'homme, dont la main
destructive n'pargne rien de ce qui vit; il tue pour se nourrir, il tue
pour se vtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour
se dfendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour
tuer! Roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui
rsiste. Il sait combien la tte du requin ou du cachalot lui fournira
de barriques d'huile; son pingle dlie pique sur le carton des muses
l'lgant papillon qu'il a saisi au vol sur le sommet du mont Blanc ou
du Chimborao; il empaille le crocodile, il embaume le colibri;  son
ordre le serpent  sonnettes vient mourir dans la liqueur conservatrice
qui doit le montrer intact aux yeux d'une longue suite d'observateurs.
Le cheval qui porte son matre  la chasse du tigre se pavane sous la
peau de ce mme animal. L'homme demande tout  la fois  l'agneau ses
entrailles pour faire rsonner une harpe,  la baleine ses fanons pour
soutenir le corset de la jeune vierge, au loup sa dent la plus
meurtrire pour polir les ouvrages lgers de l'art,  l'lphant ses
dfenses pour faonner le jouet d'un enfant; ses tables sont couvertes
de cadavres! Le philosophe peut mme dcouvrir comment le carnage
permanent est prvu et ordonn dans le grand tout. Mais cette loi
s'arrtera-t-elle  l'homme? Non, sans doute. Cependant quel tre
exterminera celui qui les extermine tous? Lui! C'est l'homme qui est
charg d'gorger l'homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui
qui est un tre moral et misricordieux; lui qui est n pour aimer; lui
qui pleure sur les autres comme sur lui-mme, qui trouve du plaisir 
pleurer, et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer;
lui enfin  qui il a t dclar qu'_on redemandera jusqu' la dernire
goutte du sang qu'il aura vers injustement_? C'est la guerre qui
accomplira le _dcret_. N'entendez-vous pas la _terre_ qui crie et
demande du sang? Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni mme celui
des coupables vers par le glaive des lois. Si la justice humaine les
frappait tous, il n'y aurait point de guerre; mais elle ne saurait en
atteindre qu'un petit nombre, et souvent mme elle les pargne, sans se
douter que sa froce humanit contribue  ncessiter la guerre, si, dans
le mme temps surtout, un autre aveuglement, non moins stupide et non
moins funeste, travaillait  teindre l'expiation dans le monde. La
_terre_ n'a pas cri en vain: la guerre s'allume. L'homme, saisi tout 
coup d'une fureur _divine_ trangre  la haine et  la colre, s'avance
sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il veut ni mme ce qu'il
fait. Qu'est-ce donc que cette horrible nigme? Rien n'est plus
contraire  sa nature, et rien ne lui rpugne moins: il fait avec
enthousiasme ce qu'il a en horreur. N'avez-vous jamais remarqu que, sur
le champ de mort, l'homme ne dsobit jamais? Il pourra bien massacrer
Nerva ou Henri IV; mais le plus abominable tyran, le plus insolent
boucher de chair humaine n'entendra jamais l: _Nous ne voulons plus
vous servir_. Une rvolte sur le champ de bataille, un accord pour
s'embrasser en reniant un tyran, est un phnomne qui ne se prsente pas
 ma mmoire. Rien ne rsiste, rien ne peut rsister  la force qui
trane l'homme au combat; innocent meurtrier, instrument passif d'une
main redoutable, _il se plonge tte baisse dans l'abme qu'il a creus
lui-mme; il donne, il reoit la mort sans se douter que c'est lui qui a
fait la mort_.

Ainsi s'accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu' l'homme, la
grande loi de la destruction violente des tres vivants. La terre
entire, continuellement imbibe de sang, n'est qu'un autel immense o
tout ce qui vit doit tre immol sans fin, sans mesure, sans relche,
jusqu' la consommation des choses, jusqu' l'extinction du mal, jusqu'
la mort de la mort.

Mais l'anathme doit frapper plus directement et plus visiblement sur
l'homme: l'ange exterminateur tourne comme le soleil autour de ce
malheureux globe et ne laisse respirer une nation que pour en frapper
d'autres. Mais lorsque les crimes, et surtout les crimes d'un certain
genre, se sont accumuls jusqu' un point marqu, l'ange presse sans
mesure son vol infatigable. Pareil  la torche ardente tourne
rapidement, l'immense vitesse de son mouvement le rend prsent  la fois
sur tous les points de sa redoutable orbite. Il frappe au mme instant
tous les peuples de la terre; d'autres fois, ministre d'une vengeance
prcise et infaillible, il s'acharne sur certaines nations et les baigne
dans le sang. N'attendez pas qu'elles fassent aucun effort pour chapper
 leur jugement ou pour l'abrger. On croit voir ces grands coupables
clairs par leur conscience, qui demandent le supplice et l'acceptent
pour y trouver l'expiation. Tant qu'il leur restera du sang, elles
viendront l'offrir, et bientt une _rare jeunesse_ se fera raconter ces
guerres dsolatrices produites par les crimes de ses pres.

Et il conclut ce magnifique dithyrambe philosophique par ces mots les
plus fatalistes qu'aucune plume ait os crire:

LA GUERRE EST DONC DIVINE, PUISQUE C'EST UNE LOI DU MONDE.

 ce titre le meurtre et l'anthropophagie sont donc divins, car ces
monstruosits sont une loi du monde. Il n'y a pas un mot dans ce
dialogue qui rvle un philosophe vanglique. M. de Maistre semble
n'avoir lu que la Bible: c'tait un prophte de la loi de sang. La loi
de grce lui aurait appris, comme la philosophie vritable, que la
guerre tait, non pas ncessaire et divine, comme il le dit, mais
vertueuse et obligatoire quand la perversit humaine fait  l'homme
constitu en nation un devoir de dfendre sa vie, sa famille, sa nation
contre ce meurtre en masse. La saine philosophie lui aurait enseign que
la guerre est si peu divine que le plus divin progrs de l'humanit est
de la temprer et de la diminuer jusqu' sa complte extinction (si cela
devient jamais possible) chez les hommes.


VI

Aprs avoir ainsi divinis la guerre, il divinise la force matrielle,
et il l'autorise  martyriser toutes les forces intellectuelles qui
osent penser autrement que l'tat ne veut qu'on pense. Lisez! et
tonnez-vous qu'il y ait eu des martyrs dans un ordre de choses qui
sacre ainsi les perscuteurs de toute pense autre que la pense
officielle de l'tat. Il faut lire ici le texte pour y croire.

Ce n'est point  la science qu'il appartient de conduire les hommes; il
appartient aux prlats, AUX GRANDS OFFICIERS DE L'TAT, d'tre les
dpositaires et les gardiens des vrits, d'apprendre aux nations ce qui
est bien et ce qui est mal, dans l'ordre moral et spirituel. Les autres
n'ont pas le droit de raisonner sur ces sortes de matires: ils ont les
sciences physiques pour s'amuser. De quoi pourraient-ils se plaindre?
Quant  celui qui parle ou qui crit pour ter un _dogme national_ au
peuple, il doit tre pendu... Pourquoi a-t-on commis l'imprudence
d'accorder la parole  tout le monde? C'est ce qui nous a perdus!....
Ah! si lorsqu'enfin la terre sera raffermie.... etc., etc.

Ici il s'arrte, comme s'il n'osait achever et rvler au monde la
nature des freins et des supplices dont, lui, ministre de l'tat, il
baillonnerait et musellerait ceux qui oseraient penser et parler
autrement que lui, philosophe!

Et il oubliait qu'il crivait ces appels  la perscution dans le sein
d'un empire et d'un culte _grecs_, o le prlat et le souverain auraient
eu, d'aprs ses propres invocations  la tyrannie des esprits et des
consciences, le devoir de le supplicier lui-mme _comme voleur
domestique_, car il ne cessait pas de prcher  haute voix l'orthodoxie
romaine au milieu de l'hrsie grecque! Si c'est l de la philosophie,
c'est la philosophie de la hache, qui tranche les ttes pour trancher
les difficults. Cela convenait moins qu' personne  un homme qui avait
fui son pays pour fuir la perscution d'une autre race de perscuteurs
d'opinions!


VII

Un peu plus loin, dans son _Essai sur les Sacrifices_, il pousse sa
logique sur la saintet de ce qui est utile jusqu' hsiter  fltrir
l'immolation des femmes indiennes sur le cadavre de leurs maris. Lisez
encore:

Je vois d'ailleurs un grand problme  rsoudre: ces sacrifices
atroces, qui nous rvoltent si justement, ne seraient-ils point _bons_
ou du moins ncessaires dans l'Inde? Au moyen de cette institution
terrible, la vie d'un poux se trouve sous la garde incorruptible de ses
femmes et de tout ce qui s'intresse  elles. Dans le pays des
rvolutions, des vengeances, des crimes vils et tnbreux,
qu'arriverait-il si les femmes n'avaient matriellement rien  perdre
par la mort de leurs poux, et si elles n'y voyaient que le droit d'en
acqurir un autre? Croirons-nous que les lgislateurs antiques, qui
furent tous des hommes prodigieux, n'aient pas eu dans ces contres des
raisons particulires et puissantes pour tablir de tels usages?

Enfin, lisez l'trange apothose du _bourreau_. Jamais la magnificence
du style ne s'est acharne  une plus hideuse image: c'est un dithyrambe
de Shakspeare sur un chafaud.


VIII

De cette prrogative redoutable dont je vous parlais tout  l'heure
rsulte l'existence ncessaire d'un homme destin  infliger aux crimes
les chtiments dcerns par la justice humaine; et cet homme, en effet,
se trouve partout, sans qu'il y ait aucun moyen d'expliquer comment; car
la raison ne dcouvre dans la nature de l'homme aucun motif capable de
dterminer le choix de cette profession. Je vous crois trop accoutums 
rflchir, Messieurs, pour qu'il ne vous soit pas arriv souvent de
mditer sur le bourreau. Qu'est-ce donc que cet tre inexplicable, qui a
prfr  tous les mtiers agrables, lucratifs, honntes et mme
honorables, qui se prsentent en foule  la force ou  la dextrit
humaine, celui de tourmenter et de mettre  mort ses semblables? Cette
tte, ce coeur sont-ils faits comme les ntres? Ne contiennent-ils rien
de particulier et d'tranger  notre nature? Pour moi, je n'en sais pas
douter. Il est fait comme nous extrieurement, il nat comme nous; mais
c'est un tre extraordinaire, et, pour qu'il existe dans la famille
humaine, il faut un dcret particulier, un _fiat_ de la puissance
cratrice. Il est cr comme un monde. Voyez ce qu'il est dans l'opinion
des hommes, et comprenez, si vous pouvez, comment il peut ignorer cette
opinion ou l'affronter!  peine l'autorit a-t-elle dsign sa demeure,
 peine en a-t-il pris possession, que les autres habitations reculent
jusqu' ce qu'elles ne voient plus la sienne. C'est au milieu de cette
solitude et de cette espce de vide form autour de lui qu'il vit seul
avec sa femelle et ses petits, qui lui font connatre la voix de
l'homme; sans eux il n'en connatrait que les gmissements... Un signal
lugubre est donn; un ministre abject de la justice vient frapper  sa
porte et l'avertir qu'on a besoin de lui. Il part, il arrive sur une
place publique, couverte d'une foule presse et palpitante. On lui jette
un empoisonneur, un parricide, un sacrilge; il le saisit, il l'tend,
il le lie sur une croix horizontale; il lve le bras: alors il se fait
un silence horrible, et l'on n'entend plus que le cri des os qui
clatent sous la barre et les hurlements de la victime. Il la dtache,
il la porte sur une roue; les membres fracasss s'enlacent dans les
rayons; la tte pend; les cheveux se hrissent, et la bouche, ouverte
comme une fournaise, n'envoie plus par intervalles qu'un petit nombre
de paroles sanglantes qui appellent la mort. Il a fini: le coeur lui
bat, mais c'est de joie; il s'applaudit, il dit dans son coeur: _Nul ne
roue mieux que moi_! Il descend; il tend sa main souille de sang, et la
justice y jette de loin quelques pices d'or qu'il emporte  travers une
double haie d'hommes carts par l'horreur. Il se met  table, et il
mange; au lit ensuite, et il dort. Et le lendemain, en s'veillant, il
songe  tout autre chose qu' ce qu'il a fait la veille. Est-ce un
homme? Oui: Dieu le reoit dans ses temples et lui permet de prier. Il
n'est pas criminel; cependant aucune langue ne consent  dire, par
exemple, qu'il est vertueux, qu'il est honnte homme, qu'il est
estimable, etc. Nul loge moral ne peut lui convenir, car tous supposent
des rapports avec les hommes, et il n'en a point.

Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination
repose sur l'excuteur: il est l'horreur et le lien de l'association
humaine. tez du monde cet agent incomprhensible; dans l'instant mme
l'ordre fait place au chaos; les trnes s'abment, et la socit
disparat. Dieu est l'auteur de la souverainet, il l'est donc aussi du
chtiment. Il a jet notre terre sur ces deux ples; _car Jhovah est le
matre des deux ples, et sur eux il fait tourner le monde_.


IX

Tel est ce livre, la grande oeuvre philosophique du comte de Maistre: un
style tonnant de vigueur et de souplesse; des vues neuves, profondes,
incommensurables d'tendue sur les lgislations, sur les dogmes, sur les
mystres, et quelquefois des plaisanteries dplaces en matire grave;
un grand gnie doubl d'un sophiste, un _Diderot_ dclamateur dans un
philosophe chrtien et sincre, un Platon souvent, quelquefois un
Diogne. Ce livre fit plutt secte que bruit  son apparition; on en
jeta  et l quelques feuilles au vent, comme celles de la sibylle.
Aujourd'hui que nous venons de le relire refroidi par trente ans, nous y
trouvons plus de talent que de philosophie relle; la pense y est plus
hardie que forte, plus subtile que profonde, plus brillante que solide.
C'est une magnifique curiosit plutt qu'un monument durable de l'esprit
humain. L'exagration y fausse tout, jusqu' la vrit, qui est la
modration de l'esprit.


X

Quelque temps aprs les _Soires de Ptersbourg_ parut le livre _du
Pape_. Le philosophe avait toujours touch dans M. de Maistre au
thologien. Publiciste de la monarchie dans le livre des _Considrations
sur la France_, il devenait le publiciste de la papaut dans ce dernier
livre.

Aprs avoir flatt la France,  laquelle l'auteur s'adresse comme 
l'arbitre de tous les succs en littrature sacre ou profane, il
tablit nettement la base d'une thocratie. _Je suis parce que je
suis._ Tout gouvernement est absolu, et, du moment o l'on peut lui
rsister sous prtexte d'erreur ou d'injustice, il n'existe plus. Tous
les souverains agissent comme infaillibles. Ce dogme, qui supprime  la
fois le raisonnement et la rsistance, une fois pos, l'auteur marche en
libert vers la tyrannie, d'un pas plus ferme que Machiavel.

L'glise est une monarchie, poursuit-il, sans s'arrter aux conciles
(grand rouage reprsentatif de cette monarchie des mes chrtiennes).
Bossuet est fulmin ici pour avoir protest avec l'autorit temporelle
des rois contre cette infaillibilit absolue des papes. M. de Maistre
justifie tout  la fois la dposition des souverains temporels et leur
excommunication par le souverain infaillible. Cela attaque le souverain,
dit-il, mais cela respecte la souverainet. Cette distinction subtile le
satisfait pleinement. La souverainet est respecte, en effet, mais
c'est dans celui qui la dpose ou qui la donne, c'est--dire dans le
pape. Il dit le dernier mot de la thocratie, il le justifie avec une
dialectique de jurisconsulte et avec une rudition thologique de Pre
de l'glise.

Les bienfaits de la papaut en matire de moeurs, de civilisation et de
propagation universelle du christianisme, sont l'objet du second
volume. Il justifie cette maxime de Csar: _Le genre humain est fait
pour quelques hommes_, et il l'applique. Partout, dit-il, le petit
nombre conduit le grand nombre. Cela est bon, car, sous une aristocratie
plus ou moins forte, la souverainet ne l'est plus assez. Le sacre des
monarques par l'autorit de Dieu, l'extinction de la libert civile dans
le monde, l'administration morale par le sacerdoce, la suppression des
schismes par la puissance arme de l'unit dans la main du souverain
pontife, de tristes et loquentes prophties contre l'indpendance de la
Grce  moins qu'elle ne reconnaisse l'autorit du pape, une adjuration
aux protestants pour recomposer l'unit en sacrifiant leur libert
usurpe par la rvolte contre Rome, des imprcations contre toute
philosophie non orthodoxe, une hymne  Rome, vritable _Te Deum_ d'un
autre Ambroise, compltent ce livre. Voici l'hymne du Tyrte chrtien:

 VILLE TERNELLE, tout ce qui devait t'anantir s'est runi contre
toi, et tu es debout! et, comme tu fus jadis le centre de l'erreur, tu
es depuis dix-huit sicles le centre de la vrit! La puissance romaine
avait fait de toi la citadelle du paganisme, qui semblait invincible
dans la capitale du monde connu. Toutes les erreurs de l'univers
convergeaient vers toi, et le premier de tes empereurs, les rassemblant
en un seul point resplendissant, les consacra toutes dans le _Panthon_.
Le temple de tous les dieux s'leva dans tes murs, et, seul de tous ces
grands monuments, il subsiste dans toute son intgrit. Toute la
puissance des empereurs chrtiens, tout le zle, tout l'enthousiasme,
et, si l'on veut mme, tout le ressentiment des chrtiens se
dchanrent contre les temples. Thodose ayant donn le signal, tous
ces magnifiques difices disparurent. En vain les plus sublimes beauts
de l'architecture semblaient demander grce pour ces tonnantes
constructions; en vain leur solidit lassait les bras des destructeurs;
pour dtruire les temples d'Apame et d'Alexandrie il fallut appeler les
moyens que la guerre employait dans les siges. Mais rien ne peut
rsister  la proscription gnrale. Le _Panthon_ seul fut prserv. Un
grand ennemi de la foi, en rapportant ces faits, dclare qu'il ignore
_par quel concours de circonstances heureuses le Panthon fut_ conserv
jusqu'au moment o, dans les premires annes du septime sicle, un
souverain pontife le consacra  _tous les saints_. Ah! sans doute il
l'_ignorait_; mais nous, comment pourrions-nous l'ignorer? La capitale
du paganisme tait destine  devenir celle du christianisme, et le
temple qui, dans cette capitale, concentrait _toutes_ les forces de
l'idoltrie, devait runir _toutes_ les lumires de la foi. _Tous les
saints_  la place de tous les dieux! Quel sujet intarissable de
profondes mditations philosophiques et religieuses! C'est dans le
_Panthon_ que le paganisme est rectifi et ramen au systme primitif,
dont il n'tait qu'une corruption visible. Le nom de Dieu sans doute est
exclusif et incommunicable; cependant _il y a plusieurs dieux dans le
ciel et sur la terre_. Il y a des intelligences, des _natures
meilleures_, des hommes diviniss. Les _dieux_ du christianisme sont les
_saints_. Autour de Dieu se rassemblent _tous les dieux_, pour le servir
 la place et dans l'ordre qui leur sont assigns.

 spectacle merveilleux, digne de celui qui nous l'a prpar, et fait
seulement pour ceux qui savent le contempler!

Pierre, avec ses clefs expressives, clipse celles du vieux Janus. Il
est le premier partout, _et tous les saints_ n'entrent qu' sa suite. Le
_dieu de l'iniquit_, Plutus, cde la place au plus grand des
thaumaturges,  l'humble _Franois_, dont l'ascendant inou cra la
pauvret volontaire, pour faire quilibre aux crimes de la richesse. Le
miraculeux Xavier chasse devant lui le fabuleux conqurant de l'Inde.
Pour se faire suivre par des millions d'hommes il n'appela point  son
aide l'ivresse et la licence; il ne s'entoura point de bacchantes
impures: il ne montra qu'une croix; il ne prcha que la vertu, la
pnitence, le martyre des sens. _Jean de Dieu_, _Jean de Matha_,
_Vincent de Paul_ (que toute langue, que tout ge les bnissent!)
reoivent l'encens qui fumait en l'honneur de l'homicide _Mars_, de la
vindicative _Junon_. La _Vierge immacule_, la plus excellente de toutes
les cratures dans l'ordre de la grce et de la saintet, _discerne
entre tous les saints, comme le soleil entre tous les astres; la
premire de la nature humaine qui pronona le nom de salut; celle qui
connut dans ce monde la flicit des anges et les ravissements du ciel
sur la route du tombeau; celle dont l'ternel bnit les entrailles en
soufflant son esprit en elle et lui donnant un fils qui est le miracle
de l'univers_; celle  qui il fut donn d'enfanter son Crateur; qui ne
voit que Dieu au-dessus d'elle et que tous les sicles proclameront
heureuse; la divine Marie monte sur l'autel de _Vnus pandmique_. Je
vois le Christ entrer dans le _Panthon_, suivi de ses vanglistes, de
ses aptres, de ses docteurs, de ses martyrs, de ses confesseurs, comme
un roi triomphateur entre, suivi des grands de son empire, dans la
capitale de son ennemi vaincu et dtruit.  son aspect tous ces
_dieux-hommes_ disparaissent devant l'_homme-Dieu_. Il sanctifie le
_Panthon_ par sa prsence et l'inonde de sa majest. C'en est fait:
_toutes_ les vertus ont pris la place de _tous_ les vices. L'erreur aux
cent ttes a fui devant l'indivisible vrit: Dieu rgne dans le
_Panthon_, comme il rgne dans le ciel, au milieu _de tous les saints_.

Quinze sicles avaient pass sur la ville sainte lorsque le gnie
chrtien, jusqu' la fin vainqueur du paganisme, osa porter le Panthon
dans les airs, pour n'en faire que la couronne de son temple fameux, le
centre de l'unit catholique, le chef-d'oeuvre de l'art humain, et la
plus belle demeure terrestre de _celui_ qui a bien voulu demeurer avec
nous, _plein d'amour et de vrit_.


XI

Voil tout ce livre _du Pape_, oeuvre trs-savante, quoique
trs-dcousue, infrieure aux _Soires de Ptersbourg_, et qui cependant
produisit plus de gloire  l'crivain, parce qu'elle fut adopte  son
apparition par les Chateaubriand, les Bonald, les Lamennais, hommes
clatants de la restauration thocratique en France  cette poque. Ils
adoptrent M. de Maistre comme un auxiliaire envoy d'en haut  leur
parti. Sans cet esprit de parti, qui donne non pas la vie, mais le
bruit, aux ouvrages des hommes, ce livre n'aurait t que le manifeste
de la thocratie; ils en firent dans leurs journaux le manifeste de
l'Esprit-Saint. Ce livre n'est plus gure lu aujourd'hui que par les
lgistes sacrs ou par les rudits du sanctuaire. C'est un arsenal de
science ecclsiastique.

Il en fut de mme de son livre de controverse sur l'glise anglicane, o
il a raison contre Bossuet et tort contre l'indpendance des nations.
Dans ses lettres sur l'inquisition espagnole il est plus qu'un trange
sophiste: il fausse l'histoire pour justifier une barbarie. Ce n'est pas
l un livre, c'est un pamphlet. Le got du paradoxe rendait
rtrospectivement cruel en thorie le plus doux et le plus gai des
hommes. Il ne faut pas badiner avec le sang.


XII

 partir de ce moment, le comte de Maistre ne se retrouve plus que dans
le recueil de ses lettres familires, publies par sa famille. Ce n'est
plus l l'arsenal de l'esprit de parti; c'est le portefeuille d'un homme
de bien, d'un homme de coeur, d'un homme d'esprit. Nous ne pouvons
rsister au plaisir d'en citer quelques fragments, et ces fragments ont
pour nous un charme plus exquis encore, parce que nous pouvons y ajouter
son accent mu de tendresse et sa physionomie rayonnante de saine
gaiet.

Mon trs-cher enfant, crit-il, de Ptersbourg,  sa fille Constance,
qu'il n'avait pas vue natre, et dont il se faisait une charmante image,
justifie par la nature et par l'intelligence, mon trs-cher enfant, il
faut absolument que j'aie le plaisir de t'crire, puisque Dieu ne veut
pas encore me donner celui de te voir. Peut-tre tu ne sauras pas me
lire couramment, mais tu ne manqueras pas de gens qui t'aideront 
dchiffrer l'criture de ton vieux papa. Ma chre petite Constance,
comment donc est-il possible que je ne te connaisse point encore, que
tes jolis petits bras ne se soient point jets autour de mon cou, que
les miens ne t'aient point mise sur mes genoux pour t'embrasser  mon
aise? Je ne puis me consoler d'tre si loin de toi; mais prends bien
garde, mon cher enfant, d'aimer ton papa comme s'il tait  ct de toi.
Quand mme tu ne me connais pas, je ne suis pas moins dans ce monde, et
je ne t'aime pas moins que si tu ne m'avais jamais quitt. Tu dois me
traiter de mme, ma chre petite, afin que tu sois tout accoutume 
m'aimer quand je te verrai, et que ce soit tout comme si nous ne nous
tions jamais perdus de vue. Pour moi je pense continuellement  toi,
et, pour y penser avec plus de plaisir, j'ai fabriqu dans ma tte une
petite figure espigle, qui me semble tre ma Constance...

Et  son fils, qu'il se disposait  appeler en Russie pour y commencer
sa fortune:

Il faut que tu me remplaces auprs de ta mre quand je n'y suis pas, et
que tu sois son premier ministre de l'intrieur. Ce que tu me dis de
Chambry m'a serr le coeur; je suis cependant bien aise que tu aies vu
par toi-mme l'effet invitable d'un systme dont nous avons eu le
bonheur de te sparer entirement. Ton me est un papier blanc sur
lequel nous n'avons point permis au diable de barbouiller, de faon que
les anges ont pleine libert d'y crire tout ce qu'ils voudront, pourvu
que tu les laisses faire. Je te recommande l'application par-dessus
tout. Si tu m'aimes, si tu aimes ta mre et tes soeurs, il faut que tu
aimes ta table: l'un ne peut pas aller sans l'autre. Je puis attacher ta
fortune  la mienne si tu aimes le travail, autrement tout est perdu.
Dans le naufrage universel, tu ne peux aborder que sur une feuille de
papier: c'est ton arche, prends-y garde. Je mets au premier rang une
criture belle et aise. L'allemand est une fort bonne chose, et qui
probablement te sera fort utile. Ainsi nous nous sommes entendus  ce
sujet. Adieu, mon cher Rodolphe.

Et  sa fille ane, Adle, les conseils contraires sans cesse
renouvels, pour la prmunir contre son antipathie inne, la femme
savante, la femme de lettres, la femme masculine, paradoxe de son sexe:

Tu as probablement lu dans la Bible, ma chre Adle: _La femme forte
entreprend les ouvrages les plus pnibles, et ses doigts ont pris le
fuseau_. Mais que diras-tu de Fnelon, qui dcide avec toute sa douceur:
_La femme forte file, se cache, obit et se tait_? Voici une autorit
qui ressemble fort peu aux prcdentes, mais qui a bien son prix
cependant: c'est celle de Molire, qui a fait une comdie intitule
_les Femmes savantes_. Crois-tu que ce grand comique, ce juge
infaillible des ridicules, et trait ce sujet s'il n'avait pas reconnu
que le titre de femme savante est en effet un ridicule? Le plus grand
dfaut pour une femme, mon cher enfant, _c'est d'tre homme_. Pour
carter jusqu' l'ide de cette prtention dfavorable, il faut
absolument obir  Salomon,  Fnelon et  Molire: ce trio est
infaillible. Garde-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du ct
de l'utilit matrielle, qui n'est rien; ils servent  prouver que tu es
femme et que tu te tiens pour telle, et c'est beaucoup. Prie ta mre de
t'acheter une jolie quenouille et un joli fuseau.

Il s'acharne  cette pense juste des diffrentes fonctions d'esprit des
sexes diffrents, et, comme toutes les vrits, il finit par l'exagrer.

Voltaire a dit,  ce que tu me dis (car pour moi je n'en sais rien;
jamais je ne l'ai tout lu, et il y a trente ans que je n'en ai pas lu
une ligne), _que les femmes sont capables de faire tout ce que font les
hommes_, etc. C'est un compliment fait  quelque jolie femme, ou bien
c'est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie. La
vrit est prcisment le contraire. _Les femmes n'ont fait aucun
chef-d'oeuvre dans aucun genre_; elles n'ont fait ni l'_Iliade_, ni
l'_nide_, ni la _Jrusalem dlivre_, ni _Phdre_, ni _Athalie_, ni
_Rodogune_, ni _le Misanthrope_, ni _Tartufe_, ni _le Joueur_, ni le
Panthon, ni l'glise de Saint-Pierre, ni la Vnus de Mdicis, ni
l'Apollon du Belvdre, ni le Perse, ni le livre des _Principes_, ni le
_Discours sur l'Histoire universelle_, ni _Tlmaque_. Elles n'ont
invent ni l'algbre, ni les tlescopes, ni les lunettes achromatiques,
ni la pompe  feu, ni le mtier  bas, etc.; mais elles font quelque
chose de plus grand que tout cela: c'est sur leurs genoux que se forme
ce qu'il y a de plus excellent dans le monde: _un honnte homme et une
honnte femme_. Si une demoiselle s'est laiss bien lever, si elle est
docile, modeste et pieuse, elle lve des enfants qui lui ressemblent,
et c'est le plus grand chef-d'oeuvre du monde. Si elle ne se marie pas,
son mrite intrinsque, qui est toujours le mme, ne laisse pas aussi
que d'tre utile autour d'elle d'une manire ou d'une autre. Quant  la
science, c'est une chose trs-dangereuse pour les femmes: on ne connat
presque pas de femmes savantes qui n'aient t ou malheureuses ou
ridicules par la science. Elle les expose habituellement au petit danger
de dplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage): aux hommes, qui ne
veulent pas tre gals par les femmes, et aux femmes, qui ne veulent
pas tre surpasses. La science, de sa nature, aime  paratre; car nous
sommes tous orgueilleux. Or voil le danger; car la femme ne peut tre
savante impunment qu' la charge de cacher ce qu'elle sait avec plus
d'attention que l'autre sexe n'en met  le montrer. Sur ce point, mon
cher enfant, je ne te crois pas forte; ta tte est vive, ton caractre
dcid: je ne te crois pas capable de te mordre les lvres lorsque tu es
tente de faire une petite parade littraire. Tu ne saurais croire
combien je me suis fait d'ennemis jadis pour avoir voulu en savoir plus
que nos chers Allobroges.

Le chef-d'oeuvre des femmes, crit-il ailleurs  sa seconde fille
Constance, c'est de comprendre ce qu'crivent les hommes. Il y a dans
ses oeuvres un volume entier de ces tendresses, de ces conseils et de
ces badinages de coeur et de plume avec ses chres filles, et ce volume
n'a point de paradoxe parce que le sentiment n'en a pas.


XIII

Ainsi s'coulrent ces longues annes d'loignement de sa patrie,
jusqu'au moment o la chute de Napolon et les traits de 1815
ressuscitrent le Pimont et l'agrandirent mme contre la France par
l'incorporation de l'antique rpublique de Gnes, annexe par ces
traits au Pimont. La famille du comte de Maistre l'avait enfin rejoint
en Russie. L'exil tait plus doux, mais c'tait toujours l'exil. Le
proslytisme religieux du comte de Maistre commenait  offusquer
l'empereur Alexandre et son gouvernement; la faveur de l'crivain
ultra-catholique baissait  la cour. L'ambition naturelle, qui n'avait
jamais cess de lui faire sentir sa valeur comme homme politique, lui
faisait sans cesse tourner ses regards vers Turin, pour voir si on ne
l'appellerait pas au ministre. La cour de Turin se souvenait trop de sa
conduite compromettante dans l'affaire de Savary et de Napolon pour lui
confier le maniement trs-dlicat d'une politique qui ne pouvait vivre
que de mnagements et de prudence envers la France, l'Angleterre et
l'Autriche. C'tait pour cette cour une dcoration littraire qu'elle ne
pouvait ngliger sans honte, mais ce n'tait pas une force qu'elle pt
employer sans dfiance. L'loignement avec un titre honorable tait ce
qui convenait au roi de Sardaigne pour son illustre embarras; mais la
ncessit de complaire  la cour de Russie, qui se plaignait de l'excs
d'activit thologique du comte de Maistre, exigeait son rappel  Turin.
Il fut rappel en 1817 avec le titre de prsident des cours suprmes du
royaume et de ministre d'tat sans portefeuille. C'tait l'_otium cum
dignitate_, le loisir honorifique du vieil ge; rien ne convenait moins
au fond  un esprit qui ne vieillissait pas et  une ambition de pouvoir
que la pit mme ne pouvait totalement amortir. Il s'arrta pendant
quelques mois dans sa chre Savoie, au sein de cette famille d'lite
qui lui faisait une cour de tendresse et d'honneur. Ces jours de halte
furent sans aucun doute les plus doux de toute sa vie; c'est alors que
j'eus le bonheur de le connatre. On le regardait comme un monument que
la distance avait grandi et que l'on croyait destin  grandir encore
dans l'avenir par quelque clatante reconnaissance de la cour de Turin.
Il le croyait videmment lui-mme; sa dception fut l'amertume de ses
dernires annes.

 son arrive  Turin il sentit, sans pouvoir se le persuader, qu'il ne
serait plus qu'une illustration honore, mais importune, offusquant son
propre gouvernement. Ses plaintes confidentielles  cet gard dans sa
correspondance intime sont amres. On y sent une rsignation mal
rsigne qui murmure au fond du coeur sous un sourire de convention.

coutez cette plainte dsespre  sa confidente chrie, sa fille
Constance, laisse derrire lui  Chambry.

                                               Turin, septembre 1817.

Les visites, les devoirs de tout genre m'obsdent; je me tuerais si je
ne craignais de te fcher. Hlas! tout est inutile; le dgot, la
dfiance, le dcouragement sont entrs dans mon coeur. Une voix
intrieure me dit une foule de choses que je ne veux pas crire.
Cependant je ne dis pas que je me refuse  rien de ce qui se prsentera
naturellement; mais je suis sans passion, sans dsir, sans inspiration,
sans esprance. Je ne vois d'ailleurs, depuis que je suis ici, aucune
claircie dans le lointain, aucun signe de faveur quelconque; enfin rien
de ce qui peut encourager un grand coeur  se jeter dans le torrent des
affaires. Je n'ai pas encore fait une seule demande, et, si j'en fais,
elles seront d'un genre qui ne gnera personne. En rflchissant sur mon
inconcevable toile je crois toujours qu'il m'arrivera tout ce que je
n'attends pas.

Son amour-propre du moins,  dfaut de son ambition active, fut
satisfait du rang qu'on lui donna  Turin.

Il crit  M. de Bonald: Vous voulez sans doute que je vous dise un
petit mot de moi. Ma place (de rgent de la grande chancellerie)
revient  peu prs  _vice-chancelier_, et me met  la tte de la
magistrature, au-dessus des premiers prsidents. Quant au titre de
ministre d'tat, joint  la dignit de rgent, il ne suppose pas des
fonctions particulires, ni la direction d'un dpartement. Il m'lve
seulement assez considrablement dans la hirarchie gnrale, et donne
de plus  ma femme une fort belle attitude  la cour, hors de la ligne
gnrale.

Il revient souvent sur ces dignits dans ses lettres et ses diffrentes
correspondances. Il en tait fier, comme on voit, mais nullement
satisfait: il lui fallait la ralit autant que la dignit du pouvoir.
Son oisivet le consumait autant que son gnie; il y faisait diversion
par une immense correspondance avec tous les esprits suprieurs de
l'Europe qui sympathisaient avec ses principes en religion ou en
monarchie. Ne pouvant tre ministre, il tait devenu oracle. Il
prophtisait encore aprs la restauration de l'Europe accomplie des
erreurs et des expiations. Le temps ne pouvait manquer de les justifier.
Ses interlocuteurs ordinaires dans ses derniers jours taient M. de
Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Lamennais, plumes irrites alors
contre l'esprit moderne, qui faisaient cho  ses colres. Leurs
lettres, et surtout les lettres de M. de Bonald, sont aussi loquentes
et plus senses que celles de son correspondant savoyard. Le point
d'optique de Paris tait plus vrai que celui de Turin pour juger la
marche du monde.

Le comte de Maistre mourut en prophtisant encore. Appel au conseil des
ministres pour y dlibrer sur quelque question oiseuse de lgislation 
rformer: Messieurs, dit-il, la terre tremble, et vous voulez btir!

Quelques jours aprs il n'tait plus, et la rvolution de 1821 clatait
 Turin. Il tait mort entour de sa femme, de ses enfants, de ses amis;
il s'teignit dans la prire et dans l'esprance. Sa vie n'avait t
qu'un long acte de foi. Son nom fut pour sa famille son plus bel
hritage. Le monde rcompensa dans son fils et dans ses filles son
immense renomme. Cette renomme sera-t-elle ternelle? J'incline 
croire que non, car il y a trop d'alliage dans la monnaie d'ides qu'il
a frappe  son coin pour que la valeur n'en baisse pas avec le temps.
Il y a un mauvais symptme de gloire; ce mauvais symptme, c'est
l'engouement. Pourquoi l'engouement est-il l'apparence et cependant
l'oppos de la gloire? C'est que l'engouement n'est que la passion
publique et intresse du moment pour un homme ou pour une oeuvre qui
servent momentanment cette passion publique. Une fois la passion
teinte ou morte, la popularit s'teint ou meurt avec elle. La gloire,
au contraire, ne s'attache qu'aux vrits permanentes et ne se ratifie
que par la postrit. Or la postrit ne gote pas les sophistes, mme
les sophistes vertueux. Il y a trop de sophiste dans le comte de
Maistre: dans sa politique il y a trop de passion d'esprit; dans sa
religion il y a trop d'exagration d'ides; dans ses prophties il y a
trop de jactance; dans son style mme, le plus rel de ses titres, il y
a encore trop de factie. La vrit ne rit pas, elle pense.


XIV

Faites abstraction de vos croyances, quelles qu'elles soient, et
mettez-vous par la pense au point de vue d'un homme de talent ou de
gnie qui veut, aprs une longue clipse d'incrdulit, restaurer le
christianisme dans l'esprit humain. Que fera cet homme?

Il s'efforcera de donner aux dogmes de la religion rvle l'expression
la plus admissible par la raison pieuse de l'esprit humain; il rejettera
sur la barbarie des ges de tnbres les actes coupables ou les
pratiques regrettables dont l'intolrance et les supplices ont
dshonor, par la main des rois, des peuples ou des pontifes, la
saintet morale de la religion chrtienne; il ne rendra pas le culte
solidaire de la politique; il ne fera pas de Dieu le complice de
l'homme; il ne bravera pas  chaque phrase la raison humaine par des
dfis de foi ou de servilit d'esprit qui rvoltent l'homme, qui
scandalisent l'intelligence et qui le repoussent par l'excs de
superstition dans l'impit. Sa foi sera raisonnable et sa raison
pieuse. Il rapprochera ainsi la foi du sicle et le sicle de la foi.
Voil videmment l'oeuvre d'un crivain religieux, utile  la cause
qu'il veut dfendre. La partie thologique de l'oeuvre de M. de
Maistre, dans le livre _du Pape_, dans les _Soires_, dans le
pangyrique de _l'Inquisition_, est entirement le contre-pied de ce que
nous venons de prsenter comme l'idal d'une thologie moderne et d'un
proslytisme efficace du christianisme. Il exagre, il brave, il dfie,
il invective, il irrite. Son argumentation n'est qu'une perptuelle
ironie socratique et quelquefois une factie voltairienne contre tous
ceux qu'il semble vouloir insulter plus que convaincre. Il va jusqu'
l'absurde et jusqu'au supplice, comme vous l'avez vu dans la diatribe o
il demande la potence pour tout homme qui exprimera, en matire de
conscience, _une opinion diffrente de celle des prlats ou des grands
officiers de l'tat_.

Que serait un autel entour de potences? Est-ce l de la thologie
persuasive? N'est-ce pas plutt une provocation  toute me indpendante
qui veut adorer et non trembler? _La Terreur_ raisonnait-elle autrement
en France en promenant de ville en ville l'instrument du supplice sur
les ruines des temples dont elle immolait les ministres? M. de Maistre
est presque partout un terroriste d'ide, qui verse des flots d'encre
au lieu de sang, mais qui ne dissimule pas ses regrets et son admiration
pour les sicles o l'on mlait l'encre des disputes thologiques avec
le sang. Nous savons bien, encore une fois, que ce sont l des
plaisanteries; mais des plaisanteries sanglantes sont-elles  leur place
dans la bouche d'un homme qui parle au nom d'un Dieu victime et qui en
ferait ainsi un Dieu bourreau? Non, une pareille thologie ne pourrait
persuader que des esclaves. M. de Maistre, en la prsentant au
dix-neuvime sicle, ne pouvait que nuire par son talent  la cause
qu'adorait sincrement sa foi. Cette violence qu'il employait  servir
les intrts spirituels et temporels de la papaut se retournait contre
le plus vnrable et le plus patient des pontifes, Pie VII, arrach de
son palais, dport et emprisonn pour sa foi, quand ce pape, aussi
sacr par ses malheurs que par sa tiare, croyait devoir au salut de
l'glise des dmarches contraires aux opinions ou aux passions de M. de
Maistre. Le publiciste de l'infaillibilit des papes poussait la rvolte
jusqu'au sarcasme et jusqu' des voeux de mort contre le pontife
reprsentant de l'autorit divine  ses yeux. Que devenait le double
dogme devant la passion?

                                                         9 mars 1804.

Il parat qu'on est fort mcontent  Paris. Comme le pape y donne des
chapelets, et que tout est mode en France, on a fait  Paris une mode
des chapelets; chaque fille de joie a le sien. (Ici un mauvais quolibet
que nous rougirions de reproduire.) On s'y moque aussi joliment du
_bonhomme_, qui, en effet, n'est que cela, soit dit  sa gloire! Mais ce
n'est pas moins une trs-grande calamit publique qu'un _bonhomme_ dans
une place et  une poque qui exigeraient un grand homme!

Quelle leon de respect dans le publiciste du respect!

Continuez  lire ce qu'il crit  la mme date. Les forfaits d'un
Alexandre VI sont moins rvoltants que cette hideuse apostasie de son
faible successeur. L'autre jour le comte Strogonof me demanda chez lui
ce que je pensais du pape. Je lui rpondis: Monsieur le Comte,
permettez-moi de marcher  reculons pour lui jeter le manteau; je ne
veux pas commettre le crime de Cham. C'est ce que je pus trouver de plus
ministriel; car, si No entend qu'on nie son ivresse, il peut
s'adresser  d'autres qu' moi.

Et  quelques jours de l, aprs une imprcation contre le cardinal
Gonsalvi, le Fnelon de la cour romaine dans ce sicle: Je n'ai point
de terme, ajoute-t-il, pour vous peindre le chagrin que me cause la
dmarche du pape. S'il doit l'accomplir, je lui souhaite de tout mon
coeur la mort, etc., etc.

De telles violences du fidle des fidles sont un triste exemple de la
rvolte de l'esprit contre les maximes du systme. Nous ne croyons donc
pas que les ouvrages thologiques du comte de Maistre aient fait aucun
bien  la religion. L'excs ne convertit pas, il scandalise, et la
rvolte de l'esprit ne soumet pas le coeur.


XV

Quant  l'crivain politique, on ne peut contester dans ses crits un
esprit net, ferme, original, distinct de son sicle, suprieur aux
engouements momentans et aux ractions du temps. Il pense seul, il voit
loin, il sent juste, il exprime puissamment: c'est un radical
monarchique. Il ne veut comprendre que les deux points extrmes de
l'autorit et de l'obissance, le pouvoir absolu, l'obissance sans
rplique. L'aristocratie lui plat comme image de la monarchie inne
dans la famille; la dmocratie lui soulve le coeur de mpris comme
lment d'abjection ou de rvolte. On dirait qu'il est n d'un autre
limon qu'elle. Il tient ce prjug un peu dplac et un peu insolent de
son sjour  Chambry, o l'anoblissement d'hier par la fonction ou par
la faveur du prince tablit une distance infranchissable entre la
noblesse et la bourgeoisie. C'est un publiciste de l'cole des castes;
il tait n pour tre un lgislateur des Indes; mais,  ces systmes et
 ces prjugs prs, on ne peut lui refuser en politique de la grandeur,
de la profondeur, de l'horizon, de la nouveaut dans l'esprit; il ose
comme Machiavel, il analyse comme Montesquieu, il claire d'un mot comme
Tacite; il crit autrement, mais aussi loquemment que J.-J. Rousseau.
On peut le rfuter, on ne peut le mpriser; il force  l'admiration mme
ses ennemis. Il et t le premier des journalistes dans un pays de
gouvernement de discussion et de presse libre. Il ne lui manque, en
religion et en politique, qu'une chose: le srieux, qui est la dignit
des convictions; il procde trop souvent, comme le caprice, par sauts et
par bonds. Au milieu des plus solennelles discussions il lui chappe une
saillie qui amuse, mais qui discorde avec le sujet. On a peine  croire
 la pleine conviction d'un philosophe ou d'un publiciste qui se
dtourne  chaque instant de son chemin pour cueillir un bon mot, et qui
s'interrompt d'un dithyrambe par un clat de rire. Voil, selon nous,
les dfauts du grand crivain.

Mais son vrai triomphe est dans le style. Ici il est, non pas sans
gal, mais sans pareil. Solidit, clat, proprit, mouvement, images,
souplesse, hardiesse, originalit, onction, brusquerie mme, il a toutes
les qualits de la parole qui sait se faire couter; et seul peut-tre
de son sicle, mme en y comprenant Voltaire, il n'imite rien ni
personne; il est le gentilhomme du Danube de son temps. Ses penses
passeront ou sont passes, mais son style restera la durable admiration
de ceux qui lisent pour le plaisir de lire. On dirait que, comme
certaines fontaines de son pays qui ptrifient en un moment ce qu'on
jette dans leur bassin, il a le don de ptrifier en un instant ce qui
tombe dans sa pense, tant ce qui en sort est moul sur nature, revtu
d'une surface imprissable, immortelle. Pour caractriser ce style il
faut trois noms: Bossuet, Voltaire, Pascal: Bossuet pour l'lvation,
Voltaire pour le sarcasme, Pascal pour la profondeur. Malheureusement
une ingalit continuelle, un got plus allobroge que franais, des
saccades frquentes du sublime au quolibet dparent cette belle nature
de style. Il vise  l'effet autant qu' la vrit; il dlecte trop dans
l'_esprit_ cette grimace amusante, mais subalterne, du gnie. Il veut
faire rire, et il tait cr pour faire penser; il marche, en un mot,
entre Voltaire et Pascal, mais plus prs de Pascal.


XVI

Mais, si l'crivain a des faiblesses, l'homme en lui n'avait que des
vertus. Il les portait toutes sur son beau visage d'inspir, d'o
semblait sortir d'un recueillement sacr un perptuel oracle. Jamais je
n'oublierai l'impression qu'il faisait sur ses neveux et sur moi quand,
dans l'ombre du crpuscule, aprs des journes d't passes dans le
silence de son cabinet de travail, il se promenait, entour de ses
charmantes filles, sous les platanes de la valle de Servolex, qui
l'avaient vu petit enfant et qui le revoyaient grand vieillard, revenu
du Caucase aux Alpes pour se reposer et mourir. Il s'arrtait  chaque
instant, comme rappel par quelque voix intrieure derrire lui, et il
improvisait des souvenirs, des plaisanteries ou des sublimits de
philosophie qui nous faisaient passer des larmes au fou rire et du fou
rire de la jeunesse  l'enthousiasme de l'admiration. Nous sentions
qu'un gnie marchait devant nous. C'tait le premier grand homme que
j'eusse encore approch de si prs dans ma vie; j'tais fier de
l'entendre, et je me recueillais respectueusement pour me souvenir; je
ne prvoyais pas que j'aurais un jour  le juger comme philosophe et 
rendre tmoignage de ses petites faiblesses et de sa haute vertu.

Pardonnez-moi, grand esprit qui planez maintenant dans une autre sphre
et qui contemplez d'un point de vue plus gnral, plus permanent, plus
divin et plus vrai, ce spectacle mobile, et cependant toujours le mme,
de ce que nous appelons le monde, et qui n'est qu'une minute dans le
temps. Quarante annes se sont coules depuis ces soires de Chambry
o vous prophtisiez en famille des volutions d'ides et d'vnements
qui devaient renouveler l'univers sur des plans humains que votre gnie
un peu trop altier prtait  la Providence; quarante ans sont passs,
et,  l'exception de nos cheveux qui blanchissent et de nos ides qui
ont mri comme des fruits diffrents de saisons diverses, qu'y a-t-il de
si prodigieusement chang autour de nous et autour de votre tombeau dans
le monde? Ce monde s'agite toujours, dans la mme anxit,  la
poursuite de vrits ou de systmes soi-disant immuables et dfinitifs,
et qui nous chappent toujours, comme l'horizon qui semble marcher
chappe au navigateur qui le poursuit sur la mer.

Ce Napolon, qui avait fait flchir un jour votre foi dans la lgitimit
devant sa fortune, est mort  Sainte-Hlne peu de temps aprs vous. Ces
Bourbons, auxquels vous aviez tant de fois prdit une possession
ternelle du trne de Louis XIV, relev par la main de Dieu, se sont
prcipits eux-mmes de ce trne pour avoir eu trop de foi dans des
thories semblables aux vtres, et leur dernier descendant, sans
descendants, erre exil de ses palais, comme un hte d'un soir dans
l'htellerie de Venise. D'autres Bourbons, qui lui avaient succd sans
autre titre qu'une longue et fatale comptition  son trne, sont tombs
dans leur usurpation lective comme lui dans son droit hrditaire. La
rpublique, que vous prophtisiez suivie de proscriptions et
d'chafauds, a reparu pour abolir la peine de mort, les confiscations,
l'esclavage, et pour convier les classes et les opinions hostiles entre
elles  ne former qu'un seul peuple solidaire de la mme libert; elle a
pri par sa mansutude, qui sera un jour son titre  quelque future
rhabilitation de la libert. L'Empire, tomb en 1814 sous les ruines
qu'il avait faites par la guerre, s'est relev en 1850, comme une pense
interrompue qui n'a pas achev ce qu'elle avait  dire; il a russi par
la paix. Les souvenirs de gloire militaire, qui faisaient sa popularit
rtrospective dans l'imagination d'un peuple de soldats, semblent
aujourd'hui le contraindre  la guerre: l'Europe s'meut de rpugnance
au sang, dans tous ses cabinets et dans tous ses conseils politiques.
Cette chre Savoie, votre berceau, ne sait pas de quel ct elle va
rouler, du haut de ses montagnes, dans la lutte de l'Allemagne et de la
France. Votre Sardaigne va revoir les flottes anglaises. Votre Pimont,
que vous appeliez _un grain de sable auquel il tait  jamais interdit
de grandir par sa nature videmment secondaire_, consume ses forces sans
consumer son ambition; Turin entrane fatalement l'Europe dans sa
cause, qui n'est pas encore celle de la vritable Italie. Votre Rome,
occupe par une arme de compression, tremble de la voir remplacer par
une arme de rvolution. Votre souverain pontife ne sait pas s'il sera
demain souverain ou proscrit. Les batailles qui vont se livrer autour de
lui vont jouer sa couronne terrestre au jeu de la guerre. L'Italie
secoue son sol pour engloutir ce rgime autrichien que vous dtestiez
parce qu'il tait  vos yeux trop complaisant pour la rvolution
franaise. Et qui sait si, en secouant son sol de l'occupation
teutonique, elle ne secouera pas aussi ce qui tait pour vous le trne
des trnes, le trne temporel des Papes?... Vous le voyez, toutes vos
conjectures sur le renouvellement des religions et du monde ont t
trompes. Le monde, plus vieux d'un demi-sicle, est exactement dans le
mme tat o vous l'avez laiss. Prophtisez donc,  hommes
prsomptueux, qui osez prendre votre sagesse pour celle de Dieu; mais,
si vous voulez prophtiser  coup sr, annoncez au monde de demain le
monde  peu prs semblable au monde de la veille, changeant de sicle
plutt que de sort, flottant dans les mmes oscillations entre l'erreur
et la vrit, cherchant sans cesse et ne trouvant jamais l'absolu que
dans ses dsirs, _figure qui passe_, comme dit l'criture, mais qui
passe, hlas! par les mmes sentiers!

Le comte de Maistre fut un de ces hommes qui prsument trop de leur
propre infaillibilit et que la Providence punit dans leur mmoire
d'avoir trop empit sur ses mystres. En systme comme en politique il
ne sut pas assez douter: l'excs de la foi mne au fanatisme; mais, tel
qu'il fut, on ne pourra s'empcher d'admirer et d'aimer en lui le plus
vertueux, le plus convaincu, le plus loquent, le plus original, le plus
aimable des explorateurs d'ides.

                                                            LAMARTINE.




XLIVe ENTRETIEN.

EXAMEN CRITIQUE

DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,

PAR M. THIERS.


I

Voici un grand livre! le livre du sicle, peut-tre le livre de la
postrit sur notre poque! Pourquoi? C'est que ce livre est un des
monuments crits les plus vastes qui aient jamais t conus et excuts
par une main d'homme; c'est que ce livre est une histoire, c'est--dire
une des oeuvres de l'esprit dans laquelle l'ouvrier disparat le plus
dans l'oeuvre devant l'immense action de l'humanit qu'il raconte; c'est
qu'un tel livre n'est plus l'auteur, mais le monde, pendant une de ses
priodes d'activit de vingt-cinq ans; c'est que ce livre est le rcit
de la vie d'un de ces grands acteurs arms du drame des sicles, acteurs
ncessaires selon les uns, funestes selon les autres (et je suis au
nombre des derniers), mais d'un de ces acteurs, dans tous les cas, qui
n'a de parallle dans l'univers qu'avec Alexandre ou Csar; c'est que ce
livre remue en passant toutes les questions vitales et morales, de
religion, de philosophie, de superstition, de raison, de despotisme, de
libert, de monarchie, de rpublique, de lgislation, de politique, de
diplomatie, de guerre, de nationalit ou de conqute, qui agitent
l'esprit du temps et qui agiteront l'esprit de l'avenir jusque dans les
profondeurs de la conscience des peuples; c'est que ce livre est crit
par une des intelligences non compltes (il n'y en a point de complte
devant l'nigme divine pose par la Providence, qui a seule le mot des
vnements), mais par une de ces intelligences les plus lumineuses, les
plus prcises, les plus studieuses, les plus universelles, et,
disons-nous le mot, en le prenant dans le sens honnte, les plus
correspondantes  la moyenne des intelligences, dont un crivain ait
jamais t dou par la nature; c'est que ce livre, enfin, est aussi
remarquable par ce qu'il contient que par ce qui lui manque.

Ce qu'il contient, c'est le sens commun transcendant des multitudes
compris et rendu avec le gnie de la clart. Ce qu'il lui manque, nous
le dirons avec la mme franchise et du premier mot, c'est la
philosophie, c'est la conscience, c'est la grande politique, c'est le
gnie de la morale publique dominant le gnie de l'ambition, de la
conqute et de la fortune.

En un mot, plus bref et plus rsum aprs rflexion, l'homme est dans
cette histoire, Dieu n'y est pas. L'histoire de M. Thiers est un paysage
sans ciel.

Un tel livre est peut-tre ainsi, et par ce qu'il contient et par ce qui
lui manque, le monument le plus propre  fournir  ce Cours de
littrature le texte, les dveloppements, les discussions, les
admirations, les critiques, les principes et les exemples de nature 
vous initier  ce genre de suprme littrature qu'on appelle
l'histoire.


II

Qu'est-ce que l'histoire? C'est la mmoire du genre humain.

C'est aussi la perptuit de l'individualit humaine; car c'est le fil
continu qui relie entre eux le pass, le prsent, l'avenir de l'homme,
considr comme unit collective. Tant que l'histoire n'est pas
invente, il y a des hommes, il n'y a pas d'humanit.

L'individu est tout, la race n'est rien; la mmoire lui manque; elle ne
sait ni d'o elle vient ni o elle va; elle n'a pas d'hier, et, n'ayant
point d'hier, elle ne sait pas si elle aura un demain. Brlez toutes les
histoires, vous ferez la nuit dans le monde comme si vous teigniez le
soleil: la mmoire est l'oeil qui voit ce qui fut.

C'est aussi l'exprience de la race humaine, et par l mme c'est une
part immense dans la sagesse des nations. Effacez l'histoire, toutes les
thories de l'humanit seront neuves; aucune n'aura t prouve par
l'preuve du feu, qui est l'application; il faudra recommencer  chaque
gnration ce travail immense et long de l'exprience des sicles qui
nous a dots de tout ce que nous savons sur nous-mmes. C'est aussi
toute la politique, car la politique n'est que le rsum exprimental de
l'histoire.

C'est enfin toute la moralit de l'espce humaine; car nulle part les
vertus et les crimes, vertus et crimes  longue chance en politique,
ne reoivent une plus lente, mais une plus infaillible rtribution que
dans l'histoire.

Si l'on vous disait donc que, de toutes les oeuvres crites de l'esprit
humain, il n'y en aurait qu'une  sauver dans un second dluge, nous
dirions: Sauvons l'histoire! c'est autant que sauver l'humanit.

On voit quel respect, et nous disons mme quel fanatisme nous professons
pour l'histoire, et par consquent quelle haute ide nous nous faisons
d'un historien.


III

Or quelles qualits nous paraissent-elles ncessaires avant tout dans
l'crivain qui ose saisir cette plume de Tacite?

Ces qualits sont immenses, diverses, rares  rencontrer dans un mme
homme. C'est sans doute pourquoi il y a tant de potes, d'orateurs et
d'crivains, et si peu d'historiens transcendants dans les bibliothques
de tous les sicles.

Il faut d'abord, pour crire, tre crivain, non pas crivain de gnie
comme Tacite, ou Machiavel, ou Thucydide, mais crivain suffisant pour
que votre pense se transmette, sinon avec relief, couleur et vie, dans
la pense de vos lecteurs, du moins avec cette clart, cette nettet, ce
bon ordre de composition et de faits qui reprsentent sincrement les
hommes et les choses dont vous parlez  l'avenir.

Il faut connatre  fond les hommes, afin de ne pas peindre des
fantmes, mais des ralits.

Il faut avoir t initi, soit par la pratique personnelle, soit par la
frquentation intime des hommes d'tat, aux secrets de la politique, car
c'est de la politique surtout que traite l'histoire. Or la politique a
toujours deux aspects souvent trs-diffrents: un aspect extrieur, sur
lequel le vulgaire juge par les apparences; un aspect intrieur et
intime, sur lequel les hommes d'lite jugent sur les ralits.

Il faut, si l'on crit surtout l'histoire des pays de libert, avoir t
ml aux assembles populaires, avoir mont aux tribunes, avoir prouv
la porte de la parole des ministres, des orateurs, des tribuns, des
dmagogues, sur l'oreille et sur les passions des multitudes; il faut
connatre par quels enthousiasmes, par quels engouements, par quels
intrts et par quelles intrigues se groupent et se dissolvent, dans une
assemble dlibrante, les partis qui donnent ou qui retirent la
majorit aux gouvernements.

Et il faut, si l'on crit de la guerre, ou l'avoir faite soi-mme, ou
l'avoir tudie jusque dans ses dernires minuties avec les hommes du
mtier, pour dcerner avec justice le blme ou la gloire dans la dfaite
ou dans la victoire. Ceci est la partie la plus problmatique de
l'historien, car la victoire est souvent plus dans l'arme que dans le
gnral; victoire et hasard sont deux mmes mots dans la langue des
batailles.

Il faut tre philosophe, ou tout au moins honnte homme, car toute
histoire digne de ce nom doit tre un cours de morale en action. Les
faits ne sont que des faits, c'est--dire des brutalits de la fortune,
de la force et du hasard. Le sens moral des faits est dans la moralit
historique de l'crivain. Le mot fameux de Mirabeau: _La petite morale
tue la grande_, est le sophisme d'un ambitieux. Il n'y a pas deux
morales, parce qu'il n'y a pas deux consciences dans l'homme; il n'y en
a qu'une. Cette conscience ne change pas de nature en s'appliquant aux
grandes choses de la politique; elle s'agrandit, voil tout. Au lieu
d'embrasser la vie d'un individu, elle embrasse la vie d'un empire.
C'est de la vertu  grandes proportions, mais c'est toujours de la
vertu, et la plus ncessaire des vertus, puisque c'est la vertu
publique.


IV

Il faut enfin que l'historien soit homme d'tat, diplomate rompu par la
thorie, et s'il se peut par la pratique,  toutes les questions
intrieures ou extrieures qui intressent la dignit, la grandeur
honnte et la scurit de son pays; car, s'il ne connat pas ces
questions, comment les jugera-t-il bien ou mal servies ou desservies
dans les actes diplomatiques, lgislatifs, militaires, des rois, des
empereurs ou des ministres dont il raconte les actes? Des vues
politiques droites, tendues et justes, sont une des qualits
indispensables de l'crivain.

Voil, selon nous et selon tout le monde, les conditions si rares et si
leves que l'histoire bien faite exige du grand historien. Sans cela
vous avez un annaliste, un compilateur d'vnements et de dates, mais un
historien, non. Son histoire ne sera qu'un registre.


V

Eh bien! nous le disons sans faveur comme nous le pensons sans
partialit, M. Thiers, par une prdestination heureuse pour son pays et
pour lui-mme, nous parat avoir t dou par la nature d'abord, par sa
vie ensuite, de la plupart de ces qualits natives ou acquises qui
doivent constituer l'historien minent d'une grande page du livre du
monde. Nous disons d'avance, avec la mme franchise, que ces qualits
n'existent pas pour nous dans son premier livre de l'_Histoire de la
Rvolution_, livre superficiel et jeune, o rien n'est pes, o rien
n'est approfondi, o rien n'est senti, o rien n'est peint; espce
d'estampe mal colorie de l'esprit, des choses, des hommes de la
Rvolution franaise, semblable  ces portraits de fantaisie que l'on
colporte  la foule sur nos places publiques, et qu'on lui donne pour
l'image de ses grands capitaines, de ses grands orateurs ou de ses
grands vnements.

