Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3666, 31 Mai 1913, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3666, 31 Mai 1913

Author: Various

Release Date: February 12, 2012 [EBook #38842]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Produced by Jeroen Hellingman et Rnald Lvesque






L'Illustration, No. 3666, 31 Mai 1913

LA REVUE COMIQUE, par Henriot.

Ce numro contient:
l LA PETITE ILLUSTRATION, Srie-Thtre n 9: L'HABIT VERT, de MM.
Robert de Fiers et G.-A. de Caillavet;
2 Quatre pages non broches: LA SCULPTURE AU SALON DE 1913;
3 UN SUPPLMENT CONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.

L'ILLUSTRATION
_Prix du Numro: Un Franc._
SAMEDI 31 MAI 1913
_71e Anne.--N 3666._

[Illustration: UN BRAVE PARMI LES BRAVES Achille Delannoy, patron du
canot de sauvetage de Calais, dcor de la Lgion d'honneur le 25 mai.
_Voir l'article, page 503._]



COURRIER DE PARIS

LES JARDINS

Il est fort  la mode en ce moment de se bouleverser des jardins. On ne
parle que d'eux, des dangers qu'ils courent, de leur gloire, de leur
beaut, de l'art qui doit rgir leur composition. Ils obtiennent chaque
jour des amis, des dfenseurs et des aptres nouveaux, et plus d'un
citadin profane qui, en se couchant, ne se doutait pas de ce que c'tait
qu'une plate-bande, se rveille  la rose du lendemain avec une me
jardinire.

Bien que j'en prouve une joie sans malice, je suis un peu tonn que
l'on semble s'aviser seulement  cette heure des indispensables jardins,
de leur importance et de leur ncessit. Comme, depuis que le monde est
monde, ils couvrent sur la terre une bonne moiti du sol, si ce n'est
plus, ils mritent aussi de tenir dans notre existence intellectuelle et
sentimentale une place qui ne sera jamais trop grande. Ne sont-ils pas
l'embellissement naturel d'une destine au mme degr que d'un site? Ils
ont t faits et voulus pour accompagner un esprit et clore, sans
l'emprisonner, un coeur, autant que pour agrmenter une maison ou
entourer un chteau. C'est la ceinture vgtale de notre nudit. Nous
avons besoin de jardins pour nous promener dans les ides et dans les
sentiments, et vivre loin d'eux est funeste  qui dsire une bonne
respiration morale. Aussi ai-je toujours t curieux, avant de faire la
connaissance de quelqu'un, de savoir si, au moins, son appartement
intrieur _donnait sur des jardins_, car c'est l'essentiel, la vraie
vue qu'il convient de possder pour goter, dans sa plnitude, le charme
pur et profond de la vie. Tout le monde n'a pas la chance ou le
privilge d'ouvrir ses fentres sur des arbres et des gazons, mais tout
le monde peut aimer les jardins, et grce  cet amour, voir se drouler
des tapis d'un vert ternel, et se balancer une branche et neiger des
roses...

Si nous tions plus adroits et moins ingrats, si nous gardions bien le
simple souvenir de tous les jardins qui nous ont pass par les yeux, qui
ont une minute t toucher notre me et que nous n'avons pas su retenir,
quel vaste et dlicieux domaine n'aurions-nous pas pour errer aux heures
d'isolement?... car il va de soi qu'au figur comme au rel, aprs le
suprme et incomparable bonheur d'tre deux dans la complicit du
jardin, le plus doux est d'y tre seul. Qui de vous, dites-moi, mme
jeune, et quel que soit son ge, n'a dj en soi et derrire soi, tout
un mmento de bosquets, de grandes alles, de petits chemins, de
berceaux, d'ombrages tremblants et de vives fleurs? Qui de nous ne
pourrait, s'il lui en venait le caprice, crire Mes jardins,
l'histoire de ses jardins dont il nous conterait qu'il fut le captif
volontaire, le Silvio Pellico tendrement ravi?

Premiers et vagues jardins de la trbuchante enfance, au milieu
desquels, un jour, nous fmes tout  coup rvls  nous-mmes, o notre
bout de nez plong dans une fleur, nous avons soudain senti et respir
le parfum spcial de notre existence qui nous montait au front et se
rpandait en nous pour nous obsder toujours... Jardins de plus tard, o
nous marchons et regardons alors sans le secours de personne, jardinet
clos de murs croulants chez une vieille tante en province, carr de
lgumes et de pquerettes, de gueules-de-loup et de penses blanches qui
me semblait une immensit  perte de vue... au del de laquelle
j'imaginais de merveilleux pays, qui tait pour moi le vestibule fleuri
de l'univers.

Et puis ce sont les Tuileries  cerceaux et  ballons du commencement de
ma jeunesse, les Tuileries dont je percevais dj, sans l'approfondir ni
pouvoir l'exprimer, l'altire et mlancolique grce, la noblesse un peu
triste. C 'est l que, pour la premire fois, dans une langoureuse
ivresse, vous m'avez arrt, desses de pierre, faunes engains,
graciles coureurs  tte ronde lancs en avant sur la pointe d'un orteil
bris, avec un pigeon sur le poignet d votre bras tendu... C'est l que
j'ai appris les vastes arbres centenaires qui superposent leurs rameaux
pleins des murmures du pass, les fleurs qui font de beaux dessins, le
jet d'eau royal, sceptre liquide qui secoue des pierreries dans l'air et
asperge de diamants l'aile des oiseaux... et vous aussi chaises aux
pailles arraches, chaises rustiques  la Rousseau, groupes par
endroits dans le creux mnag au bas d'un gros tronc noir, pour y faire
cuvette aux jours d'arrosage. Il y en avait toujours une de renverse, 
l'cart, comme si elle s'tait battue avec les autres et qu'elle n'et
pas t la plus forte. Elle me faisait penser  la Rvolution et je n'ai
jamais pu la regarder ainsi  terre sans me reprsenter un des Suisses
du 10 aot, tendu sur le dos dans le jardin, o des coups de fusil
perdus font tomber des feuilles...

... Retraites ombreuses du Luxembourg qui sentiez si bon les matins et
les soirs du temps o j'aspirais l'odeur des premires convoitises...

Et je n'ai pas parl, avant, des chers jardins des maisons familiales,
des jardins de vacances o l'on a jou dans une innocente ardeur avec
d'adorables petites filles que l'on s'est souvenu plus tard d'avoir
aimes, sans le savoir, dont les bras nus gratigns par les pines, et
les cheveux flottants o restait une feuille morte, vous repassent
devant la pense, trente ans aprs, dans des alles o on ne court plus.

C'tait l'poque aussi des jardins de pensionnat o l'on se mettait si
promptement en nage et o l'on buvait, en manches de chemise,  la
pompe, l'eau la plus frache qui jamais vous coulera le long du cou,...
des jardins de l'Abbaye o l'on avait une soeur dans la classe bleue.

Et puis on s'est lanc bientt dans les routes qui vont loin... on a
largi ses promenades, on a pris des voitures et des trains, et on a
successivement connu, les uns aprs les autres, les grands jardins
rservs dont les noms vous terrassent quand on les prononce... Une
fois, dix, vingt fois et plus, on a visit, sans jamais les connatre et
les possder compltement, ces villes de verdure, ces capitales de la
flore, de la perspective et du point de vue, ces prises d'horizon, ces
captations de lumire, d'ombre, d'espace et d'eau qui s'appellent avec
tant de solennelle majest Versailles, Saint-Cloud, Chantilly,
Compigne, Fontainebleau... on a vu les jardins de la Loire, ceux des
ruines et ceux des chteaux, des anciennes terres princires... les
jardins blasonns qui paraissent, eux aussi, descendre des croisades, et
dont les traditionnelles beauts de race, respectes et transmises,
montrent des roideurs hraldiques, des ordonnances d'cusson. Chaque
parterre est un _quartier_. Ah! les jardins, les jardins!... Que ce mot
prononc, tran, lentement, un peu bas, d'une voix qui dsire et
soupire et qui prend le ton de la volupt, que ce mot suffit donc 
propager en nous une indicible extase! Avez-vous pens jamais au sjour
affreux que serait la terre, inhabitable sans les jardins? Et sans eux
que serait aussi tout ce qui vient du coeur? Que seraient l'amiti, la
tendresse, l'amour...? l'amour dont ils sont le pays indiqu, le suave
domaine et le bleu dcor, la chambre  ciel ouvert? On ne peut faire un
pas en dehors de soi sans trouver la petite porte battante ou la grille
du jardin, sans entrer dans un jardin... Nous sommes entours par les
masses de verdures de ce mot touffu, magique et prodigieux.

Si nous voulons aller du ct sentimental, aussi bien dans le pass que
dans le prsent, nous ne rencontrons que des souvenirs de jardin...
C'est au jardin que nous avons t nous cacher et nous rfugier
haletants, chapps de nous-mmes, pour mener un jeu, rver, couter
chanter notre me par la voix du rossignol, dire tout haut des vers qui
nous tourdissaient, et guetter une robe, cueillir une main, ou pleurer,
le front sur un arbre auquel on racontait sa peine...

Et, si nous voulons aller vers l'art, nous sommes tenus de passer  tout
instant par des jardins... jardins de Breughel et de Lonard, de Cranach
et du Poussin, jardins des Primitifs, qui ne perdent pas un pouce de la
fentre o ils viennent si gentiment se serrer et s'encadrer, jardins
des tableaux du grand sicle qui paraissent dessins  la Vauban,
jardins de Watteau, d'Hubert Robert et de Fragonard,... et combien
d'autres!

Irons-nous  l'histoire? Elle est pleine aussi de jardins... qui
feraient un livre au titre embaum... jardins de Cloptre et de
Smiramis... petits jardins et praux fleuris des temps gothiques,
jardins magnifiques et somptueux de la Renaissance, jardins de Philippe
II et de Franois Ier, du cardinal d'Amboise et de Richelieu, de Louis
XIV et du Rgent, de Marie-Antoinette et de la du Barry... jardins
d'Espagne, jardins d'Italie, jardins d'Orient... jardins mystiques de la
foi, ceux des couvents, du clotre et du missel, des marges de
l'antiphonaire... Et jardin svre de Jsus-Christ... jardin sans fleurs
des Oliviers...

Les jardins sont partout... partout... Il faudrait plus d'un an pour les
numrer. Ils couvrent le pass, le prsent, l'avenir... ce monde-ci et
l'autre... Car sans oser rien prjuger du mystre futur... on peut dire
avec certitude et sans se tromper, que le paradis _sera un jardin..._
Plus beau que ceux d'en bas et les surpassant tous, il en rappellera
cependant un peu, pour notre rcompense, les humaines dlices... Et si
des fleurs insouponnes nous attendent aux divins bosquets, du moins
celles de la terre, je le pense, ne seront pas oublies. Il est
impossible, sans sacrilge, d'admettre un paradis qui n'aurait pas de
roses... La Vierge s'y plairait moins...

Et nous y verrons aussi des cyprs, mille fois millnaires, en forme de
clochers... et des jets d'eau montant toujours, toujours... et de grands
papillons  tte d'archange, d'un bleu tout nouveau... bleu d'ternit.

Henri Lavedan.

_(Reproduction et traduction rserves.)_



UN BRAVE: LE PATRON DELANNOY

La Socit centrale de Sauvetage des naufrags tenait, dimanche dernier,
dans le grand amphithtre de la Sorbonne, son assemble gnrale, sous
la prsidence de M. Georges Pallain, gouverneur de la Banque de France,
remplaant M. l'amiral Duperr, lgrement indispos. Le prsident de la
Rpublique y tait reprsent par le lieutenant-colonel Aldebert, le
ministre de la Marine par le vice-amiral de Jonquires.

A cette mouvante fte annuelle, la fte de l'hrosme, une assistance
nombreuse se pressait, vibrante, frissonnante  chaque instant au rcit
des exploits que lui narrait d'une voix chaleureuse, dans un rapport
impressionnant, M. Busson-Billault, ancien btonnier de l'ordre des
avocats, administrateur de la Socit.

Le premier hros qu'il nomma est Franois-Achille Delannoy, patron du
canot de sauvetage de Calais. Un vrai brave, on peut l'affirmer, sous
une solide toffe; une me sans peur dans un corps d'athlte. Dans sa
carrire de sauveteur, commence voil quarante-deux ans, il a arrach
aux flots,  la mort, _cent quatre-vingt-seize_ personnes, des marins
comme lui, des compatriotes quelquefois, des frres, et aussi des
Anglais, des Norvgiens, des Italiens, des Eusses... Quelle nation du
monde n'est pas redevable  ce vaillant d'avoir conserv quelqu'un de
ses fils?

