Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0041, 9 Dcembre 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0041, 9 Dcembre 1843

Author: Various

Release Date: May 28, 2012 [EBook #39837]

Language: French

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L'Illustration, No. 0041, 9 Dcembre 1843

        L'ILLUSTRATION,
        JOURNAL UNIVERSEL.

        N 41. Vol. II.--SAMEDI 9 DECEMBRE 1843.
        Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
        pour l'tranger      --   10       --     20       --    40



SOMMAIRE.

Revue algrienne, _Portrait du colonel Eynard; Dcorations de
Sidi-Embarek; Tte de Sidi-Embarek_.--Rvolution du Mexique. (Suite.)
Alaman.--De l'autre ct de l'Eau, par O. N-(Suite.) _Cinq
gravures_.--Embellissements et Constructions nouvelles,  Paris. _Pont
de la Cit_.--Courrier de Paris. _Portrait de Bouff._--Observations
mtorologiques.--Thtres,--Histoire de la Semaine. _Le Capitole de
Washington: Extrieur et Intrieur du Wagon de la reine d'Angleterre;
les Juges du Banc de la Reine; Portrait de l'empereur de la Chine;
Portrait de M. de Lagrene, ambassadeur de France en Chine._--Romanciers
contemporains. Charles Dickens. (Suite.)--Colonie d'Enfants pauvres 
Petit-Bourg. _Cinq Gravures_.--Bulletin
bibliographique.--Annonces.--Piano de la Reine d'Espagne. _Une
Gravure_.--Modes. _Une Gravure_.--Rbus.



Revue algrienne.

SITUATION D'ABD-EL-KADER.--SON CAMP PLUSIEURS FOIS SURPRIS--DVOUEMENT
DU TROMPETTE ESCOFFIER.--LE COLONEL EYNARD.--SOUMISSION DE
MOHAMMED-BEL-KHAROUBI, PREMIER SECRTAIRE DE L'MIR--MORT DE
SIDI-MOHAMMED-BEN-ALLAL-OULD-SIDI-EMBAREK, LE PLUS PUISSANT DE SES
KHALIFAHS.

[Illustration: Portrait du colonel Eynard.]

Depuis la prise de sa zmalah (Voir l'Illustration, t. I, p. 309),
Abd-el-Kader a vu de jour en jour dcrotre sa puissance. De tout le
vaste territoire qui lui obissait nagure, il ne lui reste maintenant
qu'une zone fort troite,  plus de quatre-vingts kilomtres au sud de
Mascara et de Tlemcen, seule contre qui soit, le thtre de la guerre,
et dans laquelle vivent quelques tribus ruines.

Les forces dont l'mir dispose paraissent rduites  6 ou 700 fantassins
et environ 4  500 cavaliers rguliers; il n'a plus de magasins; il ne
lve plus d'impts; ses ressources militaires et financires s'puisent,
et nanmoins il continue avec une opinitre persvrance sa lutte
dsespre.

[Illustration: Dcorations de Sidi-Embarek.]

Grce aux oprations militaires, conduites avec autant d'ensemble que
d'habilet; grce surtout aux mouvements rapides de nos colonnes
sillonnant l'Algrie dans tous les sens, la province d'Alger est
aujourd'hui parfaitement runie  celle d'Oran, dans toute l'paisseur
du pays entre le dsert et la mer, et les communications directes avec
celle de Constantine ont t ouvertes par la jonction au pied du
Djebel-Diza des deux ruines de Titteri et de Stif, sous les ordres des
gnraux Marcy et Syllgue.

Au commencement d'aot, les efforts combins des colonels Plissier,
Korte et Jusuf ont amen la soumission des tribus nomades occupant la
partie du dsert qui s'tend depuis le sud de la province de Titteri
jusqu'au sud de Tagdemt. L'apparition de troupes franaises au milieu
des populations arabes les plus loignes a frapp celles-ci
d'tonnement et d'pouvante; elles ne se croient plus nulle part 
l'abri de nos coups.

Autrefois, les Arabes considraient comme un miracle la prsence d'un
corps de 3  400 Turcs, qui, aprs une razhia, se retiraient bien vite.
Aujourd'hui, quelle n'est pas leur terreur en voyant arriver, comme avec
le colonel Jusuf, 1,000 fantassins, qui non-seulement tombent sur eux 
l'improviste, mais qui les poursuivent pendant plusieurs jours jusque
dans les lieux qu'ils croyaient inaccessibles?

Les retours offensifs d'Abd-el-Kader, qui usent rapidement les restes de
ses forces, ne lui ont pas trop russi dans ces derniers mois. C'est
ainsi qu'ayant attaqu, en juillet, sur l'Oued-el-Hammam, un dtachement
de 200 hommes occups aux travaux de la route entre Mascara et l'Oran,
la dfense hroque de nos soldats, retranchs derrire un mur en pierres
sches, a fait chouer cette entreprise. Dans une marche de nuit, du 29
au 30 aot, Abd-el-Kader s'est trouv aux prises avec les avant-postes
de la colonne du colonel Gry.

Cette rencontre fortuite a mis le plus grand dsordre dans ses rangs,
et,  la suite d'un court engagement, de nombreux dserteurs l'ont
abandonn. Vers la fin de septembre encore, Abd-el-Kader a pntr
jusqu'au coeur de la grande tribu des Beni-Amer, mais il n'a pu les
entraner  la rvolte; ils lui ont mme oppos une vigoureuse
rsistance, et peu s'en est fallu qu'il ne payt de sa vie cette
audacieuse tentative. Le 3 octobre, un des cavaliers des Beni-Amer,
Abd-el-Kader-Bou-Hamedi, est arriv devant l'mir lui-mme, sur lequel
son fusil a rat de fort prs, et qui, ripostant d'un coup de pistolet,
l'a renvers mort.

Aprs la capture des dbris de la zmalah, le gnral de La Moricire,
avec sa cavalerie, commande par le colonel de Bourgon, a enlev une
premire fois, le 24 aot, le camp de l'mir. Le colonel Gry l'a
surpris une seconde fois, le 12 septembre, le gnral de La Moricire,
une troisime, le lendemain 15; enfin, une quatrime, le 22 septembre,
vers l'est de Sada. Cette dernire affaire a t trs-chaude et
trs-meurtrire. Au moment o quelques escadrons, sous les ordres du
colonel Morris, attaquaient aux marabouts de Sidi-Jousef, l'infanterie
arabe sortie prcipitamment du camp, 400 cavaliers, conduits par l'mir
en personne, se jetrent avec beaucoup de rsolution sur notre flanc
gauche, et y mirent un instant le dsordre. La mle fut sanglante;
Abd-el-Kader perdit un grand nombre de ses meilleurs cavaliers, entre
autres un de ses khalifahs, Abd-el-Baki, mort de ses blessures peu de
jours aprs.

[Illustration: Tte de Sidi-Embarek expose  Alger.--D'aprs un dessin
envoy d'Alger.]

Ce combat, ou 350 chevaux n'ont pas hsit  attaquer une force triple
en infanterie et cavalerie, matresse de tous les avantages du terrain,
a t signal par un acte de dvouement aussi honorable pour l'officier
qui l'a inspir que pour le soldat qui l'a accompli. M. de Cotte,
capitaine adjudant-major au 5e escadron du 2e rgiment de chasseurs
d'Afrique, venait d'avoir son cheval tu en abordant l'infanterie arabe.
Retard dans sa marche par une ancienne blessure  la hanche, blessure
qui ne lui permet pas de courir, sa perte tait certaine, lorsque le
trompette Escoffier saute  terre: .Mon capitaine, dit-il, prenez mon
cheval; c'est vous, et non pas moi, qui rallierez l'escadron, donnant
ainsi, dans un rapide commentaire, le motif de son dvouement et la
raison qui dfendait de le refuser.

Le capitaine, en effet, remonte  cheval; l'escadron est ralli, le
combat se rtablit, et la belle action du trompette Escoffier, si
simplement et si spontanment accomplie, contribue pour une bonne part
au succs de la journe. Mais  l'appel, Escoffier manquait; il tait,
avec quatre autres chasseurs, prisonnier des Arabes.

En transmettant au ministre de la guerre le rapport du gnral de La
Moricire le gouverneur-gnral s'est exprim ainsi: Je regrette
beaucoup les cinq cavaliers qui ont t pris, et surtout le trompette
Escoffier; il a fait un bel acte de dvouement. S'il nous est jamais
rendu, j'aurai l'honneur de le proposer pour la croix de la
Lgion-d'Honneur. Sur la demande du marchal ministre de la guerre,
cette rcompense a t immdiatement accorde au brave trompette. Une
ordonnance du 12 novembre a nomm Escoffier chevalier de la
Lgion-d'Honneur, et un ordre du jour annoncera sa nomination  l'arme
d'Afrique. Puisse le gnreux prisonnier de Sidi-Jousef tre rendu  ses
compagnons d'armes! Aux premiers postes franais, il apprendra que sa
vertu militaire a t reconnue; avant de reprendre son rang dans
l'escadron, il verra attacher sur sa poitrine le signe des braves, qu'il
a noblement mrit.

Des quatre principaux khalifahs d'Abd-el-Kader, son beau-frre Ben-Thami
et El-Berkani, sont tous deux retirs sur les frontires du Maroc; le
troisime, son ancien envoy  Paris, Miloud-ben-Arach, fatigu de la
guerre, se tient dans une complte inaction; le quatrime,
Sidi-Allal-ben-Embarek, vient d'tre tu, dans un engagement dont nous
donnons plus bas le rcit. Ds le 6 octobre, les derniers auxiliaires un
peu importants de la cause de l'mir, les chefs des diffrentes tribus
du versant nord-ouest de l'Ouarensenis, sont venus faire leur soumission
au gouverneur-gnral  son camp, sur l'Oued-Keschab.

Pendant le mme temps, M. le colonel Eynard, aide-de-camp du
gouverneur-gnral, recevait les soumissions de toutes les tribus du
versant sud du Grand-Pic de l'Ouarensenis, et procdait  l'organisation
de ce pays, tandis que M. le colonel Cavaignac chtiait quelques tribus
insoumises des environs d'Orlansville.

Mais de toutes les soumissions, celle qui a du faire le plus grand vide
dans les rangs des partisans de l'mir et lui tre la plus sensible 
lui-mme, si par quelque combinaison secrte de sa politique il ne l'a
pas autorise ou conseille, est la soumission de
Sidi-el-Hadj-Mohamnned-bel-Kharoubi, son ex-premier secrtaire et son
khalifah des Bibans. Bel-Kharoubi est venu, au mois d'aot, se rendre 
discrtion  Tiaret, demandant seulement la grce d'tre runi  sa
famille, tombe entre nos mains avec la zmalah, et retenue prisonnire 
l'le Sainte-Marguerite. Cette faveur lui a t accorde: sa famille a
t renvoye  Alger, et Bel-Kharoubi a march  la suite du
gouverneur-gnral dans les dernires expditions.

La mort rcente de Sidi-Mohammed-ben-Allal-Ould-Sidi-Embarek, le plus
puissant de ses khalifahs, est le dernier et le plus rude coup port 
la fortune d'Abd-el-Kader, depuis l'enlvement de sa zmalah  Taguin.
Sorti le 6 novembre de Mascara, le gnral Tempoure, avec 800 hommes
d'infanterie, 5 pices d'artillerie, 500 chevaux rguliers des 2e et 4e
rgiments de chasseurs d'Afrique et des spahis d'Oran, plus une
trentaine de cavaliers indignes, s'tait mis  la poursuite des restes
de l'infanterie de l'mir, commands par Ben-Allal. Arriv le 9 au soir
 Assi-el-Kerma,  trois jours de marche de Ben-Allal, il rsolut de le
gagner de vitesse, quelles que fussent les difficults d'une pareille
entreprise. Se mettre en route  minuit, par une pluie qui tombait 
torrents et qui continua avec la mme violence toute la journe du 10;
s'attacher pas  pas aux traces de la colonne ennemie, la suivre de
bivouac en bivouac sur un terrain dtremp et presque impraticable,
telle fut, pendant prs de trente-six heures, la tche laborieuse de nos
infatigables soldats. D'horribles obstacles avaient puis les forces de
notre troupe, mais surtout de notre vaillante infanterie; ce qu'elle a
prouv de peines dans cette marche jusqu', son arrive  Malah, 
quarante lieues au sud-ouest de Mascara, est impossible  dcrire. A la
pointe du jour, le 11 novembre, on arrive sur l'Oued-Kacheba, d'o l'on
ne tarde pas  reconnatre le bivouac de l'ennemi: cette fois ses feux
n'taient pas encore compltement teints. Cette vue fait oublier  nos
soldats toutes leurs souffrances; la presque certitude de joindre
l'infanterie rgulire de l'mir les remplit d'enthousiasme, et, aprs
un repos de quelques instants, ils se remettent en route. Ni les
torrents grossis par les pluies, ni les ravins inextricables, ni les
forts presque infranchissables de ces contres, ne peuvent ralentir
leur ardeur; ils traversent courageusement tous ces obstacles. Une forte
fume sortant d'un bois,  l'origine de la valle de l'Oued-Malah, leur
apparat enfin et fait tressaillir tous les coeurs, L'ennemi tait l:
tant de persvrance, et de rsolution allait enfin recevoir sa
rcompense.

Averti par une vedette, Ben-Allal avait fait prendre les armes, et sa
troupe, range en deux colonnes serres, ses drapeaux en tte, se
dirigeait tambours battants vers une colline boise et rocheuse,
lorsque,  l'aspect de la cavalerie franaise, elle s'arrta au milieu
d'une plaine et attendit l'attaque de pied ferme, la charge de notre
cavalerie se fit dans un ordre admirable et irrsistible. Tout fut
culbut; les drapeaux furent pris et leurs dfenseurs sabrs: l'arrive
de l'infanterie mit seule lin au carnage. 404 hommes sont rests sur le
terrain, 361 ont t fait prisonniers.

Le khalifah Ben-Allal, accompagn de quelques cavaliers, cherchait 
fuir, et avait gagn les pentes rocheuses des collines appeles Kefs;
mais le capitaine Cassagnoles, des spahis, qui l'avait distingu dans la
mle  la richesse de ses vtements, s'tait acharn  le poursuivre,
avec deux brigadiers du 2e chasseur et un marchal-des-logis de spahis.
Ben-Allal, entour par ses quatre ennemis, semblait ne devoir plus
songer  se dfendre, et dj le brigadier Labossaye se prparait 
recevoir de ses mains le fusil que ce chef lui prsentait la crosse en
avant, lorsque, par un mouvement rapide comme l'clair, il en dirige le
canon sur la poitrine du brigadier, qu'il l'tend roide mort. Un coup de
pistolet de Ben-Allal renverse le cheval du capitaine Cassagnoles; un
second coup de pistolet blesse lgrement le marchal-des-logis des
spahis. Ben-Allal n'ayant plus de feu contre ses assaillants, se dfend
encore le yataghan  la main, lorsque le brigadier Grard met fin 
cette lutte acharne en lui tirant un coup de pistolet dans la poitrine;
un oeil manquait  la figure de ce terrible adversaire: ce signe le fit
reconnatre; Mohammed-Ben-Allal-Ould-Side-Embarek, le borgne, comme
l'avaient surnomm les Arabes. Sa tte fut apporte aux pieds du gnral
Tempoure, qui l'a envoye, avec trois drapeaux, au gouverneur-gnral 
Alger.

En traversant la tribu des Beni-Amer pour venir s'embarquer  Oran, la
dputation charge de ces trophes a t assaillie par les populations
venues en foule pour voir la tte du khalifah. Quelque rpugnance que
nous inspire cet usage barbare, l'incrdulit des Arabes est si grande,
quand on leur annonce quelque nouvelle favorable  notre cause, qu'il
tait indispensable de leur montrer cette preuve irrcusable de la mort
du guerrier marabout qui exerait sur eux un si grand prestige.

Ben-Allal tait le conseiller le plus intime d'Abd-el-Kader, son
vritable homme de guerre, et, aprs lui, le personnage le plus
important et notre ennemi le plus acharn. Une partie de sa famille
avait t prise avec la zmalah et venait d'tre renvoye de l'le
Sainte-Marguerite  Alger, dans l'espoir de l'amener lui-mme, comme
Bel-Kharoubi,  la soumission.

Les chefs des contres du sud de l'Ouarensenis, runis  Alger pour la
crmonie solennelle de l'investiture, ont pu s'assurer de leurs propres
yeux que ce chef redoutable, dont le nom seul les faisait troubler,
n'existe plus.

D'aprs les ordres du gouverneur-gnral, la dpouille de l'ex-khalifah
de Milianah sera porte dans cette ville, pour y tre expose pendant
trois jours aux regards de ses anciens sujets, ensuite elle sera remise
 notre khalifah Sid-Ali-Ould-Sidi-Embarek, son plus proche parent, qui
la fera dposer  Kolah, dans le lieu de la spulture de sa famille.
Cette crmonie doit avoir lieu avec toute la solennit due  la
grandeur du nom de Ben-Allal, et pour rendre hommage au courage d'un
ennemi vaincu, les honneurs militaires dcerns  un officier suprieur
franais lui seront rendus.

M. le capitaine Cassagnoles, charg d'apporter en France les drapeaux
pris  l'affaire de Malah, est arriv  Paris, accompagn dans son
voyage du frre de Ben-Allal, jeune homme de vingt ans, qui doit tre
plac, aux frais du gouvernement, dans une institution de la capitale.
Les derniers drapeaux enlevs aux troupes d'Abd-el-Kader ont t dposs
le 5 dcembre  l'htel des Invalides.



Rvolutions du Mexique.

(Voir, sur Santa-Anna, t. 1er, pages 337 et 405; sur Bustamante, t. II,
pages 61 et 123.)

D. LUCAS ALAMAN.

Dans les derniers mois de l'anne 1830, il arriva au Mexique deux
vnements mystrieux, qui tinrent pendant longtemps la curiosit
publique en veil. Un matin, aux premires lueurs du jour, on trouva le
cadavre du corregidor Quesada adoss contre un des angles de la
cathdrale de Mexico. Il nageait dans une mare de sang qui s'tait
chapp d'une large ouverture faite par un coup de poignard appliqu
entre les ctes avec une force telle, que l'une d'elles tait brise, et
que la garde avait d entrer profondment dans le corps aprs la lame.
Parmi les spectateurs qui considraient cette effroyable blessure, il y
avait certes des experts en semblable matire, qui assuraient que le
coup avait t donn de main de matre, et qui ne semblaient pas le voir
sans quelque jalousie. On ne connaissait pas d'ennemis au corregidor,
seulement on savait qu'il tait un des ennemis dclars du gouvernement
d'alors. Pendant plusieurs jours le corps, revtu de son plus bel
uniforme, resta expos sur un lit de parade aux visites du public;
ensuite les plus actives recherches furent faites pour dcouvrir
l'assassin, mais ces recherches furent inutiles.

Peu de temps aprs, un vnement non moins trange avait lieu  Jalapa.
Un snateur, galement rput comme hostile au gouvernement de
Bustamante, tait victime d'un empoisonnement plus mystrieux encore que
l'assassinat du corrgidor Quesada. Ce snateur prit un jour, en se
rveillant, un des cigares qui se trouvaient sur une table prs de son
lit; il sonna son valet de chambre, qui lui apporta du feu dans un
_brasero_ en argent. A peine avait-il commenc  fumer, qu'un
ternuement violent le saisit; puis,  une seconde bouffe, son oeil
gauche sortit, violemment arrach de son orbite, et il expira. Le
rsultat de l'examen fut que la fume de ce cigare empoisonn, en
passant par les fosses nasales, avait dtermin dans le cerveau un
branlement assez fort pour donner instantanment la mort, en y
produisant le phnomne qu'on vient de lire. Quelle main avait dpos
pendant le sommeil du snateur le poison qui l'avait tu? Son domestique
avait racont ce terrible vnement d'une faon si pleine d'innocence,
qu'on n'osa pas le mettre en jugement. Qui donc pouvait tre le
coupable? Ou se perdait en conjectures sur ces deux inexplicables
meurtres dans un pays o ils sont loin d'tre rares, et les partisans
des deux victimes disaient entre eux que la main qui avait pay le
poignard dont Quesada avait t frapp tait la mme qui avait fait
glisser un cigare empoisonn parmi ceux du snateur de Jalapa; que cette
main, enfin, tait celle du ministre des relations extrieures, D. Lucas
Alaman.

Cette double calomnie, que nous ne rapportons ici que pour montrer
jusqu' quel point l'esprit de parti dnature les intentions les plus
louables, tait cependant dirige contre l'homme qui voulait le plus
sincrement le bien de son pays; mais il la foulait aux pieds pour
atteindre le noble but, avec ce courage moral, ce courage de cabinet
d'autant plus hroque, qu'il n'a pour soutenir ses lans ni le clairon
des batailles, ni l'enivrement des combats.

Comme on l'a vu dans la biographie de Bustamante, c'tait vers la fin de
l'anne 1829 que celui-ci gouvernait le Mexique  la place de Guetiero.
A l'poque dont nous parlons, Alaman n'avait pu donner que quelques
preuves de cette nergie qu'il dploya plus tard. Cependant les Mexicains
avaient pu dj pressentir qu'une main plus ferme ne tarderait pas 
tenir en bride toutes les passions ambitieuses, qui fermentaient dans
leurs pays, et que jusqu'alors l'impunit avait encourages. S'il est
vrai qu'on puisse arriver  juger les hommes en prenant le contre-pied
de leur apparence, ce qui peut paratre un peu paradoxal, on n'aurait su
d'aprs son extrieur prter au ministre mexicain ni trop de vigueur
morale, ni trop de duplicit. Une petite taille, un front haut et large,
pur et poli comme celui d'une jeune fille, des cheveux noirs pais et
soyeux, des yeux vifs et perants, cachs par des lunettes en or, des
traits enfantins, un teint blanc et rose qui aurait fait honneur  un
fils du Nord, un embonpoint qui paraissait tre celui de l'adolescence,
et l'absence d'une barbe toujours soigneusement rase, donnaient de
prime abord  supposer tout ce qu'Alaman n'est certainement pas,
c'est--dire  le supposer faible, timide, irrsolu, lymphatique,
indolent. D'une complexion forte sans tre robuste, d'une rsolution
vigoureuse, d'une nergie morale  toute preuve, il est en outre
travailleur infatigable; son activit veut et peut tout embrasser, mme
les occupations les plus opposes; nul ne connat mieux le prix du
temps, nul ne sait mieux l'utiliser. Au plus fort de ses occupations,
lorsqu'il tait  la fois industriel, charg d'affaires du duc de
Monteleune et ministre d'tat, il trouvait encore le loisir de s'occuper
de l'ducation de ses enfants,  qui il donnait des leons dans les
quelques minutes employes  se raser. C'est ainsi qu'il est arriv 
connatre  fond la littrature anglaise, franaise, italienne et
latine, et, chose plus rare qu'on ne le penserait parmi ses
compatriotes,  crire aussi purement sa langue maternelle qu'il la
parle.

