Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3651, 15 Fvrier 1913, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3651, 15 Fvrier 1913

Author: Various

Release Date: September 30, 2011 [EBook #37577]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3651, 15 ***




Produced by Jeroen Hellingman et Rnald Lvesque






L'Illustration, No. 3651, 15 Fvrier 1913

LA REVUE COMIQUE, par Henriot.

Ce numro se compose de VINGT-QUATRE PAGES au lieu de seize et contient
en supplment le 4e fascicule des SOUVENIRS D'ALGRIE (Rcits de chasse
et de guerre), du gnral Bruneau.

[Illustration: L'ILLUSTRATION _Prix du Numro: 75 Centimes._ SAMEDI 15
FVRIER 1913 _71e Anne.-N 3651._]

[Illustration: LE LIEUTENANT DE CHASSEURS ALPINS RAYMOND POINCAR Un
souvenir de la dernire priode d'instruction militaire du nouveau
prsident de la Rpublique. _Photographie prise par le lieutenant
Daudens, en octobre 1897. aux environs d'Annecy, et communique par le
commandant de Chambonas_]



LA PETITE ILLUSTRATION

Et le nouveau prix d'abonnement.

_De nombreux abonns nous ont crit pour approuver la cration de_ La
Petite Illustration _hebdomadaire, et pour nous dclarer qu'ils
acceptaient bien volontiers la lgre augmentation du prix d'abonnement,
qui en est la consquence. Il ne nous sera pas possible de rpondre 
chacun d'eux. Qu'ils veuillent bien trouver ici nos remerciements._

SUPPLMENTS D'ART

_A ct d'loges, qui sont pour nous le plus prcieux encouragement,
quelques-unes des lettres que nous avons reues contiennent des
observations dont nous nous ferons un devoir de tenir compte, dans la
mesure o elles nous paratront rpondre  un dsir gnral de nos
lecteurs._

_C'est ainsi que nous comptons augmenter cette anne le nombre de nos
supplments d'art (gravures hors texte et remmarges, en couleurs ou en
taille-douce) qui avaient t un peu sacrifis, en 1912,  la grande
actualit. Nous multiplierons aussi le nombre des pages imprimes par
les mmes procds (couleurs ou taille-douce) dans le corps mme du
journal._

THTRE

_Le prochain supplment de thtre sera encore publi sous le titre de_
L'Illustration Thtrale, _avec le numro du 22 fvrier. Il contiendra:_

_La Prise de Berg-op-Zoom, par_ SACHA GUITRY.

_Puis paratra, dans le premier numro de_ La Petite Illustration
_(Srie-Roman), la premire partie du grand roman indit de_ MARCEL
PRVOST, _de l'Acadmie franaise:_

_Les Anges Gardiens._

_Les numros de_ La Petite Illustration _(Srie-Thtre), qui
alterneront ensuite avec ceux de la Srie-Roman, contiendront:_

_Alsace, par_ GASTON LEROUX ET LUCIEN CAMILLE; _Les Flambeaux, par_
HENRY BATAILLE; _L'Homme qui assassina, par_ PIERRE FRONDAIE _(d'aprs
le roman de Claude Farrre);_ _Les Eclaireuses, par_ MAURICE DONNAY, _de
l'Acadmie franaise;_ _L'Habit vert, par_ ROBERT DE FLERS ET G.-A. DE
CAILLAVET; _Servir et La Chienne du Roi, par_ HENRI LAVEDAN, _de
l'Acadmie franaise;_ _L'Embuscade, par_ HENRY KISTEMAECKERS.



COURRIER DE PARIS

LA POPULARIT

Dans quelques jours, la remise des pouvoirs prsidentiels va tre faite
 M. Poincar, avec un crmonial qui sera en quelque sorte le baptme
officiel de sa popularit toute jeune et dj vigoureuse,--et ce
tranquille vnement donnera lieu, comme il est ais de le prvoir, 
d'innombrables manifestations de la particulire sympathie qu'veille
dans la masse--en dehors de tout point de vue politique--le nom seul du
nouvel lu.

La popularit!... De quoi est compose cette grosse faveur du Destin qui
se porte sur un homme, met en vedette matrielle et morale sa personne
et tout ce qui s'y rattache? On ne sait. Y a-t-il une marche  suivre
pour l'atteindre! Existe-t-il des moyens connus et srs de l'obtenir et
de la conserver? Est-elle la russite de combinaisons savantes, d'un
travail mystrieux, d'une ligne de conduite difficile et secrte? Non.
Elle se montre aussi capricieuse que la fortune, aussi aveugle que
l'amour. La grandeur de la fonction, la, hauteur du poste et le rang du
personnage ne suffisent pas toujours  l'attirer. Souvent mme ils la
repoussent et l'loignent pour toujours. Nuls ne furent moins populaires
que certains rois. Le diadme souverain ne garantit aucunement cette
autre et lourde couronne d'une richesse un peu fruste, comme faite
exprs pour tre mise en public, et vue de loin, par les foules, pour
leur tirer des regards, des cris et des acclamations, dans la poussire.

Il est donc bien rare que la popularit choisisse pour les sacrer ceux
qui se consument d'elle, qui en font la proccupation, l'ide fixe et le
but troit de leur vie. Elle n'est un sommet que pour les hommes
dsintresss qui ne se sont pas soucis d'en prmditer l'ascension,
qui ont poursuivi paisiblement et dignement leur chemin dans la valle
du devoir, l o il passait. Les premiers, les pres et cupides
soupirants de ses faveurs, elle s'amuse d'eux, les lanterne, les regarde
avec malice courir, lever les yeux, les bras, trbucher, tomber au
moment o ils croient qu'ils la touchent, et elle les laisse finalement
essouffls et  jamais dus. Ou bien alors, si elle accepte d'tre
attrape par ces coureurs de l'orgueil, ce n'est que pour les perdre et
les prcipiter rapidement de plus haut. Tandis qu'au contraire, aussitt
bien dispose pour les seconds, les sages qui paraissent l'ignorer, elle
prend leur direction en les suivant d'abord, les accompagne de ct, les
escorte, tourne autour d'eux, et les conseille sans qu'ils sachent
quelle voix amie leur parle tout bas. Prudemment, sans vaine fivre,
avec une habile lenteur, elle mne ainsi ses prfrs jusqu' la minute
dcisive o tout  coup, htant l'allure, et dpassant celui qu'elle
guidait en arrire, elle lui rvle sa flatteuse et redoutable prsence,
sans se montrer  lui personnellement, car c'est une divinit
singulire, invisible et impalpable qui n'existe que par ses
manifestations d'une tonnante diversit. A peine a-t-elle fait son
choix que l'homme investi de ce privilge entend, ds qu'il parat,
retentir des vivats. Il s'effraie, ne comprenant pas encore. Quel est
ce bruit? O vont ces clameurs? Et la voix mystrieuse lui chuchote: Ce
bruit est pour toi. Ces cris pousss vont  toi--Ces chapeaux qui se
lvent?--Pour te saluer.--Ces sourires? ces baisers des femmes? ces
fleurs des jeunes filles?--Pour toi aussi. Pour toi, cette allgresse
gnrale qui, , ton seul aspect, monte du coeur  la surface de tous
les visages... et cette confiance panouie... et ces regards, et tout ce
que tu vois et tout ce que tu ne vois pas, est tout ce que tu sais et
tout ce que tu ignores... ton image pingle dans les chaumires, ton
nom rpt dans toute la France avec l'accent savoureux de chaque
province, ton buste en pltre, en pierre, en marbre,... enfin c'est moi
qui te parle, moi la Popularit!... qui,  partir de cet instant,
t'aurole et te transforme en t'accaparant. Pour tout ce que je te
donne, en effet, je vais te prendre en entier. Tu ne t'appartiens plus,
tu es  moi. Tout de ta personne,  prsent, me revient de plein droit,
tes traits, ton histoire, tes vieux parents, tes enfants, ta famille, ta
maison, tes habits, tes serviteurs, tes chiens, tes gots, tes manies...
Tu n'as plus la permission d'avoir des secrets. De tout ce qui te touche
je m'empare pour en faire des rcits, des anecdotes, plaisantes et
fausses, qui vont courir les gazettes et le monde. Je cite tes mots ou
je les invente. Je te compose des sosies. Tu peux possder dans ton
pass une oeuvre longue et bonne, et de haut mrite, peu importe!
N'aurais-tu rien fait que tu semblerais, en tant populaire, avoir fait
quelque chose, quelque chose de grand par quoi tu m'as force. Aussi,
comme tu vas tre heureux en apercevant partout, sur les fronts, dans
les prunelles des hommes, le gai reflet de tes dsirs, de tes
intentions, de ta bonne volont, de tes fermes espoirs! Chaque inconnu,
dans la foule, a l'air maintenant de te connatre et d'tre ton ami. Le
peuple te tutoie de loin. L'arme semble ton escorte naturelle. De te
sentir aid, devin d'avance, et soulev par le crdit universel, quelle
belle joie, bientt, n'prouveras-tu pas? Tu boiras  longs traits la
plus noble de toutes, celle de te savoir aim, dans la plus confiante
plnitude. Tu te diras... Je protge et je rassure. et la pesante
servitude de ne plus jamais passer inaperu te sera douce pourtant si tu
penses qu'elle a pour cause cette trange et instinctive cordialit du
nombre qui ne s'abat jamais sur quelqu'un sans une raison srieuse,
apparente ou inexplique.

Et, cependant, malgr ses magnifiques bnfices et l'ampleur de ses
motions, la popularit est terrible et presque funeste. Comment
l'entretenir et la garder sans se compromettre, ni s'atteindre et se
diminuer? Mme si elle se maintient, elle ne peut grandir. Forcment,
elle baisse ds qu'elle dure. Elle a un tel apptit que peu d'hommes
sont capables de l'apaiser. Plus on lui accorde, plus elle demande et
rclame. C'est une dvoratrice. Enfin, elle n'a ni rflexion, ni
logique, ni quit. A propos de rien, sans fournir de raison, elle s'en
va comme elle tait venue, en un jour, laissant perdus et isols ceux
qu'elle abandonne et qui demeurent inconsolables d'avoir perdu son
esclavage. Rien de navrant et d'abattu comme l'homme autrefois populaire
et dgringol dans, l'oubli! C'est une pave. Il trane et meurt d'avoir
t l'idole, devant laquelle aujourd'hui l'on passe sans tourner la
tte. Et il assiste au triomphe de son successeur sans tre consol par
l'ide que lui aussi Connatra l'ingratitude et la dsertion des masses
humaines.

Sans la prendre au tragique, aussi bien dans les, grces qu'elle
dispense que dans la disgrce qu'elle inflige, j'ai ide que la
popularit sera de la plus aimable clmence pour il. Poincar, vers
lequel elle s'est dj jete spontanment. Notre nouveau prsident a
tout ce qu'il faut pour la maintenir avec gentillesse  sa place, et ne
pas se laisser gner par elle. Il ne lui permettra pas d'excessives
familiarits. Il ni la laissera pas venir trop prs, le coudoyer et
regarder dans ses affaires, et, sans la rebuter, il n'aura pas non plus
de faciles empressements  son gard. Elle aime assez d'ailleurs, au
fond, qu'on lui fasse sentir  et l les distances, et elle considre
deux fois plus celui qui ne la courtise pas, dont l'accueil a le bon
got de ne pas taler une satisfaction trop bate. On n'a de chance de
la garder que par la bonne tenue de soi-mme et l'exercice de la
dignit. Question de tact et de mesure qui n'est qu'un jeu sans effort
pour l'homme affable et fin, attentif et rflchi, simple et de si
parfaite distinction gnrale qu'est M. Poincar. Il est grave et il
sait sourire. Il a des yeux froids qui rayonnent d'intelligence et
s'clairent de bont. C'est plus qu'il n'en faut pour faire avec la
popularit un bon mnage, plus court que la plupart, des autres... Sept
ans.

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction rserves.)_



[Illustration: Cap. Chauvin. Lieut. Raymond. Poincar. Ct de Chambonas.
Le lieutenant Raymond Poincar (alors vice-prsident de la Chambre des
dputs) et ses camarades du 1er bataillon territorial de chasseurs
alpins pendant une halte dans les montagnes d'Annecy.--_Phot.
communique par le commandant de Chambonas._]

M. POINCAR, CHASSEUR ALPIN

On a dit ici, au lendemain de l'lection de M. Raymond Poincar  la
prsidence de la Rpublique, quel soldat modle fut cet homme appliqu 
tous ses devoirs. A quelques jours de l, M. Marcel Knecht, le prsident
de la Prolonge Blandan, association amicale des anciens soldats du 26e
rgiment d'infanterie, o le futur prsident fit son anne de
volontariat et qu'il quitta avec les galons de sergent, lui dlivrait
cette attestation: que le bi-licenci fut un soldat modle et un
parfait grad. Nous avons mentionn aussi que, son service termin, M.
Raymond Poincar passa l'examen d'officier, et qu'il accomplit avec zle
les priodes d'exercice que lui imposait la rgle. Il laissa  tous ceux
qui furent alors ses camarades, ses compagnons d'armes, le meilleur et
le plus durable souvenir.

C'est ainsi que M. le commandant de Chambonas, qui connut M. Raymond
Poincar au 1er bataillon territorial de chasseurs alpins, o, en 1897,
il faisait un stage comme lieutenant, s'empresse, avec une amabilit
dont nous lui sommes reconnaissants, de nous communiquer les
photographies qu'il conserve prcieusement depuis cette poque.

Le lieutenant Poincar y figure en tenue de campagne: on manoeuvrait
alors dans les montagnes des environs d'Annecy; on menait l, avec
entrain, une rude et saine vie. A une tape, un des camarades--le
lieutenant Daudens--prit ces clichs, que le nouveau chef de l'tat ne
reverra sans doute pas sans motion.

Dans la note qu'il nous donne pour accompagner et commenter ces
documents, un parent de M. le commandant de Chambonas, M. le vicomte du
Fresnel, nous rappelle qu' cette poque M. Raymond Poincar, qui avait
dj t deux fois ministre, tait vice-prsident de la Chambre des
dputs (il le fut trois annes de suite, de 1896  1898). A ce titre,
il avait sa place marque dans toutes les crmonies officielles.

Or, le hasard voulut qu'une grande rception et lieu  l'Elyse, tandis
qu'il accomplissait sa priode d'instruction. Le premier mouvement du
lieutenant Poincar fut de sacrifier au devoir militaire le devoir de
reprsentation. Mais le prsident Flix Faure insista pour l'avoir prs
de lui en ce soir de fte.

M. Raymond Poincar, par dfrence, abandonna donc quatre jours le bret
bleu pour venir  Paris. Seulement, sa priode termine, le bataillon
territorial libr, il tint  honneur de remplacer ce temps perdu, et,
pendant quatre jours supplmentaires, il demeura au 11e bataillon actif,
qui administrait le 1er bataillon territorial. Combien de rservistes y
mettent moins de zle!

Ceux qui ont eu alors l'honneur de le voir  l'oeuvre, crit M. le
vicomte du Fresnel, ont pu apprcier sa haute intelligence, ses qualits
de travailleur infatigable, toujours hant du souci d'apprendre
davantage de son mtier, afin de pouvoir se rendre encore plus utile 
son pays.



UNE CRISE POLITIQUE AU JAPON

Une crise politique des plus graves svit en ce moment au Japon o
l'effervescence populaire est telle que, pendant trois jours, la foule,
dans son ardeur  manifester contre le ministre Katsura, a soutenu de
vritables combats avec la police et la troupe dans les rues de Tokio.