En sa faveur, la Socit centrale, depuis qu'elle le distingua, en 1871,
a puis toutes les rcompenses dont elle dispose. Elle a d, cette
anne, recourir au gouvernement et solliciter de lui la conscration
suprme. Elle eut la joie de l'obtenir: le prsident accrocha sur le
chandail de laine bleue du marin, tout scintillant dj de vingt-sept
mdailles et dcorations diverses, et o les rubans mlaient toutes les
couleurs de l'arc-en-ciel, la croix de la Lgion d'honneur. Delannoy
reut les larmes aux yeux la double accolade de M. Georges Pallain et de
l'amiral de Jonquires. Un tonnerre de bravos roula sous l'immense
plafond, et se prolongea longuement, jusqu' l'instant o le nouveau
chevalier rejoignit sa place et tomba dans les bras de sa fidle
compagne, en blanche coiffe boulonnaise, qui l'treignait  plein coeur.

Aprs Delannoy, ce furent dix, vingt autres, dont le plus jeune n'a pas
quinze ans, et dont on ne sait lequel admirer le plus. Ce sont Riou,
Jgou, Cloarec, rudes Bretons qui,  eux trois, dans la tempte du 30
septembre, sauvrent cinquante-six personnes; c'est Leprtre, de
Gravelines, qui pour avoir, par une nuit sinistre, sauv avec ses
camarades du bateau de sauvetage, huit hommes sur une barque en
perdition--une pave, dj--reoit la mdaille d'or de l'amiral de
Jonquires; c'est Hougard, de la Turballe, c'est le capitaine Casanova,
des Messageries Maritimes, qui, le 20 juin, sauve et recueille les _cinq
cent trente-neuf_ marins et passagers du navire allemand _Queula_,--et
voil pourquoi le comte Perponcher reprsente sur l'estrade
l'ambassadeur d'Allemagne. Car tous ces gens, Delannoy en tte, on l'a
vu, sont, eux aussi, internationalistes, comme se proclamaient nombre de
ceux qui,  la mme heure, manifestaient en d'autres lieux contre la loi
de trois ans, au nom des grands principes. Seulement, leur manire est
diffrente, par bonheur.

La crmonie se termina par la prsentation du challenge de
l'hrosme, cr par notre confrre le _Matin_, ddi _Aux marins
sauveteurs de France pour glorifier l'hrosme franais_. C'est un
magnifique objet d'art, oeuvre des frres Falize, qui a t attribu,
pour la premire fois, aux marins de Saint-Gunol-Krity, Riou, Jgou,
Cloarec et leurs camarades du bateau de sauvetage, et qui va orner, un
an, le beau phare d'Eckmhl,  Penmarch.



LE BOURGMESTRE LGIONNAIRE

Le cas de ce bourgmestre allemand qui, il y a quelques semaines,
s'engagea dans notre lgion trangre, a dj fait couler beaucoup
d'encre. Les journaux quotidiens ont racont comment M. Paul Tromel,
bourgmestre d'Usedom, aprs avoir assist, le 28 mars dernier,  une
sance du conseil d'arrondissement de Swinemunde, se rendit  Berlin,
d'o il crivit  son adjoint d'Usedom de vouloir bien se charger des
affaires courantes. Puis, il quitta l'Allemagne et l'on perdit sa trace
jusqu'au jour o l'on apprit que, sous le nom de Funze, M. Tromel avait
contract un engagement dans la lgion trangre. L-dessus, les
feuilles allemandes ne manqurent point cette occasion de renouveler
leurs coutumires attaques contre notre lgion, et le cas de M. Tromel
donna lieu aux plus fantaisistes versions.

On affirmait, notamment, que le bourgmestre d'Usedom avait t racol
 Paris et dirig sur la lgion en mme temps qu'un autre Allemand
originaire de Tilsitt. Celui-ci se serait vad  Marseille, mais Tromel
n'aurait pas os suivre cet exemple. Cependant, il aurait pri le
dserteur d'agir pour lui en Allemagne. Et l-dessus, toute la presse
pangermaniste de mener grand train.

Or, il est rsult des premires informations prcises reues de Sada,
o tient actuellement garnison le soldat de 2e classe du 2e tranger
Paul Tromel, que ce dernier, non seulement s'tait engag  la lgion
dans toute la lucidit de son esprit, mais encore qu'il assurait s'y
trouver parfaitement bien et ne demandait qu' continuer la vie qu'il
s'y tait faite. Ce qui tait confirm par une dclaration crite dudit
Paul Tromel, dclaration date du 16 mai dernier, et dont nous
reproduisons plus bas le fac-simil. Enfin, ces derniers jours, les
journaux allemands voulaient bien annoncer eux-mmes que l'adjoint
d'Usedom venait de recevoir de Tromel une carte postale illustre
portant ces mots:

_Je vous adresse en signe de vie mes salutations. Je supporte trs bien
le service. Je pense souvent  vous. Mille choses pour vous et votre
famille. De votre: Paul Tromel._

Donc, il apparat bien que l'incident est clos. Le nom du bourgmestre
d'Usedom allonge simplement la liste de ceux de ses compatriotes qui ont
voulu, comme lui, changer leur destine et vivre, dans notre lgion, la
vie militaire franaise, dont, apparemment, on ne leur avait point dit
que du mal.

[Illustration: M, Paul Tromel, bourgmestre d'Usedom, soldat de 2e classe
 la lgion (2e rg. tranger).]



A LA MMOIRE DE NOS SOLDATS
INDIGNES D'ALGRIE.

Sous les auspices du Souvenir franais, et grce  l'heureuse
initiative d'un officier du 4e tirailleurs, le capitaine Mennetrier, un
monument vient d'tre lev, au cimetire musulman de Bne,  la mmoire
des soldats indignes morts au service de la France. C'est une blanche
Koubba de style mauresque, dcore de faences;  l'intrieur, se
dresse un mausole, dont la stle porte une inscription en arabe rdige
par un thaleb, suivant le rite coranique.

[Illustration: Monument lev, au cimetire musulman de Bne,  la
mmoire des soldats indignes morts pour la France.]

Ce monument, conforme  la tradition musulmane, est le premier qui, sur
la terre d'Afrique, soit consacr aux hros de notre arme algrienne
tombs au champ d'honneur. L'hommage qui leur est ainsi officiellement
rendu ne pouvait manquer de toucher les populations indignes: aussi la
crmonie d'inauguration a-t-elle t pour elles l'occasion d'une
manifestation de loyalisme, qu'elles ont tenu  rendre d'autant plus
clatante que, quelques jours auparavant, nos commissions de recrutement
avaient procd, dans la rgion mme, aux oprations de la conscription.

Devant la Koubba, de nombreux discours furent prononcs. Parlant au nom
du Souvenir franais, M. Dlaye indiqua qu' au moment o nous faisons
un plus large appel aux soldats indignes de notre Afrique du Nord, il
tait ncessaire de montrer  nos sujets musulmans que la France se
souvient et sait honorer la mmoire de tous ceux qui meurent pour elle.
M. Bulliod, reprsentant la municipalit de Bne, voqua, avant M.
Laromer, prsident de la Socit des Vtrans de 1870-1871, les fastes
glorieux de nos troupes algriennes. Puis M. Mardassi Brahim, notable
musulman, dans une belle allocution patriotique, proposa  ses jeunes
coreligionnaires l'exemple de Sad ben Bchir, ce turco du 3e
tirailleurs qui s'illustra  la dfense de Bazeilles. Et, enfin, M.
Chrif-Cheikh, conseiller municipal et prsident du comit du monument,
fit noblement valoir que, si nos soldats indignes sont, par eux-mmes,
courageux et prts  tous les sacrifices, ils doivent aux officiers
franais qui les conduisent et qui leur apprennent  se battre de former
une irrsistible lite.

[Illustration: Autographe de la dclaration crite et signe,  Sada,
le 16 mai dernier, par M. Paul Tromel.]

[Illustration: LE MARIAGE DE LA FILLE DE GUILLAUME II.--Dner de gala
dans la Salle Blanche du chteau royal de Berlin. A gauche, de bas en
haut: la princesse impriale (femme du kronprinz), le duc de Cumberland,
la reine Marie d'Angleterre, l'empereur d'Allemagne, la duchesse de
Cumberland (cache par un valet), le prince imprial d'Allemagne; 
droite, de bas en haut: la princesse Ccile Henri de Prusse, le roi
d'Angleterre, l'impratrice d'Allemagne, le fianc (prince Ernest de
Cumberland), la fiance (princesse Victoria-Louise), l'empereur de
Russie, la grande-duchesse de Bade, etc.--_Dessin de J. MATANIA, envoy
spcial  Berlin du journal illustr anglais_, The Sphere.]

Le mariage civil et religieux de la princesse Victoria-Louise, fille de
l'empereur Guillaume II, avec le prince Ernest-Auguste de Cumberland,
due de Brunswick-Lunebourg, fils du duo de Cumberland, chef de la maison
dpossde de Hanovre, a t clbr en grande pompe, le samedi 24 mai,
au chteau royal de Berlin. Les souverains anglais et le tsar, venus
exprs dans la capitale allemande, assistrent aux diverses crmonies
en mme temps que cinquante grands-ducs, grandes-duchesses et princes de
maisons rgnantes. Notre gravure donne une vision du fastueux dner qui,
dans la Salle Blanche du palais, runit, le 22 mai au soir, ces htes
augustes autour des jeunes fiancs dont l'union symbolisait la
rconciliation des Guelfes et des Hohenzollern. On annonce, en effet,
dj, que, d'ici  peu de mois, le jeune prince Ernest-Auguste, le mari
de la fille du kaiser, sera remis en possession de tous les droits de sa
famille sur le duch de Brunswick qu'administre actuellement et
provisoirement une rgence.



[Illustration: East river, les docks et le pont de Brooklyn.]

NEW-YORK ENTREVU PAR UN BARBARE D'ORIENT

Copyright by Pierre Loti, 1913.

Samedi, 21 septembre 1912.

Le jour se lve. L'hlice du paquebot qui m'amne a ralenti son
tournoiement fbrile: videmment nous arrivons, nous sommes devant
New-York.

Et, comme par un pressentiment qu'une grande chose extraordinaire va
passer, j'ouvre la fentre de ma cabine. En effet, l-bas, en face, une
sorte de colosse de Rhodes, une femme exalte se dresse sur le ciel, le
bras tendu dans un geste magnifique. Sans l'avoir jamais vue, je la
reconnais, il va sans dire: la statue de la Libert, qui veille 
l'entre de l'Hudson. Elle est haute comme une tour. Les pluies et les
vents lui ont dj donn la patine vert-de-gris des antiques desses de
l'gypte. Sur un pidestal en pierres roses, aussi grand qu'une
citadelle, elle surgit, plement verdtre, dans le brouillard du matin
et dans les fumes que le soleil dore. Elle est superbement symbolique
et terrible. On dirait qu'elle fait  l'univers entier des signes
d'appel; on dirait qu'elle crie: Hurrah! C'est ici la porte! Hurrah!
Entrez tous dans la fournaise! Jetez-vous tte baisse dans le gouffre
des affaires, du bruit, de l'agitation et de l'or!

Et le voici qui s'ouvre devant nous, ce gouffre quasi infernal. Jadis,
ce n'tait que l'entre d'une large rivire, entre des roseaux et des
arbres. Aujourd'hui c'est quelque chose qui, pour mes yeux pris
d'Orient et de lignes pures, tient du cauchemar, mais arrive quand mme
 une sorte de beaut tragique, par l'excs mme de l'horreur. Mille
tuyaux crachent des fumes noires ou des vapeurs en tourbillons blancs,
qui se mlent, qui s'enroulent, qui embrouillent l'horizon comme sous
des sarabandes de nuages. Le long des deux rives,  perte de vue,
s'alignent les docks couverts, qui sont de gigantesques carcasses toutes
pareilles, en ferraille couleur de deuil. Partout des inscriptions
accrocheuses s'talent en lettres de dix mtres de haut, les unes
blanches ou rouges sur les fonds noirs, les autres ariennes soutenues
par des charpentes d'acier. On est assourdi par des sifflets stridents,
des plaintes gmissantes de sirnes, des grondements de moteurs, des
fracas d'usines. Et, au-dessus de tout cela que tant de fumes
enveloppent, plus haut, plus haut, comme des gants pousss trop vite et
trop efflanqus, des gants qui allongeraient dmesurment le cou pour
mieux voir, les gratte-ciel surgissent effarants et invraisemblables,
les uns carrs, les autres pointus, les gratte-ciel  trente, quarante
ou cinquante tages, surveillant ce pandmonium par leurs myriades de
fentres...

[Illustration: La statue de la Libert.]

Ah! on vient me rclamer ma feuille d'entre, un questionnaire que
chacun doit remplir avant d'tre admis  poser le pied sur le sol
d'Amrique. Moi qui avais oubli! En hte je griffonne mes rponses. Un
peu stupfiantes, les questions: Etes-vous anarchiste? Etes-vous
polygame? N'tes-vous pas idiot? N'avez-vous jamais donn de signes
d'alination mentale? Possdez-vous plus de cinquante dollars de
patrimoine? Combien de condamnations avez-vous subies? etc.. De telles
prcautions tmoignent du juste souci qu'ont les Amricains de ne pas
admettre chez eux les htes non dsirables (undesirables),--et nous
devrions bien en faire autant  Tunis, pour les migrants que nous
envoie chaque jour l'Italie.--C'est gal, ce formulaire surann est un
peu naf, car si l'on tait idiot ou maboul, il est probable qu'on n'en
conviendrait pas, surtout par crit.

