The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19), by 
Jules Michelet

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Title: Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19)

Author: Jules Michelet

Release Date: April 1, 2012 [EBook #39335]

Language: French

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  HISTOIRE DE FRANCE


  PAR
  J. MICHELET


  NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE


  TOME DOUZIME


  PARIS
  LIBRAIRIE INTERNATIONALE
  A. LACROIX & Cie, DITEURS
  13, rue du Faubourg-Montmartre, 13


  1877
  Tous droits de traduction et de reproduction rservs




HISTOIRE DE FRANCE




CHAPITRE PREMIER

LE LENDEMAIN DE LA SAINT-BARTHLEMY.--TRIOMPHE DE CHARLES IX

1573-1574


Quoique la nouvelle sanglante produist partout un effet d'horreur, on
put croire que le sang s'coulerait bien rapidement de la terre. Un
mois aprs l'vnement, M. de Montmorency, le chef des modrs, qui
n'avait d qu' son absence de ne pas prir au massacre, crivit  la
reine d'Angleterre pour excuser le roi (27 septembre 1572).

Deux mois  peine taient passs, que la reine lisabeth accepta
d'tre marraine d'une fille de Charles IX, et envoya un prince du sang
au baptme avec une riche cuve d'or (9 novembre).

Huit mois (presque jour pour jour) aprs la Saint-Barthlemy, le plus
grand homme du temps, Guillaume le Taciturne[1], dans sa dfense
dsespre contre le duc d'Albe, traita avec Charles IX, le reconnut
pour _protecteur_ de Hollande et roi de ce qu'il pourrait conqurir
aux Pays-Bas. (Archives de la maison d'Orange, IV, 117, mai 1573.)

[Note 1: Les lettres _manuscrites_ de Granvelle, de Catherine, de
l'ambassadeur de Savoie et du nonce, parmi les documents _imprims_,
les correspondances d'Angleterre et de Hollande m'ont aid
principalement  dbrouiller le fil de nos affaires. Rien de plus
important que cette dernire, publie par M. Groen van Prinsterer. Les
pices si curieuses, les notes savantes et consciencieuses de
l'diteur, m'clairaient galement. Je les cite peu dans ces notes,
mais, comme on a vu, trs-souvent dans mon texte. Aprs la mort de
Coligny, la tragdie des tragdies continue dans Guillaume, ce si
grand homme! si humain, et si ferme, d'un malheur accompli, surtout
dans ce trait lamentable avec Charles IX, que la patrie lui imposa et
qui lui arracha le coeur (_Lettre d'avril_ 1573, t. IV, p. 116). Les
appendices de M. Groen m'ont servi aussi beaucoup en me donnant
l'ambassade de Saint-Goard  Madrid et celle de Schomberg en
Allemagne.]

Ce n'est pas tout. Louis de Nassau, l'hroque frre de Guillaume,
travaille pour que l'Empire lise un Roi des Romains, et qu'aprs
Maximilien Charles IX devienne Empereur!

Il appuie le duc d'Anjou pour l'lection de Pologne, le duc d'Alenon
pour le mariage d'Angleterre.

Ainsi la maison de France, couverte du sang protestant, se prsente 
toute l'Europe appuye des protestants.

Je n'avais pas compris pourquoi, sur son tombeau et dans tels de ses
portraits, Guillaume le Taciturne a le visage d'un spectre. Je crois
maintenant le savoir. C'est pour avoir subi cette fatalit excrable
de boire le sang de Coligny.

Ces tranges phnomnes s'expliquent par la terreur que l'Europe eut
de l'Espagne[2]. On crut que le coup venait de Madrid, que celui qui
avait fait la Saint-Barthlemy des Flandres avait fait la ntre; que
la France, emporte si loin, allait tre tout espagnole, devenir comme
un poignard dans la main de Philippe II.

[Note 2: Les _Archives du Vatican_ rvlent deux faits curieux:
Charles IX, le 6 septembre, demanda au pape le prix du massacre, un
prt de cent mille cus. Dj le 2 septembre, huit jours aprs la mort
de Coligny, son parent, M. de Montmorency, avait tir de Charles IX
une abbaye dont Coligny avait les revenus.

Le nonce crit au pape que le roi se tue  la chasse; depuis peu il a
reint cinq mille chiens, et il crve pour trente mille francs de
chevaux par an. Le cardinal de Lorraine craint extrmement un
arrangement et conseille un nouveau massacre.--Le roi trouve des
hommes cachs dans son Louvre (29 avril 1574).--Dans la nuit du 9 mai,
la vieille reine s'imagine qu'on a mis de la poudre sous son lit pour
la faire sauter; elle cherche et ne trouve rien.--Le roi meurt et les
vques viennent demander  la rgente ce qu'il a dit en mourant. Elle
rpond spirituellement: Que vous rsidiez dans vos diocses.--Sa
misre est grande cependant; les cardinaux de Lorraine, de Bourbon et
d'Est se cotisent avec d'autres prlats pour lui procurer cent cus.
(22 juin 1574.)--Enfin Henri III arrive. Le nonce en fait le plus
lamentable portrait. Il dit: Il est faible et luxurieux; il n'aura
pas de postrit. Quand il reste une nuit ou deux avec une femme, il
reste huit jours au lit.--Un autre crit: C'est un jeune homme aussi
jeune d'esprit qu'on puisse imaginer, une crature paresseuse et
voluptueuse qui passe sa vie  niaiser au lit. Il a peu de mois 
vivre, etc.--La mre et le fils crivent au pape de longues lettres,
radoteuses et pleureuses, pour demander de l'argent. Le pape offre dix
mille francs. (_Archives de France, extraits des Archives du Vatican,
carton II, 338._)]

Hypothse vraisemblable, trs-logique, et pourtant fausse. Sans doute,
une seule chose tait sage au point de vue catholique, au point de
vue du pape et des Guises, de la future Ligue, dont le comit existait
dj dans le clerg de Paris, c'tait d'achever la Saint-Barthlemy
avec l'aide de l'Espagne, qui offrait toutes ses forces, puis de faire
 frais communs l'invasion d'Angleterre. Cela aurait tranch tout. La
Hollande et tomb d'effroi. L'Allemagne tait  genoux, et sans doute
le protestantisme extermin de la terre.

Mais, au fond, la cour de France n'tait point du tout fanatique. Elle
tait toute domine par l'intrt de famille, et partout trouvait
devant elle, en Angleterre, en Pologne, en Allemagne, l'opposition de
Philippe II. L'Europe favorisa la France dans ses vues les plus
chimriques, et l'on eut ce spectacle trange, que, le lendemain d'un
massacre dont chacun avait horreur[3], le roi qui s'en disait coupable
eut tout le monde pour lui. Il devint le centre de tout; on semblait
de toutes parts vouloir entasser les couronnes sur la tte folle et
furieuse du roi de la Saint-Barthlemy.

[Note 3: Charles IX lui-mme craignit l'effet de la tte de Coligny
arrivant  Rome. Il ordonna au gouverneur de Lyon de l'arrter au
passage.--Pour le clerg, il lui a fallu plus de temps pour apprcier
les choses. Ce n'est que soixante ans aprs qu'on a invent des
prlats contraires  la Saint-Barthlemy. Le premier, un jacobin
breton, Mallet, dans son histoire de son ordre, imagina, affirma qu'un
saint homme, directeur de Catherine de Mdicis et de Diane de
Poitiers, l'vque de Lisieux, Hennuyer, avait empch le massacre
dans cette ville. Le jsuite Maimbourg a reproduit ce rcit.
Malheureusement les registres de la ville de Lisieux tablissent tout
le contraire. Ce fut le magistrat qui empcha l'effusion de sang, et
nullement l'vque, alors absent, et d'ailleurs ardent perscuteur. La
chose est discute  fond par Louis Du Bois, _Rech. sur la
Normandie_.]

Nous entrons dans un pays trange et nouveau, la _terra incognita_,
comme disent les anciens gographes. Dans cette terre inconnue, ne
nous tonnons pas si nous voyons surgir les monstres.

Le fait le plus imprvu, c'est que, sur ce sol rouge et dtremp d'une
des plus larges saignes qu'ait faites le fanatisme religieux, la
religion baisse tout  coup et n'est plus qu'en seconde ligne. Un Dieu
blafard,  masque blme, trne  sa place: _Politique_.

Les huguenots, sauf quelques villes, quelques fortes positions o ils
essayent de rsister, vont fuir ou se convertir. Les catholiques sont
malades; ils tchent de rester furieux, mais leur coeur n'en est pas
moins trouble, comme au lendemain d'un grand crime. Tout  l'heure,
par un art habile, un mlange artificieux de grands seigneurs et de
canaille qu'on parvient  griser ensemble, on fera l'orgie de la
Ligue. Ce qui n'empchera pas qu'aprs avoir cuv son vin, ce parti ne
doive rester tout aussi nerv que l'autre.

La France, bien observe, est _politique_ ou _tiers-parti_.

Ce n'en est pas un lger signe que le roi, ds le lendemain de ce
fameux coup de force, soit oblig de se faire protger prs de la
reine lisabeth par le premier des _politiques_, M. de Montmorency.

L'Europe entire est _politique_. Dans l'lection de Pologne, o l'on
va donner la couronne au premier conseiller de la Saint-Barthlemy,
trois sortes de personnes travaillent pour lui, le pape, le Turc et
les protestants d'Allemagne.

Les astrologues assurent  Catherine de Mdicis que ses fils seront
tous rois. Et la chose en effet devient vraisemblable. Pendant que le
duc d'Anjou va tre lu en Pologne, la reine mre reprend en
Angleterre l'affaire du mariage d'Alenon, et continue en Allemagne la
ngociation pour faire Charles IX empereur; tout cela, aprs le
massacre, sans mme imaginer qu'un si petit vnement puisse changer
les choses. Cette bonne mre ne s'occupe que de la galante entrevue
entre Alenon et lisabeth. Elle voudrait que les amants se vissent
entre les deux pays, en pleine mer, par un beau jour.

Le dialogue entre les reines est piquant et curieux. Je me soucie peu
de l'amiral et des siens, dit lisabeth. Je m'tonne seulement que le
roi de France veuille changer le Dcalogue et que l'homicide ne soit
plus pch.  ces paroles aigres-douces, la reine mre rpond
placidement: que, si lisabeth n'est pas contente de ce qu'on a tu
quelques protestants, elle lui permet en revanche d'gorger tous les
catholiques (7 septembre 1572).

Donc tout s'arrange  merveille pour la grandeur de la maison de
France. Dieu la bnit visiblement. Par lection, mariage, appel des
peuples libres, elle va rgner sur l'Europe, de l'Irlande jusqu' la
Vistule.

Notre ambassadeur  Madrid crit plein d'enthousiasme (17 juillet
1573): Mon matre, par force ou raisons, vous vous ferez matre du
monde.

Voil les succs du dehors. Voyons maintenant ceux du dedans.

La Rochelle, Nmes, Montauban, Sancerre, se mirent en dfense, avec
quelques pays de montagnes. Mais gnralement le coup sembla, pour un
moment du moins, assommer les protestants. Une trentaine de mille
hommes qu'ils avaient perdus n'auraient pas d abattre un parti qui
faisait alors un cinquime de la France. Il y eut panique et vertige.
Ils s'enfuirent par toutes les routes. Ceux qui restrent dans les
villes  la discrtion de leurs ennemis se laissrent mener par
troupeaux aux glises catholiques. Chose notable, qui marquait
l'affaissement du parti, ils ne rsistrent gure que l o ils
pouvaient combattre. On ne vit plus, comme jadis, des hommes dsarms,
intrpides, demander et braver la mort. Il y eut toujours des hros,
et nombreux, mais peu de martyrs.

Du reste, il ne s'agit pas des protestants seuls. Ce cruel vnement
eut une influence gnrale. La mort avait frapp la France. Elle avait
fauch la tte et la fleur, atteint les entrailles.

On lui coupa la tte, je veux dire le gnie. On tua la philosophie,
Ramus. On tua l'art, Jean Goujon, et le grand musicien Goudimel jet
au Rhne. La jurisprudence avait pri en Dumoulin, mort d'angoisse et
de perscution, peu avant le massacre. Et la loi elle-mme dcde peu
aprs en L'Hpital, qui mourut de douleur.

C'est l'opration par en haut. Mais, en bas, dans les profondeurs, la
France ne fut pas moins atteinte, et  l'endroit vital, la morale de
la nation, sa franchise, sa sincrit.

C'est, je crois, de ce temps qu'en franais _sans doute_ a voulu dire
_peut-tre_.

Un parti immense se trouva tout  coup form, le parti de la peur,
industrieusement hypocrite. On commena  s'apercevoir qu'en effet la
Rforme avait tel principe insoutenable. On fouilla, on creusa sa
thorie de la Grce, inconciliable, disait-on, avec la libert
catholique. Au nom de la libert, on subit les jsuites et Rome, on
appela l'Inquisition. L'Espagne vint bientt pour dfendre la libert.

Les femmes pouvantes se prcipitent aux glises, usent les pieds des
saints de baisers, les arrosent de larmes, treignent la Vierge
protectrice. Elles maudissent ces temples vides qui ne protgent pas
leurs croyants.

Donc, la France se convertissait au grand galop, et tout souriait  la
cour. Et Catherine crivait peu aprs: Maintenant que nous sommes
dlivrs...

Elle avait cru sage d'crire partout que le massacre tait un
accident, que le roi avait t oblig de se dfendre contre les
protestants et de se prserver de la cruaut de Coligny.

Mais en mme temps on assurait verbalement, surtout en Espagne, que la
chose tait trame et prmdite de longtemps.

Laquelle des deux versions soutiendrait-on? Charles IX, enivr
d'loges et des flicitations de Rome, tait tent de rclamer la
gloire de cette longue prmditation. Il disait follement que,
non-seulement il avait fait tuer Coligny, mais qu'il aurait voulu le
poignarder de sa main. Un jour, dit-il, je l'avais fait venir au
Louvre tout exprs... Je le menais de salle en salle. Et, mordieu!
c'tait fait, n'tait que m'avisai de me retourner et de le regarder.
Et j'aperus ses cheveux blancs.

Tout cela applaudi. Si vritablement ce sage roi, deux ans durant,
avec tant de patience, avait dissimul, trompant les protestants,
trompant les catholiques, Rome et l'Espagne, trompant mme sa mre,
ses secrtaires d'tat, tous ses agents diplomatiques, et leur faisait
crire et dire tout le contraire de sa pense... Oh! si vraiment il
avait fait cela, il fallait avouer que l'tonnant jeune homme avait
dpass tous les vieux, mis dans l'ombre les plus ingnieux coups
d'tat que l'histoire ait conts jamais!

Quelle avait donc t l'injustice des catholiques  son gard? Et
combien durent-ils regretter d'avoir dit que ce bon roi perdrait son
droit d'anesse au profit de son frre? Pendant qu'on l'injuriait,
immuable dans son coeur profond, il tissait sans se dranger ce filet
sans pareil qui prit les ennemis de la foi.

Aussi, point d'hymne, point d'ode qui gale l'effusion de Panigarola
au lendemain de l'vnement. Son coeur s'panche  flots devant le
peuple; nul mot n'y suffit. Les cris viennent et l'abondance des
larmes.

Une pice tellement soutenue, un rle si bien jou! les Italiens
juraient qu'un Franais n'y et jamais russi, qu'on voyait bien l
l'origine maternelle de Charles IX. Bon sang ne peut mentir. Et on
devait mme dire que les meilleures pices italiennes en ce genre,
comme les Vpres siciliennes, les noces rouges de Piccinino, le
banquet fraternel o Csar Borgia traita ses capitaines, taient fort
au-dessous de la Saint-Barthlemy. La seule ombre qu'on y trouvt,
c'est que Charles IX n'avait tu que les protestants, au lieu qu'il
et fallu aussi tuer les catholiques, y faire passer les Guises.
C'est ce qui fait que Gabriel Naud, dans son livre au cardinal Bagni,
note la Saint-Barthlemy comme un coup d'tat _incomplet_.

Les Guises furent trs-perfides pour Charles IX et trs-inconsistants.
Le jeune Henri de Guise, qui, dsavou par lui le dimanche, l'avait
forc le lundi  se dire auteur du massacre, ds qu'il l'eut dit, en
fut jaloux; et il voulait lui ter l'honneur de la chose, crivant
que ce n'tait qu'une colre _soudaine_ que le roi avait eue de la
conspiration.

L'oncle d'Henri de Guise, le cardinal de Lorraine, disait tout le
contraire  Rome. Il allait criant que c'tait _le roi, le roi seul,
qui ds longtemps_ avait tout prpar. Et il faisait crire, en ce
sens,  la gloire de Charles IX, l'ingnieux ouvrage de Capilupi.

En ralit la Saint-Barthlemy, voulue tant de fois et par tant de
gens, avait surpris tout le monde, surtout le cardinal. Il tait
pouvant de son propre succs. Ce pauvre homme, aussi brave que le
Panurge de Rabelais, remua ciel et terre pour bien tablir que toute
la responsabilit revenait  Charles IX. Il n'y eut sorte d'honneur
qu'il ne lui en fit, usurpant les fonctions de l'ambassadeur de France
qui ne disait mot, haranguant le pape au nom du roi, glorifiant son
matre dans une belle inscription en lettres d'or, s'arrangeant pour
que la cour de Rome, ivre de cet vnement, le rapportt uniquement 
la gloire du roi trs-chrtien.

Il y eut des ftes  Rome et une franche gaiet. Le pape chanta le _Te
Deum_ et envoya  son fils Charles IX la rose d'or. Le lgat, arriv 
Lyon, trouva au pont du Rhne une bande  genoux. On lui dit que
c'taient les braves qui avaient fait la grande besogne. Il sourit, et
de bon coeur bnit ces pauvres assassins.

Le duc d'Albe, au contraire, loin de louer la Saint-Barthlemy se
montra insolemment ingrat pour l'vnement qui le sauvait. Son matre,
Philippe II, resta sombre, sournois, visiblement jaloux.

Ni l'un ni l'autre ne voulaient croire  la sagesse de Charles IX, ni
lui laisser l'honneur du coup. Le duc d'Albe dit avec mpris: Chose
furieuse, lgre et non pense. Puis l'loge de l'amiral. Enfin il
s'emporta  dire: J'aimerais mieux avoir les deux mains coupes que
de l'avoir fait.

Notre ambassadeur  Madrid, ne pouvant vaincre l'incrdulit de
Philippe II, trouva moyen de le mettre  la raison. Il lui fit venir
un moine, le gnral des Cordeliers, qui avait t en France, et qui
dit en furie au roi d'Espagne: En vrit, je ne sais pas comment la
colre de Dieu ne tombe pas sur ceux qui veulent obscurcir l'honneur
que viennent de mriter Leurs Majests trs-chrtiennes.

Philippe II,  mesure qu'il vit que la voix du sang s'levait partout,
se rangea  l'avis du moine, changea brusquement de langage, et
soutint qu'en effet Charles IX avait prmdit l'pouvantable
trahison. Ce qui, par un _chass-crois_ fort ridicule, amena la cour
de France  nier en Espagne la prmditation.

Dans des dpches furieuses, Charles IX accuse amrement le roi
catholique, ingrat et peu soigneux de Dieu, qui ne veut que faire ses
affaires, se tirer d'embarras et le laisser en cette danse...
(Saint-Goard, 17 mars 1573, dans Groen, IV, App., pages 31-33.)

On voit bien qu'au premier moment les rois, et spcialement Philippe
II, avaient t surpris, blouis, humilis de l'audace du jeune roi de
France, de la vigueur du coup, qui contrastait tellement avec leurs
tergiversations.

Lorsque le pape Pie V excommunia lisabeth, le banquier Ridolfi de
Londres proposait  Philippe d'excuter la sentence par l'invasion ou
l'assassinat. Marie Stuart y consentait. Mais Madrid hsita; on
bavarda un an, et davantage; on consulta le duc d'Albe, qui trouva la
chose difficile. Philippe n'osa point.

lisabeth n'osa pas davantage. Voyant que Marie tramait sa mort, elle
et voulu la faire prir. Aux Anglais qui demandaient l'excution de
la reine d'cosse, elle rpondait non. Cependant, le 7 septembre,
douze jours aprs la Saint-Barthlemy, elle parut dcide. Elle
ordonna aux cossais ses partisans de demander qu'on la leur livrt
pour la tuer quatre heures aprs. Accept, pourvu toutefois qu'on la
tue en prsence des ambassadeurs d'Angleterre. Le ministre
d'lisabeth, Ccil, disait qu'avec ces cossais on n'en finirait pas,
qu'il fallait la tuer en Angleterre mme. Bref, il en fut comme en
Espagne; on jasa, et rien ne se fit.

Ni  lisabeth, ni  Philippe II, la volont ne manquait, mais
l'audace. Et, pour dire bassement la chose par un mot de Shakspeare,
ils regardaient le meurtre comme le chat regarde un bon morceau,
clignant les yeux, sans y risquer la patte.

Charles IX, au contraire, avait l'habitude d'un homme qui a os ce
qu'il voulait, la tte haute et ddaigneuse. Et, comme on ne savait
pas qu'il avait os malgr lui, on le prenait sur sa parole. L'horreur
n'empchait pas qu'on ne sentt le respect craintif que donne une
grande audace.

On avait pris une telle opinion du fils et de la mre, que, celle-ci
insistant prs d'lisabeth pour le mariage et l'entrevue, la reine
d'Angleterre laissa voir quelque peur qu'elle ne vnt  Douvres. Elle
dit qu'une telle dame, aprs une telle chose, pour peu qu'elle ament
du monde, ferait craindre que le mariage ne ft une invasion.

Ce qui est curieux, c'est que, tant folle que ft la chose, Noailles,
vque d'Acqs, l'un des sages du temps, et trs-intime confident de
Catherine, l'avait conseille ds le commencement, en 1571. Il
crivait  la reine mre qu'il tait  dsirer que le prince franais,
au dbarqu en Angleterre, se _saist d'une place_, se constituant
chef des catholiques qui se fussent rallis  lui. Auquel cas, au lieu
d'pouser lisabeth, il l'et tue pour pouser Marie Stuart.




CHAPITRE II

FIN DE CHARLES IX

1573-1574


Huit jours aprs le massacre, il vint grande multitude de corbeaux
s'appuyer sur le pavillon du Louvre. Leur bruit fit sortir pour les
voir, et les dames firent part au roi de leur pouvantement.

La mme nuit, le roi, deux heures aprs tre couch, saute en place,
fait lever ceux de sa chambre, et envoie qurir son beau-frre, entre
autres, pour our dans l'air un bruit de grand clat, et un concert de
voix criantes, gmissantes et hurlantes, tout semblable  celui qu'on
entendait les nuits des massacres. Ces sons furent si distincts, que
le roi, croyant un dsordre nouveau, fit appeler des gardes pour
courir en la ville et empcher le meurtre. Mais ayant rapport que la
ville tait en paix et l'air seul en trouble, lui aussi demeura
troubl, principalement parce que le bruit dura sept jours, toujours 
la mme heure.

Ce fait tait souvent cont par Henri IV, le soir, quand les portes
taient fermes,  ses plus privs serviteurs. Une sorte de
frissonnement lui restait de Charles IX. Quand il en faisait ces
rcits, il disait: Voyez vous-mmes si mes cheveux n'en dressent
pas? Et ils dressaient en effet, si nous en croyons d'Aubign.

Pendant un an, le Barnais tait rest dans la ncessit terrible de
vivre avec Charles IX et de s'amuser avec lui. Il lui avait fallu le
suivre dans ses folles courses de nuit, dans ses parties de plaisir 
la Grve,  Montfaucon. Ce tragique camarade, qui n'aimait gure qu'
frapper, forcer, briser portes et meubles, jeter tout par les
fentres, pouvait se retourner sur lui. Il ne parlait que de tuer. On
a vu qu'un jour il pensait  tuer Guise, une fois Henri d'Anjou. Une
autre fois, averti qu'un La Mole dirigeait son frre Alenon dans les
intrigues, il le chercha pour l'trangler. Il finit, avec tout cela,
par ne tuer que lui-mme.

Le jour o on le mena au Parlement pour lui faire avouer et signer la
Saint-Barthlemy, son visage, dit Petrucci, tait tellement altr,
qu'il parut horrible. Il tait long, maigre, vot, ple, les yeux
jauntres, bilieux et menaants, le cou un peu de travers (Castelnau).
Ajoutez par moments un petit sourire convulsif o l'oeil, en parfait
dsaccord avec une bouche crispe, prenait dans son obliquit un
demi-clignement loustic.--Trait cruel que le dessin du Panthon et le
beau buste du Louvre ont os  peine indiquer. Le soir de ce jour
maudit, il fit venir Marie Touchet, et elle conut un enfant. Digne
fruit d'un tel moment, intrigant, brouillon et pervers.

L'Europe savait parfaitement que le roi tait fou. Mais elle ignorait 
quel point l'tait le conseil de France. Nous le savons maintenant par
les lettres de Catherine et les dpches officielles. Ils avaient si peu
conscience de l'horreur qu'ils inspiraient, qu'ils prenaient au srieux
tout ce qu'on leur proposait pour les isoler de l'Espagne. La reine
mre, qui a t tellement exagre par la manie du paradoxe, et dont la
facilit, la finesse, la grce italienne, pouvaient imposer en effet,
apparat dans ses lettres follement chimrique. Elle croit qu'lisabeth,
au milieu d'un peuple qui ne parle plus de nous qu'avec excration, peut
ou veut pouser son fils. Elle croit que les princes allemands veulent
vraiment pour empereur le roi de la Saint-Barthlemy. Elle suppute
ridiculement que la royaut de Pologne, que son fils va avoir pour
trois millions, en rapportera vingt par an  la France, etc. (Lettres
ms., 30 mai 1573.)

Il est vident que Catherine, Gondi, Birague, l'vque Morvilliers,
enfin tout ce beau conseil, ayant ananti en eux tout sens de
moralit, jusqu' ne pouvoir plus mme la deviner chez les autres,
avaient perdu entirement la boussole de l'opinion. Ils ngocient
toujours, comme s'il n'y et pas eu de Saint-Barthlemy. Ils voguent
avec confiance sur la mer des affaires humaines, o leur vaisseau tout
 l'heure va faire honteusement le plongeon.

Croira-t-on que le premier envoy qu'on dpche  l'Allemagne
frmissante, c'est justement ce Gondi, ce vnneux Italien, qui
surprit au fou qui rgnait son consentement au massacre?

Une seule chose, nous l'avons dit, tait sage au point de vue
catholique: _adhrer franchement  l'Espagne_, s'unir  elle, accabler
partout le protestantisme.

Hors de l, pure vanit, pure folie, pure impuissance.

Le naufrage de la royaut tait infaillible. Nous allons la voir en
vain s'aheurter  la Rochelle, qu'elle ne pourra pas prendre. Nous
allons la voir dans deux ans, brise par le tiers-parti. Quatre ans
aprs le massacre, entre ce parti et le catholique se fera une espce
de dmembrement de la France (1576).

Mesurons donc la profondeur o celle-ci a reu le coup de la
Saint-Barthlemy. L'vnement l'a place entre deux alternatives:

Unie et subordonne  l'Espagne, _suicide_.

Ou bien,

Flottant  part, divise, impuissante, _suicide_.

Seulement, au premier cas, le catholicisme vivait par la mort de la
France.

Je l'avoue, entre ces fous graves qui nous mnent sagement au
naufrage, je regarde plus volontiers le tragique fou Charles IX.
Celui-ci, au moins, par son trouble annonce un pressentiment de la
catastrophe imminente.

Il tait profondment seul. Quelle que ft l'adresse de sa mre  le
tromper l-dessus, il voyait bien que ses gens n'taient pas  lui.
Dans sa sant dclinante, il alternait de sjour entre une tombe et un
dsert, entre le Louvre et Fontainebleau. Fontainebleau commenait 
tre fort nglig; on ne le rparait plus. Les jardins taient en
dsordre; le lac mme et la belle source furent bientt 
demi-combls. Le Louvre, plus triste encore. Les salles, cours,
fosss, jardinets, et mme encore les Tuileries, racontaient la
lugubre histoire. Les cadavres enlevs s'y voyaient toujours; les
marbres, toujours lavs, s'obstinaient  rester rouges.

Que disaient ces noirs corbeaux dans leur bruyant concile du Louvre?
On ne l'entendait que trop. Ils disaient que la Saint-Barthlemy
n'tait qu'un commencement, qu'ils avaient pris apptit sur les
princes et sur les rois, que dis-je? sur les royaumes. Ils flairaient
de prs les Valois, ils odoraient de loin les carnages de la Ligue et
le sige de Paris, saluaient la joyeuse poque du triomphe de la mort.

Le sige de la Rochelle montra combien profondment les deux partis
taient malades; il rvla  la fois la discorde des protestants, la
dissolution des catholiques.

La pauvre petite France rforme, chappe au couteau, ne pouvant se
fier  nulle promesse, nulle parole royale aprs l'vnement de Paris,
entrait les yeux ferms dans une lutte sans espoir. Elle voyait en
face la royaut des massacreurs qui lui lanait tout le royaume,
entranant et Charles IX et la grande masse catholique, mme les
rforms convertis. Navarre, Cond eux-mmes furent mens contre La
Rochelle, avec leurs rgiments des gardes, leurs cinq cents
gentilshommes, et firent les braves  la tranche.

Nul secours du dehors. Les luthriens d'Allemagne ne firent rien pour
nos calvinistes. lisabeth ne les secourut pas, pas plus qu'elle
n'aidait le prince d'Orange. C'est ce qu'affirme expressment l'homme
le plus instruit des affaires du temps, Du Plessis-Mornay. Le savant
M. Groen tablit la mme chose pour les Pays-Bas (t. V, p. 332).

Pourquoi? pour trois raisons: _lisabeth tait reine_ bien plus que
protestante, et hassait toute rvolte. Puis _lisabeth tait pape_,
et n'aimait point du tout l'glise dmocratique; elle avait peur,
horreur des puritains, qu'elle voyait matres en cosse et qu'elle
pressentait en Angleterre. Troisimement, elle _suivait l'impulsion du
commerce anglais_, qui dtestait les Espagnols, mais trouvait bon de
gagner avec eux. Elle avait hte de renouer avec Philippe II, avec qui
en effet elle s'allia le 1er mai 1573.

Elle ngociait partout, mais elle restait close dans son le,
attentive  l'cosse,  la ruine du parti de Marie Stuart. Elle
abandonna La Rochelle, fermant seulement les yeux sur une tentative de
nos rfugis qui, sous Montgommery, avec des navires lous aux
Anglais, entreprirent d'y jeter des secours. Mais,  la premire vue
de la flotte du Roi, leurs quipages anglais les emmenrent au large.
Montgommery s'obstina, approcha et faillit prir.

Tellement diviss en Europe, les protestants l'taient mme en France,
et jusque dans les murs de La Rochelle. Dans les intervalles des
attaques, ils disputaient entre eux. On avait fait la faute insigne
de laisser entrer dans la ville le bonhomme La Noue, fort crdule, et
qui ne prchait que la paix. Un parti se forma pour lui donner le
commandement militaire, qu'il accepta avec la permission du roi.
Heureusement la ville avait pour maire un homme du peuple de grande
nergie, un Jacques Henri, form par l'Amiral, et qui adhra fermement
au parti _fanatique_, dcid  combattre et rsister jusqu' la mort.
Les _fanatiques_ sauvrent la ville, la maintinrent libre et
rpublique; une ville vainquit la royaut.

Cette prodigieuse rsistance, avec celle de la petite Sancerre, est un
des plus grands faits de notre histoire. Un peuple se battit comme un
seul homme. On voyait,  la mare basse, les femmes et les ministres,
jusqu'aux enfants, les pieds dans l'eau, qui marchaient sous le feu,
incendiant les vaisseaux qu'on coulait pour fermer le port, attaquant
intrpidement les redoutes des catholiques.

Ceux-ci avaient eu tout l'hiver pour prparer le sige. Ils avaient 
loisir bti des forts et des redoutes autour du port et de la ville.
Ds lors, quoi de plus simple que d'affamer une ville sans secours, de
dmolir toutes ses dfenses, avec l'norme artillerie qu'on avait
amene? C'tait l'avis de Biron, de tous les militaires. Deux choses
s'y opposaient. Le sige tait conduit par le duc d'Anjou; c'tait un
sige de prince qu'il fallait emporter par de brillants faits d'armes.
Tout ce qu'il y avait de princes et de seigneurs en France,
Montpensier et Nevers, surtout les Guises, taient l, et chacun
voulait se signaler. On donna coup sur coup des assauts furieux. On
essaya des mines si mal conduites, qu'on s'crasait soi-mme.

On s'accusa alors. On prtendit que Navarre et Cond, Alenon,
avertissaient les assigs, s'entendaient avec eux. On n'tait pas
bien loin de tirer l'pe les uns contre les autres. Alenon devait,
on l'assure, pendant une sortie et de concert avec les assigs,
attaquer le quartier de son frre le duc d'Anjou. Le principal
obstacle fut le scrupule des ministres de La Rochelle, qui refusaient
d'entrer dans ce guet-apens fratricide.

Les assigs perdirent treize cents hommes, et les assigeants
vingt-deux mille, des princes et nombre de seigneurs, l'argent du
parti catholique, bien plus, l'lan de la Saint-Barthlemy. Tout vint
s'amortir, s'enterrer dans les fosss de La Rochelle.

Les assigeants avaient la fivre, et ils taient tellement baisss de
coeur, qu' toute attaque ils s'enfuyaient. Les Rochelais s'amusrent
 leur lancer des goujats en chemise, arms de ferrailles rouilles.

Le duc d'Anjou fut trop heureux de voir arriver la dputation
polonaise qui lui apprenait son lection et devait l'emmener. On
traita  la hte. La Rochelle, Nmes et Montauban restrent trois
rpubliques, se gardant et se gouvernant. Le prche y subsistait,
ainsi que chez tous les seigneurs qui n'avaient point abjur. Partout
ailleurs, libert de conscience (6 juillet 1573).

Nous avons dit comment la cour de France avait achet son succs de
Pologne. L'ambassadeur Montluc jura que le duc d'Anjou et Charles IX
n'taient pour rien dans la Saint-Barthlemy, et promit expressment
la libert religieuse non-seulement pour la Pologne, mais _pour la
France mme_. La crainte universelle qu'on avait de voir la maison
d'Autriche faire arriver un archiduc  cette couronne runit tout le
monde pour le duc d'Anjou. Le Turc le recommanda; le pape et les
luthriens d'Allemagne agirent pour lui galement. Montluc, prenant
vingt masques, se montrait protestant pour gagner les riches Palatins,
et il captait la petite noblesse par des discours dmocratiques, des
appels  la libert. Il n'y eut jamais pareille effronterie. Le tout
dmenti, et l'ambassadeur dsavou, quand les Polonais eurent lu et
furent arrivs  Paris.

Curieuse drision de la fortune. Voil cette cour, aprs ce long sige
inutile, cet chec de cinq mois, ses forces puises et son
impuissance constate, la voil qui grandit devant l'Europe, accrue
d'une couronne, de ce choix glorieux, de cette lointaine royaut
d'Orient.

L'imberbe duc d'Anjou trne royalement  ct de son frre, entre les
longues moustaches, les fourrures de ses Palatins. Les Guises
schaient de jalousie. Ils avaient fait tout ce qu'ils avaient pu pour
empcher la paix de La Rochelle; le bon cardinal de Lorraine disait
paternement qu'il connaissait bien le duc d'Anjou, _s'tant mesl de
sa conscience_, et que le duc avoit jur d'exterminer tous ceux qui
avoient t huguenots. (Lettre ms. de Catherine, 20 mai 1573.)

Ces lettres de la reine mre sont bien tranges. La plus vaine, la
plus folle ambition y parat. On y voit d'une part la pauvret
extrme o l'on est et la peine qu'on a d'emprunter de l'argent;
d'autre part, elle commence tout, elle a envie de tout; il lui faut
tous les trnes.

En Lorraine, o elle fait la conduite au jeune roi de Pologne, nous la
voyons mener de front je ne sais combien d'autres affaires plus ou
moins chimriques.

Elle intrigue, chemin faisant, pour le mariage d'Alenon avec
lisabeth, fait par crit sa cour au banquier Ridolfi, trs-influent 
Londres, lui fait faire des prsents, et aussi  un Vellutelli, autre
intrigant, qui s'occupe du mariage. Elle travaille l'Empire pour
Charles IX. Elle abouche son fils Anjou avec le frre du prince
d'Orange.

Qui mettra-t-elle aux Pays-Bas, Anjou ou Alenon? Elle aimerait bien
mieux le premier. Anjou dit, en passant le Rhin,  Louis de Nassau,
qu'il ne fait qu'un tour en Pologne, mais qu'il va revenir et lui
mener toute la noblesse de France pour reinter le duc d'Albe.

Quoi de plus fou dans les romans? Cependant il fallait savoir si, de
cette folie, on ne tirerait pas avantage. Depuis deux ans, Guillaume
d'Orange tait pri, pouss par son frre, le bouillant Louis, pour se
lier  Charles IX. Ce grand homme, esprit net et ferme, mais
cruellement tran par la fortune, n'avanait qu'avec rpugnance,
convaincu qu'il ne gagnerait que honte et malheur  toucher cette main
sanglante. Cependant il avanait. L'pouvantable sige d'Harlem,
l'effort dsespr et inutile qu'il fit pour la secourir, le brisa; il
cda en disant qu'il ne cderait pas: Non, crit-il, nous ne
vendrons pas le pays pour cent mille cus. Cependant il le fit,
nommant Charles IX _protecteur_ de Hollande et matre de tout ce qu'il
prendrait aux Pays-Bas (mai 1573).

Et, cette honte bue, l'argent ne vient pas. Harlem succombe (12
juillet), horrible catastrophe: deux mille Franais, entre autres,
passs au fil de l'pe. L'histoire n'a rien gard de plus amer que le
dernier cri de Louis de Nassau  Charles IX avant cette catastrophe.
Il y confesse la honte d'avoir voulu le faire Empereur, mais il lui
rvle durement la situation de la France. Cette pice terrible de
franchise biffe tous les sots mmoires du temps: Maintenant, dit-il 
Charles IX, vous touchez la ruine, votre tat baye de tous cts,
lzard comme une vieille masure qu'on raccommode tous les jours de
quelque pilotis et qu'on n'empche pas de tomber... O sont vos
noblesses? o sont vos soldats? Ce trne est  qui veut le prendre.
(Groen, IV. Appendice, p. 81.)

Maintenant, comment en novembre trouva-t-on enfin les cent mille cus?
C'est que Catherine, qui faisait alors la conduite  son bien-aim roi
de Pologne, imagina de le substituer  Alenon, qu'elle n'aimait pas,
dans cette future royaut des Pays-Bas. Si la France tait pauvre, la
Reine mre avait une fortune personnelle, et ce fut elle peut-tre qui
paya.

L'affaire tourna fort mal. Cet odieux argent ne servit en rien les
Nassau. Avec ces trois cent mille francs et cent mille encore qu'on
donna en mai, Louis se fit tuer, battre, dtruire (13 avril 1574).

Guillaume le Taciturne eut cruellement  regretter d'avoir cherch
appui en Charles IX, d'avoir eu foi dans ce nant.

Charles survcut un mois  Louis de Nassau. Mais, avant de mourir, il
avait eu le temps de voir combien ses avertissements taient
vridiques.

La leve du sige de la Rochelle n'tait qu'un commencement de la
grande expiation. Charles IX, malade  Villers-Cotterets, y vit
arriver une redoutable procession des protestants du Midi; le
Languedoc d'abord arriva, puis le Dauphin, la Provence. Ces grandes
provinces n'entraient pas dans l'arrangement qu'une ville avait fait
sans les consulter. Elles demandaient des garanties, deux places de
sret par province, avec des juges protestants, et le culte libre par
tout le royaume. Elles demandaient surtout la punition du massacre, la
rhabilitation des morts de la Saint-Barthlemy.

La Reine mre trouva la demande insolente. Vous n'en demanderiez pas
tant, dit-elle, si Cond tait encore dans Paris avec cinquante mille
hommes. Ceux-ci avaient avec eux bien autre chose que Cond. Ils
avaient l'opinion, n'tant plus la voix d'un parti, mais celle de la
justice mme et des catholiques modrs, qui, ds lors, taient avec
eux.

On examinera, dit-elle. Et cependant elle envoie Biron pour
surprendre La Rochelle. Le maire (c'tait encore Jacques Henri,
l'homme de l'amiral) surprit les tratres lui-mme, les fit prendre,
et la cour en resta couverte de confusion.

Il tait constat que nulle paix n'tait sre. Maintenant, que
fallait-il faire? J'adresse cette question non  M. Capefigue, mais
aux ntres qui, trop docilement, ont suivi cette impulsion.

Dans l'ouvrage d'un savant jeune homme que j'aimais et estimais
(_Dmocratie de la Ligue_, par Labitte, 1841), je lis ces cruelles
paroles: On a maintenant le secret de la _dmocratie hypocrite du
protestantisme_, c'tait tout simplement une arme contre la royaut,
une cuirasse pour la noblesse, etc.

Sauf Sismondi, tous nos historiens ont trait le protestantisme avec
svrit.

M. de Bonald, au contraire, trs-bien clair par sa haine, a vu que,
quelques formes qu'ait pu prendre le protestantisme dans les phases
diverses que lui imposait la perscution, son essence est _la libert,
la dmocratie, le principe antimonarchique_.

Faut-il rpter ce que nous avons dit: que, quarante ans durant, parmi
les martyrs du protestantisme, on ne dcouvre que trois nobles?

Les nobles y entrrent en foule, mais sous Henri II seulement. Et mme
encore en 1572, o tant de nobles prirent, les listes nominales des
morts tmoignent qu'il prit infiniment plus de marchands, de gens de
robe, d'artisans et de bourgeois.

Le besoin que nous avons de rapprochements et de comparaisons, a
conduit souvent  vouloir retrouver le _fdralisme_ de 93 dans les
tentatives que firent en 1573 les malheureux chapps aux poignards
des assassins.

Judicieuse assimilation. Les deux faits sont exactement contraires:

La rsistance protestante, _bien loin de couvrir le retour  la
royaut_, qui fut la pense secrte d'une grande partie des Girondins,
fut dirige contre le Roi, en haine de la royaut, devenue le synonyme
du massacre et du guet-apens.

La rsistance protestante n'est pas, comme la girondine, exclusivement
urbaine et la ligue des grandes villes. Elle rserve expressment les
droits des lecteurs du _plat pays_.

Pardonnons  ceux qui cherchrent quelque moyen de rsister.
N'accablons pas des vieilles injures de la Ligue une minorit hroque
dont la lutte fut un miracle.

Toute son histoire est en ce mot: Le protestantisme, _n peuple,
essentiellement industriel pendant quarante ans_, ne se montre dans
les temps qui suivent que par ses hommes d'pe (les seuls qui
puissent rsister); mais, _au sicle de Louis XIV, son immense
majorit est peuple encore, industrielle_, et la Rvocation de l'dit
de Nantes fut prcisment l'exil de l'industrie franaise.

Que vois-je au XVIe sicle? _Que le protestantisme seul nous donne la
Rpublique_, dont la Ligue tout  l'heure fera la contrefaon, la
grotesque caricature.

Je dis qu'il donne la Rpublique, l'ide et la chose et le mot.

Le mot. C'est sous son influence que _rpublique_, chose publique, mot
appliqu jusque-l  tous les gouvernements, va devenir le nom propre
du gouvernement collectif.

La chose. Le 15 dcembre 1573, le gnie du Languedoc, exerc depuis
deux cents ans dans les tats de ce pays, trace d'une main ferme et
habile le plan d'une constitution rpublicaine, _non pour s'isoler de
la France_, mais, au contraire, pour la gagner et l'envelopper tout
entire. tats provinciaux tous les trois mois, tats gnraux tous
les six mois. Garantie pour les catholiques, qui payeront sans
rsistance la contribution gnrale de guerre.

Aux termes du premier rglement fait  Nmes par une assemble mixte
de protestants et de catholiques, le Conseil de chaque province
_comptera deux bourgeois pour un noble_ (Popelinire, janvier 1575).
La double reprsentation du Tiers-tat, tant discute plus tard, en
1788, est ici accorde d'emble. Voil la Rvolution anticipe, en
fait, de trois cents ans.

Mais,  ct du fait, il faut la thorie, l'ide. C'est par leur
action mutuelle que se fait la force; il y faut et l'me et le corps.

Cette me clate en 1573, par un livre de gnie.

Petit livre, d'rudition immense, improvis cependant le lendemain du
massacre, chapp d'un coeur mu et grandi sous les poignards, qui,
dans son danger personnel, a reu la lumire de Dieu.

Gaule et France, _Franco-Gallia_, c'est le titre de ce livre, qui, de
Genve, envahit toute l'Europe, est traduit en toutes langues. Nul
succs n'a t si grand jusqu'au _Contrat social_.

L'auteur, Hotman, tait devenu protestant  la Grve en voyant mourir
Dubourg. Protestantisme d'humanit, de raison et d'examen, qu'il
appliqua d'abord contre le droit romain, cette machine de tyrannie,
puis contre la tyrannie mme.

Ce n'est pas que ce grand homme mconnaisse le droit romain. Loin de
l, il dit lui-mme qu'on peut en tirer des trsors. Mais il doute
fort sagement qu' deux mille ans de distance la loi de l'Empire
convienne  un monde tellement chang.

Hotman, comme Jean-Jacques Rousseau, arrivant tard et le dernier des
grands hommes de son sicle, vint merveilleusement prpar.

Pour lui, l'illustre Cujas, illuminant le droit romain, lui donnant sa
valeur historique, avait fait sentir qu'il fut le droit de tel ge, de
telles moeurs, et non le droit du genre humain.

Pour Hotman, le grand Dumoulin a prpar l'unit des coutumes
nationales, attaqu les deux vieilles forteresses qui strilisaient la
terre de leur ombre, droit papal et droit fodal, revendiqu
l'immortelle lgitimit de la proprit libre contre l'usurpation du
fief.

Hotman connut-il le petit livre brlant de la Botie, le _Contr'un_,
crit ds longtemps en 1549, mais imprim seulement en 1578? Nul doute
qu'il n'en court des copies.

Le livre de la Botie fut intitul _Le Contr'un_. Celui d'Hotman
aurait pu s'intituler _Le Pour Tous_.

Il dclare que le droit appartient  la majorit des citoyens.

Il suit la France gauloise, germaine, carlovingienne, captienne, et
montre qu' toute poque elle a eu (plus ou moins, mais enfin a
toujours eu) un _gouvernement collectif_.

Qu'il se trompe sur tels dtails, comme le dit M. Thierry, qu'il
s'exagre la part de l'lection, de la dlibration publique, dans ces
poques obscures, il n'en a pas moins raison au total. Les chefs
gaulois, mrovingiens, ont consult leurs guerriers; les empereurs
carlovingiens ont consult leurs grands, et spcialement leurs
vques; les captiens leurs pairs, etc.

Il se moque avec juste raison et du petit conseil priv, et des
parlements de juges, qui voudraient donner le change, et se faire
prendre pour hritiers des grands parlements nationaux.

Livre profond, vrai, lumineux, qui donna l'identit de la libert
barbare avec la libert moderne, relia les races et les temps,
restitua l'unit et l'me, la conscience historique de la France et du
monde.

Du reste, comme dmolition de la royaut, toutes les thories de
rpubliques ne valaient pas Charles IX. Spectacle trange, prodigieux,
scandale pour le ciel et la terre. L'me furieuse du fou, comme un
misrable clavier frmissant au hasard, tait  la premire main
audacieuse qui jouait dessus. Son frre d'Anjou l'entrana  vouloir
trangler La Mole, le favori d'Alenon. Il l'entrana  tout briser
chez un gentilhomme qui refusait d'pouser une fille salie par Anjou.
Trois rois (France, Pologne et Navarre), avec leur valetaille, firent
le sac et le pillage nocturne de cette maison.

Le jour, c'taient des chasses folles. Charles IX s'y blessa encore en
janvier. S'il ne chassait, il sonnait tout le jour du cor de chasse,
jusqu' dchirer ses poumons et vomir le sang. Alors il fallait
s'aliter. Tout le monde s'arrangeait en vue de sa mort prochaine.

 en croire la Vie de Catherine, compile rcemment sur les dpches
des ambassadeurs de Florence et les papiers des Mdicis, la France
adorait la reine mre. Si les documents franais n'tablissaient le
contraire, le bon sens y suffirait. Sa rputation de mensonge, et
l'impossibilit de traiter avec elle, sa fortune personnelle dans une
telle pauvret publique, son maquignonnage de femmes (elle en envoie
une  La Noue pour le mettre en son filet), tout l'avilissait, la
rendait odieuse. Son fils Alenon ha d'elle, le lui rendait 
merveille. On dit qu'il avait voulu s'entendre avec Henri de Navarre
pour l'trangler de leurs mains. (Voir aussi Nevers, 1,177.)

On avait horreur de voir que, par la mort de Charles IX, elle serait
rgente encore. Les Bourbons, les Montmorency, suivis des marchaux et
de tous les grands seigneurs, vinrent dire qu'il fallait un lieutenant
gnral, Alenon avec les tats gnraux.

Cette immonde Jzabel avait opr un miracle, l'unanimit. Le plus
austre des protestants, Mornay, jusque-l contraire aux alliances
politiques, se dment et se rsigne  celle des catholiques. Les plus
violents catholiques, un Coconas, qui avait rachet des protestants
pour les torturer, se dmentent, et, pour allis, acceptent des
protestants.

Au moment de l'excution, Alenon eut peur, hsita, et son confident
La Mole alla tout dire  Catherine.

Il faut la voir l dans son lustre. Elle avait en main la bte
sauvage, elle la met en furie en lui faisant croire que c'est  sa vie
qu'on en veut. Il tait alors alit; elle le tire de son lit, et le
fait partir la nuit de Saint-Germain pour se sauver  Paris. Envelopp
par sa mre, ne sachant rien que par elle, Charles IX disait furieux:
Ne pouvaient-ils attendre au moins quelques jours ma mort si
prochaine?

Catherine, qui, toute sa vie, avait paru comme de glace, et qui
peut-tre, avant la Saint-Barthlemy, n'avait pas fait d'acte froce
(sauf le meurtre de Lignerolles), tala dans cette circonstance une
cruaut inattendue. Elle fit une grande tragdie de ses craintes pour
son fils. On avait trouv chez La Mole je ne sais quelle poupe de
cire, destine  une opration de ncromancie. Elle prtendit que
cette image tait celle du roi, qu'on devait la percer d'aiguilles
pour que son coeur, sentant les coups, langut et se desscht. Elle
fit infliger  La Mole une effroyable torture qui le fit parler dans
ce sens. La torture n'tait gure moindre pour le malade lui-mme,
qui, dj tellement troubl, se sentait mourir sous d'invisibles
piqres.

Elle avait mis  la Bastille l'an des Montmorency. Elle n'osait le
faire mourir tant que vivrait son frre Damville, gouverneur du
Languedoc. Pour y pourvoir, elle envoya  Damville un Sarra
Martinengo, un de ses _bravi_ italiens, assassins de profession. En
Poitou, La Noue rsistant aux femmes qu'elle avait essayes d'abord,
elle lui dpcha un homme, homme, il est vrai, trop connu, Maurevert,
_le tueur du roi_.

Ces misrables tentatives, dont elle n'eut que la honte, ne l'auraient
pas tire d'affaire sans deux circonstances. Damville, qui rgnait
paisiblement en Languedoc, se soucia peu de compromettre cette
royaut, ne bougea pas. D'autre part, le nord de la France ne s'mut
pas davantage. Le _pays de sapience_, la politique Normandie, montra
peu de disposition  rentrer dans la carrire aventureuse des guerres
de religion. Plusieurs villes reurent aisment les protestants, mais
plus aisment encore les abandonnrent. La seule forte rsistance fut
celle de Montgommery, qui tint dans Domfront. Catherine le prit par
ruse, lui faisant dire par un de ses parents que, s'il capitulait, il
ne serait remis qu'au roi qui le laisserait aller quelques jours
aprs. Quand elle l'eut, elle jura qu'elle n'avait rien promis,
qu'elle ne pouvait se dessaisir de l'homme qui avait tu Henri II;
elle joua l'inconsolable veuve, comme dans l'pitaphe hypocrite qu'on
voit sous son urne (au Louvre). Ce mari qu'elle n'aimait point, et
mort depuis tant d'annes, lui redevint cher tout  coup. Elle fit
montre de sa _vendetta_; le sensible coeur de cette Artmise n'eut
point de soulagement qu'elle n'et vu elle-mme en Grve le supplice
de Montgommery.

Catherine trouva encore secours dans la faiblesse du duc d'Alenon et
du roi de Navarre, qui dsavourent leurs partisans, et signrent un
acte craintif d'obissance et de fidlit. Ils auraient voulu chapper
et Marguerite de Valois se chargeait d'en sauver un; mais ils se
connaissaient trop bien; chacun d'eux tait sr que le premier qui
serait libre ne se soucierait plus de l'autre et le laisserait au
filet. La reine mre qui les avait avilis par leur dclaration, pour
les mettre plus bas encore, les fit interroger par le prsident De
Thou. Humiliation singulire pour la couronne de Navarre. Mais le
jeune Henri, qui, aprs tout, sentait qu'il ne risquait gure,
rpondit assez fermement. Le dcapiter, ou l'empoisonner, c'et t
faire plaisir aux Guises, les grandir. D'ailleurs, tout tremblait, la
reine mre n'tait sre de rien; son fils bien-aim tait en Pologne,
et Charles IX tait mourant.

On s'en tint  couper la tte  La Mole et  Coconas, plus tard 
Montgommery.

Le 1er mai, Catherine crivait que son fils tait guri. Le 20 mai il
tait mort.

L'historien De Thou, qui tait jeune alors, mais qui a t inform de
plusieurs circonstances secrtes par son pre, le trs-servile
instrument de Catherine, le prsident Christophe de Thou, affirme
trois choses:

Premirement, _que Charles IX voulait envoyer la reine mre en
Pologne_ rejoindre le duc d'Anjou. Il comprenait qu'elle avait tout
fait pour ce fils bien-aim, surtout la Saint-Barthlemy. Il voyait
trs-bien que le conseiller de cet acte, Retz, son ancien gouverneur,
n'tait nullement sr pour lui, et n'agissait dsormais que pour son
frre, le futur roi. La reine mre lui demandant une grce nouvelle
pour Retz, il rpondit schement: Qu'il n'tait dj que trop
rcompens. Cette dfaveur fut peut-tre la raison relle qui fit
partir Retz pour l'Allemagne. Quand Catherine conduisit Anjou et
laissa le roi  Villers-Cotterets, elle tmoigne par ses lettres qu'il
tait irrit contre elle et elle travaille  l'apaiser. (Cath.,
Lettres mss. de nov. 73.)

Deuximement, De Thou affirme _que tout le monde croyait Charles IX
empoisonn_. Par qui? par les Italiens, par sa mre et Retz? ou bien
par les Guises? Rcemment encore, il avait failli tuer Henri de Guise,
qui avait tir l'pe dans le Louvre pour une querelle, et Henri
n'avait chapp qu'en demandant grce  genoux. Plusieurs pensaient
que le roi pouvait tre tent de fermer sur les Guises les portes du
Louvre, et d'en faire, avec ses gardes, une seconde Saint-Barthlemy.

De Thou, en dernier lieu, assure _que les taches livides qu'on lui
trouva dans le corps_ firent croire  l'empoisonnement. Bien entendu
que Catherine, dans une lettre ostensible, maternelle et trempe de
larmes, dment expressment ce bruit.

Je crois, en ralit, que les Italiens taient fort impatients de sa
mort, qu'au milieu de tant de ngociations avec la maison d'Orange et
les protestants d'Allemagne, Charles IX et pu, un matin, par un
revirement subit, leur chapper, s'en aller droit  la Bastille,
s'entendre avec Montmorency.

Mais je crois en mme temps que Charles IX, qui prenait lui-mme tout
moyen possible de s'exterminer, leur pargna cette peine.

Alit souvent dans les derniers mois, les exercices violents lui
manquant, il se jeta dans une autre voie de mort, dans les jouissances
de femmes, les uns disent avec Marie Touchet, les autres avec la jeune
reine, qui lui avait donn une fille et pouvait lui donner un fils.

Tout prs de la mort, il dit cependant qu'il tait charm, pour lui,
pour la France, de ne pas laisser de postrit.

Et une autre parole de sens: Qu'on ne connaissait pas son frre Anjou,
qu'il ne rpondrait nullement  l'attente publique, qu'on saurait, ds
qu'il serait roi, quel homme c'tait.

Il ne se fiait point  sa mre[4]. Et ce ne fut pas  elle qu'il fit
sa dernire prire. Il se souvint alors de la seule personne qui lui
et donn un sentiment lev et tendre, et dit  un de ses officiers
de le recommander  mademoiselle Touchet.

[Note 4: Les archives diplomatiques de la maison de Savoie m'ont t
fort libralement ouvertes  Turin, en juillet 1854. J'y ai trouv les
prcieuses dpches que l'envoy du duc,  Paris, crivait  son
matre presque jour par jour. Elles commencent  la Saint-Barthlemy.
Il m'importait de contrler les pices espagnoles par cette
correspondance de Savoie, qui, quoique galement catholique, n'en a
pas moins son point de vue  part. J'en donnerai deux spcimens, des
annes 1573-1575 et 1586-1589. Voici le premier:

1573, 12 avril. Le Roy se fcha lundi merveilleusement contre la
royne sa mre, jusques  luy reprocher que elle estoit cause de tout
ce dsordre, de fasson que sur collre il print opinion de se aller
promener pour cinq ou six jours hors la court  la chasse aux environs
de Mellun, l o il coucha mardy pass. Quoy voyant la royne sa mre
le renvoya rappeler et raccointer par la royne sa femme.--31 mars
1574. Le roi de Pologne partant a machin par sa mre que Guise
resterait prs de Charles IX contre le duc d'Alenon. Charles IX dit 
Alenon: Cadet, l'on te veut sortir de cuisine. Et il lui conseilla
de s'appuyer de Montmorency (qui le rapprocha des huguenots). Un parti
vient menacer Guise  Saint-Germain. Tout se sauve. Alenon s'excuse 
Charles IX, qui, ds lors, s'en dfie. Et les huguenots aussi se
dfient du duc d'Alenon.--La reine pleure. On la sait malficie pour
qu'elle ne puisse avoir enfant.--20 mai 1574. lisabeth dplore le
malheur de la pauvre France, qui, ayant dj tant d'ennemis, etc. La
reine mre se met contre ses enfants, le roi contre son frre sur si
lgre dfiance. loquent et touchant.--31 dcembre 1574. Mort du
cardinal de Lorraine. La reine en prit une telle apprhension, que, le
jour devant qu'il trpassa, le roy prsent, elle s'imaginoit de veoir
devant elle monseigneur le cardinal qui l'appeloit et qui la convioit
de venir avec lui.--7 janvier 1575. Les huguenots pratiquent Alenon.
L'envoy de Savoye n'en parle pas, dit-il, car on dit que la grandeur
de Votre Altesse est que la France soit en troubles, pendant quoy elle
fait ses affaires.--5 septembre 1575. Leurs Majests ont quitt le
Louvre pour l'htel de Guise; le Louvre n'a pas de jardin et la reine,
qui aime  se promener, allait au jardin des Tuileries. Mais, comme on
se doute de la guerre plus que jamais, elle a pris opinion qu'on
pourrait lui jouer mauvais tour, ou au roi.--18 dcembre 1575. Sa
Majest continue ses dvotions, allant tous les matins visiter divers
monastres, l'autre jour,  une abbaye prs Corbeil, assez mal
accompagne, et heust avis de quelques chevaux qui le firent retirer
plus vite que le pas et retourner en cette ville. La reine, sa femme,
ne se rend gure moins superstitieuse, car elle porte dessus elle tout
plein de reliqueries pour des voeux qu'elle a fet.--23 novembre 1575.
C'est piti de le veoir (Henri III). S'il n'estoit mari, on le feroit
d'glise. Il se laisse fort possder des Jsuites, etc. (_Archives
diplomatiques de Turin. Dpches manuscrites de l'ambassadeur de
Savoie  Paris._)]

Les catholiques assurrent qu'il avait fait une trs-belle fin
catholique. (_Lettre ms. de Morillon  Granvelle._) Les protestants,
les politiques (Lestoile, entre autres, qui recueille les bruits de
Paris), disent au contraire qu'il eut une fin trs-repentante, qu'il
adressa  sa nourrice protestante les regrets les plus pathtiques sur
la Saint-Barthlemy.

Qui put le savoir au juste? la reine mre tenait le Louvre, et l'on
n'en sut rien que par elle.

De Thou dit qu'en lui tmoignant une confiance absolue, le mourant
dissimula ses vritables sentiments, qu'il l'et loigne des
affaires, mais que, dans cette fin htive, il n'y avait qu'elle  qui
il pt laisser le gouvernement et le maintien de l'ordre public.

Quelque soin qu'on prt de l'entourer, de le tromper, il avait senti
sans nul doute la grande et universelle maldiction qui devait le
poursuivre  jamais. Il avait, par le massacre, dispers par toute la
terre des missionnaires de haine ternelle. Sa folle vanterie de
prmditation avait t prise au srieux et des protestants et des
catholiques. Rome dans ses loges exalts, Genve dans ses furieuses
satires, taient d'accord l-dessus. Un cri unanime, lui vivant,
commenait dj contre sa mmoire, cri horriblement strident, aigre,
aigu  son oreille.

Cri de haine, mais cri de rise. Il avait servi Philippe II. Pour lui
le profit, pour Charles la honte. Le duc d'Albe en parlait avec le
dernier mpris. Le duc de l'Infantado avait dit navement: Mais
pourriez-vous bien me dire si ces gens-l qu'on a tus n'taient
pourtant pas des chrtiens?

Les redoutables paroles de Louis de Nassau, d'un mourant  un mourant,
qui lui furent portes  Paris par le martyr Chastelier, et qui lui
furent certainement articules mot pour mot par ce hros fanatique,
durent lui traverser le coeur d'une lame fine et pntrante, plus
qu'aucun stylet d'Italie.

Il lui dnonait la ruine de la royaut, du royaume: _La France est 
qui veut la prendre._

Seulement il tait sensible que la vieille qui succdait (sous
l'homme-femme Henri III) puiserait tous les degrs de l'opprobre, que
par eux la France boirait la honte comme l'eau.

Nous voyons dans ses lettres cette grande reine politique tout occupe
d'acheter pour son fils un collier de femme, par accommodement
toutefois, devant prendre les perles une  une  mesure qu'il viendra
de l'argent.

Cet argent vient si peu, qu'en mai elle implore Rouen pour en tirer un
petit don de quarante mille francs. En juin, elle implore Venise pour
obtenir un emprunt des marchands; mais, comme ils ne veulent prter,
elle prie le duc de Ferrare de l'appuyer de son crdit, celui de la
France ne suffisant pas.

 l'arrive de Henri III, quand elle alla le recevoir, toute la cour
tait si pauvre, que les seigneurs, en plein hiver, mirent leurs
manteaux en gage  Lyon, et, sans un prt de cinq mille francs que lui
fit un domestique, la reine mre et ses filles y auraient engag leurs
jupes.




CHAPITRE III

DES SCIENCES AVANT LA SAINT-BARTHLEMY

1573-1574


Que l'histoire est pesante! Et comment le grand souffle du XVIe
sicle, qui nagure me donna mon lan de la Renaissance, m'a-t-il
brusquement dlaiss? Comment, chaque matin, en me rasseyant  ma
table, me trouv-je si peu d'haleine, si peu d'envie de poursuivre
cette oeuvre?

C'est justement parce que j'ai suivi fidlement le grand courant de ce
sicle terrible. J'ai dj trop agi, trop combattu dans ces derniers
volumes; la lutte atroce m'a fait tout oublier; je me suis enfonc
trop loin dans ce carnage. J'y tais tabli et ne vivais plus que de
sang.

Mais, une fois tomb dans la fosse de la Saint-Barthlemy, ce n'est
plus l'horreur seulement qui envahit l'histoire. C'est la bassesse en
toutes choses, la misre et la platitude. Tout plit, tout se
rapetisse. Et il ne faut pas s'tonner si le coeur manque 
l'historien.

Que ferai-je? Je retournerai un moment en arrire, et je reprendrai
force aux grandes sources de vie gnreuse que j'avais laisses
derrire moi.

Car, pendant qu' l'aveugle je m'acharnais  l'histoire du combat,
enferm dans la mort et ne voyant plus qu'elle, la vie sous terre a
coul par torrents.

Mme en ce moment excrable de la Saint-Barthlemy, j'ai parl de
Paris, du Louvre, des Tuileries, du palais de la reine mre, o la
veille se tint le conseil du massacre. Mais, dans le jardin mme de ce
palais tragique, un inventeur, un simple, un saint, Palissy, a
inaugur les sciences de la nature.

Je viendrai  lui tout  l'heure. Auparavant, un mot sur l'histoire
des gnies sauveurs qui,  travers les destructions, ont rpar,
consol et guri.

Spectacle touchant, mais bizarre. En dessus, la politique et la
thologie roulent leur char d'airain, admires et bnies de l'humanit
qu'elles crasent. En dessous, la science suit leur course, le baume 
la main, ramasse les victimes et rapproche les lambeaux sanglants.

C'est une histoire immense et difficile que je n'ai nullement la
prtention de raconter. Je veux me donner le bonheur de l'indiquer
seulement, non pour servir aux autres qui la liront bien moins
ailleurs, mais pour me servir  moi-mme. Entrant dans les temps de
bassesse, de mensonge, qu'il me faut passer, je m'arrterai ici, je
m'y assoirai un moment; j'y boirai un long trait d'humanit, de
vrit.

Qu'on sache donc qu'au seuil de ce sicle sanglant commencrent deux
grandes coles des ennemis du sang, des rparateurs de la pauvre vie
humaine, si barbarement prodigue.

Au moment o Copernick donne au monde la rvlation de la terre,
ceux-ci semblent lui dire: Vous n'avez trouv que le monde; nous
trouverons davantage; nous dcouvrirons l'homme.

L'homme et son organisme intrieur, dont Vsale est le Christophe
Colomb,--l'homme et la circulation de la vie, dont le Copernick fut
Servet.

Son mariage enfin avec la Nature, leurs profondes amours, et leur
identit. C'est la rvlation de Paracelse.

Parlons de celui-ci d'abord.

Pour entrer dans cette voie neuve, il tait ncessaire d'en arracher
d'abord l'pouvantable amas de ronces qu'on y avait mis depuis deux
mille ans. Il fallait que cet amant impatient de la Nature, avant
d'aller  elle, la dlivrt par un grand coup.

Paracelse tait homme de langue allemande et n, dit-on, dans les
montagnes de la Suisse. On ne sait gure quelle avait t sa vie. Il
fit son coup d'tat  trente-quatre ans. Ce fut  Ble, en 1527, au
point solennel de l'Europe o le Rhin tourne entre trois nations, que
ce Luther de la science mit sur un mme bcher tous les papes de la
mdecine, les Grecs et les Arabes, les Galien et les Avicenne. Il jura
qu'il ne lirait plus, et se donna  la Nature.

Chercheur sauvage des mines et des forts, ce gnome ou cet esprit
fouille la terre, interroge les sources, converse avec les plantes,
intime ami des Alpes, confident des Carpathes, amant des valles du
Tyrol. L'humanit malade le suit; il peuple les dserts.

Il eut cela de commun avec Copernick, qu'observateur pntrant entre
tous, il domina l'observation, lui donna la raison pour guide et pour
matresse.

Ayant bris l'autorit des livres, il en brisa une autre dont on se
dfait difficilement, celle des sens et de l'apparence. Il hasarda,
d'un instinct prophtique, le mot de la chimie moderne, le mot de
Lavoisier: L'homme est une vapeur condense, qui retourne en vapeur.

Ds ce moment, quelle facilit d'amalgame! La barrire est rompue
entre l'homme et la nature. L'un et l'autre est chimie. La mdecine
est chimie, comme la vie elle-mme dont elle est la rparation.

Adieu tous les miracles et les interventions surnaturelles. L'homme
peut tout, mais par la Nature. Nul miracle que de Dieu le Pre. Un
malade disant qu'il s'est muni du corps du Christ, Paracelse prend son
chapeau: Puisque vous avez dj un autre mdecin, je n'ai rien  vous
dire.

Il disait, non sans cause, que sa rforme tait bien autre chose que
celle de Luther. La Grce qu'enseigne Paracelse, c'est celle de la
Nature, son hymen avec l'homme. Il les croit tous deux d'une pice,
assimile leurs lois, y voit l'identit de gnration et d'amour. Vues
fcondes qui menrent bientt Gessner  classer les plantes par la
gnration, Csalpin  assimiler les semences vgtales  l'oeuf des
animaux,  professer le rapport des deux rgnes.

M. Cuvier et d'autres ont enfin avou, proclam, le gnie tant
contest, de Paracelse. Eh! qui en douterait, en ouvrant au hasard son
livre surprenant, mais touchant et sacr, sur les maladies de la
femme? Personne encore ( temps barbares!) n'avait compris nos mres,
nos femmes, chre moiti de l'espce humaine. Ce grand homme dit le
premier: La femme est toute autre que l'homme; elle est un tre 
part; ses maladies sont spciales. Elle est sous l'influence
souveraine d'un seul organe. Elle est un monde pour contenir un
monde. Haute rvlation physique, premire explication profonde et
srieuse du _Fons viventium_ (la source des vivants, la fontaine
sacre d'o court le torrent de la vie).

       *       *       *       *       *

L'Allemagne s'est prise  la nature, qu'elle pntre par la chimie. La
France  l'homme, qu'elle rvle, explique par l'anatomie. Pourquoi,
de toutes parts, les grands anatomistes viennent-ils tudier  Paris?
On l'a vu de nos jours encore. L'anatomie, la chirurgie, les arts
hardis du fer, sont ici, non ailleurs: ici un scalpel acr d'analyse,
et dans la main et dans l'esprit.

Quel spectacle plus grand que cette cole de Paris, de 1531  1534,
quand, devant la chaire de Gunther, deux hros furent en face, le
Belge et l'Espagnol, le grand Vsale, le pntrant Servet!

Je dis _hros_. Il fallait l'tre pour triompher de tant d'obstacles.
Jusqu'en 1555, ce fut un hasard ou un crime de dissquer.
Heureusement, un homme de vingt ans, que rien n'pouvantait, Vsale,
ds 1534, est  lui seul le pourvoyeur de l'cole de Paris.

Rien n'tait plus hardi. O prendre des cadavres? aux Innocents, dans
la population serre du quartier marchand de Paris? C'taient des
corps malades et dangereux dans les pidmies frquentes de l'poque.
Sur cette terre pestifre du grand cimetire des Innocents, la nuit
erraient des filles, logeant prs des Charniers et faisant l'amour sur
les tombes.

Montfaucon valait mieux. Mais quoi? c'tait la justice du roi et les
pendus du roi. Les descendre d'un gibet de trente pieds, souvent
observ des archers, c'tait chose hasardeuse. Les parents y
veillaient souvent, le peuple aussi, avec sa haine et ses terreurs,
ses contes d'enfants tus par les juifs, de corps ouverts vivants par
les mdecins. Le hardi dissqueur et pu prir dissqu sous les
ongles.

Mais plus le pril tait grand, plus grand fut l'amour de la science.

Ce cadavre pour lequel il venait de hasarder sa vie, de quel oeil
perant il le regardait! de quelle ardeur d'tude, avide, insatiable!
Le fer, la plume, le crayon  la main, il dissquait, dessinait,
dcrivait.

Il ne quitta Paris que pour un autre laboratoire, meilleur encore,
l'arme de Charles-Quint. Il y fut justement  la terrible poque o
cette arme fut dcime, dtruite, o les vieilles bandes de Pavie
furent extermines par leur matre (1538-1539). Les corps ne
manqurent pas. Vsale, d'une exprience infinie  vingt-huit ans,
avait vu l'homme le premier. Il enseigna  Padoue, il imprima  Ble
(1543). Cette ville, libre entre toutes, permit et divulgua la grande
impit. Le corps humain, ce mystrieux chef-d'oeuvre, que, pendant
tant de sicles, on enterrait sans le comprendre, clata dans la
science par la description de Vsale et les planches du Titien.

Au moment mme, un Franais, Charles Estienne, fils et successeur du
grand imprimeur, avait fait imprimer une complte description de
l'homme, mais elle ne parut que plus tard. Celles d'Estienne et de
Vsale furent trs-probablement l'oeuvre collective, le rsum des
travaux communs de l'cole de Paris.

Une pense possdait cette cole, une recherche qui remplit tout le
sicle, recherche parallle  celle du mouvement des cieux; c'est
celle du mouvement intrieur de l'homme, la gravitation de la vie et
la circulation du sang.

Le sang solide, c'est la chair; la chair fluide, c'est le sang. Ce
n'et t rien de savoir les formes arrtes de l'organisme, si on ne
l'avait poursuivi dans sa fluidit qui fait son renouvellement.

Ds le commencement du sicle, l'inquitude commence sur cette
question. On dispute sur la saigne. O vaut-il mieux saigner? Au mal,
ou loin du mal, pour en distraire le sang et l'attirer ailleurs? Cela
mne  chercher comment circule le sang. Cent ans durant, on poursuit
ce mystre.

 Paris Sylvius,  Padoue Acquapendente, dcriront les valvules qui,
baisses, releves tour  tour, admettent et ferment le courant. Les
matres de la science, mme Vsale et Fallope, niaient l'existence de
ces portes et mconnaissaient le mystre, quand dj il tait trouv,
dcrit et imprim.

L'Aragonais Servet, lve de Toulouse et de Paris, dans son orageuse
carrire o il ne sembla occup que de ramener le christianisme  la
prose et  la raison, aperut sur sa route ce secret capital de la
circulation du sang. Il l'a longuement, nettement, doctement expliqu
dans un livre de thologie o on ne serait gure tent de le chercher.
Ce livre, hlas! brl avec l'auteur sur un bcher de Genve o on mit
toute l'dition, ce livre survcut par miracle en deux exemplaires
seulement, qui tombrent du bcher, jaunis par le feu et roussis. Il
en existe un heureusement  notre grande bibliothque. Le secrtaire
de l'Acadmie des sciences vient de rimprimer les pages de la
dcouverte.

La fonction premire fut connue, celle qui ne peut comme les autres se
suspendre ni s'ajourner, celle qui inexorablement, minute par minute,
doit s'exercer sous peine de mort. Condition suprme de la vie, qui
semble la vie mme.

Servet n'avait pas dit la route par o il arriva. Il fallut pour la
trouver un demi-sicle encore et le gnie d'Harvey. Mais le fait fut
connu. L'humanit put voir avec admiration le charmant phnomne de
dlicatesse inoue, le croisement de cet arbre de vie o la masse du
sang, dit Servet, traverse les poumons, reoit dans ce passage le
bienfait de l'puration, et, libre des humeurs grossires, est rappel
par l'attraction du coeur.

Une larme du genre humain est tombe sur cette page. Un transport de
reconnaissance, un ravissement religieux, une horreur sacre saisit
l'homme en surprenant Dieu sur le fait dans sa cration incessante du
miracle intrieur qui dpasse l'harmonie des cieux.

Qu'est-ce que le XVIe sicle en son fait dominant? La dcouverte de
l'arbre de vie, du grand mystre humain. Il ouvre par Servet, qui
trouve la circulation pulmonaire, et il ferme par Harvey, qui
dmontrera la circulation gnrale. Il enferme Vsale, Fallope, etc.,
fondateurs de l'anatomie descriptive; Ambroise Par, crateur de la
chirurgie.

Ainsi monte sur ses trois assises la tour colossale de la
Renaissance,--astronomique, chimique, anatomique,--par Copernick,
Paracelse et Servet.

Comment s'tonner de la joie immense de celui qui vit le premier la
grandeur du mouvement? Un vrai cri de Titan, devant cette audace de
l'homme, chappe  Rabelais dans son Pantagruel: Les dieux ont peur!

Mais, si prodigieuse que fut cette tour, il y manquait le dme, la
lanterne ou la flche hardie, qui fermerait les votes. On se rappelle
ce moment dcisif o sur l'effrayant exhaussement de Santa Maria del
Fiore, sur cette menace architecturale qu'on ne regarde qu'en
tremblant, Brunelleschi, le fort calculateur, ose, avec un sourire,
jeter le poids de la lanterne norme, et dit: La vote en tiendra
mieux!

Telle fut l'impression du monde, quand par-dessus ces constructions
colossales, quand par-dessus Colomb et Copernick, par-dessus Vsale et
Servet, Luther et Paracelse, un homme, arm du rire des dieux, de ce
rire crateur qui fait les mondes, posa le couronnement, _l'ducation
humaine de la science et de la nature_.

Le bon et grand Rabelais,  ces gnies tragiques, aux foudroyants
thologiens, aux chimistes fougueux, aux furieux anatomistes (Fallope
obtint des corps vivants), ces effrayants mdecins de l'me et du
corps, Rabelais ne dit qu'un mot, en souriant: Grce pour l'homme.

Nourri dans la campagne, avec les plantes,  Montpellier ensuite, la
ville des parfums et des fleurs, il avait pris leur me et le sourire
de la nature, la haine de l'anti-physis (anti-nature), la peur que la
science nouvelle ne reft une scolastique.

Ces cts de Rabelais n'ont t, je l'ai dit, mis en pleine lumire
que par un paysan, un solitaire, ami des plantes, comme fut le bon
docteur de Montpellier, le compatissant mdecin de l'hpital de Lyon.
Tous s'taient arrts au seuil du livre, rebuts et dcourags, ne
voyant pas qu' l'homme malade, nourri, comme la bte, de l'herbe du
vieux monde, il fallait d'abord donner la _Fte de l'ne_, pour
pouvoir dire ensuite avec la belle _prose_:

  Assez mang d'herbe et de foin!
  Laisse les vieilles choses... Et va!

Le procd de Rabelais est justement celui de Paracelse. Pour gurir
le peuple, il s'adresse au peuple, lui demande ses recettes; pas un
remde de berger, de juif, de sorcier, de nourrice, que Paracelse ait
ddaign. Rabelais a de mme recueilli la sagesse au courant
populaire des vieux patois, des dictons, des proverbes, des farces
d'tudiants, dans la bouche des simples et des fous.

Et,  travers ces folies, apparaissent dans leur grandeur et le gnie
du sicle et sa force prophtique. O il ne trouve encore, il
entrevoit, il promet, il dirige. Dans la fort des songes, on voit
sous chaque feuille des fruits que cueillera l'avenir. Tout ce livre
est le rameau d'or.

Le prophte joyeux qui semble aller flottant comme un homme ivre,
marche trs-droit; qu'on y regarde bien. Dans sa course fortuite en
apparence, il touche justement et saisit les traits essentiels qui
dominent tout: L'_exaltation de la vie_, l'impatience de l'homme pour
se donner l'ivresse d'un moment et l'infini des rves, est signale
par le bizarre loge du Pantagrulion. Dans l'amortissement des temps
nervs qui vont suivre, un grand et sombre phnomne doit commencer
bientt, l'invasion des spiritueux.

Dans la science, le fait suprieur qui les rsume tous relie les
dcouvertes, et constitue l'ensemble comme tout harmonieux, la
_circulation de la vie_, la solidarit de l'tre, l'infatigable
change qu'il fait de ses formes diverses, les emprunts mutuels dont
s'alimentent les forces vivantes, tout cela est dit au passage capital
du Pantagruel, dans une magnifique ironie: Mes dettes! dit Panurge, on
me reproche mes dettes! Mais la nature ne fait rien autre chose; elle
s'emprunte sans cesse, se paye pour s'emprunter encore, etc.