[Illustration: Le prince Katsura.]

Le cabinet Katsura avait succd, sous la pression du parti militaire,
au cabinet Saonji, trs populaire pour son programme d'conomie
gnrale et de dgrvement fiscal. Peu soutenu par la cour, et ne
pouvant russir  remplacer son ministre de la Guerre qui venait de
dmissionner sur un refus de crdits nouveaux, le marquis Saonji dut se
retirer, bien qu'il et la majorit dans les deux Chambres, et le prince
Katsura, qui avait t dj deux fois premier ministre, de 1901  1906
et de 1908  1911, assuma la tche ardue de concilier des intrts en
apparence inconciliables. Les vnements nous montrent que l'minent
homme d'tat n'y a pu russir. La dcision du gouvernement d'enlever les
questions militaires  la comptence du Parlement nettement hostile, et
dont,  deux reprises, furent proroges les sances, a mis le comble 
l'impopularit du ministre qui, sous la menace de toute une population
ameute, s'est rsign  abandonner le pouvoir.



PLUS FORT QU'A KOEPENIK

LA MOBILISATION DE STRASBOURG

Il est une facult que l'on a depuis trop longtemps dnie aux
Allemands, voire aux pangermanistes: c'est le sens de l'humour. Deux
hommes, du moins, deux hros--car on les a vite tenus pour tels en leur
pays, tant donn les difficults de l'entreprise--auront,  peu
d'annes d'intervalle, tent  ce point de vue une sorte de
rhabilitation de l'esprit national. Ces deux humoristes, qui
jouissent aujourd'hui d'une gale et lgitime popularit dans toute
l'Allemagne et jusque dans les pays voisins, sont le cordonnier Voigt
(l'inoubliable capitaine de Koepenik) et le sous-officier rform Wolter,
dont les exploits, non moins joyeux et d'une ingnuit de moyens tout
aussi remarquable, datent  peine d'hier.

Vous paratrait-il agrable, histoire de rire un peu par ces temps
vraiment trop maussades, de bouleverser l'un des plus vastes camps
retranchs de l'Allemagne, d'amener un gros _Zeppelin_ sur les
fortifications, d'envoyer, en tenue de parade, au polygone de la ville
militaire, 16.000 hommes, 30 gnraux et colonels, un gouverneur de
forteresse et un gnral commandant de corps tandis que tous les
monuments se pavoisent? La chose est presque trop facile.

[Illustration: Le gnral von Egloffstein, gouverneur de Strasbourg.]

[Illustration: Place Impriale  Strasbourg: la foule des immigrs
attendant... le retour de l'empereur du polygone.]

[Illustration: Le gnral von Fabeck, commandant le XVe corps.]

Voici: vous passez au bureau de poste de votre quartier, o vous rdigez
un tlgramme  votre propre adresse. Ce tlgramme ne porte qu'un seul
mot: _oui_, par exemple. Une demi-heure plus tard, un tlgraphiste se
prsente  votre domicile et vous remet la dpche. Alors vous grattez
l'adresse, l'origine du tlgramme et le _oui_, sans toucher aux autres
indications. Puis vous crivez l'adresse du gouverneur de la place et
vous ajoutez quelques lignes premptoires ordonnant la mobilisation des
troupes. Hardiment vous abusez du nom de l'empereur Guillaume et, coiff
d'une casquette de tlgraphiste, une longue plerine jete sur vos
paules, vous allez porter vous-mme cette dpche au lieutenant qui
commande le poste central. Le lieutenant transmet le tlgramme au
bureau du gouverneur, et, cinq minutes aprs, la garnison est alarme;
la gnrale retentit; une rumeur de guerre emplit la ville! Des ttes
ornent toutes les fentres et des foules loyalistes encombrent toutes
les rues, cependant que, tranquillement, vous allez prendre un bonne
chope et mme beaucoup de bonnes chopes dans une brasserie recommande
en attendant que finisse--car tout a une fin--la plaisante aventure.

Ainsi procda, de point en point, il y a une dizaine de jours, l'ancien
sous-officier d'administration d'artillerie Auguste Wolter, rform
depuis peu par l'autorit militaire, et qui, pour occuper ses loisirs et
montrer aussi sans doute qu'il tait encore bon  quelque chose,
s'amusa, au lendemain du mardi gras,  mobiliser toute la garnison de
Strasbourg-. Cela se passait le 5 fvrier. Un homme--notre
Wolter--portant la casquette  double galon rouge des agents des postes
et tlgraphes, pntra au corps de garde de la place Klber et remit au
lieutenant de service une dpche identique  celle dont nous donnons le
fac-simil.

[Illustration: _Au gouvernement gnral imprial, de Strasbourg
(Alsace).--Toute la garnison doit tre alarme immdiatement par le
poste central. J'arrive par automobile  midi au polygone des
manoeuvres.--Guillaume Imperator Rex._ Tlgramme--crit au crayon bleu
sur papier jaune--absolument identique  celui par lequel le
mystificateur Wolter mobilisa la garnison de Strasbourg.]

[Illustration: L'empereur  Koenigsberg, le jour o on l'attendait 
Strasbourg.]

Le lieutenant envoie le pli au gnral'gouverneur von Egloffstein, qui
fait sauter le timbre. Une dpche de Sa Majest l'Empereur! Le gnral
bondit. Comment! L'empereur est en route pour Strasbourg et l'on n'en
savait rien! Heureusement que l'on a devant soi deux heures encore! Vite
des ordres, des estafettes, le tlphone, le tambour, tous les tambours
qui, dans toutes les casernes, dans toutes les rues, sur toutes les
places, battent la gnrale. Ainsi, dans la ville, et tandis que les
troupes munies des toiles de tente, de la gamelle et du manteau, se
htent vers le polygone, on apprend que Sa Majest arrivera  midi pour
passer la revue de la garnison. La Post fait vite vendre, par ses
hurleurs, une dition spciale qu'on s'arrache. Majestueux et lourd,
l'_Ersatz-Zeppelin_ sort, lui aussi, de la ville. Le statthalter est,
ds 11 heures, sur le terrain de manoeuvre o arrive en coup de vent le
prince Joachim, sorti de l'Universit, et que reoit le groupe dor des
Excellences militaires avec le chef de police en grand gala. Tout est
prt. Les soldats sont aligns merveilleusement. Immobilit. Silence.
Midi sonne!... Une heure sonne! Puis la demie, les trois quarts!... Deux
heures, enfin!... L'empereur n'est pas l, toujours. Mais alors?... On
se dcide enfin  tlphoner  Berlin qui rpond que l'empereur est 
Koenigsberg.

Demi-tour. En avant, marche! pour rentrer au quartier. Toutes les
troupes repartent du pied gauche qui ne se soucie plus de lancer le pas
de parade.

Et, pendant ce temps-l, l'impassible Auguste Wolter, qui venait de
disposer pendant quatre heures d'horloge de tout un corps d'arme
allemand, savourait tranquillement une excellente bire  la brasserie
du Tigre au faubourg National. C'est l que le dcouvrit et l'arrta,
vers 4 heures de l'aprs-midi, un agent lanc sur ses traces. Et Wolter
fut emmen un peu vivement  la prsidence de la police o finit, pour
lui, la petite fte dont on s'est beaucoup gay  Strasbourg et dans
maints autres lieux d'Allemagne. Mais, parat-il, l'empereur Guillaume
n'a pas t, cette fois, atteint par la contagion du sourire...

ALBRIC CAHUET.



[Illustration: Auguste Wolter, en uniforme de sous-officier
d'administration d'artillerie.--Phot. E. Dietsch.]

[Illustration: Dr Wilson. Lieut. Bowers. Capitaine Scott. Capitaine
Oates.

Le capitaine Scott et ses compagnons, au pied du mont Erebus, avant le
dpart vers le Ple.--_Phot. Ponting. Copyright._]

LA FIN TRAGIQUE D'UNE EXPDITION POLAIRE

D'un jour  l'autre nous nous attendions  recevoir la nouvelle de
l'heureuse arrive en Nouvelle-Zlande de l'expdition polaire de Scott,
et voici qu'au lieu d'un joyeux message le tlgraphe nous annonce une
catastrophe. Aprs avoir conquis, lui aussi, un mois aprs Amundsen, le
Ple Sud, le chef de l'expdition et ses quatre compagnons sont morts de
faim et de froid sur la route du retour, au moment o ils allaient
atteindre le salut.

En janvier 1911, Scott s'tablissait, avec douze compagnons,  la terre
Victoria, sur les bords du _sound_ Mac Murdo,  quelques kilomtres du
point o il avait pass deux ans au cours de sa premire exploration en
1901-1903, et tout prs de celui d'o, en 1908, Shackleton tait parti
pour son mmorable raid. Le chef de la mission anglaise possdait donc
le trs grand avantage de connatre admirablement le terrain sur lequel
il allait oprer; de plus, il n'avait point besoin de dpenser son temps
et ses forces  chercher la meilleure route vers le Ple, il lui
suffisait de reprendre celle de Shackleton.

Une fois la station d'hivernage construite et amnage, Scott employa
l'automne  installer des dpts de vivres sur la Grande Barrire, cet
norme glacier, large de 800 kilomtres environ et long de 600, qui
s'tend en avant des puissantes montagnes au milieu desquelles se trouve
le Ple. Trois caches de vivres furent ainsi amnages, la plus
mridionale sous le 79 30' de latitude; alors que, pendant ce temps,
Amundsen russissait  tablir son dpt extrme  278 kilomtres plus
prs du Ple. De ce fait et de ce que leur base d'oprations se trouvait
environ 110 kilomtres plus au sud, les Norvgiens possdaient un
avantage marqu sur les Anglais.

L'hiver s'coula sans incident et, au dbut du printemps austral, le 2
novembre 1911, Scott se mit en route vers le Ple,  la tte d'un
important convoi de dix traneaux tirs par autant de poneys. Entre
temps, deux traneaux automobiles chargs de fourrages et
d'approvisionnements avaient pris l'avance, tandis que des attelages de
chiens suivaient avec des vivres de rserve. Par suite de rchauffement
des moteurs d au mauvais fonctionnement de l'appareil de
refroidissement par l'air, les tracteurs durent tre abandonns par 80
30' de latitude. N'empche qu'ils avaient fourni une traite de pas moins
de 300 kilomtres sur le glacier, et singulirement facilit les
transports. Aprs cela, la marche sur la Grande Barrire continua trs
lente, sans cesse retarde par d'effroyables _blizzards_ et de trs
abondantes chutes de neige. Seulement le 10 dcembre, trente-huit jours
aprs avoir quitt ses quartiers d'hiver, la caravane arrivait 
l'extrmit mridionale de cette immense nappe de glace, au pied de
l'norme massif qui dfend l'approche du Ple. Ds le lendemain, avec
sept compagnons, Scott entamait l'ascension des montagnes par le glacier
Beardmore, qu'avait suivi Shackleton trois ans auparavant. Les fourrages
tant puiss, les poneys survivants avaient t abattus avant le dbut
de l'ascension. Ds lors, les Anglais devaient s'atteler eux-mmes 
leurs vhicules, tandis qu'au moment de l'attaque des montagnes Amundsen
possdait une meute de plus de quarante btes vigoureuses. Au dbut, la
marche fut trs pnible; toujours la tempte et la neige; par suite, une
piste excrable. Plus haut, le terrain devient meilleur, et les
explorateurs avancrent bon train, couvrant de 24  36 kilomtres par
tape. Le 3 janvier 1912, Scott arrivait au 87 32' de latitude, soit 
270 kilomtres du Ple. L, pour conomiser les vivres, il renvoyait sur
l'arrire trois de ses compagnons et continuait avec quatre hommes, le
docteur Wilson, deux officiers, le capitaine Oates et le lieutenant
Bowers, et un sous-officier, Evans. Quinze jours plus tard, le 18
janvier, juste un mois et un jour aprs Amundsen, la petite caravane
parvenait au Ple o elle trouvait la tente et le document laisss par
les Norvgiens comme preuves de leur passage. Pour ces braves, quelle
cruelle dconvenue! Avoir pein pendant des mois, et, au dernier moment,
se voir enlever la victoire par un concurrent plus heureux! Le coup
tait rude, et qui sait, peut-tre sa violence entama-t-elle la force de
rsistance des explorateurs et prpara-t-elle ainsi, dans une certaine
mesure, la catastrophe finale.

[Illustration: L'itinraire du capitaine Scott et celui de Roald
Amundsen.]

Si l'ascension du glacier Beardmore avait t difficile, encore plus
pnible fut la descente. Sans rpit, la tempte et la neige, et toujours
un froid trs vif, 30 et 40 sous zro,  une poque correspondant  la
fin de juillet et au commencement d'aot sous nos latitudes. Finalement,
le 15 fvrier, au prix d'efforts surhumains, on arrive  la fin du
glacier Beardmore, au pied des montagnes. L, le sous-officier Evans
succombe aux fatigues et aux privations.

Cependant, les grosses difficults semblent vaincues. Du pied du glacier
aux quartiers d'hiver du _sound_ Mac Murdo, il n'y a plus que 650
kilomtres, et sur toute cette distance, c'est la plaine de l Grande
Barrire. Mais l'adversit s'est acharne sur la malheureuse expdition.
La temprature devient excessive; dans la journe le thermomtre oscille
autour de 35 sous zro et, la nuit, tombe  43! Avec cela, constamment
un vent debout qui rend le froid encore plus pre, et,  chaque instant,
des _blizzards_ et des chutes de neige. Dans de telles conditions,
combien est puisant le halage des traneaux!

En mme temps, la lenteur des progrs oblige  la diminution des
rations; il importe avant tout de garder une quantit de vivres
suffisante pour atteindre le dpt le plus mridional, l'_One Ton Camp_,
la cache contenant une tonne de conserves. C'est ainsi que plus la lutte
devient pnible, plus la force de rsistance des voyageurs diminue.
Aprs un mois de marche, Scott se trouve encore  plus de 250 kilomtres
de la station.

Sur ces entrefaites, le capitaine Oates, gravement mordu par la gele
aux pieds et aux mains, s'affaiblit de jour en jour; le malheureux se
trane plutt qu'il ne marche. Malgr ses instantes prires, ses
camarades refusent de l'abandonner, et, pour lui permettre de suivre,
ralentissent leur allure, alors que chaque heure perdue diminue les
chances de salut de la caravane entire.

Le 16 mars, la petite troupe se trouve retenue sous la tente par la
tempte, lorsque Oates,  toute extrmit, parvient  se lever dans un
suprme effort: Je sors, et resterai dehors quelque temps, dit-il.
Comprenant sa rsolution, ses compagnons s'efforcent de le retenir;
leurs supplications demeurent inutiles... et ce vaillant disparat pour
toujours dans l'ouragan blanc. Oates, crit Scott, avait coup lui-mme
le lien d'affection qui conduisait ses amis  la mort.

Aprs ce drame, les trois survivants lvent immdiatement le camp et, en
dpit de la tourmente, poursuivent leur marche dsespre. Encore un
effort, le dpt du 79 30' n'est plus loin. Aprs cinq jours de
fatigues surhumaines, ils vont toucher le but, lorsque, le 21 mars,  20
kilomtres de la prcieuse cache de vivres, un nouveau _blizzard_,
plus terrible que les autres, fond sur les infortuns voyageurs. Leurs
caissons de vivres sont presque vides, et toujours l'ouragan fait rage.
C'est ainsi que, lentement, ces hroques pionniers succombent les uns
aprs les autres, aux tortures de la faim et du froid, gardant, jusque
dans l'agonie, la plus admirable srnit. Scott et ses trois compagnons
sont morts en hros de Plutarque.

