The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rpublique de Venise (Vol. 2), by 
Pierre Daru

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Title: Histoire de la Rpublique de Venise (Vol. 2)

Author: Pierre Daru

Release Date: August 19, 2014 [EBook #46632]

Language: French

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HISTOIRE

DE LA RPUBLIQUE

DE VENISE.

_Tome II._




DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,

IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT.




HISTOIRE

DE LA RPUBLIQUE

DE VENISE.




PAR P. DARU,

DE L'ACADMIE FRANAISE.


SECONDE DITION, REVUE ET CORRIGE.


TOME SECOND.




 PARIS,

CHEZ FIRMIN DIDOT, PRE ET FILS

LIBRAIRES, RUE JACOB, N 24.

1821.




HISTOIRE

DE

LA RPUBLIQUE DE VENISE.

LIVRE IX.

     Guerre contre le roi de Hongrie. -- Perte de la Dalmatie.
     -- Nouvelle peste  Venise, 1355-1361. -- Fondation de la
     bibliothque de Saint-Marc, par Ptrarque. -- Dernires rvoltes
     de Candie. -- Expdition contre Alexandrie. -- lection d'Andr
     Contarini, 1361-1367. -- Nouvelle rvolte de Trieste. -- Dml
     avec l'vque de Venise. -- Guerre contre le seigneur de Padoue,
     le roi de Hongrie et le duc d'Autriche, 1367-1377. -- Aventure
     de Charles Zno. -- Occupation de l'le de Tndos. -- Affaires
     de l'Orient. -- Commencement de la guerre contre les Gnois,
     le roi de Hongrie, le patriarche d'Aquile, et le seigneur de
     Padoue, 1377-1378.


[Note en marge: I. Jean Gradenigo, doge. 1355.]

Jean Gradenigo monta, le 21 avril 1355, sur le trne teint du sang de
Marin Falier.

Les frquentes rvoltes de Zara prouvaient encore moins l'esprit
d'indpendance de ses habitants que la jalousie des rois de Hongrie.
Ces princes ne pouvaient voir qu'avec dpit tous les ports de leurs
tats occups par une rpublique voisine. Jamais ils ne manqurent de
lui susciter des ennemis et de secourir les rebelles.

[Note en marge: Guerre contre le roi de Hongrie.]

Ce royaume, alors un des plus puissants de l'Europe, avait pour roi
un prince d'un caractre brillant, chevaleresque, et une noblesse
vaillante, riche, nombreuse, qui fournissait de grandes armes  son
suzerain.

La trve, qui existait, depuis la dernire soumission de Zara, entre
Louis de Hongrie et les Vnitiens, tait sur le point d'expirer. La
seigneurie avait fort  coeur de conclure une paix dfinitive avec
ce redoutable voisin. Celui-ci, que le crime de Jeanne de Naples, sa
belle-soeur, avait dj appel en Italie, nourrissait l'esprance
d'acqurir une grande influence dans ce beau pays. Peu dispos 
se rconcilier avec la rpublique, il mit  la paix qu'elle lui
envoyait demander, des conditions qui ne parurent pas acceptables.
Par exemple, il exigeait que les Vnitiens lui fournissent une flotte
pour passer en Italie avec son arme. Il consentait  leur laisser la
paisible possession de la Dalmatie, s'ils voulaient se reconnatre
ses vassaux; et il fallait que cette vassalit ft constate par un
tribut et par un hommage annuel.

[Note en marge: Contre le duc d'Autriche et le patriarche d'Aquile.]

Il tait pnible de consentir  reconnatre un suzerain; mais, en s'y
refusant, la rpublique aurait d mettre promptement ses colonies en
tat de dfense. Elles n'y taient pas lorsque l'arme du roi vint
subitement investir Trau, Spalato, Zara, et quelques autres places de
cette cte. On y envoya assez diligemment une flotte; mais pendant
qu'on se prparait  repousser les Hongrois de ce ct, on apprit
qu'une arme, dans laquelle il y avait, disait-on, cinquante mille
hommes de cavalerie, allait entrer dans le Trvisan; que le roi avait
fait alliance avec le duc d'Autriche et le patriarche d'Aquile, pour
venir attaquer les possessions de la rpublique dans le continent de
l'Italie, et qu'enfin un trait avait t conclu avec le seigneur de
Padoue, qui, oubliant la reconnaissance qu'il devait aux Vnitiens,
s'engageait  fournir des vivres  leurs ennemis, tout en prtendant
conserver sa neutralit.

Cet orage ne tarda pas  clater. C'tait un spectacle aussi nouveau
qu'effrayant pour l'Italie, de voir se dployer dans ses campagnes
ces nombreux escadrons. Des tats accoutums  faire la guerre avec
des troupes stipendies, n'auraient pu trouver les fonds ncessaires
pour crer et entretenir une telle cavalerie, outre que les habitudes
de la nation italienne la rendent peu propre  cette manire de
combattre.

Le roi de Hongrie n'tait pas un prince opulent; mais il avait de
grands vassaux qui possdaient de vastes domaines dans des plaines
couvertes de pturages et par consquent de chevaux, et quand il
appelait les seigneurs  la guerre, il voyait accourir des essaims
d'hommes accoutums  l'exercice des armes et du cheval. Il est vrai
que les seigneurs n'taient obligs qu' un service de trois mois.

Les escadrons hongrois environnaient dj la petite ville de
Conegliano et s'avanaient vers Trvise. On fut assez heureux pour
que des troupes rappeles en grande hte de la cte de Dalmatie,
parvinssent  se jeter dans cette dernire place. Elles taient
conduites par les provditeurs Jean Delfino, et Paul Loredan.
Justiniani, leur collgue tcha de tenir la campagne avec quelques
milices et le peu de troupes rgulires qu'on put rassembler;
mais il tait loin d'tre assez fort pour pouvoir s'approcher des
lignes ennemies et inquiter les assigeants. Conegliano succomba
au bout de quelques jours; les dfenseurs de Trvise n'en furent
point dcourags. Autour d'eux, toute la province tait inonde de
partis qui la ravageaient pour pourvoir, encore bien difficilement,
 la subsistance d'une cavalerie telle qu'on n'en avait jamais eu 
nourrir dans ce pays.

[Note en marge: II. Jean Delfino, doge. 1356.]

Sur ces entrefaites, le doge Jean Gradenigo mourut le 8 aot 1356.
On avait besoin d'un homme de guerre  la tte des conseils de la
rpublique; tous les suffrages se runirent sur Jean Delfino; mais
il tait enferm dans Trvise, et il devenait difficile mme de lui
faire parvenir l'avis de sa nomination. On demanda un sauf-conduit
aux assigeants; le roi ne voulut pas renoncer  l'esprance de faire
prisonnier le chef de la rpublique[1]. La raison d'tat dispense
sans doute de faire des avantages  ses ennemis, mais quand on
manque  la gnrosit, il ne faut pas manquer de vigilance. Jean
Delfino, aprs s'tre concert avec Justiniani, qui se rapprocha de
la place, en sortit une nuit avec un piquet de cavalerie, traversa
les cantonnements des assigeants et arriva jusqu' Marghera o il
s'embarqua pour Venise.

[Note 1: Il y a des historiens qui disent au contraire qu'il accorda
noblement le sauf-conduit. (Voyez l'_Histoire de Padoue_, d'Andr
GATARO, tom. XVII, _de la collection de_ MURATORI, p. 56.)]

Le temps s'coulait, et le roi voyait arriver l'poque o le service
de ses vassaux allait expirer; il voulut presser les oprations du
sige, et fit donner un assaut, qui fut vaillamment repouss. Bientt
aprs il vit partir les principaux seigneurs, avec la plus grande
partie de cette belle cavalerie, qui faisait la force de l'arme; il
fallut convertir le sige en blocus.

[Note en marge: Les Vnitiens se vengent sur le seigneur de Padoue.
1357.]

Ds que les Hongrois se furent loigns, la colre des Vnitiens
tomba sur le seigneur de Padoue. Ses tats dont il avait oubli qu'il
tait redevable  la rpublique, furent ravags par la petite arme
de Marc Justiniani.

[Note en marge: III. Le roi de Hongrie conquiert la Dalmatie. 1357.]

L'hiver de 1357 fut employ  ngocier une trve de quelques mois
sous la mdiation du pape. Louis, au commencement de la campagne
suivante, porta les principaux efforts de son arme sur les places
de la Dalmatie. Presque toutes se rendirent; Zara fut surprise[2],
et le gouverneur, Michel Falier, n'chappa point  une inculpation
de lchet, danger que courent tous les gouverneurs qui ont manqu
de prvoyance. On le punit par une amende, un an de prison et
l'exclusion perptuelle de tous les conseils. Le seul qui acquit
de la gloire, sur cette cte, fut le commandant de la petite place
d'Enone, Jean Justiniani, qui ne succomba qu'aprs avoir fait la plus
vigoureuse dfense et prouv toutes les horreurs de la disette.

[Note 2: Preso Zara per tradimento d'un priore Tedesco di Santa-Croce
ch'era in Zara al servizio de' Veneziana, e la notte introdusse gli
Ungari.

(Cronica della guerra da Chiozza de Daniello CHINAZZO. _Rerum
italicarum scriptores_, tom. XV, p. 701.)]

La chte de tant de places fit sentir aux Vnitiens la ncessit
d'obtenir la paix  quelque prix que ce ft. Des ambassadeurs
allrent la proposer, l'implorer. Les conditions que le roi dicta
furent que la rpublique renoncerait pour toujours  la Dalmatie, et
rendrait toutes ses places, depuis le golfe de Quarnero, au-dessous
de Fiume jusqu' Durazzo, qui est prs de l'entre de l'Adriatique.
C'tait abandonner un littoral de plus de cent lieues, et une
multitude d'les et de ports.

[Note en marge: IV. Dlibration pour la cession de cette province.
1358.]

Quand on en vint  dlibrer dans le snat sur l'acceptation de
cette paix, ce fut un combat entre ceux qui regrettaient le plus la
splendeur de la rpublique, et ceux qui voulaient mettre un terme
 ses sacrifices et  son danger. Ces conditions, disaient les
uns, sont si dures, qu'on a droit de s'tonner que vous ayez pu les
entendre. Si vous renoncez  la Dalmatie, vous renoncez  tre une
puissance, toute votre population est l. O recruterez-vous vos
troupes? Avec quoi armerez-vous vos flottes? Ces mmes ports, o
vous trouviez un asyle, deviendront les arsenaux de vos ennemis.
Vous n'tes plus les dominateurs du golfe, si une puissance rivale
en occupe les bords. La Dalmatie cde, l'Istrie se trouve expose
 de nouvelles invasions. Vous avez perdu les places de cette cte,
mais est-ce la premire fois? Est-il nouveau pour vous de voir le roi
de Hongrie occuper Zara? Vous n'avez point t dfaits en bataille
range. Trvise se dfend vaillamment et continuera de rsister;
la disette est moins  craindre pour elle que pour l'innombrable
cavalerie qui l'assige. Vous avez vu dj le roi oblig de ramener
son arme, aprs quelques mois de campagne. Il a ravag le pays,
mais le mal en est fait; il n'y trouvera plus les ressources qu'il a
puises. Un prince qui n'a point une arme permanente, ne doit pas
triompher d'un gouvernement qui a de la constance. Ne manquons pas 
notre fortune; Nous en avons vu quelquefois l'heureux retour, dans
des circonstances plus dsespres. Que l'nergie du conseil ranime
celle de tous les Vnitiens; tous sentiront que l'existence de la
patrie est attache  la conservation de ces possessions, que nous
avons su garder pendant 360 ans au prix de tant de sang, et dans des
circonstances si diverses.

Les partisans de la paix rpondaient avec beaucoup de gravit: La
prudence de ce gouvernement a sur-tout clat en ce que, dans toutes
ses dlibrations, il a pris conseil, non des passions, mais des
circonstances. Les conditions sont dures, mais elles sont proposes
dans un temps o une guerre malheureuse contre les Gnois vient de
ruiner notre marine. Vous vous tes vus n'ayant pas quatre galres
pour repousser quelques corsaires, qui venaient nous insulter dans
notre golfe; il a fallu que d'opulents citadins armassent, pour notre
dfense, des vaisseaux destins  leur commerce. Mais cette ressource
mme ne nous reste plus; les fortunes prives, non moins puises que
la fortune publique, ne peuvent chapper  une destruction totale que
par les travaux de la paix. Sans doute il est pnible de cder de si
belles possessions, de renoncer  des titres si glorieusement acquis.
Mais que cderons-nous? ce que l'ennemi tient dj. On vous dit
que si vous cdez la Dalmatie vous aurez  craindre pour l'Istrie.
Vraiment voil une grande prvoyance; on craint pour l'Istrie, on a
bien raison; l'ennemi l'occupe dj; aussi ceux qui pensent qu'un
danger  venir ne doit pas faire oublier un danger prsent, vous
disent-ils, que rien n'est plus urgent que d'obtenir la restitution
de cette province. Elle vous est offerte; malheureusement on ne vous
offre pas en mme temps la Dalmatie. Pour concevoir raisonnablement
l'esprance de les recouvrer l'une et l'autre, il faut tablir, ou
que nos affaires peuvent s'amliorer, ou que celles du roi peuvent
devenir mauvaises. Or quels moyens avons-nous d'affaiblir le roi
de Hongrie? Aucun. Quels moyens d'amliorer notre situation, de
recouvrer nos forces? Un seul; la paix, le commerce.

Toute notre application doit tre de conserver la rpublique, de
faire cesser pour elle un danger imminent. Qui peut nous assurer
que les Gnois veuillent s'en tenir  une paix qu'ils nous ont
fait acheter si cher? Qu'ils ne prennent pas, pour nous attaquer
de nouveau, le moment o nous sommes engags dans une guerre
dsastreuse? et alors quel espoir de salut nous resterait-il? On dit
qu'il ne faut pas cder ces provinces; mais qu'on nous dise donc
aussi les moyens de les reprendre. On dit que l'ennemi n'a point
gagn de bataille; remarquez que c'est parce que vous n'avez point
d'arme. Si la petite troupe de Justiniani peut se prsenter devant
les Hongrois, il faut lui envoyer l'ordre de combattre. Mais si vous
tes convaincus qu'elle n'a conserv jusqu'ici son existence qu'en
vitant une action; si vous avez la certitude qu'une dfaite vous
mettrait entirement  la merci du vainqueur et entranerait la perte
de vos tats de terre-ferme, en mme temps que le sacrifice de la
Dalmatie, vous recommanderez  votre gnral de ne pas compromettre
ce fantme d'arme, dont l'apparence vous donne encore la facult de
ngocier.

On conoit qu'on se dtermine  rejeter une paix humiliante; mais
il serait absurde de vouloir refuser galement et la paix et le
combat. Cette paix que vous pouvez faire aujourd'hui, qui oserait
vous rpondre que vous pourrez l'obtenir demain? La gloire de ce
snat n'est pas d'avoir toujours t heureux, mais de s'tre montr
constamment sage; il sait que, dans toutes les affaires, il faut
apprcier les circonstances. Les voir telles qu'on les dsire, et non
pas telles qu'elles sont, est une faiblesse. Rien n'est perdu si nous
conservons la rpublique, si nous lui donnons le temps de reprendre
ses forces, et si la sagesse lui prpare les moyens de rparer ses
pertes.

[Note en marge: V. Paix. 1358.]

Ces raisons prvalurent et le trait fut sign le 18 fvrier 1358.

Il y fut stipul que le doge cesserait de prendre le titre de duc
de Dalmatie et de Croatie; que la seigneurie n'enverrait point de
consuls dans les tats du roi; que les sujets de la rpublique ne
pourraient pas avoir des proprits immobilires  Zara, et que
ceux qui en avaient seraient tenus de les vendre; que toutes les
possessions de la seigneurie occupes par les troupes du roi, tant
dans l'Istrie qu'en Italie, seraient vacues, et qu'enfin s'il
arrivait que le roi et  soutenir une guerre maritime, la seigneurie
devrait lui fournir, aussitt qu'elle en serait requise, une flotte
de vingt-quatre galres, dont il paierait l'armement et l'entretien.

On convint, en cas de contravention aux conditions de cette paix,
de prendre le pape pour juge, et de soumettre l'infracteur 
l'excommunication et  l'interdit.

La perte de cette grande colonie donnait plus d'importance aux
acquisitions que la rpublique avaient faites dernirement dans le
continent de l'Italie. On avait conquis la marche Trvisane sur le
seigneur de Vrone; cette province avait t cde par un trait,
mais le droit antrieur du seigneur de Vrone lui-mme n'tait pas
bien tabli. Pour lgitimer leur conqute, les Vnitiens imaginrent
de demander l'investiture de cette province  l'empereur, qui ne
l'avait jamais possde. C'tait dj un spectacle assez remarquable
que la fire rpublique de Venise sollicitant l'investiture d'une
province dj conquise par ses armes, et consentant  ne la tenir
qu' titre de fief de l'empire.

L'humiliation fut bien plus grande, lorsque l'empereur Charles IV
refusa cette investiture, en ajoutant qu'il ne pouvait approuver que
les Vnitiens se fussent tablis, sans son aveu, dans une province
qui relevait de la couronne impriale.

Ainsi les Vnitiens avaient manifest leurs scrupules sur la
lgitimit de leur possession, leurs craintes sur sa solidit; et ils
avaient reconnu que cette province relevait de l'empire, sans obtenir
mme la permission de se dire les vassaux de l'empereur.

[Note en marge: Le duc d'Autriche fait arrter les ambassadeurs
vnitiens. 1360.]

Les ambassadeurs qui avaient t envoys  la cour de ce prince,
prouvrent, en revenant  Venise, un nouvel outrage. Par une indigne
violation des droits les plus sacrs, le duc d'Autriche les fit
arrter comme ils traversaient ses tats.

[Note en marge: VI. Rcapitulation des malheurs de la rpublique
depuis l'tablissement de l'aristocratie.]

Telle tait la situation de Venise en 1360, c'est--dire environ
quarante ans aprs le changement opr dans sa constitution. Il
ne serait pas juste d'attribuer tous ses malheurs  cette seule
cause, mais une partie en drivait videmment, et il faut au moins
convenir que la fortune n'avait pas pris soin de justifier cette
rvolution, qui avait remis le pouvoir aux mains de l'aristocratie.
Immdiatement avant ce changement, la rpublique avait forc tous
les peuples de l'Italie  reconnatre son droit de souverainet sur
l'Adriatique. Ds que Pierre Gradenigo fut mont sur le trne, les
dsastres se succdrent. Le patriarche d'Aquile insulta impunment
la rpublique. Elle perdit ses tablissements en Syrie. Les Gnois
dtruisirent ou prirent des flottes entires  Curzola,  Gallipoli,
 Sapienza. Ils firent trembler Venise au fond de l'Adriatique, et
obligrent sa population  rester sous les armes. Ils dictrent un
trait  la seigneurie. Trois conspirations la mirent en pril. Deux
rvoltes, une peste, survinrent aprs un anathme, qui sparait
Venise de la communion des chrtiens. Le gouvernement se dshonora
par son injustice dans l'usurpation de Ferrare. Ses ambassadeurs
furent humilis  Gnes, o ils achetrent la paix;  Avignon, o
ils essuyrent sans murmurer les outrages de la suite du pape; 
la cour de Hongrie, o ils signrent, aprs avoir souvent implor
la paix sans l'obtenir, l'abandon de la plus belle province de la
rpublique;  la cour impriale, o on ne daigna pas mme recevoir
leurs hommages; enfin en Autriche, o on les retint deux ans en
prison, malgr les instances de la seigneurie, rduite  solliciter
leur libert.

[Note en marge: Peste  Venise.]

 cette poque si malheureuse, la peste qui avait dvast l'Europe
douze ans auparavant, la parcourait encore; mais cette fois elle
descendait du nord au midi. Cette maladie, qui venait de moissonner
 Avignon neuf membres du sacr collge, fut apporte en Italie par
des soldats, et s'tendit sur Venise, o elle fit cependant moins de
ravages que celle de 1348.

Il tait triste pour Jean Delfino d'avoir t lev au dogat, pour
avoir le malheur d'attacher son nom au trait de Zara. Il en eut un
violent chagrin; il prouva bientt aprs la perte de la vue, et
mourut le 11 juillet 1361.

[Note en marge: VII. Lois somptuaires.]

Le malheur des temps amena des institutions dont on est peut-tre
dispens de faire honneur  la sagesse des lgislateurs. Les
calamits publiques avaient renvers la plupart des fortunes
particulires; le luxe dut exciter de l'indignation. On porta
des lois somptuaires qui rglaient la table, les habits et les
principales dpenses des citoyens de tous les rangs. Des magistrats
furent institus spcialement pour faire observer ces rglements,
et quoique les changements oprs dans les moeurs aient quelquefois
suspendu momentanment l'empire de ces lois, elles n'ont pas cess
d'exister, et on y est toujours revenu aprs les avoir violes. Ce
fut une chose importante, pour le salut de l'aristocratie, que de
mettre les privilgis dans l'impuissance d'taler un faste qui
aurait dcel leur vanit: la vanit excite la jalousie, et la
jalousie est un premier pas vers la rvolte. Le luxe, disait Paul
Sarpi, serait bon, s'il n'tait que pour le riche et ne dsemplissait
que des vaisseaux trop pleins, mais souffrir un luxe gnral, c'est
prendre tous les jours des remdes au lieu de nourriture; celui qui
par vanit fait plus qu'il ne peut finit par faire plus qu'il ne
devrait.

[Note en marge: Loi qui interdit le commerce aux patriciens.]

Il y a des historiens qui placent  cette poque la loi qui interdit
le commerce aux patriciens; mais on n'est pas d'accord sur sa date.
Ce rglement devait avoir deux effets remarquables; de consoler les
roturiers, et de maintenir parmi les nobles cette modration que les
sages recommandent aux dpositaires du pouvoir dans le gouvernement
de plusieurs[3]. Il n'et pas t juste que les patriciens, en mme
temps qu'ils excluaient les citoyens de l'autorit, voulussent tre
admis au partage de tous les profits de l'industrie, ils y auraient
eu trop d'avantages sur les autres. Le commerce veut de l'galit.

[Note 3: MONTESQUIEU, _Esprit des lois_, liv. 5, ch. 8.]

Les patriciens, en se privant de cette ressource, eurent un prtexte
de plus pour se rserver tous les emplois publics, ce qui affermit le
gouvernement aristocratique.

Mais faute de moyens pour rparer ou pour agrandir leurs fortunes, la
plupart tombrent dans la mdiocrit et dans le besoin, ce qui amena
les choses au point o voulaient en venir les familles puissantes,
 l'oligarchie. Si le commerce peut en un instant procurer des
richesses immenses, il peut les enlever de mme; ce sont deux
extrmits galement dangereuses dans la rpublique, d'ailleurs cette
profession donnant ncessairement  ceux qui l'exercent des intrts
dans l'tranger, doit, dans certains cas, mettre leur intrt priv
en opposition avec celui de la patrie.

Au reste, j'aurai dans la suite plusieurs occasions de faire
remarquer, que, si cette loi remonte en effet jusqu'au milieu du
quatorzime sicle, on s'en carta souvent dans les sicles suivants,
et que la noblesse vnitienne n'a presque jamais cess de partager
les bnfices du trafic avec les ngociants de profession.

Il y a, dans les statuts de l'inquisition d'tat, un article[4] qui
parat fixer, d'une manire assez prcise, la date de cette loi,
puisqu'il la cite comme rendue depuis l'an 1,400; mais il fournit
en mme temps la preuve qu'elle tait tombe en dsutude, par les
dispositions qu'il ordonne pour la remettre en vigueur.

[Note 4: Art. 4 _du Supplment aux Statuts de l'inquisition d'tat_.
Ms. de la Bibl.-du-Roi.--N 1010 H/264 et 33/10462.]

[Note en marge: VIII. Laurent Celsi, doge. 1361.]

La plupart des historiens rapportent que les lecteurs tant
assembls pour donner un successeur  Jean Delfino, les suffrages se
trouvaient partags entre plusieurs candidats, lorsque le bruit se
rpandit, dans Venise, que l'amiral du golfe, Laurent Celsi, venait
de rencontrer une flotte gnoise et l'avait battue compltement.
Cette nouvelle, parvenue au conclave des lecteurs, avait runi
toutes leurs voix en faveur de Laurent Celsi, qui auparavant n'tait
point au nombre des concurrents. Mais bientt aprs on apprit que
cet avis tait faux; les lecteurs furent un peu honteux de leur
prcipitation, et une loi s'ensuivit qui, pour l'avenir, leur
interdisait absolument toute communication avec le dehors. Ceux qui
racontent de cette manire les circonstances de cette lection,
oublient que Venise tait alors en paix avec Gnes[5].

[Note 5: Pierre JUSTINIANI, liv. 4, dit: Que la nouvelle de cette
prtendue victoire avait t porte par un Gnois, mais non pas que
la victoire avait t remporte sur les Gnois.]

[Note en marge: IX. Ptrarque  Venise. Il donne sa bibliothque  la
rpublique.]

 cette poque Ptrarque, qu'une ancienne amiti pour les princes
de Carrare appelait de temps en temps  Padoue, vint faire quelque
sjour  Venise. Il y avait dj paru, comme ambassadeur de Visconti,
pour proposer la paix entre la rpublique et les Gnois. Quoiqu'il
n'et pas russi dans cette ngociation, il jouissait, dans cette
capitale, de toute la considration que doivent procurer de grands
talents, l'opulence, une grande influence et la faveur de presque
tous les princes contemporains. Ptrarque paraissait aimer beaucoup
le sjour de Venise, qu'il appelait la merveille des cits. Il y
tait arriv avec sa bibliothque, fidle compagne de ses voyages.
Cette circonstance prouverait qu'elle n'tait pas extrmement
nombreuse; mais  cette poque les manuscrits taient des trsors, et
le noble zle de cet ami, de ce restaurateur des lettres, lui avait
fait consacrer une partie de sa fortune et de son temps,  rassembler
un grand nombre d'auteurs dont les exemplaires taient encore
-peu-prs uniques.

L'illustre pote ne crut pas pouvoir mieux s'acquitter de
l'hospitalit qu'il recevait chez les Vnitiens, qu'en leur lguant
sa bibliothque. Voici la lettre qu'il crivit  ce sujet: Franois
Ptrarque dsire lguer les livres qu'il possde et ceux qu'il
pourra possder  l'avenir,  saint Marc, l'vangliste. Il croit
pouvoir y mettre cette condition qu'ils ne seront vendus, ni alins,
ni disperss; et qu'un local,  l'abri des eaux et de l'incendie,
sera assign pour y conserver cette bibliothque, en mmoire du
donateur, pour la plus grande gloire du saint patron, et pour la
consolation des hommes studieux qui pourront la frquenter avec
plaisir et avec fruit. S'il forme ce voeu, ce n'est pas qu'il oublie
que ses livres ne sont ni bien prcieux, ni en grand nombre; mais
c'est qu'il a conu l'esprance que cette collection s'accrotrait
sous les auspices d'une si glorieuse rpublique. Les illustres
patriciens, les citadins patriotes, les trangers mmes pourront, par
la suite, l'enrichir d'une partie de leur bibliothque, et la rendre
aussi considrable que les fameuses bibliothques de l'antiquit.
Les moins clairs sentiront que ce monument ne sera pas inutile 
la gloire de la patrie, et le donateur se flicitera d'en avoir pos
les premiers fondements. Le conseil dclara qu'il acceptait cette
offre d'un homme qui n'avait point d'gal dans la thologie, dans
la philosophie morale, ni dans la posie[6]. Il y avait peut-tre
un peu d'hyperbole dans cet hommage rendu  la thologie du pote,
mais il n'en tait pas moins beau  un particulier de donner l'ide
de former une de ces prcieuses collections, que les gouvernements
ngligent souvent mme d'entretenir.

[Note 6: La proposta di Francesco Petrarca, soggetto che gi gran
pezzo non ha havuto pari al mondo, e che nella christianit, nella
philosophia morale e nella poesia non ha chi gli sia uguale.
_Histoire de_ Paul MOROSINI, liv. 13. J'en ai traduit la lettre de
Ptrarque, qu'il rapporte. La lettre et la rponse sont aussi dans la
_Chronique_ de Marin SANUTO.]

Une maison fut assigne pour le logement du donateur et de ses
livres. Cette collection, fruit de la passion de Ptrarque pour
la propagation des connaissances humaines, devint le noyau de la
bibliothque de Saint-Marc. Entre les ouvrages qui y furent mis
pour la premire fois  la disposition des hommes studieux, il y
avait un manuscrit d'Homre, donn  Ptrarque par Nicolas Sigeros,
ambassadeur de l'empereur d'Orient; un Sophocle qu'il tenait de
Lonce Pilate, son matre de grec; une traduction latine de l'Iliade
et de l'Odysse, par le mme Lonce Pilate, et copie de la main de
Bocace, son disciple; un exemplaire de Quintilien; enfin la plupart
des ouvrages de Cicron,  la transcription desquels Ptrarque
lui-mme avait consacr des annes[7]. Je ne demanderai point
l'indulgence des lecteurs pour ces dtails.

[Note 7: GINGUEN, _Histoire littraire de l'Italie_, chap. 12,
section 2.]

On reproche aux Vnitiens de n'avoir pas apport  la conservation de
ce dpt tout le soin que mritait une si illustre origine.

[Note en marge: X. Paix avec le duc d'Autriche.]

Le duc d'Autriche n'tait pas en guerre avec la rpublique, quoiqu'il
l'et insulte dans la personne de ses ambassadeurs. Une brouillerie,
qui survint entre le patriarche d'Aquile et ce prince, fit craindre
 celui-ci que les Vnitiens ne profitassent de l'occasion pour
manifester leur ressentiment. Il chercha  se rconcilier avec
la seigneurie, et il ne lui en cota que d'crire au doge, qu'il
dsirait voir la superbe Venise. Le conseil lui fit tmoigner toute
la joie qu'on aurait  l'y recevoir. Il y vint en effet, emmenant
avec lui une suite de plus de mille personnes, parmi lesquels taient
les deux ambassadeurs vnitiens qu'il venait de tirer de la prison
o il les avait retenus pendant deux ans. C'est ainsi que cette
violation du droit des gens fut rpare, et il en cota une somme
considrable  la rpublique, pour signaler, par des ftes, sa
rconciliation avec un voisin dont elle avait  se venger.

[Note en marge: XI. Rvolte de Candie.]

Les traits qu'elle venait de signer avec Gnes et avec le roi de
Hongrie, avaient d porter une grande atteinte  sa considration
au dehors. Les Candiotes entrevirent l'espoir de se dtacher
d'une mtropole qui venait d'abandonner la plus importante de ses
colonies. Cette fois ce ne fut pas une rvolte des indignes, ce
fut l'explosion du mcontentement de toute la population vnitienne
de l'le, qui murmurait depuis long-temps de ce que pas un des
membres de ces anciennes familles transportes autrefois de Venise
dans la colonie, n'tait appel aux magistratures de la mtropole.
Ils avaient demand qu'on choist parmi eux vingt sages, pour les
reprsenter dans le grand conseil, et y dfendre leurs intrts. Un
gouverneur avait eu l'imprudence de leur rpondre; Est-ce qu'il y
a des sages parmi vous? Cette raillerie insultante avait d les
irriter. Ce fut bien pis lorsqu'ils se virent rduits pour toujours
 la condition de sujets, par la rvolution qui ferma dfinitivement
l'entre du grand conseil  ceux qui n'en faisaient point partie.
La rvolte, consquence immdiate de cette rvolution, est encore
une circonstance qui peut servir  la faire apprcier. Fr Paolo
Sarpi a dit[8]: L'tablissement des colonies fut trs-salutaire
 la rpublique romaine, parce qu'elles conservrent toujours de
l'attachement pour leur patrie, et que dans la suite des temps
elles apprivoisrent les naturels du pays; au lieu que les citoyens
transplants en Candie sont eux-mmes devenus sauvages. Il fallait
dire que l'effet fut diffrent, parce que les systmes de conduite
furent contraires. Les Romains accordaient aux colons de nouveaux
droits comme citoyens de la mtropole; les Vnitiens privrent de
leurs anciens privilges les citoyens qu'ils envoyrent  Candie.

[Note 8: Dans son livre intitul: _Opinione in qual modo debba
governarsi la repubblica veneziana._]

Ceux-ci saisirent, pour clater, le prtexte d'un impt, d'ailleurs
assez lger, qu'on venait d'tablir pour la rparation de leur port.
Ils prirent les armes, se jetrent sur le gouverneur, menacrent sa
vie, le mirent en prison avec ses conseillers, et choisirent pour
chef un nomm Marc Gradenigo. On voyait,  la tte de ce mouvement,
deux autres hommes du mme nom; mais l'histoire ne dit pas qu'ils
fussent parents de celui qui avait opr la rvolution cause premire
de cette rvolte.

L'envie de rompre absolument, et pour toujours, avec la mtropole,
alla jusqu' ce point que les rebelles ne voulurent plus rien
avoir de commun avec elle, mme le culte. Pour se sparer de la
rpublique, ils n'hsitrent pas  se sparer de l'glise latine; ils
embrassrent le schisme des Grecs; et, ce qui tait presque une plus
criminelle apostasie aux yeux des Vnitiens, ils ne voulurent plus
reconnatre saint Marc pour leur patron et lui substiturent saint
Tite.

Cependant on armait toute la population de Candie, on ouvrait les
prisons pour enrler indistinctement les accuss et les criminels, et
on massacrait ceux qui, par prudence ou par attachement pour l'ancien
ordre de choses, se permettaient de dsapprouver l'insurrection.

La mtropole prit, dans le commencement, des mesures propres 
faire croire qu'elle n'tait gure en tat de la punir. Elle envoya
d'abord trois personnages considrables, pour tcher de ramener les
rebelles dans le devoir par des exhortations. Un Zno, un Soranzo,
un Morosini, se prsentrent vainement  l'entre du port, on
ne leur permit pas de mettre pied  terre; des menaces mme les
contraignirent de s'loigner et de venir rendre compte  Venise
qu'ils avaient vu flotter l'tendard de saint Tite sur les tours de
Candie.

Le mauvais succs de cette tentative n'empcha point qu'on n'y revnt
une seconde fois. Cinq autres dputs, non moins vnrables, vinrent
prouver une rception plus injurieuse encore que le refus de les
entendre. On leur permit de dbarquer, ce fut pour les conduire 
l'audience du gouverneur de l'le, au travers des rangs d'une arme
assez nombreuse, et des flots d'une populace qui oubliait le respect
d  leur caractre et  leurs noms. Les places, les rues, les
fentres, les toits taient couverts de monde. Ce fut un spectacle
propre  exalter l'effervescence des insurgs, que de voir Andr
Contarini, chef de la dputation, Pierre Ziani, Franois Bembo, Jean
Gradenigo et Laurent Dandolo, marchant entre deux haies de soldats,
traversant les rues de cette ville qui leur obissait nagure, et
accompagns des hues insolentes de cette multitude. Leur gravit ne
se dmentit point; mais il tait difficile qu'ils esprassent quelque
succs de leurs exhortations; on ne croyait plus  la modration ni 
la force de la seigneurie.

En effet elle mettait une telle circonspection dans ses mesures, que
lorsqu'elle vit revenir les dputs et qu'elle eut perdu l'esprance
de ramener les Candiotes par la persuasion, elle crivit  toutes
les puissances de l'Italie, aux rois de France, de Naples, et 
l'empereur, pour les prier de ne fournir aucune assistance aux sujets
rebelles qu'elle avait  punir; et ce ne fut qu'aprs avoir obtenu
cette promesse, que le conseil commena  dlibrer sur les mesures
militaires qu'il avait  prendre; encore y eut-il, dans ce conseil,
beaucoup d'avis pour un parti mitoyen, qui consistait  faire
seulement bloquer l'le par dix galres sans entreprendre une attaque.

Tout cela annonait une extrme faiblesse. On en sera moins tonn
si on considre que la rpublique, puise par deux guerres
malheureuses, et plus encore par le dernier trait de paix, n'avait
plus de population sur laquelle elle pt recruter son arme. Il
fallait bien rserver les Vnitiens pour le service des vaisseaux; on
avait perdu la Dalmatie; les habitants de la marche Trvisane taient
de nouveaux sujets; on ne pouvait pas raisonnablement les mener
contre les Candiotes rvolts. Il ne restait donc d'autre ressource
que de former une arme de ces hommes  charge  leur propre pays,
faisant de la guerre leur unique existence et parcourant les
parties de l'Europe en proie  des guerres civiles, pour se vendre
tour--tour aux diverses factions. L'Italie en tait alors infeste:
mais pour former une arme avec de pareils lments, il fallait du
temps et de l'argent.

[Note en marge: XII. Dpart d'un armement qui soumet cette le. 1364.]

Aussi l'anne 1364 tait-elle dj commence lorsque l'expdition se
trouva prte. On jeta les yeux, pour la commander, sur un capitaine
vronais nomm Luchino dal Verme, qui tait alors  la tte des
troupes du seigneur de Milan. Il vint recevoir des mains du doge
l'tendard de la rpublique, et partit, le 10 avril, sur une flotte
de trente-trois galres que commandait Dominique Michieli, et qui
portait six mille hommes de dbarquement. C'tait tout ce que la
puissante Venise envoyait pour reconqurir l'le aux cent villes. La
colonie et la mtropole ne ressemblaient plus  ce qu'elles avaient
t.

Les insurgs avaient assez mal profit du temps qu'on leur avait
laiss. Ils avaient assassin plusieurs des insulaires qu'on
souponnait de regretter le gouvernement des Vnitiens. Marc
Gradenigo lui-mme, ce chef que les rebelles s'taient donn, n'avait
pas t  l'abri de leurs soupons et de leur fureur. Quand un peuple
en insurrection tourne ses armes contre ses chefs, c'est qu'il ne
sait plus o se prendre. Il y eut parmi ceux-ci une telle confusion
qu'ils voulurent se donner aux Gnois; mais Gnes, dchire par des
factions rivales, brouille pour jamais avec les Visconti, dont elle
avait secou le joug, n'osa braver -la-fois tant d'inimitis, en
recommenant la guerre contre les Vnitiens.

L'arme dbarqua sans obstacle, le 7 mai, sur la cte de Candie,
 quelques lieues de la capitale. Le 10, Luchino dal Verme se mit
en marche, fora le passage d'un dfil, o les insulaires taient
posts, et arriva jusqu'aux portes de la ville, dont il emporta,
aprs l'avoir brl, le faubourg, pendant que la flotte paraissait
 l'entre du port. Les rebelles furent surpris de cette attaque
vigoureuse, comme s'ils n'eussent pas d s'y attendre; et ces mmes
hommes, qui s'taient montrs si opinitres, pour repousser toute
proposition d'accommodement, n'eurent pas la fermet de soutenir un
assaut. Ils envoyrent des dputs qui se prosternrent aux pieds de
Michieli en implorant leur pardon. L'amiral les reut avec un front
svre, se fit ouvrir les portes, s'empara du port, entra dans la
capitale avec ses troupes; mais ce ramas de mercenaires de toutes
les nations, qui composait l'arme de dbarquement, se mit  piller
la ville. On eut beau les rappeler sous les drapeaux, il fallut les
attaquer de vive force pour leur faire cesser le pillage, et punir
quelques-uns de leurs chefs du dernier supplice, entre autres un
jeune Visconti, parent des seigneurs de Milan.

Cette excution faite, on s'occupa de la punition des rvolts.
Beaucoup perdirent la vie sur l'chafaud, quelques-uns se sauvrent
dans les les voisines, d'autres allrent chercher un asyle dans
les montagnes, leurs ttes furent mises  prix, et tout le reste se
soumit, trop promptement pour qu'il ft possible de croire que ce
retour ft l'effet du repentir.

La conqute de Candie n'avait cot que trois jours. La nouvelle
en fut reue  Venise avec des transports de joie. On clbra
cet heureux vnement par des ftes, par des tournois auxquels
d'illustres trangers prirent part. Vingt-cinq gentilshommes y
parurent, menant chacun dix dames vtues de brocard d'or. Le doge
prsidait  ces brillantes solennits du haut d'une estrade place
sur le portique de Saint-Marc. Il avait  sa droite Ptrarque, dont
la prsence rappelait une autre espce de triomphe.

[Note en marge: XIII Marc Cornaro, doge. 1365.]

[Note en marge: Croisade contre Alexandrie. 1365.]

Les succs inesprs disposent aux imprudences. Pendant que le
gouvernement vnitien tait dans l'ivresse de cette conqute, le
roi de Chypre Pierre de Lusignan sollicitait une croisade contre le
soudan d'gypte. Le pape n'avait pas manqu d'en approuver le projet;
mais les principaux souverains de l'Europe taient alors engags dans
des affaires qui ne leur permettaient pas de tourner leurs regards
vers l'Orient. Lusignan, en arrivant  Venise, o il esprait trouver
une arme de croiss, fut cruellement tromp dans son attente:
par le conseil et avec l'appui du lgat il exposa son plan  la
seigneurie, et parvint  l'entraner jusqu' y prendre part. Ce plan
fut adopt avec une lgret qu'on n'a pas eu souvent  reprocher au
gouvernement de Venise. Le doge Laurent Celsi venait de mourir le 18
juillet 1365, et son successeur Marc Cornaro, affaibli par l'ge,
avait peu d'influence dans les conseils.

Il s'agissait de surprendre la ville d'Alexandrie en gypte. Le
roi de Chypre assurait que cette place devait tre emporte d'un
coup-de-main; mais, en admettant cette possibilit, il fallait savoir
comment une petite arme se maintiendrait dans le pays, et enfin ce
que les Vnitiens pouvaient gagner  se brouiller avec le soudan, qui
jusqu'ici les avait laisss faire paisiblement leur commerce.

Ces rflexions, qui devaient venir dans l'esprit de tout le monde,
furent cartes, et on fit partir une flotte, qui, runie  celle
du roi de Chypre et  un renfort envoy par le grand-matre de
Rhodes, portait une petite arme de dix mille hommes et de quatorze
cents chevaux. C'tait avec de pareilles forces qu'un roi qui
avait beaucoup d'exprience, et un gouvernement renomm pour sa
sagesse, entreprenaient la conqute d'une telle place sur le soudan
d'gypte[9].

[Note 9: Nous possdons un document qui nous met  porte d'apprcier
d'une manire trs-approximative les frais de cette expdition. Le
vnitien Marin Sanuto prsenta au pape, en 1321, son plan d'une
descente en gypte; voici comme il en value les dpenses; Et si
votre saintet daigne s'informer de ce qu'il en cotera annuellement
pour ces quinze mille hommes de pied, et ces trois cents cavaliers,
pour les vaisseaux, les vivres et autres objets ncessaires, et pour
les sacrifices qu'occasionnerait la ngociation  entamer avec les
Tartares, je rponds qu'en trois ans cette dpense s'lverait 
vingt-une fois cent mille florins, en comptant le florin pour deux
sols de gros de Venise; savoir; six cent mille florins chaque anne,
l'une dans l'autre, pour la solde, les munitions, et l'entretien
de la bonne harmonie avec les Tartares; et pour les vaisseaux,
l'armement, le campement, les remontes, trois cent mille florins en
trois ans; en tout sept cent mille florins par an.

(_Secreta fidelium crucis_, liv. 2e, 1re partie, chap. 4.)

valuons l'homme de cheval au triple d'un fantassin; il en rsulte
qu'une arme de quinze mille hommes d'infanterie et de trois cents
chevaux, cotant par an six cents mille florins, une arme, de
dix mille fantassins et de quatorze cents chevaux, devait coter
cinq cent trente-cinq mille huit cent quarante-neuf florins, et en
y ajoutant trois cent mille florins, pour les premiers frais de
l'expdition, huit cent trente-cinq mille huit cent quarante-neuf
florins. Marin Sanuto value le florin  deux sols de gros de
Venise; cette proportion ne devait pas avoir vari sensiblement de
1321  1365 ainsi, cette expdition dut coter un million six cent
soixante-onze mille sept cent quatre-vingt-dix-huit sols de gros. Un
sol tait la vingtime partie de la livre, et la livre valait dix
ducats, qui,  cette poque, paraissent avoir valu chacun -peu-prs
dix-sept francs de notre monnaie d'aujourd'hui.

D'o il suivrait que l'arme dont il s'agit devait coter quatorze
millions deux cent dix mille deux cent quatre-vingt-deux francs,
c'est--dire mille francs par an et par homme.

Mais il faut chercher la preuve de cette apprciation, en la
comparant  des valeurs fixes, qui sont les rgulatrices de toutes
les autres, les denres.

SANUTO nous en fournit les moyens: La livre de pain biscuit, dit-il,
(livre 2e, 4e partie, chap 10,) valait quatre deniers et un tiers,
petite monnaie. D'aprs cela, voici comme il calcule:

La livre de biscuit cote quatre deniers et un tiers. La ration
journalire de l'homme, qui est d'une livre et demie, cotera six
deniers et demi. Les quarante cinq livres que l'homme aura consommes
en 30 jours coteront seize sols trois deniers, petite monnaie, et
en 12 mois cinq cent quarante livres de biscuit auront cote six
sols de gros, un gros et quatre petits deniers. Il rsulte de ces
donnes que, puisque six sols, un gros et quatre petits deniers
reprsentaient,  cette poque, cinq cent quarante livres de pain, un
million six cent soixante-onze mille sept cent quatre-vingt-dix-huit
sols, devaient en reprsenter cent quarante-neuf millions deux cent
dix-huit mille trois cent trente-quatre.

La livre de Venise ne valait (dans les derniers temps du moins),
que 477 millimes de kilogramme. Ainsi cette quantit quivalait
 soixante-onze millions cent soixante-dix-sept mille cent
quarante-cinq kilogrammes. Il ne s'agit plus que de savoir  combien
le kilogramme de ce pain serait valu aujourd'hui; nous ne pouvons
le faire avec certitude, parce que nous ne savons pas prcisment
de quoi tait compos,  cette poque, le pain que les Vnitiens
donnaient  leurs gens de mer; supposons que le kilogramme valt
vingt centimes, nous trouverions que cette quantit coterait
quatorze millions deux cent trente-cinq mille quatre cent neuf francs.

Le rsultat de ces deux calculs est tellement identique qu'ils
paraissent se servir rciproquement de preuves. D'aprs le premier,
le sol de gros quivalait  huit francs cinquante centimes de notre
monnaie, et d'aprs le second,  huit francs cinquante-une centimes.

Sanuto fournit des donnes pour essayer le mme calcul sur le vin,
la viande sale, les lgumes, etc.; mais le peu de fixit de la
valeur de ces denres et les incertitudes sur la valeur des mesures
anciennes, rendraient le calcul trop hypothtique.

Il rsulte de son compte que la nourriture d'un homme, en pain, vin,
viande sale, fves et fromage, revenait, pour un an,  douze sols de
gros, c'est--dire  cent deux francs.]

L'arme partit devant Alexandrie le 2 octobre, prit terre  la vue
de quelques troupes accourues sur le rivage, les repoussa jusques
dans la ville, donna un assaut et pntra dans l'intrieur des
remparts; mais les habitants se rfugirent au-del d'un large
canal, et les assaillants, comme s'ils n'eussent pas d prvoir cet
obstacle, renoncrent  leur entreprise aussi lgrement qu'ils
l'avaient conue, pillrent la ville, et se rembarqurent quatre
jours aprs. Cette folie n'eut d'autre rsultat que de brouiller
les Vnitiens avec le soudan. Il fit squestrer leurs marchandises,
mettre les marchands aux fers, et il fallut que la rpublique lui
envoyt de riches prsents pour se rconcilier avec lui.

[Note en marge: XIV. Dernire rvolte de Candie. 1365.]

L'anne 1365 n'tait pas termine qu'une nouvelle rvolte clata
dans Candie. Les rebelles, ayant  leur tte trois frres de la
famille des Calenge, alors l'une des plus considrables du pays,
adoptrent un systme de guerre qui ne permettait pas aux Vnitiens
de les rduire par un coup dcisif. Au lieu de chercher  s'emparer
de la capitale, ils fortifirent tous les chteaux de l'le que leur
position rendait faciles  dfendre, surprirent les garnisons de
quelques places, et s'tablirent dans un grand nombre de postes o
ils pouvaient combattre avec avantage.

Le gouverneur rassembla ses forces, demanda de prompts secours,
et, dans le courant de l'anne 1366 ses troupes eurent  faire une
pnible guerre de postes,  prendre une multitude de chteaux, 
ravager le pays, pour affamer de petites garnisons,  poursuivre,
avec d'incroyables fatigues, quelques chefs qui leur chappaient,
enfin, aprs beaucoup de sang vers dans les combats, on eut le
loisir d'en rpandre sur les chafauds. Presque tous les moteurs
de cette insurrection la payrent de leur tte; les femmes et les
enfants des Calenge ne furent pas pargns. Ce fut le dernier soupir
de la libert dans cette le, dont les habitants s'taient dbattus,
pendant cent soixante ans, sous le joug que leur imposait un peuple
spar d'eux par de vastes mers.

Paul Loredan, l'un des provditeurs, rendit compte en ces termes
des mesures rigoureuses qui venaient d'tre prises pour assurer la
soumission de cette colonie[10].

[Note 10: Je traduis ce rapport de l'_Histoire de_ Pierre
JUSTINIAINi, liv. 5; il y dit que Paul Loredan _era huomo di bella
maniera di dire_, ce qui doit faire croire qu'on a eu quelque soin de
conserver sa harangue, qu'au reste j'abrge beaucoup.]

Srnissime prince, trs-illustres et trs-excellents seigneurs,
dit-il au snat, la bont de la Providence vient de mettre fin 
une cruelle guerre. Cette le fameuse, qui vous a cot tant de
sang et de si longs efforts, nous avons la satisfaction de vous
annoncer qu'elle est en votre possession pour toujours; vos armes
l'ont soumise et ont rendu impossible toute nouvelle rbellion. Vous
avez confondu la coupable esprance des ennemis du nom vnitien, qui
se flattaient de vous voir dpouills de vos possessions dans les
mers de l'Orient. Chargs par vous de reconnatre l'tat de cette
colonie et d'en assurer la tranquillit ultrieure, nous avons 
vous rendre compte des mesures qui nous ont paru indispensables. Les
rebelles n'ont plus de chefs; des exemples terribles ont t faits
pour effrayer ceux qui voudraient le devenir. Les chteaux, qui leur
servaient de retraite, les villes de Lasithe et d'Anapolis, tous
les forts enfin que nous n'avons pas jug convenable d'occuper ont
t rass; les habitants en ont t transports ailleurs; le pays
qui les environne demeurera inculte; il est dfendu, sous peine de
la vie, mme d'en approcher. Tous les rglements, qui pouvaient
entretenir l'orgueil ou l'esprit d'indpendance des colons, ont t
abrogs. Les indignes n'auront plus aucune part  l'administration
ni aux magistratures, et leur obissance vous sera garantie par la
surveillance qu'exerceront sur eux vos fidles mandataires.

Cette pacification, si on peut appeler de ce nom la soumission qui
suit une pareille guerre et de telles vengeances, termina le rgne de
Marc Cornaro. Ce doge mourut le 13 juin 1367.

[Note en marge: XV. Nouveaux rglements.]

Les correcteurs des lois firent adopter  cette occasion quelques
rglements que je vais rapporter, pour caractriser la dpendance
dans laquelle les deux grands corps de l'tat cherchaient  tenir le
prince.

Dj,  la mort de Laurent Celsi, on avait arrt que le doge lu
ne pourrait s'excuser d'accepter cette dignit, sans avoir pris
l'avis et obtenu l'assentiment de ses conseillers; que ses motifs
d'excuse seraient jugs par le grand conseil, et ne pourraient tre
admis qu'autant que les deux tiers des voix seraient favorables  la
demande de l'lu; que tous les mois on s'assurerait si le doge tait
exact  payer les gens et les dpenses de sa maison et que, faute
par lui de le faire, les avogadors retiendraient, sur ses revenus,
une somme suffisante pour y pourvoir; qu'il ne pourrait employer
les deniers publics aux rparations ou  l'embellissement du palais
ducal, sans y tre autoris par ses conseillers, par les trois
quarts des membres de la quarantie et par les deux tiers des voix du
grand conseil; qu'il ne pourrait faire aucune rponse aux ministres
trangers, sans l'avoir soumise aux conseillers de la seigneurie.

On ajouta  ces dispositions en 1367, que dans les conseils le
doge ne pourrait jamais tre d'un avis contraire  celui des
avogadors; parce que ceux-ci taient spcialement chargs de voter
pour l'intrt de la rpublique. On descendit jusqu' des soins
minutieux pour lui imposer des entraves. On fixa la somme  mettre
 sa disposition pour la rception des trangers de marque, et il
fut rgl que cette somme ne pourrait excder mille livres par an.
On ajouta que, dans les six premiers mois de son lection, il serait
oblig de se faire faire au moins une robe de brocard d'or, qu'enfin,
ni lui, ni ses enfants, ni sa femme, ne pourraient recevoir aucun
prsent, tenir aucun fief, ni cens, ni emphytose, possder aucun
immeuble hors des limites du duch et que s'ils en possdaient ils
seraient obligs de les vendre. Or si on considre que le territoire
appel le _Dogado_ ne comprenait que la capitale, les les de
Malamocco, de Chiozza et de Brondolo et une lisire de ctes depuis
l'embouchure du Musone vis--vis Venise, jusqu' celle de l'Adige,
on reconnatra que les familles puissantes qui pouvaient prtendre 
cette suprme dignit, s'imposrent  elles-mmes une notable gne,
en s'interdisant toutes possessions hors de ces troites limites[11].

[Note 11: Morosini dit seulement, che non potessero haver boni fuori
dello stato della repubblica, e se ne havessero, fussero obligati
vendergli. Liv. 13. Mais Sanuto est positif: ne possono havere terre
e possessioni in Trivigiano, Padovano, Ferrarese o in altra parte del
mondo fuori del ducato di Venezia, e se per caso avanti che fosse
creato doge, le avesse, quelle debba far vendere, e cosi que' della
sua casa.]

[Note en marge: XVI. Andr Contarini, doge. 1367.]

On eut bientt  faire l'application d'un article important de
ces nouveaux rglements. Andr Contarini, lu pour succder 
Marc Comaro, refusa la place de doge. Il se retira mme dans le
territoire de Padoue pour chapper  cet honneur; mais le snat lui
fit signifier que, s'il persistait dans son refus, la rpublique le
traiterait comme un rebelle, et ordonnerait la confiscation de ses
biens. Il se soumit, et vint recevoir une couronne qui n'tait pas un
emblme d'autorit.

[Note en marge: XVII. Rvolte de Trieste. 1367.]

Le gouvernement vnitien n'tait pas parvenu sans de grands efforts
 pacifier Candie.  peine cette le tait-elle rentre dans le
devoir que la rvolte d'une autre colonie attira l'attention et les
armes de la rpublique. Un navire de Trieste, qu'on souponnait de
faire la contrebande du sel, fut chass  la vue du port par une
galre vnitienne. Il se dfendit, le capitaine de la galre fut
tu dans le combat; le fraudeur se rfugia dans le port. La galre
se prsenta aussitt pour demander imprieusement que ce navire et
son quipage lui fussent livrs. Les Triestins prirent parti pour
leur compatriote. Cette rsistance devint une meute; les Vnitiens
tablis  Trieste furent obligs de sortir de la ville; l'tendard de
St.-Marc fut mis en pices, et les rvolts demandrent des secours 
leurs voisins. Les habitants de la Carniole leur fournirent d'abord
quelques troupes. On mit diligemment la place en tat de dfense; et
lorsque l'arme de la rpublique se prsenta pour la soumettre, elle
eut  en faire le sige, qui fut soutenu avec une telle vigueur qu'au
bout d'un an les assigeants n'avaient encore fait aucun progrs. 
l'ouverture de la seconde campagne, le duc d'Autriche vint au secours
des assigs, qui s'taient donns  lui, et avaient arbor son
pavillon. Il attaqua les Vnitiens dans leurs lignes; mais il fut
repouss, et cet chec le rendit accessible aux propositions de la
seigneurie, qui le dtermina, en lui remboursant les frais de cette
expdition[12],  garder la neutralit. La privation de ce secours ne
fit point perdre courage aux Triestins. Ils disputrent encore leur
libert pendant toute la campagne, et ce ne fut enfin qu'aprs deux
ans d'investissement, c'est--dire en 1369, que Trieste se rendit,
faute de vivres, et subit la loi du vainqueur. Il en cota la vie aux
principaux chefs de la rvolte, et les habitants virent s'lever une
citadelle, qui dominait leur ville, et rpondait dsormais de leur
fidlit.

[Note 12: On dit qu'il n'en cota que 75000 ducats. _Fatti Veneti di_
Francesco VERDIZZOTTI, lib. 14.]

[Note en marge: XVIII. Manoeuvres de Franois Carrare, seigneur de
Padoue, contre la rpublique.]

La rpublique avait un voisin non moins inconstant dans le seigneur
de Padoue[13]. Franois Carrare, alors chef de cette maison, avait
oubli qu'elle tait redevable aux Vnitiens de la conservation
de cette principaut. Non content d'avoir fourni des vivres aux
troupes du roi de Hongrie, lorsqu'il attaquait les tats vnitiens,
il cherchait  tendre, par des empitements, les limites qui le
sparaient du domaine de la rpublique, et  mesure qu'il usurpait
une portion de territoire il y levait des forts. On se plaignit, on
ngocia, on nomma des commissaires pour juger le diffrend; pendant
ce temps-l, Carrare s'occupait de susciter des ennemis  Venise.
Le roi de Hongrie, sur lequel il avait compt, ne se trouva pas
prt dans ce moment  entreprendre une nouvelle guerre; mais lorsque
les Vnitiens parurent dtermins  se faire justice par la voie
des armes, il se porta pour mdiateur, et amena les deux parties 
conclure une trve de deux ans, qui fut signe en 1370.

[Note 13: On peut voir sur toute l'_Histoire des seigneurs de
Padoue_, la _Chronique_ de Bartolemeo Galeazio GATARO, continue
par Andr son fils. Elle est imprime dans la _Collection des
historiens d'Italie_, publie par MURATORI, tom. XVII; il existe 
la Bibliot.-du-Roi, sous le n 10142, un manusc. qui dans un grand
nombre de passages diffre de celui sur lequel Muratori a fait son
dition.]

 la faveur de cette trve, qui retardait sa perte, Carrare mditait
un noir attentat. Il avait pratiqu des intelligences dans Venise,
et mme dans les conseils. La corruption, l'emploi des sicaires,
les empoisonnements, taient devenus des moyens familiers  la
politique italienne, dans ces temps dplorables de discordes civiles;
on opposait ces moyens  la force, qui abusait si souvent et si
cruellement de ses droits.

La rvolution qui s'tait opre violemment dans le gouvernement de
la rpublique y avait sem de trop longues haines pour qu'il ft
difficile d'y trouver, dans toutes les classes, des hommes disposs
 seconder tout ce qui pouvait amener un changement. Le seigneur de
Padoue ne prsuma pas trop de la perversit humaine, en s'adressant
 ceux-l mme qui avaient  garder un nom illustre, une dignit
minente, et d'importants secrets. Un moine de l'ordre de St. Jrme,
nomm le frre Barthlemy, devint l'agent de corruption qui lia ce
voisin perfide avec des patriciens, membres des conseils les plus
intimes de la rpublique; deux prsidents du tribunal des quarante,
Lonard Morosini et Marin Barbarigo, l'avogador Louis Molino, et
un conseiller du doge, Pierre Bernardo, entrrent dans un complot
dont l'objet prcis n'est pas bien connu, mais qui enfin tendait 
favoriser les vues d'un tranger, d'un ennemi.

Averti de tout ce qui se passait dans le secret des conseils, Carrare
put facilement connatre ceux dont il avait  redouter l'influence ou
l'inimiti. Laurent Dandolo, Pantalon Barbo, et Laurent Zane, furent
spcialement dsigns aux mains qu'il avait charges de sa vengeance.

[Note en marge: XIX. Conjuration contre Venise.]

Depuis quelque temps il avait introduit dans Venise plusieurs de ces
hommes perdus, qui trouvent toujours de l'emploi chez les princes
qui leur ressemblent. Ces bandits avaient pour chefs un Nicolas
Tignoso, et un nomm Gratario de la petite ville de Mestre. Ils
s'taient logs dans les quartiers voisins de la place S.-Marc, et
se runissaient quelquefois chez une femme du peuple, nomme la
Gobba. Cette malheureuse avait un fils, qui faisait connatre  ces
sclrats les personnages sur lesquels ils auraient  diriger leurs
coups.

Leur projet tait de poignarder plusieurs des principaux patriciens,
vraisemblablement  la faveur de quelque rumeur qu'on aurait excite.
On rapporte aussi qu'ils devaient empoisonner les puits publics; car
 Venise le dfaut d'eau douce a oblig l'administration  faire
construire dans toutes les places des citernes o se rassemblent et
se conservent les eaux pluviales; il y en a mme qu'on remplit d'eau
de la Brenta, qu'on va chercher  cet effet dans des bateaux.

Il serait difficile de dire jusqu' quel point l'empoisonnement de
ces citernes tait possible, et ce que le seigneur de Padoue pouvait
en esprer de favorable  ses projets.

Le conseil des Dix fut heureusement averti des runions qui avaient
lieu chez la Gobba; on y introduisit quelques affids de la police.
La vieille femme, interroge, avoua ce qu'elle savait, assez  temps
pour s'en faire un mrite.  l'aide de quelques renseignements on
remonta de ces sclrats obscurs jusqu'au moine qui avait prpar ce
crime, et aux personnages minents qui y avaient tremp.

Les missaires de Carrare furent arrts et appliqus  la torture.
Quand on en eut tir les aveux qu'on attendait, on ordonna leur
supplice; et, pour les rendre plus odieux au peuple, on affecta
de poser des gardes  toutes les citernes, en rpandant que ces
sclrats avaient voulu les empoisonner. Le 10 mai 1372, ils furent
trans dans les rues  la queue d'un cheval fougueux, et ensuite
cartels; le fils de la Gobba, et quelques Vnitiens qu'il avait
engags dans le complot, furent pendus. La mre fut condamne
seulement  une prison de dix ans.

Toutes ces excutions avaient eu lieu sans que rien annont que
les soupons s'tendaient sur des personnages plus considrables.
Tout--coup on apprit que le moine et les quatre patriciens qu'il
avait sduits, taient arrts; mais le conseil des Dix ne dploya
pas dans cette occasion toute la svrit de ses maximes. Le frre
Barthlemy, l'avogador Molino et le prsident de la quarantie,
Morosini, furent condamns  mourir dans un cachot. La peine du
prsident Marin Barbarigo, et du conseiller Bernardo, fut rduite 
un an de prison, et  l'exclusion perptuelle de tous les conseils.

Il restait  punir le plus grand coupable. On accueillit  Venise
les ennemis du seigneur de Padoue, notamment son frre Marsile, qui
conspirait contre sa vie: il n'est pas vraisemblable que ce complot
ait t ignor de la rpublique[14], mais il choua, et la trve
obligea les Vnitiens  attendre un autre moment pour obtenir une
vengeance plus clatante.

[Note 14: F scoperto al signor di Padova che Marsilio suo fratello
haveva con altri congiurato di uccider lui e il figliuolo, e questo
per il messo che portava lettere a Venezia, per aver ajuto da quella
repubblica. E preso uno de complici, esso Marsilio con gli altri
fuggi di Padova et and al campo del signore e l lev le genti che
erano d'intorno a quatro cento cavalli et and a Venezia, dove fu
honorevolmente raccolto......

Giacomo da Lion, Gicomo Papin e Tibaldo di Rognon, andati a Venetia,
convennero con Marsilio da Carrara, e conclusero di voler far morire
Francesco da Carrara signor di Padova, e Francesco suo figliuolo e
che tal caso Marsilio fosse signore e esso Giacomo da Lion vescovo
di Padova, e cos con consentimento di Nicol da Carrara, e molti
altri Padovani, trattarono di dar essecuzione al fatto. E manifestata
questa deliberazione ad un pietro di Salomone cittadino de Padova,
furono dalui discoperti......

La signoria di Venezia intendendo i grandi preparamenti del signor
di Padova...... mandarono a lui ambasciatori ad offerirglisi come
confederati ad ogni suo bisogno: il qual rispose che per dubbio che
aveva di loro egli faceva tutti que' preparamenti, e che di ci
ne aveva causa, porche egli sapeva, che havevano tenuto mano nel
trattato di Marsilio suo fratello contra di lui.

(_Cronaca della guerra de chiozza, da_ Daniello CHINAZZO.)]

[Note en marge: XX. Dmls du gouvernement avec l'vque de Venise.]

Pendant cet intervalle, la rpublique eut un dml avec son vque,
et ce ne fut pas pour des intrts spirituels. L'usage tait alors
que, dans la plupart des pays catholiques, on ne se dispenst gures
de faire, en mourant, un legs  l'glise, et cet usage avait t
soigneusement encourag par les vques et les curs, jusque-l qu'on
en tait venu  refuser la spulture  ceux qui, dans leur testament,
n'avaient pas acquitt ce tribut.

L'vque de Venise tait primitivement assez pauvre; il percevait
pour tout revenu un droit sur les testaments; aussi tait-il surnomm
l'vque des morts, _vescovo de' morti_[15].

[Note 15: _Histoire du gouvernement de Venise_, par AMELOT de la
Houssaye.

GRIMM, dans sa correspondance littraire, tom. 3, rapporte une
anecdote qui n'est ni assez grave ni assez authentique pour que
l'histoire puisse la recueillir; mais qui est assez dans le
caractre du gouvernement vnitien: Il y avait, dit-il, une loi
qui attribuait aux curs la proprit absolue de tout ce qui se
trouvait dans la chambre de leurs paroissiens au moment de leur mort,
mme au prjudice des enfants. Cette loi rvoltante tait tombe
en dsutude, mais elle existait. Il y a quelques annes qu'un
cur voulut la faire revivre,  la mort d'un homme qui laissait
une succession considrable dans un porte-feuille qui n'avait pas
quitt le chevet de son lit. Le fils unique du dfunt mit le cur
dehors  coups de bton, et le pasteur, aussi moulu que scandalis,
alla dnoncer au conseil des Dix l'infracteur d'une loi, selon lui,
si sage et si respectable. Le conseil s'assemble, dclare la loi
vritable, ordonne qu'elle sera maintenue dans toute sa rigueur, et
prononce, contre quiconque battra les curs pour les empcher de
jouir de leurs droits, une amende value  vingt livres de notre
monnaie, et une de cinquante livres, si on poussait la rvolte
jusqu' mort d'homme. Oncques depuis cur n'a t tent de la faire
revivre.

Voici au reste un passage d'un ancien historien, qui a quelque
rapport avec cette anecdote.

In tempo di questo doye, (P. Polani, 1128) era una mala usanza,
laqual era che sidava al vescovo la dcima di tutto quello che avea
una quando moriva. Del che un messei Bonifacio Falier, mosso da
colera, ammazzo il vescovo. Per laqual cosa si stette molli anni
senza vescovo, governando il vescovado il patriarca di Grado di modo
che poi f deter minato che il detto vescovo non dovesse avera altro,
salvo quello che gli lasceria il defunto.

                            (_Storia Veneziana di_ Andrea NAVIGIERO.)]

L'un de ces vques[16] trouvant apparemment que les mourants de
son diocse ne se dtachaient pas assez facilement de leurs biens
en faveur du clerg, crut pouvoir les taxer lui-mme et fixer la
redevance due  l'glise au dixime de chaque succession. Le pape,
 qui il soumit cette mesure, n'hsita point  l'approuver par une
bulle: mais le gouvernement mit une forte opposition  une taxe qui,
au bout de dix mutations, devait faire passer toute la fortune des
particuliers dans les mains du clerg.

[Note 16: Il se nommait Nicolas MOROSINI.]

La bulle resta sans excution jusqu' la mort de l'vque qui l'avait
provoque. Paul Foscari, son successeur, entreprit de faire revivre
cette prtention; il prouva la mme rsistance, et, pour faire usage
de son autorit spirituelle avec pleine libert, il se retira  Rome,
d'o il adressa au doge et au snat une sommation de comparatre
devant le pape,  l'effet de se voir condamner  la rparation des
atteintes qu'ils avaient portes  la juridiction ecclsiastique.

Le gouvernement pouvait bien se dispenser de rpondre  une citation
par laquelle un de ses sujets osait l'appeler devant un tribunal
tranger; mais il n'avait aucun moyen de contraindre  se rtracter
un vque qui avait trouv asyle et protection  la cour de Rome.
On imagina de le faire repentir de sa tmrit en le menaant dans
sa famille. Un dcret du 8 avril 1372 ordonna au pre de cet vque
d'employer son autorit pour faire rentrer son fils dans le devoir,
sous peine d'tre lui-mme banni  perptuit, de voir ses biens
confisqus et son nom ray de l'tat des familles patriciennes.
L'vque voyant qu'au lieu d'enrichir son sige il allait entraner
la perte de sa maison, se dsista d'une prtention scandaleuse, et
fit en mme-temps le sacrifice des fonctions de l'piscopat, car il
n'osa plus rentrer sur les terres de la rpublique. Le gouvernement
eut soin de constater sa juridiction par des actes de svrit.
L'vque de Brescia, convaincu d'intelligences avec la cour de Rome,
 qui il rvlait ce qui se passait dans les conseils de Venise, fut
condamn au bannissement, priv de ses bnfices, dpouill de tous
ses biens, et quatre de ses parents, qui lui avaient communiqu les
secrets de la rpublique, furent bannis avec lui.

[Note en marge: XXI. Guerre contre Franois Carrare. 1372.]

La guerre contre Franois Carrare clata au mois de mai et commena
par la dvastation du territoire de Padoue. Je remarque que la
province de Trvise fournit  cette arme un corps de quatre mille
hommes de milices. Ds l'ouverture de la campagne on prouva l'un
des inconvnients qu'entrane le choix d'un gnral tranger. Celui
 qui on avait confi la conduite de cette guerre tait un Florentin
nomm Rgnier Vaseh. Une extrme msintelligence clata entre lui et
les provditeurs dont on l'avait entour. Irrit des contradictions
qu'il prouvait, il envoya sa dmission et se retira. On rappela les
provditeurs, on les punit mme par la prison et par une exclusion
temporaire de tous les conseils, et  dfaut d'un chef tranger, on
laissa le commandement  un Vnitien,  Thade Justiniani.

Celui-ci commenait  pousser de poste en poste les troupes du
seigneur de Padoue, lorsqu'on apprit que le roi de Hongrie envoyait
une arme pour soutenir cet ennemi de la rpublique. Justiniani alla
bravement au-devant des Hongrois avec deux ou trois mille hommes;
mais au lieu de se borner  leur disputer le passage de la Piave,
il se porta lui-mme au-del du fleuve, aprs avoir battu leur
avant-garde. L, il eut bientt sur les bras le corps principal de
l'arme du roi, qui consistait en cinq mille hommes. La petite arme
vnitienne fut compltement battue, le gnral fut fait prisonnier,
et ce qui put s'chapper alla jeter l'pouvante dans Trvise.

Il en rsulta que, pendant quelque temps, les Vnitiens furent
obligs de se tenir sur la dfensive, et que leurs terres prouvrent
les mmes ravages qui avaient ruin le Padouan. Mais ils ne tardrent
pas  prendre leur revanche; renforcs de cinq mille fantassins
levs dans les provinces turques et morlaques[17], ils battirent
 leur tour les Hongrois, et firent prisonnier le gnral qui les
commandait. Cette alternative de succs et de revers aurait pu faire
traner la guerre en longueur, si le roi de Hongrie, ne voulant pas
sacrifier le reste de ses troupes, n'et manifest l'intention de
les retirer. Vainement protg par le lgat de Ferrare, qui menaait
les Vnitiens de les excommunier s'ils continuaient leurs poursuites
contre un prince dvou au saint-sige, le seigneur de Padoue,
abandonn de son alli, n'osa pas hasarder toute son existence pour
soutenir une lutte ingale. Il se rsigna avec toute la facilit d'un
tratre  signer les conditions fort dures que la rpublique voulut
lui imposer.

[Note 17: Veneziani atteser a rifar'il loro esercito, havendo
avuto ajuto dal Turco di 5000 fanti arcieri, il quale volontieri li
socorse, per esser egli nemico del r d'Ungheria.

(_Cronaca della guerra di chiozza da_ Daniello CHINAZZO.)]

[Note en marge: XXII. Trait de paix. 1373.]

Ce trait fut conclu le 21 septembre 1373. Voici quelles en taient
les clauses principales:

1 Que les limites des deux tats seraient rgles par une commission
compose entirement de Vnitiens.

2 Que le prince paierait une contribution de deux cent cinquante
mille ducats, savoir; quarante mille sur-le-champ, quinze mille
d'anne en anne pendant quatorze ans, et une offrande annuelle de
trois cents ducats  l'glise de Saint-Marc, pendant le mme temps.
C'tait comme on voit une contribution d'-peu-prs trois millions de
notre monnaie; outre ce qu'il faut ajouter  cette somme pour avoir
gard  la diffrence de la valeur relative de l'argent aux objets de
premire ncessit.

3 Que tous les forts levs par Franois Carrare seraient dmolis et
qu'il ne pourrait en construire de nouveaux.

4 Que la tour de Curano, et toutes ses dpendances jusqu'aux eaux
sales, resteraient  la rpublique.

5 Que le seigneur de Padoue remettrait, comme gages de ses
dispositions pacifiques, la ville de Feltre et quelques autres places.

6 Que les ngociants vnitiens, seraient exempts de tous droits
d'entre et de sortie dans le Padouan[18].

[Note 18: _Cronaca della guerra di chiozza, da_ Daniello CHINAZZO.]

7 Que cette province tirerait tout le sel dont elle aurait besoin
des salines de Chiozza.

8 Enfin que le prince viendrait en personne  Venise, ou y enverrait
son fils, pour demander pardon  la rpublique, et lui jurer fidlit.

Ces articles reurent leur excution. Le fils de Franois Carrare
vint flchir le genou devant la seigneurie, et ce fut Ptrarque qui
composa et pronona le discours que le prince avait  faire dans
cette pnible situation.

[Note en marge: XXIII. Nouvelle guerre. 1376.]

Cette paix trop dure, pour avoir t jure avec sincrit, fut
trouble au bout de trois ans par les intrigues de Carrare, qui,
bien que devenu l'alli de la rpublique, cherchait  lui susciter
par-tout des ennemis. Le duc d'Autriche fut le premier qui,  son
instigation, fondit sur le territoire des Vnitiens. Il n'avait
point fait prcder les hostilits d'une dclaration de guerre.
Ceux-ci auraient pu la soutenir sans dsavantage s'ils n'eussent vu
se former un orage qui ne pouvait manquer d'clater sur eux. Cette
considration leur fit hter la conclusion d'un arrangement avec le
duc, auquel ils rendirent quelques places qu'ils lui avaient enleves.

Cette guerre, qui dura une partie de l'anne 1376 et de 1377, n'est
remarquable que par l'usage que les Vnitiens firent pour la premire
fois d'une arme nouvellement invente.

C'est, dit l'auteur de la chronique de Trvise[19], un gros
instrument de fer, ayant une large ouverture et perc dans sa
longueur. On y fait entrer une pierre ronde sur une poudre noire
compose de soufre, de salptre et de charbon. On allume cette poudre
par un trou, et la pierre est lance avec une telle force qu'il n'y a
point de mur qui lui rsiste. On croirait que c'est Dieu qui tonne.

[Note 19: Andr REDUSIO de Quero. (_Rerum Italicarum scriptores_,
tom. XIX, p. 754) Il dit formellement qu'on n'avait point vu de
canons en Italie avant ceux que les Vnitiens fabriqurent par un art
merveilleux.]

 peine le duc d'Autriche venait-il de signer la paix avec les
Vnitiens, que dj une ligue tait forme pour leur perte. Toutes
les haines de leurs rivaux s'taient unies au ressentiment de
Franois Carrare. Les Gnois, par une suite de cette jalousie
commerciale qui depuis plus d'un sicle n'avait cess d'ensanglanter
les mers; le roi de Hongrie, qui voulait assurer sa conqute de la
Dalmatie, en affaiblissant les voisins  qui il l'avait enleve[20];
le patriarche d'Aquile, le plus ancien ennemi de la rpublique; les
deux princes dont les frontires touchaient  la marche Trvisane,
savoir, le seigneur de Vrone et celui de Padoue; enfin, ceux qui,
en qualit de riverains de l'Adriatique, avaient  rclamer la
libre navigation de cette mer, c'est--dire la ville d'Ancne et la
reine de Naples, tels taient les ennemis que Venise allait avoir 
combattre -la-fois.

[Note 20: Galas GATTARO nous a conserv, dans son _Histoire
de Padoue_, deux lettres que Louis, roi de Hongrie, crivit au
seigneur de Padoue pendant la ngociation de cette ligue. On y lit:
Collegati sumus ad destructionem, vituperium, verecundiam, et omnis
sanguinis effusionem et mortem communis Venetorum, omniumque eorum
benevolentium.

(_Rerum Italicarum scriptores_, tom. XVII, p. 147.)]

Tandis que les flottes des uns l'attaqueraient par mer, les
armes des autres devaient inonder ses petites possessions de
la terre-ferme. Il tait difficile de concevoir o cette ville,
sans territoire, trouverait des soldats pour faire face  tant
d'assaillants, et o ses vaisseaux trouveraient un asyle dans cette
mer, dont tous les rivages taient ennemis.

[Note en marge: XXIV. Rvolution de l'empire d'Orient. L'empereur
prisonnier.]

La rpublique commena cependant cette guerre par une agression, qui
fit entrer une puissance de plus dans la ligue de ses adversaires.
Cette agression fut amene par une aventure romanesque, mais qui a
toute l'authenticit des faits historiques[21].

[Note 21: _Vie de Ch. Zno_, par Franois QUIRINO, _Histoire du Bas
Empire_, par M. AMEILHON, liv. 115.]

Un Palologue, surnomme Calojean,  cause de sa beaut, rgnait
alors sur les dbris du trne de Constantinople. Effray des progrs
des Ottomans, il avait voulu dterminer le pape  faire prcher
une croisade pour la dfense de l'empire d'Orient, et n'avait
point hsit de venir  Rome se prosterner aux pieds d'Urbain V.
Non-seulement il y avait abjur les erreurs de l'glise grecque,
confess que la troisime personne de la Trinit procde du pre
et du fils, et qu'on peut consacrer l'eucharistie avec du pain
azyme; mais il avait jur l'abolition du schisme, promis de faire
rentrer tous ses sujets dans la communion latine, et reconnu 
l'glise romaine jusqu' des droits contests par les gouvernements
catholiques.

En rcompense de tant de soumission, le pape avait prodigu au prince
rentr dans le giron de l'glise, des recommandations qui devaient
lui procurer l'appui de toute la chrtient; mais les gouvernements
et les peuples taient dsabuss des croisades. Palologue se mit en
route pour aller en personne solliciter des secours.