L'ouvrage, comme on sait, est un plerinage vers l'oracle de la
Lumire. Deux nigmes poursuivent les plerins sur tout le chemin;
elles reviennent partout en vives satires: l'une, c'est la _justice_,
la mauvaise justice du temps, stigmatise de cent faons; l'autre,
c'est le mariage, la _femme_, ce noeud essentiel des moeurs et de la
vie.

La Loi, la Grce, la Justice et l'Amour, c'est bien l en effet la
double nigme qui contient tout le reste, le problme profond de ce
monde. Le grand rieur le pose. Nul gnie ne l'et rsolu. Le temps
seul, de ce livre obscur, permet  chaque sicle d'peler une ligne.

Le XVIe sicle est admirable ici. Il sent que tout tient  la femme.
_Non pars, sed totum._ L'ducation de la femme occupe le grand Luther,
et ses maladies Paracelse. Sa satire, son loge, remplissent la
littrature, les livres d'Agrippa, de Vivs. Elle domine ce temps, le
civilise, le mrit, le corrompt. Rabelais voit en elle le sphinx de
l'poque qui seul, en bien, en mal, en sait le mot. En face des
Catherine et des Marie Stuart, de divines figures apparaissent pour
venger leur sexe. Nommons-en deux, l'admirable Louise, la femme du
grand Dumoulin, qui le dlivra de captivit, qui vcut et mourut pour
lui. Nommons celle qui continua le martyre de Coligny dans les
cachots, madame l'Amirale, la perle des dames du monde.




CHAPITRE IV

DCADENCE DU SICLE. TRIOMPHE DE LA MORT

1573-1574


Au temps sauvage de la Saint-Barthlemy, nous avons vu cette vive
tincelle, la _Gaule et France_ d'Hotman. L'ide marche, quoi qu'il
advienne; elle avance toujours, ou par la mort, ou par la vie. Ici,
seulement, sur quoi va-t-elle projeter sa lumire? Sur un monde
dtruit, ce semble, o a pass la mer de sang.

Hotman ddie son livre  l'Allemagne, mais il n'y a plus d'Allemagne.
Luther est au tombeau. Hotman crit  Genve. Mais Genve est malade,
malade de la mort de Calvin, malade du bcher de Servet.

Rome, nous l'avons dit, ds Charles-Quint, est un dsert. Et elle vit
maintenant sous l'ombre mortelle de Philippe II. Le galvanisme des
Jsuites, l'ingnieuse fabrication des grandes machines de meurtre (la
Ligue et la guerre de Trente Ans), ces miracles du diable, sont
fconds, mais pour la mort seule.

De sorte que toute vie semble ajourne pour quelque temps. Et le pouls
ne bat plus. Les grands hommes sont morts. Moins un, le prince
d'Orange, tous sont ensevelis, et c'en est fait de la forte gnration
qui commena le sicle. On n'entend plus de bruit; il semble qu'il n'y
ait plus personne. Des hommes tout petits remplissent la scne, vont
et viennent, l'occupent de leur ridicule importance. Les Mmoires,
secs et pauvres dans l'ge si riche que nous avons pass, abondent
maintenant et surabondent. L'histoire ne sait  qui entendre. Assez,
assez, bonnes gens, vous vous gonflez en vain, et vous croyez crier.
Toutes vos voix ensemble ne font pas la voix d'un vivant: c'est l'aigu
petit cri des vaines ombres: Resonabant triste et acutum.

J'aperois bien l-bien quelqu'un qui vit encore, ce malade goste,
clos dans son chteau de Montaigne. Je vois ici, cach dans les fosss
des Tuileries, ce bon potier de terre, Palissy, qui enseigne avec si
peu de bruit, quoi? Les arts de la terre, la science qui dans son sein
cherche le filet des eaux vives. Mais tout cela si humble, tellement 
voix basse, que l'on entend  peine.  toute voix vivante, il semble
qu'on ait mis la sourdine.

Non-seulement la nature a baiss, la taille humaine est plus petite.
Mais l'homme se dforme. Un pauvre art, triste et laid, commencera
tout  l'heure. Je ne sais comment cela se fait, mais du jour o ce
bon Ignace accoucha de son ordre btard, ml du monde et du collge,
du Janus  double grimace, l'art et les lettres ont grimac. Une
poque grotesque et coquettement vieille s'ouvre pour nous; une
invincible pente nous y porte; c'est fait, nous glissons.

Les forts en seront indigns, mais ils glisseront comme les autres. On
ne rsiste pas aisment  son temps. Hlas! faut-il le dire?
l'architecture de Michel-Ange, dans son Capitole et ailleurs, est dj
pauvre, impuissante et snile.

Il nous revient bien tard, cet indestructible Titan. Il vit encore en
1564, si prs de la Saint-Barthlemy, en plein ge de dcadence. Il y
entre, il le sent, et il en est plein de fureur. Il laisse pour adieu
un dessin choquant et barbare, une espce d'arc de triomphe qu'il
lve, ce semble, au dieu nouveau, la Mort. Reprsentez-vous un
ossuaire immense, au haut duquel des gnies acharns, avec une joie
sauvage, teignent, foulent, crasent la torche fumante de la vie. Le
reste n'est qu'os et squelettes. Ils paradent avec un _rictus_ d'une
hilarit diabolique, et vous croyez les entendre qui font sonner en
castagnettes leurs mchoires vides, leurs dents brches.

Voici bien pis, la mort galante. L'ardent, le coquet, l'acharn ciseau
de Germain Pilon, qui fouille si prement la vie,  force de la
dgrossir, aboutit au cadavre. Regardons bien au Louvre le romanesque
et passionn monument de sa Valentine. En voici l'histoire en deux
mots.

Le Milanais Birague, homme de sang et de meurtre, sous sa robe de
prsident, voulait, pour rcompense du conseil de la Saint-Barthlemy,
se coiffer du chapeau rouge, devenir cardinal et chancelier de France.
Mais il tait mari; sa femme, Valentina Balbiani, ne l'arrta pas
longtemps; elle mourut aprs le massacre, et sa tombe en porte la
funbre date.

Pour faire taire les mauvaises langues, et constater sa profonde
douleur, le bon mari demanda  Germain Pilon un somptueux tombeau. Il
lui recommanda d'y bien montrer ses larmes et son inconsolable amour.
C'est la partie grotesque. L'artiste a traduit ce mensonge par ces
deux Amours hypocrites qui font mine de vouloir pleurer, et feraient
plutt rire s'ils n'taient l'ouverture de l'art dsolant, grimacier,
qui viendra.

Tout autre est le spulcre, admirable, vraiment pathtique. Ce
fivreux gnie y mit six annes de sa vie, un travail terrible et son
me. Sculpture de volont immense, sombre roman de marbre, o l'on
sent que l'auteur a vcu et vieilli, plein des soucis du temps, sans
consolation idale; pas un trait d'immortalit.

La dame, au long nez milanais, aux longues mains  doigts effils,
d'une grande lgance italienne, porte une riche robe de brocart, d'un
fort tissu qui se soutient, pas assez pourtant pour cacher que ses
bras amaigris ne la remplissent pas; les manches flottent vides et
tristement dgingandes. Quelque chose, on le sent, a creus
lentement; elle a d souffrir longtemps, se plaindre peu. En main,
elle a un petit livre. Non la Bible,  coup sr, gardez-vous de l'en
souponner. La Bible serait un aliment. Ce volume imperceptible doit
tre un petit livret de prires qui, sans cesse rptes, ne disent
plus rien  l'esprit, qu'on mche et remche  vide.

La grande dame a devant elle un objet  la mode, un de ces petits
chiens de manchon dont on raffolait alors. chantillon des vanits
galantes et des futilits du temps. Le pauvre petit animal a pourtant
l'air de comprendre; il voit bien qu'elle n'y est plus et que ses yeux
nagent; il lve inquitement la patte pour la rveiller... En vain;
elle tient le livre ouvert, mais ne tournera plus le feuillet de toute
l'ternit.

Il semble que l'artiste ne pouvait quitter cette pierre. Aprs avoir
sculpt la femme, il s'est acharn  la robe, y a comme us son
ciseau. Mais, cette robe acheve, suracheve dans l'infini dtail,
aprs qu'il y eut mis de plus les fatales fleurs de lis de chancelier,
tout cela fait, Pilon ne put pas la lcher encore.

Il se remit  sculpter jusqu' ce qu'elle ft en quelque sorte
extermine par le ciseau. Et il fallut pour cela qu'elle ne ft plus
une femme. Il fit en bas-relief le corps comme il pouvait tre un mois
peut-tre aprs la mort, cadavre demi-masculin, tristement austre et
sans sexe, quoique le sein rappelle dsagrablement ce que fut cet
objet lugubre.

Ce n'tait pas assez encore. Sous la femme, le corps mort, les vers...
Dessous, quoi? le nant.--Un petit vase, urne mesquine (qu'on a eu
tort de supprimer au Louvre), offrait la traduction dernire de la
vie, et disait que de la belle dame, de la grande dame, de la pauvre
Italienne, il ne restait qu'un peu de cendre.

Oeuvre savante, ardente, mais choquante, pnible, de laideur
volontaire, d'outrage calcul  la nature... Assez, cruel artiste!
assez, pargne-la! grce pour la femme et la beaut!... Non, il est
implacable... La femme, reine fatale du XVIe sicle, qui l'a tant
mri, tant gt, endurera cette expiation. Rgne la Mort, et qu'elle
soit perue par tous les sens! Femme ou cadavre, il la poursuit dans
l'humiliation dernire, la livre  la nause,--ayant mis dans
l'odieuse pierre l'odeur fade de la tombe humide et le dgot anticip
du temps pourri qui va venir.




CHAPITRE V

HENRI III

1574-1576


Henri III n'eut pas plutt appris qu'il tait roi de France, qu'il
s'enfuit de Cracovie. Il emportait aux Polonais les diamants de la
couronne. En revanche, il leur laissait un autre trsor, les Jsuites,
que le nonce avait fait venir, et qui devaient faire la ruine du pays.
Organisant la perscution chez ce peuple, jusque-l si tolrant, ils
amneront  la longue la dfection des Cosaques au profit de la
Russie. C'est le premier dmembrement.

En vain quelques serviteurs avaient dit au roi que, dans le danger du
pays, alors menac de la guerre, son dpart avait fait l'effet d'une
fuite devant l'ennemi, que ses lauriers de Jarnac, son prestige de roi
lu par cette chevalerie d'Orient qui gardait la chrtient, tout
cela allait disparatre et qu'il arriverait en France abaiss,
dcouronn. Il partit. Tous les Polonais, dans leur simplicit
hroque, courent aprs et se prcipitent. Le grand chambellan
l'atteint, prie, supplie; pour prouver sa fidlit,  leur vieille
mode, il tire son poignard, s'ouvre la veine, boit son sang. Mais tout
cela est inutile. Henri proteste que la France est envahie et qu'il lui
faut se hter.

Cependant il prend le plus long, par l'Autriche et par l'Italie. Au
grand tonnement de l'Europe, il reste deux mois en Italie. Il avait
toujours, disait-il, dsir de voir Venise. On l'y reut avec des
honneurs, des ftes, un triomphe inimaginable, sous les arcs de
Palladio, comme si le roi fuyard et rapport les dpouilles des Slim
et des Soliman. Venise voulait l'acqurir, le gagner, se l'assurer
comme Philippe II.

On prodigua pour lui les miracles ingnieux de la plus charmante
hospitalit. En lui montrant l'Arsenal, on lui fit cette surprise de
construire une galre pendant sa visite. Au conseil, le doge le fit
asseoir au-dessus de lui, lui donna une boule dore et le fit voter
comme citoyen de Venise. Le conseil, d'un coup de baguette, dcor et
chang en bal, est tendu de tapis turcs.  la place des vieux
snateurs, deux cents jeunes dames de Venise, ravissante apparition,
s'emparent de la salle et dansent, toutes vtues de taffetas blanc,
avec un doux clat de perles.

Bref, le roi fut trop bien reu et comme touff dans les roses. Il
trana en Italie, si bien et tant qu'il y resta. Je veux dire qu'il y
laissa le peu qu'il avait de viril; ce qu'il rapporta en France ne
valait gure qu'on en parlt.

On put en juger ds Turin, o le duc de Savoie tira de lui sans
difficult l'abandon de Pignerol. S'il et, comme on l'en avait pri 
Venise, voulu la paix en France pour se fortifier contre Philippe II,
il et gard soigneusement Pignerol, cette porte de l'Italie, cette
prise sur le Pimont, sur le duc de Savoie qui tait l'homme de
l'Espagne.

Mais dj ce triste roi, nerv, fini, tait dans la main de sa mre;
elle le suivait dans le voyage par un homme  elle, Cheverny. Toute
l'affaire de Catherine c'tait de garder l'influence; or, comme la
petite cour franaise qui revenait de Pologne avec Henri III lui
conseillait d'assoupir la guerre religieuse en France, Catherine
n'esprait supplanter ces favoris qu'en se dclarant pour la guerre.
Elle tait donc trs-belliqueuse, mais quoi? sans armes, ni force,
sans argent. Cette attitude menaante ne pouvait manquer de dcider
l'alliance des _politiques_ et des protestants, c'est--dire de
brusquer la crise qui montrerait la radicale impuissance de la
royaut.

Les _politiques_ hsitaient encore, Montmorency, leur chef, tant  la
Bastille, Navarre, Alenon prisonniers. Damville, chapp, sentit
qu'il n'y avait de sret que dans les armes et l'alliance de Cond,
_protecteur_ des glises protestantes, qui ne demandait que libert
pour tous, avec les tats gnraux.

Voil Henri III en France sous sa mre, qui lui fait prendre cette
folle initiative de recommencer la guerre. Le spectacle fut curieux.
Le vieux Montluc, qui tait la guerre incarne, balafr, borgne,
dbris de soixante ans de combats, vint leur dire qu'ils se perdaient,
qu'il fallait la paix  tout prix. Mais la reine mre fut plus
guerrire que Montluc; elle opposa son _veto_  toute ngociation. Et
cela, au moment o toutes ressources taient puises, o la cour
savait  peine si elle aurait  dner, o la reine fut trop heureuse
d'emprunter cinq mille francs  un de ses domestiques.

Le caractre original de ce gouvernement de femme, c'tait de
prodiguer l'encre et le papier. On crivait lettre sur lettre, ordre
sur ordre de poser les armes. On y gagnait des rponses sches,
durement ironiques. Tout le monde riait du roi, et les Guises qui le
voyaient agir pour eux, et les protestants qui n'avaient rien  gagner
aux mnagements. Un seigneur catholique crivait: Si vous ne vous
arrangez, vous serez bientt aussi petits compagnons que moi, Et
Montbrun, en Dauphin, chef des bandes calvinistes: Comment! le roi
m'crit comme roi!... Cela est bon en temps de paix. Mais en guerre,
le bras arm, le cul sur la selle, tout le monde est compagnon.

De sa personne, le roi tuait tout respect de la royaut. Il avait
produit, au retour, l'effet le plus inattendu. Il vivait enferm,
comme une jeune dame d'Italie, craignait l'air et le soleil. Sa
toilette, plus que fminine, laissait douter s'il tait homme, malgr
un peu de barbe rare qui pointait  son menton. Il n'allait ni  pied
ni  cheval,  peine en carrosse; on l'avait port en litire vitre 
travers la Savoie. Pour voiture, il prfrait un joli petit bateau
peint, rminiscence des chres gondoles vnitiennes, dont il
regrettait le mystre. Couch tout le jour chez lui, il se levait
pour se coucher sur cette barque, bien envelopp de rideaux et
mollement port sur la Sane.

La seule chose qui l'intresst, c'taient les farces italiennes en
tout genre, farces de bouffons, ou processions tragi-comiques.  ces
processions, on le vit tout couvert des pieds  la tte, et jusqu'aux
rubans des souliers, de petites ttes de mort; souvenir galant et
lugubre de la jeune princesse de Cond, dont il s'tait dit chevalier,
et dont il avait par toute l'Europe port le portrait au cou. C'tait
la facile guerre qu'il faisait au mari, pendant que celui-ci en
Allemagne levait une arme protestante et ramassait contre lui une
pouvantable tempte.

Lyon, trop srieux, l'ennuyait. Il se fit, au cours du Rhne, reporter
vers le Midi, en terre papale,  Avignon. Terre classique des
processions, o il fut rgal  grand spectacle des courses de
flagellants. Ces comdies indcentes, propres  stimuler la chair bien
plus qu' la rprimer, taient, pour la belle jeunesse qui suivait
partout Henri III, une luxurieuse exhibition de sensualits relles et
de fausses pnitences. La France y gagna du moins la mort du cardinal
de Lorraine. Ce dignitaire de l'glise, qui,  cinquante ans, gardait
la peau dlicate de sa nice Marie Stuart (comme on le voit dans les
portraits), voulut faire aussi le jeune homme, prit froid, et n'en
releva point. On en rit fort; une tempte qui clata  sa mort fit
dire  tous que les diables ftaient l'me du cardinal.

Ces bons pnitents, qui faisaient rise de leurs flagellations, furent
srieusement trills. Damville vint, sous le nez du roi, lui prendre
Saint-Gilles, et consomma  Nmes l'alliance des catholiques modrs
avec les protestants, se dclarant, lui catholique, lieutenant du
prince de Cond. Ceci le 12 janvier (1575). Le 10, Henri III avait
reu devant la petite ville de Livron une humiliation sanglante, reu
en propre personne. Passant prs de cette ville, il saisit l'occasion
de faire briller ses favoris, et les envoya  l'assaut. Mais les
rustres qui gardaient leurs murs, sans considrer que c'tait la plus
belle jeunesse de France, leur firent un cruel accueil. Les femmes
mmes s'en mlrent avec une animosit fort originale, accueillant les
bruits faux ou vrais qu'on commenait  faire courir sur les amitis
d'Henri III.

Il reut l'affront, le garda. Il licencia l'arme, ne sachant comment
la payer; il laissa tout le Midi devenir ce qu'il pourrait.

Il s'en allait vers le Nord, peu accompagn. Les seigneurs, las de ne
le voir qu' grand'peine  travers ses favoris, avaient pris leur
parti, et taient rentrs chez eux. Sa cour tait un dsert. Table
vide et pauvre. Le peu d'argent qui venait tait lestement ramass par
les jeunes amis du roi. Henri III tait si bon, qu'il ne pouvait rien
refuser. Ordre aux secrtaires d'_acquitter_ les dons du roi sans
faire les observations qu'ils se permettaient jusque-l; ordre de
signer sans lire. Voil le commencement de ces fameux _acquits au
comptant_ qui, ds lors, ont signal la gnrosit royale, d'Henri III
 Louis XV, des Mignons au Parc-aux-Cerfs.

Puisque ce mot de mignons est arriv sous ma plume, je dois dire
pourtant que je ne crois ni certain ni vraisemblable le sens que tous
les partis, acharns contre Henri III, s'accordrent  lui donner. Le
pauvre homme,  qui l'on suppose des gots d'empereur romain, tait
revenu d'Italie dans une grande misre physique, ce semble, us
jusqu' la corde et tari jusqu' la lie. Les poules en vieillissant
deviennent coqs et prennent le chant, et les femmes prennent la barbe.
Lui, dj vieux  vingt-trois ans, il avait subi la mtamorphose
contraire; il tait devenu femme jusqu'au bout des ongles. Il aimait
les parures de femmes, les parfums, les petits chiens; il prit les
pendants d'oreilles. Il en avait les manires, les grces, et, comme
elles, il aimait les jeunes gens hardis et duellistes, les bonnes
lames, qu'il supposait plus capable de le protger.

Plusieurs des prtendus mignons furent les premires pes de France;
tels taient d'pernon, Joyeuse. Le frre du roi, Alenon, avait pris
aussi pour mignon Bussy d'Amboise, homme d'une force, d'une adresse
extraordinaires, connu par des duels innombrables et toujours heureux.

Entre les mignons et sa mre, il oscilla toujours. Il est facile de
juger la vaine politique de celle-ci. Davila, son pangyriste, et les
documents de famille qu'a extraits M. Alberi, sont bien obligs de se
taire en prsence des propres lettres de Catherine[5] qui dmontrent
son imprudence, son tourderie et sa pitoyable attitude, quand elle
se trouva au fond du filet qu'elle avait ourdi elle-mme.

[Note 5: Il est singulier de voir combien elle restait italienne, hors
du point de vue de la France. Son orthographe suffirait pour montrer
qu'elle s'tait bien moins francise qu'on ne l'a cru: En priant Dieu
vous donner cet que vous dsirs... come j dit has Boinvin...
(_Lettre ms., 27 mars 1876._) Sa petite politique italienne eut le
rsultat d'isoler parfaitement la royaut, refoulant les protestants
vers lisabeth, les catholiques vers Philippe II. Son conseil  Henri
III de se faire fort, d'imiter Louis XI, etc., est plus que puril,
dans son puisement financier et l'embarras d'une guerre qu'elle a
provoque tourdiment, malgr les conseils des Montluc, des Vnitiens.
Puis elle crie tout  coup au roi: Sans la paix, je vous tiens
perdu. (_Lettres mss. du 28 sept. 1574 et 11 dc. 1575._)--La lettre
inepte du 5 juin 1572 que j'ai cite (_Guerres de relig._, p. 280) est
_ms. dans Brquigny_, t. XXXIII.]

Nous l'avons dit, au retour d'Henri III, pour se maintenir au pouvoir
et ruiner les pacifiques qui entouraient le nouveau roi, elle se
dclara pour la guerre, contre l'avis des Vnitiens, contre celui de
Montluc et de tous les militaires.

Il est vrai qu'elle couvrait sa responsabilit en recommandant  son
fils de se faire fort, d'arriver arm et terrible. Conseil difficile
 suivre dans un tel puisement, quand la guerre de la Rochelle avait
pris neuf cent mille cus d'or rien qu'en gratifications, et la paix
sept cent mille cus (De Thou). Elle couvrait cette folie d'une
assurance extraordinaire, d'une hardiesse qu'on admirait, d'un grand
mpris de la haine publique. Je ne m'en soucie, disait-elle, qui le
trouve bon ou mauvais (Fontanieu, 338, _Revue rtrospective_, XVI,
256; Giov. Michel, d. Tomaseo, 244).

Sage conduite qui serra le noeud des protestants et des politiques.
Les premiers, vainqueurs d'avance, crurent pouvoir dicter leur trait.

En avril 1575, ils ptrifirent Henri III de leurs demandes, plus
fortes que n'en fit jamais Coligny.

Comment se tirer de l? Catherine, fort embarrasse, fit encore bonne
mine en disant que l'on pouvait d'un seul coup abattre les politiques.
Montmorency-Damville, le roi du Languedoc, tait malade, allait
mourir; on pouvait sans hsiter empoisonner son an, qui tait  la
Bastille. Eux morts, c'tait fait du parti. L'ordre fut donn, dit De
Thou, et dj on avait t au prisonnier ses serviteurs, lorsqu'on
apprit que son frre, loin de mourir, tait rtabli, en tat de le
venger.

Des gens qui n'avaient de salut qu'en de tels expdients n'taient pas
bien forts. Henri III savait lui-mme que, si son frre lui chappait
et rejoignait Damville, c'tait fait de la royaut. Malade, aprs son
sacre, du mme mal d'oreille qui tua Franois II, il se croyait
empoisonn par Alenon. Il fit venir le roi de Navarre (qui depuis a
cont le fait); il lui dit: Ce mchant va donc hriter du royaume!
Et il le pria instamment de le tuer, lui assurant qu'il y serait aid
par le duc de Guise. Le roi de Navarre refusa et d'Alenon s'enfuit
six mois aprs (15 septembre 1575; Nevers, I, 80).

Ce fut un coup de foudre pour la mre et le fils. Catherine, dans le
dernier effroi, crit au duc de Nevers de rassembler des troupes en
hte; _son fils Alenon s'est sauv_ (lettre ms. du 18); toute la cour
court aprs lui, et demain toute la France. Voil l'hritier du trne
 la tte des _politiques_.

Avec sa goutte et sa colique, Catherine se met en route pour tcher
d'apaiser son fils, de le tromper, de diviser, s'il se peut, la
nouvelle ligue, de faire la paix  tout prix. Mais elle laisse prs
d'Henri III des conseillers qui soutiennent que, s'il traite, il n'est
plus roi. Dans une lettre trs-vive et trs-forte (28 septembre 1575),
elle lui dit: Il faut cder... Sans la paix, je vous tiens perdu,
vous et le royaume. Elle craint surtout qu'Henri III, dans son
dsespoir, n'aille au-devant de la mort.

En quoi elle le juge bien mal. Ses vellits guerrires tenaient
uniquement aux incitations de son favori Du Guast. Du Guast jetait feu
et flamme; il embrassait son matre, devenu le meilleur homme du
monde. Henri III, pour ne pas l'entendre, s'en allait avec sa femme
aux reposoirs (ou _petits paradis_) qu'on avait faits dans la ville et
o l'on priait pour la paix; il y chantait des litanies. Si mme on en
croyait l'Estoile, dans cette grande crise publique, il s'tait avis
de rapprendre la grammaire et s'amusait  dcliner.

Cette lettre du 28 septembre parat avoir t crite le soir du jour
o elle vit son fils Alenon  Chambord. Il ne l'couta mme pas,
disant qu'avant toute parole il lui fallait la dlivrance de l'an
des Montmorency. Ce qu'elle fit  l'instant, esprant trouver dans son
prisonnier dlivr un mdiateur.

Le mdiateur rel tait l'hiver imminent. La grande arme allemande
qu'amenait Cond hsitait  se mettre en route. Un dtachement de deux
mille hommes entra, conduit par Thor, l'un des Montmorency. C'tait
offrir aux catholiques une trop facile victoire. Ces deux mille furent
envelopps par dix mille, par Guise et Strozzi. Deux armes, fort
superflues, l'une du fond du Languedoc, l'autre du Poitou, vinrent
encore accabler Thor. Immense effort, non du roi, mais du parti
catholique, qui voulait et dcourager les Allemands, et grandir son
duc de Guise, en lui arrangeant ainsi une victoire  coup sr
(Dormans, 10 octobre 1575). Guise y fut bless au visage, bonne chance
pour sa fortune, qui enivra ses partisans et lui valut le surnom
populaire de _Balafr_.

Catherine regrettait ce succs, qui fortifiait prs d'Henri III les
partisans de la guerre, surtout le favori Du Guast; revenu de la
bataille, il relevait le coeur du roi, le refaisait brave et homme un
peu malgr lui. Du Guast mourut fort  point.

De Thou rapporte sa mort uniquement  la vengeance de la petite reine
Margot, qui le dtestait. Mais cette mort, dans un tel moment,
importait  Catherine autant et plus qu' sa fille.

Marguerite, dans ses jolis Mmoires, confits en dvotion, en modestie,
en sagesse, n'en confirme pas moins partout par ses aveux indiscrets ce
qui se disait alors de ses amants innombrables, et trs-spcialement de
ses frres Henri III et Alenon. Henri III, qui se survivait, n'en tait
pas moins jaloux, plus mari que le mari, le spirituel et patient roi de
Navarre. Celui-ci avait fort  faire pour couvrir les faiblesses de son
aventureuse moiti. Henri III s'emporta une fois jusqu' vouloir jeter 
l'eau une demoiselle de sa soeur, trop serviable et trop complaisante.

L'amant de Marguerite tait alors le fameux duelliste Bussy d'Amboise;
son dlateur et son railleur tait le favori Du Guast. Marguerite, le
30 octobre, prit un parti violent, et se montra la vraie soeur du roi
de la Saint-Barthlemy. Elle chercha un assassin. Dans le couvent des
Augustins, se tenait  moiti cach un certain baron de Vitaux, qui
avait tu, entre autres personnes, un serviteur d'Henri III. Sans Du
Guast qui s'y opposait, le roi, qui oubliait vite, et fort aisment
pardonn. Viteaux dtestait Du Guast.

La princesse n'hsita pas  aller trouver cet homme de sang au
clotre, ou plus probablement dans la vaste et tnbreuse glise.
C'tait justement la veille du jour des Morts. poque favorable.
Toutes les cloches allaient tre en branle, et les Parisiens, passant
la journe  courir les glises et visiter les tombeaux, seraient
rentrs de bonne heure. Elle fit valoir ces circonstances qui
facilitaient le coup. Palpitante et frmissante, elle lui demanda de
faire pour elle ce que lui-mme dsirait et tt ou tard et fait pour
lui. Notre homme pourtant se fit prier, ne voulut pas agir gratis, si
l'on croit la tradition. Elle promit. Il voulut tenir. C'tait la
nuit, et tous les morts de cette glise pleine de tombes, attendant
leur fte annuelle, n'en taient pas moins fort paisibles et sans
souci des vivants. La petite femme, intrpide, paya comptant. Lui fut
loyal. Du Guast fut tu le lendemain.

Catherine, dlivre par sa fille, ne tarda gure  arranger la trve
tant dsire (22 novembre). Les conditions furent ignobles. Le roi
devait solder l'ennemi. On ne se fiait point  lui, et on voulait
qu'il se fit, qu'il livrt d'abord  son frre des places de
garantie. Il hsite. Mais sa mre insiste pour qu'il en soit ainsi.
Les trangers vont entrer, et non-seulement les huguenots, mais _les
catholiques_ (apparemment les Espagnols). Sans la paix, jamais
royaume ne fut si prs d'une grande ruine (Lettre ms. du 21 novembre
1575).

Paris refusa nettement de payer un sou. Les gouverneurs refusrent de
livrer les villes. Les Allemands de Cond refusrent de s'arrter, et
entrrent en France. Trois armes ensemble mangeaient le pays: les
retres en Bourgogne, Alenon en Poitou, Damville en Languedoc. Henri
III semblait perdu.

Le jeune roi de Navarre n'avait pas suivi son cher ami Alenon,
esprant (assure De Thou) qu'on lui confierait une arme contre lui.
Mais on l'avait donne  Guise. Un matin, il prit son parti, quitta le
roi, que tous quittaient.

Il arrivait fort  propos. Les protestants taient dj en grande
dfiance d'Alenon. Ce garon, double, intrigant, s'tait adress  la
fois  Rome et  La Rochelle. Il faisait savoir au pape qu'il ne
voulait en tout cela que _se servir_ des huguenots. En mme temps,
par une proposition insidieuse faite aux Rochelais, il avait cru tout
d'abord pouvoir se saisir de la ville. Il ne les attrapa point, et se
fit connatre. Les protestants aimrent mieux l'ennemi qu'un tel ami.

Au printemps, Catherine, tant venue sur la Loire au-devant de son
cher fils, obtint de lui la paix. Rien ne fut plus gai. Son galant
cortge de filles, qu'elle menait en toute occasion, ngociait  sa
manire, mlant les caresses aux paroles; c'tait comme l'appoint des
traits (6 mai 1576).

L'article 1er n'tait pas moins que _le dmembrement de la France_. On
refaisait Charles le Tmraire. Alenon recevait tout le centre du
royaume en apanage (Anjou, Touraine, Berry, Alenon, etc.) Navarre
avait la Guyenne, et Cond la Picardie. On tait ds lors bien sr que
les catholiques en voudraient autant pour les Guises. Et, en effet,
_ils vont avoir cinq gouvernements_. Des treize que comptait le
royaume, trois peut-tre resteront au roi.

L'article 2 _constituait les protestants en une sorte de rpublique_,
ayant non-seulement le culte libre partout, non-seulement des places
fortes de six provinces, mais se gouvernant par leurs assembles.
Plus, un solennel dsaveu de la Saint-Barthlemy, faite au grand
dplaisir du roi. Restitution des biens confisqus aux familles des
victimes.

Le roi se chargeait de payer les Allemands, et remerciait tous ceux
qui l'avaient soulag de sa royaut.

Enfin, tant de choses accordes, il octroyait, par-dessus, _les tats
gnraux_, qui devaient emporter le reste.

       *       *       *       *       *

La reine mre revint triomphante d'avoir obtenu ce trait. Tout le
monde admira son adresse (Albert, Alamanni, Archives Mdicis).




CHAPITRE VI

LA LIGUE

1576


Dans la fort des mensonges o j'entre arm de critique et, j'ose
dire, d'un srieux amour de la vrit, je rtablirai la lumire,
spcialement au profit du grand parti catholique, tromp misrablement
et jouet de ses meneurs. Si je le dmontre aveugle, j'innocente sa
bonne foi.

Un trs-bon observateur, absent quarante ans de l'Europe, qui partit
vers 1780 et revint vers 1818, dit: Ce n'est plus le mme peuple.
L'ancienne France avait beaucoup du caractre _savoyard_. J'ajoute
_irlandais_, _polonais_. Ces vieilles races catholiques nous aident 
deviner ce que fut le caractre tout instinctif de nos pres,
charmant, brillant, dnu de srieux, de rflexion.

Cette nation, fort lgre, n'en tait que plus routinire; tout effort
pour amliorer veut du srieux et de la suite. Elle tenait infiniment
 rester ce qu'elle tait, dans une aimable ngligence, peu ordonne,
peu range. Rien ne fit plus tort au parti protestant que l'austrit
de sa tenue. Ces cols roides, ces fraises empeses (propret fort
conomique) furent regards de travers, comme une prtention
d'aristocratie. Un petit greffier, un libraire, mis ainsi, tait
jalous. Un abb de ces abbayes qui taient des principauts n'et eu
qu' marcher en sandales, afficher la salet, pour tre ador des
foules: celui-l n'tait pas fier; on coutait volontiers tout ce que
disait _le bon moine_.

On a vu de quelle faveur jouissait sur le pav de Paris la vermine des
capets. Cette dmocratie reut un renfort de crasse espagnole quand
Tolde envoya ici Loyola _tudier_. Encore plus populaires brillrent
sur les trteaux de Paris les furieux farceurs italiens, comme ce
Panigarola que le pape envoie la veille de la Saint-Barthlemy, aussi
pour _tudier_.

Un certain mlange baroque de grossiret cynique et de coquetterie
pdantesque amusait les populations. Le premier en ce genre fut Auger,
qui, de bateleur devenu marmiton des jsuites, fut pch des
casseroles par Loyola, le pcheur d'hommes. De cuisinier il le fit
cuistre, souffla sur lui, le lana. Ses succs furent incroyables; on
croyait tout ce qu'il disait. Un de ses sermons  Bordeaux ravit les
chaperons rouges, leur fit faire la Saint-Barthlemy; un autre sermon,
 Issoire, convertit quinze cents Auvergnats. Henri III, qui voulait
plaire, dit qu'il n'aurait pas d'autre confesseur, et lui remit la
charge laborieuse de nettoyer sa conscience. C'est le premier de cette
royale dynastie de confesseurs jsuites, des Coton, Tellier, la
Chaise.

_Il fit croire tout ce qu'il disait_; cela, c'est la puissance mme.

On a vu que, le 24 aot 1572, _on fit croire_ que Montmorency, avec
force cavalerie, allait arriver sur Paris, donner la main  Coligny,
tuer tout... Ce mensonge habile dcida la Saint-Barthlemy.

Le 25 aot, _on fit croire_ que l'pine refleurie indiquait la joie du
ciel et sa haute approbation du carnage de la veille. Toutes les
cloches, mises en branle en mme temps, sonnrent le miracle, et
dcidrent le renouvellement, l'extension du massacre.

_On fit croire_,  la fin de 1575, que Montmorency-Damville venait du
fond du Midi avec une grande arme pour brler tout  vingt lieues
autour de Paris, et qu'il exigeait du roi un chtiment terrible des
Parisiens (Morillon  Granvelle, lettre ms., 18 septembre 1575).

Cette ingnieuse fiction, dont aucun historien n'avait parl
jusqu'ici, explique la facilit avec laquelle on fit signer aux
badauds pouvants l'acte de la Ligue.

Le vritable tour de force et le grand miracle tait de leur faire
croire que la Ligue, qui existait sous leurs yeux, qu'ils voyaient et
subissaient depuis quinze ou vingt annes, commenait, cette anne-l,
en 1576.

Reprenons les origines vnrables de la Ligue.

De fort bonne heure, le clerg avait senti que notre royaut
franaise, violente, mais capricieuse, n'aurait pas la tenue terrible,
la suite dans la perscution, qu'eut la royaut espagnole. La tourbe
ecclsiastique disait ds le 5 mars 1559, quand elle trouva un
obstacle dans la police royale: S'il le faut, on tuera le roi. C'est
le premier mot de la Ligue.

Le Parlement, comme la royaut, avait ses variations, des alternatives
de douceur et de cruaut, quelques magistrats humains, comme furent
les Sguier, les Harlay, vers 1558. La robe tait trs-flottante. On a
vu, au grand massacre, ce procureur capitaine qui ne tuait pas,
n'tant pas encore parvenu  se mettre assez en colre.

La noblesse catholique n'tait pas solide non plus. Vigor, le grand
prcurseur du massacre, s'en plaignait: Nostre noblesse ne veut
frapper... Dieu permettra que cette btarde noblesse soit accable par
la commune.

Donc le clerg crut plus sr de faire ses affaires lui-mme.

Au premier mot que dit le roi en 1561 pour avoir un tat des biens
ecclsiastiques, ce mot, qui sentait la vente, poussa le clerg de
Paris, assembl  Notre-Dame,  l'acte le plus dcisif; son premier
pas fut le dernier, l'appel  la guerre trangre. D'une part, il se
remet  la protection du roi d'Espagne. D'autre part, il s'adressa 
Guise. Le capitaine souverain du parti dont parle l'acte de 1577
apparat quinze ans plus tt. _Premier acte de la Ligue_, en mai 1561.

La mort de Franois de Guise entrava. On n'y perdit rien; tout fut
arrang  loisir. D'autre part, on prpara le futur _capitaine_ Henri
en concentrant chez les Guises une monstrueuse force d'argent, les
revenus de quinze vchs, et plus tard cinq gouvernements du
royaume. Facilit de nourrir une grosse maison arme, d'acheter des
bravi, des retres. _Voil le premier trsor de la Ligue._

C'tait peu de chose en campagne, mais beaucoup dans une grande ville.
Paris fut travaill de main de matre. Les confrries y donnaient
prise. Mais, pour les mettre en mouvement, il ne suffisait pas des
moines, troupes lgres, d'action variable. Il fallait l'action fixe
de l'vch et des cures si puissantes de Paris.

Il suffit de regarder le formidable difice de Notre-Dame et d'en
savoir les origines pour comprendre ce qui se fit. Albigeois, juifs et
templiers, jets dans ses fondements, annoncent, ds le moyen ge, ce
qu'en doit au XVIe sicle attendre le protestantisme.

On leva  l'piscopat Gondi, propre fils du comte de Retz, le
principal conseiller de la Saint-Barthlemy. On choisit pour toutes
les cures un personnel admirable des plus vhments prcheurs. La
violence, de gnration en gnration, monta, et de cur en cur. Le
furieux Vigor, cur de Saint-Paul, tait un agneau en comparaison de
ses lves. Prvt de Saint-Sverin forma  l'invective l'incomparable
Boucher, cur de Saint-Benot. Et, de ces modles illustres, partit le
Gascon Guincestre, le cur de Saint-Gervais, qui, joignant les actes
aux paroles, enleva la foule enivre en poignardant sur l'autel une
poupe d'Henri III.

 droite de la Seine, les chaires de Saint-Paul, Saint-Gervais,
Saint-Leu, Saint-Nicolas, Saint-Jacques-la-Boucherie et
Saint-Germain-l'Auxerrois clatent, tonnent et foudroient. 
gauche, rugissent Saint-Benot, Saint-Sverin, Saint-Cme,
Saint-Andr-des-Arcs. _C'est la publicit de la Ligue._

On en parle vingt ans trop tard. Elle commence bien avant la
Saint-Barthlemy, avec moins d'ensemble sans doute. Dj sifflent les
petits serpents, jusqu' ce que la mort d'Henri de Guise, d'Henri III,
le martyre de Jacques Clment, fassent clater tout  la fois le plein
paquet de vipres.

On suppose que l'objet capital de cette publicit tait la satire du
roi. C'tait vrai en gnral. Poncet, l'amusant cur de
Saint-Pierre-des-Arcis, et autres en faisaient des bouffonneries qui
amusaient fort le peuple. Mais on voit bien que des choses plus
profondes et plus politiques taient habilement mles  ces fureurs
tragi-comiques. On disait, on redisait ces choses essentielles au
parti: Que la Saint-Barthlemy avait t une _revanche_ des excs des
protestants; que la Ligue catholique tait aussi une _revanche_, une
imitation des ligues des protestants. On le dit tant, qu'aujourd'hui
plus d'un le redit encore. Un mensonge bien cultiv, rpt longtemps
en choeur par un demi-million d'hommes, devient comme une vrit.

La Ligue n'est nullement une imitation. Elle a son mrite propre,
original. Marquons bien les diffrences:

1 Les unions protestantes sont les actes _dfensifs_ d'une minorit
massacre qui se serre pour ne plus l'tre. Et la Ligue est l'acte
_offensif_ d'une majorit massacrante qui s'indigne de ce qu'on veut
lui retirer le couteau.

2 Un signe tout particulier  la Ligue, absolument tranger aux
unions protestantes qu'on lui assimile, c'est la menace,
l'intimidation, la perscution dnonce aux neutres et aux pacifiques.
Qui n'entre pas dans la Ligue est trait en ennemi; qui la quitte est
trait en tratre, puni dans son corps et ses biens.

3 Le capitaine de la Ligue n'est pas un chef militaire seulement,
comme furent Cond et Coligny, qui ne prirent point le pouvoir
judiciaire, laissrent juger les ministres et l'arme. Ce capitaine
catholique, aux termes de l'acte primitif, est une espce de _grand
juge_ pour poursuivre ceux qui sont coupables de ne pas entrer dans la
Ligue, pour punir ceux des ligueurs qui auraient querelle entre eux.

4 _Les franchises des provinces leur seront restitues par la Ligue,
telles qu'elles furent du temps de Clovis._ Appel direct 
l'indpendance locale, que les protestants (tant accuss de
fdralisme) ne formulrent jamais. Leur isolement, leur exigence de
places de garantie, fut une mesure de dfense. Ils se murrent tant
qu'ils purent. Pourquoi? Parce qu'ils voulaient vivre.

Au contraire, la restauration des privilges locaux promis au nom
d'une immense majorit catholique qu'aucune ncessit, aucun danger,
ne contraignait, qu'tait-ce? Une destruction de l'unit nationale,
l'appel  la dissolution.

Voyons les ligueurs  l'oeuvre. Un bon marchand de Paris, le parfumeur
La Bruyre et son fils Mathieu, honorable conseiller au Chtelet, s'en
vont discrtement par la ville, disant tout bas: Que la Picardie,
donne  Cond par le trait, forme une association _pour le roi_,
pour maintenir son autorit, mais _sous la rserve_ du serment qu'il
fit  son sacre (serment d'exterminer l'hrsie). Paris, menac
d'horribles vengeances par les protestants, a bien plus sujet que la
Picardie de s'associer, de crer, pour sa dfense, un capitaine.

Les protestants se liguent bien. Nous pouvons nous liguer aussi,
c'tait le grand argument. Mesurons les huguenots  l'aulne o ils
mesurent autruy. Suivons leurs conseils, conformons-nous au chemin
qu'ils tiennent. Il les faut fouetter aux verges qu'ils ont
cueillies.

 ceux qui disaient que les Allemands n'taient pas bien loin,
pouvaient revenir, les ligueurs rpliquaient: Nous n'avons pas peur.
Nous avons les Espagnols qui ont bien battu les Turcs. Don Juan
d'Autriche va venir pour expdier les hrtiques.

Du Nord, la Ligue passa d'abord au Midi, en Poitou, o l'accueillirent
les La Trmouille. Et de l partout.

Le succs faisait le succs. Les ligueurs, mystrieusement, disaient
partout  l'oreille qu'ils avaient, pour commencer, une arme de
trente mille hommes.

Sous ce grand nom de catholiques, ils se donnaient hardiment pour la
_majorit_ du royaume, pour la _presque totalit_. Il s'en fallait
terriblement. La France tait fort _politique_. Si les choses eussent
t libres, un vingtime des catholiques tout au plus et t ligueur.
Mais, par la peur et toute espce d'influences de corruption, ils
devenaient ce qu'ils disaient. Ils faisaient, de leur mensonge, une
vrit  force d'audace.

Le prsident de Thou fut bien tonn quand on lui parla de la Ligue.
Le roi, sa mre, quand ils l'apprirent, avec leur finasserie qui si
souvent les rendait dupes, n'y virent qu'un trs-utile pouvantail
pour contenir les protestants et se dispenser de tenir la parole qu'on
leur avait donne.

Henri III tait d'ailleurs proccup d'une nouveaut bien autrement
importante. Il ngociait en Italie pour faire venir les _Gelosi_,
excellents bouffes italiens qui jouaient les pices scabreuses de
Machiavel et autres; enhardis par le masque, ils en improvisaient
d'analogues et plus ordurires. La reine mre, malgr sa goutte, en
tait fort ragaillardie. C'est par eux que le roi ouvrit les tats
gnraux de Blois. Ils jourent dans la salle mme o s'agitait le
destin de la France.

Mais un bien meilleur acteur, plus amusant, c'tait le roi, qui, ce
jour, fit le saut complet, et parut dcidment femme, portant le
collet renvers des dames d'alors. Un collier de perles, qu'on voyait
par son pourpoint ouvert sur sa peau blanche et trs-fine,
s'harmonisait  ravir avec une gorge naissante que toute dame et
envie.




CHAPITRE VII

LA LIGUE CHOUE AUX TATS DE BLOIS

1576-1577


Ce que Davila admire le plus dans son hros, Henri III, c'est son
extraordinaire prudence. Chaque soir, il se faisait lire Machiavel et
surtout le _Prince_. Il lisait et il profitait. Plus d'un crivain
remarque sa dextrit  escamoter aux ligueurs le succs des tats de
Blois.

Grande chose, certainement, si la Ligue et t vraiment ce qu'elle
disait, tout le parti catholique. Mais cela n'tait gure exact. Les
ligueurs qui firent ces tats par force et terreur, qui n'y mirent que
des catholiques, y virent non sans tonnement qu'ils taient dans ce
parti mme une simple minorit.

Le duc de Nevers, dans ses mmoires, nous met  mme de saisir la
ralit des choses.

On y voit d'abord que ce jeune roi, gracieux et spirituel, mais fini,
us, tait dans un singulier affaiblissement crbral. Son mdecin
Miron disait qu'il mourrait bientt fou. Il avait des singularits
tout au moins tranges. Par exemple,  Cracovie,  son sacre de
Pologne, o l'usage voulait qu'on mt devant le roi des monnaies  son
effigie dans de riches vases d'or, il lui prit un dsir subit d'en
faire largesse, de donner et de jeter. L'office tait long; cette
_envie_, comme on dirait, pour une femme, alla croissant et  la fin
il n'en pouvait plus; il tait tremp de sueur; il dut changer de
chemise.

Un si bon matre appartenait de droit aux sangsues, aux vers, aux
rongeurs de toute espce. Son gouverneur Villequier, qui avait les
cts sales de la domesticit, ses _bravi_, ses mignons, tous
rongeaient, suaient. Le dficit allait croissant. Onze millions par
an de dpense au del du revenu. Plus de moyen d'emprunter. On tait
trop bien connu des marchands, des princes. Les Barbaresques seuls
pouvaient encore s'y laisser prendre. La reine mre, sachant que le
roi de Fez avait un trsor de vingt-cinq millions, lui envoya un abb
pour lui en emprunter deux.

Les mignons n'allaient pas si loin; ils croyaient avoir leurs mines
d'or toutes trouves, leur Prou, leurs Indes, dans l'imbcillit des
tats. Loin que ce nom redout d'tats gnraux leur inspirt la
moindre crainte, ils y plaaient leur esprance, n'y voyaient qu'une
dupe nouvelle qu'il s'agissait d'exploiter. La Ligue voulait la
guerre. Eh bien, on lui vendra la guerre; quinze millions, pas un sou
de moins,  partager en famille. Les catholiques attraps, on rira,
et l'on tchera d'attraper les protestants.

C'tait une farce de pages, une scne des _Gelosi_ qu'on voulait jouer
aux tats, sauf  recevoir un appoint de nasardes et de coups de pied.

Jeu chanceux. La reine mre en sentait mieux la porte. Elle
favorisait la Ligue, parce qu'elle croyait que, son fils mort, elle
s'en servirait pour donner la France _ ses parents_ de Lorraine.
C'taient les Lorrains rgnants qu'elle dsignait ainsi, et point les
cadets, les Guises. Elle voulait que la Ligue agt, mais agt tout
doucement. Son fils, pour la premire fois, ne suivait point ses avis.
Il s'tait mis pour la premire fois  _ouvrir les paquets_ lui-mme.
De quoi la bonne femme pleurait dans son cabinet.

Bien styl par ses domestiques, le roi jouait  ravir _son petit
rlet_, beaucoup plus ligueur que la Ligue, faisant venir et
haranguant les dputs un  un, jurant _qu'il ne voulait plus qu'une
religion_ dans le royaume, qu'il ferait voir qu'il tait roi, qu'il y
contraindrait tout le monde, qu'il saurait bien amener sa mre 
vouloir aussi, comme lui, qu'il n'y et qu'une religion. S'il avait
accord le dernier trait, c'est qu'on avait abus de sa jeunesse.
Mais, enfin, cette anne mme, il avait ses vingt-cinq ans; il tait
majeur et saurait se faire obir.

Paroles habiles sans doute pour pcher les quinze millions. La Ligue
le craignait fort; elle crut devoir agir, hasarder un coup hardi qui
emportt le pouvoir, la royaut mme.

Ses vues secrtes avaient t dmasques  l'improviste. Un certain
avocat sans cause, trs-mal fam  Paris, s'en tait all  Rome avec
un mmoire qui posait  cru la folle prtention des Guises. Descendus
de Charlemagne, hritiers de l'antique bndiction du Saint-Sige, ils
devaient reprendre leur trne, usurp par les Capets. Ceux-ci taient
frapps de Dieu, fous, malades ou hrtiques. M. de Guise, chef de la
Ligue, devait achever l'extermination du protestantisme, traiter le
duc d'Alenon comme l'avait t Don Carlos, tondre le roi, et rgner
en soumettant la France  Rome.

Henri III fut un peu surpris quand il vit cette pice trange lui
venir de plusieurs cts, et des huguenots d'abord, et de son propre
ambassadeur  Madrid, l'acte ayant t pris au srieux par le pape et
transmis  Philippe II.

La Ligue mit vite les fers au feu. Le prsident du clerg _trouve_ un
matin sur son bureau une proposition anonyme.

C'tait simplement la demande _que le roi admt comme lois_ tout ce
qu'une commission des tats, unie au conseil, aurait dcid, sans mme
qu'il ft ncessaire d'y mettre la sanction royale. Le clerg et la
noblesse trouvaient cela raisonnable. Ce n'tait rien autre chose que
l'abolition de la monarchie.

Le Tiers tat sauva le roi. Il essaya d'abord de changer la chose en
faisant de ces trente-six un simple comit _consultatif_. Puis il
stipula qu'aux articles o l'un des trois tats aurait intrt, les
_deux autres ensemble n'auraient qu'une voix_. La proposition tant si
peu appuye du Tiers, le roi s'affermit, et dit froidement qu'il
n'avait pas envie d'abdiquer au profit des tats.

Premier chec de la Ligue.

N'ayant pu s'emparer de la royaut, les ligueurs voulurent
l'trangler, l'acculer dans un dtroit o on la forcerait  la guerre
sans lui rien donner pour la faire.

La reine mre entrevoyait bien le pril de la situation. Elle luttait
tout doucement, disant qu'elle tait bonne catholique, qu'elle avait
expos sa vie pour la vraie religion, _pour quoi elle tait bien sre
d'aller en paradis_; mais qu'enfin on n'avait pu rsister  Cond;
que, bien loin de pouvoir faire la guerre, on ne pouvait pas mme
vivre.

Cependant, quand elle vit que les choses marcheraient sans elle, elle
se fit le secrtaire de la Ligue, lui prta sa plume, rdigea
elle-mme la demande qu'on voulait faire par l'orateur de la noblesse
(_qu'il n'y et plus qu'une religion_).

Les ligueurs du Tiers tat devancrent la noblesse. Ils avaient amen
leur ordre  grand'peine  voter pour eux. Le dput Bodin, suivi en
cela de cinq gouvernements, voulait qu'on spcifit que l'union se ft
_sans guerre_.

Sept autres gouvernements mirent seulement _par les meilleures voies,
les plus saintes_, mot plus vague, qui cependant indiquait assez
clairement des intentions pacifiques.

Petite victoire pour la Ligue. Les tats n'avaient nullement des
dispositions belliqueuses. La reine mre se moquait du fervent
catholique Nevers, qui partout prchait la _croisade_. Eh! mon
cousin, disait-elle, voulez-vous donc nous mener  Constantinople?

Cependant la guerre avait clat. Les protestants alarms avaient
refus de reconnatre une assemble lue sous la main de la Ligue,
assemble bizarre, informe, o l'on avait mis cinq provinces (Maine,
Anjou, Touraine, Anjou, et l'immensit du Poitou) sous un seul
gouvernement, avec un seul vote, celui de l'Orlanais!

L'Assemble fut mortifie d'apprendre qu'elle avait la guerre, que
plusieurs places taient surprises. Au roi qui sollicitait des moyens
de la soutenir, elle accorda, pour tout secours, une dputation
pacifique qui irait demander aux huguenots pourquoi ils n'taient pas
aux tats gnraux.

La noblesse veut bien combattre, et encore si on la solde.

Le clerg refuse l'argent, vote des troupes (qu'et commandes Guise).

Le Tiers tat n'a de pouvoir pour rien faire, ni rien voter.

Pas un sou. Le roi furieux! L'attrapeur tait attrap.

Quoi! dit-il, n'ai-je pas brigu les trois tats, qui d'abord
paraissaient si lents, pour les pousser  demander qu'il n'y et
qu'une religion?... Voil la guerre!... Et nul moyen!... Il signa
pourtant la Ligue et la fit signer  son frre, dans l'espoir qu'on
lui permettrait de se faire chef du mouvement. Mais dj il tait trop
clair que la Ligue ne voudrait d'autres gnraux que les Guises.

Il sollicita du moins l'autorisation de vendre du domaine. Refus.
Voil, dit-il, une norme cruaut; ils ne me veulent aider du leur,
ni me laisser aider du mien. Alors il se mit  pleurer.

Le clerg disait  cela: Nous avons demand l'abolition de l'hrsie,
non la guerre. Plaisanterie un peu forte. Au fond, c'tait la mme
chose.

Qui avait vaincu? La Ligue? Point du tout. Les deux grands ordres
essayrent en vain de remettre sur l'eau la proposition des
trente-six, qui rdigeraient les cahiers et seraient les tuteurs du
roi. Le Tiers n'y consentit point.

La Ligue s'tait trouve faible. Mais les huguenots n'taient gure
forts. Navarre et Cond ne s'entendaient pas. Cond tait en pleine
brouille avec La Rochelle,  qui il surprit le port de Brouage. Les
Guises, avanant au midi, avec les armes de la Ligue dont le frre du
roi avait le commandement nominal, eurent des succs trs-faciles.
Damville se laissa gagner par les promesses qu'on lui fit. Diviss,
abandonns, les protestants semblaient prir, lorsque Henri III vint 
Poitiers tout exprs pour les sauver. Il tait pouvant du succs des
Guises. Il trahit la Ligue. Sa peur tait entirement reporte de ce
ct. Au grand saisissement des ligueurs, il leur assna ce coup: _la
suppression des deux Ligues_, protestante et catholique (Bergerac, 17
sept. 1577).

Partout libert de conscience. Le culte dans les chteaux et dans les
villes qui l'ont. Ailleurs, permis d'ouvrir hors des villes une glise
par bailliage.  chaque parlement une chambre protestante. Pour
garantie, les huit places promises seront gardes pendant six ans.

Trait sage dont Henri fut trs-fier. Restait  savoir si les deux
Ligues supprimes par un roi sans argent ni force se tiendraient pour
supprimes.




CHAPITRE VIII

LE VIEUX PARTI CHOUE DANS L'INTRIGUE DE DON JUAN[6]

1577-1578

[Note 6: MM. Mignet et Ranke, trs-favorables  Don Juan, ont
rapproch, rsum d'une manire lumineuse tout ce qu'on en a
dit.--Pour Philippe II, ils ne me paraissent pas sentir assez que,
quoique lent et mdiocre, ce fut de plus en plus un demi-fou. Je pense
surtout  ses rves sur la couronne impriale, celles de Pologne, de
Danemark, ses expditions  contre-temps en Barbarie (cf. Groen et
Charrire, III, 336). Ce n'taient pas seulement Granvelle ou Spinoza
qui tchaient de le retenir, mais le duc d'Albe qui, en 1569, lui
expose l'normit de l'entreprise sur l'Angleterre (Gonzals,
_Documents_, IV, 517, 521). Plus tard, au plus fort de ses embarras,
le duc d'Albe frmit de le voir se lancer dans la guerre des Turcs.
Il est pouss par les prtres, dit-il (ap. Gachard),--_tent du
diable_ (ap. Charrire).--Quant aux fameuses apostilles de Philippe II
sur les dpches, elles n'taient pas de lui. J'ai la preuve, dit
Gachard (I, p. LXII), que c'tait le secrtaire ayas qui
ordinairement en rdigeait la minute.--Pour la ruine de l'Espagne,
cf. Ranke, sur les finances, et Weiss, dans son excellent livre sur la
dcadence espagnole.--La statue de Philippe II,  Bruxelles, se voit
au mur latral de Sainte-Gudule.]


Le grand Guise, qui, dans les dpches d'Espagne, est appel
_Herculs_, s'tait fait tout petit aux tats de Blois. Il avait dit
au conseil, doucement, hypocritement, qu'il n'tait qu'un jeune
soldat; mais que, si l'on voulait son avis, il conseillait au roi de
ne pas mettre en dfiance ses sujets protestants.

Ce personnage prudent voulait que la Ligue mrt, et refusait de rien
entreprendre sans avoir des srets. Il tait tout Italien, sous un
masque d'Allemand de Lorraine; il affectait la lenteur, la simplicit
militaires. Les ardents le trouvaient trs-froid, pesant, grossier,
sentant son Allemand (ms. de Lzeau, Capefigue IV, 264).

La fureur de son parti, aprs le trait, l'obligea de chercher des
moyens d'agir. Il tta le Palatin pour acheter quelques retres
(Mornay I, 184). Au dfaut, il regarda vers l'Espagne, attendit
Philippe II.

Mais Philippe II tait trs-froid. C'tait l'poque o il voulait
dmentir le duc d'Albe, et se montrait pacifique. Ses finances le lui
conseillaient. Une relation italienne de 1577 montre la cour d'Espagne
fort rduite; Sa Majest vit  la campagne ou dans la retraite, se
laissant peu voir, _donnant peu et tard_.

Il venait de faire en 1575 une splendide banqueroute o ses cranciers
ne perdirent pas moins de 58 p. 100.

Dans la lumineuse histoire que M. Ranke nous a faite des finances de
Philippe II, on voit l'unit de ce rgne. Il part de la banqueroute et
il y retourne. Charles-Quint, dit un grand d'Espagne, abdiqua
prcisment parce qu'il ne pouvait payer. Il avait ranonn
l'Allemagne, us, dvor l'Italie. Philippe II, Castillan tant qu'il
put et ador des Castillans, extermina la Castille, d'abord en
frappant ses laines, puis en saisissant les lingots qui lui arrivaient
des Indes, enfin en mettant des droits sur les objets manufacturs
qu'elle fournissait  l'Amrique. Tout cela, pouss  mort, au moment
de la grande crise du duc d'Albe et de Lpante. L, dfaillit son
systme. Il devint tout  coup doux et modr. Pourquoi? il n'avait
rien en caisse, ne payait pas un ral  ses troupes, ni  ses
cranciers. S'il lui venait quelque chose, il le gardait pour _ses
pensionnaires_, c'est--dire pour un monde d'espions qu'il avait dans
toutes les cours, valets, confidents, matresses des princes. C'est l
ce qui le dvorait. Dans sa pauvret extrme, il tendait constamment
cette partie de ses dpenses. Le reste allait comme il pouvait. Un an
aprs sa banqueroute, il lui fallut acheter ceux qui menaient le duc
d'Alenon, qui se lanait alors dans l'affaire des Pays-Bas.

Ce grand homme de police tait insatiable de voir et savoir. Il
n'aimait pas agir. D'abord l'argent lui manquait. Puis la volont lui
manquait. Quand une affaire arrivait, elle se dbattait longuement par
crit et de vive voix entre les violents et les modrs, entre les
Albe et les Gomez; si longuement, que la fortune perdait patience, et
les dispensait de conclure, en changeant la face des choses.

Les ardents taient infiniment mcontents de Philippe II. Ils le
trouvaient plus que tide, presque aussi froid qu'Henri III. Froid,
et cependant fort dur. Ce matre de l'inquisition agissait avec
l'glise sans faon, usant de ses biens, traitant avec ses ennemis
(avec le Navarrais mme,  qui il offrit sa fille!), sans piti pour
le clerg ds que l'intrt politique lui commandait de svir. Par
exemple, en Portugal, o il fit mourir deux mille moines qui se
dclaraient contre l'invasion espagnole.

On a vu comme, en 1558, il garrotta respectueusement le vieux pape
Caraffe. L'Espagne pesait sur Rome. Le vrai prsident du concile de
Trente fut l'ambassadeur espagnol, qui mena tout de concert avec _les
prtres espagnols_ (on appelait ainsi les jsuites). Combien plus,
dans l'ordre temporel, Rome fut-elle dpendante! Chaque fois qu'elle
agissait seule, l'Espagne lui donnait sur les doigts, par exemple,
quand elle couta Antoine de Bourbon en 1571 (Granvelle).

Sauf le moment de Pie V, la papaut n'eut jamais la grande initiative,
pas plus que Philippe II. Elle reut l'impulsion du dehors, une
impulsion anonyme.

Trait particulier de l'poque, _la personnalit prit_. Il faut
chercher le mystre de l'action dans l'infiniment petit, dans un monde
tnbreux d'insectes qui fermentent, remuent, travaillent en dessous.

Cette force lmentaire n'en tait que plus terrible pour la
dcomposition. Il est vrai qu'elle ne valait pas grand'chose pour la
cration. Elle veut crer deux puissances, et elle y choue: 1 Malgr
Philippe II, elle pousse son frre Don Juan aux Pays-Bas et en
Angleterre (1578); 2 Elle essaye encore, au moyen de Philippe II et
contre ses intrts, d'tablir Guise en Angleterre, sauf  chasser
l'Espagnol, quand on s'en sera servi (1583).

Voil les actes tranges, du moins les projets, par lesquels se
caractrise cette force mystrieuse. O en est le premier moteur?
Partout, nulle part. J'ai peine  le prciser.

Dirai-je au _Ges_ de Rome? Mais l'action principale est bien autant 
Paris.

Dirai-je  la rue Saint-Jacques, au collge des jsuites? La plupart
des bons pres que je vois l dans leur classe, avec leur frule et
leur rudiment, ont l'air de pauvres pdants bien loin des affaires
humaines, occups de faire conjuguer ou fouetter les petits enfants.
Cependant par les enfants, ils tiennent les mres aussi.

Descendrai-je rue Saint-Antoine, aux jsuites profs que le cardinal
de Bourbon va installer tout  l'heure? Ceux-ci, au centre du beau
monde, ces doux confesseurs de femmes, seraient-ils les meneurs
atroces des guerres civiles qui vont venir?

Leur rapporter tout serait un point de vue trop exclusif. Les furieux
curs de Paris dont nous avons fait l'numration auraient droit de
rclamer. Leurs conseils, tenus tantt chez le trsorier de l'vch,
tantt  l'htel de Guise, ont t certainement l'un des plus grands
foyers de la Ligue.

En tenant compte d'une action si multiple et si varie, nous n'en
persistons pas moins  rapporter aux jsuites la part principale. Nous
l'avons dit, les anciens ordres ne conservrent l'influence, et les
nouveaux ne l'acquirent, qu'en prenant l'esprit des jsuites et les
copiant. Tous diffrent extrieurement d'habits, de paroles. Les
honorables thatins, les populaciers capucins, les carmes austres de
stricte observance, semblent sans analogie. Oui, mais prenez-les au
coeur, au point dlicat et tendre, dans la passion, l'intrigue, au
profond mystre, je veux dire comme confesseurs, directeurs, ce sont
des jsuites.

 une poque fort gte, fort sensuelle, folle de galanteries, de
romans, la direction espagnole de Loyola recommande comme _exercices
spirituels_ d'interroger les cinq sens. Elle inflige  l'me pnitente
la chose la plus agrable, de s'occuper toujours d'elle, et d'en
occuper un autre. Qu'elle s'accuse cette me, se blme, se conspue,
qu'elle dcrive son mal et sa plaie, qu'elle touche sans cesse cette
plaie, c'est justement ce qu'elle veut. Et le propre de ce mal est
que, mdecin ainsi, mani et remani, il en devient plus vivace, en
sorte que le pch pass devient le pch prsent et le pch  venir.
Le roman pleur hier sera le roman de demain. Et si douce la
pnitence, qu'on dirait que c'est le pch.

Quand Henri III, de retour, entendit  Lyon le jsuite Auger, et quand
Auger vit Henri III, ils se chrirent tout d'abord, chacun d'eux
sentant que l'autre tait l'homme qu'il lui fallait. Auger jura qu'il
n'avait jamais vu de meilleur pnitent, et le mena en Avignon,  leur
grande maison des Jsuites. La reine mre fut tonne de la prise
qu'ils eurent sur lui (Nevers), jusqu' lui faire prfrer les
_flagellants_ aux comdies.

La seconde puissance par laquelle ils agirent, et que le clerg fut
encore oblig d'emprunter d'eux, c'est ce que j'appelais ailleurs _la
vaccine de la vrit_.

Voil par exemple que Copernick se rpand dans l'Europe, et le clerg
s'pouvante. Essayera-t-il de le proscrire, et faudra-t-il donc en
venir  brler les mathmatiques? Les Jsuites font mieux.  Cologne,
leur Koster enseignera Copernick _d'une manire galement instructive
et agrable_. Ainsi rien ne les embarrasse. Tellement ils sentent en
eux la puissance de mort et la facult du faux, que la vrit, s'ils
l'enseignent, n'a plus ni force ni sens. Un Copernick _agrable_
ajournera Galile.

Partout o la science percerait, elle les trouvera, et avec eux, un
sourire fade qui n'exclut pas le billement. On ne s'en prend pas 
eux; on s'en prend  la science.  Rome, le savant Manuce ne peut plus
trouver personne qui veuille couter Platon; aux heures des cours, il
se promne en vain pour recruter un colier.

Au contraire, les collges de Jsuites ne suffisent plus  recevoir
les enfants. Leur enseignement automatique, leur industrieuse
mcanisation des _humanits_ qui les rend si peu vitales, a des
rsultats subits. Nombre d'hommes de mrite, mdiocres, mais
laborieux, qui se trouvent parmi eux, appliquent cette mthode avec
bonne foi, srieux, avec un zle extraordinaire.

Les succs sont tels, que les protestants eux-mmes leur confient
souvent leurs enfants. En moins de rien, vous verrez leurs coliers,
Cicrons improviss, faire la stupeur de leurs parents; ils jasent,
ils latinisent, ils scandent, docteurs  quinze ans, et sots  jamais.

La machine d'ducation s'organisa sur l'Europe dans des proportions
immenses. En Allemagne, de 1550  1570. On et cru qu'aprs Ferdinand,
qui fonda leur premier collge, ils iraient plus lentement. Son fils
les favorisa peu. Mais les filles de ce fils, en revanche, leur
appartinrent, et rpandirent les Jsuites au fond mme du Tyrol et
dans toute l'Allemagne du Midi. Ils purent, cinquante ans d'avance,
jeter les bases profondes de leur oeuvre capitale, la Guerre de trente
ans.

En France, plus contests, mal vus par les parlements, attaqus par
les gallicans, ils eurent cependant une action plus directe encore, et
par l'intrigue, et par l'enseignement.

Indpendamment de leur collge de Clermont et autres, qui, en dix ans,
levrent dans un bigotisme troit, meurtrier, la fatale gnration
qui va reprendre la Ligue, ils dirigent, ou ils inspirent, les
sminaires de prtres anglais, qui,  Rome, Douai, Saint-Omer et
Reims, forment les dvots renards qu'on jettera en Angleterre.

Vers l'anne 1577, les Jsuites, par cette double force de la
direction et de l'enseignement, se trouvaient la tte relle du monde
catholique. Ils devinrent hommes d'tat et directement acteurs dans
les affaires humaines. Leur Pre Possevin agit en Pologne et dans le
Nord, y mena toute l'intrigue diplomatique. De leurs sminaires de
France sortirent les auteurs rels des conspirations d'Angleterre.

Tout cela, en apparence, de concert avec l'Espagne, mais, comme on va
voir, souvent dans une voie fort indpendante et suspecte  Philippe
II.

Un caractre de ce parti, si fin et si inform, c'tait d'tre
cependant extrmement chimrique. Il est visible qu'il avait bti tout
un roman sur Don Juan d'Autriche, le btard de Charles-Quint. Roman
qui pchait par la base. On voulait employer Philippe  fonder et
lever cette dangereuse cration qui aurait tourn contre lui. Et on
le supposait si simple, qu'il irait les yeux ferms, sans tre clair
au moins par la jalousie!

On gagna d'abord sur Philippe de ne pas faire le btard prtre, comme
l'avait recommand Charles-Quint dans son testament. On gagna encore
sur lui de lui faire donner un commandement, de l'employer  la guerre
des Mauresques, guerre intrieure et facile, qui lui assurait des
succs. Don Juan, doux et adroit, se montra si dvou dans l'affaire
de Don Carlos (o la mort du fils, il est vrai, tait toute  son
profit), que Philippe n'hsita pas  investir ce jeune homme modeste
du plus brillant commandement, celui de la flotte chrtienne qui
battit les Turcs  Lpante (1571). Don Juan vainquit par les Vnitiens
(cf. Hammer, Charrire, etc.), comme Guise  Dormans vainquit par
Strozzi, dont personne ne parla.

Voil le hros catholique. Jeune, vainqueur, agrable  tous,
rayonnant dans ses cheveux blonds, parmi les ftes enivrantes que lui
donna l'Italie, il commence  se dcouvrir. Il dit des mots qui font
penser: Qui n'avance pas recule. Et encore: Si quelqu'un aime plus
la gloire, je me jette par la fentre. Les Guises (du moins le
cardinal) taient alors en Italie. Le lien se forme, lien d'amiti,
qui sera plus tard alliance.  ce hros il faut un trne. Les uns
disaient  Philippe que, comme poux de Marie Stuart, il vaudrait
mieux que Norfolk. D'autres, quand Don Juan s'empare de Tunis, font
crire par le pape au roi qu'il devrait crer pour son frre cette
royaut de Barbarie.

Philippe commence  comprendre. Il rpond qu'il veut dmolir Tunis. Il
loigne de son frre un confident dangereux, met prs de lui un
espion, un certain Escovedo. Mais celui-ci tourne, se donne  Don
Juan, travaille pour lui  Rome, devient la cheville ouvrire du grand
projet de la royaut.

En 1574, on revient  la charge prs de Philippe pour l'affaire
d'Angleterre, et encore en 1577. L'homme influent prs le roi tait
alors le jeune secrtaire Perez. On tche de le gagner aux intrts de
Don Juan, qui veut aller aux Pays-Bas. Perez rvle tout au roi.
Philippe est bien tonn, effray mme, quand il voit arriver Don
Juan,  qui il a dfendu de venir. Cependant, soit obsession, soit
plutt dans la pense qu'il le perdrait plus srement dans une
aventure impossible, il l'envoie aux Pays-Bas.

Don Juan traverse la France, dguis, ne s'arrte que chez les Guises.
C'est probablement alors qu'il fit avec Henri de Guise cette secrte
alliance (que l'ambassadeur d'Espagne dnona bientt  son matre)
_pour la conservation_ des deux couronnes. L'un et _conserv_
Philippe, comme l'autre _conservait_ Henri III.

Philippe avait gard prs de lui le suspect Escovedo pour lui donner,
disait-il, les fonds ncessaires. Mais ces fonds ne vinrent jamais.
Le roi fit exactement ce qu'aurait fait un ami d'Orange ou
d'lisabeth. Il s'arrangea de manire que le hros ne pt rien faire,
se dsesprt et mourt de faim.

Il arrivait juste au moment o les Belges imitaient la Hollande et
rompaient avec l'Espagne. Les Espagnols rvolts avaient saccag
Anvers sans que le gouvernement, matre de la citadelle, ft rien pour
les en empcher (Morillon  Granvelle, novembre 1576). Cet vnement
horrible, dont frmit toute l'Europe, avait donn une force imprvue
au prince d'Orange; Don Juan trouvait la situation presque dsespre.
Ce qui tonne et ce qui peint l'audace vraiment absurde du parti qui
le poussait, c'est qu' ce moment o l'Espagne dfaillait devant la
rvolution des Pays-Bas tellement agrandie, on faisait crire le pape
 Philippe II pour qu'il ft faire par Don Juan l'expdition
d'Angleterre. Marie Stuart, pour le dcider, dshrita son fils, et
lgua l'cosse au roi d'Espagne pour lui ou _autre des siens_. Il ne
bougea pas.

Il voyait parfaitement que son frre et agi comme gnral du pape
plutt que comme Espagnol. Les Jsuites avaient nettement prcis la
chose, disant aux tats de Belgique que, _Don Juan tant l'homme de Sa
Saintet, leur serment d'obissance  Rome ne leur permettait pas de
rester sous tout autre prince_, mme catholique (De Thou). Ils se
laissrent plutt chasser de Malines et d'Anvers.

Don Juan et probablement tent l'invasion de l'Angleterre sans l'avis
de Philippe II, s'il et obtenu des Belges d'quiper une flotte et
d'emmener ses Espagnols _par mer_. Mais ils dirent toujours _par
terre_, et Philippe II fut pour eux, contre l'avis de Don Juan.

Qui sait, une fois en mer avec ses brigands espagnols, les premiers
soldats du monde, ce qu'et fait le jeune aventurier?

O aurait-il abord? En Angleterre? ou en Espagne?

Que pensa le roi quand il sut que le dangereux intrigant qui menait
son frre, Escovedo, prtendait que, matre de Santander et de Pena,
on pouvait le devenir aisment de la Castille, quand Escovedo lui-mme
lui demanda d'tre nomm commandant de la Pena? Il fit tuer Escovedo
(31 mars 1578). Don Juan mourut le 1er octobre.

En mai, prcisment un mois aprs la mort d'Escovedo, Don Juan tomba
malade au sige de Philippeville, de _fatigue_, dit-on, _et de
dsespoir_.

Il tait dsespr et de la mort d'Escovedo, et de la publication de
sa correspondance qui le dmasquait, peut-tre aussi de son triste
succs  Namur, qu'il avait surpris aux Belges pendant qu'il traitait
avec eux. Il tait connu, et perc  jour, jug tratre des deux
cts.

Plusieurs le crurent empoisonn, et dirent qu'il l'avait t, sur
l'ordre de Philippe, par l'abb de Sainte-Gertrude.

Mais Don Juan tait son frre? Faible raison pour un homme qui avait
fait mourir son fils, Don Carlos, si peu dangereux.

Don Juan l'tait extrmement en ce moment. Il laissait l, dit-on, son
roman d'invasion anglaise pour un projet plus raisonnable. Il couta
le prince d'Orange, et pensait  se proposer pour pouser lisabeth
en admettant toute libert religieuse aux Pays-Bas. lisabeth tait
femme; Don Juan, fort agrable, par du souvenir de Lpante, et bien
aisment clips le duc d'Anjou, qui tait laid, hideux de petite
vrole, et qui semblait avoir deux nez (V. Strada, Van Reydt, la vie
de Mornay et autres auteurs rapprochs par Groen, VI, 452).

Le deuil de Guise  la mort de Don Juan prouve assez leur alliance
secrte, si vraisemblable d'ailleurs, et dont on a voulu douter sans
aucune raison srieuse.




CHAPITRE IX

LE GES.--PREMIER ASSASSINAT DU PRINCE D'ORANGE[7]

1579-1582

[Note 7: Je n'attends pas, comme d'autres, 1586 et le procs de Marie
Stuart pour parler de la srie des conspirations jsuitiques; je les
prends  l'origine,  la mission de Campian,  la premire arrive de
Ballard en Angleterre, 1580. Le procs de Ballard et de Babington
(_States trials_) montre parfaitement qu'il faut remonter trs-haut,
avant l'assassinat du prince d'Orange. Tout cela est d'une pice. Les
vnements militaires alternent avec les conspirations: un jour
l'pe, un jour le couteau.--Le curieux, c'est l'mulation des deux
polices, qui se dbauchent leurs agents l'une  l'autre.--Quant aux
tentatives de descente, le moment intressant est celui o Guise,
entrav par l'Espagne, essaye de se lier, _sans elle et contre elle_,
aux catholiques anglais; trs-bien expos par M. Mignet, _Marie
Stuart_, II, p. 235.]


Les Jsuites, subordonns par les papes dominicains, comme avait t
Pie V, rgnrent  Rome sous Grgoire XIII (Buoncompagno), qui tait
un juriste de Bologne, longtemps laque et fort mondain, tranger 
l'esprit des anciens ordres religieux. Ils le prirent par deux
passions, l'une bonne et l'autre mauvaise, par son dsir de relever
l'enseignement catholique et par sa faiblesse paternelle pour un
btard qu'on lui mit dans la tte de faire roi d'Irlande (1579).

Il acheta et abattit un quartier de Rome pour tablir le _Ges_ dans
des proportions immenses, avec vingt salles d'enseignement et des
cellules aussi nombreuses qu'il y a de jours dans l'anne. 
l'ouverture, on pronona vingt-cinq discours en vingt-cinq langues, et
on appela le nouvel tablissement le _sminaire de toutes les
nations_.

De ce centre, l'influence des Jsuites rayonnait non-seulement sur les
collges de leur ordre, mais tout autant sur divers tablissements qui
n'en portaient pas l'enseigne, comme le sminaire anglais de Douai,
foyer redoutable des conspirations d'Angleterre.  la prire
d'lisabeth, Philippe II l'loigna de Douai en 1574; mais il fut
recueilli  Reims par le cardinal de Lorraine et les Guises, qui le
maintinrent malgr lisabeth et Henri III. Il fournit vers 1579 une
centaine de missionnaires qui, dirigs par les Jsuites, inondrent
l'Angleterre, pendant qu'une arme du pape envahissait et soulevait
l'Irlande.

Au dfaut de Don Juan, on avait espr mettre le jeune roi de
Portugal, Dom Sbastien,  la tte de la croisade d'Irlande et
d'Angleterre. Philippe II parvint  le dtourner vers la croisade
d'Afrique, qui le dbarrassa de Sbastien, et lui ouvrit bientt la
succession portugaise. Il appela les Jsuites en premire ligne au
conseil de conscience, par qui il fit examiner son droit sur le
Portugal. Mais il les aida fort peu dans leur grande affaire contre
lisabeth. Il donna  peine quelques hommes pour l'expdition
irlandaise, qui trana deux annes dans les forts et les marais de
l'le, et finit misrablement.