[Illustration: La veuve et l'enfant du capitaine Scott. Photographie
prise avant le dpart de Mrs Scott, qui s'est embarque le 4 janvier
dernier pour aller au-devant de son mari, en Nouvelle-Zlande, et qui a
appris la fatale nouvelle  Honolulu.]

[Le capitaine Scott, avant son dpart.--_Phot. Russell and sons,
Southsea._]

Dfaillant, le chef de l'expdition trouve encore la force de tenir un
journal et d'adresser au peuple anglais un suprme message, admirable de
simplicit et de grandeur d'me:

Nous sommes faibles, crit Scott, nous pouvons  peine tenir la plume.
Pour ma part, je ne regrette pas d'avoir entrepris cette expdition;
elle montre l'endurance dont sont capables les Anglais, leur esprit de
solidarit, et prouve qu'aujourd'hui ils savent regarder la mort avec
autant de courage que jadis.

 Nous avons couru des risques; nous savions d'avance que nous les
courrions.

 Les choses ont tourn contre nous, nous ne devons pas nous plaindre,
mais nous incliner devant la dcision de la Providence, dcids  faire
de notre mieux jusqu' la fin.

 Si, dans cette entreprise, nous avons volontairement donn nos vies,
c'est pour l'honneur de notre pays. J'adresse donc un appel  mes
compatriotes, et les prie de veiller  ce que ceux dont nous tions les
soutiens dans la vie ne soient pas abandonns.

Ds les premiers jours de mars, l'escouade demeure aux quartiers
d'hiver s'tait porte en avant au secours du chef de l'expdition.
Malheureusement, le mauvais temps paralysa ses mouvements. Ce fut
seulement six mois plus tard, en octobre dernier, au dbut du printemps
austral, que les recherches purent tre reprises; elles aboutirent  la
dcouverte des cadavres des hroques explorateurs et des carnets
racontant leur effroyable agonie.

La catastrophe est due principalement  des conditions mtorologiques
adverses et au mauvais tat de la neige qui en a t la consquence.
Alors que sur la Grande Barrire, Amundsen n'a point prouv de grosses
temptes et n'a essuy que deux tourmentes dans les montagnes, Scott a
t pour ainsi dire constamment envelopp par des _blizzards_.
Shackleton, lui aussi, fut assailli par de frquents ouragans et
rencontra de vastes espaces recouverts de neige molle. De plus, les
nombreuses sries d'observations faites dans le _sound Mac_, Murdo par
les trois expditions anglaises qui y ont hivern montrent la frquence
des ouragans dans cette rgion. Il est donc vident que la route
anglaise vers le Ple Sud, c'est--dire la partie occidentale de la
Grande-Barrire situe au pied des hautes montagnes de la terre
Victoria, forme une sorte de trou du vent, au fond duquel tombent
d'abondantes masses de neige. Au contraire, plus  l'est, au large de
cette chane, la partie mdiane de la Grande Barrire, qui a t
parcourue par les Norvgiens, est une zone de calme relatif. De plus,
les autorits en matire d'exploration polaire, Nansen, Shackleton,
attribuent l'affaiblissement progressif de la caravane au scorbut. La
terrible maladie avait visit l'expdition avant le dpart pour le Ple;
un des membres de l'escouade du sud avait mme t atteint. Il est donc
permis de penser que, pendant la marche vers le Ple, l'alimentation
exclusive en conserves, jointe aux fatigues de la route, a dtermin une
nouvelle closion tratresse de la redoutable affection, dont les lents
progrs ont mis les vaillants explorateurs hors d'tat de rsister aux
intempries et aux privations.

D'autre part, une des causes du dsastre doit tre cherche dans
l'absence d'animaux de trait au moment de l'assaut final. Tandis que des
meutes bien entranes enlevaient rapidement les traneaux d'Amundsen,
les Anglais durent haler  bras les leurs dans la pnible escalade des
montagnes. Enfin, Scott et ses compagnons n'avaient point cette matrise
du ski que possdent les Norvgiens habitus ds l'enfance  l'emploi de
ce patin. De l, la lenteur des tapes, qui a conduit  la mort ces
hroques explorateurs.

CHARLES RABOT.



[Illustration: Le chteau prsidentiel et l'cole militaire de
Chapultepec, prs de Mexico. Le chteau est la rsidence habituelle du
prsident Madero; les lves de l'cole militaire sont, selon les uns, 
la tte de l'insurrection,--selon les autres, de la rsistance.]

LA GUERRE CIVILE AU MEXIQUE

M. Madero, qui, il y a bientt deux ans, contraignait par la force M.
Porfirio Diaz  abandonner le pouvoir, et que la rvolution victorieuse
portait alors  la prsidence des tats-Unis du Mexique, vient  son
tour d'prouver les hasards d'une sdition militaire, dirige, cette
fois, contre lui. Dimanche dernier, les partisans du gnral Flix Diaz,
neveu de l'ancien prsident, entranaient presque toutes les troupes de
la garnison et, avec ce concours, dlivraient leur chef, emprisonn
depuis l'insuccs de sa prcdente tentative insurrectionnelle. Aprs un
violent combat entre les troupes fdrales et les rebelles, ceux-ci
s'emparaient de l'arsenal, et le gnral Flix Diaz se proclamait
lui-mme prsident de la Rpublique.

[Illustration: Le prsident Madero.--_Phot. comm. par M. Adossids_]

[Illustration: Le gnral Flix Diaz.--_Phot. comm. par M. Humblot._]

En un pays o les questions de personnes sont seules en jeu, ce ne sont
point des raisons politiques qu'il faut chercher  un tel mouvement.
Depuis longtemps dj, M. Madero avait  lutter contre les menes de
nombreux adversaires. Ds ses dbuts, nous crit M. N. C. Adossids,
qui est fort averti des origines de la crise actuelle pour avoir
rcemment sjourn au Mexique, le nouveau prsident fut l'objet de
critiques acerbes; on alla jusqu' affirmer qu'il s'tait fait
rembourser les frais occasionns par la rvolution. A vrai dire, les
mcontents, ses anciens amis pour la plupart, se plaignaient surtout de
n'avoir pas reu un prix suffisant de leurs services, et si l'on voit
aujourd'hui certains gnraux, ses partisans d'autrefois, faire cause
commune avec Flix Diaz, c'est que Madero dut rsister nergiquement 
leurs exigences exorbitantes.

 Pasqual Orozco et Zapata devinrent ainsi ses ennemis acharns. Leur
aide lui avait t indispensable pour conqurir le pouvoir, car,
vritables chefs de bandes, ils avaient  leur disposition des hordes
vite excites par l'appt de riches butins. Le succs de Madero assur,
ils l'accusrent de ne point tenir ses promesses, et reprirent les armes
contre lui.

 Dconsidrs, sans prestige, ils n'taient pourtant pas les plus 
craindre. Un autre adversaire, beaucoup plus redoutable  cause de
l'estime qui s'attachait  son nom, se mit bientt sur les rangs: le
gnral Flix Diaz, trs populaire dans l'arme, russit, au mois
d'octobre dernier, avec quelques centaines d'hommes,  s'emparer de
Vera-Cruz. Arrt peu de jours aprs, il fut condamn  mort par la cour
martiale; mais l'opinion publique intervint en sa faveur, et Madero
commua sa peine en celle des travaux forcs.

Le gnral Diaz parat avoir rencontr,  Mexico, de vives rsistances.
Les troupes fidles ont livr aux mutins de nombreux engagements, et
l'on annonce que M. Madero, demeur matre du palais national, organise
la lutte, tandis que, d'aprs certaines informations, Mme Madero
rsiderait toujours au chteau de Chapultepec,  quelques kilomtres de
la capitale.



PRUSSE ET HANOVRE

Le 10 fvrier,  Carlsruhe, au cours d'un bal au chteau grand-ducal de
Bade, l'empereur Guillaume a officiellement annonc les fianailles de
la princesse Victoria-Louise de Prusse et du prince Ernest-Auguste de
Cumberland, petit-fils du roi de Hanovre et hritier prsomptif--depuis
la mort de son frre an le prince Georges--du grand-duch de
Brunswick. L'vnement est d'importance; les fianailles scellent en
effet la rconciliation des maisons de Prusse et de Hanovre de mme que
le mariage de l'empereur Guillaume avec une princesse de
Schleswig-Holstein mit fin  une autre vieille querelle. On ne croit
point que le duc de Cumberland, pre du fianc, puisse renoncer lui-mme
officiellement  ses droits sur le Hanovre; mais sans doute
abdiquera-t-il en faveur de son fils, ce qui permettrait de rsoudre la
question de la souverainet du Brunswick, actuellement administr par
une rgence qui doit cesser lorsque les Cumberland, hritiers du
grand-duch, auront renonc  leurs prtentions sur le Hanovre.

La princesse Victoria-Louise a vingt ans. Elle est blonde, fine,
spirituelle, vive, et, par ses saillies espigles, met beaucoup
d'animation jeune  la cour de Potsdam. Le prince Ernest-Auguste, g de
vingt-cinq ans, est un officier bavarois de belle allure.

[Illustration: Le prince Ernest-Auguste de Cumberland. _Phot. Hutzel._]

[Illustration: Une fiance en uniforme des hussards de la Mort: la
princesse Victoria-Louise de Prusse.]

[Illustration: LA MARISMA.--Auprs d'une hutte de berger, M. Henri
Lagatu, professeur de chimie  Montpellier, charg de l'expertise, et
son guide. _Photographie de M. Louis Bertrand, communique par M. H. del
Camino, principal propritaire de la Marisma._]



LES MARAIS DU GUADALQUIVIR

_Notre correspondant de Madrid nous crit:_

Une rapide excursion vient de me faire connatre la rgion des marais du
Guadalquivir dont la concession au Crdit foncier du Sud de l'Espagne
est l'objet d'une enqute judiciaire, prlude,  en croire certaines
informations, d'un scandale analogue  l'affaire Rochette, o seraient
compromis 5 millions et impliques de hautes personnalits espagnoles et
franaises.

Ces marcages ne sont pas ceux que les touristes qui descendent en
bateau le Guadalquivir de Sville  Sanlucar de Barrameda peuvent
apercevoir, s'tendant  perte de vue sur leurs deux rives et servant de
pacages aux troupeaux de taureaux de course. Les terrains dsigns dans
le dossier sous le nom de Marisma Gallega d'Aznalcazar et de Lago de
Almonte, sont situs  l'ouest du bras droit du Guadalquivir, dit
Brazo de la Torre, non navigable sauf pour de petites embarcations.

Occupant, depuis Coria del Rio jusqu' l'embouchure, l'emplacement
probable de l'ancien estuaire du fleuve, ces terrains d'alluvion,
abondants en silice, se prsentent tantt sous l'aspect d'un sol
pulvrulent et gristre, tantt couverts d'herbes aquatiques et
semblables  des rizires ou aux pampas amricaines. Ils sont parsems
de trous appels ojos (yeux), sources insondables, dissimules sous
des couches de mousse, mais que le btail de ces parages a l'instinct
d'viter, et traverss par tout un rseau de canaux (canos ou
canadas), les uns d'eau courante, les autres aveugls. On y trouve
enfin quelques lueios, sortes de lagunes o sjournent le plus
longtemps les eaux. Du ct de la mer, le long du rivage, les marais
sont bords par de vastes dunes de sable, et, du ct de la terre, par
d'immenses forts de pins, d'eucalyptus, de chnes et de palmiers nains,
rparties en plusieurs grandes proprits, notamment celle de la
comtesse de Paris  Villamanrique, sa rsidence, la chasse royale du
Coto del Rey, et surtout le Coto de Doa Alla, fameux par
l'abondance et la varit de sa faune presque unique en Europe, o
l'on chasse encore le sanglier  l'pieu, comme au moyen ge, et o l'on
a pu mme acclimater des chameaux, amens des Canaries. Les marais
eux-mmes sont d'ailleurs abondants en gibier d'eau.

[Illustration: Vue du Carlo Travieso. Dans le fond passe au grand trot
une troupe de chameaux qu'il a t impossible d'approcher. _Phot. Louis
Bertrand, communique par M. H. del Camino._]

[Illustration: Carte des marais du Guadalquivir.]

Cette vaste tendue se divise en plusieurs parties: la marisma
d'Aznalcazar, qui commence prs du bourg de ce nom,  l'est de
Villamanrique, et couvre 25.000 hectares; la marisma Gallega, d'une
superficie de 15.000 hectares, comprise entre le Brazo de la Torre et
le Cao Travieso, et la marisma de Hinojos, voisine du Lago de
Almonte, bande de terrain argileux et assez ferme, qui n'est couverte
d'eau qu'en hiver.

Pour mettre cette contre en exploitation agricole, il faudrait, au
moyen du drainage des canaux, l'asscher, et en mme temps dbarrasser
la terre du sel dont elle est imprgne: ces oprations exigeraient
videmment de longs et coteux travaux. Plusieurs tentatives ont dj
t faites en ce sens; leur histoire, fort intressante pour
l'intelligence de l'affaire Pquignot, vaut d'tre brivement conte.

C'est en 1876 que la premire concession pour l'asschement des marais
d'Aznalcazar, qui appartiennent, pour la plus grande part,  M. Hilario
del Camino, de Sville, fut faite en faveur de MM. Morno Benitez et
Iscar moyennant une caution de 10.000 pesetas et un dlai de dix ans
pour achever les travaux et douze ans pour livrer le terrain  la
culture. Mais rien de srieux ne fut excute, et M. Iscar chercha, en
1897,  revendre, pour 50.000 pesetas seulement, sa concession  M.
Hilario del Camino, qui n'en offrit que 2.000 pesetas,--ce qui donne une
ide de la valeur de ce titre dont Pquignot a tir depuis 5 millions!
Entre temps, plusieurs ingnieurs trangers ou espagnols taient venus
oprer des relevs sur le terrain, et l'affaire avait t successivement
tudie par une Compagnie pninsulaire domicilie  Madrid, par M.
Sundheim, propritaire de mines  Huelva, et plusieurs autres, sans
qu'aucun y donnt suite. La concession primitive Benitez-Iscar semblait
donc lgalement prime, lorsqu'un dcret royal du ministre des Travaux
publics, en date du 12 juillet 1910, la renouvela en faveur d'un M.
Fernando Cazana; puis un autre dcret du 19 juin 1911 transfra cette
concession (en mme temps que celle du lac d'Almonte, adjug en 1910
aussi  un M. Zapata)  MM. Caraux et Louis Renaut, le premier la cdant
au second. Enfin, un troisime dcret, en date du 10 mars 1912,
attribuait cette mme concession  M. Paul Pquignot (qui apparat alors
pour la premire fois et ne s'est jamais rendu personnellement aux
marismas), comme conseiller-dlgu du Crdit foncier du Sud de
l'Espagne.

Depuis, on n'avait rien su de l'affaire  Sville, jusqu' l'arrive, en
vertu d'un mandat judiciaire, de M. Henri Lagatu, professeur de chimie 
l'cole nationale d'Agriculture de Montpellier, commissionn comme
expert agronome pour l'analyse des terrains. Il y sjourna, il y a un
mois, plus de vingt jours, en compagnie de M. Louis Bertrand, agent du
consulat franais.

