The Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France raconte par les
Contemporains (Tome 1/4), by Louis Dussieux

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Title: L'Histoire de France raconte par les Contemporains (Tome 1/4)
       Extraits des Chroniques, des Mmoires et des Documents
       originaux, avec des sommaires et des rsums chronologiques

Author: Louis Dussieux

Release Date: February 27, 2013 [EBook #42126]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE ***




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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




    L'HISTOIRE

    DE FRANCE

    RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS.

    EXTRAITS

    DES CHRONIQUES, DES MMOIRES ET DES DOCUMENTS

    ORIGINAUX,

    AVEC DES SOMMAIRES ET DES RSUMS CHRONOLOGIQUES,

    PAR

    L. DUSSIEUX,

    PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'COLE DE SAINT-CYR.

    TOME PREMIER.

    PARIS,

    FIRMIN DIDOT FRRES, FILS ET Cie, LIBRAIRES,

    IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56

    1861

    Tous droits rservs.




    L'HISTOIRE

    DE FRANCE

    RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS.




TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).




AVERTISSEMENT.


Depuis quelques annes, le got de lire l'histoire dans les documents
originaux s'est gnralement rpandu; de nombreuses publications
historiques ont t faites; et dj l'ensemble de nos diverses
collections de mmoires, de chroniques et de documents dpasse
plusieurs centaines de volumes, que l'on ne peut rassembler qu'avec
difficult et dont la lecture demande un temps considrable.

Le but de l'ouvrage que nous publions est de runir en quelques
volumes tout ce que ces nombreux, recueils nous ont paru renfermer
d'utile et de curieux sur les principaux vnements de l'histoire de
France, de manire  composer un abrg de ces collections.

Pour la jeunesse studieuse, comme pour les gens du monde, il faut
tenir compte du temps dont ils peuvent disposer, et ne mettre sous
leurs yeux que ce qui est rellement utile  connatre. Nous avons
entrepris de faire ce choix, en prenant le parti de ne nous occuper
que des grands faits historiques, des grands hommes, et quelquefois de
dtails caractristiques sur les moeurs. Nous avons toujours donn la
prfrence, entre les auteurs contemporains,  ceux qui avaient vu,
et surtout  ceux qui aprs avoir pris part aux vnements les avaient
eux-mmes raconts. Presque toujours nous avons publi plusieurs
relations du mme fait, afin de mettre sous les yeux du lecteur les
opinions opposes, l'esprit des diffrents partis, les divers
jugements de l'poque sur ce fait. Nous avons cherch  tre d'une
impartialit absolue dans le choix des pices, parce que nous voulions
donner au public une oeuvre sans systme, sans parti pris, dans
laquelle les opinions et la manire de voir des contemporains fussent
surtout en vidence.

Pour les premires poques de notre histoire, souvent les rcits
contemporains font dfaut; les vnements ne sont indiqus dans les
chroniques que par une phrase courte et sche. C'est pourquoi nous
avons cru devoir reproduire, pour ces temps anciens, quelques pages
savantes d'auteurs modernes, dans lesquelles ils avaient su fondre
tous les lments pars dans les chroniques.

Nous devons dire encore que ce choix a t fait de telle sorte que le
pre et la mre de famille pussent mettre ces volumes entre les mains
de leurs enfants, pour complter leur instruction. Nous avons voulu
que ce recueil pt tre donn  la jeunesse,  qui l'on ne sait quel
ouvrage faire lire sur l'histoire de France, au moment o s'achvent
et o se compltent les tudes.

Nous avons essay de faire un livre instructif et attrayant, qui pt
permettre, selon la mthode de Rollin, d'apprendre l'histoire par la
lecture, par le dtail des grands vnements, par le portrait des
grands hommes, par la peinture des moeurs, en mettant le lecteur en
face des documents originaux. Des rsums chronologiques en tte de
chaque volume, et des sommaires placs au commencement de chaque
rcit, lient ces morceaux dtachs et leur donnent l'enchanement et
la suite ncessaires.

Ces extraits d'anciens auteurs ont encore l'avantage de faire
connatre les crivains historiques, si nombreux dans notre
littrature, les plus remarquables passages des chroniques et des
mmoires, et de composer ainsi, en mme temps qu'une histoire de
France, une histoire de la littrature franaise, qui montre toutes
les transformations de la langue.




RSUM CHRONOLOGIQUE

DES PRINCIPAUX VNEMENTS DE LA PRIODE DE L'HISTOIRE DE FRANCE
CONTENUE DANS CE PREMIER VOLUME.


GAULE CELTIQUE.

Les plus anciens peuples de la Gaule paraissent avoir t les Ibres,
connus sous les noms d'Aquitains et de Ligures, et dont un dbris
existe encore, sous le nom de Basques, dans les Pyrnes occidentales.

A une poque inconnue, la Gaule est envahie et occupe par les peuples
Celtes, Gaulois ou Galls au centre, Kimris ou Belges au nord. Les
Ibres sont rduits en esclavage dans tout le pays conquis par les
Celtes; mais ils restent indpendants dans l'Aquitaine et sur le bord
de la Mditerrane (Languedoc et Provence).

XIIe sicle avant J.-C. Les Phniciens fondent plusieurs colonies sur
la cte ligurienne, dont la plus importante est Nmes.

600 av. J.-C. Les Grecs fondent de nombreuses colonies sur la cte
ligurienne, dont la plus importante est Marseille, qui devint une
rpublique considrable.

Ds le VIe sicle avant J.-C., les Gaulois envoyrent hors de la Gaule
de grandes expditions, et envahirent successivement: l'Espagne, o
ils s'tablirent en Celtibrie;--la Gaule Cisalpine, en 587, o
Bellovse fonda Milan;--la Germanie;--la Macdoine, la Grce et la
Thrace, o en 279 ils furent dfaits par les Grecs aux batailles des
Thermopyles et de Delphes;--l'Asie Mineure, o ils fondrent le
royaume de Galatie;--l'trurie, o ils assigrent Clusium, en 391.

Le sige de Clusium fit commencer la guerre entre les Gaulois et les
Romains, qui ne parvinrent  dompter les Gaulois qu'aprs 200 ans de
luttes acharnes. Les principaux vnements de cette lutte sont:

  en 390, la bataille de l'Allia et la prise de Rome par les
          Gaulois;

  en 295, la dfaite des Gaulois  Sentinum;

  en 283, la dfaite des Gaulois au lac Vadimon;

  en 222, la dfaite des Gaulois  Tlamone. Enfin, en 170, les
          Gaulois de la Gaule Cisalpine furent compltement soumis  la
          domination de Rome.

  189.    Manlius soumet les Galates ou Gaulois de l'Asie Mineure.

  154.    Les Romains entrent dans la Gaule Transalpine, et viennent au
          secours de la rpublique de Marseille, leur allie, attaque
          par les Salyens.

  124.    Les Romains fondent Aix et s'tablissent en Provence.

  122-121. Les Romains soumettent les Allobroges, et battent
          Bituitus, roi des Arvernes.

  118.    Fondation de Narbonne. Les Romains occupent la province
          romaine (Roussillon, Languedoc, Dauphin, Provence).

  58-51.  Jules Csar fait la conqute de la Gaule.--52, Grande
          victoire de Csar  Alise sur Vercingtorix.


GAULE ROMAINE.

  (51 av. J.-C.--476 ap. J.-C.)

La Gaule reste soumise aux Romains depuis 51 av. J.-C. jusqu'en 476
ap. J.-C., date de la chute de l'empire d'Occident.

Pendant ce temps elle est entirement transforme, et adopte la
religion, la langue, les moeurs, les lois et les institutions de
Romains.

160 ap. J.-C. Le christianisme pntre dans la Gaule. Saint-Pothin et
saint Irne sont les premiers aptres de la Gaule et fondent l'glise
de Lyon. Saint Denis (250) et saint Martin (371-400) achvent la
conversion de la Gaule au christianisme.

  177. Premire perscution des chrtiens  Lyon.

  241. Premires invasions des Franks dans la Gaule.

  285. Grande rvolte des Bagaudes contre la tyrannie de
       l'administration romaine; 286, ils sont vaincus par Maximien
       Hercule.

  287. Les Franks-Saliens tablis dans la Toxandrie comme ltes ou
       mercenaires  la solde de l'Empire.

  292. Les Franks-Ripuaires tablis entre la Meuse et le Rhin comme
       mercenaires  la solde de l'Empire.

  358. Guerre de Julien contre la tribu des Franks-Saliens, qui est
       ds lors la plus importante, et qui s'emparera sous Clovis de
       la domination de la Gaule.

  407. Invasion des Suves, des Alains et des Vandales.

  412. Les Wisigoths sous Ataulphe s'tablissent dans la Gaule
       mridionale.

  413. Les Burgondes s'tablissent dans le bassin du Rhne.

  431. Clodion, roi des Franks-Saliens, est battu par Atius 
       Hlna.

  451. Invasion d'Attila dans la Gaule. Il est repouss devant
       Orlans et vaincu dans les champs Catalauniques par Atius, par
       Mrove, roi des Franks-Saliens, et par Thodoric, roi des
       Wisigoths.

  458. Childric succde  Mrove.

  468. Avnement d'Euric, roi des Wisigoths,  Toulouse.--Grande
       puissance de ce roi.

  471-475. Ecdicius dfend l'Arvernie contre les Wisigoths; il est
       oblig de se soumettre.

  476. Fin de l'empire romain d'Occident. Le dernier empereur,
       Romulus-Augustule, est renvers par Odoacre, roi des Hrules,
       qui se proclame roi d'Italie.


GAULE FRANQUE.

  481. Avnement de Clovis, successeur de Childric.

  486. Le patrice Syagrius est battu par Clovis  Soissons.--Fin de
       la domination romaine dans la Gaule.

  486-490. Clovis soumet les cits gallo-romaines de l'Armorique.

  492. Clovis pouse Clotilde.

  496. Dfaite des Alemans  Tolbiac. Conversion de Clovis. Ds lors
       Clovis devient le champion de l'glise orthodoxe contre les
       peuples ariens qui occupent la Gaule, Burgondes et Wisigoths.

  500. Clovis bat Gondebaud, roi des Burgondes,  Dijon.

  507. Clovis bat les Wisigoths  Vouill, et conquiert l'Aquitaine.

  508. Les Franks sont battus au sige d'Arles par Ibbas, gnral de
       Thodoric, roi des Ostrogoths, qui envoie des secours aux
       Wisigoths.

  509. Clovis fait assassiner plusieurs rois franks, et soumet leurs
       tribus  sa domination.

  511. Mort de Clovis. Ses quatre fils se partagent ses tats;

       Thierry est roi d'Austrasie;
       Clodomir est roi d'Orlans;
       Childebert est roi de Paris;
       Clotaire est roi de Soissons.

  523. Clodomir, Childebert et Clotaire envahissent la Bourgogne.

  524. Bataille de Vseronce, o Clodomir est battu et tu par les
       Burgondes.

  528-530. Conqute de la Thuringe par Thierry.

  533. Meurtre des fils de Clodomir par Childebert et Clotaire.

  534. Childebert et Clotaire font la conqute de la Bourgogne.

  539. Premire expdition des Franks en Italie, o les Grecs et les
       Ostrogoths sont en guerre. Thodebert, fils de Thierry et roi
       d'Austrasie, bat les Grecs et les Ostrogoths, et se fait cder
       par les Ostrogoths la Provence, tandis que Justinien, pour
       avoir son alliance, renonce aux droits de l'Empire sur la
       Gaule.

  553. Bucelin et Leutharis, gnraux de Thodebald, fils de
       Thodebert et roi d'Austrasie, sont battus par Narss, sur le
       Vulturne,  Casilinum.

  558. Clotaire Ier runit tous les royaumes des Franks.

  561. Mort de Clotaire Ier. Ses quatre fils se partagent ses tats;

       Caribert est roi de Paris;
       Gontran est roi d'Orlans et de Bourgogne;
       Chilpric est roi de Soissons ou de Neustrie;
       Sigebert est roi d'Austrasie.

  566. Sigebert pouse Brunehaut. Chilpric pouse Galsuinthe, la
       tue, et la remplace par Frdgonde.

  _Premire lutte de la Neustrie et de l'Austrasie, 573-613._

  573. Sigebert attaque Chilpric et assige Tournay; il est tu
       par des missaires de Frdgonde. Childebert II lui succde.

  584. Chilpric est assassin par les ordres de Frdgonde,
       Clotaire II lui succde.

  587. Trait d'Andelot entre Gontran et Childebert II.

  593-596. Victoires de Frdgonde sur les Austrasiens  Brennac ou
       Droissy et  Leucofao.

  593. Mort de Gontran. Childebert II lui succde.

  596. Mort de Childebert II. Thodebert lui succde en Austrasie et
       Thierry II en Bourgogne.

  597. Mort de Frdgonde.

  598. Brunehaut est chasse d'Austrasie par les leudes, dont elle
       veut diminuer le pouvoir; elle se rfugie auprs de Thierry II,
       roi de Bourgogne.

  600. Clotaire II battu  Dormeille par les Austrasiens.

  612. Brunehaut et Thierry II battent les Austrasiens  Toul et 
       Tolbiac; Thodebert et ses enfants sont massacrs; Brunehaut
       rentre victorieuse  Metz.

  613. Conjuration des leudes austrasiens, dirigs par Ppin de
       Landen et Warnachaire, contre Brunehaut. Ils s'allient avec
       Clotaire II, et lui livrent Brunehaut, qui est mise  mort.

  Clotaire II runit toutes les parties du royaume des Franks.

  614. Constitution perptuelle ou dit de Paris, par lequel de
       grands privilges sont accords par Clotaire aux leudes et au
       clerg. Les royaumes de Neustrie et d'Austrasie auront chacun
       un maire du palais.

  622. Dagobert succde  Clotaire II.

  630. Caribert, frre de Dagobert, obtient le duch d'Aquitaine.
       Ses descendants, Eudes, Hunald et Wafre, le possdent jusqu'en
       769.

  632. Sigebert II, fils de Dagobert, est nomm roi d'Austrasie,
       avec Ppin de Landen pour maire du palais.

  638. Clovis II succde  Dagobert en Neustrie et en Bourgogne,
       avec Ega et Erkinoald pour maires du palais.

  656. Mort de Sigebert II. Grimoald, maire du palais d'Austrasie,
       clotre Dagobert fils de Sigebert II, et fait proclamer son
       fils roi d'Austrasie. Erkinoald renverse le fils de Grimoald,
       runit l'Austrasie  la Neustrie, et rprime les leudes.
       L'unit de l'empire frank est rtablie pour quelque temps,
       grce  la vigueur et  l'habilet d'Erkinoald.

  656. Mort de Clovis II; Clotaire III lui succde. bron remplace
       Erkinoald, mort en 657.

  660. Les Austrasiens obtiennent de former un royaume spar.
       bron leur donne pour roi Childric II, second fils de Clovis
       II.

  670. Mort de Clotaire III. Thierry III lui succde.

  _Seconde lutte de la Neustrie et de l'Austrasie, 680-719._
    (Triomphe de l'Austrasie.)

  680. bron vainqueur de Ppin de Hristal, maire du palais
       d'Austrasie,  Loixy.

  681. Ebron est assassin.

  687. Ppin de Hristal bat les Neustrieus  Testry, soumet la
       Neustrie  l'Austrasie, et meurt en 714. Charles Martel lui
       succde.

  715. Rainfroy est nomm maire du palais de Neustrie; il se soulve
       contre l'Austrasie, et gagne la bataille de Compigne.

  717. Charles Martel bat les Neustriens  Vincy et  Soissons, en
       719. La Neustrie est dfinitivement soumise  l'Austrasie
       jusqu'en 843.

  _Gouvernement de Charles Martel et de Ppin le Bref, sous plusieurs
     rois fainants._

  720-730. Charles Martel soumet les peuples germains, qui
       s'taient rendus indpendants des Franks pendant les guerres
       civiles. Les Saxons, les Bavarois, les Alemans ou Souabes, les
       Frisons, sont replacs sous la domination des Austrasiens.

  721. Aprs avoir conquis l'Espagne sur les Wisigoths, en 712, les
       Arabes entrent en Septimanie. L'apparition de ces barbares
       dcide toutes les provinces de la Gaule mridionale, Vasconie,
       Septimanie, Provence,  se placer sous la domination d'Eudes,
       duc d'Aquitaine, qui, en 721, gagne sur les Arabes la grande
       bataille de Toulouse.

  732. Eudes est battu  la bataille de Bordeaux par Abdrame, et se
       soumet  Charles Martel pour en avoir des secours contre les
       Arabes.

       Bataille de Poitiers.

  736. Les Arabes envahissent la Provence et la Bourgogne.

  739. Charles Martel les chasse de la Bourgogne, les bat  Berre,
       en Septimanie, mais ne peut leur enlever Narbonne.

  741. Mort de Charles Martel. Carloman et Ppin le Bref le
       remplacent.

  _Ppin le Bref, 741-768._

  742. Commencement des guerres d'Aquitaine, contre les ducs
       mrovingiens de ce pays, qui ne seront soumis qu'en
       769.--Ppin veut soumettre l'Aquitaine, gouverne par Hunald,
       successeur d'Eudes. En 745, Hunald abandonne ses tats  son
       fils Wafre, et se retire dans un clotre.

  743. Carloman, par l'influence de l'archevque de Mayence,
       Boniface, commence la guerre contre les Saxons, c'est--dire
       contre les peuples du nord de la Germanie entre le Rhin,
       l'Elbe, la mer du Nord et le Mein, afin de dtruire l'odinisme
       et la barbarie dans la Germanie, d'y tablir la civilisation
       et la foi chrtiennes, et de faire cesser les ravages et les
       invasions de ces barbares.

  747. Abdication de Carloman, qui se retire au Mont-Cassin. Ppin
       est seul matre du pouvoir.

  752. Childric III, le dernier Mrovingien, est dpos, et Ppin
       le Bref est proclam roi.

  754. Le pape tienne II sacre Ppin.

  755-757. Guerre contre Astolphe, roi des Lombards, peuple arien,
       qui attaquait la papaut  Rome. Les Lombards vaincus,
       l'exarchat de Ravenne est cd au pape.--Fondation de la
       puissance temporelle des papes.

  759. Narbonne enleve aux Arabes. Les Arabes sont chasss de la
       Septimanie.

  759-768. Guerre contre Wafre en Aquitaine. Assassinat de Wafre
       en 768 et soumission de l'Aquitaine.

  768. Mort de Ppin le Bref. Ses tats sont partags entre
       Charlemagne et Carloman.


CHARLEMAGNE, 768-814.

  769. Hunald sort du clotre et soulve l'Aquitaine. Charlemagne
       rprime cette dernire rvolte. Hunald se rfugie chez les
       Lombards, et l'Aquitaine se soumet aux Franks.

  771. Mort de Carloman. Charlemagne dpouille ses neveux, qui se
       rfugient auprs de Didier, roi des Lombards.

  772. Commencement des guerres de Charlemagne contre les Saxons. La
       Saxe ne sera soumise qu'en 804, aprs soixante et un ans de
       luttes, en datant de 743, et aprs 18 campagnes de Charlemagne
       contre ces peuples.

  773-774. Guerre contre Didier. Passage du mont Cenis et du
       Saint-Bernard. Prise de Vrone et de Pavie.--Fin du royaume des
       Lombards. Destruction de l'arianisme en Occident; augmentation
       des domaines de la papaut.--Charlemagne devient roi d'Italie
       et donne ce royaume, en 781,  son fils an Ppin.

  778. Expdition de Charlemagne en Espagne contre les Arabes
       diviss en deux factions, l'une pour les Ommyades, l'autre pour
      les Abassides. Charlemagne soutient quelques mirs. A son
      retour, son arrire-garde est dtruite  Roncevaux par Loup,
      duc de Vasconie, fils de Wafre, qui est battu, pris et pendu.
      Mort de Roland dans ce dsastre.

  780. Cration des vchs de la Saxe.

  780. Cration du royaume d'Aquitaine, pour Louis le Dbonnaire. Ce
       royaume est charg de la guerre contre les Arabes d'Espagne. De
       791  812, cette guerre est faite par Guillaume le Pieux, comte
       de Toulouse, qui conquiert la marche d'Espagne, c'est--dire le
       pays entre l'bre et les Pyrnes, o se formeront plus tard
       les royaumes chrtiens de Castille, de Navarre et d'Aragon.

  782. Massacre des Saxons  Verden.

  785. Wittikind, chef des Saxons, se fait baptiser  Attigny.

  786. Conqute de la Bavire sur Tassilon, duc de ce pays, qui
       s'tait alli avec les Grecs, les Avares et les Lombards de
       Bnvent, contre Charlemagne.

  787. Le duch de Bnvent, dernire possession des Lombards en
       Italie, est soumis aux Franks.

  788-810. Guerres contre les Slaves, entre l'Elbe et l'Oder.
       Soumission des Obotrites, des Wendes, des Serbes ou Sorabes et
       des Tchques. La civilisation chrtienne commence  pntrer
       chez ces barbares.

  791-796. Guerres contre les Avares. Destruction de ce peuple
       sauvage.

  800. Charlemagne est proclam empereur d'Occident,  Rome, par le
       pape Lon III et le peuple romain.

  804. Soumission de la Saxe. Transplantation et conversion de ce
       peuple. L'odinisme et la barbarie sont dtruits dans
       l'Allemagne du nord, qui entre dans l'Europe civilise. La
       limite de la civilisation est recule du Rhin jusqu'
       l'Elbe.--Fin des invasions des peuples germains.

  804. Trait avec Irne, impratrice d'Orient, pour la fixation des
       limites des deux empires.

  808. Premire apparition des Northmans en France.

  812. Bernard roi d'Italie. Il succde  Ppin, son pre, mort en
       810.

  814. Mort de Charlemagne. Louis le Dbonnaire ou le Pieux lui
       succde.

Pendant le rgne de Charlemagne, l'ordre est rtabli; les invasions
des barbares sont arrtes; de nombreuses lois (capitulaires) sont
rdiges; on cre une administration et des coles; les tudes sont
rtablies, les arts cultivs. Cette premire renaissance est due aux
efforts de Charlemagne, d'Alcuin, de Leidrade, archevque de Lyon, de
Thodulf, vque d'Orlans, de saint Benot, abb d'Aniane,
d'Adalhard, abb de Corbie. Cette renaissance disparat entirement au
milieu des dsordres qui ont lieu pendant les rgnes des premiers
successeurs du grand empereur.


LOUIS LE DBONNAIRE, 814-840.

  817. Louis le Dbonnaire partage l'Empire entre ses trois fils,
       Lothaire, Ppin et Louis.

  818. Bernard qui s'est rvolt en Italie est vaincu, condamn et
       mis  mort.

  822. Pnitence publique de Louis le Dbonnaire  Attigny, pour
       expier la mort de son neveu.

  826. Harold, roi ou chef danois, se soumet  Louis le Dbonnaire
       et se fait baptiser.

  830. Premire rvolte des fils de Louis le Dbonnaire.

  833. Seconde rvolte des fils du Dbonnaire. Il est trahi au champ
       du Mensonge, dgrad, dpos et remplac par Lothaire.

  834. Louis le Dbonnaire est rtabli.

  838-839. Nouvelles rvoltes des fils du Dbonnaire.

  840. Mort de Louis le Dbonnaire. Partage de l'Empire entre ses
       fils.




LISTES CHRONOLOGIQUES

DES EMPEREURS ROMAINS ET DES ROIS FRANKS, WISIGOTHS ET BURGONDES QUI
ONT RGN PENDANT CETTE PRIODE.


I. EMPEREURS ROMAINS.

    Jules Csar  48-30 av. J.-C.
    Auguste      30 av. J.-C.--14 ap. J.-C.
    Tibre                                             41
    Caligula                                           37
    Claude I                                           41
    Nron                                              54
    Galba                                              68
    Othon                                             _id._
    Vitellius                                         _id._
    Vespasien                                          69
    Titus                                              79
    Domitien                                           81
    Nerva                                              96
    Trajan                                             98
    Adrien                                            117
    Antonin                                           138
    Marc-Aurle et Verus                              161
    Commode                                           180
    Pertinax                                          193
    Didius Julianus                                  _id._
    Albinus                                          _id._
    Pescennius Niger                                 _id._
    Septime Svre                                   _id._
    Caracalla et Gta                                 211
    Macrin                                            217
    Hliogabale                                       218
    Alexandre Svre                                  222
    Maximin                                           232
    Les deux Gordiens                                 237
    Maxime                                           _id._
    Pupien et Balbin                                 _id._
    Gordien III                                       238
    Philippe                                          244
    Dce                                              249
    Gallus, Hostilianus et Volusien                   251
    milien                                           253
    Valrien                                         _id._
    Gallien                                           260
    Les trente Tyrans                             260-268
      parmi lesquels _Postumius_, dans la Gaule.
    Claude II                                         268
    Quintilius                                        270
    Aurlien                                         _id._
    Tacite et Florien                                 276
    Probus                                           _id._
    Carus                                             282
    Carin et Numrien                                 283
    Diocltien                                    284-305
    Maximien Hercule lui est associ               en 286

291. _Partage de l'Empire en 4 prfectures._

  CSARS CHARGS DE GOUVERNER LA PRFECTURE DE LA GAULE, BRETAGNE
    ET ESPAGNE.

      _Constance Chlore_                              291
      _Constantin_                                    306
    Constantin                                    323-335
      _Constantin II_                             337-340
      _Constant_                                  337-350
    Constance II                                  353-361
      _Julien_                                        355
    Julien                                        361-363
    Jovien                                            363
    Valentinien I                                 364-375
    Gratien                                       375-383
    Valentinien II                                375-392
    Maxime                                        383-388
      _Eugne_                                        392
    Thodose                                          394

395. _Partage de l'Empire._

EMPEREURS d'OCCIDENT.

    Honorius                                      395-423
    Jean                                          423-425
    Valentinien III                               425-455
    Maxime                                            455
    Avitus                                            455
    Majorien                                      457-460
    Libius Svre                                     461
      _gidius_  }
      _Syagrius_ } rgnent en Gaule.
    Anthmius                                         467
    Olybrius                                          472
    Glycerius                                         473
    Oreste et Augustule                           475-476
    Odoacre, chef des Hrules, renverse
      Oreste et Augustule, prend le titre de
      roi d'Italie, et met fin  l'empire
      d'Occident.


II. ROIS DE FRANCE

  de 428  840.

I. _Mrovingiens._
    428. Clodion.
    448. Mrove.
    458. Childric.
    481. Clovis.
    511. Le royaume est partag entre les fils de Clovis.

ROIS DE PARIS.

    511. Childebert, [+] 558.

ROIS DE SOISSONS.

    511. Clotaire, [+] 561.

ROIS D'ORLANS.

    511. Clodomir, [+] 524.

ROIS D'AUSTRASIE.

    511. Thierry.
    537. Thodebert.
    548. Thodebald, [+] en 555.

    538. Clotaire I, matre de toute la monarchie.
    561. Le royaume est partag entre les fils de Clotaire I.

ROIS DE PARIS.

    561. Caribert, [+] 567.

ROIS DE SOISSONS.

    561. Chilpric II.
    584. Clotaire II.

ROIS D'ORLANS ET DE BOURGOGNE.

    561. Gontran [+] 593.
    593. Childebert II.
    596. Thierry II, [+] 613.

ROIS D'AUSTRASIE.

    561. Sigebert.
    575. Childebert II.
    596. Thodebert II, [+] 612.

    613. Clotaire II runit toute la monarchie. [+] 628.
    628. Dagobert. A sa mort, 638, la monarchie est partage en deux
         royaumes.

ROIS DE NEUSTRIE ET DE BOURGOGNE.

    638. Clovis II, [+] 656.
    656. Clotaire III.
    670. Thierry III.
    691. Clovis III.
    695. Childebert III.
    711. Dagobert III.
    716. Chilpric II.
    717. Clotaire IV.
    720. Thierry IV.
    737-742. Interrgne.
    742. Childric III, dpos en 752.

ROIS D'AUSTRASIE.

    638. Sigebert II, [+] 656.
    660. Childric II.
    674. Dagobert II, [+] 679.

_Maires du palais de la famille d'Hristal, ducs d'Austrasie._

    Ppin d'Hristal, [+] 714.
    Charles Martel, [+] 741.
    Ppin le Bref.

2. _Carlovingiens._

    752. Ppin le Bref.
    768. Charlemagne et Carloman. 771, Charlemagne seul.
    800, Charlemagne empereur.
    814. Louis le Dbonnaire, meurt en 840.


III. ROIS DES WISIGOTHS

  _qui ont rgn en Aquitaine_.

    412. Ataulphe.
    415. Wallia.
    420. Thodoric I.
    451. Thorismond.
    452. Thodoric II}
    467. Euric       } conquirent l'Espagne.
    484. Alaric II, tu  Vouill, 507.
         Ses successeurs ne possdent plus en France que la
         Septimanie, et rsident en Espagne.


IV. ROIS BURGONDES.

    413. Gondicaire.
    443-470. Gondioche et _Chilpric_.
    470. Gondebaud et _Chilpric_, _Godomar_, _Godesegil_.
    516. Sigismond.
    524. Godemar.--En 534 le royaume des Burgondes est conquis par les
         Franks.




LES GRANDS FAITS

DE

L'HISTOIRE DE FRANCE

RACONTS PAR LES CONTEMPORAINS.


LES PEUPLES DE L'ANCIENNE GAULE.

  50 ans avant J.-C.

Toute la Gaule est divise en trois parties, dont l'une est habite
par les Belges[1], l'autre par les Aquitains[2], la troisime par ceux
que nous appelons Gaulois, et qui dans leur langue se nomment Celtes.
Ces nations diffrent entre elles par le langage, les moeurs et les
lois. Les Gaulois sont spars des Aquitains par la Garonne, des
Belges par la Marne et la Seine. Les Belges sont les plus braves de
tous ces peuples; trangers aux moeurs lgantes et  la civilisation
de la Province romaine[3], ils ne reoivent point du commerce
extrieur ces produits du luxe qui contribuent  nerver le courage;
d'ailleurs, voisins des peuples de la Germanie qui habitent au del du
Rhin, ils sont continuellement en guerre avec eux. Par la mme raison,
les Helvtiens[4] surpassent en valeur le reste des Gaulois; ils
luttent chaque jour avec les Germains pour les repousser, et pour
pntrer eux-mmes sur leur territoire.

    CSAR, _Commentaires ou Mmoires sur la guerre des Gaules_, liv.
      I, ch. 1. Traduction de M. Baudement.

   Jules Csar naquit  Rome 100 av. J.-C., et fut assassin l'an 44
   av. J.-C. Il est clbre pour avoir conquis la Gaule, renvers la
   rpublique romaine et tabli l'empire. Csar a laiss de prcieux
   Mmoires ou Commentaires sur la guerre des Gaules et sur la guerre
   civile qu'il soutint contre les derniers dfenseurs de la
   rpublique.

  [1] La plupart des peuples de la Belgique taient d'origine
  germanique (CSAR, liv. II, ch. 4), mais les Belges (Bolgs)
  taient de race celtique.

  [2] Les Aquitains diffrent absolument des deux autres peuples,
  non-seulement par leur langage, mais encore par leur figure, qui
  approche plus de la figure des Ibres (Espagnols) que de celle
  des Gaulois. (STRABON, IV, 1.)

  [3] La Provence, qui avait t soumise par les Romains cent ans
  avant le reste de la Gaule.

  [4] Les Helvtiens habitaient la Suisse.


DESCRIPTION DE LA GAULE.

  Sous Auguste, vers le commencement de l're chrtienne.

Toute la Gaule est arrose par des fleuves qui descendent des Alpes,
des Pyrnes et des Cvennes et qui vont se jeter, les uns dans
l'Ocan, les autres dans la Mditerrane. Les lieux qu'ils traversent
sont pour la plupart des plaines et des collines qui donnent naissance
 des ruisseaux assez forts pour porter bateau. Les lits de tous ces
fleuves sont, les uns  l'gard des autres, si heureusement disposs
par la nature, qu'on peut aisment transporter les marchandises de
l'Ocan  la Mditerrane et rciproquement; car la plus grande partie
du transport se fait par eau, en descendant ou en remontant les
fleuves; et le peu de chemin qui reste  faire par terre est d'autant
plus commode qu'on n'a que des plaines  traverser. Le Rhne surtout a
un avantage marqu sur les autres fleuves pour le transport des
marchandises, non-seulement parce que ses eaux communiquent avec
celles de plusieurs autres fleuves, mais encore parce qu'il se jette
dans la Mditerrane, qui l'emporte sur l'Ocan[5], et parce qu'il
traverse d'ailleurs les plus riches contres de la Gaule.

  [5] Strabon dit en effet, au liv. II, que les avantages de la
  Mditerrane sont d'avoir des ctes situes sous un meilleur
  climat et habites par des nations polices.

Quant aux productions de la Gaule, la Narbonnaise[6] entire donne les
mmes fruits que l'Italie. Cependant,  mesure qu'on avance vers le
Nord et les Cvennes, l'olivier et le figuier disparaissent, quoique
tout le reste y croisse. Il en est de mme de la vigne, elle russit
moins dans la partie septentrionale de la Gaule; tout le reste produit
beaucoup de bl, de millet, de glands, et abonde en btail de toute
espce. Aucun terrain n'y est en friche, si ce n'est les parties
occupes par des marais ou par des bois; encore ces lieux mmes
sont-ils habits; ce qui nanmoins est l'effet de la grande population
plutt que de l'industrie des habitants; car les femmes y sont
trs-fcondes et excellentes nourrices. Mais les hommes sont ports 
l'exercice de la guerre plutt qu'aux travaux de la terre. Aujourd'hui
cependant, forcs de mettre bas les armes[7], ils s'occupent
d'agriculture.

  [6] Roussillon, Languedoc, Provence et partie du Dauphin.

  [7] Depuis que la Gaule tait soumise aux Romains.

Je l'ai dj dit et je le rpte encore: ce qui mrite surtout d'tre
remarqu dans cette contre, c'est la parfaite correspondance qui
rgne entre ses divers cantons, par les fleuves qui les arrosent et
par les deux mers[8] dans lesquelles ils versent leurs eaux;
correspondance qui, si l'on y fait attention, constitue en grande
partie l'excellence de ce pays, par la grande facilit qu'elle donne
aux habitants de communiquer les uns avec les autres et de se procurer
rciproquement tous les secours et toutes les choses ncessaires  la
vie. Cet avantage devient surtout sensible en ce moment o, jouissant
du loisir de la paix, ils s'appliquent  cultiver la terre avec plus
de soin et se civilisent de plus en plus. Une si heureuse disposition
de lieux, par cela mme qu'elle semble tre l'ouvrage d'un tre
intelligent plutt que l'effet du hasard, suffirait pour prouver la
Providence.

    STRABON, _Gographie_, liv. IV, ch. I et 12. Trad. par Letronne.

   Strabon, clbre gographe grec, n en Asie Mineure,  Amase, 50
   ans av. J.-C.

  [8] L'Ocan et la Mditerrane.


MOEURS ET USAGES DES GAULOIS.

Dans toute la Gaule, il n'y a que deux classes d'hommes qui soient
comptes pour quelque chose et qui soient honores; car la multitude
n'a gure que le rang des esclaves, n'osant rien par elle-mme, et
n'tant admise  aucun conseil. La plupart, accabls de dettes,
d'impts normes et de vexations de la part des grands, se livrent
eux-mmes en servitude  des nobles qui exercent sur eux tous les
droits des matres sur les esclaves. Des deux classes priviligies,
l'une est celle des druides, l'autre celle des chevaliers. Les
premiers, ministres des choses divines, sont chargs des sacrifices
publics et particuliers, et sont les interprtes des doctrines
religieuses. Le dsir de l'instruction attire auprs d'eux un grand
nombre de jeunes gens qui les ont en grand honneur. Les druides
connaissent de presque toutes les contestations publiques et prives.
Si quelque crime a t commis, si un meurtre a eu lieu, s'il s'lve
un dbat sur un hritage ou sur des limites, ce sont eux qui statuent;
ils dispensent les rcompenses et les peines. Si un particulier ou un
homme public ne dfre point  leur dcision, ils lui interdisent les
sacrifices; c'est chez eux la punition la plus grave. Ceux qui
encourent cette interdiction sont mis au rang des impies et des
criminels, tout le monde s'loigne d'eux, fuit leur abord et leur
entretien, et craint la contagion du mal dont ils sont frapps; tout
accs en justice leur est refus; et ils n'ont part  aucun honneur.
Tous ces druides n'ont qu'un seul chef, dont l'autorit est sans
bornes. A sa mort, le plus minent en dignit lui succde; ou, si
plusieurs ont des titres gaux, l'lection a lieu par le suffrage des
druides, et la place est quelquefois dispute par les armes. A une
certaine poque de l'anne, ils s'assemblent dans un lieu consacr sur
la frontire du pays des Carnutes (pays Chartrain), qui passe pour le
point central de toute la Gaule. L se rendent de toutes parts ceux
qui ont des diffrends, et ils obissent aux jugements et aux
dcisions des druides. On croit que leur doctrine a pris naissance
dans la Bretagne, et qu'elle fut de l transporte dans la Gaule; et
aujourd'hui ceux qui veulent en avoir une connaissance plus
approfondie vont ordinairement dans cette le pour s'y instruire.

Les druides ne vont point  la guerre et ne payent aucun des tributs
imposs aux autres Gaulois; ils sont exempts du service militaire et
de toute espce de charges. Sduits par de si grands privilges,
beaucoup de Gaulois viennent auprs d'eux de leur propre mouvement, ou
y sont envoys par leurs parents et leurs proches. L, dit-on, ils
apprennent un grand nombre de vers, et il en est qui passent vingt
annes dans cet apprentissage. Il n'est pas permis de confier ces vers
 l'criture, tandis que, dans la plupart des autres affaires
publiques et prives, ils se servent des lettres grecques. Il y a, ce
me semble, deux raisons de cet usage: l'une est d'empcher que leur
science ne se rpande dans le vulgaire; et l'autre, que leurs
disciples, se reposant sur l'criture, ne ngligent leur mmoire; car
il arrive presque toujours que le secours des livres fait que l'on
s'applique moins  apprendre par coeur et  exercer sa mmoire. Une
croyance qu'ils cherchent surtout  tablir, c'est que les mes ne
prissent point, et qu'aprs la mort, elles passent d'un corps dans un
autre, croyance qui leur parat singulirement propre  inspirer le
courage, en loignant la crainte de la mort. Le mouvement des astres,
l'immensit de l'univers, la grandeur de la terre, la nature des
choses, la force et le pouvoir des dieux immortels, tels sont en outre
les sujets de leurs discussions: ils les transmettent  la jeunesse.

La seconde classe est celle des chevaliers. Quand il en est besoin et
qu'il survient quelque guerre (ce qui, avant l'arrive de Csar, avait
lieu presque tous les ans, soit pour faire, soit pour repousser des
incursions), ils prennent tous part  cette guerre, et proportionnent
 l'clat de leur naissance et de leurs richesses le nombre de
serviteurs et de clients dont ils s'entourent. C'est pour eux la seule
marque du crdit et de la puissance.

Toute la nation gauloise est trs-superstitieuse; aussi ceux qui sont
attaqus de maladies graves, ceux qui vivent au milieu de la guerre et
de ses dangers, ou immolent des victimes humaines, ou font voeu d'en
immoler, et ont recours pour ces sacrifices au ministre des druides.
Ils pensent que la vie d'un homme est ncessaire pour racheter celle
d'un homme, et que les dieux immortels ne peuvent tre apaiss qu' ce
prix; ils ont mme institu des sacrifices publics de ce genre. Ils
ont quelquefois des mannequins d'une grandeur immense et tissus en
osier, dont ils remplissent l'intrieur d'hommes vivants; ils y
mettent le feu et font expirer leurs victimes dans les flammes. Ils
pensent que le supplice de ceux qui sont convaincus de vol, de
brigandage ou de quelque autre dlit, est plus agrable aux dieux
immortels; mais, quand ces hommes leur manquent, ils se rabattent sur
les innocents.

Le dieu qu'ils honorent le plus est Mercure. Il a un grand nombre de
statues; ils le regardent comme l'inventeur de tous les arts, comme le
guide des voyageurs, et comme prsidant  toutes sortes de gains et de
commerce. Aprs lui ils adorent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. Ils
ont de ces divinits  peu prs la mme ide que les autres nations.
Apollon gurit les maladies; Minerve enseigne les lments de
l'industrie et des arts; Jupiter tient l'empire du ciel, Mars celui de
la guerre; c'est  lui, quand ils ont rsolu de combattre, qu'ils font
voeu d'ordinaire de consacrer les dpouilles de l'ennemi. Ils lui
sacrifient ce qui leur reste du btail qu'ils ont pris; le surplus du
butin est plac dans un dpt public; et on peut voir, en beaucoup de
villes, de ces monceaux de dpouilles entasses en des lieux
consacrs. Il n'arrive gure, qu'au mpris de la religion, un Gaulois
ose s'approprier clandestinement ce qu'il a pris  la guerre, ou ravir
quelque chose de ces dpts. Le plus cruel supplice et la torture sont
rservs pour ce larcin.

Les Gaulois se vantent d'tre issus de Pluton, tradition qu'ils
disent tenir des druides. C'est pour cette raison qu'ils mesurent le
temps, non par le nombre des jours, mais par celui des nuits. Ils
calculent les jours de naissance, le commencement des mois et celui
des annes de manire que le jour suive la nuit dans leur calcul. Dans
les autres usages de la vie, ils ne diffrent gure des autres nations
qu'en ce qu'ils ne permettent pas que leurs enfants les abordent en
public avant d'tre adolescents et en tat de porter les armes. Ils
regardent comme honteux pour un pre d'admettre publiquement en sa
prsence son fils en bas ge.

Autant les maris ont reu d'argent de leurs pouses  titre de dot,
autant ils mettent de leurs propres biens, aprs estimation faite, en
communaut avec cette dot. On dresse conjointement un tat de ce
capital, et l'on en rserve les intrts. Quelque poux qui survive,
c'est  lui qu'appartient la part de l'un et de l'autre, avec les
intrts des annes antrieures. Les hommes ont, sur leurs femmes
comme sur leurs enfants, le droit de vie et de mort. Lorsqu'un pre de
famille d'une haute naissance vient  mourir, ses proches
s'assemblent, et s'ils ont quelque soupon sur sa mort, les femmes
sont mises  la question des esclaves; si le crime est prouv, on les
fait prir par le feu et dans les plus horribles tourments. Les
funrailles, eu gard  la civilisation des Gaulois, sont magnifiques
et somptueuses. Tout ce qu'on croit avoir t cher au dfunt pendant
sa vie, on le jette dans le bcher, mme les animaux; et il y a peu de
temps encore, on brlait avec lui les esclaves et les clients qu'on
savait qu'il avait aims, pour complment des honneurs qu'on lui
rendait.

Dans les cits qui passent pour administrer le mieux les affaires de
l'tat, c'est une loi sacre que celui qui apprend, soit de ses
voisins, soit par le bruit public, quelque nouvelle intressant la
cit, doit en informer le magistrat, sans la communiquer  nul autre,
l'exprience leur ayant fait connatre que souvent des hommes
imprudents et sans lumires s'effrayent de fausses rumeurs, se portent
 des crimes et prennent des partis extrmes. Les magistrats cachent
ce qu'ils jugent convenable, et rvlent  la multitude ce qu'ils
croient utile. C'est dans l'assemble seulement qu'il est permis de
s'entretenir des affaires publiques.

    CSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VI, ch. 13  21.


MME SUJET.

En gnral, tous les peuples connus aujourd'hui sous le nom de Gaulois
sont belliqueux, vifs, prompts  se battre, d'ailleurs d'un naturel
plein de candeur et sans malice. Aussi, pour peu qu'on les irrite, ils
courent en masse aux armes; et cela sans dissimuler leurs projets, et
sans y apporter la moindre circonspection. Cela fait qu'on peut
aisment les vaincre en employant les ruses de la guerre; car, qui
veut les provoquer au combat, quel que soit le temps ou le lieu, et
sous quelque prtexte qu'il lui plaise, les trouvera toujours prts 
l'accepter, sans qu'ils y portent autre chose que leur force et leur
audace. Nanmoins ces qualits n'empchent point qu'ils ne soient
dociles et qu'ils ne se laissent facilement persuader, lorsqu'il
s'agit de ce qui peut leur tre utile. Aussi est-on parvenu  leur
faire goter l'tude des lettres.

Leur force vient, non-seulement de l'avantage de la taille, mais
encore de leur nombre. La franchise et la simplicit de leur caractre
font que chacun ressent les injustices qu'on fait  son voisin, et
qu'elles excitent chez eux une telle indignation qu'ils se rassemblent
promptement pour les venger. Il est vrai qu' prsent, soumis aux
Romains, ils sont obligs de vivre en paix et d'obir  leurs
vainqueurs.

Par ce caractre des Gaulois, on peut expliquer la facilit de leurs
migrations. Dans leurs expditions, ils marchaient tous  la fois, ou
plutt ils se transportaient ailleurs avec leurs familles, toutes les
fois qu'ils taient chasss par des ennemis suprieurs en force. Aussi
ont-ils moins cot de peine  vaincre aux Romains que les Ibres[9].
La raison en est que les Gaulois combattant en grand nombre  la fois,
leurs checs devenaient des dfaites gnrales, au lieu que les
Ibres, pour mnager leurs forces, morcelaient pour ainsi dire la
guerre en plusieurs petits combats qu'ils livraient tantt d'un ct,
tantt de l'autre,  la manire des brigands. Tous les Gaulois sont
naturellement bons soldats; mais ils se battent mieux  cheval qu'
pied. Aussi les Romains tirent-ils de la Gaule leur meilleure
cavalerie. Les plus vaillants d'entre les Gaulois sont ceux qui
habitent vers le Nord et prs de l'Ocan. Les Belges, surtout, passent
pour tre les plus braves. Seuls ils ont soutenu les incursions des
Germains, des Cimbres et des Teutons. Les Belges les plus vaillants
sont les Bellovaques[10] et les Suessons[11]. La Belgique est si
peuple, qu'on y comptait autrefois[12] jusqu' trois cent mille
hommes en tat de porter les armes.

  [9] La guerre des Ibres dura deux cents ans.

  [10] Les habitants du Beauvaisis.

  [11] Les habitants du Soissonnais.

  [12] Au temps de Csar.

Les Gaulois laissent crotre leurs cheveux[13]; ils portent
des saies[14] et couvrent leurs extrmits infrieures de
hauts-de-chausses[15]; leurs tuniques sont fendues, descendent
jusqu'au-dessous des reins et ont des manches. La laine des moutons de
la Gaule est rude, mais longue; on en fabrique des saies  poils.
Nanmoins on entretient, mme dans les parties septentrionales, des
troupeaux de moutons qui donnent une assez belle laine, par le soin
qu'on a de les couvrir avec des peaux.

  [13] C'est d'aprs cet usage que les Romains ont appel la Gaule
  transalpine la Gaule chevelue, except la partie mridionale, la
  Narbonnaise, qu'ils appelaient la Gaule _braccata_, ou Gaule 
  braies ou  hauts-de-chausses.

  [14] Espce de manteau militaire ou capot.

  [15] Pantalons trs-amples.

L'armure des Gaulois est proportionne  leur taille. Un long sabre
leur pend au ct droit; leurs boucliers aussi sont fort longs, et
leurs lances  proportion. Ils portent de plus une espce de pique
qu'on nomme _mataris_, et quelques-uns font usage de l'arc et de la
fronde. Ils se servent encore d'un trait en bois, semblable au javelot
des Romains, qu'ils lancent de la main, et non par le moyen d'une
courroie,  de plus longues distances que ne porterait une flche;
cette arme leur sert surtout pour la chasse des oiseaux.

La plupart des Gaulois conservent encore aujourd'hui l'usage de
coucher  terre, et celui de prendre leurs repas assis sur la paille.
Leur nourriture ordinaire est du lait et des viandes de toute espce,
mais particulirement du cochon, tant frais que sal. Leurs cochons
restent en pleine campagne et l'emportent sur ceux des autres pays
pour la taille, la force et la vitesse; au point qu'ils sont aussi 
craindre que les loups, pour les personnes qui n'ont pas coutume d'en
approcher.

Les Gaulois habitent des maisons vastes, construites avec des planches
et des claies, et termines par un toit cintr et couvert d'un chaume
pais. Ils possdent un si grand nombre de troupeaux de moutons et de
cochons, qu'ils fournissent non-seulement Rome, mais l'Italie presque
entire de saies et de porc sal.

La plupart des peuples de la Gaule avaient autrefois un gouvernement
aristocratique; tous les ans on choisissait un gouverneur et un
gnral que le peuple nommait pour le commandement des troupes.

Dans leurs assembles, les Gaulois observent un usage qui leur est
particulier. Si quelqu'un trouble ou interrompt celui qui a la parole,
un huissier s'avance, l'pe  la main, et lui ordonne avec menaces de
se taire; s'il persiste  troubler l'assemble, l'huissier rpte ses
menaces une seconde, puis une troisime fois, et enfin s'il n'est
point obi, il lui coupe du manteau un assez grand morceau pour que le
reste ne puisse plus servir.

Quant aux occupations des deux sexes, distribues chez les Gaulois
d'une manire oppose  ce qui se fait parmi nous[16], cet usage leur
est commun avec beaucoup d'autres peuples barbares.

  [16] Les femmes taient charges de tous les travaux que les
  hommes devaient faire, et ceux-ci passaient leur temps, soit  la
  guerre, soit dans l'oisivet.

Chez presque tous les Gaulois, il y a trois sortes de personnes qui
jouissent d'une considration particulire, ce sont les bardes[17],
les devins et les druides[18]. Les bardes composent et chantent des
hymnes; les devins s'occupent des sacrifices et de l'tude de la
nature; et les druides joignent  cette tude celle de la morale. On
a si bonne opinion de la justice des druides, qu'on s'en rapporte 
leur jugement sur les procs, tant particuliers que publics. Autrefois
ils taient mme les arbitres des guerres, qu'ils russissaient
souvent  apaiser au moment o l'on tait prt  en venir aux mains.
C'taient surtout les accuss de meurtre qu'ils avaient  juger. Les
druides croient que les mes sont immortelles, et qu'il y aura des
poques dans lesquelles le feu et l'eau prendront le dessus tour 
tour.

  [17] _Barde_, chanteur, pote.

  [18] _Druide_, du celtique _derv_, chne.

A leur franchise et  leur vivacit naturelle, les Gaulois joignent
beaucoup d'imprudence, d'ostentation et d'amour pour la parure. Tous
ceux qui sont revtus de quelque dignit portent des ornements d'or,
tels que des colliers, des bracelets et des habits de couleur
travaills en or. L'inconstance de leur caractre fait qu'ils se
vantent d'une manire insupportable de leurs victoires, et qu'ils
tombent dans la plus grande consternation lorsqu'ils sont vaincus.

Ils ont en outre, ainsi que la plupart des peuples septentrionaux, des
coutumes tranges qui annoncent leur barbarie et leur frocit. Tel
est, par exemple, l'usage de suspendre au cou de leurs chevaux, en
revenant de la guerre, les ttes des ennemis qu'ils ont tus, et de
les exposer ensuite en spectacle attaches au-devant de leurs portes.
Posidonius[19] dit avoir t tmoin, en plusieurs endroits, de cette
coutume qui l'avait d'abord rvolt, mais  laquelle il avait fini par
s'habituer. Lorsque parmi ces ttes, il s'en trouvait de quelques
hommes de marque, ils les embaumaient avec de la rsine de cdre[20],
les faisaient voir aux trangers, et ils refusaient de les vendre mme
au poids de l'or.

  [19] Posidonius, philosophe stocien, contemporain de Pompe et
  de Cicron, qui tint cole  Rhodes. Tous ses crits sont perdus;
  on ne les connat que par un petit nombre de fragments qui nous
  ont t conservs par quelques auteurs anciens. Posidonius avait
  visit la Gaule.

  [20] La rsine de cdre servait aussi chez les gyptiens 
  embaumer les morts.

Cependant les Romains les ont obligs de renoncer  cette cruaut,
comme aux usages qui regardent les sacrifices et les divinations,
usages absolument opposs  ce qui se pratique parmi nous. Tel tait,
par exemple, celui d'ouvrir d'un coup de sabre le dos d'un homme
dvou  la mort, et de tirer des prdictions de la manire dont la
victime se dbattait. Ils ne faisaient les sacrifices que par le
ministre des druides[21]. On leur attribue encore diverses autres
manires d'immoler des hommes, comme de les percer  coups de flche,
ou de les crucifier dans leurs temples. Quelquefois ils brlaient des
animaux de toute espce, jets ensemble avec des hommes dans le creux
d'une espce de colosse fait de bois et de foin[22].

    STRABON, _Gographie_, liv. IV, ch. 4.

  [21] Csar donne pour cela un prcieux dtail et qui diminue de
  beaucoup l'horreur que nous inspire ces immolations. Les
  druides, dit-il, sont persuads que de ces supplices, les plus
  agrables aux dieux sont ceux des criminels qui ont t saisis
  dans le vol, dans le brigandage ou dans quelque autre forfait.
  (Liv. III.) Les prtres excutaient eux-mmes les condamns 
  mort.

  [22] Ces sacrifices ont t abolis par l'empereur Claude.


MME SUJET.

Les Gaulois sont d'une taille leve, ont la carnation molle, la peau
blanche et les cheveux naturellement blonds; ils cherchent mme par
diverses prparations  augmenter cette couleur propre  la chevelure,
qu'ils lavent habituellement avec une lessive de chaux. Ils relvent
droit les cheveux du front sur le sommet du crne, et les rejettent
ensuite en arrire vers le chignon du cou, de manire qu'ils
rappellent assez la figure des Satyres et des Faunes. Par ce moyen,
ils parviennent  paissir leur chevelure  un tel point qu'elle ne
diffre presqu'en rien de la crinire des chevaux. Les uns se coupent
la barbe entirement, d'autres en conservent une partie. Les nobles se
rasent les joues, mais laissent crotre leurs moustaches si longues
qu'elles leur couvrent entirement la bouche; aussi, lorsqu'ils
mangent, les poils se remplissent des dbris des aliments, et ce
qu'ils boivent ne leur parvient, pour ainsi dire, qu' travers un
filtre. Ils prennent leur repas assis, non sur des siges, mais 
terre, o des peaux de chiens ou de loups leur tiennent lieu de
coussins, et se font servir par des enfants de l'un ou de l'autre
sexe, qui remplissent ces fonctions jusqu' l'adolescence. Prs du
lieu o ils mangent, sont des fourneaux remplis de feu, qui portent ou
des chaudires ou des broches charges de grosses pices de viande.
Ils font hommage des meilleurs morceaux aux htes les plus distingus.

Les Gaulois invitent aussi les trangers  leurs festins, et ne leur
demandent qui ils sont, et quelles affaires les attirent, qu'aprs
qu'ils ont mang. Mais dans leurs repas mme, les convives ont
l'habitude, pour peu qu'une dispute de paroles s'engage entre eux, de
se lever sur-le-champ et de se provoquer rciproquement en combat
singulier, tant ils font peu de cas de leur vie. Ce mpris de la mort
tient  ce que les Gaulois sont fortement attachs  la doctrine de
Pythagore, qui enseigne que les mes des hommes sont immortelles, et
que chacun doit, aprs un certain nombre d'annes dtermin, revenir 
la vie, l'me se revtant  cette poque d'un autre corps. C'est aussi
d'aprs cette opinion, que dans les funrailles quelques-uns ont
adopt l'usage d'crire des lettres  leurs amis dfunts, et de les
jeter au milieu du bcher, comme si elles devaient tre lues par le
mort  qui elles sont adresses.

Dans les voyages et dans les batailles, les Gaulois se servent de
chars  deux chevaux qui portent un cocher et un guerrier combattant.
Lorsqu' la guerre ils se trouvent en prsence d'un ennemi  cheval,
ils commencent par lancer contre lui le javelot, puis ils descendent
du char et en viennent au combat  l'pe. Quelques-uns mprisent la
mort  un tel point qu'ils courent tous les hasards de la guerre le
corps entirement nu, n'ayant qu'une ceinture autour des reins. Ils
mnent avec eux des servants, de condition libre, qu'ils choisissent
parmi les pauvres et qui les suivent en campagne, soit comme cochers,
soit comme cuyers chargs de porter leurs armes. Lorsque deux armes
sont en prsence, quelques-uns ont la coutume de se porter en avant du
front de bataille, et de dfier en combat singulier les plus braves de
la ligne oppose, en brandissant leurs armes pour inspirer de l'effroi
 l'ennemi. Si l'on rpond  cet appel, ils se mettent  chanter les
hauts faits de leurs anctres et leur propre vaillance, accablent au
contraire d'insultes le guerrier qui se prsente, et par les discours
les plus injurieux cherchent  lui faire perdre courage. Ds qu'un
ennemi est tomb, ils lui coupent la tte, qu'ils attachent au cou de
leurs chevaux, ou remettent ces dpouilles sanglantes  leurs
servants, et entonnent l'hymne de la victoire.

Le vtement des Gaulois est d'une bizarrerie frappante. Ils portent
des tuniques teintes et semes de fleurs de diverses couleurs, des
hauts-de-chausses qu'ils nomment _braies_, et s'attachent sur les
paules avec des agrafes, des saies rayes, d'une toffe  carreaux de
couleur et trs-serrs[23], fort paisse en hiver, et mince en t.

  [23] C'est l'ancienne tiretaine du moyen ge, ou tartan des
  cossais, peuple galement d'origine gauloise.

Les Gaulois sont en gnral d'un aspect effrayant. Dans la
conversation leur voix est grave et rude; ils parlent avec brivet,
emploient des expressions figures et s'noncent souvent en termes
obscurs ou mtaphoriques. Ils font un grand usage de l'hyperbole,
surtout lorsqu'il s'agit de se vanter eux-mmes ou de dpriser les
autres. Enfin, le ton de leurs discours est hautain, visant 
l'lvation et portant souvent une empreinte tragique. Ils ont
l'esprit vif, et sont assez susceptibles d'instruction; on trouve mme
chez eux des potes qu'ils appellent _bardes_, et qui en
s'accompagnant sur un instrument semblable  notre lyre, chantent les
vers qu'ils ont composs, soit pour clbrer, soit pour diffamer ceux
qui en sont le sujet. Ils ont aussi quelques philosophes ou
thologiens, jouissant d'une grande considration et connus sous le
nom de _druides_. Ils consultent en outre des devins singulirement
estims parmi eux, qui prdisent l'avenir d'aprs le vol des oiseaux
ou l'inspection des victimes offertes en sacrifice, et auxquels tout
le peuple obit. Ces devins pratiquent, particulirement quand il
s'agit d'une consultation sur une affaire importante, une coutume
tellement hors des ides ordinaires, que l'on a peine  y croire. Ils
immolent un homme en le frappant d'un coup d'pe dans la poitrine, et
lorsqu'il tombe, ils annoncent l'avenir d'aprs les circonstances de
la chute, les convulsions des membres du mourant, et la manire dont
le sang coule, pronostics auxquels ils ajoutent foi, en s'appuyant sur
une longue suite d'observations conserves depuis des temps
trs-reculs. Les Gaulois sont dans l'usage de n'offrir aucun
sacrifice sans la prsence d'un druide. Comme ils leur croient une
connaissance plus prcise de la nature de la Divinit et qu'ils les
regardent comme ses interprtes, ils supposent que les actions de
grces qu'ils offrent, et leurs prires pour obtenir quelques faveurs,
doivent passer par ces prtres pour arriver aux dieux. Du reste, ce
n'est pas seulement dans la paix, mais encore dans la guerre, que les
druides savent se faire obir. Souvent, lorsque des armes taient
dj ranges en bataille, les glaives tirs et les javelots prts 
s'chapper des mains, on a vu ces prtres se montrer soudain au milieu
des deux lignes, et, tels que les enchanteurs qui, par de magiques
accents, charment la fureur des btes froces, calmer d'un mot la rage
des combattants.

Les femmes gauloises sont en gnral trs-belles de figure et presque
de la mme taille que les hommes, et peuvent leur disputer l'avantage
de la force. Les enfants viennent au monde pour la plupart avec des
cheveux blancs; mais en avanant en ge, leur chevelure change et
prend la couleur de celle de leurs pres.

On trouve les Gaulois adonns, ds la plus haute antiquit, au
brigandage, envahissant les terres trangres et mprisant toutes les
lois humaines. Ce sont eux qui ont pris Rome, saccag le temple de
Delphes, rendu tributaires une grande partie de l'Europe et plusieurs
contres de l'Asie, et qui se sont tablis sur le territoire des
peuples qu'ils avaient vaincus. De leur mlange avec les Grecs[24] ils
ont pris le nom de Gallo-Grecs, et ont enfin dfait les plus
puissantes armes des Romains.

  [24] Dans l'Orient, en Galatie.

L'excessive barbarie de leurs moeurs se montre jusque dans les
sacrifices impies qu'ils offrent aux dieux. Ils gardent les
malfaiteurs en prison pendant cinq annes, et les attachent ensuite,
en l'honneur de la Divinit,  des croix leves sur un vaste bcher,
o ils les immolent en sacrifice avec d'autres prmices rserves pour
ces solennits. Ils emploient  un usage semblable les prisonniers
qu'ils font  la guerre, et il en est mme qui, indpendamment des
hommes, gorgent encore les animaux qu'ils ont pris dans la mle, ou
les font prir soit dans les flammes, soit par tout autre genre de
supplice.

    DIODORE DE SICILE, liv. 5, ch. 28  32. Traduit par Miot.

   Diodore de Sicile, historien grec, vivait au temps de Csar et
   d'Auguste; il est auteur d'une histoire universelle; des quarante
   livres qui la composaient, il n'en reste plus que quinze.


LES GAULOIS EN ITALIE.

  587  222 av. J.-C.

C'est au pied des Alpes que commencent les plaines de la partie
septentrionale de l'Italie, qui par leur fertilit et leur tendue
surpassent tout ce que l'histoire nous a jamais appris d'aucun pays de
l'Europe. Ces plaines taient occupes autrefois par les trusques;
depuis, les Gaulois, qui leur taient voisins et qui ne voyaient
qu'avec un oeil jaloux la beaut du pays, s'tant mls avec eux par
le commerce, tout d'un coup sur un lger prtexte fondirent avec une
grosse arme sur les trusques, les chassrent des plaines arroses
par le P, et se mirent en leur place.

Vers la source du fleuve taient les Laens et les Lbicens; ensuite
les Insubriens, nation fort puissante; aprs eux, les Cnomans; auprs
de la mer Adriatique, les Vntes, peuple ancien qui avait  peu prs
les mmes coutumes et le mme habillement que les autres Gaulois, mais
qui parlait une langue diffrente. Au del du P et autour de
l'Apennin, les premiers qui se prsentaient taient les Anianes,
ensuite les Boens; aprs eux, vers la mer Adriatique, les Lingons, et
enfin sur la cte, les Snonais.

Tous ces peuples taient rpandus par villages, qu'ils ne fermaient
point de murailles. Ils ne savaient ce que c'tait que meubles; leur
manire de vivre tait simple; point d'autre lit que de l'herbe, ni
d'autre nourriture que de la viande[25]; la guerre et la culture de
leurs champs faisaient toute leur tude; toute autre science, tout
autre art leur tait inconnu. Leurs richesses consistaient en or et en
troupeaux, les seules choses que l'on peut facilement transporter d'un
lieu en un autre  son choix ou selon les diffrentes conjonctures.
Ils s'appliquaient surtout  s'attacher un grand nombre de personnes,
parce qu'on n'tait puissant parmi eux qu' proportion du nombre des
clients dont on disposait. D'abord, ils ne furent pas seulement
matres du pays, mais encore de plusieurs contres voisines qu'ils
soumirent par la terreur de leurs armes. Peu de temps aprs, ayant
vaincu les Romains et leurs allis ( l'Allia), ils les menrent
battant pendant trois jours jusqu' Rome, dont ils s'emparrent, 
l'exception du Capitole. Mais les Vntes s'tant jets sur leur pays,
ils s'accommodrent avec les Romains, leur rendirent leur ville, et
coururent au secours de leur patrie[26]. Ils se firent ensuite la
guerre les uns aux autres. Leur grande puissance excita aussi la
jalousie de quelques-uns des peuples qui habitaient les Alpes. Piqus
de se voir si fort au-dessous d'eux, ils se runirent, prirent les
armes et firent souvent des incursions dans leur pays.

  [25] Posidonius le stocien dit: Voici comment les Celtes
  servent  manger. Ils se mettent du foin sous eux, et mangent sur
  des tables de bois, peu leves au-dessus de terre. Le manger
  consiste en trs-peu de pain, et beaucoup de viandes bouillies et
  rties sur la braise ou  la broche. On les apporte proprement,
  il est vrai; mais ils y mordent comme des lions, saisissant des
  membres entiers des deux mains. S'il se trouve quelque chose de
  dur  arracher, ils l'entament avec un long couteau qui est 
  leur ct dans une gane particulire. (ATHNE, _Festin des
  philosophes_, trad. de Lefebvre de Villebrune, in-4, t. II, p.
  82.)

  [26] On verra combien le rcit de Polybe diffre de celui de
  Tite-Live, et combien ce dernier auteur a flatt les Romains.

Pendant ce temps-l, les Romains s'taient relevs de leurs pertes et
avaient compos avec les Latins. Trente ans aprs la prise de Rome,
les Gaulois s'avancrent jusqu' Albe avec une grande arme. Les
Romains surpris, et n'ayant pas eu le temps de faire venir les troupes
de leurs allis, n'osrent leur aller au-devant. Mais douze ans aprs,
les Gaulois tant revenus avec une arme nombreuse, les Romains, qui
s'y attendaient, assemblent leurs allis, s'avancent avec ardeur et
brlent d'en venir aux mains. Cette fermet pouvanta les Gaulois; il
y eut diffrents sentiments parmi eux sur ce qu'il y avait  faire;
mais, la nuit venue, ils firent une retraite qui approchait fort d'une
fuite. Depuis ce temps-l ils restrent chez eux sans remuer, pendant
treize ans.

Ensuite voyant les Romains crotre en puissance et en force, ils
conclurent avec eux un trait de paix, auquel pendant quatre ans ils
ne donnrent aucune atteinte. Mais menacs d'une guerre de la part des
peuples d'au del des Alpes, et craignant d'en tre accabls, ils
leur envoyrent tant de prsents, ils surent si bien faire valoir la
liaison qu'il y avait entre eux et les Gaulois d'en de les Alpes,
qu'ils leur firent tomber les armes des mains. Ils leur persuadrent
ensuite de les reprendre contre les Romains, et s'engagrent de courre
avec eux tous les risques de cette guerre. Joints ensemble, ils
passent par l'trurie, gagnent les peuples de ce pays  leur parti,
font un riche butin sur les terres des Romains et en sortent sans que
personne fasse mine de les inquiter. De retour chez eux, une sdition
s'leva sur le partage du butin; c'tait  qui aurait la meilleure
part, et leur avidit leur fit perdre la plus grande partie, et du
butin et de leur arme. Cela est assez ordinaire aux Gaulois,
lorsqu'ils ont fait quelque capture, surtout quand le vin et la
dbauche leur chauffent la tte.

Quatre ans aprs cette expdition, les Samnites et les Gaulois
joignant ensemble leurs forces, livrrent bataille aux Romains dans le
pays des Camertins et en dfirent un grand nombre. Les Romains,
irrits par cet chec, revinrent peu de jours aprs avec toutes leurs
troupes dans le pays des Sentinates. Dans cette bataille, les Gaulois
perdirent la plus grande partie de leurs troupes, et le reste fut
oblig de s'enfuir  vau-de-route dans leur pays. Ils revinrent encore
dix ans aprs, avec une grande arme, pour assiger Arretium[27]. Les
Romains accoururent pour secourir les assigs et livrrent bataille
devant la ville, mais ils furent vaincus, et Lucius, qui les
commandait, y perdit la vie. M. Curius, son successeur, leur envoya
demander les prisonniers; mais contre le droit des gens ils mirent 
mort ceux qui taient venus de sa part. Les Romains outrs se mettent
sur-le-champ en campagne; les Snonais se prsentent, la bataille se
donne, les Romains victorieux en tuent la plus grande partie, chassent
le reste, et se rendent matres de tout le pays. C'est dans cet
endroit de la Gaule cisalpine qu'ils envoyrent pour la premire fois
une colonie, et qu'ils btirent une ville nomme Sna[28] du nom des
Snonais qui l'avaient les premiers habite.

  [27] Arezzo.

  [28] Sinigaglia.

La dfaite des Snonais fit craindre aux Boens qu'eux mmes et leur
pays n'eussent le mme sort. Ils levrent une arme formidable, et
engagrent les trusques  se joindre  eux. Le rendez-vous tait au
lac Vadimon, et ils s'y mirent en bataille. Presque tous les trusques
y prirent, et il n'y eut que les Boens qui chapprent par la fuite.
Mais l'anne suivante, ils se ligurent une seconde fois, et ayant
enrl toute la jeunesse, ils livrrent bataille aux Romains. Ils y
furent entirement dfaits, et contraints, malgr qu'ils en eussent,
de demander la paix aux Romains et de faire un trait avec eux. Tout
ceci se passa trois ans avant que Pyrrhus entrt dans l'Italie, et
cinq ans avant la droute de Delphes (282 av. J.-C). De cette fureur
de guerre que la fortune semblait avoir souffle aux Gaulois, les
Romains tirrent deux grands avantages. Le premier fut, qu'accoutums
 tre battus par les Gaulois, ils ne pouvaient ni rien voir, ni rien
craindre de plus terrible que ce qui leur tait arriv; et c'est pour
cela que Pyrrhus les trouva si exercs et si aguerris. L'autre
avantage fut que les Gaulois rduits et dompts, ils furent en tat de
runir toutes leurs forces contre Pyrrhus, d'abord pour dfendre
l'Italie, et ensuite contre les Carthaginois pour leur enlever la
Sicile.

Pendant les quarante-cinq ans qui suivirent ces dfaites, les Gaulois
restrent tranquilles, et vcurent en bonne intelligence avec les
Romains. Mais aprs que la mort eut enlev ceux qui avaient t
tmoins de leurs malheurs, la jeunesse, qui leur succda, brutale et
froce, et qui n'avait jamais connu ni prouv le mal, commena  se
remuer, comme il arrive ordinairement. Elle chercha querelle aux
Romains pour des bagatelles, et entrana dans son parti les Gaulois
des Alpes. D'abord le peuple n'eut point de part  ces mouvements
sditieux; tout se tramait secrtement entre les chefs. De l vint que
les Gaulois transalpins s'tant avancs avec une arme jusqu'
Ariminium[29], le peuple, parmi les Boens, ne voulut pas marcher avec
eux. Il se rvolta contre ses chefs, s'leva contre ceux qui venaient
d'arriver, et tua ses propres rois Atis et Galatus. Il y eut mme
bataille range, o ils se massacrrent les uns les autres. Les
Romains, pouvants de l'irruption des Gaulois, se mirent en campagne,
mais apprenant qu'ils s'taient dfaits eux-mmes, ils reprirent la
route de leur pays.

  [29] Rimini.

Cinq ans aprs, sous le consulat de Marcus Lpidus, les Romains
partagrent entre eux les terres du Picenum, d'o ils avaient chass
les Snonais. Ce fut C. Flaminius qui, pour capter la faveur du
peuple, introduisit cette nouvelle loi, qu'on peut dire qui a t la
principale cause de la corruption des moeurs des Romains, et ensuite
de la guerre qu'ils eurent avec les Snonais. Plusieurs peuples de la
nation gauloise entrrent dans la querelle, surtout les Boens, qui
taient limitrophes des Romains. Ils se persuadrent que ce n'tait
plus pour commander et pour faire la loi, que les Romains les
attaquaient, mais pour les dtruire entirement. Dans cette pense,
les Insubriens et les Boens, les deux plus grands peuples de la
nation, se liguent ensemble et envoient chez les Gaulois qui
habitaient le long des Alpes et du Rhne, et qu'on appelait Gsates,
parce qu'ils servaient pour une certaine solde, car c'est ce que
signifie proprement ce mot. Pour gagner les deux rois Concolitan et
Anroeste, et les engager  armer contre les Romains, ils leur font
prsent d'une somme considrable; ils leur mettent devant les yeux la
grandeur et la puissance de ce peuple; ils les flattent par la vue des
richesses immenses qu'une victoire gagne sur lui ne manquera pas de
leur procurer; ils leur promettent solennellement de partager avec eux
tous les prils de cette guerre; ils leur rappellent les exploits de
leurs anctres, qui ayant pris les armes contre les Romains, les
avaient battus  plate couture, avaient pris d'emble la ville de Rome
et en taient rests les matres pendant sept mois, et qui aprs avoir
rendu la ville, non-seulement sans y tre forcs, mais mme avec
reconnaissance de la part des Romains, taient revenus dans leur
patrie sains et saufs et chargs de butin.

Cette harangue chauffa tellement les esprits, que jamais on ne vit
sortir de ces provinces une arme plus nombreuse et compose de
soldats plus braves et plus belliqueux. Au bruit de ce soulvement, on
trembla  Rome pour l'avenir; tout y fut dans le trouble et dans la
frayeur. On lve des troupes, on fait des magasins de vivres et de
munitions, on mne l'arme jusque sur les frontires, comme si les
Gaulois taient dj dans le pays, quoiqu'ils ne fussent pas encore
sortis du leur.

Enfin, huit ans aprs le partage des terres du Picenum, les Gsates et
les autres Gaulois franchirent les Alpes et vinrent camper sur le P.
Leur arme tait nombreuse et bien quipe. Les Insubriens et les
Boens soutinrent le parti qu'ils avaient pris; mais les Vntes et
les Cnomans se rangrent du ct des Romains, gagns par les
ambassadeurs qu'on leur avait envoys, ce qui obligea les rois gaulois
de laisser dans le pays une partie de leur arme pour le garder contre
ces peuples. Ils partent ensuite, et prennent leur route par
l'trurie, ayant avec eux cinquante mille hommes de pied, vingt mille
chevaux et autant de chars. Sur la nouvelle que les Gaulois avaient
pass les Alpes, les Romains firent marcher Lucius Emilius, l'un des
consuls,  Ariminium, pour arrter les ennemis par cet endroit. Un des
prteurs fut envoy dans l'trurie. Caius Atilius, l'autre consul,
tait all dans la Sardaigne. Tout ce qui resta dans Rome de citoyens
tait constern et croyait toucher au moment de sa perte. Cette
frayeur n'a rien qui doive surprendre. L'extrmit o les Gaulois les
avaient autrefois rduits tait encore prsente  leurs esprits. Pour
viter un semblable malheur, ils assemblent ce qu'ils avaient de
troupes, ils font de nouvelles leves, ils mandent  leurs allis de
se tenir prts; ils font venir des provinces soumises  leur
domination les registres o taient marqus les jeunes gens en ge de
porter les armes, afin de connatre toutes leurs forces. On donna aux
consuls la plus grande partie des troupes, et ce qu'il y avait de
meilleur parmi elles. Des vivres et des munitions, on en avait fait un
si grand amas que l'on n'a point d'ide qu'il s'en soit jamais fait un
pareil. Il leur venait des secours, et de toutes sortes et de tous les
cts. Car telle tait la terreur que l'irruption des Gaulois avait
rpandue dans l'Italie, que ce n'tait plus pour les Romains que les
peuples italiens croyaient porter les armes; ils ne pensaient plus
que c'tait  la puissance de cette rpublique que l'on en voulait;
c'tait pour eux-mmes, pour leur patrie, pour leurs villes qu'ils
craignaient, et c'est pour cela qu'ils taient si prompts  excuter
tous les ordres qu'on leur donnait..... De sorte que l'arme campe
devant Rome tait de plus de cent cinquante mille hommes de pied et de
six mille chevaux, et que ceux qui taient en tat de porter les
armes, tant parmi les Romains que parmi les allis, montaient  sept
cent mille hommes de pied et soixante-dix mille chevaux.

A peine les Gaulois furent-ils arrivs dans l'trurie, qu'ils y firent
le dgt sans crainte et sans que personne les arrtt. Ils s'avancent
enfin vers Rome. Dj ils taient aux environs de Clusium,  trois
journes de cette capitale, lorsqu'ils apprennent que l'arme romaine,
qui tait en trurie, les suivait de prs et allait les atteindre. Ils
retournent aussitt sur leurs pas pour en venir aux mains avec elle.
Les deux armes ne furent en prsence que vers le coucher du soleil,
et camprent  fort peu de distance l'une de l'autre. La nuit venue,
les Gaulois allument des feux, et ayant donn l'ordre  leur
cavalerie, ds que l'ennemi l'aurait aperue le matin, de suivre la
route qu'ils allaient prendre, ils se retirent sans bruit vers Fsule,
et prennent l leurs quartiers, dans le dessein d'y attendre leur
cavalerie, et quand elle aurait joint le gros, de fondre 
l'improviste sur les Romains. Ceux-ci,  la pointe du jour, voyant
cette cavalerie, croient que les Gaulois ont pris la fuite et se
mettent  la poursuivre. Ils approchent, les Gaulois se montrent et
tombent sur eux; l'action s'engage avec vigueur, mais les Gaulois,
plus braves et en plus grand nombre, eurent le dessus. Les Romains
perdirent l au moins six mille hommes; le reste prit la fuite, la
plupart vers un certain poste avantageux o ils se cantonnrent.
D'abord les Gaulois pensrent  les y forcer; c'tait le bon parti,
mais ils changrent de sentiment. Fatigus et harasss par la marche
qu'ils avaient faite la nuit prcdente, ils aimrent mieux prendre
quelque repos, laissant seulement une garde de cavalerie autour de la
hauteur o les fuyards s'taient retirs, et remettant au lendemain 
les assiger, en cas qu'ils ne se rendissent pas d'eux-mmes.

Pendant ce temps-l, Lucius Emilius, qui avait son camp vers la mer
Adriatique, ayant appris que les Gaulois s'taient jets dans
l'trurie et qu'ils approchaient de Rome, vint en diligence au secours
de sa patrie et arriva fort  propos. S'tant camp proche des
ennemis, les Romains rfugis sur leur hauteur virent les feux de
Lucius milius, et se doutant bien que c'tait lui, ils reprirent
courage. Ils envoient au plus vite quelques-uns des leurs, sans armes,
pendant la nuit, et  travers une fort, pour annoncer au consul ce
qui leur tait arriv. Emilius, sans perdre le temps  dlibrer,
commande aux tribuns, ds que le jour commencerait  paratre, de se
mettre en marche avec l'infanterie; lui-mme se met  la tte de la
cavalerie et tire droit vers la hauteur. Les chefs des Gaulois avaient
aussi vu les feux pendant la nuit, et conjecturant que les ennemis
taient proche, ils tinrent conseil. Anroeste, leur roi, dit qu'aprs
avoir fait un si riche butin (car leur butin tait immense en
prisonniers, en bestiaux et en bagages), il n'tait pas  propos de
s'exposer  un nouveau combat, ni de courir le risque de perdre tout;
qu'il valait mieux retourner dans leur patrie; qu'aprs s'tre
dchargs l de leur butin, ils seraient plus en tat, si on le
trouvait bon, de reprendre les armes contre les Romains. Tous se
rangeant  cet avis, lvent le camp avant le jour et prennent leur
route le long de la mer par l'trurie. Quoique Lucius et joint  ses
troupes celles qui s'taient rfugies sur la hauteur, il ne crut pas
pour cela qu'il ft de la prudence de hasarder une bataille; il prit
le parti de suivre les ennemis et d'observer les temps et les lieux o
il pourrait les incommoder et regagner le butin.

Le hasard voulut que dans ce temps-l mme, Caius Atilius, venant de
Sardaigne, dbarqut ses lgions  Pise et les conduist  Rome par
une route contraire  celle des Gaulois. A Tlamon, ville des
trusques, quelques fourrageurs gaulois tant tombs dans
l'avant-garde du consul, les Romains s'en saisirent. Interrogs par
Atilius, ils racontrent tout ce qui s'tait pass, qu'il y avait dans
le voisinage deux armes, et que celle des Gaulois tait fort proche,
ayant en queue celle d'milius. Le consul fut touch de l'chec que
son collgue avait souffert, mais il fut charm d'avoir surpris les
Gaulois dans leur marche et de les voir entre deux armes.
Sur-le-champ il commande aux tribuns de ranger les lgions en
bataille, de donner  leur front l'tendue que les lieux permettraient
et de s'avancer contre l'ennemi. Il y avait sur le chemin une hauteur
au pied de laquelle il fallait que les Gaulois passassent. Atilius y
courut avec la cavalerie et se posta sur le sommet, dans le dessein de
commencer le premier le combat, persuad que par l il aurait la
meilleure part  la gloire de l'vnement. Les Gaulois, qui croyaient
Atilius bien loin, voyant cette hauteur occupe par les Romains, ne
souponnrent rien autre chose, sinon que pendant la nuit milius
avait battu la campagne avec sa cavalerie pour s'emparer le premier
des postes avantageux. Sur cela, ils dtachrent aussi la leur et
quelques soldats arms  la lgre pour chasser les Romains de la
hauteur. Mais ayant su d'un prisonnier que c'tait Atilius qui
l'occupait, ils mirent au plus vite l'infanterie en bataille et la
disposrent de manire que, range dos  dos, elle faisait front par
devant et par derrire; ordre de bataille qu'ils prirent sur le
rapport du prisonnier et sur ce qui se passait actuellement, pour se
dfendre, et contre ceux qu'ils savaient  leurs trousses, et contre
ceux qu'ils avaient en tte.

milius avait bien ou parler du dbarquement des lgions  Pise; mais
il ne s'attendait pas qu'elles seraient si proche; il n'apprit
srement le secours qui lui tait venu que par le combat qui se livra
 la hauteur. Il y envoya aussi de la cavalerie et en mme temps il
conduisit aux ennemis l'infanterie range  la manire ordinaire.

Dans l'arme des Gaulois, les Gsates et aprs eux les Insubriens
faisaient front du ct de la queue, qu'milius devait attaquer; ils
avaient  dos les Taurisques et les Boens, qui faisaient face du ct
qu'Atilius viendrait. Les chariots bordaient les ailes; et le butin
fut mis sur une des montagnes voisines, avec un dtachement pour le
garder. Cette arme  deux fronts n'tait pas seulement terrible 
voir, elle tait encore trs-propre pour l'action. Les Insubriens y
paraissaient avec leurs braies, et n'ayant autour d'eux que des saies
lgres. Les Gsates, aux premiers rangs, soit par vanit, soit par
bravoure, avaient jet bas leurs vtements et ne gardaient que leurs
armes, de peur que les buissons qui se rencontraient  et l en
certains endroits ne les arrtassent et ne les empchassent d'agir.

Le premier choc se fit  la hauteur, et fut vu des trois armes, tant
il y avait de cavalerie de part et d'autre qui combattait. Atilius
perdit la vie dans la mle, o il se distinguait par son intrpidit
et sa valeur, et sa tte fut apporte aux rois des Gaulois. Malgr
cela, la cavalerie romaine fit si bien son devoir, qu'elle emporta la
position et gagna une pleine victoire sur celle des ennemis.

L'infanterie s'avana ensuite, l'une contre l'autre. Ce fut un
spectacle fort singulier, et aussi surprenant pour ceux qui sur le
rcit d'un fait peuvent par l'imagination se le mettre comme sous les
yeux, que pour ceux qui en furent tmoins. Car une bataille entre
trois armes tout ensemble est assurment une action d'une espce et
d'une manoeuvre bien particulire. D'ailleurs aujourd'hui, comme
alors, il n'est pas ais de dmler si les Gaulois attaqus de deux
cts, s'taient forms de la manire la moins avantageuse ou la plus
convenable. Il est vrai qu'ils avaient  combattre de deux cts; mais
aussi, rangs dos  dos, ils se mettaient mutuellement  couvert de
tout ce qui pouvait les prendre en queue. Et, ce qui devait le plus
contribuer  la victoire, tout moyen de fuir leur tait interdit; et
une fois dfaits, il n'y avait plus pour eux de salut  esprer; car
tel est l'avantage de l'ordonnance  deux fronts.

Quant aux Romains, voyant les Gaulois pris entre deux armes et
envelopps de toutes parts, ils ne pouvaient que bien esprer du
combat; mais, d'un autre ct, la disposition de ces troupes et le
bruit qui s'y faisait les jetait dans l'pouvante. Le nombre des cors
et des trompettes y tait innombrable, et toute l'arme ajoutant  ces
instruments ses cris de guerre, le vacarme tait tel que les montagnes
voisines, qui en renvoyaient l'cho, semblaient elles-mmes joindre
leurs cris au bruit des trompettes et des soldats. Ils taient encore
effrays de l'attitude et des mouvements des soldats des premiers
rangs, qui en effet frappaient autant par la beaut et la vigueur de
leur corps que par leur complte nudit, outre qu'il n'y en avait
aucun dans ces premiers rangs qui n'et le cou et les bras orns de
colliers et de bracelets d'or. A l'aspect de cette arme, les Romains
ne purent se dfendre d'une certaine frayeur, mais l'esprance d'un
riche butin enflamma leur courage.

Les archers s'avancent sur le front de la premire ligne, selon la
coutume des Romains, et commencent l'action par une grle pouvantable
de traits. Les Gaulois des derniers rangs n'en souffrirent pas
extrmement, leurs braies et leurs saies les en prservrent; mais
ceux des premiers rangs, qui ne s'attendaient pas  ce prlude, et qui
n'avaient rien sur le corps qui les mt  couvert, en furent
trs-incommods. Ils ne savaient que faire pour parer les coups. Leurs
boucliers n'taient pas assez larges pour les couvrir; ils taient
nus, et plus leurs corps taient grands, plus il tombait de traits sur
eux. Se venger sur les archers eux-mmes des blessures qu'ils
recevaient tait impossible; ils en taient trop loigns, et
d'ailleurs comment avancer au travers d'un si grand nombre de traits?
Dans cet embarras, les uns transports de fureur et de dsespoir, se
jettent inconsidrment parmi les ennemis et se livrent volontairement
 la mort; les autres ples, dfaits, tremblants, reculent et rompent
les rangs qui taient derrire eux. C'est ainsi que ds la premire
attaque fut rabaiss l'orgueil et la fiert des Gsates.

Quand les archers se furent retirs, les Insubriens, les Boens et les
Taurisques en vinrent aux mains. Ils se battirent avec tant
d'acharnement que malgr les plaies dont ils taient couverts, on ne
pouvait les arracher de leur poste. Si leurs armes eussent t les
mmes que celles des Romains, ils remportaient la victoire. Ils
avaient  la vrit comme eux des boucliers pour parer, mais leurs
pes ne leur rendaient pas les mmes services. Celles des Romains
taillaient et frappaient, au lieu que les leurs ne frappaient que de
taille.

Ces troupes se soutinrent jusqu' ce que la cavalerie romaine fut
descendue de la hauteur, et les eut prises en flanc. Alors
l'infanterie fut taille en pices, et la cavalerie s'enfuit 
vau-de-route. Quarante mille Gaulois restrent sur la place, et on fit
au moins dix mille prisonniers, entre lesquels tait Concolitan, un de
leurs rois. Anroeste se sauva avec quelques-uns des siens en je ne
sais quel endroit, o il se tua de sa propre main. milius ayant
ramass les dpouilles, les envoya  Rome, et rendit le butin  ceux 
qui il appartenait. Puis, marchant  la tte des lgions par la
Ligurie, il se jeta sur le pays des Boens, y laissa ses soldats se
gorger de butin, et revint  Rome en peu de jours avec l'arme. Tout
ce qu'il avait pris de drapeaux, de colliers et de bracelets, il
l'employa  la dcoration du Capitole; le reste des dpouilles et les
prisonniers servirent  orner son triomphe. C'est ainsi qu'choua
cette formidable irruption des Gaulois, laquelle menaait d'une ruine
entire, non-seulement toute l'Italie, mais Rome mme (225 av. J.-C.).

Aprs ce succs, les Romains ne doutant point qu'ils ne fussent en
tat de chasser les Gaulois de tous les environs du P, firent de
grands prparatifs de guerre, levrent des troupes, et les envoyrent
contre eux sous la conduite de Q. Fulvius et de Titus Manlius, qui
venaient d'tre crs consuls. Cette irruption pouvanta les Boens,
ils se rendirent  discrtion. Du reste, les pluies furent si grosses,
et la peste ravagea tellement l'arme des Romains, qu'ils ne firent
rien de plus pendant cette campagne.

L'anne suivante, Publius Furius et Caius Flaminius se jetrent encore
dans la Gaule, par le pays des Anamares, peuple assez peu loign de
Marseille. Aprs leur avoir persuad de se dclarer en leur faveur,
ils entrrent dans le pays des Insubriens, par l'endroit o l'Adda se
jette dans le P. Ayant t fort maltraits au passage de la rivire
et dans leurs campements, et mis hors d'tat d'agir, ils firent un
trait avec ce peuple et sortirent du pays. Aprs une marche de
plusieurs jours, ils passrent le Cluson, entrrent dans le pays des
Cnomans, leurs allis, avec lesquels ils retombrent par le bas des
Alpes sur les plaines des Insubriens, o ils mirent le feu et
saccagrent tous les villages. Les chefs de ce peuple voyant les
Romains dans une rsolution fixe de les exterminer, prirent enfin le
parti de tenter la fortune et de risquer le tout pour le tout. Pour
cela ils rassemblent en un mme endroit tous leurs drapeaux, mme ceux
qui taient relevs d'or, qu'ils appelaient les drapeaux immobiles, et
qui avaient t tirs du temple de Minerve. Ils font provision de
toutes les munitions ncessaires, et au nombre de cinquante mille
hommes ils vont hardiment et avec un appareil terrible se camper
devant les ennemis.

Les Romains, de beaucoup infrieurs en nombre, avaient d'abord dessein
de faire usage dans cette bataille des troupes gauloises qui taient
dans leur arme. Mais, sur la rflexion qu'ils firent que les Gaulois
ne se font pas scrupule d'enfreindre les traits, et que c'tait
contre des Gaulois que le combat devait se donner, ils craignirent
d'employer ceux qu'ils avaient dans une affaire si dlicate et si
importante; et pour se prcautionner contre toute trahison, ils les
firent passer au del de la rivire et plirent ensuite les ponts.
Pour eux, ils restrent en de et se mirent en bataille sur le bord,
afin qu'ayant derrire eux une rivire qui n'tait pas guable, ils
n'esprassent de salut que de la victoire.

Cette bataille est clbre par l'intelligence avec laquelle les
Romains s'y conduisirent. Tout l'honneur en est d aux tribuns, qui
instruisirent l'arme en gnral, et chaque soldat en particulier de
la manire dont on devait s'y prendre. Les tribuns, dans les combats
prcdents, avaient observ que le feu et l'imptuosit des Gaulois,
tant qu'ils n'taient pas entams, les rendaient  la vrit
formidables dans le premier choc, mais que leurs pes n'avaient pas
de pointe, qu'elles ne frappaient que de taille et qu'un seul coup;
que le fil s'en moussait et qu'elles se pliaient d'un bout  l'autre;
que si les soldats, aprs le premier coup, n'avaient pas le loisir de
les appuyer contre terre et de les redresser avec le pied, le second
n'tait d'aucun effet. Sur ces remarques, les tribuns donnent  la
premire ligne les piques des triaires qui sont  la seconde, et
commandent  ces derniers de se servir de leurs pes. On attaque de
front les Gaulois, qui n'eurent pas plutt port les premiers coups
que leurs pes leur devinrent inutiles. Alors les Romains fondent sur
eux l'pe  la main, sans que les Gaulois puissent faire aucun usage
des leurs; au lieu que les Romains ayant des pes pointues et bien
affiles, frappent d'estoc et non pas de taille. Portant donc alors
des coups et sur la poitrine et au visage des Gaulois, et faisant
plaie sur plaie, ils en jetrent la plus grande partie sur le carreau.
La prvoyance des tribuns leur fut d'un grand secours dans cette
occasion. Car le consul Flaminius ne parat pas s'y tre conduit en
habile homme. Rangeant son arme en bataille sur le bord mme de la
rivire, et ne laissant par l aux cohortes aucun espace pour reculer,
il tait  la manire de combattre des Romains ce qui lui est
particulier. Si pendant le combat, les ennemis avaient gagn tant soit
peu de terrain sur son arme, elle et t renverse et culbute dans
la rivire. Heureusement le courage des Romains les mit  couvert de
ce danger. Ils firent un butin immense, et, enrichis de dpouilles
considrables, ils reprirent le chemin de Rome.

L'anne suivante les Gaulois envoyrent demander la paix; mais les
deux consuls Marcus Claudius et Cn. Cornlius ne jugrent pas  propos
qu'on la leur accordt. Les Gaulois rebuts se disposrent  faire un
dernier effort; ils allrent lever  leur solde chez les Gsates, le
long du Rhne, environ trente mille hommes qu'ils exercrent en
attendant l'arrive de l'ennemi. Au printemps, les consuls entrent
dans le pays des Insubriens, et s'tant camps proche d'Acerres, ville
situe entre le P et les Alpes, ils y mettent le sige. Comme ils
s'taient empars les premiers des postes avantageux, les Insubriens
ne purent aller au secours de la ville; cependant, pour en faire lever
le sige, ils firent passer le P  une partie de leur arme,
entrrent dans les terres des Adrens et assigrent Clastidium. A
cette nouvelle, M. Claudius,  la tte de la cavalerie et d'une partie
de l'infanterie, marche au secours des assigs. Sur le bruit que les
Romains approchent, les Gaulois laissent l Clastidium, viennent
au-devant des ennemis et se rangent en bataille. La cavalerie fond sur
eux avec imptuosit; ils soutiennent de bonne grce le premier choc,
mais cette cavalerie les ayant ensuite envelopps et attaqus en queue
et en flanc, ils plirent de toutes parts. Une partie fut culbute
dans la rivire, le plus grand nombre fut pass au fil de l'pe. Les
Gaulois qui taient dans Acerres abandonnrent la ville aux Romains et
se retirrent  Milan, qui est la capitale des Insubriens (222 av.
J.-C.).

Cornlius se met sur-le-champ aux trousses des fuyards et parat tout
d'un coup devant Milan. Sa prsence tint d'abord les Gaulois en
respect; mais il n'eut pas sitt repris la route d'Acerres, qu'ils
sortent sur lui, chargent vivement son arrire-garde, en tuent une
bonne partie et en mettent plusieurs en fuite. Le consul fait avancer
l'avant-garde et l'encourage  faire tte aux ennemis; l'action
s'engage; les Gaulois, fiers de l'avantage qu'ils venaient de
remporter, font ferme quelque temps; mais bientt enfoncs, ils
prirent la fuite vers les montagnes. Cornlius les y poursuivit,
ravagea le pays et emporta de force la ville de Milan. Aprs cette
droute, les chefs des Insubriens ne voyant plus de jour  se relever,
se rendirent aux Romains  discrtion.

Ainsi se termina la guerre contre les Gaulois. Il ne s'en est pas vu
de plus formidable, si l'on en veut juger par l'audace dsespre des
combattants, par les combats qui s'y sont donns et par le nombre de
ceux qui y ont perdu la vie en bataille range. Mais  la regarder du
ct des vues qui ont port les Gaulois  prendre les armes et de
l'inconsidration avec laquelle chaque chose s'y est faite, il n'y eut
jamais de guerre plus mprisable; par la raison que ces peuples, je ne
dis pas dans la plupart de leurs actions, mais gnralement dans tout
ce qu'ils entreprennent, suivent plutt leur imptuosit qu'ils ne
consultent les rgles de la raison et de la prudence. Aussi furent-ils
chasss en peu de temps de tous les environs du P,  quelques
endroits prs qui sont au pied des Alpes; et cet vnement m'a fait
croire qu'il ne fallait pas laisser dans l'oubli leur premire
irruption, les choses qui se sont passes depuis, et leur dernire
dfaite. Ces jeux de la fortune sont du ressort de l'histoire, et il
est bon de les transmettre  nos neveux pour leur apprendre  ne pas
craindre les incursions subites et irrgulires des Barbares. Ils
verront par l qu'elles durent peu, et qu'il est ais de se dfaire
de ces sortes d'ennemis, pourvu qu'on leur tienne tte, et que l'on
mette plutt tout en oeuvre que de leur rien cder de ce qui nous
appartient. Je suis persuad que ceux qui nous ont laiss l'histoire
de l'irruption des Perses dans la Grce et des Gaulois  Delphes, ont
beaucoup contribu au succs des combats que les Grecs ont soutenu
pour maintenir leur libert; car quand on se reprsente les choses
extraordinaires qui se firent alors, et le nombre innombrable d'hommes
qui, malgr leur valeur et leur formidable appareil de guerre, furent
vaincus par des troupes qui surent dans les combats leur opposer la
rsolution, l'adresse et l'intelligence, il n'y a plus de magasins,
plus d'arsenaux, plus d'armes qui pouvantent ou qui fassent perdre
l'esprance de pouvoir dfendre son pays et sa patrie.

    POLYBE, _Histoire_, liv. II, ch. 3  6. Trad. de dom Thuillier.

   Polybe, historien grec, n en 206 av. J.-C., mourut en 124. Il est
   auteur d'une histoire gnrale en quarante livres, dont il ne reste
   que les cinq premiers et des fragments des autres livres. Polybe
   est un historien critique, judicieux et impartial.


PRISE DE ROME PAR LES GAULOIS.

  390 av. J.-C.

Des dputs de Clusium vinrent demander aux Romains du secours contre
les Gaulois. Cette nation,  ce que la tradition rapporte, sduite par
la douce saveur des fruits de l'Italie et surtout de son vin, volupt
qui lui tait encore inconnue, avait pass les Alpes et s'tait
empare des terres cultives auparavant par les trusques. Aruns de
Clusium avait, dit-on, transport du vin dans la Gaule pour allcher
ce peuple, et l'intresser dans sa vengeance contre le ravisseur de sa
femme, Lucumon, dont il avait t le tuteur, riche et puissant jeune
homme qu'il ne pouvait punir qu' l'aide d'un secours tranger. Il se
mit  leur tte, leur fit passer les Alpes, et les mena assiger
Clusium. Pour moi, j'admettrais volontiers que les Gaulois furent
conduits devant Clusium par Aruns ou par tout autre Clusien; mais il
est constant que ceux qui assigrent Clusium n'taient pas les
premiers qui eussent pass les Alpes: car deux cents ans avant le
sige de Clusium et la prise de Rome, les Gaulois taient descendus en
Italie; et longtemps avant les Clusiens, d'autres trusques, qui
habitaient entre l'Apennin et les Alpes, eurent souvent  combattre
les armes gauloises. Les Toscans, avant qu'il ne ft question de
l'empire romain, avaient au loin tendu leur domination sur terre et
sur mer; les noms mmes de la mer Suprieure et de la mer Infrieure
qui ceignent l'Italie comme une le, attestent la puissance de ce
peuple: les populations italiques avaient appel l'une mer de Toscane,
du nom mme de la nation, l'autre mer Adriatique, du nom d'Adria,
colonie des Toscans. Les Grecs les appellent mer Tyrrhnienne et mer
Adriatique. Matres du territoire qui s'tend de l'une  l'autre mer,
les Toscans y btirent douze villes, et s'tablirent d'abord en de
de l'Apennin vers la mer Infrieure; ensuite de ces villes capitales
furent expdies autant de colonies qui,  l'exception de la terre des
Vntes, enfonce  l'angle du golfe, envahirent tout le pays au del
du P jusqu'aux Alpes. Toutes les nations alpines ont eu, sans aucun
doute, la mme origine, et les Rhtes avant toutes: c'est la nature
sauvage de ces contres qui les a rendues farouches au point que de
leur antique patrie ils n'ont rien conserv que l'accent, et encore
bien corrompu.

Pour ce qui est du passage des Gaulois en Italie, voici ce qu'on en
raconte: A l'poque o Tarquin-l'Ancien rgnait  Rome, la Celtique,
une des trois parties de la Gaule, obissait aux Bituriges, qui lui
donnaient un roi. Sous le gouvernement d'Ambigat, que ses vertus, ses
richesses et la prosprit de son peuple avaient rendu tout-puissant,
la Gaule reut un tel dveloppement par la fertilit de son sol et le
nombre de ses habitants, qu'il sembla impossible de contenir le
dbordement de sa population. Le roi, dj vieux, voulant dbarrasser
son royaume de cette multitude qui l'crasait, invita Bellovse et
Sigovse, fils de sa soeur, jeunes hommes entreprenants,  aller
chercher un autre sjour dans les contres que les dieux leur
indiqueraient par les augures: ils seraient libres d'emmener avec eux
autant d'hommes qu'ils voudraient, afin que nulle nation ne pt
repousser les nouveaux venus. Le sort assigna  Sigovse les forts
Hercyniennes;  Bellovse, les dieux montrrent un plus beau chemin,
celui de l'Italie. Il appela  lui, du milieu de ces surabondantes
populations, des Bituriges, des Arvernes, des Snons, des dues, des
Ambarres, des Carnutes, des Aulerques; et, partant avec de nombreuses
troupes de gens  pied et  cheval, il arriva chez les Tricastins. L,
devant lui, s'levaient les Alpes; et, ce dont je ne suis pas surpris,
il les regardait sans doute comme des barrires insurmontables; car,
de mmoire d'homme,  moins qu'on ne veuille ajouter foi aux exploits
fabuleux d'Hercule, nul pied humain ne les avait franchies. Arrts,
et pour ainsi dire enferms au milieu de ces hautes montagnes, les
Gaulois cherchaient de tous cts,  travers ces roches perdues dans
les cieux, un passage par o s'lancer vers un autre univers, quand un
scrupule religieux vint encore les arrter; ils apprirent que des
trangers, qui cherchaient comme eux une patrie, avaient t attaqus
par les Salyens. Ceux l taient les Massiliens, qui taient venus par
mer de Phoce. Les Gaulois virent l un prsage de leur destine: ils
aidrent ces trangers  s'tablir sur le rivage o ils avaient
abord, et qui tait couvert de vastes forts. Pour eux, ils
franchirent les Alpes par des gorges inaccessibles, traversrent le
pays des Taurins, et, aprs avoir vaincu les Toscans, prs du fleuve
Tsin, il se fixrent dans un canton qu'on nommait la terre des
Insubres. Ce nom, qui rappelait aux dues les Insubres de leur pays,
leur parut d'un heureux augure, et ils fondrent l une ville qu'ils
appelrent _Mediolanum_ (Milan).

Bientt, suivant les traces de ces premiers Gaulois, une troupe de
Cnomans, sous la conduite d'Elitovius, passe les Alpes par le mme
dfil, avec l'aide de Bellovse, et vient s'tablir aux lieux alors
occups par les Libuens, et o sont maintenant les villes de Brescia
et de Vrone. Aprs eux, les Salluves se rpandent le long du Tsin,
prs de l'antique peuplade des Ligures Lves. Ensuite, par les Alpes
Pennines, arrivent les Boens et les Lingons, qui, trouvant tout le
pays occup entre le P et les Alpes, traversent le P sur des
radeaux, et chassent de leur territoire les trusques et les Ombres:
toutefois, ils ne passrent point l'Apennin. Enfin, les Snons, qui
vinrent en dernier, prirent possession de la contre qui est situe
entre le fleuve Utens et l'Esis. Je trouve dans l'histoire que ce fut
cette nation qui vint  Clusium et ensuite  Rome; mais on ignore si
elle vint seule ou soutenue par tous les peuples de la Gaule
cisalpine. Tout, dans cette nouvelle guerre, pouvanta les Clusiens;
et la multitude de ces hommes, et leur stature gigantesque, et la
forme de leurs armes, et ce qu'ils avaient ou dire de leurs
nombreuses victoires, en de et au del du P, sur les lgions
trusques: aussi, quoiqu'ils n'eussent d'autre titre d'alliance et
d'amiti auprs de la rpublique que leur refus de dfendre contre les
Romains les Viens, leurs frres, ils envoyrent des dputs  Rome
pour demander du secours au snat. Ce secours ne leur fut point
accord; mais trois dputs, tous trois fils de M. Fabius Ambustus,
furent chargs d'aller, au nom du snat et du peuple romain, inviter
les Gaulois  ne pas attaquer une nation dont ils n'avaient reu
aucune injure, et d'ailleurs allie du peuple romain et son amie. Les
Romains, au besoin, les protgeront aussi de leurs armes; mais ils
trouvent sage de n'avoir recours  ce moyen que le plus tard possible;
et pour faire connaissance avec les Gaulois, nouveau peuple, mieux
vaut la paix que la guerre.

Cette mission tait toute pacifique; mais elle fut confie  des
dputs d'un caractre farouche, et qui taient plus gaulois que
romains. Lorsqu'ils eurent expos leur message au conseil des Gaulois,
on leur fit cette rponse: Bien qu'on entende pour la premire fois
parler des Romains, on les estime vaillants hommes, puisque les
Clusiens, dans des circonstances critiques, ont implor leur appui;
et, puisque ayant  protger contre eux leurs allis, ils ont mieux
aim avoir recours  une dputation qu' la voie des armes, on ne
repoussera point la paix qu'ils proposent, si aux Gaulois, qui
manquent de terres, les Clusiens, qui en possdent plus qu'ils n'en
peuvent cultiver, cdent une partie de leur territoire; autrement, la
paix ne sera pas accorde. C'est en prsence des Romains qu'ils
veulent qu'on leur rponde: et s'ils n'obtiennent qu'un refus, c'est
en prsence des mmes Romains qu'ils combattront, afin que ceux-ci
puissent annoncer chez eux combien les Gaulois surpassent en bravoure
les autres hommes. Les Romains leur ayant alors demand de quel droit
ils venaient exiger le territoire d'un autre peuple et le menacer de
la guerre, et ce qu'ils avaient affaire, eux Gaulois, en trurie; et
les Gaulois ayant rpondu firement qu'ils portaient leur droit dans
leurs armes, et que tout appartenait aux hommes de courage, les
esprits s'chauffent, on court aux armes et la lutte s'engage. Alors
les destins contraires l'emportent sur Rome: les dputs, au mpris du
droit des gens, prennent les armes, et ce combat de trois des plus
vaillants et des plus nobles enfants de Rome,  la tte des enseignes
trusques, ne put demeurer secret: ils furent trahis par l'clat de
leur bravoure trangre. Bien plus, Q. Fabius, qui courait  cheval en
avant de l'arme, alla contre un chef des Gaulois qui se jetait avec
furie sur les enseignes trusques, lui pera le flanc de sa lance et
le tua: pendant qu'il le dpouillait, il fut reconnu par les Gaulois,
et signal sur toute la ligne comme tant l'envoy de Rome. On dpose
alors tout ressentiment contre les Clusiens, et l'on sonne la retraite
en menaant les Romains. Plusieurs mme mirent l'avis de marcher
droit sur Rome; mais les vieillards obtinrent qu'on enverrait d'abord
des dputs porter plainte de cet outrage et demander qu'en expiation
de cette atteinte au droit des gens, on leur livrt les Fabius. Les
dputs Gaulois tant arrivs, exposrent leur message: mais, bien que
le snat dsapprouvt la conduite des Fabius et trouvt juste la
demande des Barbares, il n'osait point prononcer contre les coupables
un arrt mrit, empch qu'il tait par la faveur attache  des
hommes aussi considrables. Ainsi, pour n'avoir pas  rpondre des
malheurs que pourrait entraner une guerre avec les Gaulois, il
renvoya au peuple la connaissance de leur rclamation. L, le crdit
et les largesses eurent tant d'influence, que ceux dont on poursuivait
le chtiment furent crs tribuns militaires, avec puissance de
consuls pour l'anne suivante. Cela fait, les Gaulois, justement
indigns d'une pareille insulte, retournrent au camp, en prononant
tout haut des menaces de guerre. Avec les trois Fabius, on cra
tribuns des soldats Q. Sulpicius Longus, Q. Servilius pour la
quatrime fois, Ser. Cornlius Maluginensis.

En prsence de l'immense pril qui la menaait (tant la fortune
aveugle les esprits, quand elle veut rendre ses coups irrsistibles!)
cette cit, qui, ayant affaire aux Fidnates, aux Viens et aux autres
peuples voisins, avait eu recours aux mesures extrmes et tant de fois
nomm un dictateur, aujourd'hui, attaque par un ennemi tranger et
inconnu, qui lui apportait la guerre des rives de l'Ocan et des
dernires limites du monde, elle ne recourut ni  un commandement ni 
des moyens de dfense extraordinaires. Les tribuns, dont la tmrit
avait amen cette guerre, dirigeaient les prparatifs; et, affectant
de mpriser l'ennemi, ils n'apportaient  la leve des troupes ni plus
de soin ni plus de surveillance que s'il se ft agi d'une guerre
ordinaire. Cependant les Gaulois avaient appris que l'on s'tait
complu  conserver des honneurs aux violateurs des droits de
l'humanit, et qu'on s'tait jou de leur dputation; bouillant de
colre, et d'un naturel impuissant  la contenir, ils arrachent leurs
enseignes, et s'avancent d'une marche rapide sur le chemin de Rome.
Comme, au bruit de leur passage, les villes pouvantes couraient aux
armes, et que les habitants des campagnes prenaient la fuite, les
Gaulois annonaient partout  grands cris qu'ils allaient sur Rome;
et, dans tous les endroits qu'ils traversaient, cette confuse
multitude d'hommes et de chevaux occupait au loin un espace immense.
La renomme qui marchait devant eux, les courriers de Clusium et de
plusieurs autres villes avaient port l'effroi dans Rome; leur venue
imptueuse augmenta encore la terreur. L'arme partit au-devant d'eux
 la hte et en dsordre; et,  peine  onze milles de Rome, les
rencontra  l'endroit o le fleuve Allia, roulant du haut des monts
Crustumins, creuse son lit, et va, un peu au-dessous du chemin, se
jeter dans le Tibre. Partout, en face et autour des Romains, le pays
tait couvert d'ennemis; et cette nation, qui se plat par got au
tumulte, faisait au loin retentir l'horrible harmonie de ses chants
sauvages et de ses bizarres clameurs.