                                 *
                                * *

[Illustration: Les toits de New-York.]

[Illustration: Les passerelles du Mtropolitain.]

Deux ou trois heures plus tard, aprs d'interminables formalits de
douane et des batailles sur les docks contre des journalistes arms de
kodaks, je me trouve enfin au centre de New-York, confortablement
install et trs haut perch dans un htel  je ne sais combien
d'tages, o fonctionnent de prodigieux ascenseurs. Je domine de mes
fentres la plupart des btisses d'alentour, o tout est rouge, d'un
rouge sombre tirant sur le chocolat. Murs de briques rouges. Toits en
terrasses, sans tuiles bien entendu, mais couverts de je ne sais quel
impermable peint en rouge,--et ce sont des promenoirs pour les
habitants, leurs chiens et leurs chats; des messieurs en bras de chemise
(car il fait trs chaud, une chaleur mouille de Gulf-Stream) y lisent
les journaux  dix pages, des mnagres y battent leurs tapis ou bien y
font scher leurs lessives. Au-dessus des toits, un peu partout,
s'lancent des charpentes en fer pour soutenir en plein ciel les grandes
lettres des affiches-rclames, ou bien pour lever, comme  bout de
bras, les normes tonneaux peints en rouge qui contiennent les
provisions d'eau en cas d'incendie. Trop de choses en l'air, vraiment,
trop de ferrailles, trop d'critures zigzaguant sur les nuages. Et  et
l, auprs ou au loin, des gratte-ciel se dressent isols--sortes de
maisons-asperges, pourrait-on dire--qui font mine d'pier avec
indiscrtion tout ce qui se passe alentour. D'en bas m'arrive un
continuel vacarme; en plus des autos comme  Paris, c'est le
Mtropolitain qui fonctionne sur de bruyantes passerelles en fer, 
hauteur de premier ou de deuxime tage; sans trve, les trains se
poursuivent ou se croisent. Et il y en a d'autres en dessous, qu'on
entend rouler comme des ouragans dans les profondeurs du sol. C'est la
ville de la trpidation et de la vitesse! Regards de mes hautes
fentres, les passants me semblent tout crass et courtauds. Les
femmes, avec la mode actuelle, disparaissent sous leur chapeau trop
large, ressemblent  un disque o des plumets s'agitent. Et, au milieu
de ces gens empresss qui cheminent le long des trottoirs, de tous
petits tres dcrivent des courbes folles: des enfants  roulettes
qui, dj pris d'une frnsie d'aller vite, font du skating perdument
sur l'asphalte.

Quatre heures, le moment o j'avais fait dire  des journalistes que je
les recevrais. Et il m'en arrive un, puis deux, puis dix, puis vingt,
puis trente!... Tous ont l'abord courtois et cordial, et bien volontiers
je leur tends la main. Mais o donc les mettre? Mon salon n'a plus assez
de chaises; qu'on ouvre ma chambre  coucher, on en fera asseoir sur mon
lit; pour les occuper, qu'on leur offre des cigarettes!

Et je suis sur le banc des accuss, au milieu de tout ce monde. Un seul
parle franais et traduit aux autres mes paroles ahuries, qui sont
aussitt notes sur des carnets. Qu'est-ce qu'il a dit? Qu'est-ce qu'il
a dit? Je n'aurais jamais cru que mes rparties, gnralement ineptes,
pourraient tre si prcieuses.

--Mon cher matre, voulez-vous d'abord nous exposer ce que vous pensez
des femmes amricaines.

--Moi! Mais rien encore: je n'ai pas eu le temps de sortir, je n'en ai
vu qu'une seule, une femme de chambre rencontre dans l'ascenseur, et
c'tait une ngresse!

--Bien. crivez: M. Pierre Loti diffre son jugement et demande 
rflchir.

A l'instant mme, en voici deux qui font leur entre, deux Amricaines,
demoiselles journalistes, le kodak au cran de sret. Elles ont l'air
intelligent, veill, gracieux et d'ailleurs trs comme il faut. Je les
fais asseoir  mes cts; l'une d'elles s'excuse d'tre encore en tenue
de voyage: c'est qu'elle arrive  peine du Congo, o elle tait alle
chasser le rhinocros... Et l'interrogatoire continue. La littrature,
l'hygine, la politique, la religion et l'conomie sociale, tout y
passe. Quelle haute ide ont-ils donc de mon omnicomptence, pour
enregistrer avec tant de soin mes plates rponses:

--Mon cher matre, tes-vous d'avis que la convention de Genve
autorisera l'emploi des aroplanes militaires? Mon cher matre,
tes-vous partisan de la castration pour les assassins, qu'un de nos
philanthropes vient de proposer?

Les deux gentilles misses parlent franais. Leurs questions
particulires s'entre-croisent avec celles de l'interprte gnral. Et
bientt c'est le plus tourdissant des coq--l'ne, o se heurtent la
rlection de M. Fallires, les suffragettes, la castration des
assassins, la reprsentation proportionnelle et les randonnes du
rhinocros. Que va-t-il sortir de ce tohu-bohu, et quel effet d'ensemble
cela donnera-t-il, en imprim, dans les journaux de cette nuit?...

Mais j'avais pens que ce serait assommant, et au contraire! C'est
d'ailleurs si nouveau pour moi, qui, en France, ne reois jamais un
reporter, c'est si imprvu, si drle, et ils ont si bonne grce, que
vraiment je m'amuse. Quand ils sont tous partis, les grandes lettres que
j'aperois par mes fentres, les grandes lettres dans le ciel,
commencent  clairer le brumeux et lourd crpuscule, chaque inscription
prenant feu d'un seul coup, l'une en rouge, l'autre en bleu, l'autre en
vert; ce sont des rclames lumineuses et clignotantes; New-York en est
couvert et on m'a bien recommand d'aller le soir admirer dans les rues
cette ferie quotidienne.

[Illustration: Broadway.]

[Illustration: Foule du samedi,  5 heures de l'aprs-midi.]

[Illustration: New-York le soir, vu de Brooklyn.]

[Illustration: Un gigantesque panneau-rclame: course de chars romains
surmontant une maison.]

A neuf heures donc, je descends me mler  la foule, sur les larges
trottoirs de Broadway. Malgr les costumes parisiens des femmes, malgr
les complets et les horribles melons pareils aux ntres, ce n'est
pas la foule de Paris; les allures ont je ne sais quoi de plus dcid,
de plus volontaire, de plus excentrique aussi. Et quel mli-mlo de
toutes les races! On reconnat au passage des Japonais, des Chinois
tondus  l'europenne, des Grecs, des Levantins, des Scandinaves aux
cheveux ples.--Quelqu'un du pays me disait ce soir: New-York n'est pas
encore tout  fait l'Amrique, il n'en est plutt que le seuil, o
s'arrtent d'abord en dbarquant les foules disparates qui nous viennent
d'Europe. A la seconde gnration, quand tous ces gens se sont mls,
croiss, nous voyons natre alors de vrais Amricains qui ont une
cohsion parfaite et l'amour de leur patrie nouvelle, vrifiant la
devise _e pluribus unum_. Ceux-l se fixent plus volontiers dans nos
villes de l'intrieur, o il faut aller pour se sentir vraiment aux
Etats-Unis, et voir la race entreprenante et forte, rajeunie comme un
arbre taill, qui rsulte du mariage de toutes ces nergies.--Beaucoup
de femmes lgantes, sur les trottoirs de Broadway, et beaucoup de trs
belles, du moins quand elles ne sont pas crment clabousses par de
blmes soleils lectriques leur donnant des teints de cadavres; mais
trop de ngresses, en vrit;  chaque instant, sous quelque grand
chapeau garni de roses, passe une figure toute noire. Les opulentes
boutiques, les talages derrire d'immenses glaces, sont comme le long
de nos boulevards. Mais l'lectricit qui ruisselle ici, qui rgne en
souveraine, est mille fois plus agressive que chez nous; il semble que
tout vibre et crpite sous l'influence de ces courants innombrables,
dispensateurs de la force et de la lumire; on est comme lectris
soi-mme et un peu frmissant. Mon Dieu, que de bruit dans Broadway!
Presque sans trve, il faut se rsoudre  entendre courir en vertige
au-dessus de sa tte, sur les vibrantes passerelles de ferraille, des
files de wagons-monstres, bonds de monde et tincelants de feux. En
revenant d'ici, Paris va me sembler une bonne vieille petite ville
arrire et calme, aux maisonnettes basses; d'ailleurs aucune de ses
illuminations du 14 juillet n'approche des fantasmagories qui, les soirs
quelconques, se jouent  New-York. Partout des lumires multicolores,
qui changent et scintillent, formant et dformant des lettres; elles
dgringolent en cascade du haut en bas des maisons, ou traversent les
voies comme des banderoles tendues. Mais c'est en l'air surtout qu'il
faut regarder--malgr le fracas souterrain des trains express qui vous
feraient baisser instinctivement les yeux vers le sol--c'est en l'air,
au fate des extravagantes btisses, au-dessus des toits; l sont les
rclames lumineuses, qui remuent par des trucs nouveaux, les visions qui
dansent. Un marchand de je ne sais quoi a surmont sa boutique d'une
course de chars romains o l'on voit des chevaux gigantesques agiter
avec frnsie leurs pattes de feu. Un marchand de parapluies a rig une
bonne femme qui gesticule avec son ombrelle ouverte. Un marchand de
mercerie exhibe un norme chat, tout en feu jaune, qui dvide un peloton
de feu rouge et s'entortille avec le fil. Un marchand de brosses 
dents, le plus cocasse de tous, fait gigoter dans le ciel un diablotin
qui roule des prunelles de feu vert, en brandissant de chaque main une
brosse de 10 mtres de long... Vite, vite, les apparitions se dessinent,
se dmnent, s'effacent, reviennent, vite, si vite que le regard se
trouble  les suivre. Et de temps  autre, au bout d'un gratte-ciel non
clair, qui montait invisible dans l'atmosphre de brume et de fume,
quelque affiche gante, que l'on dirait suspendue comme une
constellation, clate en feu rouge, vous martle un nom dans l'esprit,
et se hte de s'teindre. Tout cela, pour ma mentalit d'Oriental, est
droulant et mme un peu diabolique; mais c'est si drle et en mme
temps si ingnieux, que je m'amuse et presque j'admire...

Dimanche, 22 septembre.

Ce que je vais raconter de ma premire nuit de New-York fera sourire les
Amricains; aussi bien est-ce dans ce but que je l'cris. Dans un livre
du merveilleux Rudyard Kipling, je me rappelle avoir lu les pouvantas
du sauvage Mowgli la premire fois qu'il coucha dans une cabane close:
l'impression de sentir un _toit_ au-dessus de sa tte lui devint bientt
si intolrable, qu'il fut oblig d'aller s'tendre dehors  la belle
toile. Eh! bien, j'ai presque subi cette nuit une petite angoisse
analogue,--et c'taient les gratte-ciel, c'taient les grandes
lettres-rclames au-dessus de moi, c'taient les grands tonneaux rouges
monts sur leurs chasses de fonte; trop de choses en l'air, vraiment,
pas assez de calme l-haut. Et puis, ces six millions d'tres humains
tasss alentour, ce foisonnement de monde, cette _superposition_ 
outrance oppressaient mon sommeil. Oh! les gratte-ciel, dforms et
allongs en rve! Un en particulier (celui du trust des caoutchoucs, si
je ne m'abuse), un qui surgit l trs proche, un tout en marbre qui doit
tre d'un poids  faire frmir! Il m'crasait comme une surcharge, et
parfois quelque hallucination me le montrait inclin et croulant...

[Illustration: Des gratte-ciel.]

[Illustration: Un coin de Central Park.]

C'est dimanche aujourd'hui; le matin se lve dans une brume lourde et
moite; il fera une des chaudes journes de cette saison automnale qu'on
appelle ici _l't indien_. Sur New-York pse la torpeur des
dimanches anglais et, dans les avenues, les voitures lectriques ont
consenti une trve d'agitation. Rien  faire, les thtres chment et
demain seulement je pourrai commencer  suivre les rptitions du drame
qui m'a amen en Amrique. Mais dans le voisinage, tout prs, il y a
Central Park, que j'aperois par ma fentre, avec ses arbres dj
effeuills; j'irai donc l, chercher un peu d'air et de paix.

Central Park est comme un bois de Boulogne ouvert en pleine ville, avec
des alles pour les cavaliers, des alles pour les autos, d'immenses
prairies pour le football, et des recoins presque solitaires pour les
idylles.

[Illustration: Un promeneur et un cureuil dans Central Park.]

