The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littrature Anglaise
(Volume 5 de 5), by Hippolyte Taine

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Title: Histoire de la Littrature Anglaise (Volume 5 de 5)

Author: Hippolyte Taine

Release Date: October 19, 2012 [EBook #41114]

Language: French

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HISTOIRE

DE LA

LITTRATURE ANGLAISE


TOME CINQUIME ET COMPLMENTAIRE


LES CONTEMPORAINS




OUVRAGES DU MME AUTEUR:

(Librairie Hachette.)


  VOYAGE AUX PYRNES, in-18, 5e dition.

  LA FONTAINE ET SES FABLES, in-18, 4e dition.

  ESSAI SUR TITE-LIVE, in-18, 2e dition.

  LES PHILOSOPHES CLASSIQUES DU DIX-NEUVIME SICLE, in-18, 3e dition.

  ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, in-18, 2e dition.

  NOUVEAUX ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, in-18, 2e dition.

  VIE ET OPINIONS DE M. GRAINDORGE, in-18, 4e dition.

  VOYAGE EN ITALIE, 2 volumes in-8.


(Librairie Germer-Baillire.)


  PHILOSOPHIE DE L'ART, in-18.

  PHILOSOPHIE DE L'ART EN ITALIE, in-18.

  DE L'IDAL DANS L'ART, in-18.

  PHILOSOPHIE DE L'ART DANS LES PAYS-BAS, in-18.




10616.--Impr. gnr. de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9,  Paris.




HISTOIRE

DE LA

LITTRATURE ANGLAISE


PAR H. TAINE


TOME CINQUIME ET COMPLMENTAIRE


LES CONTEMPORAINS




DEUXIME DITION REVUE ET AUGMENTE




  PARIS
  LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
  BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N 77
  1869

  Droits de proprit et de traduction rservs




AVERTISSEMENT.


Ce volume est le complment de l'_Histoire de la littrature
anglaise_; il est crit sur un autre plan, parce que le sujet est
autre. La priode prsente n'est point encore accomplie, et les ides
qui la gouverneront sont en voie de formation, c'est--dire  l'tat
d'bauches; c'est pourquoi on ne peut  prsent les grouper en
systme. Quand les documents ne sont encore que des indices,
l'histoire doit se rduire  des tudes: la science se modle sur la
vie, et nos conclusions restent forcment incompltes, quand les faits
qui nous les suggrent sont inachevs. Dans cinquante ans, on pourra
crire l'histoire de ce sicle; en attendant on ne peut que
l'esquisser. J'ai choisi parmi les crivains anglais contemporains les
esprits les plus inventifs, les plus consquents et les plus opposs;
on peut les considrer comme des _spcimens_ qui reprsentent les
traits communs, les tendances contraires, et par suite la direction
gnrale de l'esprit public.

Ce ne sont que des spcimens.  ct de Macaulay et de Carlyle, il y
a des historiens comme Hallam, Buckle et Grote;  ct de Dickens et
de Thackeray, il y a des romanciers comme Bulwer, Charlotte Bront,
mistress Gaskell, Elliot, et je ne sais combien d'autres;  ct de
Tennyson, il y a des potes comme Elisabeth Browning;  ct de Stuart
Mill, il y a des philosophes comme Hamilton, Bain et Herbert Spencer.
Je laisse de ct le trs-grand nombre d'hommes de talent qui crivent
sans les signer les articles des revues, et qui, comme des soldats
dans une arme, manifestent parfois plus clairement que les gnraux
les facults et les inclinations de leur temps et de leur nation. Si
l'on cherche ce qu'il y a de commun dans cette multitude d'esprits
divers, on y retrouvera, je pense, les deux traits saillants que j'ai
dj marqus. L'un de ces traits est propre  la civilisation
anglaise, l'autre  la civilisation du dix-neuvime sicle. L'un est
national, l'autre est europen. D'un ct, et cela est particulier 
ce peuple, cette littrature est une enqute institue sur l'homme,
toute positive et partant mdiocrement belle, ou philosophique, mais
trs-exacte, trs-minutieuse, trs-utile, en outre trs-morale, et
cela  un tel degr que parfois la gnrosit ou la puret de ses
aspirations l'lvent jusqu' une rgion que nul artiste ou philosophe
n'a dpasse. D'un autre ct, et cela est commun aux divers peuples
de notre ge, cette littrature subordonne les croyances et les
institutions rgnantes  l'examen personnel et  la science tablie,
je veux dire  ce tribunal irrcusable qui se dresse dans la
conscience solitaire de chaque homme, et  cette autorit universelle
que les diverses raisons humaines rectifies l'une par l'autre et
contrles par la pratique, empruntent aux vrifications de
l'exprience et  leur propre accord.

Quel que soit le jugement qu'on porte sur ces tendances et sur ces
doctrines, on ne pourra, je pense, leur refuser le mrite d'tre
spontanes et originales. Ce sont des plantes vivantes et des plantes
vivaces. Les six crivains dcrits dans ce volume ont exprim sur
Dieu, la nature, l'homme, la science, la religion, l'art et la morale,
des ides efficaces et compltes. Pour produire de telles ides, il
n'y a aujourd'hui en Europe que trois nations, l'Angleterre,
l'Allemagne et la France. On trouvera ici celles de l'Angleterre
ordonnes, discutes et compares  celles des deux autres pays
pensants.




HISTOIRE

DE LA

LITTRATURE ANGLAISE.

LIVRE V.

LES CONTEMPORAINS.




CHAPITRE I.

Le Roman. Dickens.


 1.

L'CRIVAIN.

     I. Liaison des diverses parties de chaque talent. -- Importance
     de la faon d'imaginer.

     II. Lucidit et intensit de l'imagination chez Dickens. --
     Audace et vhmence de sa fantaisie. -- Comment chez lui les
     objets inanims se personnifient et se passionnent. -- En quoi sa
     conception est voisine de la vision. -- En quoi elle est voisine
     de la monomanie. -- Comment il peint les hallucins et les fous.

     III.  quels objets il applique son enthousiasme. -- Ses
     trivialits et sa minutie. -- En quoi il ressemble aux peintres
     de son pays. -- En quoi il diffre de George Sand. -- _Miss Ruth_
     et _Genevive_. -- _Un Voyage en diligence._

     IV. Vhmence des motions que ce genre d'imagination doit
     produire. -- Son pathtique. -- L'ouvrier _Stephen_: -- Son
     comique. -- Pourquoi il arrive  la bouffonnerie et  la
     caricature. -- Emportement et exagration nerveuse de sa gaiet.


 2.

LE PUBLIC.

     I. Le roman anglais est oblig d'tre moral. -- En quoi cette
     contrainte modifie l'ide de l'amour. -- Comparaison de l'amour
     chez George Sand et chez Dickens. -- Peintures de la jeune fille
     et de l'pouse.

     II. En quoi cette contrainte modifie l'ide de la passion. --
     Comparaison des passions dans Balzac et dans Dickens.

     III. Inconvnients de ce parti pris. -- Comment les masques
     comiques ou odieux se substituent aux personnages naturels. --
     Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- Pourquoi chez Dickens
     l'ensemble manque  l'action.


 3.

LES PERSONNAGES.

     I. Deux classes de personnages. -- Les caractres naturels et
     instinctifs. -- Les caractres artificiels et positifs. --
     Prfrence de Dickens pour les premiers. -- Aversion de Dickens
     pour les seconds.

     II. L'hypocrite. -- M. Pecksniff. -- En quoi il est Anglais. --
     Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- L'homme positif. -- M.
     Gradgrind. -- L'orgueilleux. -- M. Dombey. -- En quoi ces
     personnages sont Anglais.

     III. Les enfants. -- Ils manquent dans la littrature franaise.
     -- Le petit _Joas_ et _David Copperfield_. -- Les gens du peuple.

     IV. L'homme idal selon Dickens. -- En quoi cette conception
     correspond  un besoin public. -- Opposition en Angleterre de la
     culture et de la nature. -- Redressement de la sensibilit et de
     l'instinct opprims par la convention et par la rgle. -- Succs
     de Dickens.


Si Dickens tait mort, on pourrait faire sa biographie. Le lendemain
de l'enterrement d'un homme clbre, ses amis et ses ennemis se
mettent  l'oeuvre; ses camarades de collge racontent dans les
journaux ses espigleries d'enfance; un autre se rappelle exactement
et mot pour mot les conversations qu'il eut avec lui il y a vingt-cinq
ans. L'homme d'affaires de la succession dresse la liste des brevets,
nominations, dates et chiffres, et rvle aux lecteurs positifs
l'espce de ses placements et l'histoire de sa fortune; les
arrire-neveux et les petits-cousins publient la description de ses
actes de tendresse et le catalogue de ses vertus domestiques. S'il n'y
a pas de gnie littraire dans la famille, on choisit un gradu
d'Oxford, homme consciencieux, homme docte, qui traite le dfunt comme
un auteur grec, entasse une infinit de documents, les surcharge d'une
infinit de commentaires, couronne le tout d'une infinit de
dissertations, et vient dix ans aprs, un jour de Nol, avec une
cravate blanche et un sourire serein, offrir  la famille assemble
trois in-quarto de huit cents pages, dont le style lger endormirait
un Allemand de Berlin. On l'embrasse les larmes aux yeux; on le fait
asseoir; il est le plus bel ornement de la fte, et l'on envoie son
oeuvre  la _Revue d'dimbourg_. Celle-ci frmit  la vue de ce
prsent norme, et dtache un jeune rdacteur intrpide qui compose
avec la table des matires une vie telle quelle. Autre avantage des
biographies posthumes: le dfunt n'est plus l pour dmentir le
biographe ni le docteur.

Malheureusement Dickens vit encore et dment les biographies qu'on
fait de lui. Ce qui est pis, c'est qu'il prtend tre son propre
biographe. Son traducteur lui demandait un jour quelques documents: il
rpondit qu'il les gardait pour lui. Sans doute _David Copperfield_,
son meilleur roman, a bien l'air d'une confidence; mais  quel point
cesse la confidence, et dans quelle mesure la fiction orne-t-elle la
vrit? Tout ce qu'on sait, ou plutt tout ce qu'on rpte, c'est que
Dickens est n en 1812, qu'il est fils d'un stnographe, qu'il fut
d'abord stnographe lui-mme, qu'il a t pauvre et malheureux dans sa
jeunesse, que ses romans publis par livraisons lui ont acquis une
grande fortune et une rputation immense. Le lecteur est libre de
conjecturer le reste; Dickens le lui apprendra un jour, quand il
crira ses mmoires. Jusque-l il ferme sa porte, et laisse  sa porte
les gens trop curieux qui s'obstinent  y frapper. C'est son droit. On
a beau tre illustre, on ne devient pas pour cela la proprit du
public; on n'est pas condamn aux confidences; on continue 
s'appartenir; on peut rserver de soi ce qu'on juge  propos d'en
rserver. Si on livre ses oeuvres aux lecteurs, on ne leur livre pas
sa vie. Contentons-nous de ce que Dickens nous a donn. Quarante
volumes suffisent, et au del, pour bien connatre un homme;
d'ailleurs ils montrent de lui tout ce qu'il importe d'en savoir. Ce
n'est point par les accidents de sa vie qu'il appartient  l'histoire;
c'est par son talent, et son talent est dans ses livres. Le gnie
d'un homme ressemble  une horloge: il a sa structure, et parmi toutes
ses pices un grand ressort. Dmlez ce ressort, montrez comment il
communique le mouvement aux autres, suivez ce mouvement de pice en
pice jusqu' l'aiguille o il aboutit. Cette histoire intrieure du
gnie ne dpend point de l'histoire extrieure de l'homme, et la vaut
bien.


 1.

L'CRIVAIN.

La premire question qu'on doive faire sur un artiste est celle-ci:
Comment voit-il les objets? Avec quelle nettet, avec quel lan, avec
quelle force? La rponse dfinit d'avance toute son oeuvre; car 
chaque ligne il imagine; il garde jusqu'au bout l'allure qu'il avait
d'abord. La rponse dfinit d'avance tout son talent; car dans un
romancier l'imagination est la facult matresse; l'art de composer,
le bon got, le sens du vrai en dpendent; un degr ajout  sa
vhmence bouleverse le style qui l'exprime, change les caractres
qu'elle produit, brise les plans o elle s'enferme. Considrez celle
de Dickens, vous y apercevrez la cause de ses dfauts et de ses
mrites, de sa puissance et de ses excs.


I

Il y a en lui un peintre, et un peintre anglais. Jamais esprit, je
crois, ne s'est figur avec un dtail plus exact et une plus grande
nergie toutes les parties et toutes les couleurs d'un tableau. Lisez
cette description d'un orage; les images semblent prises au
daguerrotype,  la lumire blouissante des clairs: L'oeil, aussi
rapide qu'eux, apercevait dans chacune de leurs flammes une multitude
d'objets qu'en cinquante fois, autant de temps il n'et point vus au
grand jour: des cloches dans leurs clochers avec la corde et la roue
qui les faisaient mouvoir; des nids dlabrs d'oiseaux dans les
recoins et dans les corniches; des figures pleines d'effroi sous la
bche des voitures qui passaient, emportes par leur attelage
effarouch, avec un fracas que couvrait le tonnerre; des herses et des
charrues abandonnes dans les champs; des lieues et puis encore des
lieues de pays coup de haies, avec la bordure lointaine d'arbres
aussi visible que l'pouvantail perch dans le champ de fves  trois
pas d'eux; une minute de clart limpide, ardente, tremblotante, qui
montrait tout; puis une teinte rouge dans la lumire jaune, puis du
bleu, puis un clat si intense, qu'on ne voyait plus que de la
lumire: puis la plus paisse et la plus profonde obscurit[1].

Une imagination aussi lucide et aussi nergique doit animer sans
effort les objets inanims. Elle soulve dans l'esprit o elle
s'exerce des motions extraordinaires, et l'auteur verse sur les
objets qu'il se figure quelque chose de la passion surabondante dont
il est combl. Les pierres pour lui prennent une voix, les murs blancs
s'allongent comme de grands fantmes, les puits noirs billent
hideusement et mystrieusement dans les tnbres; des lgions d'tres
tranges tourbillonnent en frissonnant dans la campagne fantastique;
la nature vide se peuple, la matire inerte s'agite. Mais les images
restent nettes; dans cette folie, il n'y a ni vague ni dsordre; les
objets imaginaires sont dessins avec des contours aussi prcis et des
dtails aussi nombreux que les objets rels, et le rve vaut la
vrit.

Il y a, entre autres, une description du vent de la nuit bizarre et
puissante, qui rappelle certaines pages de _Notre-Dame de Paris_. La
source de cette description, comme de toutes celles de Dickens, est
l'imagination pure. Il ne dcrit point, comme Walter Scott, pour
offrir une carte de gographie au lecteur et pour faire la topographie
de son drame. Il ne dcrit point comme lord Byron, par amour de la
magnifique nature, et pour taler une suite splendide de tableaux
grandioses. Il ne songe ni  obtenir l'exactitude, ni  choisir la
beaut. Frapp d'un spectacle quelconque, il s'exalte, et clate en
figures imprvues. Tantt ce sont les feuilles jaunies que le vent
poursuit, qui s'enfuient et se culbutent, frissonnantes, effares,
d'une course perdue, se collant aux sillons, se noyant dans les
fosss, se perchant sur les arbres[2]. Ici c'est le vent de la nuit
qui tourne autour d'une glise, qui tte en gmissant, de sa main
invisible, les fentres et les portes, qui s'enfonce dans les
crevasses, et qui, enferm dans sa prison de pierre, hurle et se
lamente pour en sortir: Quand il a rd dans les ailes, lorsqu'il
s'est gliss autour des piliers, et qu'il a essay le grand orgue
sonore, il s'envole, va choquer le plafond et tente d'arracher les
poutres, puis il s'abat dsespr sur le parvis et s'engouffre en
murmurant sous les votes. Parfois il revient furtivement et se trane
en rampant le long des murs. Il semble lire en chuchotant les
pitaphes des morts. Sur quelques-unes, il passe avec un bruit
strident comme un clat de rire; sur d'autres, il crie et gmit comme
s'il pleurait[3].--Jusqu'ici vous ne reconnaissiez que l'imagination
sombre d'un homme du nord. Un peu plus loin, vous apercevez la
religion passionne d'un protestant rvolutionnaire, lorsqu'il vous
parle des sons funbres que jette le vent attard autour de l'autel,
des accents sauvages avec lesquels il semble chanter les attentats que
l'homme commet et les faux dieux que l'homme adore. Mais au bout d'un
instant l'artiste reprend la parole: il vous conduit au clocher, et
dans le cliquetis des mots qu'il entasse, il donne  vos nerfs la
sensation de la tourmente arienne. Le vent siffle et gambade dans les
arcades, dans les dentelures, dans les clochetons grimaants de la
tour; il se roule et s'entortille autour de l'escalier tremblant; il
fait pirouetter la girouette qui grince. Dickens a tout vu dans le
vieux beffroi; sa pense est un miroir, il n'y a pas un des dtails
les plus minutieux et les plus laids qui lui chappe. Il a compt les
barres de fer ronges par la rouille, les feuilles de plomb rides et
recroquevilles qui craquent et se soulvent tonnes sous le pied qui
les foule, les nids d'oiseaux dlabrs et empils dans les recoins des
madriers moisis, la poussire grise entasse, les araignes
mouchetes, indolentes, engraisses par une longue scurit, qui,
pendues par un fil, se balancent paresseusement aux vibrations des
cloches, et qui, sur une alarme soudaine, grimpent ainsi que des
matelots aprs leurs cordages, ou se laissent glisser  terre, et
jouent prestement de leurs vingt pattes agiles, comme pour sauver une
vie. Cette peinture fait illusion. Suspendu  cette hauteur, entre les
nuages volants qui promnent leurs ombres sur la ville et les lumires
affaiblies qu'on distingue  peine dans la vapeur, on prouve une
sorte de vertige, et l'on n'est pas loin de dcouvrir, comme Dickens,
une pense et une me dans la voix mtallique des cloches qui habitent
ce chteau tremblant.

Il fait un roman sur elles, et ce n'est pas le premier. Dickens est un
pote; il se trouve aussi bien dans le monde imaginaire que dans le
rel. Ici, ce sont les cloches, qui causent avec le pauvre vieux
commissionnaire du coin et le consolent. Ailleurs, c'est le grillon du
foyer qui chante toutes les joies domestiques, et ramne sous les yeux
du matre dsol les heureuses soires, les entretiens confiants, le
bien-tre, la tranquille gaiet dont il a joui et qu'il n'a plus.
Ailleurs, c'est l'histoire d'un enfant malade et prcoce qui se sent
mourir, et qui, en s'endormant dans les bras de sa soeur, entend la
chanson lointaine des vagues murmurantes qui l'ont berc. Les objets,
chez Dickens, prennent la couleur des penses de ses personnages. Son
imagination est si vive, qu'elle entrane tout avec elle dans la voie
qu'elle se choisit. Si le personnage est heureux, il faut que les
pierres, les fleurs et les nuages le soient aussi; s'il est triste,
il faut que la nature pleure avec lui. Jusqu'aux vilaines maisons des
rues, tout parle. Le style court  travers un essaim de visions; il
s'emporte jusqu'aux plus tranges bizarreries. Voici une jeune fille,
jolie et honnte, qui traverse la cour des Fontaines et le quartier
des lgistes pour aller retrouver son frre. Quoi de plus simple? quoi
de plus vulgaire mme? Dickens s'exalte l-dessus. Pour lui faire
fte, il convoque les oiseaux, les arbres, les maisons, la fontaine,
les bureaux, les dossiers de procdure, et bien d'autres choses
encore. C'est une folie, et c'est presque un enchantement:

     Y avait-il assez de vie dans la triste vgtation de la cour des
     Fontaines pour que les rameaux enfums eussent senti venir la
     plus pure et la plus aimable petite femme du monde? C'est une
     question pour les jardiniers et pour les savants qui connaissent
     les amours des plantes. Mais c'tait une bonne chose pour cette
     cour pave d'encadrer une si dlicate petite figure; elle passait
     comme un sourire le long des vieilles maisons noires et des
     dalles uses, les laissant plus sombres, plus tristes, plus
     grimaantes que jamais; cela ne fait pas de doute! La fontaine du
     Temple aurait bien pu sauter de vingt pieds pour saluer cette
     source d'esprance et de jeunesse qui glissait rayonnante dans
     les secs et poudreux canaux de la loi; les moineaux bavards,
     nourris dans les crevasses et dans les trous du Temple, auraient
     pu se taire pour couter des alouettes imaginaires au moment o
     passait cette frache petite crature; les branches sombres, qui
     ne se courbaient jamais que dans leur chtive croissance,
     auraient pu s'incliner vers elle avec amour, comme vers une
     soeur, et verser leur bndiction sur sa gracieuse tte; les
     vieilles lettres d'amour enfermes dans les bureaux voisins, au
     fond d'une bote de fer, et oublies parmi les monceaux de
     papiers de famille o elles s'taient gares, auraient pu
     trembler et s'agiter au souvenir fugitif de leurs anciennes
     tendresses, quand de son pas lger elle s'approchait d'elles.
     Mainte chose qui n'arriva point, qui n'arrivera jamais, aurait pu
     arriver pour l'amour de Ruth[4].

Ceci est tourment, n'est-il pas vrai? Votre got franais, toujours
mesur, se rvolte contre ces crises d'affectation, contre ces
mivreries maladives. Et pourtant cette affectation est naturelle;
Dickens ne cherche pas les bizarreries, il les rencontre. Cette
imagination excessive est comme une corde trop tendue: elle produit
d'elle-mme, et sans choc violent, des sons qu'on n'entend point
ailleurs.

On va voir comment elle se monte. Prenez une boutique, n'importe
laquelle, la plus rbarbative; celle d'un marchand d'instruments de
marine. Dickens voit les baromtres, les chronomtres, les compas, les
tlescopes, les boussoles, les lunettes, les mappemondes, les
porte-voix et le reste. Il en voit tant, il les voit si nettement, ils
se pressent et se serrent, et se recouvrent si fort les uns les autres
dans son cerveau, qu'ils remplissent et qu'ils obstruent, il y a tant
d'ides gographiques et nautiques tales sous les vitrines, pendues
au plafond, attaches au mur, elles dbordent sur lui par tant de
cts et en telle abondance, qu'il en perd le jugement. La boutique se
transfigure: Dans la contagion gnrale, il semble qu'elle se change
en je ne sais quelle machine maritime, confortable, faite en manire
de vaisseau, n'ayant plus besoin que d'une bonne mer pour tre lance
et se mettre tranquillement en chemin pour n'importe quelle le
dserte[5].

La diffrence entre un fou et un homme de gnie n'est pas fort grande.
Napolon, qui s'y connaissait, le disait  Esquirol. La mme facult
nous porte  la gloire ou nous jette dans un cabanon. C'est
l'imagination visionnaire qui forge les fantmes du fou et qui cre
les personnages de l'artiste, et les classifications qui servent 
l'un peuvent servir  l'autre. L'imagination de Dickens ressemble 
celle des monomanes. S'enfoncer dans une ide, s'y absorber, ne plus
voir qu'elle, la rpter sous cent formes, la grossir, la porter,
ainsi agrandie, jusque dans l'oeil du spectateur, l'en blouir, l'en
accabler, l'imprimer en lui si tenace et si pntrante, qu'il ne
puisse plus l'arracher de son souvenir, ce sont l les grands traits
de cette imagination et de ce style. En cela, _David Copperfield_ est
un chef-d'oeuvre. Jamais objets ne sont rests plus visibles et plus
prsents dans la mmoire du lecteur que ceux qu'il dcrit. La vieille
maison, le parloir, la cuisine, le bateau de Peggotty, et surtout la
cour de l'cole, sont des tableaux d'intrieur dont rien n'gale le
relief, l'nergie et la prcision. Dickens a la passion et la patience
des peintres de sa nation: il compte un  un les dtails, il note les
couleurs diffrentes des vieux troncs d'arbres; il voit le tonneau
fendu, les dalles verdies et casses, les crevasses des murs humides;
il distingue les singulires odeurs qui en sortent; il marque la
grosseur des taches de mousse, il lit les noms d'coliers inscrits sur
la porte et s'appesantit sur la forme des lettres. Et cette minutieuse
description n'a rien de froid; si elle est si dtaille, c'est que la
contemplation tait intense; elle prouve sa passion par son
exactitude. On sentait cette passion sans s'en rendre compte; on la
distingue tout d'un coup au bout de la page; les tmrits du style la
rendent visible, et la violence de la phrase atteste la violence de
l'impression. Des mtaphores excessives font passer devant l'esprit
des rves grotesques. On se sent assig de visions extravagantes. M.
Mell prend sa flte, et y souffle, dit Copperfield, au point que je
finissais par penser qu'il ferait entrer tout son tre dans le grand
trou d'en haut pour le faire sortir par les clefs d'en bas. Tom
Pinch, dsabus, dcouvre que son matre Pecksniff est un coquin
hypocrite. Il avait t si longtemps accoutum  tremper dans son th
le Pecksniff de son imagination,  l'tendre sur son pain,  le
savourer avec sa bire, qu'il fit un assez pauvre djeuner le
lendemain de son expulsion. On pense aux fantaisies d'Hoffmann; on
est pris d'une ide fixe et l'on a mal  la tte. Ces excentricits
sont le style de la maladie plutt que de la sant.

Aussi Dickens est-il admirable dans la peinture des hallucinations. On
voit qu'il prouve celles de ses personnages, qu'il est obsd de
leurs ides, qu'il entre dans leur folie. En sa qualit d'Anglais et
de moraliste, il a dcrit nombre de fois le remords. Peut-tre
dira-t-on qu'il en fait un pouvantail, et qu'un artiste a tort de se
transformer en auxiliaire du gendarme et du prdicateur. Il n'importe;
le portrait de Jonas Chuzzlewit est si terrible, qu'on peut lui
pardonner d'tre utile. Jonas, sorti en cachette de sa chambre, a tu
en trahison son ennemi, et croit dornavant respirer en paix; mais le
souvenir du meurtre, comme un poison, dsorganise insensiblement son
esprit. Il n'est plus matre de ses ides; elles l'emportent avec la
fougue d'un cheval effar. Il pense incessamment et en frissonnant 
la chambre o on le croit endormi. Il voit cette chambre, il en
compte les carreaux, il imagine les longs plis des rideaux sombres,
les creux du lit qu'il a dfait, la porte  laquelle on peut frapper.
 mesure qu'il veut se dtacher de cette vision, il s'y enfonce; c'est
un gouffre ardent o il roule en se dbattant avec des cris et des
sueurs d'angoisse. Il se suppose couch dans ce lit, comme il devrait
y tre, et au bout d'un instant il s'y voit. Il a peur de cet autre
lui-mme. Le rve est si fort, qu'il n'est pas bien sr de n'tre pas
l-bas  Londres. Il devient ainsi son propre spectre et son propre
fantme. Et cet tre imaginaire, comme un miroir, ne fait que
redoubler devant sa conscience l'image de l'assassinat et du
chtiment. Il revient, et se glisse en plissant jusqu' la porte de
sa chambre. Lui, homme d'affaires, calculateur, machine brutale des
raisonnements positifs, le voil devenu aussi chimrique qu'une femme
nerveuse. Il avance sur la pointe du pied, comme s'il avait peur de
rveiller l'homme imaginaire qu'il se figure couch dans le lit. Au
moment o il tourne la clef dans la serrure, une terreur monstrueuse
le saisit: si l'homme assassin allait se lever l, devant lui! Il
entre enfin, et s'enfonce dans son lit, brl par la fivre. Il relve
les draps sur ses yeux, pour essayer de ne plus voir la chambre
maudite; il la voit mieux encore. Le froissement des couvertures, le
bruissement d'un insecte, les battements de son coeur, tout lui crie:
Assassin! L'esprit fix avec une frnsie d'attention sur la porte, il
finit par croire qu'on l'ouvre, il l'entend grincer. Ses sensations
sont perverties; il n'ose s'en dfier, il n'ose plus y croire, et dans
ce cauchemar, o la raison engloutie ne laisse surnager qu'un chaos de
formes hideuses, il ne trouve plus rien de rel que l'oppression
incessante de son dsespoir convulsif. Dornavant toutes ses penses,
tous ses dangers, le monde entier disparat pour lui dans une seule
question: quand trouveront-ils le cadavre dans le bois?--Il s'efforce
d'en arracher sa pense; elle y reste imprime et colle; elle l'y
attache comme par une chane de fer. Il se figure toujours qu'il va
dans le bois, qu'il s'y glisse sans bruit  pas furtifs, en cartant
les branches, qu'il approche, puis approche encore, et qu'il chasse
les mouches rpandues sur la chair par files paisses, comme des
monceaux de groseilles sches. Et toujours il aboutit  l'ide de la
dcouverte; il en attend la nouvelle, coutant passionnment les cris
et les rumeurs de la rue, coutant lorsqu'on sort ou lorsqu'on entre,
coutant ceux qui descendent et ceux qui montent. En mme temps, il a
toujours sous les yeux ce cadavre abandonn dans le bois; il le montre
mentalement  tous ceux qu'il aperoit, comme pour leur dire:
Regardez! connaissez-vous cela? Me souponnez-vous? Le supplice de
prendre le corps dans ses bras, et de le poser, pour le faire
reconnatre, aux pieds de tous les passants, ne serait point plus
lugubre que l'ide fixe  laquelle sa conscience l'a condamn.

Jonas est sur le bord de la folie. D'autres y sont tout  fait.
Dickens a fait trois ou quatre portraits de fous, trs-plaisants au
premier coup d'oeil, mais si vrais, qu'au fond ils sont horribles. Il
fallait une imagination comme la sienne, drgle, excessive, capable
d'ides fixes, pour mettre en scne les maladies de la raison. Il y en
a deux surtout qui font rire et qui font frmir: Augustus, le maniaque
triste, qui est sur le point d'pouser miss Pecksniff, et le pauvre M.
Dick, demi-idiot, demi-monomane, qui vit avec miss Trotwood.
Comprendre ces exaltations soudaines, ces tristesses imprvues, ces
incroyables soubresauts de la sensibilit pervertie; reproduire ces
arrts de pense, ces interruptions de raisonnement, cette
intervention d'un mot, toujours le mme, qui brise la phrase commence
et renverse la raison renaissante; voir le sourire stupide, le regard
vide, la physionomie niaise et inquite de ces vieux enfants hagards
qui ttonnent douloureusement d'ides en ides, et se heurtent 
chaque pas au seuil de la vrit qu'ils ne peuvent franchir, c'est l
une facult qu'Hoffmann seul eut au mme degr que Dickens. Le jeu de
ces raisons dlabres ressemble au grincement d'une porte disloque:
il fait mal  entendre. On y trouve, si l'on veut, un clat de rire
discordant; mais on y dcouvre mieux encore un gmissement et une
plainte, et l'on s'effraye en mesurant la lucidit, l'tranget,
l'exaltation, la violence de l'imagination qui a enfant de telles
cratures, qui les a portes et soutenues jusqu'au bout sans flchir,
et qui s'est trouve dans son vrai monde en imitant et en produisant
leur draison.

 quoi peut s'appliquer cette force? Les imaginations diffrent,
non-seulement par leur nature, mais encore par leur objet; aprs avoir
mesur leur nergie, il faut circonscrire leur domaine; dans le large
monde, l'artiste se fait un monde; involontairement il choisit une
classe d'objets qu'il prfre; les autres le laissent froid, et il ne
les aperoit pas. Dickens n'aperoit pas les choses grandes: ceci est
le second trait de son imagination. L'enthousiasme le prend  propos
de tout, particulirement  propos des objets vulgaires, d'une
boutique de bric--brac, d'une enseigne, d'un crieur public. Il a la
vigueur, il n'atteint pas  la beaut. Son instrument rend des sons
vibrants, il n'a point de sons harmonieux. S'il dcrit une maison, il
la dessinera avec une nettet de gomtre; il en mettra toutes les
couleurs en relief, il dcouvrira une physionomie et une pense dans
les contrevents et dans les gouttires, il fera de la maison une sorte
d'tre humain, grimaant et nergique, qui saisira le regard et qu'on
n'oubliera plus; mais il ne verra pas la noblesse des longues lignes
monumentales, la calme majest des grandes ombres largement dcoupes
par les crpis blancs, la joie de la lumire qui les couvre, et
devient palpable dans les noirs enfoncements o elle plonge, comme
pour se reposer et s'endormir. S'il peint un paysage, il apercevra les
cenelles qui parsment de leurs grains rouges les haies dpouilles,
la petite vapeur qui s'exhale d'un ruisseau lointain, les mouvements
d'un insecte dans l'herbe; mais la grande posie qu'et saisie
l'auteur de _Valentine_ et d'_Andr_ lui chappera. Il se perdra,
comme les peintres de son pays, dans l'observation minutieuse et
passionne des petites choses; il n'aura point l'amour des belles
formes et des belles couleurs. Il ne sentira pas que le bleu et le
rouge, la ligne droite et la ligne courbe, suffisent pour composer des
concerts immenses qui, parmi tant d'expressions diverses, gardent une
srnit grandiose, et ouvrent au plus profond de l'me une source de
sant et de bonheur. C'est le bonheur qui lui manque; son inspiration
est une verve fivreuse qui ne choisit pas ses objets, qui ranime au
hasard les laideurs, les vulgarits, les sottises, et qui, en
communiquant  ses crations je ne sais quelle vie saccade et
violente, leur te le bien-tre et l'harmonie qu'en d'autres mains
elles auraient pu garder. Miss Ruth est une fort gentille mnagre;
elle met son tablier: quel trsor que ce tablier! Dickens le tourne et
le retourne, comme un commis de nouveauts qui voudrait le vendre.
Elle le tient dans sa main, puis elle l'attache autour de sa taille,
elle lie les cordons, elle l'tale, elle le froisse pour qu'il tombe
bien. Que ne fait-elle pas de son tablier! Et quel est l'enchantement
de Dickens pendant ces oprations innocentes! Il pousse de petits cris
d'espiglerie joyeuse: Oh! bon Dieu, quel mchant petit corsage! Il
apostrophe la bague, il gambade autour de Ruth, il frappe dans ses
mains de plaisir. C'est bien pis lorsqu'elle fabrique le pudding; il y
a l une scne entire, dramatique et lyrique, avec exclamations,
protase, pripties, aussi complte qu'une tragdie grecque. Ces
gentillesses de cuisine et ces mivreries d'imagination font penser
(par contraste) aux tableaux d'intrieur de George Sand. Vous
rappelez-vous la chambre de la fleuriste Genevive? Elle fabrique,
comme Ruth, un objet utile, trs-utile, puisque demain elle vendra dix
sous; mais cet objet est une rose panouie, dont les frles ptales
s'enroulent sous ses doigts comme sous les doigts d'une fe, dont la
frache corolle s'empourpre d'un vermillon aussi tendre que celui de
ses joues, frle chef-d'oeuvre clos un soir d'motion potique,
pendant que de sa fentre elle contemple au ciel les yeux perants et
divins des toiles, et qu'au fond de son coeur vierge murmure le
premier souffle de l'amour. Pour s'exalter, Dickens n'a pas besoin
d'un pareil spectacle: une diligence le jette dans le dithyrambe; les
roues, les claboussures, les sifflements du fouet, le tintamarre des
chevaux, des harnais et de la machine, en voil assez pour le mettre
hors de lui. Il ressent par sympathie le mouvement de la voiture; elle
l'emporte avec elle; il entend le galop des chevaux dans sa cervelle,
et part en lanant cette ode, qui semble sortir de la trompette du
conducteur:

     En avant sous l'obscurit qui s'paissit! Nous ne pensons pas aux
     noires ombres des arbres; nous franchissons du mme galop
     clarts, tnbres, comme si la lumire de Londres  cinquante
     milles d'ici suffisait, et au del, pour illuminer la route! En
     avant par del la prairie du village, o s'attardent les joueurs
     de paume, o chaque petite marque laisse sur le frais gazon par
     les raquettes, les balles ou les pieds des joueurs, rpand son
     parfum dans la nuit! En avant, avec quatre chevaux frais, par
     del l'auberge du _Cerf-sans-Cornes_, o les buveurs s'assemblent
      la porte avec admiration, pendant que l'attelage quitt, les
     traits pendants, s'en va  l'aventure du ct de la mare,
     poursuivi par la clameur d'une douzaine de gosiers et par les
     petits enfants qui courent en volontaires pour le ramener sur la
     route!  prsent, c'est le vieux pont de pierre qui rsonne sous
     le sabot des chevaux, parmi les tincelles qui jaillissent. Puis
     nous voil encore sur la route ombrage, puis au del de la
     barrire ouverte, plus loin, bien loin au del, dans la campagne.
     Hurrah!

     Hol ho! l-bas, derrire, arrte cette trompette un instant;
     viens ici, conducteur, accroche-toi  la bche, grimpe sur la
     banquette. On a besoin de toi pour tter ce panier. Nous ne
     ralentirons point pour cela le pas de nos btes; n'ayez crainte.
     Nous leur mettrons plutt le feu au ventre pour la glus grande
     gloire du festin. Ah! il y a longtemps que cette bouteille de
     vieux vin n'a senti le contact du souffle tide de la nuit,
     comptez-y. Et la liqueur est merveilleusement bonne pour humecter
     le gosier d'un donneur de cor. Essaye-la; n'aie pas peur, Bill,
     de lever le coude. Maintenant reprends haleine et essaye mon cor,
     Bill. Voil de la musique! voil un air! L-bas, l-bas, bien
     loin derrire les collines. Ma foi, oui! hurrah! la jument
     ombrageuse est toute gaie cette nuit. Hurrah! hurrah!

     Voyez l-haut, la lune! Toute haute d'abord, avant que nous
     l'ayons aperue. Sous sa lumire, la terre rflchit les objets
     comme l'eau. Les haies, les arbres, les toits bas des chaumires,
     les clochers d'glises, les vieux troncs fltris, les jeunes
     pousses florissantes, sont devenus vaniteux tout d'un coup et ont
     envie de contempler leurs belles images jusqu'au matin. L-bas,
     les peupliers bruissent, pour que leurs feuilles tremblotantes
     puissent se voir sur le sol; le chne, point; il ne lui convient
     pas de trembler. Camp dans sa vieille solidit massive, il
     veille sur lui-mme, sans remuer un rameau. La porte moussue, mal
     assise sur ses gonds grinants, boiteuse et dcrpite, se balance
     devant son mirage, comme une douairire fantastique, pendant que
     notre propre fantme voyage avec nous. Hurrah! hurrah!  travers
     fosss et broussailles, sur la terre unie et sur le champ
     labour, sur le flanc roide de la colline, sur le flanc plus
     roide encore de la muraille, comme si c'tait un spectre
     chasseur!

     Des nuages aussi! Et sur la valle un brouillard! non pas un
     lourd brouillard qui la cache, mais une vapeur lgre, arienne,
     pareille  un voile de gaze, qui, pour nos yeux d'admirateurs
     modestes, ajoute un charme aux beauts devant lesquelles il est
     tendu, ainsi qu'ont toujours fait les voiles de vraie gaze,
     ainsi qu'ils feront toujours, oui, ne vous dplaise, quand nous
     serions le pape en personne. Hurrah! Eh bien! voil que nous
     voyageons comme la lune elle-mme. Cachs dans un bouquet
     d'arbres, la minute d'aprs dans une tache de vapeur, puis
     reparaissant en pleine lumire, parfois effacs, mais avanant
     toujours, notre course rpte la sienne. Hurrah! Une joute contre
     la lune! Hol ho! hurrah!

     La beaut de la nuit a t sentie  peine, quand dj le jour
     arrive bondissant. Hurrah! Deux relais, et les routes de la
     campagne se changent presque en une rue continue. Hurrah! par l
     des jardins de marachers, des files de maisons, des villas, des
     terrasses, des places, des quipages, des chariots, des
     charrettes, des ouvriers matineux, des vagabonds attards, des
     ivrognes, des porteurs  jeun; par del toutes les formes de la
     brique et du mortier, puis sur le pav bruyant, qui force les
     gens juchs sur la banquette  se bien tenir. Hurrah!  travers
     des tours et dtours sans fin, dans le labyrinthe des rues sans
     nombre, jusqu' ce qu'on atteigne une vieille cour d'htellerie,
     et que Tom Pinch descendu, tout assourdi et tout tourdi, se
     trouve  Londres[6]!

Tout cela pour dire que Tom Pinch arrive  Londres! Cet accs de
lyrisme o les folies les plus potiques naissent des banalits les
plus vulgaires, semblables  des fleurs maladives qui pousseraient
dans un vieux pot cass, expose dans ses contrastes naturels et
bizarres toutes les parties de l'imagination de Dickens. On aura son
portrait en se figurant un homme qui, une casserole dans une main et
un fouet de postillon dans l'autre, se mettrait  prophtiser.

[Note 1: The eye, partaking of the quickness of the flashing
light, saw in its every gleam a multitude of objects which it could
not see at steady noon in fifty times that period. Bells in steeples,
with the rope and wheel that moved them; ragged nests of birds in
cornices and nooks; faces full of consternation in the tilted waggons
that came tearing past, their frightened teams ringing out a warning
which the thunder drowned; harrows and ploughs left out in fields;
miles upon miles of hedge-divided country, with the distant fringe of
trees as obvious as the scarecrow in the beanfield close at hand; in a
trembling, vivid, flickering instant, everything was clear and plain;
then came a flush of red into the yellow light; a change to blue; a
brightness so intense that there was nothing else but light; and then
the deepest and profoundest darkness.

                (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. 245. Ed. Tauschnitz.)]

[Note 2: It was small tyranny for a respectable wind to go
wreaking its vengeance on such poor creatures as the fallen leaves;
but this wind happening to come up with a great heap of them just
after venting its humour on the insulted Dragon, did so disperse and
scatter them that they fled away, pell-mell, some here, some there,
rolling over each other, whirling round and round upon their thin
edges, taking frantic flights into the air, and playing all manner of
extraordinary gambols in the extremity of their distress. Nor was this
enough for its malicious fury: for not content with driving them
abroad, it charged small parties of them and hunted them into the
wheel-wright's saw-pit, and below the planks and timbers in the yard,
and, scattering the sawdust in the air, it looked for them underneath,
and when it did meet with any, whew! how it drove them on and followed
at their heels!

The scared leaves only flew the faster for all this; and a giddy chase
it was; for they got into unfrequented places, where there was no
outlet, and where their pursuer kept them eddying round and round at
his pleasure; and they crept under the eaves of houses, and clung
tightly to the sides of hay-ricks, like bats; and tore in at open
chamber windows, and cowered close to hedges; and, in short, went
anywhere for safety.

                                  (_Martin Chuzzlewit_, t. I, p. 10.)]

[Note 3: For the night-wind has a dismal trick of wandering round
and round a building of that sort, and moaning as it goes; and of
trying, with its unseen hand, the windows and the doors; and seeking
out some crevices by which to enter. And when it has got in; as one
not finding what he seeks, whatever that may be; it wails and howls to
issue forth again: and not content with stalking through the aisles,
and gliding round and round the pillars, and tempting the deep organ,
soars up to the roof, and strives to rend the rafters; then flings
itself despairingly upon the stones below, and passes, muttering, into
the vaults. Anon, it comes up stealthily, and creeps along the walls;
seeming to read, in whispers, the Inscriptions sacred to the Dead. At
some of these, it breaks out shrilly, as with laughter; and at others,
moans and cries as if it were lamenting. It has a ghostly sound too,
lingering within the altar; where it seems to chaunt, in its wild way,
of Wrong and Murder done, and false Gods worshipped; in defiance of
the Tables of the Law, which look so fair and smooth, but are so
flawed and broken. Ugh! Heaven preserve us, sitting snugly round the
fire! It has an awful voice, that wind at Midnight, singing in a
church!

But high up in the steeple! There the foul blast roars and whistles!
High up in the steeple, where it is free to come and go through many
an airy arch and loophole, and to twist and twine itself about the
giddy stair, and twirl the groaning weathercock, and make the very
tower shake and shiver! High up in the steeple, where the belfry is;
and iron rails are ragged with rust; and sheets of lead and copper,
shrivelled by the changing weather, crackle and heave beneath the
unaccustomed tread; and birds stuff shabby nests into corners of old
oaken joists and beams; and dust grows old and grey; and speckled
spiders, indolent and fat with long security, swing idly to and fro in
the vibration of the bells, and never loose their hold upon their
thread-spun castles in the air, or climb up sailor-like in quick
alarm, or drop upon the ground and ply a score of nimble legs to save
a life! High up in the steeple of an old church, far above the light
and murmur of the town and far below the flying clouds that shadow it,
is the wild and dreary place at night: and high up in the steeple of
an old church, dwelt the Chimes I tell of. (_Chimes_, p. 5.)]

[Note 4: Whether there was life enough left in the slow vegetation
of Fountain Court for the smoky shrubs to have any consciousness of
the brightest and purest-hearted little woman in the world, is a
question for gardeners, and those who are learned in the loves of
plants. But, that it was a good thing for that same paved yard to have
such a delicate little figure flitting through it; that it passed like
a smile from the grimy old houses, and the worn flag-stones, and left
them duller, darker, sterner than before; there is no sort of doubt.
The Temple fountain might have leaped up twenty feet to greet the
spring of hopeful maidenhood, that in her person stole on, sparkling,
through the dry and dusty channels of the Law; the chirping sparrows,
bred in Temple chinks and crannies, might have held their peace to
listen to imaginary sky-larks, as so fresh a little creature passed;
the dingy boughs, unused to droop, otherwise than in their puny
growth, might have bent down in a kindred gracefulness, to shed their
benediction on her graceful head; old love letters, shut up in iron
boxes in the neighbouring offices, and made of no account among the
heaps of family papers into which they had strayed, and of which, in
their degeneracy, they formed a part, might have stirred and fluttered
with a moment's recollection of their ancient tenderness, as she went
lightly by. Anything might have happened that did not happen, and
never will, for the love of Ruth. (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p.
289.)]

[Note 5: _Dombey and son_, t. I, p. 41.]

[Note 6: Yoho, among the gathering shades; making of no account
the deep reflections of the trees, but scampering on through light and
darkness, all the same, as if the light of London fifty miles away,
were quite enough to travel by, and some to spare. Yoho, beside the
village-green, where cricket-players linger yet; and every little
indentation made in the fresh grass by bat or wicket, ball or player's
foot, sheds out its perfume on the night. Away with four fresh horses
from the Bald-faced Stag, where topers congregate about the door
admiring; and the last team with traces hanging loose; go roaming off
towards the pond; until observed and shouted after by a dozen throats,
while volunteering boys pursue them. Now with a clattering of hoofs
and striking out of fiery sparks, across the old stone bridge, and
down again into the shadowy road, and through the open gate, and far
away, away, into the world. Yoho!

Yoho, behind there, stop that bugle for a moment! Come creeping over
the front, along the coach-roof, guard, and make one at this basket!
Not that we slacken in our pace the while, not we: we rather put the
bits of blood upon their mettle, for the greater glory of the snack.
Ah! it is long since this bottle of old wine was brought into contact
with the mellow breath of night, you may depend, and rare good stuff
it is to wet a bugler's whistle with. Only try it. Don't be afraid of
turning up your finger, Bill, another pull! Now, take your breath, and
try the bugle, Bill. There's music! There's a tone! "Over the hills
and far away," indeed. Yoho! The skittish mare is all alive to-night.
Yoho! Yoho!

See the bright moon? High up before we know it: making the earth
reflect the objects on its breast like water. Hedges, trees, low
cottages, church steeples, blighted stumps and flourishing young
slips, have all grown vain upon the sudden, and mean to contemplate
their own fair images till morning. The poplars yonder rustle, that
their quivering leaves may see themselves upon the ground. Not so the
oak; trembling does not become _him_; and he watches himself in his
stout old, burly steadfastness, without the motion of a twig. The
moss-grown gate, ill-poised upon its creaking hinges, crippled and
decayed, swings to and fro before its glass, like some fantastic
dowager; while our own ghostly likeness travels on, Yoho! Yoho!
through ditch and brake, upon the ploughed land and the smooth, along
the steep hill-side and steeper wall, as if it were a phantom Hunter.

Clouds too! And a mist upon the Hollow! Not a dull fog that hides it,
but a light airy gauze-like mist, which in our eyes of modest
admiration gives a new charm to the beauties it is spread before: as
real gauze has done ere now, and would again, so please you, though we
were the Pope. Yoho! Why! now we travel like the Moon herself. Hiding
this minute in a grove of trees; next minute in a patch of vapour;
emerging now upon our broad clear course; withdrawing now, but always
dashing on, our journey is a counterpart of hers. Yoho! A match
against the Moon. Yoho! Yoho!

The beauty of the night is hardly felt, when Day comes leaping up.
Yoho! Two stages, and the country-roads are almost changed to a
continuous street. Yoho, past market-gardens, rows of houses, villas,
crescents, terraces, and squares; past waggons, coaches, carts; past
early workmen, late stragglers, drunken men, and sober carriers of
loads; past brick and mortar in its every shape, and in among the
rattling pavements, where a jaunty seat upon a coach is not so easy to
preserve! Yoho, down countless turnings, and through countless mazy
ways, until an old inn-yard is gained, and Tom Pinch, getting down,
quite stunned and giddy, is in London!

                                (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. 155.)]


II

Le lecteur prvoit dj quelles violentes motions ce genre
d'imagination va produire. La manire de concevoir rgle en l'homme la
manire de sentir. Quand l'esprit,  peine attentif, suit les contours
indistincts d'une image bauche, la joie et la douleur l'effleurent
d'un attouchement insensible. Quand l'esprit, avec une attention
profonde, pntre les dtails minutieux d'une image prcise, la joie
et la douleur le secouent tout entier. Dickens a cette attention et
voit ces dtails; c'est pourquoi il rencontre partout des sujets
d'exaltation. Il ne quitte point le ton passionn; il ne se repose
jamais dans le style naturel et dans le rcit simple; il ne fait que
railler ou pleurer; il n'crit que des satires et des lgies. Il a la
sensibilit fivreuse d'une femme qui part d'un clat de rire ou qui
fond en larmes au choc imprvu du plus lger vnement. Ce style
passionn est d'une puissance extrme, et on peut lui attribuer la
moiti de la gloire de Dickens. Le commun des hommes n'a que des
motions faibles. Nous travaillons machinalement et nous billons
beaucoup; les trois quarts des objets nous laissent froids; nous nous
endormons dans l'habitude, et nous finissons par ne plus remarquer les
scnes de mnage, les minces dtails, les aventures plates qui sont le
fond de notre vie. Un homme vient qui, tout d'un coup, les rend
intressantes; bien plus, il en fait des drames; il les change en
objets d'admiration, de tendresse et d'pouvante. Sans sortir du coin
du feu ou de l'omnibus, nous voil tremblants, les yeux pleins de
larmes ou secous par les accs d'un rire inextinguible. Nous nous
trouvons transforms, notre vie est double; notre me vgtait; elle
sent, elle souffre, elle aime. Le contraste, la succession rapide, le
nombre des sentiments ajoutent encore  son trouble; nous roulons
pendant deux cents pages dans un torrent d'motions nouvelles,
contraires et croissantes, qui communique  l'esprit sa violence, qui
l'entrane dans des carts et des chutes, et ne le rejette sur la rive
qu'enchant et puis. C'est une ivresse, et sur une me dlicate
l'effet serait trop fort; mais il convient au public, et le public l'a
justifi.

Cette sensibilit ne peut gure avoir que deux issues: le rire et les
larmes. Il y en a d'autres; mais on n'y arrive que par la haute
loquence; elles sont le chemin du sublime, et l'on a vu que pour
Dickens il est ferm. Cependant il n'y a pas d'crivain qui sache
mieux toucher et attendrir; il fait pleurer, cela est  la lettre;
avant de l'avoir lu, on ne se savait pas tant de piti dans le coeur.
Le chagrin d'une enfant qui voudrait tre aime de son pre et que son
pre n'aime point, l'amour dsespr et la mort lente d'un pauvre
jeune homme  demi imbcile, toutes ces peintures de douleurs secrtes
laissent une impression ineffaable. Les larmes qu'il verse sont
vraies, et la compassion est leur source unique. Balzac, George Sand,
Stendhal ont aussi racont les misres humaines; est-il possible
d'crire sans les raconter? Mais ils ne les cherchent pas, ils les
rencontrent; ils ne songent point  nous les taler; ils allaient
ailleurs, ils les ont trouves, sur leur route. Ils aiment l'art
plutt que les hommes. Ils ne se plaisent qu' voir jouer les ressorts
des passions,  combiner de grands systmes d'vnements,  construire
de puissants caractres; ils n'crivent point par sympathie pour les
misrables, mais par amour du beau. Quand vous finissez _Mauprat_,
votre motion n'est pas la sympathie pure; vous ressentez encore une
admiration profonde pour la grandeur et la gnrosit de l'amour.
Quand vous achevez _le Pre Goriot_, vous avez le coeur bris par les
tortures de cette agonie; mais l'tonnante invention, l'accumulation
des faits, l'abondance des ides gnrales, la force de l'analyse,
vous transportent dans le monde de la science, et votre sympathie
douloureuse se calme au spectacle de cette physiologie du coeur.
Dickens ne calme jamais la ntre; il choisit les sujets o elle se
dploie seule et plus qu'ailleurs, la longue oppression des enfants
tyranniss et affams par leur matre d'cole, la vie de l'ouvrier
Stephen, vol et dshonor par sa femme, chass par ses camarades,
accus de vol, languissant six jours au fond d'un puits o il est
tomb, bless, dvor par la fivre, et mourant quand enfin on arrive
 lui. Rachel, sa seule amie, est l, et son garement, ses cris, le
tourbillon de dsespoir dans lequel Dickens enveloppe ses personnages
ont prpar la douloureuse peinture de cette mort rsigne. Le seau
remonte un corps qui n'a presque plus de forme, et l'on voit la figure
ple, puise, patiente, tourne vers le ciel, tandis que la main
droite, brise et pendante, semble demander qu'une autre main vienne
la soutenir. Il sourit pourtant et dit faiblement: Rachel! Elle
vient et se penche jusqu' ce que ses yeux soient entre ceux du bless
et le ciel, car il n'a pas la force de tourner les siens pour la
regarder. Alors, en paroles brises, il lui raconte sa longue agonie.
Depuis qu'il est n, il n'a prouv que misre et injustice: c'est la
rgle; les faibles souffrent et sont faits pour souffrir. Ce puits o
il est tomb a tu des centaines d'hommes, des pres, des maris, des
fils qui faisaient vivre des centaines de familles. Les mineurs ont
pri et suppli les hommes du parlement, par l'amour du Christ, de ne
point permettre que leur travail ft leur mort, et de les pargner 
cause de leurs femmes et de leurs enfants, qu'ils aiment autant que
les _gentlemen_ aiment les leurs: tout cela pour rien. Quand le puits
travaillait, il tuait sans besoin; abandonn, il tue encore. Stephen
dit cela sans colre, doucement, simplement, comme la vrit. Il a
devant lui son calomniateur; il ne s'indigne pas, il n'accuse
personne; il charge seulement le pre de dmentir la calomnie tout 
l'heure, quand il sera mort. Son coeur est l-haut, dans le ciel o il
a vu briller une toile. Dans son tourment, sur son lit de pierres, il
l'a contemple, et le tendre et touchant regard de la divine toile a
calm, par sa srnit mystique, l'angoisse de son esprit et de son
corps. J'ai vu plus clair, dit-il, et ma prire de mourant a t que
les hommes puissent seulement se rapprocher un peu plus les uns des
autres, que lorsque moi, pauvre homme, j'tais avec eux.--Ils le
soulevrent, et il fut ravi de voir qu'ils allaient l'emporter du ct
o l'toile semblait les conduire. Ils le portrent trs-doucement, 
travers les champs et le long des sentiers, dans la large campagne,
Rachel tenant toujours sa main dans les siennes. Ce fut bientt une
procession funbre. L'toile lui avait montr le chemin qui mne au
Dieu des pauvres, et son humilit, ses misres, son oubli des injures,
l'avaient conduit au repos de son rdempteur[7].

Ce mme crivain est le plus railleur, le plus comique et le plus
bouffon de tous les crivains anglais. Singulire gaiet du reste!
C'est la seule qui puisse s'accorder avec cette sensibilit
passionne. Il y a un rire qui est voisin des larmes. La satire est
soeur de l'lgie: si l'une plaide pour les opprims, l'autre combat
contre les oppresseurs. Bless par les travers et par les vices,
Dickens se venge par le ridicule. Il ne les peint pas, il les punit.
Rien de plus accablant que ces longs chapitres d'ironie soutenue o le
sarcasme s'enfonce  chaque ligne plus sanglant et plus perant dans
l'adversaire qu'il s'est choisi. Il y en a cinq ou six contre les
Amricains, contre leurs journaux vendus, contre leurs journalistes
ivrognes, contre leurs spculateurs charlatans, contre leurs femmes
auteurs, contre leur grossiret, leur familiarit, leur insolence,
leur brutalit, capable de ravir un absolutiste, et de justifier ce
libral qui, revenant de New-York, embrassa les larmes aux yeux le
premier gendarme qu'il aperut sur le port du Havre. Fondations de
socits industrielles, entretiens d'un dput avec ses commettants,
instructions d'un dput  son secrtaire, parade des grandes maisons
de banque, inauguration d'un difice, toutes les crmonies et tous
les mensonges de la socit anglaise sont gravs avec la verve et
l'amertume de Hogarth. Il y a des morceaux o le comique est si
violent, qu'il a l'air d'une vengeance, par exemple le rcit de Jonas
Chuzzlewit. Le premier mot qu'pela cet excellent jeune homme fut
gain. Le second (quand il arriva aux dissyllabes) fut argent.
Cette belle ducation avait produit par hasard deux inconvnients;
l'un, c'est qu'habitu par son pre  tromper les autres, il avait
pris insensiblement le got d'attraper son pre; l'autre, c'est
qu'instruit  considrer tout comme une question d'argent, il avait
fini par regarder son pre comme une sorte de proprit, qui serait
trs-bien place dans le coffre-fort appel bire. Voil mon pre
qui ronfle, dit M. Jonas. Pecksniff, ayez donc la bont de marcher sur
son pied. C'est celui qui est contre vous qui a la goutte. Il entre
en scne par cette attention: vous jugez du reste. Dickens est triste
au fond comme Hogarth; mais, comme Hogarth, il fait rire aux clats
par la bouffonnerie de ses inventions et par la violence de ses
caricatures. Il pousse ses personnages dans l'absurde avec une
intrpidit rare. Son Pecksniff invente des phrases morales et des
actions sentimentales si grotesques qu'il en est extravagant. Jamais
on n'a entendu de telles monstruosits oratoires. Sheridan a dj
peint un hypocrite anglais, Joseph Surface; mais celui-l diffre
autant de Pecksniff qu'un portrait du dix-huitime sicle diffre
d'une vignette du _Punch_. Dickens fait l'hypocrisie si difforme et si
norme, que son hypocrite cesse de ressembler  un homme; on dirait
une de ces figures fantastiques dont le nez est plus gros que le
corps. Ce comique outr vient de l'imagination excessive. Dickens
emploie partout le mme ressort. Pour mieux faire voir l'objet qu'il
montre, il en crve les yeux du lecteur; mais le lecteur s'amuse de
cette verve drgle; la fougue de l'excution lui fait oublier que la
scne est improbable, et il rit de grand coeur en entendant
l'entrepreneur des pompes funbres, M. Mould, numrer les
consolations que la pit filiale, bien munie d'argent, peut trouver
dans son magasin. Quelle douleur n'adouciraient pas les voitures 
quatre chevaux, les tentures de velours, les cochers en manteaux de
drap et en bottes  revers, les plumes d'autruche teintes en noir,
les acolytes  pied habills dans le grand style, portant des btons
garnis de cuivre? Oh! ne disons pas que l'or est une boue, puisqu'il
peut acheter des choses comme celles-l? Que de bndictions, s'crie
M. Mould, que de bndictions j'ai verses sur l'humanit au moyen de
mes quatre grands chevaux caparaonns, que je ne caparaonne jamais 
moins de 10 livres 10 shillings la course[8]!

Ordinairement Dickens reste grave en traant ses caricatures. L'esprit
anglais consiste  dire en style solennel des plaisanteries folles. Le
ton et les ides font alors contraste; tout contraste donne des
impressions fortes. Dickens aime  les produire, et son public  les
prouver.

Si parfois il oublie de donner les verges au prochain, s'il essaye de
s'amuser, s'il se joue, il n'en est pas plus heureux. Le fond du
caractre anglais, c'est le manque de bonheur. L'ardente et tenace
imagination de Dickens se prend trop fortement aux choses pour glisser
lgrement et gaiement sur leur surface. Il appuie, il pntre, il
enfonce, il creuse; toutes ces actions violentes sont des efforts, et
tous les efforts sont des souffrances. Pour tre heureux, il faut tre
lger comme un Franais du dix-huitime sicle, ou sensuel comme un
Italien du seizime; il ne faut point s'inquiter des choses ou en
jouir. Dickens s'en inquite et n'en jouit pas. Prenez un petit
accident comique, comme on en rencontre dans la rue, un coup de vent
qui retrousse les habits d'un commissionnaire. Scaramouche fera une
grimace de bonne humeur; Lesage aura le sourire d'un homme amus; tous
deux passeront et n'y songeront plus. Dickens y songe pendant une
demi-page. Il voit si bien tous les effets du vent, il se met si
compltement  sa place, il lui suppose une volont si passionne et
si prcise, il tourne et retourne si fort et si longtemps les habits
du pauvre homme, il change le coup de vent en une tempte et en une
perscution si grandes, qu'on est pris de vertige, et que tout en
riant on se trouve en soi-mme trop de trouble et trop de compassion
pour rire de bon coeur.

     C'tait un endroit ar, qui bleuissait le nez, qui rougissait
     les yeux, qui faisait venir la chair de poule, qui gelait les
     doigts du pied, qui faisait claquer les dents, que l'endroit o
     Toby Veck attendait en hiver, et Toby Veck le savait bien. Le
     vent arrivait en se dmenant autour du coin,--principalement le
     vent d'est,--comme s'il tait parti des confins de la terre pour
     tomber sur Toby. Et souvent on aurait dit qu'il arrivait sur lui
     plus tt qu'il n'avait pens, car tournant d'un bond autour du
     coin et dpassant Toby, il revenait soudain sur lui-mme en
     tourbillonnant, comme s'il criait: Ah! le voil!  l'instant, son
     tablier blanc tait relev par dessus sa tte, comme la blouse
     d'un enfant mchant, et l'on voyait sa faible petite canne lutter
     et s'agiter inutilement dans sa main; ses jambes subissaient une
     agitation terrible, et Toby lui-mme tout courb, faisant face
     tantt d'un ct, tantt d'un autre, tait si bien soufflet et
     battu, et ross, et houspill, et tiraill, et bouscul, et
     soulev de terre, que c'tait presque positivement un miracle
     s'il n'tait pas enlev en chair et en os en haut de l'air, comme
     l'est parfois une colonie de grenouilles, ou d'escargots, ou
     d'autres cratures portatives, pour tomber en pluie, au grand
     tonnement des indignes, dans quelque coin recul du monde o
     l'espce des commissionnaires est inconnue[9].

Si l'on veut maintenant se figurer d'un regard cette imagination si
lucide, si violente, si passionnment fixe sur l'objet qu'elle se
choisit, si profondment touche par les petites choses, si uniquement
attache aux dtails et aux sentiments de la vie vulgaire, si fconde
en motions incessantes, si puissante pour veiller la piti
douloureuse, la raillerie sarcastique et la gaiet nerveuse, on se
reprsentera une rue de Londres par un soir pluvieux d'hiver. La
lumire flamboyante du gaz brle les yeux, ruisselle  travers les
vitres des boutiques, rejaillit sur les figures qui passent, et sa
clart crue, s'enfonant dans leurs traits contracts, met en relief,
avec un dtail infini et une nergie blessante, leurs rides, leurs
difformits, leur expression tourmente. Si dans cette foule presse
et salie vous dcouvrez un frais visage de jeune fille, cette lumire
artificielle le charge de tons excessifs et faux; elle le dtache sur
l'ombre pluvieuse et froide avec une aurole trange. L'esprit est
frapp d'tonnement: mais on porte la main  ses yeux pour les
couvrir, et en admirant la force de cette lumire, on pense
involontairement au vrai soleil de la campagne et  la tranquille
beaut du jour.

[Note 7: "It ha' shined upon me," he said reverently, "in my pain
and trouble down below. It ha' shined into my mind. I ha' lookn at't
an thowt o' thee, Rachael, till the muddle in my mind have cleared
away, above a bit, I hope. If soom ha' been wantin' in unnerstan'in me
better, I, too, ha' been wantin' in unnerstan'in them better.

In my pain an trouble, lookin up yonder,--wi' it shinin' on me.--I ha'
seen more clear, and ha' made it my dyin prayer that aw th' world may
on'y coom toogether more, an get a better unnerstan'in o'one another,
than when I were in't my own weak seln.

"Often as I coom to myseln, and found it shinin on me down there in my
trouble, I thowt it were the star as guided to Our Saviour's home. I
awmust think it be the very star!"

They carried him very gently along the fields, and down the lanes, and
over the wide landscape; Rachael always holding the hand in hers. Very
few whispers broke the mournful silence. It was soon a funeral
procession. The star had shown him where to find the God of the poor;
and through humility, and sorrow, and forgiveness, he had gone to his
Redeemer's rest. (_Hard Times_, p. 345.)]

[Note 8: "It can give him," said Mr. Mould, waving his watch-chain
slowly round and round, so that he described one circle after every
item; "it can give him four horses to each vehicle; it can give him
velvet trappings; it can give him drivers in cloth cloaks and
top-boots; it can give him the plumage of the ostrich, dyed black; it
can give him any number of walking attendants, drest in the first
style of funeral fashion, and carrying batons tipped with brass; it
can give him a place in Westminster Abbey itself, if he choose to
invest it in such a purchase. Oh! do not let us say that gold is
dross, when it can buy such things as these, Mrs. Gamp."

"Ay, Mrs. Gamp, you are right," rejoined the undertaker. "We should be
an honoured calling. We do good by stealth, and blush to have it
mentioned in our little bills. How much consolation may I--even
I"--cried Mr. Mould, "have diffused among my fellow-creatures by means
of my four longtailed prancers, never harnessed under ten pound ten!"

                                       (_Martin Chuzzlewit_, p. 349.)]

[Note 9: And a breezy, goose-skinned, blue-nosed, red-eyed,
stony-toed, tooth-chattering place it was, to wait in, in the
winter-time, as Toby Veck well knew. The wind came tearing round the
corner--especially the east wind--as if it had sallied forth, express,
from the confines of the earth, to have a blow at Toby. And
often-times it seemed to come upon him sooner than it had expected,
for bouncing round the corner, and passing Toby, it would suddenly
wheel round again, as if it cried: "Why, here he is!" Incontinently
his little white apron would be caught up over his head like a naughty
boy's garments, and his feeble little cane would be seen to wrestle
and struggle unavailingly in his hand, and his legs would undergo
tremendous agitation, and Toby himself all aslant, and facing now in
this direction, now in that, would be so banged and buffeted, and
touzled, and worried, and hustled, and lifted off his feet, as to
render it a state of things but one degree removed from a positive
miracle, that he wasn't carried up bodily into the air as a colony of
frogs or snails or other portable creatures sometimes are, and rained
down again, to the great astonishment of the natives, on some strange
corner of the world where ticket-porters are unknown. (_Chimes_, p.
7.)]


 2.

LE PUBLIC.

Plantez ce talent dans une terre anglaise; l'opinion littraire du
pays dirigera sa croissance et expliquera ses fruits. Car cette
opinion publique est son opinion prive; il ne la subit pas comme une
contrainte extrieure, il la sent en lui comme une persuasion intime;
elle ne le gne pas, elle le dveloppe, et ne fait que lui rpter
tout haut ce qu'il se dit tout bas.

Voici les conseils de ce got public, d'autant plus puissants qu'ils
s'accordaient avec son inclination naturelle, et le poussaient dans
son propre sens:

Soyez moral. Il faut que tous vos romans puissent tre lus par les
jeunes filles. Nous sommes des esprits pratiques, et nous ne voulons
pas que la littrature corrompe la vie pratique. Nous avons la
religion de la famille, et nous ne voulons pas que la littrature
peigne les passions qui attaquent la vie de famille. Nous sommes
protestants, et nous avons gard quelque chose de la svrit de nos
pres contre la joie et les passions. Entre celles-ci, l'amour est la
plus mauvaise. Gardez-vous  cet endroit de ressembler  la plus
illustre de nos voisines. L'amour est le hros de tous les romans de
Georges Sand. Mari ou non mari, peu importe; elle le trouve beau,
saint, sublime par lui-mme, et elle le dit. Ne le croyez pas, et si
vous le croyez, ne le dites point. Cela est d'un mauvais exemple.
L'amour ainsi prsent se subordonne le mariage. Il y aboutit, il le
brise, il se passe de lui, selon les circonstances; mais, quoi qu'il
fasse, il le traite en infrieur; il ne lui reconnat de saintet que
celle qu'il lui donne, et le juge impie s'il s'en trouve exclu. Le
roman ainsi conu est une plaidoirie en faveur du coeur, de
l'imagination, de l'enthousiasme et de la nature; mais il est souvent
une plaidoirie contre la socit et contre la loi; nous ne souffrons
pas qu'on touche de prs ou de loin  la socit ni  la loi.
Prsenter un sentiment comme divin, incliner devant lui toutes les
institutions, le promener  travers une suite d'actions gnreuses,
chanter avec une sorte d'inspiration hroque les combats qu'il livre
et les assauts qu'il soutient, l'enrichir de toutes les forces de
l'loquence, le couronner de toutes les fleurs de la posie, c'est
peindre la vie qu'il enfante comme plus belle et plus haute que les
autres, c'est l'asseoir bien au-dessus de toutes les passions et de
tous les devoirs, dans une rgion sublime, sur un trne, d'o il
brille comme une lumire, comme une consolation, comme une esprance,
et attire  lui tous les coeurs. Peut-tre ce monde est-il celui des
artistes; il n'est point celui des hommes ordinaires. Peut-tre est-il
conforme  la nature; nous faisons flchir la nature devant l'intrt
de la socit. Georges Sand peint des femmes passionnes; peignez-nous
d'honntes femmes. Georges Sand donne envie d'tre amoureux;
donnez-nous envie de nous marier.

Cela a des inconvnients, il est vrai; l'art en souffre, si le public
y gagne. Si vos personnages donnent de meilleurs exemples, vos
ouvrages seront de moindre prix. Il n'importe. Vous vous rsignerez en
songeant que vous tes moral. Vos amoureux seront fades, car le seul
intrt qu'offre leur ge, c'est la violence de la passion, et vous ne
pouvez peindre la passion. Dans _Nicolas Nickleby_, vous montrerez
deux honntes jeunes gens, semblables  tous les jeunes gens, pousant
deux honntes jeunes filles, semblables  toutes les jeunes filles;
dans _Martin Chuzzlewit_, vous montrerez encore deux honntes jeunes
gens, parfaitement semblables aux deux premiers, pousant aussi deux
honntes jeunes filles, parfaitement semblables aux deux premires;
dans _Dombey and son_, il n'y aura qu'un honnte jeune homme et une
honnte jeune fille. Du reste, nulle diffrence. Et ainsi de suite. Le
nombre de vos mariages est tonnant, et vous en faites assez pour
peupler l'Angleterre. Ce qui est plus curieux encore, c'est qu'ils
sont tous dsintresss, et que le jeune homme et la jeune fille font
fi de l'argent avec la mme sincrit qu' l'Opra-Comique. Vous
insisterez infiniment sur le joli embarras des fiances, sur les
larmes des mres, sur les pleurs de toute l'assistance, sur les
scnes rjouissantes et touchantes du dner; vous ferez une foule de
tableaux de famille, tous attendrissants, et presque aussi agrables
que des peintures de paravents. Le lecteur sera mu; il pensera voir
les amours innocents et les gentillesses vertueuses d'un petit garon
et d'une petite fille de dix ans. Il aura envie de leur dire: Bons
petits amis, continuez  tre bien sages. Mais le principal intrt
sera pour les jeunes filles, qui apprendront de quelle manire
empresse, et pourtant convenable, un prtendu doit faire sa cour. Si
vous hasardez une sduction, comme dans _Copperfield_, vous ne
raconterez pas le progrs, l'ardeur, les enivrements de l'amour; vous
n'en peindrez que les misres, le dsespoir et les remords. Si dans
_Copperfield_ et dans le _Grillon du Foyer_ vous montrez un mariage
troubl et une femme souponne, vous vous hterez de rendre la paix
au mariage et l'innocence  la femme, et vous ferez par sa bouche un
loge du mariage si magnifique, qu'il pourrait servir de modle  M.
mile Augier. Si dans _Hard Times_ l'pouse va jusqu'au bord de la
faute, elle s'arrtera sur le bord de la faute. Si dans _Dombey and
son_ elle fuit la maison conjugale, elle restera pure, elle ne
commettra que l'apparence de la faute, et elle traitera son amant de
telle sorte qu'on souhaitera d'tre le mari. Si enfin dans
_Copperfield_ vous racontez les troubles et les folies de l'amour,
vous raillerez ce pauvre amour, vous peindrez ses petitesses, vous
semblerez demander excuse au lecteur. Jamais vous n'oserez faire
entendre le souffle ardent, gnreux, indisciplin, de la passion
toute-puissante; vous ferez d'elle un jouet d'enfants honntes ou un
joli bijou de mariage. Mais le mariage vous donnera des compensations.
Votre gnie d'observateur et votre got pour les dtails s'exerceront
sur les scnes de la vie domestique: vous excellerez  peindre un coin
du feu, une causerie de famille, des enfants sur les genoux de leur
mre, un mari qui le soir veille  la lampe prs de sa femme endormie,
le coeur rempli de joie et de courage, parce qu'il sent qu'il
travaille pour les siens. Vous trouverez de charmants ou srieux
portraits de femmes: celui de Dora, qui reste petite fille dans le
mariage, dont les mutineries, les gentillesses, les enfantillages, les
rires, gayent le mnage comme un gazouillement d'oiseau; celui
d'Esther, dont la parfaite bont et la divine innocence ne peuvent
tre atteintes par les preuves ni par les annes; celui d'Agns, si
calme, si patiente, si sense, si pure, si digne de respect, vritable
modle de l'pouse, capable  elle seule de mriter au mariage le
respect que nous demandons pour lui. Et lorsqu'enfin il faudra montrer
la beaut de ces devoirs, la grandeur de cette amiti conjugale, la
profondeur du sentiment qu'ont creus dix annes de confiance, de
soins et de dvouement rciproques, vous trouverez dans votre
sensibilit, si longtemps contenue, des discours aussi pathtiques que
les plus fortes paroles de l'amour[10].

Les pires romans ne sont pas ceux qui le glorifient. Il faut habiter
l'autre ct du dtroit pour oser ce que nos voisins ont os. Chez
nous, quelques-uns admirent Balzac, mais personne ne voudrait le
tolrer. Quelques-uns prtendront qu'il n'est pas immoral; mais tout
le monde reconnatra qu'il fait toujours et partout abstraction de la
morale. Georges Sand n'a clbr qu'une passion; Balzac les a
clbres toutes. Il les a considres comme des forces, et, jugeant
que la force est belle, il les a soutenues de leurs causes, entoures
de leurs circonstances, dveloppes dans leurs effets, pousses 
l'extrme, et agrandies jusqu' en faire des monstres sublimes, plus
systmatiques et plus vrais que la vrit. Nous n'admettons pas qu'un
homme se rduise  n'tre qu'un artiste. Nous ne voulons pas qu'il se
spare de sa conscience et perde de vue la pratique. Nous ne
consentirons jamais  voir que tel est le trait dominant de notre
Shakspeare: nous ne reconnatrons pas que, comme Balzac, il mne ses
hros au crime et  la monomanie, et que, comme lui, il habite le pays
de la pure logique et de la pure imagination. Nous sommes bien changs
depuis le seizime sicle, et nous condamnons aujourd'hui ce que nous
approuvions autrefois. Nous ne voulons pas que le lecteur s'intresse
 un avare,  un ambitieux,  un dbauch. Et il s'intresse  lui
lorsque l'crivain, sans louer ni blmer, s'attache  expliquer le
temprament, l'ducation, la forme du crne et les habitudes d'esprit
qui ont creus en lui cette inclinaison primitive,  faire toucher la
ncessit de ses effets,  la conduire  travers toutes ses priodes,
 montrer la puissance plus grande que l'ge et le contentement lui
communiquent,  exposer la chute irrsistible qui prcipite l'homme
dans la folie ou dans la mort. Le lecteur, saisi par cette logique,
admire l'oeuvre qu'elle a faite, et oublie de s'indigner contre le
personnage qu'elle a cr; il dit: le bel avare! et il ne songe plus
aux maux que l'avarice produit. Il devient philosophe et artiste, et
ne se souvient plus qu'il est honnte homme. Souvenez-vous toujours
que vous l'tes, et renoncez aux beauts qui peuvent fleurir sur ce
sol corrompu.

Entre celles-ci, la premire est la grandeur. Il faut s'intresser
aux passions pour comprendre toute leur tendue, pour compter tous
leurs ressorts, pour dcrire tout leur cours. Ce sont des maladies; si
on se contente de les maudire, on ne les connatra pas; si l'on n'est
physiologiste, si l'on ne se prend pas d'amour pour elles, si l'on ne
fait pas d'elles ses hros, si on ne tressaille pas de plaisir  la
vue d'un beau trait d'avarice comme  la vue d'un symptme prcieux,
on ne peut drouler leur vaste systme et taler leur fatale grandeur.
Vous n'aurez point ce mrite immoral; d'ailleurs il ne convient point
 votre genre d'esprit. Votre extrme sensibilit et votre ironie
toujours prte ont besoin de s'exercer; vous n'avez pas assez de calme
pour pntrer jusqu'au fond d'un caractre; vous aimez mieux vous
attendrir sur lui ou le railler; vous le prenez  partie, vous vous
faites son adversaire ou son ami, vous le rendez odieux ou touchant;
vous ne le peignez pas; vous tes trop passionn et vous n'tes pas
assez curieux. D'autre part, la tnacit de votre imagination, la
violence et la fixit avec laquelle vous enfoncez votre pense dans le
dtail que vous voulez saisir, limitent votre connaissance, vous
arrtent sur un trait unique, vous empchent de visiter toutes les
parties d'une me et d'en sonder la profondeur. Vous avez
l'imagination trop vive, et vous ne l'avez pas assez vaste. Voici donc
les caractres que vous allez tracer. Vous saisirez un personnage dans
une attitude, vous ne verrez de lui que celle-l, et vous la lui
imposerez depuis le commencement jusqu'au bout. Son visage aura
toujours la mme expression, et cette expression sera presque toujours
une grimace. Ils auront une sorte de tic qui ne les quittera plus.
Miss Mercy rira  chaque parole; Marc Tapley prononcera  chaque scne
son mot: _gaillardement_; mistress Gamp parlera incessamment de Mme
Harris; le docteur Chillip ne fera pas une seule action qui ne soit
timide; M. Micawber prononcera pendant trois volumes le mme genre de
phrases emphatiques, et passera cinq ou six cents fois avec une
brusquerie comique de la joie  la douleur. Chacun de vos personnages
sera un vice, une vertu, un ridicule incarn, et la passion que vous
lui prterez sera si frquente, si invariable, si absorbante, qu'il ne
ressemblera plus  un homme vivant, mais  une abstraction habille en
homme. Les Franais ont un Tartufe comme votre M. Pecksniff; mais
l'hypocrisie qu'il affiche n'a pas dtruit le reste de son tre; s'il
prte  la comdie par son vice, il appartient  l'humanit par sa
nature. Il a, outre sa grimace, un caractre et un temprament; il est
gros, fort, rouge, brutal, sensuel; la vigueur de son sang le rend
audacieux; son audace le rend calme; son audace, son calme, sa
promptitude de dcision, son mpris des hommes font de lui un grand
politique. Quand il a occup le public pendant cinq actes, il offre
encore au psychologue et au mdecin plus d'une chose  tudier. Votre
Pecksniff n'offrira rien ni au mdecin ni au psychologue. Il ne
servira qu' instruire et  amuser le public. Il sera une satire
vivante de l'hypocrisie, et rien de plus. Si vous lui donnez le got
de l'eau-de-vie, ce sera gratuitement; dans le temprament que vous
lui prtez, rien ne l'exige: il est si enfonc dans la tartuferie,
dans la douceur, dans le beau style, dans les phrases littraires,
dans la moralit tendre, que le reste de sa nature a disparu: c'est un
masque et ce n'est plus un homme. Mais ce masque est si grotesque et
si nergique, qu'il sera utile au public, et diminuera le nombre des
hypocrites. C'est notre but et c'est le vtre, et le recueil de vos
caractres aura plutt les effets d'un livre de satires que ceux d'une
galerie de portraits.

Par la mme raison, ces satires, quoique runies, resteront
effectivement dtaches, et ne formeront point de vritable ensemble.
Vous avez commenc par des essais, et vos grands romans ne sont que
des essais cousus les uns au bout des autres. Le seul moyen de
composer un tout naturel et solide, c'est de faire l'histoire d'une
passion ou d'un caractre, de les prendre  leur naissance, de les
voir grandir, s'altrer et se dtruire, de comprendre la ncessit
intrieure de leur dveloppement. Vous ne suivez pas ce dveloppement;
vous maintenez toujours votre personnage dans la mme attitude; il est
avare ou hypocrite, ou bon jusqu'au bout, et toujours de la mme
faon; il n'a donc pas d'histoire. Vous ne pouvez que changer les
circonstances o il se trouve; vous ne le changez pas lui-mme; il
reste immobile, et,  tous les chocs qui le frappent, il rend le mme
son. La diversit des vnements que vous inventez n'est donc qu'une
fantasmagorie amusante; ils n'ont pas de lien, ils ne forment pas un
systme, ils ne sont qu'un monceau. Vous n'crirez que des vies, des
aventures, des mmoires, des esquisses, des collections de scnes, et
vous ne saurez pas composer une action.--Mais si le got littraire de
votre nation, joint  la direction naturelle de votre gnie, vous
impose des intentions morales, vous interdit la grande peinture des
caractres, vous dfend la composition des ensembles, il offre  votre
observation,  votre sensibilit et  votre satire, une suite de
figures originales qui n'appartiennent qu' l'Angleterre, qui,
dessines par votre main, formeront une galerie unique, et qui, avec
l'image de votre gnie, offriront celle de votre pays et de votre
temps.

[Note 10: _David Copperfield_, scne du docteur et de sa femme.]


 3.

LES PERSONNAGES.

tez les personnages grotesques qui ne sont l que pour occuper de la
place et pour faire rire, vous trouverez que tous les caractres de
Dickens sont compris dans deux classes: les tres sensibles et les
tres qui ne le sont pas. Il oppose les mes que forme la nature aux
mes que dforme la socit. L'un de ses derniers romans, _Hard
Times_, est un rsum de tous les autres. Il y prfre l'instinct au
raisonnement, l'intuition du coeur  la science positive; il attaque
l'ducation fonde sur la statistique, sur les chiffres et sur les
faits; il comble de malheurs et de ridicules l'esprit positif et
mercantile; il combat l'orgueil, la duret, l'gosme du ngociant et
du noble; il maudit les villes de manufactures, de fume et de boue,
qui emprisonnent le corps dans une atmosphre artificielle et l'esprit
dans une vie factice. Il va chercher de pauvres ouvriers, des
bateleurs, un enfant trouv, et accable sous leur bon sens, sous leur
gnrosit, sous leur dlicatesse, sous leur courage et sous leur
douceur, la fausse science, le faux bonheur et la fausse vertu des
riches et des puissants qui les mprisent. Il fait des satires contre
la socit oppressive; il fait des lgies sur la nature opprime, et
son gnie lgiaque, comme son gnie satirique, rencontre  propos
dans le monde anglais qui l'entoure la carrire dont il a besoin pour
se dployer.


I

Le premier fruit de la socit anglaise est l'hypocrisie. Il y mrit
au double souffle de la religion et de la morale; on sait quels sont
leur popularit et leur empire au del du dtroit. Dans un pays o il
est scandaleux de rire le dimanche, o le triste puritanisme a gard
quelque chose de son ancienne animosit contre le bonheur, o les
critiques qui tudient l'histoire ancienne insrent des dissertations
sur le degr de vertu de Nabuchodonosor, il est naturel que
l'apparence de la moralit soit utile. C'est une monnaie qu'il faut
avoir; ceux qui n'ont pas la bonne en fabriquent de la fausse, et plus
l'opinion publique la dclare prcieuse, plus on la contrefait. Aussi
ce vice est-il anglais. M. Pecksniff ne peut pas se rencontrer en
France. Ses phrases nous dgoteraient. S'il y a chez nous une
affectation, ce n'est pas celle de vertu, c'est celle de vice; pour
russir, on aurait tort d'y parler de ses principes; on aime mieux
confesser ses faiblesses, et s'il y a des charlatans, ce sont des
fanfarons d'immoralit. Nous avons eu jadis nos hypocrites; mais c'est
lorsque la religion tait populaire. Depuis Voltaire, Tartufe est
impossible. On n'essaye plus d'affecter une pit qui ne trompe
personne et qui ne mne  rien. L'hypocrisie vient, s'en va et varie
selon l'tat des moeurs, de la religion et des esprits; aussi voyez
comme l'hypocrisie de Pecksniff est conforme aux dispositions de son
pays! La religion anglaise est peu dogmatique et toute morale.
Pecksniff ne lche pas comme Tartufe des phrases de thologie; il
s'panche tout entier en tirades de philanthropie. Il a march avec le
sicle. Il est devenu philosophe humanitaire. Il a donn  ses filles
les noms de _Mercy_ (compassion) et _Charity_. Il est tendre, il est
bon, il s'abandonne aux effusions de famille. Il offre innocemment en
spectacle, lorsqu'on vient le voir, de charmantes scnes d'intrieur;
il tale le coeur d'un pre, les sentiments d'un poux, la
bienveillance d'un bon matre. Les vertus de famille sont en honneur
aujourd'hui; il faut s'en affubler. Jadis Orgon disait, instruit par
Tartufe:

  Et je verrais prir parents, enfants et femme,
  Que je m'en soucierais autant que de cela.

La vertu moderne et la pit anglaise pensent autrement; il ne faut
pas mpriser ce monde en vue de l'autre; il faut l'amliorer en vue de
l'autre. Tartufe parlera de sa haire et de sa discipline; Pecksniff,
de son confortable petit parloir, du charme de l'intimit, des beauts
de la nature. Il essayera de mettre la concorde entre les hommes. Il
aura l'air d'un membre de la _Socit de la paix_. Il dveloppera les
considrations les plus touchantes sur les bienfaits et sur les
beauts de l'harmonie. Il sera impossible de l'couter sans avoir le
coeur attendri. Les hommes sont raffins aujourd'hui, ils ont lu
beaucoup de posies lgiaques; leur sensibilit est plus vive; on ne
peut plus les tromper avec la grossire impudence de Tartufe. C'est
pourquoi M. Pecksniff aura des gestes de longanimit sublime, des
sourires de compassion ineffable, des lans, des mouvements d'abandon,
des grces, des tendresses qui sduiront les plus difficiles et
charmeront les plus dlicats. Les Anglais, dans leurs parlements, dans
leurs _meetings_, dans leurs associations et dans leurs crmonies
publiques, ont appris la phrase oratoire, les termes abstraits, le
style de l'conomie politique, du journalisme et du prospectus. M.
Pecksniff parlera comme un prospectus. Il en aura l'obscurit, le
galimatias et l'emphase. Il semblera planer au-dessus du monde, dans
la rgion des ides pures, au sein de la vrit. Il aura l'air d'un
aptre lev dans les bureaux du _Times_. Il dbitera des ides
gnrales  propos de tout. Il trouvera une leon de morale dans les
beefsteaks qu'il vient d'avaler. Ce beefsteak a pass, le monde
passera aussi; souvenons-nous de notre fragilit et du compte qu'un
jour nous aurons  rendre. En pliant sa serviette, il s'lvera  des
contemplations grandioses: L'conomie de la digestion, dira-t-il, 
ce que m'ont appris certains anatomistes de mes amis, est un des plus
merveilleux ouvrages de la nature. Je ne sais pas ce qu'prouvent les
autres, mais c'est une grande satisfaction pour moi de penser, quand
je jouis de mon humble dner, que je mets en mouvement la plus belle
machine dont nous ayons connaissance. Il me semble vritablement, en
de tels instants, que j'accomplis une fonction publique.--Quand j'ai
remont cette montre intrieure, si je puis employer une telle
expression, dit M. Pecksniff avec une sensibilit exquise, et quand je
sais qu'elle va, je sens que la leon offerte par elle aux hommes fait
de moi un des bienfaiteurs de mon espce. Vous reconnaissez un
nouveau genre d'hypocrisie. Les vices changent  chaque sicle en mme
temps que les vertus.

L'esprit pratique, comme l'esprit moral, est anglais;  force de
commercer, de travailler et de se gouverner, ce peuple a pris le got
et le talent des affaires; c'est pourquoi ils nous regardent comme des
enfants et des fous. L'excs de cette disposition est la destruction
de l'imagination et de la sensibilit. On devient une machine 
spculation en qui s'alignent des chiffres et des faits; on nie la vie
de l'esprit et les joies du coeur; on ne voit plus dans le monde que
des pertes et des bnfices; on devient dur, pre, avide et avare; on
traite les hommes en rouages; un jour on se trouve tout entier
ngociant, banquier, statisticien; on a cess d'tre homme. Dickens a
multipli les portraits de l'homme positif: Ralph Nickleby, Scrooge,
Antony Chuzzlewit, Jonas, l'alderman Cute, M. Murdstone et sa soeur,
Bounderby, Tom Gradgrind; il y en a dans tous ses romans. Les uns le
sont par ducation, les autres le sont par nature; mais ils sont tous
odieux, car ils prennent tous  tche de railler et de dtruire la
bont, la sympathie, la compassion, les affections dsintresses, les
motions religieuses, l'enthousiasme de l'imagination, tout ce qu'il y
a de beau dans l'homme. Ils oppriment des enfants, ils frappent des
femmes, ils affament des pauvres, ils insultent des malheureux. Les
meilleurs sont des automates de fer poli qui excutent mthodiquement
leurs devoirs lgaux et ne savent pas qu'ils font souffrir les autres.
Ces sortes de gens ne se trouvent pas dans notre pays. Leur rigidit
n'est point dans notre caractre. Ils sont produits en Angleterre par
une cole qui a sa philosophie, ses grands hommes, sa gloire, et qui
ne s'est jamais tablie chez nous. Plus d'une fois, il est vrai, nos
crivains ont peint des avares, des gens d'affaires et des
boutiquiers; Balzac en est rempli. Mais il les explique par leur
imbcillit, ou il en fait des monstres curieux comme Grandet et
Gobseck. Ceux de Dickens forment une classe relle et reprsentent un
vice national. Lisez ce passage de _Hard Times_, et voyez si, corps et
me, M. Gradgrind n'est pas tout Anglais.

      prsent, ce qu'il me faut, ce sont des faits. N'enseignez 
     ces filles et  ces garons que des faits; on n'a besoin que de
     faits dans la vie. Ne plantez rien autre chose en eux; dracinez
     en eux toute autre chose. Vous ne pouvez former l'esprit d'un
     animal raisonnable qu'avec des faits. Aucune autre chose ne
     pourra leur tre utile. C'est le principe d'aprs lequel j'lve
     mes propres enfants, et c'est l le principe d'aprs lequel je
     veux que les enfants soient levs. Attachez-vous aux faits,
     monsieur!

     La scne tait la vote nue, unie, monotone d'une cole, et le
     doigt carr de l'orateur donnait de l'autorit  ses
     observations, en soulignant chaque sentence par un trait sur la
     manche du matre d'cole. Cette autorit tait accrue par le
     front de l'orateur, sorte de mur carr, ayant les sourcils pour
     base, pendant que ses yeux trouvaient une cage commode dans deux
     caves noires qu'ombrageait le mur. Cette autorit tait accrue
     par la bouche de l'orateur, qui tait grande, mince et dure.
     Cette autorit tait accrue par la voix de l'orateur, qui tait
     inflexible, sche et imprative. Cette autorit tait accrue par
     les cheveux de l'orateur, qui se dressaient sur les cts de sa
     tte chauve, sorte de plantation de pins ayant pour but de
     protger contre le vent la surface luisante, toute couverte de
     protubrances, ainsi qu'une crote de pt aux prunes, comme si
     la tte et t un magasin insuffisant pour la dure masse de
     faits accumuls dans son intrieur. L'attitude obstine de
     l'orateur, son habit carr, ses jambes carres, ses paules
     carres, jusqu' sa cravate, qui le prenait  la gorge de son
     noeud roide, comme un fait entt qu'elle tait, tout ajoutait 
     cette autorit.

     Dans cette vie, il ne nous faut que des faits, monsieur; rien
     que des faits!

     L'orateur et le matre d'cole et la troisime grande personne
     prsente reculrent tous un peu et parcoururent des yeux le plan
     inclin des petits vases qui taient l rangs en ordre pour
     recevoir les grandes potes de faits qu'on allait verser en eux,
     afin de les remplir jusqu'au bord[11]!

     --Thomas Gradgrind, monsieur! Homme de ralits, homme de faits
     et de calculs, homme qui part de ce principe que deux et deux
     font quatre, et rien de plus, et qui sous aucun prtexte et pour
     aucune raison n'accordera rien de plus! Thomas Gradgrind,
     monsieur! Thomas lui-mme, Thomas Gradgrind avec une rgle et une
     paire de balances, et la table de multiplication toujours dans sa
     poche, monsieur, prt  peser et  mesurer n'importe quel
     fragment de la nature humaine, et  vous dire exactement ce qu'on
     peut en tirer. C'est une pure question de chiffres, un simple cas
     d'arithmtique. Vous pourriez esprer de faire entrer quelque
     autre croyance dans la tte de Georges Gradgrind, ou d'Auguste
     Gradgrind, ou de John Gradgrind, ou de Joseph Gradgrind (toutes
     personnes fictives, non existantes), mais dans la tte de Thomas
     Gradgrind,--non, monsieur!

     C'est dans ces termes que M. Gradgrind se prsentait toujours
     lui-mme mentalement, soit au cercle de ses relations
     particulires, soit au public en gnral. C'est dans ces termes
     videmment, en substituant le mot jeunes lves au mot
     monsieur, que Thomas Gradgrind prsentait en ce moment Thomas
     Gradgrind aux petits vases rangs devant lui, lesquels devaient
     tre si fort remplis de faits[12].

Un autre dfaut que donne l'habitude de commander et de lutter est
l'orgueil. Il abonde dans un pays d'aristocratie, et personne n'a
raill plus durement une aristocratie que Dickens; tous ses portraits
sont des sarcasmes: c'est celui de James Harthouse, dandy dgot de
tout, principalement de lui-mme, et ayant parfaitement raison; c'est
celui de sir Frederick, pauvre sot dup, abruti par le vin, dont
l'esprit consiste  regarder fixement les gens en mangeant le bout de
sa canne; c'est celui de lord Feenix, sorte de mcanique  phrases
parlementaires, dtraque, et  peine capable d'achever les priodes
ridicules o il a soin de toujours tomber; c'est celui de mistress
Skewton, hideuse vieille ruine, coquette jusqu' la mort, demandant
pour son lit d'agonie des rideaux roses, et promenant sa fille dans
tous les salons de l'Angleterre, pour la vendre  quelque mari
vaniteux; c'est celui de sir John Chester, sclrat de bonne
compagnie, qui, de peur de se compromettre, refuse de sauver son fils
naturel et refuse avec toutes sortes de grces en achevant de manger
son chocolat. Mais la peinture la plus complte et la plus anglaise de
l'esprit aristocratique est le portrait d'un ngociant de Londres, M.
Dombey.