L, les tribuns militaires, sans avoir d'avance choisi l'emplacement
de leur camp, sans avoir lev un retranchement qui pt leur offrir
une retraite, et ne se souvenant pas plus des dieux que des hommes,
rangent l'arme en bataille, sans prendre les auspices et sans immoler
de victimes. Afin de ne pas tre envelopps par l'ennemi, ils tendent
leurs ailes; mais ils ne purent galer le front des Gaulois, et leur
centre affaibli ne forma plus qu'une ligne sans consistance. Sur leur
droite tait une minence o ils jugrent  propos de placer leur
rserve, et si par ce point commena la terreur et la droute, l
aussi se trouva le salut des fuyards. En effet, Brennus, qui
commandait les Gaulois, craignant surtout un pige de la part d'un
ennemi si infrieur en nombre, et persuad que leur intention, en
s'emparant de cette hauteur, tait d'attendre que les Gaulois en
fussent venus aux mains avec le front des lgions pour lancer la
rserve sur leur flanc et sur leur dos, marcha droit  ce poste; il ne
doutait pas que, s'il parvenait  s'en emparer, l'immense supriorit
du nombre ne lui donnt une victoire facile; et ainsi la science
militaire aussi bien que la fortune se trouva du ct des Barbares.
Dans l'arme oppose, il n'y avait rien de romain, ni chez les
gnraux ni chez les soldats; les esprits n'taient proccups que de
leur crainte et de la fuite; et, dans leur garement, la plupart se
sauvrent  Vies, ville ennemie dont ils taient spars par le
Tibre, au lieu de suivre la route qui les aurait mens droit  Rome
vers leurs femmes et leurs enfants. La rserve fut un moment dfendue
par l'avantage du poste; mais dans le reste de l'arme,  peine les
plus rapprochs eurent-ils entendu sur leurs flancs, et les plus
loigns derrire eux, le cri de guerre des Gaulois, que, presque
avant de voir cet ennemi qu'ils ne connaissaient pas encore, avant de
tenter la moindre rsistance, avant mme d'avoir rpondu au cri de
guerre, intacts et sans blessures, ils prirent la fuite. On n'en vit
point prir en combattant; l'arrire-garde prouva quelque perte,
empche qu'elle fut dans sa fuite par les autres corps qui se
sauvaient sans ordre. Sur la rive du Tibre, o l'aile gauche s'tait
enfuie tout entire, aprs avoir jet ses armes, il en fut fait un
grand carnage; et une foule de soldats qui ne savaient pas nager, ou 
qui le poids de leur cuirasse et de leurs vtements en tait la force,
furent engloutis dans le fleuve. Le plus grand nombre cependant purent
sains et saufs gagner Vies, d'o ils n'envoyrent  Rome ni le
moindre renfort pour la garder, ni mme un courrier pour annoncer leur
dfaite. L'aile droite place loin du fleuve et presque au pied de la
montagne, se retira vers Rome, et sans se donner le temps d'en fermer
les portes se rfugia dans la citadelle.

Les Gaulois, de leur ct, taient comme stupfaits d'une victoire si
prodigieuse et si soudaine; eux-mmes ils restrent d'abord immobiles
de peur, sachant  peine ce qui venait d'arriver; puis ils craignirent
qu'il n'y et l quelque pige; enfin ils se mirent  dpouiller les
morts, et, suivant leur coutume, entassrent les armes en monceaux.
Aprs quoi, n'apercevant nulle part rien d'hostile, ils se mettent en
marche et arrivent  Rome un peu avant le coucher du soleil. La
cavalerie qui marchait en avant leur apprit que les portes n'taient
point fermes; qu'il n'y avait point de postes pour les couvrir, point
de soldats sur les murailles. Ce nouveau prodige, si semblable au
premier, les arrta encore; la crainte de la nuit et l'ignorance des
lieux les dcidrent  camper entre la ville et l'Anio, aprs avoir
envoy au tour des remparts et vers les autres portes des claireurs
qui devaient tcher de dcouvrir quelle tait dans cette situation
dsespre l'intention des ennemis. La plus grande partie de l'arme
romaine avait gagn Vies; mais  Rome on ne croyait chapps de la
bataille que ceux qui taient venus se rfugier dans la ville, et les
citoyens dsols, pleurant les vivants aussi bien que les morts,
remplirent presque toute la ville de cris lamentables. Les douleurs
prives se turent devant la terreur gnrale, quand on annona
l'arrive de l'ennemi; et bientt l'on entendit les hurlements, les
chants discordants des Barbares qui erraient par troupes autour des
remparts. Pendant tout le temps qui s'coula depuis lors, les esprits
demeurrent en suspens; d'abord,  leur arrive, on craignit de les
voir d'un moment  l'autre se prcipiter sur la ville, car si tel
n'et pas t leur dessein, ils se seraient arrts sur les bords de
l'Allia; puis, au coucher du soleil, comme il ne restait que peu de
jour, on pensa que l'attaque aurait lieu avant la nuit; et ensuite,
que le projet tait remis  la nuit mme pour rpandre plus de
terreur. Enfin,  l'approche du jour, tous les coeurs taient glacs
d'effroi; et cette crainte sans intervalle fut suivie de l'affreuse
ralit, quand les enseignes menaantes des Barbares se prsentrent
aux portes. Cependant il s'en fallut de beaucoup que cette nuit et le
jour suivant Rome se montrt la mme que sur l'Allia, o ses troupes
avaient fui si lchement. En effet, comme on ne pouvait pas se flatter
avec un si petit nombre de soldats de dfendre la ville, on prit le
parti de faire monter dans la citadelle et au Capitole, outre les
femmes et les enfants, la jeunesse en tat de porter les armes et
l'lite du snat; et, aprs y avoir runi tout ce qu'on pourrait
amasser d'armes et de vivres, de dfendre, dans ce poste fortifi, les
dieux, les hommes et le nom romain. Le flamine et les prtresses de
Vesta emportrent loin du meurtre, loin de l'incendie, les objets du
culte public, qu'on ne devait point abandonner tant qu'il resterait un
Romain pour en accomplir les rites. Si la citadelle, si le Capitole,
sjour des dieux, si le snat, cette tte des conseils de la
rpublique, si la jeunesse en tat de porter les armes, venaient 
chapper  cette catastrophe imminente, on pourrait se consoler de la
perte des vieillards qu'on laissait dans la ville, abandonns  la
mort. Et pour que la multitude se soumt avec moins de regret, les
vieux triomphateurs, les vieux consulaires dclarrent leur intention
de mourir avec les autres, ne voulant point que leurs corps,
incapables de porter les armes et de servir la patrie, aggravassent le
dnment de ses dfenseurs.

Ainsi se consolaient entre eux les vieillards destins  la mort.
Ensuite ils adressent des encouragements  la jeunesse, qu'ils
accompagnent jusqu'au Capitole et  la citadelle, en recommandant 
son courage et  sa vigueur la fortune, quelle qu'elle dt tre, d'une
cit victorieuse pendant trois cent soixante ans dans toutes ses
guerres. Mais au moment o ces jeunes gens, qui emportaient avec eux
tout l'espoir et toutes les ressources de Rome, se sparrent de ceux
qui avaient rsolu de ne point survivre  sa ruine, la douleur de
cette sparation, dj par elle-mme si triste, fut encore accrue par
les pleurs et l'anxit des femmes, qui, courant incertaines tantt
vers les uns, tantt vers les autres, demandaient  leurs maris et 
leurs fils  quel destin ils les abandonnaient: ce fut le dernier
trait  ce tableau des misres humaines. Cependant une grande partie
d'entre elles suivirent dans la citadelle ceux qui leur taient chers,
sans que personne les empcht ou les rappelt; car cette prcaution,
qui aurait eu pour les assigs l'avantage de diminuer le nombre des
bouches inutiles, semblait trop inhumaine. Le reste de la multitude,
compos surtout de plbiens, qu'une colline si troite ne pouvait
contenir, et qu'il tait impossible de nourrir avec d'aussi faibles
provisions, sortant en masse de la ville, gagna le Janicule; de l,
les uns se rpandirent dans les campagnes, les autres se sauvrent
vers les villes voisines, sans chef, sans accord, ne suivant chacun
que son esprance et sa pense personnelle, alors qu'il n'y avait plus
ni pense, ni esprance commune. Cependant le flamine de Quirinus et
les vierges de Vesta, oubliant tout intrt priv, ne pouvant emporter
tous les objets du culte public, examinaient ceux qu'elles
emporteraient, ceux qu'elles laisseraient, et  quel endroit elles en
confieraient le dpt: le mieux leur parat de les enfermer dans de
petits tonneaux qu'elles enfouissent dans une chapelle voisine de la
demeure du flamine de Quirinus, lieu o mme aujourd'hui on ne peut
cracher sans profanation: pour le reste, elles se partagent le
fardeau, et prennent la route qui, par le pont de bois, conduit au
Janicule. Comme elles en gravissaient la pente, elles furent aperues
par L. Albinius, plbien, qui sortait de Rome avec la foule des
bouches inutiles, conduisant sur un chariot sa femme et ses enfants.
Cet homme, faisant mme alors la diffrence des choses divines et des
choses humaines, trouva irrligieux que les pontifes de Rome
portassent  pied les objets du culte public, tandis qu'on le voyait
lui et les siens dans un chariot. Il fit descendre sa femme et ses
enfants, monter  leur place les vierges et les choses saintes; et les
conduisit jusqu' Cr, o elles avaient dessein de se rendre.

Cependant  Rome, toutes les prcautions une fois prises, autant que
possible, pour la dfense de la citadelle, les vieillards, rentrs
dans leurs maisons, attendaient, rsigns  la mort, l'arrive de
l'ennemi; et ceux qui avaient rempli des magistratures curules,
voulant mourir dans les insignes de leur fortune passe, de leurs
honneurs et de leur courage, revtirent la robe solennelle que
portaient les chefs des crmonies religieuses ou les triomphateurs,
et se placrent au milieu de leurs maisons, sur leurs siges d'ivoire.
Quelques-uns mme rapportent que, par une formule que leur dicta le
grand pontife M. Fabius, ils se dvourent pour la patrie et pour les
Romains, enfants de Quirinus. Pour les Gaulois, comme l'intervalle
d'une nuit avait calm chez eux l'irritation du combat, que nulle part
on ne leur avait disput la victoire, et qu'alors ils ne prenaient
point Rome d'assaut et par force, ils y entrrent le lendemain sans
colre, sans emportement, par la porte Colline, laisse ouverte, et
arrivrent au Forum, promenant leurs regards sur les temples des dieux
et la citadelle qui, seule, prsentait quelque appareil de guerre.
Puis ayant laiss prs de la forteresse un dtachement peu nombreux
pour veiller  ce qu'on ne ft point de sortie pendant leur
dispersion, ils se rpandent pour piller dans les rues o ils ne
rencontrent personne: les uns se prcipitent en foule dans les
premires maisons, les autres courent vers les plus loignes, les
croyant encore intactes et remplies de butin. Mais bientt, effrays
de cette solitude, craignant que l'ennemi ne leur tendt quelque pige
pendant qu'ils erraient  et l, ils revenaient par troupes au Forum
et dans les lieux environnants. L, trouvant les maisons des plbiens
fermes avec soin, et les cours intrieures des maisons patriciennes
tout ouvertes, ils hsitaient encore plus  mettre le pied dans
celles-ci qu' entrer de force dans les autres. Ils prouvaient une
sorte de respect religieux  l'aspect de ces nobles vieillards qui,
assis sous le vestibule de leur maison, semblaient,  leur costume et
 leur attitude, o il y avoit je ne sais quoi d'auguste qu'on ne
trouve point chez les hommes, ainsi que par la gravit empreinte sur
leur front et dans tous leurs traits, reprsenter la majest des
dieux. Les Barbares demeuraient debout  les contempler comme des
statues; mais l'un d'eux s'tant, dit-on, avis de passer doucement la
main sur la barbe de M. Papirius, qui, suivant l'usage du temps, la
portait fort longue, celui-ci frappa de son bton d'ivoire la tte du
Gaulois, dont il excita le courroux: ce fut par lui que commena le
carnage, et presque aussitt tous les autres furent gorgs sur leurs
chaises curules. Les snateurs massacrs, on n'pargna plus rien de ce
qui respirait; on pilla les maisons, et, aprs les avoir dvastes, on
les incendia.

Au reste, soit que tous n'eussent point le dsir de dtruire la ville,
soit que les chefs gaulois n'eussent voulu incendier quelques maisons
que pour effrayer les esprits, dans l'espoir que l'attachement des
assigs pour leurs demeures les amnerait  se rendre, soit enfin
qu'en ne brlant pas la ville entire ils voulussent se faire, de ce
qu'ils auraient laiss debout, un moyen de flchir l'ennemi, le feu ne
marcha le premier jour ni sur une aussi grande tendue, ni avec autant
de rapidit qu'il est d'usage dans une ville conquise. Pour les
Romains, voyant de la citadelle l'ennemi remplir la ville et courir 
et l par toutes les rues; tmoins  chaque instant, d'un ct ou d'un
autre, d'un nouveau dsastre, ils ne pouvaient plus ni matriser leurs
mes, ni suffire aux diverses impressions que la vue et l'oue leur
apportaient. Partout o les cris de l'ennemi, les lamentations des
femmes et des enfants, le bruit de la flamme et le fracas des toits
croulants, appelaient leur attention, effrays de toutes ces scnes de
deuil, ils tournaient de ce ct leur esprit, leur visage et leurs
yeux, comme si la fortune les et placs l pour assister au spectacle
de la chute de leur patrie, en ne leur laissant rien que leur corps 
dfendre. Ils taient plus  plaindre que ne le furent jamais d'autres
assigs, car investis hors de leur ville, ils voyaient tout ce qu'ils
possdaient au pouvoir de l'ennemi. La nuit ne fut pas plus calme que
l'affreuse journe qu'elle suivait; ensuite le jour succda  cette
nuit agite, et il ne se passa pas un moment o ils n'eussent 
contempler quelque nouveau dsastre. Cependant, malgr les maux dont
ils taient accabls et crass, leurs mes ne plirent point; et
quand la flamme eut tout dtruit, tout nivel, ils songrent encore 
dfendre bravement cette pauvre et faible colline qu'ils occupaient,
dernier rempart de leur libert; puis, s'habituant  des maux qui
renaissaient chaque jour, ils finirent par en perdre le sentiment, et
par concentrer leurs regards sur ces armes, leur dernire esprance,
sur ce fer qu'ils avaient dans leurs mains.

Les Gaulois, aprs avoir, pendant plusieurs jours, fait une folle
guerre contre les maisons de la ville, voyant debout encore, au milieu
de l'incendie et des ruines de la cit conquise, des ennemis en armes
que tant de dsastres n'avaient pas effrays, et qu'on ne pourrait
rduire que par la force, rsolurent de tenter une dernire preuve et
d'attaquer la citadelle. Au point du jour,  un signal donn, toute
cette multitude se rassemble au Forum, o elle se range en bataille;
puis, poussant un cri et formant la tortue, ils montent vers la
citadelle. Les Romains se prparent avec ordre et prudence  les
recevoir; ils placent des renforts  tous les points accessibles,
opposent leur plus vaillante jeunesse partout o les enseignes
s'avancent, et laissent monter l'ennemi, persuads que plus il aura
gravi de ces roches ardues, plus il sera facile de l'en faire
descendre. Ils s'arrtent vers le milieu de la colline, et, de cette
hauteur, dont la pente les portait d'elle-mme sur l'ennemi,
s'lanant avec imptuosit, ils tuent et renversent les Gaulois, de
telle sorte que jamais depuis, ni ensemble, ni sparment, ils ne
tentrent une attaque de ce genre. Renonant donc  tout espoir
d'emporter la place par la force des armes, ils se disposent  en
faire le sige: mais, dans leur imprvoyance, ils venaient de brler
avec la ville tout le bl qui se trouvait  Rome, et pendant ce temps,
tous les grains des campagnes avaient t recueillis et transports 
Vies. En consquence, l'arme se partage; une partie s'loigne et va
butiner chez les nations voisines; l'autre demeure pour assiger la
citadelle, et les fourrageurs de la campagne sont tenus de fournir 
sa subsistance. La fortune elle-mme conduisit  Arde, pour leur
faire prouver la valeur romaine, ceux des Gaulois qui partirent de
Rome. Arde tait le lieu d'exil de Camille. Tandis que, plus afflig
des maux de sa patrie que de son propre sort, il usait l ses jours 
accuser les dieux et les hommes, s'indignant et s'tonnant de ne plus
retrouver ces soldats intrpides qui, avec lui, avaient pris Vies et
Falries et qui, toujours, dans les autres guerres, s'taient fait
distinguer encore plus par leur courage que par leur bonheur, tout 
coup il apprend qu'une arme gauloise s'avance, et qu'effrays de son
approche, les Ardates tiennent conseil. Comme entran par une
inspiration divine, lui qui jusqu'alors s'tait abstenu de paratre
dans toutes les runions de ce genre, il accourut au milieu de leur
assemble.

Ardates, dit-il, mes vieux amis, et mes nouveaux concitoyens,
puisqu'ainsi l'ont voulu vos bienfaits et ma fortune, n'allez pas
croire que j'aie oubli ma situation en venant ici; mais l'intrt et
le pril commun font un devoir  chacun dans ces circonstances
critiques, de contribuer, autant qu'il est en son pouvoir, au salut
gnral. Et quand pourrai-je reconnatre les immenses services dont
vous m'avez combl, si j'hsite aujourd'hui? O pourrai-je vous
servir, sinon dans la guerre? C'est par cet unique talent que je me
suis soutenu dans ma patrie; et, invaincu  la guerre, c'est durant la
paix que j'ai t chass par mes ingrats concitoyens. Pour vous,
Ardates, l'occasion se prsente et de reconnatre les anciens et
importants bienfaits du peuple romain, que vous n'avez point oublis
et qu'il n'est pas besoin de rappeler  vos mmoires, et d'acqurir en
mme temps  votre ville des allis qui s'en souviennent, et une
grande gloire militaire aux dpens de l'ennemi commun. Ces hommes dont
les hordes confuses arrivent vers nous, tiennent de la nature une
taille et un courage au-dessus de l'ordinaire, mais ils manquent de
constance, et sont dans le combat plus effrayants que redoutables. Le
dsastre mme de Rome en est la preuve: elle tait ouverte quand ils
l'ont prise: de la citadelle et du Capitole, une poigne d'hommes les
arrte; et, dj vaincus par l'ennui du sige, ils s'loignent et se
jettent errants sur les campagnes. Chargs de viandes et de vins,
dont ils se gorgent avidement, quand la nuit survient, ils se couchent
au bord des ruisseaux, sans retranchements, ni gardes, ni sentinelles,
comme des btes sauvages; et maintenant leur imprvoyance habituelle
est encore augmente par le succs. Si vous avez  coeur de dfendre
vos murailles, si vous ne voulez pas souffrir que tout ce pays soit
Gaule,  la premire veille, prenez tous les armes, et suivez-moi, je
ne dis pas au combat, mais au carnage: si je ne vous les livre
enchans par le sommeil et bons  gorger comme des moutons, je
consens  recevoir d'Arde la mme rcompense que j'ai reue de Rome.

Amis et ennemis savaient que Camille tait le premier homme de guerre
de cette poque; l'assemble leve, ils prparent leurs forces, se
tiennent prts, et, au signal donn, dans le silence de la premire
nuit, ils viennent tous aux portes se ranger sous les ordres de
Camille. Ils sortent, et, non loin de la ville, comme il l'avait
prdit, trouvant le camp des Gaulois sans dfense, sans gardes, ils
s'y lancent en poussant des cris. Nulle part il n'y a combat, c'est
partout un carnage: on gorge des corps nus et engourdis de sommeil;
et si les plus loigns se rveillent et s'arrachent de leur couche,
ignorant de quel ct vient l'attaque, ils fuient pouvants, et
plusieurs mme vont aveuglment se jeter au milieu des ennemis; un
grand nombre s'tant chapp sur le territoire d'Antium, o ils se
dispersent, les habitants font une sortie et les enveloppent. Il y eut
aussi sur le territoire de Vies pareil massacre des Toscans, qui,
sans piti pour une ville depuis prs de quatre cents ans leur
voisine, crase par un ennemi jusqu'alors inconnu, avaient choisi ce
moment pour faire des incursions sur le territoire de Rome, et qui,
chargs de butin, se proposaient d'attaquer Vies, o tait la
garnison, dernier espoir du nom romain. Les soldats romains les
avaient vus errer dans les campagnes, revenir en une seule troupe en
poussant leur butin devant eux, et ils apercevaient leur camp plac
non loin de Vies. Ils prouvrent d'abord un sentiment d'humiliation,
puis ils s'indignrent de cet outrage, et la colre les prit: Les
trusques, desquels ils avaient dtourn la guerre gauloise pour
l'attirer sur eux, osaient se jouer de leur malheur! N'tant plus
matres d'eux-mmes, ils voulaient faire  l'instant une sortie; mais
contenus par le centurion Cdicius qu'ils avaient choisi pour les
commander, ils remirent leur vengeance  la nuit. Il n'y manqua qu'un
chef gal  Camille; du reste, ce fut la mme marche et le mme
succs. Ensuite, prenant pour guides des prisonniers chapps au
massacre de la nuit, ils se dirigent contre une autre troupe de
Toscans, vers Salines, les surprennent la nuit suivante, en font un
plus grand carnage encore, et, aprs cette double victoire, rentrent
triomphants dans Vies.

Cependant,  Rome, le sige continuait mollement, et des deux cts on
s'observait sans agir, les Gaulois se contentant de surveiller
l'espace qui sparait les postes, et d'empcher par ce moyen qu'aucun
des ennemis ne pt s'chapper; quand tout  coup un jeune Romain vint
appeler sur lui l'admiration de ses compatriotes et celle de l'ennemi.
Un sacrifice annuel avait t institu par la famille Fabia sur le
mont Quirinal. Voulant faire ce sacrifice, C. Fabius Dorso, la toge
ceinte  la manire des Gabiens, et tenant ses dieux  la main,
descend du Capitole, sort et traverse les postes ennemis, et sans
s'mouvoir de leurs cris, de leurs menaces, arrive au mont Quirinal;
puis, l'acte solennel entirement accompli, il retourne par le mme
chemin, le regard et la dmarche galement assurs, s'en remettant 
la protection des dieux dont il avait gard le culte au mpris de la
mort mme; il rentre au Capitole auprs des siens,  la vue des
Gaulois tonns d'une si merveilleuse audace, ou peut-tre pntrs
d'un de ces sentiments de religion auxquels ce peuple est loin d'tre
indiffrent. A Vies, cependant, le courage et mme les forces
augmentaient de jour en jour:  chaque instant y arrivaient
non-seulement des Romains accourus des campagnes o ils erraient
disperss depuis la dfaite d'Allia et la prise de Rome, mais encore
des volontaires accourus en foule du Latium, afin d'avoir leur part du
butin. L'heure semblait enfin venue de reconqurir la patrie et de
l'arracher aux mains de l'ennemi; mais  ce corps vigoureux une tte
manquait. Le lieu mme leur rappelait Camille; l se trouvaient la
plupart des soldats qui sous ses ordres et sous ses auspices avaient
obtenu tant de succs; et Cdicius dclarait qu'il n'avait pas besoin
que quelqu'un des dieux ou des hommes lui retirt le commandement,
qu'il n'avait pas oubli ce qu'il tait, et qu'il rclamait un chef.
On rsolut d'une commune voix de rappeler Camille d'Arde, aprs avoir
consult au pralable le snat qui tait  Rome; tant on conservait,
dans une situation presque dsespre, de respect pour la distinction
des pouvoirs. Mais ce n'tait qu'avec de grands dangers qu'on pouvait
passer  travers les postes ennemis. Pontius Cominius, jeune homme
entreprenant, s'tant fait donner cette commission, se plaa sur des
corces que le courant du Tibre porta jusqu' la ville; l, gravissant
le rocher le plus rapproch de la rive, et que, par cette raison mme,
l'ennemi avait nglig de garder, il pntre au Capitole, et, conduit
vers les magistrats, il leur expose le message de l'arme. Ensuite,
charg d'un dcret du snat, par lequel il tait ordonn aux comices
assembls par curies de rappeler de l'exil et d'lire sur-le-champ,
au nom du peuple, Camille dictateur, afin que les soldats eussent le
gnral de leur choix, Pontius, reprenant le chemin par o il tait
venu, retourna  Vies. Des dputs qu'on avait envoys  Camille le
ramenrent d'Arde  Vies; ou plutt (car il est plus probable qu'il
ne quitta point Arde avant d'tre assur que la loi tait rendue,
puisqu'il ne pouvait rentrer sur le territoire romain sans l'ordre du
peuple, ni prendre les auspices  l'arme qu'il ne ft dictateur) la
loi fut porte par les curies, et Camille lu dictateur en son
absence.

Tandis que ces choses se passaient  Vies,  Rome la citadelle et le
Capitole furent en grand danger. En effet, les Gaulois, soit qu'ils
eussent remarqu des traces d'homme  l'endroit o avait pass le
messager de Vies, soit qu'ils eussent dcouvert d'eux-mmes, vers la
roche de Carmente, un accs facile, profitant d'une nuit assez claire,
et se faisant prcder d'un homme non arm pour reconnatre le chemin,
ils s'avancrent en lui tendant leurs armes dans les endroits
difficiles; et s'appuyant, se soulevant, se tirant l'un l'autre,
suivant que les lieux l'exigeaient, ils parvinrent jusqu'au sommet.
Ils gardaient d'ailleurs un si profond silence, qu'ils tromprent
non-seulement les sentinelles, mais mme les chiens, animal qu'veille
le moindre bruit nocturne. Mais ils ne purent chapper aux oies
sacres de Junon, que, malgr la plus cruelle disette, on avait
pargnes; ce qui sauva Rome. Car, veill par leurs cris et par le
battement de leurs ailes, M. Manlius, qui trois ans auparavant avait
t consul, et qui s'tait fort distingu dans la guerre, s'arme
aussitt, et s'lance en appelant aux armes ses compagnons: et, tandis
qu'ils s'empressent au hasard, lui, du choc de son bouclier, renverse
un Gaulois qui dj tait parvenu tout en haut. La chute de celui-ci
entrane ceux qui le suivaient de plus prs; et pendant que les
autres, troubls et jetant leurs armes, se cramponnent avec les mains
aux rochers contre lesquels ils s'appuient, Manlius les gorge.
Bientt, les Romains runis accablent l'ennemi de traits et de pierres
qui crasent et prcipitent jusqu'en bas le dtachement tout entier.
Le tumulte apais, le reste de la nuit fut donn au repos, autant du
moins que le permettait l'agitation des esprits, que le pril, bien
que pass, ne laissait pas d'mouvoir. Au point du jour, les soldats
furent appels et runis par le clairon autour des tribuns militaires;
et comme on devait  chacun le prix de sa conduite, bonne ou mauvaise,
Manlius le premier reut les loges et les rcompenses que mritait sa
valeur; et cela non-seulement des tribuns, mais de tous les soldats
ensemble qui lui donnrent chacun une demi-livre de farine et une
petite mesure de vin, qu'ils portrent dans sa maison, situe prs du
Capitole. Ce prsent parat bien chtif, mais dans la dtresse o l'on
se trouvait, c'tait une trs-grande preuve d'attachement, chacun
retranchant sur sa nourriture et refusant  son corps une subsistance
ncessaire, afin de rendre honneur  un homme. Ensuite on cita les
sentinelles peu vigilantes qui avaient laiss monter l'ennemi. Q.
Sulpicius, tribun des soldats, avait annonc qu'il les punirait tous
suivant la coutume militaire; mais, sur les rclamations unanimes des
soldats, qui s'accordaient  rejeter la faute sur un seul, il fit
grce aux autres; le vrai coupable fut, avec l'approbation gnrale,
prcipit de la roche Tarpienne. Ds ce moment, les deux partis
redoublrent de vigilance; les Gaulois, parce qu'ils connaissaient
maintenant le secret des communications entre Vies et Rome; les
Romains, par le souvenir du danger de cette surprise nocturne.

Mais parmi tous les maux divers qui sont insparables de la guerre et
d'un long sige, c'est la famine qui faisait le plus souffrir les deux
armes: les Gaulois taient, de plus, en proie aux maladies
pestilentielles. Camps dans un fond entour d'minences, sur un
terrain brlant que tant d'incendies avaient rempli d'exhalaisons
enflammes, et o le moindre souffle du vent soulevait non pas de la
poussire, mais de la cendre, l'excs de cette chaleur suffocante,
insupportable pour une nation accoutume  un climat froid et humide,
les dcimait comme ces pidmies qui ravagent les troupeaux. Ce fut au
point que, fatigus d'ensevelir les morts l'un aprs l'autre, ils
prirent le parti de les brler ple-mle; et c'est de l que ce
quartier a pris le nom de _Quartier des Gaulois_. Ils firent ensuite
avec les Romains une trve pendant laquelle les gnraux permirent les
pourparlers entre les deux partis: et comme les Gaulois insistaient
souvent sur la disette, qui, disaient-ils, devait forcer les Romains 
se rendre, on prtend que pour leur ter cette pense, du pain fut
jet de plusieurs endroits du Capitole dans leurs postes. Mais bientt
il devint impossible de dissimuler et de supporter plus longtemps la
famine. Aussi tandis que le dictateur fait en personne des leves dans
Arde, qu'il ordonne  L. Valrius, matre de la cavalerie, de partir
de Vies avec l'arme, et qu'il prend les mesures et fait les
prparatifs ncessaires pour attaquer l'ennemi sans dsavantage, la
garnison du Capitole, qui, puise de gardes et de veilles, avait
triomph de tous les maux de l'humanit, mais  qui la nature ne
permettait pas de vaincre la faim, regardait chaque jour au loin s'il
n'arrivait pas quelque secours amen par le dictateur. Enfin,
manquant d'espoir aussi bien que de vivres, les Romains, dont le corps
extnu flchissait presque, quand ils se rendaient  leurs postes,
sous le poids de leurs armes, dcidrent qu'il fallait,  quelque
condition que ce ft, se rendre ou se racheter; et d'ailleurs les
Gaulois faisaient entendre assez clairement qu'il ne faudrait pas une
somme bien considrable pour les engager  lever le sige. Alors le
snat s'assembla, et chargea les tribuns militaires de traiter. Une
entrevue eut lieu entre le tribun Q. Sulpicius et Brennus, chef des
Gaulois; ils convinrent des conditions, et mille livres d'or furent la
ranon de ce peuple qui devait bientt commander au monde. A cette
transaction dj si honteuse, s'ajouta une nouvelle humiliation: les
Gaulois ayant apport de faux poids que le tribun refusait, le Gaulois
insolent mit encore son pe dans la balance, et fit entendre cette
parole si dure pour des Romains: Malheur aux vaincus!

Mais les dieux et les hommes ne permirent pas que les Romains
vcussent rachets. En effet, par un heureux hasard, cet infme march
n'tait pas entirement consomm, et,  cause des discussions qui
avaient eu lieu, tout l'or n'tait pas encore pes, quand survient le
dictateur: il ordonne aux Romains d'emporter l'or, aux Gaulois de se
retirer. Comme ceux-ci rsistaient en allguant le trait, Camille
rpond qu'un trait conclu depuis sa nomination  la dictature, sans
son autorisation, par un magistrat d'un rang infrieur, est nul, et
annonce aux Gaulois qu'ils aient  se prparer au combat. Il ordonne
aux siens de jeter en monceau tous les bagages et d'apprter leurs
armes: c'est par le fer et non par l'or qu'ils doivent recouvrer la
patrie; ils ont devant les yeux leurs temples, leurs femmes, leurs
enfants, le sol de la patrie dvast par la guerre, en un mot tout ce
qu'il est de leur devoir de dfendre, de reconqurir et de venger. Il
range ensuite son arme, suivant la nature du terrain, sur
l'emplacement ingal de la ville  demi dtruite; et de tous les
avantages que l'art militaire pouvait choisir et prparer, il n'en
oublie aucun pour ses troupes. Les Gaulois, dans le dsordre d'une
surprise, prennent les armes et courent sur les Romains avec plus de
fureur que de prudence. Mais la fortune avait tourn, et dsormais la
faveur des dieux et la sagesse humaine taient pour Rome; aussi, ds
le premier choc, les Gaulois sont aussi promptement dfaits
qu'eux-mmes avaient vaincu sur les bords de l'Allia. Ensuite une
autre action plus rgulire s'engage prs de la huitime borne du
chemin de Gabies, o les Gaulois s'taient rallis, dans leur droute,
et, sous la conduite et les auspices de Camille, sont encore vaincus.
L le carnage n'pargna rien; le camp fut pris, et pas un seul homme
n'chappa pour porter la nouvelle de ce dsastre. Le dictateur, aprs
avoir recouvr Rome sur l'ennemi, revint en triomphe dans la ville; et
au milieu des naves saillies que les soldats improvisent, ils
l'appellent Romulus, et pre de la patrie, et second fondateur de
Rome: titres aussi glorieux que mrits.

    TITE-LIVE, _Histoire romaine_, liv. V, ch. 23  49. Trad. par
      M. Nisard.

   Tite-Live, historien latin, naquit  Padoue 59 ans av. J.-C, et
   mourut en 19 ap. J.-C. Des 140 livres dont se composait son
   Histoire romaine, il n'en reste plus que 35 et quelques fragments.
   Historien peu critique, Tite-Live est surtout remarquable par son
   style.


AMBASSADE DES GAULOIS A ALEXANDRE.

  336 av. J.-C.

Ce fut, au rapport de Ptolme fils de Lagus, pendant l'expdition
d'Alexandre contre les Triballes[30], que des Gaulois des environs de
la mer Adriatique vinrent trouver Alexandre, dsirant faire avec lui
un trait d'amiti et d'hospitalit rciproque. Ce prince les reut
avec bienveillance, les rgala, et pendant qu'ils taient  table, il
leur demanda quelle tait la chose qu'ils craignaient le plus; il
prsumait qu'ils allaient dire que c'tait lui-mme. Les Gaulois
rpondirent: Nous ne craignons que la chute du ciel; mais nous
faisons grand cas de l'amiti d'un homme tel que toi.

    STRABON, livre VII.

  [30] Peuple de Thrace.


MME SUJET.

Pendant la guerre contre les Triballes, Alexandre reut, sur les bords
du Danube, diverses ambassades, tant des nations libres qui habitent
le long du Danube, que de Syrmus, roi des Triballes, et des Gaulois
qui sont sur le golfe Adriatique, gens robustes et arrogants. Car
comme il leur demandait ce qu'ils craignaient le plus au monde,
s'imaginant que le bruit de son nom les aurait dj tonns, ils
rpondirent qu'ils ne craignaient rien que la chute du ciel et des
astres. Peut-tre que, le voyant occup ailleurs, et leurs terres
loignes et d'un abord difficile, ils prirent sujet de faire une si
hardie rponse. Le prince, aprs les avoir reus en son alliance comme
les autres, et pris et donn la foi rciproquement, leur dit qu'ils
taient des fanfarons et les renvoya.

    APPIEN, _les Guerres d'Alexandre_, liv. I. Traduction de Perrot
      d'Ablancourt.


CONQUTES DES GAULOIS DANS LA GERMANIE.

Il fut un temps o les Gaulois surpassaient les Germains en valeur,
portaient la guerre chez eux, envoyaient des colonies au del du
Rhin, vu leur nombreuse population et l'insuffisance de leur
territoire. C'est ainsi que les terres les plus fertiles de la
Germanie, prs de la fort Hercynienne[31], furent envahies par les
Volkes-Tectosages[32], qui s'y fixrent. Cette nation s'est jusqu' ce
jour maintenue dans cet tablissement et jouit d'une grande rputation
de justice et de courage; et encore aujourd'hui, ils vivent dans la
mme pauvret, le mme dnment, la mme habitude de privations que
les Germains, dont ils ont aussi adopt le genre de vie et
l'habillement. Quant aux Gaulois, le voisinage de la province[33] et
l'usage des objets de commerce maritime leur ont procur l'abondance
et les jouissances du luxe. Accoutums peu  peu  se laisser
surpasser, et vaincus dans un grand nombre de combats, ils ne se
comparent mme plus  ces Germains pour la valeur.

    CSAR, _guerres des Gaules_, liv. VI, ch. 24.

  [31] La fort Noire, qui, malgr son tendue, n'est qu'une faible
  partie de la fort Hercynienne.

  [32] Peuple du haut Languedoc.

  [33] La Gaule Narbonaise (Provence et Languedoc).


LES GAULOIS EN ESPAGNE.--LES CELTIBRIENS.

On raconte que les Celtes et les Ibriens se firent longtemps la
guerre au sujet de leurs demeures, mais que s'tant enfin accords,
ils habitrent en commun le mme pays; et s'alliant les uns aux autres
par des mariages, ils prirent le nom de Celtibriens, compos des deux
autres. L'alliance de deux peuples si belliqueux, et la bont du sol
qu'ils cultivaient, contriburent beaucoup  rendre les Celtibriens
fameux; et ce n'a t qu'aprs plusieurs combats et au bout d'un
trs-long temps qu'ils ont t vaincus par les Romains. On convient
non-seulement que leur cavalerie est excellente, mais encore que leur
infanterie est des plus fortes et des plus aguerries. Les Celtibriens
s'habillent tous d'un sayon noir et velu, dont la laine ressemble fort
au poil de chvre. Quelques-uns portent de lgers boucliers  la
gauloise, et les autres des boucliers creux et arrondis comme les
ntres. Ils ont tous des espces de bottes faites de poil, et des
casques de fer orns de panaches rouges. Leurs pes sont tranchantes
des deux cts, et d'une trempe admirable. Ils se servent encore dans
la mle de poignards qui n'ont qu'un pied de long. La manire dont
ils travaillent leurs armes est toute particulire. Ils enfouissent
sous terre des lames de fer, et ils les y laissent jusqu' ce que, la
rouille ayant rong les plus faibles parties de ce mtal, il n'en
reste que les plus dures et les plus fermes. C'est de ce fer ainsi
pur qu'ils fabriquent leurs excellentes pes et tous leurs autres
instruments de guerre. Ces armes sont si fortes qu'elles entament tout
ce qu'elles rencontrent, et qu'il n'est ni bouclier, ni casque, ni 
plus forte raison aucun os du corps humain qui puisse rsister 5 
leur tranchant. Ds que la cavalerie des Celtibriens a rompu
l'ennemi, elle met pied  terre, et devenue infanterie, elle fait des
prodiges de valeur.

Ils observent une coutume trange. Quoiqu'ils soient trs-propres dans
leurs festins, ils ne laissent pas d'tre en ceci d'une malpropret
extrme; ils se lavent tout le corps d'urine et s'en frottent mme les
dents, estimant que ce liquide ne contribue pas peu  la nettet du
corps. Par rapport aux moeurs, ils sont trs-cruels  l'gard des
malfaiteurs et de leurs ennemis; mais ils sont pleins d'humanit pour
leurs htes. Ils accordent non-seulement avec plaisir l'hospitalit
aux trangers qui voyagent dans leur pays, mais ils dsirent qu'ils
viennent chez eux: ils se battent  qui les aura, et ils regardent
ceux  qui ils demeurent comme des gens favoriss des dieux. Ils se
nourrissent de diffrentes sortes de viandes succulentes, et leur
boisson est du miel dtremp dans du vin, car leur pays fournit du
miel en abondance; mais le vin leur est apport d'ailleurs par des
marchands trangers.

    DIODORE DE SICILE, liv. V.


INVASION DES GAULOIS EN MACDOINE ET EN GRCE.

  280 et 279 av. J.-C.

Les Gaulois, dont la population tait si nombreuse que leur territoire
ne pouvait plus les nourrir, avaient envoy trois cent mille d'entre
eux chercher des habitations nouvelles dans des contres trangres.
Les uns s'arrtrent en Italie, prirent Rome et l'incendirent;
d'autres, guids par le vol des oiseaux (car de tous les peuples les
Gaulois sont les plus instruits dans la science augurale), pntrrent
en Illyrie, et, aprs avoir fait un carnage effroyable des Barbares,
ils s'tablirent dans la Pannonie. Ce peuple froce, audacieux et
guerrier, depuis Hercule, qui dut  cet exploit l'admiration des
hommes et leur foi dans son immortalit, franchit le premier les Alpes
indomptes, et ces sommets que le froid rendait inaccessibles.
Vainqueur des Pannoniens, il fut pendant de longues annes en guerre
avec les nations voisines, et, encourag par ses succs, il se
partagea en deux corps, dont l'un envahit la Grce, et l'autre la
Macdoine, massacrant toutes les populations. Le nom de ces peuples
tait si redout qu'on vit venir des rois qui n'en taient pas
attaqus, acheter d'eux la paix  prix d'or. Le seul Ptolme[34], roi
de Macdoine, apprit sans effroi leur arrive. Agit par les furies
vengeresses de ses parricides, il marche contre eux avec une poigne
de gens en dsordre, comme s'il et t aussi facile de combattre que
d'assassiner. Il ddaigne un secours de vingt mille hommes que les
Dardaniens lui font offrir, et, joignant l'insulte au mpris, il
rpond  leurs envoys que c'en serait fait de la Macdoine, si,
aprs avoir soumis seule tout l'Orient, elle avait besoin de
Dardaniens pour dfendre ses frontires; que ses soldats sont les fils
de ceux qui, sous Alexandre, ont vaincu l'univers. Cette rponse fit
dire au roi dardanien que, par la tmrit d'un jeune homme
inexpriment c'en serait fait bientt de l'illustre empire de
Macdoine.

  [34] Ptolme Craunus.

Les Gaulois, conduits par Belgius, envoient des dputs  Ptolme,
pour connatre ses dispositions et lui offrir la paix s'il la veut
acheter. Mais Ptolme, se glorifiant devant les siens de ce que les
Gaulois ne demandaient la paix que par crainte de la guerre, dit avec
non moins d'arrogance, en prsence des dputs gaulois, qu'il ne peut
tre question de paix entre eux et lui, avant qu'ils ne donnent leurs
armes et leurs gnraux pour otages, et qu'il ne se fiera  eux que
dsarms. A ce rcit de leurs dputs, les Gaulois se mirent  rire
et s'crirent  l'envi que le roi verrait bientt s'ils lui avaient
offert la paix dans leur intrt ou dans le sien. Quelques jours
aprs, une bataille s'engage; les Macdoniens sont vaincus et taills
en pices. Ptolme, couvert de blessures, est fait prisonnier, et sa
tte, plante au bout d'une lance, est promene sur le champ de
bataille pour pouvanter l'ennemi. Peu de Macdoniens purent se sauver
par la fuite; le plus grand nombre fut pris ou tu. Quand la nouvelle
de ce dsastre parvint en Macdoine, les villes fermrent leurs
portes, et la consternation fut gnrale. Les uns pleurent la perte de
leurs enfants, les autres tremblent pour la ruine de leurs cits; ils
invoquent les noms de Philippe et d'Alexandre, comme ceux de leurs
dieux tutlaires, disant que, sous le rgne de ces princes, la
Macdoine n'avait pas seulement t  l'abri de tout pril, mais
qu'elle avait encore subjugu le monde. Ils les prient de dfendre
cette patrie qu'ils avaient gale aux cieux par la grandeur de leurs
exploits, et de la tirer de l'extrmit o l'avaient rduite
l'extravagance et la tmrit de Ptolme. Pendant qu'ils
s'abandonnent ainsi au dsespoir, Sosthnes, l'un des principaux
Macdoniens, pensant que ce n'tait pas le moment de faire des voeux,
rassemble la jeunesse, arrte les Gaulois dans l'ivresse de leur
victoire, et sauve la Macdoine de leurs ravages. En rcompense de ce
service, et malgr sa naissance obscure, il fut mis  la tte de la
nation, de prfrence  tous les nobles qui briguaient alors la
couronne de Macdoine. Proclam roi par l'arme, ce ne fut pas comme
roi qu'il en exigea le serment militaire, mais comme gnral.

Cependant Brennus, chef des Gaulois qui avaient envahi la Grce,
apprend que ses compatriotes, commands par Belgius, ont vaincu les
Macdoniens; et, indign, qu'aprs un tel succs ils aient abandonn
si facilement un butin immense, grossi de toutes les dpouilles de
l'Orient, il rassemble quinze mille cavaliers, cent cinquante mille
fantassins, et fond sur la Macdoine. Tandis qu'ils dvastent les
campagnes, Sosthnes vient les attaquer,  la tte de l'arme
macdonienne. Celle-ci, rduite  peu de monde et dj tremblante, est
aisment battue par un adversaire nombreux et confiant; et les
Macdoniens en droute s'tant enferms dans les murs de leurs villes,
Brennus ravage sans obstacle toute la Macdoine. Bientt, comme
dgot des dpouilles de la terre, il porte ses vues sur les temples,
disant par raillerie que les dieux sont assez riches pour donner aux
hommes. Il se tourne aussitt vers Delphes; et, s'inquitant moins de
la religion que du butin, et de commettre un sacrilge que d'amasser
de l'or, il assure que ceux qui dispensent les biens aux hommes n'en
ont pas besoin pour eux-mmes. Le temple de Delphes est situ sur un
roc du mont Parnasse, escarp de toutes parts. L'affluence venue l de
tous les pays, pour y rendre hommage  la saintet du lieu, en fit 
la longue une ville qu'ils assirent sur ces rochers. Le temple et la
ville sont protgs non par des murailles, mais par des prcipices;
non par des ouvrages d'art, mais par la nature: en sorte qu'on ne sait
si l'on doit plus s'tonner de ces fortifications naturelles que de la
prsence du dieu. Le rocher, dans son milieu, rentre en forme
d'amphithtre; aussi, le son de la voix humaine ou celui de la
trompette, venant  y retentir, est rpercut par l'cho des rochers
qui se rpondent, et qui renvoient les sons grossis et multiplis.
Ceux qui ignorent la cause physique de ce phnomne sont stupfaits
d'admiration ou pntrs d'une terreur religieuse. Dans les sinuosits
du roc, vers le milieu de la montagne, est une plaine troite, et dans
cette plaine une cavit profonde d'o sortent les oracles, et d'o
s'chappe une vapeur froide qui, pousse comme par le souffle du vent,
trouble l'esprit des devins, les remplit du dieu, et les force 
rendre ses rponses  ceux qui le consultent. On voit l
d'innombrables et riches offrandes des peuples et des rois, attestant,
par leur magnificence, et les rponses du dieu, et la reconnaissance
de ceux qui sont venus l'implorer.

A la vue du temple, Brennus dlibra longtemps s'il brusquerait
l'attaque, ou s'il laisserait  ses troupes fatigues la nuit pour
rparer leurs forces. manus et Thessalorus, chefs gaulois qui
s'taient joints  lui dans l'espoir du butin, disent qu'ils
s'opposent  tout dlai, l'ennemi n'tant point sur ses gardes, et
leur arrive imprvue devant le frapper d'pouvante; que pendant la
nuit il pourrait lui venir du courage, et peut-tre aussi du secours;
que les routes, libres encore, seraient alors fermes devant eux. Mais
le commun des soldats, trouvant, aprs de longues privations, des
campagnes qui regorgeaient de vins et de provisions de toute nature,
aussi joyeux de cette abondance que d'une victoire, se dbande, quitte
ses drapeaux, et se met  courir  et l, comme si en effet ils
avaient dj vaincu. Les Delphiens gagnrent ainsi du temps. On dit
qu'en apprenant l'arrive des Gaulois, les oracles avaient dfendu aux
paysans d'enlever de leurs fermes le vin et le bl. On ne comprit bien
cette injonction salutaire que lorsque les Gaulois, arrts par cet
excs d'abondance, laissrent aux peuples voisins le temps de venir au
secours de Delphes. Aussi les habitants, fortifis par ces
auxiliaires, achevrent-ils leurs travaux de dfense avant que les
Gaulois eussent rejoint leurs enseignes. Brennus avait soixante mille
fantassins, choisis dans toute son arme; les Delphiens et leurs
allis comptaient  peine quatre mille soldats. Mprisant leur petit
nombre, Brennus, pour animer les siens, leur faisait entrevoir la
possession d'un magnifique butin, affirmant que ces statues, ces chars
qu'ils apercevaient de loin taient d'or massif, et que leur poids
surpassait mme ce qu'on en pouvait juger sur l'apparence.

Excits par cette assurance et chauffs d'ailleurs par les dbauches
de la veille, les Gaulois, sans considrer le pril, s'lancent au
combat. Les Delphiens, au contraire, plus confiants dans la protection
du dieu qu'en eux-mmes, rsistaient  l'ennemi sans le craindre, et,
du haut de leur montagne qu'il tentait d'escalader, le culbutaient
tantt  coups de pierres, tantt  coups de traits. Soudain, au plus
fort de l'action, les prtres de tous les temples, les devins
eux-mmes, chevels, revtus de leurs bandelettes et de leurs
insignes, l'air gar, l'esprit en dlire, s'lancent au premier rang;
ils s'crient que le dieu est arriv, qu'ils l'ont vu descendre dans
le temple par le toit entr'ouvert; que, tandis qu'on implorait son
appui, un jeune guerrier d'une beaut plus qu'humaine avait paru 
tous les yeux, accompagn de deux vierges armes, sorties des deux
temples voisins de Minerve et de Diane; que non-seulement ils les
avaient vus, mais qu'ils avaient entendu le sifflement de l'arc et le
cliquetis des armes. Ils priaient, ils conjuraient les habitants de
fondre sans hsiter sur l'ennemi,  la suite de leurs dieux, et de
partager leur victoire. Enflamms par ce discours, tous  l'envi
s'lancent au combat. Bientt ils sentent la prsence de leurs dieux;
la terre tremble; une portion de la montagne se dtache, renverse les
Gaulois, dont les bataillons les plus serrs sont rompus, renverss 
et l, et mutils. Une tempte survient, et la grle et le froid
achvent les blesss. Brennus lui-mme, ne pouvant supporter la
douleur de ses blessures, se tue d'un coup de poignard. Tel fut le
chtiment des auteurs de cette guerre. Un autre chef Gaulois quitta la
Grce  marches forces, avec dix mille blesss: mais la fortune
n'pargna pas non plus ces fuyards. Toujours en alarmes, ils passaient
les nuits sans abri, les jours sans repos, sans scurit. Les pluies
continuelles, la glace, la neige, la faim, l'puisement, et par-dessus
tout cela les veilles non interrompues, dtruisirent les tristes
restes de cette malheureuse arme. Les peuples qu'ils traversaient les
poursuivaient comme une proie. Enfin de cette arme prodigieuse, et
qui nagure se croyait assez puissante pour faire la guerre aux dieux,
il ne resta pas mme un homme pour rappeler le souvenir d'un si
sanglant dsastre[35].

    JUSTIN, liv. XXIV, ch. 4  8. Traduction par M. Ch. Nisard.

   Justin, historien latin du second sicle de l're chrtienne, est
   auteur d'un abrg de l'Histoire universelle de Trogue Pompe.

  [35] Callimaque (hymne VI, [Grec: eis tn Dlon]), parle de
  Gaulois extermins sur les bords du Nil par Ptolme Philadelphe.
  Le scoliaste de Callimaque nous apprend qu'aprs le dsastre des
  Gaulois  Delphes, une partie de leur arme passa au service de
  Ptolme, qui pour lors avait besoin de troupes. Il ajoute
  qu'tant arrivs en gypte, ils conspirrent pour s'emparer des
  trsors de ce prince, et que leur projet ayant t dcouvert, ils
  furent extermins sur les bords du Nil.


LES GAULOIS EN ASIE MINEURE.

  278-277 av. J.-C.

Cependant, vers cette poque, la nation gauloise tait devenue si
nombreuse, qu'elle inondait l'Asie comme autant d'essaims. Les rois
d'Orient ne firent bientt plus la guerre sans avoir  leur solde une
arme gauloise. Chasss de leurs royaumes, c'est encore aux Gaulois
qu'ils recouraient. Telle fut la terreur de leur nom et le succs
constant de leurs armes, que nul ne crut pouvoir se passer d'eux pour
maintenir ou pour relever sa puissance. Le roi de Bithynie ayant
implor leurs secours, ils partagrent avec lui ses tats, comme ils
avaient partag sa victoire, et donnrent  la portion qui leur chut
le nom de Gallo-Grce.

    JUSTIN, XXVII, 2.


RETOUR D'UNE PARTIE DES GAULOIS DANS LA GAULE.

Les Gaulois, aprs avoir chou contre Delphes, dans une attaque o la
puissance du dieu leur avait t plus fatale que l'ennemi, n'ayant
plus ni patrie ni chef, car Brennus avait t tu dans le combat,
s'taient rfugis les uns en Asie, les autres dans la Thrace. De l
ils avaient regagn leur ancien pays par la mme route qu'ils avaient
prise en venant. Une partie d'entre eux s'tablit au confluent du
Danube et de la Save, et prit le nom de Scordisques. Les Tectosages,
de retour  Toulouse, leur antique patrie, y furent attaqus d'une
maladie pestilentielle, et ne purent en tre dlivrs qu'aprs avoir,
sur l'ordre des aruspices, jet dans le lac de cette ville l'or et
l'argent recueillis dans leurs dprdations sacrilges. Longtemps
aprs, ces richesses furent retires par Cpion, consul romain[36].
L'argent montait  cent dix mille livres pesant, et l'or  cinq
millions. Cet autre sacrilge fut cause, dans la suite, de la perte de
Cpion et de son arme; et l'invasion des Cimbres vint  son tour
venger sur les Romains l'enlvement de ces trsors sacrs.

    JUSTIN, liv. XXXII, ch. 3.

  [36] Le consul Cpion prit Toulouse 106 ans av. J.-C., et fut
  battu l'anne suivante par les Cimbres, sur les bords du Rhne.

LES ROMAINS SOUMETTENT LES GALLO-GRECS.

189 av. J.-C.

Les Tolistoboens taient des Gaulois que le manque de territoire ou
l'espoir du butin avait fait migrer en grand nombre. Persuads qu'ils
ne rencontreraient sur leur route aucune nation capable de leur
rsister, ils arrivrent en Dardanie, sous la conduite de Brennus. L,
s'leva une sdition qui partagea ce peuple en deux corps: l'un
demeura sous l'autorit de Brennus; l'autre, fort de vingt mille
hommes, reconnaissant pour chefs Leonorius et Lutarius, prit le chemin
de la Thrace. Ceux-ci, tantt combattant les nations qui s'opposaient
 leur passage, tantt mettant  contribution celles qui leur
demandaient la paix, arrivrent  Byzance, rendirent tributaire toute
la cte de la Propontide, et tinrent quelque temps les villes de cette
contre sous leur dpendance. Leur voisinage de l'Asie les ayant mis 
mme de savoir combien le sol en tait fertile, ils conurent dans la
suite le dessein d'y passer; et, devenus matres de Lysimachie, dont
ils s'taient empars par surprise, et de la Chersonse entire,
qu'ils avaient subjugue par la force des armes, ils descendirent sur
les bords de l'Hellespont. La vue de l'Asie, dont ils n'taient
spars que par un dtroit de peu de largeur, redoubla leur dsir d'y
aborder. Ils dputrent donc vers Antipater, qui commandait sur cette
cte, pour obtenir la libert du passage; mais durant la ngociation,
trop lente au gr de leur impatience, une nouvelle sdition s'leva
entre leurs chefs. Leonorius, avec la plus grande partie de l'arme,
s'en retourna  Byzance, d'o il tait venu; Lutarius enleva aux
Macdoniens, qu'Antipater lui avait envoys comme ambassadeurs, mais
en effet comme espions, deux navires ponts et trois barques. Au moyen
de ces btiments qu'il fit aller jour et nuit, il effectua en peu de
jours le passage de toutes ses troupes. Peu de temps aprs, Leonorius,
second par Nicomde, roi de Bithynie, partit de Byzance et rejoignit
Lutarius. Ensuite les Gaulois runis secoururent Nicomde contre
Zyboetas, qui s'tait empar d'une partie de la Bithynie. Ils
contriburent puissamment  la dfaite de ce dernier, et la Bithynie
entire rentra sous l'obissance de son souverain. Au sortir de ce
pays, ils pntrrent en Asie. De vingt mille hommes qu'ils taient,
ils se trouvaient rduits  dix mille combattants. Cependant ils
inspirrent une si grande terreur  tous les peuples situs en de du
mont Taurus, que toutes ces nations, voisines ou recules, attaques
de prs ou menaces de loin, se soumirent  leur domination. Enfin,
comme ces Gaulois formaient trois peuples distincts, les
Tolistoboens, les Trocmiens et les Tectosages, ils divisrent l'Asie
en trois parties, dont chacune devait tre tributaire du peuple
auquel elle se trouverait soumise. Les Trocmiens eurent en partage la
cte de l'Hellespont; l'olide et l'Ionie churent aux Tolistoboens,
et l'intrieur de l'Asie aux Tectosages. Ainsi, toute l'Asie situe en
de du Taurus devint tributaire de ces Gaulois, qui fixrent leur
principal tablissement sur les bords du fleuve Halys. L'accroissement
successif de leur population rendit si grande la terreur de leur nom,
qu' la fin les rois de Syrie eux-mmes n'osrent refuser de leur
payer tribut. Attale[37], pre du roi Eumne, fut le premier Asiatique
qui rsolut de se soustraire  cette humiliation; et, contre l'attente
gnrale, la fortune seconda son audacieuse entreprise. Il livra
bataille aux Gaulois, et la victoire demeura de son ct. Toutefois il
ne put les abattre au point de leur faire perdre l'empire de l'Asie.
Leur domination se maintint jusqu' l'poque de la guerre d'Antiochus
contre les Romains. Alors mme, malgr l'expulsion de ce prince, ils
se flattrent que, comme ils taient loin de la mer, l'arme romaine
n'arriverait pas jusqu' eux.

  [37] Roi de Pergame.

Au moment d'entreprendre la guerre contre un ennemi si redout de
toutes les nations qui l'entouraient, le consul Cnius Manlius
assembla ses soldats et les harangua de la manire suivante: Je
n'ignore point, soldats, que de toutes les nations qui habitent
l'Asie, aucune n'gale les Gaulois en rputation guerrire. C'est au
milieu des plus pacifiques des hommes que ce peuple froce est venu
s'tablir, aprs avoir ravag par la guerre presque tout l'univers. La
hauteur de la taille, une chevelure flottante et rousse, de vastes
boucliers, de longues pes, des chants guerriers au moment du combat,
des hurlements, des mouvements convulsifs, le bruyant cliquetis des
armes de ces guerriers agitant leurs boucliers  la manire de leurs
compatriotes, tout semble calcul pour frapper de terreur. Que tout
cet appareil effraye les Grecs et les Phrygiens et les Cariens, pour
qui c'est chose nouvelle; pour les Romains, habitus  combattre les
Gaulois, ce n'est qu'un vain pouvantail. Une seule fois jadis, dans
une premire rencontre, ils dfirent nos anctres sur les bords de
l'Allia. Depuis cette poque, voil deux cents ans que les Romains les
gorgent et les chassent devant eux pouvants, et les Gaulois nous
ont valu plus de triomphes que tout le reste de la terre. D'ailleurs
nous l'avons appris par exprience, quand on sait soutenir leur
premier choc, qu'accompagnent une extrme fougue et un aveugle
emportement, bientt la sueur inonde leurs membres fatigus, les armes
leur tombent des mains; quand cesse la fureur, le soleil, la pluie, la
soif terrassent leurs corps fatigus et leur courage puis, sans
qu'il soit besoin d'employer le fer. Ce n'est pas seulement dans des
combats rgls de lgions contre lgions que nous avons prouv leurs
forces; c'est encore dans des combats d'homme  homme. Manlius et
Valrius ont montr combien le courage romain l'emporte sur la fureur
gauloise[38]. Manlius le premier, seul contre une arme de ces
barbares, les prcipita du Capitole, dont ils gravissaient les
remparts. Encore tait-ce  de vritables Gaulois,  des Gaulois ns
dans leur pays, que nos anctres avaient affaire. Ceux-ci ne sont plus
qu'une race dgnre, qu'un mlange de Gaulois et de Grecs, ainsi que
l'indique leur nom; il en est d'eux comme des plantes et des animaux,
qui, malgr la bont de leur espce, dgnrent dans un sol et sous
l'influence d'un climat tranger. Les Macdoniens, qui se sont tablis
 Alexandrie en gypte,  Sleucie et  Babylone, et qui ont fond
d'autres colonies dans les diverses parties du monde, sont devenus des
Syriens, des Parthes, des gyptiens. Marseille, entoure de Gaulois, a
pris quelque chose du caractre de ses voisins. Que reste-t-il aux
Tarentins de cette dure et austre discipline des Spartiates? Toute
production crot avec plus de vigueur dans le terrain qui lui est
propre: transplante dans un autre sol, elle dgnre en empruntant la
nature de ses sucs nutritifs. Vos ennemis sont donc des Phrygiens
accabls sous le poids des armes gauloises. Vous les battrez comme
vous les avez battus quand ils faisaient partie de l'arme
d'Antiochus; les vaincus ne tiendront pas contre les vainqueurs. La
seule chose que je crains, c'est que dans cette occasion votre gloire
ne se trouve diminue par la faiblesse de la rsistance. Souvent le
roi Attale les a dfaits et mis en fuite. Les btes sauvages rcemment
prises conservent d'abord leur frocit naturelle, puis s'apprivoisent
aprs avoir longtemps reu leur nourriture de la main des hommes.
Croyez qu'il en est de mme de ceux-ci, et que la nature suit une
marche toute semblable pour adoucir la sauvagerie des hommes.
Croyez-vous que ces Gaulois sont ce qu'ont t leurs pres et leurs
aeux? Forcs de quitter leur patrie, o ils ne trouvaient pas de quoi
subsister, ils ont suivi les pres rivages de l'Illyrie, parcouru la
Macdoine et la Thrace en combattant contre des nations pleines de
courage, et se sont empars de ces contres. Endurcis, irrits par
tant de maux, ils se sont fixs dans un pays qui leur offrait tout en
abondance. La grande fertilit du sol, l'extrme douceur du climat, le
naturel paisible des habitants, ont chang cette humeur farouche
qu'ils avaient apporte de leur pays. Pour vous, enfants de Mars,
soyez en garde contre les dlices de l'Asie, et fuyez-les au plus tt,
tant ces volupts trangres sont capables d'amollir les plus mles
courages, tant les moeurs contagieuses des habitants seraient fatales
 votre discipline. Par bonheur, toutefois, vos ennemis, tout
impuissants qu'ils sont contre vous, n'en conservent pas moins parmi
les Grecs la renomme avec laquelle ils sont arrivs; et la victoire
que vous remporterez sur eux ne vous fera pas moins d'honneur dans
l'esprit de vos allis, que si vous aviez vaincu des Gaulois
conservant le naturel courageux de leurs anctres.

  [38] _Rabies gallica._ Il y a longtemps, comme on le voit, que
  l'on parle de la _furia francese_.

Aprs cette harangue, il envoya des dputs vers posognat, le seul
des chefs gaulois qui ft demeur dans l'amiti d'Eumne[39] et qui
et refus des secours  Antiochus contre les Romains; puis il
continua sa marche, arriva le premier jour sur les bords du fleuve
Alandre, et le lendemain au bourg appel Tyscon. L, il fut joint par
les dputs des Oroandes, qui venaient demander l'amiti des Romains;
il exigea d'eux cent talents, et, cdant  leurs prires, leur permit
d'aller prendre de nouvelles instructions. Ensuite il conduisit son
arme  Plitendre, d'o il alla camper sur le territoire des Alyattes.
Il y fut rejoint par les dputs envoys vers posognat; ils taient
accompagns de ceux de ce prince qui venaient le prier de ne point
porter la guerre chez les Tectosages, parce que posognat allait
lui-mme se rendre chez eux et les engager  se soumettre. Le prince
gaulois obtint ce qu'il demandait, et l'arme prit sa route  travers
le pays qu'on nomme Axylon[40]. Ce nom lui vient de sa nature, car il
est absolument dpourvu de bois, mme de ronces et de toute autre
matire combustible; la fiente de boeuf sche en tient lieu aux
habitants. Tandis que les Romains taient camps auprs de Cuballe,
forteresse de la Gallo-Grce, la cavalerie ennemie parut avec grand
fracas, chargea tout  coup les postes avancs, y jeta le dsordre, et
tua mme quelques soldats; mais quand on eut donn l'alerte dans le
camp, la cavalerie romaine en sortit aussitt par toutes les portes,
mit en droute les Gaulois et leur tua un certain nombre de fuyards.
De ce moment, le consul, voyant qu'il tait entr sur le territoire
ennemi, se tint sur ses gardes, n'avana qu'en bon ordre et aprs
avoir pouss au loin des reconnaissances. Arriv sans s'arrter sur le
fleuve Sangarius, et ne le trouvant guable en aucun endroit, il
rsolut d'y jeter un pont. Le Sangarius prend sa source au mont
Adore, traverse la Phrygie et reoit le fleuve Tymber  son entre
dans la Bithynie, et se jette dans la Propontide, moins remarquable
par sa largeur que par la grande quantit de poissons qu'il fournit
aux riverains. Le pont achev, on passa le fleuve. Pendant qu'on en
suivait le bord, les Galles, prtres de la mre des dieux[41], vinrent
de Pessinunte au-devant de l'arme, revtus de leurs habits
sacerdotaux, et dclamant d'un ton d'oracle des vers prophtiques, par
lesquels la desse promettait aux Romains une route facile, une
victoire certaine, et l'empire de cette rgion. Le consul, aprs avoir
dit qu'il en acceptait l'augure, campa en cet endroit mme. On arriva
le lendemain  Gordium. Cette ville n'est pas grande; mais quoique
enfonce dans les terres, il s'y fait un grand commerce. Situe 
distance presque gale des trois mers, c'est--dire, des ctes de
l'Hellespont, de Sinope et de la Cilicie, elle avoisine en outre
plusieurs nations considrables, dont elle est devenue le principal
entrept. Les Romains la trouvrent abandonne de ses habitants, mais
remplie de toutes sortes de provisions. Pendant qu'ils y sjournaient,
des envoys d'posognat vinrent annoncer que la dmarche de leur
matre auprs des chefs gaulois n'avait pas russi, que ces peuples
quittaient en foule leurs habitations de la plaine, avec leurs femmes
et leurs enfants, et que, emportant et emmenant tout ce qu'il leur
tait possible d'emporter et d'emmener, ils gagnaient le mont Olympe,
pour s'y dfendre par les armes,  la faveur de la situation des
lieux.

  [39] Roi de Pergame, alli des Romains.

  [40] Sans bois.

  [41] Suivant Strabon, cette desse s'appelait Agdistis.

Arrivrent ensuite les dputs des Oroandes, qui apportrent des
nouvelles plus positives et annoncrent que les Tolistoboens en masse
avaient pris position sur le mont Olympe; que les Tectosages, de leur
ct, avaient gagn une autre montagne, appele Magaba; que les
Trocmiens avaient dpos leurs femmes et leurs enfants dans le camp de
ces derniers, et rsolu d'aller prter aux Tolistoboens le secours de
leurs armes. Ces trois peuples avaient alors pour chefs Ortiagon,
Combolomar et Gaulotus. Le principal motif qui leur avait fait adopter
ce systme de guerre tait l'espoir que, matres des plus hautes
montagnes du pays, o ils avaient transport toutes les provisions
ncessaires pour un trs-long sjour, ils lasseraient la patience de
l'ennemi. Ou, il n'oserait pas venir les attaquer en des lieux si
levs et d'un si difficile accs; ou, s'il faisait cette tentative,
il suffirait d'une poigne d'hommes pour l'arrter et le culbuter;
enfin, s'il demeurait dans l'inaction au pied de ces montagnes
glaces, le froid et la faim le contraindraient de s'loigner. Bien
que suffisamment protgs par la hauteur mme des lieux, ils
entourrent d'un foss et d'une palissade les sommets sur lesquels ils
s'taient tablis. Ils se mirent peu en peine de se munir de traits,
comptant sur les pierres que leur fourniraient en abondance ces
montagnes pres et rocheuses.

Le consul, qui avait bien prvu qu'il aurait  combattre non de prs
mais de loin,  cause de la nature du terrain, avait rassembl de
grandes quantits de javelots, de traits, de balles de plomb et de
pierres de moyenne dimension, propres  tre lances avec la fronde.
Ainsi pourvu de projectiles, il marche vers le mont Olympe, et va
camper environ  cinq milles de l'ennemi. Le lendemain, il s'avana
avec Attale et quatre cents cavaliers; mais un dtachement de
cavalerie ennemie, double de son escorte, tant sorti du camp, le
fora de prendre la fuite, lui tua quelques hommes, et en blessa
plusieurs. Le troisime jour, il partit avec toute sa cavalerie pour
oprer enfin sa reconnaissance; et comme l'ennemi ne sortait point de
ses retranchements, il fit le tour de la montagne, sans tre inquit.
Il remarqua que, du ct du midi, il y avait des mouvements de terrain
qui s'levaient en pente douce jusqu' une certaine hauteur; que vers
le septentrion, les rochers taient escarps et presque coups  pic;
que tous les abords taient impraticables  l'exception de trois, l'un
au milieu de la montagne, o elle tait recouverte de terre; les deux
autres plus difficiles, au levant et au couchant. Ces observations
faites, il vint camper le mme jour au pied de la montagne. Le
lendemain, aprs un sacrifice qui lui garantit d'abord la faveur des
dieux, il divisa son arme en trois corps et la mena  l'ennemi.
Lui-mme, avec le plus considrable, s'avana par la pente la plus
douce. L. Manlius, son frre, eut ordre de monter avec le second par
le ct qui regardait le levant, tant que le permettrait la nature
des lieux et qu'il le pourrait en sret; mais s'il rencontrait des
escarpements dangereux, il lui tait ordonn de ne point lutter contre
les difficults du terrain, et sans chercher  forcer des obstacles
insurmontables, de prendre des chemins obliques pour se rapprocher du
consul et se runir  sa troupe. C. Helvius  la tte du troisime
corps, devait tourner insensiblement le pied de la montagne et la
faire gravir  ses soldats du ct qui regardait le couchant. Aprs
avoir divis en trois parties gales en nombre les auxiliaires
d'Attale, le consul prit avec lui ce jeune prince. Il laissa la
cavalerie avec les lphants sur le plateau le plus voisin des
hauteurs. Les officiers suprieurs avaient ordre d'examiner
attentivement tout ce qui se passerait, afin de porter promptement du
secours o il en serait besoin.

Les Gaulois se croyant  l'abri de toute surprise sur leurs flancs,
qu'ils regardaient comme inaccessibles, envoyrent environ quatre
mille hommes fermer le passage du ct du midi, en occupant une
hauteur loigne de leur camp de prs d'un mille; cette hauteur
dominait la route, et ils croyaient l'opposer  l'ennemi comme un
fort. A la vue de ce mouvement, les Romains se prparent au combat.
Les vlites se portrent en avant,  quelque distance des enseignes,
avec les archers crtois d'Attale, les frondeurs, les Tralles et les
Thraces. L'infanterie s'avance lentement, comme l'exigeait la roideur
de la pente, et ramasse sous ses boucliers, de manire  se garantir
des projectiles, puisqu'il ne s'agissait pas de combattre de prs. A
cette distance, l'action s'engage  coups de traits, d'abord avec un
gal succs, les Gaulois ayant l'avantage de la position et les
Romains celui de la varit et de l'abondance des armes. Mais
l'affaire se prolongeant, l'galit cessa de se soutenir. Les
boucliers longs et plats des Gaulois taient trop troits et
couvraient mal leurs corps; ils n'avaient d'autres armes que leurs
pes, qui leur taient inutiles puisqu'on n'en venait pas aux mains.
Comme ils ne s'taient pas munis de pierres, chacun saisissait au
hasard celles qui lui tombaient sous la main, la plupart trop grosses
pour des bras inhabiles, qui n'aidaient leurs coups ni de l'adresse ni
de la force ncessaires. Cependant une grle de traits, de balles de
plomb, de javelots, dont ils ne peuvent viter les atteintes, les
crible de blessures de toutes parts; ils ne savent que faire, aveugls
qu'ils sont par la rage et la crainte, engags dans une lutte 
laquelle ils ne sont pas propres. En effet, tant qu'on se bat de prs,
tant qu'on peut tour  tour recevoir ou porter des coups, ils sont
forts de leur colre. Mais quand ils se sentent frapps de loin par
des javelines lgres, parties on ne sait d'o, alors, ne pouvant
donner carrire  leur fougue bouillante, ils se jettent les uns sur
les autres comme des btes sauvages perces de traits. Leurs blessures
clatent aux yeux, parce qu'ils combattent nus, et que leurs corps
sont charnus et blancs, n'tant jamais dcouverts que dans les
combats: aussi le sang s'chappe-t-il plus abondant de ces chairs
massives; les blessures sont plus horribles, la blancheur de leurs
corps fait paratre davantage le sang noir qui les inonde. Mais ces
plaies bantes ne leur font pas peur: quelques-uns mme dchirent la
peau, lorsque la blessure est plus large que profonde, et s'en font
gloire. La pointe d'une flche ou de quelque autre projectile
s'enfonce-t-elle dans les chairs, en ne laissant  la surface qu'une
petite ouverture, sans qu'ils puissent, malgr leurs efforts, arracher
le trait, les voil furieux, honteux d'expirer d'une blessure si peu
clatante, se roulant par terre comme s'ils mouraient d'une mort
vulgaire. D'autres se jettent sur l'ennemi, et ils tombent sous une
grle de traits, ou bien, arrivant  porte des bras, ils sont percs
par les vlites  coups d'pe. Les vlites portent de la main gauche
un bouclier de trois pieds; de la droite, des piques qu'ils lancent de
loin;  la ceinture, une pe espagnole; et, s'il faut combattre corps
 corps, ils passent leurs piques dans la main gauche et saisissent le
glaive. Bien peu de Gaulois restaient debout; se voyant accabls par
les troupes lgres, et sur le point d'tre entours par les lgions
qui avanaient, ils se dbandent et regagnent prcipitamment leur
camp, dj en proie  la terreur et  la confusion. Il n'tait rempli
que de femmes, d'enfants, de vieillards. Les Romains vainqueurs
s'emparrent des hauteurs abandonnes par l'ennemi.

Cependant L. Manlius et C. Helvius, aprs s'tre levs tant qu'ils
l'avaient pu, par le travers de la montagne, ne trouvant plus passage,
avaient tourn vers le seul endroit accessible, et s'taient mis tous
deux  suivre de concert,  quelque distance, la division du consul;
c'tait ce qu'il y avait de mieux  faire ds le principe: la
ncessit y ramena. Le besoin d'une rserve se fait souvent vivement
sentir dans des lieux aussi horribles; car les premiers rangs venant 
ployer, les seconds couvrent la droute et se prsentent frais au
combat. Le consul voyant, prs des hauteurs occupes par ses troupes
lgres, flotter les enseignes de l'ennemi, laissa ses soldats
reprendre haleine et se reposer un moment, et leur montrant les
cadavres des Gaulois tendus sur les minences: Si les troupes
lgres ont combattu avec tant de succs, que dois-je attendre de mes
lgions, de troupes armes de toutes pices, de mes meilleurs soldats?
la prise du camp, o, rejet par la troupe lgre, l'ennemi est 
trembler. Il fit nanmoins prendre les devants  la troupe lgre,
qui, pendant la halte des lgions, au lieu de rester inactive, avait
employ ce temps  ramasser les traits pars sur les hauteurs, afin de
n'en pas manquer. Dj on approchait du camp, et les Gaulois, dans la
crainte de n'tre point assez couverts par leurs retranchements, se
tenaient l'pe au poing devant leurs palissades; mais, accabls sous
une grle de traits, que des rangs serrs et fournis laissent rarement
tomber  faux, ils sont bientt forcs de rentrer dans leurs
fortifications, et ne laissent qu'une forte garde. La multitude,
rejete dans le camp, y est accable d'une pluie de traits, et tous
les coups qui portent sur la foule sont annoncs par des cris o se
mlent les gmissements des femmes et des enfants. La garde place aux
portes est assaillie par les javelines des premiers lgionnaires, qui,
tout en ne blessant pas, percent les boucliers de part en part, les
attachent et les enchanent les uns aux autres: on ne put soutenir
plus longtemps l'attaque des Romains.

Les portes sont abandonnes: mais avant que les vainqueurs s'y
prcipitent, les Gaulois ont pris la fuite dans toutes les directions.
Ils se jettent en aveugles dans les lieux accessibles ou non;
prcipices, pointes de roc, rien ne les arrte. Ils ne redoutent que
l'ennemi! Une foule s'abment dans des gouffres sans fond, s'y brisent
ou s'y tuent. Le consul, matre du camp, en interdit le pillage  ses
soldats, et les lance  la poursuite des Gaulois, pour achever de les
pouvanter  force d'acharnement. En ce moment arrive L. Manlius avec
sa division: l'entre du camp lui est galement ferme. Il reoit
l'ordre de se mettre immdiatement  la poursuite des fuyards. Le
consul en personne, laissant les prisonniers aux mains de ses
tribuns, partit aussi un moment aprs; c'tait, pensait-il, terminer
la guerre d'un seul coup, que de profiter de la consternation des
ennemis pour en tuer ou en prendre le plus possible. Le consul tait 
peine parti, que C. Helvius arriva avec la troisime division: il lui
fut impossible d'empcher le pillage du camp, et le butin, par la plus
injuste fatalit, devint la proie de ceux qui n'avaient pas pris part
au combat. La cavalerie resta longtemps  son poste, ignorant et le
combat et la victoire des Romains. Elle finit aussi, autant que
pouvait manoeuvrer la cavalerie, par s'lancer sur les traces des
Gaulois pars au pied de la montagne, en tua un grand nombre et fit
beaucoup de prisonniers. Le nombre des morts ne peut gure tre
valu, parce qu'on gorgea dans toutes les cavits de la montagne,
parce qu'une foule de fuyards roulrent du haut des rochers sans issue
dans des valles profondes, parce que dans les bois, sous les
broussailles, on tua partout. L'historien Claudius, qui fait livrer
deux batailles sur le mont Olympe, prtend qu'il y eut environ
quarante mille hommes de tus. Valrius d'Antium, d'ordinaire si
exagr dans les nombres, se borne  dix mille. Ce qu'il y a de
positif, c'est que le nombre des prisonniers s'leva  quarante mille,
parce que les Gaulois avaient tran avec eux une multitude de tout
sexe et de tout ge, leurs expditions tant de vritables
migrations. Le consul fit brler en un seul tas les armes des
ennemis, ordonna de dposer tout le reste du butin, en vendit une
partie au profit du trsor public, et fit avec soin, de la manire la
plus quitable, la part des soldats. Il donna ensuite des loges  son
arme et distribua les rcompenses mrites. La premire part fut pour
Attale, au grand applaudissement de tous. Car le jeune prince avait
montr autant de valeur et de talent au milieu des fatigues et des
dangers, que de modestie aprs la victoire.

Restait toute une seconde guerre avec les Tectosages. Le consul marcha
contre eux, et, au bout de trois journes, arriva  Ancyre, grande
ville de la contre, dont les ennemis n'taient qu' dix milles.
Pendant la halte qu'il y fit, une captive se signala par une action
mmorable. C'tait la femme du chef Ortiagon; cette femme, d'une rare
beaut, se trouvait avec une foule de prisonniers comme elle, sous la
garde d'un centurion, homme avide et dbauch, vrai soldat. Voyant que
ses propositions infmes la faisaient reculer d'horreur, il fit
violence  la pauvre captive que la fortune de la guerre mettait en sa
puissance. Puis pour pallier cette indignit, il flatta sa victime de
l'espoir d'tre rendue aux siens, et encore ne lui donna-t-il pas
gratuitement cet espoir, comme et fait un amant. Il fixa une certaine
somme d'or, et, pour ne mettre aucun des siens dans sa confidence, il
permit  la captive de choisir un de ses compagnons d'infortune qui
irait traiter de son rachat avec ses parents. Rendez-vous fut donn
prs du fleuve: deux amis de la captive, deux seulement, devaient s'y
rendre avec l'or la nuit suivante pour oprer l'change. Par un hasard
fatal au centurion, se trouvait prcisment dans la mme prison un
esclave de la femme; elle le choisit, et  la nuit tombante, le
centurion le conduisit hors des postes. La nuit suivante, se trouvent
au rendez-vous les deux parents, et le centurion avec sa captive. On
lui montre l'or; pendant qu'il s'assure si la somme convenue y est
(c'tait un talent attique), la femme ordonne, dans sa langue, de
tirer l'pe et de tuer le centurion pench sur sa balance. On
l'gorge, on spare la tte du cou, et, l'enveloppant de sa robe, la
captive va rejoindre son mari Ortiagon, qui, chapp du mont Olympe,
s'tait rfugi dans sa maison. Avant de l'embrasser, elle jette  ses
pieds la tte du centurion. Surpris, il lui demande quelle est cette
tte, que veut dire une action si extraordinaire chez une femme. Viol,
vengeance, elle avoua tout  son mari; et, tout le temps qu'elle vcut
depuis (ajoute-t-on), la puret, l'austrit de sa conduite, soutint
jusqu'au dernier moment la gloire de cette belle action conjugale.

A son camp d'Ancyre, le consul reut une ambassade des Tectosages, qui
le priaient de ne point se mettre en mouvement qu'il ne se ft entendu
avec les chefs de leur nation, assurant qu' n'importe quelles
conditions la paix leur semblait prfrable  la guerre. On prit heure
et lieu pour le lendemain, et le rendez-vous fut fix  l'endroit mme
qui sparait Ancyre du camp des Gaulois. Le consul,  l'heure dite,
s'y rendit avec une escorte de cinq cents chevaux, et, ne voyant
arriver personne, rentra dans son camp: peu aprs arrivrent les mmes
dputs gaulois pour excuser leurs chefs, retenus, disaient-ils, par
des motifs religieux: les principaux de la nation allaient venir, et
l'on pourrait aussi bien traiter avec eux. Le consul, de son ct, dit
qu'il enverrait Attale: on vint cette fois de part et d'autre. Attale
s'tait fait escorter par trois cents chevaux: on arrta les
conditions; mais l'affaire ne pouvant tre termine en l'absence des
chefs, il fut convenu que le lendemain, au mme lieu, le consul et les
princes gaulois auraient une entrevue. L'inexactitude des Gaulois
avait un double but: d'abord, de gagner du temps pour mettre  couvert
leurs effets avec leurs femmes et leurs enfants de l'autre ct du
fleuve Halys; ensuite, de faire tomber le consul lui-mme, peu en
garde contre la perfidie de la confrence, dans un pige qu'ils lui
tendaient. A cet effet ils choisirent mille de leurs cavaliers d'une
audace prouve; et la trahison et russi, si le droit des gens,
qu'ils se proposaient de violer, n'et trouv un vengeur dans la
fortune. Un dtachement romain envoy au fourrage et au bois, s'tait
port vers l'endroit o devait se tenir la confrence; les tribuns se
croyaient en toute sret sous la protection de l'escorte du consul et
sous l'oeil du consul lui-mme; cependant ils n'en placrent pas moins
eux-mmes, plus prs du camp, un second poste de six cents chevaux. Le
consul, sur les assurances d'Attale, que les chefs gaulois se
rendraient  l'entrevue et qu'on pourrait conclure, sortit de son camp
et se mit en route avec la mme escorte de cavalerie que la premire
fois. Il avait fait environ un mille et n'tait qu' quelques pas du
lieu du rendez-vous, lorsque, tout  coup, il voit  toute bride
accourir les Gaulois qui le chargent en ennemis. Il fait halte,
ordonne  sa cavalerie d'avoir la lance et l'esprit en arrt, et
soutient bravement le combat, sans plier; mais bientt, accabl par le
nombre, il recule au petit pas, sans confusion dans ses rangs. Enfin,
la rsistance devenant plus dangereuse que le bon ordre n'tait
salutaire, tout se dbande et prend prcipitamment la fuite. Les
Gaulois pressent les fuyards l'pe leve et font main basse. Presque
tout l'escadron allait tre massacr, lorsque le dtachement des
fourrageurs, six cents cavaliers, se prsentent tout  coup. Aux cris
de dtresse de leurs compagnons, ils s'taient jets sur leurs chevaux
la lance au poing. Ils vinrent, tout frais, faire face  l'ennemi
victorieux; aussitt la fortune change; l'pouvante passe des vaincus
aux vainqueurs, et la premire charge met les Gaulois en droute. En
mme temps, de toute la campagne, accourent les fourrageurs. Les
Gaulois sont entours d'ennemis. Les chemins leur sont coups, la
fuite devient presque impossible, presss qu'ils sont par une
cavalerie toute frache, eux n'en pouvant plus; aussi bien peu
chapprent. De prisonniers, on n'en fit pas; tous expirent leur
perfidie par la mort. Les Romains, encore tout enflamms de colre,
allrent le lendemain, avec toutes leurs forces chercher l'ennemi.

Deux jours furent employs par le consul  reconnatre en personne la
montagne, afin de ne rien laisser chapper: le troisime jour, aprs
avoir consult les auspices et immol des victimes, il partagea ses
troupes en quatre corps; deux devaient prendre par le centre de la
montagne, deux se porter de ct sur les flancs des Gaulois. La
principale force des ennemis, c'taient les Tectosages et les
Trocmiens, qui occupaient le centre, au nombre de cinquante mille
hommes. La cavalerie, inutile au milieu des rocs et des prcipices,
avait mis pied  terre, au nombre de dix mille hommes, et pris place 
l'aile droite. Les auxiliaires d'Ariarathe, roi de Cappadoce, et de
Morzus, avaient la gauche, au nombre d'environ quatre mille. Le
consul, comme au mont Olympe, plaa  l'avant-garde des troupes
lgres, et eut soin de faire mettre sous la main une bonne quantit
de traits de toute espce. On s'aborda: tout, de part et d'autre, se
passait comme dans le premier combat; les esprits seuls taient
changs, rehausss chez les uns par le succs, abattus chez les
autres; car, pour n'avoir pas t eux-mmes vaincus, les ennemis
s'associaient  la dfaite de leurs compatriotes, et l'action, engage
sous les mmes auspices, eut le mme dnoment. Comme une nue de
traits lgers vint craser l'arme gauloise, avancer hors des rangs,
c'tait se mettre  nu sous les coups, personne ne l'osa. Serrs les
uns contre les autres, plus leur masse tait grande, mieux elle
servait de but aux tireurs. Tous les coups portaient. Le consul,
voyant l'ennemi presque en droute, imagina qu'il n'y avait qu' faire
voir les drapeaux lgionnaires pour mettre aussitt tout en fuite, et
faisant rentrer dans les rangs les vlites et les autres auxiliaires,
il fit avancer le corps de bataille.

Les Gaulois, poursuivis par l'image des Tolistoboens gorgs, le
corps cribl de traits plants dans les chairs, n'en pouvant plus de
fatigue et de coups, ne tinrent mme pas contre le premier choc. Aux
premires clameurs des Romains, ils s'enfuirent vers leur camp, et un
petit nombre seulement se rfugia derrire les retranchements; la
plupart, emports  droite et  gauche, se jetrent  corps perdu
devant eux. Les vainqueurs poussrent l'ennemi jusqu'au camp, l'pe
dans les reins; mais l'avidit les retint dans le camp et la poursuite
fut compltement abandonne. Sur les ailes, les Gaulois tinrent plus
longtemps, parce qu'on les avait joints plus tard; mais ils
n'attendirent mme pas la premire dcharge de traits. Le consul, ne
pouvant arracher au pillage ceux qui taient entrs dans le camp, mit
aussitt les ailes  la poursuite des ennemis. La chasse dura quelque
temps, mais il n'y eut gure plus de huit mille hommes de tus dans la
poursuite, je ne dis pas combat, il n'y en eut point. Le reste passa
l'Halys. Les Romains, en grande partie passrent la nuit dans le camp
ennemi; les autres revinrent avec le consul dans leur camp. Le
lendemain on fit l'inventaire des prisonniers et du butin: le butin
tait immense; c'tait tout ce qu'une nation avide, longtemps
matresse par la conqute de toute la contre en de du mont Taurus,
avait pu amasser. Les Gaulois, disperss, se rassemblrent sur un mme
point, blesss pour la plupart, sans armes, sans aucune ressource. Ils
envoyrent demander la paix au consul. Manlius leur donna rendez-vous
 phse, et, comme l'on tait dj au milieu de l'automne, ayant
hte d'abandonner un pays glac par le voisinage du mont Taurus, il
ramena son arme victorieuse sur les ctes, pour y prendre ses
quartiers d'hiver.

    TITE-LIVE, liv. XXXVIII, ch. 16  27. Trad. de M. Nisard.


RICHESSES DE LUERN, ROI DES ARVERNES.

  Environ 150 av. J.-C.

Posidonius, dtaillant quelles taient les richesses de Luern, pre de
ce Bituite que les Romains turent, dit que pour capter la
bienveillance du peuple, il parcourait les campagnes sur un char,
rpandant de l'or et de l'argent  des milliers de Gaulois qui le
suivaient. Il fit une enceinte carre, de douze stades, o l'on tint,
toutes pleines, des cuves d'excellente boisson, et une si grande
quantit de choses  manger, que pendant nombre de jours ceux qui
voulurent y entrer eurent la libert de se repatre de ces aliments,
tant servis sans relche. Une autre fois, il assigna le jour d'un
festin. Un pote de ces peuples barbares tant arriv trop tard, se
prsenta cependant devant lui et chanta ses vertus, mais versant
quelques larmes de ce qu'il tait venu trop tard. Luern flatt de ces
loges, se fait donner une bourse pleine d'or, et la jette au barde,
qui courait  ct de lui. Le pote la ramassant, le chante de
nouveau, disant que la terre o Luern poussait son char devenait sous
ses pas une source d'or et de bienfaits pour les hommes.

  ATHNE, _le Festin des philosophes_, liv. IV. Traduction de
    Lefebvre de Villebrune.

   Athne, grammairien grec de la fin du deuxime sicle de l're
   chrtienne, est auteur d'une compilation appele _le Festin des
   philosophes_, et dans laquelle se trouvent rassembls des
   renseignements de toute espce, et la plupart fort curieux.


LES ROMAINS COMMENCENT A S'TABLIR DANS LA GAULE.

  125-121 av. J.-C.

Ce fut  la prire des Marseillais que les Romains passrent les
Alpes; mais ils ne se contentrent pas d'avoir secouru leurs allis,
ils se firent un tablissement durable dans les Gaules et commencrent
 y former une province ou pays de conqute.

Les Saliens, peuple ligure, dans le territoire desquels Marseille
avait t btie, n'avaient jamais vu que d'un oeil jaloux
l'accroissement de cette colonie trangre. Les Marseillais, fatigus
et harcels par eux, eurent recours  la protection des Romains, l'an
125, sous le consulat de Fulvius, homme sditieux et turbulent. Le
snat tait bien aise de se dbarrasser d'un consul factieux; Fulvius
ne l'tait pas moins de se procurer l'occasion de remporter le
triomphe. Ainsi ses voeux et ceux du snat furent galement satisfaits
par la commission qu'il reut d'aller faire la guerre aux Saliens.

Les exploits de Fulvius en Gaule ne furent pas bien considrables; il
obtint nanmoins l'honneur du triomphe, soit par la faveur du peuple,
soit que le snat mme regardt comme un heureux prsage un premier
triomphe sur les Gaulois transalpins. Sextius, consul en 124, fut
envoy pour le relever. Mais il ne partit que sur la fin de son
consulat, ou mme au commencement de l'anne suivante avec la qualit
de proconsul.

Sextius ayant trouv la guerre contre les Saliens plutt entame que
bien avance par Fulvius, la poussa avec vigueur. Il remporta sur eux
divers petits avantages, et enfin une victoire considrable auprs du
lieu o est maintenant la ville d'Aix. Le proconsul prit ses quartiers
d'hiver dans le lieu o il avait livr la bataille. Et comme le pays
tait beau et abondant en sources, dont quelques-unes donnaient des
eaux chaudes, il y btit une ville, qui,  cause de ses eaux et du nom
de son fondateur, fut appele _Aqu Sexti_ (les eaux sextiennes).
C'est la ville d'Aix, capitale de la Provence. Il nettoya aussi toutes
les ctes depuis Marseille jusqu' l'Italie, en ayant chass les
Barbares, qu'il recula jusqu' mille et  quinze cents pas de la mer;
et il donna toute cette tendue de ctes aux Marseillais. Il revint 
Rome l'anne suivante, et triompha, ayant eu pour successeur Cneius
Domitius Ahenobarbus, dont nous allons parler.

(122). Les Saliens taient dompts, mais la guerre n'tait pas finie.
Leur infortune, et sans doute la crainte d'prouver un pareil sort,
intressrent dans leur querelle des peuples voisins et puissants; et
Domitius, en arrivant dans la Gaule, trouva plus d'ennemis que Sextius
n'en avait vaincu. Teutomal, roi des Saliens, s'tait retir chez les
Allobroges[42], qui entreprirent hautement sa dfense; et Bituite, roi
des Arvernes, qui avait donn asile dans ses tats  plusieurs des
chefs de la nation vaincue, envoya mme une ambassade  Domitius, pour
lui demander leur rtablissement.

  [42] Qui habitaient le pays appel depuis le Dauphin.

Ces deux peuples runis formaient une puissance considrable. Les
Allobroges occupaient tout le pays entre le Rhne et l'Isre jusqu'au
lac de Genve; et les Arvernes, non-seulement possdaient l'Auvergne,
mais, selon Strabon, ils dominaient presque dans toute la partie
mridionale des Gaules, depuis le Rhne jusqu'aux Pyrnes, et mme
jusqu' l'Ocan.

Nous avons dit que Bituite envoya  Domitius une ambassade; elle tait
magnifique, mais d'un got singulier et qui tonna les Romains.
L'ambassadeur, superbement vtu et accompagn d'un nombreux cortge,
menait de plus une grande meute de chiens; et il avait avec lui un de
ces potes gaulois qu'ils nommaient _bardes_, destin  clbrer dans
ses vers et dans ses chants la gloire du roi, de la nation et de
l'ambassadeur. Cette ambassade fut sans fruit, et ne servit mme
vraisemblablement qu' aigrir les esprits de part et d'autre.

Un nouveau sujet de guerre fut fourni par les duens qui habitaient le
pays entre la Sane et la Loire, et dont les principales villes
taient celles que nous nommons aujourd'hui Autun (_Bibracte_),
Chlon, Mcon, Nevers. Ces peuples sont les premiers de la Gaule
transalpine qui aient recherch l'amiti des Romains. Ils se faisaient
un grand honneur d'tre nomms leurs _frres_, titre qui leur a t
souvent donn dans les dcrets du snat. De tout temps il y avait eu
entre eux et les Arvernes une rivalit trs-vive; ils se disputaient
le premier rang et la suprmatie dans les Gaules. Dans les temps dont
nous parlons, les duens, attaqus d'un ct par les Allobroges, et de
l'autre par les Arvernes, eurent recours  Domitius, qui les couta
favorablement. Tout se prpara donc  la guerre, qui se fit vivement
l'anne suivante (121).

Les Allobroges et les Arvernes pargnrent au gnral romain la peine
de venir les chercher; ils marchrent eux-mmes  lui, et vinrent se
camper au confluent de la Sorgue et du Rhne, un peu au-dessus
d'Avignon. La bataille se donna en cet endroit. Les Romains
remportrent la victoire; mais ils en furent redevables  leurs
lphants, dont la forme trange et inusite effraya et les chevaux et
les cavaliers. L'odeur des lphants, insupportable aux chevaux, comme
le remarque Tite-Live, contribua aussi  ce dsordre. Il resta, dit
Orose, 20,000 Gaulois sur la place; 3,000 furent faits prisonniers.

Une si grande dfaite n'abattit point le courage des deux peuples
allis. Ils firent de nouveaux efforts; et lorsque le consul Q. Fabius
arriva en Gaule, les Allobroges et les Arvernes, soutenus des Ruthnes
(peuples du Rouergue), allrent au-devant de lui avec une arme de
200,000 hommes. Le consul n'en avait que 30,000; et Bituite[43]
mprisait si fort le petit nombre des Romains, qu'il disait qu'il n'y
en avait pas assez pour nourrir les chiens de son arme. Le succs fit
voir en cette occasion, comme en bien d'autres, quel avantage a le bon
ordre et la discipline sur la multitude.

  [43] Bituite, couvert d'une saie aux couleurs brillantes,
  commandait son arme mont sur un char d'argent.

Ce fut vers le confluent de l'Isre et du Rhne que les armes se
rencontrrent. Les mmoires qui nous restent nous instruisent peu sur
le dtail de cette grande action. Il est  prsumer que Fabius attaqua
les Gaulois lorsqu'ils passaient le Rhne ou venaient de le passer,
sans leur donner le temps de se former et de s'tendre. Une charge
vigoureuse mit bientt le trouble parmi les Gaulois, que leur
multitude embarrassait, bien loin qu'ils en pussent tirer avantage.
Mais la fuite tait difficile. Il fallait repasser le Rhne sur deux
ponts, dont l'un avait t fait de bateaux,  la hte et peu
solidement. Il rompit sous le poids et la multitude des fuyards, et
causa ainsi la perte d'un nombre infini de Gaulois[44], qui furent
noys dans ce fleuve, dont la rapidit, comme personne ne l'ignore,
est extrme.

  [44] 120,000 Gaulois furent tus suivant Tite-Live; 150,000
  suivant Orose.

Les Gaulois, accabls d'un si rude coup, se rsolurent  demander la
paix. Il ne s'agissait que de savoir auquel des deux gnraux romains
ils s'adresseraient, car Domitius tait encore dans la province. La
raison voulait qu'ils prfrassent Fabius, qui tait consul et dont la
victoire tait plus clatante que celle de Domitius; ils le firent;
mais Domitius, homme fier et hautain, s'en vengea sur Bituite par une
noire perfidie. Il engagea le roi des Arvernes  venir dans son camp
sous prtexte d'une entrevue; et lorsqu'il l'eut en son pouvoir, il le
fit charger de chanes et l'envoya  Rome. Si le snat ne put
approuver cet acte d'injustice, dit Florus, il ne voulut pas non plus
l'annuler, de peur que Bituite, rentr dans son pays, n'excitt de
nouveau la guerre; on le relgua dans la ville d'Albe pour y tre
retenu comme prisonnier. Il fut mme ordonn que son fils Cogentiat
serait pris et amen  Rome. On rendit nanmoins une demi-justice  ce
jeune prince. Aprs qu'on l'et fait lever et instruire
soigneusement, on le renvoya dans le royaume de ses pres.

Il parat que les peuples vaincus furent diversement traits par les
Romains. Les Allobroges furent mis au nombre des sujets de la
rpublique. Pour ce qui est des Arvernes et des Ruthnes, Csar assure
que le peuple romain leur pardonna, ne les rduisit point en province
et ne leur imposa point de tributs. Ainsi, il y a apparence que la
province romaine dans les Gaules ne comprit d'abord que le pays des
Salyens et celui des Allobroges[45]. Les annes suivantes ne nous
fournissent plus d'vnements considrables, quoiqu'il soit
vraisemblable que les consuls de ces annes ont t envoys en Gaule,
et y ont peut-tre tendu la province romaine le long de la mer
jusqu'aux Pyrnes. Ce qui est constant, c'est que trois ans aprs les
victoires que nous venons de rapporter, le consul Q. Martius fonda la
colonie de Narbonne(118),  laquelle il donna son nom _Narbo Martius_.
Nous ne pouvons mieux marquer le dessein de cet tablissement que par
les termes de Cicron, qui appelle Narbonne la sentinelle du peuple
romain et le boulevard oppos aux nations gauloises.

  [45] Provence et Dauphin. Le nom de Provence drive de celui de
  province, _provincia_.

Fabius et Domitius, de retour  Rome, obtinrent tous deux le triomphe.
Celui de Fabius fut et le premier et le plus clatant. Bituite en fut
le principal ornement. Il y parut mont sur le char d'argent dont il
s'tait servi le jour de la bataille, avec ses armes et sa saie
bigarre de diverses couleurs.

  ROLLIN, _Histoire romaine_, d'aprs Diodore de Sicile, Strabon
    (liv. 2), Appien, Pline (liv. 7), Valre-Maxime.

   Rollin, n en 1661 et mort en 1741, fut un clbre professeur de
   l'universit de Paris; il est auteur d'un excellent _Trait des
   tudes_, d'une _Histoire ancienne_ et d'une _Histoire romaine_.


PORTRAIT DE CSAR.

Csar avait, dit-on, une haute stature, le teint blanc, les membres
bien faits, le visage plein, les yeux noirs et vifs, le temprament
robuste, si ce n'est que dans les derniers temps de sa vie il tait
sujet  des dfaillances subites et  des terreurs nocturnes qui
troublaient son sommeil. Deux fois aussi il fut atteint d'pilepsie
dans l'exercice de ses devoirs publics. Il attachait trop d'importance
au soin de son corps; et, non content de se faire tondre et raser
souvent, il se faisait encore piler, comme on le lui reprocha. Il
souffrait impatiemment le dsagrment d'tre chauve, qui l'exposa
maintes fois aux railleries de ses ennemis. Aussi ramenait-il
habituellement sur son front ses rares cheveux de derrire; et de tous
les honneurs que lui dcernrent le peuple et le snat, aucun ne lui
fut plus agrable que le droit de porter toujours une couronne de
laurier. On dit aussi que sa mise tait recherche, et son
laticlave[46] garni de franges qui lui descendaient sur les mains.
C'tait toujours par-dessus ce vtement qu'il mettait sa ceinture, et
il la portait fort lche; habitude qui fit dire souvent  Sylla, en
s'adressant aux grands: Mfiez-vous de ce jeune homme, qui met si mal
sa ceinture.

  [46] Tunique borde par-devant d'une large bande de pourpre, et
  garnie de noeuds de pourpre ou d'or, imitant des ttes de clous.
  C'tait le vtement des snateurs et de la plupart des
  magistrats.

Il habita d'abord une assez modeste maison dans Subure[47]; mais quand
il fut nomm grand-pontife, il eut pour demeure un btiment de l'tat,
sur la voie Sacre. Il passe pour avoir aim passionnment le luxe et
la magnificence. Il avait fait btir auprs d'Aricie une maison de
campagne, dont la construction et les ornements lui avaient cot des
sommes normes; il la fit, dit-on, jeter  bas parce qu'elle ne
rpondait pas entirement  son attente: et il n'avait encore qu'une
fortune mdiocre et des dettes. Dans ses expditions, il portait avec
lui, pour en paver son logement, du bois de marqueterie et des pices
de mosaque.

  [47] C'tait un quartier de Rome trs-frquent, entre l'Esquilin
  et le Clius.

On dit qu'il n'alla en Bretagne[48] que dans l'espoir d'y trouver des
perles, et qu'il prenait plaisir  en comparer la grosseur et  les
peser dans sa main; qu'il recherchait avec une incroyable avidit les
pierres prcieuses, les sculptures, les statues et les tableaux
antiques.

  [48] La Grande-Bretagne, l'Angleterre.

Dans ses gouvernements, il avait toujours deux tables de festin: l'une
pour ses officiers et les personnes de sa suite, l'autre pour les
magistrats romains et les plus illustres habitants du pays. La
discipline domestique tait chez lui exacte et svre, dans les
petites choses comme dans les grandes. Il fit mettre aux fers son
pannetier pour avoir servi  ses convives un autre pain qu' lui-mme.

Ses moeurs taient dcries et infmes; mais ses ennemis mme
conviennent qu'il faisait un usage trs-modr du vin; et l'on connat
ce mot de Caton, que de tous ceux qui avaient entrepris de renverser
la rpublique Csar seul tait sobre. C. Oppius nous apprend qu'il
tait si indiffrent  la qualit des mets, qu'un jour qu'on lui avait
servi, chez un de ses htes, de l'huile gte au lieu d'huile frache,
il fut le seul des convives qui ne le refusa point, et que mme il
affecta d'en redemander, pour pargner  son hte le reproche, mme
indirect, de ngligence ou de rusticit.

Il ne montra aucun dsintressement dans ses gouvernements ni dans ses
magistratures. Il est prouv, par des mmoires contemporains, qu'tant
proconsul en Espagne il reut des allis de fortes sommes, mendies
par lui comme un secours, pour acquitter ses dettes; et qu'il livra au
pillage plusieurs villes de la Lusitanie, quoiqu'elles n'eussent fait
aucune rsistance, et qu'elles eussent ouvert leurs portes  son
arrive. Dans la Gaule, il pilla les chapelles particulires et les
temples des dieux, tout remplis de riches offrandes; et il dtruisit
certaines villes plutt dans un intrt sordide qu'en punition de
quelque tort. Ce brigandage lui procura beaucoup d'or, qu'il fit
vendre en Italie et dans les provinces, sur le pied de trois mille
sesterces la livre[49]. Pendant son premier consulat, il vola dans le
Capitole trois mille livres pesant d'or, et il y substitua une
pareille quantit de cuivre dor. Il vendit l'alliance des Romains; il
vendit jusqu' des royaumes; il tira ainsi du seul Ptolme, en son
nom et en celui de Pompe, prs de six mille talents[50]. Plus tard
encore, ce ne fut qu' force de sacrilges et d'audacieuses rapines
qu'il put subvenir aux frais normes de la guerre civile, de ses
triomphes et de ses spectacles.

  [49] 581 fr. 25.

  [50] 27,900,000 fr.

Pour l'loquence et les talents militaires, il gala, il surpassa mme
les plus glorieuses renommes. Son accusation contre Dolabella le fit
ranger sans contestation parmi les premiers orateurs de Rome. Cicron,
dans son trait  Brutus, o il numre les orateurs, dit qu'il n'en
voit point  qui Csar doive le cder, et il ajoute qu'il y a dans
sa manire de l'lgance et de l'clat, de la magnificence et de la
grandeur. Cicron crivait aussi  Cornelius Nepos: Quel orateur
oseriez-vous lui prfrer parmi ceux qui n'ont jamais cultiv que cet
art? Qui pourrait l'emporter sur lui pour l'abondance ou la vigueur
des penses? qui, pour l'lgance ou la beaut des expressions? Il
avait, dit-on, la voix clatante, et il savait unir, dans ses
mouvements et ses gestes, la grce et la chaleur.

Csar a laiss aussi des mmoires sur ses campagnes dans les Gaules et
sur la guerre civile contre Pompe. Pour l'histoire des guerres
d'Alexandrie, d'Afrique et d'Espagne, on ne sait pas quel en est
l'auteur. Les uns nomment Oppius, et les autres Hirtius, qui aurait
mme complt le dernier livre de la guerre des Gaules, encore
imparfait. Voici le jugement que Cicron a port des Commentaires de
Csar, dans le trait  Brutus[51]: Ses Commentaires sont un livre
excellent; le style en est simple, pur, lgant, dpouill de toute
pompe de langage: c'est une beaut sans parure. En voulant fournir aux
futurs historiens des matriaux tout-prts, il a peut-tre fait une
chose agrable  des sots, qui ne manqueront pas de charger
d'ornements frivoles ces grces naturelles; mais il a t aux gens de
got jusqu' l'envie de traiter le mme sujet. Hirtius dit aussi, en
parlant du mme ouvrage[52]: La supriorit en est si gnralement
reconnue, que l'auteur semble avoir plutt enlev que donn aux
historiens la facult d'crire aprs lui. Mais nous avons plus de
motifs que personne d'admirer ce livre: les autres savent avec quel
talent et quelle puret il est crit; nous savons, de plus, avec
quelle vitesse et quelle facilit il le fut. Asinius Pollion prtend
que ces Commentaires ne sont pas toujours exacts ni fidles, Csar
ayant, pour les actions de ses lieutenants, ajout une foi trop
entire  leurs rcits, et pour les siennes mmes ayant altr,
sciemment ou faute de mmoire, la vrit des faits. Aussi Pollion
est-il persuad qu'il devait les rcrire et les corriger.

  [51] Chapitre 75.

  [52] Prface du livre VIII de la _Guerre des Gaules_.

Il excellait  manier les armes et les chevaux, et il supportait la
fatigue au del de ce qu'on peut croire. Dans les marches il prcdait
son arme, quelquefois  cheval, mais le plus souvent  pied, et la
tte toujours nue, malgr le soleil ou la pluie. Il franchissait les
plus longues distances avec une incroyable clrit, sans apprt, dans
une voiture de louage, et il faisait ainsi jusqu' cent milles par
jour[53]. Si des fleuves l'arrtaient, il les passait  la nage ou sur
des outres gonfles, et il lui arrivait souvent de devancer ses
courriers.

  [53] Le mille romain rpond  4,449 pieds mtriques, ou 1 kilomtre
  483 mtres.

On ne saurait dire s'il montrait dans ses expditions plus de prudence
que de hardiesse. Jamais il ne conduisit son arme dans un pays propre
 cacher des embuscades sans avoir fait explorer les routes; et il ne
la fit passer en Bretagne qu'aprs s'tre assur par lui-mme de
l'tat des ports, du mode de navigation, et des endroits qui pouvaient
donner accs dans l'le. Ce mme homme si prcautionn, apprenant un
jour que son camp est assig en Germanie[54], revt un costume
gaulois, et arrive jusqu' son arme,  travers celle des assigeants.
Il passa de mme, pendant l'hiver, de Brindes  Dyrrachium au milieu
des flottes ennemies. Comme les troupes qui avaient ordre de le suivre
n'arrivaient pas, malgr les messages qu'il ne cessait d'envoyer, il
finit par monter seul, en secret, la nuit, sur une petite barque, la
tte couverte d'un voile; et il ne se fit connatre au pilote, il ne
lui permit de cder  la tempte, que quand les flots allaient
l'engloutir.

  [54] Chez les burons.

Jamais la superstition ne lui fit abandonner ou diffrer ses
entreprises. Quoique la victime du sacrifice et chapp au couteau,
il ne laissa pas de marcher contre Scipion et Juba. Un autre jour, il
tait tomb en sortant de son vaisseau, et tournant en sa faveur ce
sinistre prsage, il s'cria: Je te tiens, Afrique. Pour luder les
prdictions et l'espce de destine qui sur cette terre attachaient au
nom des Scipions le privilge des triomphes[55], il eut sans cesse
avec lui dans son camp un obscur descendant de la famille Cornelia,
homme des plus abjects et de moeurs infmes.

  [55] Un Scipion commandait l'arme ennemie.

Pour les batailles, ce n'tait pas seulement un plan bien arrt, mais
aussi l'occasion qui le dterminait. Il lui arrivait souvent
d'attaquer aussitt aprs une marche, et quelquefois par un temps si
affreux que personne ne pouvait croire qu'il se ft mis en mouvement.
Ce n'est que vers les dernires annes de sa vie qu'il hsita
davantage  livrer bataille, persuad que plus il avait vaincu
souvent, moins il devait tenter la fortune, et qu'il gagnerait
toujours moins  une victoire qu'il ne perdrait  une dfaite. Jamais
il ne mit un ennemi en droute qu'il ne s'empart aussi de son camp,
et il ne laissait aucun rpit  la terreur des vaincus. Quand le sort
des armes tait douteux, il renvoyait tous les chevaux,  commencer
par le sien, afin d'imposer  ses soldats l'obligation de vaincre, en
leur tant le moyens de fuir.

Il montait un cheval remarquable, dont les pieds rappelaient la forme
humaine, et dont le sabot fendu offrait l'apparence de doigts. Ce
cheval tait n dans sa maison, et les aruspices avaient promis
l'empire du monde  son matre: aussi l'leva-t-il avec grand soin.
Csar fut le premier, le seul, qui dompta la fiert rebelle de ce
coursier. Dans la suite, il lui rigea une statue devant le temple de
Vnus Gnitrix[56].

  [56] Vnus Mre. Csar prtendait descendre de cette desse; il
  lui voua ce temple avant la bataille de Pharsale (APPIEN, II,
  68).

On le vit souvent rtablir seul sa ligne de bataille qui pliait, se
jeter au-devant des fuyards, les arrter brusquement, et les forcer
l'pe sur la gorge de faire face  l'ennemi. Et cependant ils taient
quelquefois si effrays, qu'un porte-aigle, qu'il arrta ainsi, le
menaa de son glaive, et qu'un autre, dont il avait saisi l'tendard,
le lui laissa dans les mains.

Je citerai des circonstances o il donna des marques de courage encore
plus clatantes. Aprs la bataille de Pharsale, il avait d'avance
envoy ses troupes en Asie, et lui-mme passait le dtroit de
l'Hellespont sur un petit btiment de transport: il rencontre C.
Cassius, un de ses ennemis,  la tte de dix vaisseaux arms en
guerre; loin de fuir, il s'avance, l'exhorte aussitt  se rendre, et
le reoit suppliant  son bord.