Les Jsuites, ordre espagnol, taient peu srs pour l'Espagne. Ils
cheminaient sous terre  part. Ils prfraient des hommes de fortune
ou d'aventure, Don Juan, Dom Sbastien, les Guises. Ceux-ci, en 1583,
sous la direction des Jsuites, firent aux catholiques anglais l'offre
d'envahir avec les Espagnols, mais de chasser les Espagnols ds qu'on
s'en serait servi.

Chose plus curieuse encore, nous verrons les Jsuites, vers 1584, agir
sans l'aveu du pape et contre ses vues. C'tait pourtant leur Grgoire
XIII. Mais, comme prince italien, il tait pouvant de la grandeur
que la Ligue prparait  Philippe II. Le pape qui suivit, Sixte-Quint,
beaucoup plus prince que pape, abominait la rvolte, dtestait la
Ligue. Les Jsuites l'amenrent  grand'peine  l'approuver.

Il ne faut pas les regarder comme de simples instruments. Il faut les
prendre en eux-mmes. Chose difficile, possible cependant. Ils ont
unit parfaite sous un masque vari.

Ils ont des esprits fins et doux comme leur diplomate Possevin,
aimable, savant, laborieux, le matre de saint Franois de Sales et
qui n'en obtient pas moins de la Savoie la perscution des Vaudois.
Ils ont des esprits violents pour l'action rvolutionnaire, des
docteurs en assassinat, comme la plupart de ceux qui firent les
missions contre lisabeth.

De mme que, dans leurs missions, ils employaient tous les costumes
(surtout celui d'hommes d'pe), ils paraissent aussi en justice avec
toutes sortes de doctrines et d'affirmations diverses. Les tribunaux
ne savent comment prendre ces esprits fuyants dans leurs dmentis
ternels. Gnralement ils nient d'abord, puis, convaincus, ils
avouent, et  l'chafaud ils nient. Forts du principe d'Ignace
(obissez jusqu'au pch mortel inclusivement), ils mentent hardiment
dans la mort, srs d'tre justifis par le devoir d'obissance.

Sur toute chose, oui et non. Cependant, lorsqu'on connat leur unit
stricte, lorsqu'on sait que chaque livre publi par un des leurs est
examin, discut, approuv par la censure trs-attentive de l'ordre,
on comprend que leurs divergences, leurs contradictions apparentes,
leurs reculades d'un moment sur tel ou tel point, sont prmdites et
voulues.

Ainsi, quand ils virent que leur ami Sanders, l'auteur de la
_Monarchie visible de l'glise_, qui avilit les vques, scandalisait
beaucoup de catholiques anglais, ils dmentirent un moment cette
doctrine, sauf  la reprendre. De mme, tels de ces catholiques
digrant difficilement le principe du _tyrannicide_, quelques
confesseurs jsuites le dsapprouvrent, tandis que la masse de
l'ordre continuait  l'enseigner, et en faisait, contre Orange, contre
lisabeth et contre Henri IV, un persvrant usage.

Cette doctrine du _tyrannicide_ se forma dans leurs sminaires par un
clectisme baroque, qui mlait grossirement deux esprits peu
associables. D'une part, tout prince _excommuni_ n'est plus prince,
n'est plus homme; il est hors la loi; il perd l'eau, le feu, l'air, en
un mot le droit de vivre; si l'glise ne le tue pas, sa vie est  qui
veut la prendre. D'autre part, hommes de collge, les Jsuites ne
manquaient pas de fourrer dans ce droit papal les citations latines
des meurtres rpublicains des _tyrans_ de l'antiquit; ils les
trouvaient toutes faites dans le fatras du cordelier Jean Petit, pour
justifier en 1409 la mort du _tyran_ d'alors.

Voici comment Harmodius, Aristogiton, Brutus devinrent amis de Loyola.

Ces actes audacieux d'hommes isols qui, de leurs bras, aux dpens de
leur propre vie, attaqurent la toute-puissance, furent cits pour
autoriser les assassinats pays par le puissant des puissants, le
matre de l'Espagne et des Indes. Le Brutus de l'Escurial put
commodment poignarder, pour son argent, le tyran Guillaume d'Orange
et le tyran Henri IV.

Spectacle neuf. Seulement il fallait bien s'entendre sur un point:
quel est le tyran? Les Portugais, les Hollandais disaient que c'tait
Philippe. Son gnral, Farnse, le prince de Parme, fort imbu de ces
doctrines, et qui lui-mme endoctrinait spcialement les assassins,
fait donner l'explication ncessaire par un homme  lui, le docteur en
droit Ayala, qui crit en 1582, imprime en 1587: Le tyran qu'il faut
tuer, c'est le tyran _illgitime_. En Espagne, le casuiste Toledo
reproduit la distinction. Toute la matire enfin est splendidement
lucide par le Jsuite Mariana, dont le livre peut s'appeler un
manuel du rgicide, ddi au roi futur, le jeune infant (Philippe
III).

L on voit avec tonnement la platitude et la sottise, la purilit de
cet enseignement qui avait tant d'influence. Jugeons-en par ce
distinguo: dfendu d'empoisonner le tyran dans une coupe; permis de
l'empoisonner par la selle de son cheval. Pourquoi? Parce que, prenant
la coupe, ce serait lui qui se tuerait, et la mort serait _active_; on
lui ferait commettre le pch de se tuer. Mais en empoisonnant la
selle, la mort ne sera que _passive_, etc.

Certes, si ces docteurs n'avaient agi sur leurs disciples que par ces
sottises, ils n'eussent pas produit grand effet. Ils avaient en main
des moyens tout autrement efficaces. Ce n'est pas par la scolastique
qu'ils agirent, c'est par le roman. Ns du roman (comme on a vu) des
_Exercitia_ d'Ignace, manuel pour faire des romans, ils en trouvrent
un tout fait dans l'aventureuse destine des Guises, dans leur
charmante et coupable nice, Marie Stuart, dans la belle princesse
captive qu'il s'agissait de dlivrer. Les Anglais eurent le tort de
donner vingt ans durant, aux Jsuites, cette pouvantable force d'une
mouvante lgende. Dieu sait comme ils s'en servirent, comme ils
maintinrent leur Marie toujours belle et toujours jeune. Mieux on la
tenait invisible, et plus elle restait adorable. Elle vieillit, elle
prit perruque, et l'effet resta le mme. Tout ce qu'il y avait de
jeunes catholiques, de jeunes prtres de Rome  Paris, de Reims 
Madrid, de Vienne  Anvers, se mouraient d'amour pour elle, de fureur
contre lisabeth, contre les amis d'lisabeth, Henri IV ou le prince
d'Orange, contre tous les protestants.

C'est ainsi qu'avec la piti on fait, tant qu'on veut, de la rage, et
que l'amour peut devenir l'aiguillon de l'assassinat.

Les annes 1579 et 1580 sont extrmement importantes. On y voit se
former de toutes parts l'orage contre lisabeth.  ct de l'invasion
tente en Irlande, nous voyons entrer en cosse un agent des Guises
qui, en dix-huit mois, parviendra  faire prir le rgent Morton, chef
des protestants. En Angleterre, entrent diverses missions de Jsuites,
la mission officielle de Persons et Campian, envoye de Rome; la
mission officieuse de Ballard, envoye de Reims, qui, sous l'habit
d'homme d'pe, et se faisant appeler le capitaine Fortescue,
parcourra cinq ans l'Angleterre et prparera le grand complot de 1586.

Pourquoi tant d'efforts  la fois? C'est que les Jsuites, arrivs 
leur apoge sous Grgoire XIII, observaient avec fureur qu'au total la
vieille cause, en ralit, perdait.

La Saint-Barthlemy n'avait servi qu' crer le grand parti des
modrs. Les tats de Blois n'avaient russi qu' montrer, dans une
assemble cre par la Ligue, la Ligue impuissante. La banqueroute de
Philippe II et la paralysie des Guises ajournant l'affaire de France,
on avait essay, manqu l'intrigue de Don Juan. Les Pays-Bas
catholiques, il est vrai, revenaient  l'Espagne, mais ruins, secs et
taris,  ne s'en servir jamais. Les ruines d'Anvers exhaussaient
Londres et tout  l'heure Amsterdam. La petite, indestructible
Hollande, la grande Angleterre de Shakspeare, de Drake, de Raleigh et
de Bacon, dressaient leur jeune pavillon, dsormais l'espoir du monde.

Donc il fallait hter les choses. Elles se gtaient trop en tardant.
On voulait agir brusquement par le poignard ou le poison, parce
qu'avec un roi d'Espagne ruin, hsitant, une grande guerre semblait
impossible.

lisabeth tait le but. En 1579, on tira du pape un ordre prcis pour
dtruire lisabeth par tous les moyens, sans dlai. Ce qui le prouve,
c'est que, le 15 avril 1580, les agents de l'excution demandrent au
pape un rpit, trouvant pour le moment la chose dangereuse et
impossible (De Thou, lib. 74). Le pape rpondit que les catholiques
anglais pouvaient ajourner la prise d'armes, mais que rien ne pouvait
ajourner l'excution d'lisabeth.

Telle tait la pense de Rome, mais il faut connatre aussi la cour de
Philippe II.

Le duc d'Albe et les violents taient alors disgracis. Si le modr
Gomez tait mort, un homme analogue, le jeune Antonio Perez, avait
beaucoup d'influence. Par son travail agrable, par la veuve de Gomez,
la princesse d'boli (ex-matresse de Philippe II, dont Perez faisait
la sienne), il semblait fort auprs du roi.

Modr de sa nature, il n'en avait pas moins subi la ncessit cruelle
de tuer le tratre Escovedo. Cet acte, loin de l'affermir, le rendait
moins agrable, et le confesseur du roi travaillait  le renverser. On
n'osait encore proposer au roi de rappeler le duc d'Albe. On lui
insinua, au contraire, d'appeler le modr Granvelle qui, depuis de
longues annes, languissait en Italie. On savait parfaitement que
Granvelle, las de l'exil, ferait tout ce qu'on voudrait.

En effet, le 28 juillet 1579, jour o l'on arrta Perez et la
princesse d'boli, Granvelle arriva  Madrid. L'une des premires
mesures de cet ancien modr fut de proposer au roi de proscrire le
prince d'Orange. Le 13 novembre, il crit: Comme Orange est
pusillanime, il pourra bien en mourir; ou bien, en publiant cela en
Italie et en France, on trouvera quelque dsespr qui fera
l'affaire. Philippe II rpond en marge: Cela me parat trs-bien.
(Groen, VII, 166.)

Je crois que Granvelle paya de cette complaisance ceux qui avaient
obtenu du roi son retour. La lettre du 30 novembre, crite au nom du
roi, donna l'ordre au prince de Parme. Lettre ostensible o l'on
spcifie les motifs de la proscription: Orange est un assassin qui a
voulu faire tuer le duc d'Albe et Don Juan d'Autriche. Orange est un
voleur qui veut ruiner le clerg, les nobles, ceux qui ont substance;
il fait son profit des troubles; il transporte les deniers o il lui
plat pour aprs s'en servir. Orange s'attribue le nom de bon
patriote, et _il est le tyran_ du peuple.

Ce dernier mot quivaut  une signature. La doctrine que les Jsuites
enseignaient alors dans leurs sminaires, c'est _le meurtre des
tyrans_.

C'est  cette poque que, dans les dpches, Guise, leur homme, n'est
plus nomm _Herculs_, mais _Mucius_, tant appel alors  d'autres
vertus civiques,  devenir un Mucius Scvola, un tueur de Tarquins.

La lettre n'est point de Granvelle. Il crivait le franais 
merveille, avec une nettet singulire. Et cette lettre est un
brouillis, un gchis, un ple-mle, o la construction tnbreuse, la
phrase serpentine, allonge et tortille,  force de replis, se
dnonce et devient claire, comme oeuvre de Loyola.

Ce qui dsigne mieux encore les Jsuites, c'est cette prodigieuse
assurance et cette intrpidit dans le mensonge, qui qualifiait comme
voleur celui _qui jamais ne voulut manier les fonds publics_, et comme
assassin le _chef du parti de l'humanit_.

Je n'hsite pas  dfrer ce dernier titre au glorieux prince
d'Orange. Qu'il emporte cette couronne. Les amis de la tolrance, de
la douceur, les ennemis de l'effusion du sang, ce grand peuple,
vraiment moderne, qui partout commence alors, il en est le chef alors.
 leur tte, l'histoire le salue, et le voit marcher, auguste,
vnrable, dans l'avenir.

Ce caractre fut tel en lui, et pouss si loin, que son renom
d'habilet en fut compromis. Il fut habituellement l'avocat des
catholiques, et il aurait voulu (chose certainement imprudente) qu'on
les ret en Hollande. Leurs tentatives pour le tuer ne l'en
corrigrent pas. Il reste de lui des lettres o il prie les magistrats
pour ses assassins, et demande que, si l'on ne veut leur donner la
vie, on leur pargne la douleur, qu'on s'abstienne des supplices
atroces qui taient alors en usage.

Mais revenons  la France. C'est du sminaire de Reims, fond par les
Guises, que partent en 1579 les conspirateurs d'Angleterre. Et c'est
de l'htel de Guise, de l'intimit et de la clientle de cette maison,
que, la mme anne, part pour l'cosse, ainsi que nous avons dit, un
Stuart, M. d'Aubigny, gracieux jeune homme qui captera le jeune roi,
et fera prir le rgent Morton, alli d'lisabeth. Roman bizarre,
improbable, chimrique, qui se vrifia pourtant  la lettre, dans une
rapidit terrible. Aubigny aborda en septembre 1579, russit, plut et
charma, fut matre; en moins de dix-huit mois, ce doux et charmant
Aubigny put dcapiter Morton. lisabeth avait perdu toute influence
sur l'cosse, et les Guises, par leur Aubigny, tenaient le trne de
l'cosse.

Ils n'allaient pas si vite en France. On voit qu'une force norme
d'inertie les arrtait, celle du parti _politique_, qui, sans mme
remuer, les entravait, les paralysait, les usait  ne rien faire.

Une entre royale qu'ils firent  Paris, un grand duel arrang o ils
turent les mignons du roi Maugiron, Caylus (ajoutez encore
Saint-Mesgrin, assassin aux portes du Louvre), ce n'tait pas, en
conscience, de quoi occuper le public dans un intervalle de sept ans.

Le clerg aussi fit tort au parti par une insigne imprudence. Il se
brouilla avec Paris. En 1579, en concile provincial, il dcida que
dsormais il ne remplirait plus l'engagement qu'il avait pris en 1561
de payer les rentes de l'Htel de Ville. Les Parisiens, indigns,
objectaient que, si la ville tait charge de ces rentes, c'tait  la
prire mme du clerg, qui voulait qu'on empruntt pour faire la
guerre aux hrtiques. Cette suspension des rentes allait arrter tout
commerce, affamer un nombre infini de petits rentiers, qui taient des
pauvres, des orphelins, des veuves. Une redoutable meute allait
clater. Dj on fermait les boutiques. Le peuple courait les rues,
comme si l'ennemi et t aux portes. Quelques-uns voulaient que l'on
prt les armes. Le prvt des marchands alla demander secours au
Parlement. Ce corps eut la hardiesse d'ordonner l'arrestation des
pres du concile, du moins de leur dfendre de sortir de Paris. Le roi
les fit venir, irrits, mais effrays, et obtint d'eux qu'ils
payeraient au moins dix annes encore.

Le parti, moins sr de Paris, vit le Louvre se fortifier. Les mignons
ressuscitrent, beaucoup plus redoutables. Le roi, cette fois, prit
pour favoris deux hommes jeunes mais fort importants, fort braves, en
tat de tenir le pav contre la maison de Lorraine. L'un, Joyeuse,
tait un trs-grand seigneur, dont la maison avait eu des alliances
avec la maison royale. L'autre, d'pernon, intrigant, habile,
intrpide, descendait du fameux Gascon Nogaret, qui souffleta Boniface
VIII. Par d'pernon, le roi croyait rallier les politiques; par
Joyeuse, les catholiques; il l'envoya mme  Rome ne dsesprant pas
de le faire accepter,  la place de Guise, pour chef de la Ligue. Ne
pouvant rien comme roi, il et voulu, par ces deux hommes, devenir
chef de faction. Il travailla  leur faire des fortunes monstrueuses.
 l'un, il donna la mer,  l'autre la terre, faisant Joyeuse amiral,
d'pernon colonel gnral de l'infanterie, avec le gouvernement de
Metz, Toul et Verdun, l'tablissant  la porte de la Lorraine, chez
les Guises en quelque sorte, et sur la route des armes qui venaient
d'Allemagne.

Cela tait ingnieux et semblait pouvoir russir, surtout tant
soutenu par l'excellente ordonnance dite de Blois, qui prpara
l'oeuvre du prsident Brisson, la premire codification de nos lois,
appele le _Code_ Henri.

Mais une chose manquait, l'argent, pour faire une force relle. Le peu
qui en venait au roi tait tellement au-dessous des besoins, qu'il
n'essayait pas mme d'en user selon la raison. Il le jetait par les
fentres, comme un homme qui mourra demain et n'a rien  mnager.

Notez que l'argent baissait rapidement de valeur depuis le milieu du
sicle par l'invasion des mtaux amricains. Le roi demandait toujours
plus, proposait une foule d'impts nouveaux qu'on ne payait pas.

Personne, ce semble, ne convenait de ce changement de valeur. Dans un
sicle o l'argent, tous les quinze ans, vaut deux fois moins, les
provinces ne rendent presque rien au gouvernement; elles auraient
voulu reculer, pas moins de quatre-vingts ans! aux impts de Louis
XII.

Le roi ne tenait  rien. Cela devait apparatre au premier mouvement.
Son beau-frre, le roi de Navarre, rclamant la dot de sa femme, Agen
et Cahors, Catherine le fit patienter en lui laissant quelques places
qu'il avait saisies (fvrier 1579). Au bout de six mois, Henri III
essaya un pitoyable expdient; il crut brouiller ses ennemis en
rvlant  Navarre les galanteries de sa femme, qu'il savait
parfaitement. Il runit tout contre lui (_Guerre des amoureux_,
novembre 1579). On lui prit la Fre, si prs de Paris. On lui prit
Cahors, emporte par Navarre dans un combat acharn de cinq jours et
de cinq nuits. On vit pour la premire fois la vigueur du _vert
galant_.

Le roi fut trop heureux de faire la paix,  la prire du duc d'Anjou.
Paix au profit de la Navarre, qui garda Agen et Cahors, et non moins
au profit de la Ligue, grandie de cet chec du roi et de _sa faiblesse
pour les hrtiques_ (26 novembre 1580).

On crot rver en pensant qu' ce moment de ruine la reine mre
entreprenait d'acqurir trois royaumes, Angleterre, Pays-Bas,
Portugal. C'tait une maladie, comme celle des alchimistes. Jour et
nuit avec ses astrologues, sur la tourelle qu'on voit encore ( la
Halle au bl), elle voyait aux toiles qu'elle et son fils allaient
tre matres de l'Europe.

La succession de Portugal s'ouvrait; elle fouilla sa gnalogie, et
trouva qu'en remontant au milieu du XIIIe sicle, un de ses anctres
avait droit. Elle envoya, en partie  ses frais, une expdition aux
Aores.

Chose absurde, chose imprudente, au moment o elle et d garder son
argent pour le Nord, pour l'entreprise de son fils Alenon, futur
poux d'lisabeth et futur roi des Pays-Bas. Cette dernire folie
tait la moins folle, tant soutenue du prince d'Orange et du parti
protestant. Quoique tous vissent et sentissent l'indignit du
candidat, la violente envie qu'on avait d'appuyer les Pays-Bas sur la
France fermait les yeux  l'vidence. Orange y avait mis son zle. Il
tait parvenu  tirer des tats l'acte qui leur cotait le plus, la
dchance de Philippe II.

Cet acte avait t prpar, amen par un autre qu'on n'et jamais
attendu du prince d'Orange. Cet homme froid, simple, modeste, qui
agissait mais parlait peu, tout  coup prend la parole, trs-haut; ce
fut un coup de foudre.

 l'accusation lance par le roi, Orange rpond par l'accusation du
roi.

Redoutable galit qui commence ds lors et ne finira pas si tt. _Et
nunc erudimini qui judicatis terram._

L'auteur de cette apologie accusatrice du prince d'Orange, le Franais
Villers, homme aussi doux qu'crivain violent, tait un partisan
magnanime de la tolrance, protestant et protecteur dclar des
catholiques. Avec sa douceur native, le consciencieux ouvrier, fort du
mpris de la mort, n'en forgea pas moins l'engin, la machine de
maldiction qui, lance sur l'Escurial d'une pouvantable force,
ouvrit ses murs de granit, et montra, ple et tremblant, le misrable
dieu du monde entre ses tristes galanteries et ses ordres
d'assassinat, et lui mit ce signe: _Assassin._

Si l'on se trompa alors sur tel dtail mal connu, de nos jours
l'heureux travail des admirateurs de ce roi nous a rvl plus de
crimes qu'Orange n'en avait suppos. De sorte qu'aujourd'hui ce sont
les amis de Philippe II qui, sous la statue de Bruxelles qu'ils
viennent de lui lever, ont grav profondment et durablement:
_Assassin._

En morale, c'est une force de har et de mpriser le mal. C'est une
force, en rvolution, de mpriser l'ennemi. Si nos jeunes soldats de
93 battirent les vieux Allemands, c'est qu'ils les trouvaient
ridicules. Les chansons sur les _Kaiserlich_ et les Prussiens
commencrent l'ouvrage qu'achevrent les baonnettes. L'insolence
calcule du manifeste d'Orange eut de mme une grande porte. Elle
enhardit contre Philippe. Elle fut le point de dpart des victoires
que l'Angleterre et la Hollande eurent sur lui par toutes les mers.

Voil donc ce mystrieux fantme de l'Escurial, qui vivait de nuit, de
silence, tout inond de lumire, tran dans le bruit. La tragique
figure du pre de Don Carlos se trouve violemment gaye. Philippe II
amuse l'Europe. Le manifeste hollandais l'appelle crment _un Jupiter_
incestueux et libertin.

Le trait entra plus loin encore qu'on n'aurait pens dans le coeur de
Philippe II, tant tomb au moment o lui-mme se sentait vraiment
ridicule, o le trompeur tait tromp, o ce perscuteur de maris se
vit trait comme un mari, que dis-je? conspu, moqu avec une violence
cynique par la princesse d'boli, qui lui avait substitu le jeune
Antonio Perez!

Humiliation profonde. On sait sa lche vengeance sur Perez et la
princesse. Tout cela clata peu  peu. Et ceux qui avaient blm le
manifeste d'Orange le trouvrent trop modr.

Comment se relever de l? En tuant ses ennemis, en tonnant le monde
par la grandeur et l'audace de ses entreprises?

Ds ce jour, on croit le voir chevaucher en furieux le cadavre de
l'Espagne pour en craser l'Europe. On s'effraye des expdients
rvolutionnaires par lesquels il se recra, du fond de sa
banqueroute, des ressources pour envahir l'Angleterre et la France. Le
peuple tant ruin, il commena  manger les privilgis, tomba sur
les prlatures et sur les grandesses; il en vint  l'entreprise
dsespre de vendre les biens des communes (Ranke).

Aprs le jugement moral, vient la sentence juridique. J'appelle ainsi
la dcision par laquelle les tats gnraux le dclarrent indigne et
dchu de la souverainet, posant ce principe d'ternel bon sens qui
pourtant parut si nouveau: _que les rois sont faits pour les peuples_,
et que, s'ils n'agissent pour eux, par le fait ils ne sont plus rois.
Ces doctrines taient dans les livres. Mais ici elles apparaissent
formules en lois, solennellement prononces par la bouche mme d'un
peuple, contre le premier roi du monde.

La grandeur rvolutionnaire de cet acte est en ceci, qu'il risquait
d'isoler l'tat nouveau, de lui faire des ennemis des princes de
France et d'Allemagne, et surtout d'lisabeth. Celle-ci dtestait la
rvolution autant que le calvinisme. Elle intriguait en cosse autant
contre les puritains que contre le parti de Marie Stuart. Elle y
tentait l'entreprise ridicule d'y introduire, par son ambassadeur
Randolph, le culte anglican. Elle aurait tourn le dos  la Hollande
si les catholiques ne l'avaient force  s'en rapprocher par leurs
complots et leurs tentatives acharnes d'assassinat.

Sans avoir l'tonnante douceur du prince d'Orange et d'Henri IV,
lisabeth n'aimait pas le sang. Jusque-l, elle avait svi
trs-mollement contre ses ennemis catholiques. Au milieu de leurs
tentatives si frquentes de rvolte dans le Nord et en Irlande, cinq
seulement en dix ans avaient t mis  mort. Mais,  partir de 1580,
son trs-clairvoyant ministre Walsingham les lui montra qui, de tous
cts, marchaient  elle, et d'un concert persvrant, systmatique,
visaient  lui ter la vie.

Le sentiment de ces dangers aurait fait souhaiter passionnment  la
reine l'alliance de la France, mais une alliance srieuse, offensive
mme au besoin. De l l'accueil extraordinaire qu'elle fit au duc
d'Anjou, que le prince d'Orange crait duc de Brabant et souverain des
Pays-Bas. Quoi qu'on ait dit, je crois que, dans ses avances publiques
au duc et quand elle lui mit son anneau, lisabeth tait sincre. Elle
l'tait par la crainte de l'Espagne et du parti catholique. Elle
croyait, par cette dmonstration hardie et dfinitive, entraner Henri
III et Catherine contre Philippe II. Ils n'osrent faire ce grand pas.

Cependant un dissentiment grave divisait les catholiques anglais.
Plusieurs, honntes et loyaux, taient scandaliss de l'audace des
Jsuites et des Guises. Le coup subit par lequel un favori intrigant,
l'homme des Guises, Aubigny, avait surpris, emport la mort du rgent
d'cosse, tait pour les honntes gens de tous les partis un fait
scandaleux. Non moins scandaleuse aussi une tentative d'Henri de Guise
pour surprendre, sur l'Empire, sur les Allemands, ses amis, la ville
libre de Strasbourg. La tentative avorte drangeait fort l'idal
qu'on s'tait fait du caractre chevaleresque de ce hros catholique.

Le chef du sminaire de Reims, le fameux docteur Allen, pour ramener
l'opinion, fit une touchante apologie des missions des Jsuites, qui
n'avaient d'autre but, dit-il, que de convertir l'Angleterre, de
consoler les pauvres catholiques anglais. Nulle ide de toucher 
l'autorit royale. Ce qui appuyait Allen, c'est que l'un des excuts,
le Jsuite Campian, avait jur sur l'chafaud qu'il n'avait jamais
pass un jour sans prier _pour la reine_.--Pour quelle reine? lui
dit-on.--Pour la reine lisabeth.

Mensonge intrpide par-devant la mort, qui d'autant mieux couvrait le
travail ardent, violent, qu' ce moment mme prcipitait le parti.

Deux mois aprs cette mort, cette dngation solennelle, le 7 mars 81,
le complot ni acqurait sa forme dfinitive. Les Jsuites avaient
tiss leur vaste filet entre les Guises et leurs agents d'cosse et
d'Angleterre. Ce jour mme ils tirent d'Aubigny, qui gouvernait
l'cosse, une adhsion crite par laquelle ils croient pouvoir
entraner Philippe II.

Huit jours aprs (18 mars), Orange est assassin. Un jeune Espagnol le
poignarde; un moment on le croit mort.

C'est un spectacle cruel de voir, par ces continuelles tentatives, la
mort constamment assise au foyer du prince d'Orange. Ce grand homme,
dans sa vie horriblement dchire par les agitations publiques,
n'avait vcu que de la famille. Il l'avait eue quelque temps trouble
et dsole par une fille de Maurice de Saxe, d'un coeur tratre comme
son pre. Il l'avait eue douce et paisible par une princesse de
Bourbon, malheureusement maladive, engage profondment dans le sort
de son mari, et qui mourut de ses prils. Donc,  ce moment lugubre,
menac d'une mort infaillible et comme entour de l'assassinat, il se
trouvait veuf encore, et seul sur son foyer bris.

En France, vivait la fille de l'Amiral, Louise de Coligny. Cette jeune
dame n'avait pous son premier mari qu' la veille de sa mort, elle
pousa de mme le prince d'Orange tout prs de mourir. Elle tait
tonnamment la fille de l'Amiral; elle en avait la sagesse et
l'extraordinaire beaut de coeur. Elle donna au grand homme, dans
cette anne suprme, cette insigne consolation d'avoir prs de lui
l'image, l'me mme de Coligny.




CHAPITRE X

LA LIGUE CLATE

1583-1586


On dit qu'un puritain anglais, condamn pour je ne sais quel acte
qu'on qualifia de rbellion  avoir le poing coup, n'eut pas plutt
subi l'opration, que, de l'autre main, tant son chapeau, il s'cria:
Vive la reine!

Nous en disons autant, nous spectateurs lointains, qui,  trois cents
ans de distance, assistons  cette crise. Arrivs  ce point (1582),
o nous voyons le prince d'Orange manqu pour cette fois, mais si
entour de poignards et si sr de prir, comme ce puritain, nous
disons: Vive lisabeth!

La Hollande longtemps dfendit l'Angleterre en occupant Philippe II.
Maintenant  l'Angleterre de dfendre le monde! La tte d'lisabeth
est le palladium commun des nations.

Les vnements rcents montraient de tous cts un immense complot, un
concert tonnant de guet-apens, de meurtres, de tnbreuses surprises.
Nous avons vu en 1579 concider l'invasion papale d'Irlande, les
missions de meurtre en Angleterre et l'intrigue des Guises en cosse,
qui, en un an, escamote le roi et le pouvoir, tue le rgent, menace
lisabeth.

Le jeu continue, et serr. Nous suivrons le synchronisme des guerres
et des assassinats.

On y mettait peu de mystre. Tout furieux, bien endoctrin  Reims, 
Bruxelles ou  Rome, pouvait aller droit  Madrid, sr d'tre bien
accueilli. Ou, plus directement encore, il allait au prince de Parme;
le froid et cruel tacticien mettait l'assassinat au nombre de ses
meilleurs moyens de guerre. Il n'entreprit la grande affaire du
sicle, le sige d'Anvers, que lorsqu'il eut russi  la longue 
faire tuer le prince d'Orange.

La mort d'lisabeth, en ce moment, et eu des consquences plus vastes
et plus funestes encore. La postrit doit un grand souvenir  la
forte unanimit du peuple anglais,  la vigueur du parlement,  la
clairvoyante sagesse du vieux ministre Walsingham, qui entoura la
reine d'une police redoutable, djoua celle que l'Espagne avait dans
Londres, entra par mille moyens aux plus secrets foyers du fanatisme
o se tramait le meurtre, et ne laissa de ressource au parti que la
guerre dclare, la solennelle et folle invasion de l'Armada.

Ni les tats gnraux de Hollande, ni le parlement d'Angleterre
n'avaient la longanimit d'Orange et d'Henri IV, clments tous deux
jusqu' paratre indiffrents au bien et au mal. Habituellement
assassins (Henri IV le fut douze ou quinze fois), ils trouvaient
naturel de vivre parmi les catholiques, parmi ceux  qui l'on faisait
un devoir de les tuer. Orange persista dans la magnanime imprudence de
les recevoir en Hollande malgr les tats gnraux.

Certes, les prcautions taient bien naturelles, lorsqu'un mois aprs
l'assassinat manqu de Guillaume, on dcouvrit un complot des Guises
et du prince de Parme pour assassiner Alenon.

Le meurtrier Salcde, d'origine espagnole, d'une famille ennemie des
Guises, d'un pre tu  la Saint-Barthlemy, put tromper d'autant
mieux.

Les Guises, presss par l'Espagne de commencer la guerre civile, ne
pouvaient, ne voulaient rien faire tant qu'Alenon tait en vie.
Salcde tait  eux, ayant t sauv par eux de la potence. Il tait
cach en Champagne sous leur abri. Ils l'envoient  Madrid, o ce
bandit est caress, flatt du roi, qui le fera riche, grand, tout ce
qu'il voudra, pourvu qu'il tue. On lui met force argent en main; il
lve des soldats pour Alenon. Sr moyen d'tre bien reu. Mais le
prince d'Orange y vit clair. On s'informa, on sut que Salcde avait
pass par le camp du prince de Parme, filire ordinaire des
assassinats. On prend l'homme; il se voit perdu; pour avoir grce, il
donne une confession complte, non du petit complot de meurtre, mais
du complot universel de guerre, de guerre civile, que les Guises et
l'Espagne organisaient partout, le plan dtaill, minutieux de la
Ligue, ville par ville et homme par homme. Henri III fut pouvant,
voyant ses marchaux, ses ministres, ceux qui avaient en main le
secret de l'tat, d'accord pour le trahir, pour armer contre lui.

Certes, si le sicle n'et tonnamment baiss de coeur et de morale,
la dcouverte de tous ces guet-apens et soulev le monde
d'indignation, rveill tous les coeurs. Il n'en fut pas ainsi.
L'immensit mme du complot frappa les imaginations, dcouragea les
rsistances. Deux ans durant encore, cette pouvantable machine
ouverte, ventre, mise au jour, resta bante. Et le sentiment public
n'en fut pas soulev. Au contraire, l'homme d'excution, le prince de
Parme, n'en poursuivit que mieux son oeuvre stratgique sur les
Belges, abattus, effrays et lasss.

Il agissait. Les Guises, non moins dnoncs et percs  jour,
n'agissaient pas. Leur situation devenait honteuse et ridicule. Ces
grands conspirateurs, levant le bras dans les tnbres, surpris par la
lumire, restent l sans pouvoir frapper. Ce qui aggravait leur
situation, c'est qu'en cosse, leur Aubigny, aprs son sanglant succs
sur Morton, n'en tait pas moins dtrn, et qu'il apparaissait que le
parti des Guises et de Marie Stuart n'avait aucunes racines. Les
Jsuites eux-mmes avaient prcipit les choses en compromettant
Aubigny par le projet trop manifeste de catholiciser l'cosse. Leur
chec d'cosse et d'Irlande les rduisait  une troisime tentative,
audacieuse et dsespre; ils poussaient Guise en Angleterre (1583).

Si la chose avait pu se faire par les secours du pape et sans Philippe
II, elle et t tente certainement. Le chef du sminaire de Reims,
le docteur Allen, assurait qu'il suffisait d'avoir de l'argent et des
armes, qu'on trouverait des hommes, et en foule, de l'autre ct. On
tait sr du jeune roi d'cosse. L'affaire se ft excute par Guise
et le duc de Bavire, vou sans rserve aux Jsuites, avec des soldats
allemands et des rfugis anglais, quatre mille hommes en tout. Guise
voulait seulement que le pape donnt cent mille cus.

Les Jsuites eussent t ravis de pouvoir se passer de Philippe II.
Les catholiques anglais avaient horreur et peur des Espagnols.
Philippe venait de montrer dans sa conqute du Portugal une rigueur
atroce pour les prtres et religieux dclars contre lui. Il avait
mpris l'intervention du pape, et l'excution faite, ce bon fils de
l'glise avait tir de Rome absolution plnire pour avoir fait tuer
deux mille moines.

Les Jsuites n'osaient cependant tenter ce grand coup d'Angleterre
sans consulter l'Espagne. Cela arrta tout. L'ambassadeur espagnol 
Paris, Tassis, leur signifia que l'affaire ne se ferait pas, ou
qu'elle serait espagnole; que le roi y donnerait quatre mille hommes,
mais que la saison tait avance, l'Angleterre _trop froide_, qu'il
fallait remettre la partie. Guise sentit trs-bien que l'occasion se
perdait. Il crivit au pape que le roi d'Espagne consentait, mais
qu'il fallait de l'argent, et il osa faire dire aux catholiques
anglais qu'aprs l'invasion, _si les Espagnols ne partaient, lui-mme
aiderait  les chasser_.

Philippe II le connaissait bien. Voil pourquoi il ne voulait rien
faire. Les papiers de Don Juan, trouvs aprs sa mort et mrement
tudis, lui avaient trop appris ce qu'il devait penser de Guise.
Dfiance sage mais qui fit tout manquer.

Guise crivait au pape le 26 aot (1583), et il et agi en septembre
si l'argent ft venu. En octobre, la police anglaise savait tout, on
tait en armes, l'Angleterre sauve pour toujours.

Le 18 janvier 1584, lisabeth chassa de Londres l'ambassadeur
d'Espagne Mendoza, un ennemi furieux qui avait t dans tous les
complots contre sa vie, et qui couvrait d'une altire attitude sa
basse perfidie d'assassin.

L'horizon s'claircit; tout tourne  la violence. Philippe II commence
dans tous les ports d'Espagne les apprts gigantesques de l'Armada (De
Thou). Le prince d'Orange succombe par ses amis et par ses ennemis.
Alenon, cr, sacr par lui duc de Brabant, Alenon qu'il dfend
contre de trop justes soupons, fait l'odieuse tentative de se saisir
d'Anvers et des places principales; ses gentilshommes crient: Vive la
messe!  bas les tats! Ils succombent, sont massacrs. 
grand'peine, le prince d'Orange sauve ces misrables de la vengeance
du peuple. Son protg va se cacher en France et meurt submerg dans
la boue (10 juin 1584). Orange lui-mme tait mort de ce coup, comme
popularit. Il se rfugie en Hollande, o Balthasar Grard,
spcialement prch, encourag par les Jsuites et par Farnse, le tue
d'un coup de pistolet (10 juillet 1584).

Farnse avait bien calcul le vide immense qu'allait laisser sa mort,
et l'embarras de la Hollande, gare, effare. Ce trop grand homme
avait rempli tout de son activit, habitu tout le monde  se reposer
sur sa sagesse. Il meurt, et l'on croit tout perdu. Le pays se remet 
un enfant, au petit Maurice, le fils du Taciturne, sombre enfant,
trs-prcoce, plein d'audace, de combinaisons, d'un avenir douteux qui
rappelait son pre, mais bien plus son aeul maternel, le dangereux
Maurice de Saxe, qui tour  tour servit ou trahit l'Allemagne.

En attendant, Farnse ne craint plus rien. Il s'tablit en tous sens
sur l'Escaut. Il a le temps pour tout. Il enveloppe Anvers de travaux
gigantesques, et personne ne le trouble. Il creuse tranquillement des
canaux pour amener des vivres, des matriaux. Tout le recours des
Belges, qui, par une seule flotte de Hollande, eussent forc, dtruit
ces travaux, c'est d'aller se plaindre en France, d'aller chercher la
force, o? aux pieds d'Henri III!

Hlas! celui-ci et eu besoin de dfenseur, bien loin de dfendre
personne. Chaque jour plus solitaire, il a pour conseil la Ligue
elle-mme. Et, que dis-je? sa mre le trahit.

Cela est absurde, incroyable, et cependant certain. De Thou, qui le
dit positivement, peut se tromper souvent sur les choses trangres;
il ne se trompe gure sur l'intime intrieur que savait trs-bien sa
famille.

Catherine n'avait aim personne qu'Henri III. Mais elle aimait une
chose davantage, le pouvoir et l'intrigue. Vieille comme elle l'tait,
elle les voulait toujours, et dtestait les deux vizirs, pernon et
Joyeuse. Cela la rapprochait des Guises. Ceux-ci lui faisaient croire
qu' la mort de son fils ils l'aideraient  mettre sur le trne _ses
parents de Lorraine_. trange aveuglement. Cette femme de tant
d'esprit ne voyait pas ce que les plus simples voyaient, que les
Guises travaillaient pour eux.

Une guerre trangre et grandi les vizirs. Une guerre intrieure, qui
allait brouiller tout et embarrasser tout le monde, pouvait rendre la
vieille dame ncessaire. On serait trop heureux de l'aller chercher,
de la prier d'intervenir.

Ainsi, quand ces malheureux Belges, si obstins pour nous, vinrent la
troisime fois se donner  la France, ils trouvrent presque tout le
monde contre eux, le roi tremblant que l'Espagne ne se fcht; il
n'osa les recevoir d'abord, leur fit dire d'attendre  Senlis.

L'Espagne tait pourtant fort inquite. Elle s'engageait alors dans la
grande affaire du sige d'Anvers. Vingt vaisseaux de France qui
eussent paru dans l'Escaut pouvaient changer toute la situation. Il y
et eu un revirement incalculable. Anvers manqu, Farnse perdait
force, tout lui chappait.

Les Guises aussi taient trs-inquiets. Ils voyaient d'pernon et
Joyeuse gagner beaucoup de terrain. Comment? En faisant justement ce
que la royaut fit au sicle suivant avec tant de succs, la
conversion et l'amortissement de la noblesse protestante. On ne
menaait pas, on ne violentait pas; mais  tout huguenot qui venait 
la cour, on disait d'amiti, tout bas, qu'il n'aurait jamais rien, ne
parviendrait  rien, que le roi voudrait faire quelque chose pour lui,
mais qu'il ne pouvait rien que pour les catholiques (De Thou, lib.
81).

Donc l'Espagne avait intrt, et les Guises avaient intrt 
s'entendre et presser les choses. Leur trait se fit  Joinville, 31
dcembre 1584.

Le prtexte, religieux et populaire, fut le danger que courait la
France catholique si le roi laissait le royaume  un hrtique, au roi
de Navarre. Le but ostensible fut d'assurer la succession  un prince
catholique, le vieux cardinal de Bourbon, oncle d'Henri IV.

Cet acte d'_Union_ fut la porte par o l'Espagne entra en France.

L'acte tait-il srieux, sincre, excus par la ncessit religieuse?
Le meilleur catholique, le duc de Nevers, ne le crut pas, refusa d'y
entrer. Le pape ne le crut pas. Grgoire XIII et Sixte-Quint virent
fort bien que ce n'tait qu'un acte politique.

Philippe, qui venait de tuer tant de moines en Portugal, et qui
offrait sa fille au roi de Navarre, tait-il aussi fanatique qu'il le
paraissait?

Henri III, contre qui se faisait l'Union, tait un trs-bon
catholique, pnitent des Jsuites. De coeur et de nature, il avait une
vive antipathie contre les protestants. Il prsentait aux catholiques
un titre, certes, grave, ayant plus que personne dcid la
Saint-Barthlemy.

Et le roi de Navarre, ce monstre d'hrsie, quel tait-il au fond? Un
homme d'esprit, infiniment glissant en toutes choses, dont on avait
bien vu dj les faciles revirements; il s'puisait  dire _qu'il ne
demandait qu' s'instruire_, que d'avance il se soumettait  ce que
dciderait un libre concile, qu'il ne recherchait que la vrit, etc.,
etc. Il en disait tant, que ses protestants en taient fort pensifs.

Non, il faut dire la chose comme elle est, l'affaire est politique.
Nous avons eu raison de terminer en 1572 les _guerres de religion_.

Mais, justement au point de vue politique, j'admire une chose, c'est
que Philippe II,  cinquante-huit ans, n'ayant qu'un hritier de six,
aprs sa banqueroute, maigre, puis, tari, tant depuis vingt ans en
travail sans finir rien aux Pays-Bas, ayant mis jusqu' trois annes
pour la petite affaire du Portugal, ayant besoin de tant de forces
pour faire face  la guerre immense qui lui commenait sur toutes les
mers, s'embarqut encore de surcrot dans cette tnbreuse affaire de
la Ligue, dont il tait bien sr de ne voir jamais le bout!

Au reste, quand on le voit travailler en mme temps tout le Nord,
entretenir des pensionnaires pour les lections de Pologne, vouloir
employer le Polonais  soumettre la Sude, vouloir s'tablir en
Danemark, afin de prendre l'Angleterre  revers (Ranke), on est tent
de le croire un peu fou.

Nous avons vu, du reste, la vieille Catherine entreprendre  son
compte la conqute du Portugal et des Aores.

Pyrrhus et Picrochole en sont humilis; Don Quichotte est un sage. Il
faut aller aux faiseurs d'or, aux furieux souffleurs, pour trouver des
comparaisons.

Ajoutez que Philippe II entrait dans cette folie de la Ligue d'une
manire bien peu sense encore, bien propre  la faire chouer. Il
voulait employer les Guises, et il s'en dfiait; il avait peur qu'ils
ne russissent trop. Il voulait et ne voulait pas, agissait et
n'agissait pas. Un misrable subside qu'il leur donna de cinquante
mille cus par mois, assur pour six mois (en tout trois cent mille
francs), n'tait rien pour solder des armes, soutenir un grand parti;
c'tait assez pour compromettre les Guises, les rendre ridicules par
l'hsitation, ou pour leur faire casser le cou.

Les Guises taient fort riches, ayant entre eux un million de revenu.
Affams par le roi d'Espagne, ils allaient ncessairement tre obligs
de se ruiner pour le servir. Il y comptait probablement.

Les rsultats se virent bientt. Ds le surlendemain du trait (le 2
janvier 1585), le comit directeur de la Ligue est pos  Paris; il
agit, pousse, prcipite, crie, achte des armes; tout fermente,
bouillonne, dans une agitation furieuse. Le trsorier de la Ligue _est
celui mme de l'vch_; l'vque tait toujours Gondi, le frre du
conseiller de la Saint-Barthlemy. Quel emploi du trsor? _L'achat des
armes._ Dj on projetait les Barricades.

Ce conseil se tenait ou chez le trsorier, ou bien  la Sorbonne, ou
encore aux Jsuites de la rue Saint-Antoine. Les furieux curs de
Paris sigent d'abord, avec quelques marchands ruins. Mais, pour
rendre l'appel au peuple plus loquent, plus significatif, on y
joignit des massacreurs connus de 1572. Cela toucha tout le monde; la
Grce agit; les chefs des confrries, appels au conseil, furent
trs-dociles, et devinrent, chacun dans leur corps, d'excellents
instruments.

Le peuple cependant, le vrai peuple, ne savait rien de tout cela. Les
machinistes qui menaient l'affaire agirent, comme en toute bonne
tragdie, par les deux moyens d'Aristote, par la terreur et la piti.

Par la terreur. Les protestants taient en marche, arrivaient pour
brler Paris, tuer tout; dj au faubourg Saint-Germain, dix mille
taient cachs qui repassaient leurs couteaux. Mais la piti faisait
encore plus que le reste; au cimetire de Saint-Sverin et ailleurs,
on exposait de grands tableaux des pauvres martyrs d'Angleterre, avec
force dtails horribles; des gens taient l, baguette en main, pour
expliquer la chose tout haut, et tout bas ils disaient: Voil comme
le Barnais va traiter les bons catholiques.

Coups violents. Les femmes rentraient en larmes et bouleverses; les
hommes ne savaient plus que dire. Une telle motion du peuple
enhardissait le Comit. Il voulait, ds lors, tout finir, enlever
Henri III, prendre la Bastille et le Louvre... Et aprs?... Aprs,
viendrait Guise. Mais il restait chez lui en attendant. Le Comit s'en
merveillait fort. L'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, l'appelait 
Paris. Le prince de Parme, qui avait sur les bras la gigantesque
affaire d'Anvers, le priait, le sommait d'agir. Guise recevait
l'argent d'Espagne et ne le gagnait pas.

Tout ce qu'on obtint de lui, ce fut de faire surprendre Toul et
Verdun. Cette audace timide et pu irriter le roi sans l'effrayer, et
le pousser  accepter l'offre des Pays-Bas. Les Espagnols poussrent
Guise; ils exigrent qu'il dresst directement son tendard et marcht
vers Paris. Farnse crivait coup sur coup  Mendoza, qui disait 
Guise: Il le faut.

Le 21 mars, il obit, s'empara de Chlons, commena la guerre civile.

 la nouvelle, le coeur manqua au roi. Il fit venir les Belges, il
refusa les Pays-Bas, et les recommanda  la grce de Dieu.

Guise avait rassembl la noblesse de Champagne, son frre Mayenne
celle de Bourgogne, et le cardinal de Bourbon celle de Normandie. Un
solennel appel fut fait, au nom de l'Union, aux parlements, aux
prlats et aux villes. Lyon y cda, mais non Marseille, et non
Bordeaux. Le duc de Nevers crivit que sa conscience lui dfendait
d'armer contre son roi sans une autorit plus haute, et il alla  Rome
consulter cette autorit.

Les choses ne se dcidant pas plus vivement en faveur de la Ligue, le
roi ne se ft pas ht de traiter s'il et t soutenu des siens. Mais
d'pernon tait malade. Joyeuse craignait d'irriter les catholiques,
esprant follement se substituer au duc de Guise. Le roi, seul et
embarrass, avait l fort  point l'invitable reine mre, qui ne
demandait qu' ngocier. Elle trouva tout  coup des jambes; redevenue
jeune et leste, elle court  Nemours s'arranger avec Guise. Sa
ngociation consiste  livrer tout.

Proscription du protestantisme. Dsarmement du roi. Pour garantie, des
places donnes  tous et  chacun:  Guise, Toul, Verdun, Chlons; 
Mayenne, Dijon, Beaune;  Aumale,  Elbeuf, d'autres places; Dinant
au duc de Mercoeur. Enfin le futur roi, le cardinal de Bourbon, aura
Soissons en attendant Paris (trait de Nemours, 7 juillet 1585). Le
roi est charg de solder les garnisons des places que l'on tient
contre lui.

Une chose tait plus claire et montrait mieux encore que l'Union
n'tait pas contre le roi, mais contre la France. Ces admirables
citoyens, qui ne parlaient que d'elle, travaillaient pendant le trait
 donner  l'Espagnol ce que l'Anglais avait eu si longtemps, un port,
une place de dbarquement, pour envahir tout droit par le plus court,
au plus prs de Paris. C'tait Boulogne-sur-Mer qu'ils marchandaient.
Un prvt de la ville tait gagn; Aumale, le frre de Guise, tait
aux portes, attendant qu'on ouvrt. Il fut un peu surpris, en
approchant, d'tre accueilli avec des voles de boulets.

Un homme du roi, qui assistait au conseil ligueur  Paris, avait su
tout, rvl tout.

Quand le pauvre roi de Navarre apprit le trait de Nemours, qui
mettait Henri III dans les mains de la Ligue, on dit que sa moustache
en blanchit en une nuit. Il se croyait perdu.

Il le crut mieux encore quand le pape Sixte-Quint, vaincu par les
ligueurs, l'excommunia; ds lors, les catholiques, incertains comme le
duc de Nevers, allaient agir avec les Guises. Le tiers parti, il est
vrai, faisait des voeux pour lui; le duc de Montmorency, prvoyant
bien que la Ligue lui arracherait le Languedoc, s'tait uni  lui, et,
le 10 aot, avait publi un manifeste en commun avec lui et le prince
de Cond. Les _politiques_ cependant, parti timide, inerte, n'taient
pas un puissant appui. Il et succomb, sans nul doute, si l'Espagne
et franchement, fortement second les Guises.

Henri de Guise tait, comme Don Juan, le martyr de Philippe II. Rien
de plus touchant que ses cris de dtresse, de famine,  l'ambassadeur
Mendoza. Celui-ci le repat de mots. Tantt c'est une grande arme que
le roi catholique embarque, et ferait arriver si l'on avait Boulogne;
tantt ce sont des fonds qui viennent.

En ralit, rien.

Et la Ligue aux abois n'a nul expdient que de prparer (7 octobre
85), par ordonnance royale, la vente des biens des protestants.

Le roi triomphait tristement de cette misre, comme disant: Vous
l'avez voulu. Au clerg,  la ville, au parlement, il annonait que
la guerre demandait par mois quatre cent mille cus. Le clerg se
vengeait; il le faisait gronder en chaire. On le chapitrait vertement
et en face; chaque sermonneur lui prescrivait ce qu'il avait  faire.

Philippe II regardait ailleurs. Toute son attention se fixait sur
l'arme anglaise qu'lisabeth avait enfin donne aux Pays-Bas, sous le
commandement de Leicester. La Ligue, dlaisse de l'Espagne, voyait
bien que le roi allait finir par s'arranger avec le roi de Navarre.
Des deux cts,  Paris,  Madrid, on se jugeait fort en pril, et, si
la Providence avait si  propos appel  elle le prince d'Orange pour
faciliter le sige d'Anvers, il tait dsirable qu'elle clairct de
nouveau l'horizon par la mort de la reine d'Angleterre.

Telle tait la pense de Reims. Deux machines s'y prparaient pour
acclrer le miracle.




CHAPITRE XI

LES CONSPIRATIONS DE REIMS.--MORT DE MARIE STUART

1584-1587


Si l'on veut avoir l'ide du sauvage esprit de meurtre qui animait les
collges anglais de Douai, de Saint-Omer, de Reims et de Rome, il faut
se reporter plus haut, remonter  leur docteur, le prince cardinal
Pole, lire spcialement la lettre qu'il crit pour gourmander la
douceur d'une reine, qui cependant tait Marie la Sanglante, et du
jeune poux de Marie, qui tait Philippe II (Granvelle, IV, 308,
1554). C'est par cette lettre furieuse qu'il envahit l'Angleterre,
inaugura ce rgne funbre, o, quatre ans durant, fumrent les
bchers. Non pas, comme ailleurs, bchers de chair morte, de victimes
trangles,--mais bchers de chair vivante, criante, hurlante,  qui
l'on faisait sentir les pointes inexprimables d'un supplice calcul.

Violente est l'effronterie de comparer  ce temps celui d'lisabeth et
le petit nombre de tratres qu'elle frappa dans un rgne de crise,
dans une lutte si ingale contre la coalition de l'Europe catholique.

Aprs les crits de Pole, l'me de ces sminaires et leur vritable
Bible tait le grand ouvrage du docteur Sanders, _De Monarchi
visibili Ecclesi_, livre crit par un secrtaire de Marie la
Sanglante et sous le patronage du duc d'Albe (Louvain, 1571). Sanders,
homme savant, sincre, qui mourut pour sa doctrine dans l'invasion
d'Irlande en 1579, tablit, non-seulement que le christianisme est la
monarchie du pape, mais _qu'il est la monarchie_, une religion
essentiellement, fondamentalement monarchique, la religion du pouvoir
absolu.

Maintenant, reprsentons-nous ces jeunes coeurs d'exils, cherchant,
dans l'ardeur de leurs rves, le monarque, le sauveur visible. Hlas!
est-ce Philippe II? Ce politique hsitant a-t-il les allures d'un
coeur ferme dans la foi? Ce dfenseur de l'glise, qui devint en
Portugal le cruel bourreau de l'glise, devait leur mettre d'tranges
contradictions dans l'esprit. Le duc d'Albe, admirable en Flandre
comme excuteur d'hrtiques, fut justement l'excuteur des moines en
Portugal. Un Dominicain clbre, qui, du haut d'une montagne, vit ces
carnages de moines et ces incendies de couvents excuts par le
gnral du roi catholique, ne rsista pas au combat que cette vue mit
en lui; il tomba  la renverse. On le relve; il tait mort.

Herrera remarque que, dans les dernires annes de Philippe, la
mystrieuse _junte de nuit_ qui gouvernait sous lui (et presque sans
lui), dans ses maladies frquentes, ne comptait pas un ecclsiastique.

C'taient des laques, des juristes, qui revoyaient, censuraient et
corrigeaient les actes du clerg espagnol.

Mais le pape, ce dieu sur terre, c'est lui sans doute qui rpond aux
penses de l'ardente cole? Sauf un seul, les papes d'alors furent
bien moins pontifes que princes.

L'outrage, l'outrage cruel du duc d'Albe en 1555, avait frapp le
coeur des papes, l'avait secrtement corrompu. Devenus vassaux de
l'Espagne, leurs penses de rbellion leur donnaient frquemment la
tentation antipapale de s'unir prcisment avec les ennemis de la
cause catholique, qui taient ceux de l'Espagne. Paul III fit des
voeux pour les protestants, et mme appela les Turcs. Grgoire XIII,
que les Jsuites croyaient entirement  eux, refusa d'approuver la
Ligue. Sixte-Quint, dit De Thou, et t charm si Henri III et
accept contre l'Espagne la protection des Pays-Bas.

Dans ces variations du pape et de l'Espagne, on comprend que les
Jsuites eurent une prise infiniment forte sur ces jeunes exalts,
quand (sous les formes les plus humbles de l'obissance) ils
imaginrent d'agir sans Philippe, par Don Juan, par les Guises (1583),
mme sans le pape (1585).

C'est un point essentiel. Hors de l'action romaine et de l'action
espagnole, les Jsuites souvent tramrent, les rfugis anglais
excutrent et agirent, surtout pour dlivrer Marie Stuart et faire
prir lisabeth.

Les Jsuites, si admirables d'ardeur et d'activit, avaient pourtant
deux dfauts:

L'un, que note Marie Stuart (9 avril 1582), d'tre souvent imprudents
et compromettants, de jouer, par leur furie d'intrigue, avec la vie
mme de la prisonnire.

L'autre dfaut qu'articule notre ambassadeur Chteauneuf (Labanoff,
VI), c'est que les Jsuites, encore si nouveaux, ns en 1543,
s'taient dj tellement gts, que la police anglaise trouvait
toujours  acheter dans leurs maisons des espions contre eux-mmes:

Il n'y a collges de Jsuites, ni  Rome, ni en France, o on n'en
trouve qui disent tous les jours la messe pour se couvrir et mieux
servir  la reine lisabeth.

Une ducation de mensonge, quand mme elle serait donne dans une vue
de saintet, et pour un but de dvouement, n'en corrompt pas moins les
mes, et les ouvre aux choses basses, aux plus honteux changements. La
vie d'intrigue, de faction, que les Jsuites menaient, n'tant plus
simples auxiliaires, mais chefs rels, et moteurs des actes les plus
hasards, les mrissait extrmement, les prcipitait sur la pente
d'une corruption prcoce. Voil des Jsuites politiques qui deviennent
aisment espions. Tout  l'heure, vont commencer les terribles procs
de moeurs qui frapprent les Jsuites professeurs, spcialement en
Allemagne (procs imprims par Joseph II).

La corruption politique ne leur fut pas particulire. Il y a beaucoup
de prtres en Angleterre, tolrs par la reine, pour pouvoir, _au
moyen des confessions auriculaires_, dcouvrir les menes des
catholiques. C'est encore l'ambassadeur de France (Labanoff, VI) qui
nous donne ce fait piquant, que la confession ouvrit le parti
catholique  la police protestante.

Les pices publies par M. Capefigue (t. IV, 178-179) nous apprennent
combien ces tristes moyens taient ncessaires contre les machinations
meurtrires d'un roi dont la police fut le gnie spcial, contre la
corruption d'un matre des Indes, qui, dans ses plus grands embarras
d'argent, en trouvait cependant pour acheter les ministres, agents,
domestiques de ceux  qui il en voulait, qui poussa ce mpris de
l'homme, cette foi  l'or, jusqu' croire qu'il achterait les
premiers hommes du temps, les ministres d'lisabeth!

L'homme de Marie Stuart, Melvil, qui connut l'un de ces ministres,
Walsingham, organisateur de la contre-police qui neutralisa celle de
Philippe II et sauva lisabeth, Melvil n'en fait nullement l'horrible
portrait que tracent les autres catholiques. Il vit en lui un
vieillard extrmement maladif, qui, dans sa faiblesse, et sr de sa
fin prochaine, jugeait sa vie bien employe s'il sauvait celle dont la
tte tait, pour ainsi dire, une clef de vote pour l'Europe. Et, en
effet, lisabeth de moins, tout allait tomber.

Dans ce duel des deux polices, laquelle vaincrait? C'tait une
curieuse question de moralit. Elle fut juge par le fait. Au coeur du
parti catholique, o se trouvaient des hommes admirables relativement,
la doctrine du pieux mensonge et de l'quivoque maintint un germe
pourri o vinrent toujours des insectes. L toujours eut prise
l'ennemi. Reims ne sut presque jamais ce que faisait Walsingham. Et
Walsingham sut toujours ce qu'on prparait  Reims.

On doit s'tonner d'autant plus qu'on ait constamment chou contre
lisabeth, que le parti oppos avait contre elle l'arme la plus
victorieuse en rvolution, celle qui non-seulement exalte un parti,
mais qui l'tend, le multiplie, le fait pulluler et le renouvelle.
Cette arme, c'est le roman, la lgende, ce trouble des coeurs, cette
prise toute-puissante sur les bons sentiments du peuple. Qui a fait en
France la contre-rvolution, sinon Louis XVI, Madame et le petit
Dauphin, la charmante Marie-Antoinette? Qui et d renverser aisment
lisabeth? Le roman de Marie Stuart, celle-ci d'autant plus terrible,
qu'elle tait non-seulement le miracle clbr, le rve de tous les
hommes, mais le suprme martyr d'une si grande religion. Le monde
catholique,  genoux, quand il faisait ses prires, ne se tournait pas
vers Rome, ne se tournait pas vers Madrid; il regardait vers l'ouest,
vers la tour de la prisonnire. Celle-ci, le matin, le soir, pouvait
dire: On pleure pour moi.

Qui pouvait y tre insensible? Tout le monde savait par coeur les
trs-beaux vers o Ronsard, cette fois vrai et grand pote, rappelle
l'impression charmante, mlancolique et religieuse qu'il eut quand il
la vit sous ses blancs voiles de reine veuve dans les bois de
Fontainebleau, quand les arbres, les vieux chnes, les pins sauvages
s'inclinaient, la saluaient comme chose sainte.

Ineffaable souvenir, et sans cesse renouvel par les potes de tous
les partis. Nos plus srieux historiens en subissent le charme. Je ne
m'en dfendrais pas sans tant de preuves qui montrent en cette fatale
fe tout ce qui faisait le danger du monde.

Ses portraits aussi, il faut dire, du moins les plus srieux,
protestent contre la lgende.  la grande bibliothque,  celle de
Sainte-Genevive,  Versailles, on entrevoit l'attrait fantasmagorique
de cette ple rose de prison. Mais, en mme temps, le long visage,
encadr d'une blanche coiffure de bguine ou religieuse, vous dnonce
le gnie des Guises. La bouche serre, petite, l'oeil fixe et baiss,
n'indiquent en aucune faon la douce rsignation dont la parent des
rcits menteurs. Ils disent la reine, et non la sainte. On y devine
trs-bien la tragique violence qui vengea si cruellement sur Darnley
l'offense  la royaut, et qui, sans scrupule, acceptait le meurtre
d'lisabeth.

Que pouvait la reine d'Angleterre quand cette mortelle ennemie vint,
non de sa volont, mais force par le pril et pousse en Angleterre?
L'Henri IV anglais l'et tue, le ntre l'et peut-tre lche.
lisabeth hsita et, en la gardant dix-neuf ans, tint suspendu sur sa
tte, entassa et paissit un pouvantable orage.

De ces dix-neuf ans, pendant quinze elle fut fort doucement traite,
tant reine de ses gardiens, le comte et la comtesse Shrewsbury,
faisant de l'une son amie, de l'autre, dit-on, son amant. Elle
enveloppa la famille; une jeune et jolie nice, qu'ils levaient comme
leur enfant, devint le bijou de la prisonnire; elle l'avait jour et
nuit, la faisait coucher avec elle. Voir sa lettre charmante:  Bess
(lisabeth), ma bien-aime camarade de lit.

Elle avait une petite cour, douze demoiselles d'honneur, une curie
considrable et de nombreux serviteurs (Chteauneuf, dans Labanoff,
VI).

Outre ce que donnait lisabeth, elle tirait de France le revenu de son
douaire. Elle avait son monde  Paris, son intendant Paget (qui fut
dans tous les complots), et des ambassadeurs dans toutes les cours.

Elle correspondait toujours, quoi qu'on ft, avec tout le monde, avec
l'Espagne, avec les Guises, avec ses partisans d'cosse. Elle remuait
tout de ses lettres loquentes et calcules, dont plusieurs sont des
pamphlets. Les unes, tendres, plaintives, humbles; d'autres,
horriblement satiriques.

Il en est une bien hardie, c'est celle o elle parle tantt du cautre
de la reine, tantt de sa vanit, et enfin du caprice honteux qu'elle
aurait eu pour Simier, l'envoy du duc d'Anjou.

Plus irritantes encore peut-tre sont les lettres o Marie Stuart se
pose elle-mme comme une sainte, ces lettres si douces, si humbles, o
elle lui offre des broderies et des travaux de sa main. Traits
touchants qu'on trouve  peine dans la Lgende dore! Quel effet
devaient-ils produire sur les mes simples! Que de pleurs durent
verser les femmes! Quelle rage durent mettre ces choses dans le coeur
des hommes, de ces jeunes gens exalts qu'on enivrait de son nom!
Cette douceur de la prisonnire aiguisait cent poignards contre
lisabeth.

Les catholiques anglais taient cinquante mille, d'aprs un
dnombrement (Lingard). L'attaque d'une telle minorit contre un grand
peuple uni, dtermin  dfendre sa foi, sa libert, sa croissante
prosprit, qu'il voyait reposer sur la tte d'lisabeth, cette
attaque coupable et t de plus ridicule sans l'assassinat et
l'invasion. Et l'assassinat mme tait un coup douteux quand il
s'agissait d'une reine adore, dfendue par l'unanimit nationale et
porte sur le coeur du peuple. Les Jsuites, pour tenter la chose, ne
durent trouver gure que des fous.

Les hros des dernires conspirations furent d'abord un Gallois Parry,
homme d'imagination et d'aventure, comme sont frquemment les Gallois;
plus tard, un jeune gentleman, Babington, qui avait vu Marie Stuart,
tant page chez le comte de Shrewsbury; comme tant d'autres, il avait
pris feu; c'tait l'amoureux de la reine; dlivre, il tait bien sr
qu'elle ne manquerait pas de l'pouser.

L'affaire de Parry commena  peu prs au moment o l'on manqua
l'assassinat du prince d'Orange (1582). On en parlait partout. Parry,
dans une querelle, voulut tuer quelqu'un, le manqua, s'enfuit, se fit
catholique  Paris, o on ne manqua pas de lui conseiller de tuer
lisabeth. Un savant jsuite qu'il vit  Venise lui dmontra doctement
la lgitimit de la chose, le poussa  s'offrir au pape. Revenu 
Paris et causant de tout cela lgrement, il se rendit suspect; un
Jsuite, plus fin que les autres, et surpris de l'tourderie avec
laquelle on se confiait  ce bavard, lui dit que, dans son ordre, _on
n'enseignait qu' obir, jamais  conspirer contre le souverain_.
Parry, branl, fut raffermi par d'autres; on se chargea d'obtenir des
lettres pontificales, positives et expresses, qui lveraient ses
scrupules.

tait-il dgot? l'envie de tuer tait-elle sortie de sa tte lgre?
Quoi qu'il en soit, passant en Angleterre (janvier 1583), il demanda 
voir la reine, lui dit qu'on conspirait contre elle. Quelque parti
qu'il prt, cet aveu pouvait lui servir ou  obtenir un bon poste
qu'il demandait, ou  tre moins surveill. Mais le parti ne lchait
pas son homme. On lui donna le livre du grand docteur de Reims, Allen,
qui justifiait la trahison. On lui apporta des lettres de Rome, o le
pape le bnissait, l'encourageait, lui disait de persvrer. Parry
reprit l'envie de tuer et se confia  un sien cousin catholique qui le
dnona. On arrta en mme temps un Jsuite, Creichton, qui, d'abord,
_ne connut pas_ Parry; puis le connut, mais _ne se souvint pas_ qu'il
lui et parl de l'affaire, puis s'en souvint; mais il l'avait
chapitr fort et ferme, _dtourn de son crime_. C'tait la finale
ordinaire. Les Jsuites s'en lavrent les mains, et jurrent que Parry
n'avait t qu'un agent de Walsingham.

Ceci en fvrier 1584. Le 10 juillet, comme on a vu, fut tu enfin le
prince d'Orange, la Hollande paralyse, et le prince de Parme put avec
scurit hasarder le sige d'Anvers; le 10 mme, il prit Lillo,  une
lieue d'Anvers, commena les travaux, somma la ville en novembre. Pour
empcher les secours de France, on fit la Ligue (31 dcembre), et,
pour empcher les secours d'Angleterre, on monta de nouveau une
machine contre lisabeth.

Le prince de Parme avait toujours vu et endoctrin les assassins des
Pays-Bas, les Salcde, les Grard, etc. _Il donna un cong_  un brave
catholique anglais, nomm Savage, qu'il avait dans ses troupes. Le
_hasard_ voulut que Savage allt au sminaire de Reims; le _hasard_
voulut que, ce brave contant ses beaux faits d'armes aux prtres, un
docteur, qui n'tait pas de la conversation, l'entendt; il s'y mla
et dit au militaire qu'il y avait une chose plus belle  faire:
c'tait de tuer lisabeth (State trials).

Savage fut un peu tonn; il n'y avait pas pens. Il n'osa dire  ces
pieux personnages que leur proposition lui paraissait un crime. Il
dit: La chose est difficile. Il avait la tte dure, et il leur
fallut trois semaines pour faire comprendre  ce soldat qu'une reine
excommunie de la bouche du pape devait tre tue sans scrupule. 
force d'entendre la chose, il s'y accoutuma, et promit ce qu'on
voulut.

Les Jsuites jasaient toujours trop. Au lieu de mener leur homme tout
chaud qui et frapp sans raisonner, ils s'en allrent demander 
Paris l'aveu de l'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, et ils voulurent
lier l'affaire avec celle du pauvre fou Babington, l'amant de la
reine.

Pourquoi ces deux sottises? Ils rpondent qu'elles taient
ncessaires: 1 il fallait que Mendoza leur donnt des troupes
espagnoles, _les catholiques anglais tant trop peu nombreux_; 2 il
fallait que Babington en ft, pour faire avaler  ces catholiques une
invasion espagnole _qu'ils redoutaient_. En d'autres termes, les
Jsuites n'avaient l-bas presque personne. Ils voulaient forcer
l'Angleterre; il y fallait l'pe, la ruse, et, pour runir ces
moyens, il fallait parler de l'affaire, la confier, la traner,
manquer de tout.

Le gouvernement anglais, ferme sur sa large base, qui tait la nation,
plongeait un clairvoyant regard dans leurs conciliabules. Le Jsuite
Ballard, qu'ils envoyrent de Reims  Mendoza, tait suivi depuis six
ans par Walsingham; il l'avait laiss prs de cinq annes courir
l'Angleterre, ayant prs de lui un agent sr; il ne l'avait pas
arrt, non plus que Babington, voulant pntrer davantage et savoir
jusqu'o l'on irait. Ballard revint en Angleterre, au printemps de
1586, pour lier les deux affaires de Babington et de Savage.

L'assassinat semblait d'autant plus ncessaire aux Jsuites, que leur
grande affaire de la Ligue n'aboutissait  rien, et que l'Espagne
languissait. Philippe II avait t malade en 1585 (Gachard, Philippe
II, introd.). Personne, pendant quelque temps, n'ouvrait plus les
dpches, et rien ne se faisait. On le dcida avec peine  organiser
sa _junte de nuit_, qui le suppla un peu.

Donc, tout allait lentement. On voulut hter, simplifier par la dague
ou le couteau.

Le Jsuite Ballard se croyait bien dguis, faisait l'homme d'pe.
Babington se croyait discret, n'ayant associ  l'affaire que cinq ou
six de ses amis, jeunes gentlemen, aussi graves que lui. Savage enfin
passait le temps  se faire faire un habit exprs pour le jour de
l'excution.

Un mot trs-fort du duc de Nevers, qu'il dit au jeune de Thou sur
Henri de Guise, convient aussi bien  tout le parti. Ces gens
embrassaient trop de choses, filaient trop de fils  la fois,
s'embrouillaient de trop de projets, sans voir assez si les points de
suture les feraient s'agencer ensemble. De telle sorte que leur
histoire ressemble  tel roman de l'abb Prvost, qui a, de temps en
temps, tout un roman pour parenthse. L'ensemble se relie comme il
peut.

Ici l'affaire, tissue de tous ces fils, tait bien assez complique
sans y mler Marie Stuart. Pourquoi la compromettre? Pour agir sur les
catholiques cossais, pour tirer d'elle un testament? On y parvint,
mais on causa sa mort, et l'on manqua toute l'affaire.

Elle tait fort resserre depuis un an, sans communication. Les fortes
ttes de Reims imaginrent d'essayer d'arriver  elle par un des
leurs, le jeune docteur Gilbert Gifford, dont la famille nombreuse et
importante avait justement sa maison tout prs du chteau de Chartley,
o l'on gardait Marie Stuart. Ce jeune homme paraissait fort sr,
ayant son pre enferm pour cause de religion, lui-mme sorti de
l'Angleterre  douze ans, lev huit ans par les Jsuites  Reims et
en Lorraine. Il prsentait toutes les conditions d'un bon agent, jeune
et presque sans barbe, inspirant confiance, mais vieux d'exprience et
d'tudes, ayant voyag, vu l'Europe, parlant trs-bien diverses
langues. On a dit de Gifford, comme de Parry et de bien d'autres,
qu'il tait un agent de Walsingham; rien n'indique qu'il le ft alors.

Il pouvait tre encore sincre  Reims quand il prit cette mission, et
croire, comme tous ces Jsuites, que l'Angleterre tait prte pour
l'vnement. Mais grande dut tre sa surprise, en revoyant ce pays
qu'il avait quitt  douze ans, de le trouver tout autre qu'on ne
disait, de voir cette association de tout un peuple pour la vie de la
reine. La prodigieuse prosprit du pays dut faire songer aussi un
homme clairvoyant qui venait de parcourir l'Italie dsole et la
pouilleuse Castille. Les voyages, la comparaison des moeurs, ne font
pas peu au scepticisme; tel qui part fanatique revient indiffrent.

C'est alors que le vieux Walsingham l'aura fait venir, lui aura dit
qu'il les tenait tous, ayant sous la main ce Ballard et ce Babington
sans daigner les prendre, mais que lui Gifford en valait la peine, et
que, puisqu'il tait si dcid au rgicide, il en avait une belle
occasion en tuant la reine d'cosse, au lieu de tuer lisabeth.

lve des Jsuites, Gifford justifia leur enseignement, montra qu'il
avait profit, et qu'il tait un Jsuite accompli. Il se fit leur
intermdiaire, gagna un brasseur de Chartley pour porter, rapporter
dans ses tonneaux les dpches du parti et les lettres de Marie
Stuart, de faon qu'elle pt se perdre.

lisabeth la dtestait et cependant la dfendait, infatue qu'elle
tait du caractre sacr des rois, effraye de l'exemple si on en
venait  tuer juridiquement une reine. Elle sentait trs-bien la force
que les puritains en tireraient; qu'un roi ds lors serait un homme
responsable, justiciable. Elle voyait distinctement l'chafaud de
Charles Ier.

Mais Burleigh, Walsingham, Leicester, qui taient nominativement
proscrits par Philippe II et recommands aux assassins, n'entraient
gure dans les prvoyances de la reine. Ils voyaient le moment, le
danger actuel; lisabeth tue, ils n'auraient pas vcu une heure.
Tous les ports d'Espagne bouillonnaient (ds 1584) du mouvement de
l'Armada. La Ligue lui offrait la rade de Boulogne,  six heures de
Plymouth. Si Farnse et ses vieilles bandes passaient, c'tait fini.
Marie de sa tour, sortait reine, et son avnement lchait le soldat
dans les rues de Londres.

On avait vu Milan et Rome sous l'Espagnol, sous l'pouvantable torture
des _Maranes_, moiti Africains. On avait vu le sac d'Anvers, une
scne bien au del des plus horribles rves. Tous les rivages
d'Angleterre s'taient couverts de fugitifs, hommes et femmes, nus,
navrs, sanglants... Maintenant au tour de Londres. L'Anglaise
charitable qui avait reu la Flamande mourante dans son lit savait ce
que c'tait que les saccagements de ville, et elle s'vanouissait
d'pouvante  la seule ide.

L'Angleterre rsisterait-elle? Il n'y avait pas d'apparence. Pourquoi?
Parce qu'elle avait l'ennemi dans son sein, parce qu'il y avait
quelqu'un  Chartley, qui, le lendemain de sa descente, donnerait aux
Espagnols deux armes, anglaise, cossaise, ou du moins ferait dire au
peuple des marchands: Traitons, devanons le pillage. Un sr moyen
d'tre pill.

Aujourd'hui le trait. Demain le sac de Londres. Aprs-demain le
silence des ruines, que l'on voyait aux Pays-Bas, le commencement des
longues tortures  petit bruit, les moines de toute couleur, les
mendiants soldats, la torture et les poux.

Hypothse? Imagination? Vains rves? Point du tout. La grande flotte
de l'Armada, quand elle vint traner le long des ctes, exposa aux
marins anglais une superbe lite de moines, blancs, gris, noirs, un
corps d'inquisiteurs tout prts.

Il n'y avait aucune famille anglaise qui, le soir,  genoux, ne
demandt, avec prires, larmes et sanglots, la mort, la prompte mort,
de cette maldiction vivante dont le prtendu droit livrait
l'Angleterre.

_Reine propritaire_ (c'est un mot de Philippe II). Proprit
terrible, de haine et de fureur. De quoi Marie Stuart mourut-elle?
D'avoir fait un _legs de l'Angleterre_ (20 mai). L'Angleterre lgue
la tua.

C'est pour avoir cette lettre du 20 mai que les Jsuites, dans leur
frntique passion, nourent avec elle la correspondance qui la mena 
la mort. Non-seulement elle y donne l'Angleterre  l'Espagne, mais
elle dit que, si son fils ne se fait catholique, _elle le livrera_ 
Philippe II.

Les Jsuites Persons, Holt et autres, taient dj en cosse pour
cette oeuvre pie; ils travaillaient avec les Guises. Henri de Guise
appuyait ardemment les envoys d'cosse prs de Philippe II. On voyait
bien ces alles et venues; on comprenait qu'une rvolution allait se
faire. Henri III, inquiet, envoya un ambassadeur  dimbourg, ce que
la France n'avait pas fait depuis dix-huit ans. Enfin, pour rendre la
chose encore plus claire, ces insenss d'cosse se mirent  dire la
messe et se refirent catholiques, comme s'ils avaient dj vaincu.

Il est vident que tous perdaient la tte. Ils crivaient, jasaient,
conspiraient en plein vent, sans voir seulement, tristes marionnettes,
qu'ils s'agitaient au fil que tirait Walsingham. Babington, le plus
fou (c'est son droit d'amoureux), en vient  crire  Marie, _ sa
chre souveraine_, tout ce qu'on fait pour elle. Quant  ce qui tend
 nous dfaire de l'usurpateur, six gentilshommes de qualit, mes amis
familiers, entreprendront l'excution tragique. (16 juillet 1586.) 
quoi Marie rpond sans hsiter: _Il faudra_ mettre les six
gentilshommes en besogne, etc. (27 juillet.)

Ce n'tait pas la premire fois que Marie consentait la mort
d'lisabeth. Mais ici, par ce mot fatal, elle avait l'air de
l'ordonner. Son secrtaire Nau,  qui elle dictait, la pria  genoux
de ne pas envoyer cette lettre. Mais c'tait fait. La folie est
contagieuse. Et Babington tait si navement fou, que tous, sur ces
belles ailes, naviguaient ds lors avec lui entre ciel et terre, ayant
perdu de vue ce bas monde des ralits. Il en tait venu au point de
ne plus s'inquiter de l'vnement, mais seulement de craindre que les
visages des six hros ne fussent perdus pour la postrit; il en fit
faire un grand tableau o ils taient trs-ressemblants, faciles 
retrouver; attention dlicate pour la police, et dont purent le
remercier les agents de Walsingham.

Philippe II tait content. Il avait bien serr la bonne lettre o
Marie donnait trois royaumes. Il ordonne qu'on se prpare pour agir
promptement, sur-le-champ, etc.