Ce n'est pas l qu'en France nous irons chercher nos types; c'est l
qu'on les trouve en Angleterre, aussi nergiques que dans nos plus
orgueilleux chteaux. M. Dombey, comme un noble, aime sa maison autant
que lui-mme. S'il ddaigne sa fille et s'il souhaite un fils, c'est
pour perptuer l'ancien nom de sa banque. Il a ses anctres en
commerce, il veut avoir ses descendants. Ce sont des traditions qu'il
soutient, et c'est une puissance qu'il continue.  cette hauteur
d'opulence et avec cette tendue d'action, c'est un prince, et, comme
il a la situation d'un prince, il en a les sentiments. Vous voyez l
un caractre qui ne pouvait se produire que dans un pays dont le
commerce embrasse le monde, o les ngociants sont des potentats, o
une compagnie de marchands a exploit des continents, soutenu des
guerres, dfait des royaumes, et fond un empire de cent millions
d'hommes. L'orgueil d'un tel homme n'est pas petit, il est terrible;
il est si tranquille et si haut, que, pour en trouver un semblable, il
faudrait relire les _Mmoires_ de Saint-Simon. M. Dombey a toujours
command, et il n'entre pas dans sa pense qu'il puisse cder 
quelqu'un ou  quelque chose. Il reoit la flatterie comme un tribut
auquel il a droit, et aperoit au-dessous de lui,  une distance
immense, les hommes comme des tres faits pour l'implorer et lui
obir. Sa seconde femme, la fire dith Skewton, lui rsiste et le
mprise; l'orgueil du ngociant se heurte contre l'orgueil de la fille
noble, et les clats contenus de cette inimiti croissante rvlent
une intensit de passion que des mes ainsi nes et ainsi nourries
pouvaient seules contenir. dith, pour se venger, s'enfuit le jour
anniversaire de son mariage, et se donne les apparences de l'adultre
C'est alors que l'inflexible orgueil se dresse dans toute sa roideur.
Il a chass sa fille, qu'il croit complice de sa femme; il dfend
qu'on s'occupe de l'une ni de l'autre; il impose silence  sa soeur et
 ses amis; il reoit ses htes du mme ton et avec la mme froideur.
Dsespr dans le coeur, dvor par l'insulte, par la conscience de sa
dfaite, par l'ide de la rise publique, il reste aussi ferme, aussi
hautain, aussi calme qu'il fut jamais. Il pousse plus audacieusement
ses affaires et se ruine; il va se tuer. Jusqu'ici tout tait bien:
la colonne de bronze tait reste entire et invaincue; mais les
exigences de la morale publique pervertissent l'ide du livre. Sa
fille arrive juste  point. Elle le supplie; il s'attendrit; elle
l'emmne; il devient le meilleur des pres, et gte un beau roman.

[Note 11: "Now, what I want is, Facts. Teach these boys and girls
nothing but Facts. Facts alone are wanted in life. Plant nothing else,
and root out everything else. You can only form the minds of reasoning
animals upon Facts: nothing else will ever be of any service to them.
This is the principle on which I bring up these children. Stick to
Facts, Sir!"

The scene was a plain, bare, monotonous vault of a school-room, and
the speaker's square forefinger emphasised his observations by
underscoring every sentence with a line on the school-master's sleeve.
The emphasis was helped by the speaker's square wall of a forehead,
which had his eyebrows for its base, while his eyes found commodious
cellarage in two dark caves, overshadowed by the wall. The emphasis
was helped by the speaker's mouth, which was wide, thin, and hard set.
The emphasis was helped by the speaker's voice, which was inflexible,
dry, and dictatorial. The emphasis was helped by the speaker's hair,
which bristled on the skirts of his bald head, a plantation of firs to
keep the wind from its shining surface, all covered with knobs, like
the crust of a plum-pie, as if the head had scarcely warehouse room
for the hard facts stored inside. The speaker's obstinate carriage,
square coat, square legs, square shoulders,--nay, his very neckcloth,
trained to take him by the throat with an unaccommodating grasp, like
a stubborn fact, at it was,--all helped the emphasis.

"In this life, we want nothing but Facts, Sir; nothing but Facts!"

The speaker, and the schoolmaster, and the third grown person present,
all backed a little, and swept with their eyes the inclined plane of
little vessels then and there arranged in order, ready to have
imperial gallons of facts poured into them until they were full to the
brim.]

[Note 12: "THOMAS GRADGRIND. Sir! A man of realities. A man of
facts and calculations. A man who proceeds upon the principle that two
and two are four, and nothing over, and who is not to be talked into
allowing for anything over. Thomas Gradgrind, Sir--peremptorily
Thomas--Thomas Gradgrind. With a rule and a pair of scales, and the
multiplication table always in his pocket, Sir, ready to weigh and
measure any parcel of human nature, and tell you exactly what it comes
to. It is a mere question of figures, a case of simple arithmetic. You
might hope to get some other nonsensical belief into the head of
George Gradgrind, or Augustus Gradgrind, or John Gradgrind, or Joseph
Gradgrind (all suppositious, non-existant persons), but into the head
of Thomas Gradgrind--no, Sir?

In such terms Mr. Gradgrind always mentally introduced himself,
whether to his private circle of acquaintance, or to the public in
general. In such terms, no doubt, substituting the words "boys and
girls," for "Sir," Thomas Gradgrind now presented Thomas Gradgrind to
the little pitchers before him, who were to be filled so full of
facts. (_Hard Times_, p. 4.)]


II

Retournons la liste: par opposition  ces caractres factices et
mauvais que produisent les institutions nationales, vous trouvez des
tres bons tels que les fait la nature, et au premier rang les
enfants.

Nous n'en avons point dans notre littrature. Le petit Joas de Racine
n'a pu natre que dans une pice compose pour Saint-Cyr; encore le
pauvre enfant parle-t-il en fils de prince, avec des phrases nobles et
apprises comme s'il rcitait son catchisme. Aujourd'hui, on ne voit
chez nous de ces portraits que dans les livres d'trennes, lesquels
sont crits pour offrir des modles aux enfants sages. Dickens a peint
les siens avec une complaisance particulire; il n'a point song 
difier le public, et il l'a charm. Tous les siens ont une
sensibilit extrme; ils aiment beaucoup et ils ont besoin d'tre
aims. Il faut, pour comprendre cette complaisance du peintre et ce
choix de caractres, songer  leur type physique. Ils ont une
carnation si frache, un teint si dlicat, une chair si transparente,
et des yeux bleus si purs, qu'ils ressemblent  de belles fleurs. Rien
d'tonnant si un romancier les aime, s'il prte  leur me la
sensibilit et l'innocence qui reluisent dans leurs regards, s'il juge
que ces frles et charmantes roses doivent se briser sous les mains
grossires qui tenteront de les assouplir. Il faut encore songer aux
intrieurs o ils croissent. Lorsqu' cinq heures le ngociant et
l'employ quittent leur bureau et leurs affaires, ils retournent au
plus vite dans le joli cottage o toute la journe leurs enfants ont
jou sur la pelouse. Ce coin du feu o ils vont passer la soire est
un sanctuaire, et les tendresses de famille sont la seule posie dont
ils aient besoin. Un enfant priv de ces affections et de ce bien-tre
semblera priv de l'air qu'on respire, et le romancier n'aura pas trop
d'un volume pour expliquer son malheur. Dickens l'a racont en dix
volumes, et il a fini par crire l'histoire de David Copperfield.
David est aim par sa mre et par une brave servante, Peggotty; il
joue avec elle dans le jardin; il la regarde coudre, il lui lit
l'histoire naturelle des crocodiles; il a peur des poules et des oies
qui se promnent dans la cour d'un air formidable: il est parfaitement
heureux. Sa mre se remarie, et tout change. Le beau-pre, M.
Murdstone, et sa soeur Jeanne sont des tres pres, mthodiques et
glacs. Le pauvre petit David est  chaque moment bless par des
paroles dures. Il n'ose parler ni remuer; il a peur d'embrasser sa
mre; il sent peser sur lui, comme un manteau de plomb, le regard
froid des deux nouveaux htes. Il se replie sur lui-mme, tudie en
machine les leons qu'on lui impose; il ne peut les apprendre, tant
il a crainte de ne pas les savoir. Il est fouett, enferm au pain et
 l'eau dans une chambre carte. Il s'effraye de la nuit, il a peur
de lui-mme. Il se demande si, en effet, il n'est pas mauvais ou
mchant, et il pleure. Cette terreur incessante, sans espoir et sans
issue, le spectacle de cette sensibilit qu'on froisse et de cette
intelligence qu'on abrutit, les longues anxits, les veilles, la
solitude du pauvre enfant emprisonn, son dsir passionn d'embrasser
sa mre ou de pleurer sur le coeur de sa bonne, tout cela fait mal 
voir. Ces douleurs enfantines sont aussi profondes que des chagrins
d'homme. C'est l'histoire d'une plante fragile qui fleurissait dans un
air chaud, sous un doux soleil, et qui tout d'un coup, transporte
dans la neige, laisse tomber ses feuilles et se fltrit.

Les gens du peuple sont comme des enfants, dpendants, peu cultivs,
voisins de la nature et sujets  l'oppression. C'est dire que Dickens
les relve. Cela n'est point nouveau en France: les romans de M.
Eugne Sue nous en ont donn plus d'un exemple, et cette thse remonte
 Rousseau; mais entre les mains de l'crivain anglais elle a pris une
force singulire. Ses hros ont des dlicatesses et des dvouements
admirables. Ils n'ont de populaire que leur prononciation; le reste en
eux n'est que noblesse et gnrosit. Vous voyez un bateleur
abandonner sa fille, son unique joie, de peur de lui nuire en quelque
chose. Une jeune femme se dvoue pour sauver la femme indigne de
l'homme qui l'aime et qu'elle aime; cet homme meurt; elle continue,
par pure abngation,  soigner la crature dgrade. Un pauvre
charretier qui croit sa femme infidle la dclare tout haut innocente,
et pour toute vengeance ne songe qu' la combler de tendresses et de
bonts. Personne, selon Dickens, ne sent aussi vivement qu'eux le
bonheur d'aimer et d'tre aim, les joies pures de la vie de famille.
Personne n'a autant de compassion pour ces pauvres tres dforms et
infirmes qu'ils mettent si souvent au monde, et qui ne semblent natre
que pour mourir. Personne n'a un sens moral plus droit et plus
inflexible. J'avoue mme que les hros de Dickens ont le malheur de
ressembler aux pres indigns de nos mlodrames. Lorsque le vieux
Peggotty apprend que sa nice est sduite, il se met en route, un
bton  la main, et parcourt la France, l'Allemagne et l'Italie, pour
la retrouver et la ramener  son devoir. Mais, par-dessus tout, ils
ont un sentiment anglais et qui nous manque: ils sont chrtiens. Ce ne
sont pas seulement les femmes qui, comme chez nous, se rfugient dans
l'ide d'un autre monde; les hommes y pensent. Dans ce pays, o il y a
tant de sectes et o tout le monde choisit la sienne, chacun croit 
la religion qu'il s'est faite, et ce sentiment si noble lve encore
le trne o la droiture de leur volont et la dlicatesse de leur
coeur les ont ports.

Au fond, les romans de Dickens se rduisent tous  une phrase, et la
voici: Soyez bons et aimez; il n'y a de vraie joie que dans les
motions du coeur; la sensibilit est tout l'homme. Laissez aux
savants la science, l'orgueil aux nobles, le luxe aux riches; ayez
compassion des humbles misres; l'tre le plus petit et le plus
mpris peut valoir seul autant que des milliers d'tres puissants et
superbes. Prenez garde de froisser les mes dlicates qui fleurissent
dans toutes les conditions, sous tous les habits,  tous les ges.
Croyez que l'humanit, la piti, le pardon, sont ce qu'il y a de plus
beau dans l'homme; croyez que l'intimit, les panchements, la
tendresse, les larmes, sont ce qu'il y a de plus doux dans le monde.
Ce n'est rien que de vivre; c'est peu que d'tre puissant, savant,
illustre; ce n'est pas assez d'tre utile. Celui-l seul a vcu et est
un homme, qui a pleur au souvenir d'un bienfait qu'il a rendu ou
qu'il a reu.


III

Nous ne pensons pas que ce contraste entre les faibles et les forts,
ni que cette rclamation contre la socit en faveur de la nature
soient le caprice d'un artiste ou le hasard d'un moment. Lorsqu'on
remonte loin dans l'histoire du gnie anglais, on trouve que son fond
primitif tait la sensibilit passionne, et que son expression
naturelle fut l'exaltation lyrique. L'une et l'autre furent apportes
de Germanie et composent la littrature qui vcut avant la conqute.
Aprs un intervalle, vous les retrouvez au seizime sicle, quand eut
pass la littrature franaise importe de Normandie; elles sont
l'me mme de la nation. Mais l'ducation de cette me fut contraire 
son gnie; son histoire a contredit sa nature, et son inclination
primitive s'est heurte contre tous les grands vnements qu'elle a
faits ou qu'elle a subis. Le hasard d'une invasion victorieuse et
d'une aristocratie impose, en fondant l'exercice de la libert
politique, a imprim dans le caractre des habitudes de lutte et
d'orgueil. Le hasard d'une position insulaire, la ncessit du
commerce, la possession abondante des matriaux premiers de
l'industrie ont dvelopp les facults pratiques et l'esprit positif.
L'acquisition de ces habitudes, de ces facults et de cet esprit,
jointe au hasard d'une ancienne hostilit contre Rome et de
ressentiments anciens contre une glise oppressive, a fait natre une
religion orgueilleuse et raisonneuse qui remplace la soumission par
l'indpendance, la thologie potique par la morale pratique, et la
foi par la discussion. La politique, les affaires et la religion,
comme trois puissantes machines, ont form, par-dessus l'homme ancien,
un homme nouveau. La dignit roide, l'empire sur soi, le besoin de
commander, la duret dans le commandement, la morale stricte sans
mnagement ni piti, le got des chiffres et du raisonnement sec,
l'aversion pour les faits qui ne sont pas palpables et pour les ides
qui ne sont pas utiles, l'ignorance du monde invisible, le mpris des
faiblesses et des tendresses du coeur, telles sont les dispositions
que le courant des faits et l'ascendant des institutions tendent 
tablir dans les mes. Mais la posie et la vie de famille prouvent
qu'ils n'y russissent qu' demi. L'antique sensibilit, opprime et
pervertie, vit et s'agite encore. Le pote subsiste sous le puritain,
sous le commerant, sous l'homme d'tat. L'homme social n'a pas
dtruit l'homme naturel. Cette enveloppe glace, cette morgue
insociable, cette attitude rigide, couvrent souvent un tre bon et
tendre. C'est le masque anglais d'une tte allemande, et lorsqu'un
crivain de talent, qui est souvent un crivain de gnie, vient
toucher la sensibilit froisse ou ensevelie sous l'ducation et sous
les institutions nationales, il remue l'homme dans son fond le plus
intime, et devient le matre de tous les coeurs.




CHAPITRE II.

Le Roman (_suite_). Thackeray.

     I. Abondance et excellence du roman de moeurs en Angleterre. --
     Supriorit de Dickens et de Thackeray. -- Comparaison de Dickens
     et de Thackeray.

     II. Le satirique. -- Ses intentions morales. -- Ses dissertations
     morales.

     III. Comparaison de la moquerie en France et en Angleterre. --
     Diffrence des deux tempraments, des deux gots et des deux
     esprits.

     IV. Supriorit de Thackeray dans la satire amre et grave. --
     L'ironie srieuse. -- _Les snobs littraires; Miss Blanche
     Amory._ -- La caricature srieuse. -- _Mistress Hoggarty._

     V. Solidit et prcision de cette conception satirique. --
     Ressemblance de Thackeray et de Swift. -- _Les devoirs d'un
     ambassadeur._

     VI. Misanthropie de Thackeray. -- Niaiserie de ses hrones. --
     Niaiserie de l'amour. -- Vice intime des gnrosits et des
     exaltations humaines.

     VII. Ses tendances galitaires. -- Dfaut des caractres et de la
     socit en Angleterre. -- Ses aversions et ses prfrences. -- Le
     snob et l'aristocrate. -- Portraits du roi, du grand seigneur de
     cour, du gentilhomme de campagne, du bourgeois gentilhomme. --
     Avantages de cet tablissement aristocratique. -- Excs de cette
     satire.

     VIII. L'artiste. -- Ide de l'art pur. -- En quoi la satire nuit
      l'art. -- En quoi elle diminue l'intrt. -- En quoi elle
     fausse les personnages. -- Comparaison de Thackeray et de Balzac.
     -- _Valrie Marneffe_, et _Rebecca Sharp_.

     IX. Rencontre de l'art pur. Portrait de _Henri Esmond_. -- Talent
     historique de Thackeray. -- Conception de l'homme idal.

     X. La littrature est une dfinition de l'homme. Quelle est cette
     dfinition dans Thackeray. -- En quoi elle diffre de la
     vritable.


Le roman de moeurs pullule en Angleterre, et il y a de cela plusieurs
causes: d'abord il y est n, et toute plante pousse bien dans sa
patrie. En second lieu, c'est un dbouch: on n'y a pas la musique
comme en Allemagne et la conversation comme en France; et les gens qui
ont besoin de penser et de sentir y trouvent un moyen de sentir et de
penser. D'autre part, les femmes s'en mlent fort; dans la nullit de
galanterie et dans la froideur de la religion, il ouvre une carrire 
l'imagination et aux rves. Enfin, par ses dtails minutieux et ses
conseils pratiques, il offre une matire  l'esprit prcis et
moraliste. Aussi le critique se trouve comme noy dans cette
abondance; il doit choisir pour saisir l'ensemble, et se rduire 
quelques-uns pour les embrasser tous.

Dans cette foule, deux hommes ont paru, d'un talent suprieur,
original et contraire, populaires au mme titre, serviteurs de la mme
cause, moralistes dans la comdie et dans le drame, dfenseurs des
sentiments naturels contre les institutions sociales, et qui, par la
prcision de leurs peintures, par la profondeur de leurs observations,
par la suite et l'pret de leurs attaques, ont ranim, avec d'autres
vues et un autre style, l'ancien esprit militant de Swift et de
Fielding.

L'un, plus ardent, plus expansif, tout livr  la verve, peintre
passionn de tableaux crus et blouissants, prosateur lyrique,
tout-puissant sur le rire et sur les larmes, a t lanc dans
l'invention fantasque, dans la sensibilit douloureuse, dans la
bouffonnerie violente, et, par les tmrits de son style, par l'excs
de ses motions, par la familiarit grotesque de ses caricatures, il a
donn en spectacle toutes les forces et toutes les faiblesses d'un
artiste, toutes les audaces, tous les succs et toutes les bizarreries
de l'imagination.

L'autre, plus contenu, plus instruit et plus fort, amateur de
dissertations morales, conseiller du public, sorte de prdicateur
laque, moins occup  dfendre les pauvres, plus occup  censurer
l'homme, a mis au service de la satire un bon sens soutenu, une grande
connaissance du coeur, une habilet consomme, un raisonnement
puissant, un trsor de haine mdite, et il a perscut le vice avec
toutes les armes de la rflexion. Par ce contraste, l'un complte
l'autre, et l'on se fait une ide exacte du got anglais en ajoutant
le portrait de William Thackeray au portrait de Charles Dickens.


 1.

LE SATIRIQUE.

Rien d'tonnant si en Angleterre un romancier fait des satires. Un
homme triste et rflchi y est pouss par son naturel; il y est encore
pouss par les moeurs environnantes. On ne lui permet pas de
contempler les passions comme des puissances potiques; on lui ordonne
de les apprcier comme des qualits morales. Ses peintures deviennent
des sentences; il est conseiller plutt qu'observateur, et justicier
plutt qu'artiste. Vous voyez par quel mcanisme Thackeray a chang en
satire le roman.

J'ouvre au hasard ses trois grands ouvrages: _Pendennis_, _la Foire
aux vanits_, _les Newcomes_. Chaque scne met en relief une vrit
morale; l'auteur veut qu' chaque page nous portions un jugement sur
le vice et sur la vertu; d'avance il a blm ou approuv, et les
dialogues ou les portraits ne sont pour lui que des moyens par
lesquels il ajoute notre approbation  son approbation, notre blme 
son blme. Ce sont des leons qu'il nous donne, et, sous les
sentiments qu'il dcrit, comme sous les vnements qu'il raconte, nous
dmlons toujours des prceptes de conduite et des intentions de
rformateur.

 la premire page de _Pendennis_, vous voyez le portrait d'un vieux
major, homme du monde, goste et vaniteux, confortablement assis 
son club, auprs du feu et de la fentre, envi par le chirurgien
Glowry que personne n'invite, cherchant dans les comptes rendus des
ftes aristocratiques son nom glorieusement plac entre ceux
d'illustres convives. Une lettre de famille arrive. Naturellement il
l'carte, et la lit avec ngligence aprs toutes les autres. Il pousse
un cri d'horreur: son neveu veut pouser une actrice. Il fait arrter
des places  la diligence (aux frais de la famille), et court sauver
le petit sot. S'il y avait une msalliance, que deviendraient ses
invitations? Conclusion vidente: ne soyons ni gostes, ni vaniteux,
ni gourmands comme le major.

Chapitre deux: Pendennis, pre du jeune homme, tait de son temps
apothicaire, mais d'une bonne famille, et dsol d'tre descendu
jusqu' ce mtier. L'argent lui vient; il se donne pour mdecin,
pouse la parente d'un noble, essaye de s'insinuer dans les grandes
familles. Il se vante toute sa vie d'avoir t invit par lord
Ribstone. Il achte un domaine, tche d'enterrer l'apothicaire, et
s'tale dans sa gloire nouvelle de propritaire terrien. Chacun de ces
dtails est un sarcasme dissimul ou visible qui dit au lecteur: Mon
bon ami, restez Gros-Jean comme vous l'tes, et, pour l'amour de votre
fils et de vous-mme, gardez-vous de trancher du grand seigneur!

Le vieux Pendennis meurt. Son fils, noble hritier du domaine,
grand-duc de Pendennis, sultan de Fairoaks, commence  rgner sur sa
mre, sur sa cousine et sur les domestiques. Il envoie des posies
lamentables aux journaux du comt, commence un pome pique, une
tragdie o meurent seize personnes, une histoire foudroyante des
jsuites, et dfend en loyal tory l'glise et le roi. Il soupire aprs
l'idal, appelle une inconnue, et tombe amoureux de l'actrice en
question, femme de trente-deux ans, perroquet de thtre, ignorante et
bte  plaisir. Jeunes gens, mes chers amis, vous tes tous affects,
prtentieux, dupes de vous-mmes et des autres. Attendez pour juger le
monde que vous ayez vu le monde, et ne vous croyez pas matres quand
vous tes coliers.

L'instruction continue et dure autant que la vie d'Arthur. Comme
Lesage dans _Gil-Blas_, comme Balzac dans _le Pre Goriot_, l'auteur
de _Pendennis_ peint un jeune homme ayant quelque talent, dou de
sentiments bons, mme gnreux, qui veut parvenir et qui s'accommode
aux maximes du monde; mais Lesage n'a voulu que nous divertir, et
Balzac n'a voulu que nous passionner: Thackeray, d'un bout  l'autre,
travaille  nous corriger.

Cette intention devient plus visible encore, si l'on examine en dtail
l'un de ses dialogues et l'une de ses peintures. Vous n'y apercevrez
point la verve indiffrente attache  copier la nature, mais la
rflexion attentive occupe  transformer en satire les objets, les
paroles et les vnements. Tous les mots du personnage sont choisis et
pess pour tre odieux ou ridicules. Il s'accuse lui-mme, il prend
soin d'taler son vice, et sous sa voix on entend la voix de
l'crivain qui le juge, qui le dmasque et qui le punit. Miss Crawley,
vieille femme riche, tombe malade[13]. Mistress Bute, sa parente,
accourt pour la sauver et sauver l'hritage. Il s'agit de faire
exclure du testament un neveu, le capitaine Rawdon, ancien favori,
lgataire prsum de la vieille fille. Ce Rawdon est un troupier
stupide, pilier d'estaminet, joueur trop adroit, duelliste et coureur
de filles. Jugez de la belle occasion pour mistress Bute, respectable
mre de famille, digne pouse d'un ecclsiastique, habitue  composer
les sermons de son mari! Par pure vertu, elle hait le capitaine
Rawdon, et ne souffrira pas qu'un si bon argent tombe en de si
mauvaises mains. D'ailleurs, ne sommes-nous pas les rpondants de nos
familles? et n'est-ce pas  nous de publier les fautes de nos parents?
C'est notre devoir strict, et mistress Bute s'acquitte du sien en
conscience. Elle fait provision d'histoires difiantes sur le neveu,
et elle en difie la tante. Il a ruin celui-ci, il a mis  mal
celle-l. Il a dup ce marchand, il a tu ce mari. Et, par-dessus
tout, l'indigne, il s'est moqu de sa tante! Cette gnreuse tante
continuera-t-elle  rchauffer une pareille vipre? souffrira-t-elle
que ses innombrables sacrifices soient pays par cette ingratitude et
ces drisions? Vous imaginez d'ici l'loquence ecclsiastique de
mistress Bute. Assise au pied du lit, elle garde  vue la malade, la
comble de potions, la rjouit de sermons terribles, et monte la garde
 la porte contre l'invasion de l'hritier probable. Le sige tait
bien fait, l'hritage attaqu si obstinment devait se rendre; les dix
doigts vertueux de la matrone entraient d'avance et en esprance dans
la substantielle masse d'cus qu'elle voyait luire. Et cependant un
spectateur difficile et pu trouver quelques dfauts dans sa
manoeuvre. Elle gouvernait trop. Elle oubliait qu'une femme perscute
de sermons, manoeuvre comme un ballot, rgle comme une horloge,
pouvait prendre en aversion une autorit si harassante. Ce qui est
pis, elle oubliait qu'une vieille femme peureuse, confine chez elle,
accable de prdications, empoisonne de pilules, pouvait mourir avant
d'avoir chang son testament, et tout laisser, hlas!  son bandit de
neveu. Exemple instructif et redoutable! Mistress Bute, l'honneur de
son sexe, la consolatrice des malades, le conseil de sa famille, ayant
ruin sa sant pour soigner sa belle-soeur bien-aime et prserver le
prcieux hritage, tait justement sur le point, grce  son
dvouement exemplaire, de mettre sa belle-soeur dans la bire et
l'hritage entre les mains de son neveu.

L'apothicaire Clump arrive; il tremble pour sa chre cliente; elle lui
vaut deux cents guines par an; il est bien dcid  sauver, contre
mistress Bute, cette vie prcieuse. Mistress Bute lui coupe la parole:
Je me suis sacrifie, mon cher monsieur. Son neveu l'a tue, et je
viens la sauver. C'est lui qui l'a jete sur ce lit de douleur, et
c'est moi qui l'y veille. Je ne suis point goste, moi; je ne refuse
jamais de m'immoler pour les autres, moi; je donnerais ma vie pour mon
devoir, je la donnerais pour sauver une parente de mon mari.
L'apothicaire dsintress revient hroquement  la charge.
Sur-le-champ elle repart de plus belle; l'loquence coule de ses
lvres comme d'une cruche trop pleine. Mistress Bute crie du haut de
sa tte: Jamais, tant que la nature me soutiendra, je ne dserterai
la place o mon devoir m'enchane. Mre de famille, femme d'un
ecclsiastique anglais, j'ose affirmer que mes principes sont purs, et
jusqu'au dernier soupir j'y serai fidle. Quand mon petit James avait
la petite vrole, ai-je permis  une mercenaire de le soigner? Non.
Le patient Clump se rpand en compliments doucereux, et poussant sa
pointe  travers les interruptions, les protestations, les offres de
sacrifice, les dclamations contre le neveu, finit par toucher terre.
Il insinue dlicatement qu'il faudrait mener la malade au grand air.
La vue de son horrible neveu rencontr dans le parc, o l'on dit que
le misrable se promne avec la complice endurcie de ses crimes, dit
alors mistress Bute (laissant chapper le chat de l'gosme hors du
sac de la dissimulation), lui causerait une telle secousse, que nous
aurions  la rapporter dans son lit. Elle ne doit pas sortir, monsieur
Clump; elle ne sortira pas, aussi longtemps que je serai l pour
veiller sur elle. Et quant  _ma_ sant, qu'importe? je la sacrifie de
bon coeur, monsieur; je l'immole sur l'autel de mon devoir. Il est
clair que l'auteur en veut  sa mistress Bute et aux capteurs
d'hritages. Il lui prte des gestes ridicules, des phrases pompeuses,
une hypocrisie transparente, grossire et bruyante. Le lecteur prouve
de la haine et du dgot pour elle  mesure qu'elle parle. Il voudrait
la dmasquer; il est content de la voir presse, accule, prise par
les manoeuvres polies de son adversaire, et se rjouit avec l'auteur,
qui lui arrache et lui souligne la confession honteuse de sa grimace
et de son avidit.

Arrive  cet endroit, la rflexion satirique quitte la forme
littraire. Pour mieux se dployer, elle s'tale seule. Thackeray
vient en son propre nom attaquer le vice. Nul auteur n'est plus fcond
en dissertations; il entre  chaque instant dans son rcit pour nous
tancer ou nous instruire; il ajoute la morale de thorie  la morale
en action. On pourrait extraire de ses romans un ou deux volumes
d'essais  la faon de la Bruyre ou d'Addison. Il y en a sur l'amour,
sur la vanit, sur l'hypocrisie, sur la bassesse, sur toutes les
vertus, sur tous les vices, et en tournant quelques pages, on en
trouvera un sur les comdies d'hritages et sur les parents trop
empresss.

     Quelle dignit donne  une vieille dame un compte ouvert chez son
     banquier! Avec quelle caressante indulgence nous regardons ses
     imperfections si elle est notre parente! et puisse chaque lecteur
     avoir une vingtaine de telles parentes! Qui de nous ne la juge
     une bonne et excellente vieille? Comme le nouvel associ de Hobs
     et Dobs sourit en la reconduisant  sa voiture blasonne, garnie
     du gros cocher asthmatique! Comme nous savons, lorsqu'elle vient
     nous rendre visite, dcouvrir l'occasion d'apprendre  nos amis
     sa position dans le monde! Nous leur disons (et avec une parfaite
     sincrit): Je voudrais avoir la signature de miss Mac-Whirter
     pour un bon de cinq mille guines.--Cela ne la gnerait pas, dit
     votre femme.--Elle est ma tante, dites-vous d'un air ais,
     insouciant, quand votre ami vous demande si par hasard elle ne
     serait pas votre parente. Votre femme lui envoie  chaque instant
     de petits tmoignages d'affection; vos petites filles font pour
     elle un nombre infini de corbeilles, coussins et tabourets en
     tapisserie. Quel bon feu dans sa chambre lorsqu'elle vient vous
     rendre visite! Votre femme s'en passe quand elle lace son corset.
     La maison, pendant tout le temps que dure cette visite, prend un
     air propre, agrable, confortable, joyeux, un air de fte qu'elle
     n'a point en d'autres saisons. Vous-mme, mon cher monsieur, vous
     oubliez votre sieste ordinaire aprs dner, et vous vous trouvez
     tout d'un coup (quoique vous perdiez invariablement)
     trs-amoureux du whist. Quels bons dners vous offrez! Du gibier
     tous les jours, du madre-malvoisie, et rgulirement du poisson
     de Londres. Les gens de cuisine eux-mmes prennent part  la
     prosprit gnrale. Je ne sais pas comment la chose arrive; mais
     pendant le sjour du gros cocher de miss Mac-Whirter, la bire
     est devenue beaucoup plus forte, et dans la chambre des enfants
     (o sa bonne prend ses repas) la consommation du th et du sucre
     n'est plus surveille du tout. Cela est-il vrai ou non? J'en
     appelle aux classes moyennes. Ah! pouvoirs clestes! que ne
     m'envoyez-vous une vieille tante,--une tante fille,--une tante
     avec une voiture blasonne et un tour de cheveux couleur caf
     clair! Comme mes enfants broderaient pour elle des sacs 
     ouvrage! comme ma Julia et moi nous serions aux petits soins pour
     elle! Douce, douce vision!  vain, trop vain rve[14]!

Il n'y a pas  se mprendre. Le lecteur le plus dcid  ne pas tre
averti est averti. Quand nous aurons une tante  grosse succession,
nous estimerons  leur juste valeur nos attentions et notre tendresse.
L'auteur a pris la place de notre conscience, et le roman, transform
par la rflexion, devient une cole de moeurs.

[Note 13: Voyez _Vanity Fair_.]

[Note 14: What a dignity it gives an old lady, that balance at the
banker's! How tenderly we look at her faults if she is a relative (and
may every reader have a score of such)! What a kind good-natured old
creature we find her! How the junior partner of Hobbs and Dobbs leads
her smiling to the carriage with the lozenge upon it, and the fat
wheezy coachman! How, when she comes to pay us a visit, we generally
find an opportunity to let our friends know her station in the world!
We say (and with perfect truth) I wish I had miss Mac Whirter's
signature to a cheque for five thousand pounds. She wouldn't miss it,
says your wife. She is my aunt, say you, in an easy careless way, when
your friend asks if miss Mac Whirter is any relative? Your wife is
perpetually sending her little testimonies of affection, your little
girls work endless worsted baskets, cushions, and foot-stools for her.
What a good fire there is in her room when she comes to pay you a
visit, although your wife laces her stays without one! The house
during her stay assumes a festive, neat, warm, jovial, snug appearance
not visible at other seasons. You yourself, dear sir, forget to go to
sleep after dinner, and find yourself all of a sudden (though you
invariably lose) very fond of a rubber. What good dinners you
have--game every day, Malmsey-Madeira, and no end of fish from London.
Even the servants in the kitchen share in the general prosperity; and,
somehow, during the stay of miss Mac Whirter's fat coachman, the beer
is grown much stronger, and the consumption of tea and sugar in the
nursery (where her maid takes her meals) is not regarded in the least.
Is it so, or is it no so? I appeal to the middle classes. Ah, gracious
powers! I wish you would send me an old aunt--a maiden aunt--an aunt
with a lozenge on her carriage, and a front of light coffee-coloured
hair--how my children should work work-bags for her, and my Julia and
I would make her comfortable! Sweet--sweet vision! Foolish dream!
(_Vanity Fair_, t. II, p. 121.)]


II

On fouette trs-fort dans cette cole; c'est le got anglais. Des
gots et des verges, il ne faut pas disputer; mais sans disputer on
peut comprendre, et le plus sr moyen de comprendre le got anglais
est de l'opposer au got franais.

Je vois chez nous, dans un salon de gens d'esprit ou dans un atelier
d'artistes, vingt personnes vives: elles ont besoin de s'amuser, c'est
l leur fond. Vous pouvez leur parler de la sclratesse humaine, mais
c'est  la condition de les divertir. Si vous vous mettez en colre,
elles seront choques; si vous faites la leon, elles billeront.
Riez, c'est ici la rgle, non pas cruellement et par inimiti visible,
mais par belle humeur et par agilit d'esprit. Cet esprit si leste
veut agir; pour lui, la dcouverte d'une bonne sottise est la
rencontre d'une bonne fortune. Comme une flamme lgre, il glisse et
gambade par subites chappes sur la surface effleure des objets.
Contentez-le en l'imitant, et, pour plaire  des gens gais, soyez
gai.--Soyez poli, c'est le second commandement, tout semblable 
l'autre. Vous parlez  des gens sociables, dlicats, vaniteux, qu'il
faut mnager et flatter. Vous les blesseriez en essayant d'emporter
leur conviction de force,  coups presss d'arguments solides, par un
talage d'loquence et d'indignation. Faites-leur assez d'honneur
pour supposer qu'ils vous entendent  demi-mot, qu'un sourire indiqu
vaut pour eux un syllogisme tabli, qu'une fine allusion entrevue au
vol les touche mieux que la lourde invasion d'une grosse satire
gomtrique.--Songez enfin (ceci entre nous) qu'en politique comme en
religion, depuis mille ans, ils sont trs-gouverns, trop gouverns;
que lorsqu'on est gn, on a envie de ne plus l'tre, qu'un habit trop
troit craque aux coudes et ailleurs. Volontiers ils sont frondeurs;
volontiers ils entendent insinuer les choses dfendues, et souvent,
par abus de logique, par entranement, par vivacit, par mauvaise
humeur, ils frappent  travers le gouvernement la socit,  travers
la religion, la morale. Ce sont des coliers tenus trop longtemps sous
la frule; ils cassent les vitres en ouvrant les portes. Je n'ose pas
vous exhorter  leur plaire; je remarque seulement que pour leur
plaire un grain d'humeur sditieuse ne nuit pas.

Je franchis sept lieues de mer, et me voici dans une grande salle
svre, garnie de bancs multiplis, orne de becs de gaz, balaye,
rgulire, club de controverses du temple de sermons. Il y a l cinq
cents longues figures, tristes, roides[15], et au premier coup d'oeil
il est clair qu'elles n'y sont point pour s'amuser. Dans ce pays, un
temprament plus grossier, surcharg d'une nourriture plus lourde et
plus forte, a t aux impressions leur mobilit rapide, et la pense,
moins facile et moins prompte, a perdu avec sa vivacit sa gaiet. Si
vous raillez devant eux, songez que vous parlez  des hommes
attentifs, concentrs, capables de sensations durables et profondes,
incapables d'motions changeantes et soudaines. Ces visages immobiles
et contracts veulent garder la mme attitude: ils rpugnent aux
sourires fugitifs et demi-forms; ils ne savent se dtendre, et leur
rire est une convulsion aussi roide que leur gravit. N'effleurez pas,
appuyez; ne glissez pas, enfoncez; ne jouez pas, frappez; comptez que
vous devez remuer violemment des passions violentes, et qu'il faut des
secousses pour mettre ces nerfs en action.--Comptez encore que vos
gens sont des esprits pratiques, amateurs de l'utile, qu'ils viennent
ici pour tre instruits, que vous leur devez des vrits solides, que
leur bon sens un peu troit ne s'accommode point d'improvisations
aventureuses ni d'indications hasardes, qu'ils exigent des
rfutations dveloppes et des explications compltes, et que s'ils
ont pay leur billet d'entre, c'est pour couter des conseils
applicables et de la satire prouve. Leur temprament vous demande des
motions fortes; leur esprit vous demande des dmonstrations prcises.
Pour plaire  leur temprament, il ne faut point gratigner, mais
supplicier le vice; pour plaire  leur esprit, il ne faut point
railler par des saillies, mais par des raisonnements.--Encore un mot:
l-bas, au milieu de l'assemble, regardez ce livre dor, magnifique,
royalement pos sur un coussin de velours. C'est la Bible; il y a
autour d'elle cinquante moralistes qui dernirement se sont donn
rendez-vous au thtre, et ont chass  coups de pommes un acteur
coupable d'avoir pour matresse la femme d'un bourgeois. Si du bout du
doigt, avec toutes les salutations et tous les dguisements du monde,
vous touchez un seul des feuillets sacrs ou la plus petite des
convenances morales,  l'instant cinquante mains accroches au collet
de votre habit vous mettront  la porte. Devant des Anglais, il faut
tre Anglais; avec leur passion et leur bon sens, prenez leurs
lisires. Ainsi enferme dans les vrits reconnues, votre satire
deviendra plus pre, et ajoutera le poids de la croyance publique  la
pression de la logique et  la force du ressentiment.

[Note 15: Their usual english expression of intense gloom, and
subdued agony. (Thackeray, _the Book of Snobs_.)]


III

Nul crivain ne fut mieux dou que Thackeray pour ce genre de satire;
c'est que nulle facult n'est plus propre  ce genre de satire que la
rflexion. La rflexion est l'attention concentre, et l'attention
concentre centuple la force et la dure des motions. Celui qui s'est
enfonc dans la contemplation du vice ressent de la haine pour le
vice, et l'intensit de sa haine a pour mesure l'intensit de sa
contemplation. Au premier instant, la colre est un vin gnreux qui
enivre et qui exalte; conserve et enferme, elle devient une liqueur
qui brle tout ce qu'elle touche, et corrode jusqu'au vase qui la
contient. De tous les satiriques, Thackeray, aprs Swift, est le plus
triste. Ses compatriotes eux-mmes[16] lui ont reproch de peindre le
monde plus laid qu'il n'est. L'indignation, la douleur, le mpris, le
dgot, sont ses sentiments ordinaires. Lorsqu'il s'en carte et
imagine des mes tendres, il exagre leur sensibilit pour rendre leur
oppression plus odieuse; l'gosme qui les brise parat horrible, et
leur douceur rsigne est une mortelle injure contre leurs tyrans:
c'est la mme haine qui a calcul la bont des victimes et la duret
des perscuteurs[17].

Cette colre exaspre par la rflexion est encore arme par la
rflexion. On voit qu'il n'est pas emport par une indignation ou par
une piti passagre. Il s'est matris avant de parler. Il a pes
plusieurs fois la coquinerie qu'il va dcrire. Il en possde les motifs,
l'espce, les suites, comme un naturaliste ses classifications. Il est
sr de son jugement, et l'a mri. Il punit en homme convaincu, qui tient
sur sa table une liasse de preuves, qui n'avance rien sans un document
ou un raisonnement, qui a prvu toutes les objections et rfut toutes
les excuses, qui ne pardonnera jamais, qui a raison d'tre inflexible,
qui a conscience de sa justice, et qui appuie sa sentence et sa
vengeance sur toutes les forces de la mditation et de l'quit. L'effet
de cette haine justifie et contenue est accablant. Lorsqu'on achve de
lire les romans de Balzac, on prouve le plaisir d'un naturaliste
promen dans un muse  travers une belle collection de spcimens et de
monstres. Lorsqu'on achve de lire Thackeray, on prouve le saisissement
d'un tranger amen devant le matelas de l'amphithtre le jour o l'on
pose les moxas et o l'on fait les amputations.

En pareil cas, l'arme la plus naturelle est l'ironie srieuse, car
elle tmoigne d'une haine rflchie: celui qui l'emploie supprime son
premier mouvement; il feint de parler contre lui-mme, et se matrise
jusqu' prendre le parti de son adversaire. D'autre part, cette
attitude pnible et voulue est le signe d'un mpris excessif; la
protection apparente qu'on prte  son ennemi est la pire des
insultes. Il semble qu'on lui dise: J'ai honte de vous attaquer; vous
tes si faible, que mme avec un appui vous tombez; vos raisons sont
votre opprobre, et vos excuses sont votre condamnation. Aussi, plus
l'ironie est grave, plus elle est forte; plus on met de soin 
dfendre son ennemi, plus on l'avilit; plus on parat l'aider, plus on
l'crase. C'est pourquoi le sarcasme srieux de Swift est terrible; on
croit qu'il salue, et il tue; son approbation est une flagellation.
Entre ses lves, Thackeray est le premier. Plusieurs chapitres dans
_le Livre des Snobs_[18], par exemple celui des _snobs_ littraires,
sont dignes de _Gulliver_. L'auteur vient de passer en revue tous les
_snobs_ d'Angleterre: que va-t-il dire de ses frres, les _snobs_
littraires? Osera-t-il en parler? Certainement. Mon cher et excellent
lecteur, ne savez-vous pas que Brutus fit couper la tte  ses propres
fils? En vrit, vous auriez bien mauvaise opinion de la littrature
moderne et des modernes littrateurs, si vous doutiez qu'un seul
d'entre nous hsitt  enfoncer un couteau dans le corps de son
confrre en cas de besoin public.

     Mais le fait est que dans la profession de littrateur il n'y a
     point de _snobs_. Regardez de tous cts dans toute l'assemble
     des crivains anglais, et je vous dfie d'y montrer un seul
     exemple de vulgarit, ou d'envie, ou de prsomption.--Hommes et
     femmes, tous, autant que j'en connais, sont modestes dans leur
     maintien, lgants dans leurs manires, irrprochables dans leur
     vie, et honorables dans leur conduite soit entre eux, soit 
     l'gard du monde.--Il n'est pas impossible peut-tre que (par
     hasard) vous entendiez un littrateur dire du mal de son frre;
     mais pourquoi? Par malice? Point du tout. Par envie? En aucune
     faon. Simplement par amour de la vrit et par devoir public.
     Supposez par exemple que, tout bonnement, j'indique un dfaut
     dans la personne de mon ami M. Punch, et que je dise que M. P.
     est bossu, que son nez et son menton sont plus crochus que le nez
     et le menton d'Apollon et de l'Antinos; ceci prouve-t-il que je
     veuille du mal  M. Punch? Pas le moins du monde. C'est le devoir
     du critique de montrer les dfauts aussi bien que les mrites, et
     invariablement il accomplit son devoir avec la plus entire
     sincrit et la plus parfaite douceur.--Le sentiment de l'galit
     et de la fraternit entre les auteurs m'a toujours frapp comme
     une des plus aimables qualits distinctives de cette classe.
     C'est parce que nous nous apprcions et nous nous respectons les
     uns les autres que le monde nous respecte si fort, que nous
     tenons un si bon rang dans la socit et que nous nous y
     comportons d'une manire si irrprochable. La littrature est si
     fort en honneur en Angleterre, qu'il y a une somme d'environ
     douze cents guines par an mise de ct pour pensionner les
     personnes de cette profession. C'est un grand honneur pour eux,
     et aussi une preuve que leur condition est gnralement prospre
     et florissante. Ils sont ordinairement si riches et si conomes,
     qu'il n'y a presque point besoin d'argent pour les aider[19].

On est tent de se mprendre, et pour entendre ce passage, on a besoin
de se rappeler que, dans une socit aristocratique et marchande, sous
le culte de l'argent et l'adoration du rang, le talent pauvre et
roturier est trait comme le mritent sa roture et sa pauvret[20]. Ce
qui rend ces ironies encore plus fortes, c'est leur dure; il y en a
qui se prolongent pendant un roman entier, par exemple celui des
_Bottes fatales_. Un Franais ne pourrait continuer aussi longtemps le
sarcasme. Il s'chapperait  droite ou  gauche par des motions
diffrentes, il changerait de visage et ne soutiendrait pas une
attitude si fixe, indice d'une animosit si dcide, si calcule et si
amre. Il y a des caractres que Thackeray dveloppe pendant trois
volumes, Blanche Amory, Rebecca Sharp, et dont il ne parle jamais
sans insulte; toutes deux sont des coquines, et jamais il ne les
introduit sans les combler de tendresses: la chre Rebecca! la tendre
Blanche! La tendre Blanche est une jeune fille sentimentale et
littraire, oblige de vivre avec des parents qui ne la comprennent
pas. Elle souffre tant, qu'elle les ridiculise tout haut devant tout
le monde; elle est si opprime par la sottise de sa mre et de son
beau-pre, qu'elle ne perd pas une occasion de leur faire sentir leur
stupidit. En bonne conscience, peut-elle faire autrement? Ne
serait-ce point de sa part un manque de sincrit que d'affecter une
gaiet qu'elle n'a pas, ou un respect qu'elle ne peut ressentir? On
comprend que la pauvre enfant ait besoin de sympathie; en quittant les
poupes, ce coeur aimant s'est pris d'abord de Trenmor, de Stnio, du
prince Djalma et autres hros des romanciers franais. Hlas! le monde
imaginaire ne suffit pas aux mes blesses, et le dsir de l'idal,
pour s'assouvir, se rabaisse enfin jusqu'aux tres de la terre.  onze
ans, Mlle Blanche eut une inclination pour un petit Savoyard, joueur
d'orgue  Paris, qu'elle crut un jeune prince enlev;  douze ans, un
vieux et hideux matre de dessin agita son coeur vierge; 
l'institution de Mme de Caramel, elle eut une correspondance avec deux
jeunes coliers du collge Charlemagne. Chre me dlaisse, ses pieds
dlicats se sont dj froisss aux sentiers de la vie; chaque jour ses
illusions s'effeuillent, et c'est en vain qu'elle les consigne en
vers, dans un petit livre reli de velours bleu avec un fermoir d'or,
intitul: _Mes Larmes_. Dans cet isolement, que faire? Elle
s'enthousiasme pour les jeunes filles qu'elle rencontre, elle ressent
 leur vue une attraction magntique, elle devient leur soeur, sauf 
les mettre de ct demain, comme une vieille robe: nous ne commandons
pas  nos sentiments, et rien n'est plus beau que le naturel. Du
reste, comme l'aimable enfant a beaucoup de got, l'imagination vive,
une inclination potique pour le changement, elle tient sa femme de
chambre Pincott  l'ouvrage nuit et jour. En personne dlicate, vraie
_dilettante_ et amateur du beau, elle la gronde pour ses yeux battus
et son visage ple. L-dessus, pour l'encourager, elle lui dit avec
ses mnagements et sa franchise ordinaires: Pincott, je vous
renverrai, car vous tes beaucoup trop faible, et vos yeux vous
manquent, et vous tes toujours  gmir,  pleurnicher,  demander le
mdecin; mais je sais que vos parents ont besoin de vos gages, et je
vous garde pour l'amour d'eux!--Pincott, votre air misrable et vos
faons serviles me donnent vraiment la migraine. Je crois que je vous
ferai mettre du rouge.--Pincott, vos parents meurent de faim; mais si
vous me tiraillez ainsi les cheveux, je vous prierai de leur crire et
de leur dire que je n'ai plus besoin de vos services. Cette pcore de
Pincott n'apprcie pas son bonheur. Peut-on tre triste quand on sert
un tre aussi suprieur que miss Blanche? Quelle joie de lui fournir
des sujets de style! car, il faut bien l'avouer, miss Blanche n'a pas
ddaign d'crire une charmante pice de vers sur la petite servante
arrache au foyer paternel, triste exile sur la terre trangre.
Hlas! le plus petit vnement suffit pour blesser ce coeur trop
sensible.  la moindre motion, ses larmes coulent, ses sentiments
frmissent, comme un papillon dlicat qu'on crase ds qu'on le
touche. La voil qui passe, arienne, les yeux au ciel, un faible
sourire arrt sur ses lvres roses, touchante sylphide, si consolante
pour tous ceux qui l'entourent que chacun la souhaite au fond d'un
puits.

Un degr ajout  l'ironie srieuse produit la caricature srieuse.
Ici, comme tout  l'heure, l'auteur plaide les raisons du prochain; la
seule diffrence est qu'il les plaide avec trop de chaleur: c'est une
insulte sur une insulte.  ce titre, elle abonde dans Thackeray.
Quelques-uns de ses grotesques sont normes, par exemple M. Alcide de
Mirobolan, cuisinier franais, artiste en sauces, qui dclare sa
flamme  miss Blanche au moyen de tartes symboliques, et se croit un
_gentleman_; Mme la majoresse O'Dowd, sorte de grenadier en bonnet, la
plus pompeuse et la plus bavarde des Irlandaises, occupe  rgenter
le rgiment et  marier bon gr mal gr les clibataires; miss Briggs,
vieille dame de compagnie, ne pour recevoir des affronts, faire des
phrases et verser des larmes; le Docteur, qui prouve  ses lves
mauvais latinistes que l'habitude des barbarismes conduit 
l'chafaud. Ces difformits calcules n'excitent qu'un rire triste. On
aperoit toujours derrire la grimace du personnage l'air sardonique
du peintre, et l'on conclut  la bassesse et  la stupidit du genre
humain. D'autres figures, moins grossies, ne sont point cependant plus
naturelles. On voit que l'auteur les jette exprs dans des sottises
palpables et dans des contradictions marques. Telle est miss Crawley,
vieille fille immorale et libre penseuse, qui loue les mariages
disproportionns, et tombe en convulsions quand  la page suivante son
neveu en fait un; qui appelle Rebecca Sharp son gale, et au mme
instant lui dit d'apporter les pincettes; qui, apprenant le dpart de
sa favorite, s'crie avec dsespoir: Bont du ciel! qui est-ce qui
maintenant va me faire mon chocolat? Ce sont l des scnes de
comdie, et non des peintures de moeurs. Il y en a vingt pareilles.
Vous voyez une excellente tante, mistress Hoggarthy, du chteau de
Hoggarthy, s'imposer dans la maison de son neveu Titmarsh, le jeter
dans de grosses dpenses, perscuter sa femme, chasser ses amis,
dsoler son mariage. Le pauvre diable ruin est mis en prison. Elle le
dnonce aux cranciers avec une indignation vraie et le foudroie de la
meilleure foi du monde. Le misrable a t le bourreau de sa tante.
Elle a t attire par lui hors de chez elle, tyrannise par lui,
vole par lui, outrage par sa femme. Elle a vu le beurre prodigu
comme l'eau, le charbon dilapid, les chandelles brles par les deux
bouts. Et maintenant vous avez l'audace, emprisonn comme vous l'tes
et justement pour vos crimes, de me prier de payer vos dettes! Non,
monsieur, c'est assez que votre mre tombe  la charge de sa paroisse,
et que votre femme aille balayer les rues. Pour moi, je suis  l'abri
de vos perfidies. Le mobilier de la maison est  moi, et, puisqu'il
entre dans vos intentions que madame votre femme couche sur le pav,
je vous prviens que je le ferai enlever demain. M. Smithers vous dira
que j'tais dcide  vous laisser toute ma fortune. Ce matin, en sa
prsence, j'ai solennellement dchir mon testament, et, par cette
lettre, je renonce  toute relation avec vous et avec votre famille de
mendiants. J'ai recueilli une vipre dans mon sein, elle m'a
pique.--Cette femme juste et compatissante rencontre son gal, un
homme pieux, John Brough, esquire, membre du parlement, directeur de
la compagnie indpendante d'assurances contre l'incendie et sur la vie
du Diddlesex oriental. Ce chrtien vertueux a hum de loin la
rjouissante odeur de ses terres, maisons, capitaux et autres valeurs
mobilires et immobilires. Il court sus  la belle fortune de
mistress Hoggarthy, afflig de voir qu'elle rapporte  peine quatre
pour cent  mistress Hoggarthy, dcid  doubler le revenu de mistress
Hoggarthy. Il la rencontre  l'htel le visage enfl. (Toute la nuit,
elle avait t mange aux puces.) Bont du ciel, s'crie John Brough
esquire, une dame de votre rang souffrir une pareille chose!
L'excellente parente de mon cher ami Titmarsh! Jamais on ne dira que
mistress Hoggarthy, du chteau de Hoggarthy, pourra tre soumise  une
si horrible humiliation, tant que John Brough aura une maison  lui
offrir, une maison humble, heureuse, chrtienne, madame, quoique
peut-tre infrieure  la splendeur de celles auxquelles vous avez
t accoutume dans votre illustre carrire! Isabelle, mon amour!
Belinda! Parlez  mistress Hoggarthy. Dites-lui que la maison de John
Brough est  elle depuis la mansarde jusqu' la cave. Je le rpte,
madame, depuis la cave jusqu' la mansarde: je dsire, je supplie,
j'ordonne que les malles de mistress Hoggarthy, du chteau de
Hoggarthy, soient en ce moment mme portes dans ma voiture. Ce style
fait rire, si l'on veut, mais d'un rire triste. On vient d'apprendre
que l'homme est hypocrite, injuste, tyrannique, aveugle. Afflig, on
se retourne vers l'auteur, et l'on ne voit sur ses lvres que des
sarcasmes, sur son front que du chagrin.

[Note 16: Dans la _Revue d'dimbourg_.]

[Note 17: Rle d'Amlia dans _Vanity Fair_.--Rle du colonel
Newcome dans _les Newcomes_.]

[Note 18: _Snob_, mot d'argot intraduisible, dsignant un homme
qui admire bassement des choses basses.]

[Note 19: My dear and excellent querist, whom does the
schoolmaster flog so resolutely as his own son? Didn't BRUTUS chop his
offspring's head off? You have a very bad opinion indeed of the
present state of literature and of literary men, if you fancy that any
one of us would hesitate to stick a knife into his neighbour penman,
if the latter's death could do the state any service.

But the fact is, that in the literary profession THERE ARE NO SNOBS.
Look round at the whole body of British men of letters, and I defy you
to point out among them a single instance of vulgarity, or envy, or
assumption.

Men and women, as far as I have known them, they are all modest in
their demeanour, elegant in their manners, spotless in their lives,
and honourable in their conduct to the world and to each other. You
_may_, occasionally, it is true, hear one literary man abusing his
brother; but why? Not in the least out of malice; not at all from
envy; merely from a sense of truth and public duty. Suppose, for
instance, I good-naturedly point out a blemish in my friend _Mr.
Punch's_ person, and say _Mr. P._ has a hump-back, and his nose and
chin are more crooked than those features in the APOLLO or ANTINOUS,
which we are accustomed to consider as our standards of beauty; does
this argue malice on my part towards _Mr. Punch_? Not in the least. It
is the critic's duty to point out defects as well as merits, and he
invariably does his duty with the utmost gentleness and candour.

That sense of equality and fraternity amongst Authors has always
struck me as one of the most amiable characteristics of the class. It
is because we know and respect each other, that the world respects us
so much, that we hold such a good position in society, and demean
ourselves so irreproachably when there.

Literary persons are held in such esteem by the nation, that about two
of them have been absolutely invited to Court during the present
reign: and it is probable that towards the end of the season, one or
two will be asked to dinner by SIR ROBERT PEEL.

They are such favourites with the public, that they are continually
obliged to have their pictures taken and published; and one or two
could be pointed out, of whom the nation insists upon having a fresh
portrait every year. Nothing can be more gratifying than this proof of
the affectionate regard which the people has for its instructors.

Literature is held in such honour in England, that there is a sum of
near twelve hundred pounds per annum set apart to pension deserving
persons following that profession. And a great compliment this is,
too, to the professors, and a proof of their generally prosperous and
flourishing condition. They are generally so rich and thrifty, that
scarcely any money is wanted to help them. (_The Snobs of England_, p.
201.)]

[Note 20: L'esprit et le gnie perdent vingt-cinq pour cent de
leur valeur en abordant en Angleterre. (Stendhal.)]


IV

Cherchons bien; peut-tre en des sujets moins graves trouverons-nous
quelque occasion de franc rire. Considrons, non plus une coquinerie,
mais une msaventure: une coquinerie rvolte, une msaventure peut
amuser. Il n'en est rien; jusque dans un amusement, la satire ici
conserve sa force, parce que la rflexion conserve ici son intensit.
Il y a dans la drlerie anglaise un srieux, un effort, une
application tonnante, et leurs folies comiques sont composes avec
autant de science que leurs sermons. La puissante attention dcompose
son objet en toutes ses parties, et le reproduit avec une minutie, un
relief qui font illusion. Swift dcrit la contre des chevaux
parlants, la politique de Lilliput, les inventeurs de l'le-Volante,
avec des dtails aussi prcis et aussi concordants qu'un voyageur
expriment, explorateur exact des moeurs et du pays. Ainsi soutenus,
le monstre impossible et le grotesque littraire entrent dans la vie
relle, et le fantme de l'imagination prend la consistance des objets
que nous touchons. Thackeray porte dans la farce cette gravit
imperturbable, cette solidit de conception et ce talent d'illusion.
Regardez une de ses thses morales: il veut prouver que dans le monde
il faut se conformer aux usages reus, et transforme ce lieu commun en
une anecdote orientale. Comptez les dtails de moeurs, de gographie,
de chronologie, de cuisine, la dsignation mathmatique de chaque
objet, de chaque personne et de chaque geste, la lucidit
d'imagination, la profusion de vrits locales; vous comprendrez
pourquoi sa moquerie vous frappe d'une impression si originale et si
poignante, et vous y retrouverez le mme degr d'tude et la mme
nergie d'attention que dans les ironies et dans les exagrations
prcdentes: son enjouement est aussi rflchi et aussi fort que sa
haine; il a chang d'attitude, il n'a point chang de facult.

     J'ai une aversion naturelle pour l'_gotisme_, et je dteste
     infiniment l'habitude de se louer soi-mme; mais je ne puis
     m'empcher de raconter ici une anecdote qui claire le point en
     question, et o j'ai agi, je crois, avec une remarquable prsence
     d'esprit.

     tant  Constantinople, il y a quelques annes, pour une mission
     dlicate (les Russes jouaient un double jeu, et de notre ct il
     devint ncessaire d'envoyer un ngociateur supplmentaire),
     Leckerbiff, pacha de Roumlie, alors premier _galongi_ de la
     Porte, donna un banquet diplomatique dans son palais d't 
     Bukjdr. J'tais  la gauche du galongi, et l'agent russe, le
     comte Diddlof, tait  sa droite. Diddlof est un dandy qui
     mourrait d'un trop fort parfum de rose. Il avait essay trois
     fois de me faire assassiner dans le cours de la ngociation; mais
     naturellement nous tions amis en public, et nous changions des
     saluts de la faon la plus cordiale et la plus charmante.

     Le galongi est, ou plutt tait (car hlas! un lacet lui a serr
     le cou) un fidle sectateur en politique de la vieille cole
     turque. Nous dinmes avec nos doigts, et nous emes des quartiers
     de pain pour vaisselle. La seule innovation qu'il admit tait
     l'usage de liqueurs europennes, et il s'y livrait avec un grand
     got. Il mangeait normment. Parmi les plats, il y en eut un
     trs-vaste qu'on plaa devant lui, un agneau apprt dans sa
     laine, bourr d'ail, d'assa-foetida, de piment et autres
     assaisonnements, le plus abominable mlange que jamais mortel ait
     flair ou got. Le galongi en mangea normment; suivant la
     coutume orientale, il insistait pour servir ses amis  droite et
      gauche, et, quand il arrivait un morceau particulirement
     pic, il l'enfonait de ses propres mains jusque dans le gosier
     de ses convives.

     Je n'oublierai jamais le regard du pauvre Diddlof, quand Son
     Excellence, ayant roul en boule un gros paquet de cette mixture,
     et s'criant _tuk, tuk_ (c'est trs-bon), administra l'horrible
     pilule  Diddlof. Les yeux du Russe roulrent effroyablement au
     moment o il la reut. Il l'avala avec une grimace qui annonait
     une convulsion imminente, et saisissant  ct de lui une
     bouteille qu'il croyait du Sauterne, mais qui se trouva tre de
     l'eau-de-vie franaise, il en but prs d'une pinte avant de
     reconnatre son erreur. Ce coup l'acheva. Il fut emport presque
     mort de la salle  manger, et dpos au frais dans un pavillon
     d't sur le Bosphore.

     Quand mon tour vint, j'avalai le condiment avec un sourire, je
     dis _Bismillah_, et je lchai mes lvres avec un air de
     contentement aimable; puis, quand on servit le plat voisin, j'en
     fis moi-mme une boule avec tant de dextrit et je la fourrai
     dans le gosier du vieux galongi avec tant de grce, que son
     coeur fut gagn. La Russie fut mise d'emble hors de cause, et le
     _trait de Kabobanople fut sign_. Quant  Diddlof, tout tait
     fini pour lui; il fut rappel  Saint-Ptersbourg, et sir
     Roderick Murchison le vit, sous le n 3967, travaillant aux mines
     de l'Oural[21].

L'anecdote videmment est authentique, et, quand De Fo racontait
l'apparition de mistress Veal, il n'imitait pas mieux le style d'un
procs-verbal.

Cette rflexion si attentive est une source de tristesse. Pour se
divertir des passions humaines, il faut les considrer en curieux,
comme des marionnettes changeantes, ou en savant, comme des rouages
rgls, ou en artiste, comme des ressorts puissants. Si vous ne les
observez que comme vertueuses ou vicieuses, vos illusions perdues vous
enchaneront dans des penses noires, et vous ne trouverez en l'homme
que faiblesse et que laideur. C'est pourquoi Thackeray dprcie notre
nature tout entire. Il fait dans le roman ce que Hobbes fit en
philosophie. Presque toujours, lorsqu'il dcrit de beaux sentiments,
il les drive d'une vilaine source. La tendresse, la bont, l'amour
sont dans ses personnages un effet des nerfs, de l'instinct, ou d'une
maladie morale. Amlia Sedley, sa favorite et l'un de ses
chefs-d'oeuvre, est une pauvre petite femme, pleurnicheuse, incapable
de rflexion et de dcision, aveugle, adoratrice exalte d'un mari
goste et grossier, toujours sacrifie par sa volont et par sa
faute, dont l'amour se compose de sottise et de faiblesse, souvent
injuste, habitue  voir faux, et plus digne de compassion que de
respect. Lady Castlewood, si bonne et si tendre, se trouve prise,
comme Amlia, d'un rustre buveur et imbcile, et sa jalousie sauvage,
exaspre au moindre soupon, implacable contre son mari, panche
violemment en paroles cruelles, montre que son amour vient non de la
vertu, mais du temprament. Hlne Pendennis, le modle des mres, est
une prude provinciale un peu niaise, d'ducation troite, jalouse
aussi, et portant dans sa jalousie toute la duret du puritanisme et
de la passion. Elle s'vanouit en apprenant que son fils a une
matresse: c'est une action odieuse, abominable, horrible; elle
voudrait que son enfant ft mort avant d'avoir commis ce crime.
Toutes les fois qu'on lui parle de la petite Fanny, son visage prend
une expression cruelle et inexorable. Rencontrant Fanny au chevet du
jeune homme malade, elle la chasse comme une prostitue et comme une
servante. L'amour maternel, chez elle comme chez toutes les autres,
est un aveuglement incurable; son fils est son dieu;  force
d'adoration, elle trouve le moyen de le rendre insupportable et
malheureux. Quant  l'amour des hommes pour les femmes, si on le juge
d'aprs les peintures de l'auteur, on ne peut prouver pour lui que de
la compassion, et voir en lui que du ridicule.  un certain ge[22],
selon Thackeray, la nature parle; quelqu'un se rencontre; sot ou non,
bon ou mauvais, on l'adore: c'est une fivre.  six mois, les chiens
ont leur maladie; l'homme a la sienne  vingt ans. Si l'on aime, ce
n'est point que la personne soit aimable, c'est qu'on a besoin
d'aimer. Croyez-vous que vous boiriez si vous n'aviez pas soif, ou
que vous mangeriez si vous n'aviez pas faim? Il raconte l'histoire de
cette faim et de cette soif avec une verve amre. Il a l'air d'un
homme dgris qui se moquerait de l'ivresse. Il explique tout au long,
d'un ton demi-sarcastique, les sottises du major Dobbin pour Amlia,
comment le major achte les mauvais vins du pre d'Amlia, comment il
presse les postillons, rveille les valets, perscute ses amis pour
revoir Amlia plus vite; comment, aprs dix ans de sacrifices, de
tendresse et de services, il se voit prfrer le vieux portrait d'un
mari infidle, grossier, goste et dfunt. Le plus triste de ces
rcits est celui du premier amour de Pendennis: miss Fotheringay,
l'actrice qu'il aime, personne positive, bonne mnagre, a l'esprit et
l'instruction d'une servante de cuisine. Elle parle au jeune homme du
beau temps qu'il fait et du poudding qu'elle vient de prparer:
Pendennis dcouvre dans ces deux phrases une profondeur d'intelligence
tonnante et une majest d'abngation surhumaine. Il demande  miss
Fotheringay, qui vient de jouer Ophlie, si Ophlie est amoureuse
d'Hamlet. Moi, amoureuse de ce petit cabotin rabougri, Bingley! Pen
explique qu'il s'agit de l'Ophlie de Shakspeare. Bien, il n'y a pas
d'offense; mais pour Bingley, je n'en donnerais pas ce verre de
punch. Et elle avale le verre plein. Pen la questionne sur Kotzebue:
Kotzebue! qui est-ce?--L'auteur de la pice o vous avez jou si
admirablement.--Je ne savais pas; le nom de l'homme au commencement du
volume est Thompson. Pen est ravi de cette simplicit adorable:
Pendennis, Pendennis! comme elle a dit ce nom!... milie, milie!
qu'elle est bonne, qu'elle est noble, qu'elle est belle, qu'elle est
parfaite! Le premier volume roule tout entier sur ce contraste; il
semble que Thackeray dise  ses lecteurs: Mes chers confrres en
humanit, nous sommes des coquins quarante-neuf jours sur cinquante;
le cinquantime, si nous chappons  l'orgueil,  la vanit,  la
mchancet,  l'gosme, c'est que nous tombons en fivre chaude;
notre folie fait notre dvouement.

[Note 21: I am naturally averse to egotism, and hate
self-laudation consumedly; but I can't help relating here a
circumstance illustrative of the point in question, in which I must
think I acted with considerable prudence.

Being at Constantinople a few years since--(on a delicate
mission)--the Russians were playing a double game, between ourselves,
and it became necessary on our part to employ an _extra
negociator_.--LECKERBISS PASHA of Roumelia, then Chief Galeongee of
the Porte, gave a diplomatic banquet at his summer palace at
Bujukdere. I was on the left of the Galeongee; and the Russian agent
COUNT DE DIDDLOFF on his dexter side. DIDDLOFF is a dandy who would
die of a rose in aromatic pain: he had tried to have me assassinated
three times in the course of the negotiation: but of course we were
friends in public, and saluted each other in the most cordial and
charming manner.

The Galeongee is--or was, alas! for a bow-string has done for him--a
staunch supporter of the old school of Turkish politics. We dined with
our fingers, and had flaps of bread for plates; the only innovation he
admitted was the use of European liquors, in which he indulged with
great gusto. He was an enormous eater. Amongst the dishes a very large
one was placed before him of a lamb dressed in its wool, stuffed with
prunes, garlic, assa-foetida, capsicums, and other condiments, the
most abominable mixture that ever mortal smelt or tasted. The
Galeongee ate of this hugely; and pursuing the Eastern fashion,
insisted on helping his friends right and left, and when he came to a
particularly spicy morsel, would push it with his own hands into his
guests' very mouths.

I never shall forget the look of poor DIDDLOFF, when his Excellency,
rolling up a large quantity of this into a ball and exclaiming, "_Buk
Buk_" (it is very good), administered the horrible bolus to DIDDLOFF.
The Russian's eyes rolled dreadfully as he received it: he swallowed
it with a grimace that I thought must precede a convulsion, and
seizing a bottle next him, which he thought was Sauterne, but which
turned out to be french brandy, he drank off nearly a pint before he
knew his error. It finished him; he was carried away from the dining
room almost dead, and laid out to cool in a summer house on the
Bosphorus.

When it came to my turn, I took down the condiment with a smile, said
"_Bismillah_," licked my lips with easy gratification, and when the
next dish was served, made up a ball myself so dexterously, and popped
it down the old Galeongee's mouth with so much grace, that his heart
was won. Russia was put out of Court at once, _and the treaty_ of
Kabobanople _was signed_. As for DIDDLOFF, all was over with _him_, he
was recalled to Saint-Petersburg, and SIR RODERIC MURCHISON saw him,
under the n 3967, working in the Ural mines.

                                    (_The Snobs of England_, p. 146.)]

[Note 22: _Pendennis_, t. III, p. 111.]


V

Pourtant,  moins d'tre Swift, il faut bien aimer quelque chose; on
ne peut pas toujours blesser et dtruire, et le coeur, lass de mpris
et de haine, a besoin de se reposer dans l'loge et l'attendrissement.
D'un autre ct, blmer un dfaut, c'est louer la qualit contraire,
et l'on ne peut immoler une victime sans btir un autel; ce sont les
circonstances qui dsignent l'une, ce sont les circonstances qui
lvent l'autre, et le moraliste qui combat le vice dominant de son
pays et de son sicle prche la vertu contraire au vice de son sicle
et de son pays. Dans une socit aristocratique et marchande, ce vice
est l'gosme et l'orgueil; Thackeray exaltera donc la douceur et la
tendresse. Que l'amour et la bont soient aveugles, instinctifs,
draisonnables, ridicules, peu lui importe; tels qu'ils sont, il les
adore, et il n'y a pas de plus singulier contraste que celui de ses
hros et de son admiration. Il fait des sottes et s'agenouille devant
elles; l'artiste en lui contredit le commentateur; le premier est
ironique, le second est louangeur; le premier met en scne les
niaiseries de l'amour, le second en fait le pangyrique; le haut de la
page est une satire en action, le bas de la page est un dithyrambe en
tirades. Les compliments qu'il prodigue  Amlia Sedley,  Hlne
Pendennis,  Laura, sont infinis; jamais auteur n'a fait plus
visiblement et plus obstinment la cour  ses femmes: il leur immole
les hommes, non pas une fois, mais cent. Trs-vraisemblablement les
plicans aiment  saigner sous le bec goste de leurs petits. Il est
certain que c'est le got des femmes. Il doit y avoir dans la douleur
du sacrifice une sorte de plaisir que les hommes ne comprennent
pas.... Ne mprisons pas ces instincts parce que nous ne pouvons les
sentir. Les femmes ont t faites pour notre bien-tre et notre
agrment, messieurs, comme toute la troupe des animaux infrieurs. Que
ce soit un mari fainant, un fils dissipateur, un bien-aim garnement
de frre, comme leurs coeurs sont prts  rpandre sur lui leurs
trsors de tendresse! Et comme nous sommes prts, de notre part, 
leur fournir abondamment cette sorte de jouissance!  peine y a-t-il
un de mes lecteurs qui n'ait administr du plaisir sous cette forme 
ses femmes, et ne les ait rgales du contentement de lui pardonner!
Lorsqu'il entre dans la chambre d'une bonne mre ou d'une jeune fille
honnte, il baisse les yeux comme  la porte d'un sanctuaire. En
prsence de Laura rsigne, pieuse, il s'arrte. Comme elle faisait
son devoir en silence, et que, pour obtenir la force de l'accomplir,
elle priait toujours seule et loin de tous les regards, nous aussi
nous devons nous taire sur des vertus qui s'offensent du grand jour,
pareilles  des roses qui ne sauraient fleurir dans une salle de bal.
Comme Dickens, il a le culte de la famille, des sentiments tendres et
simples, des contentements tranquilles et purs qu'on gote au coin du
foyer domestique, entre un enfant et une femme. Lorsque ce misanthrope
si rflchi et si pre rencontre un panchement filial ou une douleur
maternelle, il est bless  l'endroit sensible, et, comme Dickens, il
fait pleurer[23].

On a des ennemis parce qu'on a des amis, et des aversions parce qu'on
a des prfrences. Si l'on prfre la bont dvoue et les affections
tendres, on prend en aversion l'arrogance et la duret; la cause de
l'amour est aussi la cause de la haine, et le sarcasme, comme la
sympathie, est la critique d'une forme sociale et d'un vice public.
C'est pourquoi les romans de Thackeray sont une guerre contre
l'aristocratie. Comme Rousseau, il a lou les moeurs simples et
affectueuses; comme Rousseau, il hait la distinction des rangs.

Il a crit l-dessus un livre entier, sorte de pamphlet moral et
demi-politique, _le Livre des Snobs_. Nous n'avons pas le mot, parce
que nous n'avons pas la chose. Le _snob_ est un enfant des socits
aristocratiques; perch sur son barreau dans la grande chelle, il
respecte l'homme du barreau suprieur et mprise l'homme du barreau
infrieur, sans s'informer de ce qu'ils valent, uniquement en raison
de leur place; du fond du coeur, il trouve naturel de baiser les
bottes du premier et de donner des coups de pied au second. Thackeray
numre tout au long les suites de cette habitude. coutez la
conclusion:

     Je ne puis supporter cela plus longtemps.--Cette diabolique
     invention des moeurs nobiliaires, qui tue la bont naturelle et
     l'amiti honnte! Juste fiert, n'est-ce pas? rang et prsance?
     Bon Dieu!--La table des rangs et des distinctions est un
     mensonge, et devrait tre jete au feu. Organiser les rangs et
     les prsances! cela tait bon pour les matres de crmonies des
     anciens ges. Vienne maintenant quelque grand marchal pour
     organiser l'_galit_[24].

Puis il ajoute avec bon sens, une pret et une familiarit tout
anglaises:

     Si jamais nos cousins les Smigmags m'invitaient en mme temps que
     lord Longues-Oreilles, je saisirais une occasion aprs dner, et
     je lui dirais avec la plus grande bonhomie du monde: Monsieur,
     la fortune vous a fait cadeau de plusieurs milliers de guines de
     revenu. L'ineffable sagesse de nos anctres vous a plac
     au-dessus de moi comme chef et lgislateur hrditaire. Notre
     admirable constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie des
     nations voisines) m'oblige  vous recevoir comme mon snateur,
     mon suprieur et mon tuteur. Votre fils an, Fitz-Hi-Han, est
     sr d'un sige au parlement. Vos plus jeunes fils, les de Bray,
     daigneront consentir  tre capitaines de vaisseau et
     lieutenants-colonels,  nous reprsenter dans les cours
     trangres,  accepter de bons bnfices, quand il s'en
     prsentera de convenables. Ces avantages, notre admirable
     constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie, etc.) dclare
     qu'ils vous sont dus, sans tenir compte de votre imbcillit, de
     vos vices, de votre gosme, ou de votre incapacit et de votre
     parfaite extravagance. Si imbcile que vous soyez (et nous avons
     le droit de supposer que milord est un ne aussi justement que de
     prendre pour accord qu'il est un patriote clair), si imbcile
     que vous soyez (je me rpte), personne ne vous accusera d'une
     folie assez monstrueuse pour croire que vous soyez indiffrent 
     votre bonne fortune, ou que vous ayez la moindre envie d'y
     renoncer. Non, et tout patriotes que nous sommes, Smith et moi,
     si nous tions ducs, je ne doute pas que nous ne fussions les
     partisans de notre caste; mais Smith et moi nous ne sommes pas
     encore comtes. Nous ne croyons pas utile  l'arme de Smith que
     le jeune de Bray soit colonel  vingt-cinq ans,--aux relations
     diplomatiques de Smith que lord Longues-Oreilles soit ambassadeur
      Constantinople,-- notre politique, que Longues-Oreilles y
     fourre son pied hrditaire.--Nous ne pouvons nous empcher de
     voir, Longues-Oreilles, que nous valons autant que vous. Nous
     savons mme l'orthographe mieux que vous; nous sommes capables de
     raisonner aussi juste; nous ne voulons point vous avoir pour
     matre, ni cirer plus longtemps vos souliers[25].

Cette opinion du politique ne fait que rsumer les remarques du
moraliste. S'il hait l'aristocratie, c'est moins parce qu'elle opprime
l'homme que parce qu'elle corrompt l'homme; en dformant la vie
sociale, elle dforme la vie prive; en instituant des injustices,
elle institue des vices; aprs avoir accapar l'tat, elle empoisonne
l'me, et Thackeray retrouve sa trace dans la perversit et dans la
sottise de toutes les classes et de tous les sentiments.

Le roi ouvre cette galerie de portraits vengeurs. C'est Georges IV,
le premier gentilhomme du monde. Ce grand monarque, si justement
regrett, sut tailler des patrons d'habits, mener une voiture aussi
bien qu'un cocher de Brighton et jouer du violon. Dans la vigueur de
la jeunesse et dans le premier feu de l'invention, il inventa le punch
au marasquin, une boucle de soulier et un pavillon chinois, le plus
hideux btiment du monde. Nous l'avons vu au thtre de Drury-Lane,
nous l'avons vu, l'unique! _le roi!_ oui, le roi. Il y tait. Les
estafiers se tenaient devant la loge auguste. Le marquis de Steyne
(lord du cabinet  poudre) et plusieurs autres grands officiers de
l'tat taient debout derrire le fauteuil o il tait assis..., o il
tait assis, sa face rouge toute fleurie, sa riche chevelure frise,
son noble ventre tendu en avant. Comme on criait! comme on
applaudissait! comme on agitait les mouchoirs! Les dames pleuraient,
les mres embrassaient leurs enfants. Quelques-unes s'vanouirent.
Oui, nous l'avons vu. La fortune ne peut plus maintenant nous priver
de cette joie. D'autres ont vu Napolon. Que ce soit notre juste
orgueil devant notre postrit d'avoir contempl Georges le Bon,
Georges le Magnifique, Georges le Grand.

Cher prince! la vertu mane de son trne hroque se rpandait dans
le coeur de tous ses courtisans. Qui jamais offrit un plus bel exemple
que le marquis de Steyne? Ce seigneur, roi chez lui, a voulu prouver
qu'il l'tait. Il force sa femme  s'asseoir  table  ct de filles
perdues, ses matresses. En vrai prince, il a pour ennemi principal
son fils an, hritier prsomptif du marquisat, qu'il laisse jener
et qu'il engage  faire des dettes. En ce moment il courtise une
charmante personne, mistress Rebecca Crawley, qu'il aime pour son
hypocrisie, son sang-froid et son insensibilit sans gale. Le
marquis,  force d'avilir et de tyranniser ceux qui l'entourent, a
fini par har et mpriser l'homme; il n'a plus de got que pour les
sclrats parfaits. Celle-ci le rveille; un jour mme elle le
transporte d'enthousiasme. Elle jouait Clytemnestre dans une charade,
et son mari, Agamemnon; elle court au lit les yeux enflamms, l'pe
prte, d'un tel air que chacun frmit. _Brava! brava!_ crie le vieux
Steyne d'une voix stridente. Par Dieu, elle le ferait! On voit qu'il
a le sentiment du devoir conjugal. Sa conversation est d'une franchise
touchante. Je ne peux pas renvoyer ma pauvre chre Briggs, lui dit
Rebecca.--Vous lui devez ses gages?--Bien plus; je l'ai
ruine.--Ruine? Alors pourquoi ne la chassez-vous pas? Du reste,
_gentleman_ accompli et d'une douceur engageante, il traite ses femmes
en pacha, et ses paroles valent des coups de verge. Je recommande au
lecteur la scne domestique o il donne l'ordre d'inviter mistress
Rebecca Crawley. Lady Gaunt, sa belle-fille, dit qu'elle n'assistera
pas au dner, et restera chez elle. Trs-bien! vous y trouverez les
recors; cela me dispensera de prter  vos parents et de voir vos airs
tragiques. Qui tes-vous pour donner des ordres ici? Vous n'avez pas
d'argent; vous n'avez pas de cervelle. Vous tiez ici pour avoir des
enfants, et vous n'en avez pas. Gaunt est las de vous. Votre
belle-soeur est la seule de la famille qui ne vous souhaite point
morte, parce que Gaunt se remarierait si vous l'tiez. Vous, prude! De
grce, madame, vous raconterai-je quelques petites anecdotes sur
milady Bareacres, votre maman? Le reste est du mme style. Ses
belles-filles, pousses  bout, disent qu'elles voudraient tre
mortes. Cette dclaration le met en joie, et il conclut par ce
principe: Ce temple de la vertu m'appartient, et, si j'y invite tout
Newgate ou tout Bedlam, par Dieu! ils y seront bien reus. L'habitude
du despotisme fait les despotes, et le meilleur moyen de mettre des
tyrans dans les familles, c'est de garder des nobles dans l'tat.

Reposons-nous  contempler le gentilhomme de campagne. L'innocence des
champs, les respects hrditaires, les traditions de famille, la
pratique de l'agriculture, l'exercice des magistratures locales, ont
d produire l des hommes probes, senss, pleins de bont et
d'honntet, protecteurs de leur comt et serviteurs de leur pays. Sir
Pitt Crawley leur offre un modle; il a 100000 francs de rente, deux
siges au parlement. Il est vrai que les deux siges lui sont donns
par des bourgs pourris, et qu'il vend le second moyennant 1500 louis
par an. Il est excellent conome, et tond de si prs ses fermiers,
qu'il ne trouve pour locataires que des faillis. Entrepreneur de
diligences, fournisseur du gouvernement, concessionnaire de mines, il
paye si mal ses agents et pargne si fort sur la dpense, que ses
mines s'inondent, ses chevaux crvent, ses fournitures lui sont
renvoyes. Homme populaire, il prfre toujours la socit d'un
maquignon  la compagnie d'un _gentleman_. Il jure, boit, plaisante
avec les filles d'auberge, vide un verre de vin  la table d'un
fermier qu'il exproprie le lendemain, rit avec un braconnier qu'il
envoie deux jours aprs _convict_ en Australie. Il a l'accent d'un
provincial, l'esprit d'un laquais, les faons d'un rustre.  table,
servi par trois laquais et par un sommelier dans de l'argent massif,
il demande compte des plats et des btes qui les ont fournis. Qui
tait ce mouton, Horrock, et quand l'avez-vous tu?--Un des cossais 
tte noire, sir Pitt. Nous l'avons tu jeudi.--Qui en a pris?--Steel
de Mudbury a pris le dos et les deux cuisses, sir Pitt; mais il dit
que le dernier tait trop jeune et diablement laineux, sir Pitt.--Et
les paules? Le dialogue continue sur le mme ton: aprs le mouton
d'cosse, le cochon noir de Kent; ces btes semblent la famille de sir
Pitt, tant il s'y intresse. Pour ses filles, il les laisse vagabonder
dans la loge du jardinier, o elles prendront l'ducation qui se
trouvera. Pour sa femme, il la bat de temps  autre. Pour ses gens, il
leur redemande les liards de sa monnaie. Un liard par jour fait sept
schellings par an; sept schellings par an sont l'intrt de sept
guines. Ayez soin de vos liards, vieille Tinker, et les guines vous
viendront d'elles-mmes.--Il n'a jamais donn un liard dans sa vie,
dit la vieille en grommelant.--Jamais, et je n'en donnerai jamais un;
c'est contre mon principe. Il est impudent, brutal, grossier, ladre,
retors, extravagant. Du reste, courtis par les ministres, grand
shrif, honor, puissant, il roule en carrosse dor et se trouve un
des piliers de l'tat.

Ceux-l sont riches; probablement l'argent les a corrompus. Cherchons
un noble pauvre, exempt de tentations; sa grande me, livre 
elle-mme, laissera voir toute sa beaut native: sir Francis
Clavering est dans ce cas. Il a jou, bu et soup jusqu' se mettre
sur la paille. Il a escroqu de l'argent dans son rgiment, montr sa
plume blanche[26], et, aprs avoir couru tous les billards de
l'Europe, s'est vu dposer en prison par des cranciers discourtois.
Pour en sortir, il a pous une bonne veuve crole qui traite
outrageusement l'orthographe, et dont l'argent n'est pas net. Il la
ruine, se met  genoux devant elle pour obtenir des cus et son
pardon, jure sur la Bible de ne plus faire de dettes, et court en
sortant chez l'usurier. De tous les coquins que les romanciers ont mis
en scne, il est le plus ignoble. Il n'a plus ni volont ni bon sens:
c'est un homme dissous. Il avale les affronts comme l'eau, pleure,
demande pardon et recommence. Il s'humilie, se prosterne, et un
instant aprs jure et tempte, pour retomber dans l'abattement de la
plus extrme lchet. Il implore, menace, et dans le mme quart
d'heure prend l'homme menac pour confident intime et ami de coeur.
N'est-ce pas dur, Altamont, que milady ne veuille plus me confier une
seule cuiller? Cela n'est pas d'une lady, Altamont. Il est bien cruel
 elle de ne pas me montrer plus de confiance! Et les domestiques qui
commencent  rire, les infmes gredins! Ils ne rpondent plus  ma
sonnette. Et mon valet qui tait au Vauxhall la nuit dernire avec une
de mes chemises de toilette et mon gilet de velours! Je l'ai bien
reconnu, mon gilet. Ce maudit chien d'insolent! Et il est venu danser
devant mon nez, le diable l'emporte. Tous ces infernaux gredins de
valets! Sa conversation est un compos de jurons, de lamentations et
de radotages; ce n'est plus un homme, mais les dbris d'un homme: il
ne subsiste en lui que des restes discordants de passions viles,
pareilles aux tronons d'un serpent cras, et qui, faute de pouvoir
mordre, se froissent et se tordent dans la bave et dans la boue.
L'aspect d'un billet de banque le fait courir les yeux ferms 
travers un monceau de supplications et de mensonges. Pour lui l'avenir
a disparu; il ne voit que le prsent. Il signera une lettre de change
de vingt louis  trois mois pour avoir vingt francs tout de suite. Son
abrutissement est devenu de l'imbcillit; ses yeux sont bouchs; il
ne voit pas que ses protestations excitent la dfiance, que ses
mensonges excitent le dgot, qu' force de bassesse il perd le fruit
de ses bassesses, tellement qu'en le voyant entrer on prouve la
violente envie de prendre au cou le noble baronnet, membre du
parlement, auguste, habitant d'un manoir historique, pour le jeter,
comme un panier d'ordures, du haut en bas de l'escalier.

Il faut s'arrter; un volume n'puiserait pas la liste des perfections
que Thackeray dcouvre dans l'aristocratie anglaise. C'est le marquis
de Farintosh, vingt-cinquime du nom, illustre imbcile, bien portant
et content de soi, que toutes les femmes lorgnent et que tous les
hommes saluent; c'est lady Kew, vieille femme du monde, tyrannique et
corrompue, qui fait la guerre  sa fille et la chasse aux mariages;
c'est sir Barnes Newcome, un des tres les plus poltrons, les plus
mchants, les plus menteurs, les mieux bafous et les plus battus qui
aient souri dans un salon et harangu dans un parlement. Je n'en vois
qu'un seul estimable, personnage effac, lord Kew, qui, aprs beaucoup
de sottises et de dbauches, est touch par sa vieille mre puritaine
et se repent. Mais ces portraits sont doux auprs des dissertations;
le commentateur est plus amer encore que l'artiste; il blesse mieux en
parlant qu'en faisant parler. Il faut lire ses poignantes diatribes
contre les mariages de convenance et le sacrifice des filles, contre
l'ingalit des hritages et l'envie des cadets, contre l'ducation
des nobles et leurs traditions d'insolence, contre l'achat des grades
 l'arme, contre l'isolement des classes, contre tous les attentats 
la nature et  la famille invents par la socit et par la loi. Par
derrire cette philosophie s'tend une seconde galerie de portraits
aussi insultants que les premiers: car l'ingalit, ayant corrompu les
grands qu'elle exalte, corrompt les petits qu'elle ravale, et le
spectacle de l'envie ou de la bassesse dans les petits est aussi laid
que le spectacle de l'insolence ou du despotisme dans les grands.
Selon Thackeray, la socit anglaise est un compos de flatteries et
d'intrigues, chacun s'efforant de se guinder d'un chelon et de
repousser ceux qui montent. tre reu  la cour, voir son nom dans les
journaux sur une liste d'illustres convives, offrir chez soi une tasse
de th  quelque illustre pair hbt et bouffi, telle est la borne
suprme de l'ambition et de la flicit humaine. Pour un matre, il y
a toujours cent valets. Le major Pendennis, homme rsolu, de
sang-froid et habile, a contract cette lpre. Son bonheur aujourd'hui
est de saluer un lord. Il ne se trouve bien que dans un salon ou dans
un parc d'aristocratie. Il a besoin d'tre trait avec cette
bienveillance humiliante dont les grands assomment leurs infrieurs.
Il embourse trs-bien les manques d'gards, et dne gracieusement 
une table illustre o on l'invite en trois ans deux fois pour boucher
un trou. Il quitte un homme de gnie ou une femme d'esprit pour causer
avec une pcore titre ou un lord ivrogne. Il aime mieux tre tolr
chez un marquis que respect chez un bourgeois. Ayant rig ces belles
inclinations en principes, il les inculque  son neveu qu'il aime, et,
pour le pousser dans le monde, lui offre en mariage une fortune
escroque et la fille d'un _convict_.--D'autres se glissent dans les
salons augustes, non plus par moeurs de parasites, mais  beaux
deniers comptants. Autrefois en France les seigneurs, avec des cus
bourgeois, fumaient leurs terres; aujourd'hui en Angleterre les
bourgeois, avec un mariage noble, anoblissent leur argent. Moyennant
cent mille guines donns au pre, Pump le marchand pouse lady
Blanche Cou-Roide, laquelle reste lady, quoique sa femme.
Naturellement il est mpris par elle, comme bourgeois, et de plus
dtest, comme l'ayant faite  demi bourgeoise. Il n'ose voir ses amis
chez lui, ce sont gens trop bas pour sa femme. Il n'ose visiter les
amis de sa femme chez eux, ce sont gens trop hauts pour lui. Il est le
sommelier de sa femme, la rise de son beau-pre, le domestique de son
fils, et se console en esprant que ses petits-fils, devenus barons
Pump, rougiront de lui et ne voudront jamais prononcer son nom.--Une
troisime faon d'entrer dans la noblesse est de se ruiner et de ne
voir personne. Ce moyen ingnieux est employ  la campagne par Mme la
majoresse Punto. Elle a pour ses filles une gouvernante incomparable,
qui croit que Dante s'appelait Alighieri parce qu'il tait d'Alger,
mais qui a fait l'ducation de deux marquis et d'une comtesse. Cette
solitude est triste, lui dit quelqu'un, vous pourriez recevoir l'homme
de loi.--Une famille comme la ntre, cher monsieur, est-ce
possible?--Le docteur?--Lui peut-tre; mais sa femme et ses enfants,
fi donc!--Les gens de cette grande maison l-bas?--L-bas? Le chteau
calicot? un drapier retir! Des gens comme nous sont obligs de se
respecter eux-mmes.--Le ministre?--Horreur! Il prche en surplis, mon
cher monsieur, c'est un pusiste. Cette famille sense bille toute
seule six mois durant, et le reste de l'anne jouit de la gloutonnerie
des hobereaux qu'elle rgale et des rebuffades des grands lords
qu'elle visite. Le fils, officier de hussards, a besoin de luxe pour
vivre de pair avec les seigneurs ses camarades, et son tailleur prend
au pre trois cents guines par an sur neuf cents qui font tout le
revenu de toute la famille. Je ne finirais pas si je comptais toutes
les vilenies et toutes les misres que Thackeray attribue  l'esprit
aristocratique: la division des familles, la hauteur de la soeur
anoblie, la jalousie de la soeur roturire, l'abaissement des
caractres dresss ds l'cole  vnrer les petits lords, la
dgradation des filles qui veulent accrocher des maris nobles, la rage
des vanits refoules, la lchet des complaisances offertes, le
triomphe de la sottise, le mpris du talent, l'injustice consacre, le
coeur dnatur, les moeurs perverties. Devant ce tableau frappant de
vrit et de gnie, on a besoin de se rappeler que cette ingalit
blessante est la cause d'une libert salutaire, que l'iniquit sociale
produit la prosprit politique, qu'une classe de grands hrditaires
est une classe d'hommes d'tat hrditaires, qu'en un sicle et demi
l'Angleterre a eu cent cinquante ans de bon gouvernement, qu'en un
sicle et demi la France a eu cent vingt ans de mauvais gouvernement,
que tout se paye et qu'on peut payer cher des chefs capables, une
politique suivie, des lections libres, et la surveillance du
gouvernement par la nation. On a besoin aussi de se rappeler que ce
talent, fond sur la rflexion intense et concentr dans les
proccupations morales, a d transformer la peinture des moeurs en
satire systmatique et militante, exasprer la satire jusqu'
l'animosit calcule et implacable, noircir la nature humaine, et
s'acharner, avec une haine choisie, redouble et naturelle, contre le
vice principal de son pays et de son temps.

[Note 23: Voyez, par exemple, dans _the Great Hoggarthy Diamond_,
p. 121, la mort du petit enfant.--Dans _le livre des Snobs_, voyez la
dernire ligne: Fun is good, truth is still better, and love best of
all.]

[Note 24: I can bear it no longer--this diabolical invention of
gentility which kills natural kindliness and honest friendship. Proper
pride, indeed! Rank and precedence, forsooth! The table of ranks and
degrees is a lie, and should be flung into the fire. Organise rank and
precedence! that was well for the masters of ceremonies of former
ages. Come forward, some great marshal, and organise EQUALITY in
society.

                                    (_The snobs of England_, p. 322.)]

[Note 25: If ever our cousins the SMIGSMAGS asked me to meet LORD
LONGEARS, I would like to take an opportunity after dinner and say, in
the most good-natured way in the world:--Sir, Fortune makes you a
present of a number of thousand pounds every year. The ineffable
wisdom of our ancestors has placed you as a chief and hereditary
legislator over me. Our admirable Constitution (the pride of Britons
and envy of surrounding nations) obliges me to receive you as my
senator, superior, and guardian. Your eldest son, FITZ-HEEHAW, is sure
of a place in Parliament; your younger sons, the DE BRAYS, will kindly
condescend to be post-captains and lieutenant-colonels, and to
represent us in foreign courts, or to take a good living when it falls
convenient. These prizes our admirable Constitution (the pride and
envy of, etc.) pronounces to be your due; without count of your
dulness, your vices, your selfishness, of your entire incapacity and
folly. Dull as you may be (and we have as good a right to assume that
my lord is an ass, as the other proposition, that he is an enlightened
patriot);--dull, I say, as you may be, no one will accuse you of such
monstrous folly, as to suppose that you are indifferent to the good
luck which you possess, or have any inclination to part with it.
No--and patriots as we are, under happier circumstances, SMITH and I,
I have no doubt, were we dukes ourselves, would stand by our order.