Il commena par Venise; c'tait en 1369: on y tait alors occup de
faire rentrer Trieste sous l'autorit de la rpublique. Les Vnitiens
taient fort loigns de pouvoir fournir  ce prince une arme contre
le Turc. D'ailleurs il avait refus quelques annes auparavant de
leur vendre l'le de Tndos qu'ils convoitaient; on ne lui prodigua
que les honneurs. On se borna  lui promettre un secours de quelques
galres, et comme l'empereur d'Orient tait dans une dtresse telle
qu'il n'avait pas mme assez d'argent pour son voyage, les marchands
lui prtrent une somme considrable.

Lorsqu'il fut sur le point de partir ils rclamrent des srets; il
n'en avait aucune  leur donner. Les prteurs s'adressrent  leur
gouvernement, qui signifia  l'auguste dbiteur qu'il ne pouvait
sortir du territoire de la rpublique avant de s'tre acquitt.

Palologue crivit  Andronic, son fils,  qui il avait laiss la
rgence de son empire, de lui envoyer des fonds pour sa ranon.

Ce fils se montra peu empress de rendre la libert  son pre. Son
frre cadet en eut le mrite, et l'empereur en conut contre Andronic
un ressentiment auquel les occasions d'clater ne manqurent pas.
Abandonn par les princes chrtiens, trahi par son fils an, ruin
par son voyage, l'empereur grec ne vit plus d'autre ressource, pour
conserver un reste de puissance, que de se rendre tributaire et
vassal du sultan Amurat.

Quelques annes aprs, le fils du sultan et celui de l'empereur,
formrent, dans leur coupable impatience de rgner, un complot
pour dtrner leurs pres. Amurat, qui en fut averti le premier,
marcha contre les deux princes rebelles, assigea la ville o ils
s'taient retirs, se les fit livrer, condamna tous leurs adhrents
 d'horribles supplices, fit crever les yeux  son propre fils, et
envoya Andronic  son pre, en crivant  Palologue: Je jugerai
 votre svrit si vous tes un vassal fidle. L'empereur voulut
surpasser Amurat, et ordonna qu'on privt de la vue non-seulement
Andronic, mais un fils de cinq ans, que ce prince avait dj. Cette
opration fut faite avec du vinaigre bouillant, trs-imparfaitement 
la vrit, car ni le pre ni l'enfant n'en perdirent la vue.

Les Gnois de Pra, ennemis de Jean Palologue, qui ne les avait
jamais favoriss, embrassrent la cause d'Andronic. Aprs avoir
sign, au mois d'aot 1376, un trait par lequel ce prince leur
promettait l'le de Tndos pour prix de sa libert, ils tramrent
en sa faveur une conspiration dans Constantinople mme. Les conjurs
envahirent le palais, s'emparrent de la personne de l'empereur,
le jetrent dans la tour d'Amna au bord de la mer, emprisonnrent
sparment ses deux autres fils, et un instant aprs, Andronic
rgnait  la place de son pre; tremblant entre les Gnois, ses
protecteurs, et le sultan, qui pouvait le prcipiter de ce trne si
odieusement usurp.

Deux galres gnoises se prsentrent devant Tndos pour en prendre
possession; mais le gouverneur, feignant de ne pas reconnatre les
ordres d'Andronic, refusa de remettre la place.

Les Vnitiens tablis  Constantinople voyaient leurs rivaux matres
de l'empire, et sentaient tout le dsavantage qui allait en rsulter
pour leur propre commerce. Timides spectateurs de cette rvolution,
ils ne pouvaient se flatter d'en oprer une nouvelle. C'tait sur eux
cependant que l'empereur captif fondait encore l'esprance de quelque
secours.

[Note en marge: XXV. Aventure de Charles Zno. Il tente de dlivrer
l'empereur d'Orient.]

Il avait trouv dans la tour d'Amna une femme, qui avait t un
moment au rang de ses favorites. C'tait la femme du concierge; elle
ne pouvait voir sans intrt un si illustre prisonnier. Palologue
la pria de lui procurer quelques moyens de correspondance au-dehors.
Il lui apprit qu'il se trouvait alors  Constantinople un jeune
Vnitien, dont le courage n'tait pas au-dessous de l'entreprise
prilleuse qu'il voulait lui faire proposer.

C'tait un patricien, nomm Charles Zno, fils de celui qui avait
pri  la tte de l'arme vnitienne, dans l'expdition contre
Smyrne, gendre de l'amiral Justiniani, dont la flotte croisait alors
dans ces mers pour protger le commerce de la rpublique. Il tait
 Constantinople pour ses affaires particulires. Sa jeunesse, qui
avait t fort orageuse, annonait un hros ou un homme pervers[22].
Ce fut dans cet tranger que l'empereur d'Orient se flatta de trouver
un librateur.

[Note 22: Destin dans son enfance  l'tat ecclsiastique, il avait
t envoy  la cour du pape, qui lui avait donn une prbende;
pendant qu'il faisait ses tudes  Padoue, un voleur, qu'il rencontra
sur la route de Venise, l'assassina pour lui drober son argent,
et le laissa pour mort.  l'universit, il se lia avec de jeunes
libertins, devint joueur, perdit son argent et disparut pendant cinq
ans, qu'il employa  servir dans les diverses parties de l'Italie.
Son retour  Venise surprit tous ses parents, qui ne croyaient plus
le revoir, et qui le dterminrent  s'embarquer pour Patras, o
tait son bnfice.

Cette ville tait alors attaque par les Turcs. Le jeune prbendier
s'lana au premier rang de ceux qui sortirent pour les combattre,
et y reut une si grave blessure qu'on tait sur le point de
l'enterrer, lorsqu'il donna quelques signes de vie. Une dispute avec
un gentilhomme qu'il appela en duel l'obligea  se dmettre de son
bnfice; il pousa une jeune grecque qui mourut bientt aprs, et il
se remaria avec une fille de la maison Justiniani. Enfin il s'adonna
au commerce et l'exerait depuis sept ans dans la mer Noire, lorsque
l'aventure qu'on va lire lui ouvrit une nouvelle carrire.]

Le gnie entreprenant de Charles Zno ne vit dans la proposition
qui lui fut porte que l'une de ces occasions brillantes que les
grands courages demandent  la fortune; un pre  venger, un
empereur captif  remettre sur le trne, un grand service  rendre 
son pays. Il s'assura secrtement de huit cents hommes dtermins;
et telle tait l'opinion qu'il avait des forces de l'empereur de
Constantinople, et de la mobilit du peuple de cette capitale,
qu'avec de si faibles moyens il se flattait de voir l'empire changer
de matre.

La prison de Palologue avait une fentre qui donnait sur la mer.
 la faveur de la nuit, Zno arrive dans une petite barque au pied
de la tour, parvient jusque dans la chambre de l'empereur,  l'aide
d'une chelle de cordes qu'on lui jette, et presse le prince de
descendre dans la barque; mais ici c'est le prisonnier qui manque
de rsolution. Il se rappelle qu'il a deux fils emprisonns comme
lui, qu'il ne peut dlivrer, et que sa fuite va exposer  toute la
fureur de leur indigne frre. Seigneur, lui dit Zno, ces larmes,
ces rflexions ne sont plus de saison. Je repars, prenez sur-le-champ
votre parti; et si vous ne descendez, ne comptez plus sur moi.
Aussitt, voyant que l'empereur ne peut se dterminer  s'vader avec
lui, il se prcipite dans sa barque, court aux divers postes qu'il
avait laisss sur le rivage, et disperse ses gens, non sans une vive
inquitude de voir son entreprise dcouverte aussitt qu'avorte.

Quelque temps aprs, il vit revenir la messagre du prince. L'ennui
de la captivit avait fait taire ses alarmes paternelles. Il
conjurait Zno de travailler encore une fois  sa libert; et pour
l'y dterminer, pour commencer  s'acquitter d'un si grand bienfait,
il lui envoyait un diplme sign de sa main, par lequel il cdait aux
Vnitiens l'le de Tndos, si importante pour eux.

Si Zno ne devait pas s'attendre  voir son secours implor une
seconde fois, l'empereur devait encore moins esprer de l'obtenir;
cependant le gnreux Vnitien n'hsita point  tenter une nouvelle
entreprise. Il remit sa rponse  la femme du concierge, qui, aprs
l'avoir cache dans sa chaussure, reprit le chemin de la tour d'Amna.

Malheureusement cette fatale lettre se perdit en chemin. Andronic,
averti du complot qui se tramait pour l'vasion de son pre, fit
arrter l'imprudente messagre,  qui la torture arracha des aveux;
on sut que Zno tait le chef de l'entreprise. On le fit chercher
par-tout, en le dvouant aux plus affreux supplices. Le chef de la
colonie vnitienne fut somm de le livrer; mais Zno, qui avait
prvu ce danger, tait sur ses gardes; il parvint  s'chapper et
 gagner la flotte vnitienne, qui croisait dans ce moment devant
Constantinople.

[Note en marge: XXVI. Les Vnitiens occupent l'le de Tndos.]

Marc Justiniani, voyant arriver son gendre avec la prcipitation d'un
homme qui chappe au supplice, fut encore plus tonn d'entendre
l'entreprise qu'il avait tente et de voir le diplme contenant la
cession de l'le de Tndos. La validit de ce titre, donn par un
homme qui n'tait pas libre, pouvait assurment tre conteste; mais
la possession tait importante, elle tait ardemment convoite par
les Gnois; l'amiral partit sur-le-champ avec ses dix galres, et
l'le lui fut remise sans difficult par le commandant, qui tait
dvou  l'empereur dtrn.

Tout cela se passait  l'insu du gouvernement de la rpublique.
Justiniani et Zno sentirent que s'ils n'allaient soutenir leur cause
 Venise, ils risqueraient d'y tre dsavous. Ils laissrent une
bonne garnison dans Tndos et vinrent se prsenter devant le snat,
o le seul rcit de leur entreprise effraya les esprits circonspects.

Cette acquisition allait ncessairement attirer sur la rpublique les
armes de l'empereur de Constantinople et peut-tre mme des Turcs.
Une pareille atteinte au droit des gens pouvait compromettre la
fortune, la libert, la vie de tous les Vnitiens qui se trouvaient
en Orient. Justiniani et Zno reprsentrent que l'empereur qui
avait sign la donation tait le prince lgitime, et que par
consquent la donation l'tait aussi; que si on voulait la considrer
comme le prix d'un service, elle tait acquise, puisque la dlivrance
de Calojean n'avait chou que par sa faute; que les Turcs ne se
mleraient pas de cette affaire; qu'Andronic n'avait pas attendu
cette circonstance pour se dclarer l'ennemi des Vnitiens; qu'enfin
cet ennemi de plus ne mettait aucun poids dans la balance; au lieu
que l'acquisition d'une le si importante donnait un avantage
considrable pour le succs des expditions maritimes dans l'Orient.
Ainsi, sous le rapport de l'quit, l'occupation de Tndos tait
justifie; sous le rapport politique, elle tait profitable.

Ces raisons dterminrent le conseil; on fit partir sur-le-champ
des troupes pour cette le, et on en confia la dfense  celui qui
en avait procur l'acquisition,  Charles Zno, en lui donnant pour
collgue Antoine Vnier.

[Note en marge: Ils y sont assigs.]

Cet vnement avait d tre considr tout autrement 
Constantinople. Andronic ne pouvait voir dans l'occupation de Tndos
que le prix d'une entreprise criminelle. Les Gnois, dsesprs de
voir leurs ennemis tablis dans un port  l'entre des Dardanelles,
ne manqurent pas d'encourager l'empereur dans son ressentiment.
Tous les Vnitiens qui se trouvaient sur le territoire de l'empire
furent arrts et leurs proprits squestres; vingt-deux galres,
fournies par les Gnois, sortirent du port de Constantinople, et
vinrent dbarquer, au mois de novembre 1377, sur le rivage de
Tndos, une arme de Grecs que l'empereur commandait en personne.

Vnier s'tait charg de la dfense de la place, et Zno de disputer
aux assaillants les ouvrages extrieurs. Ds le lendemain il y fut
attaqu, mais il repoussa les Grecs avec une perte considrable. Dans
ce premier combat il reut une blessure  la cuisse, qui ne l'empcha
pas de rester sur le champ de bataille pendant toute la dure de
l'action. Le jour d'aprs, les ennemis revinrent  la charge; Zno
soutint cet effort, encore plus terrible que le premier, avec la
mme intrpidit. Atteint une seconde et une troisime fois, il
tomba baign dans son sang; l'ardeur des Vnitiens redoubla  la
vue de leur gnral tendu parmi les mourants; ils se prcipitrent
sur les Grecs, les mirent en fuite, en firent un horrible carnage;
et Andronic, oblig de se rembarquer et d'aller cacher sa honte
dans Constantinople, laissa les Vnitiens matres paisibles de leur
nouvelle conqute.

Peu de mois aprs, Calojean parvint  s'chapper de sa prison, 
l'aide de quelques Vnitiens, qui en avaient sduit les gardes, par
les intrigues d'un moine. Il se rfugia auprs du sultan, dont il
acheta la protection, en lui remettant Philadelphie de Lydie, la
seule ville qui restt  l'empire grec au-del du Bosphore. Andronic,
hors d'tat de rsister aux ordres d'Amurat, fut oblig de cder la
capitale  son pre; les dbris de l'empire romain furent encore
diviss, et Calojean remonta sur le trne pour le partager avec
Manuel, son second fils.

[Note en marge: XXVII. Puissance des Gnois en Orient.]

Cette rvolution rtablit les affaires des Vnitiens dans l'Orient et
donna du dsavantage aux Gnois. Ceux-ci eurent alors une querelle
 soutenir dans la mer Noire. Ce fut une vengeance prive qui prit
le caractre d'une guerre, et qui donne une ide de l'espce de
domination que leur nation exerait dans cette mer.

Il y avait encore une petite cour  Trbizonde, o rgnaient les
Comnnes. Les Gnois faisaient presque exclusivement le commerce de
cette cte. Un de leurs citadins, nomm Mgallo Lercari, qui tait
admis dans cette cour, prit dispute, en jouant aux checs, avec un
jeune Grec,  qui l'empereur accordait une faveur qui faisait mal
juger des moeurs de l'un et de l'autre. Le favori insolent donna
un soufflet au marchand tranger. Mgallo n'ayant pu obtenir la
rparation de cette insulte, sortit du port, arma deux galres,
courut sur tous les navires de Trbizonde, dvastant les ctes et
faisant couper le nez et les oreilles  tous les Grecs qui tombaient
entre ses mains. Des galres que l'empereur envoya contre lui ne
purent le forcer  discontinuer ses ravages. Un jour trois Grecs
tombs en son pouvoir allaient prouver la mutilation qu'il faisait
subir  tous ses prisonniers, lorsque l'un d'eux, qui tait le pre
des deux autres, se jeta  ses pieds et le supplia de se contenter de
lui ter la vie, mais d'pargner ses fils. Mgallo se laissa toucher
et leur rendit la libert, en leur ordonnant d'aller  Trbizonde,
d'y porter  l'empereur un baril plein de nez et d'oreilles, et de
lui signifier que le guerrier qui lui envoyait ce prsent ne mettrait
un terme  sa vengeance que lorsqu'on lui aurait remis le courtisan
qui l'avait outrag. Telle tait la terreur inspire par le nom
gnois; telle tait la faiblesse du prince de Trbizonde, qu'il
s'embarqua pour aller lui-mme livrer son favori, lequel vint, la
corde au cou, se jeter aux pieds de Mgallo, et s'abandonner  sa
discrtion. L'offens lui mit son pied sur le visage, en lui disant;
Misrable, retire-toi et rends grces aux moeurs des Gnois, qui ne
sont pas dans l'usage de traiter cruellement les femmes[23].

[Note 23: FOLIETA, _Hist. de Gnes_, liv. 8.]

 Constantinople, les Gnois de Pra repoussrent, avec la mme
vigueur, les attaques de l'empereur, qui avait essay de les forcer
dans leurs retranchements. L'impossibilit reconnue de les dloger
de ce poste, dtermina les Grecs et les Vnitiens de Constantinople
 ngocier avec eux une convention qui, de ce ct, fit cesser les
hostilits; mais ailleurs des causes fortuites avaient exalt les
haines nationales.

La crmonie du couronnement du nouveau roi de Chypre, qui succdait
 Pierre de Lusignan, fut l'occasion d'une dispute de prsance
entre les consuls de Gnes et de Venise. La contestation fut juge
par la cour en faveur du Vnitien. Les Gnois irrits troublrent le
banquet royal par des provocations insolentes. Les vases du festin
devinrent des armes qu'on se lana mutuellement; on en vint aux
coups d'pe; il y eut quelques Gnois jets par les fentres du
palais; l'indignation devint si universelle, que plusieurs furent
massacrs dans l'le: si on en croyait mme les historiens de leur
nation, on ajouterait qu'un seul Gnois chappa  cette proscription
gnrale[24].

[Note 24: On peut consulter sur les dtails de cette rixe et les
causes de cette guerre, un man. de la biblioth. de Saint-Marc,
intitul: _Cronica di Venezia et come lo f edificata, et in che
tempo et da chi fino all'anno_ 1446 in-f p. 40.]

Peu de temps aprs, une flotte gnoise, de quarante galres, se
prsenta devant le port de Famagouste, annonant qu'elle venait
demander la rparation de l'outrage fait au consul de la rpublique.
Le roi, qui n'tait nullement en tat de repousser un pareil
armement, entra en ngociation avec l'amiral; on convint d'une
rparation, on signa l'oubli du pass, et la flotte fut reue dans
le port. Quelques jours s'taient  peine couls, que les Gnois se
rpandirent dans la ville, s'en emparrent, la mirent au pillage,
jetrent dans les fers tous les Vnitiens. Le roi lui-mme n'chappa
que par la fuite  cette perfidie. Trois des insulaires qui avaient
eu part au massacre des Gnois furent livrs au bourreau. Plusieurs
membres de la famille royale et soixante tages furent envoys 
Gnes; et le roi, relgu dans un coin de son le, se vit rduit 
payer  la rpublique un tribut annuel de quarante mille florins.

Ce traitement ne pouvait que disposer ce prince  chercher, parmi
les ennemis des Gnois, quelque secours pour s'affranchir. Ds qu'il
vit la guerre prs d'clater entre eux et les Vnitiens, il devint
l'alli naturel de ceux-ci; mais de quelle utilit pouvait tre
l'alliance d'un roi hors d'tat de reconqurir sa propre capitale?

Tels taient les vnements qui avaient prcd la dclaration de
guerre qui fut notifie aux Vnitiens en 1378, au nom de la ligue
forme par Franois Carrare.




LIVRE X.

     Guerre de Chiozza, 1378-1381.


[Note en marge: Ligue contre Venise. 1378.]

S'il est un spectacle digne d'admiration et d'intrt, c'est celui
d'un tat sans population, sans territoire, disputant son existence
contre une multitude d'ennemis; se crant, par l'industrie, des
moyens de rsistance l o la nature semblait les avoir refuss,
dployant un caractre qui ferait honneur aux peuples les plus
clbres de l'antiquit, un appareil de forces digne des plus
grandes puissances; appelant  son secours les ambitions, les haines
trangres, et, lorsqu'il semble puis par tant d'efforts, trouvant
une nouvelle nergie dans la plus noble de toutes les passions, le
patriotisme.

Les Vnitiens avaient sans doute mrit la jalousie de leurs voisins,
par leurs prosprits; ils pouvaient avoir justifi l'animosit par
des conqutes injustes et par leur esprit de domination; mais ces
torts leur taient communs avec tous les peuples qui avaient eu
de grands succs; mais ces succs avaient dj t expis par de
grands revers. Crateurs de leur patrie, fondateurs de l'une des
plus belles villes de l'Europe, possesseurs d'un riche commerce, ils
avaient conquis et perdu un vaste empire, ils disputaient encore la
domination des mers. Leur gouvernement offrait le rare spectacle
d'une stabilit inconnue aux autres nations; et dix sicles d'une
glorieuse existence mritaient sans doute  leur rpublique le
respect de l'univers.

S'il est dans l'homme un sentiment qui l'attache  tout ce qui est
grand,  tout ce qui est beau, qui lui fasse dplorer la destruction
de ce que les ges ont consacr; malheureusement il est aussi une
passion moins noble, que l'aspect des prosprits importune et qui
met sa gloire  renverser la gloire d'autrui.

C'tait l'envie, plutt que le soin de leur sret, qui avait ligu
tant de princes contre Venise. Un seul prince d'Italie voulut
faire cause commune avec elle; ce fut le seigneur de Milan; mais
il n'avait promis qu'un secours de quatre cents lances et deux
mille fantassins[25]; il n'avait garde de partager les efforts, et
sur-tout les dangers de la rpublique. Venise allait combattre pour
se dfendre; Visconti pour opprimer Gnes ou Vrone, s'il en trouvait
l'occasion.

[Note 25: _Histoire de Venise_ de Pierre JUSTINIANI, liv. 14.]

[Note en marge: Troupes mercenaires.]

 l'exception du roi de Hongrie, qui pouvait lever une arme dans ses
tats, les autres puissances engages dans cette guerre n'avaient
point d'arme nationale. Elles prenaient  leur solde des troupes de
mercenaires rassembls par des aventuriers. C'tait une compagnie
franaise, dite de l'toile, qui, sous la bannire de Visconti,
ravageait les environs de Gnes, jusqu' ce que cette ville et
rachet ses campagnes du pillage par une forte ranon. C'tait une
bande d'Anglais, connue sous le nom de la Confrrie blanche, qui
servait tour--tour tous les partis, et qui, cette fois, s'tait
charge de dvaster le pays de Vrone. D'autres,  la solde du
seigneur de Padoue et du patriarche d'Aquile, mettaient  feu et
 sang la marche de Trvise. Les Vnitiens, qui pouvaient  peine
suffire par eux-mmes  l'armement de leurs flottes, avaient aussi
appel un grand nombre de ces stipendiaires; et on verra bientt
combien il est pnible et dangereux d'tre rduit  acheter un tel
secours.

On conoit que de pareils mercenaires, sans patrie, sans intrt
dans la guerre, ne pouvaient voir, dans les querelles des peuples,
qu'une occasion de ravager le pays des uns et des autres. On ne
connaissait pas alors toute l'utilit de l'infanterie. La force des
armes consistait dans la gendarmerie, c'est--dire la troupe 
cheval[26]. Ces trangers, chefs d'une troupe insubordonne, dont
la conservation faisait toute leur richesse, n'avaient garde de la
compromettre. Faisant la guerre aux peuples plutt qu'aux armes,
ils n'taient pas intresss  obtenir une victoire dcisive; la
paix les aurait laisss sans emploi. Leur objet tait de se rendre
ncessaires pour lever tous les jours des prtentions exorbitantes,
et leur politique se rduisait  calculer ce qui leur tait le plus
profitable du service ou de la trahison.

[Note 26: Je trouve dans les historiens vnitiens quelques dtails
sur la solde de celle-ci. Sanuto rapporte que le cavalier, avec ses
deux cuyers, cotait deux cents ducats d'or par an. Il tait oblig
de se pourvoir d'armes et de chevaux, mais on les lui remboursait
quand il les avait perdus au service.

Suivant un ancien document cit par Charles MARIN, tome VI, liv. 3,
chap. 2, le gendarme recevait trente-six ducats d'or par mois; de
sorte que, selon le premier de ces auteurs, on louait un gendarme,
ses deux cuyers et ses chevaux, pour deux cents ducats d'or par an;
selon l'autre, pour quatre cent trente-deux.]

Ce fut  de tels combattants que la province de Trvise se vit livre.

Je vais rapporter, sans interruption, les vnements peu dcisifs de
cette guerre de brigands, pour pouvoir ensuite appeler sans partage
l'attention du lecteur sur les faits d'armes des Vnitiens et des
Gnois.

Les forces de Franois Carrare et du patriarche d'Aquile, l'arme
du roi de Hongrie, et les troupes  la solde du comte de Ceneda,
seigneur voisin, qui tait entr dans leur alliance, formaient un
corps de dix-sept mille hommes, qui envahit de deux cts la province
que Venise possdait sur le continent de l'Italie.

[Note en marge: II. Premires hostilits. 1378.]

Les Hongrois taient commands par le vayvode de Transylvanie. Le
seigneur de Padoue avait confi ses troupes  Jean Obizzi, et la
rpublique, drogeant momentanment  son usage de choisir un gnral
tranger pour le commandement de son arme de terre, leur avait
oppos ce mme Charles Zno, que nous avons vu signaler son courage
par d'audacieuses entreprises. Infrieur en nombre, il suppla  sa
faiblesse par son activit; et, aprs un mois de campagne, il avait
tellement harcel les ennemis, les avait menacs sur tant de points,
qu'ils avaient vacu toute la province vnitienne. Le gouvernement
crut devoir le rappeler pour le service de mer, et le fit remplacer
par Rambaud, comte de Colalto, qui, prenant aussitt l'offensive, se
jeta sur les terres du comte de Ceneda, pour le faire repentir de
s'tre alli aux ennemis de la rpublique. Quelques chteaux de ce
seigneur furent pris et rass.

Franois Carrare, oblig de quitter la marche Trvisane, voulut
porter ses troupes sur le bord de la mer, et faire le sige de
Mestre. C'est une petite place  une lieue de l'embouchure du Musone,
et qui, par consquent, n'est spare de Venise que par les lagunes.
Pour empcher les secours qu'elle aurait pu recevoir de la capitale.
Carrare s'tablit entre la cte et la place, sur les deux rives du
fleuve par lequel celle-ci communique avec la mer. L'assigeant avait
du canon, car dj l'art de l'artillerie, quoiqu'il n'et encore que
quelques annes d'existence, tait gnralement rpandu, et nous le
verrons dans cette mme guerre adopt sur les vaisseaux.

Un faubourg de la place tait dj emport; une batterie, tablie
dans un clocher voisin, foudroyait l'intrieur de la ville, lorsqu'un
renfort de trois cents hommes parvint  s'y jeter. L'assaut fut donn
quelque temps aprs et soutenu avec beaucoup d'intrpidit. Les
assigs non-seulement repoussrent l'ennemi, mais l'enfoncrent, le
poursuivirent, brlrent ses machines et ses ponts, et l'obligrent
 lever le sige. Cette dfense de Mestre fit beaucoup d'honneur 
Franois Delfino, qui y commandait.

[Note en marge: 1379.]

Carrare fut plus heureux la campagne suivante. Il rentra dans la
marche Trvisane, emporta le chteau de Romano, et investit Trvise,
mais sans l'assiger en forme. Tous ses succs se bornrent, pendant
cette anne,  faire vivre ses troupes sur le territoire vnitien.

[Note en marge: 1380.]

L'anne d'aprs, c'est--dire en 1380, il resserra la capitale de
cette province, et pour intercepter tous les secours qui pourraient
lui venir par la rivire sur laquelle elle est situe, en barra
le passage par une forte estacade. Jacques Cavalli reut ordre du
gouvernement vnitien de marcher au secours de la place; il attaqua
les troupes de Carrare le 14 septembre  Casale, les battit, rompit
l'estacade, et rtablit la communication de Trvise avec Venise.

Carrare, voyant l'inutilit de ses efforts, eut recours  des
armes qui lui taient plus familires. Il corrompit la garnison de
Castelfranco, surprit ou acheta Noale, Sacile, Serravalle, Motta,
Conegliano, et finit par dbaucher une partie des troupes mercenaires
de la rpublique qui taient campes sous Mestre. Ces pertes devaient
faire dsesprer de la conservation de la province de Trvise. Nous
verrons quel en fut le rsultat, lorsque nous aurons racont les
vnements de la guerre de mer, et la situation dans laquelle ils
placrent, l'une relativement  l'autre, les diverses puissances
belligrantes.

[Note en marge: III. Guerre de mer. Bataille navale d'Antium. 1378.]

Ce fut prs de l'embouchure du Tibre, devant le promontoire d'Antium,
o les anciens avaient lev un temple  la Fortune[27], que les
deux flottes de Gnes et de Venise se rencontrrent pour la premire
fois dans cette lutte mmorable, le 30 mai 1378[28]. L'escadre
vnitienne, aux ordres de Victor Pisani, tait compose de quatorze
galres. L'amiral gnois, Louis de Fiesque, en avait dix sous son
commandement. Ces armements ne rpondaient pas  la puissance
que nous avons vu les deux rpubliques dployer dans les guerres
prcdentes; mais il faut considrer que les hostilits commenaient
avant que les navires de commerce eussent ramen les matelots
destins  former les quipages des grandes flottes militaires.

[Note 27: O diva, gratum qu regis Antium. (Hor.)]

[Note 28: Les uns fixent la date de ce combat au 30 mai 1378; les
autres la reculent au mois de juillet.]

Les Vnitiens et les Gnois ne s'aperurent mutuellement qu' travers
un orage qui soulevait des vagues furieuses. Le vent rendait la
manoeuvre presque impossible; la mer battait les rochers, et menaait
d'y briser les vaisseaux. Plusieurs des capitaines, malgr leurs
efforts, ne purent prendre part au combat. Les deux escadres, en
s'abordant, se trouvaient rduites chacune  neuf galres; comme si
la fortune, qui semblait prsente  cette action, et voulu rtablir
l'galit entre les combattants pour rendre la lutte plus terrible,
et se rserver le choix du vainqueur. Mais la pluie qui tombait par
torrents interdisait aux combattants l'usage d'une partie de leurs
armes; on accrochait les vaisseaux, pour pouvoir s'attaquer avec
la lance; les vagues les sparaient violemment et les menaaient
d'un danger gal. levs et enfoncs tour--tour, ils semblaient se
prcipiter les uns sur les autres; ils se prsentaient tantt la
carne, tantt un pont charg de monde, dans une attitude o il tait
impossible de combattre. Une des galres gnoises alla se briser
sur la cte, cinq tombrent au pouvoir des Vnitiens, le reste dut
son salut  l'orage. La mer tait si agite que les vainqueurs ne
purent amariner qu'une seule des galres ennemies. Ils furent obligs
de mettre le feu aux quatre autres et ne sauvrent que huit cents
de leurs prisonniers, parmi lesquels taient l'amiral et dix-huit
nobles gnois.

[Note en marge: Lucien Doria commande la flotte gnoise dans
l'Adriatique.]

Tandis que la perte de cette bataille mettait le dsordre dans Gnes,
et occasionnait la chte du doge, les trois galres chappes  ce
dsastre, au lieu de chercher un refuge, tournaient la pointe de
l'Italie, et entraient dans l'Adriatique, pour se venger de leur
malheur sur le commerce des Vnitiens. Elles y furent suivies de
quelques autres btiments. Cette escadre s'leva bientt  quatorze
galres, et ensuite  vingt-deux. Lucien Doria, qui vint en prendre
le commandement, tablit ses croisires pour intercepter les convois
qui venaient approvisionner Venise.

Il avait un asyle assur dans le port de Zara, s'il se voyait rduit
 viter la rencontre de forces suprieures. Pendant ce temps, les
Vnitiens attaquaient les Gnois sur un autre point, et s'efforaient
de les expulser de l'le de Chypre. Le roi Lusignan, pour recouvrer
sa capitale, avait sollicit l'alliance et les secours du seigneur
de Milan. Cinq vaisseaux vnitiens, qui lui amenaient Valentine
Visconti sa fiance, forcrent la passe du port de Famagouste, y
brlrent quelques btiments gnois; mais l'assaut donn  la place
fut repouss, et l'escadre, rentre dans l'Adriatique, vint se ranger
sous les ordres de Victor Pisani, qui s'y trouvait  la tte de
trente et quelques galres.

[Note en marge: Charles Zno dtach avec une escadre vnitienne.]

[Note en marge: IV. Campagne de l'amiral Pisani. 1378.]

Ce fut  cette poque que Charles Zno fut rappel de l'arme qu'il
commandait dans le Trvisan pour servir sur la flotte. Pisani le
dtacha avec huit galres, et avec la mission d'oprer une diversion
dans d'autres mers, tandis que lui-mme, avec vingt-cinq voiles
qui lui restaient, se portait sur les ctes de la Dalmatie, pour
s'y emparer de quelque port o il pt trouver un refuge en cas de
ncessit.

[Note en marge: Il prend Cattaro et Sebenigo.]

Le premier qu'il attaqua fut celui de Cattaro. Trois assauts donns
coup sur coup l'en rendirent matre.

Instruit qu'une escadre de dix-sept galres arrivait, pour renforcer
l'arme gnoise dans l'Adriatique, il fit voile vers l'extrmit du
golfe pour aller au-devant d'elle, l'aperut, mais sans tre  porte
de l'attaquer. N'ayant pu empcher cette jonction, il revint sur la
cte de Dalmatie pour y continuer ses oprations, emporta, l'pe
 la main, la ville de Sebenigo, entre Cattaro et Zara.  peine
avait-il fait cette conqute, due  la promptitude de ses rsolutions
et  la vigueur de ses attaques, qu'il apprit qu'une partie de la
flotte gnoise tait dans le port de Trau, o elle attendait le
retour d'une escadre dtache.

[Note en marge: Entreprise sur Trau, qu'il abandonne.]

Le jour mme il se prsenta devant cette place, situe dans une
petite le artificielle[29], entre l'le de Buo  laquelle elle tient
par un pont de pierre, et le continent, dont elle n'est spare que
par un canal fort troit. Il voulut forcer l'une des passes, mais
elle tait comble de manire  n'tre accessible que pour les petits
bateaux. Il fit le tour de l'le, pour tenter l'autre passage. Il
le trouva dfendu par une forte estacade, au milieu de laquelle les
Gnois avaient lev une tour. Cette le tait leur place de sret;
ils s'y taient fortifis, par mer et par terre, avec une admirable
diligence. Le gnral vnitien dbarqua ses troupes, fit commencer
le sige; mais il reconnut bientt qu'il y consumerait ses forces
inutilement, et, se dcidant  abandonner cette entreprise, il
remonta la cte, s'empara de l'le d'Arbo, et canonna en passant la
ville de Zara. Ce ne pouvait tre avec un grand effet; l'artillerie
des vaisseaux n'tait pas encore assez puissante pour rduire les
villes fortifies.

[Note 29: _Voyage en Dalmatie_, par l'abb FORTIS, tom. II.]

[Note en marge: Il reoit l'ordre d'y revenir.]

L il reut l'ordre de retourner devant Trau, et de faire les
derniers efforts pour emporter cette place. Le snat voyait avec
regret qu'on et manqu l'occasion de dtruire la flotte de Gnes,
et mettait quatre nouvelles galres  la disposition de son amiral.
Celui-ci prouva -la-fois qu'il savait obir et bien juger; car sa
seconde tentative n'eut pas plus de succs que la premire, quoiqu'il
n'y et pargn ni ses troupes ni lui-mme.

[Note en marge: Il va hiverner dans la rade de Pola.]

L'hiver tait arriv. Les Gnois avaient employ la belle saison 
prparer un armement formidable. La campagne des Vnitiens avait t
plus active. Ils avaient enlev Cattaro, Sebenigo et Arbo  leurs
ennemis; mais leurs quipages, qui tenaient la mer depuis plus d'un
an, avaient besoin de repos.

Pisani demandait l'autorisation de ramener sa flotte  Venise, pour
qu'elle pt s'y rtablir pendant l'hivernage. Le snat en jugea
autrement. Inquiet pour la sret de l'Istrie, il ordonna  l'amiral
de faire entrer sa flotte dans la baie de Pola, afin de se trouver
 porte de s'opposer aux entreprises que les ennemis pourraient
tenter sur cette cte. Malheureusement cette rade n'offrait aucune
des ressources ncessaires pour remettre l'arme en bon tat; les
maladies firent de rapides progrs, et, malgr les secours qu'on
lui envoya de Venise, Pisani vit ses quipages rduits  tel point,
qu'il lui restait  peine de quoi armer six des trente galres qui
composaient sa flotte.

[Note en marge: 1379.]

Cependant il reut, au commencement de 1379, un renfort de onze
galres, avec l'ordre de mettre en mer, et de convoyer des btiments
qui allaient chercher des bls dans la Pouille. Dans ce voyage, une
tempte fatigua la flotte et dispersa quelques vaisseaux. Deux se
rfugirent dans le port d'Ancne, o, au mpris du droit des gens,
ils furent pris par les Gnois. Cette perte ne fut point compense
par la gloire de prsenter le combat  une escadre de quinze galres,
que l'on canonna de loin. Elle alla se joindre, dans le port de
Zara,  la flotte gnoise, qui s'y organisait depuis la campagne
prcdente. Dans cette rencontre, Pisani reut une grave blessure[30].

[Note 30: _Histoire de Venise_, de Paul MOROSINI, liv. 14.]

[Note en marge: V. Bataille de Pola, o la flotte est battue. 1379.]

Ce ne fut qu' la fin de mai 1379, que les Gnois prirent
l'offensive. Vingt-deux de leurs galres[31], sous les ordres de
Lucien Doria, vinrent provoquer l'arme de Pisani, rentre dans sa
station de Pola. Les Gnois, pour attirer plus srement les Vnitiens
hors de la rade, ne montraient pas toutes leurs forces. Pisani ne
donnait point l'ordre de lever l'ancre. Ses capitaines, moins
impassibles que lui, ou fatigus d'une si longue et si pnible
station, demandaient le combat  grands cris. Les provditeurs
le requirent de donner le signal. L'amiral, qui s'y dterminait
avec peine, s'y prsenta avec rsolution. Il appareilla avec une
vingtaine de galres, fondit sur la capitane des Gnois, l'attaqua 
l'abordage, et l'emporta aprs avoir tu l'amiral ennemi. La perte
du gnral, ordinairement si funeste dans les batailles, remplit les
Gnois d'une nouvelle fureur. Ceux de leurs vaisseaux qui n'avaient
point paru dans le commencement de l'action arrivrent en ce moment.
Les quipages des btiments vnitiens taient faibles, en moins de
deux heures ils eurent deux mille des leurs hors de combat: la lutte
devint de plus en plus ingale. Maigre l'activit et l'exemple de
Pisani, sa ligne plia, les ennemis l'enfoncrent, et demeurrent
matres de quinze galres vnitiennes, et de dix-neuf cents
prisonniers[32], parmi lesquels on comptait vingt-quatre patriciens.

[Note 31: D'autres disent vingt-quatre.]

[Note 32: Un manuscrit de la Bibl. de St.-Marc, _Cronaca anonima
della repubbl. de Venesia, dal 695 al 1432_, dit qu'ils furent tous
massacrs. Daniel Chinazzo, dans sa chronique de la guerre de Chiozza,
dit Havevano fatto decapitare 800 soldati stipendiarj che crano di
quelli che in quella giornata havevano preso, la qual nova intesa, il
signore di Padova allegro fece far processione e grandissime feste.]

Pisani, rfugi  Parenzo avec les dbris de son arme, fut appel 
Venise par les ordres du snat.

[Note en marge: VI. Pisani destitu et jet en prison. 1379.]

L, au lieu d'tre protg par sa belle rputation, par son noble
caractre, par le souvenir de ses anciennes victoires, il ne trouva
que des accusateurs de son infortune, un peuple ingrat, et des juges
svres qui instruisirent son procs sans vouloir se rappeler que,
si ses conseils eussent t suivis, l'arme n'aurait pas t rduite
 cet tat de faiblesse dont les Gnois avait profit. Les avogadors
opinrent contre lui  la peine capitale, et les autres juges crurent
lui faire grce, en le jetant dans un cachot, et en le dclarant
incapable d'exercer aucune charge publique pendant cinq ans, comme
s'il tait au pouvoir des hommes de priver un grand citoyen de ses
talents, que le ciel ne lui a donns que parce qu'il le rservait
pour le salut de son injuste patrie[33].

[Note 33: Et  vero che egli era molto invidiato da i gentilhuomini,
perch tutto il popolo e i marinari lo amavano, e del suo danno ne
ricevano dispiacere.

(_Cronaca della guerra de Chiozza da_ Daniello CHINAZZO.)]

Il ne restait plus aux Vnitiens que cinq ou six galres
disponibles; cependant les Gnois, dont l'arme s'tait renforce
des quinze galres prises au combat de Pola, en attendaient encore
quatorze, qui portaient Pierre Doria, le nouveau commandant de la
flotte.

Ils ne voulurent rien tenter contre Venise avant d'avoir runi
toutes leurs forces. Ils employrent cet intervalle  reprendre les
places dont les Vnitiens s'taient empars. Cattaro et Sebenigo
tombrent en leur pouvoir; l'le d'Arbo fut la seule qui fit une
belle rsistance. Non contents de chasser leurs ennemis des ctes
de la Dalmatie, ils les attaqurent dans les colonies qui leur
appartenaient encore. Rovigno, Umago, Grado et Caorlo, furent prises
et brles.

[Note en marge: VII. Dispositions des Vnitiens pour la dfense des
lagunes. 1379.]

Il tait vident que toutes les forces des Gnois allaient tre
diriges contre Venise. On n'avait pas un moment  perdre pour mettre
cette capitale en tat de dfense. L'entre du port de Saint-Nicolas
du Lido, c'est--dire la passe qui forme la communication de Venise
avec la haute mer, fut ferme par des chanes, dfendue par des
btiments arms de canons, et par de petits camps placs sur les deux
rives.

Mais ce passage n'tait pas le seul par o l'ennemi pt pntrer.

On a indiqu au commencement de cette histoire la configuration
gnrale des ctes de l'Adriatique dans le voisinage de Venise. Ici,
pour l'intelligence de la guerre dont ces lieux vont tre le thtre,
il est ncessaire de placer quelques dtails gographiques.

Entre l'embouchure de la Piave et celle de l'Adige, le golfe que
forment les lagunes est ferm par une suite d'les longues et
troites qui courent du nord au midi, ne laissant dans leurs
intervalles que d'troits passages. Cette plage de dix-sept ou
dix-huit mille toises de longueur, et de quelques cents toises de
largeur, est un banc de sable que les eaux, ont coup en six endroits.

L'espace qui existe entre ce banc de sable et la cte, forme un
bassin dont la longueur est d'-peu-prs neuf lieues, et la plus
grande largeur de deux.

Ce bassin est un bas-fond qui aurait cess ds long-temps d'tre
navigable, si la main de l'homme n'y et entretenu quelques canaux.

Au milieu de ce bassin, entre l'embouchure du Musone et le passage
que les bancs de Saint-rasme et de Malamocco laissent aux eaux de
la mer, s'lve un groupe de petites les; c'est l que Venise a t
btie.

Cette ville est une place fortifie par la nature, et autour de
laquelle une vaste inondation est toujours tendue. Cette masse
d'eau, qui l'entoure n'est ni guable ni navigable pour aucune
embarcation que ne dirige pas la main d'un pilote expriment. Dans
cet espace totalement inond circulent quelques canaux troits et
sans bords, dont rien ne trace la route, et dont on ne peut suivre
les sinuosits quand les balises sont enleves.

 l'orient des les s'tend la haute mer;  l'occident ce sont les
lagunes. Pour pntrer de la haute mer dans ce bassin, il faut donc
franchir un des six passages que les les laissent entre elles; et,
pour naviguer dans cet tang, il faut suivre, sans les voir, les
sinuosits des canaux  l'aide de quelques points fixes de l'horizon.

Le passage le plus septentrional est celui des Trois-Portes au nord
de l'le Saint-rasme,  l'embouchure de la rivire de Trvise. Il
n'est praticable que pour les barques de la moindre grandeur.

Au midi de l'le Saint-rasme, un petit bras de mer la spare de
l'le du Lido.

Celle-ci forme avec l'le de Malamocco la passe de Saint-Nicolas;
c'tait,  l'poque dont nous crivons l'histoire, l'entre
principale du port de Venise. Les attrissements en ont depuis lev
le fond de manire  n'en plus permettre le passage aux grands
vaisseaux.

Au-dessous de Venise commence l'le de Malamocco, qui a plus de deux
lieues de longueur; le passage qui au midi la spare de l'le de
Palestrina, se nomme le port de Malamocco; c'est celui de tous o les
eaux ont le plus de profondeur.

 l'autre extrmit de l'le de Palestrina, un bras de mer fort
troit passe entre cette le et celle de Brondolo, derrire laquelle
est situe la ville de Chiozza, qui donne son nom  cette entre.

Enfin l'le de Brondolo forme avec la pointe du continent un sixime
passage, que les eaux de l'Adige et de la Brenta ont ensabl.

Un canal principal qui traversait la lagune dans sa longueur
tablissait la communication entre les villes de Venise et de Chiozza.

[Note en marge: VIII. La flotte gnoise vient reconnatre les passes.
1379.]

D'aprs cette disposition des lieux, on sentira quelle dut tre la
terreur des Vnitiens, lorsque, du haut de leurs maisons, n'ayant
encore ferm qu'un seul de ces passages, ils virent, au commencement
de juillet, dix-sept galres ennemies se prsenter devant la passe
du Lido, reconnatre les dispositions qui avaient t faites pour
la dfendre, brler un btiment de commerce qui se trouvait en
dehors[34], longer toute l'le de Malamocco, entrer dans les lagunes,
en passant entre cette le et celle de Palestrine, dbarquer quelques
troupes dans celle-ci, en livrer la ville principale aux flammes,
manoeuvrer dans les lagunes la sonde  la main, et aller passer la
nuit devant Chiozza. Le jour suivant la flotte gnoise sortit des
lagunes par la passe de Brondolo, et fit voile pour la Dalmatie.

[Note 34: E questo f fatto da tre solamente delle galera sopra
dette, essendo il popolo di Venezia in gran numero sopra il lido a
questo spettacolo; il qual non fece alcuna di fesa, seben potea darle
ajuto assai con le barche armate. E questo f la maggior vergogna
potessero hover Veneziani, vedendo questo fatto su gli occhi.

(_Cronaca della guerra di Chiozza da_ Daniello CHINAZZO.)]

Rien n'tait plus menaant qu'une telle reconnaissance.

Peu de jours aprs les Gnois en firent une seconde. Ils ne se
prsentrent d'abord qu'avec six galres, ce qui donna aux Vnitiens
le courage de faire sortir les six qui leur restaient; mais  peine
eurent-elles dbouch du Lido, qu'on aperut au large six autres
voiles qui venaient renforcer l'ennemi. Il fallut que l'escadre
vnitienne vint chercher sa sret dans le port, et laisst les
Gnois observer toutes les approches de la capitale, entrer dans les
lagunes par le port de Malamocco, jeter l'ancre, devant Chiozza, et
tudier pendant huit jours la profondeur des canaux, et toutes leurs
sinuosits.

Ds qu'ils se furent loigns, on s'empressa de barrer la passe de
Malamocco, celle de Chiozza et les autres, comme on avait ferm
l'entre du port de S.-Nicolas du Lido. On fit enlever toutes les
balises qui servaient de guides dans la navigation des bas-fonds.
On posta quelque troupes sur la plage. Une garnison de trois mille
hommes fut jete dans Chiozza. Les six galres, triste reste de la
marine vnitienne, furent confies  Thadeo Justiniani, pour dfendre
l'entre du port de Venise, et une flottille compose de tous les
petits btiments que l'on put armer, alla, sous les ordres de Jean
Barbadigo, croiser dans les lagunes, pour empcher les troupes du
seigneur de Padoue, rpandues sur la cte, de communiquer avec les
Gnois, en traversant le bassin des lagunes.

[Note en marge: IX. La flotte gnoise, sous Pierre Doria, entre dans
les lagunes. 1379.]

Ces dispositions taient  peine termines, que le 6 aot
quarante-sept galres, commandes par Pierre Doria, vinrent menacer
le port du Lido. Jugeant apparemment trop difficile de le forcer, la
flotte fit voile au sud, longea toute la plage, trouva la passe de
Malamocco galement bien dfendue; et se dtermina  forcer celle de
Chiozza.

[Note en marge: Elle prend la ville de Chiozza.]

Le seigneur de Padoue seconda cette attaque. Il fit descendre
par les canaux de la Brenta des barques qui vinrent assaillir un
grand vaisseau qui protgeait l'estacade. Tandis que les Gnois
redoublaient leurs efforts pour la rompre, les gens de Franois
Carrare, placs de l'autre ct, dtachaient les madriers, et
mettaient le feu au vaisseau; enfin cet obstacle vaincu, les ennemis
pntrrent dans les lagunes, et commencrent  l'instant le sige de
Chiozza. Cette ville, situe  l'extrmit d'une le, n'y tient que
par un pont de deux cents pas de longueur; des bas-fonds la rendent
inaccessible de tous les autres cts, la bourgeoisie enrgimente
partageait le service avec la garnison.

Les forces des Gnois, et les troupes que Franois Carrare en
personne avait amenes par la pointe de Brondolo, formaient une arme
de vingt-quatre mille hommes[35]. Elles donnrent le 11 aot, aux
ouvrages qui dfendaient le pont, un premier assaut qui fut suivi
le lendemain d'une attaque gnrale. La tte de pont fut emporte
mais au-del il y avait encore des ponts-levis  franchir, et des
fortifications  enlever. Le 13, on se canonna vivement. Le 14 et le
15 de nouveaux assauts livrs avec une telle fureur qu'ils durrent
tout le jour, furent repousss avec une constance plus grande encore.
Le 16 les assaillants rsolurent de faire les derniers efforts pour
emporter ou dtruire le pont. Tandis que l'attaque commenait de tous
cts, on fit avancer les machines incendiaires: la rsistance tait
toujours galement vigoureuse, et dj Carrare proposait de renoncer
 cette entreprise, lorsqu'on vit s'lever une flamme qui tait
celle d'un brlot, et qu'on prit pour l'incendie du pont lui-mme.
Les troupes vnitiennes, craignant que toute retraite ne leur ft 
l'instant coupe, se htrent de le repasser; mais ce fut avec une
telle prcipitation que les ennemis, en les poursuivant, entrrent
ple-mle avec elles dans la place, qu'ils saccagrent.

[Note 35: _Histoire de Venise_, de Paul MOROSINI, liv. 14.]

[Note en marge: Les Gnois s'tablissent dans ce poste, au lieu de
marcher sur Venise.]

Ce sige de six jours avait cot aux Vnitiens six mille hommes,
et fait tomber entre les mains des Gnois prs de quatre mille
prisonniers: la perte des vainqueurs avait t beaucoup plus
considrable; mais ils se trouvaient matres d'une ville fortifie,
assurs d'un passage de la haute mer dans les lagunes, d'une
communication avec le continent, et le canon qui avait battu Chiozza
avait t entendu de Venise. Ce fut au nom du seigneur de Padoue que
les allis prirent possession de leur nouvelle conqute, et firent
prter aux habitants serment de fidlit[36]. Carrare proposait de
profiter, pour attaquer Venise, de la consternation que cet vnement
avait d y rpandre. Les Gnois voulurent s'tablir solidement dans
ce poste avant de passer  de nouvelles oprations. Venise bloque
par mer, n'ayant que des ennemis sur la cte voisine, rduite 
disputer un banc de sable de quelques lieues, et n'osant hasarder les
dbris de sa flotte, mme dans les lagunes, ne pouvait recevoir aucun
secours. Elle n'avait point d'allis; elle devait se voir bientt
en proie  la famine; le dsespoir allait la livrer aux Gnois.
Doria jugea que la prudence lui conseillait de s'affermir dans sa
position sans rien prcipiter, puisque celle de l'ennemi ne pouvait
qu'empirer[37].

[Note 36: Chronique de la guerre de Chiozza, par Daniel CHINAZZO.]

[Note 37: Suaserat enim spis Franciscus Carraria, vir singulari
prudenti, uti Clodi fidei su commiss, ipse Venetias obsidere
pergeret atque in eo uno omnia ejus studia reponeret, verm quoniam
Francisci aliquantum suspecta fides erat, ne eam in potestate su
traditam imperii sui faceret, ejus consilium repudiatum est.

(Bartholomus _Facius de bello Veneto_ CLODIANO liber.)]

[Note en marge: X. Consternation des Vnitiens.]

En effet tout tait  Venise dans une profonde consternation, et dans
une agitation extrme. C'tait au milieu de la nuit qu'on y avait
appris la perte de Chiozza, par le retour de quelques braves qui
avaient inutilement essay de s'y jeter. Le tocsin de S.-Marc avait
appel soudain toute la population aux armes. Les citoyens de tous
les rangs avaient confusment pass le reste de cette nuit sur les
places publiques, s'attendant d'un moment  l'autre  voir l'ennemi
attaquer une capitale o rien n'tait organis pour le repousser.
Le jour parut, et l'on vit au haut des tours de Chiozza flotter
l'tendard de Saint-George au-dessus du pavillon de Saint-Marc
renvers.

[Note en marge: Ils envoient des ngociateurs  l'amiral gnois.]

Les gmissements des femmes, l'agitation du peuple, le trouble
de ceux qui tremblaient pour leurs richesses, l'inquitude
des magistrats, qui rvlait que la ville se trouvait sans
approvisionnements, des milliers de voix qui demandaient la paix 
quelques conditions qu'il fallt souscrire pour l'obtenir; tout cela
dtermina le conseil  envoyer des ngociateurs auprs de l'amiral
gnois. Le doge crivit au seigneur de Padoue dans des termes qui
n'annonaient que trop la dtresse de la rpublique. Il traitait
d'altesse cet ancien vassal, lui demandait son amiti, le priait de
dicter les conditions de la paix[38].

[Note 38: Incontenente po che fo presa Chiozza, i Veneziani vezandose
a mal partio, scrisse una lettera al magnifico messer Francesco
vecchio da Carrara, e dove in prima el dose de Venezia se scriveva
de sovra, el se sottoscrisse, e dove che soleva appellare el ditto
messer Francesco nobile, el lo appell magnifico, digando al
magnifico e possente segnore messer Francesco da Carrara, di Pava, e
del destretto imperial vicario generale, preghemo la magnificenzia
vostra che 'l ve piasa di mandare le vostre lettere di salvo condutto
a mestre di posser vegnire a la presenzia de la magnitudine vostra,
di stare e di tornare liberamente a gli infra scritti ambassaori
nostri di nostra intenzione pienamente inform.

(Ad chronicon Cortusionum additamentum secundum. _Rerum italicarum
scriptores_, tom. XII, p. 985.)]

[Note en marge: Rponse des vainqueurs.]

Doria,  qui les Vnitiens prsentaient quelques prisonniers de
sa nation, qu'on lui renvoyait dans l'espoir de le disposer plus
favorablement, rpondit aux ambassadeurs; Vous pouvez les ramener;
je compte aller incessamment les dlivrer, ainsi que tous leurs
compagnons.

Carrare leur signifia avec encore plus de hauteur qu'il n'entendrait
 aucune proposition, qu'aprs qu'il aurait mis un frein aux chevaux
de bronze, ornement du portail de S.-Marc.

Ces rponses arrogantes et amres, rapportes  Venise, ne pouvaient
que mettre le comble au dcouragement et au dsespoir. En mme temps
on apprenait que l'ennemi s'emparait successivement de tous les
postes fortifis que la rpublique avait sur la cte d'Italie; un
seul chteau situ au milieu des salines faisait encore rsistance,
la garnison de Malamocco s'tait replie sur le Lido, les Gnois
occupaient cette place, et par consquent une partie de l'le qui
ferme le port de Venise. Il ne restait pas  la rpublique un
territoire de deux lieues. Les ennemis taient si prs qu'on dfendit
d'employer la cloche de S.-Marc pour assembler le peuple, de peur
qu'ils n'entendissent ce signal.

Il n'tait nullement vraisemblable qu'on et le temps d'armer, et
encore moins de construire une flotte. Cependant sans une flotte
comment faire arriver quelques approvisionnements dans la capitale,
comment forcer les ennemis  s'loigner? Il y avait bien dans le port
quelques btiments susceptibles de rparation; l'arsenal tait mme
assez bien pourvu de matriaux; mais quand les vaisseaux auraient t
prts  sortir des chantiers, o prendre les gens de mer?

Telle tait la situation de Venise qu'elle pouvait, qu'elle devait
tre attaque le lendemain, et qu'il lui fallait plusieurs mois pour
se prparer  la rsistance.

Cependant aprs avoir demand inutilement la paix, il fallut bien
se rsoudre  combattre encore. On fit tous les ouvrages que l'on
put imaginer pour rendre les approches plus difficiles. On travailla
dans l'arsenal avec la plus grande activit  rparer quelques
galres qui s'y trouvaient, et mme  en construire de nouvelles. Un
recensement gnral de toutes les embarcations qui existaient dans
les canaux de la capitale fit connatre le parti qu'on pouvait en
tirer; on perfectionna l'organisation de la bourgeoisie enrgimente;
on distribua des armes, et on ouvrit des rles pour y inscrire les
hommes habitus au service de la mer, ou susceptibles de l'apprendre.

[Note en marge: XI. Le peuple de Venise exige que Pisani soit rtabli
dans le commandement. 1379.]

Quand on en est rduit  stimuler le zle de la multitude, ce n'est
plus son obissance, mais son intrt qu'il s'agit d'invoquer, et
alors il est naturel qu'elle s'ingre de juger les mesures o elle
est intresse; on doit s'y attendre. Ces ouvriers qu'on assemblait
 l'arsenal; cette foule de marins qu'on enrlait; ces citoyens de
toutes les classes, ces artisans qu'on appelait  la manoeuvre des
vaisseaux, devaient se demander qui dirigerait leurs efforts. Moins
ils comptaient sur leurs ressources, plus il importait que l'habilet
du chef y supplt. Charles Zno tait absent; des milliers de
voix s'levrent tout--coup pour demander la libert de Victor
Pisani[39], et son rtablissement dans sa charge.

[Note 39: Tutti gridavano ad alta voce: Se roi volete che andiamo in
galera, dateci il nostro capitano, Messer Vittorio Pisani, ch' in
prigione.

(Marin SANOTO _Vite de' duchi_, A. CONTARINI.)]

On ne se rappelait plus le dsastre de Pola; on ne parlait que de
sa victoire d'Antium, de ses exploits dans la Dalmatie. Ce nom dj
illustr par Nicolas Pisani avait reu dans la guerre prsente un
nouvel clat. Victor tait le seul homme en qui les marins eussent
confiance. Effet ordinaire de la disgrce, la sienne ajoutait  sa
popularit.

Le gouvernement de Venise n'tait point accoutum  s'entendre dicter
des lois par la multitude; mais quand le peuple se rpandit dans les
rues, couvrit la place, et entoura le palais, lorsque les portiques
de S.-Marc et tout le rivage retentirent des cris de, Vive Pisani, il
fallut bien cder  cette voix.

On a rapport que Victor Pisani, enferm sous les votes du palais
du ct du port, entendant le peuple proclamer son nom, se trana,
malgr les fers dont il tait charg, jusqu' la grille de son
cachot, et cria: Arrtez, arrtez, des Vnitiens ne doivent crier
que, Vive saint Marc[40].

[Note 40: E udendo questo il detto Vittorio Pisani vene alle
cantellene dicendo, Viva messere san Marco. (SANUTO _ib._)]

Ce fait me parat dnu de toute vraisemblance, et n'est point
ncessaire  la gloire de ce hros. Si Pisani tait charg de fers,
il devait tre dans un cachot, et les cachots ne prennent pas jour
sur une rue.

Quoi qu'il en soit, ce fut un beau triomphe pour ce gnral d'tre
rappel  la libert comme le seul homme capable de sauver sa patrie,
et il releva la gloire de ce triomphe par la manire dont il le
reut, et dont il justifia la confiance publique.

Dans ce danger extrme Pisani n'avait plus de rivaux. Ce n'est pas
dans les circonstances difficiles que les ambitieux disputent les
honneurs; c'est alors le tour du mrite, qui peut se passer des
faveurs de la fortune.

Averti qu'il tait libre, et qu'il devait paratre le lendemain
devant le snat, Pisani voulut passer encore la nuit suivante
dans sa prison. Il y fit venir un prtre, et se prpara par la
pnitence aux honneurs qu'il allait recouvrer. Ds qu'il fut jour,
il monta au palais et alla entendre la messe dans la chapelle de
Saint-Nicolas, o il communia[41]. Ds qu'on le vit paratre, avec
ce maintien modeste qui annonait l'oubli de ses victoires, et de
l'indigne traitement qu'il avait prouv, ses partisans, c'est--dire
la foule des citoyens comme des gens de l'arme, le salurent de
leurs acclamations, l'entourrent, le portrent jusqu' la porte
du conseil o plusieurs patriciens vinrent le recevoir. Introduit
devant la seigneurie, il ne montra ni fiert ni ressentiment. Vous
avez t, lui dit le doge, un exemple de svre justice, soyez-en
un aujourd'hui de la bienveillance du snat. On vous a priv de la
libert pour avoir perdu votre flotte, on vous la rend cette libert
pour la dfense de la patrie. C'est  vous de montrer lequel de ces
deux jugements a t le plus juste. Oubliez le pass, ne voyez que
la rpublique qui vous rend toute sa confiance; secourez ce peuple
enthousiaste de vos vertus, et employez ces talents qu'on admire 
sauver l'tat et vos concitoyens[42].

[Note 41: SABELLICUS, seconde decade, liv. 6.]

[Note 42: Ad conspectum principis et patrum adductus, non turbid
non truci sed lta hilarique fronte senatum omnem salutavit. Eum
ad pedes constitutum Contarenus princeps ita affatus dicitur: Fuit
tempus, Victor, quo justiti studuimus; nunc gratiarum tempus est.
Jussimus te ob cladem ad Polam acceptam in custodiam adduci; nunc
te liberandum duximus. Tu, quso, ne cognoscere velis utrum quius
fuerit facere; quin obliturat prteritorum memori rempublicam
respice illam jacentem erige ac tuere, ac demum fac ita ut tibi
publicam privatamque salutem debeant tui cives qui te, ob amplissimas
virtutes tuas, colunt et honorant.

SABELLICUS, _ibid._]

Srnissime prince, excellentissimes seigneurs, rpondit Pisani, la
rpublique ni ses magistrats ne peuvent avoir eu aucun tort envers
moi; ce que vous avez ordonn tait une consquence de vos sages
maximes, un effet de votre juste douleur. J'ai subi mon arrt sans
murmure. Maintenant, rendu  la libert, je dois toute mon existence
 la patrie. Tout souvenir de l'injure que je pourrais avoir
prouve est dj loin de moi; Dieu que j'ai reu aujourd'hui m'en
est tmoin. Quel plus beau ddommagement pouvais-je attendre que
l'honneur que me fait la rpublique en me confiant sa dfense? Ma vie
lui appartient. Puisse Dieu m'accorder la capacit ncessaire pour
remplir dignement une si noble tche[43].

[Note 43: Voyez ce discours que j'abrge dans SABELLICUS, 2e dcade,
liv. 6, et dans l'_Histoire de Venise_, par Pierre JUSTINIANI, liv.
5.]

Le doge et plusieurs snateurs l'embrassrent les larmes aux yeux.
Cependant, par un trait de sa mfiance habituelle, ce gouvernement
toujours ombrageux, mme lorsqu'il semblait si voisin de sa perte, ne
rendit qu'une demi-justice  ce grand citoyen. On lui donna seulement
le commandement des troupes campes sur la plage, et encore devait-il
le partager avec un capitaine vronais qui en tait revtu auparavant.

Mais quand les citoyens, qui dj couraient en foule chez lui, pour
mettre  sa disposition leurs fortunes et leurs vies, eurent appris
qu'il n'tait point rtabli dans sa premire charge, on clata
en murmures contre les snateurs, on accusa leur jalousie, et un
nouveau dcret, arrach  cette souponneuse assemble, nomma Pisani
gnralissime de mer.

[Note en marge: XII. Dispositions dfensives de Pisani.]

Sans perdre un moment, il s'occupa de perfectionner et de multiplier
les moyens de rsistance. La petite plage de Malamocco tait alors
le poste avanc de la rpublique. Les ennemis occupaient dj
l'extrmit de cette le. Pisani fit couper cette plage par un foss
large et profond. Un bon mur, qui fut construit en quelques jours,
dfendit les approches du couvent de Saint-Nicolas du Lido. L'entre
du port fut fortifie par deux tours en charpente; une chane de
petits btiments, soutenus par trois gros vaisseaux, fut place pour
la dfense de l'estacade, et on imagina de blinder ces navires pour
diminuer l'effet de l'artillerie des ennemis.

Ce n'tait pas tout de disputer la plage et le port du Lido, puisque
l'ennemi pouvait venir par les eaux intrieures. Il fallut songer 
dfendre l'entre mme de Venise du ct des lagunes. Cette ville
n'tait pas fortifie et ne pouvait l'tre; mais on ne pouvait y
arriver que par des canaux sinueux. Le gnralissime y fit enfoncer
des pilotis; il y fit couler des coques de vaisseaux qui devinrent
des batteries avances. Les compagnies de la bourgeoisie reurent une
meilleure organisation.

L'arsenal tait dans la plus grande activit; les Vnitiens
venaient avec ardeur se ranger sous les ordres d'un citoyen sur qui
se runissaient toutes les esprances de la patrie. Ceux qu'on
avait dsigns pour composer les quipages de la flotte, et qui
se trouvaient dnus de toute exprience de la mer, s'exeraient
continuellement aux manoeuvres; mais la marine de Venise tait
rduite pour ses volutions au canal de la Giudeca, qui n'est qu'une
rue de la ville.

Quoique les ennemis n'eussent pas fait entrer dans leur plan
l'attaque de Venise immdiatement aprs la prise de Chiozza, ils
ne tardrent pas  se prsenter devant cette capitale. Huit jours
s'taient  peine couls, quand le 24 aot on vit paratre quatorze
galres qui vinrent de la haute mer en observer les environs. Le
1er septembre une autre escadre de vingt galres fit une descente
dans l'le de Saint-rasme; de sorte que les deux les, qui forment
l'entre du port, se trouvaient occupes en partie par les Gnois.
Le lendemain, ils se dployrent devant la passe du Lido. Des voles
d'artillerie furent changes entre les forts et les vaisseaux.
Quarante chaloupes armes s'avancrent pour oprer un dbarquement;
mais les Vnitiens avaient repris courage, leur bonne contenance ne
permit pas aux ennemis de prendre terre.

[Note en marge: XIII. Nouvelles ngociations pour la paix sans
rsultat.]

Cependant la seigneurie avait envoy des ambassadeurs auprs du
prince Charles de Hongrie, qui commandait alors l'arme du roi son
oncle dans le Trvisan. Ces ambassadeurs taient Nicolas Morosini,
Jean Gradenigo, et Zacharie Contarini; on leur avait adjoint un
religieux de l'ordre des cordeliers, nomm frre Benot, dont
l'loquence et le caractre paraissaient avoir acquis une certaine
autorit. Ils trouvrent le prince hongrois entour des commissaires
de tous les allis, qui s'opposrent vivement  ce qu'on accordt la
paix  Venise. On ne doutait pas que cette capitale ne ft rduite 
se rendre dans un trs-court dlai; elle tait bloque de tous cts.
Dans le mme moment une escadre dtache de la flotte de Doria,
faisait une tentative sur les ctes du Frioul et de l'Istrie. Enfin
les allis protestaient qu'ils ne voulaient prendre Venise que pour
la remettre au roi de Hongrie. Ces considrations, ces promesses
dterminrent le prince Charles  proposer des conditions telles que
les Vnitiens ne pussent les accepter.

Il fallait que Venise se soumt  payer les frais de la guerre,
valus  cinq cent mille ducats; qu'elle livrt, pour sret de
cette contribution, les pierreries du trsor de S.-Marc et la
couronne du doge; qu'elle se reconnt tributaire du roi de Hongrie et
lui payt tous les ans cinquante mille ducats; le doge continuerait
d'tre lu par les Vnitiens, mais devrait tre confirm par le
roi; enfin on exigeait que dans toutes les solennits l'tendard
de Hongrie ft arbor sur la place Saint-Marc avec celui de la
rpublique.

Il y a des historiens[44] qui disent que ces articles furent
accepts, mais qu'ensuite on revint sur cette dlibration. Presque
tous conviennent qu'on offrit de payer un tribut annuel de cent
mille ducats, au roi de Hongrie,  condition qu'il se dsisterait
de ses autres prtentions. Il y eut des avis pour abandonner Venise
et transporter le gouvernement  Candie[45]. On ne conoit pas
comment cette rsolution dsespre aurait pu recevoir son excution.
On ne pouvait pas emmener la population; on n'avait pas mme une
flotte capable de recevoir les principaux citoyens et de protger
leur fuite. Tout au plus le doge et quelques magistrats pouvaient
concevoir l'esprance d'chapper aux navires ennemis qui couvraient
la mer. Cette rsolution d'abandonner ses richesses, ses foyers, la
terre natale pour aller chercher la libert dans une le lointaine,
et t sublime si la nation entire et pu la prendre; excute par
quelques chefs, ce n'et t qu'une vasion. Abandonner ainsi la
patrie tait une honte; il n'y avait qu'un parti  prendre, de prir
avec elle ou pour elle.

[Note 44: Pierre DELFINO dans sa _Chronique_.]

[Note 45: Disperata d'ogni parte la pace, dicesi che alcuni ebbero
pensiero di abbandonar la citt e passar ad habitare e trasportare la
repubblica in Candia o in Negroponte.

(_Histoire de_ Paul MOROSINI, liv. 15.)

Classem qum occultissim compararunt, eo consilio ut si res ex
sententi non succederet, translatis in naves conjugibus ac liberis
cura iis quibus possent facultatibus, relict urbe, in Cretam
commigrarent, ibique sedes suas conderent.

(Bartholomus _Facius de bello veneto_ CLODIANO liber.)]

Quoi qu'il en soit, cette proposition n'eut aucune suite, non plus
que les offres auxquelles on s'tait rsign pour obtenir la paix.
Les allis se montrrent inflexibles, et le gouvernement se dtermina
 s'ensevelir sous les ruines de la capitale.

[Note en marge: XIV. Patriotisme des Vnitiens; ils construisent une
flotte.]

On a remarqu que cette constance inbranlable dans l'adversit,
appartient plus particulirement  l'aristocratie qu' toute autre
espce de gouvernement. Sparte et Rome en avaient donn l'exemple.
Ds que les Vnitiens surent  quelles honteuses conditions l'ennemi
accordait la paix  la rpublique, ds qu'on vit qu'il n'tait permis
de conserver l'existence qu'au prix de l'indpendance nationale,
tous les sentiments qui composent le patriotisme se rveillrent
-la-fois et exaltrent les courages. L'amour du sol natal, le
souvenir d'une glorieuse prosprit, l'antique illustration du
nom vnitien, les haines nationales, l'horreur du joug tranger,
tout inspira un noble dvouement, mme  ceux qui n'avaient pas,
comme les patriciens,  dfendre leur libert et leur puissance.
Tous couraient aux armes. Les citoyens qui ne dvouaient pas leur
personne, offraient sur l'autel de la patrie une partie de leur
fortune. On abandonnait ses crances, on envoyait de l'argent au
trsor de l'tat, on fournissait des vaisseaux, des marchandises,
on souscrivait pour la solde des matelots. Le doge donna l'exemple;
il envoya sa vaisselle au trsor, et engagea ses revenus. Le clerg
contribua non-seulement de ses biens, mais personnellement. Tous les
religieux valides prirent les armes, except les frres mineurs, qui
mritrent d'tre chasss d'un tat, auquel ils avaient refus leurs
services[46].

[Note 46: Marin SANUTO _Vite de' duchi_, A. Contarini.]

Quatorze vaisseaux et l'entretien de cinq ou six mille hommes, furent
le rsultat de ces gnreuses souscriptions. On vit un marchand
pelletier, Barthlemy Paruta, se charger de payer mille soldats
ou matelots; l'apothicaire Marc Cicogna, fournir un navire; de
simples artisans, comme Franois di Mezzo, Nicolas Rinieri, Nol
Tagliapietra, Pierre Penzino, entretinrent cent, deux cents hommes;
d'autres, tels que Donat di Porto et Marc Orso, fournissaient un
navire et la solde de toute la chiourme. Je ne crains point d'tre
accus de droger  la dignit de l'histoire en y inscrivant ces
noms. Elle est faite pour rappeler les nobles exemples, et comme elle
doit aussi dnoncer les hommes qui, dans un rang minent, ont oubli
leurs devoirs et les calamits de la patrie, pour s'occuper lchement
de vils intrts, j'ajouterai qu'on vit des riches, des patriciens,
se livrer  de basses spculations sur la misre gnrale. Un homme
appartenant  l'une de ces illustres familles, dont l'origine se
confondait avec celle de la rpublique,  une famille qui avait
donn des ducs  Venise et une reine  la Hongrie, le descendant du
vainqueur de Tyr, un Morosini, profitait des dangers qui menaaient
sa patrie pour dcupler sa fortune, en achetant des maisons  vil
prix, allguant que si l'tat venait  prir, il ne voulait pas tre
envelopp dans sa ruine. C'est un devoir de consigner ici cette
bassesse; on verra par les succs de cet indigne citoyen  quel point
la fortune est injuste.

Pour donner le plus grand dveloppement possible  un zle, qui se
signalait dj par de gnreux efforts, le grand conseil publia un
dcret, qui annonait des rcompenses  ceux qui auraient montr le
plus de dvouement. Les trangers pourraient tre admis aux droits de
citadins. Des pensions seraient distribues aux citoyens non-nobles.
Enfin les trente citoyens qui se seraient distingus entre tous les
autres, devaient tre admis au grand conseil et prendre rang, pour
eux et leur postrit, parmi les patriciens.

[Note en marge: XV. Premiers vnements qui ralentissent les progrs
des ennemis.]

Pendant qu'on travaillait avec une admirable diligence  augmenter
les moyens de rsistance de la rpublique, quatre guerriers faisaient
tte  l'ennemi avec le peu de forces qu'on avait pu rassembler.
Chaque jour qu'ils gagnaient changeait la situation des affaires
 leur avantage. On avait dpch de tous cts des btiments
lgers, pour rappeler au secours de Venise Charles Zno dtach au
commencement de la campagne prcdente avec une escadre de huit
galres, et qui avait d en rallier plusieurs autres dans les ports
du Levant; mais on n'avait, depuis quelque temps, aucune nouvelle de
sa marche; les avis qu'on lui envoyait pouvaient tre intercepts. Ce
secours tait incertain et pouvait tre tardif. En attendant Pisani
s'occupait  presser le nouvel armement et  ralentir les progrs
des ennemis. Thade Justiniani qui commandait les galres dj
armes, ne pouvait sous aucun prtexte compromettre une escadre, la
seule esprance de la marine vnitienne. La flottille se hasardait
plus facilement, parce qu'elle avait une retraite assure dans les
bas-fonds, o les galres gnoises ne pouvaient la poursuivre.
Cette flottille  force de tenter des entreprises presque toujours
infructueuses put enfin saisir une occasion favorable que lui offrait
la fortune.

Barbadigo  la tte d'un dtachement de cinquante barques, surprit
un soir  la mare basse, une galre et deux btiments ennemis
stationns devant le fort de Montalban, que les troupes du seigneur
de Padoue occupaient. La galre, qui ne pouvait manoeuvrer, et
les deux autres navires furent pris  l'abordage. La flottille se
dirigea  force de rames vers Venise, remorquant les deux petits
btiments dont elle s'tait empare, et la flamme qui s'leva de la
galre annona de loin aux Vnitiens qu'enfin leurs armes venaient
de remporter un premier succs. Soudain toute la ville fut dans
l'ivresse de la joie, et quand on vit arriver les barques avec leurs
prises et cent cinquante prisonniers tout le peuple demandait qu'on
marcht  l'ennemi.

Pisani n'avait garde de cder  une confiance si imprudente.
Cependant la flotte se renforait; le mois de septembre s'tait
coul, et on avait dj la certitude de pouvoir prsenter une
flotte de trente et quelques galres vers le milieu d'octobre.
Tout le mois d'octobre se passa en oprations peu dcisives, parce
que l'amiral gnois avait t oblig d'envoyer vingt-quatre de ses
galres chercher des approvisionnements sur la cte orientale de
l'Adriatique. L'arme et la flotte qui occupaient Chiozza prouvaient
toutes les privations auxquelles elles condamnaient les Vnitiens.

Le doge fit publier qu'aussitt que les galres seraient prtes il
s'y embarquerait avec une partie du snat pour en prendre en personne
le commandement, rsolu de venger la patrie ou de prir  la tte de
ses dfenseurs.

Cet exemple donn par le prince de la rpublique, par un vieillard
plus que septuagnaire, redoubla l'mulation. Quelques petits succs
vinrent accrotre les esprances. La flottille enleva un convoi de
vivres que Padoue envoyait  Chiozza; le gnral Cavalli fora les
Gnois d'vacuer Malamocco qu'ils dtruisirent en l'abandonnant. Les
galres vnitiennes s'exeraient continuellement  des volutions,
mais rentraient tous les soirs dans le grand canal. On n'avait encore
aucunes nouvelles de Charles Zno.

De toutes les possessions de la rpublique, il ne lui restait qu'un
petit fort tabli au milieu des marais sur la cte de terre-ferme On
vit trois galres gnoises appareiller pour aller l'attaquer. Victor
Pisani courut sur ces galres avec un dtachement de la flottille,
les fora de rebrousser chemin, les poursuivit jusque dans les eaux
de Chiozza. Il tait mme parvenu par une marche plus directe  leur
couper la retraite et  se placer entre elles et le port; mais l,
foudroy des deux cts par une artillerie  laquelle il ne pouvait
rien opposer, il se vit oblig de chercher son salut  travers les
bas-fonds, ce qui ne put se taire sans que quelques-unes de ses
barques fussent coules bas par l'ennemi. Antoine Gradenigo gendre du
doge fut du nombre de ceux  qui cette expdition cota la vie.

On touchait  la fin de l'anne 1379. La flotte gnoise qui tenait la
mer depuis long-temps, n'avait pu se refaire sur la plage de Chiozza,
o depuis quatre mois elle prouvait toutes sortes de privations. Il
avait fallu faire entrer une vingtaine de vaisseaux dans le port,
soit pour les rparer, soit pour donner quelque repos aux quipages
Les vingt-quatre galres qui avaient t dtaches, taient rentres
et dchargeaient les approvisionnements qu'elles avaient apports.
Trois autres taient postes pour dfendre la passe. Les allis
attendaient une flotte de Gnes, qui devait d'un jour  l'autre leur
amener des renforts.

Ce ne fut pas sans un tonnement ml d'inquitude qu'ils comptrent
jusqu' trente-quatre galres dans les eaux de Venise; mais ils
taient loin de croire que cette flotte ft en tat de combattre,
et que les Vnitiens eussent repris assez de confiance pour devenir
agresseurs  leur tour.

[Note en marge: XVI. Sortie de la flotte vnitienne commande par
Pisani, et monte par le doge. 1379.]

Le 21 dcembre, aprs une messe solennelle, le doge sortit de
Saint-Marc, l'tendard de la rpublique  la main, et monta sur la
galre ducale, suivi de la plus grande partie des snateurs.