Cependant,  ce moment mme o il sent tout le prix du temps, il veut
que la nouvelle du coup aille d'abord  Paris, non tout droit 
Farnse en Flandre, et c'est Mendoza qui, de Paris, transmettra 
Farnse l'ordre de dpart, _de sorte qu'lisabeth tue_, dans cette
crise brlante o chaque minute avait un prix norme, _il y aurait eu
cinq ou six jours perdus_ avant que le secours espagnol mt  la
voile! Cela peint Philippe II, et classe l'animal  sang froid.

Walsingham, tenant son affaire, crut pouvoir emporter la chose auprs
d'lisabeth par un grand coup de peur. Il lui dit tout en une fois.
Elle en fut renverse.

Fallait-il attendre les actes? Il semblerait que le hardi ministre en
ft d'avis. Il n'arrta qu'un homme, le vieux Ballard, voulant sans
doute que les autres, effrays, se prcipitassent dans un commencement
d'excution, et qu'on les prt arms. Ils n'osrent, devinant bien que
dj de toutes parts ils taient pris, envelopps.

La sret de Marie semblait tre en ceci, qu'il n'y avait rien de son
criture. Elle dictait, et Nau crivait la minute, qu'un autre
secrtaire chiffrait. Nau d'abord noblement, fermement, nia tout. Mais
Babington avoua tout, Ballard tout, et quand ils eurent subi, au
nombre de quatorze, le supplice des tratres, Nau remit de l'eau dans
son vin. Il dit de point en point comment se faisaient les choses, et
que Marie avait dict.

Elle se dfendit d'abord par le silence, refusant de rpondre, disant
qu'elle tait reine, trangre et non soumise aux lois anglaises;
qu'elle tait venue en Angleterre _sans y tre force_. Ceci tait
trs-faux. Elle n'aurait pas pu se sauver. Notre ambassadeur,
Castelnau, dit nettement qu' peine rfugie en Angleterre, elle
conspirait et qu'lisabeth fut contrainte de la retenir.

Aprs le silence, elle essaya le mensonge et l'quivoque, disant ne
pas connatre Babington, _puisqu'elle ne l'avait jamais vu_, soutenant
mme _qu'il ne lui avait point crit, qu'elle ne lui avait point
rpondu_. Elle prit Dieu  tmoin _qu'elle n'avait jamais consenti 
ce qu'on conspirt contre la reine d'Angleterre_.

Tous les historiens, chose curieuse, admirent la dignit de cette
dfense! Tous estiment que l'accuse y fut grande et vraiment reine!
Peu s'en faut que ce jugement ne soit cit  ct des jugements des
martyrs, des hros de la vrit!

Les plus judicieux crivains copient ici sans examen les misrables
pamphlets, gnralement anonymes, que les vnements produisirent; par
exemple, l'Innocence de la _trs-chaste_ et dbonnaire Marie, le
Martyre de la reine d'cosse, la Mort de Marie Stuart, etc., et tout
ce qu'a ramass la compilation de Jebb. Ces romans furent imprims la
plupart dans l'anne mme des _Barricades_ et de l'_Armada_. Ce sont
des armes de guerre lances contre lisabeth et contre Henri III. Le
but est d'exalter les Guises, de faire croire que le roi de France
trahit sa parente, et n'intervint pas pour elle. Une foule de dtails
inexacts devaient avertir que ces histoires sont des pamphlets et des
pamphlets ignorants. Par exemple, l'auteur du _Martyre_ dit que
Gifford,  Paris, logeait chez le conspirateur Morgan (Jebb, II, 281),
chose matriellement impossible; Morgan tait  la Bastille.

Beaucoup d'ornements romanesques montrent aussi que ces livres sont
crits pour les belles ruelles et les dames du continent, spcialement
les dtails sur la blancheur de Marie, sa gorge d'albtre (307);
spcialement le conseil qu'elle aurait tenu la veille avec ses femmes
et ses serviteurs sur sa toilette du lendemain (639); le satin gaufr,
le taffetas velout, les bas de soie bleue, les jarretires de soie,
et jusqu'aux caleons de futaine blanche. Est-il sr que ces belles
choses aient tellement occup une me en prsence de l'ternel?

Mais ce qui me rend ceci encore plus suspect, ce sont les salets
ignobles qu'on ajoute sur lisabeth (651). Quand la fureur fait
descendre jusqu' fouiller de telles choses, on peut croire que
l'historien qui se moque de la pudeur se moquera de la vrit.

Chevaliers de Marie Stuart (je parle surtout au bon Schiller, dupe de
son coeur au point d'crire ce drame violent contre ses propres
ides), examinons, je vous prie, la vraie cause qui vous a tous
tellement aveugls, dvoys, jusqu' suivre aveuglment les plus sots
pamphlets des Jsuites.

Son jugement fut irrgulier. Non, ce n'est pas la vraie cause qui
vous a passionns. Bien d'autres procs analogues vous ont pass par
les mains sans que vous y insistiez.

Dites la chose comme elle est, n'en rougissez pas. La vraie cause qui
vous meut, qui nous meut tous, c'est que _c'tait une femme_.

Tuer une femme! c'est en effet une chose horrible, et qui soulve! La
mort de la plus coupable semble un crime de la loi.

Je n'examinerai donc pas ce qui serait advenu de l'Angleterre si
l'invasion espagnole et trouv vivante la dangereuse crature qui
faisait l'unit secrte du parti catholique anglais, son lien avec les
Guises, avec toutes les conspirations du continent. Que de femmes
pourtant alors, des millions de femmes anglaises, eussent trouv pis
que la mort dans la vie de cette femme.

J'aime mieux, mettant ceci  part, rpter ce que j'ai dit ailleurs
avec plus de force que personne (_Rv. franaise_, t. VII): Il n'y a
contre les femmes nul moyen srieux de rpression. Elles sont souvent
coupables; elle sont moralement responsables; et cependant, chose
bizarre, _elles ne sont pas punissables_. Malheur au gouvernement qui
les montre  l'chafaud; on ne l'en excuse jamais. Celui qui les
frappe se frappe; qui les punit se punit. Elles sont le monde de la
Grce; la loi ne peut rien sur elles.

lisabeth le sentit cruellement, profondment. De l sa pitoyable
tentative de faire croire qu'elle et pardonn, mais qu'on devana ses
ordres. Elle voyait parfaitement que cette mort, juste ou non, la
poursuivrait dans tout l'avenir; elle voyait que l'acte odieux que lui
arrachait le pril pouvait sauver l'Angleterre, mais la perdait
elle-mme  jamais dans le coeur des hommes.




CHAPITRE XII

HENRI III EST FORC DE S'ANANTIR LUI-MME

1587


La sombre, mais belle histoire, qui finit en 1572, a t justement
intitule _les Guerres de religion_. L'histoire misrable que nous
faisons maintenant devrait s'appeler _les Intrigues sous prtexte de
religion_.

[Note 8: Aux chapitres XII et XIII, j'ai suivi frquemment De Thou
pour l'intrieur de Paris. Les siens y avaient de fortes racines, et
purent savoir beaucoup, tant et au Palais, et  la Cour, et dans les
rues; son pre le prsident tait colonel de quartier.--Personne n'a
bien compris qu'aux Barricades Guise tait tran par l'Espagne, qui
le risqua, comme un brlot, pour pouvoir faire partir l'Armada.]

Les catholiques peuvent l-dessus s'en fier au pape lui-mme.
Sixte-Quint avait en dgot la grande tartuferie  laquelle on
l'associait. Ce bon pre, tout occup de sa petite affaire romaine,
d'arrter et de faire pendre les bandits de son dsert, regardait de
loin sans plaisir la sotte pice de la Ligue. Il voyait de mauvais
oeil ce que _ses fils_ les ligueurs et _ses fils_ les Espagnols
s'obstinaient  faire pour lui. Il leur donnait  la rigueur des
parchemins et des bulles, point d'argent, se disant trop pauvre. Si
j'en avais, disait-il ironiquement aux ligueurs, je n'aurais garde
d'en donner pour la guerre; je suis un homme de paix.

C'tait un rus paysan qui n'tait pas dupe. Il voyait qu'il n'y avait
gure de vrit dans tout cela, qu'on ne travaillait pas pour lui, et
que, s'il y avait succs, ce serait la grandeur de l'Espagne, dont il
dpendrait plus encore.

L'Espagne marchant sur l'Europe, menaante malgr sa fatigue et son
appauvrissement; l'Espagne, aide d'une force immense d'illusion et de
terreur, pousse par l'arme du mensonge, unie si intimement  la
raction fanatique qu'elle n'avait pas mme besoin de la mnager,
voil ce qu'on voyait venir.

Force fatale qui, quoi qu'elle ft, parfois insultant le pape, parfois
massacrant des moines (comme on vit en Portugal), n'en semblait pas
moins catholique et la catholicit elle-mme.

On a vu les sournoises, maladroites et impuissantes tentatives des
Jsuites en 1578 et 1583, pour agir sans Philippe II par des pes
d'aventuriers. Ils retombent toujours  l'Espagne; ils sont  sa
discrtion.

On va voir de plus en plus la sottise de la Ligue, qui voudrait tre
par elle-mme, le chimrique roman de Guise, qui vainement se figure
_qu'il se servira de Philippe II_. Il ne fait rien que se perdre. La
Ligue n'a de force srieuse que par sa base espagnole.

La Ligue fut-elle une chose franaise et nationale? Les Franais du
XVIe sicle (aprs le Gargantua et pendant qu'crit Montaigne!)
sont-ils vritablement si fanatiques et si sots? Les actes soi-disant
populaires qu'entasse M. Capefique auront peine  me le faire croire.
Il prend, copie tout ce qu'il trouve aux Archives de la ville,
convocation de la milice, ordres d'armer les bourgeois, programmes de
ftes publiques, et il appelle tout cela des actes du peuple, les
lans municipaux de la bonne ville de Paris, l'action des confrries,
des halles, etc., etc. Lisez avec attention; vous reconnaissez des
actes officiels, mans de l'autorit.

Ce qui d'avance m'avait mis tout d'abord en dfiance sur cette
prtendue popularit de la Ligue pendant vingt annes, c'est la
longueur du temps mme. La France n'est pas si longtemps folle. Une
pice qui trane ainsi, qui n'aboutit pas promptement, qui recommence
sans cesse pour avoir de frquents entr'actes et laisser la scne
vide, n'est pas une pice franaise. Il y fallait une patience qui
n'est pas de cette nation. On l'aurait siffle cent fois si le
vritable auteur, le clerg, n'et t l, avec sa forte police de
boutiquiers ruins, de mendiants  btons, et son arrire-garde
espagnole.

Ds 1586, dans les dpches d'un agent trs-clairvoyant, vivement
intress  la chose, l'ambassadeur de Savoie, je trouve cet aveu
curieux: _La Ligue a dgot tout le monde._ (Archives diplomatiques
de Turin, 27 mai 1586, portef. 5.)

Qui dit la Savoie dit l'Espagne; Philippe II venait de donner sa fille
au jeune duc de Savoie. C'est l'aveu des intresss, de ceux qui
comptaient se servir de la Ligue pour dmembrer la France, qui
travaillaient dans ce but, qui pratiquaient Marseille et Lyon.
(_Ibidem_, 27 avril 1587.)

Si la Ligue avait eu en France les fortes et vastes racines nationales
qu'on suppose, Guise n'et pas eu besoin d'attendre toujours Philippe
II. Quoiqu'il tirt du clerg, quoiqu'il tirt de ses biens qu'il
tait oblig de vendre, il tendait toujours les mains  l'Espagne; il
en recevait l'aumne, et, la lutte s'engageant, il en sollicitait les
troupes.

Il savait trs-bien que la Ligue, en campagne, n'aurait pu tenir
devant le Roi, uni au roi de Navarre. On le vit en 1589.

Dans les villes mmes, si faciles  terroriser (nous l'avons vu tant
de fois), la Ligue et eu le dessous, si elle n'et sans cesse employ
le moyen suprme,  savoir: le _peuple_, son _peuple_ d'assommeurs,
celui qui mangeait  midi la soupe des couvents et touchait le soir
l'argent espagnol. C'est par ces bandes qu'elle fit les lections de
la milice en 1588.

L'tranger, toujours l'tranger. Voil ce que tout Franais un peu
clairvoyant voyait  travers la Ligue.

Allez donc, sots rudits, rapprocher les temps de la Ligue de ceux de
la Convention! Comparez, je vous prie, les dfenseurs et sauveurs du
territoire avec ceux qui livraient la France.

Cette misrable France, si loin de ses premiers lans spontans,
nationaux, si loin d'tienne Marcel et des vrais tats gnraux,
qu'avait-elle pour se dfendre, au XVIe sicle, devant la puissance
espagnole? Hlas! rien que la royaut.

Cette royaut funeste, cruellement dpensire et folle, elle est
encore le point central o il faut bien ici se rallier.

Cruel abaissement des temps. Dans le prcdent volume, nous
stigmatisions justement le sauvage fou Charles IX et l'homme femme
Henri III. Nous voici rduits maintenant, par la Ligue, ce monstre
d'hypocrisie,  regretter Charles IX,  favoriser Henri III[9].

[Note 9: 12 fvrier 1586. Les amis de Guise s'effrayent. Il ne va pas
au Louvre qu'avec trois cents gentilshommes. Je croy qu'on verra
bientost esclatter ce que le roi couve au fonds de la nue, le desdains
qu'il porte dans sa poitrine.--20 fvrier. Guise va toujours  pied au
milieu de ses gentilshommes  cheval. M. de Sauves a dit que si Guise
se hasardoit  s'accoutumer avec sa femme, il le feroit mourir sans
respect.--16 fvrier. On croit qu'il (Guise?) est venu pour offrir de
l'argent au roi de la part du clerg pour continuer la guerre contre
le roi de Navarre.--28 fvrier. Hypocrisie de Guise. Il dit 
l'ambassadeur de Savoie qu'il ne parlera point de paix, qu'il
embrassera en bon serviteur le parti que suivra le roy, qu'en ces
jours de pnitence, o les dbats toient bannis, on parleroit des
affaires; que dans quinze jours il retourneroit dans son gouvernement,
o il serviroit mieux le roy.--10 mars 1586. Guise fait effort pour
que l'argent que donne le clerg soit remis en ses mains pour la
guerre. Il visite ceux de Paris, tous les conseillers et
prsidents.--13 mars. Le roi met ordre que le sieur de la Noue se
jette dans Genve avec soixante gentilshommes, du consentement de ceux
de la ville (pour la garder contre la Savoie).--14 mars. La ncessit
d'argent les fera tous changer sans vergogne. M. de Guise est pauvre
et vend tous les jours. Argent comptant lui pourra faire changer de
conseil. Et le clerg payera tout.

23 mars 1586.--Le roi ne consulte plus sa mre. Il met des impts pour
rendre odieux Guise, qui veut la guerre.--1er mai. On rduit Guise par
la pauvret. Il vient d'engager sa meilleure terre de 25,000 fr. de
revenus.--14 mai. Guise dit au roi en partant: Je vois que mes
ennemis, du vivant de S. M., peuvent m'ter l'honneur et la vie; mais
je leur montrerai avec combien de malheurs cela adviendra. Cent ans
aprs nous, on sentira la plaie qu'ils auront faite  ce
royaulme.--Guise aspireroit  la couronne aprs la mort du roi.--27
mai. La Ligue a dgot tout le monde. Guise s'est laiss mener par le
nez.--18 juin. Dvotion d'Henri III. Le pape le prie de modrer ses
abstinences.--10 juin. On va imprimer les lettres de Guise  l'Espagne
et au pape. Le roi est devenu le plus fort.--4 juillet. Le roi a
dress 12 enfants joueurs de luth, et les fait coucher  la
garde-robe.--15 fvrier. Joie de la Savoie. Le jeu commence. Le duc
pourra tomber enfin sur Genve que le roi dfend.--D'Espernon prira
le premier, et l'on profitera de ses dbris.--20 fvrier. Le roi
devient mlancolique, n'aime plus le bruit, se retire aux Capucins. Il
laissera faire. Les mignons sont ennemis entre eux. Joyeuse trahirait
pernon pour Guise.--6 mars. Henri III dit qu'il voudroit que Savoie
ft dans Genve, qu'il s'en rjouiroit avec le duc.--31 mars. Le roi
s'abandonne; mais si d'pernon vient, il peut tuer ses ennemis.
pernon dit qu'il les fera sauter des galeries du Louvre.--20 avril.
Le roi, larme  l'oeil, met le chapeau de Joyeuse  pernon, et celui
d'pernon  Joyeuse, et les deux chapeaux sur sa tte: union.--29
avril. Il faut que le duc de Savoie gagne Marseille et Lyon. Sans
Marseille, point de Provence, sans Lyon, point de Dauphin.--2 juin.
Savoie pourroit se dclarer dfenseur du roi, qui lui remettroit ses
places plutt qu' un d'pernon.--4 aot. Guise, au dsespoir, avoue
qu'il appellera les Espagnols.--C'est  ce point de ses affaires le
plus branl qu'il fera bon traiter avec luy. Je luy ay faict tenir
les 2 billets. On verra ce qu'il rpondra.--3 septembre. (Aux tats),
il y aura quelque querelle d'Allemand qui troublera la fte. Les
fourriers des princes s'y entrebattent dj.--11 septembre. Le roi est
vindicatif et dissimul, mais qui n'excute pas, il sera toujours
prvenu par M. de Guise.--12 septembre. Guise a 5,000 arquebusiers
dans Orlans, et l'ambassadeur offre du secours  Guise, qui se croit
fort et ne veut encore agir.--Guise en vient  nonchaloir, reprend ses
amours avec madame de Sauves.--Le roi fait entendre qu'il le fera
conntable.--1589, 17 mars. Le prsident Jeannin m'est venu trouver;
il m'a dit que V. A. devoit agir, que M. du Maine estant lu
lieutenant de l'Estat, ne pourroit sans rougir consentir ouvertement
et du premier abord qu'on dmembrast la France.--Voyant qu'il parle
vaguement comme Guise, le Savoyard rpond durement, carte les belles
paroles de Jeannin, dit qu'il lui faut au moins le Dauphin sous la
protection de la Savoie.--Les trois ou quatre qui mnent les affaires
offrent le Dauphin et la Provence.--_Dpches indites de
l'ambassadeur de Savoie._ Archives de Turin.]

Suis-je bien moi? disait ce juif dans les cachots de l'Inquisition.
Mais non! je ne suis point moi! L'histoire en dit autant ici et se
mconnat elle-mme.

On aurait cru que la furie de ce Charles, tombant aujourd'hui  droite
pour tomber demain  gauche, tait le pire gouvernement. On l'et cru,
on se ft tromp. Il y avait encore alors un peu d'ordre financier,
quelque obstacle aux vaines dpenses. Barrire dtruite, abaisse 
l'avnement d'Henri III. Donc ce sera celui-ci qui marquera le fond du
fond? Son pernon et son Joyeuse sont le pire gouvernement? Mais non,
nous n'y sommes pas; voici les grands rformateurs qui vont gurir
tous les abus, les Lorrains et les ligueurs, dfenseurs irrprochables
des franchises nationales. Que nous apportent ceux-ci? et quel serait
leur succs s'ils venaient  bout de leur oeuvre? Ils ne vivraient pas
un quart d'heure sans subir deux conditions: _un dmembrement fodal_,
qui mettrait la France en pices; et la tte de ce monstre _serait le
tyran tranger_.

Nous voil donc  ce point de dfendre pernon, Joyeuse. Dans la
faiblesse actuelle du roi de Navarre, en attendant qu'il grossisse et
soit Henri IV, ces deux drles, contre les Lorrains et le parti
espagnol, se trouvent les gardiens de la nationalit. Confessons cet
avilissement et cette extrme misre. La France, dans ce moment,
prirait sans la royaut, qui elle-mme n'existe que dans ces deux
tristes vizirs.

S'ils avaient t d'accord, le trne,  l'tat vermoulu, et eu encore
quelque force. D'pernon tait un homme de rsolution; il voyait
trs-bien dans Paris combien l'oeuvre de la Ligue tait chose
artificielle; toujours il demanda au roi de lui permettre d'agir. La
Ligue entranait les foules par ruse et terreur; mais fort aisment la
terreur aurait t reporte de l'autre ct. Ce ne fut, comme on va
voir, que par une panique habile qu'on runit un moment le peuple pour
les _Barricades_. Si l'on et pris les devants, les vrais ligueurs,
pour une action srieuse, n'auraient pas t nombreux.

pernon tait une pe. Mais le manche, qui le tenait? Une pauvre
chose pourrie, la volont d'Henri III, qui n'en tait pas seulement 
garder son secret une heure. Il ne pouvait rien retenir: c'tait son
infirmit. Catchis par pernon, et louant son nergie, il s'en
allait rapporter tout  son gouverneur Villequier et  la vieille
Catherine, qui le faisaient savoir aux Guises.

Si Joyeuse n'tait pas un tratre, c'tait du moins un jeune fou. Sa
marotte tait de supplanter Guise. Il tait suivi en effet de tout ce
qu'il y avait de cerveaux vides dans la jeune noblesse: loyaux
tourdis qui n'aimaient ni les replis italiens du fameux hros
catholique, petit-fils des Borgia, ni l'austrit empese, la roideur
des calvinistes. Joyeuse tait leur grand homme; ils admiraient sa
grandeur  jeter l'or par les fentres. Il ressemblait  Henri III. Le
souci de celui-ci n'tait ni la Ligue ni l'Espagne: c'tait la
rivalit d'pernon et de Joyeuse.

Cependant, qu'il le voult ou non, il penchait vers ce dernier, pour
la raison toute simple que Catherine, Villequier, d'O, c'est--dire le
vieil intrieur, taient aussi du ct catholique, et ne lui
demandaient aucun acte d'nergie, de rsolution, mais seulement de
rester tranquille et d'aller o il allait (au gouffre de l'Espagne et
des Guises). Avec pernon, il et fallu se botter, monter  cheval,
s'appuyer du Tiers parti et mme du roi de Navarre, faire le coup de
pistolet, peut-tre livrer un combat dsespr dans Paris.

La fermentation y tait grande, facile  entretenir dans l'tat
d'extrme malaise o taient les populations. La peste, peu
auparavant, avait horriblement svi, et, dit-on, tu trente mille
hommes. Cette malheureuse ville en deuil tait triste, aigrie,
crdule. Le service de Marie Stuart que l'on fit  Notre-Dame exalta
fort les esprits. Le printemps permit de faire des processions
nombreuses, qui, en mme temps, taient des revues de la faction. Les
Guises y faisaient venir de Picardie, de Thirache, de Champagne, mme
de Lorraine, de pauvres diables, hommes et femmes, dont la misre
exaltait la dvotion. Les plerins, en habits blancs avec des croix,
hurlaient des chants dans tous les patois de la France ou en mauvais
allemand. Ce spectacle portait au cerveau. Beaucoup avaient peur;
d'autres s'animaient, devenaient furieux. D'ardents agents de la
Ligue, emportant de Paris ces torches, les secouaient par toute la
France. Dans les confessionnaux, on disait aux femmes tremblantes:
N'ayez peur; la sainte Union a quatre-vingt mille hommes arms; nous
serons heureux dans trois mois; il n'y aura qu'une religion.

Un fait montre o l'on en tait. Le conseil de l'Union, tenu aux
Jsuites, avait dcid que Boulogne serait livre  l'Espagne. Le roi,
averti, empcha la chose. Loin d'tre dconcert, deux ans de suite on
revint  la mme entreprise. L'homme qui devait livrer Boulogne fut
amen en triomphe sous le nez du roi, caress d'htel en htel. Paris
le vit; le Louvre l'endura; il ne se trouva pas un Franais pour
mettre la main sur le tratre. Tellement la longueur des maux avait
nerv les meilleurs! Tellement l'tincelle nationale et le sens de la
Patrie, dj si vifs au temps de la Pucelle, s'taient plus d'un
sicle aprs misrablement affaiblis!

Que la petite minorit protestante, rduite du cinquime au dixime de
la population franaise, ft tente d'appeler au secours pour ne pas
tre gorge, on le comprend  la rigueur. Mais que cette majorit qui
se prtendait norme, qui se disait la nation, ament l'tranger en
France, c'est l ce qui avait droit d'tonner et d'indigner. Et quel
tranger encore? Non tel petit prince allemand, non quelques bandes de
retres, mais l'pouvantable gant qui venait d'engloutir l'empire
portugais, les Indes orientales, ayant les occidentales!

N'avait-on pas sujet de croire qu'un tel roi retiendrait pour
toujours ce qu'on lui mettrait dans les mains?

Attendre le secours d'Espagne, c'tait la politique des Jsuites,
celle des Guises et des hauts ligueurs. Mais leurs bas associs, ceux
qui travaillaient la boue de Paris, avaient hte de _jouer des mains_.
Il leur tardait de jouir de ce qu'on leur avait promis. Les modrs
qu'il fallait gorger, c'taient principalement ceux que l'on dsirait
piller.

Il y avait de bons coups  faire chez M. le chancelier, chez M. le
premier prsident, etc., etc. Pour en venir au pillage, il fallait
surprendre le roi, l'enfermer, le tuer ou le tondre, lui faire suivre
sa vocation et en faire un capucin. Trois fois de suite en six mois,
on crut mettre la main sur lui.

Trois fois, il fut averti, se tint sur ses gardes. Nous possdons le
rcit de l'intrpide Poulain, qui, chaque soir au conseil de la Ligue,
o on pouvait le poignarder, apprenait ce qu'on ferait le lendemain
contre le roi. On a suspect cette pice. Mais elle est tout  fait
d'accord avec tous les documents qu'on a publis depuis.

Comment servir Henri III? Il se trahissait lui-mme. Son entourage lui
fit croire que Poulain tait pay par les huguenots. Il l'envoya faire
ses rvlations  un Villeroy, ami de Guise, et qui le tenait au
courant de tout.

L'orage semblait devoir craser le roi de Navarre! Il faut regarder la
carte, voir l'troite et misrable petite bande de terrain o il se
trouve accul, ayant par derrire l'Espagne, par devant la grande
France catholique, Henri III uni  la Ligue, qui allait, bon gr mal
gr, marcher contre lui.

Il est vrai que tous les protestants d'Europe s'taient mus, cotiss,
le roi de Danemark en tte, pour payer une arme allemande qui ferait
une diversion. Les ligueurs dirent  l'instant que c'tait Henri III
lui-mme qui appelait les Allemands. S'il ne combattait pas
l'invasion, tout le monde le jugeait tratre. S'il la combattait, il
se fermait tout retour du ct des protestants, il se brouillait 
jamais avec l'Allemagne et la Suisse protestante; il appartenait ds
lors  la Ligue, qui le tranait la chane au cou.

Il lui fallut bien pourtant, devant l'meute permanente, prendre ce
dernier parti. La Ligue donnait des troupes  Guise; le roi se mit 
la tte des siennes, et il fallut que d'pernon avec lui combattt les
Allemands au profit de la Ligue.

Comment l'arme de Navarre joindrait-elle celle d'Allemagne  travers
toute la France? Grand problme. Loin d'avancer  sa rencontre, le
Barnais reculait devant une grosse arme royale que menait Joyeuse.
Plus d'une fois il se trouva prs de prir, entre deux rivires et
deux grands corps ennemis. Son vrai sauveur fut Joyeuse et son
incapacit. Cet intrpide tourdi, suivi d'un monde de grands
seigneurs  tte non moins lgre, avait obtenu carte blanche du roi
et la permission de donner bataille. Inquiet de son crdit baiss, il
voulait se relever par quelque succs clatant qui le mt au-dessus de
Guise et lui concilit la Ligue. En attendant, sur sa route, il
faisait le bon catholique en massacrant tout; il avait jur,
disait-il, de faire mourir quiconque sauverait un seul huguenot.
Toute son inquitude, c'tait d'tre joint trop tt par le marchal
Matignon, un Normand fort entendu, qu'on lui envoyait pour tuteur et
qui tchait de le rejoindre.

Joyeuse trouve l'ennemi  Coutras, et ne perd pas une minute pour se
faire battre  plate couture, disperser, dtruire et tuer (20 octobre
1587).

La petite arme protestante, outre sa supriorit morale de troupe
aguerrie, se montra une arme moderne comme art et habilet.
L'artillerie, bien place et bien commande, fit du premier coup un
dgt immense dans les rangs serrs de Joyeuse, et la sienne, plus
forte, n'eut aucun effet. Des pelotons d'arquebusiers, marchant devant
le roi de Navarre et les deux Cond, leur prparrent la besogne. Ils
rompirent les catholiques, renversrent les brillants escadrons. Et
alors, l'infanterie protestante survenant, un grand massacre commena;
deux mille morts restrent sur la place, parmi lesquels ce beau monde
de seigneurs et le fanfaron Joyeuse.

Point de victoire plus complte. La chambre o dna le roi de Navarre
tait pleine de drapeaux; tout le monde ivre de joie, lui calme autant
qu'auparavant, modr et bon pour les prisonniers jusqu' rendre 
quelques-uns leurs enseignes pour les consoler. Les ministres taient
stupfaits de voir un homme si modeste. D'autres, observateurs
srieux, entrevirent l'abme insondable d'indiffrence  toute chose
qui, sous cette surface aimable, se trouvait en effet chez lui.

Nulle autre prise que les femmes; pour quelques jours,  la Rochelle,
loign de sa matresse, la fameuse Corisande, il lui avait fallu la
fille d'un magistrat de la ville. Les ministres avant la bataille lui
rappelrent ce pch; sans disputer, il en fit une sorte de
satisfaction, d'amende honorable abrge. Puis le lendemain de la
bataille, il laissa tout, et s'en alla, avec sa brasse de drapeaux,
chez sa Corisande d'Audouin.

Il est vrai que tout le monde le quittait. Chacun avait hte d'aller
reposer chez soi. Et cette arme allemande qui venait tout exprs pour
eux, qui allait la diriger? Un seul des chefs protestants y avait
song, et, par une course intrpide de deux cents lieues en pays
ennemi, tait parvenu  la joindre. C'tait le fils de Coligny.

Abandonne  elle-mme, l'arme trangre allait comme un grand
vaisseau sans pilote ou comme un homme ivre, sans savoir ce qu'elle
faisait; le soldat mme menait ses chefs. Les Allemands avaient trouv
en Champagne leur vainqueur, le vin, le raisin, la vendange; leur
voyage tait devenu une sorte de bacchanale. Puis le camp fut un
hpital; on laissa des hommes sur tous les chemins.

La nouvelle de Coutras, qui leur vint le 28 octobre, les avait
encourags. Mais ce qui leur porta un coup terrible  ne pas s'en
relever, ce fut de voir que le roi, que d'pernon, qu'on leur avait
dit amis, vinrent  eux comme ennemis. D'pernon leur ferme la route.
Il les arrte, les dmoralise, les corrompt, dcide les Suisses qu'ils
avaient  les quitter,  se joindre aux Suisses du roi.

Henri III se trouva ainsi avoir deux fois servi la Ligue et s'tre
port deux coups. Par la dfaite de Joyeuse il se trouvait ruin dans
sa force principale, et par le succs d'pernon il brisait les
Allemands, qui eussent t contre la Ligue ses meilleurs auxiliaires.

Ceux-ci, n'esprant plus rien, indisciplins, sans ordre, ne se
gardant mme plus, offraient  Guise une belle prise. Par deux fois,
il tomba sur eux, et eut deux petits avantages que la Ligue porta
jusqu'au ciel. Le roi, au contraire, qui avait fait le grand coup, en
dcourageant les Allemands, fut partout proclam tratre, coupable,
dment convaincu de les avoir fait chapper.

La Ligue crut ds lors n'avoir plus rien  mnager avec un homme mort,
qui venait par complaisance de s'exterminer.  ce roi crev, on put
sans danger donner le dernier coup de pied. Le parti, assembl 
Nancy, lui fit la demande de _s'unir mieux  la Ligue_ (il venait de
se perdre pour elle), de subir le concile de Trente et la domination
du pape, d'accepter l'Inquisition, de donner des places aux ligueurs,
de vendre les biens protestants pour entretenir en Lorraine une arme
catholique, de taxer les convertis au tiers de leurs revenus, enfin
_de ne faire grce  aucun prisonnier_.

Condition atroce. On avait soin d'ajouter que, si un prisonnier, pour
sauver sa vie, voulait se faire catholique, il ne le pouvait _qu'en
cdant la totalit de ses biens_.

tait-ce tout? Non, on exigeait que le roi, de plus, _loignt de lui
ceux qu'on lui dsignerait_. Cela voulait dire pernon, quelques
seigneurs qui lui restaient encore fidles, sa garde, les
quarante-cinq de son antichambre.

C'tait lui demander sa vie.

On sentait que, pouss jusque-l, il disputerait, qu'accul dans le
dsespoir, il essayerait quelque chose, s'obstinerait  vouloir
vivre,--et, par ce crime, mriterait sa dposition.




CHAPITRE XIII

LE ROI D'ESPAGNE FAIT FAIRE LES BARRICADES DE PARIS

Mai 1588


Le duc de Guise est triste, crivait  son matre l'envoy de
Florence; il a perdu la gaiet qui lui tait habituelle.  peine g
de trente-cinq ans, il a dj des cheveux blancs aux tempes.
Regrette-t-il d'avoir manqu son but? Forme-t-il de nouveaux projets?
(Alberi, Cath.)

Il n'est pas difficile maintenant de rpondre  cette question. Guise
sentait ds lors parfaitement le noeud qui le tenait au cou. _Il ne
pouvait agir ni sans l'Espagnol ni par lui._ Il devait prir au lacet
dont fut trangl Don Juan.

On l'a vu en 1583, lanc par les Jsuites, vouloir jouer le tout pour
le tout, et brusquer l'affaire d'Angleterre; un mot de Mendoza le
ramena en arrire. En 1587, Philippe lui avait promis de l'argent et
des troupes, l'assistance mme du prince de Parme; mais le 11 aot, il
crivait que, le roi de France agissant lui-mme contre les Allemands,
_il tait inutile_ d'aider le duc de Guise; celui-ci resta faible,
rduit aux escarmouches, incapable de faire de grandes choses.

Philippe II avait sur les Guises l'opinion du duc d'Albe, que
c'taient des brouillons et de dangereux intrigants. Leur alliance
avec Don Juan ne dut pas modifier cette opinion. Il sut probablement
l'offre de Guise aux catholiques anglais (1583) de les aider  chasser
l'Espagnol quand on s'en serait servi.

L'envoy d'Henri III, Longle, toucha Philippe  un point bien
sensible en lui disant (1587): Qu'une troite liaison existait entre
Guise et le prince de Parme. Celui-ci, comme tous les Farnses, avait
eu toujours  se plaindre du roi d'Espagne. On avait vu la duret
sauvage de Charles-Quint au meurtre de Pierre Farnse, et sa saisie
sur tous les enfants qui, par leur mre, taient pourtant les propres
petits-fils de Charles-Quint. Cette mre, Marguerite de Parme,
gouvernante des Pays-Bas, servit avec intelligence et d'un zle
admirable, sans obtenir la moindre gratitude pour ses intrts
d'Italie. Elle en pleurait souvent. Au fils de Charles-Quint, elle fit
un grand don, elle donna son fils, Alexandre, le grand tacticien, ce
fort et froid gnie qui, mlant la victoire au crime, la douceur  la
cruaut, reconquit pour l'Espagne tous les Pays-Bas catholiques. Il
venait de mettre le sceau  cette oeuvre par le sige d'Anvers, la
plus grande opration du sicle, lorsque la mort de son pre le fit
prince de Parme. Philippe II, qui s'tait longuement fait tirer
l'oreille pour leur rendre Plaisance et peut-tre ne dsirait pas que
les Farnses s'affermissent, refusa durement au prince d'aller voir
ses tats; il redouta l'effet qu'aurait au-del des monts l'apparition
de ce vainqueur, qui avait fait ce que n'avait pu le duc d'Albe, et la
rflexion qui ft venue que l'Espagnol n'tait grand que par le gnie
et le sang italien. Donc, on le cloua en Flandre; us dj, malade,
dsirant le soleil, on lui dit que c'tait assez d'aller aux eaux de
Spa; on lui dfendit l'Italie, on le retint au Nord, pour traner
jusqu'au bout dans la guerre des marais, des fanges et des
brouillards.

Parme tait mcontent, et Guise mcontent.

Philippe II les tenait tous deux comme deux chevaux gnreux, deux
arabes pur sang attels  une charrette.

Il employait le prince de Parme dans les travaux immenses de
construction ncessaires pour la flotte complmentaire de bateaux
plats qui devait porter son arme en Angleterre sous la protection de
l'Armada. De son grand gnral, il avait fait un bcheron, un
charpentier, que sais-je? Il lui fit d'abord abattre une fort de
Flandre pour les matriaux, puis ramasser dans tout le Nord
d'innombrables tonneaux pour faire les ponts, puis runir une masse
incroyable de fagots ou fascines qui feraient des retranchements pour
l'arme dbarque. Long et fastidieux travail, ridicule mme par
l'excs des prcautions, jusqu' btir dans les bateaux des fours 
cuire le pain pour un trajet de deux jours! Ajoutez qu'une chose
travaille ainsi publiquement pendant quatre ans, et si connue de
l'ennemi, tait presque sre d'avorter.

Maintenant que faisait-il de Guise? On voyait beaucoup mieux ce qu'il
n'en faisait pas. Il avait agi avec lui justement comme le dsirait
Henri III. La superbe occasion d'une grande victoire nationale sur
l'arme allemande, indiscipline, errante, ivre, il l'avait enleve 
Guise en lui refusant le secours promis. Ce nouveau Don Juan aurait eu
l  bon march sa victoire de Lpante. L'Espagne la lui souffle. Je
ne m'tonne pas s'il blanchit.

Et pourquoi, dira-t-on, Guise, ayant les Jsuites et la Ligue, ayant
le peuple, ayant le pape, n'agit-il pas sans Philippe II?

1 _Il n'avait pas le pape._ Sixte-Quint fut toujours ennemi de la
Ligue, comme de toute rvolte. Il refusa l'argent, il refusa les
troupes.  un ambassadeur d'Espagne qui lui disait qu'on le forcerait
par une sommation gnrale des princes, la vieille tte de fer
rpondit: Sommez-moi; je vous coupe la tte!

2 _Guise n'avait pas le peuple_, comme on l'a dit.  Paris mme, o
le clerg paraissait matre, il n'y avait pas un tiers du peuple pour
la Ligue (Cayet). Et, dans ce tiers encore, il y avait des gens qui
n'taient pour la Ligue qu' force de peur, comme le prsident colonel
Brisson.

Voil les deux fortes raisons pour lesquelles Guise fut oblig
d'attendre et de dpendre, n'agissant pas  son jour ni librement,
mais au jour de Philippe II, pour sa commodit, et n'tant qu'un
accessoire de la politique espagnole.

Les auteurs de mmoires se demandent pourquoi les _Barricades_ eurent
lieu le 12 mai, lorsque Guise ne se croyait pas prt encore. Elles
eurent lieu, parce que Philippe II tait prt, et qu'il le voulut
ainsi; son _Armada_ devait sortir le 29 du port de Lisbonne; il
voulait qu'Henri III annul, la France effare et surprise de ses
propres vnements, ne pussent pas regarder au dehors, laissassent
tranquillement le prince de Parme quitter la Flandre dgarnie et faire
la grande affaire anglaise.

De sorte que cette longue, vaste et terrible rvolution de France
tait un pisode dans le pome gigantesque de Philippe II, un incident
utile mais secondaire. Guise, en faisant la guerre dans la boue des
rues de Paris, allait rendre possible  l'Espagne de cueillir ce
laurier sublime de la grande victoire europenne. Philippe, avec son
critoire, par l'pe de Farnse et l'intrigue de Guise, serait le
vainqueur des vainqueurs.

Mortification singulire, quand on y songe, pour les ligueurs
franais, pour le clerg, qui, ds 1561, constitua dans la maison de
Guise un capitaine hrditaire de l'glise, et qui, en mme temps,
appela l'Espagne, de voir qu'en ralit, au lieu de se servir de
l'Espagnol, il devenait son serviteur, le valet du roi politique, qui,
si barbarement, traita le clerg portugais.

Il faut avouer que, pour cette grande opration tant retarde,
Philippe II avait choisi un moment admirable.

L'Angleterre, fortifie en 87 par la mort de Marie Stuart, s'tait
fait en 88 la plaie la plus sensible.

lisabeth, appele aux Pays-Bas, y avait envoy l'indigne favori
Leicester, dont tout le mrite tait une grande apparence de zle
protestant. La Hollande le reut avec une confiance extraordinaire,
lui donna plus de pouvoir que la reine n'avait demand. Un parti se
forma pour faire de cet Anglais un souverain absolu du pays. Une bonne
part de la populace demandait un tyran. Les tats gnraux montrrent
une vigueur admirable; en gardant un profond respect pour la reine
d'Angleterre, ils firent couper la tte aux tratres qui conspiraient
pour elle. Dgots et dcourags, les Anglais coutaient les
propositions de l'Espagne. Les tats gnraux soutinrent qu'il n'y
avait de paix que dans la victoire, et ils mirent leur pense de
bronze dans des mdailles sublimes, l'une entre autres, avec la
devise: Le lion libre ne revient pas aux fers.

lisabeth, qui montra du courage une fois que la guerre commena,
parut d'abord faible et femme dans cette vaine ide de l'viter, dans
cette mollesse d'couter les hbleries dont l'Espagnol l'amusait pour
la mieux surprendre.

Son Leicester tait perdu, et Henri III tait perdu, quand Philippe
branla sa flotte.

Seulement il avait fallu qu'Henri III ruin ret le coup suprme, ft
dracin, perdt terre, s'envolt au vent comme une feuille morte.
C'est ce que fit le jour des _Barricades_.

Les deux partis taient en face. Le roi avait failli tout rcemment
tre pris par une femme. La duchesse de Montpensier, soeur du duc de
Guise, la furie de la Ligue, avait imagin de fourrer des bandits  la
Roquette, maison de plaisance prs la porte Saint-Antoine. De l, ils
devaient tomber sur le roi quand il reviendrait de chez les moines de
Vincennes, o il faisait une retraite, couper la gorge  ses cinq ou
six domestiques, et l'enlever  Soissons, o tait Guise. On aurait
dit aux Parisiens que les huguenots enlevaient le roi, pour exasprer
la foule et lui faire commencer le massacre des politiques.

Il n'y a aucun animal qui, mis en demeure de prir, ne devienne
trs-clairvoyant. Le roi avait fini par voir que la btise de sa
vieille mre, qui appelait Guise son bton de vieillesse, les
pantalonnades de Villequier et autres, le perdaient. Il ne crut plus
que d'pernon. Celui-ci, colonel de l'infanterie, mit les Suisses 
Lagny-sur-Marne, pour menacer Paris d'en haut, et alla, comme
gouverneur de Normandie, se saisir en bas de Rouen. En mme temps, il
voulait s'assurer d'Orlans, de faon  serrer Paris de trois cts.
Cela fait, on et pu, sans trop grande imprudence, suivre le conseil
d'pernon, qui tait d'arrter et de faire trangler les pensionnaires
de Philippe II.

Les terreurs de ceux-ci concidaient avec les intrts du matre.
Philippe attendait la guerre civile de France pour faire partir son
_Armada_. Aux premiers jours d'avril, l'Aragonais Moreo vint 
Soissons trouver Guise et lui intima l'ordre de rompre avec le roi, en
l'assurant de trois cent mille cus, de six mille lansquenets et de
douze cents lances;  quoi il ajoutait, ce qui et fait bien plus, que
son matre n'aurait plus d'ambassadeur auprs du roi, mais _auprs de
l'Union_. (Papiers de Simancas; Mignet, _Marie Stuart_, ch. XII.)

Belles promesses. Mais les tiendrait-on? Philippe II poussait vers
l'Angleterre tout ce qu'il avait d'argent et de force. Il voulait, la
Ligue voulait que Guise se jett dans Paris. Prilleuse exigence.
Guise n'avait pas assez de forces pour y venir en ennemi. Et il tait
difficile d'y venir en ami, lorsque dj il faisait la guerre au roi
en Picardie, chassait ses garnisons, se moquait de ses ordres.

Mettre Guise  Paris avant de lui donner des forces, c'tait tenter le
roi, et, selon toute apparence, l'obliger de le tuer. Cela n'arrta
pas les meneurs. L'ambassadeur d'Espagne tait dtermin; il lui
fallait l'explosion. Les Jsuites taient dtermins; la soutane est
hardie, comme les femmes qui ne risquent gure; et l'on a vu de plus,
par l'affaire de Marie Stuart, combien ils taient romanesques,
mauvais apprciateurs du possible et de l'impossible, compromettants
surtout et peu mnagers de la vie de leurs amis. Pour les autres
meneurs, hommes d'excution, vieux massacreurs connus, qui risquaient
bien plus que les prtres, ils se voyaient percs  jour, menacs de
trs-prs, et ils avaient grande hte de diminuer leur pril en y
associant le duc de Guise.

C'tait leur serf; ils lui signifirent que s'il n'arrivait pas, il
ferait bien de ne jamais mettre les pieds dans Paris.

Il se mit en voie d'obir, il fit venir de Picardie le duc d'Aumale,
appela le ban et l'arrire-ban des siens, fit filer dans la ville un
monde de seigneurs, de gentilshommes et de soldats, comme avant la
Saint-Barthlemy. Tout se perdait comme dans une fort paisse ou
une grande mer. On a vu dj en 1572 comment cela _se perdait_.
L'immensit des couvents, des collges, des vastes clotres de
chanoines  Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois, pouvait cacher
toute une arme.

Cependant on chauffait Paris  blanc par le grand moyen qui ne manque
jamais, la peur de la famine. Des mines allonges, des visages ples
erraient. Des gens prudents se parlaient  l'oreille. On disait: Que
deviendrons-nous?

Le roi, seul  Paris, n'ayant pas d'pernon, tait fort inquiet. Il
envoya Bellivre  Soissons pour tcher d'y retenir Guise, le priant
assez bassement de ne pas venir, de ne pas augmenter le trouble. Guise
paya cet ambassadeur de quelques paroles hypocrites, et s'en
dbarrassa. Puis, l'ayant fait partir, lui-mme monta  cheval, lui
laissa la grande route, et, par des chemins de traverse, arriva 
Paris en mme temps que lui. Le lundi 9 mai, il entra  midi.

Presque seul, ayant  peine cinq ou six cavaliers, il entra dans la
foule de la rue Saint-Denis, le nez dans son manteau, sous un grand
chapeau rabattu. L, un jeune homme  lui, comme par espiglerie,
enleva le chapeau et tira le manteau: Monseigneur, faites-vous
connatre.

Un cri s'lve: C'est le duc de Guise! Les Parisiens, qui se
croyaient dj affams, n'auraient pas vu toute une arme pour eux et
un grand convoi de farines avec tant de satisfaction. Les vivats
clatrent. Une dame, au pas d'une boutique, baissa son masque (les
lgantes suivaient cette mode italienne), et, d'un riant visage lui
dit: Bon prince! te voil!... Nous sommes sauvs!

 ce mot, on s'lance, on baise ses bottes. Les fleurs pleuvaient. Il
y eut des simples qui frottaient leurs chapelets contre lui pour les
sanctifier. Il est entour, touff presque, peut  peine passer. Il
souriait, mais avait hte de profiter de la surprise qu'allait causer
son arrive. Il parvint, non sans peine,  l'Htel de Soissons (Halle
au Bl), chez la reine mre. Elle qui ngociait, qui croyait
l'empcher de venir, elle le voit tout venu, plit, bgaye. Lui,
modeste; il assure qu'il ne vient que pour se justifier.

Il esprait en elle. Il avait besoin d'elle pour qu'elle donnt  son
fils des conseils de lchet. La vieille femme va prendre sa chaise et
le conduire au Louvre. En avant, elle envoie Davila, son jeune
chevalier, dire au roi que Guise est venu.

Le roi fut si surpris qu'il chancela, s'appuya du coude sur une petite
table, soutenant sa tte avec la main dont il se couvrit le visage. Le
colonel corse Ornano et un abb Del Bene, qui taient l, dirent qu'il
fallait le poignarder. L'abb, avec douceur, citait le mot biblique:
Je frapperai le pasteur; les brebis seront disperses.

C'tait un conseil trs-hardi; cependant on croyait que le roi le
suivrait et ne se laisserait pas braver dans son Louvre. Crillon,
mestre de camp des gardes, voyant le duc entrer, enfona son chapeau
et ne le salua pas, comme un homme qu'on allait tuer. Sixte-Quint
aussi, quand on lui conta la chose, tait surpris qu'il ft sorti
vivant.

Il n'y avait pas grande force au Louvre. Mais sans nul doute, c'et
t un coup de terreur pouvantable qui d'abord et paralys. Beaucoup
de gens auraient fui de Paris. Le roi avait des hommes d'excution,
Biron, Crillon et Ornano. Il tenait, outre le Louvre, la Bastille et
l'Arsenal, o tait l'artillerie. Selon toute apparence, il et eu
vingt-quatre heures pour lui.

Mais lui-mme avait peur. Et il avait prs de lui des gens comme
Villequier, qui avaient encore plus peur, calculant que, si on prenait
le Louvre et le roi, eux, ils payeraient l'affaire; la foule les et
mis en morceaux. Ils prchaient pour la douceur, lorsque le duc entra
avec la reine mre. Il tait dfait, ple, ayant, aux antichambres,
aux escaliers, pass entre des pes nues, et perdu l toutes ses
politesses sans qu'on lui rpondt.

Le roi, de son ct, tait trs-altr, et son visage montrait une
rsolution violente. Il lui dit schement: Pourquoi tes-vous venu?
Puis  Bellivre: N'tiez-vous pas charg de dire...? Et, Bellivre
voulant s'expliquer, le roi lui dit: Assez. Et il tourna le dos au
duc de Guise. Selon un manuscrit, celui-ci s'assit sur un coffre, non
pas par insolence, mais sans doute par motion.

Cependant les femmes, la reine mre, la duchesse d'Uzs, prenaient le
roi  part, lui disaient cette terrible effervescence du peuple, et
lui montraient la foule qui avait pntr dans la cour du Louvre.
Bref, on le dtrempait.

Guise sentit finement, vivement, ce moment de fluctuation, et prit
cong. En sortant, il se demandait si vraiment il vivait encore, et
se blmait de s'tre livr  ce hasard. Mais il tait sauv. Il fit
venir les meneurs de la Ligue et tous ses gens; il s'arma, s'assura
dans son htel, quoiqu'il n'en et plus gure besoin, ayant doubl de
force par le succs de sa tmrit.

Pendant ce temps-l, le roi avait fait venir Poulain: celui-ci lui
disait que la Ligue se runissait le soir dans telle maison, qu'on
pouvait encore rafler tout. Trop tard, beaucoup trop tard. Ce qu'on
pouvait au Louvre le matin, on ne le pouvait pas le soir, et hors du
Louvre. Le roi n'avait plus rien  faire.

Le 10, Guise tait matre. Avec quatre cents gentilshommes cuirasss
sous l'habit, les pistolets dans le manteau, il alla faire sa cour au
roi, qui dut le bien recevoir. Le bon duc alla ensuite rendre ses
respects  la reine rgnante, et accompagner le roi  la messe, enfin
retourna  son htel  travers la foule enthousiaste.

Il dna. Aprs son dner, il alla chez la reine mre, o le roi se
rendit. Maintenant c'tait au roi  se justifier. Il le fit comme il
put, se plaignant seulement des _trangers_ qui taient cachs en
ville et dsirant qu'on les chasst. Guise s'offrit pour y aider. Ce
fut une farce; on se moqua des envoys du roi.

Cela le mit dans une colre d'enfant. Je dompterai Paris, dit-il. Il
envoie ordre aux Suisses de venir de Lagny. On le sut presque avant
qu'il l'et dit, et tout le soir, toute la nuit, on sema le bruit que
le roi ferait le lendemain l'excution des meilleurs catholiques et
mettrait la ville au pillage.

Le matin, les Suisses entrent vers quatre heures avec leurs fifres et
quelques gardes-franaises, mche allume. Dmonstration ridicule.
Guise ayant dj tant de forces, son frre Aumale  une lieue, toutes
ses bandes dans la ville, un tiers de la ville pour lui! le tiers
arm, le tiers actif.

Le roi comptait sur les deux autres tiers, et il avait cru faire un
grand coup politique en faisant capitaines, colonels de la garde
bourgeoise, des hommes du parlement. Le colonel prsident de Thou, mis
ds le soir avec ses gens au poste des Innocents, ne put mme les y
tenir; ils s'en allrent, disant que Paris allait tre pill, et
qu'ils voulaient dfendre leurs femmes et leurs enfants. Le colonel
prsident Brisson, qui tait le plus doux des hommes, fut si bien pris
par les ligueurs, que, de gr ou de force, il se mit avec eux.

Ds cinq heures du matin, l'un des Seize (chefs des seize quartiers de
Paris), le procureur Cruc, fait sortir de chez lui trois garons en
chemise qui crient aux armes dans le quartier Saint-Jacques.

Qu'y a-t-il? dit chacun. C'est le fils de Coligny qui est au
faubourg Saint-Germain, avec ses huguenots.

 neuf heures du matin, tout le quartier ecclsiastique des collges
et sminaires, l'vch, la Cit, taient dj barricads. On prit le
Petit-Chtelet. On s'empara des ponts. Tout cela excut par Cruc et
la noire populace en robe qu'on appelait les coliers. Le tocsin fut
d'abord sonn au clotre Saint-Benot, sur la pente de la rue
Saint-Jacques. La place d'armes tait Saint-Sverin, au bas de la rue.

Une dpche espagnole (Ranke, V, 6) nous apprend que tout ceci se fit
_contre l'avis de Guise_. Il et voulu seulement intimider le roi, et
il dit dans la nuit qu'il tait sr, ds lors, d'en obtenir les tats
gnraux (o on l'aurait fait conntable). Il n'en voulait pas
davantage pour le moment.

C'tait un vilain jeu dans sa pense, trs-prilleux, de se barricader
contre son roi et de lui livrer dans sa capitale une bataille en
rgle. On a vu par le premier Guise la prudence excessive de ces
Lorrains: Franois voulait un ordre crit pour la bataille de Dreux.

Guise ne ngligea rien pour faire croire qu'il n'tait pour rien dans
l'affaire, qu'il s'en lavait les mains. Je dormais, dit-il dans une
lettre, quand tout commena. Et, en effet, il se montra le matin 
ses fentres en blanc habit d't, dans le nglig d'un bon homme qui
 peine s'veille et demande: Eh! que fait-on donc?

Il avait plac dans chaque quartier des gentilshommes pour enhardir le
peuple. Mais il prtendait que cette hardiesse s'arrtt aux menaces.

Ce qui est curieux, c'est que la pense du Roi tait exactement la
mme. Il avait expressment recommand deux choses: 1 de ne rien
prendre et de payer les vivres dont on aurait besoin; 2 de ne pas
tirer.

Tout fut trs-lent sur la rive droite o tait l'htel de Guise. Les
barricades, termines  neuf heures dans le pays latin, ne se firent
qu' midi de l'autre ct.

Dans le quartier de l'Universit, Cruc et les meneurs du parti
espagnol trouvrent un vigoureux appui dans le jeune comte de Brissac,
qui tait au duc de Guise, mais qui ne tint compte de ses rserves.
Brissac hassait le roi, qui s'tait moqu de lui, et voulait se
venger.

La place Maubert, entre l'Universit et la Cit, tait un point fort
important pour sparer les deux Paris, les deux meutes. Crillon
l'occupe; il y trouve Brissac. En vain il demande au Louvre la
permission de charger; le roi persvre dans ses dfenses. Ce brave
reste l sans agir, et misrablement livr.

Brissac ne demanda pas permission  l'htel de Guise. Il fit ses
barricades. Il s'empara de la Cit, du Petit-Chtelet et des entours
du March-Neuf, o taient des compagnies suisses. L et partout
commodment plac et matre des fentres, d'en haut, il fit tirer sur
eux. Il en fut de mme plus tard sur l'autre rive, au cimetire des
Innocents. Ces Allemands qui taient l sans vivres, tout exposs aux
coups, et qui recevaient sans rendre, finirent par se mettre  genoux,
leur rosaire  la main, criant en leur patois: Bons catholiques! bons
catholiques!

Les Parisiens en turent passablement. Ce qui les rendait furieux,
c'tait un mot qu'avaient rpandu les ligueurs, en l'attribuant ici 
Biron, l  Crillon, et ailleurs aux officiers suisses: Messieurs les
Parisiens, mettez des draps au lit; nous coucherons ce soir avec vos
dames.

Ainsi le sang coula et la guerre fut lance. Ds lors l'_Armada_ put
sortir. Trs-probablement, le jour mme (12 mai), avant le soir,
Mendoza dut crire  Madrid; puis, de Madrid partit l'ordre
d'embarquement. Opration immense qui pourtant fut faite le 28; le
lendemain eut lieu le dpart. Seize jours avaient suffi pour tout.

Guise aussi tait embarqu sur l'inconnu, et plus qu'il ne voulait.
Les tats gnraux qu'il allait assembler pour en tirer cette charge
de haute confiance, comment jugeraient-ils un acte si sauvage de
flagrante rbellion?

Les troupes se trouvaient prisonnires entre les barricades, et on ne
pouvait les retirer. Le roi envoya prier Guise de sauver ces pauvres
diables, d'pargner le sang catholique.

Chose odieuse, bien nouvelle alors, que le roi dt  son sujet la
protection des siens et demandt grce! Cela aurait pu faire un
revirement, au moins de piti, Le Louvre, dsert le matin (De Thou),
l'tait moins vers le soir; cinq cents gentilhommes (Davila) s'y
runirent pour le dfendre. Parmi eux, un Montmorency (l'Estoile).

Brissac, au nom de Guise, alla offrir une sauvegarde  l'ambassadeur
d'Angleterre, qui le reut fort mal. Et, comme le jeune homme
hypocritement s'inquitait pour lui, lui conseillait de fermer son
htel, demandait s'il avait des armes, l'Anglais dit schement: Mon
arme, c'est la foi publique; mes portes resteront ouvertes. Je ne suis
pas envoy  Paris, mais bien en France. Je serai o sera le Roi.

Du reste, Guise avait de bonne heure et de lui-mme travaill 
apaiser tout. Ces furieux bourgeois, devenus tout  coup des lions, il
les arrta, leur tira des mains les Suisses et les gardes-franaises.
Sans armes, une canne  la main, il parcourait les rues, recommandant
la simple dfensive; les barricades s'abaissaient devant lui. Il
renvoya les gardes au Louvre; il rendit les armes aux Suisses. Tous
l'admiraient, le bnissaient. Jamais sa bonne mine, sa belle taille,
sa figure aimable, souriante dans ses cheveux blonds, n'avaient autant
charm le peuple. Le 9 mai, c'tait un hros; le 12 au soir, ce fut un
dieu.

Ce dieu, comme la situation le voulait, avait deux visages; il tait
prince, il tait peuple; il saluait gracieusement les gentilshommes,
avec nuance et distinction, et ne refusait pas aux mains sales les
grosses poignes de main. Sa figure tait d'un Janus, tout autre sur
chaque joue. Sa balafre, voisine de l'oeil, le rendait fort sujet aux
larmes, de sorte qu'il offrait deux aspects, souriant d'un oeil, et
pleurant de l'autre.

Le prince de Parme, sombre Italien, qui ne connaissait pas la France,
jugea svrement la conduite de Guise: Il aurait d, dit-il, ou ne
pas commencer, ou aller jusqu'au bout. Qui tire l'pe contre son roi,
doit jeter le fourreau. La vrai pense des Espagnols, c'est que la
guerre civile n'tait pas assez engage.

Leurs agents, et surtout leurs moines, poussaient aux dernires
violences; ils voulaient qu'on fort le Louvre. Et, si le roi avait
pri dans la bagarre, ils n'en auraient pas fait un grand deuil, tant
srs dsormais d'avoir une bonne guerre civile, irrvocable, qui
donnerait le champ libre  Philippe II.

L'intrt de Guise tait autre. Il et t dshonor. La chose et t
sur son dos. Le roi, tellement fini dans l'opinion, pouvait faire
piti, il est vrai, mais non reprendre force. Lui, grandi et si haut
dans l'estime du peuple, aprs une telle journe, il croyait avoir
peu  craindre. Par le Roi ou par les tats, il ne pouvait manquer
d'avoir cette pe de conntable ou de lieutenant du royaume, 
laquelle sa douceur magnanime lui avait donn nouveau droit. Mme hors
Paris, il crut tenir le roi, puisqu'il tenait la France. Mais le roi
pris, le roi tu, Guise baissait; l'opinion tournait; accus,
affaibli, il tait trop heureux alors de se livrer sans rserve 
l'Espagne; la mort du roi le constituait valet de Philippe II.

La reine mre, allant de l'un  l'autre, conseillant toujours, donnait
au duc, au roi, deux tranges conseils, bien propres  la faire
suspecter. Elle voulait que le roi allt se montrer aux barricades,
appart aux ligueurs dans sa haute majest. Un sr moyen de se faire
prendre. Et, quant au duc, elle l'engageait  se mettre dans le Louvre
avec le roi, et  le garder; elle lui promettait tout de la
reconnaissance royale, spcialement la lieutenance gnrale. Mais,
madame, disait-il, voulez-vous que j'aille me jeter tout seul et en
pourpoint parmi mes ennemis?... J'en suis bien marri. Mais que
puis-je? Un peuple furieux, c'est comme un taureau chauff qu'on ne
peut retenir...

Il n'ajoutait pas une chose, c'est que, tout brave qu'il tait, il
n'aurait jamais os barrer le chemin  ses matres, je veux dire  la
tourbe des moines et agents espagnols.

Je ne crois pas qu'un homme si avis, si inform, ait ignor que le
roi avait toujours une porte libre pour s'en aller. Si Guise les
faisait garder toutes, _moins une_ (celle des Tuileries), c'est que
probablement, n'osant dfendre le roi et cependant craignant pour lui,
il voulut que son mannequin royal gardt la clef des champs.

La dernire violence n'tait nullement invraisemblable. La duchesse de
Montpensier, Brissac et autres, marchaient d'accord avec les furieux
fanatiques et les agents de l'tranger. Le 13, vendredi,  deux
heures, on se remit  sonner le tocsin. Les bas meneurs, l'avocat la
Rivire, le tailleur la Rue, le cabaretier Perrichon, commenaient 
crier: Les barricades au Louvre!... Allons prendre ce b..... de roi!
Un bataillon sacr se formait au pays latin de la fine fleur
espagnole, huit cents sminaristes avec quatre cents moines de toute
robe et de tout couvent, et pour capitaines les prdicateurs. Leur mot
de ralliement tait: Allons chercher _le frre_ Henri!

Ils n'auraient peut-tre pas fait un grand exploit au Louvre. Mais ils
auraient mis le duc de Guise dans un terrible embarras; il n'et os
ni agir avec eux, ni agir contre eux, ni mme rester neutre  ne rien
faire.

La reine mre, vers les six heures du soir, tait chez lui, lorsque
Menneville, le plus intime confident de Guise, lui dit tout bas: Le
roi est parti. Guise fut tonn ou feignit l'tonnement. Mais il ne
remua point, il ne se mit pas  sa poursuite. Toute la cavalerie
dpendait de lui. Les Parisiens, moines et coliers, ne se seraient
pas risqus en plaine contre les Suisses et les gardes que Guise avait
rendus et que le roi emmena avec lui.

Il s'tait dcid vers cinq heures  partir, et encore parce qu'on lui
dit que Guise pourrait bien aussi l'assaillir avec les autres. Du
Louvre,  pied, la baguette  la main, il alla aux Tuileries o
taient les curies et monta  cheval. Les princes, seigneurs et
conseillers, Montpensier, Longueville, Saint-Paul, le grand prieur, un
cardinal, Biron, Aumont, Cheverny, Villeroy, Bellivre, y montrent
avec lui. Les hommes de robe longue, comme Cheverny, montrent comme
ils taient, sans bottes, assez embarrasss de cette subite
rsolution. Il n'est pas vrai qu'on se soit enfui  toute bride,
puisque devant marchaient les gardes et les Suisses  pied.

Le roi laissa le secrtaire Pinard pour expliquer poliment au duc de
Guise pourquoi il se dcidait  partir.

En s'en allant, dit-on, il jeta feu et flamme contre cette ville qu'il
avait toujours habite, et enrichie par son sjour, ngligeant Blois
et Fontainebleau que les autres rois prfraient, et qui traitait si
mal son prince dbonnaire, trop fidle bourgeois de Paris.




CHAPITRE XIV

L'ARMADA[10]

Juin, Juillet, Aot 1588

[Note 10: De Thou, si complet ici, doit tre compar aux Anglais; il
donne la part importante que les Hollandais eurent  la chose. Les
_Mmoires de la Ligue_ contiennent les dpositions des Espagnols
naufrags, t. II, p. 452. Nos archives possdent trois curieuses
ballades anglaises, avec gravures; on y voit les grils, fouets, etc.,
qu'apportaient les Espagnols (_Archives de Simancas_, B, 6, 76).]


La France trouble, livre, vendue, la Hollande en dfiance
trs-grande de l'Angleterre, l'Allemagne paralyse par l'Empereur, la
dcomposition du monde protestant, tels furent les vents favorables
qui, le 29 mai, enflrent les voiles de l'_Armada_.

Elle surprit lisabeth. Retarde par la tempte, elle rentra  la
Corogne, n'en sortit que le 21 juillet, et ne fut que le 29 en vue de
Plymouth. Deux mois s'taient passs, et elle tait encore  temps de
tenter l'invasion, la flotte anglaise tant faible, et les milices,
fort peu aguerries de l'Angleterre, se rassemblaient lentement.

L'Angleterre fut sauve par trois choses: l'hrosme de sa marine, le
dcouragement du parti catholique aprs la mort de Marie Stuart, et
spcialement la puissante assistance de la Hollande, qui bloqua le
prince de Parme et le cloua au rivage de Flandre.

Si ces choses ne s'taient pas rencontres, les vaillants marins
anglais, et leurs petits vaisseaux n'auraient pas t assez forts pour
faire face aux deux dangers. Pendant qu'ils luttaient avec l'_Armada_,
le prince de Parme aurait eu le temps de passer d'un autre ct, avec
ses trente mille hommes, les premiers soldats du monde. Ds lors, tout
tait fini.

La Hollande ne le permit pas.

Ceux qui prconisent la force du gouvernement monarchique auront fort
 faire ici. Il semble qu'aprs sa rsolution violente contre Marie
Stuart, la reine d'Angleterre ait faibli; on put croire que l'abeille
avait perdu son aiguillon.

videmment elle flotta pendant une anne, ne sut pas ce qu'elle
voulait. Elle dcouragea ses amis, enhardit ses ennemis.

Les tats gnraux, au contraire, aprs avoir djou le complot de
Leicester, rprim la populace, qui voulait un matre tranger, sans
rancune, sans aigreur, essayrent d'clairer la reine d'Angleterre.
Ils lui dirent qu'elle risquait de se perdre, elle, l'Angleterre et la
Hollande, en coutant les Espagnols; ils lui dirent que le seul mot
de paix allait produire une nervation dplorable, un fatal
resserrement des coeurs et des bourses. Ils lui montrrent l'_Armada_
toute prte dans les ports espagnols, qui allait les surprendre
affaiblis, engourdis. Eux qui, depuis vingt annes, soutenaient de
leur propre sang et de leur propre fortune la querelle de l'Europe,
ils supplirent l'Angleterre, qui n'avait rien fait encore, de ne pas
se tenir dj pour trop fatigue. La guerre l'avait engraisse;
Londres avait bu la substance d'Anvers et des Pays-Bas; elle avait en
elle une Flandre. Toutes les peurs, toutes les ruines, le sauvetage
des richesses et les industries fugitives avaient fait la large base
de cette pyramide d'or qui depuis a mont toujours, et d'o l'opulence
britannique voit sous elle toute la terre. C'tait la Hollande,
puise d'une guerre terrible, qui priait cette grasse Angleterre de
ne pas dire: Je suis trop pauvre pour combattre et me dfendre.

lisabeth, en vieillissant, devenait plus qu'conome. Elle trouvait
lourde la charge d'aider la Hollande qui pourtant depuis tant d'annes
lui vitait et le pril et les frais d'une guerre directe.
Pardonnerait-elle aux tats d'avoir djou Leicester et repris le
gouvernement? Elle rappela celui-ci, mais lui montra six mois aprs la
plus haute faveur en lui confiant sa dfense, sa personne, l'unique
arme qui couvrt sa capitale.

Le fameux amiral Drake, dont nous parlerons tout  l'heure, ayant fait
une pointe hardie dans le port mme de Cadix, lisabeth parut
pouvante de son audace. Elle dit qu'elle le punirait, et discuta
avec le prince de Parme ce qu'elle pouvait faire de rparation.
Cependant, voyant l'_Armada_ prte  mettre en mer, elle leva des
matelots. Puis, sur de nouveaux pourparlers, elle dsarmait encore.
Heureusement son grand amiral lui dsobit, autant qu'il le put.

Le 29 mai 88, l'_Armada_ sortait de Lisbonne, et rien ne se faisait
encore en Angleterre. Mais cent vaisseaux de Hollande bloquaient les
ctes de Flandre, depuis l'embouchure de l'Escaut jusqu' Gravelines
et Calais. Farnse, avec sa forte arme et ses bateaux innombrables,
se morfondait sous la garde du lion de Hollande, qui le tenait l
frmissant.

Si la volont, l'effort, l'extrme persvrance, la pesante attention
porte sur les dtails, si tout cela suffisait pour rendre digne de la
victoire, certes, Philippe II en et t digne. Depuis quatre ans,
malgr l'ge et la sant dclinante, des embarras de toute espce, une
grande pnurie d'argent, il tait pourtant parvenu  organiser cette
pouvantable machine.

Il y avait cent cinquante vaisseaux, huit mille marins, vingt mille
soldats; on ne pouvait compter la noblesse et les volontaires. Il y
avait deux mille canons, plus d'un million de boulets, cinq cent mille
livres de poudre, sept mille mousquets, dix mille haches et
hallebardes, un nombre norme de chevaux, charrettes, instruments de
toute sorte, pour remuer, porter la terre et faire des retranchements.
Les munitions abondaient et les vivres surabondaient (jusqu' quinze
mille pices de vin), de quoi manger pour six mois! Tout cela pour un
trajet de quinze jours et pour entrer au pays le plus plantureux du
monde!

J'ai dit les prparatifs que Parme faisait de son ct. Dans l'Escaut,
cent bateaux de vivres et soixante-dix bateaux plats, portant chacun
trente chevaux.  Newport deux cents plus petits pour porter les
hommes.  Dunkerque, une vingtaine de vaisseaux hansatiques, avec
poutres, pointes et crampons pour tre agencs ensemble.  Gravelines,
vingt mille tonneaux, avec clous, cordes,  faire des ponts. Des
montagnes de fascines.

Les Hollandais gardant la cte, il improvisa un canal superbe pour
mener ses vaisseaux en pleine terre, d'Anvers  Gand et  Bruges,
rejoindre le canal d'Ypres et sortir dans l'Ocan sous l'abri de
l'_Armada_.

Parme avait au camp de Newport soixante compagnies espagnoles, dix
wallonnes et trente italiennes, la fleur militaire de l'Europe.
Ajoutez cent neuf compagnies de toute nation, dans lesquelles sept
d'Anglais, pour donner la main  l'Angleterre catholique.

Si grande, si admirable dans ce camp d'lite, la monarchie espagnole
n'tait pas moins merveilleuse dans les marins de l'_Armada_. Les
Portugais de Gama, les Andalous de Colomb, qui, sous lui, trouvrent
l'Amrique, les aventureux pcheurs de baleine, les intrpides
Biscayens environnaient le pavillon dominateur de la Castille, et
l'Italie elle-mme, par une grande flotte de Naples, de Venise et de
Toscane, apportait  l'_Armada_ l'augure heureux de Lpante.

Telle avanait sur mer, immense, majestueuse, altire, cette masse 
laquelle rien d'humain semblait ne pouvoir rsister.

Mais ce qu'on n'en voyait pas tait plus terrible peut-tre que ce qui
frappait les yeux. On ne voyait pas la France, la conjuration de la
Ligue, qui, de nos rivages, saluait la flotte au passage; enfin la
dfection des meilleurs serviteurs du roi qui, devant une telle force,
perdaient courage et cessaient de lutter.

C'tait certainement une des forces de l'_Armada_ de savoir les
_Barricades_ et la chute de la monarchie; de savoir, en suivant nos
ctes, que, l, tout la favorisait, qu'aucun port n'et os se fermer
 elle. Ceux de Bretagne, sous un cousin des Guises, lui taient
ouverts; le Havre de Grce dans les mains d'un ligueur dtermin;
Calais tellement pour les Espagnols, que le gouverneur tira le canon
pour sauver un de leurs vaisseaux.

Mais tous ces ports taient troits, peu profonds, et ne pouvaient
recevoir de tels vaisseaux de guerre. Le roi d'Espagne tenait
infiniment  Boulogne, belle rade, o une partie de sa flotte, au
besoin, et pu s'abriter.

De l, l'effort persvrant des Guises pour s'emparer de Boulogne en
1587 et 1588. La place tait au duc d'pernon, qui, par des hommes
srs, la dfendit avec acharnement contre les Guises et contre la
faiblesse de son matre qui la leur aurait livre. Il n'y a pas de
fait plus honteux dans toute l'histoire de France. La premire fois
que les Guises manqurent de s'en emparer, ils amenrent, on l'a vu,
promenrent en triomphe le tratre qui avait voulu leur livrer la
ville.

Je crois que c'tait l'une des principales raisons pour lesquelles
Philippe II avait press les _Barricades_. Il voulait que nos ports,
et surtout Boulogne, se trouvassent ouverts  sa flotte. Le lendemain
de l'vnement, le 15 ou 16 mai, Aumale, avec la petite arme qu'il
avait devant Paris, alla tout droit  Boulogne. On supposait que
l'_Armada_ allait passer. Une tempte la retarda. Elle ne passa que le
28 juillet entre Boulogne et Plymouth. La noblesse qui suivait
d'Aumale  ce sige honteux, obissait  regret, sentant qu'elle se
salissait  jamais par une telle trahison. L'affaire trana. Trois
cents hommes de renfort furent mis dans la place. Le vent emportait
l'_Armada_ au Nord. Si Boulogne avait faibli, un seul vaisseau dtach
en et pris possession; l'Espagne s'y serait tablie, affermie, et
peut-tre cette pine ft reste deux sicles au coeur de la France,
comme jadis celle de Calais.

Ce fait de Boulogne et un autre que nous dirons furent les causes
relles pour lesquelles le bon sens national se souleva plus tard,
redoutable dans son silence. L'audace et l'effronterie des Guises  se
dvoiler ainsi comme agents de l'tranger sans pudeur, sans
mnagement, finirent par entrer au coeur des Franais; ils virent
qu'ils taient non-seulement trahis, livrs, mais mpriss.

Tant catholique qu'on ft, on devait tre pouvant au passage de
l'_Armada_. Toute violence, toute tyrannie y taient. Et la flotte
mme se composait de victimes. Ces Portugais, condamns  servir leur
impitoyable bourreau, suivaient, en le maudissant, le pavillon de
Castille. Douze btiments de Venise, saisis contre le droit des gens
par leur ami et alli Philippe II, avaient t contraints de se
joindre  la grande flotte, de partager ses prils et ses dfaites.

Le pape mme, qui,  sa manire, combattait aussi pour l'Espagne par
sa bulle contre lisabeth, tait-il libre en cette guerre et
agissait-il de coeur? Italien et prince, tout autant que pape, s'il
dsirait la dfaite du protestantisme, il redoutait la victoire du
tyran de l'Italie. Sixte-Quint, loin de dsirer la grandeur de
Philippe II, et souhait que la France soutnt contre lui les
Pays-Bas. Les humbles manifestations de Philippe, qui prtendait faire
la guerre pour le saint-sige et d'avance s'en disait vassal, ne
pouvaient tromper le pape. Dj touff par l'Espagne, il savait bien
que si elle venait  craser l'Angleterre, tout tait perdu en Europe.
Misrable principicule du dsert de Rome, dans quel nant
tomberait-il? et comment chapperait-il  l'universelle asphyxie?

L'Inquisition espagnole, cette arme terrible, pour qui
fonctionnait-elle? Instrument de confiscation, dtourne  tous les
usages de la police civile, applique mme  la douane, elle donnait
une force trange, au besoin, cruelle pour le clerg mme. Si Philippe
II ne l'et eue, aurait-il os verser par torrents le sang du clerg
portugais, sauf  extorquer du pape son absolution?

Il fallait la furie folle des Jsuites, le gnie bizarre, brouillon,
demi-visionnaire qu'ils tenaient de Loyola, pour pousser dans une
aventure qui et mis Rome sous le pied de roi. Ils taient monts sur
la flotte avec force moines, les Cappuccini d'Italie et les
Dominicains espagnols de l'Inquisition. Le vicaire gnral du
Saint-Office y tait en personne. Et, d'autre part, sur la cte de
Flandre, le clbre docteur Allen, le chef de l'cole du meurtre, que
Philippe II venait de faire faire cardinal lgat d'Angleterre,
attendait avec les soldats pour passer et _travailler_ avec eux _ la
religion_.

Les Anglais ont assur avoir trouv sur les vaisseaux espagnols des
instruments de torture, chevalets, grils, estrapades. Pourquoi pas? On
n'et pas pargn  l'Angleterre vaincue ce qu'on faisait  Paris
mme. Ce fut le premier fruit de la journe des _Barricades_. En mai
et juin, il y eut des faits excrables qu'on ne voyait plus depuis
longtemps. Un matre d'cole catholique, allant  la messe et
communiant, fut jet  l'eau, comme suspect d'tre huguenot. Deux
demoiselles Foucaud, qui l'taient et se maintinrent telles avec un
courage intrpide, furent condamnes  tre trangles, puis brles.
On les mena billonnes au supplice. Mais ce n'tait pas assez. On eut
soin de couper les cordes pour qu'elles tombassent vivantes dans le
brasier et fussent rellement brles vives.

Voil ce que les Anglais avaient  attendre, ce qui devait les rendre
invincibles. Certes, c'tait une bonne pense de Philippe II d'avoir
mis cette arme de moines sur le pont de ses vaisseaux, ces Jsuites,
ces inquisiteurs. Exhibition politique, infiniment propre  sduire
l'Angleterre et lui donner l'empressement de recevoir un tel joug!

Il y avait aussi une chose sur cette flotte qui devait lui porter
malheur: c'est que ceux qui la montaient taient des ennemis de
l'Espagne, qu'elle tranait, ou des peuples amortis par elle, tombs
au-dessous d'eux-mmes. Ces nations qui, sparment, avaient fait tant
de grandes choses, ces individus qui, pris  part, taient encore
hroques, mis ensemble se trouvaient faibles.

La grande puissance nouvelle, la pesante, l'inintelligente royaut des
commis, le terrible bureaucrate de l'Escurial, cul-de-jatte qui
gouvernait la guerre, c'tait comme une masse de plomb qui pendait 
l'_Armada_ et l'empchait de marcher, qui d'avance rompait les reins,
cassait les ailes  la victoire.