Il attaquait un pont dans Alexandrie; mais une brusque sortie de
l'ennemi le fora de sauter dans une barque. Comme on s'y prcipitait
aprs lui, il se jeta  la mer, et nagea l'espace de deux cents pas,
jusqu'au vaisseau le plus proche, levant sa main gauche au-dessus des
flots, pour ne pas mouiller des crits qu'il portait, tranant son
manteau de gnral avec ses dents, pour ne pas laisser cette dpouille
aux ennemis.

Il n'estimait point le soldat en raison de ses moeurs ou de sa
fortune, mais seulement en proportion de sa force; et il le traitait
tour  tour avec une extrme rigueur et une extrme indulgence.
Svre, il ne l'tait pas partout ni toujours, mais il le devenait
quand il tait prs de l'ennemi. C'est alors surtout qu'il maintenait
la plus rigoureuse discipline; il n'annonait  son arme ni les jours
de marche ni les jours de combat; il voulait que, dans l'attente
continuelle de ses ordres, elle ft toujours prte au premier signal 
marcher o il la conduirait. Le plus souvent il la mettait en
mouvement sans motif, surtout les jours de fte et de pluie. Parfois
mme il avertissait qu'on ne le perdt pas de vue, et s'loignant tout
 coup, soit de jour, soit de nuit, il forait sa marche, de manire 
lasser ceux qui le suivaient sans l'atteindre.

Quand des armes ennemies s'avanaient prcdes d'une renomme
effrayante, ce n'est pas en niant leurs forces ou en les dprciant
qu'il rassurait la sienne, mais, au contraire, en les grossissant
jusqu'au mensonge. Ainsi l'approche de Juba ayant jet la terreur dans
tous les esprits, il assembla ses soldats, et leur dit: Sachez que
dans trs-peu de jours le roi sera devant vous, avec dix lgions,
trente mille chevaux, cent mille hommes de troupes lgres, et trois
cents lphants. Que l'on s'abstienne donc de toute question, de toute
conjecture, et qu'on s'en rapporte  moi, qui sais la vrit. Sinon,
je ferai jeter les nouvellistes sur un vieux navire, et ils iront
aborder o les poussera le vent.

Il ne faisait pas attention  toutes les fautes, et ne proportionnait
pas toujours les peines aux dlits; mais il poursuivait avec une
rigueur impitoyable le chtiment des dserteurs et des sditieux; il
fermait les yeux sur le reste. Quelquefois, aprs une grande bataille
et une victoire, il dispensait les soldats des devoirs ordinaires, et
leur permettait de se livrer  tous les excs d'une licence effrne.
Il avait coutume de dire que ses soldats, mme parfums, pouvaient se
bien battre. Dans ses harangues, il ne les appelait point _soldats_,
mais se servait du terme, plus flatteur, de _camarades_. Il aimait 
les voir bien vtus, et leur donnait des armes enrichies d'or et
d'argent, autant pour la beaut du coup d'oeil que pour les y attacher
davantage au jour du combat, par la crainte de les perdre. Il avait
mme pour eux une telle affection, que lorsqu'il apprit la dfaite de
Titurius, il laissa crotre sa barbe et ses cheveux, et il ne les
coupa qu'aprs l'avoir veng. C'est ainsi qu'il leur inspira un entier
dvouement  sa personne et un courage invincible.

Quand il commena la guerre civile, les centurions de chaque lgion
s'engagrent  lui fournir chacun un cavalier sur l'argent de son
pcule, et tous les soldats  le servir gratuitement, sans ration ni
paye, les plus riches devant subvenir aux besoins des plus pauvres.
Pendant une guerre aussi longue, aucun d'eux ne l'abandonna; il y en
eut mme un grand nombre qui, faits prisonniers par l'ennemi,
refusrent la vie qu'on leur offrait, sous la condition de porter les
armes contre lui. Assigs ou assigeants, ils supportaient si
patiemment la faim et les autres privations, que Pompe, ayant vu au
sige de Dyrrachium l'espce de pain d'herbes dont ils se
nourrissaient, dit qu'il avait affaire  des btes sauvages; et il
le fit disparatre aussitt, sans le montrer  personne, de peur que
ce tmoignage de la patience et de l'opinitret de ses ennemis ne
dcouraget son arme. Une preuve de leur indomptable courage, c'est
qu'aprs le seul revers prouv par eux prs de Dyrrachium, ils
demandrent eux-mmes  tre chtis, et leur gnral dut plutt les
consoler que les punir. Dans les autres batailles, ils dfirent
aisment, malgr leur infriorit numrique, les innombrables troupes
qui leur taient opposes. Une seule cohorte de la sixime lgion,
charge de la dfense d'un petit fort, soutint pendant quelques heures
le choc de quatre lgions de Pompe, et prit presque tout entire
sous une multitude de traits: on trouva dans l'enceinte du fort cent
trente mille flches. Tant de bravoure n'tonnera pas si l'on
considre sparment les exploits de quelques-uns d'entre eux: je ne
citerai que le centurion Cassius Scva et le soldat C. Acilius. Scva,
quoiqu'il et l'oeil crev, la cuisse et l'paule traverses, son
bouclier perc de cent vingt coups, n'en demeura pas moins ferme  la
porte d'un fort dont on lui avait confi la garde. Acilius, dans un
combat naval prs de Marseille, imita le mmorable exemple donn chez
les Grecs par Cyngire: il avait saisi de la main droite un vaisseau
ennemi; on la lui coupa, il n'en sauta pas moins dans le vaisseau, en
repoussant  coups de bouclier tous ceux qui faisaient rsistance.

Pendant les dix annes de la guerre des Gaules, il ne s'leva aucune
sdition dans l'arme de Csar. Il y en eut quelques-unes pendant la
guerre civile; mais il les apaisa sur-le-champ, et par sa fermet bien
plus que par son indulgence; car il ne cda jamais aux mutins, et
marcha toujours au-devant d'eux. A Plaisance, il licencia
ignominieusement toute la neuvime lgion, quoique Pompe ft encore
sous les armes; et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine, ce ne fut
qu'aprs les plus nombreuses et les plus pressantes supplications, et
aprs le chtiment des coupables, qu'il consentit  la rtablir.

A Rome, les soldats de la dixime lgion rclamrent un jour des
rcompenses et leur cong, en profrant d'effroyables menaces, qui
exposaient la ville aux plus grands dangers. Quoique la guerre ft
alors allume en Afrique, Csar, que ses amis essayrent en vain de
retenir, n'hsita pas  se prsenter aux mutins et  les licencier.
Mais avec un seul mot, et en les appelant _citoyens_ au lieu de
_soldats_, il changea entirement leurs dispositions: Nous sommes des
soldats, s'crirent-ils aussitt; et ils le suivirent en Afrique
malgr lui, ce qui ne l'empcha pas d'enlever aux plus sditieux le
tiers du butin et des terres qui leur taient destines.

Il traita toujours ses amis avec des gards et une bont sans bornes.
C. Oppius, qui l'accompagnait dans un chemin agreste et difficile,
tant tomb subitement malade, Csar lui cda la seule cabane qu'ils
trouvrent, et coucha en plein air, sur la dure. Quand il fut parvenu
au souverain pouvoir, il leva aux premiers honneurs quelques hommes
de la plus basse naissance; et comme on le lui reprochait, il rpondit
publiquement: Si des brigands et des assassins m'avaient aussi aid 
dfendre mes droits et ma dignit, je leur en tmoignerais la mme
reconnaissance.

Jamais, d'un autre ct, il ne conut d'inimitis si fortes, qu'il ne
les abjurt volontiers dans l'occasion.

Il tait naturellement fort doux, mme dans ses vengeances. Quand il
eut pris,  son tour, les pirates dont il avait t le prisonnier, et
auxquels il avait alors jur de les mettre en croix, il ne les fit
attacher  cet instrument de supplice qu'aprs les avoir fait
trangler.

Mais c'est surtout pendant la guerre civile et aprs ses victoires
qu'il fit admirer sa modration et sa clmence.

    SUTONE.


CSAR.

J'aurais voulu voir cette blanche et ple figure, fane avant l'ge
par les dbauches de Rome, cet homme dlicat et pileptique, marchant
sous les pluies de la Gaule,  la tte des lgions; traversant nos
fleuves  la nage; ou bien  cheval entre les litires o ses
secrtaires taient ports, dictant quatre, six lettres  la fois,
remuant Rome du fond de la Belgique, exterminant sur son chemin deux
millions d'hommes et domptant en dix annes la Gaule, le Rhin et
l'Ocan du nord.

    MICHELET, _Histoire romaine_, t. 2, p. 234.


CSAR DANS LES GAULES.

Aprs son consulat, Csar choisit parmi toutes les provinces romaines
celle des Gaules, qui, entre autres avantages, offrait  son ambition
un vaste champ de triomphes. Il reut d'abord la Gaule Cisalpine avec
l'Illyrie, en vertu d'une loi de Vatinius, et ensuite la Gaule
Chevelue[57], par un dcret des snateurs, qui, persuads que le
peuple la lui donnerait aussi, prfrrent que Csar la tnt de leur
gnrosit. Il en prouva une joie qu'il ne put contenir: on
l'entendit peu de jours aprs se vanter en plein snat d'tre enfin
parvenu au comble de ses voeux, malgr la haine de ses ennemis
consterns, et s'crier qu'il marcherait dsormais sur leurs ttes. Il
ajouta d'autres lgions[58]  celles qu'il avait reues de la
rpublique, et il les entretint  ses frais. Il en forma dans la Gaule
Transalpine une dernire,  laquelle il fit prendre le nom gaulois
d'Alauda[59], qu'il sut former  la discipline des Romains, qu'il arma
et habilla comme eux, et que dans la suite il gratifia tout entire du
droit de cit. Il ne laissa dsormais chapper aucune occasion de
faire la guerre, ft cette guerre injuste et prilleuse: il attaqua
indistinctement et les peuples allis et les nations ennemies ou
sauvages. Enfin sa conduite fit prendre un jour au snat la rsolution
d'envoyer des commissaires dans les Gaules, pour informer sur l'tat
de cette province; on proposa mme de le livrer aux ennemis. Mais le
succs de toutes ses entreprises lui fit, au contraire, dcerner de
solennelles actions de grces[60], plus longues et plus frquentes
qu' aucun autre avant lui.

  [57] Ou Transalpine (la Province romaine). Il comptait que les
  dsordres de la Gaule indpendante lui fourniraient l'occasion
  d'en faire la conqute.

  [58] Deux.

  [59] L'Alouette.

  [60] Ces actions de grces (_supplicationes_) taient rendues aux
  dieux pour les victoires d'un gnral.

Voici en peu de mots ce qu'il fit pendant les neuf annes que dura son
commandement. Toute la Gaule comprise entre les Pyrnes, les Alpes,
les Cvennes, le Rhne et le Rhin, c'est--dire dans un circuit de
deux ou trois cent mille pas, il la rduisit en province romaine, 
l'exception des villes allies et amies, et il imposa au pays conquis
un tribut annuel de quarante millions de sesterces[61]. Il est le
premier qui aprs avoir jet un pont sur le Rhin ait attaqu les
Germains au del de ce fleuve, et qui ait remport sur eux de grands
avantages. Il attaqua aussi les Bretons, jusqu'alors inconnus, les
vainquit, et en exigea des contributions et des otages. Au milieu de
tant de succs, il n'prouva que trois revers: l'un en Bretagne, o
une tempte faillit dtruire sa flotte; un autre en Gaule, devant
Gergovie[62], o une lgion fut battue; et le troisime sur le
territoire des Germains, o ses lieutenants Titurius et Aurunculeius
prirent dans une embuscade.

    SUTONE.

  [61] 7,750,000 fr.

  [62] Clermont.


LA GUERRE DES GAULES.

  58-51 av. J.-C.

Csar avait quarante-et-un ans lorsqu'il commena sa premire
campagne, l'an 58 av. J.-C. Les peuples d'Helvtie avaient quitt leur
pays, au nombre de 300,000, pour s'tablir sur les bords de l'Ocan.
Ils avaient 90,000 hommes arms, et traversaient la Bourgogne. Les
peuples d'Autun[63] appelrent Csar  leur secours. Il partit de
Vienne, place de la province romaine, remonta le Rhne, passa la Sane
 Chlons, atteignit l'arme des Helvtiens  une journe d'Autun, et
dfit ces peuples dans une bataille longtemps dispute. Aprs les
avoir contraints  rentrer dans leurs montagnes, il repassa la Sane,
se saisit de Besanon, et traversa le Jura pour aller combattre
l'arme d'Arioviste[64]; il le rencontra  quelques marches du Rhin,
le battit et l'obligea  rentrer en Allemagne. Sur ce champ de
bataille il se trouvait  90 lieues de Vienne; sur celui des
Helvtiens il en tait  70 lieues. Dans cette campagne, il tint
constamment runies en un seul corps les six lgions qui formaient
son arme. Il abandonna le soin de ses communications  ses allis,
ayant toujours un mois de vivres dans son camp et un mois
d'approvisionnements dans une place forte, o,  l'exemple d'Annibal,
il renfermait ses otages, ses magasins, ses hpitaux; c'est sur ces
mmes principes qu'il a fait ses sept autres campagnes des Gaules.

  [63] Les duens.

  [64] Roi des Suves.

Pendant l'hiver de 57, les Belges levrent une arme de 300,000
hommes, qu'ils confirent  Galba, roi de Soissons. Csar, prvenu par
les Rmois, ses allis, accourut et campa sur l'Aisne. Galba,
dsesprant de le forcer dans son camp, passa l'Aisne pour se porter
sur Reims; mais il djoua cette manoeuvre, et les Belges se
dbandrent; toutes les villes de cette ligue se soumirent
successivement. Les peuples du Hainaut[65] le surprirent sur la Sambre
aux environs de Maubeuge, sans qu'il et le temps de se ranger en
bataille; sur les huit lgions qu'il avait alors, six taient occupes
 lever les retranchements du camp, deux taient encore en arrire
avec les bagages. La fortune lui fut si contraire dans ce jour, qu'un
corps de cavalerie de Trves l'abandonna et publia partout la
destruction de l'arme romaine; et cependant il triompha.

  [65] Les Nerviens et leurs allis.

L'an 56, il se porta tout d'un trait sur Nantes et Vannes, en faisant
de forts dtachements en Normandie et en Aquitaine: le point le plus
rapproch de ses dpts tait alors Toulouse, dont il tait  130
lieues, spar par des montagnes, de grandes rivires, des forts.

L'an 55, il porta la guerre au fond de la Hollande,  Zutphen, o
400,000 barbares passaient le Rhin pour s'emparer des terres des
Gaulois: il les battit, en tua le plus grand nombre, les rejeta au
loin, repassa le Rhin  Cologne, traversa la Gaule, s'embarqua 
Boulogne, et descendit en Angleterre.

L'an 54, il franchit de nouveau la Manche avec cinq lgions, soumit
les rives de la Tamise, prit des otages, et rentra avant l'quinoxe
dans les Gaules; dans l'arrire-saison, ayant appris que son
lieutenant Sabinus avait t gorg prs de Trves avec quinze
cohortes, et que Quintus Cicron tait assig dans son camp de
Tongres, il rassembla huit  neuf mille hommes, se mit en marche,
dfit Ambiorix, qui s'avana  sa rencontre, et dlivra Cicron.

L'an 53, il rprima la rvolte des peuples de Sens, de Chartres, de
Trves, de Lige, et passa une deuxime fois le Rhin.

Dj les Gaulois frmissaient, le soulvement clatait de tous cts.
Pendant l'hiver de 52 ils se levrent en masse: les peuples si fidles
d'Autun mme prirent part  la guerre; le joug romain tait odieux aux
Gaulois. On conseillait  Csar de rentrer dans la province romaine ou
de repasser les Alpes; il n'adopta ni l'un ni l'autre de ces projets.
Il avait alors dix lgions; il passa la Loire et assigea Bourges au
coeur de l'hiver, prit cette ville  la vue de l'arme de
Vercingtorix, et mit le sige devant Clermont[66]; il y choua,
perdit ses otages, ses magasins, ses remontes qui taient dans Nevers,
sa place de dpt, dont les peuples d'Autun s'emparrent. Rien ne
paraissait plus critique que sa position. Labienus, son lieutenant,
tait inquit par les peuples de Paris; il l'appela  lui, et avec
son arme runie il mit le sige devant Alise, o s'tait enferme
l'arme gauloise. Il employa cinquante jours  fortifier ses lignes de
contrevallation et de circonvallation. La Gaule leva une nouvelle
arme, plus nombreuse que celle qu'elle venait de perdre; les peuples
de Reims seuls restrent fidles  Rome. Les Gaulois se prsentent
pour faire lever le sige; la garnison runit pendant trois jours ses
efforts aux leurs, pour craser les Romains dans leurs lignes. Csar
triomphe de tout; Alise tombe, et les Gaules sont soumises.

  [66] Gergovie.

Pendant cette grande lutte, toute l'arme de Csar tait dans son
camp; il n'avait aucun point vulnrable. Il profita de sa victoire
pour regagner l'affection des peuples d'Autun, au milieu desquels il
passa l'hiver, quoiqu'il ft des expditions  cent lieues l'une de
l'autre et en changeant de troupes. Enfin, l'an 51, il mit le sige
devant Cahors, o prirent les derniers des Gaulois.

Les Gaules devinrent provinces romaines; leur tribut accrut
annuellement de huit millions les richesses de Rome.

    NAPOLON, _Mmoires_ publis par Gourgaud et Montholon.


ARIOVISTE BATTU PAR CSAR.

  58 av. J.-C.

Arioviste, roi des Suves, avait t dclar alli du peuple romain.
Appel en Gaule par les Auvergnats et les Francs-Comtois[67], il
battit les Autunois[68] et leurs allis, dans une bataille prs de
Pontarlier, soumit toutes ces petites rpubliques  lui payer tribut
et  lui livrer des otages. Plus tard, il appesantit son joug sur les
Francs-Comtois eux-mmes, et s'appropria le tiers de leurs terres,
qu'il distribua  120,000 Allemands. Un plus grand nombre, attir par
cet appt, se prparait  passer le Rhin; 24,000 taient partis de
Constance, et les cent cantons des Suves taient dj arrivs sur les
bords de ce fleuve: la Gaule allait tre branle dans ses fondements,
elle eut recours aux Romains.

  [67] Arvernes et Squanes.

Csar fit demander une entrevue  Arioviste. En ayant reu une rponse
peu satisfaisante, il passa la Sane, et surprit Besanon. Aprs
quelques jours de repos, il continua sa marche dans la direction du
Rhin. Le septime jour, ayant fait un dtour pour viter les
montagnes, les deux armes se trouvrent en prsence. Csar et
Arioviste eurent une entrevue, qui n'eut aucun rsultat. Les Allemands
taient d'une haute taille, forts, braves. Aprs plusieurs manoeuvres,
les deux armes en vinrent aux mains, sur un champ de bataille loign
de seize lieues du Rhin[69]. Arioviste fut battu, son arme poursuivie
jusqu' ce fleuve, que ce prince passa sur un petit bateau. Ce
dsastre consterna les Germains et sauva les Gaules.

  NAPOLON, _Prcis des Guerres de J. Csar, crit  l'le
    Sainte-Hlne sous la dicte de l'empereur_, par Marchand, p.
    31.

  [68] duens.

  [69] La bataille contre Arioviste a t donne dans le mois de
  septembre et du ct de Belfort. (_Note de Napolon._)


GUERRE DES BELGES. COMBAT SUR L'AISNE.--DFAITE DES BELGES DU
HAINAUT. BATAILLE SUR LA SAMBRE.

57 av. J.-C.

Les Belges taient de race barbare; leurs pres avaient pass le Rhin,
attirs par la beaut du pays. Ils en avaient chass les premiers
habitants, et s'y taient tablis. Ils taient considrs comme les
plus braves d'entre les Gaulois. Les Teutons et les Cimbres
craignirent de les indisposer, et les respectrent. La dfaite des
Helvtiens, celle d'Arioviste et la prsence de l'arme romaine, qui,
contre l'usage, hivernait dans la Celtique, veillrent leur jalousie;
ils craignirent pour leur indpendance. Ils passrent tout l'hiver en
prparatifs, et ils mirent en campagne, au printemps, une arme de
300,000 hommes, commande par Galba, roi de Soissons, dont le
contingent tait de 50,000 hommes; les peuples de Beauvais en avaient
fourni autant, ceux du Hainaut, 50,000; de l'Artois, 15,000; d'Amiens,
10,000; de Saint-Omer, 25,000; du Brabant, 9,000; du pays de Caux,
10,000; du Vexin, 10,000; de Namur, 30,000; et enfin 40,000 Allemands
de Cologne, de Lige, de Luxembourg. Ces nouvelles arrivrent au del
des monts, o se trouvait Csar, qui leva deux nouvelles lgions. Il
arriva avec elles  Sens dans le courant de mai.

Les peuples de la Celtique lui restrent fidles; ceux d'Autun, de
Reims, de Sens, lui fournirent une arme qu'il mit sous les ordres de
Divitiacus, qu'il destina  ravager le territoire de Beauvais, et il
se campa avec ses huit lgions  Pont--Vaire, sur l'Aisne, territoire
de Reims. Il fit tablir une tte de pont sur la rive gauche,
environna son camp par un rempart de douze pieds de haut, ayant en
avant un foss de dix-huit pieds de largeur. L'arme belge ne tarda
pas  paratre; elle investit la petite ville de Bivre,  huit milles
du camp romain. Cette ville avait une garnison rmoise; elle reut un
renfort dans la nuit, ce qui dcida le lendemain Galba  marcher droit
sur Pont--Vaire. Mais trouvant le camp parfaitement retranch, il
prit position  deux milles. Il occupait trois lieues de terrain.
Aprs quelques jours d'escarmouches, Csar sortit avec six lgions en
laissant les deux nouvelles pour la garde du camp; mais, de peur
d'tre tourn, il fit lever deux retranchements de 3  400 toises de
longueur, perpendiculaires  ses deux flancs; il les fit garnir de
tours et de machines. Galba dsirait tout terminer par une bataille;
mais il tait arrt par le marais qui sparait les deux camps. Il
esprait que les Romains le passeraient, mais ils s'en donnrent bien
de garde. Chacun rentra le soir dans son camp. Alors Galba passa
l'Aisne; pendant la nuit il attaqua les ouvrages de la rive gauche, se
mit  ravager le territoire rmois; mais Csar le battit avec sa
cavalerie et ses troupes lgres, et le chassa sur la rive gauche de
l'Aisne. Peu de jours aprs, les Beauvoisins[70] apprirent que les
Autunois taient sur leurs frontires et menaaient leur capitale. Ils
levrent sur-le-champ leur camp, et allrent au secours de leur
patrie. Le signal de la dfection une fois donn, fut imit; chacun
se retira dans son pays. Le surlendemain les Romains firent une marche
de dix lieues, donnrent l'assaut  Soissons: ils furent repousss;
mais le lendemain les habitants se soumirent par la mdiation des
Rmois; ils donnrent des otages. Alors Csar marcha sur Beauvais,
accorda la paix  ses habitants,  la recommandation des Autunois, se
contentant de prendre six cents otages. Amiens et plusieurs villes de
la Picardie se soumirent galement.

  [70] Bellovaques.

Les peuples du Hainaut[71], les plus belliqueux et les plus sauvages
des Belges, s'taient runis aux Artsiens et aux Vermandois. Ils
taient camps sur la rive droite de la Sambre,  Maubeuge, couverts
par une colline et au milieu d'une fort. Csar marcha  eux avec huit
lgions. Arriv sur les bords de la Sambre, il fit tracer son camp sur
une belle colline. La cavalerie et les troupes lgres passrent la
rivire et s'emparrent d'un monticule qui domine le pays de la rive
gauche, mais plus bas que celui sur lequel voulait camper l'arme
romaine. Les six lgions qui taient arrives se distriburent autour
de l'enceinte du camp pour le fortifier, lorsque tout d'un coup
l'arme ennemie dboucha de la fort, culbuta la cavalerie et les
troupes lgres, se prcipita  leur suite dans la Sambre, dborda sur
l'arme romaine, qu'elle attaqua en tous sens: gnraux, officiers,
soldats, tous furent surpris; chacun prit son pe sans se donner le
temps de se couvrir de ses armes dfensives. Les 9e et 10e lgions
taient places sur la gauche du camp; la 8e et la 11e sur le ct qui
faisait front  l'ennemi, formant  peu prs le centre; la 7e et la
12e sur le ct oppos,  la droite. L'arme romaine ne formait pas
une ligne, elle occupait une circonfrence; les lgions taient
isoles, sans ordre, la cavalerie et les hommes arms  la lgre
fuyaient pouvants dans la plaine. Labienus[72] rallia les 9e et 10e
lgions, attaqua la droite de l'ennemi, qui tait forme par les
Artsiens, les culbuta dans la Sambre, s'empara de la colline et de
leur camp sur la rive gauche. Les lgions du centre, aprs diverses
vicissitudes, repoussrent les Vermandois, les poursuivirent au del
de la rivire; mais les 7e et 12e lgions avaient t dbordes et
taient attaques par toute l'arme du Hainaut, qui faisait la
principale force des Gaulois: elles furent accables. Les barbares
ayant tourn les lgions, s'emparrent du camp. Ces deux lgions,
environnes, taient sur le point d'tre entirement dfaites, lorsque
les deux lgions qui escortaient le bagage arrivrent, et que d'un
autre ct Labienus dtacha la 10e lgion sur les derrires de
l'ennemi: le sort changea; toute la gauche des Belges, qui avait pass
la Sambre, couvrit le champ de bataille de ses morts. Les Belges du
Hainaut furent anantis au point que quelques jours aprs, les
vieillards et les femmes tant sortis des marais pour implorer la
grce du vainqueur, il se trouva que cette nation belliqueuse tait
rduite de six cents snateurs  trois, et de 60,000 hommes en tat de
porter les armes  500. Pendant une partie de la journe les affaires
des Romains furent tellement dsespres, qu'un corps de cavalerie de
Trves les abandonna, s'en retourna dans son pays, publiant partout la
destruction de l'arme romaine.

    NAPOLON, _Prcis des Guerres de J. Csar_, p. 36.

  [71] Les Nerviens.

  [72] Un des meilleurs gnraux de l'arme de Csar.


GUERRE CONTRE LES VNTES.

  56 av. J.-C.

A la fin de la campagne prcdente[73], Csar avait dtach le jeune
Crassus, qui depuis prit avec son pre contre les Parthes, avec une
lgion, pour soumettre la Bretagne. Il s'tait en effet port sur
Vannes, avait parcouru les principales villes de cette grande
province, avait partout reu la soumission des peuples et des otages.
Il avait pris ses quartiers d'hiver en Anjou, prs de Nantes.
Cependant les Bretons, revenus de leur premire stupeur,
s'insurgrent. Vannes, qui tait leur principale ville, donna le
signal. Ils arrtrent partout les officiers romains, qui pour
diverses commissions taient rpandus dans la province. La ville de
Vannes tait grande et riche par le commerce de l'Angleterre; ses
ctes taient pleines de ports. Le Morbihan, espce de mer intrieure,
assurait sa dfense; il tait couvert de ses btiments. Les confdrs
ayant jet le masque firent connatre  Crassus qu'il et  leur
renvoyer leurs otages, qu'ils lui renverraient ses officiers, mais
qu'ils taient rsolus  garder leur libert et  ne pas se soumettre
de gaiet de coeur  l'esclavage de Rome. Csar, au printemps, arriva
 Nantes. Il envoya Labienus avec un corps de cavalerie  Trves, pour
contenir les Belges, et dtacha Crassus, avec douze cohortes et un
gros corps de cavalerie, pour entrer dans l'Aquitaine et empcher que
les habitants de cette province n'envoyassent des secours aux Bretons.
Il dtacha Sabinus avec trois lgions dans le Cotentin, donna le
commandement de sa flotte  Domitius Brutus: il avait fait venir des
vaisseaux de la Saintonge et du Poitou, et fit construire des galres
 Nantes; il tira des matelots des ctes de la Mditerrane. Mais les
vaisseaux des peuples de Vannes taient plus gros et monts par de
plus habiles matelots; leurs ancres taient tenues par des chanes de
fer, leurs voiles taient de peaux molles. L'peron des galres
romaines ne pouvait rien contre des btiments si solidement
construits; enfin, les bords taient trs-levs, ce qui leur donnait
un commandement non-seulement sur le tillac des galres romaines, mais
mme sur les tours qu'il tait quelquefois dans l'usage d'y lever.
Les javelots des Romains, lancs de bas en haut, taient sans effet,
et les leurs, lancs de haut en bas, faisaient beaucoup de ravages.
Mais les navires romains taient arms de faux tranchantes emmanches
au bout d'une longue perche, avec lesquelles ils couprent les
cordages, les haubans, et firent tomber les vergues et les mts. Ces
gros vaisseaux dsempars, devenus immobiles, furent le thtre d'un
combat de pied ferme. Le calme tant survenu sur ces entrefaites,
toute la flotte de Vannes tomba au pouvoir des Romains. Dans cette
extrmit, le peuple de Vannes se rendit  discrtion. Csar fit
mourir tous les snateurs, et vendit tous les habitants  l'encan.

    NAPOLON, _Prcis des Guerres de J. Csar_, p. 47.

  [73] La seconde.


VERCINGTORIX.

  52 av. J.-C.

Un jeune Arverne trs-puissant, Vercingtorix, fils de Celtill, qui
avait tenu le premier rang dans la Gaule et que sa cit avait fait
mourir parce qu'il visait  la royaut, assemble ses clients et les
chauffe sans peine. Ds que l'on connat son dessein, on court aux
armes; son oncle Gobanitio et les autres chefs, qui ne jugeaient pas 
propos de courir une pareille chance, le chassent de la ville de
Gergovie[74]. Cependant, il ne renonce pas  son projet, et lve dans
la campagne un corps de vagabonds et de misrables. Suivi de cette
troupe, il amne  ses vues tous ceux de la cit qu'il rencontre; il
les exhorte  prendre les armes pour la libert commune. Ayant ainsi
runi de grandes forces, il expulse  son tour du pays les adversaires
qui, peu de temps auparavant, l'avaient chass lui-mme. On lui donne
le titre de roi, et il envoie des dputs rclamer partout l'excution
des promesses que l'on a faites. Bientt il entrane les Snons, les
Parisiens, les Pictons, les Cadurkes, les Turons, les Aulerkes, les
Lemovikes[75], les Andes, et tous les autres peuples qui bordent
l'Ocan: tous s'accordent  lui dfrer le commandement. Revtu de ce
pouvoir, il exige des otages de toutes les cits, donne ordre qu'on
lui amne promptement un certain nombre de soldats, et rgle ce que
chaque cit doit fabriquer d'armes, et l'poque o elle les livrera.
Surtout il s'occupe de la cavalerie. A l'activit la plus grande il
joint la plus grande svrit; il dtermine les incertains par
l'normit des chtiments; un dlit grave est puni par le feu et par
toute espce de tortures: pour les fautes lgres il fait couper les
oreilles ou crever un oeil, et renvoie chez eux les coupables pour
servir d'exemple et pour effrayer les autres par la rigueur du
supplice.

    CSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VII, ch. 4.

  [74] Cette ville tait situe  une lieue de l'emplacement actuel
  de Clermont, sur une colline qui porte encore le nom de mont
  _Gergoie_ ou _Gergoriat_.

  [75] Peuple du Limousin.


SIGE DE BOURGES.

  52 av. J.-C.

Csar marcha sur Avarium[76], la plus grande et la plus forte place
des Bituriges, et situe sur le territoire le plus fertile; il
esprait que la prise de cette ville le rendrait matre de tout le
pays.

  [76] Aujourd'hui Bourges.

Vercingtorix convoque un conseil; il dmontre que cette guerre doit
tre conduite tout autrement qu'elle ne l'a t jusque alors; qu'il
faut employer tous les moyens pour couper aux Romains les vivres et le
fourrage; que cela sera ais, puisque l'on a beaucoup de cavalerie et
qu'on est second par la saison; que, ne trouvant pas d'herbes 
couper, les ennemis seront contraints de se disperser pour en chercher
dans les maisons, et que la cavalerie pourra chaque jour les dtruire;
qu'enfin le salut commun doit faire oublier les intrts particuliers;
qu'il faut incendier les bourgs et les maisons en tous sens, aussi
loin que l'ennemi peut s'tendre pour fourrager. Pour eux, ils auront
tout en abondance, tant secourus par les peuples sur le territoire
desquels aura lieu la guerre; les Romains ne pourront soutenir la
disette ou s'exposeront  de grands prils en sortant de leur camp; il
importe peu de les tuer ou de leur enlever leurs bagages, dont la
perte leur rend la guerre impossible. Il faut aussi brler les villes
qui par leurs fortifications ou par leur position naturelle ne
seraient pas  l'abri de tout danger, afin qu'elles ne servent ni
d'asile aux Gaulois qui dserteraient leurs drapeaux, ni de but aux
Romains qui voudraient y enlever des vivres et du butin. Si de tels
moyens semblent durs et rigoureux, ils doivent trouver plus dur encore
de voir leurs enfants, leurs femmes, trans en esclavage, et de prir
eux-mmes, sort invitable des vaincus.

Cet avis tant unanimement approuv, on brle en un jour plus de vingt
villes des Bituriges. On fait la mme chose dans les autres pays. De
toutes parts on ne voit qu'incendies: ce spectacle causait une
affliction profonde et universelle, mais on s'en consolait par
l'espoir d'une victoire presque certaine, qui indemniserait
promptement de tous les sacrifices. On dlibre dans l'assemble
gnrale s'il convient de brler ou de dfendre Avaricum. Les
Bituriges se jettent aux pieds des autres Gaulois: Qu'on ne les force
pas  brler de leurs mains la plus belle ville de presque toute la
Gaule, le soutien et l'ornement de leur pays; ils la dfendront
facilement, disent-ils, vu sa position naturelle; car presque de
toutes parts entoure d'une rivire et d'un marais, elle n'a qu'une
avenue trs-troite. Ils obtiennent leur demande; Vercingtorix, qui
l'avait d'abord combattue, cde enfin  leurs prires et  la piti
gnrale. La dfense de la place est confie  des hommes choisis 
cet effet.

Vercingtorix suit Csar  petites journes, et choisit pour son camp
un lieu dfendu par des marais et des bois,  seize mille pas
d'Avaricum. L des claireurs fidles l'instruisaient  chaque instant
du jour de ce qui se passait dans Avaricum, et y transmettaient ses
volonts. Tous nos mouvements pour chercher des grains et des
fourrages taient pis; et si nos soldats se dispersaient ou
s'loignaient trop du camp, il les attaquait et leur faisait beaucoup
de mal, quoiqu'on prt toutes les prcautions possibles pour sortir 
des heures incertaines et par des chemins diffrents.

Aprs avoir assis son camp dans cette partie de la ville qui avait,
comme on l'a dit plus haut, une avenue troite entre la rivire et le
marais, Csar fit commencer une terrasse, pousser des mantelets, et
travailler  deux tours; car la nature du lieu s'opposait  une
circonvallation. Il ne cessait d'insister auprs des Boes et des
dues pour les vivres; mais le peu de zle de ces derniers les lui
rendait comme inutiles, et la faible et petite cit des Boes eut
bientt puis ses ressources. L'extrme difficult d'avoir des
vivres, due  la pauvret des Boes,  la ngligence des dues et 
l'incendie des habitations, fit souffrir l'arme au point qu'elle
manqua de bl pendant plusieurs jours, et qu'elle n'eut pour se
garantir de la famine que le btail enlev dans les bourgs
trs-loigns. Cependant, on n'entendit pas un mot indigne de la
majest du peuple romain ni des victoires prcdentes. Bien plus,
comme Csar, visitant les travaux, s'adressait  chaque lgion en
particulier, et leur disait que si cette disette leur semblait trop
cruelle, il lverait le sige, tous le conjurrent de n'en rien faire.
Depuis nombre d'annes, disaient-ils, qu'ils servaient sous ses
ordres, jamais ils n'avaient reu d'affront ni renonc  une
entreprise sans l'avoir excute; ils regardaient comme un dshonneur
d'abandonner un sige commenc: il valait mieux endurer toutes les
extrmits que de ne point venger les citoyens romains gorgs 
Orlans par la perfidie des Gaulois. Ils le rptaient aux centurions
et aux tribuns militaires pour qu'ils le rapportassent  Csar.

Dj les tours approchaient du rempart, quand des prisonniers
apprirent  Csar que Vercingtorix, aprs avoir consomm ses
fourrages, avait rapproch son camp d'Avaricum, et qu'avec sa
cavalerie et son infanterie lgre, habitue  combattre entre les
chevaux, il tait parti lui-mme pour dresser une embuscade 
l'endroit o il pensait que nos fourrageurs iraient le lendemain.
D'aprs ces renseignements, Csar partit en silence au milieu de la
nuit, et arriva le matin prs du camp des ennemis. Ceux-ci,
promptement avertis de son approche par leurs claireurs, cachrent
leurs chariots et leurs bagages dans l'paisseur des forts, et mirent
toutes leurs forces en bataille sur un lieu lev et dcouvert. Csar,
 cette nouvelle, ordonna de dposer les sacs et de prparer les
armes.

La colline tait en pente douce depuis sa base: un marais large au
plus de cinquante pieds l'entourait presque de tous cts et en
rendait l'accs difficile et dangereux. Les Gaulois, aprs avoir rompu
les ponts, se tenaient sur cette colline, pleins de confiance dans
leur position; et, rangs par familles et par cits, ils avaient plac
des gardes  tous les gus et au dtour du marais, et taient
disposs, si les Romains tentaient de le franchir,  profiter de
l'lvation de leur poste pour les accabler au passage. A ne voir que
la proximit des distances, on aurait cru l'ennemi anim d'une ardeur
presque gale  la ntre;  considrer l'ingalit des positions, on
reconnaissait que ses dmonstrations n'taient qu'une vaine parade.
Indigns qu' si peu de distance il pt soutenir leur aspect, nos
soldats demandaient le signal du combat; Csar leur reprsente par
combien de sacrifices, par la mort de combien de braves il faudrait
acheter la victoire: il serait le plus coupable des hommes si,
disposs comme ils le sont  tout braver pour sa gloire, leur vie ne
lui tait pas plus chre que la sienne. Aprs les avoir ainsi
consols, il les ramne le mme jour au camp, voulant achever tous les
prparatifs qui regardaient le sige.

Vercingtorix, de retour prs des siens, fut accus de trahison, pour
avoir rapproch son camp des Romains, pour s'tre loign avec toute
la cavalerie, pour avoir laiss sans chef des troupes si nombreuses,
et parce qu'aprs son dpart les Romains taient accourus si  propos
et avec tant de promptitude. Toutes ces circonstances ne pouvaient
tre arrives par hasard et sans dessein de sa part; il aimait mieux
tenir l'empire de la Gaule de l'agrment de Csar que de la
reconnaissance de ses compatriotes. Il rpondit  ces accusations
qu'il avait lev le camp faute de fourrage et sur leurs propres
instances; qu'il s'tait approch des Romains dtermin par l'avantage
d'une position qui se dfendait par elle-mme; qu'on n'avait pas d
sentir le besoin de la cavalerie dans un endroit marcageux, et
qu'elle avait t utile l o il l'avait conduite. C'tait  dessein
qu'en partant il n'avait remis le commandement  personne, de peur
qu'un nouveau chef, pour plaire  la multitude, ne consentt  engager
une action; il les y savait tous ports par cette faiblesse qui les
rendait incapables de souffrir plus longtemps les fatigues. Si les
Romains taient survenus par hasard, il fallait en remercier la
fortune, et si quelque trahison les avait appels, rendre grce au
tratre, puisque du haut de la colline on avait pu reconnatre leur
petit nombre et apprcier le courage de ces hommes qui s'taient
honteusement retirs dans leur camp, sans oser combattre. Il ne
dsirait pas obtenir de Csar par une trahison une autorit qu'il
pouvait obtenir par une victoire, qui n'tait plus douteuse  ses yeux
ni  ceux des Gaulois; mais il est prt  se dmettre du pouvoir,
s'ils s'imaginent plutt lui faire honneur que lui devoir leur salut;
et pour que vous sachiez, dit-il, que je parle sans feinte, coutez
des soldats romains. Il produit des esclaves pris quelques jours
auparavant parmi les fourrageurs et dj extnus par les fers et par
la faim. Instruits d'avance de ce qu'ils doivent rpondre, ils disent
qu'ils sont des soldats lgionnaires; que, pousss par la faim et la
misre, ils taient sortis en secret du camp pour tcher de trouver
dans la campagne du bl ou du btail; que toute l'arme prouvait la
mme disette; que les soldats taient sans vigueur et ne pouvaient
plus soutenir la fatigue des travaux; que le gnral avait en
consquence rsolu de se retirer dans trois jours, s'il n'obtenait pas
quelque succs dans le sige. Voil, reprend Vercingtorix, les
services que je vous ai rendus, moi que vous accusez de trahison, moi
dont les mesures ont, comme vous le voyez, presque dtruit par la
famine, et sans qu'il nous en cote de sang, une arme nombreuse et
triomphante; moi qui ai pourvu  ce que, dans sa fuite honteuse,
aucune cit reoive l'ennemi sur son territoire.

Un cri gnral se fait entendre avec un cliquetis d'armes,
dmonstration ordinaire aux Gaulois quand un discours leur a plu.
Vercingtorix est leur chef suprme; sa fidlit n'est point douteuse;
on ne saurait conduire la guerre avec plus d'habilet. Ils dcident
qu'on enverra dans la ville dix mille hommes choisis dans toute
l'arme; ils ne veulent pas confier le salut commun aux seuls
Bituriges, qui s'ils conservaient la place ne manqueraient pas de
s'attribuer tout l'honneur de la victoire.

A la valeur singulire de nos soldats, les Gaulois opposaient des
inventions de toutes espces; car cette nation est trs-industrieuse
et trs-adroite  imiter et  excuter tout ce qu'elle voit faire. Ils
dtournaient nos faux avec des lacets, et lorsqu'ils les avaient
saisies, ils les attiraient  eux avec des machines. Ils ruinaient
notre terrasse, en la minant avec d'autant plus d'habilet qu'ayant
des mines de fer considrables, ils connaissent et pratiquent toutes
sortes de galeries souterraines. Ils avaient de tous cts garni leur
muraille de tours recouvertes de cuir. Faisant de jour et de nuit de
frquentes sorties, tantt ils mettaient le feu aux ouvrages, tantt
ils tombaient sur les travailleurs. L'lvation que gagnaient nos
tours par l'accroissement journalier de la terrasse, ils la donnaient
aux leurs, en y ajoutant de longues poutres lies ensemble; ils
arrtaient nos mines avec des pieux aigus, brls par le bout, de la
poix bouillante, d'normes quartiers de rocher, et nous empchaient
ainsi de les approcher des remparts.

Telle est  peu prs la forme des murailles dans toute la Gaule:  la
distance rgulire de deux pieds, on pose sur leur longueur des
poutres d'une seule pice; on les assujettit intrieurement entre
elles, et on les revt de terre foule. Sur le devant, on garnit de
grosses pierres les intervalles dont nous avons parl. Ce rang ainsi
dispos et bien li, on en met un second en conservant le mme espace,
de manire que les poutres ne se touchent pas, mais que, dans la
construction, elles se tiennent  une distance uniforme, un rang de
pierres entre chacune. Tout l'ouvrage se continue ainsi, jusqu' ce
que le mur ait atteint la hauteur convenable. Non-seulement une telle
construction, forme de rangs alternatifs de poutres et de pierres,
n'est point,  cause de cette varit mme, dsagrable  l'oeil; mais
elle est encore d'une grande utilit pour la dfense et la sret des
villes; car la pierre protge le mur contre l'incendie, et le bois
contre le blier; et on ne peut renverser ni mme entamer un
enchanement de poutres de quarante pieds de long, la plupart lies
ensemble dans l'intrieur.

Quoique l'on rencontrt tous ces obstacles, et que le froid et les
pluies continuelles retardassent constamment les travaux, le soldat,
s'y livrant sans relche, surmonta tout; et en vingt-cinq jours il
leva une terrasse large de trois cent trente pieds, et haute de
quatre-vingts. Dj elle touchait presque au mur de la ville, et
Csar, qui, suivant sa coutume, passait la nuit dans les ouvrages,
exhortait les soldats  ne pas interrompre un seul instant leur
travail, quand un peu avant la troisime veille on vit de la fume
sortir de la terrasse,  laquelle les ennemis avaient mis le feu par
une mine. Dans le mme instant, aux cris qui s'levrent le long du
rempart, les barbares firent une sortie par deux portes, des deux
cts des tours. Du haut des murailles, les uns lanaient sur la
terrasse des torches et du bois sec, d'autres y versaient de la poix
et des matires propres  rendre le feu plus actif, en sorte qu'on
pouvait  peine savoir o se porter et  quoi remdier d'abord.
Cependant, comme Csar avait ordonn que deux lgions fussent toujours
sous les armes en avant du camp, et que plusieurs autres taient dans
les ouvrages, o elles se relevaient  des heures fixes, on put
bientt, d'une part, faire face aux sorties, de l'autre retirer les
tours et couper la terrasse pour arrter le feu; enfin toute l'arme
accourut du camp pour l'teindre.

Le reste de la nuit s'tait coul, et l'on combattait encore sur tous
les points; les ennemis taient sans cesse ranims par l'esprance de
vaincre, avec d'autant plus de sujet, qu'ils voyaient les mantelets de
nos tours brls, et sentaient toute la difficult d'y porter secours
 dcouvert; qu' tous moments ils remplaaient par des troupes
fraches celles qui taient fatigues, et qu'enfin le salut de toute
la Gaule leur semblait dpendre de ce moment unique. Nous fmes alors
tmoins d'un trait que nous croyons devoir consigner ici, comme digne
de mmoire. Devant la porte de la ville tait un Gaulois,  qui l'on
passait de main en main des boules de suif et de poix, qu'il lanait
dans le feu du haut d'une tour. Un trait de scorpion lui perce le
flanc droit; il tombe mort. Un de ses plus proches voisins passe
par-dessus le cadavre et remplit la mme tche; il est atteint  son
tour et tu de la mme manire; un troisime lui succde;  celui-ci
un quatrime; et le poste n'est abandonn que lorsque le feu de la
terrasse est teint et que la retraite des ennemis partout repousss a
mis fin au combat.

Aprs avoir tout tent sans russir en rien, les Gaulois, sur les
instances et l'ordre de Vercingtorix, rsolurent le lendemain
d'vacuer la place. Ils espraient le faire dans le silence de la
nuit, sans prouver de grandes pertes, parce que le camp de
Vercingtorix n'tait pas loign de la ville, et qu'un vaste marais,
les sparant des Romains, retarderait ceux-ci dans leur poursuite.
Dj, la nuit venue, ils se prparaient  partir, lorsque tout  coup
les mres de famille sortirent de leurs maisons, et se jetrent, tout
plores, aux pieds de leurs poux et de leurs fils, les conjurant de
ne point les livrer  la cruaut de l'ennemi elles et leurs enfants,
que leur ge et leur faiblesse empchaient de prendre la fuite. Mais
comme ils persistaient dans leur dessein, tant la crainte d'un pril
extrme touffe souvent la piti, ces femmes se mirent  pousser des
cris pour avertir les Romains de cette vasion. Les Gaulois, effrays,
craignant que la cavalerie romaine ne s'empart des passages,
renoncrent  leur projet.

Le lendemain, tandis que Csar faisait avancer une tour, et dirigeait
les ouvrages qu'il avait projets, il survint une pluie abondante. Il
croit que ce temps favorisera une attaque soudaine, et remarquant que
la garde se faisait un peu plus ngligemment sur les remparts, il
ordonne aux siens de ralentir leur travail, et leur fait connatre ses
intentions. Il exhorte les lgions qu'il tenait toutes prtes derrire
les mantelets  recueillir enfin dans la victoire le prix de tant de
fatigues; il promet des rcompenses aux premiers qui escaladeront la
muraille, et donne le signal. Ils s'lancent aussitt de tous les
cts et couvrent bientt le rempart.

Consterns de cette attaque imprvue, renverss des murs et des tours,
les ennemis se forment en coin sur la place publique et dans les
endroits les plus spacieux, rsolus  se dfendre en bataille range,
de quelque ct que l'on vienne  eux. Voyant qu'aucun Romain ne
descend, mais que l'ennemi se rpand sur toute l'enceinte du rempart,
ils craignent qu'on ne leur te tout moyen de fuir; ils jettent leurs
armes, et gagnent d'une course les extrmits de la ville. L, comme
ils se nuisaient  eux-mmes dans l'troite issue des portes, nos
soldats en turent une partie; une autre, dj sortie, fut massacre
par la cavalerie; personne ne songeait au pillage. Anims par le
carnage d'Orlans, et par les fatigues du sige, les soldats
n'pargnrent ni les vieillards, ni les femmes, ni les enfants. Enfin
de toute cette multitude, qui se montait  environ quarante mille
individus,  peine en arriva-t-il sans blessures auprs de
Vercingtorix huit cents qui s'taient, au premier cri, jets hors de
la ville. Il les recueillit au milieu de la nuit en silence; car il
craignait, s'ils arrivaient tous ensemble, que la piti n'excitt
quelque sdition dans le camp; et  cet effet il avait eu soin de
disposer au loin sur la route ses amis et les principaux chefs des
cits, pour les sparer et les conduire chacun dans la partie du camp
qui ds le principe avait t affecte  leur nation.

Le lendemain, il convoqua l'arme, la consola, et l'exhorta  ne se
laisser ni abattre ni dcourager  l'excs par un revers. Les Romains
n'ont point vaincu par la valeur et en bataille range, mais par un
art et une habilet dans les siges, inconnus aux Gaulois; on se
tromperait si on ne s'attendait,  la guerre, qu' des succs; il
n'avait jamais t d'avis de dfendre Bourges; ils en sont tmoins:
cependant cette perte, due  la tmrit des Bituriges et au trop de
complaisance des autres cits, il la rparera bientt par des
avantages plus considrables. Car les peuples qui n'taient pas du
parti du reste de la Gaule, il les y amnera par ses soins; et la
Gaule entire n'aura qu'un but unique, auquel l'univers mme
s'opposerait en vain. Il a dj presque russi. Il tait juste
nanmoins qu'il obtint d'eux, au nom du salut commun, de prendre la
mthode de retrancher leur camp, pour rsister plus facilement aux
attaques subites de l'ennemi.

Ce discours ne dplut pas aux Gaulois, surtout parce qu'un si grand
chec n'avait pas abattu son courage, et qu'il ne s'tait pas cach
pour se drober aux regards de l'arme. On lui trouvait d'autant plus
de prudence et de prvoyance, que quand rien ne priclitait encore, il
avait propos de brler Bourges, ensuite de l'vacuer. Ainsi, tandis
que les revers branlent le crdit des autres gnraux, son pouvoir,
depuis l'chec qu'il avait prouv, s'accrut au contraire de jour en
jour.

    CSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VII, chap. 13-30.


BATAILLE DE GERGOVIE.

Il semble que Csar y reut quelque chec; car les Arvernes montrent
encore une pe suspendue dans un de leurs temples, qu'ils prtendent
tre une dpouille prise sur Csar. Il l'y vit lui-mme dans la suite,
et ne fit qu'en rire. Ses amis l'engageaient  la faire enlever; mais
il ne le voulut pas, disant qu'il la regardait comme une chose
sacre[77].

    PLUTARQUE, _Vie de Csar_.

  [77] La dfaite de Csar, dissimule par lui dans ses
  Commentaires, est atteste par Sutone, d'aprs lequel Csar
  aurait prouv dans la guerre des Gaules trois checs: l'un en
  Bretagne; le second devant Gergovie, o une lgion fut dtruite;
  enfin, le troisime en Germanie. L'histoire de la conqute de la
  Gaule raconte par le vainqueur est tout  son avantage; ses
  victoires sont longuement dcrites; il est  peine question des
  revers. Et notre ducation latine produit cet incroyable rsultat
  que nous applaudissons au vainqueur, en tudiant et en admirant
  la beaut de son style. Pour nous, Gaulois et Vercingtorix sont
  des ennemis et des barbares. Ce sont cependant nos pres, et le
  grand roi Arverne tait le dfenseur de l'indpendance nationale.


BATAILLE D'ALISE.

  52 av. J.-C.

Cependant Commius et les autres chefs, investis du commandement
suprme[78], arrivent avec toutes leurs troupes devant Alise, et
prennent position sur l'une des collines qui entourent la plaine,  la
distance de mille pas au plus de nos retranchements. Ayant le
lendemain fait sortir la cavalerie de leur camp, ils couvrent toute
cette plaine que nous avons dit avoir trois mille pas d'tendue, et
tiennent non loin de l leurs troupes de pied caches sur des
hauteurs. On voyait d'Alise tout ce qui se passait dans la campagne. A
la vue de ce secours, on s'empresse, on se flicite mutuellement, et
tous les esprits sont dans la joie. On fait sortir toutes les troupes,
qui se rangent en avant de la place; on comble le premier foss; on le
couvre de claies et de terre, et on se prpare  la sortie et  tous
les vnements.

  [78] De l'arme que les divers peuples de la Gaule envoyaient au
  secours de Vercingtorix, assig dans Alise.

Csar, ayant rang l'arme tout entire sur l'une et l'autre de ses
lignes, afin qu'au besoin chacun connt le poste qu'il devait occuper,
fit sortir de son camp la cavalerie,  laquelle il ordonna d'engager
l'affaire. Du sommet des hauteurs que les camps occupaient, on avait
vue sur le champ de bataille, et tous les soldats, attentifs au
combat, en attendaient l'issue. Les Gaulois avaient ml  leur
cavalerie un petit nombre d'archers et de fantassins arms  la
lgre, tant pour la soutenir si elle pliait, que pour arrter le choc
de la ntre. Plusieurs de nos cavaliers, surpris par ces fantassins,
furent blesss et forcs de quitter la mle. Les Gaulois, croyant que
les leurs avaient le dessus, et que les ntres taient accabls par le
nombre, se mirent, assigs et auxiliaires,  pousser de toutes parts
des cris et des hurlements pour encourager ceux de leur nation. Comme
l'action se passait sous les yeux des deux partis, nul trait de
courage ou de lchet ne pouvait chapper aux regards, et l'on tait
de part et d'autre excit  se bien conduire, par le dsir de la
gloire et la crainte de la honte. On avait combattu depuis midi
jusqu'au coucher du soleil, et la victoire tait encore incertaine,
lorsque les Germains, runis sur un seul point en escadrons serrs, se
prcipitrent sur l'ennemi et le repoussrent. Les archers, abandonns
dans cette droute, furent envelopps et taills en pices, et les
fuyards poursuivis de tous cts jusqu' leur camp, sans qu'on leur
donnt le temps de se rallier. Alors ceux qui taient sortis d'Alise,
consterns et dsesprant presque de la victoire, rentrrent dans la
place.

Aprs un jour employ par les Gaulois  faire une grande quantit de
claies, d'chelles et de harpons, ils sortent silencieusement de leur
camp au milieu de la nuit, et s'approchent de ceux de nos
retranchements qui regardaient la plaine. Tout  coup poussant des
cris, signal qui devait avertir de leur approche ceux que nous tenions
assigs, ils jettent leurs claies, attaquent les gardes de nos
remparts  coups de frondes, de flches et de pierres, et font toutes
les dispositions pour un assaut. Dans le mme temps, Vercingtorix,
entendant les cris du dehors, donne le signal avec la trompette et
fait sortir les siens de la place. Nos soldats prennent sur le rempart
les postes qui avaient t, les jours prcdents, assigns  chacun
d'eux, et pouvantent les ennemis par la quantit de frondes, de
dards, de boulets de plomb, de pierres, qu'ils avaient amasss dans
les retranchements, et dont ils les accablent. Comme la nuit empchait
de se voir, il y eut de part et d'autre beaucoup de blesss; les
machines faisaient pleuvoir les traits. Cependant les lieutenants M.
Antoine et C. Trbonius,  qui tait chue la dfense des quartiers
attaqus, tirrent des forts plus loigns quelques troupes pour
secourir les lgionnaires sur les points o ils les savaient presss
par l'ennemi.

Tant que les Gaulois combattirent loigns des retranchements, ils
nous incommodrent beaucoup par la grande quantit de leurs traits;
mais lorsqu'ils se furent avancs davantage, il arriva, ou qu'ils se
jetrent sur les aiguillons qu'ils ne voyaient pas, ou qu'ils se
percrent eux-mmes en tombant dans les fosss garnis de pieux, ou
enfin qu'ils prirent sous les traits lancs du rempart et des tours.
Aprs avoir perdu beaucoup de monde, sans tre parvenus  entamer les
retranchements, voyant le jour approcher, et craignant d'tre pris en
flanc et envelopps par les sorties qui se faisaient des camps situs
sur les hauteurs, ils se replirent sur les leurs. Les assigs, qui
mettaient en usage les moyens prpars par Vercingtorix pour combler
le premier foss, aprs beaucoup de temps employ  ce travail,
s'aperurent de la retraite de leurs compatriotes avant d'avoir pu
approcher de nos retranchements. Abandonnant leur entreprise, ils
rentrrent dans la ville.

Repousss deux fois avec de grandes pertes, les Gaulois tiennent
conseil sur ce qui leur reste  faire. Ils ont recours  des gens qui
connaissent le pays, et se font instruire par eux du site de nos forts
suprieurs et de la manire dont ils sont fortifis. Il y avait au
nord une colline qu'on n'avait pu comprendre dans l'enceinte de nos
retranchements,  cause de son grand circuit; ce qui nous avait
obligs d'tablir notre camp sur un terrain  mi-cte et dans une
position ncessairement peu favorable. L commandaient les lieutenants
C. Antistius Rginus et C. Caninius Rbilus, avec deux lgions. Ayant
fait reconnatre les lieux par leurs claireurs, les chefs ennemis
forment un corps de soixante mille hommes, choisis dans toute l'arme
gauloise et surtout parmi les nations qui avaient la plus haute
rputation de courage. Ils arrtent secrtement entre eux quand et
comment ils doivent agir; ils fixent l'attaque  l'heure de midi, et
mettent  la tte de ces troupes l'Arverne Vergasillaunus, parent de
Vercingtorix, et l'un des quatre gnraux gaulois. Il sort de son
camp  la premire veille; et ayant achev sa route un peu avant le
point du jour, il se cache derrire la montagne, et fait reposer ses
soldats des fatigues de la nuit. Vers midi, il marche vers cette
partie du camp romain dont nous avons parl plus haut. Dans le mme
temps la cavalerie ennemie s'approche des retranchements de la plaine,
et le reste des troupes gauloises commence  se dployer en bataille
 la tte du camp.

Du haut de la citadelle d'Alise, Vercingtorix les aperoit, et sort
de la place emportant du camp ses longues perches, ses galeries
couvertes, ses faux et ce qu'il avait prpar pour la sortie. Le
combat s'engage  la fois de toutes parts avec acharnement; partout on
fait les plus grands efforts. Un endroit parat-il faible, on
s'empresse d'y courir. La trop grande tendue de leurs fortifications
empche les Romains d'en garder tous les points et de les dfendre
partout. Les cris qui s'levaient derrire nos soldats leur
imprimaient d'autant plus de terreur, qu'ils songeaient que leur
sret dpendait du courage d'autrui; car souvent le danger le plus
loign est celui qui fait le plus d'impression sur les esprits.

Csar, qui avait choisi un poste d'o il pouvait observer toute
l'action, fait porter des secours partout o il en est besoin. De part
et d'autre on sent que ce jour est celui o il faut faire les derniers
efforts. Les Gaulois dsesprent entirement de leur salut s'ils ne
forcent nos retranchements; les Romains ne voient la fin de leurs
fatigues que dans la victoire. La plus vive action a lieu surtout aux
forts suprieurs, o nous avons vu que Vergasillaunus avait t
envoy. L'troite sommit qui dominait la pente tait d'une grande
importance. Les uns nous lancent des traits, les autres, ayant form
la tortue, arrivent aux pieds du rempart: des troupes fraches
prennent la place de celles qui sont fatigues. La terre que les
Gaulois jettent dans les retranchements les aide  les franchir, et
comble les piges que les Romains avaient cachs; dj les armes et
les forces commencent  nous manquer.

Ds qu'il en a connaissance, Csar envoie sur ce point Labienus avec
six cohortes; il lui ordonne, s'il ne peut tenir, de retirer les
cohortes et de faire une sortie, mais seulement  la dernire
extrmit. Il va lui-mme exhorter les autres  ne pas cder  la
fatigue; il leur expose que le fruit de tous les combats prcdents
dpend de ce jour, de cette heure. Les assigs, dsesprant de forcer
les retranchements de la plaine,  cause de leur tendue, tentent
d'escalader les hauteurs, et y dirigent tous leurs moyens d'attaque;
ils chassent par une grle de traits ceux qui combattaient du haut des
tours; ils comblent les fosss de terre et de fascines, et se frayent
un chemin; ils coupent avec des faux le rempart et le parapet.

Csar y envoie d'abord le jeune Brutus avec six cohortes, ensuite le
lieutenant C. Fabius avec sept autres; enfin, l'action devenant plus
vive, il s'y porte lui-mme avec un renfort de troupes fraches. Le
combat rtabli et les ennemis repousss, il se dirige vers le point o
il avait envoy Labienus, tire quatre cohortes du fort le plus voisin,
ordonne  une partie de la cavalerie de le suivre, et  l'autre de
faire le tour des lignes  l'extrieur et de prendre les ennemis 
dos. Labienus, voyant que ni les remparts ni les fosss ne peuvent
arrter leur imptuosit, rassemble trente-neuf cohortes sorties des
forts voisins et que le hasard lui prsente, et dpche  Csar des
courriers qui l'informent de son dessein.

Csar hte sa marche pour assister  l'action. A son arrive, on le
reconnat  la couleur du vtement qu'il avait coutume de porter dans
les batailles; les ennemis, qui de la hauteur le voient sur la pente
avec les escadrons et les cohortes dont il s'tait fait suivre,
engagent le combat. Un cri s'lve de part et d'autre, et est rpt
sur le rempart et dans tous les retranchements. Nos soldats, laissant
de ct le javelot, tirent le glaive. Tout  coup, sur les derrires
de l'ennemi, parat notre cavalerie; d'autres cohortes approchent:
les Gaulois prennent la fuite; notre cavalerie barre le passage aux
fuyards, et en fait un grand carnage. Sdule, chef et prince des
Lmovikes, est tu, et l'Arverne Vergasillaunus pris vivant dans la
droute. Soixante-quatorze enseignes militaires sont rapportes 
Csar; d'un si grand nombre d'hommes, bien peu rentrent au camp sans
blessure. Les assigs, apercevant du haut de leurs murs la fuite des
leurs et le carnage qu'on en fait, dsesprent de leur salut, et
retirent leurs troupes de l'attaque de nos retranchements. La nouvelle
en arrive au camp des Gaulois, qui l'vacuent  l'instant. Si les
soldats n'eussent t harasss par d'aussi nombreux engagements et par
les travaux de tout le jour, l'arme ennemie et pu tre dtruite tout
entire. Au milieu de la nuit, la cavalerie, envoye  sa poursuite,
atteint l'arrire-garde; une grande partie est prise ou tue; le
reste, chapp par la fuite, se rfugia dans les cits.

Le lendemain Vercingtorix convoque l'assemble et dit, qu'il n'a pas
entrepris cette guerre pour ses intrts personnels, mais pour la
dfense de la libert commune; que puisqu'il fallait cder  la
fortune, il s'offrait  ses compatriotes, leur laissant le choix
d'apaiser les Romains par sa mort ou de le livrer vivant. On envoie 
ce sujet des dputs  Csar. Il ordonne qu'on lui apporte les armes,
qu'on lui amne les chefs. Assis sur son tribunal,  la tte de son
camp, il fait paratre devant lui les gnraux ennemis. Vercingtorix
est mis en son pouvoir; les armes sont jetes  ses pieds. A
l'exception des duebs et des Arvernes, dont il voulait se servir pour
tcher de regagner ces peuples, le reste des prisonniers fut distribu
par tte  chaque soldat,  titre de butin.

    CSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VII, ch. 79  89.


VERCINGTORIX SE REND A CSAR.

  52 av. J.-C.

Vercingtorix, ayant pris ses plus belles armes et un cheval
magnifiquement harnach, sortit des portes d'Alise, et aprs avoir
fait quelque passade autour de Csar qui tait assis sur son tribunal
devant son camp, il sauta de son cheval, dpouilla ses armes, et vint
se mettre aux pieds de Csar, o il demeura dans un profond silence
jusqu' ce que Csar le donnt en garde  ses gens, afin qu'on le
rservt pour son triomphe.

    PLUTARQUE, _Vie de Csar_; trad. de Dacier.

   Plutarque, crivain grec, naquit en 48 ap. J.-C.  Chrone en
   Botie, et y mourut trs-vieux, aprs avoir enseign la philosophie
    Rome pendant quelques annes. Il est auteur d'un assez grand
   nombre de biographies d'hommes illustres de la Grce et de Rome, et
   d'une quantit de traits de politique et de morale.


AUTRE RCIT DU MME FAIT.

Aprs sa dfaite, Vercingtorix, qui n'avait t ni pris ni bless,
pouvait fuir; mais esprant que l'amiti qui l'avait uni autrefois 
Csar lui ferait obtenir grce, il se rendit auprs de lui, sans avoir
fait demander la paix par un hraut, et parut soudainement en sa
prsence au moment o il sigeait dans son tribunal. Son apparition
inspira quelque effroi, car il tait d'une haute stature et il avait
un aspect fort imposant sous les armes. Il se fit un profond silence:
le chef gaulois tomba aux genoux de Csar, et le supplia, en lui
pressant les mains, sans profrer une parole. Cette scne excita la
piti des assistants, par le souvenir de l'ancienne fortune de
Vercingtorix, compare  son malheur prsent. Csar, au contraire,
lui fit un crime des souvenirs sur lesquels il avait compt pour son
salut. Il mit sa lutte rcente en opposition avec l'amiti qu'il
rappelait, et par l fit ressortir plus vivement l'odieux de sa
conduite. Ainsi, loin d'tre touch de son infortune en ce moment, il
le jeta sur-le-champ dans les fers et le fit mettre plus tard  mort,
aprs en avoir orn son triomphe.

    DION CASSIUS, _Histoire romaine_, liv. XL, h. 41.


CONQUTE DE LA GAULE PAR CSAR.

Csar nous a soumis une rgion immense et des villes innombrables,
dont nous ne savions pas mme le nom; et bien que n'ayant reu de nous
ni les forces, ni les sommes suffisantes, il a accompli son ouvrage
avec une telle clrit, que nous avons appris la victoire avant
d'avoir appris la guerre. Il a tout conduit d'une manire si sre que
c'est par les Gaulois eux-mmes qu'il s'est fait ouvrir et la Celtique
et la Bretagne. Et aujourd'hui cette Gaule qui nous a autrefois envoy
les Ambrons et les Cimbres vit en servitude, et s'occupe 
l'agriculture comme l'Italie elle-mme.

  _Oraison funbre de Csar prononce par Antoine, dans l'Histoire
    romaine de_ DION CASSIUS, liv. XLIV.

   Dion Cassius, historien grec, naquit  Nice, en 155 ap. J.-C., et
   mourut aprs 235. Il remplit de hauts emplois sous les empereurs
   Commode, Pertinax et Alexandre Svre. Son Histoire romaine
   s'tendait depuis l'arrive d'ne en Italie jusqu'au temps du
   consulat de Dion Cassius; des quatre-vingts livres qui la
   composaient, il n'en reste que dix-neuf.


DE LA CIVILISATION GAULOISE AVANT LA CONQUTE ROMAINE.

1. _Organisation politique de la Gaule._

Les trois races des Belges, des Galls et des Aquitains diffraient
entre elles de langue, d'institutions politiques et de lois civiles.
Elles se subdivisaient en plusieurs centaines de petites peuples, plus
ou moins indpendants, fixs avec des destines diverses dans les
valles qui sillonnent la Gaule ou sur les plateaux qui la dominent,
dfendant des intrts souvent opposs, et adonns  des travaux aussi
varis que les contres qu'ils cultivaient. Ces peuplades, ou cits
indpendantes, taient quelquefois unies par des liens de
confdration, mais le plus souvent dsunies par la passion ou
l'intrt. Aucune influence permanente ne dirigeait leurs mouvements;
aucune discipline ne rglait leur action commune; aucune intelligence
ne donnait  leur force collective la puissance de l'unit...... La
Gaule n'avait donc point de constitution politique commune et
rgulire. Des formes diffrentes de gouvernement coexistaient sur le
mme territoire ou se succdaient avec le temps. Mais la moins
constante et la moins gote tait la forme monarchique. Ce ne fut
jamais que pour de courtes annes qu'un pouvoir unique put s'tablir
parmi les peuples appartenant  la mme famille. Toutes les
institutions taient variables et changeantes, car la Gaule tait
gouverne par des factions. Les passions individuelles touffaient
l'esprit public. Au demeurant, chaque tat administrait librement ses
affaires intrieures. La libert communale rgnait dans les cits,
mais souvent avec le cortge de l'anarchie. Les Arvernes, les Squanes
(Francs-Comtois), les duens (Bourgogne), taient en dispute
perptuelle pour la suprmatie des confdrations. Cette agitation
donnait de l'importance aux plus petits vnements. La vie sociale
tait dans une instabilit continuelle. Dans chaque tat, ou chaque
confdration, les affaires se rglaient en assemble publique. Mais
rien ne prouve qu'avant l'invasion de Csar la Gaule et des
assembles gnrales et priodiques o les questions d'intrt
territorial et commun fussent examines et dcides. Tous les
textes allgus  ce sujet ne se rapportent qu' des runions
extraordinaires, motives par la ncessit momentane de la dfense
contre les Romains.

La puissance nationale tait encore morcele et comme parpille par
le rgime des _clans_, rgime analogue au systme fodal dans ce que
ce dernier avait de plus arbitraire et de plus diversifi, mais
dpourvu de la gigantesque unit de la hirarchie, et qui parat avoir
t rpandu anciennement dans l'Occident, comme le rgime patriarcal
dans l'Orient. Il tait tellement propre  la race celtique qu'il
s'est maintenu en cosse et en Irlande jusqu' la destruction de
l'indpendance politique de ces contres. Csar considre le systme
des clans sous la forme romaine du patronat et de la clientle. Il
s'appliquait aux individus comme aux cits, et de mme que les
premiers choisissaient un patron puissant dont ils devenaient souvent
les serviteurs _dvous_  la vie et  la mort[79], de mme les petits
tats se plaaient sous la protection et l'obissance d'un peuple
puissant. Mais ce lien tait purement moral ou politique; il
n'emportait aucune obligation de tribut. La soumission au tribut tait
une condition rserve aux peuples vaincus. Ce patronat parat avoir
repos de toute antiquit, dans les villes, sur le libre consentement
de ceux qui s'y soumettaient, et en cela il se rapprochait du
_comitatus_ germanique. Mais nul doute que l'obligation du client ne
ft au moins viagre; dans les campagnes, elle a d constituer un
droit hrditaire, comme dans les clans cossais.....

  [79] _Quos illi soldurios appellant._ (Csar, III, 22.)

Les peuples de la Gaule n'avaient  vrai dire qu'un lien commun, qu'un
seul lment d'unit: c'tait la religion. Une constitution
thocratique,  la tte de laquelle se trouvait une caste plus ou
moins puissante, selon les temps et selon les lieux, imprima
momentanment une communaut d'action au gouvernement des clans. Les
druides formaient une caste suprieure comme les brahmes et les mages.
Mais ils avaient t contraints d'abandonner le principe de
l'hrdit. Au temps de Csar, ils ne se recrutaient plus que par
l'initiation et le noviciat. Malgr la force qu'avait encore leur
association hirarchique, cette rvolution fut fatale  la race
celtique; car, appuys seulement sur l'autorit religieuse, dissmins
sur une vaste tendue de territoire, et placs, par l'application du
principe lectif, dans une contradiction frquente avec leurs
traditions et leurs coutumes mystrieuses, ils ne purent prendre un
ascendant dcisif sur la puissance des clans et les diriger vers un
but politique. Leur ambition fut rduite  la domination du collge
des prtres, et ne s'leva point  l'intrt d'tat. Elle abaissa les
caractres et leur communiqua un fanatisme strile, au lieu de donner
aux mes une activit fconde, ferme et durable; car l'organisation
religieuse, quelque habilement dispose qu'elle soit, ne tient pas
lieu d'organisation politique pour soutenir et dvelopper la vitalit
des nations. Le corps redoutable des druides demeura donc impuissant
pour civiliser et pour dfendre la Gaule; il ne put ni arrter ni
diriger un mouvement dmocratique qui se manifestait dans les villes
et qui tendait  dissoudre le pouvoir fond sur la distinction des
rangs, des castes et des lois hrditaires....

Les anciennes formes de la vie gallique taient en voie de dissolution
au moment de l'invasion romaine. L'anarchie se manifestait par une
mfiance gnrale et par une haine jalouse qui s'attachait  tous les
personnages minents, quelque noble et patriotique que ft leur
caractre: je ne citerai que l'exemple de Vercingtorix. Aussi une
simple commune italienne, que les Celtes avaient jadis rduite aux
abois, eut raison de leur effrayante puissance, par sa fermet
inbranlable et l'habile persistance de sa politique. Les Romains, si
souvent maltraits, reportrent la guerre dans les foyers des Celtes
et finirent par les subjuguer. Csar lui-mme atteste que les Celtes
taient dchus de leur ancienne vigueur lorsqu'il entreprit la
conqute des Gaules.....

2. _De la condition du droit chez les Gaulois._

Il n'y avait pas plus d'uniformit dans le droit que dans
l'organisation politique de la Gaule. Chacune des trois grandes
familles des Ibres, des Gauls et des Belges avait des institutions
diffrentes; et chacun encore des petits peuples qui composaient ces
grandes familles avait ses coutumes propres et ses lois municipales.
Csar observe comme une chose digne de remarque que les Rmois et les
Suessiones obissaient aux mmes lois.

On peut cependant assigner un caractre gnral  l'administration
judiciaire de la Gaule; c'est qu'elle tait abandonne aux chefs
de clan et  la congrgation des druides. La protection des
premiers avait les attributs d'une magistrature paternelle
quand elle s'exerait sur les hommes du mme clan; elle tournait
en violentes querelles et en rivalits passionnes entre des
familles puissantes lorsqu'elle se manifestait  l'occasion
d'individus appartenant  des clans diffrents. Quant aux druides,
ils avaient l'attribution rgulire et souveraine du droit de juger
toutes les contestations prives, relatives soit  l'tat des
personnes, soit  l'interprtation et  l'excution des conventions,
soit aux mutations de proprit par succession ou autrement, soit aux
limites des champs; ils avaient aussi la connaissance des dlits et
des crimes commis contre les personnes et les proprits. Ils
partageaient avec les assembles publiques le droit de rprimer les
attentats dirigs contre la sret de l'tat; et la sanction de leur
pouvoir tait la peine redoute de l'excommunication, par laquelle ils
punissaient la dsobissance  leur autorit. Cette concentration des
fonctions du sacerdoce et de la magistrature dans les mains des
prtres donne au droit gaulois la couleur d'un _jus sacrum_, droit
pontifical, mystrieux et cach; sa culture scientifique a d tre peu
dveloppe. Si nous en croyons Strabon, les druides jouissaient d'une
grande rputation de justice; mais les principes gnraux du droit,
ceux au moins dont la connaissance tait divulgue et la pratique
arrte, taient certainement en petit nombre. Le droit d'enseigner
appartenait aux druides. L'enseignement de la jurisprudence, en
particulier, devait faire partie de l'initiation sacerdotale:
probablement les rgles du droit taient fixes par des pomes; les
symboles devaient y abonder, comme dans toutes les lgislations
thocratiques. Et comme les lois n'taient pas crites, le peuple ne
pouvait se rappeler que les applications qu'il en avait vu faire.

La population gauloise se divisait en trois castes. La premire tait
la caste sacerdotale, qui, bien qu'elle ne ft plus tablie sur
l'hrdit, avait pourtant conserv les caractres d'une caste
dominante. Elle comprenait les druides et divers ordres infrieurs ou
subordonns, tels que les bardes, les eubages, les femmes fanatises
auxquelles taient confies des fonctions religieuses. Les druides,
comme les brahmes, taient vtus de lin[80]; seuls ils avaient le
droit d'offrir des sacrifices, et de plus ils jouissaient de plusieurs
prrogatives politiques. Ils avaient le dpt des lois, et ils ne le
conservaient que par la mmoire et les traditions. Ils possdaient de
grandes richesses et se recrutaient dans la classe des nobles. Ils
obissaient  un chef unique ou grand pontife, ordinairement lectif.
Ils taient exempts d'impts, de service militaire et de toute charge
publique. Mais ils pouvaient cumuler le sacerdoce avec les fonctions
politiques. Csar dit que chez les duens les druides intervenaient
dans la nomination du principal magistrat. Ils taient de droit
membres du snat, et probablement ils exeraient une grande influence
sur les assembles publiques et sur leurs dlibrations,  l'exemple
des prtres germains. Ils cumulaient donc, avec le pouvoir religieux,
le pouvoir judiciaire, le privilge de l'enseignement et de la
direction de la jeunesse, et une partie importante du pouvoir
politique. Mais leur puissance tait dj fort diminue, et leur
influence amoindrie, par les envahissements toujours croissants de la
classe des nobles et les progrs de l'anarchie. Ajoutons que, pour
achever de subjuguer le peuple gaulois, les druides avaient, comme les
mages de Perse, le droit exclusif d'exercer l'art de gurir les hommes
et les animaux.

  [80] Les Bas-Bretons appellent encore aujourd'hui nos prtres des
  _belhhec_, c'est--dire des _porte-lin_.

La seconde caste tait celle des nobles ou des guerriers (_equites_).
Elle faisait profession du mtier des armes. Elle occupait les grandes
charges politiques, administratives et militaires. Elle formait le
corps vritable de la nation, car elle tait toute-puissante dans les
assembles publiques, o l'influence ne lui tait dispute que par le
collge des prtres, qui recrut par la noblesse finit par identifier
avec elle ses intrts et ses prtentions. La noblesse tait fort
nombreuse; elle avait conserv jusqu' Csar son vieux privilge de
l'hrdit; mais les progrs de l'esprit dmocratique, favoriss par
les Romains, avaient mnag  la fortune et au crdit personnel les
moyens de pntrer dans ses rangs. Elle payait peu d'impts, possdait
de grands biens, et se groupait autour des nobles devenus chefs de
faction ou de clientle. Elle formait la principale force des clans.
Les jeunes nobles qui n'taient point encore chefs de famille
pouvaient choisir un chef auquel ils attachaient leur fortune et dont
ils devenaient les _soldures_ dvous, en change de la protection et
de la solde qu'ils en recevaient. La noblesse se composait donc de
diffrents degrs et conditions, entre lesquels il n'existait aucun
lien hirarchique. Elle avait dans certains cas ses assembles
particulires. Ses prrogatives et ses habitudes militaires donnrent
 son influence une force toujours croissante chez un peuple qui abusa
de la guerre; mais la division des clans, jointe au caractre
inconstant de la noblesse gauloise, fut une cause de dissolution. Aux
nobles s'applique principalement le reproche que Csar adresse aux
Celtes, de n'avoir point dans l'esprit cette persvrance par laquelle
le courage et la tnacit viennent  bout de la fortune. Il parat
qu'indpendamment du service dans les bandes guerrires, la noblesse
fournissait encore un service rgulier pour la dfense de chaque cit
ou pour la sret publique. Le nombreux cortge d'une clientle
puissante tait l'objet principal de son ambition.

Le troisime ordre de la population, le peuple (_plebs_), tait adonn
aux travaux agricoles et se composait d'individus de diverses
conditions, les uns libres, les autres rduits  un tat voisin de la
servitude, d'autres, enfin, en servitude complte. Qu'il y et des
hommes libres dans la _plebs_, on n'en saurait douter. Que cette
classe libre jout mme de certains droits politiques, cela parat
incontestable, au moins pour quelques rgions de la Gaule; mais la
_plebs_ entire formait une masse inerte, subjugue par l'ascendant
moral des deux premiers ordres, timide, craintive, mprise et prive
de toute participation aux emplois politiques ou administratifs. Les
uns naissaient dans une sorte de servage hrditaire; d'autres taient
rduits  l'esclavage par la misre; d'autres, enfin, vivaient dans
une condition intermdiaire, de nature servile, mais qui pourtant ne
saurait tre assimile  la servitude domestique des Romains. Csar en
avait fait l'observation. C'taient plutt des colons que des
esclaves. Libres et serfs, tous formaient la foule des _clients_
attachs  la puissance et  la fortune des chefs de clan.

La constitution politique de la Gaule tait donc essentiellement
aristocratique, quoique  diffrents degrs selon les pays. C'tait
encore la division orientale des personnes. Il est  croire que les
trois castes n'avaient point entre elles le _connubium_[81], et que si
la prohibition des msalliances tomba en dsutude,  l'gard des
druides, aprs que la caste sacerdotale fut dpouille du privilge de
l'hrdit, elle continua d'exister  l'gard de la _plebs_ et des
deux premiers ordres.

  [81] Le droit de contracter des mariages.

La _plebs_ gauloise supportait  peu prs tout le fardeau des charges
publiques; elle tait accable d'impts, de vexations, de
redevances[82]. Il y avait encore des esclaves domestiques, qui
taient sacrifis sur la tombe de leurs matres. Tel tait aussi le
sort rserv aux _clients_ que le matre avait honors d'une affection
particulire. Cette vieille coutume asiatique avait cess d'exister au
temps o Csar crivait.

  [82] La _plebs_ conservait un culte populaire, plus ancien que le
  druidisme; c'tait un polythisme dans lequel les forces et les
  phnomnes de la nature taient diviniss. La diffrence des
  religions, l'esclavage de la _plebs_, la puissance des classes
  suprieures, la constatation de types diffrents dans les peuples
  gaulois, l'un grand et blond, l'autre petit et brun, amnent
  naturellement  supposer qu'une conqute avait eu lieu dans les
  Gaules  une poque recule, et que la race celtique avait soumis
  et rduit  l'esclavage la race primitive. On ne sait quelle est
  cette race primitive, mais tout porte  croire que c'est la race
  ibrienne, qui se conserva indpendante dans tout le midi de la
  Gaule. (Sur le polythisme populaire de la Gaule, voir D. MARTIN,
  _La Religion des Gaulois_.)

La polygamie tait encore en usage  la mme poque chez les Gaulois,
au moins pour les grands personnages[83]. Les femmes jouissaient en
gnral de moins de considration chez les Gaulois que chez les
Germains. Le mari avait sur elles droit de vie et de mort, et
lorsqu'on les souponnait d'un attentat  la vie de leur poux, un
tribunal de famille, compos des parents du mari, pouvait, sans
l'intervention du magistrat, les soumettre  la mme torture que les
esclaves. L'usage barbare de jeter dans le mme bcher la femme
prfre et le cadavre du mari a rgn chez les Celtes. Mais
l'adoucissement des moeurs avait avec le temps sauv l'pouse. On lui
avait substitu le _dvou_, ou l'esclave de prdilection. Lorsque les
Romains sont entrs dans les Gaules, on ne jetait plus dans le bcher
que les objets dont la possession avait t chre au dfunt.

  [83] CSAR, _Guerre des Gaules_, VI, 19.

La femme celtique tait donc vis--vis de son poux et des agnats[84]
de ce dernier dans une condition civile analogue  celle de la femme
indoue. Elle ne recevait de son poux aucun don de mariage, mais elle
lui portait une dot, au sujet de laquelle existait une singulire
coutume. Le mari mettait en fonds commun cette dot avec une valeur
exactement quivalente fournie par lui-mme. Ce capital social tait
exploit dans l'intrt des poux, pendant le mariage, mais les
produits en taient constamment rservs et accumuls; et ces fruits
rservs, ainsi que le capital, appartenaient au survivant aprs la
dissolution du mariage.

  [84] Collatraux descendant par les mles d'une mme souche
  masculine.

La coutume celtique n'a rellement d'analogue dans aucune autre
coutume connue, et son caractre essentiellement national a disparu
avec la constitution celtique elle-mme. Ce qu'elle a de remarquable
dans l'antiquit _barbare_, c'est d'offrir l'alliance du principe
svre de l'autorit maritale avec le principe moral et religieux de
la socit civile entre les poux, principe inconnu encore aux peuples
civiliss de la Grce et de l'Italie. Sous ce point de vue, le droit
gaulois a t le prcurseur le plus ancien du droit fond plus tard
par le christianisme et pressenti par la philosophie stocienne. Les
soins intrieurs de la famille taient abandonns aux femmes.

Les pres avaient sur leurs enfants droit de vie et de mort; et je
dois remarquer ici que les Gaulois avaient bien moins de got que les
Germains pour la vie intrieure de la famille. On peut en juger par ce
que dit Csar, que les enfants des Celtes n'taient admis auprs de
leur pre qu' l'poque o ils taient devenus aptes  porter les
armes.

  CH. GIRAUD, _Essai sur l'Histoire du Droit franais au moyen
    ge_, t. I, p. 17.


LA RPUBLIQUE DE MARSEILLE.

Sous Auguste, vers le commencement de l're chrtienne.

Marseille, fonde par les Phocens[85], est btie sur un sol pierreux.
Son port[86] est situ au midi[87], au-dessous d'un rocher en
amphithtre, entour de fortes murailles, ainsi que la ville entire,
qui est d'une grandeur considrable. Dans la citadelle sont placs le
temple de Diane d'phse et celui d'Apollon Delphinien. On dit qu'au
moment o les Phocens allaient quitter leur patrie, un oracle leur
prescrivit de prendre de Diane d'phse un conducteur pour le voyage
qu'ils se proposaient de faire. S'tant donc rendus  la ville
d'phse[88], pendant qu'ils s'y informaient de quelle manire ils
pouvaient obtenir de la desse ce que l'oracle venait de leur
prescrire, Diane, dit-on, apparut en songe  Aristarch, une des
femmes les plus considres d'phse, et lui ordonna de partir avec
les Phocens, en prenant avec elle une des statues consacres dans son
temple. L'ordre fut excut. Arrivs aux lieux o ils devaient
s'tablir, les Phocens y btirent le temple dont j'ai parl, et
tmoignrent pour Aristarch la plus grande estime, en la nommant
prtresse de Diane. De l vient que toutes les colonies sorties du
sein de Marseille ont regard Diane comme leur premire patronne, et
se sont conformes, soit pour la forme de la statue, soit pour son
culte,  ce qui tait pratiqu dans la mtropole.

  [85] Les Phocens fondrent Marseille 600 ans av. J.-C. Phoce
  tait une ville grecque de l'Asie Mineure, dont les habitants
  taient de race ionienne.

  [86] Le port s'appelait _Lacydon_.

  [87] Marseille tait alors situe prs du cap de La Croisette, o
  l'on voit encore ses ruines, et son port s'ouvrait alors au midi.

  [88] Ville grecque de l'Asie Mineure.

Le gouvernement des Marseillais est une aristocratie bien rgle. Ils
ont un conseil compos de six cents personnes, qu'ils nomment
_timouques_[89], et qui jouissent de cette dignit durant leur vie. De
ce nombre, quinze prsident le conseil et sont chargs d'expdier les
affaires courantes. Ceux-ci sont prsids  leur tour par trois
d'entre eux, en qui rside la plus grande autorit. Personne ne peut
devenir timouque qu'il n'ait des enfants et qu'il ne soit citoyen
depuis trois gnrations. Les lois des Marseillais sont des lois
ioniennes; et elles sont exposes en public, de manire que tout le
monde peut en prendre connaissance.

  [89] _Timouques_, ceux qui possdent les honneurs.

Leur pays produit des oliviers et des vignes en abondance; mais la
rudesse du terroir fait que le bl y est rare. Aussi, comptant plutt
sur les ressources que leur offre la mer, se sont-ils appliqus de
prfrence  profiter de leur position avantageuse pour la navigation.
Cependant leur courage leur a fait dans la suite conqurir quelques
plaines des environs, par les mmes moyens qui leur valurent la
fondation de plusieurs villes. Du nombre de ces villes sont celle
qu'ils fondrent en Ibrie[90] pour se prmunir contre les Ibres; et
elles reurent aussi d'eux le culte de la Diane d'phse et tous les
autres rites grecs, tels qu'ils les observaient dans leur patrie, sans
excepter les sacrifices. Il en est de mme des villes qu'ils fondrent
dans la Gaule, telles que _Rhode_[91], _Agatha_[92], pour contenir les
barbares[93] qui habitent les environs du Rhne, ainsi que de
_Taurentium_[94], d'_Olbia_[95], d'_Antipolis_[96] et de _Nica_[97],
qu'ils btirent dans le dessein de se garantir des incursions des
Salyens[98] et des Ligures[99] qui habitent les Alpes.

  [90] L'Ibrie ou l'Espagne. Ces villes sont: _Hemeroscopium_
  (Denia), _Emporium_ (Ampurias), _Rhode_ (Rosas).

  [91] Rhode tait btie sur le Rhne (Rhodanus), et lui donna sans
  doute son nom; la position de cette ville est inconnue.

  [92] Agde.

  [93] Les Grecs et les Romains appelaient barbares tous les
  peuples qui n'appartenaient pas  leur civilisation.

  [94] Torento, aujourd'hui en ruines, au fond du golfe des Lques.

  [95] Eoube.

  [96] Antibes.

  [97] Nice. Ces quatre villes taient situes sur la cte de
  Provence.

  [98] Peuple des environs d'Aix.

  [99] Les Ligures taient d'origine ibrienne, et couvraient une
  partie du Roussillon, du Languedoc, de la Provence et du pays de
  Gnes.

Marseille possde encore des chantiers et un arsenal de marine.
Autrefois on y voyait aussi un grand nombre de vaisseaux, d'armes de
toutes espces, de machines propres  la navigation et aux siges.
C'est  l'aide de ces moyens que les Marseillais se soutinrent contre
les barbares et qu'ils s'acquirent l'alliance des Romains, auxquels
ils rendirent de grands services, et qui les aidrent  leur tour 
s'agrandir. En effet, Sextius, aprs avoir dfait les Salyens, fonda,
non loin de Marseille, une ville qui tire son nom de ce gnral[100]
et des eaux thermales qui s'y trouvent, et dont quelques-unes, dit-on,
ont perdu leur chaleur. Il mit dans cette nouvelle ville une garnison
romaine; il chassa de la cte qui conduit de Marseille en Italie les
barbares, que les Marseillais seuls n'avaient pu entirement
repousser, et cda aux Marseillais le terrain qu'ils avaient t
obligs d'abandonner.

  [100] Aix, en latin _Aqu Sexti_, les Eaux Sextiennes ou de
  Sextius.

Dans la citadelle de Marseille, on voit dpose quantit de
dpouilles, fruits des victoires que les flottes marseillaises ont
remportes  diverses poques sur ceux qui leur disputaient
injustement la mer[101]. Jadis les Marseillais taient florissants, et
ils jouissaient de plus de l'avantage d'tre unis avec les Romains
par les liens d'une amiti particulire.

  [101] Marseille soutint de longues luttes contre les trusques et
  les Carthaginois; ces guerres furent causes par des raisons
  commerciales.

Cette prosprit a en grande partie diminu, depuis que dans la guerre
de Pompe contre Csar[102] les Marseillais eurent embrass le parti
du premier. Cependant ils conservent encore quelques traces de leur
ancienne industrie pour ce qui regarde la fabrication des machines de
guerre et de tout ce qui sert  la marine; mais ils s'en occupent avec
beaucoup moins d'ardeur, parce que ce genre d'occupation perd tous les
jours de son intrt,  mesure que les barbares leurs voisins, soumis
aux Romains, se civilisent et quittent les armes pour s'occuper
d'agriculture.

  [102] Marseille s'tait dclare pour Pompe contre Csar,
  celui-ci l'assigea, et fut d'abord repouss. Oblig de partir
  pour l'Espagne, il laissa  ses lieutenants le soin de continuer
  le sige et de prendre la ville.

Une preuve de ce que je viens de dire est ce qui se passe aujourd'hui
 Marseille. Tous ceux qui y jouissent de quelque considration
s'appliquent  l'loquence et  la philosophie; et cette ville, qui
tait autrefois l'cole des barbares et communiquait aux Gaulois le
got des lettres grecques,  tel point que ceux-ci rdigeaient en grec
jusqu' leurs contrats[103], oblige aujourd'hui les plus illustres
Romains mme de prfrer pour leur instruction le voyage de Marseille
 celui d'Athnes. Les Gaulois, excits par cet exemple, et profitant
d'ailleurs du loisir que la paix leur procure, emploient volontiers
leur temps  des occupations semblables; et cette mulation a pass
des particuliers  des villes entires[104]; car non-seulement les
personnes prives, mais les communauts des villes font venir  leurs
frais des professeurs de lettres et de sciences ainsi que des
mdecins.

  [103] Ceci ne doit s'appliquer qu'aux Gaulois de la Province
  Romaine, c'est--dire du midi.

  [104] Autun (Bibracte), Toulouse, Lyon, Bordeaux, Nmes, Vienne,
  Arles, Narbonne avaient des coles justement clbres.

Quant  la vie simple des Marseillais et  la sagesse de leur
conduite[105], en voici une grande preuve. Chez eux, la plus forte dot
n'excde pas la somme de cent pices d'or[106]; ils y en ajoutent
cinq[107] pour les habits et autant pour les ornements en or.

  [105] Plus lard, le luxe et la dissolution des moeurs firent de
  tels progrs  Marseille, qu'il s'tablit deux proverbes: _Tu
  viens de Marseille_, _Tu devrais faire le voyage de Marseille_,
  qu'on appliquait aux dbauchs.

  [106] 2,500 francs.

  [107] 125 francs.

Csar et ses successeurs, malgr les sujets de plainte que les
Marseillais leur avaient donns pendant la guerre, les ont traits
avec modration, en considration de leur ancienne amiti, et ils les
ont maintenus dans la libert de se gouverner selon leurs anciennes
lois; de manire que ni Marseille ni les villes qui en dpendent ne
sont soumises aux gouverneurs que Rome envoie dans la Narbonnaise.

    STRABON, _Gographie_, liv. VI, ch. 3.


RVOLTE DE SACROVIR.

  21 ap. J.-C.

Cette mme anne, le poids de leurs dettes jeta les Gaulois dans un
commencement de rvolte. Les plus ardents instigateurs furent Sacrovir
chez les duens[108], et Florus chez les Trvires[109], tous deux
distingus par leur naissance et par les belles actions de leurs
anctres,  qui elles avaient valu le titre de citoyen romain, dans le
temps que cette rcompense se donnait rarement et toujours au mrite.
Ces deux hommes, aprs de secrtes confrences, aprs s'tre associs
les plus entreprenants, tous ceux  qui la misre ou la crainte des
supplices ne laissait de ressources que le crime, conviennent entre
eux de faire soulever, Florus les Belges, Sacrovir les Gaulois de son
voisinage. Se mlant donc dans toutes les assembles gnrales et
particulires, ils se rpandaient en discours sditieux sur la
prolongation des impts, sur l'normit des usures, sur l'orgueil et
la cruaut des prsidents[110]. Le soldat romain, disaient-ils, tait
en proie aux dissensions depuis qu'il avait appris la mort de
Germanicus; jamais l'occasion ne fut plus favorable pour recouvrer
leur libert; ne voyaient-ils pas eux-mmes combien les Gaules taient
florissantes, l'Italie dnue de ressources, le peuple de Rome
effmin, et que les trangers faisaient seuls la force de ses
armes?

  [108] Bourgogne.

  [109] Pays de Trves.

  [110] Gouverneurs de province.

Il n'y eut presque pas de cit o ils ne portrent les semences de
cette rvolte; mais les Andcaves et les Turons[111] clatrent les
premiers. Le lieutenant Acilius, avec la cohorte qui tait en garnison
 Lyon, fit rentrer les Andcaves dans le devoir. Ce mme Acilius
dfit aussi les Turons avec un corps de lgionnaires que Varron,
lieutenant de l'arme de la Germanie infrieure, lui avait envoy et
avec les secours fournis par les grands de la Gaule[112], qui, en
attendant une occasion plus favorable, voulurent masquer leur
dfection. Il n'y eut pas jusqu' Sacrovir qui ne signalt son zle.
On le vit combattre pour nous la tte dcouverte; ce qu'il faisait,
disait-il, par ostentation de bravoure; mais les prisonniers lui
reprochaient de ne s'tre fait ainsi reconnatre des siens que pour
n'tre point en butte  leurs traits. Sur ce sujet on consulta Tibre,
qui ngligea l'avis, et par sa ngligence fomenta la rbellion.

  [111] Habitants des cits d'Angers et de Tours.

  [112] _Primores Galliarum._

Pendant ce temps, Florus poursuivait ses projets. On avait lev 
Trves un corps de cavalerie, qu'on disciplinait suivant la mthode
romaine. Il mit en oeuvre la sduction pour l'engager  massacrer les
marchands Romains et  commencer la guerre. Quelques-uns se laissrent
corrompre; la plupart restrent fidles. Il n'en fut pas ainsi de ses
clients et d'une foule de malheureux perdus de dettes, qui prirent les
armes. Florus se disposait  gagner avec eux la fort des Ardennes,
mais les lgions des deux armes de Varron et de Silius, arrivant par
des chemins opposs, lui fermrent le passage. On avait aussi envoy
en avant, avec un corps d'lite, Julius Indus, qui tait de la cit de
Trves, comme Florus, et son ennemi personnel, et par l mme plus
ardent  nous servir. Celui-ci eut bientt dissip cette multitude,
qui n'tait encore qu'un attroupement. Florus en se tenant cach
trompa quelque temps les recherches du vainqueur. Enfin, voyant toutes
les issues occupes par les soldats, il se tua de sa propre main.
Ainsi finit la rvolte des Trvires.

Celle des duens fut plus srieuse, et par la puissance de ce peuple,
et par l'loignement de nos forces[113]. Sacrovir, avec les
auxiliaires de sa nation, s'tait empar d'Autun. Cette capitale des
Gaules, en le rendant matre de toute la jeune noblesse qu'y rassemble
la rputation de ses coles, lui rpondait des familles. On avait
fabriqu des armes secrtement: il les fit distribuer aux habitants.
On rassembla 40,000 hommes, dont le cinquime tait arm comme nos
lgionnaires; le reste avait des pieux, des couteaux et d'autres
armes de chasseur. Il y joignit les crupellaires. C'est ainsi qu'on
nomme des esclaves destins au mtier de gladiateur, qu'on revt,
suivant l'usage du pays, d'une armure complte de fer, qui les rend
impntrables aux coups, mais incapables d'en porter eux-mmes. Ces
forces s'augmentaient par l'ardeur d'une foule de Gaulois des villes
voisines, qui sans tre autoriss publiquement par leur cit venaient
sparment offrir leurs services, et par la msintelligence de nos
gnraux qui se disputaient le commandement. Enfin Varron, infirme et
vieux, le cda  Silius, qui tait dans la vigueur de l'ge.

  [113] Toutes les lgions taient tablies le long du Rhin.

Cependant,  Rome ce n'tait pas seulement, disait-on, Trves et Autun
qui se rvoltaient, c'taient les soixante-quatre cits de la Gaule;
elles se liguaient avec les Germains; elles allaient entraner les
Espagnes; on enchrissait encore sur les exagrations ordinaires de la
renomme. Les bons citoyens gmissaient par intrt pour la patrie;
mais une foule de mcontents, dans l'espoir d'un changement, se
rjouissaient de leurs dangers mme, et tous s'indignaient qu'au
milieu de ces grands mouvements, de viles dlations occupassent tous
les soins de Tibre. Irait-il aussi dnoncer Sacrovir au snat, pour
crime de lse-majest? Il s'tait enfin trouv des hommes de coeur qui
opposaient leurs armes  ces lettres sanguinaires; la guerre mme
valait mieux qu'une paix si malheureuse. Tibre, bravant ces rumeurs,
affecta encore plus de scurit; il ne changea ni de lieu ni de
visage; il continua ses fonctions ordinaires, soit fermet d'me, soit
qu'il st le pril moindre qu'on l'avait publi.

Silius, ayant fait prendre les devants  un corps d'auxiliaires,
marche avec deux lgions, et dvaste le territoire des Squanes[114],
les plus proches voisins, les allis des duens, et qui avaient aussi
pris les armes. De l il gagna Autun  grandes journes; les
porte-enseigne, les moindres soldats signalaient  l'envi leur
impatience; ils s'indignaient des retardements de la nuit, des haltes
accoutumes; ils demandaient la prsence de l'ennemi, ne voulant pour
vaincre que voir et tre vus. A douze milles d'Autun, on dcouvrit
dans une plaine l'arme de Sacrovir. Il avait plac les cohortes sur
les ailes, sur le front ses hommes couverts de fer, et le reste
derrire. Lui-mme, sur un cheval superbe, entour des principaux
chefs, parcourait tous les rangs; il rappelait  chacun les anciens
exploits des Gaulois, et tout le mal qu'ils avaient fait aux Romains;
combien la libert serait glorieuse aprs la victoire, et la servitude
plus accablante aprs une nouvelle dfaite.

  [114] Franche-Comt.

Son discours ne fut ni long ni d'un grand effet; car les lgions
s'avanaient en bataille, et ce ramas d'habitants sans discipline,
sans la moindre connaissance de la guerre, dj ne voyait plus,
n'entendait plus rien. De son ct, Silius, quoique des esprances si
bien fondes rendissent toute exhortation superflue, ne cessait de
crier qu'il serait honteux pour les vainqueurs de la Germanie de
regarder des Gaulois comme un ennemi; qu'une cohorte avait suffi
contre les Turons rebelles, une seule division de cavalerie contre les
Trvires, quelques hommes de cette mme arme contre les Squanes; que
les riches et voluptueux duens taient encore moins redoutables.
Romains, la victoire est  vous, dit-il; je vous recommande les
fuyards. Un grand cri s'lve  ce discours. La cavalerie enveloppe
les flancs, l'infanterie attaque le front de l'ennemi. Les ailes ne
firent aucune rsistance; on fut un peu arrt par les crupellaires,
dont l'armure rsistait au javelot et  l'pe; mais les soldats,
saisissant des coignes et des haches, enfoncent ces murailles de fer,
fendent le corps avec l'armure; d'autres, avec des leviers et des
fourches, culbutent ces masses lourdes et immobiles, qui une fois
renverses restaient comme mortes, sans pouvoir faire le moindre
effort pour se relever. Sacrovir, avec ses plus fidles amis, se sauva
d'abord  Autun, et de l, craignant d'tre livr, dans une villa
voisine; il s'y poignarda lui-mme; les autres s'entreturent. Le feu
qu'ils avaient mis aux btiments servit  tous de bcher.

Pour lors, enfin, Tibre fit part au snat de ces vnements,
annonant la rvolte avec la soumission; n'ajoutant, n'tant rien  la
vrit, rendant justice  la bravoure,  la fidlit de ses
lieutenants, comme aussi  la sagesse de ses propres mesures. En mme
temps il expliqua pourquoi ni lui ni Drusus n'taient point partis; il
allgua la dignit de l'empire, qui ne permettait point  ses chefs de
quitter, pour quelques troubles dans une ou deux villes, la capitale
d'o l'on surveillait tout l'tat. Il ajouta que maintenant qu'on ne
pouvait plus attribuer son dpart  la crainte, il irait voir le
dsordre et le rparer.

    TACITE, _Annales_, liv. III; traduit par Dureau de la Malle.


FOLIES DE CALIGULA DANS LES GAULES.

  39 et 40 ap. J.-C.

Caligula ne s'essaya qu'une seule fois  la guerre et aux affaires
militaires; encore ce ne fut pas  la suite d'un projet arrt. tant
all voir le bois sacr et le fleuve Clitumnus[115], il avait pouss
jusqu' Mevania[116]; l, il lui vint  l'esprit de complter la garde
batave qu'il avait autour de lui, et sur-le-champ il entreprit son
expdition de Germanie. Sans aucun dlai, il leva de toutes parts des
lgions et des troupes auxiliaires, se montra fort svre sur le
recrutement, fit en tous genres des approvisionnements tels qu'on n'en
avait jamais vu, et se mit en route. Il marchait parfois avec tant de
proccupation et si rapidement, que pour le suivre les cohortes
prtoriennes se virent contraintes, contre l'usage, de mettre leurs
enseignes sur des btes de somme. Quelquefois aussi, il s'avanait
avec tant de ngligence et de mollesse, que huit personnes portaient
sa litire, et qu'il exigeait du peuple des villes voisines qu'on
balayt les chemins et qu'on les arrost pour lui pargner la
poussire.

  [115] Dans l'Ombrie.

  [116] Bevagna, dans l'tat de l'glise.

Lorsqu'il fut arriv au camp, il congdia ignominieusement ceux de ses
lieutenants qui avaient amen leurs troupes trop tard, car il voulait
se montrer chef exact et svre. Mais  la revue qu'il fit de son
arme il prtexta la vieillesse et la faiblesse des centurions d'un
ge mur, et leur enleva leurs places de primipiles. Quelques-uns mme
n'avaient plus que quelques jours  servir pour accomplir leur temps.
Il accusa les autres de cupidit, et restreignit  6,000
sesterces[117] les avantages de la retraite. Du reste, il se borna
pour tout exploit  recevoir la soumission d'Adminius, fils de
Cynobellinus, roi des Bretons, qui, chass par son pre, s'tait enfui
avec fort peu de troupes. Nanmoins, comme si on lui et livr
l'le[118] tout entire, Caligula crivit  Rome des lettres
pompeuses, ordonna aux courriers de se rendre en char au forum et
jusqu' la curie, et de ne remettre ces dpches aux consuls que dans
le temple de Mars et en plein snat.

  [117] 1,168 francs.

  [118] La Grande-Bretagne.

Bientt, ne sachant plus contre qui faire la guerre, il ordonna qu'on
ft passer le Rhin  quelques Germains de sa garde, et qu'on les
cacht, afin qu'aprs son dner on vnt avec le plus grand trouble lui
annoncer que l'ennemi tait l. Cela fut fait. Aussitt il se
prcipita avec ses amis et une partie des cavaliers prtoriens dans le
bois le plus voisin. Aprs y avoir coup des arbres et les avoir orns
en forme de trophes, il revint  la lueur des flambeaux, accusant de
timidit et de lchet ceux qui ne l'avaient pas suivi. Quant aux
compagnons qui avaient particip  sa victoire, il imagina pour eux un
genre de couronnes, qu'il nomma d'un nom nouveau. Ces couronnes
taient ornes des images du soleil, de la lune et des astres, et il
les appela exploratoires. Une autre fois, il fit enlever de l'cole et
partir secrtement quelques jeunes otages; puis, quittant tout  coup
le festin, il les poursuivit avec sa cavalerie, et les ramena chargs
de chanes, comme s'il les et saisis dans leur fuite. Il ne garda pas
plus de mesure dans cette comdie que dans tout le reste. Lorsqu'on
revint  table, il dit  ceux qui lui annonaient que la troupe tait
runie, de s'asseoir cuirasss comme ils taient. Il cita dans cette
occasion un vers fort connu de Virgile, les engageant  se conserver
pour des temps plus heureux. Cependant il publia un dit trs-svre
contre le snat et le peuple, sur ce qu'ils s'adonnaient  des excs
de table, au cirque, au thtre, et se reposaient doucement pendant
que Csar combattait.

Enfin, comme s'il voulait terminer la guerre d'un coup, il rangea son
arme en bataille sur le rivage de l'Ocan, et disposa les machines et
les balistes. Personne ne savait ni ne souponnait ce qu'il allait
entreprendre; tout  coup il ordonna de ramasser des coquillages, et
d'en remplir les casques et les poches. C'taient, disait-il, les
dpouilles de l'Ocan; on les devait au Capitole. Pour marquer sa
victoire, il leva une trs-haute tour, au sommet de laquelle des feux
devaient, comme sur le phare[119], briller pendant les nuits, pour
diriger la course des vaisseaux[120]. Il dcerna aussi des rcompenses
aux soldats; chacun eut cent deniers (70 fr.). Alors, comme s'il et
dpass toutes les libralits des temps passs, il leur dit:
Allez-vous-en joyeux, allez-vous-en riches.

  [119] D'Alexandrie.

  [120] Cette tour s'est croule en 1644. Le dessin se trouve dans
  le _magasin pittoresque_, 1847, p. 332.

Occup dsormais du soin de son triomphe, il ne se contenta pas
d'emmener les captifs et les transfuges barbares; il choisit les
Gaulois les plus grands et, comme il le disait, de la tournure la plus
triomphale, quelques-uns mme des plus illustres familles, et les
rserva pour le cortge. Non-seulement il les contraignit  se teindre
les cheveux en blond[121], il leur fit encore apprendre la langue
germanique, et leur imposa des noms barbares. Enfin il crivit  ses
gens d'affaires de prparer son triomphe avec le moins de frais
possible, mais de le faire tel que jamais on n'en et vu de pareil,
puisqu'ils avaient le droit de disposer des biens de tous.

    SUTONE.

  [121] Pour ressembler aux Germains, qui taient blonds.


PREMIRE PERSCUTION DES CHRTIENS DANS LA GAULE.

  177 ap. J.-C.

   Vers l'anne 160, l'glise d'Asie Mineure envoya en Gaule les
   premiers missionnaires. Le christianisme s'tablit  Lyon, o saint
   Pothin et saint Irne, disciples de saint Polycarpe, qui l'tait
   lui-mme de saint Jean, fondrent la premire glise des Gaules.
   L'glise de Lyon a conserv dans sa liturgie, jusqu' ces dernires
   annes, les traces de son origine grecque. A peine tabli dans la
   Gaule, le christianisme y fut perscut.

  LETTRE DES CHRTIENS DE VIENNE ET DE LYON AUX CHRTIENS D'ASIE.

  _Les serviteurs de Jsus-Christ qui demeurent  Vienne et  Lyon,
    dans la Gaule, aux frres d'Asie et de Phrygie qui ont la mme
    foi et la mme esprance, paix, grce et gloire de la part de
    Notre Seigneur Jsus-Christ._

L'animosit des paens tait telle contre nous, que l'on nous chassait
des maisons particulires, des bains, de la place publique, et qu'en
gnral on ne souffrait pas qu'aucun de nous part en quelque lieu que
ce ft. Les plus faibles se sauvrent, les plus courageux s'exposrent
 la perscution. D'abord le peuple s'emportait contre eux en
confusion et en grandes troupes, par des cris et des coups, les
tirant, les pillant, leur jetant des pierres, les enfermant et faisant
tout ce que peut une multitude effarouche. On les mena dans la place,
o ils furent examins publiquement par le tribun et par les
magistrats de la ville, et ayant confess, ils furent mis en prison
jusques  la venue du gouverneur. Ensuite ils lui furent prsents; et
comme il les traitait cruellement, Vettius Epagatus, jeune homme d'une
vie irrprochable et d'un grand zle, ne le put souffrir, et demanda
d'tre cout pour les dfendre et pour montrer qu'il n'y a aucune
impit chez nous. Tous ceux qui taient autour du tribunal
s'crirent contre lui, car il tait fort connu, et le gouverneur, au
lieu de recevoir sa requte, lui demanda seulement s'il tait aussi
chrtien? Vettius le confessa  haute voix, et fut mis au nombre des
martyrs, avec le titre d'avocat des chrtiens. Il y en eut environ dix
qui tombrent par faiblesse, tant mal prpars au combat. Leur chute
nous affligea sensiblement, et abattit le courage des autres qui,
n'tant pas encore pris, assistaient les martyrs et ne les quittaient
point malgr tout ce qu'il fallait souffrir. Nous tions tous dans de
grandes alarmes,  cause de l'incertitude de la confession; nous
n'avions pas peur des tourments, mais nous regardions la fin, et nous
craignions que quelqu'un ne tombt. On faisait tous les jours des
captures, en sorte que l'on rassembla tous les bons sujets des deux
glises qui les soutenaient principalement.