Pisani avait conu le projet de forcer toute la flotte gnoise  se
rendre, mais pour cela il fallait viter de la combattre, puisqu'elle
tait suprieure en nombre et incomparablement mieux arme. Il
fallait la surprendre dans le port o elle avait eu l'imprudence de
se placer; mais on ne pouvait pas fermer ce port mme. La ville de
Chiozza est situe sur un groupe de petites les dans les lagunes.
Elle communique par un pont, comme nous l'avons dit plus haut, avec
l'le voisine. Ainsi elle se trouve spare de la haute mer par
cette plage, qui au nord laisse une passe entre elle et l'le de
Palestrine, c'est ce qu'on nomme la passe de Chiozza. Au midi, une
autre communication est ouverte avec la haute mer par l'intervalle
qui spare l'le du continent. Cette seconde passe est celle de
Brondolo. On conoit que quand on est dans le port de Chiozza et
qu'on veut regagner la mer extrieure, il faut ncessairement sortir
par une de ces passes, ou remonter les lagunes par le canal dit de
Lombardie, et aller chercher les passes de Malamocco, du Lido ou de
Saint-rasme.

[Note en marge: Elle ferme les passes.]

Il s'agissait donc, dans le plan de l'amiral vnitien, d'enfermer
l'ennemi dans les lagunes, en lui opposant  chacune de ces trois
issues de Chiozza, de Brondolo et du canal de Lombardie, non pas
prcisment une rsistance arme, car on tait moins fort que lui,
mais un obstacle inerte et pourtant insurmontable. Il fallait porter,
conduire et tablir ces obstacles dans chacun de ces passages,
empcher les Gnois de les rompre, enfin il fallait placer la flotte
vnitienne en dehors des issues, afin qu'elle ne restt pas elle-mme
enferme dans les lagunes, expose  soutenir un combat ingal, et
pour qu'elle pt au contraire carter la nouvelle escadre peut-tre
dj partie de Gnes, qui venait renforcer les allis.

Cette opration, trs-complique, tait en mme temps une conception
hardie. Nous allons voir quelles difficults prsenta son excution.

Les trente-quatre galres vnitiennes, accompagnes de soixante
barques armes, et de plusieurs centaines de bateaux, sortirent du
port dans la nuit du 21 au 22 dcembre, et se dirigrent en silence
vers Chiozza  travers les lagunes. Pisani et Justiniani, qui
avaient pris le commandement de l'avant-garde, faisaient remorquer
deux gros navires destins  tre couls dans les passes pour les
fermer. Ils vitrent de s'approcher du port, o tait la flotte
ennemie, et arrivrent avant qu'il ft tout--fait jour dans la
passe dite de Chiozza, qui est entre l'le de Palestrine et l'le de
Brondolo. Un des cts de cette passe leur appartenait depuis que
les Gnois avaient vacu Malamocco. Pisani fit sur-le-champ avancer
sa flottille, qui jeta sur la rive oppose quatre ou cinq mille
hommes, avec ordre de s'emparer de la pointe de l'le de Brondolo,
afin que la flotte pt avec moins de difficult travailler  fermer
la passe; mais l'le de Brondolo tait couverte de troupes qui
tombrent sur les Vnitiens, et les obligrent de se rembarquer en
dsordre et avec une perte considrable. Pisani n'en fit pas moins
arriver une de ses grandes coques pour l'tablir au milieu du canal.
La prsence des troupes ennemies, rpandues sur le rivage, rendait
cette opration trs-prilleuse. Sept galres gnoises, qui avaient
eu le temps d'appareiller, accoururent avant qu'elle ft termine,
attaqurent la coque toutes ensemble, et y mirent le feu. Ce grand
btiment s'enfona dans la passe mme. Les galres gnoises furent
cartes par le reste de la flotte vnitienne, et sur-le-champ une
multitude de petits bateaux, chargs de pierres, vinrent remplir
cette coque, et en faire une digue qui obstruait le canal. Comme une
partie de la flotte des Gnois se trouvait dsarme dans ce moment,
ils ne pouvaient opposer aux Vnitiens des forces suffisantes pour
les contraindre de s'loigner. Le lendemain Pisani acheva de faire
fermer la premire issue, en y coulant quelques autres btiments, et
en les joignant l'un  l'autre par une forte estacade que protgeait
une batterie place sur la pointe mridionale de l'le de Palestrine.

Cette opration termine, il restait  en faire autant dans la passe
de Brondolo; mais on ne pouvait plus y arriver  l'improviste, et
l'ennemi occupait les deux cts du canal. Ce bras de mer n'a pas
plus de quatre cents pas de largeur; il y a peu d'eau au milieu. Les
passes praticables pour les vaisseaux longent le rivage; il fallait
donc venir sous le feu de l'ennemi pour amener les embarcations qui
devaient fermer le passage.

Pisani confia cette mission  Frdric Cornaro, qu'il dtacha avec
quatre galres. Quatorze galres gnoises vinrent s'opposer  cette
opration: Pisani s'avana avec dix des siennes pour soutenir ses
gens. Le combat s'engagea dans ce champ de bataille si resserr; il
fut terrible; mais enfin, malgr le choc des vaisseaux ennemis, et le
feu de toutes les batteries de la cte, la passe fut ferme, comme
celle de Chiozza l'avait t le jour prcdent.

[Note en marge: Les Gnois se trouvent enferms dans Chiozza.]

Ce n'tait pas tout; il restait  perfectionner ces estacades faites
 la hte,  les mettre en tat de rsister aux temptes, et  les
protger contre tous les efforts d'un ennemi, qui tait perdu s'il
ne parvenait  les rompre. L'amiral, laissant la flottille dans
les lagunes, remonta avec ses galres le canal de Lombardie, qu'il
encombra de gros vaisseaux couls  fond, sortit des lagunes par la
passe du Lido, fit le tour des les, et vint se placer en dehors des
passes du ct de la haute mer.

Ds-lors l'arme gnoise n'avait plus aucune issue. Il fallait
ncessairement renverser ces barrires pour n'tre pas rduit  se
rendre. Les Vnitiens se tenaient extrieurement devant les deux
passes, pour interdire  leurs rivaux tout espoir de les franchir.
Cette position tait prilleuse; un coup de vent pouvait carter la
flotte vnitienne, rendre tous ses travaux inutiles, et dbloquer
Doria.

C'tait sur-tout dans le canal de Brondolo qu'il tait difficile
de tenir, sous le feu continuel des batteries leves des deux
cts. Seize galres furent commandes pour garder cette estacade,
devant laquelle elles se relevaient tour--tour, n'tant jamais
que deux -la-fois dans le canal Les ennemis ne cessrent de faire
des tentatives contre ces obstacles Un service si rude commena 
rebuter les quipages de Pisani. Le doge, pour leur inspirer de la
rsolution, jura de ne rentrer dans Venise qu'aprs la prise de la
flotte ennemie. Cependant la constance vnitienne tait puise; les
marins dclarrent que s'obstiner  vouloir tenir dans les passes des
galres qui couraient  tout instant le risque d'tre coules bas, et
qui perdaient  chaque faction une grande partie de leur quipage,
c'tait exiger plus qu'on ne peut attendre des forces humaines.
L'amiral eut beau les exhorter, les encourager par son exemple,
leur faire sentir l'importance de ce poste, le prix d'une si belle
occasion, il n'y eut plus moyen de les retenir; seulement il obtint
encore un dlai, et leur promit solennellement de lever la station
le premier janvier, c'est--dire dans quarante-huit heures, si ce
jour-l on ne voyait pas arriver la flotte de Zno.

Cette flotte n'tait pas attendue avec moins d'impatience par les
gnraux que par les soldats. L'arme allait cder au dcouragement.
Tout ce qu'on avait fait tait en pure perte. L'ennemi, dj
suprieur en forces et bientt plus nombreux encore, reprenait tous
ses avantages; il tait dbloqu; il tait sr de battre la flotte,
si elle acceptait le combat, ou, si elle l'vitait, de prendre Venise
presque sans rsistance, et, pour comble de malheur, il ne restait
plus d'asyle  la flotte vnitienne; dans les autres ports elle ne
trouvait que des ennemis, dans le sien que la famine.

On tait dans ces transes mortelles, tout le monde attendait avec
anxit ce terme, que Pisani avait fix au hasard. Les uns y voyaient
la cessation d'un pril au-dessus de leur courage, les autres la
ruine d'un grand projet, et la perte invitable de la patrie. Tous
les yeux taient sans cesse fixs sur la mer, lorsque le premier
janvier on aperut dans le lointain dix-huit voiles. Ce pouvait
tre l'escadre gnoise qui devait venir au secours de Doria; vingt
btiments lgers avaient t envoys pour la reconnatre. Ils
revinrent sur leurs pas, toutes voiles dployes, et leurs signaux
annoncrent que l'escadre qu'on apercevait au large tait celle de
Charles Zno.

[Note en marge: XVII. Arrive de Charles Zno avec son escadre.]

L'arrive de Zno ranimait toutes les esprances. Non-seulement son
escadre rendait aux Vnitiens une supriorit numrique, mais ses
quipages, composs de marins expriments, taient capables de
surmonter des difficults devant lesquelles chouaient les matelots
novices de Pisani. Zno, en arrivant, vint  bord de la galre
ducale, rendre compte aux chefs de la rpublique de tout ce qui lui
tait arriv depuis son dpart de Venise.

[Note en marge: Campagne qu'il venait de faire. 1379.]

Avec son escadre de huit galres, il avait d'abord tabli sa
croisire sur les ctes de Sicile, o il avait pris et brl un
grand nombre de vaisseaux du commerce gnois. Pendant l'hiver il
s'tait prsent devant Naples, pour y entamer une ngociation avec
la reine Jeanne, esprant l'amener  changer de parti, et  entrer
dans l'alliance des Vnitiens. Cette ngociation lui avait procur
l'avantage de passer une partie de la mauvaise saison dans le port;
mais la nouvelle de la bataille de Pola tait venue renverser toutes
les esprances qu'il avait conues de rconcilier la reine avec la
rpublique, et il s'tait dtermin  porter la guerre sur la cte
de Gnes, pour y retenir les forces disponibles que les Gnois
pourraient avoir.

Il avait ravag pendant tout l't les ctes de la Ligurie, attaquant
tous les points faiblement fortifis, poursuivant les escadres
gnoises, dsolant le commerce; son nom tait devenu la terreur de
cette mer.

Ses instructions lui recommandant de protger les flottes marchandes
que les Vnitiens avaient dans les ports de Syrie, il s'tait port
vers l'Archipel, ralliant  sa flotte quelques galres qui se
trouvaient dans ces parages, et avait aid l'empereur Calojean 
soumettre son fils; de l il tait all prendre  Bryte un convoi
destin pour Venise. C'tait pendant sa marche qu'il avait reu
l'avis du danger que courait cette capitale.

L'escadre et le convoi faisaient force de voiles pour y arriver. 
la hauteur de Rhodes, on avait aperu un gros navire gnois charg
de monde. Quatre galres l'avaient attaqu sur-le-champ. La partie
n'tait pas gale; mais ce vaisseau, d'un chantillon beaucoup
plus fort que les galres vnitiennes[47], faisant une vigoureuse
rsistance, il avait fallu le prendre  l'abordage. Zno dans ce
combat avait reu deux blessures graves, l'une dans l'oeil, l'autre
qui lui avait perc le pied. Arriv dans l'Adriatique, battu par une
tempte qui avait englouti une de ses galres, il avait jet son
convoi dans le port de Parenzo, et tait accouru au secours de sa
patrie.

[Note 47: Sopra vi erano 300 combattitori, et era di tr coperte
tutta incorata di fuori via, e pareva a vedere un castello.... essa
Bichignana (c'tait le nom de ce vaisseau) f il maggiore e il pi
bel naviglio che fosse mai veduto in quelli mari.

(_Cronaca della guerra di Chiozza da_ Daniello CHINZAAO.)]

[Note en marge: XVIII. Il est charg de dfendre la passe de
Brondolo. 1380.]

Quoique non encore remis de ses blessures, Zno voulut, le jour mme
de son arrive, prendre part  de nouveaux dangers, et son courage
fut honor du poste le plus prilleux. On lui donna ordre de prendre
position avec son escadre dans cette passe de Brondolo, o depuis
huit jours les autres galres avaient tant souffert. Le lendemain
une violente tempte vint assaillir la flotte. Les galres rompirent
leurs ancres, et furent disperses. Les Gnois, voyant la station
abandonne, accoururent sur le rivage pour attaquer les ouvrages
des Vnitiens. Zno ne put faire avancer que trois galres, dont
le feu terrible fora les ennemis de s'loigner. Le jour suivant,
malgr le vent qui soufflait avec encore plus de furie, il s'obstina
 tenir ferme devant les batteries des Gnois. Le combat dura toute
la journe. Une galre vnitienne fut tellement maltraite qu'elle
se vit rduite  se rendre. Celle que Zno montait fut entrane par
les courants, et jete par la tempte contre le rivage, au pied
d'une tour occupe par l'ennemi. Il tait nuit; cette galre choue
tait foudroye de tous cts. Les plus braves ne voyaient plus aucun
espoir de salut. L'amiral imposa silence  ceux qui osaient parler
de se rendre. Il dtermina un matelot bon nageur  se lancer  la
mer, pour aller porter une corde  quelques barques vnitiennes qui
n'taient pas loin. Ds que le cble fut tendu, on jeta  la mer
toute l'artillerie de la galre, elle se remit  flot, fut remorque,
et, couverte des feux de l'ennemi sans y rpondre, elle commena 
s'loigner lentement de ce rivage, o, un moment auparavant elle
devait trouver sa perte.

[Note en marge: Il est bless.]

Au mme instant, Zno reut un coup de flche, qui lui traversa la
gorge. Il brisa le trait, sans prendre le temps de faire tirer le fer
de la plaie, et parcourant avec vivacit le pont de son btiment, il
continuait de donner des ordres. Dans l'obscurit, il tomba  fond
de cale par une coutille; on le crut perdu. Un matelot, qui vint
 son secours, lui arracha le fer de sa blessure; le sang sortit 
gros bouillons; l'amiral, pour n'tre pas suffoqu, se retourna sur
le ventre, et c'est dans cette position qu'il arriva  l'endroit o
sa flotte tait stationne. Les chirurgiens jugrent la blessure
mortelle. Ils croyaient indispensable de mettre le malade  terre;
mais il dclara qu'il ne quitterait point son bord, et que, si la
mort tait invitable, c'tait sur sa galre qu'il voulait l'attendre.

Heureusement la nature dmentit les prdictions funestes de l'art,
et, aprs un assez court intervalle, ce hros fut rendu  sa patrie.

[Note en marge: XIX. Les Vnitiens attaquent Chiozza par terre.]

[Note en marge: Pierre Doria est tu.]

Le 6 janvier Pisani remporta un avantage considrable sur les troupes
qui gardaient l'le de Brondolo. Quelques jours aprs il tablit sur
le rivage de fortes batteries armes de ces normes canons appels
alors bombardes, qui prouvent l'enfance de l'art bien plus que sa
puissance. Dans toutes les inventions nouvelles, on cherche d'abord
 augmenter les effets en outrant les moyens. La perfection, c'est
d'obtenir des rsultats certains et bien calculs avec le moins de
moyens possible. Les bombardes de Pisani lanaient, dit-on, des
boulets de marbre du poids de cent quarante[48] et de deux cents
livres. On ne savait pas encore que la quantit de poudre ncessaire
pour chasser de tels boulets ne peut s'enflammer -la-fois, et que
par consquent il n'y avait qu'une faible partie de la charge qui
agt sur le projectile, ce qui devait en diminuer considrablement
l'effet, en mme temps que la dpense en tait prodigieusement
augmente. Aussi ces canons ne tiraient-ils qu'une fois par jour, et
encore le tir en tait-il toujours fort incertain. Cependant un de
ces coups lancs presque au hasard tua le gnral de l'arme ennemie.
Le 22 janvier, pendant qu'il visitait les travaux de Brondolo, Pierre
Doria fut cras par un mur que vint renverser un norme boulet[49];
heureux, peut-tre, d'chapper par cette mort aux reproches qu'il
aurait pu essuyer pour s'tre laiss bloquer dans Chiozza. Napolon
Grimaldi prit aprs lui le commandement. Se voyant tous les jours
resserr de plus en plus par les Vnitiens, il conut une grande
entreprise; ce fut de couper l'le par un canal et de frayer ainsi 
ses vaisseaux un passage dans la haute mer.

[Note 48: Due grosse bombarde, l'una detta la Trivisana che gettava
pietre di peso di libre 195, l'altra detta la Vittoria che ne gettava
di peso di libre 140.

(_Cronaca della guerra di Chiozza da_ Daniello CHINAZZO.)]

[Note 49: _Histoire de Venise_ de Nicolas DOGLIONI, liv. 5.]

Le seigneur de Padoue eut l'adresse de jeter dans la place un renfort
de huit cents lances et de quinze cents fantassins. La plage de l'le
de Brondolo allait devenir le thtre de nouveaux combats. Ce fut
encore  Zno que la rpublique confia le commandement de ses troupes
de terre.

[Note en marge: Zno charg du commandement des troupes de terre.]

Malheureusement elles taient composes d'aventuriers de diverses
nations, tous galement insubordonns et avides. Malgr l'exemple de
leur gnral, qui, dans la dtresse publique, n'avait voulu accepter
que les prils, ce ramas d'trangers exigea  grands cris une
gratification pour le paiement de laquelle le trsor ne put fournir
que cinq cents ducats. Zno, de ses propres deniers, doubla la somme
et apaisa le tumulte pour un moment.

La petite arme des Vnitiens rassemble  Palestrine ne s'levait
qu' huit mille hommes. Celle des Gnois tait rduite  treize
mille, dont une partie occupait la ville mme de Chiozza, et le reste
l'le de Brondolo, unie par un pont avec la place.

Pour empcher les ennemis de s'ouvrir un passage au travers de la
plage de Brondolo, il fallait les chasser de cette le et les obliger
 se renfermer dans Chiozza.

[Note en marge: XX. Sortie des Gnois; ils perdent trois mille
hommes.]

Le 18 fvrier, Zno passa le canal qui spare Palestrine de Brondolo.
Les Gnois qui taient dans cette dernire le tenaient ferme dans
leurs retranchements. Le gnral vnitien, feignant d'tre rebut
d'une attaque infructueuse, se retira avec quelque prcipitation.
Alors les ennemis dbouchrent pour le poursuivre; il les fit charger
par le peu de cavalerie qu'il avait et qui lui donnait un grand
avantage, et lorsqu'il vit que la garnison de la place faisait une
sortie pour venir  leur secours, il fondit avec sa rserve sur cette
colonne qui venait  lui, et dont une partie tait encore sur le
pont, la culbuta, en fit un grand carnage, et la fora de rebrousser
chemin. Son espoir tait de la poursuivre assez vivement pour passer
le pont avec elle et entrer ple-mle dans la place. Mais sur ce
pont, obstru par ceux qui venaient de Chiozza et par ceux qui
fuyaient de l'le, le dsordre fut tel que les madriers flchirent
sous le poids des hommes entasss; une arche se rompit, beaucoup de
Gnois furent noys; ceux qui restrent dans l'le se trouvaient
sans communication avec la place. Dans cette situation dsespre,
ils se jetrent dans des barques pour gagner Chiozza, et il y en eut
qui se sauvrent jusqu'au-del des lagunes. Dix galres gnoises,
qui se trouvaient stationnes prs du rivage de Brondolo, sous la
protection, des retranchements que les Vnitiens venaient d'emporter,
furent attaques. Le feu en atteignit quelques-unes. Les Gnois
eux-mmes, ne pouvant les sauver, tentrent de les brler. Pisani,
ds qu'il aperut cet incendie, accourut avec sa flottille, et tout
ce qui chappa aux flammes tomba en son pouvoir.

Cette journe venait de coter trois mille hommes aux Gnois, outre
six cents prisonniers. L'alarme se rpandit dans Chiozza; beaucoup de
leurs gens se saisirent de diverses embarcations pour dserter, et se
jetrent sur la cte de Padoue; il y en eut mme  qui la frayeur fit
hasarder de traverser les lagunes  la nage. C'tait pendant une nuit
d'hiver, on les trouva morts le lendemain. Cette victoire si dcisive
rendait les Vnitiens matres de l'le de Brondolo et rduisait leurs
ennemis  l'occupation de la ville de Chiozza, o ils pouvaient
encore se dfendre, mais d'o il leur tait dsormais impossible de
s'chapper,  moins qu'ils ne fussent dlivrs par un secours venant
du dehors.

On peut juger si ce secours tait impatiemment attendu. Le
gouvernement de Gnes, depuis plus d'un mois, tait averti de la
position difficile o se trouvait son arme. Il avait fait partir
le 18 janvier une flotte de vingt galres, sous le commandement de
Matteo Maruffo, pour venir dbloquer Chiozza, et Gaspard Spinola
tait arriv par terre  Padoue, pour faire entrer un convoi dans la
place, dont il devait prendre le commandement.

[Note en marge: XXI. Discorde dans l'arme vnitienne.]

Pendant que les Vnitiens transports de leur victoire la clbraient
par des rjouissances, les soldats de Zno, toujours d'autant plus
exigeants qu'ils se voyaient plus ncessaires, lui signifirent
qu'ils voulaient une paie double de celle qui avait t convenue avec
eux, et que, si on ne les satisfaisait sur-le-champ, ils taient
dcids  se retirer du service de la rpublique. Le trsor de
Saint-Marc tait loin d'y pouvoir subvenir. Le gnral, quoiqu'on
l'et autoris  promettre ce qui tait si imprieusement exig, ne
voulut tre prodigue que de sa fortune, et ce fut de ses propres
deniers qu'il acheta la soumission des principaux chefs, en obtenant
qu'ils imposeraient silence aux prtentions exorbitantes des autres.

Cette difficult ne fut pas la seule qu'il eut  surmonter. Aprs
avoir apais ces murmures, il fallut essuyer ceux de tous les
patriciens que l'exemple du doge avait obligs de monter sur
la flotte, mais qui, peu accoutums  la guerre et  la mer,
commenaient  trouver longue une campagne qui durait depuis deux
mois. Ils se voyaient retenus sur les galres par le serment qu'avait
fait Contarini de ne rentrer dans Venise qu'aprs la conqute de
Chiozza. Aussi trouvaient-ils que les oprations militaires taient
conduites avec trop de circonspection. Leur improbation se manifesta
sur-tout lorsque Pisani et Zno s'arrtrent au projet de bloquer
la place. Elle pouvait tre secourue, disaient les mcontents; ne
pas l'attaquer vivement, c'tait tenter l'inconstance de la fortune,
c'tait imiter la faute de Doria,  laquelle Venise devait son salut.
On et dit,  entendre ces snateurs, que les deux gnraux n'taient
pas assez prodigues de leur vie. Ceux-ci persistrent dans leur
avis et le firent prvaloir. Ce ne fut pas la moindre preuve qu'ils
donnrent de leur courage, de prendre sur eux le blme d'un vnement
dont l'issue pouvait tromper leurs esprances.

Dj quelques symptmes de division s'taient manifests mme dans
l'arme navale. Thadeo Justiniani se croyait en droit d'tre jaloux
de Pisani, et, pour faire cesser les funestes effets de la discorde,
on l'avait dtach avec douze vaisseaux. Sa mission tait d'aller
convoyer des btiments chargs de grains qui taient attendus de
l'Istrie et de la Pouille.

[Note en marge: XXII. Pertes des Vnitiens sur mer.]

Le blocus tant dtermin, on s'appliqua  le resserrer. La flotte
des assigs se trouvait considrablement rduite. Cinq de leurs
galres, surprises par la flottille de Barbadigo, se rendirent sans
combat. Mais le plus grand inconvnient de la situation des Gnois,
tait le manque de vivres. Rsolus  prolonger leur dfense, ils
forcrent tous les habitants de Chiozza  sortir de leur ville. Les
assigeants ne pouvaient pousser l'inhumanit jusqu' refouler leurs
compatriotes dans une ville affame. Ils les envoyrent  Venise, o
le pain se vendait encore le quadruple de son prix ordinaire[50].
Le pays de Ferrare fournissait cependant quelques secours  cette
capitale; mais les convois qui venaient par les lagunes, taient
obligs de passer si prs de Chiozza, que les assigs en enlevrent
un.

[Note 50: Chinazzo dit que le froment valait 9 livres le staro, le
vin 10 liv. la quarte, la viande frache 5 sols la livre, la viande
sale et le fromage 8 sols la livre, le bois 11 livre, la voie (le
carro). Il parat que ces prix taient trs-levs, car le mme
auteur dit plus bas; Era venuta grandissima carestia di tutte le
cose sicch la gente di bassa condizione conveniva abbandonar la
citt, non si potendo aver framento n vino per danari. Il ajoute
qu' la fin de janvier 1380, le staro de froment se vendait 15
livres.]

Ce succs des Gnois fut suivi d'un autre beaucoup plus considrable.
Gaspard Spinola avait t envoy de Gnes  Padoue pour tcher de
ravitailler Chiozza. Il parvint  se jeter dans la place pendant
la nuit du 14 au 15 avril, et y fit entrer un convoi considrable
qui, pendant deux ou trois mois encore, ne faisait plus dpendre la
dfense que du courage des dfenseurs, et ce courage allait tre
dirig par leur nouveau commandant, l'un des plus habiles officiers
de son sicle.

Sur ces entrefaites, on vit arriver  Venise une partie des btiments
chargs de bl qu'on attendait des ports de l'Istrie; mais ces
btiments ne voyageaient point en convoi, ils entrrent l'un aprs
l'autre, et on fut surpris de ne pas voir paratre en mme temps
l'escadre qui avait t envoye pour les escorter. Ils rapportrent
que Thadeo Justiniani leur avait ordonn de prendre les devants,
qu'il n'tait plus sur les ctes d'Istrie, qu'il avait fait voile
pour la Pouille avec ses douze galres, se proposant de ramener
un autre convoi; que, sur la fin du mois prcdent, une partie de
cette escadre dtache par Justiniani, sous les ordres de Henri
Dandolo, avait surpris la ville de Grado, occupe par les troupes du
patriarche d'Aquile. On savait que ce convoi s'tait mis en route;
cependant il n'arrivait pas; enfin on vit paratre quelques btiments
qui annoncrent que la flotte dont ils faisaient partie avait t
disperse par une tempte.

Six galres s'taient jetes dans le port de Ficulano; Justiniani,
avec l'autre partie de son escadre, avait gagn Manfredonia. L, il
avait t aperu par l'arme gnoise, forte de vingt galres, qui
entrait en ce moment dans le golfe pour venir au secours de Chiozza.

L'amiral vnitien ne pouvant tenter un combat si ingal, avait coul
bas ses galres, avait fait dcharger les btiments de transport, et
mis ses quipages  terre dans des retranchements faits  la hte.
Mais l'ennemi les avait emports; Justiniani tait prisonnier, et les
Vnitiens chapps de ce combat avaient  traverser toute l'Italie,
par terre, pour regagner leur pays.  Ficulano deux galres avaient
t prises, les quatre autres devaient leur salut  la fuite.

[Note en marge: XXIII. Arrive d'une nouvelle flotte gnoise pour
dbloquer Chiozza. 1380.]

Cet vnement ne permit plus de douter que la flotte de Matteo
Maruffo ne fut prte  paratre. En effet, au commencement de mai, on
dcouvrit l'arme gnoise, qui s'tait renforce de quelques galres
sorties de Zara. Elle se prsenta successivement devant toutes les
passes sans en trouver aucune qui ft accessible. Maruffo chercha,
par toutes sortes de provocations,  attirer les Vnitiens au combat;
mais ceux-ci, dtermins  ne point faire dpendre le succs de la
guerre du hasard d'une bataille, restrent insensibles  toutes les
insultes, et fermes dans le poste d'o ils resserraient les assigs
et bravaient l'amiral gnois.

Pisani, cependant, crut devoir s'loigner du rivage, le 26 mai,
avec vingt-cinq galres; il parat qu'il ne voulait qu'carter
l'ennemi sans le combattre, car on n'en vint point aux mains, et la
flotte, quelques jours aprs, reprit sa premire station.

On se battait tous les jours autour de Chiozza avec des succs
divers; mais les magasins de la place taient prs d'tre puiss.
Franois Carrare avait prpar un convoi de quatre-vingts barques qui
devaient la ravitailler pour long-temps. Elles furent interceptes
par la flottille vnitienne. Rduits pour le choix de leurs aliments,
aux dernires extrmits, les assigs, du haut de leurs tours,
voyaient,  l'embouchure de la Brenta, les convois destins  leur
porter l'abondance, et en pleine mer la flotte venue pour les
dlivrer; mais ni la flotte de Maruffo, ni les barques du seigneur
de Padoue ne pouvaient arriver jusqu' eux. Cependant  l'aide des
signaux ils communiquaient avec l'amiral; et, comme leur industrie
tait gale  leur courage, ils conurent le projet de se dlivrer en
allant gagner leur flotte. Pour cela il fallait rompre l'estacade qui
fermait la passe de Brondolo; mais les pieux enfoncs dans les eaux
dont la ville tait entoure, ne permettaient plus d'en faire sortir
les galres. Les Gnois dmolirent des maisons de Chiozza, et, avec
les bois de charpente qu'ils en retirrent, ils construisirent des
barques, qui, aprs avoir franchi l'enceinte de pilotis, devaient
tenter de forcer la passe, en l'attaquant du ct des lagunes, tandis
que Maruffo, avec ses galres, s'avancerait de la haute mer pour les
seconder et les recevoir.

[Note en marge: XXIV. Les assigs entament une capitulation; elle
est refuse.]

Cependant ce qu'ils espraient de leurs efforts, ils essayrent de
l'obtenir par la ngociation. Spinola proposa au doge de lui remettre
Chiozza,  condition que l'arme et la flotte gnoise pourraient
en sortir librement. Cette proposition,  dire vrai, n'tait gure
acceptable. Il ne s'agissait plus de savoir si Chiozza resterait aux
Gnois, mais s'ils pourraient s'en chapper. L'offre fut rejete; les
Vnitiens exigrent que les assigs se rendissent, et il ne resta
plus  ceux-ci d'autre parti que de se faire jour au travers des
troupes assigeantes.

[Note en marge: Leurs nouveaux efforts.]

Ils avaient pratiqu assez facilement des intelligences dans cette
arme, compose d'trangers, qui les bloquait sous les ordres
de Zno. Elle renouvelait la rclamation de la double paie; le
gnral faisait tout son possible pour engager les soldats  s'en
dsister. Le 15 juin, il tait au milieu de son camp en tumulte,
exhortant les uns, rprimandant les autres, promettant, menaant,
essayant tour--tour la force et la persuasion, lorsqu'il vit avec
une extrme surprise une centaine de barques sortir de Chiozza,
voguer vers la passe de Brondolo et tenter de franchir l'enceinte
des pilotis. Aussitt il montra  ses soldats sditieux l'ennemi qui
leur chappait, emportant ces richesses sur le pillage desquelles ils
avaient compt. Il leur ordonna de se former, d'attaquer, et lui-mme
s'avanant dans les bas-fonds, o il avait de l'eau jusqu'aux
paules, les entrana par son exemple.

Les lagunes offrirent alors le singulier spectacle d'une troupe se
hasardant sur des barques construites avec des dbris de maisons,
et qu'on tait oblig de soulever pour les faire passer par-dessus
une enceinte de pieux, les Gnois, tantt dans l'eau, tantt dans
leurs bateaux, et l'infanterie de Zno s'avanant dans ces marais
pour les charger. Maruffo se prsenta dans le mme moment pour rompre
l'estacade; mais Pisani accourut avec sa flottille, mit quelques
galres en travers de la passe, pour en dfendre l'accs, foudroya
ces barques fragiles qui voulaient s'chapper, en prit une vingtaine,
en coula plusieurs  fond et fora les assigs  rentrer dans la
place.

Le mauvais succs de cette tentative ne laissait plus aux Gnois
aucune esprance. Privs d'eau potable, aprs avoir mang tout
ce qu'il y avait d'animaux dans la ville, ils taient rduits 
faire bouillir, dans une eau saumtre, de vieux cuirs, leur seule
et dernire nourriture. Spinola, dont les talents et le courage ne
pouvaient plus rien, se retira et gagna la terre-ferme, laissant 
son lieutenant l'autorisation de capituler.

[Note en marge: Ils offrent de se rendre.]

Des dputs arrivrent sur la capitane du doge, stationne 
demi-porte de canon de la place; l, ils reprsentrent que s'ils
avaient combattu souvent les Vnitiens, ce n'avait pas t sans
observer les lois de la guerre et de l'humanit; qu'ils avaient voulu
leur arracher l'empire, mais non la vie; que depuis dix mois ils
avaient, en gens de coeur, fait les derniers efforts pour la dfense
de Chiozza, comptant mriter par ce dvouement la reconnaissance
de leurs concitoyens et l'estime de leurs ennemis; que, rduits
par la famine  mettre un terme  cette rsistance, ils espraient
trouver dans les Vnitiens cette gnrosit naturelle  une nation
belliqueuse, et cette modration  laquelle on est dispos quand
on a prouv aussi l'inconstance de la fortune. Ils ne tenaient,
point  leurs richesses,  leurs vaisseaux, ils les abandonnaient
aux vainqueurs; mais ils avaient mrit de n'tre point dpouills
de leurs armes, et ils ne demandaient que la vie et la libert.
La rponse fut qu'ils eussent  se rendre  discrtion, et qu'on
dlibrerait aprs de leur vie ou de leur mort[51].

[Note 51: Nullum mite responsum est redditum, nisi ut certo scirent
se paulo post in vincula ituros, tum patres de eorum vit et morte
maturis consulturos. SABELLICUS, 2e dcade, livre 6.]

[Note en marge: XXV. Rvolte dans le camp de Zno.]

Cette ngociation amena de nouveaux incidents; le bruit se rpandit,
parmi les troupes mercenaires, que les Vnitiens allaient recevoir
l'ennemi  capitulation, que la ville ne serait plus abandonne au
pillage. Il n'en fallut pas davantage pour rallumer le feu de la
rvolte. Zno et plusieurs snateurs firent d'inutiles efforts pour
apaiser la sdition. Ils promirent une augmentation de solde, ce fut
en vain. Un capitaine, nomm Robert de Recanati, s'emporta jusqu'
outrager le gnral par les discours les plus injurieux. Les soldats
prirent les armes et couraient dj vers la place, dans le dessein de
se runir aux Gnois. Zno, l'pe  la main, se prcipita au-devant
d'eux; son nergie, ses exhortations en arrtrent le plus grand
nombre; mais quelques-uns se jetrent dans Chiozza. Il fallut que la
seigneurie promt formellement  ces sditieux un mois de double
paie et trois jours de pillage, dans une ville appartenant  la
rpublique[52].

[Note 52: _Cronaca della guerra di Chiozza da_ Daniello CHINAZZO.]

Ce n'tait pas tout encore; il y avait un complot tram contre la
vie de Zno. La nuit suivante le gnral, averti de cette odieuse
conspiration, assembla les capitaines, leur rvla le secret qu'il
venait d'apprendre; il s'agissait bien moins de sa vie que de leur
honneur. Plusieurs de ces capitaines pouvaient tre des brigands,
mais tous les hommes ont naturellement horreur d'un assassinat.
Ils jurrent qu'ils n'avaient aucune connaissance du complot, et
demandrent  grands cris qu'on en nommt et qu'on en punt l'auteur.
Alors Zno fit amener Robert de Recanati, l'accusa, le convainquit
de sa perfidie, le fit charger de fers et l'envoya sur la capitane,
o il fut pendu le lendemain. Cette arrestation de Robert occasionna
une nouvelle sdition. Les soldats entourrent la tente du gnral,
redemandant le capitaine. Zno, qui se prsenta firement  eux, en
fut assailli et ne dut la vie qu' son casque, qui para un coup de
sabre dont il fut frapp. Les officiers accourus  son secours le
dgagrent, fondirent sur ces furieux, et quelques compagnies mieux
disciplines en firent justice. Telle tait la dplorable condition
d'un gnral oblig de commander des mercenaires, environn de plus
de dangers dans son camp qu'au milieu des batailles, et rduit  tout
instant  voir, par la dfection de ses troupes, s'chapper la proie
qu'il serrait depuis six mois.

[Note en marge: Les Gnois se rendent. 1380.]

Cependant le 24 juin les assigs arborrent le signal de dtresse.
Ils se rendirent  discrtion, ouvrirent leurs portes, et Zno entra
dans la place, qui fut livre au pillage. Dix-neuf galres et quatre
mille cent soixante-dix prisonniers gnois, sans compter quelques
trangers, furent les fruits de cette conqute. Tels taient les
tristes restes de la formidable arme qui avait fait trembler Venise.

[Note en marge: XXVI. Apparition de la flotte gnoise.]

[Note en marge: Mort de Victor Pisani.]

Mais celle de Maruffo s'tait considrablement accrue depuis qu'il
tait entr dans l'Adriatique. Sa flotte, qui s'levait  trente-neuf
galres, prit, dans l'intervalle du 26 juin au 1er aot, Trieste,
dont elle rasa le chteau, Arbo, Pola, Capo-d'Istria; elle parut mme
devant Venise, le 8 juillet. On y tait encore dans les transports
de joie que la conqute de Chiozza devait exciter. On clbrait la
magnanimit du vieux prince de la rpublique, qui avait support avec
une constance inbranlable les prils et les fatigues d'une campagne
de sept mois. On se croyait  l'abri de toute atteinte. Le 27,
Pisani reut ordre de sortir avec quarante-sept galres, pour donner
la chasse  l'arme gnoise; mais le 13 aot, ce grand homme, plus
recommandable encore pour sa conduite civique que par ses exploits
militaires, mourut sur sa capitane, aprs une courte maladie.
La galre qui avait apport son corps  Venise en repartit le 2
septembre, emmenant Zno, son digne successeur dans le commandement.

[Note en marge: Zno prend le commandement.]

Ds qu'il fut arriv sur la flotte, il la conduisit devant Zara. Il
vit l'arme de Maruffo dans le port, sans pouvoir, malgr toutes
sortes de provocations, le dterminer  sortir pour accepter le
combat. La place nouvellement fortifie, et dont la garnison se
trouvait renforce de tous les quipages d'une arme navale si
considrable, tait en tat de soutenir un long sige.

[Note en marge: Son entreprise infructueuse sur Zara.]

Zno tablit sa croisire  la vue des ennemis; malheureusement la
flotte, sortie du port prcipitamment, ne pouvait tre suffisamment
approvisionne. Quand on aurait eu tout le temps ncessaire pour
embarquer les vivres, ce n'tait pas dans Venise, puise par une
disette de dix mois, qu'on en aurait pu trouver. Cette anne avait
t strile pour toute l'Italie. La flotte vnitienne, croisant
devant une cte ennemie, renouvelait ses provisions au moyen de
quelques vaisseaux de transport qui allaient et venaient du royaume
de Naples  l'entre de la rade de Zara. Mais cette anne, signale
par tant de calamits, le fut encore par des temptes; plusieurs
de ces convois furent disperss, quelques-uns engloutis, presque
tous retards. Les quipages avaient  souffrir les plus grandes
privations; ils se virent rduits, pendant quinze jours,  un peu de
viande sale, sans pain. Les orages rendaient la station doublement
pnible; les plaintes des matelots devinrent si vives, qu'il ne fut
plus possible de douter d'une prochaine insurrection.

[Note en marge: XXVII. Dtresse de la flotte vnitienne; elle reoit
l'ordre d'aller assiger Marano.]

[Note en marge: Impossibilit d'y russir.]

Zno, aprs avoir pris l'avis de ses principaux officiers, crivit
pour demander la permission de ramener la flotte  Venise. Pour
toute rponse il reut l'ordre d'aller faire le sige de Marano.
C'tait une place situe dans les marais que forment les bouches
du Tagliamento. loigne de la mer d'-peu-prs deux lieues, elle
n'y communiquait que par un canal que le reflux laissait  sec.
On voulait s'en emparer parce que c'tait une position offensive
contre les tats du patriarche d'Aquile. Zno n'hsita point  s'y
prsenter, mais il reconnut l'impossibilit de l'entreprise; et
cette impossibilit tait si vidente, que toute l'arme clata en
murmures contre un ordre qui supposait une connaissance si imparfaite
des localits. Tout d'une voix on demanda  faire voile vers Venise
sans en attendre l'autorisation. L'amiral, qui n'aurait pas cd  la
demande des quipages, se dtermina d'aprs sa propre conviction, et
aima mieux encourir l'indignation du snat que mriter le reproche
d'avoir laiss prir l'arme qui lui avait t confie.

[Note en marge: Zno ramne la flotte devant Venise: on ne veut pas
l'y recevoir. Vive altercation  ce sujet.]

Le gouvernement vnitien n'avait point accoutum ses gnraux  tant
de tmrit. Aussitt que la flotte fut aperue, deux snateurs s'y
rendirent pour dfendre  Zno d'entrer dans le port, sous peine de
la vie.

Ma vie est  la rpublique, qui ordonnera de moi ce qu'elle voudra,
rpondit-il; je me dvouerai s'il le faut, j'encourrai sa disgrce
pour lui sauver son arme. Mais quoi donc? dj aurait-on oubli nos
derniers malheurs!  quoi furent-ils dus? au dsastre de Pola. Et
cette dfaite? au peu de cas que l'on fit des conseils du malheureux
Pisani. Une campagne d'hiver lui cota les trois-quarts de ses
quipages. Nous sommes au mois de dcembre; nous tenons la mer
depuis long-temps; les temptes ont fatigu la flotte; les quipages
sont puiss par les privations; ils ont t jusqu' quinze jours
de suite sans pain. Je sais qu'il est rare  Venise, mais n'est-il
pas naturel que l'arme soit admise au partage de ce qu'on peut en
avoir? Est-il juste, pour se dbarrasser d'elle, de lui prescrire une
entreprise mal combine? Je suis convaincu que cette expdition vous
cotera votre flotte, et je demande avec instances qu'elle soit reue
dans le port.

Trois jours se passrent en dlibrations et en messages. Le snat,
trs-irrit contre l'amiral, le menaait de toute sa svrit; mais
les murmures des matelots firent comprendre aux snateurs, qui
vinrent  diverses reprises sur la flotte, qu'il n'y avait pas sret
 insister sur son loignement. Le peuple se dclara pour les marins,
et l'arme fut enfin autorise  relcher dans Venise.

Zno et ses capitaines furent introduits dans le snat pour y
rendre compte de leur conduite, l'amiral s'exprima avec sagesse,
avec modration mme; mais un de ses officiers ne pouvant, comme
lui, couter en silence la dure rprimande qui leur tait adresse,
s'emporta contre le despotisme d'un gouvernement qui outrageait ses
plus illustres dfenseurs et qui s'obstinait  compromettre le salut
de la patrie, pour ne pas rvoquer des ordres donns inconsidrment.
Ce manque de respect excita toute l'indignation de l'assemble. On
fit sortir Zno et tous les capitaines, et on se mit  dlibrer sur
leur punition. Presque toutes les voix se runirent pour les faire
d'abord jeter en prison; mais le peuple et les marins en tumulte
entouraient le palais, annonant par des cris la rsolution de
dfendre un gnral qui leur tait cher.

Zno rentra dans la salle du snat sans y tre mand; cette tmrit
tait un nouveau crime; on le traita de rebelle. Vous aviez, dit-il,
une arme long-temps victorieuse, aujourd'hui puise de fatigues et
de privations, et voil que vous vous passionnez contre elle. Vous
l'accusez  grands cris parce qu'elle a manifest le sentiment de ses
besoins, de ses droits peut-tre. Qu'elle prisse, dites-vous, pourvu
que l'autorit reste entire. En effet cette autorit sera tout
autrement imposante aux yeux des sujets et de l'tranger, lorsque
vous serez dnus de force. Ah! si quelque orgueil peut lui tre
permis, l'arme ose croire que son intrt ne peut tre spar de
celui de la patrie. Pour prix de tout le sang qu'elle a vers, elle
ne vous demande que l'oubli de passions fatales; elle vous conjure de
ne pas compromettre l'existence de l'tat tout entier. S'il y a ici
quelqu'un qui soit couvert de plus de cicatrices, qu'il se lve et se
dise meilleur citoyen.

En disant ces mots il sortit, malgr toutes les voix qui lui
ordonnaient de rester, descendit sur la place, traversa les flots
du peuple qui le saluait de ses acclamations, entra dans l'glise
Saint-Marc, y fit sa prire, et se retira dans sa maison.

[Note en marge: Ordre de reprendre le sige de Marano.]

La faveur du peuple s'tait dclare trop hautement pour qu'il ft
possible, ni de punir Zno, ni de faire partir la flotte; le snat
dlibra pendant plusieurs jours. Enfin, pour concilier le maintien
de ses ordres avec les circonstances, il fut arrt qu'on reprendrait
le projet d'attaque sur Marano; mais qu'au lieu d'y employer la
flotte, on armerait des barques plus propres  faire les approches
de cette place, et que Zno donnerait une preuve de sa soumission en
partant sur-le-champ pour diriger cette entreprise.

Il fit sur ce projet les reprsentations que pouvait lui suggrer
son exprience; puis il partit avec cent cinquante barques, donna un
assaut  Marano, fut grivement bless, continua ses attaques, se vit
repouss avec perte, ne regagna ses bateaux qu'avec beaucoup de peine
et de dangers, et fut rappel  Venise, pour tre envoy ensuite  la
tte d'une flotte dans les mers de la Grce, o il ne se passa rien
d'important.

[Note en marge: XXVIII. Ngociations de paix.]

Les Gnois avaient t rduits  rendre Chiozza; mais ils avaient
encore une flotte considrable dans l'Adriatique. Sur la terre-ferme
les affaires des allis auraient d tre beaucoup plus avances,
puisque, depuis un an, la guerre dans les lagunes avait rclam tous
les efforts des Vnitiens; cependant Trvise, leur place principale,
tait serre de prs et en proie  la disette.

[Note en marge: Les Vnitiens renoncent  la marche Trvisane.]

On avait pendant l'hiver entam des ngociations, sans qu'il y et
apparence qu'elles amenassent un accommodement. Les Vnitiens se
montrrent rsigns  des sacrifices; leurs concessions n'eurent
d'autre effet que de porter plus haut les prtentions de leurs
ennemis. La seigneurie se crut oblige de rappeler ses ministres et
de se prparer  une nouvelle campagne. Dtermine  runir tous ses
moyens pour renforcer sa puissance navale, persuade qu'il lui tait
impossible de conserver la marche Trvisane, elle prit la rsolution
de l'abandonner aprs 43 ans de possession; mais ce qu'elle
redoutait le plus c'tait de la cder  son voisin le plus odieux,
au seigneur de Padoue. Dans la crainte d'agrandir Franois Carrare,
elle offrit cette province  un prince bien plus puissant, au duc
d'Autriche. C'tait un inconvnient sans doute d'appeler dans son
voisinage un souverain dj redoutable; mais les autres tats de ce
souverain taient loigns; il devait lui tre difficile de s'tablir
solidement en Italie; enfin, il importait de l'empcher d'entrer dans
cette ligue formidable contre laquelle la rpublique avait  lutter
depuis trois ans.

[Note en marge: Trait de paix. 1381.]

Le trait de cession de la marche Trvisane  Lopold, duc
d'Autriche, fut sign le 2 mai 1381. Immdiatement aprs, une arme
de six mille Autrichiens entra dans cette province, et donna un
juste sujet d'inquitude et de dpit au seigneur de Padoue. Il se
voyait oblig de cder des places dont il s'tait empar. Les fausses
promesses, la corruption, toutes les ruses de la faiblesse furent
mises en usage par lui, pour empcher le duc d'Autriche de s'tablir
dans cette province; et en effet Carrare russit dans son dessein.

Une rvolution, qui, peu de temps auparavant, venait de prcipiter
du trne Jeanne de Naples, attirait dans ce moment toute l'attention
du roi de Hongrie, parce que cette couronne vacante venait d'tre
offerte  son neveu Charles de la Paix, par le pape Urbain VI.

Le comte de Savoie, Amde VI, et la rpublique de Florence,
choisirent ce moment pour se porter comme mdiateurs entre la
seigneurie et ses ennemis. Un congrs fut assembl  Turin.
Les ambassadeurs vnitiens n'avaient pas apparemment reu des
instructions qui dussent faire traner les ngociations en longueur,
car le 8 aot le trait fut sign.

La rpublique rduite  ses lagunes, ayant dj abandonn la Dalmatie
et le Trvisan, n'avait plus aucune cession  faire, et n'tait pas
en tat d'en exiger. Les conditions de cette paix furent[53]:

[Note 53: Voyez l'analyse du trait dans Marin SANUTO; voyez aussi la
_Chronique_ de CHINAZZO.]

1  l'gard du seigneur de Padoue, qu'il rendrait  la rpublique
Cavarzere et Moranzano; qu'il dmolirait tous les forts levs par
lui sur le bord des lagunes; que les limites entre la principaut
de Padoue et les terres de la seigneurie seraient rgles par des
arbitres; qu'enfin toutes les contributions et redevances auxquelles
Carrare s'tait soumis par le prcdent trait, cesseraient d'tre
exigibles.

2 Relativement au patriarche d'Aquile, toutes choses furent remises
sur le pied o elles taient avant les hostilits.

3 Le roi de Hongrie abandonna ses prtentions sur l'le de Pago dans
le golfe de Fiume, promit de fermer ses ports  tous les corsaires,
et renona  faire du sel sur ses ctes. Moyennant ces concessions,
la rpublique s'obligea  lui payer sept mille ducats pendant
quelques annes, car les historiens ne sont pas d'accord sur la dure
de ce tribut.

4 Enfin, relativement aux Gnois, il fut stipul que les deux
nations renonceraient, pour viter tous sujets de discorde, au
commerce de l'embouchure du Tanas; que chacun garderait les prises
qu'il avait faites; que l'le de Tndos serait vacue par les
Vnitiens, pour tre mise en dpt entre les mains du comte de
Savoie; que les fortifications en seraient dmolies au bout de deux
ans; qu' cette poque il serait statu sur sa possession ultrieure,
et qu'une somme de cent mille cus serait consigne par chacune des
deux nations entre les mains des Florentins, pour gage de l'excution
du trait.

Quand il fut question de rendre les prisonniers, les Vnitiens, qui
en avaient fait sept mille deux cents, n'en eurent que trois mille
trois cent soixante-quatre  renvoyer; quatre mille avaient pri
dans les cachots de Venise. Les Gnois, au contraire, rendirent
presque tous les leurs[54].

[Note 54: _Hist. d'_Andr NAVAGIER. Perch gli altri, non essendo
sovvenuti da alcuno, erano morti di disagio.]

Cette paix fit cesser les ravages que Zno faisait depuis quelque
temps sur la cte de Ligurie; mais elle fut sur le point d'tre
rompue par l'obstination du gouverneur vnitien de Tndos, qui, ne
pouvant se persuader que la rpublique et rellement et sincrement
renonc  la possession de cette le, refusa opinitrement de la
remettre aux commissaires du comte de Savoie. Il fallut le menacer,
le traiter comme un rebelle, mettre sa tte  prix, faire marcher
une arme pour le rduire, l'assiger en forme, et finir par
capituler avec lui. On lui rendit tous ses biens, on l'indemnisa
de toutes ses pertes. On assigna dans Candie des maisons et des
terres aux habitants de Tndos qui voulurent s'y transporter; on
paya aux autres la valeur des biens qu'ils abandonnaient, pour aller
s'tablir, soit  Constantinople, soit ailleurs[55]. Cette le de
Tndos tait fatale aux Vnitiens; il leur en cota plus pour la
rendre, qu'il ne leur en avait cot pour s'en emparer.

[Note 55: On peut voir sur ce fait l'_Histoire de la ville de Padoue_
par Andr GATTARO. Muratori l'a insre dans sa collection des
historiens d'Italie, tom. XVII, p. 465.]

Le gouvernement avait  acquitter sa dette envers les citoyens qui
s'taient montrs les plus dvous  la rpublique pendant ses
dangers.

[Note en marge: XXIX. Trente citoyens admis au patriciat.]

Trente chefs de famille furent admis au grand-conseil. Comme il n'est
pas de source plus pure d'o la noblesse puisse descendre, je vais
citer ces noms; quelques-uns sont devenus illustres.

 la tte des trente citoyens levs au patriciat, on plaa Jacques
Cavalli, ce gnral vronais qui, pendant le sige de Chiozza, avait
command les troupes de terre. Les autres taient:

  Marc Storlado, artisan.
  Paul Trivisan, citadin.
  Jean Garzoni.
  Jacques Candolmire, marchand.
  Marc Urso, artisan.
  Franois Girardo, citadin.
  Marc Cicogna, apothicaire.
  Antoine Arduino, marchand de vin.
  Raffain de Carresini, grand-chancelier.
  Marc Paschaligo, citadin.
  Nicolas Paulo.
  Pierre Zacharie, picier.
  Jacques Trivisan, citadin.
  Nicolas Longo, artisan.
  Jean Negro, picier.
  Andr Vendramini, banquier.
  Jean Arduino.
  Nicolas Tagliapietra, artisan.
  Jacques Pizzamani, noble candiote.
  Nicolas Garzoni.
  Pierre Penzino, artisan.
  Georges Calerge, noble de Candie.
  Nicolas Reynier, artisan.
  Barthlemi Paruta, marchand pelletier.
  Louis de Fornace.
  Pierre Lippomano, citadin.
  Donato di Porto, artisan.
  Paul Nani, picier.
  Franois di Mezzo, artisan.
  Andr Zusto[56], citadin.

[Note 56: J'ai transcrit cette liste de la continuation de
la _Chronique_ d'Andr Dandolo par Raphal Carresini alors
grand-chancelier de Venise et l'un des trente nouveaux patriciens.
Je trouve dans un manuscrit de la bibl. de S.-Marc (_Cronaca anonima
della rep. di Venezia_), le rsultat des ballottages pour ces
nominations. Jean Garzoni fut admis au patriciat  la majorit de 78
voix contre 11, Marc Cicogna de 61 contre 22, Nicolas Paulo de 62
contre 24, Vendramini de 78 contre 11. Ainsi il n'y avait pas cent
votants; ce qui prouve que cette nomination se fit dans le snat,
mais on la soumit sans doute au grand conseil.]

Ds qu'on eut fait cette promotion de patriciens, il y eut deux
sortes de nobles  Venise. Tout ce qui tait antrieur  ce dcret,
voulut former une classe  part; cependant on distingua toujours
parmi ceux-ci les familles qui remontaient, de l'aveu de tout le
monde, jusqu'au berceau de la rpublique, et on les dsigna sous le
nom de familles tribunitiennes.

[Note en marge: Michel Morosini doge. 1382.]

Le 5 juin 1382, Venise perdit Andr Contarini, qui succomba, puis
par l'ge et par les fatigues d'une longue campagne de mer, dont
il avait partag tous les prils. Il fut le premier doge dont on
pronona l'oraison funbre. Contarini, Pisani, et Zno, avaient eu
le bonheur, dans les grandes calamits de leur patrie, de mriter
son ternelle reconnaissance. Zno seul survivait  cette guerre
dsastreuse. Lorsqu'il fut question de donner un successeur 
Contarini, la voix publique dsigna Zno. Ce nom tait rpt,
invoqu par le peuple et par l'arme; le conclave des lecteurs
du doge se forma. Deux candidats furent prsents: l'un tait
Zno, l'autre ce Michel Morosini qui pendant la guerre avait tripl
sa fortune par ses spculations. Les suffrages des lecteurs se
runirent sur celui-ci; il fut proclam doge le 10 juin 1382, et ne
rgna que quatre mois.

[Illustration: Carte des lagunes au Moyen-ge.]




LIVRE XI.

     Guerre contre Carrare, seigneur de Padoue. -- La rpublique
     recouvre le Trvisan. -- Acquisition de Corfou, Durazzo,
     Alessio, Argos, Naples de Romanie, et Scutari. 1382-1390. --
     Ligue contre les Turcs. -- Bataille de Nicopolis. -- Tamerlan,
     appel par les chrtiens, attaque Bajazet, et le bat  Angora.
     -- Nouvelle rupture entre les Gnois et les Vnitiens.
     1388-1403. -- Guerre en Lombardie contre Franois Carrare II. --
     Acquisition de Vicence, de Feltre, de Bellune, de la province de
     Rovigo, et de Vrone. -- Sige et prise de Padoue. -- Mort des
     princes Carrare. -- Jugement de Charles Zno, par le conseil des
     Dix. 1397-1406.


[Note en marge: I. tat des deux rpubliques aprs la guerre de
Chiozza. 1382.]

Aprs cette lutte mmorable dans laquelle Gnes et Venise avaient
signal leur inimiti par de si grands efforts, la fortune diverse de
ces deux rpubliques offre un exemple de ce qu'ajoutent  la force
d'un tat l'union intrieure et la stabilit du gouvernement.

On ne peut pas dire que l'un des deux peuples et t vaincu. Les
Gnois avaient tenu la balance de la politique entre tous les princes
de l'Italie. L'occupation de Chiozza, bien que momentane, avait
appris aux nations que les barrires leves par la nature, pour la
dfense de Venise, n'taient point insurmontables. Ils s'taient
maintenus dans les lagunes pendant prs d'un an. Aprs y avoir perdu
une arme de cinquante galres, ils en avaient prsent une autre
presque aussi formidable qui disputait l'empire de l'Adriatique.
Les conditions de la paix de Turin avaient t dictes par eux. Les
Vnitiens venaient de perdre la seule province qu'ils eussent dans la
terre-ferme, et l'le de Tndos. La puissance relative des Gnois
s'tait donc rellement accrue.

Cependant cet tat touchait  sa dcadence. Divis par les factions,
inconstant dans le choix de son gouvernement, puis par la guerre,
sans pouvoir rparer ses pertes par la sagesse de son administration,
il ne put, aprs un petit nombre d'annes, chapper  un voisin
ambitieux qu'en se donnant  un prince tranger. Le doge remit son
sceptre et son pe aux ambassadeurs de Charles VI[57], et reut
le titre de gouverneur de l'tat de Gnes pour le roi de France.
C'tait la quatrime fois, dans ce sicle, que Gnes se donnait  un
matre; d'abord  l'empereur Henri VII, puis  Robert, roi de Naples,
et ensuite  l'archevque de Milan, Jean Visconti.

[Note 57: Le 25 octobre 1396.]

Le sort de Venise tait tout diffrent. Elle avait fait de
grandes pertes; mais il lui restait un gouvernement immuable,
une administration sage, une politique circonspecte -la-fois et
persvrante, qui savait attendre, pier les occasions et les faire
natre. Point d'ennemis intrieurs  combattre; toutes les forces,
toute l'attention, pouvaient se diriger sur les affaires du dehors.
On eut besoin de faire un emprunt; ce fut un emprunt forc, et
cependant on s'y prit de manire  ce qu'il attestt le crdit de
la rpublique. On dclara qu'on accepterait les prts volontaires;
mais on en exclut formellement les trangers, et il fallut un
dcret spcial pour autoriser l'admission des fonds que Jean Ier,
roi de Portugal, voulut y placer. Une valuation qui fut faite des
proprits existantes dans les six quartiers de Venise, en porta la
valeur  6,294,000 livres de gros d'or[58], c'est--dire prs de 63
millions de ducats. On a calcul que, pour rduire cette somme en
valeur d'aujourd'hui, il faudrait la multiplier par sept et un tiers.

[Note 58: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani_, di
Carlo Antonio MARIN, tom. VI, lib. 3, cap. 2.

Cet auteur nous apprend que la livre de gros d'or valait dix ducats,
et la livre d'argent le tiers du ducat: d'o il rsulterait que la
livre de gros d'or valait trente fois la livre d'argent. Si ces
deux livres taient d'un poids gal, il faudrait en conclure que
la valeur relative de l'argent et de l'or tait dans la proportion
d'un  trente. Cela est difficile  croire; car un grand nombre
de tmoignages et de faits attestent qu' cette poque, et depuis
long-temps, l'or ne valait que quinze fois l'argent. Il est vrai que
Charles Marin fait observer, dans le mme chapitre, que la valeur
relative de ces deux mtaux n'avait pas t exactement observe dans
les monnaies vnitiennes; mais on ne peut pas supposer une diffrence
si considrable. Il est probable que le poids de ce qu'on appelait
la livre d'argent n'tait pas le mme que celui de ce qu'on appelait
la livre d'or; ou bien qu'il y a quelque faute dans le passage qui a
donn lieu  cette note.]

Tandis qu' Gnes, la populace, les nobles, vingt factions triomphant
tour--tour, dposaient, en trois ou quatre ans, dix doges
phmres[59], des flottes sortaient de Venise pour aller recueillir
de nouvelles richesses dans toutes les mers de l'Orient; et l'Ocan
voyait une escadre destine  protger le pavillon de Saint-Marc sur
les ctes de Flandres.

[Note 59: En 1390 Jacob Frgose; en 1391 Antoniotto Adorno III; en
1392 Antoine Montalto; en 1393 Pierre Frgose, Clment Promontorio,
Franois Giustiniani; en 1394 Antoine Montalto II, Nicolas Zoalio,
Antoine Guarco et Antoniotto Adorno IV.

Chacune de ces annes fut signale  Gnes par plusieurs rvolutions.]

Une scurit parfaite sur le prsent permettait de ne rien
prcipiter, et de tout attendre du temps, qui est un des lments
ncessaires de toutes les affaires de ce monde. Moins on avait de
dissensions chez soi, plus on tait  porte de profiter de celles
des autres; aussi les conseils de la seigneurie s'appliqurent-ils
d'abord  jeter des semences de division parmi les princes voisins.

[Note en marge: II. Divisions semes par les Vnitiens entre leurs
voisins.]

Dj la cession de la province de Trvise au duc d'Autriche avait
brouill ce prince avec le seigneur de Padoue.

Celui-ci, ayant tendu ses frontires jusques aux possessions du
seigneur de Vrone, donna de l'ombrage  ce nouveau voisin; les
Vnitiens n'oublirent rien pour exciter, pour encourager cette
mfiance; ils fournirent des subsides  Antoine de la Scala, pour
faire la guerre  Franois Carrare.

L'un et l'autre taient ennemis d'un voisin encore plus dangereux,
Galas Visconti, usurpateur de la principaut de Milan. La rpublique
fit un trait d'alliance avec ce duc; quelque temps aprs elle
protgea le seigneur de Padoue contre ce mme Visconti, passant ainsi
sans scrupule d'un parti  l'autre, pourvu qu'elle les affaiblt
tour--tour.

La vacance du sige patriarcal d'Aquile occasionna des troubles
dans le Frioul; le pape en avait donn l'administration  un
cardinal tranger; le seigneur de Padoue soutint les droits de
l'administrateur; ce fut une raison pour les Vnitiens de protger la
ville d'Udine et quelques autres qui refusaient de le reconnatre[60].

[Note 60: On peut voir sur cette affaire un fragment que MURATORI a
insr dans ses _Antiquits italiennes du moyen ge_, tom III, p.
1191, intitul: Historia belli foro juliensis a Johanne Notario
quondam Aylini de Maniaco autore synchrono ab anno 1366 usque ad
1388. Voici les effets que produisit la dissidence des opinions au
sujet du patriarche, Utinenses eum in commendam habere recusaverunt;
videlicet sic libertas patri totaliter foret perdita, et dicentes:
Melius est quod patria destruatur qum libertas amittatur. Et hoc
modo in qucumque civitate, castro et vill partes magn ort sunt de
fratre ad fratrem, de consorte ad consortem, de patre cum filio, et
non solum inter homines, verum etiam inter mulieres tam civiles quam
rurales, tam parvas quam majores.]

En Hongrie la mort du roi Louis, qui avait enlev aux Vnitiens leur
plus importante colonie, laissait vacante une couronne que sa fille
et son neveu allaient se disputer par des crimes. La rpublique prit
parti dans ces querelles; elles devinrent des guerres civiles, et
amenrent le dmembrement des provinces de ce redoutable voisin.

Il serait difficile de ne pas voir, dans cette conduite, le rsultat
d'un systme arrt dans le conseil de la seigneurie, et suivi avec
persvrance. Mais la prvoyance humaine ne peut que prparer des
combinaisons qui rendent les vnements plus probables; elle ne
saurait les matriser. La fortune, qui conserve toujours ses droits,
trompa plus d'une fois la prudence des Vnitiens.

[Note en marge: III. Le duc d'Autriche vend la marche Trvisane au
seigneur de Padoue. 1382.]

Ils avaient cd la marche Trvisane au duc d'Autriche, pour en faire
un ennemi du seigneur de Padoue. Il en arriva tout autrement. Quand
les troupes de Lopold se prsentrent pour prendre possession des
places, Carrare imagina toutes sortes de prtextes pour ne point
en retirer les siennes. Il n'pargna ni les protestations, ni les
soumissions, corrompit les gnraux autrichiens, gagna du temps,
brava la colre du duc; et lorsque de nouvelles affaires attirrent
ailleurs les forces de celui-ci, le seigneur de Padoue lui proposa
de terminer tous leurs diffrends en traitant de la vente de cette
province. Lopold, dont les finances taient puises, cda, pour
quatre-vingt mille ducats, une possession loigne de ses autres
tats et dans laquelle il lui tait difficile de s'tablir; de sorte
que les Vnitiens eurent la douleur de voir leur ennemi s'agrandir et
devenir aussi dangereux par sa puissance qu'il leur tait odieux par
son caractre.

Ce march, pour la cession du Trvisan, n'tait point encore
conclu lorsque le comte de Camino, mourant sans hritiers, lgua 
la rpublique les terres qu'il possdait dans cette province. On
ne sait point quel motif l'y dtermina; ce ne pouvait gure tre
l'affection, car, dans les guerres prcdentes, il s'tait ligu avec
les ennemis de Venise. Quoi qu'il en soit, la seigneurie jugea que
quelques fiefs relevant du comt de Trvise, dont elle n'tait plus
souveraine, taient une possession plus embarrassante que profitable;
elle renona en consquence  cette succession, qui revint au duc
d'Autriche, fut comprise dans la vente qu'il fit de la marche
Trvisane, et tourna encore au profit du seigneur de Padoue.

[Note en marge: Peste  Venise. 1382.]

[Note en marge: Antoine Renier, doge. 1382.]

La rpublique n'avait aucun moyen de s'y opposer. Venise 
cette poque tait ravage par ce flau, suite invitable des
communications frquentes avec les peuples de l'Orient. La peste
s'y tait dclare dans l't de 1383, et durait depuis trois
mois. On value  dix-neuf mille le nombre des personnes qui en
moururent. Le doge Michel Morosini fut une des victimes; on lui donna
pour successeur Antoine Renier, qui tait capitaine des armes ou
sous-gouverneur  Candie. Pour rparer les pertes de la population,
la rpublique se chargea de doter les filles orphelines.

[Note en marge: La ville de Chiozza rebtie. 1383.]

L'anne d'aprs la ville de Chiozza, dtruite par un long sige,
sortit de ses ruines. Des capitaux furent consacrs  relever ses
difices,  rendre son port plus sr et  perfectionner ses moyens de
dfense. De tels travaux aprs de si grandes calamits prouvent les
ressources, l'activit de ce peuple, et honorent l'administration de
ses magistrats.

[Note en marge: IV. Discordes entre les princes.]

L'accroissement de la puissance de Carrare ne devait pas moins
dplaire au seigneur de Vrone qu'aux Vnitiens. Ce prince de Vrone
tait un btard de la maison de la Scala, qui avait assassin son
frre pour rgner seul.  cette poque il y avait plusieurs trnes
qui n'taient pas occups  d'autres titres. Les couronnes de Milan,
de Naples, de Hongrie, taient portes par des assassins ou des
empoisonneurs. La chaire pontificale elle-mme tait dispute par
deux comptiteurs lus par les mmes cardinaux. L'un, Clment VII,
faisait noyer ou brler les prlats qui tenaient pour Urbain VI, et
prparait un guet-apens pour se saisir de la personne de son rival,
qu'il voulait faire prir sur un bcher, aprs l'avoir fait condamner
 l'aide de faux tmoins. Urbain, que le sacr collge traitait
d'apostat et d'antechrist, faisait donner la question dans sa chambre
 six cardinaux, pendant qu'il rcitait son brviaire; les enfermait
dans une citerne, les tranait  sa suite, faisait massacrer l'un
d'eux sous ses yeux, parce qu'affaibli par les tortures il ne pouvait
marcher aussi vite qu'il lui tait ordonn; enfin, allguant qu'il
avait appris, par rvlation divine, que les cardinaux conspiraient
contre lui, il les faisait prir si lchement qu'il ne reste plus 
l'histoire que le soin d'claircir s'ils furent gorgs, empoisonns,
ou jets dans un sac  la mer[61]. Telles taient les moeurs de ce
temps, ou plutt de ces princes abominables.

[Note 61: _Histoire ecclsiastique_ de l'abb FLEURY, liv. 97,  53,
62; liv. 98,  20, 21, 22, 23, 25, 33. Parmi ces cardinaux, il y en
avait un qui tait de Venise, Louis Donato, l'un des savants hommes
de son temps.]

Cette rivalit de deux papes qui faisaient intervenir toutes les
passions dans leur querelle, ne troublait pas seulement l'tat de
l'glise et les consciences; elle divisait toute la chrtient.  la
mort d'un vque, les deux pontifes s'empressaient galement de lui
donner un successeur, et plusieurs royaumes[62] taient en proie  la
guerre civile, parce que chacun des deux pontifes, abusant du droit
prtendu de dtrner les princes et de disposer des couronnes, crait
un comptiteur  celui qui avait embrass la cause de l'autre pape.

[Note 62: Naples, que se disputaient Louis d'Anjou, frre du roi de
France, et Charles de Hongrie; Castille, que se disputaient Jean, roi
de Castille et de Lon, et Jean de Gand, duc de Lancastre, oncle du
roi d'Angleterre; Hongrie, que se disputaient Charles de la Paix et
Marie fille du dernier roi.]

Les Vnitiens ne laissrent point troubler leur rpublique par
les scandaleux dbats de Clment VII et d'Urbain VI. Spectateurs
indiffrents de ces dissensions, ils s'appliqurent  en profiter.

Ainsi, lorsque Charles de la Paix, qu'Urbain avait dj appel au
trne de Naples, pour l'opposer au duc d'Anjou, protg du pape
Clment, vint ravir l'hritage de la fille du roi de Hongrie, les
Vnitiens s'allirent avec cette princesse, qui venait de se dfaire
de son comptiteur par un assassinat suivi d'un empoisonnement. Ils
la protgrent contre le ban de Croatie, qui avait fait jeter dans le
Danube la mre de cette princesse, lui firent rendre la libert et le
trne; mais ils ne s'opposrent point  ce que le royaume ft divis.
Marie conserva la couronne de Hongrie, dont elle tait redevable 
ses allis, et la Dalmatie passa sous la domination d'un nouveau roi
de Bosnie, peu capable de dfendre cette conqute contre les armes de
la rpublique.

[Note en marge: V. La rpublique secourt les habitants d'Udine contre
Carrare, seigneur de Padoue. 1386.]

Il n'importait pas moins  la rpublique d'affaiblir le seigneur de
Padoue. Les troubles du Frioul en fournirent l'occasion. Carrare
avait forc Udine  recevoir le cardinal d'Alenon,  qui l'un des
deux papes avait donn l'administration temporelle et spirituelle
du patriarcat d'Aquile; mais il voulait rgner dans les tats de
son protg, et s'en tait mme fait cder une partie. Le peuple
d'Udine chassa le cardinal, et une arme de Vnitiens vint appuyer
cette rsistance. Les troupes padouanes furent surprises et battues
compltement.

[Note en marge: Elle s'allie avec la Scala, seigneur de Vrone. 1386.]

[Note en marge: 1387.]

Ce succs et un subside de vingt-cinq mille florins par mois,
dterminrent le seigneur de Vrone  prendre part  cette guerre,
et  signer un trait par lequel il s'engageait, aprs qu'on aurait
dpouill Carrare de ses tats,  laisser la rpublique en possession
du Trvisan. Malheureusement les affaires ne tournrent pas comme
Antoine de la Scala l'avait espr. Son arme fut entirement
dfaite le 25 juin 1386, avec perte de 800 hommes tus et de huit
mille prisonniers. Une indemnit de soixante mille florins, et les
prdictions d'un astrologue, qui lui garantissait les plus grands
succs, dterminrent ce prince  tenter une seconde campagne qui ne
fut pas plus heureuse que la premire. Il perdit quatre mille hommes
le 11 mars 1387 prs de Castelbaldo. Les Vnitiens, qui ne prenaient
pas une part active  cette guerre, le consolrent de cette perte par
un prsent de cent mille florins.

[Note en marge: Intrigues de Carrare  Venise.]

Carrare leur faisait de son ct une guerre qui n'tait pas plus
gnreuse. Il avait corrompu des personnages considrables dans
les conseils de la rpublique. Un Pierre Justiniani avogador, et
tienne Manolesso membre du tribunal des quarante, lui rvlaient les
secrets du gouvernement. Ils furent dcouverts et accuss par Victor
Morosini collgue de Justiniani. Les deux magistrats furent appliqus
 la question et condamns au dernier supplice, ainsi que l'agent du
seigneur de Padoue leur corrupteur.

[Note en marge: Il s'allie avec Visconti, duc de Milan, qui le trompe
et s'empare des tats du seigneur de Vrone. 1387.]

La dcouverte de ces manoeuvres obligea Carrare  prendre des mesures
pour s'assurer contre le ressentiment de la rpublique et  chercher
le secours d'un alli puissant qui l'aidt  craser sans retour le
prince de Vrone.  cet effet il entama avec Galas Visconti une
ngociation qui se termina le 19 avril 1387; ils se promirent dans le
trait d'agir de concert pour dpouiller Antoine de la Scala de ses
tats et se les partager. L'invasion fut prompte. Galas s'empara de
Vrone, qui devait lui appartenir et retint Vicence, qui devait tre
le partage de son alli. Le seigneur de Vrone se rfugia  Venise,
o pour tout ddommagement on l'inscrivit sur le livre d'or.

Ce manque de foi de la part de Visconti avait tromp tous les
calculs de Carrare; il avait ruin la Scala, mais sans profiter de
sa dpouille, et au lieu de ce voisin, dont il pouvait balancer les
forces, il se trouvait en avoir un autre beaucoup plus redoutable.
Dans son dsespoir il eut recours aux Vnitiens, pour l'aider 
se venger du prince milanais; mais celui-ci, sentant qu'il tait
difficile de conserver sans leur aveu des conqutes faites dans
leur voisinage, leur offrit de s'allier avec eux pour dtruire la
puissance de Carrare.

[Note en marge: VI. Trait entre le duc de Milan et la rpublique
pour le partage des tats de Carrare. 1388.]

Les Vnitiens avaient  choisir entre l'alliance du seigneur de
Padoue et celle du duc de Milan. Il n'entrait dans leurs intrts
d'agrandir ni l'un ni l'autre; mais ils se dterminrent contre celui
dont les tats leur convenaient le mieux. Visconti possdait Milan
et la principaut de Vrone; ces provinces, assez loin du rivage de
l'Adriatique, n'taient pas encore  la porte des Vnitiens, au
lieu qu'en dpouillant Carrare on avait  partager la principaut de
Padoue et la marche Trvisane qui bordent les lagunes. En consquence
un trait fut sign le 29 mars 1388, par lequel la dpouille de
Carrare fut partage entre la rpublique et Galas,  qui on promit
Padoue, Feltre et Bellune; Venise se rserva la marche Trvisane,
Ceneda, et les postes de Saint-Eletto et de Corano. Il fut de plus
stipul que certains forts de la cte qui inquitaient les Vnitiens
seraient dmolis, et que le nouveau possesseur de ces rivages ne
pourrait y lever aucune fortification. Le contingent des Vnitiens,
dans cette guerre, fut fix  quinze cents hommes d'infanterie,
mille archers  pied, trois cents archers  cheval, et cent hommes
d'armes; c'tait bien peu, mais Visconti dsirait bien moins la
coopration de la rpublique que son aveu pour les conqutes qu'il
projetait.

Il sentit cependant que sa rputation de mauvaise foi tait trop bien
tablie, pour qu'il pt se dispenser de donner  ses allis quelque
gage de sa fidlit. Dans cette vue, il demanda et obtint que Charles
Zno vnt servir dans son arme, et lui confia le gouvernement de
Milan. C'tait une position assez singulire pour ce gnral de
se voir appel dans l'arme d'un prince tranger, et plac hors
du thtre de la guerre, de commander dans la capitale d'un alli
suspect, et de ne s'y trouver entour que des troupes de ce prince.

[Note en marge: VII. Guerre contre Carrare; prise de Padoue par les
Milanais. 1388.]

Les forces de Carrare n'taient pas gales  celles de ses ennemis.
Press par ses conseillers, qui attribuaient aux haines qu'il
s'tait attires le danger dont son pays tait menac, il rsigna
la principaut de Padoue  son fils Franois, et alla s'enfermer
dans Trvise, dont il s'tait rserv la souverainet, se bornant
 dfendre vigoureusement ses places, faute de troupes suffisantes
pour tenir la campagne. Les hostilits commencrent avec le mois
de juillet. La petite arme des Vnitiens dboucha par Mestre
dans la marche Trvisane, tandis que leur flottille, sous les
ordres de Jacques Delfino, entrait dans la Brenta, et s'emparait
de quelques chteaux. Les troupes du duc de Milan, beaucoup plus
nombreuses, taient commandes par Jacques Dal Verme, l'un des
plus fameux capitaines de ce temps-l. Ce gnral commena par se
porter rapidement sur Noale, qui est entre Padoue et Trvise, afin
d'empcher toute communication de l'une de ces places  l'autre.
Noale fut emporte aprs un sige de quelques jours, et l'arme
milanaise alla sur-le-champ investir Padoue. Les sujets des Carrare
leur taient peu affectionns, et soutenaient cette guerre avec
beaucoup de rpugnance. Carrare, le fils, se vit rduit  demander un
sauf-conduit au gnral ennemi, et  lui ouvrir les portes de Padoue
le 23 novembre. Aprs en avoir pris possession, les Milanais se
htrent d'arriver devant Trvise.

[Note en marge: VIII. Trvise se rend; les Vnitiens se font remettre
cette place. 1388.]