We would submit good-naturedly to sit in a high place. We would
acquiesce in that admirable Constitution (pride and envy of, etc.)
which made us chiefs and the world our inferiors; we would not cavil
particularly at that notion of hereditary superiority which brought so
many simple people cringing to our knees. May be, we would rally round
the Corn-Laws: we would make a stand against the Reform bill; we would
die rather than repeal the acts against Catholics and Dissenters; we
would, by our noble system of class-legislation, bring Ireland to its
present admirable condition.

But SMITH and I are not earls as yet. We don't believe that it is for
the interest of SMITH'S army that young DE BRAY should be a colonel at
five-and-twenty,--of SMITH'S diplomatic relations that LORD LONGEARS
should go ambassador to Constantinople,--of our politics, that
LONGEARS should put his hereditary foot into them.

This bowing and cringing SMITH believes to be the act of snobs; and he
will do all in his might and main to be a snob and to submit to snobs
no longer. To LONGEARS he says, "We can't help seeing, LONGEARS, that
we are as good as you. We can spell even better; we can think quite as
rightly; we will not have you for our master, or black your shoes any
more."

                                    (_The Snobs of England_, p. 322.)]

[Note 26: Refus un duel.]


 2.

L'ARTISTE.


I

En littrature comme en politique, on ne peut tout avoir. Les talents,
comme les bonheurs, s'excluent. Quelque constitution qu'il choisisse,
un peuple est toujours  demi malheureux; quelque gnie qu'il ait, un
crivain est toujours  demi impuissant. Nous ne pouvons garder  la
fois qu'une attitude. Transformer le roman, c'est le dformer: celui
qui, comme Thackeray, donne au roman la satire pour objet cesse de lui
donner l'art pour rgle, et toutes les forces du satirique sont des
faiblesses du romancier.

Qu'est-ce qu'un romancier?  mon avis, c'est un psychologue, un
psychologue qui naturellement et involontairement met la psychologie
en action; ce n'est rien d'autre, ni de plus. Il aime  se reprsenter
des sentiments,  sentir leurs attaches, leurs prcdents, leurs
suites, et il se donne ce plaisir.  ses yeux, ce sont des forces
ayant des directions et des grandeurs diffrentes. De leur justice ou
de leur injustice, il s'inquite peu. Il les assemble en caractres,
conoit la qualit dominante, aperoit les traces qu'elle laisse sur
les autres, note les influences contraires ou concordantes du
temprament, de l'ducation, du mtier, et travaille  manifester le
monde invisible des inclinations et des dispositions intrieures par
le monde visible des paroles et des actions extrieures.  cela se
rduit son oeuvre. Quels que soient ces penchants, peu lui importe. Un
vrai peintre regarde avec plaisir un bras bien attach et des muscles
vigoureux, quand mme ils seraient employs  assommer un homme. Un
vrai romancier jouit par contemplation de la grandeur d'un sentiment
nuisible ou du mcanisme ordonn d'un caractre pernicieux. Pour
talent il a la sympathie, car elle est la seule facult qui copie
exactement la nature; occup  ressentir les motions de ses
personnages, il ne songe qu' en marquer la vigueur, l'espce et les
contre-coups. Il nous les reprsente telles qu'elles sont, tout
entires, sans les blmer, sans les punir, sans les mutiler; il les
transporte en nous intactes et seules, et nous laisse le droit d'en
juger comme il nous convient. Tout son effort est de les rendre
visibles, de dgager les types obscurcis et altrs par les accidents
et les imperfections de la vie relle, de mettre en relief les larges
passions humaines, d'tre branl par la grandeur des tres qu'il
ranime, de nous soulever hors de nous-mmes par la force de ses
crations. Nous reconnaissons l'art dans cette puissance cratrice,
indiffrente et universelle comme la nature, plus libre et plus
puissante que la nature, reprenant l'oeuvre bauche ou dfigure de
sa rivale pour corriger ses fautes et effectuer ses conceptions.

Tout est chang par l'arrive de la satire, et d'abord le rle de
l'auteur. Quand dans le roman pur il parle en son nom propre, c'est
pour faire comprendre un sentiment ou marquer la cause d'une facult;
dans le roman satirique, c'est pour nous donner un conseil moral. On a
vu combien de leons Thackeray nous fait subir. Qu'elles soient
bonnes, personne n'en dispute:  tout le moins elles prennent la place
des explications utiles. Le tiers du volume, employ en
avertissements, est perdu pour l'art. Somms de rflchir sur nos
fautes, nous connaissons moins bien le personnage. L'auteur laisse de
parti pris cent nuances fines qu'il aurait pu dcouvrir et nous
montrer. Le personnage, moins complet, est moins vivant; l'intrt,
moins concentr, est moins vif. Dtourns de lui, au lieu d'tre
ramens sur lui, nos yeux s'garent et l'oublient; au lieu d'tre
absorbs, nous sommes distraits. Bien plus et bien pis, nous finissons
par prouver un peu d'ennui. Nous jugeons ces sermons vrais, mais
rebattus. Il nous semble entendre des instructions de collge ou des
manuels de sminaire. On trouve des choses pareilles dans les livres
dors,  couvertures histories, qu'on donne pour trennes aux
enfants. tes-vous bien rjoui d'apprendre que les mariages de
convenance ont leurs inconvnients, qu'en l'absence de son ami on dit
volontiers du mal de son ami, qu'un fils par ses dsordres afflige
souvent sa mre, que l'gosme est un vilain dfaut? Tout cela est
vrai; mais tout cela est trop vrai. Nous venons couter un homme pour
entendre de lui des choses nouvelles. Ces vieilles moralits, quoique
utiles et bien dites, sentent le pdant pay, si commun en Angleterre,
l'ecclsiastique en cravate blanche plant comme un piquet au centre
de sa table, et dbitant pour trois cents louis d'admonestations
quotidiennes aux jeunes _gentlemen_ que les parents ont mis en serre
chaude dans sa maison.

Cette prsence assidue d'une intention morale nuit au roman comme au
romancier. Il faut bien l'avouer: tel volume de Thackeray a le cruel
malheur de rpter les romans de miss Edgeworth ou les contes du
chanoine Schmidt. Le voici qui nous montre Pendennis orgueilleux,
dpensier, cervel, paresseux, refus aux examens avec honte, pendant
que ses camarades, moins spirituels, mais studieux, sont reus avec
honneur. Cette opposition difiante nous laisse froids; nous n'avons
pas envie de retourner  l'cole; nous fermons le livre, et nous le
conseillons comme pilule  notre petit cousin. D'autres purilits
moins choquantes finissent par lasser autant. On n'aime pas le
contraste prolong du bon colonel Newcome et de ses mauvais parents.
Ce colonel donne de l'argent et des gteaux  tous les enfants, de
l'argent et des cachemires  toutes les cousines, de l'argent et de
bonnes paroles  tous les domestiques, et ces gens ne lui rpondent
que par de la froideur et des grossirets. Il est clair, ds la
premire page, que l'auteur veut nous persuader d'tre affables, et
nous regimbons contre cette invitation trop claire; nous n'aimons pas
 tre tancs dans un roman; nous sommes de mauvaise humeur contre
cette invasion de pdagogie. Nous voulions aller au thtre; nous
avons t tromps par l'affiche, et nous grondons tout bas d'tre au
sermon.

Consolons-nous: les personnages souffrent autant que nous-mmes;
l'auteur les gte en nous prchant; ils sont sacrifis, comme nous, 
la satire. Ce ne sont point des tres qu'il anime, ce sont des
marionnettes qu'il fait jouer[27]. Il ne combine leurs actions que
pour leur donner du ridicule, de l'odieux ou des dsappointements. Au
bout de quelques scnes, on connat ce ressort, et dornavant on
prvoit sans cesse et sans erreur qu'il va partir. Cette prvision te
au personnage une partie de sa vrit, et au lecteur une partie de son
illusion. Les sottises parfaites, les msaventures compltes, les
mchancets acheves, sont choses rares. Les vnements et les
sentiments de la vie relle ne s'arrangent pas de manire  former des
contrastes si calculs et des combinaisons si habiles. La nature
n'invente point ces jeux de scne; l'on s'aperoit vite qu'on est
devant une rampe, en face d'acteurs fards, dont les paroles sont
crites et les gestes sont nots.

Pour se reprsenter exactement cette altration de la vrit et de
l'art, il faut comparer pied  pied deux caractres. Il y a un
personnage que l'on reconnat unanimement comme le chef-d'oeuvre de
Thackeray, Rebecca Sharp, intrigante et courtisane, mais femme
suprieure et de bonnes faons. Comparons-le  un personnage semblable
de Balzac dans _les Parents pauvres_, Valrie Marneffe. La diffrence
des deux oeuvres marquera la diffrence des deux littratures. Autant
les Anglais l'emportent comme moralistes et satiriques, autant les
Franais l'emportent comme artistes et romanciers.

Balzac aime sa Valrie; c'est pourquoi il l'explique et la grandit. Il
ne travaille pas  la rendre odieuse, mais intelligible. Il lui donne
une ducation de courtisane, un mari dprav comme un bagne,
l'habitude du luxe, l'insouciance, la prodigalit, des nerfs de femme,
des dgots de jolie femme, une verve d'artiste. Ainsi ne et leve,
sa corruption est naturelle. Elle a besoin d'lgance comme on a
besoin d'air. Elle en prend n'importe o, sans remords, comme on boit
de l'eau au premier fleuve. Elle n'est pas pire que son mtier; elle
en a toutes les excuses innes, acquises, de temprament, de
tradition, de circonstance, de ncessit; elle en a toutes les forces,
l'abandon, la grce, la gaiet folle, les alternatives de trivialit
et d'lgance; l'audace improvise, les inventions comiques, la
magnificence et le succs. Elle est parfaite en son genre, pareille 
un cheval dangereux et superbe qu'on admire en le redoutant. Balzac se
plat  la peindre sans autre but que de la peindre. Il l'habille, il
lui pose des mouches, il dploie ses robes, il frmit devant ses
mouvements de danseuse. Il dtaille ses gestes avec autant de plaisir
et de vrit que s'il et t femme de chambre. Sa curiosit d'artiste
trouve un aliment dans les moindres traits de caractre et de moeurs.
Au bout d'une scne violente, il s'arrte sur un moment vide, et la
montre, paresseuse, tendue sur des divans, comme une chatte qui
bille et se dtire au soleil. En physiologiste, il sait que les nerfs
de la bte de proie s'amollissent et qu'elle ne cesse de bondir que
pour dormir. Mais quels bonds! Elle blouit, elle fascine, elle tient
tte coup sur coup  trois accusations prouves; elle rfute
l'vidence; tour  tour elle s'humilie, elle se glorifie, elle raille,
elle adore, elle dmontre, changeant vingt fois de tons, d'ides,
d'expdients, dans le mme quart d'heure. Un vieux boutiquier,
cuirass contre les motions par le mtier et par l'avarice,
tressaille sous sa parole: Elle me met les pieds sur le coeur, elle
m'crase, elle m'abasourdit; ah! quelle femme! quand elle me regarde
froidement, elle me remue autant qu'une colique.... _Comme elle
descendait l'escalier en l'clairant de ses regards!_ Partout la
fougue, la force, l'atrocit, couvrent la laideur et la corruption.
Attaque dans sa fortune par une femme honnte, elle improvise une
comdie incomparable, joue avec l'loquence et l'exaltation d'un
grand pote, et rompue tout d'un coup par l'clat de rire et la
trivialit crue d'une actrice fille de portier. Le style et les
actions s'lvent jusqu' la grandeur de l'pope. Au mot Hulot et
deux cent mille francs, Valrie eut un regard qui passa, comme la
lueur du canon dans sa fume, entre ses deux longues paupires. Un
peu plus loin, surprise en flagrant dlit par un de ses amants,
Brsilien et capable de la tuer, elle flchit un instant; redresse
dans la mme seconde, ses larmes schent. Elle vint  lui, et le
regarda si firement que ses yeux tincelrent comme des armes. Le
danger la relve et l'inspire, et ses nerfs tendus envoient  flots le
gnie et le courage dans son cerveau. Pour achever de peindre cette
nature imptueuse, suprieure et mobile, Balzac, au dernier instant,
la fait repentante. Pour mesurer sa fortune  son vice, il la conduit
triomphante  travers la ruine, la mort ou le dsespoir de vingt
personnes, et la brise au moment suprme d'une chute aussi horrible
que son succs.

Devant cette passion et cette logique, qu'est-ce que Rebecca Sharp?
Une intrigante raisonnable, d'un temprament froid, pleine de bon
sens, ancienne sous-matresse, ayant des habitudes de parcimonie,
vritable homme d'affaires, toujours dcente, toujours active, dnue
du caractre fminin, de la mollesse voluptueuse et de l'entrain
diabolique qui peuvent donner de l'clat  son caractre et de la
grce  son mtier. Ce n'est pas une courtisane, c'est un avocat en
jupon et sans coeur. Rien de plus propre  inspirer l'aversion.
L'auteur ne manque pas une occasion de lui tmoigner la sienne;
pendant trois volumes, il la poursuit de sarcasmes et de msaventures;
il ne lui prte que des paroles fausses, des actions perfides, des
sentiments rvoltants. Ds son entre en scne,  dix-sept ans,
accueillie avec la bont la plus rare par une honnte famille, elle
ment depuis le matin jusqu'au soir, et, par des provocations
grossires, essaye d'y pcher un mari. Pour mieux l'accabler,
Thackeray fait ressortir lui-mme toutes ces bassesses, tous ces
mensonges et toutes ces indcences. Rebecca a serr tendrement la main
du gros Joseph. C'tait une avance, et,  ce titre, quelques dames
d'une ducation et d'un ton parfait condamneront l'action comme
immodeste; mais vous voyez, notre pauvre chre Rebecca tait oblige
de faire tout par elle-mme. Quand une personne est trop pauvre pour
avoir une servante, si lgante qu'elle soit, elle est bien force de
balayer sa propre chambre. Si une chre jeune fille n'a pas de chre
maman pour arranger l'affaire avec les jeunes gens, il faut bien
qu'elle l'arrange elle-mme.--Gouvernante chez sir Pitt, elle gagne
l'amiti de ses lves en lisant avec elles Crbillon jeune et
Voltaire. La femme du recteur, crit-elle, m'a fait une vingtaine de
compliments sur les progrs de mes lves, pensant sans doute toucher
mon coeur; pauvre et simple campagnarde! comme si je me souciais pour
un ftu de mes lves! Cette phrase est une imprudence peu naturelle
dans une personne si rflchie, et que l'auteur ajoute au rle pour
rendre le rle odieux. Un peu plus loin, Rebecca est grossirement
flatteuse et vile avec la vieille miss Crawley, et ses tirades
pompeuses, visiblement fausses, au lieu d'exciter l'admiration,
soulvent le dgot. Elle est goste et menteuse avec son mari, et,
le sachant sur le champ de bataille, ne s'occupe qu' se faire une
petite bourse. Thackeray insiste  dessein sur le contraste: le lourd
officier a compt en partant tous ses effets, calculant la somme
qu'ils pourront produire  sa femme; il endosse pour tre tu
conomiquement son habit le plus vieux et le plus rp. Il y eut sur
ses lvres quelque chose de pareil  une prire pour celle qu'il
quittait. Il la souleva de terre, la garda une minute serre contre
son coeur qui battait fort. Son visage tait pourpre et ses yeux
mouills, quand il la dposa  terre. Pour Rebecca, comme nous l'avons
dit, elle avait pris la sage rsolution de ne point cder  une
sentimentalit inutile. Je suis affreuse  voir, dit-elle en
s'examinant dans la glace. Quelle figure vous donne cette toilette
rose! L-dessus elle se dbarrassa de sa toilette rose, posa son
bouquet de bal dans un verre d'eau, se mit au lit et dormit
trs-confortablement. Par ces exemples, jugez du reste; Thackeray
n'est occup qu' dgrader Rebecca Sharp. Il la convainc de duret
envers son fils, de vol contre ses fournisseurs, d'imposture contre
tout le monde. Pour l'achever, il fait d'elle une dupe; quoi qu'elle
fasse, elle n'arrive  rien. Compromise par les avances qu'elle a
prodigues  l'imbcile Joseph, elle attend de minute en minute une
demande en mariage. Une lettre arrive, annonant que Joseph est parti
pour l'cosse, et qu'il offre ses compliments  miss Rebecca.--Trois
mois plus tard, elle a pous secrtement le capitaine Rawdon,
lourdaud pauvre. Sir Pitt, pre de Rawdon, se jette  ses pieds, muni
de cent mille livres de rentes, et s'offre pour mari. Consterne, elle
pleure de dsespoir. Marie, marie, marie dj! c'est l son cri,
et il y a de quoi percer les mes sensibles.--Plus tard elle essaye de
gagner sa belle-soeur en se donnant pour bonne mre. Pourquoi
m'embrassez-vous ici, maman? lui dit son fils; vous ne m'embrassez
jamais  la maison. L-dessus, discrdit complet; cette fois encore
elle est perdue.--Lord Steyne, son amant, la prsente dans le monde,
la comble de bijoux, de banknotes, et fait nommer son mari gouverneur
de quelque le orientale. Le mari rentre maladroitement, soufflette
lord Steyne, restitue les diamants et la chasse.--Vagabonde sur le
continent, elle essaye cinq ou six fois de devenir riche et de
paratre honnte. Toujours, au moment de parvenir, le hasard la
rejette  terre. Thackeray se joue d'elle, comme un enfant d'un
hanneton, la laissant grimper pniblement au haut de l'chelle pour la
tirer par le pied et la faire honteusement choir. Il finit par la
traner dans les tavernes et dans les coulisses, et de loin la montre
du doigt, joueuse, ivrogne, sans plus vouloir la toucher.  la
dernire page, il l'installe bourgeoisement dans une mdiocre fortune
escroque par des manoeuvres obscures, et la laisse, dcrie,
inutilement hypocrite, relgue dans le demi-monde. Sous cette pluie
d'ironies et de mcomptes, l'hrone s'est rapetisse, l'illusion
s'est affaiblie, l'intrt a diminu, l'art s'est amoindri, la posie
a disparu, et le personnage, plus utile, est devenu moins vrai et
moins beau.

[Note 27: Ce sont ses propres paroles. (Prface de _Vanity
Fair_.)]


II

Supposez qu'un heureux hasard carte ces causes de faiblesse et ouvre
ces sources de talent. Entre tous ces romans altrs paratra un roman
vritable, lev, touchant, simple, original, l'histoire de Henry
Esmond. Thackeray n'en a pas fait de moins populaire ni de plus beau.

Ce livre comprend les mmoires fictifs du colonel Esmond, contemporain
de la reine Anne, qui, aprs une vie agite en Europe, se retira avec
sa femme en Virginie, et y fut planteur. Esmond parle, et l'obligation
d'approprier le ton au personnage supprime le style satirique,
l'ironie rpte, le sarcasme sanglant, les scnes apprtes pour
railler la sottise, les vnements combins pour craser le vice. Ds
lors on rentre dans le monde rel, on se laisse aller  l'illusion, on
jouit d'un spectacle vari, aisment droul, sans prtention morale.
Vous n'tes plus perscut de conseils personnels; vous restez  votre
place, tranquille, en sret, sans que le doigt d'un acteur, lev vers
votre figure, vous avertisse, au moment intressant, que la pice se
joue  votre intention et pour oprer votre salut. En mme temps, et
sans y penser, vous vous trouvez  votre aise. Au sortir de la satire
acharne, la pure narration vous charme; vous vous reposez de har.
Vous tes comme un chirurgien d'arme qui, aprs une journe de
combats et d'oprations, s'assirait sur un tertre et contemplerait le
mouvement du camp, le dfil des quipages et les horizons lointains
adoucis par les teintes brunes du soir.

D'autre part, les longues rflexions, qui semblaient banales et
dplaces sous la plume de l'crivain, deviennent naturelles et
attachantes dans la bouche du personnage. Esmond est un vieillard qui
crit pour ses enfants et leur commente son exprience. Il a le droit
de juger la vie; ses maximes appartiennent  son ge; devenues des
traits de moeurs, elles perdent leur air doctoral; on les coute avec
complaisance, et l'on aperoit, en tournant la page, le sourire calme
et triste qui les a dictes.

Avec les rflexions, on souffre les dtails. Ailleurs les minutieuses
descriptions paraissent souvent puriles; nous blmions l'auteur de
s'arrter, avec un scrupule de peintre anglais, sur des aventures
d'cole, des scnes de diligence, des accidents d'auberge; nous
jugions que cette attention intense, faute de pouvoir se prendre aux
grands sujets de l'art, se rabaissait enchane  des observations de
microscope et  des dtails de photographie. Ici tout change. Un
auteur de mmoires a le droit de raconter ses impressions d'enfance.
Ses souvenirs lointains, dbris mutils d'une vie oublie, ont un
charme extrme; on redevient enfant avec lui. Une leon de latin, un
passage de soldats, un voyage en croupe, deviennent des vnements
importants que la distance embellit; on jouit de son plaisir si
paisible et si intime, et l'on prouve comme lui une douceur
trs-grande  voir renatre avec tant d'aisance, et dans une lumire
si pleine, les fantmes familiers du pass. Le dtail minutieux ajoute
 l'intrt en ajoutant au naturel. Les rcits de campagnes, les
jugements pars sur les livres et les vnements du temps, cent
petites scnes, mille petits faits visiblement inutiles, font par cela
mme illusion. On oublie l'auteur, on entend le vieux colonel, on se
trouve transport cent ans en arrire, et l'on a le contentement
extrme et si rare de croire  ce qu'on lit.

En mme temps que le sujet supprime les dfauts ou les tourne en
qualits, il offre aux qualits la plus belle matire. Cette puissante
rflexion a dcompos et reproduit les moeurs du temps avec une
fidlit tonnante. Thackeray connat Swift, Steele, Addison,
Saint-John, Malborough, aussi profondment que l'historien le plus
attentif et le plus instruit. Il peint leurs habits, leur mnage, leur
conversation, comme Walter Scott lui-mme, et, ce que Walter Scott ne
sait pas faire, il imite leur style, tellement qu'on s'y trompe, et
que plusieurs de leurs phrases authentiques intercales dans son texte
ne s'en distinguent pas. Cette parfaite imitation ne se borne pas 
quelques scnes choisies; elle embrasse tout le volume. Le colonel
Esmond crit comme en 1700. Le tour de force, j'allais dire le tour de
gnie, est aussi grand que l'effort et le succs de Courier retrouvant
le style de l'antique Grce. Celui d'Esmond a la mesure, la justesse,
la simplicit, la solidit des classiques. Nos tmrits modernes, nos
images prodigues, nos figures heurtes, notre usage de gesticuler,
notre volont de faire effet, toutes nos mauvaises habitudes
littraires ont disparu. Thackeray a d remonter au sens primitif des
mots, retrouver des tours oublis, recomposer un tat d'intelligence
effac et une espce d'ides perdue, pour rapprocher si fort la copie
de l'original. L'imagination de Dickens elle-mme et manqu cette
oeuvre. Il a fallu, pour la tenter et l'accomplir, toute la sagacit,
tout le calme et toute la force de la science et de la mditation.

Mais le chef-d'oeuvre du livre est le caractre d'Esmond. Thackeray
lui a donn cette bont tendre, presque fminine, qu'il lve partout
au-dessus des autres vertus humaines, et cet empire de soi qui est
l'effet de la rflexion habituelle. Ce sont l toutes les plus belles
qualits de son magasin psychologique; chacune d'elles, par son
opposition, ajoute au prix de l'autre. Nous voyons un hros, mais
original et nouveau, Anglais par sa volont froide, moderne par la
dlicatesse et la sensibilit de son coeur.

Henry Esmond est un pauvre enfant, btard prsum d'un lord Castlewood
et recueilli par les hritiers du nom. Ds la premire scne, on est
pntr de l'motion modre et noble qu'on gardera jusqu'au bout du
volume. Lady Castlewood, arrivant pour la premire fois au chteau,
vient  lui dans la grande bibliothque; instruite par la femme de
charge, elle rougit, s'loigne; un instant aprs, touche de remords,
elle revient. Avec un regard de tendresse infinie, elle lui prit la
main, lui posant son autre belle main sur la tte, et lui disant
quelques mots si affectueux et d'une voix si douce, que l'enfant, qui
jamais n'avait vu auparavant de crature si belle, sentit comme
l'attouchement d'un tre suprieur ou d'un ange qui le faisait flchir
jusqu' terre, et baisa la belle main protectrice en s'agenouillant
sur un genou. Jusqu' la dernire heure de sa vie, Esmond se
rappellera les regards et la voix de la dame, les bagues de ses belles
mains, jusqu'au parfum de sa robe, le rayonnement de ses yeux clairs
par la bont et la surprise, un sourire panoui sur ses lvres, et le
soleil faisant autour de ses cheveux une aurole d'or.... Il semblait,
dans la pense de l'enfant, qu'il y et dans chaque geste et dans
chaque regard de cette belle crature une douceur anglique, une
lumire de bont. Au repos, en mouvement, elle tait galement
gracieuse. L'accent de sa voix, si communes que fussent ses paroles,
lui donnait un plaisir qui montait presque jusqu' l'angoisse. On ne
peut pas appeler amour ce qu'un enfant de douze ans, presque un
domestique, ressentait pour une dame de si haut rang, sa matresse;
c'tait de l'adoration. Ce sentiment si noble et si pur se dploie
par une suite d'actions dvoues, racontes avec une simplicit
extrme; dans les moindres paroles, dans un tour de phrase, dans un
entretien indiffrent, on aperoit un grand coeur, passionn de
gratitude, ne se lassant jamais d'inventer des bienfaits ou des
services, consolateur, ami, conseiller, dfenseur de l'honneur de la
famille et de la fortune des enfants. Deux fois Esmond s'est interpos
entre lord Castlewood et le duelliste lord Mohun; il n'a point tenu 
lui que l'pe du meurtrier ne trouvt sa poitrine. Quand lord
Castlewood mourant lui rvle qu'il n'est point btard, que le titre
et la fortune lui appartiennent, il brle sans rien dire la confession
qui pourrait le tirer de la pauvret et de l'humiliation o il a
langui si longtemps. Outrag par sa matresse, malade d'une blessure
qu'il a reue aux cts de son matre, accus d'ingratitude et de
lchet, sa justification dans sa main, il persiste  se taire. Quand
le combat fut fini dans son me, un rayon de pure joie la remplit, et,
avec des larmes de reconnaissance, il remercia Dieu du parti qu'il lui
avait donn la force d'embrasser. Plus tard, amoureux d'une autre
femme, certain de ne pouvoir l'pouser si sa naissance reste tache
aux yeux du monde, acquitt envers sa bienfaitrice dont il a sauv le
fils, suppli par elle de reprendre le nom qui lui appartient, il
sourit doucement et lui rpond de sa voix grave:

     La chose a t rgle, il y a douze ans, auprs du lit de mon
     cher lord. Les enfants n'en doivent rien savoir. Franck et ses
     hritiers porteront notre nom. Il est  lui lgitimement; je n'ai
     pas mme la preuve du mariage de mon pre et de ma mre[28],
     quoique mon pauvre cher lord,  son lit de mort, m'ait dit que le
     P. Holt en avait apport une  Castlewood. Je n'ai pas voulu la
     chercher quand j'tais sur le continent. Je suis all regarder le
     tombeau de ma pauvre mre dans son couvent; que lui importe
     maintenant? Aucun tribunal, sur ma simple parole, n'terait 
     milord vicomte son titre pour me le donner. Je suis le chef de la
     maison, chre Lady; mais Franck reste vicomte de Castlewood, et,
     plutt que de le troubler, je me ferais moine, ou je
     disparatrais en Amrique.

     Comme il parlait ainsi  sa chre matresse, pour laquelle il
     aurait consenti  donner sa vie ou  faire  tout instant tout
     sacrifice, la tendre crature se jeta  genoux devant lui et
     baisa ses deux mains dans un transport d'amour passionn et de
     gratitude tel que son coeur fondit et qu'il se sentit trs-fier
     et trs-reconnaissant que Dieu lui et donn le pouvoir de
     montrer son amour pour elle et de le prouver par quelque petit
     sacrifice de sa part. tre capable de rpandre des bienfaits et
     du bonheur sur ceux qu'on aime est la plus grande bndiction
     accorde  un homme. Et quelle richesse ou quel nom, quel
     contentement de vanit ou d'ambition et pu se comparer au
     plaisir qu'prouvait Esmond en ce moment, de pouvoir tmoigner
     quelque affection  ses meilleurs et  ses plus chers amis?

     Chre sainte, dit-il, me pure qui avez eu tant  souffrir, qui
     avez combl le pauvre orphelin dlaiss d'un si grand trsor de
     tendresse, c'est  moi de m'agenouiller, non  vous; c'est  moi
     d'tre reconnaissant de ce que je puis vous rendre heureuse. Bni
     soit Dieu de ce que je puis vous servir[29]!

Ces tendresses si nobles paraissent encore plus touchantes par le
contraste des actions qui les entourent. Esmond fait la guerre, sert
un parti, vit au milieu des dangers et des affaires, jugeant de haut
les rvolutions et la politique, homme expriment, instruit, lettr,
prvoyant, capable de grandes entreprises, muni de prudence et de
courage, poursuivi de proccupations et de chagrins, toujours triste
et toujours fort. Il finit par mener en Angleterre le prtendant,
frre de la reine Anne, et le tient dguis  Castlewood, attendant
l'instant o la reine mourante et gagne va le dclarer hritier du
trne. Ce jeune prince, vrai Stuart, fait la cour  la fille de lord
Castlewood, Batrix, aime d'Esmond, et s'chappe de nuit pour la
rejoindre. Esmond, qui l'attend, voit la couronne perdue et sa maison
dshonore. Son honneur insult et son amour outrag clatent d'un
lan superbe et terrible. Ple, les dents serres, le cerveau fivreux
par quatre nuits de penses et de veilles, il garde sa raison lucide,
son ton contenu, et explique au prince en style d'tiquette, avec la
froideur respectueuse d'un rapporteur officiel, la sottise que le
prince a faite et la lchet que le prince a voulu faire. Il faut lire
la scne pour sentir ce que ce calme et cette amertume tmoignent de
supriorit et de passion.

     Le prince murmura le mot de guet-apens. Le guet-apens, sire,
     n'est pas de nous. Ce n'est pas nous qui vous avons invit ici.
     Nous sommes venus pour venger, non pour achever le dshonneur de
     notre famille.

     --Dshonneur! dit le prince en devenant pourpre; morbleu! il n'y
     a point eu de dshonneur, seulement un peu de gaiet
     innocente....

     --Qui devait avoir une fin srieuse.

     --Je jure, milords, cria le prince imprieusement, sur l'honneur
     d'un gentilhomme....

     --Que nous sommes arrivs  temps. Il n'y a point eu de mal
     encore, Franck, dit le colonel Esmond en se tournant vers le
     jeune Castlewood. Regardez; voici un papier o Sa Majest a
     daign commencer quelques vers en l'honneur ou au dshonneur de
     Batrix. Voici _madame_ et _flamme_, _cruelle_ et _rebelle_,
     _amour_ et _jour_, avec l'criture et l'orthographe royale. Si
     l'auguste amant et t heureux, il n'et point pass son temps 
     soupirer.

     --Monsieur, dit le prince enflamm de fureur, suis-je venu ici
     pour recevoir des insultes?

     --Pour en faire, sauf le bon plaisir de Votre Majest, dit le
     colonel en s'inclinant trs-bas, et les gentilshommes de notre
     famille sont venus pour vous remercier.

     --Maldiction! dit le jeune homme les larmes aux yeux de rage
     impuissante et de mortification. Que voulez-vous de moi,
     messieurs?

     --Si Votre Majest veut bien entrer dans l'appartement voisin,
     dit Esmond du mme ton grave, j'ai quelques papiers que je
     voudrais lui soumettre, et avec sa permission je vais l'y
     conduire. Puis, prenant le flambeau, et reculant devant le
     prince avec grande crmonie, M. Esmond passa dans la petite
     chambre du chapelain. Franck, veuillez avancer un sige pour Sa
     Majest, dit le colonel; et, ouvrant le secret au-dessus de la
     chemine, il en tira les papiers qui y taient demeurs si
     longtemps.

     Plaise  Votre Majest, dit-il, voici la patente de marquis
     envoye de Saint-Germain par votre royal pre au vicomte
     Castlewood mon pre. Voici le certificat du mariage de mon pre
     avec ma mre, de ma naissance et de mon baptme. J'ai t baptis
     dans la religion dont votre pre canonis a donn pendant toute
     sa vie un si clatant exemple. Voil mes titres, cher Franck, et
     voici ce que j'en fais. Au feu baptme et mariage, et le
     marquisat, et l'auguste seing dont votre prdcesseur a daign
     honorer notre famille. Et comme Esmond parlait, il jeta les
     papiers dans le brasier; puis, continuant: Vous voudrez bien,
     sire, vous rappeler que notre famille s'est ruine par sa
     fidlit pour la vtre, que mon grand-pre a dpens son domaine
     et donn son sang et le sang de son fils pour votre service, que
     le grand-pre de mon cher lord (car vous ts lord maintenant,
     Franck, par droit et par titre aussi) est mort pour la mme
     cause, que ma pauvre parente, la seconde femme de mon pre, aprs
     avoir sacrifi son honneur  votre race perverse et parjure, a
     envoy toute sa fortune au roi et obtenu en retour ce prcieux
     titre que voil en cendres et cet inestimable bout de ruban bleu.
     Je le mets  vos pieds et je marche dessus; je tire cette pe,
     et je la brise, et je vous renie. Et si vous aviez achev
     l'outrage que vous mditiez contre nous, par le ciel, je l'aurais
     passe dans votre coeur, et je ne vous aurais pas plus pardonn
     que votre pre n'a pardonn  Monmouth[30].

Deux pages aprs, il parle ainsi de son mariage avec lady Castlewood:
Ce bonheur ne peut tre crit avec des paroles. Il est de sa nature
sacr et secret. On ne peut en parler, si pleine que soit la
reconnaissance, except  Dieu, et  un seul coeur,  la chre
crature,  la plus fidle,  la plus tendre,  la plus pure des
femmes qui ait t accorde  un homme. Et quand je pense  l'immense
flicit qui m'tait rserve,  la profondeur et  l'intensit de cet
amour qui m'a t prodigu pendant tant d'annes, j'avoue que je
ressens un transport d'tonnement et de gratitude pour une telle
faveur. Oui, je suis reconnaissant d'avoir reu un coeur capable de
connatre et d'apprcier la beaut et la gloire immense du don que
Dieu m'a fait. Srement l'amour _vincit omnia_; il est  cent mille
lieues au-dessus de toute ambition, plus prcieux que la richesse,
plus noble que la gloire. Celui qui l'ignore ignore la vie; celui qui
n'en a pas joui n'a pas senti la plus haute facult de l'me. En
crivant le nom de ma femme, j'cris l'achvement de toute esprance
et le comble de tout bonheur. Avoir possd un tel amour est la
bndiction unique. Auprs d'elle toute joie terrestre est nulle:
Penser  elle, c'est louer Dieu[31].

Un caractre capable de tels contrastes est une grande oeuvre; on se
souvient que Thackeray n'en a point fait d'autre; on regrette que les
intentions morales aient dtourn du but ces belles facults
littraires, et l'on dplore que la satire ait enlev  l'art un
pareil talent.

[Note 28: Il l'a.]

[Note 29: "It was settled twelve years since, by my dear lord's
bedside, says Colonel Esmond. "The children must know nothing of this.
Frank and his heirs after him must bear our name. 'Tis his rightfully;
I have not even a proof of that marriage of my father and mother,
though my poor lord, on his death-bed, told me that Father Holt had
brought such a proof to Castlewood. I would not seek it when I was
abroad. I went and looked at my poor mother's grave in her convent.
What matter to her now? No court of law on earth, upon my mere word,
would deprive my Lord Viscount and set me up. I am the head of the
house, dear lady; but Frank is Viscount of Castlewood still. And
rather than disturb him, I would turn monk, or disappear in America."

As he spoke so to his dearest mistress, for whom he would have been
willing to give up his life, or to make any sacrifice any day, the
fond creature flung herself down on her knees before him, and kissed
both his hands in an outbreak of passionate love and gratitude, such
as could not but melt his heart, and make him feel very proud and
thankful that God had given him the power to show his love for her,
and to prove it by some little sacrifice on his own part. To be able
to bestow benefits or happiness on those one loves is sure the
greatest blessing conferred upon a man, and what wealth or name, or
gratification of ambition or vanity could compare with the pleasure
Esmond now had of being able to confer some kindness upon his best and
dearest friends?

"Dearest saint," says he--"purest soul, that has had so much to
suffer, that has blessed the poor lonely orphan with such a treasure
of love. 'Tis for me to kneel, not for you: 'tis for me to be thankful
that I can make you happy. Hath my life any other aim? Blessed be God
that I can serve you!"

                                     (_Henry Esmond_, t. II, p. 119.)]

[Note 30: "What mean you, my Lord?" says the Prince, and muttered
something about a _guet-apens_, which Esmond caught up.

"The snare, Sir," said he, "was not of our laying; it is not we that
invited you. We came to avenge, and not to compass, the dishonour of
our family."

"Dishonour! Morbleu! there has been no dishonour," says the Prince,
turning scarlet, "only a little harmless playing."

"That was meant to end seriously."

"I swear," the Prince broke out impetuously, "upon the honour of a
gentleman, my Lords,--"

"That we arrived in time. No wrong hath been done, Frank," says
Colonel Esmond, turning round to young Castlewood, who stood at the
door as the talk was going on. "See! here is a paper whereon his
Majesty hath deigned to commence some verses in honour, or dishonour,
of Beatrix. Here is 'Madame' and 'Flamme,' 'Cruelle' and 'Rebelle,'
and 'Amour' and 'Jour,' in the Royal writing and spelling. Had the
Gracious lover been happy, he had not passed his time in sighing. "In
fact, and actually as he was speaking, Esmond cast his eyes down
towards the table, and saw a paper on which my young Prince had been
scrawling a Madrigal, that was to finish his charmer on the morrow.

"Sir," says the Prince, burning with rage (he had assumed his Royal
coat unassisted by this time), "did I come here to receive insults?"

"To confer them, may it please your Majesty," says the Colonel, with a
very low bow, "and the gentlemen of our family are come to thank you."

"_Maldiction!_" says the young man, tears starting into his eyes,
with helpless rage and mortification. "What will you with me,
gentlemen?"

"If your Majesty will please to enter the next apartment," says
Esmond, preserving his grave tone, "I have some papers there which I
would gladly submit to you, and by your permission I will lead the
way;" and taking the taper up, and backing before the Prince with very
great ceremony, Mr. Esmond passed into the little Chaplain's room,
through which we had just entered into the house:--"Please to set a
chair for his Majesty, Frank," says the Colonel to his companion, who
wondered almost as much at this scene, and was as much puzzled by it,
as the other actor in it. Then going to the crypt over the
mantel-piece, the Colonel opened it, and drew thence the papers which
so long had lain there.

"Here, may it please your Majesty," says he, "is the Patent of Marquis
sent over by your Royal Father at St. Germain's to Viscount
Castlewood, my father: here is the witnessed certificate of my
father's marriage to my mother, and of my birth and christening; I was
christened of that religion of which your sainted sire gave all
through life so shining an example. These are my titles, dear Frank,
and this what I do with them: here go Baptism and Marriage, and here
the Marquisate and the August Sign-Manual, with which your predecessor
was pleased to honour our race." And as Esmond spoke he set the papers
burning in the brazier. "You will please, Sir, to remember," he
continued, "that our family hath ruined itself by fidelity to yours:
that my grandfather spent his estate, and gave his blood and his son
to die for your service; that my dear lord's grandfather (for lord you
are now, Frank, by right and title too), died for the same cause; that
my poor kinswoman, my father's second wife, after giving away her
honour to your wicked perjured race, sent all her wealth to the king:
and got in return that precious title that lies in ashes, and this
inestimable yard of blue ribband. I lay this at your feet and stamp
upon it: I draw this sword, and break it and deny you; and had you
completed the wrong you designed us, by Heaven, I would have driven it
through your heart, and no more pardoned you than your father pardoned
Monmouth." (_Henry Esmond_, t. II, p. 303.)]

[Note 31: That happiness, which hath subsequently crowned it,
cannot be written in words; 'tis of its nature sacred and secret, and
not to be spoken of, though the heart be ever so full of thankfulness,
save to Heaven and the One Ear alone--to one fond being, the truest
and tenderest and purest wife ever man was blessed with. As I think of
the immense happiness which was in store for me, and of the depth and
intensity of that love, which, for so many years, hath blessed me, I
own to a transport of wonder and gratitude for such a boon--nay, am
thankful to have been endowed with a heart capable of feeling and
knowing the immense beauty and value of the gift which God hath
bestowed upon me. Sure, love _vincit omnia_; is immeasurably above all
ambition, more precious than wealth, more noble than name. He knows
not life who knows not that: he hath not felt the highest faculty of
the soul who hath not enjoyed it. In the name of my wife I write the
completion of hope, and the summit of happiness. To have such a love
is the one blessing, in comparison of which all earthly joy is of no
value; and to think of her, is to praise God. (_Henry Esmond_, t. II,
p. 310.)]


III

Qui est-il, et que vaut cette littrature dont il est un des princes?
Au fond, comme toute littrature, elle est une dfinition de l'homme,
et pour la juger, il faut la comparer  l'homme. Nous le pouvons en ce
moment; nous venons d'tudier un esprit, Thackeray lui-mme; nous
avons considr ses facults, leurs liaisons, leurs suites, leur
degr; nous avons sous les yeux un exemplaire de la nature humaine.
Nous avons le droit de juger de la copie par l'exemplaire et de
contrler la dfinition que ses romans rdigent par la dfinition que
son caractre fournit.

Les deux dfinitions sont contraires, et son portrait est la critique
de son talent. On a vu que les mmes facults produisent chez lui le
beau et le laid, la force et la faiblesse, le succs et la dfaite;
que la rflexion morale, aprs l'avoir muni de toutes les puissances
satiriques, le rabaisse dans l'art; qu'aprs avoir rpandu sur ses
romans contemporains une teinte de vulgarit et de fausset, elle
relve son roman historique jusqu'au niveau des plus belles oeuvres;
que la mme constitution d'esprit lui enseigne le style sarcastique et
violent avec le style tempr et simple, l'acharnement et l'pret de
la haine avec les effusions et les dlicatesses de l'amour. Le mal et
le bien, le beau et le laid, le rebutant et l'agrable, ne sont donc
en lui que des effets lointains, d'importance mdiocre, ns par la
rencontre de circonstances changeantes, qualits drives et
fortuites, non essentielles et primitives, formes diverses que des
rives diverses peignent dans le mme courant. Il en est ainsi pour les
autres hommes. Sans doute, les qualits morales sont de premier ordre;
elles sont le moteur de la civilisation, et font la noblesse de
l'individu; la socit ne subsiste que par elles, et l'homme n'est
grand que par elles. Mais si elles sont le plus beau fruit de la
plante humaine, elles n'en sont pas la racine; elles nous donnent
notre valeur, mais elles ne constituent pas notre fonds. Ni les vices,
ni les vertus de l'homme ne sont sa nature; ce n'est point le
connatre que le louer ou le blmer; ni l'approbation, ni la
dsapprobation ne le dfinissent; les noms de bons et de mauvais ne
nous disent rien de ce qu'il est. Mettez Cartouche dans une cour
italienne du quinzime sicle: il sera un grand homme d'tat.
Transportez ce noble, ladre et d'esprit troit, dans une boutique; ce
sera un marchand exemplaire. Cet homme public, d'une probit
inflexible, est dans son salon un vaniteux insupportable. Ce pre de
famille si humain est un politique imbcile. Changez une vertu de
milieu, elle devient un vice; changez un vice de milieu, il devient
une vertu. Regardez la mme qualit par deux endroits; d'un ct elle
est un dfaut, de l'autre elle est un mrite. L'essence de l'homme se
trouve cache bien loin au-dessous de ces tiquettes morales: elles ne
dsignent que l'effet utile ou nuisible de notre constitution
intrieure; elles ne rvlent pas notre constitution intrieure. Elles
sont des lanternes de sret ou d'annonce appliques sur notre nom
pour engager le passant  s'carter ou  s'approcher de nous; elles ne
sont point la carte explicative de notre tre. Notre vritable essence
consiste dans les causes de nos qualits bonnes ou mauvaises, et ces
causes se trouvent dans le temprament, dans l'espce et le degr
d'imagination, dans la quantit et la vlocit de l'attention, dans la
grandeur et la direction des passions primitives. Un caractre est une
force, comme la pesanteur ou la vapeur d'eau, capable par rencontre
d'effets pernicieux ou profitables, et qu'on doit dfinir autrement
que par la quantit des poids qu'il soulve ou par la valeur des
dgts qu'il cause. C'est donc mconnatre l'homme que de le rduire,
comme fait Thackeray et comme fait la littrature anglaise,  un
assemblage de vertus ou de vices; c'est n'apercevoir de lui que la
surface extrieure et sociale; c'est ngliger le fond intime et
naturel. Vous trouverez le mme dfaut dans leur critique toujours
morale, jamais psychologique, occupe  mesurer exactement le degr
d'honntet des hommes, ignorant le mcanisme de nos sentiments et de
nos facults; vous trouverez le mme dfaut dans leur religion, qui
n'est qu'une motion ou une discipline, dans leur philosophie, vide
de mtaphysique, et si vous remontez  la source, selon la rgle qui
fait driver les vices des vertus et les vertus des vices, vous verrez
toutes ces faiblesses driver de leur nergie native, de leur
ducation pratique et de cette sorte d'instinct potique religieux et
svre qui les a faits jadis protestants et puritains.




CHAPITRE III.

La critique et l'histoire. Macaulay.

     I. Rle et position de Macaulay en Angleterre.

     II. Ses _Essais_. -- Agrment et utilit du genre. -- Ses
     opinions. -- Sa philosophie. En quoi elle est anglaise et
     pratique. -- Son _Essai sur Bacon_. Quel est, selon lui, le
     vritable objet des sciences. -- Comparaison de Bacon et des
     anciens.

     III. Sa critique. -- Ses proccupations morales. -- Comparaison
     de la critique en France et en Angleterre. -- Pourquoi il est
     religieux. -- Liaison de la religion et du libralisme en
     Angleterre. -- Libralisme de Macaulay. -- _Essai sur l'glise et
     l'tat._

     IV. Sa passion pour la libert politique. -- Comment il est
     l'orateur et l'historien du parti whig. -- _Essais sur la
     Rvolution et les Stuarts._

     V. Son talent. -- Son got pour la dmonstration. -- Son got
     pour les dveloppements. Caractre oratoire de son esprit. -- En
     quoi il diffre des orateurs classiques. -- Son estime pour les
     faits particuliers, les expriences sensibles, et les souvenirs
     personnels. -- Importance des spcimens dcisifs en tout ordre de
     connaissance. -- _Essais sur Warren Hastings et sur Clive._

     VI. Caractres anglais de son talent. -- Sa rudesse. -- Sa
     plaisanterie. -- Sa posie.

     VII. Son oeuvre. -- Harmonie de son talent, de son opinion et de
     son oeuvre. -- Universalit, unit, intrt de son histoire. --
     Peinture des _Highlands_. -- _Jacques II en Irlande._ -- _L'Acte
     de Tolrance._ -- _Le massacre de Glencoe._ -- Traces
     d'amplification et de rhtorique.

     VIII. Comparaison de Macaulay et des historiens franais. -- En
     quoi il est classique. -- En quoi il est anglais. -- Position
     intermdiaire de son esprit entre l'esprit latin et l'esprit
     germanique.


Je n'entreprendrai point ici d'crire la vie de lord Macaulay; c'est
dans vingt ans seulement qu'on pourra la raconter, lorsque ses amis
auront recueilli leurs souvenirs. Pour ce qui est public aujourd'hui,
il me semble inutile de le rappeler; chacun sait qu'il eut pour pre
un philanthrope abolitionniste, qu'il fit les plus brillantes et les
plus compltes tudes classiques, qu' vingt-cinq ans son essai sur
Milton le rendit clbre, qu' trente ans il entra au Parlement, et y
marqua entre les premiers orateurs, qu'il alla dans l'Inde rformer la
loi, et qu'au retour il fut nomm  de grandes places, qu'un jour, ses
opinions librales en matire de religion lui trent les voix de ses
lecteurs, qu'il fut rlu aux applaudissements universels, qu'il
demeura le publiciste le plus clbre et l'crivain le plus accompli
du parti whig, et qu' ce titre,  la fin de sa vie, la reconnaissance
de son parti et l'admiration publique le firent lord et pair
d'Angleterre.--Ce sera une belle vie  raconter, honore et heureuse,
dvoue  de nobles ides et occupe par des entreprises viriles,
littraire par excellence, mais assez remplie d'action et assez mle
aux affaires pour fournir la substance et la solidit  l'loquence et
au style, pour former l'observateur  ct de l'artiste, et le penseur
 ct de l'crivain. Je ne veux dcrire aujourd'hui que ce penseur et
cet crivain; je laisse la vie, je prends ses livres et d'abord ses
_Essais_.


 1.

CRITICAL AND HISTORICAL ESSAYS.


I

Ceci est un recueil d'articles; j'aime, je l'avoue, ces sortes de
livres. D'abord on peut jeter le volume au bout de vingt pages,
commencer par la fin, ou au milieu; vous n'y tes pas serviteur, mais
matre; vous pouvez le traiter comme journal; en effet, c'est le
journal d'un esprit.--En second lieu, il est vari; d'une page 
l'autre vous passez de la Renaissance au dix-neuvime sicle, de
l'Inde  l'Angleterre; cette diversit surprend et plat.--Enfin,
involontairement, l'auteur y est indiscret; il se dcouvre  nous,
sans rien rserver de lui-mme; c'est une conversation intime, et il
n'y en a point qui vaille celle du plus grand historien de
l'Angleterre. On est content d'observer les origines de ce gnreux et
puissant esprit, de dcouvrir quelles facults ont nourri son talent,
quelles recherches ont form sa science, quelles opinions il s'est
faites sur la philosophie, sur la religion, sur l'tat, sur les
lettres, ce qu'il tait et ce qu'il est devenu, ce qu'il veut et ce
qu'il croit.

Assis sur un fauteuil, les pieds au feu, on voit peu  peu, en
tournant les feuillets, une physionomie anime et pensante se dessiner
comme sur la toile obscure; ce visage prend de l'expression et du
relief; ses divers traits s'expliquent et s'clairent les uns les
autres; bientt l'auteur revit pour nous et devant nous; nous sentons
les causes et la gnration de toutes ses penses, nous prvoyons ce
qu'il va dire; ses faons d'tre et de parler nous sont aussi
familires que celles d'un homme que nous voyons tous les jours; ses
opinions corrigent et branlent les ntres; il entre pour sa part dans
notre pense et dans notre vie; il est  deux cents lieues de nous, et
son livre imprime en nous son image, comme la lumire rflchie va
peindre au bout de l'horizon l'objet d'o elle est partie. Tel est le
charme de ces livres qui remuent tous les sujets, qui donnent
l'opinion de l'auteur sur toutes choses, qui nous promnent dans
toutes les parties de sa pense, et, pour ainsi dire, nous font faire
le tour de son esprit.

Macaulay traite la philosophie  la faon des Anglais, en homme
pratique. Il est disciple de Bacon, et le met au-dessus de tous les
philosophes; il juge que la vritable science date de lui, que les
spculations des anciens penseurs ne sont que des jeux d'esprit, que
pendant deux mille ans l'esprit humain a fait fausse route, que depuis
Bacon seulement il a dcouvert le but vers lequel il doit tendre et la
mthode par laquelle il peut y parvenir. Ce but est l'_utile_. L'objet
de la science n'est pas la thorie, mais l'application. L'objet des
mathmatiques n'est pas la satisfaction d'une curiosit oisive, mais
l'invention de machines propres  allger le travail de l'homme, 
augmenter sa puissance  dompter la nature,  rendre la vie plus sre,
plus commode et plus heureuse. L'objet de l'astronomie n'est pas de
fournir matire  d'immenses calculs et  des cosmogonies potiques,
mais de servir  la gographie, et de guider la navigation. L'objet de
l'anatomie et des sciences zoologiques n'est pas de suggrer
d'loquents systmes sur la nature de l'organisation, ou d'exposer aux
yeux l'ordre des animaux par une classification ingnieuse, mais de
conduire la main du chirurgien et les prvisions du mdecin. L'objet
de toute recherche et de toute tude est de diminuer la douleur,
d'augmenter le bien-tre, d'amliorer la condition de l'homme; les
lois thoriques ne valent que par leurs usages pratiques; les travaux
du laboratoire et du cabinet ne reoivent leur sanction et leur prix
que par l'emploi qu'en font les ateliers et les usines; l'arbre de la
science ne doit s'estimer que par ses fruits. Si l'on veut juger d'une
philosophie, il faut regarder ses effets; ses oeuvres ne sont point
ses livres mais ses actes. Celle des anciens a produit de beaux
crits, des phrases sublimes, des disputes infinies, des rveries
creuses, des systmes renverss par des systmes, et a laiss le monde
aussi ignorant, aussi malheureux et aussi mchant qu'elle l'a trouv.
Celle de Bacon a produit des observations, des expriences, des
dcouvertes, des machines, des arts et des industries entires. Elle
a allong la vie, elle a diminu la douleur, elle a teint des
maladies; elle a accru la fertilit du sol; elle a enlev la foudre au
ciel; elle a clair la nuit de toute la splendeur du jour; elle a
tendu la porte de la vue humaine; elle a acclr le mouvement,
ananti les distances; elle a rendu l'homme capable de pntrer dans
les profondeurs de l'ocan, de s'lever dans l'air, de traverser la
terre sur des chars qui roulent sans chevaux, et l'ocan sur des
navires qui filent dix noeuds  l'heure contre le vent. L'une s'est
consume  dchiffrer des nigmes indchiffrables,  fabriquer les
portraits d'un sage imaginaire,  se guinder d'hypothses en
hypothses,  rouler d'absurdits en absurdits; elle a mpris ce qui
tait praticable; elle a promis ce qui tait impraticable, et, parce
qu'elle a mconnu les limites de l'esprit humain, elle en a ignor la
puissance. L'autre, mesurant notre force et notre faiblesse, nous a
dtourns des routes qui nous taient fermes, pour nous lancer dans
les routes qui nous taient ouvertes; elle a connu les faits et leurs
lois, parce qu'elle s'est rsigne  ne point connatre leur essence
ni leurs principes; elle a rendu l'homme plus heureux, parce qu'elle
n'a point prtendu le rendre parfait; elle a dcouvert de grandes
vrits et produit de grands effets, parce qu'elle a eu le courage et
le bon sens d'tudier de petits objets et de se traner longtemps sur
des expriences vulgaires; elle est devenue glorieuse et puissante,
parce qu'elle a daign se faire humble et utile. La science autrefois
ne formait que des prtentions vaniteuses, et des conceptions
chimriques, lorsqu'elle se tenait  l'cart, loin de la vie pratique,
et se disait souveraine de l'homme. La science aujourd'hui possde des
vrits acquises, l'esprance de dcouvertes plus hautes, une autorit
sans cesse croissante, parce qu'elle est entre dans la vie active, et
qu'elle s'est dclare servante de l'homme. Qu'elle se renferme dans
ses fonctions nouvelles; qu'elle n'essaye pas de pntrer dans le
domaine de l'invisible; qu'elle renonce  ce qu'il faut ignorer; elle
n'a point son but en elle-mme, elle n'est qu'un moyen; l'homme n'est
point fait pour elle, elle est faite pour l'homme; elle ressemble 
ces thermomtres et  ces piles qu'elle construit pour ses
expriences; toute sa gloire, tout son mrite, tout son office est
d'tre un instrument.

     Un disciple d'pictte et un disciple de Bacon, compagnons de
     route, arrivent ensemble dans un village o la petite vrole
     vient d'clater. Ils trouvent les maisons fermes, les
     communications suspendues, les malades abandonns, les mres
     saisies de terreur et pleurant sur leurs enfants. Le stocien
     assure  la population dsole qu'il n'y a rien de mauvais dans
     la petite vrole, et que pour un homme sage la maladie, la
     difformit, la mort, la perte des amis ne sont point des maux. Le
     baconien tire sa lancette et commence  vacciner.--Ils trouvent
     une troupe de mineurs dans un grand effroi. Une explosion de
     vapeurs dltres a tu plusieurs de ceux qui taient 
     l'ouvrage, et les survivants n'osent entrer dans la caverne. Le
     stocien leur assure qu'un tel accident n'est rien qu'un simple
     [Grec: apoprogmenon]. Le baconien, qui n'a pas de si beaux mots
      sa disposition, se contente de fabriquer une lampe de
     sret.--Ils rencontrent sur le rivage un marchand naufrag qui
     se tord les mains. Son navire vient de sombrer avec une cargaison
     d'un prix norme, et il se trouve rduit en un moment de
     l'opulence  la mendicit. Le stocien l'exhorte  ne point
     chercher le bonheur en des objets qui sont hors de lui-mme, et
     lui rcite tout le chapitre d'pictte: _ ceux qui craignent la
     pauvret_. Le baconien construit une cloche  plongeur, y entre,
     descend et revient avec les objets les plus prcieux de la
     cargaison. Telle est la diffrence entre la philosophie des mots
     et la philosophie des effets[32].

Je n'ai point  discuter ces opinions; c'est au lecteur de les blmer
ou de les louer, s'il le trouve  propos; je ne veux point juger des
doctrines, mais peindre un homme; et certainement rien de plus
frappant que ce mpris absolu de la spculation et cet amour absolu de
la pratique. Une telle disposition d'esprit est tout  fait conforme
au gnie de la nation; en Angleterre, un baromtre s'appelle encore un
instrument philosophique; aussi la philosophie y est-elle chose
inconnue. On y voit des moralistes, des psychologues, mais point de
mtaphysiciens; si l'on en rencontre un, par exemple, M. Hamilton, il
est sceptique en mtaphysique; il n'a lu les philosophes allemands que
pour les rfuter; il regarde la philosophie spculative comme une
extravagance de cerveaux creux, et il est oblig de demander grce 
ses lecteurs pour l'tranget de la matire, lorsqu'il essaye de
tcher de leur faire entendre quelque chose des conceptions de Hegel.
Les Anglais, hommes positifs et pratiques, excellents pour la
politique, l'administration, la guerre et l'action, ne sont pas plus
propres que les anciens Romains aux abstractions de la dialectique
subtile et des systmes grandioses; et Cicron jadis s'excusait aussi,
lorsqu'il tentait d'exposer  son auditoire de snateurs et d'hommes
publics les profondes et audacieuses dductions des stociens.

La seule partie de la philosophie qui plaise aux hommes de ce
caractre est la morale, parce qu'ainsi qu'eux elle est toute
pratique, et ne s'occupe que des actions. On n'tudiait point autre
chose  Rome, et chacun sait quelle part elle a dans la philosophie
anglaise: Hutcheson, Price, Ferguson, Wollaston, Adam Smith, Bentham,
Reid, et tant d'autres, ont rempli le sicle dernier de dissertations
et de discussions sur la rgle qui fixe nos devoirs, et sur la facult
qui les dcouvre; et les _Essais_ de Macaulay sont un nouvel exemple
de cette inclination nationale et dominante; ses biographies sont
moins des portraits que des jugements. Quel est au juste le degr
d'honntet et de malhonntet du personnage, voil pour lui la
question importante; il y rapporte toutes les autres; il ne s'attache
partout qu' justifier, excuser, accuser ou condamner. Qu'il parle de
lord Clive, de Warren Hastings, de sir William Temple, d'Addison, de
Milton, ou de tout autre, il s'applique avant tout  mesurer
exactement le nombre et la grandeur de leurs dfauts ou de leurs
vertus; il s'interrompt au milieu d'une narration pour examiner si
l'action qu'il raconte est juste ou injuste; il la considre en
lgiste et en moraliste, d'aprs la loi positive et d'aprs la loi
naturelle; il tient compte au prvenu de l'tat de l'opinion publique,
des exemples qui l'entouraient, des principes qu'il professait, de
l'ducation qu'il avait reue; il appuie son opinion sur des analogies
qu'il tire de la vie ordinaire, de l'histoire de tous les peuples, de
la lgislation de tous les pays; il apporte tant de preuves, des faits
si certains, des raisonnements si concluants, que le meilleur avocat
pourrait trouver en lui un modle, et quand enfin il prononce la
sentence, on croit entendre le rsum d'un prsident de cour
d'assises. S'il analyse une littrature, par exemple celle de la
Restauration, il institue devant le lecteur une sorte de jury pour la
juger. Il la fait comparatre, et lit l'acte d'accusation; il prsente
ensuite le plaidoyer des dfenseurs, qui essayent d'excuser ses
lgrets et ses indcences; enfin, il prend la parole  son tour, et
prouve que les raisonnements exposs ne s'appliquent pas au cas en
question, que les crivains inculps ont travaill avec effet et
prmditation  corrompre les moeurs, que non-seulement ils ont
employ des mots inconvenants, mais qu'ils ont  dessein et de propos
dlibr reprsent des choses inconvenantes; qu'ils ont pris soin
partout d'effacer l'odieux du vice, de rendre la vertu ridicule, de
ranger l'adultre parmi les belles faons et les exploits obligs d'un
homme de got, que cette intention est d'autant plus manifeste qu'elle
tait dans l'esprit du temps, et qu'ils flattaient un travers de leur
sicle. Si j'osais employer, comme Macaulay, des comparaisons
religieuses, je dirais que sa critique ressemble au jugement dernier,
o la diversit des talents, des caractres, des rangs, des emplois,
disparatra devant la considration de la vertu et du vice, et o il
n'y aura plus d'artistes, mais un juge entre des justes et des
pcheurs.

La critique en France a des allures plus libres; elle est moins
asservie  la morale, et ressemble plus  l'art. Quand nous essayons
de raconter la vie ou de figurer le caractre d'un homme, nous le
considrons assez volontiers comme un simple objet de peinture ou de
science: nous ne songeons qu' exposer les divers sentiments de son
coeur, la liaison de ses ides et la ncessit de ses actions; nous ne
le jugeons pas, nous ne voulons que le reprsenter aux yeux et le
faire comprendre  la raison. Nous sommes des curieux et rien de plus.
Que Pierre ou Paul soit un coquin, peu nous importe, c'tait l'affaire
des contemporains; ils souffraient de ses vices, et ne devaient penser
qu' le mpriser et  le condamner. Aujourd'hui nous sommes hors de
ses prises, et la haine a disparu avec le danger.  cette distance et
dans la perspective historique, je ne vois plus en lui qu'une machine
spirituelle, munie de ressorts donns, lance par une impulsion
premire, heurte par diverses circonstances: je calcule le jeu de ses
moteurs, je ressens avec elle les coups des obstacles, je vois
d'avance la courbe que son mouvement va dcrire; je n'prouve pour
elle ni aversion ni dgot; j'ai laiss ces sentiments  la porte de
l'histoire, et je gote le plaisir trs-profond et trs-pur de voir
agir une me selon une loi dfinie, dans un milieu fix, avec toute la
varit des passions humaines, avec la suite et l'enchanement que la
construction intrieure de l'homme impose au dveloppement extrieur
de ses passions.

Dans un pays o l'on s'occupe tant de morale et si peu de philosophie,
il y a beaucoup de religion. Faute d'une thologie naturelle, on s'en
tient  la thologie positive, et l'on demande  la Bible la
mtaphysique que ne donne pas la raison[33]. Macaulay est protestant,
et quoique d'un esprit fort ouvert et fort libral, il garde parfois
les prjugs anglais contre la religion catholique[34]. Le papisme
passe toujours en Angleterre pour une idoltrie impie, et pour une
servitude dgradante. Depuis les deux rvolutions, le protestantisme,
alli  la libert, a paru la religion de la libert, et le
catholicisme, alli au despotisme, a paru la religion du despotisme;
les deux doctrines ont pris, toutes les deux, le nom de la cause
qu'elles avaient soutenue. On a report sur la premire l'amour et la
vnration qu'on avait pour les droits qu'elle dfendait; on a vers
sur la seconde le mpris et la haine qu'on ressentait pour la
servitude qu'elle voulait introduire; les passions politiques ont
enflamm les croyances religieuses; le protestantisme s'est confondu
avec la patrie victorieuse, le catholicisme avec l'ennemi vaincu; le
prjug a subsist quand la lutte cessait, et aujourd'hui encore les
protestants d'Angleterre n'ont point pour les doctrines des
catholiques la bienveillance ou mme l'impartialit que les
catholiques de France ont pour les doctrines des protestants.

Mais ces opinions anglaises sont tempres dans Macaulay par l'amour
ardent de la justice. Il est libral dans le plus large et le plus
beau sens du mot. Il demande que tous les citoyens soient gaux devant
la loi, que les hommes de toutes les sectes soient dclars capables
de toutes les fonctions publiques, que les catholiques et les juifs
puissent, comme les luthriens, les anglicans et les calvinistes,
s'asseoir au parlement. Il rfute M. Gladstone et les partisans des
religions d'tat avec une ardeur d'loquence, une abondance de
preuves, une force de raisonnement incomparables; il dmontre jusqu'
l'vidence que l'tat n'est qu'une association laque, que son but est
tout temporel, que son seul objet est de protger la vie, la libert
et la proprit des citoyens; qu'en lui confiant la dfense des
intrts spirituels, on renverse l'ordre des choses, et que lui
attribuer une croyance religieuse, c'est ressembler  un homme qui,
non content de marcher avec ses pieds, confierait encore  ses pieds
le soin d'entendre et de voir. On a bien des fois trait cette
question en France; on la traite encore aujourd'hui; mais personne n'y
a port plus de bon sens, des raisons plus pratiques, des arguments
plus palpables. Macaulay tire la discussion de la rgion mtaphysique;
il la ramne sur terre; il la rend accessible  tous les esprits; il
prend ses preuves et ses exemples dans les faits les plus connus de la
vie ordinaire; il s'adresse au marchand, au bourgeois,  l'artiste, au
savant,  tout le monde; il attache la vrit qu'il dmontre aux
vrits familires et intimes que personne ne peut s'empcher
d'admettre, et qu'on croit avec toute la force de l'exprience et de
l'habitude; il emporte et matrise la croyance par des raisons si
solides que ses adversaires lui sauront bon gr de les avoir
convaincus; et si par hasard quelques personnes, chez nous, avaient
besoin d'une leon de tolrance, c'est dans cet _Essai_ qu'elles
devraient la chercher.

Cet amour de la justice devient une passion quand il s'agit de la
libert politique; c'est l le point sensible, et quand on la touche,
on touche l'crivain au coeur. Macaulay l'aime par intrt, parce
qu'elle est la seule garantie des biens, du bonheur et de la vie des
particuliers; il l'aime par orgueil, parce qu'elle est l'honneur de
l'homme; il l'aime par patriotisme, parce qu'elle est un hritage
lgu par les gnrations prcdentes, parce que, depuis deux cents
ans, une succession d'hommes honntes et de grands hommes l'ont
dfendue contre toutes les attaques et sauve de tous les dangers,
parce qu'elle fait la force et la gloire de l'Angleterre, parce qu'en
enseignant aux citoyens  vouloir et  juger par eux-mmes, elle
accrot leur dignit et leur intelligence, parce qu'en assurant la
paix intrieure et le progrs continu, elle garantit le pays des
rvolutions sanglantes et de la dcadence tranquille. Tous ces biens
sont perptuellement prsents  ses yeux; et quiconque attaque la
libert qui les fonde devient  l'instant son ennemi. Il ne peut voir
paisiblement l'oppression de l'homme; tout attentat  la volont
humaine le blesse comme un outrage personnel.  chaque pas, les mots
amers lui chappent, et les plates adulations des courtisans qu'il
rencontre amnent sur ses lvres des sarcasmes d'autant plus violents
qu'ils sont plus mrits. Pitt, dit-il, fit au collge des vers latins
sur la mort de George Ier. Dans cette pice, les Muses sont pries de
venir pleurer sur l'urne de Csar; car Csar, dit le pote, aimait les
Muses, Csar qui n'tait pas capable de lire un vers de Pope, et qui
n'aimait rien que le punch et les femmes grasses.--Ailleurs, dans la
biographie de miss Burney, il raconte comment la pauvre jeune fille,
devenue clbre par ses deux premiers romans, reut en rcompense, et
par grande faveur, une place de femme de chambre chez la reine
Charlotte; comment, puise de veilles, malade, presque mourante, elle
demanda en grce la permission de s'en aller; comment la douce reine
s'indigna de cette impertinence, ne pouvant comprendre qu'on refust
de mourir  son service et pour son service, ou qu'une femme de
lettres prfrt la sant, la vie et la gloire,  l'honneur de plier
les robes de Sa Majest. Mais c'est lorsque M. Macaulay arrive 
l'histoire de la rvolution qu'il tire justice et vengeance de ceux
qui ont viol les droits du public, qui ont ha ou trahi la cause
nationale, qui ont attent  la libert. Il ne parle pas en historien,
mais en contemporain; il semble que sa vie et son honneur sont en jeu,
qu'il plaide pour lui-mme, qu'il est membre du Long Parlement, qu'il
entend  la porte les mousquets et les pes des gardes envoys pour
arrter Pym et Hampden. M. Guizot a racont la mme histoire; mais
vous reconnaissez dans son livre le jugement calme et l'motion
impartiale d'un philosophe. Il ne condamne point les actions de
Strafford ou de Charles; il les explique; il montre dans Strafford le
naturel imprieux, le gnie dominateur qui se sent n pour commander
et briser les rsistances, qu'un penchant invincible rvolte contre la
loi ou le droit qui l'enchane, qui opprime par une sorte de ncessit
intrieure, et qui est fait pour gouverner comme une pe pour
frapper. Il montre dans Charles le respect inn de la royaut, la
croyance au droit divin, la conviction enracine que toute remontrance
ou rclamation est une insulte  sa couronne, un attentat  sa
proprit, une sdition impie et criminelle: ds lors, vous ne voyez
plus dans la lutte du roi et du parlement que la lutte de deux
doctrines; vous cessez de prendre intrt  une ou  l'autre pour
prendre intrt  toutes les deux; vous tes les spectateurs d'un
drame; vous n'tes plus les juges d'un procs. C'est un procs que
Macaulay instruit devant nous; il y prend parti; son rcit est un
rquisitoire, le plus entranant, le plus pre, le mieux raisonn
qu'on ait crit. Il approuve la condamnation de Strafford; il honore
et admire Cromwell; il exalte le caractre des puritains; il loue
Hampden jusqu' l'galer  Washington; il n'a pas de paroles assez
mprisantes et assez insultantes pour Laud; et ce qu'il y a de plus
terrible, c'est que chacun de ses jugements est justifi par autant
de citations, d'autorits, de prcdents historiques, de
raisonnements, de preuves concluantes, qu'en pourrait amasser la vaste
rudition de Hallam ou la calme dialectique de Mackintosh. Qu'on juge
de cette passion emporte et de cette logique accablante par un seul
passage:

     Pendant plus de dix ans, le peuple avait vu les droits qui lui
     appartenaient  double titre, par hritage immmorial et par
     achat rcent, briss par le roi perfide qui les avait reconnus. 
     la fin, les circonstances foraient Charles de convoquer un
     nouveau parlement; une chance nouvelle s'offrait  nos pres:
     devaient-ils la rejeter comme ils avaient rejet la premire?
     devaient-ils encore une fois se laisser duper par un _le roi le
     veut?_ devaient-ils encore une fois avancer leur argent sur des
     promesses violes, et puis violes encore? devaient-ils aller
     dposer une seconde ptition des droits au pied du trne,
     prodiguer une seconde fois des subsides en change d'une seconde
     crmonie vaine, ensuite prendre leur cong, jusqu' ce que,
     aprs dix autres annes de fraude et d'oppression, leur prince
     demandt un nouveau subside et le payt d'un nouveau parjure? Ils
     taient forcs de choisir entre deux partis: se fier  un tyran
     ou l'abattre. Nous pensons qu'ils choisirent sagement et
     noblement.

     Les avocats de Charles, comme les avocats d'autres malfaiteurs,
     contre lesquels on produit des preuves accablantes, vitent
     ordinairement toute discussion sur les faits, et se contentent
     d'en appeler aux tmoignages ports sur son caractre. Il avait
     tant de vertus prives! Est-ce que Jacques II n'avait pas de
     vertus prives? Et quelles sont, aprs tout, ces vertus
     attribues  Charles? un zle religieux qui n'tait pas plus
     sincre que celui de son fils, et qui tait tout aussi troit et
     tout aussi puril, et un petit nombre de ces qualits ordinaires
     de mnage et de biensance, que la moiti des pierres tumulaires
     rclament chez nous pour les morts qu'elles recouvrent! Bon pre!
     Bon mari! Grande apologie sans doute pour quinze ans de
     perscution, de tyrannie et de mensonge!

     Nous lui imputons d'avoir viol son voeu de couronnement, et on
     nous rpond qu'il a gard son voeu de mariage! Nous l'accusons
     d'avoir livr son peuple aux svrits impitoyables des prlats
     les plus fanatiques et les plus durs, et son excuse est qu'il
     prit son petit garon sur ses genoux pour l'embrasser! Nous lui
     reprochons d'avoir viol les articles de la Ptition des droits,
     aprs avoir, moyennant bonnes et solides compensations, promis de
     les respecter, et on nous apprend qu'il avait coutume d'aller
     couter des prires ds six heures du matin! C'est  des
     considrations de ce genre, et aussi  son habit par Van Dick, 
     sa belle figure,  sa barbe en pointe, qu'il doit, nous le
     croyons fermement, la popularit dont il jouit auprs de notre
     gnration.

     Quant  nous, nous ne comprenons pas cette phrase banale: homme
     de bien, mais mauvais roi. Nous concevrions aussi aisment qu'on
     dt: homme de bien, et pre dnatur; homme de bien, et ami
     dloyal. Nous ne pouvons, en apprciant le caractre d'un
     individu, faire abstraction, dans l'examen de sa conduite, de
     l'office le plus important de l'homme; et si, dans cet office,
     nous le trouvons goste, cruel et trompeur, nous prendrons la
     libert de l'appeler mchant homme; en dpit de toute sa
     temprance  table et de toute sa rgularit  la chapelle[35].

Voil pour le pre; voici pour le fils. Le lecteur sentira,  la
fureur de l'invective, quel excs de rancune le gouvernement des
Stuarts a laiss dans le coeur d'un patriote, d'un whig, d'un
protestant et d'un Anglais:

     Alors vinrent ces jours dont on ne se souviendra jamais sans
     rougir, jours de servitude sans fidlit, de sensualit sans
     amour, de talents imperceptibles et de vices gigantesques, le
     paradis des coeurs froids et des esprits troits, l'ge d'or des
     lches, des bigots et des esclaves. Le roi rampa devant son rival
     pour obtenir les moyens de fouler aux pieds son peuple, descendit
     jusqu' tre un vice-roi de France, et empocha, avec une infamie
     complaisante, ses insultes dgradantes et son or plus dgradant
     encore. Les caresses des prostitues et les plaisanteries des
     bouffons rglrent la politique de l'tat; le gouvernement eut
     juste assez d'habilet pour tromper, et juste assez de religion
     pour perscuter; les principes de la libert furent la drision
     de tout arlequin de cour et l'anathme de tout valet d'glise.
     Dans tous les hauts lieux, on rendit culte et hommage  Charles
     et  Jacques,  Blial et  Moloch; et l'Angleterre apaisa ces
     obscnes et cruelles idoles avec le sang des meilleurs et des
     plus braves de ses enfants. Le crime succda au crime, la honte 
     la honte, jusqu' ce que la race maudite de Dieu et des hommes
     ft une seconde fois chasse pour errer sur la face de la terre,
     pour servir de proverbe aux peuples et pour tre montre au doigt
     par les nations[36].

Je n'ai pu traduire toutes les mtaphores bibliques de ce morceau, qui
a gard quelque chose de l'accent de Milton et des prophtes
puritains; il suffit cependant pour montrer vers quelle issue se
portent les diverses tendances de ce grand esprit, quelle est sa
pente, comment l'esprit pratique, la science et le talent historique,
la prsence incessante des ides morales et religieuses, l'amour de la
patrie et de la justice, concourent  faire de lui l'historien de la
libert.

[Note 32: We have sometimes thought that an amusing fiction might
be written, in which a disciple of Epictetus and a disciple of Bacon
should be introduced as fellow travellers. They come to a village
where the small-pox has just begun to rage, and find houses shut up,
intercourse suspended, the sick abandoned, mothers weeping in terror
over their children. The Stoic assures the dismayed population that
there is nothing bad in the small-pox, and that to a wise man disease,
deformity, death, the loss of friends are not evils. The Baconian
takes out a lancet and begins to vaccinate. They find a body of miners
in great dismay. An explosion of noisome vapours has just killed many
of these who were at work; and the survivors are afraid to venture
into the cavern. The Stoic assures them that such an accident is
nothing but a mere [Grec: apoprogmenon]. The Baconian, who has no
such fine word at his command, contents himself with devising a
safety-lamp. They find a shipwrecked merchant wringing his hands on
the shore. His vessel with an inestimable cargo has just gone down,
and he is reduced in a moment from opulence to beggary. The Stoic
exhorts him not to seek happiness in things which lie without himself,
and repeats the whole chapter of Epictetus [Grec: Pros tous tn
aporian dediokotas]. The Baconian constructs a diving-bell, goes down
in it, and returns with the most precious effects from the wreck. It
would by easy to multiply illustrations of the difference between the
philosophy of words and the philosophy of works.

  (_Critical and Historical Essays_, t. III, p. 118. d. Tauschnitz.)]

[Note 33: T. IV, p. 102.]

[Note 34: Charles himself and his creature Laud, while they
abjured the innocent badges of Popery, retained all his worst vices, a
complete subjection of reason to authority, a weak preference of form
to substance, a childish passion for mummeries, an idolatrous
veneration for the priestly character, and above all a merciless
intolerance. (T. I, p. 31. d. Tauschnitz.)

It is difficult to relate without a pitying smile, that, in the
sacrifice of the mass, Loyola saw transubstantiation take place, and
that, as he stood praying on the steps of St. Dominic, he saw the
Trinity in Unity and wept aloud with joy and wonder. (T. IV, p. 116.)]

[Note 35: For more than ten years the people had seen the rights
which were theirs by a double claim, by immemorial inheritance and by
recent purchase, infringed by the perfidious king who had recognised
them. At length circumstances compelled Charles to summon another
parliament: another chance was given to our fathers, were they to
throw it away as they had thrown away the former? Were they again to
be cozened by _le Roi le veut?_ Were they again to advance their money
on pledges which had been forfeited over and over again? Were they to
lay a second Petition of Right at the foot of the throne, to grant
another lavish aid in exchange for another unmeaning ceremony, and
then to take their departure, till, after ten years more of fraud and
oppression, their prince should again require a supply, and again
repay it with a perjury? They were compelled to choose whether they
would trust a tyrant or conquer him. We think that they chose wisely
and nobly.

The advocates of Charles, like the advocates of other malefactors
against whom overwhelming evidence is produced, generally decline all
controversy about the facts, and content themselves with calling
testimony to character. He had so many private virtues! And had James
the Second no private virtues? Was Oliver Cromwell, his bitterest
enemies themselves being judges, destitute of private virtues? And
what, after all, are the virtues ascribed to Charles? A religious
zeal, not more sincere than that of his son, and fully as weak and
narrow-minded, and a few of the ordinary household decencies which
half the tombstones in England claim for those who lie beneath them. A
good father! A good husband! Ample apologies indeed for fifteen years
of persecution, tyranny, and falsehood!

We charge him with having broken his coronation oath; and we are told
that he kept his marriage vow! We accuse him of having given up his
people to the merciless inflictions of the most hot-headed and
hard-hearted of prelates; and the defence is, that he took his little
son on his knee and kissed him! We censure him for having violated the
articles of the Petition of Right, after having, for good and valuable
consideration, promised to observe them; and we are informed that he
was accustomed to hear prayers at six o'clock, in the morning! It is
to such considerations as these, together with his Vandyke-dress, his
handsome face, and his peaked beard, that he owes, we verily believe,
most of his popularity with the present generation.

For ourselves, we own that we do not understand the common phrase, a
good man, but a bad king. We can as easily conceive a good man and an
unnatural father, or a good man and a treacherous friend. We cannot,
in estimating the character of an individual, leave out of our
consideration his conduct in the most important of all human
relations; and if in that relation we find him to have been selfish,
cruel, and deceitful, we shall take the liberty to call him a bad man,
in spite of all his temperance at table, and all his regularity at
chapel.

                     (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 36.)]

[Note 36: Then came those days, never to be recalled without a
blush, the days of servitude without loyalty and sensuality without
love, of dwarfish talents and gigantic vices, the paradise of cold
hearts and narrow minds, the golden age of the coward, the bigot, and
the slave. The king cringed to his rival that he might trample on his
people, sank into a viceroy of France, and pocketed, with complacent
infamy, her degrading insults, and her more degrading gold. The
caresses of harlots, and the jests of buffoons, regulated the policy
of the State. The government had just ability enough to deceive, and
just religion enough to persecute. The principles of liberty were the
scoff of every grinning courtier, and the Anathema Maranatha of every
fawning dean. In every high place, worship was paid to Charles and
James, Belial and Moloch; and England propitiated those obscene and
cruel idols with the blood of her best and bravest children. Crime
succeeded to crime, and disgrace to disgrace, till the race, accursed
of God and man, was a second time driven forth, to wander on the face
of the earth, and to be a byword and a shaking of the head to the
nations.

                     (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 46.)]


II

Son talent y a aid; car ses opinions sont de la mme famille que son
talent.

Ce qui frappe en lui d'abord, c'est l'extrme solidit de son esprit.
Il prouve tout ce qu'il dit, avec une force et une autorit
tonnantes. On est presque sr de ne jamais s'garer en le suivant.
S'il emprunte un tmoignage, il commence par mesurer la vracit et
l'intelligence des auteurs qu'il cite, et par corriger les erreurs
qu'ils peuvent avoir commises par ngligence ou partialit. S'il
prononce un jugement, il s'appuie sur les faits les plus certains, sur
les principes les plus clairs, sur les dductions les plus simples et
les mieux suivies. S'il dveloppe un raisonnement, il ne se perd
jamais dans une digression; il a toujours son but devant les yeux; il
y marche par le chemin le plus sr et le plus droit. S'il s'lve 
des considrations gnrales, il monte pas  pas tous les degrs de la
gnralisation, sans en omettre un seul; il sonde  chaque instant le
terrain; il n'ajoute ni ne retranche rien aux faits; il veut, au prix
de toutes les prcautions et de toutes les recherches, arriver 
l'exacte vrit. Il sait un nombre infini de dtails de toute espce;
il possde un trs-grand nombre d'ides philosophiques et de tout
ordre; mais son rudition est d'aussi bon aloi que sa philosophie, et
l'une et l'autre forment une monnaie digne d'avoir cours auprs de
tous les esprits pensants. On sent qu'il ne croit rien sans raison;
que, si on rvoquait en doute l'un des faits qu'il avance ou l'une des
vues qu'il propose, on verrait arriver  l'instant une multitude de
documents authentiques et un bataillon serr d'arguments convaincants.
Nous sommes trop habitus en France et en Allemagne  recevoir des
hypothses sous le nom de lois historiques, et des anecdotes douteuses
sous le nom d'vnements attests. Nous voyons trop souvent des
systmes entiers se fonder du jour au lendemain, au caprice d'un
crivain, sortes de chteaux fantastiques dont l'ordonnance rgulire
simule l'apparence des difices vritables, et qui s'vanouissent d'un
souffle ds qu'on veut les toucher. Nous avons tous fait des thories,
au coin du feu, dans une discussion, pour le besoin de la cause,
lorsque, faute d'une raison, il nous fallait un argument postiche,
semblables  ces gnraux chinois qui, pour effrayer les ennemis,
rangent parmi leurs troupes des monstres formidables de carton peint.
Nous avons jug les hommes  la vole, sur l'impression du moment, sur
une action dtache, sur un document isol, et nous les avons affubls
de vices ou de vertus, de sottise ou de gnie, sans contrler par la
logique ni par la critique les dcisions aventureuses o notre
prcipitation nous avait emports. Aussi prouve-t-on un contentement
profond et une sorte de paix intrieure, lorsqu'on quitte tant de
doctrines closes au jour le jour dans nos livres ou dans nos revues,
pour suivre la marche assure d'un guide si clairvoyant, si rflchi,
si instruit, si capable de nous bien conduire. On comprend pourquoi
les Anglais accusent les Franais d'tre lgers et les Allemands
d'tre chimriques. Macaulay porte dans les sciences morales cet
esprit de circonspection, ce besoin de certitude et cet instinct du
vrai qui composent l'esprit pratique, et qui, depuis Bacon, font dans
les sciences le mrite et la puissance de sa nation. Si l'art et la
beaut y perdent, la vrit et la certitude y gagnent; et, par
exemple, personne n'ose lui savoir mauvais gr d'avoir insr la
dmonstration suivante dans la vie d'Addison:

     Pope voulait refondre son pome sur la _Boucle de cheveux
     enleve_. Addison essaya de l'en dtourner, et Pope dclara dans
     la suite que ce conseil insidieux lui avait fait deviner pour la
     premire fois la dloyaut de celui qui l'avait donn.
     Aujourd'hui il ne peut y avoir de doute que le plan de Pope ne
     ft trs-ingnieux et qu'il ne l'ait excut avec une habilet et
     un succs trs-grands. Mais s'ensuit-il ncessairement que l'avis
     d'Addison ft mauvais? Et si l'avis d'Addison tait mauvais,
     s'ensuit-il ncessairement qu'il ait t donn avec de mauvaises
     intentions? Supposons qu'un ami vienne nous demander si nous lui
     conseillons de risquer toute sa fortune dans une loterie o il
     n'a qu'une chance contre dix, nous ferions de notre mieux pour
     l'empcher de courir un pareil risque. Quand il serait assez
     heureux pour gagner le lot de trente mille guines, nous
     n'admettrions pas que notre conseil ft pour cela mauvais, et
     nous croirions certainement que ce serait  lui le comble de
     l'injustice de nous accuser d'avoir agi par mchancet. Nous
     pensons que l'avis d'Addison tait un bon avis. Il tait appuy
     sur un principe solide, fruit d'une longue et vaste exprience.
     La rgle gnrale est indubitablement que lorsqu'un ouvrage
     d'imagination a russi, on ne doit pas le refondre. Nous ne
     pouvons en ce moment nous rappeler un seul exemple o cette rgle
     ait t transgresse avec un heureux effet, except l'exemple de
     la _Boucle de cheveux_. Le Tasse refondit sa _Jrusalem_.
     Akenside refondit ses _Plaisirs de l'imagination_ et son _ptre
      Curion_; Pope lui-mme, enhardi sans doute par le succs avec
     lequel il avait tendu et remani la _Boucle de cheveux_, fit la
     mme exprience sur la _Dunciade_. Tous ces essais chourent.
     Qui pouvait prvoir que Pope, une fois dans sa vie, serait
     capable de faire ce qu'il ne put faire lui-mme une seconde fois,
     et ce que personne autre n'a jamais fait?

     L'avis d'Addison tait bon. Mais, quand mme il et t mauvais,
     pourquoi le dclarerions-nous dloyal? Walter Scott nous dit
     qu'un de ses meilleurs amis prdisait une chute  son _Waverley_.
     Herder conjura Goethe de ne pas prendre un sujet si dfavorable
     que _Faust_. Hume voulut dissuader Robertson d'crire l'_Histoire
     de Charles-Quint_. Bien plus, Pope lui-mme fut parmi ceux qui
     prdisaient que _Caton_ ne russirait jamais sur la scne, et il
     engagea Addison  l'imprimer, sans risquer une reprsentation.
     Mais Walter Scott, Goethe, Robertson, Addison, eurent le bon sens
     et la gnrosit de supposer  leurs conseillers des intentions
     pures. Pope n'avait point un coeur comme eux[37].

Que pense le lecteur de ce dilemme et de cette double srie
d'inductions? La dmonstration ne serait ni plus soigne, ni plus
rigoureuse, s'il s'agissait de prouver une loi de physique.

Ce talent de dmontrer est accru par le talent de dvelopper.
Macaulay porte la lumire dans les esprits inattentifs, comme il porte
la conviction dans les esprits rebelles; il fait voir aussi bien qu'il
fait croire, et rpand autant d'vidence sur les questions obscures,
que de certitude sur les points douteux. Il est impossible de ne pas
le comprendre; il aborde son sujet par toutes les faces, il le
retourne de tous les cts; il semble qu'il s'occupe de tous les
spectateurs, et songe  se faire entendre de chacun en particulier; il
calcule la porte de chaque esprit, et cherche, pour chacun d'eux, une
forme d'exposition convenable; il nous prend tous par la main et nous
conduit tour  tour au but qu'il s'est marqu. Il part des donnes les
plus simples, il descend  notre niveau, il se met de plain-pied avec
notre esprit; il nous pargne la peine du plus lger effort; puis il
nous emmne, et partout sur la route il nous aplanit le chemin; nous
montons peu  peu sans nous apercevoir de la pente, et  la fin, nous
nous trouvons sur la hauteur, aprs avoir march aussi commodment
qu'en plaine. Lorsqu'un sujet est obscur, il ne se contente pas d'une
premire explication, il en donne une seconde, puis une troisime; il
jette  profusion la lumire, il l'apporte de tous cts, il va la
chercher dans toutes les parties de l'histoire; et ce qu'il y a de
merveilleux, c'est qu'il n'est jamais long. En le lisant, on se trouve
dans son naturel; on sent qu'on est fait pour comprendre; on se sait
mauvais gr d'avoir pris si longtemps le demi-jour pour le jour; on se
rjouit de voir sortir et jaillir  flots cette clart surabondante;
le style exact, les antithses d'ides, les constructions symtriques,
les paragraphes opposs avec art, les rsums nergiques, la suite
rgulire des penses, les comparaisons frquentes, la belle
ordonnance de l'ensemble, il n'est pas une ide ni une phrase de ses
crits o n'clatent le talent et le besoin d'expliquer, qui sont le
propre de l'orateur. Il tait membre du parlement, et parlait si bien,
dit-on, qu'on l'coutait pour le seul plaisir de l'entendre.
L'habitude de la tribune est peut-tre la cause de cette lucidit
incomparable. Pour convaincre une grande assemble, il faut s'adresser
 tous ses membres; pour garder l'attention d'hommes distraits et
fatigus, il faut leur viter toute fatigue; il faut qu'ils
comprennent trop pour comprendre assez. Parler en public, c'est
vulgariser les ides; c'est tirer la vrit des hauteurs o elle
habite avec quelques penseurs pour la faire descendre au milieu de la
foule; c'est la mettre au niveau des esprits communs qui, sans cette
intervention, ne l'auraient jamais aperue que de loin, et bien
au-dessus d'eux. Aussi, lorsque les grands orateurs consentent 
crire, ils sont les plus puissants des crivains; ils rendent la
philosophie populaire; ils font monter tous les esprits d'un tage, et
semblent agrandir l'intelligence du genre humain. Entre les mains de
Cicron les dogmes des stociens et la dialectique des acadmiciens
perdent leurs pines. Les subtils raisonnements des Grecs deviennent
unis et aiss; les difficiles problmes de la providence, de
l'immortalit, du souverain bien, entrent dans le domaine public. Les
snateurs, hommes d'affaires, les jurisconsultes, amateurs des
formules et de la procdure, les massives et troites intelligences
des publicains comprennent les dductions de Chrysippe; et le livre
des Devoirs a rendu vulgaire la morale de Pantius. Aujourd'hui M.
Thiers, dans ses deux grandes histoires, a mis  la porte du premier
venu les questions les plus embrouilles de stratgie et de finances;
s'il voulait faire un cours d'conomie politique au commissionnaire du
coin, je suis sr qu'il se ferait comprendre; et des coliers de
seconde ont pu lire l'_Histoire de la civilisation_ par M. Guizot.

Lorsqu'avec la facult de prouver et d'expliquer, on en ressent le
dsir, on arrive  la vhmence. Ces raisonnements serrs et
multiplis qui se portent tous vers un seul but, ces coups rpts de
logique qui viennent  chaque instant, et l'un sur l'autre, branler
l'adversaire, communiquent au style la chaleur et la passion. Rarement
loquence fut plus entranante que celle de Macaulay. Il a le souffle
oratoire; toutes ses phrases ont un accent; on sent qu'il veut
gouverner les esprits, qu'il s'irrite de la rsistance, qu'il combat
en dissertant. Toujours, dans ses livres, la discussion saisit et
emporte le lecteur; elle avance d'un mouvement gal, avec une force
croissante, en ligne droite, comme ces grands fleuves d'Amrique,
aussi imptueux qu'un torrent et aussi larges qu'une mer. Cette
abondance de pense et de style, cette multitude d'explications,
d'ides et de faits, cet amas norme de science historique va roulant,
prcipit en avant par la passion intrieure, entranant les
objections sur son passage, et ajoutant  l'lan de l'loquence la
force irrsistible de sa masse et de son poids. On peut dire que
l'histoire de Jacques II est un discours en deux volumes, prononc
d'une haleine, sans que la voix ait jamais faibli. On voit
l'oppression et le mcontentement commencer, grandir, s'tendre, les
partisans de Jacques l'abandonner un  un, l'ide de la rvolution
natre dans tous les coeurs, s'affermir, se fixer, les prparatifs se
faire, l'vnement s'approcher, devenir imminent, puis tout d'un coup
fondre sur l'aveugle et injuste monarque, et balayer son trne et sa
race avec la violence d'une tempte prvue et fatale. La vritable
loquence est celle qui achve ainsi le raisonnement par l'motion,
qui reproduit par l'unit de la passion l'unit des vnements, qui
rpte le mouvement et l'enchanement des faits par le mouvement et
l'enchanement des ides. Elle est la vritable imitation de la
nature; elle est plus complte que la pure analyse; elle ranime les
tres; son lan et sa vhmence font partie de la science et de la
vrit. Quelle que soit la question qu'il traite, conomie politique,
morale, philosophie, littrature, histoire, Macaulay se passionne pour
son sujet. Le courant qui emporte les choses excite en lui, ds qu'il
l'aperoit, un courant qui emporte sa pense. Il n'expose pas son
opinion; il la plaide. Il a ce ton nergique, soutenu et vibrant, qui
fait flchir les oppositions et conquiert les croyances. Sa pense est
une force active; elle s'impose  l'auditeur; elle l'aborde avec tant
d'ascendant, elle arrive avec un si grand cortge de preuves, avec une
autorit si manifeste et si lgitime, avec un lan si puissant, qu'on
ne songe pas  lui rsister, et elle matrise le coeur par sa
vhmence en mme temps que par son vidence elle matrise la raison.