Avec les chrtiens on prit aussi quelques paens qui les servaient,
car le gouverneur avait fait une ordonnance publique de les chercher
tous. Ces esclaves paens, craignant les tourments qu'ils voyaient
souffrir aux fidles et pousss par les soldats, accusrent faussement
les chrtiens des festins de Thyeste, c'est--dire des repas de chair
humaine, et de tout ce qu'il ne nous est permis ni de dire, ni de
penser, ni mme de croire que jamais des hommes l'aient commis. Ces
calomnies tant divulgues, tout le peuple fut saisi de fureur contre
nous; en sorte que s'il y en avait qui gardassent encore quelque
mesure d'amiti, ils s'emportaient alors frmissant de rage. On voyait
l'accomplissement de la prophtie du Sauveur: que ceux qui feraient
mourir ses disciples croiraient rendre service  Dieu. (SAINT JEAN,
XVI, 21.)

Ceux que la fureur du peuple, du gouverneur et des soldats attaqua le
plus violemment furent: Sanctus, diacre, natif de Vienne; Maturus,
nophyte; Attalus, n  Pergame, mais qui avait toujours t le
soutien de ces glises; et Blandine, esclave. Nous tous et
principalement sa matresse, qui tait du nombre des martyrs, nous
craignions qu'elle n'et pas mme la hardiesse de confesser,  cause
de la faiblesse de son corps. Cependant elle mit  bout ceux qui l'un
aprs l'autre lui firent souffrir toutes sortes de tourments, depuis
le matin jusqu'au soir. Ils se confessaient vaincus, ne sachant plus
que lui faire; ils admiraient qu'elle respirt encore, ayant tout le
corps ouvert et disloqu, et tmoignaient qu'une seule espce de
torture tait capable de lui arracher l'me, bien loin qu'elle en dt
souffrir tant et de si fortes. Pour elle, la confession du nom
chrtien la renouvelait; son rafrachissement et son repos tait de
dire: Je suis chrtienne, et il ne se fait point de mal parmi nous.
Ces paroles semblaient la rendre insensible.

Le diacre Sanctus souffrit aussi des tourments excessifs. Les paens
espraient par l en tirer quelque parole indigne de lui, mais il eut
une telle fermet que jamais il ne leur dit ni son nom, ni sa nation,
ni la ville d'o il tait, ni s'il tait libre ou esclave. A toutes
ces questions il rpondit en latin: Je suis chrtien. Ils ne
l'entendirent jamais dire autre chose. Le gouverneur et les bourreaux
en furent tellement irrits contre lui que, ne sachant plus que lui
faire, ils lui appliqurent enfin sur les parties les plus dlicates
des lames de cuivre embrases. Ainsi brl, il demeurait immobile et
ferme dans la confession. Son corps tait tout plaie et meurtrissure,
tout retir, et il n'y paraissait plus de figure humaine. Quelques
jours aprs, les paens voulurent le remettre  la gne[122], croyant
le vaincre en appliquant les mmes tourments  ces plaies enflammes
qui ne pouvaient pas mme souffrir d'tre touches avec les mains, ou
du moins qu'il mourrait dans les tourments et pouvanterait les
autres. Mais contre toute apparence, son corps se redressa et se
rtablit  la seconde gne; il reprit sa premire forme et l'usage de
ses membres; en sorte qu'il semblait que ce ft plutt le panser que
le tourmenter.

  [122] A la torture.

Biblis, l'une de ceux qui avaient ni, fut applique  la gne, pour
lui faire avouer les impits dont on accusait les chrtiens. Les
tourments la rveillrent comme d'un profond sommeil; ces douleurs
passagres la firent penser aux peines ternelles de l'enfer. Et
comment, dit-elle, mangerions-nous des enfants, nous  qui il n'est
pas mme permis de manger le sang des btes? Ds lors elle se
confessa chrtienne, et fut mise avec les martyrs. (Les chrtiens
observaient encore alors, et plusieurs sicles aprs, la dfense de
manger du sang, porte par l'ancienne loi et confirme par le concile
des aptres.)

Les tourments se trouvant inutiles par la vertu de Jsus-Christ et la
patience des martyrs, on les enferma dans une prison obscure et
incommode; on leur mit les pieds dans des entraves de bois, les
tendant jusqu'au cinquime trou, et on les traita si cruellement, que
la plupart furent touffs dans la prison. Quelques-uns aprs avoir
t si violemment tourments, qu'ils semblaient ne pouvoir vivre,
quand ils auraient t panss avec tout le soin imaginable,
demeurrent dans la prison, privs de tout secours humain, mais
tellement fortifis par le Seigneur qu'ils consolaient et
encourageaient les autres. D'autres, tout frais et nouvellement pris,
dont les corps n'avaient point t maltraits, ne pouvaient souffrir
l'incommodit de la prison, et y mouraient.

Pothin, vque de Lyon, fut de ce nombre. Il tait g de plus de
quatre-vingt-dix ans, faible et infirme, en sorte qu' peine
pouvait-il respirer. Le zle et le dsir du martyre le fortifiaient.
Il fut tran devant le tribunal, conduit par les magistrats et
regard de tout le peuple, qui jetait toutes sortes d'imprcations
contre lui, comme si c'et t Jsus-Christ mme. Il rendit tmoignage
 la vrit; et comme le gouverneur lui demanda qui tait le Dieu des
chrtiens, il dit: Si vous en tes digne, vous le connatrez. Alors
on ne l'pargna plus, il fut tran et battu de tous cts. Ceux qui
taient proche le frappaient des mains et des pieds, sans aucun
respect pour son ge. Ceux qui taient loin lui jetaient ce qu'ils
trouvaient dans leurs mains. Tous croyaient commettre une grande
impit s'ils manquaient  l'insulter, pensant venger ainsi leurs
dieux. A peine respirait-il encore quand il fut jet dans la prison,
et il y rendit l'me deux jours aprs.

Dans cette prison taient avec les martyrs ceux qui avaient reni la
premire fois qu'ils avaient t pris; car en ce temps-l il ne
servait de rien de nier. Ceux qui avaient confess taient enferms
comme chrtiens, sans tre accuss d'autre chose; ceux-ci taient
gards comme des meurtriers et des sclrats. En sorte que les uns
taient soulags par la joie de leur confession, par l'esprance des
promesses, par l'amour pour Jsus-Christ et par l'esprit du Pre; les
autres taient tourments par leur conscience. Cette diffrence
paraissait au dehors. Les uns avaient le visage gai et plein de
dignit et de grce, plutt orns que chargs de leurs chanes;
rpandant une bonne odeur, qui faisait croire  quelques-uns qu'ils se
servaient de parfums; les autres taient tristes, abattus et
dfigurs; les paens mme leur reprochaient leur lchet. Ce
spectacle confirmait les autres chrtiens.

On tira premirement de prison quatre martyrs pour les exposer aux
btes, en un spectacle qui fut donn exprs pour les ntres. Ces
quatre furent Maturus, Sanctus, Blandine et Attale. Maturus et Sanctus
passrent de nouveau par tous les tourments, dans l'amphithtre,
comme s'ils n'avaient rien souffert auparavant. Ils furent trans par
les btes. On leur fit souffrir tous les maux que le peuple enrag
demandait par divers cris, les uns d'un ct, les autres d'un autre,
et surtout la chaise de fer, o on les fit rtir, en sorte que l'odeur
frappait les spectateurs; mais ils n'en taient que plus furieux. Ils
ne purent toutefois tirer autre parole de Sanctus que la confession
qu'il avait accoutum de faire ds le commencement. Enfin ces deux
martyrs, aprs avoir longtemps rsist, furent immols ce jour-l,
ayant tenu lieu, dans ce spectacle, de tous les divers combats de
gladiateurs.

Blandine fut attache  une pice de bois, pour tre dvore par les
btes; et ce spectacle donnait courage aux martyrs,  qui elle
reprsentait le Sauveur crucifi. On la traitait ainsi parce qu'elle
tait esclave. Aucune des btes ne la toucha; elle fut dtache et
remise dans la prison. Le peuple demandait instamment Attale, car il
tait connu. On lui fit faire le tour de l'amphithtre avec un
criteau devant lui, o tait en latin: C'est le chrtien Attale. Le
peuple frmissait contre lui, mais le gouverneur ayant appris qu'il
tait citoyen romain, le fit remettre en prison avec les autres,
attendant la rponse de l'empereur[123],  qui il avait crit  leur
sujet.

  [123] Marc-Aurle.

En cet tat, les martyrs firent paratre leur humilit et leur
charit. Ils dsiraient tellement d'imiter Jsus-Christ, qu'aprs
avoir confess son nom, non-seulement une fois ou deux, mais plusieurs
fois, ayant t exposs aux btes, brls, couverts de plaies, ils ne
s'attribuaient pas le nom de martyrs et ne nous permettaient pas de le
leur donner. Mais si quelqu'un de nous les nommait martyrs, en leur
crivant ou en leur parlant, ils s'en plaignaient amrement. Ils
cdaient ce titre  Jsus-Christ, le vrai et fidle tmoin, le premier
n d'entre les morts, le chef de la vie divine, et faisaient mention
de ceux qui taient dj sortis du monde. Ceux-l, disaient-ils, sont
martyrs que Jsus-Christ a daign recevoir dans la confession de son
nom, la scellant ainsi par leur mort; nous autres ne sommes que de
petits confesseurs. Ils priaient les frres avec larmes, de faire
pour eux de ferventes prires afin qu'ils souffrissent jusqu' la fin,
et ils montraient par leurs actions la force du martyre, parlant aux
paens avec grande libert. Ils taient remplis de la crainte de Dieu
et s'humiliaient sous sa main puissante, excusant tout le monde,
n'accusant personne et priant pour ceux qui les maltraitaient. Leur
plus grande application tait de retirer de la gueule de l'enfer ceux
qu'il semblait avoir engloutis; car ils ne s'levait pas de gloire
contre ceux qui taient tombs, mais ils supplaient aux besoins des
autres par leur abondance, leur montrant une tendresse maternelle et
rpandant pour eux beaucoup de larmes devant le Pre cleste. Leur
patience et leurs exhortations donnrent du coeur  ceux qui avaient
reni la foi, et les disposrent  confesser.

Entre les martyrs tait un nomm Alcibiade, accoutum  mener une vie
trs-austre et  ne prendre pour toute nourriture que du pain et de
l'eau. Il voulait continuer dans la prison; mais Attale, aprs son
premier combat de l'amphithtre, apprit par rvlation qu'Alcibiade
ne faisait pas bien de ne pas user des cratures de Dieu et qu'il
tait aux autres une occasion de scandale. Alcibiade se laissa
persuader, et ds lors il mangea de tout avec actions de grces. Dieu
visitait les martyrs par ses faveurs, et le Saint-Esprit tait leur
conseil.

La rponse de l'empereur vint cependant. Elle portait que l'on ft
mourir ceux qui confesseraient, et que ceux qui nieraient fussent mis
en libert. Donc au commencement de l'assemble des jeux solennels qui
se tient en ce lieu-l, et qui est trs-nombreuse, parce que toutes
les nations y viennent, le gouverneur fit amener les martyrs  son
tribunal, voulant encore les montrer au peuple et lui en donner le
spectacle. Il les interrogea de nouveau, et fit couper la tte  tous
ceux qui taient citoyens romains; les autres furent envoys aux
btes. Il examina sparment ceux qui avaient ni, croyant n'avoir
qu' les renvoyer; mais, contre l'attente des paens, ils
confessrent, et furent joints  la troupe des martyrs. Quelques-uns
demeurrent dehors; mais ceux-l n'avaient jamais eu ni trace de foi,
ni respect pour la robe nuptiale, ni pense de la crainte de Dieu, et
avaient dshonor la religion par leur conduite.

Pendant l'interrogatoire, un nomm Alexandre, phrygien de nation et
mdecin de profession, qui avait demeur plusieurs annes dans les
Gaules et tait connu de tout le monde par sa charit envers Dieu et
sa libert  publier la doctrine, car il avait part  la grce
apostolique, Alexandre tant prs du tribunal, leur faisait des signes
pour les exciter  la confession de Jsus-Christ, et se donnait tant
d'action que tout le peuple le remarquait. Comme ils taient indigns
de voir que ceux qui avaient ni confessaient alors, ils s'crirent
contre Alexandre, comme s'il en et t cause. Le gouverneur se tourna
vers lui, et lui demanda qui il tait; il dit qu'il tait chrtien, et
le gouverneur, en colre, le condamna aux btes. Il entra donc le
lendemain dans l'arne avec Attale, que le gouverneur exposa encore
aux btes, par complaisance pour le peuple. Aprs avoir pass par tous
les tourments que l'on pratiquait dans l'amphithtre, ils furent
enfin gorgs. Alexandre ne jeta pas un soupir et ne dit pas le
moindre mot, se contenta de s'entretenir avec Dieu en son coeur.
Attale tant mis sur la chaise de fer, comme son corps brlait et que
l'odeur de la graisse s'levait, il dit au peuple en latin: Voil ce
que c'est de manger des hommes; c'est ce que vous faites ici; pour
nous, nous ne mangeons point d'hommes et ne faisons aucun mal. On lui
demanda quel nom avait Dieu; et il rpondit: Dieu n'a pas un nom
comme un homme.

Aprs eux tous, le dernier jour des gladiateurs, Blandine fut encore
amene avec un enfant d'environ quinze ans, nomm Ponticus. On les
avait amens tous les jours pour voir les supplices des autres, et on
les voulait contraindre  jurer par les idoles. Comme ils demeurrent
fermes  les mpriser, le peuple entra en fureur contre eux, et, sans
avoir gard ni  l'ge de l'un, ni au sexe de l'autre, ils les firent
passer par tous les tourments, les pressant l'un aprs l'autre de
jurer. Ils n'en purent venir  bout, car Ponticus tait encourag par
Blandine, en sorte que tout le peuple s'en apercevait. Il souffrit
donc tous les tourments, et rendit l'esprit. Blandine fut la dernire.
Elle allait  la mort avec plus de joie qu' un festin de noces. Aprs
les fouets, les btes, la chaise ardente; enfin, on l'enferma dans un
filet et on l'exposa  un taureau qui la secoua longtemps. Mais elle
ne sentait rien de ce qu'on lui faisait, par l'esprance et
l'attachement  ce qu'elle croyait et par les entretiens qu'elle avait
avec Jsus-Christ. Enfin elle fut aussi gorge; et les paens mmes
disaient qu'ils n'avaient jamais vu une femme tant souffrir.

Ils ne furent pas contents de la mort des martyrs; ils tendirent la
perscution sur leurs cadavres. Ceux qui avaient t touffs dans la
prison furent jets aux chiens et gards soigneusement nuit et jour,
de peur que nous ne les enterrassions. Ils assemblrent aussi les
restes de ceux qui avaient souffert dans l'amphithtre, c'est--dire
ce que les btes ou le feu avaient laiss de leurs membres dchirs ou
rduits en charbon, et les ttes coupes des autres, avec leurs
troncs. Ils firent garder tous ces restes pendant plusieurs jours par
des soldats. Les uns frmissaient et grinaient les dents en regardant
ces reliques; les autres riaient et se moquaient, exaltant leurs
idoles et leur attribuant la punition de leurs ennemis. Les plus
raisonnables tmoignaient quelque compassion, et leur faisaient des
reproches en disant: O est leur Dieu? et que leur a servi cette
religion qu'ils ont prfre  leur propre vie? Cependant nous tions
sensiblement affligs de ne pouvoir enterrer ces corps. La nuit n'y
servait de rien. Les gardes ne se laissaient gagner ni par argent ni
par prire; ils semblaient faire un grand profit si ces corps
demeuraient sans spulture. Aprs les avoir laisss  l'air, exposs
en spectacle pendant six jours, ils les brlrent et les rduisirent
en cendre, puis les jetrent dans le Rhne afin qu'il n'en part aucun
reste sur la terre. Ils le faisaient pour ter aux chrtiens
l'esprance de la rsurrection, qui leur donne, disaient-ils, la
confiance de nous introduire une religion trangre et nouvelle, de
mpriser les tourments et d'aller  la mort avec joie. Voyons
maintenant s'ils ressusciteront, si leur Dieu pourra les secourir et
les tirer de nos mains.

  EUSBE, traduit par l'abb Fleury, dans son _histoire
    ecclsiastique_, livre IV, chap. 12  15.

  Eusbe, nomm vque de Csare en Palestine, en 315, a laiss une
    Histoire ecclsiastique (traduite en franais par le prsident
    Cousin), une Chronique allant depuis la cration du monde
    jusqu' la 20e anne du rgne de Constantin[124], une Vie de
    Constantin, et la Prparation vanglique.

  [124] L'original grec est perdu; on a conserv heureusement la
  traduction latine que saint Jrme en avait faite et une
  traduction en langue armnenne.


CANTILNE,

_Dans laquelle se trouve la premire mention du nom des Franks_.

Compose vers 241.

Aurlien, tant alors tribun de la sixime lgion gauloise, battit
prs de Mayence les Franks, qui ravageaient toute la Gaule; il en tua
sept cents et en fit prisonniers trois cents, qu'il vendit  l'encan.
Les soldats firent cette chanson  l'occasion de sa victoire:

Nous avons tu mille Franks et mille Sarmates ensemble;

Nous cherchons maintenant mille, mille, mille, mille, mille
Perses[125].

    FLAVIUS VOPISCUS, dans les crivains de l'_Histoire Auguste_.

  [125] L'histoire des Franks est extrmement obscure et dissmine
  dans les crivains contemporains. A dfaut d'un rcit, nous
  essayerons de rsumer dans cette note les vnements principaux
  de l'histoire de ces barbares.

  C'est vers 240 que les tribus germaniques habitant entre le Rhin,
  le Mein, le Weser et la Lippe, formrent entre elles une
  confdration et prirent le nom de Franks (_Franken_), mot dont le
  sens parat rpondre  celui du latin _ferox_, fier et belliqueux.
  Les tribus qui entrrent dans cette confdration furent les
  Bructres, les Teuctres, les Chamaves, les Sicambres, les Cattes
  et les Angrivariens. Le pays des Franks prit le nom de _Francia_
  (France), conserv encore aujourd'hui dans celui de Franconie.

  Depuis 241 jusqu'en 287, les Franks s'emparent de la Batavie,
  pillent et dvastent la Belgique. En 287, l'empereur Maximien,
  malgr quelques avantages remports sur eux, leur cda le pays
  dvast des Trvires et des Nerviens, qui comprenait la partie de
  la Belgique entre Trves et Tournay (Toxandrie),  titre de
  bnfice militaire, c'est--dire  condition du service militaire
  et de l'obissance envers l'empire.

  Constance Chlore, en 292, battit de nouveau les Franks, mais ne
  put pas les dtruire ni les chasser; il les fora  se soumettre 
  l'empire, et leur cda la Germanie infrieure, situe entre la
  Meuse et le Rhin.

  Cependant les Franks d'outre-Rhin continurent  attaquer
  l'empire, et la guerre fut continuelle contre eux. Constantin
  (306-12) leur fit une guerre acharne, livra aux btes, dans
  l'amphithtre de Trves, deux de leur rois; mais il finit, comme
  ses prdcesseurs, par admettre un grand nombre de ces barbares
  dans les colonies militaires de la Belgique.

  Depuis lors les Franks fournissent de nombreux contingents aux
  armes impriales, et leurs rois ou chefs occupent d'importants
  emplois  la cour; l'un d'eux, le ripuaire Arbogaste (mort en
  394), est le plus clbre de ces rois franks vassaux de l'empire.

  En 358, Julien fit la guerre aux Salyens, dont le nom parat alors
  pour la premire fois dans l'histoire, et renouvela les traits en
  vertu desquels ils taient tablis depuis 287 dans le pays appel
  la Toxandrie, c'est--dire entre la Meuse et l'Escaut. C'est la
  tribu tablie ds cette poque dans la Toxandrie qui est la
  principale des tribus franques; c'est elle qui est le noyau de la
  nation, et qui deviendra sous Clovis le peuple prpondrant de la
  Gaule.

  Arbogaste, qui tait gnral des forces militaires et le matre de
  l'empire, lutta contre les Franks d'outre-Rhin et battit leurs
  chefs Marcomer et Sunnon. En 407 les Franks essayrent de dfendre
  le Rhin contre les Vandales, les Suves et les Alains, mais ils
  furent vaincus.

  Les dsordres de l'empire (407-428) permirent aux Franks de
  secouer l'autorit romaine et de conqurir de nouveaux territoires
  dans la Belgique; les Salyens s'emparrent de la Morinie,
  d'Amiens, Cambray, Tournay, Arras, et tendirent leur domination
  jusqu' la Somme; les Ripuaires prirent Trves et Cologne (413).

  En 428, Atius, qui restaura pour un moment l'autorit impriale
  dans les Gaules, attaqua les Ripuaires, les battit, et les fora
  de nouveau  reconnatre la suzerainet de l'empire. En 431, il
  attaqua les Salyens, et battit  Helena leur roi Chlodion (Chloio,
  Chlogio, ou Clovis), qui rsidait  Dispargum (Duisbourg?).
  Vaincus dans d'autres rencontres, les Salyens se soumirent, mais
  restrent matres de tous les territoires qu'ils avaient conquis.

  C'est ainsi que s'accomplissaient les conqutes des barbares. Les
  empereurs, dit l'historien grec Procope, cit par M. de Ptigny,
  les empereurs ne pouvaient pas empcher les barbares d'entrer dans
  les provinces; mais les barbares, de leur ct, ne croyaient point
  possder en sret les terres qu'ils occupaient tant que le fait
  de leur possession n'avait pas t chang en droit par l'autorit
  impriale.

  Les Franks Salyens et Ripuaires firent fidlement leur devoir dans
  la guerre contre Attila. Mrove, roi des Salyens, et bien
  probablement fils de Clodion, tait particulirement dvou 
  Atius. Aprs la mort de ce grand gnral, lchement assassin par
  l'empereur Valentinien, en 454, les Franks se crurent dlis de
  leurs obligations envers l'empire, et pillrent la Belgique.
  Soumis de nouveau par Avitus et par Majorien, les Salyens, qui
  avaient chass leur roi Childric, prirent pour chef Egidius
  matre des milices de la Gaule, et  ce titre chef suprme de tous
  les barbares vassaux de l'empire. Egidius fut le dernier des
  officiers de l'empire qui ait su maintenir l'autorit du nom
  romain.

  Depuis 457 Egidius gouverna les Franks jusqu'en 464, qu'ils
  reprirent leur roi Childric et qu'Egidius mourut, aprs avoir t
  battu par ses ancien sujets. A son tour, Childric devint matre
  des milices vers 469. Peu aprs, l'empire s'croula en Italie, et
  les monarchies barbares, jusque l vassales et fdres de
  l'empire, devinrent indpendantes, et restrent enfin matresses
  des territoires qu'elles avaient conquis. (Cf. l'ouvrage de M. de
  Ptigny dj cit.)


SAINT DENIS, PREMIER VQUE DE PARIS.

  Vers 250.

Saint Irne, successeur de saint Pothin, donna une nouvelle vigueur 
l'glise des Gaules; mais aprs son martyre et les terribles
perscutions de Septime Svre et de Dce, l'glise des Gaules se
trouva fort affaiblie; on n'y voyait vers le milieu du troisime
sicle que peu d'glises et un assez petit nombre de chrtiens. La
propagation de l'vangile dans les Gaules se fit lentement, jusqu' ce
que la misricorde divine y envoya saint Martin.

L'tat des glises des Gaules toucha les saints vques des pays
voisins, et le pape saint Fabien envoya sept vques prcher dans les
Gaules. Ces sept aptres furent saint Gatien de Tours, saint Trophime
d'Arles, saint Paul de Narbonne, saint Saturnin de Toulouse, saint
Denis de Paris, saint Austremoine de Clermont et saint Martial de
Limoges. Des six vques qui vinrent avec saint Denis, ce fut lui qui
porta le plus loin la prdication de l'vangile; car les autres tant
demeurs dans les pays plus mridionaux, il s'avana jusqu' Lutce,
capitale des Parisii, suivi de onze compagnons, parmi lesquels on
remarque les saints leuthre et Rustique. Une perscution s'tant
leve tout d'un coup contre l'glise, comme on cherchait partout les
chrtiens dans l'Occident, les perscuteurs trouvrent saint Denis 
Lutce, et le prirent avec saint Rustique, prtre, et saint leuthre,
diacre. Le prfet Fescennius fit battre de verges le saint aptre,
ainsi que ses compagnons, parce qu'il avait converti beaucoup de gens
 la religion chrtienne. Comme il persvrait trs-courageusement
dans la prdication de la foi du Christ, on le coucha sur un gril sous
lequel on avait mis des charbons ardents, et on lui fit en outre
endurer beaucoup d'autres supplices en mme temps qu' ses compagnons.
Mais les martyrs ayant souffert tous ces divers tourments avec un
courage et une joie hroques, Denis eut avec les autres la tte
tranche,  Montmartre[126].

  [126] _Mons Martyrum_, mont des martyrs.

La tradition nous apprend que ce saint martyr releva sa tte et la
porta dans ses mains en faisant deux mille pas. L'on dit qu'il
s'arrta non loin des bords de la Seine, dans l'endroit o depuis, en
638, a t fonde par Dagobert Ier l'abbaye de Saint-Denis, pour y
conserver les reliques du saint.

Sainte Genevive avait dj fait btir en l'honneur de saint Denis une
premire glise, qui fut le thtre de nombreux miracles et qui fut en
trs-grande vnration chez les peuples de France du temps de nos
premiers rois. On y venait des extrmits du royaume en plerinage. On
y venait aussi faire serment pour dclarer la vrit des choses qu'on
ne pouvait dcouvrir par les voies ordinaires. Le tombeau du saint y
tait orn ds lors de meubles prcieux et de beaucoup de richesses;
c'tait un monument bti en forme de tour, ou plutt environn de
petites tours. Saint loi prit plaisir  l'enrichir davantage, et il
en fit l'un des plus grands ornements de la France, avant mme qu'on
parlt d'y btir une abbaye. Il semble que cette glise et t
choisie ds lors pour le lieu de la spulture de la famille royale. Au
moins trouve-t-on qu'un fils du roi Chilpric fut enterr avant le
rgne de Dagobert.

Les honneurs qui se rendaient  saint Denis n'taient point renferms
dans les limites du diocse de Paris; il ne serait pas facile de
compter le nombre des glises qui furent bties dans toutes les
provinces du royaume en l'honneur du saint, depuis la fondation de
l'abbaye, et principalement depuis le neuvime sicle, o l'on reut
l'opinion de ceux qui le prenaient pour Denis l'Aropagite d'Athnes,
converti par saint Paul.

Les rois de France ont toujours honor saint Denis comme leur patron
et comme le protecteur de leur couronne, parce qu'il l'tait de la
capitale de leur royaume. Ils avaient soin de visiter son tombeau, et
ils venaient demander son intercession avec beaucoup de crmonie
quand ils taient sur le point d'aller  la guerre ou de faire quelque
voyage important. Ils y prenaient l'tendard qui devait marcher devant
eux; et l'on sait que l'oriflamme, si clbre dans notre histoire,
n'tait autre chose que la bannire de l'abbaye de Saint-Denis. Ils le
rclamaient dans les combats et les prils; et portant la confiance
qu'ils avaient en sa protection jusqu'au tombeau, ils comptaient
encore pour un avantage et une faveur particulire que leurs cendres
reposassent auprs des siennes. Cette dvotion de nos rois tait
aussi celle de leur cour et celle de leurs sujets. C'est peut-tre ce
qui a contribu principalement  faire regarder saint Denis comme le
patron et l'aptre de la France.

  Extrait de:

  BAILLET, _Vies des Saints_; in-4, 1739;

  LE NAIN DE TILLEMONT, _Mmoires pour l'histoire de l'glise_;
    in-4, 1696.


LES BAGAUDES.

  285.

Les Bagaudes ont jou un grand rle dans l'histoire des derniers temps
de l'empire; leurs soulvements prirent un caractre formidable dans
les anciennes contres celtiques, telles que la Gaule et le nord de
l'Espagne.

Dans toutes les contres soumises  la puissance de Rome, la
population des campagnes tait presque uniquement compose d'esclaves,
dont la condition variait  quelques gards chez les diffrents
peuples compris dans le monde romain, mais tait partout infrieure 
celle des serfs du moyen ge. Sous les premiers Csars on se plaignait
dj en Italie de la diminution du nombre des hommes libres, tandis
que celui des esclaves allait toujours croissant. Ds cette poque la
proportion des hommes libres relativement aux esclaves n'tait gure
plus leve que celle des blancs par rapport aux ngres dans nos
colonies des Antilles. Si le principe de l'esclavage n'avait pas t
aussi profondment enracin dans les moeurs des nations antiques, cet
tat de choses n'aurait pu se soutenir. Ces masses immenses d'hommes
rduits  la condition des btes par une aristocratie peu nombreuse
auraient au moins fait quelques efforts pour conqurir leur libert;
mais la lgitimit de l'esclavage tait alors reconnue par tout le
monde, par les esclaves comme par les matres. Aucun des philosophes,
aucun des lgislateurs de l'antiquit n'a su concevoir une socit
sans esclaves. Le christianisme, en proclamant pour la premire fois
sur la terre l'galit de tous les hommes devant Dieu, put seul oprer
cette grande rvolution dans les ides.

Nanmoins, et malgr l'acquiescement universel du genre humain au
principe de la servitude, il clatait de temps  autre des rvoltes
d'esclaves qui donnrent quelquefois lieu  des guerres srieuses.
Sous la rpublique, Spartacus en Italie, Sertorius en Espagne
soulevrent la population des campagnes, et il n'y eut peut-tre pas
de guerres qui aient inspir plus d'effroi et caus plus d'embarras 
l'aristocratie romaine.

Dans la Gaule, toute la population agricole tait de temps immmorial
rduite  un tat de servitude moins complet que l'esclavage romain,
et plus analogue  la condition des serfs de l'poque fodale. Cette
population de cultivateurs attachs  la glbe n'tait point dsarme
comme les misrables esclaves que les Romains tenaient  la chane;
elle marchait au combat comme les serfs du moyen ge, sous la
direction de la caste guerrire; en temps de paix, elle travaillait
pour les nobles, seuls propritaires du sol; elle leur obissait en
temps de guerre comme  ses commandants-ns. Quelquefois mme
l'aristocratie n'tait point matresse de contenir les mouvements de
cette foule, qui se levait spontanment quand elle croyait le
territoire menac. Csar, dans ses expditions contre la Gaule, trouva
presque partout des allis parmi les factions aristocratiques; mais
le peuple, fanatis par les druides, entranait souvent ses chefs 
combattre malgr eux. Ce fut ainsi que les Bellovaques vaincus
allgurent pour excuse de leur rsistance, que la guerre avait t
engage malgr le snat, ou la caste noble, par la glbe ignorante.

Sous la domination impriale la scission devint plus profonde entre le
peuple des campagnes et la caste des propritaires, qui devenus tout 
fait romains avaient pris droit de cit  Rome, adopt des noms latins
et reni la langue, les moeurs et la religion de leurs anctres.
Tandis que les riches possesseurs du sol allaient s'avilir  la cour
des csars, et dissipaient en Italie dans de monstrueuses profusions
leurs immenses revenus, le peuple des campagnes continuait  parler la
langue celtique,  porter l'habit gaulois, et malgr les dits des
empereurs, toujours attach aux superstitions druidiques, obissait
avec un fanatisme aveugle aux restes des druides et des fes, qui se
cachaient dans les bois et les dserts, pour se soustraire aux
perscutions exerces contre leur culte. Il y avait l des ferments
d'agitation et de haine qui n'attendaient qu'une occasion pour
clater.

Pendant les troubles qui suivirent la mort de Nron (68), les paysans
de la Gaule centrale se soulevrent sous la conduite d'un des leurs,
nomm _Mariccus_ ou Maric; il se donnait le titre de dieu et de
librateur des Gaules, ce qui prouve que cette insurrection, comme
toutes les autres du mme genre, avait  la fois pour principes le
fanatisme religieux et les souvenirs de l'indpendance nationale[127].
L'aristocratie des duens, seconde par la jeunesse noble, qui
frquentait en grand nombre les clbres coles d'Autun, suffit, en
l'absence des armes romaines, pour comprimer ce mouvement, dont le
chef fut livr aux btes. Il faut voir avec quel ddain les historiens
latins parlent de ce plbien inconnu, _quidam e plebe Boiorum_, qui
avait os mler ses obscures destines aux grands vnements de
l'poque. Et quels vnements! La querelle d'un Vitellius et d'un
Othon[128].

  [127] Je ne parle point ici des rvoltes de Sacrovir, sous
  Tibre, et de Vindex sous Nron. Ces soulvements eurent un
  caractre politique, une allure pour ainsi dire officielle. Ce
  n'taient pas des meutes populaires, c'taient des conjurations
  d'ambitieux, des mouvements de parti, auxquels se mlrent les
  plus hauts personnages des cits gauloises.

  [128] TACITE, _Hist._, liv. II, ch. 61.

Ces soulvements, dont les premiers symptmes s'taient manifests 
l'extinction de la famille des Csars, se dvelopprent avec bien plus
de gravit dans l'anarchie qui suivit la chute de la dynastie des
Antonins. Dj, sous le rgne de Commode, un simple soldat, nomm
_Maternus_, avait rassembl dans la Gaule une troupe de bandits et de
dserteurs, si nombreuse qu'il fallut envoyer contre lui une arme
commande par Niger, gnral estim, qui disputa, quelques annes plus
tard, l'empire  Svre. Maternus conut mme l'audacieux projet de
pntrer secrtement dans Rome, avec quelques-uns de ses soldats
dguiss et d'assassiner l'empereur au milieu d'une fte. Il choua
dans ce complot, qu'il paya de sa vie; mais l'ide seule n'tait point
d'un vulgaire chef de brigand[129].

  [129] HRODIEN. Cet historien, grec de nation, a crit une
  histoire estime, allant de 180  238 ap. J.-C. (L. D.)

L'insurrection fut encore alors facilement rprime; l'excs des
misres publiques la fit bientt reparatre, plus terrible. Pendant
les troubles du troisime sicle la Gaule fut horriblement ravage par
les barbares et par les armes des gnraux romains qui se
disputaient la pourpre impriale. Les villages furent incendis, les
vignes arraches, les champs dvasts, la famine et les massacres
dcimrent la population.

Au milieu de tant de calamits, les usurpateurs, matres impitoyables
auxquels l'histoire a conserv le nom de tyrans, n'en faisaient pas
moins agir toutes les rigueurs du fisc pour arracher aux habitants des
campagnes leurs dernires ressources, tandis que les propritaires,
appauvris, exigeaient le payement des redevances avec une duret
inaccoutume. Le dsespoir mit enfin la rage au coeur des malheureux
paysans; de toutes parts ils s'armrent, se jetrent dans les bois et
dans les landes dsertes; puis, runis en bandes, ils infestrent les
routes, massacrrent les propritaires et les agents du fisc,
pillrent les petites villes, les habitations isoles, et osrent
tenir tte aux dtachements de soldats qu'on envoyait  leur
poursuite. Ce fut une guerre de buissons et de chicane, une guerre de
chouans ou de gurillas, comme en font toutes les populations
souleves, mais dont la race celtique semble avoir plus
particulirement le gnie ou l'instinct.

L'anarchie qui dvorait l'empire ne permettait pas d'employer contre
les paysans rvolts des forces suffisantes, ni surtout de les
poursuivre avec la tnacit et la persvrance qui peuvent seules
triompher de ce genre d'ennemis. Ils s'enhardirent par leurs succs;
leurs rangs se grossirent des hommes de toutes classes qui n'avaient
plus rien  perdre ou qui espraient gagner au dsordre; leurs bandes
devinrent des corps d'arme considrables, qui ne craignirent plus de
s'attaquer mme aux grandes villes. En 269, ils prirent et
saccagrent, aprs sept mois de sige, l'opulente cit d'Autun,
premire allie des Romains dans les Gaules, objet constant de la
cupidit et de la haine des paysans gaulois, et qui dans son malheur
implora en vain les secours de la puissance romaine, qu'elle avait si
bien servie[130].

  [130] EUMNE, _Pangyr. de Constance_.

Ce fut alors qu'on commena  donner  ces rassemblements arms le nom
de _Bagaudes_, emprunt  l'idiome celtique. Je ne rapporterai pas ici
toutes les tymologies ridicules qu'on a donnes de ce nom. Du
Cange[131] en indique une, qui parat assez plausible; c'est celle
qu'il drive du mot celtique, _Bagat_, conserv dans la langue
celtique, et qui signifie une troupe, une runion nombreuse.

  [131] _Glossarium mdi et infim Latinitatis_ (1678).--MM. Didot
  ont publi une excellente dition de ce prcieux livre. (L. D.)

Le pillage d'Autun ne fut qu'un des pisodes de cette guerre des
Bagaudes qui clatait partout en mme temps. Sur tous les points du
pays ils avaient des lieux fortifis qui leur servaient de retraites,
et d'o ils se rpandaient dans la campagne. Retranchs dans ces
forts, ils occupaient les avenues des grandes villes o la classe
riche s'tait rfugie, ils interceptaient leurs approvisionnements,
et les ranonnaient lorsqu'ils ne pouvaient les prendre.

Auprs de Lutce, cit dj considrable et sige d'un commerce
florissant, ils s'taient tablis dans la presqu'le que forme la
Marne avant de s'unir  la Seine, au lieu o l'on btit depuis une
abbaye consacre  saint Maur, et qu'on appela Saint-Maur-les-Fosss,
 cause des traces encore existantes du fort des Bagaudes. Cette
position tait admirablement choisie pour arrter  la fois les
arrivages de la Marne et de la Seine; ils s'y maintinrent pendant
plusieurs annes. La porte de Lutce qui ouvrait dans cette
direction,  l'est de la ville, en prit le nom de porte des Bagaudes.
Dans le moyen ge cette mme porte s'appela Porte Baudoyer, et la
place o elle tait situe conserve encore ce nom[132]. Il semble donc
que dans la prononciation le mot _Bagaude_ se rapprochait beaucoup du
mot _badaud_, driv d'un ancien radical qui signifiait demeurer,
habiter, et qui s'est conserv dans l'italien _badare_. Le mot latin,
_manens_, manant, en est la traduction littrale. Ainsi, bagaude,
badaud, manant, vilain, paysan, sont autant de termes synonymes, qui
tous dsignaient l'_habitant_ serf des campagnes, et qui par cette
raison ont fini par tre tous pris en mauvaise part, comme exprimant
l'ide de rusticit, de bassesse et d'ignorance.

  [132] Cette place a disparu rcemment, dans les changements qui
  ont t faits autour de l'htel de ville. (L. D.)

La guerre des Bagaudes ou la Bagaudie, _Bacaudia_, suivant
l'expression des historiens du Bas-Empire, ne diffra en rien de la
_Jacquerie_ du quatorzime sicle. Elle fut provoque par les mmes
causes, les maux affreux que l'invasion trangre faisait peser sur la
population des campagnes, impitoyablement pressure par les seigneurs
et par le fisc. Elle eut les mmes effets, le massacre des riches, des
nobles, des fonctionnaires, le pillage des chteaux, l'attaque des
villes, le brigandage sur les routes; elle eut la mme marche, les
mmes vicissitudes et la mme fin; on peut dire que l'histoire de
l'une serait presque exactement l'histoire de l'autre.

Que les rassemblements auxquels on a donn le nom de Bagaudes aient
t composs en grande majorit de paysans serfs, c'est ce dont on ne
saurait douter. Tous les auteurs qui en ont parl s'expriment
clairement  cet gard. A l'occasion du soulvement qui clata de 280
 285, aprs que Carinus eut emmen l'arme des Gaules en Italie,
Eutrope et Aurelius Victor s'accordent  dire que les paysans gaulois,
_rusticani, agrestes_, avaient form les rassemblements que l'on
nomma _Bagaudes_[133]. La Chronique de Prosper,  l'anne 435, dit que
la Bagaudie tait une conspiration de tous les serfs de la Gaule.
L'vque Salvien trace un loquent tableau des misres du peuple
gaulois[134]. Rien ne fait mieux connatre les vritables causes de
l'insurrection que ces paroles inspires par une indignation
vertueuse, et comparables aux plus beaux chefs-d'oeuvre de l'loquence
antique. Le saint vque nous apprend encore que les classes
infrieures ne prenaient pas seules part  la rvolte; des hommes mme
d'une naissance distingue et d'une ducation librale taient
contraints de chercher un asile parmi les Bagaudes, pour sauver au
moins leur vie, aprs avoir perdu tous leurs biens par les exactions
du fisc. Cette allgation est confirme par un fait que rapporte la
Chronique de Prosper  l'anne 445. Un mdecin d'un mrite minent,
nomm Eudoxius, fut poursuivi comme un des moteurs du soulvement de
Bagaudes qui eut lieu  cette poque, et n'chappa au supplice qu'en
se rfugiant chez les Huns.

  [133] EUTROPE, _Hist._, liv. 9.

  [134] Que nous reproduisons plus loin.

Toutes ces circonstances se retrouvent dans la grande insurrection du
troisime sicle; car ce n'taient pas non plus des hommes ordinaires
que ces Helianus et ces Amandus, qui furent alors chefs des Bagaudes,
et qui osrent prendre le titre d'empereurs. Cette ambition, au reste,
fut fatale  leur parti. Tant que les Bagaudes s'taient borns 
infester les routes,  massacrer les propritaires,  piller les
villes, les empereurs s'en taient peu inquits, et les cits
gauloises avaient en vain implor le secours des armes romaines. Mais
l'usurpation de la pourpre impriale donnait  ces mouvements un autre
caractre. Ds que Diocltien en fut instruit, il s'empressa d'envoyer
Maximien au del des Alpes, avec une arme dont la prsence suffit
pour dissiper ces bandes, qui n'taient redoutables qu'en l'absence de
troupes rgles. Maximien fit prir leurs chefs, prit et rasa leurs
forts, entre autres celui qu'ils avaient construit prs de Lutce,
dans la presqu'le de la Marne, et termina cette guerre en 285.

L'insurrection parut alors touffe, mais elle ne fut jamais
entirement teinte; il y eut toujours quelques bandes dissmines
dans le pays, et le feu de la rvolte clata avec plus de violence et
plus d'tendue que jamais au cinquime sicle, lorsque l'invasion des
Vandales eut fait peser de nouveau sur les habitants des campagnes les
affreuses calamits dont les avait frapps, au troisime sicle,
l'invasion des Almans.

Il est  remarquer que les grands rassemblements de Bagaudes se sont
toujours forms dans les contres vraiment celtiques, dans l'ouest et
le centre de la Gaule, ancien territoire des Galls; dans ces provinces
qui ont t au moyen ge le principal foyer de la jacquerie et de nos
jours mme encore le thtre de la guerre civile. Il n'y eut jamais de
Bagaudes dans la Belgique, o dominait l'esprit militaire de la
Germanie et o se recrutaient les lgions.

  PTIGNY, _tudes sur l'histoire, les lois et les institutions de
    l'poque mrovingienne_, 3 vol. in-8; Paris, A. Durand, 1851;
    t. I, p. 192.


SAINT MARTIN, VQUE DE TOURS.

  316-400.

Martin naquit en 316,  Salarie, ville de Pannonie, dont on voit
aujourd'hui les ruines  deux lieues de Sarwar, en Hongrie. Ds sa
jeunesse il montra par toutes ses actions qu'il ne vivait que pour
Dieu. Il avait pour les pauvres un amour ardent; on le vit une fois 
la porte d'Amiens donner la moiti de sa casaque, parce qu'il ne lui
restait aucune autre chose qu'il put donner. Cette action ne manqua
pas de lui attirer des railleries de la part des libertins; mais quand
on ne veut plaire qu' Jsus-Christ, on est peu sensible aux faux
jugements des hommes, et souvent on reoit de lui ds ce monde mme
l'approbation que ceux-ci refusent; c'est ce qui arriva  Martin. La
nuit suivante, pendant qu'il donnait  ses membres fatigus un court
repos, qu'il avait coutume d'interrompre souvent par la prire,
Jsus-Christ se montra  lui, revtu de cette moiti de casaque qu'il
avait donne et environn d'une multitude d'anges  qui il dit:
Martin, qui n'est encore que catchumne, m'a couvert de cet habit.

Un ordre de l'empereur obligeant les enfants des officiers et des
soldats vtrans  porter les armes, le pre de Martin dcouvrit
lui-mme son fils, et le contraignit de suivre une profession qu'il
jugeait prfrable  toute autre. Ainsi Martin entra  quinze ans dans
la cavalerie. Il sut se prserver des vices qui ne dshonorent que
trop la profession des armes, et gagna l'estime de ceux qui vivaient
avec lui. Il fut un soldat vraiment chrtien, exact  remplir ses
devoirs. A l'ge de dix-huit ans il demanda et reut le baptme. Deux
ans aprs il se retira du service, malgr les instances de son
tribun, avec lequel il vivait dans une troite amiti.

La haute rputation de saint Hilaire l'attira  Poitiers. Quand ce
grand homme eut t lev sur le sige qu'il a tant illustr, il
voulut ordonner diacre Martin, qui refusa cet honneur par humilit, et
ne consentit qu' tre ordonn exorciste. Peu de temps aprs, le dsir
de revoir sa famille le conduisit en Pannonie. En revenant, il apprit,
comme il traversait l'Italie, que les Ariens opprimaient l'glise des
Gaules et qu'ils avaient fait exiler saint Hilaire. Martin choisit
alors une retraite prs de Milan, et y pratiqua tous les exercices de
la vie monastique. Ayant appris, en 360, que saint Hilaire retournait
dans son diocse, il se hta de se rendre auprs de lui. Ce grand
vque reut avec joie son disciple, et lui donna un terrain[135] pour
btir un monastre[136], dans lequel on vit bientt des hommes de
diffrents pays se runir pour servir Dieu sous une mme discipline.
Saint Martin s'y renferma lui-mme pour se sanctifier et conduire les
autres  Jsus-Christ.

  [135] A Ligug,  deux lieues de Poitiers.

  [136] A peine reste-t-il aujourd'hui quelques vestiges de
  l'glise de ce monastre, qui est dtruit depuis un grand nombre
  d'annes. L'glise paroissiale actuelle a t btie sur
  l'ancienne cellule de saint Martin.

Vers l'an 371, le peuple de Tours et des villes voisines le demanda
pour vque. Il fallut user d'artifice et employer la violence pour
l'arracher de sa solitude. Il joignit toutes les vertus piscopales 
celles de la profession monastique, qu'il n'abandonna point. Il
conserva toujours la mme humilit dans le coeur, la mme pauvret
dans ses habits et dans ses meubles. Il demeura quelque temps dans une
troite cellule, qui tenait  l'glise; mais, ne pouvant souffrir les
visites, qu'il recevait frquemment, il btit de l'autre ct de la
Loire le clbre monastre de Marmoutier, que l'on regarde comme la
plus ancienne abbaye de France.

Saint Martin se vit  la tte de quatre-vingts moines, qui rappelaient
le temps des plus austres anachortes et dont plusieurs furent
enlevs,  cause de leur saintet, pour tre vques en diffrentes
villes. Pour lui, il fut comme l'aptre de toute la Gaule; il dissipa
l'incrdulit des paens, dtruisit les temples et fit btir des
glises en l'honneur du vrai Dieu dans les lieux o l'on rendait
auparavant aux fausses divinits un culte superstitieux. Partout il
tablissait la pit sur la connaissance de Jsus-Christ. Ce qu'il
enseignait de vive voix, il le confirmait par des miracles sans
nombre, et le persuadait, pour ainsi dire, par sa fidlit  le
pratiquer le premier. Son zle s'tendit jusqu'en Bourgogne, o il
arracha un grand nombre de victimes au dmon pour les donner 
Jsus-Christ. tant un jour dans un bourg rempli de paens, il
entreprit, comme il avait fait ailleurs, de les convertir au vrai Dieu
et de leur faire abandonner leurs vaines superstitions. Aprs les
avoir exhorts assez longtemps, il leur dit d'abattre un arbre qui
tait dans ce lieu et que le peuple regardait avec vnration. Les
paens dirent  saint Martin: Nous voulons bien le couper, pourvu que
vous consentiez  rester dessous. Il accepta la condition. On abattit
l'arbre; il penchait du ct de saint Martin. Les paens le crurent
dj cras; mais le saint ayant fait le signe de la croix, l'arbre se
redressa, et tomba du ct des paens; plusieurs auraient t tus
s'ils n'eussent vit la mort par une prompte fuite. Dieu se servit de
ce miracle pour amollir le coeur froce des idoltres et les porter 
demander le baptme.

Quelquefois il sollicitait auprs des princes le pardon des criminels,
la libert des captifs, le retour des exils ou le soulagement des
personnes affliges. Ce fut pour obtenir quelques-unes de ces grces
qu'il alla  Trves, vers l'an 383, trouver le tyran Maxime, qui aprs
s'tre rvolt contre l'empereur Gratien s'tait empar des Gaules, de
l'Angleterre et de l'Espagne. Martin demanda ces grces en vque,
c'est--dire sans les acheter par des bassesses. Il faisait connatre
au prince que c'tait plaider pour ses propres intrts que de prendre
en main auprs de lui la cause de la veuve, de l'orphelin ou du
prisonnier; que sa gloire la plus solide tait de faire du bien aux
malheureux, et qu'il devait remercier ceux qui lui montraient les
objets sur qui devaient tomber ses faveurs. L'empereur Maxime, loin de
se choquer de cette sainte hardiesse, en conut plus d'estime pour le
saint vque, et il le pria plusieurs fois de manger  sa table. Saint
Martin refusa d'abord l'honneur que lui faisait ce prince, mais dans
la suite il crut devoir l'accepter. Maxime convia les plus illustres
de sa cour pour le jour o le saint lui avait promis de dner avec
lui. Dans le repas, Martin fut assis  la droite du prince, et un
prtre qui l'avait accompagn fut plac entre le frre et l'oncle de
l'empereur. Quand on donna  boire, l'officier prsenta la coupe 
Maxime, qui la fit donner au saint vque pour la recevoir lui-mme de
sa main; mais celui-ci la donna au prtre dont on vient de parler.
Cette action fut admire par l'empereur mme et de tous les
assistants.

Vers l'an 400, saint Martin alla recevoir la rcompense que Dieu
accorde  ses fidles serviteurs.

    _Abrg des vies des Saints_, par RICHARD, t. 2, p. 398.


PARIS EN 358.

Julien[137] passa au moins  Lutce[138] les deux hivers de 358 et de
359. Il aimait cette bourgade, qu'il appelait sa _chre Lutce_, et o
il avait rassembl, autant qu'il avait pu au milieu de ses entreprises
militaires, des savants et des philosophes. Oribase[139] le mdecin,
dont il nous reste quelques travaux, y rdigea son abrg de
Galien[140]; c'est le premier ouvrage publi dans une ville qui devait
enrichir les lettres de tant de chefs-d'oeuvre.

  [137] Julien, neveu de Constantin, n en 331, fut nomm
  gouverneur des Gaules, avec le titre de csar, puis empereur en
  360; il mourut en 363. Il est aussi clbre par son apostasie que
  par l'habilet de son gouvernement.

  [138] Lutce (Lutecia) tait le nom de la ville des Parisii
  (Parisiens).

  [139] Mdecin de l'empereur Julien, n  Pergame. Il a laiss un
  recueil d'extraits des crits des anciens mdecins.

  [140] Clbre mdecin grec de la fin du second sicle de l're
  chrtienne. Il reste de lui plusieurs ouvrages importants.

On se plat  rechercher l'origine des grandes cits, comme  remonter
 la source des grands fleuves; vous serez bien aise de relire le
propre texte de Julien[141]:

Je me trouvais pendant un hiver  ma chre Lutce; c'est ainsi qu'on
appelle dans les Gaules la ville des Parisii. Elle occupe une le au
milieu d'une rivire[142]; des ponts de bois la joignent aux deux
bords. Rarement la rivire crot ou diminue; telle elle est en t,
telle elle demeure en hiver; on en boit volontiers l'eau, trs-pure
et trs-riante  la vue. Comme les Parisii habitent une le, il leur
serait difficile de se procurer d'autre eau. La temprature de l'hiver
est peu rigoureuse,  cause, disent les gens du pays, de la chaleur de
l'Ocan, qui, n'tant loign que de 900 stades, envoie un air tide
jusqu' Lutce. L'eau de mer est en effet moins froide que l'eau
douce. Par cette raison, ou par une autre que j'ignore, les choses
sont ainsi[143]. L'hiver est donc fort doux aux habitants de cette
terre; le sol porte de bonnes vignes; les Parisii ont mme l'art
d'lever des figuiers[144] en les enveloppant de paille de bl comme
d'un vtement, et en employant les autres moyens dont on se sert pour
mettre les arbres  l'abri de l'intemprie des saisons.

  [141] L'ouvrage de Julien, dont ce fragment est extrait, est
  crit en grec, et porte le titre de _Misopogon_, ce qui veut dire
  _haine de la barbe_. C'est une satire contre la ville d'Antioche,
  dans laquelle Julien fait semblant d'crire contre lui-mme. La
  barbe que portait Julien dplaisait beaucoup aux habitants
  d'Antioche.

  [142] Lutce (Lutecia) tait le nom de la ville des Parisii
  (Parisiens).

  [143] L'observation des Gaulois-Romains tait juste; les hivers
  sont plus humides, mais moins froids, aux bords de la mer que
  dans l'intrieur des terres. (_Note de Chateaubriand._)

  [144] On voit que le climat de Paris n'a gure chang. Il y a
  longtemps que l'on cultive la vigne  Surne. Julien ne se
  piquait pas de se connatre en bon vin. Quant aux figuiers, on
  les enterre et on les empaille encore  Argenteuil. (_Note de
  Chateaubriand._)

Or, il arriva que l'hiver que je passais  Lutce fut d'une violence
inaccoutume; la rivire charriait des glaons comme des carreaux de
marbre. Vous connaissez les pierres de Phrygie? tels taient par leur
blancheur ces glaons bruts, larges, se pressant les uns les autres,
jusqu' ce que, venant  s'agglomrer, ils formassent un pont[145].
Plus dur  moi-mme et plus rustique que jamais, je ne voulus point
souffrir que l'on chaufft  la manire du pays, avec des fourneaux,
la chambre o je couchais[146].

  [145] Julien peint trs-bien ce que nous avons vu ces derniers
  hivers. Les glaons que la Seine laisse sur ses bords, aprs la
  dbcle, pourraient tre pris pour des blocs de marbre. (_Note de
  Chateaubriand._)

  [146] Ces fourneaux taient apparemment des poles.

Julien raconte qu'il permit enfin de porter dans sa chambre quelques
charbons, dont la vapeur faillit l'touffer.

  CHATEAUBRIAND, _tudes ou discours historiques sur la chute de
    l'empire romain, la naissance et les progrs du christianisme
    et l'invasion des barbares_.


GOUVERNEMENT DE JULIEN.

  359.

La Gaule commenait  respirer, et Julien, libre un moment des soins
de la guerre, reportait sa sollicitude sur tout ce qui pouvait
contribuer au bien-tre des provinces. Veiller  l'gale rpartition
de l'impt, prvenir tout abus de pouvoir, carter des affaires cette
classe de gens qui spculent sur les malheurs publics, ne souffrir
chez les magistrats aucune dviation de la stricte quit, telle tait
l'occupation de tous ses instants. Ce qui aidait aux rformes dans
cette dernire partie de l'administration, c'est que le prince
sigeait lui-mme comme juge, pour peu que les procs eussent
d'importance par la gravit des cas ou par le rang des personnes; et
jamais la justice n'eut de dispensateur plus intgre. Un exemple,
entre mille, suffira pour tablir son caractre sous ce rapport.
Numerius, ancien gouverneur de la Narbonnaise, avait  rpondre devant
lui  la charge de dilapidation, et, contre l'usage dans les causes
criminelles, les dbats taient publics. Numerius se renferma dans la
dngation, et les preuves manquaient contre lui. Son adversaire
Delphidius, homme passionn, voyant l'accusation dsarme, ne put
s'empcher de s'crier: Mais, illustre csar, s'il suffit de nier,
o seront dsormais les coupables? A quoi Julien rpliqua sans
s'mouvoir: S'il suffit d'accuser, o seront les innocents? Ce trait
le peint comme juge.

    AMMIEN MARCELLIN, _Histoire_, liv. XVIII, trad. de M. Savalte.

   Ammien Marcellin, historien latin du quatrime sicle de l're
   chrtienne, a compos une histoire des empereurs depuis Nerva jusqu'
   Valentinien, en 31 livres, dont les 13 premiers sont perdus. C'est un
   ouvrage prcieux par les dtails exacts qu'il fournit, Ammien ayant
   vu lui-mme tout ce qu'il raconte dans ses derniers livres; il avait
   longtemps servi dans les armes de la Gaule, et fit avec Julien la
   campagne de Perse.


TYRANNIE DE L'ADMINISTRATION ROMAINE.

  285-450.

La socit antique, bien diffrente de la ntre, ne renouvelait pas
incessamment la richesse par l'industrie. Consommant toujours et ne
produisant plus, elle demandait toujours davantage  la terre, et les
mains qui la cultivaient, cette terre, devenaient chaque jour plus
rares et moins habiles.

Rien de plus terrible que le tableau que nous a laiss Lactance[147]
de cette lutte meurtrire entre le fisc affam et la population
impuissante, qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. Tellement
grande tait devenue la multitude de ceux qui recevaient[148] en
comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l'normit
des impts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs
devenaient dserts, et les cultures se changeaient en forts..... Je
ne sais combien d'emplois et d'employs fondirent sur chaque province,
sur chaque ville, _magistri_, _rationales_, vicaires des prfets. Tous
ces gens-l ne connaissaient que condamnations, proscriptions,
exactions; exactions, non pas frquentes mais perptuelles, et dans
les exactions, d'intolrables outrages.... Mais la calamit publique,
le deuil universel, ce fut quand le flau du cens ayant t lanc dans
les provinces et les villes, les censiteurs se rpandirent partout,
bouleversrent tout; vous auriez dit une invasion ennemie, une ville
prise d'assaut. On mesurait les champs par mottes de terre, on
comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les btes; on
enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets, les cris de la
torture; l'esclave fidle tait tortur contre son matre, la femme
contre son mari, le fils contre son pre; et faute de tmoignage, on
les torturait pour dposer contre eux-mmes; et quand ils cdaient
vaincus par la douleur, on crivait ce qu'ils n'avaient pas dit. Point
d'excuse pour la vieillesse ou la maladie; on apportait les malades,
les infirmes. On estimait l'ge de chacun; on ajoutait des annes aux
enfants, on en tait aux vieillards; tout tait plein de deuil et de
consternation. Encore ne s'en rapportait-on pas  ces premiers agents;
on en envoyait toujours d'autres pour trouver davantage, et les
charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant
au hasard, pour ne pas paratre inutiles. Cependant les animaux
diminuaient, les hommes mouraient, et l'on n'en payait pas moins
l'impt pour les morts[149].

  [147] Lactance, crivain chrtien, n vers 250, mort vers 325. Il
  fut charg par Constantin de l'ducation de son fils Crispus. Il
  est auteur des ouvrages suivants: _Institutions divines_,
  _L'OEuvre de Dieu_, _La Colre de Dieu_, _La Mort des
  perscuteurs_. C'est un crivain lgant, que l'on a surnomm le
  Cicron chrtien.

  [148] L'arme, les fonctionnaires civils, les juges, les
  percepteurs ou exacteurs, etc. C'est Diocltien qui cra
  l'administration civile et cette arme d'employs civils.

  [149] LACTANCE, Mort des Perscuteurs.

Sur qui retombaient tant d'insultes et de vexations endures par les
hommes libres? Sur les esclaves, sur les colons ou cultivateurs
dpendants, dont l'tat devenait chaque jour plus voisin de
l'esclavage. C'est  eux que les propritaires rendaient tous les
outrages, toutes les exactions dont les accablaient les agents
impriaux. Leur misre et leur dsespoir furent au comble  l'poque
dont Lactance vient de nous tracer le tableau. Alors tous les serfs
des Gaules prirent les armes sous le nom de _Bagaudes_[150]. En un
instant ils furent matres de toutes les campagnes, brlrent
plusieurs villes, et exercrent plus de ravages que n'auraient pu
faire les barbares. Ils s'taient choisis deux chefs, lianus et
Amandus, qui, selon une tradition, taient chrtiens. Il ne serait pas
tonnant que cette rclamation des droits naturels de l'homme ait t
en partie inspire par la doctrine de l'galit chrtienne. L'empereur
Maximien accabla ces multitudes indisciplines (en 286).....

  [150] _Bagat_, en celtique, assemble, multitude de gens. Ces
  rvoltes, sans cesse renaissantes, duraient encore au milieu du
  cinquime sicle. (L. D.)

L'avnement de Constantin et du christianisme fut une re de joie et
d'esprance. N en Bretagne, comme son pre, Constance Chlore, il
tait l'enfant, le nourrisson de la Bretagne et de la Gaule. Aprs la
mort de son pre, il rduisit le nombre de ceux qui payaient la
capitation en Gaule de 25,000  18,000. L'arme avec laquelle il
vainquit Maxence devait appartenir en grande partie  cette dernire
province.

Les lois de Constantin sont celles d'un chef de parti qui se prsente
 l'empire comme un librateur, un sauveur: Loin, s'crie-t-il, loin
du peuple, les mains rapaces des agents fiscaux! Tous ceux qui ont
souffert de leurs concussions peuvent en instruire les prsidents des
provinces. Si ceux-ci dissimulent, nous permettons  tous d'adresser
leurs plaintes  tous les comtes de provinces ou au prfet du
prtoire, s'il est dans le voisinage, afin qu'instruit de tels
brigandages, nous les fassions expier par les supplices qu'ils
mritent[151].

  [151] Lois de Constantin, dans le Code Thodosien.

Ces paroles ranimrent l'empire. La vue seule de la croix triomphante
consolait dj les coeurs. Ce signe de l'galit universelle donnait
une vague et immense esprance. Tous croyaient arrive la fin de leurs
maux.

Cependant le christianisme ne pouvait rien aux souffrances matrielles
de la socit. Les empereurs chrtiens n'y remdirent pas mieux que
leurs prdcesseurs. Tous les essais qui furent faits n'aboutirent
qu' montrer l'impuissance dfinitive de la loi. Que pouvait-elle en
effet, sinon tourner dans un cercle sans issue? Tantt elle
s'effrayait de la dpopulation, elle essayait d'adoucir le sort du
colon, de le protger contre le propritaire, et le propritaire
criait qu'il ne pouvait plus payer l'impt; tantt elle abandonnait le
colon, le livrait au propritaire, l'enfonait dans l'esclavage[152],
s'efforait de l'enraciner  la terre; mais le malheureux mourait ou
fuyait, et la terre devenait dserte. Ds le temps d'Auguste la
grandeur du mal avait provoqu les lois qui sacrifiaient tout 
l'intrt de la population. Pertinax avait assur la proprit et
l'immunit des impts pour dix ans  ceux qui occuperaient les terres
dsertes en Italie, dans les provinces et chez les rois allis.
Aurlien l'imita. Probus fut oblig de transplanter de la Germanie des
hommes et des boeufs pour cultiver la Gaule. Il y fit replanter les
vignes arraches par Domitien. Maximien et Constance Chlore
transportrent des Franks et d'autres Germains dans les solitudes du
Hainaut, de la Picardie, du pays de Langres; et cependant la
dpopulation augmentait dans les villes, dans les campagnes. Quelques
citoyens cessaient de payer l'impt; ceux qui restaient payaient
d'autant plus. Le fisc affam et impitoyable s'en prenait de tout
dficit aux curiales[153], aux magistrats municipaux.

  [152] La loi finit par identifier le colon  l'esclave. Que les
  colons soient lis par le droit de leur origine, et bien que, par
  leur condition, ils paraissent des hommes libres, qu'ils soient
  tenus pour serfs de la terre sur laquelle ils sont ns. (_Code
  Justinien._)--Si un colon se cache ou s'efforce de se sparer de
  la terre o il habite, qu'il soit considr comme ayant voulu se
  drober frauduleusement  son patron, ainsi que l'esclave
  fugitif. (_Code Justinien._)

  [153] Les villes de la Gaule avaient pour les administrer une
  curie (assemble, snat). Les membres de ces curies taient
  appels curiales; on les choisissait dans les moyens
  propritaires. Dans les derniers sicles de l'empire leur sort
  tait devenu intolrable.

Si l'on veut se donner le spectacle d'une agonie de peuple, il faut
parcourir l'effroyable code par lequel l'empire essaye de retenir le
citoyen dans la cit qui l'crase, qui s'croule sur lui. Les
malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un patrimoine
dans l'appauvrissement gnral, sont dclars les _esclaves_, les
_serfs_ de la chose publique. Ils ont l'honneur d'administrer la cit,
de rpartir l'impt  leurs risques et prils; tout ce qui manque est
sur leur compte[154]. Ils ont l'honneur de payer  l'empereur l'_aurum
coronarium_[155]. Ils sont l'_amplissime snat_ de la cit, l'ordre
_trs-illustre_ de la curie. Toutefois, ils sentent si peu leur
bonheur, qu'ils cherchent sans cesse  y chapper. Le lgislateur est
oblig d'inventer tous les jours des prcautions nouvelles pour
fermer, pour barricader la curie. tranges magistrats, que la loi est
oblige de garder  vue, pour ainsi dire, et d'attacher  leur chaise
curule. Elle leur interdit de s'absenter, d'habiter la campagne, de se
faire soldats, de se faire prtres; ils ne peuvent entrer dans les
ordres qu'en laissant leur bien  quelqu'un qui veuille bien tre
curiale  leur place. La loi ne les mnage pas: Certains hommes
lches et paresseux dsertent les devoirs de citoyens.... Nous ne les
librerons qu'autant qu'ils mpriseront leur patrimoine. Convient-il
que des esprits occups de la contemplation divine conservent de
l'attachement pour leurs biens[156].

  [154] Aussi ne disposent-ils pas librement de leur bien. Ils ne
  peuvent vendre sans autorisation. Le curiale qui n'a pas
  d'enfants ne peut disposer par testament que du quart de ses
  biens. Les trois autres quarts appartiennent  la curie.

  [155] Impts prtendus volontaires, que les curiales taient
  obligs de payer aux empereurs en monnaie ou en couronnes d'or,
  dans diverses circonstances heureuses ou malheureuses, pour
  tmoigner de leur joie ou pour venir en aide au trsor public, 
  peu prs dans les circonstances o l'on fait aujourd'hui des
  adresses au souverain. (L. D.)

  [156] _Code Thodosien_, XII, 1.

L'infortun curiale n'a pas mme l'espoir d'chapper par la mort  la
servitude. La mort poursuit mme ses fils. Sa charge est hrditaire.
La loi exige qu'il se marie, qu'il lui engendre et lui lve des
victimes. Les mes tombrent alors de dcouragement. Une inertie
mortelle se rpandit dans tout le corps social. Le peuple se coucha
par terre de lassitude et de dsespoir, comme la bte de somme se
couche sous les coups et refuse de se relever. En vain les empereurs
essayrent par des offres d'immunits, d'exemptions, de rappeler le
cultivateur sur son champ abandonn. Rien n'y fit. Le dsert s'tendit
chaque jour. Au commencement du cinquime sicle, il y avait dans
l'_heureuse_ Campanie, la meilleure province de tout l'empire,
528,000 arpents en friche.

Tel fut l'effroi des empereurs  l'aspect de cette dsolation, qu'ils
essayrent d'un moyen dsespr. Ils se hasardrent  prononcer le mot
de libert. Gratien exhorta les provinces  former des assembles.
Honorius essaya d'organiser celles de la Gaule[157]; il engagea, pria,
menaa, pronona des amendes contre ceux qui ne s'y rendraient pas.
Tout fut inutile, rien ne rveilla le peuple engourdi sous la
pesanteur de ses maux. Dj il avait tourn ses regards d'un autre
ct. Il ne s'inquitait plus d'un empereur impuissant pour le bien
comme pour le mal. Il n'implorait plus que la mort, tout au moins la
mort de l'empire et l'invasion des barbares.

  [157] Voici les principales dispositions de la loi de 418:--I.
  L'assemble est annuelle.--II. Elle se tient aux ides
  d'aot.--III. Elle est compose des honors, des possesseurs et
  des magistrats de chaque province.--IV. Si les magistrats de la
  Novempopulanie et de l'Aquitaine, qui sont loignes, se trouvent
  retenus par leurs fonctions, ces provinces, selon la coutume,
  enverront des dputs.--V. La peine contre les absents sera de
  cinq livres d'or pour les magistrats, et de trois pour les
  honors et les curiales.--VI. Le devoir de l'assemble est de
  dlibrer sagement sur les intrts publics.

Viennent donc les barbares. La socit antique est condamne. Le long
ouvrage de la conqute, de l'esclavage, de la dpopulation, est prs
de son terme. Est-ce  dire pourtant que tout cela se soit accompli en
vain, que cette dvorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois, d'o
elle va se retirer? Ce qui y reste d'elle est en effet immense. Elle y
laisse l'organisation, l'administration. Elle y a fond la _cit_; la
Gaule n'avait auparavant que des villages, tout au plus des villes.
Ces thtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons
encore, sont le durable symbole de la civilisation fonde par les
Romains, la justification de leur conqute de la Gaule. Telle est la
force de cette organisation, qu'alors mme que la vie paratra s'en
loigner, alors que les barbares sembleront prs de la dtruire, ils
la subiront malgr eux. Il leur faudra, bon gr, mal gr, habiter sous
ces votes invincibles qu'ils ne peuvent branler; ils courberont la
tte, et recevront encore, tout vainqueurs qu'ils sont, la loi de Rome
vaincue. Ce grand nom d'empire, cette ide de l'galit sous un
monarque, si oppose au principe aristocratique de la Germanie, Rome
l'a dpose sur cette terre. Les rois barbares vont en faire leur
profit. Cultive par l'glise, accueillie dans la tradition populaire,
elle fera son chemin par Charlemagne et par saint Louis. Elle nous
amnera peu  peu  l'anantissement de l'aristocratie,  l'galit, 
l'quit des temps modernes.

Voil pour l'ordre civil. Mais  ct de cet ordre un autre s'est
tabli, qui doit le recueillir et le sauver pendant la tempte de
l'invasion barbare. Partout  ct de la magistrature romaine, qui va
s'clipser et dlaisser la socit en pril, la religion en a plac
une autre, qui ne lui manquera pas. Le titre romain de _defensor
civitatis_[158] va partout passer aux vques. Dans la division des
diocses ecclsiastiques subsiste celle des diocses impriaux.
L'universalit impriale est dtruite, mais l'universalit catholique
apparat.

    MICHELET, _Histoire de France_, t. I, p. 98[159].

  [158] Dfenseur de la cit.

  [159] Nous ne saurions trop recommander la lecture de cette
  potique et savante histoire  nos lecteurs.


IMPOTS ET EXACTIONS.--LES BAGAUDES.--LE PATROCINIAT.

  Vers 435.

Je parle de ces proscriptions et de ces exactions cruelles par
lesquelles les Romains se ruinent les uns les autres. Mais pourquoi
dis-je qu'ils se ruinent mutuellement? Disons plutt qu'un petit
nombre opprime une innombrable multitude, et c'est en cela que le
crime parat plus grand. Il serait plus supportable si chacun
souffrait  son tour ce qu'il fait souffrir aux autres. Mais quel est
ce renversement par lequel on voit les impts publics devenir la proie
des particuliers. On voit, sous le prtexte du fisc, des hommes privs
s'enrichir des dpouilles du peuple. On dirait que c'est une
conspiration; tout y entre, les suprieurs et les subalternes; les
juges mmes n'en sont pas exempts. Y a-t-il une ville, un bourg, un
village, o il n'y ait pas autant de petits tyrans qu'il y a de juges
et de receveurs des droits publics? Ils sont fiers du nom qu'ils
portent; ils s'applaudissent de leurs concussions et de leurs
violences, parce que c'est par ce mme endroit qu'ils sont craints et
honors, semblables aux voleurs de grands chemins, qui ne se croient
jamais plus glorieux ni plus dignes d'envie que quand ils sont plus
redouts. Je le rpte donc, est-il une ville o les principaux ne
ruinent les veuves et les orphelins, et ne leur dvorent pour ainsi
dire les entrailles? Les gens de bien ont le mme sort; soit que par
mpris des biens de la terre, ils ne veuillent pas se dfendre, soit
que n'ayant que leur innocence pour tout appui, ils ne le puissent
pas. Ainsi personne n'est en sret; et si vous en exceptez ceux que
leur autorit ou leur crdit rend redoutables, personne n'chappe 
l'avidit de cette espce de voleurs. Il faut leur ressembler, si l'on
veut viter de devenir leur proie, et l'on a port l'injustice
jusqu' ce point qu'il n'y a de sret que pour les mchants et qu'il
n'y en a plus pour les gens de bien.

Mais quoi, au milieu de cette foule d'hommes injustes, ne se
trouve-t-il pas des personnes amies de la vertu qui protgent les gens
de bien, qui, selon l'expression de l'criture, dlivrent le pauvre et
l'indigent des mains du pcheur? Non; il n'en est pas, et peu s'en
faut que l'on ne puisse dire avec le Prophte: Il n'y a pas un homme
qui fasse le bien, il n'en est pas un seul. En effet, les malheureux
trouvent-ils quelque part du secours? Les prtres mmes du Seigneur
n'ont pas assez de fermet pour rsister  la violence des
oppresseurs. Parmi ces prtres, les uns gardent le silence et les
autres ne font pas mieux que s'ils le gardaient; non que tous manquent
de courage, mais une prudence et une politique coupables les
retiennent. Ils se dispensent d'annoncer la vrit; parce que les
mchants ne sont pas disposs  l'couter; ils portent ce dgot
jusqu' la haine et  l'horreur. Loin de respecter et de craindre la
parole de Dieu, ils la mprisent avec un orgueil insolent. Voil sur
quoi se fondent les prtres pour autoriser ce silence par lequel ils
mnagent les mchants. Ils n'osent, disent-ils, exposer la vrit avec
toute la force qu'il faudrait, de peur que cette exposition ne serve 
rendre les mchants plus criminels, en les rendant plus rebelles.

Tandis que l'on use de ces lches mnagements, les pauvres sont
dpouills, les veuves gmissent, les orphelins sont opprims; on en
voit qui, sortis d'une honnte famille, et aprs avoir reu une
honnte ducation, sont contraints de chercher un asile chez les
ennemis mme du peuple Romain, pour ne pas tre les victimes d'une
injuste perscution; prts  prir par la cruaut dont usent  leur
gard d'autres Romains, ils vont chercher chez les barbares une
humanit qui devrait tre le vrai caractre des Romains. J'avoue que
ces barbares chez qui ils se retirent ont des moeurs, un langage, une
manire malpropre de se mettre, qui n'a nul rapport aux coutumes et 
la propret des Romains; mais n'importe, ils ont moins de peine  se
faire  ces manires qu' souffrir la cruaut des Romains. Ils passent
au service des Goths, ou se mlent  des voleurs attroups, et ne se
repentent point d'avoir pris ce parti, trouvant plus de douceur 
vivre libres en portant le nom d'esclaves qu' tre esclaves en ne
conservant que le seul nom de libert. Autrefois on estimait et on
achetait bien cher le titre de citoyen romain; aujourd'hui on y
renonce, et on le quitte devenu tout  la fois et vil et dtestable.
Or je demande quel plus fort argument pour prouver l'injustice des
Romains que de voir des personnes nobles se rsoudre  perdre le nom
de Romains pour chapper  l'injustice de leurs perscuteurs?

De plus, parmi ceux qui ne se retirent pas chez les barbares, une
partie est contrainte de devenir en quelque sorte semblable  eux. Je
parle d'une grande partie de l'Espagne et des Gaules et de toutes ces
autres provinces de l'empire  qui notre injustice a fait renoncer ou
 qui elle a fait perdre le nom de citoyens Romains. Je parle encore
de ces exils  qui on a donn le nom de _Bagaudes_; maltraits,
dpouills, condamns par des juges injustes, aprs avoir perdu tout
droit aux immunits de l'empire, ils ne se sont plus mis en peine de
conserver la gloire du nom romain. Aprs cela, nous leur faisons un
crime de leur malheur. Nous leur donnons un nom odieux, dont nous les
avons forcs de se charger. Nous les traitons de rebelles, aprs que
par nos vexations nous les avons comme contraints de se soulever. Car
quelle raison les a dtermins  vivre ainsi de vols et de
brigandage? Ne sont-ce pas nos violences? N'est-ce pas l'injustice
des magistrats? Ne sont-ce pas les proscriptions, les rapines, les
concussions de ceux qui s'enrichissent du bien des citoyens, et qui,
sous le prtexte de tributs et d'impts, augmentent leurs richesses
des dpouilles du peuple? Ce sont des btes farouches, qui n'ont de
penchant que pour dvorer. Ce sont des voleurs qui, diffrents de la
plupart des autres, ne se contentent pas de voler, mais portent la
fureur jusqu' donner la mort et  se repatre, pour ainsi dire, de
sang. Par ce procd inhumain, on a forc de devenir barbares des gens
 qui il n'tait plus permis d'tre Romains, ou qui ne le pouvaient
tre sans prir. Aprs avoir perdu leur libert, ils ont pens 
conserver leur vie. N'est-ce pas l la peinture de ce qui se fait
aujourd'hui[160]. Il est un nombre infini de gens que l'on rduit 
tre contraints de se retirer parmi les Bagaudes; ils s'y retireraient
en effet, tant est grande la perscution qu'ils souffrent, si le
dfaut de courage ne les empchait de se rsoudre  mener cette vie
vagabonde. Ils gmissent sous le joug de leurs ennemis, et souffrent
un supplice forc. Accabls sous le poids de la servitude, ils font
des voeux inutiles pour la libert. Ainsi leur coeur se trouve
partag; d'une part la violence dont on use  leur gard les porte 
chercher les moyens de se rendre libres; mais cette mme violence les
met hors d'tat d'excuter leurs rsolutions.

  [160] Il s'agit de la grande rvolte des Bagaudes, aux ordres de
  Tibat ou Tibaton; cette rvolte dura deux ans (435-36). Comme
  toujours ceux qui firent cette _Bagaudie_ taient surtout des
  esclaves et des colons. La Bagaudie de 441 parat tre une des
  dernires ou mme la dernire; ces rvoltes avaient commenc vers
  280.

En vain on dirait que ces sortes de personnes, souvent bizarres dans
leurs dsirs, souhaitent de certaines choses et craignent en mme
temps qu'on ne les force  les faire. Toutefois, comme ce qu'ils
dsirent en cette rencontre est un grand malheur pour eux, la justice
n'exige-t-elle pas de ceux qui les dominent, de ne pas les contraindre
 former de semblables souhaits? Mais aprs tout n'est-il pas naturel
de voir des malheureux penser  la fuite, tandis qu'on les opprime par
des exactions cruelles, tandis que des proscriptions qui se succdent
les unes aux autres les mettent dans un danger continuel. S'ils
quittent leurs maisons, c'est qu'ils craignent qu'elles ne deviennent
le thtre de leurs tourments, et l'exil est pour eux la seule
ressource qui leur reste contre l'oppression. Il est vrai qu'ils se
retirent chez des peuples ennemis; mais ces ennemis mmes leur
semblent moins redoutables que ceux qui les ruinent par leurs
exactions. Et ces exactions sont d'autant plus insupportables pour
eux, qu'elles sont mal distribues, que chacun n'en est pas charg 
proportion du bien qu'il possde, tous ne contribuant pas  des
impositions qui devraient tre gnrales. Car n'y a-t-il pas de la
cruaut  exiger que les pauvres payent ce qui devrait tre pris sur
les riches, et que, pour ainsi dire, tout le fardeau tombe sur les
faibles, tandis que les forts ne sont chargs de rien? Ainsi deux
choses concourent  les rendre malheureux, l'envie et la pauvret;
l'envie s'acharne contre eux, parce qu'ils refusent de payer; la
pauvret les afflige, parce qu'elle les met hors d'tat de satisfaire.
N'est-ce pas l la situation la plus dplorable que l'on puisse
imaginer?

Voici des choses plus cruelles encore, et des injustices plus criantes
que l'on fait  ces malheureux. On voit les riches se faire une tude
d'inventer de nouveaux tributs pour en charger ensuite le peuple. Ce
serait se tromper que de prtendre justifier les riches en disant que
leurs richesses doivent les empcher d'en user de la sorte, parce
qu'en augmentant les impts ils se chargeraient eux-mmes. Et quoi!
ignorez-vous que les lois ne sont pas pour les riches, hardis et
empresss  faire ces augmentations, parce qu'ils savent bien qu'elles
ne tomberont pas sur eux? Or, tels sont les prtextes auxquels ils ont
recours. Tantt ce sont des ambassadeurs et tantt des envoys
extraordinaires des princes. On les recommande aux personnes qui
tiennent les premiers rangs dans la province, et l'accueil magnifique
qu'on leur offre est toujours la cause de la ruine du peuple. Les
prsents qu'on leur fait sont pris sur de nouveaux tributs que l'on
impose, et toujours le pauvre fournit ce que le riche donne; celui-ci
fait sa cour aux dpens de celui-l.

Ici l'on fait une objection frivole. Peut-on, disent quelques-uns, se
dispenser de faire de ces sortes de rceptions aux ministres des
princes? Non, on ne doit pas s'en dispenser. Mais la justice
n'exige-t-elle pas des riches qu'tant les premiers  imposer, ils
soient aussi les premiers  payer, et que ces longs flots de
compliments et de marques de respect dont ils sont si prodigues soient
soutenus par une libralit plus relle? Les pauvres ne sont-ils pas
en droit de leur dire: Vous voulez que nous portions une partie des
charges publiques, il faut donc que vous portiez l'autre, et que
tandis que nous donnons vous donniez de votre ct? Ne pourraient-ils
pas mme prtendre avec justice que ceux qui recueillent toute la
gloire de ces sortes de rceptions en fissent toute la dpense? Ils se
relchent cependant sur cet article, et ils demandent seulement un
partage juste et plus humain des impositions publiques. Qu'aprs tout
la condition des pauvres est  plaindre! Ils payent, et on les force
de payer, sans qu'ils sachent pourquoi on les y force. Car permet-on 
quelqu'un de demander pourquoi il doit payer, ou d'allguer et de
chercher les raisons qu'il a de payer, ou de demander  tre
dcharg?

Au reste, on ne sait au vrai jusques o va l'injustice des riches que
quand ils viennent  se brouiller entre eux. Alors on entend ceux qui
se croient offenss reprocher aux autres que c'est une injustice
criante de voir deux ou trois hommes faire des traits, inventer des
tributs qui ruinent des provinces entires. C'est l en effet le
caractre des riches; ils croient qu'il est de leur honneur de ne pas
souffrir que l'on dcide de rien sans les consulter, prts  approuver
les choses les plus injustes, pourvu que l'on ait pour eux la
dfrence qu'ils croient qu'on leur doit. Guids par leur seul
orgueil, on les voit, ou pour se venger de ceux qui les avaient
mpriss, ou pour faire briller leur autorit, ordonner les mmes
choses qu'ils avaient trait d'injustices lorsque les autres les
ordonnaient. Au milieu de ces dissensions, les pauvres sont comme sur
une mer orageuse, toujours battus et agits par les flots qui
s'entrechoquent. Il ne leur reste pas mme cette consolation, de
pouvoir dire que les personnes constitues en dignit ne sont pas
toutes injustes; qu'il se trouve des gens de bien qui rparent le mal
que les mchants ont caus, et qui relvent par de nouveaux remdes
ceux que l'on avait opprims par de nouvelles impositions. Il n'en est
pas ainsi. L'injustice est partout gale. Ne voit-on pas que comme les
pauvres sont les premiers que l'on accable, ils sont les derniers que
l'on pense  soulager. Nous l'avons prouv, il n'y a pas longtemps,
lorsque le malheur des temps a oblig les empereurs  diminuer les
impts de quelques villes; ce soulagement qui devait-tre rpandu
galement sur tout le monde, a-t-il t pour d'autres que pour les
riches? Ce n'est point aux pauvres que l'on pense dans ces
conjonctures, et aprs avoir commenc par les opprimer, on a la duret
de ne pas seulement penser  les soulager, du moins les derniers.
Pour tout dire en un mot, c'est aux pauvres que l'on fait porter tout
le fardeau des tributs, et ce n'est jamais  eux qu'on en fait sentir
la diminution.

Quelle serait aprs cela notre erreur si, traitant les pauvres avec
tant de rigueur, nous croyions que Dieu n'usera d'aucune svrit 
notre gard, comme s'il nous tait permis d'tre injustes sans que
Dieu nous fasse sentir le poids de sa justice? Les Romains seuls sont
capables de se souiller par tous les vices qui rgnent parmi eux;
nulle autre nation ne les porte  cet excs. On ne voit rien de
semblable chez les Francs, chez les Huns, chez les Vandales, chez les
Goths. Ceux des Romains qui ont cherch un asile dans les provinces
barbares y sont  l'abri des maux qu'ils enduraient sur les terres de
l'empire. Il n'y a rien qu'ils souhaitent avec plus d'ardeur que de
n'avoir plus  vivre sous la domination romaine, plus contents parmi
les barbares que dans le sein de leur patrie. Ne soyons donc plus
surpris de voir les barbares prendre l'ascendant sur nous. Leur nombre
grossit tous les jours, et bien loin que ceux qui s'taient retirs
parmi eux les quittent pour revenir  nous, nous voyons tous les jours
de nouveaux Romains nous abandonner pour chercher un asile parmi eux.
Une seule chose m'tonne  ce propos; c'est que tout ce qu'il y a de
pauvres et de malheureux parmi nous, n'aient pas recours  ce moyen de
se mettre  l'abri de l'oppression. Ce qui les en empche, c'est sans
doute la difficult de transporter leurs familles et le peu de bien
qu'ils ont dans une terre trangre; forcs par une dure ncessit,
ils ne quittent qu' regret leurs maisons et leurs troupeaux; mais la
violence et le poids des exactions leur parat un plus grand mal, et
dans cette extrmit ils prennent la seule ressource qui leur reste,
quelque pnible qu'elle soit. Ils se jettent entre les bras des
riches pour en recevoir de la protection, ils se rduisent  une
triste espce de servitude[161].

  [161] Il s'agit du patronage (patrocinium), qui se trouvera
  expliqu plus loin, p. 226.

A dire vrai, je ne dsapprouverais pas cette conduite, je croirais
mme qu'il y aurait en cela de quoi louer les riches si, pleins de
charit, ils se servaient de leur crdit en faveur des pauvres par une
protection gratuite; si des motifs d'humanit, et non pas d'intrt,
les portaient  se rendre les dfenseurs des opprims. Mais qui peut
ne pas regarder comme une cruaut dans les riches de les voir ne se
dclarer les protecteurs des pauvres que pour les dpouiller, de ne
dfendre des malheureux qu' condition de les rendre plus malheureux
encore qu'ils n'taient, c'est--dire par la perte de tout leur bien.
Le pre alors, pour acheter un peu de protection, est contraint de
livrer ce qu'il avait destin  tre l'hritage de son fils, et l'un
ne peut se mettre  l'abri de l'extrme misre qu'en rduisant l'autre
 l'extrme disette. Voil tout ce qui revient aux pauvres de la
protection des riches; voil o aboutissent les secours qu'ils se
vantent de donner. Il parat bien qu'ils n'ont jamais que leur intrt
en vue, et qu'en se dclarant pour les pres ils ne cherchent qu'
ruiner les enfants.

Telle est la manire dont les riches s'y prennent pour tirer du profit
de tout ce qu'ils font. Il serait  souhaiter que du moins leur faon
de vendre ft semblable  ce qui se pratique dans les autres ventes;
alors il resterait quelque chose  celui qui achte. Mais quel est ce
nouveau genre de commerce dans lequel celui qui vend reoit sans rien
donner; et dans lequel celui qui achte donne tout sans rien
acqurir? Dans les autres marchs, la condition de celui qui achte
est regarde comme la plus avantageuse, par l'esprance du profit; ici
celui qui vend profite seul, et rien ne reste  celui qui achte.

Ce n'est l cependant qu'une partie du malheur des pauvres. Voici
quelque chose de plus barbare et de plus criant; on ne peut ni le voir
ni l'entendre sans frmir d'horreur. Il arrive que la plus grande
partie du petit peuple, aprs avoir t ainsi dpouills de leurs
terres et de leurs possessions, rduits  ne rien avoir, ne laissent
pas d'tre chargs d'impts; l'exaction est un fardeau dont ils ne
peuvent se dcharger, et ce qui semblait devoir tre seulement attach
 leurs terres retombe sur leurs personnes. Quelle injustice cruelle!
Le riche possde, et le pauvre paye! Le fils sans avoir recueilli la
succession de son pre se trouve accabl par les mmes impts que le
pre payait! Imagine-t-on une plus dure extrmit que celle d'tre
dpouill par des usurpateurs particuliers et d'tre en mme temps
perscut par des tyrans publics?

Parmi ces malheureux, ceux  qui il reste quelque prudence naturelle,
ou ceux que la ncessit a rendus prudents, tchent  devenir les
fermiers[162] des terres qu'ils possdaient auparavant; d'autres se
cherchent des asiles contre la misre, et d'autres enfin, en qui se
trouve une me moins leve, se rendent volontairement esclaves,
chasss non-seulement de leur patrimoine, mais encore dgrads du rang
de leur naissance, bannis de leurs maisons, et perdant tout  la fois
le droit qu'ils avaient sur eux-mmes par la libert. De l vient le
comble de leur misre; car en perdant la libert ils perdent presque
la raison; et par un changement qui tient de l'enchantement, des
hommes devenus esclaves sont traits comme des btes, et leur
deviennent semblables en quelque sorte en cultivant comme elles les
terres des riches.

  [162] Les colons.

Cessons donc de nous plaindre avec tonnement de ce que nous devenons
la proie des barbares, nous qui ravissons la libert  nos
concitoyens. Ces ravages qui dsolent les campagnes, ces villes
ruines et dtruites, sont notre ouvrage; nous nous sommes attir tous
ces maux; et la tyrannie que nous avons exerce contre les autres est,
 dire vrai, la cause de celle que nous prouvons. Nous l'prouvons
plus tard que nous ne mritions; Dieu nous a longtemps pargns, mais
enfin sa main s'est appesantie, et selon l'expression de l'criture,
prise dans un autre sens, l'ouvrage de nos mains retombe sur nous. De
malheureux exils ne nous ont touchs d'aucune compassion;  notre
tour, nous sommes chtis par l'exil; nous avons tromp les trangers,
devenus trangers parmi les barbares, nous souffrons de leur mauvaise
foi; attentifs  profiter des conjonctures du temps, nous nous en
sommes servis pour ruiner des hommes libres; chasss du lieu de notre
naissance, nous prouvons les mmes maux.

Mais que l'aveuglement des hommes est incurable! nous sentons le poids
de la colre de Dieu justement irrit contre nous, et nous nous
dissimulons  nous-mmes que la justice de Dieu nous poursuit.

  SALVIEN, _du Gouvernement de Dieu_, liv. 5. Traduction du P.
    Bonnet.

   Salvien, prtre, n vers 390,  Trves, mourut en 484,  Marseille,
   o il tait prtre depuis longtemps. Il est auteur des traits _De
   la Providence ou du gouvernement de Dieu_, et _De l'Avarice_. Ces
   ouvrages sont crits avec loquence et nergie. (Voy. plus loin le
   rcit intitul: _Conduite du clerg envers les conqurants
   Germains_.)


MOEURS DES GALLO-ROMAINS.

Ne voit-on pas dans les Gaules que les plus grands seigneurs n'ont
tir d'autres fruits de leurs malheurs que de devenir plus drgls
dans leur conduite? J'ai vu moi-mme, dans Trves, des personnes
nobles et constitues en dignit, quoique dpouilles de leurs biens,
au milieu d'une province ravage, montrer plus de corruption dans
leurs moeurs qu'on ne remarquait de dcadence dans leurs affaires
domestiques. La dsolation du pays n'avait pas t si grande qu'il ne
restt encore quelque ressource; mais la corruption des moeurs tait
si extrme, qu'elle tait sans remde. Les vices, ces cruels ennemis
du coeur, faisaient au dedans plus de ravages que les barbares,
ennemis seulement du corps, n'en faisaient au dehors. Les Romains
taient eux-mmes leurs plus cruels ennemis. Je devrais arroser de mes
larmes la peinture des choses dont j'ai t tmoin. J'ai vu des
vieillards qui taient dans les charges publiques, des chrtiens dans
le dernier retour de l'ge, aimer encore la bonne chre et la volupt.
Par o commencer pour leur reprocher leur corruption? Leurs dignits,
leur ge, le nom de chrtiens, le pril qui les menaait, lequel de
tous ces endroits devait fournir les premiers reproches? Pourrait-on
croire que des vieillards fussent capables de s'abandonner  ces
drglements pendant la paix, que des jeunes gens le pussent tre,
pendant la guerre, que des chrtiens le pussent jamais tre? Dignits,
ge, profession, religion, on oubliait tout dans la fureur de la
dbauche. Qui n'et pris les principaux de cette ville pour des
insenss? Cette ardeur n'a pu tre ralentie par les destructions
ritres de cette ville criminelle. Quatre fois Trves, cette ville
la plus florissante des Gaules, a t prise et ruine. Le premier
malheur eut d suffire pour dterminer les habitants  une sincre
conversion, afin qu'une rechute n'attirt pas une seconde punition.
Chose incroyable! le nombre des malheurs n'a fait qu'augmenter le
penchant fatal pour le vice. Tel qu'on nous reprsente dans la fable
cet hydre dont les ttes renaissaient plus nombreuses  mesure qu'on
les coupait, telle tait la ville de Trves; ses malheurs croissaient,
et en mme temps croissait aussi la fureur de ses habitants pour le
libertinage des moeurs. Le chtiment, qui dgote ailleurs du vice, en
faisait natre ici un got plus vif et plus empress; et il et t
plus facile de vider Trves d'habitants que de la purger de cette
fureur impie.

Cette peinture des dsordres de Trves convient  une ville voisine,
qui lui cdait peu en magnificence. Outre tous les autres vices qui
s'y taient introduits, l'avarice et l'ivrognerie y dominaient; mais
l'ivrognerie surtout tait si fort en usage, que les principaux de la
ville ne purent se rsoudre ou n'taient pas en tat de pouvoir sortir
de table lorsque les barbares, matres des remparts, entraient de tous
cts dans la ville. Dieu le permit ainsi, afin de faire voir plus
clairement la raison pourquoi il chtiait les habitants de cette
ville. C'est l que j'ai vu un renversement bien dplorable. On ne
voyait aucune diffrence de moeurs entre les vieillards et les jeunes
gens; la mme indiscrtion dans les discours, la mme lgret, le
mme luxe, le mme penchant pour l'ivrognerie, les rendait semblables
les uns aux autres. Des hommes gs, levs depuis longtemps aux
charges publiques, n'ayant plus que peu de jours  vivre, buvaient
comme eussent pu faire les plus robustes. Les forces, qui leur
manquaient pour marcher, ne leur manquaient pas pour boire; et leurs
jambes ailleurs chancelantes se fortifiaient dans les occasions de
danser. Je raccourcis ce portrait odieux; et pour l'achever d'un seul
trait, je n'ai qu' dire qu'on a vu dans cette ville la vrit de ce
que disait le Sage, que le vin et les femmes rendent les sages impies
 l'gard de Dieu.

Aprs avoir dcrit ce qui se faisait dans les plus fameuses villes des
Gaules, que dirai-je des villes moins considrables, si ce n'est
qu'elles ont de mme toutes pri par les vices de leurs habitants? Le
crime y avait tellement endurci tous les coeurs, qu'on tait au milieu
du pril sans le craindre. On tait menac d'une captivit prochaine,
et on ne la craignait pas. Dieu permettait qu'on demeurt dans cette
insensibilit, afin qu'on ne prt point de prcautions pour dtourner
sa ruine. Dj les barbares taient prsents qu'on ne voyait aucune
crainte dans les hommes, et que dans les villes on ne se donnait aucun
mouvement pour se garantir de l'invasion. Personne,  la vrit,
n'avait envie de prir; mais tel tait l'aveuglement des pcheurs,
qu'on ne prenait aucun soin pour viter sa perte. L'intemprance,
l'ivrognerie, l'amour du repos avaient fait natre une ngligence et
une indolence incurables. Semblables  ceux dont l'criture dit qu'un
assoupissement que Dieu permettait s'tait saisi d'eux. Cet
assoupissement que Dieu rpand est un prsage d'une ruine prochaine;
car l'criture nous apprend que quand les iniquits du pcheur sont
montes  un certain point, la Providence l'abandonne  lui-mme, et
qu'ainsi livr  son propre sens il court  sa perte.

Je ne crois pas devoir rien ajouter pour persuader que l'empressement
des hommes pour les plaisirs criminels n'a pas cess jusqu' leur
entire destruction. Ce qu'il y a de plus dplorable, c'est que cet
aveuglement se perptuera, et l'on peut prdire que les hommes seront
toujours les mmes. Voyons-nous qu'aucune des villes et des provinces
qui sont prises ou ravages par les barbares change de conduite? Y
est-on humili, pense-t-on  se convertir et se corriger? Tel est le
caractre des Romains; on les voit prir, mais on ne les voit pas se
corriger. Trois fois la premire ville des Gaules a t dtruite,
trois fois elle a t comme le bcher de ses habitants. La destruction
mme ne fut pas le plus grand mal qu'elle eut  supporter. La misre
accablait ceux que la ruine de leur patrie n'avait pas fait prir. Ce
qui s'tait garanti de la mort gmissait dans le malheur. Les uns,
couverts de blessures, tranaient une vie languissante; les autres, 
demi-brls, sentaient longtemps les cruels effets de l'incendie.
Ceux-ci prissaient par la faim, et ceux-l par la nudit; un grand
nombre succombaient  la violence du mal ou  la rigueur du froid.
Ainsi la mme mort se faisait sentir en mille faons diffrentes. En
un mot, la ruine d'une seule ville tait une calamit pour un grand
nombre d'autres. J'ai vu, et je n'ai pas refus mon secours aux
misrables, j'ai vu les cadavres des hommes et des femmes confondus,
nus, dchirs, donnant un douloureux spectacle aux habitants des
autres villes, et servant de nourriture aux chiens et aux oiseaux. La
puanteur qu'exhalaient ces corps morts devenait mortelle pour les
vivants, et ceux qui n'avaient pas t envelopps dans le saccagement
de cette ville ne laissaient pas d'en sentir les mauvais effets. Mais
qu'ont produit toutes ces calamits? Si les choses n'taient
videntes, on ne pourrait s'imaginer que les hommes fussent capables
d'un endurcissement si extraordinaire; mais personne n'ignore qu'un
petit nombre de gens de qualit qui taient rests dans cette ville
ruine employrent leurs premiers soins  obtenir des empereurs la
permission de faire clbrer les jeux du cirque.

Habitants de la ville de Trves,  qui j'adresse ici la parole, est-il
possible que vous ayez pu conserver de l'empressement pour les jeux du
cirque[163]! Quoi! ce triste tat d'une ville prise et saccage, tant
de sang rpandu, tant de tourments soufferts, tant de captifs dans les
fers, tant de maux, n'ont pu vous apprendre  vous modrer! Ah, votre
folie mrite les larmes de tous les hommes de bon sens. A dire le
vrai, vous m'avez paru dignes de piti lorsque votre ville a t
ruine; mais je trouve que vous l'tes bien davantage quand je compare
votre ardeur pour les spectacles. Je croyais bien que les malheurs de
la guerre pouvaient faire perdre les biens temporels, mais je ne
croyais pas qu'ils pussent faire perdre la raison. Vous vous adressez
donc aux empereurs pour obtenir la permission d'ouvrir le thtre et
le cirque; mais o est la ville, o est le peuple pour qui vous
prsentez cette requte? Je regarde, et je ne vois qu'une ville
ensevelie dans ses cendres et un peuple dans les fers; partout je
rencontre ou des cadavres ou des yeux baigns de pleurs. A peine des
restes malheureux ont-ils chapp  la ruine commune, et ces restes
sont dans la douleur et dans la misre, et l'on ne sait si la destine
de ceux qui ont pri n'est pas plus heureuse que le sort de ceux qui
vivent encore.

  [163] Les combats de gladiateurs taient encore les principaux
  jeux du cirque.

Mais quel lieu choisirez-vous pour ces jeux sacrilges? Sera-ce sur le
tombeau de vos citoyens gorgs, au milieu de leur sang rpandu et
encore fumant et de leurs ossements disperss. Trouverez-vous un
endroit dans toute la ville o cette image de la mort et du carnage ne
s'offre  vos yeux? Toutes ces circonstances ne vous ont-elles pas d
persuader que ce n'est pas le temps de demander des jeux et des ftes
publiques? Comment oserez-vous donner des marques de joie, environns
des dbris de l'incendie? Et comment oserez-vous rire au milieu de
tant de justes sujets de pleurer? Mais enfin quand il n'y aurait que
cette seule considration  avoir, pensez que par ces spectacles
impies vous allumez contre vous la colre de Dieu. Ah! je ne suis plus
tonn que vous ayez t chtis par tous les maux que vous avez
soufferts! Une ville que trois renversements n'ont pu corriger
mritait bien de souffrir une quatrime destruction!

    SALVIEN, _du Gouvernement de Dieu_, livre 6.


LES TYRANS.--LE PATROCINIAT.--ORIGINES DE LA FODALIT.

Chacun essayait de se soustraire aux charges intolrables de la vie
civile. Ce ne fut plus la libert que l'on rechercha, ce fut la
servitude. On y courut, on s'y prcipita. Ce furent les paysans des
frontires, exposs sans dfense aux incursions des barbares, qui
donnrent le signal de cette espce de dsertion. Bientt elle devint
gnrale, et au milieu du troisime sicle des villages, des villes
entires renoncent  leur indpendance et se donnent un autre matre
que l'empereur. Le monde romain se brise dj  ses extrmits; une
multitude infinie de petites socits presque imperceptibles se
forment incessamment des blocs qui s'en dtachent, et s'abritent au
milieu de ses ruines. Le Code nous les montre se constituant au coeur
mme de l'empire, sous la main mme de l'empereur, en dpit de toutes
les menaces, par la double influence des spoliations du fisc et des
dprdations des barbares. Il y eut ds lors comme un essai, une
premire efflorescence des institutions fodales qui un peu plus tard
couvrirent l'Europe entire. Il y a dj des _seigneurs_, cachs
encore sous l'ancienne et familire dnomination de _patrons_; et il y
en a autant qu'il se trouve de villages en rvolte contre une autorit
qui ne peut plus donner que l'oppression en retour de l'obissance.

Ce principe de dissolution devint plus actif  mesure que la force
centrale perdit de son nergie, et devait rester sans contre-poids le
jour o celle-ci cesserait de se faire sentir. Au IIIe sicle, ce ne
sont encore que quelques hameaux isols qui se sparent de l'empire;
un peu plus tard ce sera la Gaule et la Bretagne. La plupart de ces
_tyrans_ qui remplissent l'histoire des empereurs ne sont que
l'expression et le produit de cette situation nouvelle. Eux aussi sont
des _patrons_, des librateurs que les provinces opprimes croyaient
se donner contre la tyrannie trangre. C'taient les reprsentants de
cette force de rpulsion qui tendait de plus en plus  disloquer ce
grand tout, et  replacer dans l'isolement et l'indpendance les
parties htrognes qu'un travail de huit cents ans y avait fait
entrer. Ce malaise s'annonce pour la premire fois par les sditions
de la Gaule, sous les rgnes d'Auguste et de Tibre, arrive de crise
en crise  son paroxysme sous les Trente Tyrans, se continue  travers
les rvoltes de Carausius, d'Allectus, de Maxime, de Constantin dans
la Bretagne, celles de Magnence, de Sylvanus, de Maxime, de
Constantin, de Sbastien dans la Gaule (pour ne parler que de
celles-l), et aboutit enfin, aprs tant de scissions temporaires, au
partage dfinitif du Ve sicle.

Ainsi l'empire d'Auguste ne prit pas d'une autre manire que celui de
Charlemagne; les circonstances taient les mmes, les rsultats ne
pouvaient diffrer. Le principe de dissolution qui brisa l'Empire
Romain et qui le fractionna en autant de royaumes barbares qu'il
renfermait de grandes lignes gographiques et de nationalits mal
teintes brisa l'empire carlovingien  son tour en autant de blocs
qu'il renfermait de royaumes, et chacun de ceux-ci en autant de
parcelles qu'il comptait de chteaux forts. Il continua d'agir sans
interruption, malgr de vains et impuissants efforts, pendant six
cents ans, de Diocltien  Hugues Capet. Alors on recommena de
nouveau  reconstruire. Ainsi, au point de vue de l'histoire gnrale,
la formation des royaumes barbares  la chute de l'empire et
l'tablissement de la fodalit  la mort de Charlemagne ne sont, 
vrai dire, que des effets de la mme cause. Diocltien, Constantin,
Thodose, Thodoric, Charles Martel, Charlemagne, russirent un moment
 la paralyser, mais sans pouvoir la dtruire. Leurs essais de
reconstruction ont immortalis leur mmoire, parce que les hommes
admirent volontiers ce qui est grand, et ne demandent aux hros que du
gnie; mais si leurs efforts ont pu retarder de quelques annes la
formation de la socit fodale, elle n'en est pas moins sortie de
terre sous leurs yeux, et elle n'a conserv en s'levant que les moins
significatives peut-tre des empreintes dont ils avaient voulu la
marquer.

Il faut convenir que les origines de la fodalit ne sont pas toutes
o l'on a coutume de les chercher; et que tels faits qui nous
paraissent nouveaux aux sixime et septime sicles dataient dj
de trois cents ans. Dans ce nombre il faut placer le plus
caractristique de tous, le fractionnement du territoire et
l'isolement du pouvoir. Ce mal avait dj min l'empire romain avant
de s'attaquer aux socits barbares; et lorsqu'il les faisait crouler
 petit bruit du sixime au dixime sicle, il ne faisait que se
continuer. Il faut se donner le spectacle de cette lutte dsespre de
la loi impriale contre un ennemi qui la tuera.

Que les laboureurs[164] n'invoquent aucun patronage[165], et qu'ils
soient livrs au supplice si par d'audacieuses fourberies ils
cherchent  se donner de pareils appuis. Quant  ceux qui les
accordent, ils devront payer pour chaque fonds et chaque contravention
une amende de 25 livres d'or; mais que notre fisc ne prenne que la
moiti de ce que les patrons avaient coutume de prendre en totalit.

  [164] _Code Thodosien_, XI, tit. 24, l. 2.

  [165] Le petit propritaire, libre de naissance et matre de sa
  terre, pour chapper au fisc,  l'impt, aux exactions et aux
  violences de toutes espces, achetait la protection, le patronage
  (_patrocinium_) de quelque puissant personnage, en lui donnant sa
  terre et en devenant _colon_, c'est--dire  peu prs esclave,
  lui et sa postrit. Les grands, en devenant patrons d'un grand
  nombre de colons, se constiturent d'immenses proprits
  (_latifundia_) sur lesquelles ils rgnaient en seigneurs presque
  indpendants. L'usage des _patrocinia_ se continua sous les
  Franks par le systme de la _recommandation_. (L. D.)

Quiconque[166] parmi les officiers, ou dans quelque classe de
citoyens que ce soit, sera convaincu d'avoir accept un _patronage_,
qu'il soit soumis aux peines de droit. Quand aux possesseurs[167],
qu'on les contraigne, bon gr mal gr, d'obir aux statuts impriaux
et de contribuer aux charges publiques. Que s'il se trouve des
villages qui,  raison des avantages de leur position ou du nombre de
leurs habitants, osent s'y refuser, qu'on leur inflige tel chtiment
que de droit.

  [166] _Code Thodosien_, l. 3 (anne 395).

  [167] C'est--dire aux propritaires qui avaient cd leurs
  proprits  des patrons et en taient devenus les colons,
  changeant la libert et la proprit contre une espce
  d'esclavage et un peu de scurit. (L. D.)

Quiconque[168] accordera son _patronage_ aux paysans, de quelque
dignit qu'il soit, qu'il soit matre de la milice, comte, proconsul,
vicaire, prfet de la province, tribun, curiale, ou de telle autre
dignit, qu'il paye une amende de 40 livres d'or pour chaque patronage
accord, s'il ne renonce  l'avenir  une pareille tmrit. Et
non-seulement ceux qui accueilleront les paysans dans leur _clientle_
seront frapps de l'amende en question, mais ceux qui y recourront
pour chapper  l'impt en payeront le double.

  [168] Anne 396.

Nous avons attach des peines plus svres aux lois faites par nos
prdcesseurs pour dfendre les _patronages_. Ainsi,  l'avenir,
quiconque sera convaincu d'avoir accord son patronage  des
laboureurs ou  des villageois propritaires, qu'il soit dpouill de
son propre bien. Quant aux laboureurs, qu'ils soient aussi dpouills
de leurs terres[169].

  [169] Anne 399.

Toutes ces menaces furent galement impuissantes, car la situation
tait dj plus forte que les hommes; la dissolution suivit son cours,
et marcha rapidement vers son terme.

    LEHUROU, _Histoire des institutions mrovingiennes et
      carlovingiennes_, t. I, p. 136.

   Lehurou, n en 1807, mort en 1843, tait professeur  la facult
   des lettres de Rennes. Son ouvrage a paru en 2 vol. in-8
   (1841-43).


DE LA RACE CELTIQUE.

Avant d'amener les Allemands sur le sol de la Gaule et d'assister  ce
nouveau mlange, j'ai besoin de revenir sur tout ce qui prcde,
d'valuer jusqu' quel point les races diverses tablies sur le sol
gaulois avaient pu modifier le gnie primitif de la contre, de
chercher pour combien ces races avaient contribu dans l'ensemble,
quelle avait t la mise de chacune d'elles dans cette communaut,
d'apprcier ce qui pouvait rester d'indigne sous tant d'lments
trangers.

Divers systmes ont t appliqus aux origines de la France.

Les uns nient l'influence trangre; ils ne veulent point que la
France doive rien  la langue,  la littrature, aux lois des peuples
qui l'ont conquise. Que dis-je? s'il ne tenait qu' eux, on
retrouverait dans nos origines les origines du genre humain. Le
Brigant et son disciple, La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de
la rpublique, drivent toutes les langues du bas breton; intrpides
et patriotes critiques, il ne leur suffit pas d'affranchir la France,
ils voudraient lui conqurir le monde. Les historiens et les lgistes
sont moins audacieux. Cependant l'abb Dubos ne veut point que la
conqute de Clovis soit une conqute; Grosley affirme que notre droit
coutumier est antrieur  Csar.