Toutefois, malgr la justesse de son jugement, comme Alaman est
essentiellement un homme de cabinet, il n'a jamais su faire la part de
la difficult matrielle de l'excution d'une mesure qu'il avait dicte.
Quant  lui, son histoire prouvera que la vigueur de ces mesures,
quelles qu'elles fussent, ne l'pouvantait pas, et que sa devise tait
que: qui veut la fin, veut les moyens. Voil pourquoi ses adversaires
politiques, qui connaissaient cette particularit de son caractre,
n'hsitaient pas  l'accuser du double assassinat que nous avons
racont; mais, en consquence de ce mme caractre, Alaman n'tait pas
homme  se laisser dcourager par ces accusations odieuses, ni  sortir
de la voie qu'il s'tait trace.

D. Lucas Alaman doit avoir aujourd'hui quarante-huit ou cinquante ans.
Il est n  Guanajuato, d'une famille aise, qui l'envoya  Mexico faire
son ducation au collge des Mines, o il se distingua par son aptitude
au travail. N sur un sol qui _sue_ l'argent, prs d'exploitations
minires colossales, il tait tout naturel qu'il s'adonnt, soit par sa
propre inclination, soit par la volont de sa famille,  l'tude des
mines. La guerre de l'indpendance l'arracha, comme tant d'autres,  la
carrire qu'il avait embrasse, quoique ce ne fut pas poursuivre celle
des armes, ainsi qu'on pourrait le croire. La nature ne l'avait pas fait
pour tre soldat; il se livra donc  l'tude des lois, pour pouvoir
prendre part aux affaires publiques.

Nous ne raconterons pas ici ses dbuts publiques, notre intention
n'tant que de donner un prcis de l'histoire des quatorze dernires
annes qui viennent de s'couler, et dans lesquelles il a jou un rle
important. Nous dirons seulement que peu aprs la chute de l'empereur
Iturbide, il accepta le portefeuille des relations extrieures, et qu'il
remplissait encore ce poste quand ce prince, mal conseill, remit le
pied sur le sol mexicain  Ioto-la-Marina, en 1821. On sait que son
excution eut lieu aussitt aprs son arrestation, en vertu d'un dcret
(rendu le 8 avril 1822) qui l'avait mis hors la loi, et qui prononait
contre lui la peine de mort dans le cas o il reviendrait au Mexique. Il
y a cela de remarquable, que dans ce pays o les dlits politiques sont
toujours pardonns, toutes les fois qu'Alaman a t au pouvoir, ils ont
constamment ensuivis de chtiments terribles, et qu'il a t le seul qui
ait lev le mtier de perturbateur  une certaine noblesse, en forant
d'engager sa tte pour enjeu.

A sa sortie du ministre, il vint en Europe et y fit un assez long
sjour. A cette poque, l'horizon politique de la rpublique n'tant
plus aussi menaant, les Anglais avaient commenc  exploiter les mines
du Mexique, et formaient alors la compagnie la plus considrable  cet
effet, sous le nom de _Compagnie unie Mexicaine_. Les premires tudes
d'Alaman, ainsi que ses connaissances du pays et le rle qu'il y avait
jou, lui en firent donner l'administration comme directeur, avec des
condition magnifiques. Son ambition ne fut pas encore satisfaite de ce
poste lucratif, et il se fit donner par le duc de Monteleune, la gestion
de ses proprits au Mexique.. Le prince de Monteleune, qui est Italien,
est le dernier hritier et descendant de Fernand Cortez, et possde  ce
titre, sur le sol mexicain, d'immenses biens fonds.

Ce fut pendant son sjour en Angleterre qu'il s'imbut des ides
anglaises, et qu'il prit pour le nom franais Daverstin qu'il n'a jamais
su ou voulu dguiser, tandis qu'il montrait en toute occasion pour les
Anglais la partialit et la prfrence la plus manifeste. Cependant
cette prfrence ne fut ni exclusive ni au dtriment des intrts de son
pays, comme on le verra dans les efforts qu'il fit pour le doter de
l'industrie manufacturire, lors de la fondation de la banque de secours
_**** de acto_.

De retour dans sa patrie aprs les prgrinations qui lui avaient t si
fructueuses, il fut tranquillement occup pendant quelque annes  la
gestion de deux emplois qui lui avaient t confis, et ce dut tre l
le temps le plus heureux de sa vie. La chute de Guerrero arriva en
dcembre 1829, comme on l'a dj vu, et Bustamante le sollicita de
rentrer encore au ministre des affaires trangres. Alaman voulut
dcliner cet honneur en allguant des occupations multiplies, car il ne
se dissimulait pas la difficult de la tche qu'il allait entreprendre;
mais  la fin il accepta, et se rendit aux instances du prsident.

Lors de son avnement, ou pour mieux dire de sa rentre aux affaires,
voici quelle tait la situation du Mexique. Un an s'tait  peine coul
depuis que Mexico avait t livr comme une proie  ses partisans par le
gnral Guerrero. La confiance n'tait pas encore rtablie, et ce
dernier soutenait encore dans le sud une lutte obstine contre le
nouveau gouvernement. Santa-Anna, retir dans son _hacienda de Manga de
Clavo_, n'attendait que le retour d'un semblant de tranquillit pour
avoir le bonheur de la troubler par quelque apparition soudaine dans
l'endroit o il ft le moins redout. Les finances taient puises, les
troupes et les officiers rclamaient leur paye  grands cris, le chemin
de Vera-Cruz  Mexico tait infest de voleurs; les places, sollicites
par tout ce qu'il y avait d'immoral dans la rpublique, taient vendues
au plus offrant, et une contrebande effrne, tolre par les employs
suprieurs de la douane de Vera-Cruz, empchait cet important revenu de
remdier  la pnurie du gouvernement.

Voici sur quelle vaste chelle s'exerait cette contrebande: un navire
arrivait de France, par exemple, avec un riche chargement. Des colis
composs des plus fastueuses soieries de Lyon, des draps lus plus fins
d'Elbeuf et de Louviers, des articles de Paris les plus coteux, des
marchandises, en un mot, les plus luxueuses, et toutes taxes de droits
normes, taient accoupls  des colis composes des marchandises les
plus ordinaires, assujetties  des droits insignifiants. Une mme toile
d'emballage les enveloppait, et de deux ballots, n'en prsentait qu'un
seul  la vue. Le navire jetait l'ancre, envoyait  la douane ses
manifestes; un douanier mis  bord en tait constitu le gardien. Dans
la nuit suivante, soit qu'elle ft obscure, soit que la lune brillai le
plus glorieusement au haut du ciel, quand on n'entendait plus dans la
rade que le sourd clapotement de la mer contre le flanc des navires
mouills, quand tous les feux de la ville mouraient l'un aprs l'autre,
une _lanche_, partie du Mle, accostait mystrieusement le btiment
contrebandier. La toile d'emballage des caisses tait coupe; il ne
restait plus dans la cale  moiti vide que le nombre des colis accus,
mais diminu chacun de sa plus prcieuse moiti, que la lanche
transportait  terre, et que de vigoureux matelots jetaient par-dessus
la muraille d'enceinte,  moiti comble par le sable, aux gardiens de
la douane qui les recevaient. Pendant ce temps, le douanier prpos  la
surveillance  bord feignait de dormir profondment dans son manteau, ou
fumait obstinment son cigare de la Havane dans un coin o il ne pouvait
rien voir, ou encore prtait effrontment la main aux oprateurs, bien
sr, dans tous les cas, que son salaire ne pouvait pas lui chapper. On
conoit aisment que ce mode de perception des droits ne devait pas
prodigieusement remplir les coffres de l'tat.

Par une consquence immdiate, le trsor, priv de ses ressources, ne
pouvait payer les soldats, qui ne se faisaient aucun scrupule de mendier
dans les rues, mme pendant leurs factions, et de s'associer aux voleurs
de grandes routes pour compenser l'absence de paye. Ceux-ci n'taient
pas alors, et ne sont pas encore aujourd'hui, organiss comme tous les
coureurs de chemins en bandes permanentes qui lvent un tribut sur tout
voyageur qui passe. Ce sont des pres de famille fort estimables, orns
chez eux de toutes les vertus domestiques, en relations avec tous les
hteliers de la route, protgs par l'alcade de leur village, et bnis
par leur cur, qui prlevait et prlve encore une dme sur le produit
de leurs courses. Tous, ayant un chez-soi plus ou moins confortable,
ddaignent de se mettre en campagne sans qu'un de leurs espions leur ait
signal une riche proie. Alors leurs chevaux fougueux, arrachs  leur
succulente provende de mas, sont sells et brids, leurs armes mises en
tat, et la _cuadrilla_ commence, la croisire sur le passage des
victimes qui lui ont t dsignes. La petite ville de Tepeaca, le
village de Muamantla sont les endroits, sur le chemin de Vera-Cruz 
Mexico, qui mettent sur pied les bandes les plus redoutables.

Il arrive alors qu'on rencontre dans les plaines poudreuses de
Tepeyalmaleo, dans les steppes arides si bien nommes _Mal Pas_, dans
les gorges terrifiantes du Pinal ou dans les forts glaciales de Rio
Frio, une horde de ces routiers, tous admirablement monts. Leurs
chevaux frmissants font jaillir sous leurs pieds impatients le sable de
la route, et tmoignent, par des bonds prodigieux, leur fougueuse ardeur
et l'inbranlable solidit de leurs cavaliers. Ceux-ci, la figure
ombrage par de larges chapeaux, masqus par des mouchoirs qui ne
laissent apercevoir que des yeux tincelants, tenant en main leur
invitable lacet, les excitent et les modrent tour  tour, pour qu'au
moment dcisif leur ardeur se change en frnsie, et qu'ils puissent au
besoin franchir un prcipice pour fuir, ou se jeter pour attaquer 
corps perdu au milieu du danger. Le voyageur isol, qui n'a pour bagage,
sur son cheval que son sarape et sa lance, peut tranquillement passer au
milieu d'eux en changeant un salut amical s'il ne les connat pas, mais
se bien garder sous peine de la vie, de tmoigner qu'il puisse
reconnatre l'un d'eux; il est en sret, une proie plus riche leur est
promise, et ce n'est pas pour pareille aubaine qu'ils ont quitt leurs
foyers et leur famille. Puis, une fois leur coup excut, aprs avoir
impitoyablement massacr ceux qui ont tent de la rsistance, ou avoir
trait avec assez d'urbanit ceux qui se sont pacifiquement laisss
dpouiller, ils regagnent leur village, en n'oubliant pas, dans le
partage du butin, l'alcade qui leur a sign leur port d'armes, et le
cur qui leur donne l'absolution.

Alaman sentait qu'il n'tait pas homme  tolrer de semblables dsordres
quand il aurait en main l'autorit ncessaire pour les faire cesser;
d'un autre ct, il ne se dissimulait pas les obstacles formidables
qu'il rencontrerait pour couper dans le vif un mal qui serait devenu
chronique, et cette alternative l'avait fait hsiter  accepter le poste
qu'on lui offrait. Toutefois, la partie une fois engage, il n'tait
plus homme  reculer.

Deux ans ne s'taient pas couls sans que de notables changements
n'eussent t oprs par l'nergie de son vouloir.

_(La suite et le portrait  un prochain numro.)_



De l'autre ct de l'Eau.

SOUVENIRS D'UNE PROMENADE. (Suite.--Voir vol. II, pages 6, 18, 50 et
134)

LA VITA NUOVA.

J'avais connu Fred pendant un voyage qu'il fit  Paris, o il venait
prendre brevet pour une brosse merveilleuse, dure aux habits, molle aux
chapeaux, demi-dure ou demi-molle  volont.

Fred avait d'autant plus le droit d'inventer une brosse qu'il avait fait
ses preuves, auparavant, comme doctor-medicus; tmoin son beau traite
d'_ostologie_ que je n'ai jamais lu.

Je dterrai cet excellent ami le surlendemain de notre arrive. Il me
reconnut,--probablement au squelette, car mon visage tait bien chang
depuis notre dernire entrevue,--et je le trouvai tout dispos  me
faire les honneurs de son pays.

Quand les premires protestations de bon souvenir furent puises: Eh
bien, Fred, lui dis-je, comment avons-nous vcu?

--Mais, pas mal; vous voyez.

En effet, la maison tait confortable, le parloir bien meubl. J'tais
assis sur une causeuse lastique,  ct d'un piano splendide. Un
domestique noir m'avait ouvert la porte; une cuisinire proprette tait
venue prendre les ordres de mon ami pour le dner qu'il voulait m'offrir
le jour mme. Or, j'avais dj quelques notions suffisantes pour juger
de ce que cote,  Londres, un petit mnage de clibataire mont sur ce
pied.

Oui-da, repris-je; vous avez abord le ct pratique et lucratif de
votre profession?

--Pas le moins du monde.

--Alors ce sont les libraires qui...

--Fi donc!

--Vous n'avez pas hrit?

--Non, Dieu merci.

--Comment... la brosse aurait-elle?...

--Ah bien, oui!... Depuis la brosse, _my dear friend_, j'ai mang
successivement des queues de boutons, des marche-pieds d'omnibus, des
bobines  rouler la soie, deux ou trois espces diffrentes de thires
conomiques, un pavage en cuir bouilli, pas mal de procds pour
l'puration des huiles, mais surtout un savon de toilette... ah! quel
savon! sans le savon j'tais perdu... Grces  lui, je puis attendre mon
grand _improvement_ pour la fonte des suifs.

--Vraiment? J'en suis bien aise. Ce savon m'intresse au dernier point;
j'en userai. Comment le fabriquez-vous?

--Je ne le fabrique pas; et Dieu me prserve d'en user. On le fait
d'aprs mes ides, en substituant  la graisse, qui se vend assez cher,
les entrailles d'animaux, qui ne cotent rien. Cette base conomique
permet une rduction de prix dont vous pouvez, apprcier le mrite.

--Je l'apprcie... thoriquement; mais, si cela ne vous contrarie pas
trop, j'en resterai, pour mon usage personnel,  ce cosmtique surann
qu'on appelle la pte d'amandes. Vertu Dieu! du savon de toilette fait
avec les rebuts de la boucherie!... vous n'y songez, pas, cher ami?

--J'y ai au contraire beaucoup song. C'est tout un ordre d'ides 
exploiter que celui-l. Et, l'homme dont la science utilise les
substances regardes avant lui comme inertes, mrite aussi bien de
l'humanit que le crateur d'une Force nouvelle... Mais,  part toute
considration philosophique, pesez celle-ci... j'ai vcu jusqu'
prsent. Je serai riche l'anne prochaine.

Par parenthse, Fred a tenu parole, et plus tt qu'il ne le croyait
lui-mme. L'_improvement_ dans la fabrication des suifs vient de lui
assurer une jolie fortune.

Je n'avais rien  rpliquer; mais je songeais  part moi que nous vivons
dans un temps fertile en miracles, o les queues de boulons soutiennent
trs-bien leur homme, tandis que ses plus belles inspirations
n'empcheraient pas un nouveau Lamartine de mourir de faim.

Fred devina mes rflexions et y rpondit indirectement.

C'est la vie nouvelle, me dit-il en me conduisant  la salle  manger.

J'eus le bonheur de lui rpliquer par un jeu de mots anglais; et pour la
raret du fait, je demande  le consigner ici textuellement:

_Yes_ m'criai-je... _live on patents, is a new patent life!_

Il faut croire que, sans m'en douter, j'tais heureusement tomb; car
mon ami parut tout tonn de me trouver tant d'esprit.

Aucune sorte d'entrailles ne fut servie sur la table, qui pliait sous le
poids de l'argenterie, et des cristaux.

LES AMIS DE NOS AMIS.

Au dessert arrivrent deux gentlemen que Fred avait fait prvenir, et me
les offrit plutt qu'il ne nous prsenta les uns aux autres: Ce sont
mes amis, je vous les donne, me dit-il.

Et ce qu'il y a de beau, c'est qu'il disait vrai. Savant professeur du
_King's College_, et vous illustre architecte, je ne violerai point les
convenances en vous nommant ici; mais rien ne saurait m'empcher de
proclamer hautement cette vrit dsolante:

Que si,--gnralement parlant,--l'accueil franais a plus de grce et de
cordialit apparentes, l'hospitalit de nos ennemis naturels est bien
autrement effective, bien autrement zle, bien autrement srieuse que
la ntre.

La diffrence la voici, je pense: l'hospitalit pour nous est affaire
d'lgance et de bon got; pour eux, de devoir rciproque et d'change
bien entendu. De l vient qu'ils ont le fond et nous la forme.

Un de mes compatriotes,  qui l'on soumettait cette observation, leva
les yeux au ciel comme pour y chercher une inspiration.

La chose est simple... dit-il ensuite; ces gens-l sont des
insulaires... ils doivent une certaine reconnaissance  l'homme du
continent qui traverse la mer pour les aller voir...

--Ceci pourrait tre concluant, lui fut-il rpondu, si l'insulaire ne
traversait pas la mer pour aller voir l'homme du continent.

--C'est bien diffrent!... reprit le Franais d'un air convaincu.

Sur dix personnes qui assistaient  cette discussion, huit s'crirent
d'une seule voix: En effet, c'est bien diffrent.

La neuvime parut se disposer  rflchir avant de prendre parti.

La dixime dormait profondment.

Quoiqu'il en soit,--j'en atteste les terribles promenades auxquelles le
professeur et l'architecte se rsignrent par gard pour moi,--j'en
atteste aussi les sentiments que je leur garde,--nulle part mieux qu'en
Angleterre, on ne peut vrifier la justesse du vieil adage: _les amis de
nos amis_, etc.



LES THTRES.

Les affiches taient misrables, et le marasme dramatique s'y rvlait
nergiquement. Pas un drame national, pas une comdie nationale, pas un
opra, pas un vaudeville anglais! A l'Opra, Lablache et Rubini; 
Princess-Thtre, madame Eugnie Garcia; ailleurs, mademoiselle Djazet,
Levassor et Bouff; je ne sais o, des quilibristes arabes, de petits
enfants napolitains dansant des ballets obscnes; partout des
traductions de _la Part du Diable_; enfin, un beau jour,  Drury-Lane,
_Julius Csar_, et, le lendemain, _Macbeth_.

Personne n'a jamais rendu suffisamment,  mon gr, l'impression de
surprise dont on ne peut se dfendre quand on entend pour la premire
fois l'trange mlope de la dclamation britannique. Sur une oreille
qui n'en a pas l'habitude, cette singulire srie d'aboiements
entrecoups d'allitrations furibondes, ces cris, ces gargarismes
trangls, ces intonations: presque toujours  faux produisent un effet
consternant. Les noms propres surtout vous font sursauter. Qui diable
s'aviserait de reconnatre Brutus dans _Brouteuss_, Cassius dans
_Qucheuss_, et Csar, le grand Csar, dans un personnage intitul
_Six-Heures?_ Cependant de Julius Csar je ne saurais dire aucun mal.
Macready _(Mecrid)_, malgr ses rides dj prononces, sa dmarche
mthodique et le hochement rgulier de sa tte, rendait avec nergie et
vrit les nobles inquitudes, l'hroque indcision de son personnage.
Il y avait l, d'ailleurs, un jeune comdien, son lve, qui dclama la
harangue d'Antoine de manire  rendre jaloux O'Connell lui-mme. Il se
nomme. Anderson; sa figure est mle et fire, d'un beau galbe gyptien,
et anime par des yeux noirs ptillants d'intelligence. Il avait une
damne manire d'articuler ses perfides insinuations contre les
meurtriers de Csar, qui ds l'abord faisait prsager sa victoire.
Jamais on n'a mieux dit le

                     ... All honourable men!...

ni avec un _crescendo_ d'amertume mieux calcul pour faire effet sur la
foule.

La foule, soit dit en passant, est beaucoup mieux reprsente par les
figurants anglais que par les ntres. Il est vrai que les
ntres,--indpendamment de leur stupidit naturelle,--n'ont presque
jamais sous les yeux le tableau d'une motion populaire. Nous n'avons
pas de _hustings_, nous; nos lections se font  petit bruit, au fond de
trois urnes de bois, sur un tapis vert, dans une salle de mairie o deux
valets de ville entretiennent le bon ordre. Il y a bien loin de l au
_poll_ anglais, au vote  ciel ouvert, aux _hurrahs_ pousss par des
milliers d'lecteurs enrubanns, enrgiments, gorgs de bire et
stimuls par des suffrages  coups de poing. Le figurant anglais a vu
tout cela; il a pris part  ces accs de fivre politique; il est
chartiste peut-tre ou _repealer_; le ntre n'est pas mme garde
national. De l l'immense supriorit du premier. Dans _Julius Csar_,
d'ailleurs, se trouve une des plus magnifique conceptions de la tragdie
ancienne ou moderne. Je veux parler de cet entretien tenus la tente o
la colre imptueuse de Cassius se brise d'abord contre la rsolution
calme, la droiture inflexible de son compagnon d'armes, et dont plus
tard cette rsolution, cette droiture flchissent  l'appel d'une
ancienne amiti. Dans cette scne, chaque mot est vivant, le dialogue
palpite.. Comme la voix frmissante des acteurs, le vers tantt s'lve
et tantt faiblit. Ples imitateurs de Shakspere, partisans ampouls du
naturel dramatique, charlatans nervs qui parodiez, l'athlte,
montre-nous dans la vide exubrance de vos prtendues fantaisies un seul
clair de gnie qu'on puisse galer  celui-ci, et nous nous dclarons
prts  vous pardonner tout le reste.