Tous ces dons sont communs aux orateurs; on les retrouve avec des
proportions et des degrs diffrents chez des hommes comme Cicron et
Tite-Live, comme Bourdaloue et Bossuet, comme Fox et Burke. Ces beaux
et solides esprits forment une famille naturelle, et les uns comme les
autres ont pour trait principal l'habitude et le talent de passer des
ides particulires aux ides gnrales, avec ordre et avec suite,
comme on monte un escalier en posant le pied tour  tour sur chaque
degr. L'inconvnient de cet art, c'est l'emploi du lieu commun. Les
hommes qui le pratiquent ne peignent pas les objets avec prcision,
ils tombent aisment dans la rhtorique vague. Ils ont en main des
dveloppements tout faits, sorte d'chelles portatives qui
s'appliquent galement bien sur les deux faces contraires de la mme
question et de toute question. Ils demeurent volontiers dans une
rgion moyenne parmi des tirades et des arguments d'avocat, avec une
connaissance telle quelle du coeur humain, et un nombre raisonnable
d'amplifications sur l'utile et le juste. En France et  Rome, chez
les races latines, surtout au dix-septime sicle, ils aiment  se
tenir au-dessus de la terre, parmi les mots nobles ou dans les
considrations gnrales, dans le style de salon et d'acadmie. Ils ne
descendent pas jusqu'aux petits faits, jusqu'aux dtails probants,
jusqu'aux exemples circonstancis de la vie vulgaire. Ils sont plus
enclins  plaider qu' dmontrer. En cela Macaulay se spare d'eux.
Son principe est qu'un fait particulier a plus de prise sur l'esprit
qu'une rflexion gnrale. Il sait que pour donner  des hommes une
ide nette et vive, il faut les reporter  leur exprience
personnelle. Il remarque que pour[38] leur faire comprendre une
tempte, le seul moyen est de leur rappeler tel orage qu'ils ont vu de
leurs yeux, entendu de leurs oreilles, dont leur mmoire est encore
pleine, et qui, par contre-coup, bruisse encore dans tous leurs sens.
Il pratique dans son style la philosophie de Bacon et de Locke. Selon
lui comme selon eux, le commencement de toute ide est une sensation.
Tout raisonnement compliqu, toute conception d'ensemble a pour unique
soutien quelques faits particuliers. Il en est pour tout chafaudage
d'ides comme pour une thorie scientifique. Au-dessous des longs
calculs, des formules d'algbre, des dductions subtiles, des volumes
crits qui contiennent les combinaisons et les laborations des
cervelles savantes, il y a deux ou trois expriences sensibles, deux
ou trois petits faits qu'on vous fait toucher du doigt, un tour de
roue dans une machine, une coupure de scalpel sur un corps vivant, une
coloration imprvue dans un liquide. Ce sont l les _spcimens
dcisifs_. Toute la substance de la thorie, toute la force de la
preuve y est contenue. La vrit y est comme une noix dans sa coque;
la pnible et ingnieuse discussion n'y ajoute rien; elle ne fait
qu'extraire la noix. C'est pourquoi si l'on veut bien prouver, on doit
avant tout prsenter ces spcimens, insister sur eux, les rendre
visibles et tangibles au lecteur autant qu'on le peut avec des mots.
Cela est difficile, car les mots ne sont pas les choses. La seule
ressource de l'crivain est d'employer des mots qui mettent les choses
devant les yeux. Pour cela, il faut faire appel  l'observation
personnelle du lecteur, partir de son exprience, comparer les objets
inconnus qu'on lui montre aux objets connus qu'il voit tous les
jours, rapprocher les vnements anciens des vnements
contemporains. Macaulay a toujours devant les yeux des imaginations
anglaises, remplies par des images anglaises, je veux dire par le
souvenir dtaill et prsent d'une rue de Londres, d'un cellier 
spiritueux, d'une alle de pauvres, d'une aprs-midi   Hyde-Park,
d'un paysage humide et vert, d'une maison blanche et garnie de lierre
 la campagne, d'un clergyman en cravate blanche, d'un matelot en
casquette de cuir. C'est  ces souvenirs qu'il s'adresse; il les rend
encore plus prcis par des peintures et des statistiques; il marque
les couleurs et les qualits; il est passionn pour l'exactitude; ses
descriptions sont dignes  la fois d'un peintre et d'un gographe; il
crit en homme qui voit l'objet physique et sensible, et qui en mme
temps le classe et l'value. Vous le verrez porter ses nombres jusque
dans les valeurs morales ou littraires, assignera une action,  une
vertu,  un livre,  un talent sa case et son rang dans l'chelle avec
une telle nettet et un tel relief qu'on se croirait volontiers dans
un musum cadastr non pas de peaux empailles, je vous prie de le
croire, mais d'animaux sentants, souffrants et vivants.

Considrez, par exemple, ces phrases par lesquelles il essaye de
rendre sensibles  un public anglais les vnements de l'Inde: Au
temps de Warren Hastings, dit-il, la grande affaire d'un serviteur de
la Compagnie tait d'extorquer aux indignes cent ou deux cent mille
livres sterling aussi promptement que possible, afin de pouvoir
revenir en Angleterre avant que sa constitution et souffert du
climat, pour pouser la fille d'un pair, acheter des bourgs pourris
dans le Cornouailles, et donner des bals  Saint-James square.... Il y
avait encore un nabab du Bengale, qui jouait le mme rle vis--vis
des dominateurs anglais de son pays, qu'Augustule auprs d'Odoacre, ou
les derniers Mrovingiens avec Charles Martel et Ppin le Bref. Il
vivait  Moorshedabad, entour d'un appareil magnifique et princier.
On l'approchait avec des marques extrieures de respect, et son nom
figurait dans les actes officiels. Mais pour le gouvernement du pays,
il y avait moins de part que le plus jeune commis ou cadet au service
de la Compagnie.... Pour Nuncomar, le ministre indigne de la
Compagnie, il est difficile d'en donner une ide  ceux qui ne
connaissent la nature humaine que par les traits sous lesquels elle se
montre dans notre le. Ce que l'Italien est  l'Anglais, ce que
l'Hindou est  l'Italien, ce que le Bengalais est aux autres Hindous,
Nuncomar l'tait aux autres Bengalais. L'organisation physique du
Bengalais est si faible qu'elle est effmine. Il vit dans un bain
perptuel de vapeur. Ses occupations sont sdentaires, ses membres
dlicats, ses mouvements languissants. Pendant plusieurs sicles, il a
t foul aux pieds par des hommes de race plus hardie et plus
entreprenante. Le courage, l'esprit d'indpendance, la vracit sont
des qualits auxquelles sa constitution et sa situation sont galement
dfavorables. Son esprit est singulirement analogue  son corps. Il
est faible jusqu' s'abandonner lorsqu'il faut une rsistance virile;
mais sa souplesse et son tact excitent chez les enfants des climats
plus rudes une admiration qui n'est pas exempte de ddain. Tous les
artifices qui sont la dfense naturelle du faible sont plus familiers
 cette race subtile qu' l'Ionien du temps de Juvnal, ou au juif du
moyen ge. Ce que les cornes sont pour le buffle, ce que la griffe est
pour le tigre, ce que l'aiguillon est pour l'abeille, ce que la
beaut, selon la vieille chanson grecque, est pour la femme, la ruse
et la perfidie le sont pour le Bengalais. Grandes promesses, excuses
mielleuses, tissus labors de mensonges compliqus, chicanes,
parjures, faux, telles sont les armes dfensives et offensives des
gens du Bas-Gange. Tous ces millions d'hommes ne fournissent pas un
cipaye aux armes de la Compagnie. Mais comme usuriers, changeurs,
procureurs retors, aucune classe d'tres ne peut supporter avec eux
la comparaison[39].... Ce sont ces hommes et ces affaires qui
allaient fournir  Burke la plus ample et la plus clatante matire
d'loquence, et lorsque Macaulay dcrit le talent propre du grand
orateur, c'est le sien par contre-coup qu'il dcrit.

     Il avait au plus haut degr la magnifique facult par laquelle
     l'homme est capable de vivre dans le pass et dans l'avenir, dans
     les choses loignes, et dans les choses imaginaires. L'Inde et
     ses habitants n'taient point pour lui comme pour la plupart des
     Anglais de simples noms, des abstractions, mais un pays rel et
     des hommes rels. Le soleil brlant, l'trange vgtation de
     cocotiers et de palmiers, le champ de riz, le rservoir d'eau,
     les arbres normes, plus vieux que l'empire Mogol, sous lesquels
     s'assemblent les foules villageoises, le toit de chaume de la
     hutte du paysan, les riches arabesques de la mosque o l'iman
     prie la face tourne vers la Mecque, les tambours et les
     bannires, les idoles pares, le pnitent balanc dans l'air, la
     gracieuse jeune fille, avec sa cruche sur la tte, descendant les
     marches de la rivire, les figures noires, les longues barbes,
     les bandes jaunes des sectaires, les turbans et les robes
     flottantes, les lances et les masses d'armes, les lphants avec
     leurs pavillons de parade, le splendide palanquin du prince, la
     litire ferme de la noble dame; toutes ces choses taient pour
     lui comme les objets parmi lesquels sa vie s'tait passe, comme
     les objets qui sont sur la route entre Beaconsfield et
     Saint-James Street. L'Inde entire tait prsente devant les yeux
     de son esprit, depuis les salles o les suppliants dposent l'or
     et les parfums aux pieds des monarques, jusqu'au marais sauvage
     o le camp des Bohmiens est dress, depuis les bazars qui
     bourdonnent comme des ruches d'abeilles avec la foule des
     vendeurs et des acheteurs, jusqu' la jungle o le courrier
     solitaire secoue son paquet d'anneaux de fer pour carter les
     hynes. Il avait une ide prcisment aussi vive de
     l'insurrection de Bnars que de l'meute de lord George Gordon,
     et de l'excution de Nuncomar que de l'excution du docteur Dodd.
     L'oppression au Bengale tait la mme chose pour lui que
     l'oppression dans les rues de Londres[40].

D'autres parties de ce talent sont plus particulirement anglaises.
Macaulay a la main rude; quand il frappe, il assomme. Chez nous,
disait Branger,

            Chez nous point
      Point de ces coups de poing
  Qui font tant d'honneur  l'Angleterre.

Et le lecteur franais s'tonnerait s'il entendait un grand historien
traiter un illustre pote de la faon que voici:

     Dans tous les ouvrages o M. Southey a compltement abandonn la
     narration, et essay de traiter des questions morales et
     politiques, sa chute a t complte et ignominieuse. En ces
     occasions, ses crits n'ont t protgs contre l'extrme mpris
     et l'extrme drision que par la beaut et la puret du style.
     Nous trouvons, nous l'avouons, un si grand charme dans son
     anglais, que mme lorsqu'il crit des absurdits, nous le lisons
     gnralement avec plaisir, except lorsqu'il essaye d'tre
     plaisant. Un plus intolrable bouffon n'a jamais exist. Il
     s'efforce trs-souvent d'tre comique, et pourtant nous ne nous
     rappelons pas une seule occasion o il ait russi  tre autre
     chose que bizarrement et tourdiment insipide. Un homme sens
     pourrait dire des sottises pareilles au coin de son feu; mais
     qu'un tre humain, aprs avoir fait de tels jeux de mots, les
     crive, les recopie, les transmette  l'imprimeur, en corrige les
     preuves et les lance dans le monde, c'en est assez pour nous
     faire rougir de notre espce[41].

On devine bien qu'il n'est pas plus doux pour les morts que pour les
vivants. Par exemple, s'il s'agit de l'archevque Laud:

     Le plus svre chtiment que les deux chambres eussent pu lui
     infliger, tait de le mettre en libert et de l'envoyer  Oxford.
     L il serait demeur, tortur par son humeur diabolique, affam
     de mettre au pilori et de mutiler les protestants, tourmentant
     les cavaliers, faute d'autres, par sa sottise et son aigreur,
     s'acquittant dans la cathdrale de ses gnuflexions et de ses
     grimaces, continuant cet incomparable journal que nous ne
     regardons jamais sans que l'imbcillit de son intelligence nous
     fasse oublier les vices de son coeur, notant minutieusement ses
     rves, comptant les gouttes de sang qui coulaient de son nez,
     surveillant de quel ct tombait le sel et coutant les cris de
     la chouette. Le mpris et la piti taient la seule vengeance que
     le parlement aurait d prendre d'un si ridicule vieux bigot[42].

Quand il plaisante, il reste grave, ainsi que font presque tous les
crivains de son pays. L'_humour_ consiste  dire d'un ton solennel
des choses extrmement comiques, et  garder le style noble et la
phrase ample, au moment mme o l'on fait rire tous ses auditeurs. Tel
est le commencement d'un article sur un nouvel historien de Burleigh:

     L'ouvrage du docteur Nares, dit-il, nous a rempli d'un tonnement
     semblable  celui qu'prouva le capitaine Lemuel Gulliver,
     lorsqu'il aborda pour la premire fois  Brobdingnag, et vit des
     tiges de bl aussi hautes que des chnes, des ds aussi grands
     que des seaux, et des roitelets aussi gros que des dindons.
     L'ouvrage et toutes ses parties sont composs sur une chelle
     gigantesque; le titre est aussi long qu'une prface ordinaire, la
     prface remplirait un livre ordinaire, et le livre contient
     autant de matire qu'une bibliothque. Nous ne pouvons mieux
     rsumer les mrites de cette prodigieuse masse de papier qu'en
     disant qu'elle consiste en deux mille pages in-4 environ
     d'impression serre, qu'elle occupe en volume quinze cents pouces
     cubes, et qu'elle pse soixante livres bien comptes. Un tel
     livre, avant le dluge, et t considr comme une lecture aise
     par Hilpa et Shalum; mais malheureusement la vie de l'homme n'est
     aujourd'hui que de soixante-dix ans, et nous ne pouvons nous
     empcher de dire au docteur Nares que ce n'est pas bien  lui de
     nous demander une grande portion d'une si courte existence[43].

Cette comparaison, emprunte  Swift, est une moquerie dans le got de
Swift. Les mathmatiques deviennent, entre les mains des Anglais, un
excellent moyen de raillerie, et l'on se rappelle comment le
spirituel doyen, comparant par des chiffres la gnrosit romaine et
la gnrosit anglaise, accablait Marlborough sous une addition.
L'_humour_ emploie contre les gens des faits positifs, des arguments
de commerant, des contrastes bizarres tirs de la vie vulgaire. Cela
surprend et droute tout d'un coup le lecteur; on tombe brusquement
sous quelque dtail familier et grotesque; le choc est violent; on
clate de rire sans beaucoup de gaiet; la dtente part si
soudainement et si durement qu'elle est comme un coup d'assommoir. En
voici un exemple: Macaulay rfute ceux qui ne veulent pas qu'on
imprime les auteurs classiques indcents:

     Nous avons peine  croire, dit-il, que dans un monde aussi plein
     de tentations que celui-ci, un homme, qui aurait t vertueux
     s'il n'avait pas lu Aristophane et Juvnal, devienne vicieux
     parce qu'il les a lus. Celui qui, expos  toutes les influences
     d'un tat de socit semblable au ntre, craint de s'exposer aux
     influences de quelques vers grecs et latins, agit selon nous,
     comme le voleur qui demandait aux shrifs de lui faire tenir un
     parapluie au-dessus de la tte, depuis la porte de Newgate
     jusqu' la potence, parce que la matine tait pluvieuse et qu'il
     craignait de prendre froid[44].

L'ironie, le sarcasme, les genres de plaisanterie les plus amers sont
habituels aux Anglais: ils dchirent lorsqu'ils gratignent. Si l'on
veut s'en convaincre, on peut comparer la mdisance franaise telle
que Molire l'a reprsente dans le _Misanthrope_, et la mdisance
anglaise telle que Shridan l'a reprsente en imitant Molire et le
_Misanthrope_. Climne pique, mais ne blesse pas; les amis de lady
Sneerwell blessent et laissent dans toutes les rputations qu'ils
touchent des marques sanglantes; la raillerie que je vais traduire est
une des plus douces de Macaulay.

     Les ministres donnrent, dit-il, le commandement  lord Galway,
     vtran expriment, qui tait dans la guerre ce que les docteurs
     de Molire taient en mdecine, qui trouvait beaucoup plus
     honorable d'chouer en suivant les rgles que de russir par des
     innovations, et qui aurait t trs-honteux de lui-mme s'il
     avait pris Montjouy par les moyens singuliers que Peterborough
     employa. Ce grand commandant conduisit la campagne de 1707 de la
     manire la plus scientifique. Il rencontra l'arme des Bourbons
     dans la plaine d'Almanza. Il rangea ses troupes d'aprs les
     mthodes prescrites par les meilleurs crivains, et en peu
     d'heures perdit dix-huit mille hommes, cent vingt tendards, tout
     son bagage et toute son artillerie[45].

Ces rudesses sont d'autant plus fortes, que le ton ordinaire est plus
noble et plus srieux.

On n'a vu jusqu'ici que le raisonneur, le savant, l'orateur et l'homme
d'esprit; il y a encore dans Macaulay un pote; et, quand on n'aurait
pas lu ses _Chants de l'ancienne Rome_, il suffirait, pour le deviner,
de lire quelques-unes de ses phrases o l'imagination, longtemps
contenue par la svrit de la dmonstration, dborde tout d'un coup
par des mtaphores magnifiques, et se rpand en comparaisons
splendides, dignes par leur ampleur d'tre reues dans une pope.

     L'Arioste, dit-il, nous raconte l'histoire d'une fe, qui par une
     loi mystrieuse de sa nature, tait condamne  paratre en
     certaines saisons sous la forme d'un hideux et venimeux serpent.
     Ceux qui la maltraitaient pendant la priode de son dguisement
     taient  jamais exclus des bienfaits qu'elle prodiguait aux
     hommes. Mais pour ceux qui, en dpit de son aspect repoussant,
     avaient piti d'elle et la protgeaient, elle se rvlait plus
     tard  leurs yeux sous la belle et cleste forme qui lui tait
     naturelle, accompagnait leurs pas, exauait tous leurs dsirs,
     remplissait leur maison de richesses, les rendait heureux dans
     l'amour et victorieux dans la guerre. Telle est cette desse
     qu'on nomme la Libert. Parfois elle prend la forme d'un odieux
     reptile; elle rampe, elle siffle, elle mord. Mais malheur  ceux
     qui, saisis de dgot, essayeront de l'craser! Et heureux les
     hommes, qui, ayant os la recevoir sous sa forme effrayante et
     dgrade, seront enfin rcompenss par elle au temps de sa
     beaut et de sa gloire[46]!

Ces gnreuses paroles partent du coeur; la source est pleine, elle a
beau couler, elle ne tarit pas; ds que l'crivain parle de la cause
qu'il aime, ds qu'il voit se lever devant lui la Libert, l'Humanit
et la Justice, la Posie nat d'elle-mme dans son me, et vient poser
sa couronne sur le front de ses nobles soeurs.

     La Rforme, dit-il ailleurs, est un vnement depuis longtemps
     accompli; ce volcan a puis sa rage; les vastes ravages causs
     par son irruption sont oublis. Les bornes qu'il avait emportes
     ont t replaces; les difices ruins ont t rpars. La lave a
     couvert d'une crote fconde les champs que jadis elle avait
     dvasts, et aprs avoir chang un riche et beau jardin en un
     dsert, elle a chang de nouveau le dsert en un jardin plus
     riche et plus beau. La seconde irruption n'est pas encore
     termine. Les marques de son ravage sont toujours autour de nous;
     les cendres sont encore chaudes sous nos pieds. Dans quelques
     directions, ce dluge de feu continue encore  s'tendre.
     Cependant l'exprience nous autorise  croire avec certitude que
     cette explosion, comme celle qui l'a prcde, fertilisera le sol
     qu'elle a dvast. Dj, dans les parties qui ont souffert le
     plus cruellement, d'opulentes cultures et de paisibles
     habitations commencent  s'lever au milieu de la solitude. Plus
     nous lirons l'histoire des ges passs, plus nous observerons les
     signes de notre poque, plus nous sentirons nos coeurs se remplir
     et se soulever d'esprance  la pense des futures destines du
     genre humain[47].

Je devrais peut-tre, en achevant cette analyse, indiquer quelles
imperfections sont l'effet de ces grandes qualits; comment l'aisance,
la grce, la verve aimable, la varit, la simplicit, l'enjouement,
manquent  cette mle loquence,  cette solide raison,  cette
ardente dialectique; pourquoi l'art d'crire et la puret classique
ne se rencontrent point toujours dans cet homme de parti, combattant
de tribune; bref, pourquoi un Anglais n'est ni un Franais ni un
Athnien. J'aime mieux traduire encore un passage, dont la solennit
et la magnificence donneront quelque ide des srieux et riches
ornements qu'il jette sur son rcit, sorte de vgtation puissante,
fleurs de pourpre clatante, pareilles  celles qui s'panouissent 
chaque page du _Paradis perdu_ et de _Childe Harold_. Warren Hasting
arrivait de l'Inde et venait d'tre dcrt d'accusation.

     Le 13 fvrier 1788, les sances de la cour commencrent. On a vu
     des spectacles plus blouissants pour l'oeil, plus
     resplendissants de pierreries et de drap d'or, plus attrayants
     pour des hommes enfants; mais peut-tre il n'y en eut jamais de
     mieux calcul pour frapper un esprit rflchi et une imagination
     cultive. Tous les genres divers d'intrt qui appartiennent au
     pass et au prsent, aux objets voisins et aux objets loigns,
     taient rassembls dans un mme lieu, et dans une mme heure.
     Tous les talents et toutes les facults qui sont dvelopps par
     la libert et par la civilisation taient en ce moment dploys
     avec tous les avantages qu'ils pouvaient emprunter  leur
     alliance et  leur contraste. Chaque pas du procs reportait 
     l'esprit, soit en arrire,  travers tant de sicles troubls,
     jusqu'aux jours o les fondements de notre constitution furent
     poss; soit bien loin dans l'espace, par-dessus des mers et des
     dserts sans bornes, jusque parmi des nations bronzes, qui
     habitent sous des toiles inconnues, qui adorent des dieux
     inconnus, et qui crivent en caractres tranges de droite 
     gauche. La grande cour du parlement allait siger, selon les
     formes transmises depuis les jours des Plantagenets, et juger un
     Anglais accus d'avoir exerc la tyrannie sur le souverain de la
     sainte cit de Bnars, et sur les dames de la maison princire
     d'Oude.

     L'endroit tait digne d'un tel jugement. C'tait la grande salle
     de Guillaume le Roux, la salle qui avait retenti d'acclamations 
     l'inauguration de trente rois, la salle qui avait vu la juste
     condamnation de Bacon, et le juste acquittement de Somers, la
     salle o l'loquence de Strafford avait pour un moment confondu
     et touch un parti victorieux enflamm d'un juste ressentiment,
     la salle o Charles avait fait face  la haute cour de justice
     avec ce tranquille courage qui a rachet  demi sa rputation. Ni
     la pompe militaire, ni la pompe civile ne manquaient  ce
     spectacle. Les avenues taient bordes d'une ligne de grenadiers;
     des postes de cavalerie maintenaient les rues libres. Les pairs,
     en robe d'or et d'hermine, taient conduits  leurs places par
     des hrauts sous l'ordre de Jarretire, le roi d'armes; les
     juges, dans leurs vtements d'office, taient l pour donner leur
     avis sur les points de loi. Prs de cent soixante-dix lords, les
     trois quarts de la chambre haute, marchaient en ordre solennel de
     leur lieu ordinaire d'assemble au tribunal; le plus jeune des
     barons conduisait le cortge, Georges Elliot, lord Heathfield,
     rcemment anobli pour sa mmorable dfense de Gibraltar contre
     les flottes et les armes de France et d'Espagne. La longue
     procession tait ferme par le duc de Norfolk, comte marchal du
     royaume, par les grands dignitaires, par les frres et fils du
     roi; le prince de Galles venait le dernier, remarquable par la
     beaut de sa personne et par sa noble attitude. Les vieux murs
     gris taient tendus d'carlate; les longues galeries taient
     couvertes d'un auditoire tel qu'il s'en trouva rarement de
     semblable pour exciter les craintes ou l'mulation des orateurs.
     L taient rassembls, de toutes les parties d'un empire vaste,
     libre, clair et prospre, la grce et l'amabilit fminines,
     l'esprit et la science, les reprsentants de toute science et de
     tout art. L taient assis autour de la reine les jeunes
     princesses de la maison de Brunswick avec leurs blonds cheveux;
     l, les ambassadeurs de grands rois et de grandes rpubliques
     contemplaient avec admiration un spectacle que nulle autre
     contre ne pouvait leur prsenter. L, Siddons, dans toute la
     fleur de sa majestueuse beaut, regardait avec motion une scne
     qui surpassait toutes les imitations du thtre. L, l'historien
     de l'empire romain pensait aux jours o Cicron plaidait la
     cause de la Sicile contre Verrs, o, devant un snat qui
     retenait encore quelque apparence de libert, Tacite tonnait
     contre l'oppresseur de l'Afrique. L, on voyait assis l'un  ct
     de l'autre, le plus grand peintre et le plus grand rudit de
     l'poque. Ce spectacle avait fait quitter  Reynold le chevalet
     qui nous a conserv les fronts pensifs de tant d'crivains et
     d'hommes d'tat, et les doux sourires de tant de nobles dames. Il
     avait engag Parr  suspendre les travaux qu'il poursuivait dans
     la sombre et profonde mine d'o il avait tir un si vaste trsor
     d'rudition, trsor trop souvent enseveli dans la terre, trop
     souvent tal avec ostentation, sans jugement et sans got, mais
     cependant prcieux, massif et splendide. L, se montraient les
     charmes voluptueux de celle  qui l'hritier du trne avait en
     secret engag sa foi; l aussi tait cette beaut, mre d'une
     race si belle, la sainte Ccile dont les traits dlicats,
     illumins par l'amour et la musique, ont t drobs par l'art 
     la destruction commune; l taient les membres de cette brillante
     socit qui citait, critiquait et changeait des reparties sous
     les riches tentures en plumes de paon qui ornaient la maison de
     mistress Montague; l enfin, ces dames dont les lvres, plus
     persuasives que celles de Fox lui-mme, avaient emport
     l'lection de Westminster en dpit de la cour et de la
     trsorerie, brillaient autour de Georgiana, duchesse de
     Devonshire[48].

Cette vocation de l'histoire, de la gloire et de la constitution
nationale forme un tableau d'un genre unique. L'espce de patriotisme
et de posie qu'elle rvle est le rsum du talent de Macaulay; et le
talent, comme le tableau, est tout anglais.

[Note 37: He asked Addison's advice. Addison said that the poem as
it stood was a delicious little thing, and entreated Pope not to run
the risk of marring what was so excellent in trying to mend it. Pope
afterwards declared that this insidious counsel first opened his eyes
to the baseness of him who gave it.

Now there can be no doubt that Pope's plan was most ingenious, and
that he afterwards executed it with great skill and success. But does
it necessarily follow that Addison's advice was bad? And if Addison's
advice was bad, does it necessarily follow that it was given from bad
motives? If a friend were to ask us whether we would advise him to
risk his all in a lottery of which the chances were ten to one against
him, we should do our best to dissuade him from running such a risk.
Even if he were so lucky as to get the thirty thousand pound prize, we
should not admit that we had counselled him ill; and we should
certainly think it the height of injustice in him to accuse us of
having been actuated by malice. We think Addison's advice a good
advice. It rested on a sound principle, the result of long and wide
experience. The general rule undoubtedly is that, when a successful
work of imagination has been produced, it should not be recast. We
cannot at this moment call to mind a single instance in which this
rule has been transgressed with happy effect, except the instance of
the Rape of the Lock. Tasso recast his Jerusalem, Akenside recast his
Pleasures of the Imagination, and his Epistle to Curio. Pope himself,
emboldened no doubt by the success with which he had expanded and
remodeled the Rape of the Lock, made the same experiment on the
Dunciad. All these attempts failed. Who was to foresee that Pope
would, once in his life, be able to do what he could not himself do
twice, and what nobody else has ever done?

Addison's advice was good. But had it been bad, why should we
pronounce it dishonest? Scott tells us that one of his best friends
predicted the failure of Waverley. Herder adjured Goethe not to take
so unpromising a subject as Faust. Hume tried to dissuade Robertson
from writing the History of Charles the Fifth. Nay, Pope himself was
one of those who prophesied that Cato would never succeed on the
stage, and advised Addison to print out without risking a
representation. But Scott, Goethe, Robertson, Addison, had the good
sense and generosity to give their advisers credit for the best
intentions. Pope's heart was not of the same kind with theirs.

                    (_Critical and Historical Essays_, t. V, p. 144.)]

[Note 38: Essai sur Addison, remarques sur _the Campaign_.]

[Note 39: During that interval the business of a servant of the
Company was simply to wring out of the natives a hundred or two
hundred thousand pounds as speedily as possible, that he might return
home before his constitution had suffered from the heat, to marry a
peer's daughter, to buy rotten boroughs in Cornwall, and to give balls
in Saint-James square.... There was still a nabob of Bengal who stood
to the English rulers of his country in the same relation in which
Augustulus stood to Odoacer, or the last Merovingians to Charles
Martel and Pepin. He lived at Moorshedabad, surrounded by princely
magnificence. He was approached with outward marks of reverence, and
his name was used in public instruments. But in the government of the
country, he had less real share than the youngest writer or cadet in
the Company's service.... Of his moral character it is difficult to
give a notion to those who are acquainted with human nature only as it
appears in our island. What the Italian, is to the Englishman, what
the Hindoo is to the Italian, what the Bengalee is to other Hindoos,
that was Nuncomar to other Bengalees. The physical organisation of the
Bengalee is feeble even to effeminacy. He lives in a constant vapour
bath. His pursuits are sedentary, his limbs delicate, his movements
languid. During many ages he has been trampled upon by men of bolder
and more hardy breeds. Courage, independance, veracity are qualities
to which his constitution and his situation are equally unfavourable.
His mind bears a singular analogy to his body. It is weak even to
helplessness for purposes of manly resistance; but its suppleness and
its tact move the children of sterner climates to admiration non
unmingled with contempt. All those arts which are the natural defence
of the weak are more familiar to this subtle race than to the Ionian
of the time of Juvenal or to the Jew of the dark ages. What the horns
are to the buffalo, what the paw is to the tiger, what the sting is to
the bee, what beauty, according to the old Greek song, is to woman,
deceit is to the Bengalee. Large promises, smooth excuses, elaborate
tissues of circumstantial falsehood, chicanery, perjury, forgery are
the weapons, offensive and defensive, of the people of the Lower
Ganges. All those millions do not furnish one sepoy to the armies of
the Company. But as usurers, as money-changers, as sharp legal
practitioners, no class of human beings can bear a comparison with
them.]

[Note 40: He had in the highest degree that noble faculty whereby
man is able to live in the past and in the future, in the distant and
in the unreal. India and its inhabitants were not to him as to most
Englishmen mere names and abstractions, but a real country and a real
people. The burning sun, the strange vegetation of the palm and
cocoa-tree, the rice-field, the tank, the huge trees, older than the
Mogul empire, under which the village crowds assemble, the thatched
roof of the peasant's hut, the rich tracery of the mosque where the
imaun prays with his face to the Mecca, the drums and banners and
gaudy idols, the devotee swinging in the air, the graceful maiden,
with the pitcher on her head, descending the steps to the river-side,
the black faces, the long beards, the yellow streaks of sect, the
turbans and the flowing robes, the spears and the silver maces, the
elephants with their canopies of state, the gorgeous palanquin of the
prince, and the close litter of the noble lady, all those things were
to him as the objects amidst which his own life had been placed, as
the objects which lay on the road between Beaconsfield and Saint-James
street. All India was present to the eye of his mind, from the hall
where suitors laid gold and perfumes at the feet of sovereigns to the
wild moor where the gipsy camp was pitched, from the bazars humming
like bee-hives with the crowd of buyers and sellers, to the jungle
where the lonely courier shakes his bunch of iron rings to scare away
the hyenas. He had just as lively an idea of the insurrection at
Benares as of lord George Gordon's riot and of the execution of
Nuncomar as of the execution of Dr Dodd. Oppression in Bengal was to
him the same thing as oppression in the streets of London.]

[Note 41: But in all those works in which Mr. Southey has
completely abandoned narration, and has undertaken to argue moral and
political questions, his failure has been complete and ignominious. On
such occasions his writings are rescued from utter contempt and
derision solely by the beauty and purity of the English. We find, we
confess, so great a charm in Mr. Southey's style that, even when he
writes nonsense, we generally read it with pleasure, except indeed
when he tries to be droll. A more insufferable jester never existed.
He very often attempts to be humorous, and yet we do not remember a
single occasion on which he has succeeded farther than to be quaintly
and flippantly dull. In one of his works he tells us that Bishop
Spratt was very properly so called, inasmuch as he was a very small
poet. And in the book now before us he cannot quote Francis Bugg, the
renegade Quaker, without a remark on his unsavoury name. A wise man
might talk folly like this by his own fireside; but that any human
being, after having made such a joke, should write it down, and copy
it out, and transmit it to the printer, and correct the proof-sheets,
and send it forth into the world, is enough to make us ashamed of our
species.

                    (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 215.)]

[Note 42: The severest punishment which the two Houses could have
inflicted on him would have been to set him at liberty and send him to
Oxford. There he might have staid, tortured by his own diabolical
temper, hungering for puritans to pillory and mangle, plaguing the
cavaliers, for want of somebody else to plague, with his peevishness
and absurdity, performing grimaces and antics in the cathedral,
continuing that incomparable diary, which we never see without
forgetting the vices of his heart in the imbecility of his intellect,
minuting down his dreams, counting the drops of blood which fell from
his nose, watching the direction of the salt, and listening for the
note of the screech-owls. Contemptuous mercy was the only vengeance
which it became the Parliament to take on such a ridiculous old bigot.

                    (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 165.)]

[Note 43: The work of Dr. Nares has filled us with astonishment
similar to that which Captain Lemuel Gulliver felt when first he
landed in Brobdingnag, and saw corn as high as the oaks in the New
Forest, thimbles as large as buckets, and wrens of the bulk of
turkeys. The whole book, and every component part of it, is on a
gigantic scale. The title is as long as an ordinary preface: the
prefatory matter would furnish out an ordinary book; and the book
contains as much reading as an ordinary library. We cannot sum up the
merits of the stupendous mass of paper which lies before us better
than by saying that it consists of about two thousand closely printed
quarto pages, that it occupies fifteen hundred inches cubic measure,
and that it weighs sixty pounds avoirdupois. Such a book might, before
the deluge, have been considered as light reading by Hilpa and Shalum.
But unhappily the life of man is now three-score years and ten; and we
cannot but think it somewhat unfair in Dr. Nares to demand from us so
large a portion of so short an existence.

                    (_Critical and Historical Essays_, t. II, p. 81.)]

[Note 44:.... We find it difficult to believe that, in a world so
full of temptation as this, any gentleman whose life would have been
virtuous if he had not read Aristophanes and Juvenal, will be made
vicious by reading them. A man who, exposed to all the influences of
such a state of society as that in which we live, is yet afraid of
exposing himself to the influence of a few Greek or Latin verses,
acts, we think, much like the felon who begged the sheriffs to let him
have an umbrella held over his head from the door of Newgate to the
gallows, because it was a drizzling morning and he was apt to take
cold.

                    (_Critical and Historical Essays_, t. V, p. 146.)]

[Note 45: They therefore gave the command to lord Galway, an
experienced veteran, a man who was in war what Molire's doctors were
in medicine, who thought it much more honourable to fail according to
rule, than to succeed by innovation, and who would have been very much
ashamed of himself if he had taken Monjuich by means so strange as
those which Peterborough employed. This great commander conducted the
campaign of 1707 in the most scientific manner. On the plain of
Almanza he encountered the army of the Bourbons. He drew up his troops
according to the methods prescribed by the best writers, and in a few
hours lost eighteen thousand men, a hundred and twenty standards, all
his baggage and all his artillery.]

[Note 46: Ariosto tells a pretty story of a fairy, who, by some
mysterious law of her nature, was condemned to appear at certain
seasons in the form of a foul and poisonous snake. Those who injured
her during the period of her disguise were for ever excluded from
participation in the blessings which she bestowed. But to those who,
in spite of her loathsome aspect, pitied and protected her, she
afterwards revealed herself in the beautiful and celestial form which
was natural to her, accompanied their steps, granted all their wishes,
filled their houses with wealth, made them happy in love and
victorious in war. Such a spirit is Liberty. At times she takes the
form of a hateful reptile. She grovels, she hisses, she stings. But
woe to those who in disgust shall venture to crush her! And happy are
those who, having dared to receive her in her degraded and frightful
shape, shall at length be rewarded by her in the time of her beauty
and her glory! (T. I, p. 40.)]

[Note 47: The Reformation is an event long past. That volcano has
spent its rage. The wide waste produced by its outbreak is forgotten.
The landmarks which were swept away have been replaced. The ruined
edifices have been repaired. The lava has covered with a rich
incrustation the fields which it once devastated, and, after having
turned a beautiful and fruitful garden into a desert, has again turned
the desert into a still more beautiful and fruitful garden. The second
great eruption is not yet over. The marks of its ravages are still all
around us. The ashes are still hot beneath our feet. In some
directions, the deluge of fire still continues to spread. Yet
experience surely entitles us to believe that this explosion, like
that which preceded it, will fertilise the soil which it has
devastated. Already, in those parts which have suffered most severely,
rich cultivation and secured dwellings have begun to appear amidst the
waste. The more we read of the history of past ages, the more we
observe the signs of our own times, the more do we feel our hearts
filled and swelled up by a good hope for the future destinies of the
human race. (T. II, p. 92.)]

[Note 48: On the thirteenth of February 1788, the sittings of the
Court commenced. There have been spectacles more dazzling to the eye,
more gorgeous with jewellery and cloth of gold, more attractive to
grown-up children, than that which was then exhibited at Westminster;
but perhaps there never was a spectacle so well calculated to strike a
highly cultivated, a reflecting, an imaginative mind. All the various
kinds of interests which belong to the near and to the distant, to the
present and to the past were collected on one spot and in one hour.
All the talents and all the accomplishments which are developed by
liberty and civilisation were now displayed with every advantage that
could be derived both from cooperation and from contrast. Every step
in the proceedings carried the mind either backward, through many
centuries, to the days when the foundations of our constitution were
laid; or far away over boundless seas and deserts, to dusky natives
living under strange stars, worshipping strange gods and writing
strange characters from right to left. The high Court of Parliament
was to sit, according to forms handed down from the days of the
Plantagenets, on an Englishman accused of exercising tyranny over the
lord of the holy city of Benares and over the ladies of the princely
house of Oude.

The place was worthy of such a trial. It was the great Hall of William
Rufus, the hall which had resounded with acclamations at the
inauguration of thirty kings, the hall which had witnessed the just
sentence of Bacon and the just absolution of Somers, the hall where
the eloquence of Strafford had for a moment awed and melted a
victorious party inflamed with just resentment, the hall where Charles
had confronted the high court of justice with the placid courage which
has half redeemed his fame. Neither military nor civil pomp was
wanting. The avenues were lined with grenadiers. The streets were kept
clear by cavalry. The peers robed in gold and ermine were marshalled
by the heralds under Garter king-at-arms. The judges in their
vestments of state attended to give advice on points of law. Near a
hundred and seventy lords, three fourths of the Upper-house, as the
Upper-house then was, walked in solemn order from their usual place of
assembly to the tribunal. The junior baron present led the way, George
Elliot, lord Heathfield, recently ennobled for his memorable defence
of Gibraltar against the fleets and armies of France and Spain. The
long procession was closed by the duke of Norfolk earl marshal of the
realm, by the great dignitaries, and by the brothers and sons of the
king. Last of all came the prince of Wales conspicuous by his fine
person and noble bearing. The grey old walls were hung with scarlet.
The long galleries were crowded by an audience such as has rarely
excited the fears or the emulation of an orator. There were gathered
together from all parts of a great, free, enlightened and prosperous
empire, grace and female loveliness, wit and learning, the
representation of every science and of every art. There were seated
round the queen the fair-haired young daughters of the house of
Brunswick. There the ambassadors of great kings and commonwealths
gazed with admiration on a spectacle which no other country in the
world could present. There Siddons in the prime of her majestic beauty
looked with emotion on a scene surpassing all the imitations of the
stage. There the historian of the Roman empire thought of the days
when Cicero pleaded the cause of Sicily against Verres, and when,
before a senate which still retained some show of freedom, Tacitus
thundered against the oppressor of Africa. There were seen side by
side the greatest painter and the greatest scholar of the age. The
spectacle had allured Reynolds from that easel, which has preserved to
us the thoughtful foreheads of so many writers and statesmen, and the
sweet smiles of so many noble matrons. It had induced Parr to suspend
his labours in that dark and profound mine from which he had extracted
a vast treasure of erudition, a treasure too often buried in the
earth, too often paraded with injudicious and inelegant ostentation,
but still precious, massive, and splendid. There appeared the
voluptuous charms of her to whom the heir of the throne had in secret
plighted his faith. There too was she, the beautiful mother of a
beautiful race, the St Cecilia whose delicate features, lighted up by
love and music, art has rescued from the common decay. There were the
members of that brilliant society which quoted, criticised, and
exchanged reparties, under the rich peacock-hangings of Mrs Montague.
And there the ladies whose lips, more persuasive than those of Fox
himself, had carried the Westminster election against palace and
treasury, shone round Georgiana duchess of Devonshire.]


 2.

Ainsi prpar, il a abord l'histoire d'Angleterre; il y a choisi
l'poque qui convenait le mieux  ses opinions politiques,  son
style,  sa passion,  sa science, au got de sa nation,  la
sympathie de l'Europe. Il a racont l'tablissement de la constitution
anglaise, et concentr tout le reste de l'histoire autour de cet
vnement unique, le plus beau qu'il y ait au monde[49], aux yeux
d'un Anglais et d'un politique. Il a port dans cette oeuvre une
mthode nouvelle d'une grande beaut, d'une extrme puissance: le
succs a t extraordinaire. Quand parut le second volume, trente
mille exemplaires taient demands d'avance. Essayons de dcrire cette
histoire, de la rattacher  cette mthode, et cette mthode  ce genre
d'esprit.

Cette histoire est universelle et n'est point brise. Elle comprend
les vnements de tout genre et les mne de front. Les uns ont racont
l'histoire des races, d'autres celle des classes, d'autres celle des
gouvernements, d'autres celle des sentiments, des ides et des moeurs;
Macaulay les raconte toutes: J'accomplirais bien imparfaitement la
tche que j'ai entreprise, si je ne parlais que des batailles et des
siges, de l'lvation et de la chute des gouvernements, des intrigues
du palais, des dbats du parlement. Mon but et mes efforts seront de
faire l'histoire de la nation aussi bien que l'histoire du
gouvernement, de marquer le progrs des beaux-arts et des arts utiles,
de dcrire la formation des sectes religieuses et les variations du
got littraire, de peindre les moeurs des gnrations successives, et
de ne point ngliger mme les rvolutions qui ont chang les habits,
les ameublements, les repas et les amusements publics. Je porterai
volontiers le reproche d'tre descendu au-dessous de la dignit de
l'histoire, si je russis  mettre sous les yeux des Anglais du
dix-neuvime sicle un tableau vrai de la vie de leurs anctres[50].
Il a tenu parole. Il n'a rien spar et rien omis. Chez lui, les
portraits se mlent au rcit. Vous voyez ceux de Danby, de Nottingham,
de Shrewsbury, de Howe, dans l'histoire d'une session, entre deux
dcisions du parlement. Les petites anecdotes curieuses, les dtails
d'intrieur, la description d'un mobilier viennent couper l'expos
d'une guerre sans le rompre. En quittant le rcit des grandes
affaires, on voit volontiers les gots hollandais du roi Guillaume, le
muse chinois, les grottes, les labyrinthes, les volires, les tangs,
les parterres gomtriques, dont il enlaidit Hampton-Court. Une
dissertation politique prcde ou suit la narration d'une bataille;
d'autres fois l'auteur se fait touriste ou psychologue avant de
devenir politique ou tacticien. Il dcrit les hautes terres d'cosse,
demi-papistes et demi-paennes, les voyants envelopps dans une peau
de boeuf, attendant le moment de l'inspiration, des hommes baptiss
faisant aux dmons du lieu des libations de lait ou de bire; les
femmes grosses, les filles de dix-huit ans labourant un misrable
champ d'avoine, pendant que leurs maris ou leurs pres, hommes
athltiques, se chauffent au soleil; les brigandages et les barbaries
regards comme de belles actions; les gens poignards par derrire ou
brls vifs; les mets rebutants, l'avoine de cheval et les gteaux de
sang de vache vivante offerts aux htes par faveur et politesse; les
huttes infectes, o l'on se couchait sur la fange, et o l'on se
rveillait  demi touff,  demi aveugl et  demi lpreux. Un
instant aprs, il s'arrte pour noter un changement du got public,
l'horreur qu'on prouvait alors pour ces repaires de brigands, pour
cette contre de rocs sauvages et de landes striles; l'admiration
qu'on ressent aujourd'hui pour cette patrie de guerriers hroques,
pour ce pays de montagnes grandioses, de cascades bouillonnantes, de
dfils pittoresques. Il trouve dans le progrs du bien-tre physique
les causes de cette rvolution morale, et juge que si nous louons les
montagnes et la vie sauvage, c'est que nous sommes rassasis de
scurit. Il est tour  tour conomiste, littrateur, publiciste,
artiste, historien, biographe, conteur, philosophe mme; par cette
diversit de rles, il gale la diversit de la vie humaine, et
prsente aux yeux, au coeur,  l'esprit,  toutes les facults de
l'homme, l'histoire complte de la civilisation de son pays.

D'autres, comme Hume, ont essay ou essayent de le faire. Ils mettent
ici les affaires religieuses, un peu plus loin les vnements
politiques, ensuite des dtails littraires,  la fin des
considrations gnrales sur les changements de la socit et du
gouvernement, croyant qu'une collection d'histoires est l'histoire, et
que des membres attachs bout  bout sont un corps. Macaulay ne l'a
point cru, et a bien fait. Quoique Anglais, il a l'esprit d'ensemble.
Tant d'vnements amasss font chez lui non un total, mais un tout.
Explications, rcits, dissertations, anecdotes, peintures,
rapprochements, allusions aux vnements modernes, tout se tient dans
son livre. C'est que tout se tient dans son esprit. Il a le plus vif
sentiment des causes; et ce sont les causes qui lient les faits. Par
elles les vnements pars se rassemblent en un vnement unique;
elles les unissent parce qu'elles les produisent, et l'historien qui
les recherche toutes ne peut manquer d'apercevoir ou de sentir l'unit
qui est leur effet. Lisez, par exemple, le voyage du roi Jacques en
Irlande: point de peinture plus curieuse; n'est-ce pourtant qu'une
peinture curieuse? Arriv  Cork, il ne trouve point de chevaux pour
le porter. Le pays est un dsert. Plus d'industrie, plus de culture,
plus de civilisation, depuis que les colons anglais et protestants ont
t chasss, vols, tus. Il est reu entre deux haies de brigands
demi-nus, arms de couteaux et de btons; sous les pas de son cheval,
on tend en guise de tapis des manteaux de grosse toile comme en
portent les bandits et les bergers. On lui offre des guirlandes de
tiges de choux en manire de couronnes de lauriers. Dans un large
district, il ne se trouve en tout que deux charrettes. Le palais du
lord lieutenant est si mal bti que la pluie noie les appartements. On
part pour l'Ulster; les officiers franais croient voyager dans les
solitudes de l'Arabie. Le comte d'Avaux crit  sa cour que, pour
trouver une botte de foin, il faut courir  cinq ou six milles. 
Charlemont,  grand'peine, comme marque de grande faveur, on procura
un sac de gruau  l'ambassade franaise. Les officiers suprieurs
couchent dans des tanires qu'ils auraient trouves trop sales pour
leurs chiens. Les soldats irlandais sont des maraudeurs demi-sauvages
qui ne savent que crier, gorger et se dbander. Mal rassasis de
pommes de terre et de lait aigre, ils se jettent en affams sur les
grands troupeaux des protestants. Ils dchirent,  belles dents, la
chair des boeufs et des moutons, et l'avalent demi-saignante et
demi-pourrie. Faute de chaudires, ils la font cuire dans la peau. Le
carme survenant, ils cessent d'engloutir les viandes, et ne cessent
pas de tuer les btes. Un paysan abat une vache pour se faire une
paire de souliers. Parfois, une bande gorge d'un coup cinquante ou
soixante btes, enlve les peaux et abandonne les corps qui
empoisonnent l'air. L'ambassadeur de France estime qu'en six semaines
il y eut cinquante mille btes  cornes abattues qui pourrirent sur le
sol. On valuait le nombre des moutons et brebis tus  trois ou
quatre cent mille.--Ne voit-on pas d'avance l'issue de la rvolte?
Qu'attendre de ces serfs gloutons, stupides et sauvages? Que
pourra-t-on tirer d'un pays dvast, et peupl de dvastateurs? 
quelle discipline voudra-t-on soumettre ces maraudeurs et ces
bouchers? Quelle rsistance feront-ils  la Boyne, quand ils verront
les vieux rgiments de Guillaume, les furieux escadrons des rfugis
franais, les protestants acharns et insults de Londonderry et
d'Enniskillen se lancer dans la rivire et courir l'pe haute contre
leurs mousquets? Ils s'enfuiront le roi en tte, et les minutieuses
anecdotes, parses dans le rcit des rceptions, des voyages et des
crmonies, auront annonc la victoire des protestants. L'histoire des
moeurs se trouve ainsi rattache  l'histoire des vnements; les uns
causent les autres, et la description explique le rcit.

Ce n'est pas assez de voir des causes; il faut encore en voir
beaucoup. Tout vnement en a une multitude. Me suffit-il, pour
comprendre l'action de Marlborough ou de Jacques, de me rappeler une
disposition ou qualit qui l'explique? Non, car, puisqu'elle a pour
cause toute une situation et tout un caractre, il faut que
j'aperoive d'un seul coup et en abrg tout le caractre et toute la
situation qui l'ont produite. Le gnie concentre. Il se mesure au
nombre des souvenirs et des ides qu'il ramasse en un seul point. Ce
que Macaulay en rassemble est norme. Je ne sache point d'historien
qui ait une mmoire plus sre, mieux fournie, mieux rgle. Lorsqu'il
raconte les actions d'un homme ou d'un parti, il revoit en une minute
tous les vnements de son histoire, et toutes les maximes de sa
conduite; il a tous les dtails prsents; ils lui reviennent  chaque
instant par multitudes. Il n'a rien oubli; il les parcourt aussi
aisment, aussi compltement, aussi srement que le jour o il les a
numrs et crits. Personne n'a si bien enseign et si bien su
l'histoire. Il en est aussi pntr que ses personnages. Le whig ou le
tory ardent, expriment, rompu aux affaires, qui se levait et agitait
la chambre, n'avait pas des arguments plus nombreux, mieux rangs,
plus prcis. Il ne savait pas mieux le fort et le faible de sa cause;
il n'tait pas plus familier avec les intrigues, les rancunes, les
variations des partis, les chances de la lutte, les intrts des
particuliers et du public. Les grands romanciers entrent dans l'me de
leurs personnages, prennent leurs sentiments, leurs ides, leur
langage; il semble que Balzac ait t commis-voyageur, portire,
courtisane, vieille fille, pote, et qu'il ait employ sa vie  tre
chacun de ces personnages: son tre est multiple et son nom est
lgion. Avec un talent diffrent, Macaulay a la mme puissance: avocat
incomparable, il plaide un nombre infini de causes; et il possde
chacune de ces causes aussi pleinement que son client. Il a des
rponses pour toutes les objections, des claircissements pour toutes
les obscurits, des raisons pour tous les tribunaux. Il est prt 
chaque instant, et sur toutes les parties de sa cause. Il semble qu'il
ait t whig, tory, puritain, membre du conseil priv, ambassadeur. Il
n'est point pote comme M. Michelet; il n'est point philosophe comme
M. Guizot; mais il possde si bien toutes les puissances oratoires, il
accumule et ordonne tant de faits, il les tient dans sa main si
serrs, il les manie avec tant d'aisance et de vigueur, qu'il russit
 recomposer la trame entire et suivie de l'histoire, sans en omettre
un fil et sans en sparer les fils. Le pote ranime les tres morts;
le philosophe formule les lois cratrices; l'orateur connat, expose
et plaide des causes. Le pote ressuscite des mes, le philosophe
ordonne un systme, l'orateur reforme des chanes de raisons; mais
tous trois vont au mme but par des voies diffrentes, et l'orateur
comme ses rivaux, et par d'autres moyens que ses rivaux, reproduit
dans son oeuvre l'unit et la complexit de la vie.

Un second caractre de cette histoire est la clart. Elle est
populaire; personne n'explique mieux et n'explique autant que
Macaulay. Il semble qu'il fasse une gageure contre son lecteur, et
qu'il lui dise: Soyez aussi distrait, aussi sot, aussi ignorant qu'il
vous plaira. Vous aurez beau tre distrait, vous m'couterez; vous
aurez beau tre sot, vous comprendrez; vous aurez beau tre ignorant,
vous apprendrez. Je rpterai la mme ide sous tant de formes, je la
rendrai sensible par des exemples si familiers et si prcis, je
l'annoncerai si nettement au commencement, je la rsumerai si
soigneusement  la fin, je marquerai si bien les divisions, je suivrai
si exactement l'ordre des ides, je tmoignerai un si grand dsir de
vous clairer et vous convaincre, que vous ne pourrez manquer d'tre
clair et convaincu. Certainement, il pensait ainsi, quand il
prparait ce morceau sur la loi qui, pour la premire fois, accorda
aux dissidents l'exercice de leur culte.

     De toutes les lois qui furent jamais portes par un parlement,
     l'Acte de Tolrance est peut-tre celle qui met le mieux en
     lumire les vices particuliers et l'excellence particulire de la
     lgislation anglaise. La science de la politique,  quelques
     gards, ressemble fort  la science de la mcanique. Le
     mathmaticien peut aisment dmontrer qu'une certaine force,
     applique au moyen d'un certain levier ou d'un certain systme de
     poulies, suffira pour lever un certain poids. Mais sa
     dmonstration part de cette supposition que la machine est telle
     que nulle charge ne la fera flchir ou rompre. Si le mcanicien,
     qui doit soulever une grande masse de granit au moyen de poutres
     relles et de cordes relles, se fiait sans rserve  la
     proposition qu'il trouve dans les traits de dynamique, et ne
     tenait pas compte de l'imperfection de ses matriaux, tout son
     appareil de leviers, de roues et de cordes s'croulerait bientt
     en dbris, et avec toute sa science gomtrique, on le jugerait
     bien infrieur dans l'art de btir  ces barbares barbouills
     d'ocre, qui, sans jamais avoir entendu parler du paralllogramme
     des forces, trouvrent le moyen d'empiler les pierres de
     Stonehenge. Ce que le mcanicien est au mathmaticien, l'homme
     d'tat pratique l'est  l'homme d'tat spculatif.  la vrit,
     il est trs-important que les lgislateurs et les administrateurs
     soient verss dans la philosophie du gouvernement; de mme qu'il
     est trs-important que l'architecte qui doit fixer un oblisque
     sur son pidestal, ou suspendre un pont tabulaire sur une
     embouchure de fleuve, soit vers dans la philosophie de
     l'quilibre et du mouvement. Mais, de mme que celui qui veut
     btir effectivement doit avoir dans l'esprit beaucoup de choses
     qui n'ont jamais t remarques par d'Alembert ni Euler, celui
     qui veut gouverner effectivement doit tre perptuellement guid
     par des considrations dont on ne trouvera point la moindre trace
     dans les crits d'Adam Smith et de Jrmie Bentham. Le parfait
     lgislateur est un exact intermdiaire entre l'homme de pure
     thorie, qui ne voit rien que des principes gnraux, et l'homme
     de pure pratique, qui ne voit rien que des circonstances
     particulires. Le monde, pendant ces quatre-vingts dernires
     annes, a t singulirement fcond en lgislateurs en qui
     l'lment spculatif prdominait  l'exclusion de l'lment
     pratique. L'Europe et l'Amrique ont d  leur sagesse des
     douzaines de constitutions avortes, constitutions qui ont vcu
     juste assez longtemps pour faire un tapage misrable, et ont pri
     dans les convulsions. Mais dans la lgislature anglaise,
     l'lment pratique a toujours prdomin, et plus d'une fois
     prdomin avec excs sur l'lment spculatif. Ne point
     s'inquiter de la symtrie, et s'inquiter beaucoup de l'utilit;
     n'ter jamais une anomalie, uniquement parce qu'elle est une
     anomalie; ne jamais innover, si ce n'est lorsque quelque malaise
     se fait sentir, et alors innover juste assez pour se dbarrasser
     du malaise; n'tablir jamais une proposition plus large que le
     cas particulier auquel on remdie: telles sont les rgles qui,
     depuis l'ge de Jean jusqu' l'ge de Victoria, ont gnralement
     guid les dlibrations de nos deux cent cinquante
     parlements[51].

L'ide est-elle encore obscure, douteuse? A-t-elle encore besoin de
preuves, d'claircissement? Souhaite-t-on quelque chose de plus? Vous
rpondez non; Macaulay rpond oui. Aprs l'explication gnrale vient
l'explication particulire; aprs la thorie, l'application; aprs la
dmonstration thorique, la dmonstration pratique. Vous vouliez vous
arrter, il poursuit:

     L'Acte de Tolrance approche trs-prs de l'idal d'une grande
     loi anglaise. Pour un juriste vers dans la thorie de la
     lgislation, mais qui ne connatrait point  fond les
     dispositions des partis et des sectes entre lesquels l'Angleterre
     tait divise au temps de la Rvolution, cet acte ne serait qu'un
     chaos d'absurdits et de contradictions. Il ne supporte pas
     l'examen, si on le juge d'aprs des principes gnraux solides.
     Bien plus, il ne supporte pas l'examen, si on le juge d'aprs un
     principe solide ou non. Le principe solide est videmment que la
     simple erreur thologique ne doit pas tre punie par le magistrat
     civil. Ce principe non-seulement n'est pas reconnu par l'Acte de
     Tolrance, mais encore il est rejet positivement. Pas une seule
     des lois cruelles portes contre les non-conformistes par les
     Tudors et les Stuarts n'est rapporte. La perscution continue 
     tre la rgle gnrale; la tolrance est l'exception. Ce n'est
     point tout. La Libert qui est donne  la conscience est donne
     de la faon la plus capricieuse. Un quaker, qui fait une
     dclaration de foi en termes gnraux, obtient le plein bnfice
     de l'acte, sans signer un seul des trente-neuf articles; un
     ministre indpendant, qui est parfaitement dispos  faire la
     dclaration demande au quaker, mais qui a des doutes sur six ou
     sept des articles, demeure sous le coup des lois pnales. Howe
     est expos  des chtiments, s'il prche avant d'avoir
     solennellement dclar qu'il adhre  la doctrine anglicane
     touchant l'Eucharistie. Penn, qui rejette entirement
     l'Eucharistie, obtient la parfaite libert de prcher sans faire
     aucune dclaration, quelle qu'elle soit,  ce sujet.

     Voil quelques-uns des dfauts qui ne peuvent manquer de frapper
     toute personne qui examinera l'Acte de Tolrance d'aprs ces lois
     de la raison qui sont les mmes dans tous les pays et dans tous
     les ges. Mais ces dfauts paratront peut-tre des mrites, si
     nous prenons garde aux passions et aux prjugs de ceux pour qui
     l'Acte de Tolrance fut compos. Cette loi, remplie de
     contradictions que peut dcouvrir le premier colier venu en
     philosophie politique, fit ce que n'et pu faire une loi compose
     par toute la science des plus grands matres de philosophie
     politique. Que les articles rsums tout  l'heure soient
     gnants, purils, incompatibles entre eux, incompatibles avec la
     vraie thorie de la libert religieuse, chacun doit le
     reconnatre. Tout ce qu'on peut dire pour leur dfense est qu'ils
     ont t une grande masse de maux sans choquer une grande masse de
     prjugs; que, d'un seul coup et pour toujours, sans un seul vote
     de division dans l'une ou dans l'autre chambre, sans une seule
     meute dans les rues, sans presque un seul murmure mme dans les
     classes qui taient le plus profondment imprgnes de bigoterie,
     ils ont mis fin  une perscution qui s'tait dchane pendant
     quatre gnrations, qui avait bris un nombre infini de coeurs,
     qui avait dsol un nombre infini de foyers, qui avait rempli les
     prisons d'hommes dont le monde n'tait pas digne, qui avait
     chass des milliers de ces laboureurs et de ces artisans
     honntes, actifs, religieux, qui sont la vraie force des nations,
     et les avait forcs  chercher un refuge au del de l'Ocan,
     parmi les wigwams des Indiens rouges et les repaires des
     panthres. Une telle dfense paratra faible peut-tre  des
     thoriciens troits. Mais probablement les hommes d'tat la
     jugeront complte[52].

Pour moi, ce que je trouve complet ici, c'est l'art de dvelopper. Ces
antithses d'ides soutenues par des antithses de mots, ces phrases
symtriques, ces expressions rptes  dessein pour attirer
l'attention, cet puisement de la preuve mettent sous nos yeux le
talent d'avocat et d'orateur que nous rencontrions tout  l'heure dans
l'art de plaider toutes les causes, de possder un nombre infini de
moyens, de les possder tous et toujours  chaque incident du procs.
Ce qui achve de manifester ce genre d'esprit, ce sont les fautes o
son talent l'entrane.  force de dvelopper, il allonge. Plus d'une
fois ses explications sont des lieux communs. Il prouve ce que tout le
monde accorde. Il claircit ce qui est clair. Tel passage sur la
ncessit des ractions semble l'amplification d'un bon lve[53]. Tel
autre, excellent et nouveau, ne peut tre lu qu'une fois avec plaisir.
 la seconde, il parat trop vrai; on a tout vu du premier coup, et
l'on s'ennuie. J'ai omis un tiers du morceau sur l'Acte de Tolrance;
et les esprits vifs diront que j'aurais d en omettre un autre tiers.

Le dernier trait, le plus singulier, le moins anglais de cette
histoire, c'est qu'elle est intressante. Macaulay a crit, dans _la
Revue d'dimbourg_, cinq volumes d'Essais; et chacun sait que le
premier mrite d'un _reviewer_, ou d'un journaliste, est de se faire
lire. Un gros volume a le droit d'ennuyer; il n'est pas gros pour
rien; sa taille rclame d'avance l'attention de celui qui l'ouvre. La
solide reliure, la table symtrique, la prface, les chapitres
substantiels aligns comme des soldats en bataille, tout vous ordonne
de prendre un fauteuil, d'endosser une robe de chambre, de mettre vos
pieds au feu, et d'tudier; vous ne devez pas moins  l'homme grave
qui se prsente  vous arm de six cents pages de texte et de trois
ans de rflexion. Mais un journal qu'on parcourt dans un caf, une
revue qu'on feuillette dans un salon, le soir avant de se mettre 
table, ont besoin d'attirer les yeux, de vaincre la distraction, de
conqurir leurs lecteurs. Macaulay a pris ce besoin dans cet exercice,
et il a conserv dans l'histoire les habitudes qu'il avait gagnes
dans les journaux. Il emploie tous les moyens de garder l'attention,
bons ou mdiocres, dignes ou indignes d'un grand talent, entre autres,
l'allusion aux circonstances actuelles. Vous savez ce mot d'un
directeur de revue  qui Pierre Leroux proposait un article sur Dieu.
Dieu! cela n'a pas d'actualit! Macaulay en profite. S'il nomme un
rgiment, il indique en quelques lignes les actions d'clat qu'il a
faites depuis son institution jusqu' nos jours: voil les officiers
de ce rgiment camps en Crime,  Malte ou  Calcutta, obligs de
lire son histoire.--Il raconte la rception de Schomberg par la
Chambre: qui s'intresse  Schomberg?  l'instant il ajoute que
Wellington, cent ans plus tard, fut reu en pareilles circonstances
avec un crmonial copi du premier: quel Anglais ne s'intresse pas 
Wellington?--Il raconte le sige de Londonderry, il dsigne la place
que les anciens bastions occupent dans la ville actuelle, le champ qui
tait couvert par le camp irlandais, le puits o buvaient les
assigeants: quel habitant de Londonderry pourra s'empcher d'acheter
son livre?--Quelque ville qu'il aborde, il marque les changements
qu'elle a subis, les nouvelles rues ajoutes, les btiments rpars ou
construits, l'augmentation du commerce, l'introduction d'industries
nouvelles: voil tous les aldermen et tous les ngociants obligs de
souscrire  son ouvrage.--Ailleurs nous rencontrons une anecdote sur
un acteur et une actrice: comme les superlatifs intressent, il
commence par dire que William Mountford tait le plus agrable
comdien, qu'Anne Bracegirdle tait l'actrice la plus populaire du
temps. S'il introduit un homme d'tat, il l'annonce toujours par
quelque grand mot: c'tait le plus insinuant, ou bien le plus
quitable, ou bien le plus instruit, ou bien le plus acharn et le
plus dbauch de tous les politiques d'alors.--Mais ses grandes
qualits le servent aussi bien l-dessus que ces machines littraires
un peu trop visibles, un peu trop nombreuses, un peu trop grossires.
La multitude tonnante des dtails, le mlange de dissertations
psychologiques et morales, des descriptions, des rcits, des
jugements, des plaidoiries, des portraits, par-dessus tout la bonne
composition et le courant continu d'loquence occupent et retiennent
l'attention jusqu'au bout. On prouve de la peine  finir un volume de
Lingard et de Robertson; on aurait de la peine  ne pas finir un
volume de Macaulay.

Voici une narration dtache qui montre fort bien et en abrg les
moyens d'intresser qu'il emploie, et le grand intrt qu'il excite.
Il s'agit du massacre de Glencoe. Il commence par dcrire l'endroit en
voyageur qui l'a vu, et le signale aux bandes de touristes et
d'amateurs, historiens et antiquaires, qui tous les ans partent de
Londres.

     Mac-Ian habitait  l'entre d'un ravin situ prs du rivage
     mridional de Lochleven. Prs de la maison taient deux ou trois
     petits hameaux habits par sa tribu. La population qu'il
     gouvernait n'excdait pas, dit-on, deux cents mes. Dans le
     voisinage de ce petit groupe de villages, il y avait quelques
     bois-taillis et quelques pturages; mais, en remontant un peu le
     dfil, on ne voyait aucun signe d'habitation et de culture. En
     langue galique, Glencoe signifie Valle des Larmes; en effet,
     elle est le plus mlancolique et le plus dsol de tous les
     dfils cossais. C'est vraiment la valle de l'Ombre de la
     Mort[54]. Des brouillards et des orages psent sur elle pendant
     la plus grande partie des beaux ts; et mme dans les jours
     rares o le soleil est brillant, quand il n'y a aucun nuage dans
     le ciel, l'impression que laisse le paysage est triste et
     accablante. Le sentier longe un ruisseau qui sort du plus sombre
     et du plus lugubre des tangs de montagne. De grands murs de roc
     menacent des deux cts. Mme en juillet, on peut souvent
     distinguer des lignes de neige dans les fentes, prs des sommets.
     Sur tous les versants, des amas de ruines marquent la course
     furieuse des torrents. Mille aprs mille, le voyageur cherche en
     vain des yeux la fume d'une hutte, ou une forme humaine
     enveloppe dans un plaid; il coute en vain pour entendre les
     aboiements d'un chien de berger ou le blement d'un agneau. Mille
     aprs mille, le seul son qui indique la vie est le cri indistinct
     d'un oiseau de proie, perch sur quelque crneau de roche battu
     par la tempte. Le progrs de la civilisation qui a chang tant
     de landes incultes en champs dors de moissons, ou gays par les
     fleurs des pommiers, n'a fait que rendre Glencoe plus dsole.
     Toute la science et toute l'industrie d'un ge pacifique ne
     peuvent extraire rien d'utile de ce dsert; mais dans un ge de
     violence et de rapine, le dsert lui-mme devenait utile par
     l'abri qu'il offrait au bandit et  son butin[55].

La description, quoique fort belle, est crite en style dmonstratif.
L'antithse de la fin l'explique; l'auteur l'a faite pour montrer que
les gens de Glencoe taient les plus grands brigands du pays.

Le matre de Stairs, qui reprsentait Guillaume en cosse,
s'autorisant de ce que Mac-Ian n'avait pas prt le serment de
fidlit au jour marqu, voulut dtruire le chef et son clan. Il
n'tait pouss ni par une haine hrditaire, ni par un intrt priv;
il tait homme de got, poli et aimable. Il fit ce crime par humanit,
persuad qu'il n'y avait pas d'autre moyen de pacifier les hautes
terres. L-dessus, Macaulay insre une dissertation de quatre pages,
fort bien faite, pleine d'intrt et de science, dont la diversit
nous repose, qui nous fait voyager  travers toutes sortes d'exemples
historiques, et toutes sortes de leons morales.

     Nous voyons chaque jour des hommes faire pour leur parti, pour
     leur secte, pour leur pays, pour leurs projets favoris de rforme
     politique et sociale, ce qu'ils ne voudraient pas faire pour
     s'enrichir ou se venger eux-mmes. Devant une tentation
     directement offerte  notre cupidit prive ou  notre animosit
     prive, ce que nous avons de vertu prend l'alarme. Mais la vertu
     elle-mme contribue  la chute de celui qui croit pouvoir, en
     violant quelque rgle morale importante, rendre un grand service
      une glise,  un tat,  l'humanit. Il fait taire les
     objections de sa conscience, et endurcit son coeur contre les
     spectacles les plus mouvants, en se rptant  lui-mme que ses
     intentions sont pures, que son objet est noble, et qu'il fait un
     petit mal pour un grand bien. Par degrs, il arrive  oublier
     entirement l'infamie des moyens en considrant l'excellence de
     la fin, et accomplit sans un seul remords de conscience des
     actions qui feraient horreur  un boucanier. Il n'est pas 
     croire que saint Dominique, pour le meilleur archevch de la
     chrtient, et pouss des pillards froces  voler et 
     massacrer une population pacifique et industrieuse, qu'verard
     Digby, pour un duch, et fait sauter une grande assemble en
     l'air, ou que Robespierre et tu, moyennant salaire, une seule
     des personnes dont il tua des milliers par philanthropie.[56]

Ne reconnat-on pas ici l'Anglais lev parmi les essais et les
sermons psychologiques et moraux, qui involontairement,  chaque
instant, en rpand quelqu'un sur le papier? Ce genre est inconnu dans
nos chaires et dans nos revues; c'est pourquoi il est inconnu dans nos
histoires. Chez nos voisins, pour entrer dans l'histoire, il n'a qu'
descendre de la chaire et du journal.

Je ne traduis pas la suite de l'explication, les exemples de Jacques
V, de Sixte-Quint et de tant d'autres, que Macaulay cite pour donner
des prcdents au matre de Stairs. Suit une discussion
trs-circonstancie et trs-solide prouvant que le roi Guillaume n'est
pas responsable du massacre. Il est clair que l'objet de Macaulay, ici
comme ailleurs, est moins de faire une peinture que de suggrer un
jugement. Il veut que nous ayons une opinion sur la moralit de
l'acte, que nous l'attribuions  ses vritables auteurs, que chacun
d'eux ait exactement sa part, et point davantage. Un peu plus loin,
quand il s'agira de punir le crime, et que Guillaume, ayant chti
svrement les excuteurs, se contentera de rvoquer le matre de
Stairs, Macaulay compose une dissertation de plusieurs pages pour
juger cette injustice et pour blmer le roi. Ici, comme ailleurs, il
est encore orateur et moraliste; aucun moyen n'a plus de force pour
intresser un lecteur anglais. Heureusement pour nous, il redevient
enfin narrateur; les menus dtails qu'il choisit alors fixent
l'attention et mettent la scne sous les yeux.

     La vue des habits rouges qui approchaient inquita un peu la
     population de la valle. John, le fils an du chef, accompagn
     par vingt hommes de son clan, vint  la rencontre des trangers,
     et leur demanda ce que signifiait cette visite. Le lieutenant
     Lindsay rpondit que les soldats venaient en amis et ne
     demandaient que des logements. Ils furent accueillis amicalement
     et loges sous les toits de chaume de la petite communaut.
     Glenlyon et plusieurs de ses hommes furent reus dans la maison
     d'un montagnard qui s'appellait Inverrigen, du nom du groupe de
     huttes sur lesquelles il avait autorit. Lindsay eut son logis
     plus prs de la demeure du vieux chef. Auchintriater, un des
     principaux du clan, qui gouvernait le petit hameau d'Auchnaion, y
     trouva des quartiers pour une troupe d'hommes commande par le
     sergent Barbour. Les provisions furent libralement fournies. On
     mangea des boeufs qui probablement avaient t engraisss dans
     des pturages loigns; aucun payement ne fut demand; car, en
     hospitalit comme en brigandage, les maraudeurs celtes taient
     rivaux des Bdouins. Pendant douze jours, les soldats vcurent
     familirement avec les habitants de la valle. Le vieux Mac-Ian,
     qui avait t fort inquiet, ne sachant s'il tait considr comme
     sujet ou comme rebelle, parat avoir vu cette visite avec
     plaisir. Les officiers passaient une grande partie de leur temps
     avec lui et avec sa famille. Les longues soires coulaient
     gaiement auprs du feu de tourbe, grce  quelques paquets de
     cartes, qui avaient trouv leur chemin jusqu' ce coin recul du
     monde, et  quelques flacons d'eau-de-vie franaise, qui
     probablement, taient l'adieu de Jacques  ses partisans des
     hautes terres. Glenlyon paraissait chaudement attach  la nice
     du vieux chef et  son mari Alexandre. Chaque jour il venait dans
     leur maison pour boire le coup du matin. Cependant il observait
     avec une attention scrupuleuse tous les chemins par o les
     Macdonalds pourraient essayer de s'enfuir quand on donnerait le
     signal du massacre, et il envoyait le rsultat de ses
     observations  Hamilton[57]....

     La nuit tait rude. Trs-tard dans la soire, le vague soupon
     de quelque mauvais dessein traversa l'esprit du fils an du
     chef. Les soldats taient videmment dans un tat d'agitation; et
     quelques-uns d'entre eux prononaient des cris singuliers. On
     entendit,  ce que l'on prtend, deux hommes chuchoter: Je
     n'aime pas cette besogne. Un d'entre eux murmura: Je serais
     content de combattre les Macdonalds. Mais tuer des hommes dans
     leur lit!--Il faut faire ce qu'on nous commande, rpondit une
     autre voix; s'il y a l quelque chose de mal, c'est l'affaire de
     nos officiers.--John Macdonald fut si inquiet qu'un peu aprs
     minuit il alla au quartier de Glenlyon. Glenlyon et ses hommes
     taient tous debout, et semblaient mettre leurs armes en tat
     pour une action. John, trs-alarm, demanda pourquoi ces
     prparatifs. Glenlyon se rpandit en protestations amicales. Des
     gens de Glengarry maraudent dans le pays, nous nous prparons
     pour marcher contre eux. Vous tes bien en sret. Croyez-vous
     que si vous couriez quelque danger, je n'aurais pas donn un avis
      votre frre Sandy et  sa femme? Les soupons de John se
     calmrent. Il revint chez lui, et se coucha[58].

Le lendemain,  cinq heures du matin, le vieux chef fut assassin, ses
hommes fusills dans leur lit ou au coin de leur feu. Des femmes
furent gorges; un enfant de douze ans, qui demandait la vie 
genoux, tu; ceux qui s'taient enfuis demi-nus, les femmes, les
enfants, prirent de froid et de faim dans la neige.

Ces dtails prcis, ces conversations de soldats, cette peinture des
soires passes au coin du foyer, donnent  l'histoire le mouvement et
la vie du roman. Et pourtant l'historien reste orateur; car il a
choisi tous ces faits pour mettre en lumire la perfidie des assassins
et l'horreur du massacre, et il s'en servira plus tard pour demander,
avec toute la puissance de la passion et de la logique, la punition
des criminels.

Ainsi, cette histoire dont les qualits semblent si peu anglaises
porte partout la marque d'un talent vraiment anglais. Universelle,
suivie, elle enveloppe tous les faits dans sa vaste trame sans la
diviser ni la rompre. Dveloppe, abondante, elle claircit les faits
obscurs, et ouvre aux plus ignorants les questions les plus
compliques. Intressante, varie, elle attire  elle l'attention et
la garde. Elle a la vie, la clart, l'unit, qualits qui semblaient
toutes franaises. Il semble que l'auteur soit un vulgarisateur comme
M. Thiers, un philosophe comme M. Guizot, un artiste comme M. Thierry.
La vrit est qu'il est orateur, et orateur  la faon de son pays;
mais comme il possde au plus haut degr les facults oratoires, et
qu'il les possde avec un tour et des instincts nationaux, il parat
suppler par elles aux facults qu'il n'a pas. Il n'est pas
vritablement philosophe: la mdiocrit de ses premiers chapitres sur
l'ancienne histoire d'Angleterre le prouve assez; mais sa force de
raisonnement, ses habitudes de classification et d'ordre mettent
l'unit dans son histoire. Il n'est pas vritablement artiste: quand
il fait une peinture, il songe toujours  prouver quelque chose; il
insre des dissertations aux endroits les plus touchants; il n'a ni
grce, ni lgret, ni vivacit, ni finesse, mais une mmoire
tonnante, une science norme, une passion politique ardente, un grand
talent d'avocat pour exposer et plaider toutes les causes, une
connaissance prcise des faits prcis et petits qui attachent
l'attention, font illusion, diversifient, animent et chauffent un
rcit. Il n'est pas simplement vulgarisateur: il est trop ardent, trop
acharn  prouver,  conqurir des croyances,  abattre ses
adversaires, pour avoir le limpide talent de l'homme qui explique et
qui expose, sans avoir d'autre but que d'expliquer et d'exposer, qui
rpand partout de la lumire, et ne verse nulle part la chaleur, mais
il est si bien fourni de dtails et de raisons, si avide de
convaincre, si riche en dveloppements, qu'il ne peut manquer d'tre
populaire. Par cette ampleur de science, par cette puissance de
raisonnement et de passion, il a produit un des plus beaux livres du
sicle, en manifestant le gnie de sa nation. Cette solidit, cette
nergie, cette profonde passion politique, ces proccupations de
morale, ces habitudes d'orateur, cette puissance limite en
philosophie, ce style un peu uniforme, sans flexibilit ni douceur, ce
srieux ternel, cette marche gomtrique vers un but marqu,
annoncent en lui l'esprit anglais. Mais s'il est anglais pour nous, il
ne l'est pas pour sa nation. L'animation, l'intrt, la clart,
l'unit de son rcit les tonnent. Ils le trouvent brillant, rapide,
hardi; c'est, disent-ils, un esprit franais. Sans doute, il l'est en
plusieurs points; s'il entend mal Racine, il admire Pascal et Bossuet;
ses amis disent qu'il faisait de Mme de Svign sa lecture
journalire. Bien plus, par la structure de son esprit, par son
loquence et par sa rhtorique, il est latin; en sorte que la
charpente intrieure de son talent le range parmi les classiques;
c'est seulement par son vif sentiment du fait particulier, complexe et
sensible, par son nergie et sa rudesse, par la richesse un peu lourde
de son imagination, par l'intensit de son coloris, qu'il est de sa
race. Comme Addison et Burke, il ressemble  une greffe trangre
alimente et transforme par la sve du tronc national. En tout cas,
ce jugement est la plus forte marque de la diffrence des deux
peuples. Pour aller chez ses voisins, un Franais doit faire deux
voyages. Quand il a franchi la premire distance, qui est grande, il
aborde sur Macaulay. Qu'il se rembarque; il lui faut entreprendre une
seconde traverse aussi longue pour parvenir sur Carlyle, par exemple,
sur un esprit foncirement germanique, sur le vrai sol anglais.

[Note 49: Sic rerum facta est pulcherrima Roma.]

[Note 50: I should very imperfectly execute the task which I have
undertaken if I were merely to treat of battles and sieges, of the
rise and fall of administrations, of intrigues in the palace, and of
debates in the parliament. It will be my endeavour to relate the
history of the people as well as the history of the government, to
trace the progress of useful and ornamental arts, to describe the rise
of religious sects and the changes of literary taste, to portray the
manners of successive generations, and not to pass by with neglect
even the revolutions which have taken place in dress, furniture,
repasts, and public amusements. I shall cheerfully bear the reproach
of having descended below the dignity of history, if I can succeed in
placing before the English of the nineteenth century a true picture of
the life of their ancestors. (_History of England_, t. I, p. 3. d.
Tauchnitz.)]

[Note 51: Of all the Acts that have ever been passed by
Parliament, the Toleration Act is perhaps that which most strikingly
illustrates the peculiar vices and the peculiar excellence of English
legislation. The science of Politics bears in one respect a close
analogy to the science of Mechanics. The mathematician can easily
demonstrate that a certain power, applied by means of a certain lever
or of a certain system of pulleys, will suffice to raise a certain
weight. But his demonstration proceeds on the supposition that the
machinery is such as no load will bend or break. If the engineer, who
has to lift a great mass of real granite by the instrumentality of
real timber and real hemp, should absolutely rely on the proposition
which he finds in treatises on Dynamics, and should make no allowance
for the imperfection of his materials, his whole apparatus of beams,
wheels, and ropes would soon come down in ruin, and, with all his
geometrical skill, he would be found a far inferior builder to those
painted barbarians who, though they never heard of the parallelogram
of forces, managed to pile up Stonehenge. What the engineer is to the
mathematician, the active statesman is to the contemplative statesman.
It is indeed most important that legislators and administrators should
be versed in the philosophy of government, as it is most important
that the architect, who has to fix an obelisk on its piedestal, or to
hang a tubular bridge over an estuary, should be versed in the
philosophy of equilibrium and motion. But, as he who has actually to
build must bear in mind many things never noticed by D'Alembert and
Euler, so must he who has actually to govern be perpetually guided by
considerations to which no allusion can be found in the writings of
Adam Smith or Jeremy Bentham. The perfect lawgiver is a just temper
between the mere man of theory, who can see nothing but general
principles, and the mere man of business, who can see nothing but
particular circumstances. Of lawgivers in whom the speculative element
has prevailed to the exclusion of the practical, the world has during
the last eighty years been singularly fruitful. To their wisdom Europe
and America have owed scores of abortive constitutions, scores of
constitutions have lived just long enough to make a miserable noise,
and have then gone off in convulsions. But in the English legislature
the practical element has always predominated, and not seldom unduly
predominated, over the speculative. To think nothing of symmetry and
much of convenience; never to remove an anomaly merely because it is
an anomaly; never to innovate except when some grievance is felt;
never to innovate except so far as to get rid of the grievance; never
to lay down any proposition of wider extent than the particular case
for which it is necessary to provide; these are the rules which have,
from the age of John to the age of Victoria, generally guided the
deliberations of our two hundred and fifty Parliaments.

                                (_History of England_, t. IV, p. 84.)]

[Note 52: The Toleration Act approaches very near to the idea of a
great English law. To a jurist, versed in the theory of legislation,
but not intimately acquainted with the temper of the sects and parties
into which the nation was divided at the time of the Revolution, that
act would seem to be a mere chaos of absurdities and contradictions.
It will not bear to be tried by sound general principles. Nay, it will
not bear to be tried by any principle, sound or unsound. The sound
principle undoubtedly is, that mere theological error ought not to be
punished by the civil magistrate. This principle the Toleration Act
not only does not recognise, but positively disclaims. Not a single
one of the cruel laws enacted against nonconformists by the Tudors or
the Stuarts is repealed. Persecution continues to be the general rule.
Toleration is the exception. Nor is this all. The freedom which is
given to conscience is given in the most capricious manner. A Quaker,
by making a declaration of faith in general terms, obtains the full
benefit of the act without signing one of the thirty nine articles. An
Independant minister, who is perfectly willing to make the declaration
required from the quaker, but who has doubts about six or seven of the
articles, remains still subject to the penal laws. Howe is liable to
punishment if he preaches before he has solemnly declared his assent
to the anglican doctrine touching the Eucharist. Penn, who altogether
rejects the Eucharist, is at perfect liberty to preach without making
any declaration whatever on the subject.

These are some of the obvious faults which must strike every person
who examines the Toleration Act by that standard of just reason which
is the same in all countries and in all ages. But these very faults
may perhaps appear to be merits, when we take into consideration the
passions and prejudices of those for whom the Toleration Act was
framed. This law, abounding with contradictions which every smatterer
in political philosophy can detect, did what a law framed by the
utmost skill of the greatest masters of political philosophy might
have failed to do. That the provisions which have been recapitulated
are cumbrous, puerile, inconsistent with each other, inconsistent with
the true theory of religious liberty, must be acknowledged. All that
can be said in their defence is this; that they removed a vast mass of
evil without shocking a vast mass of prejudice; that they put an end,
at once and for ever, without one division in either house of
Parliament; without one riot in the streets, with scarcely one audible
murmur even from the classes most deeply tainted with bigotry, to a
persecution which had raged during four generations, which had broken
innumerable hearts, which had made innumerable firesides desolate,
which had filled the prisons with men of whom the world was not
worthy, which had driven thousands of those honest, diligent and
God-fearing yeomen and artisans who are the true strength of a nation,
to seek a refuge beyond the ocean among the wigwams of red Indians and
the lairs of panthers. Such a defence, however weak it may appear to
some shallow speculators, will probably be thought complete by
statesmen. (_History of England_, t. IV, p, 86.)]

[Note 53: T. IV, p. 5. d. Tauchnitz.]

[Note 54: Allusion  un livre populaire, _the Pilgrim's progress_,
par Bunyan.]

[Note 55: Mac Ian dwelt in the mouth of a ravine situated not far
from the southern shore of Lochleven, an arm of the sea which deeply
indents the western coast of Scotland, and separates Argyleshire from
Invernesshire. Near his house were two or three small hamlets
inhabited by his tribe. The whole population which he governed was not
supposed to exceed two hundred souls. In the neighbourhood of the
little cluster of villages was some copsewood and some pasture land:
but a little further up the defile no sign of population or of
fruitfulness was to be seen. In the Gaelic tongue Glencoe signifies
the Glen of Weeping: and in truth that pass is the most dreary and
melancholy of all the Scottish passes, the very Valley of the Shadow
of Death. Mists and storms brood over it through the greater part of
the finest summer; and even on those rare days when the sun is bright,
and when there is no cloud in the sky, the impression made by the
landscape is sad and awful. The path lies along a stream which issues
from the most sullen and gloomy of mountain pools. Huge precipices of
naked stone frown on both sides. Even in July the streaks of snow may
often be discerned in the rifts near the summits. All down the sides
of the crags heaps of ruin mark the headlong paths of the torrents.
Mile after mile the traveller looks in vain for the smoke of one hut,
for one human form wrapped in a plaid, and listens in vain for the
bark of a shepherd's dog or a bleat of a lamb. Mile after mile the
only sound that indicates life is the faint cry of a bird of prey from
some storm-beaten pinnacle of rock. The progress of civilisation,
which has turned so many wastes into fields yellow with harvests or
gay with apple blossoms, has only made Glencoe more desolate. All the
science and industry of a peaceful age can extract nothing valuable
from that wilderness: but, in an age of violence and rapine, the
wilderness itself was valued on account of the shelter which it
afforded to the plunderer and his plunder. (T. VII, p. 4.)]

[Note 56: We daily see men do for their party, for their sect, for
their country, for their favourite schemes of political and social
reform, what they would not do to enrich or to avenge themselves. At a
temptation directly addressed to our private cupidity or to our
private animosity, whatever virtue we have takes the alarm. But virtue
itself may contribute to the fall of him who imagines that it is in
his power, by violating some general rule of morality, to confer an
important benefit on a church, on a commonwealth, on mankind. He
silences the remonstrances of conscience, and hardens his heart
against the most touching spectacles of misery, by repeating to
himself that his intentions are pure, that his objects are noble, that
he is doing a little evil for the sake of a great good. By degrees he
comes altogether to forget the turpitude of the means in the
excellence of the end, and at length perpetrates without one internal
twinge acts which would shock a buccaneer. There is no reason to
believe that Dominic would, for the best archbishopric in Christendom,
have incited ferocious marauders to plunder and slaughter a peaceful
and industrious population, that Everard Digby would for a dukedom
have blown a large assembly of people into the air, or that
Robespierre would have murdered for hire one of the thousands whom he
murdered from philanthropy.

                                                    (_Ibid._, p. 12.)]

[Note 57: The sight of the red coats approaching caused some
anxiety among the population of the valley. John, the eldest son of
the Chief, came, accompanied by twenty clansmen, to meet the
strangers, and asked what this visit meant. Lieutenant Lindsay
answered that the soldiers came as friends, and wanted nothing but
quarters. They were kindly received, and were lodged under the
thatched roofs of the little community. Glenlyon and several of his
men were taken into the house of a tacksman who was named, from the
cluster of cabins over which he exercised authority, Inverriggen.
Lindsay was accommodated nearer to the abode of the old chief.
Auchintriater, one of the principal men of the clan, who governed the
small hamlet of Auchnaion, found room there for a party commanded by a
serjeant named Barbour. Provisions were liberally supplied. There was
no want of beef, which had probably fattened in distant pastures; nor
was any payment demanded: for in hospitality, as in thievery, the
Gaelic marauders rivalled the Bedouins. During twelve days the
soldiers lived familiarly with the people of the glen. Old Mac Ian,
who had before felt many misgivings as to the relation in which he
stood to the government, seems to have been pleased with the visit.
The officers passed much of their time with him and his family. The
long evenings were cheerfully spent by the peat fire with the help of
some packs of cards which had found their way to that remote corner of
the world, and of some French brandy which was probably part of
James's farewell gift to his Highland supporters. Glenlyon appeared to
be warmly attached to his niece and her husband Alexander. Every day
he came to their house to take his morning draught. Meanwhile he
observed with minute attention all the avenues by which, when the
signal for the slaughter should be given, the Macdonalds might attempt
to escape to the hills; and he reported the result of his observations
to Hamilton.]

[Note 58: The night was rough. Hamilton and his troops made slow
progress, and were long after their time. While they were contending
with the wind and snow, Glenlyon was supping and playing at cards with
those whom he meant to butcher before daybreak. He and lieutenant
Lindsay had engaged themselves to dine with the old Chief on the
morrow.

Late in the evening a vague suspicion that some evil was intended
crossed the mind of the Chief's eldest son. The soldiers were
evidently in a restless state; and some of them uttered strange cries.
Two men, it is said, were overheard whispering. "I do not like this
job:" one of them muttered, "I should be glad to fight the Macdonalds.
But to kill men in their beds!"--"We must do as we are bid," answered
another voice. "If there is anything wrong, our officers must answer
for it." John Macdonald was so uneasy that, soon after midnight, he
went to Glenlyon's quarters. Glenlyon and his men were all up, and
seemed to be getting their arms ready for action. John, much alarmed,
asked what these preparations meant. Glenlyon was profuse of friendly
assurances. "Some of Glengarry's people have been harrying the
country. We are getting ready to march against them. You are quite
safe. Do you think that, if you were in any danger, I should not have
given a hint to your brother Sandy and his wife?" John's suspicions
were quieted. He returned to his house, and lay down to rest.]




CHAPITRE IV.

La philosophie et l'histoire. Carlyle.


 1.

SON STYLE ET SON ESPRIT.

     Position excentrique et importante de Carlyle en Angleterre.

     I. Ses bizarreries, ses obscurits, ses violences. -- Son
     imagination, ses enthousiasmes. -- Ses crudits, ses
     bouffonneries.

     II. L'_humour_. En quoi elle consiste. Comment elle est
     germanique. -- Peintures grotesques et tragiques. -- Les dandies
     et les mendiants. -- Catchisme des cochons. -- Extrme tension
     de son esprit et de ses nerfs.

     III. Quelles barrires qui le contiennent et le dirigent. -- Le
     sentiment du rel et le sentiment du sublime.

     IV. Sa passion pour le fait exact et prouv. -- Sa recherche des
     sentiments teints. -- Vhmence de son motion et de sa
     sympathie. -- Intensit de sa croyance et de sa vision. -- _Past
     and Present. Cromwell's Letters and speeches._ -- Son mysticisme
     historique. -- Grandeur et tristesse de ses visions. -- Comment
     il figure le monde d'aprs son propre esprit.

     V. Que tout objet est un groupe, et que tout l'emploi de la
     pense humaine est la reproduction d'un groupe. -- Deux faons
     principales de le reproduire, et deux sortes principales
     d'esprit. -- Les classificateurs. -- Les intuitifs. --
     Inconvnients du second procd. -- Comment il est obscur,
     hasard, dnu de preuves. -- Comment il pousse  l'affectation
     et  l'exagration. -- Durets et outrecuidance qu'il provoque.
     -- Avantages de ce genre d'esprit. -- Il est seul capable de
     reproduire l'objet. -- Il est le plus favorable  l'invention
     originale. -- Quel emploi Carlyle en a fait.


 2.

SON RLE.

     Introduction des ides allemandes en Europe et en Angleterre. --
     tudes allemandes de Carlyle.

     I. De l'apparition des formes d'esprit originales. -- Comment
     elles agissent et finissent. -- Le gnie artistique de la
     Renaissance. -- Le gnie oratoire de l'ge classique. -- Le gnie
     philosophique de l'ge moderne. -- Analogie probable des trois
     priodes.

     II. En quoi consiste la forme d'esprit moderne et allemande. --
     Comment l'aptitude aux ides universelles a renouvel la
     linguistique, la mythologie, l'esthtique, l'histoire, l'exgse,
     la thologie et la mtaphysique. -- Comment le penchant
     mtaphysique a transform la posie.

     III. Ide capitale qui s'en dgage. -- Conception des parties
     solidaires et complmentaires. -- Nouvelle conception de la
     nature et de l'homme.

     IV. Inconvnients de cette aptitude. -- L'hypothse gratuite et
     l'abstraction vague. -- Discrdit momentan des spculations
     allemandes.

     V. Comment chaque nation peut les reforger. -- Exemples anciens:
     L'Espagne au seizime et au dix-septime sicle. -- Les puritains
     et les jansnistes au dix-septime sicle. -- La France au
     dix-huitime sicle. -- Par quels chemins ces ides peuvent
     entrer en France. -- Le positivisme. -- La critique.

     VI. Par quels chemins ces ides peuvent entrer en Angleterre. --
     L'esprit exact et positif. -- L'inspiration passionne et
     potique. -- Quelle voie suit Carlyle.


 3.

SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.

     Sa mthode est morale, non scientifique. -- En quoi il ressemble
     aux puritains. -- _Sartor resartus._

     I. Les choses sensibles ne sont que des apparences. -- Caractre
     divin et mystrieux de l'tre. -- Sa mtaphysique.

     II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les ides
     positivistes, potiques, spiritualistes et mystiques. -- Comment
     chez Carlyle la mtaphysique allemande s'est change en
     puritanisme anglais.

     III. Caractre moral de ce mysticisme. -- Conception du devoir.
     -- Conception de Dieu.

     IV. Conception du christianisme. -- Le christianisme vritable et
     le christianisme officiel. -- Les autres religions. -- Limite et
     porte de la doctrine.

     V. Sa critique. -- Quelle valeur il attribue aux crivains. --
     Quelle classe d'crivains il exalte. -- Quelle classe d'crivains
     il dprcie. -- Son esthtique. -- Son jugement sur Voltaire.

     VI. Avenir de la critique. -- En quoi elle est contraire aux
     prjugs de sicle et de rle. -- Le got n'a qu'une autorit
     relative.


 4.

SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.

     I. Suprme importance des grands hommes. -- Qu'ils sont des
     rvlateurs. -- Ncessit de les vnrer.

     II. Liaison de cette conception et de la conception allemande. --
     En quoi Carlyle est imitateur. -- En quoi il est original. --
     Porte de sa conception.

     III. Comment la vritable histoire est celle des sentiments
     hroques. -- Que les vritables historiens sont des artistes et
     des psychologues.

     IV. Son histoire de Cromwell. -- Pourquoi elle ne se compose que
     de textes relis par un commentaire. -- Sa nouveaut et sa
     valeur. -- Comment il faut considrer Cromwell et les puritains.
     -- Importance du puritanisme dans la civilisation moderne. --
     Carlyle l'admire sans restriction.

     V. Son histoire de la Rvolution franaise. -- Svrit de son
     jugement. -- En quoi il est clairvoyant et en quoi il est
     injuste.

     VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. -- Contre le got du
     bien-tre et la tideur des convictions. -- Sombres prvisions
     pour l'avenir de la dmocratie contemporaine. -- Contre
     l'autorit des votes. -- Thorie du souverain.

     VII. Critique de ces thories. -- Dangers de l'enthousiasme. --
     Comparaison de Carlyle et de Macaulay.


Lorsqu'on demande aux Anglais, surtout  ceux qui n'ont pas quarante
ans, quels sont chez eux les hommes qui pensent, ils nomment d'abord
Carlyle; mais en mme temps ils vous conseillent de ne pas le lire, en
vous avertissant que vous n'y entendrez rien du tout. L-dessus, comme
il est naturel, on se hte de prendre les vingt volumes de Carlyle,
critique, histoire, pamphlets, fantaisies, philosophie; on les lit
avec des motions fort tranges, et en dmentant chaque matin son
jugement de la veille. On dcouvre enfin qu'on est devant un animal
extraordinaire, dbris d'une race perdue, sorte de mastodonte gar
dans un monde qui n'est point fait pour lui. On se rjouit de cette
bonne fortune zoologique, et on le dissque avec une curiosit
minutieuse, en se disant qu'on n'en retrouvera peut-tre pas un
second.


 1.