Les rsultats des investigations de M. Lagatu appartiennent encore au
secret de l'instruction; mais nous croyons savoir que, d'accord avec les
autres personnalits comptentes, il admet la possibilit de
l'asschement et de l'exploitation agricole des marismas  force de
temps et d'argent. Seulement, quelles qu'en soient les difficults
matrielles, l'entreprise ne serait possible que si les concessionnaires
taient ou devenaient vraiment les possesseurs du terrain. Tel n'tait
point prcisment le cas.

Il semble en outre singulier que, tandis que les dcrets de concessions
se succdaient, la Direction des Travaux publics de la province de
Sville dclare ne possder aucun dossier  ce sujet. Mais c'est 
l'instruction qu'il appartient d'lucider toutes ces anomalies et le
rle des diverses personnalits impliques dans cette affaire, qui vient
de motiver la dmission de l'ambassadeur d'Espagne  Paris, M. Prez
Caballero.

J. C.



[Illustration: Djeuner  la pagode du Nuage de Jade vert (Pi Yunn
Sseu):  gauche, vtu de bleu, le bonze de la pagode.]

UN MOIS A PKIN

IV.--EN EXCURSION: LA PAGODE DU NUAGE DE JADE VERT

Les buts d'excursions aux environs de Pkin sont nombreux et
intressants. Je ne vous parlerai pas de celle au tombeau des Ming et 
la grande muraille, qui est classique; je n'ai pas pu la faire, empch
que j'tais par tous mes rendez-vous. Mais nous en avons fait une,
dlicieuse, au temple de Pi Yunn Sseu (Pagode du Nuage de Jade vert)
prs du Parc de Chasse, en compagnie de l'aimable M. Bouillard, qui
s'tait charg de l'organisation et du ravitaillement.

Partis de Pkin en auto vers 2 heures, nous sommes arrivs trois quarts
d'heure aprs devant le Palais d't o nous avons trouv des nes et
des chevaux qui nous ont amens, vers 5 h. 1/2, au Temple, situ au pied
des premires collines de l'Est.

L, dans un dcor saisissant, se dresse le plus admirable monument qu'on
puisse imaginer. C'est, dans un amphithtre naturel d'une grande
allure, une succession de portiques, de ponts, de cours, de terrasses,
d'escaliers, de pagodes, de pavillons qui escaladent la pente, assez
forte, de la colline et conduisent au sommet d'une tour bouddhique,
sorte d'autel grandiose, rigeant ses pylnes  multiples tages et ses
bas-reliefs de pur art hindou dans un ciel resplendissant. Des
polychromies peintes aux portiques en bois, on passe aux arcs de
triomphe en cramique, puis on arrive peu  peu aux marbres hls et
imprgns de soleil, patines  plaisir et cisels comme des
orfvreries... C'est une merveille.

Ces morceaux d'architecture bouddhique ne sont pas rares  Pkin et dans
ses alentours. C'est, m'a dit M. Bouillard,  l'empereur Tien Long,
souverain lettr, artiste et trs clectique, qu'on doit l'introduction,
en Chine, d'une certaine quantit de dogmes de la religion hindoue et,
par suite, de monuments inspirs des traditions bouddhiques. Ce
souverain fit mme venir  Pi Yunn Sseu des architectes et des artistes
de l'Inde pour excuter cette partie de la construction, qui se trouve
enchsse dans le temple chinois comme un diamant dans du jade.

Tien Long devrait tre adopt comme patron par les calligraphes. Un
autographe de lui tait--et est encore--considr par les Chinois comme
un chef-d'oeuvre. Les temples les plus clbres et les plus admirs sont
ceux auxquels, par faveur spciale, il a fait don d'une page de son
criture qui, soigneusement et fidlement reproduite dans ses moindres
dtails, a t grave sur une stle de marbre blanc, dresse  la place
d'honneur, sous un pavillon spcial. Les Chinois, grands admirateurs de
l'art graphique, prennent, dans tous les endroits o il s'en trouve, de
nombreux calques et empreintes de ces caractres impriaux. Toutefois,
leur respect de l'criture ne va pas jusqu' leur faire oublier celui de
la salet, et presque toutes ces inscriptions demeurent badigeonnes du
noir de fume qui a servi  les dcalquer et qu'on ne se donne pas la
peine de laver une fois l'opration termine.

Ces gens sont tout en contradictions.

La plupart des gardiens laissent froidement oprer sous leurs yeux les
profanations les plus honteuses. Du reste, ce ne sont pas prcisment
des gardiens: ce sont des hommes quelconques, qui habitent l dedans,
tout simplement, on ne sait en vertu de quel droit; personne ne les
paie, ils ne dpendent de personne et vivent uniquement des pourboires
des visiteurs.

On pourrait leur confier la Joconde, si on la retrouve.

La partie artistique de notre excursion tait agrmente d'un service de
subsistances qui ne laissait rien  dsirer et qui avait bien son
charme, croyez-moi. Les boys de M. Bouillard, sous la conduite du
cuisinier, taient partis avant nous, emportant un matriel complet de
couchage, des ustensiles de cuisine, d'abondantes provisions de bouche,
la vaisselle et les valises.

A l'entre du temple, un vieux bonze nous a accueillis aimablement. Les
boys avaient install nos lits dans les diverses chambres de la pagode
et servi des rafrachissements dans une des cours ombrages et fleuries,
prs d'une source au rjouissant murmure, dans laquelle taient
plonges, jusqu'au goulot, de nombreuses bouteilles aux formes varies.

Jusqu'au soir nous visitmes la pagode dans tous ses dtails, ne nous
lassant pas d'admirer et de nous merveiller.

Aprs un succulent dner et une agrable soire de causerie, nous fmes
nous coucher. Chacun de nos lits, qui avaient t dresss sur des
estrades, au fond des chambres entre deux brle-parfums de bronze
entours d'inscriptions, avait l'air d'attendre quelque bouddha souriant
et pansu, comme celui qui, bienveillant, au milieu des dcombres, sige
 l'entre du temple.

[Illustration: Les rizires de la banlieue de Pkin, vues de la Fontaine
de Jade.]

Au dehors, les clochettes pendues aux corniches retrousses se mirent 
linter discrtement dans la nuit au gr des bouffes de brise, et je
m'endormis du sommeil du juste.

Le lendemain, promenade au Parc de Chasse et visite des ruines d'une
lamaserie thibtaine, autre fantaisie de Tien Long. Il faudrait la plume
vocatrice de Loti pour vous dire le charme et la grandeur de ces lieux,
l'tranget des grands pins blancs aux troncs tourments, qu'on croirait
enduits d'une couche d'argent, et au feuillage en bronze patin.

Il y a des arbres partout, dans ces temples; ils ont l'air de faire
partie de l'architecture. Les beaux artistes qui crrent ces merveilles
ont certainement tenu compte de leur prsence lorsqu'ils combinrent
leurs plans, et ils ont bti en les respectant et en les utilisant comme
accessoires dcoratifs. Certains d'entre eux, plusieurs fois
centenaires, sont d'une forme et d'une couleur inimaginables.

En vrit, je vous le dis, la Chine est un admirable pays.

A la suite d'un djeuner finement arros, nous fmes nos adieux au bonze
qui tait venu, sans faon, boire avec nous le petit verre de cognac de
l'amiti et fumer la cigarette de paix. Il va sans dire que le pourboire
traditionnel ne fut pas oubli. De nouveau, sur nos nes ou nos chevaux,
nous suivmes la route aux dalles disjointes et uses, nous loignant 
regret de cette mouvante oeuvre d'art.

Sur le chemin du retour se trouve, prs du Palais d't, une autre belle
chose--la Fontaine de Jade--qui mriterait toute une littrature. De l
on dcouvre l'immense Pkin dans toute sa plate tendue, avec, au
premier plan, en avant du Palais d't, une succession de rizires
inondes dont les digues forment comme un rseau de cloisonn.

LE PORTRAIT DE YUAN CHI KAI

16 juin.

La patience est une vertu chinoise, il faut le croire, et la mienne fut
soumise ici  une longue preuve. Non pas que j'aie t le moins du
monde victime du mauvais vouloir des hauts personnages dont je voulais
faire de rapides portraits. Au contraire, ds mes premires dmarches,
ils m'ont fait rpondre que ce serait avec plaisir, mais qu'ils taient
trs occups et qu'il fallait attendre.

J'ai tellement attendu que j'ai eu un moment de dsesprance; mais,
grce  l'infatigable obligeance du gnral Munthe,  qui notre
ministre, M. de Margerie, avait bien voulu demander de m'obtenir les
audiences que je sollicitais, j'ai, enfin, t reu par le prsident de
la Rpublique chinoise.

Le nouveau Oua Ou Pou (ministre des Affaires trangres), rsidence
actuelle de Yuan Chi Ka, est un vaste btiment en briques grises, tout
neuf, tout amricain, d'architecture vaguement palatiale, d'un style
yankee assez prtentieux, genre gratte-ciel, moins les tages. On y
accde par une troite ruelle tout encombre de soldats et o les
pousse-pousse eux-mmes ont peine  se croiser. Comme c'est une
construction  l'europenne-- l'amricaine, veux-je dire--l'entre ne
comporte pas le fameux pan de mur ornement qui, devant tous les yamen,
tous les temples et mme les maisons particulires (quand il y a de la
place), empche les mauvais esprits de pntrer; mais on l'a remplac, 
l'intrieur, dans la cour, par un monumental paravent de bois, trs
moderne lui aussi, qui leur barre fort bien la route ou, en tout cas,
les oblige  faire un dtour qui brise leur lan.

Yuan Chi Ka m'a reu dans son vaste cabinet o rien, vraiment, ne
rappelle la Chine; pas un meuble, pas un objet d'art qui ne soient
modernes; c'est confortable et cossu. Le Prsident, venu trs
courtoisement au-devant de moi jusqu' la porte, me tend la main 
l'europenne et me souhaite la bienvenue par l'intermdiaire du gnral
Munthe. C'est un homme d'une soixantaine d'annes, semble-t-il, au torse
puissant et aux jambes courtes; les mains sont petites et fines. Il est
vtu du nouvel uniforme chinois en toile kaki, avec des boutons dors,
des broderies au collet, des pattes d'paulettes  toiles et des
aiguillettes. De courtes bottes molles compltent cette tenue d'une
irrprochable correction mais dont la sobrit me fait penser--avec quel
regret!--aux anciens atours abolis. Son Excellence devait avoir grande
allure, en robe de mandarin...

[Illustration: Entre de l'ancien Oua Ou Pou (ministre des Affaires
trangres).]

[Illustration: Yuan Chi Ka, prsident de la Rpublique chinoise.
_Dessin d'aprs nature de L. Sabattier, sur lequel le Prsident a appos
sa signature._]

L'air bienveillant et affable de mon modle, son sourire infiniment bon,
me semblent justifier tout le bien que m'en a dj dit le gnral Munthe
qui n'en parle qu'avec le plus affectueux respect, vantant
chaleureusement sa bont et sa fidlit envers ses amis.

Je crois pourtant qu'il vaut mieux ne pas tre de ses ennemis; mais,
n'ayant eu ni le temps ni les lments ncessaires pour me faire sur lui
une opinion dfinitive, je m'en tiens  celle du gnral Munthe.

Aprs quelques phrases de politesse, le Prsident s'est assis  son
bureau et, sur ma demande, a continu  s'occuper des affaires
courantes, examinant des papiers, prenant des notes, donnant des
signatures. Celle qui orne mon croquis est de sa propre main, bien
entendu, et c'est, m'a dit ensuite son secrtaire, une faveur qu'il ne
prodigue pas. Quant  mon dessin, tout en tant assez ressemblant, il
n'est pas fameux, je suis le premier  le reconnatre; mais, je peux
bien le dire sans lui manquer de respect, le Prsident a trs mal pos.
Je ne pouvais pourtant pas me permettre de rappeler  l'ordre un tel
chef d'tat.

L'exemple parti de si haut n'a pas tard  tre suivi, et, aprs le
prsident de la Rpublique, le prsident du Conseil, la plupart des
ministres, vice-ministres et secrtaires, m'ont,  l'envi, accord
quelques moments de pose; si bien que, maintenant, je ne sais plus o
donner de la tte.

Beaucoup de physionomies intressantes, parmi ces hommes politiques de
la nouvelle Chine, les unes fines, les autres nergiques, des
malicieuses, des bonasses, toutes nigmatiques. Les Chinois sont si loin
de nous!

QUELQUES HOMMES D'TAT

Le prsident du Conseil, Tong Shoa Yi, qui parle admirablement
l'anglais, m'a paru tre remarquablement intelligent.

C'est une curieuse figure que la sienne: la prominence de l'arcade
sourcilire sous la fuite du front, la minceur de la bouche sous la
moustache monde, la pesanteur du regard derrire les lunettes,
composent un ensemble d'une austrit un peu inquitante. La parole est
sobre et prcise; la voix grave n'a rien des tonalits aigus
particulires aux Chinois. Tong Shoa Yi a tudi en Amrique, o il a
longtemps sjourn, et d'o il parat avoir rapport, en mme temps que
l'accent du pays, un esprit pratique et des ides modernes bien
arrtes.

Il avait revtu, pour poser, un veston en flanelle blanche de coupe
assez analogue  celle de la vareuse de nos marsouins: col droit et deux
rangs de boitons; pantalon europen, naturellement. Comme il me
demandait mon avis sur ce complet qui, dans son ide, est destin 
devenir le vtement national, sorte d'uniforme civil, je lui ai rpondu
qu'il avait l'air trs confortable et trs commode et que, si on
l'adoptait, il ne fallait pas manquer de prescrire, comme on fait en
France pour nos soldats, de boutonner  droite la premire quinzaine et
 gauche la seconde, pour viter d'user toujours le mme ct. Quand on
fait une loi somptuaire, il faut la faire complte.

[Illustration: Le nouveau Oua Ou Pou.]

[Illustration: PI YUNN SSEU (LA PAGODE DU NUAGE DE JADE VERT).--Le
portique de marbre.

_Aquarelle de L. Sabattier._]

[Illustration: Le secrtaire gnral de la prsidence de la Rpublique,
Liang Che Yi.]

Une chose qui m'a fait beaucoup de peine c'est de voir, sur tous les
bureaux prsidentiels ou ministriels, des porte-plume et de l'encre. O
progrs!

O est le bel encrier chinois dans lequel on voit les lettrs des
peintures anciennes dlayer leur encre avec une attention et un soin si
touchants? O est le beau bton d'encre de Chine, avec ses ornements et
ses devises ou ses pices de vers moules en beaux caractres anciens ou
modernes? J'en ai un splendide, qui porte en lettres dores ces mots:
Puiss-je vous servir encore dans dix mille ans!

Le tout est remplac, maintenant, par une bote en cuivre, ronde ou
carre, contenant une pte noire toute prpare qui doit tre fabrique
et vendue en gros par les Japonais, ces Allemands de l'Extrme-Orient.

On dirait une bote  cirage.

Je sais bien, c'est plus commode, plus vite fait, mais puisque le temps
ne compte pas, en Chine...

Ces dtails semblent indiquer un tat d'esprit alarmant au point de vue
du pittoresque et une tendance  rformer moins les moeurs ou les
institutions que les choses. Il est plus facile de frapper l'oeil que
l'esprit. Si les tailleurs et les architectes s'en mlent, il ne restera
bientt plus rien de beau  voir  Pkin.