Les feuillages sont les mmes qu'en France, mais fltris par un plus
prcoce automne, aprs un t plus brlant.  et l des blocs de
rochers noirs se lvent, comme s'ils avaient crev les pelouses, et
c'est le sol mme de New-York qui reparat  nu, ce sol dur et homogne
qui a favoris la hardiesse des maisons  trente ou quarante tages,
crasantes de lourdeur. Le parc est tellement grand que parfois on se
croirait en pleine campagne, si toujours un ou deux gratte-ciel dans le
lointain n'levaient au-dessus de la cime des arbres leurs ttes
indiscrtes, semblables  des maisons chimriques du pays de Gulliver...
Les gens lgants doivent avoir fui la ville, car je ne rencontre
aujourd'hui que des petits bourgeois endimanchs, des enfants 
roulettes, d'austres vieilles misses  lorgnon qui doivent tre des
institutrices. Et solitairement je vais m'asseoir au bord d'une alle.

A peine suis-je l qu'un bruit trs lger me fait tourner la tte. A
ct de moi, sur mon banc, un amour de petit cureuil gris vient de
bondir, et il me regarde en faisant le beau, debout sur son
arrire-train, relevant sa belle queue de chat angora... Oh! en voici un
second, plus hardi encore qui saute sur mes genoux! J'en aperois aussi
qui courent sur l'herbe ou qui jouent dans les branches.--Et c'est une
des choses gracieuses et touchantes de New-York, cette tribu de petits
tres libres qui a pris possession de Central Park et que tout le monde
protge; on leur btit des maisonnettes de poupe sur les arbres, les
promeneurs leur apportent des bonbons et des graines qu'ils viennent
manger  la main; rien ne les effraie plus, ni le galop des cavaliers,
ni le bruit de ces enfants  roulettes, aussi gentils et effronts
qu'eux-mmes, qui font du skating sur l'asphalte de tous les sentiers.

Le dclin du jour amne pour moi d'intolrables mlancolies dans ce parc
d'automne, au milieu de cet humble petit monde du dimanche, qui est si
htroclite et qui m'est si inconnu; au-dessus des bosquets d'ombre, les
lointains gratte-ciel, rougis  la pointe par le soleil couchant, me
donnent une impression d'exil que je n'avais jamais prouve, mme en
plein dsert; les cureuils gris, par prcaution contre les chats qui
vont bientt rder, remontent dans leurs maisonnettes suspendues; le
crpuscule commence  m'treindre, et j'ai envie de m'enfuir vers les
rues plus animes o je coudoierai plus de monde. Je ne sais si dj je
m'amricanise, mais je sens ce soir qu'il me faut du mouvement et du
bruit.

[Illustration: L'arme du Salut.]

Dans les quartiers qui entourent le parc, toutes ces hautes maisons, que
de richesses elles talent et quel luxe dominateur! C'est presque trop;
la proportion, la mesure manquent un peu. Les entres o veillent des
multres galonns, sont de marbre ou de porphyre, avec des colonnades
grecques, byzantines ou gothiques, avec de lourdes et somptueuses
grilles en bronze ou en fer forg qui feraient honneur  nos
cathdrales. Et tout cela vient de surgir presque en un jour! C'est
humiliant en vrit pour notre vieille Europe qui a mis des sicles 
btir ses villes clbres et n'a jamais eu assez d'or pour faire aussi
beau. Mais,  tant de luxe, quelque chose manque, quelque chose que l'on
ne dfinit pas, et qui est peut-tre tout simplement l'me d'un pass...

                                 *
                                * *

Neuf heures, et nuit brumeuse. Quand je suis accoud  ma haute fentre,
avant de redescendre me plonger dans la fantasmagorie des rues, une
srnade tout  fait burlesque clate sans prambule, en bas, sur un
trottoir de Broadway. Des voix d'hommes hurlent ensemble une sorte de
cantiques de guerre, accompagn  l'unisson par des trombones et des
cors de chasse. Qu'est-ce que c'est que ce charivari, mon Dieu?--Ah!
l'arme du Salut! Un bataillon qui est venu se poster l pour tcher de
sauver au passage les gars du dimanche soir s'acheminant vers les
bouges de l'alcool. Eh! bien, aprs la premire minute de stupeur et de
sourire, on oublie le ridicule de cela pour cder  une impression
plutt grave. Dans cette ville o trpident nuit et jour les
transactions et les affaires, il y a donc place encore pour le vieux
rve religieux qui bera les hommes pendant des sicles. Ce rve, il est
vrai, a pris une forme dlirante, tapageuse, effrne, ici o tout est
neuf et excessif; mais on le sent l, bien vivant quand mme, derrire
cette musique de maison de fous. Et on ne sourit plus.

Copyright. Droits rservs.

PIERRE LOTI.

--_A suivre_.--

[Illustration: cureuil.]



[Illustration: Au Bois, le matin: les jolies rencontres du photographe.]

[Illustration: MAI PARISIEN.--Robes et chapeaux printaniers: la mode vue
aux dernires runions de Longchamp.--_Phot. de Givenchy et Agi._]

C'est toujours au Bois, le matin, et, l'aprs-midi, aux Courses, qu'il
faut aller chercher les visions trs diverses de luxe et de grce
fminine dont le mois de mai parisien compose son attrait particulier.
Les hasards d'une promenade dans les alles du Bois ont favoris le
photographe; il en a rapport trois instantans qui, par bonne fortune,
forment des tableautins de genre achevs. Et il a pu surprendre, aux
runions de Longchamp, toutes les varits des lgances printanires,
encore timides et hsitantes jusqu'au dernier meeting o elles
s'affirmrent sans rserve. Les images que nous avons rapproches ici,
et celle de la double page qui suit, donneront un aperu des modes de
cette saison, que marque le triomphe incontest du petit chapeau
empanach, abondant en aigrettes et en paradis, et par de capricieuses
fantaisies.

[Illustration: LGANCES DE LONGCHAMP: LA FOLIE DES AIGRETTES ET DES
PARADIS]



[Illustration: Le village de Tormery, vu du sommet de la roche
menaante.]

L'EXPLOSION DU ROCHER DE TORMERY

Un des vnements de la semaine dernire a t cette explosion du rocher
de Tormery dont on parlait depuis si longtemps. Il faisait partie
oblige des curiosits que devait visiter le touriste, venu passer
quelques jours  Aix-les-Bains ou dans la contre. On vous conduisait
jusqu' la gare de Chignin et l'on vous montrait le rocher.

--Voil la Roche Pourrie, disait le guide, et au-dessous le village de
Tormery qu'elle crasera un de ces jours.

Et, de fait, il y avait lieu de redouter un cataclysme, car cette norme
masse, de 9.000 mtres cubes, semblait suspendue au-dessus des soixante
et quelques maisons habites par les braves cultivateurs savoyards. Un
premier avertissement avait t donn le 14 aot 1903. A 7 heures du
soir, deux blocs de 400 mtres environ s'taient dtachs de la Roche
Pourrie, comme l'avaient baptise les paysans,  cause de sa
dsagrgation lente, mais progressive. Ces blocs, par bonheur, taient
tombs dans la plaine et n'avaient atteint personne. Ils s'taient
contents d'craser deux celliers inoccups, dont, aprs la chute, il
n'tait plus rest trace.

Allait-il donc, dans un temps plus ou moins long, en tre de mme du
village? C'tait certain, c'tait fatal, si l'on ne prenait au plus vite
les mesures ncessaires.

[Illustration: Les chafaudages dresss pour le percement des 237 trous
de mine.]

L'administration des ponts et chausses intervint. Elle fit sceller, en
travers des crevasses, des barres de fer qui permettraient de constater
le moindre dplacement du rocher. C'tait un palliatif momentan et
insuffisant, parce que le rocher qui repose sur un sol marneux pouvait
un jour s'abattre d'un seul coup sur Tormery sans avoir boug
auparavant.

[Illustration: Vue en plan.]

Des dmarches nouvelles furent faites de la part des autorits locales,
maire, conseil municipal, conseil d'arrondissement, conseil gnral,
prfet... Les ingnieurs des ponts et chausses examinrent sous toutes
ses faces la Roche Pourrie et finirent par tomber d'accord sur ce
point qu'il fallait la dtruire.

Le bloc B (aprs l'explosion qui a dtruit,  droite et  gauche, les
parties condamnes de la masse rocheuse) est tomb en arrire,
entranant des fragments de la partie suprieure, et s'est coinc en A
dans la crevasse; la partie C de la roche centrale reste en surplomb
s'est dplace de 4 centimtres en bas et vers sa droite.

[Illustration: Vue en coupe (suivant d e sur la vue en plan).]

Mais comment? On ne pouvait pas, bien entendu, faire crouler le rocher
sur le village: c'et t provoquer la catastrophe qu'on voulait viter.
Par les moyens ordinaires, c'est--dire par des coups de mine
successifs, on aurait envoy au loin d'normes quartiers de roc qui
auraient broy tout ce qui se serait trouv sur leur passage. Il fallait
au contraire anantir le rocher, le rduire en parcelles inoffensives,
et pour cela provoquer, en des points trs nombreux et trs rapprochs,
autant d'explosions absolument simultanes. Mais, mme en employant
l'lectricit, on ne voyait pas bien la possibilit d'y arriver...
d'autant plus qu'il fallait viter tout ratage, c'est--dire toute
mine n'ayant pas fait explosion et demeurant par suite trs dangereuse.

On s'adressa--il y a un an de cela-- la maison Davey, Bickford, Smith
et Cie, de Rouen, dj bien connue par son cordeau Bickford qui sert
dans les mines--et aussi dans les attentats anarchistes-- faire
exploser un engin, utile ou criminel. Il ne s'agissait pas cette fois du
cordeau Bickford ordinaire, comme l'ont dit presque tous les journaux,
mais bien d'un nouveau cordeau dtonant au trinitrotolune, pour lequel
la maison a pris un brevet spcial et qui dtone avec une vitesse de
6.000 mtres  la seconde, alors que le cordeau ordinaire brle  raison
d'un mtre en 90 secondes et ne peut pas exploser.

La vitesse de dtonation du nouveau cordeau permet de faire partir
ensemble un nombre incalculable de mines avec une seule amorce
lectrique mise au moment mme o l'on veut produire l'explosion.

Le cordeau est en contact avec toutes les cartouches, car il va au fond
de chaque trou. Il oblige toutes les cartouches  partir. Plus
d'accidents conscutifs aux culots, d'explosifs,--terme consacr pour
dsigner l'explosif non parti. En outre, pendant le chargement,
l'absence d'amorce supprime tout danger.

C'est avec ce cordeau qu'on a excut des travaux trs difficiles et
trs dlicats, comme le dblaiement du tunnel d'Ypres, situ au milieu
de riches proprits qu'une secousse trop forte et pu dtriorer, ceux
de Briddlington (Yorkshire), de Port-de-Bouc, de
Saint-Jean-de-Maurienne, etc.

La maison Davey, Bickford et Cie envoya un jeune ingnieur, M. Georges
Dienne, qui examina le rocher. Aprs une visite minutieuse, il fut
d'avis qu'on pouvait, sans le moindre danger pour le village, rduire en
poussire les 9.000 mtres cubes.

Mais M. Reulos, ingnieur des ponts et chausses, estima que c'tait
exagr. A son avis, il suffisait d'enlever deux blocs qui se trouvaient
 droite et  gauche du bloc central et qui,  eux deux, cubaient 2.000
mtres. Le reste ne serait plus dangereux. On consoliderait le bloc de
7.000 mtres restant, au moyen d'un mur de soutnement.

N'ayant  s'occuper que de l'excution des ordres reus, M. Georges
Dienne s'inclina. Il prit ses mesures. Ce fut une besogne longue et
difficile que de percer les 237 trous de mine sur les flancs de ces deux
blocs. On en jugera par les photographies prises pendant la prparation.

Ces trous de mine furent chargs avec de la dynamite gomme  92% de
nitroglycrine. Certains de ces trous dpassaient quatre mtres et demi
de profondeur et taient chargs de six kilos de dynamite.

La longueur totale de cordeau dtonant, partant de chaque trou pour se
raccorder au point o fut place,  la dernire minute, l'amorce
lectrique qui provoqua la dtonation gnrale, tait de 1.500 mtres.

[Illustration.]

[Illustration: Le chargement  la dynamite des trous de mine et la pose
des cordeaux dtonants.]

[Illustration: L'explosion. Prs de la cabane, sur le flanc de la
montagne,  gauche, se tenait, avec ses aides, l'ingnieur charg de
dterminer la dflagration; on voit, aux bords de la dentelure de flamme
et de fume, que la roche clate est projete dans l'espace en
cailloutis minuscules.]

Bien que M. Dienne rpondt de tout et affirmt que les maisons de
Tormery ne ressentiraient mme pas une secousse, l'administration crut
devoir prendre des mesures exceptionnelles de prudence. On donna ordre
d'vacuer le village et ce fut un spectacle attristant de voir les
paysans abandonner leurs maisons avec leurs femmes et leurs enfants,
tranant aprs eux leurs bestiaux, emportant leurs objets les plus
prcieux, leurs instruments agricoles, etc. Mercredi matin, le maire de
Chignin, commune d'o dpend Tormery, vint avec les gendarmes et les
gardes forestiers visiter les maisons une  une pour s'assurer que
personne n'y tait rest.