SON STYLE ET SON ESPRIT.


I

On est drout d'abord. Tout est nouveau ici, les ides, le style, le
ton, la coupe des phrases et jusqu'au dictionnaire. Il prend tout 
contre-pied, il violente tout, les expressions et les choses. Chez lui
les paradoxes sont poss en principe; le bon sens prend la forme de
l'absurde: on est comme transport dans un monde inconnu dont les
habitants marchent la tte en bas, les pieds en l'air, en habits
d'arlequins, de grands seigneurs et de maniaques, avec des
contorsions, des soubresauts et des cris; on est tourdi
douloureusement de ces sons excessifs et discordants; on a envie de se
boucher les oreilles, on a mal  la tte, on est oblig de dchiffrer
une nouvelle langue. On regarde  la table des volumes qui doivent
tre les plus clairs, l'_Histoire de la Rvolution franaise_, par
exemple, et l'on y lit ces titres de chapitres: Idaux
raliss--Viatique--_Astra redux_--Ptitions en
hiroglyphes--Outres--Mercure de Brz--Broglie le dieu de la guerre.
On se demande quelles liaisons il peut y avoir entre ces charades et
les vnements si nets que nous connaissons tous. On s'aperoit alors
qu'il parle toujours en nigmes. Hacheurs de logique[59], voil
comme il dsigne les analystes du dix-huitime sicle. Sciences de
castors, c'est l son mot pour les catalogues et les classifications
de nos savants modernes. Le clair de lune transcendantal, entendez
par l les rveries philosophiques et sentimentales importes
d'Allemagne. Culte de la calebasse rotatoire: cela signifie la
religion extrieure et mcanique[60]. Il ne peut pas s'en tenir 
l'expression simple; il entre  chaque pas dans les figures; il donne
un corps  toutes ses ides; il a besoin de toucher des formes. On
voit qu'il est obsd et hant de visions clatantes ou lugubres;
chaque pense en lui est une secousse; un flot de passion fumeuse
arrive en bouillonnant dans ce cerveau qui regorge, et le torrent
d'images dborde et roule avec toutes les boues et toutes les
splendeurs. Il ne peut pas raisonner, il faut qu'il peigne. S'agit-il
d'expliquer l'embarras d'un jeune homme oblig de choisir une carrire
parmi les convoitises et les doutes de l'ge o nous vivons, il vous
montre[61] un monde dtraqu, ballott, et plongeant comme le vieux
monde romain quand la mesure de ses iniquits fut comble; les abmes,
les dluges suprieurs et souterrains crevant de toutes parts, et dans
ce furieux chaos de clart blafarde, toutes les toiles du ciel
teintes.  peine une toile du ciel qu'un oeil humain puisse
maintenant apercevoir; les brouillards pestilentiels, les impures
exhalaisons devenues incessantes, except sur les plus hauts sommets,
ont effac toutes les toiles du ciel. Des feux follets, qui  et l
courent avec des couleurs diverses, ont pris la place des toiles. Sur
la houle sauvage du chaos, dans l'air de plomb, il n'y a que des
flamboiements brusques d'clairs rvolutionnaires; puis rien que les
tnbres, avec les phosphorescences de la philanthropie, ce vain
mtore;  et l un luminaire ecclsiastique qui se balance encore,
suspendu  ses vieilles attaches vacillantes, prtendant tre encore
une lune ou un soleil,--quoique visiblement ce ne soit plus qu'une
lanterne chinoise, compose surtout de papier, avec un bout de
chandelle qui meurt mal-proprement dans son coeur.

Figurez-vous un volume, vingt volumes composs de tableaux pareils,
relis par des exclamations et des apostrophes; l'histoire mme, son
_Histoire de la Rvolution franaise_, ressemble  un dlire. Carlyle
est un _voyant_ puritain qui voit passer devant lui les chafauds, les
orgies, les massacres, les batailles, et qui, assig de fantmes
furieux ou sanglants, prophtise, encourage ou maudit. Si vous ne
jetez pas le livre de colre et de fatigue, vous perdez le jugement;
vos ides s'en vont, le cauchemar vous prend; un carnaval de figures
contractes et froces tourbillonne dans votre tte; vous entendez des
hurlements d'insurrection, des acclamations de guerre; vous tes
malade: vous ressemblez  ces auditeurs des covenantaires que la
prophtie remplissait de dgot ou d'enthousiasme, et qui cassaient la
tte au prophte, s'ils ne le prenaient pour gnral.

Ces violentes saillies vous paratront encore plus violentes si vous
remarquez l'tendue du champ qu'elles parcourent. Du sublime 
l'ignoble, du pathtique au grotesque, il n'y a qu'un pas pour
Carlyle. Il touche du mme coup les deux extrmes. Ses adorations
finissent par des sarcasmes. L'univers est pour lui aussi bien un
oracle et un temple qu'une cuisine et une curie. Il est  son aise
dans le mysticisme comme dans la brutalit.

Un silence de mort, dit-il en parlant d'un coucher de soleil au cap
Nord[62]; rien que les roches de granit avec leurs teintes de pourpre
et le pacifique murmure de l'Ocan polaire soulev par une ondulation
lente, au-dessus duquel, dans l'extrme nord, pend le grand soleil,
bas et paresseux, comme si, lui aussi, il voulait s'assoupir. Pourtant
sa couche de nuages est tissue d'carlate et de drap d'or; pourtant sa
lumire ruisselle sur le miroir des eaux comme un pilier de feu qui
vacille descendant vers l'abme et se couchant sous mes pieds. En de
tels moments, la solitude est sans prix; qui voudrait parler ou tre
vu, lorsque derrire lui gisent l'Europe et l'Afrique profondment
endormies, et que devant lui s'ouvrent l'immensit silencieuse et le
palais de l'ternel, dont notre soleil est une lampe, une lampe du
porche[63]? Voil les magnificences qu'il rencontre toutes les fois
qu'il est face  face avec la nature. Nul n'a contempl avec une
motion plus puissante les astres muets qui roulent ternellement dans
le firmament ple et enveloppent notre petit monde. Nul n'a contempl
avec une terreur plus religieuse l'obscurit infinie o notre pauvre
pense apparat un instant comme une lueur, et tout  ct de nous le
morne abme o la chaude frnsie de la vie va s'teindre. Ses yeux
sont habituellement fixs sur ces grandes tnbres, et il peint avec
un frmissement de vnration et d'esprance l'effort que les
religions ont fait pour les percer. Au coeur des plus lointaines
montagnes[64], dit-il, s'lve la petite glise. Les morts dorment
tous  l'entour sous leurs blanches pierres tumulaires, dans l'attente
d'une rsurrection heureuse. Ton me serait bien morte, si jamais, 
aucune heure,  l'heure gmissante de minuit, quand le spectre de
cette glise pendait dans le ciel, et que l'tre tait comme englouti
dans les tnbres; tu serais bien inerte, si elle ne t'a pas dit des
choses indicibles qui sont alles jusqu' l'me de ton me. Celui-l
tait fort qui avait une glise, ce que nous pouvons appeler une
glise. Il se tenait debout par elle, quoique, au centre des
immensits, au confluent des ternits; il se tenait debout comme un
homme devant Dieu et devant l'homme. Le vaste univers sans rivage
tait devenu pour lui une ferme cit, une demeure qu'il
connaissait[65]. Rembrandt seul a rencontr ces sombres visions
noyes d'ombre, traverses de rayons mystiques; voil l'glise qu'il a
peinte[66]; voil la mystrieuse apparition flottante pleine de formes
radieuses qu'il a pose au plus haut du ciel, au-dessus de la nuit
orageuse et de la terreur qui secoue les tres mortels. Les deux
imaginations ont la mme grandeur douloureuse, les mmes rayonnements
et les mmes angoisses. Et toutes les deux s'abattent aussi facilement
dans la trivialit et la crudit. Nul ulcre, nulle fange n'est assez
repoussante pour dgoter Carlyle.  l'occasion il comparera la
politique qui cherche la popularit[67] au chien noy de l't
dernier qui monte et remonte la Tamise selon le courant et la mare,
que vous connaissez de vue, et aussi de nez, que vous trouvez l 
chaque voyage, et dont la puanteur devient chaque jour plus
intolrable. Le saugrenu, les disparates abondent dans son style.
Quand le cardinal de Lomnie, si frivole, propose de convoquer une
cour plnire, il le trouve semblable aux serins dresss qui sont
capables de voler gaiement avec une mche allume entre leurs pattes,
et de mettre le feu  des canons,  des magasins de poudre[68]. Au
besoin, il tourne aux images drolatiques. Il finit un dithyrambe par
une caricature. Il clabousse les magnificences avec des
polissonneries baroques. Il accouple la posie au calembour. Le gnie
de l'Angleterre, dit-il  la fin de son livre sur Cromwell, ne plane
plus les yeux sur le soleil, dfiant le monde, comme un aigle 
travers les temptes! Le gnie de l'Angleterre, bien plus semblable 
une autruche vorace tout occupe de sa pture et soigneuse de sa peau,
prsente son _autre_ extrmit au soleil, sa tte d'autruche enfonce
dans le premier buisson venu, sous de vieilles chapes ecclsiastiques,
sous des manteaux royaux, sous l'abri de toutes les dfroques qui
peuvent se trouver l; c'est dans cette position qu'elle attend
l'issue. L'issue s'est fait attendre, mais on voit maintenant qu'elle
est invitable. Il n'y a pas d'autruche tout occupe de sa grossire
pture terrestre, et la tte enfonce dans de vieilles dfroques, qui
ne soit veille un jour d'une faon terrible, _ posteriori_, sinon
autrement[69].

C'est par cette bouffonnerie qu'il conclut son meilleur livre, sans
quitter l'accent srieux, douloureux, au milieu des anathmes et des
prophties. Il a besoin de ces grandes secousses. Il ne sait pas se
tenir en place, n'occuper  la fois qu'une province littraire. Il
bondit par saccades effrnes d'un bout  l'autre du champ des ides;
il confond tous les styles, il entremle toutes les formes; il
accumule les allusions paennes, les rminiscences de la Bible, les
abstractions allemandes, les termes techniques, la posie, l'argot,
les mathmatiques, la physiologie, les vieux mots, les nologismes. Il
n'est rien qu'il ne foule et ne ravage. Les constructions symtriques
de l'art et de la pense humaine, disperses et bouleverses,
s'amoncellent sous sa main en un gigantesque amas de dbris informes,
au haut duquel, comme un conqurant barbare, il gesticule et il
combat.

[Note 59: _Logick-choppers._]

[Note 60: Parce que les Kalmoucks mettent des prires dans une
calebasse que le vent fait tourner, ce qui produit,  leur avis, une
adoration perptuelle. De mme les moulins  prire du Tibet.]

[Note 61: A world all rocking and plunging, like that old Roman
one, when the measure of its iniquities was full; the abysses, and
subterranean and supernal deluges, plainly broken loose; in the wild
dim lighted chaos all stars of heaven gone out. No star of heaven
visible, hardly now to any man; the pestiferous fogs and foul
exhalations grown continual, have, except on the highest mountain
tops, blotted out all stars; will-o'-wisps, of various course and
colour, take the place of stars. Over the wild-surging cahos, in the
leaden air, are only sudden glares of revolutionary lightning; then
mere darkness with philanthropistic phosphorescences, empty meteoric
lights; here and there an ecclesiastical luminary still hovering,
hanging on to its old quaking fixtures, pretending still to be a moon
or sun, though visibly it is but a chinese lantern made of _paper_
mainly with candle-end foully dying in the heart of it. (_Life of
Sterling_, p. 55).]

[Note 62: _Sartor resartus._]

[Note 63: "Silence as of death," writes he; "for midnight, even in
the arctic latitudes, has its character: nothing but the granite
cliffs ruddy-tinged, the peaceable gurgle of that slow-heaving polar
Ocean, over which in the utmost North the great sun hangs low and
lazy, as if he too were slumbering. Yet is his cloud-couch wrought of
crimson and cloth of gold; yet does his light stream over the mirror
of waters, like a tremulous fire-pillar, shooting downwards to the
abyss, and hide itself under my feet. In such moments, solitude also
is invaluable; for who would speak, or be looked on, when behind him
lies all Europe and Africa, fast asleep, except the watchmen; and
before him the silent immensity, and palace of the Eternal, whereof
our sun is but a porch-lamp?"]

[Note 64: _French Revolution_, t. I, p. 13.]

[Note 65: In the heart of the remotest mountains rises the little
kirk; the dead all slumbering round it, under their white
memorial-stones, "in hope of happy resurrection." Dull wert thou, o
reader, if never in any hour (say of moaning midnight, when such kirk
hung spectral in the sky, and being was as if swallowed up of
darkness), it spoke to thee things unspeakable that went to the soul's
soul. Strong was he that had a church, what we can call a church; he
stood thereby, though "in the centre of immensities, in the conflux of
eternities," yet manlike toward God and man; the vague shoreless
universe had become for him a firm city and dwelling which he knew.

                      (_History of the French Revolution_, chap. II.)]

[Note 66: Dans l'_Adoration des bergers_.]

[Note 67: _Latter day Pamphlets._]

[Note 68: _French Revolution_, t. I, p. 137.]

[Note 69: The genius of England no longer soars sunward, world
defiant, like an eagle through the storms, "mewing his mighty youth,"
as John Milton saw her do; the genius of England, much liker a greedy
ostrich intent on provender and a whole skin mainly, stands with its
_other_ extremity sunward, with its ostrich-head stuck into the
readiest bush, of old church-tippets, king-cloaks, or what other
"sheltering fallacy" there may be, and so awaits the issue. The issue
has been slow; but it is now seen to have been inevitable. No ostrich
intent on gross terrene provender, and sticking its head into
fallacies, but will be awakened one day in a terrible _a posteriori_
manner, if not otherwise.

                                         (_Cromwell's Letters_, fin.)]


II

Cette disposition d'esprit produit l'_humour_, mot intraduisible, car
la chose nous manque. L'_humour_ est le genre de talent qui peut
amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient  leur esprit
comme la bire et l'eau-de-vie  leur palais. Pour les gens d'une
autre race, il est dsagrable; nos nerfs le trouvent trop pre et
trop amer. Entre autres choses, ce talent contient le got des
contrastes. Swift plaisante avec la mine srieuse d'un ecclsiastique
qui officie, et dveloppe en homme convaincu, les absurdits les plus
grotesques. Hamlet, secou de terreur et dsespr, ptille de
bouffonneries. Heine se moque de ses motions au moment o il s'y
livre. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle
aux ides comiques, une casaque d'arlequin aux ides graves.--Un autre
trait de l'_humour_ est l'oubli du public. L'auteur nous dclare qu'il
ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'tre compris ni
approuv, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si son got et ses
ides nous dplaisent, nous n'avons qu' dcamper. Il veut tre
raffin et original tout  son aise; il est chez lui dans son livre et
portes closes; il se met en pantoufles, en robe de chambre, bien
souvent les pieds en l'air, parfois sans chemise. Carlyle a son style
propre, et note son ide  sa faon; c'est  nous de la comprendre. Il
fait allusion  un mot de Goethe, de Shakspeare,  une anecdote qui en
ce moment le frappe; tant pis pour nous si nous ne le savons pas. Il
crie quand l'envie lui en prend; tant pis pour nous si nos oreilles ne
s'y accommodent pas. Il crit selon les caprices de l'imagination,
avec tous les soubresauts de l'invention; tant pis pour nous si notre
esprit va d'un autre pas. Il note au vol toutes les nuances, toutes
les bizarreries de sa conception; tant pis pour nous si la ntre n'y
atteint pas.--Un dernier trait de l'_humour_ est l'irruption d'une
jovialit violente, enfouie sous un monceau de tristesses. L'indcence
saugrenue apparat brusquement. La nature physique, cache et opprime
sous des habitudes de rflexion mlancolique, se met  nu pour un
instant. Vous voyez une grimace, un geste de polisson, puis tout
rentre dans la solennit habituelle.--Ajoutez enfin les clats
d'imagination imprvus. L'humoriste renferme un pote; tout d'un coup,
dans la brume monotone de la prose, au bout d'un raisonnement, un
paysage tincelle: beau ou laid, il n'importe; il suffit qu'il frappe.
Ces ingalits peignent bien le Germain solitaire, nergique,
imaginatif, amateur de contrastes violents, fond sur la rflexion
personnelle et triste, avec des retours imprvus de l'instinct
physique, si diffrent des races latines et classiques, races
d'orateurs ou d'artistes, o l'on n'crit qu'en vue du public, o l'on
ne gote que des ides suivies, o l'on n'est heureux que par le
spectacle des formes harmonieuses, o l'imagination est rgle, o la
volupt semble naturelle. Carlyle est profondment germain, plus
voisin de la souche primitive qu'aucun de ses contemporains, trange
et norme dans ses fantaisies et dans ses plaisanteries; il s'appelle
lui-mme un taureau sauvage embourb dans les forts de la
Germanie[70]. Par exemple, son premier livre, _Sartor resartus_, qui
est une philosophie du costume, contient,  propos des tabliers et des
culottes, une mtaphysique, une politique, une psychologie. L'homme,
d'aprs lui, est un animal habill. La socit a pour fondement le
drap. Car, comment sans habits pourrions-nous possder la facult
matresse, le sige de l'me, la vraie glande pinale du corps social,
je veux dire une _bourse_? D'ailleurs, aux yeux de la pure raison,
qu'est-ce que l'homme? Un esprit, une apparition divine, un moi
mystrieux, qui, sous ses guenilles de laine, porte un vtement de
chair tissu dans les mtiers du ciel, par lequel il est rvl  ses
semblables, par lequel il voit et se fabrique pour lui-mme un univers
avec des espaces azurs pleins d'toiles et de longs milliers de
sicles[71]. Le paradoxe continue,  la fois baroque et mystique,
cachant des thories sous des folies, mlant ensemble les ironies
froces, les pastorales tendres, les rcits d'amour, les explosions de
fureur, et des tableaux de carnaval. Il dmontre fort bien que le
plus remarquable vnement de l'histoire moderne n'est pas la dite de
Worms, ni la bataille d'Austerlitz ou de Wagram, ou toute autre
bataille, mais bien l'ide qui vint  Fox le quaker de se faire un
habillement de cuir[72]; car ainsi vtu pour toute sa vie, logeant
dans un arbre et mangeant des baies sauvages, il pouvait rester oisif
et inventer  son aise le puritanisme, c'est--dire le culte de la
conscience. Voil de quelle faon Carlyle traite les ides qui lui
sont les plus chres. Il ricane  propos de la doctrine qui va
employer sa vie et occuper tout son coeur.

Veut-on avoir l'abrg de sa politique et son opinion sur sa patrie?
Il prouve que dans la transformation moderne des religions, deux
sectes principales se sont leves, surtout en Angleterre, l'une,
celle des porte-guenilles, l'autre, celle des dandies. La premire
est compose de personnes ayant fait voeu de pauvret et d'obissance,
et qu'on pourrait prendre pour des adorateurs d'Hertha, la Terre; car
ils fouillent avec zle et travaillent continuellement dans son sein,
ou bien renferms dans des oratoires particuliers, ils mditent et
manipulent les substances qu'ils ont extraites de ses entrailles.
D'autre part, comme les druides, ils vivent dans des demeures sombres,
souvent mme ils cassent les vitres de leurs fentres et les bourrent
de pices d'toffes ou d'autres substances opaques, jusqu' ce que
l'obscurit convenable soit rtablie. Ils sont tous rhizophages ou
mangeurs de racines. Quelques-uns sont ichthyophages et usent des
harengs sals, s'abstenant de toute autre nourriture animale, hormis
des animaux morts de mort naturelle, ce qui indique peut-tre un
sentiment brahminique trangement perverti. Leur moyen universel de
subsistance est la racine nomme pomme de terre, qu'ils cuisent avec
le feu. Dans toutes les crmonies religieuses, le fluide appel
whisky est, dit-on, chose requise, et il s'y en fait une large
consommation[73].--L'autre secte, celle des dandies, affecte une
grande puret et le sparatisme, se distinguant par un costume
particulier, et autant que possible par une langue particulire, ayant
pour but principal de garder une vraie tenue nazarenne, et de se
prserver des souillures du monde. Du reste, ils professent plusieurs
articles de foi dont les principaux sont: que les pantalons doivent
tre trs-collants aux hanches; qu'il est permis  l'humanit, sous
certaines restrictions, de porter des gilets blancs;--que nulle
licence de la mode ne peut autoriser un homme de got dlicat 
adopter le luxe additionnel postrieur des Hottentots.--Une certaine
nuance de manichisme peut tre discerne en cette secte, et aussi une
ressemblance assez grande avec la superstition des moines du mont
Athos, qui,  force de regarder de toute leur attention leur nombril,
finissaient par y discerner la vraie Apocalypse de la nature et le
ciel rvl. Selon mes propres conjectures, cette secte n'est qu'une
modification approprie  notre temps de la superstition primitive,
appele culte de soi-mme[74]. Cela pos, il tire les consquences.
J'appellerais volontiers ces deux sectes deux machines lectriques
immenses et vraiment sans modle (tournes par la grande roue
sociale), avec des batteries de qualit oppose; celle des
porte-guenilles tant la ngative, et celle du dandysme tant la
positive; l'une attirant  soi et absorbant heure par heure
l'lectricit positive de la nation ( savoir, l'argent); l'autre,
galement occupe  s'approprier la ngative ( savoir, la faim, aussi
puissante que l'autre). Jusqu'ici vous n'avez vu que des ptillements
et des tincelles partielles et passagres. Mais attendez un peu
jusqu' ce que toute la nation soit dans un tat lectrique,
c'est--dire jusqu' ce que toute votre lectricit vitale, non plus
neutre comme  l'tat sain, soit distribue en deux portions isoles,
l'une ngative, l'autre positive ( savoir, la faim et l'argent), et
enfermes en deux bouteilles de Leyde grandes comme le monde! Le
frlement du doigt d'un enfant les met en contact et[75].... Il
s'arrte brusquement et vous laisse  vos conjectures. Cette amre
gaiet est celle d'un homme furieux ou dsespr qui, de parti pris,
et justement  cause de la violence de sa passion, la contiendrait et
s'obligerait  rire, mais qu'un tressaillement soudain rvlerait 
la fin tout entier. Il dit quelque part[76] qu'il y a au fond du
naturel anglais, sous toutes les habitudes de calcul et de sang-froid,
une fournaise inextinguible, un foyer de rage extraordinaire, la rage
des dvous Scandinaves[77], qui, une fois lancs au fort de la
bataille, ne sentaient plus les blessures et vivaient et combattaient,
et tuaient, percs de coups dont le moindre, pour un homme ordinaire,
et t mortel. C'est cette frnsie destructive, ce soulvement de
puissances intrieures, inconnues, ce dchanement d'une frocit,
d'un enthousiasme et d'une imagination dsordonns et irrfrnables,
qui a paru chez eux  la Renaissance et  la Rforme, et dont un reste
subsiste aujourd'hui dans Carlyle. En voici un vestige dans un morceau
presque digne de Swift, et qui est l'abrg de ses motions
habituelles en mme temps que sa conclusion sur l'ge o nous
voici[78]:

Supposons, dit-il, que des cochons (j'entends des cochons  quatre
pieds), dous de sensibilit et d'une aptitude logique suprieure,
ayant atteint quelque culture, puissent, aprs examen et rflexion,
coucher sur le papier, pour notre usage, leur ide de l'univers, de
leurs intrts et de leurs devoirs; ces ides pourraient intresser
un public plein de discernement comme le ntre, et leurs propositions
en gros seraient celles qui suivent:

1 L'univers, autant qu'une saine conjecture peut le dfinir, est une
immense auge  porcs, consistant en solides et en liquides, et autres
varits ou contrastes, mais spcialement en relavures qu'on peut
atteindre et en relavures qu'on ne peut pas atteindre, ces dernires
tant en quantit infiniment plus grande pour la majorit des cochons.

2 Le mal moral est l'impossibilit d'atteindre les relavures. Le
bien moral, la possibilit d'atteindre lesdites relavures.

3 La posie des cochons consiste  reconnatre universellement
l'excellence des relavures et de l'orge moulue, ainsi que la flicit
des cochons dont l'auge est en bon ordre, et qui ont le ventre plein.
Grun!

4 Le cochon connat le temps. Il doit mettre le nez au vent pour
regarder quelle sorte de temps va venir.

5 Qui a fait le cochon? Inconnu. Peut-tre le boucher.

6 Dfinissez le devoir complet des cochons.--La mission de la
cochonnerie universelle et le devoir de tous les cochons en tous les
temps, est de diminuer la quantit des relavures qu'on ne peut
atteindre, et d'augmenter la quantit de celles qu'on peut atteindre.
Toute connaissance, toute industrie, tout effort doit tre dirig vers
ce terme et vers ce terme seul: La science des cochons,
l'enthousiasme des cochons, le dvouement des cochons, n'ont pas
d'autre but. C'est le devoir complet des cochons[79].

Voil la fange o il plonge la vie moderne, et par-dessous toutes les
autres la vie anglaise, noyant du mme coup et dans la mme bourbe
l'esprit positif, le got du confortable, la science industrielle,
l'glise, l'tat, la philosophie et la loi. Ce catchisme cynique,
jet au milieu de dclamations furibondes, donne, je crois, la note
dominante de cet esprit trange: c'est cette tension forcene qui fait
son talent; c'est elle qui produit et explique ses images et ses
disparates, son rire et ses fureurs. Il y a un mot anglais
intraduisible qui peint cet tat et montre toute la constitution
physique de la race: _His blood is up._ En effet, le temprament
flegmatique et froid recouvre la surface; mais quand le sang soulev a
tourbillonn dans les veines, l'animal enfivr ne s'assouvit que par
des ravages et ne se contente que par des excs.

[Note 70: Such a bemired auerochs or uras of the German woods...:
the poor wood-ox so bemired in the forests.

                                        (_Life of Stirling_, p. 147.)]

[Note 71: "To the eye of vulgar logic," says he, "what is man? An
omnivorous biped that wears breeches. To the eye of pure reason what
is he? A soul, a spirit, and divine apparition. Round his mysterious
ME, there lies, under all those wool-rags, a garment of flesh (or of
senses), contextured in the loom of heaven; whereby he is revealed to
his like, and dwells with them in UNION and DIVISION; and sees and
fashions for himself a universe with azure starry spaces and long
thousands of years. Deep hidden is he under that strange garment; amid
sounds and colours and forms, as it were, swathed in and inextricably
overshrouded: yet it is skywoven and worthy of a God."]

[Note 72: Perhaps the most remarkable incident in modern history
is not the diet of Worms, still less the battle of Austerlitz, Wagram,
Waterloo, or any other battle, but an incident passed carelessly over
by most historians, and treated with some degree of ridicule by
others, namely George Fox's making to himself a suit of leather.]

[Note 73: Something monastic there appears to be in their
constitution; we find them bound by the two monastic vows of poverty
and obedience: which vows, especially the former, it is said, they
observe with great strictness; nay, as I have understood it, they are
pledged, and be it by any solemn Nazarene ordination or not,
irrevocably enough consecrated thereto, even _before_ birth. That the
third monastic vow, of chastity, is rigidly enforced among them, I
find no ground to conjecture.

Furthermore, they appear to imitate the Dandiacal sect in their grand
principle of wearing a peculiar costume.

Their raiment consists of innumerable skirts, lappets, and irregular
wings, of all colours; through the labyrinthic intricacies of which
their bodies are introduced by some unknown process. It is fastened
together by a multiplex combination of buttons, thrums and skewers, to
which frequently is added a girdle of leather, of hempen or even of
straw rope, round the loins. To straw rope, indeed, they seem partial
and often wear it by way of sandals.

One might fancy them worshippers of Hertha, or the Earth: for they dig
and affectionately work continually in her bosom; or else, shut up in
private oratories, meditate and manipulate the substances derived from
her; seldom looking up towards the heavenly luminaries, and then with
comparative indifference. Like the druids, on the other hand, they
live in dark dwellings; often even breaking their glass-windows, where
they find such, and stuffing them up with pieces of raiment or other
opaque substances, till the fit obscurity is restored.

In respect of diet, they have also their observances. All poor slaves
are rhizophagous (or root-eaters); a few are ichthyophagous, and use
salted herrings: other animal food they abstain from, except indeed,
with perhaps some strange inverted fragment of a brahminical feeling,
such animals as die a natural death. Their universal sustenance is the
root named potato, cooked by fire alone.... In all their religious
solemnities Potheen is said to be an indispensable requisite and
largely consumed.]

[Note 74: A certain touch of manicheism, not indeed in the gnostic
shape, is discernible enough: also (for human error walks in a cycle,
and reappears at intervals) a not inconsiderable resemblance to that
superstition of the Athos monks, who by fasting from all nourishment,
and looking intensely for a length of time into their own navels, came
to discern therein the true Apocalypse of Nature, and Heaven unveiled.
To my own surmise, it appears as if the Dandiacal sect were but a new
modification, adapted to the new time, of that primeval superstition,
_self-worship_.

They affect great purity and separatism; distinguish themselves by a
particular costume (whereof some notices were given in the earlier
part of this volume); likewise, so far as possible, by a particular
speech (apparently some broken _lingua franca_, or English-French);
and on the whole, strive to maintain a true Nazarene deportment, and
keep themselves unspotted from the world.

They have their temples, whereof the chief, as the Jewish Temple did,
stands in their metropolis; and is named _Almack's_, a word of
uncertain etymology. They worship principally by night; and have their
highpriests and highpriestesses, who, however, do not continue for
life. The rites, by some supposed to be of the Menadic sort, or
perhaps with an Eleusinian or Cabiric character, are held strictly
secret. Nor are sacred books wanting to the sect; these they call
_fashionable Novels_: however, the Canon is not completed, and some
are canonical and others not....

1 Coats should have nothing of the triangle about them; at the same
time, wrinkles behind should be carefully avoided.

2 The collar is a very important point: it should be low behind, and
slightly rolled.

3 No licence of fashion can allow a man of delicate taste to adopt
the posterial luxuriance of a Hottentot.

4 There is safety in a swallow-tail.

5 The good sense of a gentleman is nowhere more finely developed than
in his rings.

6 It is permitted to mankind, under certain restrictions, to wear
white waistcoats.

7 The trowsers must be exceedingly tight across the hips.

All which proposition I, for the present, content myself with modestly
but peremptorily and irrevocably denying.]

[Note 75: I might call them two boundless and indeed unexampled
electric machines (turned by the machinery of society) with
batteries of opposite quality, Drudgism the negative, Dandyism the
positive; one attracts hourly toward it and appropriates all the
positive electricity of the nation (namely the money thereof); the
other is equally busy with the negative (that is to say the hunger),
which is equally potent. Hitherto you see only partial transient
sparkles and sputters; but wait a little, till the entire nation is in
an electric state; till your whole vital electricity, no longer
healthfully neutral, is cut into two isolated portions of positive and
negative (of money and of hunger), and stands there bottled up in two
world-batteries. The stirring of a child's finger brings the two
together, and then....]

[Note 76: Deep hidden it lies, far down in the centre, like genial
central fire, with stratum after stratum of arrangement, traditionary
method, composed productiveness, all built above it, vivified and
rendered fertile by it: justice, clearness, silence, perseverance
unhasting, unresting diligence, hatred of disorder, hatred of
injustice, which is the worst disorder, characterise this people: the
inward fire we say, as all such fires would be, is hidden in the
centre. Deep hidden, but awakenable, but immeasurable; let no man
awaken it.]

[Note 77: Berserkir.]

[Note 78: _Latter day Pamphlets, jesuitism_, p. 28.]

[Note 79: Supposing swine (I mean fourfooted swine), of
sensibility and superior logical parts, had attained such culture; and
could, after survey and reflection, set down for us their notion of
the Universe, and of their interests and duties there, might it not
well interest a discerning public, perhaps in unexpected ways, and
give a stimulus to the languishing book trade? The votes of all
creatures, it is understood at present, ought to be had, that you may
"legislate" for them with better insight. "How can you govern a
thing," say many, "without first asking its vote?" Unless, indeed, you
already chance to know its vote,--and even something more, namely,
what you are to think of its vote: what _it_ wants by its vote; and,
still more important, what Nature wants,--which latter, at the end of
the account, is the only thing that will be got!--Pig propositions, in
a rough form, are somewhat as follows:

1 The universe, so far as sane conjecture can go, is an immeasurable
swine's-trough, consisting of solid and liquid, and of other contrasts
and kinds;--especially consisting of attainable and unattainable, the
latter in immensely greater quantities for most pigs.

2 Moral evil is unattainability of pig's-wash; moral good,
attainability of ditto.

3 What is paradise, or the state of innocence? Paradise, called also
state of innocence, age of gold, and other names, _was_ (according to
pigs of weak judgment) unlimited attainability of pig's-wash; perfect
fulfilment of one's wishes, so that the pig imagination could not
outrun reality: a fable, an impossibility, as pigs of sense now see.

4 "Define the whole duty of pigs." It is the mission of universal
pighood, and the duty of all pigs, in all times, to diminish the
quantity of unattainable and increase that of attainable. All
knowledge and device and effort ought to be directed thither and
thither only; pig science, pig enthusiasm and devotion have this one
aim. It is the whole duty of pigs.

5 Pig poetry ought to consist of universal recognition of the
excellence of pig's-wash and ground barley, and the felicity of pigs
whose trough is in order, and who have had enough: Hrumph!

6 The pig knows the weather; he ought to look out what kind of
weather it will be.

7 "Who made the pig?" Unknown;--perhaps the pork-butcher?

8 "Have you law and justice in pigdom?" Pigs of observation have
discerned that there is, or was once supposed to be, a thing called
justice. Undeniably at least there is a sentiment in pig-nature called
indignation, revenge, etc., which, if one pig provoke another, comes
out in a more or less destructive manner: hence laws are necessary,
amazing quantities of laws. For quarrelling is attended with loss of
blood, of life, at any rate with frightful effusion of the general
stock of hog's-wash, and ruin (temporary ruin) to large sections of
the universal swine's trough: wherefore let justice be observed, that
so quarrelling be avoided.

9 "What is justice?" Your own share of the general swine's-trough,
not any portion of my share.

10 "But what is my share?" Ah! there in fact lies the grand
difficulty; upon which pig science, meditating this long while, can
settle absolutely nothing. My share--hrumph!--my share is, on the
whole, whatever I can contrive to get without being hanged or sent to
the hulks.]


III

Il semble qu'une me si violente, si enthousiaste et si sauvage, si
abandonne aux folies de l'imagination, si dpourvue de got, d'ordre
et de mesure, ne soit capable que de divaguer et de s'user en
hallucinations pleines de douleur et de danger. En effet, beaucoup de
ceux qui ont eu ce temprament, et qui sont vritablement ses
anctres, les pirates norses, les potes du seizime sicle, les
puritains du dix-septime, ont t des insenss, pernicieux aux autres
et  eux-mmes, occups  ravager les choses et les ides,
dvastateurs de la scurit publique et de leur propre coeur. Deux
barrires tout anglaises ont contenu et dirig celui-ci: le sentiment
du rel, qui est l'esprit positif, et le sentiment du sublime, qui
fait l'esprit religieux; l'un l'a appliqu aux choses relles, l'autre
lui a fourni l'interprtation des choses relles; au lieu d'tre
malade et visionnaire, il s'est trouv philosophe et historien.


IV

Il faut lire son histoire de Cromwell pour comprendre jusqu' quel
degr ce sentiment du rel le pntre, de quelles lumires ce
sentiment du rel le munit; comme il rectifie les dates et les textes,
comme il vrifie les traditions et les gnalogies; comme il visite
les lieux, examine les arbres, regarde les ruisseaux, sait les
cultures, les prix, toute l'conomie domestique et rurale, toutes les
circonstances politiques et littraires; avec quelle minutie, quelle
prcision et quelle vhmence il reconstruit devant ses yeux et devant
nos yeux le tableau extrieur des objets et des affaires, le tableau
intrieur des ides et des motions! Et ce n'est point simplement de
sa part conscience, habitude ou prudence, mais besoin et passion. Sur
ce grand vide obscur du pass, ses yeux s'attachent aux rares points
lumineux, comme  un trsor. La noire mare de l'oubli a englouti le
reste; les millions de penses et d'actions de tant de millions
d'tres ont disparu, et nulle puissance ne les fera de nouveau surgir
 la lumire. Ces quelques points subsistent seuls, comme les ttes
des plus hauts rocs dans un continent submerg. De quelle ardeur, avec
quel profond sentiment des mondes dtruits dont elles sont le
tmoignage, l'historien va-t-il porter sur elles ses mains pressantes,
pour dcouvrir par leur nature et leur structure quelque rvlation
des grands espaces noys que nul oeil ne reverra plus! Un chiffre, un
dtail de dpense, une misrable phrase de latin barbare est sans prix
aux yeux de Carlyle. Je voudrais faire lire le commentaire dont il
entoure la chronique du moine Jocelyn[80] pour montrer l'impression
qu'un fait prouv produit sur une telle me, tout ce qu'un vieux mot
barbare, un compte de cuisine y soulve d'attention et d'motion. Le
roi Jean sans-Terre passa chez nous, crit Jocelyn, laissant en tout
treize pence sterling pour la dpense (_tredecim sterlingii_). Il a
t l, il y a t, lui, vritablement. Voil la grande particularit,
l'incommensurable,--celle qui distingue  un degr effectivement
infini le plus pauvre fait historique de toute espce de fiction
quelle qu'elle soit. La fiction, l'imagination, la posie imaginative,
quand elles ne sont pas le vhicule de quelque vrit, c'est--dire
d'un fait de quelque genre,--que sont-elles?--Regardez-y bien.--Cette
Angleterre de l'an 1200 n'tait pas un vide chimrique, une terre de
songes, peuple par de simples fantmes vaporeux, par les Foedera de
Rymer, par des doctrines sur la constitution, mais une solide terre
verte o poussaient le bl et diverses autres choses. Le soleil
luisait sur elle avec les vicissitudes des saisons et des fortunes
humaines. On y tissait les toffes, on s'en habillait; des fosss
taient creuss, des sillons tracs, des maisons bties; jour par
jour, hommes et animaux se levaient pour aller au travail; nuit par
nuit, ils retournaient lasss chacun dans son gte.--Ces vieux murs
menaants ne sont pas une conjecture, un amusement de dilettante, mais
un fait srieux; c'est pour un but bien rel et srieux qu'ils ont t
btis.--Oui, il y avait un autre monde quand ces noires ruines,
blanches dans leur nouveau mortier et dans leurs ciselures fraches,
taient des murailles et pour la premire fois ont vu le soleil--il y
a longtemps.--Cette architecture, dis-tu, ces beffrois, ces charrues
de terre fodale? Oui. Mais ce n'est l qu'une petite portion de la
chose.--Mon ami, est-ce que cela ne te fait jamais rflchir, cette
autre portion de la chose, je veux dire que ces hommes-l avaient une
_me_,--non par ou-dire seulement, et par figure de style,--mais
comme une vrit qu'ils savaient et d'aprs laquelle ils
agissaient[81]. Et l-dessus il essaye de faire revivre devant nous
cette me; car c'est l son trait propre, le trait propre de tout
historien qui a le sentiment du rel, de comprendre que les
parchemins, les murailles, les habits, les corps eux-mmes ne sont que
des enveloppes et des documents; que le fait vritable est le
sentiment intrieur des hommes qui ont vcu, que le seul fait
important est l'tat et la structure de leur me, qu'il s'agit avant
tout et uniquement d'arriver  lui, que de lui dpend le reste. Il
faut se dire et se rpter ce mot: l'histoire n'est que l'histoire du
coeur; nous avons  chercher les sentiments des gnrations passes,
et nous n'avons  chercher rien autre chose. Voil ce qu'aperoit
Carlyle; l'homme est devant lui, ressuscit; il perce jusque dans son
intrieur, il le voit sentir, souffrir et vouloir, de la faon
particulire et personnelle, absolument perdue et teinte, dont il a
senti, souffert et voulu. Et il assiste  ce spectacle, non pas
froidement, en homme qui voit les objets  demi, dans une brume
grise, indistinctement et avec incertitude, mais de toute la force de
son coeur et de sa sympathie, en spectateur convaincu, pour qui les
choses passes, une fois prouves, sont aussi prsentes et visibles
que les objets corporels que la main manie et palpe en ce mme
instant. Il a si bien ce sentiment du fait, qu'il y appuie toute sa
philosophie de l'histoire.  son avis, les grands hommes, rois,
crivains, prophtes et potes, ne sont grands que par l. Le
caractre de tout hros, en tout temps, en tout lieu, en toute
situation, est de revenir aux ralits, de prendre son point d'appui
sur les choses, non sur les apparences des choses[82]. Le grand homme
dcouvre quelque fait inconnu ou mconnu, le proclame; on l'coute, on
le suit, et voil toute l'histoire. Et non-seulement il le dcouvre et
le proclame, mais il y croit et il le voit. Il y croit non par
ou-dire ou par conjecture, comme  une vrit simplement probable et
transmise. Il le voit personnellement et face  face, avec une foi
absolue et indomptable. Il a quitt l'opinion pour la conviction, la
tradition pour l'intuition. Carlyle est si pntr de son procd,
qu'il l'attribue  tous les grands hommes. Et il n'a pas tort, car il
n'y en a pas de plus puissant. Partout o il entre avec cette lampe,
il porte une lumire inconnue. Il perce les montagnes de l'rudition
paperassire, et pntre dans le coeur des hommes. Il dpasse partout
l'histoire politique et officielle. Il devine les caractres, il
comprend l'esprit des ges teints, il sent mieux qu'aucun Anglais,
mieux que Macaulay lui-mme, les grandes rvolutions de l'me. Il est
presque Allemand par sa force d'imagination, par sa perspicacit
d'antiquaire, par ses larges vues gnrales. Et nanmoins il n'est pas
faiseur de conjectures. Le bon sens national et l'nergique besoin de
croyance profonde le retiennent au bord des suppositions; quand il en
fait, il les donne pour ce qu'elles sont. Il n'a pas de got pour
l'histoire aventureuse. Il rejette les ou-dire et les lgendes; il
n'accepte que sous rserve et  demi les tymologies et les hypothses
germaniques. Il veut tirer de l'histoire une loi positive et active
pour lui-mme et pour nous. Il en chasse et en arrache toutes les
additions incertaines et agrables que la curiosit scientifique et
l'imagination romanesque y accumulent. Il carte cette vgtation
parasite, pour saisir le bois utile et solide. Et quand il l'a saisi,
il le trane si nergiquement devant nous pour nous le faire toucher,
il le manie avec des mains si violentes, il le met sous une lumire si
pre, il l'illumine par des contrastes si brutaux d'images
extraordinaires, que la contagion nous gagne et que nous atteignons en
dpit de nous-mmes l'intensit de sa croyance et de sa vision.

Il va au del, ou plutt il est emport au del. Les faits saisis par
cette imagination vhmente s'y fondent comme dans une flamme. Sous
cette furie de la conception, tout vacille. Les ides, changes en
hallucinations, perdent leur solidit; les tres semblent des rves; le
monde apparaissant dans un cauchemar ne semble plus qu'un cauchemar;
l'attestation des sens corporels perd son autorit devant des visions
intrieures aussi lucides qu'elle-mme. L'homme ne trouve plus de
diffrence entre ses songes et ses perceptions. Le mysticisme entre
comme une fume dans les parois surchauffes de l'intelligence qui
craque. C'est ainsi qu'il a pntr autrefois dans les extases des
asctes indiens et dans les philosophies de nos deux premiers sicles.
Partout le mme tat de l'imagination a produit la mme doctrine. Les
puritains, qui sont les vrais anctres de Carlyle, s'y trouvaient tout
ports. Shakspeare y arrivait par la prodigieuse tension de son rve
potique, et Carlyle rpte sans cesse d'aprs lui que nous sommes
faits de la mme toffe que nos songes. Ce monde rel, ces vnements
si prement poursuivis, circonscrits et palps, ne sont pour lui que des
apparitions; cet univers est divin. Ton pain, tes habits, tout y est
miracle, la nature est surnaturelle.--Oui, il y a un sens divin,
ineffable, plein de splendeur, d'tonnement et de terreur, dans l'tre
de chaque homme et de chaque chose; je veux dire la prsence de Dieu qui
a fait tout homme et toute chose[83]. Dlivrons-nous de ces pauvres
enveloppes impies, de ces nomenclatures, de ces ou-dire scientifiques
qui nous empchent d'ouvrir les yeux et de voir tel qu'il est le
redoutable mystre des choses. La science athe bavarde misrablement
du monde, avec ses classifications, ses expriences, et je ne sais quoi
encore, comme si le monde tait une misrable chose morte, bonne pour
tre fourre en des bouteilles de Leyde et vendue sur des comptoirs.
C'est une chose vivante, une chose ineffable et divine, devant laquelle
notre meilleure attitude, avec toute la science qu'il vous plaira, est
toujours la vnration, le prosternement pieux, l'humilit de l'me,
l'adoration du silence, sinon des paroles[84]. En effet, telle est
l'attitude ordinaire de Carlyle. C'est  la stupeur[85] qu'il aboutit.
Au del et au-dessous des choses, il aperoit comme un abme, et
s'interrompt par des tressaillements. Vingt fois, cent fois dans
l'histoire de la rvolution franaise, on le voit qui abandonne son
rcit et qui rve. L'immensit de la nuit noire o surgissent pour un
instant les apparitions humaines, la fatalit du crime qui une fois
commis reste attach  la chane des choses comme un chanon de fer, la
conduite mystrieuse qui pousse toutes ces masses flottantes vers un but
ignor et invitable, ce sont l les grandes et sinistres images qui
l'obsdent. Il songe anxieusement  ce foyer de l'tre, dont nous ne
sommes que les reflets. Il marche plein d'alarmes parmi ce peuple
d'ombres, et il se dit qu'il en est une. Il se trouble  la pense que
ces fantmes humains ont leur substance _ailleurs_ et rpondront
ternellement de leur court passage. Il s'crie et frmit  l'ide de ce
monde immobile, dont le ntre n'est que la figure changeante. Il y
devine je ne sais quoi d'auguste et de terrible. Car il le faonne et
faonne le ntre  l'image de son propre esprit; il le dfinit par les
motions qu'il en tire et le figure par les impressions qu'il en reoit.
Un chaos mouvant de visions splendides, de perspectives infinies s'meut
et bouillonne en lui au moindre vnement qu'il touche; les ides
affluent, violentes, entrechoques, prcipites de tous les coins de
l'horizon parmi les tnbres et les clairs; sa pense est une tempte:
et ce sont les magnificences, les obscurits et les terreurs d'une
tempte qu'il attribue  l'univers. Une telle conception est la source
vritable du sentiment religieux et moral. L'homme qui en est pntr
passe sa vie comme les puritains,  vnrer et  craindre. Carlyle passe
sa vie  exprimer et  imprimer la vnration et la crainte, et tous ses
livres sont des prdications.

[Note 80: _Past and present._]

[Note 81: "For king Lackland _was_ there, verily he; there, we
say, is the grand peculiarity, the immeasurable one; distinguishing to
a really infinite degree the poorest historical fact from all fiction
whatsoever. Fiction, "imagination, imaginative poetry," etc., etc.,
except as the vehicle for truth, or fact of some sort... what is
it?... Behold therefore; this England of the year 1200 was no
chimerical vacuity or dream-land peopled with mere vaporous fantasms,
Rymer's Foedera, and Doctrines of the constitution, but a green solid
place, that grew corn and several other things. The sun shone on it;
the vicissitude of seasons and human fortunes. Cloth was woven and
worn, ditches were dug, furrow fields ploughed and houses built. Day
by day all men and cattle rose to labour, and night by night returned
home weary to their several lairs.... And yet these grim old walls are
not a dilettantism and dubiety; they are an earnest fact. It was a
most real and serious purpose they were built for. Yes, another world
it was, when these black ruins, white in their new mortar and fresh
chiselling, first saw the sun as walls, long ago.... Their
architecture, belfries, land-carucates? Yes, and that is but a small
item of the matter. Does it never give thee pause, this other strange
item of it, that men then had a _soul_,--not by hearsay alone, and as
a figure of speech,--but as a truth that they _knew_, and practically
went upon? (_Past and Present_, p. 65.)]

[Note 82: It is the property of the hero, in every time, in every
place, in every situation, that he comes back to reality; that he
stands upon things, and not shews of things. (_On Heroes_, p. 193.)]

[Note 83: Thy daily life is girt with wonder, and based on wonder;
thy very blankets and breeches are miracles....

The unspeakable divine signifiance full of splendour and wonder and
terror lies in the being of every man and of every thing: the presence
of God who made every man and thing.]

[Note 84: Atheistic science babbles poorly of it, with scientific
nomenclatures, experiments and what not, as if it were a poor dead
thing, to be bottled up in Leyden jars, and sold over counters. But
the natural sense of man, in all times, if he will honestly apply his
sense, proclaims it to be a living thing--ah, an unspeakable, godlike
thing, towards which the best attitude for us, after never so much
science, is awe, devout prostration and humility of soul, worship if
not in words, then in silence. (_On Heroes_, p. 3.)]

[Note 85: Wonder.]


V

Voil certes un esprit trange, et qui nous fait rflchir. Rien de
plus propre  manifester des vrits que ces tres excentriques. Ce ne
sera pas mal employer le temps que de chercher  celui-ci sa place, et
d'expliquer par quelles raisons et dans quelle mesure il doit manquer
ou atteindre la beaut et la vrit.

Sitt que vous voulez penser, vous avez devant vous un objet entier
et distinct, c'est--dire un ensemble de dtails lis entre eux et
spars de leurs alentours. Quel que soit l'objet, arbre, animal,
sentiment, vnement, il en est toujours de mme; il a toujours des
parties, et ces parties forment toujours un tout: ce groupe plus ou
moins vaste en comprend d'autres et se trouve compris en d'autres, en
sorte que la plus petite portion de l'univers, comme l'univers entier,
est un _groupe_. Ainsi tout l'emploi de la pense humaine est de
reproduire des groupes. Selon qu'un esprit y est propre ou non, il est
capable, ou incapable. Selon qu'il peut reproduire des groupes grands
ou petits, il est grand ou petit. Selon qu'il peut produire des
groupes complets ou seulement certaines de leurs parties, il est
complet ou partiel.

Qu'est-ce donc que reproduire un groupe? C'est d'abord en sparer
toutes les parties, puis les ranger en files selon leurs
ressemblances, ensuite former ces files en familles, enfin runir le
tout sous quelque caractre gnral et dominateur; bref, imiter les
classifications hirarchiques des sciences. Mais la tche n'est point
finie l; cette hirarchie n'est point un arrangement artificiel et
extrieur, mais une ncessit naturelle et intrieure. Les choses ne
sont point mortes, elles sont vivantes; il y a une force qui produit
et organise ce groupe, qui rattache les dtails et l'ensemble, qui
rpte le type dans toutes ses parties. C'est cette force que l'esprit
doit reproduire en lui-mme avec tous ses effets; il faut qu'il la
sente par contre-coup et par sympathie, qu'elle engendre en lui le
groupe entier, qu'elle se dveloppe en lui comme elle s'est dveloppe
hors de lui, que la srie des ides intrieures imite la srie des
choses extrieures, que l'motion s'ajoute  la conception, que la
vision achve l'analyse, que l'esprit devienne crateur comme la
nature. Alors seulement nous pourrons dire que nous connaissons.

Tous les esprits entrent dans l'une ou l'autre de ces deux voies.
Elles les divisent en deux grandes classes, et correspondent  des
tempraments opposs. Dans la premire sont les simples savants, les
vulgarisateurs, les orateurs, les crivains, en gnral les sicles
classiques et les races latines; dans la seconde sont les potes, les
prophtes, ordinairement les inventeurs, en gnral les sicles
romantiques et les races germaniques. Les premiers vont pas  pas,
d'une ide dans l'ide voisine; ils sont mthodiques et prcautionns;
ils parlent pour tout le monde et prouvent tout ce qu'ils disent; ils
divisent le champ qu'ils veulent parcourir en compartiments
pralables, pour puiser tout leur sujet; ils marchent sur des routes
droites et unies, pour tre srs de ne tomber jamais; ils procdent
par transitions, par numrations, par rsums; ils avancent de
conclusions gnrales en conclusions plus gnrales; ils font l'exacte
et complte classification du groupe. Quand ils dpassent la simple
analyse, tout leur talent consiste  plaider loquemment des thses;
parmi les contemporains de Carlyle, Macaulay est le modle le plus
achev de ce genre d'esprit.--Les autres, aprs avoir fouill
violemment et confusment dans les dtails du groupe, s'lancent d'un
saut brusque dans l'ide mre. Ils le voient alors tout entier; ils
sentent les puissances qui l'organisent; ils le reproduisent par
divination; ils le peignent en raccourci par les mots les plus
expressifs et les plus tranges; ils ne sont pas capables de le
dcomposer en sries rgulires, ils aperoivent toujours en bloc. Ils
ne pensent que par des concentrations brusques d'ides vhmentes. Ils
ont la vision d'effets lointains ou d'actions vivantes; ils sont
rvlateurs ou potes. M. Michelet chez nous est le meilleur exemple
de cette forme d'intelligence, et Carlyle est un Michelet anglais.

Il le sait, et prtend fort bien que le gnie est une intuition, une
vue du dedans (_insight_). La mthode de Teufelsdroeckh, dit-il en
parlant d'un personnage dans lequel il se peint lui-mme, n'est jamais
celle de la vulgaire logique des coles, o toutes les vrits sont
ranges en file, chacune tenant le pan de l'habit de l'autre, mais
celle de la raison pratique, procdant par de larges intuitions qui
embrassent des groupes et des royaumes entiers systmatiques; ce qui
fait rgner une noble complexit, presque pareille  celle de la
nature, dans sa philosophie; elle est une peinture spirituelle de la
nature, un fouillis grandiose, mais qui, comme la foi le dit tout bas,
n'est pas dpourvu de plan[86]. Sans doute, mais les inconvnients
n'y manquent pas non plus, et en premier lieu l'obscurit et la
barbarie. Il faut l'tudier laborieusement pour l'entendre, ou bien
avoir prcisment le mme genre d'esprit que lui; mais peu de gens
sont critiques de mtier ou voyants de nature; en gnral, on crit
pour tre compris, et il est fcheux d'aboutir aux nigmes.--D'autre
part, ce procd de visionnaire est hasardeux; quand on veut sauter du
premier coup dans l'ide intime et gnratrice, on court risque de
tomber  ct; la dmarche progressive est plus lente, mais plus sre:
les mthodiques, tant raills par Carlyle, ont au moins sur lui
l'avantage de pouvoir vrifier tous leurs pas.--Ajoutez que ces
divinations et ces affirmations vhmentes sont fort souvent
dpourvues de preuves; Carlyle laisse au lecteur le soin de les
chercher; souvent le lecteur ne les cherche pas, et refuse de croire
le devin sur parole.--Considrez encore que l'affectation entre
infailliblement dans ce style. Il faut bien qu'elle soit invitable,
puisqu'un homme comme Shakspeare en est rempli. Le simple crivain,
prosateur et raisonneur, peut toujours raisonner et rester dans la
prose; son inspiration n'a pas d'intermittences et n'exige pas
d'efforts. Au contraire, la prophtie est un tat violent qui ne
soutient pas. Quand elle manque, ou la remplace par de grands gestes.
Carlyle se chauffe pour rester ardent. Il se dmne, et cette
pilepsie voulue, perptuelle, est le spectacle le plus choquant. On
ne peut souffrir un homme qui divague, se rpte, revient sur les
bizarreries et les exagrations qu'il a dj oses, s'en fait un
jargon, dclame, s'exclame, et prend  tche, comme un mauvais
comdien ampoul, de nous faire mal aux nerfs.--Enfin, quand ce genre
d'esprit rencontre dans une me orgueilleuse des habitudes de prcheur
triste, il produit les mauvaises manires. Bien des gens trouveront
Carlyle outrecuidant, grossier; ils souponneront, d'aprs ses
thories et aussi d'aprs sa faon de parler, qu'il se considre comme
un grand homme mconnu, de l'espce des hros; qu' son avis le genre
humain devrait se remettre entre ses mains, lui confier ses affaires.
Certainement il nous fait la leon et de haut. Il mprise son poque;
il a le ton maussade et aigre; il se tient volontiers sur les
chasses. Il ddaigne les objections.  ses yeux ses adversaires ne
sont pas de sa taille. Il brutalise ses prdcesseurs; quand il parle
des biographes de Cromwell, il prend l'air d'un homme de gnie gar
parmi des cuistres. Il a le suprme sourire, la condescendance
rsigne d'un hros qui se sait martyr, et il n'en sort que pour crier
 tue-tte, comme un plbien mal appris.

Tout cela est rachet et au del par des avantages rares. Il dit vrai:
les esprits comme le sien sont les plus fconds. Ils sont presque les
seuls qui fassent les dcouvertes. Les purs classificateurs n'inventent
pas, ils sont trop secs. Pour connatre une chose, ce que nous pouvons
appeler _connatre_, il faut d'abord aimer la chose, sympathiser avec
elle[87].--L'entendement est ta fentre; tu ne peux pas la rendre trop
nette, mais l'imagination est ton oeil.--L'imagination est l'organe par
lequel nous percevons le divin[88]. En langage plus simple, cela
signifie que tout objet, anim ou inanim, est dou de forces qui
constituent sa nature et produisent son dveloppement; que pour le
connatre, il faut le recrer en nous-mmes avec le cortge de ses
puissances, et que nous ne le comprenons tout entier qu'en sentant
intrieurement toutes ses tendances et en _voyant_ intrieurement tous
ses effets. Et vritablement ce procd, qui est l'imitation de la
nature, est le seul par lequel nous puissions pntrer dans la nature;
Shakspeare l'avait pour instinct et Goethe pour mthode. Il n'y en a
point de si puissant ni de si dlicat, de si accommod  la complexit
des choses et  la structure de notre esprit. Il n'y en a point qui soit
plus propre  renouveler nos ides,  nous retirer des formules,  nous
dlivrer des prjugs dont l'ducation nous recouvre,  renverser les
barrires dont notre entourage nous enclt. C'est par lui que Carlyle,
tant sorti des ides officielles anglaises, a pntr dans la
philosophie et dans la science de l'Allemagne, pour repenser  sa faon
les dcouvertes germaniques et donner une thorie originale de l'homme
et de l'univers.

[Note 86: Our professor's method is not, in any case, that of
common school logic, where the truths all stand in a row, each holding
by the skirts of the other; but at best that of practical reason,
proceeding by large intuition over whole systematic groups and
kingdoms; whereby, we might say, a noble complexity, almost like that
of Nature, reigns in his philosophy, or spiritual picture of Nature: a
mighty maze, yet, as faith whispers, not without a plan.]

[Note 87: To know a thing, what we can call knowing, a man must
first _love_ the thing, sympathize with it. (_On Heroes_, p. 167.)]

[Note 88: Fantasy is the organ of the Godlike; the understanding
is indeed thy window; too clear thou canst not make it, but fantasy is
thy eye, with its colour-giving retina, healthy or diseased.]


 2.

SON RLE.

C'est d'Allemagne que Carlyle a tir ses plus grandes ides. Il y a
tudi. Il en connat parfaitement la littrature et la langue. Il met
cette littrature au premier rang. Il a traduit Wilhelm Meister. Il a
compos sur les crivains allemands une longue srie d'articles
critiques. En ce moment, il crit une histoire de Frdric le Grand.
Il a t le plus accrdit et le plus original des interprtes qui ont
introduit l'esprit allemand en Angleterre. Ce n'est pas l une petite
oeuvre, car c'est  une oeuvre semblable que tout le monde pensant
travaille aujourd'hui.


I

De 1780  1830, l'Allemagne a produit toutes les ides de notre ge
historique, et pendant un demi-sicle encore, pendant un sicle
peut-tre, notre grande affaire sera de les repenser. Les penses qui
sont nes et qui ont bourgeonn dans un pays ne manquent pas de se
propager dans les pays voisins et de s'y greffer pour une saison; ce
qui nous arrive est dj arriv vingt fois dans le monde; la
vgtation de l'esprit a toujours t la mme, et nous pouvons, avec
quelque assurance, prvoir pour l'avenir ce que nous observons pour le
pass.  de certains moments parat une _forme_ d'esprit originale,
qui produit une philosophie, une littrature, un art, une science, et
qui, ayant renouvel la pense de l'homme, renouvelle lentement,
infailliblement, toutes ses penses. Tous les esprits qui cherchent et
trouvent sont dans le courant; ils n'avancent que par lui; s'ils s'y
opposent, ils sont arrts; s'ils en dvient, ils sont ralentis; s'ils
y aident, ils sont ports plus loin que les autres. Et le mouvement
continue, tant qu'il reste quelque chose  inventer. Quand l'art a
donn toutes ses oeuvres, la philosophie toutes ses thories, la
science toutes ses dcouvertes, il s'arrte; une autre forme d'esprit
prend l'empire, ou l'homme cesse de penser. Ainsi parut  la
Renaissance le gnie artistique et potique qui, n en Italie et port
en Espagne, s'y teignit au bout d'un sicle et demi dans l'extinction
universelle, et qui, avec d'autres caractres, transplant en France
et en Angleterre, y finit au bout de cent ans parmi les raffinements
des maniristes et les folies des sectaires, aprs avoir fait la
Rforme, assur la libre pense et fond la science. Ainsi naquit avec
Dryden et Malherbe l'esprit oratoire et classique, qui, ayant produit
la littrature du dix-septime sicle et la philosophie du
dix-huitime, se desscha sous les successeurs de Voltaire et de
Pope, et mourut au bout de deux cents ans, aprs avoir poli l'Europe
et soulev la rvolution franaise. Ainsi s'leva,  la fin du dernier
sicle, le gnie philosophique allemand, qui, ayant engendr une
mtaphysique, une thologie, une posie, une littrature, une
linguistique, une exgse, une rudition nouvelles, descend en ce
moment dans les sciences et continue son volution. Nul esprit plus
original, plus universel, plus fcond en consquences de toute porte
et de toute sorte, plus capable de tout transformer et de tout
refaire, ne s'est montr depuis trois cents ans. Il est du mme ordre
que celui de la Renaissance et celui de l'ge classique. Il se
rattache, comme eux, toutes les grandes oeuvres de l'intelligence
contemporaine. Il apparat comme eux dans tous les pays civiliss. Il
se propage comme eux avec le mme fonds et sous plusieurs formes. Il
est comme eux un des moments de l'histoire du monde. Il se rencontre
dans la mme civilisation et dans les mmes races. Nous pouvons donc,
sans trop de tmrit, conjecturer qu'il aura une dure et une
destine semblables. Nous arrivons par l  fixer avec quelque
prcision notre place dans le fleuve infini des vnements et des
choses. Nous savons que nous sommes  peu prs au milieu de l'un des
courants partiels qui le composent. Nous pouvons dmler la forme
d'esprit qui le dirige et chercher d'avance vers quelles ides il
nous conduit.


II

En quoi consiste cette forme? Dans la puissance de dcouvrir les ides
gnrales. Nulle nation et nul ge ne l'a possde  un si haut degr
que ces Allemands. C'est l leur facult dominante; c'est par cette
force qu'ils ont produit tout ce qu'ils ont fait. Ce don est
proprement le don de _comprendre_ (_begreifen_). Par lui, on trouve
des conceptions d'ensemble (_begriffe_); on runit sous une ide
matresse toutes les parties parses d'un sujet; on aperoit sous les
divisions d'un groupe le lien commun qui les unit; on concilie les
oppositions; on ramne les contrastes apparents  une unit profonde.
C'est la facult philosophique par excellence, et, en effet, c'est la
facult philosophique qui, dans toutes leurs oeuvres, a imprim son
sceau. Par elle, ils ont vivifi des tudes sches qui ne semblaient
bonnes que pour occuper des pdants d'acadmie ou de sminaire. Par
elle, ils ont devin la logique involontaire et primitive qui a cr
et organis les langues, les grandes ides qui sont caches au fond de
toute oeuvre d'art, les sourdes motions potiques et les vagues
intuitions mtaphysiques qui ont engendr les religions et les mythes.
Par elle, ils ont aperu l'esprit des sicles, des civilisations et
des races, et transform en systme de lois l'histoire qui n'tait
qu'un monceau de faits. Par elle, ils ont retrouv ou renouvel le
sens des dogmes, reli Dieu au monde, l'homme  la nature, l'esprit 
la matire, aperu l'enchanement successif et la ncessit originelle
des formes dont l'ensemble est l'univers. Par elle, ils ont fait une
linguistique, une mythologie, une critique, une esthtique, une
exgse, une histoire, une thologie et une mtaphysique tellement
neuves, qu'elles sont restes longtemps inintelligibles et n'ont pu
s'exprimer que par un langage  part. Et ce penchant s'est trouv
tellement souverain, qu'il a soumis  son empire les arts et la posie
elle-mme. Ls potes se sont faits rudits, philosophes; ils ont
construit leurs drames, leurs popes et leurs odes d'aprs des
thories pralables, et pour manifester des ides gnrales. Ils ont
rendu sensibles des thses morales, des priodes historiques; ils ont
fabriqu et appliqu des esthtiques; ils n'ont point eu de navet,
ou ils ont fait de leur navet un usage rflchi; ils n'ont point
aim leurs personnages pour eux-mmes; ils ont fini par les
transformer en symboles; leurs ides philosophiques ont dbord 
chaque instant hors du moule potique o ils voulaient les enfermer;
ils ont t tous des critiques[89], occups  construire ou 
reconstruire, possesseurs d'rudition et de mthodes, conduits vers
l'imagination par l'art et l'tude, incapables de crer des tres
vivants, sinon par science et par artifice, vritables systmatiques
qui, pour exprimer leurs conceptions abstraites, ont employ, au lieu
de formules, les actions des personnages et la musique des vers.

[Note 89: Goethe au premier rang.]


III

De cette aptitude  concevoir les ensembles une seule ide pouvait
natre, celle des ensembles. En effet, toutes les ides labores
depuis cinquante ans en Allemagne se rduisent  une seule, celle du
_dveloppement_ (_entwickelung_), qui consiste  reprsenter toutes
les parties d'un groupe comme solidaires et complmentaires, en sorte
que chacune d'elles ncessite le reste, et que toutes runies, elles
manifestent, par leur succession et leurs contrastes, la qualit
intrieure qui les assemble et les produit. Vingt systmes, cent
rveries, cent mille mtaphores ont figur ou dfigur diversement
cette ide fondamentale. Dpouille de ses enveloppes, elle n'affirme
que la dpendance mutuelle qui joint les termes d'une srie, et les
rattache toutes  quelque proprit abstraite situe dans leur
intrieur. Si on l'applique  la Nature, on arrive  considrer le
monde comme une chelle de formes et comme une suite d'tats ayant en
eux-mmes la raison de leur succession et de leur tre, enfermant dans
leur nature la ncessit de leur caducit et de leur limitation,
composant par leur ensemble un tout indivisible, qui, se suffisant 
lui-mme, puisant tous les possibles et reliant toutes choses depuis
le temps et l'espace jusqu' la vie et la pense, ressemble par son
harmonie et sa magnificence  quelque Dieu tout-puissant et immortel.
Si on l'applique  l'homme, on arrive  considrer les sentiments et
les penses comme des produits naturels et ncessaires, enchans
entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante; ce
qui conduit  concevoir les religions, les philosophies, les
littratures, toutes les conceptions et toutes les motions humaines
comme les suites obliges d'un tat d'esprit qui les emporte en s'en
allant, qui, s'il revient, les ramne, et qui, si nous pouvons le
reproduire, nous donne par contre-coup le moyen de les reproduire 
volont. Voil les deux doctrines qui circulent  travers les crits
des deux premiers penseurs du sicle, Hegel et Goethe. Ils s'en sont
servis partout comme d'une mthode, Hegel pour saisir la formule de
toute chose, Goethe pour se donner la vision de toute chose; ils s'en
sont imbus si profondment, qu'ils en ont tir leurs sentiments
intrieurs et habituels, leur morale et leur conduite. On peut les
considrer comme les deux legs philosophiques que l'Allemagne moderne
a faits au genre humain.


IV

Mais ces legs n'ont point t purs, et cette passion pour les vues
d'ensemble a gt ses propres oeuvres par son excs. Il est rare que
notre esprit puisse saisir les ensembles: nous sommes resserrs dans
un coin trop troit du temps et de l'espace; nos sens n'aperoivent
que la surface des choses; nos instruments n'ont qu'une petite porte;
nous n'exprimentons que depuis trois cents ans; notre mmoire est
courte, et les documents par lesquels nous plongeons dans le pass ne
sont que des flambeaux douteux, pars sur un champ immense, qu'ils
font entrevoir sans l'clairer. Pour relier les petits fragments que
nous pouvons atteindre, il faut le plus souvent supposer des causes ou
employer des ides gnrales tellement vastes, qu'elles peuvent
convenir  tous les faits; il faut avoir recours  l'hypothse ou 
l'abstraction, inventer des explications arbitraires ou se perdre dans
les explications vagues. Ce sont l, en effet, les deux vices qui ont
corrompu la pense allemande. La conjecture et la formule y ont
abond. Les systmes ont pullul les uns par-dessus les autres et
dbord en une vgtation inextricable, o nul tranger n'osait
entrer, ayant prouv que chaque matin amenait une nouvelle pousse, et
que la dcouverte dfinitive proclame la veille allait tre touffe
par une autre dcouverte infaillible, capable tout au plus de durer
jusqu'au lendemain matin. Le public europen s'tonnait de voir tant
d'imagination et si peu de bon sens, des prtentions si ambitieuses et
des thories si vides, une pareille invasion d'tres chimriques et un
tel regorgement d'abstractions inutiles, un si trange manque de
discernement et un si grand luxe de draison. C'est que les folies et
le gnie dcoulaient de la mme source; une mme facult, dmesure et
toute-puissante, produisait les dcouvertes et les erreurs. Si
aujourd'hui on regarde l'atelier des ides humaines tout surcharg
qu'il est et encombr de ses oeuvres, on peut le comparer  quelque
haut fourneau, machine monstrueuse qui, jour et nuit, a flamboy
infatigablement,  demi obscurcie par des vapeurs suffocantes, et o
le minerai brut, empil par tages, a bouillonn pour descendre en
coules ardentes dans les rigoles o il s'est fig. Nul autre engin
n'et pu fondre la masse informe empte par les scories primitives;
il a fallu, pour la dompter, cette laboration obstine et cette
intense chaleur. Aujourd'hui les coules inertes jonchent la terre;
leur poids rebute les mains qui les touchent; si on veut les ployer 
quelque usage, elles rsistent ou cassent: telles que les voil, elles
ne peuvent servir; et cependant telles que les voil, elles sont la
matire de tout outil et l'instrument de toute oeuvre; c'est  nous de
les refondre. Il faut que chaque esprit les reporte  sa forge, les
pure, les assouplisse, les reforme et retire du bloc grossier le pur
mtal.


V

Mais chaque esprit les reforgera selon la structure de son propre
foyer; car toute nation a son gnie original dans lequel elle moule
les ides qu'elle prend ailleurs. Ainsi l'Espagne, au seizime et au
dix-septime sicle, a renouvel avec un autre esprit la peinture et
la posie italiennes. Ainsi les puritains et les jansnistes ont
repens dans des cadres neufs le protestantisme primitif. Ainsi les
Franais du dix-huitime sicle ont largi et publi les ides
librales que les Anglais avaient appliques ou proposes en religion
et en politique. Il en est de mme aujourd'hui. Les Franais ne
peuvent atteindre du premier coup, comme les Allemands, les hautes
conceptions d'ensemble. Ils ne savent marcher que pas  pas, en
partant des ides sensibles, en s'levant insensiblement aux ides
abstraites, selon les mthodes progressives et l'analyse graduelle de
Condillac et de Descartes. Mais cette voie plus lente conduit presque
aussi loin que l'autre, et par surcrot elle vite bien des faux pas.
C'est par elle que nous parviendrons  corriger et  comprendre les
vues de Hegel et de Goethe, et si l'on regarde autour de soi les ides
qui percent, on dcouvre que nous y arrivons dj. Le positivisme,
appuy sur toute l'exprience moderne, et allg, depuis la mort de
son fondateur, de ses fantaisies sociales et religieuses, a repris une
nouvelle vie en se rduisant  marquer la liaison des groupes naturels
et l'enchanement des sciences tablies. D'autre part, l'histoire, le
roman et la critique, aiguiss par les raffinements de la culture
parisienne, ont fait toucher les lois des vnements humains; la
nature s'est montre comme un ordre de faits, l'homme comme une
continuation de la nature; et l'on a vu un esprit suprieur, le plus
dlicat, le plus lev qui se soit montr de nos jours, reprenant et
modrant les divinations allemandes, exposer en style franais tout ce
que la science des mythes, des religions et des langues, emmagasine au
del du Rhin depuis soixante ans[90].

[Note 90: M. Renan.]


VI

La perce est plus difficile en Angleterre; car l'aptitude aux ides
gnrales y est moindre et la dfiance contre les ides gnrales y
est plus grande; on y rejette de prime abord tout ce qui de prs ou de
loin semble capable de nuire  la morale pratique ou au dogme tabli.
L'esprit positif semble en devoir exclure toutes les ides allemandes;
et cependant c'est l'esprit positif qui les introduit. Par exemple,
les thologiens[91], ayant voulu se reprsenter avec une nettet et
une certitude entire les personnages du Nouveau Testament, ont
supprim l'aurole et la brume dans lesquelles l'loignement les
enveloppait; ils se les sont figurs avec leurs vtements, leurs
gestes, leur accent, avec toutes les nuances d'motion que leur style
a notes, avec le genre d'imagination que leur sicle leur a impos,
parmi les paysages qu'ils ont regards, parmi les monuments devant
lesquels ils ont parl, avec toutes les circonstances physiques ou
morales que l'rudition et les voyages peuvent rendre sensibles, avec
tous les rapprochements que la physiologie et la psychologie modernes
peuvent suggrer; ils nous en ont donn l'ide prcise et prouve,
colore et figurative[92]; ils les ont vus non pas  travers des ides
et comme des mythes, mais face  face et comme des hommes. Ils ont
appliqu l'art de Macaulay  l'exgse, et si l'rudition allemande
pouvait tout entire repasser par ce creuset, sa solidit serait
double, et aussi son prix.

Mais il y a une autre voie toute germanique par laquelle les ides
allemandes peuvent devenir anglaises. C'est celle que Carlyle a prise;
c'est par elle que la religion et la posie dans les deux pays se
correspondent; c'est par elle que les deux nations sont soeurs. Le
sentiment des choses intrieures (_insight_) est dans la race, et ce
sentiment est une sorte de divination philosophique. Au besoin, le
coeur tient lieu de cerveau. L'homme inspir, passionn, pntre dans
l'intrieur des choses; il aperoit les causes par la secousse qu'il
en ressent; il embrasse les ensembles par la lucidit et la vlocit
de son imagination cratrice; il dcouvre l'unit d'un groupe par
l'unit de l'motion qu'il en reoit. Car sitt que vous crez, vous
sentez en vous-mme la force qui agit dans les objets que vous pensez;
votre sympathie vous rvle leur sens et leur lien; l'intuition est
une analyse acheve et vivante; les potes et les prophtes,
Shakspeare et Dante, saint Paul et Luther, ont t sans le vouloir des
thoriciens systmatiques, et leurs visions renferment des conceptions
gnrales de l'homme et de l'univers. Le mysticisme de Carlyle est une
puissance du mme genre. Il traduit en style potique et religieux la
philosophie allemande. Il parle comme Fichte de l'ide divine du
monde, de la ralit qui gt au fond de toute apparence. Il parle
comme Goethe de l'esprit qui tisse ternellement la robe vivante de
la Divinit. Il emprunte leurs mtaphores, seulement il les prend au
pied de la lettre. Il considre comme un tre mystrieux et sublime le
Dieu qu'ils considrent comme une forme ou comme une loi. Il conoit
par l'exaltation, par la rverie douloureuse, par le sentiment confus
de l'entrelacement des tres, cette unit de la nature qu'ils dmlent
 force de raisonnements et d'abstractions. Voil un dernier chemin,
escarp sans doute et peu frquent, pour atteindre aux sommets o
s'est lance du premier coup la pense allemande. L'analyse
mthodique jointe  la coordination des sciences positives, la
critique franaise raffine par le got littraire et l'observation
mondaine, la critique anglaise appuye sur le bon sens pratique et
l'intuition positive; enfin, dans un recoin cart, l'imagination
sympathique et potique, ce sont l les quatre routes par lesquelles
l'esprit humain chemine aujourd'hui pour reconqurir les hauteurs
sublimes o il s'tait cru port et qu'il a perdues. Ces voies mnent
toutes sur la mme cime, mais  des points de vue diffrents. Celle o
Carlyle a march, tant la plus lointaine, l'a conduit vers la
perspective la plus trange. Je le laisserai parler lui-mme; il va
dire au lecteur ce qu'il a vu.

[Note 91: Principalement M. Stanley et M. Jowett.]

[Note 92: Graphic.]


 3.

SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.

Ceci n'est pas une mtaphysique, ou quelque autre science abstraite,
ayant son origine dans la tte seule, mais une philosophie de la vie,
ayant son origine aussi dans le coeur, et parlant au coeur[93].
Carlyle a cont, sous le nom de Teufelsdroeckh, toute la suite des
motions qui y conduisent. Ce sont celles d'un puritain moderne; ce
sont les doutes, les dsespoirs, les combats intrieurs, les
exaltations et les dchirements par lesquels les anciens puritains
arrivaient  la foi: c'est leur foi sous d'autres formes. Chez lui
comme chez eux, l'homme spirituel et intrieur se dgage de l'homme
extrieur et charnel, dmle le devoir  travers les sollicitations du
plaisir, dcouvre Dieu  travers les apparences de la nature, et, au
del du monde et des instincts sensibles, aperoit un monde et un
instinct surnaturels.

[Note 93: However it may be with Metaphysics, and other abstract
science originating in the head (_Verstand_) alone, no Life-Philosophy
(_Lebensphilosophie_), such as this of Clothes pretends to be, which
originates equally in the Character (_Gemth_), and equally speaks
thereto, can attain its significance till the Character itself is
known and seen.]


I

Le propre de Carlyle, comme de tout mystique, c'est de voir en toute
chose un double sens. Pour lui, les textes et les objets sont capables
de deux interprtations: l'une grossire, ouverte  tous, bonne pour
la vie usuelle; l'autre sublime, ouverte  quelques-uns, propre  la
vie suprieure. Aux yeux de la vulgaire logique, dit Carlyle,
qu'est-ce que l'homme? Un bipde omnivore qui porte des culottes. Aux
yeux de la pure raison, qu'est-il? Une me, un esprit, une divine
apparition.--Il y a un moi mystrieux cach sous ce vtement de
chair. Profond est son ensevelissement sous ce vtement trange, parmi
les sons, les couleurs et les formes, qui sont ses langes et son
linceul. Et pourtant ce vtement est tiss dans le ciel et digne de
Dieu[94].--Car la matire est esprit, manifestation de l'esprit. La
chose visible, qu'est-elle, sinon un habit, le vtement de quelque
chose de suprieur et d'invisible, d'inimaginable et sans forme,
obscurci par l'excs mme de son clat[95].... Toutes les choses
visibles sont des emblmes: ce que tu vois n'est pas l pour son
propre compte.  proprement parler, il n'y a rien l. La matire
n'existe que spirituellement, pour reprsenter quelque ide et
l'incarner extrieurement. Est-ce que l'imagination n'est pas oblige
de tisser des vtements, des corps visibles par lesquels les
inspirations et les crations invisibles de notre raison sont rvles
comme le seraient des esprits, et deviennent toutes-puissantes? Le
langage, la posie, les arts, l'glise, l'tat ne sont que des
symboles. Ainsi, c'est par des symboles[96] que l'homme est guid et
command, heureux ou misrable; il se trouve de toutes parts envelopp
des symboles reconnus comme tels ou non reconnus. Tout ce qu'il a fait
n'est-il pas symbolique? sa vie n'est-elle pas une rvlation sensible
du don de Dieu, de la force mystique qui est en lui? Montons plus
haut encore et regardons le Temps et l'Espace, ces deux abmes que
rien ne semble pouvoir combler ni dtruire, et sur lesquels flottent
notre vie et notre univers. Ils ne sont que les formes de notre
pense... Il n'y a ni temps ni espace, ce ne sont que de grandes
apparences, enveloppes de notre pense et de notre monde[97]. Notre
racine est dans l'ternit; nous avons l'air de natre et de mourir,
mais vritablement _nous sommes_. Sache bien que les ombres du temps
ont seules pri et sont seules prissables, que la substance relle de
tout ce qui fut et de tout ce qui est existe en ce moment mme et pour
toujours. Tels que nous voil, avec notre chair et nos sens, nous
nous croyons solides; mais tout cet extrieur n'est qu'un fantme.
Ces membres[98], cette forme temptueuse, ce sang vivant avec ses
passions ardentes, ce ne sont que poussires et ombres, un systme
d'ombres rassembles autour de notre moi. Nous y glapissons, nous
piaulons dans nos disputes et nos aigres rcriminations de hiboux
criards; nous passons sinistres, et faibles, et craintifs, ou bien
nous hurlons et nous nous dmenons dans notre folle danse des morts,
jusqu' ce que l'odeur de l'air du matin nous rappelle  notre
demeure silencieuse et que la nuit pleine de songes s'veille et
devienne le jour[99].

Qu'y-a-t-il donc au-dessous de toutes ces vaines apparences? Quel est
cet tre immobile dont la nature n'est que la robe changeante et
vivante? Nul ne le sait; si le coeur le devine, l'esprit ne
l'aperoit pas. La cration s'tale devant nous comme un glorieux
arc-en-ciel; mais le soleil qui le fait reste derrire nous, hors de
notre vue[100]. Nous n'en avons que le sentiment, nous n'en avons
point l'ide. Nous sentons que cet univers est beau et terrible; mais
son essence restera toujours sans nom[101]. Nous n'avons qu' tomber
 genoux devant cette face voile; la stupeur et l'adoration sont
notre vritable attitude. La science sans vnration est strile,
peut-tre vnneuse. L'homme qui ne peut pas vnrer, qui ne sait pas
habituellement vnrer et adorer, quand il serait le prsident de cent
Socits royales, et quand il porterait dans sa seule tte toute la
Mcanique cleste et toute la philosophie de Hegel, et l'abrg de
tous les laboratoires et de tous les observatoires avec leurs
rsultats,--n'est qu'une paire de lunettes derrire laquelle il n'y a
point d'yeux[102]. Vos Instituts, vos Acadmies des sciences luttent
bravement, et, parmi les myriades d'hiroglyphes inextricablement
entasss et entrelacs, recueillent par des combinaisons adroites
quelques lettres en criture vulgaire qu'ils mettent ensemble pour en
former une ou deux recettes conomiques fort utiles dans la
pratique[103]. Croient-ils par hasard que la nature n'est qu'un
monceau de ces sortes de recettes, quelque norme livre de cuisine?
te les cailles de tes yeux, et regarde. Tu verras que ce sublime
univers, dans la moindre de ses provinces, est,  la lettre, la cit
toile de Dieu; qu' travers chaque toile,  travers vers chaque
brin de gazon, surtout  travers chaque me vivante rayonne la gloire
d'un Dieu prsent.--Gnration aprs gnration, l'humanit prend la
forme d'un corps, et, s'lanant de la nuit cimmrienne, apparat avec
une mission du ciel. Puis l'envoy cleste est rappel; son vtement
de terre tombe, et bientt devient pour les sens eux-mmes une ombre
vanouie. Ainsi, comme une artillerie cleste pleine de foudroiements
et de flammes, cette mystrieuse humanit tonne et flamboie, en files
grandioses, en successions rapides,  travers l'abme inconnu. Ainsi,
comme une arme d'esprits enflamms, crs par Dieu, nous sortons du
vide, nous nous htons orageusement  travers la terre, puis nous nous
replongeons dans le vide. Mais d'o venons-nous?  Dieu, o
allons-nous? Les sens ne rpondent pas, la foi ne rpond pas;
seulement nous savons que c'est d'un mystre  un autre mystre, et de
Dieu  Dieu[104].

[Note 94: _Sartor_, p. 75, 76, 83, 259.]

[Note 95: For Matter, were it never so despicable, is Spirit, the
manifestation of Spirit: were it never so honourable, can it be more?
The thing visible, nay the thing imagined, the thing in any way
conceived as visible, what is it but a garment, a clothing of the
higher, celestial invisible "unimaginable, formless, dark with excess
of bright?"

All visible things are emblems; what thou seest is not there on its
own account; strictly taken, is not there at all: Matter exists only
spiritually, and to represent some Idea, and _body_ it forth.]

[Note 96: In the Symbol proper, what we can call a Symbol, there
is ever, more or less distinctly, and directly, some embodiment and
revelation of the Infinite; the Infinite is made to blend itself with
the Finite, to stand visible, and as it were, attainable there. By
Symbols, accordingly, is man guided and commanded, made happy, made
wretched. He everywhere finds himself encompassed with Symbols,
recognised as such or not recognised: the Universe is but one vast
Symbol of God: nay if thou wilt have it, what is man himself but a
Symbol of God? Is not all that he does symbolical; a revelation to
Sense of the mystic god-given Force that is in him?]

[Note 97: But deepest of all illusory Appearances, for hiding
Wonder, as for many other ends, are your two grand fundamental
world-enveloping Appearances, SPACE and TIME. These, as spun and woven
for us from before Birth itself, to clothe our celestial ME for
dwelling here, and yet to blind it,--lie all-embracing, as the
universal canvass, or warp and woof, whereby all minor Illusions, in
this Phantasm Existence, weave and paint themselves.]

[Note 98: _Sartor_, p. 313, 412.]

[Note 99: O Heaven, it is mysterious, it is awful to consider that
we not only carry each a future Ghost within him; but are, in very
deed, Ghosts! These Limbs, whence had we them; this stormy Force; this
life-blood with its burning Passion? They are dust and shadow; a
shadow-system gathered round our ME; wherein, through some moments or
years, the Divine Essence is to be revealed in the flesh.

And again, do we not squeak and gibber (in our discordant,
screech-owlish debatings and recriminatings); and glide bodeful, and
feeble, and fearful; or uproar (poltern), and revel in our mad dance
of the Dead,--till the scent of the morning-air summons us to our
still home; and dreamy night becomes awake and day?]

[Note 100: Creation, says one, lies before us like a glorious
rainbow; but the sun that made it lies behind us, hidden from us.]

[Note 101: _Past and Present_, p. 76.--_Sartor_, p. 78, 304, 314.]

[Note 102: The man who cannot wonder, who does not habitually
wonder (and worship), were he president of innumerable Royal
Societies, and carried the whole _Mcanique cleste_ and _Hegel's
Philosophy_, and the epitome of all laboratories and observatories
with their results, in his single head,--is but a pair of spectacles
behind which there is no eye. Let those who have eyes look through
him, then he may be useful.

Thou wilt have no Mystery and Mysticism; wilt walk through thy world
by the sunshine of what thou callst Truth, or even by the Hand-lamp of
what I call Attorney-Logic: and "explain" all, "account" for all, or
believe nothing of it? Nay, thou wilt attempt laughter. Who so
recognises the unfathomable, all-pervading domain of Mystery, which is
everywhere, under, over feet and among our hands; to whom the Universe
is an oracle and temple, as well as a kitchen and cattle stall, he
shall be a delirious Mystic; to him thou, with sniffing charity, wilt
protusively proffer thy Hand-lamp, and shriek, as one injured, when he
kicks his foot through it?]

[Note 103: We speak of the volume of Nature: and truly a volume it
is,--whose author and writer is God. To read it! Dost thou, does man,
so much as well know the Alphabet thereof? With its words, sentences,
and grand descriptive pages, poetical and philosophical, spread out
through Solar systems, and thousands of years, we shall not try thee.
It is a volume written in celestial hieroglyphs, in the true Sacred
writing; of which even Prophets are happy that they can read here a
line and there a line. As for your Institutes, and Academies of
science, they strive bravely; and, from amid the thick-crowded,
inextricably intertwisted hieroglyphic writing, pick out, by dexterous
combination, some letters in the vulgar character, and therefrom put
together this and the other economic recipe, of high avail in
practice. That Nature is more than some boundless volume of such
recipes, or huge, well-nigh inexhaustible domestic cookery-book, of
which the whole secret will in this manner one day evolve itself.

And what is that Science, which the scientific head alone, were it
screwed off, and (like the Doctor's in the Arabian tale) set in a
basin, to keep it alive, could prosecute without shadow of a
heart,--but one other of the mechanical and menial handicrafts, for
which the Scientific Head (having a soul in it) is too noble an organ?
I mean that Thought without reverence is barren, perhaps poisonous.]

[Note 104: Generation after generation takes to itself the form of
a Body; and forth-issuing from Cimmerian night, on Heaven's mission
APPEARS. What force and Fire is in each he expends: one grinding in
the mill of Industry; one hunter-like climbing the giddy Alpine
heights of Science; one madly dashed in pieces on the rocks of Strife,
in war with his fellow:--and then the Heaven-sent is recalled; his
earthly vesture falls away, and soon even to Sense becomes a vanished
Shadow. Thus, like some wild-flaming, wild-thundering train of
Heaven's artillery, does this mysterious MANKIND thunder and flame, in
long-drawn, quick-succeeding grandeur, through the unknown Deep. Thus,
like a God-created, fire-breathing Spirit-host, we emerge from the
Inane; haste stormfully across the astonished Earth, then plunge again
into the Inane.

But whence?--O Heaven, whither? Sense knows not; Faith knows not; only
that it is through mystery to mystery, from God and to God.]


II

Cette vhmente posie religieuse, toute remplie des souvenirs de
Milton et de Shakspeare, n'est qu'une _transcription_ anglaise des
ides allemandes. Il y a une rgle fixe pour _transposer_,
c'est--dire pour convertir les unes dans les autres les ides d'un
positiviste, d'un panthiste, d'un spiritualiste, d'un mystique, d'un
pote, d'une tte  images et d'une tte  formules. On peut marquer
tous les pas qui conduisent la simple conception philosophique 
l'tat extrme et violent. Prenez le monde tel que le montrent les
sciences: c'est un groupe rgulier, ou, si vous voulez, une srie qui
a sa loi; selon elles, ce n'est rien davantage. Comme de la loi on
dduit la srie, vous pouvez dire qu'elle l'engendre, et considrer
cette loi comme une force. Si vous tes artiste, vous saisirez
d'ensemble la force, la srie des effets et la belle faon rgulire
dont la force produit la srie;  mon gr, cette reprsentation
sympathique est, de toutes, la plus exacte et la plus complte; la
connaissance est borne tant qu'elle ne s'avance pas jusque-l, et la
connaissance est acheve quand elle est arrive l. Mais au del
commencent les fantmes que l'esprit cre, et par lesquels il se dupe
lui-mme. Si vous avez un peu d'imagination, vous ferez de cette force
un tre distinct, situ hors des prises de l'exprience, spirituel,
principe et substance des choses sensibles. Voil un tre
mtaphysique. Ajoutez un degr  votre imagination et  votre
enthousiasme, vous direz que cet esprit, situ hors du temps et de
l'espace, se manifeste par le temps et par l'espace, qu'il subsiste en
toute chose, qu'il anime toute chose, que nous avons en lui le
mouvement, l'tre et la vie. Poussez jusqu'au bout dans la vision et
l'extase, vous dclarerez que ce principe est seul rel, que le reste
n'est qu'apparence; ds lors vous voil priv de tous les moyens de le
dfinir; vous n'en pouvez rien affirmer, sinon qu'il est la source des
choses et qu'on ne peut rien affirmer de lui; vous le considrez comme
un abme grandiose et insondable; vous cherchez, pour arriver  lui,
une voie autre que les ides claires; vous prconisez le sentiment,
l'exaltation. Si vous avez le temprament triste, vous le cherchez,
comme les sectaires, douloureusement, parmi les prosternements et les
angoisses. Par cette chelle de transformations, l'ide gnrale
devient un tre potique, puis un tre philosophique, puis un tre
mystique, et la mtaphysique allemande, concentre et chauffe, se
trouve change en puritanisme anglais.


III

Ce qui distingue ce mysticisme des autres, c'est qu'il est pratique.
Le puritain s'inquite non-seulement de ce qu'il doit croire, mais
encore de ce qu'il doit faire; il veut une rponse  ses doutes, mais
surtout une rgle  sa conduite; il est tourment par le sentiment de
son ignorance, mais aussi par l'horreur de ses vices; il cherche Dieu,
mais en mme temps le devoir.  ses yeux, les deux n'en font qu'un; le
sens moral est le promoteur et le guide de la philosophie. Est-ce
qu'il n'y a pas de Dieu, ou tout au plus un Dieu en voyage, oisif, qui
reste assis depuis le premier sabbat  la porte de son univers et le
regarde aller? Est-ce que le mot _devoir_ n'a pas de sens? Faut-il
dire que ce que nous appelons devoir n'est point un messager divin et
un guide, mais un fantme terrestre et trompeur fabriqu avec le dsir
et la crainte, avec les manations de la potence et le lit cleste du
docteur Graham?--Le bonheur d'une conscience satisfaite? Est-ce que
Paul de Tarse, que l'admiration des hommes a dclar saint, ne sentait
pas qu'il tait le premier des pcheurs? Est-ce que Nron de Rome,
l'esprit joyeux, ne passait pas le meilleur de son temps  jouer de la
lyre? Malheureux pileur de mots et dcoupeur de motifs, qui, dans ton
moulin logique, possdes un mcanisme pour le divin lui-mme et
voudrais m'extraire la vertu des corces du plaisir; je te dis
non[105]! Il y a en nous un instinct qui dit non. Nous dcouvrons en
nous quelque chose de plus haut que l'amour du bonheur, l'amour du
sacrifice. Voil la partie divine de notre me. Nous apercevons en
elle et par elle le Dieu qui, autrement, nous resterait toujours
cach. Nous perons par elle dans un monde inconnu et sublime. Il y a
un tat extraordinaire de l'me par lequel elle sort de l'gosme,
renonce au plaisir, ne se soucie plus d'elle-mme, adore la douleur,
comprend la saintet[106]. Cet obscur _au del_ que les sens
n'atteignent point, que la raison ne peut dfinir, que l'imagination
figure comme un roi et comme une personne, c'est la saintet, c'est le
sublime. Le hros y habite: Il y vit[107] dans cette sphre
intrieure des choses, dans le vrai, dans le divin, dans l'ternel qui
existe toujours, invisible  la foule, sous le temporaire et le
trivial; son tre est l, sa vie est un fragment du coeur immortel de
la nature[108]. La vertu est une rvlation, l'hrosme est une
lumire, la conscience une philosophie, et l'on exprimera en abrg ce
mysticisme moral en disant que Dieu, pour Carlyle, est un mystre dont
le seul nom est l'idal.

[Note 105: Is there no God, then; but at best an absentee God,
sitting idle, ever since the first Sabbath, at the outside of his
Universe, and seeing it go? Has the word Duty no meaning? Is what we
call Duty no divine messenger and guide, but a false earthly fantasm,
made up of desire and fear, of emanations from the gallows and from
Doctor Graham's celestial bed? Happiness of an approving conscience!
Did not Paul of Tarsus, whom admiring men have since named Saint, feel
that _he_ was the "chief of sinners;" and Nero of Rome, jocund in
spirit (_wohlgemuth_), spend much of his time in fiddling? Foolish
word-monger and motive-grinder, who in thy logic-mill hast an earthly
mechanism for the Godlike itself, and wouldst fain grind me out virtue
from the husks of pleasure,--I tell thee, Nay!]

[Note 106: Only this I know, if what thou namest Happiness be our
true aim, then are we all astray. With stupidity and sound digestion
man may front much. But what, in these dull unimaginative days, are
the terrors of Conscience to the diseases of the liver! Not on
Morality, but on cookery let us build our stronghold: there
brandishing our frying-pan, as censer, let us offer sweet incense to
the Devil, and live at ease on the fat things which he has provided
for his Elect!]

[Note 107: _On Heroes_, p. 244, 71.]

[Note 108: The hero is who lives in the inward sphere of things,
in the True, Divine, Eternal, which exists always, unseen to most,
under the Temporary, Trivial; his being is in that.... His life is a
piece of the everlasting heart of nature itself.

                                               (_On Heroes_, p. 245.)]