D'autres esprits, moins chimriques peut-tre, mais placs de mme
dans un point de vue exclusif et systmatique, cherchent tout dans la
tradition, dans les importations diverses du commerce ou de la
conqute. Pour eux notre langue franaise est une corruption du latin,
notre droit une dgradation du droit romain ou germanique, nos
traditions un simple cho des traditions trangres. Ils donnent la
moiti de la France  l'Allemagne, l'autre aux Romains; elle n'a rien
 rclamer d'elle-mme. Apparemment ces grands peuples celtiques dont
parle tant l'antiquit, c'tait une race si abandonne, si dshrite
de la nature, qu'elle aura disparu sans laisser trace. Cette Gaule,
qui arma 500,000 hommes contre Csar, et qui parat encore si peuple
sous l'empire, elle a disparu tout entire, elle s'est fondue par le
mlange de quelques lgions romaines, ou des bandes de Clovis. Tous
les Franais du nord descendent des Allemands, quoiqu'il y ait si peu
d'allemand dans leur langue. La Gaule a pri, corps et biens, comme
l'Atlantide. Tous les Celtes ont pri, et s'il en reste, ils
n'chapperont pas aux traits de la critique moderne. Pinkerton[170] ne
les laisse pas reposer dans le tombeau; c'est un vrai Saxon, acharn
sur eux, comme l'Angleterre sur l'Irlande. Ils n'ont eu, dit-il, rien
en propre, aucun gnie original... Il voudrait, dans son amusante
fureur, qu'on institut des chaires de langue celtique pour qu'on
apprt  se moquer des Celtes.

  [170] Gographe cossais, n en 1758, mort en 1826. L'ouvrage
  principal de Pinkerton est sa _Gographie_. Le livre auquel fait
  allusion M. Michelet est intitul: _Recherches sur les Goths_.

Nous ne sommes plus au temps o l'on ne pouvait que choisir entre les
deux systmes et se dclarer partisan exclusif du gnie indigne ou
des influences extrieures. Des deux cts, l'histoire et le bon sens
rsistent. Il est vident que les Franais ne sont plus les Gaulois;
on chercherait en vain parmi nous ces grands corps blancs et mous! ces
gants enfants qui s'amusrent  brler Rome[171]. D'autre part, le
gnie franais est profondment distinct du gnie romain ou
germanique; ils sont impuissants pour l'expliquer.

  [171] Les Celtes taient diviss en deux rameaux, les Gaulois et
  les Kymris ou Belges, et ces populations diffraient entre elles
  par les caractres physiologiques, la taille, la couleur des
  cheveux et des yeux, et par les langues. Les auteurs anciens
  constatent chez les Celtes deux types diffrents: l'un, petit et
  aux cheveux bruns; l'autre, grand, aux cheveux blonds ou roux et
  aux yeux bleus. Les Gaels ou Gaulois semblent appartenir au
  premier, les Kymris au second, De ces deux types, c'est le
  premier qui l'a emport dans la formation de la nation franaise
  et qui lui donne ses caractres les plus tranchs; mais il faut
  tenir compte aussi dans la cration du type gallo-franais, petit
  et brun, des influences ibriennes et de la conqute romaine.

  Si les langues celtiques attestent l'existence de deux rameaux dans
  la race, elles prouvent en mme temps que les Kymris taient Celtes
  et non pas Germains, et qu'ils avaient la plus troite parent avec
  les Gaels. Modifis au point de vue de la langue, des moeurs, de la
  religion et des institutions, par la conqute romaine, et sans nul
  doute aussi par un certain mlange avec les conqurants, les peuples
  gaulois sont devenus les Gallo-Romains; c'est dans cette population
  que sont venues se fondre les peuplades germaniques qui se sont
  tablies en Gaule, et qui  leur tour, et dans une certaine
  proportion, ont modifi les Gallo-Romains. (L. D.)

Nous ne prtendons pas rejeter des faits incontestables; nul doute que
notre patrie ne doive beaucoup  l'influence trangre. Toutes les
races du monde ont contribu pour doter cette Pandore.

La base originaire, celle qui a tout reu, tout accept, c'est cette
jeune, molle et mobile race des Gaels, bruyante, sensuelle et lgre,
prompte  apprendre, prompte  ddaigner, avide de choses nouvelles.
Voil l'lment primitif, l'lment perfectible.

Il faut  de tels enfants des prcepteurs svres. Ils en recevront et
du Midi et du Nord. La mobilit sera fixe, la mollesse durcie et
fortifie; il faut que la raison s'ajoute  l'instinct,  l'lan la
rflexion.

    MICHELET, _Histoire de France_, t. I, p. 126.


MOEURS DES BARBARES.

Tout ce qui se peut rencontrer de plus vari, de plus extraordinaire,
de plus froce dans les coutumes des sauvages, s'offrit aux yeux de
Rome: elle vit d'abord successivement, et ensuite tout  la fois, dans
le coeur et dans les provinces de son empire, de petits hommes maigres
et basans, ou des espces de gants aux yeux verts,  la chevelure
blonde lave dans l'eau de chaux, frotte de beurre aigre ou de
cendres de frne; les uns nus, orns de colliers, d'anneaux de fer, de
bracelets d'or; les autres couverts de peaux, de sayons, de larges
braies, de tuniques troites et bigarres; d'autres encore la tte
charge de casques faits en guise de mufles de btes froces; d'autres
encore le menton et l'occiput rass, ou portant longues barbes et
moustaches. Ceux-ci s'escrimaient  pied avec des massues, des
maillets, des marteaux, des frames, des angons  deux crochets, des
haches  deux tranchants, des frondes, des flches armes d'os
pointus, des filets et des lanires de cuir, de courtes et de longues
pes; ceux-l enfourchaient de hauts destriers bards de fer ou de
laides et chtives cavales, mais rapides comme des aigles. En plaine,
ces hommes hostoyaient parpills, ou forms en coin, ou rouls en
masse; parmi les bois, ils montaient sur les arbres, objets de leur
culte, et combattaient ports sur les paules et dans les bras de
leurs dieux.

Des volumes suffiraient  peine au tableau des moeurs et des usages de
tant de peuples.

Les Agathyrses, comme les Pictes, se tachetaient le corps et les
cheveux d'une couleur bleue; les gens d'une moindre espce portaient
leurs mouchetures rares et petites; les nobles les avaient larges et
rapproches.

Les Alains ne cultivaient point la terre; ils se nourrissaient de lait
et de la chair des troupeaux; ils erraient avec leurs chariots
d'corce, de dsert en dsert. Quand leurs btes avaient consomm tous
les herbages, ils remettaient leurs villes sur leurs chariots, et les
allaient planter ailleurs. Le lieu o ils s'arrtaient devenait leur
patrie. Les Alains taient grands et beaux; ils avaient la chevelure
presque blonde, et quelque chose de terrible et de doux dans le
regard. L'esclavage tait inconnu chez eux; ils sortaient tous d'une
source libre.

Les Goths, comme les Alains, de race scandinave, leur ressemblaient;
mais ils avaient moins contract les habitudes slaves, et ils
inclinaient plus  la civilisation. Apollinaire a peint un conseil de
vieillards Goths: Selon leur ancien usage, leurs vieillards se
runissent au lever du soleil; sous les glaces de l'ge, ils ont le
feu de la jeunesse. On ne peut voir sans dgot la toile qui couvre
leur corps dcharn; les peaux dont ils sont vtus leur descendent 
peine au dessous du genou. Ils portent des bottines de cuir de cheval,
qu'ils attachent par un simple noeud au milieu de la jambe, dont la
partie suprieure reste dcouverte. Et pourquoi ces Goths taient-ils
assembls? Pour s'indigner de la prise de Rome par un Vandale, et pour
lire un empereur romain!

Le Sarrasin, ainsi que l'Alain, tait nomade: mont sur son
dromadaire, vaguant dans des solitudes sans bornes, changeant  chaque
instant de terre et de ciel, sa vie n'tait qu'une fuite.

Les Huns parurent effroyables aux barbares eux-mmes: ils
considraient avec horreur ces cavaliers au cou pais, aux joues
dchiquetes, au visage noir, aplati et sans barbe;  la tte en forme
de boule d'os et de chair, ayant dans cette tte des trous plutt que
des yeux; ces cavaliers dont la voix tait grle et le geste sauvage.
La renomme les reprsentait aux Romains comme des btes marchant sur
deux pieds, ou comme ces effigies difformes que l'antiquit plaait
sur les ponts. On leur donnait une origine digne de la terreur qu'ils
inspiraient: on les faisait descendre de certaines sorcires appeles
_Aliorumna_, qui, bannies de la socit par le roi des Goths Flimer,
s'taient accouples dans les dserts avec les dmons.

Diffrents en tout des autres hommes, les Huns n'usaient ni de feu ni
de mets apprts; ils se nourrissaient d'herbes sauvages et de viandes
demi-crues, couves un moment entre leurs cuisses, ou chauffes entre
leur sige et le dos de leurs chevaux. Leurs tuniques, de toile
colore et de peaux de rats des champs, taient noues autour de leur
cou; ils ne les abandonnaient que lorsqu'elles tombaient en lambeaux.
Ils enfonaient leur tte dans des bonnets de peau arrondis, et leurs
jambes velues dans des tuyaux de cuir de chvre. On et dit qu'ils
taient clous sur leurs chevaux, petits et mal forms, mais
infatigables. Souvent ils s'y tenaient assis comme les femmes; ils y
traitaient d'affaires, dlibrant, vendant, achetant, buvant,
mangeant, dormant sur le cou troit de leur bte, s'y livrant, dans un
profond sommeil,  toutes sortes de songes.

Sans demeure fixe, sans foyer, sans loi, sans habitudes domestiques,
les Huns erraient avec les chariots qu'ils habitaient. Dans ces huttes
mobiles, les femmes faonnaient leurs vtements, accouchaient,
allaitaient leurs nourrissons jusqu' l'ge de pubert. Nul, chez ces
gnrations, ne pouvait dire d'o il venait, car il avait t conu
loin du lieu o il tait n, et lev plus loin encore. Cette manire
de vivre dans des voitures roulantes tait en usage chez beaucoup de
peuples, et notamment parmi les Franks. Majorien surprit un parti de
cette nation: Le coteau voisin retentissait du bruit d'une noce; les
ennemis clbraient en dansant,  la manire des Scythes, l'hymen d'un
poux  la blonde chevelure. Aprs la dfaite on trouva les
prparatifs de la fte errante, les marmites, les mets des convives,
tout le rgal prisonnier et les odorantes couronnes de fleurs........
Le vainqueur enleva le chariot de la marie[172]

  [172] SIDOINE APOLLINAIRE, _Pangyrique de Majorien_.

Sidoine est un tmoin considrable des moeurs des barbares dont il
voyait l'invasion. Je suis, dit-il, au milieu des peuples chevelus,
oblig d'entendre le langage du Germain, d'applaudir, avec un visage
contraint, au chant du Bourguignon ivre, les cheveux graisss avec du
beurre acide....... Heureux vos yeux, heureuses vos oreilles, qui ne
les voient et ne les entendent point! heureux votre nez, qui ne
respire pas dix fois le matin l'odeur empeste de l'ail et de
l'oignon!

Tous les barbares n'taient pas aussi brutaux. Les Franks, mls
depuis longtemps aux Romains, avaient pris quelque chose de leur
propret et de leur lgance. Le jeune chef marchait  pied au milieu
des siens; son vtement d'carlate et de soie blanche tait enrichi
d'or; sa chevelure et son teint avaient l'clat de sa parure. Ses
compagnons portaient pour chaussure des peaux de bte garnies de tous
leurs poils: leurs jambes et leurs genoux taient nus; les casaques
bigarres de ces guerriers montaient trs-haut, serraient les hanches,
et descendaient  peine au jarret; les manches de ces casaques ne
dpassaient pas le coude. Par-dessous ce premier vtement se voyait
une saie de couleur verte borde d'carlate, puis une rhnone fourre,
retenue par une agrafe[173]. Les pes de ces guerriers se
suspendaient  un troit ceinturon, et leurs armes leur servaient
autant d'ornement que de dfense: ils tenaient dans la main droite des
piques  deux crochets, ou des haches  lancer; leur bras gauche tait
cach par un bouclier aux limbes d'argent et  la bosse dore[174].
Tels taient nos pres.

  [173] Sorte de manteau en usage chez les peuples des bords du
  Rhin.

  [174] S. APOLLINARIUS, lib. IV, _Epist. ad Domnit._

Sidoine arrive  Bordeaux, et trouve auprs d'Euric, roi des
Visigoths, divers barbares qui subissaient le joug de la conqute.
Ici se prsente le Saxon aux yeux d'azur: ferme sur les flots, il
chancelle sur la terre. Ici l'ancien Sicambre,  l'occiput tondu, tire
en arrire, depuis qu'il est vaincu, ses cheveux renaissants sur son
cou vieilli; ici vagabonde l'Hrule aux joues verdtres, qui laboure
le fond de l'Ocan, et dispute de couleur avec les algues; ici le
Bourguignon, haut de sept pieds, mendie la paix en flchissant le
genou[175].

  [175] APOLLINARIUS, lib. VIII, epist. IX.

Une coutume assez gnrale chez tous les barbares tait de boire la
cervoise (la bire), l'eau, le lait et le vin, dans le crne des
ennemis. taient-ils vainqueurs, ils se livraient  mille actes de
frocit; les ttes des Romains entourrent le camp de Varus, et les
centurions furent gorgs sur les autels de la divinit de la guerre.
taient-ils vaincus, ils tournaient leur fureur contre eux-mmes. Les
compagnons de la premire ligue des Cimbres que dfit Marius furent
trouvs sur le champ de bataille attachs les uns aux autres; ils
avaient voulu impossibilit de reculer et ncessit de mourir. Leurs
femmes s'armrent d'pes et de haches; hurlant, grinant des dents de
rage et de douleur, elles frappaient et Cimbres et Romains, les
premiers comme des lches, les seconds comme des ennemis: au fort de
la mle, elles saisissaient avec leurs mains nues les pes
tranchantes des lgionnaires, leur arrachaient leurs boucliers, et se
faisaient massacrer. Sanglantes, cheveles, vtues de noir, on les
vit, montes sur les chariots, tuer leurs maris, leurs frres, leurs
pres, leurs fils, touffer leurs nouveau-ns, les jeter sous les
pieds des chevaux, et se poignarder. Une d'entre elles se pendit au
bout du timon de son chariot, aprs avoir attach par la gorge deux de
ses enfants  chacun de ses pieds. Faute d'arbres pour se procurer le
mme supplice, le Cimbre vaincu se passait au cou un lacs coulant,
nouait le bout de la corde de ce lacs aux jambes ou aux cornes de ses
boeufs: ce laboureur d'une espce nouvelle, pressant l'attelage avec
l'aiguillon, ouvrait sa tombe.

On retrouvait ces moeurs terribles parmi les barbares du cinquime
sicle. Leur cri de guerre faisait palpiter le coeur du plus intrpide
Romain: les Germains poussaient ce cri sur le bord de leurs boucliers
appliqus contre leurs bouches. Le bruit de la corne des Goths tait
clbre.

Avec des ressemblances et des diffrences de coutumes, ces peuples se
distinguaient les uns des autres par des nuances de caractres: Les
Goths sont fourbes, mais chastes, dit Salvien; les Allamans,
impudiques, mais sincres; les Franks, menteurs, mais hospitaliers;
les Saxons, cruels, mais ennemis des volupts[176]. Le mme auteur
fait aussi l'loge de la pudicit des Goths, et surtout de celle des
Vandales. Les Tafales, peuplade de la Dacie, pchaient par le vice
contraire[177].

  [176] SALVIAN., _De Gubern. Dei_, lib. VII.

  [177] AMMIEN MARCELLIN, liv. XXXI, ch. 9.

Les Huns, perfides dans les trves, taient dvors de la soif de
l'or. Abandonns  l'instinct des brutes, ils ignoraient l'honnte et
le dshonnte. Obscurs dans leur langage, libres de toute religion et
de toute superstition, aucun respect divin ne les enchanait. Colres
et capricieux, dans un mme jour ils se sparaient de leurs amis sans
qu'on et rien dit pour les irriter, et leur revenaient sans qu'on et
rien fait pour les adoucir[178].

  [178] AMMIEN MARCELLIN, liv. XXXI, ch. 2.

Quelques-unes de ces races taient anthropophages. Un Sarrasin tout
velu et nu jusqu' la ceinture, poussant un cri rauque et lugubre, se
prcipite, le glaive au poing, parmi les Goths arrivs sous les murs
de Constantinople aprs la dfaite de Valens; il colle ses lvres au
gosier de l'ennemi qu'il avait bless, et en suce le sang aux regards
pouvants des spectateurs[179]. Les Scythes de l'Europe montraient ce
mme instinct du furet et de la hyne: saint Jrme[180] avait vu dans
les Gaules les Atticotes, horde bretonne, qui se nourrissaient de
chair humaine: quand ils rencontraient dans les bois des troupeaux de
porcs et d'autre btail, ils coupaient les mamelles des bergres et
les parties les plus succulentes des ptres, dlicieux festin pour
eux. Les Alains arrachaient la tte de l'ennemi abattu, et de la peau
de son cadavre ils caparaonnaient leurs chevaux. Les Budins et les
Glons se faisaient aussi des vtements et des couvertures de cheval
avec la peau des vaincus, dont ils se rservaient la tte. Ces mmes
Glons se dcoupaient les joues; un visage taillad, des blessures qui
prsentaient des cailles livides, surmontes d'une crte rouge,
taient le suprme honneur.

  [179] _Idem_, XXXI, 16.

  [180] T. IV, p. 201, _adv. Jovin._, lib. II.

L'indpendance tait tout le fond d'un barbare, comme la patrie tait
tout le fond d'un Romain, selon l'expression de Bossuet. tre vaincu
ou enchan paraissait  ces hommes de bataille et de solitude chose
plus insupportable que la mort: rire en expirant tait la marque
distinctive du hros. Saxon le Grammairien dit d'un guerrier: Il
tomba, rit et mourut. Il y avait un nom particulier dans les langues
germaniques pour dsigner ces enthousiastes de la mort: le monde
devait tre la conqute de tels hommes.

Les nations entires, dans leur ge hroque, sont potes: les
barbares avaient la passion de la musique et des vers; leur muse
s'veillait aux combats, aux festins et aux funrailles. Les Germains
exaltaient leur dieu Tuiston dans de vieux cantiques: lorsqu'ils
s'branlaient pour la charge, ils entonnaient en choeur le bardit; et
de la manire plus ou moins vigoureuse dont cet hymne retentissait,
ils prsageaient le destin futur du combat.

Chez les Gaulois, les bardes taient chargs de transmettre le
souvenir des choses dignes de louanges.

Jornands raconte qu' l'poque o il crivait on entendait encore les
Goths rpter les vers consacrs  leur lgislateur. Au banquet royal
d'Attila, deux Gpides clbrrent les exploits des anciens guerriers:
ces chansons de la gloire attable animaient d'un attendrissement
martial le visage des convives. Les cavaliers qui excutaient autour
du cercueil du hros tartare une espce de tournoi funbre,
chantaient: C'est ici Attila, roi des Huns, engendr par son pre
Mundzuch. Vainqueur des plus fires nations, il runit sous sa
puissance la Scythie et la Germanie, ce que nul n'avait fait avant
lui. L'une et l'autre capitale de l'Empire Romain chancelaient  son
nom: apais par leur soumission, il se contenta de les rendre
tributaires. Attila, aim jusqu'au bout du destin, a fini ses jours,
non par le fer de l'ennemi, non par la trahison domestique, mais sans
douleurs, au milieu de la joie. Est-il une plus douce mort que celle
qui n'appelle aucune vengeance?[181]

  [181] Jornands. Chap. 45.

Un manuscrit originaire de l'abbaye de Fulde, maintenant  Cassel, a
par hasard sauv de la destruction le fragment d'un pome teutonique
qui runit les noms d'Hildebrand, de Thodoric, d'Hermanric, d'Odoacre
et d'Attila. Hildebrand, que son fils ne veut pas reconnatre,
s'crie: Quelle destine est la mienne! J'ai err hors de mon pays
soixante hivers et soixante ts, et maintenant il faut que mon propre
enfant m'tende mort avec sa hache, ou que je sois son meurtrier.

L'Edda (l'aeule), recueil de la mythologie scandinave, les Sagga ou
les traditions historiques des mmes pays, les chants des Scaldes
rappels par Saxon le Grammairien, ou conservs par Olas Wormius dans
sa _Littrature runique_, offrent une multitude d'exemples de ces
posies. J'ai donn ailleurs[182] une imitation du pome lyrique de
Lodbrog, guerrier scalde et pirate. Nous avons combattu avec
l'pe......... Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient
des cris de joie.......... Les vierges ont pleur longtemps.........
Les heures de la vie s'coulent: nous sourirons quand il faudra
mourir. Un autre chant tir de l'Edda reproduit la mme nergie et la
mme frocit.

  [182] _Martyrs_, liv. VI.

    Pugnavimus ensibus. . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    Vit elaps sunt hor:
        Ridens moriar.

  On trouvera plus loin ce chant reproduit tout entier.

Hogni et Gunar, deux hros de la race des Nifflungs, sont prisonniers
d'Attila. On demande  Gunar de rvler o est le trsor des
Nifflungs, et d'acheter sa vie pour de l'or.

Le hros rpond:

Je veux tenir dans ma main le coeur d'Hogni, tir sanglant de la
poitrine du vaillant hros, arrach avec un poignard mouss du sein
de ce fils de roi.

Ils arrachrent le coeur d'un lche qui s'appelait Hialli; ils le
posrent tout sanglant sur un plat, et l'apportrent  Gunar.

Alors Gunar, ce chef du peuple, chanta: Ici je vois le coeur
sanglant d'Hialli; il n'est pas comme le coeur d'Hogni le brave; il
tremble sur le plat o il est plac; il tremblait la moiti davantage
quand il tait dans le sein du lche.

Quand on arracha le coeur d'Hogni de son sein, il rit; le guerrier
vaillant ne songea pas  gmir. On posa son coeur sanglant sur un
plat, et on le porta  Gunar.

Alors ce noble hros, de la race des Nifflungs, chanta: Ici je vois
le coeur d'Hogni le brave; il ne ressemble pas au coeur d'Hialli le
lche; il tremble peu sur le plat o on l'a plac; il tremblait la
moiti moins quand il tait dans la poitrine du brave.

Que n'es-tu,  Atli (Attila), aussi loin de mes yeux que tu le seras
toujours de nos trsors! En ma puissance est dsormais le trsor cach
des Nifflungs; car Hogni ne vit plus.

J'tais toujours inquiet quand nous vivions tous les deux, maintenant
je ne crains rien; je suis seul!

Ce dernier trait est d'une tendresse sublime.

Ce caractre de la posie hroque primitive est le mme parmi tous
les peuples barbares; il se retrouve chez l'Iroquois qui prcda la
socit dans les forts du Canada, comme chez le Grec redevenu
sauvage, qui survit  la socit sur ces montagnes du Pinde, o il
n'est rest que la muse arme. Je ne crains pas la mort, disait
l'Iroquois; je me ris des tourments. Que ne puis-je dvorer le coeur
de mes ennemis!

Mange, oiseau (c'est une tte qui parle  un aigle, dans l'nergique
traduction de M. Fauriel); mange, oiseau, mange ma jeunesse;
repais-toi de ma bravoure; ton aile en deviendra grande d'une aune, et
ta serre d'un empan[183].

  [183] Chants populaires de la Grce.

Les lois mmes taient du domaine de la posie. Un homme d'un rare
talent dans l'histoire, M. Thierry, a fort ingnieusement remarqu que
les _premires lignes du prologue_ de la loi salique semblent tre le
texte littral d'une ancienne chanson; il les rend ainsi, d'un style
ferme et noble:

La nation des Franks, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous
les armes, ferme dans les traits de paix, profonde en conseil, noble
et saine de corps, d'une blancheur et d'une beaut singulires,
hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie  la foi
catholique, libre d'hrsie; lorsqu'elle tait encore sous une
croyance barbare, avec l'inspiration de Dieu, recherchant la clef de
la science, selon la nature de ses qualits; dsirant la justice,
gardant sa piti; la _loi salique_ fut dicte par les chefs de cette
nation, qui en ce temps commandaient chez elle.

Vive le Christ, qui aime les Franks! Qu'il regarde leur royaume......
Cette nation est celle qui, petite en nombre, mais brave et forte,
secoua de sa tte le dur joug des Romains.

La mtaphore abondait dans les chants des scaldes: les fleuves sont la
_sueur de la terre et le sang des valles_, les flches sont les
_filles de l'infortune_, la hache est la _main de l'homicide_, l'herbe
est la _chevelure de la terre_, la terre est le _vaisseau qui flotte
sur les ges_, la mer est le _champ des pirates_, un vaisseau est leur
_patin_ ou le _coursier_ des flots.

Les Scandinaves avaient de plus quelques posies mythologiques. Les
desses qui prsident aux combats, les belles Walkyries, taient 
cheval, couvertes de leur casque et de leur bouclier. Allons,
disent-elles, poussons nos chevaux au travers de ces mondes tapisss
de verdure, qui sont la demeure des dieux.

Les premiers prceptes moraux taient aussi confis en vers  la
mmoire: L'hte qui vient chez vous a les genoux froids, donnez-lui
du feu. Il n'y a rien de plus inutile que de trop boire de bire:
l'oiseau de l'oubli chante devant ceux qui s'enivrent, et leur drobe
leur me. Le gourmand mange sa mort. Quand un homme allume du feu, la
mort entre chez lui avant que ce feu soit teint. Louez la beaut du
jour quand il sera fini. Ne vous fiez ni  la glace d'une nuit, ni au
serpent qui dort, ni au tronon de l'pe, ni au champ nouvellement
sem.

Enfin les barbares connaissaient aussi les chants d'amour: Je me
battis dans ma jeunesse avec les peuples de Devonstheim, je tuai leur
jeune roi; cependant une fille de Russie me mprise.

Je sais faire huit exercices: je me tiens ferme  cheval, je nage, je
glisse sur des patins, je lance le javelot, je manie la rame;
cependant une fille de Russie me mprise[184].

  [184] _Les deux Edda, les Sagga_; WORM., _Litt. runic._; MALLET,
  _Hist. de Danemark_.

Plusieurs sicles aprs la conqute de l'empire romain, l'usage des
hymnes guerriers continua: les dfaites amenaient des complaintes
latines, dont l'air est quelquefois not dans les vieux manuscrits:
Angelbert gmit sur la bataille de Fontenay et sur la mort de Hugues,
btard de Charlemagne. La fureur de la posie tait telle, qu'on
trouve des vers de toutes mesures jusque dans les diplmes du
huitime, du neuvime et du dixime sicle. Un chant teutonique
conserve le souvenir d'une victoire remporte sur les Normands, l'an
881, par Louis, fils de Louis le Bgue. J'ai connu un roi appel le
seigneur Louis, qui servait Dieu de bon coeur, parce que Dieu le
rcompensait.... Il saisit la lance et le bouclier, monta promptement
 cheval, et vola pour tirer vengeance de ses ennemis[185]. Personne
n'ignore que Charlemagne avait fait recueillir les anciennes chansons
des Germains.

  [185] _Rerum Gall. et Franc. Script._, tom. IX, pag. 99.

La chronique saxonne donne en vers le rcit d'une victoire remporte
par les Anglais sur les Danois, et l'Histoire de Norvge, l'apothose
d'un pirate du Danemark, tu avec cinq autres chefs de corsaires sur
les ctes d'Albion[186].

  [186] Voyez ces chants dans l'_Histoire de la Conqute de
  l'Angleterre par les Normands_, de M. A. Thierry, tom. I, pag.
  131 de la 3e dition.

Les nautoniers normands clbraient eux-mmes leurs courses; un d'entre
eux disait: Je suis n dans le haut pays de Norvge, chez des peuples
habiles  manier l'arc; mais j'ai prfr hisser ma voile, l'effroi
des laboureurs du rivage. J'ai aussi lanc ma barque parmi les
cueils, _loin du sjour des hommes_. Et ce scalde des mers avait
raison, puisque les _Danes_ ont dcouvert le Vineland ou l'Amrique.

Ces rhythmes militaires se viennent terminer  la chanson de Roland,
qui fut comme le dernier chant de l'Europe barbare. A la bataille
d'Hastings, dit admirablement le grand peintre d'histoire que je viens
de citer, un Normand appel Taillefer poussa son cheval en avant du
front de la bataille, et entonna le chant des exploits, fameux dans
toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. En chantant il jouait de
son pe, la lanait en l'air avec force, et la recevait dans sa main
droite; les Normands rptaient ses refrains, ou criaient: Dieu aide!
Dieu aide!

Wace nous a conserv le mme fait dans une autre langue:

    Taillefer, qui moult bien chantoit,
    Sur un cheval qui tost alloit,
    Devant eus alloit chantant
    De Karlemagne et de Rollant,
    Et d'Olivier et des vassaux
    Qui moururent  Rainschevaux.

Cette ballade hroque, qui se devrait retrouver dans le roman de
Roland et d'Olivier, de la bibliothque des rois Charles V, VI et
VII[187], fut encore chante  la bataille de Poitiers.

  [187] DU CANGE, voce _Cantilena Rollandi_; _Mm. de l'Ac. des
  Inscript._, tom. I, part. I, pag. 317; _Hist. litt. de la
  France_, tom. VII, Avertiss., pag. 73.

Les posies nationales des barbares taient accompagnes du son du
fifre, du tambour et de la musette. Les Scythes, dans la joie des
festins, faisaient rsonner la corde de leur arc. La cithare ou la
guitare tait en usage dans les Gaules, et la harpe dans l'le des
Bretons: il y avait trois choses qu'on ne pouvait saisir pour dettes
chez un homme libre du pays de Galles: son cheval, son pe et sa
harpe.

Dans quelles langues tous ces pomes taient-ils crits ou chants?
Les principales taient la langue celtique, la langue slave, les
langues teutonique et scandinave: il est difficile de savoir  quelle
racine appartenait l'idiome des Huns. L'oreille ddaigneuse des Grecs
et des Romains n'entendait dans les entretiens des Franks et des
Tartares que des croassements de corbeaux ou des sons non articuls,
sans aucun rapport avec la voix humaine; mais quand les barbares
triomphrent, force fut de comprendre les ordres que le matre donnait
 l'esclave. Sidoine Apollinaire flicite Syagrius de s'exprimer avec
puret dans la langue des Germains: Je ris, dit le littrateur
puril, en voyant un _barbare_ craindre devant vous de faire un
_barbarisme_ dans sa langue. Le quatrime canon du concile de Tours
ordonne que chaque vque traduira ses sermons latins en langue romane
et tudesque. Louis le Dbonnaire fit mettre la _Bible_ en vers
teutons. Nous savons, par Loup de Ferrires, que sous Charles le
Chauve on envoyait les moines de Ferrires  Pruym, pour se
familiariser avec la langue germanique. On fit connatre  la mme
poque les caractres dont les Normands se servaient pour garder la
mmoire de leurs chansons; ces caractres s'appelaient _runstabath_;
ce sont des lettres runiques: on y joignit celles qu'Ethicus avait
inventes auparavant, et dont saint Jrme avait donn les
signes......

Passons  la religion des barbares. Les historiens nous disent que les
Huns n'en avaient aucune: nous voyons seulement qu'ils croyaient,
comme les Turcs,  une certaine fatalit. Les Alains, comme les
peuples d'origine celtique, rvraient une pe nue fiche en terre.
Les Gaulois avaient leur terrible _Dis_, pre de la Nuit, auquel ils
immolaient des vieillards sur le _dolmen_, ou la pierre druidique; les
Germains adoraient la secrte horreur des forts. Autant la religion
de ceux-ci tait simple, autant celle des Scandinaves tait
complique.

Le gant Ymer fut tu par les trois fils de Bore: Odin, Vil et Ve. La
chair de Ymer forma la terre, son sang la mer, son crne le ciel. Le
Soleil ne savait pas alors o tait son palais; la Lune ignorait ses
forces; et les toiles ne connaissaient point la place qu'elles
devaient occuper.

Un autre gant, appel Norv, fut le pre de la Nuit. La Nuit, marie 
un enfant de la famille des dieux, enfanta le Jour. Le Jour et la Nuit
furent placs dans le ciel, sur deux chars conduits par deux chevaux;
Hrim-Fax (crinire gele) conduit la Nuit: les gouttes de ses sueurs
font la rose; Skin-Fax (crinire lumineuse) mne le Jour. Sous chaque
cheval se trouve une outre pleine d'air: c'est ce qui produit la
fracheur du matin.

Un chemin ou un pont conduit de la terre au firmament: il est de trois
couleurs, et s'appelle l'arc-en-ciel. Il sera rompu quand les mauvais
gnies, aprs avoir travers les fleuves des enfers, passeront 
cheval sur ce pont.

La cit des dieux est place sous le chne Ygg-Drasill, qui ombrage le
monde. Plusieurs villes existent dans le ciel.

Le dieu Thor est fils an d'Odin; Tyr est la divinit des victoires.
Heindall aux dents d'or a t engendr par neuf vierges. Loke est
l'artisan des tromperies. Le loup Fenris est fils de Loke; enchan
avec difficult par les dieux, il sort de sa bouche une cume qui
devient la source du fleuve Vam (les vices).

Frigga est la principale des desses guerrires, qui sont au nombre de
douze; elles se nomment Walkyries: Gadur, Rosta et Skulda (l'avenir),
la plus jeune des douze fes, vont tous les jours  cheval choisir les
morts[188].

  [188] _Edda._--Voyez aussi Mallet, _Introd.  l'histoire de
  Danemark_, et les _Monuments de la Mythologie des anciens
  Scandinaves_ pour servir de preuve  cette introduction, par le
  mme auteur, in-4; Copenhague, 1766.

Il y a dans le ciel un grande salle, le Valhalla, o les braves sont
reus aprs leur vie. Cette salle a cinq cent quarante portes; par
chacune de ces portes sortent huit cents guerriers morts pour se
battre contre le loup. Ces vaillants squelettes s'amusent  se briser
les os, et viennent ensuite dner ensemble: ils boivent le lait de la
chvre Heidruna, qui broute les feuilles de l'arbre Loerada. Ce lait
est de l'hydromel: on en remplit tous les jours une cruche assez large
pour enivrer les hros dcds. Le monde finira par un embrasement.

Des magiciens ou des fes, des prophtesses, des dieux dfigurs
emprunts de la mythologie grecque, se retrouvaient dans le culte de
certains barbares. Le surnaturel est le naturel mme de l'esprit de
l'homme: est-il rien de plus tonnant que de voir des Esquimaux
assembls autour d'un _sorcier_ sur leur mer solide,  l'entre mme
de ce passage si longtemps cherch[189], qu'une ternelle barrire de
glace fermait au vaisseau de l'intrpide capitaine Parry?

  [189] Second voyage du capitaine Parry pour dcouvrir le passage
  au nord-ouest de l'Amrique.

De la religion des barbares descendons  leurs gouvernements.

Ces gouvernements paraissent avoir t en gnral des espces de
rpubliques militaires, dont les chefs taient lectifs, ou
passagrement hrditaires, par l'effet de la tendresse, de la gloire,
ou de la tyrannie paternelle. Toute l'antiquit europenne du
paganisme et de la barbarie n'a connu que la souverainet lective: la
souverainet hrditaire fut l'ouvrage du christianisme; souverainet
mme qui ne s'tablit qu'au moyen d'une sorte de surprise, laissant
dormir le droit  ct du fait.

La socit naturelle prsente les varits de gouvernement de la
socit civilise: le despotisme, la monarchie absolue, la monarchie
tempre, la rpublique aristocratique ou dmocratique. Souvent mme
les nations sauvages ont imagin des formes politiques d'une
complication et d'une finesse prodigieuses, comme le prouvait le
gouvernement des Hurons. Quelques tribus germaniques, par l'lection
du roi et du chef de guerre, craient deux autorits souveraines
indpendantes l'une de l'autre: combinaison extraordinaire.

Les peuples sortis de l'orient de l'Asie diffraient en constitutions
des peuples venus du nord de l'Europe: la cour d'Attila offrait le
spectacle du srail de Stamboul ou des palais de Pkin, mais avec une
diffrence notable; les femmes paraissaient publiquement chez les
Huns; Maximin fut prsent  Cerca, principale reine ou sultane
favorite d'Attila: elle tait couche sur un divan; ses suivantes
brodaient assises en rond sur les tapis qui couvraient le plancher. La
veuve de Blda avait envoy en prsents aux ambassadeurs de belles
esclaves.

Les barbares, qui en raison de quelques usages particuliers
ressemblaient aux sauvages que j'ai vus au Nouveau Monde, diffraient
d'eux essentiellement sous d'autres rapports. Une centaine de Hurons,
dont le chef tout nu portait un chapeau brod  trois cornes,
servaient autrefois le gouverneur franais du Canada: les pourrait-on
comparer  ces troupes de race slave ou germanique auxiliaires des
troupes romaines? Les Iroquois au temps de leur plus grande prosprit
n'armaient pas plus de dix mille guerriers: les seuls Goths mettaient,
comme un excdant de leur conscription militaire, un corps de
cinquante mille hommes  la solde des empereurs; dans le quatrime et
dans le cinquime sicle, les lgions entires taient composes de
barbares. Attila runissait sous ses drapeaux sept cent mille
combattants, ce qu' peine serait en tat de fournir aujourd'hui la
nation la plus populeuse de l'Europe. On voit aussi dans les charges
du palais et de l'empire, des Franks, des Goths, des Suves, des
Vandales: nourrir, vtir, quiper tant d'hommes, est le fait d'une
socit dj pousse loin dans les arts industriels; prendre part aux
affaires de la civilisation grecque et romaine suppose un
dveloppement considrable de l'intelligence. La bizarrerie des
coutumes et des moeurs n'infirme pas cette assertion: l'tat politique
peut tre trs-avanc chez un peuple, et les individus de ce peuple
conserver les habitudes de l'tat de nature.

L'esclavage tait connu chez toutes ces hordes ameutes contre le
Capitole. Cet affreux droit, man de la conqute, est pourtant le
premier pas de la civilisation: l'homme entirement sauvage tue et
mange ses prisonniers: ce n'est qu'en prenant une ide de l'ordre
social qu'il leur laisse la vie, afin de les employer  ses travaux.

La noblesse tait connue des barbares comme l'esclavage: c'est pour
avoir confondu l'espce d'galit militaire qui nat de la fraternit
d'armes, avec l'galit des rangs, que l'on a pu douter d'un fait
avr. L'histoire prouve invinciblement que diffrentes classes
sociales existaient dans les deux grandes divisions du sang Scandinave
et caucasien. Les Goths avaient leurs Ases ou demi-dieux: deux
familles dominaient toutes les autres, les Amaliet les Baltes.

Le droit d'anesse tait ignor de la plupart des barbares; ce fut
avec beaucoup de peine que la loi canonique parvint  le leur faire
adopter. Non-seulement le partage gal subsistait chez eux, mais
quelquefois le dernier n d'entre les enfants, tant rput le plus
faible, obtenait un avantage dans la succession.

Lorsque les frres ont partag le bien de leur pre, dit la loi
gallique, le plus jeune a la meilleure maison, les instruments de
labourage, la chaudire de son pre, son couteau et sa cogne. Loin
que l'esprit de ce qu'on appelle la _loi salique_ ft en vigueur dans
la vritable loi salique, la ligne maternelle tait appele avant la
ligne paternelle dans les hritages et les affaires rsultant d'iceux.
On va bientt en voir un exemple  propos de la peine d'homicide.

Le gouvernement suivait la rgle de la famille; un roi en mourant
partageait sa succession entre ses enfants, sauf le consentement ou la
ratification populaire: la loi politique n'tait dans sa simplicit
que la loi domestique.

Chez plusieurs tribus germaniques la possession tait annale;
propritaire de ce qu'on avait cultiv, le fonds, aprs la moisson,
retournait  la communaut. Les Gaulois tendaient le pouvoir paternel
jusque sur la vie de l'enfant: les Germains ne disposaient que de sa
libert. Au pays de Galles, le pencnedit, ou chef du clan, gouvernait
toutes les familles.

Les lois des barbares, en les sparant de ce que le christianisme et
le code romain y ont introduit, se rduisent  des lois pnales pour
la dfense des personnes et des choses. La loi salique s'occupe du vol
des porcs, des bestiaux, des brebis, des chvres et des chiens, depuis
le cochon de lait jusqu' la truie qui marche  la tte d'un troupeau,
depuis le veau de lait jusqu'au taureau, depuis l'agneau de lait
jusqu'au mouton, depuis le chevreau jusqu'au bouc, depuis le chien
conducteur de meutes jusqu'au chien de berger. La loi gallique dfend
de jeter une pierre au boeuf attach  la charrue et de lui trop
serrer le joug.

Le cheval est particulirement protg: celui qui a mont un cheval ou
une jument sans la permission du matre est mis  l'amende de quinze
ou de trente sous d'or. Le vol du cheval de guerre d'un Frank, d'un
cheval hongre, d'un cheval entier et de ses cavales, entrane un forte
composition[190]. La chasse et la pche ont leurs garants: il y a
rtribution pour une tourterelle ou un petit oiseau drob aux lacs o
ils s'taient pris, pour un faucon happ sur un arbre, pour le meurtre
d'un cerf priv qui servait  embaucher les cerfs sauvages, pour
l'enlvement d'un sanglier forc par un autre chasseur, pour le
dterrement du gibier ou du poisson cachs, pour le larcin d'une
barque ou d'un filet  anguilles. Toutes les espces d'arbres sont
mises  l'abri par des dispositions spciales: veiller  la vie des
forts[191], c'tait faire des lois pour la patrie.

  [190] _Lex Salic._, tit. XXV.--_Lex Rip._, tit. XLII.

  [191] _Lex Salic._, tit. VIII.--_Lex Rip._, tit. LXVIII.

L'association militaire, ou la responsabilit de la tribu et la
solidarit de la famille, se retrouvent dans l'institution des
cojurants ou compurgateurs: qu'un homme soit accus d'un dlit ou d'un
crime, il peut, selon la loi allemande et plusieurs autres, chapper
 la pnalit, s'il trouve un certain nombre de ses _pairs_ pour jurer
avec lui qu'il est innocent. Si l'accus tait une femme, les
compurgateurs devaient tre femmes[192].

Le courage tant la premire qualit du barbare, toute injure qui en
suppose le dfaut est punie: ainsi, appeler un homme LEPUS, _livre_;
ou CONCACATUS, _embren_, amne une composition de trois ou de six
sous d'or[193]; mme tarif pour le reproche fait  un guerrier d'avoir
jet son bouclier en prsence de l'ennemi.

  [192] _Leg. Wall._

  [193] _Lex Salic._, tit. XXXII.

La barbarie se montre tout entire dans la lgislation des blessures;
la loi saxonne est la plus dtaille  cet gard: quatre dents casses
au-devant de la bouche ne valent que six schillings; mais une seule
dent casse auprs de ces quatre dents doit tre paye quatre
schillings; l'ongle du pouce est estim trois schillings, et une des
membranes du nez le mme prix[194].

  [194] _Lex Anglo-Saxonic._, pag. 7.

La loi ripuaire s'exprime plus noblement: elle demande trente-six sous
d'or pour la mutilation du doigt qui sert  dcocher les flches[195]:
elle veut qu'un ingnu paye dix-huit sous d'or pour la blessure d'un
autre ingnu dont le sang aura coul jusqu' terre[196]. Une blessure
 la tte, ou ailleurs, sera compense par trente-six sous d'or s'il
est sorti de cette blessure un os d'une grosseur telle qu'il rende un
son en tant jet sur un bouclier plac  douze pieds de
distance[197]. L'animal domestique qui tue un homme est donn aux
parents du mort avec une composition; il en est ainsi de la pice de
bois tombe sur un passant. Les Hbreux avaient des rglements
semblables.

  [195] _Lex Ripuar._, tit. V, art. XII.

  [196] _Lex Ripuar._, tit. II, art. XII.

  [197] _Ibid._, tit. LXX, art. I.

Et nanmoins ces lois, si violentes dans les choses qu'elles peignent,
sont beaucoup plus douces en ralit que nos lois: la peine de mort
n'est prononce que cinq fois dans la loi salique, et six fois dans la
loi ripuaire; et, chose infiniment remarquable, ce n'est jamais, un
seul cas except, pour chtiment du meurtre: l'homicide n'entrane
point la peine capitale, tandis que le rapt, la prvarication, le
renversement d'une charte, sont punis du dernier supplice; encore pour
tous ces crimes ou dlits, y a-t-il la ressource des cojurants.

La procdure relative au seul cas de mort en rparation d'homicide est
un tableau de moeurs. Quiconque a tu un homme, et n'a pas de quoi
payer la composition, doit prsenter douze cojurants, lesquels
dclarent que le dlinquant n'a rien, ni dans la terre, ni hors la
terre, au del de ce qu'il offre pour la composition. Ensuite l'accus
entre chez lui, et prend de la terre aux quatre coins de sa maison; il
revient  la porte, se tient debout sur le seuil, le visage tourn
vers l'intrieur du logis; de la main gauche, il jette la terre
par-dessus ses paules sur son plus proche parent. Si son pre, sa
mre et ses frres ont fait l'abandon de tout ce qu'ils avaient, il
lance la terre sur la soeur de sa mre ou sur les fils de cette soeur,
ou sur les trois plus proches parents de la ligne maternelle[198].
Cela fait, dchauss et en chemise, il saute  l'aide d'une perche
par-dessus la haie dont sa maison est entoure: alors les trois
parents de la ligne maternelle se trouvent chargs d'acquitter ce qui
manque  la composition. Au dfaut de parents maternels, les parents
paternels sont appels. Le parent pauvre qui ne peut payer jette 
son tour la terre recueillie aux quatre coins de la maison, sur un
parent plus riche. Si ce parent ne peut achever le montant de la
composition, le demandeur oblige le dfendeur meurtrier  comparatre
 quatre audiences successives; et enfin, si aucun des parents de ce
dernier ne le veut rdimer, il est mis  mort: _de vita componat_.

  [198] Voil l'exemple de la prfrence dans la ligne maternelle.

De ces prcautions multiplies pour sauver les jours d'un coupable, il
rsulte que les barbares traitaient la loi en tyrans, et se
prmunissaient contre elle: ne faisant aucun cas de leur vie ni de
celle des autres, ils regardaient comme un droit naturel de tuer ou
d'tre tus. Un roi mme, dans la loi des Saxons, pouvait tre occis;
on en tait quitte pour payer sept cent vingt livres pesant d'argent.
Le Germain ne concevait pas qu'un tre abstrait, qu'une loi pt verser
son sang. Ainsi, dans la socit commenante, l'instinct de l'homme
repoussait la peine de mort, comme dans la socit acheve la raison
de l'homme l'abolira: cette peine n'aura donc t tablie qu'entre
l'tat purement sauvage et l'tat complet de civilisation, alors que
la socit n'avait plus l'indpendance du premier tat et n'avait pas
encore la perfection du second.

SUITE DES MOEURS DES BARBARES.

Les conducteurs des nations barbares avaient quelque chose
d'extraordinaire comme elles. Au milieu de l'branlement social,
Attila semblait n pour l'effroi du monde; il s'attachait  sa
destine je ne sais quelle terreur, et le vulgaire se faisait de lui
une opinion formidable. Sa dmarche tait superbe; sa puissance
apparaissait dans les mouvements de son corps et dans le roulement de
ses regards. Amateur de la guerre, mais sachant contenir son ardeur,
il tait sage au conseil, exorable aux suppliants, propice  ceux dont
il avait reu la foi. Sa courte stature, sa large poitrine, sa tte
plus large encore, ses petits yeux, sa barbe rare, ses cheveux
grisonnants, son nez camus, son teint basan, annonaient son origine.

Sa capitale tait un camp ou grande bergerie de bois, dans les pacages
du Danube: les rois qu'il avait soumis veillaient tour  tour  la
porte de sa baraque; ses femmes habitaient d'autres loges autour de
lui. Couvrant sa table de plats de bois et de mets grossiers, il
laissait les vases d'or et d'argent, trophe de la victoire et
chefs-d'oeuvre des arts de la Grce, aux mains de ses compagnons.
C'est l qu'assis sur une escabelle, le Tartare recevait les
ambassadeurs de Rome et de Constantinople. A ses cts sigeaient non
les ambassadeurs, mais des barbares inconnus, ses gnraux et
capitaines: il buvait  leur sant, finissant, dans la munificence du
vin, par accorder grce aux matres du monde. Lorsque Attila
s'achemina vers la Gaule, il menait une meute de prince tributaires,
qui attendaient avec crainte et tremblement un signe du commandeur des
monarques pour excuter ce qui leur serait ordonn.

Peuples et chefs remplissaient une mission qu'ils ne se pouvaient
eux-mmes expliquer: ils abordaient de tous cts aux rivages de la
dsolation, les uns  pied, les autres  cheval ou en chariots, les
autres trans par des cerfs ou des rennes, ceux-ci ports sur des
chameaux, ceux-l flottant sur des boucliers ou sur des barques de
cuir et d'corce. Navigateurs intrpides parmi les glaces du Nord et
les temptes du Midi, ils semblaient avoir vu le fond de l'Ocan 
dcouvert. Les Vandales qui passrent en Afrique avouaient cder
moins  leur volont qu' une impulsion irrsistible.

Ces conscrits du Dieu des armes n'taient que les aveugles excuteurs
d'un dessein ternel: de l cette fureur de dtruire, cette soif de
sang qu'ils ne pouvaient teindre, de l cette combinaison de toutes
choses pour leurs succs, bassesse des hommes, absence de courage, de
vertu, de talents, de gnie. Gensric tait un prince sombre, sujet
aux accs d'une noire mlancolie; au milieu du bouleversement du
monde, il paraissait grand parce qu'il tait mont sur des dbris.
Dans une de ces expditions maritimes, tout tait prt, lui-mme
embarqu: o allait-il? il ne le savait pas. Matre, lui dit le
pilote,  quels peuples veux-tu porter la guerre?--A ceux-l, rpond
le vieux Vandale, contre qui Dieu est irrit.

Alaric marchait vers Rome: un ermite barre le chemin au conqurant; il
l'avertit que le ciel venge les malheurs de la terre: Je ne puis
m'arrter, dit Alaric; quelqu'un me presse et me pousse  saccager
Rome. Trois fois il assige la ville ternelle avant de s'en emparer:
Jean et Brazilius, qu'on lui dpute lors du premier sige pour
l'engager  se retirer, lui reprsentent que, s'il persiste dans son
entreprise, il lui faudra combattre une multitude au dsespoir.
L'herbe serre, repart l'abatteur d'hommes, se fauche mieux.
Nanmoins il se laisse flchir, et se contente d'exiger des suppliants
tout l'or, tout l'argent, tous les ameublements de prix, tous les
esclaves d'origine barbare: Roi, s'crient les envoys du snat, que
restera-t-il donc aux Romains?--La vie.

Je vous ai dj dit ailleurs qu'on dpouilla les images des dieux, et
que l'on fondit les statues d'or du Courage et de la Vertu. Alaric
reut cinq mille livres pesant d'or, trente mille pesant d'argent,
quatre mille tuniques de soie, trois mille peaux teintes en carlate,
et trois mille livres de poivre. C'tait avec du fer que Camille avait
rachet des Gaulois les anciens Romains.

Ataulphe, successeur d'Alaric, disait: J'ai eu la passion d'effacer
le nom romain de la terre, et de substituer  l'empire des Csars
l'empire des Goths, sous le nom de Gothie. L'exprience m'ayant
dmontr l'impossibilit o sont mes compatriotes de supporter le joug
des lois, j'ai chang de rsolution: alors j'ai voulu devenir le
restaurateur de l'empire romain, au lieu d'en tre le destructeur.
C'est un prtre nomm Jrme qui raconte en 416, dans sa grotte de
Bethlem,  un prtre nomm Orose cette nouvelle du monde: autre
merveille.

Une biche ouvre le chemin aux Huns  travers les Palus-Motides, et
disparat. La gnisse d'un ptre se blesse au pied dans un pturage;
ce ptre dcouvre une pe cache sous l'herbe; il la porte au prince
tartare: Attila saisit le glaive, et sur cette pe, qu'il appelle
l'pe de Mars, il jure ses droits  la domination du monde. Il
disait: L'toile tombe, la terre tremble; je suis le marteau de
l'univers. Il mit lui-mme parmi ses titres le nom de _Flau de
Dieu_, que lui donnait la terre[199].

  [199] _Rerum Hungararum Scriptores varii_; Francofurti, 1660.

C'tait cet homme que la vanit des Romains traitait de _gnral au
service de l'empire_; le tribut qu'ils lui payaient tait  leurs yeux
ses _appointements_: ils en usaient de mme avec les chefs des Goths
et des Burgondes. Le Hun disait  ce propos: Les gnraux des
empereurs sont des valets; les gnraux d'Attila, des empereurs.

Il vit  Milan un tableau o des Goths et des Huns taient reprsents
prosterns devant les empereurs; il commanda de le peindre, lui
Attila, assis sur un trne, et les empereurs portant sur leurs paules
des sacs d'or qu'ils rpandaient  ses pieds.

Croyez-vous, demandait-il aux ambassadeurs de Thodose II, qu'il
puisse exister une forteresse ou une ville s'il me plat de la faire
disparatre du sol?

Aprs avoir tu son frre Blda, il envoya deux Goths, l'un 
Thodose, l'autre  Valentinien, porter ce message: Attila, mon
matre et le vtre, vous ordonne de lui prparer un palais.

L'herbe ne crot plus, disait encore cet exterminateur, partout o le
cheval d'Attila a pass.

L'instinct d'une vie mystrieuse poursuivait jusque dans la mort ces
mandataires de la Providence. Alaric ne survcut que peu de temps 
son triomphe: les Goths dtournrent les eaux du Busentum, prs
Cozence; ils creusrent une fosse au milieu de son lit dessch; ils y
dposrent le corps de leur chef, avec une grande quantit d'argent et
d'toffes prcieuses; puis ils remirent le Busentum dans son lit, et
un courant rapide passa sur le tombeau d'un conqurant. Les esclaves
employs  cet ouvrage furent gorgs, afin qu'aucun tmoin ne pt
dire o reposait celui qui avait pris Rome, comme si l'on et craint
que ses cendres ne fussent recherches pour cette gloire ou pour ce
crime.

Attila expir, est d'abord expos dans son camp, entre deux longs
rangs de tentes de soie. Les Huns s'arrachent les cheveux et se
dcoupent les joues pour pleurer Attila, non avec des larmes de femme,
mais avec du sang d'homme. Des cavaliers tournent autour du catafalque
en chantant les louanges du hros. Cette crmonie acheve, on dresse
une table sur le tombeau prpar, et les assistants s'asseyent  un
festin ml de joie et de douleur. Aprs le festin, le cadavre est
confi  la terre dans le secret de la nuit; il tait enferm en un
triple cercueil d'or, d'argent et de fer. On met avec le cercueil des
armes enleves aux ennemis, des carquois enrichis de pierreries, des
ornements militaires et des drapeaux. Pour drober  jamais aux hommes
la connaissance de ces richesses, les ensevelisseurs sont jets avec
l'enseveli.

Au rapport de Priscus, la nuit mme o le Tartare mourut, l'empereur
Marcien vit en songe,  Constantinople, l'arc rompu d'Attila. Ce mme
Attila, aprs sa dfaite par Atius, avait form le projet de se
brler vivant sur un bcher compos des selles et des harnais de ses
chevaux, pour que personne ne pt se vanter d'avoir pris ou tu le
matre de tant de victoires; il et disparu dans les flammes comme
Alaric dans un torrent; images de la grandeur et des ruines dont ils
avaient rempli leur vie et couvert la terre.

Les fils d'Attila, qui formaient  eux seuls un peuple, se divisrent.
Les nations que cet homme avait runies sous son glaive se donnrent
rendez-vous dans la Pannonie, au bord du fleuve Netad, pour
s'affranchir et se dchirer. Une multitude de soldats sans chef, le
Goth frappant de l'pe, le Gpide balanant le javelot, le Hun jetant
la flche, le Suve  pied, l'Alain et l'Hrule, l'un pesamment,
l'autre lgrement arms, se massacrrent  l'envi: trente mille Huns
restrent sur la place, sans compter leurs allis et leurs ennemis.
Ellac, fils chri d'Attila, fut tu de la main d'Aric, chef des
Gpides. L'hritage du monde qu'avait laiss le roi des Huns n'avait
rien de rel; ce n'tait qu'une sorte de fiction ou d'enchantement
produit par son pe: le talisman de la gloire bris, tout s'vanouit.
Les peuples passrent avec le tourbillon qui les avait apports. Le
rgne d'Attila ne fut qu'une invasion.

L'imagination populaire, fortement branle par des scnes rptes de
carnage, avait invent une histoire qui semble tre l'allgorie de
toutes ces fureurs et de toutes ces exterminations. Dans un fragment
de Damascius, on lit qu'Attila livra une bataille aux Romains, aux
portes de Rome: tout prit des deux cts, except les gnraux et
quelques soldats. Quand les corps furent tombs, les mes restrent
debout, et continurent l'action pendant trois jours et trois nuits:
ces guerriers ne combattirent pas avec moins d'ardeur morts que
vivants.

Mais si d'un ct les barbares taient pousss  dtruire, d'un autre
ils taient retenus: le monde ancien, qui touchait  sa perte, ne
devait pas entirement disparatre dans la partie o commenait la
socit nouvelle. Quand Alaric eut pris la ville ternelle, il assigna
l'glise de Saint-Paul et celle de Saint-Pierre pour retraite  ceux
qui s'y voudraient renfermer. Sur quoi saint Augustin fait cette belle
remarque: Que si le fondateur de Rome avait ouvert dans sa ville
naissante un asile, le Christ y en tablit un autre, plus glorieux que
celui de Romulus.

Dans les horreurs d'une cit mise  sac, dans une capitale tombe pour
la premire fois et pour jamais du rang de dominatrice et de matresse
de la terre, on vit des soldats (et quels soldats!) protger la
translation des trsors de l'autel. Les vases sacrs taient ports un
 un et  dcouvert; des deux cts marchaient des Goths l'pe  la
main; les Romains et les barbares chantaient ensemble des hymnes  la
louange du Christ.

Ce qui fut pargn par Alaric n'aurait point chapp  la main
d'Attila: il marchait  Rome; saint Lon vient au-devant de lui; le
flau de Dieu est arrt par le prtre de Dieu, et le prodige des arts
a fait vivre le miracle de l'histoire dans le nouveau Capitole, qui
tombe  son tour.

Devenus chrtiens, les barbares mlaient  leur rudesse les austrits
de l'anachorte: Thodoric, avant d'attaquer le camp de Litorius,
passa la nuit vtu d'une haire, et ne la quitta que pour reprendre le
sayon de peau.

Si les Romains l'emportaient sur leurs vainqueurs par la civilisation,
ceux-ci leur taient suprieurs en vertus. Lorsque nous voulons
insulter un ennemi, dit Luitprand, nous l'appelons _Romain_: ce nom
signifie bassesse, lchet, avarice, dbauche, mensonge; il renferme
seul tous les vices. Les barbares rejetaient l'tude des lettres,
disant: L'enfant qui tremble sous la verge ne pourra regarder une
pe sans trembler. Dans la loi salique, le meurtre d'un Frank est
estim deux cents sous d'or; celui d'un Romain propritaire, cent
sous, la moiti d'un homme.

Dignits, ge, profession, religion, n'arrtrent point les fureurs de
la dbauche, au milieu des provinces en flammes; on ne se pouvait
arracher aux jeux du cirque et du thtre: Rome est saccage, et les
Romains fugitifs viennent taler leur dpravation aux yeux de
Carthage, encore romaine pour quelques jours. Quatre fois Trves est
envahie, et le reste de ses citoyens s'assied, au milieu du sang et
des ruines, sur les gradins dserts de son amphithtre.

Fugitifs de la ville de Trves, s'crie Salvien, vous vous adressez
aux empereurs afin d'obtenir la permission de rouvrir le thtre et le
cirque: mais o est la ville, o est le peuple pour qui vous prsentez
cette requte?

Cologne succombe au moment d'une orgie gnrale; les principaux
citoyens n'taient pas en tat de sortir de table, lorsque l'ennemi,
matre des remparts, se prcipitait dans la ville...

Souvenez-vous, pour ne pas perdre de vue le train du monde, qu' cette
poque Rutilius mettait en vers son voyage de Rome en trurie, comme
Horace, aux beaux jours d'Auguste, son voyage de Rome  Brindes; que
Sidoine Apollinaire chantait ses dlicieux jardins, dans l'Auvergne
envahie par les Visigoths; que les disciples d'Hypatia ne respiraient
que pour elle, dans les douces relations de la science et de l'amour;
que Damascius,  Athnes, attachait plus d'importance  quelque
rverie philosophique qu'au bouleversement de la terre; qu'Orose et
saint Augustin taient plus occups du schisme de Plage que de la
dsolation de l'Afrique et des Gaules; que les eunuques du palais se
disputaient des places qu'ils ne devaient possder qu'une heure;
qu'enfin il y avait des historiens qui fouillaient comme moi les
archives du pass au milieu des ruines du prsent, qui crivaient les
annales des anciennes rvolutions au bruit des rvolutions nouvelles;
eux et moi prenant pour table, dans l'difice croulant, la pierre
tombe  nos pieds, en attendant celle qui devait craser nos ttes.

On ne se peut faire aujourd'hui qu'une faible ide du spectacle que
prsentait le monde romain aprs les incursions des barbares: le tiers
(peut-tre la moiti) de la population de l'Europe et d'une partie de
l'Afrique et de l'Asie fut moissonn par la guerre, la peste et la
famine.

La runion des tribus germaniques, pendant le rgne de Marc-Aurle,
laissa sur les bords du Danube des traces bientt effaces; mais
lorsque les Goths parurent au temps de Philippe et de Dce, la
dsolation s'tendit et dura. Valrien et Gallien occupaient la
pourpre quand les Franks et les Allamans ravagrent les Gaules et
passrent jusqu'en Espagne.

Dans leur premire expdition navale, les Goths saccagrent le Pont;
dans la seconde, ils retombrent sur l'Asie Mineure; dans la
troisime, la Grce fut mise en cendres. Ces invasions amenrent une
famine et une peste qui dura quinze ans; cette peste parcourut toute
les provinces et toutes les villes: cinq mille personnes mouraient
dans un seul jour. On reconnut, par le registre des citoyens qui
recevaient une rtribution de bl  Alexandrie, que cette cit avait
perdu la moiti de ses habitants.

Une invasion de trois cent vingt mille Goths, sous le rgne de Claude,
couvrit la Grce; en Italie, du temps de Probus, d'autres barbares
multiplirent les mmes malheurs. Quand Julien passa en Gaule,
quarante-cinq cits venaient d'tre dtruites par les Allamans: les
habitants avaient abandonn les villes ouvertes, et ne cultivaient
plus que les terres encloses dans les murs des villes fortifies. L'an
412, les barbares parcoururent les dix-sept provinces des Gaules,
chassant devant eux, comme un troupeau, snateurs et matrones, matres
et esclaves, hommes et femmes, filles et garons. Un captif qui
cheminait  pied au milieu des chariots et des armes n'avait d'autre
consolation que d'tre auprs de son vque, comme lui prisonnier:
pote et chrtien, ce captif prenait pour sujet de ses chants les
malheurs dont il tait tmoin et victime. Quand l'Ocan aurait inond
les Gaules, il n'y aurait point fait de si horribles dgts que cette
guerre. Si l'on nous a pris nos bestiaux, nos fruits et nos grains; si
l'on a dtruit nos vignes et nos oliviers; si nos maisons  la
campagne ont t ruines par le feu ou par l'eau, et si (ce qui est
encore plus triste  voir) le peu qui en reste demeure dsert et
abandonn, tout cela n'est que la moindre partie de nos maux. Mais,
hlas! depuis dix ans les Goths et les Vandales font de nous une
horrible boucherie. Les chteaux btis sur les rochers, les bourgades
situes sur les plus hautes montagnes, les villes environnes de
rivires, n'ont pu garantir les habitants de la fureur de ces
barbares, et l'on a t partout expos aux dernires extrmits. Si je
ne puis me plaindre du carnage que l'on a fait sans discernement, soit
de tant de peuples, soit de tant de personnes considrables par leur
rang, qui peuvent n'avoir reu que la juste punition des crimes qu'ils
avaient commis, ne puis-je au moins demander ce qu'ont fait tant de
jeunes enfants envelopps dans le mme carnage, eux dont l'ge tait
incapable de pcher? Pourquoi Dieu a-t-il laiss consumer ses
temples[200]?

  [200] _De Provid. div._, trad. de TILLEMONT, _Hist. des Emp._

L'invasion d'Attila couronna ces destructions; il n'y eut que deux
villes de sauves au nord de la Loire, Troyes et Paris. A Metz, les
Huns gorgrent tout, jusqu'aux enfants que l'vque s'tait ht de
baptiser; la ville fut livre aux flammes: longtemps aprs, on ne
reconnaissait la place o elle avait t qu' un oratoire chapp seul
 l'incendie. Salvien avait vu des cits remplies de corps morts: des
chiens et des oiseaux de proie, gorgs de la viande infecte des
cadavres, taient les seuls tres vivants dans ces charniers.

Les Thuringes qui servaient dans l'arme d'Attila exercrent, en se
retirant  travers le pays des Franks, des cruauts inoues, que
Thodoric, fils de Khlovigh, rappelait quatre-vingts ans aprs, pour
exciter les Franks  la vengeance. Se ruant sur nos pres, ils leur
ravirent tout. Ils suspendirent leurs enfants aux arbres, par le nerf
de la cuisse. Ils firent mourir plus de deux cents jeunes filles
d'une mort cruelle: les unes furent attaches par les bras au cou des
chevaux, qui, presss d'un aiguillon acr, les mirent en pices; les
autres furent tendues sur les ornires des chemins, et cloues en
terre avec des pieux: des charrettes charges passrent sur elles;
leurs os furent briss, et on les donna en pture aux corbeaux et aux
chiens[201].

  [201] GRGOIRE DE TOURS, III, 7.

Les plus anciennes chartes de concessions de terrains  des monastres
dclarent que ces terrains sont soustraits des forts, qu'ils sont
dserts, _eremi_, ou plus nergiquement, qu'ils sont pris du dsert,
_ab eremo_[202]. Les canons du concile d'Angers (4 octobre 453)
ordonnent aux clercs de se munir de lettres piscopales pour voyager;
ils leur dfendent de porter des armes; ils leur interdisent les
violences et les mutilations, et excommunient quiconque aurait livr
des villes: ces prohibitions tmoignent des dsordres et des malheurs
de la Gaule.

  [202] _S. Bernard. Vit._

Le titre quarante-septime de la loi salique, _De celui qui s'est
tabli dans une proprit qui ne lui appartient point, et de celui qui
la tient depuis douze mois_, montre l'incertitude de la proprit et
le grand nombre de proprits sans matres. Quiconque aura t
s'tablir dans une proprit trangre, et y sera demeur douze mois
sans contestation lgale, y pourra demeurer en sret comme les autres
habitants[203].

  [203] ART. IV.

Si sortant des Gaules vous vous portez dans l'est de l'Europe, un
spectacle non moins triste frappera vos yeux. Aprs la dfaite de
Valens rien ne resta dans les contres qui s'tendent des murs de
Constantinople au pied des Alpes Juliennes; les deux Thraces offraient
au loin une solitude verte, bigarre d'ossements blanchis. L'an 448,
des ambassadeurs romains furent envoys  Attila: treize jours de
marche les conduisirent  Sardique, incendie, et de Sardique 
Nasse: la ville natale de Constantin n'tait plus qu'un monceau
informe de pierres; quelques malades languissaient dans les dcombres
des glises, et la campagne alentour tait jonche de squelettes. Les
cits furent dvastes, les hommes gorgs, dit saint Jrme; les
quadrupdes, les oiseaux et les poissons mme disparurent; le sol se
couvrit de ronces et d'paisses forts.

L'Espagne eut sa part de ces calamits. Du temps d'Orose, Tarragone et
Lerida taient dans l'tat de dsolation o les avaient laisses les
Suves et les Franks; on apercevait quelques huttes plantes dans
l'enceinte des mtropoles renverses. Les Vandales et les Goths
glanrent ces ruines; la famine et la peste achevrent la destruction.
Dans les campagnes, les btes, allches par les cadavres gisants, se
ruaient sur les hommes qui respiraient encore; dans les villes, les
populations entasses, aprs s'tre nourries d'excrments, se
dvoraient entre elles: une femme avait quatre enfants; elle les tua
et les mangea tous[204].

  [204] SAINT JRME.

Les Pictes, les Caldoniens, ensuite les Anglo-Saxons, exterminrent
les Bretons, sauf les familles qui se rfugirent dans le pays de
Galles ou dans l'Armorique. Les insulaires adressrent  Atius une
lettre ainsi suscrite: _Le gmissement de la Bretagne  Atius, trois
fois consul_. Ils disaient: Les barbares nous chassent vers la mer,
et la mer nous repousse vers les barbares; il ne nous reste que le
genre de mort  choisir, le glaive ou les flots[205].

  [205] BED, _presbit._, _Hist. eccl. gentis Anglorum_, cap. XIII.

Gildas achve le tableau: D'une mer  l'autre, la main sacrilge des
barbares venus de l'Orient promena l'incendie: ce ne fut qu'aprs
avoir brl les villes et les champs sur presque toute la surface de
l'le, et l'avoir balaye comme d'une langue rouge jusqu' l'Ocan
occidental, que la flamme s'arrta. Toutes les colonnes croulrent au
choc du blier; tous les habitants des campagnes, avec les gardiens
des temples, les prtres et le peuple, prirent par le fer ou par le
feu. Une tour vnrable  voir s'lve au milieu des places publiques;
elle tombe: les fragments de murs, les pierres, les sacrs autels, les
tronons de cadavres ptris et mls avec du sang, ressemblaient  du
marc cras sous un horrible pressoir.

Quelques malheureux chapps  ces dsastres taient atteints et
gorgs dans les montagnes; d'autres, pousss par la faim, revenaient,
et se livraient  l'ennemi pour subir une ternelle servitude, ce qui
passait pour une grce signale; d'autres gagnaient les contres
d'outre-mer, et pendant la traverse chantaient avec de grands
gmissements, sous les voiles: _Tu nous as,  Dieu, livrs comme des
brebis pour un festin; tu nous as disperss parmi les nations_[206].

  [206] _Histor. Gild, liber querulus de excidio Britanni_, p. 8,
  _in Hist. Brit. et Angl. Script._, tom. II.

La misre de la Grande-Bretagne est peinte tout entire dans une des
lois galliques: cette loi dclare qu'aucune compensation ne sera reue
pour le larcin du lait d'une jument, d'une chienne ou d'une
chatte[207].

  [207] _Leges Wallic_, lib. III, cap. III, pag. 207-260.

L'Afrique dans ses terres fcondes fut corche par les Vandales,
comme elle l'est dans ses sables striles par le soleil. Cette
dvastation, dit Posidonius, tmoin oculaire, rendit trs-amer 
saint Augustin le dernier temps de sa vie; il voyait les villes
ruines, et  la campagne les btiments abattus, les habitants tus ou
mis en fuite, les glises dnues de prtres, les vierges et les
religieux disperss. Les uns avaient succomb aux tourments, les
autres pri par le glaive, les autres, encore rduits en captivit,
ayant perdu l'intgrit du corps, de l'esprit et de la foi, servaient
des ennemis durs et brutaux... Ceux qui s'enfuyaient dans les bois,
dans les cavernes et les rochers, ou dans les forteresses, taient
pris et tus, ou mouraient de faim. De ce grand nombre d'glises
d'Afrique,  peine en restait-il trois, Carthage, Hippone et Cirthe,
qui ne fussent pas ruines, et dont les villes subsistassent[208].

  [208] Traduct. de Fleury, _Hist. eccls._

Les Vandales arrachrent les vignes, les arbres  fruit, et
particulirement les oliviers, pour que l'habitant retir dans les
montagnes ne pt trouver de nourriture[209]. Ils rasrent les difices
publics chapps aux flammes: dans quelques cits, il ne resta pas un
seul homme vivant. Inventeurs d'un nouveau moyen de prendre les villes
fortifies, ils gorgeaient les prisonniers autour des remparts;
l'infection de ces voiries sous un soleil brlant se rpandait dans
l'air, et les barbares laissaient au vent le soin de porter la mort
dans des murs qu'ils n'avaient pu franchir[210].

  [209] VICTOR, _Vitensis episc._, lib. I, _De Persecutione
  africana_, pag. 2; Divione, 1664.

  [210] VICTOR, _Vitens. episc._, _De Persecutione africana_, pag. 3.

Enfin l'Italie vit tour  tour rouler sur elle les torrents des
Allamans, des Goths, des Huns et des Lombards; c'tait comme si les
fleuves qui descendent des Alpes et se dirigent vers les mers opposes
avaient soudain, dtournant leurs cours, fondu  flots communs sur
l'Italie. Rome, quatre fois assige et prise deux fois, subit les
maux qu'elle avait infligs  la terre. Les femmes, selon saint
Jrme, ne pardonnrent pas mme aux enfants qui pendaient  leurs
mamelles, et firent rentrer dans leur sein le fruit qui ne venait que
d'en sortir[211]. Rome devint le tombeau des peuples dont elle avait
t la mre... La lumire des nations fut teinte; en coupant la tte
de l'empire romain on abattit celle du monde[212]. D'horribles
nouvelles se sont rpandues, s'criait saint Augustin du haut de la
chaire, en parlant du sac de Rome: carnage, incendie, rapine,
extermination! Nous gmissons, nous pleurons, et nous ne sommes point
consols[213].

  [211] SAINT JRME.

  [212] Idem.

  [213] AUG., _De Urb. Excidio_, t. VI, pag. 624.

On fit des rglements pour soulager du tribut les provinces de la
Pninsule, notamment la Campanie, la Toscane, le Picenum, le Samnium,
l'Apulie, la Calabre, le Brutium et la Lucanie; on donna aux trangers
qui consentaient  les cultiver les terres restes en friche[214].
Majorien et Thodoric s'occuprent de rparer les difices de Rome,
dont pas un seul n'tait rest entier, si nous en croyons Procope. La
ruine alla toujours croissant avec les nouveaux temps, les nouveaux
siges, le fanatisme des chrtiens et les guerres intestines: Rome vit
renatre ses conflits avec Albe et Tibur; elle se battait  ses
portes; les espaces vides que renfermait son enceinte devinrent le
champ de ces batailles qu'elle livrait autrefois aux extrmits de la
terre. Sa population tomba de trois millions d'habitants au-dessous de
quatre-vingt mille[215]. Vers le commencement du huitime sicle, des
forts et des marais couvraient l'Italie; les loups et d'autres
animaux sauvages hantaient ces amphithtres qui furent btis pour
eux, mais il n'y avait plus d'hommes  dvorer.

  [214] _Cod. Theodos._, lib. XI, XIII, XV.

  [215] Brottier et Gibbon ne portent cette population qu' douze
  cent mille, valuation visiblement trop faible, comme celle de
  Juste Lipse et de Vossius est trop forte; il s'agirait, d'aprs
  ces derniers auteurs, de quatre, de huit et de quatorze millions.
  Un critique moderne italien a rassembl avec beaucoup de sagacit
  les divers recensements de l'ancienne Rome.

Les dpouilles de l'empire passrent aux barbares; les chariots des
Goths et des Huns, les barques des Saxons et des Vandales, taient
chargs de tout ce que les arts de la Grce et le luxe de Rome avaient
accumul pendant tant de sicles; on dmnageait le monde comme une
maison que l'on quitte. Gensric ordonna aux citoyens de Carthage de
lui livrer, sous peine de mort, les richesses dont ils taient en
possession: il partagea les terres de la province proconsulaire entre
ses compagnons; il garda pour lui-mme le territoire de Byzance, et
des terres fertiles en Numidie et en Gtulie. Ce mme prince dpouilla
Rome et le capitole, dans la guerre que Sidoine appelle la quatrime
guerre punique: il composa d'une masse de cuivre, d'airain, d'or et
d'argent, une somme qui s'levait  plusieurs millions de talents.

Le trsor des Goths tait clbre: il consistait dans les cent bassins
remplis d'or, de perles et de diamants offerts par Ataulphe 
Placidie; dans soixante calices, quinze patnes et vingt coffres
prcieux pour renfermer l'vangile. Le _Missorium_, partie de ces
richesses, tait un plat d'or de cinq cents livres de poids,
lgamment cisel. Un roi goth, Sisenand, l'engagea  Dagobert pour un
secours de troupes; le Goth le fit voler sur la route, puis il apaisa
le Frank par une somme de deux cent mille sous d'or, prix jug fort
infrieur  la valeur du plat. Mais la plus grande merveille de ce
trsor tait une table forme d'une seule, meraude: trois rangs de
perles l'entouraient; elle se soutenait sur soixante-cinq pieds d'or
massif incrusts de pierreries; on l'estimait cinq cent mille pices
d'or; elle passa des Visigoths aux Arabes: conqute digne de leur
imagination.

L'histoire, en nous faisant la peinture gnrale des dsastres de
l'espce humaine  cette poque, a laiss dans l'oubli les calamits
particulires, insuffisante qu'elle tait  redire tant de malheurs.
Nous apprenons seulement par les aptres chrtiens quelque chose des
larmes qu'ils essuyaient en secret. La socit, bouleverse dans ses
fondements; ta mme  la chaumire l'inviolabilit de son indigence;
elle ne fut pas plus  l'abri que le palais:  cette poque, chaque
tombeau renferma un misrable.

Le concile de Brague, en Lusitanie, souscrit par dix vques, donne
une ide nave de ce que l'on faisait et de ce que l'on souffrait
pendant les invasions. L'vque Pancratien prit la parole: Vous
voyez, mes frres, dit-il, comme l'Espagne est ravage par les
barbares. Ils ruinent les glises, tuent les serviteurs de Dieu,
profanent la mmoire des saints, leurs os, leurs spulcres, les
cimetires..................... Mettez devant les yeux de notre
troupeau l'exemple de notre constance, en souffrant pour Jsus-Christ
quelque partie des tourments qu'il a soufferts pour nous. Alors
Pancratien fit la profession de foi de l'glise catholique, et 
chaque article les vques rpondaient: _Nous le croyons_. Ainsi, que
ferons-nous maintenant des reliques des saints? dit Pancratien.
Clipand de Combre dit: Que chacun fasse selon l'occasion; les
barbares sont chez nous, et pressent Lisbonne; ils tiennent Merida; au
premier jour ils viendront sur nous. Que chacun s'en aille chez soi;
qu'il console les fidles; qu'il cache doucement les corps des saints,
et nous envoie la relation des lieux ou des cavernes o on les aura
mis, de peur qu'il ne les oublie avec le temps. Pancratien dit:
Allez en paix. Notre frre Pontamius demeurera seulement,  cause de
la destruction de son glise d'minie, que les barbares ravagent.
Pontamius dit: Que j'aille aussi consoler mon troupeau, et souffrir
avec lui pour Jsus-Christ. Je n'ai pas reu la charge d'vque pour
tre dans la prosprit, mais dans le travail. Pancratien dit: C'est
trs-bien dit. Dieu vous conserve. Tous les vques dirent: Dieu
vous conserve. Tous ensemble: Allons en paix  Jsus-Christ.

Lorsque Attila parut dans les Gaules, la terreur se rpandit devant
lui: Genevive de Nanterre rassura les habitants de Paris; elle
exhortait les femmes  prier runies dans le Baptistre, et leur
promettait le salut de la ville: les hommes qui ne croyaient point aux
prophties de la bergre s'excitaient  la lapider ou  la noyer.
L'archidiacre d'Auxerre les dtourna de ce mauvais dessein, en les
assurant que saint Germain publiait les vertus de Genevive: les Huns
ne passrent point sur les terres des Parisii. Troyes fut pargne, 
la recommandation de saint Loup. Dans sa retraite, le Flau de Dieu se
fit escorter par le saint: saint Loup esclave et prisonnier,
protgeant Attila est un grand trait de l'histoire de ces temps.

Saint Agnan, vque d'Orlans, tait renferm dans sa ville, que les
Huns assigeaient; il envoie sur les murailles attendre et dcouvrir
des librateurs: rien ne paraissait. Priez, dit le saint, priez avec
foi; et il envoie de nouveau sur les murailles. Rien ne parat
encore: Priez, dit le saint, priez avec foi; et il envoie une
troisime fois regarder du haut des tours. On apercevait comme un
petit nuage qui s'levait de terre. C'est le secours du Seigneur!
s'crie l'vque.

Gensric emmena de Rome en captivit Eudoxie et ses deux filles, seuls
restes de la famille de Thodose. Des milliers de Romains furent
entasss sur les vaisseaux du vainqueur: par un raffinement de
barbarie, on spara les femmes de leurs maris, les pres de leurs
enfants. Deogratias, vque de Carthage, consacra les vases saints au
rachat des prisonniers. Il convertit deux glises en hpitaux, et,
quoiqu'il ft d'un grand ge, il soignait les malades, qu'il visitait
jour et nuit. Il mourut, et ceux qu'il avait dlivrs crurent retomber
en esclavage.

Lorsque Alaric entra dans Rome, Proba, veuve du prfet Petronius, chef
de la puissante famille Anicienne, se sauva dans un bateau sur le
Tibre; sa fille Lta et sa petite-fille Dmtriade l'accompagnrent:
ces trois femmes virent, de leur barque fugitive, les flammes qui
consumaient la ville ternelle. Proba possdait de grands biens en
Afrique; elle les vendit pour soulager ses compagnons d'exil et de
malheur.

Fuyant les barbares de l'Europe, les Romains se rfugiaient en Afrique
et en Asie; mais dans ces provinces loignes ils rencontraient
d'autres barbares: chasss du coeur de l'Empire aux extrmits,
rejets des frontires au centre, la terre tait devenue un parc o
ils taient traqus dans un cercle de chasseurs.

Saint Jrme reut quelques dbris de tant de grandeurs, dans cette
grotte o le Roi des rois tait n pauvre et nu. Quel spectacle et
quelle leon que ces descendants des Scipions et des Gracques rfugis
au pied du Calvaire! Saint Jrme commentait alors zchiel; il
appliquait  Rome les paroles du prophte sur la ruine de Tyr et de
Jrusalem: Je ferai monter contre vous plusieurs peuples, comme la
mer fait monter les flots. Ils dtruiront les murs jusqu' la
poussire...... Je mettrai sur les enfants de Juda le poids de leurs
crimes..... Ils verront venir pouvante sur pouvante. Mais lorsque,
lisant ces mots, _Ils passeront d'un pays  un autre et seront emmens
captifs_, le solitaire jetait les yeux sur ses htes, il fondait en
larmes.

Et pourtant la grotte de Bethlem n'tait pas un asile assur;
d'autres ravageurs dpouillaient la Phnicie, la Syrie et l'gypte. Le
dsert, comme entran par les barbares et changeant de place avec
eux, s'tendait sur la face des provinces jadis les plus fertiles;
dans les contres qu'avaient animes des peuples innombrables, il ne
restait que la terre et le ciel. Les sables mmes de l'Arabie, qui
faisaient suite  ces champs dvasts, taient frapps de la plaie
commune; saint Jrme avait  peine chapp aux mains des tribus
errantes, et les religieux du Sina venaient d'tre gorgs: Rome
manquait au monde, et la Thbade aux solitaires.

Quand la poussire qui s'levait sous les pieds de tant d'armes, qui
sortait de l'croulement de tant de monuments, fut tombe; quand les
tourbillons de fume qui s'chappaient de tant de villes en flammes
furent dissips; quand la mort eut fait taire les gmissements de tant
de victimes; quand le bruit de la chute du colosse romain eut cess,
alors on aperut une croix, et au pied de cette croix un monde
nouveau. Quelques prtres, l'vangile  la main, assis sur des ruines,
ressuscitaient la socit au milieu des tombeaux, comme Jsus-Christ
rendit la vie aux enfants de ceux qui avaient cru en lui[216].

  [216] Cette admirable tude, aussi belle dans la forme que
  savante dans le fond, a t rdige d'aprs les sources
  suivantes:

  AGATHIAS, _Histoire du rgne de Justinien_.--AMMIEN MARCELLIN,
  _Histoire romaine_.--SAINT AUGUSTIN, _Cit de Dieu_.--BDE,
  _Histoire ecclsiastique de la nation anglaise_.--_Recueil des
  Bollandistes_ (sainte Genevive).--CLAUDIEN, _Invectives contre
  Rufin_; _Consulat d'Honorius_.--_Chronicon
  Alexandrinum._--_L'Edda._--EUSBE, _Histoire
  ecclsiastique_.--FRDEGAIRE, _Chronique_.--_Gallia
  christiana._--GRGOIRE DE TOURS, _Histoire ecclsiastique des
  Franks_.--IDACE, _Chronique_.--SAINT JRME, _Contre Jovin_ et
  _Lettres_.--JORNANDS, _Histoire des Goths_.--JULIEN, _Diverses
  oeuvres_.--LE P. LABBE, _Collection des Conciles_.--LUITPRAND,
  _Ambassades auprs de Nicphore_.--OROSE, _Histoire_.--PRISCUS,
  _Histoire des Goths_.--PROCOPE, _Histoire des Goths et des
  Vandales_.--PROSPER D'AQUITAINE, _Chronique_.--SALVIEN, _du
  Gouvernement de Dieu_.--SIDOINE APOLLINAIRE, _Pangyrique de
  Majorien_, _Lettres_.--SOZOMNE, _Histoire
  ecclsiastique_.--TERTULLIEN.--VICTOR, _vque de Vite_, _Histoire
  de la Perscution des Vandales_.--ZOSIME, _Histoire romaine_, etc.

    CHATEAUBRIAND, _tudes historiques_.

   Chateaubriand (Franois-Ren, vicomte de), l'un des plus grands
   crivains de notre temps, naquit  Saint-Malo, en 1768, et mourut 
   Paris en 1848.


INVASION DE LA GAULE PAR LES ALAINS, LES VANDALES ET LES SUVES.

  407.

Depuis que les Alains avaient t forcs par les Huns d'abandonner les
bords du Tanas, ce peuple guerrier, divis en plusieurs bandes
indpendantes les unes des autres, et n'ayant plus de demeure fixe,
errait le long du Danube toujours en armes, et prt  vendre son
secours soit aux autres barbares contre les Romains, soit aux Romains
eux-mmes. Gratien en avait attir un grand nombre  sa cour, et la
distinction dont il les honorait lui avait t funeste. Ils avaient eu
part aux plus clatantes victoires de Thodose, et Stilicon les avait
employs dans ses guerres contre Alaric. Les secrtes intrigues de ce
perfide ministre les mirent en mouvement; ils furent les premiers 
prendre les armes pour se jeter dans la Gaule. Deux corps nombreux
d'Alains partirent des bords du Danube sous la conduite de deux chefs,
Goar et Respendial, qui portaient le titre de roi. Aprs avoir
travers le pays des Marcomans et des Thuringiens, ils arrivrent au
bord du Rhin, o les Franks taient tablis, et s'y arrtrent pour
attendre les Vandales et les Suves. Pendant ce sjour, la
msintelligence s'tant mise entre les deux rois, Goar se spara de
Respendial, et dclara qu'il prfrait l'amiti des Romains 
l'intrt du pillage. Honorius le rcompensa dans la suite en lui
donnant un tablissement dans la Gaule. Cette peuplade d'Alains
subsista quelque temps dans la Gaule sous la domination de ses rois
particuliers. On les y voit encore cinquante ans aprs; et Sambida,
successeur de Goar, obtint la possession d'une grande tendue de
terres abandonnes dans les environs de la ville de Valence, en
Dauphin.

Les Franks ne voyaient qu'avec jalousie tant d'aventuriers venir sous
leurs yeux s'emparer d'un pays qui tait  leur biensance et sur
lequel ils faisaient depuis longtemps de continuelles entreprises. Ils
avaient laiss le chemin libre aux Alains; mais ils avaient dessein de
revenir sur eux, et de les combattre sparment, aprs s'tre dfaits
des Vandales et des Suves. Ds qu'ils surent que les Vandales
approchaient, ils marchrent  leur rencontre, leur livrrent bataille
et leur turent 20,000 hommes, avec leur roi Godigiscle. Il n'en
serait pas chapp un seul si Respendial n'et t averti assez 
temps pour accourir au secours de ses allis. Ce prince plein de
valeur pera l'arme des Franks, joignit les Vandales, rallia les
fuyards, et revint  leur tte charger les vainqueurs, qui furent
battus et terrasss  leur tour. Bientt aprs les Suves arrivrent.
Gonderic, fils de Godigiscle, fut dclar roi des Vandales; et les
trois nations passrent le Rhin prs de Mayence, le dernier jour de
l'anne 406, poque fatale de la ruine de l'empire dans les provinces
de l'occident.

La frontire de la Gaule le long du Rhin tant demeure sans dfense
depuis que Stilicon en avait retir les garnisons pour les employer
contre Alaric, les barbares ne trouvrent aucun obstacle  leur
passage. Un auteur du temps dit que si l'Ocan se ft dbord dans la
Gaule, ses eaux n'y auraient pas caus tant de dommage. Ils se
rpandirent d'abord dans la premire Germanie, qui renfermait les
cits de Mayence, de Worms, de Spire et de Strasbourg. Mayence fut
prise et saccage; plusieurs milliers de chrtiens furent gorgs dans
l'glise, avec Aureus, leur vque. Worms fut dtruite aprs un long
sige. Spire, Strasbourg, et les autres villes de moindre importance,
prouvrent la fureur de ces cruels ennemis. Ils s'emparrent de
Cologne dans la Seconde Germanie. De l ils passrent dans les deux
Belgiques, portant partout la dsolation et le carnage. Trves fut
pille; Tournay, Arras, Amiens, Saint-Quentin, ne purent arrter ce
torrent. Laon fut la seule ville de ces cantons qui tint contre leurs
attaques; ils se virent obligs d'en lever le sige. Ces barbares,
furieux ariens, la plupart mme encore idoltres, firent dans toute la
Gaule grand nombre de martyrs. Nicaise, vque de Reims, eut la tte
tranche aprs la prise de sa ville piscopale. Ils traitrent de mme
Didier, vque de Langres; ils passrent les habitants au fil de
l'pe, et mirent le feu  la ville. Besanon vit massacrer son
vque Antidius. Sion fut prise; Ble ruine. Ils s'tendirent
jusqu'aux Pyrnes. Les deux Aquitaines, la Novempopulanie, les deux
Narbonnaises, provinces auparavant les plus fortunes de la Gaule, ne
furent plus couvertes que de cendres et de ruines. Peu de villes
purent rsister  cette fureur par l'avantage de leur situation. Ils
assigrent inutilement Toulouse; et l'on attribua le salut de cette
ville aux prires de son saint vque, Exupre. La faim dvorait ceux
que le fer ennemi avait pargns. Dans toute l'tendue de la Gaule,
auparavant si peuple, on ne rencontrait plus que des morts et des
mourants. Ces horribles ravages ne cessrent pendant trois ans.

L'Espagne prsentait aux barbares une nouvelle source de richesses. Ce
pays, environn de mers et de hautes montagnes, avait toujours t
moins expos aux pillages. La conqute en tait facile. S'tant
rassembls au pied des Pyrnes, ils les passrent, le 28 d'octobre
409.

    LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, dition Saint-Martin, t. V.


TABLISSEMENT DES ALEMANS ET DES BURGONDES DANS LA GAULE.

  407.

Les Alains, les Suves et les Vandales s'tant avancs dans
l'intrieur de la Gaule, les Alemans et les Burgondes,  leur exemple,
passrent le Rhin pour avoir part au pillage de cette riche contre.
Les Alemans s'emparrent des bords du fleuve, depuis Ble jusqu'
Mayence, et demeurrent en possession de ce pays jusqu'au temps
qu'ils en furent chasss par les Franks.

Les Burgondes, sous la conduite de leur roi Gondicaire, se rendirent
matres de l'Helvtie, aujourd'hui la Suisse, jusqu'au mont Jura. Peu
de temps aprs, ils s'tendirent dans le pays des Squaniens et des
duens, jusqu' la Loire et  l'Yonne. C'est ce qu'on appelle 
prsent le duch et le comt de Bourgogne. Cette nation puissante et
pleine de valeur, avait des moeurs plus douces et plus pacifiques que
les autres barbares. Ils traitrent les peuples conquis avec plus
d'humanit. Ils taient encore paens lorsqu'ils entrrent dans la
Gaule. Instruits par les missionnaires que les vques des Gaules leur
envoyrent, ils embrassrent avec docilit la religion chrtienne dans
sa puret; ensuite ils se laissrent corrompre par le commerce des
Goths, qui les infectrent des erreurs de l'arianisme.

413. Constance marcha contre eux; mais comme ils demandrent la
permission de s'tablir dans le pays, ce gnral, n'osant les rduire
au dsespoir, conseilla  l'empereur Honorius de leur accorder une
partie des contres dont ils avaient fait la conqute. On leur cda
une portion considrable du territoire des duens et des Squaniens,
et leur roi Gondicaire fut reconnu pour ami et alli de l'empire.

    LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, t. V.


CONQUTE DES WISIGOTHS DANS LA GAULE.

  312.

Ataulphe avait succd  Alaric[217], et il mritait de le remplacer.
Il tait de petite taille, mais beau et bien fait, de beaucoup
d'esprit, ne craignant pas la guerre et aimant la paix. Il racontait
lui-mme dans la suite qu'aprs la mort d'Alaric, ayant l'esprit
rempli des vastes projets de son prdcesseur, il avait d'abord conu
le dsir d'abattre entirement la puissance et de dtruire mme le nom
des Romains; qu'il se flattait que l'empire ayant chang de face entre
ses mains, le nom d'Ataulphe deviendrait aussi clbre que celui de
Csar Auguste; mais qu'aprs de mres rflexions il avait reconnu que
les Goths taient encore trop barbares pour se plier au joug des lois,
et que sans lois un tat ne pouvant se soutenir, il perdrait sa nation
mme en la rendant matresse des autres; qu'il avait donc pris le
parti d'employer ses forces non  dtruire, mais  rtablir; et que
faute de pouvoir acqurir la gloire de fonder un nouvel empire, il
s'tait born  celle d'en relever un ancien qui tombait en ruine. Une
passion plus forte dans un jeune prince que les motifs de politique
lui inspirait encore des mnagements en faveur d'Honorius. Il aimait
Placidie, et de sa captive il dsirait en faire son pouse[218]. Mais
comme il avait un coeur honnte et gnreux, il voulait auparavant
gagner celui de la princesse. Sur ce plan, il cherchait  procurer 
sa nation un tablissement qui cott peu  l'empire. Une grande
partie de la Gaule tait dj perdue pour les Romains; elle tait
possde par des barbares ou par de faibles tyrans; il rsolut de s'y
retirer avec son arme. Il sjourna donc quelque temps en Italie pour
y faire reposer ses troupes, sans leur permettre de nouveaux ravages;
il se contenta d'exiger des contributions, et entama ds lors ses
ngociations avec Honorius. Comme elles tranaient en longueur, il
passa en Gaule.

  [217] Son beau-frre.

  [218] Placidie, soeur de l'empereur Honorius, avait t faite
  prisonnire par Alaric, en 409,  la prise de Rome.

   [Ataulphe renverse les tyrans Sbastien et Jovin; il prend le titre
   d'ami de l'empire, et veut pouser Placidie. Mais l'empereur
   Honorius refusa de livrer sa soeur  un barbare.]

Pour appuyer sa demande, Ataulphe s'empara de Narbonne et de Toulouse.
S'tant prsent devant Bordeaux, il y fut reu comme ami de l'empire.
Il marcha ensuite vers Marseille, esprant s'y introduire sous le mme
titre. Mais pour s'tre approch de trop prs, il y courut risque de
la vie; le gouverneur, ayant fait fermer les portes de la ville, le
blessa d'un coup de trait du haut des murs, et l'obligea de se retirer
avec honte.

Le roi des Wisigoths s'tant retir  Narbonne, se consola de ce
mauvais succs en pousant Placidie, au mois de janvier 414. La
conqute de cette princesse lui avait cot plus de temps et de peines
que celle d'une partie de la Gaule, Constance[219] avait employ 
traverser ce projet tout ce qu'il avait de crdit et d'adresse. Il
avait tch de dtacher Ataulphe de cette poursuite en lui faisant
offrir une princesse sarmate. Placidie elle-mme sentit longtemps de
la rpugnance  s'unir avec un roi barbare. Enfin la passion
d'Ataulphe, seconde des vives sollicitations d'un Romain nomm
Candidianus, attach au service de Placidie, et que le roi des Goths
avait mis dans ses intrts, surmonta tous ces obstacles. Les noces
furent clbres  Narbonne, dans la maison d'Ingenius, un des
premiers de la ville. Tous les honneurs furent adresss  Placidie. La
salle tait pare  la manire des Romains; la princesse portait les
ornements impriaux, Ataulphe tait vtu  la romaine. Entre autres
marques de sa magnificence, il fit prsent  sa nouvelle pouse de
cinquante pages, qui portaient chacun deux bassins, l'un rempli de
monnaies d'or, l'autre de pierreries d'un prix infini. C'taient les
dpouilles de Rome; et ce superbe appareil semblait runir ensemble
les noces d'Ataulphe et les funrailles de l'empire d'Occident. Tout
dans cette crmonie retraait la fragilit des grandeurs humaines.
Attalus, empereur quatre ans auparavant, chanta l'pithalame; il
prcda dans cette fonction Rustacius et Phoebadius, potes de
profession. Les Romains et les Goths, confondus ensemble, clbrrent
cette fte avec une joie unanime.

  [219] Gnral d'Honorius, qui aspirait aussi  la main de
  Placidie.

Une inscription trouve  Saint Gilles, en Languedoc, prouve
qu'Ataulphe et Placidie choisirent pour leur rsidence la ville nomme
Hracle, aujourd'hui Saint-Gilles, sur la rive droite du Rhne, entre
Nmes et Arles. La flatterie y est porte  un excs qui annonce la
naissance de la barbarie. Ataulphe y est nomm le trs-puissant roi
des rois, le trs-juste vainqueur des vainqueurs. On le loue d'avoir
chass les Vandales; il avait apparemment soutenu quelques guerres
contre ces peuples ou contre les Alains rests en Gaule; car tous les
barbares taient compris sous le nom de Vandales.

    LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, t. V.

   Le Beau, n  Paris, en 1701, mort en 1778, professeur au Collge
   de France, publia, en 1757, l'Histoire du Bas-Empire, en 22 vol.
   in-8. M. Saint-Martin, rudit et orientaliste distingu, n en
   1791, mort en 1832, a donn de l'Histoire de Le Beau une nouvelle
   dition annote et complte, et de beaucoup suprieure  la
   premire.


PHARAMOND.

  420.

Il est certainement trs-remarquable qu'on ne trouve aucune mention de
Pharamond ou Faramond, ni dans Grgoire de Tours, ni dans Frdegaire,
les deux plus anciens historiens de notre nation. Ils parlent bien de
Marcomir, de Sunnon, de Gnobaudes, de Thodemir, et de plusieurs
autres chefs plus anciens que Pharamond; mais Clodion, qu'ils
appellent _Chlogio_ ou _Chlodeo_, est le premier de nos rois qu'ils
relatent d'une manire positive. La premire mention de Pharamond se
trouve dans la Chronique intitule: _Gesta regum Francorum_, qui
parat avoir t rdige sous le rgne de Thierry IV, vers l'an 720.
L'auteur inconnu de cette chronique rapporte donc qu'aprs la mort de
Sunnon, dont il appelle le pre Antnor, le conseil gnral de la
notion s'assembla, et, sur l'avis de Marcomir, fils de Priam, les
Franks rsolurent d'lire un roi. Ils choisirent le fils mme de
Marcomir, qui s'appelait Faramond, et l'levrent au-dessus d'eux
comme roi chevelu. Cette notion se trouve reproduite dans une foule
de chroniques et de gnalogies du moyen ge[220] et quelques-unes
d'une poque assez moderne; mais la manire dont ces auteurs
s'expriment et les termes qu'ils emploient montrent assez qu'ils ont
tous copi le mme ouvrage, celui que j'ai indiqu. On cite bien un
manuscrit de la Chronique de Prosper, continuateur de saint Jrme, et
presque contemporain du temps o vcut Pharamond, o il est dit, sous
la 26e anne d'Honorius, 420 de J.-C., que Pharamond rgna sur la
France: mais on ne parle que d'un seul manuscrit o se lise pareille
chose, et il est si facile de faire des additions  des ouvrages de
cette espce, et on y en a fait effectivement si souvent, que je ne
crois pas qu'on doive rellement faire aucune attention  cette
indication. Il est donc vrai de dire que la Chronique des rois
franks, que j'ai cite, est le plus ancien monument o il soit
question de Pharamond, et il ne remonte pas au del de l'an 720. En
est-ce assez pour regarder comme fabuleuse l'existence de ce
personnage? Il faudrait alors supposer que cet auteur en est
l'inventeur, ou admettre que c'tait ds lors une opinion rpandue
parmi les Franks; mais dans ce cas-l il y a prsomption pour croire 
l'existence du premier roi des Franks. Il est certain qu'il est bien
difficile de se dcider sur ce point. Quoiqu'il en soit, l'histoire
des Franks fait mention de quelques individus qui portaient le mme
nom. C'est une circonstance que l'on n'a pas remarque, et c'est en
mme temps un argument en faveur de ceux qui croient  l'existence de
ce premier roi de notre nation. Il existe une petite pice de vers
adresse, au sixime sicle par l'vque de Poitiers, Venance Fortunat
(_lib._ IX, _carm._ 12.),  un de ses amis nomm Faramund, qui avait
la charge de rfrendaire. En l'an 700 il existait un vque de mme
nom, qui est mentionn dans une vie anonyme de Ppin, l'ancien maire
du palais (_Coll. des Hist. de Fr._, t. II, p. 608). Enfin, on trouve
en l'an 591 un prtre de l'glise de Paris, mentionn par Grgoire de
Tours (liv. X, ch. 26), qui fut ensuite vque de cette ville, appel
Faramod, nom qu'on doit placer dans la mme catgorie.

    SAINT MARTIN, _note  l'Histoire du Bas-Empire_ de Le Beau,
      t. V, p. 469.

  [220] Une ancienne gnalogie, qui parat remonter  une poque
  trs-recule, dit positivement: Faramond engendra Cleno et
  Cludiono. (Note de M. Saint-Martin, _Hist. du Bas Empire_, t. VI;
  p. 25.)


CLODION BATTU PAR ATIUS.

  431[221].

Vous avez combattu ensemble[222] dans les plaines des Atrbates[223],
que le Frank Cloo avait envahies. L venaient aboutir plusieurs
chemins resserrs par un dfil; ensuite, on voyait le bourg de
Helena[224], formant un arc, puis on trouvait une rivire traverse
par un pont construit en planches. Majorien, alors chevalier,
combattait  la tte du pont. Voil qu'on entend rsonner sur la
colline prochaine les chants d'un hymen que clbraient les barbares
dansant  la manire des Scythes. Deux poux  la blonde chevelure
s'unissaient alors. Majorien dfit les barbares. Son casque
retentissait sous les coups, et les lances taient repousses par sa
cuirasse aux mailles paisses, jusqu' ce qu'enfin l'ennemi plie, se
dbande et prend la fuite. Vous eussiez vu errer  l'aventure sur des
chariots les brillants apprts de l'hymen barbare; on emportait a et
l des plats et des mets, puis des bassins entours de guirlandes de
fleurs. Tout  coup le combat redouble, et Bellone, plus ardente,
brise le flambeau nuptial: le vainqueur s'empare des essdes[225] et
de la nouvelle pouse. Le fils de Sml[226] ne mit pas plus
promptement en droute les monstres de Pholo ni les Lapithes de
Plthronium, lorsque les femmes de Thrace, enflammes par les orgies,
appelrent Mars et Cythre, se servirent de mets sanglants pour
commencer le combat, se firent une arme de vases remplis de vin, et
qu'au plus fort de la mle le sang des Centaures souilla le mont
Othrys, en Macdoine.

  [221] Cette date est fixe par M. de Ptigny; quelques auteurs
  donnent 447.

  [222] Atius et Majorien.

  [223] L'Artois.

  [224] Probablement Lens.

  [225] Voitures dans lesquelles les familles franques demeuraient
  et voyageaient.

  [226] Bacchus.

Qu'on ne me vante plus les querelles de ces frres, enfants des nues.
Majorien, lui aussi, a dompt des monstres. Du sommet de la tte au
front descend leur blonde chevelure, tandis que la nuque reste 
dcouvert; dans leurs yeux mls de vert et de blanc, roule une
prunelle couleur d'eau; leur visage sans barbe n'offre que des
moustaches arranges avec le peigne. Des habits troits tiennent
serrs les membres vigoureux de ces guerriers d'une haute stature; de
courtes tuniques laissent paratre leurs jarrets; un large baudrier
presse leurs flancs aplatis. Lancer au travers des airs la rapide
francisque, mesurer de l'oeil l'endroit qu'ils sont srs de frapper,
imprimer  leurs boucliers un mouvement circulaire, c'est un jeu pour
eux, aussi bien que de devancer leurs piques par l'agilit de leurs
sauts, et d'atteindre l'ennemi avant elles. Ds leurs tendres annes,
ils sont passionns pour les combats. Si le nombre de leurs ennemis ou
le dsavantage de la position les fait succomber, la mort seule peut
les abattre, jamais la crainte. Ils restent invincibles, et leur
courage semble leur survivre au del mme de la vie. Tels sont les
hommes que Majorien a mis en fuite.

    SIDOINE APOLLINAIRE, _Pangyrique de Majorien_, traduction de MM.
    Grgoire et Collombet.


LES HUNS ET LES ALAINS.

  375.

Les Huns sont  peine mentionns dans les annales, et seulement comme
une race sauvage rpandue au del des Palus-Motides, sur les bords de
la mer Glaciale, et d'une frocit qui passe l'imagination. Ds la
naissance des enfants mles, les Huns leur sillonnent les joues de
profondes cicatrices, afin d'y dtruire tout germe de duvet. Ces
rejetons croissent et vieillissent imberbes, sous l'aspect hideux et
dgrad des eunuques. Mais ils ont tout le corps trapu, les membres
robustes, la tte volumineuse; et un excessif dveloppement de carrure
donne  leur conformation quelque chose de surnaturel. On dirait des
animaux bipdes plutt que des tres humains, ou de ces bizarres
figures que le caprice de l'art place en saillie sur les corniches
d'un pont. Des habitudes voisines de la brute rpondent  cet
extrieur repoussant. Les Huns ne cuisent ni n'assaisonnent ce qu'ils
mangent, et se contentent pour aliments de racines sauvages, ou de la
chair du premier animal venu, qu'ils font mortifier quelque temps, sur
le cheval, entre leurs cuisses. Aucun toit ne les abrite. Les maisons
chez eux ne sont d'usage journalier non plus que les tombeaux; on n'y
trouverait pas mme une chaumire. Ils vivent au milieu des bois et
des montagnes, endurcis contre la faim, la soif et le froid. En voyage
mme, ils ne traversent pas le seuil d'une habitation sans ncessit
absolue, et ne s'y croient jamais en sret. Ils se font, de toile ou
de peaux de rat des bois cousues ensemble, une espce de tunique, qui
leur sert pour toute occasion, et ne quittent ce vtement, une fois
qu'ils y ont pass la tte, que lorsqu'il tombe par lambeaux. Ils se
coiffent de chapeaux  bords rabattus, et entourent de peaux de
chvre leurs jambes velues; chaussure qui gne la marche et les rend
peu propres  combattre  pied. Mais on les dirait clous sur leurs
chevaux, qui sont laidement mais vigoureusement conforms. C'est sur
leur dos que les Huns vaquent  toute espce de soin, assis
quelquefois  la manire des femmes. A cheval jour et nuit, c'est de
l qu'ils vendent et qu'ils achtent. Ils ne mettent pied  terre
ni pour boire, ni pour manger, ni pour dormir, ce qu'ils font
inclins sur le maigre cou de leur monture, o ils rvent tout 
leur aise. C'est encore  cheval qu'ils dlibrent des intrts de la
communaut. L'autorit d'un roi leur est inconnue; mais ils suivent
tumultuairement le chef qui les mne au combat. Attaqus eux-mmes,
ils se partagent par bandes, et fondent sur l'ennemi en poussant des
cris effroyables. Groups ou disperss, ils chargent ou fuient avec la
promptitude de l'clair, et sment en courant le trpas. Aussi leur
tactique, par sa mobilit mme, est impuissante contre un rempart ou
un camp retranch. Mais ce qui fait d'eux les plus redoutables
guerriers de la terre, c'est qu'galement srs de leurs coups de loin,
et prodigues de leur vie dans le corps  corps, ils savent de plus au
moment o leur adversaire, cavalier ou piton, suit des yeux les
volutions de leur pe, l'enlacer dans une courroie qui paralyse tous
ses mouvements. Leurs traits sont arms, en guise de fer, d'un os
pointu, qu'ils y adaptent avec une adresse merveilleuse. Aucun d'eux
ne laboure la terre ni ne touche une charrue. Tous errent indfiniment
dans l'espace, sans toit, sans foyer, sans police, trangers  toute
habitude fixe, ou plutt paraissant toujours fuir,  l'aide de
chariots o ils ont pris domicile, o la femme s'occupe  faonner le
hideux vtement de son mari, enfante, et nourrit sa progniture
jusqu' l'ge de pubert. Nul d'entre eux, conu, mis au monde, et
lev en autant de lieux diffrents, ne peut rpondre  la question:
d'o tes-vous? Inconstants et perfides dans les conventions, les Huns
tournent  la moindre lueur d'avantage; en gnral, ils font toute
chose par emportement, et n'ont pas plus que les brutes le sentiment
de ce qui est honnte ou dshonnte. Leur langage mme est captieux et
nigmatique. Ils n'adorent rien, ne croient  rien, et n'ont de culte
que pour l'or. Leur humeur est changeante et irritable, au point
qu'une association entre eux, dans le cours d'une mme journe va se
rompre sans provocation et se renouer sans mdiateur. A force de tuer
et de piller de proche en proche, cette race indompte, par le seul
instinct du brigandage, fut amene sur les frontires des Alains, qui
sont les anciens Massagtes. Puisque l'occasion s'en prsente, il est
bon de dire aussi quelques mots sur l'origine de ce peuple et sa
situation gographique.

L'Ister, grossi de nombreux affluents, traverse tout le pays des
Sarmates, qui s'tend jusqu'au Tanas, limite naturelle de l'Europe et
de l'Asie. Au del de ce dernier fleuve, au milieu des solitudes sans
terme de la Scythie, habitent les Alains, qui doivent leur nom  leurs
montagnes, et l'ont, comme les Perses, impos par la victoire  leurs
voisins. De ce nombre sont les Neures, peuplade enfonce dans les
terres, borne par de hautes montagnes incessamment battues par
l'Aquilon, et que le froid rend inaccessibles; plus loin les Budins et
les Glons, race froce et belliqueuse, qui arrache la peau  ses
ennemis vaincus pour s'en faire des vtements ou des housses de
cheval; les Agathyrses, voisins des Glons, qui se chamarrent le corps
de couleur bleue, et en teignent jusqu' leur chevelure, marquant le
degr de distinction des individus par le nombre et les nuances plus
ou moins fonces de ces taches. Viennent ensuite les Mlanchlnes et
les Anthropophages, nourris, dit-on, de chair humaine; dtestable
coutume qui loigne leurs voisins, et forme le dsert autour d'eux.
C'est pour cette cause que ces vastes rgions, qui s'tendent au
nord-est jusqu'au pays des Sres, ne sont que de vastes solitudes. Il
y a aussi les Alains orientaux, voisins du territoire des Amazones,
dont les innombrables et populeuses tribus pntrent, m'a-t-on dit,
jusqu' cette contre centrale de l'Asie o coule le Gange, fleuve qui
spare en deux les Indes, et court s'absorber dans l'Ocan Austral.