La nouvelle de cette explosion avait attir beaucoup de curieux. Il en
tait venu d'Aix-les-Bains, de Chambry, de Grenoble, de Lyon, de
Genve. La compagnie de Paris-Lyon-Mditerrane avait organis des
trains spciaux et la petite gare de Chignin ne s'tait jamais trouve 
pareille fte. Pour contenir la foule, on avait d faire venir une
compagnie de chasseurs alpins. Il fallait  tout prix empcher les
curieux d'tre victimes de leur imprudence et de recevoir sur la tte un
des blocs de roches qu'allait infailliblement lancer en l'air
l'explosion, absolument comme un volcan en ruption.

Quant au village on en avait fait le sacrifice. Il allait,
vraisemblablement, tre enseveli sous les dcombres, comme Pompi et
Herculanum sous la lave du Vsuve. Le conseil gnral avait vot une
somme de 100.000 francs pour indemniser les habitants, obligs de se
reconstruire un asile un peu plus loin dans la valle.

Mercredi matin, la foule tait l, haletante. On se montrait, en face de
Tormery, le Granier, cette muraille de 2.000 mtres qui maintient la
montagne. On se racontait qu'en 1428 une partie de cette montagne
s'tait croule, engloutissant vingt-trois localits, dont une ville de
5.000 habitants, nomme Saint-Andr, et sur l'emplacement de laquelle se
trouve actuellement le lac du mme nom. On se disait qu'aujourd'hui
encore, dans la clart des matins, on peut apercevoir sous les eaux du
lac, au fond, tout au fond, la pointe du clocher de Saint-Andr, comme
dans la baie de Soulac, en Saintonge, on aperoit  temps calme la ville
engloutie par la mer.

Dix heures... M. Georges Dienne, aprs une rapide inspection, runit ses
cordeaux et pose le dtonateur. On avertit la foule que l'explosion va
avoir lieu.

Dix heures trente-cinq... une faible flamme, un crpitement, suivi d'un
bruit semblable  celui des grlons qui tombent. Ce sont les petits
fragments du roc qui dgringolent de chaque ct, pas plus gros que les
graviers qu'on jette dans les alles des parcs... Le village est intact.

--C'est a l'explosion! s'crie-t-on dans la foule.

Et, il faut l'avouer  la honte de l'espce humaine, il y a un immense
dsappointement. On se figurait voir une lueur colossale, des jets de
feu gigantesques, des blocs normes projets  des hauteurs
incommensurables et retombant sur les toitures du village qu'ils
auraient broyes comme des ftus de paille... Ce n'tait vraiment pas la
peine de venir de si loin.

[Illustration: Aprs l'opration: blocs de roche tombs dans la fissure
derrire la masse centrale de roc restant en porte  faux.]

Si, c'tait la peine, parce qu'on a vu la puissance de la science
actuelle, luttant contre les forces de la nature.

Parmi les habitants aussi, il y en eut quelques-uns qui furent dus.
Ils savaient qu'il y avait 100.000 francs destins  payer les dgts et
ils avaient escompt cela, imaginant sans doute qu'au lieu de leur
vtust masure on leur donnerait un petit chalet plus moderne, plus
confortable que la demeure ancestrale si rudimentaire. Mais ils se
consolrent vite. N'tait-ce pas le bonheur quand mme, que de pouvoir
sans encombre reprendre sa place au foyer et ses habitudes?...

Les deux blocs latraux sont donc pulvriss. Le danger est-il
compltement, dfinitivement conjur? Il est  craindre que non.

Le bloc principal, de 7.000 mtres, subsiste. Les terrains qui le
supportent sont toujours aussi mauvais: c'est de la marne qui
s'attendrit et se dlaie  la pluie...

Il est vrai qu'on va le soutenir par un mur. Mais ce mur, dont la
construction prsentera de grandes difficults et ncessitera de fortes
dpenses, pourra-t-il prsenter une rsistance suffisante? Le terrain
sur lequel on aura  poser les fondations est-il assez solide? Quelle
paisseur faudra-t-il lui donner pour qu'il puisse supporter la pousse
formidable du rocher?

Les blocs non mins qu'on a voulu garder sur le sommet du rocher et du
ct de la montagne, pour faire contrepoids, sont tombs dans la
crevasse qui spare le rocher de la montagne. Au lieu de soutenir la
roche pourrie, ils vont la pousser vers l'avant.

En outre, une partie de ce rocher qui, avant l'explosion, faisait corps
avec le noyau principal, s'est dplace de quatre centimtres vers la
droite du ct nord et est descendue galement de quatre centimtres,
ainsi qu'en font foi les tmoins poss avant l'explosion et examins
aprs.

Tout cet t il n'y aura rien  craindre. Mais, l'hiver venu, avec les
pluies, ou bien encore au dgel...?

On fera bien, pendant que la saison est favorable, de construire au plus
vite le mur de soutnement et d'y apporter tous les perfectionnements
possibles, dt-on y consacrer les 100.000 francs qu'on destinait  la
reconstruction du village.

Mais n'et-il pas t plus simple d'anantir d'un seul coup tout le
rocher?

C. D.



Une reprsentation de _la Fiance vendue_ de Smetana sur la vaste scne
en plein air du Thtre national de Prague.--Phot. V. Jehticka.

UN GIGANTESQUE THTRE DE LA NATURE

Maintenant que le soleil s'est enfin dcid  rendre au mois de mai sa
splendeur traditionnelle, les thtres de la nature ont commenc de
disposer leurs premiers dcors. Les reprsentations en plein air se
gnralisent de plus en plus et il faut signaler, cette anne, la
gigantesque entreprise du Thtre national de Prague, qui, dans un dcor
naturel en amphithtre, dans la banlieue de la capitale de la Bohme,
peut mettre en scne, devant 20.000 spectateurs, une prodigieuse
figuration. Notre photographie a t prise lors de la premire
reprsentation de _la Fiance vendue_, l'opra de Smetana, qui sera
interprte par le mme ensemble  Paris, au thtre des Champs-Elyses.



UNE FTE DES JARDINS OUVRIERS A BICTRE

La Socit dos Jardins ouvriers de Paris et de banlieue a t cre en
1904. Son but est de runir les concours gnreux qui lui permettent de
prendre en location ou en dpt des terrains qu'elle attribue ensuite
moyennant une trs faible rtribution  des ouvriers chargs de famille
et sous la seule obligation de bien cultiver leur petit lot de terre et
d'y construire une tonnelle-abri.

Cette oeuvre si intressante a eu des dbuts difficiles. Procurer 
l'ouvrier ou  l'employ de Paris un coin de sol de 100  150 mtres
carrs parat chose bien chimrique. La socit dbuta avec cinq jardins
 Levallois-Perret. Dix autres vinrent s'y ajouter en 1905, prlevs sur
un terrain de l'Assistance publique, boulevard Brune. A partir de 1906,
le dveloppement de l'oeuvre fut plus rapide. A sa dernire assemble
gnrale, le 2 fvrier 1913, M. Robert Georges-Picot, le secrtaire
gnral, annonait un total de 36 groupes reprsentant 1.420 jardins. On
n'a pas ide de ce qu'il a fallu d'efforts pour amener  la culture et 
la vie certains terrains de rebut. Les ouvriers ont littralement ptri
et form le sol. Mais aussi avec quelle joie ils vous montrent leurs
lgumes, leurs fleurs et leurs plates-bandes. On peut affirmer que, sur
un terrain de 100  150 mtres, ils obtiennent, en moyenne, 80 francs de
lgumes, sans compter un gain moral qui ne saurait s'apprcier en
argent. Car ces braves gens organisent entre eux des concours de
jardinage, des visites de jardins, des ftes d'enfants, des mutualits
maternelles. Dimanche, ils se runissaient joyeusement  Bictre o ils
avaient organis la reprsentation en plein air d'une adaptation de la
lgende de Genevive de Brabant. On avait lev une petite chvre pour
tenir le rle de la biche. Un aimable juge de paix avait rim des vers.
Un artiste de l'Odon, M. Dutertre, avait dirig les rptitions qui
eurent lieu pendant deux mois, le soir, chez l'abb Lemire. Les
jardiniers d'Arcueil avaient charri pour leurs camarades de Bictre le
dcor de feuillage, et un millier de spectateurs applaudirent avec
enthousiasme la grce douloureuse de Genevive et la noble allure du
comte de Brabant.

[Illustration: L'abb Lemire. LES THTRES DE MAI.--Une scne de
_Genevive de Brabant_ reprsents sur le Thtre de verdure des Jardins
ouvriers,  Bictre.--_Phot. Gimpel,_]

[Illustration: M. Paul Hervieu. M. PAUL HERVIEU EN ESPAGNE.--L'illustre
crivain  la fte champtre du Rocio, prs de Sville.--_Phot.
Serra._]

M. Paul Hervieu vient de faire en Espagne un sjour de quelques
semaines, pendant lequel il a t l'objet des manifestations de
sympathie les plus flatteuses, pour lui-mme et pour les lettres
franaises. Le matre de la tragdie moderne s'tait rendu  Madrid pour
assister  la premire reprsentation de _la Course du Flambeau_,
traduite par un excellent crivain, M. Carlos de Battle, et interprte
par une grande artiste, Mme Carmen Cabena: acclam par les spectateurs
du thtre de la Zarzuela, affablement reu par le roi Alphonse XIII et
le ministre de l'Instruction publique, ft par la socit madrilne et
par ses confrres espagnols, il a vu son voyage se transformer en une
manire d'ambassade littraire, qui, nous crit notre correspondant M.
J. Causse, a contribu  fortifier l'oeuvre accomplie, dans le mme
temps, par les diplomates des deux cts des Pyrnes.

A ces attentions officielles se sont unies, pour charmer son sjour, les
impressions pittoresques qu'il a rapportes d'une excursion en
Andalousie. Prs de Sville, M. Paul Hervieu et ses compagnons de
voyage, Mme la baronne de Pierrebourg--en littrature Claude Ferval et
le comte et la comtesse de Lauris, ont eu l'occasion d'assister  l'une
des ftes les plus caractristiques de l'Espagne. Le plerinage
champtre de la vierge du Rocio (de la Rose), dont le sanctuaire,
situ en plein bois, est chaque anne,  cette poque, le rendez-vous de
nombreuses confrries. La famille du grand armateur M. Ramon Ibarra a
l'habitude de convier gracieusement, dans sa belle proprit de Lopaz,
les jeunes filles et les jeunes gens de l'aristocratie svillane, qui,
vtus du costume populaire andalou, vont attendre le passage des
plerins, venus  cheval ou'en charrettes dcores de fleurs...
L'minent acadmicien, qui s'tait ml  eux, n'a pas chapp 
l'objectif du photographe; et c'est ainsi qu'a pu tre pris cet
instantan imprvu de l'auteur des _Tenailles_ et de _la Loi et
l'Homme_.



[Illustration: LE DMAGOGUE M. Jean Jaurs au meeting du
Pr-Saint-Gervais.]

LES TROIS ANS ET LE PARTI SOCIALISTE

La mise  l'tude du projet de loi rtablissant le service militaire de
trois ans, la dcision prise par le gouvernement, conscient de ses
responsabilits et soucieux de ses devoirs, de maintenir sous les
drapeaux la classe librable  l'automne, tout cela, que la masse du
pays--et de l'arme--acceptait sagement, a produit parmi les partis
avancs une effervescence qui n'a rien d'ailleurs d'inattendu, et fourni
le prtexte de protestations, de propagandes qui ont eu, par malheur,
une regrettable rpercussion dans certains rgiments.

Des manifestations, demeures heureusement isoles, se sont produites,
la plus grave  Rodez, o un commencement de sdition fut arrt, ds le
dbut, par l'attitude nergique, rsolue, du commandant Angelby.

Ces mouvements d'indiscipline ont t rprims et punis sans faiblesse
comme sans retard. Des enqutes, conduites notamment par le gnral Pau,
le gnral Goetschy ont rapidement tabli les culpabilits et dtermin
les ncessaires sanctions.

Mais, de prime abord, les renseignements recueillis par les enquteurs
rvlaient clairement que les vraies responsabilits remontaient plus
haut, et que les soldats insubordonns, avec cette lgret, cette
spontanit qui caractrisent la jeunesse, n'avaient t que trop
dociles  des suggestions venues du dehors.

Nous ne sommes pas en prsence d'une mutinerie militaire, aurait
dclar en rentrant  Paris le gnral Pau, mais d'un mouvement
d'origine politique.

Les socialistes, les membres de la C. G. T. et autres anarchistes
allaient bien vite fournir eux-mmes des arguments probants pour
justifier cette impression,-sans parler des faits prcis qui allaient
tre rvls par diverses oprations de police.

Le dimanche 24 mai devait avoir lieu la traditionnelle manifestation au
mur des Fdrs, au cimetire du Pre-Lachaise. Les socialistes
dcidaient brutalement d'en faire le prtexte d'une manifestation
hostile au maintien de la classe sous les drapeaux, hostile aux trois
ans,--pour tout dire, nettement antimilitariste. Le gouvernement ne le
pouvait permettre. Il dcida d'interdire cette dmonstration, et la
Chambre l'approuva.