Drury-Lane allait fermer; Macready, las de tenir tte  l'indiffrence
du public pour le drame classique (legitimate
drama),--c'est--dire,--tant les mots changent de sens!--pour
Shakspere, Massenger, Olway, etc., etc.,--Macready donnait ce jour-l sa
dmission de directeur. Ce fut le rle de Macbeth qu'il choisit pour
faire ses adieux  Londres. Or, savez-vous ce qu'on a fait de
_Macbeth?_... Je rougis en y songeant: on en a fait un libretto d'opra;
on y a intercal de force une vocation infernale qui rappelle la fort
du _Freischutz_ et le monastre du _Robert le Diable_. On a fait
descendre sur la bruyre dsole o les soeurs barbues prparent leur
th diabolique,--un peu de la manire de m'ame Gibou,--on y a fait
descendre un _basso cantante_, des choristes graves, des choristes
aigus, des choristes circonflexes; et tous ces gens-l braillent, avec
des voix qui n'appartiennent, disait Odry qu' cette estimable
population:

        Cuisez ensemble au fond de ce chaudron,
        Aile d'orfraie, aiguillon de vipre,
        Sel de lzard, pince de scorpion,
        Langue de chien  la dent meurtrire,
        Chauve-souris, noire htesse de l'air,
        Aveugle ver qui rampe dans la fange;
        Cuisez ensemble, et formez un mlange
        Aussi brlant une le brouet d'enfer (1).

[Note 1: _Fillet of a fenny snake_, etc. (_Macbeth_, acte IV, sc. I.)]

Ce que, dans le dsespoir de mon me et de mon tympan, je parodiais
ainsi:

        Chantez ensemble au doux bruit d'un chaudron,
        _Chuts_ de hibou, sifflements de vipre,
        Cris de crapaud, blements de mouton,
        Coassements de grenouille en colre,
        Unissez-vous pour entonner un air,
        Pourceaux, canards, corbeaux, rauque phalange,
        Chantez ensemble, et formez un mlange
        Bon tout au plus pour _London_... ou l'enfer.

[Illustration: Acteurs anglais.--Bartley.]

Macready n'en fut pas moins,--entre deux chansons,--un trs-habile
tragdien. J'ai dit habile, et non pas autre chose. L'inspiration manque
 ce dire not d'avance,  ces attitudes constamment nobles, et qui
veulent toujours tre dignes des bas-reliefs antiques.--Le rle de
Mac-Duff tant mal jou, la fameuse scne du cinquime acte:

        --My chelsen, too?........
        .....................................
        He has no children!...--All my pretty ones?

manqua compltement son effet, au moins sur moi.

Il est vrai que je commenais  tre inquiet pour mon propre compte.
Derrire les loges il rgne une espce de pourtour abandonn  des gens
assez mal vtus, qui, m'ayant _entendu rire en franais de l'abominable
musique  laquelle_ on a mis _Macbeth_, paraissaient m'en vouloir
srieusement. Le mot stupide,--qui m'tait chapp, j'en
conviens,--rpond assez, au _stioupid_ anglais pour qu'ils en eussent 
peu prs devin le sens, et je l'entendais circuler avec des
commentaires sans doute peu obligeants pour moi.--Heureusement le
rideau, en tombant sur _Macbeth_, bien et dment immol par Mac-Duff,
opra une favorable diversion.

Je n'ous jamais vocifrations, trpignements et applaudissements
pareils  ceux qui partirent alors de tous les coins de la salle. Il
s'leva une poussire noire, une espre de vapeur qui rougit les
lumires des lustres, L'difice semblait prt  clater, et vacillait 
l'oeil comme si le vertige des spectateurs et gagn les murailles. Je
compris alors dans toute son nergie l'expression potique de
_tremendous cheer_, mot  mot _effroyable encouragement_, que j'avais lu
tant de fois entre parenthses--au bas des tirades parlementaires ou des
toasts politiques.

Ou redemandait Macready. A sa place, je n'aurais pas os retarder d'une
seule inimit le plaisir que cette masse humaine paraissait dsirer si
passionnment. La toile cependant ne se relevait pas, et les cris, les
bravos, tout le sabbat continuait. On ne voyait plus, on n'entendait
plus, on ne respirait plus que du bruit. Nous dmes, mon compagnon et
moi, sans attendre l'issue de cette bacchanale, passer au foyer pour y
prendre mie glace.

[Illustration: Acteurs anglais.--Webster.]

N. B. Le foyer de Drury-Lane est le plus chaste de tous les foyers;
Macready l'a nettoy de toutes les impurets pareilles  celles de notre
ancien Palais-Royal. Ceci lui a valu, avec l'estime des honntes gens,
un procs du propritaire de la salle.

2e N. B. Les places sont dtestables en Angleterre. ... Au bout d'une
demi-heure,--seuls dans le foyer dsert, et dcourags par la
consistance phnomnale de l'espce de pte ferme qu'on nous avait
servie en guise de sorbets,--nous nous dcidmes  rentrer dans notre
loge.

Macready n'avait point encore paru... Les applaudissements continuaient
plus furieux que jamais, et devenaient dangereux pour les banquettes. Le
lustre ne jetait plus dans l'atmosphre embrase qu'une lueur indcise
et vague, celle du soleil au centre d'un pais nuage. Un de nos voisins
avait bris sa canne en frappant contre les colonnes, et se servait des
deux, tronons comme un tambour de ses baguettes. Mais personne ne
songeait  s'irriter contre l'idole rcalcitrante.--O France!  ma
patrie, pensais-je, que de pommes cuites ne fournirais-tu pas  un
parterre ainsi brav dans son enthousiasme! Et j'admirai longtemps
encore la patience d'Albion, ses poumons, ses pieds et ses poings,--le
tout galement infatigable.

[Illustration: Acteurs anglais.--Strickland.]

Macbeth reparut enfin. Ce thane farouche avait dpos le plaid, la
claimore et la toque  plume d'aigle, pour revtir l'habit noir,
l'escarpin verni, la cravate blanche, tout l'attirait enfin d'un
gentleman bien lev qui prmdite une contredanse ou un mariage. Il
n'tait question cependant que d'un discours d'adieu.

Ce mmorable _speech_, que je pourrais vous rpter textuellement 
l'instar du _Times_ et du _Chronicle_, racontait les efforts de
Macready, constatait leur russite, malheureusement incomplte, et
donnait les raisons qui le dcidaient  quitter la partie. Un ministre
apportant sa dmission aux Chambres n'aurait pu mettre dans son expos
de motifs plus de dignit, de mesure, de franchise apparente et de
courtoisie relle que ce directeur-acteur avouant sa dfaite. Il faut
reconnatre,  l'honneur anglais,--lorsque toutefois il la possde,--une
loquence particulire dont le mrite est de commander le respect des
auditeurs par le respect que l'orateur semble avoir pour lui-mme.
Macready nous en donna ce soir-l un chantillon remarquable.

A dire vrai, je trouvais un peu longues les soires passe  tudier
l'Angleterre dramatique. Pices et acteurs, tout a cinquante ans de
progrs  faire pour atteindre  l'tat actuel du vaudeville, de
l'opra-comique et mme du mlodrame franais. Le mlodrame, par
exemple, tel qu'il se joue sur la rive droite de la Tamise,  Surrey au
Victoria-Theatre, ferait sourire de piti l'ombre terrible des Caigniez
et des Pixercourt. _Le Sonneur de Saint-Paul_ me paraient prodigieux de
conception quand je le comparais au _Guy Mannering_ et au
_Pilote_,--tant bien que mal dcoups dans le roman de Walter Scott et
dans celui de Cooper,--que je vis  ces deux thtres. Les autres se
disputaient, comme je l'ai dit, _la Part du Diable_,--ce chef-d'oeuvre
de l'esprit humain,--mutile, dmonte, enniaise, attriste  faire
pleurer M. Scribe lui-mme; plus, un petit vaudeville du Cymnase,
passablement ddaign chez nous, mais qui, chez nos voisins, faisait
fureur. Cela s'appelle _Un Ange au cinquime tage_.

[Acteurs anglais.--Buckstone.]

Vous devinez sans peine  quels billements immodrs j'tais souvent
rduit. Un artiste de mes amis, en compagnie duquel j'assistais  toutes
ces rapsodies, imagina, pour me distraire, de croquer sous mes yeux les
acteurs qui me semblaient dignes de cette reproduction. Grce  lui, je
puis vous prsenter aujourd'hui un des plus clbres acteurs du thtre
anglais, gros garon, criard et bruyant, la joue enlumine, l'oeil vif
et la voix clatante, c'est Bartley qu'il faut voir surtout, comme dans
la comdie du _Turf_, reprsenter au naturel les grossiers jockeys, les
chasseurs de renard, les Osbaldestone de la vieille et joyeuse
Angleterre.

Il me resterait  vous peindre la seule comdienne digne de ce nom que
j'aie dcouverte  Londres, perdue dans l'obscurit d'un petit thtre,
le Strand,--une femme gracieuse et belle, qui joint  la joyeuset de
mademoiselle Djazet, tempre par une nuance de pruderie britannique,
toute l'lgance de mademoiselle Plessy, et quelque peu de la finesse de
mademoiselle Anas. Mais le portrait de cette ravissante personne m'a
t drob,--j'ai honte de le dire,--par mon grave compagnon de voyage,
qui en tait devenu amoureux. Il parlait dj,--cet homme mari,--de
solliciter  Paris un engagement pour mistress Sterling. Ainsi se nomme
notre merveille. Il fallait toute ma prudence de clibataire pour
l'empcher,  cette occasion, de se compromettre. _O hymen!  hymene_.

Farren y rendait  merveille la sensibilit nerveuse, la faiblesse
touchante, la gaiet purile et presque douloureuse du
centenaire-enfant, victime des jeux de son petit-fils. Dans la mme
pice, Webster jouait avec une rare vivacit une gaiet communicative,
le rle de Bob Lincoln, clerc d'avou, ou, comme il le dit lui-mme, un
gentleman  une guine par semaine.

Webster pourrait justement tre compar  Bardon, du Vaudeville;
Strickland le serait plutt  Lepeintre jeune, quoiqu'il ne jouisse pas
d'une conformation tout  fait aussi exceptionnelle. Vous le voyez tel
qu'il nous apparut dans le costume du lord grand chambellan, dans le
rle du _baron Stout_, espce de parvenu politique, essayant,  force de
grands airs, de se faire une place dans les rangs ddaigneux de
l'aristocratie.

Strickland est, aprs Farren, le meilleur _pre noble_ du thtre
anglais contemporain.

M. Buckstone a de doubles droits  l'illustration. Ce n'est pas
seulement un acteur leste et dgag,--grimacier quelquefois, mais
amusant toujours;--c'est aussi l'auteur des plus jolies petites _farces_
qu'on ait joues, dans ces derniers temps, au thtre de Hay-Market. Il
excelle dans les rles du maris justement jaloux, d'amoureux mystifis,
de dandys vapors et jous sous jambe, dans tous les personnages enfin
qui demandent de l'entrain, de la gaiet, du mouvement. Il revenait
d'Amrique lorsque je le vis jouer dans deux pices composes pour lui
par lui-mme; _A Kiss In the Dark (Un Baiser dans l'Ombre?)_ et _la vie
des Maris (Maried Life)_. C'est dans ce dernier personnage que je vous
le prsente, vritable, type de _mirliflore_ anglais, avec sa redingote
 pattes, ses bas chins et ses escarpins  rosettes.

[Acteurs anglais.--Mistress Fitz-Williams.]

Mistress Fitz-Williams,--comme qui dirait,  Paris mademoiselle
Julienne, si mademoiselle Julienne vivait encore,--revenait, elle aussi,
des tats-Unis, qu'elle avait charms par sa bonne humeur, sa malice
narquoise et l'originalit de son jeu. La voici costume  la russe et
avec la coiffure dont M. de Custine s'est tant merveill, dans le rle
de _la Vieille (the old Woman)_, qui n'est point  confondre, malgr le
titre et la couleur locale, avec _la Vieille_ de M. Scribe.

O. N.



Embellissements de Constructions nouvelles,  Paris.

PONT DE LA CIT.

Vers l'anne 1630 ou 1614, suivant Piganiol de la Force, on construisit
un pont lger communiquant de la Cit  l'le Saint-Louis. Ce pont, bti
en bois, comme l'ancien pont de la Tournelle, l'ancien pont Royal et le
pont au Change, brl en 1621, etc., fut appel cependant, par
exception, _le pont de Bois_; c'tait une simple passerelle.

Pendant le dsastreux hiver de 1709, les glaces qui s'accumulrent sur
la Seine, et la dbcle qui s'ensuivit, dmolirent en grande partie
cette passerelle. Il fallut l'abattre entirement en 1710; elle avait
dur prs d'un sicle. Ou mit sept ans  la reconstruire; elle ne fut
termine qu'en 1717.

Ce fut encore en bois qu'on l'difia. Pour lui donner plus d'lgance,
ou peut-tre plus de dure, on peignit le nouveau pont d'un bel
carlate. Cet affreux barbouillage lui fit donner le nom caractristique
du _petit pont rouge_; mais en admettant que cette enluminure
l'embellit, elle ne le rendit pas plus solide, car il dura moins que son
devancier. La Seine l'emporta au commencement de la Rvolution.

[Illustration: Pont de la Cit nouvellement construit entre la Cit et
l'le Saint-Louis.]

Ce dernier dsastre parut refroidir beaucoup les constructeurs. On resta
une douzaine d'annes sans songer  rtablir le pont Rouge. Enfin, en
1804 il se forma une compagnie qui entreprit la construction de trois
ponts en fer sur la Seine: ce furent les ponts des Arts, d'Austerlitz,
et de la Cit; elle les difia tous trois dans un diffrent systme de
construction. Le pont d'Austerlitz seul fut tabli pour recevoir des
voitures. Quant au pont de la Cit, le ceintre tait en fer, mais revtu
de bois; on le dispensa cette fois du barbouillage rouge appliqu en
1717. Cependant cette couleur brillante avait tellement frapp les yeux
des Parisiens que, croyant sans doute la voir sans cesse, ils
continurent par habitude  nommer le pont de la Cit le _petit pont
Rouge_. Les trangers cherchaient en vain la cause de cette dnomination
populaire, que rien dans l'aspect du pont ne semblait justifier.

L'oeuvre de 1804 dura bien moins encore que celle de 1717; on s'aperut
dernirement qu'une pile tait entirement ruine. Il a fallu
reconstruire le pont. Cette fois on ne l'a ni difi en bois, ni peint
en rouge: on a fait une passerelle suspendue, et on a cherch, 
harmoniser cette invention moderne avec le style de la vieille
cathdrale et avec celui de la fontaine gothique qui a t lev; pour
complter les embellissements de cette, partie de la Cit.

C'est  M. Homberg, ingnieur des ponts et chausses, qu'est due cette
nouvelle passerelle. Elle a t construite aux frais de la Compagnie des
Trois-Ponts, et le tarif du page est la consquence du privilge
accord  cette compagnie en 1804. Nous ne savons si les Parisiens,
toujours frapps de la magnifique couleur rouge qu'ils ont vu briller
l, il y a plus d'un sicle, continueront  baptiser l'oeuvre de M.
Homberg du mme nom; mais nous lui souhaitons une plus longue dure que
celle de l'oeuvre difie en 1804, et mme en 1717.



Courrier de Paris.

[Illustration: Bouff.]

Voici le mois de dcembre venu, le mois sombre, le mois lugubre, le mois
ruisselant de brouillards et de pluie: il est n le front dans un
linceul de nuages gris, et les pieds dans la boue; il mourra comme il
est n; pas un faible rayon, pas un ple sourire du ciel ne se glissera
dans les plis de son manteau, et ne viendra gayer sa tristesse.--On se
plaint de la mauvaise humeur et de l'air maussade de ce mois lamentable;
coutez toutes les rudes apostrophes dont on salue son arrive: entendez
les reprochas sans piti qui l'accompagnent partout,  toute heure, 
toute minute, depuis le jour de sa naissance jusqu' son dernier jour;
c'est une kyrielle d'insultes et de maldictions: mon Dieu, quel mois!
quel vilain mois! quel triste mois! quel horrible, quel pouvantable,
quel dtestable, quel excrable mois!--Voil ce qu'on en dit, et
dcembre se laisse dire; on voit, au fond, qu'il sent son faible, et que
lui-mme ne se trouve vritablement ni gai, ni gracieux, ni aimable, ni
souriant. Il n'y a rien de pis que d'avoir le sentiment de sa tristesse
et de sa difformit; on n'a plus la force de rpliquer un mot ni de se
dfendre; on baisse les yeux, on se blottit dans son coin, le corps
droit, les bras pendants, le regard timide, la lvre ple; et volontiers
vous cacheriez-vous dans les entrailles de l'enfer si quelque dmon
phosphorescent vous offrait le refuge d'une trappe tout  coup
entrouverte, avec accompagnement de _tam-tam_ et de poix rsine, comme 
l'Opra.

Dcembre aurait cependant d'excellentes raisons  donner pour justifier
sa tristesse et faire absoudre son vtement de deuil. Cette hypocondrie
qui le caractrise, cette escorte de nuages sombres et de pluie lugubre
o il vit et meurt sans rmission, vous lui en faites un crime; eh bien!
toute cette pompe funbre tourne au contraire  l'loge de ce pauvre
infortun dcembre. Vous tes bien noir, lui dites-vous, bien humide,
bien lamentable.--Que voulez-vous donc qu'il fasse? n'est-il pas dans
son rle? n'est-ce pas lui qui conduit le deuil de l'anne? n'a-t-il pas
vu mourir successivement, et un  un, onze de ses frres bien-aims:
janvier, fvrier, mars, avril, mai, juin, juillet, aot, septembre,
octobre, novembre? Ne reste-t-il pas le douzime et le dernier de tous,
pour leur rendre les honneurs suprmes, les bnir, faire creuser leur
tombe, les ensevelir, et s'enterrer lui-mme aprs eux?--Il est
sombre?--Parbleu, je le crois bien, on le serait  moins.

--Lamentable?--Au milieu du trpas du tous les siens, et si voisin de sa
propre mort.--Humide?--Ne voyez-vous pas que ce sont ses larmes, et
n'est-il pas juste qu'il pleure le dsastre et la fin de toute sa
maison? Vaudrait-il mieux que cet honnte mois de dcembre fit comme les
veuves de ce pays-ci qui se parent, sourient  tout venant, et passent
du _De profundis_ au petit souper, de l'Opra et au bal, avec une
aisance et une grce qui font l'loge de leur philosophie, mais doivent
causer quelque tressaillement  l'ombre du dfunt, Dcembre a plus de
coeur que cela: il fait les choses en conscience, s'attriste, se voile,
pleure des torrents de pluie, et enveloppe le ciel et la terre de jours
semblables  des nuits.

Toutefois, il a l'me bonne et ne ressemble pas  ces moribonds, enrags
de mourir, qui voudraient que le monde entier finit avec eux. Dcembre
comprend que d'autres vont natre aprs lui; il voit poindre une anne
nouvelle, des jours nouveaux, et emploie ses dernires heures qui lui
restent  leur prparer une gracieuse rception,  fleurir et sucrer
leur naissance,  orner leur berceau de prsents, de galanteries et de
douceurs. Si dcembre est mlancolique, il n'est pas avare. Voyez comme
au milieu de sa tristesse, un milieu de ses proccupations funbres, il
songe dj  l'anne 1844 qui le pousse en terre de minute en minute, et
bientt aura pris sa place. Le peu de temps qu'il a encore devant lui,
dcembre s'en sert pour donner l'veil  la marchande de modes, au
bijoutier, au confiseur, au luxe, au caprice,  la fantaisie: Allons
sus! leur dit-il; je touche  mon dernier soupir, cela est vrai; mais
regardez  l'horizon, cette jeune anne qui s'avance au bruit du bal et
de la musique! Faites-lui bon accueil; apprtez, pour la recevoir, ces
mille riens ruineux dont Paris tient fabrique; qu'en ouvrant les yeux,
qu' son premier pas, elle soit accable de prsents, de drages et de
baisers!

Dj, en effet, la Ville se pare, le magasin tale ses trsors les plus
riches elles plus tentants; Susse et Giroux, commencent  lutter de
recherche et de magnificence; et les jeunes femmes au pied furtif, les
jeunes gens  la botte vernie et au poil retrouss: jettent en passant
un regard d'interrogation dans les profondeurs de la boutique, et sur la
glace transparente o l'or et le diamant tincellent.--Sonnez les
cloches, 1843 finit! 1844 va commencer! Jetez  l'un une pellete de
terre et une oraison funbre; en l'honneur de l'autre, distribuez les
bonbons du baptme!

1843 trpassera sans grand clat, comme il a vcu; prs de nous quitter,
il n'a invent ni plaisirs bien neufs ni nouvelles bien piquantes pour
assaisonner ses adieux. Ce qu'on faisait hier  Paris, on le fait
aujourd'hui, on le fera demain, et j'ai grand'peur qu'en cela 1844 ne
ressemble  1843, et ne passe par les vieux sentiers o celui-ci a
march. Paris est un vieillard qui rabche, un homme blas qui, ayant
got de tous les mets, savour tous les vins, essay de toutes les
ides et de tous les plaisirs, ne prend plus mme la peine de changer:
il fait toujours le mme geste, il dit tous les jours la mme chose, il
traverse les mmes rues, joue les mmes jeux, prend les mmes
distractions, mange  la mme fourchette et met le pied sur les mmes
pavs. O est le Paris capricieux, entreprenant, mobile, vif et prompt
comme l'clair?--Que voulez-vous? on n'est pas toujours jeune, et les
forts dtachs poussent  la mlancolie.