Distribus sur deux continents, tous ces peuples, dont je m'abstiens
d'numrer les dnominations diverses, bien que spars par d'immenses
espaces o s'coule leur existence vagabonde, ont fini par se
confondre sous le nom gnrique d'Alains. Ils n'ont point de maisons,
point d'agriculture, ne se nourrissent que de viande et surtout de
lait, et,  l'aide de chariots couverts en corce, changent de place
incessamment au travers de plaines sans fin. Arrivent-ils en un lieu
propre  la pture, ils rangent leurs chariots en cercle, et prennent
leur sauvage repas. Ils rechargent, aussitt le pturage puis, et
remettent en mouvement ces cits roulantes, o les couples s'unissent,
o les enfants naissent et sont levs, o s'accomplissent, en un mot,
pour ces peuples tous les actes de la vie. Ils sont chez eux, en
quelque lieu que le sort les pousse, chassant toujours devant eux des
troupeaux de gros et de menu btail, mais prenant un soin particulier
de la race du cheval. Dans ces contres l'herbe se renouvelle sans
cesse, et les campagnes sont couvertes d'arbres  fruit; aussi cette
population nomade trouve-t-elle  chaque halte la subsistance de
l'homme et des btes. C'est l'effet de l'humidit du sol et du grand
nombre de cours d'eau qui l'arrosent. Les enfants ou les femmes
s'occupent, au dedans et autour des chariots, des soins qui n'exigent
pas de force corporelle. Mais les hommes faits, rompus ds l'enfance 
l'quitation, regardent comme un dshonneur de se tenir sur leurs
pieds. La guerre n'a pas de condition dont ils n'aient fait un
rigoureux apprentissage; aussi sont-ils excellents soldats. Si les
Perses sont guerriers par essence, c'est que le sang scythe
originairement a coul dans leurs veines.

Les Alains sont gnralement beaux et de belle taille, et leurs
cheveux tirent sur le blond. Leur regard est plutt martial que
froce. Pour la rapidit de l'attaque et l'humeur belliqueuse, ils ne
cdent en rien aux Huns. Mais ils sont plus civiliss dans leur
manire de s'habiller et de se nourrir. Les rives du Bosphore
Cimmrien et des Palus-Motides sont le thtre ordinaire de leurs
courses et de leurs chasses, qu'ils poussent quelquefois jusqu'en
Armnie et en Mdie. Cette jouissance que les esprits doux et
paisibles trouvent dans le repos, ils la placent, eux, dans les prils
et dans la guerre. Le suprme bonheur,  leurs yeux, est de laisser sa
vie sur un champ de bataille. Mourir de vieillesse ou par accident est
un opprobre pour lequel il n'est pas assez d'outrages. Tuer un homme
est un hrosme pour lequel ils n'ont pas assez d'loges. Le plus
glorieux des trophes est la chevelure d'un ennemi servant de
caparaon au cheval du vainqueur. La religion chez eux n'a ni temple
ni difice consacr, pas mme une chapelle de chaume. Un glaive nu,
fich en terre, devient l'emblme de Mars; c'est la divinit suprme,
et l'autel de leur dvotion barbare. Ils ont un mode singulier de
divination: c'est de runir en faisceau des baguettes d'osier, qu'ils
ont soin de choisir droites; et, en les sparant ensuite  certain
jour marqu, ils y trouvent,  l'aide de quelque pratique de magie,
une manifestation de l'avenir. L'esclavage est inconnu parmi eux. Tous
sont ns de sang libre. Ils choisissent encore aujourd'hui pour chefs
les guerriers reconnus les plus braves et les plus habiles.

    AMMIEN MARCELLIN, livre XXXI.


LES HUNS.

Si l'on consulte l'antiquit, voici ce qu'on apprend sur l'origine des
Huns. Filimer, fils de Gandaric le Grand et roi des Goths, le
cinquime de ceux qui les avaient gouverns depuis leur sortie de
l'le Scanzia, tant entr sur les terres de la Scythie  la tte de
sa nation, comme nous l'avons dit, trouva parmi son peuple certaines
sorcires que, dans la langue de ses pres, il appelle lui-mme
Aliorumnes. La dfiance qu'elles lui inspiraient les lui fit chasser
du milieu des siens; et, les ayant poursuivies loin de son arme, il
les refoula dans une terre solitaire. Les esprits immondes qui
erraient par le dsert les ayant vues, s'accouplrent  elles, se
mlant  leurs embrassements, et donnrent le jour  cette race la
plus farouche de toutes. Elle se tint d'abord parmi les marais,
rabougrie, noire, chtive:  peine appartenait-elle  l'espce
humaine,  peine sa langue ressemblait-elle  la langue des hommes.
Telle tait l'origine de ces Huns, qui arrivrent sur les frontires
des Goths. Leur froce nation, comme l'historien Priscus le rapporte,
demeura d'abord sur le rivage ultrieur du Palus-Motide[227], faisant
son unique occupation de la chasse, jusqu' ce que, s'tant
multiplie, elle portt le trouble chez les peuples voisins par ses
fraudes et ses rapines. Des chasseurs d'entre les Huns tant, selon
leur coutume, en qute du gibier sur le rivage ultrieur du
Palus-Motide, virent tout  coup une biche se prsenter devant eux.
Elle entra dans le marais, et, tantt s'avanant, tantt s'arrtant,
elle semblait leur indiquer un chemin. Les chasseurs la suivirent, et
traversrent  pied le Palus-Motide, qu'ils imaginaient aussi peu
guable que la mer; et puis quand la terre de Scythie, qu'ils
ignoraient, leur apparut, soudain la biche disparut. Ces esprits dont
les Huns sont descendus machinrent cela, je crois, en haine des
Scythes. Les Huns, qui ne se doutaient nullement qu'il y et un autre
monde au del du Palus-Motide, furent saisis d'tonnement  la vue de
la terre de Scythie; et comme ils ont de la sagacit, il leur sembla
voir une protection surnaturelle dans la rvlation de ce chemin que
peut-tre personne n'avait connu jusqu'alors. Ils retournent auprs
des leurs, racontent ce qui s'est pass, vantent la Scythie, tant
qu'enfin ils persuadent leur nation de les suivre, et se mettent en
marche tous ensemble vers ces contres, par le chemin que la biche
leur a montr. Tous les Scythes qui tombrent dans leurs mains ds
leur arrive, ils les immolrent  la victoire; le reste fut vaincu et
subjugu. A peine en effet eurent-ils pass cet immense marais, qu'ils
entranrent comme un tourbillon les Alipzures, les Alcidzures, les
Itamares, les Tuncasses et les Bosques qui demeuraient sur cette cte
de la Scythie. Ils soumirent galement par des attaques ritres les
Alains, leurs gaux dans les combats, mais ayant plus de douceur dans
les traits et dans la manire de vivre. Aussi bien ceux-l mme qui
peut-tre auraient pu rsister  leurs armes ne pouvaient soutenir la
vue de leurs effroyables visages, et s'enfuyaient  leur aspect,
saisis d'une mortelle pouvante. En effet, leur teint est d'une
horrible noirceur; leur face est plutt, si l'on peut parler ainsi,
une masse informe de chair, qu'un visage; et ils ont moins des yeux
que des trous. Leur assurance et leur courage se trahissent dans leur
terrible regard. Ils exercent leur cruaut jusque sur leurs enfants
ds le premier jour de leur naissance; car,  l'aide du fer, ils
taillent les joues des mles, afin qu'avant de sucer le lait ils
soient forcs de s'accoutumer aux blessures. Aussi vieillissent-ils
sans barbe aprs une adolescence sans beaut, parce que les cicatrices
que le fer laisse sur leur visage y touffent le poil  l'ge o il
sied si bien. Ils sont petits, mais dlis; libres dans leurs
mouvements, et pleins d'agilit pour monter  cheval; les paules
larges; toujours arms de l'arc et prts  lancer la flche; le port
assur, la tte, toujours dresse d'orgueil; sous la figure de l'homme
ils vivent avec la cruaut des btes froces.

    JORNANDS, _Histoire des Goths_, ch. 24, trad. de M. Fournier de
      Moujan.

   Jornands tait Goth et devint vque de Ravenne vers 552. Son
   histoire des Goths est un abrg de l'histoire de Cassiodore, qui
   est malheureusement perdue.
  [227] La mer d'Azof.


PORTRAIT D'ATTILA.

Cet homme tait venu au monde pour branler sa nation et pour faire
trembler la terre. Par je ne sais quelle fatalit, des bruits
formidables le devanaient et semaient partout l'pouvante. Il tait
fier dans sa dmarche, promenant ses regards tout autour de lui;
l'orgueil de sa puissance se rvlait jusque dans les mouvements de
son corps. Aimant les batailles, mais se matrisant dans l'action,
excellent dans le conseil, se laissant flchir aux prires, bon quand
il avait une fois accord sa protection. Sa taille tait courte, sa
poitrine large, sa tte forte. De petits yeux, la barbe clair-seme,
les cheveux grisonnants, le nez cras, le teint noirtre, il
reproduisait tous les traits de sa race. Bien que naturellement sa
confiance en lui-mme ft grande et ne l'abandonnt jamais, elle
s'tait encore accrue par la dcouverte du glaive de Mars, ce glaive
pour lequel les rois des Scythes avaient toujours eu de la vnration.
Voici, au rapport de Priscus, comment se fit cette dcouverte. Un
ptre, dit-il, voyant boiter une gnisse de son troupeau, et ne
pouvant imaginer ce qui l'avait ainsi blesse, se mit  suivre avec
sollicitude la trace de son sang. Il vint jusqu'au glaive sur lequel
la gnisse en broutant avait mis le pied sans le voir, et l'ayant tir
de la terre, il l'apporta  Attila. Celui-ci, fier de ce don, pensa,
car il tait ambitieux, qu'il tait appel  tre le matre du monde,
et que le glaive de Mars lui mettait aux mains le sort des batailles.

    JORNANDS, _Histoire des Goths_, trad. de M. Fournier de Moujan.


INVASION D'ATTILA EN GAULE.

  451.

L'arme d'Attila tait de 500,000 hommes, quelques auteurs disent de
700,000. Il tranait  sa suite tous les Barbares du Nord: c'taient
avec les Huns, les Ruges, les Gpides, les Hrules, les Turcilinges,
les Bellonotes, les Glons, les Neures, les Burgondes et les
Ostrogoths. Dans la marche, se joignirent  lui les Suves, les
Marcomans, les Quades, les Thuringiens. Chacun de ces peuples avait
son roi; mais tous ces princes tremblaient devant Attila, dont ils
taient les vassaux ou plutt les esclaves. Il y en avait deux
qu'Attila distinguait dans cette foule de rois: Ardaric, roi des
Gpides; l'autre tait Walamir, roi des Ostrogoths.

Les anciens auteurs ne nous apprennent rien de clair ni de prcis, sur
la route que tint Attila jusqu' son entre dans la Gaule. Les
sentiments des modernes sont partags sur ce sujet. Les uns lui font
traverser la Germanie, par le centre, pour arriver  Cologne. Les
autres le conduisent le long du Danube, pour lui faire passer le Rhin
auprs du lac de Constance. Ce dernier sentiment me parat aussi le
plus vraisemblable[228]. Le voisinage du fleuve, la commodit de la
voie romaine, la facilit des convois qu'il pouvait tirer de la
Msie[229] et de la Pannonie[230] et qui remontaient le Danube  la
suite de son arme, devaient lui faire prfrer cette route  celle de
l'intrieur de la Germanie, encore couverte de vastes forts, et
presque impraticable  une innombrable cavalerie. De plus, Procope
rapporte qu'Attila dtruisit, en passant, les forts que les empereurs
avaient levs sur les bords du Danube; et Paul Diacre nous reprsente
les Burgondes disputant au roi des Huns le passage du Rhin. Je
croirais mme que l'arme, divise en deux corps, ctoyait le Danube,
le fleuve entre deux. L'un de ces corps entranait sur son passage les
nations germaniques, attires par l'esprance du pillage, tandis que
l'autre, ravageant la Msie et la Pannonie, dtruisait les forts, qui
ne consistaient pour la plupart qu'en une tour garnie de quelques
soldats. Toute l'arme dut se runir aux sources du Danube, et passer
le Rhin prs de Ble, o le voisinage de la fort Hercynienne
facilitait la construction des barques et des canots.

  [228] Je crois qu'il serait plus exact de dire que les Huns et
  leurs allis occupaient tout le pays situ sur les bords du Rhin,
  depuis Mayence jusqu' Ble, lorsqu'ils franchirent ce fleuve
  pour pntrer dans les Gaules. (_Note de Saint-Martin._)

  [229] Serbie et Bulgarie.

  [230] Hongrie occidentale.

Les Franks, qui habitaient au del du Rhin vers les bords du Necker,
se joignirent  l'arme d'Attila, et ceux qui tenaient dans la Gaule
le parti de Clodebaud[231], vinrent bientt se rendre auprs de ce
prince, qu'ils voulaient placer sur le trne. Mais les Burgondes
entreprirent d'arrter le torrent, qui venait inonder l'Occident, et
de dfendre le passage du Rhin. Leur hardiesse ne fut pas heureuse;
ils furent repousss et taills en pices. Les Huns achevrent de
dtruire dans ces contres ce qui avait chapp aux ravages des
Vandales, des Suves et des Alains. Ce fut alors que la ville des
Rauraques, celles de Vindonissa et d'Argentovaria furent entirement
renverses. Leurs ruines ont donn naissance  Ble,  Windisch et 
Colmar, bties dans leur voisinage. Attila, ctoyant les bords du
Rhin, traversa la Germanie suprieure, aujourd'hui l'Alsace:
Strasbourg, Spire, Worms, ne s'taient point encore releves depuis
les invasions prcdentes. Il pilla et saccagea Mayence; il vint
assiger Metz. La force des remparts, qui rsistaient  toutes les
attaques, ayant rebut ses troupes, il se retira  Scarpona,
forteresse  14 milles de Metz, et envoya de l des dtachements qui
prirent et brlrent Toul et Dieuze. Cependant les murs de Metz, qui
avaient t branls par les machines, tant tombs d'eux-mmes, les
Huns accoururent, y entrrent le 7 d'avril veille de Pques,
gorgrent un grand nombre d'habitants de tout ge et de tout sexe,
emmenrent les autres avec l'vque, et mirent le feu  la ville, qui
fut rduite en cendres  l'exception d'une chapelle de saint tienne.

  [231] Comptiteur de Mrove, rfugi  la cour d'Attila. Son
  existence est cependant douteuse.

Il n'est pas possible de suivre par ordre les courses des Huns. On
sait seulement que ces vastes contres comprises entre le Rhin, la
Seine, la Marne et la Moselle ressentirent toute la fureur de ces
peuples froces. Comme Attila s'annonait pour l'ami et l'alli des
Romains, et qu'il publiait que son dessein tait d'tablir Clodebaud
roi des Franks, et d'aller ensuite combattre les Wisigoths au del de
la Loire, plusieurs villes romaines lui ouvrirent d'abord leurs
portes. Les violences qu'elles prouvrent ayant rpandu la terreur,
les autres essayrent de se dfendre. Mais nul rempart ne pouvait
tenir contre ce dluge de Barbares. Tongres, Reims, Arras et la
capitale du Vermandois, furent emportes de force. Trves, autrefois
la plus florissante ville des Gaules, mais la plus malheureuse dans ce
sicle d'invasions et de ravages, fut saccage pour la cinquime fois.
Les partis ennemis, dont chacun formait une arme, disperss dans les
campagnes, portaient de toutes parts le fer et le feu. Ce fut dans une
de ces courses que Childric, fils de Mrove, fut enlev avec la
reine sa mre, et dlivr aussitt par la valeur d'un seigneur frank,
nomm Viomade.

Attila s'avanait vers la Loire; les habitants de Paris prirent
l'alarme et allaient abandonner leur ville, si sainte Genevive ne les
et rassurs en leur promettant de la part de Dieu, que les Barbares
n'approcheraient pas de leur territoire. Cette prophtie fut vrifie
par l'vnement. Attila ayant pass la Seine dans un autre endroit,
alla mettre le sige devant Orlans.

Sur la nouvelle de la marche d'Attila vers la Gaule, Atius avait
pass les Alpes, et s'tait rendu  Arles avec peu de troupes. Il
comptait sur celles qu'il trouverait dans la province, et
principalement sur le secours des Wisigoths, que l'intrt commun
devait runir avec les Romains. Mais lorsqu'il apprit que Thodoric,
tromp par les fausses protestations d'Attila, ne faisait aucun
mouvement pour s'opposer aux progrs du prince barbare, il lui dpcha
Avitus, afin de le tirer de cette fausse scurit. Avitus, accoutum 
traiter avec Thodoric, dont il avait gagn l'estime, lui reprsenta
que son inaction lui serait funeste; qu'Attila ne cherchait qu'
diviser les Romains et les Wisigoths, pour les accabler plus
facilement. Il lui mit sous les yeux la lettre d'Attila 
Valentinien[232]. Convaincu de la mauvaise foi d'Attila, Thodoric
rpondit que les victoires de ce conqurant sanguinaire ne
l'effrayaient pas; que la Providence divine avait fix un terme  tous
les succs criminels, et qu'Attila le trouverait dans le courage des
Wisigoths.

  [232] Attila, avant de commencer son invasion, avait crit 
  Valentinien et  Thodoric. Au premier il disait qu'il n'en
  voulait qu'aux Wisigoths;  Thodoric, qu'il n'en voulait qu'aux
  Romains.

Aussitt il donne ses ordres. La crainte d'une invasion prochaine
rassemble en peu de temps une nombreuse arme. Il laisse dans ses
tats quatre de ses fils, et se mettant  la tte de ses troupes avec
ses deux ans, Thorismond et Thodoric, qui voulurent partager le
pril avec leur pre, il marche vers Arles pour se joindre aux
Romains. Atius avait dj dpch des courriers dans toute la Gaule
et chez les peuples allis, les invitant  s'unir  lui pour carter
l'horrible tempte qui dsolait l'Occident. Toute la Gaule prit les
armes. Mrove[233] accourut avec les Franks; les Burgondes, les
Armoriques, les Ripuaires, des Saxons mme tablis vers les bouches du
Rhin, et des Sarmates, dont plusieurs cohortes avaient t transfres
en Gaule, se rendirent avec une incroyable diligence auprs d'Atius.
Il se vit bientt environn de tant de troupes, que l'arme d'Attila,
dj beaucoup moins nombreuse qu'elle n'avait t d'abord, n'tait
gure suprieure  la sienne.

  [233] Ce fait n'est pas certain; on remarquera plus loin que
  Jornands ne parle pas de Mrove.

Dans ces dsastres publics, la charit piscopale supplait  la
timidit ou remdiait  la perfidie des commandants; et l'glise,
destine  combattre les ennemis invisibles, s'occupait des prils
temporels de ses enfants. Sangiban,  la tte d'une troupe d'Alains,
commandait dans Orlans; mais on le souponnait d'entretenir avec
Attila de secrtes intelligences, et son inaction, aux approches de
l'ennemi, confirmait ces soupons[234]. Saint Aignan, alors vque
d'Orlans, prlat respectable par ses vertus, et rempli de ce courage
qu'inspire le mpris de la vie prsente, prit sur lui tous les soins
d'un commandant. Avant qu'Attila et pass la Seine, l'vque se hta
de relever les murs de la ville; il fit des amas de vivres, et par la
ferveur de ses prires et de celles de son peuple, il s'effora
d'armer le ciel contre les Barbares. Pour presser le secours d'Atius,
il se rendit en diligence  Arles, et revint se renfermer dans
Orlans, rsolu d'y prir avec son troupeau si la ville n'tait pas
secourue. Bientt aprs son retour, les Huns arrivrent. Ils
attaqurent avec fureur la partie de la ville qui tait sur la rive
droite de la Loire; ils mirent en oeuvre toutes les machines alors en
usage dans les siges, et livrrent plusieurs assauts. Pendant que les
hommes combattaient sur les murailles, les femmes et les enfants,
prosterns avec leur vque au pied des autels, levaient leurs cris
vers Dieu et imploraient son assistance. Une pluie orageuse qui dura
trois jours fit cesser les attaques; et le prlat, profitant de cet
intervalle, alla trouver Attila dans son camp, pour en obtenir quelque
composition. Il fut repouss avec insolence. L'orage ayant cess, les
Huns donnrent un nouvel assaut, et redoublant leurs efforts, ils
enfoncrent les portes et entrrent en foule. Les habitants, fuyant de
toutes parts, n'attendaient que le pillage et la mort, lorsqu'ils
entendirent sonner les trompettes romaines, et virent une nouvelle
arme qui, comme si elle ft descendue du ciel, fondait avec rapidit
sur les Huns. C'taient Atius et Thodoric  la tte de toutes leurs
troupes. Ils taient entrs dans la ville de l'autre ct de la Loire,
en mme temps qu'Attila y entrait par la porte oppose. Ce Barbare,
qui passait pour invincible dans les batailles, faisait si mal la
guerre, il tait si peu instruit des mouvements de l'ennemi, qu'Atius
traversa toute la Gaule mridionale et vint d'Arles  Orlans, sans
que les Huns en eussent aucune connaissance. Les Romains et les
Wisigoths, trouvant les Huns en dsordre, en font un horrible carnage.
Orlans est inond du sang de ses vainqueurs; les uns se jettent en
foule hors des portes; les autres, aveugls par la terreur, se
prcipitent dans le fleuve. Le saint vque, aux yeux duquel les
Barbares taient des hommes, courait de toutes parts pour arrter le
massacre; il sauva un grand nombre de ces malheureux, qui demeurrent
prisonniers. Attila, hors de la ville, ralliait les fuyards.
Frmissant de fureur, il reprit la route de la Belgique; et Orlans
fut alors pour la premire fois le rempart de la Gaule, et le terme
fatal des conqutes de ses ennemis.

  [234] Aussitt qu'Atius et Thodoric furent informs de la
  trahison que mditait Sangiban, ils s'assurrent de sa personne
  et des siens.

Atius et Thodoric suivaient Attila, sans harceler son arme, se
croyant fort heureux s'ils pouvaient sans coup frir le conduire hors
des terres de l'empire. Il passa prs de Troyes, qui n'avait alors ni
garnison, ni mme de murailles. Cette ville attribua son salut aux
ferventes prires de saint Loup, son vque. On dit que ce saint vint
avec son clerg au-devant du roi des Huns; et que comme Attila se
vantait d'tre le flau de Dieu, le saint rpondit qu'il ne fallait
donc pas lui rsister, et l'invita mme  venir dans sa ville. On
ajoute que le Barbare adouci par cette soumission passa outre; mais
qu'il obligea l'vque de l'accompagner jusqu'au passage du Rhin,
promettant de le renvoyer alors, et qu'il lui tint parole. Tout ce
rcit pourrait bien n'tre qu'un tissu de fables. La proximit
d'Atius et de Thodoric pouvait empcher Attila de s'arrter au
pillage de Troyes. Les deux armes, qui marchaient  peu de distance
l'une de l'autre, tant arrives dans les vastes plaines qui, un
sicle aprs, ont donn le nom  la province de Champagne
(_Campania_), le roi des Huns, honteux de se retirer en fugitif,
voulut se venger par une bataille de l'affront qu'il avait reu 
Orlans. Le terrain ne pouvait tre plus favorable pour dployer la
cavalerie des Huns. Ces plaines, au rapport de Jornands, s'tendaient
en longueur  cinquante lieues sur trente-cinq de largeur. Il les
nomme champs Catalauniques (champs de Chlons) ou plaines de Mauriac,
dj signales par la victoire d'Aurlien sur Ttricus. Les modernes
ne s'accordent pas sur la position prcise de ce lieu; les uns croient
que cette fameuse bataille se livra prs de Mry, au diocse de
Troyes, entre la Marne et la Seine; les autres au del de la Marne,
prs d'un village encore appel Mauru, dans le diocse de Chlons.

Attila, inquiet du succs d'une si importante journe, consulta ses
devins. Ils lui rpondirent que les entrailles des victimes ne lui
promettaient pas la victoire, mais que le chef des ennemis y perdrait
la vie. Il se persuada que cette prdiction tomberait sur le gnral
romain; et comme Atius tait le principal obstacle  ses desseins, il
ne balana pas d'acheter la mort de ce grand capitaine, par la perte
d'une partie de son arme. D'ailleurs, plus impie que superstitieux,
il ne comptait pas assez sur l'infaillibilit de ses devins pour
perdre l'esprance de la victoire. Cependant, afin d'abrger le temps
du combat et de se prparer une ressource dans l'obscurit de la nuit
en cas de mauvais succs, il rsolut de ne livrer bataille que quand
le jour serait fort avanc. Les deux armes tant campes en prsence
l'une de l'autre, la nuit qui prcda la bataille, deux partis
trs-nombreux, l'un de Franks, l'autre de Gpides, s'tant rencontrs,
se battirent avec tant d'acharnement qu'il en resta 15,000 sur la
place[235].

  [235] Jusqu'ici le rcit est emprunt  l'histoire du Bas-Empire
  de _Le Beau_; la suite est de _Jornands_.

Sur le terrain inclin du champ de bataille s'levait une minence qui
formait comme une petite montagne. Chacune des deux armes dsirant
s'en emparer, parce que cette position importante devait donner un
grand avantage  qui s'en rendrait matre, les Huns et leurs allis en
occuprent le ct droit, et les Romains, les Wisigoths et leurs
auxiliaires, le ct gauche. Le point le plus lev de cette hauteur
ne fut pas disput, et demeura inoccup. Thodoric et ses Wisigoths
tenaient l'aile droite; Atius, la gauche avec les Romains. Ils
avaient plac au centre Sangiban, ce roi des Alains dont nous avons
parl plus haut; et par un stratagme de guerre, ils avaient pris la
prcaution d'enfermer au milieu de troupes d'une fidlit assure
celui sur les dispositions duquel ils pouvaient le moins compter; car
celui-l se soumet sans difficult  la ncessit de combattre,  qui
est te la possibilit de fuir.

Quant  l'arme des Huns, elle fut range en bataille dans un ordre
contraire; Attila se plaa au centre avec les plus braves d'entre les
siens. Par cette disposition, le roi des Huns songeait principalement
 lui-mme, et son but, en se plaant ainsi au milieu de l'lite de
ses guerriers, tait de se mettre  l'abri des dangers qui le
menaaient; les peuples nombreux, les nations diverses qu'il avait
soumis  sa domination, formaient ses ailes. Entre eux tous se faisait
remarquer l'arme des Ostrogoths, commande par Walamir, Thodemir et
Widmir, trois frres qui surpassaient en noblesse le roi mme sous
les ordres duquel ils marchaient alors; car ils taient de l'illustre
et puissante race des Amales. On y voyait aussi  la tte d'une troupe
innombrable de Gpides, Ardaric, leur roi, si brave, si fameux, et que
sa grande fidlit  Attila faisait admettre par ce dernier  ses
conseils. Le roi des Huns avait su apprcier sa sagacit; aussi lui et
Walamir, roi des Ostrogoths, taient-ils de tous les rois qui lui
obissaient ceux qu'il aimait le plus. Walamir tait fidle  garder
le secret, d'une parole persuasive, incapable de trahison. Ardaric
tait renomm pour sa fidlit et pour sa raison. En marchant avec
Attila contre les Wisigoths leurs parents, l'un et l'autre
justifiaient assez sa confiance. La foule des autres rois, si l'on
peut ainsi parler, et les chefs des diverses nations, semblables  ses
satellites, piaient les moindres mouvements d'Attila; et ds qu'il
leur faisait un signe du regard, chacun d'eux en silence, avec
crainte et tremblement, venait se placer devant lui, ou excutait les
ordres qu'il en avait reus. Cependant le roi de tous les rois,
Attila, seul veillait sur tous et pour tous.

On combattit donc pour se rendre matre de la position avantageuse
dont nous avons parl. Attila fit marcher ses guerriers pour s'emparer
du haut de la colline; mais il fut prvenu par Thorismond et Atius,
qui, ayant uni leurs efforts pour parvenir  son sommet, y arrivrent
les premiers, et repoussrent facilement les Huns,  la faveur du
point lev qu'ils occupaient.

Alors Attila, s'apercevant que cette circonstance avait port le
trouble dans son arme, jugea aussitt devoir la rassurer, et lui tint
ce discours: Aprs vos victoires sur tant de grandes nations, aprs
avoir dompt le monde, si vous tenez ferme aujourd'hui, ce serait
ineptie, je pense, que de vous stimuler par des paroles, comme des
guerriers d'un jour. De tels moyens peuvent convenir  un chef novice,
ou  une arme peu aguerrie; quant  moi, il ne m'est point permis de
rien dire, ni  vous de rien couter de vulgaire. Car, qu'avez-vous
accoutum, sinon de combattre? Ou bien qu'y a-t-il de plus doux pour
le brave que de se venger de sa propre main? C'est un grand prsent
que nous a fait la nature, que de nous donner la facult de rassasier
notre me de vengeance. Marchons donc vivement  l'ennemi; ce sont
toujours les plus braves qui attaquent. N'ayez que mpris pour ce
ramas de nations discordantes; c'est signe de peur, que de s'associer
pour se dfendre. Voyez! mme avant l'attaque, l'pouvante dj les
entrane; elles cherchent les hauteurs, s'emparent des collines, et
dans leurs tardifs regrets, sur le champ de bataille, elles demandent
avec instance des remparts. Nous savons par exprience combien peu de
poids ont les armes des Romains; ils succombent, je ne dis pas aux
premires blessures, mais  la premire poussire qui s'lve. Tandis
qu'ils se serrent sans ordre, et s'entrelacent pour faire la tortue,
combattez, vous, avec la supriorit de courage qui vous distingue,
et, ddaignant leurs lgions, fondez sur les Alains, tombez sur les
Wisigoths. Ce sont eux qui entretiennent la guerre et qu'il nous faut
tcher de vaincre au plus tt. Les nerfs une fois coups, les membres
aussitt se laissent aller; et le corps ne peut se soutenir si on lui
arrache les os. Que votre courage grandisse, que votre fureur
ordinaire s'enflamme! Huns, voici le moment d'apprter vos armes;
voici le moment aussi de vous montrer rsolus, soit que blesss vous
demandiez la mort de votre ennemi, soit que sains et saufs vous ayez
soif de carnage. Nuls traits n'atteignent ceux qui doivent vivre,
tandis que, mme dans la paix, la destine prcipite les jours de ceux
qui doivent mourir. Enfin pourquoi la fortune aurait-elle assur les
victoires des Huns sur tant de peuples, sinon parce qu'elle les
destinait aux joies de cette bataille? Et encore, qui a ouvert  nos
anctres le chemin des Palus-Motides, ferm et ignor pendant tant de
sicles? Qui faisait fuir des peuples arms devant des hommes qui ne
l'taient pas? Non, cette multitude rassemble  la hte ne pourra pas
mme soutenir la vue des Huns. L'vnement ne me dmentira pas; c'est
ici le champ de bataille qui nous avait t promis par tant d'heureux
succs. Le premier je lancerai mes traits  l'ennemi. Que si quelqu'un
pouvait rester oisif quand Attila combattra, il est mort. Enflamms
par ces paroles, tous se prcipitent au combat.

Quelque effrayant que ft l'tat des choses, nanmoins la prsence du
roi rassurait ceux qui auraient pu hsiter. On en vint aux mains;
bataille terrible, complexe, furieuse, opinitre, et comme on n'en
avait jamais vu de pareille nulle part. De tels exploits y furent
faits,  ce que l'on rapporte, que le brave qui se trouva priv de ce
merveilleux spectacle ne put rien voir de semblable pendant sa vie;
car s'il faut en croire les vieillards, un petit ruisseau de cette
plaine, qui coule dans un lit peu profond, s'enfla tellement, non par
la pluie, comme il lui arrivait quelquefois, mais par le sang des
mourants, que grossi outre mesure par ces flots d'une nouvelle espce,
il devint un torrent imptueux qui roula du sang; en sorte que les
blesss, qu'amena sur ses bords une soif ardente, y puisrent une eau
mle de dbris humains, et se virent forcs, par une dplorable
ncessit, de souiller leurs lvres du sang que venaient de rpandre
ceux que le fer avait frapps. Pendant que le roi Thodoric parcourait
son arme pour l'encourager, son cheval se renversa; et les siens
l'ayant foul aux pieds, il perdit la vie, dj dans un ge avanc.
D'autres disent qu'il tomba perc d'un trait lanc par Andax du ct
des Ostrogoths, qui se trouvaient alors sous les ordres d'Attila. Ce
fut l'accomplissement de la prdiction faite au roi des Huns peu de
temps avant par ses devins. Alors les Wisigoths, se sparant des
Alains, fondent sur les bandes des Huns; et peut-tre Attila lui-mme
serait-il tomb sous leurs coups, s'il n'et prudemment pris la fuite
sans les attendre, et ne se ft tout d'abord renferm, lui et les
siens, dans son camp, qu'il avait retranch avec des chariots.

Ce fut derrire cette frle barrire que cherchrent un refuge contre
la mort ceux-l devant qui nagure ne pouvaient tenir les remparts les
plus forts. Thorismond, fils du roi Thodoric, et le mme qui s'tait
empar le premier de la colline et en avait chass les Huns, croyant
retourner au milieu des siens, vint donner  son insu, et tromp par
l'obscurit de la nuit, contre les chariots des ennemis; et, tandis
qu'il combattait bravement, quelqu'un le blessa  la tte et le jeta 
bas de son cheval; mais les siens, qui veillaient sur lui, le
sauvrent, et il se retira du combat. Atius, de son ct, s'tant
galement gar dans la confusion de cette nuit, errait au milieu des
ennemis, tremblant qu'il ne ft arriv malheur aux Goths. A la fin il
retrouva le camp des allis, aprs l'avoir longtemps cherch, et passa
le reste de la nuit  faire la garde derrire un rempart de boucliers.
Le lendemain, ds qu'il fut jour, voyant les champs couverts de
cadavres, et les Huns qui n'osaient sortir de leur camp, convaincus
d'ailleurs qu'il fallait qu'Attila et prouv une grande perte pour
avoir abandonn le champ de bataille, Atius et ses allis ne
doutrent plus que la victoire ne ft  eux. Toutefois, mme aprs sa
dfaite, le roi des Huns gardait une contenance fire; et faisant
sonner ses trompettes au milieu du cliquetis des armes, il menaait de
revenir  la charge. Tel un lion, press par les pieux des chasseurs,
rde  l'entre de sa caverne: il n'ose pas s'lancer sur eux, et
pourtant il ne cesse d'pouvanter les lieux d'alentour de ses
rugissements; tel ce roi belliqueux, tout assig qu'il tait, faisait
encore trembler ses vainqueurs. Aussi les Goths et les Romains
s'assemblrent-ils pour dlibrer sur ce qu'ils feraient d'Attila
vaincu; et comme on savait qu'il lui restait peu de vivres, et que
d'ailleurs ses archers, posts derrire les retranchements du camp, en
dfendaient incessamment l'abord  coups de flches, il fut convenu
qu'on le lasserait en le tenant bloqu. On rapporte que dans cette
situation dsespre, le roi des Huns, toujours grand, surtout dans le
danger, fit dresser un bcher form de selles de chevaux, prt  se
prcipiter dans les flammes si les ennemis foraient son camp; soit
pour que nul ne pt se glorifier de l'avoir frapp, soit pour ne pas
tomber, lui le matre des nations, au pouvoir d'ennemis si
redoutables.

Durant le rpit que donna ce sige, les Wisigoths et les fils de
Thodoric s'enquirent les uns de leur roi, les autres de leur pre,
tonns de son absence au milieu du bonheur qui venait de leur
arriver. L'ayant cherch longtemps, selon la coutume des braves, ils
le trouvrent enfin sous un pais monceau de cadavres, et aprs
l'avoir honor par leurs chants, ils l'emportrent sous les yeux des
ennemis. Vous eussiez vu alors des bandes de Goths, aux voix rudes et
discordantes, s'occuper des soins pieux des funrailles, au milieu des
fureurs d'une guerre qui n'taient pas encore teintes. Les larmes
coulaient, mais de celles que savent rpandre les braves. Pour nous
tait la perte, mais les Huns tmoignaient combien elle tait
glorieuse; et c'tait, il semble, une assez grande humiliation pour
leur orgueil, de voir, malgr leur prsence, emporter avec ses
insignes le corps d'un si grand roi. Avant d'avoir fini de rendre les
derniers devoirs  Thodoric, les Goths, au bruit des armes,
proclamrent roi le vaillant et glorieux Thorismond; et celui-ci
acheva les obsques de son pre bien-aim, comme il convenait  un
fils. Aprs l'accomplissement de ces choses, emport par la douleur de
sa perte et par l'imptuosit de son courage, Thorismond brlait de
venger la mort de son pre sur ce qui restait de Huns. Il consulta le
patrice Atius,  cause de son ge et de sa prudence consomme, pour
savoir ce qu'il fallait qu'il ft dans cette conjoncture. Mais
celui-ci, craignant qu'une fois les Huns crass, les Goths ne
tombassent sur l'empire romain, le dcida par ses conseils  retourner
dans ses foyers, et  se saisir du trne que son pre venait de
laisser, de peur que ses frres, s'emparant du trsor royal, ne se
rendissent matres du royaume des Wisigoths et qu'il n'et ensuite 
soutenir contre les siens une guerre srieuse et, qui pis est,
malheureuse. Thorismond reut ce conseil sans se douter de la
duplicit qui l'avait dict; il y vit plutt de la sollicitude pour
ses intrts, et laissant l les Huns, il partit pour la Gaule. Voil
comme en s'abandonnant aux soupons, la fragilit humaine se laisse
enlever l'occasion de faire de grandes choses.

On rapporte que dans cette fameuse bataille, que se livrrent les plus
vaillantes nations, il prit des deux cts cent soixante-deux mille
hommes, sans compter quatre-vingt-dix mille Gpides et Franks qui,
avant l'action principale, tombrent sous les coups qu'ils se
portrent mutuellement dans une rencontre nocturne, les Franks
combattant pour les Romains, et les Gpides pour les Huns.

En apprenant le dpart des Goths, Attila, comme il arrive
ordinairement dans les vnements imprvus, sentit redoubler sa
dfiance, pensant que ses ennemis lui tendaient un pige, et se tint
longtemps renferm dans son camp. Mais  la fin, dtromp par le long
silence qui avait succd  leur retraite, son courage se releva
jusqu' s'attribuer la victoire; il fit clater une vaine joie, et les
penses du puissant roi se reportrent aux anciennes prdictions.
Quant  Thorismond, lev subitement  la dignit royale ds la mort
de son pre dans les champs Catalauniques, o il venait de combattre,
il fit son entre dans Toulouse; et l, quelque joie que lui
tmoignassent ses frres et les premiers de la nation, il fit paratre
de son ct tant de modration dans les commencements, que personne ne
lui disputa la succession au trne de son pre.

Attila, profitant de l'occasion que lui offrait la retraite des
Wisigoths, et rassur sur l'avenir en voyant, comme il l'avait souvent
souhait, la ligue des ennemis dissoute, marcha aussitt  la conqute
de l'Italie.

    JORNANDS, _Histoire des Goths_.


SAINT AIGNAN.

Attila, roi des Huns, tant parti de Metz et ayant ravag les villes
de la Gaule, vint assiger Orlans, et essaya de s'en emparer en
renversant les murailles par le choc puissant du blier. En ce
temps-l, cette ville avait pour vque le bienheureux Aignan, homme
d'une grande sagesse et trs-saint, dont les actions vertueuses ont
t fidlement conserves parmi nous. Comme les assigs demandaient 
grands cris  leur vque ce qu'ils devaient faire, Aignan mettant
toute sa confiance en Dieu, les engagea  se prosterner tous pour
adresser leurs prires et leurs larmes  Dieu, et demander le secours
du Seigneur toujours prsent dans les malheurs. Ceux-ci s'tant mis en
prires, selon son conseil, l'vque leur dit: Regardez du haut des
murs de la ville si la misricorde de Dieu vient  notre secours. Car
il esprait, grce  Dieu, voir arriver Atius, que, prvoyant
l'avenir, il avait t trouver  Arles. Mais, regardant du haut des
murs, ils ne virent personne, et l'vque leur dit: Priez avec
ferveur, car Dieu vous dlivrera aujourd'hui. Ils se mirent  prier,
et il leur dit: Regardez une seconde fois. Et ayant regard, ils ne
virent personne qui vnt  leur secours. Il leur dit pour la troisime
fois: Si vous le suppliez sincrement, Dieu vous secourra bientt.
Et ils imploraient la misricorde du Seigneur avec de grands
gmissements et de grandes lamentations. Leur prire acheve, ils
vont, sur l'ordre du vieillard, regarder pour la troisime fois du
haut des murs, et ils aperoivent de loin comme un nuage qui s'levait
de terre. Ils le dirent  l'vque, qui leur dit: C'est le secours de
Dieu. Cependant les murs, branls dj sous les coups du blier,
allaient s'crouler, lorsque voil Atius qui arrive, voil
Thodoric, roi des Goths, et Thorismond son fils, qui accourent vers
la ville avec leurs armes, repoussant l'ennemi et le mettant en
droute.

    GRGOIRE DE TOURS, _Histoire ecclsiastique des Franks_, livre II.

   Saint Grgoire de Tours, n en Auvergne vers 540, mort vers 595,
   fut lu vque de Tours en 577. Il joua un rle important et
   rsista  Chilpric et  Frdgonde dans quelques circonstances.
   Son histoire s'tend de 417  591; c'est un document prcieux pour
   l'histoire de nos origines.


VIE DE SAINTE GENEVIVE.

Sainte Genevive naquit vers l'an 422,  Nanterre, prs de Paris. Elle
avait sept ans environ, lorsque saint Germain, vque d'Auxerre, et
saint Loup, vque de Troyes, passrent  Nanterre en allant en
Angleterre, pour y combattre l'hrsie plagienne[236]. A leur
arrive, une foule de gens, attirs par la rputation de leur
saintet, s'assembla autour d'eux pour recevoir leur bndiction.
Genevive y alla avec les autres, conduite par son pre et sa mre;
mais saint Germain, par un instinct de l'esprit de Dieu, la discerna
au milieu de la foule, et l'ayant fait approcher, il dit  son pre et
 sa mre que cette petite fille serait grande devant Dieu, et que son
exemple attirerait  lui plusieurs personnes. Il demanda ensuite 
Genevive si elle voulait se consacrer  J.-C. comme son pouse. Elle
lui rpondit que c'tait tout son dsir; et il l'amena  l'glise, o
il lui tint la main sur la tte pendant le temps de la prire.

  [236] Pelage, auteur de cette hrsie, tait un moine n en
  Angleterre, qui enseignait que l'homme naissait sans pchs, et
  qu'il pouvait vivre dans l'innocence et parvenir au royaume du
  ciel sans le secours de la grce de Dieu.

Le lendemain matin, le saint vque l'ayant prise  part, lui demanda
si elle se souvenait de ce qu'elle avait promis la veille. Oui,
dit-elle, et j'espre l'observer par le secours de Dieu et par vos
prires. Alors saint Germain, regardant  terre, vit une mdaille de
cuivre o la croix tait empreinte. Il la lui donna en lui
recommandant de la porter  son cou. Puis il ajouta ces paroles
remarquables: Ne souffrez pas que votre cou ou vos doigts soient
chargs d'or, d'argent ou de pierreries; car si vous aimez la moindre
parure du sicle, vous serez prive des ornements clestes et
ternels.

Peu de temps aprs le dpart des deux vques, sa mre allant 
l'glise en un jour de fte solennelle, voulut l'obliger  rester  la
maison. Genevive la conjura en pleurant de lui permettre d'y aller
aussi, et comme elle continuait de lui faire de vives instances, cette
femme entra en colre et lui donna un soufflet. Son emportement fut
puni sur-le-champ; elle perdit la vue et demeura aveugle prs de deux
ans. Enfin, se souvenant de la prdiction de saint Germain, et pousse
par un mouvement extraordinaire de foi, elle dit  sa fille de lui
apporter de l'eau de puits et de faire le signe de la croix dessus.
Genevive en ayant apport et ayant fait le signe de la croix, sa mre
s'en lava les yeux trois fois, et recouvra la vue entirement.

Genevive reut le voile sacr de la main de l'vque de Paris. Aprs
la mort de son pre et de sa mre, elle se retira  Paris, chez une
dame qui tait sa marraine et qui l'avait invite  venir demeurer
avec elle. Ds l'ge de quinze ans elle commena  ne manger que deux
fois la semaine, le dimanche et le jeudi; et ces jours-l mme elle
prenait pour toute nourriture du pain d'orge, avec des fves cuites
depuis une semaine ou deux, et ne buvait jamais que de l'eau. Elle
continua ce genre de vie si austre jusqu' l'ge de cinquante ans,
o, par le conseil des vques, pour qui elle eut toujours un profond
respect, elle commena d'user d'un peu de lait et de poisson. Un jene
si rigoureux tait soutenu par une prire fervente et presque
continuelle. Elle y rpandait en la prsence de Dieu une si grande
abondance de larmes, que le lieu o elle priait ordinairement en tait
tout tremp. Elle passait en prires la nuit du samedi au dimanche,
pour se prparer  clbrer le jour du Seigneur. Elle se disposait 
la fte de Pques par une retraite qui durait depuis l'piphanie
jusqu'au jeudi saint.

La vertu de Genevive fut longtemps prouve par de grandes
perscutions, et attaque par les calomnies les plus atroces. La
sainte n'y rpondit que par une patience  toute preuve, et elle se
contenta de pleurer et de prier dans le secret pour ses ennemis et ses
calomniateurs. Saint Germain d'Auxerre passant  Paris, dans son
second voyage d'Angleterre, un de ses premiers soins fut de s'informer
de Genevive. Alors le peuple se dchana contre elle et traita sa
vertu d'hypocrisie et de superstition; mais ce saint vque, pour
faire voir qu'il en jugeait bien autrement, lui alla rendre visite et
la traita avec un respect qui fut admir de tout le monde.

Attila, roi des Huns, aprs avoir ravag plusieurs provinces de
l'empire romain, tait entr dans la Gaule avec une arme formidable.
Cette nouvelle rpandit l'alarme dans Paris; les habitants, ne se
croyant pas en sret dans leur ville, taient rsolus de se retirer
avec leurs biens dans des places plus fortes. Au milieu de cette
consternation universelle, Genevive assembla les femmes, et les
exhorta  dtourner les flaux de la colre de Dieu par les prires et
les jenes. Elles la crurent, et passrent plusieurs jours  prier
dans l'glise. Mais notre sainte s'effora en vain de persuader la
mme chose aux hommes; elle eut beau leur reprsenter qu'ils devaient
mettre leur confiance en Dieu, que leur ville serait conserve, et que
celles o ils prtendaient se retirer seraient pilles et saccages
par les Barbares, ils la traitrent de fausse prophtesse, et leur
rage contre elle alla jusqu' vouloir attenter  sa vie. Mais le
moment o Genevive semblait avoir tout  craindre tait celui que
Dieu avait marqu pour la dlivrer; il changea tout d'un coup les
coeurs les plus emports,  l'arrive de l'archidiacre d'Auxerre, qui
leur montra les eulogies[237] qu'il apportait  Genevive de la part
de saint Germain. Ils renoncrent ds ce moment  leurs mauvais
desseins contre elle, et quand ils virent que l'vnement avait
confirm sa prdiction, que les Huns n'approchaient pas de leur ville,
ils n'eurent plus pour elle que des sentiments de vnration et de
confiance.

  [237] Les eulogies taient des prsents de choses bnites que
  l'on s'envoyait, en ces temps-l, en signe d'union et d'amiti.

La saintet extraordinaire de sa vie fut rcompense par le don des
miracles. Cette vertu l'accompagnait partout, et l'on venait de toutes
parts implorer son secours. Elle mourut au commencement du sixime
sicle, ge d'environ quatre-vingt-dix ans. Son corps fut inhum dans
l'glise des aptres saint Pierre et saint Paul, qui porta plus tard
le nom de Sainte Genevive. Ses reliques y reposent encore[238]; et
les bienfaits que Dieu accorde  ceux qui recourent  cette sainte
attirent tous les jours dans son glise un grand concours de peuple.

    RICHARD, _Abrg des vies des Saints_, 2 vol. in-18, chez Didot,
      t. I, p. 39.

  [238] Elles ont t sauves en 1793.


RSISTANCE DE L'ARVERNIE CONTRE LES WISIGOTHS.

  471-475.

Ds 471, Euric avait commenc contre les Arvernes une guerre qui
n'tait point encore termine  la fin de 474, et dont l'historien
peut  peine aujourd'hui donner un aperu gnral[239]. Il parat que,
durant tout l'intervalle indiqu, Euric fit chaque anne une ou
plusieurs irruptions en Arvernie, la parcourant et la ravageant dans
toutes les directions, dtruisant partout les habitations et les
rcoltes, forant les cultivateurs  se rfugier dans les montagnes.
Ce fut le privilge et le malheur de cette belle province, d'tre
particulirement convoite par tous les conqurants de la Gaule. Dans
son empressement de la voir  lui, Euric aimait mieux l'occuper
appauvrie et dvaste que de courir le risque d'en attendre trop
longtemps la conqute. Il ne s'en tenait pas au dgt des campagnes;
plusieurs fois il marcha sur la capitale, l'assigea et la rduisit 
de dures extrmits. Mais les Arvernes tenaient bon; l'hiver venait;
il fallait lever le sige et attendre le printemps pour reprendre le
mme cours d'hostilits.

  [239] Les lettres de Sidoine Apollinaire sont aujourd'hui le seul
  document d'aprs lequel on puisse se faire quelque ide de cette
  guerre. La troisime du livre 3 est particulirement intressante
  parmi celles qui ont rapport  ce sujet.

C'tait au nom et pour la dfense de l'Empire que les Arvernes
supportaient une si pnible guerre, et le gouvernement imprial n'en
savait rien, ou n'en prenait pas le moindre souci; il ne leur envoyait
pas un soldat, il ne prononait pas un mot d'intervention en leur
faveur. Les rois Burgondes sont la seule puissance dont il y a lieu
de croire qu'ils obtinrent quelques secours, mais des secours
intresss et suspects. Ces rois taient jaloux d'Euric, ils
s'inquitaient des accroissements de sa puissance, et il tait de leur
politique de soutenir contre lui un peuple dispos  lui rsister avec
nergie et qu'ils projetaient eux-mmes de soumettre. Du reste,
l'histoire n'a gard aucune marque certaine de la part que les
Burgondes prirent  cette guerre. Nous y voyons les Arvernes
habituellement rduits  leurs seules forces, commandes par leur
illustre compatriote Ecdicius, dont les exploits, durant cette
premire priode de la lutte, ne sont malheureusement pas connus.

Aprs Ecdicius, le personnage qui joua le plus grand rle dans cette
guerre fut Sidoine Apollinaire, devenu vque de Clermont  l'poque
o elle commena, ou bientt aprs. Sidoine n'tait gure connu jusque
l que comme un crivain ingnieux et par des variations politiques
brusques et nombreuses; aussi ne devait-on pas s'attendre  l'nergie
et  la constance qu'il montra dans sa nouvelle position. Plein de
haine et de mpris pour les Barbares sans distinction, aussi fier du
titre de Romain qu'il aurait pu l'tre au temps des Scipions, Sidoine
employa tout l'ascendant de l'piscopat  inspirer aux Arvernes son
horreur des Goths, son respect pour les anciennes gloires de Rome, son
dvouement  l'Empire, bien que dchu. On ne vit jamais tant de
patriotisme romain second par tant de ferveur chrtienne.

Les fameuses processions expiatoires, dites des _Rogations_, venaient
d'tre institues par saint Mamert, vque de Vienne, pour obtenir du
ciel la cessation de divers flaux surnaturels qui avaient dsol son
diocse. Ces mmes processions, Sidoine les faisait autour de
Clermont, pour en affermir les remparts contre les assauts d'Euric, et
il crivait l-dessus  saint Mamert lui-mme une lettre dont
quelques traits mritent d'tre cits. Le bruit court que les Goths
sont en mouvement pour envahir le territoire romain; et c'est toujours
notre pays,  nous, malheureux Arvernes, qui est la porte par o se
font ces irruptions. Ce qui nous inspire la confiance de braver un tel
pril, ce ne sont pas nos remparts calcins, nos machines de guerre
vermoulues, nos crneaux uss au frottement de nos poitrines; c'est la
sainte institution des Rogations. Voil ce qui soutient les Arvernes
contre les horreurs qui les environnent de toutes parts[240].

  [240] _Lettres_, VII, I.--Sa date est de 472 ou 473.

Le sort de l'Arvernie tait encore incertain, lorsqu'il se fit en
Italie un changement qui en dcida. L'empereur d'Orient, Lon, prenant
enfin son parti de donner  l'Occident un souverain avec lequel il pt
s'entendre, fit choix de Julius Nepos, pour l'envoyer en Italie, avec
le titre d'empereur. Julius Nepos arriv  Ravenne au mois de juin
474, y fut accueilli avec joie. L'empereur fait par le Burgonde
Gondebaud, Glycrius, fut dpos, tonsur et fait vque. Nepos
n'attendit pas les messages des Arvernes pour prendre une dcision sur
les affaires de la Gaule. La chose tait d'autant plus urgente qu'il y
avait tout lieu de croire qu'Euric, sans suspendre ses attaques contre
les Arvernes, tait sur le point de se porter au del du Rhne et
d'envahir le peu de territoire qui restait  l'Empire entre ce fleuve
et les Alpes.

Nepos fit donc partir en toute hte pour la Gaule Licinianus de
Ravenne, personnage plus considr encore pour l'intgrit de son
caractre que pour son rang de questeur. Il apportait  Ecdicius le
titre de patrice, qui lui avait t promis par l'empereur Anthmius,
et qu'il venait de gagner par la belle rsistance qu'il avait oppose
 Euric[241]. Ce n'tait l que la moindre partie de sa mission, mais
il y a de l'obscurit sur tout le reste. Nous verrons tout  l'heure
trois vques, Grcus de Marseille, Fauste de Riez, Leontius d'Arles,
investis de pouvoirs extraordinaires pour traiter de la paix avec
Euric; il est plus que probable que ces pouvoirs leur furent confrs,
au nom de l'empereur Nepos, par le questeur Licinianus. Enfin il
parat que, soit  Narbonne, soit  Toulouse, cet envoy eut une
confrence avec Euric. Il n'existe pas le moindre indice des rsultats
de cette confrence; mais, s'il est permis de les construire sur
l'ensemble des vnements qui s'y rattachent, on n'est point
embarrass  les deviner. Il est vident que l'Empire convint avec
Euric de lui abandonner tous les pays qu'il avait dj conquis jusqu'
la Loire et jusqu'au Rhne, y compris l'Arvernie elle-mme, 
condition qu'il ne franchirait pas ces nouvelles limites.

  [241] _Sidoine Apollinaire_, Lettres, V, 16.

Ce fut trs-probablement au mois de juillet ou d'aot de l'an 474
qu'eut lieu cette ngociation, ou, pour rester dans des termes plus
gnraux, la mission du questeur Licinianus. Les Arvernes, dont le
territoire tait en ce moment libre d'ennemis, furent aisment
informs de l'arrive du questeur et s'attendaient, d'un jour 
l'autre,  apprendre quelque chose de positif sur l'objet de son
voyage, lorsque les Goths, reparaissant tout  coup devant Clermont,
en recommencrent le sige et leur couprent toute communication avec
le reste de la Gaule.

Des divers siges soutenus par les Arvernes contre les armes d'Euric,
celui-ci est le dernier, probablement le plus mmorable, et le seul au
sujet duquel on trouve quelques dtails pars  et l dans diverses
lettres de Sidoine Apollinaire. Je les ai soigneusement recueillis,
en tchant de les coordonner et de les rduire d'une expression
oratoire manire  une expression plus historique et plus simple.

Rien n'annonce que l'arme des assigeants ft commande par Euric en
personne; il est plus probable qu'elle l'tait par ses gnraux. Elle
n'tait pas uniquement compose de Goths; beaucoup de Gallo-Romains en
faisaient partie, lesquels, si rsigns qu'ils fussent  la domination
d'Euric, ne le servaient probablement pas sans rpugnance et sans
douleur contre des hommes de mme race et de mme langue qu'eux.

Ecdicius, enferm dans la place, la dfendait cette fois comme les
prcdentes; mais Ecdicius tait un guerrier d'une bravoure toute
chevaleresque, pour lequel ce n'et point t assez de rsister 
l'ennemi, et qui voulait l'tonner. Un jour que les Goths paraissaient
fort anims  l'attaque des remparts, Ecdicius conoit l'ide de faire
brusquement diversion  cette attaque; il sort  cheval, suivi
seulement de dix-huit compagnons aussi intrpides que lui, franchit
les fosss, parat tout  coup dans le camp ennemi, et s'lance au
milieu d'un dtachement de plusieurs milliers de Goths. Les premiers
qui l'ont reconnu sont saisis de frayeur et prennent la fuite. La
terreur gagne tout le dtachement; elle gagne l'arme entire, qui,
renonant  l'attaque des murs, se rfugie en dsordre sur un
monticule voisin, poursuivie par Ecdicius, qui en tue quelques-uns des
plus braves, les derniers et les plus lents  fuir. L'intrpide
Arverne occupe un instant en vainqueur la plaine que vient de lui
abandonner l'ennemi, et rentre dans la ville aux applaudissements et
aux transports de tous les habitants qui l'ont vu du haut des
remparts. Il peut y avoir dans le merveilleux de ce trait quelque
chose qui tienne  l'exagration ou  l'omission de quelqu'une de ses
circonstances; mais, dt-on beaucoup en rabattre, il y resterait
encore de quoi prouver qu'en faisant la guerre aux Goths, Ecdicius
s'tait conduit de manire  leur donner une haute ide de sa
bravoure.

C'tait principalement par la famine et par la ruine gnrale du pays
que les assigeants espraient contraindre enfin les Arvernes  se
rendre; aussi dtachaient-ils de tous cts des corps de troupes pour
battre au loin la contre, avec la consigne d'y tout dtruire ou tout
enlever. Ecdicius rsolut d'arrter ces dgts: il leva  ses frais,
organisa une petite arme mobile,  la tte de laquelle il tint la
campagne contre les corps dtachs de l'ennemi qui la ravageaient, et
en traita plusieurs de manire  leur ter toute envie de recommencer
leurs excursions.

Ecdicius eut alors le loisir de tenter une expdition plus hardie,
mais sur laquelle Sidoine a malheureusement laiss beaucoup de vague
et d'obscurit. Inform,  ce qu'il parat, de la marche d'un renfort
qui arrivait aux assigeants, il se porta avec sa petite arme
au-devant de lui, anim par l'espoir de l'anantir. Il le rencontra 
la distance d'une ou deux marches de la ville. Un combat sanglant
s'engagea, lequel dura jusqu' la nuit, chaque parti se maintenant sur
son terrain. Cependant les auxiliaires des assigeants avaient
beaucoup plus souffert que la troupe d'Ecdicius, et ils taient
rsolus  battre en retraite sans attendre une nouvelle attaque. Une
considration les arrtait: ils n'avaient pas eu le temps de donner la
spulture aux nombreux cadavres des leurs rests sur le champ de
bataille, et ils regardaient comme une honte de les abandonner  un
ennemi qui pourrait les compter  son aise et les fouler aux pieds. Ce
scrupule et les dterminations qui s'ensuivirent indiquent, ce me
semble, des Barbares qui, dans ce cas, ne pouvaient gure tre que des
Goths. Ces peuples attachaient, en gnral, la plus haute importance
et une sorte de point d'honneur  la spulture de leurs guerriers
morts sur le champ de bataille.

Dans leur embarras, les adversaires d'Ecdicius couprent  leurs morts
la tte, qu'ils purent enterrer aisment, et laissrent les corps l
o ils taient tombs. Mais le jour venu, soit qu'ils eussent repris
courage, soit qu'ils prouvassent  la vue de ces cadavres dcapits,
une piti qu'ils n'avaient pas d'abord sentie, ils se mirent  leur
donner la spulture, mais  la hte, sans l'ordre, sans le soin
accoutums en pareil cas, et en hommes qui craignent  chaque instant
d'tre interrompus; et ils le furent. Ecdicius les ayant attaqus et
les poussant de nouveau devant lui, tout ce qu'ils purent faire fut de
charger sur de nombreux chariots et d'emmener avec eux les corps
qu'ils n'avaient pas encore eu le temps d'ensevelir; mais  mesure
qu'ils rencontraient une habitation, une chaumire dserte, ils y
mettaient le feu et y jetaient quelques-uns de ces corps auxquels les
dbris embrass de la chaumire servaient  la fois de bcher et de
tombeau.

Cependant les vivres, rares pour tous dans un pays ravag plusieurs
annes de suite, commenaient  manquer aux assigs; ils taient
rduits  manger les herbes qui poussaient dans les crevasses de leurs
murs, mais ils ne parlaient point de se rendre. Ils ne voyaient plus,
du haut de leurs remparts branls, que villages et maisons
incendies, que campagnes blanches d'ossements, et ils songeaient
encore  rsister. L'hiver tait venu; mais, en dpit de ses pluies,
de ses neiges, de ses longues et orageuses nuits, ils ne songeaient
point  abandonner la garde de leurs murs. Enfin, pour que rien ne
manqut aux misres des assigs, ils se divisrent en deux partis,
dont il parat que l'un, croyant avoir assez souffert pour l'honneur,
partout ailleurs abandonn, du nom romain, voulait se rendre aux
Wisigoths. Ce fut le parti qui prfrait mourir pour les lois romaines
 vivre sous la domination des Barbares, qui l'emporta jusqu' la fin,
qui continua  combattre du haut de ses murs dlabrs. Tant de
constance lassa les Wisigoths; ils levrent le sige encore une fois,
et encore une fois les Arvernes respirrent et se crurent libres.

Leur premier souci fut de savoir o en taient les ngociations entre
les Wisigoths et l'Empire. Sidoine Apollinaire crivit  un noble et
puissant Narbonsien, nomm Flix,  porte d'tre bien inform de
tout ce qu'il y avait dj de fait ou de prt  se faire  ce sujet,
et ce fut de lui, selon toute apparence, qu'il apprit qu'une paix
tait sur le point d'tre conclue entre Euric et l'empereur Nepos, par
l'intermdiaire des vques de Marseille, de Riez et d'Arles, et que
la principale condition de cette paix tait la cession de l'Arvernie
aux Wisigoths.

A cette nouvelle, Sidoine, outr de dpit et accabl de douleur,
crivit  Grcus, l'un des trois vques dsigns, une lettre que je
traduis en entier, sauf deux ou trois traits de mauvais got,
heureusement intraduisibles.

_Sidoine  Grcus._

Le porteur accoutum de mes lettres, Amantius, va, si du moins la
traverse est bonne, regagner son port de Marseille, emportant chez
lui, comme  l'ordinaire, quelque peu de butin fait ici. Je saisirais
cette occasion de jaser gaiement avec vous, s'il tait possible de
s'entretenir de choses gaies quand on en subit de tristes. Or, c'est
o nous en sommes, dans ce coin disgraci de pays qui, si la renomme
dit vrai, va tre plus malheureux par la paix qu'il ne l'a t par la
guerre. Il s'agit de payer la libert d'autrui de notre servitude; de
la servitude des Arvernes,  douleur! de ces Arvernes qui anciennement
osrent se dire les frres des Latins, les descendants des Troyens;
qui, de nos jours, ont repouss par leurs propres forces les attaques
des ennemis publics, et qui, souvent assigs par les Goths, loin de
trembler dans leurs murailles, ont fait trembler leurs adversaires
dans leurs camps!

Ce sont ces mmes Arvernes qui, lorsqu'il a fallu tenir tte aux
Barbares de leur voisinage, ont t  la fois gnraux et soldats.
Dans les vicissitudes de ces guerres, tout le fruit du succs a t
pour vous, pour eux tout le dsastre des revers.

Cette paix, dont on parle, est-elle donc ce qu'ont mrit nos
privations, nos murs et nos champs ravags par le fer, le feu et la
peste, nos guerriers extnus par la fatigue? Est-ce dans l'espoir
d'une paix semblable que nous nous sommes nourris des herbes cueillies
dans les crevasses de nos remparts, frquemment empoisonnes par des
plantes vnneuses que nous ne savions point discerner, et cueillies
d'une main aussi livide qu'elles? Tous ces actes, de tels actes de
dvouement n'auront-ils, comme on l'assure, abouti qu' notre perte?

Ah! ne souffrez pas, nous vous en conjurons, un trait si funeste et
si honteux! vous tes les intermdiaires de toutes les ngociations;
c'est  vous les premiers que sont communiqus, en l'absence de
l'Empereur, les dcisions prises, et soumises les dcisions  prendre.
coutez donc, nous vous en conjurons, coutez une pre vrit, un
reproche qui doit tre pardonn  la douleur; vous vous runissez
rarement, et quand vous vous runissez, c'est moins pour remdier aux
maux publics que pour traiter de vos intrts privs. A force d'actes
pareils, vous ne serez bientt plus les premiers, mais les derniers
des vques. Le prestige ne saurait durer, et ceux l ne seront pas
longtemps qualifis de suprieurs auxquels les infrieurs ont dj
commenc  manquer.

Empchez donc, rompez  tout prix une paix si honteuse. Nous faut-il
combattre encore, tre encore assigs, tre encore affams? Nous
sommes prts, nous sommes contents. Mais si nous sommes livrs,
n'ayant point t vaincus, il sera constat que vous avez trouv, en
nous livrant, un lche expdient pour faire votre paix avec le
Barbare.

Mais  quoi bon lcher le frein  une douleur excessive! N'accusez
pas des affligs. Tout autre pays libre en serait quitte pour la
servitude: le ntre doit s'attendre  des chtiments. Ainsi donc, si
vous ne pouvez nous sauver, obtenez du moins par vos instances la vie
sauve  ceux qui vont perdre la libert. Apprtez des terres pour les
exils, des ranons pour les captifs, des provisions pour ceux qui
auront voyage  faire. Si nos murs s'ouvrent  l'ennemi, que les
vtres ne soient pas ferms  des htes[242].

  [242] _Lettres_, VII, 7.

Cette lettre fit peut-tre rougir un peu ceux  qui elle s'adressait,
mais elle ne fit rien de plus. La paix, dj convenue entre l'Empire
et les Wisigoths, fut dfinitivement conclue  des conditions dont une
seule est bien connue, la cession de l'Arvernie  ces derniers.

Euric se hta d'occuper cette belle province. Il en donna le
gouvernement, avec le titre de duc,  un nomm Victorius, qui en tait
l'un des principaux personnages. Sidoine Apollinaire et Grgoire de
Tours, qui ont eu l'un et l'autre l'occasion de parler de ce
Victorius, en parlent d'une manire fort diverse. Le premier en fait,
bien qu'en termes gnraux, un loge flatteur, et manifeste pour lui
beaucoup de considration et d'attachement[243]; Grgoire de Tours le
reprsente comme un mauvais magistrat, qui se fit dtester pour ses
violences et ses impudiques dportements, au point qu'il fut oblig de
s'enfuir, afin d'chapper aux Arvernes qui voulaient le tuer[244].

  [243] _Lettres_, VII, 17.

  [244] _Hist. des Franks_, II, 20.

Ce qu'il importe le plus de remarquer  propos de ce premier
gouverneur wisigoth de l'Arvernie, c'est qu'il tait non-seulement
Gallo-Romain, mais Arverne, et que son choix annonait, de la part
d'Euric, la volont expresse de laisser  ses nouveaux sujets l'usage
des lois et de l'administration romaines.

Du reste, l'occupation de l'Arvernie par Euric ne fut pas si prompte
que ceux des Arvernes qui s'taient le plus compromis envers lui, par
leur rsistance obstine, n'eussent le temps de s'enfuir. Plusieurs se
dispersrent de divers cts, prfrant les misres de l'exil  la
domination de Barbares hrtiques. Le brave Ecdicius se rfugia  la
cour de l'un des deux rois burgondes. Sidoine Apollinaire n'tait pas
moins compromis que lui; mais il ne crut pas qu'il lui ft permis
d'abandonner son glise, et il attendit avec rsignation la sentence
d'Euric  son sujet. Elle ne fut pas aussi rigoureuse qu'il aurait pu
le craindre; il fut momentanment envoy en exil  Livia, sur les
frontires de la Gaule et de l'Espagne.

    FAURIEL, _Histoire de la Gaule Mridionale_, t. I, p. 324.

   Fauriel, n en 1772,  Saint-Etienne, mort en 1844, professeur de
   littrature trangre  la Sorbonne, est l'un des historiens
   critiques les plus minents de notre poque. Son _Histoire de la
   Gaule mridionale sous les conqurants Germains_ (4 vol. in-8,
   1836) est son principal ouvrage: on lui doit encore une _Histoire
   de la posie provenale_ (3 vol. in-8, 1846).


EURIC, ROI DES WISIGOTHS.

  466-483.

Il est fcheux que l'histoire ait laiss dans une obscurit si
profonde tout ce qui tient aux relations de ce chef avec diverses
nations barbares, germaniques ou autres, dont il parat qu'il tait
devenu le patron et l'arbitre. Cassiodore[245] dit en termes formels
qu'il avait puissamment aid de ses subsides les rois des Varnes, des
Hrules et des Thuringiens, et fait cesser la guerre que leur avaient
dclare leurs voisins. D'autres crivains font allusion  ses
victoires sur les Sicambres de la confdration franque et sur les
tribus barbares des bords du Wahal, qui taient aussi, selon toute
apparence, des tribus franques[246]. Mais si obscures et si
incompltes que soient sur toutes ces choses les indications des
historiens, elles suffisent nanmoins pour constater qu'Euric tait le
roi le plus puissant de son poque, et que sa cour tait devenue une
espce de centre autour duquel s'agitaient, comme pour se rallier ou
chercher un point d'appui, les parties disloques de l'empire
d'Occident.

  [245] _Cassiod. Chronic._, ad ann. 483.

  [246] Sidoine Apollinaire, _Lettres_, VIII, 3, 9.

Il y a dans Sidoine une lettre curieuse qui peut aider  claircir un
peu ces indices historiques, et dont, par cette raison, je crois bien
faire de donner quelques extraits.

Euric, en prenant possession de la province et de la capitale des
Arvernes, avait relgu Sidoine Apollinaire  Livia, dans la Cerdagne.
Il parat que cet exil ne fut pas long, et que le digne vque obtint
aisment d'Euric l'autorisation de retourner  son sige. Il en reprit
aussitt le chemin (477); mais il lui fallut passer par Bordeaux pour
y voir le roi, qui s'y trouvait, soit qu'il ne voult que le remercier
de sa dlivrance, soit qu'il et  traiter avec lui de quelque
affaire. Deux mois se passrent avant qu'Euric pt lui donner
audience.

Ce fut pour abrger un peu ce long intervalle d'attente et d'oisivet
que Sidoine crivit  Lampridius, le rhteur alors le plus fameux de
Bordeaux, une lettre curieuse pour l'histoire littraire de l'poque,
accompagne d'une pice de vers plus curieuse encore comme document
historique[247]. C'est un tableau de la cour d'Euric.

  [247] _Lettres_, VIII, 9 (on la trouvera traduite tout entire,
  p. 329).

Ce roi, si occup de guerre, de conqutes et de sa prpondrance
politique au dehors, fit plus qu'aucun de ses prdcesseurs pour la
culture morale et sociale de son peuple. Jusqu' lui les Wisigoths
n'avaient t gouverns que par des usages traditionnels; il leur
donna le premier des lois crites, qui furent comme le noyau ou le
germe du code mthodique et complet auquel travaillrent aprs lui la
plupart de ses successeurs, et si connu sous le nom de code des
Wisigoths.

Euric mourut  Arles en 483, laissant un fils unique Alaric. Aussitt
aprs sa mort, Alaric II fut proclam son successeur  Toulouse,
reste la capitale de leur royaume, mme aprs l'acquisition d'Arles
et de Tarragone.

Euric aspirait  la domination de la Gaule entire, et non-seulement
la tche n'tait point au-dessus de ses forces, mais elle tait,  ce
qu'il semble, assez avance. Il est probable que s'il et vcu
seulement quelques annes de plus, il serait parvenu  tablir, dans
cette contre comme en Espagne, une sorte d'unit politique, qui
aurait pu en modifier heureusement l'avenir. Alaric II, jeune prince
dou de bonnes inclinations, mais mollement lev et n'ayant aucune
des grandes qualits de son pre, se trouva incapable de poursuivre
l'excution de ses plans et de complter ses conqutes.

    FAURIEL, _Histoire de la Gaule mridionale_, t. I, p. 344.


LA COUR DU ROI EURIC A BORDEAUX.

Dj depuis plus de deux mois, la lune me voit confin dans ces lieux;
je n'ai paru qu'une fois aux regards du souverain, qui n'a pas
beaucoup de loisir pour moi, car le monde subjugu lui demande aussi
rponse.

Ici, nous voyons le Saxon aux yeux bleus, lui nagure le roi des
flots, maintenant trembler sur la terre. Des ciseaux placs sur le
sommet du front n'atteignent pas seulement les premires touffes, mais
coupent jusqu' leurs racines ses cheveux qui, tranchs ainsi au
niveau de la peau, donnent  sa tte une forme plus courte, et font
paratre son visage plus long.

L, vieux Sicambre, aprs que tu as t vaincu et que l'on t'a
dpouill de ta chevelure, tu rejettes en arrire sur ta tte les
cheveux qui te reviennent.

Ici, porte ses pas errants l'Hrule aux joues bleutres, lui qui
habite les ctes les plus recules de l'Ocan, et dont le visage
ressemble presque  l'algue des mers.

Ici, le Burgonde, haut de sept pieds, flchit souvent le genou, et
demande la paix.

L'Ostrogoth trouve dans Euric un protecteur puissant, traite avec
rigueur les Huns ses voisins; et les soumissions qu'il fait ici le
rendent fier ailleurs.

Et toi, Romain, c'est ici que tu viens demander du secours, et que tu
implores contre les phalanges des rgions de Scythie l'appui d'Euric,
lorsque la grande ourse menace de quelques troubles. Ainsi par la
prsence de Mars qui rgne sur ces bords, la Garonne puissante protge
le Tibre affaibli. Le Parthe Arsace lui-mme demande qu'il lui soit
permis, en payant un tribut, de rgner en paix dans son palais de
Suse. Car, sachant qu'il se fait de grands prparatifs de guerre sur
le Bosphore, il n'espre pas que la Perse, consterne au seul bruit
des armes, puisse tre dfendue sur les rives de l'Euphrate; et lui,
qui se fait appeler le parent des astres, qui s'enorgueillit de sa
fraternit avec Phbus, descend nanmoins aux prires et se montre
simple mortel.

Au milieu de tout cela, mes jours se perdent en des retards inutiles;
mais toi, Tityre, cesse de provoquer ma muse; loin de porter envie 
tes vers, je les admire plutt, moi qui, n'obtenant rien et employant
en vain les prires, suis devenu un autre Mlibe.

  SIDOINE APOLLINAIRE, _Lettres_, liv. VIII, lettre 9, adresse 
    son ami Lampridius. (Traduction de MM. Collombet et Grgoire.)

   Sidoine Apollinaire, n  Lyon en 430, mourut  Clermont en 488. Il
   tait d'une illustre famille, et avait pous la fille d'Avitus,
   qui fut empereur en 455. Aprs avoir pris part aux affaires de la
   Gaule, Sidoine fut lu vque de Clermont, et rendit de grands
   services  son diocse, surtout pendant la guerre contre Euric.
   Trs-lettr et l'un des potes distingus de son temps, Sidoine a
   laiss des lettres et vingt-quatre pices de vers, qui sont au
   nombre des principaux documents de l'histoire du cinquime sicle.


CONDUITE DU CLERG ENVERS LES CONQURANTS GERMAINS.

Le dsastre inou des invasions et des victoires des Barbares au
cinquime sicle n'avait pas seulement boulevers tous les intrts
matriels, humili les vanits de tout grade, accumul sur toutes les
conditions tous les genres de misre et de douleur; il avait fortement
branl les imaginations; il y avait jet des doutes funestes, de
sombres ides d'avenir, des regrets amers du pass; il avait troubl
des opinions chrtiennes qui n'taient point encore suffisamment
affermies, celles surtout du gouvernement providentiel de Dieu,
gouvernement attentif  tous les vnements de ce monde, les dirigeant
tous avec une intelligence et une justice suprmes. Les chrtiens ne
savaient comment concilier, avec un tel gouvernement, les calamits
sans mesure et sans nombre qui changeaient brusquement la face du
monde et semblaient livrer  la barbarie les rsultats accumuls de la
civilisation du genre humain.

Quant aux paens, ils taient moins embarrasss; ils n'hsitaient pas
 voir, dans ces calamits, les consquences et la punition de
l'abandon du culte ancien, et ils imputaient franchement au
christianisme toutes les hontes, tous les revers et tous les maux de
l'Empire. Ces clameurs paennes avaient clat au milieu des terreurs
de l'invasion de Radagaise[248]; elles avaient redoubl  la prise de
Rome par Alaric, et rien de ce qui s'tait pass depuis n'tait fait
pour leur imposer silence.

  [248] Roi des Suves qui dvasta l'Italie septentrionale, fut
  battu, pris et dcapit en 406.

Presque galement alarme des blasphmes de ses adversaires et des
doutes des siens, l'glise ne pouvait se dispenser de s'expliquer sur
ce qui provoquait les uns et les autres, et de prouver, si elle le
pouvait, que les malheurs de l'Empire et les prosprits des Barbares
n'avaient rien d'incompatible avec la doctrine du gouvernement
providentiel de Dieu. Sa tche n'tait pas aise; mais elle n'tait
pas au-dessus du gnie qui se l'imposa le premier. Ce fut saint
Augustin. Press de remplir cette haute tche, l'illustre vque se
mit, ds 413, trois ans aprs la prise de Rome,  crire son immense
et clbre trait de la _Cit de Dieu_, l'ouvrage le plus hardi et le
plus profond qui et t jusque-l compos en faveur du christianisme.

L'objet de cet ouvrage tait de prouver qu'il ne faut point chercher
dans ce monde le but du gouvernement de Dieu, ni le terme de ses
desseins sur l'homme. Ce monde, en effet, est rempli de maux et de
biens communs aux bons et aux mchants, et dont cette communaut mme
indique suffisamment l'imperfection, l'incomplet et la nature
transitoire. Au del de ce monde, de cette cit de passage et
d'preuve, il y a une autre cit, une cit ternelle, celle de Dieu,
o tout est justice, o le mal n'existe plus que comme punition, le
bien que comme rcompense. Le plus aride extrait de ce grand ouvrage
serait encore trop tendu pour trouver place ici. Je n'en puis citer
que des passages isols qui ont directement trait  mon dessein; ce
sont ceux o il s'agit de la conduite des Wisigoths  Rome, quand ils
l'eurent prise, et des rapprochements par lesquels saint Augustin
relve cette conduite, cherchant  la prsenter sous le jour qui
convenait  ses vues. Voici un de ces passages:

Tout ce qu'il y a eu, dans ce rcent dsastre de Rome, de ravages, de
massacres, de pillages, d'incendies, de misres, tout cela est arriv
conformment  toutes les guerres. Mais ce qu'il y a eu l de nouveau,
d'inou en cas pareil, c'est que la frocit barbare se soit montre
adoucie au point que de vastes basiliques aient t choisies pour tre
remplies d'hommes  pargner, comme des lieux o nul ne serait frapp,
d'o nul ne serait enlev, o l'on conduirait pour les sauver tous
ceux qu'aurait pargns la piti des ennemis, o nul ne serait fait
prisonnier, pas mme par ceux des Barbares rests froces. Quiconque
ne voit pas que tout cela doit tre attribu au nom du Christ et aux
temps chrtiens est aveugle. Quiconque le voit et n'en loue pas Dieu
est un ingrat, et quiconque s'offense de l'en entendre louer est un
insens. Que tout homme sage prenne bien garde  ne pas faire honneur
de pareilles choses  la frocit des Barbares. Celui-l seul a
pouvant, a enchan, a miraculeusement adouci ces mes sauvages et
brutes, qui a dit si longtemps d'avance: Je visiterai leur iniquit
la verge  la main[249].

  [249] _De Civitate Dei_, lib. I, 7.

Dans un second passage, saint Augustin rapproche les cruauts des
proscriptions de Sylla de celles des Wisigoths  la prise de Rome.
Aprs un nergique et sombre tableau des premires, il poursuit en ces
termes:

O est, de la part des nations trangres, un exemple de rage, ou de
la part des Barbares un exemple de frocit  comparer  cette
victoire de citoyens sur leurs concitoyens? Qu'a vu Rome de plus
funeste, de plus atroce, de plus terrible, de l'ancienne irruption des
Gaulois, de celle toute rcente des Goths, ou des fureurs de Marius,
de Sylla et des autres illustres personnages de leurs factions? Les
Gaulois, il est vrai, gorgrent le snat et tout ce qu'ils
rencontrrent dans la ville; mais le Capitole tint contre eux, et 
ceux qui s'y trouvaient ils vendirent  prix d'or la vie qu'ils
auraient pu leur ter, sinon par le fer, au moins par un sige. Les
Goths ont pargn tant de snateurs qu'il y a lieu de s'tonner qu'ils
en aient fait prir quelques-uns. Mais, du vivant mme de Marius,
Sylla occupa en vainqueur ce Capitole qui avait chapp aux Gaulois,
pour dicter de l les massacres, et fit gorger plus de snateurs que
les Goths n'en avaient dpouill[250].

  [250] Liv. III, 29.

N'y a-t-il pas, dans ces considrations, quelque chose de tant soit
peu sophistique qui en affaiblit l'autorit? Il y avait eu dans Rome
prise d'assaut par les bandes d'Alaric, des dvastations, des
incendies, des pillages, des massacres, des outrages de toute espce.
Mais  tout cela saint Augustin ne trouvait rien d'trange; tout cela,
comme il dit, tait ce qui arrive dans toutes les guerres. Qu'est-ce
donc qui l'tonnait? Qu'est-ce qui le faisait crier au miracle?
C'tait qu'il n'y et pas eu,  la prise de Rome, autant de ravages,
de massacres et de calamits qu'il aurait pu y en avoir; c'tait qu'il
y et eu des hommes pargns, des Romains conduits par les Barbares
eux-mmes dans des glises o leur vie et leur libert devaient tre
respectes. Il ne serait pas ais de distinguer, dans cette
catastrophe, la part du fait ordinaire de celle du miracle; et
peut-tre faut-il, pour tre juste, attribuer une bonne partie de ce
miracle  l'effet de ce grand nom de Rome sur des Barbares  demi
chrtiens, qui commenaient  se policer, et commands par un chef
dans les instincts duquel il y avait quelque chose de magnanime, qui
avait reu de fortes impressions du spectacle de la civilisation, et
qui aurait mieux aim gouverner Rome que la prendre pour la dvaster
et la piller.

Quoiqu'il en soit de la solution donne par saint Augustin des
objections contre la Providence, tires des calamits des invasions
germaniques, cette solution et les thories sur lesquelles elle tait
fonde eurent la plus grande influence sur les opinions et la conduite
du clerg chrtien. Ce fut dans cette hardie cration de la _Cit de
Dieu_ que les docteurs ecclsiastiques de l'Occident apprirent 
chercher les beaux cts du caractre des Barbares et les raisons
providentielles de leurs succs. Partout o il y avait des Barbares,
la doctrine de saint Augustin devait tre bien accueillie du clerg.
Elle devait l'tre, et le fut mieux que partout ailleurs, en Gaule, o
les Barbares taient plus puissants et plus nombreux, et o le clerg
comptait dans son sein beaucoup d'hommes ingnieux capables de faire
valoir les doctrines dont il s'agit, de les rsumer, de les orner, de
les modifier selon les localits et les circonstances.

Prosper d'Aquitaine[251] ne se contenta pas d'en avoir mis la
substance en vers; il y revint dans un petit trait en prose sur _la
vocation des nations_, trait o il se flicite navement, et sans
dtours oratoires, de ces immenses bouleversements de l'poque qui,
jetant des flots de Barbares paens parmi les nations civilises et
chrtiennes, multipliaient d'autant pour les premiers les chances de
leur conversion.

  [251] Saint Prosper d'Aquitaine, n en 403, mort vers 463, est
  auteur d'une chronique estime et d'un pome intitul: _les
  Ingrats_, dirig contre l'hrsie du semi-plagianisme.

Ce fut cette mme doctrine que Salvien de Marseille exposa et abrgea
 sa manire dans son fameux trait du Gouvernement de Dieu. J'ai cit
de cet ouvrage des morceaux qui en indiquent suffisamment l'esprit et
l'objet. Salvien a voulu y dmontrer que les vritables calamits de
l'Empire devaient tre imputes au despotisme imprial,  l'avarice et
 la cruaut de ses agents,  l'insatiabilit du fisc,  la corruption
et  l'gosme des riches. Les irruptions des Barbares ne sont  ses
yeux que la juste punition de tous ces vices des gouvernants et des
gouverns; elles ne sont que l'heureux terme de misres devenues
intolrables. Le royaume des Wisigoths lui apparat comme un refuge
ouvert par miracle aux malheureux que l'administration impriale avait
rduits au dsespoir. Dans ces terribles Wisigoths, au nom desquels
tout Romain devait rattacher tant de funestes souvenirs, Salvien ne
voit et ne veut voir que des hommes moins corrompus que les Romains.
Il ne se demande pas si, au despotisme et aux vices du gouvernement
imprial, il n'y avait pas quelque autre fin possible que la
domination des Barbares; si cette domination ne devait pas tre
mortelle pour des lumires, pour des talents, pour des vertus,
rsultat d'un tat social dont elles compensaient toutes les
imperfections. Il n'y a pour lui, dans les conqutes des Barbares,
qu'un fait pur et simple, un fait accompli, irrvocable, expression
directe et fidle d'une volont suprme attentive  tout et en tout
parfaitement quitable.

Salvien a bien parl des Franks et des Burgondes, mais il n'en a parl
que rarement, sans dtail et sans intention expresse de se faire leur
apologiste. Mais ce qu'il ne fit pas, il se trouva pour le faire
d'autres vques, d'autres prtres, d'autres disciples de saint
Augustin. Nous verrons un peu plus tard que les Franks furent, de tous
les Barbares, ceux auxquels le clerg fit le plus d'avances et
prodigua le plus d'loges. Je me bornerai  rapporter ici quelques
traits de la manire dont il envisagea l'invasion des Burgondes.

On a plusieurs homlies de saint Eucher, vque de Lyon, de 434 
454, homlies qui portent tous les caractres de compositions faites
pour le peuple et prononces devant lui. Il y en a une qui contient un
passage curieux, relatif  la conqute des Burgondes, qui n'a point
t not par l'histoire et qu'il est difficile d'y rattacher. Il
s'agit, je crois, de la prise et de l'occupation de Lyon; mais assez
peu importe d'ailleurs le fait prcis de la conqute burgondienne
auquel se rapporte ce morceau. Ce qu'il y faut remarquer, c'est la
manire dont l'vque caractrise les conqurants.

Tout le pays, dit-il, tremblait  l'approche d'une nation puissante,
irrite; et cependant voil que celui que l'on rputait barbare arrive
avec un coeur tout romain. Enferms de toutes parts, les Barbares au
service des Romains, ne sachant ni soutenir le combat, ni recourir aux
prires pour flchir le plus fort, repoussent insolemment la paix que
leur offrait le vainqueur. Quelle est donc la main par laquelle il se
fait que le chef (des Barbares), matre de faire ce qu'il veut, tourne
 l'improviste  la clmence quand nous provoquons sa colre? Qui a
rendu  tant de malheureux ce service que la fureur ne sache point
s'irriter, et que, vainqueur d'une sorte nouvelle, le vainqueur sache
s'attendrir sans en tre pri[252]?

  [252] Homeli S. Eusebii (Eucherii), p. 282.

Parler ainsi des Barbares, ranger ainsi solennellement leurs triomphes
dans les plans de la Providence, c'tait se dclarer hautement pour
eux, c'tait aller au-devant de leur domination; c'tait leur offrir
les services et les conseils dont ils avaient besoin pour
l'organisation de leurs conqutes. Or, de la part du clerg
gallo-romain, ces signes de dvouement, ces offres n'taient pas 
ddaigner. Ce clerg tait  la tte des masses de la population, il
exerait sur elle la double autorit de la religion et des
magistratures civiles. Le fait tait si vident que les Barbares
n'avaient pu tarder beaucoup  s'en apercevoir, ni s'en apercevoir
sans prendre une grande opinion du clerg, sans dsirer l'avoir pour
auxiliaire.

D'un autre ct, les masses elles-mmes, effarouches de tous ces
gouvernements barbares auxquels elles allaient avoir affaire, avaient
le plus grand intrt  ce que le clerg intervnt pour elles auprs
des conqurants,  ce qu'il prt de l'ascendant sur eux,  ce qu'il
ust de tous les moyens qu'il avait de les adoucir, de les clairer,
de leur inspirer des ides d'ordre, de paix et d'humanit, d'en faire
les continuateurs, non du despotisme imprial, mais du gouvernement
romain. C'tait une grande et noble mission auprs de ces conqurants
que le voeu gnral des Gallo-Romains imposait au clerg; et cette
mission, le clerg l'accepta; il la remplit avec zle et habilet.
Sans doute il y trouva et finit par y chercher trop son intrt
propre; mais il fit certainement beaucoup pour l'intrt de tous; il
rendit de vrais services aux plus forts et aux plus faibles, aux
vainqueurs et aux vaincus.

    FAURIEL, _Histoire de la Gaule mridionale_, t. I, p. 562.


LETTRE DE SAINT REMI[253] A CLOVIS[254].

  481.

La grande nouvelle est venue jusqu' nous, que tu as pris heureusement
l'administration des affaires militaires[255]. Ce n'est pas chose
nouvelle que tu commences  tre ce que tes pres ont toujours t. Tu
dois surtout faire en sorte que le jugement de Dieu ne t'abandonne pas
maintenant que ton mrite et ta modration sont rcompenss par ton
lvation au comble des honneurs, car tu sais que l'on dit
ordinairement que c'est par la fin que l'on juge les actions des
hommes. Tu dois choisir des conseillers qui puissent donner de l'clat
 ta bonne renomme, te montrer chaste et honnte dans la gestion de
ton bnfice[256], honorer les vques et toujours recourir  leurs
conseils. Si tu es d'accord avec eux, tout ira bien dans la
province[257]. Protge tes citoyens[258], soulage les affligs,
secours les veuves, nourris les orphelins, afin que tous t'aiment et
te craignent. Que la justice sorte de ta bouche. Il ne faut rien
demander aux pauvres ni aux trangers, et ne te laisse pas aller 
recevoir la moindre chose en prsent. Que ton prtoire soit ouvert 
tous, et que personne n'en sorte triste. Tout ce que tu as hrit de
richesses de ton pre, emploie-le  soulager les captifs et  les
dlivrer du joug de la servitude. Si quelque voyageur est amen devant
toi, ne lui fais pas sentir qu'il est tranger. Joue avec les jeunes
gens, traite les affaires avec les vieillards, et si tu veux tre roi,
fais-t'en juger digne[259].

  [253] Saint Remi, vque de Reims, mourut en 533, g de
  quatre-vingt-seize ans, aprs avoir t vque pendant
  soixante-quatorze ans.

  [254] Clovis  son avnement n'avait que quinze ans.

  [255] Childric avait possd la dignit romaine de matre des
  milices, et la transmit  Clovis. Tel est le sens que trouve M.
  Ptigny  la phrase _Rumor ad nos magnus pervenit,
  administrationem vos secundum rei bellic suscepisse_. D'autres
  croient qu'il s'agit d'une seconde expdition militaire et
  lisent: _administrationem vos secundam_.

  [256] Terres cdes par les empereurs romains aux Barbares,  la
  condition du service militaire.

  [257] La Gaule du nord, sur laquelle s'tendait son autorit
  comme officier de l'empire.

  [258] Les Gallo-Romains, en faveur desquels saint Remi intervient
  auprs de Clovis.

  [259] Le texte de cette lettre est dans Duchesne, _Script.
  francor._, t. I.


CLOVIS.

  481-511.

_Guerre contre Syagrius._

Childric tant mort, Clovis, son fils, fut roi  sa place. Dans la
cinquime anne de son rgne, Syagrius, roi des Romains[260] et fils
d'Egidius, rsidait dans la ville de Soissons, qu'Egidius avait prise
autrefois. Clovis ayant march contre lui avec Ragnacaire, son parent,
qui tait aussi en possession d'un royaume[261], il lui fit demander
de choisir un champ de bataille. Celui-ci ne diffra point et n'hsita
pas  faire la guerre. La bataille s'engagea bientt (486). Syagrius,
voyant son arme battue, prit la fuite, et se rendit auprs du roi
Alaric,  Toulouse, o il comptait trouver un asile. Clovis envoya
prier Alaric de le lui livrer, disant que s'il le gardait, il irait
lui faire la guerre. Alaric, craignant de s'attirer la colre des
Franks, car la crainte est habituelle aux Goths, livra aux envoys de
Clovis Syagrius enchan. Clovis l'ayant reu ordonna de le garder, et
s'tant empar de son royaume, il le fit tuer secrtement.

  [260] Syagrius tait patrice et non pas roi des cits
  gallo-romaines du bassin de la Seine.

  [261] Celui de Cambrai.

Dans ce temps, l'arme de Clovis pilla beaucoup d'glises, parce que
ce roi tait encore plong dans l'idoltrie. Des soldats avaient
enlev d'une glise un vase remarquable par sa beaut et sa grandeur,
et tous les autres ornements du culte. L'vque de cette glise[262]
envoya auprs de lui des dputs pour lui demander qu'on lui rendt au
moins ce beau vase, si l'on ne pouvait obtenir la restitution des
autres. Le roi ayant entendu ces paroles, dit  l'envoy: Suis-moi
jusqu' Soissons, parce que c'est l que l'on fera les parts du butin;
et lorsque le sort m'aura donn le vase, je ferai ce que demande
l'vque. Aprs leur arrive  Soissons, on plaa le butin au milieu
de la place, et le roi dit en montrant le vase dont nous venons de
parler: Je vous prie, mes braves guerriers, de me donner, outre ma
part, ce vase que voici. Les plus sages rpondirent  la demande du
roi: Glorieux roi, tout ce que nous voyons est  toi, et nous-mmes
nous sommes soumis  ton pouvoir. Fais donc ce que tu veux, car
personne ne peut rsister  ta puissance. Quand ils eurent ainsi
parl, un soldat plein d'audace, de jalousie et de colre, leva sa
francisque, frappa le vase et dit: Tu n'auras rien autre que ce que le
sort te donnera. Tous ceux qui taient l furent stupfaits, et le roi
dissimula son mcontentement de cet outrage sous un air de patience.
Il donna  l'envoy de l'vque le vase que le sort lui avait fait
choir, gardant au fond du coeur une colre secrte.

  [262] Saint Remi.

Un an aprs, Clovis rassembla ses guerriers au champ de Mars, pour
voir si leurs armes taient brillantes et en bon tat. Il examina tous
les soldats, passant devant eux, et arriva auprs du guerrier qui
avait frapp le vase: Personne n'a des armes aussi mal fourbies que
les tiennes, lui dit-il, ni ta lance, ni ton pe, ni ta hache ne sont
en tat de servir; et lui arrachant sa hache, il la jeta  terre. Le
soldat s'tant baiss pour la ramasser, le roi levant sa francisque,
l'en frappa sur la tte, en lui disant: Voil ce que tu as fait au
vase  Soissons. Ce soldat tu, il ordonna aux autres de s'en aller.
Cette action inspira pour lui une grande crainte.

_Conversion de Clovis._

Les Burgondes avaient pour roi Gondeuch. Il eut quatre fils:
Gondebaud, Godgisile, Chilpric et Godomar. Gondebaud gorgea son
frre Chilpric, et ayant attach une pierre au cou de sa femme, il la
noya. Il exila les deux filles de Chilpric. L'ane, qui se fit
religieuse, s'appelait Chrona; la plus jeune Clotilde. Clovis envoyait
souvent des dputs en Burgondie; ils virent la jeune Clotilde.
Tmoins de sa beaut et de sa vertu et ayant appris qu'elle tait du
sang royal, ils le dirent au roi. Clovis envoya aussitt des dputs 
Gondebaud pour la lui demander en mariage. Gondebaud, n'osant pas
refuser, la remit aux envoys de Clovis, qui se htrent de la
conduire au roi. Clovis fut transport de joie en la voyant, et
l'pousa.

Clovis eut de la reine Clotilde un premier fils. Voulant qu'il ret
le baptme, Clotilde donnait sans cesse de pieux conseils au roi, lui
disant: Les dieux que vous adorez ne sont rien, puisqu'ils ne peuvent
se secourir eux-mmes ni secourir les autres, car ils sont de pierre,
de bois ou de mtal... Le Dieu que l'on doit adorer est celui qui par
sa parole a sorti du nant le ciel et la terre, la mer, et tout ce qui
y est contenu; qui a fait briller le soleil, et orn le ciel
d'toiles; qui a rempli les eaux de poissons, la terre d'animaux et
l'air d'oiseaux; aux ordres duquel la terre se couvre de plantes, les
arbres de fruits et les vignes de raisins; dont la main a cr le
genre humain; qui a donn enfin  l'homme toutes les cratures pour
lui obir et le servir.

Ces conseils de la reine ne disposaient pas le roi  accepter la foi;
il disait au contraire: C'est par l'ordre de nos dieux que tout a t
cr et produit; il est vident que votre Dieu ne peut rien; bien
plus, il n'est pas de la race des dieux. Cependant la pieuse reine
prsenta son fils au baptme; elle fit orner l'glise de voiles et de
tapisseries, pour que cette magnificence attirt vers la foi
catholique le roi, qui n'avait pas t convaincu par ses paroles.
L'enfant ayant t baptis et appel Ingomer, mourut dans la mme
semaine qu'il avait t baptis. Le roi, mcontent de sa mort, la
reprochait  la reine et lui disait: Si l'enfant avait t consacr au
nom de mes dieux, il vivrait encore; c'est parce qu'il a t baptis
au nom de votre Dieu, qu'il est mort. La reine lui rpondit: Je
remercie le puissant Crateur de toutes choses, qui ne m'a pas juge
indigne de voir admis dans son royaume l'enfant n de mon sein. Cette
mort n'a pas caus de douleur  mon me parce que je sais que les
enfants que Dieu retire de ce monde, quand ils sont encore dans les
aubes, sont nourris de sa vue. Elle engendra ensuite un second fils,
qui reut au baptme le nom de Clodomir. Cet enfant tant tomb
malade, le roi disait: Il lui arrivera ce qui est arriv  son frre,
il mourra aussitt aprs avoir t baptis au nom de votre Christ.
Mais Dieu accorda la vie de l'enfant aux prires de sa mre.

La reine suppliait sans cesse le roi d'adorer le vrai Dieu et de
renoncer aux idoles; mais rien ne put l'y dterminer, jusqu' ce que
la guerre ayant clat avec les Almans, Clovis se trouva forc, par
la ncessit, de confesser ce qu'il s'tait obstin  nier jusque-l.
Il arriva que les deux armes se battant[263] avec beaucoup
d'acharnement, celle de Clovis commenait  tre taille en pices;
alors, Clovis, levant les mains au ciel et le coeur touch et fondant
en larmes, s'cria: Jsus-Christ, que Clotilde affirme tre le fils du
Dieu vivant, toi qui, dit-on, secours ceux qui sont en danger et
donnes la victoire  ceux qui esprent en toi, j'invoque avec ferveur
la gloire de ton secours. Si tu m'accordes la victoire sur mes ennemis
et que j'prouve cette puissance dont le peuple consacr  ton nom dit
avoir reu tant de preuves, je croirai en toi et je me ferai baptiser
en ton nom; car j'ai invoqu mes dieux, et, comme je le vois, ils ne
me sont d'aucune aide, ce qui me prouve qu'ils n'ont pas de pouvoir,
puisqu'ils ne secourent pas ceux qui les servent. Je t'invoque donc,
je veux croire en toi, mais que j'chappe  mes ennemis. Comme il
disait ces paroles, les Almans plirent et commencrent  fuir; et
voyant que leur roi tait mort, ils se rendirent  Clovis, en lui
disant: Nous te supplions de ne pas faire prir notre peuple, car nous
sommes  toi. Clovis fit cesser le carnage, soumit le peuple, rentra
victorieux dans son royaume, et raconta  la reine comment il avait
gagn la victoire en invoquant le nom du Christ.

  [263] Il s'agit de la bataille de Tolbiac, livre en 496.

Alors la reine fit prvenir secrtement saint Remi, vque de Reims,
et le pria de faire pntrer dans le coeur du roi la parole du salut.
L'vque ayant fait venir Clovis, commena  l'engager en secret 
croire au vrai Dieu, crateur du ciel et de la terre, et  abandonner
ses idoles, qui n'taient d'aucun secours, ni pour elles-mmes, ni
pour les autres. Clovis lui dit: Trs-saint pre, je t'couterai
volontiers; mais il y a encore le peuple qui m'obit et qui ne veut
pas abandonner ses dieux; j'irai  eux et je leur rpterai tes
paroles. Lorsqu'il eut rassembl ses sujets, avant mme qu'il et
parl, et par la volont de Dieu, le peuple tout entier s'cria: Pieux
roi, nous abandonnons les dieux mortels, et nous voulons obir au
Dieu immortel que prche saint Remi.

On annona cette nouvelle  l'vque, qui, plein de joie, fit prparer
les fonts sacrs. On couvrit de tapisseries peintes les portiques
intrieurs de l'glise, on les orna de voiles blancs; on prpara les
fonts baptismaux; on rpandit des parfums; les cierges brillaient;
tout le temple respirait une odeur divine, et Dieu fit descendre sur
les assistants une si grande grce qu'ils se croyaient transports au
sein des parfums du paradis. Le roi pria l'vque de le baptiser le
premier. Le nouveau Constantin s'avana vers le baptistre pour s'y
faire gurir de la vieille lpre qui le souillait, et laver dans une
eau nouvelle les taches hideuses de sa vie passe. Comme il allait
recevoir le baptme, le saint de Dieu lui dit de sa bouche loquente:
Doux Sicambre, baisse la tte; adore ce que tu as brl, brle ce que
tu as ador.

Le roi ayant donc reconnu la toute-puissance de Dieu dans la Trinit,
fut baptis[264] au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, et oint
du saint chrme avec le signe de la croix. Plus de trois mille de ses
soldats furent aussi baptiss[265].

  [264] Clovis fut baptis le jour de Nol de l'anne 496.

  [265] Quelques jours aprs, Clovis coutait la lecture de
  l'vangile que lui faisait saint Remi. Quand l'vque vint  dire
  comment J.-C. avait t livr aux bourreaux, Clovis devint
  furieux et s'cria: Que n'tais-je l avec mes Franks, j'aurais
  promptement veng son injure! (_Chronique de Frdgaire._)

_Guerre contre les Burgondes._

Gondebaud et son frre Godgisile possdaient la Burgondie, situe aux
environs du Rhne et de la Sane, et la province de Marseille. Ils
taient ariens, comme leurs sujets. La guerre ayant clat entre eux,
Godgisile apprenant les victoires de Clovis lui fit dire secrtement
que s'il lui donnait des secours contre son frre et qu'il parvnt par
son aide  le tuer ou  le dtrner, il lui payerait chaque anne le
tribut qu'il exigerait. Clovis y consentit volontiers, et lui promit
de lui fournir du secours partout o il en aurait besoin. Le moment
venu, Clovis se mit en marche avec son arme contre Gondebaud. A cette
nouvelle, Gondebaud, ignorant la ruse de son frre, lui fit dire:
Viens me secourir, car les Franks marchent contre nous et viennent
pour conqurir notre pays. Runissons-nous pour repousser un peuple
ennemi, de peur que, si nous restons spars, nous n'ayons le mme
sort que les autres peuples. Godgisile lui rpondit: Je viendrai avec
mon arme et t'amnerai du secours. Les trois armes, c'est--dire
celle de Clovis et celles de Gondebaud et de Godgisile, s'tant mises
en marche avec tout leur appareil de guerre, arrivrent auprs d'un
fort appel Dijon. Pendant qu'elles se livraient bataille sur les
rives de l'Ouche, Godgisile se joignit  Clovis, et runis ils
dtruisirent l'arme de Gondebaud. Celui-ci, voyant la perfidie de son
frre, qu'il n'avait pas souponne, prit la fuite. Aprs avoir
parcouru les bords marcageux du Rhne il se rfugia dans Avignon.
Godgisile, vainqueur, promit  Clovis une partie de ses terres, et
entra en triomphe dans Vienne, se croyant le seul matre de tout le
royaume. Clovis, ayant encore augment ses forces, poursuivit
Gondebaud pour le prendre et le faire prir. A cette nouvelle,
Gondebaud effray craignit qu'une mort soudaine ne vnt le frapper. Il
avait auprs de lui un homme clbre par sa sagesse et son courage,
nomm Aridius. Il le fit venir, et lui dit: De tous cts je suis
entour de dangers, et je ne sais que faire, parce que ces barbares
marchent contre nous pour nous tuer et ravager ensuite notre pays.
Aridius lui rpondit: Pour ne pas prir, il faut apaiser la frocit
de cet homme. Maintenant, si cela vous convient, je feindrai de vous
fuir et de passer vers lui; et lorsque je me serai rfugi vers lui,
je ferai en sorte qu'il ne vous tue pas et qu'il ne ravage pas le
pays. Veuillez seulement lui accorder ce qu'il vous demandera d'aprs
mes conseils, jusqu' ce que la clmence du Seigneur daigne rendre
votre cause meilleure. Et Gondebaud lui dit: Je ferai ce que tu auras
demand. Aprs avoir ainsi parl, Aridius prit cong du roi et partit.
Arriv auprs de Clovis, il lui dit: Voil que moi, ton humble
esclave, trs-pieux roi, je viens me livrer en ta puissance,
abandonnant ce misrable Gondebaud. Si ta clmence daigne jeter les
yeux sur moi, tu verras en moi un serviteur fidle pour toi et tes
successeurs. Le roi l'ayant aussitt accept, le garda avec lui, car
il tait gai dans ses rcits, sage dans ses conseils, juste dans ses
jugements, et fidle dans ce qu'on lui confiait.

Clovis tant venu camper sous les murs de la ville, Aridius lui dit:
Si la gloire de ta grandeur,  roi, daigne accueillir les petits
conseils de ma faiblesse, quoique tu puisses te passer d'avis, je te
les donnerai avec une entire fidlit, et ils pourront tre utiles 
toi et au pays que tu te proposes de traverser. Pourquoi retenir ton
arme quand ton ennemi est enferm dans une ville trs-fortifie? tu
ravages les champs et les prs, tu coupes les vignes et les oliviers,
tu dtruis tout ce que produit le pays, et cependant tu ne fais aucun
mal  ton ennemi. Envoie-lui donc des dputs et soumets-le  un
tribut qu'il te payera chaque anne. Alors le pays sera dlivr, et tu
seras le matre de celui qui te payera tribut. Si Gondebaud n'y
consent pas, tu feras ce qui te plaira. Le roi ayant accept ce
conseil, ordonna  ses guerriers de retourner chez eux, et ayant
envoy une ambassade  Gondebaud, il lui enjoignit de lui payer tous
les ans le tribut qu'il lui imposait. Gondebaud le paya sur-le-champ
et promit d'en faire autant chaque anne.

_Guerre contre les Wisigoths._

Alaric, roi des Goths, voyant les conqutes continuelles que faisait
Clovis, lui envoya des dputs pour lui dire: Si mon frre y veut
consentir, j'ai dessein que nous ayons une entrevue sous les auspices
de Dieu. Clovis ayant accept la proposition, alla vers lui. Ils se
joignirent dans une le de la Loire, situe auprs du bourg d'Amboise;
ils s'entretinrent, mangrent et burent ensemble, et se sparrent en
paix aprs s'tre promis amiti. Beaucoup de gens alors, dans toute la
Gaule, dsiraient avec ardeur tre soumis  la domination des
Franks[266]. Il arriva que Quintien, vque de Rhodez[267], ha pour
ce sujet, fut chass de la ville. On lui disait: C'est parce que tu
dsires que les Franks viennent dominer sur ce pays. Peu de jours
aprs, une querelle s'tant leve entre lui et les habitants, les
Goths qui taient dans la ville eurent de grands soupons, car ses
concitoyens reprochaient  Quintien de vouloir les soumettre aux
Franks; ils tinrent conseil, et rsolurent de le tuer. L'homme de Dieu
en ayant t instruit, se leva pendant la nuit avec ses plus fidles
ministres, et, sortant de Rhodez, il se retira en Arvernie, o
l'vque saint Euphrasius le reut avec bont, lui donna maison,
champs et vignes, le garda avec lui, et lui dit: Le revenu de cette
glise est assez considrable pour nous entretenir tous deux. Que la
charit recommande par le saint Aptre existe au moins entre les
vques de Dieu!

  [266] Parce qu'ils taient catholiques et que les autres barbares
  taient ariens. Pour les Gallo-Romains catholiques, la domination
  des Franks catholiques tait plus supportable; aussi les vques
  aidaient-ils partout  l'tablir.

  [267] Ville de l'Aquitaine et soumise aux Wisigoths.

Le roi Clovis dit  ses soldats: Il me dplat fort que ces ariens de
Goths occupent une partie de la Gaule; marchons contre eux, et avec
l'aide de Dieu chassons-les, et soumettons le pays  notre puissance.
Ce discours ayant plu  tous les guerriers, l'arme se mit en marche,
et se dirigea vers Poitiers, o se trouvait alors Alaric. Mais comme
une partie de l'arme passait sur le territoire de Tours, par respect
pour saint Martin, Clovis donna l'ordre que personne ne prt dans ce
pays autre chose que des lgumes et de l'eau. Un soldat s'empara
cependant du foin d'un pauvre homme en disant: Le roi nous a
recommand de ne prendre que de l'herbe; ce foin, c'est de l'herbe; en
le prenant nous ne lui dsobissons pas. Puis il fit violence au
pauvre homme et lui arracha son foin. Le roi eut connaissance de ce
fait. Ayant aussitt frapp le soldat de son pe, il dit: O sera
l'espoir de la victoire, si nous offensons saint Martin? Cet exemple
empcha l'arme de rien prendre dans le pays. Le roi envoya des
dputs  l'glise du saint et leur dit: Allez, vous trouverez
peut-tre dans le saint temple quelque prsage de la victoire. Il leur
donna des prsents pour orner l'glise, et dit: Seigneur Dieu, si vous
tes mon aide et si vous voulez livrer en mes mains cette nation
incrdule et ennemie de votre nom, daignez me faire voir que vous
m'tes favorable, afin que je sache si vous daignerez protger votre
serviteur.