Tsa Ting Kan, secrtaire particulier de Yuan Chi Ka, est bien le
Chinois le plus aimablement accueillant que j'aie encore rencontr. Il
est fin, spirituel et de bonne humeur, avec de la malice plein la face.
Il parle, lui aussi, trs bien l'anglais, et, en causant avec lui, on
finit par avoir l'impression que le costume national, qu'il a conserv,
est un dguisement; d'autant plus que, sous sa longue lvite bleue, il
porte un pantalon de drap et des bottines  boutons. Mon admiration pour
la Chine et mon enthousiasme pour son art lui ont caus un visible
plaisir et, lorsqu'il a su ma passion pour les caractres chinois, il
m'a offert le plus dlicat tmoignage de sympathie sous la forme d'une
collection de pinceaux  crire que je considre comme un trs prcieux
cadeau.

[Illustration: Le ministre des Finances, Hsiun Si Ling.]

[Illustration: Le ministre de l'Intrieur, Tchao Ping Tiunn.]

[Illustration: Le secrtaire particulier de Yuan Chi Ka.]

[Illustration: Le prsident du Conseil, Tong Shoa Yi.]

_Les cinq personnages ont appos sur les croquis originaux de L.
Sabattier leur signature autographe des deux derniers en criture latine
en mme temps qu'en criture chinoise._

[Illustration: Une partie peu visite du Palais d't.]

Liang Che Yi, secrtaire gnral de la prsidence, m'a reu d'un air
fort enjou et n'a cess de rire pendant toute la sance, en bavardant
avec le gnral Munthe qui, fidlement, me sert d'introducteur et
d'interprte auprs de Leurs Excellences. Celui-l ne parlant que le
chinois, je suis forc de le juger sur l'apparence, ce qui fait un peu
partie de mon mtier; et quelques vers de la fable du _Souriceau_ me
viennent  la mmoire:

        _L'un, doux, bnin et gracieux,_
        .............................................
        _Un modeste regard et, pourtant, l'oeil luisant._

Le ministre des Finances, Hsiun Si Ling, a, comme vous pouvez en juger,
une figure des plus caractristiques. Ses yeux si chinois et son nez si
busqu font plutt mauvais mnage, et sa coupe de cheveux ne se tient
pas avec sa moustache et sa barbiche clairsemes, qui conservent un air
ancien rgime trs marqu.

[Illustration: Un clocheton d'angle du Palais d't.]

La demi-heure qu'il a bien voulu me consacrer restera dans mon souvenir
comme une des plus chaudes de mon existence: le thermomtre marquait, ce
jour-l, 42  l'ombre. Pendant que je dessinais, le ministre,
doucement, s'ventait. Il finit par s'apercevoir que j'avais trs chaud
et, obligeamment, me fit proposer par son secrtaire, qui parle
franais, d'ter mon veston que j'avais gard.

Tchao Ping Tiunn, ministre de l'Intrieur, me fait l'effet d'un pondr;
l'oeil est franc et la figure claire. L'criture robuste dnote un
caractre ferme et srieux. Il doit tre nergique et droit.

Tout ce que je vous raconte l, ce sont, naturellement, des impressions
personnelles. La plupart de ces personnages sont encore assez inconnus,
au moins des rsidants europens. Ils n'ont, jusqu' prsent, rien
produit de sensationnel qui puisse permettre de porter sur eux un
jugement motiv (1).

Il semble qu'ils attendent quelque chose. Il y a du malaise et de
l'inquitude dans l'air.

On parle de plus en plus de troubles, d'effervescence, de rvoltes des
soldats.

[Note 1: Depuis qu'ont t dessins les portraits reproduits ci-contre,
la situation de certains des modles s'est modifie assez profondment.
C'est ainsi que Tong Shoa Yi, descendu du pouvoir, n'est plus qu'un
simple citoyen. Tsa Thig Kan, promu conseiller de la prsidence, a t
charg de conduire les difficiles ngociations en vue de la
rconciliation du Nord et du Sud, violemment brouills au lendemain de
la rvolution. Hsiun Si Ling n'est plus ministre, mais prside la
commission d'tude des rformes financires. Enfin Tchao ring Tiunn est
actuellement prsident du Conseil.]

PALAIS D'T, PALAIS D'HIVER

18 juin.

J'avoue que le Palais d't ne m'a pas enthousiasm outre mesure; si ce
n'tait sa partie ancienne, trs belle en son dlabrement, et o les
guides ne veulent jamais mener les visiteurs, pour avoir plus vite fini,
j'en serais revenu assez dsillusionn.

Dans cette partie ancienne que nous avons tenu  visiter, sur les
conseils du commandant Vaudescal, en compagnie de M. O'Neil et de sa
charmante femme, il y a quelques coins vraiment dignes d'admiration et,
entre autres, une certaine petite pagode  tages qui est une pure
merveille de forme et de couleur. Pour ce morceau et un autre, qu'on
appelle le pagodon de bronze, je donnerais tout le reste, sauf,
peut-tre, le lac qui, dans son ensemble, est trs beau, malgr qu'il
soit gt par la fameuse Jonque de marbre. Cette banale et laide
curiosit pour touristes est, justement, ce qu'il y a de plus connu; le
contraire m'aurait tonn.

La petite pagode  tages est encore  peu prs intacte, mais le pagodon
de bronze a reu, en 1900, la visite de quelques amateurs de
chefs-d'oeuvre pas cher: une de ses portes, bijou de ciselure, fait,
parat-il, le plus bel ornement des salons de je ne sais plus quel
tablissement de crdit, tandis qu'une fentre a t adopte par un
amateur clair. Vous savez que,  la mme poque, l'un des merveilleux
quatoriaux de l'observatoire de Pkin est parti en Prusse o il est
demeur. Son frre, aprs avoir fait, lui, un petit voyage en France,
est revenu s'installer sur son pidestal comme si de rien n'tait.

La seule chose qui pourrait donner  ces sortes d'oprations un semblant
d'excuse, c'est l'incroyable indiffrence des Chinois  l'gard de leurs
richesses artistiques. Cette indiffrence, je me hte de le dire, ne
peut tre reproche qu'aux fonctionnaires, car il y a encore en Chine de
nombreux et fervents admirateurs des oeuvres d'art du pays. Il n'en est
pas moins pnible de penser que ces beauts sont destines 
disparatre, soit par cambriolage, soit par suite d'incurie.

[Illustration: La pagode  tages, au Palais d't.]

[Illustration: Pavillon d'angle et foss de l'enceinte du Palais
d'Hiver.]

Il est vrai que celles qui sont cambrioles ne sont pas perdues pour
tout le monde.

Le Palais d'Hiver, au centre de Pkin, forme,  lui seul, une ville
fortifie dans l'enceinte, dj formidable, de la capitale. Depuis mon
arrive, ses interminables murs rouges, tuiles de jaune, impntrable et
exasprante barrire par-dessus laquelle on aperoit les vastes toitures
aux teintes d'or, ses portes, farouchement closes et gardes, ses
fosss, dont les eaux dormantes disparaissent sous les lotus, ses
pavillons d'angle si beaux de proportions et de tonalit, exeraient sur
moi tout l'attrait de l'interdit et du mystrieux. Mon dsir de voir
tait arriv  l'tat aigu lorsque l'autorisation d'entrer me fut,
enfin, accorde,-toujours grce  la grande obligeance de notre
ministre, M. de Margerie.

Ce ne fut pas sans motion que je pntrai dans ce palais qui sert,
maintenant, de prison au jeune empereur, otage des rvolutionnaires.

La Ville Impriale proprement dite est situe au centre du Palais
d'Hiver et entoure, elle aussi, d'une muraille qu'il ne m'a pas t
possible de franchir. Du haut de la Montagne de Charbon, le dlgu du
Oua Ou Pou charg de nous piloter nous a montr les pavillons de
l'empereur, de l'impratrice, les divers btiments, les temples et tout
ce qui constitue la ville interdite. A toutes nos questions sur le jeune
empereur, nous remes des rponses vagues. Pauvre gosse!, dit  un
certain moment l'un de nous.-Il n'est pas pauvre! reprit vivement un
des personnages officiels, il touche 300.000 tals par mois.

Evidemment...

Nous visitmes donc des cours, des pavillons, des couloirs, prcds et
suivis d'eunuques grassouillets et coutant distraitement les
explications de notre guide, qui s'exprimait en fort bon franais. C'est
vraiment mieux ici qu'au Palais d't. Il y a des morceaux d'une rare
lgance; les dtails sont plus soigns et l'ensemble est moins dlabr;
c'est habit et les choses semblent s'en ressentir.

On nous a promens en jonque sur les lacs couverts de lotus qui,
malheureusement, ne fleuriront que dans un mois. Les bateliers qui nous
attendaient, la longue perche au poing, ne manquaient pas d'allure, et
les jonques, portant, l'une les invits et l'autre les eunuques, nous
ont amens  un dbarcadre assez amusant, prs du pont en S qui conduit
au pied du P Ta, la bouteille de Pippermint, comme l'appellent nos
marsouins, qu'on aperoit de tous les coins de Pkin.

La garde qui nous avait rendu les honneurs  notre arrive nous a, de
nouveau, prsent les armes  la sortie, car nous tions des visiteurs
officiels; puis, comme il tait prs de 2 heures, nous sommes alls
djeuner, comme de simples citoyens.

L. Sabattier

--_A suivre._--

[Illustration: Dpart pour la promenade en jonque sur les lacs du Palais
d'Hiver.]



LA BANDE ANARCHISTE AUX ASSISES

_Suite des croquis d'audience de PAUL RENOUARD_.

Dieudonn, formellement accus par le garon de recettes Caby, l'adjure
de reconnatre qu'il a pu se tromper.

Les dpositions des premiers des deux cents tmoins ont succd aux
interrogatoires. L'un de ces tmoignages, le plus attendu, promettait
d'tre sensationnel. On ne fut point du.

--Faites entrer M. Caby! ordonne le prsident.

Un homme, rapidement, s'avance  la barre o tous les regards le
suivent. C'est la victime de la rue Ordener. La silhouette est maigre,
nerveuse, avec des paules troites et une allure saccade. Le visage
osseux, blme, parchemin, avec un grand front chauve, est celui d'un
convalescent encore bien fragile. Caby, on vient de nous le rappeler 
l'instant, a eu un poumon trou par une balle. Une autre balle s'est
loge dans la rgion de la nuque d'o on n'a pu la retirer. Longtemps on
a dsespr de sauver ce malheureux, foudroy--selon son
expression-- bout portant, et qui, gisant  terre, perdant son sang 
flots, fit de suprmes hroques efforts pour retenir de ses mains
raidies le dpt qui lui avait t confi. Mais, enfin, le miracle s'est
ralis tout de mme, et la victime, revenue de si loin, apporte
aujourd'hui son tmoignage dcisif...

Le silence, dans la vaste salle, est absolu. Les coeurs battent un peu
plus fort. Une motion anime les physionomies impassibles des jurs. Les
stagiaires sont graves. Les journalistes n'crivent plus. Les vingt
accuss, soudainement trs attentifs, ont des regards fixes, Dieudonn
est trs ple.

--Racontez  messieurs les jurs comment s'est produite l'agression dont
vous avez t victime.

Et Caby raconte, simplement, succinctement, d'une voix prcise, sans
timbre... Nous voyons maintenant ce visage dans la pleine lumire qui
descend des fentres. Les traits, en relief, avec la moustache raide et
tombante qui barre le profil, sont dcids, nergiques, et contrastent
avec la faiblesse physique que l'on devine encore chez ce ressuscit.

[Illustration: La mre de Dieudonn  la barre des tmoins.]

--Reconnatriez-vous votre agresseur?

Caby fait face aux accuss et, sans hsitation, le bras tendu vers
Dieudonn, dclare:

--Le voici!

Et c'est un long frisson dans la salle.

--Vous savez, insiste le prsident, que votre dposition peut faire
tomber la tte de cet homme.

--C'est lui, je le jure.

Alors, Dieudonn se lve. Il va sans doute crier son innocence. Non
point, il cherche  l'expliquer. Il parle longuement, sans lan, sans
dsespoir, avec des phrases prpares. Ah! comme l'on voudrait tre
vritablement mu  ce moment et recevoir, tandis que cet homme se
dbat, le choc qui atteint le coeur. Mais non, ce n'est pas cela. Et,
tandis que Dieudonn se rassoit, nous entendons ces mots de Caby qui
sonnent terriblement plus vrais:

--Et moi je jure sur la tte de ma petite fille que cet homme est bien
mon agresseur!

Ce fut la scne la plus impressionnante, jusqu'ici, de ces interminables
dbats, au cours desquels aussi, cependant, il y eut une minute
d'infinie piti lorsque la mre de Dieudonn, une pauvre vieille
douloureuse, vint dfendre son fils que malheureusement, continuent 
reconnatre des tmoins prcis et redoutables.

[Illustration: Le garon de recettes Caby dsigne Dieudonn comme son
assassin.]

[Illustration: Dieudonn, accus d'tre le principal auteur de
l'attentat de la rue Ordener, et son avocat, Me de Moro-Giafferi.]



[Illustration: Le camp des spahis aprs l'occupation de la casbah
d'Anflous. Ml aux soldats, l'envoy spcial de _l'Agence Havas_, M.
Georges Gurard.]

LA PRISE DE LA CASBAH D'ANFLOUS

Les premires nouvelles qu'on avait reues de la prise de la casbah
d'Anflous, et que nous avons rsumes dans notre numro du 1er fvrier,
ont t compltes par des comptes rendus--un, notamment, du
correspondant de _l'Agence Havas_, M. Georges Gurard, auteur des
photographies reproduites ici, auquel nous allons faire de larges
emprunts--qui donnent  ce beau fait d'armes tout son caractre: c'est
l'une des oprations les plus rudes et les plus mritoires que nos
soldats aient accomplies au Maroc. Une de celles, aussi, dont on puisse
esprer les consquences les plus efficaces pour le dveloppement de
notre influence.

Il fallut un assaut de deux jours pour enlever cette forteresse, dont
nous avons dit la situation admirable, au point de vue dfensif; un
combat qui remplit les journes des 24 et 25 janvier.

Il faut dire, pour faire mieux comprendre les difficults de la tche
impose  nos troupes, que l'ennemi--soit que l'exprience acquise sur
d'autres champs lui ait profit, soit qu'il se trouvt dans ses rangs un
certain nombre des askris rebelles de Fez, dresss par nos instructeurs,
et renvoys dans leurs tribus  la suite de la rvolte de l'an
dernier--manoeuvrait tout  fait  l'europenne, en utilisant
admirablement le terrain qui le protgeait.

[Illustration: Le gnral Brulard  la casbah.]

La harka d'Anflous avait attaqu dans la nuit du 23 au 24 le camp
franais. L'alerte dj avait t chaude: un lieutenant de spahis et
deux conducteurs avaient t blesss; la propre tente du gnral
d'Esperey avait t troue de balles.

[Illustration: Les alpins dans la cour d'entre de la casbah. Sous un
appentis, la cage de fer dans laquelle le cad Anflous enfermait ses
ennemis captifs _Photographies G. Gurard._]

Au matin, quand les ntres se remirent en marche, les Marocains se
dfendirent pied  pied dans chacun des villages fortifis qui gardaient
la route, se repliant mthodiquement vers la zaoua de Sidi Lhassen ou
El Hassan, centre important que le gnral Brulard s'tait donn comme
objectif.