Ne me demandez donc pas: Qu'y-a-t-il de nouveau? que peut-il y avoir de
nouveau? Les maisons sont  six tages; l'asphalte dalle les boulevards,
le fiacre se paie  l'heure ou  la course; les boutiques s'ouvrent le
matin et se ferment le soir; les tuyaux de gaz sont clos  minuit; le
garde national fait faction  la mairie; on nat, on meurt, on est
malade, on se gurit; il y a des voisins qui mdisent du voisin; des
poux bien assortis qui s'arrachent les yeux, et des gens qui jouent aux
dominos.

Vous voulez du nouveau?--Nous avons eu vingt concerts cette
semaine.--Hlas! rien de moins neuf qu'un concert.

--Comment? la salle Vivienne! la salle Hertz! la salle Pleyel!
l'Athne! l'htel de M. Jules de Castellane! le violon; le piano, le
cor, la flte, le violoncelle, le hautbois, le duo, le choeur, le
quatuor, la romance!--Eh! mon ami, tout cela est vieux comme les rues.

De grce, que faut-il faire pour vous donner du nouveau? Voulez-vous
jouer  la bouillotte!--O ciel!--Au whist?

--Ah! Dieu!--Dnons.--Je ne fais que cela.--Causons.

--Quoi de plus vieux que la parole?--Dormons.--La belle
nouveaut!--Regardons couler l'eau.--La rare invention!

Eh bien! vous allez me suivre au Thtre-Franais.--Corneille et Molire
ne sont pas ns d'hier, et leurs successeurs d'aujourd'hui sentent dj
le rance.--Vous couterez bien un vaudeville?--On jouait le vaudeville
avant le dluge, et No en avait dans l'arche.--Voyez cependant comme la
foule s'agite et se hte; certes elle n'est pas ennuye et blase comme
vous!--O court-elle ainsi?--Au thtre des Varits.--Suivons-la, soit!
Ici ou l, l ou ailleurs, que m'importe!

Cette multitude curieuse qui se presse depuis huit jours au thtre des
Varits, c'est Bouff qui l'occupe et l'attire, le grand acte est
accompli: Bouff a rompu publiquement avec le Gymnase, son fidle
compagnon de quinze ans. Qu'on parle maintenant des vieux amis et des
vieilles amitis! On se prend par hasard, on se garde par habitude, et
puis l'on se quitte un beau jour pour un intrt, pour un caprice, pour
un hochement de tte.--Connaissez-vous cet homme qui passe l-bas? vous
dit quelqu'un, en vous montrant du doigt votre ancien et longtemps votre
meilleur ami.--Moi? je n'ai jamais vu ce monsieur.--De mme Bouff
passera devant le Gymnase et sur le boulevard Bonne-Nouvelle sans
tourner seulement la tte de ce ct, sans se souvenir que c'est l
qu'il est n en quelque sorte, qu'il a grandi et que la gloire lui est
venue.

Ce n'est pas que nous voulions accuser Bouff d'ingratitude; le Gymnase
et Bouff taient las l'un de l'autre; c'est un trait de rupture au bas
duquel les deux intresss, le thtre et le comdien, ont appos, leur
signature de tout leur coeur. Mais comment en taient-ils venus  ce
point d'antipathie rciproque, aprs une liaison si ancienne, si
clatante et se utile pour tous deux? Que vous dirai-je? Un longue
cohabitation amenant la lassitude, et, ce qui dtruit les associations
les plus solides en apparence, certains embarras d'affaires, la
prosprit dcroissante et la mauvaise humeur, consquence de la
mauvaise fortune, Bouff et le Gymnase, au milieu de la grande bataille
du thtre et des auteurs, dclinaient en effet de compagnie, et
voyaient leur lustre s'clipser.

Je ne sais ce que deviendra le Gymnase sans Bouff, mais il est clair
que Bouff se passera parfaitement du Gymnase. Bien plus: cette
sparation semble le ranimer et le rajeunir; on dirait d'un prisonnier
qui a bris sa chane et qui chante  travers champs et cabriole. Il
fallait le voir  son dbut aux Varits: ce n'tait plus le Bouff
triste et maladif de ces derniers temps, mais le Bouff alerte, veill,
ingambe, joyeux; jamais le gamin de Paris n'avait eu plus d'entrain,
plus de jeunesse, plus de verve, plus de coeur, plus de malice; jamais
il n'avait mis plus de lgret dans son tourderie, plus de sensibilit
dans son dnouement et dans ses larmes; aussi le succs a-t-il dpass
toutes les esprances; Bouff a pris possession du thtre de Potier et
de Vernet au milieu des bravos et des couronnes. Sans doute il en cote
un peu cher au directeur M. Nestor Roqueplan; cent mille francs de
ddit, c'est bien quelque chose; mais l o la vogue arrive, cent mille
francs ne psent pas un denier.

Faute de pouvoir vous envoyer Bouff en personne, timbr et sous bande,
_l'Illustration_ vous gratifie de son portrait; c'est toujours quelque
chose, cherchez dans notre esquisse le comdien spirituel, ingnieux,
dli, fin, mlancolique, et souriant d'un sourire si voisin des larmes.

On a beaucoup parl de Janus, et mme on en a fait un dieu; le beau dieu
que voil! A quoi bon faire tant d'embarras pour un personnage  double
face, et cela valait-il la peine de le canoniser? Que direz-vous donc de
Bouff, qui se multiplie, et se mtamorphose, et prend tant de figures
diffrentes; tantt gamin de Paris, tantt enfant de troupe, tantt le
bonhomme Baptiste, tantt le pauvre Jacques; ici pleurant, l souriant,
le ridicule et la passion, le drame et la comdie?

Bouff a t le grand succs et l'intrt capital de la semaine; on
s'est plus occup de Bouff que de M. de Polignac lui-mme qui vient de
paratre ici et de disparatre aussitt devant les susceptibilits et
les soupons de la police. M. Berryer, de retour de Londres depuis trois
jours, n'a pas fait une plus heureuse concurrence que le ministre de
1830  la vogue du _Gamin de Paris_; quelques vieux htels du faubourg
Saint-Germain ont pu s'mouvoir de son arrive, comme d'un souvenir et
d'une esprance; mais on ne dit pas que le peuple et la foule, se soient
assembls pour aller  sa rencontre, comme ils se prcipitent aux
reprsentations de Bouff. Or, c'est le peuple, c'est la foule qui
constatent le sucrs des comdies politiques ou non publiques; il n'y a
pas de bonne chance s'ils ne font queue d'abord et ne battent ensuite
des mains au dnouement.

A Rouen, ils ont battu des mains pour M. Beuzeville, qui n'est pas le
duc de Bordeaux, bien s'en faut. M. Beuzeville est ce potier d'tain
dont nous avons dj parl, et qui tout  coup s'est veill pote, non
pas pote pour rire, pote de petits vers, comme l'Oronte du
_Misanthrope_; une tragdie en cinq actes, munie de tous ses alexandrins
est le fruit des veilles potiques de M. Beuzeville. Or, une tragdie ne
badine pas. Celle-ci a pour sujet _Spartacus_. Le Thtre-Franais, on
se le rappelle, avait accueilli avec bienveillance l'oeuvre du jeune
ouvrier, mais cet accueil tait plutt un encouragement qu'une
approbation complte. Il fallait remanier la pice, corriger les vers,
changer des scnes, donner enfin  Spartacus tout ce qui lui manquait
encore. Ce n'est pas le courage, la rsignation et la modestie qui ont
fait faute  M. Beuzeville; il aurait bien volontiers suivi les avis de
messieurs les comdiens ordinaires du roi; mais le jeune pote avait
hte de savoir si, tout imparfaite qu'elle tait, sa tragdie donnait
vraiment des esprances; il a donc conduit _Spartacus_  Rouen, et
_Spartacus_ n'a pas eu  s'en plaindre: Rouen a vivement applaudi des
scnes intressantes, de beaux vers, de nobles sentiments, du moins le
journal normand le dit.--M. Beuzeville est n en Normandie, et l'on
pourrait croire que la mre a eu quelque indulgence pour son fils: mme
un peu de faiblesse et d'aveuglement ne surprendraient pa; mais, dans
cette occasion, l'amour maternel ne semble pas avoir empch l'quit du
juge. Le critique rouennais mle des observations  ses louanges, et
Rouen sans doute en aura fait autant. C'est une excellente mthode pour
bien lever les enfants et les potes. Le talent naissant de M.
Beuzeville mritait en effet de ne pas commencer par tre aveuglement
accabl de caresses pour finir et avorter ensuite comme un enfant gt.
Avec un rgime fortifiant, il deviendra un homme, nous l'esprons.

Nous l'avions devin, les ambitions littraires s'agitent autour de
l'Acadmie, c'est  qui prendra d'assaut le fauteuil de M. Campenon. Les
assaillants les plus intrpides et qui portent le plus haut leur
bannire sont M. le comte Alfred de Vigny. M. Sainte-Beuve M.
Saint-Marc-Girardin, vient ensuite M. Vatout, bibliothcaire du roi, qui
frappe  la porte de l'Acadmie depuis longtemps, comme ces locataires
nocturnes  qui le concierge refuse d'ouvrir, bien qu'ils carillonnent
sans relche et  coups redoubls. La bataille s'engagera vivement entre
ces quatre candidats; le reste n'est pas srieux, pas mme M. douard
d'Anglemont.

M. Liadires aurait bien aussi quelques vellits de se mettre sur les
rangs; mais, pour se dernier, il attend le succs de la fameuse comdie
dont on s'occupe si fort depuis quinze jours: les _Btons flottants_. La
semaine dernire, cette comdie tait encore  l'tat de logogriphe, et
nous en cherchons le mot: ce mot est trouv, et ce mot est Liadires; on
avait cependant compt sur le mystre le plus profond jusqu'au jour de
la premire reprsentation; mais un secret  Paris est comme une
bouteille de fine liqueur livre  l'air et qui s'vente; on a beau
chercher, personne ne peut dire qui a t le premier le bouchon. Quoi
qu'il en soit, M. Liadires est vent; tout Paris dsigne l'officier
d'ordonnance et le dput comme l'auteur de la comdie en question; il
n'y a donc plus aucune espce de mrite  le dire, on ne se donne pas
mme par l le petit plaisir d'une indiscrtion; aussi les femmes n'en
parlent-elles plus.

Croiriez-vous une chose? madame Cindi-Damoreau a quitt Boston et va 
la Havane. Deux rossignol, pour traverser ainsi les mers, es-tu devenu
alcyon?



Thtre.

_La Tutrice ou l'Emploi des Richesses_, comdie en trois actes de MM.
SCRIBE ET DUPORT (THTRE-FRANAIS).--_Daniel le Tambour_ (GYMNASE).

Le mot tuteur et tutrice a un air rbarbatif; dans un tuteur, la comdie
a coutume de ne voir qu'un vieux barbon, goutteux, quinteux, maussade et
avare, quelque Cassandre ou quelque Bartholo, fort  charge aux vives
Rosines et aux galantes Isabelles; la tutrice a d en souffrir
logiquement; et il semble difficile qu'une tutrice,  son tour, ne soit
pas quelque peu respectable et douairire. Mais au connat M. Scribe; M.
Scribe n'aime pas  se traner dans la tradition; c'est l'homme aux
surprises. Il lui est arriv plus d'une fois, dans ses charmantes
esquisses du Gymnase, de montrer de jeunes et aimables tuteurs, des
tuteurs trs-galants, trs-tendres, faits tout exprs pour tre adors
des pupilles. Voici maintenant qu'il nous donne une tutrice de l'ge
d'une jeune-premire, et point du tout maussade.

Elle s'appelle Amlie de Moldaw. Quant  son titre de tutrice, il est
plutt de pure bienveillance que strictement lgal.

Voici le fait.

Un vieux feld-marchal, le comte de Wurtzbourg, est oncle d'un vaurien
de neveu, son hritier naturel. Laisser sa fortune, c'est--dire trois
ou quatre millions,  un tel drle, c'est jeter une brebis dans la
gueule du loup: en un tour de dent les millions seront absorbs. Pour
eviter cet apptit vorace, le feld-marchal nomme Amlie de Moldaw, la
fille d'un de ses compagnons de guerre, sa lgataire universelle; ceci
veut dire qu'il dshrite son neveu. Aprs quoi, le bonhomme meurt; que
la terre lui soit lgre!

Amlie accepte le legs; mais ne croyez pas que ce soit par cupidit;
tout au contraire. Ces biens immenses, elle les conservera avec
honntet, avec soin, comme un vertueux tuteur veille  la fortune d'un
mineur tourdi, pour la lui rendre intacte quand la sagesse lui sera
venue.

Or, comment corriger ce fou de Lopold de Wurtzbourg? comment le
convaincre que ses richesses sont faites, non pas pour les perdre
sottement en dissipations et en extravagances, mais pour les faire
fructifier honorablement pour soi, utilement pour les autres? Telle est
cependant la tche qu'entreprend Amlie, et vous avouerez qu'on ne
s'attendait gure  ce cours de morale de la part d'une jeune fille de
vingt ans.

Elle trouve naturellement dans Lopold un disciple peu docile. Lopold a
beaucoup plus de penchant pour ces demoiselles de l'Opra que pour autre
chose, et l'ordre lui semble bien maussade, en comparaison du dsordre.
D'ailleurs, pourquoi Lopold couterait-il les remontrances d'Amlie?
N'est-ce pas elle qui vient de lui enlever l'hritage qu'il croyait dj
tenir, et sur lequel il avait fond tant de charmants rves de plaisir?
Donc non-seulement il dcline la comptence d'Amlie en fait
d'ducation, mais il se croit en droit de la har, aussi bien que feu
son oncle. Et pour tmoigner aux vivants et aux morts cette haine
profonde et le cas qu'il fait de leurs leons, Lopold se promet d'tre
plus mauvais sujet, plus dissipateur que jamais; il fera des dettes, il
passera sa vie follement; il pousera la Fredoline, illustre danseuse de
l'Opra! En un mot, il compromettra de son mieux le nom des Wurtzbourg.

Lopold le ferait comme il le dit, si Amlie n'tait pas la pour
l'arrter dans cette voie de perdition. Que fait-elle? Elle achte tout
simplement des cranciers de Lopold de bonnes lettres de change, et en
vertu de ce titre en rgle, fait arrter notre tourdi, qui va tout
droit en prison mditer sur la fragilit des hritages et sur les
danseuses de l'Opra. Il est d'abord furieux, et maudit Amlie de plus
belle; si bien qu'il en fait une grosse maladie. Mais tre toujours
furieux ou malade, c'est une triste position  vingt-cinq ans. La
mditation arrive donc aprs la rage, et aprs la mditation viennent la
sant et le sens commun, Lopold se dcide  tre raisonnable, mais
c'est encore par vengeance: il veut qu'Amlie ait la preuve qu'elle ne
lui a rien pris en lui prenant les millions de l'oncle, et qu'il sait
fort bien s'en passer.

Il tudie le droit et devient un avocat distingu; cela s'appelle se
venger noblement, et vous conviendrez que cette vengeance vaut un peu
mieux que la premire, qui consistait  se ruiner et  se dshonorer.

On sait le procd de Marivaux, et de M. Scribe aprs lui; M. Scribe et
Marivaux ne mettent les gens aux prises et ne les font se har d'abord,
que pour les faire s'adorer ensuite; telle est la conclusion de la
guerre de Lopold de Wurtzbourg contre Amlie de Moldaw.

En retrouvant Amlie, Lopold est tout inquiet d'prouver je ne sais
quelle espce d'motion qui n'est plus tout  fait son antipathie
d'autrefois. Cependant il rsiste, et veut lutter encore; mais,  force
de rsister, les plus braves souvent succombent: c'est ce qui arrive 
Lopold, surtout lorsque Amlie, convaincue de sa conversion, se dvoile
 lui, et explique tout le secret le sa conduite; alors, en effet, dans
cette femme qu'il a longtemps souponne d'avidit, de mauvaise foi, et
de pis encore, Lopold trouve une bonne et charmante fille, dvoue,
dsintresse, vertueuse, qui a voulu le sauver de ses propres folies,
et, le voyant compltement corrig, lui restitue toute cette fortune
dont il saura faire dsormais un bon emploi. A quoi bon vous dire que
Lopold, merveill, attendri, vaincu, tombe aux pieds d'Amlie, et que
bientt nous clbrerons les noces dans le chteau du vieux marchal de
Wurtzbourg? cela va de soi-mme.

Quelques hors-d'oeuvre d'un got quivoque, des dveloppements excessifs
au dbut de la comdie, certains mots et certains dtails manquant d'une
suffisante dlicatesse, avaient caus, le premier jour, certains petits
dsagrments  la _Tutrice_ mais MM. Scribe et Duport ont, ds le
lendemain, remdi au mal, et l'ouvrage, sans tre un des plus heureux
et des plus spirituels du fcond et habile auteur, se fait couter
maintenant sans obstacle et mme avec plaisir. Il est agrablement jou
par mademoiselle Plessis, Provost, et mademoiselle Brohan.

--Le Gymnase, veuf du Bouff, a song tout aussitt  le remplacer. Le
jour mme o Bouff faisait, au thtre des Varits, une triomphante
entre, M. Delmas s'essayait au Gymnase dans un rle destin
primitivement au clbre comdien. M. Delmas a russi; c'est un acteur
exerc, et qui il manque un peu de distinction, mais qui a du mtier, de
la verve, de l'intelligence, de la chaleur, C'est dj beaucoup, et,
avec cette premire mise de fonds, on peut faire son chemin.

D'ailleurs, il. Delmas n'avait pas prcisment besoin, cette fois, des
belles manires d'un homme comme il faut; il a dbut par le rle d'un
tambour. Or, ce tambour s'appelle Daniel; il est brave, il est sensible:
figurez-vous le tambour modle. Sa bravoure, Daniel l'a montre souvent,
sur les champs de bataille, et dernirement en Afrique, au col de
Mouzaia; quant  sa sensibilit, voici  quoi il l'emploie:

Tout tambour qu'il est, Daniel est le pre d'une charmante fille.--Et la
mre, une vivandire?--Non pas, morbleu! la mre est une
marquise.--Comment cela se peut-il?--Pardon; mais l'histoire serait trop
longue  vous conter.

Or, cette fille charmante, Daniel veille sur elle et revient tout exprs
d'Afrique pour faire son bonheur. Vous comprenez bien qu'il n'use pas
lui dire qu'il est son pre, un simple tambour! mais il fait mieux: il
l'arrache  l'inimiti d'une mchante famille qui en veut  son bien, et
lui donne pour mari,  la place d'un homme qu'elle hait, un joli petit
comte qu'elle aime; aprs quoi il reprend son tambour, fait un roulement
et retourne en Afrique, la larme  l'oeil, mais sans avoir dit son
secret.

La pice, l'auteur M. Auvray, Delmas le dbutant, et mademoiselle
Rose-Chri, ont russi avec accompagnement de bravos et de larmes.



Histoire de la Semaine.

L'attention s'est, cette semaine moins que jamais, porte sur ce qui
peut se passer en France. La province n'est occupe qu' rdiger les
ptitions qu'elle veut remettre  ses dputs avant que ceux-ci montent
dans la voiture particulire dans la malle-poste, dans la diligence,
dans le wagon ou dans le bateau  vapeur qui doit les amener  Paris.
Quant  la capitale, elle se creuse la tte  chercher douze nom 
inscrire sur chacune des listes des douze arrondissements pour
l'lection des maires et adjoints, fonctionnaires sans fonctions,
archivistes purs et simples des actes de l'tat civil, qui n'ont pas
assez d'attributions pour pouvoir faire le bien, mais qui, par force
d'inertie, arrivent quelquefois  l'empcher. Les circulaires des
candidats se nuisent et font ployer l'lecteur sous leur poids. Mais, en
vrit, pour l'homme qui ne fait partie d'aucune coterie de quartier, il
est bien difficile, au milieu de tous ces prtendants  l'charpe
municipale,  l'habit brod, et, pour tout dire,  la dcoration qui
fait partie oblige du costume, il est bien difficile de dgager
l'inconnu, et cependant la loi nous condamne  recommencer douze fois
cette pnible opration auprs de laquelle les rbus que
_l'Illustration_ donne  deviner ne sont qu'un jeu!--Les nouvelles
d'Afrique sont venues remplir un peu le vide que le manque d'vnements
intrieurs ont laiss dans nos feuilles politiques. La brillante et
heureuse expdition du gnral Tempoure demande un rcit spcial qu'on
trouve dans ce mme numro; quant  la dfection d'un chef indigne,
dont nous avons dj parl, et  la trahison dont une tribu des environs
de Constantine aurait eu  se plaindre de la part du gouverneur de cette
province, les feuilles officielles n'ont jusqu'ici donn aucun
renseignement  ce sujet, sans doute pour tre plus  mme de rpondre
avec exactitude aux faits prciss qui ont t mis en
circulation.--Notre mission de Chine s'est enfin dtermine 
s'embarquer sur l'escadre qui doit la conduire dans le Cleste Empire.
Elle attendait probablement pour prendre ce parti qu'Old-Nick et fait
paratre ses premires livraisons de _la Chine ouverte_, qui vont lui
servir de _Guide de l'tranger_, et qui vont permettre en mme temps aux
souscripteurs casaniers de faire, sans se dranger et sans redouter,
eux, aucun mcompte, le mme voyage que M. de Lagrene. L'empereur
chinois nous ayant fait la gracieuset de nous adresser son portrait,
nous avons cru devoir, en change lui envoyer celui de notre ministre
plnipotentiaire: nous les donnons tous deux aujourd'hui  nos
lecteurs.--La nouvelle s'tant rpandue que deux Franais de la lgion
que nos nombreux compatriotes ont forme  Montevideo pour dfendre
leurs personnes et leurs biens, avaient t pris par le gnral Oribe,
torturs et mutils, que leurs ttes avaient t exposes, le ministre
fit annoncer que des explications seraient demandes  ce sujet. En
effet, un des btiments de notre escadre de la Plata fut dpch dans ce
but  Buenos-Ayres. Qu'en est-il advenu? C'est encore une incertitude
que les feuilles du gouvernement ont a faire cesser. D'aprs _le
Patriote Franais_, journal qui se publie  Montevideo, M. Arana,
ministre de Rosas, aurait, en substance, rpondu  M. de Ludre, notre
ministre prs de la rpublique argentine: Les deux individus sur le
sort desquels vous rclamez taient du nombre de ceux que MM. Pichon,
consul franais  Montevideo, et l'amiral Massieu de Clerval, commandant
de l'escadre franaise, ont dclars officiellement _n'tre plus
Franais_, pour avoir, sans l'autorisation du roi, pris du service
militaire  l'tranger. Que signifie ds lors votre rclamation? Nous
ne savons jusqu' quel point la dclaration de MM. Pichon et Massieu de
Clerval serait regarde comme nous engageant, alors mme, ce que nous ne
croyons pas, qu'elle aurait t faite; car il est bien constant que des
hommes placs dans la ncessit de la lgitime et de l'immdiate dfense
personnelle,  Montevideo, o ils sont bloqus, ont quelque chose de
mieux et de plus pressant  faire que d'attendre de Paris l'autorisation
de prendre les armes. D'aprs le _Times_, au contraire, les deux
Franais seraient morts des blessures qu'ils auraient reues en
combattant, et leurs cadavres auraient t mutils par les Montvidens
eux-mmes, pour augmenter l'ardeur de leurs auxiliaires et leur rendre
l'ennemi plus odieux. De ces deux versions, quelle est la vraie?