Un homme qui vivait immuable dans ce palais de granit, dans un cabinet
de dix pieds carrs, n'avait aucune notion du lieu ni du temps. 
quinze annes de distance, dans une guerre sur l'Ocan, il copia
servilement ce qui avait russi  Lpante en 1571 sur la Mditerrane.
Et il ne sut pas mieux faire la diffrence des hommes, croyant encore
avoir affaire  la pesanteur des Turcs, ne tenant compte de l'audace
des Anglais et Hollandais, dont les rapides corsaires, avant qu'il et
le temps de remuer, lui enlevaient ses navires jusque dans la mer
Pacifique.  Lpante, les hauts vaisseaux, les chteaux flottants de
Castille, avaient canonn  leur aise des Turcs qui ne bougeaient pas.
Philippe refit ces gros vaisseaux, gigantesques galions, lourdes et
massives galaces, supposant que l'Anglais aurait la bont de se tenir
immobile et d'attendre en repos les coups. Seulement il ne trouva pas
ces masses suffisamment lourdes; il y fit ajouter de bonnes poutres,
de bons madriers, d'un norme poids.

Une partie de ces vaisseaux paralytiques taient remus  bras
d'hommes, par des quantits de forats, comme dans la Mditerrane;
action nulle dans la lame forte et longue de l'Ocan. Et dangereuse
de plus. En pleine mer, un forat anglais dlivra ses camarades,
Turcs, Franais, etc. Sur trois vaisseaux portugais s'tendit la
rvolte, la tuerie. Hideux spectacle de voir ces Portugais ennemis de
l'Espagne, contraints par elle et vrais forats, gorgs par les
forats qu'ils faisaient ramer pour l'Espagne!

Cette excrable Babel de toutes les tyrannies du monde, contenue
pourtant encore dans une apparente unit, tait monte par un pilote
qui devait la faire enfoncer, le gnie de l'Escurial, du Ges, de
l'Inquisition,--autrement dit, la mort des peuples et de la pense
humaine.

Il semble que, du premier coup, la mer en ait eu horreur. Ds la
sortie de Lisbonne, dans les meilleurs jours de l'anne (29 mai), le
vent devient furieux, il lui brise quelques vaisseaux, surtout lui
fait perdre du temps. Elle se refait  la Corogne, mais elle n'entre
en Manche que le 28 juillet.

Il y avait une fatalit visible sur cette flotte espagnole, prpare
depuis si longtemps. Un clbre marin de Lpante est nomm pour la
commander; il devient malade, il meurt. Puis c'est le vieux et
illustre Santa-Cruz. Philippe II le trouve trop lent, lui adresse un
mot amer; il en meurt. Philippe en est rduit  prendre pour amiral un
haut seigneur homme de cour, Medina Sidonia, qui n'avait gure de
mrite que sa grande docilit. Celui-l, Philippe tait sr qu'il le
dirigerait toujours, le tiendrait en laisse. Et, en effet, le pauvre
homme obit, mais ne fit rien.

L'_Armada_, arrive devant l'le de Wight, jeta l'ancre. Elle croyait
vraisemblablement avoir nouvelle du parti catholique. Mais les
catholiques anglais avaient perdu avec Marie leur centre et leur
unit. Ils avaient t rudement loigns des ctes, mis dans
l'intrieur. Ils croyaient sentir au cou la hache de la reine d'cosse
et craignaient une revanche de la Saint-Barthlemy. L'_Armada_ n'avait
rien  attendre. L'Angleterre lui apparut, garde et ferme,
silencieuse sous ses blanches dunes, et ne donnant pas un signe.

Cependant elle tait en danger rel. Quand les Espagnols passrent en
vue de Plymouth, des cent vaisseaux de la reine, cinquante seulement
taient prts. Drake fit la sublime imprudence de sortir, voulant que
le pavillon anglais se montrt toujours, fort ou faible. Grande
tentation pour les Espagnols. Un de leurs vice-amiraux, Martin
Recalde, un de ces vieux marins de Biscaye, des hardis pcheurs de
baleine, brlaient de combattre, de passer par-dessus Drake et de
harponner Plymouth.

Il aurait bien pu russir, dbarquer et marcher sur Londres. La flotte
avait vingt mille soldats, que les paysans de milice qu'on exerait 
Tilbury n'auraient pas arrts une heure. Pendant ce temps, l'_Armada_
et cart les Hollandais, amen les bateaux de Farnse et runi les
deux armes.

Mais Philippe II tait sur l'_Armada_, pour le salut de l'Angleterre,
je veux dire son froid gnie, sa lenteur, sa timidit.  cet ardent
Biscayen, Medina Sidonia opposa un petit papier, ordre suprme du
matre.

Dfense expresse de rien faire avant d'avoir t chercher le prince de
Parme.

Ce ne fut que le 30 juillet que l'amiral anglais put sortir de
Plymouth avec cent petites embarcations qu'on appellerait aujourd'hui
des bateaux. Le lendemain, il aperut les cent cinquante gants qui
occupaient l'Ocan de leur masse, de l'ombre sinistre de leurs voiles
immenses.

Il avait heureusement avec lui une lite d'hommes intrpides, des
ttes froidement hroques et sans imagination, qui, dans ces masses
si hautes, virent sur-le-champ une chose, c'est qu'elles tireraient
trop haut et ne toucheraient jamais; que plus on serait prs d'elles,
moins on souffrirait de leur feu. Ils rsolurent d'attaquer presque 
bout portant.

Il y avait l deux hommes extraordinaires, d'abord Drake, qui revenait
de faire le tour du monde, qui avait forc le mystrieux sanctuaire de
l'empire des Espagnols, l'ocan Pacifique, qui s'tait promen
invincible  travers leurs flottes, avait forc leurs villes, terrifi
leurs plus lointaines possessions. C'est lui qui trouva l'extrme
point sud du monde.

L'autre, Forbisher, simple capitaine, avait perc le Nord jusqu'au
Gronland. Le premier, il avait cherch le passage septentrional
d'Amrique en Asie. Avec ces deux hommes, dj de rputation immense,
l'un du Sud, l'autre du Nord, une force morale prodigieuse tait sur
la flotte.

L'Angleterre allait aussi ferme que si elle et par eux les deux ples
dans la main.

Les petits vaisseaux, volant plutt qu'ils ne voguaient, passrent
derrire les Espagnols, leur prirent le dessus du vent, les
canonnrent avec une audace, une vigueur inattendues, prouvant la
supriorit de leur tir, comme de leur navigation.

Le 2 aot, nouvelle preuve. Les Espagnols, qui avaient l'avantage du
vent, ne purent le garder; canonns, ils reculrent, il est vrai, pour
gagner Dunkerque, o ils invitaient le prince de Parme  se rendre
sur-le-champ. En attendant, un renfort d'une vingtaine de vaisseaux
arrivait  la flotte anglaise avec tous les grands seigneurs qui
venaient prendre part  la fte. Action trs-vive le 4 aot. Les deux
flottes se canonnaient  cent cinquante pas. Et cette fois, ce furent
encore les Espagnols qui se retirrent, suivis de prs par les
Anglais.

Chaque jour l'_Armada_ fit de grosses pertes. Elle n'avait pas
l'avantage, donc ne pouvait dbloquer les bateaux du prince de Parme.
N'ayant pas battu les Anglais, elle ne pouvait, derrire eux, aller
trouver les Hollandais et les arracher de la cte o ils bloquaient la
grande arme. Le prince n'avait de vaisseaux qu'une vingtaine
d'hansatiques. Et-il pu, l'_Armada_ n'allant pas  lui, lui aller 
elle avec si peu de force, hasarder ses trois cents bateaux, ce grand
nombre de soldats, en profitant d'une nuit, d'un brouillard?... C'et
t un acte de tmrit insense qu'un jeune homme dsespr, ayant sa
fortune  faire, et tent peut-tre, mais auquel Farnse, si sage,
g d'ailleurs et malade, couvert de gloire, n'et pas song. Philippe
II, si extraordinairement prudent, lui reprocha, aprs l'vnement, de
n'avoir pas fait la folie. Il l'et disgraci s'il l'et faite.

Il y avait aussi une grande et trs-grande difficult, c'est que les
matelots que Farnse avait _presss_ et amens de force s'enfuyaient
de tous les cts. Le brave soldat espagnol, si ferme sur terre, le
noble _senor soldado_, dclarait avec gravit qu'il ne s'embarquerait
pas sans la protection de la flotte.

Mme sous cette protection, y avait-il sret? Les vaisseaux anglais,
si rapides, n'auraient-ils pas, derrire la flotte et dans ses rangs
mmes, coul les bateaux? Cela est assez probable. Mais tous n'eussent
pas pri, et, si l'_Armada_ en et amen seulement un tiers, avec les
vingt mille soldats qu'elle contenait elle-mme, l'invasion aurait eu
de terribles chances.

Drake ne leur donna pas le loisir d'en faire l'essai. Dans la nuit du
7 au 8 aot, il prit huit mauvais vaisseaux, les remplit de poudre, de
toute sorte de ferraille, les poussa dans l'_Armada_, y mit le feu. La
terreur, le dsordre, furent pouvantables. On se souvenait d'Anvers,
o nombre de soldats espagnols avaient t brls vifs. Sans attendre
le signal, les vaisseaux couprent leurs cbles, se sparrent et
s'enfuirent  travers la haute mer.

Le vent les poussait aux ctes de l'Est. Rallis  Gravelines, ils
virent bientt fondre sur eux la furieuse petite flotte qui, de plus
belle, les canonna  bout portant.

Malgr leur force et la grande paisseur du bordage, plusieurs
vaisseaux furent percs, d'autres dmts et dsagrs. L'intrpide
rsistance de leurs capitaines ne servait de rien.

Le prince de Parme n'arriva que pour les voir emports par un vent
violent du midi, qui les mit bientt, hors du canal, dans la mer du
Nord, et jusque vers le Danemark, vers les ctes de Norwge, o le
gros temps empcha les Anglais de les poursuivre. Cette flotte de
vaisseaux pars ne pouvait plus se diriger, ne s'appartenait plus. Ils
avaient dj perdu quinze navires et cinq mille hommes. Ils
tournrent, chasss ainsi, l'Angleterre et l'cosse, couvrant la mer
de leurs dbris, et ils perdirent encore dix-sept vaisseaux sur les
ctes d'Irlande.

En tout, quatre-vingt-un vaisseaux et quatorze mille soldats!

Ce n'tait pas une flotte qui avait pri, mais un monde. Tout le Midi,
tran par Philippe II  cette misrable croisade, se sentit
moralement atteint pour toujours.

Cette immense ruine, c'tait celle, non de l'Espagne seulement, mais
du Portugal, de Naples, de Venise, de Florence, etc. La dfaite tait
commune au monde catholique.

Et, de ces dbris, rejaillit comme un clat  la tte des Guises. Ils
en furent atteints, blesss. Si _l'Armada_ avait vaincu, qui aurait
os les frapper?

Grand vritablement, immense fut le triomphe d'lisabeth. Sa position
sur toutes les mers devint ds lors offensive. Dans Cadix mme et dans
Lisbonne, c'tait  Philippe  trembler.

Quand la reine, sur un cheval blanc, se montra en amazone au camp de
Tilbury, l'enthousiasme, l'motion, la tendresse, j'allais dire
l'amour, clatrent. Ses cinquante-cinq ans disparurent. On la trouva
jeune et admirablement belle. Cette fois se ralisa la prtention de
la reine, qu'on ne pouvait soutenir en face le rayonnement de sa
beaut.

Shakespeare fut historien, et le fidle interprte du sentiment
national et de la reconnaissance europenne, quand il salua en elle
la belle vestale assise sur le trne d'Occident.




CHAPITRE XV

LE ROI, GUISE ET PARIS PENDANT L'EXPDITION DE L'ARMADA

Mai-Aot 1588.


Si l'on veut comprendre l'tat de la France mieux qu'on ne l'a fait
jusqu'ici, il faut, pendant quatre mois, de mai en aot, voir
suspendue cette menace pouvantable de l'expdition espagnole et de
l'affaire d'Angleterre.

C'est l, on ne peut en douter, ce que le roi d'une part, et de
l'autre Henri de Guise, considraient attentivement et suivaient de
l'oeil. Cette question suprieure dominait les petites affaires de la
Ligue, qui visiblement pouvaient se trouver un matin tranches d'un
coup. La France regardait d'en bas passer cette terrible _Armada_,
comme un immense oiseau noir qui, s'il emportait l'Angleterre, la
frapperait elle-mme.

En ralit, c'tait la journe des _Barricades_ qui avait coup le
cble qui retenait la grande flotte. Les enfants perdus de la Ligue et
le parti espagnol, le furieux et factieux ambassadeur Mendoza, avaient
prcipit la chose pour le moment o elle tait ncessaire  Philippe
II. Il n'avait pas tenu  eux qu'elle n'allt bien plus loin; le
Louvre allait tre attaqu, et Guise forc par les siens de faire le
roi prisonnier, extrmit terrible qui et fait de Guise lui-mme le
serviteur dpendant, et j'allais dire aussi le prisonnier de
l'Espagne. On a vu comme il s'en tira.

Guise connaissait parfaitement l'hypocrisie de Philippe II; et, comme
il avait jadis dsavou le duc d'Albe, il tait sr que Philippe, qui
venait de le forcer  agir contre le roi, peu reconnaissant de la
chose et la trouvant incomplte, la dsavouerait et lui reprocherait
d'avoir attent  la majest des rois. Aussi Guise s'empressa
d'envoyer  Mendoza une justification des Barricades et de la fuite du
roi: Il est parti avant que nous eussions le loisir de lui tmoigner
que les menaces et dangers avaient pu seuls nous loigner du devoir
que nous sommes rsolus de lui garder inviolable. Puis ce fidle
sujet exprime l'espoir que: Vous ne serez point inutiles spectateurs
des entreprises qui se feront contre la religion, et _que le roi votre
matre nous donnera secours_ si notre prince veut se servir des
huguenots, etc.

Le lendemain de sa victoire, il demandait du secours. Il ne se sentait
pas fort. Matris par cette foule dont il paraissait le matre,
oblig de donner la main, sa blanche main de prince italien,  je ne
sais quels crasseux va-nu-pieds et massacreurs, le vrai rebut de
Paris, entour et espionn de sacripants espagnols, ds le lendemain
il fut excd de son rle de tribun du peuple. Il fallut, pour leur
obir, qu'il ft un prvt des marchands, qu'il se saist de la
Bastille et des petites places de haute et basse Seine qui assurent
les arrivages. Dmarches hardies qui le brouillaient de plus en plus
avec Henri III au moment o il avait hte de se rapprocher de lui.

Ce qu'il dsirait le plus, c'tait de reprendre le roi, d'tre matre
au nom du roi, conntable ou lieutenant gnral du royaume, de faon
que, si l'Espagnol retombait d'Angleterre en France, il trouvt la
besogne faite, Guise assis dj fortement, pouvant traiter plus
librement, chapeau bas, mais l'pe en main.

D'une part, il demandait le secours espagnol. D'autre part, il faisait
prs du roi ce qu'il pouvait pour se passer de ce secours.

Voil pourquoi il permit, ou probablement suscita des manifestations
suppliantes, presque repentantes, de la Ligue auprs du roi. Celui-ci,
tout seul,  Chartres, attendant en vain et ne voyant point venir ses
hommes du tiers parti, vit  leur place arriver les ligueurs qu'il
avait cru irrconciliables, implacables.

La premire ambassade, il est vrai, fut une farce o l'on n'et pas
trop distingu si on voulait flatter le roi ou bien se moquer de lui.
Henri III avait import  Paris les pnitents d'Avignon et les
flagellants du Midi. Lui-mme, aux processions, figurait sous cet
habit. On imagina de lui envoyer une bande de pnitents. Dans ce
costume, disaient les Parisiens (De Thou), il faudra bien qu'il nous
reoive. Il ne pourra fermer sa porte. Ils s'adressrent au frre
d'un homme que le roi avait fort aim, Henri de Joyeuse, devenu
capucin sous le nom de frre Ange. Pour rendre la chose plus
touchante, on en fit un mystre ambulant. Ange faisait le Crucifi. La
tte couronne d'pines, des gouttes de rouge  la face, sous une
grosse croix de carton, il paraissait succomber, soupirait  rendre
l'me. Les soldats de la Passion, ayant, en guise de casques, de
grasses marmites en tte, portaient des armures rouilles. Ils
roulaient les yeux et se dmenaient pour pouvanter la foule. Les
saintes femmes, Marie, Madeleine (deux jeunes capucins dguiss),
pleuraient, priaient, se prosternaient. Ange se laissait tomber; 
coups de fouet, on le relevait. La moralit parlante tait que, le
Christ ayant pardonn sa flagellation  Jrusalem, le roi pouvait bien
aussi oublier que Paris lui et donn les trivires.

Dans la bande des aptres, apparemment pour faire Judas, tait un des
premiers ligueurs, le prsident de Neuilly. Il venait l pour deux
choses, voir ce que faisait le roi, le tter, et par-dessous
travailler contre lui la ville de Chartres, y raffermir les ligueurs.
Ce bonhomme avait une chose excellente pour ce genre d'affaires, une
sensibilit extrme et des larmes  torrents.

Dans un de ces messages au roi, Henri, le voyant pleurer comme un
veau, ne put s'empcher de lui dire: Eh! pauvre sot que vous tes,
pensez-vous que, si vraiment j'avais tenu  vous faire pendre, le
pouvoir m'en aurait manqu?... Mais non, j'aime les Parisiens, malgr
eux et quoi qu'ils fassent. Qu'ils tmoignent du repentir, je suis
tout prt  pardonner.

Le chef-d'oeuvre, pour Henri de Guise, c'tait d'employer pour lui le
parlement de Paris, qui le dtestait. Comme il avait sous sa main la
vieille machine  trahison, la reine mre, par elle, il obtint une
dmarche du Parlement.

Le roi reut la dputation  merveille, et sembla plus occup de
s'excuser que d'accuser. Cela encouragea tellement que les Seize et
les nouveaux magistrats entreprirent de faire leur paix. Dans un acte
o ils expliquaient les Barricades par la ncessit de sauver la foi
catholique, ils proposrent, au nom de Paris, des seigneurs, des
villes ligues, une rconciliation. Le roi fut tout miel. Il rpondit
qu'il ne songeait qu' son bon peuple, qu'il avait dj rvoqu trente
dits bursaux, _qu'il dtestait les hrtiques, voulait les
exterminer_, et que, pour mieux faire cette guerre sainte, il
assemblerait le 15 aot les tats gnraux.

C'tait en ralit se livrer  ses ennemis, agir comme si les ligueurs
eussent t vraiment fanatiques, fort inquiets de l'hrsie. Mais
l'affaire tait politique; la Ligue, moiti lorraine, moiti
espagnole, ne voulait du roi qu'une chose, lui arracher sa couronne.
Par ce trait, il la donnait.

La peur explique sa conduite. Il avait emport la peur de Paris, cette
grande image de la furie du peuple. Il avait une peur nouvelle,
l'apparition de l'_Armada_, qui,  ce moment, voguait  pleines voiles
le long de nos ctes. Il avait peur de son gardien, d'pernon,
tellement ha, tellement compromettant, et hte de s'en dbarrasser.
Il avait peur de son ami naturel et de son meilleur alli, le roi de
Navarre, qu'il et volontiers appel, et qu'il faisait mine d'avoir en
horreur. Enfin il avait son conseil, son cabinet plein de tratres,
tout au moins d'hommes quivoques, qui, plus qu' moiti, taient pour
les Guises. Le chancelier Cheverny, crature de la reine mre, avait
eu l'insigne honneur de marier une de ses parentes au frre du duc de
Guise. Le secrtaire Villeroy, ennemi de d'pernon, qui l'appelait le
_petit coquin_ et voulait le btonner, tait de coeur avec la Ligue.
La reine mre, qui tait  Paris avec Guise, crivait au roi des
lettres trempes de larmes maternelles, le suppliant d'avoir piti de
lui-mme, de ne pas se perdre.

On lui fit faire de trs-fausses dmarches, par exemple d'envoyer
trois fois son mdecin  Paris, puis Villeroy mme. Plus il se
montrait facile, et plus on devint exigeant.

On obtint aussi de lui qu'il se dft de son dogue, du seul des siens
qui pouvait mordre, je parle de d'pernon. Le roi lui dit qu'il
fallait cder au temps, se retirer dans son gouvernement de Provence.
Telle tait sa docilit pour la Ligue, qu'il voulait que d'pernon
rendt tout ce qu'il conservait au roi: Metz, la grande position
contre les Guises; Angoulme, la communication avec le roi de Navarre;
la _Normandie_ et _Boulogne_, c'est--dire la cte, le port, dont
avait besoin l'_Armada_.

D'pernon fut plus royaliste que le roi: il refusa Boulogne, Metz et
Angoulme. Et tel tait l'affaissement du roi, qu'on obtint de lui un
ordre ambigu de fermer  d'pernon cette dernire place ou de
l'arrter s'il y tait. Dpch par Villeroy avec empressement, cet
ordre fut si bien reu des ligueurs de l'endroit, que d'pernon
faillit prir. Il n'chappa que par un miracle de courage et de
prsence d'esprit, enfin par l'approche d'un secours du roi de
Navarre.

Henri III cdait, livrait tout, lorsque Paris, qu'on croyait tellement
contre lui, tellement ligueur, faillit chapper  la Ligue. Le Tiers
parti, le Parlement qui en tait la tte naturelle, s'tait laiss
enlever la prvt, la magistrature municipale. Mais, quand, du 1er au
4 juillet, les nouveaux prvts et chevins procdrent  l'puration
de la garde bourgeoise, firent dposer, comme hrtiques, tous les
gens de robe, il y eut de grands murmures et rsistance positive.

Le 5 juillet, le conseiller Legrand, capitaine de son quartier, ayant
t dpos, sa compagnie refusa de marcher sous le nouveau capitaine.
Le poste (c'tait la porte Saint-Germain) resta ferm, faute de garde.
Un mouvement pouvait avoir lieu si le Parlement et t hardi. La
bourgeoisie de Paris avait gnralement les armes, et, en majorit
immense, elle dtestait ce monstre de la Ligue, chimre bizarre, mle
de tant de choses, mais dans lequel, aprs tout, une tait beaucoup
trop claire, l'alliance du clerg et de l'Espagne, l'or, l'intrigue et
la menace, l'insolence de l'tranger.

Les prsidents du Parlement, mis en demeure de prendre l'initiative
dans un moment si critique, se montrrent d'abord fort timides. Ils
parurent condamner la rsistance. Ils dclarrent que, l'affaire
semblant tendre  _sdition_, on en rfrerait  la reine mre et aux
princes _pour avoir rglement_. Aux princes, c'tait dire aux Guises.

Mais quelle que ft la faiblesse, le tremblement visible de ces
magistrats, Guise n'en abusa pas. Il se montra lui-mme excessivement
prudent. Il fit venir le conseiller capitaine, le pria de ne pas se
mettre en danger, de donner sa dmission. J'en endure bien aussi,
dit-il. Faites comme moi. Quand la colre de ces Parisiens sera un peu
plus rassise, je donnerai bon ordre  tout; et alors vous serez
content, vous et tous les gens de bien qui vous ressemblent.

La dmission n'arrta rien. L'indignation publique ne se cachait plus.
On avait t l'pe  des magistrats,  des hommes connus, poss dans
l'estime publique, et on l'avait confie  des banqueroutiers,  des
gens sans profession connue. Cette disposition des esprits enhardit le
Parlement. Le premier prsident, dit Lestoile, parla longuement,
librement et hautement, pour maintenir les vieux capitaines, casser
les nouveaux. Plusieurs conseillers appuyrent. Le cardinal de Bourbon
parla contre, mais fort peu. Alors le duc de Guise, avec beaucoup de
soumission et de rvrence, supplia la cour de donner encore cela au
temps _et au public_. Le public tait l en effet, le public des
Espagnols, hurlant tout autour et prs d'assommer le Parlement.
Celui-ci se montra touch d'une prire si respectueuse et si bien
appuye du _peuple_, dont la voix est celle de Dieu.

Le mme _peuple_, pour faire marcher droit le Parlement et l'empcher
de broncher, vint en masse le sommer de brler un protestant depuis
longtemps prisonnier; autrement les bons catholiques se chargeaient de
le faire eux-mmes. Tout cela dsavou par la nouvelle administration
de Paris. Mais la volont tait claire. Il fallut faire quelque chose
pour complaire  ce bon peuple. On avisa que, d'ancienne date, on
avait condamn  Angers un certain Guitel. Il jurait qu'il n'tait ni
protestant ni chrtien, d'aucun culte. Il n'en fut pas moins  la
Grve excut comme huguenot.

Donc, tout allait  merveille. La religion tait satisfaite, le peuple
vainqueur, tous d'accord. Il ne restait qu' s'embrasser. Le 10
juillet, le roi signa ce qu'il appela son acte d'_Union_.

Chose plaisante et qui fit rire: il y dfendait la _Ligue_, mais
prescrivait l'_Union_.

Il garantissait l'union que ses sujets faisaient entre eux pour se
dfendre contre lui.

Les ligueurs y renonaient aux alliances trangres. Promesse menteuse
s'il en fut.

Le roi, de dix manires diverses, promettait la mme chose, de
poursuivre  mort l'hrsie, d'exclure de sa succession tout prince
hrtique.

Un article important tait ajout aux anciens traits. Nul dsormais
ne devait obtenir le moindre emploi que sur une attestation de son
vque ou de son cur. Article norme qui, en ralit, mettait toutes
les places aux mains du clerg, et de plus l'autorisait  se
constituer partout comme une police, pour connatre les bons sujets et
carter les suspects.

Dans les articles secrets, il promettait de soumettre le royaume au
pape, selon les rglements du concile de Trente, de livrer des places
aux ligueurs, non-seulement Orlans, Bourges, mais Montreuil, mais le
Crotoy, tout prs de Boulogne, _mais Boulogne mme_, c'est--dire les
ports de nos ctes que demandait l'Espagnol.

Boulogne, que le duc d'Aumale n'avait pas pu arracher au lieutenant de
d'pernon, Boulogne, que le roi avait en vain pri d'pernon de lui
remettre, tait livr cette fois, pris d'un trait de plume.

 ces articles terribles ajoutez les dons, non crits, que l'on
extorqua:

Mayenne, frre de Guise, aura l'une des deux armes contre les
hrtiques.

Un frre de Guise aura le Lyonnais,--autrement dit, donnera la main 
la Savoie, et pourra lui ouvrir la France.

Un autre frre, le cardinal de Guise, sera lgat d'Avignon; le roi
l'obtiendra du pape.

L'intime confident de Guise, Menneville, que plusieurs croyaient la
tte mme de la Ligue, entrera au conseil du roi avec l'archevque de
Lyon.

Le cardinal de Bourbon est dclar le plus proche parent du roi.
Exclusion implicite du roi de Navarre.

Guise lui-mme aura le commandement gnral des armes, avec la
justice et la police militaires, comme les avait le conntable.

Le roi n'avait plus rien  donner en ce monde. Il ne lui restait gure
que son corps et sa personne. On voulait qu'il les livrt, qu'il allt
montrer dans Paris sa face soufflete et se prter aux nasardes. C'est
ce que vint lui demander la reine mre le 1er aot, en lui prsentant
le cardinal de Bourbon et le duc de Guise. Le roi les embrassa
tendrement en souriant, mais refusa leur requte.

Alors la bonne Catherine se mit  verser des larmes (ce qui lui
arrivait souvent, car elle tait fort sensible): Comment, mon fils!
que dira-t-on de moi? et quel compte pensez-vous qu'on en fasse?
Serait-il bien possible que vous eussiez chang tout d'un coup votre
naturel si enclin  pardonner?

Mais lui, quand il la vit pleurer, cela le fit rire: C'est vrai,
madame, mais qu'y faire? C'est ce mchant d'pernon qui m'a tout
chang et gt mon naturel.

Cette gambade disait assez  la vieille qu'il n'tait pas dupe. Il
avait eu de frquentes occasions d'exprimenter combien (mme pour
lui) elle tait fausse, perfide et malfaisante. En 1587, au dpart des
Allemands, elle avait dit, avec la Ligue, que son fils et pu les
dtruire et qu'il ne l'avait pas voulu. Aux Barricades, elle lui avait
donn le conseil singulier d'aller trouver les ligueurs, c'est--dire
de se livrer. Et, ici, souffle par Guise, elle lui conseillait encore
de se jeter dans le gupier.

Il la connaissait ds lors. Il l'eut hae s'il et eu la force de har
personne. Mais il la mprisait  fond, n'ayant vu personne en ce monde
de plus mprisable ni de plus semblable  lui.




CHAPITRE XVI

LA LIGUE AUX TATS DE BLOIS

Aot-Dcembre 1588


L'article o la Ligue renonait aux alliances trangres, quoiqu'il ne
ft pas srieux, parut  Philippe II une trahison de Guise, une
violation du trait fait avec lui en avril. Le 26 juillet, _ab irato_,
il crivit  Henri III qu'il lui donnerait du secours.

Guise avait voulu s'expliquer, se justifier auprs de l'Aragonais
Moreo, l'agent qui avait trait avec lui. Moreo ne voulut pas
l'entendre. Alors il crivit directement  Philippe II (24 juillet)
une lettre humble o il lui disait que tout s'tait fait pour
l'honneur de Dieu. Philippe ne daigna rpondre.

C'tait le moment critique de l'_Armada_. L'ambassadeur Mendoza
croyait fermement qu'elle avait vaincu; il avait fait imprimer toute
la victoire  Paris, tait parti pour Chartres en poste, et, avant
tout, avait t  la cathdrale remercier la Vierge Marie. De l, en
allant  l'vch, o logeait le roi, il disait aux gentilshommes avec
une emphase espagnole: Victoria! victoria! Il entra ainsi et montra
au roi une lettre qui lui arrivait de Dieppe. Mais le roi lui montra
une autre lettre qui disait que les Anglais avaient canonn
l'_Armada_, coul douze vaisseaux et tu cinq mille hommes; qu'il n'y
avait plus  songer  dbarquer en Angleterre.

Mendoza ayant de la peine  digrer la nouvelle, le roi lui montra en
sus deux ou trois cents forats turcs d'un vaisseau castillan chou 
Calais qu'on venait de lui envoyer. Mendoza veut qu'on les lui livre.
Le roi rpond doucement qu'il faudra en dlibrer. L'Espagnol, fort
irrit, va trouver Guise, qui l'appuie. Ces pauvres diables se
trouvrent placs en haie sur les degrs o le roi devait passer pour
aller  la messe. Ils se jettent  genoux, et crient tant qu'ils
peuvent: Misericordia! Le roi les regarde et passe. Au conseil on
dcida que ce n'taient pas des Espagnols, mais des prisonniers, des
esclaves; qu'en France on ne connat pas d'esclaves, qu'en touchant la
France on est libre; donc, qu'on les rendrait au sultan, alli du roi,
et qu'au dpart chacun d'eux recevrait un cu en poche.

Ce conseil fut comme un tournoi pralable avant la bataille, o l'on
connut bien les ligueurs. Le duc de Nevers et Biron emportrent cette
dcision.

Les effets de la grande droute furent sensibles  l'instant mme.
Mendoza revint  Guise, lui promit secours. Guise en remercie Philippe
II le 5 septembre, dans une lettre o il puise toute la langue
franaise pour l'assurer de son dvouement. Philippe, ds le 22 aot,
probablement du jour o il apprit le dsastre, avait crit  Mendoza
que Guise pouvait se _justifier_ de l'Union en rompant avec le roi. Si
l'_Armada_ tait battue, Farnse tait l tout entier, avec ses trente
mille Espagnols, qui pouvait mettre un poids norme dans les affaires
de la France.

Le premier service que Guise rendit  Philippe II, ce fut d'attacher 
la Ligue un certain Balagny, que la reine mre avait plac  Cambrai
pour lui garder cette place, prise autrefois par son fils Alenon.
Entre les mains d'un ligueur, Cambrai ne pouvait manquer de revenir
bientt  l'Espagne.

Sur la mme frontire du Nord, le roi avait donn au duc de Nevers la
Picardie, que rclamait de longue date le duc d'Aumale. M. de Nevers
passant par Paris, le prvt des marchands et les Seize vinrent  son
htel, et, au nom de la ville, au nom de la Ligue, lui dfendirent d'y
songer.

Quoiqu'il ft stipul dans le trait qu'on rendrait la Bastille au
roi, on se moqua de cet article. On maintint dans la forteresse l'un
des chefs, le fameux procureur et escrimeur Leclerc, le plus violent
des Seize.

Ce qui ne fut pas moins sensible au roi et lui dmontra son nant, ce
fut la dfense que la Ligue fit au Parlement de vrifier les lettres
royales donnes au comte de Soissons, fils du prince de Cond, pour le
laver d'avoir port les armes avec les hrtiques. Le _peuple_ s'y
opposa, disant qu'un tel pch exigeait que le comte allt  Rome.
Guise tenait extrmement  ce qu'il ne ft pas rhabilit et restt
incapable de succder  la couronne, comme _fauteur d'hrsie_.

De plus, Guise aurait voulu que son fils poust la nice du pape. Et
le roi la demandait pour le comte de Soissons.

Sur toute et chacune chose, Guise se trouvait ainsi en face du roi. Il
paraissait dtermin  le pousser  l'extrme. Le mouvement, comprim,
mais trs-significatif de Paris contre la Ligue, l'obligeait d'achever
le roi, dt-il lui-mme tomber sous l'influence espagnole. Sans doute
aussi il la redoutait moins depuis cette grande catastrophe de
l'_Armada_. Philippe restait puissant et redoutable; mais ce n'tait
plus ce Dieu, ce Jupiter, ou ce Pluton, ce terrible Dmon du Midi, qui
semblait tenir ou fermer  son choix l'outre des temptes.

L'lection des tats fut travaille par toute la France avec une furie
extraordinaire. Le mot d'ordre tait donn. On ne voulut pas de
ligueur modr, mais seulement les emports, les casse-cous de la
faction. Le Tiers parti, pouvant, ne savait que dire.  Chartres
mme, sous les yeux du roi, un seigneur, l'homme de la Ligue,
effrayait les royalistes des plus terribles menaces. L'pe ne tenait
 rien; et, derrire l'pe, c'tait le bton de la populace, solde
par les prtres; et, derrire la populace, c'tait l'Espagnol, les
trente mille hommes de Farnse, prts  renouveler en France, dans
chaque ville, le sac d'Anvers.

Pas un des lus n'tait homme connu, sauf quelques-uns dans la
noblesse. C'tait gnralement la basse bourgeoisie, inepte et
envieuse du voisin, laquelle, flatte par les seigneurs, et fait des
crimes pour eux.

Qu'taient, que voulaient ces tats qui venaient, disaient-ils, au
secours de la religion catholique? Pouvaient-ils se tromper eux-mmes?
Mais le roi venait justement de leur ter tout prtexte. Il envoyait
deux armes contre l'hrsie, l'une sous le frre mme de Guise,
l'autre sous le duc de Nevers. Guise et Nevers, c'tait galement la
Saint-Barthlemy.

S'il y avait dans les dputs quelques hommes de bonne foi, il faut
croire que la passion les rendait  moiti fous. Le programme qu'on
leur apporta de la part des Seize ne porte pas le cachet de
l'huissier, du procureur, des Leclerc et des Marteau. Il rappelle bien
plutt l'hypocrisie avec laquelle nous avons vu l'Espagne attester 
Trente,  Rome et partout, la _libert_ qu'elle crasait; il rappelle
le courage du clerg, lorsque, pri d'aider  l'tat (mai 1561), il
refusa hroquement _au nom de la libert_.

Ce programme, rdig certainement par les Jsuites sur la table de
Mendoza, propose  la France d'imiter les nobles liberts castillanes,
les assembles des Corts (blesses  mort par Charles-Quint, et
poursuivies au moment mme par Philippe II en Aragon).

Voyez l'Angleterre, disait-on, voyez la Pologne: les tats y
gouvernent tout.

Sublimes docteurs du mensonge! Combien leur cachet est reconnaissable!
Et qui jamais put esprer d'en approcher dans le faux? Ces libres
tats, sortis de la nationalit et dfenses de la patrie, ils les
attestaient ici pour espagnoliser la France et pour trangler la
patrie.

Revenons. L'assemble se caractrisa en nommant prsident du clerg le
cardinal de Guise, un furieux; prsident du Tiers tat l'un des Seize,
la Chapelle-Marteau, l'organisateur du comit de la Ligue, que la
rvolte avait fait prvt des marchands. Enfin la noblesse fut
prside par l'homme des Barricades, le jeune Brissac, ennemi
personnel d'Henri III.

Avant mme d'exister, je veux dire d'tre constitu, le Tiers dit
toute sa pense: _supprimer l'impt_, dsarmer le roi.

Tout impt tabli depuis 1576, supprim. Et cependant la valeur de
l'argent ayant infiniment chang, il avait bien fallu que l'impt
montt avec tout le reste.

La seconde pense des tats fut de censurer la _tolrance du roi_. Le
jeune Brissac le tint sur la sellette et le chapitra, comme un matre
d'cole flagelle l'enfant de paroles avant de lui donner le fouet.
Plusieurs mots sentaient le sang: Longue patience mprise est cause
de _rigueur sans piti_.

J'ai besoin de rappeler que ces violentes plaintes sur la tolrance du
roi s'adressent au pnitent des Jsuites, au confrre des flagellants,
 l'homme qui conseilla la Saint-Barthlemy!

Du reste, pourquoi un roi? Il suffit de l'ambassadeur d'Espagne pour
gouverner la rpublique franaise. La situation rappelle et rappellera
de plus en plus la misrable Pologne de la fin du sicle dernier,
lorsque l'ambassadeur russe, le sauvage Repnin, rgnait sur le roi
avec un mlange bizarre de violence et de ruse, d'hypocrisie et de
fureur.

L'ancienne Rome avait dix tribuns du peuple; la France va en avoir
mille, sous le nom de syndics. Des syndics de bailliages  ceux de
provinces, et de ceux-ci au syndic gnral qui suivra le roi et le
gardera  vue, tout se tient, tout se lie. La tte du systme est le
protecteur tranger.

On refusait l'impt, on exigeait la guerre, on forait le roi  la
commencer en disant cette parole (contre le roi de Navarre): Jamais
roi, _ayant t hrtique_, ne nous gouvernera.

Et pourtant, disait Henri III, quand il ne s'agirait que d'une
succession de cent cus, encore serait-il juste de s'expliquer avec
lui, de savoir ce qu'il pense, s'il ne veut pas se convertir!

Il faisait venir les dputs, s'humiliait, leur parlait _avec
respect_, componction: Je le sais, messieurs, _peccavi_, j'ai offens
Dieu, je m'amenderai, je rduirai ma maison au petit pied. S'il y
avait deux chapons, il n'y en aura plus qu'un. Mais comment
voulez-vous que je revienne aux tailles de ce temps-l? Comment
voulez-vous que je vive? Refuser l'argent, c'est me perdre, vous
perdre, et l'tat avec nous.

Les soufflets tombaient comme grle. L'un disait, comme cette vieille
de l'antiquit  Trajan: Alors, ne soyez donc point roi. L'autre:
Ses paroles ne sont que vent. Le roi faisait la sourde oreille.

Il tait pris par la famine. Ses gardes n'taient plus pays. Ses
quarante-cinq gentilshommes allaient chercher condition. Cour
solitaire, froide cuisine, visages allongs. Dans cette extrmit, il
s'adressa  Guise lui-mme, le pria de prier pour lui. Guise, en
effet, intercda, mendia pour le roi. Mais les ligueurs taient
incorruptibles; ils refusaient schement. Guise riait. Un autre
disait: La marmite du roi est renverse, messieurs; allons, faites-la
donc bouillir.

Il n'y avait eu rien de pareil depuis Chilpric. Le ngociateur
Schomberg, ami de Guise, homme de grande exprience, lui dit qu'il
risquait gros de pousser un homme  ce point-l; qu'il n'y a bte si
lche qui, tellement mordue, ne se retourne sur la meute. Guise allait
son chemin. Il croyait, tous croyaient, que le roi, n'tant plus un
homme ni un mle, pleurerait, projetterait, mais n'aurait jamais la
rsolution, la pointe, le tranchant. L'ambassadeur de Savoie crivait:
Le duc sera toujours  temps pour le prvenir. Le Vnitien Morosini,
lgat du pape et ami d'Henri III, en crivait autant  Rome.

Guise tenait le roi de trs-prs, logeait dans le chteau, et, comme
grand matre, il en avait les clefs. Son intriorit intime, les
moindres dtails de sa vie, toutes les petites misres qu'on cache,
Guise les savait heure par heure. Comment? Parce qu'il avait la
vieille mre et tait troitement li avec elle. Elle tait loge sous
le roi,  mme de se faire tout dire, d'entendre mme ses dmarches et
le bruit de ses pas. Elle lui en voulait beaucoup en ce moment pour la
seule chose sage qu'il et faite en sa vie. Avant l'ouverture des
tats, il avait renvoy tout son conseil, tous les hommes de sa mre,
spcialement ses deux mes damnes, le _petit coquin_ Villeroy, et le
trs-douteux Cheverny, qui avait une parente marie chez les Guises.
 la place, il fit venir des inconnus, l'avocat Montholon, Ruz, jadis
son homme d'affaires, et un certain Rvol, que d'pernon lui avait
dsign comme un homme sr. Ces braves gens taient trop subalternes,
trop peu fins, pour flairer les choses. Ds lors, il tait comme seul.

Il arrive aux mourants d'avoir des moments trs-lucides; il avait
compris, un peu tard, que sa vraie plaie tait sa mre, et que c'tait
d'elle surtout qu'il fallait se cacher. Il s'enfermait pour ouvrir les
dpches. Elle ne savait rien, ne pouvait plus rien dire aux Guises,
n'tait plus importante. Elle en tait malade. D'autant plus
entrait-elle dans le complot gnral pour rprimer la rvolte du roi.
Elle voulait ressaisir le conseil, y remettre ses hommes, et, par eux,
continuer son rle de ngociatrice ternelle et d'entremetteuse.

Pris ainsi de partout, n'ayant plus mme son logis, comme un livre
entre deux sillons, le roi devint trs-clairvoyant et plein de
stratgie. La peur fut pour lui un sixime sens. Il avait l'oreille
dresse, tait attentif  trois choses:

1  Rome. Il caressa le vieux Sixte par un grand mariage d'un prince
du sang pour sa nice, et il en tira un bon lgat, partial pour lui.
C'tait le Vnitien Morosini. Henri III adorait Venise et en tait
aim. Un tel lgat pouvait le servir fort s'il venait  tuer Guise.

2 Le plus beau et t de le faire tuer par les siens. Le roi ne fut
pas loin de croire qu'il aurait cette joie. Pour une affaire de
femme, Guise et son frre Mayenne tirrent l'pe; ils taient sur le
terrain quand Mayenne jeta la sienne. Telle tait cette race lorraine,
que tous taient envieux de tous. Les frres de Guise et ses cousins
le jalousaient  mort, le dnonaient au roi, ne cessaient de lui dire
que Guise lui jouerait un mauvais tour.

3 Le roi n'tait pas sr que le pape le soutiendrait contre Guise et
l'Espagne. Aussi, en regardant de ce ct  droite, il regardait 
gauche vers le roi de Navarre et l'Angleterre. L'affaire de l'Armada
prouvait que l'Angleterre pouvait faire la balance. Quelqu'un venant
lui dire qu'un homme du roi de Navarre (c'tait Sully) tait dans
Blois, vite il le fit venir, mais bien secrtement. Il lui dit qu'il
ne demandait pas mieux que de donner la main  son matre. Mais
comment? Il tait captif. Guise vivant, il ne pouvait rien.

Une lueur d'espoir vint. Le duc de Savoie s'tait empar du marquisat
de Saluces, du peu que nous avions encore en Italie, et cela par un
frre de Guise (frre de mre), devenu gnral de Savoie.

La France, au bout d'un sicle, enfin chasse de l'Italie! brave par
un si petit prince! Cruelle injure! Pour qu'on la sente mieux, le
Savoyard en frappe une mdaille, le _Centaure_ (franco-italien) _qui,
du pied, foule la couronne de France_.

Cela fut amrement senti. Ce singulier pays de France, qui parfois ne
sent rien, puis est sensible tout  coup, avait fait peu d'attention 
la conduite des ligueurs  Boulogne,  Calais, au Havre, dans le
moment si grave du passage de l'Armada. Nos ports ouverts 
l'Espagnol, c'tait bien autre chose que cette petite et lointaine
affaire de Saluces, question surtout de vanit. Celle de la noblesse
s'veilla, s'indigna; elle en voulut  Guise, qu'elle croyait auteur
de la chose.

Loin de l, l'affaire de Saluces, brusque sans son avis, le
contrariait rellement. Il n'y trouva remde, sinon de dire que
c'tait le roi qui avait tout fait, qui conspirait contre lui-mme,
livrait ses places. Mais lui, Guise, allait les reprendre aussitt
que l'hrsie serait extirpe en France.  quoi le Savoyard fit une
trange rponse, et qui tonna tout le monde: Qu'il tait prt de
mettre tout dans les mains du frre de M. de Guise.

Mot terrible qui porta un grand coup  sa popularit et le montra tout
Espagnol. Mot prcieux pour Henri III. Il crut que son homme tait
mr, et qu'on pouvait le tuer.




CHAPITRE XVII

MORT D'HENRI DE GUISE

Dcembre 1588


Le 30 novembre, vers quatre heures du soir, un fait singulier arriva.
Les pages et domestiques, bruyants, malfaisants, ferrailleurs, qui
attendaient leurs matres dans les cours, passaient leur temps  se
battre. Mais, ce jour-l, ce fut une bataille en rgle; les pages
royalistes et les pages guisards se poussrent l'pe  la main; il y
eut des morts et des blesss. Le bruit alla jusqu' la ville; on y
crut que les princes se massacraient et se taillaient en pices. Le
cardinal de Guise, qui logeait en ville, jeta son habit de prtre, et
marcha sur le chteau avec ses bandes. Le duc de Longueville et le
marchal d'Aumont vinrent pour sauver le roi. Les ligueurs des tats
vinrent aussi, l'pe nue. Au chteau, il y eut panique. On se battait
dans l'antichambre du roi. Il endossa la cuirasse et sortit de son
cabinet. Guise ne bougeait pas. Il tait chez la reine mre et jasait
avec elle, disant toujours froidement: Ce n'est rien. Ses
gentilshommes venaient voir s'il donnerait un signe, et se demandaient
ce qu'il fallait faire. Ils le trouvaient toujours les yeux baisss et
tourns vers le feu. Enfin Crillon s'indigna, et, avec les gardes,
finit la ridicule affaire. On fit rengainer ces hros, et on mit 
l'ordre du jour que ceux qui bougeraient auraient la prison et le
fouet.

On avait cru que Guise n'et pas t fch si le roi tait tu par
hasard. Mais savait-il ce qu'il voulait? Il tait trs-flottant,
ennuy, dgot. Au dehors, l'Espagne le mnageait peu, ayant pouss
le Savoyard  contre-temps, et l'ayant compromis. Au dedans, la
noblesse devenait froide. Paris n'tait pas sr. Les tats ne se
htaient pas de le faire nommer conntable.

Qui tait sr? Pas mme la famille. Son frre Mayenne, qui avait
occup Lyon et voulait le garder, se rapprocha du roi, et reut
amicalement le Corse du roi, Ornano, homme d'excution, qui conseilla
la mort de Guise. La soeur du duc d'Elbeuf, duchesse d'Aumale, alla
publiquement le dnoncer au roi. Le marchal d'Aumont, alli (par
mariage) des Guises, tait un fervent royaliste. Guise, pour le
gagner, lui avait offert la Normandie, qu'avait le duc de Montpensier,
esprant les brouiller et les opposer l'un  l'autre. Il voulait lui
signer la promesse de son propre sang, dpouilla son bras jusqu'au
coude, et tira son poignard pour se saigner. D'Aumont n'en fut pas
dupe; il l'arrta et dit tout au roi.

Guise commenait ainsi  tre connu, et on ne se fiait gure  lui. Il
visait toujours  brouiller. Il tait non-seulement dissimulateur et
menteur, mais inventeur aussi et riche en fictions, soutenant un
premier mensonge par un autre et ne tarissant plus. Pris sur le fait,
il se justifiait aux dpens de ses amis. Cela lui avait t beaucoup
d'hommes. Les dames, il est vrai, ne l'en aimaient que plus pour ces
petites sclratesses; parmi elles, c'tait un proverbe, la _malice de
M. de Guise_.

Cette malice avait t parfois quelque peu loin. Sans parler de la
petite malice de la Saint-Barthlemy, des affaires de Salcde et
autres assassins d'Alenon, d'Orange ou de Navarre, il usait largement
d'une libert qu'on avait en ce sicle, de faire tuer en duel ceux
qu'on n'assassinait pas. Les duels  mort des premiers mignons ne
furent nullement des hasards.

L'homme qu'on voulait tuer en duel  ce moment, et que l'on commenait
 picoter, c'tait un bien petit favori, le Gascon Longnac, capitaine
des quarante-cinq. Dj un des btards des Guises le cherchait et le
provoquait, tchait de le faire dganer.

Le 18 dcembre, toute la cour tant en fte chez la reine mre pour un
mariage, le roi, esprant tre moins espionn, fit venir deux
personnes qui passaient pour sres et honntes, le marchal d'Aumont
et M. de Rambouillet, homme de robe, qui avait montr de la fermet 
Chartres, et s'tait fait lire malgr la Ligue. Il leur dit qu'il ne
pouvait plus souffrir les bravades du duc de Guise, et que le duc ou
lui mourrait.

L'homme de robe, un peu tonn, dit qu'il fallait lui faire son
procs. Le roi haussa les paules: Et o trouverez-vous des tmoins,
des gardes, des juges? Le marchal dit: Il faut le tuer.

Le roi fit entrer Ornano et le frre de Rambouillet, qui furent de
l'avis du marchal.

L'homme le plus brave qu'il et tait Crillon. Il le fit venir. Mais
le bon capitaine dit qu'il y avait rpugnance, que ce genre de besogne
ne convenait pas  un homme de sa condition, mais qu'il serait
charm de le tuer en duel.

On approchait de la Nol, et chacun tait en dvotion. Le 21 dcembre,
jour de la Saint-Thomas, le duc suivit le roi, pour vpres,  la
chapelle du chteau, et lut pendant l'office. Le roi, qui l'avait vu,
lui dit  la sortie: Vous avez t bien dvotieux. Le duc avoua que
c'tait un pamphlet huguenot, une satire contre le roi, et il voulait
l'obliger de la lire.

Il suivit le roi au jardin, et l le mit au pied du mur, lui disant
que, puisqu'il n'tait pas assez heureux pour avoir ses bonnes grces,
il le priait de recevoir la dmission de ses charges et se retirait
chez lui; en d'autres termes, partait pour dchaner la guerre civile.

Le roi le pria fort d'y penser, et fit bonne mine; mais, rentrant dans
sa chambre, il exhala son dsespoir, sa fureur, jeta son petit
chapeau. Guise le sut un quart d'heure aprs, et, le soir, un conseil
se tint pour savoir ce qu'on devait faire. Guise leur dit les avis
qu'il avait, qu'il tait perdu s'il ne se sauvait.

Il y avait l son frre, le bouillant cardinal de Guise, l'archevque
de Lyon, le vieux prsident de Neuilly, Marteau, le prvt des
marchands, et la fine pense de la Ligue, le froid et rus Menneville.

M. de Lyon, qui allait tre cardinal, mais qui et manqu le chapeau
si l'on et lch prise, se montra le plus brave. Il dit qu'il fallait
passer outre. Qui quitte le jeu perd la partie. Comment revenir jamais
 ce point si difficile qu'on avait gagn, d'avoir des tats tout
ligueurs? Le roi y songera plus d'une fois et sera sage; il ne voudra
pas se perdre en faisant une folle tentative sur M. de Guise.

Le prsident Neuilly, qui larmoyait toujours, pleura et bavarda pour
les deux avis  la fois: Si vous vous perdez, monsieur, nous sommes
perdus...--Oui, je suis bien d'avis de passer outre... Mais surtout
prenez garde  vous. C'tait aprs souper, et le vieillard tait plus
tendre encore qu' l'ordinaire.

Marteau dit rudement: Nous sommes les plus forts, nous ne devons rien
craindre. Nanmoins il ne faut pas se fier: il faut prvenir.
Comment? Il ne le disait pas.

Menneville, impatient, sortit de son caractre; il jura, il dit: M.
de Lyon n'y entend rien. Il parle du roi comme d'un sage, d'un prince
bien conseill. Mais c'est un fou... Il n'aura pas de prvoyance et
pas d'apprhension. Il excutera son dessein. Il ne fait pas bon ici,
point sr. Il nous faut nous lever, et _agir avant lui_.

Guise dit: Menneville a raison, et plus que tous les autres...
Nanmoins, au point o sont les affaires, quand je verrais entrer la
mort par la fentre, je ne fuirais pas par la porte.

Il rpondait ainsi  ce qu'on ne disait pas. Marteau et Menneville ne
proposaient pas de fuir, mais d'_agir_; apparemment de susciter un
mouvement dans les tats pour s'emparer du roi et le lier dcidment.

Guise n'tait pas en train d'agir. Il n'avait pas grand espoir. Il
tait fatigu de lui-mme et de son rle, et fatigu de ses amis.

Il tait malin comme un singe, menteur comme un page, mais peu propre
 l'hypocrisie. La pesante tartuferie espagnole, la cafarderie
monastique, la dvotion de cabaret des bas ligueurs lui avaient donn
la nause. Il avait eu un grand malheur pour un chef de parti, c'tait
de voir son parti  plein, au grand jour et sans ombre.

Son lgance princire et son insolence intrieure l'loignaient des
petites gens, et il avait horreur de se remettre  toucher les mains
sales. Le clbre Montaigne, trs-fin observateur, qui avait fort
connu Guise et le roi de Navarre, disait au jeune De Thou que le
premier n'tait gure catholique, et le second gure protestant.
Guise, s'il n'et t condamn ds l'enfance au rle de chef des
catholiques, aurait inclin plutt  la religion des retres du Rhin,
 la confession d'Augsbourg, que son frre et son oncle, le cardinal
de Lorraine, avaient un moment paru adopter.

De Thou, dans ses Mmoires, apprend une chose curieuse. Comme il
passait  Blois, l'entremetteur Schomberg lui demanda pourquoi, aprs
avoir prsent ses hommages au duc, il s'en allait si vite. Le jeune
magistrat rpondit avec de grands respects pour la personne de Guise,
mais avoua franchement qu'il s'loignait parce que, autour de lui, il
ne voyait presque que des gens ruins et des coquins. Schomberg le dit
 Guise, qui n'y contredit pas. Que voulez-vous? dit-il? j'ai
toujours perdu mes avances auprs des honntes gens. Il me faut des
amis, et je prends ce qui vient  moi.

Cet indigne entourage le condamnait  chaque instant  plaider de
mauvaises causes,  appuyer des sclrats. Par exemple,  ce moment
mme, il soutenait un La Motte-Serrant, horrible brigand de chteau,
qui faisait mtier d'enlever et de mettre chez lui, dans des
basses-fosses, tout ce qu'il trouvait de gens aiss; il les disait
protestants et les faisait mourir de faim, les torturait, pour les
faire financer. Le grand prvt du roi, Richelieu, voulait aller lui
faire visite et informer. Mais le coquin s'tait donn  Guise, et,
sans mme se prsenter, il avait obtenu par lui une vocation qui
rservait l'affaire au Conseil mme, autrement dit la mettait  nant.

Avec une telle cour et de tels amis, Guise ne se sentait pas bien et
n'tait pas son propre ami. Il tchait d'oublier. Il ne buvait pas; il
cherchait une autre ivresse, qui n'est pas moins funeste. Il prenait
par derrire, mais sans trop de mystres, les distractions mondaines,
qui ne se prsentaient que trop. Les dames, toujours tendres pour
l'homme du jour, avaient trop de bonts pour lui.  son nant moral
s'ajoutaient les fatigues de ses campagnes nocturnes, souvent des
dfaillances. Comme d'autres beaux de l'poque, il portait sur lui un
drageoir pour prendre quelque chose et se raffermir le coeur quand ces
faiblesses le prenaient.

Sa grande affaire  ce moment (dont il n'entretenait pas son conseil),
c'tait madame de Noirmoutiers, nouvelle et charmante aventure, dont
il tait envelopp. Cela l'enracinait  Blois et dans ce fatal
chteau.

Il voyait fort bien chaque jour qu'il fallait s'en aller, et plus tt
que plus tard. Chaque nuit, il disait: Pas encore.

Le mdecin du roi, Miron, raconte, pour l'avoir ou d'Henri III peu
aprs l'vnement, que le 22 dcembre Guise avait pris son parti, et,
dans une scne violente, donn une dmission dfinitive, dit qu'il
partait le lendemain.

De sorte que ce fut lui qui fixa le roi, flottant encore, et le fora
d'agir.

La chose n'tait pas aise, parce qu'il ne venait que fort accompagn,
et que tout son monde entrait jusqu' la chambre du roi. Celui-ci
tait donc oblig de se confier  beaucoup de gens, et aussi de
prendre un jour de conseil, parce que, le conseil se tenant dans une
grande pice de passage entre l'escalier et l'antichambre du roi,
Guise tait oblig, ces jours-l, de laisser son monde au haut de
l'escalier, de rester isol. Si alors le roi l'appelait chez lui, il
devait se trouver spar par deux pices (celles du conseil et de
l'antichambre) de ceux qui l'auraient dfendu.

Le roi, comme on a vu, s'tait ouvert  Crillon, qui se chargea de
garder les dehors et de fermer  temps les portes du chteau. Il fit
venir Larchant, capitaine des gardes, et lui dit de se mettre sur le
passage de Guise avec une requte pour le payement des gardes, de
manire  l'isoler de sa suite.

Puis il avertit le conseil que, le lendemain, il voulait de bonne
heure tenir conseil, expdier les affaires et emmener tout son monde 
une petite maison prs Notre-Dame-des-Noyers, au bout de la grande
alle, o il voulait faire ses dvotions et prparer son Nol. Il
ordonna que son carrosse l'attendt le matin  la porte de la galerie
des Cerfs. Entre dix et onze heures du soir, il s'enferma dans son
cabinet avec M. de Termes, parent du duc d'pernon.  minuit, il lui
dit: Mon fils, allez vous coucher, et dites  l'huissier Du Halde
qu'il ne manque pas de m'veiller  quatre heures, et vous-mme
trouvez-vous ici. Puis il prit son bougeoir et alla coucher chez la
reine.

Pendant ce temps, Guise soupait. En un moment, il lui vint jusqu'
cinq avis. Et il tait dj couch (chez sa matresse) qu'il lui en
venait encore. Ce ne serait jamais fini, dit-il, si on voulait faire
attention  tout cela. Il fourra le dernier sous le chevet, renvoya
l'avertisseur: Dormons, et allez vous coucher. Il faisait ainsi le
brave pour rassurer sa dame, ne pas gter sa nuit d'adieux. Au souper,
il avait t (comme parfois on l'est devant les femmes) insolemment
audacieux, rejetant sous la table un des billets mystrieux o il
avait crit: Il n'oserait. Ce qui n'tait pas mpriser seulement le
pril, mais le provoquer.

De qui venaient ces billets? On ne le sait. Mais l'homme de la reine
mre, Cheverny, retir chez lui, avait dit  De Thou: Le roi le
tuera. La reine mre elle-mme, qui connaissait trs-bien son Henri
III et le savait frre de Charles IX, elle qui, de son lit, suivait de
prs les choses par la domesticit et voyait  travers les murs, elle
dut apprcier les nuances de chaque jour, les degrs successifs de
dsespoir et de fureur, deviner le moment o la corde devait casser.

Quatre heures sonnent. Du Halde s'veille, se lve et heurte  la
chambre de la reine. Demoiselle Louise Dubois de Prolant, sa premire
femme de chambre, vient au bruit, demande ce que c'est. C'est Du
Halde; dites au roy qu'il est quatre heures.--Il dort et la reine
aussi.--veillez-le, rpondit Du Halde; il me l'a command, ou je
heurterai si fort, que je les veillerai tous deux. Le roy, qui ne
dormoit point, ayant pass la nuit en belles inquitudes, entendant
parler, demande  la demoiselle ce que c'est. Sire, dit-elle, c'est
M. Du Halde qui dit qu'il est quatre heures.--Prolant, dit le roi, mes
bottines, ma robe et mon bougeoir. Il se lve, et, laissant la reine
dans une grande perplexit, va en son cabinet, o toient le sieur de
Termes et Du Halde, auquel le roi demande les clefs des petites
cellules qu'il avoit fait dresser pour des capucins; les ayant, il y
monte, le sieur de Termes portant le bougeoir. Le roi en ouvre une et
y enferme le sieur Du Halde et successivement les quarante-cinq qui
arrivoient; puis les fait descendre en sa chambre.

Surtout, disait le roi, ne faisons pas de bruit, de peur que ma mre
ne s'veille.

Il tait mu, comme on pense, et fort capable d'mouvoir, ple et
misrable figure qui priait, mendiait. Il leur dit qu'il tait perdu
si le duc ne prissait; qu'il tait arriv au bout; prisonnier dans sa
maison, n'ayant plus rien de sr,  peine son lit; qu'il avait
toujours compt sur leur pe et fait pour eux tout ce qu'il avait pu,
mais qu'il ne pouvait plus rien, et qu'ils allaient tre casss... Que
cependant il tait roi, avait droit de vie et de mort, et leur donnait
droit de tuer.

Toutes ces ttes gasconnes prirent feu. Ils ne se plaignirent que
d'attendre. Un Priac, frappant de la main contre la poitrine du roi:
Cap de Jou! Sire, je bous le rendrez mort.

Ils parlaient si haut et si fort que le roi en eut peur. Il tremblait,
disait-il toujours, d'veiller la reine mre.

Voyons, dit-il tout bas, voyons d'abord qui a des poignards. Il s'en
trouva huit; celui de Priac tait d'cosse. Le capitaine Longnac prit
seulement ceux-l, qui taient au complet, ayant le poignard et
l'pe. Il les plaa dans l'antichambre. Et les autres furent mis
ailleurs.

Le roi, dans son cabinet mme, garda son Corse, et une lame de
premire force, le Gascon La Bastide, avec le secrtaire Rvol, homme
de d'pernon. Le parent de d'pernon, le comte de Termes, se tint dans
la chambre pour tre sr que le roi ne changerait pas de rsolution.
Il n'y songeait point. Il tait prpar  tout, bien dcid et
confess; il avait eu l'attention d'avoir son aumnier dans un cabinet
pour mettre ordre  sa conscience.

Tout cela ne prit pas beaucoup de temps, de sorte qu'il resta une
assez longue attente  ne rien faire. Le roi allait, venait et ne
pouvait durer en place. Parfois il entr'ouvrait la porte et passait la
tte dans l'antichambre, disant aux huit: Surtout n'allez pas vous
faire blesser; un homme de cette taille-l peut se dfendre... J'en
serais bien fch.

Le conseil,  cette heure si matinale, ne se forma pas vite. Les
royalistes arrivrent bien, et, avant le jour, les cardinaux de
Vendme et de Gondi, les marchaux d'Aumont et de Retz, d'O et
Rambouillet. Mais les autres, M. de Lyon et le cardinal de Guise,
arrivrent tard. Et l'on ne voyait pas le duc, quoique log dans le
chteau.

Il faisait un fort vilain jour d'hiver, trs-bas et trs-couvert; il
plut du matin jusqu'au soir. Il n'tait pas loin de huit heures quand
on osa frapper pour veiller Guise. Les adieux avaient t longs. Il
passa  la hte un galant habit neuf de satin gris, et, le manteau sur
le bras, se rendit au conseil. Dans la cour et sur l'escalier, sur le
palier, partout, il rencontra nombre de gardes, dont il s'tonna peu,
averti de la veille, par leur capitaine Larchant, que ces pauvres
diables viendraient le prier d'appuyer au conseil leur requte pour
tre pays. Larchant, qui tait malade, maigre  faire peur, faisant
d'autant mieux son personnage de mendiant, disait d'une voix
lamentable: Monseigneur, ces pauvres soldats vont tre obligs, sans
cela, de s'en aller, de vendre leurs chevaux; les voil perdus,
ruins. Tous le suivaient, le chapeau  la main.

Il promit poliment, passa. Mais, lui entr et la porte ferme, la
scne changea derrire lui. Les gardes nettoyrent l'escalier des
pages et de la valetaille, et s'assurrent de tout. Crillon ferma le
chteau.

Le secrtaire du duc, Pricard, eut la prsence d'esprit de lui
envoyer un mouchoir, et dedans un billet avec ce mot: Sauvez-vous! ou
vous tes mort! Mais rien ne passa, ni mouchoir ni billet.

Guise, entrant et assis, lut du premier coup sur les visages, et se
troubla un peu. Il se vit seul, et, soit frayeur, soit puisement de
sa nuit, il ne fut pas loin de se trouver mal: J'ai froid, dit-il.
Son habit de satin expliquait du reste cette parole: Que l'on fasse
du feu. Et puis: Le coeur me faut... Monsieur de Morfontaine,
pourriez-vous dire au valet de chambre que je voudrais avoir quelques
bagatelles des armoires du roi, du raisin de Damas ou de la conserve
de rose. On ne trouva que des prunes de Brignoles, dont il lui fallut
se contenter.

Son oeil, du ct de sa balafre, pleurait. Sous ce prtexte, il dit au
trsorier de l'pargne: Monsieur Hotman, voudriez-vous voir  la
porte de l'escalier s'il n'y a pas l un de mes pages ou quelque autre
pour m'apporter un mouchoir? Hotman sortit, mais il parat qu'il ne
put ni passer ni rentrer. Un valet de chambre du roi apporta un
mouchoir au duc.

Le roi, tant alors bien sr que son homme tait l, dit  Rvol:
Allez dire  M. de Guise qu'il vienne parler  moi en mon vieux
cabinet. Rvol fut arrt aux portes par l'huissier dans
l'antichambre intermdiaire, et rentra tout tremblant. Mon Dieu!
s'cria le roi, Rvol, qu'avez-vous? Que vous tes ple! Vous me
gterez tout; frottez vos joues, frottez vos joues, Rvol.--Il n'y a
point de mal, sire, dit-il; c'est l'huissier qui ne m'a pas voulu
ouvrir que Votre Majest ne le lui commande. Le roi commanda de lui
ouvrir et de le laisser entrer et M. de Guise aussi. Le sieur de
Marillac rapportait une affaire de gabelle quand le sieur de Rvol
entra; il trouva le duc de Guise mangeant des prunes de Brignoles. Et
lui ayant dit: Monsieur, le roi vous demande, il est en son vieux
cabinet, il se retire, rentre comme un clair et va trouver le roi.
Le duc de Guise met des prunes dans son drageoir, jette le reste sur
le tapis: Messieurs, dit-il, qui en veut? Il se lve; il trousse son
manteau sous le bras gauche, met ses gants et son drageoir sur la main
de mme ct, et dit: Adieu messieurs. Il heurte  la porte.
L'huissier, lui ayant ouvert, sort, ferme la porte aprs soi.

Le duc entre dans l'antichambre, salue les huit. Il n'y avait qu'eux,
ni pages ni gentilshommes. Il voit Longnac assis sur un bahut, qui ne
daigne pas se lever. Les autres, qui taient debout, le suivent comme
par respect.

 deux pas de la porte du cabinet, il prend sa barbe avec la main
droite, et tournant le corps et la face  demi, pour regarder ceux qui
le suivoient, fut tout soudain saisi au bras par le sieur de
Montsriac, qui toit prs de la chemine, sur l'opinion qu'il eut que
le duc vouloit reculer pour se mettre en dfense. Et tout d'un temps
il est par lui frapp d'un coup de poignard dans le sein gauche,
disant: Ah! tratre, tu en mourras. En mme instant, le sieur des
Affravats se jette  ses jambes et le sieur de Semalens lui porte par
derrire un grand coup de poignard prs la gorge dans la poitrine, et
le sieur de Longnac un coup d'pe dans les reins, le duc criant 
tous ces coups: Eh! mes amis! Eh! mes amis! Eh! mes amis! Et,
lorsqu'il se sentit frapp d'un coup de poignard sur le croupion par
le sieur de Priac, il s'cria plus haut: Misricorde! Et, bien
qu'il et son pe engage dans son manteau et les jambes saisies, il
ne laissa pas pourtant de les entraner d'un bout de la chambre 
l'autre, au pied du lit du roi, o il tomba.

Ces dernires paroles furent entendues par son frre le cardinal, n'y
ayant qu'une muraille de cloison entre deux: Ah! on tue mon frre.
Et, se voulant lever, il est arrt par M. le marchal d'Aumont, qui,
mettant la main sur son pe: Ne bougez pas, dit-il, mordieu;
monsieur, le roi a affaire de vous. Alors l'archevque de Lyon, fort
effray et joignant les mains: Nos vies, dit-il, sont entre les mains
de Dieu et du roi.

Aprs que le roi eut su que c'en toit fait, il va  la porte du
cabinet, hausse la portire, et, ayant vu M. de Guise tendu sur la
place, rentre et commande au sieur de Beaulieu de visiter ce qu'il
avoit sur lui. Il trouve autour du bas une petite clef attache  un
chanon d'or, et dedans la pochette des chausses il s'y trouva une
petite bourse o il y avoit douze cus d'or et un billet de papier o
toient crits, de la main du duc, ces mots: Pour entretenir la
guerre en France, il faut sept cent mille livres tous les mois. Un
coeur de diamant fut pris, dit-on, en son doigt par le sieur
d'Antraguet.

Pendant que le sieur de Beaulieu faisoit cette recherche, apercevant
encore  ce corps quelque petit mouvement, lui dit: Monsieur, pendant
qu'il vous reste quelque peu de vie, demandez pardon  Dieu et au
roi. Alors, sans pouvoir parler, jetant un grand et profond soupir,
comme d'une voix enroue, il rendit l'me, fut couvert d'un manteau
gris, et au-dessus mis une croix de paille. Il demeura bien deux
heures durant en cette faon; puis fut livr entre les mains du sieur
de Richelieu, lequel, par le commandement du roi, fit brler le corps
par son excuteur en cette premire salle qui est en bas  la main
droite en entrant dans le chteau, et,  la fin, jeter les cendres 
la rivire.

D'autres ajoutent que le roi, le voyant couch  terre, se mit  dire:
Ah! qu'il est grand! Encore plus grand mort que vivant! Prophtie
involontaire que la Ligue sut bien relever, ou que, peut-tre, elle
inventa.

D'autres prtendent que, dans la furieuse gaiet d'un lche tout 
coup rassur, le roi ne se contint pas et lui lana un coup de pied au
visage. Chose qui n'est pas invraisemblable. Ce personnage original
avait tout  la fois du Borgia et du Scapin; avec beaucoup d'esprit,
des mouvements trs-bas, un violent farceur dans un capucin d'Italie.

Sa grande affaire tait de s'assurer du pape, de savoir ce qu'en
dirait son bon lgat, le Vnitien Morosini. Il lui avait envoy Rvol.
L'homme de Venise fut un peu tonn; il n'attendait pas tant du roi.
Il vint, vers les onze heures, lui faire visite et causa amicalement,
voulant seulement profiter de son motion pour l'assurer au pape,
l'empcher de se rapprocher du roi de Navarre. Ils allrent ensemble 
la messe.

Sur le passage, le roi vit, entre autres gentilshommes, un ami de ce
La Motte-Serrant qui trafiquait de chair humaine et que protgeait
Guise; il dit  cet ami: Monsieur, la loi revit, puisque le tyran est
mort. Que votre homme s'y conforme et qu'il se prsente en justice.

Puis, voyant l'vque de Langres, qui, par Guise, avait extorqu un
arrt du conseil contre sa ville: Monsieur l'vque, dit-il, vous
avez fait condamner ceux de Langres sans qu'on les entendt; vous
serez condamn vous-mme.

On avait arrt plusieurs des principaux ligueurs et les princes de la
maison de Guise. Le roi les relcha fort imprudemment, sur les
promesses qu'ils firent de calmer Paris.

Des hommes, comme Brissac, qui lui avaient fait des outrages
personnels, n'en furent pas moins lchs.

Le plus embarrassant tait ce terrible cardinal de Guise, le frre du
mort, que le roi tenait sur sa tte dans un grand galetas qu'il avait
fait partager en cellules pour y loger des capucins. Il jetait feu et
flamme, ne souffloit que la guerre, ne ronfloit que menaces, ne
haletoit que sang. Ce prtre tait un militaire; de temps  autre il
jetait la soutane, prenait l'pe; rcemment,  la tte d'un parti de
cavalerie, il avait surpris Troyes. Avec tout cela, il ne s'en croyait
pas moins couvert par la tonsure. Les gens qui entouraient le roi et
qui avaient particip  l'acte avaient  attendre du cardinal de
grandes vengeances. Ils lui dirent ces menaces, et, cela ne suffisant
pas, ils rgalrent le roi des brocards dont il le criblait. Un jour
que quelqu'un lui disait: Vous piquez trop le roi.--Il ne marche
qu'autant qu'on le pique. Et, voyant aux armes du roi les deux
couronnes de France et de Pologne: Le tondeur fera la troisime. Et
il ajoutait en grinant: Oui, je tiendrai sa tte entre mes jambes,
pour lui faire, avec un poignard, sa couronne de capucin.

L'hsitation du roi dura tout le 23 et toute la nuit. Le 24 tait la
veille de Nol; s'il et pass ce jour, la fte l'et sauv. Mais, le
matin du 24, on dit au roi qu'il continuait  se dmener dans son
grenier,  jurer, menacer. Le roi rflchit qu'aprs tout il avait le
lgat pour lui, qui avait fort bien pris la mort de Guise, que, quant
 la tonsure et  la pourpre, on excuserait tout sur l'urgence et le
danger, que le mariage avec la nice du pape laverait tout, qu'enfin
les temps taient changs et qu'on n'en ferait pas tant de bruit que
de saint Thomas de Cantorbry. Donc: Expdions-le, dit-il, qu'on ne
m'en parle plus.

Le capitaine Du Guast, qui n'avait pas t de l'autre affaire, se
chargea de celle-ci, qui tait plus dure, peu de gens voulant tuer un
cardinal. Quatre cents cus en firent l'affaire: on eut quatre
soldats. Le haut prlat s'y attendait si peu, que, quand il les vit
venir, il dit  M. de Lyon, enferm avec lui: Monsieur, ceci vous
regarde; pensez  Dieu.--Non, monseigneur, c'est de vous qu'il
s'agit. Le cardinal se confessa, suivit les hommes, et, dans le
couloir, fut tu.

Le roi n'avait pas eu la patience d'attendre tout cela pour aller voir
la figure de sa mre. Ds le 23, sur l'acte mme et Guise tant tout
chaud, il s'tait donn ce bonheur. Par son escalier drob qui
conduisait chez elle, il descend; il la trouve au lit, qui tait
malade: Madame, comment vous portez-vous?--Oh! mon fils,
doucement.--Moi, trs-bien, je suis roi de France, j'ai tu le roi de
Paris.

Elle fit une terrible grimace. Mais, se contenant: Je prie Dieu que
bien en advienne!... Mais donnez-moi un don.--C'est selon,
madame...--Donnez-moi son fils et M. de Nemours.--Leurs corps? Oui,
mais je garde leurs ttes. Du reste, il ne voulait que la mortifier
par le refus; il ne les fit pas tuer.

Elle avait espr que Guise ayant l'avantage, mais un avantage
incomplet, elle replacerait dans le conseil son Villeroy et son
Cheverny, les deux bquilles par qui, tant bien que mal, boitant de
ci, de l, elle continuerait de marcher. Mais, voyant Guise mort, elle
se retourne vite: Mon fils, dit-elle, il faut vous saisir d'Orlans.
Quelques-uns mme assurent qu'elle lui conseillait d'appeler le roi de
Navarre.

Cela n'empcha pas qu'elle ne se levt et ne se ft porter chez le
cardinal de Bourbon pour se laver les mains de ce qui s'tait fait et
lui protester de ses sentiments invariables. Le vieil homme la reut
avec des pleurs, avec des cris, une fureur pouvantable, de ces
colres apoplectiques, comme en ont les vieillards ou les petits
enfants: Madame! madame! voil encore un de vos tours... Vous nous
faites tous mourir! Il lui parla comme si elle avait tout arrang et
conseill, mis doucement le cerf au filet, lch la meute. Il la
maudit, appela sur elle toutes les foudres. Et, ce qu'elle craignait
plus, il lui fit voir que, cette fois, des deux cts, elle tait
prise et trop connue, qu'elle n'avait plus rien  faire en ce monde,
qu'elle pouvait fermer boutique, s'en aller intriguer l-bas.

Elle eut beau protester, jurer, il n'en tint compte, n'entendit rien.
Elle vit que c'tait fini et qu'on ne la croirait plus. Toutes ses
paroles lui rentrrent, lui restrent  la gorge, l'touffrent. Elle
s'en alla; et, comme elle avait dj une petite fivre, la pauvre
femme n'en releva pas. Brantme, son admirateur, dit crment qu'elle
creva de dpit.

Son fils, pendant les quelques jours qu'elle vcut (jusqu'au 5
janvier), ne quitta gure son chevet, soit par un reste d'attachement
et d'habitude, soit par curiosit de voir si, en mourant, elle
n'intriguerait pas encore et ne ferait pas quelque coup fourr. Il la
pleura d'un oeil, et pas longtemps, il avait bien d'autres affaires.

Ses domestiques aussi pleuraient, la voyant crible de dettes, et
pensant que la succession ne payerait pas leurs legs, quoiqu'on
vendt ses riches meubles et ses grands domaines  l'encan.

Elle n'avait jamais cru qu' l'astrologie, et toujours ses astrologues
lui avaient dit de se dfier de Saint-Germain. Voil pourquoi elle
n'aimait gure  habiter Saint-Germain-en-Laye, ni mme le Louvre sur
la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois. Aussi elle btit, tout prs,
l'htel de Soissons (Halle au Bl), dont on voit encore la tourelle.
Mais voici que ce Saint-Germain, qui devait l'enterrer, n'tait pas un
lieu, mais un homme. Quand elle fut trs-bas, tout le monde la laissa
l, et il n'y eut qu'un bon gentilhomme, Julien de Saint-Germain,
homme doux et honnte, pourvu d'une abbaye, qui s'inquita de la
vieille me et l'assista de ses prires jusqu' ce que cette me
s'envolt on ne sait trop o.

Il n'y avait pas  songer  la transporter  Paris, o on l'et jete
 la voirie comme ayant fait tuer Guise. On la mit provisoirement 
Saint-Sauveur de Blois. Et ce provisoire dura trs-longtemps. Son fils
n'eut gure le temps d'y songer, Henri IV encore moins.

Le plus dsagrable, dit Pasquier, fut que, comme  Blois on n'avait
pas ce qu'il fallait pour bien embaumer, ce corps sentit bientt si
mauvais dans l'glise, qu'il fallut l'enlever de nuit; on le mit en
terre avec les premiers venus, et, par prcaution, dans un endroit
dont personne ne se doutait.

Ce ne fut que vingt et un ans aprs que ses os furent apports 
Saint-Denis dans le splendide tombeau d'Henri II, qui est  lui seul
une sorte de chapelle, et o elle s'tait fait sculpter
classiquement, c'est--dire toute nue.

Le coeur, s'il y en avait, ou si on put le retrouver, fut mis aux
Clestins dans cette urne dore qu'on voit maintenant au Louvre,
soutenue par trois gentilles et moelleuses figures de Germain Pilon,
qui certainement sont des portraits. Ces belles sont l charges de
figurer les trois vertus thologales, qui furent, comme on sait, dans
le coeur de Catherine, la Foi, l'Esprance et la Charit.

Si l'inscription ne le disait, on verrait plutt dans la ronde
gracieuse qu'elles font en se donnant la main la danse des saisons et
des heures, le choeur insouciant qu'elles mnent en se moquant de
nous.