Mais M. Thiers a prodigieusement grandi depuis ce temps-l. Il est de la
race de ces hommes qu'il ne faut pas prendre au premier mot, mais dont
il faut attendre le dveloppement intellectuel, politique et moral,
dveloppement qui ne s'arrte plus en eux qu' la mort; hommes qui
grandiraient toujours en intelligence, en sagacit, en talent, si Dieu
n'avait pas mis  leur dveloppement les bornes de leur existence
ici-bas. Il a eu ensuite toutes les conditions extrieures qui sont
ncessaires au rle d'historien: ministre, orateur, chef de parti
assistant  toutes les pripties du drame de son temps et  celles de
son propre drame.


VI

On s'tonnera peut-tre de cette apprciation si leve, sous notre
plume, d'un esprit dont nous avons t spar, pendant toute notre vie
politique, par des dissentiments profonds d'opinions ou par des
dissensions de situation politique plus irrconciliables encore; mais
deux choses ont toujours domin en nous ces antipathies fugitives
d'opinion ou de parti; ces deux choses sont l'attrait pour la justesse
d'esprit et la passion pour le talent. Or, cette justesse d'esprit et ce
talent dans la parole et dans l'action, nous les avons toujours reconnus
et aims mme dans nos adversaires. Personne, selon nous, ne les possde
de notre temps  un plus haut degr que M. Thiers. Ajoutons, aux motifs
de cet attrait involontaire en nous, deux qualits galement
distinctives de cette riche nature, qualits par lesquelles M. Thiers se
dessine entre tous ses contemporains. L'une, c'est la merveilleuse
activit d'un esprit dispos, sans lassitude comme sans effort,  qui le
mouvement est aussi ncessaire que l'air qu'il respire, et qui, plutt
que de ne pas agir, agirait mme avec la lgret du lige et
l'irrflexion de la plume. C'est un esprit grave quand il le faut, mais
jamais lourd. C'est aussi le caractre le plus leste et le plus
lastique qui ait jamais rebondi d'un ple  l'autre dans la sphre de
la pense ou de l'action.

La seconde de ces qualits, c'est la cordialit, c'est--dire cette
ouverture de coeur qui ne sait pas contenir la haine, et qui laisse
vaporer la colre aprs le combat, comme la fume aprs le feu sur le
champ de bataille. Prsomptueux peut-tre, mais jamais pdant; bien
suprieur en cela  ces caractres gourms chez qui la satisfaction
d'eux-mmes est une hostilit envers tout ce qui prime, et qui, ne se
sentant pas assez au large dans leur talent rel, croient ajouter, par
leur orgueil,  ce qui manque  leur nature. Nous ne voulons pas dire
qu'il n'y ait pas une lgitime confiance en soi-mme dans M. Thiers;
quel est l'homme qui ne s'exagre pas un peu quand il se compare? mais
il y a une bonhomie de supriorit qui est la grce de la prsomption.
On la pardonne, parce qu'elle est nave comme toute grce et qu'elle
n'humilie personne en s'exaltant elle-mme.

Cet attrait pour le talent et cet attrait pour la cordialit de
caractre sont les deux aimants qui m'ont toujours attir vers M.
Thiers, quoiqu' la distance de deux ples qui ne se sont jamais
rapprochs.

Ah! combien n'ai-je pas regrett souvent, en l'coutant ou en le lisant,
que les convenances mutuelles et que le respect extrieur pour nos
opinions m'empchassent d'admirer de plus prs une si belle
intelligence, et qu'un tel homme vct  quatre pas de moi sans que je
jouisse  satit de son entretien!

Nous nous croyons donc dans d'excellentes conditions d'impartialit pour
tudier avec vous ce livre; et si le plaisir est dj un jugement
anticip, nous pouvons laisser prjuger d'avance le ntre, car nous
avons lu cinq fois cette histoire depuis la premire page jusqu'au
dernier mot, et n'avons jamais ferm le volume qu'avec ce regret et avec
ce dboire qu'on prouve en quittant trop tt le commerce d'un grand
esprit.


VII

Cela dit, voyons d'abord dans quel systme historique M. Thiers a crit
son livre. Ce systme, il l'expose tout entier lui-mme dans un
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR qu'il a insr dans son douzime volume. On a
dit qu'il avait crit cet Avertissement _aprs coup_, dans l'intention
mesquine de rabaisser ses rivaux en histoire et de revendiquer pour lui
seul le mrite du grand historien, l'intelligence. Nous n'en croyons
rien: la jalousie est une petitesse et une gaucherie. Nous n'avons
jamais reconnu ni petitesse ni gaucherie dans l'esprit de cet homme
d'tat et de cet crivain; ce ne sont pas l les dfauts que ses ennemis
eux-mmes plucheront dans sa rare nature. D'ailleurs ce systme
historique, prconis comme exclusif par M. Thiers dans cet
Avertissement, est trop conforme  son individualit intellectuelle pour
tre en lui une thorie de circonstance. Ce systme qui rapporte tout 
l'intelligence est l'homme mme. Tel historien, telle histoire. Il n'y
a pas d'oeuvre de l'esprit dans laquelle l'homme se confonde plus avec
ce qu'il crit. Nous croyons donc le systme historique de M. Thiers
sincre. Nous allons le lui laisser exposer  lui-mme, ici, dans de
belles pages, et nous vous dirons ensuite dans quelle mesure nous
l'approuvons, dans quelle mesure nous le combattons. Lisez d'abord
l'Avertissement.


VIII

Je me suis avec confiance, dit M. Thiers, livr aux travaux historiques
ds ma jeunesse, certain que je faisais ce que mon sicle tait
particulirement propre  faire. J'ai consacr  crire l'histoire
trente annes de ma vie, et je dirai que, mme en venant au milieu des
affaires publiques, je ne me sparais jamais de mon art, pour ainsi
dire.

Lorsqu'en prsence des trnes chancelants, au sein d'assembles
branles par l'accent de tribuns puissants ou menaces par la
multitude, il me restait un instant pour la rflexion, je voyais moins
tel ou tel individu passager, portant un nom de notre poque, que les
ternelles figures de tous les lieux et de tous les temps, qui 
Athnes,  Rome,  Florence, avaient agi autrefois comme celles que je
voyais se mouvoir sous mes yeux...

L'observation assidue des hommes et des vnements, ou, comme disent
les peintres, l'observation de la nature, ne suffit pas; il faut un
certain don pour bien crire l'histoire. Quel est-il? Est-ce l'esprit,
l'imagination, la critique, l'art de composer, le talent de peindre? Je
rpondrai qu'il serait bien dsirable d'avoir tous ces dons  la fois,
et que toute histoire o se montre une seule de ces qualits rares est
une oeuvre apprciable et hautement apprcie des gnrations futures.
Je dirai qu'il y a, non pas une, mais vingt manires d'crire
l'histoire, qu'on peut l'crire comme Thucydide, Xnophon, Polybe,
Tite-Live, Salluste, Csar, Tacite, Commines, Guichardin, Machiavel,
Saint-Simon, Frdric le Grand, Napolon, et qu'elle est ainsi
suprieurement crite, quoique trs-diversement. Je ne demanderais au
Ciel que d'avoir fait comme le moins minent de ces historiens pour tre
assur d'avoir bien fait et de laisser aprs moi un souvenir de mon
phmre existence. Chacun d'eux a sa qualit particulire et saillante:
tel narre avec une abondance qui entrane; tel autre narre sans suite,
va par saillies et par bonds, mais, en passant, trace en quelques traits
des figures qui ne s'effacent jamais de la mmoire des hommes; tel autre
enfin, moins abondant ou moins habile  peindre, mais plus calme, plus
discret, pntre d'un oeil auquel rien n'chappe dans la profondeur des
vnements humains, et les claire d'une ternelle clart. De quelque
manire qu'ils fassent, je le rpte, ils ont bien fait. Et pourtant n'y
a-t-il pas une qualit essentielle, prfrable  toutes les autres, qui
doit distinguer l'historien, et qui constitue sa vritable supriorit?
Je le crois, et je dis tout de suite que, dans mon opinion, cette
qualit, c'est l'intelligence.

Je prends ici ce mot dans son acception vulgaire, et, l'appliquant
seulement aux sujets les plus divers, je vais tcher de me faire
entendre. On remarque souvent chez un enfant, un ouvrier, un homme
d'tat, quelque chose qu'on ne qualifie pas d'abord du nom d'esprit,
parce que le brillant y manque, mais qu'on appelle l'intelligence, parce
que celui qui en parat dou saisit sur-le-champ ce qu'on lui dit,
voit, entend  demi-mot; comprend, s'il est enfant, ce qu'on lui
enseigne; s'il est ouvrier, l'oeuvre qu'on lui donne  excuter; s'il
est homme d'tat, les vnements, leurs causes, leurs consquences;
devine les caractres, leurs penchants, la conduite qu'il faut en
attendre, et n'est surpris, embarrass de rien, quoique souvent afflig
de tout. C'est l ce qui s'appelle l'intelligence, et bientt,  la
pratique, cette simple qualit, qui ne vise pas  l'effet, est de plus
grande utilit dans la vie que tous les dons de l'esprit, le gnie
except, parce qu'il n'est, aprs tout, que l'intelligence elle-mme,
avec l'clat, la force, l'tendue, la promptitude.

C'est cette qualit applique aux grands objets de l'histoire qui, 
mon avis, est la qualit essentielle du narrateur, et qui, lorsqu'elle
existe, amne bientt  sa suite toutes les autres, pourvu qu'au don de
la nature on joigne l'exprience, ne de la pratique. En effet, avec ce
que je nomme l'intelligence on dmle bien le vrai du faux, on ne se
laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de
l'histoire; on a de la critique; on saisit bien le caractre des hommes
et des temps, on n'exagre rien, on ne fait rien de trop grand ou trop
petit, on donne  chaque personnage ses traits vritables; on carte le
fard, de tous les ornements le plus malsant en histoire, on peint
juste; on entre dans les secrets ressorts des choses, on comprend et on
fait comprendre comment elles se sont accomplies; diplomatie,
administration, guerre, marine, on met ces objets si divers  la porte
de la plupart des esprits, parce qu'on a su les saisir dans leur
gnralit intelligible  tous; et, quand on est arriv ainsi 
s'emparer des nombreux lments dont un vaste rcit doit se composer,
l'ordre dans lequel il faut les prsenter, on le trouve dans
l'enchanement mme des vnements; car celui qui a su saisir le lien
mystrieux qui les unit, la manire dont ils se sont engendrs les uns
les autres, a dcouvert l'ordre de narration le plus beau, parce que
c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de glace devant les
grandes scnes de la vie des nations, il mle fortement le tout
ensemble, le fait succder avec aisance et vivacit; il laisse au fleuve
du temps sa fluidit, sa puissance, sa grce mme, en ne forant aucun
de ses mouvements, en n'altrant aucun de ses heureux contours; enfin,
dernire et suprme condition, il est quitable, parce que rien ne
calme, n'abat les passions comme la connaissance profonde des hommes. Je
ne dirai pas qu'elle fait tomber toute svrit, car ce serait un
malheur; mais, quand on connat l'humanit et ses faiblesses, quand on
sait ce qui la domine et l'entrane, sans har moins le mal, sans aimer
moins le bien, on a plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laiss
aller au mal par les mille entranements de l'me humaine, et on n'adore
pas moins celui qui, malgr toutes les basses attractions, a su tenir
son coeur au niveau du bon, du beau et du grand.

L'intelligence est donc, selon moi, la facult heureuse qui, en
histoire, enseigne  dmler le vrai du faux,  peindre les hommes avec
justesse,  claircir les secrets de la politique et de la guerre, 
narrer avec un ordre lumineux,  tre quitable enfin, en un mot  tre
un vritable narrateur. L'oserai-je dire? Presque sans art, l'esprit
clairvoyant que j'imagine n'a qu' cder  ce besoin de conter qui
souvent s'empare de nous et nous entrane  rapporter aux autres les
vnements qui nous ont touch et il pourra enfanter des
chefs-d'oeuvre...

L'intelligence complte des choses en fait sentir la beaut naturelle,
et les fait aimer au point de n'y vouloir rien ajouter, rien retrancher,
et de chercher exclusivement la perfection de l'art dans leur exacte
reproduction...

L'histoire, ajoute-t-il, c'est le portrait... Pour les rendre que
faut-il? Les comprendre...

C'est la profonde intelligence des choses qui conduit  cet amour
idoltre du vrai que les peintres et les sculpteurs appellent l'amour de
la nature. Alors on n'y veut rien changer, parce qu'on ne juge rien
au-dessus d'elle. En posie on choisit, on ne change pas la nature; en
histoire on n'a pas mme le droit de choisir, on n'a que le droit
d'ordonner. Si dans la posie il faut tre vrai, bien plus vrai encore
il faut tre en histoire. Vous prtendez tre intressant, dramatique,
profond, tracer de fiers portraits qui se dtachent de votre rcit comme
d'une toile et se gravent dans la mmoire, ou des scnes qui meuvent;
eh bien! tenez pour certain que vous ne serez rien de tout ce que vous
prtendez tre, que vos rcits seront forcs, vos scnes exagres, et
vos portraits de pures acadmies. Savez-vous pourquoi? Parce que vous
vous serez proccup du soin d'tre ou dramatique ou peintre. Au
contraire, n'ayez qu'un souci, celui d'tre exact; tudiez bien un
temps, les personnages qui le remplissent, leurs qualits, leurs vices,
leurs altercations, les causes qui les divisent, et puis appliquez-vous
 les rendre simplement.... Si, pour systmatiser vos rcits, vous
n'avez pas cherch  les grouper arbitrairement, si vous avez bien saisi
leur enchanement naturel, ils auront un entranement irrsistible,
celui d'un fleuve qui coule  travers les campagnes. Il y a sans doute
de grands et petits fleuves, des bords tristes ou riants, mesquins ou
grandioses. Et pourtant, regardez  toutes les heures du jour, et dites
si tout fleuve, rivire ou ruisseau ne coule pas avec une certaine grce
naturelle; si,  tel moment, en rencontrant tel coteau, en s'enfonant 
l'horizon derrire tel bouquet de bois, il n'a pas son effet heureux et
saisissant? Ainsi vous serez, quelque soit votre sujet, si aprs une
chose vous en faites venir une autre, avec le mouvement facile, et tour
 tour paisible ou prcipit de la nature.

Maintenant, aprs une telle profession de foi, ai-je besoin de dire
quelles sont en histoire les conditions du style? J'nonce tout de suite
la condition essentielle, c'est de n'tre jamais ni aperu ni senti. On
vient tout rcemment d'exposer aux yeux merveills du public, parmi les
chefs-d'oeuvre de l'industrie du sicle, des glaces d'une dimension et
d'une puret extraordinaires, devant lesquelles les Vnitiens du
quinzime sicle resteraient confondus, et  travers lesquelles on
aperoit, sans la moindre attnuation de contour ou de couleur, les
innombrables objets que renferme le palais de l'Exposition universelle.
J'ai entendu des curieux stupfaits, n'apercevant que le cadre qui
entoure ces glaces, se demander ce que faisait l ce cadre magnifique,
car ils n'avaient pas aperu le verre.  peine avertis de leur erreur,
ils admiraient le prodige de cette glace si pure. Si, en effet, on voit
une glace, c'est qu'elle a un dfaut, car son mrite c'est la
transparence absolue.

Et M. Thiers termine par ce beau rsum cette glorification de
l'intelligence en faisant de l'intelligence et de la justice une mme
qualit dans l'historien, ce qui est vrai sans doute pour lui, mais
certes pas pour les autres; car Machiavel tait fort intelligent, mais
nul ne lui a donn l'loge d'tre juste. La conscience seule peut tre
juste. Il ajoute:

Si j'prouve une sorte de honte  la seule ide d'allguer un fait
inexact, je n'en prouve pas moins  la seule ide d'une injustice
envers les hommes. Quand on a t jug soi-mme, souvent par le premier
venu, qui ne connaissait ni les personnages, ni les vnements, ni les
questions sur lesquelles il prononait en matre, on ressent autant de
honte que de dgot  devenir, un juge pareil. Lorsque des hommes ont
vers leur sang pour un pays souvent bien ingrat, quand d'autres pour ce
mme pays ont consum leur vie dans les anxits dvorantes de la
politique, l'ambition ft-elle l'un de leurs mobiles, prononcer d'un
trait de plume sur le mrite de leur sang ou de leurs veilles, sans
connaissance des choses, sans souci du vrai, est une sorte d'impit!
L'injustice pendant la vie, soit! les flatteurs sont l pour faire la
contre-partie des dtracteurs, bien que pour les nobles coeurs les
inanits de la flatterie ne contre-balancent pas les amertumes de la
calomnie; mais, aprs la mort, la justice au moins, la justice sans
adulation ni dnigrement, la justice, sinon pour celui qui l'attendit
sans l'obtenir, au moins pour ses enfants! Mais qui peut se flatter en
histoire de tenir les balances de la justice d'une main tout  fait
sre? Hlas! personne, car ce sont les balances de Dieu dans la main des
hommes!


IX

Cette belle thorie de l'intelligence, comme qualit premire et
fondamentale de l'historien, est trop sense pour que nous n'en
reconnaissions pas la justesse.

Cependant l'histoire n'est-elle qu'intelligence? M. Thiers ne le dit
pas, mais il fait tellement prdominer ce culte de l'intelligence dans
sa thorie, comme l'intelligence prdomine en lui et dans son livre, que
cette qualit absorbe videmment dans son intention toutes les
autres.--Raisonnons cependant.

C'est l un systme historique excellent pour l'_histoire technique_.

L'histoire technique est incontestablement le penchant de M. Thiers; nul
ne l'crivit jamais aussi lumineuse que lui. Ce genre d'histoire a son
mrite quand il ne s'agit pour l'historien que de bien regarder et de
bien faire voir les faits; mais regarder ce n'est ni sentir ni juger: le
regard n'est pas un sentiment, le regard n'est pas un jugement; le
regard n'est qu'une perception presque indiffrente, et, s'il est permis
de se servir d'une expression souvent cite depuis que M. Royer-Collard
en a enrichi la langue philosophique: _Ceci est brutal comme un fait_,
nous dirions que le regard participe de la brutalit du fait quand il ne
s'lve pas au-dessus du fait pour le sentir dans le coeur et pour le
juger dans la conscience.

L'intelligence, facult pour ainsi dire neutre et indiffrente, qui
sufft  l'_histoire technique_, ne suffit donc nullement  la grande
histoire. L'histoire technique montre seulement les objets; la grande
histoire les montre, les vivifie et les caractrise. Toutes les
histoires techniques de l'univers ne donneront pas un atome de moralit
 l'espce humaine. Pour nous servir de la belle et juste comparaison de
M. Thiers quand il parle du style et qu'il le compare  une glace, glace
d'autant plus parfaite, dit-il, qu'elle se borne  rflchir avec plus
de fidlit les objets, sans les colorier de teintes empruntes  sa
propre surface, nous dirons que c'est rabaisser l'intelligence que de
l'assimiler  un miroir inerte. Une glace est l'intelligence de la
matire. Dans l'ordre matriel, le miroir doit se borner, en effet, 
rflchir et  reproduire avec une fidlit neutre les objets; mais,
dans l'ordre intellectuel et moral, le miroir, qui est l'me vivante de
l'homme, doit non-seulement reproduire, il doit penser, il doit sentir,
il doit juger ce qu'il reproduit. Ce n'est qu' cette condition que
l'historien est un homme, ce n'est qu' cette condition qu'il fait
penser, sentir, juger son lecteur. Avec l'intelligence seule il est une
glace; avec la pense, le sentiment, la conscience, le jugement, il est
un historien.

Qu'aurait dit Tacite, le plus rellement intelligent des historiens,
parce qu'il est le plus mu, le plus passionn et le plus vertueux des
hommes, s'il avait lu cette thorie froide de M. Thiers, qui conteste 
l'histoire sa passion, sa conscience, son indignation, son enthousiasme,
et tout ce que Tacite appelle avec raison l'loquence du rcit? Tacite
aurait cess d'tre Tacite, il aurait bris sa plume, puisqu'on lui
commandait de briser son coeur, sa conscience, son jugement sur le monde
romain qu'il raconte, et,  la place du plus loquent et du plus color
des historiens, le monde n'aurait eu qu'un nomenclateur technique, un
miroir inerte, qui n'aurait pas mme eu le droit de har la tyrannie, la
dmence, la servilit, la boue et le sang qu'il aurait rflchis dans sa
mtallique et immorale limpidit d'intelligence.

Ce n'est pas l la pense de M. Thiers, nous le savons bien, mais c'est
l o conduirait sa thorie historique de l'intelligence suprieure 
tout dans le rcit des vnements humains. L'intelligence, selon nous,
n'est ni suprieure ni infrieure dans l'histoire: elle est ncessaire;
mais l'motion qui fait sentir, la pense qui fait rflchir, et la
conscience qui fait juger, ne sont ni plus ni moins ncessaires que
l'intelligence. Avec l'intelligence seule vous avez le _fait_, que M.
Thiers semble prfrer  tout; avec l'intelligence, l'motion, la
pense, la conscience et le talent de bien crire, vous aurez la grande
histoire. Polybe d'un ct; Tacite de l'autre, choisissez! Le monde a
dj choisi.

Aprs ces observations, rendues indispensables par l'avertissement
historique de M. Thiers, entrons largement dans l'exposition, dans
l'admiration et dans la critique de ce magnifique monument du Consulat
et de l'Empire. Ici, comme cela se rencontre souvent en littrature,
l'excution est bien suprieure  la thorie. C'est le systme qui
parle, tandis que dans l'excution c'est la nature qui agit. La nature,
dans M. Thiers, est bien suprieure au systme. Il a fait le systme
avec sa volont; il a fait son histoire avec sa nature.


X

Cependant il y a dans cette belle nature de M. Thiers un lment qu'il
se vante d'avoir  un haut degr, un lment dont il s'excuse
quelquefois avec habilet, dont il se loue souvent lui-mme avec
orgueil; lment qui est, selon nous et selon le bon sens, une bonne
condition pour la popularit, une mauvaise condition pour la grande
histoire. Cet lment de la nature de M. Thiers, c'est l'excs de
nationalisme; c'est une espce de patriotisme littraire qui compte la
patrie pour tout et le monde pour peu; c'est, en consquence, un
engouement irrflchi de militarisme empanach, qui, voyant toujours le
droit o est la patrie, et la patrie  travers la fume de tous les
champs de bataille,  quelque distance qu'ils soient de nos frontires,
s'enivre non comme un historien, mais comme un combattant, de poudre et
de gloire, ne voit plus dans la nation qu'une arme, et dans le chef
d'arme qu'un matre du monde par droit de discipline et de victoire. On
a dit de Buffon qu'il crivait l'histoire naturelle avec des manchettes;
on dirait presque de M. Thiers qu'il crit l'histoire nationale avec une
plume arrache au plumet d'un grenadier.

Ce n'est plus l l'_histoire morale_ dont nous parlions tout  l'heure,
c'est l'histoire populaire, c'est l'histoire soldatesque, c'est
l'histoire crite sur l'afft d'un canon, au point de vue de la vanit
nationale et non au point de vue de la justice universelle; c'est, selon
nous, un point de vue trs-incomplet. Si, quand il s'agit de dfendre ou
d'honorer sa patrie, on ne saurait tre trop national, il n'en est pas
de mme quand il s'agit de la juger. On est solidaire du salut de la
patrie, on n'est pas solidaire de ses fautes, pas mme de ses vanits,
encore moins de ses crimes. Dans l'action on doit combattre jusqu' la
mort pour son pays; dans le jugement historique on ne doit crire que
pour le bon droit, la vrit, la justice. Le patriote a une patrie;
l'historien en a une comme homme, il n'en a point comme historien. Qu'il
jouisse avec un lgitime orgueil des exploits de ses compatriotes sur le
champ de bataille, c'est bien; mais si ces exploits lui blouissent les
yeux jusqu' lui faire oublier le droit aussi sacr et la valeur souvent
gale des autres peuples, ce n'est plus de l'histoire, c'est de
l'injustice patriotique et de la jactance nationale.

Cette faiblesse de M. Thiers pour tout ce qui porte le nom, le coeur, le
drapeau franais, contribuera sans doute  la vogue militaire de son
livre dans son temps et dans son pays; mais cette noble faiblesse ne
contribuera pas, dans l'avenir,  l'universalit d'estime que ce livre
mrite et qu'il obtiendra sous d'autres rapports. Le patriotisme
militaire du patriote fera qu'on se dfiera de l'historien. Un pareil
livre, pour tre universel et ternel, doit tre cosmopolite. L'univers
n'est ni franais, ni russe, ni anglais, ni espagnol, ni germain; il est
l'univers. L'historien doit cesser d'tre exclusivement Franais, il
doit se faire universel comme son sujet.

Cette mme faiblesse de M. Thiers pour la gloire militaire de sa
patrie, patrie qu'il ne voit trop souvent que dans ses armes, a d lui
donner de bonne heure une faiblesse enthousiaste pour le chef de ces
armes, Napolon. Ceci peut tre une prvention, mais ce n'est pas un
malheur. Tout historien doit aimer son hros; nous ne reprochons pas 
M. Thiers d'aimer Napolon, mais de l'aimer aux dpens de la vrit, de
la moralit, de la libert et de la justice. Nous n'aurons que trop
souvent, dans ce commentaire,  montrer combien cet amour pour l'homme
du sicle fait pallier  M. Thiers ses fautes, toutes les fois que ses
fautes ne finissent pas par un dsastre. Le succs ferme trop souvent
les yeux de M. Thiers sur les fautes ou sur les attentats des heureux.
C'est un crivain complice de la fortune; il ne reconnat le tort que
quand le tort est puni par le revers. Cependant il y a aussi de grandes
et svres justices faites par l'historien dans ce livre; mais ces
justices semblent plutt s'exercer sur l'insuccs que sur l'immoralit
des actes. Nous allons justifier ce reproche par beaucoup d'exemples.

Ces observations prliminaires jetes en courant, lisons et admirons.


XI

L'histoire commence en 1799. M. Thiers, avec un bonheur qui pourrait
s'appeler galement une habilet, esquive la question dlicate et
controverse du 18 brumaire, cette usurpation  main arme de la force
sur le droit, de la violence militaire sur la lgitimit nationale. Il
suppose son hros absous par le succs, par le consentement tacite de la
France, et par la gloire de son consulat et de son empire, pour touffer
le murmure de la conscience publique sous les acclamations de l'arme.
M. Thiers se hte de nous prsenter l'attentat accompli et d'craser
d'un odieux mpris le gouvernement de la rpublique modre sous la
Directoire.

M. Thiers, on le voit, applaudit lui-mme de l'esprit et du coeur  cet
heureux attentat du 18 brumaire. Nous comprenons ses motifs: M. Thiers
est, dans tous ses crits, dans tous ses discours, dans toute sa
politique, un rvolutionnaire nominal et un monarchiste trs-dcid. Le
18 brumaire devait donc lui plaire, car c'tait de la dictature prlude
de la monarchie. Nous ne nions pas la ncessit et la lgitimit de la
dictature dans certaines occurrences extrmes de la vie des peuples en
rvolution, mais ici c'tait de la dictature usurpe au lieu de la
lgitime dictature donne pour son salut par une nation. C'tait une
arme arbitrairement personnifie par un jeune guerrier tirant le sabre
du fourreau et disant  la nation, bien ou mal constitue: Effacez-vous,
j'entre seul en scne! La Constitution, c'est moi! Vous vous appelez le
droit, je m'appelle l'audace; le sabre jugera! Mais, c'est moi qui tiens
le sabre!


XII

Qu'un tel acte et qu'un tel langage fussent louables ou seulement
innocents dans un jeune gnral qui n'avait reu mandat ni de l'arme ni
du peuple, et qui, aprs avoir reu son commandement du Directoire et
des pouvoirs constitus, sduisait les ambitieux et tournait contre le
gouvernement la force que le gouvernement lui avait confie pour le
dfendre; qu'un tel acte et un tel langage fussent louables ou
innocents, disons-nous, c'est ce que nous ne voulons pas discuter ici
avec M. Thiers ni avec la France. On pourra dire tant qu'on voudra que
ce fut un beau fait, mais nul ne sera assez dnu de scrupule pour dire
que ce fut un acte honnte et lgitime. L'esprit a pu en tre bloui,
mais il n'y a pas une conscience qui n'en ait t trouble et inquite
jusqu' la fin de ce forfait heureux. Eh bien! nous ne ferons sur le 18
brumaire qu'une seule observation  M. Thiers; cette observation est de
celles qui lui plaisent: une observation de fait, et non de droit.

Supposez, lui dirons-nous, que Bonaparte, au lieu de violer, le sabre 
la main, le 18 brumaire, les pouvoirs, la reprsentation telle quelle,
la constitution libre de son pays, pour saisir la dictature consulaire;
supposez que Bonaparte et attendu que le prestige croissant de ses
talents et le mouvement spontan de l'opinion lui eussent confi le
gouvernement  des conditions de force, mais de mesure et de limites
dans la force, que serait-il rsult pour la France et pour Bonaparte
lui-mme de cette origine lgale et nationale de son pouvoir? Il en
serait rsult que Bonaparte, fortifi et maintenu tout  la fois par
les conditions constitutionnelles imposes  son caractre et  son
autorit, aurait t forc de rpondre au pays de ses actes, au lieu de
ne rpondre qu' lui-mme des caprices et des tmrits de son gnie; il
en serait rsult que toute la gloire ncessaire  la France aurait t
acquise et que la gloire folle lui aurait t pargne; il en serait
rsult que Marengo et Austerlitz auraient illustr nos armes, mais que
Moscou, Leipsick, Waterloo n'auraient pas attrist nos drapeaux et fait
envahir notre territoire; enfin il en serait rsult que la France se
serait servie d'un grand homme, au lieu qu'un grand homme se servit
jusqu' l'puisement et jusqu' l'asservissement de la France. Tous les
excs, toutes les ambitions, toutes les dmences de gloire que M. Thiers
reproche svrement  Napolon dans les annes de dcadence de sa
fortune auraient t prvenus ou modrs par cette seule combinaison de
l'innocence de son pouvoir. L'honntet de son origine, un vote au lieu
d'un attentat, une loi au lieu d'une pe au 18 brumaire, et toute la
destine de l'Europe, de la France et de l'homme, tait change. M.
Thiers voit que nous ne discutons avec lui le 18 brumaire que sur son
terrain: le fait, et les consquences politiques et militaires du fait.

Ceci tait ncessaire pour expliquer  M. Thiers que, si Napolon, dont
il absout l'ambition au 18 brumaire, devait se perdre et nous perdre
lui-mme plus tard, c'tait non par faute de gnie, mais par faute d'un
droit. Un droit, c'est une inviolabilit, mais un droit, c'est une
limite. Il limite la fortune, mais aussi il limite la folie. Nous
faisons donc un grand reproche moral et politique  M. Thiers d'avoir
jet au dbut de son histoire un voile d'amnistie et une pluie de
lauriers sur la journe du 18 brumaire. Cette faute historique le
poursuivra partout dans le cours de son rcit. On a beau ensevelir la
conscience dans un drapeau de victoire, elle n'est pas tue, et elle se
rveille toujours  toutes les crises de l'existence du soldat qui lui a
port un coup d'pe.


XIII

M. Thiers va de lui-mme au-devant de ce reproche dans cette belle page
de son premier livre:

C'est, dit-il, cette partie de notre histoire contemporaine que je vais
raconter aujourd'hui. Quinze ans se sont couls depuis que je retraais
les annales de notre premire rvolution. Ces quinze annes, je les ai
passes au milieu des orages de la vie publique; j'ai vu s'couler un
trne ancien et s'lever un trne nouveau; j'ai vu la Rvolution
franaise poursuivre son invincible cours. Quoique les spectacles
auxquels j'ai assist m'aient peu surpris, je n'ai pas la prtention de
croire que l'exprience des hommes et des affaires n'et rien 
m'apprendre; j'ai la confiance, au contraire, d'avoir beaucoup appris,
et d'tre ainsi plus apte, peut-tre,  saisir et  exposer les grandes
choses que nos pres ont faites pendant ces temps hroques. Mais je
suis certain que l'exprience n'a pas glac en moi les sentiments
gnreux de ma jeunesse; je suis certain d'aimer, comme je les aimais,
la libert et la gloire de la France.

La gloire, oui! la libert, non! car nous dfions un homme sens de
concilier l'amour mme trs-modr de la libert avec l'exaltation du
despotisme militaire inaugur par la journe de brumaire. Que la France,
sortie par sa propre force de la sanguinaire anarchie de 1793, et
besoin, pour constituer l'ordre dans la libert, de concentrer son
gouvernement multiple dans une main d'homme d'tat, magistrat, soldat ou
dictateur, nous le reconnaissons comme M. Thiers; mais qu'elle et
besoin de se dsavouer, de se mpriser, de se bafouer elle-mme, en
invoquant contre ses pouvoirs lgaux le coup d'tat d'un soldat, et de
lui livrer sa rvolution et ses principes de 1789 pour ne retrouver
qu'une arme et une contre-rvolution sous le sabre, c'est ce que nous
ne reconnatrons jamais. Une nation et une rvolution qui s'organisaient
enfin d'un ct, un soldat et une contre-rvolution de l'autre, telle
tait l'option pour la France, la veille de brumaire. M. Thiers se
prononce pour le soldat, et il se dclare ami de la libert! Qu'il se
comprenne lui-mme, nous n'en doutons pas; mais qu'il soit compris par
l'avenir, nous en doutons. videmment il prend ici son parti, et il
jette la rvolution modre, qui commenait ses sages rsipiscences, aux
pieds d'une raction antilibrale et militaire, personnifie dans un
soldat. Ce sera le sens de toute son histoire, ce n'est pas le ntre; de
l d'invitables dissentiments entre l'esprit de cette histoire et
l'esprit de notre commentaire. Nous pensons, nous, comme M. Thiers, que
la Rvolution, qui avait eu son dbordement de dmagogie et de sang,
devait rentrer dans son lit en se purifiant de toutes ses souillures;
nous pensons comme lui aussi qu'une libert ne peut se fonder qu'en se
modrant et en se donnant  elle-mme de svres limites; mais nous
pensons que la France, dj corrige par le spectacle et par le repentir
de ses excs, tendait  se donner  elle-mme ces institutions et ces
limites, et que, la refouler tout  coup jusqu'au del des principes
sains de 1789, c'tait lui faire perdre en un jour tout le terrain
franchi en neuf ans de travail, et lui prparer pour l'avenir un second
accs de rvolution pire que le premier. Voil, selon nous, le tort du
18 brumaire: il donnait  la France une raction au lieu d'une
modration, et un matre au lieu d'une constitution.


XIV

L'ascendant que le premier consul Bonaparte prit ds le premier jour de
son consulat, non-seulement  titre de vainqueur, mais  titre
d'administrateur, de ngociateur et d'homme d'tat, sur ses deux
fantmes de collgues, Sieys et Roger-Ducos, est admirablement analys
dans le premier livre. On sent que M. Thiers a disput lui-mme sur une
autre scne l'ascendant que la volont, le talent, l'loquence donnent 
certains hommes sur des collgues moins rsolus  la supriorit. Aucun
autre historien ne pouvait pntrer plus avant dans l'esprit de ces
triumvirs si ingaux de brumaire. Le coup d'oeil d'un homme expriment
et habile peut seul sonder le fond de l'ambition et les rticences de
l'habilet. Il y a l des scnes de haut comique qui donnent au lecteur
la comdie de l'ambition sur une scne encore trempe de sang. Le
premier rle est  Bonaparte, jouant quelquefois l'indiffrence
philosophique et le dgot des grandeurs pour menacer le monde d'une
clipse de gnie et de force. On sent l un acteur inn, form par la
nature et ayant devin l'exprience. Son gnie et son loquence sont
aussi remarquables dans ses intrigues pour un fauteuil de prsident et
pour les tactiques d'un cabinet que ses manoeuvres sur un champ de
bataille. Le monde ne pouvait chapper  une telle supriorit, servie
par la fortune et par l'infriorit de tous les hommes avec lesquels il
avait  se mesurer; car il faut remarquer que Bonaparte,  l'intrieur,
n'avait  se mesurer qu'avec des hommes gnralement mdiocres, lasss
et uss par la Rvolution; l'chafaud, la mort naturelle, les
proscriptions avaient fauch la France. La gnration des hommes
politiques de 1799 tait dtrempe. Mirabeau, Vergniaud, Cazals, les
monarchistes, les Girondins, les terroristes taient morts. Une nation
n'a pas deux lites de caractres et de talents en dix ans. M. Thiers,
selon nous, n'a pas assez remarqu cette circonstance. Bonaparte
paraissait d'autant plus grand  cette poque qu'il n'avait  se mesurer
avec personne. L'chafaud lui avait fait place.

Le second rle est Sieys.--M. Thiers, avec une partialit dont nous ne
comprenons pas les motifs, semble donner  ce mtaphysicien tnbreux
une sorte d'galit de gnie avec son jeune collgue. Le mtaphysicien
tnbreux, tomb de l'glise dans le rgicide, mont de la Terreur dans
le Directoire, et retomb du Directoire dans le Consulat, ne mrite pas
tant d'honneur. Il avait de l'esprit, mais un esprit inapplicable aux
ralits de la politique; c'tait ce qu'on appelle dans les affaires et
dans les assembles publiques un logicien, c'est--dire un homme qui vit
 son aise dans le monde des ides, sans s'apercevoir que le monde des
faits et le monde des ides se heurtent sans cesse et se contredisent
ncessairement par la logique brutale des passions et des vnements,
qui n'obit point  la logique des coles. Il n'tait point loquent; il
vivait depuis douze ans sur une brochure qui n'tait que le _lieu
commun_ de la Rvolution. Son prestige tait dans son silence. Il avait
cd, jusqu'au vote  mort contre l'infortun Louis XVI,  la terreur
que lui inspirait la Montagne; il avait donn une tte royale pour
sauver la sienne; il se taisait pour qu'on lui pardonnt de vivre. Il
passait pour penser, et il rvait. Quand Sieys avait pressenti la chute
du Directoire il avait ngoci d'avance avec Bonaparte; il avait masqu
plutt que motiv sa trahison par la prtention de faire adopter au
jeune gnral une constitution arbitraire, complique, chimrique, qui
n'tait que le jeu d'esprit d'un mtaphysicien dsoeuvr. Comment M.
Thiers prend-il au srieux un tel homme? Comment semble-t-il le
prsenter  l'histoire comme un rival dangereux au gnie de la jeunesse,
de la force et du bon sens personnifi dans Bonaparte? C'est videmment,
selon nous, un jeu de scne pour intresser le drame. Il fallait ici un
prtendu antagoniste au premier consul pour donner au guerrier d'gypte
le facile honneur des triomphes: M. Thiers a choisi Sieys. Il raconte
avec la plus amusante priptie de dialogue la lutte ingale entre le
fait et le rve, entre le hros et le logicien. Le logicien cde bientt
au hros. Il s'crie: Nous avons un matre qui sait tout faire! Il se
rsigne  un rle effac pourvu qu'il soit lucratif. Bonaparte s'empare
de tout le gouvernement et relgue avec un respect comique son collgue
dans la prparation silencieuse d'une constitution mort-ne. Sieys en
sortira destitu et consol par une munificence nationale honorifique de
la terre de Crosne, rcompense de ses silences et compensation de ses
chimres.


XV

L'analyse que M. Thiers daigne faire de la constitution de Sieys est
pleine de sens politique et d'exprience anticipe, mais elle est un peu
trop tendue; on n'analyse pas le nant, on souffle sur le rve, et tout
est dit. Cette analyse, cependant, a ce mrite d'tre une excellente
leon de politique relle en opposition avec la politique gomtrique et
scolastique d'un de ces illumins du _Contrat social_ qui croient
pouvoir appliquer les lois de la mcanique aux intrts moraux et aux
passions des peuples.

Bonaparte s'impatienta,  la fin, de ces purilits savantes; il jeta
dans un moule improvis quelques-uns des lments de la constitution de
Sieys avec quelques lments emprunts aux constitutions existantes, et
il en sortit pour les besoins de la circonstance la Constitution dite
de l'an VIII (19 dcembre 1799). Un snat, un corps lgislatif, un
tribunat, un pouvoir excutif des trois consuls, un conseil d'tat, mais
surtout un homme investi d'une force d'opinion irrsistible pour faire
jouer le mcanisme et pour le djouer s'il en tait gn dans son
omnipotence, voil toute la Constitution de l'an VIII. Il faut
reconnatre qu' ce moment la France n'en voulait pas d'autre. Elle
tait dans une de ces priodes de lassitude qui suivent les grandes
convulsions; alors les nations ne s'inquitent plus comment, mais par
qui elles sont gouvernes.

Le premier consul se choisit pour nouveaux collgues Cambacrs et
Lebrun. Ce n'taient pas des rivaux possibles, c'taient des complices
assurs. M. Thiers affecte de prendre trop au srieux Cambacrs, homme
en qui le ridicule du caractre s'associait par gale portion avec la
sagacit de l'esprit, excellent  un rang secondaire, dans l'ombre, mais
qui n'aurait jamais exist s'il n'avait t le second d'un grand homme.
Quant au troisime consul, Lebrun, c'tait un homme de littrature
politique et un homme d'affaires administratives d'un pass sans tache
et d'une universelle capacit. Bien faire sans rien prtendre tait, 
tous les rangs et  tous les postes, sa seule ambition.

Le Snat avait pour attribution de nommer les membres du pouvoir
lgislatif et du tribunat. On remplit le Corps lgislatif de tous les
reprsentants fatigus des ides de l'Assemble constituante et  peine
revenus des terreurs de la Convention. Ces hommes puiss et assouplis
ne demandaient que le repos et le silence. Il n'y avait plus assez de
vie pour qu'il y et jamais des factieux. Le Tribunat fut compos des
hommes plus jeunes qui conservaient plutt le _dcorum_ que la passion
de la libert. Leur opposition, s'il y en avait, s'vaporerait en
paroles; mais ces paroles taient sans danger en France dans ce moment,
car elles taient sans chos. Rien ne rsonnait plus en France que le
bruit des armes: c'tait l're des soldats.


XVI

Le premier besoin d'un gouvernement pacificateur au dedans afin d'tre
redoutable au dehors tait une amnistie aux partis vaincus, une
ngociation avec les partis encore en armes. On clt la liste des
migrs, on prodigue les radiations et les restitutions de domaines non
vendus  ceux qui rentrent dans leur patrie. On essaye de traiter avec
les chefs vendens; on sduit les uns, on dompte les autres: la Vende
s'teint. M. Thiers, dans une rapide revue de l'Europe passe par un
esprit juste et fin, dvoile la scne diplomatique et militaire o son
hros va bientt agir. Bonaparte, pour rpondre au voeu du pays, affecte
un dsir de paix qui ne pouvait pas tre dans sa pense, car il n'tait
pas dans son intrt. Il crit avec ostentation des lettres conciliantes
au roi d'Angleterre et  l'empereur d'Allemagne; en attendant les
rponses, il organise le systme administratif que nous voyons encore
aujourd'hui, systme plus simple que parfait, n de lui-mme, de la
destruction des provinces et de la division en dpartements, oeuvre de
l'Assemble constituante. Enfin il s'tablit aux Tuileries avec ses deux
collgues, comme pour faire pressentir la monarchie jusque par les
murailles. Lebrun y entra; Cambacrs, plus prvoyant, refusa de s'y
installer. C'est une faute, dit-il  Lebrun, d'aller nous loger aux
Tuileries; cela ne nous convient pas,  nous. Bonaparte voudra bientt
y loger seul. Mieux vaut n'y pas entrer que d'en sortir!

Le lendemain de cet acte d'installation pompeuse, Bonaparte dit  son
secrtaire: Eh bien! Bourrienne, nous voil donc aux Tuileries!...
Maintenant il faut y rester.


XVII

Jusque-l, l'histoire de M. Thiers, quoique intressante et sagement
pense, ne se distingue par aucune qualit de composition ou de style de
tout ce qui a t crit sur cette grande poque. Le vritable mrite
transcendant de cet crivain ne se rvle qu'au point o commencent les
grandes affaires, les grandes ngociations, les grandes guerres. Aucun
historien ancien ou moderne n'a si bien expos les affaires, si bien
dml les ngociations, si bien compris les campagnes. C'est par
excellence l'administrateur, l'ambassadeur, le tacticien dans
l'historien. Au feu prs, qui ne manque pas  son me, mais qui manque
un peu  son style, c'est l'historien des batailles.

L'Angleterre et l'Autriche avaient lud les avances de paix faites
avec clat par Bonaparte. C'taient deux fautes, comme M. Thiers le
remarque avec justesse: c'tait donner au premier consul le prtexte de
soulever la France contre une coalition qui se dclarait coalition 
mort; c'tait, de plus, donner au nouveau chef de la France l'occasion
de concentrer son pouvoir et de devenir l'idole des armes et l'arbitre
des victoires.

Bonaparte, avec une adresse instinctive que lui commandait sa situation
de consul, suprieure  sa situation de gnral, profita
merveilleusement de l'avantage que lui donnaient les ddains de
l'Angleterre et les obstinations de l'Autriche. Il conut un plan de
campagne que nous laissons exposer  M. Thiers.

La France avait deux armes: celle d'Allemagne, porte, par la runion
des armes du Rhin et d'Helvtie,  130,000 hommes; celle de Ligurie,
rduite  40,000 au plus. Il y avait dans les troupes de Hollande, de
Vende et de l'intrieur, les lments pars, loigns, d'une troisime
arme; mais une habilet administrative suprieure pouvait seule la
runir  temps, et surtout  l'improviste, sur le point o sa prsence
tait ncessaire. Le gnral Bonaparte imagina d'employer ces divers
moyens comme il suit.

Massna, avec l'arme de Ligurie, point augmente, secourue seulement
en vivres et en munitions, avait ordre de tenir sur l'Apennin entre
Gnes et Nice, et d'y tenir comme aux Thermopyles. L'arme d'Allemagne,
sous Moreau, accrue le plus possible, devait faire sur tous les bords du
Rhin, de Strasbourg  Ble, de Ble  Constance, des dmonstrations
trompeuses de passage, puis marcher rapidement derrire le rideau que
forme ce fleuve, le remonter jusqu' Schaffhouse, jeter l quatre ponts
 la fois, dboucher en masse sur le flanc du marchal de Kray, le
surprendre, le pousser en dsordre sur le haut Danube, le gagner de
vitesse s'il tait possible, le couper de la route de Vienne,
l'envelopper peut-tre, et lui faire subir l'un de ces dsastres
mmorables dont il y a eu dans ce sicle plus d'un exemple. Si l'arme
de Moreau n'avait pas ce bonheur, elle pouvait toutefois pousser M. de
Kray sur Ulm et Ratisbonne, l'obliger ainsi  descendre le Danube, et
l'loigner des Alpes de manire  ce qu'il ne pt jamais y envoyer
aucun secours. Cela fait, elle avait ordre de dtacher son aile droite
vers la Suisse, pour y seconder la prilleuse opration dont le gnral
Bonaparte se rservait l'excution. La troisime arme, dite de rserve,
dont les lments existaient  peine, devait se former entre Genve et
Dijon, et attendre l l'issue des premiers vnements, prte  secourir
Moreau s'il en avait besoin. Mais, si Moreau avait russi dans une
partie au moins de son plan, cette arme de rserve, se portant, sous le
gnral Bonaparte,  Genve, de Genve dans le Valais, donnant la main
au dtachement tir de l'arme d'Allemagne, passant ensuite le
Saint-Bernard sur les glaces et les neiges, devait, parmi prodige plus
grand que celui d'Annibal, tomber en Pimont, prendre par derrire le
baron de Mlas occup devant Gnes, l'envelopper, lui livrer une
bataille dcisive, et, si elle la gagnait, l'obliger  mettre bas les
armes...

Cette arme du Rhin, poursuit l'historien militaire, quoique portant,
comme les autres armes de la Rpublique, les haillons de la misre,
tait superbe. Quelques conscrits lui avaient t envoys, mais en petit
nombre, tout juste assez pour la rajeunir. Elle se composait, en
immense majorit, de ces vieux soldats qui, sous les ordres de Pichegru,
Klber, Hoche et Moreau, avaient conquis la Hollande, les rives du Rhin,
franchi plusieurs fois ce fleuve et paru mme sur le Danube. On n'aurait
pu dire sans injustice qu'ils taient plus braves que ceux de l'arme
d'Italie; mais ils prsentaient toutes les qualits de troupes
accomplies: ils taient sages, sobres, disciplins, instruits et
intrpides. Les chefs taient dignes des soldats. La formation de cette
arme en divisions dtaches, compltes en toutes armes et agissant en
corps spars, y avait dvelopp au plus haut point le talent des
gnraux divisionnaires. Ces divisionnaires avaient des mrites gaux,
mais divers. C'tait Lecourbe, le plus habile des officiers de son temps
dans la guerre des montagnes, Lecourbe dont les chos des Alpes
rptaient le nom glorieux; c'tait Richepanse, qui joignait  une
bravoure audacieuse une intelligence rare, et qui rendit bientt 
Moreau, dans les champs de Hohenlinden, le plus grand service qu'un
lieutenant ait jamais rendu  son gnral; c'tait Saint-Cyr, esprit
froid, profond, caractre peu sociable, mais dou de toutes les qualits
du gnral en chef; c'tait enfin ce jeune Ney, qu'un courage hroque,
dirig par un instinct heureux de la guerre, avait dj rendu populaire
dans toutes les armes de la Rpublique.  la tte de ces lieutenants
tait Moreau, esprit lent, quelquefois indcis, mais solide, et dont les
indcisions se terminaient en rsolutions sages et fermes quand il tait
face  face avec le danger. La pratique avait singulirement form et
tendu son coup d'oeil militaire. Mais, tandis que son gnie guerrier
grandissait chaque jour au milieu des preuves de la guerre, son
caractre civil, faible, livr  toutes les influences, avait succomb
dj et devait succomber encore aux preuves de la politique, que les
mes fortes et les esprits vraiment levs peuvent seuls surmonter. Du
reste, la malheureuse passion de la jalousie n'avait point encore altr
la puret de son coeur et corrompu son patriotisme. Par son exprience,
son habitude du commandement, sa haute renomme, il tait, aprs le
gnral Bonaparte, le seul homme capable alors de commander  cent mille
hommes.

On pressent ici le jugement svre que M. Thiers doit porter plus tard
sur le gnral Moreau, le vrai rival en talent militaire et en
popularit de Bonaparte. Mais, quelle que soit la faveur que les
exploits, les disgrces de Moreau inspirent jusque-l pour ce Scipion de
la Rpublique, on ne peut contester la justesse et la vigueur du
jugement de M. Thiers sur ce gnral. Moreau n'tait qu'un grand homme
de guerre, Bonaparte tait un grand homme de guerre et un grand homme de
gouvernement. Moreau mme avait cess, depuis le 18 brumaire, d'tre
irrprochable aux yeux de la vertu, de la libert et de la Rpublique,
car il avait particip activement  ce coup d'tat de l'arme contre la
patrie civile. De son rival Bonaparte avait russi  se faire un
complice; de l toutes les fatales consquences qui firent descendre
Moreau sans dignit et sans innocence du sommet de l'arme dans les bas
fonds des conspirations avec Georges et Pichegru sur le banc d'un
tribunal, et enfin dans les rangs de la coalition arme contre sa
patrie. La probit se venge en conduisant pas  pas d'une faute  un
crime.


XVIII

Il faut lire ici, sans en retrancher une ligne ou une manoeuvre, la
campagne de Moreau au del du Rhin et le sige de Gnes soutenu par
Massna. Par la puissance de l'esprit et par la puissance de l'tude, de
la gographie, de la tactique, M. Thiers comprend tout et fait tout
comprendre. Il n'y a pas une marche ou une contre-marche dans l'arme de
Moreau en Allemagne qu'on ne suive du pas avec l'historien. Il n'y a pas
un coup de fusil sur les remparts de Gnes qu'on n'entende retentir 
travers ce demi-sicle. C'est l la magie de la vrit dans l'crivain
qui sait la retirer vivante des documents compulss par la patience. Il
ressuscite pour l'ternit tout ce qu'il raconte. Une pareille histoire
est l'pope de la vrit. M. Thiers, qui dnigre la posie, est un
grand pote, d'autant plus grand qu'il fait parler les vnements au
lieu de parler lui-mme. Il n'y a pas de parole aussi loquente que
l'action qui parle. Il est  regretter toutefois que, quand il prend la
parole lui-mme pour rsumer ou pour rflchir, la pense soit trop
souvent infrieure  l'impression, et que le style, suffisant pour le
rcit, soit insuffisant pour la majest de l'histoire; l'vnement y est
tout entier, mais le contre-coup de l'vnement sur l'me n'y est pas
assez senti ou du moins pas assez sonore. Or le lecteur a souvent besoin
que l'crivain lui arrache le mot ou le cri de la circonstance qui
gronde dans la poitrine, mais qui ne peut en sortir faute d'un sublime
interprte. C'est ici qu'on regrette un _Tacite_, ce grand lyrique des
grands vnements; mais ds qu'on reprend le rcit avec M. Thiers on ne
regrette plus rien.

Le passage des Alpes par Bonaparte est beau, mais exagr. On peut
reprocher ici  M. Thiers le dfaut contraire  celui que nous lui
reprochions plus haut, c'est--dire de rapetisser les impressions. Ici
il les grandit  dessein trs-au-dessus des proportions vraies de
l'vnement. On croirait,  lire ce passage des Alpes par quarante mille
hommes et par quelques pices de canon, dans une saison favorable et
sans ennemis pour disputer le chemin, que Bonaparte a fray le premier
la route aux trente conqurants qui, depuis Annibal, Csar, Charlemagne,
ont franchi les Alpes avec des armes trois fois plus nombreuses, des
machines de guerre, de la cavalerie, et mme des lphants.

Les Franais seuls ont gravi, descendu, regravi et redescendu neuf fois
ce rempart soi-disant inaccessible pendant nos guerres pour le Milanais,
pour le royaume de Naples et pour le Pimont. Un passage des Alpes est
devenu, comme le passage du Rhin, une des oprations militaires les plus
banales de la grande guerre. M. Thiers en a fait un prodige de
conception et d'excution, un vritable pome de stratgie. C'est
videmment un pome populaire destin  faire des Alpes franchies sans
obstacles un pidestal dans les nuages  son hros.

Quand on lit ce passage des Alpes dans les Mmoires des gnraux sans
emphase de Napolon, et particulirement dans les Mmoires si exacts de
Marmont, on cesse de s'extasier sur une marche bien calcule pour couper
en deux l'arme autrichienne en Pimont, mais qui par elle-mme ne fut
qu'une tape dans la neige fondue. Mais le tableau, quoique de
fantaisie, est si pittoresque, si prcis, si bien color, si dramatique
de dessin et de dtails, que, mme en rvoquant en doute sa vracit, on
ne peut assez admirer sa perspective. Ici M. Thiers a t peintre de
paysage plus que peintre d'histoire. Comme historien il exagre, comme
peintre il charme. Il faut lui pardonner: c'est le passage des Alpes
peint par Salvator Rosa. Il n'y manque, pour fanatiser l'oeil du peuple,
que ce gnral questre franchissant au galop de son cheval aux jarrets
tendus la cime des Alpes, comme dans le portrait de Bonaparte par David.

L'intrt srieux et vraiment historique de la campagne ne commence
qu'avec les oprations dans la plaine de l'Italie. Soit obscurit dans
la topographie quand on ne lit pas la carte sous les yeux; soit
confusion dans les marches et contre-marches des Autrichiens et des
Franais qui prcdent et qui prparent la bataille de Marengo; soit
incohrence de cette bataille elle-mme, qui ne fut qu'un hasard et une
intempestivit pour le vainqueur, la campagne et la bataille de Marengo
ne rpondent pas dans le rcit  la grandeur des rsultats. Malgr la
partialit de M. Thiers pour attribuer aux combinaisons de son hros ce
qui fut l'effet de la valeur et de la fortune, on voit clairement que
Bonaparte fut surpris l o il esprait surprendre; que la bataille,
compltement perdue le matin, fut gagne le soir par Desaix et
Kellerman, et que la victoire se donna d'elle-mme  la fin du jour au
lieu d'avoir t conquise par le gnie du gnral. Son nom tait si
populaire alors qu'il en usurpa peu  peu toute la gloire, et que la
France la lui concda par habitude; mais l'histoire vraie ne la lui
concdera pas si exclusivement. On voit par les bulletins successifs
qu'il crivit lui-mme, qu'il corrigea aprs coup, qu'il effaa pour les
corriger encore, tous les efforts qu'il eut  faire pour drouter la
gloire des noms de Desaix et de Kellerman, afin de la revendiquer toute
sur lui-mme. Les Mmoires de Marmont et de Bourrienne sont curieux sur
ces variations des bulletins du gnral de Marengo reprenant
laborieusement avec la plume ce qu'il avait ce jour-l compromis par
l'pe.

Mais ce qui tait bien  lui c'tait la campagne. Or la victoire n'tait
que le dnoment de la campagne. La gloire de la journe lui sera
justement conteste, la gloire de l'expdition lui appartiendra
toujours.


XIX

Le retour du premier consul en France est dcrit avec l'enthousiasme de
la victoire. Bonaparte n'y rapportait pas seulement un laurier, il y
rapportait l'Italie. Avec un art de composition magistral, M. Thiers ne
s'arrte qu'un instant  considrer les effets de la bataille de Marengo
sur l'opinion de la France; il reporte le regard et la pense sur
l'Allemagne. Moreau y accomplit avec moins de promptitude, mais avec
plus de science et de certitude, le second acte de la campagne de 1800.

Pendant que les triomphes de Moreau amnent  Paris les ngociateurs de
l'Autriche pour traiter de la paix  la faveur d'une suspension d'armes,
l'historien traverse en esprit la Mditerrane et nous transporte en
gypte, abandonne  son sort par Bonaparte.

De mme que l'historien a vit de juger le 18 brumaire au point de vue
du devoir civil et de l'honneur militaire, de mme il prend ici le
dpart furtif de Bonaparte d'Alexandrie pour un fait accompli. Il peint
seulement de traits profonds la consternation et l'oscillation de
l'arme d'gypte le lendemain de l'vasion de son gnral en chef. Un
historien plus svre aurait discut avec lui-mme et avec ses lecteurs
la moralit d'un pareil abandon de ses troupes par celui qui avait
mission de les guider et de les sauver. Il tait trop vident que
Bonaparte seul pouvait organiser et dfendre sa conqute, que son dpart
laisserait l'expdition  la merci des dissensions intestines, du
dcouragement et des Anglais, et que Bonaparte se dchargeait ainsi sur
ses compagnons d'armes d'une responsabilit qui pserait dsormais sur
le hasard.

Ces considrations n'chappent pas toutes  M. Thiers lui-mme. Sa vive
intelligence se colore, comme on va le voir, des impressions de l'arme;
mais on va voir aussi qu'il les attnue en jetant sur cet abandon le
prtexte complaisant du patriotisme et de la grande ambition. Qu'on lise
les belles pages suivantes:

Cette nouvelle causa dans l'arme une surprise douloureuse. On ne
voulait d'abord pas y ajouter foi; le gnral Duga, commandant 
Rosette, la fit dmentir, n'y croyant pas lui-mme et craignant le
mauvais effet qu'elle pouvait produire. Cependant le doute devint
bientt impossible, et Klber fut officiellement proclam successeur du
gnral Bonaparte. Officiers et soldats furent consterns. Il avait
fallu l'ascendant qu'exerait sur eux le vainqueur de l'Italie pour les
entraner  sa suite dans des contres lointaines et inconnues; il
fallait tout son ascendant pour les y retenir. C'est une passion que le
regret de la patrie, et qui devient violente quand la distance, la
nouveaut des lieux, des craintes fondes sur la possibilit du retour
viennent l'irriter encore. Souvent, en gypte, cette passion clatait en
murmures, quelquefois mme en suicides; mais la prsence du gnral en
chef, son langage, son activit incessante faisaient vanouir ces noires
vapeurs. Sachant toujours s'occuper lui-mme et occuper les autres, il
captivait au plus haut point les esprits, et ne laissait pas natre ou
dissipait autour de lui des ennuis qui n'entraient jamais dans son me.
On se disait bien quelquefois qu'on ne reverrait plus la France, qu'on
ne pourrait plus franchir la Mditerrane, maintenant surtout que la
flotte avait t dtruite  Aboukir; mais le gnral Bonaparte tait l;
avec lui on pouvait aller en tous lieux, retrouver le chemin de la
patrie ou se faire une patrie nouvelle. Lui parti, tout changeait de
face. Aussi la nouvelle de son dpart fut-elle un coup de foudre. On
qualifia ce dpart des expressions les plus injurieuses. On ne
s'expliquait pas ce mouvement irrsistible de patriotisme et d'ambition
qui,  la nouvelle des dsastres de la Rpublique, l'avait entran 
retourner en France. On ne voyait que l'abandon o il laissait la
malheureuse arme qui avait eu assez de confiance en son gnie pour le
suivre. On se disait qu'il avait donc reconnu l'imprudence de cette
entreprise, l'impossibilit de la faire russir, puisqu'il s'enfuyait,
abandonnant  d'autres ce qui lui semblait dsormais inexcutable. Mais
se sauver seul, en laissant au del des mers ceux qu'il avait ainsi
compromis, tait une cruaut, une lchet mme, prtendaient certains
dtracteurs; car il en a toujours eu, et trs-prs de sa personne, mme
aux poques les plus brillantes de sa carrire!