Bien des yeux sont en ce moment tourns vers l'Angleterre. L'attention
qu'on a prte  l'accueil qu'y ont reu M. le duc et madame la duchesse
de Nemours, aux hommages que sont venus leur rendre les ministres des
puissances trangres et, parmi eux, le ministre de Russie, qui a donn
son nom  la fameuse convention de juillet 1840, de Brunow, cette
attention a fait son temps. La visite que la reine Victoria vient de
rendre  sir Robert Peel serait elle-mme oublie si les journaux
anglais n'avaient fait gagner et ne reproduisaient pour leurs lecteurs
le wagon-salon qui a transport leur souveraine et le prince Albert.
Mais le fait qui veille le plus la curiosit anglaise en ce moment et
qui, de ce ct du dtroit, est de nature  faire natre galement la
ntre  des titres divers, ce sont les rceptions, les petits levers de
M. le duc de Bordeaux, ses entrevues avec les plerins de la lgitimit
qui ont entrepris tout exprs ce voyage, et les harangues plus ou moins
mesures qu'on lui adresse. Plusieurs journaux franais s'en meuvent et
annoncent qu'on ne peut manquer,  la tribune de la Chambre, de demander
compte de leur dmarche aux dputs qui ont t grossir la cour du
petit-fils de Charles X. Ce qui nous parat devoir rsulter le plus
certainement de tout cela, c'est tout simplement une discussion
d'adresse fort anime. Du reste, on est fort curieux de savoir quelle
rponse sera faite au prince voyageur quand il demandera  faire sa cour
 la reine. Ce ministre tranger lui a port les flicitations de son
souverain; c'est le ministre du roi de Hanovre.--Le ministre anglais et
les accuss irlandais se trouvent avoir un rpit de six semaines, par
l'ajournement au 15 janvier qu'ont prononc les quatre juges de la Cour
du banc de la reine(2). En attendant, le cabinet fait imprimer dans ses
journaux qu'en dfinitive, s'il n'obtient pas une condamnation, cela ne
fera que dmontrer plus videmment au Parlement la ncessit de lui
accorder des mesures coercitives. On voit qu'il s'arrange d'avance pour
ne pas paratre trop dsappoint dans le cas d'un acquittement. Il croit
aussi devoir dcouvrir de temps en temps des conspirations et des dpts
d'armes, pensant que cela ne saurait faire de mal sur l'esprit des
jurs.--Les lections amricaines ont dfinitivement pris couleur, et
l'opinion dmocratique est sre aujourd'hui d'une grande majorit. Nous
dsirons, sans nous en flatter beaucoup, que quand le parti vainqueur
aura install au Capitole de Washington, son influence  la place de
celle des whigs, il entend mieux que ceux-ci les vritables intrts
tats-Unis, et abroge cette lgislation de douanes qui quivaut en
quelque sorte  une prohibition gnrale.

[Note 2: L'honorable douard Pennefather, prsident de la Cour du banc
de la reine, en Irlande, est dans sa soixante-dixime anne. Il a dbut
au barreau vers 1796, et a t longtemps l'un des premiers avocats de
son pays. Quoique n en Irlande, on assure qu'il ne dissimule point sa
prdilection pour l'Angleterre. Un fait qui semblerait venir  l'appui
de cette opinion, c'est que, depuis plusieurs annes, toutes les
proprits qu'il a achetes sont situes sur le territoire anglais. Il
est inutile de dire qu'il est conservateur.

L'honorable Chartes Burton, second juge, n'est pas Irlandais. C'est John
Philippot Currau, qui, ayant conu les plus grandes esprances de son
jeune talent, l'enleva  l' Angleterre et le protgea dans ses dbuts au
barreau irlandais. Il appartient au parti whig. On lui reproche
toutefois d'avoir aid de son crdit et de son argent la candidature de
son gendre, M. West, qui est conservateur.

L'honorable Philippe Cecil Crampton, troisime juge du banc de la reine,
a soixante ans, il s'tait fait de bonne heure une haute rputation de
talent dans l'Universit irlandaise. Il a t professeur de droit au
collge de la Trinit. Il a sig, comme membre de l'opposition,  la
Chambre des communes, et, sous l'administration whig, il a exerc les
fonctions de solliciteur-gnral. Il a de tout temps profess  l'gard
d'O'Connell une vive antipathie, et O'Connell, comme on doit le penser,
la lui rend bien. C'est un des champions les plus actifs de la grande
cause de la temprance. On rapporte que, voulant donner au pre Matthews
un gage clatant de sa loi, il fit un jour vider tous les vins que
contenait sa cave (et elle tait clbre parmi les amateurs) dans un
ruisseau qui traverse sa villa prs Bray, dans le comt de Wicklow.

L'honorable Louis Perrin, quatrime juge, est d'origine franaise, c'est
la rvocation de l'dit de Nantes qui a forc sa famille  se
naturaliser en Irlande. En 1834, il a t lu,  Dublin, membre du
Parlement. Il est whig. Sa probit, son savoir et son bon sens le font
respecter de tous les partis. Il a plus de soixante-dix ans.]

[Illustration: tats-Unis.--Le Capitole de Washington.]

Le roi Othon a ouvert, le 20 novembre, l'Assemble nationale par un
discours qui et t plus convenablement prononc le premier jour de
l'an. L'allocution royale est toute en souhaits et en voeux que les
dputs ont d croire sincres. Tous les membres du corps diplomatique
assistaient  cette sance,  l'exception du ministre de Russie.--Les
nouvelles anglaises de Chine sont peu favorables. Le comptoir nouveau ne
fonctionne gure, et les ports sont encombrs de marchandises anglaises
qui ne trouvent pas d'coulement. D'un autre ct, des fivres
trs-dangereuses exercent leurs ravages sur les Europens, et l'le de
Hong-Kong: est infeste de vagabonds, de voleurs, de rats et de
plusieurs espres de vermine qui s'entendent parfaitement pour en rendre
le sjour insupportable aux _Barbares_.--Si nous voulions parler du
Penjab, il nous faudrait enregistrer des assassinats nouveaux  la suite
de ceux que nous avons dj annoncs, tracer des noms aussi peu commodes
 crire qu' prononcer, et avec lesquels nos lecteurs n'ont nul intrt
 faire connaissance. Le gnral Ventura n'est point, comme on l'avait
dit, prisonnier dans une forteresse. Le gnral Avitabile est galement
parvenu  se mettre en sret. Lord Ellemborough n'a pas encore annonc
l'intention d'intervenir, mais il fait runir une arme considrable sur
le Rutledge, et cette mesure le mettra  mme de menacer ou d'agir selon
que les intrts anglais le demanderont.--Nous avons gard pour la fin,
comme on fait des nigmes, les incroyables intrigues qui se croisent en
ce moment en Espagne. On a vu prcdemment M. Lopez rsigner le pouvoir
dont, malgr ses concessions ou peut-tre plutt par suite de ses
concessions mme, le gnral Narvaez et le personnel qui entoure
l'innocente Isabelle taient arrivs a lui rendre l'exercice impossible.
M. Olozaga lui a succd et a dbut par une dclaration
constitutionnelle, par un discours plein de batitudes, et par un
ajournement de la rorganisation des gardes nationales et des
municipalits, provoque par le ministre qu'il venait de remplacer. Il
pensait qu'il y en aurait l pour tous les gots; et, en effet, ses
paroles pouvaient plaire aux constitutionnels, son premier acte semblait
devoir lui gagner les coeurs des camarillistes. Il n'en a rien t. Le
nouveau premier ministre a bientt t amen  penser que la pauvre
enfant, qu'on a dclare majeure, tait bien loin d'tre mancipe de
l'influence dominatrice du gnral Narvaez qui rgne vritablement sous
son nom; et que pour lutter contre cette usurpation de fait, pour
trouver quelque part un appui rgulier et de quelque puissance, il
fallait une assemble moins galement partage que la Chambre actuelle
des Dputs, et qui offrt aux constitutionnels sincres une majorit
compacte et prononce. Dans cette conviction, M. Olozaga a soumis  la
reine un projet d'ordonnance de dissolution. La reine, bien entendu,
tait parfaitement incapable d'apprcier si l'acte auquel elle
acquiesait tait en soi bon ou mauvais; mais son instinct d'enfant lui
donnait, peut-tre  craindre que le gnral Narvaez en ft mcontent.
Aussi le lendemain, quand celui-ci, inform de la mesure adopte, vint
au palais trouver la reine Isabelle, la pauvre petite, voyant bien
qu'elle allait tre gronde, se mit  rapporter. On lui fit grce de la
pnitence,  la condition qu'elle rapporterait comme on voudrait, et
qu'elle dclarerait que M. Olozaga, pour lui arracher sa signature, lui
avait donn des chiquenaudes, tir l'oreille et tenu la main. La leon
apprise a t rpte sans trop de fautes. Voil ce qui se laisse
entrevoir dans les correspondances et les journaux d'Espagne. Ce qui est
certain, c'est que M. Olozaga a t destitu par une ordonnance du 29
novembre, contre-signe de son collgue M. de Frias, qui, le lendemain,
a t amen, ainsi que M. Serrano et les autres ministres,  donner
lui-mme sa dmission. Un jeune dput, M. Gonzals Bravo, avocat, a t
nomm minire des affaires trangres. Il compose jusqu'ici  lui seul
tout le cabinet. En qualit de chancelier, il est venu, dans la sance
des corts du 1er dcembre, prsenter srieusement la dclaration de la
reine portant le rcit des violences imputes  M. Olozaga. Une
proposition a t faite, ayant pour objet d'loigner momentanment cet
ancien ministre du Congrs. Le renvoi de cette motion  l'examen des
bureaux a t prononc  la majorit 79 voix contre 75. Madrid, nous
dit-on, est dans l'inquitude la plus vive. Nous nous l'expliquons sans
peine. Quand on voit une aussi trange parade se jouer en face d'une
grande nation, quand on voit ses dputas y accepter des rles, est-il
bien surprenant que le peuple se demande s'il suffit de siffler les
acteurs?

[Illustration: Vue extrieure du Wagon de la reine d'Angleterre.]

[Illustration: Intrieur du wagon de la reine d'Angleterre.]

Une violente tempte, qui a caus de nombreux sinistres, a clat,
pendant les journes du 31 septembre au 2 octobre, dans les parages du
sud de la Floride et des Bahamas. Outre plusieurs navires grands et
petits, sur lesquels personne n'a pri, on cite un brick que l'on croit
tre le _Virginia_, qui allait de Boston  la Nouvelle-Orlans, avec
environ soixante passagers, et qui a t englouti en vue de l'le Perry,
l'une des Bahamas. La catastrophe a eu lieu tout prs du rivage, aux
yeux d'une foule nombreuse qui tait accourue pour porter secours, mais
qui en a t empche par la fureur de la mer. Personne n'a pu tre
sauv. Une golette s'est aussi perdue non loin de l, sur la cte
d'Abao, avec son quipage compos de cinq hommes. Une autre golette du
port d'Abao a sombr dans les mmes parages; il y avait  bord huit
hommes, onze femmes et deux enfants. Tous ont pri.

A ces naufrages, ajoute le _Courrier des tats-Unis_, journal franais
de New-York, nous aurons sans doute  ajouter plus tard ceux de
plusieurs btiments dont la longue disparition ne laisse gure d'espoir
sur leur sort. De ce nombre est le brick _Francis-Ashby_, qui est parti
de New-York pour Matanzas le 23 septembre, avec plusieurs passagers
parmi lesquels nous signalons  regret un de nos compatriotes. M. le
comte d'Adhmar, qui compte de nombreux amis  New-York et  la Havane.
Un des plus beaux paquebots  vapeur naviguant entre Liverpool et les
tats-Unis, le _Sheffield_, s'est galement perdu, mais toutes les
personnes qui taient  bord ont t sauves.

Pendant que les compagnies se prparent et s'organisent pour solliciter
des Chambres, quand elles seront runies, la concession des lignes de
fer qui sont encore  accorder, le chemin atmosphrique de Dublin, par
les preuves dont il sort vainqueur, confirme la pense o taient les
premiers commissaires que notre ministre des travaux publics a envoys
pour l'examiner, qu'une rvolution est au moment de s'oprer dans les
voies de fer. M. Mallet, du corps royal des Ponts et Chausses et ancien
dput, nomm, en dernier lieu, pour faire sur ce systme un rapport
dtaill et en quelque sorte dfinitif, est de retour d'Irlande, et sa
conclusion, comme celle de M. Brunet et des autres hommes de l'art qui
se sont runis  lui sur les lieux, est que ce systme nouveau doit tre
regard comme parfaitement pratique et sr. Il est indispensable que,
sans plus tarder, il soit essay en France; car on sait qu'il est
applicable sur un des bas-cts des voies de terre, qu'il n'exige ni
terrassements, ni nivellements, ni travaux d'art, et que par consquent
il pargnerait des capitaux normes qui seraient dpenss en pure perte
si on devait un peu plus tard adopter l'air atmosphrique comme force
motrice. D'un autre ct, la _Gazette gnrale de Prusse_ annonce que M.
Shuttleworth, ingnieur anglais, propose un autre systme, qu'il appelle
chemin de fer _hydraulique_. La description qu'elle en donne est
exactement conforme  celle d'un chemin atmosphrique,  cette
diffrence prs que la pression de l'eau remplace celle de l'air, et
qu'il faut tablir au-dessus du niveau du chemin des rservoirs toujours
remplis d'eau et ne la laissant jamais perdre. Ce systme n'est encore
qu' l'tat de pure thorie.

[Illustration: M. de Lagrene, ambassadeur de France en Chine.]

En attendant que l'eau trouve son utilisation dans les chemins de fer,
le tribunal de commerce de Rouen n'entend pas qu'elle serve  faire du
vin. Il vient de rendre un jugement fort bien motiv sur l'opration
appele le _mouillage_, dans lequel il apprcie comme elle mrite de
l'tre la conduite de la rgie, qui tolre cette fraude commise aux
dpens du consommateur, pourvu que le droit lui soit pay sur le produit
des puits comme sur celui de la vigne. C'est trangement comprendre sa
mission, pour une administration publique, que de croire qu'elle n'a
point  dfendre les citoyens contre l'avidit et la mauvaise foi, et
que son rle doit se borner uniquement  faire que le trsor partage du
moins avec les fraudeurs.--En vrit, nous serions tents d'envoyer M.
le directeur-gnral des contributions indirectes prendre quelques
leons de scrupules d'un nouveau gouverneur d'Abyssinie, sur lequel les
journaux allemands nous donnent des dtails. Le naturaliste Schimper,
aprs avoir sjourn pendant six annes dans ces contres, s'est fait,
disent-ils, une position trs-avantageuse auprs du roi Ubie, qui l'a
nomm gouverneur d'un district trs-tendu. Il rend lui-mme compte de
ces circonstances dans une lettre crite d'Ambassa, en date du 30 juin,
et ainsi conue: Je suis maintenant propritaire d'un vaste pays qui
compte une population de plusieurs millions d'habitants, et dans lequel
je suis souverain comme un comte d'empire au Moyen-Age; mais je suis
pauvre car il n'y a ici que du bl, des armes et des bestiaux; l'argent
y est rare, et je ne veux point m'en procurer en employant des moyens
violents,  l'exemple des grands de l'Abyssinie. Nous faisons des voeux
bien sincres pour que M. Schimper ne meure pas de privations _dans sa
position trs-avantageuse_. Tous les peuples sont intresss  ce qu'il
soit tabli, par un exemple prospre, qu'un souverain peut tre
parfaitement heureux et ne pas mourir de faim sans liste civile. C'est
une exprience qui doit tre suivie, avec curiosit.

[Illustration: L'Empereur de la Chine.]



PROCES D'O'CONNELL.--COUR DU BANC DE LA REINE.

[Illustration: Le juge Burton.--Le prsident Pennefather.--Le juge
Crampton.--Le juge Perrin. (Voir la note de la page 234.)]

Les artistes dramatiques,  qui il arrive aussi souvent le soir d'tre
rois et reines, n'en sentent pas moins quelquefois le matin les cris du
besoin. Ils ont donc form, entre eux une association de secours qui
sert des pensions  quelques vtrans de l'art. Voici les noms de ces
pensionns par ordre d'anciennet dans la carrire. C'est un curieux
tableau, en mme temps, de longvit chez les comdiens. M. Fragneau,
doyen de tous les comdiens en exercice, 81 ans; M. Mriel, 75 ans;
madame Mriel, 72 ans; madame Brunet, 72 ans; M. Bergeronneau, 68 ans;
M. Bignon, 76 ans; M. Pougin pre, 70 ans; M. Pic-Duruissel, 70 ans;
madame Berger, 60 ans; M. Dugy, 70 ans; M. Bougnol, 82 ans; madame
Clairenon, 91 ans; mademoiselle Zo Duquesnois, 72 ans; M. Massun, 73
ans. Ces quatorze vtrans de l'art dramatique runissent, entre eux
_mille trente ans_, dix sicles passs!!!

L'administration de la ville de Paris continue avec zle ses travaux
d'embellissement, et d'amlioration. Les appareils pour la conduite des
eaux du puits artsien de Grenelle aux rservoirs de l'Estrapade se
poursuivent activement. Jusqu'au succs de cette belle et heureuse
entreprise, dix-huit  vingt barrires de Paris se trouvaient  un
niveau trop lev pour recevoir l'eau d'aucun des tablissements
hydrauliques de la ville. Grce au puis de Grenelle, voil qu'on est
parvenu  remdier  cette triste disette. Mais on ne s'est pas content
de cette puissante source pour alimenter Paris; le projet conu par M.
Arago d'lever les eaux de la Seine au moyen de turbines qui doivent
remplacer le chtif tablissement hydraulique du pont Notre-Dame est
dfinitivement adopt pour recevoir son commencement d'excution au
printemps prochain. Entre autres emplois qu'on se propose de faire des
masses d'eau que ces puissants appareils lveront, se trouve le curage
de la rivire de Bivre. On sait quels germes de mort trane aprs lui,
dans son cours  peine sensible, ce ruisseau fangeux et cependant si
utile aux tablissements qui l'avoisinent. Quel immense service que
celui de faire contribuer les eaux de la Seine au nettoyage  fond de
cette rivire, une fois chaque aime, alors qu'elle est presque tarie,
et que de son lit sortent des miasmes pestilentiels. Ces projets sont
des bienfaits rels, et qui honorent l'administration d'autant plus
qu'ils s'adressent aux classes laborieuses presque exclusivement, car ce
sont elles qui peuplent en trs-grande partie, les quartiers que ces
mesures vont assainir.--Tout se prpare pour la restauration de
Notre-Dame. Un concours a t ouvert L par M. le ministre des cultes, et
un projet de MM. Lassus et Viollet-Leduc, auxquels on doit dj des
travaux de ce genre, bien connus et bien excuts, a t plac en
premire ligne par le conseil des btiments civils. Les rparations si
malheureusement faites antrieurement  la partie septentrionale de
cette cathdrale commandaient que le plus grand soin ft apport au
choix des artistes  qui seront confis la restauration gnrale de la
sainte basilique et la construction d'une sacristie au flanc mridional
du monument.--Un dbat s'est engag sur un coeur trouv rcemment  la
place de l'autel de la Sainte-Chapelle. Suivant quelques archologues,
ce doit tre le coeur de saint Louis, son fondateur; auquel cas, un
aurait  le transporter sans retard dans les caveaux de Saint-Denis.
Mais, suivant le savant M. Letronne, c'est bien plus probablement le
coeur du maon qui a construit cet difice, et auquel les honneurs
royaux ne sont pas dus. Ds qu'il aura t prononc en dernier ressort,
nous enregistrerons le jugement.--On vient de faire placer, sur la
maison de la rue Richelieu numrote 34, en face du monument lev 
Molire, et qui sera, comme nous l'avons annonc, inaugur le 15 du mois
prochain, un trs-beau cadre en marbre blanc, au milieu duquel on lit,
sur un fond noir, crit en lettres d'or: Molire est mort dans cette
maison, le 17 fvrier 1673,  l'ge de cinquante-un ans. Cette
inscription est surmonte du millsime 1844, encadr dans une couronne
de laurier. Elle ne sera dcouverte que le jour de la crmonie.