Le terrain, et c'est ainsi dans toute cette contre hrisse de rocs,
broussailleuse, boise mme, un peu, tait horriblement difficile. Il
tait, par surcrot, fort habilement amnag pour la lutte: en plus des
fortins dont il est sem, l'ennemi y avait tabli des tranches 
l'preuve des obus  balle. Le gnral Brulard n'eut pas trop de toutes
les ressources dont il disposait. Tandis que l'artillerie faisait son
oeuvre, que le tabor des troupes auxiliaires et les tirailleurs
chargeaient  la baonnette pour maintenir les Marocains sur la gauche
de la zaoua, un mouvement tournant des tirailleurs et des zouaves prit
 revers la position tant dispute:  2 heures aprs midi, nous en
tions matres; mais, jusqu' la nuit, les ntres, installs sur le
terrain conquis, furent en butte  une fusillade ininterrompue.

De nombreux cadavres marocains taient demeurs sur la place; les
tranches taient ensanglantes. L'ennemi devait avoir prouv des
pertes considrables. Nous avions seulement huit tus et soixante
blesss.

Le 25,  6 heures du matin, laissant les blesss et les convois  la
garde d'une compagnie d'alpins, d'une de tirailleurs et d'une section de
75, le gnral Brulard se remettait en marche sur le dar Anflous.

Le terrain sur lequel on allait oprer tait encore, dit notre confrre
de l'_Havas_, historiographe de cette marche magnifique, plus pre que
celui o s'tait droul le combat du 24 janvier. Des gorges profondes
sparent les croupes rocheuses et boises des crtes montagneuses qui
s'tendent paralllement.

L'ennemi, escomptant que nous allions nous engager dans ces gorges,
avait tout prpar pour nous y bloquer et nous craser. Le gnral
Brulard n'est pas si naf! Il manoeuvra pour s'emparer des hauteurs de
droite, mais en trompant tout d'abord ses adversaires par une manoeuvre
de cavalerie qui consistait  faire croire que sa colonne allait suivre
le ravin: les cavaliers purent se rendre compte  quel point les
prcautions, de ce ct, taient prises!

Alors ils gagnrent, mthodiquement, sous la protection de l'artillerie,
les premiers contreforts de la chane de droite, bientt suivis de la
colonne entire dbusquant tout ce qui s'offrait  sa marche. A 9 heures
on tait sur la crte, aprs une srie de combats durant lesquels la
fusillade, les hurlements des Marocains et le fracas de la canonnade,
faisaient littralement trembler la montagne.

[Illustration: Destruction de la forteresse d'un grand cad marocain. La
colonne Brulard fait sauter  la mlinite la casbah d'Anflous: explosion
des deux tours de l'Est.--_Phot. G. Gurard._]

On tenait maintenant les hauteurs dominant la casbah, situe dans une
petite valle.

Il restait  parcourir 6 kilomtres, sur un sol couvert de rocs bouls.
On le fit presque sans -coups, en manoeuvrant avec un admirable
sang-froid.

Vers 10 heures, le feu des Marocains commenait  diminuer d'intensit.
Ils lchaient pied. L'artillerie acheva leur droute. Une heure aprs, on
arrivait en vue de la casbah, trs imposante d'ensemble, repaire
jusque-l inviol contre lequel s'taient brises toutes les mehallas
envoyes par les sultans successifs au cours des rgnes prcdents.

On occupa cette bastille si chrement conquise,--nous avons dit que
nous avions en tout, pour l'ensemble de l'expdition, treize tus et
soixante-douze blesss. Les blesss furent installs dans la partie que
nagure habitait le harem, au fond d'un verdoyant jardin, et nos soldats
s'amusrent beaucoup d'une cage de fer, abandonne dans la cour, qui
avait d contenir maints captifs.

Et puis, le lendemain, avant de quitter les lieux, on procda 
l'opration qui, de temps immmorial, a consacr les victoires: on
dmantela la forteresse,--exactement,  la mlinite on fit sauter ses
tours et on entama ses murailles, ce qui est une difficile besogne, dans
ces constructions de bton dont le temps a fait de vritables
monolithes.



[Illustration: Le grand industriel Guret. Le comte Tcherkof. Une grande
dame russe. Sergine Guret. De Limeuil.

(M. de Fraudy). (M. Ravet). (Mlle Robinne). (Mlle Berthe Cerny). (M. H.
Mayer).]

[Illustration: Un contrematre (M. Crou). Guret (M. de Fraudy).]

DEUX EFFETS D'AURORE SE LEVANT SUR UNE FTE ET SUR UN SINISTRE, A LA
COTE D'AZUR.

Scnes du premier et du dernier acte de l'_Embuscade_, de M. Henry
Kistemaeckers,  la Comdie-Franaise. _Dcors de M. Bailly et de MM.
Jenselme, Gillard et Gurard.--Photographies A. Bert.--Voir l'article,
page 142._

LA CONFESSION DE LA DU BARRY (Mme JANE HADING) DANS SON CACHOT DE
SAINTE-PLAGIE

Une scne de _la Chienne du Roi_, l'acte de M. Henri Lavedan, applaudi
avec Servir au Thtre Sarah-Bernhardt (direction Guitry).

Dessin de J. SIMONT.

Il y avait dj un contraste piquant  nous montrer une des femmes qui
personnifient le mieux la joie et la frivolit, le luxe et la volupt de
la fin du dix-huitime sicle, dans le dcor sinistre et rpugnant d'une
prison,  nous faire voir cette amie de roi--du roi qui fut le
Bien-Aim--rudoye par des valets de bourreau, mais M. Henri Lavedan,
dans cette pice, qui prcde _Servir_ au Thtre Sarah-Bernhardt, que
dirige actuellement M. Lucien Guitry, ne s'est pas arrt  cet effet
purement extrieur et, pour ainsi dire, de premier plan; il est all
beaucoup plus loin, beaucoup plus haut et il s'est plu  nous montrer, 
extrioriser de la faon la plus ingnieusement dramatique le contraste
de l'me et de la chair, le conflit de l'esprit et de la matire.

Un prtre, dguis en dlgu du Comit de Salut public, vient, en
effet, voir la courtisane incarcre; il lui offre de la faire vader de
sa gele, c'est--dire de la sauver de l'chafaud; mais il dispose d'un
moyen de secours qui ne peut servir qu'une fois et pour une seule
personne.--Qu'on sauve donc la reine! s'crie spontanment la du Barry.
Mais la reine refuse la libert sans ses enfants. La du Barry
n'acceptera pourtant pas de bnficier seule d'une si insigne faveur et
elle se condamne  rester sous les verrous; elle recevra du moins
l'absolution que lui offre le prtre; pour la recueillir elle
s'agenouille et, tandis que, de l'autre ct de la porte,  travers la
grille du judas, quelques sans-culottes, rouges voyous, l'injurient,
sans d'ailleurs se douter, heureusement, de l'acte qu'elle accomplit,
tandis qu'ils la criblent de sarcasmes, elle se confesse.

Mais,  mesure que s'coule l'heure qui et pu favoriser sa fuite, que
s'abat, sur la prisonnire, plus irrmdiablement, l'ombre du couperet,
elle s'effraie, elle s'pouvante; elle ressent, d'avance, toutes les
angoisses de l'excution prochaine, toutes les affres de la mort; sa
volont reste ferme et volontaire, mais sa chair accoutume aux
caresses, aux adorations, tremble et se hrisse; elle hurle, elle se
tord... C'est la trouvaille d'un grand crivain dramatique. On a
applaudi longuement et chaleureusement cet acte motionnant et ses deux
remarquables interprtes, Mme Jane Hading et M. Andr Calmettes.



LES LIVRES & LES CRIVAINS

_Un livre posthume_

C'est avec une mlancolique pit qu'on lira le volume dit d'hier
(_Dernires Penses_, Flammarion), o se trouvent recueillis des
articles, des confrences, comme les derniers actes de cette royaut
intellectuelle qu'exerait Henri Poincar. L'allocution finale,
intitule Pour l'union morale, il l'avait prononce trois semaines
avant sa mort.

Ce volume, d'ailleurs, paru sous la mme couverture qu'avaient illustre
_la Science et l'Hypothse, la Valeur de la science_, contient surtout
des aperus de dtails, quelques discussions de thories rcentes en
physique, mais, au point de vue gnral et quant  la philosophie,
Poincar s'y montre rigoureusement fidle  la doctrine qui, depuis une
dizaine d'annes, avait fait de lui l'un des initiateurs de ce temps.

L'originalit d'Henri Poincar, en effet, fut de philosopher, non pas en
philosophe, mais en savant. A propos d'mile Boutroux, rcemment nous
avons dit un mot de la proccupation qui, aprs l'vnement blouissant
de la science, fut celle de tous les penseurs, depuis Emmanuel Kant
jusqu' Henri Bergson: il s'agissait de dterminer la valeur de cette
science et de la concilier avec tout ce qu'elle semblait d'abord
repousser, la libert, la foi, le sentiment du devoir et la morale. Les
philosophes cherchaient  rsoudre la difficult  leur manire, en
proposant des mtaphysiques, c'est--dire en s'appliquant  dterminer
la nature mme des choses dont la science ne traduirait qu'un aspect
fragmentaire. Henri Poincar, au contraire, ne fut jamais un philosophe
de profession, mais seulement un savant prodigieux, prodigieux  la fois
par la force de son esprit et par l'tendue de son domaine, gomtre,
astronome, physicien, quasi-chimiste et biologiste, et assurment
psychologue. A l'poque d'une extrme division du travail, scientifique,
il y eut en lui quelque chose de l'universalit d'un gnie de la
Renaissance. Il en avait aussi les dons artistiques, la chaleur d'me.
Il voyait dans la science une beaut, un objet d'amour. Il parle avec
lyrisme et attendrissement des jouissances intellectuelles du
mathmaticien et il clbre l'astronomie, mre de toutes les sciences et
source de toutes les vrits, en un langage qui rappelle Pascal. On
conoit donc que, abordant  son tour le problme des philosophes sur
la valeur de la science, il se soit propos d'y utiliser surtout son
universelle comptence et son autorit unique. Il entreprit de
rflchir, non point sur la nature inconnue des choses, mais sur son
propre ouvrage et s'interrogea lui-mme sur ce qu'il avait fait. Trs
exactement, son objet fut, en faisant le tour des sciences o il avait
excell, d'examiner les donnes fondamentales ou les principes les plus
relevs et de dterminer quelle en est au juste, dans la science mme,
la signification. Et c'est ainsi que, tout naturellement, par la seule
analyse des admirables rsultats qu'il avait acquis, il est arriv  une
conception si modeste de la science et qui fit tant de bruit.

Avant lui, en effet, si discute dj qu'et t la valeur de la
science, il y avait au moins les mathmatiques pour lesquelles nous
faisions exception. Elles nous dpassent tellement, pour l'ordinaire,
que nous avions pris une bonne fois le parti de nous en remettre  leur
rputation d'exactitude. Il tait entendu, depuis Pythagore, qu'on les
mettait  part dans le savoir; quand tout s'croulerait, nous garderions
 Euclide notre foi. Or, Poincar nous a montr que cette foi tait
justement celle du charbonnier. Ce gomtre a comme dcouronn la
gomtrie. Il y a sciences exactes et sciences exactes, affirme-t-il,
et, la relativit des sciences exactes, voil, prcisment, ce que l'on
peut appeler la philosophie de Poincar.

Il est impossible d'en esquisser seulement ici la dmonstration dont on
retrouvera, dans ces _Dernires Penses_ d'aujourd'hui, quelques-uns des
points essentiels: sa mthode a toujours et partout consist  analyser
les notions les plus hautes et les plus simples, et dmontrer, par
exemple, l'incapacit o nous sommes de mesurer exactement le temps,
l'existence d'un espace beaucoup plus gnral que notre espace  trois
dimensions, le caractre approximatif et provisoire de toutes les lois
et hypothses physiques; il aboutit par l  une sorte d'opportunisme
scientifique, ce que nous appelons vrit, tant seulement une
commodit, une attitude qui apparat  notre esprit comme la plus
heureuse pour rsumer actuellement tous les faits de l'exprience. Tel
est,  la lettre, le sens de la dfinition clbre: les axiomes
gomtriques et, avec eux, toutes les lois de la physique sont des
conventions.

Il faudrait bien se garder d'ailleurs de mal interprter cette
dfinition. Si, au terme d'une carrire aussi fconde et aussi belle, le
grand savant n'avait eu  nous proposer qu'un aveu de scepticisme et de
dcouragement, ce serait  dsesprer de l'esprit humain. A l'gard de
la science, au contraire, qui fut sa gloire, Poincar garde autant de
foi que d'amour. Il a seulement voulu la dpouiller de toute rigidit et
de toute intransigeance: il voit en elle une chose humaine, vivante,
soumise  la loi de la vie et au progrs de l'humanit, toujours en
travail, jamais acheve, docile toujours au contrle et  la leon des
faits nouveaux. Il ne craint pas non plus qu'elle dessche les coeurs ni
ne s'oppose jamais  la morale. Elle est au contraire cratrice d'idal,
inspiratrice de sincrit, de dsintressement, d'union entre les
esprits et les coeurs; les savants sont les plus nobles esprits et il
n'y a de redoutable que la demi-science. Dans le beau livre
d'aujourd'hui, ce sont justement ces penses confiantes et sereines qui
sont les dernires. Elles iront au coeur de tous.

_Voyages._

Ce ne sont point des voyages d'exploration en des terres inconnues que
nous conte M. Ren Bazin dans son nouveau livre (_Nord-Sud_,
Calmann-Lvy). Les itinraires suivis par l'minent romancier en
Amrique, au Canada, en Angleterre, en Corse et mme parmi les glaces du
Spitzberg, sont des voies trs connues du tourisme; mais il importe peu
puisque, par la richesse de son esprit si divers, par son observation
amuse ou pntrante, par son art souple et fin si habile  mettre la
vie des anecdotes dans les intrieurs et les paysages reconstitus en
chaudes couleurs, M. Ren Bazin semble nous promener sur des routes
neuves, en des socits mconnues, parmi des merveilles ignores. Aprs
avoir got l'enchantement de ses visions de la fort de Vizzavona, du
golfe de Porto, de toute la Corse en automne, nombre de lecteurs
prouveront le dsir passionn de s'en aller rver dans cette le d'or
o leur seront rserves toutes les motions d'un voyage en Sicile. Et
c'est avec un grand charme aussi qu'ils visiteront la haute socit
anglaise, dans les homes aristocratiques des comts verdoyants o les
gens de notre race trouvent des amis solides et reposants, prodigues
d'attentions muettes, intimids par leur propre coeur jusqu' prendre le
ton de l'humour pour exprimer leurs sentiments les plus profonds, exacts
dans leur politesse, juges quitables de la noblesse d'un acte et du bon
droit d'un homme, except quand l'intrt du pays ou seulement son
orgueil est en jeu!