CHAPITRE XVIII

LE TERRORISME DE LA LIGUE[11]

1589

[Note 11: Vers le mois d'avril 89, le lgat Morosini s'tant retir 
Marmoutiers, le roi y vient pour se rcrer, dit-il, puis il avoue que
c'est pour parler au lgat.--Il s'excuse de s'appuyer sur l'alliance
des hrtiques.--Suit un dialogue trs-vif.  tout ce qu'objecte
l'homme du pape, le roi rpond toujours par l'impossibilit d'apaiser
les catholiques. Que voulez-vous que je fasse si le duc de Mayenne
_vient pour me couper le cou_, il me faut bien une pe, recourir aux
hrtiques, aux Turcs mme. Ils veulent absolument ma tte, et moi je
veux la garder, etc., etc.--Le cardinal Cajetano fait, le 28 mars
1590, un long rapport sur la situation.--Si le Navarrais arrive  la
couronne, il faudra peu de temps _pour que la religion soit
extermine_.--Villeroy lui a racont un entretien de Mornay, d'aprs
lequel le Navarrais ne se fera pas catholique, mais laissera tout le
monde croire et vivre  sa guise; il rformera le catholicisme, se
fera roi des Romains, envahira l'Italie, bouleversera la
chrtient.--Le Navarrais, dit Cajetano, a su, par des lettres
interceptes, que le pape me donnait ordre de semer la division parmi
les princes du sang.

On est saisi d'tonnement, en voyant, quelques feuilles plus loin,
Henri IV devenu si indiffrent au parti protestant, qu'il songe 
pouser une fille de Philippe II (26 juin 1597). La grande crainte du
pape  cette poque, c'est qu' la mort d'lisabeth, Henri IV ne fasse
tomber la succession d'Angleterre dans les mains du roi d'Espagne;
cette ide monstrueuse parat si naturelle au pape, qu'elle fait son
inquitude; il y pense jour et nuit! _Archives de France. Extraits des
Archives du Vatican, carton_ L, _388._

Les _Archives de Suisse_ contiennent plusieurs pices intressantes
sur cette poque. Celles de _Berne_ clairent la destine du fils an
de l'amiral. Dans les _Registres du conseil de Genve_, on trouve la
manire trange dont on avait imagin d'annoncer l'abjuration aux
trangers. Le chancelier crit: S. M. _demeure_ en l'glise o elle a
t baptise. (Communiqu par MM. Btant et Gaberel.)--Cf. la
correspondance d'Henri avec le landgrave, d. Rommel; une
trs-curieuse brochure de M. C. Read: Henri IV et le ministre Chamier,
1854; enfin, le charmant livre de M. E. Jung, _Henri IV
crivain_.--J'ajourne beaucoup de choses. La publication prochaine de
l'important ouvrage de M. Poirson ne peut manquer d'clairer ce rgne
d'un jour tout nouveau.]


Peu avant l'vnement, le jeune De Thou (l'historien), retournant de
Blois  Paris et prenant cong du roi, l'attendit au passage dans un
couloir obscur, o le roi l'arrta longtemps. Longtemps il lui tint la
main, comme ayant beaucoup  lui dire, et finalement ne lui dit rien,
si grandes taient son irrsolution et les perplexits de son esprit.

Mais, aprs l'vnement, sa route tait toute trace, directe, s'il
avait su la voir. Ayant tu le cardinal, il avait rellement rompu
avec Rome, avec les fervents catholiques. Il devait appeler pernon,
en tirer les deux mille arquebusiers qu'il eut trop tard. Il et
impos aux tats, enfonc dans les esprits la terreur de la mort des
Guises. En un mois, il aurait eu le secours du roi de Navarre, sa
vaillante cavalerie. Avec cela, il fondait sur Paris, nullement
approvisionn; en huit jours, il tait au Louvre, et proclamait  main
arme son dit de 1576, l'dit de tolrance et de pacification. Et-il
russi? Je ne sais. Mais il n'aurait pas tomb sans honneur.

Qui l'empchait d'agir? Qui le liait? Sa conscience. Elle lui rendait
intolrable la vue des huguenots, lui faisait croire qu'il n'y avait
pas de rconciliation possible avec eux, lui rappelait qu'il tait,
qu'il serait ternellement l'homme de la Saint-Barthlemy.

Une autre chose aussi trs-srieuse le paralysait. Appeler  soi le
roi de Navarre, c'tait appeler contre soi le roi d'Espagne. Le
premier si faible! le second si grand!

Si la puissance de l'Espagne avait eu comme une clipse par le revers
de l'Armada, la redoutable arme espagnole du prince de Parme, le
gnie invincible du grand Italien taient la terreur de l'Europe.
Toutes les combinaisons de la politique du temps taient modifies
d'avance, en rsum, annules par ce mot final qui dtruisait tout:
Et quand nous aurions russi, rien ne serait fait encore; car alors
viendrait l'Espagnol.

On a ridiculement exagr la puissance de la Ligue. Elle se dveloppa
partout, parce que, dans l'universelle faiblesse, elle ne trouvait pas
d'obstacle. Mais elle-mme se jugeait trs-faible. Et, ds le premier
moment, elle ne croit pas pouvoir durer sans l'assistance de
l'Espagne. Les factions diverses de la Ligue taient d'accord
l-dessus. Mayenne, ds le mois de janvier, demande une arme
espagnole. Les Seize, ennemis de Mayenne, n'obissent qu' l'Espagnol.
Le fils de Guise, qui vient plus tard, n'a d'espoir de russir que par
un mariage espagnol. Philippe II est oblig de venir sans cesse 
l'aide de ce grand parti, qu'on dit si populaire, qu'on dit tout le
peuple mme; sans cesse, il faut qu'il intervienne, et non-seulement
au Nord, par les grandes expditions du prince de Parme, mais partout,
et en Bretagne, et en Languedoc, et  Paris, par la constante prsence
de ses armes, sans lesquelles la Ligue tombait cent fois par terre.

Je m'ennuie de me rpter, mais je le dois, puisque je trouve le
public imbu d'ides fausses.

Qui ne sentira la faiblesse intrinsque de la Ligue, cette grande
machine de Marly  cent grosses roues sans action, oblige de prier
toujours qu'on lui donne un tour de main? Qui sera tent de comparer
ce mouvement forc, pulmonique, poussif, qui ne peut faire un pas sans
le bras de l'Espagnol, avec le vrai mouvement national, si robuste,
qui d'un bras rembarra l'Europe, de l'autre touffa la Vende?

Revenons  Henri III. Le pauvre homme avait entirement manqu son
coup, perdu ses peines. Les tats furent irrits et ne furent point
effrays. Ils lui refusrent toutes ses demandes. Mme le procs des
Guises, qu'il faisait, lui fut impossible. Il tenait leur confident,
l'archevque de Lyon, l'homme qui savait le mieux les manipulations
secrtes de leur double corruption, l'argent qu'ils recevaient
d'Espagne et le trafic de conscience auquel servait cet argent. Cet
archevque, Espinac, qui couchait avec sa soeur, n'en tait pas moins
terrible pour les moeurs du roi; il avait crit sur lui et sur
pernon, en langage de Sodome, le _Gaveston_, livre effroyable, qui
appelait sur Henri III l'obscne punition d'douard empal par sa
bonne femme. L'auteur d'un tel livre, que le roi tenait, avait bien
quelque chose  craindre. Mais il voyait le roi dans les mains du
lgat. Le drle se rassura, se rengorgea, ne daigna rpondre en
justice et pas mme comme tmoin.

Le roi tait au plus bas, malade des hmorrodes, pleurant; tout le
monde riait, personne n'en tenait compte. Ses gens le quittaient un 
un. Retz (Gondi) ne fut pas le dernier; ce clbre conseiller de la
Saint-Barthlemy, qui avait aid  arrter le cardinal de Guise, tait
inquiet de son audace. Il alla se cacher  Lucques, laissant son
matre devenir ce qu'il pourrait.

Donc, il tait l dans son lit,  peu prs seul, devenu, de roi de
France, roi de Blois et de Beaugency.

Entendant dire qu'il y avait  Blois un petit mercier de Paris qui
allait y retourner, il le fait venir, le matin, prs de son lit et il
lui montre la reine: Mon ami, ce que tu vois, dis-le  tes Parisiens.
Puisque je couche avec la reine, il faut bien que je sois le roi.

La reine mme, il ne l'avait pas. Elle tait de coeur avec ses
parents, et, sous main, crivait aux Guises.

Il n'y avait pas eu encore de crature plus dnue que ce pauvre
hmorrodeux, depuis le bonhomme Job.

Les Parisiens en faisaient si peu de cas, que quand ils apprirent la
mort de Guise, le 24 (veille de Nol), ils ne voulurent jamais le
croire capable d'un tel coup. Mais, le 25, la nouvelle tant
confirme, il y eut un prodigieux mouvement. Et celui-ci naturel. On
courut  l'htel de Guise, o la duchesse tait enceinte. Pour donner
l'impression de vengeance et de cruaut, rien n'est meilleur que
d'entamer les choses par l'attendrissement; un peuple attendri est
terrible; les larmes sont prs du sang. On avait la grande machine
dramatique, la duchesse mme, que ce bon duc de Guise avait confie 
sa chre ville de Paris, voulant que le petit naqut Parisien. Tout se
prcipite l; il faut que la dame se montre; en deuil, plore,
trs-enceinte et  son huitime mois, elle apparat  la foule, se
tranant  peine, dfaillante. Mais elle est soutenue sur le coeur de
tous; tout le monde crie, tout le monde pleure; on bnit, on salue ce
ventre qui contient sans doute un sauveur (c'tait le jour de Nol),
on l'adopte, point de marraine que la ville de Paris. Tous en
revinrent les yeux rouges, exasprs contre Henri III; pas un, dans ce
premier accs de piti furieuse, qui ne lui et donn de son couteau
dans le coeur.

Le mouvement tait lanc; pour chef, il suffisait d'un homme
quelconque. La duchesse de Montpensier, qui tait malade, au lit, fit
venir les Seize dans sa chambre  coucher et leur dit que le seul
prince  Paris, son cousin le duc d'Aumale, qui tait un imbcile,
faisait son Nol aux Chartreux, qu'il fallait aller le prendre. Il
n'en faut pas plus pour drapeau.

Les choses allrent droit et raide. Le 29, le gascon Guincestre, qui
s'tait empar d'une cure en chassant le cur, traita de mme le roi;
il le destitua par un calembour. Il dit qu'il avait trouv le mystre
d'_Henri de Valois_, que ce nom, par son anagramme, donnait le _Vilain
Hrode_, qu'on ne pouvait plus obir  un Hrode empoisonneur et
assassin. Cela  Saint-Barthlemy, paroisse du Parlement, devant le
Palais de Justice. La foule, en sortant, se mit en devoir d'arracher
du portail les armes de France et de Pologne, de les briser et de
marcher dessus.

Opration qu'on rpta bientt dans toutes les glises, spcialement 
Saint-Paul, o la foule s'amusa  casser le nez, la tte  Caylus
Maugiron et Saint-Mgrin, que le roi avait fait reprsenter en marbre
sur leurs tombeaux.

Le 7 janvier, la Sorbonne consulte dclara le peuple dli du serment
de fidlit, le roi ayant viol la foi, viol la Sainte-Union, viol
la naturelle libert des trois ordres du royaume.

Le Parlement continuait de rendre justice au nom du roi. Le 16
janvier, l'ex-procureur Leclerc, qui se faisait appeler M. de Bussy,
entre au Parlement avec une vingtaine de coquins et le pistolet  la
main. Il donne ses ordres aux magistrats, qu'il et  peine nagure
os saluer, et leur intime de le suivre. Il fait l'appel; mais ceux
mme qui n'taient pas sur la liste veulent suivre les victimes
dsignes et tous s'en vont  la Bastille.

 la Grve, et sur la route, il y avait des charbonniers, porteurs
d'eau et portefaix, qui auraient assez aim  les assommer, pensant
que, la Justice tue, on pourrait se donner fte, du pillage,
s'amuser. Mais les Seize voulaient un pillage mthodique, un
ranonnement rgulier. Il leur fallait un parlement. Le prsident
Brisson, le plus savant homme de France, tait aussi le plus timide;
on l'empoigna, on le mit sur les fleurs de lys; on le fit jurer, agir,
parler comme on voulut. Brisson prit toutefois une prcaution. Il
avait peur de la Ligue, mais il avait peur du roi;  tout hasard, il
crut tre habile en faisant en cachette une protestation o il
assurait qu'il tait l par peur, qu'il avait voulu se sauver, n'avait
pu. Ce fut cette pice prudente qui bientt le perdit.

Ce ne fut qu'un mois aprs que le duc de Mayenne vint enfin prendre 
Paris la direction du mouvement (15 fvrier). C'tait un gros homme,
assez lent, qui avait beaucoup de mrite, moins faux que son frre
Henri, et, sans comparaison, le meilleur des Guises; on ne lui
reprochait qu'un assassinat. Le fils du chancelier Birague lui ayant
demand sa fille et avou qu'il en avait une promesse de mariage, le
prince lorrain, indign, dgagea sa fille en le poignardant. C'est cet
homme si orgueilleux qui va se trouver le chef des va-nu-pieds de
Paris.

Il y venait  regret, se sentant infiniment peu propre  ce rle. Mais
sa furieuse soeur, la duchesse de Montpensier, tait sortie de son lit
pour l'aller chercher en Bourgogne et pour l'amener. Elle voulait
qu'il s'avant hardiment, reprt le rle de son an et se ft roi.

Chose extravagante. Le long travail du parti clrical pour faire un
hros, un dieu de Henri de Guise, avait eu justement pour effet de
mettre son cadet dans l'ombre et d'tablir dans les esprits une solide
opinion de sa mdiocrit. Les talents rels de Mayenne ne pouvaient le
tirer de l. Il et eu peu de gens pour lui, et il aurait eu contre
lui certainement le roi d'Espagne, secrte pierre d'achoppement de
tous les prtendants.

Mayenne, qui venait organiser un gouvernement, en trouva un, celui des
Seize et de la ville. C'est des Seize qu'il reut la liste toute
prpare du _Conseil gnral de l'Union_ que Paris crait pour la
France. Il y eut trois vques, six curs de Paris, sept
gentilshommes, vingt-deux bourgeois, Mayenne prsident, Snault
secrtaire (un des Seize), en tout quarante membres. Le secrtaire 
lui seul pesait autant que le conseil. Mayenne obtint bien d'ajouter
quinze hommes de robe (Jeannin, Ormesson, Villeroy, etc.), pour guider
l'inexprience de ces quarante rois. Mais le secrtaire Snault
n'crivait que ce qu'il voulait. Des autres, presque toujours, il
faisait des rois fainants, les arrtant  chaque instant par un petit
mot: Doucement, messieurs, je proteste au nom de quarante mille
hommes.

De sorte que le vainqueur, le _Conseil gnral_, tait presque aussi
dpendant que le vaincu, le Parlement.

Pour consoler un peu le _Conseil_ de sa nullit, on le payait
grassement. Chacun des quarante membres avait cent cus par mois,
forte somme qui ferait bien mille ou douze cents francs aujourd'hui.

Le _Conseil_ avait commenc par diminuer d'un quart les tailles pour
toute la France. Mais cela n'eut pas grand effet; le roi avait fait
dj la diminution. Et personne d'ailleurs ne payait, du moins nulle
taxe gnrale.

Chaque ville avait assez  faire de suffire aux _razzias_ locales que
faisaient les gouverneurs de province, ou les commandants de place, ou
les chefs de faction, toute autorit, tout le monde, pour tous les
besoins ou prtextes de la guerre civile.

Mais ce qui rendit le _Conseil de l'Union_ bien autrement populaire,
ce qui le fit adorer  Paris, ce fut l'_autorisation donne aux
locataires de ne plus payer le loyer_. Il y eut rduction expresse
d'un tiers. Mais on ne paya plus rien.

Le peuple tait misrable, tout commerce ayant cess; les pauvres
vivaient de hasard, d'aumnes plus ou moins forces, de soupe
ecclsiastique. Mais cette grande dlivrance de n'avoir plus de loyer,
de ne plus chercher sou  sou, de ne plus calculer le terme, d'avoir
perdu le souci et la notion du temps, cela seul faisait de la misre
un paradis relatif.

Le clerg, quoique forc de donner beaucoup, trouvait aussi une grande
douceur financire  la guerre civile. Elle le dispensait de la charge
qui, depuis prs de trente ans, le faisait gmir, celle de payer les
rentes de l'Htel de Ville. Cette charge, c'tait la blessure
profonde, la navrante plaie qui, jour et nuit, perait le coeur de cet
infortun clerg, pour la gurison de laquelle il avait en vain appel
tous les mdecins, et Guise, et l'Espagne, et le ciel!

De sorte qu'une intime union se trouva forme entre ces deux classes
qui l'une  l'autre se donnrent dispense de payer: _le clerg
dispensa le peuple de payer impts et loyers; le peuple dispensa le
clerg de payer la rente publique_.

Donc, l'tat ne reut plus rien. Donc, la masse des propritaires et
rentiers ne reut plus rien.

Ces propritaires et rentiers taient eux-mmes un grand peuple. Les
uns vivaient des loyers d'une unique petite maison. Les autres avaient
petite part  la rente de l'Htel de Ville. Ces rentiers de cent
francs, ou moins, taient de maigres boutiquiers, de pauvres personnes
ruines, des veuves, etc. On a vu en 1579 (page 111 de ce volume) la
singulire meute qui faillit avoir lieu quand le clerg essaya de se
dispenser de payer la rente.

Il choua en 1579, russit en 1589. Il vint  bout d'touffer le
mcontentement des petits rentiers, des petits propritaires, de ce
qu'on pourrait appeler les meurt-de-faim de la bourgeoisie.

Le clerg, le grand et gros propritaire du royaume, dut cette
victoire dfinitive  son alliance d'une part avec les mendiants
robustes, de l'autre avec les gagne-deniers d'Auvergne, Limousin,
etc., charbonniers et porteurs d'eau, population campagnarde au milieu
de Paris, braves gens, honntes, crdules, sujets  suivre l'impulsion
d'un _bon_ patron qui les occupe et leur fait gagner leur vie. Ils
comprennent peu, ne parlent gure, entendent mal la langue franaise.
Mais ils s'attachent aux personnes, et ne sont que trop dvous; ils
ont bon coeur, et leurs _pratiques_ peuvent les faire aller loin; ils
ne joueraient pas du couteau,  moins d'avoir un peu bu, mais bien
aisment du bton.

La bourgeoisie, qui avait pris parti contre les protestants, comme
contre des gens de trouble, qui leur avait reproch surtout de faire
enchrir les vivres, qui mme, on l'a vu, en 1568, les voyant 
Saint-Denis, s'tait battue et fait battre, qui enfin avait eu une
part  la Saint-Barthlemy,--la voil, cette bourgeoisie catholique,
qui voit tomber d'aplomb sur elle le Terrorisme de la Ligue. Seule,
elle payera dsormais et ne sera plus paye. Maisons, rentes, rien ne
rapporte; encore moins les biens de campagne,  chaque instant
ravags.

Ce terrorisme ressemblait-il  celui de 93? Oui, par les instincts
niveleurs qui sont ternels. En 1589, aussi bien qu'en 1793, les
pauvres voyaient volontiers les dames en robes de toile aller porter 
manger  leurs poux en prison et raccommoder leurs culottes
(l'Estoile.)

Mais le point essentiel qui faisait l'originalit du terrorisme de la
Ligue, c'est qu'il entrait dans un dtail, une intriorit domestique
o celui de 93 ne put arriver jamais. Ce dernier agissait du dehors,
non du dedans. Il n'avait pas l'instrument admirable de la grande
police ecclsiastique; n'ayant pas la confession, il n'allait pas au
fond mme, il ne sigeait pas en tiers entre le mari et la femme, ne
savait pas ce qu'on mangeait, ce qu'on disait sur l'oreiller; il ne
voyait pas  travers les murs, au foyer, au pot, au lit. Le cur et le
commissaire, le pasteur et le mouchard, unis en la mme personne,
pinant au confessionnal, par les rapports de servantes, ceux que,
comme prdicateur, il terrifiait du haut de la chaire, c'est un bien
autre idal que celui des Jacobins.

Une famille faillit prir parce qu'une servante rapporta que, le jour
du Mardi-Gras, sa matresse avait ri. Les femmes se pressaient aux
glises, ayant peur que leur absence ne ft dnonce. Mais, quand
elles taient l, elles avaient encore plus peur que le matre du
troupeau qui les regardait tremblantes du haut de la chaire, qui les
recensait une  une, ne leur appliqut quelque mot. Nommes, elles
taient perdues. Et mme, vaguement dsignes, elles craignaient  la
sortie les outrages manuels de la bande des coquins  travers de
laquelle il fallait passer, et qui menaaient toujours leurs personnes
ou leurs maisons.

Comment s'tonner si la Ligue devint populaire, avec ces moyens
nergiques? Comment demander pourquoi on ne voit plus qu'entre les
nobles des ennemis de la Ligue?

La raison en est bien simple. Parce qu'il fallait, pour cela,
non-seulement porter l'pe, pouvoir se dfendre, mais encore pouvoir
s'isoler, avoir un trou  soi pour se retirer; tout au moins avoir un
cheval, comme la noblesse affame qui suivait le roi de Navarre.

Quant aux misrables habitants des villes, dans les tenailles atroces
d'une police si serre,  quoi comparerai-je leur sort? Les cachots et
les basses-fosses sont plus libres, parce qu'au moins le prisonnier y
est seul.

Le grand cachot de Paris, le grand cachot de Toulouse, ces villes,
devenues prisons, multipliaient la terreur dans une proportion
horrible par quelques cent mille tmoins, s'espionnant les uns les
autres, par la profondeur d'une inquisition mutuelle, domestique,
intime, jusqu' s'accuser soi-mme et se dnoncer  force de peur.

Ce terrorisme clrical diffrait encore en ceci du terrorisme jacobin
de 93, que, le clerg divis en corps divers et divers ordres, tous
jaloux les uns des autres, on ne contentait ceux-ci qu'en mcontentant
ceux-l.

 Auxerre, vivait retir un homme de lettres illustre, ancien aumnier
de Charles IX, Amyot, l'excellent traducteur de Plutarque. Ce bon
homme tait rest naturellement attach au roi, son bienfaiteur. Mais,
dans sa peur de la Ligue, il avait imagin d'appeler les Jsuites,
pour le protger, et de leur faire un collge. D'autant plus furieux
contre lui furent les Franciscains de la ville. Ces moines mendiants,
en rapport avec les flotteurs de bois, les vignerons, les tonneliers,
etc., leur firent croire, quand Amyot revint des tats de Blois, qu'il
avait conseill au roi de faire assassiner les Guises. Amyot,
tremblant, signa l'Union. Cela ne servit  rien. Le prieur des
Franciscains l'avait pris pour texte; chaque soir, dans ses sermons,
il donnait la chasse  l'vque, le condamnait, l'excutait. Un moine,
sur la grande place, s'avisa aussi de prcher le peuple, une
hallebarde  la main en place de crucifix. Amyot, ayant un jour
hasard de mettre le pied hors de l'vch, tout le monde lui courut
sus,  coups de fusil. En vain le pauvre vieillard obtint une
absolution de la plus haute autorit, du lgat. Il ne trouva de repos
que dans la mort.

Une des scnes les plus odieuses en ce genre fut la mort de Duranti,
premier prsident,  Toulouse. C'tait un fervent catholique, qui
avait fait venir les Jsuites et les Capucins, avait log ceux-ci chez
lui, avait institu des confrries de pnitents  l'instar d'Avignon.
Il tait mortel ennemi des protestants. Il avait crit un livre des
crmonies catholiques,  l'exemple de Duranti, l'auteur du _De
divinis officiis_, des temps albigeois. Ce livre fut imprim  Rome
aux dpens de Sixte-Quint.

Eh bien, ce parfait catholique n'en fut pas moins tu par la Ligue.

L'vque de Comminges, chapp de Blois  la mort de Guise, se mit 
la tte du peuple pour la dchance du roi.

Duranti y rsista.

Le peuple fit des barricades. Il fut pris et enferm par l'vque aux
Dominicains. Sa femme s'enferma avec lui. On dit au peuple que
Duranti, tout prisonnier qu'il tait, trahissait et livrait la ville.

Le 10 fvrier,  quatre heures de nuit, on voulut forcer le couvent;
on brisa, on brla les portes. Le magistrat, intrpide, embrassa sa
femme vanouie, et alla aux massacreurs. Il demanda ce qu'ils
voulaient, et de quoi on l'accusait... Pas un mot. Mais une balle lui
pera le coeur. On le trana  la place, on l'accrocha au pilori, o
pendait un Henri III. Alors, ne sachant plus que faire, ils se
divertirent tout le jour  lui arracher la barbe.

Nous avons dj vu (ds 1528) ce que les grandes processions,
violentes et tumultuaires, ajoutent aux effets de terreur. Ce sont
des revues o l'on va en masse, o chacun a peur de manquer, o l'on
passe sous l'oeil perspicace des tyrans du jour, notant un  un leurs
moutons, tenant compte des maigres et des gras, ajournant l'un,
dsignant l'autre.

Grand amusement aussi pour le peuple de voir la dvotion improvise
des mondains et leur saintet subite.

 Paris, la fin du carme augmenta la fermentation. Une srie de
processions s'ouvrit qui ne finit plus,  grand bruit,  cri et  cor.
On commena innocemment, comme on fait, par les enfants, fils et
filles, allant deux  deux, avec des chandelles, chantant des hymnes
et litanies, que leur arrangeaient les curs. On continua par le
Parlement qu'on trana et par les moines qui le tranaient  la queue.
Puis vinrent les processions de paroisses par tous les paroissiens de
tout ge, sexe et qualit; plusieurs, pour se faire bien noter,
avaient l'air d'aller en chemise. Mais cela manquait d'entrain, et
aurait bientt langui. On voulut rchauffer la chose par une haute
mise en scne. Un cur s'avisa de dire que, dans ces processions sur
le dur pav de Paris, rien n'tait plus mritoire, rien de plus
agrable  Dieu que les petits pieds dlicats des femmes qui en
souffraient davantage. Sur-le-champ, des filles dvotes se dvourent,
et, pour souffrir, parurent nues sous un simple linge qui ne
s'appliquait que trop bien.

Ces Madeleines, criardes et malpropres, firent rire plus qu'elles
n'difirent. Alors la duchesse de Montpensier, la Judith du parti, se
dcida sans hsiter. Elle mit bas les robes et les jupes, passa le
drap de pnitence, ne l'ayant pas mme au sein, mais une simple
dentelle. On s'touffa pour la voir. Presse, foule, l'hrone ne se
dconcerta pas. Elle avait lanc la mode.

Dames et demoiselles y passrent. Les seigneurs, aussi forts dvots 
ces sortes de processions, lanaient par des sarbacanes des drages
aux belles qu'ils reconnaissaient  travers ce lger costume.

Beaucoup y venaient malgr elles, mais c'tait l'preuve du jour et la
pierre de touche de dvotion. De pauvres femmes ou filles de
prisonniers se soumettaient, craignant de marquer par l'absence;
honteuses, elles suivaient les hardies, les yeux baisss,
s'enveloppant, ce qui les montrait davantage.

Cela prit mauvaise tournure. On en vit les inconvnients. Les garons
voulaient s'y mler et y allaient ple-mle. Les processions tant
trs-longues, elles finissaient trs-tard; si bien qu' la porte
Montmartre, dit l'Estoile, une jeune bonnetire en fut bien malade au
bout de neuf mois; on en accusa le cur qui avait dit: Les petits
pieds douillets sont agrables  Dieu.

Sans doute pour remonter les choses et rajuster l'innocence compromise
des processions, on imagina (peut-tre fut-ce une ide de la violente
duchesse, qui logeait au Pr-aux-Clercs, et sans doute, de si prs,
remuait l'Universit), on imagina un matin de faire tomber de la
montagne l'avalanche, la procession d'un millier de petits coliers en
soutane, de dix  douze ans. Ils tenaient au poing des cierges,
passaient rapides et violents avec d'aigres chants de _Dies ir_; aux
haltes ils soufflaient leurs cierges (sauf  les rallumer plus loin),
les teignaient furieusement, mettaient le pied sur la mche, tout
comme ils auraient teint, foul, souffl _le Valois_.




CHAPITRE XIX

HENRI ET LE ROI DE NAVARRE ASSIGENT PARIS.

MORT D'HENRI III.

1589


Dans toutes nos collections de Mmoires, vous chercherez inutilement les
meilleurs, ceux d'Agrippa d'Aubign, oeuvre capitale de la langue, cre
et brlant jet de flamme qui jaillit d'un coeur mu, mais si loyal et si
sincre! Vous y chercherez en vain ceux de Duplessis-Mornay, sa vie
laborieuse, hroque et sainte, crite par une sainte aussi, la pieuse
dame de Mornay, crite en prsence de Dieu et pour un enfant, dposition
nave, mais de celles qui emportent la conviction et qui trancheraient
tout en justice.

En revanche, vous trouverez tout au long les menteries des secrtaires
de Sully, qui lui attribuent tout ce qui se fit, quand  peine il
existait.

Vous y trouverez la suspecte Chronologie novenaire du pdant Palma
Cayet, ex-prcepteur d'Henri IV, crite sous lui et pour lui, quand la
religion du succs l'avait canonis vivant et dj rig en lgende.
Vous y verrez ce Dieu enfant qui fait leon  Coligny et qui plus tard
clipse en guerre le gnie du prince de Parme.

Ah! pauvre France oublieuse! combien peu as-tu soign, conserv ta
tradition! Combien ngligente, insoucieuse, de ton trsor national!
J'entends par ce mot ce qui fut toi-mme, ta haute vie, aux grandes
heures: _les martyrs et les vrais hros!_ Tout cela dans la poussire
et jet au vent... En rcompense, les Prfixe d'Henri IV et les
Plisson de Louis XIV, les dentelles et les perruques de la grande
galerie de Versailles, ont rempli toute cette histoire. Plus tard,
d'autres hochets sanglants.

Ces rflexions nous viennent  l'avnement d'Henri IV. Car, nous le
datons ici, et du vivant d'Henri III. Nous le datons du moment o la
France, qui n'en pouvait plus, se tourna vers le Barnais, o la
grande masse nationale, stupfie, hbte par les prtres et
l'Espagnol, se mit  leur tourner le dos et commena  regarder du
ct du joyeux Gascon.

Nous trouvons fort dur le mot de Napolon, qui l'appelle schement:
Mon brave _capitaine de cavalerie_. Nous trouvons svre aussi le
mot du prince de Parme: Je croyais que c'tait un roi, mais ce n'est
qu'_un carabin_. Nous dirions maintenant un hussard, bon pour le
coup de pistolet.

Ces grands tacticiens italiens ne tiennent pas compte d'une chose: En
France, tout est par l'tincelle. Personne ne l'eut plus qu'Henri IV.
Un meilleur et moins russi. Sa brillante vivacit, qui entranait
tout, le fit fort comme chef de parti, avant de le faire gnral. Il
ne sut pas trop mener les armes, mais il les crait, de son charme,
de sa gaiet, de son regard.

Voil ce que nous devions  la justice. Elle n'est pas facile 
trouver dans la limite prcise, pour un homme qui a eu la fortune
singulire de succder  une poque de violentes guerres civiles, et
qui a t ador, non-seulement pour ses qualits relles, mais comme
restaurateur de l'ordre et de la paix intrieure. Tout lui fut
attribu. Chaque ruine que la socit releva, il la releva; il fit
tout et cra tout, la France rien. Telle est la justice lgendaire et
l'idoltrie strile, qui attribue tout au miracle,  la chance, au
hasard des Dieux.

Ce bien-aim de la fortune, qui lui dut surtout d'tre d'abord si
rudement prouv, eut aussi ce bonheur insigne de natre, j'ose dire,
en pleine flamme, au petit brasier hroque du protestantisme, serr,
refoul, plus ardent. Du moins, ce parti offrait alors une lite
sublime. Si la vertu fut ici-bas, sans doute c'est au coeur de Mornay.

La devise de ces gens-l tait la simple et grande parole du prince
d'Orange au jour de son adversit: Quand nous nous verrions
non-seulement dlaisss de tout le monde, mais tout le monde contre
nous, nous ne laisserions pas pour cela (jusqu'au dernier) de nous
dfendre, _vu l'quit et justice_ du fait que nous maintenons.

Cependant, de quel instrument ces grands coeurs se servaient-ils? De
celui que Coligny fut oblig d'adopter lorsque le parti faiblit,
lorsqu'une arme de gentilshommes voulait un prince pour chef. Il
trouva  la Rochelle ce petit prince de montagne, Gascon qui ne
doutait de rien. Le srieux et profond regard de Coligny s'y trompa
peu; il parat avoir compris tout ce qu'on avait  craindre du douteux
enfant. Il lui refusa de combattre  Montcontour et le fit tenir 
distance. Pourquoi? Si l'on et vaincu avec le petit Barnais, l'arme
des martyrs ft devenue une arme de courtisans; le parti aurait perdu
tout son nerf moral. Si l'on tait vaincu sans lui, il restait comme
ressource. Cela arriva, et le jeune Henri dit qu'il et gagn la
bataille, si on l'avait laiss faire.

Coligny le tint avec lui, lui apprit la patience; la vertu? Non. La
crature tait d'trange race, trs-ferme comme militaire; pour tout
le reste, fluide, aussi changeante que l'eau. L'eau menteuse, a dit
Shakespeare.

Tchons de saisir ce Prote.

Il tait petit-neveu du plus grand hbleur de France et de Navarre,
_du gros garon qui gta tout_. Je veux dire de Franois Ier.

Il tait petit-fils de la charmante Marguerite de Navarre, si
flottante dans son mysticisme, qui ne sut jamais si elle tait
protestante ou catholique.

Son grand-pre, Henri d'Albret, qui, sans doute, lisait le Gargantua
(paru en 1534), rpta exactement  sa naissance (1553) le rcit
rabelaisien. Il lui donna du vin  boire et du vin de Juranon. Pour
plaire au grand-pre, sa mre Jeanne, en sa douleur, avait chant un
petit chant barnais  la Vierge de Juranon.

Et son prcepteur assure qu' la seule odeur du piot, le digne fils de
Rabelais se mit  branler la tte. Son grand-pre, ravi, lui dit: Tu
seras un vrai Barnais.

Il fit effectivement ce qu'il fallait pour le rendre tel. Il dfendit
qu'on le ft crire. C'est pour cela qu'il est devenu un si charmant
crivain. Ses billets sont des diamants.

Il n'en eut pas moins une ducation assez forte. Il apprit tout
verbalement, le latin par l'usage seul, comme une langue maternelle.
Ainsi fut lev _par l'usage_, par l'effet de l'entourage, de l'air
ambiant, cet autre fils de la nature, le grand paresseux Montaigne.
Nulle peine, nulle obligation, fort peu d'ide de devoir.

Son devoir essentiel tait de courir les champs, de se battre avec les
enfants, d'aller tte nue, pieds nus. ducation assez ordinaire chez
les princes des Pyrnes; on se souvient de Gaston de Foix, le
marcheur terrible, qui fora ses chevaliers  se faire tous
_va-nu-pieds_  l'assaut de Brescia.

Quand le roi de Navarre, dit d'Aubign, avait lass hommes et chevaux,
mis tout le monde sur les dents, alors _il forait une danse_. Et lui
seul, alors, dansait.

Le mouvement, c'tait tout l'homme, et de matresse en matresse et de
combat en combat. On lui attribue follement de longues pices,
ouvrages laborieux, loquents, de Forget ou de Mornay. Il n'avait pas
la patience, ni l'haleine; il n'crivait que quelques lignes (hors de
rares occasions), un ordre  quelque capitaine, un rendez-vous, un mot
d'amour.

Rsumons:

Premirement, c'tait un mle, et, disons mieux, un satyre, comme
l'accuse son profil.

Deuximement, un Franais, fort analogue  son grand-oncle, un
Franois Ier, mais plus familier, jasant volontiers avec toute sorte
de gens.

Troisimement, c'tait un Gascon, avec la pointe et la saillie que
cette race ajoute au Franais. Il avait extrmement le got du
terroir, et dgasconna lentement. Ce qu'il en garda le mieux, ce fut
la plaisanterie, la sobrit et la ladrerie, trouvant mille pointes
amusantes qui dispensaient de payer.

On dit qu'enfant il avait eu huit nourrices et bu huit laits
diffrents. Ce fut l'image de sa vie, mle de tant d'influences.

Coligny et Catherine de Mdicis furent deux de ses nourrices.
Malheureusement il profita bien peu du premier, infiniment de la
seconde.

Il n'en prit pas la froide cruaut, mais l'indiffrence  tout.

Ce qui trompait le plus en lui, c'tait sa sensibilit trs-relle et
point joue, facile, toute de nature. Il avait des yeux trs-vifs,
mais bons,  chaque instant moites; une singulire facilit de larmes.
Il pleurait d'amour, pleurait d'amiti, pleurait de piti, et n'en
tait pas plus sr.

N'importe. Il y avait en lui un charme de bont extrieure qui le
faisait aimer beaucoup. Son prcepteur en rapporte une anecdote
admirable (peut-tre un conte d'Henri IV), mais si bien conte, que je
ne puis pas m'empcher de la reproduire.

Charles IX, prs de sa fin, restant longtemps sans sonner mot, dit en
se tournant, comme s'il se ft rveill: Appelez mon frre. La reine
mre envoie chercher le duc d'Alenon. Le roi, le voyant, se retourne,
dit encore: Qu'on cherche mon frre.--Mais le voici.--Non, madame, je
veux le roi de Navarre; c'est celui-l qui est mon frre. Elle
l'envoie chercher, mais dit qu'on le fasse passer sous les votes o
taient les arquebusiers. Celui qui le conduisait lui dit qu'il
n'avait nulle chose  craindre. Et cependant il avait bien envie de
retourner. Par un degr drob, il entre dans la chambre du roi, qui
lui tend les bras. Le roi de Navarre, mu, pleurant, soupirant, tombe
au pied du lit. Le roi l'embrasse troitement: Mon frre, vous perdez
un bon ami; si j'avais cru ce qu'on disait, vous ne seriez plus en
vie, mais je vous ai toujours aim. Ne vous fiez pas ...--Monsieur,
dit alors la reine mre, ne dites pas cela.--Madame, je le dis, c'est
la vrit... Croyez-moi, mon frre, aimez-moi; je me fie en vous seul
de ma femme et de ma fille. Priez Dieu pour moi... Adieu!

Les mourants voient trs-clair. Effectivement, Charles IX avait vu
qu'entre tous ceux qu'il avait autour de lui, celui-ci, seul, tait
homme.

Revenons. Et voyons-le  ce moment dcisif de sa vie, le lendemain de
la mort des Guises.

Il en parla sensment, sans vouloir qu'on se rjout, disant
seulement: J'avais prvu, ds le commencement, que MM. de Guise
n'taient pas capables de remuer telle entreprise, ni d'en venir  la
fin sans le pril de leur vie.

Un mois aprs, il fait venir Mornay, le mne seul  sa galerie et lui
dit que, de toutes parts, on l'appelle, on lui fait des propositions;
les bourgeois, mme catholiques, voulaient lui ouvrir leurs villes.

On veut me livrer Brouage. Et d'autres me proposent Saintes.
Qu'est-ce que vous me conseillez?

--Sire, dit Mornay, ce sont l de belles choses. Mais elles vous
prendront deux mois. Et cependant se perd la France!... Pensons donc 
la sauver. Si j'tais  votre place, je marcherais droit  la Loire
avec tout ce que j'aurais de force. On vous a parl de Saumur. Si
cette chance vous favorise, vous avez le passage du fleuve; sinon,
vous aurez les villes jusque-l. Le roi, pris entre deux armes, et ne
pouvant rsister, s'accordera avec celui qu'il a le moins offens,
c'est vous.

Le roi fut charm du conseil, mais il en sentait si peu la porte,
qu'il se laissa persuader, au lieu de traiter avec le roi de France,
de traiter avec un lieutenant du capitaine de Saumur, qui parlait de
vendre la place.

Ide,  vrai dire, pitoyable dans l'hritier de la couronne, qui
devait trouver son compte  se rapprocher du roi. Mais Mornay l'en fit
rougir et crivit (le 4 mars), en son nom, un manifeste loquent et
pathtique, un manifeste de paix. Il y rappelle sans orgueil que dix
armes en quatre ans ont t leves pour l'exterminer et qu'elles se
sont dissipes, sans rien faire que ruiner le royaume. Il y parle avec
une modration magnanime du sort des Guises, avec une douleur sentie
des maux universels, plus douloureusement encore de la ncessit qu'il
a d'avoir toujours les armes  la main. Il demande la paix, mais
solide, avec le respect de l'honneur, de la conscience.

Le roi fut d'autant plus touch, que le roi de Navarre tait le plus
fort, qu' Loudun,  Thouars,  Chtellerault, les catholiques
l'appelaient, lui ouvraient les portes. Un frre de Mornay vint
d'abord de la part d'Henri III, puis, madame Diane, sa soeur
naturelle. Le roi de Navarre marchait toujours, il tait  trois
lieues de Tours, o tait le roi. Celui-ci hsitait encore, craignant
surtout le lgat, qui ngociait pour lui avec la Ligue. Mais cette
ngociation n'arrtait gure les ligueurs, qui se mettaient en devoir
d'avancer et de le prendre. La peur, qui est, dit l'criture, le
commencement de la sagesse, le fit sage enfin; dcidment il appela le
roi de Navarre.

L'entrevue, non pas des rois, mais des deux armes, des deux Frances,
eut lieu sur les bords d'un ruisseau,  trois lieues de Tours. Les uns
et les autres, huguenots, catholiques, rconcilis sans trait, sans
savoir la pense des rois, se rapprochrent, dbridrent leurs chevaux
et les firent boire au mme courant. Ces nouveaux amis taient ceux
qui, depuis vingt ans, se faisaient si pre guerre, qui avaient tant
souffert les uns par les autres. Leurs familles extermines, leurs
maisons ruines, leurs personnes uses, vieillies, les plaies du
corps, les plaies du coeur, tout disparut en ce moment. La
Saint-Barthlemy elle-mme plit dans les souvenirs. Qui s'en serait
souvenu en voyant le colonel gnral de l'infanterie du roi de
Navarre, M. de Chtillon, fils de l'amiral, le plus ferme dans la
guerre et le plus ardent pour la paix? Noble et vnrable jeune homme
qui, dans ce moment solennel, influa plus qu'aucun autre, commanda,
par son exemple, l'oubli magnanime, immolant ce grand hritage de
deuil dont son coeur avait vcu, donnant son pre  la Patrie!

Il tait le fils de cette femme admirable (la premire de Coligny),
qui, d'un mot, le prcipita  prendre la dfense de ses frres
gorgs,  supprimer les dlais: Ne mets pas sur ta tte les morts de
trois semaines. (1562.)

Je ne passerai pas ce moment sans dire un mot de cette famille
tragique. La seconde femme de Coligny, martyre dans un cachot de Nice,
y resta trente ans prisonnire, immuable dans sa foi. Les quatre
neveux de l'amiral, fils de Dandelot, prirent dans une mme anne, de
blessures et de misre (1586), et furent enterrs ensemble 
Taillebourg. Le fils, enfin, de Coligny, Chtillon, dont nous parlons,
dj vieux soldat, meurt  trente-quatre ans (1591). Il laisse un
enfant qui, lui-mme, avant vingt ans, sera tu sous le drapeau
tricolore de la rpublique de Hollande.

Revenons. Il fut convenu (3 avril) qu'on donnerait aux huguenots pour
sret et pour passage la ville de Saumur. Mais, quand le roi voulut
la donner, il ne l'avait pas. Le capitaine de la place en voulait de
l'argent, qu'aucun des deux rois n'avait. Des deux cts, ce furent
les officiers huguenots et catholiques qui se cotisrent pour acheter
Saumur. On y mit l'homme qui donnait mme confiance aux deux partis,
l'irrprochable Mornay.

Cette union inattendue donnait au parti royaliste une force
redoutable. Les ligueurs, qui semblaient matres de la meilleure
partie du royaume, n'en sentaient pas moins leur infriorit. Ils
imploraient  grands cris le secours de l'Espagnol. Mayenne, n'ayant
pas de rponse  sa lettre du 28 janvier, crit de nouveau  Philippe,
le 22 mars. Il lui dit, pour le piquer, qu'lisabeth va secourir le
roi de Navarre. Mais Philippe ne bouge pas. Le 12 avril, il crit 
Mendoza qu'il suffit d'animer les catholiques, avec toute finesse,
toute dissimulation. Ce qui le rendait si lent, c'tait la sage
opposition du prince de Parme qui, dj embarrass  dfendre les
Pays-Bas contre la Hollande, craignait extrmement d'tre engag par
son matre dans la grande affaire de France.

Une chose met dans tout son jour la faiblesse des ligueurs, c'est
qu'en Normandie leur homme, le comte de Brissac, hors d'tat de
rsister, imagina d'appeler  son aide les _Gaultiers_. On nommait
ainsi des bandes de paysans qui s'taient arms, non pas pour la
Ligue, mais contre les soldats pillards de tous les partis. Le secours
de ces pauvres diables fut inutile  Brissac; il les jeta en avant, ne
les soutint pas; ils furent massacrs.

Le 30 avril, un mois aprs le trait sign, Henri III flottait encore,
entour des pestes de cour, de Villeroy, d'O, d'Entragues, qui avaient
peur et horreur de la rconciliation de la France. Au contraire,
Aumont, Crillon, le suppliaient de voir le roi de Navarre. Pendant ce
dbat pour et contre, il arrive et le voici.

Si nous en croyons De Thou, la chose avait t surtout prpare par
Chtillon, par celui  qui la rconciliation dut coter le plus. Je le
crois. Sur les beaux portraits gravs que j'ai sous les yeux, sa
figure mlancolique dit assez ce grand sacrifice.

Le roi de Navarre aussi fut admirable comme fermet courageuse et vive
dcision d'esprit. Les conseils de femmelettes et de courtisans, les
avis de ceux qui voulaient qu'il ament toute une arme, il les
rembarra loin de lui par quelques mots de bon sens. Il se recommanda 
Dieu, et, sans hsiter, s'engagea avec sa noblesse sur cette pointe
troite et dangereuse que fait le confluent de la Loire et du Cher,
prs du Plessis-lez-Tours. Il tait fort dsign. Seul, il avait un
panache blanc; seul, un petit manteau rouge qui ne couvrait pas trop
bien son pourpoint us par la cuirasse et ses chausses de couleur
feuille morte. Petit, ferme sur ses reins, la barbe mle, avant
l'ge, de quelques poils gris, la figure trs-nergique, d'un profil
arqu fortement, o la pointe du nez tendait  rejoindre un menton
pointu, c'tait l'originale figure du parfait soldat gascon.

Henri III venait d'entendre vpres aux Minimes du Plessis et se
promenait dans le parc, quand on l'avertit. Une grande foule des
campagnes se prcipitait, et les arbres mmes taient chargs
d'hommes. Pendant quelques moments, les rois se virent, sans pouvoir
s'approcher, se saluant, se tendant les bras. Enfin ils se
rejoignirent, et le roi de Navarre se jeta  genoux avec un mot
pathtique et flatteur: Je puis mourir, j'ai vu mon roi. Tous
s'embrassrent ple-mle, huguenots et catholiques, sans distinction
de parti, d'arme et de religion. Il n'y avait plus que des Franais.

Le lendemain matin, le roi de Navarre alla voir le roi de France avant
son lever, tout seul, n'tant suivi que d'un page.

Le bienfait de cette alliance fut senti bientt. Le roi de Navarre,
qui n'obtenait rien que par sa prsence, tait all un moment vers le
Poitou pour faire avancer les siens. pernon tait  Blois,
Montpensier ailleurs. Henri III avait peu de monde  Tours. Mayenne
fut averti par un prsident qui tait avec le roi, mais homme de la
maison de Guise, ancien chancelier de Marie Stuart.

Une belle nuit, voil Mayenne qui, avec sa cavalerie et tout ce qu'il
a de plus leste, fait d'une traite onze lieues. Le matin il apparat 
Saint-Symphorien, le faubourg de Tours au nord de la Loire, qui tient
 la ville par le pont. Le roi, justement, y avait t conduit par les
tratres pour voir les travaux de dfense. Un meunier le reconnat 
son habit violet, lui dit: Sire, o allez-vous? Voil les ligueurs!

L'attaque commence; il tait dix heures du matin. Les ligueurs ont un
grand avantage. Crillon entreprend de les dloger, n'y parvient pas,
est bless, rentre presque seul, ferme de ses mains les portes.
Cependant le roi de Navarre, qui n'tait pas encore loin, est averti.
Il envoie quinze cents arquebusiers, qui, le soir, sous Chtillon,
arrivent dans Tours. Ces nouveaux venus, sans se reposer, vont fondre
sur les ligueurs. Braves huguenots, disaient ceux-ci, ce n'est pas 
vous que nous en voulons, c'est au roi qui vous a trahis, qui vous
trahira encore. Nulle rponse qu' coups de fusil.

Le roi voulut sortir de Tours; il alla se montrer au feu dans son
habit violet. Mais il n'osait y envoyer tout ce qu'il avait de forces,
pensant que Mayenne avait beaucoup d'amis dans la ville. On ne reprit
pas le faubourg. Les huguenots, ayant perdu un tiers de leurs hommes,
repassrent le pont sous le feu des ligueurs, mais lentement et 
petits pas. Crillon, qui s'y connaissait, se dclara, depuis ce jour,
passionn pour les huguenots.

D'eux-mmes, les ligueurs s'en allrent, laissant au faubourg une
trace terrible de leur passage. Cette nuit, le duc d'Aumale et autres
chefs avaient couch dans l'glise, et l'avaient salie d'une scne
infme et pouvantable.

Repousse  Tours, la Ligue le fut plus rudement encore  Senlis,
qu'elle assigeait. Deux chefs, Aumale et Menneville, taient alls
fortifier l'arme assigeante. Ils amenaient avec eux, avec force
cavalerie, des canons et douze cents bourgeois parisiens. L'aventurier
Balagny, qui s'tait fait prince de Cambrai, leur avait amen encore,
en pillant tout le pays, quelques milliers d'hommes. Mais le duc de
Longueville, La Noue, et nombre de seigneurs, furieux du pillage de
leurs vasseaux, tombent sur cette grosse arme, la mettent en pleine
droute, Menneville tu, Aumale perdu qui se cache  Saint-Denis;
Balagny court jusqu' Paris. Le ridicule fut immense, la perte aussi.
Paris en pleura tout haut, rit tout bas; il en fut fait des chansons,
une pleine de verve: Il n'est que de bien courir...

En rcompense de sa fuite, on fit Balagny gouverneur de Paris. C'tait
la confier  l'Espagne. Il tait parfait Espagnol.

Le roi cependant avait runi ses forces, et arrivait devant Paris. Le
trs-habile Sancy, envoy par lui sans argent aux Suisses, leur avait
persuad de lever des troupes contre la Savoie, puis leur avait fait
sentir que, si le roi tait vainqueur, il les garantirait mieux de
leur ennemi le Savoyard qu'ils ne le faisaient eux-mmes. Il amena
cette grosse arme, quinze mille Suisses, au roi, qui dj, par
pernon, Montpensier et le roi de Navarre, avait presque trente mille
Franais. Et le plus beau, dans cette arme, n'tait pas le nombre,
c'tait l'union. Il semblait que toutes les vieilles haines eussent
cess par enchantement.

Mayenne, au contraire, fondait, se perdait, venait  rien. Il appelait
les Espagnols, les Allemands, les Lorrains, et rien n'arrivait. Il
n'avait plus que huit mille hommes; puis cinq mille, dit-on; et, de
ces cinq mille, beaucoup commenaient  regarder par quelle porte ils
sortiraient.

Les ligueurs avaient tout  craindre. Henri III sur son chemin s'tait
montr impitoyable pour les villes qui rsistaient. On dit que, du
haut de Saint-Cloud, regardant Paris de travers, il avait dit: Cette
ville est grosse, beaucoup trop grosse; il faut lui tirer du sang.

Cependant, une grande partie de Paris, la majeure peut-tre, tait
fort contraire  la Ligue. On commenait  parler trs-librement dans
les rues.

Il y avait nombre d'hommes marqus par les Barricades, par l'attaque
projete du Louvre, par tout ce qui se fit depuis, qui se sentaient
bien mal  l'aise. Les moines mmes, avec leur tonsure, n'taient pas
trop rassurs; beaucoup portaient le mousquet. Le sort du cardinal de
Guise les faisait fort rflchir sur l'inefficacit du privilge de
clergie.

Dans le Paris du Midi, celui des couvents et des sminaires, on disait
tout haut qu'il fallait un miracle, un grand coup de Dieu. Plusieurs
moines prchaient le miracle, entre autres le petit Feuillant, qui,
peu aprs, envoya un assassin au roi de Navarre. Trois jeunes gens,
dit-on, juraient qu'ils imiteraient Judith, et que le nouvel
Holopherne ne prirait que de leur main.

Si l'on en croit la duchesse de Montpensier, soeur des Guises, ce fut
elle qui dtermina la chose et la fit passer des paroles  l'acte.
Cette dame tait loge rue de Tournon, au Pr-aux-Clercs, au passage
des descentes tumultuaires que les coles et sminaires faisaient
souvent de la montagne (voir septembre 1561). De l, elle tait 
mme, sans sortir et de son balcon, de passer les grandes revues. Et
sans doute ces fanatiques, qui, aprs tout, taient jeunes et hommes,
s'enivraient du regard d'une grande princesse, soeur des hros et des
martyrs. Elle avait dj trente-sept ans, mais la passion la
relevait; elle ne pouvait manquer d'tre puissante par la colre, le
dsir et la peur, belle de la beaut des furies.

Il y avait parmi les trois, un jeune imbcile dont tout le monde
riait. Je l'ai vu, dit Davila; ses confrres, les Jacobins, s'en
faisaient un jeu. Ils l'appelaient, par ironie, le capitaine Clment.
C'tait un moine bourguignon fort charnel, qui, en province, avait eu
le malheur de faire un gros pch de couvent; et c'est pour cela sans
doute qu'on avait trouv bon de le perdre  Paris, o tout se perd. Le
prieur d'ici lui dit que, pour un si grand pch, il fallait faire un
grand acte. On assure qu'ils exaltrent son faible cerveau par une
nourriture spciale, comme on avait fait jadis pour prparer Balthasar
Grard, l'assassin du prince d'Orange.

Clment tait un paysan. On ne craignait pas d'employer avec lui les
moyens les plus grossiers. On lui donna des recettes pour tre
invisible. Et, pour en prouver l'efficacit, ses confrres restaient
devant lui et le heurtaient au passage, affectant de ne le point voir.

On le fit passer aussi par une preuve trs-forte pour une tte
chancelante. C'tait de le faire jener et de le tenir longtemps dans
ce qu'ils appelaient la _chambre de mditation_, toute peinte de
diables et de flammes. On le prit, tout  la fois, par l'enfer, par le
paradis; je veux dire par la princesse, qui, dit-on, voulut le voir,
et lui parla un langage  mettre hors de lui un homme jeune, charnel,
un peu fou. Elle lui dit que sa fortune tait faite, qu'on le ferait
prisonnier sans doute, mais qu'on n'oserait pas le tuer, parce que,
le jour mme, on s'assurerait de cent ttes de modrs qui
rpondraient pour la sienne; alors qu'il faudrait bien le rendre,
qu'il aurait tout ce qu'il voudrait, le chapeau de cardinal. Et ce
n'tait pas le meilleur.

Une princesse ne ment jamais. Il avala tout cela. Il acheta un beau
couteau neuf,  manche noir. Il se procura deux lettres de royalistes
pour lui servir de passe-port. Le soir du 31 juillet, il s'achemina
vers Saint-Cloud.

Arrt, puis introduit, on lui dit qu'il tait tard. Le procureur du
roi, La Guesle, le garda. Il soupa bien, dormit mieux, et, le
lendemain, mardi 1er aot,  huit heures, La Guesle le conduisit au
roi.

Il toit environ huit heures du matin, dit Lestoile, quand le roi fut
averti qu'un moine de Paris vouloit lui parler; il toit sur sa chaise
perce, ayant une robe de chambre sur ses paules, lorqu'il entendit
que ses gardes faisoient difficult de le laisser entrer, dont il se
courroua et dit qu'on le fit entrer; et que, si on le rebutoit, on
diroit qu'il chassoit les moines et ne les vouloit voir. Incontinent
le Jacobin entra, ayant un couteau tout nud dans sa manche; et, ayant
fait une profonde rvrence au roi, qui venoit de se lever et n'avoit
encore ses chausses attaches, lui prsenta des lettres de la part du
comte de Brienne, et lui dit qu'outre le contenu des lettres, il toit
charg de dire en secret  Sa Majest quelque chose d'importance. Lors
le roi commanda  ceux qui toient prs de lui de se retirer, et
commena  lire la lettre que le moine lui avoit apporte, pour
l'entendre aprs en secret. Lequel moine, voyant le roi attentif 
lire, tira de sa manche son couteau et lui en donna droit dans le
petit ventre, au-dessous du nombril, si avant, qu'il laissa le couteau
dans le trou; lequel le roi ayant retir  grande force, en donna un
coup de la pointe sur le sourcil gauche du moine, et s'cria: Ha! le
mchant moine, il m'a tu!

Le moine avait tourn le dos et regardait la muraille. Le procureur
gnral (fort trange magistrat), portant l'pe comme charg de la
justice du camp, lui passa cette pe au travers du corps, et d'un
mme coup tua le procs qui et compromis les moines et sans doute de
grands personnages.

Le roi de Navarre, averti, vint, et trouva le bless en situation
assez bonne, qui avait crit pour rassurer la reine. Il retourna  son
camp. Mais, pendant la nuit, la ralit se fit jour. Les mdecins
dirent qu'il avait peu d'heures  vivre. Il se confessa, fit entrer
toute la noblesse, et les exhorta  se soumettre au roi de Navarre,
qui ne tarderait pas  se convertir. Il expira (le 2 aot 1589).
Dernier des Valois, il laissait le trne aux Bourbons.




CHAPITRE XX

HENRI IV--ARQUES ET IVRY

1589-1590


Quand le nouveau roi de France entra, les yeux pleins de larmes, dans
la chambre mortuaire, au lieu des Vive le roi! et des acclamations
ordinaires, il trouva l, le corps mort, deux Minimes aux pieds, avec
des cierges, faisant leur liturgie, d'Entragues, tenant le menton.
Mais tout le reste, parmi les hurlements, enfonant leurs chapeaux ou
les jetant par terre, fermant le poing, complotant, se touchant la
main, faisant des voeux et promesses, desquelles on oyoit pour
conclusions: Plutt mourir de mille morts!

Il n'y eut jamais un pareil avnement.

Le jour mme, pour comble de mauvais augure, pendant que le mort tait
encore l, un combat eut lieu entre un huguenot, un vaillant homme de
guerre, et un trs-adroit ligueur. Celui-ci avait dit: Je lui mettrai
la lance dans la visire. Il le fit comme il le disait. L'autre tomba
roide mort.

Pendant l'agonie du roi, les grands seigneurs catholiques n'avaient
pas perdu de temps  pleurer. Ils s'taient tous arrts  ne pas
reconnatre le roi de Navarre.

Pourquoi? Outre sa naissance, il avait pour lui la dsignation,
l'adoption d'Henri III, ses dernires paroles. S'il n'tait pas
catholique, il s'tait mis entirement dans la main des catholiques.
On ne voyait qu'eux autour de lui, si bien que beaucoup de huguenots
l'avaient abandonn. De longue date,  mesure qu'il avanait au Nord,
la noblesse protestante du Midi le dlaissait. Ds 1587,  Coutras, il
avait dj fort peu de Gascons; sa force tait dans les nobles de
Poitou et de Saintonge. Enfin, ayant pass la Loire, ses Poitevins
furent recruts par des Bourguignons, des Bretons, par quelques
Picards, Champenois, Normands, hommes isols dans ces provinces
redevenues catholiques.

Nul prtexte  la dfection. Ces catholiques trahissaient gratuitement
celui qui n'avait rien fait que de les prfrer aux siens et de les
aider admirablement par de vaillants coups de main, par exemple, celui
qui sauva le roi  Tours.

Pour couvrir leur ingratitude, ils avaient besoin de jouer les
fervents catholiques. Voil pourquoi, devant le mort, ils donnaient
cette comdie.

Creusons la situation, et disons l comme elle est, comme elle va se
rvler bientt, quand ces gens se vendront au roi. La France, en ce
moment morcele en provinces que les gouverneurs s'taient impudemment
appropries, la France tait rellement dans la main de douze coquins.

Ces rois n'avaient garde d'accepter un roi.

Ils avaient horreur d'un roi pauvre. Le Barnais, pauvre comme Job,
n'et pas pu porter le deuil d'Henri III si Henri lui-mme n'et t
en deuil. Dans son pourpoint violet, il se fit tailler le sien, le
rogna, tant plus petit. Sur les paules du nouveau roi, chacun
reconnut l'habit de l'ancien.

Il ne payait pas de mine. On voyait pourtant fort bien que c'tait un
capitaine, un ferme soldat. Ils auraient bien mieux aim un nerv
comme Henri III. Ils faisaient semblant de le mpriser, en ralit le
craignaient.

La dispersion, la guerre civile, leur taient bonnes pour que chacun
d'eux s'affermt _dans sa maison_. Ils appelaient dj ainsi leurs
gouvernements, leurs grandes villes capitales de provinces, un Lyon,
un Rouen, un Toulouse.

Finalement, ils calculaient les chances de la Ligue. Si faible, en ce
moment, dans son arme de Paris, elle n'en tenait pas moins une
infinit de villes. L'argent espagnol arrivait dj. Philippe II,
lent, patient, mais fixe comme le destin, faisait alors en Allemagne
des leves d'hommes pour Mayenne; et, si ces Allemands ne suffisaient
pas, l'invincible arme espagnole du prince de Parme apparaissait dans
le lointain comme une rserve de la Ligue.

 cela, ajoutez l'pe suspendue de la Savoie, ajoutez l'argent du
pape et des princes italiens que l'Espagnol saurait bien obliger de
financer. lisabeth, au contraire, se faisait prier pour aider
trs-peu, trs-mal, la rpublique de Hollande.

Toutes les chances taient pour la Ligue, et pas une pour le Barnais.

Ils rsolurent bravement de prendre leur roi  la gorge, de le sommer
de se faire catholique sur l'heure, sans rpit, sans instruction qui
couvrt la chose, qui rendt la conversion dcente. S'il refusait, ils
se tenaient dlis et le quittaient.

Quoiqu'il y et parmi eux de fort grands seigneurs, mme un prince,
celui qui porta la parole pour cette sommation effronte fut un
certain d'O, mignon d'Henri III, insecte de garde-robe, qui avait
grossi, engraiss, on n'ose dire comment. Son cynisme audacieux et sa
langue de fille publique avaient continu sa faveur. Il avait brill
au conseil comme un gaillard qui avait toujours au sac des expdients
et des ressources, des moyens nouveaux de tondre le peuple jusqu'au
sang, qui inventait de l'argent pour lui, mme un peu pour le roi.
Aussi, par un tact propre  ce sage gouvernement, d'O, comme
archi-voleur, fut fait ministre des finances. Ce fut cet homme de
bien, ce saint homme, qui dclara que sa conscience, la conscience de
tous ceux qui taient l, ne leur permettait pas d'obir  un roi
hrtique.

Le roi plit, et ne fit pas,  coup sr, le discours hautain, hardi,
que lui prte d'Aubign.

Il vit toute leur perfidie, et que la lchet qu'on lui imposait ne
servait de rien. S'il l'et faite, ils l'auraient quitt tout de mme,
converti, mais dshonor. Il dit qu'il lui fallait du temps, qu'il ne
demandait qu' se faire instruire, que, dans six mois, il assemblerait
un concile  cet effet et runirait les tats gnraux.

Mais, avant mme qu'il ft cette rponse politique, plusieurs,
indigns de la bassesse des autres et de leur hypocrisie, se
rallirent d'autant plus  celui qu'on abandonnait. Givry embrassa son
genou avec cette vive parole: Sire, vous tes le roi des braves et ne
serez abandonn que des poltrons.

Cela ne les arrta gure. Le majestueux d'pernon partit le premier
pour son royaume d'Angoumois et de Provence, prtextant une querelle
avec Biron, disant qu'un homme comme lui ne pouvait faire, sous un tel
roi, des campagnes de brigand.

On l'imita. En cinq jours l'arme avait fondu de moiti, et elle
fondait toujours. Le roi s'loigna de Paris, n'ayant que quinze cents
cavaliers, six mille fantassins. Il s'achemina vers Rouen, o on lui
donnait quelque espoir. Il avait pu, en partant, voir les feux de joie
de la Ligue, entendre la terrible explosion, l'immense clameur que
souleva la mort d'Henri III. Rien ne put tromper davantage sur le
sentiment du peuple. Cependant l'exagration mme des ligueurs,
l'apothose bizarre et grotesque qu'ils firent de Jacques Clment,
taient propres  faire douter s'ils taient aussi fanatiques qu'ils
le paraissaient ou qu'ils le croyaient eux-mmes. Qu'auraient dit de
vrais croyants, des chrtiens du XIIe sicle, s'ils eussent entendu
les ligueurs dire que ce coup de couteau tait le plus grand coup de
Dieu aprs l'Incarnation de Notre-Seigneur, ou bien encore, mettre sur
l'autel une trinit nouvelle, les deux Guises assassins et le moine
bourguignon.

Madame de Montpensier, en recevant la nouvelle, sauta au cou du
messager: Ah! mon ami, est-ce bien sr? Dieu! que vous me faites
aise!... Et pourtant je regrette bien qu'il n'ait pas su que c'tait
moi qui le faisais mourir. Elle monta en carrosse, alla chercher sa
mre  l'htel de Guise en criant par les portires: Bonnes
nouvelles! le tyran est mort! Elle tira parti de sa mre d'une
manire bien tonnante, la menant aux Cordeliers, o la vieille dame
monta  l'autel, et, des degrs, prcha le peuple  grand cris et sans
pudeur. On fit venir de Bourgogne la mre de Clment; elle logea chez
madame de Montpensier, fut bnie, caresse, comble, adore; on lui
chanta des hymnes, les cierges allums, comme on et fait  la Vierge
Marie. On clbra le ventre qui l'avait port, le sein qui l'avait
allait, etc., etc.

La vhmente duchesse voulait que son frre se ft roi. Chose
impossible. Les troupes de Philippe II entraient dans Paris,  savoir,
quatre mille Allemands, six mille Suisses. Mendoza, avec cette force,
ne l'et pas souffert, ni peut-tre les ligueurs; ils taient diviss,
jaloux. Mayenne prit un moyen d'attendre, ce fut de faire roi un
vieillard, le cardinal de Bourbon.

La premire chose pour lui tait de mriter la royaut, au lieu de la
prendre; et, pour cela, il fallait jeter Henri IV  la mer. Il y tait
accul, au plus bas. Et jamais, en ralit, son courage ne parut plus
haut.

Regardons-le dans ce moment. La lgende ici n'est rien que l'histoire,
et la fiction n'et pu ajouter  la vrit.

On lui donnait le sot conseil de s'en aller en Gascogne, ou bien, de
solliciter un partage de la royaut avec le vieux cardinal, ou encore
de se rfugier en Allemagne, d'attendre les vnements.

Il attendit, mais  Arques, l'pe  la main, et, sans s'tonner de la
grande meute que la Ligue lanait aprs lui, il justifia la devise
qu'il prit enfant: Vaincre ou mourir.

Il semblait qu'il n'et plus en France que les quelques toises du camp
retranch qu'il se fit prs de Dieppe, sous le chteau d'Arques. Roi
sans terre, il n'avait plus qu'une arme, plutt une bande.

L'inaction du Tiers parti, partout musel, tremblant, l'extrme
loignement des provinces protestantes, le rduisaient  cette
extrmit. Si pourtant on et cart cette terreur par laquelle la
Ligue l'isolait, une grande partie de la France, et dj la majorit,
se serait rallie  lui.

C'est ce qui fait ici la beaut, le sublime de la situation. Il
n'avait rien, il avait tout. Dans sa faiblesse et son petit nombre, il
avait, en ralit, la base immense d'un peuple, dont, seul, il
dfendait le droit.

La Ligue, dans sa fausse grandeur et dans sa force insolente, achete
par l'assassinat, elle n'arrivait  lui, pourtant, qu'avec le secours
tranger. Ces drapeaux qui flottaient au vent, c'taient ceux du roi
d'Espagne. Auxiliaires? non, mais dj les drapeaux de la conqute.
Lorsque le lgat du pape tta les chances de Mayenne pour la royaut,
Philippe II, trs-franchement, dit _qu'il rclamait la France comme
hritage de l'infante_, fille d'une fille d'Henri II, qu'il la croyait
reine de droit et _reine propritaire_.

De sorte qu'en combattant ces idiots de ligueurs et ce gros Mayenne,
Henri IV les dfendait eux-mmes avec toute la France, les prservait
de l'tranger et les sauvait malgr eux.

Mais, dira-t-on, si la Ligue appela l'Espagnol, Henri IV appela
l'Anglais.

Oui, et notez la diffrence. La Ligue, matresse du royaume, en vint 
le diviser ou  l'offrir  l'Espagne. Et Henri, matre de rien,
n'ayant plus rien en ce monde que son camp entre Arques et la mer,
pouss dans l'eau, prs d'y tomber, refusa  lisabeth, dont il
attendait son salut, un simple petit papier, la promesse de rendre
Calais[12]. Ce Calais qu'il n'avait pas, ce Calais aux mains des
ligueurs, il le dfendit contre celle qui semblait tenir dans les
mains sa vie et sa mort.

[Note 12: Inexact: cela n'est vrai qu'en 1597.]

Cependant le secours anglais ne venait pas. Le roi appelait  lui un
dtachement de la Champagne qui ne venait pas non plus. Il avait sept
mille hommes en tout, et il allait avoir sur les bras trente mille
hommes. Tout le monde le croyait perdu. On tait sr  Paris qu'il
serait ramen par Mayenne pieds et poings lis, si bien qu'on louait
des fentres dans la rue Saint-Antoine pour voir passer le Barnais.
Mais Mendoza assurait qu'on ne le verrait pas passer. Pourquoi? Parce
qu'il tait tu. Et il l'crivit  Rome.

Voil une situation terrible. Il devait tre fort mu? Point du tout.
Aux portes de Dieppe, o le maire voulait lui faire un discours, il
dit avec sa gaiet ordinaire: Mes amis, point de crmonies; je ne
demande que vos coeurs, bon pain, bon vin, et bon visage d'htes.

Et il crit  sa matresse, Corisande: Mon coeur, c'est merveille de
quoi je vis, au travail que j'ai... Je me porte bien; mes affaires
vont bien... Je les attends; et, Dieu aidant, ils s'en trouveront
mauvais marchands. Je vous baise un million de fois. De la tranche
d'Arques.

Le vieux marchal de Biron, homme de grande exprience, qui dirigeait
tout, tait sr de la rsistance par le seul choix de ce camp. Il ne
voulut pas que le roi s'enfermt dans une place, encore moins dans une
mauvaise petite place comme Dieppe. Il choisit cet emplacement,
couvert  droite par le canon d'Arques,  gauche et derrire par une
petite rivire marcageuse, devant par un bois pais et difficile 
passer; le bois pass, on rencontrait une tranche que fit Biron, en
laissant seulement ouverture pour lancer de front cinquante chevaux.

Il y avait encore l'avantage d'isoler dans ce dsert une arme
douteuse dont un tiers tait catholique, un tiers suisse, un tiers
huguenot. Des catholiques comme ce d'O dont j'ai parl tout  l'heure
eussent pu tramer dans la ville, comploter, peut-tre organiser
quelque trahison. Notez qu'ils quittaient  peine les catholiques de
Mayenne, et qu' la premire rencontre des compliments s'changrent
entre gens des deux partis.

Les Suisses trs-probablement n'taient pas pays. Le roi tait si
pauvre, que le plus souvent sa table manquait; il s'invitait ici et l
chez ses officiers, mieux pourvus.

La grosse arme de Mayenne tait fort charge de princes, qui tous
avaient des bagages. Il y avait Aumale et Nemours, il y avait le fils
du duc de Lorraine, et ce prince de Cambrai, ce gouverneur de Paris.
Des troupes de toute nation: outre les Allemands et les Suisses pays
par Philippe II, la cavalerie des Pays-Bas et des rgiments wallons.
La grande affaire qui puisait l'attention de Mayenne tait de nourrir
cette arme mangeuse, exigeante. Il lui fallut prendre une  une les
petites places de la Seine, pour assurer derrire lui ses convois de
vivres, ce qui donna  Biron plus de temps qu'il ne voulait pour se
fortifier.

Mayenne arrive au faubourg de Dieppe, et le trouve peu attaquable. Il
se tourne vers le camp, veut passer la petite rivire; il y rencontre
le roi, qui l'arrte  coups de canon. Enfin, le 21 septembre, par un
grand brouillard, il tente le passage du bois. De vives charges de
cavalerie se font par l'troite troue. Cependant les lansquenets de
Mayenne avaient travers le bois, touchaient le foss; l, se voyant
tout  coup  trois pas des arquebuses, ils se dclarrent royalistes;
si bien qu'on les aida pour leur faire passer le foss. Biron, le roi,
tour  tour, vinrent, et leur touchrent la main. Il y eut cependant
un moment o la cavalerie de Mayenne pntra jusque dans le camp. Ces
lansquenets, trop habiles politiques, se refirent ligueurs  cette
vue, tournrent contre les royalistes. Il y eut un grand dsordre.
Biron fut jet  bas de cheval. Un de ces perfides Allemands prsenta
l'pieu  la poitrine du roi en lui disant de se rendre. Telle tait
sa force d'me et sa douceur naturelle, mme dans cette extrme crise,
que, sa cavalerie venant pour sabrer le drle, il dit: Laissez cet
homme-l.

Le roi jusque-l n'avait pas fait usage des huguenots; il les tenait
en rserve. Il dit au pasteur Damours: Monsieur, entonnez le psaume!

Ce chant des victoires protestantes, qui, dans ce temps, sauva Genve
de l'assaut du Savoyard, qui, plus tard, fit les camisards si fermes
contre les dragons, ce chant, que nos rgiments ont si glorieusement
chant, et en Hollande, et en Irlande, o fut encore une fois tranche
la question du monde, le voici:

  Que Dieu se montre seulement
  Et l'on verra en un moment
    Abandonner la place.
  Le camp des ennemis pars
  pouvant de toutes parts
    Fuira devant ta face.
  On verra tout ce camp s'enfuir,
  Comme l'on voit s'vanouir
    Une paisse fume;
  Comme la cire fond au feu,
  Ainsi des mchants devant Dieu
    La force est consume.
                         (Psaume LXVIII.)

Le fils de Coligny, Chtillon, avec cinq cents vieux arquebusiers
huguenots, prit de ct les ligueurs; les lansquenets furent crass,
et la cavalerie refoule. Le brouillard,  ce moment, se leva. Le
chteau d'Arques, qui jusque-l n'osait tirer, commena  parler d'en
haut; quelques voles de boulets salurent l'arme de la Ligue; le
soleil avait reparu et la fortune de la France.

Au moment o Mayenne se dcourageait et se retirait, se couvrant d'un
rgiment suisse et d'une forte cavalerie, Biron s'avisa de lui mettre
au dos quelques pices de canon qui le suivirent de trs-prs, et
mordirent dans ce carr un cruel morceau, quatre cents hommes, des
meilleurs.

Mayenne alors en vint  Dieppe. Mais on n'avait plus peur de lui. Sa
prudence, ses haltes frquentes, si contraires au gnie franais,
faisaient l'amusement d'Henri IV. Il se jeta dans la place, et il y
parut  la vigueur des coups. Biron, tout vieux qu'il tait, sort avec
des cavaliers. Mayenne croit pouvoir le couper; mais la cavalerie
s'ouvre: deux couleuvrines atteles paraissent et tirent  bout
portant. Un corsaire normand (Brisa) avait imagin la chose: c'tait
dj l'artillerie lgre du grand Frdric.

Mayenne tait dj si malade de sa dconvenue, qu'il n'osa pas se
montrer  Paris. Il s'en alla  Amiens, se rapprocher de ses matres,
les Espagnols, et recevoir un secours que lui envoyait le prince de
Parme. Son arme lui chappait, s'en allait  la dbandade. Aprs ce
secours, il se trouva plus faible qu'auparavant.

Le roi n'tait pas bien fort. De grandes jalousies divisaient sa
petite arme. Les catholiques, plus nombreux, y opprimaient les
huguenots. Leur haine parat dans leurs crits. Le btard de Charles
IX (Angoulme), qui a laiss un rcit de la bataille, supprime la part
des huguenots, bien atteste cependant par le catholique De Thou,
aussi bien que par d'Aubign.  Dieppe, o ils essayrent d'avoir un
prche, les catholiques d'O, Montpensier, ameutrent contre eux les
Suisses, vinrent troubler les huguenots; plusieurs furent battus et
blesss. Le roi, les larmes aux yeux, les emmena avec lui, et ils
allrent chanter leurs psaumes en plein champ.

Ce fut pour lui un grand secours moral, contre les siens mmes, de
recevoir d'lisabeth quatre mille protestants anglais, cossais. Les
catholiques se moqurent du costume des montagnards d'cosse. Mais la
majorit ds lors n'en tait pas moins change, et les protestants
plus nombreux. Henri saisit l'occasion, alla dner sur la flotte, fut
salu du canon de tous les vaisseaux.  chaque toast, l'artillerie
tira. Cette bruyante et loquente reconnaissance d'Henri IV dut
avertir les malveillants. Ils sentirent que le Barnais, avec son
pourpoint perc, n'en avait pas moins de fortes racines, que
l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, allaient regarder vers lui.

En ralit, il n'y eut pas de coeur, mme chez les nations
catholiques, que la petite affaire d'Arques n'intresst vivement.
Telle est la gnrosit instinctive de l'homme, sa partialit pour le
faible hroque contre le fort. Cela produisit un coup de thtre bien
inattendu. Un alli se dclara pour ce gnral de bandits (comme
l'appelait d'pernon), un alli catholique, un alli italien, de
cette tremblante Italie! Et quel? Le snat de Venise.

Dans quelle mer de rflexions, dans quel nouveau monde d'ides, cela
dut jeter l'Europe!

Quoi! cette sage compagnie, ce gouvernement si parfaitement inform et
tellement circonspect, ce gouvernement de vieillards qui a tant 
mnager la caducit de Venise, il a risqu ce pas hardi! Le roi
d'Espagne est donc bien bas! Ceci donnait la mesure de sa chute depuis
l'_Armada_.

Venise, du jour o elle eut l'imprudence de donner  Philippe la
gloire de son rgne, la victoire de Lpante, restait triste. Combien
plus, lorsque ce roi, ne gardant pas mme avec elle les gards qu'on
doit aux faibles pour leur laisser croire qu'ils sont forts, saisit et
mit dans l'_Armada_ douze vaisseaux vnitiens qui partagrent le
dsastre!

D'autant plus ardents furent les voeux de Venise contre la Ligue et
l'Espagne, ardents pour les deux rois unis, Henri III et Henri IV. 
l'assassinat d'Henri III par un Jacobin, la fureur fut telle  Venise,
que le soir de jeunes nobles, rencontrant un Jacobin, le jetrent dans
les canaux. Le snat,  qui on se plaignit, dit que les religieux ne
devaient pas sortir le soir.