Il n'tait pas douteux que la ville ne succombt au bout de quelques
jours; mais il s'agissait de savoir qui en prendrait possession.
Jacques Dal Verme avait ordre d'y entrer au nom du duc de Milan.
Les Vnitiens savaient que ce prince ne se faisait point scrupule
de retenir la part promise  ses allis. Ils taient aux portes, en
nombre fort infrieur aux Milanais, mais dtermins  soutenir leurs
droits. Dans la ville il y avait aussi deux intrts divers. Le
peuple, avant mme que la place ne ft rendue, criait _Vive saint
Marc!_ De son ct Carrare, au dsespoir, renferm dans la citadelle,
o il se voyait presque assig par la multitude en fureur, tait
encore moins sensible  la perte de ses tats qu'au chagrin de les
voir passer sous la domination de la rpublique. Voulant au moins se
venger d'elle, il traita avec Jacques Dal Verme, et lui rendit la
place,  condition qu'elle resterait, ainsi que toute la province, au
duc de Milan. Ce gnral entra dans Trvise en faisant crier, par ses
soldats, _Vive Galas Visconti, seigneur de Milan et de Trvise!_ Le
peuple tromp dans son attente, rpondit  ce cri par celui de _Vive
saint Marc!_ Les Milanais menacrent les mutins de les faire pendre.
Ceux-ci coururent aux armes, formrent des barricades dans les rues,
et donnrent le temps aux Vnitiens d'arriver. Les provditeurs,
Guillaume Querini et Jean Miani, se prsentrent, rclamrent
hautement les droits de la rpublique, et le 13 dcembre 1388 prirent
possession en son nom de cette province, qui en avait t dtache
pendant huit ans.

La puissance de la maison de Carrare tait dtruite; celle de la
maison de la Scala l'avait t l'anne d'auparavant. La rpublique
tait dlivre d'un ennemi irrconciliable; mais elle voyait
flotter sur le rivage de ses lagunes l'tendard de Visconti, et elle
apprenait que ce prince, en recevant l'hommage des habitants de
Padoue, leur avait annonc que cinq ans ne se passeraient pas qu'il
n'et humili les Vnitiens, leurs antiques rivaux.

Je n'ai pas voulu interrompre le rcit de ces vnements pour
rapporter quelques circonstances contemporaines.

[Note en marge: IX. Acquisition de Corfou. 1386.]

La guerre des Vnitiens contre le seigneur de Padoue leur fournit un
prtexte pour faire une acquisition de la plus grande importance.

Ils en furent redevables  ce systme de vigilance et d'activit
qui ne se dmentait jamais. L'le de Corfou, que les rois de Sicile
avaient reconquise, et qui s'tait affranchie de leur domination,
 la faveur des guerres intestines qui affaiblissaient ce royaume,
voulut se mettre sous la protection d'une puissance riveraine de
l'Adriatique. Elle s'adressa en 1386 au seigneur de Padoue, qui
s'empressa d'y envoyer une garnison.

Mais l'amiral de la rpublique dans le golfe, Jean Miani, parut
aussitt avec son escadre devant cette le, reprsenta aux habitants
que la rpublique, qui les avait dj gouverns avec douceur,
tait seule capable de les protger, et les dtermina  envoyer
une dputation  Venise, pour prier la seigneurie de les prendre
sous sa protection. Le gouverneur padouan, oblig de se retirer
dans la citadelle, y fut assig et rduit  se rendre. Cette le
importante, qui depuis demeura constamment sujette de la rpublique,
fut recouvre le 9 juin 1386. Des historiens vnitiens racontent[63]
cette acquisition tout autrement.  en croire leur rcit cette le
n'avait pas cess d'appartenir aux Vnitiens par le droit, mais
seulement par le fait. Ils l'avaient possde autrefois; ils y
avaient envoy une colonie deux cents ans auparavant. Le dsir de
rentrer dans cette possession les dtermina  offrir au prince de
Tarente, qui s'en tait empar, une somme considrable, non pour
racheter leur bien, mais pour avoir la paix, et la remise de l'le
fut stipule par un trait.

[Note 63: Franois VERDIZZOTTI, _de' Fatti veneti_, lib. 16, Paul
MOROSINI, _Hist. di Venetia_, lib. 17.]

[Note en marge: De Darazzo, d'Alessio, d'Argos et de Naples de
Romanie.]

Cette acquisition en facilita d'autres. La ville de Durazzo, sur
les ctes d'Albanie, avait autrefois appartenu momentanment aux
Vnitiens. Ce fut un prtexte suffisant pour la reprendre sur un
prince de la maison d'Anjou, qui tait peu en tat de disputer cette
possession. La ville d'Alessio, sur la mme cte, fut livre peu de
temps aprs  la rpublique[64] par quelques nobles.

[Note 64: Il existe aux archives de Venise, un manuscrit intitul:
_Raccolta di varie leggi e decreti veneti_, dans lequel on trouve une
pice sous ce titre: _Copia delli patti firmati pel nobil huomo Z.
Miani capitano del golfo, con alcuni nobili al Castello di Alessio_.
Ce trait, dans lequel on voit que ce sont quelques nobles qui
livrent la place, ne contient d'ailleurs aucune clause remarquable.]

Les villes d'Argos et de Naples de Romanie appartenaient  un
seigneur feudataire nomm Gui de Anzzino, qui venait de mourir
sans enfants mles. Son hritire tait elle-mme veuve d'un noble
vnitien, qui ne lui avait point laiss d'enfants. On ngocia avec
elle pour la cession de ces deux villes, et une pension de sept
cents ducats en fut le prix.  l'exemple de l'hritire d'Argos,
le seigneur de Scutari, George Strasimiero, traita de toutes ses
possessions avec les Vnitiens, moyennant une pension viagre de
mille ducats.

[Note en marge: X. Carrare, le fils, favoris par les Vnitiens,
enlve Padoue au duc de Milan. 1390.]

Ainsi sept ans s'taient  peine couls depuis la guerre de Chiozza,
les Vnitiens avaient relev leurs villes, recouvr une province et
fait des acquisitions importantes. Il leur restait  se dlivrer
de l'inquitude que devait leur inspirer le voisinage du duc de
Milan. Le jeune Carrare, quoique retenu prisonnier chez ce prince,
avait pratiqu quelques intelligences dans Padoue; il fit sonder
le gouvernement de la rpublique pour savoir si, au cas qu'il pt
tenter avec succs quelque entreprise sur ses anciens tats, elle le
favoriserait au moins par sa neutralit.

Il tait vident qu'il convenait mieux  la seigneurie d'avoir pour
voisin un Carrare rduit  la principaut de Padoue, qu'un prince
possdant -la-fois Padoue, Vrone, Vicence, et Milan. On rpondit 
Carrare de manire  l'encourager dans son entreprise. Elle russit
compltement.

Il s'chappa d'Asti en habit de plerin, erra sur les ctes de la
Ligurie couvertes de ses ennemis, soutenant le courage et les forces
puises de sa femme enceinte de six mois, manquant de nourriture,
couchant au milieu des rochers, poursuivi par les partisans de Galas
et repouss par ceux qui craignaient de s'attirer l'inimiti de ce
prince. Gnes et Pise refusrent de le recevoir, les Florentins ne
voulurent donner asyle qu' sa femme et  ses enfants, Bologne ne
lui promit des secours qu'avec timidit. Il passa ensuite les Alpes
pour se rendre auprs du duc de Bavire. Ce prince tait gendre
de Bernabos Visconti que Galas avait dtrn; Carrare l'excita 
punir l'usurpateur du trne de Milan. L'lecteur lui promit douze
mille hommes que les rpubliques de Florence et de Bologne devaient
payer. Carrare traversa ensuite la Carinthie, la Dalmatie, le
Frioul, cherchant par-tout des ennemis  Galas, et enfin avec trois
cents lances il arriva tout--coup dans le Padouan. Le gouvernement
tyrannique de Visconti avait prpar des prtextes  l'inconstance
populaire. Les campagnes se dclarrent pour le fils de leur ancien
seigneur. Au milieu de la nuit, il surprit Padoue, en y entrant
audacieusement avec une quarantaine de braves, par le lit mme de la
Brenta qui tait alors presque  sec.

Cette heureuse tmrit lui gagna l'affection du peuple. La garnison
milanaise oblige de se retirer dans le chteau y fut assige. Six
mille hommes des troupes de Bavire, deux mille Florentins vinrent
achever la conqute du Padouan, et le 27 aot 1390 la reddition
du chteau assura au jeune Carrare la possession de son ancienne
capitale.

Quelque temps aprs il se rendit  Venise, pour cimenter, par les
protestations de son dvouement, l'alliance qu'il venait jurer avec
la seigneurie.

[Note en marge: XI. Ligue contre les Turcs.]

La rpublique venait de faire plusieurs acquisitions importantes sur
les ctes de l'ancienne Grce; mais de modiques pensions n'auraient
pas dtermin les possesseurs  s'en dessaisir, s'ils n'eussent senti
que ces possessions taient prs de leur chapper. L'empire d'Orient
depuis long-temps en lambeaux, touchait au terme de son existence; le
torrent de la puissance ottomane battait les murs de Constantinople,
et inondait dj les provinces europennes. Il tait vident que les
petits princes tablis sur les ctes ou dans les les de l'Archipel
devaient tre engloutis par ce dbordement, et on ne savait mme
o trouver assez de force pour lui opposer une digue capable de
l'arrter.

Aprs les empereurs grecs, si on peut encore compter ces princes
au nombre des puissances, les Vnitiens, les Gnois, et le roi de
Hongrie, taient les plus immdiatement intresss  empcher les
progrs des Ottomans, commands alors par Bajazet leur quatrime
sultan.

Manuel Palologue sollicita les secours de la chrtient, avec
toutes les instances d'un homme qui ne compte pas sur son propre
courage. La rpublique dispose  entrer dans cette ligue, n'pargna
rien pour la rendre plus formidable. Elle envoya un ambassadeur aux
cours de France et d'Angleterre, et ce fut l'homme le plus illustre
de la nation qui fut charg de la reprsenter dans cette double
mission. Charles Zno alla exciter le zle des deux rois contre un
conqurant qui parlait dj, disait-on, de faire manger l'avoine
 son cheval sur l'autel de Saint-Pierre. Mais la France n'tait
gure en tat, sous le rgne dplorable de Charles VI, de faire
des expditions lointaines. Le roi d'Angleterre avait des intrts
plus pressants. Quelques princes moins puissants prirent part 
l'entreprise. Le comte de Nevers, fils du duc de Bourgogne, se mit
 la tte des seigneurs franais qui fournirent une petite arme
pour marcher contre les Turcs. On y voyait Philippe d'Artois comte
d'Eu, conntable de France, Jacques de Bourbon, comte de la Marche,
le sire de Coucy, Guy de la Trimouille, le marchal de Boucicault,
et plusieurs autres. Le fils du comte de Hainault voulait en tre,
mais son pre lui dit: Guillaume, puisque tu as la volont d'aller
en Hongrie et Turquie, contre gens qui jamais ne nous forfirent, nul
titre de raison tu n'as que pour la vaine gloire de ce monde. Laisse
Jean de Boulogne et nos cousins de France faire leur entreprise et
fais la tienne. Va plutt en Frise, et conquiers notre hritage[65].

[Note 65: Froissard.]

Le roi de France, comme souverain de Gnes, fit armer une flotte
qui devait agir de concert avec celle de Venise. La flotte combine
s'levait  quarante-quatre galres, c'tait plus qu'il n'en fallait
pour dominer dans les mers de l'Orient; mais sur terre la supriorit
restait aux forces ottomanes.

[Note en marge: XII. Arme franaise qui se runit  celle du roi de
Hongrie.]

L'arme du duc de Nevers ne s'levait gures qu' dix mille hommes;
il y avait, dit-on, mille chevaliers accompagns d'un grand nombre de
valets, et mme de courtisanes. Ce fut dans cet appareil que cette
noblesse brillante et prsomptueuse, alla se joindre aux forces
que le roi de Hongrie avait rassembles dans les plaines de Bude.
Sigismond se trouvait  la tte de cent mille hommes, parmi lesquels
il y en avait soixante mille de cavalerie. Il effectua le passage du
Danube, tandis que la flotte chrtienne sous les ordres de Thomas
Moncenigo, aprs avoir travers l'Archipel et le Bosphore, sans y
rencontrer les galres turques, vint prendre station dans la mer
Noire,  l'embouchure de ce fleuve, pour tre  porte de seconder
les oprations de l'arme de terre.

Elle sembla n'tre venue sur ce rivage que pour y apprendre le
dsastre de ses allis. Ils s'taient avancs rapidement, avaient
emport quelques postes l'pe  la main et faisaient dj le sige
de Nicopolis, sur les frontires de la Valachie. Mais la licence des
jeunes seigneurs favorisait l'indiscipline des soldats. Le dsordre
rgnait dans le camp, dans les marches. On ne savait ni s'clairer,
ni se garder. Cette tmrit qui faisait mpriser les ennemis,
ngligeait les prcautions les plus indispensables  la guerre,
et les bravades allrent jusqu' la cruaut, car on accuse ces
chevaliers d'avoir massacr des prisonniers.

Sigismond plus prudent faisait de vains efforts pour tablir quelque
ordre dans le service. Ceux  qui leur ge, leur exprience auraient
d inspirer plus de circonspection, donnaient l'exemple de cette
dangereuse confiance. Ils s'obstinaient  soutenir que Bajazet
n'oserait se prsenter devant l'arme chrtienne; selon eux il tait
encore en Asie, et se garderait bien de passer le Bosphore. Ils
oubliaient qu'Ildrim tait le surnom de ce prince, et que ce nom
signifiait l'clair.

[Note en marge: XIII. Bataille de Nicopolis. 1396.]

Tandis que le gouverneur de Nicopolis se dfendait vaillamment, le
sultan par une marche rapide et habilement drobe  la connaissance
des chrtiens, tait arriv  six lieues de leur camp, ce qui est
 peine concevable. On n'en fut averti que par quelques maraudeurs
que ses troupes lgres avaient mis en fuite; encore le marchal
de Boucicault les menaat-il de leur faire couper les oreilles,
pour avoir rpandu l'alarme par de fausses nouvelles[66]. Mais les
Turcs parurent bientt aprs; cette bouillante jeunesse quitta
prcipitamment la table et le jeu pour courir aux armes.

[Note 66: Histoire anonyme de saint Denis, liv. 16, chap. 11.]

Le roi voulut en vain les retenir; le sire de Coucy, l'amiral Jean
de Vienne eurent beau reprsenter qu'il ne fallait pas commencer
le combat en puisant l'lite de l'arme pour dissiper les troupes
lgres de l'ennemi, le conntable Philippe d'Artois et le marchal
de Boucicault soutinrent qu'il y allait de l'honneur  se laisser
devancer par les Hongrois. Eh bien! rpondit Jean de Vienne, l o
la raison ne peut tre oue, il convient que oultre-cuidance rgne,
et puisque le comte d'Eu se veut combattre, suivons-le.

Toute la troupe s'lana dans la plaine; les claireurs de l'ennemi
furent facilement dissips, on rencontra un rang de palissades qu'on
parvint  franchir, mais dont le passage ne put se faire sans quelque
dsordre. L'infanterie turque tait derrire, elle soutint la charge
avec intrpidit, fut enfonce, dix mille janissaires restrent sur
la place, le reste courut se rallier sous la protection d'une forte
ligne de cavalerie qui s'avanait  leur secours. Les Franais se
prcipitrent sur cette seconde ligne, la traversrent, la mirent en
fuite, turent cinq mille Turcs et, au lieu de s'arrter un moment,
au moins pour rtablir l'ordre dans leurs rangs et laisser prendre
haleine  leurs chevaux, ils poursuivirent ces escadrons qui fuyaient
vers une hauteur.

L ils trouvrent une nouvelle ligne de quarante mille hommes
qu'animait la prsence du sultan. Chargs  leur tour, obligs de
combattre en dsordre, envelopps, ils eurent la douleur de voir
que l'arme hongroise ne s'branlait point pour les soutenir. Trois
mille tombrent sous le cimeterre des Ottomans, tout le reste demeura
prisonnier.

Bajazet s'avana sur l'arme hongroise, spectatrice immobile de ce
premier combat, mais dj pouvante, elle ne fit qu'une faible
rsistance; l'imptuosit des Turcs la mit dans une droute complte;
le roi et le grand-matre de Rhodes ne durent leur salut qu' une
barque qui se trouva sur le bord du Danube, et dans laquelle ils se
jetrent, se laissant aller au courant poursuivis encore par les
flches de l'ennemi.

Bajazet, sur le champ de bataille, se fit amener les captifs, et par
un lche abus de la victoire ou par une cruelle reprsaille, s'il
est vrai que les Franais eussent gorg leurs prisonniers, il fit
trancher la tte  tous ceux qui sur-le-champ n'embrassrent pas la
foi musulmane. Le comte de Nevers, et vingt-quatre seigneurs, parmi
lesquels tait le marchal de Boucicault, furent seuls excepts de ce
massacre.

Le roi de France envoya un ambassadeur pour traiter de leur ranon.
Cet ambassadeur prsenta au sultan six chevaux, un vol d'oiseaux
de fauconnerie, des toffes de drap que l'on fabriquait alors 
Reims, et une tenture de tapisserie de la manufacture d'Arras, qui
reprsentait les batailles d'Alexandre. La ranon fut fixe  deux
cent mille ducats. Le sultan exigea une garantie, et ce fut un
ngociant gnois de l'le de Schio, nomm Barthlemi Pelegrini, qui
se porta pour caution du roi de France.

Avant de renvoyer ces seigneurs, Bajazet voulut leur donner une
ide de sa magnificence; il les invita  une chasse; l'quipage
tait compos de sept mille chasseurs, d'autant de fauconniers, les
chiens avaient des housses de satin, les lopards des colliers
de diamants; mais ces trangers, blouis de son luxe, durent tre
bien plus tonns de sa justice, lorsque, s'il faut en croire les
histoires nationales, il fit, devant eux, ouvrir le ventre  un de
ses officiers, qu'une pauvre femme accusait d'avoir bu le lait de sa
chvre[67].

[Note 67: VOLTAIRE dit dans son _Essai sur les moeurs_, au sujet de
Mahomet II, qu'il ne faut pas croire qu'un sultan et fait ouvrir
le ventre  tous ses pages pour savoir lequel d'entre eux avait
mang un melon. Ce conte ressemble trop  celui qui est rapport
ci-dessus, pour qu'on puisse douter que cet illustre crivain ne
les rejette l'un comme l'autre; mais Gibbon rpte celui-ci d'aprs
l'autorit de Chalcondyles, liv. 2, et celle d'un historien persan,
Shereseddin-Ali, (Histoire de Timour Bec, liv. 5, chap. 15, dont
Petit Delacroix a donn une traduction en franais).]

Cette funeste bataille de Nicopolis se donna le 28 septembre
1396[68]. Ce fut par la barque qui portait le roi de Hongrie, que les
Vnitiens, les Gnois, stationns  l'embouchure du Danube, apprirent
que dsormais Bajazet tait le matre d'inonder l'occident et le midi
de l'Europe. La flotte combine se hta de quitter la mer Noire, o
elle ne pouvait plus tre d'aucune utilit, et revint dans la mer
d'Italie.

[Note 68: Il y a beaucoup d'incertitude sur cette date; je la
transcris de l'_Art de vrifier les dates_; mais l'auteur lui-mme
ajoute que les historiens turcs placent cet vnement en 1388, et
Leunclavius, en 1393.]

[Note en marge: XIV. Les Grecs appellent Tamerlan  leur secours.]

Au milieu d'un pril si pressant, les Grecs ne virent de salut qu'en
invoquant un autre danger. Ils implorrent le secours d'un Tartare,
qui avait dj travers plusieurs fois et subjugu l'Asie, de ce
Timour, ou Tamerlan, qui, aprs une bataille, levait des pyramides
de quatre-vingt dix mille ttes, horrible monument de sa victoire.

[Note en marge: Il pille le comptoir d'Azoph.]

Ce conqurant, s'tant approch de l'embouchure du Tanas, vit
arriver dans son camp des dputs des marchands vnitiens, gnois
et catalans, qui trafiquaient dans le port d'Azoph, appel alors
Tana. Ils ne venaient point implorer son secours contre Bajazet; ils
sollicitaient seulement la permission de faire paisiblement leur
commerce. Ces prires taient accompagnes de prsents, tels qu'une
colonie de marchands europens du quatorzime sicle pouvait en
offrir  un vainqueur enrichi de toutes les dpouilles de l'Asie.

Timour leur jura sur sa tte qu'il les protgerait, fit entrer ses
troupes dans la ville, la livra au pillage, la mit en cendres, et
jeta dans les fers tous les chrtiens qui chapprent au glaive des
Tartares.

Cet exemple ne dtourna point l'empereur grec du dessein d'appeler
sur son pays un si terrible flau. Manuel Palologue avait pass deux
ans dans les cours des princes chrtiens sans en obtenir un secours
efficace.

[Note en marge: XV. Bataille d'Angora, o Tamerlan dfait Bajazet
Ier. 30 juin 1402.]

Timour qui ne connaissait gure ce que c'tait que l'empire de
Constantinople, mais qui avait entendu parler de la ville impriale,
saisit avidement cette occasion d'tendre ses conqutes; il fit
signifier  l'empereur des Turcs l'ordre de s'arrter. Aprs une
correspondance hautaine entre Bajazet et lui, ces deux conqurants se
rencontrrent auprs d'Angora, autrefois Ancyre, ville de Phrygie,
c'est--dire dans les mmes plaines que Mithridate et Pompe avaient
ensanglantes quinze sicles auparavant; mais les armes des Romains
n'taient rien en comparaison de celles  la tte desquelles
marchaient les souverains des Ottomans et des Tartares. Un ou deux
millions d'hommes combattirent pour l'empire de l'Asie avec tous les
moyens de destruction connus des anciens et des modernes[69]. La
dfaite des Ottomans fut complte; un des fils de Bajazet y perdit la
vie, un autre et lui-mme y perdirent leur libert. Constantinople
tait, pour quelque temps du moins, dlivre de la crainte des Turcs;
mais de cette capitale on voyait sur l'autre rive du Bosphore les
pavillons de Timour, et si elle ne fut pas envahie, et par consquent
saccage et brle, ce fut parce que le chef d'une arme de huit cent
mille hommes n'avait pas quelques galres pour franchir ce bras de
mer.

[Note 69: Il y a des historiens qui fixent la date de cette bataille
au 28 juillet 1402. L'_Art de vrifier les dates_ la rapporte au 30
juin.]

Tous les btiments de guerre vnitiens ou gnois, qui se trouvaient
 porte, taient dans le dtroit pour empcher les fugitifs de
l'arme ottomane de passer en Europe. On avait un double intrt
 les en carter, et parce qu'ils taient par eux-mmes des htes
dangereux, et parce que leur prsence devait ncessairement attirer
le vainqueur  leur poursuite. Cependant on reprocha dans le temps
aux capitaines gnois d'avoir donn asyle et passage  beaucoup de
Turcs. Ce reproche est consign dans un rapport de Jean Cornaro,
commandant d'une galre vnitienne. Ce n'tait pas la premire fois
que les Gnois prtaient assistance aux Ottomans contre l'empire
grec. Ils paraissaient ds long-temps avoir prvu les succs de ces
conqurants. Le soin de se mnager leur amiti tait un des principes
fondamentaux de leur politique.

Mais dans la situation o Gnes se trouvait alors, il serait
difficile de juger quel esprit dirigeait le systme de ses relations
avec les autres puissances. Cette rpublique n'existait plus comme
gouvernement indpendant, elle s'tait donne au roi de France;
elle ne s'tait pas seulement mise sous une protection trangre,
elle avait renonc  sa constitution, et depuis peu elle avait reu
un gouverneur franais. C'tait ce mme marchal de Boucicault que
nous avons vu combattre  la bataille de Nicopolis avec cette ardeur
imprudente qui ne suppose ni la duplicit de la politique, ni mme
les calculs de la prvoyance. Si donc, comme on ne peut le rvoquer
en doute, les Gnois fournirent aux Turcs fugitifs les moyens de
gagner un asyle en Europe, ce fut une dtermination spontane de ceux
qui se trouvaient alors dans cette mer, et cette rsolution put fort
bien leur tre conseille par leur intrt. D'ailleurs la colonie de
Pra ne s'tait jamais regarde comme lie ncessairement au systme
politique de sa mtropole.

[Note en marge: XVI Hostilits entre les Vnitiens et les Gnois.
1403.]

Le gouvernement de Gnes, ou le cabinet de Paris, jugea au contraire
qu'il tait de son intrt ou de son devoir d'attaquer les
Ottomans, aprs le dsastre qu'ils venaient d'prouver. Le marchal
de Boucicault sortit de Gnes avec une escadre de onze galres[70]
au printemps de 1403. Cet armement donna une vive inquitude aux
Vnitiens. Peut-tre supposaient-ils au marchal des vues plus
profondes que celles dont il tait capable; ils quiprent une
escadre de mme force, que Zno conduisit dans les mers de l'Orient;
il avait ordre de mettre toutes les colonies de la rpublique en
sret, d'observer soigneusement les Gnois, mais de ne commettre
contre eux aucun acte d'hostilit.

[Note 70: Franois VERDIZZOTTI, _de' Fatti Veneti_, lib. 17. Et la
Chronique de J. BEMBO, qui fait suite  celle de DANDOLO, disent que
cette flotte tait de vingt-une galres.]

Les explications qui prcdrent ces deux armements, les rencontres
de ces deux flottes, la circonspection des Vnitiens, ne constatrent
que trop qu'il existait toujours entre les deux peuples des
sentiments de mfiance et de jalousie, et le caractre ardent du
marchal de Boucicault ne contribua pas  concilier les esprits.
Dans une premire rencontre il invita, par une lettre, l'amiral
vnitien  venir  son bord, prtextant une maladie qui l'empchait
de se transporter sur la capitane de Zno. Celui-ci s'excusa sur les
prtendues lois de la marine vnitienne, qui ne lui permettaient pas
de quitter son vaisseau. Ensuite le marchal proposa aux Vnitiens de
runir leur flotte  la sienne pour attaquer les ports des infidles.
Zno rpondit qu'il n'avait aucun ordre  cet gard, et qu'il ne
pouvait entamer une guerre sans l'aveu de son gouvernement. Cette
rponse, assurment trs-raisonnable, piqua le marchal, qui quelque
temps aprs, et pendant que l'escadre de Zno visitait les colonies,
se porta sur les ctes de Syrie, et se prsenta devant la rade de
Berythe. Les Vnitiens, qui faisaient presque tout le commerce de
cette chelle, y avaient un comptoir considrable. L'apparition d'une
flotte gnoise leur causa de vives alarmes; il envoyrent  bord
de l'amiral, pour le prier de ne point attaquer une place o les
proprits des Sarrasins n'taient rien, et o il n'y avait que des
marchands d'une nation amie. Boucicault les rassura par ses paroles,
mais n'en fit pas moins oprer le dbarquement, et attaquer la ville;
elle fut saccage, les richesses des Vnitiens furent livres au
pillage, et un marchal de France traita Berythe, comme Tamerlan
avait trait Asoph.

[Note en marge: XVII. Bataille entre les deux flottes prs de l'le
de Sapienza. 1403.]

Depuis ce moment il ne distingua plus les Vnitiens des infidles;
il prit leurs vaisseaux, dtruisit leurs comptoirs, ruina leur
commerce, en disant que tout ce qui tait en pays ennemi, ou pour
les ennemis, tait de bonne prise. Les reprsentations que Zno lui
adressa  ce sujet ne furent pas accueillies de manire  laisser
esprer la moindre rparation de ces insultes. L'amiral vnitien,
pour appuyer ses rclamations, ou pour protger les vaisseaux de
sa nation, rapprocha son escadre de l'escadre gnoise. Elles se
trouvrent le 6 octobre 1403 sur les ctes de la More dans deux
rades diffrentes de l'le de Sapienza, si fatale aux Vnitiens
cinquante ans auparavant.

Le lendemain elles s'aperurent; ds-lors la bataille tait
invitable, car les uns comme les autres redoutaient bien moins le
reproche de l'avoir engage que la honte de l'viter. La flotte
vnitienne suivait la flotte gnoise; celle-ci revira de bord et lui
pargna la moiti du chemin. Ici nous pouvons laisser le vainqueur
lui-mme nous raconter cette action: Srnissime prince, crivait
Zno au doge[71], j'ai  rendre compte  votre seigneurie ducale, que
le six de ce mois j'appris que la flotte du marchal de Boucicault
tait mouille  Sapienza. Je m'en approchai le soir, avec vos onze
galres et deux gros btiments qui m'avaient joint la veille. Celles
des Gnois avaient leurs feux allums, ne nous croyant pas si prs.
Au point du jour elles gagnrent le large; je les suivis, prenant
les devants avec mes meilleurs vaisseaux, mais d'assez loin, car je
laissais entre elles et moi un intervalle d'environ huit milles.
Ds que les Gnois m'aperurent ils revirrent de bord. Ma premire
pense fut que le marchal voulait me parler; mais quand je vis
que toute son escadre suivait ce mouvement, et qu'elle faisait des
efforts pour me joindre, je ne doutai plus de sa vritable intention;
je donnai le signal, et fis force de voiles et de rames pour
l'attaquer.

[Note 71: Cette lettre est rapporte par Marin Sanuto.]

Le combat s'engagea trs-vivement, et dura pendant quatre heures
avec une grande perte des deux cts; mais Dieu et la protection
de saint Marc nous donnrent la victoire. L'ennemi fut contraint
de prendre la fuite avec huit galres, en laissant trois en notre
pouvoir. Si tout notre monde et fait son devoir, aucune n'aurait
chapp. Si Dieu permet que je rentre  Venise, je prierai votre
seigneurie d'ordonner une information contre ceux dont la mauvaise
conduite a sauv les ennemis. Je n'ai rien  dire de la mienne.
Le marchal de Boucicault m'a attaqu avec sa galre sur laquelle
il y avait prs de trois cents hommes, dont une partie de soldats
franais. Pendant plus d'une heure j'ai eu  dfendre ma capitane
contre cette galre et deux autres. L'ennemi est venu  l'abordage,
nous avons eu  combattre corps  corps sur notre propre pont;
nous avons t assez heureux pour le repousser. Une seule de nos
galres, celle de Lonard Moncenigo, est venue  notre secours et
nous a dgags, en chargeant les ennemis avec beaucoup de vigueur.
La capitane gnoise tait dj hors de combat; elle s'est retire
pouvant  peine faire manoeuvrer vingt avirons. Si elle et t
poursuivie elle tombait entre nos mains; mais on n'a obi  aucun de
mes signaux, et je ne pouvais moi-mme entreprendre cette chasse,
n'ayant pas  mon bord trente hommes en tat de combattre. Si nous
n'avions eu affaire qu' des Gnois, la victoire aurait t bien
plus complte. J'ai cru que l'honneur de nos armes ne me permettait
pas d'viter cette bataille. Zno ngligeait de dire qu'il avait
lui-mme reu une nouvelle blessure dans le combat.

[Note en marge: XVIII. Paix.]

La victoire des Vnitiens tait atteste par les trois galres
prises avec leurs quipages et par la retraite des Gnois[72].
Cependant le marchal de Boucicault ne voulut jamais convenir de sa
dfaite. Il publia un dmenti de la relation simple et mesure de
Zno. Il envoya un cartel  l'amiral, au doge lui-mme[73], et de son
autorit prive dclara la guerre  la rpublique, sans s'inquiter
si Gnes tait en tat de la soutenir. Dans les premiers moments,
il y eut quelques vaisseaux du commerce vnitien enlevs par des
corsaires. Le gouvernement franais lui-mme parut vouloir appuyer
les violences de Boucicault. On mit en prison quelques marchands
vnitiens venus  la foire de Montpellier, et on leur confisqua pour
plus de trente mille ducats de marchandises[74]. Mais lorsqu'on vit
la rpublique prparer un armement formidable, on prvit tous les
dangers de cette rupture; des ngociateurs arrivrent  Venise pour
traiter de la paix, et les deux peuples se rconcilirent, en se
rendant tout ce qu'ils s'taient pris. L'indemnit des dommages faits
par les Gnois aux Vnitiens, dans le pillage de Berythe, fut rgle
 cent quatre-vingt mille ducats.

[Note 72: Les historiens gnois conviennent eux-mmes de la victoire
des Vnitiens; Verm ubi classes cohsere, Genuenses, (ii enim
numero inferiores erant, et plurimum morbo languebant), paulatim
cedere coeperunt, maxim vero illis oberant onerari triremes, 
quibus desuper omni telorum genere petebantur; cmque vim diutis
ferre non possent, tribus onerariis, totidemque rostratis amissis,
sese in fugam conjecerunt.

(BARTHOLOMOEUS _Facius de bello veneto liber_.)]

[Note 73: Il est dans les annales gnoises de Georges STELLA, _Rerum
italicarum scriptores_, tom. XVII, page 1203.]

[Note 74: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, M. Steno.]

La relation de Zno contenait un trait honorable pour les Franais
qui composaient la garnison des galres gnoises. Un de ces Franais,
prisonnier de guerre, s'avisa de dire qu'il esprait prendre sa
revanche, et tremper  son tour ses mains dans le sang vnitien. Par
un oubli du droit des gens et de leur propre dignit, les magistrats
de Venise firent pendre ce malheureux, et par un raffinement de
cruaut, on lui taillada la plante des pieds, afin qu'il laisst, sur
la place Saint-Marc, l'empreinte sanglante de ses pas.

[Note en marge: Dpart de Tamerlan pour l'Asie.]

Ces divisions si dplorables entre les deux peuples auraient favoris
les vues des Turcs et les Tartares, si Bajazet n'et t dans les
fers, et si d'autres projets n'eussent fait ddaigner  Tamerlan la
conqute d'une partie de l'Europe. Aprs avoir donn l'investiture
du royaume de Romanie au fils de Bajazet,  Soliman, qui en reut
le diplme  genoux; aprs avoir assujetti l'empereur Grec  un
tribut, ce conqurant, septuagnaire, partit des environs de Smyrne
pour aller faire la conqute de la Chine. On serait un peu honteux
de raconter des combats de trois ou quatre mille hommes, aprs les
grandes batailles des cinq cent mille Turcs de Bajazet contre les
huit cent mille Tartares de Timour, si l'on ne se rappelait que c'est
prcisment quand notre espce humaine se trouve runie en grands
troupeaux qu'elle devient plus mprisable. La nature nous a indiqu
cette vrit, en ne permettant  notre coeur de s'intresser vivement
qu'aux individus.

Une petite peuplade de Grecs existait sur la cte d'Albanie; les
brigandages des Turcs l'avaient force d'abandonner la ville
qu'elle occupait, appele Parga, et de se retirer sur un rocher qui
s'avance dans la mer Ionienne. Du haut de ce rocher les habitants
de la nouvelle Parga voyaient devant eux l'le de Corfou occupe
par les troupes de la rpublique. Ils ne pouvaient sortir de chez
eux sur le continent, sans y rencontrer les Turcs, sur mer sans
passer sous le canon des Vnitiens. Enhardis par les dsastres que
les Turcs venaient d'prouver, ou forcs de subir la loi de leurs
nouveaux voisins, ils se mirent, en 1401, sous la domination ou
sous la protection de la rpublique, qui, en 1447 leur accorda
quelques privilges. Ils taient exempts de tous impts, de toutes
charges, mme de la milice. Ils nommaient leurs magistrats et taient
gouverns par un noble de Corfou, sous l'autorit du provditeur
qui commandait dans cette le. On dit mme que lorsqu'ils taient
mcontents de leur gouverneur, ils le tenaient enferm jusqu' ce
qu'ils eussent obtenu justice.

Dans la suite cette petite colonie fut saccage par les Turcs. La
prise et l'incendie de Parga qui eurent lieu en 1500, dterminrent
le gouvernement de Venise  fortifier cette ville en 1571.

C'est cette peuplade de trois ou quatre mille mes qui, dans ces
derniers temps, a donn un si grand exemple au monde dont elle tait
ignore. Lorsqu'en 1819 les Anglais cdrent Parga au pacha de
Janina, tous les habitants sans exception, hommes, femmes, enfants,
vieillards, abandonnrent leur patrie plutt que de passer sous le
joug de ce barbare. Les Turcs, en y entrant, ne trouvrent qu'une
ville dserte, et les restes d'un immense bcher qui achevait de
consumer les ossements des morts que les Parganiotes avaient exhums
pour ne pas les laisser au pouvoir de ces nouveaux matres.

[Note en marge: XIX. Guerre contre le duc de Milan 1397.]

Pendant que Timour et Bajazet se disputaient l'Asie, le seigneur
de Milan mditait la ruine du seigneur de Mantoue, son parent; et
celui-ci, pour opposer  son cousin des forces gales, formait une
ligue avec les Florentins, le marquis de Ferrare, le prince de
Padoue, et les Vnitiens. L'abaissement des Visconti importait  la
rpublique depuis qu'elle avait acquis le Trvisan. L'arme milanaise
faisait le sige de Mantoue. Une flottille vnitienne, qui entra dans
le Mincio, sous le commandement de Jean Barbo, rompit l'estacade que
les assigeants avaient tablie, et facilita une attaque gnrale
dont le succs dlivra la place. Le combat de Governolo, qui eut
lieu le 29 aot 1397, amena des propositions de paix; elle fut
signe l'anne suivante. Le seigneur de Milan avait entrepris des
travaux considrables pour priver Padoue des eaux de la Brenta.
Plus de trente mille hommes avaient t occups pendant deux mois 
construire, prs de Bollano, des cluses de retenue. Les Vnitiens
exigrent que ces travaux fussent dmolis; mais ce fut le prince de
Padoue qui en remboursa les frais.

[Note en marge: Trait de justice du doge Antoine Renier.]

Le doge Antoine Renier mourut dans les derniers jours du quatorzime
sicle[75]. On cite de lui un trait qui prouve son respect pour la
justice. Son fils eut le malheur d'outrager la femme d'un patricien,
avec laquelle il avait eu prcdemment des liaisons intimes. Dans un
autre pays, une telle querelle n'aurait point t porte devant les
tribunaux; mais si le bon ordre qui rgnait  Venise ne permettait
pas  l'poux offens de se venger lui-mme, les lois lui assuraient
une juste satisfaction. Le fils du doge fut condamn  une amende
de cent ducats,  deux mois de prison, et  ne pas se montrer de
dix ans dans le quartier qu'habitait la dame offense. Il tomba
dangereusement malade en prison, et son pre l'y laissa mourir plutt
que de demander un adoucissement  la sentence. On dit mme[76]
qu'elle aurait t plus rigoureuse si son avis et t suivi.

[Note 75: Le 23 novembre 1400.]

[Note 76: _Histoire du gouvernement de Venise_, par AMELOT de la
Houssaye, 1re partie.]

[Note en marge: XX. Nouveaux rglements.]

On continua, sous ce rgne,  faire des rglements qui diminuaient
les prrogatives du prince. On dfendit de lui donner le titre de
monseigneur, sous peine d'amende. Il fut tabli qu'en parlant de
lui on se servirait de l'expression _messer le doge_. Il lui fut
interdit de possder aucun fief hors de l'tat, et de marier ses
enfants  des trangers sans la permission de ses six conseillers,
de la quarantie et du grand conseil, o il fallait encore qu'il
obtnt les deux tiers des voix. Les officiers attachs  sa personne
furent dclars inhabiles  occuper des emplois publics, tant qu'ils
resteraient  son service, et mme un an aprs l'avoir quitt.

On rapporte aussi  ce rgne quelques autres rglements qui donnent
une ide du systme de cette administration. Deux Juifs obtinrent
la permission de s'tablir  Venise, et d'y tenir une banque qui
prtait  intrt. En mme temps on dfendait  tous les trangers
d'acqurir aucunes rentes  Venise, sans une autorisation expresse.
Ils avaient mme besoin d'une permission pour y fixer leur domicile,
et ce domicile ne les rendait aptes  acqurir les droits de citadin
qu'aprs une rsidence de quinze ans. Ces rglements prouvent que
le gouvernement n'avait pas besoin de favoriser les trangers pour
augmenter la population de sa capitale.

En mme temps qu'on se montrait difficile pour accorder le droit de
citadinance, une sage politique admettait quelques trangers aux
privilges du patriciat. Des princes allis furent inscrits sur le
livre d'or, et cet honneur devint la rcompense de Jacques Dal Verme,
ce gnral qui, tour--tour, avait si utilement servi les Vnitiens
et les Milanais dans les guerres prcdentes.

[Note en marge: Michel Steno, doge. 1400.]

Michel Steno fut lu doge  la place d'Antoine Renier; c'tait un
vieillard de soixante-neuf ans.

[Note en marge: XXI. Situation du Milanais aprs la mort de Galas
Visconti. 1402.]

Galas Visconti, qui avait lev si haut la puissance de sa maison,
jusqu' inspirer  toute l'Italie de la jalousie et mme de
l'inquitude, mourut de la peste, le 3 septembre 1402, laissant deux
fils mineurs. Sa veuve vit fondre sur elle un orage form par de
longues inimitis.

Elle ne craignit pas de s'en attirer de nouvelles par des actes de
cruaut, qui annonaient une femme vindicative bien plus qu'une
rgente courageuse. Elle fit massacrer, dans son palais, trois
gentilshommes membres de son conseil. Quelque temps aprs on vit un
matin, sur la place publique, cinq cadavres vtus de noir, mais sans
tte. Cette exposition apprit au peuple de Milan qu'il y avait eu un
soupon conu, un jugement sans publicit, une excution nocturne,
peut-tre mme un supplice sans jugement pralable; et chacun aprs
avoir examin les cadavres, sans pouvoir les reconnatre, s'en
retournait humili de vivre sous un pareil gouvernement, et pesant
s'il y avait plus de dangers  l'attaquer qu' le supporter. Aussi
une insurrection clata-t-elle bientt dans Milan; la rgente fut
oblige d'aller chercher sa sret  Monza, sous la protection de
quelques troupes mercenaires; et un de ses fils, qu'on spara d'elle,
devint -la-fois un tage et un instrument dans la main des factieux.

Ce grand tat, fond par les talents et les crimes des Visconti, et
qui s'tendait depuis les lagunes de Venise jusques dans la Toscane,
se trouva tout--coup en proie  la discorde civile et  la guerre
trangre. Des seigneurs, nagure sujets paisibles de Galas, ne
voyant plus de sret que dans la rbellion, s'emparrent de quelques
villes; des voisins jaloux attaqurent les provinces.

Prive de Pavie, que les mcontents gouvernaient sous le nom du fils
qu'on lui avait enlev, la rgente voyait son autorit mconnue ou
renverse dans Alexandrie, Crme, Lodi, Bergame, Crmone, Cme et
Brescia.  Sienne ses enseignes avaient t arraches. Elle venait
d'tre oblige de rendre Bologne aux troupes du pape, et elle
apprenait que les Florentins et le seigneur de Padoue, ligus contre
elle, se donnaient rendez-vous sous les remparts de Milan.

[Note en marge: XXII. Guerre du seigneur de Padoue contre la veuve de
Galas Visconti. 1403.]

Dans ce danger elle eut recours aux armes de la faiblesse; elle
ngocia, et ce ne fut pas sans l'espoir de tromper. Du moment que
la puissance des Visconti cessait d'tre prpondrante, cette maison
n'avait plus droit  l'inimiti des Vnitiens. La duchesse Catherine
les pria d'tre les mdiateurs de la paix qu'elle demandait au
seigneur de Padoue. Celui-ci finit par y consentir  condition qu'on
lui cderait Feltre et Bellune, et la rpublique se rendit garante de
la remise de ces deux places. La cession n'eut point lieu  l'poque
convenue. La seigneurie ne se fit point un devoir d'augmenter la
puissance de Carrare. Celui-ci commena la guerre. Son gendre, le
marquis d'Este, vint se joindre  lui. Guillaume de la Scala, fils de
l'ancien seigneur de Vrone, dpouill de ses tats quelques annes
auparavant, crut cette circonstance favorable pour les recouvrer.
Il vint offrir son alliance  Carrare; ce n'tait pas un auxiliaire
qui et des troupes  fournir, mais il avait des prtentions 
faire valoir. La premire irruption de ces allis fut heureuse;
Vrone fut emporte moiti par la force, moiti par la trahison.
Guillaume de la Scala y fut couronn, mais quelques jours aprs il
mourut, et sa mort, qui n'avait d'autre rsultat que de transmettre
ses droits  ses fils, fournit aux ennemis du seigneur de Padoue
l'occasion de rpandre contre lui des soupons que les moeurs du
temps n'autorisaient que trop sans doute, mais que toute la conduite
du second Carrare dmentait. Ce prince, guerrier intrpide, n'tait
pas un homme sans gnrosit, et il mritait au moins qu'on le crt
incapable d'un crime inutile.

[Note en marge: XXIII. Les Vnitiens y interviennent, moyennant la
cession de Vicence, de Feltre et de Bellune. 1404.]

Des ambassadeurs de Milan vinrent implorer l'assistance des Vnitiens
contre cette ligue formidable, et pour mettre un prix  ce secours,
ils offrirent  la rpublique, Vicence avec Feltre et Bellune,
c'est--dire les mmes places dont elle avait garanti la cession au
seigneur de Padoue, quelques mois auparavant.

Il ne s'agissait plus que de savoir jusqu' quel point l'importance
de ces acquisitions pouvait balancer un manque de foi. On dit, pour
l'honneur des Vnitiens, que la dlibration, dans laquelle les
propositions de la rgente furent acceptes, ne passa que d'une
voix[77]. Encore accuse-t-on le doge d'en avoir cart quelques-uns
de ceux qui auraient pu s'y opposer. Pour cela, on fit une liste de
tous les membres du conseil qui avaient des intrts dans le Padouan,
et on les priva, sous ce prtexte, du droit de voter dans cette
affaire.

[Note 77: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_ Michel Steno.]

La duchesse de Milan ne mritait pas assez de confiance pour que
l'on s'en rapportt  elle de la remise des places qu'elle avait
promises.

Des dtachements prirent possession de Feltre et de Bellune, au nom
de la rpublique; mais Vicence tant alors assige par Carrare,
il tait plus difficile d'y faire entrer des troupes. Cependant
toutes les communications n'taient pas absolument interceptes;
on commena par faire insinuer aux habitants qu'ils pouvaient se
dlivrer des calamits d'un sige en se donnant  la rpublique, car
elle n'avait pas encore dclar la guerre au seigneur de Padoue.
Cette proposition, favorise par le gouverneur milanais, trouva
beaucoup d'approbateurs. Un dput vicentin parvint  sortir de
la place; il fut reu  Venise comme le mandataire de toute une
population assige qui demandait des matres, et qui se mettait sous
la protection d'une rpublique, le dernier asyle, disait-il, de la
libert. Cette vaine crmonie termine, quelques troupes parvinrent
 se jeter dans Vicence, sous la conduite de Jacques Suriano, et le
lendemain, 25 avril 1404, on y arbora l'tendard de Saint-Marc.

[Note en marge: XXIV. Ils font la guerre  Carrare et au marquis
d'Este. 1404.]

Sur-le-champ un trompette fut envoy au seigneur de Padoue, pour
lui signifier que la ville avait chang de matre, et qu'il et 
en lever le sige, les Vnitiens n'tant point en guerre avec lui.
Carrare ne se crut pas oblig de respecter cette notification, ni
mme le droit des gens; il fit couper le nez et les oreilles au
trompette[78], et dclara lui-mme la guerre  la rpublique.

[Note 78: Jean BEMBO, dans sa Chronique qui fait suite  celle de
Dandolo, attribue ce fait au fils de Carrare. Filius Francisci
Carrarii qui ibi in castris prfectus copiarum erat, ir accensus
tibicen interfici jussit, abscissis pris ei auribus et naribus,
dicendo, Efficiamus ex tibicine leonem sancti Marci.]

L'apparition d'une aussi formidable puissance que les Vnitiens,
sur le thtre de la guerre, intimida plusieurs des allis. Nicolas
d'Este, marquis de Ferrare, quoique gendre de Carrare, fut le premier
 se retirer; mais quelques mois aprs il reprit les armes en faveur
de son beau-pre. Le seigneur de Padoue, averti que les deux fils
de Guillaume de la Scala avaient entam une ngociation avec la
rpublique, punit  l'instant cette dfection, qu'il tait en droit
d'appeler une ingratitude, en faisant arrter les deux princes, et se
dclarant seigneur de Vrone.

Carrare, qui avait commenc la guerre avec avantage contre la
duchesse de Milan, ne craignait pas, comme on voit, d'irriter les
Vnitiens; cependant ils mettaient en campagne une arme de trente
mille mercenaires, parmi lesquels il y avait neuf mille hommes de
gendarmerie. Charles Malatesta en tait le capitaine gnral; Zno y
avait t envoy comme provditeur.

[Note en marge: Le marquis d'Este fait la paix.]

Second par ses deux fils, mais forc de lever le sige de Vicence,
le seigneur de Padoue se rduisit  la dfensive. Profitant de la
multitude de canaux qui environnent et coupent son pays, il s'y
enferma comme dans une enceinte fortifie. Les Vnitiens attaquaient
Vrone, dvastaient la Polsine de Rovigo, province du marquis
de Mantoue, occupaient avec leurs flottilles les embouchures de
la Brenta et du P, tandis que leur principale arme cherchait
 forcer l'enceinte dont Carrare leur disputait l'entre. Leurs
troupes, campes dans des marais, ne buvant que des eaux insalubres,
prouvrent par la maladie des pertes considrables et furent
repousses plusieurs fois. Zno proposa de tenter le passage des
marais. Il fallait sortir d'une, position o l'arme se consumait
sans pouvoir dployer ses forces. Il se chargea lui-mme de la
reconnaissance de ce terrain entrecoup de canaux et d'eaux
stagnantes. Enfin on lui indiqua un endroit rempli de joncs, sem de
quelques lots, et assez peu profond pour offrir un chemin jusqu'
Padoue. Zno employa une nuit du mois de septembre  parcourir ce
marais, o il avait de l'eau quelquefois jusqu'aux paules; convaincu
de la possibilit de l'entreprise, il fit tenter le passage. On
combla les bas-fonds avec des fascines, on construisit quelques
ponts, et les troupes s'avancrent par une route qui n'avait pas t
juge praticable. Carrare, ds qu'il en fut averti, accourut pour
les culbuter dans les marais qu'elles venaient de franchir; mais
il fut bless et oblig de se renfermer dans sa capitale. Tout le
territoire qui environne cette ville fut livr aux flammes et au
pillage. Comme les habitants de la campagne savaient tout ce qu'ils
avaient  craindre de l'indiscipline et de la rapacit du soldat, ils
se rfugirent dans la place, avec leurs rcoltes, leurs meubles,
leurs bestiaux et leurs enfants. Cette ville, dj populeuse, se vit
encombre par une multitude effraye, qui apportait plus d'embarras
que de secours, et assige par la grande arme vnitienne, dont
Malatesta, dangereusement malade, avait remis le commandement 
Paul Savelli, capitaine romain. Vrone, qu'un des fils de Carrare
dfendait, tait serre de prs; Commacchio, place du marquis de
Mantoue, venait d'tre prise, et l'tablissement de salines qui y
existait avait t dtruit. Ferrare, assige depuis quelque temps,
manquait de vivres. Le marquis d'Este, ne pouvant plus rsister aux
murmures des habitants, qui lui reprochaient de les sacrifier aux
intrts de son beau-pre, se vit forc de demander la paix aux
Vnitiens. Ils la lui accordrent sous trois conditions:

La premire, que ses salines resteraient dtruites;

La seconde, qu'il cderait  la rpublique la Polsine de Rovigo,
avec la facult cependant de la racheter, aprs la guerre, pour une
somme de quatre-vingt mille ducats;

La troisime, qu'il viendrait  Venise demander pardon au snat, et
jurer de ne fournir aucun secours au seigneur de Padoue. Ce trait
fut sign et excut au mois de fvrier 1405.

La situation de Carrare empirait de jour en jour. Cependant il avait
enrgiment ses paysans, et s'tait form une petite arme d'environ
douze mille hommes. Avec ce peu de forces, il avait fait tout ce
qu'on peut attendre d'un homme de guerre et du caractre le plus
inbranlable. Des sorties frquentes, des expditions lointaines,
des postes surpris, des convois intercepts, enfin l'enlvement du
commandant de Vicence, qui fut attir dans une embuscade et emmen
prisonnier  Padoue, signalrent le courage et l'activit de ce
prince.

[Note en marge: XXV. Prise de Vrone par les Vnitiens. 1405.]

Mais toutes les places des environs tombaient successivement. Vrone,
o Jacques de Carrare commandait, au milieu d'une population qui
n'tait nullement affectionne  son pre, fut oblige de se rendre
le 23 juin, et le prince,  qui la capitulation accordait, dit-on,
la facult de se retirer librement, fut arrt et envoy dans les
prisons de Venise. Cette capitulation ne donnait aux Vnitiens que
le droit d'occuper Vrone militairement. Ils voulurent y acqurir
un droit politique, et pour cela ils donnrent encore une fois le
vain spectacle de la seigneurie recevant  ses pieds les dputs
d'un peuple qui demandait librement  vivre sous les lois de la
rpublique. Cette crmonie fut aussi pompeuse qu'inutile. Les
dputs vronais firent un magnifique loge du gouvernement vnitien.
Le doge leur rpondit par ces paroles de l'criture; _Le peuple
qui marchait dans les tnbres a vu une grande lumire_; et chacun
feignit de croire que, depuis ce moment, les Vnitiens avaient acquis
sur Vrone un droit lgitime.

La Dalmatie, Corfou, Vicence, avaient t acquises avec les mmes
formes; et dans toutes ces runions prtendues volontaires, les seuls
Corfiotes avaient stipul quelques conditions pour leurs intrts les
plus chers.

[Note en marge: XXVI. Sige de Padoue. 1405.]

[Note en marge: Maladie contagieuse dans la place.]

La prise de Vrone, rendant disponibles les troupes qui l'avaient
assig, permit de renforcer l'arme qui tait devant Padoue. Cette
ville prouvait, dans l'intrieur de ses murs, une calamit plus
cruelle encore que toutes les horreurs de la guerre. Une maladie
contagieuse s'tait dclare au milieu de cette population rduite 
des privations pnibles, fatigue par un service militaire continuel,
et entasse ple-mle avec une multitude d'animaux. Cette maladie
emportait en deux ou trois jours ceux qui en taient atteints.
Bientt le nombre de ces malheureux ne permit plus de leur donner
des soins, ni mme de leur rendre les derniers devoirs avec quelque
dcence. Les prcautions qu'on fut oblig de prendre pour assurer
l'inhumation de tous les cadavres, et pour viter l'appareil des
crmonies funbres, ajoutaient encore  la terreur dont on tait
frapp. Pendant la nuit, des tombereaux, surmonts d'une petite croix
et d'une lanterne, parcouraient les rues en silence, pour recueillir
les morts de porte en porte, et allaient les jeter confusment dans
de grandes fosses qui se remplissaient en un jour. Les historiens
les plus modrs dans leur estimation, portent  vingt-huit mille
le nombre des victimes[79]; d'autres l'lvent jusqu' quarante
mille[80]. Quand on considre que le sige de Padoue ne dura que
depuis le 23 juin jusqu'au 19 novembre, l'imagination est effraye du
nombre des malades qui devaient succomber chaque jour, pendant que la
contagion fut  son plus haut priode.

[Note 79: Jacques DELAYTE, _Annales d'_ESTE.]

[Note 80: Andr BIGLIA, dans son _Histoire de Milan_, liv. 1er, et
Andr GATTARO dans son _Histoire de Padoue_. Celui-ci tait tmoin
oculaire de cette calamit; il y perdit son pre.]

[Note en marge: Ngociation rompue]

Les dfenseurs de cette place taient rduits  quatre ou cinq mille
hommes. On ne pouvait plus faire du pain, parce que les assigeants
avaient dtourn les eaux de la Brenta. Il est facile de concevoir
quelle force de caractre il fallait  Carrare pour contenir une
population au dsespoir, et obtenir de nouveaux efforts d'une
garnison si malheureuse; aussi ne put-il empcher les murmures
d'clater. Il se rsigna  entrer en ngociation pour la reddition de
la place. On a crit que ses propositions n'taient qu'insidieuses;
il faut cependant reconnatre qu'elles taient acceptables et au
moins trs-dsintresses. Il demandait, pour prix de l'abandon de
sa souverainet, que l'on garantt  Padoue ses anciens privilges,
que les donations faites par lui fussent maintenues, qu'on rendt
la libert  son fils, retenu injustement par les Vnitiens aprs la
reddition de Vrone, et qu'on lui payt  lui-mme une indemnit de
cent cinquante mille florins. Mais il s'tait rendu trop redoutable
pour que la politique de ses ennemis lui accordt mme des conditions
si modres. Les plnipotentiaires de la seigneurie les rejetrent
avec hauteur.

[Note en marge: Sortie des assigs.]

Ils en furent punis quelques jours aprs. Dans la nuit du 19 aot,
une partie de la garnison sortit, sous la conduite de l'autre fils
du prince de Padoue, arriva jusqu'aux sentinelles avances des
assigeants, massacra la grande garde, pntra jusqu'au camp, mit
le feu aux tentes, fit main basse sur tout ce qui se prsenta dans
ce premier moment de confusion, enleva l'tendard de Saint-Marc, et
opra sa retraite en bon ordre, lorsque le gnral Savelli s'avana 
la tte de ses troupes qu'il avait rallies au milieu des flammes.

Dans cette action, qui couvrit de gloire le jeune Carrare, Savelli
reut une blessure dont il mourut peu de temps aprs[81]. Ce succs
ne relevait pas beaucoup les esprances des assigs; cependant
la rpublique fit offrir  Carrare la libert de son second fils,
une somme de soixante mille florins et la permission d'emmener,
en sortant de la place, quelques voitures couvertes. Ainsi on ne
marchandait plus que sur l'indemnit. Carrare reut, malheureusement
pour lui, en mme temps que ces propositions, un avis qui lui
annonait de prochains secours de la part des Florentins. Cet espoir
l'empcha de renoncer  sa souverainet; la ngociation fut rompue,
et les assigeants, le voyant dtermin  se dfendre, prirent la
rsolution de ne pas lui laisser le temps d'tre secouru.

[Note 81: Le 3 octobre.]

[Note en marge: Assaut donn  la place.]

Leur arme, qui tait de vingt-cinq  trente mille hommes, et dont
Galas de Mantoue venait de prendre le commandement, donna, le 2
novembre, deux heures avant le jour, un assaut gnral, qui dura
jusqu' la nuit, mais qui fut vaillamment repouss. Quinze jours
aprs, ils parvinrent  sduire le commandant d'une des portes. Elle
leur fut livre; une partie de l'arme pntra dans la premire
enceinte. Carrare, qui veillait toutes les nuits, accourut pour leur
arracher le fruit de cette trahison. Il rsista long-temps, avec
peu de monde, faiblement second dans ce moment de surprise. Enfin,
oblig de cder, il se retira dans la seconde enceinte de la ville.
Il y en avait une troisime, et au-del de celle-ci, un chteau,
dernire retraite des dfenseurs de la place.

Les exemples ne sont pas assez communs d'un prince dfendant lui-mme
sa capitale, au milieu des horreurs de la discorde, de la peste et de
la famine, persistant  en disputer une moiti, quand la trahison l'a
priv de l'autre, pour que la constance de Franois Carrare ne mrite
pas ici notre admiration. Trouvant que les moindres retranchements
sont toujours assez bons pour un homme de coeur, il appelait 
grands cris ses soldats sur la seconde muraille; mais l'heure du
dcouragement tait arrive pour tous, except pour lui. Si le
privilge des hommes d'un grand caractre est d'entraner les autres,
c'est un malheur trop souvent attach  leur condition de rester
isols dans les grands revers. L'un comme l'autre est l'effet de leur
supriorit.

Les habitants, sans espoir de sauver leur ville, n'avaient plus
que la pense d'chapper au pillage. Le soin de conserver ses
biens conseille plus de faiblesses que le dsir de sauver sa vie.
On ne s'occupait plus que de se rendre pour obtenir du vainqueur
quelques mnagements; on clatait en reproches contre le prince;
on lui imputait les malheurs publics; on voulait le mettre dans
l'impuissance de les prolonger. Son fils mme le suppliait de ne pas
aggraver cette terrible situation par une rsistance inutile.

[Note en marge: XXVII. Carrare demande une suspension d'armes et un
sauf-conduit.]

[Note en marge: Il se rend au camp des Vnitiens.]

Carrare, abandonn de tous, demanda un armistice, une entrevue et un
sauf-conduit. Il dclara aux provditeurs qu'il tait prt  livrer
Padoue, pourvu qu'il pt le faire avec honneur. Ceux-ci exigrent
qu'il comment par remettre la place, lui proposant d'aller ensuite
 Venise discuter ses indemnits. Le pige tait grossier; cependant
le prince n'tait gure plus en sret dans sa citadelle qu'au
milieu du camp vnitien. Se confiant au noble caractre de Galas
de Mantoue, il le somma de lui donner sa parole d'honneur qu'on
n'abuserait point de la ngociation pour retenir sa capitale. Sur
cette assurance, il se laissa conduire ou entraner avec son fils 
Mestre, o l'on disait que les ngociateurs, chargs des pouvoirs de
la seigneurie, devraient se rendre.

[Note en marge: Les Vnitiens profitent de son absence pour se faire
ouvrir les portes de Padoue.]

Ces plnipotentiaires du prince et des dputs de la ville partirent
en mme temps pour Venise. La seigneurie refusa de recevoir les
premiers, cajola les seconds, et en renvoya deux  Padoue, qui y
entrrent en criant, _Vive saint Marc, Mort aux Carrares_. Il ne se
runit  ces cris qu'un petit nombre de proltaires[82]; mais le
rsultat de cette espce de sdition, qu'on appela le voeu du peuple,
fut qu'on ouvrit les portes aux troupes vnitiennes, le 19 novembre.

[Note 82: Con circa 20 cittadini. _Histoire de Padoue_, par Andr
GATTARO. _Rerum italicarum scriptores_, tom. XVII p. 936.]

[Note en marge: XXVIII. On l'arrte, et on le conduit  Venise.]

 cette nouvelle, Carrare demanda hautement  rentrer dans sa
citadelle. Il n'tait plus temps. Galas de Mantoue n'y pouvait
plus rien. Confus d'avoir engag sa parole, il tait trop intress
 ce que la rpublique ne lui ft pas partager la honte d'une
trahison, pour ne pas esprer qu'elle se montrerait gnreuse. Les
commissaires de la seigneurie, venus  Mestre, pour confrer avec
le prince, avaient annonc qu'ils taient autoriss  lui accorder
la libert de se retirer o il voudrait,  lui laisser la facult
d'emporter ses effets prcieux,  lui allouer mme une indemnit.
Mais lorsqu'on apprit que les habitants de Padoue s'taient dclars,
ces commissaires feignirent d'en tre tonns et en conclurent que,
puisque la place s'tait rendue sans stipuler les intrts du prince,
il n'y avait plus lieu  les discuter, et qu'il ne pouvait plus tre
considr que comme prisonnier de guerre. On le conduisit  Venise
ainsi que son fils. Galas, qui les accompagna, y fut reu avec de
grands honneurs, on le fit noble vnitien; mais il tmoigna librement
son indignation de la perfidie avec laquelle cette affaire avait
t conduite. On ne sait si sa mort, qui survint bientt aprs, fut
l'effet de son chagrin ou de son indiscrtion.

Venise devenait matresse de Padoue, de cette ville antique d'o
elle tirait son origine. Il fut stipul, dans l'acte de prise
de possession, que la ville conserverait son universit et ses
manufactures de laine, et que le sel serait fourni  ses habitants,
par les salines de la rpublique, au mme prix qu' ceux de Vicence
et de Vrone.

Lorsque les dputs[83] vinrent mettre aux pieds du doge les clefs et
le drapeau de leur ville; Allez, leur dit-il, vos pchs vous sont
remis.

[Note 83: L'orateur de cette dputation tait l'un des hommes les
plus savants de Padoue et de l'Europe, Franois Zabarella, dont les
Vnitiens rcompensrent la prompte soumission en lui donnant une
riche abbaye. (Jacobi-Philippi TOMASINI, illustrium virorum elogia.)

Le pape Innocent VII, le nomma  l'vch de Padoue: c'tait un poste
dangereux pour un Padouan nouveau sujet de la rpublique. Zarabella
le refusa de peur de choquer les Vnitiens, et dans la suite fut
nomm cardinal.]

Ces paroles semblaient annoncer l'oubli de toute injure. Elles furent
cruellement dmenties.

Franois Carrare et son fils, en arrivant  Venise, furent dposs
dans un couvent de l'le de Saint-Georges,  l'extrmit de la ville.
Apparemment qu'on voulut viter de la leur faire traverser en plein
jour. Ils avaient fait une guerre trop vive aux Vnitiens pour ne pas
mriter les vocifrations de la populace. Le lendemain ils furent
amens en prsence de la seigneurie.  genoux devant le doge, ils
implorrent la clmence de la rpublique. C'tait alors l'usage de
mler toujours des paroles de l'criture sainte aux discours publics.
J'ai pch, seigneurs, s'criait Franois Carrare, ayez piti de
nous.

Le doge leur fit signe de se relever, puis de prendre place  ses
cts, et s'adressant au pre, rpondit -peu-prs en ces termes[84]:
Vous avez constamment manifest, envers la rpublique, ingratitude
et inimiti. Fidle en cela aux exemples domestiques, vous avez
surpass les crimes de vos aeux, et lev un fils qui parat dispos
 galer les vtres. Qu'esprez-vous? De nouveaux bienfaits? ils
ne vous changeraient pas. La permission de vous justifier? il n'y
a pour vous ni excuses, ni pardon. Parjure envers la rpublique,
vous lui avez suscit des ennemis, comme votre pre, qui implorait
notre secours contre les Esclavons, et dans le mme temps les
excitait contre nous. Sa perfidie nous cota Trvise, et il dcela
sa connivence avec le duc d'Autriche en achetant notre province de
lui. Et quel argent y employa-t-il? celui que nous venions de lui
donner pour des bls qu'il nous avait vendus. Aprs cette offense,
aprs la guerre de Gnes qu'il nous avait suscite, et dont nous ne
sortmes que par un miracle, nous voulmes bien encore lui pardonner.
Qu'est-il besoin de vous le rappeler  vous qui vntes ici implorer
notre clmence?

[Note 84: _Histoire de Milan_, par Andr BIGLIA, liv. 1er.]

Le duc de Milan vous a enlev Padoue; nous vous avons aid 
y rentrer. Indulgence, secours, honneurs, bienfaits, nous vous
avons tout prodigu; vous avez tout oubli; rien n'a pu changer
la perversit de votre naturel. Aujourd'hui nous ne pouvons que
remercier Dieu de ce qu'il a voulu mettre un terme  vos perfidies,
et votre sort entre nos mains.

[Note en marge: XXIX. Rflexions sur la conduite des Vnitiens dans
cette circonstance.]

Carrare garda le silence; on le conduisit avec son fils an dans
la mme prison o le plus jeune tait depuis quelques mois. Il
est facile de voir ce que Carrare aurait pu rpondre  toutes ces
imputations. Sa maison rgnait dans Padoue depuis prs d'un sicle;
l'origine de cette puissance n'tait ni plus ni moins pure que celle
des autres. Le premier des Carrare avait profit de la popularit de
sa famille pour chasser deux chefs qui opprimaient sa patrie, alors
rpublique dmocratique. Il en tais devenu prince[85], et ce titre
lui avait t confr par une de ces dlibrations qui consacreraient
le droit le plus lgitime, si on pouvait raisonnablement les
croire libres, spontanes et prises avec maturit. Quelle que ft
l'origine de cette puissance, elle avait t reconnue par tous les
gouvernements voisins et notamment par celui de Venise. Elle s'tait
maintenue, agrandie par tous les moyens qui sont dans la politique
et dans les passions humaines. Il y avait eu dans cette famille,
des usurpations, des crimes de toute espce; mais ce n'taient pas
les plus odieux de ces princes qui avaient manqu d'allis. Plus
d'une fois la rpublique avait favoris leurs injustices. Elle avait
deux fois replac cette maison sur le trne, et c'tait l le seul
droit qu'elle et rellement sur elle. Les Carrare lui devaient en
effet toute la reconnaissance dont on est redevable  un voisin qui
trouve son intrt  nous protger. Ils avaient t inscrits parmi
les nobles de Venise, mais ce n'tait pas tre devenus ses sujets.
Plusieurs fois ils avaient pris les armes contre elle, mais ils
n'avaient pas toujours t les agresseurs.

[Note 85: En 1318.]

Quant  Vicence, cette ville leur avait appartenu  plus juste titre
qu'aux Vnitiens; car elle avait t sujette de Padoue pendant prs
de cinquante ans, vers la fin du douzime sicle.

Pour Trvise, il en tait de mme; le pre de Franois Carrare
l'avait achete du duc d'Autriche, et le duc d'Autriche avait pu la
vendre, puisque les Vnitiens la lui avaient cde par un trait.
Ils prtendaient donc interdire  l'un la disposition de ce qu'ils
lui avaient cd, et aux autres le droit de l'acqurir. C'tait
une trange prtention, mais elle ne l'tait pas davantage que le
reproche fait  Carrare d'avoir employ  cette acquisition l'argent
des Vnitiens, et quel argent? celui qu'ils lui avaient donn pour
prix du bl qu'il leur avait fourni.

Mais tous ces torts enfin, quand on aurait pu les qualifier ainsi,
taient ceux du pre de Franois Carrare, de ses anctres. Pour lui,
avant d'tre appel  rgner, il s'tait vu dpouill de ses tats
par la rpublique. Il les avait reconquis, non pas,  la vrit, sans
l'aveu, mais sans le secours des Vnitiens. Cet aveu, il le devait
moins  leur amiti qu' leur haine contre la maison de Visconti.

Carrare avait dclar la guerre au duc de Milan; il en avait le
droit. Les Vnitiens s'taient faits les allis de son ennemi;
par consquent, il s'tait vu dans la ncessit de les combattre.
tait-ce l manquer  la reconnaissance? Enfin quel droit avait-on
sur lui? On l'avait appel dans le camp vnitien pour ngocier, il y
tait venu avec un sauf-conduit; il avait reu la parole du gnral
de la rpublique, et, parce, qu'on avait profit de son absence pour
faire rvolter sa capitale, on le dclarait prisonnier de guerre.

Et quand il aurait pu tre justement dclar tel, tait-il
justiciable de la rpublique? devait-il s'attendre au traitement
qu'on lui prparait? Ses torts enfin, quels qu'ils pussent tre,
le soumettaient-ils au jugement d'un tribunal vnitien? et ces
torts, dans tous les cas, taient-ils ceux de ses deux fils? Tous
deux avaient combattu pour la cause de leur pre; tous deux taient
retenus au mpris du droit des gens[86].

[Note 86: L'abb Laugier s'est efforc de justifier le meurtre des
Carrare. C'est bien pis encore quand on lit les historiens vnitiens:
on est tonn, humili des arguments que la bassesse trouve pour
justifier la tyrannie.

On raconta que Franois Carrare nourrissait des dogues pour faire
mettre en pices et dvorer ceux qu'il hassait. On montra jusqu'
ces derniers temps, dans une des salles du palais de Saint-Marc, deux
normes scorpions que ce prince employait, disait-on, contre ses
ennemis. C'tait prendre bien du soin pour excuser l'animosit de la
rpublique; mais on ne justifie pas un assassinat.]

[Note en marge: XXX. Carrare et ses deux fils sont jugs.]

Mais le plus vindicatif de tous les gouvernements ne s'arrtait pas 
examiner de telles questions. On commena par nommer une commission
pour instruire le procs des trois prisonniers. Les commissaires
furent Louis Morosini, Charles Zno, dont on voit avec regret le
nom figurer dans cette affaire, Louis Loredan, Robert Querini, et
Jean Barbo[87]. On tait partag entre trois avis; les uns voulaient
relguer les princes  Candie; d'autres proposaient de les retenir
dans une prison perptuelle. Il y avait un troisime parti plus
prompt, plus sr, ce fut celui qu'appuya vivement Jacques Dal Verme,
dans le grand conseil, en disant que laisser vivre les Carrare,
c'tait s'exposer  l'inconstance du peuple de Padoue, et  voir
ces princes, redoutables par leurs talents et par leur courage,
reconqurir leurs tats une troisime fois.

[Note 87: Cette famille de Barbo avait vou une ancienne inimiti
aux Carrare, dont elle avait cependant prouv la gnrosit. En
1381, des ambassadeurs que la rpublique envoyait au duc d'Autriche,
tombrent entre les mains de Franois Carrare: E tutti furono
condotti prigioni a Padova al signore che volentieri vide gli
ambasciatori, e massime il Barbo, (Pantalon), perch gli era stato
il pi fiero nemico che egli avesse avuto in Venezia. Nondimeno gli
fece honor grande, allogiandolo col compagno in Corte, se ben sotto
buona guardia. Anziche pi volte volle essere a raggionamento con
lui, e dimostrargli quello che egli poteva fare a sua vendetta; ma
che non voleva in tal modo vendicarsi. E lo represe con modeste
parole, che nell'avvenire, non volesse sparlar de' fatti de' signori,
come aveva gi fatto di lui; e finalmente gli disse, che egli si
contentava di donargli la vita e la libert insieme; e cos lo
liber, e f l'officio suo frustratorio e vano, perch quando esso
Barbo f ritornato a Venezia, gli f pi fiero nemico che mai, e
massime nel trattato della pace.

(_Cronaca della guerra di Chiozza da_ Daniello CHINAZZO.)

Mais il faut ajouter que ce mme Carrare avait voulu faire assassiner
ce Pantalon Barbo quelques annes auparavant.]

Pour faire cesser toutes ces discussions, le conseil des dix voqua
l'affaire. Ds ce moment, la procdure, s'il y en eut une, ne laissa
plus aucune trace.

[Note en marge: Et trangls dans la prison. 1406.]

Le 16 janvier, un moine fut introduit dans le cachot spar o tait
le seigneur de Padoue, et vint l'exhorter  se prparer  la mort.
Les uns disent[88] que le prisonnier se jeta sur le moine, pour le
dpouiller de ses habits et s'chapper  la faveur de ce dguisement;
d'autres racontent qu'il se confessa et reut l'eucharistie. Quand le
prtre se fut retir, quatre des juges entrrent et firent un signe
aux bourreaux qui les suivaient. Carrare se dfendit quelque temps,
arm d'une escabelle, mais accabl par le nombre, il fut renvers et
trangl. Le lendemain ses deux fils prouvrent le mme sort, et on
prit le soin, fort inutile, de rpandre dans Venise que les trois
princes taient morts d'une maladie subite[89].

[Note 88: _Chronique de Trvise_ d'Andr REDUSI de Quere.]

[Note 89: E f detto esser morto di Catarro. (Marin SANUTO, _Vite de'
duchi_, M. Steno.)]

Carrare avait deux autres fils que leur mre avait conduits 
Florence, long-temps avant la reddition de Padoue. Le gouvernement
vnitien n'eut pas honte de promettre trois mille ducats d'or pour
qui les tuerait l'un ou l'autre. Une rcompense plus forte tait
offerte  qui les livrerait vivants; on mettait un prix au plaisir
d'assouvir soi-mme sa vengeance.

Les hritiers de la maison de la Scala, que Carrare avait dpouille
de Vrone, crurent que le moment tait favorable pour rclamer les
anciennes possessions de leur famille; mais le gouvernement vnitien,
qui s'en tait empar, mit leur tte  prix pour toute rponse. On
voit que la rpublique avait devin cette maxime proclame depuis
par Machiavel[90], qui recommande d'exterminer toujours la race des
princes qu'on a dtrns.

[Note 90: Le prince, ch 3.]

Cette atroce procdure, contre les Carrare, donna lieu  une autre
qui, sans tre aussi cruelle, n'en tait pas moins rvoltante.

[Note en marge: XXXI. Procs intent  Charles Zno. 1406.]

On avait trouv, dans les papiers du seigneur de Padoue, la trace
d'un paiement de quatre cents ducats d'or, fait par ce prince, 
Charles Zno. Le caractre de Zno, qui tait certainement alors
le plus grand homme de sa nation, devait repousser tout soupon de
corruption. La somme dont il s'agissait ne pouvait, dans aucun temps,
avoir t de quelque importance pour un patricien alli aux plus
illustres familles et occupant depuis vingt-cinq ans les premires
charges de l'tat. Mais un gouvernement ombrageux met au nombre
de ses maximes de rabaisser soigneusement l'orgueil ou la gloire
de ceux qui se sont levs par d'clatants services. On avait dj
fait connatre  Zno qu'il n'tait pas assez mdiocre pour tre
doge. On voulut attaquer sa considration personnelle et avertir ses
admirateurs du danger qu'il y aurait  se dclarer ses partisans.

Une loi dfendait  tout Vnitien de recevoir d'aucun prince tranger
ni gratification, ni pension, ni salaire. Les avogadors produisant la
preuve que Zno avait reu quatre cents ducats du prince de Padoue,
le dnoncrent au conseil des Dix. Interrog sur le fait, Zno
dclara que pendant la mission que la seigneurie lui avait donne
dans le Milanais, pour y commander les troupes de Galas Visconti,
il avait eu occasion de voir Franois Carrare, alors prisonnier et
dans un tat voisin du dnuement; qu'il lui avait prt quatre cents
ducats, et que la note trouve dans les papiers du prince ne pouvait
tre relative qu'au remboursement de cette somme.

[Note en marge: Son jugement.]

Cette explication du fait tait naturelle; le soupon ne l'tait pas;
mais un tribunal qui compte pour des preuves les aveux arrachs par
la torture, ne peut pas admettre les dclarations d'un accus qui se
disculpe. Une autre maxime particulire  ce tribunal tait que, dans
le doute, le plus sr est de juger  la rigueur. En consquence le
hros couvert de blessures, qui avait port si haut la gloire du nom
vnition, fut dclar coupable, dpouill de toutes ses charges, et
condamn  deux ans de prison[91]. Il en avait alors soixante-douze.
Cet odieux jugement ajouta  la gloire de Zno, qui, sans couter les
murmures qui s'levaient en sa faveur, subit noblement sa sentence
et montra qu'il n'tait pas moins grand citoyen que grand capitaine,
sous le plus ingrat des gouvernements.

[Note 91: Qu magis animis quam legibus tulisse sententiam
viderentur. (_Vie de Charles Zno_, par Jacques ZNO, liv. 9.)]

[Note en marge: XXXII. Dpenses de cette guerre.]

Telle fut l'issue de cette guerre dans laquelle la maison de Visconti
ne recouvra pas mme sa tranquillit, et qui procura aux Vnitiens
ses allis, l'acquisition de Bellune, de Feltre, de Vicence, de
Vrone, de Padoue et de Rovigo, c'est--dire -peu-prs tout le pays
renferm entre la Piave, les montagnes, le lac de Garde, le P et les
lagunes.