Nous avions racont, d'aprs des journaux de Berlin, qu'une action
judiciaire tait intente contre une danseuse espagnole, mademoiselle
Lola Montez, qu'on accusait d'avoir malmen un gendarme  coups de
cravache. Nous avons dit depuis que cette demoiselle avait crit au
_Journal des Dbats_ que la justice de Berlin avait renonc  ses
poursuites contre ce qu'elle appelait une vivacit et que le gendarme
qui l'avait essuye tait mme venu lui en demander pardon. Cela
prouvait qu'Odry n'est pas le seul artiste qui ait rencontr de bons
gendarmes. Mais des lettres de Varsovie du 25 novembre viennent nous
apprendre que mademoiselle Montez ayant t mal accueillie, par le
parterre de cette ville, s'est permis envers lui, sur le thtre, des
gestes qui n'avaient rien de gracieux et qui laissaient  dsirer sous
le rapport de la dcence. Un gendarme lui a encore t envoy, et ce
n'est qu'aprs lui avoir oppos une rude rsistance, qu'elle a quitt
Varsovie comme elle avait quitt Berlin. Elle a annonc, par sa lettre
au _Journal des Dbats_, qu'elle comptait se rendre prochainement 
Paris. Gendarmes! garde  vous!



ROMANCIERS CONTEMPORAINS.

CHARLES DICKENS. (Voir t. II, p. 26, 38, 105, 139 et 214.)

Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami.

(Suite.)

Une autre circonstance, des plus dlectables, se rvla avant que la
premire tasse de th et t bue. Le croira-t-on? tous avaient visit
l'Angleterre! se pouvait-il rien imaginer du plus heureux? Cependant
Martin n'en fut qu' demi content, lorsqu'il eut dcouvert quel
prodigieux monde de ducs, lords, vicomtes, marquis, duchesses,
chevaliers, baronnets, taient intimement connus de ses nouveaux amis,
et quel vif intrt inspiraient  ceux-ci les moindres particularits
relatives  tant d'illustres personnages. Aux questions qui pleuvaient
pour s'informer de telle ou telle de ces prcieuses sants,
l'imperturbable Martin rpondait: Oui! oh! oui;  merveille!--Jamais il
ne s'est mieux port. S'agissait-il de savoir si la mre de _sa Grce_
la duchesse n'tait, pas fort change; En vrit, pas le moins du
monde, affirmait Martin; vous la verriez, demain que vous croiriez
l'avoir quitte hier! Tout glissait donc comme sur des roulettes. Mme
lorsque les jeunes miss, inquites de la destine des poissons dors qui
frtillaient dans la fontaine grecque de telle ou telle noble serre,
voulurent, savoir s'ils taient toujours aussi nombreux; aprs mre
considration, l'Anglais affirma qu'ils devaient avoir doubl; et, quant
 ce qui concernait les plantes exotiques, pas moyen d'en parler, foi
d'amateur! il fallait le voir pour y croire.

Cet tat si compltement prospre rappela au souvenir des membres de la
famille les splendeurs sans pareilles d'une fte qui avait runi la
pairie entire, la fleur de la noblesse de la Grande-Bretagne, et tout
l'almanach de la cour; fte  laquelle ils avaient t nominativement
invits: on pouvait presque dire qu'elle se donnait pour eux. Puis
vinrent les dlicieuses rminiscences de ce que M. Norris le pre avait
dit un marquis, et de ce que madame Norris la mre avait dit  la
marquise, et de ce que le marquis et la marquise avaient rpondu, et des
affectueuses et solennelles assurances qu'avaient prodigues Leurs
Grces, en jurant sur l'honneur qu'il n'tait rien qu'elles n'eussent
donn pour voir M. Norris, madame Norris et les deux demoiselles Norris,
et leur frre M. Norris junior, se fixer en Angleterre, afin de pouvoir
cultiver assidment leur prcieuse amiti. Ces agrables rcits se
prolongrent longtemps.

L'Anglais, nanmoins, trouvait quelque chose d'trange, de
contradictoire,  voir MM. Norris fils et pre (si glorieux de
correspondre, courrier par courrier, avec quatre pairs de la
Grande-Bretagne) assaisonner de dclarations rpublicaines le brillant
rcit de leurs succs aristocratiques. Ils ne pouvaient tarir sur
l'inapprciable avantage de vivre,  l'abri de toutes ces distinctions
arbitraires, dans la terre classique des lumires et de l'indpendance,
o l'on ne connat de noblesse que celle qu'imprime la nature, o
l'ordre social tout entier repose sur une large base d'galit et
d'amour fraternel. Ce thme entranant inspira au pre, un discours qui
menaait de devenir interminable, lorsque M. Bevan s'avisa, pour faire
diversion, d'adresser  ses htes, quelques questions insignifiantes sur
le propritaire de la maison voisine. M. Norris dclara, en rponse, que
ledit personnage professant des opinions religieuses qu'il lui tait
impossible d'approuver, il n'avait pas l'honneur de le connatre. Madame
Norris avait aussi son motif, qui, bien qu'exprim en d'autres termes,
aboutissait  la mme conclusion: Ces gens-l pouvaient tre assez bien
dans leur genre, mais la bonne compagnie ne les recevait pas.

Un autre trait fit sur Martin une vive impression. M. Devan raconta ce
qui s'tait pass entre Mark et le ngre; il devint vident que tous les
Norris taient _abolitionnistes_(3),  la grande satisfaction de Martin,
qui n'hsita plus  exprimer sa sympathie pour cette pauvre race noire,
voue  tant de souffrances et d'oppression. Mais, au plus bel endroit
de son discours, une des jeunes miss Norris,--la plus dlicate et la
plus jolie,--fut prise d'un fou rire, qui lui ta la parole pendant
quelques minuits; enfin, quand elle put modrer ses bruyants clats,
elle rpondit aux instances polies de l'Anglais, qui la suppliait de lui
dire en quoi il tait si plaisant? Que les ngres taient de si drles
d'tres, d'un si irrsistible comique, qu'il n'y avait vraiment pas
moyen d'en parler sans rire, ou de prendre au srieux une partie de la
cration si ridiculement absurde et si grotesquement bouffonne! M. et
madame Norris pre et mre, mademoiselle Norris soeur, M. Norris le
jeune, et jusqu' la vieille grand'mre, se rangrent  cet avis; il n'y
avait qu'une voix sur un fait aussi incontestable.

Eh quoi! les tortures, les angoisses convulsives de l'esclavage et leurs
horribles traces n'opposent-elles pas un caractre sacr  l'tre humain
qui les subit, ft-il au physique aussi grotesque qu'un singe, aussi
absurde au moral que le plus bnin des Nemrods qui donnent la chasse aux
peaux rouges ou noires!...

Bref, dit M. Norris pre, tranchant amiablement la question, il y a une
antipathie naturelle entre les deux races.

[Note 3: Partisans de l'affranchissement des noirs.]

M. Norris fils s'abstint de parler, mais il fit une laide grimace, et
secoua dlicatement ses doigts comme et pu le faire Hamlet avoir mani
le crne de Yorrick; on et dit que le sensitif Amricain venait de
toucher un ngre, et que la peau du noir avait dteint sur lui.

Averti qu'il s'tait fourvoy, et se trouvait sur un terrain peu sr,
Martin battit en retraite; pour rendre  la conversation son premier
essor agrable et facile, il s'adressa aux jeunes personnes, dont la
nette et brillante toilette,  l'unisson des petits souliers et des fins
bass de soie, annonait qu'elle taient pas passes matres dans l'tude
des modes franaises. De fait, si leur instruction sur ce point tait
tant soit peu arrire, en revanche elle tait des plus tendue. La
soeur ane surtout, que distinguait sa science en mtaphysique, en
hydraulique, ses connaissances approfondies des lois de la pression et
des droits de l'homme, avait l'art de combiner ces divers talents de
socit de manire  les faire briller dans le discours, soit qu'on
parlt chiffon, soit qu'on devist de la perfectibilit humaine.
L'heureux rsultat de ce procd, aussi instructif qu'ingnieux, tait
de plonger les auditeurs, en moins de cinq minutes, dans une sorte
d'alination mentale.

Martin se sentit pris de vertige, et apercevant un piano, il en fit une
planche de salut, et supplia l'autre soeur de chanter. Elle y consentit
de bonne grce. Alors commena un concert dont les demoiselles Norris
firent tous les frais; les ariettes succdrent aux airs de bravoure,
puis vinrent les romances. Elles chantrent de l'allemand, du franais,
de l'italien, de l'espagnol, du portugais, du suisse, de tout, hors de
l'anglais. Leur langue natale, fi donc! c'tait par trop vulgaire. Il en
est des langues comme de bon nombre de voyageurs, gens d'assez mince
toffe, ddaignes au logis, mais distingus et choys au dehors.

Il est probable qu'avec le temps les demoiselles Norris en seraient
venues  l'hbreu, si elles n'eussent t subitement interrompues par
l'Irlandais, qui, ouvrant la porte  deux battants, annona d'une voix
de Mentor:

Le _giniral_ Fladdock!

--Se peut-il! s'crirent simultanment les deux soeurs, suspendant
aussitt leur mlodie. Le gnral de retour!

A cette exclamation, le gnral, en grand uniforme, par comme pour un
bal, s'lana dans le salon avec une telle imptuosit, qu'ayant, d'une
de ses bottes, accroch le tapis et rencontr son pe en travers de ses
jambes, il alla donner du nez sur le parquet, la tte la premire,
prsentant aux regards consterns des spectateurs un petit point rond,
chauve et luisant sur la sommit de son crne. Ce n'tait rien encore:
assez replet de sa nature et fort serr dans ses habits, une fois que
l'infortun gnral fut  terre, il lui devint impossible de se relever;
il resta donc gisant sur le ventre, se tortillant, et faisant faire 
ses bottes toutes sortes d'volutions dont un ne trouve point d'exemples
dans les fastes militaires.

Il y eut un lan universel pour lui venir en aide; mais l'uniforme tait
si terriblement et si merveilleusement juste, que le hros fut relev
tout d'une pice, comme un clown qui fait le mort. Roide et sans pli, il
ne reprit possession de son individu qu'en se retrouvant d'aplomb sur
ses deux plantes de ses pieds; alors, ranim comme par miracle, et
s'avanant de biais pour tenir moins de place et sauver de tout contact
l'or de ses paulettes, il parvint jusqu' la matresse de la maison et
la salua le sourire sur les lvres.

Il est vrai que la famille Norris n'aurait pu manifester plus de joie 
cette apparition inattendue, si New-York et t en tat de sige, et
qu'il n'y et pas eu moyen, pour or ou pour argent, de se procurer un
gnral quelconque.

Par trois fois  la ronde, et  tour de rle, il serra et secoua la main
de tous les Norris; puis s'loignant de quelques pas il les passa en
revue  distance, son ample manteau rejet sur l'paule droite, laissant
 dcouvert sa poitrine martiale.

Est-ce bien vous? s'cria le gnral; est-ce vous que je reois,
esprits d'lite de ma noble patrie!

--Oui, rpliqua M. Norris; nous voil en personne; c'est nous-mmes,
gnral.

Ce fut alors  qui entourerait le nouvel arriv,  qui s'informerait de
ce qu'il avait vu, fait, pens, depuis la date de sa dernire lettre:
tous voulaient savoir s'il s'tait fort amus  l'tranger, et surtout,
avant tout, sur quel pied d'intimit il tait avec les nobles ducs,
lords, vicomtes, marquises, duchesses, chevaliers et barons, qui
faisaient les dlices de ces populations abtardies, perdues dans la
nuit de l'ignorance.

Ne m'en parlez, pas! rpliqua le gnral;  vrai dire, je n'ai vcu que
dans ce monde-l; j'ai mme rapport dans ma malle des journaux o mon
nom est imprim (ici il baissa la voix et prit un ton solennel). imprim
en toutes lettres parmi les nouvelles _fashionables_ du jour. O les
prjugs, les conventions de cette tourdissante Europe!

--Ah! dit M. Norris pre, secouant la tte d'un air mlancolique, et
jetant  Martin un regard de ct, comme pour lui dire: Je ne puis pas
le nier; je le ferais s'il y avait moyen.

--Et le sentiment moral, combien peu dvelopp! se rcria encore le
gnral; quelle absence de dignit chez l'homme!

--Ah! soupirrent tous les Norris, dans l'abomination de la dsolation.

--Non; impossible d'atteindre  la ralit,  moins d'tre sur les
lieux. Vous, Norris, qui tes un homme fort, dou d'une imagination
vigoureuse, je suis sr que vous n'auriez jamais pu vous faire une ide
de ce qu'il en est avant d'avoir vu de vos yeux vu!

--Jamais! dit M. Norris.

--Que d'entraves! l'orgueil exclusif du rang, les formes sans fin,
l'tiquette, le crmonial! poursuivit le gnral, augmentant d'emphase
 mesure. Oh! que de barrires artificielles dresses entre l'homme et
l'homme! quelle sparation de la race humaine, en cartes hautes et
basses, en trfle, en carreau, en pique... On y trouve de tout, hors des
coeurs!

--Ah! s'cria la famille entire, ravie de cette pointe; mais
l'indignation reprit le dessus.

--Il n'est que trop vrai, gnral!

--Un moment, s'cria tout  coup M. Norris pre, saisissant le bras du
gnral Fladdock; n'avez-vous pas fait la reverse dans le Screw?

--Oui, en effet.

--Est-il possible? s'crirent les jeunes miss, quel heureux hasard!

Le gnral ne paraissait pas comprendre pourquoi son passage  bord du
Screw causait une si vive sensation; et il ne fut pas beaucoup plus au
fait quand M. Norris lui prsenta Martin en disant:

Un de vos compagnons de voyage, je crois?

--Un de mes compagnons! rpta le gnral; non pas, que je sache!

Il n'avait jamais vu Martin; mais celui-ci l'avait vu, et le reconnut,
ds qu'ils se trouvrent face  face, pour le passager qui, les mains
enfonces dans ses poches, humait sur le pont l'air de la libert.

Tous les yeux taient fixs sur Martin; il n'y avait pas d'vasion
possible; il fallait que la vrit se fit jour.

Je suis venu dans le mme vaisseau que le gnral, dit Martin, mais non
dans la mme cabine. Forc  une stricte conomie, j'avais pris une des
places de l'avant.

Si le gnral se ft vu transport en personne prs d'un canon charg,
avec ordre d'y mettre le feu sur-le-champ, il n'et pu tomber dans une
consternation plus grande qu'en entendant ces paroles: Quoi! lui,
Fladdock!--Fladdock en grand uniforme de la milice nationale!--Fladdock,
le gnral!--Fladdock, le benjamin des grands seigneurs
d'outre-mer!--lui, souponn de connatre un quidam juch sur l'avant
d'un paquebot, payant pour son passage la modique somme de quatre louis
dix schillings! et trouver un pareil drle tabli dans le sanctuaire de
la mode, dans le giron de l'aristocratie de New-York! Il en porta la
main  la garde de son pe.

Le silence de mort planait sur les Norris. Si cette histoire venait 
transpirer, ils taient  jamais compromis, perdus, grce  l'imprudence
d'un patent campagnard, eux dont l'toile brillait d'un clat  part
dans les hautes sphres de New-York! Ils voyaient bien graviter d'autres
soleils au-dessus et au-dessous, mais pas un ne se compromettait jusqu'
sortir de son orbite, ou jusqu' changer un mot ou un rayon avec les
soleils voisins; et, cependant,  travers ces sphres intimes
circulerait l'effroyable nouvelle que les Norris, dchus de leur antique
splendeur, tromps par des dehors distingus, avaient reu un homme sans
le sou, un inconnu! O aigle tutlaire de l'immacule rpublique!
n'avais-tu tant vcu que pour cette infamie!

Permettez-moi, dit Martin, rompant enfin ce terrible silence,
permettez-moi de prendre cong de vous: je sens que je cause ici autant
d'embarras au moins que je m'en suis attir  moi-mme; mais, avant de
sortir, je dois disculper mon introducteur, qui, en me prsentant dans
cette socit, ignorait  quel point j'tais indigne d'un tel honneur.

Il salua et sortit, de glace  l'extrieur, tout de feu au dedans.

Allons, allons, du M. Norris pre, encore ple et parcourant des yeux
l'assemble; il y a cela de bon que ce jeune homme a t initi ce soir
 une lgance de manires,  un raffinement de moeurs,  une
hospitalit de bon got, auxquels il tait tranger dans le lieu de sa
naissance. Esprons que cette circonstance veillera en lui le sentiment
moral.

Si le sentiment moral (cette denre tout  fait transatlantique, car, 
en croire les hommes d'tat, les orateurs et les pamphltaires
indignes, l'Amrique en a le monopole) implique un bienveillant amour
pour tout le genre humain, jamais Martin n'en avait t plus dpourvu.
Tandis qu'il arpentait les rues, suivi de Mark, ses dispositions
immorales taient au contraire en pleine activit, lui soufflant
d'nergiques et sanguinaires exclamations, que, fort heureusement pour
son honneur, personne n'entendait. Il avait cependant retrouv assez de
sang-froid pour rire des ridicules incidents de la soire, lorsqu'il
entendit derrire lui un pas press, et se retournant, il aperut son
nouvel ami tout hors d'haleine.

M. Bevan passa son bras sous celui de Martin, le supplia de marcher
moins vite, et aprs un silence de quelques minutes, lui dit enfin:

J'espre bien que vous me disculpez, mais dans un autre sens.

--Quoi? que voulez-vous dire? demanda Martin.

--J'espre que vous ne me souponnez, pas d'avoir en rien prvu la fin
de notre visite?

--Non, certes, rpliqua Martin. Et je vous suis d'autant plus oblig de
votre intrt, que je vois de quelle toffe sont faits ici vos
honorables citoyens.

--De la mme toffe que la plupart des honorables citoyens des autres
pays, je pense. Seulement, mes compatriotes ont de plus le tort de
farder la marchandise par de belles paroles.

--Cela se peut, du Martin.

--Je gagerais, poursuivit son ami, que si vous assistiez  une scne du
mme genre dans une comdie anglaise, vous ne la trouveriez ni
improbable, ni charge.

--Je le crois aussi.

--Sans doute parmi nous la chose est plus ridicule que partout ailleurs,
poursuivit son compagnon, mais la faute en est  nos ternelles
professions de foi. Quant  ce qui me conrerne, j'ajouterai que je
savais parfaitement que vous n'tiez pas au nombre des passagers riches,
des passagers de l'arrire; j'avais vu la liste, et vous n'y tiez pas.

--Je vous sais d'autant plus de gr de votre accueil, dit Martin.

--Norris n'en est pas moins, dans son genre, un trs-bon homme, je vouss
assure.

--Vous trouvez? dit schement Martin.

--Oui; il a d'excellentes qualits. Si vous ou tout autre vous fussiez,
adress  lui comme  un tre suprieur, rclamant ses bons services,
_in forma pauperis_, il et t toute bont, toute considration.

--Je ne me suis pas expatri et n'ai pas fait trois mille lieues pour
prendre un pareil rle, rpliqua Martin.

Lui et son ami continurent  marcher sans se rien dire, absorbs chacun
dans ses propres penses.

C'en tait fait chez le major du th ou du souper, bref, du repas du
soir, de quelque nom qu'on le nomme en Amrique, lorsque Martin et son
compagnon arrivrent. Cependant la nappe, surcharge d'un renfort de
taches, couvrait encore la table. A l'un des bouts sigeait madame
Jefferson Brick, flanque de deux autres dames. Toutes trois, videmment
en retard, enveloppes de chles et de chapeaux, venaient de rentrer, et
dgustaient leur th  la terne clart de trois chandelles ingales
plantes dans trois chandeliers dpareills.

Les trois dames causaient entre elles  haute voix; mais,  l'aspect des
survenants, elles se turent et affichrent une rserve excessive.
Pendant qu'elles changeaient tout bas quelques remarques, la
temprature de l'eau bouillante qui emplissait la thire descendit de
vingt degrs sous l'influence de leur souffle glacial.

tes-vous alle  l'assemble, madame Brick? demanda l'ami de Martin
avec un clignement d'yeux moqueur.

--Non, j'tais au cours, monsieur.

--Ah! pardon, j'oubliais. Vous n'assistez jamais, je crois, 
l'assemble?

Ici la dame qui occupait la droite de madame Brick toussa pieusement
comme pour dire: _Moi_, j'y assiste. Elle y tait, en effet, fort
assidue, et ne manquait pas un seul des sermons de la semaine.

Le prche tait remarquable sans doute? demanda M. Bevan s'adressant 
cette dernire.

Elle leva les yeux d'un air bat, en rpondant: Oui. Elle avait t on
ne peut plus difie des points de doctrine acerbes et mordants qui
s'appliquaient  tous ses amis et connaissances, et qui leur disaient
leur fait sans appel et de la faon la plus nergique. De plus, son
chapeau ayant clipse tous les autres chapeaux de la congrgation, elle
avait lieu d'tre compltement satisfaite.

Quel cours suivez-vous en ce moment, madame? dit l'ami de Martin
revenant  madame Brick.

--Un cours sur la philosophie de l'me, tous les mercredis.

--Et les lundis?

--Celui sur la philosophie du crime.

--Et les vendredis?

--La philosophie des vgtaux.

--Vous oubliez les jeudis, ma chre, le cours de philosophie
gouvernementale, fit observer la troisime dame.

--Non, c'est tous les mardis.

--C'est juste, s'cria l'autre, les jeudis sont rservs  la
philosophie de la matire.

--Vous voyez, monsieur Chuzzlewit, que nos dames ne manquent pas
d'occupation, reprit M. Bevan.

--Non, certes, entre d'aussi graves tudes au dehors, et les soins du
mnage au dedans, leur temps doit tre bien employ.