Les envoys s'tant hts arrivrent  la sainte basilique, selon
l'ordre du roi. A leur entre, le premier chantre entonna aussitt
cette antienne: Seigneur, vous m'avez revtu de force pour la guerre,
et vous avez abattu sous moi ceux qui s'levaient contre moi, et vous
avez fait tourner le dos  mes ennemis devant moi, et vous avez
extermin ceux qui me hassaient[268]. Ayant entendu ce psaume, les
envoys rendirent grce  Dieu, offrirent les dons du roi au saint
confesseur, et revinrent joyeux annoncer  Clovis cet heureux prsage.

  [268] Psaumes, XVII, v. 39, 40.

L'arme tant arrive sur les bords de la Vienne, on ne savait pas o
il fallait traverser cette rivire, car elle tait dborde  la suite
des pluies. Pendant la nuit, le roi pria le Seigneur de vouloir bien
lui montrer un gu par o l'on pt passer. Le lendemain matin, par
l'ordre de Dieu, une biche d'une grandeur extraordinaire entra dans le
fleuve devant l'arme, le passa  gu, et montra le chemin qu'il
fallait suivre[269]. Arriv dans le territoire de Poitiers, le roi se
tenait dans sa tente sur une lvation; il vit de loin un feu qui
sortait de la basilique de Saint-Hilaire et semblait voler vers lui,
comme pour indiquer qu'aid de la lumire du saint confesseur Hilaire,
le roi triompherait plus facilement de ces bandes hrtiques, contre
lesquelles le saint vque lui-mme avait souvent dfendu la foi.
Clovis dfendit  toute son arme de dpouiller personne ou de piller
le bien de qui que ce soit dans cet endroit ou dans la route.

  [269] Ce gu est prs de Lussac, et s'appelle encore le gu de la
  biche.
Clovis en vint aux mains avec Alaric, roi des Goths, dans le champ
de Vougl,  trois lieues de Poitiers[270]. Les Goths ayant pris la
fuite, selon leur coutume, le roi Clovis, par l'aide de Dieu,
remporta la victoire. Il avait pour alli le fils de Sigebert[271],
nomm Clodric. Ce Sigebert boitait d'une blessure qu'il avait
reue au genou,  la bataille de Tolbiac contre les Almans. Le
roi, aprs avoir oblig les Goths  fuir et tu leur roi Alaric,
fut tout  coup attaqu par derrire par deux soldats qui lui
portrent des coups de lance sur les deux cts. Mais la bont de
sa cuirasse et la lgret de son cheval lui sauvrent la vie.
Aprs le combat, le fils d'Alaric, Amalaric, s'enfuit en Espagne et
gouverna avec sagesse le royaume de son pre. Clovis envoya son
fils Thierry en Arvernie, par Alby et Rhodez; celui-ci soumit  son
pre toutes les villes depuis la frontire des Goths jusqu' celle
des Burgondes. Clovis, aprs avoir pass l'hiver dans la ville de
Bordeaux et emport de Toulouse tous les trsors d'Alaric, marcha
sur Angoulme. Par la grce du Seigneur, les murs tombrent  sa
vue. Il en chassa les Goths, soumit la ville  son pouvoir. Puis,
ayant remport la victoire, il revint  Tours, et offrit de
nombreux prsents  la sainte glise du bienheureux Martin.

  [270] C'est dans les plaines de Voulon (_vocladensis campus_), 
  quatre lieues de Poitiers, que s'est livre la bataille, et non
  pas  Vouill. L'anne de cette victoire est 507.

  [271] Roi des Franks ripuaires.
Clovis ayant reu de l'empereur Anastase des lettres de consul, se
revtit dans la basilique de Saint-Martin, de la tunique de pourpre
et de la chlamyde, et ceignit la couronne. Ensuite, tant mont 
cheval, il jeta de sa propre main, avec une grande libralit, de
l'or et de l'argent au peuple assembl sur le chemin qui mne de la
porte de la ville  la basilique de Saint-Martin, et depuis ce jour
il prit le titre de consul ou d'Auguste. Ayant quitt Tours, il
vint  Paris, et y fixa le sige de son royaume.

_Meurtres des rois franks._

Clovis, pendant son sjour  Paris, envoya dire secrtement au fils de
Sigebert: Ton pre est vieux, il boite de son pied bless: s'il
mourait, son royaume et notre amiti te reviendraient de droit.
L'ambition l'ayant sduit, Clodric se rsolut  tuer son pre.
Sigebert tant sorti de Cologne et ayant pass le Rhin pour se
promener dans la fort de Buconia, s'endormit dans sa tente. Son fils
envoya des assassins  sa suite, et le fit tuer, esprant possder son
royaume. Mais par le jugement de Dieu, il tomba dans la fosse qu'il
avait tratreusement creuse pour son pre. Il envoya annoncer au roi
Clovis la mort de son pre, et lui fit dire: Mon pre est mort, et son
royaume et ses trsors sont en mon pouvoir. Envoie-moi quelques-uns
des tiens et je leur remettrai ceux des trsors qui te conviendront.
Clovis lui rpondit: Je te remercie de ta bonne volont, et je te prie
de montrer tes trsors  mes hommes, aprs quoi tu les possderas
tous. Clodric montra donc aux envoys les trsors de son pre.
Pendant qu'ils les regardaient, le prince dit: C'est dans ce coffre
que mon pre avait l'habitude de mettre ses pices d'or. Ils lui
dirent: Mettez donc votre main jusqu'au fond pour trouver tout. Il le
fit et se baissa; alors un des envoys leva sa francisque et lui cassa
la tte. Ainsi ce fils coupable subit la mort dont il avait frapp son
pre. A la nouvelle de la mort de Sigebert et de Clodric, Clovis vint
 Cologne, convoqua le peuple et lui dit: coutez ce qui est arriv:
Pendant que je naviguais sur l'Escaut, Clodric, fils de mon parent,
tourmentait son pre en lui disant que je voulais le tuer. Comme
Sigebert fuyait  travers la fort de Buconia, Clodric a envoy
contre lui des assassins qui l'ont tu; lui-mme a t tu, je ne sais
par qui, au moment o il ouvrait les trsors de son pre. Je ne suis
pas complice de tout cela. Je n'ai pu verser le sang de mes parents,
puisque c'est dfendu; mais puisque ces choses sont arrives, je vous
donne un conseil, et vous le suivrez s'il vous est agrable. Ayez
recours  moi, et mettez-vous sous ma protection. Le peuple rpondit
 ces paroles par des applaudissements de mains et de bouche; ils
levrent Clovis sur un bouclier, et le proclamrent leur roi. Clovis
reut donc le royaume[272] et les trsors de Sigebert, et les ajouta 
sa domination. Chaque jour Dieu faisait tomber ses ennemis sous sa
main et augmentait son royaume, parce qu'il marchait le coeur droit
devant le Seigneur et faisait les choses qui sont agrables  ses
yeux.

  [272] Des Franks ripuaires.

Clovis marcha ensuite contre le roi Cararic[273]. Dans la guerre
contre Syagrius, Clovis l'avait appel  son secours; mais Cararic ne
vint point et ne secourut personne, car il attendait le rsultat de la
bataille pour s'allier avec le vainqueur. Indign de cette conduite,
Clovis marcha contre lui, et, l'ayant environn de piges, il le fit
prisonnier avec son fils, et les fit tondre tous les deux, ordonnant
que Cararic ft ordonn prtre et son fils diacre. Comme Cararic
gmissait et pleurait de son abaissement, on rapporte que son fils lui
dit: Ces branches ont t coupes d'un arbre vert et vivant; il ne
schera pas et produira bien vite une verdure nouvelle. Puisse mourir
aussi vite, par l'aide de Dieu, l'homme qui a fait ces choses. Ces
mots furent rpts  Clovis qui crut que Cararic et son fils le
menaaient de laisser repousser leur chevelure et de le tuer. Il
ordonna alors qu'on leur coupt la tte  tous deux, et aprs leur
mort il acquit leur royaume, leurs trsors et leurs sujets.

  [273] Roi de Throuanne.

Il y avait alors  Cambrai un roi nomm Ragnacaire, d'une dbauche si
effrne qu'il n'pargnait pas mme ses proches parents. Il avait pour
conseiller un certain Faron, qui se souillait des mmes impurets. On
dit que lorsqu'on apportait au roi quelque mets ou quelque prsent,
il avait coutume de dire que c'tait pour lui et pour son Faron, ce
qui indignait les Franks. Alors Clovis fit faire des bracelets et des
baudriers de cuivre dor, et les donna aux leudes de Ragnacaire pour
les exciter contre lui. Il marcha ensuite contre lui avec son arme.
Ragnacaire envoya plusieurs espions pour savoir ce qui se passait; il
leur demanda,  leur retour, quelle pouvait tre la force de cette
arme, et ils lui dirent que c'tait un grand renfort pour lui et son
Faron. Mais Clovis tant arriv lui fit la guerre. Ragnacaire, voyant
son arme battue, allait se sauver quand il fut arrt par ses
guerriers et amen  Clovis avec son frre Ricaire, les mains
attaches derrire le dos. Clovis lui dit: Pourquoi as-tu dshonor
notre race en te laissant enchaner? ne valait-il pas mieux mourir?
et, levant sa hache il lui en frappa la tte. Se tournant ensuite vers
son frre, il lui dit: Si tu avais port secours  ton frre, il
n'aurait pas t enchan: et il le frappa aussi de sa francisque.
Aprs leur mort, ceux qui les avaient trahis s'aperurent que l'or
qu'ils avaient reu du roi tait faux. Ils le dirent au roi, qui leur
rpondit: Celui qui volontairement trane son matre  la mort mrite
de recevoir un pareil or; et il ajouta qu'ils devaient se contenter de
ce qu'il les laissait vivre, car ils mritaient d'expier leur trahison
dans les tourments. A ces paroles ils voulurent obtenir sa faveur et
lui dirent qu'il leur suffisait d'avoir la vie.

Les rois dont nous venons de parler taient les parents de Clovis.
Renomer fut tu aussi par son ordre dans la ville du Mans. Aprs leur
mort, Clovis recueillit leurs royaumes et tous leurs trsors. Ayant
tu de mme beaucoup d'autres rois, et ses plus proches parents, de
peur qu'ils ne lui enlevassent l'empire, il tendit son pouvoir dans
toute la Gaule. On rapporte cependant qu'un jour il rassembla ses
sujets et leur dit en parlant de ses parents qu'il avait fait tuer:
Malheur  moi qui suis rest comme un voyageur parmi des trangers,
n'ayant plus de parents qui puissent me venir en aide si j'tais
malheureux. Mais ce n'tait pas qu'il s'affliget de leur mort; il
parlait ainsi seulement par ruse, pour dcouvrir s'il avait encore
quelque parent et le faire tuer.

Toutes ces choses s'tant passes ainsi, Clovis mourut  Paris[274],
o il fut enterr dans la basilique des Saints-Aptres, qu'il avait
lui-mme fait construire avec la reine Clotilde. Son rgne avait dur
trente ans et sa vie quarante-cinq. La reine Clotilde, aprs la mort
de son mari, vint  Tours, et s'tablit dans la basilique de
Saint-Martin; elle y vcut jusqu' la fin de ses jours, pleine de
vertus et de bonts, et visitant rarement Paris.

    GRGOIRE DE TOURS, livre II.

  [274] En 511.


LETTRE DU PAPE ANASTASE A CLOVIS,

   propos de son baptme.

Nous voulons faire savoir  Ta Srnit toute la joie dont notre coeur
paternel est rempli, afin que tu croisses en bonnes oeuvres, et, nous
comblant de joie, tu sois notre couronne et que l'glise notre mre se
rjouisse d'avoir donn  Dieu un si grand roi. Continue donc,
glorieux et illustre fils,  rjouir ta mre; et sois pour elle une
colonne de fer, afin qu'elle te donne  son tour la victoire sur tous
tes ennemis. Pour nous, louons le Seigneur d'avoir ainsi pourvu aux
besoins de son glise, en lui donnant pour dfenseur un si grand
prince, un prince arm du casque du salut contre les efforts des
impurs.


LETTRE D'AVITUS, VQUE DE VIENNE, A CLOVIS,

   propos de son baptme.

Enfin, la divine Providence vient de trouver en vous l'arbitre de
notre sicle. Tout en choisissant pour vous, vous dcidez pour nous
tous. Votre foi est notre victoire. Que la Grce [275] se rjouisse
d'avoir un prince catholique; elle n'est plus seule en possession de
ce don prcieux, et l'Occident a aussi sa lumire. Bien que je n'aie
point assist en personne aux pompes de votre rgnration, j'ai pris
part aux joies de ce grand jour. Grce  la bont divine, nos rgions
avaient appris l'heureuse nouvelle avant que votre baptme ft
accompli. Notre anxit avait disparu, et la nuit sacre de la
Nativit nous a trouvs assurs de vous! Nous en suivions en esprit
toutes les crmonies; nous voyions la troupe des pontifes rpandre
sur vos membres royaux l'onde vivifiante; nous voyions cette tte
redoute des nations se courber devant les serviteurs de Dieu; ces
cheveux nourris sous le casque, revtir l'armure de l'onction sainte,
et ce corps purifi dposer la cuirasse de fer, pour briller sous la
robe blanche du nophyte. Ce lger vtement fera plus pour vous qu'une
impntrable armure. Poursuivez vos triomphes. Vos succs sont les
ntres, et partout o vous combattez, nous remportons la victoire.

  [275] L'empire d'Orient ou l'empire grec.


CLOVIS SOUMET LES GALLO-ROMAINS INDPENDANTS.

  486-490.

La sanglante inimiti qui avait exist entre gidius et Childric
s'tait transmise  leurs enfants[276]. En voyant se relever si prs
de lui l'influence d'un nom funeste  sa famille, Clovis, qui venait
d'atteindre sa vingtime anne, ne pouvait rester dans l'inaction. Il
fallait qu'il prt ou qu'il abattt ce nouveau matre des
milices[277], ce prtendant  un pouvoir que lui-mme possdait par
droit hrditaire, comme l'avait reconnu la lettre de l'vque saint
Remi. Sa position tait critique; tout dpendait pour lui d'un premier
succs, et la victoire devait se dcider plutt par la valeur que par
le nombre de ses soldats; car, pour se former une arme, il ne pouvait
compter que sur la tribu des Franks de Tournai. Ragnacaire, roi de
Cambrai, consentit cependant  le seconder. Mais Cararic, roi des
Franks de Throuanne, et le roi des Ripuaires refusrent de prendre
parti dans une querelle qui semblait personnelle au fils de Childric.
Il est vrai que, de son ct, Syagrius n'avait point de troupes
rgulires  lui opposer. Depuis Majorien, l'empire n'avait plus
envoy de troupes dans la Gaule, et l'arme d'gidius s'tait dissoute
aprs la mort de son gnral. Il ne restait donc pour la dfense du
pays que les milices locales, c'est--dire les habitants arms, sous
la conduite des grands propritaires du sol. Mais ces milices
n'taient point mprisables; l'Auvergne avait montr ce qu'elles
pouvaient faire.

  [276] Syagrius tait fils d'Egidius et Clovis de Childric.

  [277] Syagrius avait pris le titre de _patrice_, dignit qui
  d'abord jointe  celle de matre des milices, avait fini par la
  remplacer.

Rsolu de prvenir Syagrius et de ne pas lui laisser le temps de
consolider sa puissance, Clovis lana  son rival un dfi dont les
formes rappellent l'esprit chevaleresque du moyen ge; il lui
demandait un rendez-vous, en champ clos, et le sommait de fixer le
jour et le lieu du combat. Le gnral romain ne jugea pas  propos de
rpondre, et attendit les Franks sous les murs de Soissons.

La route la plus directe de cette ville  Tournai traversait le
territoire des Franks de Cambrai. Rassur, de ce ct, par son
alliance avec Ragnacaire, Clovis sentit que rien n'tait plus
important pour lui que d'empcher Syagrius de soulever la partie de la
Belgique romaine contenue jusqu'alors par l'influence de saint Remi;
il commena donc par se diriger sur Reims,  travers la fort des
Ardennes, et passa sous les murs de cette cit avec sa petite arme
qu'on ne peut valuer  plus de 4 ou 5,000 combattants. Par respect
pour le saint prlat, il avait recommand  ses Franks la plus svre
discipline, et leur avait dfendu d'entrer dans la ville, dont
lui-mme s'abstint de franchir les portes. Cependant quelques soldats
y pntrrent en cachette, et, s'tant glisss dans l'glise, y
drobrent un vase prcieux[278]. Aussitt saint Remi vint rclamer
l'objet vol; Clovis ne demandait pas mieux que de faire droit  ses
plaintes, mais il craignait de mcontenter par trop de rigueur ses
troupes encore paennes, et, selon les annalistes, il lui rpondit:
renvoyez avec moi un de vos prtres jusqu' Soissons; l se fera le
partage du butin, et je vous rendrai ce qu'on vous a pris[279]. On
connat la suite de cette anecdote du vase de Reims  laquelle je
n'attacherai pas plus d'importance qu'elle n'en mrite. Elle a t le
sujet de longues discussions entre les historiens et les publicistes
modernes, qui ont voulu en tirer des consquences politiques que je
crois trs-exagres. A mes yeux le fait le plus remarquable qui
ressort de ce rcit, c'est que Clovis, en marchant sur Soissons, avait
dans son arme un dlgu de l'vque de Reims, du prlat le plus
rvr du nord de la Gaule, du frre de l'vque mme de la ville
qu'il allait assiger.

  [278] _Hincmar_, Vie de saint Remi.

  [279] _Frdgaire_, Histoire, chap. 16.

Ces circonstances peuvent seules expliquer le dnoment aussi prompt
qu'inattendu d'une guerre qui semblait devoir faire couler des flots
de sang. Ds la premire bataille, Syagrius fut entirement dfait et
contraint de chercher son salut dans la fuite. Il ne put mme rallier
au del de la Seine les dbris de son parti; toutes les cits
gauloises lui fermrent leurs portes, et, chass de ville en ville, il
se dcida enfin  passer la Loire et  demander un asile aux
Wisigoths[280]. En prenant ce parti dsespr, il comptait sur
l'inimiti naturelle, sur l'antipathie de race qui existait entre les
Goths et les Franks. Mais Alaric redoutait encore plus la rsurrection
de l'influence romaine; il ne pouvait oublier le rang minent que
tenait la famille Syagria dans cette gnreuse aristocratie des
Arvernes, qui avait effray les Wisigoths par sa rsistance hroque
et les inquitait encore par son obissance mal assure. Saisissant
avec joie l'occasion de se dfaire du dernier reprsentant d'une race
illustre, il livra le fugitif  Clovis, qui le jeta dans un cachot et
ne tarda pas  lui ter la vie. Ainsi finit le fils d'gidius,
succombant sous le poids des haines que la gloire de son pre avait
amasses sur sa tte. Clovis, dlivr du seul rival qu'il pt
craindre, s'tablit  Soissons, et fit de cette ville gauloise sa
place d'armes et son quartier gnral.

  [280] Grgoire de Tours, liv. 2, ch. 27.

La dfaite et la mort de Syagrius semblaient devoir rendre la paix au
nord de la Gaule. Qui ne croirait qu'aprs cette rapide victoire,
Clovis n'eut plus d'ennemis  combattre et put tendre sa domination
sans obstacles sur toutes les contres qui avaient reconnu l'autorit
de son pre? C'est de cette manire que les faits sont prsents dans
la plupart des histoires modernes, et cependant il n'en fut pas ainsi.
Les cits gallo-romaines de la Snonaise et des Armoriques avaient
soutenu faiblement le fils d'gidius. Le nom de l'illustre lieutenant
de Majorien n'tait point populaire dans ces provinces o son arme de
Barbares avait commis des dvastations dont les traces existaient
encore. D'ailleurs la famille Syagria, originaire de l'Auvergne et de
la premire Lyonnaise, tait trangre au nord de la Gaule. Entre
cette rgion et celle du midi, la ligne de dmarcation trace par le
cours de la Loire tablissait une scission profonde que le travail de
quinze sicles n'a pu entirement effacer. L'aristocratie gauloise
avait ses racines dans le sol et en tirait une force immense. Mais par
cette raison mme, l'influence des familles nobles, si puissante dans
leur province, n'en dpassait point les limites. Ce patriotisme local
est un des caractres les plus constants de la race celtique[281], et
son esprit exclusif et jaloux rgne encore dans nos campagnes de
l'ouest.

  [281] Il explique la conqute de la Gaule par les Romains et par
  les Franks. Csar et Clovis purent conqurir la Gaule, parce que
  deux fois le patriotisme local s'opposa  ce que le pays tout
  entier acceptt un dictateur national. Vercingtorix vint trop
  tard, quand la partie tait presque perdue; et personne ne
  soutint Syagrius. (L. D.)

Les cits armoriques avaient abandonn au premier revers un chef qui
n'avait point leurs sympathies; mais elles n'acceptaient pas pour cela
le joug des Franks. Peu intimides par la victoire de Soissons, elles
se prparrent  une vigoureuse rsistance;  une querelle personnelle
succdait un conflit de peuple  peuple, et la lutte commenait 
devenir srieuse au moment o Clovis pouvait la croire termine.

La dfaite de Syagrius n'avait amen que la soumission des cits
belges[282]. Les Snonais, descendants de ces conqurants clbres qui
jadis avaient abaiss l'orgueil de Rome, se montrrent dignes de leurs
anctres. Pendant plusieurs annes ils dfendirent leur territoire
avec une constance inbranlable et repoussrent toutes les attaques de
l'ennemi. Malheureusement cette courageuse dfense n'a point eu
d'historien. Le triomphe dfinitif des Franks en a touff le
souvenir. Nous ne savons point quels furent les chefs des Gaulois dans
cette guerre nationale, et nous ne connaissons pas le dtail des
vnements auxquels elle donna lieu. Les chroniqueurs n'en parlent
qu'en termes gnraux. Grgoire de Tours se borne  dire qu'aprs la
dfaite de Syagrius, Clovis fit encore beaucoup de guerres et remporta
beaucoup de victoires jusqu' la dixime anne de son rgne,
c'est--dire jusqu'en 491. Il ajoute que ses soldats paens ne
respectaient point les lieux saints et dvastaient les glises[283].
La lutte fut donc cruelle et acharne; nous en trouvons la preuve dans
un fait qui nous est rvl par l'auteur contemporain de la vie de
sainte Genevive.

  [282] Les cits belges qui avaient reconnu le pouvoir de Syagrius
  taient celles de Soissons, de Vermandois, d'Amiens, de Beauvais
  et de Senlis. Leur territoire est reprsent par celui des
  dpartements de l'Aisne, de la Somme et de l'Oise.

  [283] _Grgoire de Tours_, Histoire, livre 2, ch. 27.

Cet auteur nous apprend que Paris fut alors bloqu pendant cinq ans et
souffrit toutes les horreurs de la famine. La sainte, mue de piti 
la vue de tant de malheureux qui mouraient d'inanition, s'embarqua sur
la Seine, remonta jusqu' Arcis-sur-Aube et mme jusqu' Troyes, et
obtint des magistrats de ces villes un chargement de grains qu'elle
russit  introduire dans la place assige[284]. Ne nous tonnons
donc point des honneurs que Paris a rendus  cette humble bergre qui
le sauva de la famine devant l'arme de Clovis, aprs l'avoir prserv
de la destruction en prsence d'Attila.

  [284] Vie de sainte Genevive, dans les Bollandistes, ch. 35 
  40.

La place que ce rcit occupe dans la vie de sainte Genevive prouve
qu'on doit le rapporter  ses dernires annes. Son plerinage 
Saint-Martin de Tours et sa mort sont les deux seuls vnements que
son biographe raconte ensuite; et comme elle vcut plus de
quatre-vingts ans, tant ne vers 423, on voit que le sige de Paris
ne peut tre plac qu'entre 480 et 500. Ainsi la courageuse rsistance
des Parisiens  l'invasion des Franks nous semble un fait
authentiquement dmontr. Elle fut glorieuse pour les populations
gallo-romaines cette lutte qu'elles soutinrent seules, sans chef
marquant et sans secours tranger, contre le plus brave des peuples
barbares. Elle le fut d'autant plus qu'elle ne se termina point par
leur dfaite et leur soumission force, mais par la lassitude des deux
partis que leurs pertes rciproques amenrent  dsirer galement la
paix.

Procope[285] est de tous les historiens celui qui a prsent de ces
vnements le tableau le plus exact. Son rcit claircit et complte
ceux des chroniqueurs, et ne les contredit en aucun point essentiel;
il sera facile de voir combien il s'accorde avec l'ensemble de notre
exposition historique. Les Wisigoths, dit cet auteur, ayant triomph
de la puissance romaine, se rendirent matres de l'Espagne et de toute
la Gaule au del du Rhne. Les Armoricains taient alors au service de
l'empire romain. Les Germains[286] voulurent les soumettre, et ils
espraient y russir facilement, parce qu'ils voyaient ces populations
dpourvues de secours et leur ancien gouvernement renvers[287]. Mais
les Armoricains, en qui les Romains avaient toujours trouv autant de
fidlit que de courage, montrrent encore dans cette guerre leur
ancienne valeur. Ne pouvant rien obtenir par la force, les Germains se
rsolurent  fraterniser avec eux et  leur proposer une alliance
mutuelle  laquelle les Armoricains accdrent volontiers, parce que
les deux peuples taient chrtiens; et ainsi runis en un seul corps
de nation ils acquirent une grande puissance[288].

  [285] Historien grec, mort vers 565.

  [286] Les Franks.

  [287] Par la chute de l'empire d'Occident et la suppression de la
  prfecture d'Arles.

  [288] _Procope_, de la Guerre des Goths, liv. I, ch. 12.

Procope dit plus haut que les Franks jusqu' cette poque taient une
nation barbare dont on faisait peu de cas. En effet, ils furent loin
de jouer dans la Gaule un rle aussi important que les Wisigoths et
les Burgondes. Leur attachement au paganisme les mettait en dehors de
la socit chrtienne, et Sidoine Apollinaire ne parle jamais d'eux
qu'en termes de mpris[289]. Ce fut seulement aprs leur fusion avec
les Gaulois du Nord qu'ils prirent rang parmi les puissances
politiques de l'Occident et occuprent une place minente dans le
monde civilis.

  [289] _Lettres_, liv. VIII, 3; liv. IV, 1.

Le tmoignage de Procope tant confirm par les documents
contemporains que nous avons cits, il rsulte de cet ensemble de
preuves que Clovis, matre de la Belgique aprs la dfaite de
Syagrius, envahit la Snonaise, assigea Paris inutilement pendant
cinq ans, et se dtermina enfin  entrer en ngociation avec les
populations gallo-romaines[290].

  DE PTIGNY, _tudes sur l'histoire, les lois et les institutions
    de l'poque mrovingienne_, 3 vol. in-8. Paris, Durand, 1851.
    T. 2, p. 384.

  [290] La soumission des Gallo-Romains du Nord fut le prix de la
  conversion de Clovis.


MARIAGE DE CLOVIS.

  492.

Les Gaulois chrissaient la mmoire de l'pouse du roi burgonde
Chilpric. La mort cruelle que Gondebaud fit subir  cette princesse
accrut encore la vnration qu'elle inspirait; victime des fureurs
d'un prince barbare et arien, elle tait honore comme martyre de la
foi catholique et de la cause romaine. De toute cette malheureuse
famille, Gondebaud n'avait pargn que deux filles alors dans
l'enfance: l'ane, Chrona, avait pris le voile dans un couvent
aussitt qu'elle avait t en ge de prononcer ses voeux; Clotilde, la
plus jeune, tait leve dans un chteau, prs de Genve, o rsidait
Godgisile, frre de Gondebaud et associ  son pouvoir et  ses
crimes. Le souvenir des douces vertus de l'pouse de Childric
faisait dsirer  tous les catholiques gaulois de la voir revivre dans
sa fille Clotilde, unie au jeune chef des Franks, qu'on esprait
amener  la vraie foi et qu'on signalait dj comme le futur
rgnrateur de la Gaule. Ce n'tait pas seulement le voeu des Gaulois
du Nord; c'tait aussi celui des nobles et du clerg dans les contres
soumises aux princes ariens. Il est hors de doute que par
l'intermdiaire de saint Remi, Clovis entretenait des relations
secrtes avec les prlats de ces provinces. Les lettres d'Avitus,
vque de Vienne, le plus illustre et le plus influent d'entre eux, en
font foi....

Au projet de mariage de Clovis avec Clotilde les catholiques
rattachaient de vastes esprances. Ils y voyaient dans l'avenir leur
dlivrance du joug arien et la runion de toute la Gaule sous un
prince de leur foi. Mais les mmes raisons politiques avaient veill
la dfiance de Gondebaud. Matre des destines de la jeune princesse,
il la tenait dans une sorte de captivit, l'entourait d'une active
surveillance, et n'aspirait qu' teindre dans un clotre les derniers
restes du sang de Chilpric. Comment aurait-on pu s'attendre qu'il
consentt  donner  sa nice un poux dans lequel ses sujets
mcontents devaient trouver un appui et son frre assassin un
vengeur?

Ces difficults, en apparence insurmontables, ne dcouragrent pas les
partisans de Clovis. Les moeurs germaniques, favorables  la libert
des femmes, donnaient un caractre sacr au libre engagement pris par
une jeune fille envers l'homme auquel elle promettait de s'unir un
jour. Un anneau donn et reu suffisait pour constater ce lien
respect par tous les peuples barbares. Dans leurs codes, les droits
des fiancs taient presque assimils  ceux des poux, et la
violation des promesses de mariage, de quelque part qu'elle vnt,
tait svrement punie. Les amis de Clovis pensaient donc que, s'il
tait possible de dterminer Clotilde  recevoir l'anneau du roi des
Franks, et  lui promettre la foi de mariage, on pourrait, en
invoquant le lien sacr des fianailles, arracher  Gondebaud un
consentement forc. Mais le plus difficile tait d'approcher de la
jeune recluse, dont toutes les dmarches taient soigneusement pies.
Aurlien, noble romain, de la province snonaise, anim du gnreux
dsir de mettre un terme aux malheurs de son pays, se chargea de cette
mission prilleuse; et, pour y russir, il eut recours  la ruse.

Dguis en mendiant, il se rendit  pied aux environs de Genve, et se
mla dans la foule des pauvres auxquels la pieuse fille de Chilpric
distribuait elle-mme chaque jour d'abondantes aumnes dans la
chapelle de son palais. Lorsqu'elle arriva devant Aurlien et qu'elle
lui eut mis dans la main une pice d'or comme aux autres malheureux
qui imploraient sa charit, il la retint par un coin de son manteau,
et lui fit entendre qu'il dsirait lui parler sans tmoins. Dans ces
temps de ferveur chrtienne, les haillons de la misre, qui ne
provoquent partout aujourd'hui qu'un sentiment de rpulsion et de
mpris, taient le moyen d'introduction le plus assur, mme auprs
des grands. Admis dans l'appartement de la princesse, en prsence
seulement de ses femmes, Aurlien se fit connatre et dclara l'objet
de sa mission. Mais il rencontra un obstacle sur lequel il n'avait pas
compt. leve par de saints vques, Clotilde tait parfaitement
instruite des lois de l'glise; elle n'ignorait pas que le premier
concile d'Arles, en 314, avait dfendu, sous peine d'excommunication,
aux filles chrtiennes d'pouser des paens; elle rpondit
sur-le-champ qu'elle ne pourrait donner sa main  Clovis tant qu'il
n'aurait pas reu le baptme. Sans doute, pour combattre ces
scrupules, Aurlien fit valoir les grands intrts de la religion et
le voeu des prlats catholiques qui peut-tre avaient dj prvenu
secrtement la princesse, car elle se laissa facilement branler; elle
consentit  recevoir de l'envoy du roi des Franks l'anneau d'or, gage
des fianailles, et lui remit le sien en change. Aurlien, joyeux de
ce succs inespr, s'en retourna sous le mme dguisement, portant
dans sa besace les destines de la Gaule et l'avenir du monde
chrtien. Une circonstance bizarre manqua pourtant encore de faire
tout chouer. Dans le cours de son voyage, et comme il approchait des
limites de la Snonaise, il fut oblig de marcher en compagnie d'un
mendiant qu'il rencontra sur la route, et pendant la nuit cet homme
lui droba la besace qui renfermait un si inestimable trsor. Par
bonheur, l'ambassadeur n'tait plus qu' quelques heures de marche
d'un de ses domaines, situ prs de la frontire; il y courut et
dpcha ses esclaves dans toutes les directions  la poursuite du
mendiant. Le voleur fut saisi et amen devant son camarade de la
veille, qui le fora de rendre le prcieux anneau, et lui infligea une
svre correction. Dlivr enfin de toute inquitude, Aurlien
s'empressa d'instruire Clovis de ces heureuses nouvelles; mais le roi
des Franks tait alors loign de ces contres. Aprs avoir conclu,
vers la fin de l'anne 490, une trve avec les cits snonaises, il
avait port ses armes vers le Nord, o l'ancien patrimoine de sa
nation, le territoire de Tournai, avait beaucoup  souffrir du
voisinage des Tongriens. Clovis les combattit pendant toute l'anne
491, et russit  les dompter. La cit de Tongres subit la loi du
vainqueur.

Au retour de cette expdition, il manda prs de lui Aurlien, qui
avait si bien justifi sa confiance, et le chargea de se rendre  la
cour de Gondebaud, mais cette fois avec les insignes et la pompe d'un
ambassadeur, pour rclamer solennellement la remise de la royale
fiance. Le secret du premier voyage avait t parfaitement gard, et
Gondebaud n'en avait aucun soupon; aussi reut-il fort mal
l'ambassadeur; il le menaa de le traiter comme espion, et ne vit dans
ses paroles qu'un prtexte mensonger mis en avant par Clovis pour
provoquer une guerre. Sans se dconcerter, Aurlien persista dans ses
assertions, et reprsenta l'anneau de Clotilde. Alors la jeune
princesse fut elle-mme appele, et ne fit pas difficult d'avouer
tout ce qui s'tait pass, en montrant  son tour l'anneau de Clovis.
Troubl par cette dcouverte inattendue, Gondebaud se trouva d'autant
plus embarrass qu'il n'avait pas auprs de lui son ministre de
confiance, le plus habile de ses conseillers, le romain Ardius, qui
tait all  Constantinople porter les flicitations du roi 
l'empereur Anastase, lev au trne le 11 avril 491, aprs la mort de
Znon. Les chefs burgondes qui entouraient Gondebaud s'crirent avec
la loyaut des moeurs germaniques qu'on ne pouvait refuser de rendre
une fiance  son poux, et firent sentir au roi les dangers d'une
guerre injuste, o le sentiment national se prononcerait contre lui.
Vaincu par leurs reprsentations, Gondebaud cda, malgr son dpit
d'avoir t jou. Les envoys du roi des Franks prsentrent le sol
d'or et le denier, prix symbolique de la fiance, selon les formes de
la loi salique, et la princesse fut remise entre leurs mains.

Ce n'tait point sans une vive rpugnance que le prince burgonde
s'tait laiss arracher ce consentement involontaire. Dans sa
perplexit, il dplorait plus que jamais l'absence d'Ardius, lorsque
ce fidle ministre dbarqua  Marseille. Instruit du grand vnement
qui venait de se passer, il accourt auprs de son matre: Qu'avez-vous
fait, lui dit-il; avez-vous oubli que le pre de Clotilde et ses deux
frres ont t massacrs de vos mains; que, par vos ordres, sa mre a
t prcipite dans l'eau avec une pierre au cou, et vous faites de
votre nice une reine! Pouvez-vous douter que le premier usage qu'elle
fera de sa puissance ne soit de venger ses parents?

A ces mots, Gondebaud pouvant comprend toute l'tendue de sa faute,
dont il n'envisageait que vaguement les consquences, et sur-le-champ
il envoie une troupe de cavaliers  la poursuite de Clotilde. On
pouvait esprer de l'atteindre. Elle tait partie de Chlon dans un de
ces chariots pesants appels _bastarnes_, qui, trans par des boeufs,
conduisaient majestueusement au temple les matrones romaines. Les
cavaliers dvorent l'espace; arrivs prs de la frontire, ils
aperoivent la lourde voiture, ils la devancent, ils l'arrtent; mais
elle tait vide. Aurlien, pressentant le repentir de Gondebaud, avait
fait monter la princesse  cheval, et, traversant rapidement le
territoire burgonde, l'avait dpose entre les bras de son royal
poux, qui l'attendait au village de Villiers, sur les confins de la
cit de Troyes. Au moment de quitter les tats de Gondebaud, les
Franks qui escortaient Clotilde mirent le feu aux maisons qui se
trouvaient sur leur passage: Dieu soit bni, s'cria la princesse,
j'ai vu commencer ma vengeance[291]! Clovis la conduisit  Soissons,
et l des ftes solennelles annoncrent  toute la Gaule cette union
qui consacrait pour la premire fois l'alliance du principe catholique
et de l'lment barbare[292].

    DE PTIGNY, ouvrage cit.

  [291] Dans les moeurs germaniques, venger le meurtre de ses
  parents tait un devoir qu'on ne pouvait ngliger sans encourir
  l'infamie et l'exhrdation.


BAPTME DE CLOVIS.--LA SAINTE AMPOULE.

Cependant on prpare le chemin depuis le palais du roi jusqu'au
baptistre; on suspend des voiles, des tapisseries prcieuses; on tend
les maisons de chaque ct des rues; on pare l'glise; on couvre le
baptistre de baume et de toutes sortes de parfums. Combl des grces
du Seigneur, le peuple croit dj respirer les grces du paradis. Le
cortge part du palais; le clerg ouvre la marche avec les saints
vangiles, les croix et les bannires, chantant des hymnes et des
cantiques spirituels; vient ensuite l'vque, conduisant le roi par la
main; enfin la reine suit avec le peuple. Chemin faisant, on dit que
le roi demanda  l'vque si c'tait l le royaume de Dieu qu'il lui
avait promis: Non, rpondit le prlat, mais c'est l'entre de la route
qui y conduit. Quand ils furent parvenus au baptistre, le prtre qui
portait le saint Chrme, arrt par la foule, ne put arriver jusqu'aux
saints fonts; en sorte qu' la bndiction des fonts le Chrme manqua
par un exprs dessein du Seigneur. Alors le saint pontife lve les
yeux vers le ciel et prie en silence et avec larmes. Aussitt une
colombe blanche comme la neige, descend, portant dans son bec une
ampoule pleine de Chrme envoy du ciel. Une odeur dlicieuse s'en
exhale, qui enivre les assistants d'un plaisir bien au-dessus de tout
ce qu'ils avaient senti jusque-l. Le saint vque prend l'ampoule,
asperge de Chrme l'eau baptismale, et aussitt la colombe disparat.
Transport de joie  la vue d'un si grand miracle de la grce, le roi
renonce  Satan,  ses pompes et  ses oeuvres, et demande avec
instance le baptme. Au moment o il s'incline sur la fontaine de vie:
Baisse la tte avec humilit, Sicambre, s'crie l'loquent pontife,
adore ce que tu as brl, et brle ce que tu as ador. Aprs avoir
confess le symbole de la foi orthodoxe, le roi est plong trois fois
dans les eaux du baptme, et ensuite, au nom de la sainte et
indivisible Trinit, le Pre, le Fils et le Saint-Esprit, le
bienheureux prlat le reoit et le consacre par l'onction divine.
Alboflde et Lantchilde, soeurs du roi, reoivent aussi le baptme,
et en mme temps 3,000 hommes de l'arme des Franks, outre grand
nombre de femmes et d'enfants. Aussi pouvons-nous croire que cette
journe fut un jour de rjouissance dans les cieux pour les saints
anges, comme les hommes dvots et fidles en reurent une grande joie
sur la terre.

  FRODOARD, _Histoire de l'glise de Reims_, ch. XIII (traduction
    de M. Guizot).

  [292] Grgoire de Tours ne parle de ces faits que
  trs-succinctement et en termes gnraux. Nous en connaissons les
  dtails par les rcits de Frdgaire (_Histoire_, ch. 17 et 18)
  et de l'auteur des _Gestes des rois franks_ (chap. 11 et 12), qui
  sont le rsum des traditions de famille de la dynastie
  mrovingienne. J'ai pris alternativement dans ces deux rcits les
  circonstances qui m'ont paru les plus vraisemblables. (_Note de
  M. de Ptigny_).

   Frodoard naquit en 894,  pernai, et mourut en 966. Frodoard fut
   vque de Noyon: il avait tudi dans les coles de Reims, et tait
   l'un des hommes les plus instruits de son temps. Il est auteur de
   l'_Histoire de l'glise de Reims_, et d'une chronique qui s'tend
   de 919  966.


LETTRE DE SAINT REMI A CLOVIS,

  au sujet de la mort de sa soeur Alboflde.

Au seigneur illustre par ses mrites, le roi Clovis, Remi vque.

Je suis vivement afflig de la tristesse que vous inspire la perte de
votre soeur, de glorieuse mmoire, Alboflde[293]. Mais nous pouvons
nous consoler, parce qu'elle est sortie de ce monde si pure et si
pieuse, que nos souvenirs doivent lui tre consacrs bien plutt que
nos larmes. Elle a vcu de manire  laisser croire que le Seigneur,
en l'appelant aux Cieux, lui a donn place parmi ses lus. Elle vit
pour votre foi; si elle est drobe au dsir que vous avez de sa
prsence, le Christ l'a ravie pour la combler des bndictions qui
attendent les vierges. Il ne faut pas la pleurer maintenant qu'elle
lui est consacre, maintenant qu'elle brille devant le Seigneur de sa
fleur virginale, dont elle resplendit comme d'une couronne rcompense
de sa virginit. A Dieu ne plaise que les fidles aillent pleurer
celle qui mrita de rpandre la bonne odeur du Christ, afin de
pouvoir, heureuse mdiatrice, appuyer efficacement leurs demandes.
Bannissez donc, seigneur, la tristesse de votre me; commandez  votre
affliction, et, vous levant  de plus hautes penses, pour ramener la
srnit dans votre coeur, donnez-vous tout entier au gouvernement de
votre royaume. Qu'une sainte allgresse reconforte vos membres; une
fois que vous aurez dissip le chagrin qui vous assige, vous
travaillerez mieux au salut. Il vous reste un royaume  administrer,
 rgir, sous les auspices de Dieu. Vous tes le chef des peuples, et
vous tenez en main leur conduite. Que vos sujets ne voient pas leur
prince se consumer dans l'amertume et le deuil, eux qui sont
accoutums, grce  vous,  ne voir que des choses heureuses. Soyez
vous-mme votre propre consolateur, rappelez cette force d'me qui
vous est naturelle, et que la tristesse n'touffe pas plus longtemps
vos brillantes qualits. Le trpas rcent de celle qui vient d'tre
unie au choeur des vierges, rjouit, j'en suis sr, le monarque des
cieux.

  [293] Elle mourut presqu'aussitt aprs son baptme.

En saluant votre gloire, j'ose vous recommander mon ami le prtre
Maccolus que je vous adresse. Excusez-moi, je vous prie, si, au lieu
de me prsenter devant vous, comme je le devais, j'ai eu la
prsomption de vous consoler en paroles. Nanmoins, si vous m'ordonnez
par le porteur de cette lettre de vous aller trouver, mprisant la
rigueur de l'hiver, oubliant l'pret du froid, ne regardant pas aux
fatigues de la route, je m'efforcerai, avec le secours du Seigneur,
d'arriver jusqu' vous.

  Traduction de MM. Collombet et Grgoire. (Le texte est dans
    Duchesne, _Script. Francor._, 1, 849.)


LA LOI SALIQUE.

  _Prologue._

Les Franks, peuples fameux, runis en corps de nation par la main de
Dieu, puissants dans les combats, sages dans les conseils, fidles
observateurs des traits, distingus par la noblesse de la stature, la
blancheur du teint et l'lgance des formes, de mme que par leur
courage et par l'audace et la rapidit de leurs entreprises
guerrires, ces peuples, dis-je, rcemment convertis  la foi
catholique, dont jusqu'ici aucune hrsie n'a troubl la puret,
taient encore plongs dans les tnbres de l'idoltrie, lorsque, par
une secrte inspiration de Dieu, ils sentirent le besoin de sortir de
l'ignorance o ils avaient t retenus jusqu'alors et de pratiquer la
justice et les autres devoirs sociaux. Ils firent en consquence
rdiger la loi salique par les plus anciens de la nation, qui tenaient
alors les rnes du gouvernement. Ils choisirent quatre d'entre eux,
nomms Wisogast, Rodogast, Salogast et Widogast, habitant les pays de
Salehaim, Bodohaim, Widohaim, qui se runirent pendant la dure de
trois assises, discutrent, avec le plus grand soin, les sources de
toutes les difficults qui pouvaient s'lever; et traitant de chacune
en particulier, rdigrent la loi telle que nous la possdons
maintenant.

A peine le puissant roi des Franks, Clovis, eut-il t appel, par une
faveur cleste,  jouir, le premier de sa nation, de la grce du
baptme;  peine Childebert et Clotaire eurent-ils t revtus des
marques distinctives de la royaut, qu'on les vit s'occuper  corriger
les imperfections que l'exprience avait fait dcouvrir dans ces lois.

Gloire aux amis de la nation des Franks! que le Christ, le souverain
des rois, veille sur les destines de cet empire; qu'il prodigue  ses
chefs les trsors de sa grce; qu'il protge ses armes, et fortifie
ses peuples dans la foi chrtienne; qu'il leur accorde des jours de
paix et de bonheur!

C'est, en effet, cette nation qui, forte par sa vaillance plus que par
le nombre de ses guerriers, secoua par la force des armes le joug que
les Romains s'efforaient d'appesantir sur elle; ce sont ces mmes
Franks qui, aprs avoir reu la faveur du baptme, recueillirent avec
soin les corps des saints martyrs que les Romains avaient livrs aux
flammes, au fer et aux btes froces, et prodigurent l'or et les
pierres prcieuses pour orner les chasses qui les contenaient.

TITRE XIX.

_Des blessures._

1. Si quelqu'un a tent de donner la mort  un autre, et qu'il n'ait
pas russi dans son projet; ou s'il a voulu le percer d'une flche
empoisonne et qu'il ait manqu son coup, il sera condamn  payer
2,500 deniers, ou 62 sous d'or et demi[294].

  [294] Le sou d'or valait 90 francs.

2. Quiconque aura bless quelqu'un  la tte, de telle sorte que le
sang ait coul jusqu' terre, sera condamn  payer 600 deniers, ou 15
sous d'or.

3. Si quelqu'un a bless un homme  la tte, et qu'il en soit sorti
trois esquilles, le coupable sera condamn  payer 1,200 deniers, ou
30 sous d'or.

4. Si le cerveau a t mis  dcouvert, et que trois fragments du
crne aient t dtachs, le coupable sera condamn  payer 1,800
deniers, ou 45 sous d'or.

5. Si la blessure a t faite au milieu des ctes et qu'elle ait
pntr jusque dans l'intrieur du corps, le coupable sera condamn 
payer 1,200 deniers, ou 30 sous d'or.

6. Si la gangrne s'empare de la blessure, et que le mal ne se
gurisse point, l'agresseur sera condamn  payer 2,500 deniers, ou 62
sous d'or et demi, outre les frais de maladie qui sont valus 360
deniers, ou 9 sous d'or.

7. Si un ingnu[295] a frapp avec un bton un autre ingnu,
l'agresseur sera condamn, si le sang n'a point coul,  payer pour
chacun des trois premiers coups qui auront t ports, 120 deniers, ou
3 sous d'or.

  [295] Homme libre, n de parents libres.

8. Mais si le sang a coul, l'agresseur paiera une composition
pareille  celle qu'il aurait paye si la blessure et t faite avec
un instrument de fer quelconque, c'est--dire qu'il paiera 600
deniers, ou 15 sous d'or.

9. Quiconque aura frapp une autre personne  coups de poing sera
condamn  payer 360 deniers, ou 9 sous d'or, ou autrement 3 sous d'or
pour chaque coup.

10. Si un homme en a attaqu un autre sur la voie publique, dans le
but de le dvaliser, et que celui-ci soit parvenu  s'chapper par la
fuite, l'agresseur sera condamn  lui payer 1,200 deniers, ou 30 sous
d'or.

11. Si l'homme attaqu n'a pu s'chapper et qu'il ait t dpouill,
le voleur sera condamn  payer 2,500 deniers, ou 62 sous d'or et
demi, outre la valeur des objets vols et les frais de poursuite.

TITRE XXXI.

_Des mutilations._

1. Quiconque aura coup  un autre homme la main ou le pied, lui aura
fait perdre un oeil, ou lui aura coup l'oreille ou le nez, sera
condamn  payer 4,000 deniers, ou 100 sous d'or.

2. Si la main n'est pas entirement dtache, il sera condamn  payer
1,800 deniers, ou 45 sous d'or.

3. Mais si la main est entirement dtache, il sera condamn  payer
2,500 deniers, ou 62 sous d'or et demi.

4. Quiconque aura abattu  un autre homme le gros doigt du pied ou de
la main sera condamn  payer 1,800 deniers ou 45 sous d'or.

5. Si le doigt bless n'a point t entirement dtach, le coupable
sera condamn  payer 1,200 deniers ou 30 sous d'or.

6. Quiconque aura abattu le second doigt qui sert  dcocher les
flches, sera condamn  payer 1,400 deniers, ou 35 sous d'or.

7. Celui qui d'un seul coup aura abattu les trois autres doigts, sera
condamn  payer 1,800 deniers, ou 45 sous d'or.

8. Celui qui aura abattu le doigt du milieu, sera condamn  payer 600
deniers, ou 15 sous d'or.

9. Celui qui aura abattu le quatrime doigt, sera condamn  payer 600
deniers ou 15 sous d'or.

10. Si c'est le petit doigt qui a t abattu, le coupable sera
condamn  payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.

11. Quiconque aura coup un pied  un autre homme, sans l'avoir
entirement dtach, sera condamn  payer 1,800 deniers, ou 45 sous
d'or.

12. Mais, si le pied est entirement dtach, le coupable sera
condamn  payer 2,500 deniers ou 62 sous d'or et demi.

13. Celui qui a arrach un oeil  quelqu'un sera condamn  payer
2,500 deniers ou 62 sous d'or et demi.

14. Celui qui aura coup le nez  quelqu'un sera condamn  payer
1,800 deniers ou 45 sous d'or.

15. Quiconque aura coup l'oreille  un autre homme, sera condamn 
payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.

16. Si quelqu'un a eu la langue coupe de manire  ne plus pouvoir
parler, le coupable sera condamn  payer 4,000 deniers ou 100 sous
d'or.

17. Celui qui aura fait tomber une dent  un autre homme, sera
condamn  payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.

TITRE XXXII.

_Des injures._

1. Quiconque aura appel un autre homme, infme, sera condamn  payer
600 deniers, ou 15 sous d'or.

2. S'il l'a appel embren, il sera condamn  payer 120 deniers, ou 3
sous d'or.

3. S'il l'a appel fourbe, il sera condamn  payer 120 deniers, ou 3
sous d'or.

4. S'il l'a appel livre (lche), il sera condamn  payer 240
deniers, ou 6 sous d'or.

5. Quiconque aura accus un homme d'avoir abandonn son bouclier en
prsence de l'ennemi, ou de l'avoir, en fuyant, jet par lchet, sera
condamn  payer 120 deniers ou 3 sous d'or.

6. Celui qui aura appel un homme dnonciateur et qui ne pourra
justifier cette imputation, sera condamn  payer 600 deniers, ou 15
sous d'or.

7. S'il l'a appel faussaire, sans pouvoir appuyer de preuves cette
qualification, il sera condamn  payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.

TITRE XLIII.

_Du meurtre des ingnus._

1. Si un ingnu a tu un Frank ou un barbare vivant sous la loi
salique, il sera condamn  payer 8,000 deniers, ou 200 sous d'or.

2. Mais s'il a prcipit le corps dans un puits ou dans l'eau, il sera
condamn  payer 24,000 deniers ou 600 sous d'or.

3. S'il a cach le corps sous des branches vertes ou sches, ou de
tout autre manire, ou s'il l'a jet dans les flammes, il sera
condamn  payer 24,000 deniers, ou 600 sous d'or.

4. Si quelqu'un a tu un antrustion du roi[296], il sera condamn 
payer 24,000 deniers, ou 600 sous d'or.

  [296] Antrustion (_in truste regis_, sous la protection du roi),
  ou convive du roi, personnage lev aux plus hautes dignits de
  la cour des rois franks.

5. S'il a prcipit le corps de cet antrustion dans un puits ou dans
l'eau, ou s'il l'a recouvert de branches vertes ou sches, ou enfin
s'il l'a jet dans les flammes, le meurtrier sera condamn  payer
72,000 deniers, ou 1,800 sous d'or.

6. Quiconque aura tu un Romain, convive du roi, sera condamn  payer
12,000 deniers, ou 300 sous d'or.

7. Si l'homme qui a t tu est un Romain possesseur, c'est--dire qui
a des proprits dans le pays qu'il habite, le coupable convaincu de
lui avoir donn la mort sera condamn  payer 4,000 deniers, ou 100
sous d'or.

8. Quiconque aura tu un Romain tributaire sera condamn  payer 1,800
deniers, ou 45 sous d'or.

TITRE LXII.

_De l'alleu._

1. Si un homme meurt sans laisser de fils, son pre ou sa mre
survivant lui succdera.

2. A dfaut du pre et de la mre, les frres et soeurs qu'il a
laisss lui succderont.

3. A dfaut des frres et soeurs, les soeurs de son pre lui
succderont.

4. A dfaut des soeurs du pre, les soeurs de la mre lui succderont.

5. A dfaut de tous ces parents, les plus proches dans la ligne
paternelle lui succderont.

6. A l'gard de la terre salique[297], aucune portion de l'hrdit ne
sera recueillie parles femmes, mais l'hrdit tout entire sera
dvolue aux mles.

    _Loi salique_, dition et traduction par Peyr.

  [297] La maison (_sala_) et la terre qui l'entoure tait la seule
  proprit hrditaire chez les anciens Germains, comme l'_ogorod_
  chez les Russes; les autres terres changeaient de possesseurs
  tous les ans, par la voie du sort, comme cela se pratique encore
  chez les serfs de Russie. La terre salique (la terre paternelle,
  l'alleu des parents de la loi des Ripuaires) n'tait pas soumise
   ces partages annuels, et restait proprit ou alleu hrditaire
  dans les mles de la famille.


MEURTRE DES FILS DE CLODOMIR.

  Vers l'an 533.

Childebert voyant que Clotilde, sa mre, donnait toute son affection
aux fils de Clodomir, en conut de l'envie; et, craignant que par la
faveur de la reine, ils n'eussent part au royaume, il envoya
secrtement vers le roi Clotaire, son frre, et lui fit dire: Notre
mre garde avec elle les fils de notre frre, et veut leur donner le
royaume; il faut que tu viennes promptement  Paris, et que, runis
tous deux en conseil, nous dterminions ce que nous devons faire de
ces enfants, si on leur coupera les cheveux, comme au reste du peuple,
ou si, aprs les avoir tus, nous partagerons par moiti le royaume de
notre frre. Satisfait de cette proposition, Clotaire arriva  Paris.
Childebert avait dj fait dire dans le peuple que les deux rois
taient rsolus  lever les enfants au trne. Ils envoyrent donc, en
leur nom, dire  Clotilde, qui demeurait aussi  Paris: Envoie-nous
les enfants, pour que nous les levions au trne. Remplie de joie, et
ne se doutant pas de leur ruse, Clotilde, aprs avoir fait boire et
manger les enfants, les envoya en disant: Je croirai n'avoir pas perdu
mon fils, si je vous vois succder  son royaume. Les enfants tant
partis, furent arrts aussitt et spars de leurs serviteurs et de
leurs gouverneurs: ensuite on les enferma sparment, d'un ct les
serviteurs, de l'autre les enfants. Alors Childebert et Clotaire
envoyrent Arcadius  la reine, portant des ciseaux et une pe nue.
Quand il fut arriv prs de la reine, il les lui montra, et lui dit:
Tes fils nos seigneurs, trs-glorieuse reine, attendent que tu leur
fasses connatre ta volont sur la manire dont il faut traiter ces
enfants; ordonne qu'ils vivent les cheveux coups, ou qu'ils soient
gorgs. Consterne et pleine de colre en voyant l'pe et les
ciseaux, Clotilde se laisse aller  son indignation, et, ne sachant
dans sa douleur ce qu'elle disait, elle rpondit avec imprudence: Si
on ne les lve pas sur le trne, j'aime mieux les voir morts que
tondus.

Arcadius, s'inquitant peu de sa douleur, et ne cherchant pas 
deviner quelle serait ensuite sa volont, revint  la hte vers ceux
qui l'avaient envoy et leur dit: Vous pouvez continuer avec
l'approbation de la Reine ce que vous avez commenc, car elle veut que
vous donniez suite  vos projets. Aussitt Clotaire, prenant l'an
des enfants par le bras, le jette  terre, et, lui plongeant son
couteau dans l'aisselle, le tua cruellement. A ses cris, son frre se
jeta aux pieds de Childebert, et, lui prenant les genoux, lui disait
en pleurant: Secours-moi, mon bon pre, afin que je ne meure pas
comme mon frre. Alors Childebert, fondant en larmes, dit  Clotaire:
Je te prie, mon cher frre, d'avoir la gnrosit de m'accorder sa
vie; et si tu veux ne pas le tuer, je te donnerai, pour le racheter,
tout ce que tu voudras. Mais Clotaire l'accabla d'injures et lui dit:
Repousse-le loin de toi ou tu mourras srement  sa place; c'est toi
qui m'as pouss  cette affaire, et tu es bien prompt  reprendre ta
foi. Alors Childebert repoussa l'enfant et le jeta  Clotaire, qui
lui enfona son couteau dans le ct et le tua, comme il avait fait de
son frre. Ils turent ensuite les serviteurs et les gouverneurs; et
aprs leur mort, Clotaire, montant  cheval, s'en alla avec Childebert
dans les faubourgs, sans se proccuper du meurtre de ses neveux.

Clotilde ayant fait poser ces petits corps sur un brancard, les
conduisit avec beaucoup de chants pieux et une grande douleur, 
l'glise de Saint-Pierre, o on les enterra tous deux de la mme
manire. L'un des deux avait dix ans, et l'autre sept.

Ils ne purent prendre le troisime, Clodoald, qui fut sauv par le
secours de braves guerriers. Ddaignant un royaume terrestre, il se
consacra  Dieu, et, s'tant coup les cheveux de sa propre main, il
fut fait clerc. Il persista dans les bonnes oeuvres et mourut prtre.

Les deux rois partagrent entre eux galement le royaume de Clodomir.
La reine Clotilde dploya tant et de si grandes vertus, qu'elle se fit
honorer de tous. On la vit toujours empresse de faire l'aumne, et
demeurer pure par sa chastet et sa fidlit  toutes les choses
honntes. Elle pourvut les domaines des glises, les monastres et
tous les lieux saints de ce qui leur tait ncessaire, distribuant ses
largesses avec gnrosit; en sorte que, dans le temps, on ne la
considrait pas comme une reine, mais comme une servante du Seigneur,
toute dvoue  son service. Ni la royaut de ses fils, ni l'ambition
du sicle, ni le pouvoir, ne l'entranrent  sa ruine, mais son
humilit la conduisit  la grce.

    GRGOIRE DE TOURS, _Histoire des Franks_, liv. III.


BRUNEHAUT ET GALSUINTHE.

  566.

Le roi Sigebert, qui voyait ses frres prendre des femmes indignes
d'eux, et pouser,  leur honte, jusques  leurs servantes, envoya des
ambassadeurs en Espagne, avec beaucoup de prsents, pour demander en
mariage Brunehaut, fille du roi Athanagild. C'tait une jeune fille de
manires lgantes, d'une belle figure, honnte et de moeurs pures, de
bon conseil et d'une conversation agrable. Son pre consentit 
l'accorder, et l'envoya au roi avec de grands trsors; et celui-ci,
ayant rassembl les leudes et fait prparer des siges, la prit pour
femme avec joie et fit de grandes rjouissances. Elle tait soumise 
la croyance des Ariens; mais les prdications des prtres et les
conseils du roi lui-mme la convertirent; elle confessa la Trinit une
et bienheureuse, reut l'onction du saint Chrme, et, par la vertu du
Christ, persvra dans la foi catholique.

Le roi Chilpric, qui avait dj plusieurs femmes, voyant ce mariage,
demanda Galsuinthe, soeur de Brunehaut, promettant par ses
ambassadeurs que, s'il pouvait avoir une femme gale  lui et de race
royale, il rpudierait toutes les autres. Le pre accepta ses
promesses, et lui envoya sa fille, comme il avait envoy l'autre, avec
de grandes richesses. Galsuinthe tait plus ge que Brunehaut. Quand
elle arriva vers le roi Chilpric, il la reut avec beaucoup
d'honneurs et l'pousa. Il l'aimait beaucoup et avait reu d'elle de
grands trsors; mais la discorde s'leva entre eux  cause de
Frdgonde, que le roi avait eue auparavant pour concubine. Galsuinthe
avait t convertie  la foi catholique et avait reu le saint Chrme.
Elle se plaignait de recevoir du roi des outrages continuels, et de
vivre auprs de lui sans honneur. Elle lui demanda donc de pouvoir
retourner dans son pays, lui laissant toutes les richesses qu'elle
avait apportes. Chilpric dissimula avec adresse, l'apaisa par des
paroles de douceur, et ordonna enfin  un domestique de l'trangler;
puis on la trouva morte dans son lit. Aprs sa mort Dieu fit un grand
miracle, car une lampe qui brlait devant son spulcre, suspendue 
une corde, tomba sur le pav, la corde s'tant casse sans que
personne y toucht; en mme temps la duret du pav disparaissant, la
lampe s'enfona tellement dans cette matire amollie, qu'elle y fut 
moiti enterre sans tre brise, ce qu'on ne put voir sans y
reconnatre un grand miracle. Le roi pleura sa mort, puis pousa
Frdgonde quelques jours aprs.

    GRGOIRE DE TOURS, _Histoire des Franks_, liv. IV.


COMMENT LE ROI CHILPRIC DOTA SA FILLE RIGONTHE.

  584.

Il arriva au roi Chilpric une grande ambassade des Wisigoths[298]; le
roi revint  Paris, et ordonna de prendre un grand nombre de colons
des villas royales et de les mettre dans des chariots. Beaucoup se
dsesprrent et ne voulurent pas partir; il les fit mettre en prison
pour pouvoir facilement les faire partir avec sa fille. On rapporte
que plusieurs se donnrent la mort et s'tranglrent, de douleur de se
voir ainsi enlevs  leurs parents. On sparait le fils du pre, la
fille de la mre; et ils s'en allaient en gmissant et en maudissant.
On entendait tant de pleurs dans Paris, qu'on les a compars aux
pleurs de l'gypte la nuit o prirent les premiers-ns. Plusieurs
personnes, de naissance distingue, obliges de partir, firent leur
testament, donnrent tous leurs biens  l'glise, et demandrent que
l'on ouvrit leurs testaments quand la fille de Chilpric entrerait en
Espagne, comme si elles taient mortes.

  [298] Envoye par le roi Lovigilde, qui venait prendre Rigonthe,
  promise  Reccarde, fils du roi des Wisigoths.

Cependant il vint  Paris des envoys du roi Childebert pour avertir
le roi Chilpric de ne donner  sa fille aucune des villes qu'il
tenait du royaume du pre de Childebert, ni aucune partie de ses
trsors, et de ne pas toucher aux esclaves, aux chevaux, aux jougs de
boeufs, ni  rien de ce qui appartenait  ces proprits. Un de ces
envoys fut, dit-on, tu secrtement, mais je ne sais par qui.
Cependant on souponna le roi. Chilpric promit de ne pas disposer de
tout cela, convoqua les principaux Franks et ses leudes et clbra
les noces de sa fille. Il la remit aux ambassadeurs du roi des
Wisigoths, et lui donna de grands trsors; mais Frdgonde, sa mre, y
ajouta tant d'or, d'argent et de vtements, que le roi,  cette vue,
crut qu'il ne lui restait plus rien. La reine, le voyant mcontent, se
tourna vers les Franks et leur dit: Ne croyez pas que tout ceci fasse
partie des trsors des rois prcdents. Tout ce que vous voyez est 
moi, car le roi trs-glorieux a t trs-gnreux envers moi, et j'ai
amass beaucoup de choses par mes soins, et beaucoup me viennent des
tributs des terres qui m'ont t donnes. Vous m'avez fait aussi
beaucoup de prsents. C'est avec tout cela que j'ai compos ce que
vous voyez devant vous, et il n'y a rien qui vienne des trsors du
roi. C'est ainsi qu'elle trompa l'esprit du roi. Il y avait une telle
quantit de choses en or et en argent et d'autres choses prcieuses,
qu'on en chargea cinquante chariots. Les Franks apportrent encore de
nombreux prsents, de l'or, de l'argent, des chevaux, des vtements.
Chacun donna ce qu'il put. La jeune fille dit adieu, en pleurant
beaucoup, et embrassa ses parents; mais, lorsqu'elle sortit de la
porte, l'essieu de l'une des voitures se cassa. Tous dirent alors que
cet accident tait de mauvais augure.

tant partie de Paris, elle ordonna de dresser les tentes  huit
milles de la ville. Pendant la nuit, cinquante hommes de sa suite se
levrent, volrent cent chevaux, et des meilleurs, tous les freins
d'or, deux grandes chanes, et se sauvrent auprs du roi Childebert.
Pendant toute la route, tous ceux qui pouvaient s'chapper se
sauvaient, emportant avec eux tout ce qu'ils pouvaient enlever. On
reut partout ce cortge, en grand appareil, aux frais des diverses
villes. Le roi avait ordonn que pour cela on ne payt rien sur les
impts ordinaires: tout fut donc fourni par un impt extraordinaire
lev sur les pauvres gens.

Comme le roi craignait que son frre ou son neveu ne tendissent
pendant la route quelque embche  sa fille, il avait ordonn qu'une
arme l'accompagnerait. Avec elle taient des hommes du premier rang;
le reste de la troupe, compos de gens du commun, tait au nombre de
plus de quatre mille. Les autres chefs et camriers qui
l'accompagnaient la quittrent  Poitiers. Ses compagnons de voyage
firent en chemin tant de butin et pillrent si bien, qu'on ne peut le
raconter. Ils dpouillaient les chaumires des pauvres, ravageaient
les vignes, emportaient sarments et raisins, enlevaient les troupeaux
et tout ce qu'ils trouvaient, et ne laissaient rien dans les lieux par
o ils passaient, accomplissant ce qui a t dit par le prophte Jol:
La sauterelle a mang les restes de la chenille, le ver les restes de
la sauterelle, et la nielle les restes du ver.

    GRGOIRE DE TOURS, livre VI.


LES ROIS FAINANTS.

La race des Mrovingiens, dans laquelle les Franks avaient coutume de
choisir leurs rois, passe pour avoir dur jusqu'au roi Childric, qui
fut, par ordre du pontife romain tienne[299], dpos, ras et jet
dans un monastre. Quoiqu'on puisse la considrer comme finissant
seulement avec ce prince, nanmoins elle tait dj depuis longtemps
sans aucune force, et n'offrait plus en elle rien d'illustre, si ce
n'est le vain titre de roi; car les moyens et la puissance du
gouvernement taient entre les mains des prfets du palais, que l'on
appelait majordomes et  qui appartenait l'administration suprme. Le
prince, pour toute prrogative, devait se contenter du seul titre de
roi, de sa chevelure flottante, de sa longue barbe et du trne o il
s'asseyait pour reprsenter l'image du monarque, pour donner audience
aux ambassadeurs des diffrents pays, et leur notifier,  leur dpart,
comme l'expression de sa volont personnelle, des rponses qu'on lui
avait apprises et souvent mme imposes. A l'exception de ce vain nom
de roi et d'une pension alimentaire mal assure, il ne possdait rien
en propre qu'une seule terre d'un modique revenu, qui lui fournissait
une habitation et un petit nombre de serviteurs,  ses ordres, chargs
de lui procurer ce qui lui tait ncessaire. S'il fallait aller
quelque part, c'tait sur un char tran par un attelage de boeufs
qu'un bouvier menait  la manire des paysans: c'tait ainsi qu'il se
rendait au palais et  l'assemble gnrale de son peuple, tenue
chaque anne pour les affaires publiques; c'tait ainsi qu'il revenait
chez lui. Quant  l'administration du royaume, aux mesures et aux
dispositions qu'il fallait prendre au dedans et au dehors, le maire du
palais en avait tout le soin.

    EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet.

   Eginhard, secrtaire de Charlemagne et l'un des principaux personnages
   de sa cour, mourut en 844. On lui doit une _Vie de Charlemagne_ et des
   _Annales des rois Franks_. Ces deux ouvrages sont bien composs.

  [299] Ce fut le pape Zacharie qui ordonna la dposition de
  Childric, au mois de mars 752.


LES MAIRES DU PALAIS.

Le premier maire dont il soit fait mention est Goggon, qui fut envoy
 Athanaghilde de la part de Sighebert, pour lui demander la main de
Brunehilde.

Deux origines doivent tre assignes  la _mairie_: l'une romaine,
l'autre franke ou germanique. Le _maire_ reprsentait le _magister
officiorum_. Celui-ci acquit dans le palais des empereurs la puissance
que le _maire_ obtint dans la maison du roi frank. Considre dans son
origine romaine, la charge de maire du palais fut temporaire sous
Sighebert et ses devanciers, viagre sous Khlother, hrditaire sous
Khlovigh II: elle tait incompatible avec la qualit de prtre et
d'vque. Elle porte dans les auteurs le nom de: _magister palatii_,
_prfectus aul_, _rector aul_, _gubernator palatii_, _major domus_,
_rector palatii_, _moderator palatii_, _prpositus palatii_, _provisor
aul regi_, _provisor palatii_.

Pris dans son origine franke ou germanique, le maire du palais tait
ce _duc_ ou chef de guerre dont l'lection appartenait  la nation
tout aussi bien que l'lection du roi: _Reges ex nobilitate, duces ex
virtute sumunt_. J'ai dj indiqu ce qu'il y avait d'extraordinaire
dans cette institution, qui crait chez un mme peuple deux pouvoirs
suprmes indpendants. Il devait arriver, et il arriva, que l'un de
ces deux pouvoirs prvalut. Les maires s'tant trouvs de plus grands
hommes que les souverains, les supplantrent. Aprs avoir commenc par
abolir les assembles gnrales, ils confisqurent la royaut  leur
profit, s'emparant  la fois du pouvoir et de la libert. Les maires
n'taient point des rebelles; ils avaient le droit de conqurir, parce
que leur autorit manait du peuple ou de ce qui tait cens le
reprsenter, et non du monarque: leur lection nationale, comme chefs
de l'arme, leur donnait une puissance lgitime. Il faut donc rformer
ces vieilles ides de sujets oppresseurs de leurs matres et
dtenteurs de leur couronne. Un roi, un gnral d'arme, galement
souverains par une lection spare (_reges et duces sumunt_)
s'attaquent; l'un triomphe de l'autre, voil tout. Une des dignits
prit, et la mairie se confondit avec la royaut par une seule et mme
lection. On n'aurait pas perdu tant de lecture et de recherches 
blmer ou  justifier l'usurpation des maires du palais, on se serait
pargn de profondes considrations sur les dangers d'une charge trop
prpondrante, si l'on et fait attention  la double origine de cette
charge, si l'on n'et pas voulu voir un _grand matre de la maison du
roi_ l o il fallait aussi reconnatre un chef militaire librement
choisi par ses compagnons: _Omnes Austrasii, cum eligerent Chrodinum
majorem domus._

    CHATEAUBRIAND, _Analyse raisonne de l'histoire de France_.


INVASION DES ARABES.--BATAILLE DE POITIERS.

  732.

Le plan d'Abd-el-Rahman tait de fondre directement du haut des
Pyrnes sur la Vasconie et sur l'Aquitaine. Les Arabes avaient chou
jusque-l dans toutes leurs tentatives pour pntrer dans ces
provinces par la valle de l'Aude et par la Septimanie; il voulut les
y mener par une voie nouvelle, et ouvrir ainsi  l'islamisme une porte
de plus sur la Gaule. Du reste, il n'avait point immdiatement en vue
une guerre srieuse, une guerre de conqute dans le sens que les
Arabes attachaient  ces termes; il ne voulait que marcher devant lui,
piller et dvaster le plus rapidement possible le plus de pays qu'il
pourrait, venger la mort de ses prdcesseurs El-Samah et Anbessa, et
rtablir ou accrotre en de des Pyrnes la terreur des armes
musulmanes.

Ayant concentr son arme sur le haut bre, Abd-el-Rahman prit sa
route vers les Pyrnes par Pampelune; il traversa les pays des
Vascons Ibriens, s'engagea dans la valle d'Hengui, franchit le
sommet depuis si clbre dans les romans hroques du moyen ge sous
le nom de Port de Roncevaux, et dboucha dans les plaines de la
Vasconie gauloise par la valle de la Bidouze. L'histoire ne parle
d'aucune rsistance oppose  Abd-el-Rahman dans les redoutables
dfils qu'il eut  franchir. Il avait dj atteint les plaines quand
il rencontra Eudon[300] qui,  la tte de son principal corps d'arme,
s'apprtait  lui barrer le passage et  le rejeter dans les
montagnes. Un crivain arabe, trs-croyable sur ce point, affirme
qu'Eudon, qu'il dsigne trs-imparfaitement par le titre de comte de
cette frontire, livra aux Arabes plusieurs combats dans lesquels il
fut quelquefois vainqueur, mais plus souvent vaincu et oblig de
reculer devant son adversaire, de ville en ville, de rivire en
rivire, de hauteur en hauteur, et fut pouss jusqu' la Garonne dans
la direction de Bordeaux.

  [300] Eudon ou Eudes, duc d'Aquitaine.

Il tait vident que le projet d'Abd-el-Rahman tait de se porter sur
cette ville, dont l'antique renomme et la richesse ne lui taient
probablement pas inconnues. Le duc passa donc la Garonne, et vint
prendre position sur la rive droite de ce fleuve, en avant de la
ville, du ct qu'il croyait le plus ncessaire ou le plus facile de
couvrir; mais Abd-el-Rahman, sans lui laisser le temps de s'affermir
dans sa position, passa la Garonne de vive force, et livra aux
Aquitains une grande bataille, dont on ne sait autre chose sinon que
ceux-ci furent battus avec une perte immense. Dieu seul sait le nombre
de ceux qui y prirent, dit Isidore de Bja. Abd-el-Rahman,
victorieux, se jeta sur Bordeaux, l'emporta d'assaut et le livra  son
arme. Suivant les chroniques franques, les glises furent brles et
une grande partie des habitants passe au fil de l'pe. La chronique
de Moissac, Isidore de Bja et les historiens arabes ne disent rien de
pareil; mais parmi ces derniers il en est qui donnent  entendre que
l'assaut fut des plus sanglants. Je ne sais quel grand personnage,
incompltement dsign par le titre de comte, y fut tu; c'tait
probablement le comte de la ville, que les Arabes prirent pour Eudon,
et auquel, par suite de cette mprise, ils firent l'honneur de couper
la tte. Le pillage fut immense; les historiens des vainqueurs en
parlent avec une exagration vraiment orientale;  les en croire, le
moindre soldat aurait eu, pour sa part, force topazes, hyacinthes,
meraudes, sans parler de l'or, un peu vulgaire en pareil cas. Le fait
est que les Arabes sortirent de Bordeaux dj embarrasss de butin, et
qu' dater de ce moment leur marche fut un peu moins rapide et moins
libre qu'auparavant.

Laissant la Garonne derrire eux et prenant leur direction vers le
nord, ils arrivrent  la Dordogne, la traversrent, et se jetrent 
l'aventure dans les pays ouverts devant eux, sans autre but que de
grossir leur butin et sans plan bien arrt, mme dans ce but. Il est
seulement trs-vraisemblable qu'ils se divisrent en plusieurs bandes,
pour ne point s'affamer les uns les autres et pour mieux exploiter le
pays. S'il est vrai, comme le rapportent des lgendes et des
traditions contemporaines, et comme il est facile de le croire, que
l'une de ces bandes traversa le Limousin, et qu'une autre pntra
jusqu'aux pres montagnes d'o descendent le Tarn et la Loire, on
concevra aisment qu'il n'en manqua pas pour visiter les parties de
l'Aquitaine les plus accessibles et les plus riches; il est mme
probable que quelques-uns de ces dtachements de l'arme
d'Abd-el-Rahman, plus aventureux que les autres ou plus avides du
butin, traversrent la Loire et se rpandirent jusqu'en Burgondie. Ce
que les lgendes et les chroniques disent de la destruction d'Autun et
du sige de Sens par les Sarrazins n'a point l'air d'une fiction pure;
or, des nombreuses invasions des Arabes en Gaule, il n'en est aucune 
laquelle on puisse rapporter ces deux vnements avec autant de
vraisemblance qu' l'invasion d'Abd-el-Rahman. On n'a point de
particularits sur le dsastre d'Autun; mais ce que dit la Chronique
de Moissac de la destruction de cette ville ne doit pas probablement
tre pris  la lettre. Quant  Sens, il ne fut pas attaqu par une
aussi forte troupe qu'Autun, ou se dfendit mieux. La ville fut,  ce
qu'il parat, quelques jours entoure et serre de prs; mais Ebbon,
qui en tait l'vque et peut-tre le seigneur temporel, soutint
bravement plusieurs assauts  la tte des assigs, et finit par
surprendre et battre dans une sortie les Arabes, qui, contraints de se
retirer, se rabattirent sur le pillage des pays environnants.

On peut valuer  trois mois l'intervalle de temps durant lequel les
bandes d'Abd-el-Rahman parcoururent en tous sens les plaines, les
montagnes et les plages de l'Aquitaine, sans rencontrer la moindre
rsistance en rase campagne. L'arme d'Eudon avait t tellement
battue sur la Garonne, que les dbris mme en avaient disparu et
s'taient fondus en un instant dans la masse des populations
consternes. Les champs, les villages, les bourgs restaient dserts 
l'approche d'une de ces bandes, et celle-ci se vengeait des fuyards en
dtruisant et brlant tout ce qu'ils avaient laiss derrire eux,
rcoltes, arbres fruitiers, habitations, glises. Les Musulmans en
voulaient particulirement aux monastres; ils les pillaient avec
transport, et les laissaient rarement debout aprs les avoir pills.
Les villes encloses de murs et les forteresses taient les seuls
endroits o les populations chrtiennes leur rsistaient plus ou
moins; et comme le but des envahisseurs se bornait  prendre et 
dtruire ce qui pouvait tre vite pris ou vite dtruit, il suffisait
quelquefois d'une rsistance mdiocre pour les carter d'une place
dont ils avaient ardemment convoit le butin.

C'est seulement vers les derniers temps du sjour d'Abd-el-Rahman en
Aquitaine que l'on peut entrevoir, dans les oprations de ce chef,
quelque chose qui ait l'air de tenir  un dessein suivi et semble
supposer la runion et le concert de ses forces jusque-l parses de
divers cts. Soit en Espagne, soit plus probablement dans le cours de
son invasion en Gaule, il avait reu des informations sur la ville de
Tours et sur l'existence dans cette ville d'une clbre abbaye dont le
trsor surpassait celui de toute autre abbaye et de toute autre glise
de la Gaule. Sur ces informations, Abd-el-Rahman avait rsolu de
marcher sur Tours, de le prendre et d'enlever, avec le trsor de
l'abbaye, les dpouilles de la ville qu'il savait bien n'tre pas 
ddaigner. Dans cette vue il runit ses forces, et prit  leur tte le
chemin de Tours. Arriv  Poitiers, il en trouva les portes fermes et
la population en armes sur les remparts, dcide  se bien dfendre.
Ayant investi la ville, il en prit un faubourg, celui o se trouvait
l'glise fameuse de Saint-Hilaire, pilla l'glise et les maisons,
aprs quoi il y mit le feu, et de tout le faubourg il ne resta que les
cendres. Mais l se borna le succs: les braves Poitevins, enferms
dans leur cit, continurent  faire bonne contenance; et lui, ne
voulant pas perdre l un temps qu'il esprait mieux employer  Tours,
poursuivit sa marche vers cette dernire ville. Il y a des historiens
arabes qui affirment qu'il la prit; mais c'est une erreur manifeste;
il est mme incertain s'il en commena le sige. Tout ce qui parat
constat, c'est qu'il menaa la place de fort prs, et qu'il tait
encore aux environs lorsque des obstacles imprvus vinrent  la
traverse de ses plans.

Il me faut ici revenir au duc des Aquitains, au brave et malheureux
Eudon; on conoit tout ce qu'il y avait de triste et d'amer dans la
position de ce chef aprs la bataille de Bordeaux. Sans arme, comme
dchu, voyant ses tats  la merci d'un ennemi dvorant, il n'y avait
au monde qu'un seul personnage capable de le relever promptement de sa
dtresse, et ce personnage c'tait Charles[301], c'est--dire un
ennemi qu'il craignait, auquel il ne pardonnait pas de lui avoir
perfidement dclar la guerre l'anne prcdente,  l'instant o il se
croyait sur le point de nouer de graves dmls avec ces mmes
Musulmans de l'Espagne, maintenant ses vainqueurs. Toutefois l'urgente
ncessit du moment l'emporta sur l'orgueil, sur les ressentiments du
pass et sur les craintes de l'avenir; Eudon se rendit en toute
diligence  Paris, se prsenta  Charles, lui raconta son dsastre,
et le conjura de s'armer contre les Arabes avant qu'ils eussent achev
de dpouiller et de ravager l'Aquitaine, et que la tentation les prit
d'en faire autant en Neustrie. Charles consentit  tout, mais  des
conditions qui allgeaient beaucoup pour Eudon le fardeau de la
reconnaissance. Des mesures furent prises pour runir dans le plus
court dlai possible toutes les forces des Franks.

  [301] Maire du palais du roi des Franks.

Un historien arabe rapporte un entretien assez curieux qu'il suppose
avoir eu lieu en cette occasion entre Charles et l'un des personnages
venus auprs de lui pour solliciter son appui contre Abd-el-Rahman.
Oh! quel opprobre va rejaillir de nous sur nos neveux! dit ce
personnage: les Arabes nous menaaient; nous sommes alls les attendre
 l'Orient, et ils sont arrivs par l'Occident. Ce sont ces mmes
Arabes qui, en si petit nombre et avec si peu de moyens, ont soumis
l'Espagne, pays si peupl et de si grands moyens. Comment se fait-il
donc que rien ne leur rsiste  eux, qui n'usent pas mme de cottes de
maille  la guerre!--Mon conseil, fait-on rpondre Charles, est que
vous ne les attaquiez pas au dbut de leur expdition; ils sont comme
le torrent qui emporte tout ce qui s'oppose  lui. Dans la premire
ardeur de leur attaque, l'audace leur tient lieu de nombre, et le
coeur de cotte de maille; mais donnez-leur le temps de se refroidir,
de s'encombrer de butin et de prisonniers, de se disputer  l'envi le
commandement, et  leur premier revers ils sont  nous.

Ces discours ne sont certainement qu'une invention de l'historien qui
les rapporte, mais curieux pourtant et mme historiques, en ce sens
qu'ils vont bien  l'vnement et peignent fidlement l'tat dans
lequel les Franks allaient rencontrer les Arabes. Charles eut, pour
rassembler ses troupes,  peu prs le mme intervalle de temps
qu'Abd-el-Rahman pour ravager en tout sens les diverses contres de
l'Aquitaine, et l'instant o l'on voit ce dernier concentrer ses
forces pour marcher sur Tours dut correspondre assez exactement 
celui o Charles se trouve prt de son ct  entrer en campagne;
c'tait vers le milieu de septembre. Aucun historien ne dit o Charles
passa la Loire; mais tout autorise  prsumer que ce fut  Orlans.

Abd-el-Rahman tait encore sous les murs ou aux environs de Tours
lorsqu'il apprit que les Franks s'avanaient  grandes journes. Ne
jugeant pas  propos de les attendre dans cette position, il leva
aussitt son camp et recula jusqu'au voisinage de Poitiers, suivi de
prs par l'ennemi qui le cherchait; mais l'immense train de butin, de
bagages, de prisonniers que son arme menait avec elle, embarrassant
de plus en plus sa marche, finissait par lui rendre la retraite plus
chanceuse que le combat. Au dire de quelques historiens arabes, il
aurait t sur le point de commander  ses soldats d'abandonner tout
ce prilleux butin et de ne garder que leurs armes et leurs chevaux de
bataille. Un pareil ordre tait dans le caractre d'Abd-el-Rahman;
cependant il n'osa pas le donner, et rsolut d'attendre l'ennemi dans
les champs de Poitiers, entre la Vienne et le Clain, se flattant que
le courage des Arabes suffirait  tout. Les Franks ne tardrent pas 
paratre. Les chroniques chrtiennes, mrovingiennes et autres, ne
renferment pas le moindre dtail concernant cette mmorable bataille
de Poitiers. Celle d'Isidore de Bja est la seule o l'on en trouve
une espce de description, mais une description qui n'est clbre que
par son tonnante barbarie et son obscurit. Nanmoins, faute de
mieux, elle a son prix et prsente mme des traits intressants, dont
quelques-uns sembleraient avoir t recueillis de la bouche d'un Arabe
tmoin oculaire. Ce sont ces divers traits que je vais tcher de
saisir, en les combinant avec le peu que les historiens arabes des
temps postrieurs prsentent l-dessus de positif.

Les deux armes s'abordrent avec un certain mlange de curiosit et
d'effroi bien naturel entre deux peuples si divers, galement braves
et renomms  la guerre. Il n'est pas douteux qu'il n'y et dans
l'arme de Charles beaucoup de Gallo-Romains; aussi Isidore de Bja en
a-t-il fait l'arme des Europens, et les Arabes disent qu'elle tait
compose d'hommes de diverses langues. Mais les Franks, surtout ceux
d'Austrasie, en faisaient la portion d'lite, la mieux arme, la plus
belliqueuse et la plus imposante. C'tait la premire fois qu'eux et
les Arabes se trouvaient en prsence sur un champ de bataille, et tout
permet de croire que ces derniers n'avaient point vu jusque-l d'arme
en si belle ordonnance, si compacte dans ses rangs, tant de guerriers
de si haute stature, dcors de si riches baudriers, couverts de si
fortes cottes de maille, de boucliers si brillants, et ressemblant si
bien par l'alignement de leurs files  des murailles de fer. Il n'est
donc pas tonnant qu'il se rencontre dans le rcit d'Isidore des
traits o perce,  travers l'improprit barbare de la diction,
l'intention de peindre l'espce de surprise que durent prouver les
Arabes  la premire vue de l'arme franke. Quant  la force numrique
de cette arme, elle est inconnue; mais on doit prsumer qu'elle tait
pour le moins aussi nombreuse que celle des Arabes; les historiens de
ces derniers la qualifient d'innombrable.

Abd-el-Rahman et Charles restrent une semaine entire, camps ou en
bataille, en face l'un de l'autre, diffrant d'heure en heure, de jour
en jour,  en venir  une action dcisive, et s'en tenant  des
menaces,  des feintes,  des escarmouches; mais au lever du septime
ou du huitime jour, Abd-el-Rahman,  la tte de sa cavalerie, donna
le signal d'une attaque qui devint promptement gnrale. Les chances
du combat se balancrent avec une sorte d'galit entre les deux
partis jusque vers les approches du soir. Alors un corps de Franks
pntra dans le camp ennemi, soit pour le piller, soit pour prendre 
dos les Arabes qui combattaient en avant et le couvraient de leurs
files. S'apercevant de cette manoeuvre, la cavalerie musulmane
abandonna aussitt son poste de bataille pour courir  la dfense du
camp, ou, pour mieux dire, du butin qui y tait entass. Ce mouvement
rtrograde bouleversant tout l'ordre de bataille des Arabes,
Abd-el-Rahman accourut  toute bride pour l'arrter; mais les Franks,
saisissant l'instant favorable, se jetrent sur le point o tait le
dsordre, et il y eut l une mle sanglante o prirent beaucoup
d'Arabes et Abd-el-Rahman lui-mme.

Tel fut, d'aprs un crivain musulman, la circonstance de la bataille
de Poitiers la plus funeste pour les Arabes. Maintenant, pour combiner
cet incident, trs-vraisemblable en lui-mme et que rien ne contredit,
avec la partie la plus claire et la plus positive du rcit d'Isidore,
il faut supposer qu'aprs avoir perdu leur gnral et des milliers des
leurs, les Arabes russirent nanmoins  regagner leur camp aux
approches de la nuit, tandis que les Franks retournrent de leur ct
dans le leur, avec un commencement de victoire plutt que dcidment
victorieux; aussi se disposaient-ils  poursuivre le combat le
lendemain. Ils sortirent ds l'aube de leur camp et se rangrent en
bataille dans le mme ordre que la veille, s'attendant  voir les
Arabes en faire autant en face d'eux; mais,  leur grande surprise,
il n'y avait dans le camp de ceux-ci ni mouvement, ni bruit, encore
moins l'agitation et le tumulte qui prcdent une bataille. Personne
ne paraissait hors des tentes; personne n'allait ni ne venait, et plus
les Franks coutaient ou regardaient, et plus leur surprise et leur
incertitude allaient croissant.

Des espions sont envoys pour reconnatre les choses de plus prs; ils
pntrent dans le camp, ils visitent les tentes: elles taient
dsertes. Les Arabes avaient dcamp dans le plus grand silence
pendant la nuit, abandonnant tout le gros de leur immense butin, et
s'avouant vaincus par cette retraite prcipite, bien plus qu'ils ne
l'avaient t dans le combat.

Les Franks, toujours tonns de cette fuite, refusrent d'y croire, et
la prirent d'abord pour une ruse de guerre; il leur fallut attendre,
rder, fouiller de toutes parts  l'entour, pour s'assurer que les
Arabes taient vraiment partis et leur avaient abandonn le champ de
bataille et leur butin. Ils ne songrent point  les poursuivre et se
partagrent gaiement les dpouilles des malheureux Aquitains, qui ne
firent ainsi que changer d'ennemis.

    FAURIEL, _Histoire de la Gaule mridionale_, t. II, p. 118.


VIE INTRIEURE ET HABITUDES DOMESTIQUES DE CHARLEMAGNE.

Aprs la mort de son pre, quand Charlemagne eut partag le royaume
avec son frre Carloman, il supporta si patiemment l'inimiti et la
jalousie de ce frre, que ce fut pour tous un sujet d'tonnement qu'il
ne se laisst pas mme aller  un mouvement de colre. Dans la
suite[302], ayant pous,  la prire de sa mre, la fille de
Didier[303], roi des Lombards, il la rpudia, on ne sait trop pour
quels motifs[304], au bout d'un an, et prit pour femme Hildegarde,
issue d'une des plus illustres familles de la nation des Suves. Elle
lui donna trois fils, Charles, Ppin et Louis, et autant de filles,
Rotrude, Berthe et Gisle. Il eut encore trois autres filles,
Thodrade, Hiltrude et Ruodhaid; les deux premires, de Fastrade, sa
troisime femme, qui tait de la nation des Francs-Orientaux,
c'est--dire des Germains; l'autre d'une concubine dont le nom
m'chappe pour le moment. Lorsqu'il eut perdu Fastrade, il pousa une
Allemande nomme Liutgarde, dont il n'eut pas d'enfants. Aprs la mort
de celle-ci il eut quatre concubines[305]: Maltegarde, qui lui donna
une fille nomme Rothilde; Gersuinde, d'origine saxonne, dont il eut
Adaltrude; Rgina, qui fut la mre de Drogon et de Hugues; et enfin
Adallinde, dont il eut Thierri. Sa mre Bertrade vieillit auprs de
lui, comble d'honneurs. Il lui tmoignait la plus grande vnration,
et jamais il ne s'leva entre eux le moindre nuage, si ce n'est 
l'occasion de son divorce avec la fille du roi Didier, qu'il avait
pouse par ses conseils. Elle mourut aprs la reine Hildegarde, ayant
dj vu trois petits-fils et autant de petites-filles dans la maison
de son fils. Charles la fit ensevelir en grande pompe dans la
basilique de Saint-Denis, o reposait dj le corps de son pre. Il
avait une soeur unique, nomme Gisle, qui s'tait consacre ds ses
plus jeunes annes  la vie monastique, et  laquelle il tmoigna
toujours, comme  sa mre, la plus tendre affection. Elle mourut peu
d'annes avant lui, dans le monastre o elle avait pass toute sa
vie.

  [302] En 770.

  [303] Elle s'appelait Dsire.

  [304] Il la rpudia parce qu'elle tait toujours malade et
  inhabile  lui donner des enfants.

  [305] Charles n'eut pas toutes ces concubines en mme temps, mais
  successivement et  diffrentes poques. Bien qu'ginhard et les
  anciens historiens les appellent constamment des concubines, le
  P. Le Cointe prtend qu'on doit les considrer comme pouses
  lgitimes. (_Note de M. Teulet._)

D'aprs le plan d'ducation qu'il adopta pour ses enfants, les fils et
les filles furent instruits dans les tudes librales, que lui-mme
cultivait. Puis aussitt que l'ge des fils le permettait, il les
faisait exercer, selon la coutume des Francs,  l'quitation, au
maniement des armes et  la chasse. Quant aux filles, il voulut
non-seulement les prserver de l'oisivet, en leur faisant apprendre 
travailler la laine,  manier la quenouille et le fuseau, mais encore
les former  tous les sentiments honntes. De tous ses enfants, il ne
perdit, avant de mourir, que deux fils et une fille: Charles, qui
tait l'an, Ppin, auquel il avait donn le royaume d'Italie, et
Rotrude, la premire de ses filles, qu'il avait fiance  Constantin,
empereur des Grecs. Ppin en mourant laissa un fils nomm Bernhard, et
cinq filles, Adalhade, Atule, Gontrade, Berthrade et Thoderade. La
conduite du roi  leur gard fut une preuve clatante de sa bont, car
il voulut que le fils de Ppin succdt  son pre, et que les filles
fussent leves avec ses propres filles. Il ne supporta pas la perte
de ses fils et de sa fille avec toute la rsignation qu'on aurait pu
attendre de sa fermet d'me; la tendresse paternelle, qui le
distinguait galement, lui arracha des larmes abondantes, et mme
lorsqu'on lui annona la mort du pape Adrien, l'un des amis auxquels
il tait le plus attach, il ne pleura pas moins que s'il et perdu un
fils ou un frre chri. C'est qu'il tait vritablement n pour les
liaisons d'amiti: facile  les contracter, il les entretenait avec
la plus grande constance, et cultivait, avec une espce de religion,
l'affection de ceux qu'il s'tait unis par des liens de cette nature.
Il veillait avec tant de sollicitude  l'ducation de ses fils et de
ses filles, que, tant qu'il tait dans l'intrieur de son royaume,
jamais il ne prenait ses repas, jamais il ne voyageait sans eux: ses
fils l'accompagnaient  cheval; quant  ses filles, elles venaient
ensuite, et des satellites tirs de ses gardes taient chargs de
protger les derniers rangs de leur cortge. Elles taient fort
belles, et tendrement chries de leur pre. On est donc fort tonn
qu'il n'ait jamais voulu en marier aucune, soit  quelqu'un des
siens[306], soit  des trangers. Jusqu' sa mort, il les garda toutes
auprs de lui dans son palais, disant qu'il ne pouvait se passer de
leur socit. Aussi, quoiqu'il ft heureux sous les autres rapports,
prouva-t-il,  l'occasion de ses filles, la malignit de la
fortune[307]. Mais il dissimula ses chagrins, comme s'il ne se ft
jamais lev contre elles aucun soupon injurieux, et que le bruit ne
s'en ft pas rpandu.

  [306] Cependant, en 787, il consentit au mariage de Berthe avec
  Angilbert, l'un des officiers de son palais. (_Note de M.
  Teulet._)

  [307] Une grande licence rgnait  la cour de Charlemagne, et les
  historiens contemporains ont t forcs de reconnatre que, sous
  ce rapport, il donnait lui-mme un fort mauvais exemple. (_Note
  de M. Teulet._)
L'une de ses concubines lui avait donn un fils, nomm Ppin, dont
j'ai omis de faire mention en parlant de ses autres enfants: il
tait beau de visage, mais bossu. Du temps de la guerre contre les
Huns, pendant que le roi passait l'hiver en Bavire, ce jeune homme
simula une maladie, et avec quelques-uns des principaux d'entre les
Francs, qui l'avaient bloui du vain espoir de le mettre sur le
trne, il conspira contre son pre. La conspiration fut
dcouverte, les coupables punis; et Ppin, aprs avoir t ras,
demanda et obtint la permission d'embrasser la vie monastique dans
le monastre de Prum. Dj antrieurement, une grande conjuration
s'tait forme contre Charles dans la Germanie. Parmi ceux qui
l'avaient excite, les uns eurent les yeux crevs, les autres s'en
tirrent sains et saufs; mais tous furent punis de l'exil. Au
reste, pas un ne perdit la vie,  l'exception de trois des
conjurs, qui, ne voulant pas se laisser prendre, se dfendirent
les armes  la main, turent plusieurs soldats, et ne furent mis 
mort que parce qu'il ne fut pas possible de les rduire autrement.
On regarde la cruaut de la reine Fastrade comme la cause et
l'origine de ces conjurations; et si dans l'une comme dans l'autre
on s'attaqua directement au roi, c'est qu'en se prtant aux
cruauts de sa femme, il semblait s'tre prodigieusement cart de
sa bont et de sa douceur habituelle. Au reste, pendant toute sa
vie il sut si bien se concilier, au dedans comme au dehors, l'amour
et la bienveillance de tous, qu'on n'a jamais pu lui reprocher de
s'tre montr, mme dans la moindre circonstance, injustement
rigoureux.

Il aimait les trangers, et mettait tant de soin  les bien recevoir
que souvent leur nombre s'accrut au point de paratre une charge,
non-seulement pour le palais, mais mme pour le royaume. Quant  lui,
il avait l'me trop grande pour se trouver incommod d'un tel fardeau,
et il se croyait assez ddommag de tant d'inconvnients par les
louanges qu'on donnait  sa libralit et l'avantage d'une bonne
renomme.

Il tait gros et robuste de corps; sa taille tait leve, quoiqu'elle
n'excdt pas une juste proportion, car il est certain qu'elle n'avait
pas plus de sept fois la longueur de ses pieds. Il avait le sommet de
la tte arrondi, les yeux grands et vifs, le nez un peu long, de
beaux cheveux blancs, et la physionomie riante et agrable: aussi
rgnait-il dans toute sa personne, soit qu'il ft debout, soit qu'il
ft assis, un air de grandeur et de dignit; et quoiqu'il et le cou
gros et court et le ventre prominent, il tait d'ailleurs si bien
proportionn que ces dfauts ne s'apercevaient pas. Sa dmarche tait
ferme, et tout son extrieur prsentait quelque chose de mle; mais sa
voix claire ne convenait pas parfaitement  sa taille. Sa sant fut
constamment bonne, except pendant les quatre annes qui prcdrent
sa mort. Il eut alors de frquents accs de fivre; il finit mme par
boiter d'un pied. Dans ce temps de souffrance, il se traitait plutt 
sa fantaisie que d'aprs les conseils des mdecins, qui lui taient
devenus presque odieux, parce qu'ils lui dfendaient les rtis,
auxquels il tait habitu, pour l'astreindre  ne manger que des
viandes bouillies. Il se livrait assidment  l'quitation et au
plaisir de la chasse. C'tait chez lui un got national, car  peine
trouverait-on dans toute la terre un peuple qui pt rivaliser avec les
Francs dans ces deux exercices. Les bains d'eaux naturellement chaudes
lui plaisaient beaucoup. Passionn pour la natation, il y devint si
habile, que personne ne pouvait lui tre compar. C'est pour cela
qu'il fit btir un palais  Aix-la-Chapelle, et qu'il y demeura
constamment pendant les dernires annes de sa vie, jusqu' sa mort.
Il invitait  prendre le bain avec lui, non-seulement ses fils, mais
encore ses amis, les grands de sa cour et quelquefois mme les soldats
de sa garde; de sorte que souvent cent personnes et plus se baignaient
 la fois.

Son costume tait celui de sa nation, c'est--dire, le costume des
Francs. Il portait sur la peau une chemise de lin et des
hauts-de-chausses de la mme toffe; par-dessus, une tunique borde
d'une frange de soie; aux jambes, des bas serrs avec des bandelettes;
aux pieds, des brodequins. L'hiver, un justaucorps en peau de loutre
ou, de martre lui couvrait les paules et la poitrine. Par-dessus tout
cela il revtait une saie bleue, et il tait toujours ceint de son
pe, dont la poigne et le baudrier taient d'or ou d'argent.
Quelquefois il en portait une enrichie de pierreries, mais ce n'tait
que dans les ftes les plus solennelles, ou lorsqu'il avait  recevoir
les dputs de quelque nation trangre. Il n'aimait point les
costumes des autres peuples, quelque beaux qu'ils fussent, et jamais
il ne voulut en porter, si ce n'est toutefois  Rome, lorsqu' la
demande du pape Adrien d'abord, puis  la prire du pape Lon, son
successeur, il se laissa revtir de la longue tunique, de la chlamyde
et de la chaussure des Romains. Dans les grandes ftes, ses habits
taient brods d'or, et ses brodequins orns de pierres prcieuses;
une agrafe d'or retenait sa saie, et il marchait ceint d'un diadme
tincelant d'or et de pierreries; mais les autres jours son costume
tait simple, et diffrait peu de celui des gens du peuple.

Sa sobrit lui faisait viter tous les excs de table, surtout ceux
de la boisson; car il dtestait l'ivrognerie dans quelque homme que ce
ft, et  plus forte raison dans lui-mme et dans les siens. Mais il
ne lui tait pas tellement facile de s'abstenir de manger, qu'il ne se
plaignt souvent de l'incommodit que lui causaient les jenes. Il
tait fort rare qu'il donnt de grands festins, except aux
principales ftes, et alors il y invitait de nombreux convives. Son
repas ordinaire se composait de quatre mets, sans compter le rti, qui
lui tait ordinairement apport dans la broche par les chasseurs, et
dont il mangeait, avec plus de plaisir que de toute autre chose.
Pendant qu'il tait  table, il aimait  entendre un rcit ou une
lecture, et c'taient les histoires et les hauts faits des temps
passs qu'on lui lisait d'ordinaire. Il prenait aussi grand plaisir
aux ouvrages de saint Augustin, et principalement  celui qui a pour
titre: _De la Cit de Dieu_. Il tait si modr dans l'usage du vin et
de toute espce de boisson, qu'il buvait rarement plus de trois fois
dans tout un repas. En t, aprs le repas du milieu du jour, il
prenait quelques fruits, buvait un seul coup, et, quittant ses
vtements et ses brodequins, comme il le faisait pour la nuit, il se
reposait pendant deux ou trois heures. Quant au sommeil de la nuit, il
l'interrompait quatre ou cinq fois, non-seulement en se rveillant,
mais en quittant son lit. Pendant qu'il se chaussait et s'habillait,
il admettait ses amis; et si le comte du palais l'avertissait qu'un
procs ne pouvait tre termin que par sa dcision[308], il faisait
introduire sur-le-champ les parties intresses, prenait connaissance
de la cause, et rendait son jugement comme s'il et sig sur son
tribunal. Ce n'tait pas seulement ces sortes d'affaires qu'il
expdiait  ce moment, mais encore tout ce qu'il y avait  traiter ce
jour-l, et les ordres qu'il fallait donner  chacun de ses ministres.

  [308] C'tait les contestations de haute importance, _potentiores
  caus_, celles qui s'agitaient entre les vques, les abbs, les
  comtes et les autres grands de l'empire. (_Note de M. Teulet._)

Dou d'une loquence abondante et inpuisable, il exprimait avec
clart tout ce qu'il voulait dire. Peu content de savoir sa langue
maternelle, il s'appliqua aussi  l'tude des autres idiomes, et
particulirement du latin, qu'il apprit assez bien pour le parler
comme sa propre langue: quant au grec, il le comprenait mieux qu'il
ne le prononait. En somme, il parlait avec tant de facilit, qu'il
paraissait mme un peu causeur. Passionn pour les arts libraux, il
eut toujours en grande vnration et combla de toutes sortes
d'honneurs ceux qui les enseignaient. Le diacre Pierre de Pise, qui
tait alors dans sa vieillesse, lui donna des leons de grammaire. Il
eut pour matre dans les autres sciences un autre diacre, Albin,
surnomm Alcuin, n en Bretagne et d'origine saxonne, l'homme le plus
savant de son poque. Le roi consacra beaucoup de temps et de travail
 tudier avec lui la rhtorique, la dialectique, et surtout
l'astronomie. Il apprit le calcul, et mit tous ses soins  tudier le
cours des astres avec autant d'attention que de sagacit. Il essaya
aussi d'crire[309], et il avait toujours sous le chevet de son lit
des feuilles et des tablettes pour accoutumer sa main  tracer des
caractres lorsqu'il en avait le temps. Mais il russit peu dans ce
travail, qui n'tait plus de son ge et qu'il avait commenc trop
tard.

  [309] Ce passage d'ginhard a donn lieu  de nombreux
  commentaires. Il semble rsulter, des termes mmes du texte, que
  Charlemagne savait crire; mais il est probable qu'il ne put
  parvenir  acqurir cette fermet, cette lgance d'criture en
  usage de son temps, dont nous possdons encore aujourd'hui de
  nombreux modles. (_Note de M. Teulet._)

Il pratiqua dans toute sa puret et avec la plus grande ferveur la
religion chrtienne, dont les principes lui avaient t inculqus ds
l'enfance. C'est pourquoi il fit construire  Aix-la-Chapelle une
magnifique basilique qu'il orna d'or et d'argent, de candlabres, de
grilles et de portes d'airain massif, et pour laquelle il fit venir de
Rome et de Ravenne les marbres et les colonnes qu'on ne pouvait se
procurer ailleurs. Il frquentait assidment cette glise le soir, le
matin, et mme pendant la nuit, pour assister aux offices et au saint
sacrifice, tant que sa sant le lui permettait. Il veillait avec
sollicitude  ce que rien ne se ft qu'avec la plus grande dcence,
recommandant sans cesse aux gardiens de ne pas souffrir qu'on y portt
ou qu'on y laisst rien de malpropre ou d'indigne de la saintet du
lieu. Il la gratifia d'un grand nombre de vases d'or et d'argent, et
d'une telle quantit de vtements sacerdotaux, que, pour la
clbration du service divin, les portiers eux-mmes, qui sont les
derniers dans l'ordre ecclsiastique, n'avaient pas besoin de se vtir
de leurs habits particuliers pour exercer leur ministre. Il
introduisit de grandes amliorations dans les lectures et la
psalmodie, car lui-mme y tait fort habile, quoique jamais il ne lt
en public, et qu'il chantt seulement  voix basse et avec le reste
des assistants.

Toujours prt  secourir les pauvres, ce n'tait pas seulement dans
son pays et dans son royaume qu'il rpandait ces libralits gratuites
que les Grecs appellent aumnes: mais au del des mers, en Syrie, en
gypte, en Afrique,  Jrusalem,  Alexandrie,  Carthage, partout o
il savait que des chrtiens vivaient dans la pauvret, il compatissait
 leur misre, et il aimait  leur envoyer de l'argent. S'il
recherchait avec tant de soin l'amiti des rois d'outre-mer, c'tait
surtout pour procurer aux chrtiens vivant sous leur domination des
secours et du soulagement. Entre tous les lieux saints, il avait
surtout en grande vnration l'glise de l'aptre saint Pierre  Rome.
Il dpensa des sommes considrables pour les objets d'or et d'argent
et les pierres prcieuses dont il la gratifia. Les papes reurent
aussi de lui de riches et innombrables prsents, et pendant tout son
rgne il n'eut rien de plus  coeur que de rendre  la ville de Rome
son antique prpondrance. Il voulut que l'glise de Saint-Pierre ft
non-seulement dfendue et protge par lui, mais qu'au moyen de ses
dons elle surpasst en ornements et en richesses toutes les autres
glises; et cependant, malgr cette prdilection, pendant les
quarante-sept annes que dura son rgne, il ne put s'y rendre que
quatre fois[310] pour y faire ses prires et accomplir des voeux.

Son dernier voyage ne fut pas seulement dcid par ces motifs de
pit: le pape Lon, accabl d'outrages par les Romains, qui lui
avaient arrach les yeux et coup la langue, se vit forc d'implorer
sa protection. tant donc venu  Rome pour rtablir dans l'glise
l'ordre si profondment troubl, il y passa tout l'hiver. Ce fut alors
qu'il reut le titre d'empereur et d'auguste. Il tmoigna d'abord une
grande aversion pour cette dignit; car il affirmait que, malgr
l'importance de la fte, il ne serait pas entr ce jour-l dans
l'glise s'il avait pu prvoir les intentions du souverain pontife.
Toutefois, cet vnement excita la jalousie des empereurs
romains[311], qui s'en montrrent fort irrits; mais il n'opposa 
leurs mauvaises dispositions qu'une grande patience, et, grce  cette
magnanimit qui l'levait si fort au-dessus d'eux, il parvint, en leur
envoyant de frquentes ambassades et en leur donnant dans ses lettres
le nom de frres,  triompher de leur opinitret.

  [310] En 774, 781, 787 et 800. (_Note de M. Teulet._)

  [311] C'est--dire des empereurs grecs. (_Note de M. Teulet._)

Aprs avoir reu le titre d'empereur, Charles songea  rformer les
lois de son peuple, dans lesquelles il avait remarqu de nombreuses
imperfections. En effet, les Francs ont deux lois qui diffrent
beaucoup entre elles dans un grand nombre de points[312]. Il conut la
pense d'y ajouter ce qui leur manquait, d'en retrancher les
contradictions, et d'en corriger les vices et les mauvaises
applications. Mais ce projet n'aboutit qu' les augmenter d'un petit
nombre de capitulaires qui sont demeurs imparfaits. Cependant il
ordonna que toutes les lois non crites des peuples vivant sous sa
domination fussent recueillies et rdiges. Les pomes antiques et
barbares[313], dans lesquels les actions et les guerres des anciens
rois taient clbres, furent galement crits, par son ordre, pour
tre transmis  la postrit. Il fit encore commencer une grammaire de
sa langue nationale, et donna des noms tirs de cette langue  tous
les mois de l'anne, dont la nomenclature usite chez les Francs avait
t jusque-l moiti latine, moiti barbare. Il distingua les vents
par douze termes particuliers, tandis qu'avant lui on n'en avait pas
plus de quatre pour les dsigner. Les mois furent appels: Janvier,
Wintarmanoth; Fvrier, Hornung; Mars, Lentzinmanoth; Avril,
Ostarmanoth; Mai, Winnemanoth; Juin, Brachmanoth; Juillet,
Heuvimanoth; Aot, Aranmanoth; Septembre, Witumanoth; Octobre,
Windumemanoth; Novembre, Herbistmanoth; Dcembre, Heilagmanoth[314].