Cependant, respectueux du droit de runion, il ne songea non plus 
empcher les adversaires des mesures militaires de s'assembler,
dimanche, au Pr-Saint-Gervais, en un meeting de protestation. Il n'eut
pas  regretter cette tolrance. Tout se passa dans un ordre parfait.

Le temps, d'abord, tait radieux et chaud et incitait  la douceur. Une
foule, que les organisateurs ont value  120.000 personnes, mais qui
en comptait 30.000  35.000 suivant la prfecture de police, se rendit
par cette tide journe au lieu indiqu par des affiches et les journaux
intransigeants.

Des femmes, des enfants s'taient mls aux manifestants. Des filets
bourrs de victuailles et de litres se voyaient dans les groupes,
derrire les drapeaux rouges ou noirs rouls dans leurs gaines. On
saucissonna sur l'herbe, et ce fut une partie de campagne autant qu'un
meeting. Aprs quoi, on se runit autour des tribunes, pour y entendre,
tour  tour, les quatre-vingt-seize orateurs inscrits! Que d'loquence
en une journe!

Il y avait l tous les orateurs couts du parti,--ou plutt des partis,
M. Jaurs en tte, qui ne fut ni le plus violent ni, partant, le plus
applaudi. Il y avait encore M. Vaillant, vhment toujours, malgr les
ans, M. Marcel Sembat, M. Albert Willm. Ils distribuaient la bonne
parole par petites tables, si l'on peut dire, du haut de sept tribunes,
sept camions dont le plus entour tait certes celui qu'ombrageait le
drapeau noir des communistes anarchistes.

Aucun conflit, grce aux mesures d'ordre habilement prvues par le
prfet de police, M. Hennion, ne troubla la runion.

Le lendemain, bien rsolu  rechercher toutes les responsabilits dans
les regrettables incidents dont les casernes ont t le thtre, le
gouvernement faisait procder  une centaine de perquisitions, 
Paris--notamment  la Confdration Gnrale du Travail, et  la Bourse
du Travail--et en province, afin de rechercher les preuves des
excitations politiques.

[Illustration: Le commandant Mongrand.--_Phot. Grmion._]



L'ATTENTAT D'HANO

Dans une rcente et importante interview publie par notre confrre le
_Temps_, M. le gouverneur gnral Sarraut a tenu  dclarer que
l'attentat d'Hano, la bombe lance le 26 avril dernier sur des
officiers franais  la terrasse d'un caf local, n'tait pas un crime
annamite mais un crime extrieur  l'Indo-Chine, inspir trs
vraisemblablement par le prince exil Cuong D et excut par la pgre
internationale d'Asie.

Les journaux quotidiens ont dit, en leur dtail, les circonstances de
cet attentat qui causa une si grande motion en France. Le samedi 26
avril 1913, vers 7 h. 1/2 la bombe, clatant au milieu des consommateurs
du caf de Hano-Htel, blessait mortellement les commandants Mongrand
et Chapuis, de l'infanterie coloniale, et atteignait plus ou moins
grivement douze autres Franais et six indignes. L'un des morts, le
commandant Mongrand, qui s'tait particulirement distingu au Soudan o
il avait t cit pour action d'clat  la prise du repaire de Kentadji
sur le Niger, laisse une veuve et quatre enfants. Il achevait sa priode
de sjour en Indo-Chine et, par dcision du 24 avril, avait t affect
au 4e colonial,  Toulon.

L'une de nos gravures reprsente le lieu de l'attentat, la devanture du
caf photographie le lendemain du crime, avec son panneau dfonc et
ses vitres brises Le sang des victimes a laiss des traces sur le sol
et sur l'une des tables.

[Illustration: La terrasse du caf de Hano-Htel aprs l'explosion de
la bombe.]

Quelques jours avant cet vnement, une autre bombe avait tu  Tha
Binh un mandarin attach  la cause franaise. Il n'est rsult de ces
attentats aucune panique parmi nos compatriotes. Dans la nuit qui a
suivi le meurtre des officiers, le gouverneur gnral, M. Sarraut, a
fait afficher une nergique proclamation. Les victimes ont t enterres
le mardi 29 avril  9 heures du matin. Tout Hano et beaucoup de
Franais de l'intrieur y assistaient. Devant la chapelle de l'hpital
militaire, alors que l'on venait de placer les deux cercueils sur des
prolonges d'artillerie, le gouverneur gnral de l'Indo-Chine, M. Albert
Sarraut, a prononc un discours mu, promettant le chtiment exemplaire
des meurtriers et de leurs complices. Ce discours se termina par le cri
de Vive la France! qui, malgr la tristesse de l'heure, fut trs
applaudi.

[Illustration: Les obsques des victimes de l'attentat d'Hano: le
discours de M. Sarraut, gouverneur gnral de l'Indo-Chine, devant la
chapelle de l'hpital militaire.]



CE QU'IL FAUT VOIR

LE PETIT GUIDE DE L'TRANGER

C'est entendu. Paris s'tend, Paris coule vers l'ouest. Il avait, au
temps de Mme de Svign, son centre mondain place Royale et dans le
Marais; sous Louis-Philippe, entre le Cirque d'hiver et les Varits;
plus tard, entre les Tuileries et Tortoni. Les hommes de cette
gnration-ci ont amen le centre de Paris sur les boulevards, entre
l'Opra et la Madeleine. Ce sera demain les Champs-Elyses et l'toile,
et, dans trente ans, Bagatelle, quand il n'y aura plus de
fortifications. Les expositions de peinture et les marchands de tableaux
suivront le mouvement; ils l'ont dj suivi (nous le remarquions ici
dernirement); mais cela n'empche pas qu'il n'y ait en ce moment dans
l'un des moins occidentaux et des plus vieux quartiers de Paris, un
Salon de peinture qu'il faut voir. C'est le Salon des artistes du 4e
arrondissement. Il a mme, ce Salon, le privilge d'une situation
unique; il est install pour un mois dans la cour d'un des plus
pittoresques et vnrables monuments de Paris:  l'Htel de Sens.

Cet htel avait t construit,  la fin du quinzime sicle pour les
archevques de Sens, sous l'autorit desquels tait plac--et demeura
plac jusqu'en 1622--l'vch de Paris. Il eut, durant cette priode,
des htes illustres: Louis de Bourbon, Louis de Guise cardinal de
Lorraine, la reine Margot, et, avant elle, Nostradamus! La renomme du
prophte provenal s'tait propage jusqu' Paris, et Henri II avait
fait prier Nostradamus de venir  la cour. Il y vint. Le roi ordonna
qu'il ft log chez le cardinal de Sens. Cela se passait au mois d'aot
1556. Nostradamus fut mme retenu  l'htel de Sens par un petit
accident que, quoique astrologue, il n'avait point prvu. Un accs de
goutte le cloua douze jours dans sa chambre, en attendant les succs de
prophte qu'il allait remporter  la cour quelques jours aprs! Mais le
vieil htel lui-mme allait connatre d'tranges msaventures. Abandonn
par les archevques de Sens, il allait tre successivement le dpt des
coches de Bourgogne; puis une confiturerie, puis une verrerie... Et le
voil qui se relve tout doucement de cette dchance. Il est, depuis
quelques mois, la proprit de la Ville de Paris, qui se propose
d'installer l une partie de ses collections. Quelque temps s'coulera
encore avant que soient commencs les travaux que cet amnagement
ncessite; et la Socit d'artistes du 4e arrondissement a eu la trs
bonne ide de mettre  profit ce dlai en demandant  la Ville de lui
ouvrir, pour un mois, la maison o Nostradamus eut la goutte, et devant
la porte de laquelle la reine Margot fit, le 6 avril 1606, trancher la
tte  un gentilhomme dont elle avait eu, comme femme,  se plaindre.
L'Exposition n'occupe du vieil htel que la cour intrieure, qu'on a
plafonne d'un vlum, et sable avec soin. Au fond de la cour, une porte
basse ouverte sur l'troit et tortueux escalier noir qui mne aux
souterrains;  ct, surleve de quelques marches, une petite chambre
o un mobilier gothique--oeuvre de quelque exposant tapissier de
l'arrondissement--a pour cadre une trs belle chemine du temps, et
les poutres vermoulues d'un plafond qu'aucune restauration n'a profan
encore.

Et plus de trois cents oeuvres sont exposes ici. Les sujets de la
plupart d'entre elles sont emprunts  l'arrondissement lui-mme,  son
histoire,  ses paysages. Et gentiment, le long de ces murs, amateurs et
professionnels fraternisent. Saluons parmi ceux-ci: Franck Bail, Belot,
Emile Bernard, Max Blondat, Delahogue, Druard, J.-J. Dufour, E. Fraisse,
Garcia-Ramon, Grouiller, Lalauze, E. Lequeux, Pannemaker, A. Boulard,
Emile Renard... Il est vident que d'une exposition situe entre la rue
Franois-Miron et le pont des Clestins--ou, plus exactement,  l'angle
de la rue du Figuier et de l'ancienne rue de la Mortellerie--ces
excellents artistes n'avaient nul profit ni surcrot de gloire 
esprer... Simplement, ils ont march avec les camarades, pour
l'honneur de l'arrondissement. C'est trs bien. C'est d'autant mieux
qu'ils fourniront aux curieux qui leur feront visite une occasion de
connatre ce coin dlicieux du vieux Paris o l'on ne va pas assez. Le
carrefour o s'rige l'Htel de Sens est  quelques pas de la Seine. Il
fait face  l'le Saint-Louis, ce petit morceau de ville qui est,  lui
seul, une relique. Autour de la vieille maison, c'est la rue des Lions,
la rue des Jardins, les rues Saint-Paul, Beautreillis, du Petit-Musc;
des faades d'htels seigneuriaux endormis dans la paix de petites rues
de province. Ayez dans la poche le 4e fascicule de l'ouvrage o le
marquis de Rochegude a dcrit en vingt brochures (une par
arrondissement) les rues de Paris, et cont l'histoire des maisons; et
promenez-vous... Ce ne sera pas du temps perdu.

                                 *
                                * *

Mais que, tout de mme, le Paris d'autrefois ne vous fasse pas trop
oublier celui d' prsent. N'oubliez pas les Ballets russes. Guettez
l'ouverture, aux Champs-Elyses, d'un certain Cinma-Thtre o l'on dit
qu'il sera indispensable aux gens du monde de se montrer de temps en
temps. (Acceptons-en l'augure! Ce n'est pas le directeur de l'entreprise
qui s'en offensera.)

Et puis, retournez  Bagatelle pour y voir,  partir de lundi,
l'exposition annonce par la manufacture de Svres, et qui sera compose
de figurines, de bibelots ayant trait aux jardins et aux fleurs. Svres
se modernise, se rajeunit sans cesse. Svres _invente_. Il faut qu'on
sache cela. Les trangers nous entendent dire assez de mal de nos
industries d'tat pour qu'il nous soit trs agrable de leur en pouvoir
dire du bien de temps en temps. J'ajoute que de notre Manufacture de
Svres on ne parle plus gure, depuis des mois, que pour louer ses
oeuvres et rendre hommage aux admirables efforts des hommes qui la
dirigent. Sa participation d'hier  l'Exposition de Turin, celle
d'aujourd'hui  l'Exposition de Gand sont des victoires auxquelles on ne
saurait tre indiffrent chez nous.

... Et puis, enfin, n'allons pas oublier que c'est lundi prochain, 2
juin, que sera dclare  l'Opra-Comique la naissance du dernier enfant
de Gustave Charpentier: un petit garon appel _Julien_ et que tout
Paris acclame, avant mme que le bruit de son premier vagissement soit
venu  nos oreilles.

Il y a vraiment des nouveau-ns qui ont de la chance.

UN PARISIEN.



AGENDA (31 mai--7 juin 1913)

EXAMENS ET CONCOURS.--Le 7 juin, clture des inscriptions du concours
pour le recrutement des dames employes aux postes et tlgraphes.

EXPOSITIONS ARTISTIQUES.--Grand Palais (Champs-Elyses): Salon de la
Socit des artistes franais; Salon de la Socit nationale des
Beaux-Arts.--Petit Palais: exposition de David et ses lves.--Ancien
htel de Sagan (23, rue de Constantine): objets d'art du Moyen Age et de
la Renaissance au profit de la Croix-Rouge franaise.--Htel de Sens
(rue du Figuier): les Artistes du 4e.--A Bagatelle (bois de Boulogne):
exposition de l'Art du jardin.--Htel Le Peletier de Saint-Fargeau (29,
rue de Svign): promenades et jardins de Paris, seizime, dix-septime,
dix-huitime sicles.--Cercle de la Librairie (117, boulevard
Saint-Germain): Palais-Salon.--Galerie Devambez (43, boulevard
Malesherbes): la petite ville de province.

LES ROSATI.--Le 8 juin,  Fontenay-aux-Roses, plerinage annuel des
Rosati; les honneurs de la Rose seront faits  M. Francis Picavet,
secrtaire au Collge de France, et  M. Le Sidaner, peintre.