Klber n'aimait pas le gnral Bonaparte et supportait son ascendant
avec une sorte d'impatience. S'il se contenait en sa prsence, il s'en
ddommageait ailleurs par des propos inconvenants. Frondeur et
fantasque, Klber avait dsir ardemment prendre part  l'expdition
d'gypte pour sortir de l'tat de disgrce dans lequel on l'avait laiss
vivre sous le Directoire; et maintenant il en tait aux regrets d'avoir
quitt les bords du Rhin pour ceux du Nil. Il le laissait voir avec une
faiblesse indigne de son caractre. Cet homme, si grand dans le danger,
s'abandonnait lui-mme comme aurait pu le faire le dernier des soldats.
Le commandement en chef ne le consolait pas de la ncessit de rester en
gypte, car il n'aimait pas  commander. Poussant au dchanement contre
le gnral Bonaparte, il commit la faute, qu'on devrait appeler
criminelle si des actes hroques ne l'avaient rpare, de contribuer
lui-mme  produire dans l'arme un entranement qui fut bientt
gnral.  son exemple tout le monde se mit  dire qu'on ne pouvait plus
rester en gypte et qu'il fallait  tout prix revenir en France.
D'autres sentiments se mlrent  cette passion du retour pour altrer
l'esprit de l'arme et y faire natre les plus fcheuses dispositions.

Une vieille rivalit divisait alors et divisa longtemps encore les
officiers sortis des armes du Rhin et d'Italie. Ils se jalousaient les
uns les autres; ils avaient la prtention de faire la guerre autrement,
et de la faire mieux, et, bien que cette rivalit ft contenue par la
prsence du gnral Bonaparte, elle tait au fond la cause principale
de la diversit de leurs jugements. Tout ce qui tait venu des armes
du Rhin montrait peu de penchant pour l'expdition d'gypte; au
contraire les officiers originaires de l'arme d'Italie, quoique fort
tristes de se voir si loin de la France, taient favorables  cette
expdition, parce qu'elle tait l'oeuvre de leur gnral en chef. Aprs
le dpart de celui-ci toute retenue disparut. On se rangea
tumultueusement autour de Klber, et on rpta tout haut avec lui ce
qui, du reste, commenait  tre dans toutes les mes, que la conqute
de l'gypte tait une entreprise insense  laquelle il fallait renoncer
le plus tt possible. Cet avis rencontra nanmoins des contradicteurs;
quelques gnraux, tels que Lanusse, Menou, Davoust, Desaix surtout,
osrent montrer d'autres sentiments. Ds lors on vit deux partis: l'un
s'appela le parti coloniste; l'autre, le parti anticoloniste.
Malheureusement Desaix tait absent; il achevait la conqute de la haute
gypte, o il livrait de beaux combats et administrait avec une grande
sagesse. Son influence ne pouvait donc pas tre oppose  celle de
Klber. Pour comble de malheur, il ne devait pas rester en gypte. Le
gnral Bonaparte, voulant l'avoir auprs de sa personne, avait commis
la faute de ne pas le nommer commandant en chef et lui avait laiss
l'ordre de revenir trs-prochainement en Europe. Desaix, dont le nom
tait universellement chri et respect dans l'arme, dont les talents
administratifs galaient les talents militaires, aurait parfaitement
gouvern la colonie et se serait garanti de toutes les faiblesses
auxquelles se livra Klber, du moins pour un moment.

Cependant Klber tait le plus populaire des gnraux parmi les
soldats. Son nom fut accueilli par eux avec une entire confiance, et
les consola un peu de la perte du gnral illustre qui venait de les
quitter.


XX

La rvolte du Caire, la bataille d'Hliopolis, la seconde conqute de
l'gypte en trente-cinq jours par Klber, sont au nombre des plus belles
pages historiques qui aient t crites en aucune langue. M. Thiers
rachte ici, par une glorieuse justice rendue  Klber, les partialits
de son premier jugement. On ne peut nier cependant, en tudiant la
nature forte, mais revche, de ce grand soldat, que ce ne ft une de ces
natures plus propres  obir qu' commander, hommes qui rachtent sans
cesse l'obissance par le murmure et qui embarrassent autant qu'ils
servent les chefs dont ils sont les instruments. M. Thiers, homme
d'action, dteste ces caractres, et il a raison; ce sont quelquefois
les moyens, plus souvent les obstacles des grandes choses. Les
ministres, les assembles en sont aussi pleines en France que les
armes. La France est frondeuse, et le gnie est ncessairement
imprieux.

L'assassinat de Klber par un fanatique de religion et de patriotisme
livra l'gypte  la dcadence et  l'anarchie des conseils. Desaix
succombe  Marengo le mme jour et  la mme heure que Klber succombe
au Caire. M. Thiers trouve dans la concidence de destine l'occasion
d'un de ces parallles de Plutarque qui sont le reflet d'un caractre
sur l'autre et qui les expliquent tous les deux. Ce parallle, plus
rapide que ceux de Plutarque, n'interrompt pas l'histoire, il
l'accentue. L'historien, et c'est un des loges qu'on lui doit, court 
travers le sicle avec la rapidit des vnements.

Klber tait le plus bel homme de l'arme. Sa grande taille, sa noble
figure o respirait toute la fiert de son me, sa bravoure  la fois
audacieuse et calme, son intelligence prompte et sre, en faisaient sur
les champs de bataille le plus imposant des capitaines. Son esprit tait
brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse, et
exclusivement, Plutarque et Quinte-Curce; il y cherchait l'aliment des
grandes mes, l'histoire des hros de l'antiquit. Il tait capricieux,
indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait ni commander
ni obir, et c'tait vrai. Il obit sous le gnral Bonaparte, mais en
murmurant; il commanda quelquefois, mais sous le nom d'autrui, sous le
gnral Jourdan, par exemple, prenant par une sorte d'inspiration le
commandement au milieu du feu, l'exerant en homme de guerre suprieur,
et, aprs la victoire, rentrant dans son rle de lieutenant, qu'il
prfrait  tout autre. Klber tait licencieux dans ses moeurs et son
langage, mais intgre, dsintress comme on l'tait alors; car la
conqute du monde n'avait pas encore corrompu les caractres.

Desaix tait presque en tout le contraire. Simple, timide, mme un peu
gauche, la figure toujours cache sous une ample chevelure, il n'avait
point l'extrieur militaire; mais, hroque au feu, bon avec les
soldats, modeste avec ses camarades, gnreux avec les vaincus, il tait
ador de l'arme et des peuples conquis par nos armes. Son esprit solide
et profondment cultiv, son intelligence de la guerre, son application
 ses devoirs, son dsintressement en faisaient un modle accompli de
toutes les vertus guerrires, et, tandis que Klber, indocile, insoumis,
ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix tait obissant comme
s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors sauvages il cachait une
me vive et trs-susceptible d'exaltation. Quoique lev  la svre
cole de l'arme du Rhin, il s'tait enthousiasm pour les campagnes
d'Italie, il avait voulu voir de ses yeux les champs de bataille de
Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il parcourait ces champs, thtre
d'une immortelle gloire, lorsqu'il rencontra sans le chercher le gnral
en chef de l'arme d'Italie et se prit pour lui d'un attachement
passionn. Quel plus bel hommage que l'amiti d'un tel homme? Le gnral
Bonaparte en fut vivement touch. Il estimait Klber pour ses grandes
qualits militaires, mais ne plaait personne, ni pour les talents, ni
pour le caractre,  ct de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs: entour de
compagnons d'armes qui ne lui avaient point encore pardonn son
lvation, tout en affectant pour lui une soumission empresse, il
chrissait dans Desaix un dvouement pur, dsintress, fond sur une
admiration profonde. Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses
prfrences, feignant d'ignorer les fautes de Klber, il traita
pareillement Klber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientt,
confondre dans les mmes honneurs deux hommes que la fortune avait
confondus dans une mme destine.

Glissons sur la triste capitulation de l'arme d'gypte, sans chef, sans
secours, sans communications avec la mre patrie: leon terrible, mais
leon perdue pour ces politiques d'aventures qui rvent des colonies
immortelles sans possder les mers, seules routes et seules garanties de
ces colonies. La force de la France est sur son territoire; la
dissminer c'est l'anantir. L'Algrie le dira trop  nos neveux.


XXI

L'historien est dj rentr en France avec l'intrt rel des
vnements. Ici ce n'est plus le peintre de batailles, c'est le peintre
des caractres, c'est le diplomate, c'est l'administrateur, c'est le
lgislateur, c'est mme le philosophe qui tient la plume tour  tour.
Elle ne faiblit que dans la main du philosophe; partout ailleurs elle
est tenue avec l'aptitude et la sret d'un crivain qui a mani pendant
une longue carrire politique toutes les questions de gouvernement,
except la philosophie des gouvernements.

Les ngociations avec l'Autriche, celles avec la Prusse; les premires
agaceries diplomatiques de Bonaparte  Paul Ier, empereur de Russie; le
coup d'oeil sur l'tat intrieur et scandaleux de la cour de Madrid,
livre  un favori, Godo, trac d'une main qui charge les couleurs afin
d'attnuer d'avance les torts du cabinet des Tuileries envers les
Bourbons d'Espagne; les ngociations avec le saint-sige, prludes de
ngociations plus graves pour le Concordat; la rupture des confrences
par l'Autriche, les prparatifs de guerre repris des deux cts avec une
gale vigueur; le tableau de la prosprit croissante de la France en
dix mois d'un gouvernement personnifi dans un jeune dictateur;
l'analyse savante et pntrante de la situation des diffrents clergs,
spars en sectes par les serments ou les refus de serments
constitutionnels; la rentre rapide des migrs, la statistique
profondment tudie des partis dans l'opinion et dans les assembles;
les portraits de M. de Lafayette, de Fouch, de M. de Talleyrand, de
Carnot, de Berthier, portraits finis et fermes, sans minutie comme sans
recherche, o l'on voit que l'historien s'oublie lui-mme pour ne penser
qu' son modle, remplissent ce volume. Nous ne citerons de ces
portraits que celui de M. de Talleyrand, parce qu'il est vrai sans tre
achev.

M. de Talleyrand, issu de la plus haute extraction, destin aux armes
par sa naissance, condamn  la prtrise par un accident qui l'avait
priv de l'usage d'un pied, n'ayant aucun got pour cette profession
impose, devenu successivement prlat, homme de cour, rvolutionnaire,
migr, puis enfin ministre des affaires trangres du Directoire, M.
de Talleyrand avait conserv quelque chose de tous ces tats; on
trouvait en lui de l'vque, du grand seigneur, du rvolutionnaire.
N'ayant aucune opinion bien arrte, seulement une modration naturelle
qui rpugnait  toutes les exagrations; s'appropriant  l'instant mme
les ides de ceux auxquels il voulait plaire par got ou par intrt;
s'exprimant dans un langage unique, particulier  cette socit dont
Voltaire avait t l'instituteur; plein de rparties vives, poignantes,
qui le rendaient redoutable autant qu'il tait attrayant; tour  tour
caressant ou ddaigneux, dmonstratif ou impntrable, nonchalant,
digne, boiteux sans y perdre de sa grce, personnage enfin des plus
singuliers et tel qu'une rvolution seule en peut produire, il tait le
plus sduisant des ngociateurs, mais en mme temps incapable de diriger
comme chef les affaires d'un grand tat; car, pour diriger, il faut de
la volont, des vues et du travail, et il n'avait aucune de ces choses.
Sa volont se bornait  plaire, ses vues consistaient en opinions du
moment, son travail tait nul. C'tait, en un mot, un ambassadeur
accompli, mais point un ministre dirigeant; bien entendu qu'on ne prend
ici cette expression que dans son acception la plus leve. Du reste, il
n'avait pas un autre rle sous le gouvernement consulaire. Le premier
consul, qui ne laissait  personne le droit d'avoir un avis sur les
affaires de guerre ou de diplomatie, ne l'employait qu' ngocier avec
les ministres trangers, d'aprs ses propres volonts, ce que M. de
Talleyrand faisait avec un art qu'on ne surpassera jamais. Toutefois il
avait un mrite moral: c'tait d'aimer la paix sous un matre qui aimait
la guerre, et de le laisser voir. Dou d'un got exquis, d'un tact sr,
mme d'une paresse utile, il pouvait rendre de vritables services,
seulement en opposant  l'abondance de parole, de plume et d'action du
premier consul, sa sobrit, sa parfaite mesure, et jusqu' son penchant
 ne rien faire. Mais il agissait peu sur ce matre imprieux, auquel il
n'imposait ni par le gnie, ni par la conviction. Aussi n'avait-il pas
plus d'empire que M. Fouch, peut-tre moins, tout en tant aussi
employ et plus agrable.


XXII

On voit combien M. Thiers, malgr la sobrit de ses couleurs et la
brivet de ses contours, donne dans ses portraits, non le relief, mais
la vrit des physionomies. Cependant son portrait de M. de Talleyrand,
quoiqu'il l'ait tudi, dit-on, de prs, nous parat ici et ailleurs
trac avec trop peu de faveur, mme de justice. M. de Talleyrand
dpassait de toute la tte les hommes d'occasion dont le premier consul
tait entour. Il voyait le sicle nouveau de toute la hauteur de
l'ancien sicle; c'tait l'Assemble constituante rapparaissant avec
ses aristocraties d'esprit et ses traditions monarchiques dans les
conseils d'un jeune dictateur.  ct d'un jeune homme qui connaissait
la guerre, mais qui ignorait la diplomatie, M. de Talleyrand tait plus
fait pour inspirer que pour servir. La supriorit de ses vues
politiques pour la balance et pour l'quilibre du monde aurait prpar 
l'Europe un sicle de paix. La philosophie politique tait la
philosophie de la paix. M. Thiers, par ses instincts et par son got
pour les armes, est plus enclin  la philosophie de la guerre. Bien
moins philosophiquement rvolutionnaire en ce point que M. de
Talleyrand, il sacrifie cette grande figure si peu comprise  la figure
toute martiale de son hros. M. de Talleyrand mprisait les hommes, cela
peut tre vrai; il les jugeait d'aprs un type personnel qui n'tait ni
celui de la vertu publique ni celui du dvouement  un parti; mais, tout
en les mprisant, il les conseillait sagement, dans son intrt d'abord,
dans leur intrt ensuite; ce conseiller souple, mais sincre, n'aurait
pas empch Bonaparte d'user de sa fortune, mais il l'aurait empch
d'en abuser.

La famille, l'pouse, les frres, les soeurs du premier consul sont
peints avec plus de ngligence de pinceau et avec des couleurs de
convention qui ne gravent aucune de ces physionomies dans le regard.
C'est l que deux ou trois traits de la main de Tacite auraient burin
tous ces visages coloris des reflets de la figure principale. Mais, en
gnral, les hommes et les femmes, cette partie vivante et intrinsque
de l'histoire, sont la partie faible de ce long rcit. M. Thiers est
l'historien des vnements; il les prpare, il les claire, il les
groupe, il les accomplit avec un art sans gal; mais les vnements sous
sa main ressemblent un peu trop  des abstractions; l'homme y manque, et
l'homme cependant est l'me de l'vnement. tez l'homme, qu'est-ce
qu'une chose?

Le portrait de Josphine, quoique trs-nglig de style, donnera un
exemple de la manire de M. Thiers dans ces tableaux d'intrieur. Il dit
bien, il dit juste, mais il ne grave pas au burin.

Josphine Bonaparte, marie d'abord au comte de Beauharnais, puis au
jeune gnral qui avait sauv la Convention au 13 vendmiaire, et
maintenant partageant avec lui une place qui commenait  ressembler 
un trne, tait crole de naissance, et avait toutes les grces, tous
les dfauts ordinaires aux femmes de cette origine. Bonne, prodigue et
frivole, point belle, mais parfaitement lgante, doue d'un charme
infini, elle savait plaire beaucoup plus que les femmes qui lui taient
suprieures en esprit et en beaut. La lgret de sa conduite dpeinte
 son mari sous de fcheuses couleurs, lorsqu'il revint d'gypte, le
remplit de colre. Il voulut s'loigner d'une pouse qu' tort ou 
raison il croyait coupable. Elle pleura longtemps  ses pieds; ses deux
enfants, Hortense et Eugne de Beauharnais, trs-chers tous les deux au
gnral Bonaparte, pleurrent aussi: il fut vaincu et ramen par une
tendresse conjugale qui, pendant bien des annes, fut victorieuse chez
lui de la politique. Il oublia les fautes vraies ou supposes de
Josphine, et l'aima encore, mais jamais comme dans les premiers temps
de leur union. Les prodigalits sans bornes, les imprudences fcheuses
auxquelles chaque jour elle se livrait, causaient souvent  son mari des
mouvements d'impatience dont il n'tait pas matre; mais il pardonnait
avec la bont de la puissance heureuse, et ne savait pas tre irrit
longtemps contre une femme qui avait partag les premiers moments de sa
grandeur naissante, et qui, en venant s'asseoir un jour  ct de lui,
semblait avoir amen la fortune avec elle.

Madame Bonaparte tait une vritable femme de l'ancien rgime, dvote,
superstitieuse, et mme royaliste, dtestant ce qu'elle appelait les
jacobins, lesquels le lui rendaient bien; ne recherchant que les gens
d'autrefois, qui, rentrs en foule, comme nous l'avons dit, venaient la
visiter le matin. Ils l'avaient connue femme d'un homme honorable et
assez lev en rang et en dignit militaire, l'infortun Beauharnais,
mort sur l'chafaud rvolutionnaire; ils la trouvaient l'pouse d'un
parvenu, mais d'un parvenu plus puissant qu'aucun prince de l'Europe;
ils ne craignaient pas de venir lui demander des faveurs, tout en
affectant de la ddaigner. Elle mettait de l'empressement  leur faire
part de sa puissance,  leur rendre des services. Elle s'appliquait mme
 faire natre chez eux un genre d'illusion auquel ils se prtaient
volontiers: c'est qu'au fond le gnral Bonaparte n'attendait qu'une
occasion favorable pour rappeler les Bourbons et leur rendre un hritage
qui leur appartenait. Et, chose singulire, cette illusion, qu'elle se
plaisait  provoquer chez eux, elle aurait presque voulu la partager
aussi; car elle et prfr voir son poux sujet des Bourbons, mais
sujet protecteur de ses rois, entour des hommages de l'ancienne
aristocratie franaise,  le voir monarque couronn par la main de la
nation. C'tait une femme d'un coeur trs-faible. Bien que lgre, elle
aimait cet homme qui la couvrait de gloire, elle l'aimait davantage
depuis qu'elle en tait moins aime. N'imaginant pas qu'il pt mettre un
pied audacieux sur les marches du trne sans tomber aussitt sous le
poignard des rpublicains ou des royalistes, elle voyait confondus dans
une ruine commune ses enfants, son mari, elle-mme; mais, en supposant
qu'il parvnt sain et sauf sur ce trne usurp, une autre crainte
assigeait son coeur: elle n'irait pas s'y asseoir avec lui. Si on
faisait un jour le gnral Bonaparte roi ou empereur, ce serait
videmment sous prtexte de donner  la France un gouvernement stable,
en le rendant hrditaire, et malheureusement les mdecins ne lui
laissaient plus l'esprance d'avoir des enfants. Elle se rappelait  ce
sujet la singulire prdiction d'une femme, espce de pythonisse alors
en vogue, qui lui avait dit: Vous occuperez la premire place du monde,
mais pour peu de temps. Elle avait dj entendu les frres du premier
consul prononcer le mot fatal de divorce. L'infortune, que les reines
d'Europe auraient pu envier,  ne juger de son sort que par l'clat
extrieur dont elle tait entoure, vivait dans les plus affreux soucis.
Chaque progrs de sa fortune ajoutait des apparences  son bonheur et
des chagrins  sa vie, et, si elle parvenait  chapper  ses peines
cuisantes, c'tait par une lgret de caractre qui la sauvait des
proccupations prolonges. L'attachement du gnral Bonaparte pour elle,
ses brusqueries quand il s'en permettait, rpares  l'instant mme par
des mouvements d'une parfaite bont, finissaient aussi par la rassurer.
Entrane d'ailleurs, comme tous les gens de ce temps, par un tourbillon
tourdissant, elle comptait sur le dieu des rvolutions, sur le hasard,
et, aprs de vives agitations, elle revenait  jouir de sa fortune. Elle
essayait, en attendant, de dtourner son mari des ides d'une grandeur
exagre, osait mme lui parler des Bourbons, sauf  essuyer des orages,
et, malgr ses gots, qui auraient d lui faire prfrer M. de
Talleyrand  M. Fouch, elle avait pris ce dernier en gr, parce que,
tout jacobin qu'il tait, disait-elle, il osait faire entendre la vrit
au premier consul, et,  ses yeux, faire entendre la vrit au premier
consul, c'tait lui conseiller la conservation de la Rpublique, sauf 
augmenter son pouvoir consulaire. MM. de Talleyrand et Fouch, croyant
se rendre plus forts en pntrant dans la famille du premier consul,
s'y introduisaient en flattant chaque ct comme il aimait  tre
flatt. M. de Talleyrand cherchait  complaire aux frres en disant
qu'il fallait imaginer pour le premier consul une autre position que
celle qu'il tenait de la Constitution. M. Fouch cherchait  complaire 
madame Bonaparte en disant que l'on commettait de graves imprudences et
qu'on perdrait tout en voulant tout brusquer. Cette manire de pntrer
dans sa famille, d'en exciter les agitations en s'y mlant, dplaisait
singulirement au premier consul; il le tmoignait souvent, et, quand il
avait quelque communication  faire aux siens, il en chargeait son
collgue Cambacrs, qui, avec sa prudence accoutume, entendait tout,
ne disait rien que ce qu'on lui ordonnait de dire, et s'acquittait de ce
genre de commission avec autant de mnagement que d'exactitude.


XXIII

Deux chefs-d'oeuvre de narration, l'un diplomatique, l'autre militaire,
les ngociations de Lunville et la victoire de Hohenlinden par Moreau,
enfin le trait de Lunville, remplissent le septime livre, tour  tour
d'un conseil de cabinet et d'un champ de bataille. M. Thiers parat  sa
place dans l'un comme dans l'autre; il juge peut-tre Moreau avec une
autorit militaire qui ne conviendrait qu' Bonaparte lui-mme, mais il
lui dcerne toute la gloire qui ne peut offusquer celle de son consul.

La conjuration de la machine infernale et ses consquences sont un drame
d'abord tnbreux, puis clair de son vritable jour. Le premier
consul, cherchant  ttons la main qui a voulu le frapper, souponne au
premier moment les rpublicains terroristes, dcouvre les royalistes,
mais, feignant de s'y tromper encore, frappe les jacobins d'une immense
proscription. Les derniers murmures de la libert de tribune expirante
l'inquitent dans le tribunat. Il ajourne sa colre, mais elle couve
contre ce vestige de la Rpublique: la parole et l'pe sont
incompatibles. L'historien, trs-peu attentif  ces agonies du
gouvernement libre auquel il a d cependant la principale part de sa
renomme, semble se ranger du ct du silence. Ces hommes, dit-il,
mconnaissant le mouvement gnral des esprits et le besoin du temps,
faisaient peu de sensation. Le public tait tout entier au spectacle des
travaux immenses qui avaient procur  la France la victoire et la paix
continentale, et qui devaient lui procurer bientt la paix maritime.

La mort de Paul Ier, empereur de Russie, est un rcit digne des annales
de Rome. Le rgicide par assassinat, l'assassinat politique dnouant le
noeud compliqu de la situation de l'Europe, y sont des scnes
d'intrieur et des scnes diplomatiques dans lesquelles le pinceau de
l'historien n'a ni trembl ni pli. Ce beau rcit n'a pas le mrite de
la nouveaut, car il avait t dj crit par des historiens littraires
d'un grand talent, mais dans M. Thiers il est plus complet, et, au lieu
d'tre isol comme un attentat, il se rattache par ses causes et ses
consquences  la situation de l'Europe tout entire. Le coup qui frappe
Paul Ier au moment o il se rapproche de Bonaparte coupe l'alliance qui
s'ourdissait entre les deux puissances.


XXIV

M. Thiers trouve ici l'occasion de juger le plus grand homme de
tribune, de conseil et de gouvernement en Angleterre, M. Pitt. Il le
juge non en historien impartial, mais en patriote franais et en homme
de parti. Le jugement de M. Pitt est une des rares prventions d'esprit
et une des rares injustices de coeur de M. Thiers dans cette histoire.
Il crit le portrait de Pitt avec la rancune et le dnigrement du
jacobinisme anglais, jacobinisme aristocratique, reprsent alors par
Shridan et par Fox. Fox et Shridan taient des orateurs d'opposition
briguant une popularit patriotique aux dpens du patriotisme vritable.
Bonaparte, par l'inflexible bon sens de son esprit et par la vigueur
toute militaire de son caractre, n'tait pas de nature  estimer ces
esprits contradicteurs et embarrassants, capables de tout contester,
incapables de rien affirmer, tels que Shridan, Tierney, Fox et les
autres adversaires de M. Pitt; mais, comme ces orateurs dnigraient
loquemment M. Pitt dans leurs harangues, affectant de prconiser la
paix quand le salut de leur pays commandait la guerre d'Annibal  M.
Pitt, ministre, Bonaparte feignait, de son ct, d'admirer ces orateurs
d'opposition et de rapetisser dans M. Pitt le seul vritable grand
homme qui pt lui tre oppos en Europe.

M. Thiers, juge lger, superficiel et injuste cette fois, prend ici au
mot les boutades de son hros contre M. Pitt et son feint enthousiasme
pour M. Fox. Il semble se complaire  contempler les embarras, la
dcadence politique, les revers et la mort de cet orateur accompli, de
ce patriote dsintress et de ce ministre sans rival, qui runit en lui
seul, pendant la plus forte tempte du monde europen, l'loquence, la
vertu civique et la vigueur indomptable du grand politique dans un pays
de libert.

Nul cependant plus que M. Thiers n'avait pu mesurer, pendant sa longue
vie parlementaire, oratoire et ministrielle, les qualits presque
inconciliables que dut exercer M. Pitt pour gouverner un pays libre
depuis son adolescence jusqu' sa mort. Ce jugement de M. Pitt est,
selon nous, une des rares mais grandes dfaillances d'esprit politique
dans le livre de M. Thiers. Ce patriotisme peut tre populaire, mais il
n'est pas historique. Que peut reprocher M. Thiers  M. Pitt, si ce
n'est que M. Pitt n'est pas Franais? coutez cependant en quels termes
M. Thiers ravale ce grand gnie et ce grand caractre.

Tout cela, dit-il en dpeignant le prtendu puisement de l'Angleterre
(qui n'avait jamais t plus prospre, plus nationale et plus
envahissante en Europe et en Asie), tout cela, dit-il, tait d 
l'enttement de M. Pitt et au gnie du gnral Bonaparte.

La vieille fortune de M. Pitt allait, comme celle de M. Thugut, flchir
devant la fortune naissante du gnral Bonaparte. M. Pitt avait eu la
plus brillante destine de son sicle, aprs celle du grand Frdric. Il
avait quarante-trois ans seulement, et il comptait dj dix-sept ans de
domination, et d'une domination  peu prs absolue dans un pays libre.
Mais sa fortune tait vieille, et celle du gnral Bonaparte tait jeune
au contraire; elle naissait  peine. Les fortunes se succdent dans
l'histoire du monde comme les tres dans l'univers; elles ont leur
jeunesse, leur dcrpitude et leur mort. La fortune bien autrement
prodigieuse du gnral Bonaparte devait un jour succomber, mais en
attendant elle devait voir succomber sous son ascendant celle du plus
grand ministre de l'Angleterre..... M. Pitt n'avait prvu ni la paix
d'Amiens, ni sa courte dure...... C'est l'Anglais qui a le plus ha la
France..... Il reculait devant une situation plus forte que son courage.
Son toile venait de plir devant une toile naissante.

Telles sont les mesquines prventions de M. Thiers dans ce jugement de
l'administration et du gnie du ministre anglais, quand le gnie de ce
ministre se trouve en opposition aux vues trs-antibritanniques du
premier consul. Plus tard cependant, il faut le constater, l'historien
de 1806 semble se repentir de son dnigrement de 1801. Les pages que M.
Thiers consacre  la mort de M. Pitt rachtent les pages qu'il a
consacres  sa politique. Il y a l un tableau du ministre orateur et
ngociateur avec les partis dans un gouvernement d'assemble souveraine
qui n'a jamais pu tre crit avant nos temps reprsentatifs, et qui ne
pouvait tre crit que par un ministre tribun ayant mani lui-mme les
hommes, les choses, les passions et les factions de cette nature
complique de gouvernement. On dira peut-tre, en lisant ces pages, que
l'historien a pens  lui-mme en traant le portrait du ministre
reprsentatif et du chef de parti dans les assembles. Nous ne l'en
blmons pas; il est permis  l'homme qui a consum la meilleure part de
sa vie  exceller  la tribune et  dominer au conseil,  grouper ou 
djouer les factions,  remuer les passions politiques qui sont les
vents de sa voile; il est permis, disons-nous,  un tel homme de se
contempler dans les autres, ou de chercher en lui-mme le secret des
mobiles qui ont dirig, servi ou perdu les empires.

Je ne puis rsister au plaisir de citer ces deux belles pages; elles
sont au nombre de celles qui font le plus sentir et le plus penser parmi
les innombrables repos de ce livre, repos toujours courts, o M. Thiers
ne s'arrte que pour respirer; mais, tout en respirant, il pense.

Pour jouir de toute sa gloire, dit-il, Napolon n'aurait eu qu' passer
le dtroit, et  couter ce qu'on y disait de lui, de son gnie, de sa
fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait 
cette poque, Napolon devait l'essuyer plus tard, et avec une grandeur
d'injustice et de passion proportionne  la grandeur de son gnie et de
sa destine.

Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, luttes dvorantes qui usent
l'me et le corps, avaient ruin la sant de M. Pitt. Une maladie
hrditaire, que le travail, les fatigues et ses derniers chagrins
avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prmature, le 23
janvier 1806. Il tait mort  l'ge de quarante-sept ans, aprs avoir
gouvern son pays, pendant plus de vingt annes, avec autant de pouvoir
qu'on en peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait
dans un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il
avait  conqurir les suffrages de l'assemble la plus indpendante de
la terre!

Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent
enchaner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilit de la cour, et
rgner au nom de leur matre sur un pays asservi, quelle admiration ne
doit-on pas prouver pour un homme dont la puissance, tablie sur une
nation libre, a dur vingt annes! Les cours sont bien capricieuses sans
doute: elles ne le sont pas plus que les grandes assembles
dlibrantes. Tous les caprices de l'opinion, excits par les mille
stimulants de la presse quotidienne, et rflchis dans un parlement o
ils prennent l'autorit de la souverainet nationale, composent cette
volont mobile, tour  tour servile ou despotique, qu'il est ncessaire
de captiver pour rgner soi-mme sur cette foule de ttes qui prtendent
rgner! Il faut, pour y dominer, outre cet art de la flatterie, qui
procure des succs dans les cours, cet art si diffrent de la parole,
quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui est indispensable pour se
faire couter des hommes runis; il faut encore, ce qui n'est pas un
art, ce qui est un don, ce caractre avec lequel on parvient  braver et
 contenir les passions souleves. Toutes ces qualits naturelles ou
acquises, M. Pitt les possda au plus haut degr. Jamais, dans les temps
modernes, on ne trouva un plus habile conducteur d'assemble. Expos
pendant un quart de sicle  la vhmence entranante de M. Fox, aux
sarcasmes poignants de M. Shridan, il se tint debout avec un
imperturbable sang-froid, parla constamment avec justesse,  propos,
sobrit, et, quand  la voix retentissante de ses adversaires venait se
joindre la voix plus puissante encore des vnements; quand la
Rvolution franaise, dconcertant sans cesse les hommes d'tat, les
gnraux les plus expriments de l'Europe, jetait au milieu de sa
marche ou Fleurus, ou Zurich, ou Marengo, il sut toujours contenir par
la fermet, par la convenance de ses rponses, les esprits mus du
parlement britannique. Et c'est en cela surtout que M. Pitt fut
remarquable; car il n'eut, comme nous l'avons dit ailleurs, ni le gnie
organisateur, ni les lumires profondes de l'homme d'tat.  l'exception
de quelques institutions financires d'un mrite contest, il ne cra
rien en Angleterre; il se trompa souvent sur les forces relatives de
l'Europe, sur la marche des vnements; mais il joignit aux talents d'un
grand orateur politique l'amour ardent de son pays, la haine passionne
de la Rvolution franaise. Il faut au gnie des passions pour qu'il ait
de la puissance. Reprsentant en Angleterre, non pas de l'aristocratie
nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, qui lui prodigua ses
trsors par la voie des emprunts, il rsista  la grandeur de la France
et  la contagion des dsordres dmagogiques avec une persvrance
inbranlable, et maintint l'ordre de son pays sans en diminuer la
libert. Il le laissa charg de dettes, il est vrai, mais tranquille
possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des forces de
l'Angleterre, mais elle tait le second pays de la terre quand il
mourut, et le premier huit ans aprs sa mort. Et  quoi seraient bonnes
les forces des nations, sinon  essayer de dominer les unes sur les
autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de la Providence.
Ce qu'un homme de gnie est  une nation, une grande nation l'est 
l'humanit. Les grandes nations civilisent, clairent le monde, et le
font marcher plus rapidement dans toutes les voies; seulement il faut
leur conseiller d'unir  la force la prudence, qui fait russir la
force, et la justice, qui l'honore.

M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les
derniers jours de sa vie. Nous fmes vengs, nous Franais, de ce cruel
ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais, il put douter de
l'excellence de sa politique et trembler pour l'avenir de sa patrie.
C'tait l'un de ses plus mdiocres successeurs, lord Castlereagh, qui
devait jouir de nos dsastres.

Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M.
Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intgrit attaque. Il
vcut de ses moluments, qui taient considrables, et, sans qu'il ft
pauvre, passa pour l'tre. Lorsqu'on annona sa mort, l'un des membres
de la vieille majorit ministrielle proposa de payer ses dettes. Cette
proposition, prsente au parlement et accueillie avec respect, fut
combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et notamment par M.
Windham, qui avait t si longtemps son collgue au ministre. Son
antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhrer, mais avec douleur.

J'honore, s'cria-t-il avec un accent qui remua l'assemble des
Communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la
gloire de ma vie d'avoir t quelquefois appel son rival; mais j'ai
combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la gnration
prsente si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut faire
le dernier et le plus clatant hommage  cette politique, que j'ai crue,
que je crois encore funeste pour l'Angleterre?

Tout le monde comprit le vote de M. Fox et applaudit  la noblesse de
son langage.

Quelques jours aprs, la proposition ayant pris un autre caractre, le
parlement vota,  l'unanimit, 50,000 livres sterling (1,250,000 fr.)
pour payer les dettes de M. Pitt. On dcida qu'il serait enseveli 
Westminster.

Arrtons-nous l un instant, avant de reprendre cette route immense o
M. Thiers conduit son lecteur par le fil des vnements avec une clart
de vue, une sret de marche et une universalit de science historique
qui entranent sans cesse sans jamais lasser. Ce livre, c'est l'univers
pendant un quart de sicle. Celui qui l'a bien lu sait le monde, celui
qui a os l'entreprendre et qui a russi  l'crire est plus qu'un
crivain; c'est la plume qui court et qui grave, arrache  l'aile du
temps, pour terniser le temps lui-mme.

Le Concordat et la mort du duc d'Enghien nous attendent.--Respirons.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au mois prochain._)




XLVe ENTRETIEN.

EXAMEN CRITIQUE

DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,

PAR M. THIERS.

(2e PARTIE.)


I

 l'exception du pouvoir civil emport  la pointe de l'pe au 18
brumaire par un gnral qui mettait la victoire au-dessus de la loi et
qui rduisait tous les droits au droit de la force, nous avons admir
jusqu'ici la savante exposition et la profonde sagacit d'esprit de M.
Thiers. Nous allons  regret nous sparer de son sens historique dans
deux graves circonstances trs-bien racontes, mais mal juges par lui,
selon nous: le Concordat de 1801 et la mort du duc d'Enghien. Plus nous
louons ce travail unique sur les vnements de notre temps par
l'crivain qui semble avoir t aussi providentiellement prdestin 
les crire que Bonaparte fut prdestin  les accomplir, plus nous
devons prmunir avec sollicitude l'opinion contre les dfauts de sens et
contre les dfauts de sensibilit qui font tache, et qui pourraient
faire loi un jour dans ce magnifique fonds d'histoire; vicier l'esprit,
c'est une faute de logique; mais endurcir le coeur, c'est pire qu'une
faute chez un historien.

Nous allons donc discuter en quelques mots, avec nos lecteurs, ces deux
chapitres de l'histoire de M. Thiers, afin de rtablir, autant qu'il est
en nous, les vrais principes de la raison moderne en matire de culte et
les vrais sentiments du coeur humain en fait de mort politique. Il n'est
pas ncessaire de dire avec quelle mesure nous discuterons ces deux faux
actes du premier Consul, ces deux faux jugements de son historien. La
vrit n'a pas besoin de la violence des paroles.


II

M. Thiers commence son douzime livre par une exposition raisonne,
trs-bien raisonne dans quelques pages, trs-mal raisonne dans
quelques autres pages, de la situation de la religion en France en 1801.

Le premier Consul, dit-il, aurait voulu que le jour anniversaire du 18
brumaire, consacr  clbrer la rconciliation de la France avec
l'Europe, pt l'tre aussi  clbrer la rconciliation de la France
avec l'glise. Il avait fait les plus grands efforts pour que les
ngociations avec le saint-sige fussent termines en temps utile, et
que les crmonies religieuses vinssent se mler aux ftes populaires.
Mais il est encore moins facile de traiter avec les puissances
spirituelles qu'avec les puissances temporelles, car les batailles
gagnes n'y suffisent pas, et c'est l'honneur de la pense humaine de ne
pouvoir tre vaincue que par la force accompagne de la persuasion.

C'est ce difficile travail de la persuasion jointe  la force que le
vainqueur de Rivoli et de Marengo avait entrepris auprs de l'glise
romaine pour la rconcilier avec la Rpublique franaise.

La Rvolution, comme nous l'avons dj dit bien des fois, avait dpass
le but en beaucoup de choses; la ramener en arrire, quant  ces choses
seulement, et pas plus en de qu'au del du but, tait une raction
lgitime, salutaire, que le premier Consul avait entreprise, et qu'alors
il rendait admirable par la sagesse et l'habilet des moyens qu'il y
employait.

La religion tait videmment une des choses  l'gard desquelles la
Rvolution avait dpass toutes les bornes justes et raisonnables; nulle
part il n'y avait autant  rparer.

Il avait exist sous l'ancienne monarchie un clerg puissant, en
possession d'une grande partie du sol, ne supportant aucune des charges
publiques, faisant seulement, quand il lui plaisait, des dons
volontaires au trsor royal, constitu en pouvoir politique, et formant
l'un des trois ordres qui, dans les tats gnraux, exprimaient les
volonts nationales. La Rvolution avait emport le clerg avec sa
fortune, son influence et ses privilges; elle l'avait emport avec la
noblesse, les parlements et le trne lui-mme. Un clerg propritaire et
constitu en pouvoir politique pouvait convenir dans la socit du
moyen ge, tre utile alors  la civilisation; mais il tait
inadmissible au dix-huitime sicle. L'Assemble constituante avait bien
fait de mettre  la place un clerg vou uniquement aux fonctions du
culte, tranger aux dlibrations de l'tat, salari au lieu d'tre
propritaire; mais c'tait exiger beaucoup du saint-sige que de lui
demander l'approbation de tels changements. Si on voulait russir, il
fallait s'en tenir l, et ne pas lui fournir un prtexte lgitime de
dire qu'on attaquait la religion elle-mme dans ce qu'elle avait
d'immuable et de sacr.

 notre tour de raisonner.


III

Sous le Directoire la proscription avait cess, les diffrents clergs
professaient librement chacun leur foi, et, se faisant une libre
concurrence par la persuasion dans l'esprit des populations chrtiennes,
taient galement inviolables dans l'exercice purement spirituel de leur
ministre. Il n'y avait plus, en un mot, ni perscution, ni faveur, ni
religion d'tat: vritable condition de la libert des mes dans
l'impartial et inviolable exercice de leur loi religieuse, indpendante
de la loi politique; situation sous laquelle nous voyons fleurir dans le
vaste continent amricain, comme en Irlande, en Orient, en Hollande, en
Helvtie, la religion d'autant plus sainte qu'elle est moins humaine.
Rgulariser cette situation en France par des lois protectrices de cette
inviolabilit des consciences; mnager la transition entre le clerg de
l'tat violemment dpossd et le clerg des fidles rtribu par les
fidles au moyen d'indemnits viagres comme celles qui sont
quitablement dues  toute dpossession soudaine; tablir la paix par la
libert, c'tait l la pense du sicle, le voeu de la raison, l'honneur
de la religion vritable. Si le premier Consul avait eu l'ombre de
philosophie dans sa politique, c'tait l le seul concordat qu'il y et
 faire entre Rome et lui. Ce concordat tait en deux articles. Comme
puissance temporelle, je vous reconnais et je respecte votre
souverainet en tant que vos sujets eux-mmes la reconnaissent; comme
puissance spirituelle, les catholiques franais vous reconnatront
d'eux-mmes librement, sans aucune intervention de l'tat dans le
domaine de la conscience.

L'tat est humain, la foi est divine; ils ne peuvent se toucher sans
s'altrer dans leur nature entirement distincte.

L'me des fidles vous appartient, la police des cultes seule est de mon
ressort, parce que la police extrieure des cultes est chose temporelle
et qu'elle touche  la socit civile; mais ces rglements purement
civils ne s'immiscent en rien dans les dogmes purement spirituels.

C'tait videmment  cette lgislation rationnelle des cultes que la
raison, la philosophie et la Rvolution avaient aspir depuis plusieurs
sicles, et c'est encore  cela qu'elles aspirent, comme  la libert de
Dieu dans les mes et comme  la libert des mes dans l'tat. Jamais le
pouvoir civil et l'autorit religieuse ne concluront un pacte appel
concordat sans qu'il y ait quelque chose de Dieu concd au pouvoir
civil, quelque chose de la sainte libert des mes concd au pouvoir
spirituel. Religion d'tat veut dire partout oppression de Dieu ou
oppression de l'homme: ou le citoyen possde le prtre, ce qui est un
sacrilge, ou le prtre possde le citoyen, ce qui est une simonie.

Il n'y a pas de doute que, quand le premier Consul discutait  huis
clos cette question vitale pour la Rvolution avec ses conseillers
d'tat, il professait comme eux les principes que nous venons d'exposer
sur les concordats. Bien que ses instincts fussent, dit-on, vaguement
religieux comme ceux des hommes qui ont plus d'infini que les autres
dans une plus grande me, il ne professait jusque-l aucun dogme, ou
plutt il avait dcrt publiquement au Caire, en exaltant l'islamisme,
qu'il les professait tous. Ce respect gal affichait assez une gale
indiffrence, pour ne pas dire un gal ddain. Mais le premier Consul,
prcisment parce qu'il n'tait pas assez religieux, voulait avoir
extrieurement sous la main une religion politique. Il est bien plus
commode, en effet,  un chef d'tat, dans un temps d'oscillation des
croyances, de rgir un seul culte que d'en rgir plusieurs; il est plus
simple aussi de faire alliance avec un seul pontife et avec un seul
clerg, pour lui emprunter et pour lui prter force, que de flotter sur
plusieurs religions qui, toutes occupes de lutter entre elles, ne
prsentent aucun point d'appui solide  une royaut ou  une dictature.
Au point de vue purement humain, cela est incontestable; au point de
vue divin, cela n'est rien moins que religieux. Le premier Consul, dans
cette ngociation dont M. Thiers lui fait gloire comme s'il et t
inspir dans son oeuvre de Charlemagne par l'esprit mme du
christianisme, n'avait donc nullement la religion du chrtien; il avait
la religion de l'homme d'tat.

C'est cette religion de l'homme d'tat que M. Thiers professe dix fois
lui-mme avec un esprit plus hautain que juste dans le rcit et dans la
discussion du Concordat. Il le raconte et il le discute, qu'il nous
permette de le lui dire, non pas comme Bossuet ou Fnelon l'auraient
fait, mais comme Machiavel l'aurait racont et discut. Ces pages sont
des chapitres du livre du _Prince_; elles enseignent aux fondateurs de
dynasties nouvelles comment, pour caresser les habitudes d'esprit d'un
peuple, ces princes doivent, sous le masque d'une religion qu'ils ne
professent pas eux-mmes de coeur, se jouer de la religion vritable,
insparable de sincrit et de foi, en rendant au peuple une religion
d'tat avec ses privilges et ses appareils exclusifs comme un spectacle
pour les yeux au lieu d'un aliment de l'me.

coutez plutt M. Thiers lui-mme sur ce sujet, et remarquez de combien
de contradictions inaperues son sophisme historique se compose sous
l'apparente justesse des paroles. Jamais, selon nous, la religion de
l'homme d'tat ne se montra plus ddaigneuse de la religion des fidles.
Les prtendus chrtiens qui se dclarent satisfaits de pareilles
thories religieuses ne sont pas exigeants en profession de foi ni mme
en politesses de paroles envers la divinit des cultes.

coutez M. Thiers.


IV

Il faut une croyance religieuse, il faut un culte  toute association
humaine. L'homme, jet au milieu de cet univers, sans savoir d'o il
vient, o il va, pourquoi il souffre, pourquoi mme il existe, quelle
rcompense ou quelle peine recevront les longues agitations de sa vie:
assig des contradictions de ses semblables, qui lui disent, les uns
qu'il y a un Dieu, auteur profond et consquent de toutes choses, les
autres qu'il n'y en a pas; ceux-ci, qu'il y a un bien, un mal, qui
doivent servir de rgle  sa conduite; ceux-l, qu'il n'y a ni bien ni
mal, que ce sont l les inventions intresses des grands de la terre;
l'homme, au milieu de ces contradictions, prouve le besoin imprieux,
irrsistible, de se faire sur tous ces objets une croyance arrte.
Vraie ou fausse, sublime ou ridicule, il s'en fait une. Partout, en tout
temps, en tout pays, dans l'antiquit comme dans les temps modernes,
dans les pays civiliss comme dans les pays sauvages, on le trouve au
pied des autels, les uns vnrables, les autres ignobles ou
sanguinaires. Quand une croyance tablie ne rgne pas, mille sectes,
acharnes  la dispute, comme en Amrique, mille superstitions
honteuses, comme en Chine, agitent ou dgradent l'esprit humain. Ou
bien, si, comme en France en 93, une commotion passagre a emport
l'antique religion du pays, l'homme,  l'instant mme o il avait fait
voeu de ne plus rien croire, se dment aprs quelques jours, et le culte
insens de la desse Raison, inaugur  ct de l'chafaud, vient
prouver que ce voeu tait aussi vain qu'il tait impie.

 en juger donc par sa conduite ordinaire et constante, l'homme a
besoin d'une croyance religieuse. Ds lors, que peut-on souhaiter de
mieux  une socit civilise qu'une _religion nationale_, fonde sur
les vrais sentiments du coeur humain, conforme aux rgles d'une morale
pure, consacre par le temps, et qui, sans intolrance et sans
perscution, runisse, sinon l'universalit, au moins la grande majorit
des citoyens, au pied d'un autel antique et respect?

Une telle croyance, on ne saurait l'inventer quand elle n'existe pas
depuis des sicles. Les philosophes, mme les plus sublimes, peuvent
crer une philosophie, agiter par leur science le sicle qu'ils
honorent: ils font penser, ils ne font pas croire. Un guerrier couvert
de gloire peut fonder un empire, il ne saurait fonder une religion. Que,
dans les temps anciens, des sages, des hros, s'attribuant des relations
avec le ciel, aient pu soumettre l'esprit des peuples et lui imposer une
croyance, cela s'est vu. Mais, dans les temps modernes, le crateur
d'une religion serait tenu pour un imposteur; et, entour de terreur
comme Robespierre, ou de gloire comme le jeune Bonaparte, il aboutirait
uniquement au ridicule. On n'avait rien  inventer en 1800. Cette
croyance pure, morale, antique, existait; c'tait la vieille religion du
Christ, ouvrage de Dieu suivant les uns, ouvrage des hommes suivant les
autres, mais, suivant tous, oeuvre profonde d'un rformateur sublime;
rformateur comment pendant dix-huit sicles par les conciles, vastes
assembles des esprits minents de chaque poque, occupes  discuter,
sous le titre d'hrsies, tous les systmes de philosophie, adoptant
successivement sur chacun des grands problmes de la destine de l'homme
les opinions les plus plausibles, les plus sociales, les adoptant, pour
ainsi dire,  la majorit du genre humain; arrivant enfin  produire ce
corps de doctrine invariable, souvent attaqu, toujours triomphant,
qu'on appelle _unit catholique_, et au pied duquel sont venus se
soumettre les plus beaux gnies! Elle existait, cette religion, qui
avait rang sous son empire tous les peuples civiliss, form leurs
moeurs, inspir leurs chants, fourni le sujet de leurs posies, de leurs
tableaux, de leurs statues, empreint sa trace dans tous leurs souvenirs
nationaux, marqu de son signe leurs drapeaux tour  tour vaincus ou
victorieux! Elle avait disparu un moment dans une grande tempte de
l'esprit humain; mais, la tempte passe, le besoin de croire revenu,
elle s'tait retrouve au fond des mes, comme la croyance naturelle et
indispensable de la France et de l'Europe.

Quoi de plus indiqu, de plus ncessaire en 1800 que de relever cet
autel de saint Louis, de Charlemagne et de Clovis, un instant renvers?
Le gnral Bonaparte, qui et t ridicule s'il avait voulu se faire
prophte ou rvlateur, tait dans le vrai rle que lui assignait la
Providence, en relevant de ses mains victorieuses cet autel vnrable,
en y ramenant par son exemple les populations quelque temps gares. Et
il ne fallait pas moins que sa gloire pour une telle oeuvre! De grands
gnies, non pas seulement parmi les philosophes, mais parmi les rois,
Voltaire et Frdric, avaient dvers le mpris sur la religion
catholique et donn le signal des railleries pendant cinquante annes.
Le gnral Bonaparte, qui avait autant d'esprit que Voltaire, plus de
gloire que Frdric, pouvait seul, par son exemple et ses respects,
faire tomber les railleries du dernier sicle.

Sur ce sujet, il ne s'tait pas lev le moindre doute dans sa pense.
Ce double motif de rtablir l'ordre dans l'tat et la famille, et de
satisfaire au besoin moral des mes, lui avait inspir la ferme
rsolution de remettre la religion catholique sur son ancien pied, sauf
les attributions politiques, qu'il regardait comme incompatibles avec
l'tat prsent de la socit franaise.

Est-il besoin, avec des motifs tels que ceux qui le dirigeaient, de
chercher s'il agissait par une inspiration de la foi religieuse, ou bien
par politique ou par ambition? Il agissait par sagesse, c'est--dire par
suite d'une profonde connaissance de la nature humaine, cela suffit. Le
reste est un mystre, que la curiosit, toujours naturelle quand il
s'agit d'un grand homme, peut chercher  pntrer, mais qui importe peu.
Il faut dire cependant,  cet gard, que la constitution morale du
gnral Bonaparte le portait aux ides religieuses. Une intelligence
suprieure est saisie,  proportion de sa supriorit mme, des beauts
de la cration. C'est l'intelligence qui dcouvre l'intelligence dans
l'univers, et un grand esprit est plus capable qu'un petit de voir Dieu
 travers ses oeuvres. Le gnral Bonaparte controversait volontiers sur
les questions philosophiques et religieuses avec Monge, Lagrange,
Laplace, savants qu'il honorait et qu'il aimait, et les embarrassait
souvent, dans leur incrdulit, par la nettet, la vigueur originale de
ses arguments.  cela il faut ajouter encore que, nourri dans un pays
inculte et religieux, sous les yeux d'une mre pieuse, la vue du vieil
autel catholique veillait chez lui les souvenirs de l'enfance, toujours
si puissants sur une imagination sensible et grande. Quant 
l'ambition, que certains dtracteurs ont voulu donner comme unique motif
de sa conduite en cette circonstance, il n'en avait pas d'autre alors
que de faire le bien en toutes choses, et sans doute, s'il voyait comme
rcompense de ce bien accompli une augmentation de pouvoir, il faut le
lui pardonner. C'est la plus noble, la plus lgitime ambition, que celle
qui cherche  fonder son empire sur la satisfaction des vrais besoins
des peuples.


V

Nous citons ces pages parce qu'elles sont trs-belles d'expression et de
sentiment, les plus belles peut-tre que l'historien politique ait
crites dans sa vie; mais, en admirant la haute porte de ces vues
d'homme d'administration et de ce style d'homme de discipline civile,
peut-on se dissimuler la _simonie des ides_ (si on tolre cette
expression) qui clate dans la pense?

S'il s'agissait pour le premier Consul de fltrir l'impit, ce
parricide moral de l'humanit; de relever le sentiment religieux, cette
pit filiale de l'esprit humain dans l'me du peuple; de faire
respecter, honorer, vnrer sous toutes ses formes sincres les cultes
libres qui sont les actes volontaires et spontans de cette pit du
coeur humain, et qui, en rappelant sans cesse l'homme  sa source et 
sa fin, sont sa filiation divine, sa noblesse entre les cratures, sa
conscience, sa morale, sa vertu, sa consolation, son esprance, rien ne
serait plus plausible que l'argumentation de M. Thiers dans ce prambule
au Concordat.

Mais s'il s'agissait simplement pour le premier Consul de donner au
peuple une religion d'tat qu'il ne professait lui-mme ni d'esprit ni
de coeur; de faire, au nom de cette religion d'tat, toute politique 
ses yeux et nullement religieuse, une alliance exclusive avec le
souverain pontife de cette religion pour lui assurer les mes de ses
peuples,  la charge par le souverain pontife de lui assurer  lui-mme
leur obissance au nom du Dieu dont il est le ministre, il est
impossible de conserver du respect devant les loges prodigus par M.
Thiers  une pareille ngociation, et de ne pas rougir pour les hommes
d'un pareil commerce, o un souverain vend et livre la foi de son peuple
en change d'un droit divin de gouvernement qu'on lui concde; aucune
plume sincre ne peut appeler ici religion ce qui est politique,
conviction ce qui est feinte, et vertu ce qui est trafic.

Or l'historien, dans ses propres phrases  la louange de cet acte,
rvle la nature vraie de cet acte  chaque mot. Qu'est-ce, en effet,
que cette dclaration d'gale estime ou d'gal ddain pour les religions
ncessaires, selon M. Thiers,  l'homme? _Vraie ou fausse, sublime ou
ridicule, il en faut une._ Qu'est-ce que cette dclaration de la
ncessit de maintenir par la force des gouvernements l'unit des
religions tablies? Quand une croyance tablie ne rgne pas, mille
superstitions s'tablissent, mille sectes acharnes  la dispute, comme
en Amrique, etc. Ds lors que peut-on souhaiter de mieux qu'_une
religion nationale_?

Remarquez que l'historien ne dit pas une religion vraie ou une religion
divine; il dgrade hardiment dans cette expression la religion
(institution divine ou rien) jusqu'au rang de simple _institution
nationale_. Il substitue la nation  Dieu et la loi de police des cultes
 la conscience, sige unique de la foi. Qu'est-ce enfin que cette
ambition qu'il faut pardonner au premier Consul, puisque, dit
l'historien, c'est la plus noble et la plus lgitime des ambitions que
celle qui cherche  fonder son empire sur la satisfaction des vrais
besoins du peuple? Or, les vrais besoins du peuple qui venait
d'accomplir la plus grande transformation des temps modernes, pour
tablir la libert des consciences et l'galit des croyances
personnelles devant les lois et devant Dieu; ces vrais besoins des
peuples taient-ils de reconstituer aussitt aprs, au lieu de la
religion volontaire et d'autant plus efficace qu'elle est plus
volontaire, une religion d'tat garantie  un souverain de la foi par un
souverain des armes, investie de privilges dont chacun tait une limite
 la libert des autres cultes? Ces vrais besoins des peuples
taient-ils de remettre Dieu dans la loi, le prtre, magistrat de la
foi, dans la dpendance du magistrat civil, le magistrat civil dans la
dpendance du prtre, le fidle dans le citoyen, le citoyen dans le
fidle, une partie de la religion dans la loi, une autre partie hors la
loi, et de rebtir ainsi, au profit, non de la religion des peuples,
mais  l'usage et au profit de la souverainet civile, cette Babel de
foi et de loi, de Dieu et de l'homme, de servitude et de rvolte, de
tolrance de l'erreur et d'intolrance de la vrit, qu'on appelle un
concordat?

Nous le laissons  dire  ceux qui ont la religion de la foi, et non la
religion d'tat, dans le coeur. Cette prtendue religion de la raison
d'tat est, selon nous, la drision de la pit sincre; l'histoire de
M. Thiers pervertirait ici la morale ternelle, si on n'en signalait pas
le sophisme et le danger aux hommes.

Cela dit sur le principe mme de ce Concordat de 1801, nous ne taririons
pas en loges sur la belle tude diplomatique dans laquelle M. Thiers,
aid sans doute par les innombrables documents de nos archives, a
droul, clair, simplifi, dramatis, pour les esprits les plus
minutieux, cette longue et pineuse ngociation. Si toutes les
ngociations entre les tats taient compulses et crites ainsi par un
crivain aussi rudit, la diplomatie, exhume de ses cartons par une
main cratrice, serait  elle seule la plus complte et la plus
lumineuse des histoires. L'rudition recevrait la vie par la main du
talent. Ce genre d'histoire par les documents bien retrouvs, bien
exposs, bien discuts, se rvle ici pour la premire fois au monde.
C'est une nouveaut et une cration; cette nouveaut et cette cration
porteront le nom de M. Thiers.


VI

Le treizime livre n'offre rien  l'imagination et  la pense que ces
lieux communs de toutes les annales, ces dtails d'administration qui,
en temps calmes, servent de transition d'un vnement  l'autre. M.
Thiers y excelle parce qu'il approfondit jusqu'aux minuties. C'est en
creusant qu'on trouve l'intrt au fond de l'histoire: celui qui voit
tout s'intresse  tout. On ne peut reprendre dans ce rcit de quelques
mois de paix que deux ou trois jugements qui manquent de justesse parce
qu'ils manquent d'impartialit.

Ainsi M. Thiers, passionn pour son hros, veut lui donner  la fois,
contre sa nature, les honneurs du libralisme et les honneurs du
despotisme. Il affecte de croire que le premier Consul tait un partisan
et un admirateur de M. Fox, l'orateur d'opposition par excellence, venu
 Paris pour admirer de plus prs la dictature. C'est mconnatre  la
fois le gnie du premier Consul et le gnie de M. Fox. M. Thiers ici
fait tort, selon nous, au bon sens gouvernemental de son hros, comme il
fait tort  la sincrit de M. Fox. Que pouvait-il y avoir de commun
entre un jeune soldat qui venait d'touffer la dernire tincelle de
libert reprsentative dans son pays, et qui mditait dj la
suppression du Tribunat, comme il avait accompli l'asservissement par
l'pe du Corps lgislatif, et le tribun aristocratique et quelquefois
dmagogique de l'Angleterre, qui avait inocul par tous ses discours les
doctrines et mme les anarchies de la Rvolution franaise  son pays?
Que pouvait-il y avoir de sincre dans ces politesses de fausse
admiration entre l'homme d'tat de l'ordre excessif, du pouvoir absolu,
et entre l'orateur de la libert sans limite, de la souverainet des
clubs, de l'anarchie dsarme ou mme arme contre la monarchie? L'homme
du 18 brumaire ne pouvait ni estimer politiquement ni aimer M. Fox,
homme de 1792. Il pouvait le flatter et le grandir par ses flatteries
officielles, pour grandir en lui un principe loquent d'opposition et de
dsordre en Angleterre. C'est ce qu'il faisait  Paris, en affectant
l'estime pour un gnie de parole dont il mprisait au fond les
doctrines.

Le vritable homme d'tat de l'Angleterre, aux yeux du premier Consul,
c'tait M. Pitt; mais il ne lui convenait pas de le dire, parce que M.
Pitt tait, pour l'Angleterre libre, l'homme de salut; M. Fox n'tait
que l'homme de bruit. L'historien du premier Consul a trop de
perspicacit pour s'y tromper. Il nous semble donc ici faire pour son
hros prcisment ce que son hros faisait pour M. Fox: il ne le juge
pas, il le flatte. La prtendue admiration du premier Consul pour
l'agitateur anglais serait de la candeur par trop nave si elle n'tait
pas de la diplomatie par trop raffine. Ici M. Thiers se souvient trop,
en crivant ces pages, de ce sophisme de situation qui a tu en quinze
ans le gouvernement des Bourbons par sa plume; il confond dans le
premier Consul le got hroque du despotisme et le got populaire de la
libert, afin de lui donner, selon les besoins de l'opposition, qui vit
de sophismes, la popularit du dictateur et la popularit du libral de
1830: hermaphrodisme politique ncessaire  la mmoire du hros avec
lequel on voulait faire une double guerre aux Bourbons. Mais ce n'est
plus l de l'histoire, c'est de la tactique; cette tactique peut tre
profitable  ceux qui l'emploient  la tribune ou dans le journalisme,
elle est dplace dans le rcit. Il n'y eut jamais, en ralit, deux
esprits plus antipathiques en matire de gouvernement que l'esprit
droit, ferme, absolu du premier Consul, et l'esprit oratoire,
contradictoire et ambulatoire du chef de l'opposition britannique, M.
Fox; l'un fait pour absorber nergiquement tous les droits et toutes les
volonts dans le droit et dans la volont d'un seul; l'autre cr pour
dbattre loquemment, mais vainement, le pour et le contre, pour saper
tous les gouvernements et pour voir des ennemis dans tous les ministres
du pouvoir. Parler de l'admiration sincre de ces deux hommes l'un pour
l'autre c'est les mal comprendre ou c'est les dfigurer. Conserver la
fidlit des caractres, laisser  chacun son vice et sa vertu propre,
c'est la loi de l'histoire comme c'est la loi du drame. L'histoire,
autrement, manque de vrit, et le drame manque de vraisemblance.