Le roi d'Espagne, qui, depuis sept ans, ne daignait pas avoir un
ambassadeur  Venise, en envoie un qui, de plus, amne avec lui un
lgat. Le snat ne veut rien entendre. Il dit qu'il n'a  consulter
que la succession naturelle, qu'il reconnatra Henri IV.

Des transports clatent. On cherche un portrait de ce nouveau roi. Un
brocanteur prtend l'avoir; il offre je ne sais quelle toile
demi-efface; on la lave, et c'est Henri IV. Mais chacun veut avoir le
sien. On copie, on peint, on barbouille. Les Henri IV sont partout.
L'ambassadeur d'Espagne ne sait plus o se mettre pour les viter. On
expose ce nouveau saint sur les portes de Saint-Marc.

La France fut fort surprise de voir un ambassadeur de Venise qui la
traversa lentement. Sa venue fut une re nouvelle. Ce beau salut de
l'Italie mettait bien haut Henri IV. Si faible encore, il n'en tait
pas moins dsign le protecteur de la libert en Europe contre
Philippe II, protecteur des catholiques aussi bien que des
protestants. Venise proclamait son grand rle, son droit et sa raison
d'tre, la certitude infaillible et la fatalit de sa victoire.

Mayenne avait promis de l'amener  Paris. Mais il y vient de lui-mme.
Ds octobre, gaiement il arrive, vient faire sa cour  cette ville; il
en est, dit-il, amoureux. Il donne une aubade  sa dame. L'ingrate
rsiste; n'importe. Il ne se dcourage pas; c'est le _non_ des belles
auquel on ne doit jamais s'arrter.

D'abord, par une vive attaque, il emporte les faubourgs du sud.
Bourgeois, moines arms, se culbutent, s'touffent  la porte de
Nesle, o ils ne peuvent rentrer. La Noue,  cheval, se lance dans la
Seine et va pntrer dans Paris; son bras gauche qu'il n'avait plus,
assez mal suppl par un bras de fer, ne soutient pas bien la bride au
cheval; il manque de se noyer.

Cependant le fils de Coligny est matre du faubourg Saint-Germain,
l'ancien faubourg protestant. Les psaumes furent de nouveau chants
au Pr-aux-Clercs, comme au premier jour de la lutte, en 1557, il y
avait plus de trente annes.

Le roi n'emmena son arme que quand elle se fut refaite, enrichie du
pillage des faubourgs, entirement et proprement dmnags et
nettoys. Il alla de l recevoir  Tours l'ambassadeur de Venise. Le
grand-duc de Toscane, celui de Mantoue, les Suisses, le favorisaient
dj plus ou moins ouvertement. Le premier s'adressait sous main  De
Thou, notre envoy, pour marier en France sa nice, Marie de Mdicis.

Mais les succs d'Henri IV semblaient devoir tre arrts. Le prince
de Parme, forc par son matre d'tre gnreux, avait donn  Mayenne
six mille mousquetaires, la fleur de l'arme des Pays-Bas, et douze
cents lances wallones sous le fils du comte d'Egmont. Il reut encore
une petite arme de Lorraine. En tout, il eut vingt-cinq mille hommes.
Le roi n'avait gure que le tiers. Pouss par Mayenne par l'ouest, il
ne voulut pas, cette fois, reculer jusqu'en Normandie. Il fit ferme au
couchant de l'Eure,  Ivry, et attendit. L, point de retranchements,
comme  Arques, et devant soi une arme d'Espagne. Cela tait fort
srieux. De trs-loin, des huguenots vinrent  la bataille, Mornay,
entre autres, qui, aprs, dit au roi: Vous avez fait, sire, la plus
brave folie qui se fit jamais. Vous avez jou le royaume sur un coup
de d.

Une singularit de cette mmorable bataille, c'est que l'infanterie
franaise y reparat fort nombreuse. Mais la cavalerie fit tout.

Il tait dix heures du matin (13 mars 1590). Il faisait froid et
mauvais. Mayenne avait eu la pluie toute la nuit. Le roi, au
contraire, avait attendu, dormi, soup dans les villages voisins.

Henri IV tait (comme toujours  de tels moments) d'une gaiet
merveilleuse, qui rpondait de la journe. Il avait mis sur son casque
un norme panache blanc et un autre gigantesque  la tte de son
cheval. Il dit:

Si les tendards vous manquent, ralliez-vous  ce panache. Vous le
trouverez toujours au chemin de la victoire.

Cette gasconnade, un peu forte, aurait t ridicule, s'il n'avait su
que les Suisses de Mayenne disaient, n'tant pas pays, qu'ils ne
donneraient pas un coup.

En tte de l'arme espagnole, un moine, avec une grande croix, faisait
force signes, ayant promis qu' cette vue les ennemis se rendraient.
L'artillerie le fit dtaler. Celle du roi eut un effet terrible. Et,
au contraire, celle de Mayenne porta peu sur les royalistes, dont le
terrain tait plus bas.

D'Egmont alla tte baisse, renversa tout, vint aux canons, et, par
bravade, faisant tourner son cheval, donna contre eux de la croupe.
Cependant la cavalerie du roi, Biron, Aumont et Givry, tombrent sur
celle d'Egmont et la dtruisirent. Les retres ne furent gure plus
heureux. Aprs leur charge, ils revenaient se replacer dans les rangs
de Mayenne. Mais ces rangs taient serrs. Ils y jetrent le dsordre.
Le roi le vit, et,  ce moment, fondit, enfona Mayenne et le balaya.
Restaient les Suisses, qui n'avaient rien fait et qui se rendirent.

Les retres, seuls, furent massacrs en souvenir de leur trahison 
Arques. Le roi criait: Sauvez les Franais, et main basse sur
l'tranger!




CHAPITRE XXI

SIGE DE PARIS

1590-1592


La mort du roi de la Ligue, du vieux cardinal de Bourbon (9 mai 1590),
clairait la situation autant que la victoire d'Ivry. La Ligue se
rvla comme un parti  deux ttes, mais dont l'une, celle des Guises,
allait maigrissant. La tte espagnole, au contraire, grossit, grandit,
devint la seule. Le clerg, abandonnant son roman toujours avort d'un
capitaine de l'glise, se rallia franchement, nettement  l'Espagne,
inscrivit sur son drapeau, comme son but et sa devise, _la royaut de
l'tranger_.

L'Espagnol remplit tout en France. L'ambassadeur ordinaire Mendoza et
son second, Ybarra; l'ambassadeur extraordinaire, le duc de Feria,
voil les rois de Paris. Nous allons les voir y frapper monnaie,
gouverner et nourrir le peuple; les _chaudrons des Espagnols_ et les
sous jets du balcon, ce sont les moyens loquents qui convertiront la
foule  la royaut de l'Inquisition.

Le lgat Cajetano, envoy par Sixte-Quint, qui le croit trs-modr,
devient violent  Paris, pur instrument des Espagnols.

La mort du roi de la Ligue fut sue d'abord des personnes qu'elle
intressait le plus. La mre et la soeur de Mayenne vinrent,
palpitantes, l'apprendre  l'ambassadeur Mendoza, qui leur dit
froidement qu'il fallait attendre les ordres du roi d'Espagne.
Alors, ces pauvres princesses coururent au lgat, qui dit qu'on ne
pouvait rien faire sans les ordres du roi d'Espagne.

Philippe II dut se fliciter d'avoir si mal pay ses Suisses. Il avait
t battu  Ivry, mais sur le dos de Mayenne. Le Barnais lui avait
rendu le service signal d'humilier et de ravaler le chef de la maison
de Guise.

De toutes parts, la France ligueuse, dans le cours de cette anne, se
prcipita vers l'Espagne. Et, d'elle-mme, l'Espagne entrait de tous
les cts.

Le pre Matthieu, un Jsuite, tait venu assurer les Seize de sa haute
protection.

Le frre Bazile, capucin, avait obtenu des troupes espagnoles pour le
Languedoc.

Le duc de Mercoeur, qui et t le chef des Guises ( ne consulter que
l'anesse), n'agissait pas avec eux. Seul, retranch dans sa Bretagne,
il ne s'adressait qu' Philippe II, et il en reut un trs-beau
secours de deux ou trois mille Espagnols.

La Gascogne le sollicitait pour en obtenir aussi, et disait que, sans
cela, les loups affams auroient bientt dvor les pauvres brebis
catholiques.

Le Parlement d'Aix appela en Provence le duc de Savoie, gendre de
Philippe II, et ce prince, gracieusement, se rendit  la requte avec
une arme mle d'Espagnols et de Savoyards. Aix le reut, mais non
Marseille, qui, sous ses consuls, s'en tint  tre Espagnole de coeur.

Admirable unanimit. La France veut tre Espagnole, c'est--dire ne
plus tre France.

Les Guises, seuls, en tout cela, ne parlaient pas nettement. Ils
auraient voulu de l'argent espagnol plutt que des hommes. Le duc de
Nemours, au nom de la Bourgogne et de Lyon, sollicitait seulement une
lgre solde pour ses troupes, une petite somme de deniers.

Plus tard, Mayenne sollicite de quoi payer une arme _franaise_.

On n'attrapait pas ainsi Philippe II.

Il y avait des gens plus francs qu'il coutait plus volontiers. Par
exemple, un Boisdauphin, qui se disait gouverneur de l'Anjou et du
Maine, parla intelligiblement. Dans sa petite ptition pour avoir deux
mille Espagnols, il dit nettement au roi d'Espagne: Les provinces et
gouverneurs reconnaissent aujourd'hui _qu'il n'y a de roi en France
que Votre Majest_.

Tout  l'heure, au nom de Paris, les Seize en diront autant.

Ds le mois de mars, les ambassadeurs d'Espagne avaient fait crier
dans Paris une lettre de leur matre o il ordonnait  l'archevque de
Tolde de dresser un tat des bnfices du royaume pour aviser 
soulager les pauvres catholiques de France.

Belle, mais lointaine esprance. Cet enrag Barnais s'acheminait vers
Paris. Dj il avait pris Mantes. On en rpandait mille contes. Le
lendemain de sa bataille, il tait si peu fatigu, qu'il avait tout le
jour jou  la paume. On l'appelait en Gascogne (du nom d'un de ses
moulins) _meunier du moulin de Barbaste_.  Mantes, ce roi meunier fit
fte aux boulangers de la ville, qui lui gagnrent son argent  la
paume et lui refusrent revanche. Toute la nuit il fit faire du pain
et le vendit  moiti prix. Les boulangers perdus vinrent lui offrir
sa revanche.

C'tait justement par le pain qu'il voulait prendre Paris. Il faisait
la guerre aux moulins, aux greniers, aux places d'en haut et d'en bas
qui nourrissent la grosse ville. Ce terrible Gargantua, diminu et
dlaiss d'un grand nombre de ses habitants, avait cependant encore
deux cent vingt mille bouches, et, quoique le roi y vnt assez
lentement, on y amassa peu de vivres.

La ville, en rcompense, tait bien pourvue de prdicateurs, riche en
sermons. Aux Rose, aux Boucher, taient venus s'adjoindre les Italiens
du lgat, qu'on admirait sans les comprendre, le grave Bellarmino, le
pathtique et amusant Panigarola qui, avec le petit Feuillant,
partageait l'enthousiasme des dames. On assure qu'au dbut d'un sermon
il s'cria: C'est pour vous, belle, que je meurs... Et comme toutes
se regardaient, il ajouta avec componction: dit Jsus-Christ  son
glise.

Le 8 mai, le roi commena  tirer contre Paris. Le 14, dans ses murs,
commencrent les processions de l'arme sainte, o les moines,
firement trousss, le capuchon renvers pour mettre le casque,
plusieurs affubls de cuirasse, soufflant sous leurs armes, menrent
la milice bourgeoise. Quelques-uns, non sans tremblement, se
hasardrent  charger et tirer leurs arquebuses pour saluer le lgat,
ce qui fit un grand malheur; ils turent son aumnier.

Mais, outre ces belles troupes, les ducs de Nemours et d'Aumale, qui
commandaient la dfense, avaient dix-sept cents Allemands, huit cents
fantassins franais, cinq ou six cents cavaliers; de plus, un grand
nombre d'hommes de la milice bourgeoise qui avaient tout  craindre,
si le roi entrait, tant connus et dsigns aux vengeances des
huguenots ou des royalistes. Henri IV, si clment pour lui-mme, livra
toujours  la justice ceux qui avaient complot contre Henri III. Le
prieur de Jacques Clment, qui, disait-on, l'avait endoctrin au
meurtre, fut jug, sur la requte de la reine veuve, et, par sentence
du parlement de Tours, tir  quatre chevaux.

Les Cruc, les Bussy-Leclerc, qui, en 87, voulaient enlever le roi et
qui, aux Barricades de 88, voulaient le forcer dans le Louvre,
auraient fort bien pu aussi tre mis en jugement. Et mme les vieux
massacreurs de 1572 taient-ils srs d'tre oublis? Ceux qui
emportrent les faubourgs aprs la bataille d'Arques, huguenots pour
la plupart, avaient pour cri de combat: Saint-Barthlemy!
Saint-Barthlemy! Neuf cents bourgeois avaient pri dans cette si
courte attaque. Et les faubourgs avaient t si exactement dmeubls,
dmnags, dpouills de tout objet petit ou grand, que les royalistes
mmes n'eussent pas voulu voir entrer le roi  ce prix.

Du reste, ce n'tait pas avec une si petite arme (douze mille hommes
et trois mille chevaux) qu'Henri pouvait prendre cette norme ville.
La mouche, pour rappeler le vieux mot dj cit, n'avale pas un
lphant.

Mais l'lphant souffrit beaucoup. En un mois, il eut tout mang. Il
fallut commencer des visites domiciliaires. On fouilla les riches
greniers des couvents, malgr l'trange et plaisante prtention des
Jsuites, qui voulaient fermer leurs portes. On dit, au contraire,
qu'on ferait sur les religieux ce qu'on fait en mer dans un vaisseau
affam, o l'on mange les plus gras.

On en vint au son d'avoine. On en vint aux chiens, aux chats.
L'ambassade d'Espagne frappa des liards qu'on jetait par les fentres.
Mais on ne mange pas du cuivre. Alors, aux portes de l'htel, on fit
la cuisine en plein vent. Des marmites gigantesques tmoignaient de la
charit des Espagnols. Ils soulageaient par aumne ceux qu'ils
faisaient mourir de faim.

Le roi serra de plus prs. Il prit les faubourgs, les fortifia. Le
peuple, qui y allait chercher de l'herbe, fut clos comme dans un
tombeau. Lestoile assure qu'on alla jusqu' faire du pain de la
poussire d'os qu'on prenait aux cimetires, qu'un soldat mangea un
enfant, qu'une dame dont le fils tait mort, le sala, avec sa
servante, et qu'elles vcurent quelque temps de cette nourriture.

Nul doute qu'en cette extrmit la ville ne se ft rendue, si elle
n'et t comprime par une effroyable terreur. Une grande foule
s'tait porte au parlement pour crier: Du pain! Plusieurs croyaient
en profiter pour faire sauter le gouverneur, dlivrer la ville.
Brisson en savait quelque chose. Il n'y eut pas d'entente, et tout
choua. Plusieurs furent saisis, pendus. Les moines et les massacreurs
eussent gorg le parlement; mais Nemours sentit qu'un tel coup ferait
Paris tout Espagnol et mettrait  rien les Guises.

Cependant, des tours, des murs, on voyait flotter la moisson. Les
pauvres gens risquaient leur vie pour aller couper des pis. On les
battait, on les blessait sans pouvoir les dcourager. Henri IV, ici,
fut trs-beau. Il dclara qu'il prendrait ou ne prendrait pas Paris,
mais qu'il laisserait aller tous ceux qui voudraient sortir.

Des foules en profitrent, trois mille hommes en une fois. Puis
d'autres tant qu'ils voulurent, des gens aiss aussi bien que le
peuple. Le roi mme fit aux princesses la galanterie de laisser entrer
des vivres pour elles.

On prtend que ce bon prince, qui ne perdait jamais son temps se
dsennuyait  faire l'amour  l'abbesse de Montmartre. Puis il
transporta ses quartiers  l'abbaye, ou, comme on disait alors,  _la
religion_ de Longchamp, autre monastre de filles. Biron disait: Qui
peut encore reprocher  Sa Majest de ne pas changer de _religion?_

Cependant le prince de Parme, qui ne s'amusait jamais, avait,  la
longue, termin ses prparatifs;  l'instante prire de Mayenne et sur
l'ordre de son matre, il venait secourir Paris. Malmen par les
Hollandais, qui lui avaient pris Brda, il venait malgr lui en
France, n'ayant nulle bonne opinion de cette affaire gigantesque o le
chimrique solitaire de l'Escurial le jetait imprudemment. Il avait
os lui crire: Vous lchez la proie pour l'ombre.

Il fallut bien que le Barnais laisst son sige et ses abbesses.
Longtemps on lui avait fait croire, pour l'amuser et le flatter, que
le prince de Parme ne viendrait pas, qu'il enverrait seulement quelque
secours. Mais il tait venu, il tait  Meaux. Et le roi en doutait
encore! (De Thou.)

Ce redoutable capitaine avait fait sa marche en vingt jours, travers
le nord de la France dans un ordre admirable. Les soldats espagnols,
si indisciplins sous le duc d'Albe, marchaient en toute modestie sous
ce grave italien. C'tait une singularit de son gnie d'avoir dompt
les btes froces; ils en avaient peur et respect comme d'un esprit de
l'autre monde. Ces Espagnols, si difficiles,  vrai dire, taient peu
nombreux; l'espagnol d'Espagne tait presque un mythe; ce qu'on
appelait ainsi, c'taient des Comtois, des Wallons, surtout des
Italiens. Cette diversit de nations, loin de gner Farnse, le
servait fort; elle les tenait tous en grande humilit sous cette homme
ferme, froid, au besoin, cruel. En le voyant si valtudinaire, port
dans une chaise, excuter pourtant cette triste expdition de France
qu'il avait franchement blme, toutes ces nations victimes
apprenaient la rsignation, et, devant ce malade, personne n'et os
murmurer.

Il suivait strictement l'ancienne discipline romaine, exigeant chaque
soir du soldat le travail d'un camp retranch. Au bout de chaque
marche, avant tout, on fermait le camp d'une enceinte de chariots, et,
si l'on restait, de fosss.

L'arme tait une citadelle mouvante. Le gnral, qui ne dormait
jamais, passait la nuit  tout rgler pour le lendemain,  recevoir
les rapports, les espions. Sans bouger de sa chaise, il savait  toute
heure ce qui se passait chez l'ennemi, et chez lui, sous chaque tente.

Il tait envoy pour deux choses, une de guerre, une de politique et
de rvolution: 1 sauver Paris, dtruire la renomme militaire du
Barnais; 2 clipser, nerver Mayenne, subordonner les Guises, mettre
l'Espagnol  Paris.

Henri IV brlait de combattre. Son arme n'tait pas  lui, comme
celle de l'autre; elle tait quasi volontaire, elle s'tait forme
pour cette belle affaire de Paris; elle pouvait s'ennuyer, se
disperser (ce qui arriva). Il envoya un trompette  Mayenne et 
Farnse retranchs prs de Chelles, leur fit dire de sortir de leur
tanire de renard, de venir lui parler en plein champ.  quoi
l'Italien rpondit froidement qu'il n'tait pas venu de si loin pour
prendre conseil de son ennemi. Peu aprs, cependant, il dit qu'il
donnait la bataille, se mit en marche sans dire son secret 
personne. Et, pendant que l'arme royale ne voyait que son
avant-garde, pendant que Mayenne bravement menait celle-ci au combat,
le centre avait tourn, devenant lui-mme avant-garde et tombant sur
Lagny, grande position pour la guerre et pour l'arrivage des vivres.
Lagny fut emport sous les yeux d'Henri mme, Paris ravitaill,
l'arme dcourage, et elle se fondit en partie.

Le duc de Parme n'avait rien fait s'il n'assurait aux Parisiens
Charenton et Corbeil. Mais Corbeil l'arrta longtemps. Cela lui fit du
tort. Paris, quelque reconnaissant qu'il ft, trouvait fort dur que
ses amis ruinassent les campagnes que l'ennemi, le Barnais tant
maudit, avait pargnes. Corbeil fut pris et mis  sac. Farnse le
livra aux soldats. Il tenait fort l'arme; mais il connaissait cette
bte sauvage et ce qu'elle attendait; il la lchait parfois, lui
passait par moments ces horribles gaiets du crime.

Des dames de Paris, qui y taient rfugies, en revinrent plus mortes
que vives. La pauvre femme de Lestoile, qui venait d'y accoucher, ne
put encore tre rendue  son mari qu'en payant aux soldats une ranon
de cinq cents cus.

L'enthousiasme des Parisiens fut fort calm pour leurs amis d'Espagne.
Toute leur peur tait qu'ils ne restassent. Ils prirent Mayenne de
raser les chteaux trop prs de Paris. Quand le prince de Parme voulut
laisser garnison dans Corbeil, on rsista, on lui montra les dents.

Donc, on se quitta sans regret. Les ligueurs, qui avaient cru voir
entrer un fleuve d'or et les trsors des Indes avec l'arme d'Espagne,
restaient  sec et furieux. Mayenne, qui avait vu de prs son odieux
auxiliaire, qui sentait bien qu'on n'avait aucune prise sur cet homme
de marbre, et qui lui en voulait de l'avoir fait ridicule  Lagny, fut
oblig pourtant, dans sa grande faiblesse, d'en accepter trois
rgiments.

Le prince de Parme s'en alla, suivi de prs et harcel des cavaliers
du Barnais. Il n'tait pas  vingt-cinq lieues que celui-ci emporta
Lagny et Corbeil. Et Paris n'tait gure plus dlivr qu'auparavant.




CHAPITRE XXII

AVORTEMENT DES SEIZE ET DE L'ESPAGNE--SIGE DE ROME

1591-1592


Le 20 dcembre 1590, mourut  Paris, en sa maison, matre Ambroise
Par, chirurgien du roi, g de quatre-vingt-cinq ans, qui, nonobstant
les temps, parloit librement pour le peuple. Huit jours avant la leve
du sige, M. de Lyon, passant au pont Saint-Michel, toit assig de
gens qui lui crioient: Du pain! ou la mort! Matre Ambroise lui dit
tout haut: Monseigneur, ce pauvre peuple vous demande misricorde...
Pour Dieu! monsieur, faites-la lui, si vous voulez que Dieu vous la
fasse. Songez  votre dignit; ces cris vous sont autant
d'ajournements de Dieu. Procurez-nous la paix... Le pauvre monde n'en
peut plus.

En ce mme an, mourut au cachot de la Bastille matre Bernard
Palissy, prisonnier pour la religion, g de quatre-vingts ans. Il
mourut de misre et de mauvais traitement... Ce bonhomme en mourant me
laissa une pierre qu'il appeloit sa pierre philosophale, qu'il
assuroit tre une tte de mort que la longueur du temps avoit change
en pierre. Elle est dans mon cabinet, et je l'aime et la garde en
mmoire de ce bon vieillard que j'ai soulag en sa ncessit, non
comme j'eusse bien voulu, mais comme j'ai pu... Sa tante, qui
m'apporta la pierre, y tant retourne le lendemain voir comme il se
portoit, trouva qu'il toit mort. Bussy-Leclerc lui dit que, si elle
le vouloit voir, elle le trouveroit avec ses chiens sur le rempart, o
il l'avoit fait traner comme un chien qu'il toit.

Prs de cet intrpide Ambroise Par, prs du saint, du simple, du
grand Palissy, couchons dans le tombeau deux hommes hroques:

L'un, l'irrprochable, le bon et brave La Noue, _bras de fer_, qui,
cinquante ans durant, avait combattu pour le droit et la religion,
tant souffert! Toujours gai!... Et rcemment encore, il avait prdit
toute la campagne du prince de Parme. Mais on se moqua du bonhomme.

L'autre, c'est le fils de l'Amiral, assassin comme son pre, non par
l'pe, mais par la bassesse, la dsolation morale du temps.

Nous l'avons vu admirable soldat et Franais magnanime, oublieux de sa
grande injure. Il suivait  la fois deux penses de son pre, la
guerre sainte et la mer, les colonies de l'Amrique o la guerre
devait s'pancher. Il s'tait fait mathmaticien, machiniste,
constructeur de navires, ingnieur militaire, et c'est lui qui prit
Chartres encore. Mais plusieurs chagrins le rongeaient. Son fils
enfant fut tu en servant la Hollande. Sa maison de Chtillon fut
prise et pille. Enfin au sige de Paris, son jeune frre, nomm
Dandelot, fut prisonnier, et tellement caress par les Guises, qu'il
en oublia son nom et son sang, se donna aux tueurs de son pre.

Le pauvre Chtillon, assomm de ce coup, avait encore un grand
malheur, et le plus grand sans doute, le changement d'Henri IV. Il
semble que sa fureur de femmes ait redoubl depuis Ivry, l'ait mis
au-dessous de lui-mme, tu en lui ce qu'il eut de meilleur. Il
souffrait prs de lui un voleur connu, d'O, l'me la plus pourrie de
la France. D'O lui fit rappeler l'ombre de Catherine de Mdicis, son
blme chancelier Cheverny.

Peu aprs la prise de Chartres, on vint dire au roi que Chtillon
tait mort. Les larmes lui vinrent: Et comment?--D'une fivre,
Sire.--Qui la lui a donne?--Vous, Sire. La dernire fois, vous ne
voultes lui donner aucun ordre...--Hlas! je l'aimais tant! Il aurait
d me faire parler...

Mais dj il avait besoin d'autres serviteurs, de brocanteurs et de
marchands pour le grand marchandage et l'achat du royaume.

L'opration tait facilite par l'outrecuidance espagnole, qui voulait
faire sauter Mayenne et le rejetait vers Henri IV.

Philippe II, de si loin, voyait trs-mal. Ses ambassadeurs, qui
vivaient ici en plein volcan, dans la fume, n'y voyaient gure non
plus. Les Seize, les moines et les curs criaient si fort que Mendoza
fut tromp et trompa son matre.

On profita d'abord d'une surprise que le Barnais avait essaye par de
faux fariniers qu'il prsenta aux portes, pour dire que Paris serait
pris, comme l'avait t Corbeil, si l'on ne se htait d'y mettre
garnison espagnole.

Cette garnison entre, le duc de Feria dit que le _Conseil d'union_
gnait la libert, qu'il fallait se fier au peuple. Mais ce peuple,
qu'allait-il faire?

Philippe II avait envoy un Jsuite, le pre Matthieu, le _courrier de
la Ligue_, toujours courant, ne dbottant jamais. Il arriva au moment
o le fils du duc de Guise, chapp de captivit, donnait un espoir
nouveau  la Ligue. Les Seize imaginrent de marier Guise avec
l'infante. Ils crivirent (16 septembre) dans ce sens  Philippe II:
Les voeux des catholiques sont de vous voir, Sire, tenir cette
couronne de France. Ou bien, que Votre Majest tablisse quelqu'un de
sa postrit, _et se choisisse un gendre_.

Pour faire ce projet, il fallait avant tout terroriser les Franais
obstins qui repoussaient le mariage d'Espagne. Toute l'anne on
prcha le massacre.

Il y eut l une loquence nouvelle et inconnue, loquence canine,
plutt qu'humaine, hydrophobique. Quand prchait le cur Boucher,
plusieurs regardaient vers la porte, craignant qu'il ne fint par
sauter de sa chaire, pour prendre un _politique_ et le manger  belles
dents.

En conscience, on a fait beaucoup d'honneur  une telle littrature de
l'tudier si finement. La science moderne, que rien ne rebute dans
ses curiosits, a analys, dissqu les cancres les plus horribles,
les plus hideux insectes. Je le conois. Mais, dans ces monstres, rien
de comparable aux monstruosits, aux baroques et cruelles fureurs des
bouffons sacrs de la Ligue.

Le 2 novembre, dans une premire runion, le cur de Saint-Jacques
dit: Messieurs, assez conniv... Il faut jouer des couteaux. On lut
un conseil secret de dix hommes qui dcrtrent, excutrent. Ils
commencrent par la vente des biens des suspects. Ils purrent le
conseil de la ville, frapprent le parlement.

Le prtexte fut l'absolution d'un suspect. Le mme cur de
Saint-Jacques s'crie encore, pour la seconde fois: Assez conniv,
messieurs! il faut jouer des cordes!

Dans ce conseil des Dix, si choisi et si pur, plusieurs hsitaient
cependant. Bussy-Leclerc alla  la Sorbonne, posa le cas, abstrait, et
sans nommer; il obtint une approbation. Il la montra avec un papier
blanc, qu'il fit signer aux Dix, puis, dans ce blanc, crivit la mort
du prsident Brisson. Ce fut le cur de Saint-Cme qui porta le papier
 l'Espagnol Ligoreto et au Napolitain Monti, et joignit l'approbation
de ces capitaines  celle de la Sorbonne.

Brisson ne donnait nul prtexte, sauf quelques paroles lgres. On
choisit pour l'excution certain Crom qui avait contre lui une
vieille _vendetta_ de famille; Brisson, jadis, avait plaid contre son
pre, qui tait un voleur. Cet homme vint lui dire qu'on l'attendait 
l'Htel de Ville, lui et deux conseillers. Arrivs au Petit-Chtelet,
on les y poussa, et  l'instant on les pend tous trois  une poutre de
la prison.

C'tait entre six et sept heures, le 15 novembre, et il ne faisait pas
encore clair. Crom, la lanterne  la main, conduisit les trois corps
 la Grve et les mit  la potence.

Bussy-Leclerc y tait, et quand le jour vint, quand il y eut foule, il
commena  crier que ces tratres voulaient livrer Paris, qu'ils
avaient force complices, qu'avant le soir on pouvait tre quitte de
tous les mchants. Les hommes de Bussy, distribus au coin de la
place, ajoutaient que c'taient des riches, que leurs htels pleins de
biens, appartenaient de droit au peuple.

Mais le peuple ne bougea pas. La place resta morne. Les bras tombaient
en voyant le savant et dbonnaire magistrat, l'un des joyaux de la
France, celui qui le premier lui fit un code, pendu, en chemise, au
gibet!

Un des Seize, le tailleur La Rue, en fut saisi d'horreur, se dclara
contre les Seize, et dit qu'il leur couperait la gorge.

Au dfaut d'un grand massacre populaire, le premier soin des meneurs
fut d'organiser un conseil de guerre o sigeaient les colonels
espagnols et une chambre ardente pour connatre des conspirateurs.
Mais cela avorta aussi. Les curs essayrent en vain d'obtenir l'aveu
de la mre des Guises. Elle tait trop pouvante. Loin d'approuver,
elle appela son fils, pria Mayenne de venir et de la dlivrer.

Il tait fort embarrass, ayant le roi en tte. Mais ses plus grands
ennemis taient les Seize, qui offraient le trne  l'Espagne. Il
prit deux mille hommes, accourut, endura aux portes la harangue des
Seize, au souper but d'un vin que l'un d'eux lui avait donn. Le 29,
le 30, ils taient tellement rassurs que l'un d'eux dit chez lui et
assez haut: Nous l'avons fait, nous saurons le dfaire.

Le duc avait en face cette grosse garnison espagnole. Et Bussy tenait
la Bastille. Mais ses officiers le poussrent. Le 1er dcembre, il
prit les canons de l'Arsenal, menaa la Bastille, que de Bussy lui
rendit.

Cependant les Seize, alarms, invoquent les Espagnols, qui ne font pas
un mouvement. Cette immobilit encourage Mayenne, qui, le 3, saisit
cinq des Seize et les fait trangler. Crom se cache parmi les
Espagnols.

Ceux-ci avaient manqu Paris. Jamais ils ne s'en relevrent. Mayenne,
qui venait rellement d'y tuer leur parti, les appelait pourtant. Il
ne pouvait, sans le prince de Parme, sauver Rouen des mains du roi.
Situation bizarre, il ngociait avec le roi et avec le prince de
Parme, promettait  l'un et  l'autre. Le prince, peu confiant, ne
vint le secourir qu'en se faisant payer d'avance. Il exigea, pour
arrhes, que Mayenne lui livrt La Fre. Le roi alla reconnatre
l'ennemi  Aumale, le 4 et le 5 fvrier. Il approcha trs-prs et vit
avec tonnement l'imposante arme espagnole, l'ordre savant qui y
rgnait. En tte, dans un petit chariot, le prince de Parme, goutteux,
les pieds dans les pantoufles, allait, venait et rglait tout. Ce
spectacle l'absorba, l'amusa, si bien qu'il ne s'aperut pas que la
cavalerie lgre l'enveloppait. On avait reconnu son panache blanc.
Sans le dvouement des siens, plusieurs fois il et t pris. Il fut
bless lgrement, perdit beaucoup de monde.

L'inquitude des ligueurs, de Mayenne et de Villars, qui commandait
dans Rouen, c'tait que les Espagnols ne sauvassent cette ville pour
la garder. Villars voulut les prvenir. Par une furieuse sortie, il
tua des milliers d'assigeants. Le prince de Parme, si prudent,
voulait avancer, profiter. Mayenne l'en dtourna. Il l'occupa 
assiger une petite place de la Somme. Enfin, il le dcida  se placer
 Caudebec, assurant que le roi, le voyant l, n'oserait continuer le
sige. Ce qui arriva.

Mais ce qui arriva aussi, c'est que le roi, se rapprochant, se trouva
tenir et Parme et Mayenne prisonniers dans la presqu'le de Caux,
entre lui, la Seine et la mer.

Parme fut bless au bras; Mayenne tait malade. Les vivres ne venaient
plus. Henri IV se croyait vainqueur; il avait une flotte hollandaise
qui tait dans la Seine et qui, au premier signe, pouvait le seconder.
Le prince de Parme tenta une chose dsespre. Il fit venir de Rouen
force bateaux couverts de planches. La Seine, large comme une mer 
cet endroit, fut cependant ponte, traverse en une nuit. Les
royalistes, en s'veillant, virent l'ennemi de l'autre ct (20-21 mai
1591).

Farnse suivit la rive gauche, trs-vite, trop vite pour sa
rputation. Chose inoue pour une arme, il fit quarante lieues en
trois jours. Paris lui prparait une rception. Mais dj il tait
entr sans bruit dans la ville. Il dna avec le jeune Guise et les
princesses. Fort silencieux, il ne dit gure qu'un mot: Voil ce
peuple calm. Le reste ne tient  rien. Tout est fini. Dans un moment,
vous n'avez plus besoin de nous.

Il partit et mourut bientt. L'Espagne n'avait gure russi, lui
vivant. Que fut-ce donc aprs sa mort?  Paris, elle avait reu de la
faible main de Mayenne un coup terrible qui montrait qu'elle n'avait
nulle racine populaire. Le capitan espagnol, nagure si imposant,
n'tait plus que ridicule.

La conversion du roi tait-elle aussi ncessaire qu'on l'a dit
gnralement? J'en doute. Mais beaucoup de gens y avaient intrt et y
travaillaient, surtout par un prtre spirituel, Duperron, qui, sur la
gloire de cette royale conversion, avait hypothqu l'espoir d'un
chapeau de cardinal.

C'tait un choeur universel autour de lui, que jamais il ne serait roi
s'il ne se faisait catholique. Son fou, Chicot, le lui disait:
Allons, mon ami, va  Rome, baise le pape, prends un clystre d'eau
bnite qui te lave de tes pchs. Le mtier de roi est bon; on peut y
gagner sa vie... Je sais bien que, pour tre roi, tu donnerais de bon
coeur les huguenots et les papistes aux protonotaires du diable. Vous
autres rois, votre ciel, c'est la royaut. Pour l'honneur divin, autre
affaire; vous dites: Dieu est homme d'ge; il saura bien y pourvoir.

Si intrpide en paroles, Chicot l'tait en action. C'tait un riche
Gascon, trs-brave et qui aimait fort  suivre son matre  la guerre.
Il lui arriva une fois une aventure amusante; il prit de sa main un
prince, un des Guise! Mais vous croyez que Chicot va en tirer une
ranon? Point du tout. Il dit au roi: Mon ami, je te le donne. Le
prisonnier fut si furieux, que du pommeau de son pe, frapp  la
tempe, il assassina le fou.

Hlas! il ne restait plus prs du roi que Chicot de sage.




CHAPITRE XXIII

MONTAIGNE.--LA MNIPPE.--L'ABJURATION

1592-1593


Le _catholicon_ d'Espagne, ou la drogue catholique, cette recette
admirable pour faire que le blanc soit noir, le grand charlatan
espagnol, le petit charlatan lorrain sur son vieux trteau, toutes ces
farces de la Mnippe sont elles-mmes moins comiques que la ralit
du temps. Ce temps dfie toute satire; nulle comdie ne peut esprer
d'tre aussi ridicule que lui.

Le _catholicon_ parut avant le sige de Rouen.  cette fiction dans le
genre de Lucien ou de Rabelais, l'histoire,  l'instant, rpondit par
une ralit bouffonne, celle des tats de la Ligue, si grotesques, que
les satiriques n'eurent plus  imaginer; ils crivent ce qu'ils
voyaient et se firent historiens.

Les auteurs de la Mnippe, Rapin, Gillot, Passerat, derrire leur
masque comique, semblent cacher quelque chose. S'ils dnigrent la
drogue du _catholicon_, c'est visiblement pour vendre leur drogue,
qu'ils veulent y substituer. Riraient-ils de si bon coeur, s'ils ne
croyaient avoir en poche le remde  tous les maux? Quel? la royaut
nouvelle.

Plus vrais encore, historiques sont les _Essais_ de Montaigne! Ils
disent le dcouragement, l'ennui, le dgot qui remplit les mes:
_Plus de rien. Assez de tout._

Ce livre, si froid, avait eu un succs inattendu. Il parat en 1580,
naissance de la Ligue. Au milieu de tant de malheurs rels, de tant de
fausses fureurs, il se rimprime, il grossit, augmente  vue d'oeil en
1582, en 1587, et il est de double grosseur en 1588. Il semble qu'il
revienne toujours comme une rise discrte des vaines exagrations,
des mensonges frntiques, de la grotesque loquence, une satire
implicite du prodigieux _rictus_ des aboyeurs catholiques et de
l'emphase ridicule du protestant Du Bartas.

Qui parle? C'est un malade, qui, dit-il, en 1572, l'anne de la
Saint-Barthlemy, s'est renferm dans sa maison, et, en attendant la
mort qui ne peut lui tarder gure, s'amuse  se tter le pouls,  se
regarder rver. Il a connu l'amiti; il a eu, comme les autres, son
lan de jeune noblesse. Tout cela fini, effac. Aujourd'hui, il ne
veut rien. Mais, alors, pourquoi publies-tu?--Pour mes amis, pour ma
famille, dit-il. On ne le croit gure en le voyant retoucher sans
cesse d'une plume si laborieusement coquette. Mme au dbut, ce
philosophe, dsintress du succs, prend pourtant la prcaution de
publier l'oeuvre confidentielle sous deux formats  la fois, le petit
format pour Bordeaux et un in-folio de luxe pour la cour et pour
Paris.

La vanit de la science, c'tait dj un vieux titre, us par ce
sicle savant. Mais personne n'y avait mis cette perfection
d'indiffrence. Le vieux Jules-Csar Scaliger, le Csar et l'Alexandre
des rudits de l'poque, mourant, fut frapp de ce coup, et nota ce
phnomne d'un si _hardi ignorant_. L'homme qui lui succdait, dans
cette dynastie des pdants, comme le haut rgent de l'Europe, le grand
rudit, Juste-Lipse, flottant de Leyde  Louvain, du protestantisme au
catholicisme, proclama ce grand ignorant _bien au-dessus des sept
Sages_.

Ce n'est pas tout.

Des mes honntes et enthousiastes, une mademoiselle de Gournay, jeune
et pure comme la lumire, haute de coeur et magnanime, encore qu'un
peu ridicule, se jettent aux pieds de Montaigne. Avec sa mre, elle
traverse toute la France et tous les dangers de la guerre civile pour
aller voir son oracle, et elle ne reviendra pas sans avoir tir du
matre le nom de _sa fille adoptive_.

Nul loge ne le met plus haut. En ralit, une part immense de vrit
tait dans ce livre, premire description exacte, minutieuse, de
l'intrieur de l'homme. Ce que Vsale avait fait pour l'homme
physique, Montaigne le fait pour le moral, s'attachant, il est vrai,
assez tristement,  beaucoup de parties basses et de dgotantes
viscres. N'importe, l, il est trs-vrai. _Il pose l'individu_ en ce
qu'il a de plus individuel. Tout  l'heure, sur cette base, les
rnovateurs du monde commenceront, btiront l'homme collectif.

Les grands et gnreux esprits, l'lite rare qui l'adopta (comme
mademoiselle de Gournay) semblent pressentir que son doute n'est que
le doute provisoire qui rendra la science possible. La foule ne le
prit pas ainsi. Et moi, historien de la foule, je ne dois noter ici
que ce qu'elle y vit. Qu'y lut-elle? Ce qui rpondait le mieux aux
plus bas instincts:

1 _Les lois de la conscience, que nous disons de nature, naissent de
la coutume._ Rien de fixe et nulle loi morale.

2 _Aussi, si j'avais  revivre, je vivrais comme j'ai vcu._ Inutile
de s'amliorer, c'est l'esprit de tout le livre.

3 Je hais toute nouvellet. Ou il faut se soumettre entirement 
notre police ecclsiastique, ou tout  fait s'en dispenser; _ce n'est
pas  nous  tablir ce que nous lui devons d'obissance_, etc.

Les _Essais_ furent avidement, prement saisis par les catholiques.
Mademoiselle de Gournay tablit qu'ils n'ont t srieusement attaqus
que des huguenots.

Montaigne semble, en effet, faire aux premiers la part trs-belle. Ses
dmonstrations (sophistiques) pour montrer l'impuissance de la raison,
les contradictions irrmdiables de l'homme, etc., etc., semblent le
renvoyer humble et dsarm  l'autorit. Voil pourquoi, plus tard,
Pascal, tout en dtestant Montaigne, le saisit comme un noy saisit
une planche pourrie; mais la planche manque, elle tourne, et Pascal
n'a saisi rien; le scepticisme livre l'homme, mais le livre ananti;
Pascal peut serrer tant qu'il veut, il serre le vent et le vide.

Pour ma part, ma profonde admiration littraire pour cet crivain
exquis ne m'empchera pas de dire que j'y trouve,  chaque instant,
certain got nausabond, comme d'une chambre de malade, o l'air peu
renouvel s'empreint des tristes parfums de la pharmacie. Tout cela
est _naturel_, sans doute; ce malade est l'_homme de la nature_, oui,
mais dans ses infirmits. Quand je me trouve enferm dans cette
_librairie_ calfeutre, l'air me manque. Hlas! o est mon ami, o est
le bon Pantagruel, le gant qui m'avait fait respirer d'un si grand
souffle? O est le rieur sublime qui, dans les sermons de Panurge,
m'associa  la libre circulation de la nature? J'appellerais
volontiers le frre Jean des Entommeures pour secouer ce gentilhomme
du poing de Gargantua.

Ce livre fut l'vangile de l'indiffrence et du doute. Les dlicats,
les dgots, les fatigus (et tous l'taient), s'en tinrent  ce mot
de Ptrone, traduit, comment par Montaigne: _Totus mundus exercet
histrionem_, le monde joue la comdie, le monde est un histrion. La
plupart de nos vacations sont farcesques, etc.

De ces illustres farceurs qui remplissent la scne du monde, le
meilleur, parce qu'il est de beaucoup le plus srieux, c'est sans
contredit l'Espagnol. Par un grand coup de thtre, Philippe II,
perdant son masque, joue le rle d'un Cassandre atroce dans sa
rivalit galante avec Antonio Prez. Malice trange de la fortune!
tout cela clate quand l'ge ajoute au ridicule, quand le malheur est
venu, quand l'impuissance est constate. Cette droute de rputation,
naufrage moral plus profond que celui de l'_Armada_, lui arrive au
moment mme o il veut se faire roi de France.

Il n'est gure moins curieux de voir le grand acteur gascon, notre
Henri IV, dans son jeu pour amuser jusqu'au bout les protestants qu'il
va quitter. Il occupe le bon Mornay d'un colloque des deux glises.
Mornay enferme  Saumur, avec force livres, une lite de douze
ministres, des plus forts de France, pour prparer ce duel et la
victoire infaillible de la vrit.

Mayenne, de son ct, travaillait consciencieusement  duper
l'Espagne, le roi, surtout sa propre famille.

Au roi d'Espagne, il s'offrait, pourvu qu'il lui payt une arme
_franaise_, qui, finalement, et servi  mettre l'Espagnol  la
porte.

Au roi de France il s'offrait, pourvu que le roi lui donnt, avec six
cent mille cus, la Bourgogne et le Lyonnais  titre hrditaire, et,
 sa maison, la Champagne, la Bretagne, la Picardie; ajoutez le
Languedoc pour un de ses allis. Il ne voulait le faire roi qu'en lui
gardant le royaume.

Troisimement, pour son rival, pour le jeune duc de Guise, il avait un
si grand zle, qu'il ne lui suffisait pas qu'il poust l'infante et
fut mari de la reine; il exigeait _qu'il ft roi_. Moyen ingnieux de
compliquer les affaires, de ralentir et d'entraver.

Philippe II fit marcher les choses. Il exigea les tats gnraux, et
s'y coula tout d'abord. Les tats servirent  mettre dans un beau
jour l'impossibilit de l'Espagnol.

Voici ses instructions secrtes aux ambassadeurs: Vous soutiendrez
d'abord l'lection de l'infante; 2 la mienne; 3 un archiduc
(_jusqu'ici rien pour la France, nul mnagement de la nation_); 4 le
duc de Guise; 5 le cardinal de Lorraine.

Nous avons la note exacte de ce que ce roi, dans son extrme pnurie,
donna d'argent aux tats: onze mille cus au clerg, huit mille au
Tiers, quatre ou cinq mille  la noblesse; donc, vingt-quatre mille en
tout. Ce n'tait pas trop pour avoir la France.

L'aide en hommes fut trs-peu de chose. Mayenne en fut indign, et dit
qu'un pareil secours ne faisait qu'aggraver les maux.

Sauf quelques mes dvotes et quelques prcheurs furieux qui restrent
aux Espagnols, le dsert se fit autour d'eux. En vain le cur Boucher,
fermant par un calembour la rvolution commence par un calembour, en
lance un trs-bon: Seigneur, dbourbonnez-nous, _Eripe me de luto_.

Quand les ambassadeurs d'Espagne lurent firement  l'Assemble les
propositions de leur matre, l'_infante et un archiduc_, et
rappelrent les services qu'avait rendus le roi d'Espagne, un fou
rpondit  merveille. C'tait le bonhomme Rose, des plus extravagants
ligueurs. Il se fcha jusqu'au rouge: Dans ces services, dit-il, il
n'a rien fait qu'il ne dt faire. Et il aurait d faire mieux encore
pour la religion. Il en sera rcompens, comme il faut, en paradis.
Mais, quant  la terre, les lois fondamentales de France nervent sa
proposition; ce royaume n'admet pas de fille, encore moins un
Espagnol.

Les ambassadeurs, confondus, se rabattirent les jours suivants sur le
mariage du jeune Guise, qui pouserait l'infante. Trop tard. L'affaire
tait manque.

Philippe II eut beau promettre deux cent mille cus  donner _aprs_.
Cela ne toucha personne. Cette riche et splendide fiction ne trouva
que des incrdules. On le voyait  la veille d'une seconde
banqueroute.

Il n'y avait si petit prince qui ne concourt avec lui. Son gendre le
duc de Savoie, le fils du duc de Lorraine, le duc de Nemours, se
mettaient aussi sur les rangs. On ne voyait que rois futurs trotter
autour des tats dans la crotte de Paris.

Le vrai roi, en attendant, tenait Paris assez serr. Matre des
petites places voisines, il et pu  volont empcher les arrivages.
Paris mangeait par sa permission. La culture de la banlieue se faisait
par sa bonne grce. Situation misrable dont Paris voulait sortir. Les
savetiers, les crocheteurs, commencent  crier: La paix! La milice
se dclare. Elle ose provoquer les Seize. Passant devant la fentre du
fameux greffier de la Ligue, Snault, qu'on voyait crire, ils lui
crirent: cris-nous tous! nous sommes tous _politiques_!

Ce mouvement inattendu, l'abandon o Philippe II semblait laisser ses
Espagnols, l'affaiblissement de Mayenne menac des fanatiques, tout
cela un matin ou l'autre aurait mis le roi dans Paris. Quiconque
connat la France et ses rapides entranements sait que, dans ces
moments, l'avalanche se prcipite; tout obstacle disparat, tout
mnagement; nul soin de mnager les nuances, d'adoucir la transition.

Avec cette vive explosion, cet accs de royalisme, si le roi et pu
quelque peu attendre, je crois qu'on l'et pris tel quel, huguenot ou
Turc, n'importe.

Je sais bien que des protestants, comme Sully, lui disaient qu'il
aurait de la peine  se dispenser de se faire catholique.

Mais je vois aussi que des catholiques, trs-aviss, trs-informs,
comme l'ambassadeur de Savoie, pensaient qu'il ne se convertirait pas.
Cet envoy crivait  la cour: Pour l'intrt, le Barnais ne
changera pas de religion. (_Archives diplomatiques de Turin._)

Montaigne, le vrai gnie du temps, avait dit une chose trs-juste:
Les Guises ne sont gure catholiques, et le roi n'est gure
protestant.

Qu'taient-ils en ralit? Si vous voulez le savoir, demandez  ce
dieu du sicle qui le dominait dj avant son ge tragique, et qui le
domine aprs. Demandez  la divinit que poursuit Pantagruel pour
savoir l'nigme du monde. Adressez-vous  la femme. Interrogez dame
Vnus.

Le gros Mayenne, plus volage qu'on ne l'aurait attendu de son ventre
de Falstaff et de son esprit srieux, avait eu les tristes hasards,
les royales aventures dont mourut Franois Ier.

Le Barnais, maigre, leste et de meilleure chance, n'en avait pas
moins l'toffe d'un amant ridicule. On l'avait vu,  Coutras, quitter
l'arme au moment critique o il et pu rejoindre les auxiliaires
allemands, pour mettre ses drapeaux aux pieds de Corisande d'Andouin.
Mais il ne fut tout  fait fou que quand il connut Gabrielle. Vrai
roman, o les difficults apparentes mnagrent, augmentrent l'amour,
de manire  fixer dix ans le plus mobile des hommes, et faire du plus
spirituel des rois un bourgeois, un pre crdule, assoti de ses
enfants.

Le dlicieux portrait (qu'on doit regarder d'abord  Sainte-Genevive)
nous donne Gabrielle trs-jeune, aussi fine qu'elle deviendra grasse
et massive plus tard (dessins Foulon). Elle est tonnamment blanche et
dlicate, imperceptiblement rose. L'oeil a une indcision, une
_vaghezza_, qui dut ravir, et qui pourtant ne rassure pas. Objet
trs-potique sans doute, elle n'en annonce pas moins un moral assez
prosaque; cette belle personne est certainement mdiocre, judicieuse
dans un cercle troit, assez capable de calcul. Elle ne sera pas trop
maladroite  mener sa barque. Chose singulire, dit M. d'Aubign, elle
se fit trs-peu d'ennemis. Je le crois, mais elle en fit de nombreux 
Henri IV. Elle le matrialisa, l'abaissa, l'appesantit.

Voulez-vous voir ma matresse? dit au roi l'imprudent Bellegarde,
qui se croyait sr de la belle, qui se voyait jeune, beau, le roi dj
grisonnant. On arrive,  travers les bois, au chteau de Coeuvres.
Voil le roi pris, le voil fou; il ne veut plus que Bellegarde y
songe. Il brle de revenir. Entre deux corps ennemis, dguis en
paysan, un sac de paille sur la tte, il traverse quatre lieues de
forts. Elle, voyant ce petit homme, ce paysan  barbe grise, dont le
nez joignait le menton: Vous tes si laid, dit-elle, qu'on ne peut
vous regarder.

Ce ddain attise le feu. Et le pre l'attise encore en ne souffrant
pas les visites du roi. Notre homme, perdu, imagine, pour l'ter  ce
pre terrible, de la marier  un autre. On chercha un sot patient,
mais un sot qui ft trs-laid; ce fut M. de Liancourt. Gabrielle en
fut aux pleurs et aux cris. Le roi lui jura que le jour de la noce il
arriverait, emmnerait le mari et qu'elle n'en aurait que la peur.
Mais ses affaires le retinrent.

Cela divertit la cour. L'abb Du Perron en fit une jolie pice, et
plus jolie que dcente:

   qui me donnez-vous, vous  qui je me donne?
  Seul aimant de mon coeur, o me rejetez-vous? etc.

Stances galantes qui coururent fort, firent honneur  Du Perron, et
prparrent sa fortune. Il devint la grande cheville ouvrire de
l'abjuration qui devait lui valoir le cardinalat.

Cependant madame de Liancourt perdit patience. Elle signifia bientt
qu'elle suivrait le roi  la guerre. Le mari fut consign chez lui, et
madame Gabrielle parut courageusement, dans la triomphante fleur d'une
beaut panouie, au sige de Chartres (fvrier 1591). Elle tait
chaperonne par sa tante de Sourdis, qui la stylait  son mtier. Sans
gard  Chtillon, qui, comme on a dit, avait pris la ville, le roi en
donna le gouvernement  M. de Sourdis, et Chtillon, loign,
dsesprant de l'avenir, rejoignit son pre Coligny dans un monde
meilleur.

On croyait que le roi, assez lger jusque-l, se lasserait de
Gabrielle. Point du tout. La jalousie maintint, aiguillonna l'amour.
Elle gagna beaucoup de terrain. Elle tait haute et difficile. Le roi
avait toujours  faire pour l'apaiser. Il la craignait. C'est par l
qu'on peut expliquer un fait qui ne cadre pas avec sa bont ordinaire.
Il avait eu  la Rochelle la fille d'un honorable magistrat
protestant; un enfant naquit, mais mourut. La pauvre Esther (c'tait
le nom de la huguenote), qui n'avait pu se marier, et, de plus, ruine
par la guerre, vint suppliante  Saint-Denis, ne demandant que du
pain. Henri IV ne lui en donna pas. Il et t grond, maltrait, mis
peut-tre pour huit jours  la porte de sa matresse. Esther, de
douleur, de misre, mourut bientt  Saint-Denis.

La grande affaire de l'poque dsormais, c'est Gabrielle. Laquelle des
deux glises, protestante ou catholique, prononcera le divorce du roi,
le dlivrera de sa premire femme? C'est la suprme question.

Gabrielle avait cru d'abord que les huguenots, ennemis de Marguerite
de Valois, pourraient l'aider mieux. Elle en mit dans sa maison,
disant n'avoir confiance que dans ceux de ses domestiques qui taient
de la religion. Les ministres, peu habiles dans les choses de ce
monde, prirent justement ce moment pour clater contre Gabrielle. Le
samedi 1er mai 1592, ils dclarrent que, les dbordements du peuple
_et de ceux qui lui commandaient_, ne faisant que continuer et se
renforcer chaque jour, ils ne pourraient donner la Sainte Cne, mais
attendraient qu'on s'amendt et qu'on apaist le courroux de Dieu.

De l'autre ct, quelle diffrence! Tout tait doux et facile, tout
tait chemin de velours. L'amour de madame de Liancourt et du mari de
Marguerite tait un pch sans doute. Mais la misricorde de Jsus
tait infinie, tout pouvait s'arranger sans peine et le pch
transform devenir un doux sacrement.

Quelques ministres, effrays de l'branlement du roi, inclinaient vers
la douceur. Mais il y avait parmi eux de vieilles ttes indomptables.
Par exemple, ce Damours, qui avait fait la prire sous le feu d'Arques
et d'Ivry, fut aussi hardi en chaire qu'il l'avait t en bataille. Il
dit, le roi tant prsent, que s'il abandonnait la foi, Dieu aussi
l'abandonnerait, et qu'il avait  attendre un juste jugement. D'O et
le cardinal de Bourbon demandrent que ce prdicant ft mis en
justice. Et que voulez-vous, dit Henri, il m'a dit mes vrits.

Cependant ceux des royalistes qui poussaient la conversion avaient
obtenu de faire  Suresnes des confrences avec la Ligue. Champ
trs-dangereux d'intrigues. L se produisait une chose perfide que le
lgat favorisait: c'tait de subir un Bourbon, puisqu'il le fallait,
mais de prendre, au lieu d'Henri IV, le jeune cardinal de Bourbon.
Celui-ci, on en tait sr, n'tait pas huguenot; il tait athe. Les
d'O et autres royalistes firent peur au roi de cette ide, lui firent
croire qu'elle ralliait beaucoup de gens.

Peu aprs, le roi, dans une conversation de trois heures avec Mornay,
lui assura que c'tait  cette crainte qu'il avait cd. Je me suis
trouv, disait-il, sur les bords d'un prcipice; le complot des miens
me poussait, et les rforms ne m'appuyaient pas. Je n'ai pas trouv
d'autre chappatoire.

Peut-tre aussi, ajoutait-il, entre les deux religions, le diffrend
n'est si grand que par l'animosit de ceux qui les prchent. Un jour,
par mon autorit, j'essayerai de tout arranger. (_Vie de Mornay_,
261.)

Avant la conversion, il disait aux rforms: S'il faut que je me
perde pour vous, au moins vous ferai-je ce bien de ne souffrir aucune
instruction. Il et voulu tout prendre en bloc. Mais ce n'tait pas
le compte des convertisseurs. L'archevque de Bourges, Du Perron,
etc., auraient perdu leur triomphe. Ils le retinrent fort longtemps.
Cela ne se passa pas sans impatience de la part d'un homme si vif. 
l'article des prires des morts: Parlons, dit-il, d'autre chose; je
n'ai pas envie de mourir... Pour le purgatoire, j'y croirai, parce que
l'glise y croit, et que je suis fils de l'glise, et aussi pour vous
faire plaisir; car c'est le meilleur de vos revenus.

Malgr ces lgrets, on fut ravi de voir avec quelle componction il
avait reu le sacrement de pnitence, entendu la messe.

Il prta sans sourciller le serment d'exterminer les hrtiques (25
juillet 1593).

On sait sa lettre  Gabrielle: _Je vais faire le saut prilleux_...
Je vous envoie soixante cavaliers pour vous ramener, etc. Cette
lettre courut dans Paris et chacun en fut charm. Un catholique
pourtant, un magistrat royaliste, dit  un intime: Hlas! il est
perdu maintenant; il est tuable; il ne l'tait pas.

Gabrielle revint le lendemain, revit Henri IV et Bellegarde. Elle
devint grosse un mois aprs d'un enfant qui, lgalement, devait tre
un Liancourt. Mais Gabrielle exigea que le roi l'avout, le ft
prince, duc de Vendme; de quoi rirent la ville et la cour, et
Bellegarde autant que personne.




CHAPITRE XXIV

L'ENTRE  PARIS

Mars 1594


Non, sire, vous n'effacerez pas aisment de votre mmoire ceux qu'une
mme religion, mmes prils, mmes dlivrances, tant de services
fidles ont gravs dans votre coeur par l'acier et le diamant. Le
souvenir de ces choses vous suit et vous accompagne. Il interrompt vos
affaires, vos plaisirs, votre sommeil, pour vous reprsenter vous-mme
 vous-mme, non pas l'homme que vous tes, mais l'homme que vous
tiez quand, poursuivi  outrance des plus grands princes de l'Europe,
vous alliez conduisant au port le petit vaisseau...

Nos ennemis veulent faire de votre autorit l'instrument de notre
ruine. Plt au ciel que ce ft l tout! Mais ils veulent en nous
blesser Dieu... Resterons-nous les bras croiss?... Non, sire, nous
leur ferons pratiquer la loi commune. S'ils bannissent Dieu de vos
villes, nous bannirons leurs idoles de celles o nous sommes en force.
S'ils se vantent d'avoir votre corps, nous nous vanterons de votre
esprit. Qu'ils n'esprent plus de patience. Si vous ne les retenez, si
vous n'en faites justice, nous aurons recours  Dieu qui se chargera
de la faire.

Telle tait la plainte navrante, mais hardie, des rforms. Leurs
craintes taient-elles absurdes? Point du tout. Sully avoue qu'au
premier mot de l'Espagne, proposition drisoire d'_pouser l'infante_,
le roi y donna tellement, qu'il voulut voir le messager. C'tait un
certain Ordono, tellement suspect, que, quand le fourbe Mendoza le fit
prsenter au roi, on n'osa pas le laisser approcher sans lui tenir les
deux mains. Tant le roi avait  se fier au futur beau-pre!

L'Angleterre, la Hollande, l'Allemagne, nos rforms, conclurent de
son empressement qu'il se prcipitait sans rserve dans le parti
catholique. On dit et on rpta qu'il allait acheter la paix et
l'absolution papale par le sang de ses amis.

De longue date, on savait que cet homme de tant d'esprit, sensible,
toujours la larme  l'oeil, tait le plus oublieux, le plus lger, le
plus ingrat.

En me retirant, dit d'Aubign, je voulus passer par Agen pour voir
une dame qui m'avait servi de mre dans mes malheurs. J'y trouvai un
grand pagneul qui couchait sur les pieds du roi, souvent dans son
lit. Cette pauvre bte, abandonne, et qui mourait de faim, m'ayant
reconnu, me fit cent caresses. J'en fus si touch, que je le mis en
pension chez une femme de la ville, gravant ces vers sur son collier:

  Serviteurs qui jetez vos ddaigneuses vues
   Sur ce chien dlaiss mort de faim par les rues,
   Attendez ce loyer de la fidlit.

Revenons. Le dsappointement fut cruel, non-seulement pour la France
protestante, pour tout le protestantisme, alors victorieux dans
l'Europe, mais peut-tre plus encore pour nombre de catholiques qui
n'avaient d'indpendance possible que par celle de la France. La jeune
noblesse de Venise, alors dominante, qui l'avait puissamment aid en
le saluant roi au moment d'Arques, au moment o la terre mme de
France lui manquait sous les pieds, Venise, dis-je, attendait toute
autre chose de lui contre le pape et contre l'Espagne. Tout au moins
esprait-elle ce qu'un des convertisseurs avait propos, la sparation
de Rome et l'tablissement d'un patriarcat. Trs-probablement
elle-mme aurait imit cet exemple.

Loin de l, il envoie  Rome ambassade sur ambassade, de plus en plus
suppliantes. Comme si le pape tait libre, comme si ce serf de
l'Espagnol pouvait traiter tant que son matre n'tait pas bris par
ses revers! Jusque-l: _Vederemo_, (Nous verrons). C'est la seule
rponse que toutes les humiliations du roi pourront obtenir du pape.

Ce n'est pas l ce qu' ce moment lui offraient les protestants. Ils
venaient de saisir les Alpes et de rouvrir l'Italie. Pendant que le
duc de Savoie se morfondait en Provence, Lesdiguires passait chez
lui, lui prenait, non des places fortes, mais, ce qui vaut plus, un
peuple. Le coeur est mu en lisant l'adresse si pathtique que les
Vaudois du Pimont adressaient alors  la France: Sire, ce grand Dieu
qui fait les rois a mis dans vos mains le plus beau sceptre du monde.
Qui l'et espr nagure et paru faire un vain songe; mais Dieu fait
tout ce qu'il veut. Il vous a donn la Gaule; eh bien, la Gaule
transalpine, s'il le veut, vous appartient. Saluces va vous revenir,
et Milan. Nos valles, sire, sont vtres dj, et servent  votre
Dauphin de murs et de bastions. Murailles mures jusqu'au ciel.
Est-ce tout? Non; avec elles vous aurez des murailles vives, nos
coeurs, nos corps et nos vies. Nous nous vouons  vous, sire, 
jamais, pour vivre et mourir, nous et nos enfants.

Ainsi le protestantisme, faible  l'intrieur de la France, tait fort
aux extrmits. S'il eut t appuy selon les projets de Coligny et de
son fils, il se serait associ  la conqute des mers que commenaient
alors l'Angleterre et la Hollande. Henri IV se mourait de faim et
n'avait pas de chemises! Mais l'or tait l tout prt. La grande
chasse aux Espagnols s'ouvrait par les vaisseaux d'Amsterdam et de
Plymouth. Longtemps la dme des prises avait suffi  l'entretien de
nos armes rformes.

Histoire douloureuse que cette France touche  tout et manque tout!

La premire au XVe sicle, elle prpare les stations du voyage
d'Amrique. Elle occupe les Canaries, et c'est pour les Espagnols.
Puis elle occupe Madre, et c'est pour les Portugais. Dieppe dcouvre
l'Amrique, et cela ne sert  rien tant qu'un Gnois n'y arrive sous
le pavillon de Castille. La dominante, l'impriale rade de
Rio-Janeiro, est saisie par Villegagnon, l'envoy de Coligny; cela est
encore inutile; les Guises parviennent  dtruire tout.

Plus tard, c'est aussi un Franais qui prend ce paradis terrestre
qu'on appelle la Floride. Il y met mille protestants. Dnonc 
l'instant  l'Espagne par Catherine de Mdicis! surpris, mis  mort
par les Espagnols. L, il y eut une chose sublime. Un Gascon, M. de
Gourgues, ne supporta pas cet outrage fait  sa patrie. Il quipa un
vaisseau  ses frais, et massacra les massacreurs. Il mritait une
couronne. On tcha de l'assassiner.

Tout  l'heure, pendant qu'Henri IV fait pnitence  Rome et conquiert
un parchemin, Walter Raleigh conquiert son _El Dorado_ de la Virginie,
et jette la premire pierre du futur empire des tats-Unis anglais.

Essex prend le port de Cadix, la ville et la citadelle. Il voulait
n'en plus sortir, rester matre du grand dtroit.

L'habile, le patient Maurice et le profond Barneveldt achvent
l'oeuvre capitale de l'art et de la sagesse, la robuste construction
des tats-Unis de Hollande, cette digue qui arrtera non plus
seulement l'Espagnol, mais les grandes forces du monde, Louis XIV et
l'Ocan.

En prsence de cette gloire de la rpublique hollandaise, du repos
profond, redoutable de la rpublique suisse, de la sagesse de Venise,
un souffle rpublicain avait rapidement pass sur la France. Non
moins rapidement disparu. La Ligue donne pour deux cents ans l'horreur
de la rpublique.

La Mnippe est le grand livre de la nouvelle monarchie, livre de
paix, de _bon sens_, d'obissance et d'gosme. Chacun pour soi. Il
n'est rien de tel qu'un bon matre, etc., etc.

Si la fureur des partis se calme, celle des grossiers plaisirs clate
et dborde. La France tombe  quatre pattes. Un dchanement d'orgie
brutale commence avant mme qu'Henri IV soit entr dans Paris. Les
moines encore se signalent. Des cordeliers, au cabaret, pris avec des
filles, payent le sergent qui les surprend, puis l'attirent dans leur
couvent, le fouettent et le battent  mort.

Les couvents de religieuses ne connaissaient plus de clture. Ceux de
Montmartre, etc., avaient eu garnison royale, et pour pre prieur, le
roi. Ceux de Paris recevaient tous les seigneurs de la Ligue; les
nonnes dpassaient les dames en hardiesse. On en voyait courir les
rues, donnant le bras aux gentilshommes, fardes, masques et
poudres, s'embrassant en pleine rue et se lchant le morveau.
(Lestoile, novembre 93.)

Cela se passait  Paris. Mais qu'tait-ce donc de la France? Quelles
scnes y donnaient les soldats! Aux faubourgs de la capitale, ils
foraient toutes les maisons, maltraitaient tout, filles et femmes;
point de vieilles, d'infirmes, de spectre vivant, qui pt les faire
reculer.

Un tat si violent donnait une faim terrible d'un gouvernement
rgulier. Devant les quatre mille Espagnols et les pensionnaires de
l'Espagne, Paris conspirait pour le roi. Le Parlement, corps si
timide, osa (janvier 94) donner arrt pour que la garnison trangre
sortt de Paris. Cette garnison ne pouvait plus seulement protger
les Seize. Conspus et maudits du peuple, ils ne se rassemblaient
gure qu'aux Jsuites, rue Saint-Antoine, dernire place o la Ligue,
le _catholicon_ d'Espagne, mort partout, vct encore.

L'cole de l'assassinat, _in extremis_, essaya ce qu'elle avait tent
si souvent dans les grandes crises contre Orange, Alenon, lisabeth,
Henri III, Henri IV. Celui-ci y tait fait, et son extrme douceur
n'en tait pas mme altre. Une fois, en Navarre, un capitaine
Gavaret devait faire la chose. Henri lui demande d'essayer son cheval,
monte, prend les pistolets aux arons, les tire en l'air et dit 
l'homme stupfait qu'il sait tout et qu'il le chasse. Ce fut toute la
punition.

En 1593, ce fut un certain Barrire, jadis batelier, puis soldat,
agent des Guises. Il fut encourag  Lyon par un prtre, un capucin et
un carme;  Paris par un cur et par le jsuite Varade. Il s'tait
confi aussi  un pre Sraphin Bianchi, jacobin, espion du grand-duc
de Toscane, qui fit avertir le roi.

Ces vnements auraient pu lui faire comprendre qu'il perdait ses
peines  vouloir ramener les fanatiques. Les grandes masses
catholiques n'en venaient pas moins  lui, ne voulant que le repos.
Partout, les villes taient impatientes de se rallier. Les
gouverneurs, les capitaines, se htaient de faire leur trait, de
vendre ce qui leur chappait. Orlans, Bourges, ouvrirent leurs
portes. Lyon, profitant du conflit entre l'archevque Espinac et le
gouverneur Nemours, emprisonna celui-ci, se fit royaliste. En
Provence, les deux factions qui s'assassinaient depuis vingt ans, se
rapprochrent pour le roi et contre pernon.

Qui livrerait Paris au roi? c'tait toute la question. Parmi les
Espagnols eux-mmes, un colonel de Wallons traitait la chose avec le
roi. Le gouverneur, M. Belin, et voulu traiter lui-mme. Mais Mayenne
l'expulsa et mit  la place un parfait tartufe, Brissac, qui avait
gagn  fond la confiance des Jsuites, du lgat, faisant le dvot, le
simple, faisant rire l'Espagnol, passant tout le temps du conseil 
chasser aux mouches.

D'une part, le prvt des marchands Lhuillier, d'autre part ce
chasseur de mouches, promirent d'ouvrir la ville au roi. Brissac
exigea six cent mille francs, vingt mille francs de pension et les
gouvernements de Corbeil et de Mantes.

Il n'y eut pas beaucoup de mystre. Ds neuf heures du soir, on
avertit nombre de personnes, et pas une ne trahit.  trois heures,
force bourgeois, greffiers, procureurs, notre chroniqueur Lestoile,
occupaient le pont Saint-Michel en charpe blanche. Le roi tardait.
Enfin,  quatre, les cavaliers de Vitry apparurent  la porte
Saint-Denis. Nulle rsistance que d'une cinquantaine d'hommes dans la
rue Saint-Denis; deux tus.  l'Ouest, les garnisons de Melun et de
Corbeil entrrent par bateaux, tandis que, sur le bord de l'eau, des
fantassins entraient par la porte Neuve, cette fameuse porte des
Tuileries par o sortit Henri III. Des lansquenets s'y opposaient, on
les fit sauter dans la Seine.

Le roi arrive. Brissac le reoit, avec Lhuillier et le prsident du
Parlement. On lui prsente les clefs. Brissac dit: Il faut rendre 
Csar ce qui appartient  Csar. Et Lhuillier: Rendre et non pas
vendre.

Le roi, entr par la porte Neuve, passa devant les Innocents et tourna
au pont Notre-Dame pour aller  la cathdrale. Aux Innocents, on lui
montra un homme  une fentre qui le regardait fixement et ne voulait
pas saluer. Il n'en fit que rire. Au pont, il vit une foule qui
criait: _Vive le roi!_ Ce pauvre peuple, dit-il, a t tyrannis. Il
descendit  Notre-Dame, mais il y avait tant de monde qu'il ne pouvait
pas passer. Cependant il ne voulut pas qu'on ft reculer personne, et
il entra,  la lettre, port sur les bras du peuple.

Il avait envoy le comte de Saint-Pol au duc de Feria lui dire qu'il
l'avait sous sa main et pouvait avoir sa vie, mais qu'il aimait mieux
qu'il partt. Le duc d'abord le prit mal. Il tait fort 
Saint-Antoine, et,  l'autre bout, il avait la porte Bucy. Mais le roi
avait le milieu, le Louvre, le Palais, Notre-Dame. M. de Saint-Pol
parla durement  l'Espagnol, qui comprit enfin, fut reconnaissant,
soupira, disant seulement: Grand roi! Grand roi!

Que ferait, cependant, le quartier des robes noires, la lgion sainte
de la Ligue et de la Saint-Barthlemy, les pensionnaires de l'Espagne?
Ceux-ci taient quatre mille, rien que dans l'Universit. Snault,
Cruc, s'agitrent, et le cur de Saint-Cme, l'pe  la main,
voulait les rejoindre. Mais leur vaillance tomba quand ils
rencontrrent une masse de peuple et surtout d'enfants qui criaient:
Vive le roi! Au milieu taient des trompettes, des hrauts proclamant
la paix et le pardon gnral; derrire venaient les magistrats; on
n'eut pas besoin de force; ce dernier dbris de la Ligue, comme les
murs de Jricho, tomba, vaincu par les trompettes et le simple bruit.

       *       *       *       *       *

Le roi ne voulait pas perdre le meilleur de la journe. Il alla  une
fentre de la porte Saint-Denis pour voir passer les Espagnols. 
trois heures, ils dfilrent. Le duc de Feria salua le roi 
l'espagnole, gravement et maigrement. Le noble caractre de ce
peuple apparut dans les paroles d'une femme qui passait avec la
troupe. Montrez-moi le roi, dit-elle. Et alors, le regardant, elle
leva la voix  lui: Bon roi, grand roi, cria-t-elle, je prie Dieu
qu'il te donne toute sorte de prosprit. Quand je serai dans mon
pays, et quelque part que je sois, je te bnirai toujours, je
clbrerai ta clmence.

Le roi tait si joyeux qu'il se contenait  peine. Comme on vint au
Louvre lui parler d'affaires: Je suis enivr, dit-il. Je ne sais ce
que vous dites ni ce que je dois vous dire. On s'tonna de lui voir
contrefaire comme un bouffon, le noble et triste salut du duc de
Feria.

Il fit rassurer le jour mme la mre des Guises et madame de
Montpensier; il alla bientt les voir et badina avec elles; excs
d'oubli pour Henri III, qu'elle assurait avoir tu; indiffrence trop
grande, ses ennemis l'en mprisrent, ses amis en furent attrists.

Il restait un autre roi  Paris qui ne reconnaissait pas le roi; je
parle du lgat de Rome. Les plus basses soumissions n'obtinrent rien
de lui.

Un malheureux capucin qui avait dans son couvent propos de
reconnatre le roi fut battu par ses confrres, dchir de coups. Un
jacobin royaliste fut empoisonn par les jacobins. Le roi refusa
l'enqute. On voyait trop qu'il serait trs-tendre pour ses ennemis,
bien lger pour ses amis. Il caressa la Sorbonne, il caressa le
parlement de la Ligue, le lgitima, l'affermit sur les fleurs de lis
avant l'arrive de son propre parlement de Tours.

Le peuple, plus sensible que lui, fit une fte  ces magistrats qui
avaient tmoign pour la France contre l'Espagnol. Quand ils
revinrent, mal vtus, sur de mauvais chevaux tiques, ils trouvrent
les rues tapisses, toutes les femmes aux fentres, des tables devant
les portes, chacun se rjouissant, comme si la Justice elle-mme, ce
vrai roi, tait revenue.




CHAPITRE XXV

PAIX AVEC L'ESPAGNE.--DIT DE NANTES

1596-1598


Au moment mme, le roi prcipitait, malgr Sully, son trait avec
Villars qui tenait Rouen. Ce Villars avait demand des choses folles,
douze cent mille francs, soixante mille francs de pension, la place
d'amiral de France, le gouvernement de Normandie, jusqu'aux abbayes
dont le roi avait donn les revenus  ses plus fidles serviteurs. Il
fallait, pour le contenter, qu'il mcontentt tous les siens. Ces
conditions insolentes auraient pu tre subies avant que le roi et
Paris. Mais aprs, quand il tait au Louvre, quand l'Espagnol s'en
allait graci de Paris, quand la Ligue fondait d'elle-mme, elles
semblaient devoir tre repousses. Henri IV les subit et lui donna un
royaume. S'il et pu attendre six mois une corde aurait suffi.

Les difficults, il faut l'avouer, taient grandes encore. lisabeth,
indigne de l'abjuration, rappelait ses troupes. Le duc de Mercoeur
tablissait l'Espagnol en Bretagne, et Philippe II proclamait sa fille
duchesse de cette province. (V. lettres d'Henri IV.) Le duc d'pernon
voulait ouvrir  l'ennemi le port de Boulogne et ceux de Provence.
Henri IV n'y trouva remde que de donner ce gouvernement au jeune duc
de Guise pour faire battre entre eux les ligueurs.

Chose bizarre, sa pauvret croissait en proportion de ses succs. On
le comprend:  chaque province rachete il lui fallait exiger
d'avantage d'un peuple de plus en plus ruin. Nul moyen de payer des
troupes; il n'avait que des volontaires, des gentilshommes, qui, sur
ses lettres pressantes, montaient bien  cheval pour faire une course
avec lui, mais qui le quittaient au bout de quinze jours. (Lettres,
IV, 415.)

Jamais il ne montra tant d'esprit, d'activit et de ressources. Ses
lettres, ses vives paroles, restent dans la mmoire en traits de feu.
Il crit jusqu'au bout du monde, mme  Constantinople, pour en tirer
du secours; il veut que le sultan ranime en Espagne les Mauresques
contre Philippe II. Il prie le Palatin, il implore la Hollande, il
baise le portrait d'lisabeth, pris de sa beaut; la reine
d'Angleterre,  soixante ans, efface Gabrielle. Rien de plus amusant,
de plus original.

La lgende populaire du _Diable  quatre_ n'est ici que la vrit.

Diable gascon et pauvre diable, s'il en fut, on l'admire, on en a
piti. Plus malheureux encore chez lui qu'ailleurs, vex par l'amour
et l'argent, amant tromp, roi famlique, il crit  sa Gabrielle, qui
se moque de lui avec Bellegarde, des lettres dsespres. Il adresse 
son Parlement, qui refuse de l'aider, des gronderies loquentes et
d'une verte familiarit, mais d'un accent de bont qui emporte le
coeur: Messieurs, vous m'avez, par vos longueurs, tenu ici trois
mois; vous verrez le tort qui a t fait  mes affaires. Je m'en vais
le plus mal accommod que peut tre prince. J'ai trois armes, et je
vais les trouver. J'y porterai ma vie et l'exposerai librement. Dieu
ne me dlaissera point... Je vous ai remis dans vos maisons; vous
n'tiez que dans de sales petites chambres; vous tes maintenant dans
mon Palais... Vous croyez avoir beaucoup fait quand vous m'avez fait
de beaux discours; et puis vous allez vous chauffer... Vous dites que
je me hasarde trop; j'y suis contraint. Si je n'y vais, les autres
n'iront pas. Si j'avais de quoi payer, j'enverrais  ma place... Je
vous recommande le devoir de vos charges. Je vous aime autant que roi
peut aimer... Le naturel des Franais est de n'aimer point ce qu'ils
voient; ne me voyant plus vous m'aimerez; et quand vous m'aurez perdu,
vous me regretterez. (Lettres, IV, 414-415.)