Martin demeura court; videmment l'loge ne prenait pas, quoiqu'il lui
fut impossible, de deviner ce qui lui attirait l'expression ddaigneuse
qui se peignit sur les trois visages. Aussitt que les dames eurent
quitt la chambre, ce qui ne tarda pas, M. Bevan lui apprit que ces
philosophes femelles avaient en grand mpris les tracas domestiques; il
y avait cent  parier contre un que pas que de ces rudites n'tait en
tat de faire le plus simple ouvrage de femme, encore moins de faonner
une robe ou un bonnet pour ses enfants.

Dcider si, en fait d'instruments tranchants, les aiguilles ne leur
siraient pas mieux que la controverse, est une autre question; mais ce
dont je puis rpondre, c'est que tout en s'exerant sur autrui, elles
ont soin de ne se pas blesser elles-mmes. Les assembles dvotes et les
Cours instructifs sont nos bals et nos concerts. Elles y vont pour
chapper  la monotonie, pour passer en revue les toilettes, puis
reviennent au logis.

--Par logis, entendez-vous une pension, une maison comme celle-ci?

--Oui, souvent. Mais je vois que vous n'en pouvez plus. Bonsoir; demain
matin, nous causerons de vos projets. Vous devez, dj voir qu'un plus
long sjour ici vous serait inutile; il faut pousser plus avant.

--Peut-tre pour trouver pire, dit Martin.

--J'espre que non; mais  chaque jour suffit sa peine, comme vous
savez. Bonsoir.

Ils changrent une cordiale poigne de main et se quittrent.

Ds que Martin fut seul, l'excitation cause par le changement de lieux
et par la nouveaut des objets tomba soudainement. Il se sentit si
abattu, si puis, que l'nergie ncessaire pour monter l'escalier et se
traner jusqu' son lit lui manqua. Quel changement douze  quinze
heures n'avaient-elles pas opr dans ses esprances, dans ses projets
les plus chers! tranger  ce sol,  cet air, il n'avait pas foul l'un,
respir l'autre un jour entier, que dj son entreprise lui semblait
avorte; toute tmraire, toute hasardeuse qu'elle lui fut apparue 
bord, elle avait pris  terre un aspect bien autrement sombre. Les
penses qu'il appelait  son aide, loin de le soulager, prenaient les
formes les plus tristes, les plus dcourageantes; l'clat mme du
diamant qu'il portait au doigt se noyait dans les larmes, et n'avait
plus pour lui un seul rayon d'espoir.

Il demeurait assis auprs du pole, absorb dans sa rverie, sans
prendre garde aux pensionnaires qui rentraient un  un, avalaient
quelques gorges d'eau  mme d'une grande cruche blanche place sur le
buffet, et tournoyant un moment, comme fascins, autour des crachoirs de
cuivre, gagnaient pesamment leur lit; enfui, Mark Tapley arriva et
secoua Martin par le bras, le croyant endormi.

Mark! s'cria Martin en tressaillant.

--Moi-mme, monsieur, dit le joyeux serviteur mouchant la chandelle avec
ses doigts; tout va bien. Votre lit n'est pa des plus larges, monsieur,
et il ne faudrait, pas avoir grand'soif pour boire avant djeuner toute
l'eau destine  votre toilette, et avaler l'essuie-main par dessus le
march. Mais vous dormirez cette nuit sans qu'on vous berce.

--Il me semble tre encore en mer; la maison tourne, dit Martin
chancelant, je suis cras.

--Pour moi, je me sens aussi gai que jamais, et ce n'est pas sans cause,
Dieu merci! je devais natre ici. Oui, sur ma lui! Prenez donc garde o
vous mettez le pied monsieur.

Ils montaient l'escalier qui les couduisit au faite de la maison, dans
la chambre prpare pour Martin. Elle tait aussi exigu que possible,
claire par une demi-fentre meuble d'un lit pareil  un coffre sans
couvercle, de deux chaises, d'un morceau de tapis de la grandeur de ceux
qui servent  essayer les souliers dans un magasin de chaussures, d'un
petit miroir clou au mur, d'une table troite, soi-disant de toilette,
avec un bol  eau et une cuvette que l'on aurait pu prendre pour une
tasse et un pot au lait.

J'imagine qu'ils se polissent la figure avec un torchon sec, en ce
pays, dit Mark. Pour ma part, je les crois atteints de _drophobie_,
monsieur.

--Tchez, de me tirer mes bottes, dit Martin se jetant sur une chaise.
Je suis bris '....je suis mort, Mark!

--Vous chanterez sur un autre ton demain matin, reprit Mark, et mme ce
soir; gotez-moi seulement un peu de cela!

Il lui prsenta un immense gobelet, rempli jusqu'aux bords de glaons
transparents, au travers desquels une ou deux minces tranches de citron
nageants dans un liquide dor, d'un aspect dlectable, se montraient 
l'oeil ravi.

Qu'est cela? demanda Martin.

Mark, sans rpondre, plongea un roseau dans ce mlange, produisant un
agrable tumulte dans tous ces fragments de glace, et il indiqua, par un
geste expressif, que le tout devait tre aspir  travers ce canal par
le buveur enchant.

Martin prit le verre, appliqua ses lvres au roseau, leva ses yeux en
extase, et ne s'arrta plus que le liquide un ft absorb jusqu' la
dernire goutte.



Colonie d'Enfants pauvres.

PETIT-BOURG; (SEINE-ET-OISE).

Il y a peu de temps, tout en tendant hommage, dans ce mme journal, aux
gnreux efforts,  la rare persvrance, et, nous sommes heureux de
pouvoir l'ajouter, tout en constatant les succs manifestes des hommes
courageux et dvous qui ont fond des colonies agricoles pour les
jeunes dtenus, nous exprimions le regret que rien d'analogue n'et t
fait encore pour les enfants pauvres, qui n'avaient point, eux, encouru
les svrits de la justice; nous ne dissimulions pas la crainte que la
ncessit d'un baptme en police correctionnelle, pour tre admis dans
les seuls tablissements fonds jusque-l, ne ft envisage par le
pauvre comme une injustice, et ne devint mme, une bien involontaire
provocation au crime. Nous savions bien que l'on faisait valoir que le
nombre des jeunes dtenus, dans la France entire, est assez, limit,
tandis que le nombre des enfants pauvres est considrable, puisque dans
la seule ville de Paris, d'aprs le relev du dernier exercice dont les
comptes aient t publis par l'administration des hospices, l'exercice
1841, 12,628 garons et 12,660 filles, au-dessous de douze ans, avaient
t secourus par les bureaux de bienfaisante, et que ce chiffre total de
25,288 indigents dclars pourrait facilement tre doubl, si l'on y
ajoutait les enfants indigents qui ne sont pas secourus, parce qu'ils
ont dpass cet ge, et ceux dont les parents n'ont pu se rsigner 
afficher leur misre et celle des leurs. Nous savions bien que l'on
croyait trouver dans ces chiffres effrayants, et dans celui de 1,850,000
qui reprsente  peu prs le nombre total des indigents en France, une
excuse pour ne pas oser aborder une lutte corps  corps avec la misre,
tandis que la rformation de la situation morale et matrielle des
jeunes condamns, dont le nombre est beaucoup plus restreint, n'avait
rien qui dcouraget une gnreuse et philanthropique ardeur. Nous
connaissions tous ces motifs allgus; mais (le dirons-nous) ils taient
bien loin de nous paratre plausibles. Ne pas tenter, parce qu'il est
difficile de faire, est un dplorable parti; et ne secourir que le vice,
parce qu'il est beaucoup plus long de venir en aide  l'effort une
honnte, est le plus mal entendu de tous les calculs.

Ce sentiment a t heureusement partag par des hommes dvous et
pratiques. Sous la prsidence de M. le comte Portalis, et par les soins
d'un homme actif et entreprenant pour le bien, M. Allier, s'est forme
pour le dpartement de la Sein, qui renferme tout  la fois les misres
qui lui sont propres et celles que les autres dpartements lui expdient
en grand nombre, une _Socit pour le patronage dans les ateliers, et la
fondation de colonies agricoles en faveur des jeunes garons pauvres_.
Ce projet est d'une mise  excution toute rcente. Conu il y a quelque
temps, il a t diffr parce qu'on a estim, en apprenant les dsastres
de la Guadeloupe, qu'il fallu il laisser la bienfaisance publique
s'exercer d'abord en faveur d'infortunes auxquelles toutes les autres
devaient momentanment cder le pas. Aujourd'hui que les listes de
souscription en faveur des malheureux de la Pointe--Pitre ont dpass
toutes les esprances, et qu'elles paraissent avoir  peu prs atteint
leur chiffre dfinitif, les auteurs de ce projet ont pens qu'il n'y
avait plus, pour eux, de scrupule  avoir de faire  leur tour appel 
l'humanit et  la gnrosit publiques pour venir en aide aux misres
de la mre-patrie. Toutefois ils ont voulu que la bienfaisance ft mise
 mme, par un commencement d'excution, d'apprcier l'oeuvre pour
laquelle elle allait tre sollicite. Le 8 juillet dernier,  l'aide de
dons recueillis en silence, ils sont entrs dans la voie o le succs et
la reconnaissance nationale les attendent; le 26 aot suivant, ils
installaient le cadre d'un tablissement qui deviendra immense; et, au
moment o nous crivons, _vingt-deux_ orphelins pauvres ou enfants
d'indigents ont t runis par leurs soins, et sont levs sous leurs
yeux.

[Illustration: Vue gnrale de la colonie agricole de Petit-Bourg, du
ct du parc, dpartement de Seine-et-Oise.]

A huit lieues de Paris, sur la rive gauche de la Haute-Seine et 
mi-cte, se droule une proprit magnifique qui, cre par Louis XIV
pour une de ses favorites, madame de Montespan, tait de nos jours, et
aprs avoir pass par bien des mains, devenue le lot d'un fermier de la
roulette, M. Perrin, puis d'un spculateur de bourse, M. Agnado. Le
chteau de Petit-Bourg, aprs avoir t, comme on le voit, dans le
principe et  la fin, le thtre des jeux de l'amour et du hasard, est
appel aujourd'hui  tre le berceau d'une grande et noble entreprise.
Par suite du travail qui s'opre dans les existences et dans notre
socit, cette rsidence princire, sjour successif de la volupt
vnale et de la fortune tristement acquise, et bien certainement t
morcele, et dtruite, si l'association et l'oeuvre de charit, ces deux
puissances qui grandissent, ne fussent venues la sauver, en en prenant
possession au nom des pauvres. Son air salubre, les terres labourables
qui l'entourent, les potagers prcieux qu'elle renferme, les immenses
emmnagements auxquels peuvent se prter le chteau et ses communs, tout
l'a fait considrer par les fondateurs de la _Socit_ nouvelle comme
une terre promise, pour eux qui vont avoir  refaire bon nombre de
jeunes constitutions compromises depuis leur enfance par un air malsain;
qui vont avoir des agriculteurs, des jardiniers  former et des ateliers
de toute sorte  ouvrir. Douze cents  quinze cents enfants pourront,
sans qu'il soit besoin de constructions nouvelles, trouver place dans ce
gnreux asile; et pour qu'il suit mis  mme de les accueillir, pour
qu'il devienne un tablissement-modle auquel, esprons-le, les
imitateurs ne manqueront pas, il ne lui faut plus aujourd'hui qu'un peu
de cet intrt et de ce concours publics qui n'ont pas manqu jusqu'ici
 des fondations intressantes sans doute, mais, nous ne craignons pas
de le dire, moins utiles et moins vastes par les rsultats qui en
doivent suivre.

[Illustration: Colonie agricole de Petit-Bourg.--Vue gnrale du ct du
prau, au moment de la rcration des colons.]

Nous venons de visiter cet tablissement et nous voudrions que les
hommes riches ou aiss de la France entire qui peuvent lui venir en
aide, pussent, comme nous l'avons fait, l'admirer dans son ensemble et
l'examiner dans ses intelligents dtails. L o l'ordre est si bien
tabli, o il est si exactement suivi et maintenu, une journe et son
emploi vous font connatre l'emploi de l'anne tout entire. Il faut
voir ces enfants recueillis dans leurs prires, silencieux et actifs
dans leurs travaux, heureux et anims dans leurs rcrations, passant
d'un exercice  un autre par des marches et des volutions symtriques
qui maintiennent l'ordre, et que les colons excutent avec une
discipline militaire... faisant entendre  l'unisson des chants qui
renferment toujours quelque pense morale. Quand l'heure du travail a
sonn, les jeunes agriculteurs se rendent aux champs, les jeunes
jardiniers au potager, les jeunes menuisiers et les jeunes tailleurs 
l'tabli. D'autres ateliers s'ouvriront bientt, et dans deux ans
peut-tre, si ds aujourd'hui et sans retard Petit-Bourg est mis  mme,
par le concours que le gouvernement ne saurait lui refuser, et par celui
que les personnes bienfaisantes lui accorderont  coup sr, de recevoir
un nombre d'enfants en rapport avec le personnel d'instituteurs, de
comptables, de surveillants qu'exige la prsence de _vingt-deux_ enfants
comme celle de _mille_ dans deux ans peut-tre le produit du travail de
ces artisans improviss mettra l'tablissement dans la position de se
suffire  lui-mme, et de former une masse de rserve au profit de
chaque colon, assez forte pour permettre de lui donner,  sa sortie de
l'tablissement, un trousseau, les outils de la profession qu'il aura
apprise et un pcule.

Bien qu'aujourd'hui l'espace soit surabondant, il est, dans une
prvision qui ne peut manquer de se bien prochainement raliser, mnag
comme il devra l'tre quand l'tablissement sera port au complet. Les
_vingt-deux colons_ occupent une salle de 30 mtres carrs  peu prs,
qui leur sert  la fois de classe, de rfectoire et de dortoir. L, des
poteaux et des traverses, qui se placent et s'enlvent avec une facilit
et une rapidit gales, reoivent et supportent les hamacs qui servent
de lits aux enfants. Un hamac plus lev que les autres est celui du
surveillant, qui, d'un coup d'oeil, peut observer tout le dortoir. Tous
ces dtails sont parfaitement bien combins; quelques-uns sont emprunts
 Mettray, d'autres ont t trs-ingnieusement et trs-heureusement
modifis par M. Allier.--La nourriture est saine et abondante. Le pain
est fait avec le plus grand soin, et dans le service, comme partout dans
cet tablissement, il rgne un luxe, le seul qui soit demeure dans ce
chteau nagure aux lambris dors, le luxe de la propret.

Nous avons visit l'infirmerie, qui, installe dans un btiment  part,
et merveilleusement distribue pour l'isolement des maladies
contagieuses, est plac sous la surveillance de soeurs de charit, tout
nous a paru l, comme ailleurs, entendu avec beaucoup d'intelligence.
Mais, le jour de notre visite, il manquait  l'infirmerie une chose fort
rare  ce qu'il parat  Petit-Bourg, des malades.

Les enfants peuvent tre reus dans la colonie ds l'ge de huit ans; 
seize ils ne sont plus admis. Un contrat d'apprentissage est pass entre
la famille et l'administration pour assurer  celle-ci la direction du
jeune colon pendant un nombre d'annes fixe. Un des nombreux lves qui
vont avoir chacun leur atelier dans l'tablissement commence  lui tre
immdiatement appris, aprs le choix qu'en ont fait la famille et
l'enfant. Les instructions religieuses de l'aumnier et l'enseignement
de l'instituteur marchent de concert avec l'apprentissage.

Les jeunes colons sont convenablement vtus. Le costume quotidien de
l'hiver se compose d'un pantalon gris en toffe de laine, d'une blouse
cossaise rouge et blanche en fil, d'une ceinture de cuir, de chaussons
de laine fonce et de sabots: l't, le pantalon de laine fait place au
pantalon de toile grise; les jours de fte, un habillement complet en
drap bleu de roi, avec boutons de cuivre, et un chapeau de cuir,
mtamorphosent les jeunes travailleurs en marins.

[Illustration: Colonie agricole de Petit-Bourg.--Salle servant  la fois
de dortoir, de rfectoire et de salle d'tude.]

[Illustration: Colonie agricole de Petit-Bourg.--Costume de travail,
hiver et t, des jeunes colons.]

Voici donc une institution dont le but est gnreux, dont le plan semble
merveilleusement conu, dont les effets peuvent tre incalculables pour
l'amlioration de la situation des classes pauvres. Que lui faut-il pour
se consolider, prosprer, grandir, et voir s'ouvrir devant elle tout
l'avenir qui lui semble rserv? Rien autre chose qu'une sympathie qui
ne saurait lui manquer, la sympathie et l'appui du gouvernement et de
toutes les personnes que leur bienfaisance et leur humanit ont portes
comme lui a ne pas les refuser  une classe infiniment moins
intressante que celle des enfants pauvres et honntes: les jeunes
dtenus. Toutes comprendront, et l'tat avec elles, que se mettre dans
la ncessit de rpondre au pre d'une nombreuse famille indigente:
Nous ne pouvons vous aider; nous ne pouvons nous charger d'un de vos
enfants tant qu'il ne se trouvera pas parmi eux un petit voleur, est
une imprudence bien grave, et, comme nous le disions au commenant, une
dangereuse provocation. Quand, pour voir accueillir une ptition o un
pre demande du pain pour ses enfants, il ne faut que l'apostille de la
police correctionnelle, il est  craindre qu'elle ne se fasse pas
attendre. Chacun le sentira; et  Paris, qui compte tant de pauvres ns
dans ses murs, dans les dpartements qui lui en envoient en outre un si
grand nombre, toutes les fortunes grandes, moyennes et mdiocres
apporteront leur large offrande, leur tribut mesur, et leur sympathique
obole  la colonie naissante. Petit-Bourg est sr de trouver tous les
appuis que Mettray a rencontrs, et bien d'autres encore. Comme Mettray,
Petit-Bourg aura  faire graver en lettres d'or sur son fronton le nom
du comte d'Ourches ou de quelque autre opulent bienfaiteur. Il aura
aussi  inscrire sur ses tables les noms de milliers de souscripteurs;
et c'est dans ce livre de la reconnaissance qu'on apprendra aux colons 
peler.

Ministres, et vous lgislateurs, si vous avez laiss  la bienfaisance
et au dvouement privs le soin et la gloire de fonder une telle oeuvre,
vous voudrez avoir du moins le mrite qui vous peut maintenant revenir:
celui de l'avoir fait prosprer. C'est une sage dpense  inscrire au
budget, qu'une large allocation pour un tablissement dont les
fondateurs se sont dit: Il y a mieux  faire que de rformer: il faut
prvenir (4).

[Note 4: Nous sommes heureux d'apprendre que dj prs de mille
souscripteurs se sont fait inscrire, les uns pour des sommes une fois
verses, d'autres pour des dons qui se renouvelleront annuellement
pendant quatre ans. Les conseils gnraux des dpartements ne peuvent
oublier cette institution dans la rpartition du prochain budget qu'ils
auront  fixer, et le conseil municipal de Paris, qui vient par un vote
tout rcent d'augmenter le fonds qu'il allouait dj prcdemment pour
encouragement  l'amlioration des races de chevaux, ne fera pas moins,
nous l'esprons, pour l'amlioration morale de la race humaine.

Outre les souscriptions en argent, des dons en nature ont t galement
adresss  la colonie naissante. M. Dailly, matre de poste  Paris, lui
a envoy, indpendamment de son offrande pcuniaire, un fort bon cheval
de ses curies; H. Lemarchand, ngociant, un lit complet; M. Mugnier,
trois chvres; M. Poinsot, propritaire de la ferme Chabrol, une nesse;
M. Gandillot, manufacturier, un Christ en bronze et deux beaux lits en
fer creux; M. Ottin, cur de Montmartre, un tableau reprsentant Jsus
sur la Croix; d'autres envois sont galement parvenus, d'autres enfin
sont annoncs.]

[Illustration Colonie agricole de Petit-Bourg.--Costumes de dimanche,
hiver et t, des jeunes colons.]



Bulletin bibliographique.

_Cours complet de Mtorologie_, de L.-F.. KAEMTZ, professeur de
physique  l'Universit de Malle, traduit et annot par CH MARTINS,
professeur agrg d'histoire naturelle  la Facult de Mdecine de
Paris; avec un appendice contenant la reprsentation graphique des
tableaux numriques; par L. LALANNE, ingnieur des ponts et chausses. 1
vol. in-18 (avec de nombreuses planches), de 600 pages.--Paris, 1843.
_Paulin_. 8 fr.

La mtorologie est peut-tre de toutes les sciences celle qui offre
l'intrt le plus vif et le plus gnral. En effet, les phnomnes dont
elle donne et dont elle cherche l'explication, frappent incessamment nos
sens. Que d'hommes, mme lettrs, n'ont aucune ide, par exemple, des
principales mtamorphoses ou combinaisons des agents chimiques! car ce
curieux travail de la nature se fait sans clat, sans bruit, sans odeur,
souvent mme il chappe  l'examen le plus attentif. Mais les
rvolutions de l'atmosphre, petites on grandes,  chaque heure du jour
et de la nuit, malgr nous, il nous faut les voir, les toucher, les
sentir et les entendre; de plus, elles nous causent des sensations
douces ou fortes, agrables ou pnibles; elles exercent sur tout notre
tre une irrsistible influence. Partout et toujours elles attirent
aussi vivement l'attention de l'ignorant le moins curieux d'en connatre
les causes et les effets, que celle du savant observateur qui s'efforce
sans cesse d'en pntrer les intressants mystres.

La mtorologie remonte donc comme science  la plus haute antiquit;
elle prcde mme la physique proprement dite. Toutefois, bien
qu'tudie depuis des milliers d'annes, bien que ne la premire
peut-tre, elle n'est pas aussi avance que les autres sciences, ses
soeurs cadettes. M. Kaemtz en explique ainsi la cause principale dans
son introduction: Le nombre des observations sur les modifications de
l'atmosphre est sans doute considrable, mais ce sont des observations
dans le sens le plus restreint de ce mot. Nous observons le phnomne
qui s'offre  nous, mais nous ne pouvons le modifier et le varier 
notre gr; nous ne saurions mme le reproduire  volont; en un mot,
nous ne pouvons recourir  l'exprience. Nos moyens et nos forces vont
beaucoup trop limits pour qu'il nous soit possible de produire les
moindres modifications dans l'atmosphre. Nous en sommes rduits 
enregistrer des faits; et, comme l'a trs-bien dit W. Herschel nous
ressemblons  un homme qui entendrait  et l quelques fragments d'une
longue histoire raconte  des intervalles loigns par un narrateur
diffus et peu mthodique. Rduite  l'observation, la mtorologie ne
pouvait donc pas marcher d'un pas gal  celui des autres branches de la
physique.