VII

On voit percer ds ce temps-l l'opposition civile dans quelques
snateurs rests fidles, malgr ses excs et ses revers,  l'esprit
philosophique qui avait couv la rvolution de 1789; ceux-l voulaient
au moins en sauver les vrits du naufrage de tant d'illusions et du
sang de 1793. C'est contre ce petit nombre d'mes libres et stoques,
quoique modres, que le premier Consul clate en impatience et qu'il
invente le mot d'_idologues_, comme l'injure la plus expressive qu'on
puisse adresser  des hommes qui font abstraction de l'exprience en
matire de gouvernement.

L'opposition militaire, qui commence aussi  poindre, se groupe et se
personnifie autour de Moreau, le seul rival de gloire qu'on puisse
lever en face du premier Consul. M. Thiers, juste cette fois, et juste
parce qu'il est svre, caractrise vigoureusement cette tendance de la
mdiocrit jalouse  se crer des idoles plus grandes que nature pour
les opposer aux vritables supriorits intellectuelles de leur temps.

Moreau, dit-il, depuis la campagne d'Autriche, dont il devait le
succs, du moins en partie, au premier Consul, qui lui avait donn 
commander la plus belle arme de la France, Moreau passait pour le
second gnral de la Rpublique. Au fond, personne ne se trompait sur sa
valeur: on savait bien que c'tait un esprit mdiocre, incapable de
grandes combinaisons et entirement dpourvu de gnie politique; mais on
s'appuyait sur ses qualits relles de gnral sage, prudent et
vigoureux, pour en faire un capitaine suprieur et capable de tenir
tte au vainqueur de l'Italie et de l'gypte.

Les partis ont un merveilleux instinct pour dcouvrir les faiblesses
des hommes minents. Ils les flattent ou les offensent tour  tour,
jusqu' ce qu'ils aient trouv l'issue par laquelle ils peuvent pntrer
dans leur coeur, pour y introduire leur poison.

C'est ainsi que l'historien nous prpare de loin au grand procs
politique dans lequel Moreau descendit de sa gloire au rang de complice
de Georges et de Pichegru, et plus tard au rang de transfuge combattant
contre sa patrie pour se venger d'un juste exil.


VIII

La cration d'une rpublique lombarde en Italie, cration prcaire, mais
bien moins nuisible  la France que l'agrandissement si dangereux du
Pimont, voisin  la fois rvolutionnaire, militaire et monarchique, fut
sagement mais vainement combattue par M. de Talleyrand. Ce ministre n'y
voyait qu'un principe d'agitation perptuelle, menaante pour toute paix
durable avec l'Allemagne. Cette rpublique provisoire rvle la
diplomatie inquite et irrsolue du premier Consul. M. de Talleyrand
voit plus loin et plus juste. Bonaparte, initi par ce grand homme
d'tat  la diplomatie europenne, prend de son ministre la science des
traditions, mais ne suit en rien ses conseils  longue vue.

On voit, ds ce moment, qu'il ne veut de paix que juste ce qu'il en faut
pour prparer d'autres guerres, et que son vritable ministre des
affaires trangres sera le hasard des batailles.

Pendant qu'il institue une rpublique  Milan, il cherchait une
monarchie absolue en France. Il inaugurait pompeusement le culte d'tat,
il caressait M. de Chateaubriand, dont le livre potique, _le Gnie du
Christianisme_, devanait ou servait si bien ses desseins de
restauration catholique sous un second Charlemagne, ligu, non de foi,
mais de politique, avec la papaut. M. Thiers apprcie ce livre, qui fut
le programme de la monarchie, en une vive et juste image.

_Le Gnie du Christianisme_, dit-il, comme toutes les oeuvres
remarquables, fort lou, fort attaqu, produisait une impression
profonde parce qu'il exprimait un sentiment vrai et trs-gnral alors
dans la socit franaise: c'tait ce regret singulier, indfinissable,
de ce qui n'est plus, de ce qu'on a ddaign ou dtruit quand on
l'avait, de ce qu'on dsire avec tristesse quand on l'a perdu. Tel est
le coeur humain! Ce qui est le fatigue ou l'oppresse; ce qui a cess
d'tre acquiert tout  coup un attrait puissant. Les coutumes sociales
et religieuses de l'ancien temps, odieuses en 1789, parce qu'elles
taient alors dans toute leur force, et que de plus elles taient
quelquefois oppressives, maintenant que le dix-huitime sicle, chang
vers sa fin en un torrent imptueux, les avait emportes dans son cours
dvastateur, revenaient au souvenir d'une gnration agite, et
touchaient son coeur dispos aux motions par quinze ans de spectacles
tragiques. L'oeuvre du jeune crivain, empreinte de ce sentiment
profond, remuait fortement les esprits, et avait t accueillie avec une
faveur marque par l'homme qui alors dispensait toutes les gloires. Si
elle ne dcelait pas le got pur, la foi simple et solide des crivains
du sicle de Louis XIV, elle peignait avec charme les vieilles moeurs
religieuses qui n'taient plus. Sans doute on y pouvait blmer l'abus
d'une belle imagination; mais aprs Virgile, mais aprs Horace, il est
rest dans la mmoire des hommes une place pour l'ingnieux Ovide, pour
le brillant Lucain, et, seul peut-tre parmi les livres de ce temps, _le
Gnie du Christianisme_ vivra, fortement li qu'il est  une poque
mmorable; il vivra, comme ces frises sculptes sur le marbre d'un
difice vivent avec le monument qui les porte.


IX

En mme temps que le premier Consul rtablissait la plus monarchique des
institutions humaines, le catholicisme, il prparait  la monarchie ses
lments naturels et traditionnels, une noblesse et une aristocratie
militaire. Son rappel des migrs tait une prface  une cour; son
institution de l'ordre de la Lgion d'honneur, sacrifice  la vanit qui
fonde la vertu civique sur une distinction extrieure purile en
elle-mme, comme un ruban sur un habit, prparait les mes aux faveurs
d'un souverain; il prenait ainsi le privilge de dcerner seul l'estime
publique. L'historien approuve ces concessions aux faiblesses humaines
dans une page trop significative de ses propres penses pour ne pas la
citer.

Quant  la manire de classer les hommes dans la socit, il disait 
ceux qui ne voulaient aucune distinction: Pourquoi donc avez-vous cr
les fusils et les sabres d'honneur? C'est une distinction que celle-l,
et assez ridiculement invente, car on ne porte pas un fusil ou un sabre
d'honneur  sa poitrine, et en ce genre les hommes aiment ce qui
s'aperoit de loin. Le premier Consul avait observ un fait singulier,
et il le faisait volontiers remarquer  ceux avec lesquels il avait
l'habitude de s'entretenir. Depuis que la France, objet des gards et
des empressements de l'Europe, tait remplie des ministres de toutes les
puissances, ou d'trangers de distinction qui venaient la visiter, il
tait frapp de la curiosit avec laquelle le peuple et mme des gens
au-dessus du peuple suivaient ces trangers, et taient avides de voir
leurs riches uniformes et leurs brillantes dcorations. Il y avait
souvent foule dans la cour des Tuileries pour assister  leur arrive et
 leur dpart. Voyez, disait-il, ces vaines futilits que les esprits
forts ddaignent tant! Le peuple n'est pas de leur avis: il aime ces
cordons de toutes couleurs, comme il aime les pompes religieuses. Les
philosophes dmocrates appellent cela vanit, idoltrie. Idoltrie,
vanit, soit. Mais cette idoltrie, cette vanit sont des faiblesses
communes  tout le genre humain, et de l'une et de l'autre on peut
faire sortir de grandes vertus. Avec ces hochets tant ddaigns, on fait
des hros!  l'une comme  l'autre de ces prtendues faiblesses, il faut
des signes extrieurs: il faut un culte au sentiment religieux; il faut
des distinctions visibles au noble sentiment de la gloire.

Ici la vrit ne manque pas au tableau, mais la rflexion manque 
l'historien. L'oeuvre du vritable homme d'tat n'est pas de caresser
les vanits de notre nature, mais de les transformer en vertu publique.
Il ne faut pas donner aux vices de l'humanit leurs institutions, il
faut corriger ces vices par des institutions suprieures. Les
complaisances pour les purilits de l'homme ne sont pas du gnie, elles
sont une corruption officielle et elles perptuent son enfance. Le
dfaut de cette histoire est de prendre trop souvent l'expdient pour
droit et l'habilet pour principe de gouvernement.


X

M. Thiers, crivain videmment monarchique sous un costume
rvolutionnaire, s'lve franchement ici au-dessus des scrupules de la
lgalit et des timidits de la conscience pour absoudre l'ambition du
trne dans le premier Consul, et pour ne reconnatre d'autre lgitimit
du pouvoir que la lgitimit du gnie. Nous ne le blmons pas trop
svrement de cette audace d'esprit que Machiavel, Bossuet, Mirabeau et
Danton ont affiche avant lui; historiquement cette thorie tranche
tout; elle semble lever l'crivain  la hauteur de la Providence, qui
cre le droit des supriorits dans les hommes prdestins aux grandes
choses, et qui semble donner les masses subalternes en proprit  ses
lus; mais, moralement, cette thorie contient tous les prils et tous
les crimes; car, si vous reconnaissez le gnie pour droit et l'ambition
heureuse pour titre, quel est l'homme orgueilleux qui ne se croira pas
du gnie, et quel est le sclrat qui ne se sentira pas l'ambition de
tout oser et de tout prendre? Le ciel a cr la vertu pour contenir ces
audaces dans les limites du devoir, et les hommes ont invent les lois
pour contenir ces ambitions dans les prescriptions de la volont
gnrale. Mais ces discussions sont vaines quand il s'agit d'un homme
qui avait accompli dj au 18 brumaire le renversement  main arme de
la Constitution; il avait autant le droit de fonder une dynastie que
celui de dtruire une rpublique.

Le gnral Bonaparte, dit ici son historien trop complaisant  la
fortune, souhaitait le suprme pouvoir, c'tait naturel et excusable. En
faisant le bien, il avait obi  son gnie; en le faisant, il en avait
espr le prix. Il n'y avait l rien de coupable, d'autant plus que,
dans sa conviction et dans la vrit, pour achever ce bien, il fallait
longtemps encore un chef tout-puissant. Dans un pays qui ne pouvait pas
se passer d'une autorit forte et cratrice, il tait lgitime de
prtendre au pouvoir suprme, quand on tait le plus grand homme de son
sicle et l'un des plus grands hommes de l'humanit. Washington, au
milieu d'une socit dmocratique, rpublicaine, exclusivement
commerciale, et pour longtemps pacifique, Washington avait eu raison de
montrer peu d'ambition. Dans une socit rpublicaine par accident,
monarchique par nature, entoure d'ennemis, ds lors militaire, ne
pouvant se gouverner et se dfendre sans unit d'action, le gnral
Bonaparte avait raison d'aspirer au pouvoir suprme, n'importe sous quel
titre. Son tort, ce n'est pas d'avoir pris la dictature, alors
ncessaire; c'est de ne l'avoir pas toujours employe comme dans les
premires annes de sa carrire.

On voit ici la thorie  visage dcouvert: avoir du gnie, faire le bien
et demander le prix du bien qu'on a fait pour soi-mme; mais demander le
prix du bien qu'on a fait ou qu'on veut faire pour soi-mme, qu'est-ce
autre chose que l'gosme, c'est--dire un vice au lieu d'une vertu?
Quel danger n'y a-t-il pas dans de telles thories sous la plume d'un
crivain sduisant d'audace d'esprit, au milieu d'une nation en
oscillation perptuelle de pouvoirs? Quel danger surtout dans une nation
militaire, o chaque gnral peut tre tent du trne sans avoir le
gnie de s'y maintenir? Et comment M. Thiers pourra-t-il se plaindre
d'avoir  subir comme citoyen les doctrines qu'il aura encourages comme
moraliste? _Patere legem quam fecisti!_


XI

En reprenant son rle d'historien, M. Thiers raconte ensuite, avec la
verve d'un Molire politique, les rles divers jous par le premier
Consul, par sa femme, par ses frres, par ses soeurs, par le snat, par
le conseil d'tat, par Fouch, par Cambacrs, ses confidents, chargs
de risquer les indiscrtions et de subir les dsaveux pour se faire
offrir sous un nom ou sous un autre le titre du pouvoir monarchique dont
il avait dj la ralit. L'histoire ici touche  la comdie d'intrigue,
et Beaumarchais y serait plus convenable que Tacite. Enfin, aprs mille
manoeuvres de ses confidents contraris par ce qui restait de dcorum
rpublicain dans les diffrents corps reprsentatifs, la douce violence
est opre, et, aprs avoir deux fois repouss la couronne comme Csar
au Cirque, le gnral Bonaparte passe du titre de premier Consul au
titre de Consul _ vie_, et du titre de consul  vie  la prochaine
proclamation de l'empire hrditaire. Ici le gnral Bonaparte n'a point
d'effort illgitime  faire pour franchir ces degrs successifs qui
mnent d'une magistrature rpublicaine  vie au pouvoir suprme; il n'a
qu' se laisser glisser sur la mobilit et sur la versatilit de la
France, plie d'avance  tous ses dsirs.


XII

De trs-belles et trs-profondes tudes de droit public allemand et
helvtique remplissent cet intervalle du Consulat  vie  l'Empire dans
l'histoire de M. Thiers. On ne peut leur reprocher que leur tendue et
leur rudition excessives. Les diplomates y trouveront des monuments de
diplomatie savante, admirablement scruts et clairs d'un jour qui ne
laisse rien dans l'ombre; mais la masse des lecteurs superficiels, qui
s'attache exclusivement aux vnements et aux hommes, laisseront ces
riches tudes aux rudits. Ce n'est plus l'histoire, c'est le catchisme
du droit des gens; entre Grotius et Tacite il y a la diffrence d'un
trait  un rcit. M. Thiers fait trop souvent un trait de son
histoire; nous qui avons du loisir nous ne nous en plaignons pas; mais
la postrit a peu de temps  consacrer au pass; elle lit vite et peu:
M. Thiers ne pense pas assez  elle.


XIII

L'intervention franaise s'accomplit en quelques jours par le gnral
Ney, en Suisse; la mdiation impose  main arme aux cantons sert de
prtexte  l'Angleterre pour refuser l'vacuation de Malte, conformment
au trait d'Amiens. La France exige, l'Angleterre rcrimine sur ses
envahissements; le premier Consul clate en paroles foudroyantes,
quoique calcules, dans une audience de l'ambassadeur britannique. La
paix d'Amiens est rompue, la guerre commence. L'historien, dans une
courte et impartiale discussion, attribue  l'Angleterre les causes de
la rupture. On ne peut mconnatre ici la justesse de ses rflexions. La
responsabilit de la longue priode de guerre qui suit la courte paix
d'Amiens psera sur la Grande-Bretagne plus que sur le gnral
Bonaparte. Si la premire loi de l'histoire est d'tre vridique, la
premire loi de la critique est d'tre arbitre entre les vnements et
l'historien. Les passions nationales de l'Angleterre et les rivalits de
popularit parlementaire entre les orateurs et les ministres
prcipitrent la rupture d'une paix qui pouvait consoler plusieurs
annes le monde. Cette poque ressemble beaucoup  celle o les orateurs
athniens du parti de Dmosthne jetrent, par leurs dclamations contre
Alexandre de Macdoine, la Grce et l'Asie dans les mains d'Alexandre.
Le gnral Bonaparte fut l'Alexandre du parlement britannique en 1803.


XIV

Les dix-septime et dix-huitime livres sont des chefs-d'oeuvre entre
tant de chefs-d'oeuvre; c'est le gnie et l'impatience du hros passs
tout entiers dans son historien pour prparer contre l'Angleterre, et au
besoin contre ses allis sur le continent, une guerre aux proportions
d'une lutte entre deux mondes, le monde maritime et le monde
continental.

C'est par le monde maritime que ces prparatifs commencent. Ces deux
livres sont l'histoire navale du monde moderne, depuis l'Armada de
Philippe II. Tout le drame est transport sur les mers; ce drame est un
des plus beaux, des plus divers, des plus passionns qui se soient
jamais jous entre les lments et les hommes. Les tudes qu'a d faire
l'historien pour l'crire, ou que les hommes spciaux de la marine ont
d faire pour lui en fournir les lments, sont immenses. Ce seul
travail, depuis la rupture de la paix d'Amiens jusqu' la bataille de
Trafalgar, serait de lui seul un monument historique digne de rester 
jamais dans les archives de l'Europe. La cration des flottilles de
bateaux plats pour transporter  travers le dtroit l'invasion
franaise en Angleterre, la concentration de deux mille btiments de
guerre ou de transports  Boulogne,  taples,  Wimereux,  Ambleteuse;
une arme d'lite de cent soixante mille hommes camps comme une menace
permanente au bord de ces rades, en vue de leur conqute, les revues,
les exercices, les combats partiels des chaloupes canonnires contre les
brlots anglais, donns comme un spectacle  l'arme dans ce cirque
maritime pour entretenir son ardeur; les ngociations avec l'Autriche,
la Hollande, la Russie, la Prusse, l'Espagne, pour faire concourir ces
puissances  ce plan de la haine du monde contre la domination
britannique des mers; les lchets de l'Espagne, les rticences de la
Russie, les temporisations de l'Autriche, les marchandages intresss et
les trahisons de la Prusse, mls  tout ce mouvement des flottes et des
armes sur le littoral; de grandes fautes diplomatiques commises par le
premier Consul au milieu de ces prodiges d'activit militaire; la pire
de ces fautes, la confiance obstine dans ce cabinet de Berlin, aussi
peu sr pour l'Allemagne qu'il dmembre que pour la France qu'il trompe
ou pour l'Angleterre qu'il trahit, tout cela forme du dix-septime livre
de M. Thiers, intitul _Camp de Boulogne_, une des scnes dignes de
celles o le fils de Philippe ralliait ses auxiliaires et endormait ses
ennemis au moment o il tait camp sur la Propontide, avant de passer,
avec toute sa fortune et toute son esprance, en Asie.

Nous ne louerons jamais assez le peintre, le marin, le stratge, le
diplomate, qui a trac ce magnifique tableau d'histoire.


XV

Cependant l'Angleterre commence  trembler; M. Pitt sort de sa retraite
au cri du pril public, et retrempe l'me de son pays dans la sienne. Le
ministre anglais, qui tient dans sa main les brandons vivants de la
guerre civile et des complots extrmes dans le Venden Georges Cadoudal,
dans Pichegru, et dans un certain nombre de jeunes migrs impatients de
remuer leur patrie, ft-ce avec la lame de leurs poignards, lance en
France ces conjurs du dsespoir. Ils ne se proposent pas l'assassinat,
mais l'enlvement  main arme et par surprise du premier Consul. On
s'entendra ensuite sur le gouvernement qui doit lui succder. Ces
conjurs dbarquent en France, entrent furtivement  Paris, y ourdissent
leur trame, cherchent  s'associer un homme dont le nom militaire soit
un entranement certain pour l'arme. Cet homme, le gnral Moreau, a la
faiblesse de se laisser glisser, comme un conspirateur vulgaire, sur la
pente de cette intrigue; il confre avec le gnral Pichegru,  la
faveur des tnbres, sur le boulevard et dans la maison d'un des
conjurs. On discute l'attentat froidement, on ne s'entend pas sur les
consquences: Moreau veut le pouvoir pour lui seul, Pichegru et Georges
pour les Bourbons. Le premier Consul, averti par cette sourde rumeur qui
est comme l'cho anticip des grands dangers, ttonne sans pouvoir
saisir.  la fin, Georges, Pichegru, Moreau, les Polignac sont arrts;
on cherche les preuves et les tmoins de leur complot.

Ce n'est pas assez pour rassurer le premier Consul, il veut porter la
main plus loin. Le fils du prince de Cond, le duc d'Enghien, jeune
prince de grande race militaire et de haute esprance, se trouve  sa
porte, quoique sur un territoire tranger et inviolable; il le fait
arrter, conduire  Paris, juger par une commission, fusiller dans le
foss de Vincennes, les pieds sur sa tombe. Nous avons crit nous-mme
cette tragdie historique d'aprs les tmoignages les plus irrcusables;
d'autres tmoignages surgissent tous les jours des Mmoires posthumes
des confidents du gouvernement consulaire; ces Mmoires laissent peu de
doute sur les vrais motifs du meurtre, motifs trs-diffrents de ceux
que prte trop complaisamment M. Thiers au premier Consul. Les
complaisances envers les attentats de cette nature sont des torts envers
la saintet de l'histoire; excuser n'est pas absoudre, mais c'est
attnuer l'indignation, la seule justice du coeur humain qui reste pour
compensation de leur sang aux victimes.

Les motifs du premier Consul sont rvls par lui-mme dans une
allocution  son conseil d'tat du 3 germinal, allocution rapporte en
ces termes par le conseiller d'tat Miot, tmoin du discours et ami de
la famille Bonaparte.

On verra, dit le premier Consul dans cet accs d'loquente colre,
quels mnagements peut mriter une famille... (La famille des Bourbons,
dont l'ombre lui fermait encore l'accs du trne sur lequel il mditait
de s'asseoir bientt aprs cet vnement.) Que la France ne s'y trompe
pas, elle n'aura ni paix ni repos jusqu'au moment o le dernier des
individus de la famille des Bourbons sera extermin. J'en ai fait saisir
un  Ettenheim, et on me parle aujourd'hui de droit d'asile, de
violation de territoire! Quelle trange badauderie! C'est bien peu me
connatre: ce n'est pas de l'eau qui coule dans mes veines, c'est du
sang! J'ai fait juger et excuter promptement le duc d'Enghien pour
viter de tenter les migrs qui se trouvent ici.

Il le fallait surtout, ajoute le conseiller d'tat Miot, confident de
Joseph Bonaparte et admis indirectement  ce titre dans les
demi-confidences de son frre, il le fallait pour _satisfaire et
tranquilliser les restes des jacobins_ et les rgicides membres de son
gouvernement; ils voulaient un gage irrvocable donn  la Rvolution
par l'homme auquel ils allaient dcerner l'empire. La colre fut sans
doute pour quelque chose dans l'vnement de Vincennes, la politique y
fut pour beaucoup plus; c'est ce qui rend ce meurtre de sang-froid plus
impardonnable  l'histoire.


XVI

Le rcit du jugement nocturne de Vincennes par M. Thiers est tellement
dpourvu de cette juste svrit et de cette pathtique sensibilit
qu'au lieu de s'apitoyer sur la victime c'est sur les excuteurs du
meurtre qu'il semble seulement s'attendrir. Ces malheureux juges!
dit-il, affligs de leur rle plus qu'on ne peut dire, prononcrent la
mort. Ce n'tait pas une machination ourdie, ajoute l'historien, comme
on l'a dit, pour surprendre un crime au premier Consul; c'tait un
accident, un pur accident qui avait t au prince infortun la seule
chance de sauver sa vie, et au premier Consul une heureuse occasion de
sauver une tache  sa gloire! Et aprs cette rflexion attnuante il
attribue l'excution nocturne et prcipite  une prolongation de
sommeil du conseiller d'tat Ral; comme si quelqu'un dormait parmi les
confidents et les excuteurs du drame pendant que le premier Consul
veillait lui-mme  la Malmaison, attendant l'accomplissement de l'acte
le plus terrible et le plus htif de sa vie, et pendant qu'une telle
victime tait sous le feu des juges!...

Nous ne saurions trop blmer ce rcit, aussi infidle qu'insensible, de
l'acte le plus tragique de l'me de Napolon. Le style en est aussi
dfectueux et aussi vulgaire que les circonstances en sont altres et
dcolores; l'me et le talent ont failli  la fois  l'crivain dans
ces pages. Ce n'est pas ainsi que sentait Tacite, ce n'est pas ainsi
qu'il crivait.

Notre admiration pour les belles parties de ce livre est la garantie de
notre impartialit pour ses dfaillances de style, de vertu et de
sentiment; mais le coeur souffre autant que la vrit en lisant ces
pages. Elles sont  refaire pour l'honneur du livre.


XVII

Le spectacle de la lchet de l'Europe indigne, mais muette, aprs cet
attentat au droit des gens,  l'humanit et  l'innocence, est reproduit
avec beaucoup plus de talent par M. Thiers, dans le livre suivant
intitul _l'Empire_. Il rentre ici dans son domaine: crivain lumineux,
mais non pathtique.

Ici cependant l'inconsquence du grand historien tonne l'esprit; il
fait une magnifique analyse de l'tat de l'opinion en France aprs le
meurtre du duc d'Enghien; il flatte ou il raille les impulsions
rvolutionnaires qui ont pouss la France jusqu' la Rpublique de 1793;
il se dclare, avec une grande fermet d'esprit, homme monarchique dans
un pays dont tout le pass est monarchique, et qui se gouverne par ses
habitudes plus que par sa raison. La consquence d'une telle foi dans la
monarchie tait donc de louer franchement aussi le premier Consul,
favoris par une raction si naturelle en France, d'avoir l'audace de
son ambition et de la nature des choses en rtablissant en lui la
monarchie. On ne sait par quelle timidit de logique ou par quel
revirement d'esprit M. Thiers se dment tout  coup au moment de
conclure; que dis-je? il conclut contre la cause monarchique qu'il vient
d'exposer avec tant de force; il s'arrte entre les deux partis,
c'est--dire dans l'impossible; il prend la moiti des deux vrits,
c'est--dire un mensonge; il emprunte  la rpublique le pouvoir absolu
et  la monarchie le pouvoir temporaire, et il tablit comme prfrable
 la rpublique ou  la monarchie, quoi? la dictature! Il semble, lui,
homme de si lucide intelligence, ne pas s'apercevoir seulement que la
dictature c'est la rpublique sans la libert et la monarchie sans
stabilit, c'est--dire deux inconsquences dans une. coutons-le, mais
ne cherchons pas  le comprendre, ou plutt comprenons qu'il n'ose pas
dire ici toute sa pense, et que, voulant mnager en sa personne le
renom d'crivain rvolutionnaire et le renom d'homme d'tat monarchique,
il accorde un peu aux rpublicains, un peu aux royalistes, pour
conserver dans les deux partis la popularit de ses jeunes opinions et
la popularit de ses ides mres dans son ge plus avanc.

Ainsi la Rvolution, dit-il, dans ce retour rapide sur elle-mme,
devait venir  la face du ciel confesser ses erreurs, l'une aprs
l'autre, et se donner d'clatants dmentis! Distinguons cependant:
lorsqu'elle avait voulu l'abolition du rgime fodal, l'galit devant
la loi, l'uniformit de la justice, de l'administration et de l'impt,
l'intervention rgulire de la nation dans le gouvernement de l'tat,
elle ne s'tait point trompe; elle n'avait aucun dmenti  se donner,
et elle ne s'en est donn aucun. Lorsqu'elle avait, au contraire, voulu
une galit barbare et chimrique, l'absence de toute hirarchie
sociale, la prsence continuelle et tumultueuse de la multitude dans le
gouvernement, la rpublique dans une monarchie de douze sicles,
l'abolition de tout culte, elle avait t folle et coupable, et elle
devait venir faire, en prsence de l'univers, la confession de ses
garements.

Mais qu'importent quelques erreurs passagres,  ct des vrits
immortelles qu'au prix de son sang elle a lgues au genre humain! Ses
erreurs mmes contenaient encore d'utiles et graves leons, donnes au
monde avec une incomparable grandeur. Toutefois, si, dans ce retour  la
monarchie, la France obissait aux lois immuables de la socit humaine,
elle allait vite, trop vite peut-tre, comme il est d'usage dans les
rvolutions. Une dictature, sous le titre de Protecteur, avait suffi 
Cromwell. La dictature, sous la forme de consulat perptuel, avec un
pouvoir tendu comme son gnie, durable comme sa vie, aurait d suffire
au gnral Bonaparte pour accomplir tout le bien qu'il mditait, pour
reconstruire cette ancienne socit dtruite, pour la transmettre, aprs
l'avoir rorganise, ou  ses hritiers s'il devait en avoir, ou  ceux
qui, plus heureux, taient destins  profiter un jour de ses oeuvres.
Il tait, en effet, arrt dans les desseins de la Providence que la
Rvolution, poursuivant son retour sur elle-mme, irait plus loin que le
rtablissement de la forme monarchique, et irait jusqu'au
rtablissement de l'ancienne dynastie elle-mme. Pour accomplir sa noble
tche, la dictature,  notre avis, sous la forme du consulat  vie,
suffisait donc au gnral Bonaparte, et, en le crant monarque
hrditaire, on tentait quelque chose qui n'tait ni le meilleur pour sa
grandeur morale, ni le plus sr pour la grandeur de la France. Non que
le droit manqut  ceux qui voulaient avec un soldat faire un roi ou un
empereur: la nation pouvait incontestablement transporter  qui elle
voulait, et  un soldat sublime plus qu' tout autre, le sceptre de
Charlemagne et de Louis XIV. Mais ce soldat, dans sa position naturelle
et simple de premier magistrat de la Rpublique franaise, n'avait point
d'gal sur la terre, mme sur les trnes les plus levs. En devenant
monarque hrditaire, il allait tre mis en comparaison avec les rois,
petits ou grands, et constitu leur infrieur en un point, celui du
sang. Ne ft-ce qu'aux yeux du prjug, il allait tre au-dessous d'eux
en quelque chose. Accueilli dans leur compagnie, et flatt, car il tait
craint, il serait en secret ddaign par les plus chtifs. Mais, ce qui
est plus grave encore, que ne tenterait-il pas, devenu roi ou empereur,
pour devenir roi des rois, chef d'une dynastie de monarques relevant de
son trne nouveau! Que d'entreprises gigantesques auxquelles
succomberait peut-tre la fortune de la France! Que de stimulants pour
une ambition dj trop excite, et qui ne pouvait prir que par ses
propres excs!

Si donc,  notre avis du moins, l'institution du consulat  vie avait
t un acte sage et politique, le complment indispensable d'une
dictature devenue ncessaire, le rtablissement de la monarchie sur la
tte de Napolon Bonaparte, tait non pas une usurpation (mot emprunt 
la langue de l'migration), mais un acte de vanit de la part de celui
qui s'y prtait avec trop d'ardeur, et d'imprudente avidit de la part
des nouveaux convertis, presss de _dvorer ce rgne d'un moment_.

Cependant, s'il ne s'agissait que de donner une leon aux hommes, nous
en convenons, la leon tait plus instructive et plus profonde, plus
digne de celles que la Providence adresse aux nations, quand elle tait
donne par ce soldat hroque, par ces rpublicains rcemment convertis
 la monarchie, presss les uns et les autres de se vtir de pourpre,
sur les dbris d'une rpublique de dix annes,  laquelle ils avaient
prt mille serments. Malheureusement la France, qui avait pay de son
sang leur dlire rpublicain, tait expose  payer de sa grandeur leur
nouveau zle monarchique; car c'est pour qu'il y et des rois franais
en Westphalie,  Naples, en Espagne, que la France a perdu le Rhin et
les Alpes. Ainsi, en toutes choses, la France tait destine  servir
d'enseignement  l'univers: grand malheur et grande gloire pour une
nation!


XVIII

Ces rflexions sont au commencement d'un rvolutionnaire, au milieu d'un
royaliste,  la fin d'un philosophe; mais ni au commencement, ni au
milieu, ni  la fin, elles ne sont d'un homme d'tat, tel qu'on a droit
de se figurer M. Thiers.

Que voulait-il donc que ft le gnral Bonaparte, absous dj par lui du
18 brumaire? Qu'il rtrogradt? C'tait rentrer dans la Rvolution, et,
selon M. Thiers, dans l'anarchie. Qu'il s'arrtt sur la route du
pouvoir monarchique, et qu'aprs en avoir pris la souverainet il en
cartt tout ce qu'elle a de bon, c'est--dire l'hrdit, ce hasard,
il est vrai, mais ce hasard qui coupe la route aux rvolutions?
videmment ici M. Thiers, homme monarchique, fait aux rpublicains une
concession de principe qui va jusqu' une concession de bon sens. Une
fois absous du 18 brumaire, Bonaparte, s'il n'et pas fond la monarchie
hrditaire avec l'empire, tait deux fois illogique et deux fois
criminel, car en renversant la rpublique il avait fait un crime d'tat
contre la libert et contre la souverainet nationale, et en ne fondant
pas la dynastie hrditaire il aurait fait un crime d'tat contre la
monarchie. Aussi n'hsita-t-il pas, et c'est en cela seulement que nous
admirons la logique de son ambition et la fermet de son intelligence.
Entre l'innocence d'un grand citoyen qui s'abstient de toute convoitise
violente de domination sur son pays et la fondation d'un trne, il n'y
avait pour lui que timidit et inconsquence. Le titre et l'institution
du consulat  vie n'taient qu'une demi-rpublique, une demi-ambition,
un demi-caractre, un demi-crime, une demi-vertu. Or, dans le bien comme
dans le mal, il n'y a de grand que ce qui est entier, et Bonaparte
n'tait pas un demi-homme; mais, nous le disons avec regret, ici M.
Thiers se montre un demi-politique. Le consulat n'tait qu'un degr
provisoire qui laissait attendre ou une anarchie en redescendant, ou une
monarchie en montant; s'arrter au milieu de ce degr ce n'tait pas
fonder, c'tait attendre. Les peuples ne s'attachent qu' ce qui se
dclare permanent; car, comme ils sont eux-mmes un tre permanent, ils
veulent, autant qu'ils le peuvent, dans leur institution la permanence:
tout le monde se serait promptement dtach de Bonaparte s'il ft rest
consul  vie. Il connut mieux que M. Thiers la nature humaine en osant
l'empire et en rinstituant l'hrdit.


XIX

Une fois ceci discut, cette partie de l'histoire dans laquelle M.
Thiers peint les volutions des diffrents corps constitus pour se
prter aux desseins secrets du matre, pour le devancer ou pour revenir
sur leurs pas au signe souvent nigmatique de sa physionomie, n'est que
l'histoire des bassesses des peuples, gales, hlas! aux bassesses des
cours. Tous ces tyrannicides de la Convention luttaient d'empressement
et de complaisance  offrir  un soldat absolu la couronne teinte du
sang de Louis XVI. M. Thiers ici ne peint pas d'un mot, comme Tacite,
mais il produit par un autre procd le mme effet que l'historien
romain: il dcompose si bien les diffrents mobiles de toutes ces
abjections de caractre et de toutes ces apostasies de principes, dans
les rpublicains assouplis de la Convention, qu'il rassasie son lecteur
d'indignation, de dgot et de mpris, ce supplice de l'histoire.

Qu'importe le procd, pourvu que l'effet soit produit? Tacite n'a qu'un
mot, M. Thiers a cent pages; mais de ces cent pages rsulte dans l'me
le mot de Tacite: le mpris dlay  grande eau se retrouve au fond du
vase et la moralit n'a rien perdu.


XX

Une cour suit un monarque; celle du nouvel empereur se presse
confusment autour de son trne. M. Thiers s'en console en disant: Mais
ces institutions (les cours) taient loin de mriter le mpris qu'on a
souvent affich pour elles; elles composaient une rpublique
aristocratique dtourne de son but par une main puissante, convertie
temporairement en monarchie absolue, et destine plus tard  redevenir
monarchie constitutionnelle, fortement aristocratique, il est vrai, mais
fonde sur la base de l'galit.

Comprenne qui pourra cette rpublique devenue en mme temps monarchie
absolue, cette monarchie absolue destine  redevenir monarchie
constitutionnelle, cette aristocratie et cette galit se dmentant par
leurs seuls noms l'une et l'autre!

On n'y comprend en ralit qu'une chose: c'est que l'historien, qui veut
rester  la fois rvolutionnaire et monarchique, en dpit de la
contradiction des deux rles, cherche  excuser maintenant la fondation
de l'empire comme il a cherch  excuser le renversement de la
rpublique et l'institution dictatoriale du consulat  vie. Dans cet
effort d'esprit la raison faiblit comme la langue, et il tombe, pour
cacher l'inconsquence, dans des subtilits de dfinitions qui
rappellent les subtilits des sophistes grecs ou des sophistes de
l'cole dans le moyen ge. Voil le malheur des historiens qui n'ont pas
assez perdu la mmoire des partis auxquels ils ont appartenu dans leur
vie politique: pour ne pas fausser leur situation ils sont forcs de
fausser leur logique. Il faut se dtacher de terre quand on veut crire
la vrit sur les hommes; la philosophie de l'histoire est  la hauteur
des observatoires d'o l'on contemple les astres. M. Thiers y monte
quand il veut; pourquoi pas toujours?


XXI

Le procs du gnral Moreau, justement impliqu, au moins comme
confident, dans la conspiration de Pichegru, de Georges et des
royalistes, se mle ici  l'avnement du premier Consul  l'empire; M.
Thiers donne  ce procs l'intrt d'un grand drame; il y est aussi
juste qu'loquent: juste envers Bonaparte, qui avait le droit de svir
contre un rival devenu un conjur; juste envers Moreau, qui avait failli
 la patrie,  la reconnaissance et  lui-mme; juste envers la
magistrature du pays, qui montre dans ce jugement des caractres dignes
de Rome.

Moreau, dit l'historien, avait retrouv une vritable prsence
d'esprit,  peu prs comme il lui arrivait  la guerre quand le danger
tait pressant; il avait mme fait de nobles rponses, singulirement
applaudies par l'auditoire. Pichegru tait un tratre, lui avait dit le
prsident, et mme dnonc par vous sous le Directoire. Comment
pouviez-vous songer  vous rconcilier avec lui, et  le ramener en
France?--Dans un temps, avait rpondu Moreau, dans un temps o l'arme
de Cond remplissait les salons de Paris et ceux du premier Consul, je
pouvais bien m'occuper de rendre  la France le conqurant de la
Hollande.  ce sujet on lui demandait pourquoi, sous le Directoire, il
avait dnonc Pichegru si tard, et on semblait lever des soupons
jusque sur sa vie passe. J'avais coup court, rpondait-il, aux
entrevues de Pichegru et du prince de Cond sur la frontire, en mettant
par les victoires de mon arme quatre-vingts lieues de distance entre ce
prince et le Rhin. Le danger pass, j'avais laiss  un conseil de
guerre le soin d'examiner les papiers trouvs et de les envoyer au
gouvernement s'il le jugeait utile.

Moreau, interrog sur la nature du complot auquel on lui avait propos
de s'associer, persistait  soutenir qu'il l'avait repouss. Oui, lui
disait-on, vous avez repouss la proposition de replacer les Bourbons
sur le trne, mais vous avez consenti  vous servir de Pichegru et de
Georges pour le renversement du gouvernement consulaire, et dans
l'esprance de recevoir la dictature de leurs mains.--On me prte l,
rpondait Moreau, un projet ridicule, celui de me servir des royalistes
pour devenir dictateur, et de croire que s'ils taient victorieux, ils
me remettraient le pouvoir. J'ai fait dix ans la guerre, et pendant ces
dix ans je n'ai pas, que je sache, fait de choses ridicules.

Ce noble retour sur sa vie passe avait t couvert d'applaudissements.
Mais tous les tmoins n'taient pas dans le secret des royalistes; tous
n'taient pas prpars  revenir sur leurs premires dpositions, et il
restait un nomm Roland, autrefois employ dans l'arme, qui rptait
avec douleur, mais avec une persistance que rien ne pouvait branler, ce
qu'il avait avanc ds le premier jour. Il disait qu'intermdiaire entre
Pichegru et Moreau, celui-ci l'avait charg de dclarer qu'il ne voulait
pas de Bourbons; mais que, si on le dlivrait des consuls, il userait du
pouvoir qui lui serait immanquablement dfr pour sauver les
conspirateurs et reporter Pichegru au fate des honneurs. D'autres
confirmaient encore l'assertion de Roland. Bouvet de Lozier, cet
officier de Georges, chapp  un suicide pour lancer une accusation
terrible contre Moreau, ne la pouvait rtracter, et la rptait, tout en
s'efforant de l'attnuer. Dans cette accusation, fournie par crit, il
n'avait nonc que des choses qu'il tenait de Georges lui-mme. Celui-ci
rpondait que Bouvet avait mal entendu, mal compris, et par consquent
fait un rapport inexact. Mais il restait cette entrevue de nuit  la
Madeleine, dans laquelle Moreau, Pichegru, Georges s'taient trouvs
ensemble, circonstance inconciliable avec un simple projet de ramener
Pichegru en France. Pourquoi se trouver de nuit  un rendez-vous avec le
chef des conspirateurs, avec un homme qu'on ne pouvait rencontrer
innocemment quand on n'tait pas royaliste? Ici les dpositions taient
si prcises, si concordantes, si nombreuses, qu'avec la meilleure
volont du monde les royalistes ne pouvaient pas revenir sur ce qu'ils
avaient dclar, et que, lorsqu'ils le tentaient, ils taient confondus
 l'instant mme.

Moreau, cette fois, tait accabl, et l'intrt de l'auditoire avait
fini par diminuer sensiblement. Toutefois, de maladroits reproches du
prsident sur sa fortune avaient un peu rveill cet intrt prt 
s'teindre. Vous tes au moins coupable de non-rvlation, lui avait
dit le prsident; et, bien que vous prtendiez qu'un homme comme vous ne
saurait faire le mtier de dnonciateur, vous deviez d'abord obir  la
loi, qui ordonne  tout citoyen, quel qu'il soit, de dnoncer les
complots dont il acquiert la connaissance. Vous le deviez en outre  un
gouvernement qui vous a combl de biens. N'avez-vous pas de riches
appointements, un htel, des terres? Le reproche tait peu digne,
adress  l'un des gnraux les plus dsintresss du temps. Monsieur
le Prsident, avait rpondu Moreau, ne mettez pas en balance mes
services et ma fortune: il n'y a pas de comparaison possible entre de
telles choses. J'ai 40,000 francs d'appointements, une maison, une terre
qui valent 3 ou 400,000 francs, je ne sais. J'aurais 50 millions
aujourd'hui si j'avais us de la victoire comme beaucoup d'autres.
Rastadt, Biberach, Engen, Moesskirch, Hohenlinden, ces beaux souvenirs
mis  ct d'un peu d'argent, avaient soulev l'auditoire et provoqu
des applaudissements que l'invraisemblance de la dfense commenait 
rendre fort rares.

Moreau est  demi absous; il faiblit comme tout caractre sous le poids
d'une faute: il n'y a de force en pareil cas que dans l'innocence; il
crit une lettre soumise et expiatoire  son rival triomphant.
Bonaparte, mcontent d'une condamnation trop douce pour un crime d'tat,
se hte de l'loigner de la France et lui achte ses biens pour lui
faciliter l'exil ternel. Moreau ne rentre en Europe que pour y
combattre son ennemi, mais en mme temps sa patrie; une complicit
ambitieuse dans une conjuration d'aventuriers le mne fatalement  une
complicit avec les rois ligus contre la France. Gnie militaire d'une
grande porte, politique nul, caractre faible, incapable de porter sa
gloire, M. Thiers le juge svrement, mais avec justice; c'est un des
portraits les plus vrais et le plus vigoureusement historique de son
tableau. Moreau, jusque-l, avait t flatt par les historiens de
parti; ici il est rduit aux proportions de la vrit et de la nature.


XXII

De mme que Napolon avait voulu jeter sur la premire anne du
Consulat le prestige de la victoire de Marengo, de mme il voulait
jeter le prestige de la descente en Angleterre sur les premiers mois
de l'Empire. Les tentatives toutes avortes pour runir les escadres
franaises, espagnoles, hollandaises, dans la Manche, afin de protger
le passage de ses bateaux plats d'un bord  l'autre; des revues
impriales de l'arme de terre et des flottilles passes sur les
hauteurs et dans les eaux de Boulogne; des distributions solennelles
de dcorations  l'arme, des ngociations avec le pape pour amener ce
pontife  Paris et pour obtenir de sa faiblesse le couronnement du
nouveau Charlemagne; le spectacle de la raction religieuse qui
prcipite les vieillards, les femmes, les enfants, les populations des
campagnes au pied du vicaire vnr du Christ; la crmonie du sacre
renouvele des antiques monarchies et des antiques sacerdoces; toute
cette audacieuse amende honorable du pouvoir, des soldats, et du
peuple de la Rvolution au pass, tout ce changement de dcoration 
vue sur le thtre du monde enfin, sont admirablement reproduits par
l'historien; la rflexion seule manque au peintre, ici comme partout.
M. Thiers, qui tout  l'heure blmait l'ambition de l'empire
hrditaire dans son hros, l'approuve quand le succs a couronn son
audace. Il se borne  faire honneur  la Rvolution de la journe la
plus contre-rvolutionnaire de nos fastes.

Telle fut, dit-il, cette auguste crmonie, par laquelle se consommait
le retour de la France aux principes monarchiques. Ce n'tait pas un des
moindres triomphes de notre Rvolution, que de voir ce soldat sorti de
son propre sein, sacr par le pape, qui avait quitt tout exprs la
capitale du monde chrtien. C'est  ce titre surtout que de pareilles
pompes sont dignes d'attirer l'attention de l'histoire. Si la modration
des dsirs, venant s'asseoir sur ce trne avec le gnie, avait mnag 
la France une libert suffisante, et born  propos le cours
d'entreprises hroques, cette crmonie et consacr pour jamais,
c'est--dire pour quelques sicles, la nouvelle dynastie.

On voit que l'empire est dj pardonn  l'empereur par l'historien qui
le condamnait tout  l'heure; on voit qu'un peu de modration dans les
dsirs, conseille  un gnie sans bornes et sans repos, est la seule
condition que M. Thiers impose  ce conqurant d'un trne. Il en sera de
mme dans toute cette histoire: quelle que soit l'ambition accomplie,
M. Thiers ne demande  son hros que de s'arrter dans son nouveau
triomphe, sans paratre s'apercevoir que son hros n'a obtenu ce nouveau
triomphe que par l'insatiabilit de grandeur que M. Thiers encourage
dans l'avenir par l'approbation qu'il donne trop complaisamment au
pass. Une telle complaisance de l'historien pour l'ambition satisfaite
est une complicit du moraliste avec le caractre de son hros. Nous ne
saurions trop le rpter: le rcit est admirable, mais un rcit doit
faire penser. Pour qu'un tel livre ft parfait, il faudrait que le rcit
ft crit par M. Thiers et que la moralit du rcit ft crite par
Bossuet.


XXIII

Le vingt et unime livre est une accumulation d'intrt historique
press dans l'espace d'une demi-anne par les vnements comme sous la
plume de l'crivain: cration du royaume d'Italie, second couronnement 
Milan; coalition europenne contre l'ambition du nouveau Csar;
ngociation entre la Russie, l'Angleterre et l'Autriche; anxit de
Napolon attendant en vain la concentration de ses flottes sous
l'amiral Villeneuve; sa fureur quand il voit tous ses plans djous par
Villeneuve, qui a fait voile pour Cadix au lieu de se diriger sur la
Manche; le renversement subit de toutes les penses et de tous les
efforts de volont de Napolon, au moment de l'excution si longtemps et
si laborieusement prpare; l'improvisation non moins subite de son plan
d'invasion en Allemagne; la marche de son arme en six colonnes, des
bords de l'Ocan aux sources du Danube, marche sans parallle dans
l'histoire par l'ordre, la prcision, l'arrive au but marqu  heure
fixe; l'investissement de l'arme autrichienne dans Ulm; la reddition de
toute l'arme du gnral Mack; quatre-vingt mille ennemis anantis en
vingt jours; pendant ce triomphe sur le continent, le plus grand revers
maritime dont le monde moderne ait t tmoin dans la bataille navale de
Trafalgar; toutes les penses d'invasion de l'Angleterre par Napolon
englouties avec nos vaisseaux sous le canon de Nelson; description
vivante de ce combat naval; mort de Nelson, qui paye de sa vie tant de
gloire; marche sur Vienne entre le Danube et les Alpes; bataille
d'Austerlitz livre aux Russes; aptitude unique de l'historien pour
exposer homme  homme l'organisation des armes, et pour suivre pas 
pas les plans et les marches d'une campagne; feu de l'me du gnral
transvas dans l'me de l'crivain; scnes pittoresques du champ de
bataille dcrit sans autre clat que la topographie exacte et que
l'clat svre des armes sur la terre ou sur la neige des plaines ou des
coteaux. Lisez ceci:

Ds quatre heures du matin Napolon avait quitt sa tente pour juger
par ses propres yeux si les Russes commettaient la faute  laquelle il
les avait si adroitement encourags. Il descendit jusqu'au village de
Puntowitz, situ au bord du ruisseau qui sparait les deux armes, et
aperut les feux presque teints des Russes sur les hauteurs de Pratzen.
Un bruit trs-sensible de canons et de chevaux indiquait une marche de
gauche  droite, vers les tangs, l mme o il souhaitait que les
Russes marchassent. Sa joie fut vive en trouvant sa prvoyance si bien
justifie; il revint se placer sur le terrain lev o il avait
bivouaqu, et d'o il embrassait toute l'tendue de ce champ de
bataille. Ses marchaux taient  cheval  ct de lui. Le jour
commenait  luire. Un brouillard d'hiver couvrait au loin la campagne,
et ne laissait apercevoir que les parties les plus saillantes du
terrain, lesquelles apparaissaient sur ce brouillard comme des les sur
une mer. Les divers corps de l'arme franaise taient en mouvement, et
descendaient de la position qu'ils avaient occupe pendant la nuit, pour
traverser le ruisseau qui les sparait des Russes. Mais ils s'arrtaient
dans les fonds, o ils taient cachs par la brume et retenus par les
ordres de l'Empereur jusqu'au moment opportun pour l'attaque.

Le choc des quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens et les
manoeuvres de notre propre cavalerie s'ouvrant devant cette masse et se
refermant pour la charger en dtail; les combats corps  corps de chacun
de nos bataillons contre les bataillons ennemis; la dtonation de notre
artillerie entr'ouvrant de ses boulets la glace des tangs sur lesquels
l'infanterie russe s'est accumule pour mourir de deux morts; les deux
souverains de Russie et d'Autriche fuyant  la fin du jour du champ de
bataille, aux cris de _Vive l'Empereur!_ qui les poursuit dans les
tnbres; la peinture du champ de carnage; l'entrevue humilie de
l'empereur d'Autriche avec Napolon, le lendemain, pour traiter d'une
suspension d'armes, ce sont l des rcits qui dureront autant que
l'histoire. D'autres en ont donn des fragments d'une grande prcision
et d'un style peut-tre suprieur comme couleur, mais aucun ne les a
placs  leur jour et  leur place dans ce vaste et magnifique ensemble
qui donne  chacun de ces vnements, militaires ou civils, sa place, sa
proportion, sa valeur historique et sa signification dans la destine du
monde. Tous ont fait des pisodes, M. Thiers seul a fait le pome; ce
pome, quoique crit dans la prose la plus nue et souvent la plus
vulgaire, s'lve quelquefois, non par les mots, mais par la
composition,  la plus haute posie; c'est bien mieux que la posie des
paroles, c'est la posie des faits; cette posie des faits, la meilleure
de toutes, rsulte de la composition et non des phrases. M. Thiers n'est
pas le premier des potes historiques de cette poque, mais il est le
premier des compositeurs. Lisez ces quelques lignes jetes aprs le
rcit si anim de la bataille d'Austerlitz sur l'entrevue des deux
empereurs; voyez comme le style se dtend, ainsi que l'me, le lendemain
des vnements qui ont tendu l'esprit jusqu'au dlire de la victoire ou
jusqu'au dsespoir de la dfaite! Pour ceux qui ont, comme moi, connu
l'empereur Franois II, vritable figure de deuil le lendemain d'une
dfaite, et le front de marbre de Napolon, rayonnant d'une supriorit
sans dfiance et sans orgueil, le tableau a plus de physionomie encore
que pour les lecteurs qui viendront aprs nous.

L'empereur Franois partit donc pour Nasiedlowitz, village situ 
moiti chemin du chteau d'Austerlitz, et l, prs du moulin de Paleny,
entre Nasiedlowitz et Urschitz, au milieu des avant-postes franais et
autrichiens, il trouva Napolon qui l'attendait devant un feu de bivouac
allum par ses soldats. Napolon avait eu la politesse d'arriver le
premier. Il vint au-devant de l'empereur Franois, le reut au bas de sa
voiture et l'embrassa. Le monarque autrichien, rassur par l'accueil de
son tout-puissant ennemi, eut avec lui un long entretien. Les principaux
officiers des deux armes se tenaient  l'cart et regardaient avec une
vive curiosit ce spectacle extraordinaire du successeur des Csars
vaincu et demandant la paix au soldat couronn que la rvolution
franaise avait port au fate des grandeurs humaines.

Napolon s'excusa auprs de l'empereur Franois de le recevoir en
pareil lieu. Ce sont l, lui dit-il, les palais que Votre Majest me
force d'habiter depuis trois mois.--Ce sjour vous russit assez, lui
rpliqua le monarque autrichien, pour que vous n'ayez pas le droit de
m'en vouloir. L'entretien se porta ensuite sur l'ensemble de la
situation, Napolon soutenant qu'il avait t entran  la guerre
malgr lui, dans le moment o il s'y attendait le moins et lorsqu'il
tait exclusivement occup de l'Angleterre; l'empereur d'Autriche
affirmant qu'il n'avait t amen  prendre les armes que par les
projets de la France  l'gard de l'Italie. Napolon dclara qu'aux
conditions dj indiques  M. de Giulay, et qu'il se dispensa d'noncer
de nouveau, il tait prt  signer la paix. L'empereur Franois, sans
s'expliquer  ce sujet, voulut savoir  quoi Napolon tait dispos par
rapport  l'arme russe. Napolon demanda d'abord que l'empereur
Franois spart sa cause de celle de l'empereur Alexandre, que l'arme
russe se retirt par journes d'tape des tats autrichiens, et il
promit de lui accorder un armistice  cette condition. Quant  la paix
avec la Russie, il ajouta qu'on la rglerait plus tard, car cette paix
le regardait seul. Croyez-moi, dit Napolon  l'empereur Franois, ne
confondez pas votre cause avec celle de l'empereur Alexandre. La Russie
seule peut aujourd'hui faire en Europe une _guerre de fantaisie_.
Vaincue, elle se retire dans ses dserts, et vous, vous payez avec vos
provinces les frais de la guerre.


XXIV

Le trait de Presbourg, la Prusse dconcerte dans ses duplicits
habituelles, la possession de toute l'Italie concde  Napolon, sont
les fruits de cette bataille. Il rentre en France au bruit des
acclamations de l'arme et du peuple. L'Angleterre est sauve, mais le
continent est asservi.

Comme  l'ordinaire encore, l'historien applaudit et tmoigne seulement
quelques craintes timides sur les excs de victoire et de puissance 
venir, comme  chacune des priodes civiles ou guerrires de son hros:
rflexion vide, tardive ou prmature, selon nous,  la fin d'un si beau
rcit; car, s'il a applaudi au dix-huit brumaire, pourquoi rpugne-t-il
au consulat? S'il a applaudi au consulat  vie, pourquoi s'tonne-t-il
de l'empire? S'il a maintenant applaudi  l'empire, pourquoi
s'tonne-t-il du despotisme europen? Toutes ces choses qu'il blme
sont les consquences ncessaires de celles qu'il a loues. Quand vous
n'avez pas arrt l'illgalit de l'ambition au premier pas, pourquoi
voulez-vous qu'elle s'arrte au second? pourquoi au troisime? pourquoi
au quatrime? C'est jouer mal  propos le philosophe ou c'est bien peu
connatre les hommes. Le mouvement ascendant et perptuel  tout prix
tait le lot et le caractre de l'homme qui n'asservissait la France
qu' la condition de l'blouir. Napolon tait un de ces hommes qui ne
s'arrtent que quand ils tombent.

Arrtons-nous  cet apoge de sa gloire, qui n'est pas encore l'apoge
du mouvement historique de M. Thiers, et achevons dans le prochain
entretien la lecture d'un livre o l'on blme quelquefois, mais o l'on
marche toujours sans lassitude d'admiration en admiration pour le
tableau et pour le peintre, et, bien que le livre soit long,
l'admiration est toujours courte.

                                                            LAMARTINE.




XLVIe ENTRETIEN

EXAMEN CRITIQUE

DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,

PAR M. THIERS.

(3e PARTIE.)


I

Nous voil enfin dans le vritable lment de cette histoire: _la
guerre_! M. Thiers est le grand historien militaire de ce sicle et de
tous les sicles. Son livre sera le manuel des grands capitaines. On l'a
compar  Polybe; nous ne lui faisons pas cette injure: il y a dix
Polybe en lui.

La guerre est tout  la fois pour M. Thiers ce qu'elle est en ralit
dans nos tats modernes, le suprme effort de civilisation d'un peuple
pour se transformer en arme et pour se transporter en ordre et en force
sur ses champs de bataille. Nos armes ne sont plus des hordes comme aux
poques de dbordement des barbares; nos armes sont des armes,
c'est--dire des corps de nations organiss pour combattre. Cette
socit des camps a des lois sociales plus troites, plus promptes, plus
absolues, plus draconiennes que les lois de la socit civile. Cette
lgislation spciale s'appelle _discipline_; les hommes qui composent
nos armes sont extraits par diffrents modes, coercitifs ou
volontaires, de la population jeune du pays; ces hommes reoivent une
modique solde pour enlever toute excuse au pillage, cet abus de la force
dans le pays ami, cette strilisation des ressources dans les pays
conquis; ces hommes reoivent des armes de diffrente nature, selon les
corps distincts dans lesquels ils sont enrls; ces hommes reoivent une
ducation militaire conforme aux diffrents usages que le gnral se
propose de faire de leurs armes distinctes dans la proportion numrique
de ces diffrentes armes pendant ses campagnes: infanterie, cavalerie,
artillerie, gnie, baonnettes, fusils, canons de campagne, canons de
sige, passages des ponts, transports militaires, ambulances ou hpitaux
suivant l'arme. L'esprit recule d'tonnement et d'admiration devant la
puissance d'organisation et devant l'immensit des dtails que comporte
ce nom d'arme: recrutement des soldats, habillement, armement,
logement, nourriture de ces masses d'hommes; solde, instruction,
chevaux, canons, distribution de ces soldats dans les cadres, nomination
et hirarchie des sous-officiers et des officiers, gnie du gnral,
hrosme collectif de ses bataillons, o chaque combattant est souvent
dsintress de la cause et o tous meurent au besoin pour la victoire;
c'est l un de ces phnomnes tellement compliqus de la civilisation
antique ou moderne qu'un historien militaire doit commencer par
l'approfondir dans ses plus minutieux dtails avant d'en prsenter
l'ensemble sur les champs de bataille  l'esprit de la postrit.

C'est l ce qu'a fait avec une inimitable perfection d'analyse M. Thiers
dans cette histoire, histoire unique sous ce point de vue. On l'en a
blm, nous l'en louons, et la postrit le louera avec nous de ce
laborieux travail de dcomposition et de composition des armes
modernes. Ce travail est tel que, si, dans cinq ou six sicles, un homme
d'tat ou un homme de guerre  venir veut se rendre compte, sans erreur
et sans effort, de la formation d'une arme au dix-neuvime sicle, il
n'aura qu' ouvrir l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, et l'arme
moderne lui apparatra tout entire, recrute, vtue, arme, monte,
hirarchise, discipline, commande, vivant et combattant, comme ces
modles d'anatomie que l'on dvoile dans les muses pour dcouvrir aux
initis de la science les mystres de la structure humaine.


II

Historien administratif, historien diplomatique, historien militaire
surtout, voil les trois mrites inapprciables de M. Thiers;
l'historien pathtique manque, il est vrai; cependant les scnes de la
guerre lui inspirent quelquefois un hrosme de style et une motion de
pinceau qui rendent merveilleusement les impressions non individuelles,
mais collectives, du champ de bataille. Il pense avec le gnral, il
discute avec le conseil de guerre, il vole disposer les troupes avec
l'officier d'tat-major, il charge avec Lannes ou Murat les carrs de
l'infanterie, il meurt avec le bless, il pousse avec l'arme
triomphante le cri de victoire: _Vive l'Empereur!_ La fume des
batteries l'enivre, et il communique son ivresse  l'homme de guerre;
c'est le Shakspeare du soldat! On l'a raill quelquefois de cette
personnalit militaire qui lui fait confondre son rle d'crivain avec
le rle du grand capitaine dont il raconte ou dont il critique les
exploits; pourquoi l'accuser de ce qui fait un de ses premiers mrites:
s'identifier avec le gnie des batailles? C'est par l qu'il passionne
pour le mtier qu'il comprend si bien. Nous n'approuvons pas tous ces
jugements, nous ne ratifions pas tous ces plans personnels qu'il expose
souvent avec trop de jactance en opposition avec les plans de Moreau, de
Massna, de Jourdan, de Soult, de Bonaparte; mais il est impossible de
nier que cette vive et vaste intelligence s'adaptait  la guerre aussi
bien et mieux peut-tre qu' la paix, et que, si la destine, au lieu de
le pousser  la tribune, au ministre,  la froide table de l'historien,
l'avait pouss sur les champs de bataille, l'Europe aurait compt un
grand gnral de plus dans ses fastes. L'esprit universel peut tout; la
fortune avare et aveugle ne nous donne qu'un rle quand la nature nous a
faonn souvent pour tous les rles  la fois; voil pourquoi il est si
cruel pour les riches natures de mourir sans avoir, comme elles disent,
accompli leur destine.