Seulement Rovigo pouvait tre rachete par le marquis de Ferrare,
pour quatre-vingt mille ducats. Ces conqutes si importantes
n'avaient cot que de l'argent. Pas une goutte de sang vnitien
n'avait t verse; car,  l'exception de la flottille, les armes
n'taient composes que de mercenaires trangers; mais il avait fallu
leur prodiguer les trsors. En 1404, le gouvernement fut oblig
de crer de nouvelles rentes, c'est--dire de faire un emprunt
pour soudoyer ces troupes. L'anne suivante, immdiatement aprs
l'occupation de Vrone, on en ouvrit un nouveau dont le prompt
succs prouva combien on comptait sur la dure de ces prosprits.
Ces expdients ne suffirent pas, on imagina une opration sur
les monnaies de Padoue qu'on soumit  une refonte; mais les
renseignements nous manquent pour expliquer en quoi consistait cette
opration. On en fit une bien autrement importante sur les grains:
le gouvernement s'en rserva le monopole et le droit d'en fixer le
prix. Enfin toutes les valuations portent la dpense de ces deux
campagnes  deux millions de ducats d'or[92]. On fit cependant, vers
cette poque, quelques dpenses publiques assez considrables. Les
places de Rialte et de St.-Marc furent paves de grandes pierres. La
tour de l'horloge, qui est devant l'glise St.-Marc, et qui avait t
consume pendant une illumination de rjouissance, fut rebtie. La
faade du palais ducal, du ct du midi, fut acheve.

[Note 92: NAVAGIER _Storia veneziana._]

Cette acquisition d'un territoire considrable, dans le continent de
l'Italie, accroissait sans doute les ressources et la puissance de
la rpublique; mais d'une autre part elle changeait la nature de ses
rapports avec ses voisins, ncessitait un autre emploi de ses forces
et devait par consquent dtourner une partie des capitaux et des
bras que rclamaient la marine et les colonies.




LIVRE XII.

     Acquisition de Zara et de quelques autres places en Dalmatie, de
     Lpante et de Patras. -- Trait avec les Turcs. -- Acquisition
     de quelques villes sur le P. -- Guerre avec le roi de Hongrie.
     -- Trve, 1406-1413. -- La seigneurie refuse la ville d'Ancne.
     -- Rupture momentane avec les Turcs. -- Acquisition de
     Corinthe. -- Mort de Charles Zno. -- Guerre contre le roi de
     Hongrie et le patriarche d'Aquile. -- Conqute du Frioul. --
     Acquisition de Cattaro. -- Situation de la rpublique aprs ces
     conqutes, 1413-1420.


[Note en marge: I. Les Vnitiens transportent  la Terre-Sainte le
fils du roi de Portugal.]

Pendant que la rpublique portait son ambition sur le continent,
elle dut  une circonstance fortuite de nouveaux avantages pour son
commerce maritime. Un fils de Jean 1er, roi de Portugal, s'tant
oblig par un voeu  faire un plerinage  la Terre-Sainte, vint
demander le passage aux Vnitiens. Il tait porteur de lettres par
lesquelles le roi, son pre, priait la seigneurie de l'accueillir
favorablement, et, en reconnaissance, offrait aux ngociants de
Venise toutes sortes de franchises dans ses ports pendant cent
ans[93]; c'tait beaucoup pour un si faible service.

[Note 93: Marin SANUTO _Vite de' duchi_, M. Steno.]

Comme dj les vaisseaux vnitiens avaient appris  longer la cte
occidentale de l'Europe et frquentaient la mer du Nord, ce n'tait
pas pour eux un mdiocre avantage de trouver un accueil et des
privilges dans des ports situs  moiti chemin. La seigneurie
s'empressa de recevoir l'auguste plerin sur une escadre qui partait
pour Berythe. Bizarre jeu de l'impntrable fortune! les Vnitiens
accordaient passage sur leurs galres, pour la traverse de la
Mditerrane,  un prince dont la nation devait quelques annes aprs
frayer une nouvelle route aux navigateurs dans des mers inconnues, et
par cette dcouverte, faire descendre les Vnitiens du premier rang
qu'ils occupaient depuis si long-temps entre les peuples commerants
de l'univers.

[Note en marge: II. Premier pape vnitien, Grgoire XII. 1406.]

Vers le mme temps un vnement peu considrable en lui-mme rpandit
dans Venise cette joie populaire  qui les gouvernements permettent
quelquefois de se manifester sans la partager. Un cardinal vnitien,
Ange Corrario, fut lev au pontificat. Une singularit assez
remarquable, c'est que la mre de ce cardinal Beriola Condolmier fut
soeur, mre et grand'-mre de trois papes, savoir mre de celui-ci,
Grgoire XII, lu en 1406, soeur de Gabriel Condolmier, lu en 1431,
qui prit le nom d'Eugne IV, et aeule de Paul II, Pierre Barbo,
lu en 1464 C'tait la premire fois que la nation recevait cette
espce d'illustration, mais la chaire de S.-Pierre n'tait alors
qu'un trne assez mal affermi que deux comptiteurs se disputaient.
Depuis trente ans, l'glise donnait au monde chrtien le scandale
de deux papes rivaux, se dclarant rciproquement illgitimes,
intrus, schismatiques, usurpateurs, s'anathmatisant l'un l'autre
tour--tour, jetant dans les consciences l'incertitude et l'effroi,
et offrant aux souverains le choix d'un pape selon leurs intrts
temporels. On en vit jusqu' trois en mme temps[94]; plusieurs
furent dposs. On vit les cardinaux donner un comptiteur au pape
qu'ils venaient d'lire. L'Italie fut ensanglante par leurs
rivalits; on se battit dans l'enceinte mme des conciles et les
pres les moins belliqueux se sauvrent par les fentres[95].

[Note 94:

  URBAIN VI.                                       CLMENT VII.

  9 avril 1378.                                    21 septembre 1378.

  BARTHLEMI PRIGNANO                              ROBERT DE GENVE.

  Les cardinaux qui l'avaient                      lu par quinze des
  lu se dclarrent                               seize cardinaux qui
  contre lui, en le traitant                       avaient nomm Urbain VI
  d'apostat et d'antechrist.                       cinq mois auparavant.

  C'est celui qui fit mettre                                  |
  six cardinaux  la torture                                  |
  dans sa chambre.                                            |
                                                              |
          |                                                   |
          |                                                   |
  BONIFACE IX.                                                |
                                                              |
  2 novembre 1389.                                            |
                                                              |
  PIERRE TOMACELLI.                                BENOT XIII

  Ce fut lui qui tablit                           28 septembre 1394.
  les annates.
          |                                        PIERRE DE LUNE.
          |
          |                                        Il excommunie quiconque
          |                                        sera d'une opinion
  INNOCENT VII.                                    contraire  la sienne.

  17 octobre 1404.                                 Dpos par le concile
                                                   de Pise, et ensuite
  COSMAT MELIORATI.                                par celui de Constance,
                                                   qui le dclare fauteur
  Chass momentanment                             du schisme, paen,
  de Rome par                                      publicain, parjure,
  un soulvement.                                  hrtique, et rejet
          |                                        de Dieu.
  GRGOIRE XII.

  30 novembre 1406.        ALEXANDRE V.                       |
                                                              |
  ANGE CORRARIO.           26 juin 1409.                      |
                                                              |
  Dpos par le concile    PIERRE PHILARGI.                   |
  de Pise: finit par                                          |
  abdiquer.                Il avait t mendiant;             |
          |                d'ailleurs fort savant             |
          |                homme.                             |
          |                          |                        |
          |                          |                        |
          |                JEAN XXIII.                        |
          |                                                   |
          |                17 mai 1410.                       |
          |                                                   |
          |                BALTHAZAR COSSA.                   |
          |                                                   |
          |                Il avait t corsaire.             |
          |                C'est de ce pape que               |
  MARTIN V.                l'on raconte qu'il                 |
                           s'tait nomm lui-mme     CLMENT VIII.
  11 novembre 1417         _ego sum papa_. Dpos
                           par le concile de          Juin 1424.
  OTHON COLONNE.           Constance; meurt
                           en 1419, sans tre         GILLES MUGNOS.
  Met fin au schisme,      remplac.
  et reste en possession                              lu par deux
  du saint-sige.                                     cardinaux.
                                                      Abdique en 1429.]

[Note 95: Nel concilio di Costanza segu un certo rumore tr
l'arcivescovo di Milano e l'arcivescovo di Pisa, e dalle parole ne
vennero alle mani, volendosi strangolare l'un l'altro, perch non
aveano armi. Onde molti si gittarono gi per le finestre del concilio.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, Th. Mocenigo.)]

Le gouvernement vnitien toujours peu dispos  favoriser l'ambition
des ecclsiastiques, ne se dpartit point en faveur d'Ange Corrario
de son systme d'indiffrence sur la rivalit des papes. Trois ans
aprs, Grgoire XII, dpos par une sentence du concile de Pise, fut
remplac par un cardinal, n sujet de la rpublique, Pierre Philargi
qui tait de Candie. L'ancien pape voulut passer de Rimini  Udine,
o il avait convoqu les vques de son obdience; la seigneurie
dfendit  tout le clerg vnitien de se rendre  cette convocation,
refusa de recevoir le pape  Venise, se dclara pour son comptiteur,
et donna mme des ordres pour faire arrter Grgoire  son retour. Un
dguisement peu digne du chef de l'glise sauva ce pape. Mais, en se
rangeant sous l'obdience d'Alexandre V, la rpublique ne se montra
pas plus dispose  s'engager dans la querelle de ce nouveau pontife.
Il sollicitait des secours pcuniaires et la permission de rsider 
Venise. On lui refusa l'un et l'autre. Et, lorsqu'en 1415, le concile
de Constance, voulant mettre fin  ces discordes, fit demander 
la rpublique si elle reconnatrait le pape qu'il se proposait de
choisir; les Vnitiens rpondirent qu'ils feraient comme la majeure
partie de la chrtient[96].

[Note 96: Cronica di Venezia et come lo f edificata et in che tempo
et da chi.

(_Manuscrit de la bibliothque de Saint-Marc_.)]

[Note en marge: III. Diverses acquisitions. De Lpante. 1407.]

[Note en marge: De Patras. 1408.]

Des intrts plus directs appelaient ailleurs l'attention du
gouvernement. La ville de Lpante, situe dans l'ancienne Phocide,
vis--vis la presqu'le du Ploponnse, appartenait au prince
de More: ce prince, ne pouvant la dfendre contre les Turcs,
accepta une modique pension de cinq cents ducats que lui offrit la
rpublique, et permit  ses sujets de chercher leur sret sous le
pavillon de S.-Marc. L'anne suivante, en 1408, la ville de Patras
fut acquise -peu-prs de la mme manire. La rpublique se la fit
cder par l'archevque[97].

[Note 97: Les historiens ne sont pas d'accord sur l'poque de
l'acquisition de Patras. SANUTO (_Vite de' duchi_, F. Foscari) la
rapporte  l'an 1423, et dit:  da sapere che la citt di Patras f
lasciata alla signoria per Stefano Arseni Zaccharia, arcivescovo di
detta citt, il quale avea il temporale, e lo spirituale di Patras.]

[Note en marge: Rvolte en Albanie.]

Une petite rvolte avait clat, en 1405, en Albanie. Les peuples
de la principaut de Scutari, que la rpublique avait achete des
derniers feudataires, avaient tmoign qu'ils regrettaient leurs
anciens matres. Il fallut y envoyer des troupes, faire le sige
de quelques chteaux, et notamment de celui o s'taient rfugis
l'hritier et la veuve du dernier seigneur. La princesse et son fils
se soumirent  aller rsider  Venise, et leur dpart rtablit la
tranquillit dans la colonie. Elle fut trouble trois ans aprs par
un parent du jeune prince, qui entreprit d'en chasser les Vnitiens,
battit leur petite arme, et les obligea de renoncer  une partie de
cette province. Ils conservrent seulement Scutari, Dulcigno, et les
salines qui sont sur cette cte.

Cette seconde rvolte des Albanais avait t appuye par les troupes
de Sigismond, roi de Hongrie, qui disputait alors sa couronne 
Ladislas, alli des Vnitiens. Ladislas, roi de Naples, tait appel
au trne de Hongrie par une partie des seigneurs, mcontents d'obir
 Sigismond, qui tait tranger et dont les droits n'taient fonds
que sur son mariage avec leur dernire reine; encore en tait-il
devenu veuf.

[Note en marge: Ladislas, roi de Hongrie, vend Zara aux Vnitiens.
1409.]

Ladislas, en partant de Naples, pour aller prendre possession de
la nouvelle couronne qui lui tait offerte, fit un trait avec
les Vnitiens, et,  l'exemple de tous les princes, qui, dans une
position semblable, n'hsitent pas  proposer le partage des tats
dont ils ne sont pas encore en possession, il leur promit la ville de
Zara.

[Note en marge: Ils prennent Sebenigo de vive force. 1412.]

Malheureusement pour lui, ses conqutes se bornrent  cette place;
il fut oblig de repasser en Italie, et tout le fruit qu'il retira
de cette expdition se rduisit  vendre  la rpublique, pour
cent mille florins[98], la ville de Zara et tous ses droits sur la
Dalmatie. La seigneurie prvoyait bien que cette acquisition la
mettrait en tat de guerre avec le comptiteur de Ladislas; mais elle
n'hsita point  prendre possession de son ancienne colonie. Une
forte garnison y fut envoye. Des ouvrages considrables furent faits
autour de Zara pour s'en assurer la conservation, et un fort fut
lev pour rpondre de la fidlit des habitants. Elle avait besoin
de garantie, car leur ville avait chapp huit fois  la seigneurie.
Acquise, en 998, par le doge Pierre Urseolo, elle se rvolta en
1040, pour se donner au roi de Croatie. En 1115, elle se mit sous la
protection du roi de Hongrie. En 1170, elle se dclara indpendante
et lut pour prince son archevque. En 1186, ce fut encore le roi de
Hongrie qui appuya les nouveaux efforts des Zaretins pour secouer
le joug de la rpublique. Les annes 1242, 1310, 1345 et 1357 furent
encore marques par de nouvelles expulsions des Vnitiens, qui,
aprs tre rentrs tant de fois dans cette possession par la force
des armes, acquirent enfin cette colonie par un march, comme s'ils
n'en eussent jamais fait la conqute. Cette acquisition importante
eut lieu en 1409, et en 1414, des provditeurs furent envoys dans
cette province, avec la mission de prendre des tages dans les
principales familles et de les faire partir pour Venise[99]. Bientt
aprs, les gnraux vnitiens employs sur cette cte s'emparrent
successivement des les d'Arbo, de Pago, de Cherno et d'Ossero.  la
faveur du voisinage ils semrent la division dans Sebenigo, pour s'en
emparer par un coup-de-main, mais la tentative choua. Les partisans
que les Vnitiens s'taient mnags dans la place en furent chasss
et il fallut en entreprendre le sige, qui fut long, car la ville ne
se rendit que par famine au bout de deux ans.

[Note 98: Jo. LUCII de regno Dalmati, lib. 5, ch. 5.]

[Note 99: Chronaca di Venezia corne lo f edificata, et in che tempo
et da chi fino all'anno 1446.

(_Manusc. de la biblioth. de St-Marc_, f 48.)]

[Note en marge: La rpublique paie un tribut aux Turcs.]

Ainsi, depuis quelques annes, les Vnitiens multipliaient leurs
tablissements sur la presqu'le de l'ancienne Grce; mais les Turcs
commenaient  l'envahir de leur ct. La seigneurie, ne se sentant
pas en tat de rsister  de si dangereux voisins, prit le parti de
ngocier avec l'empereur Soliman, et ne fit pas difficult d'acheter,
par un tribut annuel de seize cents ducats, la promesse qu'il voulut
bien faire que ses armes laisseraient en paix les pays soumis  la
rpublique.

[Note en marge: IV. Le marquis de Mantoue met son fils sous la
tutelle des Vnitiens.]

On voit combien les affaires des Vnitiens s'taient amliores
du ct du Levant. Sur le continent de l'Italie, leurs nouvelles
conqutes avaient d leur procurer beaucoup de considration et
d'influence. Ils en eurent une preuve par le testament du marquis de
Mantoue, Franois de Gonzague, qui, laissant un fils g de douze
ans, pria la rpublique de vouloir bien se charger de la tutelle du
jeune prince et du gouvernement de ses tats, pendant la minorit. La
rpublique rpondit dignement  cette honorable marque de confiance.
Franois Foscari, dlgu par elle pour aller administrer le
Mantouan, y sut mriter la reconnaissance du prince et du peuple.

[Note en marge: Le seigneur de Ravenne demande un patricien pour
l'assister dans le gouvernement.]

Cet exemple fut suivi par le seigneur de Ravenne, Obizzo de Polenta,
prince trop modeste ou trop indolent, qui, bien qu'il ft en ge
de rgner par lui-mme, demanda  la seigneurie un patricien pour
l'assister dans les soins du gouvernement. Jean Cocco, qui fut charg
de cette mission, ne s'en acquitta pas avec moins de succs que
Franois Foscari de la sienne.

S'il tait beau pour le gouvernement de Venise de recevoir de
pareilles demandes, qui taient un hommage rendu  sa sagesse, il
tait plus glorieux encore de les justifier.

[Note en marge: Acquisition de Guastalla, Brescello, et
Casal-Maggiore.]

La Lombardie tait trouble  cette poque par les divisions de
plusieurs princes et notamment par l'ambition du seigneur de
Plaisance, Otto da Terzi, qui possdait dj Parme et Reggio et qui
voulait enlever Modne au marquis de Ferrare. Celui-ci parvint 
former une ligue contre ce voisin turbulent. La petite arme de cette
coalition, dans laquelle les Vnitiens taient entrs et avaient
fourni sept cents lances, fut compltement battue; mais le marquis
rpara les torts de la fortune par un crime. Il attira son ennemi
dans un pige et le fit assassiner. On se partagea le corps de ce
prince comme un trophe[100], et Venise ne rpugna point  recevoir
les fruits de cette trahison. Elle s'empara de Parme et de Reggio.
Cette promptitude  se saisir de la part qu'elle croyait lui tre
due, la brouilla avec son alli, qui fit avancer ses troupes pour
disputer la possession de Parme. Ils n'en vinrent cependant pas
aux mains; le marquis cda  la rpublique Guastalla, Brescello et
Casal-Maggiore sur le P. Ces places convenaient beaucoup mieux aux
Vnitiens, qui,  ce prix, rendirent les deux autres.

[Note 100: S'ebbe nuova essere il signor Ottobuono terzo, stato morto
il suo corpo f portato a Modena, il signor Vito di Camerino ne
voleva un quarto e l'ebbe, e gli altri tre quarti furono messi alle
porte di Modena e di Cremona, e le budelle furono buttade a' cani
un'orecchia ebbe messer Tommaso da Isabia, l'altra ebbe il signor di
Cortona. La testa f messa sopra una lancia nella cuba della chiesa
di Ferrara del duomo. Altri mangiarono della sua carne. Tamen di tal
morte ho veduto altramente. (Marin SANUTO, _ibid._)]

[Note en marge: V. Dsastres, complots  Padoue et  Vrone.]

[Note en marge: Pillage de Tana par les Tartares.]

L'anne 1410 fut marque par plusieurs vnements sinistres. Des
conspirations clatrent  Padoue et  Vrone, pour y tablir
l'autorit des maisons de Carrare et de la Scala. Les coupables
expirent cette tentative dans des supplices affreux. Les Tartares
firent une irruption dans la ville de Tana, o se tenait une foire au
mois d'aot, et gorgrent tous les Vnitiens qui s'y trouvaient,
au nombre de plus de six cents, aprs avoir pill leurs richesses,
values  plus de deux cent mille ducats[101].

[Note 101: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, Th. Moncenigo.]

[Note en marge: Ouragan  Venise.]

Le mme jour que cette irruption ruinait le commerce vnitien au fond
de la mer Noire, un ouragan, tel qu'on n'en avait point vu de mmoire
d'homme, semblait menacer Venise mme d'une destruction totale. Les
vaisseaux arrachs de leurs ancres taient briss contre le rivage,
ou jets dans la haute mer; tous les arbres dracins; les difices
renverss; la mer furieuse semblait vouloir anantir Venise. Le
dommage fut incalculable.

[Note en marge: Murmures contre les patriciens.]

Environ un an aprs, un complot fut form, ou plutt un murmure fut
profr contre les patriciens. Deux citadins, l'un nomm Franois
Baudouin, l'autre Barthlemi Anselme, causant un jour avec l'abandon
de l'amiti, se communiqurent les sentiments d'indignation que leur
faisait prouver l'insolence de la noblesse. Le premier osa dire
qu'il n'tait pas impossible de la rprimer, que si les citoyens
riches voulaient assembler leurs cratures, ils se dferaient des
patriciens les plus odieux, et du conseil des Dix. Cette confidence
effraya tellement l'interlocuteur, qu'il courut dnoncer son
ami, qui fut pendu le lendemain, et le dnonciateur fut aggrg
au patriciat. Telle est l'origine de la noblesse de la maison
Anselmi[102].

[Note 102: Voici comment cette affaire est raconte dans un manuscrit
de la bib. de St.-Marc, intitul: _Cronaca di Venezia et come lo f
edificata et in che tempo et da chi fino all'anno_ 1446, in-f, page
42. Mars 1412, Francesco Baldo pense cruellement, contre l'honneur
de la seigneurie; Barthlemi Anselmi vient la nuit, dguis, le
dnoncer au doge. Baldo est conduit  la chambre des tourments, et
sans aucun pralable, appliqu sur le chevalet o il avoue son crime.
Le conseil des Dix prononce  l'instant, et  l'instant Baldo est
pendu  la colonne rouge du palais neuf. Barthlemi et tous les siens
sont admis au grand conseil, pour apprendre  tous que telles choses
doivent se rvler.]

[Note en marge: VI. Guerre contre le roi de Hongrie. 1411.]

Les Vnitiens, en portant en Dalmatie leur pavillon et leur esprit
d'envahissement, avaient fait, selon Ladislas, une acquisition
lgitime; mais aux yeux de Sigismond, ce ne pouvait tre qu'une
usurpation. Sigismond n'tait pas seulement l'heureux comptiteur
de Ladislas, il venait d'tre appel au trne imprial, et ceint
d'une double couronne, il s'avanait  main arme pour descendre des
montagnes du Frioul, et entrer sur le territoire vnitien. L'vque
d'Aquile, dont les tats allaient tre traverss et ensanglants,
s'enfuit  Venise. La seigneurie prit toutes les mesures indiques
par les localits pour dfendre les passages par lesquels on pouvait
pntrer dans son territoire. Un retranchement de vingt-deux mille
de dveloppement, fut trac sur la frontire. Douze mille hommes
de milices furent rassembls pour la dfense de ces lignes. Chaque
ville fournit un contingent de lances et de chevaux, et on en forma
une petite arme mobile, dont le commandement fut donn  Thadeo Dal
Verme, qui conduisit assez mal les affaires, pour qu'on ft oblig de
le remplacer par Charles Malatesta, ds la premire campagne[103].

[Note 103: Il amena 2000 lances: la rpublique lui payait par mois
1000 ducats pour lui et 13 par lance.

(_Cronaca di Venezia et corne lo f edificata, et in che tempo et da
chi, fino all' anno_ 1446, man. de la biblioth. de St-Marc, f 41.)

Je trouve cependant dans le mme manuscrit, f 44, que l'anne
suivante, en 1412, les Vnitiens ne payaient plus les lances que 4
ducats par mois.]

Ces prparatifs de guerre ncessitrent de nouvelles mesures de
finance, pour subvenir  une dpense qu'on valuait  soixante mille
ducats par mois. Le gouvernement provoqua des dons patriotiques; on
soumit  des taxes les officiers de justice et beaucoup d'employs
de l'administration. On abusa du monopole du bl. On augmenta les
droits sur le sel, on en tablit un de vingt sols par aune sur les
draps et sur les toiles. On multiplia les emprunts; Padoue prta sept
mille ducats, Vicence huit mille, Vrone dix mille. Le conseil confia
la conduite de toutes les affaires militaires  une commission qui,
par-tout ailleurs qu' Venise, aurait t juge trop nombreuse pour
pouvoir faire esprer de la diligence et de la discrtion, car elle
tait compose de cent vingt-neuf patriciens.

Les affaires des Vnitiens allrent fort mal pendant la premire
campagne. Le gnral des Hongrois tait un Florentin nomm Pippo.
Il passa le Tagliamento, franchit tous les dfils du Frioul, se
prsenta, le 22 avril 1411, devant les lignes, et les emporta presque
sans combattre, par la lchet et l'inexprience des milices, qui
se dbandrent  l'aspect de l'ennemi. Ds que cette irruption fut
opre, Bellune chassa le podestat vnitien, et ouvrit ses portes aux
Hongrois. Serravalle, Feltre, Motta, ne firent aucune rsistance.
Sacile, Cordagnano, Val di Marino, Castelnuovo, furent emports ou
se rendirent. Il n'y eut que Castelfranco, Conegliano, Azolo, Noale
et Oderzo, dont la dfense fut honorable. L'ennemi se rpandit dans
toute la province de Trvise, il pouvait attaquer la capitale. Il
fallut pour l'arrter avoir recours  d'autres armes. Heureusement
Pippo n'tait point inaccessible  la corruption. Vaincu par les
prsents des Vnitiens, il se hta de prendre des quartiers d'hiver,
et repassa mme les montagnes sous prtexte d'y tre plus en sret.

La seigneurie employa cet intervalle de repos  renforcer ses troupes
et ses places,  punir svrement les officiers lches ou infidles,
 qui on imputait les pertes de la campagne prcdente, et sur-tout
 nouer des ngociations pour la paix. Le roi ne la refusait pas
absolument, il consentait mme  ce que Zara restt  la rpublique;
mais il exigeait qu'on lui rendt Sebenigo et les autres places,
qu'on rpart le dommage qui y avait t fait, que six cent mille
ducats lui fussent pays en indemnit des frais de la guerre, que la
seigneurie lui envoyt tous les ans un cheval blanc ou un faucon, 
titre d'hommage pour la possession de Zara, et qu'elle lui accordt
un libre passage sur son territoire pour aller  Rome.

Les Vnitiens avaient bien pu se soumettre  payer un tribut aux
Turcs, mais ils ne voulaient pas se reconnatre vassaux du roi de
Hongrie. Ils pouvaient encore moins consentir  lui donner passage
pour venir en Italie, o il aurait fini par dominer.

Au commencement de la campagne de 1412, ils tchrent de porter la
guerre dans le Frioul. Udine fut prise et reprise. On se disputa
plusieurs chteaux. Dans une premire bataille, les troupes
vnitiennes eurent un plein succs. Le gnral ennemi fut tu avec
quinze cents des siens; mais Sigismond s'avanait en personne, menant
 sa suite les hritiers des maisons de Carrare et de la Scala, ce
qui annonait videmment le projet de dpouiller la rpublique de
la souverainet de Padoue et de Vrone. Il fallut se replier sur
Bellune, ensuite dans le Trvisan, laisser mme les ennemis s'avancer
sur le territoire de Padoue et le voir mettre le sige devant Vicence.

On avait eu la prcaution d'enlever toutes les subsistances qui se
trouvaient dans la campagne ou dans les places ouvertes. Les Hongrois
prouvrent de grandes privations. Le sige de Vicence trana en
longueur. Il leur cota plus de trois mille hommes. Cette arme, sans
avoir t battue, se trouva rduite de moiti. Elle fit un mouvement
de retraite; aussitt les troupes vnitiennes et les paysans se
mirent  sa poursuite pour la harceler, et lui firent prouver une
perte considrable lorsqu'elle voulut repasser la Piave.

[Note en marge: VII. Trve. 1413.]

Les Hongrois passrent l'hiver occupant le pays de Feltre, le
Frioul, et menaant les places de l'Istrie, pour attirer de ce ct
les forces de la rpublique. Enfin le 18 avril 1413, une trve de
cinq ans vint mettre fin  ces hostilits.

Cette guerre dfensive avait cot deux millions de ducats, et
occasionn la dvastation de plusieurs provinces. Il en rsultait,
pour les Vnitiens, une dette considrable dont l'extinction fut
le premier soin du gouvernement. Son discrdit tait tel que les
crances sur les fonds publics se vendaient  38 pour cent de leur
valeur nominale[104]; on affecta  leur paiement tout le produit des
sels que les lagunes fournissaient pour la consommation de Vicence et
de Padoue, et un droit de 3 pour cent qui fut ajout  la taxe dont
toutes les marchandises taient greves. Cinq commissaires furent
nomms pour diriger l'emploi de ce fonds d'amortissement.

[Note 104: _Historia veneta_, di Paolo MOROSINI, lib. 18. Voyez aussi
Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, M. Steno.]

Cependant au milieu de cette guerre malheureuse les intrts du
commerce ne furent pas ngligs. La guerre contre les Hongrois fit
rechercher l'amiti du duc d'Autriche; les Vnitiens obtinrent de
lui, moyennant une somme considrable, qu'il ouvrirait un libre
passage par le dfil de Trente aux marchandises qu'ils envoyaient en
Allemagne[105].

[Note 105: Cronaca di Venezia et come lo f edificata, et in che
tempo et da chi fino all'anno 1446.

(_Manuscrit de la biblioth. de St.-Marc, foglio 41._)

Ce trait est du 2 fvrier 1411.]

[Note en marge: Peste  Venise.]

Il n'y avait pas deux mois que la guerre avait cess lorsque la peste
se dclara encore dans Venise, et dura jusqu'au mois d'octobre;
elle y fit prir cette fois trente mille personnes[106]. Le retour
si frquent de ce flau accuse l'insuffisance des lois sanitaires,
si ncessaires  un peuple qui tait en communication continuelle
avec tout l'Orient; mais cette mme calamit donna lieu quelque
temps aprs  une fort belle loi, qui dfendit  tout snateur de
s'loigner de la capitale quand la peste y rgnerait[107].

[Note 106: Marin Sanuto dit 32000 et 800  Chiozza.]

[Note 107: _Historia di Venezia_, di Paolo MOROSINI, lib. 22.]

[Note en marge: Thomas Moncenigo, doge. 1414.]

Cette mme anne Venise perdit le doge Michel Steno, qui fut remplac
par Thomas Moncenigo, alors en ambassade auprs de l'empereur
Sigismond. La mission de Thomas Moncenigo avait pour objet de mettre
un terme aux dsordres que produisait en Italie la querelle des
papes, du roi de Naples et de Sigismond. Cet ambassadeur avait
aussi t charg de proposer  l'empereur de donner  la rpublique
l'investiture des principauts de Padoue, de Vicence et de Vrone, ce
qui prouve que la seigneurie ne se croyait pas un droit incontestable
sur ces tats. Cette proposition, qui pouvait flatter la vanit de
l'empereur, tait en opposition avec sa politique. Il demanda que ces
trois provinces fussent rendues  leurs anciens matres devenus ses
protgs. Il persistait aussi  exiger que les Vnitiens, en gardant
Zara, lui en fissent hommage. Il fallut se prparer  une nouvelle
guerre.

Quelques rglements qui furent faits sous le rgne de Steno, ou
pendant l'interrgne, mritent d'tre rapports.

[Note en marge: VIII. Rglements intrieurs.]

On se souvient que la conjuration de Bomont Thiepolo avait
occasionn l'expulsion de beaucoup de patriciens qui y avaient pris
part, notamment de plusieurs personnes de la maison Querini. Il avait
t rgl depuis que, tant que la race de ces exils ne serait pas
teinte, aucun des membres de leur famille, bien qu'tranger  la
conspiration, ne serait ligible au conseil des Dix. On vrifia au
commencement du XVe sicle qu'il ne restait plus aucun descendant des
condamns; en consquence le droit d'ligibilit  ce conseil fut
rendu  leurs parents.

Un autre dcret rgla que les avogadors ne pourraient plus faire
arrter un conseiller de la seigneurie,  moins que l'accusation ne
portt sur un fait extraordinaire, et que, mme dans ce cas, ils
seraient obligs d'en rfrer  deux chefs du tribunal des quarante.

On ajouta  ces dispositions que le doge ne pourrait appeler personne
en justice, que ses armoiries ne seraient places ni sur les
drapeaux, ni sur aucun navire, ni sur aucun difice, except dans
l'intrieur du palais ducal; que les avogadors pourraient le traduire
en jugement; que dans les conseils il ne pourrait jamais s'opposer 
leurs conclusions; qu'enfin personne ne serait autoris  tirer des
archives de la rpublique aucune pice secrte.

[Note en marge: IX. Les Vnitiens refusent la possession de la ville
d'Ancne.]

Les gouvernements aristocratiques ne sont pas les moins susceptibles
des sductions de la prosprit. Venise, depuis une vingtaine
d'annes, reculait tous les ans les bornes de ses domaines. Sans
rivaux sur les mers, o les Gnois ne pouvaient plus soutenir la
concurrence, elle avait recouvr ou acquis d'importantes colonies,
et possdait plusieurs belles provinces sur le continent de
l'Italie; mais il fallait supporter les inconvnients insparables
de sa nouvelle condition. Victorieuse des petits princes, dont le
voisinage l'avait si long-temps importune, conqurante de leurs
tats, elle se trouvait en contact avec des puissances bien autrement
redoutables, et il ne lui tait plus permis de se dispenser de
prendre part  leurs diffrends. Devenue vulnrable sur plus de
points, elle avait plus de mnagements  garder. Une des acquisitions
les plus dsirables pour elle, tait srement celle du port d'Ancne.
Dj matresse de Corfou, de Zara et des Lagunes, si elle y et
joint Ancne, elle se serait trouve en possession de tous les bons
ports existants sur les deux rivages de l'Adriatique. Elle put faire
cette acquisition et la faire gratuitement. Les Anconitains, sujets
de l'glise, taient assigs et vivement presss par le seigneur
de Pezzaro. Ils crurent trouver leur salut dans la protection de
la rpublique, arborrent l'tendard de Saint-Marc, et envoyrent
des dputs  Venise pour offrir de se donner  la seigneurie. Rien
n'tait plus sduisant qu'une pareille proposition. Le gouvernement
vnitien avait montr plus d'une fois qu'il tait toujours dispos 
croire sincres les voeux des peuples qui se donnaient  lui; mais
dans cette circonstance il rsista  la tentation, et ne voulut point
avoir  compter de plus parmi ses ennemis le pape, et le prince qui
voulait conqurir cette ville.

Au lieu d'accepter le titre de matres, les Vnitiens s'offrirent
pour mdiateurs et devinrent les arbitres dsintresss de ce
diffrend. Cette conduite, qui n'tait que circonspecte, eut tous les
honneurs de la modration.

[Note en marge: X. Guerre contre les Turcs. 1416.]

Les soins qu'ils taient obligs de donner aux affaires de l'Italie
dtournaient leur attention et leurs forces des tablissements qu'ils
avaient en Orient. Pendant ce temps-l, le soudan de Babylone ruinait
les comptoirs de la rpublique  Damas; les Turcs mettaient  feu et
 sang tout le plat pays de l'le de Ngrepont; Mahomet, leur nouvel
empereur, armait une puissante flotte qui menaait Candie, et, sans
les divisions qui survinrent dans la famille ottomane, il n'est pas
probable qu'on et pu dtourner le danger par la ngociation. La paix
qu'on eut le bonheur de conclure avec Mahomet, en 1415, fut rompue
presque aussitt, par l'imprudence du duc d'Andros, qui ne cessait
point de faire la course sur les Turcs. Ceux-ci ne distingurent
point la rpublique de son vassal, et se mirent  poursuivre tous
les btiments appartenant aux Vnitiens.

La seigneurie envoya, pour protger son pavillon, une escadre de
quinze galres dans les mers de Constantinople, sous les ordres de
Pierre Loredan. La guerre n'avait t dclare de part ni d'autre,
la flotte vnitienne portait des plnipotentiaires, chargs de
donner des explications et de prvenir une rupture; mais lorsque les
Turcs virent dfiler le long de leurs ctes le cortge formidable
qui accompagnait ces ambassadeurs, ils firent feu sur l'escadre, qui
rpondit par des voles de toute son artillerie. La flotte turque
appareilla pour venir attaquer les Vnitiens, et le 29 mai 1416, les
deux armes se livrrent un combat sanglant  la vue de Gallipoli.

[Note en marge: Bataille de Gallipoli.]

Malgr l'infriorit du nombre, les Vnitiens remportrent une
victoire complte. Leur amiral, Pierre Loredan, y reut plusieurs
blessures. Celui des Turcs y perdit la vie[108]; cinq galres et
plusieurs autres btiments demeurrent au pouvoir du vainqueur, qui
fit passer au fil de l'pe tous les Gnois, Catalans, Siciliens ou
Provenaux, qui se trouvrent parmi les prisonniers; ils taient au
nombre de 2600. Il y avait aussi quelques Candiotes qui avaient pris
du service dans les quipages turcs. Ils furent cartels, et leurs
membres suspendus  la poupe des galres.

[Note 108: Le _rapport_ de Pierre LOREDAN, dans lequel il raconte
cette bataille, a t conserve par Marin SANUTO. (_Vite de' duchi_,
Th. Moncenigo.)]

[Note en marge: Paix.]

Un mois et demi se passa en pour-parlers, avant que les
plnipotentiaires, qui taient sur la capitane de Loredan, pussent
dbarquer. Enfin ils furent admis. Tous les griefs qu'on avait  se
reprocher mutuellement furent considrs comme des mal-entendus.
On se rendit les prisonniers, les choses furent rtablies sur le
mme pied qu'auparavant. Il fut stipul que le gouvernement turc ne
prendrait point fait et cause pour les corsaires de sa nation et que
les Vnitiens pourraient les traiter en ennemis.

[Note en marge: XI. Acquisitions dans la More, Corinthe en 1422.]

Cette paix avec la Porte eut de trs-bons effets pour la rpublique.
Sa considration dans l'Orient et ses richesses s'en accrurent. Les
petits souverains qui redoutaient les Turcs, brigurent son amiti.
Le prince de More sollicita sa protection et la paya de quelques
chteaux situs sur cette cte[109]. Cinq ans aprs, c'est--dire en
1422, les terreurs de ce prince augmentant dans la mme proportion
que la puissance ottomane, il cda encore aux Vnitiens la ville de
Corinthe, qui est la clef de la presqu'le de la More.

[Note 109: Castel di ferro, Zunchio di Belvedere, Cataligo,
Bussiello, Serravalle, Luerni, Calopitani, Guffo, Latorre,
Mantievere, Zerbi, Zancana.]

Des vnements bien autrement importants se passaient en Italie.

La guerre contre Sigismond, roi de Hongrie et empereur, avait t
suspendue par une trve de cinq ans, signe le 18 avril 1413. Elle
devait par consquent expirer  pareil jour, de l'an 1418.

[Note en marge: XII. Mort de Charles Zno. 1418.]

Cette poque fut celle de la mort de l'un des plus grands hommes
dont la nation vnitienne puisse s'honorer. Aprs avoir subi une
prison de deux ans, Charles Zno, presque octognaire, dpouill
de ses honneurs, mais non pas de sa gloire, voulut ajouter 
toutes les aventures qui avaient illustr sa vie, un plerinage 
la Terre-Sainte. Dans ce voyage, son ardeur guerrire eut encore
une occasion de se rveiller. Son vaisseau aborda en Chypre, le
roi Pierre de Lusignan tait alors en guerre avec les Gnois, qui
avaient fait une descente dans son le et qui l'assigeaient dans
sa capitale. Il rclama les conseils de ce vieux guerrier; mais
lorsqu'il s'agissait de combattre, Zno ne se bornait pas  des
conseils. Il se mit  la tte de quelques troupes que le roi lui
confia y disputa le terrain aux Gnois pendant toute une campagne,
rendit vaines toutes leurs entreprises et les fora  signer la paix
et  se rembarquer. Aprs ce dernier exploit il revint  Venise,
o tous les malheurs de la vieillesse l'attendaient. Des maladies
cruelles, la goutte, la pierre, la ccit, et la perte encore plus
cruelle de sa femme et de son fils, lui firent dsirer la mort
qu'il avait si long-temps brave. Il mourut le 8 mai 1418,  l'ge
de quatre-vingt-quatre ans. Le gouvernement, qui avait pris soin
d'humilier ce gnral au milieu de ses prosprits, jugea qu'il
tait aussi de sa politique de rendre  ses restes des honneurs
funbres. Le corps de Zno, couvert de quarante blessures, fut port
 la spulture par les marins, qui voulurent rendre cet hommage 
leur ancien amiral: le doge, le snat en corps, l'accompagnrent,
et Lonard Justiniani pronona en grec et en latin[110] l'oraison
funbre d'un hros,  qui la patrie ingrate devait tant de victoires,
son salut et de si nobles exemples.

[Note 110: _Historia veneta_ Petri JUSTINIANI, lib. 6.]

[Note en marge: XIII. Guerre contre le roi de Hongrie, et le
patriarche d'Aquile. 1418.]

[Note en marge: La rpublique mnage le duc de Milan.]

La rpublique touchait au moment de voir recommencer les hostilits,
avec deux ennemis redoutables. L'un tait Sigismond; l'autre
n'tait pas un ennemi dclar, mais sa circonspection donnait
autant d'inquitude que sa puissance. Philippe Marie Visconti avait
recueilli en 1412 l'hritage de sa maison, c'est--dire ce que n'en
avaient point arrach les seigneurs rebelles et les voisins jaloux.
Mais il ne dissimulait pas le dessein de ressaisir ce qui avait
appartenu  ses anctres, et, en attendant qu'il pt redemander aux
Vnitiens les provinces sur lesquelles il croyait avoir des droits,
il menaait ou attaquait les princes moins puissants qui possdaient
Lodi, Cme, Brescia, Bergame et Crmone.

La rpublique ne voulait pas que le duc de Milan se joignt contre
elle au roi de Hongrie. C'tait l son intrt le plus pressant.
Elle lui fit entendre que le premier objet des puissances de
l'Italie devait tre d'empcher les Allemands d'y pntrer. Cette
communaut de prils produisit une de ces alliances o chacun ne se
propose que de profiter des malheurs de son alli. Le duc de Milan
ne promit point sa coopration, mais seulement son amiti, et cette
amiti tait suspecte. Certain que les Vnitiens le mnageraient et
viteraient de se brouiller avec lui, tant qu'ils auraient en tte
l'empereur Sigismond, il ne ngligea rien pour mettre le temps 
profit. La seigneurie de son ct fit son possible pour l'empcher de
s'agrandir. Sous le titre de son allie, elle s'entremit dans toutes
ses querelles avec les seigneurs voisins. Elle parvint quelquefois
 retarder leur ruine par des trves aussitt violes que conclues,
et eut souvent la douleur de voir ddaigner sa mdiation ou mme son
intercession. Il fallut souffrir que le duc de Milan s'empart de
Lodi, dont il fit pendre le seigneur, et de Bergame, qui appartenait
au seigneur de Brescia, particulirement protg des Vnitiens.

Ils tchrent de former contre l'empereur des alliances avec les
ducs de Bavire et d'Autriche. Ces allis vitrent de prendre une
part active  la guerre contre un ennemi si puissant. Plusieurs
ngociations furent entames avec Sigismond pour le dtourner de
recommencer les hostilits. Le pape intervint comme conciliateur,
mais le roi demanda toujours, pour premire condition, la restitution
des places de la Dalmatie, et la guerre fut invitable.

La rpublique n'avait rien nglig pour s'y prparer. Il tait pour
elle du plus grand intrt que le Frioul en ft le thtre. On ne
manqua point de prtextes pour y porter les troupes vnitiennes, mme
avant l'expiration de la trve. Le patriarche d'Aquile, souverain
de cette province, avait vu, quelques annes auparavant, son pays
travers plusieurs fois par les armes hongroises. L'espoir d'tre
un peu moins opprim que dans les campagnes prcdentes, l'avait
dtermin  se jeter dans le parti de Sigismond. C'en fut assez
pour donner aux Vnitiens le droit de l'attaquer. Ils surent mme
se former dans le pays un parti, non-seulement pour seconder leurs
oprations dans la guerre actuelle, mais encore pour faciliter
l'accomplissement de leurs vues ultrieures. Le pape fit en vain des
efforts pour dtourner l'orage qui allait fondre sur le territoire
d'un prince ecclsiastique. Le lgat, qu'il envoya  cet effet 
Venise, eut beau reprsenter que le patriarche n'avait embrass que
forcment le parti du roi de Hongrie; on avait intrt de trouver en
lui un ennemi pour se battre sur son territoire. Ce lgat d'ailleurs
mla  ses paroles de paix des propositions intresses, qui
nuisirent au succs de sa mission, en indisposant le gouvernement de
la rpublique. La cour romaine dsirait que, dans les tats de la
seigneurie, les biens possds par le clerg ne fussent plus soumis
aux impositions. Cette demande fut repousse avec cette fermet que
la seigneurie opposa toujours aux prtentions du saint-sige. On
rpondit qu'avant d'tre donns  l'glise, ces biens supportaient
toutes les charges publiques, que l'tat n'avait pas renonc  ses
droits, en permettant que ces biens fussent affects  la dotation du
clerg, et qu'on ne se dpartirait jamais de cette maxime.

[Note en marge: XIV. Conqute du Frioul, de Feltre, de Bellune, et de
Cadore.]

L'arme de la rpublique commande par Philippe Arcelli parcourut le
Frioul sans rencontrer une forte rsistance, parce que les troupes de
Sigismond taient alors occupes en Bohme  une guerre contre les
hussites, qui avaient le double tort d'tre hrtiques et de ne pas
le reconnatre pour leur roi. Les troupes du patriarche d'Aquile,
unies  celles du comte de Gorice, son voisin, soutinrent presque
seules pendant deux campagnes les efforts des Vnitiens. Elles furent
battues; plusieurs places se rendirent successivement. Huit mille
Hongrois vinrent enfin partager les prils d'un alli  qui leur
matre avait jusque-l laiss tout le poids de la guerre. Ce secours
ne la rendit ni plus heureuse ni moins cruelle. On commit des deux
cts d'affreux ravages et des reprsailles plus horribles encore. Le
gnral du patriarche fit carteler des pillards. Le gnral vnitien
crut venger son arme en faisant couper la tte  cinquante paysans
ou femmes des environs d'Udine.

Les garnisons que le roi de Hongrie avait laisses dans les places
de Bellune, de Feltre, de Cadore et dans les chteaux environnants,
se virent tour--tour obliges de se rendre. Bellune fut la premire
 envoyer sa soumission; Cadore capitula; Feltre fut rduite  se
racheter du pillage en payant dix mille ducats.

Dans le Frioul, les troupes vnitiennes, secondes par une flottille
qui tait entre dans le Tagliamento, conquirent successivement
Sacile, Pruta, Serravalle, Salemberg, Muceno et plusieurs autres
places, dont quelques-unes furent aussitt dmolies. Le patriarche
s'tait jet dans Udine avec six mille hommes. Cette capitale, devant
laquelle les Vnitiens s'taient prsents plusieurs fois dans le
cours de cette guerre, finit par abandonner la cause de son prince,
l'obligea  prendre la fuite et se soumit le 7 juin 1420, en payant
trente mille ducats pour viter le pillage, qui, par l'usage de ces
rachats honteux, devenait un droit reconnu [111].

[Note 111: I nostri vollero da quella terra, acciocch non fosse
saccheggiata, ducati 30,000.

(Marin SANUTO, VITE DE' DUCHI, Th. Moncenigo.)

Ce fut  Udine que les Vnitiens conquirent une de leurs plus
prcieuses reliques, l'vangile crit de la main de saint Marc. Era
il cielo in quei tempi tanto per benedir la repubblica, ch'oltre
all'ampliazione di stati, le concesse eziandio de' suoi divini
tesori; trovatisi in Udine gli evangelii scritti da San Marco in
lingua latina di propria mano, che trasportaronsi a Venezia.

(_Fatti veneti_ di Francesco VERDIZZZOTTI, lib. 18.)

Altro aquisto furono gli evangelii scritti in lingua latina di mano
di San Marco. (_Historia di Venezia_ di Paolo MOROSINI, lib. 18.)

DOGLIONI, (_Historia veneziana_, lib. 6,) ajoute  ce rcit des
circonstances miraculeuses.]

Le patriarche, voyant tous ses tats au pouvoir du vainqueur,
n'esprant plus aucun secours de Sigismond, que les hussites
occupaient en Bohme, et que les Turcs menaaient en Hongrie, implora
la mdiation du pape. Le mdiateur demanda d'abord que les Vnitiens
restituassent leur conqute; mais tout ce qu'on put en obtenir, ce
fut de laisser au patriarche d'Aquile San-Danielo et San-Vito,
avec une pension de trois mille ducats, encore sous la condition de
reconnatre la juridiction de la rpublique. Le comte de Gorice fut
oblig de faire hommage de ses fiefs.

[Note en marge: XV. Guerre en Dalmatie.]

[Note en marge: Cattaro se donne aux Vnitiens.]

Sur la cte de la Dalmatie, les armes vnitiennes furent moins
heureuses. Les Hongrois enlevrent Scutari, gagnrent une bataille,
et auraient probablement reconquis la majeure partie de cette
cte, si les Turcs, alors matres de la Thrace et en guerre avec
Sigismond, n'eussent fourni aux Vnitiens un secours qui les aida 
s'y maintenir. Pierre Loredan, capitaine du golfe, conquit Almissa,
Brassa, Lezina, Curzola, Trau et Spalato. Scutari fut surpris et
enlev. Cattaro, qui tait alors une petite rpublique, se donna
aux Vnitiens, effraye des progrs de la puissance ottomane, et
ne trouvant pas une protection efficace dans les armes du roi de
Hongrie. Mais cette soumission volontaire fut prcde d'un trait
par lequel les habitants se rservrent le droit d'lire leurs
magistrats et de conserver leurs anciennes lois; ils y insrrent
mme une condition digne de servir de modle aux autres peuples. Il
fut stipul que les Vnitiens ne pourraient jamais cder cette ville
 une autre puissance, et que, s'ils oubliaient cet engagement,
Cattaro dgage de tous les siens envers eux, reprendrait  l'instant
son indpendance primitive[112].

[Note 112: _Essai historique et commercial sur les Bouches de
Cattaro_, par M. Adrien DUPR.]

[Note en marge: XVI. Situation de la rpublique aprs ces conqutes.]

La rpublique de Venise se montra fidle  un trait qui lui donnait
une forteresse importante  l'entre de l'un des principaux bassins
du littoral de l'Adriatique. Ce fut alors que la rpublique se
trouva rellement souveraine du golfe, puisqu'elle en possdait tous
les rivages depuis les bouches du P jusqu' Corfou. Ce territoire
comprenait une population d'-peu-prs deux millions d'habitants,
rpartis sur deux mille lieues quarres,  quoi il faut ajouter
Candie, Ngrepont, toute la cte de la More, plusieurs les de
l'Archipel, et des tablissements dans presque tous les ports de
l'Orient.

La capitale, suivant le dnombrement qui fut fait  cette poque,
avait une population de cent quatre-vingt-dix mille mes[113], et
ce qui prouve que cette population tendait encore  s'accrotre,
c'est que les maisons y taient d'une grande valeur[114]: on en peut
juger par leur estimation qu'on portait  sept millions de ducats, ou
trente millions de francs, et par le loyer qui s'levait  cinq cent
mille ducats, de la valeur de quatre francs trente-cinq centimes,
c'est--dire,  deux millions de notre monnaie[115]. Tous les impts
rendaient dans la mme proportion.

[Note 113: _Historia di Venezia_ di Paolo MOROSINI, lib. 19. On fit
dans ce temps-l le calcul du bl que Venise faisait venir des pays
voisins, on trouva qu'elle tirait:

  De la Dalmatie, de l'Albanie et de la Grce...   170,000    Mesures
  De la cte d'Italie, depuis Ravenne jusques                   de
  en Calabre ....................................  146,000    froment
  Du Padouan et du Trvisan ........................30,000
                                                  --------
                                                   346,000

En tout 346,000 mesures; il reste  dterminer quelle tait cette
mesure. L'historien que je viens de citer la nomme _stara_, le staro
pesait 63kil 90; ce qui donne une consommation d'-peu-prs 230
livres de grain par tte et par an.]

[Note 114: On en trouve aussi la preuve dans ce passage de
l'historien SANUTO, qui se rapporte  une estimation des proprits
faite peu de temps aprs, en 1425. A gli 8 d'ottobre f preso in
pregadi che si dovessero stimare tutte le possessioni di Venezia,
e furono fatti sei gentiluomini, cio tr di qu da canale, e tr
di l, che avessero le stime vecchie, co' loro maestri, murari e
marangoni, notai e uffiziali. E cosi f stimato, la quale stima f
questa e nota che f accresciuta dalla vecchia per lire 72,424.
On voit qu'il y avait ds-lors  Venise une espce de cadastre. M.
SIMONDE SISMONDI dans son _Histoire des rpubliques italiennes du
moyen ge_, liv. 65, attribue l'invention du cadastre aux Florentins,
et la place en 1429. Ce passage que je viens de citer parat prouver
que cette mthode de perception tait dj connue  cette poque.

Il existe  la Bibliothque-du-Roi, sous le n 10444, in-4, un
manusc. intitul: _Croniche di Venezia fino all' anno_ 1442, o je
trouve ce passage sous la date de 1425, _e qui di satto si veder
la stima nova e la vecchia delle possessioni di Venezia, tutte
fatte a lire de grossi, zacuna lira vale ducati dieci d'oro._ Il en
rsulte que la nouvelle estimation dans les six quartiers de Venise
s'levait, en livres de gros, valant dix

  ducats, chacune .................. 463,422
         Et l'estimation ancienne.... 333,595
                                     --------
            Augmentation............. 129,827]

[Note 115: Quand on dit une monnaie vaut tant, on la compare  une
autre; mais pour se faire une juste ide de cette valeur, il faut la
comparer aux valeurs moins variables.

Par exemple, je dis ici qu'un ducat vaut 4 francs 35 cent, voil le
rapport effectif indiqu entre deux espces de monnaie; mais il reste
 savoir ce qu' telle poque on pouvait avoir pour telle pice.

On trouve, en lisant attentivement les historiens anciens, quelques
indices qui peuvent conduire  cette connaissance. Marin Sanuto
raconte, qu'en 1429 il fut dlibr, dans le conseil de Venise, de
faire don d'un palais, dans cette capitale,  Louis de Gonzague,
prince de Mantoue, ex-capitaine gnral de la rpublique. On acheta
pour cela le palais de Bernard Justiniani de S. Pantalon: ch' in
capo del rio in volta di canale, e cost alla signoria ducati 6500.

Un autre palais de Nicolas Morosini donn la mme anne au vaivode
d'Albanie, cota 3000 ducats.

On voit encore par un passage du mme auteur qu'en 1417, on prouva
une disette, et que le prix de la mesure de froment (le stajo)
s'leva  2 ducats et 6 sols (le ducat se subdivisait en 96 sols). En
1312 au contraire il y avait eu grande abondance. On pouvait avoir
pour un ducat un stajo de froment, une quarte de vin ou une charrete
de bois. Le prix moyen du stajo de froment pouvait donc tre valu
dans ce sicle  un ducat et demi.

Si aujourd'hui la mme maison, la mme quantit de bl vaut le
double, le triple, il s'ensuit que la mme monnaie a perdu la moiti
ou les deux tiers de sa valeur, et que par consquent mille ducats de
ce temps-l en valaient 2000 ou 3000 d'aujourd'hui. Quant  la valeur
du ducat, il faut savoir qu' Venise il y avait trois monnaies de ce
nom:

  Le ducat d'or valant -peu-prs      .... 17 liv. tourn.
  Le ducat d'argent ou effectif valant .. de 4 l.  4 l. 10 s.
  Le ducat courant ou de compte      .... de 3 l. 5 s.  4 l.

Dans les affaires d'administration, on comptait par ducat effectif;
dans le commerce, on comptait par ducat de compte.

Le ducat effectif se divisait en 8 livres vnitiennes, et le ducat
de compte valait 61. 4 sols vnitiens.]

Un autre signe de prosprit non moins vident, c'tait l'activit
de l'atelier montaire de Venise, pour convertir en monnaies
nationales les espces trangres qui restaient dans le pays, aprs
la compensation de toutes les marchandises importes et exportes.
Cet atelier frappait annuellement un million de ducats d'or valant
-peu-prs dix-sept francs; deux cent mille pices d'argent et huit
cent mille sols. C'tait une fabrication de prs de dix-huit millions
de notre monnaie, dont s'accroissait tous les ans le numraire de
Venise. Aussi les fortunes particulires et la fortune publique
augmentaient-elles dans une progression rapide. En moins de dix
ans, l'tat avait teint une dette de quatre millions de ducats
d'or, c'est--dire de prs de soixante-dix millions de francs, et
avait prt cent soixante-six mille ducats au marquis de Ferrare. On
comptait, dans Venise, mille nobles dont la fortune s'levait depuis
quatre mille jusqu' soixante-dix mille ducats de revenus, et cela
dans un temps o pour trois mille ducats on achetait un palais[116].

[Note 116: Je trouve cependant dans un manuscrit de la biblioth.
St-Marc, intitul: _Cronica de Venezia et come lo f edificata et
in che tempo, et da chi, fino all'anno_ 1446, une circonstance qui
ferait juger que les constructions taient ds-lors chres  Venise.
La couverture de l'glise Saint-Marc, y est-il dit, avait t
consume par un incendie, en 1419. Il en cota, pour la rtablir,
19000 ducats d'or.]

Trois mille vaisseaux de commerce du port de cent, de deux cents
tonneaux, et trois cents gros btiments, occupaient vingt-cinq mille
matelots. Quarante cinq galres, que la rpublique entretenait en
armement pour la protection de son commerce, taient montes par onze
mille hommes.

Ces flottes portaient tous les ans, chez l'tranger, pour dix
millions de ducats de marchandises, qui produisaient un bnfice de
deux cinquimes, dont la moiti payait le fret des btiments, et
faisait vivre trente-six mille marins, et le reste accroissait les
capitaux des ngociants. Je trouve dans l'historien Sanuto, quelques
notions sur une flotte marchande qu'on expdia vers ce temps-l
pour la Syrie. Elle consistait en six btiments, ayant chacun cent
cinquante hommes d'quipage, ils portaient trois cent soixante mille
ducats en espces, et des marchandises pour cent soixante mille.

Pour donner une ide de l'importance des ventes que Venise faisait,
seulement dans la Lombardie, il suffit d'exposer que tous les ans
elle y vendait pour

    900,000 ducats de draperies.
    100,000          de toiles.
    240,000          de laines de France et d'Espagne.
    250,000          de coton.
     30,000          de fil.
    200,000          d'toffes d'or et de soie,
    250,000          de savon.
    539,000          d'piceries et de sucre.
    120,000          de bois de teinture.
    110,000          d'autres objets, parmi lesquels
                      les esclaves figurent
                      pour une somme de 50,000
                      ducats.
  -----------------
  2,789,000 ducats.

C'tait donc une vente montant  deux millions sept cent
quatre-vingt-neuf mille ducats, sans compter la vente du sel; et les
Vnitiens rapportaient de toutes les places d'autres marchandises
qu'ils allaient vendre  d'autres nations avec avantage. La somme
du commerce que Venise faisait avec la Lombardie, tait value 
vingt-huit millions huit cent mille ducats.

On aura remarqu quelle supriorit cette nation devait avoir sur
les autres pour s'tre faite l'intermdiaire du commerce des laines
entre la Lombardie, la France et l'Espagne. Aussi tous les peuples
taient-ils ses tributaires; elle gagnait seize cent mille ducats par
an sur les Lombards, et prs de quatre cent mille sur Florence.

Et si l'on considre qu'il y avait  peine quarante ans que la
rpublique, dpouille de la Dalmatie, rduite  disputer la plage
de Malamocco, implorant la paix sans l'obtenir, menace dans sa
capitale, sans communication avec les colonies qui lui restaient,
n'avait que six galres  mettre  la mer, voyait le pavillon gnois
flotter sur les lagunes, et finissait par cder au duc d'Autriche
la seule province qu'elle possdt sur le continent, on reconnatra
qu'il fallait qu'il y et dans ce gouvernement un puissant principe
de force et de vie, pour avoir surmont tant d'obstacles et rpar
tant de malheurs. Il nous reste  voir s'il tait aussi heureusement
organis pour soutenir la prosprit.

Voici quel tait  cette poque l'tat des finances de la
rpublique[117].

  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |                                      | RECETTES.|         | PRODUIT |
  |                                      |          |DFALQUER.|   NET.  |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |                                      | ducats.  | ducats.  | ducats. |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |Le Frioul rendait                     |    7,500 |    6,330 |   1,170 |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |Trvise et le Trvisan                |   40,000 |   10,100 |  29,900 |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |Padoue et le Padouan                  |   65,500 |   14,000 |  51,500 |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |Vicence et le Vicentin                |   34,500 |    7,600 |  26,900 |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |Vrone et le Vronais                 |   52,500 |   18,000 |  34,500 |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |Venise                       150,000  }          |          |         |
  +--------------------------------------}----------+----------+---------+
  |L'office du sel              165,000  }          |          |         |
  +--------------------------------------}----------+----------+---------+
  |Les 8 offices qui versaient           }  698,500 |   99,780 | 598,720 |
  | la caisse des emprunts     233,500  }          |          |         |
  +--------------------------------------}----------+----------+---------+
  |Profits de la chambre des             }          |          |         |
  |emprunts                     150,000  }          |          |         |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |Terres maritimes                      |  180,000 |         | 180,000 |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |Autres recettes extraordinaires,      |          |          |         |
  |dcime sur les maisons et biens       |   25,000 |    6,000 |  19,000 |
  |dans le dogado                        |          |          |         |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |Bnfice des prts au comptant        |   15,000 |    7,500 |   7,500 |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |Possessions au-dehors, et maisons     |          |          |         |
  |d'habitation                          |    5,000 |         |   5,000 |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |Le clerg,  raison de ses revenus    |   22,000 |    2,000 |  20,000 |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |Les Juifs trafiquant sur mer,  2 dc.|      600 |         |     600 |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |Les Juifs trafiquant sur terre        |    1,500 |         |   1,500 |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |Dcimes du commerce                   |   16,000 |    6,000 |  10,000 |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |Nolis ou frt                         |    6,000 |    4,000 |   2,000 |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |Change                                |   20,000 |   12,000 |   8,000 |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+
  |                                      |1,189,600 |  193,310 | 996,290 |
  +--------------------------------------+----------+----------+---------+

[Note 117: Ce tableau est pris de l'Histoire de Marin SANUTO, _Vite
de' duchi_,  la fin de _la Vie de_ Thomas Moncenigo. J'ai t
oblig d'y changer quelques chiffres, pour faire disparatre des
inexactitudes de calcul, au reste peu importantes.]




LIVRE XIII.

     Dlibration sur la guerre propose par les Florentins contre
     le duc de Milan. -- Mort du doge Thomas Moncenigo 1420-1423.
     -- Acquisition et perte de Salonique. -- Dclaration de guerre
     contre le duc de Milan. -- Sige de Brescia. -- Victoires de
     Franois Carmagnole. -- Trait de paix par lequel la rpublique
     acquiert Brescia, 1423-1426.


[Note en marge: Les Florentins veulent engager la rpublique  se
liguer avec eux contre le duc de Milan. 1421.]

Le rsultat de la guerre que le roi de Hongrie avait faite aux
Vnitiens, tait l'agrandissement de la rpublique. Le patriarche
d'Aquile en avait fait les frais. La conqute du Frioul rendait
contigus les possessions de la seigneurie au nord du golfe, et par
consquent en facilitait les communications et la dfense. Elle
procurait l'occupation des dfils depuis l'embouchure du Tagliamento
et du Lisonzo jusqu' leurs sources, c'est--dire jusqu'aux hautes
montagnes qui sparent l'Allemagne de cette partie de l'Italie.
Matresse de ces passages, rassure contre l'inimiti du roi de
Hongrie, par les affaires qu'il avait ailleurs, la rpublique tait
libre dsormais de donner une attention plus srieuse aux progrs du
duc de Milan et d'y mettre obstacle.

Elle en fut vivement sollicite. Des ambassadeurs Florentins
vinrent exposer au snat de Venise les dangers que l'ambition de
Philippe-Marie Visconti faisait courir aux deux rpubliques, et 
toute l'Italie septentrionale. Ils formaient contre ce prince une
ligue dj nombreuse et qui pouvait tre trs-puissante, si les
Vnitiens voulaient y prendre part.

L'historien Sanuto, qui crivait quelque cinquante ans aprs et qui,
par son rang comme par la proximit des temps, tait  porte d'tre
bien inform, nous a transmis[118] les discours qui furent prononcs
dans le conseil par le doge pour faire dcider si on entrerait, ou
non, dans la ligue des Florentins contre le duc de Milan. Il assure
qu'ils ne sont que la copie du manuscrit communiqu par Moncenigo
lui-mme. Quand des documents de cette nature ont une pareille
authenticit, ils sont prcieux  conserver parce qu'ils donnent une
ide exacte du temps et des hommes.

[Note 118: _Vite de' duchi di Venezia_  la fin du rgne de Thomas
Moncenigo. Questa una copia tratta dal libro dell' illustre messer
Tomaso Mocenigo doge di Venezia d'alcuni arringhi fatti per dar
risposta agli ambasciatori de' Fiorentini.]

Je vais laisser parler le grave personnage qui eut la plus grande
part  cette dlibration. Je me borne  traduire les harangues en
les abrgeant quelquefois.

On avait expos que les troupes du duc de Milan taient aux portes
de Florence, qu'aprs que cette rpublique aurait succomb, les
autres tats seraient envahis, et qu'alors Venise se verrait oblige
d'opposer seule  un puissant adversaire une rsistance pour
laquelle, dans ce moment, on ne lui demandait que sa coopration.

[Note en marge: II. Discours du doge Thomas Moncenigo, sur les causes
de la rupture des Florentins avec le duc de Milan.]

Illustrissimes seigneurs, dit le doge, on n'ignore point l'origine
des dmls qui divisent Florence et le seigneur de Milan. Je crois
cependant devoir vous la retracer en peu de mots. Le duc, mort en
1402, laissa deux fils encore enfants. Pendant cette minorit,
Gabrino Fondolo se fit seigneur de Crmone, Pierre-Marie de Rossi
s'empara de Parme, Pandolphe Malatesta se rendit matre de Brescia,
Jacques Dal Verme et beaucoup d'autres se mirent en possession de
ce qui se trouva  leur convenance. Les Florentins marchrent sur
Pise, qu'occupait un fils naturel de l'ancien duc. Ils favorisrent
les usurpations de tous ces seigneurs, et en moins d'un an l'tat
considrable que Visconti avait laiss  ses fils fut rduit  rien.
Ces enfants se trouvrent dpendre d'officiers qui avaient t
nagure leurs sujets. La justice de Dieu permit cette rvolution,
parce que leur pre avait acquis injustement une grande partie de
ces vastes domaines. Philippe-Marie Visconti pousa la fille de son
tuteur, et, au moyen des richesses, des soldats, que lui procura
cette alliance, aid sur-tout des talents de Franois Carmagnole,
qu'il avait mis  la tte de ses troupes, il recouvra la majeure
partie de l'hritage de ses pres. Alors, c'tait en 1412, les
Florentins lui envoyrent une ambassade, pour lui exprimer toute la
joie qu'ils feignaient d'avoir de ses succs, et lui proposer un
trait. Il fut convenu que ni eux ni lui ne porteraient leurs armes
au-del du Tronto ni du Rubicon.

En 1414 le seigneur de Forli mourut, et, comme il ne croyait point
pouvoir confier ses enfants au seigneur d'Imola, son parent, il
pria, par son testament, le duc de Milan de se charger de leur
tutelle et de l'administration du pays. Le duc envoya  cet effet
un corps de troupes  Forli. Aussitt le seigneur d'Imola courut 
Florence, pour se plaindre de ce que Visconti avait viol le trait,
en portant ses troupes au-del des limites convenues. On assembla
un conseil, o il y avait non-seulement des nobles, non-seulement
des marchands, mais encore des artistes et de ceux qui exercent des
professions mcaniques et grossires. Ceux qui dsiraient la guerre
pour s'enrichir, crirent que le duc avait viol le trait; et il fut
dlibr de lui envoyer une ambassade pour en rclamer l'observation.

L'ambassadeur fut un Juif nomm Valori[119], banquier de sa
profession. Le duc, pour viter de l'entendre, feignit une maladie
selon sa coutume, et lui envoya un secrtaire pour s'expliquer
avec lui; mais Valori, qui avait ordre de ne traiter qu'avec le duc
lui-mme, et d'tre revenu au bout de quinze jours, partit sans
avoir eu aucune explication. Les Florentins prirent ce procd de
Visconti pour une offense, et il fut dfendu de parler de paix avant
dix ans, sous peine de mort et de confiscation. Ce fut en vain que
des ambassadeurs de Milan vinrent offrir toutes les explications
convenables; la guerre tait rsolue. L'arme des Florentins s'empara
de Forli; mais elle fut battue plusieurs fois. Le duc marcha contre
eux, second par les Lucquois, les Siennois, les Bolonais et les
Pruziens, que les mauvais procds de leurs voisins avaient
indisposs.

[Note 119: L'abb LAUGIER, (liv. 21 de son _Histoire de Venice_,) dit
qu'on lui a fait observer: 1 qu'il serait trange que les Florentins
eussent choisi un Juif pour ambassadeur; 2 que, suivant Sanuto, le
surnom de celui-ci tait Barthlemy, et qu'un Juif ne pouvait pas
porter ce surnom; 3 que l'historien florentin Poggi parle de ce
Valori, comme de l'un des principaux membres du conseil de Florence.
Il en conclut que cette qualification de Juif n'est qu'une erreur, ou
une injure. Il ajoute que ce Valori, noble florentin, passa ensuite
en Provence, o il devint la tige d'une famille recommandable.]

Telle fut la vritable cause de la guerre qui existe entre les
Florentins et le seigneur de Milan. Si vous pensez qu'il faille
rpondre  leurs envoys, nous leur dirons que, s'ils sont disposs 
la paix, ils n'ont qu' crire  Florence pour y demander des pleins
pouvoirs.

Il fallut attendre une rponse de Florence. Elle arriva au mois de
juillet 1421, et porta dfense aux ambassadeurs de parler de paix
sous peine de la vie.

L'affaire fut porte au grand conseil. Le procurateur Franois
Foscari, l'un des sages, y dfendit la cause des Florentins avec
toute la chaleur d'un homme dans la force de l'ge et qui ne redoute
pas les entreprises hasardeuses.

[Note en marge: III. Second discours du mme, sur les consquences de
la guerre propose.]

Le doge rpliqua en ces termes:

On vous dit que l'intrt des Florentins est le ntre, et que,
par consquent, il ne peut leur arriver un malheur que nous ne
le partagions. Nous rpondrons  cela en temps et lieu. Jeune
procurateur, Dieu en crant les anges, les doua de la facult de
discerner le bien et le mal, et leur donna, la libert de choisir.
Il y en eut qui choisirent le mal: Dieu les punit. C'est ce qui
est arriv aux Florentins qui courent  leur perte; c'est ce qui
vous arrivera  vous-mmes si vous suivez leurs exemples et leurs
conseils. Nous ne pouvons que vous exhorter  conserver la paix. Si
le duc de Milan vous faisait une guerre injuste, vous auriez votre
recours en Dieu qui voit tout, et qui vous donnerait la victoire.
Conservons la paix, et malheur  qui propose la guerre.

Jeune procurateur, le Seigneur cra Adam sage, bon, parfait, et lui
donna le paradis terrestre, en lui disant; Jouis en paix de tout ce
qui est ici, mais abstiens-toi du fruit de tel arbre. Notre premier
pre fut dsobissant. Il oublia qu'il n'tait qu'une crature; il
pcha par orgueil. Dieu le chassa du paradis qu'habitait la paix,
et le bannit dans un monde en proie  la guerre. Toute sa race fut
proscrite avec lui. Le mal fit des progrs, et bientt le frre
tua son frre. C'est ce qui attend les Florentins. En cherchant la
guerre, ils finiront par l'avoir entre eux. Ainsi nous arrivera-t-il
 nous tous, si nous nous laissons entraner par notre jeune
procurateur.

Jeune procurateur, aprs le pch de Can, Dieu punit la rvolte
des hommes par le dluge, dont il ne sauva que No, le seul juste.
De mme les Florentins, s'ils coutent leurs passions, verront
dvaster leur territoire, et seront forcs, avec leurs femmes et
leurs enfants, de venir chercher un asyle dans notre cit, qui, comme
l'arche-sainte, sera sauve, si elle persiste dans la soumission  la
volont du Seigneur. Mais nous-mmes, si nous en croyons notre jeune
procurateur, nous nous verrons obligs de nous rfugier sur une terre
trangre.

Jeune procurateur, No fut lu de Dieu parce qu'il tait juste.
Can dsobit au Seigneur; il tua son frre, il en fut puni, et de
lui sortit cette race de gants, qui, pour avoir oubli la crainte
de Dieu, virent changer leur langue unique en soixante-six langues,
et finirent par s'entre-dtruire et disparatre pour jamais. Ainsi
les Florentins verront leur langue s'altrer et faire place 
soixante-six idiomes diffrents. Ils se rpandent tous les jours en
France, en Allemagne, en Languedoc, en Catalogne, dans la Hongrie,
et dans toute l'Italie. Ils finiront par se disperser et par n'avoir
plus de Florence. Le mme sort nous est rserv; c'est pourquoi
craignons Dieu, et esprons en lui.

Jeune procurateur, entre toute la postrit de No, Dieu choisit
Abraham, le plus juste de ces temps-l, et lui ordonna de se
circoncire, pour qu'il ft reconnu entre les autres. Parmi tous ceux
qui devaient tre conus et natre de l'homme et de la femme avec
la tache du pch originel, Dieu lut et prserva de cette tache
notre sainte mre, parce que d'elle devait natre notre Seigneur
Jsus-Christ, le rdempteur, dieu et homme tout ensemble, ayant un
corps auquel nul homme n'avait donn l'tre, form par l'Esprit-saint
du pur sang et du lait de la vierge, et une me la plus sainte qui
et jamais t ou qui pt tre jamais. Le Verbe revtit cette forme
humaine, quoique Dieu ne doive point se comparer  la crature.

Entre les cratures, Dieu suscita Attila, qui descendit vers
l'Occident, tranant aprs lui les ravages et les ruines. Le Seigneur
inspira  quelques hommes gnreux, qu'il daigna choisir, de venir
habiter ces lagunes, o ils trouvrent leur salut. Rendons-lui grces
de ce que cette terre a t sanctifie par des monastres, par des
hpitaux, par de grandes aumnes. Si nous faisons ce qu'on vient
nous proposer, nous ne serons plus ses lus, et nous devons nous
attendre  ce qu'ont prouv tant d'autres nations, aux dvastations
et aux massacres. Puisque les Florentins veulent chercher leur perte,
abandonnons-les  leur garement, et demeurons la nation lue entre
toutes les autres. Conservons la paix.

Jeune procurateur, Jsus-Christ dit dans son vangile qu'il nous
la donne. Nous devons donc la chercher et la garder. Si nous
transgressons ses commandements,  quoi devons-nous nous attendre,
si ce n'est  d'extrmes calamits? Vous voulez vous conserver, ne
vous dpartez point de l'vangile et des saintes critures. Florence
s'en est carte; voyez quels malheurs Dieu lui a envoys. Consultez
le vieux et le nouveau Testament; combien de grandes nations ont
t rduites, par la guerre,  un tat mprisable! C'est la paix
qui les fait grandes; elle seule multiplie les gnrations, les
palais, l'or, les richesses, les arts, les seigneurs, les barons et
les chevaliers. Ds que les peuples se livrent  la guerre, Dieu
les abandonne. Ils se divisent et se dtruisent; les richesses
s'puisent, la puissance s'vanouit. Aprs avoir extermin les
autres, ils s'exterminent eux-mmes ou finissent par tomber dans la
servitude trangre. Cet tat, qui a fleuri pendant mille huit ans,
Dieu le dtruira en un moment. Gardez-vous de suivre les conseils
qu'on vous donne.

Jeune procurateur, ce fut la paix qui fit la splendeur de Troie, qui
y multiplia la population, les maisons, les palais, l'or, l'argent,
les arts, les seigneurs, les barons et les chevaliers. Ds qu'elle
entreprit la guerre, sa population fut dtruite, ses femmes restrent
veuves. Plus de richesses; la misre par-tout. Troie fut renverse,
et ses citoyens devinrent esclaves. Tel sera le sort de Florence,
qui cherche  dpouiller autrui. Dj elle a commenc d'prouver des
dsastres. Ses terres ont t ravages; ses habitants sont en fuite:
tel sera notre sort.

Ah! conservons la paix, cette paix  qui Venise doit tant de
richesses, ses arts, sa marine, son commerce, sa prosprit. Nous
avons vu fleurir notre noblesse, et nos citadins vivre dans
l'opulence, pendant que d'autres tats taient ravags par la guerre.
Ce flau ne nous serait pas moins funeste. Conservez donc la paix et
confions-nous en Dieu.

Jrusalem prospra par la paix. Salomon leva le temple et adora
les faux dieux. Roboam, son fils, se rvolta contre le Seigneur,
dix tribus se sparrent de son royaume. De mme les villes qui
appartiennent aux Florentins se donnent au duc de Milan. Ainsi
se vrifient ces paroles du psalmiste: _Un autre hritera de la
couronne, ses femmes seront veuves, ses enfants seront orphelins._

Rome devint grande et puissante; elle se peupla de citoyens riches
et habiles, grces  un bon gouvernement et  la paix[120]. Quand
elle se fut dtermine  la premire guerre punique, il y eut une
grande destruction d'hommes et de richesses. Scipion la sauva; mais
enfin la lassitude, l'puisement, un dsir inquiet du changement,
succdrent  tant de combats, et Csar devint le tyran de sa patrie.
On voit la mme chose  Florence, les gens de guerre ravissent
aux citoyens leurs biens et la libert. Les citoyens obissent 
ceux dont ils taient les matres, aux hommes de la campagne, aux
proltaires,  la soldatesque. C'est ce qu'on verra chez nous.

[Note 120: Cet exemple est assez mal choisi. On sait que peu de
peuples ont t si souvent et si long-temps en guerre que les
Romains.]

Pise tait devenue puissante et heureuse par les mmes moyens. Elle
convoita le bien d'autrui, elle fit la guerre, elle devint pauvre,
fut en proie aux factions que le duc y fomenta, vit des citoyens
aspirer  devenir matres, et finit par tre sujette de la plus
vile populace de l'Italie, de Florence. Pareille honte est rserve
aux Florentins. Dj puiss, diviss, les tyrans se succdent chez
eux. Autant nous en arrivera, Franois Foscari, si nous coutons
vos conseils. Jeune homme, ce n'est pas tout de faire de belles
harangues, il faut de l'exprience et de la gravit. Apprenez que
Florence n'est point le port de Venise, et qu'il y a cinq journes
de marche de son rivage  nos extrmes frontires. Notre voisin,
c'est le duc de Milan, c'est celui-l qui doit tre l'objet de notre
attention; parce qu'en moins d'un jour on arrive de nos villes de
Vrone et de Crmone  une place importante qui est  lui,  Brescia.
Gnes, qu'il gouverne, est redoutable sur mer, elle pourrait nous
nuire. Il faut donc nous maintenir en bonne harmonie avec lui. Si
les Gnois nous attaquent, nous aurons pour nous la justice, et
nous saurons combattre eux et le duc. Les montagnes du Vronais
sont un rempart contre le seigneur de Milan. Cette province a su se
dfendre elle-mme, grce  l'Adige et  ses marais. Nous y avons une
population plus que suffisante pour rassembler facilement trois mille
hommes, qui rsisteraient  toutes les forces du duc.