Du reste, la misre des deux rois tait gale. Si Henri IV est forc
de faire en 94 une banqueroute d'un tiers  nos rentiers, Philippe II
l'a faite aux siens ds 1575, et il va recommencer encore. En 1594, la
limite est atteinte, la terreur ne sert plus de rien; deux cents
villes de Castille refusent l'impt, et l'anne de sa mort (1598) on
verra Philippe II mendier sur le bord de sa fosse, et faire
solliciter de porte en porte une aumne  la royaut.

Cela devait finir la guerre? Point du tout. L'Espagnol, fait  mourir
de faim, persvrait; ce spectre, en haillons, restait sur la France.
Les Feria, les Fuentes, malmens par le Barnais, trouvaient que
l'honneur castillan ne permettait plus de se retirer. Henri IV
assigeant la ville de Laon, ils se runirent  Mayenne, et vinrent
pour dlivrer cette place. Mais le roi la prit sous leurs yeux (22
juillet 94).

Le meilleur auxiliaire de l'Espagnol tait la misre de la France. La
campagne, livre  la fois aux soldats et aux malttiers, endurait
tous les jours ce qu'on souffre au sac d'une ville. Les paysans,
dsesprs, s'armrent contre ces _croquants_, comme ils les
appelaient. On les nomma _croquants_ eux-mmes. On ne les dissipa
qu'en profitant de leurs dissidences religieuses, et les faisant tuer
les uns par les autres.

L'horreur de cette situation des campagnes, l'irritation des villes
frappes par la banqueroute, encouragrent le vieux parti. Il essaya,
comme en 84, comme en 89, contre Guillaume et Henri III, de trancher
tout d'un coup de couteau.

L'avant-veille de Nol, un garon de dix-neuf ans, fils d'un marchand
de Paris, Jean Chastel, se glisse prs du roi et lui porte un coup de
couteau  la gorge. Mais, comme le roi se baissait, il n'atteignit que
la lvre. C'est un lve des Jsuites, dit quelqu'un. Le roi dit en
riant (car il n'tait pas fort bless): Il fallait donc qu'ils
fussent _convaincus par ma bouche_. Mais laissez aller ce garon.

On n'obit pas au roi. Crillon dit tout haut que cette fois il fallait
jeter la Ligue  la Seine. On arrta les Jsuites. Le pre Guret,
rgent de Jean Chastel, fut mis  la question et _tortur tout
doucement_; on ne voulait pas qu'il parlt. Le roi commanda qu'on ft
le procs  huis clos pour mnager l'honneur des religieux. Le
Parlement n'en fit pas moins pendre deux Jsuites, Guret et Guignard,
qui ne manqurent pas en Grve de se proclamer innocents.
L'autorisation que leur donne Loyola _d'obir jusqu'au pch mortel
inclusivement_ les mettra toujours  mme de mentir tranquillement in
articulo mortis.

Ce coup apprit  Henri IV,  la petite cour intrieure qui influait
sur lui, que toutes les avances qu'on faisait au pape ne servaient pas
de beaucoup; que, pour se faire aimer de Rome, il fallait se faire
craindre. On laissa le parlement prononcer l'expulsion des Jsuites
(27 dcembre), et on dclara la guerre  l'Espagne (17 janvier 95).

Cela tait courageux, politique. Il y avait avantage  prendre la
position agressive,  tomber sur l'Espagne par la province rserve
jusque-l qui restait riche, entire, et n'avait pas senti la guerre,
la Franche-Comt. Gabrielle, dit-on, voulait ce pays pour son fils,
comme auparavant elle avait voulu Cambrai. Cela et achemin le btard
 la couronne. Elle n'en dsesprait pas. Le roi tait de plus en plus
faible pour elle.

Le succs fut rapide. Mayenne, qui tenait la Bourgogne, se soumit,
livra Dijon. Le roi,  Fontaine-Franaise, dans une reconnaissance
imprudente, tourdie, o il faillit prir, avec deux ou trois cents
chevaux, fit reculer l'arme du conntable de Castille. Sa folie le
couvrit de gloire (5 juin 95).

Ce hros, ce vainqueur,  chaque succs se jetait  genoux devant le
pape. Ses lettres sont uniques en bassesse. Il se livre, il se donne,
il se remet comme un petit enfant  son pre, il n'agira plus que par
les conseils de Rome. Il voulait vivre en ralit, jouir enfin et se
reposer. Si brave devant les pes (il l'avoue  Sully), il tait
_peureux_ devant le couteau.

Deux hommes d'esprit, le Gascon d'Ossat et le factotum Duperron,
ngociaient l'absolution  Rome. Ils trouvrent des auxiliaires. Qui?
Les Jsuites eux-mmes... Remarquable bont de ces pres qui rendaient
le bien pour le mal! En ralit, ils voyaient l'Espagne use jusqu'
la corde, et le refus de l'impt par deux cents villes de Castille
finissait cette grande terreur de trente annes. Les Jsuites
comprirent que le champ de l'intrigue dsormais serait la France et
l'intrieur mme d'Henri IV. Ils tournrent le dos  l'Espagne; ils
rassurrent le pape et lui dirent de ne pas avoir peur d'un lion mort
qui ne mordait plus. Il y avait un Jsuite, le pre Tolleto, que le
pape avait djsuitis pour le faire thologien du saint-sige; il
avait tant de confiance en lui, qu'il lui faisait censurer ses propres
crits. Tolleto, quoique Espagnol, se dcida pour Henri IV. Voil
celui-ci encore  plat ventre devant ce grand Jsuite qui a daign le
_protger_ (Lettres IV, 456).

Depuis le jour o un autre Henri vint en chemise sur la neige implorer
Grgoire VII, il n'y avait jamais eu trait semblable. Le roi
promettait de faire pnitence et de fonder en chaque province, pour
monument d'expiation, un monastre. Il s'engageait  exclure ceux qui
l'avaient fait roi, les huguenots, de tout emploi public, et dclarait
que, s'il ne les exterminait, c'tait uniquement pour ne pas
recommencer la guerre.

Un point grave tait de savoir si l'on sacrifierait aussi les
gallicans, les parlements, en acceptant le concile de Trente, la
monarchie du pape et des vques. Ce furent encore les Jsuites qui
arrangrent l'affaire, suggrant au roi de promettre d'observer le
concile, _sauf les choses qui pourraient troubler le royaume_.
L'essentiel pour eux tait de rentrer en France, auprs du roi, et de
lui donner un confesseur; cela gagn, on gagnait tout.

Duperron et d'Ossat, les deux reprsentants de la dignit de la
France, abjurrent pour le roi,  deux genoux, et reurent pour lui la
_discipline_ des mains du grand pnitencier.

Absous, pardonn, flagell, ce pnitent, dans sa grande joie et sa
scurit nouvelle, reut d'Espagne une discipline plus srieuse.
Cambrai, qu'il avait laiss  la prire de Gabrielle aux mains d'un
cruel gouverneur, appelle, reoit les Espagnols (octobre 95). Au
printemps, l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas, prend Calais,
que le roi ne peut secourir.

Trs-humili, il assemble les notables  Rouen, et, pour en tirer de
l'argent, _se met en tutelle_ en leurs mains. _En tutelle_, il se
soumit  toutes leurs conditions. Nous reviendrons l-dessus.

Le 10 mars, enfin, le roi reoit le grand coup, la surprise d'Amiens
par les Espagnols. Mais la France entire s'y prcipita et reprit la
ville. lisabeth aida au succs. Elle donna au roi quatre mille
Anglais, et il lui promit de ne pas traiter sans elle.

C'est justement ce qu'il fit ds qu'il put. Le roi d'Espagne, qui se
mourait et d'ge et de misre, avait implor le pape pour mdiateur.
Henri IV saisit avidement ces ouvertures de paix, et traita sans
l'Angleterre, sans la Hollande, promettant, il est vrai,  celle-ci,
de continuer  la secourir d'argent en lui payant les sommes qu'elle
lui avait prtes.

Il venait de renouveler ses alliances, et vingt fois il avait jur
qu'il ne traiterait jamais seul. Il se l'tait jur  lui-mme par ses
belles paroles confidentielles qu'il crit  d'Ossat: Mon pe et ma
foi  mes allis qui, aprs Dieu, m'ont remis ma couronne sur la
tte!... Que je perde la vie plutt que de finir la guerre autrement
qu'avec honneur!

Les circonstances attnuantes de ce honteux parjure sont celles-ci: 1
sa guerre tait un miracle continuel de vigueur personnelle qu'il ne
pouvait plus soutenir; chaque anne, il avait quelque grave
indisposition; 2 il mourait de faim; ses pourvoyeurs lui dclaraient
souvent qu'ils ne pouvaient plus lui donner  dner; 3 ses armes ne
tenaient  rien: quand Amiens fut repris, tout son camp s'coula en
une nuit; le soir il avait cinq mille gentilshommes; le matin cinq
cents; 4 il tait mcontent d'lisabeth, qui avait demand qu'on lui
livrt Calais et marchandait, dit-on, pour l'avoir de l'Espagne, si
elle ne l'avait d'Henri IV.

Cette paix de Vervins (2 mai 1598) n'tait autre, pour les conditions,
que celle de Cteau-Cambrsis, faite en 1559. Un demi-sicle de guerre
n'avait rien fait,--sauf la ruine dfinitive de l'Espagne, la ruine
provisoire de la France.

Mais celle-ci l'tait surtout d'honneur, laissant l ses allis et la
cause protestante, ouvrant la carrire aux Jsuites en France et en
Allemagne.

Nos huguenots, que deviennent-ils?

L'histoire en est lamentable. Je la reprends d'un peu plus haut.

Ces malheureux, qui voyaient, ds le temps de l'abjuration, le roi
chaque jour plus serf du pape, flatteur des moines, courtisan du
moindre cur, ami, compre des Guises, taient dans une inquitude
vritablement lgitime. Ils vivaient sur une trve, n'ayant pas mme
une paix! Ils demandrent au moins la protection de Charles IX,
l'_dit de Janvier_. Le roi rpond, comme un bouffon, par cette fade
plaisanterie: Mais nous sommes en fvrier.

D'Aubign dit avec raison: On voulait que nous eussions confiance...
Mais nous nous souvenions de cinq cent mille morts, et nous rpondions
des vivants.

Les rforms, comme tout parti en dissolution, avaient parmi eux des
tratres. L'un d'eux proposait cette bassesse de prendre pour
protecteur... Gabrielle d'Estres.

Quelques-uns, plus srieux, firent arrter qu'on rclamerait avant
tout ce qui tait la vie, la sret, la garantie des massacrs, 
savoir qu'ils pussent se garder eux-mmes dans ces petites places
d'asile qui les avaient dj sauvs, de n'y pas recevoir un soldat qui
ne ft huguenot.

Chose qui, du reste, n'tait pas particulire aux protestants. La
trs-catholique Amiens avait voulu se garder elle-mme et ne pas
admettre un soldat du roi.

Toute la France rforme fut partage,  peu prs comme elle l'avait
t en 1573, en dix dpartements, lesquels nommaient un directoire de
deux ministres, quatre bourgeois, ce qui faisait rellement _six
hommes du tiers tat_, et seulement quatre gentilshommes. Ils devaient
recueillir les plaintes, et les transmettre  Mornay et au duc de
Bouillon, qui les prsentaient au roi.

Un fonds devait tre toujours prt. Pour faire la guerre? Un fonds de
cent mille francs,  peine de quoi plaider, si on y tait contraint.

Les rforms avaient  La Rochelle un important otage, le petit prince
de Cond, jusque-l hritier prsomptif de la couronne. C'tait un
grand coup de le prendre, de le faire catholique. Sa mre se convertit
d'abord, et,  ce prix, fut dclare innocente de la mort de son mari,
qu'elle avait, dit-on, empoisonn. Elle leva son fils dans sa
nouvelle foi.

Tout cela faisait croire que les huguenots taient un parti perdu.
Mme en Poitou, on osa lancer la cavalerie sur un de leurs prches. Il
y eut des entreprises pour enlever ou tuer Duplessis-Mornay, qu'on
appelait leur pape.

Leur trait fut le dernier; toute la Ligue comble, pensionne, avant
qu'ils eussent seulement la paix. Par l'dit de Nantes, ils eurent la
libert de conscience, mais non de culte. Le culte ne leur fut permis
que dans leurs villes huguenotes et chez des seigneurs hauts
justiciers. Les chambres  part pour les juger. On leur laissait pour
huit ans leurs petites places d'asile.

C'tait bien moins que la paix de Charles IX et d'Henri III. Celle
d'Henri IV ne les dfendait pas; elle les compromettait, les forant
(contre un roi livr  leurs ennemis) de devenir une faction.

Rien n'est plus intressant que de voir dans d'Aubign combien ces
gens maltraits restaient pourtant, malgr eux, dvous  Henri IV. Il
en parle avec la passion amre, mais inaltrable, qu'un coeur bless
garde  la femme adore qui l'a trahi.  chaque instant il rompt,
renoue. Tel tait l'attrait de cet homme: on avait beau le connatre,
le msestimer, l'injurier, on ne pouvait se l'arracher du coeur. Et,
aprs tant de choses indignes, il reste toujours au coeur de la
France... Hlas! par tant de cts, il fut la France elle-mme!

Le roi, dit d'Aubign, ayant jur de me faire mourir si je tombais
dans ses mains, j'allais sur-le-champ le voir, et je descendis au
logis de Gabrielle. Mes amis me suppliaient de repartir. Des officiers
dlibraient pour m'arrter et me livrer au prvt. Je restai, et me
plaai le soir aux flambeaux quand il descendit de carrosse. Voici,
dit-il, monseigneur d'Aubign. Titre d'assez mauvais augure.
N'importe, je m'avanai. Il m'embrassa, me fit baiser par Gabrielle et
me dit de lui donner la main. Je la menai  son appartement. Il m'y
promena plus de deux heures avec sa matresse. C'est alors que, comme
il me montrait le coup qu'il avait reu de Chastel, je dis ce mot qui
a couru: Sire, n'ayant dnonc Dieu que des lvres, il ne vous a
perc qu'aux lvres. Si vous le renoncez du coeur, il vous percera au
coeur.--Oh! les belles paroles, dit Gabrielle, mais mal
employes!--Oui, madame, rpliquai-je, car elles ne serviront de
rien.

Lui cependant, sans s'mouvoir, il fit apporter tout nu son petit
Csar de Vendme, et le mit en souriant dans les bras de d'Aubign,
n'opposant  cette parole, cruellement prophtique, que cette image
d'innocence, que la piti et la nature.




CONCLUSION

DE L'HISTOIRE DU XVIe SICLE


Arriv  la dernire page de mon histoire de ce grand sicle, je suis
frapp de l'insuffisance de l'oeuvre devant l'immensit des choses et
la gravit de la matire.

Que d'omissions j'ai d m'imposer! que de faits rsumer, abrger,
partant obscurcir! Et littralement, cette violente fresque, qui veut
concentrer tant de choses, dans bien des traits sans doute est trop
heurte.

Je crains mes juges. J'entends spcialement ceux qui surent et qui
firent, ces grands personnages du XVIe sicle, dont les figures
imposantes m'entourent et dont les fortes voix me sonneront toujours
dans le coeur.

Qu'auraient dit les hommes de la Renaissance, ses sublimes critiques,
Rabelais, Shakspeare ou Cervants? Qu'auraient dit les hommes de la
Rforme, comme l'Amiral, si profond et si rflchi, ou bien le
politique et positif Guillaume d'Orange?...

Ils sont mes juges. Et quel bonheur aurait-ce t pour moi si j'avais
pu, en change des clairs dont ils ont par moments illumin ma
solitude, dposer  leurs pieds une oeuvre qui rappelt la moindre
partie de leur grande me!

Ce que j'ai, du moins, je le leur offre, les qualits et les dfauts.
Et tel dfaut surtout qui me fera peut-tre trouver grce devant eux
et devant l'avenir:

Je le dclare, cette histoire n'est pas impartiale. Elle ne garde pas
un sage et prudent quilibre entre le bien et le mal. Au contraire,
elle est partiale, franchement et vigoureusement, pour le droit et la
vrit. Si l'on y trouve une ligne o l'auteur ait attnu, nerv les
rcits ou les jugements par gard pour telle opinion ou telle
puissance, il veut biffer tout cet crit.

Quoi! dira-t-on, nul autre n'est sincre? Rclamerez-vous donc pour
vous un monopole de loyaut?--Ce n'est pas ma pense. Je dirai
seulement que les plus honorables ont gard le respect de certaines
choses et de certains hommes, et qu'au contraire l'histoire, qui est
le juge du monde, a pour premier devoir de perdre le respect.

Plaisant juge, celui qui terait son chapeau  tous ceux qu'on amne
 son tribunal! C'est  eux de se dcouvrir et de rpondre quand
l'histoire les interroge; et je dis,  eux tous; tous ils sont ses
justiciables, les hommes et les ides, les rois, les lois, les
peuples, les dogmes et les philosophes.

Donc ici nul mnagement, nul arrangement conciliatoire et nulle
composition. Nulle complaisance pour plier le droit au fait, ou pour
adoucir le fait et le raccorder au droit.

Que, dans l'ensemble des sicles et l'harmonie totale de la vie de
l'humanit, le fait, le droit, concident  la longue, je n'y
contredis pas. Mais mettre dans le dtail, dans le combat du monde, ce
fatal opium de la philosophie de l'histoire, ces mnagements d'une
fausse paix, c'est mettre la mort dans la vie, tuer et l'histoire et
la morale, faire dire  l'me indiffrente: Qui est le mal? qui est
le bien?

J'ai dit la moralit de mon oeuvre.

Mais qu'est-elle au point de vue de l'art historique? que veut-elle?
que prtend l'auteur?

Une seule chose.

De nombreux matriaux avaient t mis en lumire, des travaux
estimables existaient sur telle et telle partie du XVIe sicle.
Plusieurs traits de ce sicle avaient t marqus, plusieurs cts
clairs. Et la face du sicle restait cache; elle n'avait t vue
(dans l'ensemble) de nul oeil encore.

Je crois l'avoir vu au visage, ce sicle, et j'ai tch de le faire
voir. J'ai donn tout au moins une impression vraie de sa physionomie.

Si cet effet tait obtenu rellement, cela ne serait d  aucune
adresse d'artiste,  aucun savoir-faire, mais purement et simplement 
ce principe d'indpendance morale dont je viens de parler.

L'historien, comme juge, a dmenti les deux parties, et, au lieu de
les couter, il s'est charg de leur dire qui elles taient.

Au Catholicisme de la Ligue qui dit: Je suis la libert, il a dit
sans hsiter: Non.

Et il a dit Non encore au Protestantisme, qui se disait le pass et
l'autorit. Il l'a relev, dfendu, comme parti de l'examen et de la
libert, intrieurement identique  la Renaissance et  la Rvolution.

Luther et Calvin, malgr eux, se sont retrouvs frres de Rabelais et
de Copernik, deux rameaux d'un mme arbre. Du mme tronc fleurissent
la Rforme et la Renaissance, aeules des liberts modernes.

L est l'unit moderne du XVIe sicle. Ds lors il est une personne.
On a pu tracer son portrait.

       *       *       *       *       *

Maintenant parlons de ce volume intitul _La Ligue_, et du quart du
sicle qu'il embrasse, depuis le _massacre de la Saint-Barthlemy
jusqu' la paix de Vervins_.

Dans l'inscription en lettres d'or que le cardinal de Lorraine fit
afficher dans Rome  la gloire ternelle de la Saint-Barthlemy, on
lisait ces mots remarquables: La religion se fanait, languissait;
mais, ds ce jour, nous en avons l'augure, elle renatra dans sa force
et dans sa fleur.

Mot juste et prophtique. La religion renat ou nat plutt, une
religion hors de toute dispute: celle du coeur et de l'humanit.

Le cri touchant du pauvre Dolet au bcher: tais-je donc un loup, une
bte froce? N'tais-je pas un homme? on ne l'avait pas senti alors;
mais il perce les coeurs le lendemain de la Saint-Barthlemy. Chacun
trouve en soi une plaie.

Quels que soient les retards, l'ide paradoxale hasarde par Luther,
celle de la _tolrance religieuse_, ira se fortifiant, s'tendant et
gagnant toujours, et elle deviendra la foi du monde au XVIIIe sicle.

Eh! qui ne pardonnerait  ses voisins une dissidence d'opinion,
lorsque Guillaume d'Orange et le roi de Navarre pardonnent  leurs
ennemis les plus tratreuses entreprises? Vivant sous les couteaux, et
quotidiennement assassins, nous les voyons clments autant que
fermes. Voil dj l'homme moderne.

Oui, un grand changement se fera peu  peu, depuis cette re de 1572.
L'avant-scne tombe dans le sang, une scne toute autre apparat avec
des perspectives infinies.

Les victimes sans doute n'taient qu'une minorit, mais derrire fut
le genre humain.

Non-seulement le protestantisme assassin dura et durera, invincible
en Hollande, victorieux en Angleterre, crateur en Amrique,--mais un
bien autre protestantisme surgit qui embrasse le monde mme, celui de
la raison, de l'quit, de la science.

Vainqueur dans l'me humaine par Rabelais, Shakspeare, par Bacon et
Descartes. Vainqueur dans le droit de l'Europe par la paix de
Westphalie. Vainqueur jusqu'aux toiles par Keppler et par Galile.
Une trinit clate vraiment une, qu'aucune argutie n'branlera: le
droit, la piti, la nature.

       *       *       *       *       *

Dans un mortel dgot de fatales abstractions qui amnent une ralit
si barbare, la science s'en va seule dans sa voie. Elle tourne le dos
dcidment aux scolastiques byzantines dont le Moyen ge a vcu, et ne
veut plus seulement en entendre le nom.

 toute argutie de ce genre, le grand Cujas, du haut du droit antique,
rpond: Qu'importe  l'_quit_? (_Nihil hoc ad Edictum prtoris._)

Plus solitaire encore, le bon artiste Palissy, cuisant ses _tuileries_
dans le jardin royal, commence, le lendemain de la Saint-Barthlemy,
un muse d'histoire naturelle, qui sera tout  l'heure le texte du
premier enseignement de la nature.

Tout  l'heure, un ouvrier de Hollande, avec deux verres mis l'un sur
l'autre, va nous ouvrir deux infinis, l'abme de l'atome et l'abme
des cieux. L'esprit nouveau y plonge, y monte, et d'un tel vol, qu'il
chappe bientt  toute prise, ne se souvenant point du combat de la
terre ni du vieil ennemi.

 la thologie perscutrice la science, fait une guerre pacifique en
n'y pensant plus.

       *       *       *       *       *

Reste  expliquer maintenant comment le vieux principe, condamn par
ses actes, banni de la haute sphre de raison, comment, dis-je, il va
se survivre, comment il se fera une vie posthume d'intrigue et
d'action. Par quelle ruse va-t-il, ce mourant, se mnager un rpit,
un arrt, un retour de l'aiguille sur le cadran d'zchias? Rien ne
lui cotera, soyez-en sr. Nul expdient dsespr ne fera reculer sa
fureur obstine de vivre.

Le moyen, pour le faux, de vivre quelque temps, c'est d'entrer dans le
faux et de s'y enfoncer de plus en plus, de s'embarquer  pleines
voiles dans la mer des mensonges. Elle a des pays inconnus.

Ce don leur fut donn, en punition, de se pervertir toujours
davantage.

Tout le volume qu'on vient de lire porte sur un mensonge, sur le
surprenant dsaveu que le vieux parti fait de lui-mme, prenant 
l'autre un masque, disant: Je suis la libert.

Ce masque s'appelle la Ligue.

       *       *       *       *       *

Je n'ose qualifier de son vrai nom la simplicit de quelques-uns des
ntres qui,  force d'_impartialit_ et de bon vouloir pour nos
ennemis, sont parvenus  croire que les ligueurs taient le parti
patriotique et national! Mais la Ligue elle-mme, sur la fin, a dit ce
qu'elle tait: le parti de l'tranger. Croyez-en la forte parole du
ligueur Villeroy dans son trs-bel _Advis  M. de Mayenne_, pice
confidentielle, qui mrite toute attention: Il faut que nous avouions
que nous devons au roi d'Espagne la gloire et la _reconnaissance
entire de notre tre_. Nous n'avons soutenu la guerre depuis le
commencement que de ses deniers et avec ses forces.

Oui, _depuis le commencement_, et ce mot a plus de porte que Villeroy
ne croit lui-mme. Grce  Dieu, nous pouvons aujourd'hui remonter au
point de dpart et solidement tablir que, depuis le jour o le
clerg, menac dans ses biens, fit appel  l'Espagne (1561), une ligue
se forma entre lui et Philippe II, que les Guises en furent les
capitaines, que les efforts des Guises pour se crer une action  part
furent toujours impuissants, et qu'enfin, comme dit Villeroy, la Ligue
doit rapporter  l'Espagne la gloire et la reconnaissance de son
tre.

Sans mconnatre le savoir-faire du cardinal de Lorraine, la vigueur,
la capacit de Franois de Guise, ni les dons brillants de son fils,
nous les avons cots bien plus bas qu'on ne fait. Pourquoi? Parce
qu'ils usrent leur vie dans une politique impossible, hypocrite
autant qu'ingrate, une politique catholique indpendante du roi
catholique, qui se servirait de ses secours,  part ou contre lui.
C'est ce qui les fit constamment chouer. Ils furent brouillons et
chimriques. Ils crurent toujours attraper Philippe II, et ils ne
purent rien que par lui.

On a vu dans ces deux volumes comment un grand parti qui a besoin de
chefs, qui a de l'argent et la publicit, qui dispose indirectement
des forces centralises d'un grand tat, peut, avec tout cela, faire
et fabriquer des hros, arranger des victoires, crer des colosses de
rputation.

On y a vu aussi comment un corps persvrant, uni fortement par ses
craintes, agissant toujours et d'ensemble sur un misrable troupeau
d'opinion vacillante, et profitant de ses irritations, de ses fougues
aveugles, peut se crer un peuple  lui.

Faux hros et faux peuple: deux forces de la Ligue.

Cruels effets d'un mensonge si long, si obstinment maintenu!  force
de misre, de fureurs, de sottise, il devint une vrit. La France se
trouva si dvoye, si dprave, qu'elle entra dans la conspiration
trangre contre elle-mme et la Ligue devint populaire.

Mais du mme coup cette pauvre France mourut moralement. Il ne faut
pas se faire illusion. Il y a l trente ou quarante ans de nullit
relle, d'impuissance, d'abaissement d'esprit. Le duellisme, la fiert
de la langue, l'attitude espagnole, ne peuvent donner le change. Sauf
quelques ombres de l'autre sicle qui errent encore, comme d'Aubign,
il n'y a plus personne jusqu' l'avnement de Corneille.

       *       *       *       *       *

Quoi! c'est fini de ce grand sicle, qui avait montr, au dbut, tant
de puissances fcondes? On et cru pouvoir lui prdire d'inpuisables
renouvellements. Le gnie de la Renaissance, l'hrosme de la Rforme,
avec tant d'inventeurs et cinq cent mille martyrs, aboutissent  ce
mot: Que sais-je?  ce grand dcouragement? Loyola a vaincu?
L'esprit humain a perdu la partie?

La Renaissance s'nerva par l'immensit mme et la varit de son
effort. Elle n'embrassa pas moins que l'infini dans le lieu, dans le
temps. Elle rallie  l'Europe l'Orient, l'Amrique. Elle rallie, aux
souvenirs de la vieille Rome, des lueurs de la future Rvolution de
89. Elle lance sur toute science des clairs prophtiques. Le sort de
tout prophte est celui d'Isae, qui fut sci en deux.

Elle commence  l'tre vers le milieu du sicle.  qui demande-t-elle
secours, elle, fille de la libert et de la raison collective?
Justement  l'autorit, son ennemie;  l'idoltrie monarchique, allie
de l'idoltrie religieuse. Qu'arrive-t-il? Elle prit ou se mutile et
devient impuissante. Son idal moral, faible et ple, sera l'_honnte
homme_, que Rabelais et Montaigne transmettent  Molire et Voltaire,
idal ngatif de douceur et de tolrance, qui ne fera jamais le hros
ni le citoyen[13].

[Note 13: Luther fut rellement le premier aptre de la tolrance. Il
y a des textes pour et contre dans l'vangile. Les Pres sont
partags: saint Hilaire, saint Ambroise et saint Martin sont pour;
saint Cyprien, saint Augustin sont contre, et ce sont ces derniers que
toute l'glise a suivis, et les conciles, et les papes, et saint
Thomas d'Aquin.--Luther n'hsite pas. Il tranche ainsi la question:
L'usage de brler les hrtiques vient de ce qu'on craignait de ne
pouvoir les rfuter. Lon X et la Sorbonne le condamnent (error 33)
pour avoir avanc: _Hereticos comburi esse contra voluntatem
Spirits._ Il avait dit ( la noblesse allemande): Contre les
hrtiques, il faut crire et non brler. Dans son explication de
saint Mathieu (XIII, 24-30): Qui erre aujourd'hui n'errera pas
demain. Si tu le mets  mort, tu le soustrais  l'action de la parole
et tu empches son salut, ce qui est horrible... Oh! que nous avons
t fous de vouloir convertir le Turc avec l'pe, l'hrtique par le
feu, et le Juif  coups de bton! Le 21 aot 1524, il intercde
auprs de l'lecteur pour ses ennemis, Mnzer et autres: Vous ne
devez point les empcher de parler. Il faut qu'il y ait des sectes et
que la Parole de Dieu ait  lutter... Qu'on laisse dans son jeu le
combat et le libre choc des esprits.--La guerre des paysans qui ne
l'coutrent pas et le mirent dans une si grande colre, ne lui fit
pas cependant modifier ces doctrines. Il autorise seulement les
princes  se faire obir et  rprimer l'_esprit de meurtre_ (4
fvrier 1525). En 1530 encore (sur le psaume LXXXII), il ne demande
contre les blasphmateurs publics _que leur loignement_.--Un savant
et consciencieux ministre d'Alsace, M. Mntz, qui connat  fond
Luther, et que j'ai consult, me rpond: Je ne connais de lui aucun
passage o il approuve qu'on punisse l'hrtique qui ne prche pas la
rvolte et le meurtre.]

Toute autre fut l'nergie de la Rforme  son aurore. Elle ne refit
pas l'ide, mais le caractre. Elle agit et souffrit, donna son sang 
flots. Ses martyrs populaires, qui cherchaient leur force dans la
Bible, font une seconde Bible, sans le savoir, et combien sainte! Le
martyrologe de Crespin est bien autrement difiant  lire que la
chronique des rois de Juda. Cela dure quarante ans, ge merveilleux de
patience! Nulle rsistance, nul combat. On ne sait que mourir et
bnir.

Le christianisme dfend de rsister, et dfend d'inventer,--du moins
dans ce qui est le fond de l'me, l'ide morale et religieuse. Il est
le _Consummatum est_. La rforme chrtienne fit effort pour se
contenir et se resserrer dans l'interprtation d'un livre. Sur son
coeur dbordant, sur la source brlante qui en jaillissait, elle posa
la Bible comme un sceau. Elle se reprocha son libre gnie, s'interdit
de gmir, de prier, de pleurer, sinon par la voix de David. Elle
touffa sa posie, et elle tarda fort pour trouver sa transformation
philosophique, qui depuis devint si fconde.

       *       *       *       *       *

Voil la cause principale de l'affaiblissement prcoce de la Rforme.

Mais d'autres choses taient contre elle, une surtout, son austrit.

Elle avait affaire  l'idoltrie des images, et l'on disait dj,
comme aujourd'hui, qu'elle tait l'ennemie de l'art (au moment o elle
crait la musique).

Elle avait affaire  une machine puissante qui mit le roman au
confessionnal, la grande invention de Loyola: _la direction._

Elle avait affaire  la faim,  l'extrme misre du peuple,
naturellement dpendant du clerg, qui avait le monopole de l'aumne
publique et disposait de toutes les fondations de bienfaisance.

Notez que la Rforme, en France, n'eut point du tout l'appui que celle
d'Allemagne trouva dans les circonstances politiques. Nos rois, admis
de bonne heure au large banquet des biens ecclsiastiques, donnant les
vchs  leurs ministres, les abbayes  leurs capitaines, et
par-dessus tirant encore du clerg les dons gratuits, furent peu
presss de se faire protestants.

En Allemagne, des peuples serfs virent dans l'apparition de la Rforme
une heureuse occasion d'affranchissement. Mais, en France, dj le
servage avait disparu, et par les contrats de rachat individuel, et
par l'action gnrale des lois.

De sorte que la Rforme n'eut rien  offrir, ni les biens du clerg au
roi, ni l'affranchissement au peuple.

Elle n'offrit gure que le martyre et le royaume des cieux.

De bonne heure, le protestantisme, comme la Renaissance, se rfugia 
un autel, o tous croyaient voir leur salut. Il se fia  la royaut.

Une occasion le tenta. Un prince protestant devint l'hritier; le roi
de Navarre devint roi de France. La rforme franaise oublia, devant
cette tentation, ce qu'elle tait: _la Rpublique._

Ds ce jour, elle tait perdue. Elle s'en ira, toujours baissant,
jusqu'aux annes des dragonnades.

       *       *       *       *       *

Les consquences de la paix de Vervins furent pouvantables. La
France, ayant lch pied, tout alla  la drive. L'Europe vit bientt
s'ouvrir cette Saint-Barthlemy prolonge qu'on appelle la guerre de
Trente-Ans, o les hommes apprirent  manger de la chair humaine.

Le vieux principe parut avoir vaincu partout, dans l'nervation
commune des protestants et des libres penseurs. Si des individualits
extraordinaires parurent, ce fut inutilement: Shakspeare n'eut aucune
action sur l'Angleterre, et ds sa mort fut oubli. Cervants mourut
de misre.

L'Europe parut un moment comme un dsert moral, un zro, un blanc sur
la carte du monde des esprits. Rien n'empcha les morts de parader
dans l'intervalle; ils montrent le _cheval ple_, et ils firent la
guerre de Trente-Ans. Ils turent, turent beaucoup, turent encore...
Et aprs?... Ils restrent ce qu'ils taient, les morts.

       *       *       *       *       *

Puissances sacres de la vie et de la gnration, vous tes de Dieu
seul. Et le nant ne vous usurpe pas.

Nous montrerons cela et le mettrons en pleine lumire. Mais ici mme
un dernier mot sur le XVIe sicle le fera dj sentir.

L'_harmonie_, le chant en parties, la concorde des voix libres et
cependant fraternelles, ce beau mystre de l'art moderne, cherch,
manqu par le Moyen ge, avait t trouv par le protestant Goudimel,
l'auteur des fameux chants des psaumes. Vers 1540, il passa quelque
temps  Rome; il y forma quelques lves, et, entre autres, un jeune
paysan, Palestrina[14]. Admirable nature, d'une sensibilit tout
italienne, qui vibrait  tous les chos. Il avait peu le sens du
rythme encore. Mais son me suave rendait des sons charmants aux voix
de la cration.

[Note 14: Pour la bndiction de ce livre, finissons par ces
innocents, le protestant, le catholique. J'ai tir ce que j'ai dit de
Palestrina des _Memorie_ du chanoine Bani, trs-lumineusement rsums
dans un excellent article de M. Delcluze (_ancienne Revue de Paris_).

Quant  Palissy, je serais inconsolable de n'en pas parler tout au
long, si M. Alfred Dumesnil n'en avait fait si bien la lgende. Un mot
seulement sur son sjour aux Tuileries. Ce sont de ces spectacles o
Dieu s'amuse, que ce bon homme, ce saint, ait t log au palais de la
Saint-Barthlemy par Catherine, dans sa mnagerie, avec ses btes,
oiseaux, poissons,  ct de l'astrologue et du parfumeur trop
connu!... Elle prenait plaisir  voir Palissy orner ses vases de
plantes d'un vert ple o couraient des serpents.

Sa poterie lui sauva la vie et fit excuser son gnie de naturaliste.
Admirablement tranger aux sottes sciences du Moyen ge, il avait un
sens pntrant pour toute chose d'exprience et de vrit, une seconde
vue lointaine des vraies sciences. Il semblait que la nature, charme
de trouver un homme si ignorant, lui dt tout, comme  son enfant. Il
voyait au sein de la terre couler les eaux, sourdre les fontaines,
monter la sve aux plus secrtes veines des plantes. Il entendait
parfaitement la formation des coquillages et l'laboration profonde du
monde des mers. Le premier, il ramassa toutes sortes de curiosits et
fit un _Cabinet d'histoire naturelle_. Beaucoup de gens demandant ce
que signifiait tout cela, il commena (1575)  enseigner, non telle
science (faisant profession de ne rien savoir), mais seulement ce
qu'il avait vu, trouv, expriment.

Ce qu'il regarde volontiers dans les choses de la nature, ce qu'il
observe avidement et voudrait imiter, ce sont les arts ingnieux par
lesquels elle protge les plus humbles de ses enfants. Les volutes des
coquillages o ils se retirent, s'abritent et trouvent tant de sret
contre la violence des flots, contre la rage d'un monde de
destructeurs, lui font envie; il les propose comme modle originaire
des forteresses les plus sres. Ah! pourquoi Dieu n'a-t-il pas donn
le refuge au moins de l'hutre et du moule, la carapace des tortues, 
ce grand peuple poursuivi,  ces infortuns troupeaux de vieillards,
d'orphelins, de femmes, qui, dsormais sans foyer, s'enfuient,
perdus, sur les routes de France?... Le rve des les bienheureuses
dont se bera l'humanit, les solitudes d'Amrique o nos fugitifs qui
cherchaient la paix trouvrent la mort et l'Espagnol, tout cela
n'arrte pas l'imagination de Palissy, positif jusque dans ses songes.
Le sien, c'est une oeuvre d'industrie, un vaste jardin tabli dans une
position forte et savamment fortifie o il ferait un chteau de
refuge pour sauver les perscuts. Les sciences de la nature ont t
prcisment cet abri pour l'me humaine.

Ce pauvre homme, mpris, jet  la voirie avec les chiens, n'en
commence pas moins le vrai nouveau monde. Il termine le XVIe sicle et
le dpasse. Par lui, nous passons de ceux qui devinrent la nature 
ceux qui la refirent, _des dcouvreurs aux inventeurs_, crateurs et
fabricateurs.--De lui est cette parole: _La nature la grande
ouvrire; l'homme ouvrier comme elle._--Non, non, le XVIe sicle n'a
pas t perdu, puisqu'il finit par un tel mot. Combien nous voil loin
de l'_Imitation_ monastique, froide et strile! La chaude imitation
dont il s'agit ici, c'est le prolongement de la cration.]

Palestrina devint illustre  la longue, matre de la chapelle des
papes. C'tait le moment o le concile de Trente avait prescrit
l'puration de la musique ecclsiastique. Tous les vieux livres
d'office, crits depuis mille ans, furent soumis  Palestrina. On
l'investit d'une dictature musicale. Grande puissance o l'artiste
paysan allait, sans le savoir, influer d'une manire, dcisive,
peut-tre, sur la destine populaire d'une religion.

Les hommes les plus respectables de la religion catholique, saint
Charles Borrome, saint Philippe de Nri, pensrent que ce gnie naf,
qui revivait ainsi les temps antiques, en retrouverait une tincelle.
Ils n'y ngligrent rien. Ils se firent ses amis, l'entourrent, le
soutinrent, l'animrent, l'chauffrent. Ils tinrent cette crature
d'lite comme dans leur bras et sur leur sein brlant. Pourraient-ils
en tirer la simple vocation qui et renouvel l'glise? des chants
nouveaux, vainqueurs, qui emportassent les foules? ou bien des hommes
nouveaux, des lves, une cole, une grande source musicale qui et
fcond le dsert moral de l'poque?

Tous leurs efforts furent vains. L'Italien, vraie harpe olienne aux
vagues mlodies flottantes, n'articula jamais ce chant suprme qui ft
devenu la Marseillaise catholique. Encore moins forma-t-il cole. Il
ne fut pas un _matre_. Il resta isol. Ses mlodies mlancoliques ne
furent pas rptes. Elles restrent prisonnires comme les chos d'un
unique lieu, enfermes et incorpores dans la chapelle Sixtine. L on
les chante une fois par an, disons mieux, on les pleure. C'est le
caractre de cette musique, qu'elle est trempe de larmes. Larmes
touchantes et vraies qui disent la mort de l'Italie sous le nom de
Jrusalem.

Le pauvre Italien,  l'appel d'une glise de guerre qui demandait la
force, ne rpondit que la douleur.

On a fait prudemment en ne sortant jamais cette musique du lieu o
elle est protge par les peintures de Michel-Ange. Les prophtes et
les sibylles l'abritent avec compassion. Ils l'coutent, et gmissent,
les gants indomptables, d'entendre cette mollesse et ce peu
d'esprance dans les soupirs de l'Italie. Ces accents ne sont pas les
leurs. Leur gnie tout viril rayonne d'un bien autre avenir.

Donc le souffle, le rythme, la vraie force populaire, manqua  la
raction. Elle eut les rois, les trsors, les armes; elle crasa les
peuples, mais elle resta muette. Elle tua en silence; elle ne put
parler qu'avec le canon sur ses horribles champs de bataille. C'est un
caractre funbre de la _Guerre de Trente-Ans_ que cette taciturnit.

Oh! l'intrigue, l'effort, la patience, ne peuvent pas tout ce qu'ils
veulent... Tuer quinze millions d'hommes par la faim et l'pe,  la
bonne heure, cela se peut. Mais faire un petit chant, un air aim de
tous, voil ce que nulle machination ne donnera... Don rserv,
bni... Ce chant peut-tre  l'aube jaillira d'un coeur simple, ou
l'alouette le trouvera en montant au soleil, de son sillon d'avril.




NOTES DES GUERRES DE RELIGION[15]

[Note 15: Les renvois des pages indiques dans ces notes se rapportent
au volume XI.]


Dans la prface des _Guerres de religion_, je promettais une critique
des sources historiques du XVIe sicle. Cette critique m'a entran
fort loin. Je n'ai pu juger les livres des autres sans expliquer le
principe qui a domin le mien. Cette explication n'est pas moins
qu'une thorie complte. Ce qui n'tait d'abord qu'un essai de
critique est devenu un volume que je ne puis faire entrer dans
celui-ci, et qui ne peut paratre qu' part.

       *       *       *       *       *

Observation gnrale sur les quatre volumes du XVIe sicle: nombre de
citations qui ne pouvaient tre diffres _ont t mises dans le
texte_ mme. Ces notes donc sont essentiellement incompltes. J'en
lague aussi les indications de sources banales, comme les mmoires
qui sont dans les mains de tout le monde, les collections tant cites,
Mmoires de Cond, de la Ligue, etc.

       *       *       *       *       *

Le rgne d'Henri II n'a pas encore la terrible abondance de matriaux
qu'offre la fin du XVIe sicle. Il continue l'poque des chroniques de
famille crites par les serviteurs des grandes maisons et  leur
profit. Tels sont les mmoires de Vieilleville, Villars, Rabutin.
Salignac crit,  la gloire de Guise, le _Sige de Metz_.

Un seul des grands acteurs crit lui-mme ses actes (Coligny, _Sige
de Saint-Quentin_), et il s'en excuse.--Quant aux recueils de pices
diplomatiques, celui de Ribier ne donne que les pices du cabinet de
Montmorency. Granvelle, les ambassadeurs de Venise et nos ambassadeurs
dans le Levant (dit. Charrire), nous orientent d'une manire plus
gnrale. Ajoutez les correspondances de Charles-Quint (Lanz,
Gachard), ses historiens, et les travaux divers qu'ont faits sur lui
MM. Ranke, Mignet, Pichot, etc.--Je parlerai plus loin des sources
protestantes.--Le duel de Jarnac (V. Castelnau, dit. le Laboureur,
Vieilleville, De Thou, Brantme), ce fait si mal compris a d tre mon
point de dpart, et j'y ai rattach le tableau de l'poque. C'est
l'_avnement du roman_ dans l'tat, et en mme temps il entre dans la
religion. Deuximement, ce duel est dj celui des maisons de Guise et
de Chtillon, l'une soutenue par Diane, l'autre par le conntable (V.
les actes, dans Du Bouchet). La rivalit de personnes commence celle
de partis et de religions.--Ds l'avnement, Diane reoit du pape un
collier de perles (Ribier, II, 33), gage d'alliance entre Rome et la
matresse catholique.

       *       *       *       *       *

Chapitre III, page 43.--_Catherine de Mdicis._--Cette bonne reine a
t tout  fait rhabilite de nos jours. Comment, en effet, ne pas en
prendre une opinion toute favorable, quand on a lu sa _Vie_, publie 
Florence par M. Alberj, _d'aprs les actes, les pices d'archives_?
Cependant, si vous demandez  M. d'Alberj de quelles pices il
s'appuie, il avoue que ce sont des documents de famille, les lettres
qu'crivaient de Paris les envoys du grand-duc, amis, serviteurs,
admirateurs passionns de Catherine. Dans ce cas, j'aime encore mieux
consulter Catherine sur elle-mme. C'est elle qui se chargera de
contredire partout son apologiste _par ses propres lettres_ dont je me
sers. On n'en a imprim qu'un volume; mais la continuation existe en
copie, et les originaux se trouvent  nos Archives et  la
Bibliothque.

       *       *       *       *       *

Chapitre IV.--_L'intrigue espagnole_, etc.--J'ai dfait le faux
Charles-Quint tout politique, et j'en ai refait un bigot. Ses
ordonnances, combines avec les procs donns par Llorente et les
lettres de Granvelle, permettent de suivre la transformation que subit
ce caractre, normment surfait de nos jours.--Quant  l'adultre de
Philippe II avec la princesse d'boli (p. 72), il ne put avoir lieu
qu'en 1559, quand il revint en Espagne veuf de Marie Tudor, et qu'il
attendit quatre mois sa nouvelle pouse. La princesse avait alors
vingt et un ans et tait marie depuis huit ans. Avant le premier
mariage de Philippe, elle tait fort jeune, rcemment marie, et son
mari n'avait pas intrt, comme en 1559,  tre tromp par sa femme
pour trouver en elle un appui contre Granvelle, chef du parti oppos.

       *       *       *       *       *

Chapitre V.--_Les Martyrs_, p. 81.--_Et toi, pour mourir, tu
ris_...--Cette poque bnie du protestantisme a un caractre tonnant
de srnit, parfois de gaiet. Elle est dans leurs chants (V. entre
autres les fragments de Rouen, bibl. Leber, etc.), chants mles et
forts d'allgresse hroque. Elle est dans les paroles des martyrs:
une femme, enterre vive, plaisante du fond de la fosse (Crespin,
1540).--On est saisi d'horreur et de piti; on rit, on pleure. On
pleurerait encore sur l'nervation de l'me humaine. Que nous
ressemblons peu  cela!--Ce sont les penses qui me poursuivaient dans
les longs jours o j'ai lu et extrait les mille pages in-folio du
_Martyrologe de Crespin_. Merveilleux livre qui met dans l'ombre tous
les livres du temps, car celui-ci n'est pas une simple parole, c'est
_un acte_ d'un bout  l'autre et un acte sublime.--J'y avais perdu
terre, et je ne savais plus comment redescendre. Que de pages j'en
avais copies, dans l'espoir de les insrer!

       *       *       *       *       *

Chapitre VI, p. 94.--_Calvin._--_La mort du grand Servet._--Non
content des livres du temps, et des travaux si importants qu'ont
donns sur Genve, Calvin et Farel, MM. Gaberel, Henri, Revilliod,
Schmidt, Merle d'Aubign, Bonnet, Pictet, etc., j'ai t  Genve en
1854 pour fixer mon opinion. Partisan de Servet et de la raison
moderne, j'inclinais du ct de ses amis, les amis de la libert (ou
_Libertins_). Cette question, tudie dans les _Archives de Genve_,
spcialement dans les _Registres du Conseil_, devient plus claire. Je
crois que ce parti et livr Genve  la France. Malheur immense pour
l'Europe. Servet comptait sur la victoire des Libertins, et c'est pour
cela qu'il prolongea  Genve le sjour qui le perdit. Nul doute que
Calvin n'ait cru sauver la religion et la patrie, la rvolution
europenne.--C'tait le moment le plus brlant de l'cole du martyre.
Dans une lettre indite que le savant historien de l'glise de Genve,
M. Gaberel, me communique, Calvin peint son embarras pour choisir
entre les solliciteurs qui s'touffent  sa porte, qui se disputent,
quoi? d'tre envoys  la mort!

       *       *       *       *       *

Chapitre VIII, p. 117.--_Ronsard._--Nul doute que Ronsard n'ait eu un
pote en lui (V. surtout les _Amours_, la belle pice  Marie Stuart,
t. II, p. 1174, etc.), mais ce pote est presque partout cach sous
une bizarre enveloppe, ou barbare ou subtile. Mme dans les _Amours_,
oeuvre de chaude jeunesse, il y a beaucoup de choses ridicules: _Bel
accueil_, _Faux danger_, personnifis, font penser dj  la Carte de
Tendre et  mademoiselle Scudry.--Il y a une grande volont, parfois
un noble effort et quelque chose de l'lan de Lucain; et cependant la
diffrence est grande. Lucain montre partout une me gnreuse. Il
aurait eu horreur des lches insultes de Ronsard au pauvre hrtique,
maigre, ple, vou  la mort. Il n'aurait jamais fait le quatrain
atroce sur celui que Ronsard espre voir mener dans un tombereau au
bcher de la place Maubert, t. II, p. 1578, _verso_.

       *       *       *       *       *

Chapitre VIII, p. 130.--_Dans le rcit que Coligny fait du sige de
Saint-Quentin._--Pice importante qui donne tout le caractre de
l'homme, et qui, de plus, ouvre la srie des grands historiens
protestants, Coligny, si j'en juge par cette petite feuille marque de
la griffe du lion, et t le premier de tous si la Cour de Charles IX
n'et brl ses crits. Les protestants avaient senti qu'il tait
presque aussi important d'crire que d'agir. L'histoire leur appartient;
ils se succdent sous les coups de la mort et forment un cycle
admirable. L'honnte, judicieux et impartial _prsident Laplace_ (tu 
la Saint-Barthlemy) donne peu d'annes, mais il les met dans une grande
lumire. Il explique non-seulement le ct du Parlement, la mercuriale
de 1559, mais la cour qu'il connat trs-bien, la rforme financire
propose  Poissy, etc. Pour les annes 1558-9 et pour l'intrieur de
Paris, il faut y joindre Crespin et Bze. Laplace est si bien instruit,
qu'il nous donne les dispositions de l'Espagne pour les Guises,
prcisment comme les propres dpches espagnoles.--_Regnier de la
Planche_ vient ensuite (1576), qui reprend Laplace et le continue, bien
plus mu et bien plus pathtique. Mais un fleuve de sang a pass en
1572, et trouble dj la mmoire. La tradition vacille et change, si
prs des vnements! La Planche engendre _d'Aubign_ comme historien (je
ne parle pas de la compilation de la Popelinire, si timide, et faite
pour Catherine de Mdicis). En d'Aubign, l'histoire, c'est l'loquence,
c'est la posie, la passion. La sainte fiert de la vertu, la tension
d'une vie de combat, l'effort  chaque ligne, rendent ce grand crivain
intressant au plus haut degr, quoique pnible  lire; le gentilhomme
domine, et l'attention prolixe aux affaires militaires. Il est parfois
bizarre, parfois sublime. Au total, nulle oeuvre plus haute.--Il a des
magnanimits inconcevables, jusqu' louer Catherine (1562).--Si l'on
veut mettre en face un _homme_ et un _scribe_, qu'on rapproche sur un
mme fait d'Aubign, et un fort bon crivain, Matthieu, l'annaliste
favori d'Henri IV. On sera tonn de la supriorit du premier, et pour
le style, et pour l'exactitude (en 1570, d'Aubign, I, p. 300; Matthieu,
I, p. 322). Matthieu, comme Cayet, comme De Thou, a perdu le sens vif
des choses. De Thou est nul, obscur sur le point de dpart, 1561, sur le
danger des biens du clerg, sur la rforme financire qu'on proposa, et
qui est si bien dans Laplace.--Observation essentielle et capitale. En
crivant ce volume, j'avais, d'une part, ouvert devant moi les trois
historiens protestants, et d'autre part, les dpches de Granvelle et du
duc d'Albe, de Philippe II. Eh bien, j'affirme qu'il n'y a pas un point
grave o ces pices catholiques dmentent les assertions des
protestants. Loin de l, ceux-ci sont moins dfavorables aux Guises, 
Catherine, que les Espagnols. Les actes secrets, les pices
confidentielles, dvoilent des bassesses et des fourberies qu'ils ne
devinaient nullement.

Chapitre XIII, p. 212.--L'acte du triumvirat n'existe point en
original, quoi qu'en dise Capefigue. Sans doute, il ne fut que verbal.
La pice imprime aux Mmoires de Guise est ridicule, visiblement
fausse. L'exact et obligeant M. Claude, de la _Bibliothque_, que j'ai
pri de la chercher, ne l'a trouve dans aucun fonds, sauf dans un
recueil de la fin du sicle, au _Supplment franais, n 215, fol.
131, verso_.

       *       *       *       *       *

Chapitre XIII, p. 214.--Lorsque la bombe clate (1561-1563), je veux
dire l'ide de vendre les biens du clerg, les _Archives du Vatican_
tmoignent de la terreur qu'elle inspire. L'inquitude du nonce est
d'autant plus grande, _qu'il se prsente des acheteurs_ (carton L,
388). Alors s'entame un fort long marchandage entre le nonce et le
conntable. On peut tout rduire  ceci: _Le nonce:_ Il faut couper
court, dtruire les prdicateurs huguenots. _Le conntable:_ Je sais
que le pape a un million d'or rserv pour cette guerre; il nous faut
deux cent mille cus. _Le nonce:_ Mais, Monseigneur, vous faites S. S.
plus riche qu'elle ne l'est.--Le pape se saigne, donne cent mille
cus. Mais,  mesure que la guerre avance, la dtresse de la cour de
France devient excessive; elle meurt de faim, Charles IX et sa mre
crivent au pape lettres sur lettres dans un style de mendiants,
Catherine lui dit, par exemple, que ce sont les premiers secours qu'il
a bien voulu fournir _qui lui donnent la hardiesse_ d'en demander
d'autres; mais _ce sera la fin_, etc. Charles IX parle avec une
bassesse emphatique du protonotaire que S. S. a daign lui envoyer,
_de ce messager de bonheur_; pour trouver un pareil homme, elle a t
sans nul doute inspir de Dieu, etc. _Archives de France, extraits des
Archives du Vatican, carton L, 384._

       *       *       *       *       *

Chapitre XIV, p. 236.--_Guise s'crie:_ _Je suis luthrien._--Cette
pice dcisive existe en allemand dans _Sattler, Hist. du Wurtemberg
sous les ducs_, IV, 215. Elle a t traduite rcemment dans le
_Bulletin de la Socit de l'histoire du protestantisme franais_,
1855, pages 184-196. Important recueil qui a, dans les derniers temps,
donn beaucoup de prcieux documents, peu connus ou entirement
indits.

       *       *       *       *       *

Chapitre XVIII, etc., p. 284 et suiv.--_Le duc d'Albe._--C'est un
soulagement pour l'historien de trouver enfin ce vritable Espagnol
qui claircit tout, et dgage la situation des obscurits, des
lenteurs, o s'embourbe le Flamand Philippe II. Les lettres du duc en
1563-1564 (ap. Granvelle, t. VII) sont une vritable rvlation. Il
est trs-net, trs-vif. Il dispense son matre de l'entrevue que le
cardinal de Lorraine lui proposait avec le pape, Catherine et
l'Empereur: O il n'y a ni puissance ni bonne foi, l'entrevue seroit
superflue. Et sur l'Empereur: Il est nul comme un pape (VII,
285).--Le moment le plus curieux de ce rgne, c'est celui o Philippe
II _attrape_ les Flamands. Il crit  Marguerite qu'il modrera ses
dits; et, quant au pardon gnral, comme il n'eut jamais d'autre
intention que de traiter ses sujets _en toute clmence possible,
n'abhorrissant rien tant que la voie de rigueur_, il veut que
Marguerite le donne (1566, 31 juillet). Mais il crit  Rome le 12
aot qu'on dise au pape: qu'il ne pardonnera _qu'en ce qui le
concerne_ et pour les dlits qu'il est en son pouvoir de remettre.
Reiffenberg, corr. de Marguerite, p. 96-106. Gachard, Philippe II, t.
I, p. CXXXIII et 446.--Mme quivoque sur l'inquisition. Philippe II
et Granvelle (t. VI, p. 554, 563) nient qu'on veuille introduire aux
Pays-Bas l'Inquisition _espagnole_. Toute la finesse est dans ce
dernier mot. Sans doute elle ne pouvait l'tre dans la forme _toute
espagnole_, tellement nationale comme police dominicaine et
monastique, comme suite de la perscution mauresque et juive, etc.
Mais qu'importe, si le secret des procdures, les prsomptions prises
pour preuves, enfin le rgime des _suspects_ (avant), des _entachs_
(aprs), faisaient du pays un enfer comme l'Espagne.--Le grand esprit
qui, de nos jours, a mis dans une si terrible et si instructive
lumire les _Rvolutions d'Italie_, a rvl le vrai mot des
_Rvolutions de Hollande_; expliqu pourquoi les unes avortrent et
les autres se maintinrent; de sorte qu'en ces deux histoires, la
politique thorique apprendra dsormais ce qu'il faut faire pour
perdre la libert ou pour la dfendre.--Le fond de la question tait
de savoir si les quinze provinces catholiques n'entraneraient pas
avec elles les deux protestantes, si le droit sacr des majorits
rtablirait le despotisme, si la libert serait tue au nom de la
libert. C'est la gloire de cet indomptable Guillaume le Taciturne
d'avoir tranch ce noeud fatal, ce lacet que l'on jetait au cou de la
Rpublique, trangle avant de natre. Il faut lire le procs-verbal
de la confrence secrte dans les lettres de Guillaume (III, 447), la
relire dans le rcit lumineux de son interprte, en qui le ferme gnie
de Tacite et de Machiavel s'est montr  cette page agrandi de
l'exprience de nos rvolutions (_Quinet, Marnix_, p. 105). _Et nunc
erudimini._ Apprenez, peuples de la terre.--Maintenant, qu'il me soit
permis d'clairer deux points:--La succession heureusement gradue des
gouverneurs des Pays-Bas, de la frocit du duc d'Albe  la douceur de
Requesens, aux grces de Don Juan, ne tint pas uniquement  une
combinaison du gnie de Philippe II, mais,  son dfaut de ressource,
 sa dtresse financire, qui ne lui permit pas de continuer la guerre
d'extermination que conseillait le duc d'Albe. Pourquoi? Parce qu'elle
tait coteuse.--Je crois aussi qu'en rendant justice au courage,  la
sagesse de Guillaume, comme l'a fait Quinet et le savant archiviste de
la maison d'Orange, il faut faire la part de l'esprit indpendant, du
bon sens profond que montrrent les tats de Hollande dans la question
religieuse, dans les points o ils furent en dsaccord avec leur
hros.--La tentation de celui-ci, gnie moderne au-del de son temps,
fut la tolrance de l'humanit. Proclamons-le, ce grand homme, du
titre qu'il mrite, le roi d'un immense peuple qui naissait parmi les
peuples, celui des amis de la tolrance, le chef du _parti de
l'humanit_.--Henri IV, qui fut ce chef aprs lui, touche aussi le
coeur, mais il touche moins, paraissant si indiffrent au bien et au
mal. La douceur du prince d'Orange ne prit pas sa source dans
l'indiffrence. L'homme qui souffrit le plus peut-tre dans ce sicle,
ce fut lui; et il fut aussi celui qui garda son coeur le plus calme,
parce qu'il tait le plus ferme.--Un des rsultats de cette douceur,
c'est qu'il fut habituellement l'avocat des catholiques. Leurs
tentatives pour le tuer ne l'en corrigrent pas. Il et voulu que la
Hollande et la Zlande s'ouvrissent aux catholiques, ce qu'ils
refusrent obstinment.--Refus profondment sage. Nous en donnerons
les raisons qu'on n'a point donnes jusqu'ici.--Entre l'admission des
catholiques en Hollande et celle des rforms en Belgique, il n'y a
aucune parit, et rapprocher ces deux choses, c'tait montrer qu'on ne
connaissait pas assez les deux partis.--Les rforms, quels qu'aient
t leurs essais de discipline, de concentration, d'unit, gardaient
le signe originel de la rforme, qui fut l'examen et la libert. Ils
n'avaient pas l'apparente unit du dogmatique catholique. Ils n'en
avaient pas la redoutable hirarchie religieuse et politique, ce
vigoureux machinisme, pour faire agir d'ensemble des volonts
ananties au profit d'un corps dirigeant, pour combattre avec des
cadavres.--N'ayant pas la confession, la direction des femmes,
n'entrant point dans les secrets, dans le mystre des familles,
n'agissant que par la parole en pleine lumire, ils n'avaient aucun
moyen de rsister aux souterraines menes de leurs adversaires, s'ils
les admettaient une fois.--Il est ridicule de dire que la presse y
supplera auprs d'un public de femmes, d'enfants, de mineurs, de
faibles, qui ne lisent pas, ne peuvent lire, s'abstiennent de
s'clairer, par vertu chrtienne, humilit et simplicit d'esprit.--Si
le prince d'Orange et fait admettre les catholiques en Hollande, une
guerre ingale, impossible, commenait entre deux partis qui ne
pouvaient se combattre, agissant sur deux terrains absolument
diffrents, les uns au soleil sur la terre, les autres dessous.--La
Hollande, malgr Guillaume, se ferma strictement  l'ennemi; elle
garda avec vigilance, pour le salut commun du monde, l'troite
citadelle de la libert.--Tout cela connu, il faut avouer que la
question de tolrance s'en trouve fort avance. On s'tonne moins des
lois par lesquelles la Hollande et l'Angleterre cherchrent  se
prserver de cette tnbreuse invasion.--Le ver solitaire se prsente,
au nom de la tolrance, il rclame le droit spcieux qu'a tout tre
d'tre tolr. Recevez-le; la libert, la philosophie, la raison, vous
prient de ne pas repousser cet hte, humble, doux, flexible, qui ne
demande aprs tout _qu' vivre selon sa nature_. Elle l'a fait pour
vivre de vous. Seulement, une fois admis, c'est un profond mariage, et
ne comptez pas l'expulser.

       *       *       *       *       *

Chapitre XIX, p. 297.--_Marie Stuart, le borgne Bothwell._--La France
a toujours t partiale pour Marie Stuart. Je ne sais combien
d'historiens ont potis, sinon rhabilit, la trs-indigne hrone.
Deux ouvrages remarquables ont encore paru rcemment. M. Mignet, si
judicieux et justement svre dans son premier volume, suit volontiers
dans le second les apologistes de la reine d'cosse. Il en est de mme
d'un charmant narrateur, M. Dargaud. Je lui sais gr d'avoir senti une
chose que les autres ont nglige, l'amour profond et le dsespoir de
Darnley.

       *       *       *       *       *

Chapitre XXI. p. 333.--_Ramus nous apprend que l'Amiral prfrait la
foi des Suisses._--Voici sa lettre du 3 mars, dans Waddington, _Vie de
Ramus_, p. 243, 438: On a essay de tromper l-dessus notre Amiral,
et l'on n'a russi qu' faire surprendre la ruse et l'artifice.--Je
lis aussi dans la _France protestante_ de M. Haag, article De Lestre,
le passage suivant de ce ministre: Ramus vouloit donner la libert 
tous ceux qui se diroient avoir le don de prophtie d'interprter et
parler en l'glise de Dieu. Le colloque ne voulut point dpouiller
les pasteurs d'une charge qui leur appartenait selon lui; cependant il
dcida que, dans le cas fort rare de dons extraordinaires bien
constats par les ministres et les anciens, on pourrait, du
consentement du synode provincial, qui resterait matre de les
interdire, tablir dans les glises, sous la prsidence d'un pasteur,
des confrences publiques o parleraient ceux qui auraient reu ces
dons. Cette lgre concession fut d'autant plus aisment accorde,
nous dit De Lestre, que nous la voons avoir est dsire par
beaucoup de grands personnages.--L'excellent article _Chtillon_ de
M. Haag m'apprend une chose peu connue, c'est que les saintes reliques
du hros, du martyr, du grand citoyen, sont enfouies dans un pan de
mur en ruine du chteau de Chtillon-sur-Loing.--Comment le portrait
de la Bibliothque n'est-il pas expos en face de celui de Franois de
Guise? On le volera un matin pour le dtruire. Mis en face, ces deux
portraits trancheraient la question. Guise est un homme _n et dou_,
mais tomb  jamais, un maudit. Coligny est l'homme de la bont
courageuse et de l'adversit. _Il voulut_, grande chose! voulut
toujours, et bien.--Si l'on veut comparer la faiblesse de l'idal
cherch et la force du rel, qu'on compare ce dessin  la noble
gravure de 1579 (les trois frres). Elle en est crase. L'auteur
rvait de la Saint-Barthlemy, et il la lui met sur la face! Il le
croit un homme de guerre; ce grand homme, pacifique entre tous!--C'est
aussi l'erreur gnrale des gravures de Prussin, si belliqueuses.
Non, ils furent des martyrs.--Il faut revenir aux dessins Foulon, de
la Bibliothque. La trinit des frres y est: le brave Dandelot, si
net, franc du collier, premier soldat de France, et le pauvre cardinal
aux beaux yeux bleus limpides, fait pour plaire, aimer et souffrir. Le
jour qu'il rflchit, il est sensible, il est perdu. Son soutien,
videmment (voir les dessins), c'est _madame la cardinale_, rsolue,
hardie (quarante ans), lvres fires et regards parlants, pleins de
vives rpliques, invincible d'amour et de fidlit.--En face de ces
figures si nettes, mettez, au contraire, je vous prie, la face dsole
et use du pauvre chancelier l'Hpital (tableau du Louvre). Doux, bon,
honnte, avec une certaine idalit dans les yeux, un pauvre
prcurseur de l'quit future: _Quoesivit coelo lucem, ingemuitque
repert._

       *       *       *       *       *

Chapitre XXI et suivants.--_Saint-Barthlemy._--Il y a trois rcits
vraiment importants qui se compltent l'un l'autre, et ne se
contredisent pas: ceux d'Henri III, de Marguerite et de Tavannes. Les
acteurs et excuteurs de l'acte s'accusent eux-mmes. _Habemus
confitentes reos._ Pourquoi ne pas les croire? Si on les veut excuser
malgr eux, disputer, dire que Charles IX prparait tout depuis deux
ans, etc., Tavannes tranche tout par un mot de bon sens: S'il et
fallu deux ans, rien ne se ft fait.--Les relations protestantes, et
les catholiques (Capilupi, Archives curieuses, VII, 460) qui
soutiennent galement la longue prmditation, sont videmment
romanesques. Il leur faut entasser je ne sais combien d'hypothses
invraisemblables.--Je sais que c'tait la tradition italienne,
espagnole, je sais que la _vendetta_ en grand tait fort  la mode,
que les excutions d'Espagne sur les Maures et les Juifs, les trente
mille anabaptistes, les vingt mille ttes du duc d'Albe, taient
l'admiration, la lgende du temps. Je sais que le massacre demand
ds 1555 par les prdicateurs, recommand par Pie V, fut rellement
travaill en 1572 par les vques Vigor, Sorbin et l'glise de Paris,
par les Jsuites et hommes du pape, Augier et Panigarola. Ils voyaient
que, sans le massacre, le duc d'Albe certainement allait prir entre
Guillaume et Coligny.--Un mois avant l'vnement, on l'crivit de Rome
 l'Empereur, et le duc de Bavire en parlait (Groen, IV, 69, et
appendice p. 13). Ceci prouve seulement que l'Espagne et le clerg
dsiraient, machinaient, ne dsespraient d'en venir  bout. Mais tout
cela ensemble n'efface pas l'aveu du duc d'Anjou. Tout dpendant des
rsolutions variables d'un demi-fou, Charles IX, rien n'tait sr, et
rien ne se serait fait peut-tre sans l'extrme peur du duc et de sa
mre et sans la peur qu'ils firent au roi d'un complot des
huguenots.--Mon volume des _Guerres de religion_ tait publi lorsque
le savant M. Schmidt, de Strasbourg, qui venait de le lire, voulut
bien m'envoyer la _Saint-Barthlemy_, par M. Soldan, qu'il a traduite.
C'est dsormais le livre capital sur ce sujet; tous les rcits y sont
rapprochs et judicieusement discuts. J'ai le bonheur de voir que cet
excellent critique arrive  la mme conclusion que moi. Une seule
chose manque  cet ouvrage si complet, c'est le ct des Pays-Bas, la
crainte o l'on tait de l'invasion franaise, et le besoin urgent que
le duc d'Albe avait du massacre. J'y supple par ces extraits des
lettres indites de Morillon  Granvelle:

Chaque fois que l'agent de France se trouve vers le duc, il ne part
de lui sans faire protest que son matre sera contraint de rompre,
s'il ne te le Xe denier, et qu'on lche confiscation sur les biens
d'aucuns sujets dudit roi. Le duc rpond qu'il ne se peut que le roi
de France fasse guerre  un si puissant roi qui lui a gard sa
couronne.--Sur l'arrire saison ne se garderont non plus de courir sur
nous que un chat manger tripes.--28 avril 1572. Les Franois ne
voudront laisser chapper une si belle occasion qu'ils n'ont jamais
heu telle. Et l'Amiral se polroit par ce bout rconcilier avec la
France, et prendre ici sige.--17 juin 1572. Victoire des Espagnols 
Mons. Les Franois n'ont chapp de leurs mains ni de celles des
paysans. Le duc d'Albe a envoy dire  l'agent de France que l'on
avoit repurg le royaume de son matre de beaucoup de rebelles et
mchants. Et le mme jour, le mme agent vint congratuler  son
excellence ladite victoire.--L'Estat est plus assur qu'auparavant, 
moins que les Franois s'en veuillent mler ouvertement, ce que ne le
fait  croire, estant la saison si advance, et eux si mal prts, et
ne feroit finement l'amiral de se tant dsarmer.--27 juillet. Aucuns
disent que les Franois devoient faire  Mons un meurtre gnral des
catholiques.--Le 11 juin, le cardinal crit  Morillon: Tout l'espoir
que nous pouvons avoir est sur ce que ceux du pays ne voudront pas
tre Franois.--10 avril. On se vante icy qu'avant 15 jours on verra
merveille et recouvrera tout ce qu'on a perdu. Ce qui me dplat,
c'est que le duc coute aucuns devins. On fait compte de regagner Mons
par enchantement. Et trottent par cette cour aucuns livres escrits 
la main sur nigromantie. Et m'a fait demander un personnage fort
principal cong pour les pouvoir lire, ce que luy ay refus sans autre
crmonie.--On a mand le fils (du duc) pour comsoler le duc d'Albe,
qui est comme dsespr. Le secrtaire m'a dit qu' peine il ose se
trouver seul avec le duc, qui semble devoir rendre l'me, quand il
entend mauvaises nouvelles.--11 aot. On fait de grands apprts en
Champagne et en Lorraine. Il y a 24 pices d'artillerie de fonte, pour
venir sur Luxembourg o il n'y a personne.--13 aot. Granvelle 
Morillon.--Les Franois craignent l'arme de mer qui demeure en
Ponent, outre celle que D. Juan d'Autriche mne en Levant.--25 aot.
L'amiral bless le 22. Paris en liesse. L'amiral toit sur son
partement, et dj malade.--26 aot. Aujourd'hui sont partis les deux
ducs (Albe et son fils). Ils m'ont requis de faire prier pour eux en
tous monastres, comme j'ai commenc.--9 sept. Granvelle  Morillon:
Benedictus Dominus qui facit mirabilia magna solus, et in cujus manu
sunt corda regum!--Nous pouvons dire que, sans la dfaite des
huguenots qui vouloient secourir Mons, le roy de France n'et os
entreprendre ce qui s'est fait. Ces malheureux l'eussent toujours tenu
en tutelle. On verra ce que fera maintenant la mre. Si le roy de
France passe outre, il se pourra dire roi, et la religion se
restaurera, ce qui servira aussi pour autres pays. S'il ne passe
outre, il aura de la besogne pour aucunes annes, et nous laissera en
paix.--Vous ne pourriez croire combien les Franois sont devenus
insolents depuis l'excution contre l'amiral: il leur semble qu'on les
doive adorer. 11 septembre.--Granvelle  Morillon: Je voudrois que
nous fussions quittes des prisonniers franois, car ils ne nous
peuvent servir que de nous mettre en frais. Et si le duc commandoit de
les jeter  la rivire, puisqu'ils sont des huguenots, je n'y mettrois
aucun empchement.--8 octobre. Granvelle  Morillon: On nous escript
que le roy a fait dpcher le chancelier de l'Hospital et sa femme,
qui seroit un grand bien. Je n'ose dire que je voudrois que quelque
autre femme (Catherine) ft loge o elle mrite.--8 novembre.
Morillon lui rpond: C'est un beau dcombre de l'Hospital et sa femme.
Plt  Dieu que cette Jzabel que bien nous connoissons les suivt
tost. Correspondance de Granvelle (encore indite).

       *       *       *       *       *

Chapitre dernier, p. 406.--_Processions._--Nos archives nous donnent
la curieuse attitude du clerg de Notre-Dame pendant l'excution. Le
matin du 24, on convint en chapitre que tout chanoine armerait sa
maison: Munire suas domos armis. Le soir, au vestiaire, on dcida
qu'on ferait chaque jour des processions dans la cathdrale, _et aux
glises qui en dpendaient_ immdiatement, en priant pour le roi et
les princes. Le mercredi, on ordonna pour le dimanche la procession du
jubil pour remercier Dieu de l'extermination _commence_: Et ipsi
Domino Deonostro gratias referemus de felici _incoept_ extirpatione
heresium et inimicorum nostr religionis catholic. _Registres
capitulaires_ (mss.) _de l'glise de Paris, L. 536, 2, 454, fol. 329,
330._ Et un peu plus loin, 28 aot: Etiam ordinantum est quod infans
repertus non admittetur. _Ordonn que l'enfant trouv ne sera pas
reu_ (sans doute un petit huguenot, orphelin et perdu dans le
massacre). _Ibidem, fol. 331, verso._




TABLE DES MATIRES

                                                                Pages.
  CHAPITRE PREMIER

    LE LENDEMAIN DE LA SAINT-BARTHLEMY.--TRIOMPHE DE
      CHARLES IX. 1573-1574                                          1
      Craintes de l'Europe et jalousie de Philippe II. Naissance
        du parti _politique_                                         3


  CHAPITRE II

    FIN DE CHARLES IX. 1573-1574                                    14
      Sige de La Rochelle, puisement des deux partis              19
      La Rpublique protestante                                     27
      Franco-Gallia d'Hotman                                        28
      Mort de Charles IX (20 mai)                                   35


  CHAPITRE III

    DES SCIENCES AVANT LA SAINT-BARTHLEMY                          40
      Paracelse, Vsale, Servet, Rabelais                           42


  CHAPITRE IV

    DCADENCE DU SICLE.--TRIOMPHE DE LA MORT                       52
      Valentine de Birague                                          54


  CHAPITRE V

    HENRI III. 1574-1576                                            58
      Catherine commence imprudemment la guerre                     65
      Humiliation d'Henri III                                       66


  CHAPITRE VI

    LA LIGUE. 1576                                                  72
      La Ligue tait dj ancienne                                  73


  CHAPITRE VII

    LA LIGUE CHOUE AUX TATS DE BLOIS. 1576-1577                   81
      Le roi signe la Ligue, puis essaye la libert de conscience   84


  CHAPITRE VIII

    LE VIEUX PARTI CHOUE DANS L'INTRIGUE DE DON JUAN. 1577-1578    89
      Action directe des Jsuites                                   93


  CHAPITRE IX

    LE GES.--PREMIER ASSASSINAT DU PRINCE D'ORANGE. 1579-1582     102
      pernon, Joyeuse                                             103


  CHAPITRE X

    LA LIGUE CLATE. 1583-1586                                     122
      L'Espagne fait manquer l'expdition de Guise en Angleterre   126
      Elle le fait agir en France                                  130


  CHAPITRE XI

    LES CONSPIRATIONS DE REIMS.--MORT DE MARIE STUART. 1584-1587   138


  CHAPITRE XII

    HENRI III EST FORC DE S'ANANTIR LUI-MME. 1587               159
      Bataille de Coutras (20 octobre)                             171


  CHAPITRE XIII

    LE ROI D'ESPAGNE FAIT FAIRE LES BARRICADES DE PARIS. Mai 1588  175
      Le parti espagnol dpasse Guise; le roi chappe              188


  CHAPITRE XIV

    L'ARMADA.--JUIN, JUILLET, AOT. 1588                           195
      Les Guises voulaient lui ouvrir Boulogne                     201
      Destruction de l'Armada                                      207


  CHAPITRE XV

    LE ROI, GUISE ET PARIS PENDANT L'EXPDITION DE L'ARMADA.
      Mai, aot 1588                                               212
      La bourgeoisie de Paris rsiste aux Guises                   219
      Le roi se livre  eux                                        221


  CHAPITRE XVI

    LA LIGUE AUX TATS DE BLOIS. Aot, dcembre 1588               223
      Catherine penche pour les Guises                             231
      Guise se dpopularise                                        232


  CHAPITRE XVII

    MORT D'HENRI DE GUISE. Dcembre 1588                           234
      Mort de Catherine (5 janvier 1589)                           253


  CHAPITRE XVIII

    LE TERRORISME DE LA LIGUE. 1589                                256
      En quoi le terrorisme d'alors diffrait de 93                267


  CHAPITRE XIX

    HENRI III ET LE ROI DE NAVARRE ASSIGENT PARIS.--MORT
      D'HENRI III. 1589                                            274
      Ce qu'tait le roi de Navarre                                277
      La runion des deux rois                                     285
      Mort d'Henri III (2 aot)                                    291


  CHAPITRE XX

    HENRI IV.--ARQUES ET IVRY. 1589-1590                           293
      Venise se dclare pour Henri IV                              306
      Le roi attaque Paris                                         307
      Ivry (13 mars 1590)                                          308


  CHAPITRE XXI

    SIGE DE PARIS. 1590-1592                                      311
      Le prince de Parme fait lever le sige                       318


  CHAPITRE XXII

    AVORTEMENT DES SEIZE ET DE L'ESPAGNE.--SIGE DE ROUEN.
      1591-1592                                                    322
      Excs des Seize punis par Mayenne                            328


  CHAPITRE XXIII

    MONTAIGNE.--LA MNIPPE.--L'ABJURATION. 1592-1593              332
      Gabrielle et l'abjuration                                    341


  CHAPITRE XXIV

    L'ENTRE  PARIS. Mars 1594                                    347


  CHAPITRE XXV

    PAIX AVEC L'ESPAGNE.--DIT DE NANTES. 1595-1598                358
      Blessure du roi; expulsion des Jsuites (dcembre 1594)      361
      Trait de Vervins (2 mai 1598)                               366

  CONCLUSION DE L'HISTOIRE DU XVIe SICLE                          370
      Notre histoire n'est point impartiale                        371
      Ce que nous avons voulu                                      372
      La religion de l'humanit et de la nature                    374
      Comment le vieux principe parvint  vivre aprs sa mort      375
      Pourquoi la Renaissance choua                               378
      Impuissance du vieux principe dans sa victoire apparente     380

  NOTES DES GUERRES DE RELIGION                                    387


PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J.-Rousseau, 61.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1573-1598 (Volume
12/19), by Jules Michelet

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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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