III

Suivons maintenant M. Thiers dans cette srie immense de campagnes qui
vont se presser et se drouler sous sa plume: le voil sur son terrain.

Napolon rentr  Paris, les ngociations de 1806, pour convertir en
trait de paix les conventions sommaires de Presbourg, s'ouvrent. Ce
trait contient des germes nouveaux de guerre: l'Autriche est
dpouille; la Russie, humilie et impatiente de venger sa malheureuse
apparition sur le champ de bataille d'Austerlitz, se rfugie dans un
isolement plein de rancunes; elle impute sa dfaite  la lchet de
l'Allemagne, mais elle ne peut consentir sans amertume  laisser
triompher impunment Napolon du continent. La Prusse, infidle  tous
ses allis  la fois, accepte la dpouille de l'Angleterre dans le
Hanovre, se rjouit de l'abaissement de l'Autriche, s'allie
ostensiblement avec Napolon par terreur, et ngocie dj secrtement
avec la Russie une coalition ambigu comme sa situation. Jamais les
manoeuvres tnbreuses de cette cour punique n'ont t mieux claires
que par M. Thiers. Son livre fera dans l'avenir  cette puissance plus
de tort que la bataille d'Ina; la bataille d'Ina ne lui a enlev que
des territoires, le livre de M. Thiers lui enlve l'estime du monde.


IV

Cependant Napolon se hte de profiter de la stupeur d'Austerlitz pour
expulser les Bourbons de Naples; son frre Joseph est lev au trne des
Deux-Siciles. M. Pitt, l'Annibal anglais, meurt au moment o il renoue
les fils d'une coalition dans sa main. M. Fox, dclamateur de la paix,
lui succde pour dclamer la guerre. Le jugement de M. Thiers sur cet
loquent orateur d'opposition et sur ce faible ministre est de nouveau
partial et faux comme un jugement populaire; ce jugement ne sera pas
celui de l'histoire: M. Fox n'a laiss que du talent, la faveur aveugle
de son pays; la postrit juge les hommes d'tat par leurs actes et non
par leurs discours. Si M. Fox avait t un homme d'tat tel que M.
Thiers s'efforce en vain de le dpeindre, M. Fox aurait renouvel
trs-facilement alors la paix d'Amiens entre l'Angleterre et la France;
mais, obstacle  la guerre pendant que son pays devait la soutenir, et
impuissant pour la paix au moment o la paix tait possible et
honorable, M. Fox n'osa pas professer comme ministre les principes
pacifiques qu'il avait professs comme chef de parti. Il mourut bientt
aprs son grand rival Pitt; il laissait une mmoire, mais il laissa peu
de regrets. L'apprciation de ce caractre par M. Thiers ici n'est pas
de l'histoire d'homme d'tat, c'est du pangyrique d'orateur. Il importe
 la jeunesse actuelle de la prmunir contre cette partialit de
l'historien. La gloire de M. Fox ne fut jamais qu'une vogue de
popularit parlementaire, un _Wilkes_ aristocrate, voil tout.


V

Cette faute de M. Fox ouvre  Napolon la carrire libre sur le
continent pour une ambition qui devient sans limite. Il rve l'empire
d'Occident; il couronne son second frre Louis roi de Hollande; son
beau-frre Murat reoit le duch de Berg; des principauts sont donnes
 tous les princes et  toutes les princesses de sa famille; ses
gnraux reoivent des titres, des dotations, des souverainets; il
partage les dpouilles d'Austerlitz entre sa cour; il rtrcit ou il
largit  son gr les tats des princes allemands; il cre la
Confdration du Rhin, dont il se dclare le chef: grande pense qui lui
cre un parti franais en Allemagne, et qui mine l'Autriche par les
mains de ses propres feudataires. Pendant ces crations des lments
d'un empire d'Occident, il appuie sa politique d'intimidation de
l'Allemagne par une arme de cinq cent mille vtrans, lgions
franaises qui savent les routes de la Germanie.

La Prusse, subissant la peine de ses triples intrigues dvoiles, se
croit menace dans son existence; elle arme hors de propos, comme elle
avait dsarm hors de l'honneur allemand. La Russie, prte  signer une
alliance avec Napolon, hsite et retire sa main en voyant l'attitude
hostile de la Prusse. Tout se prpare  la guerre sans qu'on puisse
l'imputer  personne, si ce n'est aux hsitations de M. Fox et aux
agitations toujours intempestives de la Prusse.

Napolon avait dj 170,000 hommes cantonns en Allemagne sous ses
meilleurs lieutenants; en vingt jours le reste est organis et en route
pour recevoir ou pour porter le premier coup  la Prusse. L'Autriche est
neutre par reprsailles de la neutralit de la cour de Berlin pendant la
campagne d'Austerlitz. La Russie est trop loin pour arriver  temps sur
le champ de manoeuvre. L'Angleterre, justement irrite de l'acceptation
du Hanovre, sa dpouille, par la cour de Berlin, regarde sans intrt
la lutte. L'arme de Napolon est mue de ses rcents triomphes, des
insultes des Prussiens, de l'impatience de sonder enfin sur le champ de
bataille cette prestigieuse renomme de la tactique et de
l'invincibilit des troupes et des gnraux du grand Frdric. Divise
en sept corps d'arme et commande par des lieutenants assouplis  la
main du matre, Marmont, Bernadotte, Davout, Soult, Lannes, Ney,
Augereau, Oudinot, Murat, elle prsentait deux cent mille combattants
aguerris, attendant  Wurzbourg la prsence de Napolon. Le plan de la
campagne conu par Napolon  loisir et pertinemment expos par M.
Thiers est la plus lumineuse prface de la bataille.

Le vieux duc de Brunswick est trop illustre par son titre d'lve du
grand Frdric pour qu'on puisse donner un autre gnralissime  l'arme
prussienne; il est trop surann nanmoins, et trop discrdit par son
invasion malheureuse de la France et par sa retraite de Champagne en
1792, pour inspirer la confiance  l'arme prussienne; cette arme de
180,000 hommes mollit sous sa main. La cour de Prusse, enthousiasme par
la beaut et le patriotisme de sa reine, porte plus de jactance que de
solidit dans l'arme; les plans de campagne s'y forment et s'y brisent
en un instant; on consume le temps en conseils de guerre; on finit par
diviser l'arme en deux corps pour satisfaire aux exigences de deux
gnraux.

Pendant ces hsitations Napolon s'avance, avec l'unit de direction et
la rapidit de marche d'un commandement absolu,  travers la Franconie
et la Saxe; les avant-gardes s'entre-choquent; le prince Louis de
Prusse, le plus chevaleresque des partisans de la guerre  la cour de
son frre, tombe mort sous le sabre d'un sous-officier franais; le duc
de Brunswick replie l'arme sur Naumbourg, laissant 50,000 hommes sous
le prince de Hohenlohe,  Ina; Napolon arrive avec ses masses en vue
de la ville. La description de la valle d'Ina et des hauteurs tages
o campe l'arme prussienne est un vritable modle de topographie
militaire; la nuit qui prcde la bataille n'est pas moins
solennellement dcrite.

La journe du 13 s'tait coule; une obscurit profonde enveloppait le
champ de bataille. Napolon avait plac sa tente au centre d'un carr
form par sa garde, et n'avait laiss allumer que quelques feux; mais
l'arme prussienne avait allum tous les siens. On voyait les feux du
prince de Hohenlohe sur toute l'tendue des plateaux, et au fond de
l'horizon  droite, sur les hauteurs de Naumbourg, que surmontait le
vieux chteau d'Eckartsberg, ceux de l'arme du duc de Brunswick, devenu
tout  coup visible pour Napolon. Il pensa que, loin de se retirer,
toutes les forces prussiennes venaient prendre part  la bataille. Il
envoya sur-le-champ de nouveaux ordres aux marchaux Davout et
Bernadotte. Il prescrivit au marchal Davout de bien garder le pont de
Naumbourg, et mme de le franchir, s'il tait possible, pour tomber sur
les derrires des Prussiens, pendant qu'on les combattrait de front. Il
ordonna au marchal Bernadotte, qui tait plac en intermdiaire, de
concourir au mouvement projet, soit en se joignant au marchal Davout
s'il tait prs de celui-ci, soit en se jetant directement sur le flanc
des Prussiens s'il avait dj pris  Dornbourg une position plus
rapproche d'Ina. Enfin il enjoignit  Murat d'arriver le plus tt
qu'il pourrait avec sa cavalerie.

Voyez le rveil!
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Napolon, debout avant le jour, donnait ses dernires instructions 
ses lieutenants et faisait prendre les armes  ses soldats. La nuit
tait froide, la campagne couverte au loin d'un brouillard pais, comme
celui qui enveloppa pendant quelques heures le champ de bataille
d'Austerlitz. Escort par des hommes portant des torches, Napolon
parcourut le front des troupes, parla aux officiers et aux soldats, leur
expliqua la position des deux armes, leur dmontra que les Prussiens
taient aussi compromis que les Autrichiens l'anne prcdente; que,
vaincus dans cette journe, ils seraient coups de l'Elbe et de l'Oder,
spars des Russes, et rduits  livrer aux Franais la monarchie
prussienne tout entire; que, dans une telle situation, le corps
franais qui se laisserait battre ferait chouer les plus vastes
desseins et se dshonorerait  jamais. Il les engagea fort  se tenir en
garde contre la cavalerie prussienne, et  la recevoir en carr avec
leur fermet ordinaire. Les cris: _En avant! Vive l'Empereur!_
accueillirent partout ses paroles. Quoique le brouillard ft pais, 
travers son paisseur mme, les avant-postes ennemis aperurent la
lueur des torches, entendirent les cris de joie de nos soldats, et
allrent donner l'alarme au gnral Tauenzien.

L'espace que Napolon cherchait d'abord  conqurir pour y dployer son
arme encore  demi cache derrire les montagnes est balay avant dix
heures du matin. Les manoeuvres alors se dveloppent, les charges se
croisent, les pripties de la mle se nouent et se dnouent sur mille
champs de carnage  la fois. L'arme prussienne, accule aux monticules
derrire Ina, les gravit en retraite, puis, charge par la cavalerie
irrsistible de Murat, se prcipite en droute comme une avalanche sur
la route de la Thuringe. Lisez cette droute, crite avec la fougue, la
poudre et le sang de la bataille elle-mme. L'historien dont la vive
imagination a ressuscit sur les lieux ces deux armes n'est plus
historien; il est combattant, soldat, gnral, peintre de bataille.

Des soixante-dix mille Prussiens qui avaient paru sur ce champ de
bataille, il n'y avait pas un seul corps qui ft entier, pas un seul qui
se retirt en ordre. Sur les cent mille Franais composant les corps des
marchaux Soult, Lannes, Augereau, Ney, Murat, et la garde, cinquante
mille au plus avaient combattu et suffi pour culbuter l'arme
prussienne. La plus grande partie de cette arme, frappe d'une sorte de
vertige, jetant ses armes, ne connaissant plus ni drapeau ni officiers,
courait sur toutes les routes de la Thuringe. Environ douze mille
Prussiens et Saxons, morts ou blesss, environ quatre mille Franais,
morts ou blesss aussi, couvraient la campagne d'Ina  Weimar. On
voyait, tendus sur la terre et en nombre plus qu'ordinaire, une
quantit d'officiers prussiens qui avaient noblement pay de leur vie
leurs folles passions. Quinze mille prisonniers, deux cents pices de
canon taient aux mains de nos soldats, ivres de joie. Les obus des
Prussiens avaient mis en feu la ville d'Ina, et, des plateaux o l'on
avait combattu, on voyait des colonnes de flammes s'lever du sein de
l'obscurit. Les obus des Franais sillonnaient la ville de Weimar et la
menaaient d'un sort semblable. Les cris des fugitifs qui la
traversaient en courant, le bruit de la cavalerie de Murat qui en
parcourait les rues au galop, sabrant sans piti tout ce qui n'tait pas
assez prompt  jeter ses armes, avaient rempli d'effroi cette charmante
cit, noble asile des lettres, et thtre paisible du plus beau
commerce d'esprit qui ft alors au monde!  Weimar comme  Ina, une
partie des habitants avaient fui. Les vainqueurs, disposant en matres
de ces villes presque abandonnes, tablissaient leurs magasins et leurs
hpitaux dans les glises et les lieux publics. Napolon, revenu  Ina,
s'occupait, suivant son usage, de faire ramasser les blesss, et
entendait les cris de _Vive l'Empereur!_ se mler aux gmissements des
mourants. Scnes terribles, dont l'aspect serait intolrable si le
gnie, si l'hrosme dploys n'en rachetaient l'horreur, et si la
gloire, cette lumire qui embellit tout, ne venait les envelopper de ses
rayons blouissants!

Le duc de Brunswick et le vieux Mollendorf, son rival, se runissent 
quelques lieues pour forcer le passage dfendu par le corps isol de
Davout. Davout ne combat pas en lieutenant de Napolon, mais en
lieutenant de Lonidas  ces Thermopyles. Il rsiste  cent mille hommes
avec vingt mille, pour donner  Napolon le temps d'accourir  une
seconde victoire. Cette victoire emporte tout.

Le duc de Brunswick, en voyant l'opinitre rsistance des Franais,
prouvait un secret dsespoir et croyait toucher  la catastrophe dont
le pressentiment assigeait depuis un mois son me attriste. Ce vieux
guerrier, hsitant dans le conseil, jamais au feu, veut se mettre
lui-mme  la tte des grenadiers prussiens et les conduire  l'assaut
de Hassenhausen, en suivant un pli de terrain qui se trouve  ct de la
chausse, et par lequel on peut parvenir plus srement au village.
Tandis qu'il les exhorte et leur montre le chemin, un biscaen l'atteint
au visage et lui fait une blessure mortelle. On l'emmne, aprs avoir
jet un mouchoir sur sa figure, pour que l'arme ne reconnaisse pas
l'illustre bless.  cette nouvelle, une noble fureur s'empare de
l'tat-major prussien. Le respectable Mollendorf ne veut pas survivre 
cette journe; il s'avance, et il est  son tour mortellement frapp. Le
roi, les princes se portent au danger comme les derniers des soldats. Le
roi a un cheval tu sans quitter le feu.

La droute suprme est peinte comme les deux batailles; la monarchie
prussienne est anantie dans son arme. Napolon, rest  Ina, hsite 
croire  ce second et complet triomphe de sa fortune. Davout aurait
mrit dans l'antiquit le nom de _Prussique_, comme Scipion celui
d'Africain. La campagne est  Napolon, la victoire est  Davout;
l'historien ici est juste. Ce gnral gale et souvent surpasse son
matre; il ne lui manque que le commandement suprme, qui attribue la
gloire  celui pour qui meurent ou triomphent ses lieutenants.

M. Thiers rtablit partout dans le reste de cette histoire l'quilibre
et mme la supriorit frquente du gnie des campagnes en faveur de
Davoust.


VI

On marche sur Berlin.

Une anecdote heureusement place interrompt ici la svrit du rcit
pique.

Aprs avoir laiss prendre un peu d'avance  ses corps d'arme,
Napolon partit, le 24 octobre, pour se rendre  Potsdam. Faisant la
route  cheval, il fut surpris par un orage violent, bien que le temps
n'et cess d'tre fort beau depuis le commencement de la campagne. Ce
n'tait pas sa coutume de s'arrter pour un tel motif; cependant on lui
offrit de s'abriter dans une maison situe au milieu des bois et
appartenant  un officier des chasses de la cour de Saxe. Il accepta
cette offre. Quelques femmes qui, d'aprs leur langage et leurs
vtements, paraissaient tre des personnes d'un rang lev, reurent
autour d'un grand feu ce groupe d'officiers franais que, par crainte
autant que par politesse, on se serait bien gard de mal accueillir.
Elles semblaient ignorer quel tait le principal de ces officiers,
autour duquel les autres se rangeaient avec respect, lorsque l'une
d'elles, jeune encore, saisie d'une vive motion, s'cria: Voil
l'Empereur!--Comment me connaissez-vous? lui dit schement
Napolon.--Sire, lui rpondit-elle, je me trouvais avec Votre Majest en
gypte.--Et que faisiez-vous en gypte?--J'tais l'pouse d'un officier
qui est mort  votre service. J'ai depuis demand une pension pour moi
et pour mon fils, mais j'tais trangre, je n'ai pu l'obtenir, et je
suis venue chez la matresse de cette demeure, qui a bien voulu
m'accueillir et me confier l'ducation de ses enfants. Le visage
d'abord svre de Napolon, mcontent d'tre reconnu, s'tait tout 
coup adouci. Eh bien, madame, lui dit-il, vous aurez une pension, et
quant  votre fils, je me charge de son ducation.

Le soir mme il voulut revtir de sa signature l'une et l'autre de ces
rsolutions, et dit en souriant: Je n'avais jamais eu d'aventure dans
une fort,  la suite d'un orage; en voil une et des meilleures.

Il arriva le 25 octobre au soir  Potsdam. Aussitt il se mit  visiter
la retraite du grand capitaine, du grand roi, qui s'appelait le
philosophe de _Sans-Souci_, et avec quelque raison, car il sembla porter
le poids de l'pe et du sceptre avec une indiffrence railleuse, se
moquant de toutes les cours de l'Europe, on oserait mme ajouter de ses
peuples, s'il n'avait mis tant de soin  les bien gouverner. Napolon
parcourut le grand et le petit palais de Potsdam, se fit montrer les
oeuvres de Frdric, toutes charges des notes de Voltaire, chercha dans
sa bibliothque  reconnatre de quelles lectures se nourrissait ce
grand esprit, puis alla voir dans l'glise de Potsdam le modeste rduit
o repose le fondateur de la Prusse. On conservait  Potsdam l'pe de
Frdric, sa ceinture, son cordon de l'Aigle-Noir. Napolon les saisit
en s'criant: Voil un beau prsent pour les Invalides, surtout pour
ceux qui ont fait partie de l'arme de Hanovre. Ils seront heureux, sans
doute, quand ils verront en notre pouvoir l'pe de celui qui les
vainquit  Rosbach!

Napolon, s'emparant avec tant de respect de ces prcieuses reliques,
n'offensait assurment ni Frdric ni la nation prussienne; mais combien
est extraordinaire, digne de mditation, l'enchanement mystrieux qui
lie, confond, spare ou rapproche les choses de ce monde! Frdric et
Napolon se rencontraient ici d'une manire bien trange! Ce roi
philosophe, qui, sans qu'il s'en doutt, s'tait fait, du haut du trne,
l'un des promoteurs de la Rvolution franaise, couch maintenant dans
son cercueil, recevait la visite du gnral de cette Rvolution, devenu
empereur, conqurant de Berlin et de Potsdam! Le vainqueur de Rosbach
recevait la visite du vainqueur d'Ina. Quel spectacle!


VII

Le style, dans cette anecdote familire et dans cette rflexion
philosophique, n'est pas  la hauteur de l'vnement; mais la rflexion
est si sense qu'on oublie l'insuffisance du style. La Rvolution, en
effet, rebroussant sa route de Paris  Berlin, semblait venir remonter 
Berlin  une de ses sources; mais ce prtendu reflux de la Rvolution
sur Berlin n'tait qu'une illusion; un esprit aussi net que celui de M.
Thiers, quand il est dsintress, devait le comprendre. Ce n'tait pas
la Rvolution qui entrait avec les armes franaises  Potsdam, c'tait
la contre-rvolution. Napolon n'tait pas le soldat de la Rvolution,
il en tait la raction personnifie dans un grand soldat; entre la
Rvolution et lui il y avait la diffrence du sabre  l'ide, mais c'est
la faiblesse de situation ou de jugement de M. Thiers de confondre
toujours le missionnaire arm du despotisme avec le missionnaire de la
libert. Cela peut tre un ingnieux paradoxe au service de ceux qui
veulent glorifier  la fois la France sous deux formes: la force et
l'ide; mais cela ne sera jamais une vrit historique. Il ne faut pas
laisser ce sophisme  nos neveux.


VIII

En un mois la monarchie prussienne avait cess d'exister avec son arme;
prodigieuse faiblesse des tats purement militaires! M. Thiers en rsume
parfaitement la raison.

Quant aux Prussiens, si on veut avoir le secret de cette droute
inoue, aprs laquelle les armes et les places se rendaient  la
sommation de quelques hussards ou de quelques compagnies d'infanterie
lgre, on le trouvera dans la dmoralisation qui suit ordinairement une
prsomption folle. Aprs avoir ni, non pas les victoires des Franais,
qui n'taient pas niables, mais leur supriorit militaire, les
Prussiens en furent tellement saisis,  la premire rencontre, qu'ils ne
crurent plus la rsistance possible et s'enfuirent en jetant leurs
armes. Ils furent atterrs, et l'Europe le fut avec eux. Elle frmit
tout entire aprs Ina, plus encore qu'aprs Austerlitz, car aprs
Austerlitz la confiance dans l'arme prussienne restait du moins aux
ennemis de la France. Aprs Ina, le continent entier semblait
appartenir  l'arme franaise. Les soldats du grand Frdric avaient
t la dernire ressource de l'envie: ces soldats vaincus, il ne restait
 l'envie que cette autre ressource, la seule, hlas! qui ne lui manque
jamais, de prdire les fautes d'un gnie dsormais irrsistible, de
prtendre qu' de tels succs aucune raison humaine ne pourrait tenir;
et il est malheureusement vrai que le gnie, aprs avoir dsespr
l'envie par ses succs, se charge lui-mme de la consoler par ses
fautes.


IX

Matre de la monarchie prussienne, sr de l'immobilit de la Russie, de
la tolrance force de l'Autriche, de la complaisance de l'Espagne, de
l'obissance de la Hollande, Napolon rve  Berlin le blocus du
continent contre l'Angleterre, qu'il veut touffer dans son le par
l'coulement refoul de ses produits sur ses manufactures. Impuissant 
la guerre des boulets contre elle, il lui dclare la guerre de l'argent,
la ruine commerciale au lieu de la dvastation par les armes; pense
gigantesque qui aurait exig pour tre accomplie la possession
inconteste du continent tout entier, et qui, pour tuer le commerce
d'une le, tuait d'abord le commerce du continent lui-mme. C'tait une
violence contre la nature des choses qui ne pouvait, comme toutes les
violences de cette nature, aboutir qu' l'impuissance et  la ruine de
la France.


X

La campagne de 1807 en Pologne contre les restes des Prussiens et contre
les Russes est une tude d'un vif intrt pour les militaires, tude
trop savante et trop dtaille peut-tre pour le commun des lecteurs.
C'est un manuel d'tat-major plus qu'un livre de bibliothque. Mais la
bataille d'Eylau, qui termine ce vingt-cinquime livre, le relve  la
hauteur de l'pope. L'historien ici est surtout grand paysagiste.

Depuis qu'on avait dbouch sur Eylau le pays se montrait uni et
dcouvert. La petite ville d'Eylau, situe sur une lgre minence et
surmonte d'une flche gothique, tait le seul point saillant du
terrain.  droite de l'glise, le sol, s'abaissant quelque peu,
prsentait un cimetire. En face il se relevait sensiblement, et, sur ce
relvement marqu de quelques mamelons, on apercevait les Russes en
masse profonde. Plusieurs lacs, pourvus d'eau au printemps, desschs en
t, gels en hiver, actuellement effacs par la neige, ne se
distinguaient en aucune manire du reste de la plaine.  peine quelques
granges runies en hameaux, et des lignes de barrire servant  parquer
le btail, formaient-elles un point d'appui ou un obstacle sur ce morne
champ de bataille. Un ciel gris, fondant par intervalles en une neige
paisse ajoutait sa tristesse  celle des lieux, tristesse qui saisit
les yeux et les coeurs ds que la naissance du jour, trs-tardive en
cette saison, eut rendu les objets visibles.

Les Russes taient rangs sur deux lignes fort rapproches l'une de
l'autre, leur front couvert par trois cents bouches  feu, qui avaient
t disposes sur les parties saillantes du terrain. En arrire, deux
colonnes serres, appuyant comme deux arcs-boutants cette double ligne
de bataille, semblaient destines  la soutenir et  l'empcher de plier
sous le choc des Franais. Une forte rserve d'artillerie tait place 
quelque distance. La cavalerie se trouvait partie en arrire, partie sur
les ailes. Les Cosaques, ordinairement disperss, tenaient cette fois au
corps mme de l'arme. Il tait vident qu' l'nergie,  la dextrit
des Franais, les Russes avaient voulu, sur ce terrain dcouvert,
opposer une masse compacte, dfendue sur son front par une nombreuse
artillerie, fortement taye par derrire, une vritable muraille enfin,
lanant une pluie de feu. Napolon,  cheval ds la pointe du jour,
s'tait tabli de sa personne dans le cimetire  la droite d'Eylau. L,
protg  peine par quelques arbres, il voyait parfaitement la position
des Russes, lesquels, dj en bataille, avaient ouvert le feu par une
canonnade qui devenait  chaque instant plus vive. On pouvait prvoir
que le canon serait l'arme de cette journe terrible.


XI

L'immense carnage de ce champ de bataille disput aux frimas, aux
extrmits de la Sarmatie, entre l'arme franaise puise de sang et
l'arme russe brillant de se venger de la dfaite d'Austerlitz, est une
des scnes les plus tragiques dont l'histoire puisse consterner
l'humanit. Le corps d'arme d'Augereau reste presque tout entier dans
la neige, cras par les batteries russes. Le reste de cette arme se
replie en ordre sur le cimetire d'Eylau, comme pour se grouper et pour
mourir autour de son empereur.

Tout  coup, dit l'historien, la neige, ayant cess de tomber, permit
d'apercevoir ce douloureux spectacle. Sur six ou sept mille combattants,
quatre mille environ, morts ou blesss, jonchaient la terre. Augereau,
atteint lui-mme d'une blessure, plus touch au reste du dsastre de son
corps d'arme que du pril, fut port dans le cimetire d'Eylau, aux
pieds de Napolon, auquel il se plaignit, non sans amertume, de n'avoir
pas t secouru  temps; une morne tristesse rgnait sur les visages
dans l'tat-major imprial. Napolon, calme et ferme, imposant aux
autres l'impassibilit qu'il s'imposait  lui-mme, adressa quelques
paroles de consolation  Augereau, puis il le renvoya sur les derrires,
et prit ses mesures pour rparer le dommage. Lanant d'abord les
chasseurs de sa garde, et quelques escadrons de dragons qui taient  sa
porte, pour ramener la cavalerie ennemie, il fit appeler Murat, et lui
ordonna de tenter un effort dcisif sur la ligne d'infanterie qui
formait le centre de l'arme russe, et qui, profitant du dsastre
d'Augereau, commenait  se porter en avant. Au premier ordre, Murat
tait accouru au galop.--Eh bien, lui dit Napolon, nous laisseras-tu
dvorer par ces gens-l? Alors il prescrivit  cet hroque chef de sa
cavalerie de runir les chasseurs, les dragons, les cuirassiers, et de
se jeter sur les Russes avec quatre-vingts escadrons, pour essayer tout
ce que pouvait l'lan d'une pareille masse d'hommes  cheval, chargeant
avec fureur une infanterie rpute inbranlable. La cavalerie de la
garde fut porte en avant, prte  joindre son choc  celui de la
cavalerie de l'arme. Le moment tait critique, car si l'infanterie
russe n'tait pas arrte, elle allait aborder le cimetire, centre de
la position, et Napolon n'avait pour le dfendre que les six bataillons
 pied de la garde impriale.

Murat part au galop, runit ses escadrons, puis les fait passer entre
le cimetire et Rothenen,  travers ce mme dbouch par lequel le corps
d'Augereau avait dj march  une destruction presque certaine. Les
dragons du gnral Grouchy chargent les premiers, pour dblayer le
terrain et en carter la cavalerie ennemie. Ce brave officier, renvers
sous son cheval, se relve, se met  la tte de sa seconde brigade, et
russit  disperser les groupes de cavaliers qui prcdaient
l'infanterie russe. Mais pour renverser celle-ci, il ne faut pas moins
que les gros escadrons vtus de fer du gnral d'Hautpoul. Cet officier,
qui se distinguait par une habilet consomme dans l'art de manier une
cavalerie nombreuse, se prsente avec vingt-quatre escadrons de
cuirassiers, que suit toute la masse des dragons. Ces cuirassiers,
rangs sur plusieurs lignes, s'branlent et se prcipitent sur les
baonnettes russes. Les premires lignes, arrtes par le feu, ne
pntrent pas, et, se repliant  droite et  gauche, viennent se
reformer derrire celles qui les suivent, pour charger de nouveau.
Enfin, l'une d'elles, lance avec plus de violence, renverse sur un
point l'infanterie ennemie, et y ouvre une brche  travers laquelle
cuirassiers et dragons pntrent  l'envi les uns des autres.

Comme un fleuve qui a commenc  percer une digue l'emporte bientt
tout entire, la masse de nos escadrons, ayant une fois entam
l'infanterie des Russes, achve en peu d'instants de renverser leur
premire ligne. Nos cavaliers se dispersent alors pour sabrer. Une
affreuse mle s'engage entre eux et les fantassins russes. Ils vont,
viennent, et frappent de tous cts ces fantassins opinitres. Tandis
que la premire ligne d'infanterie est ainsi culbute et hache, la
seconde se replie  un bois, qui se voyait au fond du champ de bataille.
Il restait l une dernire rserve d'artillerie. Les Russes la mettent
en batterie et tirent confusment sur leurs soldats et sur les ntres,
s'inquitant peu de mitrailler amis et ennemis, pourvu qu'ils se
dbarrassent de nos redoutables cavaliers. Le gnral d'Hautpoul est
frapp  mort par un biscaen.

Pendant que notre cavalerie est ainsi aux prises avec la seconde ligne
de l'infanterie russe, quelques parties de la premire se relvent  et
l pour tirer encore.  cette vue, les grenadiers  cheval de la garde,
conduits par le gnral Lepic, l'un des hros de l'arme, s'lancent 
leur tour pour seconder les efforts de Murat. Ils partent au galop,
chargent les groupes d'infanterie qu'ils aperoivent debout, et,
parcourant le terrain en tous sens, compltent la destruction du centre
de l'arme russe, dont les dbris achvent de s'enfuir vers les bouquets
de bois qui lui ont servi d'asile.

Durant cette scne de confusion, un tronon dtach de cette vaste
ligne d'infanterie s'tait avanc jusqu'au cimetire mme. La garde se
prcipite et sauve son empereur; le champ de bataille,  la fin de cette
courte journe d'hiver, reste indivis entre les vivants et les morts.
Soixante mille cadavres ou blesss jonchent la neige; les Russes se
retirent un peu plus loin dans la nuit, plutt pour attirer Napolon que
pour lui cder la victoire; la victoire n'est  personne cette fois qu'
la mort. Jamais victoire ne fut plus prs d'une dfaite.

Napolon ressaisit la victoire sur le Nimen, l't suivant. La
bataille savante de Friedland lui rend son ascendant sur le jeune
empereur de Russie, Alexandre. L'entrevue de Tilsitt entre ce jeune
prince et Napolon est raconte avec complaisance et avec charme par M.
Thiers. La diplomatie se mle  l'adulation des deux cts; on se
sacrifie l'Angleterre, on se partage en secret le monde europen; le
gnie grec dans l'empereur Alexandre et le gnie italien dans l'empereur
Napolon luttent de souplesse et de sduction aprs avoir lutt
d'hrosme. La Turquie est impolitiquement livre par Napolon 
l'ambition moscovite, la Sude lui est offerte en hommage. L'alliance
est scelle par ces promesses mutuelles; la Prusse presque entire est
abandonne par son dernier alli Alexandre au vainqueur d'Ina; elle a
mrit son sort par la duplicit de sa diplomatie depuis qu'elle existe;
mais Napolon traite avec ddain son hroque et belle reine, que la
fortune amne en larmes  Tilsitt. Il ne discute plus, il impose  la
Russie, devenue sa complice, et  la Prusse vaincue, des traits qui lui
livrent le continent tout entier,  l'exception de ce qui reste 
l'Autriche.

M. Thiers blme ici avec raison son hros d'avoir fait trop ou trop peu
pour la Prusse; il tait plus logique et plus sr, selon nous, de
l'effacer tout entire de la carte de l'Allemagne et de la Pologne que
de la laisser, mcontente et infidle, couver d'implacables
ressentiments. Gnie audacieux et sr dans la guerre, gnie hsitant et
timide dans les congrs, Napolon, ici comme partout, n'a que des
demi-rsultats aprs de compltes victoires. La diplomatie manquait
compltement  sa nature.


XII

 peine rentr en France il se repent de n'avoir ni ananti la Prusse ni
reconstitu la Pologne; il se fie  l'alliance ambitieuse du jeune
empereur de Russie,  l'alliance humilie de la Prusse,  l'alliance mal
dsarme de l'Autriche; ses penses grandissent vers le Midi plus que sa
base dans le Nord; il laisse l'lite de ses forces de la Vistule au Rhin
et il forme des armes quivoques destines ventuellement contre
l'Espagne et le Portugal. Il lui faut des trnes pour toutes les
ambitions de sa famille; il veut que tout le midi du continent
appartienne  une seule dynastie compose d'une confdration de
couronnes: le monde bourbonien doit devenir le monde napolonien. Ce
n'est plus de la diplomatie raisonne d'un homme d'tat, c'est le songe
d'un favori de la fortune. L'homme habile qu'il a charg d'clairer et
de modrer ses ngociations, M. de Talleyrand, cherche en vain 
l'clairer; il s'irrite contre la raison, il fait des traits avec
l'Espagne et il les brise le lendemain. L'historien, ici domin par la
puissance de la vrit, renonce enfin  flatter son hros; il se
contente de le peindre, il le donne en spectacle et on peut dire mme en
scandale  la justice de l'histoire. Le rcit des embches dresses en
Espagne au malheureux roi Charles IV et  ses fils, l'astuce avec
laquelle Napolon attire cette cour  Bayonne et o il dtrne le pre
par le fils, le fils par le pre, est d'une implacable svrit. La
conscience reprend ses droits; c'est un des crimes historiques les plus
fortement burins par un crivain contre un matre du monde. La tragdie
ne suffit pas ici pour fournir les couleurs au tableau, la comdie lui
en prte; Molire, Beaumarchais, Machiavel, Tacite semblent forcs de
se runir dans ces tnbreuses journes de Bayonne pour peindre un rle
o l'intrigue, l'hypocrisie, la violence et la trahison surpassent
Alexandre VI, Tartufe et Csar dans un mme acte diplomatique. M. Thiers
n'a manqu ici  aucun des rigoureux devoirs du moraliste. Le jugement
est d'autant plus convainquant pour le lecteur qu'au lieu d'tre crit
en phrases il est crit en actes. M. Thiers le rsume cependant lui-mme
en une rflexion courte, mais expressive.

Napolon fut entran ainsi, dit-il, de la ruse  la fourberie; il
ajoute  son nom la seconde des deux taches qui ternissent sa gloire
(_Vincennes_ et _Bayonne_). Il lui restait pour l'absoudre le bien 
faire  l'Espagne et par l'Espagne  la France. (Comme si on pouvait
jamais s'absoudre du sang innocent et du larcin d'un peuple par les
avantages rsultant d'un attentat et d'une perfidie!) La Providence,
poursuit M. Thiers, ne lui rservait pas mme ce moyen de se laver d'une
perfidie indigne de son caractre. Mais ne devanons pas la justice des
temps; les rcits qui vont suivre montreront bientt cette justice
redoutable sortant des vnements eux-mmes et punissant le gnie qui
n'est pas plus dispens que la mdiocrit elle-mme de loyaut et de bon
sens!


XIII

L'expression ici mme est encore faible dans sa justice, car la
mdiocrit serait plutt une excuse de la dloyaut que le gnie; le
gnie n'est pas une excuse, il est une aggravation de tous les crimes;
car le gnie est une lumire et une force; il lui est moins permis de
s'aveugler et de faiblir qu' la mdiocrit, qui est une obscurit et
une faiblesse. Il faut  chaque instant dans cette histoire redresser le
sens moral qui est dans l'intention de la phrase et qui trbuche sous le
mot; on sent qu'il en cote trop  l'crivain de faire justice tout
entire, et qu'il rserve toujours une indulgence  la victoire et une
amnistie au bonheur.

Quoi qu'il en soit, ce huitime volume de M. Thiers restera dans toutes
les langues le plus beau volume de l'histoire moderne d'Espagne et de
France. L'indignation rendit  un peuple en dcadence l'nergie qui
retrempe les nationalits, et la victoire du droit national qui fait
triompher l'me et le sol d'un peuple des embches des diplomates et des
armes des conqurants.


XIV

Rien n'tait si impolitique que cette diversion inutile et insense des
forces de la France en Espagne et en Portugal pour asseoir un frre et
un lieutenant de Napolon  Madrid et  Lisbonne, pendant que la Russie,
l'Autriche, la Prusse humilie se concertaient sourdement en Allemagne
pour recouvrer ce que les campagnes incompltes d'Austerlitz, d'Ina,
d'Eylau, de Friedland leur avaient ravi. M. Thiers le dmontre avec une
irrfragable autorit de chiffres dans la savante dcomposition des
armes de Napolon transportes avec d'immenses dperditions de forces
et de finances du Nord au Midi, et du Midi au Nord.

Pendant que le Portugal et l'Espagne dvorent ces quatre cent mille
Franais livrs  des lieutenants sans autorit et sans unit dans ces
conqutes, l'Autriche arme, la Prusse gmit, la Russie exige
l'accomplissement des concessions ambitieuses au prix desquelles
l'empereur Alexandre a sign le trait de Tilsitt; cet empereur veut la
Turquie en retour de l'Espagne accorde  son alli Napolon. Celui-ci
recule devant la grandeur de la concession; il espre sduire et retenir
une seconde fois Alexandre par les blandices de l'ambition excite et
non satisfaite; il court  Erfurt, il s'y rencontre avec Alexandre, il y
ngocie lui-mme au milieu de la gloire et des ftes; il accorde
quelques satisfactions d'amour-propre, de vanit, de situation  son
jeune antagoniste; il espre l'avoir riv  sa politique; il n'a fait
que l'humilier et le dpopulariser en Russie.

Il revient en Espagne; sa prsence n'y produit qu'une seconde impulsion
de ses armes vers Madrid. Il en est rappel aussi soudainement qu'il y
avait couru par l'explosion des prparatifs de l'Autriche. L'ambigut
des prparatifs de la Russie accrot ses mesures et les prcipite;
l'lite de ses troupes, rappele d'Espagne et remplace l par de
nouvelles leves, traverse de nouveau la France et le Rhin. Il
renouvelle  Ratisbonne et  Eckmhl les manoeuvres moins triomphantes
qui prcdrent Austerlitz. L'arme autrichienne de l'archiduc Charles,
coupe et trononne par ces manoeuvres, est force de s'abriter sur la
rive gauche du Danube et de dcouvrir Vienne. Il y entre; il tente le
passage du Danube en face de l'archiduc Charles et livre la bataille
d'Essling.

Ici M. Thiers rentre dans sa nature; il manoeuvre, il dcrit en
tacticien, il combat avec une supriorit de lumire, de feu, qui ne
laisse ni une pense des gnraux, ni un gnral, ni un soldat, ni une
goutte de sang, ni un accident du fleuve ou du terrain dans l'ombre;
c'est une inondation de clart sur quatre cent mille combattants sortant
des tnbres de la nuit pour s'entre-choquer au bord du Danube. La
bataille commence, interrompue, reprise trois fois avec un courage
indomptable, mais avec une imprvoyance fatale, est trois fois suspendue
par la crue des eaux du Danube et par la rupture des ponts. Tout autre
gnral que celui qui n'avait pas de juge y aurait laiss sa rputation
et compromis sa tte. Combattre avec la moiti de son arme pendant que
l'autre moiti risque d'tre coupe du champ de bataille avant de
l'atteindre, et compromettre ainsi les deux moitis  la fois, est une
opration qui ne peut tre excuse que par la toute-puissance. Si Mack
ou le prince Charles avaient commis une telle tmrit, et que cette
tmrit et t punie par la perte de vingt mille hommes laisss, en se
retirant, sur le champ de bataille, de quel blme implacable et mrit
les historiens n'auraient-ils pas stigmatis une telle faute? Ils
appellent victoire dans Napolon ce qu'ils auraient appel dsastre dans
ses rivaux. Ses plus braves gnraux restent sur le champ de carnage; la
nuit seule couvre le repliement des troupes aventures et ingales vers
le bord du fleuve; les boulets des Autrichiens les crasent au hasard
dans l'obscurit.

On n'entend au milieu de la canonnade que ce cri des officiers: Serrez
les rangs! Il n'y a plus, en effet, que cette manoeuvre  excuter
jusqu' la nuit, car il est impossible, soit d'loigner l'ennemi, soit
de le fuir par le pont qui conduit  l'le de Lobau. Cette retraite par
une seule issue ne peut s'oprer qu' la faveur de l'obscurit, et dans
le mois de mai il faut attendre plusieurs heures encore les tnbres
salutaires qui doivent favoriser notre dpart.

Napolon n'avait cess, pendant la journe, de se tenir dans l'angle
que dcrivait notre ligne d'Aspern  Essling, d'Essling au fleuve, et o
passaient tant de boulets. On l'avait press plusieurs fois de mettre 
l'abri une vie de laquelle dpendait la vie de tous. Il ne l'avait pas
voulu tant qu'il avait pu craindre une nouvelle attaque. Maintenant que
l'ennemi, puis, se bornait  une canonnade, il rsolut de reconnatre
de ses yeux l'le de Lobau, d'y choisir le meilleur emplacement pour
l'arme, d'y faire en un mot toutes les dispositions de retraite.
Certain de la possession d'Essling, que les dbris de la division Boudet
et les fusiliers occupaient, il fit demander  Massna s'il pouvait
compter sur la possession d'Aspern, car, tant que ces deux points
d'appui nous restaient, la retraite de l'arme tait assure. L'officier
d'tat-major Csar de Laville, envoy  Massna, le trouva assis sur des
dcombres, harass de fatigue, les yeux enflamms, mais toujours plein
de la mme nergie. Il lui transmit son message, et Massna, se levant,
lui rpondit avec un accent extraordinaire: Allez dire  l'Empereur
que je tiendrai deux heures, six, vingt-quatre s'il le faut, tant que
cela sera ncessaire au salut de l'arme.

Napolon, tranquillis pour ces deux points, se dirigea sur-le-champ
vers l'le de Lobau, en faisant dire  Massna,  Bessires,  Berthier,
de le venir joindre ds qu'ils pourraient quitter le poste confi  leur
garde, afin de concerter la retraite qui devait s'oprer dans la nuit.
Il courut au petit bras, lequel coulait entre la rive gauche et l'le de
Lobau. Ce petit bras tait devenu lui-mme une grande rivire, et des
moulins lancs par l'ennemi avaient plusieurs fois mis en pril le pont
qui servait  le traverser. L'aspect de ses bords avait de quoi navrer
le coeur. De longues files de blesss, les uns se tranant comme ils
pouvaient, les autres placs sur les bras des soldats, ou dposs 
terre en attendant qu'on les transportt dans l'le de Lobau, des
cavaliers dmonts jetant leurs cuirasses pour marcher plus aisment,
une foule de chevaux blesss se portant instinctivement vers le fleuve
pour se dsaltrer dans ses eaux et s'embarrassant dans les cordages du
pont jusqu' devenir un danger, des centaines de voitures d'artillerie
 moiti brises, une indicible confusion et de douloureux
gmissements, telle tait la scne qui s'offrait et qui saisit Napolon.
Il descendit de cheval, prit de l'eau dans ses mains pour se rafrachir
le visage, et puis, apercevant une litire faite de branches d'arbres,
sur laquelle gisait Lannes qu'on venait d'amputer, il courut  lui, le
serra dans ses bras, lui exprima l'esprance de le conserver, et le
trouva, quoique toujours hroque, vivement affect de se voir arrt
sitt dans cette carrire de gloire. Vous allez perdre, lui dit Lannes,
celui qui fut votre meilleur ami et votre fidle compagnon d'armes.
Vivez, et sauvez l'arme!

La malveillance, qui commenait  se dchaner contre Napolon, et
qu'il n'avait, hlas! que trop provoque, rpandit alors le bruit de
prtendus reproches que Lannes lui aurait adresss en mourant. Il n'en
fut rien cependant. Lannes reut avec une sorte de satisfaction
convulsive les treintes de son matre, et exprima sa douleur sans y
mler aucune parole amre. Il n'en tait pas besoin: un seul de ses
regards rappelant ce qu'il avait dit tant de fois sur le danger de
guerres incessantes, le spectacle de ses deux jambes brises, la mort
d'un autre hros d'Italie, Saint-Hilaire, frapp dans la journe,
l'horrible hcatombe de quarante  cinquante mille hommes couchs 
terre, n'taient-ce pas l autant de reproches assez cruels, assez
faciles  comprendre?

Napolon, aprs avoir serr Lannes dans ses bras, et se disant
certainement  lui-mme ce que le hros mourant ne lui avait pas dit,
car le gnie qui a commis des fautes est son juge le plus svre,
Napolon remonta  cheval et voulut profiter de ce qui lui restait de
jour pour visiter l'le de Lobau et arrter ses dispositions de
retraite. Aprs avoir parcouru l'le dans tous les sens, avoir examin
de ses propres yeux les divers bras du Danube, qui, changs en
vritables bras de mer, roulaient les dbris des rives suprieures, il
acquit la conviction que l'arme trouverait dans l'le de Lobau un camp
retranch o elle serait inexpugnable et o elle pourrait s'abriter deux
ou trois jours, en attendant que le pont sur le grand bras du Danube ft
rtabli. L'esprit de l'arme tait surpris, troubl, abattu.

Alexandre eut le mme accident aprs la mme imprudence au passage de
l'Indus, mais ses historiens n'inscrivirent pas son dsastre au nombre
de ses victoires. Essling compte parmi les victoires de Napolon. M.
Thiers lui confirme ce nom: c'est une flatterie. L'arme franaise ne
fut jamais plus hroque, mais son chef y fut vaincu par sa propre
imprvoyance.


XV

Le conseil de guerre tenu pendant la nuit au milieu de l'le de Lobau,
refuge incertain,  la lueur des clairs des batteries autrichiennes et
sous la pluie des boulets ennemis, est une page pique sous la plume de
l'historien.

Le marchal Massna s'y tait transport ds qu'il avait cru pouvoir
confier la garde d'Aspern  ses lieutenants. Le marchal Bessires, le
major gnral Berthier, quelques chefs de corps, le marchal Davout,
venu en bateau de la rive droite, taient runis  ce rendez-vous
assign au bord du Danube, au milieu des dbris de cette sinistre
journe. L on tint un conseil de guerre. Napolon n'avait pas pour
habitude d'assembler de ces sortes de conseils, dans lesquels un esprit
incertain cherche, sans les trouver, des rsolutions qu'il ne sait pas
prendre lui-mme. Cette fois il avait besoin, non pas de demander un
avis  ses lieutenants, mais de leur en donner un, de les remplir de sa
pense, de relever l'me de ceux qui taient branls, et il est certain
que, quoique leur courage de soldat ft inbranlable, leur esprit
n'embrassait pas assez les difficults et les ressources de la situation
pour n'tre pas  quelques degrs surpris, troubl, abattu. Le caractre
qui fait supporter les revers est plus rare que l'hrosme qui fait
braver la mort.

Napolon, calme, confiant, car il voyait dans ce qui tait arriv un
pur accident qui n'avait rien d'irrparable, provoqua les officiers
prsents  dire leur avis. En coutant les discours tenus devant lui, il
put se convaincre que ces deux journes avaient produit une forte
impression, et que quelques-uns de ses lieutenants taient partisans de
la rsolution de repasser tout de suite, non-seulement le petit bras,
afin de se retirer dans l'le de Lobau, mais aussi le grand bras, afin
de se runir le plus tt possible au reste de l'arme, au risque de
perdre tous les canons, tous les chevaux de l'artillerie et de la
cavalerie, douze ou quinze mille blesss, enfin l'honneur des armes.

 peine une telle pense s'tait-elle laiss entrevoir que Napolon,
prenant la parole avec l'autorit qui lui appartenait et avec la
confiance, non pas feinte, mais sincre, que lui inspirait l'tendue de
ses ressources, exposa ainsi la situation. La journe avait t rude,
disait-il, mais elle ne pouvait pas tre considre comme une dfaite,
puisqu'on avait conserv le champ de bataille, et c'tait une merveille
de se retirer sains et saufs aprs une pareille lutte, soutenue avec un
immense fleuve  dos, et avec ses ponts dtruits. Quant aux blesss et
aux morts, la perte tait grande, plus grande qu'aucune de celles que
nous avions essuyes dans nos longues guerres, mais celle de l'ennemi
avait d tre d'un tiers plus forte.


XVI

Quelques semaines aprs, la bataille de Wagram, rptition identique,
mais plus heureuse, de la bataille d'Essling sur le mme champ de
bataille, rpara ce revers par un triomphe chrement conquis.

Napolon se hte alors, comme  son ordinaire, de saisir dans un trait
les fruits de la campagne au moment o il tait impuissant  la
poursuivre plus avant. L'Autriche, qui cde toujours pour revenir
toujours sur ce qu'elle a cd, ne marchande ni les concessions ni
l'honneur. Napolon songeait dj  lui demander la plus personnelle de
ses concessions: une pouse impriale du sang des Csars d'Allemagne
pour s'apparenter au pass, ce prestige des monarchies. Il prmditait
la rpudiation de Josphine; elle ne pouvait lui donner rien de ce qui
lui manquait dsormais pour l'empire d'Occident: ni une filiation royale
pour ses descendants, ni une perptuit de son nom sur le trne. Le
trente-septime livre, o M. Thiers raconte ce divorce, jette l'intrt
d'un drame de famille au milieu du drame militaire qui embrase l'Europe.
Le coeur humain ne perd jamais ses droits dans l'histoire: quand
l'intrt descend de la tte dans le coeur, l'historien mle
heureusement quelques larmes de femmes  tout ce sang qui n'excite
qu'une piti abstraite dans l'me des lecteurs. M. Thiers a montr dans
ces pages qu'il pouvait attendrir au besoin; son style, trs-souvent
technique, s'lve jusqu'au diapason de la fibre du coeur humain, qui se
dchire sous la pourpre avec les mmes gmissements que sous la bure.
Les scnes de Fontainebleau, entre Napolon, Josphine et ses enfants,
ont des accents domestiques qui se mlent, avec un pathtique contraste,
 la solennit des ngociations et des victoires. L'crivain monte et
descend avec le sujet, jamais au-dessus, il est vrai, mais toujours au
niveau de l'vnement public ou familier qu'il retrace.


XVII

La dplorable guerre d'Espagne occupe avec un bien ple intrt tout le
douzime volume de cette histoire; on assiste avec tristesse et sans
aucune esprance  cette obstination meurtrire d'une mauvaise et fausse
pense, qui, pour donner satisfaction  l'orgueil d'un homme, sacrifie
un million d'hommes dans des guerres et dans des assassinats d'un
peuple par un autre peuple. Napolon y perd une  une les renommes de
ses lieutenants, ses finances et ses armes. M. Thiers, ici aussi svre
que le destin, prend en piti l'homme politique et commence  douter du
gnie au spectacle de tant de dmence.

Mais ce gnie en dmence se rvle tout  coup  de bien plus vastes
proportions par l'expdition de Russie en 1811. M. Thiers, qui cherche
ici la raison dans la folie, croit trouver les motifs de cette invasion
inverse du Nord par le Midi dans l'inobservation du systme de blocus
continental par la Russie. Nous croyons qu'il se trompe; l'objet aurait
t trop disproportionn  l'action. Ce n'tait pas un intrt
conomique, c'tait un orgueil qui pouvait seul jeter ainsi la moiti
d'un continent contre l'autre: le rve de l'empire d'Occident partag
entre Alexandre et Napolon tait devenu le rve de l'empire napolonien
unique.  l'exception de la guerre d'Espagne, lpre systmatique qui
rongeait la force militaire de la France, le moment tait assez bien
choisi par Napolon pour accomplir ce rve. La Prusse tait asservie;
l'Autriche avait donn  Napolon dans sa fille, la jeune impratrice
Marie-Louise, un gage de dfrence et d'alliance qui paraissait
irrvocable; l'Italie tait un auxiliaire, frmissant, mais obissant,
de son trsor et de son recrutement; l'Allemagne tait une confdration
arme  ses ordres; il pouvait entraner toutes ces puissances dans une
coalition apparente contre la Russie. Cette coalition de l'Allemagne
contre la Russie tait un suicide, puisque l'Allemagne allait ainsi
anantir le seul appui indpendant qu'elle pouvait esprer de retrouver
un jour contre l'omnipotence de son oppresseur Napolon; mais il tait
si fort des souvenirs d'Austerlitz, d'Ina, de Wagram, qu'il pouvait
tout commander  l'Allemagne, mme le suicide.


XVIII

Le rcit des prparatifs et de la campagne de Russie rend ici 
l'historien de l'Empire toutes les qualits spcialement techniques et
militaires de son style; il rassemble une  une, de toutes les parties
de l'empire, de la Hollande, de l'Italie, de l'Allemagne, de la
Pologne, l'innombrable multitude d'hommes, de chevaux, de canons, de
bagages, dont se compose la plus vaste arme d'invasion qui ait jamais
foul du mme pas le sol de l'Europe, et il la conduit tape par tape
jusqu'au bord du Nimen. Le passage de ce fleuve sous les yeux de
Napolon, et la revue en action de cette arme sur le fleuve et sur les
deux rives du fleuve, est un chant d'Homre. Le sujet emporte
l'crivain, si ennemi de la vaine imagination, jusqu' la posie.
coutez!

Le 23 juin, aprs avoir couch, au milieu de la fort de Wilkowisk,
dans une petite ferme, et entour de deux cent mille soldats, Napolon
dboucha de la fort avec cette arme superbe, et vint se ranger
au-dessus de Kowno, en face du fleuve qu'il s'agissait de franchir. La
rive que nous occupions dominait partout la rive oppose, le temps tait
parfaitement beau, et on voyait le Nimen, coulant de notre droite 
notre gauche, s'enfoncer paisiblement au couchant. Rien n'annonait la
prsence de l'ennemi, si ce n'est quelques troupes de Cosaques qui
couraient comme des oiseaux sauvages le long des rives du fleuve, et
quelques granges incendies dont la fume s'levait dans les airs. Le
gnral Haxo, aprs une soigneuse reconnaissance, avait dcouvert  une
lieue et demie au-dessus de Kowno, vers un endroit appel Ponimon, un
point o le Nimen, formant un contour trs-prononc, offrait de grandes
facilits pour le passage. Grce  ce mouvement demi-circulaire du
fleuve autour de la rive oppose, cette rive se prsentait  nous comme
une plaine entoure de tous cts par nos troupes, domine par notre
artillerie, et offrant un point de dbarquement des plus commodes, sous
la protection de cinq  six cents bouches  feu. Napolon, ayant
emprunt le manteau d'un lancier polonais, alla, sous les coups de
pistolet de quelques tirailleurs de cavalerie, reconnatre les lieux en
compagnie du gnral Haxo, et, les ayant trouvs aussi favorables que le
disait ce gnral, ordonna l'tablissement des ponts pour la nuit mme.
Le gnral bl, qui avait fait arriver ses quipages de bateaux, eut
ordre de jeter trois ponts, avec le concours de la division Morand, la
premire du marchal Davout.

 onze heures du soir, en effet, le 23 juin 1812, les voltigeurs de la
division Morand se jetrent dans quelques barques, traversrent le
Nimen, large en cet endroit de soixante  quatre-vingts toises, prirent
possession sans coup frir de la rive droite, et aidrent les
pontonniers  fixer les amarres auxquelles devaient tre attachs les
bateaux.  la fin de la nuit, trois ponts, situs  cent toises l'un de
l'autre, se trouvrent solidement tablis, et la cavalerie lgre put
passer sur l'autre bord.

Le 24 juin au matin, ce qui, dans ce pays et en cette saison, pouvait
signifier trois heures, le soleil se leva radieux et vint clairer de
ses feux une scne magnifique. On avait lu aux troupes, qui taient
pleines d'ardeur, une proclamation courte et nergique, conue dans les
termes suivants:

Soldats, la seconde guerre de Pologne est commence....

Ainsi le sort en tait jet! Napolon marchait vers l'intrieur de la
Russie  la tte de quatre cent mille soldats, suivis de deux cent mille
autres. Admirez ici l'entranement des caractres! Ce mme homme, deux
annes auparavant revenu d'Autriche, ayant rflchi un instant  la
leon d'Essling, avait song  rendre la paix au monde et  son empire,
 donner  son trne la stabilit de l'hrdit,  son caractre
l'apparence des gots de famille, et dans cette pense avait contract
un mariage avec l'Autriche, la cour la plus vieille, la plus constante
dans ses desseins. Il voulait apaiser les haines, vacuer l'Allemagne,
et porter en Espagne toutes ses forces, pour y contraindre l'Angleterre
 la paix, et avec l'Angleterre le monde, qui n'attendait que le signal
de celle-ci pour se soumettre. Telles taient ses penses en 1810, et,
cherchant de bonne foi  les raliser, il imaginait le blocus
continental qui devait contraindre l'Angleterre  la paix par la
souffrance commerciale, s'efforait de soumettre la Hollande  ce
systme, et, celle-ci rsistant, il l'enlevait  son propre frre, la
runissait  son empire, et donnait  l'Europe, qu'il aurait voulu
calmer, l'motion d'un grand royaume runi  la France par simple
dcret. Puis, trouvant le systme du blocus incomplet, il prenait pour
le complter les villes hansatiques, Brme, Hambourg, Lubeck, et, comme
si le lion n'avait pu se reposer qu'en dvorant de nouvelles proies, il
y ajoutait le Valais, Florence, Rome, et trouvait tonnant que quelque
part on pt s'offusquer de telles entreprises.

Pendant ce temps, il avait lanc sur Lisbonne son principal lieutenant,
Massna, pour aller porter  l'arme anglaise le coup mortel; et,
jugeant au frmissement du continent qu'il fallait garder des forces
imposantes au Nord, il formait une vaste runion de troupes sur l'Elbe,
ne consacrait plus ds lors  l'Espagne que des forces insuffisantes,
laissait Massna sans secours perdre une partie de sa gloire, permettait
que d'un lieu inconnu, Torrs-Vdras, surgt une esprance pour l'Europe
exaspre, qu'il s'levt un capitaine fatal pour lui et pour nous;
puis, n'admettant pas que la Russie, enhardie par les distances, pt
opposer quelques objections  ses vues, il reportait brusquement ses
penses, ses forces, son gnie, au Nord, pour y fixer la guerre par un
de ces grands coups auxquels il avait habitu le monde et beaucoup trop
habitu son me; abandonnant ainsi le certain, qu'il aurait pu atteindre
sur le Tage, pour l'incertain, qu'il allait chercher entre le Dniper et
la Dwina!

Voil ce qui tait advenu des desseins de ce Csar rvant un instant
d'tre Auguste! Et en ce moment il s'avanait au Nord, laissant
derrire lui la France puise et dgote d'une gloire sanglante, les
mes pieuses blesses de sa tyrannie religieuse, les mes indpendantes,
de sa tyrannie politique; l'Europe enfin, rvolte du joug tranger
qu'il faisait peser sur elle, et menait avec lui une arme o fermentait
sourdement la plupart de ces sentiments, o s'entendaient toutes les
langues, et qui n'avait pour lien que son gnie et sa prosprit
jusque-l invariable! Qu'arriverait-il,  ces distances, de ce
prodigieux artifice d'une arme de six cent mille soldats de toutes les
nations, suivant une toile, si cette toile qu'ils suivaient venait
tout  coup  plir? L'univers, pour notre malheur, l'a su de manire 
ne jamais l'oublier; mais il faut, pour son instruction, lui apprendre,
par le dtail mme des vnements, ce qu'il n'a su que par le bruit
d'une chute pouvantable.

Nous allons nous engager dans ce douloureux et hroque rcit. La
gloire, nous la trouverons  chaque pas; le bonheur, hlas! il faut y
renoncer au del du Nimen!


XIX

La gloire pour les soldats et les gnraux, oui! Mais la gloire pour le
chef qui conoit et qui excute la perte de sept cent mille hommes pour
une cause absurde, et par une poursuite insense d'un but qu'il ne peut
ni atteindre ni conserver, est-ce l le mot dont un crivain philosophe
doit dcorer la folie meurtrire d'un conqurant?

Mais, si la politique de l'historien est faible, le rcit est magique.
La marche de ces sept cent mille hommes  travers la Russie  la
poursuite d'une bataille qui fuit toujours devant eux; les tronons
d'arme laisss  chaque station et  chaque combat partiel sur cette
longue route; la victoire ruineuse de la Moskowa; l'entre  Moscou;
l'incendie de cette capitale qui ne laisse qu'un monceau de cendres  la
conqute; l'hsitation de la marche au del ou du retour qui rend les
deux partis galement funestes; le retour  travers les frimas; le
passage de la Brzina; les convulsions hroques et suprmes de l'arme
anantie; la dispersion de cette multitude dans les glaces de la
Pologne; le bilan sinistre de l'historien  Koenigsberg, qui rduit 
une poigne d'hommes expirant dans les hpitaux les dbris de ces corps
qui couvraient quelques mois avant les routes et les steppes de la
Pologne; cette ncrologie de la gloire est cette fois pour l'histoire la
plus loquente des rtributions. Le chiffre implacable est sa vengeance;
ce chiffre lui donne le courage d'numrer les fautes de Napolon dans
cette campagne qui ne fut qu'un enchanement de fautes; et cependant
l'historien hsite encore,  la dernire ligne,  prononcer le jugement
dfinitif sur cet attentat contre l'humanit.

Il faut laisser, dit-il,  celui qui se trompe si dsastreusement, sa
grandeur, qui ajoute encore  la grandeur de la leon, et qui, pour les
victimes, laisse au moins le ddommagement de la gloire.