Conservons la paix avec lui. S'il envahit Florence, s'il soumet les
Florentins, qu'en arrivera-t-il? que ces peuples, accoutums  la
rpublique, quitteront leur ville, qu'ils viendront habiter Venise,
qu'ils y porteront leur industrie, leur art de fabriquer des toffes
de laine et de soie. Florence demeurera sans manufactures, comme il
arriva  Lucques, et nous verrons crotre notre prosprit. Je le
rpte encore, conservons la paix.

Rpondez, Franois Foscari, si vous possdiez un jardin, qui vous
produist tous les ans du froment pour nourrir cinq cents personnes,
et qu'il vous en restt encore  vendre; si vous y recueilliez du
vin, des lgumes et des fruits de toute espce; si vous y aviez
des bestiaux, des fromages, des oeufs, du poisson, en assez grande
quantit pour suffire  cinq cents personnes et pour fournir encore
un gros revenu[121], si ce jardin ne vous occasionnait aucune dpense
pour sa conservation, et qu'un matin on vnt vous dire: Seigneur
Franois, vos ennemis sont alls sur la place, ils ont rassembl cinq
cents mariniers, ils les ont arms de cinq cents serpes, et ils les
ont pays pour aller couper vos arbres et vos vignes. Cent paysans,
cent paires de boeufs, sont pays par vos ennemis pour aller dtruire
vos rcoltes et exterminer tous les animaux qui sont dans votre
jardin. Que feriez-vous si vous tiez sage? Vous ne souffririez pas
la dvastation de votre bien; vous iriez  la maison, vous prendriez
de l'or tant qu'il en faudrait pour payer mille hommes avec lesquels
vous marcheriez  la rencontre de vos ennemis. Mais, au contraire,
si on vous voyait payer vous-mme les cinq cents mariniers, et les
cent paysans chargs de dvaster votre jardin, vous passeriez pour un
insens.

[Note 121: L'orateur  chaque espce de produit rpte la formule:
Pour nourrir 500 personnes et pour en avoir encore  vendre.]

Eh bien! la situation o je vous suppose est prcisment la ntre.
J'ai fait faire le relev des produits de notre commerce.

  Toutes les semaines il nous arrive de Milan
  dix-sept ou dix-huit mille ducats, ce qui fait
  par an                                             900,000 ducats.

  De Monza mille par semaine, et par an              52,000

  De Cme deux mille par semaine, et par an         104,000

  D'Alexandrie mille par semaine, et par an          52,000

  De Tortone et de Novarre deux mille par semaine,
  et par an                                          104,000

  De Pavie deux mille par semaine, et par an        104,000

  De Crmone deux mille par semaine, et par an      104,000

  De Bergame quinze cents par semaine, et par an     78,000

  De Palerme deux mille par semaine, et par an      104,000

  De Plaisance mille par semaine, et par an          52,000
                                                  ----------
                                                   1,654,000

Ce qui constate videmment ce rsultat, c'est l'aveu de tous les
banquiers, qui dclarent que tous les ans le Milanais a seize cent
mille ducats  nous solder. Trouvez-vous que ce soit l un assez
beau jardin dont Venise jouit sans qu'il lui occasionne aucune
dpense?

  Tortone et Novarre emploient par an six mille
  pices de drap, qui,  quinze ducats la pice,
  font                                               90,000 ducats.

  Pavie trois mille pices                          45,000

  Milan, quatre mille pices de
  drap fin,  trente ducats la pice                120,000

  Cme, douze mille pices  quinze ducats         180,000

  Monza, six mille pices                           90,000

  Brescia, cinq mille pices                        75,000

  Bergame, dix mille pices  sept ducats           70,000

  Crmone, quarante mille pices
  de futaine,  quatre ducats et un
  quart la pice                                    170,000

  Parme, quatre mille pices de
  drap  quinze ducats                               60,000

  En tout, quatre-vint-quatorze                   --------
  mille pices et                                   900,000

  Les droits d'entre et de sortie,  un ducat
  seulement par pice, nous produisent              200,000 ducats.

Nous faisons avec la Lombardie un commerce dont on value la somme
 28,800,000 ducats. Trouvez-vous que Venise ait l un assez beau
jardin?

  Viennent ensuite les chanvres[122] pour la
  somme de                                       100,000 ducats.

  Les Lombards achtent de vous
  tous les ans cinq mille milliers de
  coton, pour                                    250,000

  Vingt mille quintaux de fil (ou
  peut-tre de coton fil),  15 et
  20 ducats le cent                               30,000

  Quatre mille milliers de laine
  de Catalogne,  60 ducats par
  mille[123]                                     120,000

  Autant de France                              120,000

  toffes d'or et de soie, pour                 250,000

  Trois mille charges de poivre,
   100 ducats la charge                         300,000

  Quatre cents fardes de canelle,
   160 ducats la farde                           64,000

  Deux cents milliers de gingembre,
   40 ducats le millier                           8,000

  Des sucres taxs depuis deux
  et trois jusqu' quinze ducats le
  cent, pour                                      95,000

  Autres marchandises, pour coudre
  et broder                                       30,000

  Quatre mille milliers de bois
  de teinture[124],  trente ducats le
  millier                                        120,000

  Graines et Endachi[125]                        50,000

  Savons                                        250,000

  Esclaves                                       30,000
                                              ----------
                                               1,871,000

[Note 122: _Canepani_, je ne suis pas sr d'avoir traduit ce mot bien
exactement. Suivant Ducange, _canepinus_ ou _canabinus vestimentum de
pannno canepino grossissimo_, vient de _canava_, qu'il explique par
_pro canabi seu tela canabina_.]

[Note 123: Il doit ici y avoir une erreur de chiffres dans l'dition
de Sanuto donne par Muratori, car le calcul ne serait pas exact.]

[Note 124: _Verzino_. Les dictionnaires traduisent ce mot par bois de
Brsil. L'Amrique n'tait pas encore dcouverte; mais ce bois tait
connu et nomm ainsi avant que le Brsil ft dcouvert.]

[Note 125: _Endachi_. Plante qui sert  la teinture.]

Je ne compte pas le produit de la vente du sel[126]. Convenez qu'un
tel commerce est une belle terre. Considrer combien de vaisseaux le
mouvement de toutes ces marchandises entretient en activit, soit
pour les porter en Lombardie, soit pour aller les chercher en Syrie,
dans la Romanie, en Catalogue, en Flandres, en Chypre, en Sicile,
sur tous les points du monde. Venise gagne deux et demi, trois pour
cent sur le fret. Voyez combien de gens vivent de ce mouvement;
courtiers, ouvriers, matelots, des milliers de familles, et enfin,
les marchands, dont le bnfice ne s'lve pas  moins de six cent
mille ducats.

[Note 126: Le comte FILIASI dans ses _Recherches sur le commerce de
Venise_, p. 70, value le produit du sel  un million de ducats.]

Voil ce que vous produit votre jardin. tes-vous d'avis de le
dtruire? vraiment non; mais il faut le dfendre contre qui viendra
l'attaquer.

Nous n'avons qu' prendre le parti que nous propose notre jeune
procurateur,  dclarer la guerre au duc de Milan; ce sera comme
si nous le forcions de payer des hommes arms de serpes pour venir
dvaster notre jardin. De notre ct, il faudra que nous armions
des gens pour nous dfendre. Nos terres seront ravages, nos villes
seront incendies, nos citoyens ruins. Dieu sait ce que nous
voudrions faire sur les terres du duc, mais peut-tre trouvera-t-il
le moyen de les dfendre, et nous n'aurons obtenu que la dvastation
des ntres.

Que vaudront alors nos marchandises, nos toffes d'or et de soie?
Personne ne les achtera. Or sachez que tous les ans Vrone vous
demande deux cents pices d'toffes d'or, d'argent

  et de soie                     200
  Vicence                       120
  Padoue                        200
  Trvise                       120
  Le Frioul                      50
  Feltre et Bellune              12
                                ----
                                 702

Que vous fournissez tous les ans  ces divers pays:

  400 charges de poivre,
  120 fardes de cannelle,
  100 milliers de gingembre,
  100 milliers de sucre,
  200 pains de cire.

Si nous dtruisons leurs rcoltes, comment pourraient-ils acheter
toutes les marchandises dont Venise abonde? Les Milanais eux-mmes,
obligs de payer une arme, n'auraient plus le moyen de nous faire
des achats. Ce serait la ruine de notre ville. Illustrissimes
seigneurs, autorisez-nous  rpondre aux ambassadeurs de Florence, en
les exhortant  la paix et en les engageant  solliciter de nouveau
des pouvoirs pour la ngocier.

Nous avons vu l'ancien duc de Milan, Galas Marie, aprs avoir
conquis toute la Lombardie, la Romagne, la campagne de Rome, et toute
la Toscane,  l'exception de Florence, rduit, par l'puisement de
ses finances,  rester dans l'inaction pendant cinq ans, et  ne
pouvoir payer les gages de ses serviteurs. C'est l le rsultat
invitable de la guerre. Si vous restez en paix, vous amasserez tant
de richesses que vous serez redoutables  tout le monde, et Dieu vous
protgera.

Je vous rpte ce que je vous ai dit il y a un an. Si vous voulez
la paix, esprons que Dieu, Notre-Dame et messire saint Marc vous
permettront d'en jouir. C'est le premier des biens.

Cette loquence n'est pas celle des orateurs de l'antiquit; on y
retrouve le mauvais got du sicle; mais il y a aussi beaucoup de
raison, beaucoup de faits. Elle convainquit plutt qu'elle n'entrana
l'auditoire, et les ambassadeurs florentins reurent, pour toute
rponse, des conseils pacifiques, dont ils ne profitrent point.
Le jeune procurateur que Moncenigo reprenait avec tant d'autorit,
avait cependant alors prs de cinquante ans, ce qui donne une ide de
l'influence et du respect dont jouissaient ces graves personnages
blanchis dans les conseils de la rpublique.

Au mois de janvier de l'anne suivante, les Florentins vinrent
renouveler leurs sollicitations, disant que si Venise ne venait point
 leur secours, ils feraient comme Samson, qu'ils branleraient la
colonne, pour renverser le temple, et craser leurs ennemis avec
eux; et que s'ils taient vaincus, leur servitude entranerait
infailliblement celle de toute l'Italie. Le doge convoqua le conseil
et dit[127]:

[Note 127: Voici le texte qui prouve que c'est le doge lui-mme
qui est l'auteur de ce manuscrit copi par Sanuto: Per modo che
noi chiamamo il consiglio, e a' que' notificamo tutte queste cose
ch'eglino aveano dette; poi parlammo, signori, voi vedete, etc.]

[Note en marge: IV. Troisime discours du mme.]

Seigneurs, vous voyez tous les ans un grand nombre de familles venir
des diverses parties de l'Italie s'tablir sur votre territoire.
Elles y transportent leurs biens, leur industrie. Elles viennent y
chercher la paix. Si vous prfrez la guerre, il faudra renoncer
 ces inapprciables avantages. Vous verrez tous ces nouveaux
citoyens aller chercher leur sret ailleurs.--Mais les Florentins
se soumettront au duc de Milan.--Eh bien! tant pis pour eux, ce sont
leurs affaires. Pour nous, nous aurons toujours la justice de notre
ct. Ils ont fait des dpenses normes, ils sont puiss, endetts.
Nous, nous sommes dans un tat prospre, nous avons un capital
d'environ dix millions de ducats, qui nous procure un bnfice de
quatre millions. Nous ne pouvons que vous exhorter  conserver
la paix,  ne rien craindre et  vous mfier des Florentins.
Rappelez-vous qu'il y a un sicle ils vous entranrent dans la
guerre contre la maison de La Scala; qu'ils vous demandrent un
prt de cinq cent mille ducats, et que lorsque vous les leur etes
fournis, ils firent leur paix spare. Rappelez-vous qu'en 1412 ils
fournirent aux Hongrois un gnral qui fit prouver de grandes pertes
 notre rpublique. Nous ne nous tonnons point de voir un jeune
procurateur embrasser une opinion contraire. Sa partialit pour les
Florentins lui fait oublier que, dans cette affaire, la justice est
du ct du seigneur de Milan. Ils suscitent la guerre, ils ont tort.
Ils peuvent conserver la paix, ils ne le veulent pas: ils cherchent 
nous entraner, pour nous laisser ensuite seuls. Ils nous demandent
de l'argent pour en acheter les possessions des autres, comme ils
firent en 1333.

Vous avez dsir connatre le montant des revenus que nous tirons du
pays conquis depuis Vrone jusqu' Mestre. Ils s'lvent  464,000
ducats. Quant aux dpenses, elles sont couvertes par les recettes. Si
nous faisons la guerre, il faudra payer des subsides: si nous portons
nos troupes au-del de Vrone, il y aura d'normes dpenses, qui
seront suivies de tristes destructions, et nous verrons crouler la
chambre des emprunts. Le plus sage est de garder ce que nous avons.
Ce qui me reste  dire, je ne l'ajoute point pour me vanter, coutez
vos capitaines qui reviennent d'Aigues-Mortes, de Flandres, coutez
vos ambassadeurs, vos consuls, vos marchands; tous vous disent:
Seigneurs, vous avez un prince sage, quitable, qui vous a conserv
la paix. Vous tes les seuls  qui la terre et les mers soient
galement ouvertes. Vous tes le canal de toutes les richesses;
vous approvisionnez le monde entier. Tout l'univers s'intresse 
votre prosprit. Tout l'or du monde arrive chez vous. Heureux tant
que vous conserverez ce prince pacifique, si vous suivez ces sages
conseils. L'Europe entire, d'autres contres mme sont en feu. La
guerre ravage toute l'Italie, la France, l'Espagne, la Catalogne,
l'Angleterre, la Bourgogne, la Perse, la Russie et la Hongrie. Vous,
vous n'tes en tat d'hostilit que contre les infidles. Tant qu'il
me restera un souffle de vie, je persisterai dans ce systme, qu'il
faut aimer la paix.

[Note en marge: V. Son exhortation aux snateurs avant sa mort.]

L'autorit de ce prince de quatre-vingts ans rendit vains tous les
efforts des partisans de la guerre[128]. Quelque temps aprs, au
mois d'avril 1423, il sentit sa fin s'approcher, fit prier quelques
snateurs de se rendre auprs de lui, et leur parla de cette
sorte[129]:

[Note 128: Marin Sanuto rapporte un autre discours de Moncenigo 
Foscari, tendant  prouver par une longue parabole que les conqutes
ne sont pas profitables lorsque la dpense en absorbe les revenus.]

[Note 129: _Ibid._]

Seigneurs, je vous ai fait appeler, sentant que Dieu m'a envoy
une maladie qui doit terminer mon plerinage dans ce bas monde.
J'ai invoqu humblement la toute-puissance du Pre, du Fils et du
Saint-Esprit, qui sont un Dieu en trois personnes, et spcialement
celle des trois personnes qui a daign revtir une forme humaine,
selon la doctrine de frre Antoine de la Massa, notre prdicateur.

Notre Seigneur recommande aux quarante-un lecteurs, qui sont
chargs de donner un chef  notre rpublique, de dfendre la religion
chrtienne, d'aimer la justice, et de conserver la paix.

Ce sont l nos devoirs. Rendons grces au crateur de toutes
choses. Vous savez que, pendant la dure de mon administration,
nous avons amorti une dette de quatre millions de ducats, qu'avait
occasionne la guerre de Padoue. Nous nous sommes efforcs de
prendre des mesures pour que l'intrt des emprunts et toutes les
charges publiques fussent acquitts rgulirement de six en six
mois; nous avons eu le bonheur d'y russir. Vous connaissez la
prosprit de notre commerce, l'importance de notre marine. Il ne
tient qu' vous de maintenir l'heureux tat de nos affaires, en
priant le Tout-Puissant de vous faire persvrer dans le systme
salutaire qu'il avait daign nous inspirer. Si vous y persistez,
vous deviendrez redoutables et possesseurs de toutes les richesses
du monde chrtien. Gardez-vous, comme du feu, de toucher au bien
d'autrui et de faire la guerre injustement; Dieu vous en punirait.

J'ai dsir confrer secrtement avec vous sur le choix de celui
que vous allez avoir  lire aprs ma mort, pour le plus grand bien
de notre rpublique. Plusieurs d'entre vous me paraissent disposs
en faveur de quelques-uns que je vais dsigner. Marin Cavallo en est
digne par sa capacit et par sa vertu. On peut en dire autant de
Franois Bembo, de Pierre Loredan, de Jacques Trevisani, d'Antoine
Contarini, de Fantin Michieli, d'Albin Badouer; ce sont tous hommes
sages, capables et d'un mrite prouv. Quant  ceux qui proposent
Franois Foscari, je pense qu'ils n'y ont pas rflchi mrement. Dieu
vous prserve d'un tel choix. Si vous le faites, vous aurez bientt
la guerre.

Alors ceux qui avaient dix mille ducats n'en auront plus que mille.
Qui avait dix maisons sera rduit  une, et ainsi du reste. Plus
de biens, plus de crdit, plus de rputation. De matres que vous
tiez vous vous trouverez sujets, et de qui? des gens de guerre,
d'une soldatesque, de ces bandes que vous soudoyez. Vous avez un
grand nombre d'hommes capables de diriger les affaires de la guerre
et du gouvernement; des officiers prouvs pour le commandement de
vos flottes, huit capitaines  qui vous pourriez confier soixante
galres; dix personnages dignes, par une longue exprience, de
prsider aux dlibrations de vos conseils. Les trangers ont souvent
rendu hommage  votre sagesse, en prenant des arbitres parmi vous;
persistez donc, pour vous et pour le bonheur de vos fils, dans ce
systme qui vous a procur tant de prosprits.

Ce grave personnage mourut quelques jours aprs. Sous son
administration, on avait commenc les btiments de la bibliothque
de St.-Marc, et reconstruit, sur un plan plus noble, le vieux palais
consum autrefois par un incendie. Un dcret, conseill par le
besoin de l'conomie, dfendait, sous peine d'amende, de proposer
cette rparation. Le doge paya l'amende et se chargea de proposer le
rtablissement du principal difice de Venise.

[Note en marge: VI. Franois Foscari, doge. 1423.]

Aussitt qu'il eut ferm les yeux, les quarante-un lecteurs
entrrent au conclave, pour lui donner un successeur. Les concurrents
furent Marin Cavallo, Antoine Contarini, Lonard Moncenigo,
procurateurs de St.-Marc, Franois Bembo, Pierre Loredan, celui qui
avait gagn une bataille contre les Turcs, et ce Franois Foscari
dont le dernier doge avait si fortement recommand l'exclusion.
Mais il faut savoir que ce procurateur, dont l'ambition ne s'tait
propos rien moins que le dogat pour objet, avait employ les fonds
de la procuratie  se faire des partisans, en donnant des secours 
un grand nombre de patriciens pauvres, et en dotant leurs filles. On
l'accusait d'avoir dpens de la sorte plus de trente mille ducats;
aussi avait-il beaucoup de cratures[130].

[Note 130: Marin Sanuto _Vite de' duchi di Venezia_.]

Loredan tait celui des candidats qui paraissait d'abord avoir
le plus de partisans. Ceux de Foscari usrent d'adresse; ils
commencrent par ne donner que trois voix  leur candidat, mais
 chaque scrutin ils lui en donnaient quelqu'une de plus, et ils
avaient soin de rpter tout ce qui pouvait faire carter les autres
concurrents, sans manifester le dessein de faire prvaloir la faction
de Foscari.

Ils opposaient  Cavallo, son extrme vieillesse;  Franois Bembo,
ses infirmits, il tait boiteux;  Lonard Moncenigo, sa qualit de
frre de l'ancien doge, ce qui pouvait tre d'un dangereux exemple;
 Contarini, sa nombreuse famille; il n'y avait rien  dire contre
Loredan; Albin Badouer, doyen de l'assemble et l'un des partisans de
Foscari, se chargea de le faire carter.

Il avoua que c'tait un habile homme de mer; qu'il jouissait de
l'affection de tout ce qui tenait  ce service; mais il en conclut
que c'tait une raison pour ne pas l'lever au dogat, afin de ne pas
se priver d'un amiral expriment, dans une occasion o il pourrait
devenir ncessaire. Loredan, qui tait un des lecteurs, fit lui-mme
un tableau de ses services. On alla aux voix, mais il eut moins de
suffrages que dans les premiers scrutins.

Ensuite on en vint  parler de Foscari. Pierre Orio objecta que ce
candidat tait encore jeune, charg de famille, mari pour la seconde
fois, que sa femme lui donnait un enfant de plus tous les ans, que sa
fortune tait au-dessous du mdiocre, qu'il s'tait dclar ennemi
de la paix: il rappela tout ce que Thomas Moncenigo avait dit contre
lui. Foscari se dfendit avec beaucoup de finesse, et exposa que sa
fortune s'levait  cent cinquante mille ducats.

Le conclave dura six jours: il y eut jusqu' neuf scrutins,
sans que personne runt la majorit et sans que les voix pour
Foscari s'levassent au-del du nombre de seize. Enfin ceux qui le
favorisaient secrtement se dclarrent au dixime tour de scrutin,
et il eut vingt-six voix.

Pour la proclamation de ce nouveau doge, on adopta une formule
nouvelle, qui acheva d'effacer jusqu'au souvenir de la part que le
peuple avait eue autrefois dans les lections. La formule usite
jusques alors avait t celle-ci: Nous avons lu un tel pour
doge, s'il vous est agrable. Le grand-chancelier, Franois de la
Sga, demanda: Et si le peuple disait Non, que feriez-vous? En
consquence il fut arrt qu'on se bornerait  dire: Nous avons lu
doge un tel.

Les services qu'Albin Badouer avait rendus au nouveau doge, dans
le conclave, furent rcompenss par son lvation  la dignit de
procurateur que l'lection de Foscari faisait vaquer.

[Note en marge: Peste  Venise. 1423.]

Cette lection ranima l'esprance que les Florentins avaient conue
d'attirer les Vnitiens dans leur ligue contre le duc de Milan.
Ils ritrrent leurs ambassades, mais ce fut sans obtenir plus de
succs, jusqu'au commencement de 1426. La seigneurie tait lie par
un trait avec Philippe-Marie Visconti. Cette considration n'et t
que d'une mdiocre importance sans les autres affaires qui occupaient
la rpublique. Dans son intrieur elle prouvait une calamit qui
l'avait dj ravage bien des fois. Dans l'intervalle du mois d'aot
au mois de dcembre 1423, la peste moissonna quinze mille trois cents
personnes. Ce fut alors, qu'on s'occupa enfin de la construction d'un
lazaret pour prvenir le retour de ce flau.

Du ct de l'Orient, on avait des diffrends avec les despotes de
Janina et de More, mais on parvint  les terminer par des traits.

[Note en marge: VII. La rpublique acquiert de l'empereur grec la
ville de Salonique. 1423.]

L'empereur grec, Jean Palologue, toujours plus incapable d'arrter
les progrs des Turcs, vendait pice  pice des tats qu'il ne
pouvait dfendre. Voyant le sultan Amurat matre d'une partie
de la Macdoine, il imagina de lui opposer les Vnitiens, en
cdant  ceux-ci la ville de Salonique[131], place forte, dfendue
par quarante tours[132], peuple de quarante mille mes[133],
importante par son commerce, situe sur l'un des principaux golfes
de l'Archipel, et  porte d'envoyer des secours  Ngrepont. La
rpublique fit partir en mme temps un corps de troupes, pour aller
prendre possession de ce port, et un ambassadeur, pour expliquer au
sultan que cette occupation d'une place, sur laquelle il avait des
vues, n'tait point un acte d'hostilit.

[Note 131: SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]

[Note 132: Mirabile per struttura di quaranta fortissime torri.

(_Fatti veneti_ di Francesco VERDIZZOTTI, lib. 18.)]

[Note 133: SANUTO, _Vite de' duchi_; F. Foscari.]

[Note en marge: Cette acquisition brouille la rpublique avec les
Turcs.]

[Note en marge: Les Turcs enlvent Salonique aux Vnitiens. 1429.]

Amurat, loin de recevoir le ministre vnitien, le fit arrter et
s'avana pour faire le sige de Salonique; mais une flotte commande
par Pierre Loredan, vint ravitailler et secourir la place. Les
Turcs, aprs s'tre consums en vains efforts, se virent obligs de
lever le sige. Ils se jetrent sur la More dont ils saccagrent
quelques places. Les Vnitiens restrent en possession de leur
nouvelle acquisition, et l'empereur grec plus expos que jamais
au ressentiment du sultan. Mais la rpublique ne pouvait esprer
de rentrer dans les bonnes grces d'Amurat. Ce fut en vain qu'on
envoya de nouveaux ambassadeurs pour renouer les ngociations avec
lui. Sa premire question tait toujours: As-tu des pouvoirs pour
me rendre ma ville de Salonique? et sur la rponse ngative, il
faisait jeter le ministre en prison. Cet tat des choses dura cinq
ans, c'est--dire depuis le 19 septembre 1423 jusqu'en 1429 que les
Turcs surprirent cette place et la saccagrent horriblement[134];
aprs quoi le sultan voulut bien entendre des propositions de paix,
et on convint que les relations commerciales seraient rtablies sur
le mme pied qu'auparavant. Cette dfense de Salonique avait cot 
la rpublique plus de sept cent mille ducats[135].

[Note 134: Voyez l'_Histoire Turque_ de Saadud-din-Mehemed
HASSAN, traduite par GALLAND, rgne d'Amurat II. Man. de la
Biblioth.-du-Roi.--N 10528.]

[Note 135: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]

[Note en marge: VIII. Franois Carmagnole quitte le service du duc de
Milan pour entrer au service de la rpublique.]

On tait au plus fort de cette brouillerie, lorsqu'un orage form
 la cour de Milan jeta  Venise un de ces hommes, qui semblent
faits pour tre un exemple des caprices de la fortune, et dont la
destine est d'influer sur le sort des tats. Franois Buffo, fils
d'un paysan de Carmagnole, avait d'abord servi comme soldat dans
les troupes du duc de Milan. Ses exploits avaient attir sur lui
l'attention et l'admiration. On le dsignait par le nom de sa ville
natale. Le duc l'avana rapidement, et trouva en lui une capacit
gale  son courage. Le nom de Carmagnole devint si clbre que le
prince ne crut pas dshonorer le sien en l'y associant, et Franois
Carmagnole-Visconti devint, par son mariage avec une fille naturelle
du duc, gendre de son matre, aprs avoir contribu  l'tablir sur
le trne.

Cette haute faveur, accorde au mrite, prouvait que le duc
Philippe-Marie n'tait point ingrat; mais il n'tait pas non plus
inaccessible aux soupons, ni mme  la jalousie. Le souvenir des
services qu'il avait reus de son gnral, lui devint importun. Les
courtisans ne manqurent pas d'entretenir soigneusement une inimiti
naissante, qui devait les dlivrer d'un favori, aussi suprieur
par son mrite, qu'odieux par les grces dont il tait combl. On
veut bien tolrer un favori quand c'est le hasard qui l'a dsign:
les faveurs du hasard n'humilient personne, elles encouragent au
contraire les esprances de tout le monde; mais la gloire du mrite a
quelque chose de dsesprant pour la mdiocrit. Bientt Carmagnole
eut de frquentes occasions de sentir que son crdit, que le souvenir
mme de ses services n'existait plus. Il osa s'en plaindre, et, quand
il voulut se prsenter au duc, pour obtenir une explication, ou au
moins la permission de se justifier, il ne put parvenir  le voir.
Alors sentant que sa perte tait rsolue, il monta  cheval, sortit
rapidement des tats qu'il avait conquis  Visconti, et chercha un
asyle sur le territoire vnitien.

[Note en marge: IX. Les Florentins et le duc de Milan rclament
l'alliance de la rpublique.]

C'tait  l'poque o une troisime ambassade des Florentins
sollicitait de nouveau la rpublique d'entrer dans la ligue forme
contre le duc de Milan. Celui-ci, de son ct, avait envoy des
ministres  Venise pour prvenir cette rupture. Ainsi la seigneurie
voyait ces deux puissances plaider en quelque sorte leurs droits
devant elle et se disputer son amiti.

[Note en marge: Discours des Florentins.]

Admis dans le conseil de la seigneurie, les envoys de Florence,
s'exprimrent -peu-prs en ces termes:[136] Seigneurs, nous
n'avons cess de vous solliciter de prendre part  la guerre contre
le duc de Milan. Notre intrt rclame ce secours, nous ne le
dissimulons pas; mais ne vous dissimulez pas non plus que l'intrt
de votre rpublique vous conseille cette rsolution. Dj, faute
d'avoir uni nos forces, Visconti s'est empar de toute la Lombardie;
vous avez refus vos secours aux Gnois, ils l'ont reconnu pour
matre. Abandonns par vous, nous succomberons et le voil roi!
Bientt  vos propres dpens vous le ferez empereur[137].

[Note 136: _Historia Mediolanensis Andre Billii L. V_. Ces
harangues, dont je prends la substance, sont rapportes par
SABELLICUS, liv. 9 de la 2e dcade, par Pierre JUSTINIANI, dans son
_Histoire de Venise_, liv. 6, et par Paul MOROSINI, _Histoire de
Venise_, liv. 19.]

[Note 137: _Histoire de Franois Sforce_, par Jean SIMONETA, liv. 2e.]

Depuis que sa maison est sur le trne, nous avons eu  la combattre,
et songez que vous avez les mmes droits que nous  son inimiti. Le
duc est encore plus irrit de notre indpendance que jaloux de notre
prosprit. C'est la passion commune  tous les princes d'aspirer
 dtruire tout ce qui veut tre libre autour d'eux[138]. Ne vous
assurez point en votre puissance; vous avez trop bien observ les
progrs de la sienne pour ne pas la juger dangereuse. Attendrez-vous
qu'elle soit devenue insurmontable, pour entreprendre de l'arrter
lorsque vous vous trouverez seuls  lutter contre elle?

[Note 138: Ici l'orateur cite Philippe de Macdoine, Mithridate
et Carrare; et l'ambassadeur milanais ne manque pas d'opposer 
ces exemples ceux d'Attale, d'Hiron, de Massinissa, etc. C'tait
l'esprit du temps. Les lettres venaient de renatre, tout le monde
croyait devoir affecter un grand savoir, et on ne croyait pas avoir
donn de bonnes raisons si on ne citait des autorits prises chez les
anciens.]

Si nous vous pressons de nous secourir, c'est parce que le pril
est commun, c'est parce que nous savons prendre aussi notre part des
charges de la guerre. Il y a long-temps que nous soutenons celle-ci
avec d'immenses efforts. Elle nous cote plus de deux millions
de florins d'or, c'est--dire, plus que ne vaut la ville entire
de Florence. Nous avons dpouill de leurs bijoux nos femmes et
nos filles; nous avons dispers nos richesses dans l'Italie, pour
subvenir  tant de dpenses. Mais il nous reste encore du sang 
rpandre. Vous verrez si nous demandons  tre secourus pour rester
oisifs. Sauver notre libert c'est assurer la vtre; le danger
qui nous presse vous attend. Nous sommes autoriss  souscrire aux
conditions qu'il vous paratra juste de proposer pour cette alliance.

[Note en marge: Discours des ambassadeurs milanais.]

Les ambassadeurs milanais,  leur tour, obtinrent audience le
lendemain. Nous ne venons point, dirent-ils, solliciter une amiti
que vous avez jure, et que les procds constants de la seigneurie
nous garantissent. La maison de Visconti est ds-long-temps amie de
votre rpublique; vous avez prouv la constance de vos sentiments,
pendant la minorit de nos princes et les discordes civiles qui en
ont t la suite. De son ct, le duc Philippe-Marie a montr qu'il
avait hrit pour vous de tous les sentiments de ses pres. Vous
possdez Vrone, Vicence, Padoue, qui ont appartenu  sa maison.
Devenu votre voisin, par l'effet de vos conqutes, il n'a eu avec
vous aucun diffrend. Il s'est montr juste, modr, pacifique. Vous
apprciez sans doute ce qu'elles valent, ces imputations que l'on
fait si gratuitement aux princes de ne pouvoir souffrir des tats
libres dans leur voisinage. Comme si des rapports d'amiti taient
impossibles entre le gouvernement d'un seul et le gouvernement de
plusieurs; comme si le tmoignage de l'histoire ne rfutait pas ces
vaines dclamations; comme si la plus heureuse harmonie n'avait
pas exist depuis long-temps entre la seigneurie et les Visconti.
Qu'avons-nous  gagner les uns ou les autres dans cette guerre?
Quelle assurance avez-vous besoin de chercher contre l'ambition qu'on
reproche au duc de Milan? Mais qui peut lui reprocher cette ambition?
Ce n'est pas assurment votre rpublique. Ce sont les Florentins qui
l'en accusent, et pourquoi? parce qu'il leur fait la guerre. Sans
doute il la leur fait; mais s'ils ont t les agresseurs, est-il
raisonnable de lui reprocher une rupture qu'il n'a pas dpendu de lui
d'viter?

Or qui de vous ne se rappelle que le prtexte des Florentins a
t l'occupation de Forli par quelques troupes du duc? Qui de vous
ignore que cette occupation n'tait ni une prise de possession,
ni une mesure hostile? que le duc envoyait prendre seulement
l'administration de Forli, comme excuteur testamentaire du prince
dcd,  sa prire et au nom du prince mineur? et quel intrt les
Florentins avaient-ils dans tout cela? Forli ne leur appartenait
point.

Ce sont donc les Florentins eux-mmes qui l'ont forc de porter
ses armes au-del des Apennins, o aucun intrt ne l'appelait. On
l'a mis dans la ncessit de se dfendre, est-on en droit de se
plaindre de ce qu'il a pris l'offensive? est-il juste de voir, dans
ses succs, la preuve de son ambition, et ne faut-il pas plutt y
reconnatre un tmoignage de la justice de sa cause approuve par le
ciel mme?

Depuis que l'orgueil des Florentins a t confondu par nos
victoires, le duc a manifest sa modration. Plusieurs princes, notre
saint-pre le pape, votre rpublique, se sont ports pour mdiateurs;
qui s'est refus  la paix? les Florentins.

Que vous demandent-ils? d'attaquer un prince qui ne vous a donn
aucun sujet de plainte. Que vous demande le duc? la continuation
d'une amiti qu'il mrite. Un gouvernement aussi sage que le vtre
ne cherchera point  acqurir, par une injustice, une sret qu'il a
dj, qui jamais n'a t trouble, et que la guerre ne saurait lui
garantir aussi-bien que la paix.

[Note en marge: X. Carmagnole appel dans le conseil. Son avis.]

Ces raisons taient assurment trs-solides, sur-tout aux yeux de
ceux qui se rappelaient les exhortations du vieux Moncenigo. Mais
le doge actuel n'avait pu voir sans dpit son avis rejet, censur
mme, lorsqu'on avait dlibr sur cette affaire quelques annes
auparavant. La cause des Florentins tait devenue la sienne. Il
l'avait d'abord embrasse par ambition ou par politique, maintenant
il y allait de sa vanit; il dtermina le conseil  entendre
Carmagnole. Dj Foscari avait eu quelque influence sur l'accueil
que la rpublique avait fait  ce gnral. On lui avait donn un
commandement avec un traitement assez considrable[139]. Mais un
gouvernement comme celui de Venise ne pouvait pas accorder facilement
sa confiance  un transfuge,  un favori disgraci,  un gendre du
prince ennemi. Une tentative d'empoisonnement dont Carmagnole fut
l'objet, et dont un sclrat de Milan fut reconnu coupable, prouva la
ralit de la haine qui existait entre le duc et son ancien favori,
et mrita  celui-ci d'tre appel dans les confrences o l'on
traitait l'affaire des Florentins.

[Note 139: A' 25 del detto mese f preso di condurre il conte
Francesco Carmagnola con lancie 300, e per la sua provigione della
sua persona dargli all'anno ducati 6,000, dovendo tener egli in casa
sua cavalli 100 a sue spese.

(SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]

Il y parla en homme passionn, qui dsire par-dessus tout une
occasion de satisfaire sa vengeance[140]. Il fit une vive peinture
de l'ambition de Philippe-Marie. Le duc avait usurp plusieurs
provinces: Bergame et Brescia n'taient que la dpouille d'un
prince protg de la rpublique, enleve injustement au mpris d'un
trait, retenue au mpris des instances de la seigneurie. Visconti
tait un voisin dangereux sur le continent. Matre de Gnes, il
pouvait devenir sur mer un rival redoutable. La guerre tait donc
juste, ncessaire, indispensable; elle offrait peu de prils et les
esprances les mieux fondes de grands succs. Philippe-Marie tait
un ambitieux sans talents, sans force de caractre, un prince livr
aux vains plaisirs d'une cour frivole. Ses folies, autant que ses
guerres, avaient puis ses finances. Il avait tari ses ressources,
affaibli son arme et alin l'affection de ses sujets.

[Note 140: Cominci, come quello ch'era di natura collerico, a dir
male di Filippo, con acerbissime parole.

(_Historia veneziana_ di P. GIUSTINIANO, lib. 6.)

Le discours de Carmagnole et celui que Franois Foscari pronona
ensuite, sont rapports par Andr BIGLIA, dans son _Histoire de
Milan_, liv. 5.]

Et quelle affection pourrait-il mriter, s'criait Carmagnole,
l'ingrat qui oublie que, s'il est demeur tranquille possesseur du
trne, c'est  moi qu'il le doit; que je lui ai conquis Bergame,
Brescia, Parme, Plaisance, Novare, Verceil, Alexandrie, et Gnes?
Pour prix de tels services, il m'a disgraci, il a confisqu mes
biens, retenu ma femme, mes enfants, et pay un empoisonneur pour
me faire prir. Ah! sans doute, il a raison de prvoir que mon pe
doit lui tre fatale. Si la Providence a veill sur mes jours, c'est
pour le malheur de l'ingrat, pour sa ruine. Heureux de trouver une
nouvelle patrie sur cette terre qui me fut hospitalire, je ne
demande que des armes, la permission d'unir ma cause  la vtre, et
de vous prouver ma reconnaissance.

La chaleur du guerrier, son assurance, sa haine, se communiqurent 
tous ceux qui l'coutaient. Le doge s'empressa d'ajouter que, depuis
que Visconti tait sur le trne, il n'avait cess de s'agrandir;
qu'aprs tant d'usurpations, il ne pouvait avoir renonc sincrement
 Vicence,  Vrone,  Padoue, qui avaient t possdes par sa
famille, avant d'entrer dans le domaine de la rpublique. C'tait
une absurdit de le supposer. Il fallait donc le considrer comme un
ennemi; il tait donc prudent de s'opposer  l'accroissement de sa
puissance, et de saisir, pour le combattre, le moment o d'autres
occupaient une partie de ses forces. Il fallait faire cause commune
avec les Florentins.

[Note en marge: XI. La guerre contre le duc de Milan est rsolue.
Diverses alliances. 1425.]

Cet avis passa dans le grand-conseil  une grande majorit de
suffrages. Le trait entre les deux rpubliques fut sign  la fin de
novembre 1425. On y rgla qu'on lverait  frais communs une arme
de seize mille chevaux et de huit mille hommes d'infanterie; que la
flotte vnitienne remonterait le P, et seconderait les oprations
des troupes de terre destines  agir contre le Milanais; qu'une
autre flotte arme aux dpens des Florentins se porterait sur la cte
de Gnes, o elle ferait une diversion.

Les conqutes devaient tre partages de manire que tout ce qui se
trouverait sur le revers des Apennins du ct de la Toscane, restt
 la rpublique de Florence; tout ce qui serait au nord de ces
montagnes devait appartenir  Venise.

Enfin les deux parties contractantes prirent l'engagement rciproque
de ne point faire de paix spare[141].

[Note 141: _Fatti veneti_ di Francesco VERDIZZOTTI, lib. 18.
_Historia di Venezia_ di Paolo MOROSINI, lib. 19. LE POGGE,
_Histoire de Florence_, liv. 5.]

Le roi d'Arragon, le duc de Savoie[142], les seigneurs de Ferrare
et de Mantoue, la ville de Sienne et quelques familles gnoises,
mcontentes du gouvernement de Visconti, accdrent  cette alliance.

[Note 142: _Codex Itali diplomaticus_. LUNIC, tom. II, pars 2,
sectio 6, XXI.]

Ainsi fut rsolue cette guerre, dont j'ai cru devoir faire connatre
soigneusement les prtextes ou les motifs, parce qu'elle eut une
grande influence sur les destines de l'tat de Venise.

Le caractre qu'elle allait prendre fut indiqu par le choix du
gnral. La rpublique en confia la principale direction  Franois
Carmagnole.

[Note en marge: XII. Commencement des hostilits. Composition des
armes. 1426.]

Quoique la dclaration de guerre et t notifie officiellement au
mois de janvier 1426, les hostilits ne commencrent que vers le
milieu du mois de mars. Cet intervalle fut employ  recruter les
troupes mercenaires avec lesquelles Carmagnole devait attaquer la
Lombardie, et  armer l'escadre destine  entrer dans le P. Il fut
lev un emprunt forc de 43,600 ducats[143]. Ce n'tait pas sans
doute de quoi subvenir aux frais de la guerre.

[Note 143: Furono obbligati i cittadini alli soliti imprestiti, con
assignamento annuo di uno per cento, de' quali si cavo 43,600 ducati.

(_Historia di Venezia_ di Paolo MOROSINI, lib. 19.)

On veut que cela signifie que l'intrt de cet emprunt tait fix
 un pour cent. Je ne saurais expliquer comment l'intrt tait
si faible, sur-tout dans un pays o les fonds publics perdaient
depuis long-temps, et taient, dans ce moment,  quarante pour cent
au-dessous de leur valeur nominale.]

La guerre tait alors fort dispendieuse. Ces compagnies d'aventure,
formes des dbris des armes allemandes, avaient trouv qu'il n'y
avait pas de meilleur parti pour elles que de rester en Italie, o
la multitude des principauts et des factions leur assurait toujours
de l'emploi, et o la bont du pays leur promettait des richesses.
Le gouvernement sacerdotal, les petites rpubliques de bourgeois,
non moins inhabiles au mtier des armes, les princes nouveaux et
encore mal affermis, devaient implorer continuellement le secours de
ces trangers, qui se vendaient au plus offrant. Un historien[144]
fait remarquer qu' cette poque les Ursins, les Saint-Severins, les
Malatesta, les Carmagnole et autres chefs de gendarmes retiraient en
grande partie le plus clair du produit de l'industrie florentine,
du commerce de Venise, et de la daterie romaine. Les chefs de ces
bandes taient des entrepreneurs de guerre; indiffrents dans toutes
les querelles, s'attaquant sans passion, intresss seulement 
conserver leurs hommes, et par consquent combattant mollement,
cherchant  viter les affaires dcisives, pour faire durer ces
divisions, qui les rendaient ncessaires, et leur donnaient occasion
de devenir plus exigeants. Opposs alternativement l'un  l'autre,
ils n'avaient garde de chercher  se dtruire[145]. Un capitaine
vainqueur qui aurait retenu prisonnire la compagnie d'un autre
l'aurait ruin, et devait s'attendre  tre  son tour trait avec
la mme rigueur. Toutes ces circonstances avaient introduit parmi
ces bandes guerrires une sorte de droit des gens indpendant du
droit politique, et souvent oppos aux intrts des tats dont elles
soutenaient la cause. L'habitude de changer de parti avait rendu les
trahisons moins dshonorantes, l'avarice les rendait frquentes. La
guerre n'tait plus qu'un mtier fait par des stipendiaires; les
hommes domicilis ne trouvaient point d'honneur  se mler dans ces
bandes d'aventuriers. Les nobles tchaient de conserver quelque
puissance dans leurs terres, dont ils ne pouvaient par consquent
s'loigner. Les citadins cherchaient  s'enrichir par le commerce,
sur-tout par le commerce d'outre-mer; aussi le service maritime
tait-il rest constamment en honneur, parce qu'il tait fait par des
nationaux. Le peuple n'tait point enrl, parce que les souverains
le craignaient et n'taient pas assez riches pour entretenir des
troupes rgulires.

[Note 144: DENINA, _Rvolutions d'Italie_, liv. 18, ch. 3.]

[Note 145: MACHIAVEL explique fort bien l'origine et le rsultat de
ce systme de milices. L'Italie, dit-il, leur dut d'tre envahie
par Charles XII, dvaste par Louis XII, opprime par Ferdinand, et
insulte par les Suisses. Les chefs de ces bandes, ne pouvant lever
un grand nombre d'hommes, commencrent par dcrditer l'infanterie;
la solde de quelques cents chevaux qu'ils louaient fort cher, leur
procurait plus de bnfice. On les en crut, et sur une arme de vingt
mille hommes, il n'y avait pas quelquefois deux mille fantassins.
Outre cela, pour viter des pertes, et pour recruter plus facilement,
ils imaginrent de dispenser leurs soldats des fatigues et mme des
dangers; plus de combats de nuit, plus de campagnes d'hiver. On se
dispensait de faire des retranchements, on vitait de se tuer dans la
mle, on se battait pour se prendre des armes, des chevaux, et quand
on avait fait des prisonniers, on se bornait  les dpouiller, et on
se les renvoyait sans ranon. Ce fut ce bizarre droit de la guerre,
qui rendit l'Italie esclave et mprisable.

LE PRINCE, ch. 12.]

On a beau faire; puisqu'on exige pour la guerre les efforts des
hommes, le sacrifice de leur repos et de leur vie, il faut bien
dterminer ces efforts, ces sacrifices, par le sentiment de
l'intrt. L o cet intrt est vident, immdiat, on peut obtenir
le concours spontan de toute une population; l o fermentent
l'esprit de faction ou l'enthousiasme religieux, la fureur des
passions suffit pour mettre les armes et la torche  la main de tous
les hommes; mais quand il s'agit seulement de la rivalit de deux
princes, des calculs de la politique, des vues ambitieuses d'un
gouvernement, comment esprer que la population veuille y prendre
part? Cela est impossible sur-tout dans les petits tats.  mesure
que de grands gouvernements se sont organiss, ils ont form des
corps de troupes permanents, et cela n'a t praticable qu'aprs
l'tablissement d'un systme d'administration, qui assurait au
prince un revenu fixe, employ tout entier  conserver cette force
mercenaire. Mais, trangres ou indignes, les troupes rgulires
sont d'autant plus  la disposition du prince qu'elles sont plus
dtaches de la population; aussi s'efforce-t-on sans cesse de
leur crer des intrts  part; aussi se trouvent-elles toujours
insuffisantes quand elles sont en opposition avec le voeu gnral, ou
quand l'existence nationale est menace. En dfinitive, il n'y a de
guerre nationale que pour des intrts nationaux.

Ce n'tait pas pour de tels intrts que l'on combattait en Italie.
Il s'agissait de savoir si le duc de Milan satisferait son ambition,
en tendant ses conqutes dans la Toscane et dans la Romagne. Ses
adversaires n'avaient qu'un intrt plus ou moins direct  arrter
ses progrs. Le roi d'Arragon voulait forcer Visconti  lui cder la
Corse, que celui-ci prtendait tre une dpendance de Gnes: le duc
de Savoie convoitait Verceil: les seigneurs de Ferrare et de Mantoue
cdaient  l'influence de leurs voisins: et quant aux Vnitiens, il
tait vident qu'en entrant dans cette ligue, ils avaient t bien
moins dcids par la crainte qu'entrans par l'ambition.

Le duc, menac par tous ses voisins, soudoyait, du fond de son
palais, quatre chefs de bandes qui avaient alors une grande
rputation, Ange de la Pergola, Nicolas Piccinino, Guido Torello,
enfin Franois Sforce, fils naturel d'un paysan de Cotignola, et le
second d'une race de hros, que la fortune destinait au trne.

Les Vnitiens avaient dans leur arme deux parents de ce mme Sforce.

On raconte que le premier Sforce, dont le vrai nom tait Attendolo,
tant occup  travailler  la terre, vit passer des recruteurs, qui
lui proposrent de s'engager; il hsitait, et, comme dans les moeurs
de ce sicle la superstition trouvait place par-tout, il voulut
consulter le sort sur le parti qu'il avait  prendre. Je vais jeter
ma pioche sur ce chne, dit-il, si l'arbre la retient, c'est signe
que Dieu veut que je me fasse soldat. La pioche resta dans les
branches; le paysan s'enrla dans une compagnie d'aventure, devint
condottiere, gnral illustre, prince; et son petit-fils disait 
Paul Jove, dans le palais de Milan: Vous voyez bien ces trsors,
ces gardes, cette pompe; je dois tout cela  la branche du chne qui
retint en l'air la pioche de mon grand-pre.

Tous ces capitaines conduisaient des compagnies plus ou moins
nombreuses de cavaliers couverts de fer. Cette cavalerie tait
considre comme la principale force des armes; on mprisait encore
l'infanterie, on oubliait ce qu'elle avait t chez les anciens.
C'tait dans l'infanterie qu'on jetait les milices. On n'en avait pas
mme un nombre proportionn  celui des troupes  cheval. L'arme
vnitienne, dans cette guerre, n'avait que huit mille fantassins sur
seize mille gendarmes. Celle du duc de Milan tait -peu-prs d'gale
force. De part et d'autre, on prodigua les trsors pour rassembler
des gens de guerre et des chevaux. On compta jusqu' soixante-dix
mille combattants dans une petite province, et l'artillerie, dont
on n'avait pas encore perfectionn l'usage, tait par cette raison
tellement multiplie, que les Milanais perdirent jusqu' cent
soixante-dix-huit pices de canon dans un de leurs camps. Ces
circonstances expliquent le peu de mobilit des armes, la difficult
de les faire subsister et de trouver un terrain pour combattre.

[Note en marge: XIII. Carmagnole surprend la ville de Brescia. 1426.]

Les troupes de Visconti taient encore dans la Romagne. Carmagnole
voulut profiter de leur absence, et commencer ses conqutes par
l'essai d'une sduction qui devait lui livrer Brescia.

Cette place, ancienne colonie romaine, ravage par les barbares,
qui envahirent successivement l'Italie, avait ensuite fait partie
du royaume de Lombardie, dont elle avait partag les vicissitudes.
Elle tait entre dans la ligue des villes qui s'taient confdres
pour s'affranchir du joug de l'empereur Frdric Barberousse. De
l rsultrent pour elle la ncessit et le malheur de prendre
part  toutes discordes excites en Italie, par l'ambition rivale
des empereurs et des papes. Elle arbora tour--tour l'tendard des
Guelfes et des Gibelins. Elle fut cruellement chtie par l'empereur
Henri VI, qui l'avait mme condamne  voir passer la charrue sur
ses murs[146]; ensuite elle tomba sous la domination des princes de
la Scala, auxquels elle fut arrache par le seigneur de Milan, alli
dans cette guerre de la rpublique de Venise. Adolphe Malatesta s'en
tait empar pendant la minorit des fils de Galas Visconti. Enfin
le duc Philippe-Marie l'avait recouvre en 1421.

[Note 146: Quindi puote attestar il giureconsutto Bartolo aver letta
sentenza di Enrico, poi rivocata, cite condannava Brescia all'aratro.

(_Storia civile veneziana_ da Vittor SANDI, lib. 7, cap. 1, art. 2.)]

Il y avait donc  peine cinq ans que ce prince la gouvernait, et il
ne parat pas que ce ft avec cette douceur qui peut seule concilier
l'affection de nouveaux sujets. D'un autre ct, les factions guelfe
et gibeline y subsistaient encore; et, par une suite de leurs
anciennes haines, elles habitaient des quartiers spars qu'elles
avaient mme fortifis par des enceintes de murs; de sorte que cette
ville tait rellement forme de deux. Les guelfes occupaient la
ville basse, les gibelins la ville haute, que plusieurs forts et la
citadelle dominaient.

Carmagnole avait conserv des relations avec le parti guelfe, ennemi
de la maison de Visconti; ceux avec qui il avait pratiqu des
intelligences, parmi lesquels on comptait deux membres de la famille
Avogadro, trs-considrable dans le pays[147], lui promirent de lui
ouvrir une des portes de la ville.

[Note 147: _Hist. de Mantoue_ de Barthlemi PLATINA, liv. 5.]

Un dtachement de ses troupes, que douze mille hommes suivaient de
prs, arriva tout--coup sous les murs de Brescia, dans la nuit
du 17 mars 1426. La porte fut ouverte, les troupes vnitiennes se
rpandirent dans la ville basse, leurs partisans se joignirent 
elles, mais la garnison milanaise se jeta dans les forts et conserva
mme les portes qui conduisaient de la ville guelfe  la ville
gibeline. Il restait donc  faire le sige de celle-ci, de tous les
forts, de la citadelle, et en mme temps il fallait songer  se
dfendre dans la ville guelfe qu'on occupait. Ds qu'on eut appris
 Venise l'entre des troupes de la rpublique dans Brescia, on
crut d'abord que Carmagnole tait entirement matre de la place;
mais quand on sut qu'il avait encore plusieurs siges  faire et
en mme temps un sige  soutenir, on dsespra du succs de cette
entreprise; cependant on lui envoya en diligence toutes les troupes
dont on put disposer, et les commandants de Vicence et de Vrone
reurent ordre de lui faire parvenir des secours. Il allait en avoir
besoin.

[Note en marge: XIV. Il assige les chteaux. Ouvrage de
circonvallation mmorable.]

Deux mille hommes de cavalerie, qui taient -peu-prs tout ce
qui restait de troupes milanaises dans la Lombardie, se portrent
sur-le-champ dans les environs de Brescia, pour tenter d'y pntrer.
Le duc avait rappel son arme de la Romagne; elle s'avanait 
grandes journes. Carmagnole profita de ce dlai pour envoyer des
dtachements, qui s'emparrent de quelques points fortifis dans le
pays vers le lac de Garde, et, pour se mettre en tat de se tenir
dans sa nouvelle position, il commena par sparer la ville qu'il
occupait, de la forteresse voisine, en creusant un foss large et
profond, qui le mettait  l'abri des sorties d'une garnison nombreuse
et vaillamment commande[148]. Mais ce n'tait rien encore: il avait
 empcher la communication des assigs avec l'arme qui venait 
leur secours. Pour cela, il entreprit un des plus grands ouvrages de
campagne, dont l'histoire militaire fasse mention et dont jusqu'
lui on n'avait point vu de modle. Il traa une double ligne de
circonvallation qui enveloppait les forts, la citadelle, les deux
villes, et qui devait rendre toute communication impossible entre
la place et la campagne,  moins de forcer ce passage  travers les
deux fosss qui le dfendaient. Or ces fosss avaient vingt pieds
de large, douze pieds de profondeur, et prsentaient un escarpement
form de terre, de fascines, affermi par des madriers, et dfendu par
des tours leves de distance en distance. Les historiens ne sont
point d'accord sur l'tendue de cet ouvrage; suivant quelques-uns, il
avait cinq mille de dveloppement.

[Note 148: Ce commandant paratrait tre Franois Sforce, d'aprs
SANUTO, _Vite de' duchi_, F. FOSCARI. Verdizzotti le nomme Oldrado,
et dit qu'il dfendit la place con la fortezza del petto e del luogo.
Sabellicus est du mme avis.]

On conoit que de pareils travaux ne pouvaient tre termins en
quelques jours par une arme, qui avait  repousser les secours qui
voulaient entrer dans la place,  se garder elle-mme contre de
frquentes sorties, et  faire plusieurs siges -la-fois. L'ouvrage
ne pouvait tre qu'bauch  l'poque trs-prochaine o l'arme
milanaise allait se prsenter pour secourir la ville. On se flattait
que sa marche serait retarde par les rivires, et notamment par
le Tanaro, dont le marquis de Ferrare s'tait charg de disputer
le passage; mais il se laissa ou voulut se laisser tromper par le
gnral Ange de la Pergola, qui jeta un pont sur ce fleuve sans tre
attaqu, et vint camper, dans les premiers jours de mai, devant les
lignes de Carmagnole. Les succs de celui-ci s'taient rduits 
s'emparer de l'une des portes occupes jusques-l par les Milanais.

L'arme du duc tait forte de quinze mille gendarmes, c'est--dire
au moins gale  celle des Vnitiens. Ceux-ci taient  la vrit
couverts par leurs retranchements encore trs-imparfaits, mais ils
avaient  faire face de deux cts, ils taient obligs d'occuper
une grande circonfrence, et ils ne pouvaient prsenter une masse
de forces sur plusieurs points -la-fois. La garnison ne ngligeait
rien pour retarder les travaux des Vnitiens, et repoussait les
assauts qu'ils lui livraient frquemment. Heureusement pour ceux-ci,
la rivalit des chefs qui commandaient l'arme du duc retarda
l'attaque des lignes. Franois Sforce et Nicolas Piccinino opinaient
pour tenter cette entreprise, mais Ange de la Pergola la jugea
imprudente[149].

[Note 149: Constans fama est culp prfectoram Philippi eam urbem
non esse recuperatam, nam cum liber aditus ad illam esset, facil
fossam prohibituros fuisse aiunt, nisi certamen dignitatis inter eos
ortum facultatem spatiumque perficiendi operis hosti per ignaviam
prbuisset.

(POGGII, _Hist. florentin_, lib. 5.)]

Les ouvrages furent continus sous les yeux de l'arme milanaise.
Quand elle entreprit de les forcer, il n'tait plus temps.  la
fin de mai, la place n'tait pas encore entirement investie; mais
aprs quatre mois de travaux, qui ne furent interrompus ni la nuit
ni le jour, les lignes prsentaient par-tout une circonfrence
inattaquable, les gnraux de Philippe-Marie, abandonnant la
garnison de Brescia  elle-mme, s'loignrent pour aller commettre
d'inutiles ravages dans les environs de Mantoue.

Ds la fin de mars, une escadre vnitienne, commande par Franois
Bembo, s'tait prsente  l'embouchure du P. Retarde d'abord
par les eaux basses, elle avait ensuite remont ce fleuve jusqu'
Crmone, dont elle avait rompu l'estacade et brl le pont. Vers
la fin de juin, elle avait pntr dans l'Adda, prenant quelques
chteaux sur son passage. Enfin elle tait venue insulter la place de
Pavie  l'embouchure du Tsin.

Le 28 juillet, on arrta  Venise un Brabanon venu, disait-on, pour
mettre le feu  l'arsenal. On rpandit qu'il avait avou son crime,
et qu'il ne l'avait entrepris qu' la persuasion du duc de Milan.
Quoi qu'il en soit de la ralit de ces imputations, ce misrable fut
cartel, aprs avoir t tran dans les rues  la queue d'un cheval
fougueux.

Cependant l'arme de la rpublique recevait des renforts. Le seigneur
de Faenza  la tte d'une compagnie de douze cents chevaux, Laurent
de Cotignola, qui en commandait neuf cents, et Georges Benzoni,
avec trois cents lances, taient arrivs au camp devant Brescia.
Les dfenseurs de la place, au contraire, taient puiss par des
combats continuels et par la disette. De quatorze cents hommes, ils
se voyaient rduits  quatre cents.

[Note en marge: XV. Capitulation des forts.]

Cette brave garnison, insuffisante pour garder une si vaste enceinte,
n'en cdait les divers postes que pied--pied. Le 11 d'aot, elle
avait t force d'abandonner la porte des Piles. Au commencement de
septembre, les Vnitiens occuprent une autre porte et une partie de
la ville haute, aprs un combat qui dura trois jours. Le 18 et le 19
un corps de huit mille Milanais vint attaquer les assigeants, mais
sans pouvoir parvenir  pntrer jusqu' la forteresse. Les assigs
firent une sortie quelques jours aprs. Enfin un des chteaux
capitula le 13 octobre, les autres se rendirent successivement, et
le 20 novembre la citadelle, aprs avoir t battue jour et nuit par
l'artillerie pendant huit mois, offrit de se rendre si elle n'tait
pas secourue au bout de dix jours. Cette capitulation, pour laquelle
on eut mme soin de demander l'autorisation du duc de Milan, fut
la cinquime que fit, dans ce mme sige, le vaillant dfenseur de
cette place. Il sortit avec tous les honneurs de la guerre,  la
tte de quelques hommes qui lui restaient, avec armes et bagages,
exigeant mme que les vainqueurs payassent ce qu'il tait forc de
leur laisser, et libre, ainsi que tous les siens, d'aller rejoindre
l'arme milanaise.

C'est une douce satisfaction de voir les gens de coeur triompher de
la mauvaise fortune.

La premire surprise de Brescia avait t peu glorieuse pour
Carmagnole, mais il se fit beaucoup d'honneur, pendant ce sige
long et mmorable, par la vigueur de ses attaques, l'immensit de
ses travaux et sur-tout par l'audace avec laquelle il se maintint
dans une position difficile. On doit rapporter au gnral florentin,
Nicolas de Tolentino, qui tait un habile ingnieur, une partie du
mrite, soit de l'invention, soit de l'excution des grands ouvrages
qui assurrent la reddition de la place[150].

[Note 150: _Fatti veneti_ di Francesco VERDIZZOTTI, lib. 18.]

Le duc de Milan prouva, dans cette campagne, les inconvnients
attachs  l'emploi des troupes mercenaires. Les siennes ne
firent que de mdiocres efforts pour secourir Brescia; et au lieu
d'attaquer, ou au moins d'inquiter Carmagnole dans ses lignes, elles
perdirent le temps  piller le pays voisin.

[Note en marge: XVI. Trait de paix. 1426.]

Cependant, si la ville de Brescia tait perdue, l'arme restait
entire; il ne manquait au duc que d'avoir confiance en elle. Quatre
gnraux de rputation ne le rassuraient pas. D'un autre ct la
Toscane tait dgarnie, le duc de Savoie inquitait la frontire
occidentale du Milanais. Visconti ne voyait dans toute l'Italie
qu'un prince qui s'intresst  son sort, c'tait le pape Martin V;
encore avait-il fallu acheter sa bienveillance par la cession des
villes de Forli et d'Imola dans la Romagne. Ce pontife, l'un des plus
ambitieux conqurants du domaine apostolique, protgeait chaudement
le duc de Milan; parce que ce prince affectait d'embrasser avec
zle les intrts de l'glise. Le pape s'entremit donc pour ramener
la paix entre les parties belligrantes. Le lgat, qu'il envoya
pour mdiateur, n'eut pas de peine  les concilier, puisque tout
consistait  obtenir quelques sacrifices du duc de Milan dj saisi
d'effroi. Il consentit aussi promptement qu'on pouvait le dsirer, 
ce que le duc de Savoie gardt quelques chteaux de peu d'importance
dont il venait de s'emparer.

Les Florentins, le marquis de Ferrare, et le seigneur de Mantoue,
n'avaient rien  rclamer; l'arme allie n'avait fait aucune
conqute au-del des Apennins, mais le duc en avait retir ses
troupes, et ce ne fut pas un mdiocre avantage pour les Florentins de
voir leur pays dlivr de cette invasion.

Quant aux Vnitiens, le duc de Milan leur cdait non-seulement tous
ses droits sur la ville de Brescia, mais encore toute la province
dont cette ville tait la capitale, la valle de l'Oglio, appele
Val Camonica, et la partie du Crmonais situe sur la rive gauche de
ce fleuve; de sorte que les frontires de la rpublique, du ct du
Milanais, se trouvaient transportes du lac de Garde au lac d'Iseo,
et que l'Oglio devait marquer la nouvelle limite des deux tats. Le
duc accordait mme aux Vnitiens un certain espace de terrain sur la
rive droite de ce fleuve, avec la facult d'y construire une tte de
pont.

Ce trait fut sign le 30 dcembre 1426. La famille de Carmagnole
recouvra sa libert et vint s'tablir  Venise. La rpublique s'tait
empresse de rcompenser les services de son gnral, en l'levant au
patriciat, ds les premiers succs de cette campagne.

[Note en marge: XVII. Organisation que le gouvernement vnitien donne
 la ville de Brescia.]

Le gouvernement vnitien, soit qu'il voult s'attacher le peuple de
Brescia, soit qu'il voult composer avec d'anciennes habitudes, ou
faire l'essai d'un nouveau systme, donna  sa nouvelle conqute une
forme d'administration diffrente du rgime des autres provinces de
la rpublique.

On dcida que le pays serait gouvern par deux patriciens, que le
snat dsignerait, l'un avec le titre de podestat, l'autre avec
celui de capitaine. Ils taient investis de la juridiction civile et
criminelle, except en matire de fiefs.

Le podestat pouvait prsider les divers tribunaux; mais la ville
avait, pour son administration, un conseil compos de ceux qui,
pendant trente-cinq ans au moins, avaient partag les charges relles
et personnelles de la cit. On se rservait cependant la facult d'y
associer ceux qui l'auraient mrit par d'importants services. On
exigea que, dans tous les cas, les membres de ce conseil n'eussent
point exerc, ni eux-mmes, ni leur pre, ni leur aeul, une
profession mcanique; il fallait aussi, pour y tre admis, tre g
de trente ans et appartenir  une famille domicilie depuis cinquante.

Cette assemble se trouvait compose d'-peu-prs cinq cents
habitants, qui, dans l'origine, se renouvelaient tous les ans, par la
voie du scrutin.

Un autre conseil moins nombreux, choisi par le sort dans le sein du
conseil gnral, et renouvel partiellement de deux mois en deux
mois, s'occupait de la direction spciale des affaires; de sorte
que Brescia, comme Venise, avait deux runions de ses principaux
citoyens, dont l'une reprsentait le grand conseil, l'autre le snat
de la rpublique, avec cette diffrence cependant, qu' Venise
ces assembles exeraient le gouvernement et dcidaient sur les
impts, sur les lois et sur les affaires politiques, tandis qu'
Brescia elles ne s'levaient pas au-dessus des affaires de simple
administration.

Pour rendre la ressemblance plus parfaite, on rgla, trois ou quatre
ans aprs la prise de possession de cette ville, que ceux qui se
trouvaient composer le grand conseil en 1430, auraient seuls le droit
d'en faire partie  l'avenir, et le transmettraient  leur postrit.

Ainsi il y eut un patriciat dans cette province comme dans la
capitale.

C'tait de ces deux conseils que partait la direction de
l'administration du pays: c'tait par eux que se faisait le choix
des juges et des divers agents de l'administration; outre ces deux
conseils, il y en avait un troisime pour les affaires contentieuses,
compos uniquement de jurisconsultes gradus dans l'universit de
Padoue.

Enfin quelques-uns des habitants les plus considrables de cette
province furent aggrgs au corps de la noblesse vnitienne[151].

[Note 151: Tous ces dtails sur le gouvernement de la province de
Brescia sont tirs de l'_Histoire civile de Venise_ par Victor SANDI,
liv. 7, ch. 1, art. 1.]

Je citerai le nom du seul qui refusa cet honneur, ne voulant rien
devoir  ceux qui venaient d'asservir sa patrie. Il se nommait
Zambara. Mais ses descendants n'hritrent pas de sa fiert, car ils
achetrent dans la suite cette noblesse que leur aeul avait refuse.




LIVRE XIV.

     Nouvelle guerre contre le duc de Milan. -- Bataille de Macalo
     gagne par Franois Carmagnole. -- Paix de 1428. -- Acquisition
     de Bergame, 1426-1428. -- La rpublique acquiert l'expectative
     de la principaut de Ravenne. -- Troisime guerre contre le
     duc de Milan. -- Bataille perdue par les Vnitiens. -- Mort de
     Franois Carmagnole, 1428-1433.


[Note en marge: I. Rflexions sur les gouvernements aristocratiques.]

La paix qu'on venait de conclure portait les frontires de l'tat
de Venise  quelques lieues de Milan. Les sujets du duc furent
peut-tre encore plus effrays que lui de ce voisinage. De toutes les
conditions rserves  la misre humaine, la pire, aprs l'esclavage,
c'est d'tre oblig de courber la tte sous la domination de
plusieurs. La raison s'explique trs-bien pourquoi, dans l'intrt
de la socit, on confie le pouvoir  une seule main; mais elle ne
peut comprendre que ce pouvoir appartienne  une classe privilgie.
L'orgueil des hommes ne se console qu'en tchant d'agrandir ce
qui les domine. Or l'imagination n'a pas beaucoup  faire pour
placer hors de la nature un tre unique, invisible, tout-puissant,
impartial, qui ne communique point immdiatement avec nous, dont tout
rappelle le nom, l'autorit, tandis que son origine, ses passions,
ses infirmits chappent  la vue, et qui, en mme temps qu'il est
notre matre, est aussi notre providence. Mais comment se faire la
mme illusion quand on a une multitude de matres, dont quelques-uns
ncessairement choquent nos yeux et blessent nos intrts? Leurs
passions, leur orgueil, leur jalousie, leurs faiblesses, leur
partialit, nous rvlent  chaque instant qu'ils ne sont que des
hommes comme nous. Dans l'impossibilit de les agrandir, il faut
que nous travaillions  nous rapetisser nous-mmes, et cet effort
est trop fatigant pour que nous puissions nous obstiner  vouloir
expliquer notre servitude aux dpens de notre amour-propre. Les
Romains divinisaient leurs empereurs; ce mot _divus_ rend raison de
tout; mais les titres de _magnifiques seigneurs_, d'_illustrissimes
seigneurs_, ne suffisent point; on ne peut lgitimer la tyrannie  si
peu de frais.

Cet tat de choses a exist par le fait, jamais de droit; parce qu'il
est impossible que tous les intrts aient t consults dans un
partage si ingal. On conoit que tous veuillent prendre part au
pouvoir; on conoit que tous y renoncent; mais on ne conoit pas une
organisation de la socit qui ne soit pas faite pour la socit
tout entire. Aussi, dans les pays o on a tabli le gouvernement
du petit nombre, on a commenc par une fiction; on a suppos que ce
petit nombre composait la socit  lui seul. Tout le reste tait
cens hors de la socit, ou, si on voulait bien avouer qu'il en
faisait partie, ce n'tait que comme une aggrgation, une dpendance,
comme une proprit du corps social. L o il y a un prince unique,
l'intrt du prince ne peut pas tre spar de celui de la nation, 
moins de circonstances qui sortent de l'ordre ordinaire des choses;
l o le prince est collectif, ces deux intrts sont opposs
ncessairement. Aussi est-ce des aristocraties que sont ns les
gouvernements mixtes, c'est l leur unique bienfait.

L'aristocratie vnitienne, si jalouse de son autorit, en avait
de bonne heure senti le danger. Ce qu'elle avait principalement 
craindre, c'taient les crises qui naissent de l'ambition ou du
mcontentement; pour les prvenir, elle avait adopt deux principes
dont elle ne s'carta jamais, la modration et une mystrieuse
svrit. Tout ce qui lui portait ombrage tait perdu; tout ce
qu'elle pouvait mnager, elle le mnageait. Elle administrait avec
conomie, elle jugeait avec quit, elle gouvernait avec prudence,
elle rgnait avec gloire; mais tout cela ne faisait pas qu'on pt
dsirer de vivre sous son empire. On sentait trop  tous moments
qu'on y manquait de deux choses, les jouissances de l'amour-propre et
la scurit. Elle n'avait  offrir dans sa capitale que l'occasion
d'acqurir des richesses, et au loin que sa protection; par
consquent elle ne pouvait avoir pour sujets affectionns que des
marchands ou des peuples menacs d'une tyrannie encore plus cruelle
que la sienne.

C'tait ce qu'avaient jug, sans le dire, plusieurs de ses hommes
d'tat, lorsqu'ils avaient cherch  la dtourner de ses conqutes
sur le continent de l'Italie.

[Note en marge: II. tat de l'Italie.]

Son ambition fut favorise par les vues des princes qui rgnaient sur
cette contre. Presque tous, sans en excepter les papes, aprs avoir
d la couronne  des crimes, eurent de mprisables et d'abominables
successeurs. Un homme jaloux de conserver un peu de repos, de bonheur
et de dignit, aurait t bien embarrass de choisir sur toute la
surface de la belle Italie un asyle o il pt reposer sa tte avec
scurit, et couler en paix quelques annes du XIVe ou du XVe sicle.

Les papes, aprs avoir fait une guerre de plus de soixante ans au
seigneur de Milan et  leurs propres sujets, avaient fini par l'exil,
l'anathme et le schisme. Rien n'galait les horreurs qui avaient
ensanglant le trne de Naples. Florence, tait continuellement
dchire par les factions. Gnes avait pass plusieurs fois, en peu
d'annes, de l'oligarchie  la dmocratie, et de l'tat de rpublique
 celui de province sujette, ne sachant vivre ni dans la soumission
ni dans l'indpendance. Parmi tout ce dsordre, avec toute cette
fureur, on daignait rarement prendre les armes soi-mme. Il y avait
au milieu de la nation italienne une nation d'aventuriers, qui
allaient offrant indiffremment aux uns comme aux autres d'pouser
leurs haines et de les venger, en ravageant le pays d'autrui. Venise
seule offrait du moins la paix intrieure; aucune faction n'osait s'y
montrer, mais cette paix tait renferme dans l'enceinte des lagunes.
Les provinces taient exposes, comme les autres tats, aux flaux de
la guerre.

Depuis la dlivrance de Chiozza, c'est--dire depuis une poque o
la rpublique ne possdait absolument rien au-del des lagunes,
l'ambition des Vnitiens n'avait cess de troubler et de tourmenter
l'Italie septentrionale.

De 1385  1388, ils firent la guerre au seigneur de Padoue. Ce fut
dans cette guerre qu'ils acquirent le Trvisan.

En 1397 et 1398, ils dirigrent leurs armes contre le duc de Milan.

En 1404, ils se ligurent avec ce prince, qui leur cda Vicence,
Feltre, Bellune; et dans cette mme guerre ils prirent Vrone, Padoue
et Rovigo. Ces conqutes furent l'ouvrage de deux ans.

L'anne d'aprs, la rpublique prit part  une expdition contre
le seigneur de Plaisance, et eut de sa dpouille Parme et Reggio,
qu'elle changea contre Guastalla, Brescello et Casal-Maggiore.

De 1411  1413, la guerre du Frioul contre le roi de Hongrie, cota 
la seigneurie Feltre et Bellune.

Elle prit sa revanche en 1417, en dpouillant le patriarche d'Aquile
de la principaut du Frioul et en reprenant sur les Hongrois Feltre,
Bellune et Cadore; cette guerre ne se termina qu'en 1420.

Enfin la campagne de 1426 venait de lui procurer l'acquisition de la
province de Brescia.

Ainsi, dans un intervalle de quarante ans, l'incendie s'tait rallum
sept fois, sans compter deux ou trois guerres contre le Turc,
quelques campagnes en Dalmatie, et une guerre maritime contre Gnes.

Les provinces taient trop malheureuses pour pouvoir tre sincrement
attaches  la mtropole. Il paraissait probable que cet tat des
choses durerait jusqu' ce qu'un prince se ft lev dans l'Italie
septentrionale, qui runt assez de forces pour laisser  ses voisins
tous les dangers de l'invasion. Les Visconti se crurent appels 
mettre dans la balance ce poids, qui devait la fixer en l'entranant.

levs  la souverainet par l'usurpation de l'archevque Othon, en
1295, ils ne furent pas plus dlicats sur les moyens de s'agrandir
que les autres princes leurs contemporains; mais il y eut parmi eux
quelques hommes, dont le courage et la capacit pouvaient justifier
l'ambition, qui runirent plusieurs couronnes sur leur tte, et
qui pouvaient, sans trop de prsomption, aspirer au titre de rois,
puisque leurs tats s'tendaient depuis les ctes de l'Adriatique
jusqu' la mer de Ligurie et de Toscane[152].

[Note 152: Voici la suite des Visconti d'abord seigneurs et puis ducs
de Milan:

  L'archevque Othon Visconti.
  Mathieu, son neveu, qu'on surnomme le grand.
  Galas, fils de Mathieu.
  Azzo, fils de Galas.
  Luchino, oncle d'Azzo.
  Jean, archevque, frre de Luchino.

C'est ici que se termine la liste des Visconti, dont le caractre
prsente  l'histoire quelques traits louables.

  Bernabos, neveu du dernier.
  Galas, frre de Bernabos.
  Jean Galas, fils de Galas.
  Jean-Marie,            }
  Philippe-Marie,        }    fils de Jean Galas.]

Il y avait cent trente ans que cette maison rgnait; il n'est pas
permis aux hommes de remonter si haut pour juger les droits de leurs
matres. Les Milanais s'taient accoutums au joug, et n'taient
peut-tre pas insensibles  l'esprance de voir leur ville devenir la
capitale de toute l'Italie suprieure.

[Note en marge: III. Les Milanais s'opposent  la ratification de la
paix.]

Les progrs des Vnitiens dtruisaient cette illusion. Quand les
Milanais apprirent que le duc venait de cder toute la province de
Brescia, sans que son arme et t entame, sans qu'elle et presque
combattu, et qu'il n'y avait plus que l'Adda entre Milan et les
troupes de l'ambitieuse rpublique, ils se crurent dj envahis par
elle.

Une telle condition ne pouvait que dplaire aux habitants d'une
grande capitale accoutums  profiter de la prsence d'une cour, et
sur-tout les seigneurs milanais devaient tre rvolts de l'ide de
devenir sujets des nobles vnitiens.

On courut reprsenter au duc que le trait qu'il venait de conclure
compromettait son honneur, sa sret; la prise de Brescia ne
devait point dcider du sort de la guerre; rien n'tait perdu
puisque l'arme subsistait; il fallait bien se garder d'vacuer les
forteresses qu'on avait promis de cder aux Vnitiens sur l'Oglio;
sur-tout il tait imprudent de leur laisser le temps de se fortifier
sur la rive droite de ce fleuve. On suppliait le duc d'avoir
confiance dans le zle de ses sujets. Ils offraient de faire tous
les sacrifices que pouvait ncessiter un plus grand dveloppement
de forces. La ville de Milan seule tait prte  lever, s'il le
fallait, dix mille hommes de cavalerie et autant d'infanterie. Elle
ne demandait qu'une grce, la libre administration de ses revenus et
la rforme de quelques abus de la cour, qui puisaient les finances.

Le duc, peu digne de rgner sur des hommes si disposs  repousser
l'tranger, accepta les subsides, et manqua de parole  son peuple
et aux Vnitiens. Il luda, sous diffrents prtextes, la remise des
places qu'il s'tait engag  vacuer, renfora ses troupes, et au
printemps de 1427, il les jeta dans la principaut du seigneur de
Mantoue, alli de la rpublique.

[Note en marge: IV. Nouvelle guerre. 1427.]