_Romans._

Il est des lieux o souffle l'esprit... La Lorraine possde un de ces
lieux inspirs. C'est la colline de Sion-Vaudmont, faible minence sur
une terre, la plus use de France, sorte d'autel dress au milieu du
plateau qui va des falaises champenoises jusqu' la chane des Vosges.
Elle porte sur l'une de ses pointes le clocher d'un plerinage  Marie,
et sur l'autre la dernire tour du chteau d'o s'est envol jusqu'
Vienne l'alrion de Lorraine-Habsbourg... Il y a plus d'un demi-sicle,
trois prtres, les trois frres Baillard, Lopold, Quirin et Franois,
vinrent vangliser et btir sur _la Colline inspire_. Leurs oeuvres
bientt rayonnrent comme leur foi, et tout le pays d'outre-Rhin et
Meuse fut un moment sous l'influence de Lopold Baillard, le chef
spirituel. Auprs d'eux s'empressent des femmes--sont-ce des paysannes,
sont-ce des religieuses?--qui les aident et que la lgende ne respecte
pas plus que les nonnes du moyen ge. Il s'est toujours jou un drame
autour des lieux inspirs. Ils nous perdent ou nous sauvent, selon
qu'ayant cout leur appel nous le traduisons par un conseil de rvolte
ou d'acceptation. Le mysticisme violent, l'lan exaspr des frres
Baillard vers le ciel devaient, invitablement, sur la colline divine et
folle, les amener  s'affranchir de toute rgle au moment mme o cet
branlement de leur esprit et de tout leur tre exigeait la discipline
la plus svre. Et nous assistons  un dlire grandiose de nouveaux
fondateurs d'glise en lutte avec l'vque, avec le pape, avec toute
l'glise ordonne, dans son dogme et dans sa hirarchie. On ne saurait
analyser l'action ni dire avec suffisamment d'art le dtail de ce livre
admirable de M. Maurice Barrs, de cette oeuvre flamboyante que vient
d'achever de publier la _Revue hebdomadaire_ et que nous prsentent
actuellement les diteurs Emile-Paul en un volume de librairie. C'est
mieux que beau. C'est parfois, c'est souvent, sublime. Les ides se
pressent, se heurtent, tourbillonnent dans la fivre lumineuse de ce
livre qui contient  lui seul toute l'me de l'oeuvre de Maurice Barrs,
avec toute la posie profonde de la tradition lorraine. Il faut suivre
la lutte opinitre, courageuse et rude, ingale d'abord, trop
compltement victorieuse ensuite, d'un jeune missionnaire, le pre
Aubry, que le chef du diocse a envoy  Sion-Vaudmont pour reconqurir
sur les frres Baillard, devenus des pontifes d'adoration, la colline
inspire. Et il faut assister, aux dernires pages,  la fin de
l'illumin Lopold, revenu au pays, aprs un long exil, pour y exhaler
son dernier souffle de saint des nouveaux jours, rconcili, tout de
mme, avec l'glise une et discipline. Car il ne fut point un
dmoniaque. Il a t plus prs de Dieu que nous, avoue mme le pre
Aubry. Erreur et vrit  la fois. Problme qui se traduit par cette
double interrogation: Qu'est-ce qu'un enthousiasme qui demeure une
fantaisie individuelle? Qu'est-ce qu'un ordre qu'aucun enthousiasme ne
vient plus animer?

_La Colline inspire_ est un roman--passionn et tragique--de l'me. Les
romans du coeur et de la chair vont nous faire descendre des sommets,
des autels ariens o vient de s'exhaler l'angoisse humaine. Voici,
cependant, vraiment noble par sa douleur et sa piti, le livre de M.
Lucien Victor-Meunier: _l'Assomption de Madame Brossard_ (Fasquelle);
voici, riche de belles peintures flamandes, le roman de M. Henri
Davignon: _Un Belge_ (pion); voici, _Suzanne Leclasnier_ (Grasset), par
M. Pierre Maudru, un jeune crivain vibrant, hardi, dont les libres et
violentes audaces nous rappellent un peu la manire de M. Lon Daudet,
jadis, quand il crivait _Suzanne_; voici _le Royaume du Printemps_ ou
le roman d'une jeune marie (Ed. Miasol), des confessions d'une candeur
tmraire, transcrites par Mme Gabriel le R val; voici _Celle qui
manqua_ (Grasset), de Mlle Marie-Anna Hullet, dont les psychologies nous
paraissent un peu ingnues encore mais dont la plume est alerte et
personnelle dj et qui aura peut-tre du talent.--M. Jean Marsal
(_Djelal_, lib. H. Champion), M. Paul-Louis Garnier (_Visages voils_,
Ollendorff) et surtout Mme Demetra Vaka (_Haremlik_, Ed. Plon), nous
racontent des histoires turques.--Mme Alberich-Chabrol (_la liaison des
Dames_, Ollendorff) nous prsente un tableau, vivement bross, du monde
des tudiantes modernes.--M. Georges Pioch tmoigne d'une assez agrable
fantaisie philosophique dans _les Dieux chez nous_ (Ollendorff).--Avec
sa cinglante bonne humeur, Gyp nous dit, selon son imagination, _le
Grand Coup_ (Flammarion), la conspiration victorieuse, qui doit changer
de place et de rang les gens et les ides.--M. Valentin Mandelstamm
confie le soin d'claircir la tragique et tnbreuse _Affaire du Grand
Thtre_ (p. Lafitte)  un auteur dramatique-dtective, d'une espce
assez indite et fort intressante.--Enfin, citons: _Tendres Canailles_
(Ollendorff), par M. Andr Salmon; _les Confessions d'un condamn_,
publies par Julien Hawthorne et Diek le _Galopeur_, par H.-B. Marriott
(traduction Albert Savine, d. Stock), _Cyprien Galissart, laurat du
Conservatoire_ (Fontemoing), par M. Georges Beaume.



LES THTRES

_Servir_, la pice de M. Henri Lavedan  propos de laquelle la premire
page de notre prcdent numro montrait, sous les traits de M. Lucien
Guitry, tout ce qu'il y a d'lev, de farouche et de rsolu chez un vrai
soldat, chez un officier franais de bonne race,--_Servir_ a t acclam
au Thtre Sarah-Bernhardt par un public irrsistiblement entran par
la puissance loquente de M. Henri Lavedan et de son grand interprte.
Ce drame met en prsence, et aux prises, un pre et un fils: deux
officiers de notre arme qui ont sur le devoir militaire des ides
diamtralement opposes,--d'o sa violence poignante. C'est un conflit
d'une grandeur tragique, soutenu dans une prose d'allure cornlienne et
qui dpasse de beaucoup la commune mesure des drames auxquels nous
sommes habitus. M. Lucien Guitrv y est entour de M. Capellani, de Mme
Gilda Darthy, de MM. Mosnier, Decoeur, qui se montrent dignes d'un tel
artiste.

Servir est prcd d'un acte du mme auteur, _la Chienne du Roi_, 
laquelle nous consacrons une gravure, page 141.

A la Comdie-Franaise, la pice en quatre actes de M. Henry
Kistemaeckers, _l'Embuscade_, a t reprsente parmi les
applaudissements d'une salle tour  tour subjugue et charme. Nous
reproduisons page 140, deux scnes de son premier et de son dernier
acte.

Devant la mer bleue, dans le parfum des orangers,  la lueur de
lanternes balances dans les branches comme d'normes fruits vermeils,
aux sons alanguis, nervants d'une musique apporte par bouffes des
salons de la villa toute proche: c'est une fte nocturne sur la Cte
d'Azur, c'est une nuit qui s'coule dans une atmosphre de luxe et de
joie... Telle est, en effet, l'impression que donnent le cadre et les
premires scnes de cette pice. Et puis voici, dans les mmes parages,
l'aspect sinistre d'un lieu de travail, pre et dur, o semble avoir
pass quelque cyclone; c'est un atelier de mtallurgie ventr, dvast
par l'explosion d'une mine, avec ses poulies dchiquetes, ses arbres de
transmission briss, tordus, ses normes machines-outils dmembres; et
par la brche ouverte sur un horizon de collines douces et de mer
paisible, ourle d'cume, on voit l'aurore apparatre et le soleil
lentement monter dans le ciel qui s'embrase. Car la nature impassible
accomplit sans interruption son oeuvre et il n'est pas jusqu'aux ruines
accumules par la main de l'homme qui ne rayonnent de sa lumire. Le
contraste est saisissant entre ce premier et ce dernier dcor, entre ce
premier et ce dernier acte; mais de l'un  l'autre se droulent les
ingnieuses et pathtiques pripties d'une action nombreuse,
tumultueuse, abondante en force et en sensibilit. On peut prdire 
cette belle oeuvre un long succs. L'interprtation en est tout  fait
suprieure avec Mme Berthe Cerny et M. de Fraudy, avec un des plus
jeunes comdiens de la Maison, M. Georges Le Roy, avec Mlles Bovy et
Robinne.

Au petit Thtre-Imprial, curieux spectacle compos d'une srie de
pices: _Ernestine est enrage_, de MM. Andr de Lorde et Georges
Montignac;_ la Lettre_, pantomime du peintre Willette, avec musique
d'Ed. Artaud; _la Maladresse_, de MM. Georges Docquois et Henri
Duvernois; _Soyons Parisiens_, de MM. Maurice Desvallires et Gaston
Derys.

Enfin,  l'Olympia, oprette-revue de M. Andr Barde, musique de M.
Cuvillier, _la Reine s'amuse_, dont l'attraction principale est une
reconstitution du Bal des Quat'z-arts.



UN MAITRE DU VAUDEVILLE

Un auteur dramatique qui connut de grands succs, M. Grenet-Dancourt,
vient de mourir,  l'ge de cinquante-quatre ans, subitement emport par
une attaque d'angine de poitrine.

Pour beaucoup, son nom restera attach  un vaudeville clbre, dont la
fortune fut clatante, _Trois femmes pour un mari_, crit avec M.
Valabrgue. Sa franche gaiet, la verve savoureuse, abondante, qui y
tait rpandue, l'ingniosit des situations, valurent  cette pice une
renomme  laquelle atteignent bien rarement les ouvrages de ce genre.
Et ce sont ces mmes qualits qui assurrent constamment 
Grenet-Dancourt la sympathie du public.

Il avait commenc par tre acteur; aprs s'tre fait applaudir 
l'Odon, il prsenta, en 1881, sur la scne qui avait vu ses dbuts de
comdien, un petit acte, _Rival pour rire_. Sa russite le mit en got,
et ds lors, renonant  interprter les pices des autres, il en
produisit  son tour, seul ou en collaboration, dans tous les thtres
o l'on jouait ce qu'on appelait alors, d'un nom bien dprci
aujourd'hui, le vaudeville.

Grenet-Dancourt s'tait galement fait connatre par des monologues et
des sayntes que Coquelin cadet avait rendus populaires. Il tait,
depuis 1904, chevalier de la Lgion d'honneur.

[Illustration: Le traneau  hlice de M. Bertrand de Lesseps, gagnant
le concours international de traneaux automobiles 
Saint-Ptersbourg.--_Phot. Bulla._]



DOCUMENTS et INFORMATIONS

UN CONCOURS DE TRANEAUX AUTOMOBILES.

Le concours de traneaux automobiles  hlice qui vient d'avoir lieu 
Saint-Ptersbourg, devant une commission institue par le ministre de la
Guerre, a t l'occasion d'une nouvelle victoire pour l'industrie
franaise.

La premire place, est, en effet, revenue au traneau de M. Bertrand de
Lesseps. Ce vhicule, propuls par une hlice arienne qu'actionne un
moteur de 30 chevaux, a ralis une vitesse de 60 kilomtres  l'heure,
en voluant avec une grande facilit.

Le rsultat est d'autant plus honorable qu'un des concurrents pilotait
un traneau muni d'une norme hlice  quatre ples et d'un moteur de 50
chevaux. Cet appareil, sur lequel on comptait beaucoup, a paru peu
pratique. Il a, d'ailleurs, ds le dbut de l'preuve, caus un accident
assez grave: son hlice s'est brise en tranchant le bras d'un
spectateur.

LA FOUDRE ET LES EAUX SOUTERRAINES.

Dans une relation d'un cas de foudre globulaire prsente  l'Acadmie
des sciences par M. Violle au nom de M. G. de La Villemonte, il est
not trs expressment que cette foudre globulaire se manifesta
au-dessus d'un bassin aliment par une nappe d'eau souterraine. Ce fait
vient  l'appui d'une opinion d'aprs laquelle la foudre clate le plus
souvent au-dessus des cours ou nappes d'eau souterraine. Comme il est
dit dans les instructions sur les paratonnerres de l'Acadmie des
sciences, la foudre vite plutt les sols arides reposant sur des
rochers ou sables secs, sauf s'il a plu rcemment. Mais si, sous ces
rochers et sables, il y a des gisements mtalliques ou des gisements
d'eau, c'est tout autre chose. La foudre y tombe volontiers.

Ainsi, on sait 'qu' Bagnres-de-Bigorre la foudre est attire par les
gisements de magntite: les arbres qui surmontent ceux-ci, et qui
pourtant ne sont pas sur une crte, sont constamment foudroys.

D'autre part, non loin du col de Somport, le docteur Pedro Farreras a
relev trois points qui sont particulirement frapps par la foudre. Or,
 chacun de ces trois points, il y a ou bien une source, ou bien un
cours d'eau souterrain. En ralit, la foudre est une bonne indication
de points d'eau, et si on la voit souvent frapper une mme localit, un
mme groupe d'arbres, c'est que sous le sol il y a de l'eau qui le rend
particulirement conducteur.

NOUVELLES OBSERVATIONS SUR LES ICEBERGS.

A la suite de la catastrophe du _Titanic_, le professeur Barnes fut
charg par le gouvernement canadien d'observer les icebergs qui drivent
devant les ctes du Labrador. On vient de publier les rsultats de cette
campagne au cours de laquelle ont t faites des constatations curieuses.
La fusion de l'iceberg, due  l'lvation de temprature de la mer,
augmente encore lgrement la temprature des eaux de surface, par suite
des deux courants qu'elle dtermine: au-dessous de l'iceberg, un courant
vertical descendant d'eau refroidie; autour de la montagne de glace, un
courant centripte amenant l'eau de mer voisine pour remplacer l'eau du
courant prcdent.

Dans le voisinage de l'iceberg, l'eau de ce deuxime courant est plus
chaude que la mer environnante; l'iceberg provoque donc sa propre
destruction, et sa fusion s'opre presque exclusivement par les faces
immerges.

Quant  l'action refroidissante propre de l'iceberg, elle est toujours
extrmement faible, et elle cesse de se faire sentir  quelques mtres.

M. Barnes ajoute que la glace des icebergs emprisonne toujours de
grandes quantits d'air dissous et d'air libre  l'tat de trs fines
bulles, donnant lien  une effervescence quand on fait fondre cette
glace dans l'eau tide. Cet air libre est quelquefois  une pression
suffisante pour expliquer les explosions d'icebergs que l'on observe
frquemment.

UN TRAIN ACTIONN PAR DES ACCUMULATEURS.

On vient de mettre  l'essai aux tats-Unis le premier train de chemin
de fer actionn par des batteries d'accumulateurs. Ce train, qui se
compose de trois voitures portant chacune quatre moteurs et une batterie
d'accumulateurs, est destin au rseau des chemins de fer de Cuba. Il a
circul entre New-York et Long-Beach, soit sur une distance de 40
kilomtres; le trajet a t accompli en 57 minutes  l'aller et en 53
minutes au retour.

On a consomm environ 2,5 kilowatts par kilomtre. En supposant que le
courant revienne  5 centimes le kilowatt, le transport de 150 voyageurs
sur un parcours (aller et retour) de 80 kilomtres revient  une dizaine
de francs.