FTES DE BIENFAISANCE.--Le 1er juin, au parc de Gennevilliers, fte de
bienfaisance, donne par l'Aronautique-Club de France. Dpart de 10
ballons monts.--Le Ier juin, au thtre des Champs-Elyses,
reprsentation de gala au bnfice de la Socit de charit maternelle
de Paris; le 6 juin, au mme thtre, reprsentation au profit du
monument Jules Renard.--Le 7 juin,  la Porte-Saint-Martin,
reprsentation de retraite de M. Frdric Achard.

CONCERTS.--Le 5 juin,  la salle de Gographie (184, boulevard
Saint-Germain),  4 heures: concert donn par M. Edouard Risler.--Le 6
juin, salle des Agriculteurs (8, rue d'Athnes),  9 heures du soir:
concert donn par M. Henri Gilles, avec le concours de Mme Emma Eames,
et de M. Emilio de Gogoza. Mme Eames ne s'est pas fait entendre depuis
plusieurs annes  Paris, et M. Emilio de Gogoza y chantera pour la
premire fois.

SPORTS.--_Courses de chevaux_: le 31 mai, Enghien; le Ier juin,
Longchamp; le 2, Saint-Cloud; le 3, Saint-Ouen; le 4, le Tremblay; Epsom
(Derby); le 5, Longchamp; le 6, Maisons-Laffitte; Epsom (the Oaks); le
7, Auteuil.--_Aviation_: le 1er juin,  l'arodrome de Port-Aviation, 
Juvisy: match Garros-Audemars.--_Boxe_: au Nouveau-Cirque (rue
Saint-Honor): championnats du monde de lutte de combat; le 31 mai,  9
heures du soir,  la salle des Ingnieurs civils (rue Blanche): assaut
annuel de la salle Conte; le 1er juin,  l'Exposition universelle de
Gand: match Carpentier-Bombardier-Wells.--_Lawn-tennis_:  partir du 7
juin, sur les terrains du Stade franais,  Saint-Cloud: championnat du
monde de tennis.--_Aviron_: le Ier juin,  Juvisy, coupe des nations; la
Socit des Rgates rouennaises organise pour le 8 juin des rgates
nationales  l'aviron.--_Cyclisme_: le 8 juin, Paris-Bruxelles.



LES LIVRES & LES CRIVAINS

L'HOMME EN ROSE

L' Homme en rose n'existe plus. Vainement ce trs grand artiste, ce
fastueux pote de la lumire: Albert Besnard, est all chercher dans
l'Inde le prince des feries hindoues, vtu de mousselines couleur
d'aurore et piques d'or, le rajah des lgendes qui vit une existence de
songe dans les murailles ajoures de ses palais. Les souverains de
l'Asie anglaise portent aujourd'hui des vestons en laine de Manchester,
jouent au golf et se font blanchir  Londres. L'homme en rose n'existe
plus; mais les dcors de son ancienne puissance sont toujours debout,
avec leurs immuables temples, leurs dieux farouches, et les foules
affames et fanatises qui continuent leur agitation dlirante dans la
lumire pourpre de 1'Inde couleur de sang.

Dj, lorsque, dans notre numro de Nol de 1911, nous emes la joie de
reproduire quelques-unes des plus belles pages d'album et des tudes
rapportes par Albert Besnard de son voyage, notre confrre Pierre
Mille, l'un des meilleurs crivains chroniqueurs et critiques de ce
temps, sut admirablement dire  notre public ce que fut cette visite du
somptueux artiste aux Indes. Cette terre de symboles vieux comme le
monde, Albert Besnard la parcourut presque dans tous les sens, promenant
ses extases de panthiste dans le Ceylan bouddhique dont il vit les
temples d'Anouradhapoura assigs de fidles,  Kandy,  Madura, 
Trichinopoli o des cloches chrtiennes sonnent sur les foules hindoues,
 Tanjore,  Pondichry, l'Inde franaise o les hommes sont plus beaux,
plus altiers,  Hydrabad on fte et en folie,  Calcutta, aux bords du
Gange,  Delhi,  Jeypour,  Bombay, enfin. La vie est une fte!...
s'criait l'artiste, marchant dans le soleil. La vie, surtout pour lui,
tait une illumination. Et c'est de la rutilante couleur qu'il a fixe
en ses notes de route (1) en mme temps qu'en ses pages d'album.
L'crivain ne s'y spare pas du peintre. Il traduit tout en visions
plutt qu'en penses. Je suis de ceux qui n'apprennent que par les
yeux! crit-il. Et c'est pour nos yeux surtout qu'il rend sensibles les
scnes vues: ainsi cette femme qui, enveloppe d'un pagne de soie orange
tiss d'argent, allonge sur le sol ses bras trs purs, cercls d'or;
ainsi cet adolescent vtu de rose, conduisant par les degrs d'un temple
un lphant norme qui descend et grandit jusqu' abolir les piliers,
la vote; ainsi cet autre lphant obse, cheminant du pas press et
pourtant mesur d'un vieil employ allant  ses affaires. L'image fixe
par la plume est exacte et chante clair et gai comme le croquis, au
pinceau, de l'album. Les visions, parfois, vous brlent.

Tout  l'heure, sur un pont hors de la ville, j'ai vu passer trois
femmes vtues de rouge. Sous un ciel presque blanc, le sol flambait, ce
sol de l'Inde, rose comme la flamme ou rouge comme le sang... Sur la
tte, ces cratures portaient une cargaison de vases de terre cuite.
Elles marchaient trs vite, du pas souple des figures antiques, avec un
lger bond du corps en avant qui leur donnaient l'air de voler. Elles
marchaient trs vite, comme des fantmes igns au travers d'un brasier.

Albert Besnard crit comme il peint. Il y a dans son encrier toute la
magie flamboyante de sa palette.

ALBRIC CAHUET.



L'ARME TOUJOURS PRTE

M. Joseph Reinach vient de runir en volume (2) les tudes qu'il a
consacres aux questions militaires au cours de sa carrire politique,
longue de plus de trente ans. Vice-prsident de la commission de l'arme
 la Chambre, il a pris une part active  tous les dbats concernant la
dfense nationale, depuis la discussion de la loi de 1909 sur
l'artillerie, dont il fut le rapporteur, jusqu' celle qui occupe
aujourd'hui le Parlement. Cette oeuvre se signale par son harmonie, son
unit; on y voit comment un esprit net et pratique, affranchi de toute
considration trangre, est conduit logiquement, aprs avoir accept le
service de deux ans,  envisager comme une ncessit le retour  celui
de trois ans, d'abord pour la cavalerie, puis pour toutes les armes.
L'augmentation du personnel de l'artillerie, que l'auteur vota il y a
quatre ans, a contribu, avec l'abaissement de la natalit,  vider les
units actives; il fallait donc, pour parer  ce danger, soit rduire le
nombre de nos corps d'arme, soit prolonger la prsence des hommes sous
les drapeaux. M. J. Reinach, n'ayant pas demand, il y a six mois, dans
son discours sur la loi des cadres, qu'on changet l'organisation de nos
grandes units, tait fatalement amen  rclamer le service gnral de
trois ans. Le projet, assurant la fixit des effectifs, qu'il a labor
avec M. de Montebello, a t adopt par le gouvernement; grce  lui,
nous verrons demain l'arme _toujours prte_, malgr les armements
formidables de nos voisins. R. K.

[Note 1: Que publia le _Figaro_ et qui viennent d'tre runies sous ce
titre: _l'Homme en rose_, en un volume de la bibliothque Charpentier,
Fasquelle, dit.. 3 fr. 50.]

[Note 2: _L'Arme toujours prte._ dition Berger-Levrault, 3 fr. 50.]

Voir dans _La Petite Illustration_ le compte rendu du _Journal d'une
femme de cinquante ans_, souvenirs de la marquise de La Tour du
Pin-Gouvernet, et des autres livres nouveaux.



L'EXPOSITION D'HORTICULTURE

L'exposition d'horticulture vient de finir. Il semble permis d'affirmer,
sans paradoxe, que, grce au mauvais temps des premires semaines de
mai, les parterres de roses eurent une splendeur exceptionnelle. Le
soleil est souvent le grand ennemi des exposants: beaucoup de fleurs
s'panouissent avant l'heure officielle; celles que des soins spciaux
russissent  retarder se fanent  peine closes. Le froid humide dont
nos jardins ont tant souffert pendant quelques semaines, avant les
grandes chaleurs de la fin du mois, avait t mis habilement  profit
par nos horticulteurs, et si quelques coloris manquaient d'intensit, la
fracheur des nuances prsentait la sduction de la tonalit anglaise.

On a surtout admir la rose nouvelle, _Madame Edouard Herriot_, qui fit
sensation  l'exposition internationale d'horticulture de Londres o
elle obtint la coupe d'or du _Daily Mail_.

Il est assez malais de dfinir exactement la nuance de cette rose
magnifique qui vient s'ajouter  la srie des roses cuivres obtenues
par M. Pernet-Ducher, de Lyon. Pour le rdacteur du _Gardener's
Chronicle_, la couleur reste vasive. La teinte rose des fleurs
panouies est trs charmante, les boutons sont d'une riche couleur
orange-cerise fonc.

Le _Gardener's Magazine_ voit les boutons de couleur orange-vermillon
riche ou orange terre cuite; les fleurs entirement ouvertes sont rose
fonc fortement teint de saumon orange.

_The Horticultural advertiser_ trouve la couleur grandiose, d'un riche
cuivre rougetre avec des teintes saumon et abricot. Enfin, l'obtenteur
s'exprime ainsi: Fleur de grandeur et de duplicature moyennes, d'un
superbe coloris rouge corail nuanc de jaune et de rose de Carthane,
passant au rouge crevette.

Ces diverses dfinitions m'ont paru fort discutables, la dernire
surtout. Cependant, aprs avoir gmi de mon impuissance  trouver le mot
juste, j'ai regard du corail et j'ai constat que la dfinition de M.
Pernet-Ducher est la plus exacte. La nuance de _Madame Edouard Herriot_
correspond  un corail spcial, un peu orang, trs diffrent du corail
rouge ou du corail rose que nous avons gnralement dans l'oeil.

A cette rose remarquable, le jury a attribu la coupe de l'Hay, offerte
par M. Gravereaux.

Une autre nouveaut, _Juliet_, pourrait s'appeler _Camlon_. Cuivre le
matin, rose  midi, violtre le soir, cette rose, d'une jolie forme,
passe par divers tons en conservant une fracheur de nuance trs rare
chez des fleurs aussi capricieuses.

Les rosiers sarmenteux de M. Nonin, plus beaux que jamais, formaient un
ensemble dcoratif d'une richesse et d'une lgret dconcertantes.
_Source d'or_ apporte dans cette famille une jolie couleur jaune, assez
marque, que l'on ne possdait pas encore; _Excelsa_, plus cramoisie que
_Crimson Rambler_, est moins resplendissante. Dans les polyantha nains,
signalons _Georges Elger_, blanc  coeur jaune.

A ct des roses, on voyait les traditionnels gloxinias, les fulgurants
bgonias, et toute la srie des fleurs connues, parmi lesquelles M.
Cayeux faisait revivre la _Clarkia elegans_, dlicieuse papilionace de
couleur orange,  laquelle on ne saurait comparer l'antique et terne
_Clarkia pulchella_.

                                 *
                                * *

Il y eut aussi un concours de bouquets rserv aux femmes du monde. La
plupart des concurrentes surent, en peu de temps, garnir agrablement
les vases mis  leur disposition; mais ce furent de simples bauches.

On ne saurait, parat-il, demander davantage aux amateurs. Jusqu'ici,
on pensait que, pour faire un bouquet, il suffit d'avoir des fleurs et
tant soit peu de got. La noble dame, dissimule sous le pseudonyme de
Clairoix, nous apprend dans _l'Art du bouquet_ (Laveur) qu'il est encore
ncessaire de connatre les thories des Japonais, matres incontests
en la matire; pour guider notre ignorance, elle formule, d'aprs
Sin-Kiou-Shin, philosophe de l'antiquit, quelques styles en honneur au
pays de Mme Chrysanthme.

Etudions les principes subtils du Shin no Hana, du Rikkwa, du Sangi, du
Shitsu, du Zi, et nous saurons disposer en gerbes lgantes, voire
savantes et expressives, les plantes et les fleurs que nous traitions
nagure avec trop de dsinvolture.

Des silhouettes et des taches, telle est l'ide matresse dans la
dcoration florale au Japon. Ajoutez  cela la beaut de nos fleurs, et,
n'en dplaise  l'auteur de ce petit livre joliment conu, la grce
manire ou la fantaisie d'une femme de got, et vous aurez un bouquet
parfait.

L'auteur nous donne de prcieuses indications sur l'art d'adapter la
forme et la couleur des vases  la forme et  la couleur des branches,
fleuries ou non. Voici quelques exemples cueillis au hasard:

Iris mauves, feuillages d'rable negundo blanc, deux feuilles de fougre
mle;

Un pavot rouge pourpre, quelques branches de cytises jaunes, une ou deux
branches d'iris mauve ple en bouton; vase de cristal assez bas;

Une pivoine en arbre, rose vif; une branche d'rable japonais pourpre,
une petite branche souple de cornouiller vert  fleurs blanches;

Dans un grand cornet de Delft bleu, un mlange de lilas de Perse de
nuance trs dlicate et d'pine-vinette pourpre  fleurs jaunes;

Dans un vase petit, en poterie verte commune: deux grappes de sorbier,
quatre ou cinq scabieuses pourpres violettes;

Dans un vase en faence, bleu et blanc: quelques branches de saule.