  [312] La loi Salique et la loi des Ripuaires. (_Note de M.
  Teulet._)

  [313] Ces pomes populaires, _vulgares cantilen_, _gentilitia
  carmina_, dont l'existence, bien antrieure au rgne de
  Charlemagne, est incontestable, se chantaient ordinairement
  durant les repas, comme le prouve ce curieux passage de la vie de
  S. Ludger (dans Pertz, tom. II, p. 412): Tandis qu'il tait 
  table avec ses disciples, on lui amena un aveugle, nomm Bernlef,
  fort aim du voisinage  cause de sa bonne humeur, et parce qu'il
  tait habile  chanter les gestes et les guerres des anciens
  rois. (_Note de M. Teulet._)

  [314] Les noms donns aux mois par Charlemagne ne furent pas
  invents par lui, car ils taient en usage bien antrieurement
  chez les divers peuples germains, et notamment chez les
  Anglo-Saxons. Ces noms de mois avaient une signification
  approprie aux diffrentes saisons de l'anne, comme on peut le
  voir par le tableau suivant:

  WINTARMANOTH, Janvier, _mois d'hiver_.--HORNUNG, Fvrier, _mois de
  boue_.--LENTZINMANOTH, Mars, _mois de printemps_.--OSTARMANOTH,
  Avril, _mois de Pques_.--WINNEMANOTH, Mai, _mois des
  dlices_.--BRACHMANOTH, Juin, _mois des
  dfrichements_.--HEUVIMANOTH, Juillet, _mois des
  foins_.--ARANMANOTH, Aot, _mois des moissons_.--WITUMANOTH,
  Septembre, _mois des vents_.--WINDUMEMANOTH, Octobre, _mois des
  vendanges_.--HERBISTMANOTH, Novembre, _mois
  d'automne_.--HEILAGMANOTH, dcembre, _mois saint_. (Note de M.
  Teulet.)

Sur la fin de sa vie, lorsque dj il se sentait accabl par la
maladie et la vieillesse, il fit venir Louis, roi d'Aquitaine, le seul
fils qui lui restt de son mariage avec Hildegarde. Ensuite il runit
dans une assemble solennelle tous les grands de l'empire, et, d'aprs
leur avis unanime, il l'associa au trne, le dclara hritier de la
dignit impriale, et, lui plaant le diadme sur la tte, le fit
proclamer empereur et auguste[315]. Cet acte fut accueilli avec une
grande faveur par toute l'assemble; il parut avoir t inspir par la
volont divine, dans l'intrt de l'tat, et il accrut encore la
puissance de Charles en frappant de terreur les nations trangres.
Ayant ensuite renvoy son fils en Aquitaine, lui-mme, malgr son
grand ge, partit, comme il le faisait habituellement, pour aller
chasser dans les environs de son palais d'Aix. Il employa  cet
exercice le reste de l'automne, et revint  Aix-la-Chapelle vers le
premier jour de novembre. Tandis qu'il passait l'hiver dans cette
ville, il fut, au mois de janvier, saisi d'une fivre violente qui le
contraignit  s'aliter. Recourant aussitt au remde qu'il employait
d'ordinaire pour combattre la fivre, il s'abstint de toute
nourriture, persuad que cette dite suffirait pour chasser ou tout au
moins pour adoucir la maladie; mais  la fivre vint se joindre cette
douleur de ct que les Grecs appellent pleursie. Nanmoins il
persvra dans son abstinence, en ne soutenant son corps que par des
boissons prises  de longs intervalles; et le septime jour depuis
qu'il s'tait mis au lit, aprs avoir reu la sainte communion, il
succomba, dans la soixante-douzime anne de son ge et la
quarante-septime de son rgne, le cinq des calendes de fvrier, vers
la troisime heure du jour[316].

    EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, traduite et annote par M. Teulet.

  [315] Au mois d'aot 813.

  [316] Vers neuf heures du matin, le samedi 28 janvier 814.


GUERRE CONTRE LES SAXONS.

  772-804.

Aucune guerre ne fut plus longue, plus acharne, plus laborieuse pour
le peuple franc, parce que les Saxons, comme presque toutes les
nations qui habitent la Germanie, naturellement sauvages, livrs au
culte des dmons et ennemis de la religion chrtienne, croyaient
pouvoir sans honte profaner et violer les lois divines et humaines. Il
y avait encore d'autres causes de nature  troubler la paix chaque
jour; en effet, nos frontires et les leurs sont presque partout
contigus dans un pays de plaines, et c'est par exception que, dans un
petit nombre de lieux, de vastes forts et de hautes montagnes
dlimitent d'une manire plus certaine le territoire des deux peuples:
aussi n'tait-ce de part et d'autre, sur toute la frontire, que
meurtres, incendies et rapines. Ces excs irritrent tellement les
Francs, qu'ils rsolurent, non plus d'user de reprsailles, mais de
faire aux Saxons une guerre dclare. Une fois commence, elle se
continua pendant trente-trois ans avec un gal acharnement de part et
d'autre, mais d'une manire plus funeste pour les Saxons que pour les
Francs. Cette guerre aurait pu tre termine plus tt, si la perfidie
des Saxons l'et permis. Il serait difficile de dire combien de fois
vaincus et suppliants, ils s'abandonnrent  la merci du roi et
jurrent d'obir  ses ordres; combien de fois ils livrrent sans
dlai les otages qu'on leur demandait[317] et reurent les gouverneurs
qui leur taient envoys; combien de fois mme ils semblrent
tellement dompts et abattus, qu'ils promirent d'abandonner le culte
des idoles pour se soumettre au joug de la religion chrtienne. Mais,
s'ils furent prompts  prendre de tels engagements, ils se montrrent
en mme temps si empresss de les rompre, qu'on ne saurait dire au
vrai lequel de ces deux penchants tait en eux le plus fort. En effet,
depuis le commencement de la guerre,  peine se passa-t-il une seule
anne qui ne ft signale par un de ces changements. Mais le grand
courage du roi, sa constance inbranlable dans les revers comme dans
la prosprit, ne se laissa jamais vaincre par leur mobilit, ni
rebuter dans l'excution de ses projets. Il ne souffrit jamais qu'ils
manquassent impunment  leur foi; jamais ils ne commirent de telles
perfidies sans qu'une arme, guide par lui ou par ses comtes, n'allt
en tirer vengeance et leur infliger un juste chtiment; jusqu' ce
qu'enfin, aprs avoir compltement vaincu et rduit en son pouvoir
tout ce qui s'opinitrait  rsister, il fit enlever, avec leurs
femmes et leurs enfants, dix mille de ceux qui habitaient les deux
rives de l'Elbe, et les rpartit  et l en mille endroits spars
de la Gaule et de la Germanie[318]. Une condition prescrite par le
roi et accepte par les Saxons mit fin  cette guerre qui durait
depuis tant d'annes. Il fut convenu qu'abandonnant le culte des
dmons et renonant aux crmonies de leurs pres, ils embrasseraient
la foi chrtienne, en recevraient les divins sacrements, et se
runiraient aux Francs pour ne plus former qu'un seul peuple.

    EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet.

  [317] C'taient des enfants que Charlemagne confiait aux
  monastres pour les faire lever dans la religion chrtienne, et
  les envoyer ensuite prcher l'vangile dans leur pays. Tel fut
  Ebbo, archevque de Reims, l'aptre du Danemark. (_Note de M.
  Teulet._)

  [318] En 804.


GUERRE CONTRE LES AVARES.

  791-799.

Alors commena la guerre la plus importante que Charles ait
entreprise, si l'on excepte celle des Saxons, c'est--dire la guerre
contre les Avares, autrement dits les Huns. Il les attaqua avec plus
de vigueur et avec des forces plus considrables qu'aucun autre
peuple. Cependant il ne dirigea en personne qu'une seule expdition
dans la Pannonie (les Huns habitaient alors cette contre): il confia
le soin des autres  son fils Ppin,  des gouverneurs de provinces, 
des comtes ou  des lieutenants. Malgr l'nergie qu'ils dployrent,
cette guerre ne fut termine qu'au bout de huit ans. La dpopulation
complte de la Pannonie, dans laquelle il n'est pas rest un seul
habitant, la solitude du lieu o s'levait la demeure royale du
Chagan[319], lieu qui n'offre pas aujourd'hui trace d'habitation
humaine, attestent combien il y eut de combats livrs et de sang
rpandu. Toute la noblesse des Huns prit dans cette guerre, toute
leur influence y fut anantie. Tout l'argent et les trsors qu'ils
avaient entasss depuis si longtemps furent pills. De mmoire
d'homme, les Francs n'avaient pas encore soutenu de guerre qui les et
enrichis davantage et combls de plus de dpouilles. Jusqu'alors ils
avaient toujours pass pour un peuple assez pauvre: mais ils
trouvrent tant d'or et d'argent dans la demeure du Chagan, ils
s'enrichirent dans les combats d'un butin si prcieux, qu'on est fond
 croire qu'ils enlevrent avec justice aux Huns ce que les Huns
avaient injustement enlev aux autres nations. Les Francs ne perdirent
dans cette guerre que deux de leurs chefs: Hric, duc de Frioul, qui
succomba en Liburnie, prs de Tersatz, ville maritime, dans une
embuscade dresse par les assigs; et Grold, duc de Bavire, qui fut
tu en Pannonie, on ne sait par qui, avec deux hommes qui
l'accompagnaient, au moment o il disposait son arme pour combattre
les Huns, et lorsqu'il allait  cheval exhorter chacun  bien faire.
Du reste, les Francs n'eurent pour ainsi dire aucune autre perte 
dplorer dans cette guerre, qui eut le plus heureux succs, bien que
son importance en et prolong la dure.

    EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet.

  [319] Ce titre s'est conserv jusqu' nos jours dans la langue
  turque pour dsigner les princes tartars, _Khcn_, _Kan_. (_Note
  de M. Teulet._)


CHARLEMAGNE PREND PAVIE.

  774.

Aprs la mort du victorieux Ppin, les Lombards inquitrent Rome de
nouveau. L'invincible Charles, quoique fort occup ailleurs, revint
rapidement en Italie et soumit les Lombards, soit en leur livrant de
terribles combats, soit en les forant  se rendre d'eux-mmes 
discrtion; et pour s'assurer qu'ils ne secoueraient jamais le joug
des Franks et ne recommenceraient pas leurs attaques contre le
patrimoine de saint Pierre, il pousa la fille de leur roi, Didier.
Quelque temps aprs, et sur l'avis des plus saints prtres, il rpudia
cette princesse, toujours malade et inhabile  lui donner des enfants.
Didier, irrit, fit embrasser sa cause  ses compatriotes, et se lia
par les serments; il s'enferma dans Pavie, et leva l'tendard de la
rvolte contre l'invincible Charles. Ce prince, l'ayant appris, marcha
rapidement contre l'Italie[320]. Quelques annes auparavant, un des
grands du royaume, nomm Ogger, ayant encouru la colre du terrible
Charles, avait cherch un refuge auprs de Didier. Quand ils apprirent
tous les deux que le redoutable roi arrivait, ils montrent sur une
tour trs-leve, d'o ils pouvaient le voir venir de loin et de tous
cts. Ils aperurent d'abord des quipages de guerre plus
considrables que ceux des armes de Darius et de Jules Csar. Et
Didier dit  Ogger: Charles n'est-il pas avec cette grande arme? Et
Ogger rpondit: non. Le Lombard voyant ensuite une troupe immense de
soldats rassembls de tous les points de notre vaste empire, dit 
Ogger: Certes, Charles s'avance triomphant au milieu de cette
multitude. Non, pas encore, et il ne paratra pas de si tt, rpliqua
Ogger. Que pourrons-nous donc faire, reprit Didier, qui commenait 
s'inquiter, s'il vient accompagn d'un plus grand nombre de
guerriers? Vous verrez comment il viendra, rpondit Ogger; mais ce qui
nous arrivera, je l'ignore. Pendant qu'ils parlaient parut le corps
des gardes, qui jamais ne connat de repos. A cette vue, le Lombard,
effray, s'crie: Pour le coup, c'est Charles! Non, dit Ogger, pas
encore. A la suite, marchaient les vques, les abbs, les clercs de
la chapelle royale et leur cortge. Didier ne pouvant plus supporter
la lumire du jour, ni braver la mort, crie en pleurant: Descendons et
cachons-nous au fond de la terre, loin de la face et de la fureur d'un
si terrible ennemi! Ogger, tout tremblant, qui savait par exprience
quelles taient la puissance et les forces de Charles, car il l'avait
appris par une longue habitude dans des temps meilleurs, dit alors:
Quand vous verrez les moissons s'agiter d'effroi dans les champs, le
sombre P et le Tsin inonder les murs de la ville de leurs flots
noircis par le fer, alors vous pourrez croire  la venue de Charles.
Il n'avait pas achev de parler qu'on commena de voir au couchant
comme un nuage tnbreux, soulev par le vent de nord-ouest, qui
changea le jour le plus clair en ombres terribles. Puis, Charles
approchant un peu plus, l'clat des armes fit luire pour les gens
enferms dans la ville un jour plus sombre qu'aucune nuit. Alors parut
Charles, cet homme de fer, la tte couverte d'un casque de fer, les
mains garnies de gantelets de fer, sa poitrine de fer et ses paules
de marbre dfendues par une cuirasse de fer, la main gauche arme
d'une lance de fer, qu'il tenait leve en l'air, et sa main droite
tait toujours tendue sur son invincible pe. Le dessus de ses
cuisses, que les autres guerriers, pour monter  cheval plus
facilement, dgarnissaient mme de courroies, tait entour de lames
de fer. Que dirai-je de ses bottines? Comme celles de tous ses
soldats, elles taient garnies de fer. Sur son bouclier on ne voyait
que du fer. Son cheval avait la couleur et la force du fer. Tous ceux
qui prcdaient le roi, tous ceux qui marchaient  ses cts, tous
ceux qui le suivaient, toute l'arme, avaient des armures semblables,
selon les ressources de chacun. Le fer couvrait les champs et les
routes. Les pointes du fer renvoyaient les rayons du soleil. Ce fer si
dur tait port par un peuple plus dur encore. L'clat du fer rpandit
la terreur dans le peuple de Pavie: Que de fer! hlas, que de fer!
s'criaient confusment les citoyens. La solidit des murs et des
jeunes gens s'branla de peur  la vue du fer, et le fer anantit la
sagesse des vieillards. Ce que moi, pauvre crivain bgayant et
dent, j'ai essay de peindre dans une longue description, Ogger
l'aperut d'un coup d'oeil rapide, et dit  Didier: Voici celui que
vous avez cherch avec tant de peine, et en disant cela il tomba
presque mort.

  [320] Le rcit pique qui suit est regard avec raison par
  quelques critiques comme la traduction latine du quelque chant
  tudesque.

Comme ce mme jour, les citoyens, soit par folie, soit par quelque
espoir de pouvoir rsister, ne voulurent pas laisser entrer Charles
dans leur ville, ce prince, plein d'expdients, dit aux siens: Il faut
faire aujourd'hui quelque chose d'extraordinaire pour qu'on ne nous
accuse pas d'avoir pass la journe  ne rien faire. Construisons
rapidement une chapelle o nous puissions assister au service divin,
si la ville ne nous ouvre ses portes. A peine eut-il parl, que les
ouvriers, qui le suivaient partout, se dispersant de tous cts,
rassemblrent et apportrent chaux, pierres, bois et divers matriaux.
Depuis la quatrime heure du jour et avant que la douzime ft
termine, ils levrent, avec l'aide des soldats, une glise, dont les
murs, les toits, les lambris et les peintures taient tels, que
quiconque l'et vue aurait pens qu'elle n'avait pu tre construite en
moins d'une anne. Ds le lendemain quelques-uns des citoyens
voulaient se rendre, d'autres persistaient au contraire  se dfendre,
ou, pour dire vrai,  se tenir renferms dans leurs murs; mais
Charles soumit et prit la ville sans effusion de sang, et par sa seule
adresse.

    LEMOINE DE SAINT-GALL, _Des Faits et gestes de Charlemagne_, liv. II.

   Le moine de Saint-Gall, auteur de l'ouvrage que nous venons de
   citer, l'crivit  la prire de l'empereur Charles le Chauve, en
   884, et d'aprs les souvenirs de divers personnages qui avaient
   connu Charlemagne et Louis le Dbonnaire. Les Faits et gestes de
   Charlemagne sont un recueil d'anecdotes, de traditions et de
   lgendes, composant une trs-prcieuse peinture de moeurs. On croit
   que ce moine s'appelait Notker le Bgue.


BATAILLE DE RONCEVAUX.

  778.

Tandis que la guerre contre les Saxons se continuait assidment et
presque sans relche, le roi, qui avait rparti des troupes sur les
points favorables de la frontire, marche contre l'Espagne  la tte
de toutes les forces qu'il peut rassembler, franchit les gorges des
Pyrnes, reoit la soumission de toutes les villes et de tous les
chteaux devant lesquels il se prsente, et ramne son arme sans
avoir prouv aucune perte, si ce n'est toutefois qu'au sommet des
Pyrnes il eut  souffrir un peu de la perfidie des Gascons. Tandis
que l'arme des Franks, engage dans un troit dfil, tait oblige,
par la nature du terrain, de marcher sur une ligne longue et
resserre, les Gascons qui s'taient embusqus sur la crte de la
montagne (car l'paisseur des forts dont ces lieux sont couverts
favorise les embuscades) descendent et se prcipitent tout  coup sur
la queue des bagages et sur les troupes d'arrire-garde, charges de
couvrir tout ce qui prcdait: ils les culbutent au fond de la
valle[321]. Ce fut l que s'engagea un combat opinitre, dans lequel
tous les Franks prirent jusqu'au dernier. Les Gascons, aprs avoir
pill les bagages, profitrent de la nuit, qui tait survenue, pour se
disperser rapidement. Ils durent en cette rencontre tout leur succs 
la lgret de leurs armes et  la disposition des lieux o se passa
l'action; les Franks, au contraire, pesamment arms, et placs dans
une situation dfavorable, luttrent avec trop de dsavantage.
Eggihard, matre d'htel du roi, Anselme, comte du palais, et
Roland[322], prfet des Marches de Bretagne, prirent dans ce
combat[323]. Il n'y eut pas moyen dans le moment de tirer vengeance de
cet chec; car, aprs ce coup de main, l'ennemi se dispersa si bien,
qu'on ne put recueillir aucun renseignement sur les lieux o il aurait
fallu le chercher.

    EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet.

  [321] La valle de Roncevaux, _Roscida vallis_, en Navarre, entre
  Pampelune et Saint-Jean-Pied-de-Port.

  [322] Ce passage est le seul, parmi les historiens, o il soit
  fait mention du clbre Roland, qui joue un si grand rle dans
  les popes carlovingiennes.

  [323] Les noms de ceux qui prirent tant connus, je me suis
  dispens de les dire, crit l'Astronome, dans sa vie de Louis le
  Dbonnaire. Une telle phrase suppose que la popularit de la
  bataille et des preux qui y furent tus tait dj
  trs-considrable, plus que ne semble le faire croire la phrase
  assez concise d'ginhard. (L. D.)

MME SUJET.

Cette anne, le roi, cdant aux conseils du Sarrasin Ibn-al-Arabi, et
conduit par un espoir fond de s'emparer de quelques villes en
Espagne, rassembla ses troupes, et se mit en marche. Il franchit dans
le pays des Gascons la cime des Pyrnes, attaqua d'abord Pampelune
dans la Navarre, et reut la soumission de cette ville. Ensuite il
passa l'bre  gu, s'approcha de Saragosse, qui est la principale
ville de cette contre, et aprs avoir reu d'Ibn-al-Arabi,
d'Abithener et d'autres chefs sarrasins, les otages qu'ils lui
offrirent, il revint  Pampelune. Pour mettre cette ville dans
l'impuissance de se rvolter, il en rasa les murailles, et, rsolu de
revenir dans ses tats, il s'engagea dans les gorges des Pyrnes. Les
Gascons, qui s'taient placs en embuscade sur le point le plus lev
de la montagne, attaqurent l'arrire-garde et jetrent la plus grande
confusion dans toute l'arme. Les Franks, tout en ayant sur les
Gascons la supriorit des armes et du courage, furent dfaits, 
cause du dsavantage des lieux et du genre de combat qu'ils furent
obligs de soutenir. La plupart des officiers du palais, auxquels le
roi avait donn le commandement de ses troupes, prirent dans cette
action; les bagages furent pills, et l'ennemi, favoris par la
connaissance qu'il avait des lieux, se dispersa aussitt. Ce cruel
revers effaa presque entirement dans le coeur du roi la joie des
succs qu'il avait obtenus en Espagne.

    EGINHARD, _Annales des Franks_, trad. par M. Teulet.


LA BATAILLE DE RONCEVAUX ET LA MORT DE ROLAND.

   L'admirable rcit qui va suivre est extrait et traduit du pome
   attribu  Throulde, et intitul: _La Chanson de Roland_[324].
   Nous avons cru devoir faire prcder et suivre l'pisode que nous
   donnons ici d'une courte analyse du pome.

   Marsille, roi sarrasin de Saragosse, se dcide en envoyer des
   ambassadeurs auprs de Charlemagne pour lui demander la paix. A son
   tour, Charlemagne envoie Ganelon auprs de Marsille pour traiter de
   la paix. Ganelon se laisse corrompre par Marsille, et s'engage 
   trahir Charlemagne, pour se venger de Roland; il dcidera
   l'empereur  partir d'Espagne et  laisser Roland 
   l'arrire-garde, o l'arme de Marsille pourra l'accabler  loisir.

   Charg de prsents, le tratre Ganelon revient au camp de
   Charlemagne; il annonce la soumission de Marsille. Charlemagne,
   tromp, lve son camp, et se met en route pour rentrer en France.
   Roland, par le conseil de Ganelon, est laiss  l'arrire-garde;
   l'avant-garde se met en marche, et s'engage dans les dfils.

   Les montagnes sont hautes et les valles tnbreuses, les rochers
   noirs, les dfils sinistres. Les Franais eurent grand'peine tout
   le jour; de quinze lieues on entendait leur rumeur, pendant qu'ils
   approchaient de la grande terre[325]. Ils virent la Gascogne, la
   terre de leur seigneur; alors ils se rappellent leurs fiefs, et
   leurs honneurs, et les demoiselles, et les nobles pouses; il n'est
   celui qui de piti ne pleure. Plus qu'aucun autre, Charlemagne est
   anxieux d'avoir laiss son neveu dans les dfils d'Espagne; il est
   saisi de piti; il ne peut s'empcher de pleurer.

   Pendant ce temps, Marsille rassemble 400,000 hommes, barons, comtes
   et mirs, et s'avance contre l'arrire-garde de Charlemagne.
   Olivier mont sur un grand pin voit s'approcher les paens:

   Il avertit Roland, et l'engage  sonner de son olifant: Olivier
   dit: Les paens sont nombreux, de nos Franais il me semble y
   avoir bien peu; compagnon Roland, sonnez dans votre cor, Charles
   l'entendra et fera retourner l'arme. Roland refuse de sonner. Ne
   plaise au seigneur Dieu que mes parents pour moi soient blms et
   que douce France tombe ainsi en abaissement. Mais je frapperai de
   Durandal[326] assez, ma bonne pe que j'ai ceinte au ct; vous en
   verrez tout l'acier ensanglant. Les flons paens se sont
   assembls pour leur perte, je vous le dis, tous sont livrs  la
   mort.

  [324] M. Gnin a publi, en 1850, une bonne dition de La
  _Chanson de Roland_, 1 vol. in-8.

  [325] La France.

  [326] _Dur en da_, dur en donne, selon la chronique du faux
  Turpin.

   A l'approche des ennemis, l'archevque Turpin bnit les Franais.
   La bataille s'engage.

_La bataille de Roncevaux._

La bataille est merveilleuse et terrible; Olivier et Roland y frappent
fort et ferme! L'archevque Turpin y rend plus de mille coups! les
douze pairs n'y sont point en retard; les Franais y frappent tous les
uns comme les autres; les paens meurent par milliers et par cents;
qui ne s'enfuit n'chappe pas  la mort; qu'il le veuille ou non,
chacun y laisse sa vie! Les Franais y perdent leurs meilleurs
garons, qui ne reverront ni leur pre, ni leurs parents, ni
Charlemagne, qui les attend au-del des dfils!


En France il y a de prodigieuses temptes; il y a des tourbillons de
tonnerre et de vent, pluies et grsil dmesurment; la foudre tombe et
menu et souvent; tremblement de terre il y a vraiment; de Saint-Michel
de Paris jusques  Sens, de Besanon jusqu'au port de Guitsand[327],
il n'est de logis dont les murs ne crvent!  midi il fait de grandes
tnbres; il n'y a de clart que si le ciel se fend! Personne ne le
voit qui ne s'pouvante! plusieurs disent: C'est le dfinement, c'est
la fin du monde qui arrive. Ils ne le savent, et ne disent pas vrai:
c'est le grand deuil pour la mort de Roland!

  [327] Wissant, prs de Boulogne, qui tait alors un port
  frquent.

Les Franais ont frapp avec coeur et vigueur! paens sont morts 
milliers et en foule. Sur cent mille il ne peut en chapper deux! ,
dit Roland, nos hommes sont braves, homme sous le ciel n'en a de
meilleurs! il est crit dans la Geste des Francs[328] que notre
empereur a les braves. Roland et Olivier parcourent le camp pour
encourager les leurs; tous pleurent des larmes de deuil et de
tendresse pour leurs parents, qu'ils aiment de tout coeur.

  [328] Gesta Francorum.

Le roi Marsille avec sa grande arme les attaque. Il s'avance par une
valle avec sa grande arme, qu'il a rassemble; il l'a partage en
trente escadrons, dont brillent les heaumes[329] orns d'or et de
pierres prcieuses, et les cus[330] et les cuirasses franges. Sept
mille clairons y sonnent la marche; grand est le bruit par toute la
contre.

  [329] Casques.

  [330] Boucliers.


, dit Roland, Olivier, mon compagnon, mon frre, Ganelon le tratre
a jur notre mort; sa trahison ne peut tre cache, l'empereur en
tirera une clatante vengeance! nous aurons une bataille forte et
dure, jamais on ne vit telle assemble! J'y frapperai de Durandal mon
pe, et vous, compagnon, frappez de Hauteclaire! En tant de bons
lieux nous les avons portes, avec elles tant de batailles nous avons
acheves, mauvaise chanson n'en doit tre chante!

    En avant!


Marsille voit de sa gent le martyre, aussi fait-il sonner ses cors et
ses trompettes; puis il chevauche avec sa grande arme rassemble.
Devant chevauche un Sarrasin, Abisme; c'est le plus mchant de toute
cette bande: il est souill de crimes et de flonies; il ne croit pas
en Dieu le fils de sainte Marie; il est noir comme poix qui est
fondue; il aime plus la trahison et le meurtre que tout l'or de la
Galice! jamais nul homme ne le vit jouer ni rire. Cependant il est
plein de courage et d'orgueil; pour cela il est le favori du flon roi
Marsille; il porte le dragon o l'arme se rallie. L'archevque Turpin
ne l'aimera jamais; sitt qu'il le voit, il dsire le frapper; bien
tranquillement il se dit  lui-mme: Ce Sarrasin me semble bien
hrtique: il est bon que je l'aille occire; jamais je n'aimai couard
ni couardise.


L'Archevque commence la bataille sur le cheval qu'il ravit 
Grossaille, qui tait au roi qu'il tua en Danemark. Le destrier est
agile et rapide; il a les pieds bien faits et les jambes plates, la
cuisse courte et la croupe bien large, les flancs allongs et l'chine
bien haute, la queue blanche et la crinire jaune, petite oreille, la
tte toute fauve; il n'y a bte qu'on puisse lui comparer.
L'Archevque l'peronne bravement; il ne veut pas manquer d'assaillir
Abisme; il va le frapper sur son cu d'mir, couvert de pierreries,
d'amthystes et de topazes, et d'escarboucles qui brillent. Turpin le
frappe et ne l'pargne pas; aprs son coup, l'cu ne vaut pas un
denier; il traverse le corps du paen de part en part et le jette mort
en belle place. Et les Franais de dire: Voil un vaillant trait! par
l'Archevque la croix est bien dfendue.


Quand les Franais voient qu'il y a tant de paens, et que de tous
cts les champs en sont couverts, ils prient Olivier et Roland, et
les douze pairs, de les protger. Turpin leur dit alors: Seigneurs
barons, n'ayez pas de mauvaise pense! Pour Dieu! je vous en prie, ne
lchez pas pied, que les honntes gens ne chantent pas mauvaise
chanson sur nous. Il faut mieux que nous mourions en combattant! Cela
nous est promis, nous mourrons ici. Pass ce jour nous ne serons plus
vivants; mais d'une chose je vous suis bien garant: c'est que le saint
paradis vous est ouvert, o vous serez assis avec les bienheureux. A
ce mot, les Franais se rjouissent, et tous crient: _Monjoie!_


Il y eut un Sarrasin de Saragosse, seigneur d'une moiti de cette
ville: c'est Climborin, qui n'tait pas homme de bien. C'est lui qui
reut le serment du comte Ganelon, par amiti l'embrassa sur la bouche
et lui donna son pe et son escarboucle. Il mettra  honte la grande
terre, dit-il, et enlevera la couronne  l'empereur. Sur son cheval,
qu'il appelle Barbamouche, il est plus lger qu'pervier ou
hirondelle; il l'peronne fortement, lui lche la bride, et va frapper
Angelier de Gascogne. Ni son cu ni sa cuirasse ne le peuvent
garantir; le paen lui met dans le corps la pointe de son pieu,
pousse ferme, le traverse d'outre en outre, et  pleine lame le
retourne mort sur le sol; puis il s'crie: Ils sont bons  confondre!
Frappez, paens, pour rompre la presse! Et les Franais de dire:
Quelle perte que celle de ce brave!


Le comte Roland appelle Olivier: Sire compagnon, lui dit-il, dj
Angelier est mort; nous n'avions pas de plus vaillant chevalier.
Olivier lui rpond: Que Dieu me donne de le venger! Il pique son
cheval de ses perons d'or pur, tient Hauteclaire, dont l'acier est
sanglant, de tout son courage va frapper le paen, brandit son coup,
et le Sarrasin tombe. Les diables emportent son me. Puis Olivier
occit le duc Alphaen, et tranche la tte  Escababiz; il dsaronne
sept Arabes: ceux l ne seront plus bons pour le service! , dit
Roland, mon compagnon est en colre; c'est pour s'galer  moi qu'il
frappe ainsi; c'est pour de tels coups que Charles nous estime. Puis
il crie de toute sa voix: Frappez-y, chevaliers!


D'autre part est un paen, Valdabrun; il leva le roi Marsille; il est
seigneur sur mer de 400 dromons; il n'est matelot qui rclame un autre
nom que le sien. Il prit jadis Jrusalem par trahison, viola le temple
de Salomon, et tua le patriarche devant les fonts. Il reut aussi le
serment de Ganelon, et lui donna son pe et 1,000 mangons. Sur son
cheval, qu'il appelle Gramimond, il est plus lger qu'un faucon. Il le
pique de ses perons aigus, et s'en vient frapper le duc Sanche; il
brise son cu, dchire son haubert, lui plante dans le corps la
banderole de son gonfanon, et  pleine lance le jette mort  bas des
arons: Frappez, paens! crie-t-il, car nous les vaincrons
trs-bien! Et les Franais de dire: Quelle perte que celle de ce
brave!


Le comte Roland, quand il vit Sanche mort, vous devinez la grande
douleur qu'il en eut. Il pique son cheval, court  lui  toute force,
tient Durandal, qui vaut mieux qu'or fin, va le frapper bravement,
tant qu'il peut, sur son casque damasquin d'or, pourfend la tte, la
cuirasse et le corps, et la bonne selle ouvrage d'or, et le dos du
cheval jusqu'au fond, et les tue tous deux; qui l'en blme ou le loue.
Les paens de dire: Ce coup est fatal. Roland rpond: Je ne puis
aimer les vtres; devers vous est l'orgueil et le tort.


Il y a un Africain venu d'Afrique; c'est Malcroyant, le fils du roi
Malcud; tous ses harnais sont d'or battu; il luit au soleil parmi tous
les autres; son cheval s'appelle Saut-Perdu; nulle bte ne peut
courir plus vite que lui. Malcroyant va frapper Ansis sur l'cu, dont
il tranche le vermeil et l'azur; il rompt les mailles de son haubert
et lui met dans le corps et le fer et le bois de sa lance. Le comte
est mort, ses jours sont finis. Et les Franais de dire: Malheureux
baron!


Sur le champ de bataille est l'archevque Turpin; jamais pareil
tonsur ne chanta la messe, qui de son corps fit de telles prouesses;
il dit au paen: Que Dieu te rende tout ce mal; tu viens d'en tuer un
que mon coeur regrette! Il pousse son bon cheval, frappe sur l'cu de
Tolde, et l'abat mort sur l'herbe verte.


D'un autre ct est un paen, Grandogne, fils de Capuel, le roi de
Cappadoce, sur un cheval qu'il appelle Marinore; il est plus lger que
n'est oiseau qui vole; il lche la bride, le pique des perons, et va
frapper Grin de toute sa force, brise l'cu vermeil qui lui pendait
au cou, ouvre sa cuirasse, et lui entre dans le corps sa banderole
bleue, et l'abat mort au pied d'un haut rocher. Il tue encore son
compagnon Grer, et Brenger, et Guyon de Saint-Antoine, puis va
frapper un riche duc, Austore, qui possde Valence et Envers sur le
Rhne; il l'abat mort; les paens en ont grande joie. Et les Franais
de dire: Quel dchet des ntres!


Le comte Roland tient son pe sanglante; il a bien entendu que les
Franais se dsesprent; il a tant de douleur que le coeur lui fend.
Il dit au paen: Que Dieu te renvoie tout ce mal, car tu viens de
tuer un homme que je veux te faire payer cher; il pique son cheval,
qui court de toute force. Qui va le payer! Les voil en prsence.


Grandogne tait vaillant et brave combattant; en son chemin il
rencontre Roland; il ne l'avait jamais vu, il le reconnat cependant 
son fier visage,  la beaut de son corps,  son regard et  sa
contenance. Il ne peut s'empcher d'avoir peur; il voudrait s'enfuir,
mais il ne le peut. Le comte le frappe si vertement que jusqu'au nez
il fend le casque, tranche le nez et la bouche et les dents, tout le
corps et l'haubert, et la selle d'argent, et l'pe s'enfonce encore
profondment dans le dos du cheval; tous les deux sont tus sans
remde, et ceux d'Espagne s'en dsolent piteusement. Et les Franais
de dire: Il frappe bien, notre dfenseur!


La bataille est merveilleuse et grande; les Franais y frappent de
leurs pieux d'acier bruni. On y voyait grande douleur de gens, hommes
morts, blesss et sanglants; l'un gisant sur l'autre, sur le dos ou
sur la face. Les Sarrasins ne peuvent plus tenir; qu'ils le veuillent
ou non, on les fait dguerpir, et les Franais les chassent de vive
force.

    En avant!


La bataille est merveilleuse et rapide. Les Franais combattent avec
vigueur et colre, tranchent les poings, les ctes, les chines et les
vtements jusques aux chairs vives; sur l'herbe verte le sang clair
dcoule. Grande terre, Mahomet te maudit; sur toute nation la tienne
est hardie! Il n'est Sarrasin qui ne crie: Marsille! chevauche, roi,
nous avons besoin d'aide!


Le comte Roland dit  Olivier: Sire compagnon, si vous voulez le
permettre, l'Archevque est trs-bon chevalier! Il n'en est pas de
meilleur en terre ni sous le ciel; il sait bien frapper et de la lance
et de l'pieu. Olivier rpond: Allons donc l'aider. A ces mots, les
Franais recommencent. Durs sont les coups, et le combat est vif; il
y a grand carnage de chrtiens. Qui et vu Roland et Olivier de leurs
pes frapper et combattre, aurait pu garder le souvenir de rudes
soldats. L'Archevque frappe de son pieu. Ceux qu'ils ont tu, on les
peut bien compter; le nombre est crit dans les histoires; c'est, dit
la Geste, plus de quatre milliers.


Les quatre premires charges ont russi aux Franais; mais le
cinquime choc leur est dsastreux. Tous les chevaliers franais sont
occis, except soixante que Dieu y a pargns et qui se vendront cher
avant que de mourir.

    En avant!


Le comte Roland voit la grande perte des siens; il appelle son
compagnon Olivier: Beau cher compagnon, lui dit-il, par Dieu, qui
vous protge, voyez tous ces bons soldats gisants par terre. Nous
pouvons plaindre douce France, la belle, qui perd de tels barons! Eh!
roi notre ami, que n'tes-vous ici? Frre Olivier, que pouvons-nous
faire? Comment lui ferons-nous savoir des nouvelles? Olivier dit: Je
ne sais comment le qurir; mieux vaux la mort que la honte.

    En avant!


, dit Roland, je cornerai l'olifant, et Charles, qui passe les
dfils l'entendra; je vous garantis que les Franais vont
revenir.--Ah! dit Olivier, ce serait grande honte  rpandre sur
tous vos parents, et cette honte durerait toute leur vie. Quand je
vous dis de corner, vous n'en ftes rien; vous ne le ferez pas
maintenant par mon conseil; et si vous cornez, ce ne sera pas
hardiment; dj vous avez les deux bras sanglants.--C'est vrai, dit
Roland, mais j'ai donn de fameux coups!

    En avant!


, dit Roland: la partie est trop forte; je cornerai, et le roi
Charles l'entendra. Olivier reprit: Ce ne serait pas brave! quand je
vous le dis, compagnon, vous ne daigntes pas m'couter. Si le roi et
t ici, nous n'aurions pas eu ce dommage. Ceux qui sont l n'en
doivent avoir blme. Il dit encore: Par cette mienne barbe, si je
puis revoir ma gentille soeur Aude, jamais vous ne serez couch entre
ses bras!

    En avant!


, dit Roland, pourquoi me gardez-vous rancune? Et Olivier rpond:
Compagnon, c'est votre ouvrage; car courage raisonnable n'est pas
folie, et modration vaut mieux qu'orgueil: ces Franais sont morts 
cause de votre imprudence, et de nous Charles n'aura jamais plus de
service. Si vous m'aviez cru, notre seigneur arrivait, nous aurions
gagn cette bataille, et le roi Marsille serait pris ou mort. Votre
prouesse, Roland, a tourn contre nous. Charles le Grand n'aura plus
d'aide de nous, et pareil homme ne sera plus jusqu'au jugement
dernier. Vous mourrez ici, et la France en sera honnie; aujourd'hui
vous manque sa loyale compagnie; avant le soir la perte sera grande.

    En avant!


L'Archevque les entend disputer; il pique son cheval de ses perons
d'or pur, vient prs d'eux, et se met  les reprendre: Sire Roland et
vous sire Olivier, pour Dieu, je vous prie, ne vous disputez pas!
Sonner du corps ne nous servirait  rien; mais cependant il est bon
que le roi vienne: il nous pourra venger. Ceux d'Espagne n'y doivent
pas retourner. Quand nos Franais arriveront, ils nous trouveront
morts et hachs; ils nous mettront dans des bires, sur des mulets,
nous donneront des larmes de deuil et de compassion, et nous
enseveliront dans les cimetires des monastres, et les loups, ni les
porcs, ni les chiens ne nous mangeront. Roland rpond: Sire, vous
parlez trs-bien.

    En avant!


Roland met l'olifant  sa bouche, l'embouche bien, et le sonne de
toute sa puissance. Dans ces hautes montagnes, le bruit du cor se
prolonge. Trente grandes lieues l'entendirent rsonner.

Charles l'entend et tous ses compagnons. , dit le roi, nos gens
livrent bataille. Mais Ganelon lui rpondit  l'encontre: Si un
autre le disait, a semblerait un grand mensonge.

    En avant!


Le comte Roland sonne son olifant avec tant de peine, d'effort et de
douleur qu'un sang clair sort de sa bouche et que la tempe de son
front en est rompue aussi. La voix du cor qu'il tient est bien grande!
Charles l'entend qui traverse les dfils. Naimes l'entend, et les
Franais l'coutent. , dit le roi, j'entends le cor de Roland!
jamais il ne le sonna que ce ne ft en combattant. Ganelon rpond:
Il n'est point de bataille; vous tes dj vieux et blanc fleuri; par
telles paroles vous ressemblez  un enfant! Vous savez assez le grand
orgueil de Roland; c'est merveille que Dieu le souffre autant; dj,
sans votre commandement il a pris Naples; les Sarrasins qui y taient
s'en chapprent; six de leurs chefs vinrent trouver le preux
Roland...........[331]; ensuite il fit laver les prs avec de l'eau
pour qu'on ne vt plus le sang. Pour un seul livre il va corner tout
un jour; devant ses pairs il est maintenant  foltrer. Sous le ciel
il n'est homme qui ost le rappeler  la raison. Donc chevauchez;
pourquoi vous arrter? La grande terre est bien loin devant nous.

    En avant!

  [331] Il y a une lacune d'un ou de plusieurs vers dans tous les
  manuscrits; M. Gnin pense qu'il tait question du massacre de
  ces six chefs qui s'taient rendus, et que Roland fit tuer.

Le comte Roland a la bouche sanglante; la tempe de son front est
rompue; il sonne l'olifant avec douleur et peine. Charles l'entend et
les Franais l'entendent. , dit le roi: Ce cor a longue haleine.
Le duc Naimes rpond: C'est un brave qui a cette peine; il y a
bataille. Par ma conscience, celui-l l'a trahi qui veut vous donner
le change. Apprtez-vous, criez votre cri de guerre, et allez au
secours de votre noble maison. Vous entendez assez que Roland se
dsespre.


L'empereur fait sonner ses cors; les Franais redescendent[332],
revtent leurs hauberts et leurs heaumes et prennent leurs pes d'or;
ils ont des boucliers et des pieux grands et forts, et gonfanons
blancs, et bleus, et rouges. Tous les barons de l'arme remontent sur
leurs destriers et les piquent vivement; tant que durent les dfils
ils se disent tous entre eux: Si nous voyions Roland avant qu'il ft
mort, ensemble avec lui nous donnerions de grands coups! Mais c'est
en vain! Ils ont trop tard.

  [332] Ils gravissaient les montagnes.

L'ombre est claircie; il fait jour; les armures reluisent au soleil;
heaumes et hauberts jettent de grands reflets, et les cus, qui sont
bien peints  fleurs, et les pes, et les gonfanons dors. L'empereur
chevauche avec colre, et les Franais tristes et soucieux. Il n'y en
a aucun qui ne pleure rudement, et tous sont remplis d'inquitude sur
Roland. Le roi fait prendre le comte Ganelon; il l'a ordonn aux
queux[333] de sa maison; il a dit  Besgun, leur chef: Garde-le-moi
bien, ce flon qui a trahi ainsi ma maison. Besgun le reoit, et met
auprs de lui cent compagnons de la cuisine, des meilleurs et des
pires, qui lui arrachent la barbe et les moustaches poil  poil;
chacun lui donne quatre coups de son poing; ils le battent  coups de
bton et lui mettent au cou une chane, et l'enchanent tout comme un
ours. Sur un ne ils le placent par ignominie, et le garderont jusqu'
ce qu'ils le rendent  Charles.

    En avant!

  [333] Cuisiniers, officiers de la bouche.

Les monts sont hauts, et tnbreux, et grands, les valles profondes
et les eaux rapides; les trompettes sonnent et derrire et devant, et
toutes rpondent  l'olifant. L'empereur chevauche avec fureur, et les
Franais tristes et soucieux; tous pleurent et se lamentent et prient
Dieu qu'il conserve Roland jusqu' ce qu'ils le rejoignent sur le
champ du combat; runis  lui ils y frapperont ferme. Mais c'est en
vain; ils ont trop tard, ils ne peuvent y tre  temps.

    En avant!


Le roi Charles chevauche en grand courroux; sur sa cuirasse gt sa
barbe blanche. Tous les barons de France piquent leurs chevaux, et
chacun exprime sa colre de ne pas tre avec Roland le capitaine, qui
se bat avec les Sarrasins d'Espagne; s'il est bless, ils ne croient
pas que d'autres en rchappent! Dieu! il a soixante chevaliers avec
lui, tels que jamais roi ou capitaine n'en eut de meilleurs.

    En avant!


Roland regarde les montagnes et les sapins; il voit tant de Franais
tendus morts qu'il les pleure en noble chevalier: Seigneurs barons,
dit-il, que Dieu vous fasse misricorde; qu' toutes vos mes il
octroie le paradis et les fasse reposer au milieu des fleurs saintes!
Meilleurs soldats que vous jamais je ne vis, vous qui si longtemps
m'avez aid  conqurir de grands royaumes pour Charles! Pour cette
fin cruelle l'empereur vous avait-il nourris! Terre de France, bien
doux pays, vous tes veuve aujourd'hui de bien braves soldats! Barons
franais, vous tes morts par ma faute! Je ne puis plus vous sauver;
que Dieu vous aide, qui jamais ne mentit! Olivier, frre, je ne dois
pas vous faire dfaut: de chagrin je mourrai si je ne suis tu ici.
Sire compagnon, retournons au combat!


Le comte Roland reparat sur le champ de bataille, tient Durandal et
frappe comme un brave; il coupe en deux Faudron de Pin et vingt-quatre
Sarrasins des mieux priss; jamais homme ne se dfendit mieux. Comme
le cerf s'enfuit devant les chiens, ainsi devant Roland s'enfuient les
paens, et l'Archevque de dire: Vous allez assez bien! Telle valeur
doit avoir un chevalier bien arm et sur un bon cheval; il doit tre
fort et fier pendant la bataille, ou autrement il ne vaut pas quatre
sous, et doit tre moine dans un de ces monastres o il priera tous
les jours pour nos pchs.--Roland rpond: Frappez, point de
quartier! A ces mots les Franais recommencent; grande perte il y eut
des chrtiens.


Les Franais savent qu'il n'y aura pas de prisonniers dans une telle
bataille; aussi se dfendent-ils et sont-ils fiers comme des lions.


Voici Marsille; il a l'air d'un noble guerrier sur son cheval, qu'il
appelle Gaignon; il le pique, fond sur Beuve, sire de Beaune et de
Dijon, et du choc lui brise l'cu, lui rompt le haubert et le renverse
mort sans blessure. Puis il occit Yvoire et Yvon, et avec eux Grard
de Roussillon. Le comte Roland, qui n'est gure loin, dit au paen:
Que Dieu te confonde, toi qui tues mes compagnons! tu en seras pay
avant de nous sparer, et tu apprendras le nom de mon pe. Il court
dessus, comme sur un noble guerrier, lui tranche le poing droit, puis
coupe la tte  Jurfaleu le blond, le fils du roi Marsille. Les paens
crient: Aide-nous, Mahomet, notre Dieu, venge nous de Charles! Il a
envoy contre nous, dans ce pays, des flons qui ne fuiront pas, mme
pour ne pas mourir. Ils se disent les uns aux autres: Eh! sauvons
nous! A ces mots, cent mille se sauvent; les rappelle qui voudra, ils
ne reviendront pas.

    En avant!


Mais c'est en vain. Si Marsille s'est enfui, est demeur son oncle
Marganice, qui tient Carthagne pour son frre Garmaille et
l'Ethiopie, une terre maudite; les noirs qu'il commande ont le nez
grand et les oreilles larges; ils sont plus de cinquante mille, et
chevauchent firement et avec fureur, criant la devise des paens.
, dit Roland, ici nous recevrons le martyre, et je sais bien que
nous n'avons gure  vivre; mais sera flon qui ne vendra cher sa vie;
frappez, seigneurs, de vos pes fourbies, et disputez votre mort et
votre vie; que la douce France par nous ne soit honnie! Quand sur ce
champ viendra Charles, notre sire, il verra comment nous avons
combattu les Sarrasins, et en trouvera quinze de morts contre un de
nous; il ne laissera pas que de nous bnir.

    En avant!


Quand Roland vit la gent maudite, qui est plus noire que l'encre et
n'ont de blanc que sur les dents: Or , dit le comte, je sais
vraiment que nous mourrons certainement aujourd'hui; frappez,
Franais, je vous le recommande. Et Olivier de dire: Malheur sur les
plus lents! A ces mots les Franais reviennent  la charge.


Quand les paens voient que les Franais diminuent, ils en ont et
orgueil et reconfort; ils se disent: L'empereur a tort. Le
Marganice, sur un cheval bai, qu'il pique de ses perons d'or, frappe
Olivier par derrire, au milieu du dos, lui crve son haubert blanc et
lui plante son pieu dans la poitrine, et dit aprs: Vous avez reu
un fort coup! Mal vous en a pris que Charlemagne vous ait laiss dans
les dfils! S'il nous a fait du mal, il n'aura pas  s'en vanter, car
sur vous seul j'ai bien veng les ntres!--Olivier sent qu'il est
frapp  mort; il tient toujours Hauteclaire  l'acier bruni; il
frappe sur le casque d'or de Marganice, en dmolit les fleurs et les
cristaux, fend la tte jusqu'aux dents, brandit son coup et l'abat
mort, et dit aprs: Paen, maudit sois-tu! Je ne dis pas que Charles
n'y perde, mais ni  ta femme, ni  une autre du royaume dont tu fus,
tu n'iras te vanter de m'avoir enlev pour un denier vaillant, ni
d'avoir fait tort  moi ou  d'autres. Aprs il appelle Roland  son
secours.

    En avant!


Olivier sent qu'il est bless  mort; il n'aura plus d'autre occasion
de se venger; il se jette dans la mle et y frappe en brave,
tranchant lances, cus, pieds, poings, selles et ctes. Qui l'et vu
couper en morceaux les Sarrasins, jeter par terre un mort sur un
autre, d'un bon guerrier conserverait le souvenir. Olivier ne veut pas
oublier la devise de Charles; il crie Montjoie d'une voix forte et
claire, et appelle Roland son ami et son pair: Sire compagnon, lui
dit-il, joignez-vous  moi; car  notre grand deuil nous serons
aujourd'hui spars.

    En avant!


Roland regarde Olivier au visage; le teint est livide, dcolor et
ple. Le sang vermeil lui coule partout le corps et descend sur la
terre en ruisseaux. Dieu, dit le comte, que faire maintenant! Sire
compagnon, ta noblesse est malheureuse; jamais nul ne sera qui te
vaille! Eh, douce France, tu demeureras aujourd'hui prive de bons
soldats, confondue et chtive. L'empereur en aura grand dommage! A ce
mot, sur son cheval il se pme.

    En avant!


Roland est pm sur son cheval et Olivier est bless  mort; il a tant
saign que les yeux en sont troubles; de loin ni de prs, il ne peut
voir assez clair pour reconnatre quelqu'un; comme il a rencontr son
compagnon, il le frappe sur le casque dor et le fend jusqu'au nasal,
mais il ne touche pas la tte. A ce coup, Roland le regarde et lui
demande avec douceur et amiti: Sire compagnon, l'avez-vous fait de
bon gr? C'est Roland qui est l, Roland qui tant vous aime! d'aucune
manire vous ne m'aviez dfi.--Je vous entends parler, dit Olivier,
je ne vous vois pas. Que Dieu vous protge! je vous ai frapp!
pardonnez-le moi! Roland rpond: Je ne suis pas bless, je vous le
pardonne ici et devant Dieu. A ces mots, ils s'inclinent l'un vers
l'autre, et dans cette treinte la mort va les sparer.


Olivier sent que la mort le prend; les deux yeux lui tournent dans la
tte, il perd l'oue et la vue; il descend de cheval et se couche sur
la terre;  haute voix il confesse ses pchs; ses deux mains jointes
vers le ciel, il prie Dieu qu'il lui donne le paradis et qu'il bnisse
Charles, et la France, et son compagnon Roland sur tous les hommes. Le
coeur lui faut, son casque se penche sur sa poitrine, il s'tend tout
de son long sur la terre. Le preux est mort, rien n'en reste plus. Le
brave Roland le pleure et se lamente; jamais sur terre vous
n'entendrez homme plus dolent.


Quand Roland vit que son ami est mort, gisant la face contre terre, il
se prit  le regretter bien doucement: Sire compagnon, vous ftes si
hardi pour votre perte! Nous avons t ensemble tant d'annes et de
jours, et jamais tu ne me fis de mal, ni je ne t'en fis! Maintenant
que tu es mort, c'est douleur que je vive! A ces mots Roland se pme
sur son cheval Veillantif; mais il est affermi sur ses triers d'or,
et quelque part qu'il aille il ne peut tomber.


Avant que Roland se soit reconnu et revenu de sa pamoison, un grand
dommage lui est apparu; les Franais sont morts, il les a tous perdus,
sauf l'Archevque et Gautier de Luz, qui descend des montagnes o il a
si bien combattu ceux d'Espagne; ses hommes sont morts vaincus par les
paens; qu'il le veuille ou non, il s'enfuit de ces valles et rclame
le secours de Roland: Eh, noble comte, vaillant homme, o es-tu?
Jamais je n'eus peur l o tu tais! C'est moi Gautier, qui vainquis
Malgut, le neveu de Droon, le vieillard chenu; pour ma valeur j'tais
accoutum  tre ton favori! ma lame est brise et mon cu perc, et
mon haubert dmaill et rompu! un pieu m'a frapp dans le corps; j'en
mourrai, mais j'ai vendu chrement ma vie! Roland l'a entendu, il
pique son cheval et vient vers lui.

    En avant!


Roland dans sa douleur tait d'humeur dangereuse; en la mle il
recommence  frapper; il tue vingt Sarrasins, et Gautier six, et
l'Archevque cinq. Et les paens de dire: Oh! les terribles hommes!
prenez garde, seigneurs, qu'ils n'en sortent vivants! flon sera qui
ne leur courra sus, et lche qui les laissera sauver. Donc
recommencent  huer et  crier, et de toutes parts on revient les
attaquer.

    En avant!


Le comte Roland est un noble guerrier, Gautier de Luz un bien bon
chevalier, et l'Archevque un vaillant prouv. Aucun ne veut rien
laisser aux autres; ils frappent les paens dans la mle. Mille
Sarrasins  pied et quarante mille  cheval arrivent encore, et,
croyez-moi, n'osent s'approcher! Ils lancent leurs pieux et leurs
lances, leurs dards, leurs traits et leurs javelots. Aux premiers
coups ils tuent Gautier; Turpin de Reims a son cu perc, son casque
cass; ils l'ont bless  la tte, ils ont rompu et dmaill son
haubert; il a dans le corps quatre pieux; son cheval est tu sous
lui. C'est grand malheur que l'Archevque tombe.

    En avant!


Turpin de Reims, quand il se sent abattu et bless de quatre pieux
dans le corps, joyeusement, le brave, il se relve, cherche o est
Roland, puis court vers lui, et dit un mot: Je ne suis pas vaincu! un
bon soldat n'est jamais pris vivant! Il tire Almace, son pe d'acier
bruni, et frappe dans la mle mille coups et plus. Charles l'a dit
depuis, qu'il n'en avait pargn aucun et qu'il en avait trouv
quatre cents autour de lui, les uns blesss, d'autres coups en deux,
et d'autres sans leur tte.

Le comte Roland se bat en gentilhomme, mais le corps lui sue de grande
chaleur; en la tte il a douleur et grand mal parce qu'il s'est rompu
la tempe en cornant. Cependant, il veut savoir si Charles va venir; il
prend son olifant, mais le sonne faiblement. L'empereur s'arrte, et
coute: Seigneurs, dit-il, nos affaires vont mal; Roland mon neveu
cejourd'hui nous va manquer; j'entends  son corner qu'il ne vivra
gure. Qui veut arriver chevauche rapidement! sonnez vos clairons tant
qu'il y en a dans cette arme! Soixante mille clairons y sonnent si
fort, que les monts et les valles y rpondent. Les paens
l'entendent, et n'en sont pas rjouis. Ils se disent l'un  l'autre:
Nous aurons encore affaire  Charles!

    En avant!

Et les paens de dire: L'empereur revient! Entendez-vous sonner les
clairons des Franais? Si Charles vient, Dieu! il y aura grande perte
pour nous! Nous y perdrons notre terre d'Espagne. Si Roland vit, la
guerre recommence! Alors ils se rassemblent quatre cents arms de
casques, et des meilleurs de leur arme; ils rendent  Roland une
attaque formidable. A cette heure, le comte a assez affaire autour de
lui.

    En avant!

Le comte Roland, quand il les vit venir, se fait d'autant plus fort,
fier et intrpide; ils ne le prendront pas vivant. Sur son cheval
Veillantif, qu'il pique de ses perons d'or fin, il les va tous
attaquer dans la mle, accompagn de l'archevque Turpin; l'un dit 
l'autre: , frappez, ami! nous avons entendu les cors des Franais;
Charles revient, le roi puissant.

Le comte Roland jamais n'aima les couards, ni les orgueilleux, ni les
mchants, ni chevalier qui ne ft bon soldat; il dit  l'archevque
Turpin: Sire, vous tes  pied, et je suis  cheval; pour l'amour de
vous, ici je vais descendre; nous aurons ensemble et le bien et le
mal; je ne vous abandonnerai pour nul mortel; nous allons rendre aux
paens cet assaut. Les meilleurs coups sont ceux de Durandal! Et
l'Archevque de dire: Flon qui bien n'y frappe! Charles revient qui
nous vengera.

Les paens disent: Malheur  nous!  mauvais jour nous sommes
arrivs; nous avons perdu nos seigneurs et nos pairs! Charles revient
avec sa grande arme, le terrible! des Franais nous entendons les
clairons clatants, et le grand bruit des cris de Monjoie! Le comte
Roland est de si grande valeur qu'il ne sera vaincu par nul homme de
chair. Lanons tout sur lui, et qu'il reste sur la place. Et ils
lancent dards et pieux, et lances et traits empenns. Ils ont
travers et fracass l'cu de Roland, rompu et dmaill son haubert;
mais ils n'ont pas atteint le corps. Cependant Veillantif, en vingt
endroits frapp, reste mort sous le comte. Puis les paens se sauvent,
et laissent Roland sur la place; mais il est dmont.

    En avant!

Les paens s'enfuient courroucs et furieux, et galoppent du ct de
l'Espagne. Le comte Roland ne peut les poursuivre, car il a perdu son
cheval Veillantif; qu'il le veuille ou non, il faut rester  pied. Il
va au secours de l'archevque Turpin, lui dtache son casque d'or de
la tte, lui enlve son haubert blanc et lger, et dchire sa tunique,
et en met les morceaux sur ses grandes plaies; puis il le serre contre
sa poitrine, et puis le couche doucement sur l'herbe verte, et bien
humblement lui fait une prire: Eh! gentilhomme, donnez-moi cong;
nos compagnons qui nous furent si chers sont morts maintenant; mais
nous ne devons pas les abandonner! Je veux les aller querir et devant
vous les ranger. Et l'Archevque de dire: Allez et revenez. Ce champ
de bataille reste  vous, Dieu merci, et  moi!


Roland s'en va, et s'avance tout seul par le champ de bataille,
cherche dans les valles et cherche dans les montagnes, trouve Grer
et Grin son compagnon; il trouve aussi Brenger et Othon, Ansis,
Sanche et Grard, le vieux de Roussillon. Roland un  un les a pris,
les a apports  l'Archevque et mis en rang devant ses genoux.
L'Archevque ne peut s'empcher de pleurer, lve sa main, fait sa
bndiction, et dit ensuite: Malheur vous est arriv, seigneurs;
toutes vos mes ait Dieu le glorieux! en paradis qu'il les mette au
milieu des saintes fleurs! Ma mort me remplit d'angoisse, je ne verrai
plus le puissant empereur.


Roland s'en retourne et va fouiller le champ de bataille; ayant trouv
son compagnon Olivier, il le serre troitement contre son coeur, et
comme il peut il revient vers l'Archevque; il le couche sur un
bouclier auprs des autres, et l'Archevque les a absouts et bnits.
Alors se rveille le deuil et la piti. , dit Roland, beau
compagnon Olivier, vous ftes le fils du vaillant duc Rgnier, qui
tenait la Marche[334] jusqu'au val de Runers; pour rompre une lance,
pour mettre en pices un cu, pour vaincre et dompter l'insolence, et
pour conseiller loyalement un honnte homme, nulle part il n'y eut
meilleur chevalier.

  [334] Marquisat, frontire.

Le comte Roland, quand il vit ses pairs morts et Olivier qu'il aimait
tant qu'il pouvait, se sentit mu et commena  pleurer, et son visage
fut tout dcolor; il eut chagrin plus grand qu'il ne peut tre;
malgr lui il tombe par terre vanoui. Et l'Archevque de dire: Vous
tes bien malheureux, chevalier.


Quand il vit Roland se pmer, l'Archevque eut donc telle douleur que
jamais il n'en eut si grande; il tendit la main et prit l'olifant. Il
y a dans le val de Roncevaux une eau courante; Turpin y veut aller
pour en donner  Roland; il s'avance  petits pas et tout chancelant;
il est si faible qu'il ne peut avancer; il n'en a pas la force, il a
trop perdu de sang; avant qu'il ait march la longueur d'un arpent, le
coeur lui faut, et il tombe sur la face, dans les angoisses de la
mort.


Le comte Roland revient de pamoison; il se dresse sur ses pieds, mais
il a grande douleur! Il regarde en aval, il regarde en amont, il voit
gisant sur l'herbe verte, outre ses compagnons, le noble baron,
c'est--dire l'Archevque que Dieu mit ici bas en son nom; il confesse
ses pchs, lve les yeux, joint ses deux mains contre le ciel et prie
Dieu de donner le paradis  Turpin. Turpin est mort, le bon soldat de
Charles, qui par grandes batailles et par beaux sermons, contre les
paens fut de tout temps un rude champion. Que Dieu lui octroie sa
sainte bndiction.

    En avant!


Le comte Roland voit l'Archevque  terre; dehors son corps il voit
sortir les entrailles; dessus le front lui sort la cervelle. Roland
lui croise ses blanches et belles mains sur la poitrine, et le plaint
 la manire de son pays. Eh! gentil homme, chevalier de bonne
maison, je te recommande en ce jour au glorieux pre cleste; jamais
homme ne sera un meilleur serviteur; depuis les Aptres, il n'y eut
pareil prophte pour maintenir la loi et pour conqurir les mes. Que
votre me ne souffre pas de mal et que la porte de paradis lui soit
ouverte!


Roland sent que la mort lui est proche; par les oreilles lui sort la
cervelle; il prie que Dieu reoive ses pairs, et se recommande
lui-mme  l'ange Gabriel. Il prend l'olifant (que reproche n'en ait),
et de l'autre main son pe Durandal. Il n'et pu lancer flche d'une
arbalte! Il va vers l'Espagne, dans un guret, monte sur un tertre.
Sous un bel arbre, il y a quatre perrons de marbre. L, Roland tombe 
la renverse sur l'herbe verte, et se pme, car la mort lui est proche.


Hauts sont les monts et hauts sont les arbres! Il y a l quatre
perrons de marbre luisant. Sur l'herbe verte le comte Roland est pm.
Un Sarrasin l'piait et le guettait, et faisant le mort gisait parmi
les autres, le corps et le visage couverts de sang. Il se relve et se
hte de courir. Il fut fort et de grand courage!


Dans son orgueil et sa mortelle rage, il saisit Roland, corps et
armes, et dit un mot: Vaincu est le neveu de Charles; cette pe je
la porterai en Arabie! Il la tire; mais Roland ressentit quelque
chose.


Il s'aperoit qu'on lui enlve son pe, ouvre les yeux, et dit un
mot au paen: Par mon escient, tu n'es pas des ntres. Il tenait
l'olifant, qu'il ne voudrait perdre; il l'en frappe sur le casque
damasquin d'or, brise l'acier, la tte et les os, lui fait sortir les
deux yeux de la tte et le renverse mort  ses pieds, et aprs lui
dit: Coquin, comment as-tu t si os que de me toucher,  droit ou 
tort; il n'y aura homme qui ne te tiendra pour fol! J'en ai fendu le
gros bout de mon olifant; l'or et le cristal en sont tombs!


Mais Roland sent qu'il n'y voit plus; il se relve, s'vertue; mais
son visage a perdu toute couleur. Devant lui est une roche brune; de
dpit il y frappe dix coups; l'acier grince, mais ne rompt ni
s'brche. Eh, dit le comte, Sainte Marie,  mon aide! ma bonne
Durandal, vous tes malheureuse! quoique je n'aie plus que faire de
vous, vous m'tes toujours chre! tant de batailles par vous j'ai
gagn! tant de grandes terres j'ai conquis, que possde aujourd'hui
Charles,  la barbe chenue! Que jamais homme ne vous ait qui fuirait
devant un autre! vous ftes longtemps aux mains d'un bon soldat;
jamais la France n'en verra pareil; la France libre[335]!

  [335] Dans nos vieilles traditions, conserves dans la chronique
  de Turpin, la France est appele libre, parce que la domination
  et l'honneur lui sont dus sur toutes les autres nations.

Roland frappe le perron de marbre; l'acier grince, mais ne rompt ni
s'brche. Quand il voit qu'il n'en peut briser un morceau, il
commence  plaindre son pe en lui-mme: Ah! ma Durandal, que tu es
claire et blanche, comme tu flambes et reluis au soleil! Charles tait
aux vallons de Maurienne quand le Dieu du ciel lui manda par son ange
qu'il te donnt  un comte capitaine. Donc le noble, le grand roi me
la ceignit. Avec elle je lui conquis Normandie et Bretagne, je lui
conquis le Poitou et le Maine, je lui conquis Bourgogne et Lorraine,
je lui conquis Provence et Aquitaine, et Lombardie et toute la
Romagne, je lui conquis Bavire et toute la Flandre et l'Allemagne, et
la Pologne, Constantinople, dont il eut la foi, et la Saxonie soumise
 sa loi; je lui conquis cosse, Galles, Islande et Angleterre, qu'il
aimait  habiter; avec elle j'ai conquis tous les pays et terres que
possde Charlemagne,  la barbe blanche. Pour cette pe j'ai douleur
et inquitude! Mieux vaut mourir qu'aux paens elle ne reste! Que Dieu
le pre ne laisse pas honnir la France!


Roland frappe sur un rocher gris[336]; plus en abat que je ne vous
sais dire. L'pe grince, mais ne se tord et ne se brise; elle
rebondit contre le ciel. Quand le comte voit qu'il ne la brisera pas,
il la plaint doucement en lui-mme. Eh! Durandal, que tu es belle et
sainte! Il y a tant de reliques dans ta garde dore; une dent de saint
Pierre et du sang de saint Ble, et des cheveux de monseigneur saint
Denis, du vtement de sainte Marie! Il n'est pas juste que les paens
te prennent; par des chrtiens vous devez tre servie. Ne vous ait
homme qui fasse couardise! Par vous j'ai conquis beaucoup de grandes
terres que possde Charles  la barbe fleurie, et dont l'empereur en
est puissant et riche!

  [336] La brche de Roland, dans les Pyrnes, est une immense
  crevasse dans les rochers, de 40  60 mtres d'ouverture, sur 100
  mtres de hauteur et 1,000 mtres de longueur. La lgende veut
  que Roland ait taill cette brche, dans le roc, d'un coup de sa
  Durandal.


Mais Roland sent que la mort l'entreprend et de vers la tte sur le
coeur lui descend. Dessous un pin il est all courant, et s'est
couch sur l'herbe verte, face en terre; dessus lui il met son pe et
l'olifant, et tourne la tte vers la gent paenne, parce qu'il veut
vraiment, le noble comte, que Charlemagne dise, et tout son monde,
qu'il est mort en conqurant! Il confesse ses pchs, et menu et
souvent. Pour ses pchs il offre son gant  Dieu.

    En avant!


Roland sent que son temps est fini! Il est sur un pic aigu tourn vers
l'Espagne; d'une main il frappe sa poitrine: Dieu, dit-il, je fais
pnitence de mes pchs, des grands et des petits, que j'ai faits
depuis l'heure que je suis n jusqu' ce jour que tout est fini. Son
gant droit il a tendu vers Dieu, et les anges du ciel descendent 
lui.

    En avant!


Le preux Roland gisait sous un pin, le visage tourn vers l'Espagne;
alors il se prit  se souvenir de plusieurs choses: des royaumes qu'il
a conquis, de douce France, des hommes de sa maison, de Charlemagne
son seigneur qui le nourrit; il ne se peut tenir d'en pleurer et
soupirer! Mais il ne se veut oublier lui-mme, il confesse encore ses
pchs et prie Dieu de lui faire merci: Vrai pre, qui jamais ne
mentis, qui ressuscitas saint Lazare d'entre les morts et prservas
Daniel des lions, sauve mon me de tous prils pour les pchs que je
fis en ma vie! Il offre son gant droit  Dieu, et saint Gabriel de sa
main le prit. Roland, sa tte penche sur le bras, et les mains
jointes, est all  sa fin. Dieu envoya son ange Chrubin et saint
Michel surnomm du pril; saint Gabriel s'est joint  eux, et ils
emportent l'me du comte en paradis.

_Analyse de la suite du pome._

   Charlemagne arrive enfin dans la valle de Roncevaux; il est
   constern  l'aspect du champ de bataille jonch de cadavres; il
   retrouve le corps de son neveu, et le fait mettre  part avec ceux
   de Turpin et d'Olivier; il recueille leurs coeurs, puis fait
   enterrer tous les Franais que les Sarrasins ont tus. Il allait
   repartir, quand il voit apparatre l'arme des Sarrasins: il
   s'crie alors de sa voix grande et haute: Barons franais, 
   cheval et aux armes! Aprs une furieuse bataille, les Sarrasins
   sont mis en fuite; Charlemagne prend Saragosse et revient en
   France,  Aix-la-Chapelle, et entre dans son palais.

   Voici venir  lui Aude, une belle demoiselle[337], qui dit au roi:
   O est Roland le capitaine, qui me jura de me prendre pour femme?
   Charles en a grande douleur; il pleure et tire sa barbe blanche.
   Soeur, chre amie, lui dit-il, tu me parles d'un homme mort, mais
   je te donnerai Louis en change; je ne te puis mieux dire; il est
   mon fils, et gouvernera mes frontires.--Aude rpond: Ces paroles
   sont tranges: ne plaise  Dieu, ni  ses saints, ni  ses anges
   qu'aprs Roland je reste vivante! Elle plit, tombe aux pieds de
   Charlemagne, morte pour toujours. Dieu ait piti de son me! Les
   barons franais en pleurent et la plaignent. La belle Aude est
   alle  trpas, mais le roi croit qu'elle n'est que pme; il en a
   piti et en pleure, lui prend les mains, la relve; mais sur les
   paules la tte est penche. Quand Charles voit qu'elle est morte,
   il mande quatre comtesses et la fait porter en un couvent de
   nonnains, qui la veillent toute la nuit jusqu'au jour, et
   l'enterrent bellement le long d'un autel.

  [337] La soeur d'Olivier.

Puis vient le chtiment de Ganelon. Il se dfend devant la cour des
barons, qui demande sa grce  Charlemagne. Vous me trahissez tous,
dit le roi, et son visage se rembrunit. Alors un chevalier, Thierry,
demande  Charlemagne qu'il ordonne le jugement de Dieu; il s'offre 
combattre le champion de Ganelon. Thierry est vainqueur, et Ganelon
est cartel.

    THROULDE, _La Chanson de Roland_, traduite par L. Dussieux.

Le normand Throulde, qui, selon la thse trs-savante et
trs-acceptable de M. Gnin, parat avoir t le prcepteur de
Guillaume le Conqurant, composa le pome ou chanson de Roland avant
1066. Trop oublieuse de ses vieilles gloires, la France possde dans
la chanson de Roland une pope qu'elle a trop longtemps laisse de
ct. Il est admis dans certains cours de littrature que la France
n'a pas de posie pique; c'est une grave erreur. Le pome de
Throulde est notre pope franaise, et a t longtemps un pome
national et trs-populaire; on le chantait  la bataille de Hastings
(1066), comme le rapporte Robert Wace[338]. Les trangers admiraient
notre pome, l'imitaient et le traduisaient. En Espagne, l'auteur du
pome du Cid lui a fait de nombreux emprunts; en Allemagne, on en fit
trois imitations pendant le moyen ge; en Italie, Pulci Boiardo et
l'Arioste (Roland furieux) l'ont imit galement. Mais au seizime
sicle l'admiration enthousiaste pour l'antiquit fit succder un
mpris irrflchi pour toutes les crations spontanes du gnie
franais: art, posie, tout fut honni et oubli qui ne sortait pas de
la source grecque ou latine. Le pome de Throulde fut compris dans
cette proscription universelle. Plus justes que nos pres, nous avons
rendu la vie  cette oeuvre admirable; et si la France ne peut opposer
que sa triste et froide _Henriade_ aux popes artificielles
trangres: _L'nide_, _La Jrusalem dlivre_, _La Messiade_, _Le
Paradis perdu_ et _Le Roland furieux_, elle compte parmi les popes
naves et populaires sa _Chanson de Roland_, et l'oppose  _L'Iliade_,
 _L'Odysse_, aux _Nibelungen_, au pome du _Cid_,  _La Divine
Comdie_.

  [338]

    Taillefer, qui trs-bien chantoit,
    Sur un bidet qui vite alloit
    Devant eux s'en allait chantant
    De Charlemagne et de Roland
    Et d'Olivier et des vassaux
    Qui moururent en Roncevaux.

    (_Roman de Rou_, v. 1319.)

Throulde a recueilli pour la cration de son pome toutes les
traditions populaires qui se retrouvent aussi dans la chronique du
faux Turpin[339]. Roland est un personnage historique, mais n'tait
pas neveu de Charlemagne; il est demeur le type populaire de la
valeur. Le tratre Ganelon tait un archevque de Sens, qui trahit
Charles le Chauve. Quant aux faits de la bataille, si Throulde les a
exagrs, il est bien vident qu'ginhard les a amoindris, et qu'il a
attnu toute cette affaire, pour ne pas diminuer la gloire de
Charlemagne.

  [339] La Chronique de Turpin, dont on ne connat ni l'auteur ni
  la date, est, selon M. Gnin, l'oeuvre de Guy de Bourgogne,
  archevque de Vienne, devenu pape en 1119, et qui mit sa
  chronique au nombre des livres canoniques, en 1122.


LA GRANDE TAILLE DE ROLAND.

L'opinion que Roland avait t d'une taille surhumaine tait encore en
vigueur du temps de Franois Ier; car ce prince,  son retour
d'Espagne, passant par Blaye, o tait le tombeau de Roland, voulut
vrifier la tradition. Je crois que le lecteur ne sera pas fch
d'entendre cette anecdote de la bouche mme d'un tmoin oculaire[340].

  [340] HUBERTUS THOMAS LEODIUS, _De Vita Frederici II, palatini_,
  lib. 1, p. 5, traduit par Gnin, dans son _Introduction  La
  Chanson de Roland_.

Les chroniques franaises nous content que Charlemagne et ses douze
pairs taient des gants. Afin d'en savoir la vrit, et d'ailleurs
grand amateur de ces antiquailles, le roi Franois Ier, lorsqu'il
passa par Blaye,  son retour de sa captivit d'Espagne, descendit
dans le souterrain o Roland, Olivier et saint Romain sont ensevelis,
dans des spulcres de marbre, de dimensions ordinaires. Le roi fit
rompre un morceau du marbre qui recouvrait Roland, et tout de suite
aprs avoir plong un regard dans l'intrieur, il fit raccommoder le
marbre avec de la chaux et du ciment, sans un mot de dmenti contre
l'opinion reue. Apparemment il ne voulait point paratre avoir perdu
ses peines.

Quelques jours aprs, le prince palatin Frdric, qui allait
rejoindre Charles Quint en Espagne, ayant, en passant, salu Franois
Ier  Cognac, vint  son tour loger  Blaye, et voulut voir aussi ces
tombeaux. J'y tais, avec l'illustre mdecin du prince, le docteur
Lange; et comme nous tions l'un et l'autre  la piste de toutes les
curiosits, nous questionnmes le religieux qui avait tout montr au
prince: si les os de Roland taient encore entiers dans le spulcre,
et s'ils taient aussi grands qu'on le disait. Assurment, la renomme
n'avait point menti d'une syllabe, et il ne fallait pas s'arrter aux
dimensions du spulcre; c'est que depuis que ces reliques avaient t
apportes du champ de bataille de Roncevaux, les muscles avaient eu
le temps de se consumer, et le squelette ne tenait plus; mais les os
avaient t dposs lis en fagot,  telles enseignes qu'il avait
fallu creuser le marbre pour pouvoir loger les tibias, qui taient
entiers. Nous admirmes beaucoup la taille de Roland, dont, suppos
que le moine dit vrai, les tibias calculs sur la longueur du marbre,
avaient trois pieds de long pour le moins.

Pendant que nous raisonnions l-dessus, le prince emmena le moine
d'un autre ct, et nous restmes tout seuls. Le mortier n'tait pas
encore repris: si nous tions le morceau de marbre? Aussitt nous
voil  l'ouvrage; la pierre cda sans difficult, et tout l'intrieur
du tombeau nous fut dcouvert... Il n'y avait absolument rien qu'un
tas d'osselets  peu prs gros deux fois comme le poing, lequel tant
remu nous offrit  peine un os de la longueur de mon doigt!

Nous rajustmes le fragment du marbre, en riant de bon coeur de la
duperie de ce moine ou de son impudence  mentir[341]!

  [341] GNIN, _Introduction  la Chanson de Roland_, p. XXII.


LE CHANT D'ALTABIAR[342].

              Un cri s'est lev
    Du milieu des montagnes des Escaldunac[343],
    Et l'homme libre, debout devant sa porte,
    A ouvert l'oreille et a dit: Qui va l? que me veut-on?
    Et le chien qui dormait aux pieds de son matre
    S'est lev et a rempli les environs d'Altabiar de ses aboiements.

    Au col d'Ibagnette un bruit retentit;
    Il approche, en frlant,  droite,  gauche, les rochers;
    C'est le murmure sourd d'une arme qui vient.
    Les ntres y ont rpondu du sommet des montagnes;
    Ils ont souffl dans leurs cornes de boeuf;
    Et l'homme libre aiguise ses flches.

    Ils viennent, ils viennent! Quelle haie de lances!
    Comme les bannires aux couleurs varies flottent au milieu!
    Quels clairs jaillissent des armes!
    Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien.
    Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze,
      douze,
    Treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf,
      vingt.

    Vingt, et des milliers d'autres encore!
    On perdrait son temps  les compter.
    Unissons nos bras nerveux, dracinons ces rochers,
    Lanons-les du haut des montagnes
    Jusque sur leurs ttes!
    Ecrasons-les, tuons-les!

    Et qu'avaient-ils  faire dans nos montagnes, ces hommes du Nord,
    Pourquoi sont-ils venus troubler notre paix?
    Quand Dieu fait des montagnes, c'est pour que les hommes ne les
      franchissent pas.
    Mais les rochers en roulant tombent; ils crasent les bataillons;
    Le sang ruisselle, les chairs palpitent;
    Oh! combien d'os broys! quelle mer de sang!

    Fuyez, fuyez, ceux  qui il reste de la force et un cheval!
    Fuis, roi Carloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge.
    Ton neveu, ton plus brave, ton chri, Roland, est tendu mort
      l-bas;
    Son courage ne lui a servi  rien.
    Et maintenant, Escaldunac, laissons les rochers,
    Descendons vite en lanant nos flches a ceux qui fuient.

    Ils fuient! ils fuient! O donc est la haie de lances!
    O sont les bannires aux couleurs varies flottant au milieu?
    Les clairs ne jaillissent plus de leurs armes souilles de sang.
    Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien!
    Vingt, dix-neuf, dix-huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze,
      treize,
    Douze, onze, dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois,
      deux, un.

    Un! Il n'y en a mme plus un!
    C'est fini! homme libre, vous pouvez rentrer avec votre chien,
    Embrasser votre femme et vos enfants,
    Nettoyer vos flches, les serrer avec votre corne de boeuf, et
      ensuite vous coucher et dormir dessus.
    La nuit, les aigles viendront manger ces chairs crases,
    Et tous ces os blanchiront pendant l'ternit.

  [342] Ce chant, que l'on croit tre du neuvime sicle ou du
  dixime, s'est conserv chez les montagnards des Pyrnes; M.
  Eug. de Montglave l'a publi dans le journal de l'Institut
  historique, t. I, p. 176.

  [343] Basques.


LES CAPITULAIRES DE CHARLEMAGNE.

Les capitulaires de Charlemagne, relatifs  la lgislation civile et
religieuse, reproduisent  peu prs ce que l'on trouve dans les lois
romaines et dans les canons des conciles; mais ceux qui concernent la
lgislation domestique sont curieux, par le dtail des moeurs.

Le capitulaire _De Villis fisci_ se compose de soixante-dix articles,
vraisemblablement recueillis de plusieurs autres capitulaires.

Les intendants du domaine sont tenus d'amener au palais o Charlemagne
se trouvera le jour de la Saint-Martin d'hiver tous les poulains, de
quelque ge qu'ils soient, afin que l'empereur, aprs avoir entendu la
messe, les passe en revue.

On doit au moins lever dans les basses-cours des principales
mtairies cent poules et trente oies.

Il y aura toujours dans ces mtairies des moutons et des cochons gras,
et au moins deux boeufs gras, pour tre conduits, si besoin est, au
palais.

Les intendants feront saler le lard; ils veilleront  la confection
des cervelas, des andouilles, du vin, du vinaigre, du sirop de mres,
de la moutarde, du fromage, du beurre, de la bire, de l'hydromel, du
miel et de la cire.

Il faut, pour la dignit des maisons royales, que les intendants y
lvent des laies, des paons, des faisans, des sarcelles, des
pigeons, des perdrix et des tourterelles.

Les colons des mtairies fourniront aux manufactures de l'empereur du
lin et de la laine, du pastel et de la garance, du vermillon, des
instruments  carder, de l'huile et du savon.

Les intendants dfendront de fouler la vendange avec les pieds:
Charlemagne et la reine, qui commandent galement dans tous ces
dtails, veulent que la vendange soit trs-propre.

Il est ordonn, par les articles 39 et 65, de vendre au march, au
profit de l'empereur, les oeufs surabondants des mtairies et les
poissons des viviers.

Les chariots destins  l'arme doivent tre tenus en bon tat; les
litires doivent tre couvertes de bon cuir, et si bien cousues qu'on
puisse s'en servir au besoin comme de bateaux pour passer une rivire.

On cultivera dans les jardins de l'empereur et de l'impratrice toutes
sortes de plantes, de lgumes et de fleurs: des roses, du baume, de la
sauge, des concombres, des haricots, de la laitue, du cresson alnois,
de la menthe romaine, ordinaire et sauvage, de l'herbe aux chats, des
choux, des oignons, de l'ail et du cerfeuil.

C'tait le restaurateur de l'empire d'Occident, le fondateur des
nouvelles tudes, l'homme qui, du milieu de la France, en tendant ses
deux bras, arrtait au nord et au midi les dernires armes d'une
invasion de six sicles; c'tait Charlemagne enfin qui faisait vendre
au march les oeufs de ses mtairies et rglait ainsi avec sa femme
ses affaires de mnage.

Les capitulaires des rois franks jouirent de la plus grande autorit:
les papes les observaient comme des lois; les Germains s'y soumirent
jusqu'au rgne des Othons, poque  laquelle les peuples au del du
Rhin rejetrent le nom de Franks qu'ils s'taient glorifis de porter.
Karle le Chauve, dans l'dit de Pitres (chap. VI), nous apprend
comment se dressait le capitulaire. La loi, dit ce prince, devient
irrfragable par le consentement de la nation et la constitution du
roi. La publication des capitulaires, rdigs du consentement des
assembles nationales, tait faite dans les provinces par les vques
et par les envoys royaux, _missi dominici_.

Les capitulaires furent obligatoires jusqu'au temps de Philippe le
Bel: alors les ordonnances les remplacrent. Rhenanus les tira de
l'oubli en 1531: ils avaient t recueillis incompltement en deux
livres par Angesise, abb de Fontenelles (et non pas de Lobes), vers
l'an 827. Benot, de l'glise de Mayence, augmenta cette collection en
845. La premire dition imprime des Capitulaires est de Vitus; elle
parut en 1545.

Les assembles gnrales o se traitaient les affaires de la nation
avaient lieu deux fois l'an, partout o le roi ou l'empereur les
convoquait. Le roi proposait l'objet du capitulaire: lorsque le temps
tait beau, la dlibration avait lieu en plein air; sinon, on se
retirait dans des salles prpares exprs. Les vques, les abbs et
les clercs d'un rang lev se runissaient  part; les comtes et les
principaux chefs militaires, de mme. Quand les vques et les comtes
le jugeaient  propos, ils sigeaient ensemble, et le roi se rendait
au milieu d'eux; le peuple tait forclos, mais aprs la foi faite on
l'appelait  la sanction. (HINCMAR, _Hunold_.) La libert individuelle
du Frank se changeait peu  peu en libert politique, de ce genre
reprsentatif inconnu des anciens. Les assembles du huitime et du
neuvime sicle taient de vritables tats, tels qu'ils reparurent
sous saint Louis et Philippe le Bel; mais les tats des Karlovingiens
avaient une base plus large, parce qu'on tait plus prs de
l'indpendance primitive des barbares: le _peuple_ existait encore
sous les deux premires races; il avait disparu sous la troisime,
pour renatre par les _serfs_ et les _bourgeois_.

Cette libert politique karlovingiennne perdit bientt ce qui lui
restait de populaire: elle devint purement aristocratique quand la
division croissante du royaume priva de toute force la royaut.

La justice dans la monarchie franke tait administre de la manire
tablie par les Romains; mais les rois chevelus, afin d'arrter la
corruption de cette justice, institurent les _missi dominici_, sorte
de commissaires ambulants qui tenaient des assises, rendaient des
arrts au nom du souverain, et svissaient contre les magistrats
prvaricateurs.

    CHATEAUBRIAND, _Analyse raisonne de l'Histoire de France_.


CANONISATION ET CULTE DE CHARLEMAGNE.

Son corps, revtu du cilice qu'il avait port en sant, et couvert
par-dessus des habillements impriaux, fut mis dans l'glise
d'Aix-la-Chapelle, o il fut en vnration publique  tout l'Occident,
jusqu' ce qu'en 1165 il fut lev de terre par les soins de
l'empereur Frdric Ier, surnomm Barbe-Rousse, pour tre mieux expos
au culte religieux qu'on rendait dj  sa mmoire. On prtend que ce
fut dans le temps de sa translation qu'il fut canonis par Pascal III,
antipape, qui tenait l'glise divise en faveur de l'empereur Frdric
contre le pape lgitime Alexandre III. Cet acte devait tre nul, ce
semble, comme taient tous les autres qui avaient t faits par cet
usurpateur du saint-sige. Cependant, il n'a t ni cass ni blm par
les papes suivants, qui n'ont pas jug  propos de s'opposer au culte
public de Charlemagne,  qui ils savaient que l'glise romaine avait
des obligations immortelles. Son nom, comme celui d'un saint
confesseur, est insr dans la plupart des martyrologes de France,
d'Allemagne et des Pays-Bas: l'office de sa fte se trouve dans
plusieurs brviaires des glises de tous ces pays. Et quoi qu'il ait
t retranch dans celui de Paris, on n'a point laiss de continuer
non-seulement la vacance du Palais et du Chtelet, mais encore la
messe solennelle du jour (28 janvier) en diverses glises de Paris. La
fte semblait s'abolir peu  peu dans l'Universit, qui le reconnat
comme son fondateur, mais elle y fut rtablie sur la fin de l'an 1661.

    A. BAILLET, _Les Vies des Saints_, t. II (in-4, 1739).


LOUIS LE PIEUX[344].

  817.

On voyait briller en lui des vertus sacres qu'il serait trop long
d'numerer. Il tait d'une taille ordinaire; il avait les yeux grands
et brillants, le visage ouvert, le nez long et droit, des lvres ni
trop paisses ni trop minces, une poitrine vigoureuse, des paules
larges, les bras robustes; aussi pour manier l'arc et lancer un
javelot personne ne pouvait-il lui tre compar. Ses mains taient
longues, ses doigts bien conforms; il avait les jambes longues et
grles pour leur longueur; il avait aussi les pieds longs, et la voix
mle. Trs-vers dans les langues grecque et latine, il comprenait
cependant le grec mieux qu'il ne le parlait. Quant au latin, il
pouvait le parler aussi bien que sa langue naturelle[345]. Il
connaissait trs-bien le sens spirituel et moral des critures Saintes
ainsi que leur sens mystique. Il mprisait les potes profanes qu'il
avait appris dans sa jeunesse, et ne voulait ni les lire, ni les
entendre, ni les couter. Il tait d'une constitution vigoureuse,
agile, infatigable, lent  la colre, facile  la compassion. Toutes
les fois que, les jours ordinaires, il se rendait  l'glise pour
prier, il flchissait les genoux et touchait le pav de son front; il
priait humblement et longtemps, quelquefois avec larmes. Toujours orn
de toutes les pieuses vertus, il tait d'une gnrosit dont on
n'avait jamais ou parler dans les livres anciens ni dans les temps
modernes, tellement qu'il donnait  ses fidles serviteurs, et  titre
de possession perptuelle, les domaines royaux qu'il tenait de son
aeul et de son bisaeul. Il fit dresser pour ces donations des
dcrets qu'il confirma en y apposant son sceau et en les signant de sa
propre main. Il fit cela pendant longtemps. Il tait sobre dans son
boire et son manger, simple dans ses vtements; jamais on ne voyait
briller l'or sur ses habits, si ce n'est dans les ftes solennelles,
selon l'usage de ses anctres. Dans ces jours, il ne portait qu'une
chemise et des hauts-de-chausses brods en or, avec des franges d'or,
un baudrier et une pe tout brillants d'or, des bottes et un manteau
couverts d'or; enfin il avait sur la tte une couronne resplendissante
d'or, et tenait dans sa main un sceptre d'or. Jamais il ne riait aux
clats, pas mme lorsque, dans les ftes et pour l'amusement du
peuple, les baladins, les bouffons, les mimes dfilaient auprs de sa
table suivis de chanteurs et de joueurs d'instruments: alors le peuple
mme, en sa prsence, ne riait qu'avec mesure; et pour lui, il ne
montra jamais en riant ses dents blanches. Chaque jour avant ses repas
il faisait distribuer des aumnes. Au mois d'aot, poque o les cerfs
sont le plus gras, il s'occupait  les chasser jusqu' ce que le temps
des sangliers arrivt.

    THGAN, _Vie et actions de Louis le Pieux_, trad. de M. Guizot.

   Thgan, chorvque (vicaire gnral) de Trves, mort vers 845,
   tait d'origine franque et noble; il tait renomm pour sa beaut,
   ses vertus, sa science et son loquence. Au milieu des dissensions
   du rgne de Louis le Dbonnaire, il fut toujours fidle 
   l'empereur. Son histoire est assez bien faite, quoique abrge, et
   s'tend de 813  835.

  [344] Les contemporains ont tous appel Louis le Dbonnaire Louis
  le Pieux.

  [345] Le tudesque.


BAPTME DE HROLD LE DANOIS[346].

  826.

Ds que tout est prt pour la crmonie sacre, Louis et Hrold se
rendent dans le saint temple. Csar[347], par respect pour le
Seigneur, reoit lui-mme Hrold quand il sort de l'onde
rgnratrice, et le revt de sa propre main de vtements blancs.
L'impratrice Judith, dans tout l'clat de sa beaut[348], tire de la
source sacre la reine, femme d'Hrold, et la couvre des habits de
chrtienne. Lothaire, dj csar, fils de l'auguste Louis, aide de
mme le fils d'Hrold  sortir des eaux baptismales;  leur exemple,
les grands de l'empire en font autant pour les hommes distingus de la
suite du roi danois, qu'ils habillent eux-mmes, et la foule tire de
l'eau sainte beaucoup d'autres d'un moindre rang. O grand Louis!
quelle foule immense d'adorateurs tu gagnes au Seigneur! Quelle sainte
odeur s'mane d'une telle action et s'lve jusqu'au Christ? Ces
conqutes, prince, que tu arraches  la gueule du loup dvorant, pour
les donner  Dieu, te seront comptes pour l'ternit.

  [346] Hrold, chef danois, fut baptis dans l'glise de
  Saint-Alban,  Mayence, avec sa femme et beaucoup de Danois.
  Louis le Dbonnaire lui donna un comt dans la Frise. (_Vie de
  Louis le Dbonnaire_ par L'Astronome.)

  [347] L'empereur.

  [348] L'empereur avait choisi entre toutes les filles des
  seigneurs de son empire, runies de tous cts, la belle Judith,
  fille du noble comte Guelfe. (Voy. L'Astronome.)

Hrold, couvert de vtements blancs et le coeur rgnr, se rend sous
le toit clatant de son illustre parrain. Le tout-puissant empereur le
comble alors des plus magnifiques prsents que puisse produire la
terre des Franks. D'aprs ses ordres, Hrold revt une chlamyde tissue
de pourpre carlate et de pierres prcieuses, autour de laquelle
circule une broderie d'or; il ceint l'pe fameuse que Csar lui-mme
portait  son ct et qu'entourent des cercles d'or symtriquement
disposs;  chacun de ses bras sont attaches des chanes d'or; des
courroies enrichies de pierres prcieuses entourent ses cuisses; une
superbe couronne, ornement d  son rang, couvre sa tte; des
brodequins d'or renferment ses pieds; sur ses larges paules brillent
des vtements d'or, et des gantelets blancs ornent ses mains. L'pouse
de ce prince reoit de l'impratrice Judith des dons non moins dignes
de son rang et d'agrables parures. Elle passe une tunique entirement
brode d'or et de pierreries, et aussi riche qu'ont pu la fabriquer
tous les efforts de l'art de Minerve; un bandeau entour de pierres
prcieuses ceint sa tte; un large collier tombe sur son sein
naissant; un cercle d'or flexible et tordu entoure son cou; ses bras
sont serrs dans des bracelets tels que les portent les femmes; des
cercles minces et pliants, d'or et de pierres prcieuses, couvrent ses
cuisses, et une cape d'or tombe sur ses paules. Lothaire ne met pas
un empressement moins pieux  parer le fils d'Hrold de vtements
enrichis d'or; le reste de la foule des Danois est galement revtu
d'habits franks, que leur distribue la religieuse munificence de
Csar.

Tout cependant est prpar pour les saintes crmonies de la messe;
dj le signal accoutum appelle le peuple dans l'enceinte des murs
sacrs. Dans le choeur brille un clerg nombreux et revtu de riches
ornements, et dans le magnifique sanctuaire tout respire un ordre
admirable. La foule des prtres se distingue par sa fidlit aux
doctrines de Clment[349], et les pieux lvites se font remarquer par
leur tenue rgulire. C'est Theuton qui dirige, avec son habilet
ordinaire, le choeur des chantres; c'est Adhalwit qui porte en main la
baguette, en frappe la foule des assistants et ouvre ainsi un passage
honorable  Csar,  ses grands,  sa femme et  ses enfants. Le
glorieux empereur, toujours empress d'assister frquemment aux saints
offices, se rend  l'entre de la basilique en traversant de larges
salles de son palais resplendissant d'or et de pierreries
blouissantes; il s'avance la joie sur le front, et s'appuie sur les
bras de ses fidles serviteurs. Hilduin est  sa droite; Hlisachar le
soutient  gauche; et devant lui marche Gerung, qui porte le bton,
marque de sa charge[350], et protge les pas du monarque, dont la tte
est orne d'une couronne d'or. Par derrire viennent le pieux Lothaire
et Hrold, couverts d'une toge et pars des dons clatants qu'ils ont
reus. Charles, encore enfant, tout brillant d'or et de beaut,
prcde, plein de gaiet, les pas de son pre, et de ses pieds il
frappe firement le marbre. Cependant Judith, couverte des ornements
royaux, s'avance dans tout l'clat d'une parure magnifique; deux des
grands jouissent du suprme honneur de l'escorter; ce sont Matfried et
Hugues; tous deux, la couronne en tte et vtus d'habits tout
brillants d'or, accompagnent avec respect les pas de leur auguste
matresse. Derrire elle, et  peu de distance, vient enfin l'pouse
d'Hrold talant avec plaisir les prsents de la pieuse impratrice.
Aprs, on voit Friedgies[351] que suit une foule de disciples, tous
vtus de blanc et distingus par leur science et leur foi. Au dernier
rang marche avec ordre le reste de la jeunesse danoise, pare des
habits qu'elle tient de la munificence de Csar.

  [349] Le pape saint Clment Ier, auquel on a attribu des
  ouvrages qui contiennent beaucoup de dtails sur les devoirs des
  prtres. (Dom Bouquet.)

Aussitt que l'empereur, aprs cette marche solennelle, est arriv 
l'glise, il adresse, suivant sa coutume, ses voeux au Seigneur;
sur-le-champ, le clairon de Theuton fait entendre le son clair qui
sert de signal, et au mme instant les clercs et tout le choeur lui
rpondent et entonnent le chant. Hrold, sa femme, ses enfants, ses
compagnons contemplent avec tonnement le dme immense de la maison de
Dieu, et n'admirent pas moins le clerg, l'intrieur du temple, les
prtres et la pompe du service religieux. Ce qui les frappe plus
encore, ce sont les immenses richesses de notre roi,  l'ordre duquel
semble se runir ce que la terre produit de plus prcieux. Eh bien,
illustre Hrold, dis, je t'en conjure, ce que tu prfres maintenant,
ou de la foi de notre monarque, ou de tes misrables idoles. Jette
donc dans les flammes tous ces dieux faits d'or et d'argent; c'est
ainsi que tu assureras  toi et aux tiens une ternelle gloire. Si
dans ces statues il s'en trouve de fer, dont on puisse se servir pour
cultiver les champs, ordonne qu'on en fabrique des socs, et en ouvrant
le sein de la terre elles te seront plus utiles que de telles
divinits avec toute leur puissance...

  [350] Celle de portier en chef du palais.

  [351] Chancelier de l'empereur et abb de Saint-Martin de Tours.

Cependant on prparait avec soin d'immenses provisions, des mets
divers et des vins de toutes les espces pour le matre du monde. D'un
ct, Pierre, le chef des pannetiers, de l'autre, Gunton, qui prside
aux cuisines, ne perdent pas un instant  faire disposer les tables
avec l'ordre et le luxe accoutums. Sur des toisons, dont la blancheur
le dispute  la neige, on tend des nappes blanches, et les mets sont
dresss dans des plats de marbre. Pierre distribue, comme le veut sa
charge, les dons de Crs, et Gunton sert les viandes. Entre chaque
plat sont placs des vases d'or; le jeune et actif Othon commande aux
chansons et fait prparer les doux prsents de Bacchus.

Ds que les crmonies du culte respectueux adress au Trs-Haut sont
termines, Csar, tout brillant d'or, se dispose  reprendre le chemin
qu'il a suivi pour se rendre au temple. Son pouse, ses enfants, et
tout son cortge, couverts de vtements resplendissants d'or, et enfin
les clercs habills de blanc, imitent son exemple, et le pieux
monarque se rend d'un pas grave  son palais, o l'attend un festin
prpar avec un soin digne du chef de l'empire. Radieux, il se place
sur un lit[352]; par son ordre, la belle Judith se met  ses cts,
aprs avoir embrass ses augustes genoux; le csar Lothaire et Hrold,
l'hte royal, s'tendent de leur ct sur un mme lit, comme l'a voulu
Louis. Les Danois admirent la prodigalit des mets et tout ce qui
compose le service de la table, le nombre des officiers, ainsi que la
beaut des enfants qui servent Csar. Ce jour, si heureux  juste
titre pour les Franks et les Danois rgnrs par le baptme, sera
pour eux dans la suite l'objet de ftes qui en rappelleront la
mmoire.

  [352] L'usage des Romains de manger couchs sur des lits tait
  encore conserv.

Le lendemain,  la naissance de l'aurore, ds que les astres quittent
le ciel et que le soleil commence  rchauffer la terre, Csar
s'apprte  partir pour la chasse avec ses Franks, dont cet exercice
est le plaisir habituel, et il ordonne qu'Hrold l'accompagne. Non
loin du palais est une le que le Rhin environne de ses eaux
profondes, o crot une herbe toujours verte et que couvre une sombre
fort. Des btes fauves, nombreuses et diverses, la remplissent, et
leur troupe, dont rien ne trouble le repos, trouve dans les vastes
bois un asile paisible. Des bandes de chasseurs et d'innombrables
meutes de chiens se rpandent  et l dans cette le. Louis monte un
coursier qui foule la plaine sous ses pas rapides, et Witon, le
carquois sur l'paule, l'accompagne  cheval. De toutes parts se
pressent des flots de jeunes gens et d'enfants, au milieu desquels se
fait remarquer Lothaire, port par un agile coursier. Hrold, l'hte
de l'empereur, et ses Danois accourent aussi pleins de joie pour
contempler ce beau spectacle; la superbe Judith, la pieuse pouse de
Csar, pare et coiffe magnifiquement, monte un noble palefroi; les
premiers de l'tat et la foule des grands prcdent ou suivent leur
matresse, par gard pour leur religieux monarque. Dj toute la fort
retentit des aboiements redoubls des chiens; ici les cris des hommes,
l les sons rpts du clairon frappent les airs; les btes fauves
s'lancent hors de leurs antres, les daims fuient vers les endroits
les plus sauvages; mais ni la fuite ne peut les sauver ni les taillis
ne leur offrent d'asiles srs. Le faon tombe au milieu des cerfs arms
de bois majestueux; et le sanglier aux larges dfenses roule dans la
poussire perc par le javelot. Csar, anim par la joie, donne
lui-mme la mort  un grand nombre d'animaux qu'il frappe de ses
propres mains. L'ardent Lothaire, dans la fleur et la force de la
jeunesse, fait tomber plusieurs ours sous ses coups; le reste des
chasseurs tue  et l,  travers les prairies, une foule de btes
fauves de toutes espces.

Tout  coup une jeune biche, que la meute des chiens poursuit avec
chaleur, traverse en fuyant le plus pais de la fort, et bondit au
milieu d'un bouquet de saules; l s'taient arrts la troupe des
grands, Judith, l'pouse de Csar, et le jeune Charles, encore enfant.
L'animal passe avec la rapidit de l'clair, tout son espoir est dans
la vitesse de ses pieds: s'il ne trouve son salut dans la fuite, il
prit. Le jeune Charles l'aperoit, veut le poursuivre  l'exemple de
ses parents, demande un cheval avec d'instantes prires, presse
vivement pour qu'on lui donne des armes, un carquois et des flches
lgres, et brle de voler sur les traces de la biche, comme son pre
a coutume de le faire. Mais vainement il redouble ses ardentes
sollicitations; sa charmante mre lui dfend de la quitter, et refuse
 ses voeux la permission de s'loigner. Sa volont s'irrite, et si le
matre aux soins duquel il est confi et sa mre ne le retenaient, le
royal enfant n'hsiterait pas  suivre la chasse  pied. Cependant
d'autres jeunes gens volent, atteignent la biche dans sa fuite, et la
ramnent au petit prince sans qu'elle ait reu aucune blessure; lui,
alors, prend des armes proportionnes  la faiblesse de son ge et en
frappe la croupe tremblante de l'animal; toutes les grces de
l'enfance se runissent et brillent dans le jeune Charles, et leur
clat emprunte un nouveau lustre de la vertu de son pre et du nom de
son aeul. Tel autrefois Apollon, quand il gravissait les sommets des
montagnes de Dlos, remplissait d'une orgueilleuse joie le coeur de sa
mre Latone.

Dj Csar, son auguste pre, et les jeunes chasseurs chargs de
gibier se disposaient  retourner au palais. Cependant la prvoyante
Judith a fait construire et couvrir dans le milieu de la fort une
salle de verdure; des branches d'osier et de buis dpouilles de leurs
feuilles en forment l'enceinte, et des toiles la recouvrent.
L'impratrice elle-mme prpare sur le vert gazon un sige pour le
religieux monarque, et fait apporter tout ce qui peut assouvir la
faim. Aprs avoir lav ses mains dans l'eau, Csar et sa belle
compagne s'tendent ensemble sur un lit d'or, et, par l'ordre de cet
excellent roi, le beau Lothaire et leur hte chri, Hrold, prennent
place  la mme table; le reste de la jeunesse s'assoit sur l'herbe
qui couvre la terre, et repose ses membres fatigus sous l'ombrage de
la fort. On apporte, aprs les avoir fait rtir, les entrailles
charges de graisse des animaux tus  la chasse, et la venaison se
mle aux mets apprts pour Csar. La faim satisfaite disparat
bientt. On vide les coupes; et la soif  son tour est chasse par
une agrable liqueur; un vin gnreux rpand la gaiet dans toutes ces
mes courageuses, et chacun regagne d'un pas plus hardi le toit
imprial.

  ERMOLD LE NOIR, _Faits et Gestes de Louis le Pieux_, chant IV,
    traduction de M. Guizot[353].

   Ce pome a t compos vers 826. On ne sait rien sur son auteur.

  [353] M. Guizot a publi, de 1823  1827, en 29 volumes in-8,
  une collection des mmoires relatifs  l'histoire de France.
  Cette collection se compose de traductions des principales
  chroniques et histoires crites en latin, depuis Grgoire de
  Tours jusqu'au treizime sicle.


FIN.




TABLE DES MATIRES


      LA GAULE.

                                                                Pages.

    Les peuples de l'ancienne Gaule. (_Csar._)                      1

    Description de la Gaule, sous Auguste. (_Strabon._)              2

    Moeurs et usages des Gaulois. (_Csar._)                         4

    Mme sujet. (_Strabon._)                                         9

    Mme sujet. (_Diodore de Sicile._)                              14

    Les Gaulois en Italie, 587  222 avant J.-C. (_Polybe._)        19

    Prise de Rome par les Gaulois, 390 avant J.-C.
      (_Tite-Live._)                                                38

    Ambassade des Gaulois  Alexandre. (_Strabon._)                 63

    Mme sujet. (_Appien._)                                        _ib._

    Conqutes des Gaulois dans la Germanie. (_Csar._)              64

    Les Gaulois en Espagne. (_Diodore de Sicile._)                  65

    Invasion des Gaulois en Macdoine et en Grce.
      (_Justin._)                                                   66

    Les Gaulois en Asie Mineure. (_Justin._)                        73

    Retour d'une partie des Gaulois dans la Gaule.
      (_Justin._)                                                  _ib._

    Les Romains soumettent les Gallo-Grecs. (_Tite-Live._)          74

    Richesses de Luern, roi des Arvernes. (_Athne._)              93

    Les Romains commencent  s'tablir dans la Gaule.
      (_Rollin._)                                                   94

    Portrait de Csar. (_Sutone._)                                 99

    Csar. (_Michelet._)                                           111

    Csar dans les Gaules. (_Sutone._)                            _ib._

    La guerre des Gaules. (_Napolon._)                            113

    Arioviste battu par Csar. (_Napolon._)                       117

    Guerre des Belges. Combat sur l'Aisne. Dfaite des Belges
      du Hainaut. Bataille sur la Sambre. (_Napolon._)            118

    Guerre contre les Vntes. (_Napolon._)                       122

    Vercingtorix. (_Csar._)                                      123

    Sige de Bourges. (_Csar._)                                   125

    Bataille de Gergovie. (_Plutarque._)                           135

    Bataille d'Alise. (_Csar._)                                   136

    Vercingtorix se rend  Csar. (_Plutarque._)                  143

    Mme sujet. (_Dion Cassius._)                                  _ib._

    Conqute de la Gaule par Csar. (_Marc-Antoine._)              144

    De la civilisation gauloise avant la conqute romaine.
      (_Ch. Giraud._)                                              145

    La rpublique de Marseille. (_Strabon._)                       155


      LA GAULE ROMAINE.

    Rvolte de Sacrovir. (_Tacite._)                               159

    Folies de Caligula dans les Gaules. (_Sutone._)               164

    Premire perscution des chrtiens dans la Gaule.
      (_Eusbe._)                                                  168

    Cantilne dans laquelle se trouve la premire mention du
      nom des Franks                                               178

    Saint Denis. (_Baillet_ et _Le Nain de Tillemont_.)            179

    Les Bagaudes, 285. (_Ptigny._)                                183

    Saint Martin. (_Richard._)                                     192

    Paris en 358. (_Chateaubriand_ et _Julien_.)                   196

    Gouvernement de Julien. (_Ammien-Marcellin._)                  198

    Tyrannie de l'administration romaine. (_Michelet._)            199

    Impts et exactions. Les Bagaudes. Le Patrociniat.
      (_Salvien._)                                                 207

    Moeurs des Gallo-Romains. (_Salvien._)                         218

    Les Tyrans. Le Patrociniat. Origines de la fodalit.
      (_Lehurou._)                                                223

    De la race celtique. (_Michelet._)                             228


      LES BARBARES.

    Moeurs des barbares. (_Chateaubriand._)                        231

    Invasion de la Gaule par les Alains, les Vandales et les
      Suves. (_Le Beau._)                                         275

    tablissement des Alemans et des Burgondes dans la Gaule.
    (_Le Beau._)                                                   278

    Conqutes des Wisigoths dans la Gaule. (_Le Beau._)            279

    Pharamond. (_Saint-Martin._)                                   282

    Clodion battu par Atius. (_Sidoine Apollinaire._)             285

    Les Huns et les Alains. (_Ammien-Marcellin._)                  287

    Les Huns. (_Jornands._)                                       292

    Portrait d'Attila. (_Jornands._)                              294

    Invasion d'Attila en Gaule. (_Le Beau_ et _Jornands_.)        295

    Saint Aignan. (_Grgoire de Tours._)                           311

    Sainte Genevive. (_Richard._)                                 312

    Rsistance de l'Arvernie contre les Wisigoths, 471-475.
      (_Fauriel._)                                                 316

    Euric, roi des Wisigoths. (_Fauriel._)                         327

    La cour du roi Euric  Bordeaux. (_Sidoine Apollinaire._)      329

    Conduite du clerg envers les conqurants germains.
      (_Fauriel._)                                                 331


      LES FRANKS.

    Lettre de saint Remi  Clovis                                  338

    Clovis. (_Grgoire de Tours._)                                 340

    Lettre du pape Anastase  Clovis                               355

    Lettre d'Avitus  Clovis                                       356

    Clovis soumet les Gallo-Romains indpendants. (_Ptigny._)     357

    Mariage de Clovis. (_Ptigny._)                                364

    La sainte Ampoule. (_Frodoard._)                               370

    Lettre de saint Remi  Clovis                                  372

    La loi salique                                                 373

    Meurtre des fils de Clodomir, 533. (_Grgoire de Tours._)      380

    Brunehaut et Galsuinthe, 566. (_Grgoire de Tours._)           383

    Comment le roi Chilpric dota sa fille Rigonthe.
      (_Grgoire de Tours._)                                       385

    Les rois fainants. (_ginhard._)                              387

    Les maires du palais. (_Chateaubriand._)                       389

    Invasion des Arabes. Bataille de Poitiers. (_Fauriel._)        390

    Vie intrieure et habitudes domestiques de Charlemagne.
      (_ginhard._)                                                400

    Guerre contre les Saxons. (_ginhard._)                        413

    Guerre contre les Avares. (_ginhard._)                        415

    Charlemagne prend Pavie. (_Le Moine de Saint-Gall._)           416

    Bataille de Roncevaux. (_ginhard._)                           420

    La bataille de Roncevaux et la mort de Roland. (_Throulde._)  423

    La grande taille de Roland. (_Thomas Leodius._)                451

    Le chant d'Altabiar                                           453

    Les capitulaires de Charlemagne. (_Chateaubriand._)            455

    Canonisation et culte de Charlemagne. (_Baillet._)             458

    Louis le Pieux. (_Thgan._)                                    459

    Baptme de Hrold le Danois. (_Ermold le Noir._)               461


FIN DE LA TABLE.





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 Contemporains (Tome 1/4), by Louis Dussieux

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*** START: FULL LICENSE ***

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
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