Par cette manoeuvre, l'arme milanaise devait occuper toute la rive
droite du Mincio, depuis le point o il sort du lac de Garde jusqu'
celui o il se jette dans le P. C'tait une ligne de douze ou quinze
lieues de longueur, bien appuye  droite sur le P,  gauche sur le
lac, et qui coupait toute communication entre la province de Brescia
et les anciennes possessions de la rpublique,  moins de traverser
le lac de Garde.

Les Vnitiens, de leur ct, avaient pour objet de dgager le
seigneur de Mantoue, de rtablir leurs communications avec Brescia,
et de porter la guerre sur le territoire de Crmone pour pntrer
de l dans le Milanais. Dans ce dessein, ils chargrent Carmagnole
d'entrer dans le Mantouan, et de pousser l'ennemi devant lui, tandis
que la flotte vnitienne remonterait le P, en tchant de se frayer
un passage jusqu' Crmone ou jusqu' Pavie.

On prouve quelque surprise en voyant une flotte, compose
ncessairement de btiments assez lgers, s'engager dans un fleuve
d'une largeur mdiocre, inconstant, ingal, pour le remonter  une
hauteur de soixante ou quatre-vingts lieues,  une poque o l'usage
de l'artillerie permettait de la foudroyer des deux bords. Quelques
circonstances cependant diminuaient les dangers de cette entreprise.
La flotte, en remontant le P, avait  traverser d'abord le marquisat
de Ferrare, dont le prince tait alli de la rpublique, ensuite le
Mantouan, o sa marche devait tre protge par le seigneur du pays
et par l'arme de Carmagnole; en arrivant dans le Crmonais, elle
trouvait trois places qui appartenaient  la seigneurie, depuis la
guerre faite au duc de Plaisance, en 1406, d'abord sur la rive droite
du fleuve Guastalla, ensuite Brescello, et plus loin sur la rive
gauche Casal-Maggiore, et Toricello vis--vis. Pass cette dernire
place, il n'y avait plus que des ennemis sur les deux rives.

L'arme de Carmagnole tait  Mantoue. La flotte arrivait sous
le commandement d'tienne Contarini, et tait mouille vis--vis
Brescello, lorsqu'une flotte de vingt-sept galres, que le duc de
Milan avait fait armer  Pavie, descendit le P pour venir  sa
rencontre. En passant devant Toricello, elle somma cette place de se
rendre. Le commandant Laurent Volusmiera ne donna pas  l'ennemi le
temps de tirer un coup de canon. Il vacua la forteresse[153], et
vint porter sa honte  Venise, o il fut dgrad et condamn,  une
prison de deux ans, suivie de la dportation.

[Note 153: Ces dtails, et en gnral tous ceux qui sont relatifs 
cette campagne me sont fournis par Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F.
Foscari.]

L'occupation de ce poste rendait les Milanais matres du confluent
du Taro et du P. Ils avaient encore plus d'intrt de s'emparer de
Casal-Maggiore, parce que cette place tait sur la rive gauche du
fleuve, c'est--dire sur la ligne d'opration de l'arme ennemie.

[Note en marge: V. Sige de Casal-Maggiore par les Milanais. 1427.]

Le provditeur Fantin Pisani, qui y commandait, dpcha une barque
 l'amiral vnitien, qui n'tait qu' six mille de l, pour
lui demander des secours, et lui donner avis de l'approche de
l'escadre milanaise. tienne Contarini leva l'ancre, arriva devant
Casal-Maggiore; mais, ds qu'il eut appris que les ennemis avaient
vingt-sept galres, c'est--dire des forces prcisment gales aux
siennes, il allgua que ses instructions lui dfendaient absolument
de combattre si l'ennemi avait plus de vingt btiments  lui opposer.
Il n'y eut plus moyen de le retenir;  peine voulut il s'arrter
quelques heures, et donner le temps de jeter dans la ville un renfort
de cinquante hommes et un approvisionnement de quatre barils de
poudre.

Quand le petit nombre de soldats laisss sur les remparts de cette
place, virent s'loigner la flotte qui aurait d les secourir, leur
coeur fut bris[154]; mais le provditeur Pisani releva leur courage
par son assurance, et ranima leur espoir, en leur parlant de l'arme
de Carmagnole, qui tait  Mantoue, et qui s'avancerait certainement
pour faire lever le sige; et en ajoutant que, soit qu'ils fussent
secourus, soit qu'il ne dussent pas l'tre, ils n'avaient  prendre
conseil que de leur devoir.

[Note 154: E vedendo i nostri di Casal-Maggiore che la nostra armata
si partiva della quale speravano aver soccorso rimasero tutti come
morti, bench pel suo provveditore fossero confortati.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]

Cette nuit mme ils virent arriver la flotte ennemie, et le
lendemain, qui tait le 28 mars 1427, quinze mille hommes se
dployrent autour de la place, et en formrent l'investissement.
Cette arme qui s'tait donn rendez-vous sur ce point avec
la flotte, tait commande par Ange de la Pergola et Nicolas
Piccinino[155].

[Note 155: Marin Sanuto ajoute que le duc de Milan y tait en
personne.]

Ds le 29, on commena  puiser les fosss et  faire jouer quatre
batteries qui ruinrent tous les ouvrages avancs. Au point du jour,
les Milanais donnrent un assaut, qui fut soutenu pendant
quatre heures. La nuit suivante l'assaut fut redoubl sans plus de
succs; et, pendant tous les intervalles, les quatre batteries de
terre et toute l'escadre couvraient la ville de leurs feux. Quelques
jours aprs, le foss tant mis  sec, les assaillants s'avancrent
pour le franchir, et appliqurent au rempart des chelles de cent
degrs. Mais les assigs les accablant de leurs armes de jet, et
les inondant d'eau bouillante, parvinrent  leur faire lcher prise
avec une telle prcipitation, que cinquante-sept chelles furent
abandonnes dans le foss. On essaya de le combler de paille et de
fascines; les Vnitiens y mirent le feu. Toute la nuit se passa dans
cette lutte, d'autant plus glorieuse pour les assigs, qu'ils ne
pouvaient se flatter de la voir se terminer  leur avantage. Leurs
munitions taient puises; le peuple demandait  grands cris que
l'on rendt la place, et dj s'tait mis lui-mme  parlementer avec
l'ennemi, qui n'accordait qu'un dlai de trois fois vingt-quatre
heures. Pisani, press de tous cts, crivit  Carmagnole pour
lui demander du secours; mais ce gnral rpondit qu'il tait
trop tard, qu'il en avait du regret, n'ignorant pas l'importance
de Casal-Maggiore; mais qu'au reste, quand il en serait temps,
trois jours lui suffiraient pour la recouvrer. Aprs une pareille
rponse, il fallut bien se rsoudre  cesser une dfense inutile.
Le provditeur capitula honorablement; il avait arrt les ennemis
devant sa place pendant trois semaines.

Si j'ai rapport quelques circonstances un peu minutieuses de ce
sige, ce n'est pas seulement pour rendre hommage  la valeur de
la garnison qui le soutint; c'est aussi pour faire connatre la
svrit du gouvernement vnitien, qui fit jeter dans une prison le
dfenseur de Casal-Maggiore[156]; enfin c'est aussi pour faire juger
de l'tat de l'art  cette poque. Des chausse-trapes, c'est--dire
des pointes de fer ou des morceaux de verre sems sous les pas des
assaillants, de l'eau bouillante rpandue sur eux du haut des tours,
ne sont que des moyens de dfense assez grossiers. Tout cela suppose
que l'ennemi est dj au pied du rempart; et l'art consiste bien
moins  repousser les assauts qu' retarder les approches. Une autre
chose digne de remarque, c'est que l'historien ne fait aucune mention
de l'artillerie des assigs; il en a t de mme lorsqu'il a t
question du sige de Brescia, bien plus important que celui-ci sous
tous les rapports.

[Note 156: Nulla qui f per compatito di tale azione. Gli avogadori
di Comune lo inquirono, f obbligato in prigione a scolparsene e
rest severamente punito.

(_Fatti veneti_ di Francesco VERDIZZOTTI, lib. 19.)

F il Pisani, con privazione di cariche, condannato alla prigione.

(_Historia veneta_ di Paolo MOROSINI, lib. 19.)]

On ne nous dit pas que ces flottes qui remontent et qui descendent le
P, obliges de passer devant des places ennemies, reoivent un coup
de canon; cependant on avait de l'artillerie et beaucoup, prcisment
parce qu'on n'en avait pas perfectionn l'usage.

[Note en marge: VI. Combat de Brescello; Casal-Maggiore repris.]

Aprs la reddition de Casal-Maggiore, la flotte milanaise resta 
cette hauteur; une partie de l'arme de terre, sous les ordres de
Piccinino, passa sur la rive droite du fleuve, descendit jusqu'
Brescello, et se mit  canonner cette place.

On ne pouvait qu'tre mcontent  Venise de l'amiral et du gnral,
qui avaient laiss prendre Casal-Maggiore sous leurs yeux, sans y
mettre la moindre opposition. Carmagnole au moins avait une excuse;
il avait t appel trop tard; mais l'amiral ne pouvait se laver de
cette honte; il fut rvoqu. Franois Bembo, son successeur, arriva
le 20 mai sur la flotte qui tait vis--vis Brescello. Aussitt il
arbora son pavillon  bord de la capitane, et dirigea la proue de ses
galres sur le camp ennemi qu'il foudroyait de son artillerie[157].
Les archers et les Esclavons dbarqurent sous la protection de ce
feu. Aussitt les cavaliers de l'arme assigeante s'lancrent pour
les culbuter dans le fleuve; mais les Vnitiens s'appliqurent 
diriger leurs coups contre les chevaux. Il y en eut six cent soixante
de tus; il n'en fallut pas davantage pour mettre le dsordre
dans toute cette gendarmerie. Elle fut charge  son tour par les
fantassins, disperse et mise en fuite. Le camp tout entier fut pris,
et les Vnitiens y trouvrent trente milliers de poudre et cent
soixante-dix-huit pices d'artillerie, parmi lesquelles il y en avait
seize d'une trs-grande dimension, et une sur-tout qui lanait des
quartiers de rocher du poids de six cents livres. On y trouva aussi
cent soixante-quinze pierres  canon. Si ces pierres  canon taient
des boulets, comme cela est probable[158], il en rsulterait que
chaque bouche  feu ne se trouvait approvisionne que de cinq boulets
et de cent soixante-dix livres de poudre.

[Note 157: E certamente traevansi per cadauna volta da cento
verettoni in s, e tante bombarde che pareva un tuono.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]

[Note 158: En effet on lit dans Marin Sanuto, quelques pages plus
haut: Non aspettando neppure che li fosse tratta una pietra di
bombarda.]

Immdiatement aprs cette victoire, la flotte vnitienne se porta
vers Casal-Maggiore; elle y trouva des troupes et quelques batteries
qui dfendaient le rivage. Malgr ces obstacles, le dbarquement
s'opra, les Milanais furent repousss dans la place, et, l'arme de
terre tant venue en former le sige, la garnison, qui consistait
en douze ou quinze cents hommes[159], se vit oblige de se rendre
 discrtion le 6 juillet. Les habitants se rachetrent du pillage
moyennant une somme de dix mille ducats.

[Note 159: Antonello di Pisa era in Casal-Maggiore con cavalli 360, e
con fanti 850, e con molti balestrieri genovesi.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]

Cette conqute donna  l'arme la facilit de s'avancer sur le
territoire de Crmone, dont les troupes milanaises voulurent disputer
l'approche; mais elles furent obliges de se replier, pour se mettre
sous la protection de la place.

Vis--vis Crmone, de l'autre ct du P, tait une petite
principaut appartenant au comte Palavicino. Il avait tch
jusque-l de se maintenir dans l'amiti du duc de Milan, qui tait
un voisin dangereux. La prsence des troupes vnitiennes l'obligea
de manifester d'autres sentiments; il fit valoir tous les sujets de
plainte qu'il avait  porter contre les Visconti, et sollicita d'tre
admis dans l'alliance de la rpublique.

[Note en marge: VII. Combat naval. Entreprise infructueuse sur
Crmone.]

L'arme navale avait suivi le mouvement de l'arme de terre; elle
s'tait avance jusqu'auprs de Crmone. Le 7 aot elle rencontra la
flotte ennemie, qui tait sous les ordres d'Eustache de Pavie, et
avec laquelle elle eut un combat de neuf heures, qui se termina par
la prise de six galres milanaises, et la destruction de trois forts
en bois que l'ennemi avait levs au milieu du fleuve. Ce qui peut
donner une ide de la force assez mdiocre de ces btiments; c'est le
nombre des prisonniers qui ne s'leva qu' trois cent soixante-et-dix.

L'amiral Franois Bembo poursuivit sa victoire; et, remontant le P,
entra dans le Tsin, menaa Pavie sans l'attaquer, et ramena ensuite
sa flotte  Venise.

Ces oprations pouvaient faciliter les mouvements de l'arme de
terre, mais ne dcidaient point du succs de la campagne. C'tait la
prise de Crmone qui tait dans ce moment l'objet important, parce
qu'elle aurait procur aux Vnitiens une position assure au-del de
l'Oglio, sur le P. Matres de Crmone, ils pouvaient recevoir des
secours de leur flotte; ils prolongeaient la ligne de places qu'ils
avaient dj sur le fleuve; ils se trouvaient tablis sur la rive
gauche de l'Adda, et ils n'avaient plus que cette dernire rivire 
passer pour entrer dans le Milanais.

Les gnraux du duc, qui sentaient l'importance de Crmone, ne
ngligrent rien pour attirer Carmagnole du ct de Brescia. Ils le
forcrent  passer sur l'autre rive de l'Oglio, pour aller au secours
de cette place. Le gnral vnitien, qui n'oubliait pas combien
il lui avait t profitable, l'anne prcdente, de pratiquer des
intelligences dans les places ennemies, cherchait  s'introduire,
par les mmes moyens, dans quelques-unes de celles que les Milanais
occupaient encore. Cette fois, sa propre ruse devint un pige qui
faillit  lui tre fatal.

Le commandant de Gatalengo, qu'il avait tent de sduire, feignit de
vouloir livrer ce chteau; Carmagnole, arrivant pour s'en emparer,
tomba dans une embuscade o il perdit quinze cents hommes, le jour de
l'Ascension; c'tait mal clbrer la fte de Venise.

Cet chec lui rendit toute sa prudence accoutume; il ne campa plus
sans tendre autour de lui un rideau de vedettes, et sans se faire un
rempart de ses quipages, qui taient fort nombreux; car on comptait
dans son arme deux mille chars attels de boeufs.

Rester dans la province de Brescia, o il n'avait plus rien 
conqurir, c'tait se rduire  la guerre dfensive. Il fora le
passage de l'Oglio,  Bina, et vint camper avec trente-six mille
hommes[160]  trois lieues de Crmone. Cette manoeuvre fora les
gnraux milanais  le suivre; et le duc lui-mme, s'arrachant  sa
mollesse accoutume, se dtermina  venir partager, pour la premire
fois, non les dangers, mais le spectacle de la guerre.

[Note 160: Teneva gi un esercito aggrandito a venti-due mila
cavalli, otto mila fanti pagati, e sei mila paesani.

(_Fatti veneti_ di FRANCESCO VERDIZZOTTI, lib. 19.)

La flotte de Bembo portait 10,000 hommes.

(_Ibid._)

Voyez aussi l'_Historza veneta_ de Paul Morosini, liv. 19, et celle
de P. Justiniani, liv. 6.]

L'arme du duc, -peu-prs aussi forte que l'arme vnitienne[161],
tait place entre Cennensi et Crmone; elle venait de recevoir
un renfort de quinze mille volontaires fournis par la ville de
Milan; ce qui ajoute bien  la conviction que cette capitale
voulait repousser le joug de la seigneurie. Le 12 juillet, cette
arme entreprit de forcer les Vnitiens dans leurs lignes; en
effet, les premiers escadrons y pntrrent; mais les nuages de
poussire qui s'levaient sous les pas d'une nombreuse cavalerie,
ne permirent bientt plus aux combattants de se reconnatre, aux
corps de manoeuvrer, ni aux chefs de rien ordonner. On combattait
au hasard; les gnraux de l'un et de l'autre parti se trouvrent
isols, gars au milieu des troupes ennemies. Carmagnole, qui avait
perdu son cheval, errait  pied dans son camp, o Franois Sforce
se trouvait lui-mme presque spar de tous les siens, et cherchant
une issue. Ce combat n'eut d'autre rsultat que de hter le dpart
de Philippe-Marie, impatient de retourner  Milan, pour opposer une
partie de ses troupes au duc de Savoie, qui marchait sur Verceil.

[Note 161: Quindici mila Milanesi, intorno a dodici mila cavalli, e
sei mila pedoni.

(_Fatti veneti_ di FRANCESCO VERDIZZOTTI, lib. 19. _Storia civile_ di
SANDI; lib. 7, cap. 1, art. 2.)]

[Note en marge: VIII. Bataille de Macalo. 1427.]

Carmagnole s'attacha  fatiguer l'arme ennemie. Aprs avoir t sous
le commandement de quatre chefs -peu-prs gaux en autorit, elle
venait d'tre mise sous les ordres de Charles Malatesta, fils du
seigneur de Pesaro. Ce nouveau gnral suivait tous les mouvements
des Vnitiens, tantt provoqu ou menac par eux, tantt vit par
une marche rapide. Les officiers du duc dsiraient ardemment de
mettre fin  tant de fatigues, qui n'avaient aucun rsultat. Enfin,
le 10 octobre, ils apprirent que l'arme vnitienne se trouvait sur
un terrain marcageux, prs du village de Macalo, dans le Crmonais.

Carmagnole en avait reconnu soigneusement toutes les parties fermes,
tous les dtours; il en occupait les issues et y avait multipli les
dangers. Sa cavalerie, son artillerie, s'taient empares des seuls
points o ces deux armes pussent agir. Ses tirailleurs s'taient
posts sur tous les lots naturels ou artificiels qui coupaient
cette plaine mouvante; et son infanterie, qui attendait l'ennemi
 l'extrmit d'une longue chausse, n'y semblait place qu'avec
circonspection: mais le gnral avait dtach deux mille chevaux,
pour tourner les marais et attaquer l'ennemi par derrire, quand il y
serait engag.

Malatesta commandait  des hommes qui avaient plus de rputation que
lui. Tent de faire rapidement la sienne, il proposa et fit rsoudre
une attaque imprudente.

Le 11 octobre[162], toute son arme s'aventura sur la chausse
qui conduisait au camp de Carmagnole; ds qu'elle y fut avance,
elle se vit assaillie de toutes parts, sans pouvoir ni franchir
les intervalles qui la sparaient des archers et des batteries,
ni reculer en arrire, parce que sa colonne de bagages tait dj
engage dans le chemin. L'arme de Carmagnole choisit ce moment
d'hsitation pour se prsenter sur la chausse et marcher avec
rsolution  la rencontre des Milanais; le dtachement de deux mille
chevaux tomba en mme temps sur leur arrire-garde. Le combat ne fut
point disput. Les plus braves employrent leur courage  se faire
jour au travers des ennemis et des obstacles. Sforce et Piccinino
sauvrent leur libert; mais Malatesta fut oblig de se rendre, et
huit ou dix mille des siens restrent prisonniers.

[Note 162: SANUTO donne  cette bataille la date du 16 octobre, mais,
d'aprs son texte mme, cela n'est gures vraisemblable; car il dit:
A' 16 d'ottobre al levare del sole, s'ebbero lettere de' rettori
di Brescia venute in pochissime ore; quali scrivono, etc. Comment
aurait-on pu recevoir  Venise le 16 au matin la nouvelle transmise
de Brescia d'une bataille donne le mme jour  Macalo? et remarquez
qu'il dit  la fin de son rcit: E s non fosse venuta la notte
addosso non saria scampato alcuno di loro; de sorte que la bataille
ne se serait termine qu'avec le jour, et que cependant on aurait eu
la nouvelle de la victoire  Venise le matin de ce mme jour.]

[Note en marge: Carmagnole renvoie ses prisonniers.]

La supriorit des forces tait ds-lors acquise aux Vnitiens, au
moins pour le reste de la campagne. Mais le soir, les vainqueurs, les
vaincus, runis dans le mme camp, se reconnurent, s'embrassrent,
comme des compagnons qui avaient port les armes ensemble, couru
les mmes aventures. Ils n'avaient les uns contre les autres aucun
sentiment d'inimiti. Ils exeraient tous la mme profession sous des
bannires diffrentes. Chacun retrouvait ses anciens officiers ou ses
anciens soldats dans ses adversaires. Presque tous les gendarmes qui
servaient le duc de Milan avaient combattu long-temps sous les ordres
de Carmagnole. Cette confraternit d'armes, cette communaut de
profession leur conseillait de mnager rciproquement leurs intrts,
sans s'embarrasser de l'intrt des princes qui les soudoyaient.
En consquence, les vainqueurs gardrent le butin, les chevaux,
les armes, et renvoyrent, pendant la nuit, presque tous leurs
prisonniers. Le lendemain, les provditeurs vnitiens, qui taient
 la suite de l'arme, en portrent de vives plaintes  Carmagnole.
Pour toute rponse il fit venir les prisonniers qui n'avaient pas
encore t relchs, et leur dit: Mes soldats ont rendu la libert
 vos compagnons; je rougirais d'tre moins gnreux; vous pouvez
rejoindre vos drapeaux: et il les renvoya le jour mme, avec leur
gnral. Le gouvernement vnitien eut soin de ne tmoigner aucun
ressentiment de ce manque d'gards pour les reprsentations des
provditeurs, et d'une conduite si contraire aux intrts de la
rpublique.

Quelques jours aprs, l'arme milanaise se trouva presque aussi
forte qu'avant la bataille. Ce ne fut plus qu'une affaire d'argent,
de lui procurer des armes et des chevaux[163].

[Note 163: Philippus diligentem ad afflictas opes reparandas curam
adhibuit: salvisque ductoribus cum omni militum robore, paucis diebus
facil arma et equos comparavit. Ferunt duos e tempestate fabros
Mediolani repertos qui tot hominum millia armaturos se professi sint
quot eo prlio capta dicerentur.

(SABELLICUS, _Secund decadis_ lib. 10.)]

Les provditeurs dsiraient que l'on profitt au moins de ce succs
pour se porter sur Milan. On n'en tait gure qu' deux ou trois
journes. Carmagnole jugea cette marche imprudente. Il pensa qu'on ne
devait pas s'aventurer vers Milan sans tre matre de Crmone; et en
effet, pour tre sr de sa retraite, il ne fallait pas laisser les
ennemis tablis dans un poste important sur la rive gauche de l'Adda.
Il y avait encore, mme sur l'Oglio, quelques postes fortifis,
dont il fallait s'emparer avant tout. Ce fut de ce ct qu'il
dirigea sa marche. La prise de Montechiaro, d'Orei, de Pontoglio, et
l'occupation de la Val Camonica, au nord du lac d'Iseo, terminrent
la campagne de 1427.

[Note en marge: IX. Trait de paix. 1428.]

[Note en marge: Acquisition de Bergame.]

Matres de toute la province de Brescia, les Vnitiens taient
 porte d'envahir sur tous les points celle de Bergame. Ils y
taient mme dj en possession de quelques postes; et au retour
du printemps, ds le 8 mars 1428, leurs batteries en menaaient la
capitale. Le duc de Milan employa l'hiver  ngocier. Il commena par
dtacher de la ligue le roi d'Arragon,  qui il remit deux places sur
la cte de Gnes, en attendant la cession de la Corse; et le duc de
Savoie,  qui il cda Verceil.

Les autres allis des Vnitiens, c'est--dire les Florentins, le
marquis de Ferrare, le seigneur de Mantoue et le comte Pallavicino,
sentaient qu'il n'y avait rien  gagner pour eux dans cette guerre,
et par consquent dsiraient ardemment la paix; mais la rpublique
la mettait  si haut prix, qu'il tait difficile de l'esprer. Elle
demandait Crmone et Bergame, c'est--dire d'tendre ses limites le
long du P jusqu' l'embouchure de l'Adda, et de remonter ensuite
cette rivire jusqu' l'endroit o elle sort du lac de Cme. Le duc
ne voulait accorder que les cessions stipules dans le trait de
paix de l'anne prcdente. Le lgat, qui prsidait aux confrences
de Ferrare (car le pape s'tait encore port pour mdiateur), fit de
vains efforts pour persuader aux Vnitiens de se dsister de leurs
nouvelles demandes. Plusieurs fois les confrences furent sur le
point d'tre rompues. Enfin on s'accorda  partager le diffrend. Les
Vnitiens renoncrent  leurs prtentions sur Crmone, et le duc 
la possession du Bergamasque et de ce que la rpublique avait dj
conquis dans le Crmonais.

Cette paix fut signe le 18 avril 1428[164]. Les Florentins n'y
gagnrent que la promesse faite par le duc de ne plus s'immiscer dans
les affaires de la Toscane, de la Romagne et du Bolonais.

[Note 164: Ce trait est rapport textuellement dans Marin SANUTO,
qui dit: E la lega rimase con suo onore e il duca di Milano ha
lasciato del pelo.]

Le vainqueur de Macalo tait revenu  Venise ds le 14 mars. Le doge
alla au-devant de lui avec la seigneurie et un nombreux cortge de
patriciens. Il fit son entre sur le Bucentaure, et fut conduit
en pompe jusqu' un palais que la rpublique lui avait donn. Une
augmentation de traitement de trois mille ducats et un revenu de
douze mille en terres, dans les provinces qu'il avait conquises,
attestaient la magnificence de la rpublique. Le duc de Milan s'tait
engag par le trait  rendre  Carmagnole tous ses biens.

Le 24 mai,  la tte de tous ses capitaines, le gnral remit
solennellement l'tendard de Saint-Marc que la seigneurie lui avait
confi, et qui fut suspendu dans l'glise du patron au milieu de tous
les trophes enlevs aux ennemis. Quelques jours aprs on y plaa
aussi, suivant l'usage, le drapeau de la ville de Bergame parmi ceux
des autres villes sujettes de la rpublique.

[Note en marge: X. Situation de la rpublique aprs cette guerre.]

Cette guerre venait de consommer le systme d'envahissement suivi
depuis quarante ans par le snat de Venise. Elle avait cot deux
millions et demi de ducats. On avait pris  la caisse des emprunts
trente-trois pour cent de son capital; aussi les fonds publics
taient-ils tombs au cours de 57 pour cent[165]. La dette s'levait
 neuf millions de ducats, et les intrts en taient extrmement
onreux[166]; car ils s'levaient  260,000 ducats[167]. Pour
se convaincre de cet tat de dcadence des finances, il ne faut
qu'observer les progrs du discrdit de la caisse aux emprunts. Au
commencement du sicle, en 1409, les effets publics se vendaient  79
pour cent de leur valeur primitive; ensuite ils tombrent  45. En
1425 on en donnait 58. En 1428, c'est--dire  la fin de la guerre
que je viens de raconter, 57; et ce discrdit alla en augmentant: car
les effets descendirent, en 1434,  38; en 1439  37; en 1440  28 et
demi[168].

[Note 165: E nota che furono spesi, in questa guerra col duca di
Milano, due millioni e mezzo di ducati in mesi 28. Fatto 33 per
cento alla camera degli imprestiti, di fazioni, e il capitale degli
imprestiti era venuto a ducati 57 il cento.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]

[Note 166: Nella citt in questo mentre, per sollevar il pubblico
dalli molti debiti, che nella continuazione di tante guerre aveva
contratti, che ascendevano a nove millioni di ducati, e portavano
grossissimi interessi, f instituito il magistrato de i governatori
dell'entrate, perch havessero carico di ritrovar modo di fare
qualche opportuna provvisione atta a moderare tanto danno.

(_Historia veneta_ di Paolo MOROSINI, lib. 19.)]

[Note 167: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani_ di
Carlo Antonio MARIN, tom. 6, lib. 3, cap. 2.]

[Note 168: _Ibid._]

Ces rsultats justifiaient en partie les prdictions du vieux Thomas
Moncenigo.

La rpublique se trouvait matresse de neuf belles provinces dans le
nord de l'Italie; savoir:

Le duch de Venise, proprement dit le dogado, qui se composait des
les et du littoral des lagunes, modeste domaine de l'ancienne
Venise, lorsqu'elle tait entre en partage de l'empire d'Orient; le
Frioul; la marche Trvisane comprenant Bassano, Feltre, Bellune et
Cadore; le Padouan, la Polsine de Rovigo; le Vicentin; le Vronais;
la province de Brescia, et celle de Bergame.

Ces provinces composaient une masse de possessions contigus, qui
s'tendaient depuis les bords de l'Adriatique jusqu' la rive gauche
de l'Adda.

C'taient de belles conqutes sans doute; cependant elles ne
formaient qu'un tat d'une importance mdiocre, et qui n'assurait
point aux Vnitiens, sur terre, une supriorit telle que celle
dont ils avaient joui sur mer. Celle-ci mme devait leur chapper;
car, tandis que la guerre continentale rclamait l'emploi de leurs
capitaux, de leurs soldats et de leurs flottes, les Musulmans
faisaient des progrs dans l'Orient, et insultaient par des avanies
le commerce d'une rpublique, qui, peu de temps auparavant, tait
la premire puissance maritime de l'Europe. Pour conserver tant de
prosprit, il ne fallait pas oublier cette allgorie d'Homre qui
fait la fortune fille de la mer[169].

[Note 169: Machiavel a dit formellement que les Vnitiens auraient
mieux fait de demeurer puissants insulaires:

      San Marco .....
  Non vidde come la potenza troppa
  Era nociva, e come il me' sarebbe
  Tener sott'acqua la code e la groppa.
                                 _asino d'oro_, cap. 5.]

Le premier aot 1426, le soudan d'gypte avait fait une descente en
Chypre. En huit jours il livra bataille au roi, le fit prisonnier,
s'empara de Nicosie, pilla tout le pays des environs, ruina les
marchands de Venise, comme les autres Francs tablis dans l'le,
massacra des quipages vnitiens, emmena le roi Jean prisonnier avec
deux mille captifs, et ne le renvoya dans son royaume que moyennant
une ranon de trente mille ducats, dont il fallut que le commerce
vnitien ft l'avance, et un tribut annuel de dix mille ducats
payables pendant dix ans[170].

[Note 170: Martin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]

Ce soudan faisait prouver encore plus de vexations aux ngociants
sur ses ctes; et, lorsque le consul de Venise, Benot Dandolo,
voulut lui faire quelques reprsentations, il le menaa de lui
faire donner la bastonnade. Le barbare avait oubli, ou n'avait
peut-tre jamais su qu'un homme de ce nom avait fait la conqute de
Constantinople, et que le doge de Venise prenait encore le titre de
seigneur du quart et demi de l'empire d'Orient.

Pour se mettre  l'abri de toutes ces avanies, qu'on n'avait pas
alors les moyens de punir, le gouvernement se vit rduit  dfendre
aux armateurs qui trafiquaient en gypte, de mettre  terre ni
hommes ni marchandises. On faisait les ventes ou les changes en
rade. Mais cette manire de trafiquer est peu profitable; elle ne
permet point d'attendre les occasions, d'tablir la concurrence
entre les acheteurs, de choisir les objets  exporter, de dbattre
les prix, et elle expose  des frais considrables et  beaucoup
d'accidents.

J'ai  placer -peu-prs sous cette date un vnement, qui
n'appartient presque point  l'histoire, parce qu'il ne se lie
aucunement ni  ceux qui prcdent ni  ceux qui suivent. Le doge,
Franois Foscari, fut bless par un assassin, dans son palais, en
plein jour, au milieu de son cortge, et l'assassin tait un jeune
homme, un patricien de la maison Contarini, vraisemblablement un
esprit alin; car on ne lui connaissait point de motif de haine
contre le prince.

Il fut arrt, mis  la torture, et excut le jour mme, aprs avoir
eu le poing coup. Cet vnement, qui n'avait aucune cause, n'eut
aucune suite, pas mme pour le doge dont la blessure se trouva lgre.

La paix n'avait point rtabli l'amiti entre deux puissances, dont
l'une se croyait dj en tat d'craser sa rivale, et l'autre
encore assez forte pour rparer ses premiers revers. Cependant
Philippe-Marie, qui scellait sa rconciliation avec le duc de
Savoie, par son mariage avec une fille de ce prince, invita le doge
et les principaux membres du gouvernement de Venise,  assister 
ses noces. Mais la seigneurie n'eut garde de permettre une pareille
absence, sur-tout pour prendre part  des crmonies o tant de
difficults de prsance pouvaient s'lever. On s'excusa sur la peste
qui rgnait alors  Venise, et sur le regret qu'aurait le doge si
son voyage tait l'occasion de la propagation de cette maladie dans
le Milanais. On envoya un ambassadeur au duc pour le complimenter,
et, pendant ce temps-l, les commissaires chargs de l'excution
du trait de Ferrare, fatiguaient l'imperturbable patience du
cardinal mdiateur; les Vnitiens par leurs prtentions, sans cesse
renaissantes; les Milanais par leur duplicit. Le duc recrutait des
troupes, et ne ngligeait rien pour se tenir en mesure de profiter
des occasions qu'il piait avec soin.

[Note en marge: Le cardinal Condolmier, vnitien, lev au
pontificat.]

Elles ne tardrent pas  natre; la ville de Bologne se rvolta
contre le gouvernement pontifical, et se dclara indpendante. La
guerre survint entre le seigneur de Lucques et les Florentins.
Le pape Martin V, protecteur constant de Visconti, mourut, et
le conclave appela au trne pontifical un Vnitien, le cardinal
Condolmier, qui prit le nom d'Eugne IV. Un autre vnement avertit
le duc de prendre ses prcautions contre l'ambition toujours
croissante de la rpublique.

[Note en marge: La rpublique acquiert l'expectative de la
principaut de Ravenne.]

Obizzo de Polenta, seigneur de Ravenne, ne laissait en mourant
qu'un fils en bas ge. Par son testament il confia la tutelle de
son enfant, avec le gouvernement de ses tats,  la rpublique, et
la dclara son hritire, si le jeune prince venait  dcder sans
postrit. En consquence, la seigneurie envoya un commissaire 
Ravenne, pour prendre la tutelle du prince et l'administration du
pays.

[Note en marge: XI. Troisime guerre contre le duc de Milan.]

Tous ces vnements avaient compliqu les rapports des divers tats
de l'Italie septentrionale. Le duc de Milan n'avait pas pris part
personnellement dans la guerre des Florentins et des Lucquois; mais
il avait fait fournir des secours  ceux-ci, d'abord par le capitaine
Franois Sforce, qu'il feignit de renvoyer de son service; puis
par la ville de Gnes, et pendant plusieurs mois, ses ministres
s'puisrent en subtilits, pour expliquer comment il tait possible
qu'une ville sujette et fait la guerre sans l'aveu de son prince,
et que ce prince ne pt pas contraindre ses sujets  observer une
neutralit qu'il avait jure. Pendant ce temps-l, les affaires des
Florentins allaient mal; ils sollicitaient la rpublique de Venise
de renouveler la ligue contre Visconti. Elle y fut dtermine par la
dcouverte d'un complot tram pour introduire des troupes milanaises
dans quelques places de la province de Brescia. La ligue fut compose
des mmes puissances que dans la guerre prcdente,  l'exception
du duc de Savoie, et les hostilits recommencrent avec l'anne
1431. Le duc de Milan, qui avait vu sa capitale menace les annes
prcdentes, en fit ravager tous les environs,  quinze milles de
rayon, afin que l'arme ennemie ne pt y subsister[171].

[Note 171: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]

[Note en marge: Carmagnole donne dans une embuscade.]

Cette fois il s'agissait, pour les Vnitiens, de la conqute de
Crmone. Ds le dbut de la campagne, Carmagnole se rendit matre des
petites places de Trvi et de Caravagio. Il convoitait Soncino, ville
situe sur la rive droite de l'Oglio, vis--vis Orci-Nuovi. Quelqu'un
des officiers de la place  qui il s'adressa selon sa coutume, lui
fit concevoir l'esprance d'y entrer par surprise. On convint qu'il
ferait marcher devant lui un dtachement, qui serait introduit dans
la ville, et au secours duquel il arriverait aussitt avec le gros
de sa troupe. Le 17 mai Carmagnole fit toutes ses dispositions pour
excuter ce qui avait t concert. Son dtachement se prsenta
devant la porte de Soncino, qui fut ouverte et referme aussitt.
Ensuite la division de l'arme charge d'assurer le succs de cette
opration s'approcha de la place; on lui fit tous les signaux
convenus, et tout--coup elle fut entoure par les divisions de
l'arme milanaise, aux ordres de Tolentino et de Franois Sforce.
Le dtachement introduit un moment auparavant dans la place venait
d'y tre retenu prisonnier. Les autres prirent l'pouvante, se
dbandrent, et le gnral se vit rduit  prendre la fuite comme
ses soldats, heureux encore que la vitesse de son cheval lui vitt
la honte de tomber au pouvoir du vainqueur. Cette droute lui cota
prs de deux mille de ses gendarmes, qu' la vrit on lui renvoya
le lendemain; mais on jugea gnralement que Carmagnole tait
inexcusable d'avoir donn dans ce pige.

Cependant il se trouva deux jours aprs  la tte de vingt-cinq mille
hommes, dont moiti de cavalerie; il se porta sur Crmone, o il
avait  combiner ses oprations avec celles de la flotte vnitienne
dj arrive  trois milles de cette place. Les gnraux milanais le
suivirent dans ce mouvement.

[Note en marge: XII. La flotte vnitienne dtruite par la flotte
milanaise prs de Pavie. 1431.]

La flotte vnitienne, aux ordres de Nicolas Trevisani, se composait
de trente-sept galres et de quarante-huit barques armes de diverses
grandeurs[172]. Celle du duc de Milan, stationne un peu au-dessus
de Crmone, se trouvait suprieure par le nombre des btiments,
mais ils taient d'une moindre force[173]. Eustache de Pavie, qui
la commandait, avait fait dans la campagne prcdente une fcheuse
exprience de l'habilet des Vnitiens; aussi avait-il renforc ses
quipages de matelots gnois, que Jean Grimaldi lui avait amens.

[Note 172: Marin SANUTO dit page 1012: deux cents barques et
trente-cinq galres, dont onze commandes par des gentilshommes,
et vingt-quatre par des capitaines _di popolo;_ et page 1013,
trente-sept galres et quarante-huit barques.]

[Note 173: Je suis ici l'opinion la plus gnralement adopte. Sanuto
dit prcisment le contraire.]

Le 22 mai 1431, la flotte milanaise, profitant du courant, s'avana
jusqu' la porte du canon de l'arme de la rpublique, non avec
la rsolution prise d'engager le combat, mais pour reconnatre les
Vnitiens, et observer leur contenance. Cinq btiments d'Eustache de
Pavie furent entrans loin de sa ligne, au milieu des ennemis et
contraints de se rendre  sa vue. Il fut tmoin de cette perte sans
engager un combat gnral.

Pendant ce temps-l, les troupes de Piccinino et de Franois Sforce
s'approchrent de l'arme de Carmagnole. Toute la nuit on vit dans
leur camp une agitation, qui annonait un projet d'attaque pour le
lendemain. Tous les paysans qu'on surprenait autour du camp, tous les
espions faisaient des rapports, qui ne permettaient point de douter
de ce projet; aussi, lorsque cette nuit mme l'amiral Trevisani fit
demander  Carmagnole de lui envoyer des dtachements de troupes pour
renforcer ses quipages, celui-ci n'eut garde d'y consentir, et se
hta de lui rpondre que, sur le point d'tre attaqu, il ne pouvait
compromettre son arme en l'affaiblissant.

Pendant qu'il refusait d'embarquer ses gendarmes, Sforce et plusieurs
gnraux de l'arme ennemie montaient eux-mmes sur la flotte
d'Eustache de Pavie, avec leurs meilleurs soldats. Au point du jour,
Carmagnole, qui tait prt  combattre, ne trouva plus devant lui que
des troupes lgres, qui se replirent  son approche. La partie de
l'arme milanaise, qui ne s'tait point embarque, s'tait retire
sous les remparts de Crmone.

Carmagnole, reconnaissant son erreur, voulut alors se rapprocher
du fleuve, pour fournir  l'amiral les secours que celui-ci lui
avait tant demands; il n'tait plus temps; l'escadre ennemie, en
engageant le combat, avait fil le long de la flotte vnitienne,
laissant celle-ci  sa droite et par consquent la sparant de
l'arme de Carmagnole, qui tait sur la rive gauche. On tait trop
prs pour se canonner long-temps.

Un combat naval sur un fleuve prsente aux marins les plus habiles
peu de moyens de profiter de leur supriorit dans leur art. Les
vaisseaux doivent ncessairement s'approcher, et dans cette position
la force des quipages doit en gnral dcider le succs.

Les btiments de l'arme milanaise avaient reu chacun un nombre
plus ou moins considrable de gendarmes et d'officiers d'une
bravoure clatante, qui, bien qu'inhabiles  la manoeuvre, taient
trs-redoutables  l'abordage. On jeta les grappins, on combattit
avec fureur. Les Vnitiens faisaient des efforts prodigieux pour
passer au travers de la ligne de l'arme milanaise, afin de
s'approcher de la rive gauche, et d'tre  porte de recevoir des
secours de leurs troupes de terre. Ces efforts furent inutiles, il
fallut soutenir sans esprance un combat ingal; enfin l'puisement
des forces ne permit plus aucune rsistance. Carmagnole dsespr vit
du rivage les vaisseaux de la rpublique amener successivement leur
pavillon. On ne comprend pas comment il n'tablit pas au moins des
batteries sur le bord qu'il occupait, pour foudroyer l'ennemi plac
entre lui et l'escadre vnitienne. Cette manoeuvre tait si simple,
l'ide s'en prsente si naturellement, qu'il faut ncessairement
supposer quelque cause particulire qui explique l'inaction du
gnral et le silence que tous les historiens observent  cet gard.
Une circonstance qui prouve qu'on fit peu d'usage de l'artillerie
dans ce combat, c'est qu'aucune relation ne fait mention de vaisseaux
couls bas[174]; or si on se ft canonn vivement, plusieurs
vaisseaux auraient d tre submergs dans un combat livr de si prs
et par des btiments lgers. L'un des auteurs de la chronique de
Bologne, qui tait prsent  cette action, se contente de dire que
quelques hommes furent brls par la poudre des canons[175].

[Note 174: Il y avait certainement de l'artillerie sur les deux
flottes: Bombard multos mortales cadere compellebant.

(Poggii BRACCIOLINI, _Historia Florentina_, lib. VI.)]

[Note 175: Nella qual battaglia morirono assaissimi uomini, e in
gran quantit ne furono feriti, e alquanti brugiati dalla polve
di bombarda, e assai annegati. Nota, tu che leggi, che questo f
grandissimo danno a Venezia, e f una delle mortali battaglie che
fossero mai state in P a ricordo di alcun uomo et io scrittore fui
alla detta battaglia e furono maggiori i fatti che non sono i scritti.

(_Cronica di Bologna. Rerum italicarum scriptores_, tom XVIII, p.
639.)]

Vingt-huit galres et quarante-deux des btiments de la flottille
des Vnitiens tombrent au pouvoir du vainqueur. Leur perte fut
de trois mille hommes[176]. Cet armement leur avait cot six
cent mille florins[177]. La galre de l'amiral fut une de celles
qui succombrent. Trevisani se sauva dans une chaloupe, ainsi que
plusieurs de ses capitaines, et dans leur fuite ils virent, pendant
plus d'une lieue, la surface du P rougie du sang de leurs soldats.
Ils se rfugirent sur quelque terre trangre; on leur fit leur
procs, et tous furent condamns  un bannissement perptuel. On
porta  cette occasion une loi qui punissait de mort tout commandant
qui rendrait sa place ou son vaisseau.

[Note 176: Victor SANDI dit 6000, liv. 7, chap. 1, art 3.]

[Note 177: 300 mille ducats, suivant SANUTO.]

[Note en marge: XIII. Inaction de Carmagnole.]

Mais en condamnant leur fuite, la voix publique accusait Carmagnole
de leur malheur, et ce n'tait pas sans raison. Ce gnral, qui
joignait  une incontestable capacit une si longue exprience,
s'tait laiss tromper trois fois par l'ennemi. Les plus habiles
commettent des fautes sans doute, et on n'est pas en droit de les
leur reprocher plus svrement qu' ceux qui le sont moins; mais 
la guerre, o le hasard est presque toujours un lment ncessaire
des vnements, la fortune dcide des rputations comme de la
victoire.

Malheureusement pour lui, Carmagnole ne fit rien, ou ne put rien
faire, pour rparer le dsastre dont il avait t simple spectateur.
Il est vrai que les gnraux du duc ne firent pas davantage pour
profiter de leurs succs. Les deux armes passrent tout le reste
de la campagne en observation, ou, si elles oprrent quelques
mouvements, ce fut pour piller le pays et s'emparer de quelques
chteaux.

Un autre amiral vnitien, Pierre Loredan, qui s'tait dj illustr
dans les mers de l'Orient, rtablit, autant qu'il pouvait dpendre
de lui, l'honneur des armes de la rpublique. Dans l'espoir de
dterminer le peuple de Gnes  se soulever contre le duc de Milan,
les ternels ennemis du nom gnois avaient envoy devant ce port
une flotte qui portait sur ses bannires _Libertas Genu_. Cette
affectation d'intrt ne trompa personne. Vingt-une galres sortirent
du port sous le commandement de Franois Spinola. Le combat eut lieu
le 28 aot[178] dans le golfe de Rapallo. Loredan battit compltement
les Gnois, s'empara de huit de leurs galres, et en coula une  fond
malgr une rsistance trs-opinitre; mais il parat qu'il avait une
supriorit de forces considrable[179], et ce succs, obtenu sur les
ctes de Ligurie, ne pouvait avoir aucune influence sur la guerre qui
se faisait dans le Milanais.

[Note 178: Voyez une lettre du temps, et le rapport de Loredan sur
cette bataille, dans Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]

[Note 179: Decem et octo gale Venetorum, quibus prerat Petrus
Lorodanus et galeatia una, et gale quatuor Florentinorum, qu omnes
erant in portu Pisarum venientes die 23 septembris apud ecclesiam
sancti Fructuosi, qu long est  Janu per 20 milliaria, pugnaverunt
cum galeis Januensium, quarum dux erat Franciscus Spinola Octoboni
filius: et Januenses afflicti sunt et ex galeis Januensium 8 capt
fuerunt, reliqu vero fugerunt. Franciscus quoque captas fuit, et
Venetias missus, ubi in carcere stetit.

(Chronique d'Asti par Suondini VENTURA. _Rerum italicarum
scriptores_, tom. XI, p. 271.)]

Soit circonspection, soit lassitude, soit dgot du service vnitien,
caus par l'incommode prsence de deux ou trois provditeurs, que
la rpublique tenait toujours dans son camp, soit enfin qu'il y
ait pour les hommes les plus intrpides, les plus habiles, des
moments o ils semblent renoncer d'eux-mmes  leur supriorit, et
voir leur propre gloire avec insouciance, Carmagnole n'tait plus
reconnaissable. Il n'entreprenait aucune opration, n'ordonnait aucun
mouvement, ne paraissait mme avoir aucun projet. Il est vrai que
des maladies avaient fait prir un grand nombre de ses chevaux; mais
le flau qui avait ravag sa cavalerie n'avait pas pargn celle
des Milanais. Dans ce temps-l, o on regardait la cavalerie comme
la principale, comme l'unique force des armes, on ne se croyait
pas en tat de combattre quand on n'en avait point, ou quand on en
avait moins que l'ennemi. Ce grand capitaine, qui, simple soldat 
la bataille de Monza, avait, dans un moment o les affaires taient
dsespres, pris le commandement de la seule autorit de son gnie,
restait depuis quatre mois dans une inaction inexplicable, et n'en
sortait pas mme pour profiter des occasions que la fortune lui
offrait.

Dans la nuit du 15 octobre, un de ses dtachements, rdant autour de
la place de Crmone, remarqua que l'ennemi se gardait ngligemment.
L'officier audacieux qui conduisait les Vnitiens, se jeta dans le
foss, escalada une porte, surprit le corps-de-garde et se barricada
dans ce poste. Cet officier se nommait Cavalcabo. On courut rendre
compte de cet vnement  Carmagnole, qui n'tait qu' trois milles
de l; on le suppliait de faire avancer ses troupes, pour poursuivre
ce succs inespr. Il tait probable qu'en se prsentant, il allait
tre matre de Crmone, dont la prise tait le but de toutes les
oprations de la campagne; mais il n'y eut pas moyen de le dcider
 faire le moindre mouvement; il voulut souponner une embuscade;
il chercha des raisons, des prtextes pour ne point se dterminer.
Pendant deux jours le faible dtachement vnitien se maintint dans
ce poste, o il s'tait aventur; ces deux jours ne suffirent pas
pour faire prendre un parti  cet homme remarquable nagure par
des rsolutions -la-fois si audacieuses, si rapides et si bien
combines; le dtachement fut cras, l'occasion fut manque, et la
fidlit du gnral devint suspecte.

[Note en marge: XIV. Sa perte est rsolue.]

Ds long-temps le gouvernement vnitien le suivait d'un oeil
attentif. La perte de Carmagnole avait t dlibre[180] huit mois
auparavant, pendant que ce gnral tait venu  Venise confrer sur
le plan de la campagne. Cette dlibration avait occup le snat
toute une nuit. Carmagnole tant venu le lendemain saluer le doge, et
sachant qu'il ne s'tait point couch, lui demanda en souriant, s'il
devait lui souhaiter le bon jour ou le bon soir,  quoi le prince
rpondit, qu'en effet il avait pass la nuit au conseil, ajoutant,
avec l'air le plus gracieux pour le gnral: Il y a t souvent
question de vous.

[Note 180: SABELLICUS, 3e dcade, liv. Ier. Pierre GIUSTINIANI, liv.
7.]

Telle tait parmi les Vnitiens l'habitude de garder inviolablement
le secret de leurs dlibrations, que huit mois s'coulrent entre
la rsolution de mettre  mort Carmagnole et l'excution, sans que
ce jugement et transpir[181]; cependant trois cents snateurs y
avaient concouru. Le proscrit ou le coupable tait un homme illustre,
important, qui devait avoir des cratures, des partisans, des
amis; pas un ne fut assez indiscret pour le sauver; on eut tout le
loisir de le tromper. On le comblait d'honneurs, on lui conservait
le commandement; on lui donna mme, vers la fin de cette campagne,
l'ordre de se porter dans le Frioul, pour repousser un corps de
troupes de l'empereur Sigismond, qui ravageait les environs, d'Udine.
Il remplit cette mission avec un plein succs. Cette province fut
dlivre en peu de jours de l'invasion des Hongrois. Revenu dans le
Crmonais, Carmagnole y prit ses quartiers, o il prouva encore
quelques pertes qu'il paraissait facile d'viter.

[Note 181: Opinione di fr Paolo Sarpi in qual modo debba governarsi
la repubblica veneziana.]

[Note en marge: XV. Il est appel  Venise, et arrt.]

Pendant l'hiver, on avait repris les ngociations. Des
plnipotentiaires taient runis  Plaisance, pour mettre un terme
 une guerre, qui cotait soixante-dix mille ducats par mois.
Un secrtaire de la chancellerie arriva au quartier gnral de
Carmagnole, lui portant des lettres du doge, qui l'invitait  se
rendre  Venise, pour confrer sur les propositions de paix, ou sur
la conduite de la guerre. Il se mit en route sur-le-champ, accompagn
de ce secrtaire et d'une suite nombreuse. Lorsqu'il arriva sur le
territoire de Vicence, le gouverneur de cette province vint  sa
rencontre avec ses gardes, et l'escorta jusqu'aux limites de son
gouvernement. En entrant dans celui de Padoue, il y trouva une garde
d'honneur semblable qui l'attendait. Il alla descendre au palais de
Frdric Contarini, capitaine d'armes de cette ville, qui voulut le
faire coucher avec lui, suivant l'usage de ce temps-l. Le lendemain
Contarini l'accompagna jusqu'au bord des lagunes.

L il trouva les seigneurs de nuit, qui taient venus  sa rencontre,
accompagns de tous leurs officiers. Huit autres nobles le reurent
 l'entre de la capitale, et lui firent cortge jusques dans le
palais ducal; c'tait le 8 avril 1432.

Ds qu'il y fut entr, on prvint tous ceux qui l'avaient suivi
qu'il allait rester long-temps avec le doge; on les exhorta  aller
se reposer et  revenir plus tard pour accompagner le gnral. Les
portes du palais se fermrent, et tout ce qui s'y trouvait de gens
trangers fut oblig d'en sortir. La soire tait dj avance. Le
gnral, en attendant d'tre introduit chez le doge, causait dans
une salle avec quelques patriciens, lorsqu'on vint lui dire que le
prince, se trouvant incommod, ne pouvait le recevoir ds le soir
mme, mais qu'il lui donnerait audience le lendemain matin.

Il descendit pour se retirer chez lui et, comme il traversait la
cour: Seigneur comte, lui dit un des patriciens qui le conduisaient,
passez de ce ct; mais ce n'est pas le chemin, rpondit Carmagnole;
allez, allez toujours, reprit l'interlocuteur. Aussitt des sbires
s'avancrent, le gnral fut entour, une porte s'ouvrit et il fut
pouss dans un couloir qui conduisait au cachot qu'on lui destinait;
en y entrant il s'cria: Je suis perdu?

[Note en marge: XVI. Son procs, son excution.]

Il fut trois jours sans vouloir prendre aucune nourriture. Le 11,
pendant la nuit, il fut amen devant les commissaires du conseil des
Dix, dans la chambre des tortures. Appliqu  la question, il ne
voulut rien avouer. On essaya d'abord de lui faire subir le tourment
de l'estrapade, mais comme il avait eu un bras cass au service de
la rpublique, les bourreaux lui mirent les pieds sur un brasier,
jusqu' ce qu'il et fait les aveux qu'on voulait lui arracher.

Ensuite il fut remis en prison, et le 5 mai au soir, c'est--dire
vingt-cinq jours aprs, il fut conduit entre les deux colonnes de la
place St.-Marc ayant un billon dans la bouche. Il leva les yeux,
regarda le drapeau de St.-Marc qui flottait sur sa tte, et cette
tte ceinte de lauriers tomba sous trois coups de hache[182].

[Note 182: Toutes les circonstances de l'arrestation et du supplice
de Carmagnole, sont prises du rcit de Matin SANUTO, (_Vite de'
duchi_, F. Foscari.)

Le rcit de Victor Sandi, commence d'une manire remarquable. Le
8 avril 1432, sur le rapport de Paul Trono, le conseil des Dix,
renforc de vingt adjoints, traita l'affaire de Carmagnole. Sa
mort fut arrte, rien n'en transpira, et il fut convenu qu'on
appellerait le coupable  Venise, sous prtexte de le consulter sur
les conditions de la paix, etc. Il est assez remarquable aussi que
l'histoire qui contient ce passage ait t imprime  Venise, en
1756, avec l'approbation du conseil des Dix.]

Ses biens furent confisqus, et, sur la somme qui devait en provenir,
on assigna une pension de cinq cents ducats  sa veuve, et une dot de
cinq mille  chacune de ses deux filles.

Quand on se reprsente des gentilshommes, de graves personnages,
blanchis dans les plus hauts emplois de la paix ou de la milice,
enferms avec des bourreaux et un homme garrott, faisant torturer
celui dont la sentence tait prononce depuis huit mois, sans qu'il
et t entendu, celui qui, la veille, tait leur ami, leur collgue,
l'objet de leurs respects, de leurs flatteries, et, disaient-ils,
de leur reconnaissance, comptant les cris de la douleur pour des
aveux, les aveux pour des preuves, leurs propres soupons pour les
crimes d'autrui, et puis faisant tomber une tte illustre, aux yeux
d'un peuple tonn, sans daigner mme noncer l'accusation, on se
demande comment des hommes minents, respectables, ont pu accepter
un pareil ministre, comment ils abandonnent  ce point le soin de
leur rputation, comment ils se rduisent  ne pouvoir citer que des
bourreaux pour tmoins de leur impartialit. Quel est donc l'intrt
public ou priv qui peut faire briguer des fonctions plus odieuses
que celles de l'excuteur?

Carmagnole avait fait des fautes sans doute; la faiblesse humaine
suffisait peut-tre pour les expliquer. Il tait tout simple de lui
ter le commandement  l'instant o l'on avait conu des soupons
contre lui. S'il tait coupable de trahison, la justice et l'exemple
voulaient qu'il ft jug et puni. Mais ce n'tait pas ainsi que
procdait le gouvernement de Venise[183].

[Note 183: Voyez MACHIAVEL sur la mort de Carmagnole.]

Pour commander aux hommes, il faut s'environner de quelque chose de
merveilleux qui saisisse leur imagination.  Venise ce merveilleux
tait le mystre; plus les coups de l'autorit taient inattendus,
inexplicables, plus ils produisaient d'effet; il n'en rsultait pas,
 dire vrai, la conviction que l'homme frapp ft coupable; mais
il en rsultait cette conviction bien autrement importante, que la
rpublique n'ignorait rien et ne pardonnait jamais. Une procdure
d'un jour, non crite peut-tre, ne laissait aucune trace. Ces
terribles magistrats prenaient apparemment leurs prcautions pour ne
pas commettre une injustice; mais on ne voit pas qu'ils en prissent
aucune pour viter d'en tre accuss. Au surplus, en observant un
profond silence, les juges l'imposaient  tous. Leur rputation
personnelle n'avait rien  craindre; des hommes qui n'ignorent rien
ne peuvent se tromper. On ne s'informait pas plus de leurs procds
que de ceux de la justice divine. Quand le peuple de Venise parlait
de ce redoutable tribunal, il disait en baissant la tte et en levant
le doigt vers le ciel, _Ceux d'en-haut_.

[Note en marge: XVII. Campagne de 1432.]

La tche du successeur de Carmagnole avait t rendue fort difficile
par la rputation de ce gnral, par les talents de ses adversaires,
Sforce et Piccinino, et par la svrit souponneuse du gouvernement
qu'on avait  servir.

Ce successeur fut Franois de Gonzague, prince de Mantoue. La
rpublique s'accoutumait  prendre des princes  sa solde.

Le nouveau gnral fit la revue de son arme et se trouva, dit-on, 
la tte de trente et un mille hommes, dont douze mille  cheval, huit
mille d'infanterie solde, et le reste de milices[184].

[Note 184: E f fatta la mostra del nostro campo ch'erano cavalli
vivi 11600, pedoni 8000, cernide 11000.

(Marin SANUTO, _ibid._)]

Ce gnral ne sut pas saisir, ou ne trouva pas des occasions
de s'illustrer dans cette guerre. La campagne de 1432 n'offrit
absolument rien de remarquable que la perte d'une division de l'arme
vnitienne, qui s'tait aventure dans la Valteline, sous les ordres
du provditeur George Cornaro, et qui y fut enveloppe et prise tout
entire par Piccinino.

La guerre sur mer se rduisit  des ravages quoique la flotte ft
sous les ordres de l'illustre Pierre Loredan. Il est vrai qu'il fut
oblig de remettre le commandement  cause d'une blessure qu'il reut
 l'attaque du chteau de Sestri.

[Note en marge: XVIII. Paix. 1433.]

Le gnie italien tait encore plus actif dans la ngociation que
dans la guerre. On s'arrangeait pour faire une paix momentane  la
fin de chaque campagne. La paix fut donc signe le 8 avril 1433. Le
duc de Milan ne tira point parti des succs qu'avaient obtenus ses
armes; il rendit aux allis tout ce qu'il avait conquis sur les uns
ou sur les autres, et fit mme aux Vnitiens une nouvelle cession. La
rpublique trouva le moyen de s'agrandir, mme aprs des revers. Elle
acquit, par ce trait, quelques districts du Milanais situs sur la
rive gauche de l'Adda, et qu'on dsigne sous le nom de Ghiera d'Adda,
de sorte que cette rivire devint la limite, et que les enseignes de
St.-Marc flottaient en face de Lodi et de Cassano,  sept ou huit
lieues de Milan.

Par une bizarrerie difficile  expliquer, Visconti, lorsqu'il fallut
rendre tous les prisonniers, dclara que le provditeur George
Cornaro tait mort; ce qui n'tait point vrai. C'tait mentir pour
se faire souponner d'un crime. Le prisonnier fut retrouv quelques
annes aprs dans les prisons de Monza. Ce patricien avait t quatre
ans auparavant envoy en ambassade par la rpublique  Milan, pour
fliciter ce prince  l'occasion de son mariage.




LIVRE XV.

     Quatrime guerre contre le duc de Milan. -- Campagne de
     Piccinino et de Gatta-Melata. -- Sige de Brescia. -- Franois
     Sforce parat sur le thtre de la guerre. -- Prise et reprise
     de Vrone. -- Paix de 1441. -- La rpublique acquiert Lonato,
     Valeggio, Peschiera, et usurpe l'tat de Ravenne, 1433-1441.


[Note en marge: I. Le doge Franois Foscari veut abdiquer; on ne le
lui permet pas.]

La rpublique, devenue puissance prpondrante sur le continent,
ne pouvait plus viter de prendre part  toutes les querelles qui
divisaient l'Italie. Depuis quarante ans, elle les avait fomentes,
pour dpouiller successivement la maison de la Scala, les princes
de Padoue, le patriarche d'Aquile, et le duc Philippe. Maintenant
elle n'est plus l'arbitre de la paix ou de la guerre. Elle faisait la
guerre parce qu'elle tait ambitieuse, elle la reoit parce qu'elle
est devenue elle-mme un objet d'inquitude ou de jalousie. Son
histoire se mle dsormais  l'histoire gnrale de la pninsule et
souvent  celle de l'Europe.

La dernire guerre contre le duc de Milan avait t marque par des
dsastres, une paix inespre y avait mis fin; mais on avait vu le
danger de prs.

Le doge Foscari, qui avait t l'ardent promoteur de la guerre,
voulut se dcharger de la responsabilit des vnements. Le 27 juin
1433, il exposa au conseil, que, depuis son lvation au dogat,
la rpublique avait eu des guerres continuelles  soutenir: elles
avaient t glorieuses; cependant il tait possible que les citoyens,
uniquement sensibles  l'accroissement des charges publiques,
fermassent les yeux sur l'important rsultat des traits, qui
assuraient  la seigneurie la possession de deux nouvelles provinces.
On n'ignorait pas qu'il avait profess l'opinion adopte par la
majorit du conseil, que la sret de la rpublique exigeait qu'on
ft la guerre au duc de Milan. Peut-tre jugerait-on que c'tait,
pour le chef de l'tat, un malheur de ne pas voir ses sentiments
partags par le peuple. Cette conformit d'opinion lui paraissant
une chose dsirable dans l'intrt de la patrie, il n'hsitait pas
 faire le sacrifice de sa dignit; en consquence il priait le
conseil d'approuver son abdication, pour le remplacer par un chef
qui ft plus agrable aux citoyens. Cette dmission intresse, ou
dans laquelle il y avait au moins quelque ostentation, ne fut point
accepte.

[Note en marge: II. Situation de l'Italie en 1435.]

Ce qu'on avait appel la paix de Ferrare ne pouvait tre qu'une
suspension d'armes entre les deux principales puissances
belligrantes. Voici quelle tait  cette poque la situation de
l'Italie. (En 1435).

La mort de Jeanne II avait laiss le trne de Naples vacant. Deux
concurrents se le disputaient, Alphonse d'Arragon, dj roi de
Sicile, et Ren d'Anjou, alors prisonnier du duc de Bourgogne. Le
pape dfendait aux Napolitains de reconnatre ni l'un ni l'autre, se
rservant de prononcer, et promettant d'envoyer, en attendant, un
lgat pour gouverner le royaume.

Mais ce pontife, qui disposait des trnes, n'tait pas assur sur le
sien. Les Bolonais se dbattaient pour se soustraire  son autorit.
Le peuple de Rome, divis entre le parti des Colonnes et celui des
Ursins, tait prt  se soulever contre Eugne IV, et  le chasser de
sa capitale. Un concile assembl  Ble refusait de le reconnatre
menaait de le dposer et se prparait  lui donner un comptiteur.

 Florence, les Strozzi et les Mdicis divisaient l'tat en deux
factions. Cosme de Mdicis, exil de sa patrie, tait venu demander
l'hospitalit  Venise, o il s'attirait la considration par des
actes de munificence, protgeant les hommes  talent, fondant
une bibliothque[185], prtant des fonds  l'tat. La rpublique
accueillait cet tranger, non-seulement avec le respect d  son nom
et au malheur, mais encore avec un intrt qu'on pouvait prendre
pour un encouragement donn  son ambition[186]. Le gouvernement
vnitien ne tarda pas  dceler sa partialit; car, quelques annes
aprs, Cosme de Mdicis ayant t rappel, et les chefs de la faction
contraire ayant t bannis  leur tour, ceux qui se rfugirent 
Venise y furent arrts et envoys sous escorte  Florence[187].
On se demanda si la rpublique, qui violait ainsi les droits de
l'hospitalit, tait vendue  la faction des Mdicis, ou si, en leur
livrant des victimes, elle ne voulait que jeter dans Florence de
nouvelles semences de division.

[Note 185: Celle de Saint-George-Majeur qu'il fit btir par un
architecte florentin qu'il avait  sa suite, Michel Ozzo.]

[Note 186: Eum susceperunt Veneti non ut  patri exsulem, sed cum
honore maximo, velut optimum et ad omnia virum egregium.

(_Benedicti Accolti Aretini de prstanti virorum sui vi dialogus_.)]

[Note 187: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. 5.]

Le duc de Milan, qui n'avait pas trouv dans Eugne IV la protection
que lui avait constamment accorde. Martin V, prdcesseur de ce
pontife, appuyait les rvolts de Bologne et les mcontents de Rome.
Le pape s'tait rfugi  Florence. De l il avait suscit des
embarras  son ennemi, en encourageant les Gnois  la rvolte.

Ceux-ci avaient massacr leur gouverneur, chass la garnison
milanaise, et arbor l'tendard de la libert.

Ainsi d'un ct on voyait le roi Alphonse d'Arragon, les Gnois,
les Florentins, et le pape Eugne; de l'autre les partisans de Ren
d'Anjou, la ville de Bologne, le duc de Milan et le concile de Ble.

Les Vnitiens ne pouvaient demeurer spectateurs immobiles de ces
diffrends. Ils saisirent l'occasion ou le prtexte d'une insulte
faite par le peuple de Bologne  leur rsident, pour se dclarer
en faveur du pape, jetrent en prison tous les Bolonais qui se
trouvaient sur le territoire de la rpublique et confisqurent leurs
proprits. La seigneurie dclara en mme temps qu'elle appuierait
les efforts des Gnois pour leur indpendance. Ces rsolutions
belliqueuses de la rpublique taient fort encourages par les
Florentins. Cosme de Mdicis fit, dans cette circonstance, un prt
de 15000 ducats au gouvernement[188], ce qui prouve le mauvais tat
des finances vnitiennes  cette poque, et la richesse de cet
illustre exil. Il ne faut pas s'tonner de voir la rpublique faire
de emprunts; la guerre de Lombardie lui avait cot sept millions de
ducats, et depuis 1424 jusqu'au commencement de 1437[189], la dette
publique s'tait accrue de quatre.

[Note 188: Cosimo de' Medici, uomo ricchissimo and in collegio e
offerse di prestare alla signoria ducati 15000, in questo bisogno.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]

[Note 189: _Ibid._]

Le duc, avant de dclarer ouvertement la guerre aux Vnitiens,
s'appliqua  leur susciter des embarras.

[Note en marge: Rclamations du patriarche d'Aquile contre la
rpublique.]

D'abord il fit agir auprs du concile l'ancien patriarche d'Aquile,
Louis de Tec, qui avait  se plaindre d'avoir t dpossd par
la rpublique de ses tats du Frioul. Le concile accueillit
favorablement une plainte dirige contre un gouvernement qui s'tait
dclar pour le pape Eugne. Un dcret du 22 dcembre 1435 ordonna
aux Vnitiens d'vacuer le Frioul et de rtablir le patriarche dans
tous ses droits, sous peine d'excommunication et d'interdit. Cette
menace obligea la rpublique  mettre de la prudence dans son refus;
elle ne pouvait pas mconnatre l'autorit du concile, car elle avait
laiss son clerg y envoyer des dputs[190].

[Note 190: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]

On rpondit  la sommation qu'on tait dispos  rendre le Frioul
au patriarche, aussitt que le rtablissement de la paix gnrale
en Italie permettrait de s'en dessaisir. Cette rponse vitait
l'excommunication, et il fallut bien que le concile s'en contentt,
n'ayant aucun moyen de reprendre le Frioul  main arme. Trois ou
quatre ans aprs le patriarche mourut; les Vnitiens, favoriss par
le pape, firent nommer  sa place un de leurs protgs, qui oublia
les rclamations de son prdcesseur.

[Note en marge: Arrive en Italie d'un fils de Franois Carrare; il
est mis  mort.]

En 1436 le duc de Milan fit reparatre en Italie le dernier rejeton
de la famille des Carrare, Marsile, fils de ce Franois II mis 
mort  Venise en 1406, contre le droit des gens. Marsile tait
depuis trente ans rfugi en Allemagne. Visconti lui fit entrevoir
l'esprance de ressaisir la principaut de Padoue, lui mnagea
quelques intelligences dans cette place, lui promit le secours de
quelques troupes milanaises, qu'on fit avancer vers la frontire,
et le dtermina  venir se mettre  la tte de ses partisans. La
vigilance du gouvernement vnitien ne permit pas que ce complot
restt ignor. Carrare tait dj dans les montagnes du pays de
Vicence. Il y fut arrt par des paysans, conduit  Padoue, o on le
promena dans les rues charg de chanes, et ensuite  Venise, o le
conseil des Dix se hta d'teindre totalement cette race ennemie.

[Note en marge: III. Quatrime guerre des Vnitiens contre le duc de
Milan. 1437.]

Il n'y avait pas loin de ces actes d'inimiti rciproque  une guerre
ouverte. Les Vnitiens la dclarrent  Philippe-Marie. Ils auraient
bien voulu pouvoir en confier la conduite  Franois Sforce, alors
brouill avec le duc de Milan, qui l'avait tromp, aprs lui avoir
promis en mariage Blanche, sa fille naturelle et son hritire. Mais
ce gnral commandait dans ce moment les troupes des Florentins, qui
ne voulurent point le cder  la rpublique. Ce refus occasionna
quelque froideur entre les deux gouvernements. Celui de Venise donna
la patente de capitaine-gnral  Franois de Gonzague, seigneur de
Mantoue, dont la principaut venait d'tre rige en marquisat par
l'empereur, mais qui ne montra dans cette guerre ni talents ni mme
fidlit.

Il avait en tte Piccinino gnral de l'arme du duc de Milan. La
partie n'tait pas gale; celui-ci tait un homme de guerre de la
plus grande rputation. Il culbuta l'arme vnitienne, dont une
partie s'tait aventure sur la rive droite de l'Adda, poussa le
reste du ct de Bergame et l'obligea d'vacuer cette province.

Les Vnitiens, voyant leur frontire envahie, demandrent avec
instance que l'arme florentine commande par Sforce vnt se joindre
 la leur. Ce ne fut pas sans beaucoup de difficults qu'ils
l'obtinrent[191]; parce que Sforce faisait alors le sige de Lucques,
dont les Florentins dsiraient ardemment la possession. Enfin cette
arme passa les Apennins au mois d'octobre 1437 et se prsenta pour
traverser le pays de Reggio; mais Nicolas d'Este marquis de Ferrare
lui refusa le passage dans cette province, et Sforce se laissa
arrter par cet obstacle. Les Vnitiens irrits supprimrent le
traitement qu'ils payaient  ce gnral; il s'loigna et mit ses
troupes en quartier d'hiver. Les choses s'aigrissant de plus en
plus entre les allis, Philippe-Marie profita de cette division, et
dtermina les Florentins  faire leur paix spare avec lui sans
consulter la rpublique[192].

[Note 191: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. 5.]

[Note 192: E questo  stato per averli liberati, e n' cagione
l'ingratitudine, e per aver speso dal 1434 in qu sette millioni di
ducati per loro.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]

[Note en marge: IV. Le marquis de Mantoue trahit les Vnitiens.]

Il fit plus, il traita secrtement avec le marquis de Mantoue, qui
promit, non-seulement d'abandonner le service des Vnitiens, mais
encore de runir ses troupes  celles du duc et de faire cause
commune avec lui. En effet, sous prtexte que la campagne tait
termine, il remit le commandement  Jean de Nani Gatta-Melata,
le premier de ses lieutenants, et se retira  Mantoue, attendant
le moment o il pourrait avec sret lever le masque et se ranger
parmi les ennemis de la seigneurie. Par ces deux traits, le duc de
Milan cessait d'avoir pour adversaires Sforce, et les Florentins,
et acqurait dans le marquis de Mantoue un alli, qui lui livrait
passage, pour attaquer plusieurs provinces vnitiennes. La dfection
des Florentins affaiblissait considrablement la rpublique, mais on
ignorait encore la trahison du marquis.

Piccinino, tranquille du ct du Milanais, se porta pendant
l'hiver sur Ravenne: on a vu que les Vnitiens en avaient pris
l'administration  la mort de l'ancien seigneur. Il les chassa de
cette ville dont il se rendit matre. De l il revint sur le P, mit
le sige devant Casal-Maggiore, qui ne fit qu'une faible rsistance,
et, aprs s'tre empar de tout le pays que les Vnitiens occupaient
entre le P et l'Oglio, il se disposa  franchir cette dernire
rivire. Gatta-Melata se promettait de lui en disputer le passage
avec l'arme vnitienne, forte d'environ six mille fantassins et neuf
mille chevaux. Mais le marquis de Mantoue, dont on ne se mfiait
point, matre des deux rives de l'Oglio, y fit construire trois ponts
sur lesquels l'arme milanaise passa sans coup frir.

Par cette trahison, l'arme vnitienne se trouvait avoir l'ennemi sur
ses derrires. Gatta-Melata se vit oblig de dcamper, la nuit mme
qu'il apprit cette nouvelle, et de sortir du Mantouan pour se porter
rapidement vers Brescia.

Cette dfection du marquis de Mantoue rpandit l'alarme dans le
conseil de Venise. On craignit que le marquis de Ferrare n'en ft
autant, et, pour le retenir dans l'alliance de la rpublique, on
se hta de lui rendre la Polsine de Rovigo, que les Vnitiens
occupaient depuis trente-quatre ans, comme nantissement d'une crance
de soixante ou quatre-vingt mille ducats[193].

[Note 193: F preso di fare un dono al marchese di Ferrara del
Polsine, il quale f suo, e la signoria l'avea avuto in pegno per
ducati 60,000, sicch se gli dona liberamente.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]

Le marquis de Mantoue se jeta avec quatre mille chevaux dans la
province de Vrone, tandis que Piccinino se mit  la poursuite de
l'arme vnitienne du ct de Brescia, avec l'intention de lui couper
absolument toute retraite.

La province de Brescia est borne au nord par les montagnes de
l'vch de Trente, alors pays neutre;  l'ouest elle confine avec
la province de Bergame, que les ennemis occupaient: elle a au midi
le Crmonais, qui appartenait au duc de Milan; du ct de l'est, le
Mantouan et le lac de Garde.

[Note en marge: V. Belle marche de Gatta-Melata autour du lac de
Garde. 1438.]

Gatta-Melata, resserr dans le pays de Brescia, par une arme
suprieure  la sienne, devait, pour lui chapper, chercher 
pntrer dans le Vronais, pour tomber sur la petite arme du marquis
de Mantoue, et tirer vengeance de sa perfidie.

Le lac de Garde sparait la province de Brescia de celle de Vrone.
Le gnral vnitien n'ayant point de bateaux pour le traverser, il
tait indispensable de tourner ce lac. Du ct du midi, la route
tait directe et assez bonne; mais il fallait passer le Mincio, qui
sort du lac  Peschiera.

Gatta-Melata essaya de forcer ce passage. Il fut repouss et il ne
lui resta plus d'autre ressource que de s'lever au nord, de faire
un long circuit, et de parvenir sur la rive orientale du lac par les
montagnes du Tyrol. C'tait une marche d'environ quarante lieues,
dans laquelle il fallait gagner de vitesse l'arme milanaise, qui
n'aurait pas manqu de le poursuivre, et passer sur le ventre aux
troupes du duc de Mantoue, dj postes dans les dfils au nord du
lac.

La saison tait fort avance, puisqu'on tait  la fin de septembre
de l'anne 1438. Les neiges couvraient les montagnes, et les
torrents, qui coulaient encore avec imptuosit, devaient multiplier
les obstacles sur les pas d'une arme mal approvisionne, parce
qu'elle avait t oblige de jeter tout ce qu'elle avait pu
rassembler de subsistances dans la place de Brescia, abandonne
dsormais  elle-mme.

Le 24 septembre, Gatta-Melata, drobant adroitement son mouvement
au gnral milanais, se jeta avec trois mille chevaux et deux mille
fantassins sur la rive gauche de la Chiese, qui coule paralllement
au lac de Garde, et, couvert par cette rivire, marcha  grandes
journes vers le nord par la valle de la Sabia, entre la rivire et
le lac. Les habitants de cette valle taient sujets de l'vque de
Trente; les montagnards sont naturellement jaloux de leurs passages;
ceux-ci ne pouvaient arrter une petite arme; mais, pour venger
leur neutralit viole, ils se mirent  harceler ces trangers,
attaqurent  Ten l'arrire-garde et prirent deux cents chevaux
avec une partie des bagages. Il ne fallait pas que les Vnitiens
perdissent un moment, s'ils voulaient tre hors de ce dfil, avant
que l'vque de Trente le fermt avec ses troupes. Tous les torrents
taient dbords; il fallut construire des ponts et applanir des
chemins souvent impraticables. Parvenue  l'extrmit septentrionale
du lac, l'arme eut  passer la rivire de Sarca, qui s'y jette en
descendant des Alpes; sur cette rivire tait la ville d'Arco qui
formait une tte de pont; le seigneur d'Arco refusa le passage. Les
troupes de Mantoue avaient pris position sur la rive gauche de la
Sarca, qui n'tait point guable; on fit une feinte, on menaa la
ville d'Arco, tandis qu'on jetait un pont au-dessus, et les hauteurs
qui couronnaient la rivire furent emportes l'pe  la main. Plus
loin on eut  passer le mont Baldo et un nouveau combat  soutenir;
dans ce passage, l'arme perdit six cents chevaux de fatigue; enfin
elle se trouva entre la rive orientale du lac de Garde et l'Adige, et
la petite valle de Caprino la conduisit jusques dans la plaine de
Vrone[194].

[Note 194: Voyez la description de cette marche dans SABELLICUS, 3e
dcade, liv. 3.]