Non! il faut laisser la grandeur aux grandes actions mme malheureuses,
accomplies ou tentes pour un grand but; mais la grandeur aux mmorables
et cruelles folies des hommes, il faut montrer qu'elle n'est que
petitesse devant Dieu et devant la postrit. Nous cherchons en vain le
ddommagement des victimes de cette dmence dans la fausse gloire de
celui qui a sem leurs six cent mille cadavres du Rhin  la Moskowa!
L'histoire, pour tre vraiment nationale, ne doit pas toujours excuser,
elle doit savoir maudire. La maldiction est la seule justice qui reste
aux victimes contre les auteurs de ces dsastres de l'humanit; amollir
cette justice, c'est dsarmer la conscience des peuples et encourager
les conqurants futurs  tout oser devant des historiens qui pardonnent
tout.


XX

Mais soyons juste nous-mme envers l'historien; ce mot n'est qu'une
faiblesse de sa partialit pour la guerre.  dater de ce retour
lamentable de Napolon  Paris, o il entre seul avec le fantme de son
arme ensevelie, M. Thiers devient sinon svre, du moins exigeant
envers son hros.

Les dsastres et l'vacuation de l'Espagne; la campagne de Saxe,
dernire treinte des bras qui veulent retenir en vain le monde tout
entier quand chacune de ses conqutes lui chappe; les faux retours de
gloire  Dresde,  Lutzen,  Bautzen; les ngociations de mauvaise foi
avec l'Autriche, ngociations aussi exigeantes aprs les revers qu'aprs
les victoires; le tombeau de la dernire arme franaise  Leipsick; la
retraite sur le Rhin; le second retour de Napolon sans arme  Paris,
pour demander le dernier soldat  la terre qui lui a donn en trois ans
trois armes de six cent mille soldats  jouer et  perdre, sont les
dernires scnes de ce magnifique drame entre un homme et l'univers.

Arrtons-nous ici, et voyons si l'crivain aura la constance de conduire
son hros jusqu' Waterloo, o il tombe enfin dans le sang de ses
derniers compagnons d'armes pour ne plus se relever que dans
l'imagination sans mmoire des peuples. Nous le suivrons jusqu'o il
voudra aller, car l'historien, pendant ces quinze volumes, est aussi
entranant que le hros.


XXI

Telle est cette histoire; malgr le petit nombre de dfaillances de
pense ou de style, nous n'en connaissons aucune qui ait fourni d'une si
forte haleine une si longue course  travers un si long temps. C'est le
panorama militaire du globe; seulement l'ternelle fume du canon y
voile trop tous les autres horizons de la civilisation moderne; c'est
l'histoire des armes plutt que celle des peuples. On nous dira: C'est
que les peuples n'taient que des armes pendant le rgne de Napolon
par le fer. Administrer et se combattre, c'est tout le sens de cet
immense rcit. Aussi ce livre sera-t-il  jamais le manuel des
administrateurs et des militaires; les philosophes, les politiques, les
hommes de pense, les hommes de libert, les hommes de religion, les
hommes d'humanit, les hommes de bien criront  leur tour cette
histoire en se plaant  un autre point de vue que le champ de
bataille, au point de vue du bien ou du mal fait au genre humain par ce
hros de l'arme et par ce hros du despotisme.

Mais, tel que le prjug populaire et tel que le fanatisme militaire
veulent le considrer historiquement aujourd'hui, ce grand homme du
fait, et non de l'ide, ne pouvait rencontrer un historien plus accompli
que M. Thiers; la naissance, le caractre, l'opinion, le talent de M.
Thiers ont t, selon nous, une des bonnes fortunes de Napolon. On
dirait que la Providence a mis la main dans ce hasard: le hros a t
fait pour l'historien, et l'historien a t fait pour le hros; de la
plume  l'pe ils se ressemblent. Sans Napolon M. Thiers n'aurait pas
pu crire ce livre aussi suprieur  son _Histoire de la Rvolution_ que
l'homme fait dans M. Thiers est suprieur au jeune homme qui essaye la
plume avant de comprendre son sujet. Sans M. Thiers Napolon existerait
dans toute sa fantasmagorie gigantesque de lgende populaire, mais il
n'existerait pas historiquement dans toute la grandeur relle de ses
proportions colossales comme administrateur, comme gnral et comme
despote. M. Thiers a reconstruit Napolon, non avec des fables, mais
avec des ralits; voil son oeuvre: on ne la surpassera pas.


XXII

Le gnie  la fois sductible, prcis et technique de M. Thiers tait
minemment propre, on pourrait dire prdestin,  ce grand ouvrage de sa
vie d'crivain. Quel autre que lui pouvait avoir cette patience facile,
quoique obstine au travail, de rechercher dans cet ocan de documents
financiers, administratifs, diplomatiques, surtout militaires, qu'il
fallait runir et compulser pour prsenter des tats de situation de cet
immense empire, depuis le dernier centime peru sur le dernier
contribuable de Hollande, de Prusse, d'Espagne, d'Italie, de France,
jusqu'au dernier soldat recrut directement ou auxiliairement par tout
le continent, des bords du Tage aux bords de l'Elbe ou aux embouchures
de l'Escaut? Quel autre que lui pouvait entrer pertinemment dans
l'exposition et dans l'analyse intelligente de ces ngociations,
jusque-l tnbreuses, du Concordat avec la cour de Rome; du droit
ecclsiastique avec le concile de Paris, du droit allemand avec les
princes mdiatiss de la Confdration du Rhin, des traits de Tilsitt,
de Presbourg, des confrences de Dresde, des perfidies diplomatiques de
Bayonne, des _ultimatum_ aussitt retirs qu'avancs du congrs de
Dresde? Quel autre que lui pouvait passer en revue, sur toutes les
routes de l'empire, ces innombrables bandes de conscrits qui allaient,
du dpt du bataillon de marche au bataillon de guerre, former, d'tape
en tape, ces prodigieux rassemblements d'hommes qu'on appelait l'arme
de Boulogne, l'arme d'Austerlitz, l'arme de Wagram, l'arme d'Ina,
l'arme d'Espagne, l'arme de Moscou? Quel autre que lui pouvait tablir
les plans de campagne, tudier sur les cartes et sur les lieux la
topographie des champs de bataille, faire mouvoir les masses au doigt
mme du gnral en chef, porter l'oeil et le jour sur les innombrables
accidents de la lutte, dbrouiller la mle, donner la raison secrte de
la victoire ou de la droute? Puis, quand la fume est abattue, compter,
chiffres en mains, les fuyards, les blesss, les morts, et ramener ces
tronons mutils de ces grands corps pour en recomposer, par le
recrutement, des armes nouvelles? Il fallait pour ce travail surhumain
le gnie administratif, le coup d'oeil du gographe; l'amour du chiffre,
cet lment constructif de toute chose numrique; la passion de la
vrit matrielle; l'intelligence des dtails, sans lesquels il n'existe
pas d'ensemble; l'habitude des ngociations, qui fait comprendre la
pense voile sous les dpches; l'instinct militaire, qui fait
manoeuvrer  tort ou  droit les masses; le got de l'hrosme, qui
anime l'historien du feu de la gloire; l'ordre dans l'esprit, qui fait
qu'on ne s'gare jamais et qu'on n'gare pas un soldat dans cette
dperdition de millions d'hommes; enfin le mouvement de l'esprit, qui se
plonge lui-mme avec vertige dans le tourbillon des vnements, des
campagnes, des batailles, des victoires ou des dfaites qu'on retrace en
courant  la postrit. Toutes ces qualits, si rares dans un mme
esprit, M. Thiers les runissait  un degr prodigieux dans un mme
homme; voil pourquoi il a fait seul et seul il pouvait faire l'histoire
de Napolon et de ses armes.  ce drame universel il fallait un
crivain universel. _Tu es ille vir!_


XXIII

Nous entendons d'ici l'objection: L'homme universel nous le voyons bien,
nous dit-on; mais l'crivain o est-il? Or qu'est-ce qu'une histoire o
l'crivain manque? Le style n'est-il pas la forme des choses crites?
Ces choses sont-elles rellement crites quand elles ne sont ni peintes,
ni senties, ni rflchies, et quand le narrateur fidle n'est pas en
mme temps le suprme artiste? L'intelligence suffit-elle  tout, comme
le prtend M. Thiers dans sa thorie contre le style, et le gnie
d'crire est-il donc inutile au gnie de raconter?

Ici nous pourrions, si nous le voulions bien, tirer une vigoureuse
reprsaille de cette thorie de l'intelligence sans l'art et sans le
gnie, thorie expose par M. Thiers dans son septime volume, thorie
dans laquelle on a voulu voir une allusion dpressive contre les essais
d'histoire que nous avons bauchs nous-mme dans le livre des
_Girondins_; mais loin de nous une si mesquine satisfaction de
petitesse littraire! En prsence de si grandes choses, o s'effacent
les individualits, tre juste, voil la seule vengeance des grandes
mes. Eh bien! est-il juste de nier le style dans l'_Histoire du
Consulat et de l'Empire_? Non; ce qui est juste, c'est de reconnatre
que M. Thiers, tant dou par la nature sous le rapport de
l'intelligence, de la justesse, de la dlicatesse du coup d'oeil, de
l'aptitude  tout, de l'esprit, n'a pas t dou au mme degr de la
facult d'exprimer, en crivant, sa pense; ce qui est juste, c'est
d'avouer que M. Thiers n'a ni le style athnien de Thucydide, ni le
style romain de Tacite, ni le style biblique de Bossuet, ni le style
italien de Machiavel, ni le style franais de Montesquieu, et que, quand
on vient de lire une page de bronze historique de ces suprmes artistes
de la plume, on croit descendre un peu trop l'chelle de l'art d'crire
en lisant les pages de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_.

Nous l'avouons, et cependant nous l'avouons par une condescendance de
notre esprit plutt que nous ne le sentons en lisant ce livre. Pourquoi
donc ne sentons-nous jamais, ou presque jamais,  cette lecture, la
prtendue insuffisance de l'crivain sous l'insuffisance quelquefois
relle du style? Pourquoi? C'est que, sous ce dnment apparent de
style, il y a mieux que le style lui-mme, il y a la chose, il y a le
fait, il y a l'objet; il y a plus encore, il y a l'impression. N'est-ce
pas dire qu'il y a un style? Car, le style, qu'est-ce autre chose que le
moyen de communiquer l'objet  l'oeil de l'esprit? M. Thiers a donc en
ralit un style: son style, c'est le nu.

Nudit d'expression, nudit d'ornement, nudit de son, nudit de forme,
nudit de prtention, nudit de couleurs, hlas! et trop souvent nudit
de grandiose dans la pense. C'est l le style de M. Thiers; ce n'est
pas l le style qui fait penser, mais c'est le style qui fait voir.

Pensez aprs par vous-mme si vous pouvez; M. Thiers ne pense pas pour
vous: il expose, il dcrit, il raconte; or, exposer lucidement, dcrire
fidlement, raconter intarissablement, n'est-ce pas au fond tout
l'historien?

Et pendant que cet historien sans style, selon vous, expose, dcrit,
raconte avec ce prestige de curiosit toujours excite et toujours
satisfaite, qui est la magie de ce talent, qui est plus que le talent,
car il le fait oublier par le lecteur, sentez-vous qu'il manque quelque
chose  l'historien? Non. Eh bien! puisque vous ne sentez pas qu'il lui
manque quelque chose, c'est qu'il ne lui manque rien, en effet, pour
reproduire en vous l'histoire; c'est qu' force de vrit il a trouv le
moyen de se passer du style. N'est-ce pas le chef-d'oeuvre de l'ouvrier
de faire oublier l'outil? Se passer de style, n'est-ce pas mille fois
plus artiste que d'avoir un style?


XXIV

Ce n'est donc pas dans cette prtendue absence de style chez M. Thiers
que nous ferions porter la vritable critique qui psera sur cette belle
histoire; c'est sur l'absence de philosophie politique qui marque et qui
attriste ce long rcit. Il n'est pas permis  un magnifique rcit en
seize volumes de remuer le monde de fond en comble, pendant vingt ans de
convulsions et de catastrophes, sans en faire jaillir autre chose que de
la fume de canon, des cliquetis de baonnettes, des clairs livides de
gloire soldatesque. Non, cela n'est pas permis, cela n'est pas humain,
cela n'est pas mme vrai. Le monde a un sens, car il est l'oeuvre de
Dieu, le suprme Penseur des choses mortelles et immortelles; celui qui
ne dcouvre pas ce sens divin dans le spectacle des choses humaines
n'est pas seulement un aveugle, il est un impie: _Coeli enarrant gloriam
Dei! les cieux racontent la gloire de Dieu_; mais la terre aussi et ses
grands vnements racontent la gloire de Dieu dans les choses humaines.
O est-elle cette gloire de Dieu? o est-il ce tmoignage de sa
providence? o est-elle cette moralit des vnements? o est-elle cette
leon aux peuples, aux rois, aux soldats, aux conqurants, au gnie qui
gouverne les nations, dans l'histoire de Napolon pas M. Thiers? Nulle
part; un paen d'Athnes ou un fataliste de Stamboul aurait crit ainsi
l'histoire de l'empereur et de l'empire franais.


XXV

Toute la philosophie morale et politique de M. Thiers, rsume  la fin
de ses livres les plus sanglants et les plus cadavreux, sur des plaines
changes en spulcres pour la gloire d'un homme; toute cette philosophie
et toute cette morale se bornent  un lger avertissement, timidement
adress  son hros, de se modrer un peu dans l'excs de son ambition
et de craindre les retours de fortune, ces vengeances voiles de la
destine. Toutes ses plus grandes accusations sont des accusations de
tmrit, jamais ou presque jamais des accusations de svices contre
l'humanit ou contre la Divinit. Le hros n'coute pas; son historien
rtrospectif chante son nouveau triomphe dans un bulletin et marche en
avant, tantt au meurtre du duc d'Enghien, surpris dans l'inviolable
asile de la terre trangre; tantt  l'enlvement du pape, chez qui les
gendarmes entrent nuitamment par les fentres; tantt  la trahison de
Bayonne, o l'Espagne, prise au pige dans la personne de ses rois, se
venge par l'extermination de quatre cent mille Franais; tantt 
l'incendie de Moscou; tantt au cirque de Leipsick; tantt au dernier
soupir de l'arme  Mayence, tantt, enfin,  la double invasion de la
France par le reflux des peuples, et  l'expiation de Sainte-Hlne.
Mais de chaque scne de ce grand drame il ne sort de la bouche de
l'historien qu'un lger blme pour ce hros emport trop loin par son
gnie, et toujours ce mot de gnie appliqu aux plus ruineuses folies du
monde, et toujours ce mot de gloire jet comme une amnistie de la
justice sur les plus lugubres catastrophes de l'humanit!

Voil notre seul grief contre cette histoire: elle raconte
admirablement, elle juge insuffisamment; elle n'est pas rtributrice,
elle est adulatrice.


XXVI

Quand on l'a bien lue, comme je l'ai fait cinq ou six fois avec un
intrt toujours palpitant, on se demande quel autre fruit que cet
intrt lui-mme on a recueilli de cette lecture. Un nouveau sens
politique ou moral est-il n en vous? Sentez-vous cette dification
consciencieuse, cet quilibre intrieur, cette justice satisfaite du
bien et du mal qu'une aussi longue histoire doit laisser dans l'me
comme la conclusion historique de tant d'vnements et de tant de beaux
rcits? Aimez-vous plus la justice? Plaignez-vous plus l'humanit?
Gotez-vous plus la libert compatible avec l'ordre des socits
humaines? Avez-vous plus de piti pour les vaincus? plus de haine contre
les oppresseurs? plus de mpris pour les manoeuvres de la fausse
diplomatie qui prennent les peuples au filet des ambitieux sans foi?
Dtestez-vous plus les trompeurs ou les tueurs d'hommes? Les peuples qui
auront lu cette histoire seront-ils plus disposs  dfendre leurs
institutions lgitimes contre les usurpations du gnie arm ou contre
les sductions de la gloire coupable? En un mot, ce qu'on appelle vertu
publique se sera-t-il accru d'un atome dans votre me et dans l'me des
gnrations  venir?

Hlas! non. Il y aura bien un certain petit blme de l'excs, un
certain petit refrain de prudence recommand au gnie qui s'emporte, 
la gloire qui s'enivre, mais c'est tout; la conscience de l'historien ne
va pas plus haut ni plus loin que ce mot: modration! Or qu'est-ce que
la modration dans l'injuste? La prudence des mauvais desseins, la
circonspection de l'ambitieux. Est-ce assez pour qu'un aussi grand
historien de l'ambition et de la gloire que M. Thiers mrite le nom de
juge? Encore une fois, non; son histoire est sans vertu, bien qu'elle ne
soit pas sans honntet, mais honntet bourgeoise et timide qui semble
craindre d'aborder corps  corps une si grande ombre!


XXVII

Cependant il ressort pour nous trois choses d'une vritable valeur de
cette histoire dans l'me des lecteurs capables de la bien lire. Ces
trois choses sont: un fort sentiment de _gouvernement_, une puissante
science de l'_administration_, une haute glorification de la _guerre_
quand elle est juste; ces trois choses sont trois ncessits, et, nous
ne craignons pas de le dire, trois vertus des civilisations nationales
chez les peuples modernes. M. Thiers possde ces trois vertus de l'homme
d'tat et de l'historien  un degr trs-rare chez ce qu'on appelle les
hommes de la tribune; il fait plus qu'en avoir la foi, il en a
l'intelligence, il en a l'audace; il les confesse hardiment et firement
devant un sicle qui les oublie trop souvent, et il les rhabilite avec
une grande vidence de conviction. Ce sont l les trois mrites de cette
histoire, que nous ne saurions sous ce rapport trop louer.

Ce sentiment du gouvernement est la premire des qualits de l'homme
d'tat, comme il est le premier devoir de l'historien politique. Nous
avouons que nous avons  cet gard la mme foi que M. Thiers, et quand
nous l'avons combattu autrefois, comme orateur ou comme chef de parti,
dans les luttes parlementaires o la mle des vnements nous avait
jets face  face  la mme poque, c'est qu'il oubliait dans
l'opposition ce respect de l'unit et de la force du gouvernement qu'il
est permis de conqurir, mais qu'il ne faut jamais saper dans son pays.

Qu'est-ce, en effet, qu'un gouvernement dans l'acception mtaphysique
de ce grand mot? _Le gouvernement est la force des intrts gnraux de
la socit relis ensemble pour le salut des socits contre la rvolte
et l'anarchie des intrts particuliers qui cherchent sans cesse 
prvaloir contre la communaut_; en d'autres termes, le _gouvernement,
c'est tous; les factions, c'est l'individualit_. Nous sommes, comme M.
Thiers, pour tous contre quelques-uns; le sentiment du gouvernement est
 nos yeux une des formes les plus saintes, non-seulement du bon sens,
mais de la vertu publique.

L'administration, c'est la mthode du gouvernement, c'est cette syntaxe
des lois, c'est ce mcanisme admirable des rouages intrieurs  l'aide
desquels la volont et l'action du pouvoir se transmettent avec
rgularit de la tte aux membres, pour imprimer  chaque chose parse
ou  chaque individu isol l'unit et la force de l'ensemble.

Enfin la guerre, quand elle est juste et ncessaire, c'est l'hrosme
collectif des nations, c'est ce dvouement surnaturel jusqu' la mort,
dvouement qui lve, par le devoir et par l'enthousiasme de la patrie,
un peuple au-dessus du vil intrt de propre conservation pour lui
faire donner la mort sans crime ou la recevoir sans peur, dans l'intrt
de cette communaut civile dont il tait membre et dont il se fait le
soldat.

Qui n'estimerait pas ces trois vertus sociales, ces trois instincts
organisateurs, administrateurs et dfenseurs des peuples, sans lesquels
il n'y a pas de peuples, il n'y a que des hordes ou des individualits?

Nous ne reprochons donc pas  M. Thiers de les avoir et de les
manifester  un degr si minent dans son _Histoire du Consulat et de
l'Empire_; nous comprenons mme que l'excs de ces trois vertus
gouvernementales dans l'historien l'ait rendu plus indulgent que svre
et juste envers son hros au 18 brumaire, au consulat de dix ans, au
consulat  vie,  l'usurpation de l'empire. Nous savons, comme lui, que,
quand le gouvernement est tomb dans la rue chez un peuple, le premier
droit et souvent le premier devoir d'un grand citoyen est d'en relever
un, ft-ce dans sa personne! Nous savons que ces saintes audaces qui
portent un grand citoyen  s'emparer du gouvernement, pour sauver le
peuple de lui-mme, sont des coups d'tat de la ncessit absous par le
salut public. Nous-mme nous en avons fait un, de ces coups d'tat de
salut public, dans une heure d'croulement universel de toutes les
institutions existantes, et nous n'en avons pas le moindre remords
devant Dieu ni devant les hommes. La socit est au premier venu quand ce
premier venu se dvoue  elle et non  lui-mme; voil la loi de la
conscience quand il n'y a plus que la conscience pour loi.


XXVIII

Mais la socit nationale tait-elle sans gouvernement la veille du 18
brumaire, quand un gnral heureux et populaire vint renverser
violemment le gouvernement directorial, avec les armes mmes et avec
l'autorit emprunte que le Directoire lui avait remis dans les mains?
C'est l une de ces questions que l'histoire, trop rcente et trop
partiale pour le vainqueur, n'a pas encore tudie et sur laquelle nous
ne partageons nullement les opinions de l'auteur du _Consulat_.
N'tait-ce donc pas sous le gouvernement de la rpublique modre et
concentre du Directoire que les chafauds avaient disparu, que les
proscriptions avaient cess, que la libert des consciences avait t
rendue au peuple avec le libre exercice des cultes, que les
confiscations avaient t abolies, que les migrs dsarms rentraient
en masse sous des amnisties tacites dans la patrie? N'tait-ce pas sous
le Directoire que la raction organique et spontane contre les excs et
les anarchies de la dmagogie se constituait progressivement par la
seule action de la raison publique et promettait  la France d'purer
les principes de 89 des dmences et des crimes de 93? N'tait-ce pas
sous le Directoire que le territoire de la Rpublique avait refoul les
armes de la premire coalition bien au del du Rhin, des Alpes et de
l'Helvtie; que Moreau, Massna, Hoche, Macdonald, Napolon lui-mme
avaient fait ces immortelles campagnes d'Allemagne, de Suisse, d'Italie,
d'gypte, dont les noms de ces gnraux rapportaient la gloire, mais
dont le gouvernement directorial avait organis les plans, les moyens,
les armes, les finances, le mrite?

Il n'y avait donc rien de plus injuste que d'accuser cette bauche
encore incomplte de gouvernement des forfaits, des tyrannies, des
impuissances et des dcadences de la patrie. C'tait la Rvolution
revenant sur ses pas, relevant ses dbris et cherchant  se fixer au
point prcis o la libert rgulire peut se constituer en gouvernement,
entre la raison et l'abus, entre la licence et la tyrannie; le
Directoire tait la rsipiscence de la nation par elle-mme. Surprendre
la nation dans cette rsipiscence salutaire et progressive pour la
ramener par la violence au despotisme militaire en lui faisant gagner
quelques batailles, mais en lui faisant perdre tout le terrain gagn par
la raison publique, est-ce l un acte qu'un historien libral doive
amnistier et glorifier en conscience? Nous ne l'avons jamais pens. Nul
ne sait ce qu'il serait advenu de la France si le Directoire ou si les
autres gouvernements nationaux que la France libre allait se donner sous
d'autres formes n'avaient pas t sabrs par le gnral revenu du Caire
 Paris; mais, s'il est douteux que ces gouvernements eussent fait
passer en triomphe la France de Rome et de Madrid  Vienne,  Berlin, 
Moscou, par toutes les capitales de l'Europe, il est douteux aussi que
ces gouvernements eussent ananti sous les pieds des soldats tous les
fruits si chrement achets de la rvolution de 1789, et qu'ils eussent
ramen deux fois sur leurs pas les invasions trangres au coeur de
Paris. Rien n'est donc moins prouv en politique et en histoire que la
ncessit et que le bienfait du coup d'tat du gnral Bonaparte au 18
brumaire. Dans tous les cas ce coup d'tat tait-il innocent? Nul dans
sa conscience n'osera l'innocenter que par son succs; mais le succs
n'est que l'amnistie de l'audace, il n'en est pas la justification. Un
homme de conscience devait le sentir, un historien devait le dire; M.
Thiers ne le dit pas.

Ce qu'il dit et ce qu'il prouve admirablement, c'est le gnie
gouvernemental, administratif et militaire de son hros. Nous convenons
qu' cet gard il nous a convaincu nous-mme. S'il y a un droit divin
dans la supriorit d'esprit et de caractre d'un homme de gnie,
Napolon, dans cette histoire, apparat, plus que partout ailleurs,
marqu de ce signe du commandement. Les Mmoires si injustement
contests, mais si vrais et si informs du marchal Marmont; les
correspondances rcemment publies de Napolon avec son frre Joseph et
avec le vice-roi d'Italie, Eugne; les sances du conseil d'tat; les
conversations diplomatiques de Napolon, rapportes et lucides par M.
Thiers, donnent de ce grand homme une mesure qui s'agrandit  chaque
publication. Cet homme, Toscan d'origine comme Machiavel et comme
Mirabeau, avait vritablement sa racine dans le tuf antique et romain.
Il n'avait pas eu besoin d'apprendre, il avait invent la haute
ambition; c'tait un despote inn: il portait en lui le gouvernement.
Jamais, dans un temps d'anarchie et d'illusions philosophiques sur la
constitution des socits civiles; jamais le nant des systmes et
l'infaillibilit de la nature, en matire de pouvoir, ne s'taient
incarns plus fortement que dans ce jeune homme. Dieu semblait lui avoir
rvl les lois qui font que tous obissent et qu'un seul commande; il
n'avait pas seulement l'instinct monarchique, il tait la monarchie 
lui tout seul, inhabile  obir, incapable d'autre chose que de
commander.

Le commandement tant ncessaire aux peuples comme aux armes, nous ne
nions pas que ce gnie du commandement, qui fait qu'un homme monte par
sa vertu spcifique au sommet de ses semblables, ne ft un titre de
supriorit rel dans Napolon. M. Thiers, qui parat dou lui-mme  un
haut degr de cet instinct du gouvernement et de ce ddain souvent si
juste des thories, M. Thiers apprcie et fait apprcier cette capacit
de gouvernement au-dessus de tous les historiens dans son hros; il fait
du gnie une lgitimit; il l'lve souvent jusqu'au rang de vertu,
quelquefois au-dessus de la vertu mme; il semble lui reconnatre le
droit de mpriser les hommes et d'abuser d'eux, parce qu'il les domine.

Encore une fois, nous comprenons cette insolence de la supriorit
d'esprit envers la nature humaine dans un crivain qui a le droit de
s'estimer trs-haut lui-mme sous ce rapport; nous comprenons ce culte
du gnie et de la force sous la plume de l'historien de la force et du
gnie. Il y a mme de beaux cts dans cette mle indulgence, qui fait
beaucoup pardonner  qui a beaucoup gouvern dans un temps o le
gouvernement semblait ananti en Europe. C'est une grande et salutaire
leon de la ncessit et de la saintet du gouvernement donn au peuple;
c'est la rhabilitation de l'autorit par l'histoire; l'autorit est la
force excutive de la loi morale; mais il faut la recevoir et non la
prendre cette autorit, et quand on l'a reue, il faut l'employer au
bien de ses semblables et non  la gloire troite de son propre nom.

C'est cet gosme de gloire qui remplit d'une seule autorit, d'une
seule personnalit, d'un seul gnie, d'un seul intrt les seize volumes
de cette gigantesque histoire de Napolon. Cet homme est grand comme le
monde, mais enfin ce n'est qu'un homme; il ne doit pas nous cacher le
monde. Cet gosme au fond qui semble tout remplir est un grand vide,
car c'est le vide de tout droit et de toute vertu dans les choses
humaines. Ce vide on l'prouve en fermant ce beau livre; je ne sais
quelle tristesse vous saisit comme aprs une ivresse de gloire; on est
bloui, on n'est pas clair intrieurement de cette saine lumire qui
satisfait la conscience. Aprs tant d'vnements, aprs tant de bruit,
aprs tant de mouvement, aprs tant de gnie, aprs tant de cadavres et
tant de ce que l'crivain appelle gloire, on se demande: L'humanit
a-t-elle grandi? Non, elle parat plus petite; mais un homme parat plus
vaste! Triste grandeur! Qu'est-ce qu'un homme qui a rapetiss
l'humanit tout en immolant des millions d'hommes  sa seule
personnalit? Selon M. Thiers, c'est un grand homme; selon nous, c'est
une grande figure, puisqu'il n'a rien grandi que lui-mme.

gosme, c'est le dernier mot de cette histoire; dvouement, c'est le
dernier mot de la vraie grandeur. Que M. Thiers y pense: il est encore
temps de donner une moralit  son chef-d'oeuvre.--Il n'a pas fini.

                                                            LAMARTINE.

NOTA. Par une erreur de pagination dans la copie du manuscrit, on a
plac les considrations sur la campagne d'gypte aprs Marengo au lieu
de les placer aprs Campo-Formio, anachronisme qui sera corrig par une
rectification de la pagination dans le prochain Entretien.




XLVIIe ENTRETIEN.

LITTRATURE LATINE.

HORACE.

(1re PARTIE)


I

Amusons-nous un peu; voici un homme de plaisir qui fait de son gnie un
amusement: c'est Horace.

Les peuples ont leurs saisons comme la terre; le peuple romain, peu
littraire et peu potique de sa nature, a eu une saison productive
trs-courte, mais dans cette saison trs-courte ce peuple semble avoir
concentr en quelques annes la vie et les oeuvres des trois plus beaux
gnies de la latinit, _Cicron_, _Horace_ et _Virgile_. Ces trois
hommes se touchaient par le temps. Cicron, dont nous venons de vous
entretenir, avait vu natre Horace; Horace avait vu natre et avait
entendu chanter Virgile; Virgile, Horace, Cicron ne forment qu'un seul
groupe qui semble se tenir par la main. Avant ces trois hommes de
lettres incomparables il n'y a presque rien de digne d'attention dans la
littrature latine, except _Lucrce_; aprs eux il n'y a plus rien;
aussi la dcadence commence. Les chelons manquent dans cette
littrature; le sicle littraire d'Auguste est un sommet entour de
vide.

Il est bien remarquable que cette saison productive du peuple romain en
littrature se trouve prcisment place au moment de son histoire o la
libert tombe, o la tyrannie s'lve; on dirait que la dcadence
politique concide exactement avec l'closion du gnie littraire. Ne
serait-ce pas que l'esprit des Romains, exclusivement absorb jusque-l
par le rude exercice de la libert, qui est un travail, par le jeu des
factions populaires, par les guerres civiles, n'avait ni le loisir ni le
got des choses d'esprit, mais qu'au moment o des hommes comme Csar et
Auguste font taire le snat, les tribuns, la place publique, sous leur
clatante servitude, les esprits se dtendent des affaires politiques et
se prcipitent avec une nergie impatiente de repos dans l'occupation et
dans la gloire des lettres?

Ce moment se rencontre prcisment  la fin de Csar et au commencement
du rgne d'Auguste: plus tt l'nergie de l'esprit romain tait
distraite par la lutte entre la rpublique et l'usurpation; plus tard il
n'y avait plus d'nergie; la servitude prolonge avait tout nivel et
tout nerv, dans les lettres comme dans la politique. Tacite seul
devait tre le dernier des Romains. Il fallait quatorze sicles pour que
le gnie latin, aprs avoir chang de lieu, de religion et de langue, se
retrouvt  Rome,  Florence et  Ferrare, sous les Mdicis, dans le
_Dante_, dans _Ptrarque_, dans le _Tasse_, dans l'_Arioste_, ces quatre
grands ressusciteurs de l'Italie.


II

J'ai dit tout  l'heure: Amusons-nous un peu avec le plus charmant pote
de ce triumvirat d'hommes de lettres romains compos de Cicron,
d'Horace et de Virgile; c'est qu'en effet la socit d'Horace est une
des socits d'esprit les plus aimables que l'on puisse rencontrer dans
tous les sicles de l'antiquit ou des temps modernes. Il a vcu pour
son plaisir, il a crit pour son plaisir; lisons-le pour notre plaisir;
c'est l'homme de l'_agrment_. Grce aux patients travaux que les
anciens, les modernes, et surtout un savant franais de nos jours,
Walckenaer, ont consacrs  l'interprtation de ses oeuvres et  la
confrontation de ses vers avec sa vie, Horace est pour nous un homme
d'hier ou d'aujourd'hui. Nous le connaissons vers par vers et jour par
jour comme s'il tait des ntres; nous avons vcu dans sa familiarit,
quant  moi, qui me suis assis vingt fois, son livre  la main, sur les
dcombres de sa petite mtairie d'_Ustica_, dans sa valle de la
_Digentia_, toute semblable  la valle de Saint-Point, quelquefois sous
les oliviers tremps de l'cume de l'_Anio_, sur les votes recouvertes
de gazon de son cellier de Tibur, il me semble qu'Horace a t un des
amis de ma jeunesse, non pas prcisment un de ces amis srieux, chris
ou estims, dont le souvenir fait monter la religion au coeur et les
larmes aux yeux; non, mais un de ces amis lgers, insoucieux du
lendemain, amoureux de toute ombre qui passe, convives de tout festin
sous le lambris ou sous le feuillage, amis qu'on se repent d'aimer parce
qu'on ne les estime pas jusqu'au coeur, mais qui peuvent se passer
d'estime tant il y a d'attrait dans leur nature, de grce dans leur
faiblesse, et, si l'on osait le dire, tant il y a d'innocence dans leur
corruption.

Cependant dirai-je ici toute ma pense? Les Franais aiment trop Horace
(je le comprends, car Horace est certainement l'esprit le plus franais
de toute l'antiquit). Il y a en lui beaucoup du Saint-vremond douteur,
beaucoup du La Fontaine licencieux, beaucoup du Montaigne cynique,
beaucoup du Voltaire plus lger que la plume, beaucoup de la bulle de
savon qui brille et qui flotte, qui se balance et qui se colore, qui
clate et qui s'vanouit sans laisser d'autre trace de son existence
qu'une goutte d'eau parfume qui vous tombe d'en haut sur le front.

Horace est plus Gaulois que Romain; mais cette prdilection des Franais
pour Horace, comme pour l'ingnieux corrupteur de la morale et de l'me
qu'ils appellent le _bon_ La Fontaine, m'a toujours fait une certaine
peine au coeur. C'est une prdilection fonde sur une communaut de
vices, sur le vice des vices, la lgret qui se joue de tout. Chaque
fois que j'ai rencontr un homme, comme on en rencontre beaucoup, dont
La Fontaine est le catchisme et dont Horace est le manuel, je me suis
dfi et loign de cet homme; je me suis dit: Ou cet homme n'a pas
assez de srieux dans l'esprit pour comprendre que l'agrment n'est pas
le fond de la vie, ou cet homme n'a pas assez d'aversion pour ce qui est
moralement dprav dans l'art des lettres. C'est vous dire assez que les
amis d'Horace ou de La Fontaine ne sont pas mes amis. Horace et La
Fontaine sont de charmants tableaux de cabinet par le dessin, la
touche, la couleur, mais ce sont des tableaux licencieux en face
desquels on ne doit conduire ni sa femme, ni sa soeur, ni son fils. On
les regarde, on sourit, on rougit, et on passe.

Malgr la svrit de ce jugement, vous allez voir que je rends une
grande justice  Horace et  votre La Fontaine, bien que je place votre
La Fontaine  une immense distance d'Horace: l'un est un homme, l'autre
n'est qu'un enfant; l'un est pote comme Pindare, Alce et Anacron;
l'autre ne l'est qu'un peu plus qu'sope. Ils ne se ressemblent que par
leurs mauvais cts, le ct immoral et le ct licencieux.

Mais, pour bien comprendre Horace, ce La Fontaine lyrique des Latins, il
faut d'abord vous raconter sa vie dans les plus intimes dtails, car les
oeuvres d'Horace et sa vie c'est une mme chose. Il s'est crit
lui-mme, ses vers sont lui; voil pourquoi, tout en le msestimant
quelquefois, on le relira toujours: qu'y a-t-il dans l'homme de plus
intressant que l'homme? Les oeuvres d'Horace, odes, podes, ptres,
satires, amours, amiti, panchements du coeur dans la solitude, ce
sont les _Confessions_ de J.-J. Rousseau en vers dlicieux comme les
murmures du vent doux de la vie  travers les fibres de l'me. coutez
donc cette vie.


III

Horace tait n  _Venusia_, en Apulie, contre de l'Italie que nous
appelons aujourd'hui les _Calabres_. Sa petite ville natale, expose 
un tide soleil d'Orient, tait couche sur une pente tachete
d'oliviers, de cyprs et de myrtes. La route de Naples et de Rome
serpentait en bas  ct d'un torrent souvent  sec. Cette contre avait
t jadis la _Grande Grce_, site de colonies grecques visites et
civilises par Pythagore. Les habitants, plus dous d'imagination que
les Romains, s'y ressouvenaient de leur origine. Le gnie riche, lger
et naturellement loquent d'Horace, est en effet ce qu'il y a de plus
attique dans les crivains romains: l'eau pure de la source se
reconnat jusque dans l'gout. Ce pays avait t primitivement habit
par les Samnites, conquis et annex par les Romains. C'est une branche
allonge des montagnes des _Abruzzes_, si riches en paysages. La source
limpide de _Blandusie, splendidior vitro_, s'panchait non loin de
Venouse. Horace, qui y trempait ses pieds enfant, devait la chanter un
jour comme une des plus riantes images de sa mmoire. L'_Aufide
mugissant et perfide_ tait un torrent qui cumait au fond de la valle
de Venouse; Horace lui a donn la clbrit d'un fleuve: les grands
hommes sont la bonne fortune des lieux o ils jouent dans leur berceau,
les potes surtout sont l'illustration de leur paysage.


IV

Le pre d'Horace s'appelait Flaccus; il avait ajout  ce nom celui de
_Quintus Horatius_. On prsume que ce second nom d'_Horatius_ tait le
nom de la famille romaine dont le Samnite _Flaccus_ avait t autrefois
l'esclave.  l'poque o naquit le pote son fils Horatius Flaccus tait
affranchi, c'est--dire libre et entr dans les rangs de la bourgeoisie
romaine. Il y occupait mme un emploi officiel et lucratif, quivalant 
la fois  celui de percepteur des contributions, d'agent de change et de
banquier, trois charges qui alors comme de nos jours donnent l'opulence.
Ce pre du jeune Horace tait un homme qui ne vivait que pour son fils;
il lui servait de mre par sa tendresse et par sa vigilance. Horace ne
parle pas de sa mre, morte sans doute pendant qu'il tait en bas ge,
esclave peut-tre avant l'affranchissement de la famille; mais il
tmoigne pour ce modle des pres toute la tendresse et toute la
reconnaissance qu'une mre laisse ordinairement dans la mmoire et dans
le coeur de l'enfant.

La fortune avait suffisamment second les travaux du banquier percepteur
des tributs de Venouse; il aspirait plus  illustrer son fils qu'
l'enrichir; il se contentait de son aisance appele par les Romains la
_mdiocrit dore_. Puisqu'il avait de quoi donner  son fils unique
l'ducation des fils des meilleures familles de Rome, il avait assez;
d'ailleurs il s'tait fait lui-mme le premier instituteur de son
enfant; il l'accompagnait aux coles, il tudiait avec lui, il ne s'en
rapportait  personne du soin de veiller sur les pas et sur l'innocence
des moeurs de son fils; une mre chrtienne n'aurait pas de plus
scrupuleuses sollicitudes sur la puret d'un enfant. Les moeurs
dpraves de la Grande Grce et de Rome rendaient ces inquitudes plus
naturelles et plus obligatoires dans ces climats vicieux que dans nos
contres plus pures; c'est grce  ces surveillances assidues que le
jeune Horace, enfant d'une beaut prcoce, dut la puret et la fracheur
prolonge de son me.

Un certain Flavius, matre d'cole  _Venouse_, fut le premier matre
d'Horace; cet homme excellait dans sa profession, mais le pre d'Horace
ne se contentait pas pour son fils d'une ducation de Samnite dans une
bourgade de Calabre. Il quitta sa chre patrie pour aller chercher 
Rome des coles suprieures et des matres plus illustres dans les
lettres et dans la philosophie.

Lisez dans les odes et dans les satires d'Horace lui-mme le tmoignage
touchant de ces soins paternels. On voit battre dans chaque vers le
coeur d'un fils digne d'avoir un tel pre.

Revenons  moi, Mcne!  moi qui ne suis que le fils d'un affranchi,
et que tous dnigrent parce que j'ai aujourd'hui la gloire de m'asseoir
dans votre familiarit,  votre table, oubliant qu'autrefois tribun des
soldats (colonel) je commandais une lgion romaine... Quel bonheur pour
moi d'avoir pu vous plaire,  vous qui savez si bien discerner l'honnte
homme du vil coquin, et qui mesurez le mrite non sur le vain prestige
de la naissance, mais sur la noblesse des sentiments. Pourtant,
sachez-le bien, si,  quelques dfauts prs, qui ne sont que des taches
sur un beau corps, mon naturel est vertueux, mes inclinations droites,
mon me innocente et pure (qu'on me passe pour cette fois les louanges
que je me donne); si avec raison on ne peut rien me reprocher de bas,
rien de sordide, rien de honteux; si enfin je suis cher  mes amis,
c'est  mon excellent pre que je le dois. Lui, propritaire d'un
trs-petit domaine, il ne voulut pas m'envoyer  l'cole de Flavius, o
des enfants, ns d'honorables centurions, se rendaient, cassette et
tableau suspendus au bras gauche, payant  _huit ides_ chaque anne le
modique salaire des leons. Il me conduisit  Rome pour que j'y reusse
l'ducation rserve aux fils des chevaliers et des snateurs.  mes
habits, aux esclaves qui me suivaient en traversant la ville, on et cru
qu'un riche patrimoine fournissait  tant de dpenses. Mon pre fit
plus, il fut pour moi un gouverneur vigilant, incorruptible; il ne me
perdait point de vue, m'accompagnait chez mes professeurs, et
non-seulement il sut me garantir de toute action capable de fltrir en
moi la premire fleur de la vertu, mais le soupon mme du vice
n'approcha jamais de moi. Il ne craignit pas qu'on lui reprocht un jour
de n'avoir fait tant de dpenses que pour que je fusse un crieur public,
ou, ce qu'il avait t lui-mme, un collecteur d'impts  faibles
appointements. Si tel avait t le rsultat de ses soins, je ne m'en
serais pas plaint; mais, puisqu'il en a t autrement, il a droit  plus
de louanges, et je lui dois plus de reconnaissance. Comment pourrais-je
donc ne pas me fliciter d'avoir eu un tel pre? Comment, ainsi que tant
d'autres, me dfendrais-je en disant que, si je ne suis pas n de
parents illustres, ce n'est pas ma faute? Mes sentiments sont tout
autres et me dictent un autre langage. Oui, je le dclare, si la nature
nous reprenait les annes qui se sont coules depuis notre naissance,
et que chacun, selon les caprices de son orgueil, ft libre de se
choisir d'autres parents que ceux qu'il avait, je laisserais le vulgaire
s'emparer des noms illustres qui ont brill au milieu des faisceaux et
dans les chaises curules, et moi, duss-je passer aux yeux de tous pour
un insens, je resterais satisfait des parents que m'avaient accords la
bont des dieux.


V

Le jeune Horace tudiait ainsi  Rome  seize ans, pendant l'croulement
de Rome.

C'tait le temps o Csar prludait  la conqute de la souverainet
romaine par la conqute des Gaules; c'tait le temps o Cicron
s'efforait de soutenir par sa parole l'ancienne constitution
rpublicaine que Pompe n'avait pu soutenir par son pe. Le pre
d'Horace, pour soustraire son fils aux tumultes de Rome, le conduisit,
pour achever ses tudes, en Grce.

Athnes tait alors pour les jeunes Romains la ville _universitaire_ du
monde latin, ce qu'Oxford ou Cambridge sont aujourd'hui pour
l'Angleterre. Toute la jeunesse aristocratique de Rome y passait
quelques annes, occupe  entendre les cours de philosophie, de posie,
d'loquence, de la bouche des plus clbres pdagogues. Les uns s'y
livraient  l'tude, les autres  la licence de leur ge. C'tait l
aussi que se formaient entre ces jeunes gens de diverses conditions
sociales ces liaisons de l'adolescence qui devenaient ensuite  Rome les
amitis, les patronages, les clientles de l'ge mr. Cette rsidence 
Athnes, ville de luxe, de plaisir, de folie, tait trs-onreuse aux
parents. On voit par les lettres de Cicron que cette dpense ne
s'levait pas  moins de quinze  vingt mille francs de notre monnaie.
Le pre d'Horace ne comptait pas ce que lui cotait le mrite futur de
son fils; il voulait  tout prix l'lever par tous les noviciats au
niveau de l'aristocratie lettre de Rome. Le souvenir de son propre
esclavage mme et de sa condition d'affranchi lui faisait sentir plus
qu' un autre la passion de la supriorit sociale.

Le jeune Horace se lia  Athnes avec le fils de Cicron; ce jeune homme
se contentait de porter le nom de son pre, trop sr apparemment de ne
pouvoir le grandir; il y contracta aussi amiti avec le jeune _Bibulus_
et avec le fils de _Messala_, tous les deux partisans de Pompe et par
consquent ennemis naturels de Csar.  cet ge nos amitis font nos
opinions; il ne faut pas s'tonner si Horace, dans la socit du fils de
Cicron, de Bibulus et de Messala, s'attacha bientt aprs  la cause de
Brutus et de Cassius, contre la tyrannie du dictateur de Rome. Une
lettre du fils de Cicron  un nomm _Tiron_, affranchi de son pre,
nous donne une ide de la vie que ces jeunes Romains menaient  Athnes.
Ils tenaient plus souvent la coupe du buveur que le livre du disciple.

Vous saurez que je vis dans la plus intime liaison avec Cratippus, et
qu'il me traite moins comme un disciple que comme un fils. Plus je
l'entends parler, plus je suis charm de la douceur de ses entretiens.
Je passe des jours entiers avec lui et quelquefois une partie des nuits,
car je l'engage le plus souvent que je puis  souper. Il vient
frquemment me surprendre  table, et, mettant de ct la svrit
philosophique, il est avec nous d'une humeur charmante.... Que vous
dirai-je de Bruttius? Il possde l'art de mler des questions de
littrature aux conversations les plus enjoues et d'assaisonner la
philosophie de beaucoup d'agrments. J'ai commenc aussi  dclamer en
grec sous Cassius; mais, pour le latin, je m'exerce plus volontiers avec
Bruttius. Je ne vois pas moins familirement les gens de lettres qui
sont venus avec Cratippus. picrate, l'homme le plus considr dans
Athnes, Lonidas et plusieurs personnes du mme rang passent une partie
de leur temps avec moi. Voil quels sont  peu prs mes amusements et
mes occupations.  l'gard de Gorgias, il m'tait assurment fort utile
pour m'exercer  la dclamation, mais j'ai obi aux ordres de mon pre,
qui a voulu que je cessasse de le voir.

On sait d'ailleurs que ce Gorgias tait un corrupteur de la jeunesse,
redout des parents. Le fils de Cicron,  son cole, tait devenu un
ivrogne qui ne dut plus plus tard la faveur d'Auguste qu' son nom.


VI

picure, Platon, Znon se disputaient l'intelligence de cette jeunesse;
les picuriens taient les matrialistes du temps, les stociens taient
les spiritualistes, les platoniciens taient les illumins, les
acadmiciens taient les sceptiques. Horace,  cette poque, penchait
par imagination vers les sceptiques, par vertu vers les stociens; les
derniers rpublicains taient stociens; c'est par vertu qu'ils
voulaient mourir pour conserver l'ancienne libert romaine, mre des
vertus. Brutus, qu'on se peint comme un froce et fanatique meurtrier,
n'tait que le plus aristocrate, le plus lgant et le plus lettr des
stociens aristocrates. Caton tait le chef de cette cole  Rome; les
ennemis et les assassins de Csar n'taient que des philosophes qui
avaient chang le livre contre le poignard; Horace brlait alors de
rpublicanisme par amour pour l'idal antique des honntes gens.

Aussi, ds qu'il eut termin ses tudes  Athnes et qu'il y eut appris
par les lettres de Cicron  son fils le meurtre de Csar et la
renaissance de la libert, Horace s'enflamma d'ardeur pour cette
renaissance de la rpublique, et il s'attacha corps et me  la cause de
Brutus. La jeunesse studieuse d'Athnes,  la lecture de ces lettres de
Cicron, approbatives du meurtre du tyran, proclama Brutus et Cassius
les hros du sicle, promena leurs bustes dans les rues, et les plaa 
ct des statues des librateurs d'Athnes, Harmodius et Aristogiton.


VII

Quelques jours aprs, Brutus, loign de Rome par un exil dguis sous
un gouvernement de Macdoine, passa par Athnes; il fut reu comme un
vengeur divin de la libert romaine; il y connut Horace dans la socit
des jeunes Bibulus, Cicron, Messala, ses amis. Il y distingua ce fils
d'affranchi dj clbre par son talent potique, il l'enflamma aisment
pour sa cause, qui tait aux yeux d'Horace la cause mme de la gloire,
du patriotisme, de la philosophie, de la vertu stoque.

Brutus emmena avec lui le jeune pote en Macdoine avec les fils de
Caton, de Cicron, de Messala et de plusieurs autres. Ces jeunes gens
formrent autour de Brutus la lgion sacre des derniers Romains. Brutus
en fit les capitaines de l'arme qu'il formait alors pour rsister aux
partisans de Csar. Horace avait vingt-deux ans et le feu de cet ge; il
se distingua dans les premires campagnes de Brutus et de Cassius contre
les villes de Macdoine qui regrettaient le joug de Csar.


VIII

Cassius le nomma, pour ses exploits, tribun des soldats; c'tait un
grade minent dans l'arme romaine, quivalant au grade de colonel ou de
gnral de brigade dans nos camps. Ce grade donnait droit au
commandement d'une lgion, corps de six mille hommes de toutes armes.
Horace commanda, en effet, une lgion sous les ordres de Cassius, et il
la commanda avec honneur. On ne peut croire qu'un vieux gnral aussi
consomm que Cassius ait lev un lche  un tel commandement dans son
arme; la lchet, dont se vante plus tard Horace dans ses vers
railleurs contre lui-mme, n'tait donc en ralit qu'une plaisanterie
ou une flatterie  Auguste; il voulait persuader par l  ce prince,
neveu de Csar, que tous ceux qui avaient combattu jadis contre lui
taient indignes de porter une pe et un bouclier. Il l'honorait par
adulation d'un vice qu'il n'avait pas; il sacrifiait son caractre  sa
fortune. La vrit c'est qu'il avait hroquement command et combattu
contre Csar, et qu'il ne voulait plus combattre contre Auguste. La
fortune avait dcid, il tait devenu picurien, il ne voulait pas se
roidir contre la fortune. Ces vers d'Horace sur sa prtendue fuite et
sur son bouclier jet  la bataille de Philippes sont une turpitude,
mais ne sont pas une lchet.


IX

Horace mlait, ds cette poque, la posie  la guerre; mais c'tait une
posie courte, lgre, factieuse, telle qu'elle convenait aux camps.
Son talent, sa gaiet, sa figure faisaient de lui l'idole des jeunes
compagnons de Brutus; les historiens font un charmant portrait de ce
gnral enjou, qui riait de tout, mme de la mort. Sa taille tait
petite, mais robuste; ses traits taient fins et gracieux; son teint
avait la dlicatesse et le coloris d'un teint de femme; ses cheveux
noirs, flottant en boucles naturelles sur un front trs-ombrag, ses
yeux grands et bien ouverts annonaient l'audace sans insolence. Ses
paupires, un peu malades ds sa jeunesse, taient bordes de larmes
frquentes et colores de pourpre par une lgre inflammation
organique.

Tel tait Horace  cet ge; un peu plus tard la mollesse de son
temprament, et peut-tre de ses moeurs, chargrent d'un peu
d'embonpoint ses membres dispos. C'est le temprament et la stature
ordinaire des potes de plaisir, de raillerie et de bonne humeur; c'est
sous cette forme un peu obse, dans ces grands yeux  fleur de tte et
dans cette bouche souriante que la verve satirique, soldatesque ou
picurienne, de Branger et de Dsaugiers, ces Horaces du couplet, s'est
complue  s'incarner de nos jours. Le temprament ne fait pas le talent,
mais il en signale la nature. Le feu de la gaiet ne consume pas comme
le feu du gnie. Les veilles maigrissent, la table engraisse. Virgile
tait maigre, Horace tait gras. Brutus aussi tait maigre et ple.
Csar jugeait comme nous de ces diffrents caractres attribus aux
diffrents tempraments des hommes de son temps. Ce ne sont pas ceux-l
que je crains, disait-il en parlant de ses ennemis au teint fleuri
comme le visage d'Horace.


X

Cassius et Brutus, longtemps heureux dans leur campagne, en Grce et en
Asie, avec Horace, donnrent le temps  Antoine,  Lpide et  Octave,
hritiers de Csar, de former le triumvirat en Italie contre les
meurtriers du dictateur. Ils commencrent par immoler de concert tout ce
qui leur tait suspect de regretter la libert. Cicron fut jug digne
de la mort; il la reut en hros et en philosophe, certain de la
vengeance du ciel et de la terre.

Les triumvirs transportrent ensuite leurs armes runies en Macdoine.
J'ai visit moi-mme ce champ de bataille de Philippes o Brutus et
Cassius s'taient camps autour d'un mamelon de terre et de rocher qui
ressemble  une citadelle naturelle, entre les montagnes de la haute
Macdoine et la valle de l'Hbre, qui roula les membres d'Orphe,
l'Horace divin.

La veille de la bataille, ces deux chefs de l'migration romaine se
firent l'un  l'autre le serment de ne pas survivre  la dfaite, si le
sort des armes faisait dfaut  la justice de leur cause.

Octave et Antoine furent vainqueurs; le gnie de Csar assassin
combattait avec eux contre ses meurtriers. Cassius et Brutus se tinrent
parole; ils se percrent de leur pe. C'est de ce champ de bataille de
Philippes que s'lvera ternellement contre les victoires iniques ce
dernier cri de Brutus: _Vertu, tu n'es qu'un nom!_

Ce mot indign de Brutus contre la partialit de la Providence en faveur
des mchants prouve que Brutus n'tait pas encore assez philosophe. S'il
avait tudi plus profondment la nature des choses, il aurait compris
pourquoi le succs est presque toujours ici-bas du ct des mauvaises
causes: c'est que le nombre fait le succs, et que, le plus grand nombre
des hommes tant ignorant ou pervers, il est toujours facile aux
mchants de trouver des complices et d'craser la justice, la vrit ou
la vertu sous le nombre. Voil pourquoi le triomphe d'Antoine sur Caton
pouvait consterner Brutus, mais ne devait pas l'tonner. C'est
prcisment parce qu'elle succombe que la vertu n'est pas un nom, mais
la plus sainte des choses humaines. Brutus avait mal raisonn en
assassinant Csar; il raisonnait aussi mal en se tuant lui-mme; c'tait
un sophiste loquent et courageux, mais qui poussait toujours son
sophisme jusqu'au sang.


XI

Le jeune Horace, son compagnon d'armes, son pote et son ami, aprs
avoir bien combattu, raisonna plus juste; il ne s'obstina pas  vouloir
pour lui seul une libert chimrique et une froce vertu. Les Romains
pervertis ou corrompus n'en voulaient plus pour eux-mmes. Pendant que
Brutus se plongeait son pe dans le corps, Horace jeta la sienne, ainsi
que son bouclier, pour s'loigner plus lgrement du champ de carnage;
le pote _Alce_, son modle, en avait fait autant dans une circonstance
semblable. L'esprance est aussi une posie comme le dsespoir. Horace
tait jeune; il tournait depuis quelque temps  la philosophie facile et
accommodante d'picure. Pourquoi mourir, puisqu'une vie longue et douce
s'ouvrait encore devant lui? D'ailleurs il est probable que son pre
chri vivait encore, et que la pense de consoler ce tendre auteur de
ses jours lui parut un devoir plus sacr et plus vertueux que celui de
mourir pour des regrets. Mais, si Horace ne fut point fanatique dans
cette occasion, il ne fut point lche; il n'imita pas ses camarades et
ses amis qui firent dfection  la rpublique en passant au service
d'Antoine et d'Octave; il n'alla pas s'embarquer sur la flotte de
Mutius, amiral de Brutus, pour grossir les rangs du fils de Pompe en
Espagne. Il alla vraisemblablement rejoindre son pre  Athnes ou 
Venouse. L'amnistie gnrale proclame par Octave et Antoine le couvrit
contre la vengeance des triumvirs; il ne voulut pas, par honneur, servir
leur cause dans leurs camps ni dans leurs charges civiles; il renona
aux armes et rentra dans la vie prive, ddaigneux de gloire, affam de
plaisir, d'amour et de posie. Voil la vrit toujours indulgente.


XII

Son pre venait de mourir dans ses bras, amrement pleur et toujours
honor comme un dieu tutlaire par son fils. Ce pre avait consum la
plus grande partie de sa fortune dans l'ducation, dans les voyages,
dans l'avancement militaire de son enfant. Il ne laissa en mourant 
Horace qu'un patrimoine trs-modique,  peine suffisant  l'existence
d'un jeune homme lgant  Rome. Les emprunts forcs des triumvirs,
qu'il lui fallut payer comme fils d'affranchi, s'levrent au tiers de
la valeur de ce patrimoine; les biens d'Horace furent dcims comme la
mtairie de Virgile, aux environs de Mantoue, confisque par un
centurion d'Octave.

Ce patrimoine consistait dans la petite ferme d'Ustica, en Sabine, au
pied du mont Soracte, dme blouissant de la campagne de Rome, et dans
un plus petit domaine d'agrment  Tibur, dont il a tant immortalis le
site et la paix.

Ces modiques domaines, augments sans doute de quelques milliers de
sesterces accumuls par son pre et soustraits  la dprdation des
triumvirs, taient loin de suffire  un jeune homme de vingt-quatre ans
qui ne voulait pas alors flatter les vainqueurs; il restait fidle  la
rpublique autant qu'on pouvait l'tre en vivant sous la loi des
hritiers de Csar; il composait des satires mordantes dans lesquelles
les vices et les ridicules des vainqueurs ou de leurs amis taient
livrs  la malignit du peuple romain. On lui livrait ces noms obscurs,
 la condition sans doute de ne pas toucher aux grands noms du parti
d'Octave. C'est  ces rancunes politiques du jeune tribun des soldats de
Brutus contre ses vainqueurs qu'il faut attribuer le got d'Horace pour
la satire personnelle au dbut de sa vie potique, car la nature de son
temprament, de son ge et de son gnie, le portait plutt  la posie
gracieuse et anacrontique. Il tait jeune, il tait beau de visage, il
tait paresseux et bienveillant de caractre, il tait ami de la table
et de ce que les Romains appelaient alors les amours, c'est--dire les
licences des yeux et du coeur; ses malignits de plume dans ses
premires satires n'taient donc que des ressentiments de rpublicanisme
amnisti et des cajoleries consolantes au parti vaincu avec lui 
Philippes. De plus il tait pauvre, il avait le got du luxe et du
plaisir; il lui fallait grossir (il l'avoue lui-mme) son modique revenu
par le prix de ses vers; le public de Rome, comme celui de Paris,
achetait avec plus de faveur les livres d'opposition que les livres
dicts par les triumvirs; l'ami de Mcne et d'Auguste commena donc par
tre le pote badin de l'opposition rpublicaine. N'avons-nous pas vu de
nos jours les trois potes horatiens de la France et de l'Allemagne,
Branger, Heine et Musset, commencer de mme et assaisonner du sel de
l'esprit d'opposition, et quelquefois d'un sel trs-cre, les
libertinages de verve, d'esprit ou de coeur de la posie de jeunesse, de
table ou de vin? Quand on destine ses vers  la popularit contemporaine
on se condamne  lui donner ce montant; quand on les destine  la
postrit il faut mpriser ces malignits et ces personnalits
contemporaines. Rien ne survit du temps que ce qui n'est pas du temps,
c'est--dire la beaut propre au genre de posie qu'on possde: les
allusions sont la fausse monnaie de la gloire, l'avenir ne la reoit
pas.


XIII

Cependant Horace s'leva au-dessus du temps et de lui-mme dans un
suprme adieu lyrique  la libert de sa patrie; il osa la publier en ce
temps-l, au moment o il allait lui-mme se dcourager de la
rpublique. C'est dans l'pode seizime du premier livre des podes.

Voil dj la seconde gnration, s'crie le pote, que dvorent nos
guerres civiles; Rome prit par les mains mmes de ses enfants... Un
seul salut reste aux hommes de coeur, pareils aux Phocens abandonnant
leur cit aprs l'avoir maudite. Fuyez Rome, allez o vous porteront vos
pas ou le souffle des vents, mais jurons de ne jamais revenir sur nos
pas... Oui, partons, Romains, ou du moins ce qui reste d'hommes vertueux
parmi nous! Que le reste, docile troupeau sans courage et sans espoir,
s'endorme auprs de ses foyers excrs; nous, hommes de coeur, laissons
aux femmes les regrets de la patrie et volons au del des mers
d'Italie.... Suit une description sduisante de cette terre imaginaire
o tous les dons de la terre et du ciel les consoleront de l'ingrate
patrie.