IV

Cette facult d'apercevoir dans les choses le sens intrieur, et cette
disposition  rechercher dans les choses le sens moral, ont produit en
lui toutes ses doctrines, et d'abord son christianisme. Ce christianisme
est fort libre; Carlyle prend la religion  l'allemande, d'une faon
symbolique. C'est pourquoi on l'appelle panthiste: ce qui, en bon
franais moderne, signifie fou ou sclrat. En Angleterre aussi, on
l'exorcise. Son ami Sterling lui envoie de longues dissertations pour le
ramener au Dieu personnel.  chaque instant il blesse au vif les
thologiens qui font de la cause primitive un architecte ou un
administrateur. Il les choque encore bien mieux quand il entre dans le
dogme; il considre le christianisme comme un mythe, dont l'essence est
l'adoration de la douleur. Son temple, fond il y a dix-huit sicles,
gt en ruines maintenant, recouvert de vgtations parasites, habit par
des cratures plaintives. Avance pourtant: dans une crypte basse, qui a
pour arche des fragments qui croulent, tu trouveras encore l'autel et
la lampe sacre qui brle ternellement[109]. Mais ses gardiens ne la
connaissent plus. Une friperie de dcorations officielles la cache aux
regards des hommes. L'glise protestante au dix-neuvime sicle, comme
l'glise catholique au seizime sicle, a besoin d'une rforme. Il nous
faut un nouveau Luther. Car, dit-il dans son livre du _Tailleur_,
l'glise est l'habit, le tissu spirituel et intrieur, qui administre la
vie et la chaude circulation  tout le reste; sans lui, le cadavre, et
jusqu' la poussire de la socit, finiraient par s'vaporer et
s'anantir. Cependant, en notre ge du monde, ces habits ecclsiastiques
se sont misrablement percs aux coudes. Bien pis, la plupart d'entre
eux sont devenus de simples formes creuses, des masques sous lesquels
nulle figure vivante, nul esprit n'habite encore, o il n'y a plus que
des araignes et de sales scarabes, horrible amas, qui de leurs pattes
tracassent  leur mtier. Et ce masque fixe encore sur vous ses yeux de
verre, avec un lugubre simulacre de vie. Depuis une gnration ou deux,
la religion s'est retire de lui, et, dans des coins que nul ne
remarque, elle se tisse silencieusement de nouveaux vtements dans
lesquels elle apparatra de nouveau pour nous ranimer, nous, nos fils,
ou nos petits-fils[110].--Une fois le christianisme rduit au
sentiment de l'abngation, les autres religions reprennent par
contre-coup leur dignit et leur importance. Elles sont, comme le
christianisme, des formes de la religion universelle. Elles renferment
toutes une vrit, autrement les hommes ne les auraient pas
embrasses[111]. Elles ne sont pas une imposture de charlatans ni un
jeu d'imaginations potiques. Elles sont une vie plus ou moins trouble
du mystre auguste et infini qui est au fond de l'univers. Le plus
grossier paen qui adora l'toile Canope ou la pierre noire de la Caaba
y reconnaissait une beaut, un sens divin.... Canope luisant sur le
dsert, avec son clat de diamant bleutre (cet trange clat bleutre
qui semble celui d'un esprit), perait jusqu'au coeur du sauvage
Ismalite qu'elle guidait  travers le dsert vide. Pour ce coeur
sauvage, plein de toutes les motions, sans langage pour aucune motion,
elle pouvait sembler un petit oeil, cette toile Canope, qui le
regardait du plus profond de l'ternit et lui rvlait la splendeur
intrieure. Le culte du grand Lama, le papisme lui-mme, interprtent 
leur faon le sentiment du divin; c'est pourquoi le papisme lui-mme est
respectable. Qu'il dure aussi longtemps qu'il pourra (ceci est bien
hardi en Angleterre), aussi longtemps qu'il pourra guider une vie
pieuse. On l'appelle idoltrie, peu importe. Qu'est-ce qu'une idole,
sinon un symbole, une chose vue ou imagine qui reprsente le divin?
Toutes les religions sont des symboles. Le plus rigoureux puritain a sa
confession de foi; sa reprsentation intellectuelle des choses divines.
Toutes les croyances, les liturgies, les formes religieuses, les
conceptions dont se revt le sentiment religieux, sont en ce sens des
idoles, des choses vues. Tout culte doit s'accomplir par des symboles,
des idoles; nous pouvons dire que toute idoltrie est comparative, et
que la pire idoltrie n'est qu'une idoltrie plus grande. La seule qui
soit dtestable est celle d'o le sentiment s'est retir, qui ne
consiste qu'en crmonies apprises, en rptition machinale de prires,
en profession dcente de formules qu'on n'entend pas. La vnration
profonde d'un moine du douzime sicle prostern devant les reliques de
saint Edmond, valait mieux que la pit de convenance et la froide
religion philosophique d'un protestant d'aujourd'hui. Quel que soit le
culte, c'est le sentiment qui lui communique toute sa vertu. Et ce
sentiment est le sentiment moral. La seule fin[112], la seule essence,
le seul usage de toute religion passe prsente ou  venir, est de
garder vivante et ardente notre conscience morale, qui est notre lumire
intrieure. Toute religion est venue ici pour nous rappeler plus ou
moins bien ce que nous savons dj plus ou moins bien,  savoir qu'il y
a une diffrence absolument _infinie_ entre un homme de bien et un homme
mchant, pour nous ordonner d'aimer l'un, infiniment, d'abhorrer et
d'viter l'autre infiniment, de nous efforcer infiniment d'tre l'un et
de n'tre point l'autre[113].--Toute religion qui n'aboutit pas 
l'action, au travail, peut s'en aller et habiter parmi les brahmanes,
les antinomiens, les derviches tourneurs, partout o elle voudra; chez
moi, elle n'a pas de place[114]. Chez vous, fort bien, mais elle en
trouve ailleurs. Nous touchons ici le trait anglais et troit de cette
conception allemande et si large. Il y a beaucoup de religions qui ne
sont point morales, il y en a beaucoup, plus encore qui ne sont point
pratiques. Carlyle veut rduire le coeur de l'homme au sentiment anglais
du devoir, et l'imagination de l'homme au sentiment anglais du respect.
La moiti de la posie humaine chappe  ses prises. Car si une portion
de nous-mme nous soulve jusqu' l'abngation et  la vertu, une autre
portion nous emmne vers la jouissance et le plaisir. L'homme est paen
aussi bien que chrtien; la nature a deux faces; plusieurs races,
l'Inde, la Grce, l'Italie n'ont compris que la seconde, et n'ont eu
pour religions que l'adoration de la force dvergonde et l'extase de
l'imagination grandiose, ou bien encore l'admiration de la forme
harmonieuse avec le culte de la volupt, de la beaut et du bonheur.

[Note 109: Knowest thou that "_Worship of sorrow_?" The Temple
thereof, founded some eighteen centuries ago, now lies in ruins,
overgrown with jungle, the habitation of doleful creatures.
Nevertheless, venture forward: in a low crypt, arched out of falling
fragments, thou findest the altar still there, and its sacred lamp
perennially burning.]

[Note 110: For if Government is, so to speak, the outward SKIN of
the Body Politic, holding the whole together and protecting it; and if
all your craft-guilds, and Associations for industry, of hand or of
head, are the fleshy clothes, the muscular and osseous tissues (lying
_under_ such SKIN), whereby Society stands and Works;--then is
Religion the inmost pericardial and nervous tissue which ministers
life and warm circulation to the whole.

Meanwhile, in our era of the world, those church-clothes have gone
sorrowfully out at elbows: nay, far worse, many of them have become
mere hollow shapes, or masks, under which no living Figure or Spirit
any longer dwells; but only spiders and unclean beetles, in horrid
accumulation, drive their trade; and the mask still glares on you with
his glass-eyes, in ghastly affectation of life,--some generation and
half after Religion has quite withdrawn from it, and in unnoticed
nooks is weaving for herself new vestures, wherewith to reappear, and
bless us, or our sons and grandsons.]

[Note 111: _On Heroes_, 6, 191-92; 14, 217.--_Past and Present._

Canopus shining down over the desert, with its blue diamond brightness
(that wild blue spirit-like brightness far brighter than we ever
witness here) would pierce into the heart of the wild Ishmaelitish
man, whom it was guiding through that solitary waste there. To his
wild heart, with all feelings in it, with no _speech_ for any feeling,
it might seem a little eye, that Canopus, glancing out on him from the
great deep Eternity, revealing the inner splendour to him. (_On
Heroes_, p. 14.)]

[Note 112: _Past and Present_, p. 305, 270.]

[Note 113: The one end, essence and use of all religion past,
present, and to come, is this only: to keep the same moral conscience
or inner light of ours alive and shining.... All Religion was here to
remind us better or worse of what we already know better or worse of
the quite _infinite_ difference there is between a good man and a bad;
to bid us love infinitely the one, abhor and avoid infinitely the
other; strive infinitely to be the one and not to be the other. "All
religion issues in due practical Hero-worship."

                                        (_Past and Present_, p. 305.)]

[Note 114: All true work is Religion; and whatsoever Religion is
not work may go and dwell among the Brahmins, Antinomians, spinning
Dervishes, or where it will; with me it shall have no harbour. (_Past
and Present_, p. 270.)]


V

Sa critique des oeuvres littraires a la mme chaleur et la mme
violence, la mme porte et les mmes limites, le mme principe et les
mmes conclusions que sa critique des oeuvres religieuses. Il y a
introduit les grandes ides de Hegel et de Goethe, et les a resserres
sous la discipline troite du sentiment puritain[115]. Il considre le
pote, l'crivain, l'artiste comme un interprte de l'ide divine
qui est au fond de toute apparence, comme un rvlateur de l'infini,
comme un reprsentant de son sicle, de sa nation, de son ge; vous
reconnaissez ici toutes les formules germaniques. Elles signifient que
l'artiste dmle et exprime mieux que personne les traits saillants et
durables du monde qui l'entoure, en sorte qu'on peut extraire de son
oeuvre une thorie de l'homme et de la nature, en mme temps qu'une
peinture de sa race et de son temps. Cette dcouverte a renouvel la
critique. Carlyle lui doit ses plus belles vues, ses leons sur
Shakspeare et sur Dante, ses tudes sur Goethe, sur Johnson, sur Burns
et sur Rousseau. L-dessus et par un entranement naturel, il est
devenu le hraut de la littrature allemande; il s'est fait l'aptre
de Goethe; il l'a lou avec une ferveur de nophyte jusqu' manquer 
son endroit d'adresse et de clairvoyance; il l'appelle hros, il
prsente sa vie comme un exemple  tous les gens de notre sicle; il
ne veut point voir son paganisme, si visible, mais si contrariant pour
un puritain. Par un autre contre-coup des mmes causes, il a fait de
Jean-Paul, le bouffon affect, l'humoriste extravagant, un gant,
une sorte de prophte; il a combl d'loges Novalis et les rveurs
mystiques; il a mis le dmocrate Burns au-dessus de Byron; il a exalt
Johnson, ce brave pdant, le plus grotesque des taureaux littraires.
Son principe est que dans une oeuvre d'esprit la forme est peu de
chose, le fond seul est important. Sitt qu'un homme a un sentiment
profond, une conviction forte, son livre est beau. Un crit, quel
qu'il soit, ne fait que manifester une me; si cette me est srieuse,
si elle est intimement et habituellement branle par les graves
penses qui doivent proccuper une me, si elle aime le bien, si elle
est dvoue, si elle s'attache de tous ses efforts, sans
arrire-pense d'intrt ou d'amour-propre,  publier la vrit qui la
frappe, elle a touch le but: nous n'avons que faire du talent; nous
n'avons pas besoin d'tre flatts par de belles formes; notre unique
objet est de nous trouver face  face avec le sublime; toute la
destine de l'homme est de sentir l'hrosme; la posie et les arts
n'ont pas d'autre emploi ni d'autre mrite. Vous voyez  quel degr et
avec quel excs Carlyle a le sentiment germanique, pourquoi il aime
les mystiques, les humoristes, les prophtes, les crivains illettrs
et hommes d'action, les potes primesautiers, tous ceux qui violentent
la beaut rgulire par ignorance, par brutalit, par folie ou de
parti pris. Il va jusqu' excuser la rhtorique de Johnson, parce que
Johnson fut loyal et sincre; il ne distingue pas en lui l'homme
littraire de l'homme pratique; il cesse de voir le dclamateur
classique, trange compos de Scaliger, de Boileau, et de La Harpe,
enharnach majestueusement dans la dfroque cicronienne, pour ne
regarder que l'homme religieux et convaincu. Une pareille habitude
bouche les yeux sur la moiti des choses. Carlyle parle avec une
indiffrence mprisante[116] du dilettantisme moderne, semble
mpriser les peintres, n'admet pas la beaut sensible. Tout entier aux
crivains, il nglige les artistes; en effet, la source des arts est
le sentiment de la forme, et les plus grands artistes, les Italiens,
les Grecs, n'ont connu, comme leurs prtres et leurs potes, que la
beaut de la volupt et de la force. De l vient encore qu'il n'a
point de got pour la littrature franaise. Cet ordre exact, ces
belles proportions, ce perptuel souci de l'agrable et du convenable,
cette architecture harmonieuse d'ides claires et suivies, cette
peinture dlicate de la socit, cette perfection du style, rien de ce
qui nous touche n'a de prise sur lui. Sa faon d'entendre la vie est
trop loigne de la ntre. Il a beau essayer de comprendre Voltaire,
il n'arrive qu' le diffamer[117]. Il n'y a pas une seule grande
pense dans ses trente-six in-quartos.... Son regard s'arrte  la
superficie de la nature; le grand Tout, avec sa beaut et sa
mystrieuse grandeur infinie, ne lui a jamais t rvl; mme un seul
instant; il a regard et not seulement tel atome, et puis tel autre,
leurs diffrences et leurs oppositions[118].... Sa thorie du monde,
sa peinture de l'homme et de la vie de l'homme, est mesquine,
pitoyable mme, pour un pote et un philosophe. Il lit l'histoire, non
pas avec les yeux d'un voyant pieux ou mme d'un critique, mais avec
une simple paire de lunettes anticatholiques. Elle n'est point pour
lui un drame grandiose, jou sur le thtre de l'infini, avec les
soleils pour lampes et l'ternit pour fond.... mais une pauvre
insipide dispute de club dvide dix sicles durant entre
l'Encyclopdie et la Sorbonne. L'univers de Dieu est un patrimoine de
saint Pierre un peu plus grand que l'autre, duquel il serait agrable
et bon de chasser le pape.... La haute louange d'avoir poursuivi un
but juste ou noble ne peut lui tre accorde sans beaucoup de
rserves, et peut mme, avec assez d'apparence, lui tre refuse. La
force qui lui tait ncessaire n'tait ni noble ni grande, mais
petite et  quelques gards de basse espce. Seulement il en fait
usage avec dextrit et  propos. Pour btir le temple d'phse, il
avait fallu le travail de bien des ttes sages et de bien des bras
robustes, pendant des vies entires; et ce mme temple a pu tre
dtruit par un fou en une heure. Voil d'assez gros mots; nous n'en
emploierons pas de pareils. Je dirai seulement que si quelqu'un
jugeait Carlyle en Franais, comme il juge Voltaire en Anglais, ce
quelqu'un ferait de Carlyle un portrait diffrent de celui que
j'essaye de tracer ici.

[Note 115: _Heroes_, p. 129, 245.--_Miscellanies_, passim.]

[Note 116: _Life of Sterling._]

[Note 117: _Miscellanies_, p. 11, 121, 148.]

[Note 118: We find no heroism of character in him, from first to
last; nay, there is not, that we know of, one great thought in all his
six and thirty quartos.... He sees but a little way into Nature; the
mighty All in its beauty and infinite mysterious grandeur, humbling
the small me into nothingness, has never even for moments been
revealed to him; only this and that other atom of it, and the
differences and discrepancies of these two, has he looked into and
noted down. His theory of the world, his picture of man and man's life
is little; for a poet and philosopher even pitiful. "The Divine Idea
that which lies at the bottom of appearance" was never more invisible
to any man. He reads history not with the eyes of a devout seer or
even of a critic, but through a pair of mere anti-catholic spectacles.
It is not a mighty drama enacted on the theater of Infinitude, with
suns for lamps and Eternity as back-ground... but a poor wearisome
debating-club dispute, spun through ten centuries, between the
_Encyclopdie_ and the _Sorbonne_.... God's Universe is a larger
patrimony of Saint Peter, from where it were pleasant and well to hunt
the Pope.... The still higher praise of having had a right or noble
aim cannot be conceded to him without many limitations, and may
plausibly enough be altogether denied.... The force necessary for him
was no wise a great and noble one; but a small, in some respects a
mean one, to be nimbly and seasonably put into use. The Ephesian
temple which it had employed many wise heads and strong arms, for a
life-time, to build, could be un-built by one madman, in a single
hour.]


VI

Ce commerce de dnigrements tait en vigueur il y a cinquante ans;
dans cinquante ans, il est probable qu'il aura cess tout  fait. Nous
commenons  comprendre le srieux des puritains; peut-tre les
Anglais finiront-ils par comprendre la gaiet de Voltaire; nous
travaillons  goter Shakspeare, ils essayeront sans doute de goter
Racine. Goethe, le matre de tous les esprits modernes, a bien su
goter tous les deux[119]. Il faut que le critique  son me naturelle
et nationale ajoute cinq ou six mes artificielles et acquises, et que
sa sympathie flexible l'introduise en des sentiments teints ou
trangers. Le meilleur fruit de la critique est de nous dprendre de
nous-mmes, de nous contraindre  faire la part du milieu o nous
vivons plongs, de nous enseigner  dmler les objets eux-mmes 
travers les apparences passagres dont notre caractre et notre sicle
ne manquent jamais de les revtir. Chacun les regarde avec des
lunettes de porte et de couleur diverses, et nul ne peut atteindre la
vrit qu'en tenant compte de la forme et de la teinte que la
structure de ses verres impose aux objets qu'il aperoit. Jusqu'ici
nous nous sommes disputs et battus, l'un disant que les choses sont
vertes, d'autres qu'elles sont jaunes, d'autres enfin qu'elles sont
rouges, chacun accusant son voisin de mal voir et d'tre de mauvaise
foi. Voici enfin que nous apprenons l'optique morale; nous dcouvrons
que la couleur n'est point dans les objets, mais en nous-mmes; nous
pardonnons  nos voisins de voir autrement que nous; nous
reconnaissons qu'ils doivent voir rouge ce qui nous parat bleu, vert
ce qui nous parat jaune; nous pouvons mme dfinir l'espce de
lunettes qui produit le jaune et l'espce de lunettes qui produit le
vert, deviner leurs effets d'aprs leur nature, prdire aux gens la
teinte sous laquelle leur apparatra l'objet qu'on va leur prsenter,
construire d'avance le systme de tout esprit, et peut-tre un jour
nous dgager de tout systme. Comme pote, disait Goethe, je suis
polythiste; comme naturaliste, panthiste; comme tre moral, diste;
et j'ai besoin, pour exprimer mon sentiment, de toutes ces formes.
En effet, toutes ces lunettes sont bonnes, car elles nous montrent
toutes quelque aspect nouveau des choses. Le point important, c'est
d'en avoir non pas une, mais plusieurs, d'employer chacune d'elles au
moment convenable, de faire abstraction de la couleur qui lui est
particulire, de savoir que derrire ces milliers de teintes mouvantes
et potiques, l'optique ne constate que des changements rgis par une
loi.

[Note 119: Voyez ce double loge dans Wilhelm Meister.]


 4.

SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.


I.

L'histoire universelle[120], dit Carlyle, l'histoire de ce que
l'homme a accompli dans le monde, est au fond l'histoire des grands
hommes qui ont travaill ici-bas. Ils ont t les conducteurs des
peuples, ces grands hommes; les formateurs, les modles, et, dans un
sens large, les crateurs de tout ce que la masse des hommes pris
ensemble est parvenue  faire ou  atteindre. Toutes les choses que
nous voyons debout dans le monde sont proprement le rsultat matriel
extrieur, l'accomplissement pratique et l'incarnation des penses qui
ont habit dans les grands hommes envoys au monde. L'me de
l'histoire entire du monde, ce serait leur histoire[121]. Quels
qu'ils soient, potes, rformateurs; crivains, hommes d'action,
rvlateurs, il leur donne  tous un caractre mystique. Le hros est
un messager envoy du fond du mystrieux Infini avec des nouvelles
pour nous.... Il vient de la substance intrieure des choses. Il y vit
et il y doit vivre en communion quotidienne.... Il vient du coeur du
monde, de la ralit primordiale des choses; l'inspiration du
Tout-Puissant lui donne l'intelligence, et vritablement ce qu'il
prononce est une sorte de rvlation[122]. En vain l'ignorance de son
sicle et ses propres imperfections altrent la puret de sa vision
originale; il atteint toujours quelque vrit immuable et vivifiante;
c'est pour cette vrit qu'il est cout, et c'est par cette vrit
qu'il est puissant. Ce qu'il en a dcouvert est immortel et
efficace[123]. Les oeuvres d'un homme, quand vous les enseveliriez
dans des montagnes de guano, sous les obscnes ordures de tous les
hibous antiquaires, ne prissent pas, ne peuvent pas prir. Ce qu'il y
avait de lumire ternelle dans un homme et dans sa vie, cela
prcisment est ajout aux ternits, cela subsiste pour toujours
comme une nouvelle et divine portion de la somme des choses[124].
C'est pour cela que le culte des hros est  cette heure et  toutes
les heures la puissance vivifiante de la vie humaine; la religion est
fonde dessus; toute socit s'y appuie. Car qu'est-ce proprement que
la loyaut[125] qui est le souffle vital de toute socit, sinon une
manation du culte des hros, une admiration soumise pour ceux qui
sont vraiment grands? Ce sentiment est le fonds mme de l'homme. Il
subsiste aujourd'hui mme dans cet ge de nivellement et de
destruction. Je vois dans cette indestructibilit du culte de
l'hrosme la base de roc ternel au-dessous de laquelle les ruines
confuses des croulements rvolutionnaires ne peuvent tomber.

[Note 120: _On Heroes_, t. I, p. 71.]

[Note 121: Universal history, the history of what man has
accomplished in this world, is at bottom the history of the great men
who have worked here. They were the leaders of men, these great ones;
the modellers, patterns, and in a wide sense creators, of whatsoever
the general mass of men contrived to do or to attain; all things that
we see standing accomplished in the world are properly the outer
material result, the practical realisation and embodiment of thoughts
that dwelt in the great men sent into the world; the soul of the whole
world's history, it may be justly considered, were the history of
these. (_On Heroes_, p. 1.)]

[Note 122: Such a man is what we call an _original_ man; he comes
to us at first hand. A messenger he, sent from the infinite unknown
with tidings to us.... Direct from the inner fact of things.--He lives
and has to live in daily communion with that. Hearsays cannot hide it
from him; he is blind, homeless, miserable following hearsays; it
glares upon him.... It is from the heart of the world that he comes.
He is portion of the primal reality of things. (_On Heroes_, p. 71.)]

[Note 123: _Cromwell's Speeches and Letters_, t. II, p. 668.]

[Note 124: The works of a man, bury them under what
guano-mountains and obscene owl-droppings you will, do not perish,
cannot perish. What of heroism, what of Eternal light was in man and
his life, is with very great exactness added to the Eternities,
remains for ever a new divine portion of the sum of things.

                            (_Cromwell's Letters_, dernier chapitre.)]

[Note 125: _Loyalty_, mot intraduisible, qui dsigne le sentiment
de subordination, quand il est noble.]


II

Il y a l une thorie allemande, mais transforme, prcise et
paissie  la manire anglaise. Les Allemands disaient que toute
nation, toute priode, toute civilisation a son _ide_, c'est--dire
son trait principal, duquel tous les autres drivent; en sorte que la
philosophie, la religion, les arts et les moeurs, toutes les parties
de la pense et de l'action peuvent tre dduites de quelque qualit
originelle et fondamentale de laquelle tout part et  laquelle tout
aboutit. L o Hegel mettait une ide, Carlyle met un sentiment
hroque. Cela est plus palpable et plus moral. Pour achever de sortir
du vague, il considre ce sentiment dans un hros. Il a besoin de
donner aux abstractions un corps et une me; il est mal  son aise
dans les conceptions pures, et veut toucher un tre rel.

Mais cet tre, tel qu'il le conoit, est un abrg du reste. Car,
selon lui, le hros contient et reprsente la civilisation o il est
compris; il a dcouvert, proclam ou pratiqu une conception
originale, et son sicle l'y a suivi. La connaissance d'un sentiment
hroque donne ainsi la connaissance d'un ge tout entier. Par l
Carlyle est sorti des biographies. Il a retrouv les grandes vues de
ses matres. Il a senti comme eux qu'une civilisation, si vaste et si
disperse qu'elle soit  travers le temps et l'espace, forme un tout
indivisible. Il a rassembl sous un hrosme les fragments pars
qu'Hegel runissait par une loi. Il a driv d'un sentiment commun les
vnements que les Allemands dduisaient d'une dfinition commune. Il
a compris les profondes et lointaines liaisons des choses, celles qui
rattachent un grand homme  son temps, celles qui nouent les oeuvres
de la pense accomplie aux bgayements de la pense naissante, celles
qui enchanent les savantes inventions des Constitutions modernes aux
fureurs dsordonnes de la barbarie primitive[126]. Ces vieux rois de
la mer, silencieux, les lvres serres, qui dfiaient le sauvage Ocan
avec ses monstres, et tous les hommes et toutes les choses, ont t
les anctres de nos Blakes et de nos Nelsons. Hrolf ou Rollo, duc de
Normandie, a une part  cette heure-ci dans le gouvernement de
l'Angleterre[127].--S'il n'y avait pas eu de sauvages saints
Dominiques ni d'ermites de la Thbade, il n'y aurait point eu un
harmonieux Dante. Le rude effort pratique en Scandinavie et ailleurs,
depuis Odin jusqu' Walter Raleigh, depuis Ulfila jusqu' Cranmer, a
rendu Shakspeare capable de parler. Un pote avec tout son charme,
qu'est-il, sinon le produit et l'achvement dfinitif de la Rforme ou
de la Prophtie avec son pret? Bien plus, le pote accompli, je le
remarque souvent, est un symptme que son poque elle-mme vient
d'atteindre la perfection et se trouve accomplie, qu'avant longtemps
on aura besoin d'une nouvelle poque et de nouveaux rformateurs. Car
chaque ge a son thorme ou reprsentation spirituelle de l'univers.
Ses grandes oeuvres potiques ou pratiques ne font que publier ou
appliquer cette ide matresse; l'historien se sert d'elle pour
retrouver le sentiment primitif qui les engendre et pour former la
conception d'ensemble qui les unit.

[Note 126: Silent, with closed lips, as I fancy them, unconscious
that they were specially brave, defying the wild Ocean with its
monsters and all men and things--progenitors of our own Blakes and
Nelsons.--Hrolf or Rollo, duke of Normandy, the wild sea-king, has a
share in governing England at this hour.

No wild saint Dominics and Thebaid ermites, there had been no
melodious Dante; rough practical endeavour, Scandinavian and other,
from Odin to Walter Raleigh, from Ulfila to Cranmer, enabled
Shakspeare to speak. Nay the finished poet, I remark sometimes, is a
symptom that his epoch itself has reached perfection and is finished;
that before long there will be a new epoch, new reformers needed. (_On
Heroes_, p. 184.)]

[Note 127: _On Heroes_, p. 51 et 184.]


III

De l une faon nouvelle d'crire l'histoire. Puisque le sentiment
hroque est la cause du reste, c'est  lui que l'historien doit
s'attacher. Puisqu'il est la source de la civilisation, le moteur des
rvolutions, le matre et le rgnrateur de la vie humaine, c'est en
lui qu'il faut observer la civilisation, les rvolutions et la vie
humaine. Puisqu'il est le ressort de tout mouvement, c'est par lui que
l'on comprendra tout mouvement. Libre aux mtaphysiciens d'aligner des
dductions et des formules, ou aux politiques d'exposer des situations
et des constitutions. L'homme n'est point un tre inerte faonn par
une constitution ni un tre mort exprim par une formule; il est une
me active et vivante, capable d'agir, de dcouvrir, de crer, de se
dvouer et avant tout d'oser; la vritable histoire est l'pope de
l'hrosme.--Cette ide est,  mon avis, une vive lumire. Car les
hommes n'ont pas fait de grandes choses sans de grandes motions. Le
premier et souverain moteur d'une rvolution extraordinaire est un
sentiment extraordinaire.  ce moment, on a vu paratre et s'enfler
une passion exalte et toute-puissante qui a rompu les digues
anciennes et lanc le courant des choses dans un nouveau lit. Tout
part de l, et c'est elle qu'il faut voir. Laissez de ct les
formules mtaphysiques et les considrations politiques, et regardez
l'tat intrieur de chaque esprit; quittez le rcit nu, oubliez les
explications abstraites, et observez les mes passionnes. Une
rvolution n'est que la naissance d'un grand sentiment. Quel est ce
sentiment, comment il se lie aux autres, quel est son degr, sa
source, son effet, comment il transforme l'imagination, l'entendement,
les inclinations ordinaires, quelles passions l'alimentent, quelle
proportion de folie et de raison il renferme, ce sont l les questions
capitales. Pour me faire l'histoire du bouddhisme, il faut me montrer
le dsespoir calme des asctes qui, amortis par la pense du vide
infini et par l'attente de l'anantissement final, atteignaient, dans
leur quitude monotone, le sentiment de la fraternit universelle.
Pour me faire l'histoire du christianisme, il faut me montrer l'me
d'un saint Jean o d'un saint Paul, le renouvellement subit de la
conscience, la foi aux choses invisibles, la transformation de l'me
pntre par la prsence d'un Dieu paternel, l'irruption de tendresse,
de gnrosit, d'abngation, de confiance et d'esprance qui vint
dgager les malheureux ensevelis sous la tyrannie et la dcadence
romaine. Expliquer une rvolution, c'est faire un morceau de
psychologie; l'analyse des critiques et la divination des artistes
sont les seuls instruments qui puissent l'atteindre; si nous voulions
l'avoir prcise et profonde, il faudrait la demander  ceux qui, par
mtier ou par gnie, sont connaisseurs de l'me,  Shakspeare, 
Saint-Simon,  Balzac,  Stendhal. Voil pourquoi on peut la demander
quelquefois  Carlyle. Et il y a telle histoire qu'on peut lui
demander mieux qu' tout autre, celle de la Rvolution qui eut pour
source la conscience, qui mit Dieu dans les conseils d'tat, qui
imposa le devoir strict, qui provoqua l'hrosme austre. Le meilleur
historien du puritanisme est un puritain.


IV

Cette histoire de Cromwell, son chef-d'oeuvre, n'est qu'une runion de
lettres et de discours comments et joints par un rcit continu.
L'impression qu'elle laisse est extraordinaire. Les graves histoires
constitutionnelles languissent auprs de cette compilation. Il a voulu
faire comprendre une me, l'me de Cromwell, le plus grand des
puritains, leur chef, leur abrg, leur hros et leur modle. Son
rcit ressemble  celui d'un tmoin oculaire. Un covenantaire qui
aurait runi des lettres, des morceaux de journal, et qui jour par
jour y aurait ajout des rflexions, des interprtations, des notes et
des anecdotes, n'aurait point crit un autre livre: Enfin nous voil
face  face avec Cromwell. Nous avons ses paroles, nous pouvons
entendre son accent; nous saisissons autour de chaque action les
circonstances qui l'ont fait natre; nous le voyons sous sa tente, au
conseil, avec le paysage, avec sa physionomie, avec son costume; tout
le dtail y est, jusqu'aux minuties. Et la sincrit est aussi grande
que la sympathie; le biographe avoue ses ignorances, le manque de
documents, l'incertitude; il est parfaitement loyal, quoique pote et
sectaire. Avec lui nous restreignons et nous poussons tout  la fois
nos conjectures, et nous sentons  chaque pas,  travers nos
affirmations et nos rserves, que nous posons solidement le pied sur
la vrit. Je voudrais que toute histoire ft, comme celle-ci, un
choix de textes munis d'un commentaire; je donnerais pour une histoire
pareille tous les raisonnements rguliers, toutes les belles
narrations dcolores de Robertson et de Hume. Je puis vrifier, en
lisant celle-ci, le jugement de l'auteur; je ne pense plus d'aprs
lui, mais par moi-mme: l'historien ne se place pas entre moi et les
choses; je vois un fait, et non le rcit d'un fait; l'enveloppe
oratoire et personnelle dont le rcit recouvre la vrit a disparu; je
puis toucher la vrit elle-mme. Et ce Cromwell, avec ses puritains,
sort de cette preuve rform et renouvel. Nous devinions bien dj
qu'il n'tait point un simple ambitieux, un hypocrite, mais nous le
prenions pour un fanatique disputeur et odieux. Nous considrions ces
puritains comme des fous tristes, cerveaux troits et  scrupules.
Sortons de nos ides franaises et modernes, et entrons dans ces mes;
nous y trouverons autre chose qu'une maladie noire. Il y a l un grand
sentiment.--Suis-je un homme juste? Et si Dieu, qui est la parfaite
justice, me jugeait en ce moment, quelle sentence porterait-il sur
moi?--Voil l'ide originelle qui a fait les puritains, et par eux la
rvolution d'Angleterre. Le sentiment de la diffrence qu'il y a
entre le bien et le mal avait rempli pour eux tout le temps et tout
l'espace, et s'tait incarn et exprim pour eux par un ciel et un
enfer. Ils ont t frapps de l'ide du devoir; ils se sont examins
 cette lumire, sans piti et sans relche; ils ont conu le modle
sublime de la vertu infaillible et accomplie; ils s'en sont imbus; ils
ont englouti dans cette pense absorbante toutes les proccupations
mondaines et toutes les inclinations sensibles; ils ont pris en
horreur jusqu'aux fautes imperceptibles qu'un honnte homme se
pardonne; ils ont exig d'eux-mmes la perfection absolue et continue,
et ils se sont lancs dans la vie avec la fixe rsolution de tout
souffrir et de tout faire plutt que d'en dvier d'un pas. Vous vous
moquez d'une rvolution faite  propos de surplis et de chasubles: il
y avait le sentiment du divin sous ces disputes d'habits. Ces pauvres
gens, boutiquiers et fermiers, croyaient de tout leur coeur  un Dieu
sublime et terrible, et ce n'tait pas une petite chose pour eux que
la faon de l'adorer[128]. Supposez qu'il s'agisse pour vous d'un
intrt vital et infini, que votre me tout entire, rendue muette par
l'excs de son motion, ne puisse en aucune faon l'exprimer, en sorte
qu'elle prfre le silence  toute expression possible, que
diriez-vous d'un homme qui s'avancerait pour l'exprimer  votre place
au moyen d'une mascarade et  la faon d'un tapissier dcorateur?--Cet
homme-l, qu'il s'en aille vite, s'il a souci de lui-mme!--Vous avez
perdu votre fils unique; vous tes muet, cras, vous n'avez pas mme
de larmes; un importun, avec toutes sortes d'importunits, vous offre
de clbrer pour lui des jeux funraires  la faon des anciens
Grecs[129]! Voil ce qui a soulev la rvolution, et non la taxe des
vaisseaux ou toute autre vexation politique: Vous pouvez me prendre
ma bourse, mais non anantir mon me. Mon me est  Dieu et 
moi[130].--Et le mme sentiment qui les a faits rebelles les a faits
vainqueurs[131]. On ne comprenait pas comment la discipline avait pu
subsister dans une arme o un caporal inspir gourmandait un colonel
tide. On trouvait trange que des gnraux qui cherchaient en
pleurant le Seigneur eussent appris dans la Bible l'administration et
la stratgie. On s'tonnait que des fous eussent t des hommes
d'affaires. C'est qu'ils n'taient point des fous, mais des hommes
d'affaires; toute la diffrence entre eux et les gens pratiques que
nous connaissons, c'est qu'ils avaient une conscience: cette
conscience tait leur flamme: le mysticisme et les rves n'en taient
que la fume. Ils cherchaient le vrai, le juste, et leurs longues
prires, leurs prdications nasales, leurs citations bibliques, leurs
larmes, leurs angoisses, ne font que marquer la sincrit et l'ardeur
avec lesquelles ils s'y portaient. Ils lisaient leur devoir en
eux-mmes; la Bible ne faisait que les y aider. Au besoin, ils la
violentaient quand ils voulaient vrifier par des textes les
suggestions de leur propre coeur. C'est ce sentiment du devoir qui les
runit, les inspira et les soutint, qui fit leur discipline, leur
courage et leur audace, qui souleva jusqu' l'hrosme antique
Hutchinson, Milton et Cromwell, qui provoqua toutes les actions
dcisives, toutes les rsolutions grandioses, tous les succs
extraordinaires, la dclaration de la guerre, le jugement du roi, la
purgation du Parlement, l'humiliation de l'Europe, la protection du
protestantisme, la domination des mers. Ces hommes sont les vritables
hros de l'Angleterre; ils manifestent en haut relief les caractres
originels et les plus nobles traits de l'Angleterre, la pit
pratique, le gouvernement de la conscience, la volont virile,
l'nergie indomptable. Ils ont fond l'Angleterre  travers la
corruption des Stuarts et l'amollissement des moeurs modernes, par
l'exercice du devoir, par la pratique de la justice, par l'opinitret
du travail, par la revendication du droit, par la rsistance 
l'oppression, par la conqute de la libert, par la rpression du
vice. Ils ont fond l'cosse; ils ont fond les tats-Unis; ils
fondent aujourd'hui, par leurs descendants, l'Australie et colonisent
le monde. Carlyle est si bien leur frre, qu'il excuse ou admire leurs
excs, l'excution du roi, la mutilation du Parlement, leur
intolrance, leur inquisition, le despotisme de Cromwell, la
thocratie de Knox. Il nous les impose pour modles, et ne juge le
pass ou le prsent que d'aprs eux.

[Note 128: _On Heroes_, p. 323.]

[Note 129: Suppose now it were some matter of vital concernment,
some transcendant matter (as Divine worship is) about which your whole
soul struck dumb with its excess of feeling knew not how to _form_
itself into utterance at all, and preferred formless silence to any
utterance there possible.--What should we say of a man coming forward
to represent or utter it for you in the way of upholsterer-mummery?
Such a man--let him depart swiftly, if he love himself!--You have lost
your only son, are mute, struck down, without even tears: an
importunate man importunately offers to celebrate funeral games for
him in the manner of the Greeks. (_On Heroes_, p. 323.)]

[Note 130: You may take my purse... but the self is mine and God
my maker's. (_On Heroes_, p. 330.)]

[Note 131: T. I, p. 120.]


V

C'est pour cela qu'il n'a vu que le mal dans la Rvolution franaise.
Il la juge aussi injustement qu'il juge Voltaire, et pour les mmes
raisons. Il n'entend pas mieux notre manire d'agir que notre manire
de penser. Il y cherche le sentiment puritain, et comme il ne l'y
trouve pas, il nous condamne. L'ide du devoir, l'esprit religieux, le
gouvernement de soi-mme, l'autorit de la conscience austre, peuvent
seuls,  son gr, rformer une socit gte, et rien de tout cela ne
se rencontrait dans la socit franaise[132]. La philosophie qui a
produit et conduit la rvolution tait simplement destructive,
proclamant pour tout vangile que les mensonges sociaux doivent
tomber, et que dans les matires spirituelles suprasensibles, il n'y a
rien de croyable. La thorie des droits de l'homme, emprunte 
Rousseau, n'tait qu'un jeu logique, une pdanterie,  peu prs aussi
opportune qu'une thorie des verbes irrguliers. Les moeurs en vogue
taient l'picurisme de Faublas. La morale en vogue tait la promesse
du bonheur universel. Incrdulit, bavardage creux, sensualit, voil
les ressorts de cette rforme. On dchana les instincts et l'on
renversa les barrires. On remplaa l'autorit corrompue par
l'anarchie effrne.  quoi pouvait aboutir une jacquerie de paysans
abrutis, lchs par des raisonneurs athes? La destruction accomplie,
restrent les cinq sens inassouvis, et le sixime sens insatiable, la
vanit; toute la nature dmoniaque de l'homme apparut, et avec elle
le cannibalisme[133].--Ajoutez donc le bien  ct du mal, et
marquez les vertus  ct des vices! Ces sceptiques croyaient  la
vrit prouve, et ne voulaient qu'elle pour matresse. Ces logiciens
ne fondaient la socit que sur la justice, et risquaient leur vie
plutt que de renoncer  un thorme tabli. Ces picuriens
embrassaient dans leurs sympathies l'humanit tout entire. Ces
furieux, ces ouvriers, ces Jacques sans pain, sans habits, se
battaient  la frontire pour des intrts humanitaires et des
principes abstraits. La gnrosit et l'enthousiasme ont abond ici
comme chez vous; reconnaissez-les sous une forme qui n'est point la
vtre. Ils sont dvous  la vrit abstraite comme vos puritains  la
vrit divine; ils ont suivi la philosophie comme vos puritains la
religion; ils ont eu pour but le salut universel comme vos puritains
le salut personnel. Ils ont combattu le mal dans la socit comme vos
puritains dans l'me. Ils ont t gnreux comme vos puritains
vertueux. Ils ont eu comme eux un hrosme, mais sympathique,
sociable, prompt  la propagande, et qui a rform l'Europe pendant
que le vtre ne servait qu' vous.

[Note 132: _French Revolution_, t. I, p. 295, 20 et 77.]

[Note 133: For ourselves we answer that French Revolution means
here the open violent rebellion and victory of disimprisoned anarchy
against corrupt worn-out authority.

So thousandfold complex a Society ready to burst up from its infinite
depths; and these men its rulers and healers, without life-rule for
themselves--other life-rule than a Gospel according to Jean Jacques!
To the wisest of them, what we must call the wisest, man is properly
an accident under the sky. Man is without duty round him, except it be
to make the Constitution. He is without Heaven above him, or Hell
beneath him, he has no God in the world.

While hollow languor and vacuity is the lot of the upper and want and
stagnation of the lower, and universal misery is very certain, what
other thing is certain? That a lie cannot be believed! Philosophism
knows only this: Her other relief is mainly that in spiritual
suprasensual matters, no belief is possible.... What will remain? The
five unsatiated senses will remain, the sixth insatiable sense (of
vanity); the whole _dmoniac_ nature of man will remain.

Man is not what we call a happy animal; his appetite for sweet victual
is too enormous.... (He cannot subsist) except by girding himself
together for continual endeavour and endurance.

                                 (_French Revolution_, t. I, passim.)]


VI

Ce puritanisme outr qui a rvolt Carlyle contre la Rvolution
franaise le rvolte contre l'Angleterre moderne. Nous avons oubli
Dieu[134], dit-il, nous avons tranquillement ferm les yeux  la
substance ternelle des choses, et nous les avons ouverts 
l'apparence et  la fiction. Nous croyons tranquillement que cet
univers est au fond un grand Peut-tre inintelligible;  l'extrieur,
la chose est assez claire: c'est un enclos  btail et une maison de
correction fort considrable, avec des tables de cuisine et des tables
de restaurant non moins considrables, o celui-l est sage qui peut
trouver une place! Toute la vrit de cet univers est incertaine. Il
n'y a que le profit et la perte, le pudding et son loge, qui soient
et restent visibles  l'homme pratique. Il n'y a plus de Dieu pour
nous! Les lois de Dieu sont transformes en principes du _plus grand
bonheur possible_, en expdients parlementaires; le ciel ne dresse sa
coupole au-dessus de nous que pour nous fournir une horloge
astronomique, un but aux tlescopes d'Herschel, une matire 
formules, un prtexte  sentimentalits. Voil vritablement la
partie empeste, le centre de l'universelle gangrne sociale qui
menace toutes les choses modernes d'une mort pouvantable. Pour celui
qui veut y penser, c'est l le mancenillier avec sa souche, ses
racines et son pivot, avec ses branches dployes sur tout l'univers,
avec ses exsudations maudites et empoisonnes, sous lequel le monde
gt et se tord dans l'atrophie et l'agonie. Vous touchez le foyer
central de nos maux, de notre horrible nosologie de maux, quand vous
posez votre main l. Il n'y a plus de religion, il n'y a plus de Dieu.
L'homme a perdu son me et cherche en vain le sel antiputride qui
empchera son corps de pourrir. C'est en vain qu'il emploie les
meurtres de rois, des bills de rforme, les rvolutions franaises,
les insurrections de Manchester. Il dcouvre que ce ne sont point des
remdes. L'ignoble lphantiasis est allge pour une heure, et sa
lpre reparat aussi pre et aussi dsespre l'heure d'aprs[135].
Depuis le retour des Stuarts, nous sommes utilitaires ou sceptiques.
Nous ne croyons qu' l'observation, aux statistiques, aux vrits
grossires et sensibles; ou bien nous doutons, nous croyons  demi,
par ou-dire, avec des rserves. Nous n'avons pas de convictions
morales, et nous n'avons que des convictions flottantes. Nous avons
perdu le ressort de l'action; nous n'enfonons plus le devoir au
centre de notre volont comme le fondement unique et inbranlable de
notre vie; nous nous accrochons  toutes sortes de petites recettes
exprimentales et positives, et nous nous amusons  toutes sortes de
jolis plaisirs, bien choisis et bien arrangs. Nous sommes gostes ou
dilettantes. Nous ne regardons plus la vie comme un temple auguste,
mais comme une machine  profits solides, ou comme une salle de
divertissements fins[NM]. Nous avons des richards, des industriels,
des banquiers qui prchent l'vangile de l'or; et nous avons des
gentlemen, des dandies, des seigneurs qui prchent l'vangile du
savoir-vivre. Nous nous surmenons pour entasser les guines, ou bien
nous nous affadissons pour atteindre  la dignit lgante. Notre
enfer n'est plus, comme sous Cromwell, la terreur d'tre trouvs
coupables devant le juste juge, mais la crainte de faire de mauvaises
affaires ou de manquer aux convenances. Nous avons pour aristocratie
des marchands rapaces qui rduisent leur vie au calcul du prix de
revient et du prix de vente, et des amateurs oisifs dont la grande
proccupation est de bien garder le gibier de leurs terres. Nous ne
sommes plus gouverns. Notre gouvernement n'a d'autre ambition que de
maintenir la paix publique et de faire rentrer l'impt. Notre
constitution pose en principe que, pour dcouvrir le vrai et le bien,
il n'y a qu' faire voter deux millions d'imbciles. Notre parlement
est un grand moulin  paroles o les intrigants s'poumonent pour
arriver  faire du bruit[136]. Sous cette mince enveloppe de
conventions et de phrases gronde sourdement la dmocratie
irrsistible. L'Angleterre prit si un jour elle cesse de pouvoir
vendre l'aune de coton un liard moins cher que les autres. Au moindre
arrt des manufactures, quinze cent mille ouvriers[137] sans ouvrage
vivent de la charit publique. La formidable masse, livre aux chances
de l'industrie, pousse par les convoitises, prcipite par la faim,
oscille entre les frles barrires qui craquent; nous approchons de la
dbcle finale, qui sera l'anarchie ouverte, et la dmocratie s'y
agitera parmi les ruines, jusqu' ce que le sentiment du divin et du
devoir l'ait rallie autour du culte de l'hrosme, jusqu' ce qu'elle
ait fond son gouvernement et son glise, jusqu' ce qu'elle ait
dcouvert le moyen d'appeler au pouvoir les plus vertueux et les plus
capables[138], jusqu' ce qu'elle leur ait remis sa conduite au lieu
de leur imposer ses caprices, jusqu' ce qu'elle ait reconnu et vnr
son Luther et son Cromwell, son prtre et son roi[139].

[Note 134: _Past and Present_, p. 185.]

[Note 135: We have forgotten God;--in the most modern dialect and
very truth of the matter, we have taken up the fact of this universe
as it _is not_. We have quietly closed our eyes to the eternal
substance of things, and opened them only to the shews and shams of
things. We quietly believe this universe to be intrinsically, a great
unintelligible PERHAPS; extrinsically, clear enough, it is a great,
most extensive cattlefold and workhouse, with most extensive
kitchen-ranges, dining-tables,--whereat he is wise who can find a
place! All the truth of this universe is uncertain; only the profit
and loss of it, the pudding and praise of it are and remain very
visible to the practical man.

There is no longer any God for us! God's laws are become a
greatest-happiness principle, a parliamentary expediency: the Heavens
overarch us only as an astronomical time-keeper; a butt for
Herschel-telescopes to shoot science at, to shoot sentimentalities
at:--in our and old Jonson's dialect, man has lost the _soul_ out of
him; and now, after the due period,--begins to find the want of it!
This is verily the plague-spot; centre of the universal social
gangrene, threatening all modern things with frightful death. To him
that will consider it, here is the stem with his roots and taproots,
with its world-wide Upas-boughs and accursed poison-exsudations, under
which the world lies writhing in atrophy and agony. You touch the
focal-centre of all our disease, of our frightful nosology of
diseases, when you lay your hand on this. There is no religion; there
is no God; man has lost his soul, and vainly seeks antiseptic salt.
Vainly: in killing kings, in passing Reform bills, in French
revolutions, Manchester insurrections, is found no remedy. The foul
elephantine leprosy, alleviated for an hour, reappears in new force
and desperateness next hour.

                 _Past and Present.--Latter-day Pamphlets. Chartism._]

[Note 136: It is his effort and desire to teach this and the other
thinking British man that said finale, the advent namely of actual
open Anarchy, cannot be distant now, when virtual disguised Anarchy,
long-continued, and waxing daily, has got to such a height; and that
the one method of staving off the fatal consummation, and steering
towards the continents of the future, lies not in the direction of
reforming Parliament, but of what he calls reforming Downing-street; a
thing infinitely urgent to be begun, and to be strenuously carried on.
To find a Parliament more and more the express image of the people,
could, unless the people chanced to be wise as well as miserable, give
him no satisfaction. Not this at all; but to find some sort of _King_,
made in the image of God, who could a little achieve for the people,
if not their spoken wishes, yet their dumb wants, and what they would
at last find to have been their instinctive _will_,--which is a far
different matter usually in this babbling world of ours.

A king or leader then, in all bodies of men, there must be; be their
work what it may, there is one man here who by character, faculty,
position, is fittest of all to do it.

He who is to be my ruler, whose will is to be higher than my will, was
chosen for me in Heaven. Neither except in such obedience to the
Heaven-chosen, is freedom so much as conceivable.]

[Note 137: 1842. Rapport officiel.]

[Note 138: _Latter-day Pamphlets_, t. I, Parliament.]

[Note 139: _Past and Present_, p. 323. L'Europe demande une
aristocratie relle, un clerg rel, ou bien elle ne peut continuer 
exister.]


VII

Sans doute aujourd'hui, dans tout le monde civilis, la dmocratie
enfle ou dborde, et tous les moules dans lesquels elle se coule sont
fragiles ou passagers. Mais c'est une offre trange que de lui
prsenter pour issue le fanatisme et la tyrannie des puritains. La
socit et l'esprit que Carlyle propose en modles  la nature humaine
n'ont dur qu'une heure, et ne pouvaient pas durer plus longtemps.
L'asctisme de la rpublique a produit la dbauche de la restauration;
les Harrisson ont amen les Rochester, les Bunyan ont suscit les
Hobbes, et les sectaires, en instituant le despotisme de
l'enthousiasme, ont tabli par contre-coup l'autorit de l'esprit
positif et le culte du plaisir grossier. L'exaltation n'est pas
stable, et l'on ne peut la rclamer de l'homme sans injustice ou sans
danger. La gnrosit sympathique de la Rvolution franaise a fini
par le cynisme du Directoire et par les carnages de l'Empire. La pit
chevaleresque et potique de la grande monarchie espagnole a vid
l'Espagne d'hommes et de penses. La primaut du gnie, du got et de
l'intelligence a rduit l'Italie, au bout d'un sicle,  l'inertie
voluptueuse et  la servitude politique. Qui fait l'ange fait la
bte, et le parfait hrosme, comme tous les excs, aboutit  la
stupeur. La nature humaine a ses explosions, mais par des
intervalles: le mysticisme est bon, mais quand il est court. Ce sont
les circonstances violentes qui produisent les tats extrmes; il faut
de grands maux pour susciter de grands hommes, et vous tes oblig de
chercher des naufrages quand vous souhaitez contempler des sauveurs.
Si l'enthousiasme est beau, les suites et les origines en sont
tristes; il n'est qu'une crise, et la sant vaut mieux.  cet gard,
Carlyle lui-mme peut servir de preuve. Il y a peut-tre moins de
gnie dans Macaulay que dans Carlyle; mais, quand on s'est nourri
pendant quelque temps de ce style exagr et dmoniaque, de cette
philosophie extraordinaire et maladive, de cette histoire grimaante
et prophtique, de cette politique sinistre et forcene, on revient
volontiers  l'loquence continue,  la raison vigoureuse, aux
prvisions modres, aux thories prouves du gnreux et solide
esprit que l'Europe vient de perdre, qui honorait l'Angleterre, et
que personne ne remplacera.




CHAPITRE V.

La philosophie. Stuart Mill.

     I. La philosophie en Angleterre. -- Organisation de la science
     positive. -- Absence des ides gnrales.

     II. Pourquoi la mtaphysique manque. -- Autorit de la religion.

     III. Indices et clats de la pense libre. -- L'exgse nouvelle.
     -- Stuart Mill. -- Ses oeuvres. -- Son genre d'esprit. -- 
     quelle famille de philosophes il appartient. -- Valeur des
     spculations suprieures dans la civilisation humaine.


 1.

EXPOSITION.

     I. Objet de la logique. -- En quoi elle se distingue de la
     psychologie et de la mtaphysique.

     II. Ce que c'est qu'un jugement. -- Ce que nous connaissons du
     monde extrieur et du monde intrieur. -- Tout l'effort de la
     science est d'ajouter ou de lier un fait  un fait.

     III. Thorie de la dfinition. -- En quoi cette thorie est
     importante. -- Rfutation de l'ancienne thorie. -- Il n'y a pas
     de dfinitions des choses, mais des dfinitions des noms.

     IV. Thorie de la preuve. -- Thorie ordinaire. Rfutation. --
     Quelle est dans un raisonnement la partie probante.

     V. Thorie des axiomes. -- Thorie ordinaire. Rfutation. -- Les
     axiomes ne sont que des expriences d'une certaine classe.

     VI. Thorie de l'induction. -- La cause d'un fait n'est que son
     antcdent invariable. -- L'exprience seule prouve la stabilit
     des lois de la nature. -- En quoi consiste une loi. -- Par
     quelles mthodes on dcouvre les lois. -- La mthode des
     concordances, la mthode des diffrences, la mthode des rsidus,
     la mthode des variations concomitantes.

     VII. Exemple et applications. -- Thorie de la rose.

     VIII. La mthode de dduction. -- Son domaine. -- Ses procds.

     IX. Comparaison de la mthode d'induction et de la mthode de
     dduction. -- Emploi ancien de la premire. -- Emploi moderne de
     la seconde. -- Sciences qui rclament la premire. -- Sciences
     qui rclament la seconde. -- Caractre positif de l'oeuvre de
     Mill. -- Ligne de ses prdcesseurs.

     X. Limites de notre science. -- Il n'est pas certain que tous les
     vnements arrivent selon des lois. -- Le hasard dans la nature.


 2.

DISCUSSION.

     I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais. --
     Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux. -- Quelle
     facult ouvre le monde des causes.

     II. Qu'il n'y a ni substances ni forces, mais seulement des faits
     et des lois. -- Nature de l'abstraction. -- Rle de l'abstraction
     dans la science.

     III. Thorie de la dfinition. -- Elle est l'expos des abstraits
     gnrateurs.

     IV. Thorie de la preuve. -- La partie probante du raisonnement
     est une loi abstraite.

     V. Thorie des axiomes. -- Les axiomes sont des relations
     d'abstraits. -- Ils se ramnent  l'axiome d'identit.

     VI. Thorie de l'induction. -- Ses procds sont des liminations
     ou abstractions.

     VII. Les deux grandes oprations de l'esprit, l'exprience et
     l'abstraction. -- Les deux grandes apparences des choses, les
     faits sensibles et les lois abstraites. -- Pourquoi nous devons
     passer des premiers aux secondes. -- Sens et porte de l'axiome
     des causes.

     VIII. Il est possible de connatre les lments premiers. --
     Erreur de la mtaphysique allemande. -- Elle a nglig la part du
     hasard et les perturbations locales. -- Ce qu'une fourmi
     philosophe pourrait savoir. -- Ide et limites d'une
     mtaphysique. -- Position de la mtaphysique chez les trois
     nations pensantes. -- Une matine  Oxford.


I

J'tais  Oxford l'an dernier, pendant les sances de la _British
Association for the advancement of learning_, et j'y avais trouv,
parmi les rares tudiants qui restaient encore, un jeune Anglais,
homme d'esprit, avec qui j'avais mon franc-parler. Il me conduisait le
soir au nouveau musum, tout peupl de spcimens: on y professe de
petits cours, on met en jeu des instruments nouveaux; les dames y
assistent et s'intressent aux expriences; le dernier jour, pleines
d'enthousiasme, elles chantrent _God save the Queen_. J'admirais ce
zle, cette solidit d'esprit, cette organisation de la science, ces
souscriptions volontaires, cette aptitude  l'association et au
travail, cette grande machine pousse par tant de bras, et si bien
construite pour accumuler, contrler et classer les faits. Et pourtant
dans cette abondance il y avait un vide: quand je lisais les comptes
rendus, je croyais assister  un congrs de chefs d'usines; tous ces
savants vrifiaient des dtails et changeaient des recettes. Il me
semblait entendre des contre-matres occups  se communiquer leurs
procds pour le tannage du cuir ou la teinture du coton: les ides
gnrales taient absentes. Je m'en plaignais  mon ami, et le soir,
sous sa lampe, dans ce grand silence qui enveloppe l-bas une ville
universitaire, nous en cherchions tous deux les raisons.


II

Un jour, je lui dis:--La philosophie vous manque, j'entends celle que
les Allemands appellent mtaphysique. Vous avez des savants, vous
n'avez pas de penseurs. Votre Dieu vous gne; il est la cause suprme,
et vous n'osez raisonner sur les causes par respect pour lui. Il est
le personnage le plus important de l'Angleterre, je le sais, et je
vois bien qu'il le mrite; car il fait partie de la constitution, il
est le gardien de la morale, il juge en dernier ressort dans toutes
les questions, il remplace avec avantage les prfets et les gendarmes
dont les peuples du continent sont encore encombrs. Nanmoins, ce
haut rang a l'inconvnient de toutes les positions officielles; il
produit un jargon, des prjugs, une intolrance et des courtisans.
Voici tout prs de nous le pauvre M. Max Mller, qui, pour acclimater
ici les tudes sanscrites, a t forc de dcouvrir dans les Vdas
l'adoration d'un dieu moral, c'est--dire la religion de Paley et
d'Addison. Il y a quinze jours,  Londres, je lisais une proclamation
de la reine qui dfend aux gens de jouer aux cartes, mme chez eux, le
dimanche. Il parat que, si j'tais vol, je ne pourrais appeler mon
voleur en justice sans prter le serment thologique pralable;
sinon, on a vu le juge renvoyer le plaignant, lui refuser justice et
l'injurier par-dessus le march. Chaque anne, quand nous lisons dans
vos journaux le discours de la couronne, nous y trouvons la mention
oblige de la divine Providence; cette mention arrive mcaniquement,
comme l'apostrophe aux dieux immortels  la quatrime page d'un
discours de rhtorique, et vous savez qu'un jour la priode pieuse
ayant t omise, on fit tout exprs une seconde communication au
parlement pour l'insrer. Toutes ces tracasseries et toutes ces
pdanteries indiquent  mon gr une monarchie cleste; naturellement
celle-ci ressemble  toutes les autres: je veux dire qu'elle s'appuie
plus volontiers sur la tradition et sur l'habitude que sur l'examen et
la raison. Jamais monarchie n'invita les gens  vrifier ses titres.
Comme d'ailleurs la vtre est utile, voulue et morale, elle ne vous
rvolte pas; vous lui restez soumis sans difficult, vous lui tes
attachs de coeur; vous craindriez, en la touchant, d'branler la
constitution et la morale. Vous la laissez au plus haut des cieux
parmi les hommages publics; vous vous repliez, vous vous rduisez aux
questions de fait, aux dissections menues, aux oprations de
laboratoire. Vous allez cueillir des plantes et ramasser des
coquilles. La science se trouve dcapite; mais tout est pour le
mieux, car la vie pratique s'amliore, et le dogme reste intact.


III

--Vous tes bien Franais, me dit-il; vous enjambez les faits, et vous
voil de prime-saut install dans une thorie. Sachez qu'il y a chez
nous des penseurs, et pas bien loin d'ici,  Christ-Church par exemple.
L'un d'eux, professeur de grec, a parl si profondment de
l'inspiration, de la cration et des causes finales, qu'on l'a
disgraci. Regardez ce petit recueil tout nouveau, _Essays and Reviews_;
vos liberts philosophiques du dernier sicle, les conclusions rcentes
de la gologie et de la cosmogonie, les hardiesses de l'exgse
allemande y sont en raccourci. Plusieurs choses y manquent, entre autres
les polissonneries de Voltaire, le jargon nbuleux d'outre-Rhin et la
grossiret prosaque de M. Comte;  mon gr, la perte est petite.
Attendez vingt ans, vous trouverez  Londres les ides de Paris et de
Berlin.--Mais ce seront les ides de Paris et de Berlin. Qu'avez-vous
d'original?--Stuart Mill.--Qu'est-ce que Stuart Mill?--Un politique. Son
petit crit _On liberty_ est aussi bon que le _Contrat social_ de votre
Rousseau est mauvais.--C'est beaucoup dire.--Non, car Mill conclut aussi
fortement  l'indpendance de l'individu que Rousseau au despotisme de
l'tat.--Soit, mais il n'y a pas l de quoi faire un philosophe.
Qu'est-ce encore que votre Stuart Mill?--Un conomiste qui va au del
de sa science, et qui subordonne la production  l'homme au lieu de
subordonner l'homme  la production.--Soit, mais il n'y a pas l non
plus de quoi faire un philosophe. Y a-t-il encore autre chose dans votre
Stuart Mill?--Un logicien.--Bien; mais de quelle cole?--De la sienne.
Je vous ai dit qu'il est original.--Est-il hglien?--Oh! pas du tout;
il aime trop les faits et les preuves.--Suit-il Port-Royal?--Encore
moins; il sait trop bien les sciences modernes.--Imite-t-il
Condillac?--Non certes; Condillac n'enseigne qu' bien crire.--Alors
quels sont ses amis?--Locke et M. Comte au premier rang, ensuite Hume et
Newton.--Est-ce un systmatique, un rformateur spculatif?--Il a trop
d'esprit pour cela: il ne fait qu'ordonner les meilleures thories et
expliquer les meilleures pratiques. Il ne se pose pas majestueusement en
restaurateur de la science; il ne dclare pas, comme vos Allemands, que
son livre va ouvrir une nouvelle re au genre humain. Il marche pas 
pas, un peu lentement, et souvent terre  terre,  travers une multitude
d'exemples. Il excelle  prciser une ide,  dmler un principe,  le
retrouver sous une foule de cas diffrents,  rfuter,  distinguer, 
argumenter. Il a la finesse, la patience, la mthode et la sagacit d'un
lgiste.--Trs-bien, voil que vous me donnez raison d'avance: lgiste,
parent de Locke, de Newton, de Comte et de Hume, nous n'avons-l que de
la philosophie anglaise; mais il n'importe. A-t-il atteint une grande
conception d'ensemble?--Oui.--A-t-il une ide personnelle et complte
de la nature et de l'esprit?--Oui.--A-t-il rassembl les oprations et
les dcouvertes de l'intelligence sous un principe unique qui leur donne
 toutes un tour nouveau?--Oui; seulement il faut dmler ce
principe.--C'est votre affaire, et j'espre bien que vous allez vous en
charger.--Mais je vais tomber dans les abstractions.--Il n'y a pas de
mal.--Mais tout ce raisonnement serr sera comme une haie
d'pines.--Nous nous piquerons les doigts.--Mais les trois quarts des
gens jetteraient l ces spculations comme oiseuses.--Tant pis pour eux.
Pourquoi vit une nation ou un sicle, sinon pour les former? On n'est
compltement homme que par l. Si quelque habitant d'une autre plante
descendait ici pour nous demander o en est notre espce, il faudrait
lui montrer les cinq ou six grandes ides que nous avons sur l'esprit et
le monde. Cela seul lui donnerait la mesure de notre intelligence.
Exposez-moi votre thorie; je m'en retournerai plus instruit qu'aprs
avoir vu les tas de briques que vous appelez Londres et Manchester.


 1.

L'EXPRIENCE.


I

--Alors, nous allons prendre les choses en logiciens, par le
commencement. Stuart Mill a crit une logique. Qu'est-ce que la
logique? C'est une science. Quel est son objet? Ce sont les sciences:
car supposez que vous ayez parcouru l'univers et que vous le
connaissiez tout entier, astres, terre, soleil, chaleur, pesanteur,
affinits, espces minrales, rvolutions gologiques, plantes,
animaux, vnements humains, et tout ce qu'expliquent ou embrassent
les classifications et les thories; il vous restera encore 
connatre ces classifications et ces thories. Non-seulement il y a
l'ordre des tres, mais il y a encore l'ordre des penses qui les
reprsentent; non-seulement il y a des plantes et des animaux, mais
encore il y a une botanique et une zoologie; non-seulement il y a des
lignes, des surfaces, des volumes et des nombres, mais encore il y a
une gomtrie et une arithmtique. Les sciences sont donc des choses
relles comme les faits eux-mmes: elles peuvent donc tre, comme les
faits, un sujet d'tude. On peut les analyser comme on analyse les
faits, rechercher leurs lments, leur composition, leur ordre, leurs
rapports et leur fin. Il y a donc une science des sciences: c'est
cette science qu'on appelle logique, et qui est l'objet du livre de
Stuart Mill. On n'y dcompose point les oprations de l'esprit en
elles-mmes, la mmoire, l'association des ides, la perception
extrieure; ceci est une affaire de psychologie. On n'y discute pas la
valeur de ces oprations, la vracit de notre intelligence, la
certitude absolue de nos connaissances lmentaires; ceci est une
affaire de mtaphysique. On y suppose nos facults en exercice, et
l'on y admet leurs dcouvertes originelles. On prend l'instrument tel
que la nature nous le fournit, et l'on se fie  son exactitude. On
laisse  d'autres le soin de dmontrer son mcanisme et la curiosit
de contrler ses rsultats. On part de ses oprations primitives; on
recherche comment elles s'ajoutent les unes aux autres; comment elles
se combinent les unes avec les autres; comment elles se transforment
les unes les autres; comment,  force d'additions, de combinaisons et
de transformations, elles finissent par composer un systme de vrits
lies et croissantes. On fait la thorie de la science comme d'autres
font la thorie de la vgtation, de l'esprit, des nombres. Voil
l'ide de la logique, et il est clair qu'elle a, au mme titre que les
autres sciences, sa matire relle, son domaine distinct, son
importance visible, sa mthode propre et son avenir certain.


II

Ceci pos, remarquez que toutes ces sciences, objet de la logique, ne
sont que des amas de _propositions_, et que toute proposition ne fait
que lier ou sparer un sujet et un attribut, c'est--dire un nom et un
autre nom, une qualit et une substance, c'est--dire une chose et une
autre chose. Cherchons donc ce que nous entendons par une chose, ce
que nous dsignons par un nom; en d'autres termes, ce que nous
connaissons dans les objets, ce que nous lions et sparons, ce qui est
la matire de toutes nos propositions et de toutes nos sciences. Il y
a un point par lequel se ressemblent toutes nos connaissances. Il y a
un lment commun qui, perptuellement rpt, compose toutes nos
ides. Il y a un petit cristal primitif qui, indfiniment et
diversement ajout  lui-mme, engendre la masse totale, et qui, une
fois connu, nous enseigne d'avance les lois et la composition des
corps complexes qu'il a forms.

Or, quand nous regardons attentivement l'ide que nous nous faisons
d'une chose, qu'y trouvons-nous? Prenez d'abord les substances,
c'est--dire les corps et les esprits[140]. Cette table est brune,
longue, large et haute de trois pieds  l'oeil: cela signifie qu'elle
fait une petite tache dans le champ de la vision, en d'autres termes
qu'elle produit une certaine sensation dans le nerf optique. Elle pse
dix livres: cela signifie qu'il faudra pour la soulever un effort
moindre que pour un poids de onze livres, et plus grand que pour un
poids de neuf livres, en d'autres termes qu'elle produit une certaine
sensation musculaire. Elle est dure et carre; cela signifie encore
qu'tant pousse, puis parcourue par la main, elle y suscitera deux
espces distinctes de sensations musculaires. Et ainsi de suite. Quand
j'examine de prs ce que je sais d'elle, je trouve que je ne sais rien
d'autre que les impressions qu'elle fait sur moi. Notre ide d'un
corps ne comprend pas autre chose: nous ne connaissons de lui que les
sensations qu'il excite en nous; nous le dterminons par l'espce, le
nombre et l'ordre de ces sensations; nous ne savons rien de sa nature
intime, ou s'il en a une, nous affirmons simplement qu'il est la
cause inconnue de ces sensations. Quand nous disons qu'en l'absence de
nos sensations il a dur, nous voulons dire simplement que si, pendant
ce temps-l, nous nous tions trouvs  sa porte, nous aurions eu les
sensations que nous n'avons pas eues. Nous ne le dfinissons jamais
que par nos impressions prsentes ou passes, futures ou possibles,
complexes ou simples. Cela est si vrai que des philosophes comme
Berkeley ont soutenu avec vraisemblance que la matire est un tre
imaginaire, et que tout l'univers sensible se rduit  un ordre de
sensations.  tout le moins, il est tel pour notre connaissance, et
les jugements qui composent nos sciences ne portent que sur les
impressions par lesquelles il se manifeste  nous.

Il en est de mme pour l'esprit. Nous pouvons bien admettre qu'il y a
en nous une me, un moi, un sujet ou rcipient des sensations et de
nos autres faons d'tre, distinct de ces sensations et de nos autres
faons d'tre; mais nous n'en connaissons rien. Tout ce que nous
apercevons en nous-mmes, dit Mill[141], c'est une certaine trame
d'tats intrieurs, une srie d'impressions, sensations, penses,
motions et volonts.[142] Nous n'avons pas plus d'ide de l'esprit
que de la matire; nous ne pouvons rien dire de plus sur lui que sur
la matire. Ainsi les substances quelles qu'elles soient, corps ou
esprits, en nous ou hors de nous, ne sont jamais pour nous que des
tissus plus ou moins compliqus, plus ou moins rguliers, dont nos
impressions ou manires d'tre forment tous les fils.

Et cela est encore bien plus visible pour les attributs que pour les
substances. Quand je dis que la neige est blanche, je veux dire par l
que, lorsque la neige est prsente  ma vue, j'ai la sensation de
blancheur. Quand je dis que le feu est chaud, je veux dire par l que,
lorsque le feu est  porte de mon corps, j'ai la sensation de
chaleur. Quand nous disons d'un esprit qu'il est dvot ou
superstitieux, ou mditatif, ou gai, nous voulons dire simplement que
les ides, les motions, les volonts dsignes par ces mots
reviennent frquemment dans la srie de ses manires d'tre[143].
Quand nous disons que les corps sont pesants, divisibles, mobiles,
nous voulons dire simplement qu'abandonns  eux-mmes, ils tomberont;
que tranchs, ils se spareront; que, pousss, ils se mettront en
mouvement; c'est--dire qu'en telle et telle circonstance ils
produiront telle ou telle sensation sur nos muscles ou sur notre vue.
Toujours un attribut dsigne une de nos manires d'tre, ou une srie
de nos manires d'tre. En vain nous les dguisons en les groupant, en
les cachant sous des mots abstraits, en les divisant, en les
transformant de telle sorte que souvent nous avons peine  les
reconnatre: toutes les fois que nous regardons au fond de nos mots et
de nos ides, nous les y trouvons, et nous n'y trouvons pas autre
chose. Dcomposez, dit Mill, une proposition abstraite; par exemple:
Une personne gnreuse est digne d'honneur[144].--Le mot _gnreux_
dsigne certains tats habituels d'esprit et certaines particularits
habituelles de conduite, c'est--dire des manires d'tre intrieures
et des faits extrieurs sensibles. Le mot _honneur_ exprime un
sentiment d'approbation et d'admiration suivi  l'occasion par les
actes extrieurs correspondants. Le mot _digne_ indique que nous
approuvons l'action d'honorer. Toutes ces choses sont des phnomnes
ou tats d'esprit suivis ou accompagns de faits sensibles. Ainsi
nous avons beau nous tourner de tous cts, nous restons dans le mme
cercle. Que l'objet soit un attribut ou une substance, qu'il soit
complexe ou abstrait, compos ou simple, son toffe pour nous est la
mme: nous n'y mettons que nos manires d'tre. Notre esprit est dans
la nature comme un thermomtre est dans une chaudire: nous
dfinissons les proprits de la nature par les impressions de notre
esprit, comme nous dsignons les tats de la chaudire par les
variations du thermomtre. Nous ne savons de l'un et de l'autre que
des tats et des changements; nous ne composons l'un et l'autre que de
donnes isoles et transitoires: une chose n'est pour nous qu'un amas
de phnomnes. Ce sont l les seuls lments de notre science:
partant, tout l'effort de notre science sera d'ajouter des faits l'un
 l'autre, ou de lier un fait  un fait.

[Note 140: It is certain, then, that a part of our notion of a
body consists of the notion of a number of sensations of our own, or
of other sentient beings, habitually occurring simultaneously. My
conception of the table at which I am writing is compounded of its
visible form and size, which are complex sensations of sight; its
tangible form and size, which are complex sensations of our organs of
touch and of our muscles; its weight, which is also a sensation of
touch and of the muscles; its colour, which is a sensation of sight;
its hardness, which is a sensation of the muscles; its composition,
which is another word for all the varieties of sensation which we
receive under various circumstances from the wood of which it is made;
and so forth. All or most of these various sensations frequently are,
and, as we learn by experience, always might be experienced
simultaneously, or in many different orders of succession, at our own
choice: and hence the thought of any one of them makes us think of the
others, and the whole becomes mentally amalgamated into one mixed
state of consciousness, which, in the language of the school of Locke
and Hartley, is termed a complex idea.]

[Note 141: For, as our conception of a body is that of an unknown
exciting cause of sensations, so our conception of a mind is that of
an unknown recipient, or percipient, of them; and not of them alone,
but of all our other feelings. As body is the mysterious something
which excites the mind to feel, so mind is the mysterious which feels
and thinks. It is unnecessary to give in the case of mind, as we gave
in the case of matter, a particular statement of the sceptical system
by which its existence as a Thing in itself, distinct from the series
of what are denominated its states, is called in question. But it is
necessary to remark, that on the inmost nature of the thinking
principle, as well as on the inmost nature of matter, we are, and with
our faculties must always remain entirely in the dark. All which we
are aware of, even in our own minds, is a certain "thread of
consciousness;" a series of feelings, that is, of sensations,
thoughts, emotions, and volitions, more or less numerous and
complicated.]

[Note 142: "Feelings, states of consciousness."]

[Note 143: Every attribute of a mind consists either in being
itself affected in a certain way, or affecting other minds in a
certain way. Considered in itself, we can predicate nothing of it but
the series of its own feelings. When we say of any mind, that it is
devout, or superstitious, or meditative, or cheerful, we mean that the
ideas, emotions, or volitions implied in those words, form a
frequently recurring part of the series of feelings, or states of
consciousness, which fill up the sentient existence of that mind.

In addition, however, to those attributes of a mind which are grounded
on its own states of feeling, attributes may also be ascribed to it,
in the same manner as to a body, grounded on the feelings which it
excites in other minds. A mind does not, indeed, like a body, excite
sensations, but it may excite thoughts or emotions. The most important
example of attributes ascribed on this ground, is the employment of
terms expressive of approbation or blame. When, for example, we say of
any character, or (in other words) of any mind, that it is admirable,
we mean that the contemplation of it excites the sentiment of
admiration; and indeed somewhat more, for the word implies that we not
only feel admiration, but approve that sentiment in ourselves. In some
cases, under the semblance of a single attribute, two are really
predicated: one of them, a state of the mind itself, the other, a
state with which other minds are affected by thinking of it. As when
we say of any one that he is generous, the word generosity expresses a
certain state of mind, but being a term of praise, it also expresses
that this state of mind excites in us another mental state, called
approbation. The assertion made, therefore, is twofold, and of the
following purport: Certain feelings form habitually a part of this
person's sentient existence; and the idea of those feelings of his
excites the sentiment of approbation in ourselves or others.]

[Note 144: Take the following example: A generous person is worthy
of honour. Who would expect to recognize here a case of coexistence
between phenomena? But so it is. The attribute which causes a person
to be termed generous, is ascribed to him on the ground of states of
his mind, and particulars of his conduct: both are phenomena; the
former are facts of internal consciousness, the latter, so far as
distinct from the former, are physical facts, or perceptions of the
senses. Worthy of honour, admits a similar analysis. Honour, as here
used, means a state of approving and admiring emotion, followed on
occasion by corresponding outward acts. "Worthy of honour" connotes
all this, together with our approval of the act of showing honour. All
these are phenomena, states of internal consciousness, accompanied or
followed by physical facts. When we say: A generous person is worthy
of honour, we affirm coexistence between the two complicated phenomena
connoted by the two terms respectively. We affirm, that wherever and
whenever the inward feelings and outward facts implied in the word
generosity have place, then and there the existence and manifestation
of an inward feeling, honour, would be followed in our minds by
another inward feeling, approval.]


III

Cette petite phrase est l'abrg de tout le systme;
pntrons-nous-en. Elle explique toutes les thories de Mill. C'est 
ce point de vue qu'il a tout dfini. C'est d'aprs ce point de vue
qu'il a partout innov. Il n'a reconnu dans toutes les formes et 
tous les degrs de la connaissance que la connaissance des faits et de
leurs rapports.

Or, l'on sait que la logique a deux pierres angulaires, la thorie de
la _dfinition_ et la thorie de la _preuve_. Depuis Aristote, les
logiciens ont pass leur temps  les polir. On n'osait y toucher que
respectueusement. Elles taient saintes. Tout au plus, de temps en
temps, quelque novateur osait les retourner avec prcaution pour les
mettre en un meilleur jour. Mill les taille, les tranche, les renverse
et les remplace toutes les deux, de la mme manire et du mme effort.


IV

Je sais bien qu'aujourd'hui on raille des gens qui raisonnent sur la
dfinition; ce sont les railleurs qui mriteraient la raillerie. Il
n'y a pas de thorie plus fconde en consquences universelles et
capitales; elle est la racine par laquelle tout l'arbre de la science
humaine vgte et se soutient. Car dfinir les choses, c'est marquer
leur nature. Apporter une ide neuve de la dfinition, c'est apporter
une ide neuve de la nature des choses; c'est dire ce que sont les
tres, de quoi ils se composent, en quels lments ils se rduisent.
Voil le mrite de ces spculations si sches; le philosophe a l'air
d'aligner des formules; la vrit est qu'il y renferme l'univers.

Prenez, disent les logiciens, un animal, une plante, un sentiment, une
figure de gomtrie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans
doute l'objet a ses proprits, mais il a aussi son essence. Il se
manifeste au dehors par une multitude indfinie d'effets et de
qualits, mais toutes ces manires d'tre sont les suites ou les
oeuvres de sa nature intime. Il y a en lui un certain fonds cach,
seul primitif, seul important, sans lequel il ne peut ni exister ni
tre conu, et qui constitue son tre et sa notion[145]. Ils appellent
dfinitions les propositions qui la dsignent, et dcident que le
meilleur de notre science consiste en ces sortes de propositions.

Au contraire, dit Mill, ces sortes de propositions n'apprennent rien;
elles enseignent le sens d'un mot et sont purement verbales[146].
Qu'est-ce que j'apprends quand vous me dites que l'homme est un animal
raisonnable, ou que le triangle est un espace compris entre trois
lignes? La premire partie de votre phrase m'exprime par un mot
abrviatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution
dveloppe. Vous me dites deux fois la mme chose; vous mettez le mme
fait sous deux termes diffrents: vous n'ajoutez pas un fait  un
fait, vous allez du mme au mme. Votre proposition n'est pas
instructive. Vous pourriez en amasser un million de semblables, mon
esprit resterait aussi vide; j'aurais lu un dictionnaire, je n'aurais
pas acquis une connaissance. Au lieu de dire que les propositions qui
concernent l'essence sont importantes, et que les propositions qui
concernent les qualits sont accessoires, il faut dire que les
propositions qui concernent l'essence sont accessoires, et que les
propositions qui concernent les qualits sont importantes. Je
n'apprends rien quand on me dit qu'un cercle est la figure forme par
la rvolution d'une droite autour d'un de ses points pris comme
centre; j'apprends quelque chose lorsqu'on me dit que les cordes qui
sous-tendent dans le cercle des arcs gaux sont gales, ou que trois
points suffisent pour dterminer la circonfrence. Ce qu'on appelle la
nature d'un tre est le rseau des faits qui constituent cet tre. La
nature d'un mammifre carnassier consiste en ce que la proprit
d'allaiter, avec toutes les particularits de structure qui l'amnent,
se trouve jointe  la possession des dents  ciseaux ainsi qu'aux
instincts chasseurs et aux facults correspondantes. Voil les
lments qui composent sa nature. Ce sont des faits lis l'un 
l'autre comme une maille  une maille. Nous en apercevons
quelques-unes, et nous savons qu'au del de notre science prsente et
de notre exprience future, le filet tend  l'infini ses fils
entrecroiss et multiplis. L'essence ou nature d'un tre est la somme
indfinie de ses proprits. Nulle dfinition, dit Mill, n'exprime
cette nature tout entire, et toute proposition exprime quelque partie
de cette nature[147]. Quittez donc la vaine esprance de dmler sous
les proprits quelque tre primitif et mystrieux, source et abrg
du reste; laissez les entits  Duns Scott; ne croyez pas qu'en
sondant vos ides comme les Allemands, en classant les objets d'aprs
le genre et l'espce comme les scolastiques, en renouvelant la science
nominale du moyen ge, ou les jeux d'esprit de la mtaphysique
hglienne, vous puissiez suppler  l'exprience. Il n'y a pas de
dfinitions de choses; s'il y a des dfinitions, ce ne sont que des
dfinitions de noms. Nulle phrase ne me dira, ce que c'est qu'un
cheval, mais il y a des phrases qui me diront ce qu'on entend par ces
six lettres. Nulle phrase n'puisera la totalit inpuisable des
qualits qui font un tre, mais plusieurs phrases pourront dsigner
les faits qui correspondent  un mot. Dans ce cas, la dfinition peut
se faire, parce qu'on peut toujours faire une analyse. Du terme
abstrait et sommaire elle nous fait remonter aux attributs qu'il
reprsente et de ces attributs aux expriences intrieures ou
sensibles qui leur servent de fondement. Du terme chien elle nous
fait remonter aux attributs mammifre, carnassier et autres qu'il
reprsente, et de ces attributs aux expriences de vue, de toucher, de
scalpel, qui leur servent de fondement. Elle rduit le compos au
simple, le driv au primitif. Elle ramne notre connaissance  ses
origines. Elle transforme les mots en faits. S'il y a des dfinitions
comme celles de la gomtrie, qui semblent capables d'engendrer de
longues suites de vrits neuves[148], c'est qu'outre l'explication
d'un mot, elles contiennent l'affirmation d'une chose. Dans la
dfinition du triangle, il y a deux propositions distinctes, l'une
disant qu'il peut y avoir une figure termine par trois lignes
droites; l'autre disant qu'une telle figure s'appelle un triangle. La
premire est un postulat, la seconde est une dfinition. La premire
est cache, la seconde est visible; la premire est susceptible de
vrit ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de
l'autre. La premire est la source de tous les thormes qu'on peut
faire sur les triangles, la seconde ne fait que rsumer en un mot les
faits contenus dans l'autre. La premire est une vrit, la seconde
une commodit; la premire est une partie de la science, la seconde
un expdient du langage. La premire exprime une relation possible
entre trois lignes droites, la seconde donne le nom de cette relation.
La premire seule est fructueuse, parce que seule, conformment 
l'office de toute proposition fructueuse, elle lie deux faits.
Comprenons donc exactement la nature de notre connaissance: elle
s'applique ou aux mots, ou aux tres, ou  tous les deux  la fois.
S'il s'agit de mots, comme dans les dfinitions de noms, tout son
effort est de ramener les mots aux expriences primitives,
c'est--dire aux faits qui leur servent d'lments. S'il s'agit
d'tres, comme dans les propositions de choses, tout son effort est de
joindre un fait  un fait, pour rapprocher la somme finie des
proprits connues de la somme infinie des proprits  connatre.
S'il s'agit des deux, comme dans les dfinitions de nom qui cachent
une proposition de chose, tout son effort est de faire l'un et
l'autre. Partout l'opration est la mme. Il ne s'agit partout que de
s'entendre, c'est--dire de revenir aux faits, ou d'apprendre,
c'est--dire de joindre des faits.

[Note 145: Selon les logiciens idalistes, on dmle cet tre en
consultant cette notion, et l'ide dcompose met l'essence  nu.
Selon les logiciens classificateurs, on atteint cet tre en logeant
l'objet dans son groupe, et l'on dfinit cette notion en nommant le
genre voisin et la diffrence propre. Les uns et les autres
s'accordent  croire que nous pouvons saisir l'essence.]

[Note 146: An essential proposition, then, in one which is purely
verbal; which asserts of a thing under a particular name only what is
asserted of it in the fact of calling it by that name; and which
therefore either gives no information, or gives it respecting the
name, not the thing. Non-essential, or accidental propositions, on the
contrary, may be called Real Propositions, in opposition to Verbal.
They predicate of a thing some fact not involved in the signification
of the name by which the proposition speaks of it; some attribute not
connoted by that name.]

[Note 147: The definition, they say, unfolds the nature of the
thing: but no definition can unfold its whole nature and every
proposition in which any quality whatever is predicated of the thing,
unfolds some part of its nature. The true state of the case we take to
be this. All definitions are of names, and of names only; but, in some
definitions, it is clearly apparent, that nothing is intended except
to explain the meaning of the word; while in others, besides
explaining the meaning of the word, it is intended to be implied that
there exists a thing, corresponding to the word.]

[Note 148: The definition above given of a triangle, obviously
comprises not one, but two propositions, perfectly distinguishable.
The one is, "There may exist a figure bounded by three straight
lines;" the other, "And this figure may be termed a triangle." The
former of these propositions is not a definition at all; the latter is
a mere nominal definition, or explanation of the use and application
of a term. The first is susceptible of truth or falsehood, and may
therefore be made the foundation of a train of reasoning. The latter
can neither be true nor false; the only character it is susceptible of
is that of conformity to the ordinary usage of language.]


V

Voil un premier rempart dtruit; les adversaires se rfugient
derrire le second, la thorie de la _preuve_. En effet, celle-ci,
depuis deux mille ans, passe pour une vrit acquise, dfinitive,
inattaquable. Plusieurs l'ont juge inutile, mais personne n'a os la
dire fausse. Chacun l'a considre comme un thorme tabli.
Regardons-la de prs et avec toute notre attention. Qu'est-ce qu'une
preuve? Selon les logiciens, c'est un syllogisme. Et qu'est-ce qu'un
syllogisme? C'est un groupe de trois propositions comme celui-ci:
Tous les hommes sont mortels; le prince Albert est un homme; donc le
prince Albert est mortel. Voil le modle de la preuve, et toute
preuve complte se ramne  celle-l. Or, selon les logiciens, qu'y
a-t-il dans cette preuve? Une proposition gnrale concernant tous les
hommes qui aboutit  une proposition particulire concernant un
certain homme. De la premire on passe  la seconde, parce que la
seconde est contenue dans la premire. Du gnral on passe au
particulier, parce que le particulier est contenu dans le gnral. La
seconde n'est qu'un cas de la premire; sa vrit est enferme par
avance dans celle de la premire, et c'est pour cela qu'elle est une
vrit. En effet, sitt que la conclusion n'est plus contenue dans les
prmisses, le raisonnement est faux, et toutes les rgles compliques
du moyen ge ont t rduites par Port-Royal  cette seule rgle, que
la conclusion doit tre contenue dans les prmisses. Ainsi toute la
marche de l'esprit humain, quand il raisonne, consiste  reconnatre
dans les individus ce qu'il a connu de la classe,  affirmer en dtail
ce qu'il a tabli pour l'ensemble,  poser une seconde fois et pice 
pice ce qu'il a pos tout d'un coup une premire fois.

Point du tout, rpond Mill, car si cela est, le raisonnement ne sert
 rien. Il n'est point un progrs, mais une rptition. Quand j'ai
affirm que tous les hommes sont mortels, j'ai affirm par cela mme
que le prince Albert est mortel. En parlant de la classe entire,
c'est--dire de tous les individus, j'ai parl de chaque individu, et
notamment du prince Albert, qui est l'un d'eux. Je ne dis donc rien de
nouveau, maintenant que j'en parle. Ma conclusion ne m'apprend rien;
elle n'ajoute rien  ma connaissance positive; elle ne fait que mettre
sous une autre forme une connaissance que j'avais dj. Elle n'est
point fructueuse, elle est purement verbale. Donc, si le raisonnement
est ce que disent les logiciens, le raisonnement n'est point
instructif. J'en sais autant en le commenant qu'aprs l'avoir fini.
J'ai transform des mots en d'autres mots; j'ai pitin sur place. Or
cela ne peut tre, puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des
vrits neuves. J'apprends une vrit neuve quand je dcouvre que le
prince Albert est mortel, et je la dcouvre par la vertu du
raisonnement, puisque le prince Albert tant encore en vie, je n'ai pu
l'apprendre par l'observation directe. Ainsi les logiciens se
trompent, et par del la thorie toute scolastique du syllogisme qui
rduit le raisonnement  des substitutions de mots, il faut chercher
une thorie de la preuve, toute positive, qui dmle dans le
raisonnement des dcouvertes de faits.

Pour cela, il suffit de remarquer que la proposition gnrale n'est
point la vritable preuve de la proposition particulire. Elle le
parat, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalit de tous les
hommes que je conclus la mortalit du prince Albert; les prmisses
sont ailleurs, et par derrire. La proposition gnrale n'est qu'un
mmento, une sorte de registre abrviatif, o j'ai consign le fruit
de mes expriences. Vous pouvez considrer ce mmento comme un livre
de notes o vous vous reportez quand vous voulez rafrachir votre
mmoire; mais ce n'est point du livre que vous tirez votre science:
vous la tirez des objets que vous avez vus. Mon mmento n'a de valeur
que par les expriences qu'il rappelle. Ma proposition gnrale n'a de
valeur que par les faits particuliers qu'elle rsume. La mortalit de
Jean, Thomas et compagnie[149] est aprs tout la seule preuve que nous
ayons de la mortalit du prince Albert.--La vraie raison qui nous
fait croire que le prince Albert mourra, c'est que ses anctres, et
nos anctres et toutes les autres personnes qui leur taient
contemporaines, sont morts. Ces faits sont les vraies prmisses du
raisonnement. C'est d'eux que nous avons tir la proposition gnral;
ce sont eux qui lui communiquent sa porte et la vrit; elle se
borne  les mentionner sous une forme plus courte; elle reoit d'eux
toute sa substance; ils agissent par elle et  travers elle pour
amener la conclusion qu'elle semble engendrer. Elle n'est que leur
reprsentant, et  l'occasion ils se passent d'elle. Les enfants, les
ignorants, les animaux savent que le soleil se lvera, que l'eau les
noiera, que le feu les brlera, sans employer l'intermdiaire de cette
proposition. Ils raisonnent et nous raisonnons aussi, non du gnral
au particulier, mais du particulier au particulier. L'esprit ne va
jamais que des cas observs aux cas non observs, avec ou sans
formules commmoratives. Nous ne nous en servons que pour la
commodit[150].--Si nous avions une mmoire assez ample et la
facult de maintenir l'ordre dans une grosse masse de dtails, nous
pourrions raisonner sans employer une seule proposition
gnrale[151]. Ici, comme plus haut, les logiciens se sont mpris:
ils ont donn le premier rang aux oprations verbales; ils ont laiss
sur l'arrire-plan les oprations fructueuses. Ils ont donn la
prfrence aux mots sur les faits. Ils ont continu la science
nominale du moyen ge. Ils ont pris l'explication des noms pour la
nature des choses, et la transformation des ides pour le progrs de
l'esprit. C'est  nous de renverser cet ordre en logique, puisque nous
l'avons renvers dans les sciences, de relever les expriences
particulires et instructives, et de leur rendre dans nos thories la
primaut et l'importance que notre pratique leur confre depuis trois
cents ans.

[Note 149: The mortality of John, Thomas and company is, after
all, the whole evidence we have for the mortality of the duke of
Wellington. Not one iota is added to the proof by interpolating a
general proposition. Since the individual cases are all the evidence
we can possess, evidence which no logical form into which we choose to
throw it can make greater than it is; and since that evidence is
either sufficient in itself, or, if insufficient for the one purpose,
cannot be sufficient for the other; I am unable to see why we should
be forbidden to take the shortest cut from these sufficient premisses
to the conclusion, and constrained to travel the "high priori road",
by the arbitrary fiat of logicians.]

[Note 150: All inference is from particulars to particulars:
General propositions are merely registers of such inferences already
made, and short formul for making more. The major premiss of a
syllogism, consequently, is a formula of this description; and the
conclusion is not an inference drawn _from_ the formula, but an
inference drawn _according_ to the formula: the real logical
antecedent, or premisses, being the particular facts from which the
general proposition was collected by induction. Those facts, and the
individual instances which supplied them, may have been forgotten; but
a record remains, not indeed descriptive of the facts themselves, but
showing how those cases may be distinguished respecting which the
facts, when known, were considered to warrant a given inference.
According to the indications of this record we draw our conclusion,
which is, to all intents and purposes, a conclusion from the forgotten
facts. For this it is essential that we should read the record
correctly: and the rules of the syllogism are a set of precautions to
ensure our doing so.]

[Note 151: If we had sufficiently capacious memories, and a
sufficient power of maintaining order among a huge mass of details,
the reasoning could go on without any general propositions; they are
mere formul for inferring particulars from particulars.]


VI

Reste une sorte de forteresse philosophique o se rfugient les
idalistes.  l'origine de toutes les preuves il y a la source de
toutes les preuves, j'entends les axiomes. Deux lignes droites ne
peuvent enclore un espace, deux qualits gales  une troisime sont
gales entre elles; si l'on ajoute des quantits gales  des
quantits gales, les sommes ainsi formes sont encore gales: voil
des propositions instructives, car elles expriment non des sens de
mots, mais des rapports de choses; et de plus, ce sont des
propositions fcondes, car toute l'arithmtique, l'algbre et la
gomtrie sont des suites de leur vrit. D'autre part, cependant,
elles ne sont point l'oeuvre de l'exprience, car nous n'avons pas
besoin de voir effectivement et avec nos yeux deux lignes droites pour
savoir qu'elles ne peuvent enclore un espace; il nous suffit de
consulter la conception intrieure que nous en avons: le tmoignage de
nos sens  cet gard est inutile; notre croyance nat tout entire, et
avec toute sa force, de la simple comparaison de nos ides. De plus,
l'exprience ne suit ces deux lignes que jusqu' une distance borne,
dix, cent, mille pieds, et l'axiome est vrai pour mille, cent mille,
un million de lieues, et  l'infini; donc,  partir de l'endroit o
l'exprience cesse, ce n'est plus elle qui tablit l'axiome. Enfin
l'axiome est ncessaire, c'est--dire que le contraire est
inconcevable. Nous ne pouvons imaginer un espace enclos par deux
lignes droites; sitt que nous imaginons l'espace comme enclos, les
deux lignes cessent d'tre droites; sitt que nous imaginons les deux
lignes comme droites, l'espace cesse d'tre enclos. Dans l'affirmation
des axiomes, les ides constitutives s'attirent invinciblement. Dans
la ngation des axiomes, les ides constitutives se repoussent
invinciblement. Or cela n'a pas lieu dans ces propositions
d'expriences; elles constatent un rapport accidentel, et non un
rapport ncessaire; elles posent que deux faits sont lis et non que
les deux faits doivent tre lis; elles tablissent que les corps sont
pesants, et non que les corps doivent tre pesants. Ainsi les axiomes
ne sont pas et ne peuvent pas tre les produits de l'exprience. Ils
ne le sont pas, puisqu'on peut les former de tte et sans exprience.
Ils ne peuvent pas l'tre, puisqu'ils dpassent, par la nature et la
porte de leurs vrits, les vrits de l'exprience. Ils ont une
autre source et une source plus profonde. Ils vont plus loin et ils
viennent d'ailleurs.