De judicieuses remarques sur l'harmonie des couleurs, quelques recettes
pour conserver les fleurs coupes, ajoutent  l'intrt pratique d'un
ouvrage fort habilement illustr et que les femmes lgantes, ayant des
loisirs, des fleurs et des arbres, auront plaisir  consulter.

F. HONOR.



LE DRAME DE MADRID

Une lugubre affaire, encore incompltement claircie, et qui rappelle,
par sa mystrieuse horreur, les contes les plus angoissants d'Edgar Poe,
passionne en ce moment Madrid, o son sinistre hros, le capitaine
Manuel Sanchez Lopez, chef du personnel  l'cole de guerre, tait fort
connu.

Le 24 avril dernier, on constatait la disparition d'un joueur de
profession, nomm Rafal Garcia Jalon, et, deux jours aprs, on
apprenait qu'une jeune fille avait tent de toucher  la caisse de son
cercle un jeton de 5.000 pesetas que Jalon y avait pris, en recommandant
de ne le changer qu' lui-mme. Une rapide enqute permit d'tablir que
cette jeune fille tait Marie-Louise Sanchez; elle fut aussitt arrte,
puis relche, devant ses dngations et celles de son pre. Sur ces
entrefaites, une perquisition, opre au domicile du capitaine, 
l'cole de guerre, amena la dcouverte, dans les gouts, de lambeaux de
chair humaine. Au cours des recherches, on remarqua, au fond d'une
chambre de dbarras de l'appartement, une cloison qui semblait
nouvellement repltre; quelques coups de pioche mirent  jour une
cachette o gisaient des os briss, des vtements que l'on reconnut pour
tre ceux de Jalon, et les instruments ayant servi  dpecer le cadavre.
Ces funbres dbris furent ports dans la cour du mange attenant.

En mme temps qu'on apprhendait Sanchez et sa fille, on jetait en
prison un caporal et trois soldats, convaincus de complicit. Depuis,
Marie-Louise Sanchez a avou le crime et accus formellement son pre, 
qui l'enqute impute d'autres forfaits plus anciens, et qui, malgr des
charges accablantes, continue  protester de son innocence.



DOCUMENTS et INFORMATIONS

LA T. S. F. ENTRE PARIS ET WASHINGTON.

Une note du commandant Ferri, prsente  l'Acadmie des sciences nous
apprend que le poste de T. S. F. de la tour Eiffel a caus plusieurs
fois avec le poste de Washington. Ce dernier possde une antenne en
nappe porte par un mt de 200 mtres de hauteur et deux mts de 150
mtres; il utilise une force d'environ 90 chevaux. Le poste de Paris
dispose de 80 chevaux.

La distance  vol d'oiseau entre les deux stations dpasse 6.000
kilomtres. Or, les postes trangers qui disposent d'une puissance
double ou triple ne sont gure entendus, de faon normale, qu' une
distance d' peu prs 4.000 kilomtres.

Remarquons que ces conversations ont t changes de faon assez
suivie. Elles seront reprises, ds qu'on aura arrt le programme des
observations astronomiques  faire sur les deux continents pour
dterminer au moyen de la T. S. F. (par la mthode des concidences que
nous avons jadis explique), la diffrence de longitude entre Paris et
Washington.

Ce record magnifique prouve, une fois de plus et de faon premptoire,
la supriorit, systmatiquement conteste, du poste de la tour Eiffel;
il permet de supputer les rsultats que l'on obtiendra le jour o le
poste disposera d'une force plus grande, si le Parlement se dcide 
voter les crdits ncessaires pour l'tablissement du rseau
intercolonial. Le projet sommeille depuis un an dans les cartons de la
commission du budget  la grande joie, sans doute, du ministre des
Postes et Tlgraphes de la Grande-Bretagne qui, rcemment, s'exprimait
ainsi devant la Chambre des Communes:

Le premier occupant en tlgraphie sans fil sera le matre du trafic,
il convient donc de se hter afin d'tablir de grandes stations de
tlgraphie sans fil dans toutes les colonies anglaises, avant que les
colonies franaises en soient munies.

UN DEUIL DE L'AVIATION FRANAISE EN COCHINCHINE.

De Sagon, o la mort de l'aviateur Georges Verminck, tomb, le 7 avril,
 Mytho, au cours d'un prilleux atterrissage on vol piqu, a t
vivement dplore, nous arrive aujourd'hui l'cho de l'impression
profonde cause, dans la colonie franaise, comme dans les milieux
indignes, par cette fin tragique.

Les belles randonnes qu'il avait excutes pendant un sjour de deux
mois, notamment de Sagon  Pnompenh, de Sagon au cap Saint-Jacques, et
de Sagon  Bienhoa, avaient rendu Georges Verminck unanimement
sympathique, et l'on peut dire, populaire en Cochinchine, o il
assurait, avec son frre Charles et son camarade Marc Pourpe, le
prestige de l'aviation franaise: aussi ses funrailles, auxquelles
assistrent de nombreux Annamites, eurent-elles un caractre de grande
solennit. Elles furent clbres  la cathdrale de Sagon, nous crit
un tmoin attrist de la crmonie, M. Richard, en prsence d'une foule
considrable. Aprs l'absoute, que Mgr Mossard avait tenu  donner, le
cortge, prcd par la musique du 11e rgiment d'infanterie coloniale,
se dirigea vers le cimetire, o plusieurs discours furent prononcs.

Mais le tmoignage le plus touchant du deuil ressenti dans la population
indigne nous est apport par une pice de vers annamite, commenant
ainsi: Verminck, malheureux Verminck! En quelques minutes, dix ans
d'efforts sont anantis. Richesse, honneurs, existence mme, tout
t'abandonne sans espoir! Lorsqu'ils contemplent les nuages, les hommes
de Cochinchine te regrettent. Lorsqu'ils entendent le vent, les hommes
d'Europe te pleurent! Et cette mouvante lamentation, ce thrne  la
manire antique, qui n'est pas dpourvu de valeur littraire, se termine
par ces deux vers: O ciel, pourquoi anantir ainsi un hros? Le fer, la
pierre mme s'irritent de ce malheur immrit.

LE CLOTRE DE SAINT-MICHEL DE CUXA.

Nous avons signal, dans notre numro du 17 mai dernier, la vente  un
sculpteur amricain, M. Gray-Barnard, du clotre de Saint-Michel de Cuxa
(Pyrnes-Orientales), menac d'exil. Depuis la publication de notre
article, le sort de ces vieilles et vnrables pierres a subi de
nombreuses vicissitudes, dont nous informe M. J.-R. de Brousse.

L'acqureur, M. Gray-Barnard, est all trouver M. Lon Brard,
sous-secrtaire d'tat aux Beaux-Arts, et lui a dit qu'il abandonnait
son achat, et faisait don du clotre  la France. Mais, aussitt cette
nouvelle rpandue dans la presse mridionale, il est revenu sur sa
dcision. Puis, changeant  nouveau d'avis, et reprenant son gnreux
projet, il a avis M. Brard qu'il offrait le clotre  la ville de
Prades,  condition que les dpenses par lui engages pour l'enlvement
dudit clotre lui soient rembourses.

UNE HORLOGE INATTENDUE.

La ville de Hameln, situe dans la province de Hanovre, au confluent de
la Hamel et de la Weser, est clbre par la lgende du charmeur de rats
dont la maison constitue la principale curiosit de l'endroit. On y
fabrique des toffes de soie, de laine et de coton, on y pche des
saumons.

[Illustration: Cadeau offert par la ville de Hameln  la princesse
Victoria-Louise.]

Les habitants de l'industrieuse cit, dsireux d'offrir  la fille du
kaiser un cadeau de mariage original, ont imagin un modle de pendule
qu'on dirait conu par le vieux Silne pour honorer Bacchus. Nos
lecteurs sauront apprcier  sa valeur ce chef-d'oeuvre de l'horlogerie
allemande o le got germanique s'panouit avec une ampleur vraiment
kolossale.

[Illustration: Dans la cour du mange de l'cole suprieure de guerre, 
Madrid, la police examine les ossements de la victime du capitaine
Sanchez Lopez, extraits de la cachette (qu'on voit au coin suprieur
gauche) o l'assassin les avait emmurs.--_Phot, Alfonso_.]

[Illustration: Dner offert par le prince de Liven, chef d'tat-major
de la marine impriale russe, et par la princesse de Liven au
vice-amiral Le Bris, chef d'tat-major de la marine franaise, et aux
officiers du croiseur-cole _Jeanne-d'Arc_.--_Phot. Bulla._]

LA MARINE FRANAISE EN RUSSIE

Le vice-amiral Le Bris, chef d'tat-major gnral de la marine, vient de
se rendre  Saint-Ptersbourg. C'est une de ces visites grce auxquelles
les chefs de l'arme russe et de l'arme franaise, depuis la signature,
en 1892, de la convention militaire qui unit les deux pays, demeurent en
contact effectif et se mettent d'accord sur les mesures  adopter en vue
de telles ou telles ventualits. Le dernier voyage de ce genre fut
celui qu'effectua, l'an dernier, l'amiral prince de Liven, chef
d'tat-major de la marine impriale, et qui eut pour principal rsultat
la signature d'une convention navale franco-russe.

Le vice-amiral Le Bris a trouv  Saint-Ptersbourg, dans tous les
cercles officiels, l'accueil le plus cordial, comme draison.
L'empereur,  peine de retour de Berlin, o il avait assist au mariage
de la princesse Victoria-Louise, donnait aussitt audience au chef
d'tat-major gnral de la marine franaise et aux officiers qui
l'accompagnaient, ainsi qu'au capitaine de vaisseau Grasset, commandant
du croiseur cole _Jeanne-d'Arc_, en ce moment  Cronstadt, et les
comblait de distinctions. En leur honneur, des rceptions superbes ont
t organises, notamment  l'ambassade de France, o M. Delcass avait
invit avec eux le prsident du Conseil, M. Kokovtzov, les ministres des
Affaires trangres, de la Guerre, de la Marine, chez le prince de
Liven, o les officiers franais purent apprcier la toute gracieuse
hospitalit de la princesse de Liven; enfin, un djeuner d'adieu,
extrmement brillant, a t donn, mercredi,  bord de la
_Jeanne-d'Arc_.



LES THTRES

_Marie-Magdeleine_, la belle oeuvre de M. Maurice Maeterlinck,
reprsente pour la premire fois  Nice en mars dernier, et que nous
allons publier dans un de nos prochains numros, vient de retrouver, sur
la scne du Chtelet, le grand succs qui l'accueillit nagure. Son
action, ramasse et vivante, se dveloppe en trois actes pour lesquels
M. Maxime Dethomas a compos des dcors dont la sobrit somptueuse
s'accorde  merveille au style incisif et color de l'oeuvre. C'est
l'aventure de Marie de Magdala, courtisane, que la curiosit porta sur
les pas du Nazaren et qui ne s'en dtacha plus. Cette oeuvre, d'une
haute tenue littraire, est d'une grande vrit humaine. Le paganisme et
la chrtient y opposent leurs philosophies diffrentes. Et quelle
atmosphre trouble et troublante! Le mystre s'y renforce de ralisme.
La rsurrection de Lazare, si puissamment matrialise, est un des
moments les plus pathtiques de ce drame mouvant. Mme Georgette
Leblanc-Maeterlinck, aux belles lignes souples et sinueuses, a
magnifiquement incarn Marie-Magdeleine sous ses deux aspects, d'abord
celui de la courtisane vaniteuse, cruelle et lascive, puis celui de la
pcheresse repentie, si touchante d'humilit et de rsignation.

Il y a prs d'un sicle que Chateaubriand crivit le _Mose_ dont
l'Odon vient d'offrir en spectacle  ses abonns la tardive premire
reprsentation. Le sujet de cette tragdie est assez simple: un fils
d'Aaron s'est pris d'une Amalcite; l'trangre le pousse  renier le
Dieu d'Isral; mais Mose, charg des tables de la Loi, redescend
opportunment du Sina pour empcher l'abjuration. Le public a manifest
plus de respect que d'enthousiasme pour cette oeuvre haute, froide,
claire, d'inspiration apparemment racinienne et d'une humanit sans
doute un peu conventionnelle. La forme en est suprieure au fond. Elle
abonde en beaux vers sonores que de dvous artistes ont fait applaudir.

[Illustration: Mme Georgette Leblanc-Maeterlinck au second et au
troisime acte de _Marie-Magdeleine_. _Phot. Gerschel._]



_Ce numro est complt par quatre pages non broches: LA SCULPTURE AU
SALON._



MON VOISIN DE TABLE D'HOTE, par Henriot.








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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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