On croit lire les descriptions fabuleuses du Champ d'Asile, sous le ciel
d'Amrique, vers lequel les derniers gnraux de Bonaparte, en 1816,
appelaient leurs _soldats laboureurs_ par toutes les images de la
fcondit de la terre et de la srnit des cieux. Branger leur prtait
sa lyre, comme Horace prta ce jour-l la sienne aux derniers
rpublicains de Rome.


XIV

Ce fut son chant du cygne pour la rpublique. Il se crut quitte envers
elle aprs l'avoir dfendue en Macdoine et regrette dans ses vers 
Rome. Il ne pouvait pas la ressusciter avec sa lyre: il n'tait pas 
lui seul un peuple; il prit son parti de l'abdication gnrale de Rome,
et ne pensa plus qu' vivre pour lui-mme, d'amiti, de posie, de
solitude, de bonne chre et d'amour. Malgr l'exemple de son pre, il ne
songea pas  se donner une pouse honnte et des enfants. Ce sont les
chanes douces de la vie; il ne voulut pas mme porter le poids d'une
tendresse srieuse ou d'une famille  lever. Un mle gosme fut sa
seule loi.

Il s'attacha successivement et tour  tour  cette classe quivoque des
femmes romaines qu'on appelait les courtisanes. Ces femmes n'avaient
aucune analogie avec les victimes du libertinage qu'on appelle ainsi de
nos jours. L'Inde, la Grce et Rome leur reconnaissaient un rang social,
infrieur aux femmes chastes lgitimement maries et mres de famille
(matrones), mais suprieur aux femmes de dbauche perdues dans la fange
de la population des faubourgs. Les courtisanes telles que Phryn, Las,
 Athnes, taient en gnral de jeunes esclaves grecques ou syriennes
affranchies dans leur enfance pour leur extrme beaut. On leur donnait
une ducation beaucoup plus soigne qu'aux femmes libres; les arts dans
lesquels on les perfectionnait, tels que la musique, la dclamation, la
danse, la posie, taient des moyens de sduction; elles taient les
seules lettres de leur sexe; elles recevaient seules librement les
hommes de tout ge dans leurs cercles; elles y charmaient mme les sages
comme Pricls, Socrate, Caton, par l'agrment de leur conversation;
elles rappelaient compltement, aux moeurs prs, ce qu'on a appel de
nos jours,  Londres et  Paris, les femmes de lettres, les matresses
de maison, centre de runions lgantes dans les capitales de l'Europe.
Elles s'attachaient par des liens fugitifs, tantt d'intrt, tantt
d'amour,  des hommes de toute condition et de tout ge, aux uns pour
leur opulence, aux autres pour leur beaut. Ces liaisons taient
tolres; bien que licencieuses, on les excusait dans la jeunesse, dans
l'ge mr on les condamnait; c'tait un scandale, mais non un crime,
dans une civilisation qui n'imposait qu'aux mres de famille la vertu de
la chastet, cette dignit de la femme.

Telles furent les jeunes trangres dans la socit desquelles Horace
chercha  vingt-cinq ans la libert, la clbrit, l'amour, seuls
devoirs et seules vertus d'picure. Ses odes sont pleines de leurs noms;
ses passions ou ses dgots, lgers comme lui, leur donnaient tour 
tour la vogue de son attachement ou l'infamie de ses injures. Recherch
par elles pour sa jeunesse, rcompens pour son talent, redout pour ses
pigrammes, il tait le modle et l'envie des jeunes dbauchs de Rome,
une espce d'Alcibiade latin, un Voltaire dans sa jeunesse,  l'poque
o Voltaire, tourdi, satiriste et libertin, vivait dans la socit des
Vendme, des Ninon de l'Enclos, des Chaulieu et des abbs Courtin, ces
picuriens du _Temple_  Paris.

C'est l'poque o il aima d'un amour plus srieux la belle Syrienne
_Nre_,  peine arrive  Rome et encore nave comme l'innocence, jete
au milieu des embches de la corruption. Les deux odes qu'il lui a
adresses, et que nous retrouverons tout  l'heure, respirent cette
sorte de respect que l'innocence imprime mme au vice amoureux. C'est
cette mme _Nre_ qui devint plus tard l'objet des chants plus tendres
et plus mlancoliques du pote Tibulle. Le grand historien Salluste,
clbre  la mme poque par ses dbauches, par ses richesses et par les
magnifiques jardins qu'il avait plants pour le peuple sur une des
collines de Rome, inspira  Horace une satire acerbe. Salluste tait un
historien admirable, mais un homme justement mpris. Horace n'tait que
l'excuteur du mpris public. Odes, ptres, satires, podes, toute sa
posie dans ses premires annes n'est que le calendrier anecdotique des
amours et des scandales clbres de Rome. Mais l'esprit et la grce du
pote donnaient l'immortalit  ces aventures du jour.


XV

Octave cependant tait devenu Auguste;  l'inverse des hommes
ordinaires, que la bonne fortune pervertit, le bonheur avait amlior le
petit-neveu de Csar: en rgnant il tait devenu digne de rgner.

Il cherchait  consoler le monde romain de sa libert perdue par la
gloire des lettres: la familiarit des potes, qu'il recherchait, le
groupe clatant d'hommes de gnie dont la fortune avait dot son poque,
blouissaient et charmaient l'Italie. Auguste tait un Mdicis anticip,
un pre de famille des lettres, plus qu'un prince; rien en lui ne
rappelait le tyran; il ne voulait tre que l'ami couronn de tous les
Romains; sa cour n'tait que la premire maison de Rome; l'amiti,
l'galit, la familiarit y formaient la seule tiquette. Horace ne
pouvait s'empcher d'admirer de loin cette douceur qui rappelait celle
de Csar; il se laissait allcher involontairement par tant d'attraits
d'esprit qui lui dguisaient le pouvoir suprme; un hasard l'en
rapprocha tout  coup.

Virgile, le pote divin de Mantoue, tait venu  Rome revendiquer, par
l'entremise de Mcne, sa petite mtairie paternelle dont la guerre
civile l'avait dpouill. Mcne avait prsent Virgile  Auguste.
Auguste avait got, comme Rome tout entire, les posies incomparables
du pote alors pastoral de Mantoue. On lui avait rendu son petit
domaine; on l'avait enchan  Rome et  la cour par d'autres bienfaits.
Horace et Virgile s'aimaient sans aucune jalousie l'un de l'autre; leur
gnie tait gal, mais si divers qu'ils ne pouvaient se comparer.
Virgile, dans la vie prive, n'tait qu'un homme simple, presque naf,
sans grce dans sa personne, sans piquant dans la conversation, sans
-propos dans ses vers. Horace tait l'homme d'esprit par excellence; il
traitait Virgile en dieu des vers quand il le lisait; il le traitait en
grand enfant quand il causait avec lui; leur amiti tait cimente par
ces contrastes mmes dans leur caractre. Cependant Virgile, fils d'un
potier de campagne dans les marais de Mantoue, n'avait jamais t, comme
Horace, ami de Brutus et tribun militaire d'une lgion de Cassius; il
n'prouvait pas cette rpugnance de l'honneur vaincu  se rapprocher du
vainqueur puissant; il tait flatt au contraire de vivre en familier de
cour dans les palais de Mcne et d'Auguste. Rien n'indique qu'il se
soit jamais ml  la politique de son temps; il n'tait pas soldat, il
n'tait pas citoyen de Rome, il ne savait pas parler, il tait timide
comme un pasteur des bords du lac de Garde, il n'avait d'autre ambition
que d'imiter Thocrite et Homre, le premier dans ses _glogues_, le
second dans son _Iliade_. Les dlicatesses qui retenaient son ami Horace
loin des puissants du jour lui chappaient. Il parlait sans cesse 
Mcne d'Horace et  Horace de Mcne; il voulait rejoindre ses deux
amis. Horace, qui avait contre Mcne les prventions d'un ennemi
politique, mais qui tait las de son opposition sans esprance, finit
par se laisser sduire. Il raconte lui-mme dans une de ses satires
comment le rapprochement eut lieu.

Que l'on conteste mes droits  l'honneur de mon grade militaire,
dit-il, on le peut, et il est possible qu'on ait raison; mais il n'en
est pas de mme de notre amiti, Mcne; cette amiti, on ne l'obtient
pas en la briguant; vous ne l'accordez qu'avec prcaution et  ceux qui
en sont dignes. Dira-t-on que je la dois au hasard de la fortune? Non.
Ce ne fut point le hasard qui m'offrit  vous. Un jour Virgile,
l'excellent Virgile, vous parla de moi; Varius en fit autant; tous deux
vous dirent ce que j'tais. Je parus devant vous; je bgayai timidement
quelques paroles, car le respect ne me permit pas d'en dire davantage.
Je ne me vantai point d'tre n d'un pre illustre ni de parcourir mes
domaines sur un coursier de Saturium; je vous ai dit, Mcne, ce que
j'tais. Suivant votre usage, vous me rpondtes brivement. Je me
retirai. Neuf mois s'coulent; vous me rappelez, et vous me dclarez
qu'il faut que je compte au nombre de vos amis. Je m'en suis
enorgueilli, et avec juste raison, puisque j'avais su plaire  celui qui
sait apprcier l'homme par l'intgrit de sa vie et la puret de son
coeur, et non par l'clat de sa naissance.

De ce jour Mcne et Horace devinrent insparables. Horace avait besoin
d'un patron, Mcne d'un ami; ces deux hommes, d'autant d'esprit l'un
que l'autre, se compltaient pour leur flicit commune. Mcne prsenta
Horace  Auguste, Auguste gota Horace autant et plus qu'il n'avait
got Virgile. Horace tait un homme universel, un homme de bonne
compagnie, un dlicieux convive de cour. Ces trois hommes, Auguste,
Mcne, Horace, formrent un triumvirat d'esprit bien diffrent du
triumvirat sanglant d'Octave, d'Antoine et de Lpide. Auguste tait un
ambitieux du repos; Mcne, son ami, un voluptueux sans ambition,
n'ayant pas mme voulu tre snateur pour rester le confident
dsintress d'Auguste; Horace, un picurien modr, heureux de plaire
aux matres de l'empire, mais fier de mpriser leurs faveurs. Cette
triple liaison fit longtemps le bonheur de ces trois hommes. Virgile se
joignait quelquefois  ce triumvirat; il accompagnait Horace et Mcne
dans leur voyage d't sur les belles ctes de Tarente; mais sa mauvaise
sant et la rserve de ses moeurs  l'gard des courtisanes (quoique
moins pures qu'on ne les reprsente sous d'autres rapports) le rendaient
un convive moins agrable dans les festins et un pote moins recherch
des femmes de cette cour.


XVI

Ce fut  cette poque qu'Horace, qui voulait conserver sa libert tout
en augmentant ses moyens de jouissance, acheta, sans doute avec le
secours de Mcne, une de ces charges de finances appele la charge de
_scribe du trsor_. Cette charge parat avoir t tout  fait semblable
 celle d'agent de change de nos jours; on y ngociait les effets, sur
lesquels on prlevait un certain courtage; on n'y tait assujetti du
reste  aucun travail assidu et  aucune rsidence oblige, _sincure_
romaine merveilleusement approprie  un paresseux indpendant qui
voulait vivre dans l'aisance. Mcne lui fit prsent vers le mme temps
d'une petite villa  Tibur, voisine de sa magnifique villa des
Cascatelles; il avait ainsi  toute heure son ami  sa porte; de la
terrasse de Mcne  Tibur on pouvait appeler Horace aux heures du
souper ou de la conversation; la maison du pote et le palais du
ministre n'taient spars que par le ravin sonore o bondit encore
l'Anio.


XVII

 partir de ce moment Horace n'crivit plus ni satire personnelle, ni
invectives, ni pigrammes; il craignit sans doute de compromettre dans
ses querelles personnelles ses illustres patrons. Sa posie, plus
lyrique, plus lgante, quoique aussi voluptueuse, prit la douce gravit
ou la gracieuse familiarit des matres du monde avec lesquels il vivait
si familirement. Il gagna beaucoup dans ce commerce avec Mcne et la
cour d'Auguste. Il y avait de l'Artin dans ses premiers vers, il n'y
eut que du Pindare et de l'Anacron dans les derniers. La posie lgre
est un fruit des cours, parce qu'elle est l'lgance de l'esprit et
l'aristocratie des langues; on le voit sous Pricls  Athnes, sous
Auguste  Rome, sous les Mdicis  Florence, sous Louis XIV en France,
sous Charles II en Angleterre. La libert populaire est une vertu, mais
ce n'est pas une muse; le peuple juge trs-bien de l'loquence et
trs-mal de la posie. Avant ses empereurs Rome avait ses plus sublimes
orateurs et pas un de ses vrais potes.  chacun sa part des dons de
l'esprit: au peuple la force, la grce aux cours.


XVIII

Auguste et Mcne laissaient, quoique  regret, sa libert  Horace; il
employait cette libert aux soins et  l'habitation de son domaine
paternel d'Ustica. Rien n'est plus attachant que le tableau de ces
sjours rustiques des hommes ou des potes clbres dans le patrimoine
de leurs pres: Virgile  Mantoue, Horace  Ustica, le Tasse  Sorrente,
Ptrarque  Vaucluse, Machiavel  Montpulciano, Montesquieu  Labrde,
Boileau  Auteuil, Rousseau aux Charmettes ou  Montmorency, Pope 
Twitenham; on y possde l'homme naturel dans la nudit de tout rle
thtral; plus le costume est dpouill, plus l'homme clate.

Suivons donc Horace  Ustica, et d'abord voyons ce que c'tait que le
pays dans lequel ce domaine tait situ.

Quand on est  _Tibur_, aujourd'hui Tivoli,  deux heures de Rome, au
sommet de la colline, tout prs du temple gracieux de la sybille et des
ruines de la villa de Mcne, on voit  sa droite les groupes de
montagnes de ce qu'on appelle la Sabine; la Sabine est une espce
d'Auvergne ou de Savoie romaine. D'innombrables collines y encaissent
d'innombrables valles; chacune de ces valles tortueuses est arrose
par un ruisseau et ombrage sur ses flancs par des bouquets de chnes ou
de caroubiers, ou par des pturages. Le jour, ces collines semblent
arides et calcines par le soleil romain; le soir, le jeu de l'ombre qui
grandit et de la lumire qui se retire les revt d'une apparence de
fertilit qui caresse agrablement le regard; on dirait aussi qu'elles
se meuvent dans le lointain bleutre de l'horizon comme des vagues
sombres de la haute mer au souffle d'un vent du soir.

Par-dessus toutes ces cimes grises, noires, azures, mobiles, plane le
dme neigeux du mont _Soracte_, qui semble le pre ou le berger de tout
ce troupeau de collines. C'est ce mont qu'Horace appelait aussi
_Lucrtile_. On ne pntrait et on ne pntre encore dans ces valles
pastorales que par des sentiers de mules tracs dans le lit dessch des
torrents.

C'est l,  quatre ou cinq heures de marche de Tibur et sur les flancs
un peu dfrichs d'une de ces collines, qu'on voyait blanchir, entre les
oliviers, les vignes, les petits champs de bl et les prs en pente, le
hameau d'Ustica, compos de sept ou huit maisons de paysans sabins. La
mtairie d'Horace dominait d'un toit un peu plus lev ce modeste
hameau; Horace tait voisin de deux bourgades, _Varia_ et _Mandela_; la
petite rivire _Digentia_ arrosait ce sauvage canton.

La maisonnette du pote regardait le soleil levant; elle en tait gaye
 son rveil. L'air en tait sain et vif; quelques chnes verts y
donnaient de l'ombre du haut des rochers; une eau courante murmurait
dans le verger et dans les cours; le petit temple de Vacuna, semblable 
une glise de village de nos jours, y faisait perspective du ct du
couchant; on y voyait les paysans de la Sabine monter et descendre en
portant leurs offrandes  la desse ou en y tranant des victimes
couronnes de verdure. _Le Poussin_ a merveilleusement compris et rendu
ces paysages d'_Ustica_; c'est le vrai peintre de la Sabine; il y
passait ses ts pour y retremper ses pinceaux dans les grandes ombres
noires, dans le ciel bleu, dans les lacs dormants de ces montagnes
classiques. Je les ai beaucoup explores moi-mme au matin de ma vie.
Combien de fois n'en ai-je pas reconnu les ressemblances dans les
groupes plissants des montagnes du Beaujolais et du Vivarais, du haut
des rochers de Saint-Point, cet _Ustica_ de mes beaux jours, hlas!
aujourd'hui en deuil!


XIX

Horace, quand on le lit bien, ne nous laisse ignorer aucun de ces
dtails du paysage et du domaine utile d'Ustica. Huit esclaves, hommes,
femmes ou enfants, suffisaient sous ses lois  la culture et 
l'exploitation rurale de sa petite ferme. Les plerins d'Horace, aussi
nombreux et aussi fervents que ceux qui visitaient jadis le temple
agreste de Vacuna, ont retrouv les vestiges mmes de sa maison de
matre au milieu d'une vigne appele aujourd'hui les vignes de
Saint-Pierre; une petite chapelle chrtienne recouvre en partie ces
restes de la maison du pote picurien; les tuyaux en plomb qui
conduisaient dans le jardin les eaux de la source domestique rampent
encore sous le sol; on y lit encore les noms de _Tiberius_ et de
_Claudius_, manufacturiers qui fondaient  Rome ces conduits des eaux.
On a recompos pice  pice tout le paysage; il diffre trs-peu de
celui que dcrit Horace lui-mme.

Voil la rivire _Digentia_, aujourd'hui _Licenza_; elle sort d'une
source tombant du rocher  flots abondants et purs qui ont creus le
marbre avant de couler en rivire. On l'appelait la Fontaine d'Horace
dans le moyen ge, maintenant _Fonte bella_. Voil le bouquet de chnes
verts sous le rocher protgeant la maison et le verger contre les vents
du nord; voil les boeufs et les moutons paissant, sur les flancs du
coteau, l'herbe saine et touffue comme du temps du matre; voil les
oliviers, les vignes rampantes produisant la mme huile parfume et le
mme vin un peu pre; voil la bourgade de _Mandela_ au fond de la
valle, qui n'a chang que de nom; voil le temple de Vacuna croul,
mais que les inscriptions de ses dbris attestent; voil enfin la
mosaque du salon d'Horace, retrouve intacte sous le sillon en 1834.
Deux chapiteaux et deux tronons de colonnes doriques viennent d'tre
exhums des dcombres; ils prouvent qu'une certaine lgance attique
avait pntr avec l'ami de Mcne jusque dans ces cantons reculs. Le
temple de Vacuna a prt ses pierres  une petite glise de la Vierge.
La mme population qui peuplait du temps d'Horace ce hameau et ces deux
bourgades de la Sabine les peuple encore de nos jours; la rivire
Digentia court avec la mme quantit d'eau et les mmes murmures; ses
flots se perdent  quatre heures de l dans le fougueux _Anio_, sous les
arcades du palais de Mcne  Tibur. Le temps ne change pas autant les
choses sur la terre qu'on le croit; il ne change gure que les noms;
deux mille ans, c'est un battement d'ailes dans son vol; si Horace
renaissait, il connatrait tout, except sa langue et ses dieux.


XX

C'tait l la demeure d't d'Horace; au printemps il rsidait  Tibur,
en hiver  Rome; il y jouissait du rang et des distractions rservs 
la classe des chevaliers romains, noblesse militaire qui avait ses
insignes et ses privilges au thtre et dans les crmonies publiques.
On ignore si ce rang lev de chevalier romain lui avait t dcern par
Auguste, ou s'il le tenait (ce qui est plus vraisemblable) de son grade
de tribun des soldats, gnral de brigade dans l'arme de Brutus.

Le revenu du domaine d'Ustica ne pouvait pas tre considrable: on sait
ce que rend de nos jours une mtairie exploite par huit paysans; mais
il y vivait, sans avoir besoin d'argent, des produits en nature du
domaine: les troupeaux, les fruits, les lgumes, le vin et l'huile de la
mtairie. Son rgime tait si sobre qu'il se contentait, comme moi,
d'une nourriture vgtale, et que la laitue, la courge, les gteaux
ptris de farine et de crme taient le seul luxe de sa table. Quant au
vin, il le chantait, mais il ne le buvait pas depuis longtemps; l'eau
limpide de la source, rafrachie par la neige du mont Lucrtile, tait
sa seule boisson. Sa sant, devenue de bonne heure trs-dlicate, ne lui
permettait d'excs qu'en posie. L'amour seul n'avait pas lass ses sens
ni son me. Aprs avoir puis  Rome ce got immoral et immodr des
courtisanes, nous verrons bientt dans ses odes qu'il avait cherch 
s'attacher par un lien plus durable une jeune et belle esclave
affranchie, digne d'un attachement srieux. C'est pendant un des sjours
qu'elle faisait frquemment  _Ustica_ prs de lui qu'Horace, ivre de
libert et de solitude, crivait ces lignes dlicieuses, manuel de
l'amour des champs rest dans la mmoire de tous les adorateurs de la
vie cache; il regardait, en crivant ses vers, sa maison, son jardin,
son verger, sa rigole et la valle de la Licenza assourdie du
gazouillement de ses eaux.

Voil bien ce qui tait de tous temps dans mes rves! dit-il: un
domaine rustique d'une tendue aussi borne que mes dsirs, une source
d'eau vive auprs de la maison, un toit ombrag par un petit bocage. La
bont des dieux m'a accord plus et mieux encore! Qu'ils soient bnis! Je
ne leur demande plus rien; conservez-moi seulement,  dieux! les dons
que vous m'avez faits.

Puis, aprs avoir fait contraster dans des vers ironiques le tracas des
affaires et mme de la faveur d'Auguste et de Mcne  Rome avec ce doux
isolement et cette heureuse obscurit de sa mtairie d'Ustica:

 champ! s'crie-t-il, quand te reverrai-je enfin? Quand me sera-t-il
donn, tantt en relisant les livres des anciens, tantt en
m'assoupissant dans de faciles sommeils, tantt en m'abandonnant  la
molle paresse des heures qui ne doivent rien  la vie, de prolonger les
doux oublis d'une existence autrefois si agite! Quand verrai-je sur ma
table la fve chre  Pythagore et mes lgumes assaisonns d'un lard
apptissant!  dlicieux dclin des jours, repas divin, o, en prsence
des dieux de mon humble foyer, je me restaure avec mes amis, au milieu
d'heureux serviteurs auxquels je fais distribuer les mets de la mme
table  mesure qu'on les dessert, et dont la rustique joie me rjouit
moi-mme!..... Aprs que chacun de nous a bu  sa soif, l'entretien se
ravive; nous causons, non pas sur nos voisins pour en mdire, ni sur les
proprits pour les envier, ni sur le talent plus ou moins merveilleux
du danseur _Lepos_; nous nous entretenons sur des sujets qui nous
intressent davantage, et qu'il n'est pas sage d'ignorer: si le bonheur
de l'homme consiste dans la richesse ou dans la vertu; si le mobile de
la vritable amiti est l'intrt ou l'estime, etc... Puis le pote,
pour diversifier l'entretien, introduit dans le dialogue son voisin
_Cervius_, qui a l'habitude de conter les vieux apologues populaires;
Cervius,  propos des richesses de leur autre voisin, un certain
_Abellius_, le propritaire du plus vaste domaine de la valle d'Ustica,
rcite en vers inimitables, mme par La Fontaine, la fable du Rat de
ville et du Rat des champs.

Lisez cette fable dans Horace et lisez-la dans La Fontaine; vous verrez
la diffrence de concision et d'expression des deux langues, la latine
ou la gauloise. Relisez-la  un autre point de vue; vous verrez la
distance entre le pote des enfants et le pote des sages. Cette
distance est confesse par le superstitieux admirateur de La Fontaine
lui-mme, M. Walckenaer. Quand on lit un conte original de l'Arioste 
ct de l'imitation de ce conte par La Fontaine, on prouve la mme
dception: on ne peut juger de la diffrence des mtaux qu'en les pesant
dans la mme balance ou qu'en les faisant sonner sur la mme table de
marbre; Horace pse et sonne l'or dans cette fable; La Fontaine pse et
sonne la plume d'un imitateur plus naf que puissant.


XXI

Tout, dans cette solitude, tait occasion de vers: un arbre qui
s'croulait  ct de lui sous un coup de vent et qui menaait sa tte,
un loup qui lui apparaissait au carrefour d'un bois, une fontaine qui
lui versait la fracheur dans son cristal, le sommeil  l'ombre dans son
murmure; il jetait son impression fugitive dans le moule gracieux et
poli de la strophe, et il n'y pensait plus; ce n'est qu'aprs sa mort
qu'on retrouva et qu'on recueillit le plus grand nombre de ses petites
pices. Il lui suffisait du plaisir de les crire et d'en amuser un
souper de Mcne ou d'Auguste quand il retrouvait ses puissants amis 
Rome.

Sa douce et commode philosophie, qui n'tait que la nonchalance de
l'esprit et le chatouillement du coeur, se retrouvait dans presque
toutes ses odes, comme dans celle-ci, adresse  un de ses jeunes htes
 la campagne:

Tu vois comme le mont Soracte commence  blanchir sous la haute neige;
les bras des arbres dpouills de feuilles flchissent sous le poids du
givre et des frimas, et les fleuves, saisis par l'pre gele, ont
suspendu leur cours. Cher ami, dsarme l'hiver en prodiguant le bois 
ton foyer, et que ton amphore sabine te verse plus libralement un vin
de quatre ans! Abandonne aux dieux tout le reste. Quand il leur plaira
d'enchaner les vents qui se combattent sur la mer cumante, les cyprs
et les ormes sculaires cesseront de plier sous leurs coups. Du
lendemain garde-toi de prendre trop de souci, et jouis  la hte du jour
que le destin te prte. Si jeune encore et si loin de la grondeuse
vieillesse, ne ddaigne pas les danses et les amours; montre-toi sans
honte au champ de Mars ou dans ces promenades publiques o l'on entend,
aux heures convenues, les doux chuchotements des mystrieux entretiens;
pie cet clat de rire foltre qui trahit l'asile o la jeune fille
s'est cache dans ses jeux, et ravis-lui, aprs une feinte lutte, son
bracelet ou son anneau.


XXII

Tout portait l'me d'Horace, en ce temps-l,  la srnit, 
l'insouciance des affaires publiques et aux plaisirs de la ville ou des
champs. Auguste gouvernait si doucement qu'on ne sentait pas sa main ou
qu'on ne la sentait que par ses bienfaits. Il voulait allcher Rome  la
monarchie paternelle. Horace, maintenant ralli, clbrait quelquefois
ses exploits en vers pindariques; il passait de l'lgie  l'ode comme
le musicien consomm d'une corde  l'autre sur le mme instrument. Il
avait entirement oubli Brutus, Caton, Cicron: la libert orageuse ne
valait pas, selon lui, la peine qu'on la pleurt; d'ailleurs les hommes
pouvaient bien trahir la cause trahie par les dieux. Il ne s'occupait
que de son plaisir et de sa sant. Le mdecin d'Auguste l'envoyait
tantt passer l't aux bains froids de la Sabine, tantt aux bains
chauds de la Campanie; on voit par ses ptres que l'_hydrothrapie_
tait invente  Rome comme  Paris ds ce temps-l. Il fit aussi
quelques rares voyages en Calabre pour y visiter le berceau de son
enfance et le tombeau de son pre. Il revient avec dlices dans
plusieurs de ses compositions sur ces flots de _Tarente_ et sur cette
fontaine de _Blandusie_ qui avaient pour lui la saveur des premiers
souvenirs.


XXIII

La mort prcoce du grand Virgile, qu'Horace aimait et clbrait sans
envie dans toutes les circonstances, jeta une ombre sur l'me d'Horace.
Virgile vivait plus encore que son ami dans la familiarit d'Auguste;
aprs cette mort Auguste voulut rapprocher encore plus intimement Horace
de lui; il lui offrit l'emploi de secrtaire de son cabinet. Jusqu'ici,
crit Auguste  Mcne dans une lettre cite par Sutone, je n'ai eu
besoin de personne pour les lettres que j'crivais  mes amis; mais
actuellement que je flchis sous la multiplicit des affaires et sous le
poids de l'ge, je dsire vous enlever Horace; qu'il vienne donc
changer votre table hospitalire et ouverte  tous, contre une table
_frugalement royale_; il nous aidera  crire nos lettres.

Mcne tait magnifique, Auguste conome et sobre. Un simple
particulier dans l'aisance, dit Sutone, trouverait  peine digne de lui
le mobilier, les lits, les tables d'Auguste. Il ne mangeait que du pain
bis, de petits poissons, des fromages battus du lait de ses vaches, des
figues vertes des deux saisons; il ne buvait qu'un vin ordinaire tremp
d'eau. Les repas qu'il donnait  ses amis taient de la plus extrme
simplicit; il les gayait seulement pour ses convives d'un peu de
musique.

Horace, inform par Mcne de ce dsir d'Auguste, qui et t pour tout
autre un ordre, s'excusa sur sa mauvaise sant, prfrant son
indpendance  une fortune tardive et inutile  son bonheur.

Auguste insista vivement dans un billet direct au pote. Vantez-vous,
lui dit-il dans ce billet, d'un grand crdit sur moi comme si vous tiez
de ma maison; vous en avez bien le droit, car il n'a pas dpendu de moi
que cela ne se ralist; c'est la dlicatesse seule de votre sant qui y
a mis obstacle. Notre ami Septimus pourra vous dire que je suis loin de
vous oublier, et, si vous avez t assez fier pour ngliger mon amiti,
mon intention n'est pas de vous rendre la pareille et de faire le fier
comme vous.

Cependant Horace publiait en ce moment le premier volume (rouleau) de
ses oeuvres. Ce volume choisi tait trs-court. Auguste, aprs l'avoir
appel par badinage un _petit homme_, un _dlicat_, un _dbauch_ de
paresse, lui dit: Dionysius m'a remis de votre part votre petit volume,
et j'excuse son exigut en me rappelant celle de votre personne: vous
ne voulez pas que vos livres soient plus grands que vous! Mais, si la
taille vous manque, l'embonpoint ne vous manque pas. Ne donnez, si vous
voulez,  vos volumes que la hauteur d'une petite amphore, mais que leur
rotondit, je vous prie, ressemble  celle de votre ceinture!

Ces plaisanteries entre le pote et l'empereur rappellent tout  fait
celles des Mdicis avec les grands potes ou les grands artistes de leur
temps. Louis XIV levait quelquefois Racine, Molire et Boileau  sa
prsence, mais jamais  sa familiarit; il avait la grandeur d'Auguste,
il n'avait pas son esprit; il laissait toujours la majest du trne
entre le gnie et lui; il semblait craindre que, s'il descendait de sa
hauteur, on s'apert que le niveau tait chang entre ces grands hommes
et lui.

Auguste fut plus charm dans ce volume par les ptres que par les odes.
Il aimait le naturel de prfrence au sublime. Sachez, crivit-il 
l'auteur, que je suis bless de ce qu'aucune de ces ptres ne me soit
adresse. Avez-vous peur que la postrit ne sache que vous tiez mon
ami?

Horace ne tarda pas  adresser  l'empereur une ptre du sein de ses
pnates d'Ustica. On y admire cette fable du _Cheval_, du _Cerf_ et de
l'_Homme_, galement, mais trs-infrieurement versifie par La
Fontaine, et ce vers sublime de sens et de force:

  Serviet ternum qui parvo nesciet uti;

  _Il sera ternellement esclave celui qui n'a pas su vivre de peu._

Les offres d'Auguste et le danger de la cour,  laquelle il venait
d'chapper, rendirent plus frquents et plus longs ses sjours dans sa
mtairie de la Sabine; il la dcrit avec un charme toujours nouveau.

Cher Quintius, crit-il  un de ses amis de Rome, pour vous dire en
dtail la nature et la position de mon domaine, je n'attendrai pas que
vous me demandiez si par ses moissons il nourrit son matre, s'il
l'enrichit par ses fruits, par ses olives ou par ses vignes entrelaces
aux ormeaux. Une valle profonde, qui entrecoupe une chane de
montagnes, reoit  droite les rayons du soleil  son lever et se colore
des clarts vaporeuses de son char qui fuit. La temprature vous
enchanterait. Les buissons mmes sont chargs de prunes et de
cornouilles; le chne et l'yeuse prodiguent aux troupeaux leurs glands
nourrissants, au matre un pais ombrage: on se croit transport dans la
verte Tarente. Une source assez abondante pour former un ruisseau et lui
donner son nom coule, aussi frache, aussi limpide que l'Hbre qui
baigne la Thrace; son eau est salutaire  la tte, salutaire 
l'estomac. Telle est l'agrable et dlicieuse retraite qui protge votre
ami contre les influences malignes de septembre.

Les peintres de la Rome actuelle s'y retirent encore aujourd'hui pour
fuir les fivres de la campagne romaine.


XXIV

C'est l qu'Horace se prta aux dsirs de ses amis lettrs, les Pisons,
en crivant ces ptres, plus didactiques qu'agrables, qu'on a appeles
son _Art potique_.

C'est un cours de littrature abrg et rsum en vers froids, secs,
d'une admirable concision, mais d'une pnible lecture. La grce et la
mollesse, caractre des crits d'Horace, ne pouvaient avoir leur place
dans un sujet didactique; les prceptes dnus de descriptions et
d'pisodes n'appartiennent pas  la posie, mais  la pdagogie.
Boileau, quoique copiste d'Horace, a trait le mme sujet dans son _Art
potique_ avec une grande supriorit sur le pote romain, bien que
Boileau ft infiniment moins pote que l'ami de Mcne; mais Horace ne
prtendait qu' faire une bauche, Boileau faisait un pome. En ce genre
les _Gorgiques_ de Virgile sont le chef-d'oeuvre immortel des anciens
et des modernes, parce que le spectacle de la nature et les travaux des
champs sont un sujet bien plus susceptible de description et de
sentiment que les leons de rhtorique et de prosodie donnes en vers
boiteux par Horace et par Boileau. Virgile, fils d'un potier de Mantoue
et n parmi les pasteurs et les laboureurs des collines du lac de Garde,
composait des souvenirs de son enfance des tableaux vivants dans son
me, tableaux qui vivront autant que la nature; sa supriorit
didactique ne vient pas seulement du pote, elle vient du sujet.


XXV

Cependant il y a un soir pour la vie des hommes heureux comme pour la
vie des hommes obscurs; celle d'Auguste touchait  son dclin; ce dclin
de son bonheur se rvlait par la mort de _Drusus_,  qui il destinait
le trne et qui promettait de rendre la libert aux Romains. Par cette
mort, Tibre, redout d'Auguste, devenait son successeur naturel; le
sombre gnie de Tibre attristait d'avance Auguste et Rome. On sentait
dans le silence de cet hritier la prmditation de la tyrannie. Le
peuple romain ne mritait peut-tre pas mieux de ses matres: pourquoi
avait-il livr sa libert  Csar,  Auguste, aux lgions? Quand un
peuple abdique par lchet ou par blouissement entre les mains des
soldats, il n'a plus le droit de se plaindre de la servitude; celle de
Csar tait brillante, celle d'Auguste tait douce, celle de Tibre
pouvait tre sinistre; c'est la condition de l'hrdit du pouvoir
absolu.

Au mme moment Auguste perdait dans Mcne la sret des conseils et les
dlices d'une longue amiti. Horace allait perdre en lui le charme d'une
familiarit aussi aimable que toute-puissante. La fivre minait depuis
trois ans Mcne. En se sentant mourir il lgua  Auguste son ami Horace
comme la meilleure partie de ses biens terrestres.

_Souvenez-vous d'Horace autant que de moi-mme!_ crit-il dans son
testament.

Horace, bris de douleur par la mort de Mcne, tomba malade  Rome le
27 novembre, et mourut d'amiti comme il en avait vcu. Belle mort pour
un homme si aimant et si aimable.  l'exemple de Mcne il institua, par
un testament verbal, Auguste pour son hritier universel. Sa maison de
Rome, son petit domaine de la Sabine, sa villa de Tibur devinrent des
biens de la famille impriale. On voit par l qu'il avait rellement
concentr tout son coeur dans son attachement  Mcne et  Auguste.
Sans pouse et sans enfants, il devait dsirer que ses champs et ses
huit esclaves tombassent dans le domaine d'un matre aussi doux que
puissant.

Auguste, doublement afflig de ces deux brches  son coeur, suivit 
pied ses funrailles et le fit ensevelir aux Esquilies,  l'ombre du
tombeau de Mcne.

Horace n'avait pas encore soixante ans; le peuple le pleura; son charme
tait l'amabilit, cette vertu du temprament qui fait aimer toutes les
autres. Son vritable monument fut le recueil de ses oeuvres, qui se
rpandit  Rome et dans tout l'empire, par les soins d'Auguste, avec une
prodigieuse profusion. Son incurie et sa modestie avaient nglig de
rassembler ses oeuvres fugitives pendant sa vie. Il tenait peu  la
gloire pourvu qu'il ft heureux. Il devint immortel malgr lui; le
charme lui conquit le monde et ce charme dure encore. L'immortalit
comme la vie est un don; ce don de l'immortalit, il le dut au don de
plaire; ce don de plaire, il le dut au _naturel_, cette grce
involontaire de l'esprit. Ce don suprme du naturel ne s'acquiert pas;
il est dans le temprament de l'homme plus que dans son talent: c'est la
facilit de la force.


XXVI

Une immense renomme, renomme  la fois littraire, aristocratique et
populaire, s'attacha  la mmoire de ce pote de la cour, du plaisir et
de la solitude, aprs sa mort. On fit des plerinages d'amiti et de
posie aux lieux que son sjour avait pour ainsi dire consacrs.
L'historien romain Sutone raconte que, de son temps, c'est--dire sous
l'empereur Trajan, on montrait encore avec vnration, prs du petit
bois de chnes verts de Tibur (Tivoli), la petite maison de plaisance
qu'Horace avait habite. Sa maison d'Ustica dans la Sabine, sa chre
fontaine de _Blandusie_, prs de la petite villa napolitaine de Venouse,
le lieu de sa naissance, aujourd'hui _Palazzo_, restrent ternellement
l'objet du mme plerinage et du mme culte de la mmoire. L'homme
illustre, surtout l'homme aim, laisse comme le cygne une plume de ses
ailes et une harmonie de son chant suprme aux lieux o il s'est
abattu. On se plat  retrouver son me dans leurs sites favoris; l'me
doucement philosophique d'Horace est  _Ustica_, ce recueillement de sa
vie rurale entre deux montagnes de la Sabine; l'me voluptueuse et
potique d'Horace est  _Tibur_, ce dlassement passager de la cour et
des plaisirs de Rome,  l'ombre de la villa de Mcne, qui la couvrait
de son amiti: l'amiti, en effet, fut sa vritable muse; c'est par
excellence le pote de l'amiti, parce que l'amiti est une passion
douce et tempre qui chauffe l'me sans la consumer comme l'amour.
Soigneux de sa sant morale aprs quelques dbauches de jeunesse, il
s'tait mis au rgime des sentiments qui n'ont point de lie. Il tait
sobre dans ses passions comme  sa table; glisser sur la vie sans trop
appuyer tait sa devise comme celle de Fontenelle et de Saint-vremond.
Le mot qui rsume le mieux le nom d'Horace est _amabilit_; il n'est pas
grand, il n'est pas sublime, il n'est pas passionn, il n'est pas
srieux, il est mme rarement tendre, mais il est aimable; et la
postrit, qui le rcompense  bon droit de lui plaire, l'admettra 
jamais au premier rang des hommes de bonne compagnie.

C'est ce caractre d'homme aimable, de charmant convive et d'hte de
bonne compagnie qui lui conserve une place de choix dans nos
bibliothques. Les jeunes gens en font peu d'estime, mais les hommes
d'un certain ge l'adorent. Voltaire,  quatre-vingt-trois ans, adressa
 l'ombre d'Horace une de ses plus juvniles ptres; il ne manqua  ces
vers que l'accompagnement du murmure des Cascatelles de Tivoli, qui
mouillaient de leur cume les tablettes du pote latin quand il crivait
d'une main si lgre ses propres ptres badines  Mcne. coutez
Voltaire; vous croiriez entendre Horace encore.


XXVII

  Je t'cris aujourd'hui, voluptueux Horace,
   toi qui respiras la mollesse et la grce,
  Qui, facile en tes vers et gai dans tes discours,
  Chantas les doux loisirs, les vins et les amours,
  Et qui connus si bien cette sagesse aimable
  Que n'eut point de Quinaut le rival intraitable.
  Je suis un peu fch, pour Virgile et pour toi,
  Que, tous deux ns Romains, vous flattiez tant un roi;
  Mon Frdric, du moins, n roi trs-lgitime,
  Ne dut point ses grandeurs aux bassesses du crime.
  Ton matre tait un fourbe, un tranquille assassin;
  Pour voler son tuteur il lui pera le sein;
  Il trahit Cicron, pre de la patrie;
  Amant incestueux de sa fille Julie,
  De son rival Ovide il proscrivit les vers
  Et fit transir sa muse au milieu des dserts.
  Je sais que prudemment le politique Octave
  Payait l'encens flatteur d'un plus adroit esclave;
  Frdric exigeait des soins moins complaisants.
  Nous soupions avec lui sans avilir l'encens;
  De son got dlicat la finesse agrable
  Faisait, sans nous gner, les honneurs de sa table.
  Nul roi ne fut jamais si fertile en bons mots
  Contre les prjugs, les fripons et les sots.
  Maupertuis gta tout; l'orgueil philosophique
  Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique;
  Le plaisir s'envola: je partis avec lui!
  Je cherchai la retraite; on disait que l'ennui
  De ce repos trompeur est l'insipide frre.
  Oui, la retraite pse  qui n'en sait rien faire;
  Mais l'esprit qui s'occupe y gote un vrai bonheur.
  Tibur valait pour toi la cour de l'empereur;
  Tibur, dont tu nous fais l'agrable peinture,
  Surpassa les jardins vants par picure.
  Je crois Ferney plus beau; les regards tonns,
  Sur cent vallons fleuris doucement promens,
  De la mer de Genve admirent l'tendue,
  Et les Alpes, au loin s'levant dans la nue,
  D'un large amphithtre embrassent les coteaux
  O le pampre en festons rit parmi les ormeaux.
  L quatre tats divers arrtent ma pense:
  Je vois de ma terrasse,  l'querre trace,
  L'indigent Savoyard, utile en ses travaux,
  Qui vient couper mes bls pour payer ses impts,
  Et du bord de mon lac  tes rives du Tibre
  Je te dis, mais tout bas: Heureux un peuple libre!
  Je suis libre en secret dans mon obscurit.
  Ma retraite et mon ge ont fait ma sret.
  Je fais un peu de bien, c'est mon plus bel ouvrage!
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Tes vers en tout pays sont cits d'ge en ge;
  J'ai vcu plus que toi, mes vers dureront moins;
  Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins
   suivre les leons de ta philosophie,
   mpriser la mort en savourant la vie,
   lire tes crits pleins de grce et de sens,
  Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.

  Avec toi l'on apprend  souffrir l'indigence,
   jouir sagement d'une honnte opulence,
   vivre avec soi-mme,  servir ses amis,
   se moquer un peu de ses sots ennemis,
   sortir d'une vie, ou triste ou fortune.
  En rendant grce aux dieux de nous l'avoir donne.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Profitons bien du temps, ce sont l tes maximes:
  Cher Horace, plains-moi de les tracer en rimes;
  La rime est ncessaire  nos jargons nouveaux,
  Enfants demi-polis des Normands et des Goths;
  Elle flatte l'oreille, et souvent la csure
  Plat je ne sais comment en rompant la mesure;
  Des beaux vers pleins de sens le lecteur est charm;
  Corneille, Despraux et Racine ont rim;
  Mais j'apprends qu'aujourd'hui Melpomne propose
  D'abaisser son cothurne et de chanter en prose!

Voil ce que pensait d'Horace l'homme qui, dans ses derniers jours, lui
ressemblait le plus, et qui, aprs avoir dtendu son me, sa vie et son
style, crivait  Ferney des familiarits d'esprit dignes de Tibur.
Seulement le vieillard de Ferney n'avait pas le droit d'accuser trop
Virgile et Horace de leurs complaisances envers Auguste, lui qui avait
t le complaisant de Frdric, le plus spirituel, mais le plus pervers
des rois; lui qui excusait dans Catherine de Russie jusqu'au meurtre
prmdit d'un poux pour affranchir ses moeurs dpraves et pour rgner
 la place d'un fils au nom des prtoriens de la Russie et au mpris
des lois de l'empire. Frdric, Catherine II, Octave, devenu Auguste,
avaient peu  s'envier en fait d'immoralit et d'ambition, sinon de
crimes; mais Auguste, repentant et vieilli, faisait depuis longtemps
oublier Octave quand Horace, entran par Mcne, consentit non 
l'absoudre, mais  lui pardonner. Il y eut faiblesse peut-tre, mais
nulle bassesse intresse dans l'amiti tardive d'Horace pour le matre
du monde; il ne lui demanda jamais rien que son indpendance et son toit
de paysan ais dans son domaine des montagnes de la Sabine. Voltaire, 
cet gard, il faut en convenir, fut aussi dsintress dans ses
cajoleries  Frdric et  Catherine qu'Horace. Il fit sa fortune par
les produits de son talent, par les souscriptions  _la Henriade_ en
Angleterre et par quelques entreprises heureuses dans les vivres de
l'arme, sous les auspices des fournisseurs les frres _Paris_; puis il
se retira, non dans sa mdiocrit comme Horace, mais dans son opulence
rurale, pour vivre magnifiquement et pour penser librement au bord d'un
lac plus beau que les cascades d'Horace  Tibur. Voltaire, dans ses
dernires annes, fut aussi spirituel dans ses vers familiers qu'Horace;
mais, quoiqu'il ft plus grand que le solitaire de _Tibur_, il ne fut
jamais aussi gracieux ni aussi aimable.

L'amabilit, voil le gnie qui prside  la vie comme  la posie de
l'ami de Mcne. L'amabilit peut se dfinir le don d'aimer et d'tre
aim; ce don se rvle dans les oeuvres d'un crivain comme dans son
caractre; il n'est pas le gnie, mais il est le charme, cette qualit
indfinissable qui est le gnie de l'agrment; le don de plaire, ce don
de plaire qu'on n'a jamais pu dfinir parce qu'il est divin, est bien
rarement compatible avec l'austrit de l'esprit, du caractre et des
oeuvres d'un homme. Mais il semble avoir t donn aux hommes fragiles,
prcisment pour leur faire pardonner un peu de la fragilit humaine. Ce
sont des hommes de grce: il n'y a de grce que dans ce qui plie.
D'ailleurs on prouve en secret un certain plaisir  leur pardonner ce
qu'on ne peut approuver en eux; l'indulgence n'est pas seulement une
vertu, c'est un plaisir; c'est ce plaisir qu'on prouve  lire et 
aimer Horace comme  lire et  aimer ce grand enfant trs-vicieux qu'on
appelle chez nous La Fontaine. Il y a de l'ternelle jeunesse dans
Horace comme il y a de l'ternelle enfance dans La Fontaine; seulement
j'aime mieux l'ternelle jeunesse de l'un que l'ternelle enfance de
l'autre. La jeunesse d'Horace devint maturit en vieillissant: il vcut
voluptueux et mourut philosophe; La Fontaine mourut aussi enfant qu'il
avait vcu.

Telle est la vie d'Horace en prose; nous allons la retrouver dans ses
oeuvres; chacun de ses vers est une empreinte de sa vie; il semait sa
route de ses feuilles et de ses fleurs; comme une canphore dans les
processions antiques, on le suit  la trace de ses parfums.




XLVIIIe ENTRETIEN

LITTRATURE LATINE.

HORACE.

(2e PARTIE.)


I

Maintenant que nous connaissons parfaitement la vie et le caractre de
cet homme aimable et flexible qui fut Horace, voyons ses oeuvres; c'est
encore sa vie, car il n'a point fait une oeuvre d'art proprement dite;
il s'est crit lui-mme au courant de ses jours et au courant de ses
amours, de ses amitis, de ses penses, de ses rveries. C'est un
Montaigne latin en vers, mais plus aimable et plus charmant que
Montaigne.

Ses oeuvres ne sont que ses _tablettes_ retrouves aprs lui dans sa
maison de Tibur ou dans la mmoire des jeunes Romains et des jeunes
Romaines. Ses odes ne sont que ses billets du matin ou du soir  ses
amis et  ses amies de Rome et de Naples. Tout est de circonstance dans
son gnie; il ne s'est jamais plac dans la chaire de l'homme de lettres
ou sur le trpied du pote pour dire: coutez-moi, je vais raisonner ou
je vais chanter. Il s'est mis  table  Rome; il s'est assis  l'ombre
de son buisson de lauriers  _Ustica_, au pied de ses oliviers  Tibur,
au bord de sa source de Blandusie  Venouse; et si un souffle d'air a
frmi mlodieusement dans l'arbre, si un gazouillement de la source a
mu son oreille, si un flacon du falerne cumeux a rpandu l'ivresse 
la fin du festin d'amis, si les cheveux dnous de la jeune Napolitaine
Leucotho ont eu un pli gracieux sur ses paules ou exhal un parfum de
Syrie dans l'air, il a crit, le jour mme ou le lendemain, en deux ou
trois strophes ngliges, mais accomplies, son impression du moment,
sans autre ambition que de perptuer son plaisir. Toutes les images qui
ont pass devant ce miroir de son imagination vive et tendre s'y sont
fixes comme, dans un courant limpide, les rameaux, les fleurs, les
colombes du bord. C'est la vie prise au vol; voil pourquoi tout vit et
tout vole encore dans ces pages fugitives du pote romain.

Quand nous disons du pote romain, nous nous trompons: Horace n'tait
Romain que par le sjour qu'il faisait  Rome: d'origine et de gnie
comme de caractre il tait Grec. La rectitude, l'austrit, la
pesanteur, la scheresse d'imagination des Latins n'ont aucun rapport
avec la flexibilit, la libert, la suavit, l'apparent dcousu et la
lgret badine du style attique transport tout chaud dans la langue de
Cicron et de Lucrce par ce jeune homme de Venouse, ville de la grande
Grce. On retrouve partout en lui, non pas la froide Sabine, non pas le
dur _Latium_, mais l'Arcadie; sa strophe a des souplesses et des chutes
harmonieuses qui taient trangres jusque-l  la prosodie latine.
Quant  l'imagination, elle y dborde; le Romain en tait sobre, parce
qu'il en tait pauvre. Rustique et guerrire, la famille de Romulus
n'avait pas ces abandons, ces nonchalances et ces lgances de la
Sicile, de la Calabre ou de l'Attique. Horace tait un nourrisson de
l'_Hymte_; c'est une des raisons qui le firent tant goter  Rome  ses
premiers vers: il y tait nouveau.


II

Un second caractre de sa posie, c'est qu'elle ne drive pas, comme la
grande posie, de l'enthousiasme, mais du badinage. Nous ne donnons pas
cela comme une qualit, mais comme une infriorit du gnie potique
d'Horace. Ce gnie mme, quand il a abord les grands sujets religieux,
philosophiques, patriotiques, est quelquefois lev, mais jamais
compltement srieux. Ce n'est ni l'accent mu et pieux de David, ni
l'accent rvlateur d'Orphe, ni l'accent hroque d'Alce, ni l'accent
majestueux de Pindare; il n'avait de foi bien profonde ni dans la
divinit, ni dans la vertu, ni dans la patrie, ni dans la libert. Il en
parle quelquefois admirablement, mais sans conviction; on sent que ce
n'est pas sa foi, mais son thme; c'est un musicien accompli, qui
excute bien la note leve, mais qui ne l'invente pas;  ce titre il
tait incapable de composer des hymnes pour les temples ou des chants
populaires pour les lgions. Ce feu sacr, emprunt  d'autres, jetait
par moment quelques flammes dans ses strophes, mais il ne brlait pas
dans son sein. S'il et t stocien, comme Brutus et Caton, il aurait
eu la langue d'Orphe; mais il tait picurien, il ne pouvait avoir que
la langue des Grces. Cette indiffrence fondamentale sur les dieux, sur
les vertus stoques, sur les formes politiques, fait partie de son
charme; il est lger comme un coeur vide de fortes convictions; il joue
autour des fibres les plus molles du coeur, il ne les brise jamais.
Comment en aurait-il t autrement de l'homme qui, aprs avoir combattu
avec Caton et Brutus pour le maintien de la rpublique, soupait gaiement
avec Mcne et avec Auguste? content de tout pourvu que la transition
ft dcente, que l'amiti ft douce et que le falerne ft frais.


III

Ce n'est donc pas du srieux qu'il faut chercher dans Horace, c'est de
l'agrment; il n'est srieux que quand il s'agit de son bonheur, il
n'est sage que quand il conseille de le chercher dans la retraite, dans
la mdiocrit et dans l'amiti. C'est donc un pote _semi-srieux_,
comme disent les Italiens de nos jours; ne vous attendez pas  autre
chose, vous seriez tromps; aussi ne l'ouvrez qu' un certain ge et
dans les heures oisives o votre me, libre de grandes passions et vide
de hauts enthousiasmes, cherche  se bercer elle-mme sur les vagues
apaises de la vie, en un mot, quand vous voulez vous amuser avec des
vers comme avec des osselets. Il y a des heures pour cela dans la vie:
c'est le pote de ces heures; il ne calmera pas un de vos chagrins, mais
il enchantera une de vos oisivets. Je le conseille aux hommes rassasis
du monde qui ont pass les deux premiers tiers de leur existence. Plus
tt ce serait un mauvais signe que de s'y plaire; une si molle
indiffrence ne sied pas  la jeunesse.


IV

Maintenant que vous tes bien avertis, feuilletons ensemble ce manuel
des hommes de plaisir et des hommes de got, _semel decipiendum_. Il va
sans dire que je choisirai dans ce recueil d'Horace, et que je
m'arrterai dans mes citations devant tout ce qui ferait monter la
rougeur au front de l'innocence. Ce qui offense la pudeur n'est jamais
beau: le cynisme est la laideur de l'esprit; il n'y en a pas beaucoup
dans Horace: sa dlicatesse le dfendait contre ce vice de la langue
latine; mais la religion d'picure ne commandait pas les heureuses
chastets de la religion qui combat les sens comme des corrupteurs de
l'me.


V

Reportons-nous au temps o Horace,  vingt-quatre ans, revient de
l'arme de Brutus  Rome, et, ne voulant pas servir Octave comme un
transfuge, consume sa vie et son talent dans le commerce des jeunes
dbauchs et des belles courtisanes, ces femmes de lettres et de plaisir
de son temps, femmes dont les _Olympia_ dans la Rome papale et les Ninon
de l'Enclos dans le Paris de Louis XIV rappelaient sans doute
l'quivoque existence.

Le jeune tribun des lgions vaincues, amnisti par Octave, dpense
largement son loisir et le peu de fortune que les confiscations lui ont
laisse du patrimoine paternel; il abandonne toutes les penses de
libert, de vertu, de stocisme qu'il avait puises dans les entretiens
de Caton et de Brutus. Sa vie est le commentaire de ces paroles
dcourages de Brutus mourant: _Vertu, tu n'es qu'un nom!_ Il professe
la vanit de la politique et de la philosophie; une seule chose est
relle: JOUIR DE LA VIE. Salomon dit quelque chose de semblable en
Orient: _Vanit des vanits!_ except de vivre avec ce qu'on aime 
l'ombre de son figuier.

Une fois ce parti pris, l'excellente ducation d'Horace et l'atticisme
de ses gots potiques lui font trouver le plaisir fade et la licence
nausabonde s'il ne les assaisonne de grce littraire et de posie
raffine; il saisit au vol toutes, les circonstances de sa vie
picurienne dans ses odes amoureuses et tous les scandales du jour dans
ses vers satiriques, pour les fixer par quelques petits chefs-d'oeuvre
qui courent la ville et qui donnent de la clbrit  son nom. Ses odes,
ce sont ses amours; ses satires, ce sont ses anecdotes; ses ptres, ce
sont ses amitis. Heureuse la femme qui lui plat, malheur  celles qui
le trahissent, bonheur immortel  ses amis! Son livre est l'cho de son
coeur et l'cho de son temps. Nous avons eu en France,  la fin de Louis
XIV et sous la Rgence, une socit spirituelle, licencieuse et
potique, tout  fait semblable  la socit que frquentait Horace en
ce temps-l: c'tait celle o chantait Chaulieu, o versifiait Lafare,
o naissait Voltaire, ce qu'on appelait la socit du _Temple_, parce
qu'elle se runissait au Temple chez les princes et chez les _prieurs_
de Vendme, ces Mcnes corrompus du sicle, et dont l'abb de Chaulieu
tait vritablement l'Horace. La socit d'Horace, d'Ovide, de Catulle,
de Tibulle, de Virgile, jeune et voluptueux quoique peu aimable, tait
le _Temple_  Rome. L'incurie politique, l'impit religieuse, l'amour
lger, la plaisanterie badine, la licence, la grce, la posie, la
table, taient les dlices et les clbrits des deux poques; il y
avait plus de talent dans cette socit du _Temple_ de Rome, plus de
dbauche dans celle de Paris; Horace et Virgile naissaient dans la
premire, Voltaire dans la seconde; d'Horace  Lafare, de Virgile 
Voltaire, on peut mesurer la distance, mais dans les moeurs et dans les
plaisirs parfaite analogie. Les temps se rptent plus qu'on ne croit;
le monde tourne, mais ne change pas.


VI

C'est un grand malheur que les premiers diteurs d'Horace, au
commencement de l'imprimerie, aient divis ses oeuvres par genres, odes,
podes, satires, ptres, au lieu de les diviser par dates, car il ne
les crivit pas par genres, mais par dates: aujourd'hui une ode, demain
une ptre, le jour suivant une pode, puis une satire, puis un billet
en vers, selon qu'il tait en veine d'amour, de morale, de malice, de
philosophie ou d'amiti. On aurait ainsi l'intelligence bien plus
complte de ce charmant improvisateur de chefs-d'oeuvre, le journal de
son me dans le journal de ses annes; la circonstance, l'aventure,
l'ge donneraient  la pice de posie l'accent. C'est une ide que nous
recommandons  M. Didot pour achever l'illustration d'Horace dont il
donne en ce moment une dition _elzvirienne_ avec des paysages gravs
dignes de _Claude Lorrain_. Ces paysages  la loupe font revivre
_Ustica_, _Tibur_, _Venusia_, _Blandusie_, tous ces sites o sont ns
ces vers immortels. Ces odes, distribues selon leurs dates et selon les
circonstances qui les ont inspires, feraient revivre l'homme tout
entier dans le pote. Rien n'est impossible  la science et  la
patience de tels diteurs; ils vivent  Rome autant qu' Paris; M.
Walckenaer, par ses recherches et ses dcouvertes, a facilit une telle
oeuvre aux Didot. Quel plaisir de savoir pourquoi le pote s'est
courrouc contre Glycre, ou s'est rconcili avec Lydie, ou s'est
attendri sur Virgile, ou s'est rapproch d'Auguste, ou s'est fondu en
larmes sur la maladie de Mcne, et quel intrt double s'attacherait
ainsi  un livre dont chaque phrase de l'diteur expliquerait un vers du
pote! Toutes les ditions d'Horace tomberaient devant celle-l.

Mais il faudrait y conserver prcieusement la gographie et les paysages
des lieux habits, clbrs, terniss par les vers d'Horace, dont la
posie est enrichie et vivifie dans l'dition portative de M. Didot;
ces vues en miniature sont la nature elle-mme vue  travers le
microscope; l'atmosphre mme est peinte: on croirait voir dans ces
petits tableaux  l'encre de Chine une Italie exhume  travers la
distance et la brume des sicles. Jamais le lointain des lieux et des
temps ne fut plus merveilleusement rapproch de l'oeil et de
l'imagination; on porte l'Italie d'Horace dans sa main. Vicovaro; le
torrent de la Digentia qui cume encore sous les chnes dissmins au
fond de la valle d'Ustica; le site parsem de dbris de briques de la
maison rurale du pote; Rocca-Giovanni qui s'lve avec ses ruines de
forteresse fodale comme une sentinelle  l'ouverture de la valle; la
plaine de Mandla fumante  et l au soleil; des feux d'herbes sches
allums et oublis par les bergers; la grotte des nymphes au bord de
laquelle rve le pote endormi dont on voit danser les songes sous la
figure des femmes qu'il aima; la fontaine de Blandusie en Calabre, qui a
chang tant de fois de nom depuis Horace, et  laquelle un vers du
lyrique rend ternellement son premier nom; la barque pleine de musique
et pavoise de voiles qui portait Mcne, Horace et leurs amis pendant
le voyage de Brindes; la treille de Tibur entre deux colonnes  l'ombre
desquelles le nonchalant ami de Mcne crit une strophe entre deux
sommeils; l'entretien du matre d'Ustica avec son mtayer, au milieu de
ses troupeaux de chvres; Horace, ses tablettes sur ses genoux dans sa
bibliothque de Tibur, crivant au milieu de ses rouleaux de livres
grecs les prceptes de son ptre _aux Pisons_, chacun de ces tableaux
est une vocation vivante d'un pass de deux mille ans, mais auquel ces
deux mille ans n'ont enlev ni un rocher, ni une source, ni un arbre aux
paysages, ni un vers au gnie aimable du pote. C'est dans cette dition
vritablement lapidaire que nous feuilletterons avec vous les pages tant
feuilletes du sage et voluptueux solitaire de Tibur. Honneur aux Didot
futurs, bonheur aux potes qui les auront pour _illustrateurs_!


VII

La premire ode qui nous allche en feuilletant ces billets en vers,
c'est une ode  l'amiti dans la personne de Virgile.