Point du tout, rpond Mill. Ici, comme tout  l'heure, vous raisonnez
en scolastique; vous oubliez les faits cachs derrire les
conceptions. Car regardez d'abord votre premier argument. Sans doute
vous pouvez dcouvrir, sans employer vos yeux et par une pure
contemplation mentale, que deux lignes ne sauraient enclore un espace;
mais cette contemplation n'est que l'exprience dplace. Les lignes
imaginaires remplacent ici les lignes relles; vous reportez les
figures en vous-mme, au lieu de les reporter sur le papier: votre
imagination fait le mme office qu'un tableau; vous vous fiez  l'une
comme vous vous fiez  l'autre, et une substitution vaut l'autre, car,
en fait de figures et de lignes, l'imagination reproduit exactement la
sensation. Ce que vous avez vu les yeux ouverts, vous le voyez
exactement de mme une minute aprs, les yeux ferms, et vous tudiez
les proprits gomtriques transplantes dans le champ de la vision
intrieure aussi srement que vous les tudieriez maintenues dans le
champ de la vision extrieure. Il y a donc une exprience de tte
comme il y en a une des yeux, et c'est justement d'aprs une
exprience pareille que vous refusez aux deux lignes droites, mme
prolonges  l'infini, le pouvoir d'enclore un espace. Vous n'avez pas
besoin pour cela de les suivre  l'infini, vous n'avez qu' vous
transporter par l'imagination  endroit o elles convergent, et vous
avez  cet endroit l'impression d'une ligne qui se courbe,
c'est--dire qui cesse d'tre droite[152]. Cette prsence imaginaire
tient lieu d'une prsence relle; vous affirmez par l'une ce que vous
affirmeriez par l'autre, et du mme droit. La premire n'est que la
seconde plus maniable, ayant plus de mobilit et de porte. C'est un
tlescope au lieu d'un oeil. Or les tmoignages du tlescope sont des
propositions d'exprience, donc les tmoignages de l'imagination en
sont aussi. Quant  l'argument qui distingue les axiomes et les
propositions d'exprience, sous prtexte que le contraire des unes est
concevable et le contraire des autres inconcevable, il est nul, car
cette distinction n'existe pas. Rien n'empche que le contraire de
certaines propositions d'exprience soit concevable, et le contraire
de certaines autres inconcevable. Cela dpend de la structure de notre
esprit. Il se peut qu'en certains cas il puisse dmentir son
exprience, et qu'en certains autres il ne le puisse pas. Il se peut
qu'en certains cas la conception diffre de la perception, et qu'en
certains autres elle n'en diffre pas. Il se peut qu'en certains cas
la vue extrieure s'oppose  la vue intrieure, et qu'en certains
autres elle ne s'y oppose pas. Or, on a dj vu qu'en matire de
figures, la vue intrieure reproduit exactement la vue extrieure.
Donc, dans les axiomes de figure, la vue intrieure ne pourra
s'opposer  la vue extrieure; l'imagination ne pourra contredire la
sensation. En d'autres termes, le contraire des axiomes sera
inconcevable. Ainsi les axiomes, quoique leur contraire soit
inconcevable, sont des expriences d'une certaine classe, et c'est
parce qu'ils sont des expriences d'une certaine classe que leur
contraire est inconcevable. De toutes parts surnage cette conclusion,
qui est l'abrg du systme: toute proposition instructive ou fconde
vient d'une exprience, et n'est qu'une liaison de faits.

[Note 152: For though, in order actually to see that two given
lines never meet, it would be necessary to follow them to infinity;
yet without doing so, we may know that if they ever do meet, or if,
after diverging from one another, they begin again to approach, this
must take place not at an infinite, but at finite distance. Supposing,
therefore, such to be the case, we can transport ourselves thither in
imagination, and can frame a mental image of the appearance which one
or both of the lines must present at that point, which we may rely on
as being precisely similar to the reality. Now, whether we fix our
contemplation upon this imaginary picture, or call to aid the
generalizations we have had occasion to make from former ocular
observation, we learn by the evidence of experience, that a line
which, after diverging from another straight line, begins to approach
to it, produces the impression on our senses which we describe by the
expression "a bent line", not by the expression, "a straight line".]


VII

Il suit de l que l'induction est la seule clef de la nature. Cette
thorie est le chef-d'oeuvre de Mill. Il n'y avait qu'un partisan
aussi dvou de l'exprience qui pt faire la thorie de l'induction.

Qu'est-ce que l'induction? C'est l'opration qui dcouvre et prouve
des propositions gnrales. C'est le procd par lequel nous concluons
que ce qui est vrai de certains individus d'une classe est vrai de
toute la classe, ou que ce qui est vrai en certains temps, sera vrai
en tout temps, les circonstances tant pareilles[153]. C'est le
raisonnement par lequel, ayant remarqu que Pierre, Jean et un nombre
plus ou moins grand d'hommes sont morts, nous concluons que tout homme
mourra. Bref, l'induction lie la mortalit et la qualit d'homme,
c'est--dire deux faits gnraux ordinairement successifs, et dclare
que le premier est la _cause_ du second.

Cela revient  dire que le cours de la nature est uniforme. Mais
l'induction ne part pas de cet axiome, elle y conduit; nous ne la
trouvons pas au commencement, mais  la fin de nos recherches[154]. Au
fond l'exprience ne prsuppose rien hors d'elle-mme. Nul principe 
priori ne vient l'autoriser ni la guider. Nous remarquons que cette
pierre est tombe, que ce charbon rouge nous a brls, que cet homme
est mort, et nous n'avons d'autre ressource pour induire que
l'addition et la comparaison de ces petits faits isols et momentans.
Nous apprenons par la simple pratique que le soleil claire, que les
corps tombent, que l'eau apaise la soif, et nous n'avons d'autre
ressource pour tendre ou contrler ces inductions que d'autres
inductions semblables. Chaque remarque, comme chaque induction, tire
sa valeur d'elle-mme et de ses voisines. C'est toujours l'exprience
qui juge l'exprience, et l'induction qui juge l'induction. Le corps
de nos vrits n'a point une me diffrente de lui-mme qui lui
communique la vie; il subsiste par l'harmonie de toutes ses parties
prises ensemble et par la vitalit de chacune de ses parties prises 
part. Vous refuseriez de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a
des hommes dont la tte est au-dessous des paules. Vous ne refuseriez
pas de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a des cygnes noirs.
Et cependant votre exprience de la chose est la mme dans les deux
cas; vous n'avez jamais vu que des cygnes blancs, comme vous n'avez
jamais vu que des hommes ayant la tte au-dessus des paules. D'o
vient donc que le second tmoignage vous parat plus croyable que le
premier? Apparemment, parce qu'il y a moins de constance dans la
couleur des animaux que dans la structure gnrale de leurs parties
anatomiques. Mais comment savez-vous cela? videmment par
l'exprience[155]. Il est donc vrai que nous avons besoin de
l'exprience pour nous apprendre  quel degr, dans quels cas, dans
quelles sortes de cas, nous pouvons nous fier  l'exprience.
L'exprience doit tre consulte, pour apprendre d'elle dans quelles
circonstances les arguments qu'on tire d'elle sont solides. Nous
n'avons point une seconde pierre de touche d'aprs laquelle nous
puissions vrifier l'exprience; nous faisons de l'exprience la
pierre de touche de l'exprience. Il n'y a qu'elle et elle est
partout.

Considrons donc comment, sans autre secours que le sien, nous pouvons
former des propositions gnrales, particulirement les plus
nombreuses et les plus importantes de toutes celles qui joignent deux
vnements successifs en disant que le premier est la cause du second.

Il y a l un grand mot, celui de cause. Pesons-le. Il porte dans son
sein toute une philosophie. De l'ide que vous y attachez, dpend
toute votre ide de la nature. Renouveler la notion de cause, c'est
transformer la pense humaine; et vous allez voir, comment Mill, avec
Hume et M. Comte, mais mieux que Hume et M. Comte,  transform cette
notion.

Qu'est-ce qu'une cause? Quand Mill dit que le contact du fer et de
l'air humide produit la rouille, ou que la chaleur dilate les corps,
il ne parle pas du lien mystrieux par lequel les mtaphysiciens
attachent la cause  l'effet. Il ne s'occupe pas de la force intime et
de la vertu gnratrice que certaines philosophies insrent entre le
producteur et le produit. La seule notion, dit-il[156], dont
l'induction ait besoin  cet gard peut tre donne par l'exprience.
Nous apprenons par l'exprience qu'il y a dans la nature un ordre de
succession invariable, et que chaque fait y est toujours prcd par
un autre fait. Nous appelons cause l'_antcdent invariable_, effet le
_consquent invariable_[157]. Au fond, nous ne mettons rien d'autre
sous ces deux mots. Nous voulons dire simplement que toujours,
partout, le contact du fer et de l'air humide sera suivi par
l'apparition de la rouille, l'application de la chaleur par la
dilatation du corps. La cause relle est la srie des conditions,
l'ensemble des antcdents sans lesquels l'effet ne serait pas
arriv[158].... Il n'y a pas de fondement scientifique dans la
distinction que l'on fait entre la cause d'un phnomne et ses
conditions.... La distinction que l'on tablit entre le patient et
l'agent est purement verbale.... La cause est la somme des conditions
ngatives et positives prises ensemble, la totalit des circonstances
et contingences de toute espce, lesquelles, une fois donnes, sont
invariablement suivies du consquent[159]. On fait grand bruit du
mot ncessaire. Ce qui est ncessaire, ce qui ne peut pas ne pas
tre, est ce qui arrivera, quelles que soient les suppositions que
nous puissions faire  propos de toutes les autres choses[160]. Voil
tout ce que l'on veut dire quand on prtend que la notion de cause
enferme la notion de ncessit. On veut dire que l'antcdent est
suffisant et complet, qu'il n'y a pas besoin d'en supposer un autre
que lui, qu'il contient toutes les conditions requises, que nulle
autre condition n'est exige. Succder sans condition, voil toute la
notion d'effet et de cause. Nous n'en avons pas d'autre. Les
philosophes se mprennent quand ils dcouvrent dans notre volont un
type diffrent de la cause, et dclarent que nous y voyons la force
efficiente en acte et en exercice. Nous n'y voyons rien de semblable.
Nous n'apercevons l comme ailleurs que des successions constantes.
Nous ne voyons pas un fait qui en engendre un autre, mais un fait qui
en accompagne un autre. Notre volont, dit Mill, produit nos actions
corporelles, comme le froid produit la glace, ou comme une tincelle
produit une explosion de poudre  canon. Il y a l un antcdent
comme ailleurs, la rsolution ou tat de l'esprit, et un consquent
comme ailleurs, l'effort ou sensation physique. L'exprience les lie
et nous fait prvoir que l'effort suivra la rsolution, comme elle
nous fait prvoir que l'explosion de la poudre suivra le contact de
l'tincelle. Laissons donc ces illusions psychologiques, et cherchons
simplement, sous le nom d'effet et de cause, les phnomnes, qui
_forment des couples sans exception ni condition_.

Or, pour tablir ces liaisons exprimentales, Mill dcouvre quatre
mthodes, et quatre mthodes seulement: celle des concordances[161],
celle des diffrences[162], celle des rsidus[163], celle des
variations concomitantes[164]. Elles sont les seules voies par
lesquelles nous puissions pntrer dans la nature. Il n'y a qu'elles,
et elles sont partout. Et elles emploient toutes le mme artifice. Cet
artifice est l'_limination_; et en effet l'induction n'est pas autre
chose. Vous avez deux groupes, l'un d'antcdents, l'autre de
consquents, chacun d'eux contenant plus ou moins d'lments: dix,
par exemple.  quel antcdent chaque consquent est-il joint? Le
premier consquent est-il joint au premier antcdent, ou bien au
troisime, ou bien au sixime? Toute la difficult et toute la
dcouverte sont l. Pour lever la difficult et pour oprer la
dcouverte, il faut liminer, c'est--dire exclure les antcdents qui
ne sont point lis au consquent que l'on considre[165]. Mais comme
effectivement on ne peut les exclure, et que, dans la nature, toujours
le couple est entour de circonstances, on assemble divers cas qui,
par leur diversit, permettent  l'esprit de retrancher ces
circonstances, et de voir le couple  nu. En dfinitive, on n'induit
qu'en formant des couples; on ne les forme qu'en les isolant; on ne
les isole que par des comparaisons.

[Note 153: Induction, then, is that operation of the mind, by
which we infer that what we know to be true in a particular case or
cases, will be true in all cases which resemble the former in certain
assignable respects. In other words, Induction is the process by which
we conclude that what is true of certain individuals of a class is
true of the whole class, or that what is true at certain times will be
true in similar circumstances at all times.]

[Note 154: We must first observe, that there is a principle
implied in the very statement of what Induction is; an assumption with
regard to the course of nature and the order of universe: namely, that
there are such things in nature as parallel cases; that what happens
once, will, under a sufficient degree of similarity of circumstances,
happen again, and not only again, but as often as the same
circumstances recur. This, I say, is an assumption, involved in every
case of induction. And, if we consult the actual course of nature, we
find that the assumption is warranted. The universe, we find, is so
constituted, that whatever is true in any one case, is true at all
cases of a certain description; the only difficulty is, to find _what_
description.]

[Note 155: Why is it that, with exactly the same amount of
evidence, both negative and positive, we did not reject the assertion
that there are black swans while we should refuse credence to any
testimony which asserted there were men wearing their heads underneath
their shoulders? The first assertion was more credible than the
latter. But why more credible? So long as neither phenomenon had been
actually witnessed, what reason was there for finding the one harder
to be believed than the other? Apparently, because there is less
constancy in the colours of animals, than in the general structure of
their internal anatomy. But how do we know this? Doubtless, from
experience. It appears, then, that we need experience to inform us in
what degree, and in what cases, or sorts of cases, experience is to be
relied on. Experience must be consulted in order to learn from it
under what circumstances arguments from it will be valid. We have no
ulterior test to which we subject experience in general; but we make
experience its own test. Experience testifies that among the
uniformities which it exhibits or seems to exhibit, some are more to
be relied on than others; and uniformity, therefore, may be presumed,
from any given number of instances, with a greater degree of
assurance, in proportion as the case belongs to a class in which the
uniformities have hitherto been found more uniform.]

[Note 156: T. Ier, p. 338, 340, 341, 345, 351.]

[Note 157: The only notion of a cause, which the theory of
induction requires, is such a notion as can be gained from experience.

The Law of Causation, the recognition of which is the main pillar of
inductive science, is but the familiar truth, that invariability of
succession is found by observation to obtain between every fact in
nature and some other fact which has preceded it; independently of all
consideration respecting the ultimate mode of production of phenomena,
and of every other question regarding the nature of "Things in
themselves".]

[Note 158: The real cause, is the whole of these antecedents.]

[Note 159: The cause, then, philosophically speaking, is the sum
total of the conditions, positive and negative, taken together; the
whole of the contingencies of every description, which being realized,
the consequent invariably follows.]

[Note 160: If there be any meaning which confessedly belongs to
the term necessity, it is _unconditionalness_. That which is
necessary, that which _must_ be, means that which will be, whatever
supposition we may make in regard to all other things.]

[Note 161: 1 Prenons cinquante creusets de matire fondue qu'on
laisse refroidir, et cinquante dissolutions qu'on laisse vaporer;
toutes cristallisent. Soufre, sucre, alun, chlorure de sodium, les
substances, les tempratures, les circonstances sont aussi diffrentes
que possible. Nous y trouvons un fait commun et un seul, le passage de
l'tat liquide  l'tat solide; nous concluons que ce passage est
l'antcdent invariable de la cristallisation. Voil un exemple de la
_mthode de concordance_: sa rgle fondamentale est que si deux ou
plusieurs cas du phnomne en question n'ont qu'une circonstance
commune, cette circonstance en est la cause ou l'effet. (T. I, p.
396.)]

[Note 162: Prenons un oiseau qui est dans l'air et respire;
plongeons-le dans l'acide carbonique, il cesse de respirer. La
suffocation se rencontre dans le second cas, elle ne se rencontre pas
dans le premier; du reste, les deux cas, sont aussi semblables que
possible, puisqu'il s'agit dans tous les deux du mme oiseau et
presque au mme instant; ils ne diffrent que par une circonstance,
l'immersion dans l'acide carbonique substitue  l'immersion dans
l'air. On en conclut que cette circonstance est un des antcdents
invariables de la suffocation. Voil un exemple de la _mthode de
diffrence_; sa rgle fondamentale est que si un cas o le phnomne
en question se rencontre et un cas o il ne se rencontre pas ont
toutes leurs circonstances communes, sauf une, le phnomne a cette
circonstance pour cause ou pour effet.]

[Note 163: Prenons deux groupes, l'un d'antcdents, l'autre de
consquents. On a li tous les antcdents, moins un,  leurs
consquents, et tous les consquents, moins un,  leurs antcdents.
On peut conclure que l'antcdent qui reste est li au consquent qui
reste. Par exemple, les physiciens, ayant calcul, d'aprs les lois de
la propagation des ondes sonores, quelle doit tre la vitesse du son,
trouvrent qu'en fait les sons vont plus vite que le calcul ne semble
l'indiquer. Ce surplus ou rsidu de vitesse est un consquent et
suppose un antcdent; Laplace trouva l'antcdent dans la chaleur que
dveloppe la condensation de chaque onde sonore, et cet lment
nouveau introduit dans le calcul le rendit parfaitement exact. Voil
un exemple de la _mthode des rsidus_. Sa rgle est que si l'on
retranche d'un phnomne la partie qui est l'effet de certains
antcdents, le rsidu du phnomne est l'effet des antcdents qui
restent.]

[Note 164: Prenons deux faits: la prsence de la terre et
l'oscillation du pendule, ou bien encore la prsence de la lune et le
mouvement des mares. Pour joindre directement ces deux phnomnes
l'un  l'autre, il faudrait pouvoir supprimer le premier, et vrifier
si cette suppression entranerait l'absence du second. Or cette
suppression est, dans l'un et l'autre de ces cas, matriellement
impossible. Alors nous employons une voie indirecte pour joindre les
deux phnomnes. Nous remarquons que toutes les variations de l'un
correspondent  certaines variations de l'autre; que toutes les
oscillations du pendule correspondent aux diverses positions de la
terre; que toutes les circonstances des mares correspondent aux
diverses positions de la lune. Nous en concluons que le second fait
est l'antcdent du premier. Voil un exemple de la _mthode des
variations concomitantes_: sa rgle fondamentale est que: si un
phnomne varie d'une faon quelconque toutes les fois qu'un autre
phnomne varie d'une certaine faon, le premier est une cause ou un
effet direct ou indirect du second.]

[Note 165: La mthode de diffrence, dit Mill, a pour fondement,
que tout ce qui ne saurait tre limin est li au phnomne par une
loi. La mthode de concordance a pour fondement, que tout ce qui peut
tre limin n'est point li au phnomne par une loi. La mthode des
rsidus est un cas de la mthode de diffrence; la mthode des
variations concomitantes en est un autre cas, avec cette distinction
qu'elle opre, non sur les deux phnomnes, mais sur leurs
variations.]


VIII

Ce sont l des formules, un fait sera plus clair. En voici un: on y va
voir les mthodes en exercice; il y a un exemple qui les rassemble
presque toutes. Il s'agit de la thorie de la rose du docteur Well.
Je cite les propres paroles de Mill; elles sont si nettes, qu'il faut
se donner le plaisir de les mditer.

Il faut d'abord distinguer la rose de la pluie aussi bien que des
brouillards, et la dfinir en disant qu'elle est l'apparition
spontane d'une moiteur sur des corps exposs en plein air, quand il
ne tombe point de pluie ni d'humidit visible[166]. La rose ainsi
dfinie, quelle en est la cause, et comment l'a-t-on trouve?

D'abord, nous avons des phnomnes analogues dans la moiteur qui
couvre un mtal froid ou une pierre lorsque nous soufflons dessus, qui
apparat en t sur les parois d'un verre d'eau frache qui sort du
puits, qui se montre  l'intrieur des vitres quand la grle ou une
pluie soudaine refroidit l'air extrieur, qui coule sur nos murs
lorsqu'aprs un long froid arrive un dgel tide et humide.--Comparant
tous ces cas, nous trouvons qu'ils contiennent tous le phnomne en
question. Or, tous ces cas s'accordent en un point,  savoir que
l'objet qui se couvre de rose est plus froid que l'air qui le touche.
Cela arrive-t-il aussi dans le cas de la rose nocturne? Est-ce un
fait que l'objet baign de rose est plus froid que l'air? Nous sommes
tents de rpondre que non, car qui est-ce qui le rendrait plus
froid? Mais l'exprience est aise: nous n'avons qu' mettre un
thermomtre en contact avec la substance couverte de rose, et en
suspendre un autre un peu au-dessus, hors de la porte de son
influence. L'exprience a t faite, la question a t pose, et
toujours la rponse s'est trouve affirmative. Toutes les fois qu'un
objet se recouvre de rose, il est plus froid que l'air[167].

Voil une application complte de la _mthode de concordance_: elle
tablit une liaison invariable entre l'apparition de la rose sur une
surface et la froideur de cette surface compare  l'air extrieur.
Mais laquelle des deux est cause, et laquelle effet? ou bien
sont-elles toutes les deux les effets de quelque chose d'autre? Sur
ce point, la mthode de concordance ne nous fournit aucune lumire.
Nous devons avoir recours  une mthode plus puissante: nous devons
varier les circonstances, nous devons noter les cas o la rose
manque; car une des conditions ncessaires pour appliquer la _mthode
de diffrence_, c'est de comparer des cas o le phnomne se rencontre
avec d'autres o il ne se rencontre pas[168].

Or la rose ne se dpose pas sur la surface des mtaux polis, tandis
qu'elle se dpose trs-abondamment sur le verre. Voil un cas o
l'effet se produit, et un autre o il ne se produit point.... Mais,
comme les diffrences qu'il y a entre le verre et les mtaux polis
sont nombreuses, la seule chose dont nous puissions encore tre srs,
c'est que la cause de la rose se trouvera parmi les circonstances qui
distinguent le verre des mtaux polis[169].... Cherchons donc 
dmler cette circonstance, et pour cela employons la seule mthode
possible, celle des _variations concomitantes_. Dans le cas des mtaux
polis et du verre poli, le contraste montre videmment que la
_substance_ a une grande influence sur le phnomne. C'est pourquoi
faisons varier autant que possible la substance seule, en exposant 
l'air les surfaces polies de diffrentes sortes. Cela fait, on voit
tout de suite paratre une chelle d'intensit. Les substances polies
qui conduisent le plus mal la chaleur sont celles qui s'imprgnent le
plus de rose; celles qui conduisent le mieux la chaleur sont celles
qui s'en humectent le moins[170]: d'o l'on conclut que l'apparition
de la rose est lie au pouvoir que possde le corps de rsister au
passage de la chaleur.

Mais si nous exposons  l'air des surfaces rudes au lieu de surfaces
polies, nous trouvons quelquefois cette loi renverse. Ainsi le fer
rude, particulirement s'il est peint ou noirci, se mouille de rose
plus vite que le papier verni. L'_espce de surface_ a donc beaucoup
d'influence. C'est pourquoi exposons la mme substance en faisant
varier le plus possible l'tat de sa surface (ce qui est un nouvel
emploi de la mthode des variations concomitantes), et une nouvelle
chelle d'intensit se montrera. Les surfaces qui perdent leur chaleur
le plus aisment par le rayonnement sont celles qui se mouillent le
plus abondamment de rose[171]. On en conclut que l'apparition de la
rose est lie  la capacit de perdre la chaleur par voie de
rayonnement.

 prsent l'influence que nous venons de reconnatre  la _substance_
et  la _surface_ nous conduit  considrer celle de la _texture_, et
l nous rencontrons une troisime chelle d'intensit, qui nous montre
les substances d'une texture ferme et serre, par exemple les pierres
et les mtaux, comme dfavorables  l'apparition de la rose, et au
contraire les substances d'une texture lche, par exemple le drap, le
velours, la laine, le duvet, comme minemment favorables  la
production de la rose. La texture lche est donc une des
circonstances qui la provoquent. Mais cette troisime cause se ramne
 la premire, qui est le pouvoir de rsister au passage de la
chaleur, car les substances de texture lche sont prcisment celles
qui fournissent les meilleurs vtements, en empchant la chaleur de
passer de la peau  l'air, ce qu'elles font en maintenant leur surface
intrieure trs-chaude pendant que leur surface extrieure est
trs-froide[172].

Ainsi les cas trs-varis dans lesquels beaucoup de rose se dpose
s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci
seulement, qu'ils conduisent lentement la chaleur ou la rayonnent
rapidement,--deux qualits qui ne s'accordent qu'en un seul point, qui
est qu'en vertu de l'une et de l'autre le corps tend  perdre sa
chaleur par sa surface plus rapidement qu'elle ne peut lui tre
restitue par le dedans. Au contraire, les cas trs-varis dans
lesquels la rose manque ou est trs-peu abondante s'accordent en
ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci seulement,
qu'ils n'ont pas cette proprit. Nous pouvons maintenant rpondre 
la question primitive et savoir lequel des deux, du froid et de la
rose, est la cause de l'autre. Nous venons de trouver que la
substance sur laquelle la rose se dpose doit, par ses seules
proprits, devenir plus froide que l'air. Nous pouvons donc rendre
compte de sa froideur, abstraction faite de la rose, et, comme il y a
une liaison entre les deux, c'est la rose qui dpend de la froideur;
en d'autres termes, la froideur est la cause de la rose[173].

Maintenant cette loi si amplement tablie peut se confirmer de trois
manires diffrentes. Premirement, par dduction, en partant des lois
connues que suit la vapeur aqueuse lorsqu'elle est diffuse dans l'air
ou dans tout autre gaz. On sait par l'exprience directe que la
quantit d'eau qui peut rester suspendue dans l'air  l'tat de vapeur
est limite pour chaque degr de temprature, et que ce maximum
devient moindre  mesure que la temprature diminue. Il suit de l
dductivement que, s'il y a dj autant de vapeur suspendue dans l'air
que peut en contenir sa temprature prsente, tout abaissement de
cette temprature portera une portion de la vapeur  se condenser et 
se changer en eau. Mais, de plus, nous savons dductivement, d'aprs
les lois de la chaleur, que le contact de l'air avec un corps plus
froid que lui-mme abaissera ncessairement la temprature de la
couche d'air immdiatement applique  sa surface, et par consquent
la forcera d'abandonner une portion de son eau, laquelle, d'aprs les
lois ordinaires de la gravitation ou cohsion, s'attachera  la
surface du corps, ce qui constituera la rose.... Cette preuve
dductive a l'avantage de rendre compte des exceptions, c'est--dire
des cas o, ce corps tant plus froid que l'air, il ne se dpose
pourtant point de rose: car elle montre qu'il en sera ncessairement
ainsi, lorsque l'air sera si peu fourni de vapeur aqueuse,
comparativement  sa temprature, que mme, tant un peu refroidi par
le contact d'un corps plus froid, il sera encore capable de tenir en
suspension toute la vapeur qui s'y trouvait d'abord suspendue. Ainsi,
dans un t trs-sec, il n'y a pas de rose, ni dans un hiver trs-sec
de geles blanches[174].

La seconde confirmation de la thorie se tire de l'exprience directe
pratique selon la mthode de diffrence. Nous pouvons, en
refroidissant la surface de n'importe quel corps, atteindre en tous
les cas une temprature  laquelle la rose commence  se dposer.
Nous ne pouvons,  la vrit, faire cela que sur une petite chelle;
mais nous avons d'amples raisons pour conclure que la mme opration,
si elle tait conduite dans le grand laboratoire de la nature,
aboutirait au mme effet.

Et finalement nous sommes capables de vrifier le rsultat, mme sur
cette grande chelle. Le cas est un de ces cas rares o la nature fait
l'exprience pour nous de la mme manire que nous la ferions
nous-mmes, c'est--dire en introduisant dans l'tat antrieur des
choses une circonstance nouvelle, unique et parfaitement dfinie, et
en manifestant l'effet si rapidement, que le temps manquerait pour
tout autre changement considrable dans les circonstances antrieures.
On a observ que la rose ne se dpose jamais abondamment dans des
endroits fort abrits contre le ciel ouvert, et point du tout dans les
nuits nuageuses; mais que, si les nuages s'cartent, ft-ce pour
quelques minutes seulement, de faon  laisser une ouverture, la rose
commence  se dposer, et va en augmentant. Ici il est compltement
prouv que la prsence ou l'absence d'une communication non
interrompue avec le ciel cause la prsence ou l'absence de la rose;
mais puisqu'un ciel clair n'est que l'absence des nuages, et que les
nuages, comme tous les corps qu'un simple fluide lastique spare d'un
objet donn, ont cette proprit connue, qu'ils tendent  lever ou 
maintenir la temprature de la surface de l'objet en rayonnant vers
lui de la chaleur, nous voyons  l'instant que la retraite des nuages
refroidira la surface. Ainsi, dans ce cas, la nature ayant produit un
changement dans l'antcdent par des moyens connus et dfinis, le
consquent suit et doit suivre: exprience naturelle conforme aux
rgles de la mthode de diffrence[175].

[Note 166: We must separate dew from rain, and the moisture of
fogs, and limit the application of the term to what is really meant,
which is, the spontaneous appearance of moisture on substances exposed
in the open air when no rain or _visible_ wet is falling.]

[Note 167: "Now, here we have analogous phenomena in the moisture
which bedews a cold metal or stone when we breathe upon it; that which
appears on a glass of water fresh from the well in hot weather; that
which appears on the inside of windows when sudden rain or hail chills
the external air; that which runs down our walls when, after a long
frost, a warm moist thaw comes on." Comparing these cases, we find
that they all contain the phenomenon which was proposed as the subject
of investigation. Now "all these instances agree in one point, the
coldness of the object dewed in comparison with the air in contact
with it." But there still remains the most important case of all, that
of nocturnal dew: does the same circumstance exist in this case? "Is
it a fact that the object dewed _is_ colder than the air? Certainly
not, one would at first be inclined to say; for what is to make it so?
But.... the experiment is easy; we have only to lay a thermometer in
contact with the dewed substance, and hang one at a little distance
above it, out of reach of its influence. The experiment has been
therefore made; the question has been asked, and the answer has been
invariably in the affirmative. Whenever an object contracts dew, it
_is_ colder than the air."]

[Note 168: Here then is a complete application of the Method of
Agreement, establishing the fact of an invariable connexion between
the deposition of dew on a surface, and the coldness of that surface
compared with the external air. But which of these is cause, and which
effect? Or are they both effects of something else? On this subject
the Method of Agreement can afford us no light: we must call in a more
potent method. We must collect more facts, or, which comes to the same
thing, vary the circumstances; since every instance in which the
circumstances differ is a fresh fact: and especially, we must note the
contrary or negative cases, i. e., where no dew is produced: for a
comparison between instances of dew and instances of no dew is the
condition necessary to bring the Method of Difference into play.]

[Note 169: "Now, first, no dew is produced on the surface of
polished metals, but it _is_ very copiously on glass, both exposed
with their faces upwards, and in some cases the under side of a
horizontal plate of glass is also dewed." Here is an instance in which
the effect is produced, and another instance in which it is not
produced; but we cannot yet pronounce, as the canon of the Method of
Difference requires, that the latter instance agrees with the former
in all its circumstances except in one; for the differences between
glass and polished metals are manifold, and the only thing we can as
yet be sure of, is, that the cause of dew will be found among the
circumstances by which the former substance is distinguished from the
latter.]

[Note 170: In the cases of polished metal and polished glass, the
contrast shows evidently that the _substance_ has much to do with the
phenomenon; therefore let the substance _alone_ be diversified as much
as possible, by exposing polished surfaces of various kinds. This
done, a _scale of intensity_ becomes obvious. Those polished
substances are found to be most strongly dewed which conduct heat
worst, while those which conduct well, resist dew most effectually.]

[Note 171: The conclusion obtained is, that, _ceteris paribus_,
the deposition of dew is in some proportion to the power which the
body possesses of resisting the passage of heat; and that this,
therefore (or something connected with this), must be at least one of
the causes which assist in producing the deposition of dew on the
surface.

But if we expose rough surfaces instead of polished, we sometimes find
this law interfered with. Thus, roughened iron, especially if painted
over or blackened, becomes dewed sooner than varnished paper: the kind
of _surface_, therefore, has a great influence. Expose, then, the
_same_ material in very diversified states as to surface (that is,
employ the Method of Difference to ascertain concomitance of
variations), "and another scale of intensity becomes at once apparent;
those _surfaces_ which _part with their heat_ most readily by
radiation, are found to contact dew most copiously."]

[Note 172: The conclusion obtained by this new application of the
method is, that, _ceteris paribus_, the deposition of dew is also in
some proportion to the power of radiating heat; and that the quality
of doing this abundantly (or some cause on which that quality depends)
is another of the causes which promote the deposition of dew on the
substance.

"Again, the influence ascertained to exist of _substance_ and
_surface_ leads us to consider that of _texture_: and here, again, we
are presented on trial with remarkable differences, and with a third
scale of intensity, pointing out substances of a close firm texture,
such as stones, metals, etc., as unfavourable, but those of a loose
one, as cloth, velvet, wool, eiderdown, cotton, etc., as eminently
favourable to the contraction of dew. The Method of Concomitant
Variations is here, for the third time, had recourse to; and, as
before, from necessity, since the texture of no substance is
absolutely firm or absolutely loose. Looseness of texture, therefore,
or something which is the cause of that quality, is another
circumstance which promotes the deposition of dew; but this third
cause resolves, itself into the first, viz. the quality of resisting
the passage of heat: for substances of loose texture are precisely
those which are best adapted for clothing or for impeding the free
passage of heat from the skin into the air, so as to allow their outer
surfaces to be very cold, while they remain warm within."]

[Note 173: It thus appears that the instances in which much dew is
deposited, which are very various, agree in this, and, so far as we
are able to observe, in this only, that they either radiate heat
rapidly or conduct it slowly: qualities between which there is no
other circumstance of agreement, than that by virtue of either, the
body tends to lose heat from the surface more rapidly than it can be
restored from within. The instances, on the contrary, in which no dew,
or but a small quantity of it, is formed, and which are also extremely
various, agree (so far as we can observe) in nothing, except in _not_
having this same property.

This doubt we are now able to resolve. We have found that, in every
such instance, the substance must be one which, by its own properties
or laws, would, if exposed in the night, become colder than the
surrounding air. The coldness therefore, being accounted for
independently of the dew, while it is proved that there is a connexion
between the two, it must be the dew which depends on the coldness; or
in other words, the coldness is the cause of the dew.]

[Note 174: The law of causation, already so amply established,
admits, however, of efficient additional corroboration in no less than
three ways. First, by deduction from the known laws of aqueous vapour
when diffused through air or any other gas; and though we have not yet
come to the Deductive Method, we will not omit what is necessary to
render the speculation complete. It is known by direct experiment that
only a limited quantity of water can remain suspended in the state of
vapour at each degree of temperature, and that this maximum grows less
and less as the temperature diminishes. From this it follows,
deductively, that if there is already as much vapour suspended as the
air will contain at its existing temperature, any lowering of that
temperature will cause a portion of the vapour to be condensed, and
become water. But, again, we know deductively, from the laws of heat,
that the contact of the air with a body colder than itself, will
necessarily lower the temperature of the stratum of air immediately
applied to its surface; and will therefore cause it to part with a
portion of its water, which accordingly will, by the ordinary laws of
gravitation or cohesion, attach itself to the surface of the body,
thereby constituting dew. This deductive proof, it will have been
seen, has the advantage of proving at once causation as well as
coexistence; and it has the additional advantage that it also accounts
for the _exceptions_ to the occurrence of the phenomenon, the cases in
which, although the body is colder than the air, yet no dew is
deposited; by showing that this will necessarily be the case when the
air is so undersupplied with aqueous vapour, comparatively to its
temperature, that even when somewhat cooled by the contact of the
colder body, it can still continue to hold in suspension all the
vapour which was previously suspended in it: thus in a very dry summer
there are no dews, in a very dry winter no hoar frost.]

[Note 175: The second corroboration of the theory is by direct
experiment, according to the canon of the Method of Difference. We
can, by cooling the surface of any body, find in all cases some
temperature (more or less inferior to that of the surrounding air,
according to its hygrometric condition), at which dew will begin to be
deposited. Here, too, therefore, the causation is directly proved. We
can, it is true, accomplish this only on a small scale; but we have
ample reason to conclude that the same operation, if conducted in
Nature's great laboratory, would equally produce the effect.

And, finally, even on that great scale we are able to verify the
result. The case is one of those rare cases; as we have shown them to
be, in which nature works the experiment for us in the same manner in
which we ourselves perform it; introducing into the previous state of
things a single and perfectly definite new circumstance, and
manifesting the effect so rapidly, that there is not time for any
other material change in the preexisting circumstances. It is observed
that dew is never copiously deposited in situations much screened from
the open sky, and not at all in a cloudy night, but _if the clouds
withdraw even for a few minutes, and leave a clear opening, a
deposition of dew presently begins_, and goes on increasing.... Dew
formed in clear intervals will often even evaporate again, when the
sky becomes thickly overcast. The proof, therefore, is complete that
the presence or absence of an uninterrupted communication with the sky
causes the deposition or non-deposition of dew. Now, since a clear sky
is nothing but the absence of clouds, and it is a known property of
clouds, as of all other bodies between which and any given object
nothing intervenes but an elastic fluid, that they tend to raise or
keep up the superficial temperature of the object by radiating heat to
it, we see at once that the disappearance of clouds will cause the
surface to cool; so that Nature, in this case, produces a change in
the antecedent by definite and known means, and the consequent follows
accordingly: a natural experiment which satisfies the requisitions of
the Method of Difference.]


IX

Ce ne sont pas l tous les procds des sciences, mais ceux-ci mnent
aux autres. Ils s'enchanent tous, et personne, mieux que Mill, n'a
montr leur enchanement. En beaucoup de cas les procds d'isolement
sont impuissants, et ces cas sont ceux o l'effet, tant produit par
un concours de causes, ne peut tre divis en ses lments. Les
mthodes d'isolement sont alors impraticables. Nous ne pouvons plus
liminer, et par consquent nous ne pouvons plus induire. Et cette
difficult si grave se rencontre dans presque tous les cas du
mouvement, car presque tout mouvement est l'effet d'un concours de
forces, et les effets respectifs des diverses forces se trouvent en
lui mls  un tel point qu'on ne peut les sparer sans le dtruire,
en sorte qu'il semble impossible de savoir quelle part chaque force a
dans la production de ce mouvement. Prenez un corps sollicit par deux
forces dont les directions font un angle, il se meut suivant la
diagonale; chaque partie, chaque moment, chaque position, chaque
lment de son mouvement est l'effet combin de deux forces
sollicitantes. Les deux effets se pntrent tellement qu'on n'en peut
isoler aucun et le rapporter  sa source. Pour apercevoir sparment
chaque effet, il faudrait considrer des mouvements diffrents,
c'est--dire supprimer le mouvement donn et le remplacer par
d'autres. Ni la mthode de concordance ou de diffrence, ni la mthode
des rsidus ou des variations concomitantes, qui sont toutes
dcomposantes et liminatives, ne peuvent servir contre un phnomne
qui par nature exclut toute limination et toute dcomposition. Il
faut donc tourner l'obstacle, et c'est ici qu'apparat la dernire
clef de la nature, la mthode de dduction. Nous quittons le
phnomne, nous nous reportons  ct de lui, nous en tudions
d'autres plus simples, nous tablissons leurs lois, et nous lions
chacun d'eux  sa cause par les procds de l'induction ordinaire;
puis, supposant le concours de deux ou plusieurs de ces causes, nous
concluons d'aprs leurs lois connues quel devra tre leur effet total.
Nous vrifions ensuite si le mouvement donn est exactement semblable
au mouvement prdit, et si cela est, nous l'attribuons aux causes d'o
nous l'avons dduit. Ainsi, pour dcouvrir les causes des mouvements
des plantes, nous recherchons par des inductions simples les lois de
deux causes, l'une qui est la force d'impulsion primitive dirige
selon la tangente, l'autre qui est la force acclratrice attractive.
De ces lois induites nous dduisons par le calcul le mouvement d'un
corps qui serait soumis  leurs sollicitations combines, et,
vrifiant que les mouvements plantaires observs concident
exactement avec les mouvements prvus, nous concluons que les deux
forces en question sont effectivement les causes des mouvements
plantaires. C'est  cette mthode, dit Mill, que l'esprit humain
doit ses plus grands triomphes. Nous lui devons toutes les thories
qui ont runi des phnomnes vastes et compliqus sous quelques lois
simples. Ses dtours nous ont conduits plus loin que la voie directe;
elle a tir son efficacit de son imperfection.


X

Que si nous comparons maintenant les deux mthodes, leur opportunit,
leur office, leur domaine, nous y trouverons comme en abrg
l'histoire, les divisions, les esprances et les limites de la science
humaine. La premire apparat au dbut, la seconde  la fin. La
premire a d prendre l'empire au temps de Bacon[176], et commence 
le perdre; la seconde a d perdre l'empire au temps de Bacon, et
commence  le prendre: en sorte que la science, aprs avoir pass de
l'tat dductif  l'tat exprimental, passe de l'tat exprimental 
l'tat dductif. La premire a pour province les phnomnes
dcomposables et sur lesquels nous pouvons exprimenter. La seconde a
pour domaine les phnomnes indcomposables, ou sur lesquels nous ne
pouvons exprimenter. La premire est efficace en physique, en chimie,
en zoologie, en botanique, dans les premires dmarches de toute
science, et aussi partout o les phnomnes sont mdiocrement
compliqus, proportionns  notre force, capables d'tre transforms
par les moyens dont nous disposons. La seconde est puissante en
astronomie, dans les parties suprieures de la physique, en
physiologie, en histoire, dans les dernires dmarches de toute
science, partout o les phnomnes sont fort compliqus, comme la vie
animale et sociale, ou placs hors de nos prises, comme le mouvement
des corps clestes et les rvolutions de l'enveloppe terrestre. Quand
la mthode convenable n'est pas employe, la science s'arrte; quand
la mthode convenable est pratique, la science marche. L est tout le
secret de son pass et de son prsent. Si les sciences physiques sont
restes immobiles jusqu' Bacon, c'est qu'on dduisait lorsqu'il
fallait induire. Si la physiologie et les sciences morales aujourd'hui
sont en retard, c'est qu'on y induit lorsqu'il faudrait dduire. C'est
par dduction et d'aprs les lois physiques et chimiques qu'on pourra
expliquer les phnomnes physiologiques. C'est par dduction et
d'aprs les lois mentales qu'on pourra expliquer les phnomnes
historiques[177]. Et ce qui est l'instrument de ces deux sciences se
trouve le but de toutes les autres. Toutes tendent  devenir
dductives; toutes aspirent  se rsumer en quelques propositions
gnrales desquelles le reste puisse se dduire. Moins ces
propositions sont nombreuses, plus la science est avance. Moins une
science exige de suppositions et de donnes, plus elle est parfaite.
Cette rduction est son tat final. L'astronomie, l'acoustique,
l'optique, lui offrent son modle. Nous connatrons la nature quand
nous aurons dduit ses millions de faits de deux ou trois lois.

J'ose dire que la thorie que vous venez d'entendre est parfaite. J'en
ai omis plusieurs traits, mais vous en avez assez vu pour reconnatre
que nulle part l'induction n'a t explique d'une faon si complte
et si prcise, avec une telle abondance de distinctions fines et
justes, avec des applications si tendues et si exactes, avec une
telle connaissance des pratiques effectives et des dcouvertes
acquises, avec une plus entire exclusion des principes mtaphysiques
et des suppositions arbitraires, dans un esprit plus conforme aux
procds rigoureux de l'exprience moderne. Vous me demandiez tout 
l'heure ce que les Anglais ont fait en philosophie; je rponds: la
thorie de l'induction. Mill est le dernier d'une grande ligne qui
commence  Bacon, et qui, par Hobbes, Newton, Locke, Hume, Herschel,
s'est continue jusqu' nous. Ils ont port dans la philosophie notre
esprit national; ils ont t positifs et pratiques; ils ne se sont
point envols au-dessus des faits; ils n'ont point tent des routes
extraordinaires; ils ont purg le cerveau humain de ses illusions, de
ses ambitions, de ses fantaisies. Ils l'ont employ du seul ct o il
puisse agir; ils n'ont voulu que planter des barrires et des
flambeaux sur le chemin dj fray par les sciences fructueuses. Ils
n'ont point voulu dpenser vainement leur travail hors de la voie
explore et vrifie. Ils ont aid  la grande oeuvre moderne, la
dcouverte des lois applicables; ils ont contribu, comme les savants
spciaux,  augmenter la puissance de l'homme. Trouvez-moi beaucoup de
philosophies qui en aient fait autant.

[Note 176: T. I, p. 500.]

[Note 177: T. II, liv. VI, chap. IX. T. I, p. 487. Explication,
d'aprs Liebig, de la dcomposition, de la respiration, de
l'empoisonnement, etc. Il y a un livre entier sur la mthode des
sciences morales; je ne connais pas de meilleur trait sur ce sujet.]


XI

Vous allez me dire que mon philosophe s'est coup les ailes pour
fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. L'exprience
borne la carrire qu'elle nous ouvre; elle nous a donn notre but;
elle nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu' regarder les
lments qui la composent et les vnements dont elle part pour
comprendre que sa porte est restreinte. Sa nature et son procd
rduisent sa marche  quelques pas. Et d'abord[178] les lois dernires
de la nature ne peuvent tre moins nombreuses que les espces
distinctes de nos sensations. Nous pouvons bien rduire un mouvement 
un autre mouvement, mais non la sensation de chaleur  la sensation
d'odeur, ou de couleur, ou de son, ni l'une ou l'autre  un mouvement.
Nous pouvons bien ramener l'un  l'autre des phnomnes de degr
diffrent, mais non des phnomnes d'espce diffrente. Nous trouvons
les sensations distinctes au fond de toutes nos connaissances, comme
des lments simples, indcomposables, absolument spars les uns des
autres, absolument incapables d'tre ramens les uns aux autres.
L'exprience a beau faire, elle ne peut supprimer ces diversits qui
la fondent.--D'autre part, l'exprience a beau faire, elle ne peut se
soustraire aux conditions dans lesquelles elle agit. Quel que soit son
domaine, il est limit dans le temps et dans l'espace; le fait qu'elle
observe est born et amen par une infinit d'autres qu'elle ne peut
atteindre. Elle est oblige de supposer ou de reconnatre quelque tat
primordial d'o elle part et qu'elle n'explique pas[179]. Tout
problme a ses donnes accidentelles ou arbitraires: on en dduit le
reste, mais on ne les dduit de rien. Le soleil, la terre, les
plantes, l'impulsion initiale des corps clestes, les proprits
primitives des substances chimiques, sont de ces donnes[180]. Si nous
les possdions toutes, nous pourrions tout expliquer par elles, mais
nous ne saurions les expliquer elles-mmes. Pourquoi, demande Mill,
ces agents naturels ont-ils exist  l'origine plutt que d'autres?
Pourquoi ont-ils t mls en telles ou telles proportions? Pourquoi
ont-ils t distribus de telle ou telle manire dans l'espace? C'est
l une question  laquelle nous ne pouvons rpondre. Bien plus, nous
ne pouvons dcouvrir rien de rgulier dans cette distribution mme;
nous ne pouvons la rduire  quelque uniformit,  quelque loi.
L'assemblage de ces agents n'est pour nous qu'un pur accident[181].
Et l'astronomie, qui tout  l'heure nous offrait le modle de la
science acheve, nous offre maintenant l'exemple de la science
limite. Nous pouvons bien prdire les innombrables positions de tous
les corps plantaires; mais nous sommes obligs de supposer, outre
l'impulsion primitive et son degr, outre la force attractive et sa
loi, les masses et les distances de tous les corps dont nous parlons.
Nous comprenons des millions de faits, mais au moyen d'une centaine de
faits que nous ne comprenons pas; nous atteignons des consquences
ncessaires, mais au moyen d'antcdents accidentels, en sorte que, si
la thorie de notre univers tait acheve, elle aurait encore deux
grandes lacunes: l'une au commencement du monde physique, l'autre au
dbut du monde moral; l'une comprenant les lments de l'tre, l'autre
renfermant les lments de l'exprience; l'une contenant les
sensations primitives, l'autre contenant les agents primitifs. Notre
science, dit votre Royer-Collard, consiste  puiser l'ignorance  sa
source la plus leve.

Pouvons-nous au moins affirmer que ces donnes irrductibles ne le
sont qu'en apparence et au regard de notre esprit? Pouvons-nous dire
qu'elles ont des causes comme les faits drivs dont elles sont les
causes? Pouvons-nous dcider que tout vnement  tout point du temps
et de l'espace arrive selon des lois, et que notre petit monde, si
bien rgl, est un abrg du grand? Pouvons-nous, par quelque axiome,
sortir de notre enceinte si troite, et affirmer quelque chose de
l'univers? En aucune faon, et c'est ici que Mill pousse aux dernires
consquences; car la loi qui attribue une cause  tout vnement n'a
pour lui d'autre fondement, d'autre valeur et d'autre porte que notre
exprience. Elle ne renferme point sa ncessit en elle-mme; elle
tire toute son autorit du grand nombre des cas o on l'a reconnue
vraie; elle ne fait que rsumer une somme d'observations; elle lie
deux donnes qui, considres en elles-mmes, n'ont point de liaison
intime; elle joint l'antcdent et le consquent pris en gnral,
comme la loi de la pesanteur joint un antcdent et un consquent pris
en particulier; elle constate un couple, comme font toutes les lois
exprimentales, et participe  leur incertitude comme  leurs
restrictions. coutez ces fortes paroles: Je suis convaincu que si un
homme, habitu  l'abstraction et  l'analyse, exerait loyalement ses
facults  cet effet, il ne trouverait point de difficult, quand son
imagination aurait pris le pli,  concevoir qu'en certains endroits,
par exemple dans un des firmaments dont l'astronomie sidrale compose
 prsent l'univers, les vnements puissent se succder au hasard,
sans aucune loi fixe; et rien, ni dans notre exprience, ni dans notre
constitution mentale, ne nous fournit une raison suffisante, ni mme
une raison quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part[182].
Pratiquement, nous pouvons nous fier  une loi si bien tablie; mais
dans les parties lointaines des rgions stellaires, o les phnomnes
peuvent tre entirement diffrents de ceux que nous connaissons, ce
serait folie d'affirmer hardiment le rgne de cette loi gnrale,
comme ce serait folie d'affirmer pour l-bas le rgne des lois
spciales qui se maintiennent universellement exactes sur notre
plante[183]. Nous sommes donc chasss irrvocablement de l'infini;
nos facults et nos assertions n'y peuvent rien atteindre; nous
restons confins dans un tout petit cercle; notre esprit ne porte pas
au del de son exprience; nous ne pouvons tablir entre les faits
aucune liaison universelle et ncessaire; peut-tre mme n'existe-t-il
entre les faits aucune liaison universelle et ncessaire. Mill
s'arrte l; mais certainement, en menant son ide jusqu'au bout, on
arriverait  considrer le monde comme un simple monceau de faits.
Nulle ncessit intrieure ne produirait leur liaison ni leur
existence. Ils seraient de pures donnes, c'est--dire des accidents.
Quelquefois, comme dans notre systme, ils se trouveraient assembls
de faon  amener des retours rguliers; quelquefois ils seraient
assembls de manire  n'en pas amener du tout. Le hasard, comme chez
Dmocrite, serait au coeur des choses. Les lois en driveraient, et
n'en driveraient que  et l. Il en serait des tres comme des
nombres, comme des fractions, par exemple, qui, selon le hasard des
deux facteurs primitifs, tantt s'talent, tantt ne s'talent pas en
priodes rgulires. Voil sans doute une conception originale et
haute. Elle est la dernire consquence de l'ide primitive et
dominante que nous avons dmle au commencement du systme, qui a
transform les thories de la dfinition, de la proposition et du
syllogisme; qui a rduit les axiomes  des vrits d'exprience; qui a
dvelopp et perfectionn la thorie de l'induction; qui a tabli le
but, les bornes, les provinces et les mthodes de la science; qui,
dans la nature et dans la science, a partout supprim les liaisons
intrieures; qui a remplac le ncessaire par l'accidentel, la cause
par l'antcdent, et qui consiste  prtendre que toute assertion
utile a pour effet de former un couple, c'est--dire de joindre deux
faits qui, par leur nature, sont spars.

[Note 178: T. II, p. 4.]

[Note 179: There exists in nature a number of permanent causes,
which have subsisted ever since the human race has been in existence,
and for an undefinite and probably an enormous length of time
previous. The sun, the earth, and planets, with their various
constituents, air, water, and the other distinguishable substances,
whether simple or compound, of which nature is made up, are such
Permanent Causes. They have existed, and the effects or consequences
which they were fitted to produce have taken place (as often as the
other conditions of the production met), from the very beginning of
our experience. But we can give no account of the origin of the
Permanent Causes themselves.]

[Note 180: The resolution of the laws of the heavenly motions,
established the previously unknown ultimate property of a mutual
attraction between the bodies: the resolution, so far as it has yet
proceeded, of the laws of crystallization, or chemical composition,
electricity, magnetism, etc., points to various polarities, ultimately
inherent in the particles of which bodies are composed; the
comparative atomic weights of different kinds of bodies were
ascertained by resolving, into more general laws, the uniformities
observed in the proportions in which substances combine with one
another; and so forth. Thus although every resolution of a complex
uniformity into simpler and more elementary laws has an apparent
tendency to diminish the number of the ultimate properties, and really
does remove many properties from the list; yet (since the result of
this simplifying process is to trace up an ever greater variety of
different effects to the same agents), the further we advance in this
direction, the greater number of distinct properties we are forced to
recognise in one and the same object: the coexistences of which
properties must accordingly be ranked among the ultimate generalities
of nature.]

[Note 181: Why these particular natural agents existed originally
and no others, or why they are commingled in such and such
proportions, and distributed in such a manner throughout space, is a
question we cannot answer. More than this: we can discover nothing
regular in the distribution itself; we can reduce it to no uniformity,
to no law. There are no means by which, from the distribution of these
causes or agents in one part of space, we could conjecture whether a
similar distribution prevails in another.]

[Note 182: I am convinced that any one accustomed to abstraction
and analysis, who will fairly exert his faculties for the purpose,
will, when his imagination has once learnt to entertain the notion,
find no difficulty in conceiving that in some one for instance of the
many firmaments into which sidereal astronomy now divides the
universe, events may succeed one another at random, without any fixed
law; nor can anything in our experience, or in our mental nature,
constitute a sufficient, or indeed any reason for believing that this
is nowhere the case. The grounds, therefore, which warrant us in
rejecting such a supposition with respect to any of the phenomena of
which we have experience, must be sought elsewhere than in any
supposed necessity of our intellectual faculties.]

[Note 183: In distant parts of the stellar regions, where the
phenomena may be entirely unlike those with which we are acquainted,
it would be folly to affirm confidently that this general law
prevails, any more than those special ones which we have found to hold
universally on our own planet. The uniformity in the succession of
events, otherwise called the law of causation, must be received not as
law of the universe, but of that portion of it only which is within
the range of our means of sure observation, with a reasonable degree
of extension to adjacent cases. To extend it further is to make a
supposition without evidence, and to which, in the absence of any
ground from experience for estimating its degree of probability, it
would be idle to attempt to assign any.]




 2.

L'ABSTRACTION.


I

--Un abme de hasard et un abme d'ignorance. La perspective est sombre:
il n'importe, si elle est vraie.  tout le moins, cette thorie de la
science est celle de la science anglaise. Rarement, je vous l'accorde,
un penseur a mieux rsum par sa doctrine la pratique de son pays;
rarement un homme a mieux reprsent par ses ngations et ses
dcouvertes les limites et la porte de sa race. Les procds dont
celui-ci compose la science sont ceux o vous excellez par-dessus tous
les autres, et les procds qu'il exclut de la science sont ceux qui
vous manquent plus qu' personne. Il a dcrit l'esprit anglais en
croyant dcrire l'esprit humain. C'est l sa gloire, mais c'est aussi l
sa faiblesse. Il y a dans votre ide de la connaissance une lacune qui,
incessamment ajoute  elle-mme, finit par creuser ce gouffre de hasard
du fond duquel, selon lui, les choses naissent, et ce gouffre
d'ignorance au bord duquel, selon lui, notre science doit s'arrter. Et
voyez ce qui en advient. En retranchant de la science la connaissance
des premires causes, c'est--dire des choses divines, vous rduisez
l'homme  devenir sceptique, positif, utilitaire, s'il a l'esprit sec,
ou bien mystique, exalt, mthodiste, s'il a l'imagination vive. Dans ce
grand vide inconnu que vous placez au del de notre petit monde, les
gens  tte chaude ou  conscience triste peuvent loger tous leurs
rves, et les hommes  jugement froid, dsesprant d'y rien atteindre,
n'ont plus qu' se rabattre dans la recherche des recettes pratiques qui
peuvent amliorer notre condition. Il me semble que le plus souvent ces
deux dispositions se rencontrent dans une tte anglaise. L'esprit
religieux et l'esprit positif y vivent cte  cte et spars. Cela fait
un mlange bizarre, et j'avoue que j'aime mieux la manire dont les
Allemands ont concili la science et la foi.--Mais leur philosophie
n'est qu'une posie mal crite.--Peut-tre.--Mais ce qu'ils appellent
raison ou intuition des principes n'est que la puissance de btir des
hypothses.--Peut-tre.--Mais les systmes qu'ils ont arrangs n'ont pas
tenu devant l'exprience.--Je vous abandonne leur oeuvre.--Mais leur
absolu, leur sujet, leur objet et le reste ne sont que de grands
mots.--Je vous abandonne leur style.--Alors que gardez-vous?--Leur ide
de la cause.--Vous croyez, comme eux, qu'on dcouvre les causes par une
rvlation de la raison?--Point du tout.--Vous croyez comme nous
qu'on dcouvre les causes par la simple exprience?--Pas
davantage.--Vous pensez qu'il y a une facult autre que
l'exprience et la raison propre  dcouvrir les causes?--Oui.--Vous
croyez qu'il y a une opration moyenne, situe entre l'illumination
et l'observation, capable d'atteindre des principes comme on
l'assure de la premire, capable d'atteindre des vrits comme on
l'prouve pour la seconde?--Oui.--Laquelle?--L'abstraction.
Reprenons votre ide primitive; je tcherai de dire en quoi je la
trouve incomplte, et en quoi il me semble que vous mutilez l'esprit
humain. Seulement il faudra que vous m'accordiez de l'espace; ce
sera tout un plaidoyer.


II

Votre point de dpart est bon: en effet, l'homme ne connat point les
substances; il ne connat ni l'esprit ni le corps: il n'aperoit que
ses tats intrieurs tout passagers et isols; il s'en sert pour
affirmer et dsigner des tats extrieurs, positions, mouvements,
changements, et ne s'en sert pas pour autre chose. Il n'atteint que
des faits, soit au dedans, soit au dehors, tantt caducs, quand son
impression ne se rpte pas, tantt permanents, quand son impression,
maintes fois rpte, lui fait supposer qu'elle sera rpte toutes
les fois qu'il voudra l'avoir. Il ne saisit que des couleurs, des
sons, des rsistances, des mouvements, tantt momentans et variables,
tantt semblables  eux-mmes et renouvels. Il ne suppose des
qualits et proprits que par un artifice de langage, et pour
grouper plus commodment des faits. Nous allons mme plus loin que
vous: nous pensons qu'il n'y a ni esprits ni corps, mais simplement
des groupes de mouvements prsents ou possibles, et des groupes de
penses prsentes ou possibles. Nous croyons qu'il n'y a point de
substances, mais seulement des systmes de faits. Nous regardons
l'ide de substance comme une illusion psychologique. Nous considrons
la substance, la force et tous les tres mtaphysiques des modernes
comme un reste des entits scolastiques. Nous pensons qu'il n'y a rien
au monde que des faits et des lois, c'est--dire des vnements et
leurs rapports, et nous reconnaissons comme vous que toute
connaissance consiste d'abord  lier ou  additionner des faits. Mais
cela termin, une nouvelle opration commence, la plus fconde de
toutes, et qui consiste  dcomposer ces donnes complexes en donnes
simples. Une facult magnifique apparat, source du langage,
interprte de la nature, mre des religions et des philosophies, seule
distinction vritable, qui, selon son degr, spare l'homme de la
brute, et les grands hommes des petits: je veux dire l'_abstraction_,
qui est le pouvoir d'isoler les lments des faits et de les
considrer  part. Mes yeux suivent le contour d'un carr, et
l'abstraction en isole les deux proprits constitutives, l'galit
des cts et des angles. Mes doigts touchent la surface d'un cylindre,
et l'abstraction en isole les deux lments gnrateurs, la notion de
rectangle et la rvolution de ce rectangle autour d'un de ses cts
pris comme axe. Cent mille expriences me dveloppent par une infinit
de dtails la srie des oprations physiologiques qui font la vie, et
l'abstraction isole la direction de cette srie, qui est un circuit de
dperdition constante et de rparation continue. Douze cents pages
m'ont expos le jugement de Mill sur les diverses parties de la
science, et l'abstraction isole son ide fondamentale,  savoir, que
les seules propositions fructueuses sont celles qui joignent un fait 
un fait non contenu dans le premier. Partout ailleurs il en est de
mme. Toujours un fait ou une srie de faits peut tre rsolu en ses
composants. C'est cette dcomposition que l'on rclame lorsqu'on
demande quelle est la nature d'un objet. Ce sont ces composants que
l'on cherche lorsqu'on veut pntrer dans l'intrieur d'un tre. Ce
sont eux que l'on dsigne sous les noms de forces, causes, lois,
essences, proprits primitives. Ils ne sont pas un nouveau fait
ajout aux premiers; ils en sont une portion, un extrait: ils sont
contenus en eux, ils ne sont autre chose que les faits eux-mmes. On
ne passe pas, en les dcouvrant, d'une donne  une donne diffrente,
mais de la mme  la mme, du tout  la partie, du compos aux
composants. On ne fait que voir la mme chose sous deux formes,
d'abord entire, puis divise; on ne fait que traduire la mme ide
d'un langage en un autre, du langage sensible en langage abstrait,
comme on traduit une courbe en une quation, comme on exprime un cube
par une fonction de son ct. Que cette traduction soit difficile ou
non, peu importe; qu'il faille souvent l'accumulation ou la
comparaison d'un nombre norme de faits pour y atteindre, et que
maintes fois notre esprit succombe avant d'y arriver, peu importe
encore. Toujours est-il que dans cette opration, qui est videmment
fructueuse, au lieu d'aller d'un fait  un autre fait, on va du mme
au mme; au lieu d'ajouter une exprience  une exprience, on met 
part quelque portion de la premire; au lieu d'avancer, on s'arrte
pour creuser en place. Il y a donc des jugements qui sont instructifs,
et qui cependant ne sont pas des expriences; il y a donc des
propositions qui concernent l'essence, et qui cependant ne sont pas
verbales; il y a donc une opration diffrente de l'exprience, qui
agit par retranchement au lieu d'agir par addition, qui, au lieu
d'acqurir, s'applique aux donnes acquises, et qui par del
l'observation, ouvrant aux sciences une carrire nouvelle, dfinit
leur nature, dtermine leur marche, complte leurs ressources et
marque leur but.

Voil la grande omission du systme: l'abstraction y est laisse sur
l'arrire-plan,  peine mentionne, recouverte par les autres
oprations de l'esprit, traite comme un appendice des expriences;
nous n'avons qu' la rtablir dans la thorie gnrale pour reformer
les thories particulires o elle a manqu.


III

D'abord la dfinition. Il n'y a pas, dit Mill, de dfinition des
choses, et quand on me dfinit la sphre le solide engendr par la
rvolution d'un demi-cercle autour de son diamtre, on ne me dfinit
qu'un nom. Sans doute on vous apprend par l le sens d'un nom, mais on
vous apprend encore bien autre chose. On vous annonce que toutes les
proprits de toute sphre drivent de cette formule gnratrice. On
rduit une donne infiniment complexe  deux lments. On transforme
la donne sensible en donnes abstraites; on exprime l'essence de la
sphre, c'est--dire la cause intrieure et primordiale de toutes ses
proprits. Voil la nature de toute vraie dfinition; elle ne se
contente pas d'expliquer un nom, elle n'est pas un simple signalement;
elle n'indique pas simplement une proprit distinctive, elle ne se
borne pas  coller sur l'objet une tiquette propre  le faire
reconnatre entre tous. Il y a en dehors de la dfinition plusieurs
faons de faire reconnatre l'objet; il y a telle autre proprit qui
n'appartient qu' lui; on pourrait dsigner la sphre en disant que,
de tous les corps, elle est celui qui,  surface gale, occupe le plus
d'espace, et autrement encore. Seulement ces dsignations ne sont pas
des dfinitions; elles exposent une proprit caractristique et
drive, non une proprit gnratrice et premire; elles ne ramnent
pas la chose  ses facteurs, elles ne la recrent pas sous nos yeux,
elles ne montrent pas sa nature intime et ses lments irrductibles.
La dfinition est la proposition qui marque dans un objet la qualit
d'o drivent les autres, et qui ne drive point d'une autre qualit.
Ce n'est point l une proposition verbale, car elle vous enseigne la
qualit d'une chose. Ce n'est point l l'affirmation d'une qualit
ordinaire, car elle vous rvle la qualit qui est la source du reste.
C'est une assertion d'une espce extraordinaire, la plus fconde et la
plus prcieuse de toutes, qui rsume toute une science, et en qui
toute science aspire  se rsumer. Il y a une dfinition dans chaque
science; il y en a une pour chaque objet. Nous ne la possdons pas
partout, mais nous la cherchons partout. Nous sommes parvenus 
dfinir le mouvement des plantes par la force tangentielle et
l'attraction qui le composent; nous dfinissons dj en partie le
corps chimique par la notion d'quivalent, et le corps vivant par la
notion de type. Nous travaillons  transformer chaque groupe de
phnomnes en quelques lois, forces ou notions abstraites. Nous nous
efforons d'atteindre en chaque objet les lments gnrateurs, comme
nous les atteignons dans la sphre, dans le cylindre, dans le cercle,
dans le cne, et dans tous les composs mathmatiques. Nous rduisons
les corps naturels  deux ou trois sortes de mouvements, attraction,
vibration, polarisation, comme nous rduisons les corps gomtriques 
deux ou trois sortes d'lments, le point, le mouvement, la ligne, et
nous jugeons notre science partielle ou complte, provisoire ou
dfinitive, suivant que cette rduction est approximative ou absolue,
imparfaite ou acheve.


IV

Mme changement dans la thorie de la preuve. Selon Mill, on ne prouve
pas que le prince Albert mourra en posant que tous les hommes sont
mortels, car ce serait dire deux fois la mme chose, mais en posant
que Jean, Pierre et compagnie, bref tous les hommes dont nous avons
entendu parler, sont morts.--Je rponds que la vraie preuve n'est ni
dans la mortalit de Jean, Pierre et compagnie, ni dans la mortalit
de tous les hommes, mais ailleurs. On prouve un fait, dit
Aristote[184], en montrant sa cause. On prouvera donc la mortalit du
prince Albert en montrant la cause qui fait qu'il mourra. Et pourquoi
mourra-t-il, sinon parce que le corps humain, tant un compos
chimique instable, doit se dissoudre au bout d'un temps; en d'autres
termes, parce que la mortalit est jointe  la qualit d'homme. Voil
la cause et voil la preuve. C'est cette loi abstraite qui, prsente
dans la nature, amnera la mort du prince, et qui, prsente dans mon
esprit, me montre la mort du prince. C'est cette proposition
abstraite qui est probante; ce n'est ni la proposition particulire,
ni la proposition gnrale. Elle est si bien la preuve qu'elle prouve
les deux autres. Si Jean, Pierre et compagnie sont morts, c'est parce
que la mortalit est jointe  la qualit d'homme. Si tous les hommes
sont morts ou mourront, c'est encore parce que la mortalit est jointe
 la qualit d'homme. Ici, une fois de plus, le rle de l'abstraction
a t oubli. Mill l'a confondue avec les expriences; il n'a pas
distingu la preuve et les matriaux de la preuve, la loi abstraite et
le nombre fini ou indfini de ses applications. Les applications
contiennent la loi et la preuve, mais elles ne sont ni la loi ni la
preuve. Les exemples de Pierre, Jean et des autres contiennent la
cause, mais ils ne sont pas la cause. Ce n'est pas assez d'additionner
les cas, il faut en retirer la loi. Ce n'est pas assez d'exprimenter,
il faut abstraire. Voil la grande opration scientifique. Le
syllogisme ne va pas du particulier au particulier, comme dit Mill, ni
du gnral au particulier, comme disent les logiciens ordinaires, mais
de l'abstrait au concret, c'est--dire de la cause  l'effet. C'est 
ce titre qu'il fait partie de la science; il en fait et il en marque
tous les chanons; il relie les principes aux effets; il fait
communiquer les dfinitions avec les phnomnes. Il porte sur toute
l'chelle de la science l'abstraction que la dfinition a porte au
sommet.

[Note 184: Voyez les seconds analytiques, si suprieurs aux
premiers: [Grec: di aitin kai protern].]


V

La mme opration explique aussi les axiomes. Selon Mill, si nous
savons que des grandeurs gales ajoutes  des grandeurs gales font
des sommes gales, ou que deux droites ne peuvent enclore un espace,
c'est par une exprience extrieure faite avec nos yeux, ou par une
exprience intrieure faite avec notre imagination. Sans doute on peut
savoir ainsi que deux droites ne sauraient enclore un espace, mais on
peut le savoir encore d'une autre faon. On peut se reprsenter une
droite par l'imagination, et l'on peut la concevoir aussi par la
raison. On peut considrer son image ou sa dfinition. On peut
l'tudier en elle-mme ou dans les lments gnrateurs. Je puis me
reprsenter une droite toute faite, mais je puis aussi la rsoudre en
ses facteurs. Je puis assister  sa formation, et dgager les lments
abstraits qui l'engendrent, comme j'ai assist  la formation du
cylindre et dgag le rectangle en rvolution qui l'a engendr. Je
puis dire non pas que la ligne droite est la plus courte d'un point 
un autre, ce qui est une proprit drive, mais qu'elle est la ligne
forme par le mouvement d'un point qui tend  se rapprocher d'un
autre, et de cet autre seulement; ce qui revient  dire que deux
points suffisent  dterminer une droite, en d'autres termes que deux
droites ayant deux points communs concident dans toute leur tendue
intermdiaire; d'o l'on voit que si deux droites enfermaient un
espace, elles ne feraient qu'une droite et n'enfermeraient rien du
tout. Voil une seconde manire de connatre l'axiome, et il est clair
qu'elle diffre beaucoup de la premire. Dans la premire, on le
constate; dans la seconde, on le dduit. Dans la premire, on prouve
qu'il est vrai; dans la seconde, on prouve qu'il est vrai. Dans la
premire, on l'admet; dans la seconde, on l'explique. Dans la
premire, on remarquait seulement que le contraire de l'axiome est
inconcevable; dans la seconde, on dcouvre en plus que le contraire de
l'axiome est contradictoire. tant donne la dfinition de la ligne
droite, l'axiome que deux droites ne peuvent enclore un espace s'y
trouve compris; il en drive comme une consquence de son principe. En
somme, il n'est qu'une proposition identique, ce qui veut dire que son
sujet contient son attribut; il ne joint pas deux termes spars,
irrductibles l'un  l'autre: il unit deux termes dont le second est
une portion du premier. Il est une simple analyse. Et tous les axiomes
sont ainsi. Il suffit de les dcomposer pour apercevoir qu'ils vont
non d'un objet  un objet diffrent, mais du mme au mme. Il suffit
de rsoudre les notions d'galit, de cause, de substance, de temps et
d'espace en leurs abstraits, pour dmontrer les axiomes d'galit, de
substance, de cause, de temps et d'espace. Il n'y a qu'un axiome,
celui d'identit. Les autres ne sont que ses applications ou ses
suites. Cela admis, on voit  l'instant que la porte de notre esprit
se trouve change. Nous ne sommes plus simplement capables de
connaissances relatives et bornes: nous sommes capables aussi de
connaissances absolues et infinies; nous possdons dans les axiomes
des donnes qui non-seulement s'accompagnent l'une l'autre, mais
encore dont l'une enferme l'autre. Si, comme dit Mill, elles ne
faisaient que s'accompagner, nous serions forcs de conclure, comme
Mill, que peut-tre elles ne s'accompagnent pas toujours. Nous ne
verrions point la ncessit intrieure de leur jonction, nous ne la
poserions qu'en fait; nous dirions que les deux donnes tant de leur
nature isoles, il peut se rencontrer des circonstances qui les
sparent; nous n'affirmerions la vrit des axiomes qu'au regard de
notre monde et de notre esprit. Si au contraire les deux donnes sont
telles que la premire enferme la seconde, nous tablissons par cela
mme la ncessit de leur jonction: partout o sera la premire, elle
emportera la seconde, puisque la seconde est une partie d'elle-mme et
qu'elle ne peut pas se sparer de soi. Il n'y a point de place entre
elles deux pour une circonstance qui vienne les disjoindre, car elles
ne font qu'une seule chose sous deux aspects. Leur liaison est donc
absolue et universelle, et nous possdons des vrits qui ne souffrent
ni doute, ni limites, ni conditions, ni restrictions. L'abstraction
rend aux axiomes leur valeur en montrant leur origine, et nous
restituons  la science la porte qu'on lui te en restituant 
l'esprit la facult qu'on lui tait.


VI

Reste l'induction, qui semble le triomphe de la pure exprience. Et
c'est justement l'induction qui est le triomphe de l'abstraction.
Lorsque je dcouvre par induction que le froid cause la rose, ou que
le passage de l'tat liquide  l'tat solide produit la
cristallisation, j'tablis un rapport entre deux abstraits. Ni le
froid, ni la rose, ni le passage de l'tat solide  l'tat liquide,
ni la cristallisation n'existent en soi. Ce sont des portions de
phnomnes, des extraits de cas complexes, des lments simples
enferms dans des ensembles plus composs. Je les en retire et je les
isole; j'isole la rose prise en gnral de toutes les roses locales,
temporaires, particulires, que je puis observer; j'isole le froid
pris en gnral de tous les froids spciaux, varis, distincts, qui
peuvent se produire parmi toutes les diffrences de texture, toutes
les diversits de substance, toutes les ingalits de temprature,
toutes les complications de circonstances. Je joins un antcdent
abstrait  un consquent abstrait, et je les joins, comme le montre
Mill lui-mme, par des retranchements, des suppressions, des
liminations. J'expulse des deux groupes qui les contiennent toutes
les circonstances adjacentes; je dmle le couple dans l'entourage qui
l'offusque; je dtache, par une srie de comparaisons et
d'expriences, tous les accidents parasites qui se sont colls  lui,
et je finis ainsi par le mettre  nu. J'ai l'air de considrer vingt
cas diffrents, et dans le fonds, je n'en considre qu'un seul; j'ai
l'air de procder par addition, et en somme je n'opre que par
soustraction. Tous les procds de l'induction sont donc des moyens
d'abstraire, et toutes les oeuvres de l'induction sont donc des
liaisons d'abstraits.


VII

Nous voyons maintenant les deux grands moments de la science et les
deux grandes apparences de la nature. Il y a deux oprations,
l'exprience et l'abstraction; il y a deux royaumes, celui des faits
complexes et celui des lments simples. Le premier est l'effet, le
second la cause. Le premier est contenu dans le second et s'en dduit,
comme une consquence de son principe. Tous deux s'quivalent; ils
sont une seule chose considre sous deux aspects. Ce magnifique monde
mouvant, ce chaos tumultueux d'vnements entrecroiss, cette vie
incessante infiniment varie et multiple, se rduisent  quelques
lments et  leurs rapports. Tout notre effort consiste  passer de
l'un  l'autre, du complexe au simple, des faits aux lois, des
expriences aux formules. Et la raison en est visible; car ce fait que
j'aperois par les sens ou la conscience n'est qu'une tranche
arbitraire que mes sens ou ma conscience dcoupent dans la trame
infinie et continue de l'tre. S'ils taient construits autrement, ils
en intercepteraient une autre; c'est le hasard de leur structure qui a
dtermin celle-l. Ils sont comme un compas ouvert, qui pourrait
l'tre moins, et qui pourrait l'tre davantage. Le cercle qu'ils
dcrivent n'est pas naturel, mais artificiel. Il l'est si bien, qu'il
l'est en deux manires,  l'extrieur et  l'intrieur. Car, lorsque
je constate un vnement, je l'isole artificiellement de son entourage
naturel, et je le compose artificiellement d'lments qui ne sont
point un assemblage naturel. Quand je vois une pierre qui tombe, je
spare la chute des circonstances antrieures qui rellement lui sont
jointes, et je mets ensemble la chute, la forme, la structure, la
couleur, le son et vingt autres circonstances qui rellement ne sont
point lies. Un fait est donc un amas arbitraire, en mme temps qu'une
coupure arbitraire, c'est--dire un groupe factice, qui spare ce qui
est uni, et unit ce qui est spar[185]. Ainsi, tant que nous ne
regardons la nature que par l'observation seule, nous ne la voyons pas
telle qu'elle est: nous n'avons d'elle qu'une ide provisoire et
illusoire. Elle est proprement une tapisserie que nous n'apercevons
qu' l'envers. Voil pourquoi nous tchons de la retourner. Nous nous
efforons de dmler des lois, c'est--dire des groupes naturels qui
soient effectivement distincts de leur entourage et qui soient
composs d'lments effectivement unis. Nous dcouvrons des couples,
c'est--dire des composs rels et des liaisons relles. Nous passons
de l'accidentel au ncessaire, du relatif  l'absolu, de l'apparence 
la vrit; et ces premiers couples trouvs, nous pratiquons sur eux la
mme opration que sur les faits. Car,  un moindre degr, ils ont la
mme nature. Quoique plus abstraits, ils sont encore complexes. Ils
peuvent tre dcomposs et expliqus. Ils ont une raison d'tre. Il y
a quelque cause qui les construit et les unit. Il y a lieu pour eux,
comme pour les faits, de chercher les lments gnrateurs en qui ils
peuvent se rsoudre et de qui ils peuvent se dduire, et l'opration
doit continuer jusqu' ce qu'on soit arriv  des lments tout  fait
simples, c'est--dire tels que leur dcomposition soit contradictoire.
Que nous puissions les trouver ou non, ils existent; l'axiome des
causes serait dmenti, s'ils manquaient. Il y a donc des lments
indcomposables, desquels drivent les lois les plus gnrales, et de
celles-ci les lois particulires et de ces lois les faits que nous
observons, ainsi qu'il y a en gomtrie deux ou trois notions
primitives, desquelles drivent les proprits des lignes, et de
celles-ci les proprits des surfaces, des solides, et des formes
innombrables que la nature peut effectuer ou l'esprit imaginer. Nous
pouvons maintenant comprendre la vertu et le sens de cet axiome des
causes qui rgit toutes choses, et que Mill a mutil. Il y a une force
intrieure et contraignante qui suscite tout vnement, qui lie tout
compos, qui engendre toute donne. Cela signifie, d'une part, qu'il
y a une raison  toute chose, que tout fait a sa loi; que tout compos
se rduit en simples; que tout produit implique des facteurs; que
toute qualit et toute existence doivent se rduire de quelque terme
suprieur et antrieur. Et cela signifie, d'autre part, que le produit
quivaut aux facteurs, que tous deux ne sont qu'une mme chose sous
deux apparences; que la cause ne diffre pas de l'effet; que les
puissances gnratrices ne sont que les proprits lmentaires; que
la force active par laquelle nous figurons la nature, n'est que la
ncessit logique qui transforme l'un dans l'autre le compos et le
simple, le fait et la loi. Par l nous dsignons d'avance le terme de
toute science, et nous tenons la puissante formule qui, tablissant la
liaison invincible et la production spontane des tres, pose dans la
nature le ressort de la nature, en mme temps qu'elle enfonce et serre
au coeur de toute chose vivante les tenailles d'acier de la ncessit.

[Note 185: Un fait, me disait un physicien minent, est une
superposition de lois.]


VIII

Pouvons-nous connatre ces lments premiers? Pour mon compte, je le
pense, et la raison en est qu'tant des abstraits, ils ne sont pas
situs en dehors des faits, mais compris en eux, en telle sorte qu'il
n'y a qu' les en retirer. Bien plus, tant les plus abstraits,
c'est--dire les plus gnraux de tous, il n'y a pas de faits qui ne
les comprennent et dont on ne puisse les extraire. Si limite que soit
notre exprience, nous pouvons donc les atteindre, et c'est d'aprs
cette remarque que les modernes mtaphysiciens d'Allemagne ont tent
leurs grandes constructions. Ils ont compris qu'il y a des notions
simples, c'est--dire des abstraits indcomposables, que leurs
combinaisons engendrent le reste, et que les rgles de leurs unions ou
de leurs contrarits mutuelles sont des lois premires de l'univers.
Ils ont essay de les atteindre et de retrouver par la pense pure le
monde tel que l'observation nous l'a montr. Ils ont chou  demi, et
leur gigantesque btisse, toute factice et fragile, pend en ruine,
semblable  ces chafaudages provisoires qui ne servent qu' marquer
le plan d'un difice futur. C'est qu'avec un sens profond de notre
puissance, ils n'ont point eu la vue exacte de nos limites. Car nous
sommes dbords de tous cts par l'infinit du temps et de l'espace;
nous nous trouvons jets dans ce monstrueux univers comme un
coquillage au bord d'une grve, ou comme une fourmi au pied d'un
talus. En ceci, Mill dit vrai; le hasard se rencontre au terme de
toutes nos connaissances comme au commencement de toutes nos donnes:
nous avons beau faire, nous ne pouvons que remonter, et par conjecture
encore, jusqu' un tat initial; mais cet tat dpend d'un prcdent,
qui dpend d'un autre, et ainsi de suite, en sorte que nous sommes
obligs de l'accepter comme une pure donne, et de renoncer  le
dduire, quoique nous sachions qu'il doive tre dduit. Il en est
ainsi dans toutes les sciences, en gologie, en histoire naturelle, en
physique, en chimie, en psychologie, en histoire, et l'accident
primitif tend ses effets dans toutes les parties de la sphre o il
est compris. S'il avait t diffrent, nous n'aurions ni les mmes
plantes, ni les mmes espces chimiques, ni les mmes vgtaux, ni
les mmes animaux, ni les mmes races d'hommes, ni peut-tre aucune de
ces sortes d'tres. Si la fourmi tait porte dans une autre contre,
elle ne verrait ni les mmes arbres, ni les mmes insectes, ni la mme
disposition du sol, ni les mmes rvolutions de l'air, ni peut-tre
aucune de ces formes de l'tre. Il y a donc en tout fait et en tout
objet une portion accidentelle et locale, portion norme, qui, comme
le reste, dpend des lois primitives, mais n'en dpend qu' travers un
circuit infini de contre-coups, en sorte qu'entre elle et les lois
primitives, il y a une lacune infinie qu'une srie infinie de
dductions pourrait seule combler.

Voil la portion inexplicable des phnomnes, et voil ce que les
mtaphysiciens d'outre-Rhin ont tent d'expliquer. Ils ont voulu
dduire de leurs thormes lmentaires la forme du systme
plantaire, les diverses lois de la physique et de la chimie, les
principaux types de la vie, la succession des civilisations et des
penses humaines. Ils ont tortur leurs formules universelles pour en
tirer des cas tout particuliers; ils ont pris des suites indirectes et
lointaines pour des suites directes et prochaines; ils ont omis ou
supprim le grand jeu qui s'interpose entre les premires lois et les
dernires consquences; ils ont cart de leurs fondements le hasard,
comme une assise indigne de la science, et ce vide qu'ils laissaient,
mal rempli par des matriaux postiches, a fait crouler tout le
btiment.

Est-ce  dire que dans les donnes que ce petit canton de l'univers
nous fournit, tout soit local? En aucune faon. Si la fourmi tait
capable d'exprimenter, elle pourrait atteindre l'ide d'une loi
physique, d'une forme vivante, d'une sensation reprsentative, d'une
pense abstraite; car un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau
qui pense renferme tout cela; donc, si limit que soit le champ d'un
esprit, il contient des donnes gnrales, c'est--dire rpandues sur
des territoires extrieurs fort vastes, o sa limitation l'empche de
pntrer. Si la fourmi tait capable de raisonner, elle pourrait
construire l'arithmtique, l'algbre, la gomtrie, la mcanique; car
un mouvement d'un demi-pouce contient dans son raccourci le temps,
l'espace, le nombre et la force, tous les matriaux des mathmatiques:
donc, si limit que soit le champ d'un esprit, il renferme des donnes
universelles, c'est--dire rpandues sur tout le territoire du temps
et de l'espace. Si la fourmi tait philosophe, elle pourrait dmler
les ides de l'tre, du nant, et tous les matriaux de la
mtaphysique; car un phnomne quelconque, intrieur ou extrieur,
suffit pour les prsenter: donc, si limit que soit le champ d'un
esprit, il contient des donnes absolues, c'est--dire telles qu'il
n'y a nul objet o elles puissent manquer. Et il faut bien qu'il en
soit ainsi; car  mesure qu'une donne est plus gnrale, il faut
parcourir moins de faits pour la rencontrer: si elle est universelle,
on la rencontre partout; si elle est absolue, on ne peut pas ne pas la
rencontrer. C'est pourquoi, malgr l'troitesse de notre exprience,
la mtaphysique, j'entends la recherche des premires causes, est
possible,  la condition que l'on reste  une grande hauteur, que l'on
ne descende point dans le dtail, que l'on considre seulement les
lments les plus simples de l'tre et les tendances les plus
gnrales de la nature. Si quelqu'un recueillait les trois ou quatre
grandes ides o aboutissent nos sciences, et les trois ou quatre
genres d'existence qui rsument notre univers; s'il comparait ces deux
tranges quantits qu'on nomme la dure et l'tendue, ces principales
formes ou dtermination de la quantit qu'on appelle les lois
physiques, les types chimiques et les espces vivantes, et cette
merveilleuse puissance reprsentative qui est l'esprit, et qui, sans
tomber dans la quantit, reproduit les deux autres et elle-mme; s'il
dcouvrait, entre ces trois termes, la quantit pure, la quantit
dtermine et la quantit supprime[186], un ordre tel que la premire
appelt la seconde, et la seconde la troisime; s'il tablissait ainsi
que la quantit pure est le commencement ncessaire de la nature, et
que la pense est le terme extrme auquel la nature est tout entire
suspendue; si ensuite, isolant les lments de ces donnes, il
montrait qu'ils doivent se combiner comme ils sont combins, et non
autrement; s'il prouvait enfin qu'il n'y a point d'autres lments, et
qu'il ne peut y en avoir d'autres, il aurait esquiss une mtaphysique
sans empiter sur les sciences positives, et touch la source sans
tre oblig de descendre jusqu'au terme de tous les ruisseaux.

 mon avis, ces deux grandes oprations, l'exprience telle que vous
l'avez dcrite et l'abstraction telle que j'ai essay de la dfinir,
font  elles deux toutes les ressources de l'esprit humain. L'une est
la direction pratique, l'autre la direction spculative. La premire
conduit  considrer la nature comme une rencontre de faits, la
seconde comme un systme de lois: employe seule, la premire est
anglaise; employe seule, la seconde est allemande. S'il y a une place
entre les deux nations, c'est la ntre. Nous avons largi les ides
anglaises au dix-huitime sicle: nous pouvons, au dix-neuvime
sicle, prciser les ides allemandes. Notre affaire est de temprer,
de corriger, de complter les deux esprits l'un par l'autre, de les
fondre en un seul, de les exprimer dans un style que tout le monde
entende, et d'en faire ainsi l'esprit universel.

[Note 186: Die aufgehobene quantitt.]


IX

Nous sortmes. Comme il arrive toujours en pareil cas, chacun des
deux avait fait rflchir l'autre, et aucun des deux n'avait persuad
l'autre; mais ces rflexions furent courtes: devant une belle matine
d'aot, tous les raisonnements tombent. Les vieux murs, les pierres
ronges par la pluie souriaient au soleil levant. Une lumire jeune se
posait sur les dentelures des murailles, sur les festons des arcades,
sur le feuillage clatant des lierres. Les roses grimpantes, les
chvrefeuilles montaient le long des meneaux, et leurs corolles
tremblaient et luisaient au souffle lger de l'air. Les jets d'eau
murmuraient dans les grandes cours silencieuses. La charmante ville
sortait de la brume matinale aussi pare et aussi tranquille qu'un
palais de fes, et sa robe de molle vapeur rose, semblable  une jupe
ouvrage de la Renaissance, tait bossele par une broderie de
clochers, de clotres et de palais, chacun encadr dans sa verdure et
dans ses fleurs. Les architectures de tous les ges mlaient leurs
ogives et leurs trfles, leurs statues et leurs colonnes; le temps
avait fondu leurs teintes; le soleil les unissait dans sa lumire, et
la vieille cit semblait un crin o tous les sicles et tous les
gnies avaient pris soin tour  tour d'apporter et de ciseler leur
joyau. Au dehors, la rivire coulait  pleins bords en larges nappes
d'argent reluisantes. Les prairies regorgeaient de hautes herbes; les
faucheurs y entraient jusqu'au dessus du genou. Les boutons d'or, les
reines-des-prs par myriades, les gramines penches sous le poids de
leur tte gristre, les plantes abreuves par la rose de la nuit,
avaient pullul dans la riche terre plantureuse. Il n'y a point de
mot pour exprimer cette fracheur de teintes et cette abondance de
sve.  mesure que la grande ligne d'ombre reculait, les fleurs
apparaissaient au jour brillantes et vivantes.  les voir virginales
et timides dans ce voile dor, on pensait aux joues empourpres, aux
beaux yeux modestes d'une jeune fille qui pour la premire fois met
son collier de pierreries. Autour d'elles comme pour les garder, des
arbres normes, vieux de quatre sicles, allongeaient leur files
rgulires; et j'y trouvais une nouvelle trace de ce bon sens pratique
qui a accompli des rvolutions sans commettre de ravages, qui, en
amliorant tout, n'a rien renvers, qui a conserv ses arbres comme sa
constitution, qui a lagu les vieilles branches sans abattre le
tronc; qui seul aujourd'hui, entre tous les peuples, jouit
non-seulement du prsent, mais du pass.




CHAPITRE VI.

La posie. Tennyson.


     I. Son talent et son oeuvre. -- Ses dbuts. -- En quoi il
     s'opposait aux potes prcdents. -- En quoi il les continuait.

     II. Premire priode. -- Ses portraits de femmes. -- Dlicatesse
     et raffinement de son sentiment et de son style. -- Varit de
     ses motions et de ses sujets. -- Sa curiosit littraire et son
     dilettantisme potique. -- _The Dying Swan._ -- _The
     Lotos-Eaters._

     III. Deuxime priode. -- Sa popularit, son bonheur et sa vie.
     -- Sensibilit et virginit permanentes du temprament potique.
     -- En quoi il est d'accord avec la nature. -- _Locksley Hall._ --
     Changement de sujet et de style. -- Explosion violente et accent
     personnel. -- _Maud._

     IV. Retour de Tennyson  son premier style. -- _In Memoriam._ --
     lgance, froideur et longueurs de ce pome. -- Il faut que le
     sujet et le talent soient d'accord. -- Quels sujets conviennent 
     l'artiste dilettante. -- _The Princess._ -- Comparaison de ce
     pome et d'_As you like it._ -- Le monde fantastique et
     pittoresque. -- Comment Tennyson retrouve les songes et le style
     de la Renaissance.

     V. Comment Tennyson retrouve la navet et la simplicit de
     l'ancienne pope. -- _Les Idylles du roi._ -- Pourquoi il a
     renouvel l'pope de la Table-Ronde. -- Puret et lvation de
     ses modles et de sa posie. -- _Elaine._ -- _La mort d'Arthur._
     -- Manque de passion personnelle et absorbante. -- Flexibilit et
     dsintressement de son esprit. -- Son talent pour se
     mtamorphoser, pour embellir, et pour purer.

     VI. Son public. -- Le monde en Angleterre. -- La campagne. -- Le
     confort. -- L'lgance. -- L'ducation. -- Les habitudes. -- En
     quoi Tennyson convient  un pareil monde. -- Le monde en France.
     -- La vie parisienne. -- Les plaisirs. -- La reprsentation. --
     La conversation. -- La hardiesse d'esprit. -- En quoi Alfred de
     Musset convient  un pareil monde. -- Comparaison des deux mondes
     et des deux potes.


 1.

SON TALENT ET SON OEUVRE.


Lorsque Tennyson publia ses premiers pomes, les critiques en dirent
du mal. Il se tut; pendant dix ans personne ne vit son nom dans une
revue, ni mme dans un catalogue. Mais quand il parut de nouveau
devant le public, ses livres avaient fait leur chemin tout seuls et
sous terre, et du premier coup il passa pour le plus grand pote de
son pays et de son temps.

On se trouva surpris, et d'une surprise charmante. La puissante
gnration de potes qui venait de s'teindre avait pass comme un
orage. Ainsi que leurs devanciers du seizime sicle, ils avaient
emport et prcipit tout jusqu'aux extrmes. Les uns avaient ramass
les lgendes gigantesques, accumul les rves, fouill l'Orient, la
Grce, l'Arabie, le moyen ge, et surcharg l'imagination humaine des
couleurs et des fantaisies de tous les climats. Les autres s'taient
guinds dans la mtaphysique et la morale, avaient rv
infatigablement sur la condition humaine, et pass leur vie dans le
sublime et le monotone. Les autres, entrechoquant le crime et
l'hrosme, avaient promen parmi les tnbres et sous les clairs un
cortge de figures contractes et terribles, dsespres par leurs
remords, illumines par leur grandeur. On voulait se reposer de tant
d'efforts et de tant d'excs. Au sortir de l'cole imaginative,
sentimentale et satanique, Tennyson parut exquis. Toutes les formes et
toutes les ides qui venaient de plaire se retrouvaient chez lui, mais
pures, modres, encadres dans un style d'or. Il achevait un ge,
il jouissait de ce qui avait agit les autres; sa posie ressemblait
aux beaux soirs d't; les lignes du paysage y sont les mmes que
pendant le jour; mais l'clat de la coupole blouissante s'est
mouss; les plantes rafrachies se relvent, et le soleil calme au
bord du ciel enveloppe harmonieusement dans un rseau de rayons roses
les bois et les prairies que tout  l'heure il brlait de sa clart.