LE POIDS DU CERVEAU, LA TAILLE
ET L'INTELLIGENCE

_Dans sa nouvelle pice_, les claireuses, qui obtient le plus clatant
succs au Thtre Marigny, M. Maurice Donnay effleure avec son esprit
coutumier une question de haute biologie. La scne finale du premier
acte rende tout entire sur la valeur respective du cerveau dans les
deux sexes. Le mari, trs averti, oppose  sa femme l'opinion du docteur
Dubois, savant hollandais surtout connu pour avoir dcouvert le_
Pithecanthropus._

_M. Dagnan-Bouveret, fils du grand peintre, nous adresse sur cette
question une note amusante, en dpit de sa prcision technique.--note
particulirement agrable  lire pour le beau sexe qui ne pourra,
dsormais, s'offusquer de se voir, comme il arrive parfois, attribuer
une cervelle d'oiseau:_

Bien souvent la fantaisie des potes s'est plu  faire abstraction des
cadres rigides qu'imposent  la ralit l'espace et le temps. Nul
peut-tre plus que Swift, dans ses voyages de Gulliver, n'a tir un
heureux parti de ces fictions qui ne changent les dimensions des tres
et des choses que pour peindre avec plus d'ironie les moeurs et les
ridicules des hommes. Parfois la nature mme semble justifier ces
fantaisies en nous prsentant des gants si grands et surtout des nains
si petits qu'il semble, que l'imagination ne soit gure alle au del du
rel et n'ait pas dpass les limites du possible. Mais la biologie nous
a montr que l'volution des espces est limite dans le sens de la
grandeur aussi bien que, dans celui de la petitesse do la taille.

L'accroissement de la taille a une limite relativement simple et
d'ordre; purement mcanique. Tandis que le poids s'accrot comme le cube
de la taille, la force des muscles s'accrot comme leur section
transversale, ce qui correspond au carr de la taille.

Beaucoup plus complexe est la limite de la diminution de la taille.

Cuvier avait admis la proportionnalit pure et simple entre le poids du
corps et celui du cerveau. Il estimait que _le poids relatif_ de ce
dernier correspond au degr d'intelligence. Cette loi se vrifie quand
on compare entre elles de larges divisions du rgne animal, telles que
les classes des vertbrs; le poids du cerveau reprsente pour l'homme
1/45 de celui du corps; 1/98 pour le, chevreuil; 1/392 pour le cygne;
1/4300 pour le requin, etc. Mais on aboutit aux rsultats les plus
paradoxaux si on compare les animaux d'une mme classe ou d'une mme
espce. Ainsi, la souris a une proportion d'encphale gale,  celle de
l'homme; le ouistiti a une proportion beaucoup plus leve (1/25),
dpasse encore par certains petits oiseaux tels que la msange et le
roitelet (1/20).

En prsence de ces faits, la loi de Cuvier a d tre abandonne et on a
cherch une autre relation entre le poids du corps, le poids de
l'encphale et la mesure de l'intelligence. Les travaux de Brandt et de
Sneil avaient tabli que l'activit gnrale de l'organisme, mesure par
les combustions vitales, est proportionnelle  la surface et non au
poids du corps. Dubois, le savant hollandais qui dcouvrit  Java le
_Pithecanthropus_, s'est alors demand si l'on n'obtiendrait pas une
formule satisfaisante en comparant le poids de l'encphale non pas  la
masse du corps, mais  sa surface. Or, la surface du corps d'un animal
est proportionnelle au carr (ou puissance 2) de sa longueur, et son
poids au cube de cette longueur; par consquent, la surface est
proportionnelle  la puissance 2/3 ou 0,66 du poids et la longueur  la
puissance 1/3 de ce poids.

Partant de cette hypothse, et considrant des espces appartenant  une
mme; famille (mais appartenant toutes  la classe des mammifres),
Dubois s'est efforc de la vrifier empiriquement. Pour des familles
trs diffrentes, il a obtenu des valeurs trs voisines, dont la
moyenne, _l'exposant_ de relation est 0,56, c'est--dire un peu plus
faible que celle donne par la thorie (0,66). Ds lors, on peut dire
que le poids de l'encphale est, chez les mammifres, gal au poids
multipli par 0,56 et par une constante, variable suivant les familles
considres, que Dubois appelle le coefficient de cphalisation.

L'influence de la taille de l'animal sur le poids de son encphale se
trouve ainsi limine, et le coefficient de cphalisation reprsente
bien, comme l'a exprim M. Lapicque, la valeur cherche, laquelle doit
diminuer ou grandir avec la complexit de la vie de relation, la
souplesse surtout de cette vie de relation, et la possibilit de son
ajustement  des conditions de plus en plus dlicates; c'est--dire avec
l'intelligence des animaux apprcie objectivement.

Avec ce coefficient de cphalisation, on obtient un classement
satisfaisant. L'homme vient nettement en tte avec un coefficient gal 
2,8, d'aprs Dubois; 2,73 pour l'homme et 2,72 pour la femme, d'aprs
les calculs de M. Lapicque. Bien au-dessous viennent les singes
suprieurs, les anthropodes, orangs ou gibbons, 0,76  0,70; puis les
singes infrieurs, tels que les ouistitis, 0,48; enfin, les autres
mammifres, 0,45  0,30.

Toujours, fait capital, les grandes et les petites espces d'une mme
famille, quelle que soit la diffrence de leur poids, sont rapproches
par leur coefficient de cphalisation.

Il rsulte de cette loi qu'entre des espces animales qui diffrent
seulement par la taille, le poids de l'encphale varie beaucoup moins
vite que le poids du corps. Si, par exemple, dans une mme famille, nous
considrons deux reprsentants d'espces de taille diffrente, l'un
ayant un poids triple de celui de l'autre, le poids de l'encphale du
plus gros sera non pas triple, mais double; de celui du poids du plus
petit. Par consquent, les petits animaux ont une bien plus forte
proportion d'encphale que les grands.

Cette proportion  laquelle nous avons vu qu'on ne pouvait attacher la
signification que lui attribuait Cuvier parat avoir un sens trs net:
elle marquerait une limite  l'volution des espces dans le sens de la
diminution de la taille. La tte, en effet, ne saurait tre dmesurment
lourde par rapport au corps: il semble qu'elle ne puisse dpasser un
dixime ou un huitime du poids total du corps. Or, la tte comprend non
seulement l'encphale, mais encore la bote crnienne, le massif facial,
les mchoires, les appareils des sens. Un oiseau peut donc se permettre
au maximum un quinzime de son poids total comme encphale; un mammifre
au maximum un vingt-cinquime.

En ce qui concerne l'espce humaine, M. Lapicque a calcul que, la plus
petite race possible ayant un cerveau fonctionnellement gal au ntre,
aurait un pouls d'environ 15 kilogrammes. Nous voil bien loin encore
des Lilliputiens de Swift qui, avec leur taille de 6 pouces pseraient
moins de 100 grammes!



[Illustration: Une belle oeuvre architecturale du XVIIe sicle entoure
de btiments de ferme: le portail d'honneur du chteau de Brcy, dans le
Calvados.--_Phot. Ch. Foulard._]

UN CHATEAU DE MANSARD

Mlle Rachel Boyer, de la Comdie-Franaise, vient de se rendre
acqureur du chteau de Brcy, dans le Calvados,  22 kilomtres de
Caen. Rencontre en quelque coin de journal, au dtour d'une colonne,
la brve nouvelle se glisse dans l'esprit tout discrtement, sans
tapage; et l'on a, tout d'abord, un sourire pour fliciter,
intrieurement, l'heureuse artiste, en songeant _in petto_ qu'il s'agit
sans doute d'une jolie gentilhommire normande environne de grasses
prairies... Et l'on ne s'arrterait qu'un instant, si l'information
n'ajoutait: Le chteau de Brcy est un ancien difice du dix-septime
sicle, bti par Mansard. Voil de quoi veiller la curiosit de tous
ceux qui s'intressent au sort de nos vieilles demeures de France.

Celle-ci tait, avec les ans, tombe en un fcheux tat d'abandon.
Quelles vicissitudes avait-elle subies, depuis que l'illustre Mansard,
celui de Choisy et de Maisons-Laffitte, l'avait fait construire pour un
de ses parents, lequel devait trouver fort agrable d'avoir pareil
architecte dans sa famille. Les archives locales tabliraient cette
histoire, qui est celle de tant d'autres monuments, mal prservs de la
double injure des hommes et du temps. Les pierres ont leur grandeur et
leur dcadence: Brcy, livr  un propritaire qui en ignorait la valeur
artistique, connaissait la mauvaise fortune. Une mtairie s'tait
installe dans le charmant domaine. Et, tout  ct du portail d'entre,
chef-d'oeuvre de grce et de noblesse, des btiments de ferme montraient
leurs toits de chaume.

Un jour, comme une voiture fourragre, trane par quatre robustes
chevaux de trait, franchissait, au risque de l'abmer, le prcieux
portail, rserv jadis  de plus lgers quipages, le hasard voulut
qu'une automobile passt par l. Le plaisir de la vitesse n'empche
point les touristes aviss de regarder autour d'eux: au spectacle
imprvu de cette charrette devant laquelle s'ouvraient des vantaux
sculpts, une voyageuse s'tonna: comment une rsidence dont la faade
avait si imposant aspect s'tait-elle transforme en habitation
rustique? D'autres surprises l'attendaient  la visite du domaine. Le
chteau, de sages proportions, tait du style le plus pur, et un beau
jardin  la franaise l'entourait, coup de terrasses aux escaliers de
pierre moussue, aux lgantes balustrades. Partout on retrouvait la
marque d'un gnie harmonieux et souple, savant  plaire, ami de la
mesure et de l'ordre: entre des travaux plus importants, Mansard avait
d s'amuser  crer cette dlicieuse folie...

C'est ainsi que, pendant une halte d'automobile, Mlle Rachel Boyer
dcouvrit, si l'on peut dire, le chteau de Brcy; elle parvint, non
sans des efforts obstins,  dterminer son propritaire, qui en
ngligeait l'entretien,  le lui cder. Et il faut se rjouir de voir
dsormais sauve cette petite terre o le got franais a fleuri, il y a
plus de deux sicles. La brocante, dont si souvent on signale les
mfaits, n'a pu s'emparer du portail de Brcy, comme elle avait tent de
ravir celui de l'ancien vch d'Alan. Le chteau sera restaur avec
pit: n'est-il pas de bon exemple que l'initiative prive supple
parfois, quand il s'agit de la conservation d'une oeuvre d'art, 
l'tat, protecteur officiel--mais si occup--de nos beauts
monumentales?



[Illustration: Le nouveau gouverneur du Liban, S. E. Ohanns pacha
Coumoudjian, faisant son entre  Beyrouth (assis  sa gauche, un grand
personnage du Liban, S. E. Habib pacha). _Phot. Stefane Faulikevitch._]

LE GOUVERNEUR DU LIBAN

_Un correspondant de Beyrouth, M. Franois Houri, nous crit:_ Grce 
l'intervention de la France, la Porte a enfin dcid, depuis quelques
semaines, d'accorder les rformes demandes pour le Liban et de nommer
en mme temps son nouveau gouverneur, S. Exe. Ohanns pacha Coumoudjian,
sous-secrtaire d'tat aux Affaires trangres de l'empire. Ohanns
pacha est g de cinquante-trois ans. Il est Armnien catholique et
appartient  une des plus grandes familles de Constantinople.

Sa nomination, qui a reu la sanction des ambassadeurs des six grandes
puissances protectrices du rglement du Liban (France, Angleterre,
Russie, Autriche-Hongrie, Allemagne et Italie), a t surtout
interprte, ici, comme un succs de la politique franaise.

A peine dbarqu  Beyrouth, o il a eu une rception des plus
solennelles et des plus enthousiastes--les Libanais taient venus en
nombre et de tous cts saluer le nouveau gouverneur--il a fait appeler
un des plus grands personnages du Liban et le chef le plus puissant
aprs le patriarche maronite, S. Exe. Habib pacha El Saad, pour le
consulter et le prier d'accepter la prsidence du conseil administratif.
Habib pacha est maronite; il appartient  cette grande famille Saad El
Houri dont Volney et Lamartine parlent avec enthousiasme et dont un des
membres, l'arrire-grand-pre de Habib pacha, fut nomm consul de France
dans le Levant, de par une charte de Louis XVI. Il s'appelait cheik
Grandour El Saad.

Le gouverneur, qui ne connaissait pas du tout Habib pacha, s'est
inspir, dit-on, des recommandations de l'ambassade de France 
Constantinople, en l'ayant, sitt dbarqu, fait appeler et nommer  la
prsidence du Conseil. Cette nomination a rjoui tous les Libanais 
quelque rite ou religion qu'ils appartiennent. Aussi le Liban, pour
fter l'avnement d'une nouvelle re de progrs et de prosprit qu'il
espre des nouveaux gouvernants, a-t-il fait des illuminations superbes
et a-t-il exprim sa joie, suivant la tradition, par des fusillades
nourries.



[Illustration: LES RAYONS V, par Henriot.]



_JEUX ET PROBLMES_

_Voir les solutions au prochain numro._

LE DAMIER

N 3775.--_Problme_, par Ph. L.

Noirs (14 P. 1 D.).

Blancs (12 P. 1 D.).

Les Blancs jouent et gagnent.


LES DOMINOS

N 3776.--_Dominos._

Complter le carr ci-dessous avec les 28 dominos, de manire qu'en
additionnant les points des 8 colonnes verticales, des 8 ranges
horizontales et des 2 grandes diagonales, on obtienne toujours le mme
total: 21 points.

Nota.--Six vides symtriques se trouvent dans la figure.


JEUX D'ESPRIT

N 3777.--_Logogriphe_, par Auguste Capdeville (Bziers).

        O matresse d'Alcibiade,
        Reine des beauts en pliade,
        Montre devant l'obscur devin,
        Ame cleste, corps divin.

        Sauf A, dans le coquet parterre
        D'un potique presbytre,
        Allons cueillir la chaste fleur
        Ayant la neige pour couleur.

        Sauf I, c'est le canap rose.
        L le joufflu Flmard repose,
        Morgu!
        Eternellement fatigu.

        Sauf A, je deviens soit l'emblme
        Sacr de la candeur suprme,
        Soit le calice virginal
        De l'aube au front matutinal.

        Sauf I, sur le divan d'Estelle
        O la somnolence s'attelle,
        Vrai Ganymde, je m'assieds.
        --Trois pieds.

        La dprimante lassitude,
        La paresseuse quitude!
        Sauf I,
        De l'activit le dfi.

        Je chante la sieste molle.
        Or, l'enivrant parfum s'envole
        Afin d'embaumer Jospha,
        Sauf A.

        Comme bonne philosophie
        Le moelleux sopha de Sophie,
        Quand, sauf I, l'on est fatigu,
        Morgu!

        Maintenant, hlas! plus d'oeillade,
        Car l'amante d'Alcibiade
        Dort, sans amour et sans rancoeur,
        Lasse d'esprit... _lasse de coeur!_


        N 3778.--Mots dcroissants, par Ernestine B.

        Ce qui veut des mdicaments
        Calmants.
        Un droit pour lequel le beau sexe
        Se vexe.
        Pour les semaines de loisir
        Plaisir.
        Fureur qui doit rendre ton verbe
        Acerbe.
        Son que fit entendre ta voix
        Cent fois.
        Et l'extrmit  d'une tte
        De bte.

C. CHAPLOT.








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1913, by Various

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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