Vous savez que Virgile, simple paysan dpouill de son petit champ en
Lombardie par les prtoriens d'Octave, n'avait contre Auguste aucune des
animosits politiques que le dcorum d'un officier de Brutus devait
garder contre le vainqueur de la rpublique. Virgile, introduit dans la
maison d'Auguste et pntr de reconnaissance pour son bienfaiteur,
avait voulu rconcilier le pote et le neveu; les deux potes, admis
familirement chez Auguste et chez Mcne, n'y formrent bientt qu'une
libre et douce domesticit du gnie: Horace amusait le matre du monde;
Virgile, moins aimable, l'enthousiasmait. Ces deux amis, incapables de
jalousie, ne rivalisaient que d'affection l'un pour l'autre; Horace ne
pensait qu' jouir de la vie, Virgile qu' survivre  la vie dans
l'immortalit d'un grand pome. Ses travaux cependant avaient altr sa
sant naturellement maladive; il prouvait le besoin de changer l'air
pais de Rome contre l'air vital et lger d'Athnes; il voulait surtout
voir de ses yeux, avant de les dcrire, les mers et les rivages d'Ilion:
_Campos ubi Troia fuit_! Il partait pour la Grce. coutez ce chant du
dpart que lui adresse Horace, son ami, demeur attach par son
indolence et par son bonheur champtre au rivage. Jamais une tendresse
de mre pour un enfant malade et partant ne coula plus  demi-voix du
coeur sur ses lvres. Les vers pleurent et prient en chantant; on sent
que tout badine dans Horace, except l'amiti, qui est srieuse. Il
s'adresse au vaisseau qui va emporter son ami; le mtre plaintif et
tombant ajoute  l'attendrissement des paroles; comme tous les potes,
Horace tait un musicien accompli des mots.

Ainsi que la desse toute-puissante de Chypre (Vnus), que les frres
d'Hlne, sereines et favorables constellations, prsident  ta course;
que le pre et le matre des vents les enchane tous, except celui qui
souffle de l'Italie,  vaisseau qui nous redois notre cher Virgile
confi par nous  tes voiles! Porte-le en sret, je t'en adjure, aux
rivages de l'Attique, et garde-moi en lui la moiti de ma propre vie!

On voit que le coeur seul, le coeur inquiet et bris en deux parts,
parle dans cette invocation touchante  la planche fragile qui rpond 
Horace de son ami. Mais tout  coup, le coeur de l'ami satisfait, le
pote reparat, et, par un retour bien naturel vers les dangers maudits
de la navigation et vers les perfidies des flots, il s'lance, avec un
apparent oubli de son sujet, dans une imprcation sublime contre le
premier qui, en inventant cet art funeste, exposa la vie des hommes aux
prils qui le font trembler pour son ami.

Celui-l avait du bois de chne et un triple airain autour du coeur,
qui confia le premier au froce Ocan une planche fragile, sans craindre
ni le fougueux vent d'Afrique s'entrechoquant avec les aquilons, ni les
mornes et pluvieuses _Hyades_, ni les convulsions du Notus, ce
dominateur irrsistible de l'Adriatique, soit qu'il veuille enfler ou
aplanir ses vagues! Sous quelle forme redoutait-il donc le trpas celui
qui vit d'un oeil impassible les monstres de l'abme nageant sur les
flots de la mer, les mers s'enfler de courroux et les cueils sinistres
de l'_Acrocraunie_ (rochers de l'pire fameux par mille naufrages)?

La philosophie succde tout  coup, et par un retour bien motiv aussi,
 l'imprcation; l'ode, devenue pensive de passionne qu'elle tait,
rflchit gravement sur la criminelle audace des hommes qui luttent avec
les forces de la nature suprieure  l'humanit.

C'est donc en vain que les dieux, dans leur prvoyance, ont spar les
terres des terres par l'insociable Ocan, si, malgr leurs ordres, des
nefs impies tentent de traverser ses dtroits inviolables  leurs
sacrilges! La race humaine, qui veut tout surmonter par son audace, se
prcipite dans l'impossible; la race intrpide de Japet, Promthe, par
un coupable larcin, ravit le feu du ciel pour l'apporter  la terre.
Aprs ce sacrilge du feu enlev aux demeures clestes, les flaux
vengeurs, de nouvelles fivres et des maigreurs dcharnes, furent
infligs  la terre; la mort, jusque-l tardive, prcipita ses pas
contre les vivants: c'est ainsi que, sur des ailes refuses  l'homme
par les dieux, Ddale osa tenter le vide des airs, le bras d'Hercule
fora les portes de l'Achron. Rien n'est impossible aux hardis mortels;
notre dmence aspire aux astres mmes, et jamais nos crimes ne
permettront  Jupiter de dposer ses foudres vengeresses!

Les trois tons de l'ode, la prire, la colre, la philosophie, se
combinent, comme on le voit, d'un seul jet dans cette ode. Le pote
invoque, il maudit, il condamne; le vers, de femme dans l'invocation
pour son ami, devient viril et de flamme dans l'imprcation contre
l'inventeur de la navigation; puis il devient calme, svre et religieux
dans les considrations sur la sacrilge audace humaine. L'ode est en
trois bonds, comme celle de Pindare, son mule; mais dans chacun de ces
trois bonds, en apparence dsordonns, il avance vers son but: mouvoir,
attendrir, effrayer sur la vie de Virgile expos  ces prils des mers.
C'est ainsi que procde la nature potique, qui vole et ne rampe pas
comme la prose; c'est ainsi que les prophtes et les potes grecs
procdent. Les Latins, avant Horace, ignoraient ce _beau dsordre_ de
l'enthousiasme qui n'est que l'ordre suprme de l'inspiration; celui qui
voit tout, abrge tout!


VIII

coutez-en une autre d'un accent plus doux: il s'agit d'inviter un de
ses amis, _Sextius_,  faire trve aux soucis, ces frimas de l'me, et 
jouir des rares moments de plaisir que le destin permet aux mortels de
glaner ici-bas. Voyez par quel gracieux prlude descriptif Horace
prpare Sextius  ses conseils de sage jouissance de ses amis:

L'pre hiver se dtend  la douce vicissitude du retour du printemps et
des vents tides du midi; les cabestans tranent  la mer les navires
longtemps  sec sous le sable du rivage; le troupeau ne se rjouit plus
de la chaleur de son table ni le laboureur de la flamme de son foyer;
les prairies ne blanchissent plus des givres du matin; Cythre,  la
clart de la lune suspendue dans l'ther, recommence  mener ses choeurs
de nymphes qui se tiennent par la main et de grces pudiques; elles
frappent la terre en mesure dans leurs rondes, d'un pied cadenc, tandis
que le divin forgeron rallume la flamme dans les noirs ateliers des
Cyclopes.

C'est l'heure de ceindre, d'enlacer  nos cheveux ou le myrte vert ou
les fleurs nouvelles que la terre attidie fait clore.

Puis, tout  coup, passant sans transition de ces images de toutes les
choses renaissantes qui convient les sens  jouir  la pense de la mort
qui commande aux vivants de se hter de vivre:

La ple Mort, s'crie-t-il dans un vers d'un accent aussi funbre
qu'inattendu, la ple Mort secoue d'un pied indiffrent la porte de la
cabane du pauvre ou des tours des palais des rois; l, heureux Sextius,
la brivet de la vie nous interdit de concevoir les longues esprances.
Dj pse sur toi la sombre nuit des Mnes et s'avance sur tes pas
l'ombre des vides demeures de Pluton, o, une fois entr, tu ne pourras
plus tirer au sort la royaut des festins, ni admirer les grces de ce
tendre enfant Lycidas (sans doute son fils) que toute la jeunesse
romaine envie, et qui, bientt, fera palpiter le coeur mu des jeunes
vierges.

Et l'ode est finie, comme elle est commence, par une image de
flicits, entre lesquelles une sombre image de la brivet de la vie,
comme un cyprs noir entre deux arbustes verts et roses couverts de la
blanche neige des fleurs du myrte ou des ples roses des premiers
glantiers fleuris.


IX

De telles odes n'taient videmment pas nes de la rude terre de Rome,
mais de la terre lgre et embaume des les de l'archipel grec. Horace
en importait le premier, dans la littrature romaine, les brivets, les
dlicatesses et les parfums; il y importait le premier aussi la forme
acheve et cisele du vers grec forg sur l'enclume sonore d'Anacron.
Si vous lisez cela en latin, chacun de ces vers est une flche empenne
 pointe de diamant tombe du carquois d'un Amour ou d'une Diane des
bois sacrs de Castalie. Vous ne pourriez pas dplacer un mot ni mettre
une mesure longue ou brve dans la strophe sans produire un faux ton
dans cette musique de l'oreille et de l'me. Le moule de l'me d'Horace
tait si parfait que toute pense qui en sortait en vers avait la forme
et le poli d'une statuette de Phidias en marbre de Paros. La gloire du
sicle d'Auguste et de Mcne fut moins d'avoir produit un improvisateur
comme Horace que d'avoir senti la perfection d'une telle langue.

Feuilletons encore. En voici une qui n'est qu'un mot  l'oreille de
_Leucono_, une des femmes de sa socit lgre, qui devait aller
consulter, comme certaines femmes superstitieuses d'aujourd'hui, les
diseuses de bonne aventure de Rome. Ces sorcires taient en gnral des
femmes de Syrie ou des Babyloniennes exploitant la crdulit des jeunes
Romaines.

Toi, ne tente pas de dcouvrir,  Leucono! ce qu'il est interdit de
prvoir et coupable de sonder, quel terme a fix le ciel  tes jours ou
aux miens! Ne le demande pas aux combinaisons du hasard des ds
babyloniens;  tout ce qui doit en tre rsigne-toi! Soit que le ciel
nous destine de nombreuses saisons, soit que cet hiver temptueux, qui
puise en ce moment contre ses cueils la fureur des flots de la mer
tyrrhnienne, doive tre pour nous le dernier de nos hivers, sois en
paix; clarifie tes vins, et au court espace de temps qui nous est mesur
mesure tes courtes esprances. Pendant que nous parlons le temps jaloux
a dj fui. Cueille le jour prsent pour en jouir, et ne te fie que le
moins possible au jour qui doit lui succder!


X

Celle-ci n'est qu'une apostrophe involontaire et patriotique d'un homme
de bien et de plaisir, qui voit son pays se lancer dans de nouvelles
guerres civiles. Elle n'a pas de date; c'est sans doute le moment o les
lgions d'Auguste allaient chercher les lgions du fils de Pompe pour
jouer au jeu des batailles le dernier sort de Rome. Il personnifie dans
cette ode Rome dans un vaisseau qui porte les Romains, image neuve et
belle alors, devenue banale et use aujourd'hui dans tous les discours
de nos mauvais orateurs et de nos vulgaires publicistes: le temps use
les images comme il use tout.


 LA RPUBLIQUE.

 vaisseau! de nouvelles vagues vont donc te lancer de nouveau dans
les hautes mers! Ah! que fais-tu? Cramponne-toi de toutes tes ancres au
port! Ne vois-tu pas tes flancs nus de rames, ton mt chancelant rompu
par le vent d'Afrique? N'entends-tu pas gmir tes antennes? Priv des
cbles qui relient tes planches, pourras-tu rsister  l'assaut redoubl
des lames? Plus de voiles, dchires dj par tant de temptes; plus de
dieu qu'il te reste  invoquer sous les prils qui psent sur toi! Bien
que tu sois construit d'un pin de Bithynie, et que, noble fils de la
fort, tu te glorifies d'une origine et d'un nom illustre, les
dcorations peintes sur ta proue ne rassurent pas le pilote! Hte-toi de
rflchir, si tu ne veux pas redevenir bientt le jouet des vents!  toi
(patrie)! si rcemment encore le souci et la douleur de mon me! toi
maintenant le regret et la terreur constante de ma vie, que les dieux te
gardent des cueils cumants des Cyclades!

Il est impossible de ne pas sentir une me patriotique dans ces accents
du coeur chapps  l'inquitude d'un vaincu rsign de la rpublique,
mais d'un vaincu toujours proccup du sort de sa patrie. Horace en
demandait le salut  tous les pilotes. Le pote, dsarm par la clmence
d'Auguste et par l'amiti de Mcne, tait encore citoyen.


XI

On retrouve les mmes sentiments voils sous une allusion transparente
dans la belle ode pindarique o Horace prophtise par la bouche de Nre
sur la ruine imminente de Troie; dans Troie menace il est impossible de
ne pas reconnatre Rome dclinant vers la servitude. Si vous pouviez
lire l'ode en latin, vous sentiriez la mlancolie et la gravit sinistre
jusque dans le mtre des vers; ce sont des voix de poitrine qui
gmissent en chantant.

Quand l'hte perfide de Mnlas tranait aprs lui, de mers en mers,
sur des vaisseaux construits des pins du mont Ida, Hlne ravie 
l'hospitalit de son poux, Nre imposa aux flots un calme funeste pour
chanter au ravisseur les secrets menaants de l'avenir.

Tu conduis, sur un vaisseau de mauvais augure,  ton palais, celle que
la Grce en armes bientt te viendra redemander, aprs avoir conjur la
rupture de tes noces adultres et l'anantissement du royaume antique de
Priam!

Et, franchissant tout  coup les temps, il se transporte en pense au
milieu de cette prophtie dj accomplie, il jette les cris d'horreur et
de piti d'un champ de bataille.

Oh! quelle sueur mortelle aux flancs des coursiers et au front des
hommes! Quelles innombrables funrailles tu prpares  la race de
Dardanus! Ne vois-tu pas Pallas s'armer dj de son casque, de son
bouclier, de ses chars de guerre, de sa fureur dans les combats?

C'est vainement que, fier de la faveur de Vnus, tu peigneras ta
chevelure et tu cadenceras les chants corrupteurs et les lches accords
qui sduisent l'oreille des femmes; c'est vainement que tu te rfugieras
dans les dlices de ta couche contre les pesants javelots, contre les
flches  dards aigus des Crtois, le fracas de la mle et le cheval
rapide d'Ajax. Un jour, tardif peut-tre, mais un jour tu traneras dans
la poussire et dans le sang tes cheveux adultres!

L une terrible et saisissante description prophtique de tous les
ennuis qui poursuivent le criminel; puis ce vers plus terrible qui
ptille comme l'incendie d'une ville prise d'assaut dans la nuit:

La flamme des Grecs dvore dj les toits des palais d'Ilion!

Rome ne pouvait se mconnatre dans _Ilion_ menace des flammes.
Quiconque a lu cette ode vraiment pindarique ne peut refuser  Horace
les ailes de Pindare, si le voluptueux Romain avait voulu livrer plus
souvent ses ailes lgres au souffle du lyrisme politique ou du lyrisme
sacr. Sa corde, ordinairement molle et tendre, devenait d'airain quand
il voulait parler  la patrie, au lieu de roucouler pour ses amours ou
de badiner pour ses amis.


XII

Lisons encore. Voici une invitation  Mcne pour le convier  venir
boire,  l'humble table du pote, un vin grossier de Sabine, cachet par
lui dans une amphore grecque le jour o Mcne, guri d'une maladie
dangereuse, avait t acclam par le peuple en reparaissant au Cirque.
Horace, avec le coeur d'un ami et avec le bon got d'un homme de cour,
rappelle ainsi  Mcne un honneur public dans une familiarit prive.

Voil une anecdote de sa vie de laboureur  Ustica, dont il fait la
commmoration  son voisin Fuscus, et dont il profite pour faire une
dclaration de constance  celle qu'il aime: c'tait alors Lalag.

Un jour que, dans les bois de la Sabine, je m'garais sans armes hors
de mes sentiers ordinaires jusqu'au fond des forts, distrait de tout
autre souci que de clbrer dans mes vers ma chre Lalag, un loup
m'apparat et s'enfuit loin de moi. Mais quel loup! Jamais un monstre
pareil ne sortit des forts de la belliqueuse Apulie ni des dserts
arides d'Afrique o le royaume de Juba enfante des lions!

Tout  coup, comme si tout ramenait sa pense errante  celle qu'il
aime:

Placez-moi, s'crie-t-il, dans ces contres septentrionales o jamais
l'haleine d'un t ne vivifie dans les champs engourdis un arbuste
printanier, o les frimas et les nues psent ternellement sur les
flancs de la terre; placez-moi sous le char du soleil trop rapproch, o
ne s'lve aucune habitation humaine: j'aimerai toujours Lalag au doux
sourire, Lalag au doux parler!

D'autres odes de ce genre ne sont qu'une lgre caresse en vers 
quelque charmante enfant qui a attir en passant ses regards; telle est
ce sourire potique  la jeune Chlo.

Tu me fuis, Chlo, pareille au jeune faon qui cherche  travers les
montagnes escarpes sa mre inquite, et que le frmissement des
feuilles et l'ombre de la fort font bondir d'effroi: soit qu'un frisson
du rameau froisse les mobiles feuillages, soit que les verts lzards
cartent le buisson, le coeur lui bat et ses genoux tremblent. Suis-je
donc un tigre ou un lion de Gtulie qui te poursuit pour te broyer?
Cesse enfin de suivre ainsi pas  pas ta mre, toi dj mre pour tre
aime d'un poux.

Ailleurs c'est une larme verse dans le sein de Virgile sur le sort d'un
ami commun, _Quinctilius_. Chacun de ces vers est rest une pitaphe sur
le tombeau des hommes de bien enlevs  l'amiti.

Plus loin ce sont des voeux modrs du pote, adresss  ses dieux le
jour o il leur consacre un autel. Pour moi, dit-il aprs avoir parl
de toute l'opulence qu'il ne dsire pas, les olives de mon verger, la
chicore, les mauves lgres suffisent  mes repas, fils de Latone; mes
voeux se bornent  jouir en paix du peu que je possde,  me bien
porter,  conserver mon me tout entire,  ne pas traner une misrable
vieillesse, et  jouer encore jusqu' la mort avec la lyre!

Plus loin le ton change; c'est une invocation martiale  la Fortune en
faveur d'Auguste et des Romains qui vont combattre en Asie les Parthes.
Rien ne surpasse, dans la posie grecque, l'nergie descriptive de ces
jeux de la Fortune qui joue avec les trnes, qui lve et abaisse  son
caprice les heureux.

Puis le vulgaire, dit-il, et la parjure courtisane (la Fortune) se
retirent en arrire de celui qu'elle a abandonn; et, quand les tonneaux
sont vids avec la lie, les faux amis s'enfuient, bien dcids  ne pas
s'associer au joug du malheur pour en partager le poids!...  Fortune!
reforge sur une nouvelle enclume le tranchant des armes de Rome contre
ses ennemis!

Mais, plus sensible au beau qu'au patriotisme, le voil qui chante
l'hroque suicide de la reine d'gypte, Cloptre, se rfugiant dans
la mort, aprs sa flotte dtruite, contre la vengeance des Romains.

Mais elle ne s'effraye pas, comme une faible femme, d'une pe nue,
elle ne cherche pas sur ses vaisseaux des rivages inconnus pour y
abriter sa peur; elle a le courage de rentrer d'un front serein dans son
palais en deuil, de manier sans plir de venimeux reptiles et d'en faire
couler le poison mortel dans ses veines. Rendue plus fire par la
certitude d'une mort volontaire et dlibre, elle ravit  nos vaisseaux
victorieux l'orgueil d'emmener une reine suprieure  sa destine au
char des triomphateurs  Rome!


XIII

Les conseils d'une mle vertu s'allient dans ces odes aux grces de
dcentes faiblesses. Quelle ode philosophique moderne gale en srnit
et en flexibilit de posie l'ode  Dlius?

Souviens-toi de conserver une me toujours impassible dans les
circonstances pnibles de ta vie, de mme que de la conserver
inaccessible  l'enflure et  l'orgueil de la prosprit,  Dlius qui
dois mourir!

Qui dois mourir, soit que tous tes jours se soient couls dans la
tristesse, soit que tu aies pass tes jours de ftes mollement tendu
sur l'herbe des prairies solitaires, rconfort et assoupi par le nectar
d'un falerne vieilli dans tes celliers!

L o le pin lanc et le peuplier  l'corce blanche aiment 
entrelacer leur ombre propice sous leurs rameaux, l o la source vive
et murmurante s'efforce de creuser un lit oblique  ses eaux lgrement
agites sur sa pente.

L fais apporter les vins, les parfums, les roses, hlas! trop courtes
de vie, tandis que ta fortune, ta jeunesse et les fils noirs sur le
fuseau des trois soeurs (les Parques) le permettent encore.

Il faudra les laisser, ces vastes et dlicieux jardins, ce palais,
cette maison des champs baigne par les eaux jaunissantes du Tibre! Il
faudra les laisser, et ces richesses, leves jusqu'au comble de
l'opulence, deviendront la proie d'un hritier.

Que tu sois riche ou n de la race antique d'Inachus, ou pauvre et
issu d'une famille obscure qui supporte le poids du jour, tu mourras
victime dvoue au dieu qui ne pardonne pas. Nous sommes tous chasss
vers le mme but par la mort; plus tt ou plus tard, notre sort est
agit dans la mme urne; il en sortira, ce jour qui nous condamne 
entrer tous dans la barque de notre ternel exil!

La mlancolie de l'avenir, cette ombre qui sert  relever les courtes
flicits du prsent, fut-elle jamais plus inextricablement mle aux
images de la volupt et de l'opulence? La philosophie sortit-elle jamais
plus inattendue et plus funbre du plaisir, comme le serpent de
Cloptre de son panier de fleurs?


XIV

La petite ode  Posthumus est une rptition de la mme tristesse
exprime en vers qui semblent fuir d'eux-mmes le temps dont ces vers
retracent la fuite insensible.

Posthumus! Posthumus! les annes glissent en nous entranant, etc.,
etc. Et aprs une numration loquente de la vanit de nos prires et
de nos efforts pour ralentir cette fuite du temps qui nous rapproche de
la mort:

Il faut quitter cette terre, cette maison, cette pouse chrie; et, de
tous ces arbres que tu plantas avec tant d'amour, aucun autre que le
cyprs funbre ne suivra hors de ton enclos son matre d'un jour!

Sa philosophie, commode et modeste, clate dans la plupart de ces odes
en vers  demi-voix qui ont le charme de son caractre; les images dans
lesquelles il symbolise cette modration des voeux de l'homme, pour que
ces voeux ne soient pas plus vastes que la vie humaine qui les trompe
tous, sont restes immortelles et proverbiales chez tous les potes
venus aprs lui.

Lisez:

C'est le calme qu'implore le matelot surpris dans la vaste mer ge
quand de noires nues recouvrent la lune, et qu'aucun de ses astres
conducteurs de sa route ne brille plus  ses yeux dans le firmament,
etc.

Il vit heureux de peu celui qui, sur sa table frugale, se contente de
voir briller la salire de ses aeux; celui que ni la crainte de perdre,
ni la cupidit de gagner, n'empchent de jouir de sommeils lgers!...
Le coeur satisfait d'un prsent born ddaigne de se troubler pour ce
qui doit suivre; il tempre l'amertume des soucis par le sourire de
l'insouciance. Nul ne peut se dire heureux par tous les aspects de sa
destine. Quant  moi, j'ai reu pour ma part un petit domaine
champtre, un lger souffle de la muse attique et le don de mpriser le
vulgaire envieux!

Ce dernier vers, inattendu dans une ode pleine de riantes images et de
douce sagesse, sonne comme un ressentiment cach au fond du coeur contre
la mchancet de ses ennemis; c'est une flche sous les fleurs qui
retentit au fond du carquois. Ce mpris du vulgaire faisait partie de
l'indiffrence, cette philosophie d'Horace. Une haine endormie, mais
immortelle, subsiste entre le vulgaire et l'homme de gnie. C'tait son
orgueil aussi  lui, et cet orgueil tait assez fond, sur
l'avilissement de son sicle, dans un soldat retir de Brutus qui avait
vu s'agenouiller sa patrie sous trois tyrans, et qui, ne pouvant plus
l'estimer, s'en vengeait par le ddain, cette supriorit du regard. Ce
ddain, il l'exprime comme il le sent, avec l'audace d'un homme qui
n'espre rien de la multitude:

Je hais le profane vulgaire, et je l'carte.

Cela ne l'empche pas de chanter la vertu civique pour elle-mme dans
les strophes les plus mles qui aient jamais t crites  la gloire de
l'hrosme civil. (Ode III du IIIe livre.)

L'homme juste et rsolu dans son dessein, ni la fureur d'un peuple qui
lui ordonne le crime, ni le visage imprieux d'un tyran, ni la tempte
qui amoncelle les flots troubls de la mer Adriatique, ni la grande main
de Jupiter lui-mme tenant la foudre, ne le font chanceler sur la base
solide de sa fermet. Que l'univers bris s'croule! ses dbris
l'craseront sans l'intimider, etc., etc.

Il s'lve dans cette ode stoque et vertueuse  la hauteur d'Orphe;
l'expression rpond  l'me, le style est d'airain, il brave la foudre.
Certes il y avait de la vertu et de l'hrosme civique dans l'homme qui
les sentait avec un tel accent!

Puis tout  coup,  la dernire strophe de l'ode, il renverse le trpied
comme indigne de s'y asseoir, et il revient  ses amours et  ses
badinages.

Mais de tels sujets, dit-il, ne sient pas  une pense enjoue comme
la mienne. O vas-tu t'garer, muse foltre? Ta voix attnuerait la
grandeur des choses que tu oserais clbrer ainsi.


XV

Il revient dans l'ode familire suivante  lui-mme, et dit comment il
devint favori de la muse lgre:

Sur les rives du Vulturne, qui poursuit son cours au del de l'Apulie
o je suis n, un jour que, fatigu par mes jeux et vaincu par le
sommeil, des colombes prophtiques me parsemrent d'un feuillage
printanier; ce prodige tonna ceux qui habitent le nid d'aigle escarp
du village d'Achrontie, les prcipices boiss de Brantium, et ceux qui
labourent les gras territoires de l'obscur Frente, merveills de ce
que je sommeillais  l'abri des ours et des morsures des noires vipres,
sans autre dfense que les rameaux de myrte et de laurier, enfant  qui
les dieux seuls pouvaient inspirer tant de confiance!

Ce souvenir l'exalte et lui fait rcapituler, avec une pieuse
reconnaissance, toutes les protections miraculeuses des dieux sur sa
vie.

Je suis votre protg,  Muses! vous tes mes protectrices, soit quand
je gravis les rocs escarps de ma Sabine, soit que la froide temprature
de Prneste, ou les hauteurs de Tibur, ou les vagues onduleuses qui
baignent Baa, m'appellent dans leurs divers sjours; ainsi de vos
fontaines et de vos mlodieux murmures: c'est par vous et pour vous que
la dfaite et la droute de Philippes m'ont laiss vivant! par vous que
la chute inopine d'un arbre sur mon passage ne m'a pas cras! par vous
que je ne fus pas englouti sur les cueils du cap Palinure par les mers
de Sicile!... Grce  vous je naviguerai avec confiance sur les flots
inconstants du Bosphore; grce  vous j'affronterai sans crainte les
sables brlants des plages de Syrie...... Quand Csar ramne dans nos
villes ses lgions fatigues de vaincre, lui-mme aspirant  clore ses
exploits par la paix, c'est vous qui le dlassez dans l'antre des Muses,
c'est vous qui lui soufflez des conseils de douceur et qui vous honorez
de les lui avoir souffls.... La force brutale s'croule sous sa propre
masse. La terre elle-mme frmit des monstres qu'elle a ports, etc.,
etc.

Qui ne reconnat dans cette allusion aux conseils de douceur donns 
Csar par les Muses les conseils de clmence qu'Horace lui-mme donnait
 Auguste en faveur des vaincus de la rpublique? Le pote justifiait 
ses propres yeux son ralliement au matre du monde par les salutaires
inspirations qu'il lui insinuait en si beaux vers.


XVI

De cette ode politique il s'lve jusqu'au ciel dans une ode religieuse
adresse aux Romains pour les menacer de l'expiation de l'impit du
sicle. Libre de moeurs et de philosophie, Horace tait sincrement
crdule et pieux envers les divinits nationales de son temps et de son
culte; il voulait jouir, mais non blasphmer. Cette ode est grave comme
un grondement de la colre des dieux dans la poitrine du pote.

Dans l'ode suivante, une des plus dcemment amoureuses de toutes ses
posies lgres, il redescend avec la souplesse d'un dieu dans les
prairies de l'Anio, pour y placer un dialogue digne de Thocrite entre
deux amants; c'est lui-mme qu'il met en scne avec Lydie, car nul autre
que lui ne pouvait soutenir en vers avec Lydie un si gracieux dialogue.

HORACE.

Tant que j'tais agr de toi et qu'aucun autre jeune adorateur prfr
n'entourait de ses bras ton cou d'ivoire, je vivais plus heureux que le
roi des rois (le roi des Perses)!

LYDIE.

Tant que tu n'as pas brl pour une autre, et que Lydie ne l'a pas cd
 Chlo dans ton coeur, Lydie, renomme par ton amour pour elle, a vcu
plus heureuse et plus fire qu'_Ilia_, la mre du fondateur de la race
romaine.

HORACE.

Chlo me possde tout entier maintenant, elle qui sait si habilement
mler les doux accords de sa voix  ceux de la lyre, elle pour laquelle
je n'hsiterais pas  mourir si les destins consentaient,  ce prix, 
pargner la sienne.

LYDIE.

Calas brle pour moi et moi pour lui d'une flamme mutuelle; Calas,
fils d'Ornytus de Thurium, Calas pour qui je consentirais  mourir deux
fois si les dieux  ce prix consentaient  pargner la vie de ce bel
enfant.

HORACE.

Quoi, cependant, si nos premires tendresses venaient  renatre, si
elles ramenaient nos deux coeurs sous le mme joug? si la blonde Chlo
tait carte de ma mmoire et que ma porte se rouvrt pour cette Lydie
que j'ai contriste par mon abandon?

LYDIE.

Quoique Calas soit plus beau qu'un astre du ciel, toi plus lger que
la feuille et plus perfide que la mer d'Adria, avec toi j'aimerais 
vivre, avec toi je voudrais mourir.

A-t-on jamais chant l'influence d'un premier sentiment et le retour des
coeurs sur leurs traces en pareilles strophes? L'homme qui les chantait
ainsi tait-il un dbauch ou un vritable amant? Que tous ceux qui ont
aim le disent; si le pote leur a arrach leur secret, c'est qu'il
l'avait dans sa propre mmoire. On conoit qu'une seule ode de ce genre,
rpandue  Rome dans sa premire fleur, ait attir sur ce jeune inconnu
l'amour de toutes les _Lydies_ et l'enthousiasme de tous les _Calas_ de
Rome. Depuis deux mille ans que nous chantons dans toutes nos langues,
nous n'avons pas retrouv la note du dialogue d'Horace et de Lydie.

On ne s'arrterait pas si on arrachait, pour les faire admirer 
l'esprit et au coeur, toutes les feuilles de ce _jardin des roses
romaines_, comme les Persans appellent ces recueils de sagesse, de
posie et d'amour. Un seul pote dans le monde, c'est _Hafiz_ en Perse,
peut rivaliser de perfection avec le pote latin; mais Hafiz est  la
fois plus lyrique, plus voluptueux, plus dlicat et plus coloriste dans
ses odes, parce qu'Hafiz est l'Orient et qu'Horace est l'Occident. Hafiz
est amoureux comme Salomon; il prend ses images et ses couleurs dans la
voluptueuse Arabie; Horace ne les prend que dans ses modles grecs;
Hafiz est un inspir de l'amour et de la divinit; Horace, tout parfait
qu'il soit de style, n'est qu'un littrateur accompli de Rome; le
premier, original comme la nature; le second, acadmique comme la cour
d'Auguste.


XVII

Le livre des podes ne diffre des odes que par le titre; c'est le mme
gnie d'expression, d'images et d'harmonie; gnie tantt s'levant
jusqu'aux astres, tantt abaiss avec une grce incomparable jusqu'aux
dtails domestiques de la vie champtre; en cela gal  Virgile,
c'est--dire  la perfection. Je ne vous citerai que l'pode  Mcne,
reste dans l'oreille de tous les sages et de tous les heureux: c'est la
batitude des champs. Admirez comme cette batitude est la mme pour
tous ceux qui ont le bonheur d'avoir un toit ou un verger  eux sous un
ciel clment.

Heureux celui qui, loin des affaires publiques et libre de toute
cupidit de l'or, laboure les champs de ses pres avec ses boeufs qu'il
a levs!... Tantt il fait grimper en les enlaant aux rameaux les
jeunes pousses de la vigne, et, retranchant avec sa serpette les pampres
gourmands, il pargne et il greffe ceux qui doivent porter les grappes;
tantt sur les flancs d'un vallon ferm il regarde avec complaisance ses
troupeaux qui le parcourent en le remplissant de leurs mugissements;
tantt il ptrit le miel de ses ruches dans ses amphores purifies avec
soin; et, quand l'automne fcond commence  lever au-dessus des champs
sa tte couronne de fruits mrs, quelle joie pour lui de rcolter ces
poires greffes de sa main, et ces grappes de raisin teintes de leur
pourpre, pour vous en porter en hommage les prmices,  vous, dieu des
jardins, et toi, dieu des forts qui veilles sur la borne des hritages!

S'il lui plat de s'tendre tantt sous un vieux chne, tantt sur un
moelleux gazon, les eaux profondes du fleuve roulent sous ses yeux entre
leurs rives leves, les oiseaux gazouillent dans les branches, les
sources rpandent, en murmurant, leurs eaux courantes et l'invitent par
leur bruit monotone  de lgers assoupissements; mais quand la saison
d'hiver ramne les pluies, les foudres et les neiges dans le ciel, il
pousse, aux aboiements de sa meute de chiens, les froces sangliers dans
les toiles qu'il leur a tendues, ou bien, sur des baguettes invisibles,
il tend le filet  larges mailles aux grives gourmandes qui viennent s'y
abattre; il prend au lacet le livre peureux ou la grue voyageuse, proie
envie de son foyer. Qui n'oublierait dans ces dlassements les soucis
importuns des passions?

Que si une chaste pouse, semblable  nos femmes sabines ou  la
compagne brunie par le soleil de nos habitants de l'Apulie, partage avec
nous ces travaux domestiques et soigne les enfants qu'elle a nourris,
qu'elle construise de bois sec notre cher foyer pour le retour de son
mari fatigu, qu'elle enferme dans le parc d'osier son joyeux troupeau
pour tancher de leur lait les mamelles gonfles de ses chvres et de
ses brebis, et que, tirant du tonneau odorant un vin de l'anne adouci
par le miel, elle assaisonne pour la table des mets qu'elle n'a pas
achets  prix d'or;... pour moi, ni les hutres du lac Lucrin, ni les
turbots, ni les sarges que les temptes chassent d'Orient vers nos
rivages, ni la poule d'Afrique, ni le faisan d'Ionie ne flatteront
jamais autant mon palais, en flattant ma gourmandise, que l'olive
cueillie et choisie sur les plus grosses branches de mes propres arbres,
que l'oseille qui aime les prs, que la mauve salutaire au corps
appesanti par la maladie. Quel plaisir, au milieu de ces simples mets
gots lentement sur sa table, de voir ses brebis rassasies rentrer,
ses boeufs hter le pas vers la maison, traner d'un cou languissant
sous le joug, le soc renvers, et un groupe de serviteurs ns dans la
maison se presser autour de la flamme clatante du foyer!

Que manque-t-il  ce tableau du bonheur facile d'un paysan d'Ustica, si
ce n'est le contraste tacite avec l'opulence inquite de Mcne? Le
pote mettait ainsi en action ses prceptes de modration et de
mdiocrit  son ami. Mcne, en les lisant, enviait Horace, car le
laboureur de Sabine, c'tait videmment Horace lui-mme; il ne lui
manquait que la chaste pouse et les enfants, ces deux mes du foyer,
ces richesses du pauvre; mais nous avons vu qu'Horace, dans l't de sa
vie, ne les avait pas mrites; il avait prfr le plaisir au bonheur:
son isolement l'en punissait.


XVIII

Ngligeons ses satires, assaisonnes cependant du sel attique le plus
savoureux, et dont les satires de Boileau, traductions dpayses de Rome
 Paris, nous donnent une ide presque latine. Ce n'est plus l'me
d'Horace, ni sa voluptueuse bonhomie qui clatent dans ses satires:
c'est son esprit. L'esprit n'est que la partie fugitive de l'homme; il
s'vapore avec les moeurs, les vices, les ridicules des temps et des
lieux pour lesquels on a crit. Quand on ne peut plus mettre le nom du
vicieux sur le vice, la malignit publique teinte enlve les trois
quarts de l'intrt  la satire; il n'en reste que quelques traits
gnraux, quelques imprcations loquentes comme dans Juvnal  Rome et
dans Gilbert  Paris. Il faut s'en consoler: nous ne perdons que des
gratignures de plume et des dialogues tincelants de verve en les
passant sous silence; allons vite aux ptres, o l'me d'Horace se
retrouve, plus encore que dans les odes, avec son talent. L'ode, c'est
le pote; l'ptre, c'est l'homme: c'est l surtout qu'Horace est
Horace. Les discours en vers de Voltaire sont ce qui ressemble le plus,
dans nos littratures modernes, aux ptres du pote latin: une morale
prodigue de prceptes merveilleusement aligns dans ces vers faciles, et
des retours personnels sur sa propre vie prive qui font le charme des
confidences potiques.

Voyez comme il commence sa troisime ptre  Mcne, avant de se
laisser glisser, comme sur une pente,  des considrations contre
l'ambition, l'orgueil et le luxe: Je vous ai promis de n'tre que cinq
jours  jouir de ma libert  la campagne, et voil que je vous ai
manqu de parole pendant tout le mois d'aot!... Quand l'hiver fera
tinceler sa neige sur les hauteurs d'Albano, alors ton pote descendra
vers la mer, et, renferm avec ses livres, il se donnera les aises de la
vie; toi,  mon ami tutlaire! il te reverra, si ton coeur t'y porte,
quand les tides vents du printemps souffleront, au retour de la
premire hirondelle.

Par une transition glissante et naturelle il passe de l  la
dlicatesse de Mcne, qui n'importune pas son ami de dons et de faveurs
difficiles  refuser; puis il intercale, en vers laconiques et
pittoresques, une moquerie douce contre ceux qui aspirent  une fortune
disproportionne  leurs dsirs. C'est un de ces apologues que M.
Walckenaer trouve, avec raison, suprieur  l'apologue de mme nature
versifi par La Fontaine; le voici:

D'aventure, par une troite fente un mulot fluet s'tait gliss dans un
vaisseau charg de froment; et, aprs s'tre largement repu, il
s'efforait, de toute la tension de son corps, d'en ressortir. Une
belette lui cria de loin: Veux-tu sortir de l: attends que tu
maigrisses; maigre tu es entr, maigre tu sortiras!--Veut-on
m'appliquer  moi le sens de cet apologue? Je suis prt  me dpouiller
de tous mes biens. Le loisir, la libert! ce n'est pas moi qui
changerai ces vrais biens contre les trsors de l'Arabie! Essaye! tu
verras si je ne renoncerai pas de bonne grce  tout ce que je tiens de
toi!

La mme passion natale de la libert et de la campagne se retrouve dans
ce billet crit, dit-il, au pied des ruines du vieux temple de
_Vacuna_, dans sa chre Sabine, en se promenant aux environs de sa
mtairie de _Vacuna_:

Salut! au nom d'un amateur des champs,  Fuscus, notre ami, amateur du
sjour des villes! En cela seul nous diffrons du tout au tout, dans le
reste jumeaux en got et en amiti. Comme ces deux pigeons clbres dans
l'apologue, tu gardes le nid; mais je prfre les riants rves des
ruisseaux, les roches tapisses de vieille mousse, les vastes forts. De
quoi me plains-tu? Je vis, je me sens roi aussitt que j'ai perdu de vue
ces choses que vous apprciez d'un commun accord comme la suprme
flicit; comme l'esclave dgot du pontife, je dtourne la lvre des
libations: je prfre le pain sec  tous les gteaux de miel de
l'offrande.

Si on dsire vivre de la vie naturelle, si on veut choisir un site
convenable pour btir sa demeure, en connaissez-vous un plus appropri
que l'heureuse retraite que j'ai choisie?

Y en a-t-il une o les hivers soient plus attidis, o des vents
plus doux ou plus frais tour  tour temprent mieux les ardeurs de
la canicule et l'pre morsure du _lion_, quand il reoit
perpendiculairement les brlures d'un soleil vertical? En est-il
une o les soucis envieux agitent moins les sommeils? L'herbe des
champs sous les roses y parfume-t-elle et y brille-t-elle moins 
l'aurore que les perles de Libye? L'eau vive, qui dans nos villes
s'efforce de briser dans sa rapidit ses conduits de plomb, est-elle
plus limpide que celle qui tremble et murmure ici entre ses rives
inclines? Vous levez des ranges de colonnes de marbre; n'est-ce
pas pour y enclore des bosquets? Vous admirez cette villa; pourquoi?
N'est-ce pas parce que l'oeil, du haut des terrasses, y embrasse un
vaste horizon champtre? Chassez la nature  coups de fourche, elle
revient vous envahir malgr vous!

L'ptre finit, comme la prcdente, par l'apologue du cheval et du
cerf, versifi par Horace, et chez nous par La Fontaine. Mais cet
apologue, vol par les deux potes  sope, et par sope lui-mme au
fabuliste indien, Lakman, finit, dans Horace, par un vers lapidaire qui
contient avec une nergie sublime le proverbe ternel de la modration
des dsirs:

  Serviet ternum qui parvo nesciet uti;

  _Il sera ternellement esclave celui qui ne sait pas se contenter de
  peu._

Le petit billet suivant  son ami _Bullatius_, pour le dtourner de
longs voyages, est un vritable jet d'eau de proverbes jaillissant en
vers d'une seule gerbe, plus sonores et plus tincelants que le cristal.
Vous croyez, en le lisant, marcher sur un pav de mosaque, o chaque
pierre est un blouissement des yeux.

C'est l que je voudrais vivre dans l'oubli de tous! c'est l que je
voudrais contempler du rivage la mer en fureur!...

Modre ton imagination; et _Rhodes_ et _Mitylne_ ne te seront pas plus
ncessaires qu'un manteau dans la canicule, qu'une tunique lgre par le
vent de neige, que le coin du feu dans le mois d'aot.

Pendant que tu le peux, et que la Fortune conserve un visage souriant,
reviens  Rome... Quelle que soit la divinit qui tire pour toi de
l'urne une heure acceptable, prends-la d'une main reconnaissante; ne
remets pas les plaisirs prsents  une autre anne! Ils changent de
ciel, et non d'me, ceux qui naviguent au del des mers; ce que tu vas
chercher si loin, le bonheur, est ici: il est mme  _Ulubria_.


XIX

Celui-l n'est jamais pauvre qui ne manque pas des choses ncessaires 
la vie, continue-t-il dans la petite lettre en vers  _Iccius_. Si ton
corps est sain, si tes flancs respirent librement, si tes pieds sont 
l'aise, toutes les richesses des rois ne t'achteront rien de mieux.

Une ptre charmante  son jardinier d'_Ustica_, qui a servi de modle 
celle de Boileau au jardinier d'Auteuil, est pleine d'un charme vraiment
rural. On y sent le repos savour de l'homme dgot par l'ge des
plaisirs corrupteurs de la ville. Il te faut, dit-il, retourner des
glbes de steppes qui n'ont pas encore subi la charrue, panser les
boeufs dlis du joug, et remplir la crche de feuilles arraches aux
arbres. Toujours de l'ouvrage; de loisir, jamais! Le ruisseau ajoute
encore  la peine qui pse  ta paresse: si les pluies tombent, il te
faut, par des digues sans cesse releves, endiguer ses ondes, pour
prserver de l'inondation le pr qu'il dsaltre, etc., etc.

Et moi, l'homme qui se parait nagure  Rome de toges fines et lgres,
et dont les cheveux luisants embaumaient d'essences; l'homme clbre, tu
le sais, pour avoir t prfr  tous par l'avide courtisane Glycre;
l'homme qui s'humectait du matin au soir du cristal liquide du vin de
Falerne, il ne se dlecte maintenant que d'un court repos, d'un sommeil
sans couche dans l'herbe auprs du ruisseau. Je ne rougis pas d'avoir
t jeune, mais je rougirais de l'tre toujours. Rien  subir ici que le
sourire de mes voisins, quand ils me voient remuer des mottes de terre
ou pierrer mon champ. Tu prfrerais vivre avec mes serviteurs de la
ville? Mon porteur de litire  la ville t'envie le soin de mes vergers
et de mes troupeaux et la bche de mon potager. C'est ainsi que le boeuf
paresseux et lourd demande la selle et la bride d'un coursier, et que le
cheval de main soupire aprs la charrue. Que chacun fasse son mtier!
c'est mon avis.


XX

Il revient sans cesse, dans des vers aussi souples que gracieux, aux
images rurales qui possdent sa pense. Souvenez-vous de Voltaire
saluant le lac Lman du haut de la terrasse de Ferney: vous retrouverez
dans ce salut potique la belle description d'Horace  _Quinctius_.

Vous me demandez quelques dtails sur ma mtairie, aimable Quinctius.
A-t-elle des champs assez pour nourrir son matre? des oliviers aux
baies fcondes pour l'enrichir? A-t-elle des vergers, des prairies, des
vignes suspendues  l'ormeau? Je vais vous dcrire au long l'assiette et
la nature de mon bien. Imaginez une chane de collines que spare une
ombreuse valle. Le soleil en naissant regarde d'abord le versant de la
droite;  gauche l'astre fugitif abaisse son char derrire leurs pentes
vaporeuses. La temprature est admirable. Que diriez-vous en voyant sur
la ronce innocente rougir la prune et la cornouille? Partout le chne
et l'yeuse prodiguent leurs fruits au troupeau, leur ombre  l'heureux
possesseur. On croirait tre aux portes de la ville de Tarente. La
source qui l'arrose a la gloire de donner son nom  un ruisseau dont
l'Hbre aux champs de la Thrace envierait la fracheur et la puret! Son
onde est bonne aux cerveaux fatigus, bonne aux estomacs dbiles. Voil
les douces retraites, disons mieux, les demeures enchantes qui
prservent votre ami des influences de l'automne.

Voil comment il ajuste son propre portrait dans ce cadre rustique de sa
vie  l'ge o la sagesse l'y confine.

Ces vers sont adresss, par badinage,  son recueil de vers lyriques:

Quand un tide soleil d't vous fera lire  loisir, devant un cercle
nombreux d'auditeurs, vous direz,  mon livre! que moi, simple affranchi
sans fortune, j'ai os dployer hors de mon petit nid des ailes plus
vastes: cet aveu, en retranchant  ma noblesse, ajoutera  mon mrite.
Vous ajouterez que j'ai eu le bonheur d'tre aim, tant dans les camps
que dans la ville, de ce que Rome a de plus lev et de plus aimable.
Vous direz de plus, si on vous interroge, que j'tais un homme de petite
taille, chauve avant l'ge, trs-amoureux des rayons du soleil, prompt 
m'irriter, plus prompt  m'adoucir; et si quelqu'un veut savoir mon ge,
vous direz que je comptais quatre fois dix ans, surchargs de quatre
ans, l'anne o Lollius eut pour collgue au consulat Lpide.

Le soleil n'est pas encore lev, ajoute-t-il dans l'ptre  Auguste,
que je suis debout, demandant mes tablettes, mes roseaux pour crire, et
mes portefeuilles!

Aprs la bataille de Philippes, qui me dpouilla tout honteux de mes
ailes d'esprance, de mes dieux lares et de mes patrimoines paternels,
la pauvret imprieuse et entreprenante me fit tenter d'crire des vers;
mais, maintenant que je possde tout ce que je puis dsirer, si je
continuais  versifier encore, y aurait-il assez d'ellbore pour gurir
ma folie, si au lieu de dormir je persvrais  aligner des strophes?
Les annes, en s'en allant, nous emportent toutes quelque chose de
nous-mme. Elles m'ont, dis-je, ravi les joies, les amours, les festins,
les plaisirs du jeu, et maintenant elles se prparent  m'enlever mme
la posie. Qu'y faire?


XXI

Cette ptre d'Horace est un pome  propos de tout, mille fois
suprieur aux ptres de Boileau  Louis XIV ou aux ptres de Voltaire
 Frdric. Elle rappellerait plutt un chant de _Childe-Harold_ de lord
Byron, glanant sur la surface de tout ce qui se prsente  son
imagination, mais ne glanant que des roses et du rire l o Byron glane
des cyprs et des larmes. Le bon sens exquis jouant avec la sagesse est
le caractre de cette ptre, la plus belle de toutes les posies qui
portent ce nom. C'est ce dcousu de la conversation en vers qui est le
caractre et la grce de ce genre de composition. Entre une ptre
d'Horace et une lettre de madame de Svign il n'y a de diffrence que
de la prose aux vers.


XXII

Auguste, arriv au suprme repos d'un pouvoir incontest sur l'univers,
se dlectait de ces vers d'Horace. Ils taient dsormais pour lui des
brevets d'immortalit; il avait l'esprit de pressentir celle du fils de
l'affranchi, gale  celle du neveu de Csar. Auguste, accabl
d'affaires, vieillissant, condamn par la dlicatesse de sa sant  une
sobrit pythagoricienne, ne faisait qu'un lger repas au milieu du
jour; aprs ce frugal repas il s'tendait sur un lit de repos, en
silence, les deux mains sur ses yeux, et se dlassait  entendre tantt
les vers, tantt les conversations de Mcne et d'Horace. Souvent mme
il donnait  son pote favori le sujet des odes, des satires, des
ptres qu'Horace lui rapportait aprs les avoir composes  loisir. Les
soupers de Frdric avec Voltaire et ses amis  _Sans-Souci_, ce Tibur
soldatesque de la Prusse, donnaient une ide assez exacte des soupers
d'Auguste, o Mcne, Pollion, Virgile et Tibulle soupaient avec le
matre du monde. Le seul vrai matre, l, c'tait la libert amicale des
convives. C'est  une de ces runions que nous devons cette magnifique
divagation d'Horace.

Il descendit  des tons infiniment plus familiers dans une autre ptre
intitule le _Voyage  Brindes_, crite  peu prs dans le mme temps,
et que les diteurs ont insre  tort parmi les satires. C'est un
_Tniers_ dans une galerie de paysagistes classiques. Horace a voulu
prouver dans ce badinage qu'il savait jouer avec le pinceau comme avec
la lyre. Ce voyage en vers familiers est surtout intressant par la
ressemblance, encore aujourd'hui parfaite, entre les moeurs des hommes
du peuple des bourgades d'Italie et les moeurs de ce mme peuple de nos
jours. C'est une page d'histoire des scnes populaires qui vous
transporte  _Albano_,  _Terracine_,  _Fondi_, dans les Abruzzes, et
jusque dans les tavernes de la Calabre, en excellente compagnie de la
cour d'Auguste.

Cette socit, runie pour un voyage de plaisir, se composait d'Horace,
de Mcne, d'Hliodore, littrateur grec de la plus haute renomme 
Rome, et de quelques hommes de got de la maison de Mcne.

Lisons: chaque vers est une pierre _milliaire_ de la voie Appienne qui
mne de Rome en Apulie. C'est la gographie badine d'un pote; il est 
croire que Mcne et ses amis avaient charg Horace de rdiger en
plaisanterie leur itinraire pour perptuer les accidents et les charmes
du voyage; de plus, ce voyage avait un charme tout particulier pour
Horace, puisqu'il le conduisait aux lieux, toujours chers, o il avait
pass son enfance, sous la tutelle d'un pre chri. Il ne faut pas
chercher de la posie; c'est crit au crayon sur le genou, en notes o
le vers s'amuse  ressembler  la prose.


XXIII

Sortis de Rome, la grande _Aricia_ nous offre une halte mesquine
(aujourd'hui c'est encore l'Aricia, fameuse par ses chnes gigantesques,
au pied desquels on trouve toujours assis un peintre, un amant ou un
pote); de l nous arrivons au march d'Appius (sorte de march de
Poissy de Rome). coutez comment une htellerie romaine est dcrite
dans ce tumultueux rendez-vous des bouviers et des marins fournisseurs
de Rome:

Fourmilire de marins et de cabaretiers fripons, l'eau y est insalubre;
je prfrai faire jener mon estomac dbile, et j'assistai, sans y
prendre part, au repas de mes compagnons de route. Dj la nuit tombante
commenait  dployer l'ombre sur les campagnes et  semer les campagnes
du firmament de ses toiles. Rixe entre nos jeunes esclaves avec les
matelots, et des matelots contre nos jeunes serviteurs:--Aborde ici.--Tu
entasses trois cents personnes dans la barque; hol! c'est
assez!--Pendant que l'on recueille le prix du passage et que l'on
attelle les mules, une longue heure s'coule; les cousins bourdonnants
et les grenouilles marcageuses cartent le sommeil; les mariniers et
les passagers, ivres de mauvais vin, chantent  l'envi leur matresse
absente, jusqu'au moment o le voyageur fatigu et le batelier paresseux
attache  une borne le cou de la mule, la laisse patre, et ronfle
tendu sur le dos.

Les voyageurs, couchs dans la barque sur le canal des marais Pontins,
croient avancer et sont immobiles; l'un d'eux se rveille  l'aube du
jour et saute  terre, s'arme d'une baguette de saule, et en caresse les
paules des bateliers et de la mule assoupis.  la quatrime heure on
dbarque un moment prs de la fontaine _Ferrione_, pour se laver le
visage et les mains dans son onde pure. Bientt on arrive  _Anxur_
(aujourd'hui Terracine), assise sur ses rochers blouissants. (Ils sont
jaunis et dors aujourd'hui par tant de soleils de plus.)

L on est rejoint par Coccius, charg d'une importante mission par
Auguste, puis par un autre ami de Mcne, Fontius Capito, homme
accompli _ad unguem_, dit le pote.

On arrive  _Fondi_ (encore aujourd'hui sale bourgade dans le plus riant
paysage d'orangers de la cte); on quitte Fondi en riant de l'importance
et du costume officiel de ses magistrats municipaux. On s'arrte 
Mamurra (Formies) pour loger chez Coccius et pour souper chez Murna.
Coccius et Murna, leurs compagnons de voyage, possdaient des maisons
de campagne dans ce beau site de la Campanie; ils durent entrevoir 
_Formies_, chez Varron, cette belle _Terentia_, sa soeur, qui devint
plus tard la femme de Mcne. Varron, frre de Trentia, subit la mort
quelques annes aprs, pour avoir conspir contre Auguste. Plotius,
Varus, Virgile, hommes de la mme socit, les rejoignent encore au del
des marais de Minturnes.

Un mot d'Horace trahit sa tendresse pour son mule, le doux Virgile. Le
monde, dit-il, n'eut jamais d'me plus candide.  Capoue ils retrouvent
leurs mules, qui portaient les bagages; l ils quittent la route de
Naples pour s'engouffrer dans les gorges de l'Apulie. La premire halte,
avant Bnvent, est gaye par un dialogue, digne d'Aristophane le
Cynique, entre deux des convives qui s'accablent d'ironies. L'un
reproche  l'autre sa laideur, l'autre sa beaut; le premier avait t
esclave, le second, favori suspect d'Octave.

Dans les hautes montagnes d'Apulie on couche dans une mtairie: Horace
se plaint de la fume du bois vert d'olivier, qui blesse ses yeux
dbiles. Une jeune Apulienne, d'une beaut grecque, y charme ses songes.
On ne reconnat pas ici son bon got attique dans la lubricit des
images: le got pur est dans l'me pure. Ni Horace dans un petit nombre
de vers de ses innombrables vers, ni J.-J. Rousseau dans ses
_Confessions_ dgotantes dates de Lyon, ne savent se prserver du
cynisme, cette ftidit de l'me qui infecte jusqu' l'imagination. Ce
vice de l'expression, frquent dans J.-J. Rousseau, rare dans Horace,
devrait-il tre respect dans leurs ditions? Laisse-t-on des immondices
sur la voie publique? La salubrit morale doit-elle tre plus tolrante
que la salubrit municipale?

Enfin, dit-il, j'arrive  Brindes, terme de mon voyage et de mes vers.

L'itinraire est gai comme un souper d'amis au bord de la mer, exact
comme une carte de gographie. Un jeune littrateur, M. Desjardins, a
trouv encore aujourd'hui son chemin de Rome  l'Adriatique, le voyage
d'Horace  la main. Les amis se sparent  Brindes; Horace alla seul, ou
peut-tre avec Virgile, visiter sa chre fontaine de Blandusie et les
ruines de la maison de son pre  _Venusia_. L il se souvint de son
heureuse enfance, et il versa des larmes de tendresse sur tous ces
souvenirs vivants, qu'il voulait revoir une dernire fois. C'tait,
malgr tout son esprit, ce que nous appelons un homme de bon coeur.


XXIV

Tel est l'homme, telle est la vie, telles sont les oeuvres de ce
philosophe du bonheur et de ce pote du loisir.

Maintenant qu'en pensons-nous? Le voici: Est-ce un de ces potes
confident du coeur, consolateur de l'me, conseiller des mauvais jours,
que les hommes de tous les ges peuvent emporter avec eux dans l'exil,
dans l'amour, dans le recueillement de la solitude, dans la douleur des
ternelles sparations, dans l'intimit religieuse de leur conversation
 voix basse avec le ciel, pour oublier la patrie, pour nourrir les
chastes tendresses, pour s'envelopper du mystre des penses infinies,
pour donner des larmes sympathiques  leurs yeux, pour prter des
prires  leurs invocations secrtes, pour verser en eux dans des vers
sacrs la foi et l'esprance des runions ternelles? Non; ces accents
suprieurs, qui sont l'immortelle posie de Pindare, d'Homre, de
Virgile, de Ptrarque, de Racine, de David, et de quelques lyriques
spiritualistes de nos jours, que je nommerai peu parce qu'ils vivent et
chantent encore au milieu de nous, ces sublimits de la posie divine ou
humaine ne sont pas  la porte de la main badine et picurienne
d'Horace. Ne cherchez pas l une larme sur ses cordes: c'est le pote du
sourire, c'est l'ami des heureux.

Mais si vous tes seulement un homme de bon sens et de got exquis, un
amateur des dlicatesses de l'esprit et des grces de la posie; si vous
ne sentez plus dans votre coeur ou si votre nature tempre n'a jamais
senti les brlures sacres ni les stigmates toujours saignants des
fortes passions: amour, dvouement, religion, soif de l'infini; si une
flicit facile et constante vous a servi  souhait dans les diffrents
ges de votre vie; si vous avez pass l'ge des temptes, l'quinoxe de
cette vie; si vous tes dtromp des hommes et de leurs vains efforts
pour se retourner sur leur lit de chimres; si vous avez vu dix
rvolutions et cent batailles soulever pendant soixante ans la poussire
des places publiques et des champs de mort sans rien changer dans le
sort des peuples que le nom de leur servitude et de leurs dceptions; si
vous avez vu les prtendus sages de la veille dclars fous le
lendemain, et les philosophies et les systmes qui avaient fanatis les
pres devenir la drision de leurs fils; si la pense humaine, toujours
active et toujours trompe, vous a attrist d'abord par ce perptuel
enfantement du nant; si, aprs avoir pleur sur ce tonneau retentissant
des Danades qu'on appelle Vrit, vous avez fini par en rire; si, sans
chercher plus longtemps cette impntrable moquerie du destin qui pousse
le genre humain  ttons de la vie  la mort, vous avez pris le parti de
douter de tout, de laisser son secret  la Providence, qui, dcidment,
ne veut le dire  aucun mortel,  aucun peuple et  aucun sicle; si
vous vous laissez glisser ainsi sur la pente, comme l'eau de l'_Anio_
qui glisse en gazouillant sous le verger d'Horace; si vous n'avez ni
femme ni enfant qui doublent et qui perptuent pour vous les soucis de
la vie; si votre coeur, un peu rtrci par cet gosme qui se replie
uniquement sur lui-mme, a besoin d'amusement plus que de sentiment; si
vous possdez cet _Hoc erat in votis_, ce voeu d'Horace, un joli
domaine aux champs pour l't, une maison chaude l'hiver, tapisse de
bons vieux livres (_nunc veterum libri_); si votre fortune est
suffisante pour votre bien-tre born; si vous avez pour amis quelques
amis puissants, amis eux-mmes des matres du monde, avec lesquels vous
soupez gaiement en regardant combattre Pompe et mourir Cicron pour
cette vertu que Brutus appelle _un vain nom_ en mourant lui-mme; enfin,
si vous n'avez pas grand souci des dieux, et si les toiles vous
semblent trop haut pour lever vos courtes mains vers les choses
clestes; oh! alors, Horace est le pote qui vous a t prpar de toute
ternit pour ami; c'est le pote de la bonne humeur, c'est l'ami des
heureux, c'est le philosophe des insouciants, c'est le plus charmant
causeur de cette socit immortelle qui commence  Anacron, qui passe
par l'Arioste en Italie, par Pope en Angleterre, par Boileau, par
Saint-vremond, par Voltaire, par Branger en France, et qui, suprieure
en posie et en dlicatesse exquise  tous ces gnies de l'agrment,
vous laissera peu de choses dans le coeur, mais des paroles sans nombre
de sagesse lgre et de volupt intellectuelle dans la mmoire.

Attendez la saison d'hiver o un livre est une socit toujours
bienvenue au coin du feu; attendez surtout la saison d't, o un
compagnon est agrable pour rpercuter en vous les douces sensations
du soleil, de l'ombre des bois, des eaux, de la montagne, de la mer;
achetez cette dlicieuse miniature d'Horace illustre par les Didot;
asseyez-vous  la lisire de vos bois au bord du ruisseau, sous les
saules o les oiseaux gazouillent  l'envi de l'onde, et lisez, et
prenez les heures comme elles viennent, et dites, comme Horace: _Carpe
diem_, _saisissez le jour_, tout est pour le mieux, pourvu qu'on ait
les pieds au soleil et la tte  l'ombre! Ce pote est votre homme; ce
n'est pas le mien.

                                                            LAMARTINE.


FIN DU TOME HUITIME.





End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume
8), by Alphonse de Lamartine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER V.8 ***

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