Cependant, malgr les obstacles contre lesquels elle s'est vue oblige
de lutter, la mtorologie a fait des progrs notables depuis la fin du
sicle dernier; aujourd'hui, elle commence  s'asseoir sur des bases
solides; l'ouvrage que M. le professeur Kaemtz a publi  Malle en 1840,
sous ce titre: _Vortesungen ber Meteorologie (Lectures sur la
Mtorologie)_, et que M. Charles Martins a eu l'heureuse ide de
traduire en franais, outre qu'il en propagera et qu'il en facilitera
l'tude, contribuera, nous n'en doutons pas,  en hter le
dveloppement.

Avant la publication de cet ouvrage, il n'existait point dans notre
langue de cours complet de mtorologie qui rsumt l'tat de nos
connaissances actuelles sur cette branche si importante des sciences
physiques. C'est pour combler cette lacune que M. Charles Martins,
professeur agrg d'histoire naturelle  la Facult de Mdecine de
Paris, s'est dcid  traduire les _Vortesungen ber Meteorologie_ de M.
Kaemtz, professeur de physique  l'Universit de Halle. Ce livre,
dit-il dans sa prface, m'a sembl le meilleur de tous ceux qui ont paru
 l'tranger. L'auteur se trouvait, en effet, dans les conditions les
plus favorables pour faire un bon cours de mtorologie. Observateur
habile et infatigable, il a entrepris et continu  Halle, presque sans
aide, une srie baromtrique, thermomtrique et psychromtrique, qui
comprend prs de dix annes conscutives. Non content d'tudier les
changements de l'atmosphre dans les plaines de l'Allemagne, il a
sjourn sur le Rigi, en Suisse,  1810 mtres au-dessus de la mer, du
247 mai au 24 juin 1832, et sur le Faulhorn,  2671 met ces, du 11
septembre au 3 octobre de la mme anne. En 1833, il observa de nouveau
sur le Rigi pendant le mois de juin, et du 11 aot au 17 septembre, sur
le Faulhorn. Dans l't de 1837, il fixa sa rsidence  Deep, prs
Trenton, sur les bords de la Baltique, pour apprcier l'influence de la
mer et contrler la srie mtorologique comprenant une anne
d'observations faites  Speurade, en Danemark, par M. Neuher.

Ces dtails prouvent que l'auteur avait tudi par lui-mme et dans les
circonstances les plus varies le cours rgulier des phnomnes
atmosphriques. Il ne lui restait plus qu' connatre les travaux des
autres et  consulter des documents immenses, mais pars, disperss dans
des livres crits sur les sujets les plus divers et souvent les plus
trangers  la mtorologie. Ici encore, l'auteur tait arm de toutes
pices; car, avant d'crire son cours, il avait publi un grand _Trait
de Mtorologie_, plein d'rudition et de recherches originales (_Lehr
bach der Meteorologie_, 3 vol. in-8, 1834  1836). Cet ouvrage, pour
lequel toutes les sources ont t consultes et mises  profit, est
certainement le trait le plus complet qui existe; mais le nombre
considrable de faits qui y sont accumuls, l'usage frquent des
notations algbriques, le manque de divisions et de subdivisions, enfoui
peut tre un livre, plutt utile  consulter que facile  lire.
Toutefois, on comprend combien un pareil travail a du contribuer  la
perfection de celui qui l'a suivi. Non content de pratiquer la
mtorologie et de l'tudier dans les livres, M Kaemtz a profess cette
science pendant plusieurs annes  l'Universit de Halle, et
l'exprience du professeur s'est ajoute  celle du savant et de
l'observateur. C'est ainsi prpar que M. Kaemtz a crit _Cours de
Mtorologie_, qui offre un rsum lmentaire, mais complet de cette
science. Nomm professeur  l'Universit de Dorpat depuis quelques
annes il a pu se livrer  l'tude des basses tempratures, des aurores
borales, et de tous les phnomnes optiques de l'atmosphre qui sont si
caractriss dans les rgions du Nord.

Le traducteur des _Varlesungen ber Meteorologie_ n'tait pas moins
capable de bien remplir la tche difficile qu'il s'impose volontairement
dans le double intrt de la science et de ses compatriotes. M. Charles
Martins est un des plus savants professeurs de la Facult de Mdecine de
Paris. Dans les deux voyages de la _Recherche_ en Norwge et au
Spitzberg pendant les annes 1838 et 1839, il a eu l'avantage de prendre
part  tous les travaux mtorologiques de la commission scientifique
dont il faisait partie. Il a mani les instruments, observ les aurores
borales, les halos, les anthlies, les phnomnes crpusculaires dans
toute leur beaut; il a pu apprcier l'influence du climat sur la limite
des neiges perptuelles, les glaciers qui en descendent et la vgtation
qui les entoure. Durant l'hiver qui a spar les deux expditions, il a
fait  Paris, avec le commandant Delcros, une srie mtorologique
d'heure en heure, jour et nuit, correspondant  une partie de la srie
hivernale de MM Lottin, Lillishonk, Bravais et Silvestroem,  Bosekop,
en Finnark, sous le 70 de latitude. Enfin, dans le but de comparer les
phnomnes des contres borales avec ceux d'un climat analogue des
latitudes moyennes rsultant d'une grande lvation au-dessus du niveau
de le mer, il a habit avec M. Bravais, du 16 juillet au 8 aot 1841,
cette mme auberge du Faulhorn o M. Kaemtz avait dj pass deux ts.
Aussi M. Ch. Martins ne s'est-il pas content de traduire avec un style
toujours clair et facile le cours de mtorologie de M. Kaemtz, il l'a
enrichi presque  chaque page de notes curieuses qui en font pour ainsi
dire un ouvrage original. D'une part, il y a ajoute les extraits des
travaux franais et trangers les plus remarquables qui ont paru depuis
la publication de son livre ou qui lui avaient chapp; d'autre part, il
l'a complt en rvlant au monde savant un nombre considrable de faits
nouveaux ou indits qu'il a observs le premier ou que lui a communiqus
l'amiti dsintresse de M. A. Bravais.

Le _Cours complet de Mtorologie_ est divis en neuf chapitres, LE
PREMIER, intitul _Considrations sur la marche de la Temprature en
gnral_, traite du thermomtre, de la propagation de la chaleur, des
saisons, de l'influence de la latitude sur la temprature, de la
temprature des couches suprieures de l'atmosphre; le SECOND et le
TROISIME sont consacrs aux _vents_ et aux _mtores aqueux_. Dans
l'un, nous apprenons  connatre la direction des vents, leur vitesse,
leurs causes, leurs diffrences dans les diverse rgions du globe, leur
variabilit, leur mode de propagation et leurs proprits physiques
L'autre s'occupe des gaz et des vapeurs qui composent l'atmosphre, de
la rose et de la gele blanche, du brouillard, des nuages, de la pluie,
de la neige et de bizarres figures de ses flocons, etc.; le QUATRIME a
pour titre: _Distribution de la Temprature  la surface du Globe_; le
CINQUIME: _Poids de l'Atmosphre_; dans le SIXIME, l'auteur passe en
revue les _Phnomnes lectriques de l'Atmosphre_, la lumire
lectrique, la formation des orages, les clairs, le tonnerre, la gele,
les trombes, les causes des orages; le SEPTIME contient l'analyse des
_Phnomnes optiques de l'Atmosphre_ autres que les _Aurores borales_,
qui remplissent le HUITIME tout entier; enfin le NEUVIME renferme de
curieux dtails sur les _Phnomnes problmatiques_, tels que les pluies
de sang, de soufre, de bl, d'animaux; le brouillard sec, les toiles
filantes, les arolithes, etc.

Ce remarquable ouvrage est termin par un APPENDICE sur la
_Reprsentation graphique des tableaux mtorologiques et des lois
naturelles en gnral_. M. LON LALANNE, ingnieur des ponts et
chausses, a reprsent d'une manire graphique, dans cet appendice, 42
tableaux numriques, sur 113, d'aprs le systme de deux coordonnes
rectangulaires et d'aprs un autre systme  trois coordonnes dont il a
le premier gnralis l'usage et dont il expose les principes. Ces
reprsentations graphiques, dit M Ch. Martins, sont un service immense
rendu  la mtorologie, car elles ont le triple avantage de peindre aux
yeux les rsultats numriques, de reprsenter les lois dont ils sont
l'expression, et de faire voir, par l'irrgularit de certaines courbes,
quelles sont celles qui ne reprsentent pas les lois naturelles et
rclament un nombre d'observations plus considrables.

_Catalogue gnral des livres composant les bibliothques du dpartement
de la Marine et des Colonies_; par M. BAJOT, conservateur-gnral,
inspecteur des bibliothques,--Paris, de l'Imprimerie royale. 1838-43. 5
vol. grand in-8.

L'utilit des bibliothques spciales n'est pas douteuse. Un ouvrage
rare sur une matire spciale, possd par un tablissement qui n'a que
peu de livres sur la mme matire acquerrait un bien plus grand prix
encore et serait appel  rendre de plus frquents services, s'il se
trouvait transport dans un dpt qu'il viendrait souvent complter.
Mais ce dplacement, qui serait si utile, serait bien difficile 
excuter, car il faudrait, pour la ralisation de ce projet, obtenir le
concours et la bonne intelligence d'administrations diverses, et
l'entreprise est, nous le croyons bien, au-dessus des forces humaines.
Les conservateurs des dpts spciaux font donc sagement de ne point
attendre ces fusions qu'on leur a fait entrevoir comme des mirages, et
de poursuivre, autant que les ressources de leurs tablissements le leur
permettent, le complment de leurs collections, sans compter sur les
trsors qu'ils voient demeurer inutiles dans les mains de leurs
confrres. En vain les rapports aux ministres, les rapports aux chambres
viendront longtemps encore rclamer les mesures ncessaires pour mettre
en valeur les richesses enfouies. Que les bibliothcaires ne comptent
que sur leur zle propre pour donner  leurs dpts l'ensemble qui leur
peut manquer.

M. Bajot conservateur-gnral des bibliothques de la Marine, a
entrepris un immense et remarquable travail dont les frais ont t
ports au budget pendant plusieurs annes successives et dont les
commissions de la Chambre des Dputs ont pressenti l'importance. Ce
travail a t conu avec beaucoup d'intelligence; il s'excute avec un
zle, une persvrance et un savoir egalement rares. Cette publication
se divisera en deux parties: le Catalogue et la Bibliographie.--Le
Catalogue, aujourd'hui termin, est l'inventaire, dans un ordre
systmatique, de tous les ouvrages renferms dans les bibliothques du
dpartement de la Marine, que ces ouvrages aient ou n'aient pas la
marine pour objet. Il sert d'inventaire  chacune des bibliothques des
ports ou de Paris que possde le ministre de la Marine, et indique, par
des initiales diffrentes, toutes les bibliothques de ce dpartement o
se trouve l'ouvrage que l'un veut consulter, et le numro d'ordre qu'il
porte dans chacun de ces dpts. Cette ingnieuse combinaison a, on le
comprend, pargn l'impression de neuf catalogues, puisqu'un seul et
mme peut ainsi servir aux dix dpts.--La Bibliographie se composera
exclusivement, et dans l'ordre chronologique, de tous les livres de
marine, qu'ils existent ou n'existent pas dans ces, bibliothques.--Par
le Catalogue, le dpartement de la Marine connat ses richesses en
gnral: par la Bibliographie, il est averti des articles spciaux qui
lui manquent Cette indication excitera et dirigera le zle et les
recherches des bibliothcaires et des hommes dvous, en mme temps
qu'elle sera utile aux hommes de travail, auxquels il est bon de faire
connatre non-seulement tout ce que l'on possde, mais aussi ce que l'on
devrait possder, afin qu'ils cherchent par eux-mmes  trouver ce qu'on
est dans l'impossibilit de leur offrir.

L'oeuvre de M Bajot doit lui mriter la reconnaissance de tous les
bibliographes.--Puisse-t-elle aussi, lui donner des imitateurs.

_Delille, les Jardins_, nouvelle dition illustre par THNOT. Un beau
volume grand in-8. 33 gravures dont 15 sur acier. 15 livraisons  1
fr.--Paris, 1843. _Chapsal_.

Au moment o l'attention publique se porte plus que jamais vers tout ce
qui a rapport  l'horticulture, nous avons cru, dit l'diteur du volume
que nous annonons, devoir donner une nouvelle dition illustre du
pome qui a le plus contribu  ce mouvement, en runissant sous une
forme attrayante et ingnieuse les divers prceptes de l'art de composer
les jardins, et en frappant du sceau du ridicule ce que le mauvais got
de quelques artistes du dernier sicle y avait fait introduire.

Les illustrations des _Jardins_, que rien en apparence ne rattache au
pome, s'y trouvent cependant lies par un double but. D'abord, en
reproduisant d'aprs nature et avec la plus grande exactitude possible
les parcs et jardins les plus remarquables des environs et mme de
l'intrieur de Paris, M. Thnot essaye de prouver par des exemples que,
contrairement  l'opinion de presque tous les crivains qui se sont
occups des _Jardins_, les prceptes donns par Delille pouvaient tre
et ont t en effet souvent mis en pratique, quelle que ft d'ailleurs
l'tendue du terrain. D'un autre ct, il a voulu faciliter leur
application aux artistes  venir en leur montrant les rsultats des
travaux excuts par leurs devanciers. C'est galement dans ce but qu'il
a ajout  la suite des notes un appendice sur l'art de corriger les
dfauts d'un terrain de peu d'tendue, et de dissimuler des perspectives
lorsque l'emplacement n'en offre pas de vritables. Cet appendice rsume
avec clart tout ce que les progrs de l'horticulture, depuis la mort de
Delille, et les patientes recherches des botanistes voyageurs modernes
ont ajout dans ces derniers temps aux moyens dj connus du vivant du
pote.

Histoire, maritime de France; par LON GURIN, avec 31 belles gravures
sur acier, d'aprs les dessins de _Gudin, Isabey, Abey, Tony Johannot,
Marckl, Raffet_, 2 gros vol. in-8 de 600 pages. Paris, 1843. _Abel
Ledoux, Prix:_ 7 fr.

Ce que nous avons eu l'ambition, peut-tre tmraire, d'offrir au
public, dit M. Lon Gurin au dbut de son avant-propos, ce n'est pas
seulement une histoire navale o ne se trouveraient que les combats
livrs sur mer par les Franais: c'est, comme l'indique notre titre, une
_Histoire maritime de France_, renfermant, quoique en abrg, celle de
nos provinces, de nos villes de la cte; celle de la fondation, du
progrs ou de la dcadence de nos ports sur l'une ou l'autre mer; celle
de nos navigations lointaines, de nos dcouvertes, de nos colonies tant
perdues que conserves, et aussi, bien entendu, avec autant d'ampleur
que les bornes de cet ouvrage le permettaient: celle de nos guerres, de
nos combats, de nos diverses expditions o la marine a jou un rle,
rattachant le tout  l'histoire gnrale du pays, comme au trne auquel
il n'est rien qui ne doive tendre et venir se ramifier, pour acqurir un
intrt quelque peu philosophique. Une histoire de France par la marine
en mme temps que par les provinces et les villes maritimes n'avait
aucun prcdent, et c'est  sa nouveaut, sans doute, plus qu'au mrite
de nos travaux, que nous devons l'heureux succs qui a accueilli notre
ouvrage.

Si flatt qu'il soit du succs avec lequel son histoire a t accueillie
du public. M. Lon Gurin n'a pas, c'est encore lui qui le dclare,
l'outrecuidante vanit de la croire parfaite, et comment pourrions-nous
l'avoir, ajoute-t-il, quand l'tude que nous avons t dans la ncessit
de faire pour nous-mmes, nous a amen  trouver plus d'une grave erreur
chez des auteurs non moins consciencieux que nous, et beaucoup plus
savants que nous n'avons la prtention de l'tre.

M. Lon Gurin est trop modeste, en vrit, pour que nous ayons le
courage de lui adresser des reproches, soit sur son style, peut-tre un
peu trop nglig, soit sur les erreurs historiques qui auraient pu lui
chapper. Nous nous bornerons donc  constater que l'_Histoire maritime
de France_ est aussi intressante que consciencieuse; on y trouve runis
une masse norme de faits dissmins auparavant dans une multitude
d'ouvrages. Le premier volume commence par des dtails curieux sur les
premiers tablissements maritimes des ctes de France et se termine  la
paix de Nimegue. Le second comprend la fin du rgne de Louis XIV, les
rgnes de Louis XV et de Louis XVI. M. Lon Gurin s'arrte aux
dernires annes du dix-huitime sicle. Il a craint, dit-il, d'enlever
 son ouvrage de l'autorit qu'il dsire acqurir, en y rattachant d'une
manire indissoluble le dtail des vnements contemporains, peut-tre
que le rcit de faits encore si diversement apprcis et les biographies
d'hommes qui, fort heureusement, ne sont pas encore tous descendus dans
la tombe, ferait dgnrer l'histoire en mmoires N'y en et-il pas
d'autres, ce serait l, aprs mres rflexions, une raison dterminante
pour l'auteur de ne pas plus confondre que n'ont fait tous ceux qui ont
crit sur l'histoire de France en gnral une poque non encore
entirement termine avec celles qui l'ont prcde.



Nouveau Piano de la Reine d'Espagne.

[Illustration.]

La gravure ci-jointe reprsente un des nouveaux pianos que MM. Collard
et Collard viennent de terminer pour la reine d'Espagne et pour sa soeur
l'infante. Le registre de ces instruments embrasse sept octaves, car il
s'tend de A  A. Les sons en sont riches et puissants; le clavier est
doux et facile.--Leur beaut rivalise avec leur qualit. Rien de plus
magnifique que les ornements extrieurs qui les embellissent, Les cases
sont en beau chne anglais de premier choix. Les cts se composent de
panneaux dcors de sculptures dores; trois pieds lgants et massifs,
galement sculpts et dors, leur servent de support. Mais la lyre qui
cache les cordes des pdales, le pupitre et les bougeoirs attirent
surtout les regards par leur richesse.--En un mot, ces instruments font
le plus grand honneur  leurs facteurs. Ils ont reu avant leur dpart
pour l'Espagne de nombreuses visites. Nous ne craignons pas d'affirmer,
avec les juges les plus comptents en pareille matire, que MM. Collard
et Collard n'ont plus de rivaux  craindre dans la fabrication des
pianos, ni en Angleterre, ni sur le continent.



Modes.

[Illustration.]

Le cachemire, la fourrure et le velours sont les plus belles parures de
la saison d'hiver; le cachemire surtout, que les Parisiennes ont une
manire particulire de draper. Une femme de Paris ne drape pas un chle
long aujourd'hui comme elle le drapait il y a cinq ans;  cette poque
la pointe tait pose droit; maintenant la richesse des bordures a fait
une obligation de porter le chle presque carrment afin d'en laisser
voir le dessin. Au reste, il est assez difficile d'expliquer ces
diffrences-l, elles ne se dcrivent et ne s'apprennent pas, et l'on
peut dire,  l'imitation de Brillat-Savarin: Toutes les femmes
s'habillent, mais peu savent s'habiller.

Les garnitures de rubans sont fort en vogue; le matin on porte une robe
orne de rubans sur les devants et au bord des manches demi-larges, dans
le genre de celle que reprsente _l'Illustration_. Le soir, en petite
toilette, encore une robe de soie en pkin satin ou une robe de satin
glac, toute garnie de rubans aux manches, au corsage en forme de V, et
 la jupe en tablier.

La passementerie, le velours et le ruban rsument toutes les garnitures
de robes de la saison.

Les parures du soir sont toutes en toffes lourdes; l'heure des
toilettes de bal n'a pas encore sonn.

Les petits bonnets marquises, les coiffures coquettes sorties des
magasins de Lucy Hocquet parent chaque soir la foule lgante des
Italiens ou de l'Opra.

A l'une des dernires reprsentations de _Maria di Rohan_, on a
principalement remarqu un charmant petit chapeau en velours, appel
Montpensier, avec une seule plume couche. Mais le grand luxe de
l'hiver, ce sont les fleurs naturelles en guirlandes, bouquets  la main
et bouquets de corsage; quelquefois mme, on remplace les fleurs
artificielles d'un bouquet pur des fleurs naturelles.

Le costume de petite fille que nous donnons aujourd'hui est destin  la
parure du salon: la robe est en organdi avec deux petites broderies en
laine de couleur; le corsage a un revers bord de la mme broderie; un
rang de valencienne le garnit; une charpe en soie de couleur remplace
la ceinture.



PLAN DE LA PLACE DE LA BASTILLE.

EXPLICATION DES SIGNES ET CHIFFRES DU PLAN DONN PAGE 22 DU DERNIER
NUMRO.

## Corps de garde.                7 Rue de la Roquette
$$ Colonne de Juillet.            8 Rue Ancelot.
1 Canal Saint-Martin.             9 Boulevard Saint-Antoine.
2 Rue de la Contrescarpe.        10 Rue Beausire.
3 Boulevard Bourdon.             11 Rue des Tournettes.
4 Cour de la Joiverie.           12 Rue Saint-Antoine.
5 Rue de Charenton.              13 Rue de la Cerisaie.
6 Rue du Faub.-S.-Antoine.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS

Les bonnes font danser maintenant l'anse du panier avec un aplomb
surprenant.

[Illustration: Nouveau rbus.]









End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0041, 9 Dcembre
1843, by Various

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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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