I

Ce qui attira d'abord, ce furent ses portraits de femmes. Adeline,
lonore, Lilian, la Reine de Mai, taient des personnages de
keepsake, sortis de la main d'un amoureux et d'un artiste. Ce keepsake
est dor sur tranches, brod de fleurs et d'ornements, par, soyeux,
rempli de dlicates figures toujours fines et toujours correctes,
qu'on dirait esquisses  la vole, et qui pourtant sont traces avec
rflexion sur le vlin blanc que leur contour effleure, toutes
choisies pour reposer et pour occuper les molles mains blanches d'une
jeune marie ou d'une jeune fille. J'ai traduit bien des ides et bien
des styles, je n'essayerai pas de traduire un seul de ces
portraits-l. Chaque mot y est comme une teinte, curieusement
rehausse ou nuance par la teinte voisine, avec toutes les hardiesses
et les russites du raffinement le plus heureux. La moindre altration
brouillerait tout. Et ce n'est pas trop d'un art si juste, si
consomm, pour peindre les mivreries charmantes, les subites fierts,
les demi-rougeurs, les caprices imperceptibles et fuyants de la beaut
fminine. Il les oppose, il les harmonise, il fait d'elles comme une
galerie. Voici l'enfant foltre, la petite fe voltigeante qui bat des
mains, et de ses yeux noirs malicieusement vous regarde en face, et
se sauve pendant que ses rires clatants creusent des fossettes dans
les roses enfantines de ses joues. Voici la blonde pensive qui songe,
ses grands yeux bleus tout ouverts, fleur arienne et vaporeuse comme
un lis pench sur un buisson de roses et que le soleil mourant
traverse de sa lumire, faiblement souriante, pareille  une naade
qui au fond d'une source regarde le dclin du jour. Voici la
changeante Madeline, soudain rieuse, puis soudain boudeuse, puis
encore gaie, puis encore fche, puis incertaine entre les deux,
tranges sourires, dlicieuses colres qui ressemblent  de petits
nuages frangs par le soleil[187]. Le pote revenait avec
complaisance sur toutes les choses fines et exquises. Il les caressait
si soigneusement que ses vers parfois semblaient recherchs, affects,
presque prcieux. Il y mettait trop d'ornement et de ciselures; il
avait l'air d'tre picurien en fait de style et aussi en fait de
beaut. Il cherchait de jolies scnes rustiques, de touchants
souvenirs, des sentiments curieux ou purs. Il en faisait des lgies,
des pastorales et des idylles. Il composait dans tous les tons et se
plaisait  prouver les motions de tous les sicles. Il crivait
sainte Agns, Simon Stylite, Ulysse, Oenone, sir Galahad, lady Clare,
Fatima, la Belle au bois dormant. Il imitait tour  tour Homre et
Chaucer, Thocrite et Spenser, les vieux potes anglais et les anciens
potes arabes. Il animait tour  tour les petits vnements rels de
la vie anglaise et les grandes aventures fantastiques de la chevalerie
teinte. Il tait comme ces musiciens qui mettent leur archet au
service de tous les matres. Il se promenait dans la nature et dans
l'histoire, sans parti pris, sans passion pre, occup  sentir, 
goter,  cueillir partout, dans les jardinires des salons comme sur
la haie des cottages, les fleurs rares ou champtres dont le parfum ou
l'clat pouvait le charmer ou l'amuser. On en jouissait avec lui; on
respirait les gracieux bouquets qu'il savait si bien faire; on
acceptait de prfrence ceux qu'il prenait dans la campagne; on
trouvait que nulle part son talent n'tait plus  l'aise. On admirait
combien ce regard minutieux et ce sentiment dlicat savaient en saisir
et en interprter les aspects mobiles. On oubliait dans _le Cygne
mourant_ que le sujet tait presque us et l'intrt un peu faible,
pour savourer des vers comme ceux-ci:

     Quelques pics bleus dans le lointain s'levaient,--et blanche sur
     la froide blancheur du ciel--brillait leur couronne de neige.--Un
     saule se penchait en pleurant sur la rivire,--et secouait le
     flot quand le vent soupirait.--Au-dessus, dans le vent courait
     l'hirondelle,--qui se pourchassait elle-mme dans ses sauvages
     caprices;--et plus loin,  travers le marais vert et
     tranquille,--les canaux enchevtrs dormaient,--tachs de
     pourpre, de vert, et de jaune[188].

Mais ces peintures mlancoliques ne le montraient point tout entier;
on allait avec lui dans le pays du soleil, vers les molles volupts
des mers mridionales; on revenait par un attrait insensible aux vers
o il peint les compagnons d'Ulysse qui, assoupis sur la terre des
Lotos, rveurs heureux comme lui-mme, oubliaient la patrie et
renonaient  l'action.

     Une terre d'eaux courantes: quelques-unes, comme une fume qui
     descend,--laissent tomber lentement leur voile de fine
     gaze;--d'autres, lances  travers des ombres et des clarts
     vacillantes,--roulaient avec un bruit assoupissant leur nappe
     d'cume.--Ils voyaient la rivire luisante rouler vers
     l'Ocan,--sortie du milieu des terres; bien loin, trois cimes de
     montagnes,--trois tours silencieuses de neige antique--se
     dressaient rougies par le soleil couchant, et le pin
     ombreux,--humect de rose, montait au-dessus des taillis
     entrelacs.

     Il y a ici une musique suave, qui tombe plus doucement--que les
     ptales des roses panouies sur le gazon,--que les roses de la
     nuit sur les eaux calmes--entre des parois de granit sombre dans
     un creux qui luit;--une musique qui se pose plus mollement sur
     l'me--que des paupires lasses sur des yeux lasss;--une
     musique qui amne un doux sommeil du haut des cieux
     bienheureux.--Il y a ici de fraches mousses profondes,--et 
     travers les mousses rampent les lierres,--et dans le courant
     pleurent les fleurs aux longues feuilles,--et sur les corniches
     rocheuses le pavot pend endormi.

     Regardez; au milieu du bois, sur la branche,--la feuille plie
     sort du bouton,--sollicite par la brise caressante;--elle
     devient verte et large et ne prend point de souci,--toute baigne
     de soleil  midi, et, sous la lune,--nourrie de rose nocturne;
     puis elle jaunit,--tombe et descend en flottant  travers
     l'air.--Regardez; adoucie par la lumire d't,--la pomme juteuse
     devenue trop mre--se dtache par une nuit silencieuse
     d'automne.--Selon la longueur des jours qui lui sont
     accords,--la fleur s'panouit  sa place,--s'panouit et se
     fltrit et tombe, et n'a point de travail,--solidement enracine
     dans le sol fertile.

     Qu'il est doux, pendant que la brise tide en chuchotant nous
     caresse de son souffle,--appuys sur des couches d'amarante et de
     moly[189],--nos calmes paupires  demi baisses,--sous les
     votes sacres du ciel sombre,--de suivre la longue rivire
     brillante qui trane lentement--ses eaux en quittant la colline
     empourpre;--d'entendre les chos humides qui s'appellent--de
     caverne en caverne  travers les paisses vignes
     entrelaces;--d'entendre les eaux qui tombent avec des teintes
     d'meraude,-- travers les guirlandes tresses de l'acanthe
     divine;--entendre et voir seulement dans le lointain la vague
     tincelante;--rien que l'entendre serait doux;--rien que
     l'entendre et sommeiller sous les pins[190].

[Note 187:

  Frowns perfect-sweet along the brow
  Light-glooming over eyes divine,
  Like little clouds sun-fringed.....

  So innocent-arch, so cunning-simple,
  From beneath her gather'd wimple,
  Glancing with black-beaded eyes,
  Till the lightning laughters dimple
  The baby-roses in her cheeks;
  Then away she flies.....

  Whence that aery bloom of thine,
  Like a lily which the sun
  Looks thro' in his sad decline,
  And a rose-bush leans upon?
  Thou that faintly smilest still,
  As a Naiad in a well
  Looking at the set of day.]

[Note 188:

  Some blue peaks in the distance rose,
  And white against the cold-white sky,
  Shone out their crowning snows.
    One willow over the river wept,
  And shook the wave as the wind did sigh;
  Above in the wind was the swallow,
  Chasing himself at its own wild will,
  And far thro' the marish green and still
    The tangled water-courses slept,
  Shot over with purple, and green, and yellow.]

[Note 189: Nom de la plante donne par Mercure  Ulysse.]

[Note 190:

  A land of streams! some, like a downward smoke,
  Slow-dropping veils of the thinnest lawn, did go.
  And some thro' wavering lights and shadows broke,
  Rolling a slumbrous sheet of foam below.
  They saw the gleaming river seaward flow
  From the inner land: far off, three mountain-tops,
  Three silent pinnacles of aged snow,
  Stood sunset-flush'd: and dew'd with showery drops,
  Up-clomb the shadowy pine above the woven copse....

  There is sweet music here, that softer falls
  Than petal from blown roses on the grass,
  Or night-dews on still waters between walls
  Of shadowy granite, in a gleaming pass;
  Music that gentler on the spirit lies,
  Than tir'd eyelids upon tir'd eyes;
  Music that brings sweet sleep down from the blissful skies.
  Here are cool mosses deep,
  And thro' the moss the ivies creep,
  And in the stream the long-leaved flowers weep,
  And from the craggy ledge the poppy hangs in sleep.

  Lo! In the middle of the wood,
  The folded leaf is woo'd from out the bud
  With winds upon the branch, and there
  Grows green and broad, and takes no care,
  Sun-steep'd at noon, and in the moon
  Nightly dew-fed; and turning yellow
  Falls, and floats adown the air.
  Lo! sweeten'd with the summer light,
  The full-juiced apple, waxing over-mellow,
  Drops in a silent autumn night.
  All its allotted length of days,
  The flower ripens in its place,
  Ripens, and fades, and falls, and hath no toil,
  Fast-rooted in the fruitful soil.....

  But, propt on beds of amaranth and moly,
  How sweet (while warm airs lull us, blowing lowly),
  With half-dropt eyelids still,
  Beneath a heaven dark and holy,
  To watch the long bright river drawing slowly
  Its waters from the purple hill.--
  To hear the dewy echoes calling
  From cave to cave thro' the thick-twined vine.--
  To hear the emerald-color'd water falling
  Thro' many a wov'n acanthus-wreath divine!
  Only to hear and see the far-off sparkling brine,
  Only to hear were sweet, stretch'd out beneath the pine.]


II

Ce charmant rveur n'tait-il qu'un dilettante? On aimait  se le
figurer ainsi; on le trouvait trop heureux pour lui permettre les
passions violentes. La gloire lui tait venue aisment et vite: il en
avait joui ds trente ans. La reine avait consacr la faveur publique
en le nommant pote laurat. Un grand romancier l'avait dclar plus
vritablement pote que lord Byron, et soutenait qu'on n'avait rien vu
d'aussi parfait depuis Shakspeare. L'tudiant logeait ses livres dans
sa chambre d'Oxford, entre un Euripide annot et un manuel de
philosophie scolastique. Les jeunes dames les trouvaient dans leur
corbeille de mariage. On le disait riche, ador des siens, admir de
ses amis, aimable, exempt d'affectation, naf mme. Il vivait  la
campagne, principalement dans l'le de Wight, parmi des livres et des
fleurs,  l'abri des tracasseries, des rivalits et des
assujettissements du monde, et l'on imaginait volontiers sa vie comme
un beau songe, aussi doux que ceux qu'il nous avait donns.

On regarda de plus prs cependant, et l'on vit qu'il y avait un foyer
de passion sous cette surface unie. Un vrai temprament potique n'en
manque jamais. Il sent trop vivement pour tre paisible. Quand on
vibre au moindre attouchement, on palpite et on frmit sous les grands
chocs. Dj  et l, dans ses peintures de la campagne et de l'amour,
un vers clatant traversait de sa couleur ardente le dessin correct et
calme. Il avait senti cet trange panouissement de puissances
inconnues qui subitement tient l'homme immobile[191] les yeux fixes
devant la beaut qui se rvle. Le propre du pote, c'est d'tre
toujours jeune et ternellement vierge: Pour nous autres, gens du
commun, les choses sont uses; soixante sicles de civilisation ont
terni leur fracheur originelle; elles sont devenues vulgaires; nous
ne les apercevons plus qu' travers un voile de phrases toutes faites;
nous nous servons d'elles, nous ne les comprenons plus; nous ne voyons
plus en elles des fleurs splendides, mais de bons lgumes; la riche
fort primitive n'est plus pour nous qu'un potager bien align et trop
connu. Au contraire, le pote est devant ce monde comme le premier
homme au premier jour. En un instant nos catalogues, nos
raisonnements, tout l'attirail des souvenirs et des prjugs disparat
de sa mmoire; les choses lui semblent neuves; il est tonn et il est
ravi; un flot imptueux de sensations arrive en lui et l'oppresse;
c'est la sve toute-puissante de l'invention humaine qui, arrte chez
nous, recommence  couler chez lui. Les sots l'appellent fou; la
vrit est qu'il est clairvoyant; car nous avons beau tre inertes, la
nature est toujours vivante; ce soleil qui se lve est aussi grand
qu' la premire aurore; ces fleuves qui roulent, ces plantes qui
pullulent, ces passions qui frmissent, ces forces qui prcipitent le
tourbillon tumultueux des tres, aspirent et combattent du mme lan
qu' leur naissance; le coeur immortel de la nature palpite encore,
soulevant son enveloppe brute, et ses battements retentissent dans le
coeur du pote quand ils n'ont plus d'cho chez nous. Celui-ci les a
sentis, non pas toujours; mais deux ou trois fois du moins il a os
les faire entendre. Nous avons retrouv l'accent libre de l'motion
pleine, et nous avons reconnu une voix d'homme dans ces vers sur
Locksley Hall:

     Sa joue tait ple et plus mince qu'il ne fallait pour son
     ge;--et ses yeux, avec une attention muette, taient suspendus 
     tous mes mouvements.

     Et je lui dis: Ma cousine Amy, parle-moi et dis-moi la
     vrit.--Fie-t'en  moi, cousine. Tout le courant de mon tre va
     vers toi.

     Sur sa joue et sur son front ples vint une couleur avec une
     lumire,--comme j'ai vu jaillir soudain une rougeur rose dans la
     nuit du nord.

     Et elle se tourna,--son sein secou par un soudain orage de
     soupirs.--Toute son me brillait comme une aube dans la
     profondeur de ses yeux noirs.

     Elle me dit: J'ai cach mon sentiment, craignant qu'il ne me ft
     tort.--Elle me dit: M'aimes-tu, cousin? Et pleurant: Il y a
     longtemps que je t'aime.

     L'Amour prit le sablier du Temps et le retourna dans ses mains
     tincelantes.--Chaque moment, sous la secousse lgre, s'coula
     en sables d'or....

     Bien des matins, sur la bruyre, nous avons entendu les taillis
     frmir;--et son souffle faisait affluer dans mes veines toute la
     plnitude du printemps.

     Bien des soirs, auprs des eaux nous avons suivi les grands
     navires,--et nos mes s'lanaient l'une dans l'autre 
     l'attouchement de nos lvres.

      ma cousine au coeur faible!  mon Amy qui n'es plus mienne!--
     la triste, la triste bruyre!  le strile, le strile rivage!

     Plus fausse que tout ce que le rve peut sonder, plus fausse que
     tout ce que les chansons ont chant,--poupe sous la menace d'un
     pre, esclave d'une langue de mgre.

     Est-ce bien de te souhaiter heureuse?--Aprs m'avoir
     connu,--descendre jusqu' un coeur plus troit que le mien!

     Et cela sera. Tu vas t'abaisser jusqu' son niveau jour par
     jour.--Ce qu'il y a de dlicat en toi deviendra grossier pour
     s'assimiler  son limon.

     Comme est le mari ainsi est la femme. Tu es accouple  un
     rustre,--et la pesanteur de sa nature te fera tomber aussi bas
     que lui.

     Il te tiendra, quand sa passion aura us sa force nouvelle,--pour
     quelque chose d'un peu mieux que son chien, et qu'il aimera un
     peu plus que son cheval.

     Qu'est-ce qu'il a? Ses yeux sont appesantis et vitreux; oublie
     que c'est de vin.--Va  lui; c'est ton devoir; embrasse-le;
     prends sa main dans la tienne.

     Peut-tre que monseigneur est las, que sa cervelle est
     surcharge;--amuse-le de tes plus lgres imaginations,
     caresse-le de tes plus dlicates penses.

     Il te rpondra  propos, et des choses aises 
     comprendre....--Mieux vaudrait que tu fusses morte devant moi,
     quand je t'aurais tue de mes mains[192].

Ceci est bien franc et bien fort. _Maud_ parut, qui l'tait davantage.
La verve y clatait avec toutes ses ingalits, toutes ses familiarits,
tous ses abandons, toutes ses violences. Le pote si correct, si mesur,
se livrait, semblait penser, pleurer tout haut. Ce livre est le journal
intime d'un jeune homme triste, aigri par de grands malheurs de famille,
par de longues mditations solitaires, qui peu  peu se sent pris
d'amour, ose le dire, et se trouve aim. Il ne chante pas, il parle; ce
sont les mots risqus, ngligs, de la conversation ordinaire; ce sont
les dtails de la vie domestique; c'est la description d'une toilette,
d'un dner politique, d'un sermon, d'une messe de village. La prose de
Dickens et de Thackeray ne serrait pas de plus prs les moeurs relles
et prsentes. Et tout  ct la posie la plus magnifique foisonnait et
fleurissait, comme en effet elle fleurit et elle foisonne au milieu de
nos vulgarits. Le sourire d'une jeune fille pare, un clair de soleil
sur une mer violente ou sur une touffe de roses jette tout d'un coup
dans les mes passionnes ces illuminations subites. Quels vers que
ceux o il se peint dans son petit jardin sombre, coutant la mare et
le rugissement sinistre de ses lourdes lames, puis le cri de la grve
dsespre que la vague arrache et entrane; tantt contemplant au bout
de l'horizon la mer, fleur d'azur liquide, et son silencieux croissant,
anneau toil de saphirs, anneau de mariage de la terre[193]! Quelle
fte dans son coeur quand il est aim! quelle folie dans ses cris, dans
cette ivresse, dans cette tendresse qui voudrait se rpandre sur tous
les tres et appeler tous les tres au spectacle et au partage de son
bonheur! comme  ses yeux tout se transfigure! et comme incessamment il
se transforme lui-mme! De la gaiet, puis des extases, puis des
mivreries, puis de la satire, puis des effusions, tous les prompts
mouvements, toutes les variations brusques, comme d'un feu qui ptille
et flamboie, et renouvelle  chaque instant sa forme et sa teinte; que
l'me est riche, et comme elle sait vivre cent ans en un jour! Surpris
et insult par le frre, il le tue en duel et perd celle qu'il aimait.
Il s'enfuit, on le voit qui erre dans Londres. Quel triste contraste que
celui de la grande ville affaire, indiffrente, et d'un homme seul
poursuivi par une douleur vraie! On le suit parmi les carrefours
bruyants, le long du brouillard jauntre, sous le soleil morne qui se
lve au-dessus de la rivire comme un boulet rouge, et on coute, le
coeur serr, les profonds sanglots, l'agitation insense d'une me qui
veut et ne peut s'arracher  ses souvenirs. Le dsespoir crot, et  la
fin la rverie devient vision: Mort, mort, mort depuis longtemps!--Et
mon coeur est une poigne de poussire,--et les roues passent par-dessus
ma tte,--et mes os sont secous douloureusement,--car ils les ont jets
dans un troit tombeau,--seulement trois pieds au-dessous de la rue,--et
les pieds des chevaux frappent, frappent,--les pieds des chevaux
frappent--frappent jusque dans mon crne et dans ma cervelle,--avec un
flot qui ne cesse jamais de pieds qui passent.-- mon Dieu, pourquoi ne
m'ont-ils pas enterr assez profondment!--tait-ce humain de me faire
une tombe si rude,-- moi qui ai toujours eu le sommeil
lger?--Peut-tre ne suis-je encore qu' demi mort.--Alors je ne suis
pas tout  fait muet.--Je crierai aux pas qui vont sur ma tte,--et
quelqu'un srement, quelque bon coeur viendra--pour m'enterrer, pour
m'enterrer--plus avant, ne serait-ce qu'un peu plus avant[194].... Il
se ranime pourtant, et peu  peu se relve. La guerre vient, la guerre
librale et gnreuse, la guerre contre la Russie, et le grand coeur
viril se gurit par l'action et par le courage de la profonde blessure
de l'amour.

     Et j'tais debout sur le pont d'un navire gant, et je mlais
     mon souffle-- celui d'un peuple loyal qui poussait un cri de
     bataille.--Dsormais la pense noble sera plus libre sous le
     soleil,--et le coeur d'une nation battra d'un seul dsir.--Car la
     longue, la longue gangrne de la paix est te et lave,--et 
     prsent, le long des abmes de la Baltique et de la Crime,--sous
     la gueule grimaante des mortelles forteresses, on voit
     flamboyer--la fleur de la guerre, rouge de sang avec un coeur de
     feu[195].

Cette explosion de sentiment a t la seule; Tennyson n'a pas
recommenc. Malgr la fin qui tait morale, on cria qu'il imitait
Byron; on s'emporta contre ces dclarations amres; on crut retrouver
l'accent rvolt de l'cole satanique; on blma ce style dcousu,
obscur, excessif; on fut choqu des crudits et des disparates; on
rappela le pote  son premier style si bien proportionn. Il fut
dcourag, quitta la rgion des orages et rentra dans son azur. Il eut
raison, il y tait mieux qu'ailleurs. Une me fine peut s'emporter,
atteindre parfois la fougue des tres les plus violents et les plus
forts; des souvenirs personnels, dit-on, lui avaient fourni la matire
de Maud et de Locksley Hall; avec une dlicatesse de femme, il avait
eu des nerfs de femme. L'accs pass, il retomba dans ses langueurs
dores, dans son tranquille rve. Aprs Locksley Hall, il avait crit
_la Princesse_; aprs Maud, il crivit _les Idylles du Roi_.

[Note 191: Voir _the Pictures_.]

[Note 192:

  Then her cheek was pale and thinner than should be for one so young,
  And her eyes on all my motions with a mute observation hung.

  And I said, "my cousin Amy, speak, and speak the truth to me,
  Trust me, cousin, all the current of my being sets to thee."

  On her pallid cheek and forehead came a colour and a light,
  As I have seen the rosy red flushing in the northern night.

  And she turn'd--her bosom shaken with a sudden storm of sighs--
  All the spirit deeply dawning in the dark of hazel eyes--

  Saying, "I have hid my feelings fearing they should do me wrong;"
  Saying, "Dost thou love me, cousin?" weeping, "I have loved thee long."

  Love took up the glass of Time, and turn'd it in his glowing hands;
  Every moment, lightly shaken, ran itself in golden sands.

  Love took up the harp of life, and smote on all the chords with might;
  Smote the chord of self, that, trembling, pass'd in music out of sight.

  Many a morning on the moorland did we hear the copses ring,
  And her whisper throng'd my pulses with the fulness of the spring.

  Many an evening by the waters did we watch the stately ships,
  And our spirits rushed together at the touching of the lips.

  O my cousin, shallow-hearted! O my Amy, mine no more!
  O the dreary, dreary moorland! O the barren, barren shore!

  Falser than all fancy fathoms, falser than all songs have sung,
  Puppet to a father's threat, and servile to a shrewish tongue.

  Is it well to wish thee happy?--having known me--to decline
  On a range of lower feelings and a narrower heart than mine!

  Yet it shall be: thou shalt lower to his level day by day,
  What is fine within thee growing coarse to sympathise with clay.

  As the husband is, the wife is: thou art mated with a clown,
  And the grossness of his nature will have weight to drag thee down.

  He will hold thee, when his passion shall have spent its novel force,
  Something better than his dog, a little dearer than his horse.

  What is this? his eyes are heavy: think not they are glazed with wine.
  Go to him: it is thy duty: kiss him: take his hand in thine.

  It may be my lord is weary, that his brain is overwrought:
  Soothe him with thy finer fancies, touch him with thy lighter thought.

  He will answer to the purpose, easy things to understand--
  Better thou wert dead before me, tho' I slew thee with my hand!]

[Note 193:

  A million emeralds break from the ruby-budded lime
  In the little grove where I sit--Ah, wherefore cannot I be
  Like things of the season gay, like the bountiful season bland,
  When the far-off sail is blown by the breeze of a softer clime,
  Half-lost in the liquid azure bloom of a crescent of sea,
  The silent sapphire-spangled marriage ring of the land?]

[Note 194:

  Dead, long dead,
  Long dead!
  And my heart is a handful of dust,
  And the wheels go over my head,
  And my bones are shaken with pain;
  For in a shallow grave they are thrust,
  Only a yard beneath the street,
  And the hoofs of the horses beat, beat,
  The hoofs of the horses beat,
  Beat into my scalp and my brain
  With never an end to the stream of passing feet,
  Driving, hurrying, marrying, burying,

  Clamour and rumble and ringing and clatter....
  O me! why have they not buried me deep enough?
  Is it kind to have made me a grave so rough,
  Me, that was never a quiet sleeper?
  May be still I am but half-dead.
  Then I cannot be wholly dumb;
  I will cry to the steps above my head,
  And somebody, surely, some kind heart will come,
  To bury me, bury me
  Deeper, ever so little deeper.]

[Note 195:

  And I stood on a giant deck and mix'd my breath
  With a loyal people shouting a battle-cry....
  Yet God's just doom shall be wreak'd on a giant liar,
  And many a darkness into the light shall leap,
  And shine in the sudden making of splendid names,
  And noble thought be freer under the sun,
  And the heart of a people beat with one desire;
  For the long, long canker of peace is over and done,
  And now by the side of the Black and the Baltic deep,
  And deathful-grinning mouths of the fortress, flames
  The blood-red blossom of war with a heart of fire.]


III

La grande affaire pour un artiste est de rencontrer des sujets qui
conviennent  son talent. Celui-ci n'y a pas toujours russi. Son long
pome _In memoriam_, crit  la louange et au souvenir d'un ami mort
jeune, est froid, monotone et trop joliment arrang. Il mne le deuil,
mais en gentleman correct, avec des gants parfaitement neufs, essuie
ses larmes avec un mouchoir de batiste, et manifeste pendant le
service religieux qui termine la crmonie toute la componction d'un
laque respectueux et bien appris. C'est ailleurs qu'il trouvera ses
sujets. tre heureux potiquement, voil l'objet d'un pote
dilettante. Pour cela il faut bien des choses. Il faut d'abord que le
lieu, les vnements et les personnages n'existent pas. Les choses
relles sont grossires, et toujours laides par quelque endroit; 
tout le moins, elles sont pesantes; nous ne les manions pas  notre
gr, elles oppriment l'imagination; au fond, il n'y a de vraiment doux
et de vraiment beau dans notre vie que nos rves. Nous sommes mal 
notre aise tant que nous restons colls au sol, clopinant sur nos deux
pieds qui nous tranent misrablement  et l dans l'enclos o nous
sommes parqus. Nous avons besoin de vivre dans un autre monde, de
voler dans le grand royaume de l'air, de btir des palais dans les
nuages, de les voir se faire et se dfaire, de suivre dans un lointain
vaporeux les caprices de leur architecture mouvante et les
enroulements de leurs volutes d'or. Il faut encore que dans ce monde
fantastique tout soit agrable et beau, que le coeur et les sens en
jouissent, que les objets y soient riants ou pittoresques, que les
sentiments y soient dlicats ou levs, que nulle crudit, nulle
disparate, nulle brutalit, nulle sauvagerie, ne vienne tacher par son
excs l'harmonie nuance de cette perfection idale. Ceci conduit le
pote vers les lgendes de la chevalerie; voil le monde fantastique,
magnifique aux yeux, noble et pur par excellence, o l'amour, la
guerre, les aventures, la gnrosit, la courtoisie, tous les
spectacles et toutes les vertus qui conviennent aux instincts de nos
races europennes, se sont assembls pour leur offrir l'pope
qu'elles aiment et le modle qui leur convient.


IV

_La Princesse_ est une ferie sentimentale comme celles de Shakspeare.
Tennyson cette fois a pens et senti en jeune chevalier de la
Renaissance. Le propre de ce genre d'esprit est une surabondance et
comme un regorgement de sve. Il y a chez les personnages de _la
Princesse_, comme chez ceux d'_As you like it_, un trop plein
d'imagination et d'motions. Ils fouillent, pour exprimer leur pense,
dans tous les sicles et dans tous les pays; ils emportent le discours
jusqu'aux tmrits les plus abandonnes; ils enveloppent et chargent
toute ide d'une image clatante qui trane et luit autour d'elle
comme une robe de brocart constelle de pierreries. Leur nature est
trop riche;  chaque secousse, il se fait en eux comme un
ruissellement de joie, de colre ou de dsirs; ils vivent plus que
nous, plus chaudement et plus vite. Ils sont excessifs, raffins,
prompts aux larmes, au rire,  l'adoration,  la plaisanterie, enclins
 mler l'une  l'autre, prcipits par une verve nerveuse  travers
les contrastes et jusqu'aux extrmes. Ils fourragent dans la prairie
potique, avec des caprices et des joies imptueuses et changeantes.
Pour contenter la subtilit et la surabondance de leur invention, ils
ont besoin de feries et de mascarades. En effet, _la Princesse_ est
une ferie et une mascarade. La belle Ida, fille du roi de Gama, qui
est un monarque du Sud (ces contres ne sont pas sur la carte), a t
fiance toute enfant  un beau prince du Nord. L'ge venu, on la
rclame. Elle, fire et toute nourrie de doctes raisonnements, s'est
irrite de la domination des hommes, et pour affranchir les femmes, a
fond sur la frontire une Universit qui relvera son sexe et sera la
colonie d'o sortira l'galit future. Le prince part avec Cyril et
Florian, deux amis, obtient permission du bon vieux Gama, et, dguis
en fille, entre dans l'enceinte virginale, o nul ne peut pntrer
sous peine de mort. Il y a une grce charmante et moqueuse dans cette
peinture d'une Universit de filles. Le pote joue avec la beaut; nul
badinage n'est plus romanesque ni plus tendre. On sourit d'entendre
les gros mots savants chapps de ces lvres roses. Les voil le long
des bancs comme des colombes au matin sur le chaume du toit, quand le
soleil tombe sur leurs blanches poitrines; elles coutent des tirades
d'histoire et des promesses de rnovation sociale, en robes de soie
lilas, avec des ceintures d'or, splendides comme des papillons qui
viennent d'clore; parmi elles une enfant, Mlissa, une blonde rose,
pareille  un narcisse d'avril, les lvres entr'ouvertes,--et toutes
ses penses visibles au fond de ses beaux yeux,--comme les agates du
sable qui semblent ondoyer et flotter au matin,--dans les courants de
cristal de la mer transparente[196].--Et croyez que l'endroit aide 
la magie. Ce vilain mot de collge et de Facult ne rappelle chez nous
que des btiments triqus et sales, qu'on prendrait pour des casernes
o des htels garnis. Ici, comme dans une Universit anglaise, les
fleurs montent le long des portiques, les vignes entourent les pieds
des statues, les roses jonchent les alles de leurs ptales; des
touffes de laurier croissent autour des porches, les cours dressent
leur architecture de marbre, bosseles de frises sculptes, parsemes
d'urnes d'o pend la chevelure verte des plantes. Au milieu ondoie une
fontaine, et les Muses et les Grces, trois par trois, l'entourent de
leurs groupes. Aprs la leon, les unes, dans l'herbe haute des
prairies, caressent des paons apprivoiss; d'autres, appuyes sur une
balustrade,--au-dessus de la campagne empourpre, respirent la
brise,--qui, gorge par les senteurs des innombrables roses,--vient
battre leurs paupires de son parfum[197]. On reconnat  chaque
geste,  chaque attitude, des jeunes filles anglaises; c'est leur
clat, leur fracheur, leur innocence. Et  et l aussi on aperoit
la profonde expression de leurs grands yeux rveurs. Des larmes,
chante l'une d'elles, de vaines larmes, je ne sais pas ce qu'elles
veulent dire.--Des larmes sorties de la profondeur de quelque divin
dsespoir--s'lvent dans le coeur et se rassemblent dans les
yeux--lorsqu'on regarde les heureux champs de l'automne--et qu'on
pense aux jours qui ne sont plus[198].--Voil la volupt exquise et
trange, la rverie pleine de dlices et aussi d'angoisses, le
frmissement de passion dlicate et mlancolique que vous avez dj
trouvs dans _Winter's Tale_ ou dans _la Nuit des Rois_.

Ils sont partis avec la princesse et son cortge, tous  cheval, et
s'arrtent dans une gorge auprs d'un taillis, pendant que le soleil
s'largit aux approches de sa mort, et qu'au-dessus des prairies se
dtachent les hauteurs roses. Cyril, chauff par le vin, commence
une chanson de cabaret, et se dcouvre. Ida, indigne, veut partir;
son pied glisse, elle tombe dans la rivire; le prince la sauve et
veut fuir. Mais il est saisi par les gardiennes et amen devant le
trne o la hautaine jeune fille se tient debout prte  prononcer la
sentence.  ce moment un grand tumulte s'lve, et l'on aperoit dans
la cour un spectacle trange. De la salle illumine partaient de
longs ruissellements de splendeur oblique--qui tombaient sur une
presse--d'paules de neige serres comme des brebis en troupeau,--sur
un arc-en-ciel de robes, sur des diamants, sur des yeux de
diamant,--sur l'or des habits, sur des cheveux d'or.  et l,--elles
ondoyaient ainsi que des fleurs sous l'orage, les unes rouges,
d'autres ples,--toutes la bouche ouverte, toutes les yeux vers la
lumire,--quelques-unes criant qu'il y avait une arme dans le
pays,--d'autres qu'il y avait des hommes jusque dans les murs;--et
d'autres qu'elles ne s'en souciaient point, jusqu' ce que leur
clameur monta,--comme celle d'une nouvelle Babel.... Au-dessus d'elles
se dressaient debout--les sereines Muses de marbre, la paix dans leurs
grands yeux[199]. C'est que le pre du prince est venu avec son arme
pour le dlivrer et a saisi le roi Gama comme otage. La voil oblige
de relcher le jeune homme; elle vient sur lui les narines gonfles,
les cheveux flottants, la tempte dans le coeur, et le remercie avec
une ironie amre: Vous vous tes bien conduit et comme un
gentilhomme, et comme un prince. Et vous avez bon air aussi dans vos
habits de femme. Elle est toute palpitante d'orgueil bless; elle
balbutie, elle veut, puis elle ne veut plus; elle tche de se
contraindre pour mieux insulter, et tout d'un coup elle clate: Vous
qui avez os forcer nos barrires et duper nos gardiennes, et nous
froisser, et nous mentir, et nous outrager!--Moi, t'pouser! moi votre
fiance, votre esclave! Non, quand tout l'or qui gt dans les veines
de la terre serait entass pour faire votre couronne, et quand toute
langue parlante vous appellerait seigneur.--Seigneur! votre fausset
et votre visage nous sont en dgot. Je marche sur vos offres et sur
vous. Partez. Qu'on le pousse hors des portes[200]! Comment amollir
ce coeur farouche enfivr de colre fminine, aigri par le
dsappointement et l'offense, exalt par de longs rves de puissance
et de primaut et que sa virginit rend plus sauvage! Mais comme la
colre lui sied, et qu'elle est belle! Et comme cette fougue de
sentiment, cette altire dclaration d'indpendance, cette chimrique
ambition de rformer l'avenir rvlent la gnrosit et la hauteur
d'un coeur jeune et pris du beau! On convient que la querelle sera
dcide par un combat de cinquante contre cinquante. Le prince est
vaincu, et Ida le voit sanglant sur le sable. Lentement, par degrs,
en dpit d'elle-mme, elle cde aux prires, recueille les blesss
dans son palais et vient au lit du mourant. Devant sa langueur et son
dlire, la piti clot, puis la tendresse, puis l'amour, comme une
campanule des Alpes, humide de larmes matinales, auprs de quelque
froid glacier, fragile d'abord et faible, mais qui de jour en jour
prend de l'clat[201]. Un soir, il revient  lui, puis, les yeux
encore troubls de visions funbres; il la voit flotter devant lui
comme un rve, ouvre pniblement ses lvres ples, et lui dit tout
bas: Si vous tes cette Ida que j'ai connue,--je ne vous demande
rien; mais si vous tes un songe,--doux songe, achevez-vous. Je
mourrai cette nuit;--baissez-vous, et faites semblant de m'embrasser
avant que je meure[202].--Elle se retourna; elle s'arrta;--elle se
baissa; et avec un grand tremblement de coeur,--nos lvres se
rencontrrent. Du fond de ma langueur jaillit un cri,--l'Amour
couronn s'lanant des bords de la mort,--et tout le long des veines
frmissantes l'me monta,--et se colla dans un baiser de feu sur la
bouche d'Ida. Je retombai en arrire, et de mes bras elle se
leva,--toute rougissante d'une noble honte.--Toute la fausse enveloppe
avait gliss  ses pieds comme une robe,--et la laissait femme, plus
aimable que l'autre,--l'Immortelle, lorsqu'elle sortit de l'abme
strile pour conqurir tout par l'amour, et que le long de son corps
le cristal ruisselant coulait,--et qu'elle volait au loin le long des
les empourpres,--nue comme une double lumire dans l'air et dans la
vague[203]. Voil l'accent de la Renaissance, tel qu'il est sorti du
coeur de Spenser et de Shakspeare; ils ont eu cette adoration
voluptueuse de la forme et de l'me, et ce divin sentiment de la
beaut.

[Note 196:

  They sat along the forms, like morning doves
  That sun their milky bosoms on the thatch.

  A rosy blonde and in a college gown
  That clad her like an april daffodilly
  (Her mother's colour) with her lips apart,
  And all her thoughts as fair within her eyes,
  As bottom agates seem to wave and float,
  In crystal currents of clear morning seas.]

[Note 197:

  And leaning there on those balusters, high
  Above the empurpled champaign, drank the gale
  That blown about the foliage underneath,
  And sated with the innumerable rose,
  Beat balm upon our eyelids.]

[Note 198:

  Tears, idle tears, I know not what they mean,
  Tears from the depth of some divine despair
  Rise in the heart, and gather to the eyes,
  In looking on the happy autumn-fields,
  And thinking of the days that are no more.

  Dear as remember'd kisses after death,
  And sweet as those by hopeless fancy feign'd
  On lips that are for others; deep as love,
  Deep as first love, and wild with all regret;
  O death in life, the days that are no more.]

[Note 199:

  A hubbub in the court of half the maids
  Gather'd together; from the illumin'd hall
  Long lanes of splendour slanted o'er a press
  Of snowy shoulders, thick as herded ewes,
  And rainbow robes, and gems and gemlike eyes,
  And gold and golden heads; they to and fro
  Fluctuated, as flowers in storm, some red, some pale,
  All open-mouth'd, all gazing to the light,
  Some crying there was an army in the land,
  And some that men were in the very walls,
  And some they cared not; till a clamour grew
  As of a new-world Babel, woman-built
  And worse-confounded: high above them stood
  The placid marble Muses, looking peace.]

[Note 200:

  You have done well and like a gentleman,
  And like a prince: you have our thanks for all:
  And you look well too in your woman's dress:
  Well have you done and like a gentleman.
  You have saved our life: we owe you bitter thanks:
  Better have died and spilt our bones in the flood--
  Then men had said--but now--what hinder me
  To take such bloody vengeance on you both?--
  Yet since our father--Wasps in the solemn hive,
  You would-be quenchers of the light to be,
  Barbarians, grosser than your native bears--
  O would I had his sceptre for one hour!
  You that have dared to break our bound, and gull'd
  Our tutors, wrong'd and lied and thwarted us--
  I wed with thee! I bound by precontract
  Your bride, your bondslave! not tho' all the gold
  That veins the world were pack'd to make your crown,
  And every spoken tongue should lord you. Sir,
  Your falsehood and your face are loathsome to us:
  I trample on your offers and on you:
  Begone! we will not look upon you more.
  Here, push them out at gates.]

[Note 201:

  From all a closer interest flourish'd up
  Tenderness touch by touch, and last, to these,
  Love, like an Alpine harebell hung with tears
  By some cold morning glacier; frail at first
  And feeble, all unconscious of itself,
  But such as gather'd colour day by day.]

[Note 202:

  If you be, what I think you, some sweet dream,
  I would but ask you to fulfil yourself:
  But if you be that Ida whom I know,
  I ask you nothing: only, if a dream,
  Sweet dream, be perfect. I shall die to-night.
  Stoop down and seem to kiss me ere I die.]

[Note 203:

  . . . . . . She turn'd; she paused;
  She stoop'd; and with a great shock of the heart
  Our mouths met: out of languor leapt a cry,
  Crown'd Passion from the brinks of death, and up
  Along the shuddering senses struck the soul,
  And closed on fire with Ida's at the lips;
  Till back I fell, and from mine arms she rose
  Glowing all over noble shame; and all
  Her falser self slipt from her like a robe,
  And left her woman, lovelier in her mood
  Than in her mould that other, when she come
  From barren deeps to conquer all with love,
  And down the streaming crystal dropt, and she
  Far-fleeted by the purple island-sides,
  Naked, a double light in air and wave....]


V

Il y a une autre chevalerie qui ouvre le moyen ge comme celle-ci le
ferme, chante par des enfants comme celle-ci par des jeunes gens, et
retrouve dans _les Idylles du roi_ comme celle-ci dans _la
Princesse_. C'est la lgende d'Arthur, de Merlin et des chevaliers de
la Table-Ronde. Avec un art admirable, Tennyson en a renouvel les
sentiments et le langage; cette me flexible prend tous les tons pour
se donner tous les plaisirs. Cette fois il s'est fait pique, antique
et naf, comme Homre et comme les vieux trouvres des chansons de
Geste. Il est doux de sortir de notre civilisation savante, de
remonter vers l'ge et les moeurs primitives, d'couter le paisible
discours qui coule abondamment et lentement comme un fleuve sur une
pente unie. Le propre de l'ancienne pope est la clart et le calme.
Les ides viennent de natre; l'homme est heureux et encore enfant. Il
n'a pas eu le temps de raffiner, de ciseler et d'enluminer sa pense;
il la montre toute nue. Il n'est point encore aiguillonn par des
convoitises multiplies; il pense  loisir. Toute ide l'intresse; il
la dveloppe curieusement; il l'explique. Son discours ne bondit
jamais; il va pas  pas d'un objet  l'autre, et tout objet lui semble
beau; il s'arrte, il regarde et se complat  regarder. Cette
simplicit et cette paix sont tranges et charmantes; on se laisse
aller, on est bien, on ne dsire pas aller plus vite; il semble que
volontiers on resterait toujours ainsi. Car la pense primitive est la
pense saine; nous n'avons fait que l'altrer par les greffes et la
culture; nous y revenons comme dans notre fonds le plus intime pour y
trouver le contentement et le repos.

Mais entre toutes les popes, ce qui distingue celle de la
Table-Ronde, c'est la puret. Arthur, le roi irrprochable, a
assembl cette glorieuse compagnie, la fleur des hommes, pour servir
de modle au vaste monde, et pour tre le beau commencement d'un ge.
Il leur a fait mettre leurs mains dans les siennes, jurer de respecter
leur roi comme s'il tait leur conscience, et leur conscience comme si
elle tait leur roi; de ne point dire de calomnie et de n'en point
couter; de passer leur douce vie dans la plus pure chastet; de
n'aimer qu'une jeune fille, de s'attacher  elle; de lui offrir pour
culte des annes de nobles actions. Il y a une sorte de plaisir
raffin  manier un pareil monde; car il n'y en a point o puissent
natre de plus pures et de plus touchantes fleurs. Je n'en montrerai
qu'une, Elaine, le lis d'Astolat, qui, ayant vu Lancelot une seule
fois, l'aime  prsent qu'il est parti, et pour toute sa vie. Elle
garde dans la tourelle le bouclier qu'il a laiss, et tous les jours
elle y monte pour le contempler, comptant les marques des coups de
lance et vivant de ses rves. Il est bless, elle va le soigner et le
gurit. Et cependant elle murmurait: En vain; en vain; cela ne peut
pas tre. Il ne m'aimera pas. Quoi donc, faut-il que je
meure?--Puis, comme un pauvre petit oiseau innocent--qui n'a qu'un
simple chant de quelques notes,--rpte son simple chant et le rpte
toujours, pendant toute une matine d'avril, jusqu' ce que
l'oreille--se lasse de l'entendre, ainsi l'innocente enfant--allait la
moiti de la nuit rptant: Faut-il que je meure[204]? Elle se
dclare enfin, avec quelle pudeur et de quel lan! Mais il ne peut
l'pouser, il est li  une autre. Elle languit et s'affaisse; on veut
la consoler, elle ne le veut pas; on lui dit que Lancelot est coupable
avec la reine; elle ne le croit pas. Elle dit  ses frres: Chers
frres, vous aviez coutume, quand j'tais une petite fille, de me
prendre avec vous dans le bateau du batelier, et de remonter avec la
mare la grande rivire. Seulement vous ne vouliez pas passer au del
du cap o est le peuplier. Et je pleurais parce que vous ne vouliez
pas aller au del, et remonter bien loin la rivire luisante, jusqu'
ce que nous eussions trouv le palais du roi.  prsent, j'irai[205].
Elle meurt, et, selon sa dernire prire, ils l'emportent comme une
ombre  travers les champs qui brillent dans leur pleine fleur d't,
et la posent sur la barque toute tendue de velours noir. La barque
remonte pousse par la mare, et la morte avec elle, dans sa main
droite un lis, dans sa main gauche--une lettre qu'elle avait dicte,
toute sa chevelure blonde ruisselant autour d'elle.--Et tout le
linceul tait de drap d'or--ramen jusqu' la ceinture; elle-mme tout
en blanc,--except son visage, et ce visage aux traits si purs--tait
aimable, car elle ne semblait point morte,--mais profondement
endormie, et reposait en souriant[206]. Elle arrive ainsi dans un
grand silence, et le roi Arthur lit la lettre devant tous les
chevaliers et toutes les dames qui pleurent: Trs-noble seigneur, sir
Lancelot du Lac,--moi qu'on appelait quelquefois la vierge
d'Astolat,--je viens ici, car vous m'avez quitte sans prendre cong
de moi;--je viens ici afin de prendre pour la dernire fois cong de
vous.--Je vous aimais, et mon amour n'a point eu de retour.--C'est
pourquoi mon fidle amour a t ma mort.--C'est pourquoi, devant notre
dame Ginvre--et devant toutes les autres dames, je fais ma
plainte.--Priez pour mon me et accordez-moi la spulture.--Prie pour
mon me, toi aussi, sir Lancelot,--car tu es un chevalier sans
gal[207]. Rien de plus; elle finit sur ce dernier mot, plein d'un
regret si triste et d'une admiration si tendre: on aurait peine 
trouver quelque chose de plus simple et de plus dlicat.

Il semble qu'un archologue puisse refaire tous les styles, except le
grand, et celui-ci a tout refait, jusqu'au grand style. C'est le soir
de la dernire bataille; tout le jour le tumulte de la grande mle a
roul le long des montagnes prs de la mer d'hiver; un  un les
chevaliers d'Arthur sont tombs; il est tomb lui-mme, le crne fendu
 travers le casque, et sire Bedivere, son dernier chevalier, l'a
port tout prs de l, dans une chapelle brise avec une croix
brise, debout sur une noire bande de terre strile. D'un ct tait
l'Ocan, de l'autre une grande eau; et la lune tait pleine[208].
Arthur, sentant qu'il va mourir, lui dit de prendre son pe
Excalibur; car il l'a reue des fes de la mer, et il ne faut pas
qu'aprs lui homme mortel mette la main sur elle. Deux fois sire
Bedivere part pour faire la volont du roi: deux fois il s'arrte et
revient dire faussement au roi qu'il a jet l'pe; car ses yeux sont
blouis par la merveilleuse broderie de diamants qui fleuronnent et
luisent autour de la poigne. La troisime fois enfin il la lance: La
grande pe jeta des clairs sous la splendeur de la lune,--et fit
dans l'air une arche de clart,--comme le rayonnement d'aube
borale--qui jaillit lorsque les les mouvantes de l'hiver
s'entrechoquent--la nuit, parmi les bruits de la mer du Nord.--Mais
avant que l'pe et touch la surface,--un bras s'leva, vtu de
velours blanc, mystique, merveilleux,--et la saisit par la poigne, et
la brandit trois fois;--puis s'enfona avec elle dans la mer[209].
Alors Arthur, se soulevant douloureusement et respirant avec peine,
ordonne  sire Bedivere de le charger sur ses paules et de le porter
jusqu'au rivage. Hte-toi, hte-toi, car je crains qu'il ne soit trop
tard, et je crois que je vais mourir. Ils arrivent ainsi, le long des
cavernes glaces et des roches retentissantes, jusqu'au bord du lac o
s'talent les longues gloires de la lune d'hiver.--L s'tait
arrte une barque sombre,--noire comme une charpe funbre de la
proue  la poupe;--tout le pont tait couvert de formes
majestueuses,--avec des robes noires et des capuchons noirs, comme en
songe; auprs d'elles,--trois reines avec des couronnes d'or; de leurs
lvres partit--un cri qui monta en frmissant jusqu'aux toiles
palpitantes.--Et comme si ce n'tait qu'une voix, il y eut un grand
clat de lamentations, pareil  un vent qui crie--toute la nuit dans
une terre dserte, o personne ne vient--et n'est venu depuis le
commencement du monde[210]. Alors Arthur murmura: Place-moi dans la
barque.--Ils vinrent  la barque; l les trois reines--tendirent
leurs mains et prirent le roi et pleurrent.--Mais celle qui tait la
plus grande entre elles toutes,--et la plus belle, mit la tte du roi
dans son giron--et dfit le casque bris, et l'appela par son nom en
pleurant tout haut[211]. La barque se dtache, et Arthur, levant sa
voix lente, console sire Bedivere qui s'afflige sur le rivage, et
prononant ces paroles d'adieu, hroques et solennelles: Le vieil
ordre change, cdant la place au nouveau;--et Dieu s'accomplit
lui-mme en plusieurs faons,--de peur qu'une bonne coutume tant
seule ne corrompe le monde.--Si tu ne dois plus voir ma face, prie
pour moi; plus de choses sont accomplies par la prire que ce monde ne
l'imagine.--Car par elle la terre, ronde tout entire en toutes ses
parties,--est lie comme par des chanes d'or aux pieds de Dieu. Mais
 prsent adieu; je m'en vais pour un long voyage--avec ceux-l que tu
vois, si en effet je m'en vais--(car toute mon me est obscurcie de
doutes) vers l'le et la valle d'Avilion,--o ne tombe point de
pluie, ni de grle, ni de neige,--et o mme le vent ne souffle jamais
rudement; mais elle repose--enveloppe de profondes prairies,
heureuse, belle avec des pelouses sous des vergers,--et des creux
pleins d'arbres couronns par une mer d't--o je me gurirai de ma
douloureuse blessure[212]. Je crois que depuis Goethe on n'a rien vu
de plus calme et de plus imposant.

Comment rassembler en quelques mots tous les traits de ce talent si
multiple? Il est n pote, c'est--dire constructeur de palais ariens
et de chteaux imaginaires. Mais la passion personnelle et les
proccupations absorbantes qui ordinairement matrisent la main de ses
pareils lui ont manqu; il n'a point trouv en lui-mme le plan d'un
difice nouveau; il a bti d'aprs tous les autres; il a simplement
choisi parmi les formes les plus lgantes, les mieux ornes, les plus
exquises. Il n'a pris que la fleur dans leurs beauts. C'est tout au
plus si, par occasion, il s'est amus  et l  arranger quelque
cottage vraiment anglais et moderne. Si, dans ce choix d'architectures
retrouves ou renouveles, on cherche sa trace, on la devinera  et
l dans quelque frise plus finement sculpte, dans quelque rosace plus
dlicate et plus gracieuse; mais on ne la trouvera marque et sensible
que dans la puret et dans l'lvation de l'motion morale qu'on
emportera en sortant de son muse.

[Note 204:

  She murmur'd Vain, in vain: it cannot be.
  He will not love me: how then? must I die?
  Then as a little helpless innocent bird,
  That has but one plain passage of fine notes,
  Will sing the simple passage o'er and o'er
  For all an april morning, till the ear
  Wearies to hear it, so the simple maid
  Went half the night repeating, must I die?]

[Note 205:

  At last she said Sweet brothers, yester night
  I seem'd a curious little maid again,
  As happy as when we dwelt among the woods,
  And when you used to take me with the flood
  Up the great river in the boatman's boat.
  Only you would not pass beyond the Cape
  That has the poplar on it: there you fixt
  Your limit, oft returning with the tide.
  And yet I cried because you would not pass
  Beyond it, and far up the shining flood
  Until we found the palace of the king.
  . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . Now shall I have my will.]

[Note 206:

  But when the next sun brake from underground,
  Then, those two brethren slowly with bent brows
  Accompanying, the sad chariot-bier
  Past like a shadow thro' the field, that shone
  Full-summer, to that stream whereon the barge,
  Pall'd all its length in blackest samite, lay.
  There sat the life-long creature of the house,
  Loyal, the dumb old servitor, on deck,
  Winking his eyes, and twisted all his face.
  So those two brethren from the chariot took
  And on the black decks laid her in her bed,
  Set in her hand a lily, o'er her hung
  The silken case with braided blazonings
  And kiss'd her quiet brows, and saying to her:
  Sister, farewell for ever, and again
  Farewell, sweet sister, parted all in tears.
  Then rose the dumb old servitor, and the dead
  Steer'd by the dumb went upward with the flood--
  In her right hand the lily, in her left
  The letter--all her bright hair streaming down--
  And all the coverlid was cloth of gold
  Drawn to her waist, and she herself in white
  All but her face, and that clear-featured face
  Was lovely, for she did not seem as dead
  But fast asleep, and lay as tho' she smiled.]

[Note 207:

  "Most noble lord, sir Lancelot of the Lake,
  I, sometime call'd the maid of Astolat,
  Come, for you left me taking no farewell,
  Hither, to take my last farewell of you.
  I loved you, and my love had no return,
  And therefore my true love has been my death.
  And therefore to our lady Guinevere,
  And to all other ladies, I make moan.
  Pray for my soul, and yield me burial.
  Pray for my soul thou too, sir Lancelot,
  As thou art a knight peerless."]

[Note 208:

                  A chapel nigh the field,
  A broken chancel with a broken cross,
  That stood on a dark strait of barren land.
  On one side lay the ocean, and on one
  Lay a great water, and the moon was full.]

[Note 209:

                      The great brand
  Made lightnings in the splendour of the moon,
  And flashing round and round, and whirled in an arch,
  Shot like streamer of the northern morn,
  Seen where the moving isles of winter shock
  By night, with noises of the northern sea.
  So flash'd and fell the brand Excalibur:
  But ere he dipt the surface, rose an arm
  Clothed in white samite, mystic, wonderful,
  And caught him by the hilt, and brandish'd him
  Three times, and drew him under in the meer.]

[Note 210:

  They saw then how there hove a dusky barge
  Dark as a funeral scarf from stern to stern,
  Beneath them; and descending they were ware
  That all the decks were dense with stately forms
  Black-stoled, black-hooded, like a dream--by these
  Three queens with crowns of gold. And from them rose
  A cry that shiver'd to the tingling stars,
  And, as it were one voice, an agony
  Of lamentation like a wind, that shrills
  All night in a waste land, where no one comes,
  Or hath come, since the making of the world.]

[Note 211:

  Then murmur'd Arthur: "Place me in the barge,"
  And to the barge they came. There those three queens
  Put forth their hands, and took the king and wept.
  But she that rose the tallest of them all
  And fairest, laid his head in her lap,
  And loosed the shatter'd casque, and chafed his hands
  And call'd him by his name, complaining loud....]

[Note 212:

  The old order changeth, yielding place to the new,
  And God fulfills himself in many ways,
  Lest one good custom should corrupt the world....
  If thou shouldst never see my face again
  Pray for my soul. More things are wrought by prayer
  That this world dreams of....
  For so the whole round earth is every way
  Bound by gold chains about the feet of God.
  But now farewell. I am going a long way
  With these thou seest,--if indeed I go--
  (For all my mind is clouded with a doubt)
  To the island-valley of Avilion,
  Where falls not hall, or rain or any snow,
  Nor ever wind blows loudly; but it lies
  Deep-meadow'd, happy, fair with orchard-lawns
  And bowery hollows crown'd with summer sea,
  Where I will heal me of my grievous wound.]


 2.

LE PUBLIC.

Le pote favori d'une nation, ce semble, est celui qu'un homme du
monde, partant pour un voyage, met le plus volontiers dans sa poche.
Aujourd'hui ce pote serait Tennyson en Angleterre, et Alfred de
Musset en France. Les deux publics diffrent: par suite, leurs genres
de vie, leurs lectures et leurs plaisirs. Essayons de les dcrire; on
comprendra mieux les fleurs en voyant le jardin.

Vous voil  Newhaven ou  Douvres, et vous courez sur les rails, en
regardant autour de vous. Des deux cts passent des maisons de
campagne; il y en a partout en Angleterre, au bord des lacs, sur le
rivage des golfes, au sommet des collines, sur tous les points de vue
pittoresques. Elles sont le sjour prfr; Londres n'est qu'un
rendez-vous d'affaires; c'est  la campagne que les gens du monde
vivent, s'amusent et reoivent. Que cette maison est bien arrange et
jolie! S'il s'est trouv  ct quelque vieille btisse, abbaye ou
chteau, on l'a garde. L'difice nouveau a t raccord avec
l'ancien; mme seul et moderne, il ne manque point de style; les
pignons, les meneaux, les grandes fentres, les tourelles niches 
tous les coins ont dans leur fracheur un air gothique. Ce cottage
mme, si modeste, bon pour des gens qui n'ont que trente mille livres
de rentes, est agrable  voir avec ses toits pointus, son portique,
ses briques brunes vernisses, toutes recouvertes de lierre. Sans
doute la grandeur manque le plus souvent; aujourd'hui les gens qui
font l'opinion ne sont plus les grands seigneurs, mais les gentlemen
riches, bien levs et propritaires; c'est l'agrment qui les touche.
Mais comme ils s'y entendent! Il y a tout autour de la maison un gazon
frais et soyeux comme du velours, qu'on passe au rouleau tous les
matins. En face, des rhododendrons normes font un bouquet blouissant
o murmurent des voles d'abeilles; des guirlandes de fleurs exotiques
rampent et tournoient sur l'herbe fine; des chvrefeuilles grimpent le
long des arbres, les roses par centaines, penches au bord des
fentres, laissent tomber sur les alles la pluie de leurs ptales.
Partout les beaux ormes, les ifs, les grands chnes, prcieusement
gards, groupent leurs bouquets ou dressent leurs colonnes. Les arbres
de l'Australie et de la Chine sont venus orner les massifs par
l'lgance ou la singularit de leurs formes trangres; le copper
beech tend sur la dlicate verdure des prairies l'ombre de ses
feuilles noirtres  reflets de cuivre. Que la fracheur de cette
verdure est dlicieuse! Comme elle tincelle, et comme elle regorge
de fleurs champtres lustres par le soleil! Que de soin, quelle
propret, comme tout est dispos, entretenu, pur pour le bien-tre
des sens et pour le plaisir des yeux! S'il y a une pente, on a mnag
des rigoles avec de petites les au fond de la valle, toutes peuples
par des touffes de roses; des canards d'espce choisie nagent dans les
bassins, o les nnufars talent leurs toiles satines. Il y a dans
l'herbe de grands boeufs couchs, des moutons aussi blancs que s'ils
sortaient du lavoir, toutes sortes de bestiaux heureux et modles,
capables de rjouir l'oeil d'un amateur et d'un matre. Nous revenons
 la maison, et avant d'entrer je regarde la perspective; dcidment
ils ont le sentiment de la campagne; comme on sera bien,  cette
grande fentre du parloir, pour contempler le soleil couchant et le
large treillis d'or qu'il tale  travers la futaie! Et comme
adroitement on a tourn la maison pour que le paysage paraisse encadr
au loin entre les collines et de prs entre les arbres! Nous entrons.
Que tout y est soign et commode! On y a prvu, devanc les moindres
besoins; il n'y a rien que de correct et de perfectionn; on souponne
tous les objets d'avoir eu le prix, ou du moins une mention  quelque
Exposition d'industrie; et le service vaut les objets; la propret
n'est pas plus mticuleuse en Hollande; proportion garde, ils ont
trois fois plus de valets que chez nous; ce n'est pas trop pour les
dtails minutieux du service. La machine domestique fonctionne sans
une interruption, sans un accroc, sans un heurt, chaque rouage  son
moment et  sa place, et le bien-tre qu'elle distille vient en rose
de miel tomber dans la bouche, aussi vrifi et aussi exquis que le
sucre d'une raffinerie modle lorsqu'il arrive dans son goulot.

Nous causons avec notre hte. Nous dcouvrons bien vite que son esprit
et son me ont toujours t en quilibre. Au sortir du collge, il a
trouv sa voie toute faite; il n'a point eu  se rvolter contre
l'glise, qui est  demi raisonnable, ni contre la Constitution, qui
est noblement librale; la foi et la loi qu'on lui a offertes sont
bonnes, utiles, morales, assez larges pour donner abri et emploi 
toutes les diversits des esprits sincres. Il s'y est attach, il les
aime, il a reu d'elles le systme entier de ses ides pratiques et
spculatives; il ne flotte point, il ne doute plus, il sait ce qu'il
doit croire et ce qu'il doit faire. Il n'est point entran par des
thories, engourdi par l'inertie, arrt par les contradictions.
Ailleurs la jeunesse est comme une eau qui croupit ou s'parpille; il
y a ici un beau canal antique qui reoit et dirige vers un but utile
et certain tout le flot de son activit et de ses passions. Il agit,
travaille et gouverne. Il est mari, il a des fermiers, il est
magistrat municipal, il devient homme politique. Il amliore et rgit
sa paroisse, ses terres et sa famille. Il fonde des associations, il
parle dans les _meetings_, il surveille des coles, il rend la
justice, il introduit des perfectionnements; il use de ses lectures,
de ses voyages, de ses liaisons, de sa fortune et de son rang pour
conduire amicalement ses voisins et ses infrieurs vers quelque oeuvre
qui leur profite et qui profite au public. Il est puissant et il est
respect. Il a les plaisirs de l'amour-propre et les contentements de
la conscience. Il sait qu'il a l'autorit et qu'il en use loyalement
pour le bien d'autrui. Et ce bon tat d'esprit est entretenu par une
vie saine. Sans doute son esprit est cultiv et occup; il est
instruit, il sait plusieurs langues, il a voyag, il est curieux de
tous les renseignements prcis, il est tenu au courant par ses
journaux de toutes les ides et de toutes les dcouvertes nouvelles.
Mais en mme temps il aime et pratique tous les exercices du corps. Il
monte  cheval, il fait  pied de longues promenades, il chasse, il
vogue en mer sur son yacht, il suit de prs et par lui-mme tous les
dtails de l'levage et de la culture, il vit en plein air, il rsiste
 l'envahissement de la vie sdentaire, qui partout ailleurs conduit
l'homme moderne aux agitations du cerveau,  l'affaiblissement des
muscles et  l'excitation des nerfs. Voil ce monde lgant et sens,
raffin en fait de bien-tre, rgl en fait de conduite, que ses gots
de dilettante et ses principes de moraliste renferment dans une sorte
d'enceinte fleurie et empchent de regarder ailleurs.

Y a-t-il un pote qui, mieux que Tennyson, convienne  un pareil
monde? Sans tre pdant, il est moral; on peut le lire le soir en
famille; il n'est point rvolt contre la socit ni la vie; il parle
de Dieu et de l'me, noblement, tendrement, sans parti pris
ecclsiastique; on n'a pas besoin de le maudire comme lord Byron; il
n'a point de paroles violentes et abruptes, de sentiments excessifs et
scandaleux; il ne pervertira personne. On ne sera point troubl en
fermant le livre; on pourra, en le quittant, couter sans contraste la
voix grave du matre de maison qui, devant les domestiques
agenouills, prononce la prire du soir. Et nanmoins, en le quittant,
on garde aux lvres un sourire de plaisir. Le voyageur, l'amateur
d'archologie s'est complu aux imitations du style et des sentiments
trangers et antiques. Le chasseur, l'amateur de la campagne a got
les petites scnes rurales et les riches peintures de paysage. Les
dames ont t charmes des portraits de femmes. Ils sont si exquis et
si purs! Il a pos sur ces belles joues des rougeurs si dlicates! Il
a si bien peint l'expression changeante de ces yeux fiers ou candides!
Elles l'aiment, car elles sentent qu'il les aime. Bien plus, il les
honore, et monte par sa noblesse jusqu'au niveau de leur puret. Les
jeunes filles pleurent en l'coutant; certainement quand, tout 
l'heure, on lisait la lgende d'Elaine ou d'Enide, on a vu des ttes
blondes se courber sous les fleurs qui les parent, et des paules
blanches palpiter d'une motion furtive. Et que cette motion est
fine! Il n'a point enfonc lourdement un pied rude dans la vrit et
dans la passion. Il a gliss au plus haut des sentiments nobles et
tendres; il a recueilli dans toute la nature et dans toute l'histoire
ce qu'il avait de plus lev et de plus aimable. Il a choisi ses
ides, il a cisel ses paroles, il a gal, par l'artifice, les
russites et la diversit de son style, les agrments et la perfection
de l'lgance mondaine au milieu de laquelle nous le lisons. Sa posie
ressemble  quelqu'une de ces jardinires dores et peintes o les
fleurs nationales et les plantes exotiques emmlent dans une harmonie
savante leurs torsades et leurs chevelures, leurs grappes et leurs
calices, leurs parfums et leurs couleurs. Elle semble faite exprs
pour ces bourgeois opulents, cultivs, libres, hritiers de l'ancienne
noblesse, chefs modernes d'une Angleterre nouvelle. Elle fait partie
de leur luxe comme de leur morale; elle est une confirmation loquente
de leurs principes et un meuble prcieux de leur salon.

Nous revenons  Calais, et nous courons sur Paris, sans nous arrter
en route. Il y a bien sur la route des chteaux de nobles et des
maisons de bourgeois riches. Mais ce n'est point parmi eux que nous
trouverons, comme en Angleterre, le monde pensant, lgant, qui par la
finesse de son got et la supriorit de son esprit devient le guide
de la nation et l'arbitre du beau. Il y a deux peuples en France: la
province et Paris, l'un qui dne, dort, bille, coute; l'autre qui
pense, ose, veille et parle; le premier tran par le second, comme un
escargot par un papillon, tour  tour amus et inquit par les
caprices et l'audace de son conducteur. C'est ce conducteur qu'il faut
voir. Nous entrons! Quel spectacle trange! C'est le soir, les rues
flamboient, une poussire lumineuse enveloppe la foule affaire,
bruissante, qui se presse, se coudoie, s'entasse et fourmille aux
abords des thtres, derrire les vitres des cafs. Avez-vous remarqu
comme tous ces visages sont plisss, froncs ou plis, comme ces
regards sont inquiets, comme ces gestes sont nerveux? Une clart
violente tombe sur ces crnes qui reluisent; la plupart sont chauves
avant trente ans. Pour trouver du plaisir l, il faut qu'ils aient
bien besoin d'excitation; la poudre du boulevard vient imprgner la
glace qu'ils mangent; l'odeur du gaz et les manations du pav, la
sueur laisse sur les murs fans par la fivre d'une journe
parisienne, l'air humain plein de rles immondes, voil ce qu'ils
viennent respirer de gaiet de coeur. Ils sont serrs autour de leurs
petites tables de marbre, assigs par la lumire crue, par les cris
des garons, par le brouhaha des conversations croises, par le dfil
monotone des promeneurs mornes, par le frlement des filles attardes
qui tournoient anxieusement dans l'ombre. Sans doute leur intrieur
est dplaisant; sans cela ils ne l'changeraient pas contre ces
divertissements de commis voyageurs. Nous montons quatre tages, nous
trouvons un appartement verni, dor, par d'ornements en stuc, de
statues en pltre, de meubles neufs en vieux chne, avec toutes sortes
de jolis brimborions sur les chemines et sur les tagres. Il
reprsente bien, on peut y recevoir les amis envieux et les
personnages en place. C'est une affiche, rien de plus; on y est
agrablement une demi-heure et puis c'est tout. Vous n'en ferez jamais
qu'un lieu de passage; il est bas, triqu, incommode, lou pour un
an, sali en six mois, bon pour taler un luxe postiche. Toutes leurs
jouissances sont factices et comme arraches au passage; il y a en
elles quelque chose de malsain et d'irritant. Elles ressemblent  la
cuisine de leurs restaurants,  l'clat de leurs cafs,  la gaiet de
leurs thtres. Ils les veulent trop promptes, trop vives, trop
multiplies. Ils ne les ont point cultives avec patience et cueillies
avec modration; ils les ont fait pousser sur un terreau artificiel et
chauffant; ils les fourragent  la hte. Ils sont raffins et ils
sont avides; il leur faut chaque jour une provision de paroles
colores, d'anecdotes crues, de railleries mordantes, de vrits
neuves, d'ides varies. Ils s'ennuient vite et ne peuvent souffrir
l'ennui. Ils s'amusent de toutes leurs forces et trouvent qu'ils ne
s'amusent gure. Ils exagrent leur travail et leur dpense, leurs
besoins et leurs efforts. L'accumulation des sensations et de la
fatigue tend  l'excs leur machine nerveuse, et leur vernis de gaiet
mondaine s'caille vingt fois par jour pour laisser voir un fonds de
souffrance et d'ardeur.

Mais qu'ils sont fins, et que leur esprit est libre! Comme ce
frottement incessant les a aiguiss! Comme ils sont prompts  tout
saisir et  tout comprendre! Comme cette culture recherche et
multiple les a rendus propres  sentir et  goter des tendresses et
des tristesses inconnues  leurs pres, des sentiments profonds,
bizarres et sublimes, qui jusqu'ici semblaient trangers  leur race!
Cette grande ville est cosmopolite; toutes les ides peuvent y
natre; nulle barrire n'y arrte les esprits; le champ immense de la
pense s'ouvre devant eux sans route fraye ou prescrite. La pratique
ne les gne ni ne les guide; un gouvernement et une glise officielle
sont l pour les dcharger du soin de mener la nation; on subit les
deux puissances comme on subit le bedeau et le sergent de ville, avec
patience et railleries; on ne les regarde qu' la faon d'un
spectacle. En somme, le monde n'apparat ici que comme une pice de
thtre, matire  critique et  raisonnements. Et croyez que la
critique et les raisonnements se donnent carrire. Un Anglais qui
entre dans la vie trouve sur toutes les grandes questions des rponses
faites. Un Franais qui entre dans la vie ne trouve sur toutes les
grandes questions que des doutes proposs. Il faut, dans ce conflit
des opinions, qu'il se fasse sa foi lui-mme, et, la plupart du temps,
ne le pouvant pas, il reste ouvert  toutes les incertitudes, partant
 toutes les curiosits et aussi  toutes les angoisses. Dans ce vide,
qui est comme une vaste mer, les rves, les thories, les fantaisies,
les convoitises drgles, potiques et maladives, s'amassent et se
chassent les unes les autres comme des nuages. Si dans ce tumulte de
formes mouvantes on cherche quelque oeuvre solide qui prpare une
assiette aux opinions futures, on ne trouve que les lentes btisses
des sciences, qui  et l, obscurment, comme des polypes
sous-marins, construisent en coraux imperceptibles la base o
s'appuieront les croyances du genre humain.

Voil le monde pour lequel Alfred de Musset crivait; c'est dans ce
Paris qu'il faut le lire. Le lire? Nous le savons tous par coeur. Il
est mort, et il nous semble que tous les jours nous l'entendons
parler. Une causerie d'artistes qui plaisantent dans un atelier, une
belle jeune fille qui se penche au thtre sur le bord de sa loge, une
rue lave par la pluie o luisent les pavs noircis, une frache
matine riante dans les bois de Fontainebleau, il n'y a rien qui ne
nous le rende prsent et comme vivant une seconde fois. Y eut-il
jamais accent plus vibrant et plus vrai? Celui-l au moins n'a jamais
menti. Il n'a dit que ce qu'il sentait, et il l'a dit comme il le
sentait. Il a pens tout haut. Il a fait la confession de tout le
monde. On ne l'a point admir, on l'a aim; c'tait plus qu'un pote,
c'tait un homme. Chacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les
plus fugitifs, les plus intimes; il s'abandonnait, il se donnait, il
avait les dernires des vertus qui nous restent, la gnrosit et la
sincrit. Et il avait le plus prcieux des dons qui puissent sduire
une civilisation vieillie, la jeunesse. Comme il a parl de cette
chaude jeunesse, arbre  la rude corce, qui couvre tout de son ombre,
horizons et chemins! Avec quelle fougue a-t-il lanc et entre-choqu
l'amour, la jalousie, la soif du plaisir, toutes les imptueuses
passions qui montent avec les ondes d'un sang vierge du plus profond
d'un jeune coeur! Quelqu'un les a-t-il plus ressenties? Il en a t
trop plein, il s'y est livr, il s'en est enivr. Il s'est lch 
travers la vie comme un cheval de race cabr dans la campagne, que
l'odeur des plantes et la magnifique nouveaut du vaste ciel
prcipitent  pleine poitrine dans des courses folles qui brisent tout
et vont le briser. Il a trop demand aux choses; il a voulu d'un
trait, prement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point
cueillie, il ne l'a point gote; il l'a arrache comme une grappe, et
presse, et froisse, et tordue; et il est rest les mains salies,
aussi altr que devant[213]. Alors ont clat ces sanglots qui ont
retenti dans tous les coeurs. Quoi! si jeune et dj si las! Tant de
dons prcieux, un esprit si fin, un tact si dlicat, une fantaisie si
mobile et si riche, une gloire si prcoce, un si soudain
panouissement de beaut et de gnie, et au mme instant les
angoisses, le dgot, les larmes et les cris! Quel mlange! Du mme
geste il adore et il maudit. L'ternelle illusion, l'invincible
exprience sont en lui cte  cte pour se combattre et le dchirer.
Il est devenu vieillard, et il est demeur jeune homme; il est pote,
et il est sceptique. La Muse et sa beaut pacifique, la Nature et sa
fracheur immortelle, l'Amour et son bienheureux sourire, tout
l'essaim de visions divines passe  peine devant ses yeux, qu'on voit
accourir parmi les maldictions et les sarcasmes tous les spectres de
la dbauche et de la mort. Comme un homme, au milieu d'une fte, qui
boit dans une coupe cisele, debout,  la premire place, parmi les
applaudissements et les fanfares, les yeux riants, la joie au fond du
coeur, chauff et vivifi par le vin gnreux qui descend dans sa
poitrine, et que subitement on voit plir; il y avait du poison au
fond de la coupe; il tombe et rle; ses pieds convulsifs battent les
tapis de soie, et tous les convives effars regardent. Voil ce que
nous avons senti le jour o le plus aim, le plus brillant d'entre
nous, a tout d'un coup palpit d'une atteinte invisible, et s'est
abattu avec un hoquet funbre parmi les splendeurs et les gaiets
menteuses de notre banquet.

Eh bien! tel que le voil, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons
couter un autre; tous  ct de lui nous semblent froids ou menteurs.
Nous sortons  minuit de ce thtre o il coutait la Malibran, et
nous entrons dans cette lugubre rue des Moulins o, sur un lit pay,
son Rolla est venu dormir et mourir. Les lanternes jettent des reflets
vacillants sur les pavs qui glissent. Des ombres inquites avancent
hors des portes et tranent leur robe de soie fripe  la rencontre
des passants. Les fentres sont fermes; une lumire  et l perce 
travers un volet mal clos et montre un dahlia mort sur le rebord d'une
croise. Demain un orgue ambulant grincera devant ces vitres, et les
nuages blafards laisseront leurs suintements sur ces murs salis. Quoi!
c'est de cet ignoble lieu qu'est sorti le plus passionn des pomes!
ce sont ces laideurs et ces vulgarits de bouge et d'htel garni qui
ont fait ruisseler cette divine loquence! ce sont elles qui en cet
instant ont ramass dans ce coeur meurtri toutes les magnificences de
la nature et de l'histoire pour les faire jaillir en gerbe tincelante
et reluire sous le plus ardent soleil de posie qui fut jamais! La
piti vient, on pense  cet autre pote qui, l-bas, dans l'le de
Wight, s'amuse  refaire des popes perdues. Qu'il est heureux parmi
ses beaux livres, ses amis, ses chvrefeuilles et ses roses!
N'importe. Celui-ci,  cet endroit mme, dans cette fange et dans
cette misre, est mont plus haut. Du haut de son doute et de son
dsespoir, il a vu l'infini comme on voit la mer du haut d'un cap
battu par les orages. Les religions, leur gloire et leur ruine, le
genre humain, ses douleurs et sa destine, tout ce qu'il y a de
sublime au monde lui est alors apparu dans un clair. Il a senti, au
moins cette fois dans sa vie, cette tempte intrieure de sensations
profondes, de rves gigantesques et de volupts intenses dont le dsir
l'a fait vivre et dont le manque l'a fait mourir. Il n'a pas t un
simple dilettante; il ne s'est pas content de goter et de jouir; il
a imprim sa marque dans la pense humaine; il a dit au monde ce que
c'est que l'homme, l'amour, la vrit, le bonheur. Il a souffert, mais
il a invent; il a dfailli, mais il a produit. Il a arrach avec
dsespoir de ses entrailles l'ide qu'il avait conue, et l'a montre
aux yeux de tous sanglante, mais vivante. Cela est plus difficile et
plus beau que d'aller caresser et contempler les ides des autres. Il
n'y a au monde qu'une oeuvre digne d'un homme, l'enfantement d'une
vrit  laquelle on se livre et  laquelle on croit. Le monde qui a
cout Tennyson vaut mieux que notre aristocratie de bourgeois et de
bohmes; mais j'aime mieux Alfred de Musset que Tennyson.

[Note 213:

   mdiocrit! celui qui pour tout bien
  T'apporte  ce tripot dgotant de la vie,
  Est bien poltron au jeu s'il ne dit: Tout ou rien.]


FIN.


TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE CINQUIME ET DERNIER VOLUME

LIVRE V.

LES CONTEMPORAINS.


Chapitre I.--Le roman. Dickens.

 1. L'CRIVAIN.

     Liaison des diverses parties de chaque talent. -- Importance
     de la faon d'imaginer.                                         6

     I. Lucidit et intensit de l'imagination chez Dickens. --
     Audace et vhmence de sa fantaisie. -- Comment chez lui les
     objets inanims se personnifient et se passionnent. -- En
     quoi sa conception est voisine de la vision. -- En quoi elle
     est voisine de la monomanie. -- Comment il peint les
     hallucins et les fous.                                         6

      quels objets il applique son enthousiasme. -- Ses
     trivialits et sa minutie. -- En quoi il ressemble aux
     peintres de son pays. -- En quoi il diffre de George Sand.
     -- _Miss Ruth_ et _Genevive_. -- _Un Voyage en diligence._    21

     II. Vhmence des motions que ce genre d'imagination doit
     produire. -- Son pathtique. -- L'ouvrier _Stephen_. -- Son
     comique. -- Pourquoi il arrive  la bouffonnerie et  la
     caricature. -- Emportement et exagration nerveuse de sa
     gaiet.                                                        27


 2. LE PUBLIC.

     Le roman anglais est oblig d'tre moral. -- En quoi cette
     contrainte modifie l'ide de l'amour. -- Comparaison de
     l'amour chez George Sand et chez Dickens. -- Peintures de la
     jeune fille et de l'pouse.                                    39

     En quoi cette contrainte modifie l'ide de la passion. --
     Comparaison des passions dans Balzac et dans Dickens.          43

     Inconvnients de ce parti pris. -- Comment les masques
     comiques ou odieux se substituent aux personnages naturels.
     -- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- Pourquoi chez
     Dickens l'ensemble manque  l'action.                          45


 3. LES PERSONNAGES.

     Deux classes de personnages. -- Les caractres naturels et
     instinctifs. -- Les caractres artificiels et positifs. --
     Prfrence de Dickens pour les premiers. -- Aversion de
     Dickens pour les seconds.                                      49

     I. L'hypocrite. -- M. Pecksniff. -- En quoi il est Anglais.
     -- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- L'homme
     positif. -- M. Gradgrind. -- L'orgueilleux. -- M. Dombey. --
     En quoi ces personnages sont Anglais.                          50

     II. Les enfants. -- Ils manquent dans la littrature
     franaise. -- Le petit _Joas_ et _David Copperfield_. -- Les
     gens du peuple. -- L'homme idal selon Dickens.                60

     III. En quoi cette conception correspond  un besoin public.
     -- Opposition en Angleterre de la culture et de la nature.
     -- Redressement de la sensibilit et de l'instinct opprims
     par la convention et par la rgle. -- Succs de Dickens.       64


Chapitre II.--Le roman (_suite_). Thackeray.

     Abondance et excellence du roman de moeurs en Angleterre. --
     Supriorit de Dickens et de Thackeray. -- Comparaison de
     Dickens et de Thackeray.                                       68

     I. Le satirique. -- Ses intentions morales. -- Ses
     dissertations morales.                                         70

     II. Comparaison de la moquerie en France et en Angleterre.
     -- Diffrence des deux tempraments, des deux gots et des
     deux esprits.                                                  79

     III. Supriorit de Thackeray dans la satire amre et grave.
     -- L'ironie srieuse. -- _Les snobs littraires; Miss
     Blanche Amory._ -- La caricature srieuse. -- _Mistress
     Hoggarty._                                                     82

     IV. Solidit et prcision de cette conception satirique. --
     Ressemblance de Thackeray et de Swift. -- _Les devoirs d'un
     ambassadeur._                                                  93

     Misanthropie de Thackeray. -- Niaiserie de ses hrones. --
     Niaiserie de l'amour. -- Vice intime des gnrosits et des
     exaltations humaines.                                          96

     V. Ses tendances galitaires. -- Dfaut des caractres et de
     la socit en Angleterre. -- Ses aversions et ses
     prfrences. -- Le snob et l'aristocrate. -- Portraits du
     roi, du grand seigneur de cour, du gentilhomme de campagne,
     du bourgeois gentilhomme. -- Avantages de cet tablissement
     aristocratique. -- Excs de cette satire.                     100


 2. L'ARTISTE.

     I. Ide de l'art pur. -- En quoi la satire nuit  l'art. --
     En quoi elle diminue l'intrt. -- En quoi elle fausse les
     personnages. -- Comparaison de Thackeray et de Balzac. --
     _Valrie Marneffe et Rebecca Sharp._                          117

     II. Rencontre de l'art pur. -- Portrait de _Henri Esmond_.
     -- Talent historique de Thackeray. -- Conception de l'homme
     idal.                                                        128

     III. La littrature est une dfinition de l'homme. Quelle
     est cette dfinition dans Thackeray. -- En quoi elle diffre
     de la vritable.                                              141


Chapitre III.--La critique et l'histoire, Macaulay.

     Rle et position de Macaulay en Angleterre.                   145


 1. ESSAIS CRITIQUES ET HISTORIQUES.

     I. Ses _Essais_. -- Agrment et utilit du genre. -- Ses
     opinions. -- Sa philosophie. En quoi elle est anglaise et
     pratique. -- Son _Essai sur Bacon_. Quel est, selon lui, le
     vritable objet des sciences. -- Comparaison de Bacon et des
     anciens.                                                      147

     Sa critique. -- Ses proccupations morales. -- Comparaison
     de la critique en France et en Angleterre. -- Pourquoi il
     est religieux. -- Liaison de la religion et du libralisme
     en Angleterre. -- Libralisme de Macaulay. -- _Essais sur
     l'glise et l'tat._                                          152

     Sa passion pour la libert politique. -- Comment il est
     l'orateur et l'historien du parti whig. -- _Essais sur la
     Rvolution et les Stuarts._                                   159

     II. Son talent. -- Son got pour la dmonstration. -- Son
     got pour les dveloppements. Caractre oratoire de son
     esprit. -- En quoi il diffre des orateurs classiques. --
     Son estime pour les faits particuliers, les expriences
     sensibles et les souvenirs personnels. -- Importance des
     spcimens dcisifs en tout ordre de connaissance. -- _Essais
     sur Warren Hastings et sur Clive._                            166

     Caractres anglais de son talent. -- Sa rudesse. -- Sa
     plaisanterie. -- Sa posie.                                   183


 2.

     Son oeuvre. -- Harmonie de son talent, de ses opinions et de
     son oeuvre. -- Universalit, unit, intrt de son histoire.
     -- Peinture des _Highlands_. -- _Jacques II en Irlande._ --
     _L'Acte de Tolrance._ -- _Le massacre de Glencoe._ --
     Traces d'amplification et de rhtorique.                      197

     Comparaison de Macaulay et des historiens franais. -- En
     quoi il est classique. -- En quoi il est anglais. --
     Position intermdiaire de son esprit entre l'esprit latin et
     l'esprit germanique.                                          222


Chapitre IV.--La philosophie et l'histoire. Carlyle.

     Position excentrique et importante de Carlyle en Angleterre.  229


 1. SON STYLE ET SON ESPRIT.

     I. Ses bizarreries, ses obscurits, ses violences. -- Son
     imagination, ses enthousiasmes. -- Ses crudits, ses
     bouffonneries.                                                230

     II. L'_humour_. -- En quoi elle consiste. -- Comment elle
     est germanique. -- Peintures grotesques et tragiques. -- Les
     dandies et les mendiants. -- Catchisme des cochons. --
     Extrme tension de son esprit et de ses nerfs.                238

     III. Barrires qui le contiennent et le dirigent. -- Le
     sentiment du rel et le sentiment du sublime.                 251

     IV. Sa passion pour le fait exact et prouv. -- Sa recherche
     des sentiments teints. -- Vhmence de son motion et de sa
     sympathie. -- Intensit de sa croyance et de sa vision. --
     _Past and Present._ -- _Cromwell's letters and speeches._ --
     Son mysticisme historique. -- Grandeur et tristesse de ses
     visions. -- Comment il figure le monde d'aprs son propre
     esprit.                                                       251

     V. Que tout objet est un groupe, et que tout l'emploi de la
     pense humaine est la reproduction d'un groupe. -- Deux
     faons principales de la reproduire, et deux sortes
     principales d'esprits. -- Les classificateurs. -- Les
     intuitifs. -- Inconvnients du second procd. -- Comment il
     est obscur, hasard, dnu de preuves. -- Comment il pousse
      l'affectation et  l'exagration. -- Durets et
     outrecuidance qu'il provoque. -- Avantages de ce genre
     d'esprit. -- Il est seul capable de reproduire l'objet. --
     Il est le plus favorable  l'invention originale. -- Quel
     emploi Carlyle en a fait.                                     260


 2. SON RLE.

     Introduction des ides allemandes en Europe et en
     Angleterre. -- tudes allemandes de Carlyle.                  268

     I. De l'apparition des formes d'esprit originales. --
     Comment elles agissent et finissent. -- Le gnie artistique
     de la Renaissance. -- Le gnie oratoire de l'ge classique.
     -- Le gnie philosophique de l'ge moderne. -- Analogie
     probable des trois priodes.                                  268

     II. En quoi consiste la forme d'esprit moderne et allemande.
     -- Comment l'aptitude aux ides universelles a renouvel la
     linguistique, la mythologie, l'esthtique, l'histoire,
     l'exgse, la thologie et la mtaphysique. -- Comment le
     penchant mtaphysique a transform la posie.                 271

     III. Ide capitale qui s'en dgage. -- Conception des
     parties solidaires et complmentaires. -- Nouvelle
     conception de la nature et de l'homme.                        273

     IV. Inconvnients de cette aptitude. -- L'hypothse gratuite
     et l'abstraction vague. -- Discrdit momentan des
     spculations allemandes.                                      274

     V. Comment chaque nation peut les reforger. -- Exemples
     anciens. -- L'Espagne au seizime et au dix-septime sicle.
     -- Les puritains et les jansnistes au dix-septime sicle.
     -- La France au dix-huitime sicle. -- Par quels chemins
     ces ides peuvent entrer en France. -- Le positivisme. -- La
     critique.                                                     276

     VI. Par quels chemins ces ides peuvent entrer en
     Angleterre. -- L'esprit exact et positif. -- L'inspiration
     passionne et potique. -- Quelle voie suit Carlyle.          278


 3. SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.

     Sa mthode est morale, non scientifique. -- En quoi il
     ressemble aux puritains. -- _Sartor resartus._                282

     I. Les choses sensibles ne sont que des apparences. --
     Caractre divin et mystrieux de l'tre. -- Sa mtaphysique.  283

     II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les
     ides positivistes, potiques, spiritualistes et mystiques.
     -- Comment chez Carlyle la mtaphysique allemande s'est
     change en puritanisme anglais.                               289

     III. Caractre moral de ce mysticisme. -- Conception du
     devoir. -- Conception de Dieu.                                291

     IV. Conception du christianisme. -- Le christianisme
     vritable et le christianisme officiel. -- Les autres
     religions. -- Limite et porte de la doctrine.                294

     V. Sa critique. -- Quelle valeur il attribue aux crivains.
     -- Quelle classe d'crivains il exalte. -- Quelle classe
     d'crivains il dprcie. -- Son esthtique. -- Son jugement
     sur Voltaire.                                                 299

     VI. Avenir de la critique. -- En quoi elle est contraire aux
     prjugs de sicle et de race. -- Le got n'a qu'une
     autorit relative.                                            304


 4. SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.

     I. Suprme importance des grands hommes. -- Qu'ils sont des
     rvlateurs. -- Ncessit de les vnrer.                     307

     II. Liaison de cette conception et de la conception
     allemande. -- En quoi Carlyle est imitateur. -- En quoi il
     est original. -- Porte de sa conception.                     309

     III. Comment la vritable histoire est celle des sentiments
     hroques. -- Que les vritables historiens sont des
     artistes et des psychologues.                                 312

     IV. Son histoire de Cromwell. -- Pourquoi elle ne se compose
     que de textes relis par un commentaire. -- Sa nouveaut et
     sa valeur. -- Comment il faut considrer Cromwell et les
     puritains. -- Importance du puritanisme dans la civilisation
     moderne. -- Carlyle l'admire sans restriction.                314

     V. Son histoire de la Rvolution franaise. -- Svrit de
     son jugement. -- En quoi il est clairvoyant et en quoi il
     est injuste.                                                  319

     VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. -- Contre le got
     du bien-tre et la tideur des convictions. -- Sombres
     prvisions pour l'avenir de la dmocratie contemporaine. --
     Contre l'autorit des votes. -- Thorie du souverain.         322

     VII. Critique de ces thories. -- Dangers de l'enthousiasme.
     -- Comparaison de Carlyle et de Macaulay.                     327


Chapitre V. -- La philosophie. Stuart Mill.

     I. La philosophie en Angleterre. -- Organisation de la
     science positive. -- Absence des ides gnrales.             331

     II. Pourquoi la mtaphysique manque. -- Autorit de la
     religion.                                                     332

     III. Indices et clats de la pense libre. -- L'exgse
     nouvelle. -- Stuart Mill. -- Ses oeuvres. -- Son genre
     d'esprit. --  quelle famille de philosophes il appartient.
     -- Valeur des spculations suprieures dans la civilisation
     humaine.                                                      334


 1. L'EXPRIENCE.

     I. Objet de la logique. -- En quoi elle se distingue de la
     psychologie et de la mtaphysique.                            337

     II. Ce que c'est qu'un jugement. -- Ce que nous connaissons
     du monde extrieur et du monde intrieur. -- Tout l'effort
     de la science est d'ajouter ou de lier un fait  un fait.     339

     III. La logique a deux pierres angulaires: la thorie de la
     dfinition, et la thorie de la preuve.                       345

     IV. Thorie de la dfinition. -- En quoi cette thorie est
     importante. -- Rfutation de l'ancienne thorie. -- Il n'y
     a pas de dfinition des choses, mais des dfinitions des
     noms.                                                         346

     V. Thorie de la preuve. -- Thorie ordinaire. --
     Rfutation. -- Quelle est, dans un raisonnement, la partie
     probante.                                                     351

     VI. Thorie des axiomes. -- Thorie ordinaire. --
     Rfutation. -- Les axiomes ne sont que des expriences d'une
     certaine classe.                                              356

     VII. Thorie de l'induction. -- La cause d'un fait n'est que
     son antcdent invariable. -- L'exprience seule prouve la
     stabilit des lois de la nature. -- En quoi consiste une
     loi. -- Par quelles mthodes on dcouvre les lois. -- La
     mthode des concordances, la mthode des diffrences, la
     mthode des rsidus, la mthode des variations
     concomitantes.                                                361

     VIII. Exemples et applications. -- Thorie de la rose.       369

     IX. La mthode de dduction. -- Son domaine. -- Ses
     procds.                                                     380

     X. Comparaison de la mthode d'induction et de la mthode de
     dduction. -- Emploi ancien de la premire. -- Emploi
     moderne de la seconde. -- Sciences qui rclament la
     premire. -- Sciences qui rclament la seconde. -- Caractre
     positif de l'oeuvre de Mill. -- Ligne de ses prdcesseurs.  383

     XI. Limites de notre science. -- Il n'est pas certain que
     tous les vnements arrivent selon des lois. -- Le hasard
     dans la nature.                                               386


 2. L'ABSTRACTION.

     I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais. --
     Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux. --
     Quelle facult ouvre le monde des causes.                     394

     II. Qu'il n'y a ni substances, ni forces, mais seulement des
     faits et des lois. -- Nature de l'abstraction. -- Rle de
     l'abstraction dans la science.                                396

     III. Thorie de la dfinition. -- Elle est l'expos des
     abstraits gnrateurs.                                        400

     IV. Thorie de la preuve. -- La partie probante du
     raisonnement est une loi abstraite.                           402

     V. Thorie des axiomes. -- Les axiomes sont des relations
     d'abstraits. -- Ils se ramnent  l'axiome d'identit.        404

     VI. Thorie de l'induction. -- Ses procds sont des
     liminations ou abstractions.                                 407

     VII. Les deux grandes oprations de l'esprit, l'exprience
     et l'abstraction. -- Les deux grandes apparences des choses,
     les faits sensibles et les lois abstraites. -- Pourquoi nous
     devons passer des premiers aux secondes. -- Sens et porte
     de l'axiome des causes.                                       408

     VIII. Il est possible de connatre les lments premiers. --
     Erreur de la mtaphysique allemande. -- Elle a nglig la
     part du hasard et les perturbations locales. -- Ce qu'une
     fourmi philosophe pourrait savoir. -- Ide et limites d'une
     mtaphysique. -- Position de la mtaphysique chez les trois
     nations pensantes.                                            411

     IX. Une matine  Oxford.                                     416


Chapitre VI. La posie. Tennyson.

 1. LE TALENT ET L'OEUVRE.

     En quoi il s'oppose aux potes prcdents. -- En quoi il les
     continue.                                                     420

     I. Premire priode. -- Ses portraits de femmes. --
     Dlicatesse et raffinement de son sentiment et de son style.
     -- Varit de ses motions et de ses sujets. -- Sa curiosit
     littraire et son dilettantisme potique. -- _The Dying
     Swan._ -- _The Lotos-Eaters._                                 421

     II. Deuxime priode. -- Sa popularit, son bonheur et sa
     vie. -- Sensibilit et virginit permanentes du temprament
     potique. -- En quoi il est d'accord avec la nature. --
     _Locksley Hall._ -- Changement de sujet et de style. --
     Explosion violente et accent personnel. -- _Maud._            427

     III. Retour de Tennyson  son premier style. -- _In
     Memoriam._ -- lgance, froideur et longueurs de ce pome.
     -- Il faut que le sujet et le talent soient d'accord. --
     Quels sujets conviennent  l'artiste dilettante.              436

     IV. _The Princess._ -- Comparaison de ce pome et d'_As you
     like it_. -- Le monde fantastique et pittoresque. -- Comment
     Tennyson retrouve les songes et le style de la Renaissance.   438

     V. Comment Tennyson retrouve la navet et la simplicit de
     l'ancienne pope. -- _Les Idylles du roi._ -- Pourquoi il a
     renouvel l'pope de la Table-Ronde. -- Puret et lvation
     de ses modles et de sa posie. -- _Elaine._ -- _La mort
     d'Arthur._ -- Manque de passion personnelle et absorbante.
     -- Flexibilit et dsintressement de son esprit. -- Son
     talent pour se mtamorphoser, pour embellir et pour purer.   446


 2. LE PUBLIC.

     Le monde en Angleterre. -- La campagne. -- Le confort. --
     L'lgance. -- L'ducation. -- Les habitudes. -- En quoi
     Tennyson convient  un pareil monde. -- Le monde en France.
     -- La vie parisienne. -- Les plaisirs. -- La reprsentation.
     -- La conversation. -- La hardiesse d'esprit. -- En quoi
     Alfred de Musset convient  un pareil monde. -- Comparaison
     des deux mondes et des deux potes.                           456


FIN DE LA TABLE.


10616.--Imprimerie gnrale de Ch. Lahure, 9, rue de Fleurus,  Paris.


[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.

Les rappels [NM] correspondent  des rappels pour lesquelles les
notes de fin de page sont manquantes.]





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littrature Anglaise
(Volume 5 de 5), by Hippolyte Taine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTRATURE ***

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