Aprs cette belle marche, qui lui mrita de la part des Vnitiens
les acclamations de la reconnaissance, et, ce qui est encore plus
honorable, l'admiration du gnral ennemi, Gatta-Melata fondit sur la
petite arme du perfide marquis de Mantoue, la dissipa, entra dans
le Mantouan, et, ravageant cette principaut, s'avana jusques sur
les bords du P. Son espoir tait de s'y joindre  Pierre Loredan,
qui devait s'y trouver avec une flottille de douze galres et de plus
de cent barques armes. Mais, en arrivant  l'endroit o le P sort
du Mantouan pour entrer dans le pays de Ferrare, l'amiral, vainqueur
de quelques obstacles, que l'ennemi avait prpars sur son passage,
s'tait vu arrt tout--coup par une difficult insurmontable: les
eaux du fleuve baissaient  vue-d'oeil; le marquis de Mantoue avait
fait rompre les digues, le P se rpandait dans les plaines, et la
flotte risquait de n'avoir plus assez d'eau pour naviguer[195].
Il fallut revirer de bord prcipitamment. L'illustre Loredan en
fut si afflig qu'il en tomba malade; et sa mort, qui arriva peu
de temps aprs, fut attribue au chagrin que lui avait caus ce
premier revers de la fortune. Il eut pour successeurs deux hommes
peu dignes de prendre le commandement aprs lui. Darius Malipier
et Bernard Navagier perdirent toute cette flotte dans un combat
qu'ils soutinrent contre la flotte milanaise descendue de Pavie.
Quelques matelots vnitiens, conservant leur fiert dans le malheur,
s'avisrent de crier pendant qu'on les emmenait prisonniers, Vive
Saint-Marc! mort au tratre marquis de Mantoue! Le marquis, par une
basse vengeance, fit couper les mains et arracher la langue  ces
malheureux[196].

[Note 195: E dove la sera era la nostra armata non vi rimase niente
d'acqua.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]

[Note 196: Marin SANUTO, _ibid._]

[Note en marge: VI. Sige de Brescia par les Milanais. 1438.]

[Note en marge: Belle dfense de Franois Barbaro.]

Gatta-Melata, priv de ce secours sur lequel il avait compt, mais
ayant dlivr le Vronais des troupes du marquis de Mantoue, voulut
se rapprocher de Brescia, qu'il avait laisse environne de toute
l'arme milanaise. Dans ce dessein, il reprit la route qu'il venait
de franchir  travers tant d'obstacles, et se reporta au nord du lac
de Garde, o il s'empara du port de Torbol. Il n'avait pu laisser
dans Brescia que six cents gendarmes et quelque infanterie. C'tait
bien peu pour dfendre une enceinte considrable, qui renfermait
deux villes, une citadelle, et plusieurs forts, dont nous avons eu
occasion de faire la description, en racontant la prise de cette
place par Carmagnole; mais Franois Barbaro, qui en tait podestat,
et Christophe Donato, capitaine d'armes, surent tirer parti de
la population. Au zle avec lequel elle se porta  repousser les
attaques de l'ennemi, on ne peut que reconnatre son attachement pour
ses nouveaux matres, juste prix d'une bonne administration et des
privilges que la rpublique avait accords aux habitants. Vnitiens
d'origine, on n'aurait pas eu le droit d'en attendre davantage[197].

[Note 197: I quali Bresciani hanno fatto pi che se fossero stati
Veneziani. (Marin SANUTO, _ibid._)]

Piccinino, lorsque Gatta-Melata lui eut chapp, forma
l'investissement de Brescia, le trois octobre 1438, avec vingt mille
hommes. Quelques jours aprs, quatre-vingts pices de canon, parmi
lesquelles il y en avait quinze qui jetaient des pierres de trois
cents livres[198], commencrent  tirer sur la place et eurent
bientt endommag des murs qui n'avaient pas t construits pour
rsister  l'artillerie. D'autres retranchements s'levrent derrire
ces remparts prts  tomber. Les citoyens, les moines, les femmes
mme[199] prirent part  ces travaux, notamment une paysanne de la
Valteline, qui, attache  un aventurier, combattait  ses cts
et imitait, du moins par ses exploits, l'illustre hrone  qui la
France tait alors redevable de sa dlivrance.

[Note 198: SABELLICUS, decad. 3, lib. 3.]

[Note 199: Voyez dans Marin SANUTO, _ubi supr_, une lettre qu'il
rapporte qui contient une relation de ce sige.]

Deux familles puissantes, celle des Avogadro et celle des Martinengo,
partageaient depuis long-temps la population de cette ville en deux
factions; l'loquence et la fermet du podestat suspendirent l'effet
de ces haines domestiques.

On mit dehors de la place quelques gibelins qui taient suspects;
une milice de six mille hommes fut organise, et, le 4 novembre,
lorsque les assigeants se prparaient  donner l'assaut, ils furent
surpris de voir une petite arme sortir de la ville et fondre sur
leur camp, o il y eut un combat trs-meurtrier. Le 30, les Milanais
montrent  l'assaut. On combattit sur la brche depuis le matin
jusqu' la nuit. La garnison en resta matresse, et fit le lendemain
une nouvelle sortie sur les ennemis. Ils revinrent  la charge le 10
dcembre, avec la mme opinitret, mais sans plus de succs, car ils
laissrent prs de deux mille morts sur la place.

C'tait un beau triomphe, pour les Vnitiens, de soutenir si
glorieusement les attaques de toute une arme, et de voir la
population entire se porter avec ardeur  la dfense de leur
conqute. Mais ils n'taient pas au terme de leurs travaux; d'autres
preuves taient rserves  leur constance: elle allait avoir 
lutter contre tout ce qu'un sige de plusieurs annes amne de prils
et de privations.

Le 15 dcembre, Piccinino, averti que Gatta-Melata venait au secours
des assigs, rsolut de se porter  sa rencontre. Il convertit
momentanment le sige en blocus, et marcha au-devant du gnral
vnitien. Les deux armes se joignirent du ct d'Arco, dans les
Alpes tyroliennes. Chacune voulait combattre dans le poste qu'elle
avait choisi; aucune des deux ne voulait attaquer avec trop de
dsavantage. Enfin l'arme milanaise tant parvenue  dborder
les Vnitiens, ceux-ci descendirent dans la plaine du Vronais,
o Piccinino s'empressa de les suivre. Il passa l'Adige et fora
Gatta-Melata de se retirer jusques vers Padoue, abandonnant les
provinces de Vicence et de Vrone, sur lesquelles le vainqueur imposa
des contributions considrables; car celle de Vicence ne s'levait
pas  moins de deux mille ducats par jour[200].

[Note 200: Scriva Piccinino a' Vicentini che per ogni d ch'egli
dimorasse giunto ivi, voleva ducati 2000.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]

Ainsi se terminait la campagne de 1438. La trahison du marquis de
Mantoue l'avait commence; mais Piccinino avait mrit de la gloire
par la conqute de la province de Bergame et du Vronais, dont il
ne lui restait plus  prendre que les capitales. Gatta-Melata ne
s'tait pas moins illustr, en tenant la campagne devant des forces
suprieures, sans se laisser entamer. Il avait drob son arme 
une perte invitable, par une marche aussi hardie que difficile,
dvast le Milanais, puni le marquis de Mantoue, et oblig l'ennemi
 convertir le sige de Brescia en blocus. Les dfenseurs de cette
place s'taient immortaliss par une belle dfense, mais ils
n'taient pas encore dlivrs; l'arme qui devait les secourir tait
plus loigne que jamais, la flotte vnitienne avait t dtruite,
quatre provinces de la rpublique, celles de Bergame, de Brescia, de
Vrone, de Vicence, taient envahies; le Padouan, c'est--dire le
pays qui borde les lagunes, allait devenir le thtre de la guerre.

[Note en marge: VII. Franois Sforce prend le commandement de l'arme
vnitienne. 1439.]

Dans cette situation, les regards des Vnitiens se portrent sur
Franois Sforce. Ce gnral, qui avait contribu  la paix entre les
Florentins et le duc de Milan, n'tait plus ouvertement brouill
avec lui; il mnageait un prince qui lui avait promis sa fille,
cent mille ducats, les villes d'Asti et de Lucques[201], et qui ne
laissait point d'hritier mle de ses vastes tats. Les Vnitiens,
toujours soigneux d'enlever au duc de Milan les hommes habiles qui
pouvaient le servir, reprsentrent  Sforce qu'il ne devait pas
se flatter de l'accomplissement des brillantes promesses qui lui
avaient t faites par Visconti, tant qu'il ne parviendrait pas  se
faire craindre. Cet avertissement, les offres les plus magnifiques,
le dsir de la gloire, peut-tre mme un sentiment de jalousie excit
par les victoires et la faveur de Piccinino, le dterminrent 
accepter le commandement de l'arme Vnitienne.

[Note 201: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]

Les succs des armes de Philippe-Marie devaient renouveler les
inquitudes des Florentins. Ils suivirent l'exemple de Sforce, et une
nouvelle ligue fut signe, au mois de fvrier 1439, entre le pape et
les rpubliques de Venise, de Florence et de Gnes, pour faire la
guerre au duc de Milan. Venise devait supporter les deux tiers des
frais de la guerre, et Florence y contribuer pour l'autre tiers[202].
Franois Sforce entra dans cette coalition, comme seigneur du
marquisat d'Ancne, que le pape lui avait cd. On lui garantit ses
tats, on lui assura un traitement de deux cent vingt mille cus,
et, de son ct, il s'engagea  entretenir trois mille chevaux et
mille hommes d'infanterie, en prenant le commandement des troupes de
la confdration pour cinq ans. Le 14 mai 1430, il arriva  Padoue
 la tte de huit mille chevaux. La rputation de ce gnral tait
telle que Gatta-Melata, aprs lui avoir remis un commandement,
dont lui-mme avait su se montrer digne, consentit  demeurer sous
ses ordres jusqu' la mort; c'est le genre d'hrosme le plus rare
parmi les capitaines. Les Vnitiens surent rcompenser noblement les
services de Gatta-Melata, en lui accordant le rare honneur d'une
statue questre qu'on lui rigea  Padoue.

[Note 202: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. 5.]

Ici commence une lutte mmorable entre deux capitaines, la gloire
de l'Italie et les matres de leur art. Si elle tait raconte
dignement, cette guerre appartiendrait  l'histoire militaire encore
plus qu' l'histoire politique.

La gnration prcdente avait vu deux aventuriers illustres
balancer, avec des succs divers, la fortune de presque tous les
tats de l'Italie. Tous les gens de guerre de profession avaient
suivi les drapeaux de l'un ou de l'autre, et cette longue rivalit
avait produit une haine toujours prte  servir les haines
politiques. Les soldats mercenaires ne mritaient plus le reproche
qu'on leur avait si long-temps adress de faire la guerre sans
passion. Franois Sforce tait  la tte des bandes qui avaient
combattu sous Attendolo, son pre, et Nicolas Piccinino se trouvait
le chef des anciens compagnons de Braccio di Montone.

[Note en marge: VIII. Campagne de Sforce et de Piccinino.]

La longue valle du P est coupe transversalement par une multitude
de rivires, qui, descendant des Alpes ou des Apennins, prsentent
 chaque pas des obstacles ou des retranchements  une arme. Celle
des Vnitiens partait de Padoue, avec la mission de reconqurir les
provinces de Vicence, de Vrone, de Brescia et de Bergame, ou au
moins d'en ravitailler les capitales dj investies par l'ennemi.

Piccinino tait camp sur la frontire du Vicentin et du Padouan.
Ds qu'il vit avancer l'arme de Sforce, il renona  disputer le
pays de Vicence  des troupes plus nombreuses que les siennes[203],
et, se bornant  dfendre le Vronais, il se porta vers les hauteurs
qui sparent cette province du Vicentin. Matre de ces passages,
appuy sur la petite ville de Soave, ayant son front protg par les
montagnes, et l'Adige derrire lui, il prvit que l'ennemi pouvait
descendre dans la plaine de Vrone par un long circuit, et attaquer
son camp du ct que la nature n'avait point fortifi. Pour tre en
tat d'offrir par-tout une vigoureuse rsistance, il traa une ligne
de retranchements appuye d'un ct aux montagnes et de l'autre 
l'Adige, et, pour rester matre de ses mouvements et conserver ses
communications avec le Mantouan, il jeta un pont sur cette rivire,
de sorte que son camp prsentait une enceinte triangulaire galement
inexpugnable sur chaque face, et que son arme pouvait toujours
mettre l'Adige entre elle et l'ennemi.

[Note 203: L'tat de la composition des deux armes est dans Marin
SANUTO, page 1008 de l'dition de MURATORI: je le rapporte, parce
qu'on y prend quelque ide de la puissance respective des tats.

_Arme du pape Eugne IV_.

  Le rvrendis. cardinale de Tarente          600  }
  Le rvrendissime cardinale de Capoue        400  }
  Le comte d'Anguillara                        400  }
  Le comte d'Anversa                           600  }
  Don Simonetto                                600  }  4,200 chevaux.
  Don Paolo della Molara                       300  }
  Don Otto di Dotti                            200  }
  Don Gaspard di Cavadolo                      500  }
  Don Antoine del Rio                          300  }
  Don Gabriel de Rome                          300  }

_Arme de la seigneurie de Venise._

  Le comte Franois Sforce,
    capitaine-gnral                        4,000  }
  Michel de Cotignola                        1,000  }
  Gatta-Melata                               1,500  }
  Le marquis Taddeo                          1,000  }
  Don Christophe de Tolentino                  800  }
  Don Pierre de Navarino                       800  }
  Don Jean de Tolentino                        500  }
  Don Jean de Malavolta                        500  }
  Don Cavalcabo                                300  }
  Don Iberto                                   500  }
  Le comte Dolce                               400  }
  Don Iscariote de Faenza                      300  } 16,100
  Don Guido Rangone                            300  }
  Don Bartelemi Coleoni                        400  }
  Don Jacques Catelano                         300  }
  Don Pierre del Testa                         200  }
  Don Pierre Torcello da Prota                 200  }
  Don Nicolas de Brescia                       300  }
  Don Catta Briga                              400  }
  Don Jean Conte                               400  }
  Don Baldone de Tolentino                     300  }
  Le seigneur Riniere                          600  }
  Le seigneur Sigismond                        500  }
  Le seigneur Dominico                         600  }

_Arme du duc de Milan_.

  Nicola Piccino                              2,500
  Le marquis de Mantoue                       1,500
  Autres compagnies de divers condottieri    15,750
                                             ------
                                             19,750

  Troupes de Sienne                           1,000
  Troupes de Florence                         3,000
  Troupes du roi Alphonse d'Arragon          17,800
  Troupes du roi Ren-d'Anjou                 2,800
                                             ------
  Ainsi cette guerre occupait                64,650 Chevaux

Sanuto ne donne pas le dtail de l'infanterie, tant on la comptait
alors pour peu de chose. On peut remarquer que les compagnies de
condottieri, qui, deux sicles auparavant, taient de 30, 40, 50
hommes, sont devenues bien plus considrables; ce sont dj des
rgiments ou mme de petites divisions.]

Le gnral des allis, au lieu de tenter un passage de vive force au
travers des montagnes, s'leva au nord par une marche de huit jours,
et redescendit prs de Vrone, o il trouva l'arme milanaise bien
dcide  ne pas perdre cette place de vue et  ne pas sortir de ses
retranchements.

Une attaque qu'il lui livra fut infructueuse. Piccinino, aprs avoir
combattu avec assez de succs pour laisser la victoire indcise,
s'obstinait  demeurer dans son camp.

Sforce voulut le contraindre  repasser l'Adige et  abandonner au
moins toute la partie du Vronais qui est sur la rive gauche de ce
fleuve. Pour cela, il le passa lui-mme et se porta vers le Mantouan.
Le marquis de Mantoue pressa Piccinino de marcher au secours de cette
principaut; mais  peine l'arme milanaise fut-elle sur la rive
droite, que les Vnitiens repassrent sur la gauche, s'emparrent de
la position de Soave, eurent une communication libre avec le Padouan
et le Vicentin, et se trouvrent avoir dgag tout le front de la
place de Vrone.

[Note en marge: IX. Ncessit de ravitailler Brescia. 1439.]

On tait fort inquiet sur le sort de Brescia. Cette place, abandonne
depuis neuf mois au courage de sa garnison et  la fidlit de ses
habitants, tait sans communication avec la mtropole. Les vivres
y manquaient certainement depuis long-temps; on voulait  tout
prix la ravitailler; mais pour y pntrer par la route directe, il
ne fallait rien moins qu'un effort de toute l'arme. Piccinino,
qui, sur la rive gauche de l'Adige, s'tait tenu immobile dans ses
lignes, suivait, depuis qu'il tait sur la rive droite, tous les
mouvements que l'arme de Sforce faisait le long de cette rivire.
Les Vnitiens pouvaient passer sur tous les ponts de Vrone, mais,
en dbouchant, ils avaient une bataille  livrer. En supposant qu'on
et tent le passage ailleurs et qu'il et russi, les difficults se
reproduisaient. Il restait  traverser le Mantouan, et  passer le
Mincio entre Mantoue et Peschiera; or, ces deux places fortes taient
occupes par l'ennemi. Enfin, au-del du Mincio, d'autres rivires
pouvaient arrter les secours qu'on voulait porter  Brescia. Ce
n'tait pas par une route aussi-bien dfendue que des convois
pouvaient arriver. L'arme aurait t oblige de refaire ce pnible
voyage chaque fois qu'il y aurait eu un convoi  conduire.

Il tait moins difficile de communiquer avec Brescia par le lac
de Garde. Le Vronais en forme la cte orientale. Si on pouvait y
embarquer des vivres et leur faire traverser le lac, des dtachements
peu considrables suffisaient pour les conduire de la rive
occidentale jusqu'aux portes de Brescia, o un effort de la garnison
en aurait facilit l'entre; et si, pour empcher ce ravitaillement,
Piccinino se portait entre le lac et la place, il dcouvrait la route
directe de Brescia  Vrone.

Ces considrations faisaient dsirer vivement qu'on pt communiquer
avec cette premire place par le lac de Garde. Mais comment naviguer
sur ce lac? On n'y avait pas une seule barque arme; l'ennemi avait
une flottille  Peschiera et un poste sur le promontoire de Sirmio,
l'ancienne maison de campagne de Catulle[204], qui s'avance dans ce
vaste bassin.

[Note 204: Peninsularum Sirmio insularumque, etc.]

[Note en marge: X. Les Vnitiens transportent des galres dans le lac
de Garde au travers des montagnes.]

Il fallait donc commencer par se rendre matres de la navigation du
lac, et, pour cela, il fallait y conduire une flottille. Or, ce qui
tait facile, lorsque l'alliance du seigneur de Mantoue livrait le
passage par le Mincio, paraissait impossible depuis qu'on ne pouvait
plus arriver au lac que par terre.

Un Candiote, nomm Sorbolo, proposa de tenter cette voie,
c'est--dire de jeter des galres dans le lac, en les transportant
par les montagnes. Aprs bien des objections, que les esprits
circonspects opposent toujours aux entreprises hasardeuses, on se
dtermina  lui confier vingt-cinq barques et six galres, dont deux
taient de la premire grandeur.

L'auteur du projet conduisit cette flottille  l'embouchure de
l'Adige; elle remonta cette rivire jusque prs de Roveredo. C'est ce
qu'on n'aurait pu faire si Sforce n'et t matre au moins de l'un
des deux bords. Arrive sur ce point, elle ne se trouvait qu' douze
ou quinze milles de la ville de Torbol, qui est au nord du lac sur
les confins du pays de Trente. Mais cet intervalle tait occup par
les montagnes qui sparent le lac de la valle de l'Adige.

Au milieu de ces montagnes et au pied de la chane du mont Baldo, il
y avait un petit lac appel le lac de Saint-Andr. Sorbolo entreprit
d'abord de faire traner ses btiments de l'Adige dans ce bassin, 
travers les terres. Environ deux mille boeufs furent rassembls pour
effectuer ce trajet. Il n'en fallait pas moins de deux ou trois
cents pour chaque galre. Elles furent places sur des rouleaux.
Deux mille travailleurs comblrent les ravins, construisirent des
ponts, cartrent les rochers, applanirent la route, et parvinrent 
faire arriver cette flottille dans le lac Saint-Andr. Il restait
 franchir le mont Baldo: le lit d'un torrent devint un chemin, le
bras de l'homme parvint  le rendre praticable, mais il tait rapide,
tortueux, souvent troit; on s'y engagea, et, aprs bien des efforts,
les Vnitiens se trouvrent avoir conduit leurs galres sur le sommet
de cette montagne, d'o il ne restait plus qu' les lancer sur le lac
de Garde, dont elles allaient prendre possession. Cette descente vers
le lac fut encore trs-difficile.

Les vaisseaux, sur cette pente rapide, taient amarrs aux arbres,
aux rochers, et le cabestan, fortement retenu, leur droulait
lentement les cbles qui les tenaient suspendus sur les prcipices.
Enfin la flottille arriva sans accident, aprs quinze jours de voyage
 travers les terres, jusqu' Torbol, o elle fut lance  l'eau et
arme. Cette entreprise cota  la rpublique plus de quinze mille
ducats, sans compter les attelages.

Des historiens emphatiques ont voulu comparer cette opration au
passage des Alpes par Annibal. C'est donner une fausse ide des
choses, que de les mettre en parallle avec d'autres qui sont
hors de toute proportion. L'entreprise excute par Sorbolo, fort
belle sans doute, n'tait cependant que le projet d'un ingnieur
habile. La marche d'Annibal  travers les Pyrnes et les Alpes,
est la conception d'un grand capitaine. Quand on parle de ce fameux
passage, on ne cite jamais que les lphants, parce que c'est l
ce qui saisit l'imagination. Srement il tait moins difficile de
faire passer des lphants sur des rochers que des vaisseaux, mais
le passage des lphants tait la moindre des difficults que le
gnral carthaginois avait  vaincre. Il fallait traverser des
montagnes alors sans traces, se hasarder dans des dserts inconnus, y
faire subsister une arme, et tout cela en prsence d'un ennemi tel
que le peuple romain. Jamais la rpublique de Venise, les Sforce,
les Visconti, ne peuvent attirer sur leurs querelles l'attention
que commandent les peuples dont les armes ont fait les destines de
l'univers.

[Note en marge: Ces galres sont dtruites.]

Tant de travaux pour conduire des galres dans le lac de Garde,
quoiqu'ils eussent eu un plein succs, ne furent que des fatigues et
des dpenses inutiles. Piccinino accourut  Peschiera, ravitailla et
renfora tous ses postes sur l'une et l'autre cte, fit sortir sa
petite escadre, attaqua sparment les btiments des Vnitiens, et
parvint  dtruire leur flottille presque entirement.

[Note en marge: XI. Sforce se porte avec son arme au nord du lac.]

Le danger de Brescia croissait de jour en jour. La famine y avait
amen la peste[205]; le snat ne cessait de presser Sforce de s'y
porter. Il ne restait plus d'autre route pour y parvenir que celle
qu'avait fraye Gatta-Melata,  la fin de la campagne prcdente,
par les montagnes du Trentin. Mais s'lever ainsi au nord du lac,
c'tait dcouvrir Vrone et l'exposer peut-tre. Ces reprsentations
n'branlrent point le snat; les ordres furent ritrs, et l'arme
se mit en route. Ds que Piccinino s'en fut aperu, il s'embarqua
 Peschiera, pour traverser le lac du midi au nord, afin d'arriver
aussitt que les Vnitiens dans les montagnes, pour leur en disputer
le passage. Les Milanais occupaient au fond du lac la place de Riva,
 l'embouchure de la Sarca; mais lorsque Piccinino prit terre, il
trouva que l'ennemi l'avait dj devanc; Sforce tait entr dans
un dfil dfendu par le chteau de Ten, avait investi ce fort, et
envoy dj quelques convois de vivres  Brescia.

[Note 205: O quanta carestia! O quanta fame! O quanto stremizio era
ne i cittadini, e a tutto il popolo a comperar la biada a lire trenta
la soma! Ma dicciamo della povera gente come stavano, ne moriva per
le strade difame. Avresti veduto sulla piazza cento fantolini gridare
_pane, pane per amor di Dio_. (_Historia Bresciana_ di Christoforo
DASOLDO. _Rerum italicarum scriptores_, tom. XXI. p. 819.)]

[Note en marge: Combat de Ten, o Piccinino est battu.]

Le gnral milanais, sentant l'importance du chteau de Ten, marcha
droit  l'ennemi, et l'attaqua le 9 novembre 1439. Pendant que
Sforce, dont la position n'tait pas avantageuse, combattait avec
vigueur, un dtachement de la garnison de Brescia parut sur les
rochers auxquels tait adosse l'arme de Piccinino. Cette attaque
imprvue jeta l'pouvante parmi les troupes milanaises. Les Vnitiens
remportrent une victoire complte. Leurs adversaires y perdirent
cent hommes d'armes, quatre cents chevaux et beaucoup d'infanterie.
Le fils du marquis de Mantoue fut fait prisonnier; Piccinino lui-mme
se vit spar des siens et oblig de se jeter dans le chteau de Ten.

[Note en marge: XII. Il se sauve, rallie son arme, et va surprendre
Vrone.]

Sa position paraissait dsespre: ds la nuit suivante il sortit du
fort; envelopp dans un sac, et port sur les paules d'un robuste
valet[206], il traversa les postes Vnitiens, se rendit  Riva et y
rallia les dbris de son arme. Dsormais il lui tait impossible
de dfendre les approches de Brescia, mais il apprend, par quelques
prisonniers vnitiens, qu' Vrone on est sans dfiance. Aussitt
il s'embarque, traverse le lac dans toute sa longueur, revient
 Peschiera, y trouve des troupes, marche sur Vrone, escalade
les remparts, et surprend cette place, dans la nuit du 16, tandis
que les Vronais, que Sforce lui-mme, le croyaient errant dans
les montagnes, ou enferm dans le chteau de Ten, et qu' Venise
les cloches et le canon donnaient le signal des rjouissances, en
annonant sa dfaite.

[Note 206: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. 5.]

Vrone avait une bonne garnison, mais on savait l'arme milanaise
dans les montagnes du Trentin, on venait d'apprendre qu'elle avait
t compltement battue, le froid tait trs-rigoureux, la garde
se faisait avec quelque ngligence, suite ordinaire d'une parfaite
scurit. Ces circonstances favorisrent sans doute Piccinino, mais
quand on profite de l'occasion avec tant d'audace et de rapidit,
on ne laisse point tout le mrite des succs  la fortune. C'est au
sujet de cette surprise de Vrone que Machiavel fait cette belle
rflexion:  la guerre rien n'est si facile que ce que l'ennemi vous
croit hors d'tat de tenter[207].

[Note 207: _Histoire de Florence_, liv. 5.]

La place de Vrone se compose de la ville proprement dite, de la
Villette, et de trois forts, dont l'un, dit le Vieux chteau,
commande le pont sur l'Adige, tandis que les deux autres, le fort
Saint-Pierre et le fort Saint-Flix, s'lvent sur la montagne qui
domine la ville.

Ce fut par la Villette que les Milanais tentrent leur attaque. Elle
fut si soudaine que les postes vnitiens n'eurent pas le temps de se
rallier; la muraille tait escalade, la porte enfonce, la Villette
envahie et la ville dj au pillage, que les troupes parses de la
garnison couraient avec les commandants vnitiens pour s'enfermer
dans les chteaux. Piccinino se prpara sur-le-champ  les attaquer.

[Note en marge: XIII. Sforce reprend cette place.]

Mais il avait affaire  un rival qui n'tait ni moins audacieux ni
moins diligent que lui. La nouvelle de la perte de Vrone parvint 
Sforce, dans la nuit du 17 novembre; il partit le 18, sans se donner
le temps de prendre des vivres, abandonnant le sige du chteau de
Ten et Brescia. En trois marches, il franchit des montagnes couvertes
de neige et arriva le 20, au soleil couchant, devant les portes du
fort Saint-Flix: Ds le soir mme, il tait matre de la partie de
la ville qui est sur la rive droite de l'Adige.

Piccinino, surpris  son tour, runit toutes ses troupes dans la
Villette. Sforce n'attendit pas le jour pour l'y attaquer, passa
les ponts, profitant de la terreur que son apparition subite avait
inspire, balaya la Villette et se mit  poursuivre les Milanais dans
la plaine. Un combat nocturne est toujours accompagn de dsordre.
Piccinino, contraint d'vacuer la place, eut beaucoup de peine 
rallier les fuyards, et ne put rorganiser son arme qu' Mantoue.

Sforce,  qui cette victoire venait de procurer l'honneur d'tre
inscrit au livre d'or, donna quelque repos  ses troupes pendant le
mois de dcembre. Il employa cet intervalle  rassembler des vivres
pour ravitailler Brescia, se remit en marche au commencement de
janvier 1440, et, ayant fait de nouveau investir le chteau de Ten,
fit filer des convois qui parvinrent jusqu' leur destination.

L'infatigable Piccinino se prsenta quelques jours aprs dans ces
montagnes pour interrompre les oprations des Vnitiens. Les combats
furent frquents, mais peu dcisifs. Enfin la saison devint tellement
rigoureuse que les deux gnraux se dterminrent  ramener leurs
troupes dans des climats plus doux. Piccinino traversa le lac encore
une fois, et se posta sur les frontires du Milanais, tandis que
le gnral vnitien repassait les montagnes, o il faillit  tre
englouti dans les neiges, pour venir prendre ses quartiers d'hiver
autour de Vrone, aprs avoir ordonn la construction d'une flottille
 Torbol, pour tre matre enfin du lac de Garde.

[Note en marge: XIV. Diversion des Milanais en Toscane. 1440.]

Cette campagne venait de rendre aux Vnitiens le Vicentin et le
Vronais. Ils avaient ravitaill, mais non dlivr Brescia. Le duc
de Milan avait eu du dsavantage; mais l'activit de son gnral
avait balanc l'habilet de Sforce, et les frontires du Milanais
n'taient pas encore menaces, puisque, avant de songer  les
attaquer, les Vnitiens avaient  recouvrer deux provinces. Lorsqu'il
fut question, dans le conseil de Visconti, d'arrter le plan de la
campagne de 1440, on demeura d'accord que l'objet le plus urgent
tait d'loigner Sforce du thtre actuel de la guerre. On crut
qu'on y parviendrait en oprant une invasion en Toscane. Piccinino
reut ordre de s'y porter. Les Florentins effrays demandrent 
grands cris le retour de l'habile capitaine qui commandait toutes les
troupes de la confdration; mais la seigneurie de Venise n'eut garde
de consentir  l'loignement de Sforce; on leur envoya seulement
quelques renforts, et, pendant que Piccinino ravageait la Toscane,
les Vnitiens passaient l'Oglio, battaient la petite arme milanaise,
qui avait pour chef le marquis de Mantoue, prenaient les places de
Soncino, d'Orci-Nuovi, de Peschiera, mettaient la province de Crmone
 contribution, s'assuraient  leur tour l'empire du lac de Garde,
en dtruisant la flottille milanaise, dlivraient Brescia, dont la
population se trouvait rduite de moiti, par un sige et une disette
de trois ans, et pntraient jusque dans le Bergamasque. Tous ces
succs furent le rsultat de quelques mois de campagne.

La rpublique avait  rcompenser la fidlit des habitants de
Brescia: elle concda  cette ville des moulins qui produisaient au
fisc vingt mille ducats; accorda  cent nobles du pays l'exemption
de toutes charges pour eux et leur postrit; et le brave Barbaro,
dont la gloire militaire ajoutait tant d'clat  la rputation qu'il
s'tait acquise dans le monde savant[208], vint recevoir  Venise des
flicitations publiques.

[Note 208: On le comptait parmi les hommes de son temps qui
connaissaient le mieux la langue grecque. Sa traduction de
quelques-unes des vies de Plutarque justifiait cette opinion.]

Le duc de Milan sentait l'imprudence qu'il avait faite en dtachant
Piccinino. Ce gnral, qui avait espr d'abord quelques succs en
corrompant le cardinal Vitteleschi, commandant de la petite arme du
pape, ne recueillit point de fruit de cette intrigue. Le pape eut
avis de la trahison de ce prlat; le cardinal fut arrt, et prouva,
comme il l'avait dit lui-mme, qu'on n'emprisonnait pas un homme
de sa sorte pour le relcher. En effet, il mourut quelques jours
aprs[209]. Un autre fut mis  sa place, et Piccinino ne trouva plus
que des ennemis l o il avait espr trouver un cooprateur. Il
prouva mme un chec au moment o, rappel par Philippe-Marie, il
se disposait  repasser les Apennins[210]. En arrivant sur la rive
droite du P, au commencement de juillet, il trouva les Vnitiens
rpandus dans le Mantouan et dans le Crmonais, matres de Peschiera,
aprs un sige de trente-quatre jours, et se prparant  passer
l'Adda, dernire barrire du Milanais.

[Note 209: Ce cardinal excitait ses troupes au ravage. Il gratifiait
de cent jours d'indulgences en purgatoire chaque soldat qui coupait
un olivier. M. Sismonde Sismondi,  qui je dois cette anecdote, la
rapporte d'aprs le journal napolitain _Rerum italicarum scriptores_,
tom. XXI.]

[Note 210: C'est ce que les Florentins appellent la bataille
d'Anghiari; mais c'est aussi de cette bataille que Machiavel raconte
qu'elle ne cota la vie qu' un seul homme, qui fit une chte de
cheval.]

[Note en marge: Ngociations.]

L'arme que Piccinino ramenait tait trop affaiblie pour pouvoir,
mme en se runissant aux troupes restes en Lombardie, tenir la
campagne devant les Vnitiens. Il s'effora de la recruter, de
remonter sa cavalerie, et leva  cet effet, autant par la violence
que par la persuasion, une somme de trois cent mille cus d'or
dans les provinces du duc. Ces gnraux, -peu-prs indpendants
du prince qu'ils servaient, ne mettaient plus de bornes  leurs
prtentions, quand ils taient devenus ncessaires. Sous prtexte
qu'ils dfendaient ses tats, ils lui en demandaient le dmembrement.
Piecinino exigeait la cession de Plaisance, un autre Novarre, un
troisime Tortone. Philippe-Marie ne vit plus de refuge que dans la
ngociation. Aprs avoir essay de dtacher Sforce du service de
la rpublique, il lui fit proposer d'tre le mdiateur, ou plutt
l'arbitre de la paix. Celui-ci rendit compte au snat des ouvertures
qui lui avaient t faites. Il fit mme un voyage  Venise, soit
pour confrer sur la ngociation, soit pour demander les moyens de
remettre son arme en bon tat. Mais il ne put obtenir qu'un secours
de cinquante mille ducats, qui furent levs sur les Juifs[211].

[Note 211: _Hist. di Venezia_ di Paolo MOROSINI, lib. 22.]

[Note en marge: XV. Campagne de 1441.]

Pendant son absence, les Milanais passaient l'Adda et l'Oglio,
au mois de fvrier 1441; Piccinino prenait la ville de Chiari,
faisait mettre bas les armes  un corps de deux mille hommes de
cavalerie, chassait les Vnitiens du Crmonais et du Mantouan, et
recommenait la conqute des provinces de Brescia et de Bergame. Ces
nouvelles causrent d'autant plus d'effroi  Venise, qu'on tait
loin de s'attendre  une attaque si vigoureuse. Sforce, sans se
donner le temps de rassembler ses troupes, partit en toute diligence
pour Brescia. Sa seule prsence obligea Piccinino  marcher avec
plus de circonspection, et les deux gnraux employrent le reste
de l'hiver  rorganiser leur arme. Mais on s'tait flatt de
la paix, et de pareilles esprances font toujours ngliger les
prparatifs dispendieux qui pourraient assurer le succs de la
guerre. Le snat de Venise s'tait dtermin si difficilement  de
nouveaux sacrifices, qu'au mois de juin son capitaine-gnral ne
comptait encore dans son arme que six mille hommes d'infanterie
et quinze mille chevaux. Le 25, il attaqua Piccinino retranch
dans une position avantageuse avec dix mille chevaux et trois
mille fantassins, sans pouvoir ni le forcer dans cette position ni
l'attirer dans la plaine.

Quand Sforce voulut passer l'Oglio pour entrer dans les provinces de
Bergame et de Crmone, Piccinino, qui avait mis cette rivire entre
lui et les Vnitiens, leur en disputa long-temps le passage. Enfin
ils parvinrent  lui donner le change, franchirent le fleuve, et
vinrent mettre le sige devant la forte place de Martinengo, o il y
avait deux mille cinq cents gendarmes de garnison.

[Note en marge: Sforce est bloqu dans son camp.]

 peine Sforce tait-il tabli dans son camp, que Piccinino se
prsenta et dploya autour de lui une arme, qui investit les
Vnitiens, et, en peu de jours, les affama dans leurs lignes. Il
n'y avait plus moyen ni d'en sortir sans tre harcel, ni de faire
arriver aucun convoi; on tait attaqu toutes les nuits, et on ne
pouvait dcider l'ennemi  accepter une bataille gnrale.

[Note en marge: XVI. Il fait la paix sans l'autorisation de la
rpublique. 1441.]

Dans cette position critique, Sforce tait dtermin  lever le sige
de Martinengo et  se faire jour au travers des postes milanais,
lorsqu'il vit arriver un messager du duc, qui, en lui rappelant
tout ce qu'avait de prilleux la position actuelle de l'arme
vnitienne, lui proposa de terminer la guerre aux conditions qui
seraient reconnues justes, ajoutant que Philippe lui donnait la main
de sa fille avec la ville de Crmone pour dot. Le gnral n'avait
point de pouvoirs pour traiter, mais, s'il attendait des ordres de
Venise, il s'exposait  voir la ngociation rompue, par une suite
de l'inconstance naturelle de Visconti. Il entama les confrences,
discuta les articles prliminaires, signa un armistice, malgr
l'opposition de Piccinino, au dsespoir de voir son rival lui
chapper, et porta son arme sur l'Oglio, tandis que ses dtachements
prenaient possession de toutes les places dont la remise tait
stipule dans cette convention.

Il n'tait pas sr que le gouvernement de la rpublique approuvt la
conduite d'un gnral qui venait d'outre-passer ses pouvoirs  ce
point, et qui mme avait trait  l'insu du provditeur prsent 
l'arme. Le duc de Milan crivit  Sforce et le dtourna d'aller 
Venise. L'exemple de Carmagnole tait fait pour intimider. Mais le
gnral ne voulut couter d'autres conseils que ceux que lui donnait
la noblesse de son caractre. Il se prsenta au snat, dclara les
circonstances imprieuses qui l'avaient forc d'entrer en ngociation
avec l'ennemi, sans y tre autoris, et reprsenta les avantages
que la rpublique retirerait des prliminaires qu'il avait signs,
puisque son arme tait sauve, et le territoire recouvr.

Sa conduite ne lui attira que des applaudissements; la paix fut
conclue le 23 novembre 1441; la rpublique rentra dans ses anciennes
possessions, acquit Lonato, Valeggio et Peschiera, que le marquis de
Mantoue fut oblig de lui cder. Franois Sforce devint le gendre du
prince auquel il avait fait une guerre si terrible, et la princesse
Blanche fut le gage de la paix que le trait de Cavriana rendit pour
un moment  l'Italie.

Le pape fut le premier  la troubler: irrit contre le principal
ngociateur, qui ne lui avait pas fait rendre Bologne, il se
rapprocha du duc de Milan. Quelques mois s'taient  peine couls
que ces deux souverains se runirent pour concerter ensemble la
ruine de Sforce, ancien gnral de l'un, et rcemment admis dans la
famille de l'autre. Ils lui firent la guerre pour le dpouiller de
la marche d'Ancne. Par une suite de cet enchanement d'vnements
qu'il n'est pas donn  la prudence humaine de prvoir, cette guerre,
qui n'appartient point  l'histoire de Venise, dcida la querelle
qui existait depuis plus de vingt ans entre la maison d'Arragon
et la maison d'Anjou pour le trne de Naples. On combattit, on se
raccommoda, on se brouilla de nouveau. Au milieu de toutes ces
divisions, Bologne, que le duc de Milan occupait, aprs l'avoir
protge long-temps contre le pape, se rvolta contre lui, de l'aveu,
et mme avec le secours des Vnitiens. Ils fournirent aussi des
subsides  Sforce, qui luttait avec des forces trs-ingales contre
le duc de Milan, le pape et le roi de Naples, Alphonse d'Arragon.

[Note en marge: XVII. Les Vnitiens usurpent l'tat de Ravenne.]

Pendant que cette guerre troublait la Romagne, les Vnitiens
se rappelrent que l'hritier de la principaut de Ravenne,
devenu majeur, avait favoris le duc de Milan pendant la dernire
guerre. C'tait une ingratitude envers les tuteurs que son pre
lui avait donns, et qui avaient, pendant sa minorit, pourvu 
l'administration de son tat. La rpublique se crut en droit de
punir son pupille. Elle tait appele  en hriter, mais un jeune
homme pouvait faire attendre long-temps son hritage: il n'tait
pas probable qu'il mourt sans postrit, car il avait dj un
fils. Il fallut donc chercher un expdient pour donner une forme 
l'usurpation qu'on projetait.

On affecta de craindre que l'tat ne ft envahi par quelque voisin
puissant. Des hommes influents, qu'on avait su gagner, excitrent le
peuple  se plaindre de l'incapacit de son seigneur,  crier Vive
Saint-Marc, et  dposer le prince pour se mettre sous les lois de la
rpublique.

La seigneurie accueillit cette demande comme si elle et t
lgitime; des troupes furent envoyes, qui prirent possession de
Ravenne. On fit une espce de trait dans lequel il fut stipul que
la ville conserverait son archevque; qu'elle dtruirait ses salines,
dont le voisinage tait, disait-on, contraire  la salubrit de
l'air; qu'elle pourrait importer des grains dans tous les tats de
la domination vnitienne; que les biens du prince et ceux de sa femme
seraient vendus, pour en effacer jusqu' la mmoire; qu'enfin Venise
enverrait  Ravenne des Juifs pour prter de l'argent  ceux qui en
auraient besoin[212]. Le prince vint lchement  Venise solliciter
une pension. Il ne reut qu'un ordre d'exil. On le relgua, ainsi que
sa femme et son jeune fils, avec deux cents ducats par an, dans l'le
de Candie, o les uns et les autres vcurent peu de temps[213].

[Note 212: Cives Ravennates primarii, nacti urbis dedend occasionem,
conventu habito reque constitut, dm populus festum diem Mathi
apostolo dicatum celebraret, anno  partu virginis 1441, arma
capiunt. Ad nobiliorum tumultum accurrit populus; ltisque vocibus
divum Marcum et senatum venetum undique conclamat; confestimque ad
senatum Venetias missi qui rem significarent. Decrevitigitur senatus
urbem suscipere, neque amplis tam propensam amantissimorum civium
voluntatem refellendam aut parvi faciendam putavit, cm prsertim
non absque salutis multorum ingenti periculo, res ad Hortasium
redire posse videretur. Itaque per litteras Ravennates certiores
facit civitatem se recepisse. Quibus acceptis litteris, cogitatione
consequi long facilius est, quantum ltiti et hilaritatis animos
omnium compleverit, quam scriptis explicare. Legati statim 
Ravennatibus Venetias ad Franciscum Foscarum ducem et rempublicam
missi, qui civitatis ditionem prsentes facerent. Eos cm amanter
Franciscus dux esset complexus, qu in mandatis habebant, omnia
prolix et liberaliter XIII kal. aprilis concessit: illud autem fuit
caput, ut Hortasius, ejusque uxor et filius in insulam Cretam, ne qua
posset suspicio oriri, amandarentur; cm pro e qu prditi erant
malevolenti, Hortasius, conjux, consortesque suspectos quotidie
Venetis reddere Ravennates qurerent. Ad hc se curaturos ut maneret
Ravenn archiepiscopus: et salinas prop Ravennam, quibus corrumpi
coeli salubritas consuesset, destrui: frumentum qu vellent, ad loca
Venet ditioni subjuncta, devehere Ravennates posse: fundos et ctera
Hortasii et uxoris bona, ut memoria eorum omnis tolleretur, vendi:
Judos Ravennam mitti, qui, dand foenori pecuni, aliqu ratione
egentium sublevarent inopiam. Nec diu post Hortasius, Ginevra uxor
Hieronymusque filius, quatuor annos natus, in Cretam insulam, publico
decreto, ablegati sunt. Quod e etiam libentis  Venetis factum
est, quia, cm adhuc ipsi cum Philippo vicecomite bellum gererent,
Hortasius, qui erat Taurisii, ad hostes profugerat. Ne autem omnin
absque imperio esset, illi public stipe nummi aurei octingenti, ab
senatu Veneto quotannis, in prsidio insul collocato, constituti
sunt. Verm brevi post tempore, Hortasium, uxorem, ac filium mors ex
hominum vit abstulit.

(Hieronymi RUBEI, _Historiarum Ravennatum_, lib. 7.)]

[Note 213: Jean SIMONETA dit: Missus in insulam Cretam, intr paucos
dies, cum unico filio, extinctus est.

(_Histoire de Franois Sforce_, liv. 5.)]

Immdiatement aprs le rcit des acquisitions de la rpublique sur
le continent, nous avons toujours  rapporter quelque vnement
fcheux pour son commerce au-del des mers. Des pirates infestaient
les ctes de l'Adriatique; et les expditions qu'on faisait contre
eux, quand on avait le temps de s'en occuper, n'taient pas toujours
heureuses[214].

[Note 214: SABELLICUS, 3e dcade, liv. 4.]

[Note en marge: Brouillerie avec le soudan d'gypte.]

Le soudan d'gypte, ne voyant plus des flottes redoutables se
prsenter sur ses ctes, pour y faire respecter le pavillon de
Saint-Marc, mcontent de ce que les armateurs vnitiens ne venaient
plus trafiquer que dans ses rades, et, jugeant de leur faiblesse
d'aprs leur circonspection, chassa tous les sujets de la rpublique
tablis dans les ports d'Alexandrie, de Tripoli, de Berythe, de
Damas, et dclara qu'il prtendait se rserver  l'avenir le commerce
exclusif du poivre. Tout ce que les Vnitiens en avaient en Syrie
ou en gypte y fut retenu; ce fut pour eux une perte de deux cent
trente-cinq mille ducats[215].

[Note 215: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]

[Note en marge: XVIII. Croisade contre les Turcs.]

L'glise tait alors gouverne ou plutt divise par deux papes,
Eugne IV et ce bizarre Amde, qui, descendu volontairement
du trne, n'avait pu chapper  l'ambition dans la voluptueuse
retraite de Ripaille. Quoiqu'il y et un schisme qui troublait tout
l'Occident, on prcha et on entreprit une croisade en faveur de
l'glise grecque, qui avait feint de se soumettre ou de se runir
 l'glise latine. L'empereur de Constantinople et son patriarche
taient venus  Venise,  Ferrare,  Florence, o, malgr le scandale
que produisaient deux papes et deux conciles, ils avaient reconnu
la suprmatie de l'glise romaine, et confess que le Saint-Esprit
procde du pre et du fils.

Ce voyage avait eu pour objet d'obtenir quelques secours pour
loigner le moment invitable o Constantinople devait succomber
sous les efforts des Turcs. Le roi de Hongrie fut le chef de cette
croisade[216], et obtint d'abord des avantages si considrables
sur le sultan Amurath, que ce prince signa une trve de deux ans
avec lui, avant que la flotte chrtienne, qui devait seconder les
oprations de l'arme hongroise, ft sortie de ses ports. Cette
flotte tait de soixante-dix toiles, mais les Vnitiens n'y avaient
fourni que dix galres, tant leurs moyens taient absorbs par la
guerre continentale.

[Note 216: 30 juillet 1443; le cardinal de Saint-Ange crit qu'il a
la promesse des rois et des princes du nord pour 170,000 chevaux,
outre une quantit innombrable de gens de pied. Le despote Georges
de Russie y est pour 20,000 chevaux, les seigneurs de Hongrie,
indpendamment du roi, pour 30,000.

(_Cronaca di Venezia et come lo f edificata, et in che tempo, et da
chi, fino all'anno_ 1446. Manusc. de la biblioth. de St.-Marc, N 21,
foglio 147.)]

Le cardinal Condolmier, neveu du pape Eugne, amiral de cette flotte,
et le lgat du pape en Hongrie, blmrent hautement le roi d'avoir
accord la paix aux infidles aprs la victoire. Ils exigrent qu'il
rompt la trve qu'il venait de jurer, et, comme il ne pouvait
comprendre qu'un parjure pt tre un acte lgitime, le lgat leva ses
scrupules par une dcision fonde sur les principes ci-aprs:

Il est licite de violer la parole qu'on a donne, si elle fait
contracter un engagement contraire au bien public.

Un serment juste oblige, mais un serment qui tend  la perte de tous
est nul.

Dieu dsapprouve toute promesse insense, et par consquent en dlie.

[Note en marge: Bataille de Varna. 10 novembre 1444.]

D'aprs ces principes, le cardinal donna d'avance l'absolution au
roi et  son arme. On reprit les armes; on marcha contre les Turcs,
Amurath repassa d'Asie en Europe, malgr la flotte chrtienne qui
ne sut pas garder le dtroit, joignit l'arme des croiss prs de
Varna, et y gagna une sanglante bataille dans laquelle le roi et le
cardinal restrent parmi les morts.

On dit qu'au commencement de l'action, le sultan tira de son sein le
trait que ses ennemis venaient de violer, et s'cria, en l'levant
vers le ciel:  Christ! tu vois le trait qu'ils ont jur par
ton nom: s'il est vrai que tu sois Dieu, c'est  toi de punir les
parjures.

Cette dfaite mit fin  la croisade, et l'empereur grec fut trop
heureux de pouvoir conserver encore un reste d'existence.




LIVRE XVI.

     Guerre dans le Milanais. -- Mort de Philippe-Marie Visconti. --
     Guerre des Vnitiens contre les Milanais et Franois Sforce. --
     Paix par laquelle la rpublique acquiert la province de Crme.
     -- Reprise de la guerre contre Sforce. -- Il est couronn duc
     de Milan, 1441-1450. -- Guerre des Vnitiens contre Sforce, duc
     de Milan. -- Les Franais auxiliaires du duc. -- Pacification
     gnrale, ligue d'Italie, 1451-1454. -- Prise de Constantinople
     par les Turcs. -- Trait entre la rpublique et Mahomet II. --
     Transaction avec le patriarche d'Aquile. -- Translation du
     sige patriarcal de Grado  Venise. -- Malheurs et dposition
     du doge Franois Foscari. Cration des inquisiteurs d'tat,
     1453-1457.


[Note en marge: I. Guerre dans le Milanais.]

[Note en marge: Ligue entre le duc de Milan, le comte Sforce, et les
rpubliques de Venise, de Gnes, de Florence, et de Bologne. 1443.]

La lutte si ingale que Franois Sforce soutenait, devait avoir deux
rsultats, l'un et l'autre trs-probables; la ruine de ce nouveau
prince, et l'accroissement de la puissance d'Alphonse d'Arragon
en Italie. Le duc de Milan avait mis de la passion  poursuivre
son gendre, mais il n'avait pas intrt de le perdre, et il en
avait encore moins  laisser le roi de Naples s'ingrer dans les
affaires de l'Italie suprieure, c'est ce que Franois Sforce lui
fit reprsenter. Les Vnitiens joignirent leurs exhortations 
ses prires, et le duc devint l'alli de son gendre et des quatre
rpubliques, c'est--dire de Venise, de Gnes, de Florence, et de
Bologne. Cette alliance, signe le 24 septembre 1443, devait durer
dix ans.

Ces frquentes variations taient un des caractres de la politique
italienne. On se croyait fort habile, parce qu'on apercevait
tout--coup de nouveaux rapports dans des affaires trs-compliques,
et on pensait faire preuve de dextrit en changeant souvent de
parti; dans le fait, on n'obissait qu' la crainte qu'inspirait un
rival trop favoris par la fortune, ou  l'espoir d'affaiblir tous
ses voisins l'un par l'autre.

Dans cette guerre, les Vnitiens ne furent qu'auxiliaires. Il ne
s'agissait pas d'abord de leurs intrts immdiats; il n'tait
question que de savoir si Sforce conserverait ses tats dans la
Romagne. Le peu de troupes que la rpublique lui envoya ne l'avaient
pas encore rejoint lorsqu'il remporta une victoire complte 
Monteloro, le 10 novembre 1443, sur Piccinino, son ancien rival, qui
tait devenu le gnral de l'arme du pape. L'anne suivante, ce fut
le fils de Piccinino qu'il eut  combattre, et ce nouveau gnral
fut fait prisonnier. Le pre en mourut de douleur.

[Note en marge: Le duc de Milan se brouille avec Franois Sforce.
1445.]

[Note en marge: Bataille de Casal-Maggiore gagne par les Vnitiens
sur les Milanais. 1446.]

Ces deux victoires amenrent une paix dont les Vnitiens furent les
mdiateurs. Le pape consentit  laisser  Sforce ce qu'il lui avait
lui-mme donn et ce que les armes de ce nouveau prince avaient
conquis; mais ds l'anne suivante, Philippe-Marie se brouilla encore
avec son gendre. On vit une nouvelle ligue entre le pape, le roi de
Naples, et le duc de Milan. Le pape excommunia Sforce et ses allis;
les Vnitiens furent compris dans l'anathme. Ils le mritaient
faiblement, car ils n'avaient fourni au seigneur de la Romagne
que de mdiocres secours pour l'aider  dfendre ses possessions.
Ils ne montrrent quelque vigueur que lorsque le duc de Milan
voulut reprendre le Crmonais qu'il avait donn en dot  sa fille,
prtendant pouvoir convertir cette dot en une somme de cent mille
ducats, qu'il offrait de dposer  Venise. La rpublique rpondit 
cette proposition, qu'elle tait garante du trait conclu entre le
duc et son gendre, et qu'elle soutiendrait les droits de celle des
deux parties contractantes au dtriment de laquelle on essaierait de
les violer. Cette contestation devint une guerre entre les Vnitiens
et les Milanais, dont la province de Crmone fut le thtre;
mais dans cette campagne c'taient les Milanais qui assigeaient
Crmone, devenue ville ennemie depuis qu'elle appartenait  Sforce;
c'taient les Vnitiens qui voulaient dlivrer cette province, ils la
convoitaient dj depuis long-temps. Leur gnral Michel Attendolo,
parent de Sforce, et qu'on surnommait Cotignola, du nom de sa
ville natale, fora les ennemis dans une le du P, situe prs de
Casal-Maggiore. Franois Piccinino, qui avait succd  son illustre
pre dans le commandement des troupes milanaises, avait choisi cette
le pour son camp, et,  l'aide de deux ponts qu'il avait jets 
droite et  gauche, il se flattait de trouver dans cette position
le double avantage d'tre inexpugnable et de pouvoir manoeuvrer 
volont sur les deux rives.

Les positions rputes inattaquables ne sont pas celles o l'on tient
le plus long-temps, parce que, en dernire analyse, les dfenses
matrielles n'ont point de force rpulsive; il survient ordinairement
quelque accident qu'on n'avait pas prvu; l'imagination s'effraie de
ce mcompte; on se trouve d'autant moins de rsolution, qu'on avait
auparavant plus de scurit. On s'tait arrang pour tre dfendu par
la position; du moment qu'elle-mme a besoin d'tre dfendue comme
une autre, on est tent de l'abandonner. C'est ce qui arriva  la
bataille de Casal-Maggiore, qui se donna le 28 septembre 1446.

Franois Piccinino, post dans une le au milieu d'un grand fleuve,
avait dmontr  ses soldats qu'on ne pouvait venir  eux que par
les ponts dont il avait fortifi la tte avec beaucoup de soin. La
tte de pont force, le passage tait encore impossible  franchir,
l'artillerie aurait foudroy la colonne qui s'y serait prsente,
et enfin une arche coupe interdisait aux assaillants tout moyen
d'arriver jusque dans l'le.

En effet, lorsque les Vnitiens s'avancrent pour attaquer le
pont, qui s'appuyait sur la rive gauche, ils y trouvrent la plus
vigoureuse rsistance; mais pendant cette attaque, les Milanais
virent la cavalerie de Cotignola s'lancer dans le fleuve.
Sur-le-champ ces mmes hommes qui combattaient vaillamment dans
la tte de pont, s'branlent  la vue d'une troupe qui ne les
attaquait pas; ils lchent le pied. Les Vnitiens s'lancent aprs
eux, et, sans donner le temps de retirer le pont, passent l'arche
coupe, surprennent l'le. Tout le camp est en dsordre, et Franois
Piccinino se sauve sur la rive droite, en faisant couper l'autre
pont derrire lui. De toute son arme il ne lui restait pas quinze
cents chevaux[217]. Cette victoire rendit Cotignola matre de la
rive gauche du P; il soumit toute la province de Crme, except la
capitale, passa l'Adda, fit capituler Cassano, et ses troupes lgres
coururent jusqu'aux portes de Milan.

[Note 217: Voici comment cette bataille est raconte dans un
manuscrit de la biblioth. de St.-Marc, intitul: _Cronaca di Venezia
et come lo f edificata, et in che tempo, et da chi, fino all'anno_
1446.

28 septembre 1446, combat de Casal-Maggiore entre les Vnitiens,
commands par Michel Cotignola et les gens du duc de Milan: ceux-ci
avaient fait un pont sur le P,  Mezian, o ils ont mis, (c'est la
Chronique qui parle,) huit galions avec grande quantit de fusiliers,
arbaltriers, infanterie, lances, plus de huit mille personnes en
tout, et des palissades et fosss d'une grande force; c'est pourquoi
Michel Cotignola convoqua, le 25 septembre, tous les capitaines,
et voulut savoir leur opinion, et la voyant favorable, ordonna,
qu'on se prpart et qu'on ft les escadres et batailles: et tout
cela fait avec le nom de Dieu et de l'vangliste saint Marc, le 28
septembre,  une heure du jour, la messe tant dite, il fit sonner
les trompettes, mettre son monde en bataille, et commena d'envoyer
en avant  tter le gu du P, et mit l une grande quantit
d'infanterie, de plus, soutenue de partisans et de lanciers lgers
 cheval, il descendit vers le P, mort, paisible, dormant, criant
avec grande vigueur: _Marc, Marc;_ et aussi les ennemis venant
contre les ntres avec autant de vigueur pour qu'on ne leur tt pas
le pont, et il y avait une telle multitude de traits et de balles
qu'il semblait qu'il en plt: cette mle dura plus de deux heures
et demie; et comme il plut  Dieu et  l'vangliste messire saint
Marc, vers les 18 heures (midi) que nos gens vinssent  bout du pont,
que l'infanterie y montt et que les lanciers  cheval traversant
le P arrivaient au Mezian et  la digue o ils combattaient main
 main avec l'ennemi; enfin, le nom de monseigneur J. C. leur
obtint la victoire, rompit et mit en dsordre toute l'arme du duc
de Milan; les uns s'enfuirent, les autres rendirent leurs armes,
d'autres se jetrent dans le P, et il s'en noya plus de 500; et
ce fut certainement un des plus beaux faits d'armes qui fut fait
depuis long-temps en Lombardie, et il fut fait avec grande prudence
et fidlit  la louange de Dieu, du glorieux messire saint Marc.
Pour le seigneur capitaine et Condottieri, je dois dire qu'ils ont
tous fait vigoureusement et qu'ils mritent d'tre recommands. Le
partage du butin se faisait en monnaie fictive de chevaux[217-A]; si
je ne me trompe, Cotignola en avait eu pour sa part 800, Guillaume
de Montferrat, 100; Gentil de Gatta Melada, 800; le marquis Tadde
d'Este, 600; l'infanterie en masse, 500; les gens de cheval du
comte Franois, 200; en tout, la valeur de 4200 chevaux, plus les
provisions et les femmes qui se trouvrent.]

[Note 217-A: En prenant un cheval pour une somme donne, et en
rpartissant ensuite le butin selon ce que chacun pouvait prtendre,
le cheval tait l'unit et on faisait les comptes d'aprs cette
mesure.]

Philippe-Marie appela des secours de tous les cts: il conjura le
roi de Naples de faire marcher son arme dans le Milanais; il chercha
 intresser le roi de France, Charles VII, dans sa querelle; il
s'adressa  Sforce lui-mme, pour lui proposer une rconciliation,
qui tait dans les intrts de tous les deux. Celui-ci tait assez
mcontent des Vnitiens, qui, depuis leur victoire, ne se mettaient
gure en peine de lui fournir des subsides. C'tait sur-tout d'argent
qu'il manquait: son beau-pre lui en promit et ordonna qu'on lui ft
l'avance d'une somme considrable. Cette offre dtermina Sforce 
abandonner la ligue des rpubliques pour devenir le dfenseur des
Milanais.

 peine eut-il manifest cette rsolution, que le duc commena par
suspendre l'envoi des fonds promis. Ce manque de foi retarda la
marche du gendre et donna le temps aux Vnitiens de continuer leurs
conqutes dans le Milanais. Enfin le pape, qui tait alors Nicolas V,
leva toutes ces difficults, et moyennant trente-cinq mille cus d'or
qu'il paya, dcida Sforce  se dsister de toutes ses prtentions sur
les places de la Romagne pour se vouer tout entier  sauver les tats
de son beau-pre.

[Note en marge: II. Mort de Philippe-Marie Visconti, duc de Milan.
1447.]

Ce gnral venait de se mettre en marche lorsque le duc
Philippe-Marie Visconti mourut, le 13 aot 1447, g seulement de
cinquante-cinq ans; mais sa vie voluptueuse avait avanc pour lui les
infirmits de la vieillesse.

C'tait le dernier, non pas du nom, mais de la branche des Visconti,
qui avait rgn sur une grande partie de l'Italie pendant cent
cinquante-deux ans. Ambitieux sans courage, il avait attir des
guerres continuelles sur ses malheureuses provinces, dont il avait
perdu plusieurs, et il sembla avoir pris  tche de laisser aprs lui
un long hritage de malheurs  ses sujets.

[Note en marge: Ses testaments.]

Il avait fait quatre testaments.

Par le plus ancien il avait lgu sa couronne  Antoine Visconti, son
cousin.

Ensuite il lui avait prfr un autre de ses parents, nomm Jacques.

Par une troisime disposition il avait institu pour son hritire
universelle sa fille unique, Blanche, femme de Franois Sforce.

Enfin, quelques jours avant sa mort, et  l'poque o il venait de se
rconcilier avec son gendre, il avait fait un quatrime testament,
par lequel il dshritait sa fille et nommait pour son successeur le
roi de Naples, Alphonse d'Arragon.

Mais il n'tait nullement reconnu qu'un duc de Milan pt disposer de
cette principaut par testament, comme d'un patrimoine: il n'y avait
rien de rgl, mme pour l'ordre de succession, et, depuis 1277 que
les Visconti occupaient ce trne, le plus fort s'y tait toujours
assis au mpris de tous les droits de primogniture.

Ce n'tait pas tout; il y avait d'autres prtendants  cette
succession.

L'empereur Frdric III rclamait le droit d'en disposer, parce
qu'elle n'tait qu'un fief de l'empire.

Le roi de France soutenait les prtentions que Valentine Visconti
avait apportes  la maison d'Orlans.

Enfin, l'ambitieuse rpublique prtendait exercer le droit de
conqute.

Au milieu de toutes ces prtentions rivales, la ville de Milan arbora
l'tendard de la libert, en se dclarant rpublique et souveraine
de toutes les autres villes de la Lombardie. Alexandrie, Novarre
et Cme l'avaient reconnue sous ce double rapport. Parme et Pavie
s'taient dclares indpendantes. Les villes de Plaisance, de Lodi
et de St.-Columbano se mirent sous la protection des Vnitiens qui se
htrent d'en occuper les citadelles. Crme et Pizzighilone allaient
en faire autant; mais Sforce, qui tait accouru pour appuyer ses
droits par les armes, prvint l'effet de cette rsolution, et tablit
des garnisons dans ces deux places.

[Note en marge: III. Franois Sforce devient l'alli des Milanais.]

Un instant avait chang la face des affaires. Les Vnitiens allis
de Sforce, la veille de la mort du duc de Milan, taient devenus
tout--coup ses ennemis. Ce prtendant, qui n'avait encore que le
comt de Crmone, tait videmment hors d'tat de soumettre les
grandes villes qui refusaient de le recevoir et de combattre en mme
temps une puissance comme la rpublique de Venise.

Il se dtermina  traiter avec les Milanais et  se faire leur alli,
en attendant qu'il pt devenir leur matre. Dans ce trait, on se
partagea assez imprudemment les conqutes qu'on se promettait. Il fut
stipul que, si on s'emparait seulement de la province de Brescia,
elle resterait  Sforce en toute souverainet; mais que, si on
conqurait aussi le pays de Vrone, Vrone serait le lot de Sforce,
et que Brescia appartiendrait  la nouvelle rpublique de Milan.

 peine ce trait tait-il conclu que ces allis se brouillrent
 l'occasion de la ville de Pavie, qui, en proie  des factions
rivales, ouvrit ses portes  Sforce. Il en prit possession en son
nom. Les Milanais virent dans cet acte une violation du droit
qu'ils s'taient arrog sur toutes les villes de la Lombardie. Ils
envoyrent des commissaires au gnral vnitien pour lui proposer la
paix et une alliance entre les deux rpubliques; mais ils y mettaient
cette condition, que les Vnitiens leur rendraient toutes les places
du Milanais qu'ils occupaient. Cette proposition fut rejete, et
on juge assez gnralement qu'en cela la seigneurie s'carta de sa
politique ordinaire. Il parat en effet que rien ne pouvait tre
plus dsirable pour elle que l'tablissement d'une o de plusieurs
rpubliques sur ses frontires, qu'un prince puissant et dou des
talents de Franois Sforce, tait le voisin le plus dangereux
qu'elle pt avoir, et qu'il ne fallait pas rduire les Milanais  la
ncessit de se jeter entre les bras d'un matre.

Ce fut l le rsultat du refus que fit le gouvernement vnitien de
recevoir les Milanais dans son alliance. Ils restrent unis  Sforce,
pour ne pas tre -la-fois en guerre avec tout le monde; car le
marquis de Ferrare les attaquait dans le Parmesan, les Gnois sur le
revers des Apennins, le duc de Savoie et le marquis de Montferrat du
ct de Novarre, et une arme franaise, qui soutenait les droits du
duc d'Orlans, dj matre d'Asti, par la cession que lui en avait
faite le duc Philippe, s'tait empare d'Alexandrie et marchait sur
Tortone.

[Note en marge: IV. Il fait la guerre aux Vnitiens.]

[Note en marge: Assige et prend Plaisance. 1447.]

Sforce, malgr le peu de confiance qui rgnait entre lui et les
seuls allis qui lui restassent, se sentait assez de capacit pour
triompher dans une lutte si ingale. Il arrta, par des ngociations,
les mouvements du duc de Savoie, du marquis de Montferrat, des Gnois
et des Franais. Pavie, Tortone et les frontires occidentales
de la Lombardie furent sauves. Il fit capituler Saint-Columbano,
passa le P, et alla mettre le sige devant Plaisance, qui, comme je
l'ai dit, s'tait donne aux Vnitiens. C'tait une entreprise fort
audacieuse: il y avait dans la place quatre mille hommes de troupes
vnitiennes et six mille bourgeois arms. Sforce s'attacha  prendre
des prcautions pour qu'une flotte ennemie ne pt remonter le P,
et pour que l'arme de Cotignola ne pt en effectuer le passage,
qu'elle tenta deux fois sans succs. Il laissa les Vnitiens ravager
toute la rive gauche du fleuve, et poussa les oprations du sige
avec une telle vigueur, que, le 14 novembre 1447, aprs un mois
d'investissement, il donna l'assaut  la place, monta lui-mme sur
la brche et s'en rendit matre. La citadelle capitula le lendemain.
Le vainqueur ramena son arme dans les environs de Crmone, o elle
passa l'hiver, en prsence de l'arme de Cotignola poste entre
l'Oglio et le Mincio.

Tel est l'enchanement des affaires de ce monde, que la prudence
humaine est presque toujours trompe dans ses calculs. La conqute de
Plaisance faillit  coter  Sforce l'alliance des Milanais.

[Note en marge: Ngociations secrtes entre les Vnitiens et les
Milanais, rompues par Franois Sforce.]

Le podestat vnitien, Grard Dandolo, qui gouvernait  Plaisance,
n'ayant pu sauver cette ville, se trouva prisonnier de Sforce
par la capitulation. Pendant son sjour dans le camp ennemi, il
pratiqua des intelligences avec les deux fils de Piccinino, qui
servaient  regret l'ancien rival de leur pre. Ces confrences
devinrent une ngociation: on correspondit avec Milan; on renoua le
projet d'une alliance entre les deux rpubliques, qui toutes deux
voyaient les progrs de Sforce avec le mme effroi. Cette fois les
Vnitiens ne se rendirent pas si difficiles, et des dputs de Milan
arrivrent secrtement  Bergame, o ils signrent un trait avec les
plnipotentiaires vnitiens.

Mais Sforce en fut averti, et lorsque les magistrats de la rpublique
de Milan s'assemblrent, pour ratifier le trait, ils se virent
entours par une multitude factieuse qui criait: Point de paix avec
les Vnitiens, ennemis du comte Sforce. Il fallut cder, et le
trait resta comme non avenu.

[Note en marge: V. Il dtruit la flotte vnitienne  Casal-Maggiore.
1448.]

On voit que le comte tait dj puissant dans Milan; mais s'il
commenait  parler en matre, il savait aussi agir en grand prince.
Il rassembla tous les btiments qu'on put trouver et organisa
une flottille  Crmone. Il ouvrit la campagne de 1448 par la
conqute de Cassano, aprs un sige de dix jours. Pendant qu'il
soumettait la rive gauche de l'Adda, la flotte vnitienne, qui,
sous le commandement d'Andr Querini, avait remont le P, depuis
Casal-Maggiore jusqu' Crmone, vint attaquer cette dernire place,
pour y brler le pont et la flottille.

L'attaque fut soudaine; les eaux du fleuve taient basses, et
quelques bancs de sable se trouvaient  sec sous les arches du pont.
Les Vnitiens s'y lancrent, escaladrent les arches, y plantrent
l'tendard de Saint-Marc, et travaillaient prcipitamment  rompre
les piles, lorsque la comtesse Sforce, qui tait dans la place,
s'avana sur le haut des murailles, rassembla le peu de troupes qu'on
y avait laisses, fit pointer les canons sur la flotte et faire un
feu si meurtrier que les Vnitiens furent obligs d'abandonner leur
attaque et de s'loigner.

 cette nouvelle, Sforce se porta sur le fleuve avec toute son arme,
malgr les cris des Milanais, qui lui reprochaient d'abandonner
leur pays aux courses des Vnitiens, malgr les intrigues des deux
Piccinino, qui cherchaient  le traverser dans tous ses projets,
malgr les murmures de ses soldats mercenaires, dont il ne pouvait
payer la solde qu'en leur accordant le pillage de ses propres places.

Arriv devant Casal-Maggiore, o Querini s'tait retir, il fit
gronder ses batteries sur les vaisseaux vnitiens et descendre sa
flottille de Crmone, pour empcher l'ennemi de s'chapper. L'arme
de la rpublique marchait au secours de la flotte, mais elle arriva
trop tard. Pendant tout un jour les batteries avaient fait un feu si
terrible sur le port, que cette position n'tait plus tenable. Il
tait impossible d'appareiller sans se dcouvrir encore davantage.
Querini se dtermina, en versant des pleurs de rage,  mettre tous
ses quipages  terre et  brler cette flotte compose de prs de
quatre-vingts btiments.

Son malheur, ou le tort qu'il avait eu de se renfermer dans le port
de Casal, fut puni d'une prison de trois ans et de la privation
perptuelle de toutes fonctions publiques.

Aprs la destruction de la flotte ennemie, Sforce commena le
sige de Caravaggio, qui devait lui faciliter la conqute de Lodi.
Cotignola vint, avec dix-sept mille hommes, dont douze mille
gendarmes, prendre poste  sa vue, et, pendant que l'un investissait
la place, l'autre investissait l'arme assigeante, et tous deux
levaient des retranchements pour n'tre point forcs dans leur
position.

[Note en marge: VI. Il gagne sur eux la bataille de Caravaggio. 1448.]

Il y avait un mois et demi que les deux armes s'observaient, se
fortifiaient et se livraient des combats peu dcisifs. Pendant ce
temps-l les batteries des assigeants avaient ouvert une large
brche aux remparts de Caravaggio, et Sforce ne diffrait l'assaut
que dans la crainte o il tait que les Vnitiens ne saisissent ce
moment pour diriger contre lui une attaque gnrale.

Le 14 septembre 1448, ils dbouchrent de leur camp et vinrent
assaillir l'arme assigeante. Le combat fut livr avec fureur.
Les premires lignes milanaises furent enfonces. Les Vnitiens
arrivrent jusqu'aux retranchements. L ils trouvrent Sforce, qui,
 demi-arm, combattait  la tte des siens, pour soutenir l'attaque
commande par Cotignola en personne. Pendant que l'issue en tait
encore incertaine, il fit sortir de ses retranchements quelques
troupes qui prirent les Vnitiens  dos et les obligrent  se
replier.

Alors toute l'arme de Sforce descendit dans la plaine et poussa les
ennemis jusqu' leurs propres retranchements. Rentrs dans leur camp,
ils firent un feu si terrible qu'ils forcrent les Milanais de plier
 leur tour, et se mirent  les poursuivre; mais Sforce accourut
avec quelques escadrons en bon ordre, chargea ces soldats, qui, dans
l'ardeur de la poursuite, n'avaient pas conserv leurs rangs, leur
fit tourner le dos, les crasa sans rsistance et pntra dans le
camp vnitien avec les fuyards. Chevaux, artillerie, quinze mille
soldats, que le vainqueur renvoya le lendemain, aprs les avoir
seulement dsarms, les officiers, les gnraux, les provditeurs
eux-mmes, tout fut pris[218], except Cotignola, qui parvint 
se faire jour, avec deux mille hommes, au milieu de cette droute
gnrale.

[Note 218: Mai non f veduta una rotta cos grande, n cos aspra, n
cos per affato come f quella, di quanti capitani li erano, ch'erano
pi di sedici, tutti quanti furono svaligiati.... e non credere
tu che leggi qui ch'io scriva per fiorire il detto; ma per dio
omnipotente scrivo la verit. S'erano in campo cavalli dodici mila,
non nescamparono mille cinque cento.

(_Histoire de Brescia_, de Christophe de SOLDO.)]

Parmi ces provditeurs, il y en avait un tremblant et constern. Imbu
des prjugs du patriciat, il avait toujours parl de Sforce avec le
dernier mpris, croyant, par les dnominations injurieuses d'homme
de nant, de vil btard, ternir la gloire que ce gnral s'tait
acquise. Lorsqu'il se vit au pouvoir de celui qu'il avait outrag, ce
Vnitien passa de l'insolence  la bassesse et se jeta aux genoux du
vainqueur pour implorer sa clmence.

L'histoire contemporaine[219] a rapport la rponse de Sforce; il
releva le suppliant, et lui dit qu'il s'tonnait qu'un homme grave
et parl si inconsidrment; Quant  moi, ajouta-t-il, je n'ai
point  me justifier de ce qu'on m'impute; j'ignore ce qui s'est
pass entre Sforce mon pre et madame Lucia ma mre; il ne m'en
revient ni louange, ni blme. Je sais seulement que, dans ce qui a
dpendu de moi, je me suis conduit de manire  ne pas encourir des
mpris; vous et votre snat vous pouvez en juger. Rassurez-vous et
soyez  l'avenir plus modeste, plus rserv dans vos paroles et plus
sage dans vos entreprises.

[Note 219: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. 6.]

[Note en marge: VII. Il fait sa paix spare avec eux. 1448.]

Le gnral vnitien avait opr sa retraite sur Brescia. Sforce
l'y suivit et allait l'y assiger. La rpublique venait de perdre
coup sur coup sa flotte et son arme. Elle entama aussitt deux
ngociations contraires; l'une avec les Milanais, qui ne pouvaient
voir dans les victoires de Sforce que des sujets d'inquitude;
l'autre avec Sforce lui-mme, par l'entremise du provditeur Paschal
Malipier, alors son prisonnier. L'alliance des premiers tait plus
sre; celle du second plus profitable. Les Vnitiens qui venaient
d'tre vaincus n'taient pas en position d'imposer des sacrifices aux
Milanais, tandis qu'avec Sforce on commenait par prendre pour base
du trait, le partage des tats de la nouvelle rpublique. Le gnral
des Milanais, soit qu'il craignt d'tre prvenu et abandonn par
eux, soit qu'il ft las de servir ceux, dont il aspirait  devenir
le matre, signa sa paix spare le 19 octobre. Les conditions
taient qu'il restituerait aux Vnitiens toutes les conqutes qu'il
avait faites dans les provinces de Bergame et de Brescia, et qu'il
leur cderait toute la province de Crme. De son ct la rpublique
le reconnaissait pour souverain de tous les autres tats de
Philippe-Marie Visconti, et lui en garantissait la possession. Pour
l'aider  les soumettre, elle lui fournissait un corps de six mille
hommes et un subside de treize mille ducats d'or par mois, jusqu' la
conqute de Milan.

On a admir le bonheur de la rpublique d'avoir, aprs la destruction
de sa flotte et de son arme, sign un trait par lequel elle
acqurait une province. Ce bonheur fut d  la jalousie qui rgnait
entre ses ennemis.

La rconciliation de Sforce avec les Vnitiens leur faisait encourir
l'inimiti de l'un des prtendants au trne de Milan, du roi de
Naples Alphonse. Il dclara la guerre  la rpublique et chassa tous
les Vnitiens de ses tats. Une flotte de quarante-cinq galres,
conduite par Louis Loredan, se prsenta bientt devant Messine, pour
tirer vengeance de cette injure. Elle y brla l'arsenal et douze
galres siciliennes, en fit autant  Syracuse, et obligea Alphonse 
demander la paix.

Dans le nord de l'Italie, la campagne de 1449 fut employe par
les deux parties contractantes  se mettre en possession des pays
qu'elles s'taient cds mutuellement.

Les Vnitiens rentrrent dans toutes les places des provinces de
Bergame et de Brescia, occuprent le Crmasque et mirent le sige
devant la capitale, qui tait dispose  se dfendre long-temps.

Sforce, second par l'arme de la rpublique, soumit rapidement
Novarre, Tortone, Parme, Vigevano, Pizzighilone et Lodi. Il
assigeait Monza et ravageait les environs de Milan.

Cette capitale, trop grande pour tre assige par une arme comme
celle de Sforce, voyait se resserrer de jour en jour le territoire
d'o elle pouvait tirer ses subsistances. Les Milanais, irrits
d'tre traits en rebelles par un gnral, qui, avant sa dfection,
tait  leur solde, et dtermins  dfendre leur libert, ne
dsesprrent point de dissoudre la ligue de leurs ennemis. Un
missaire secret fut envoy  Venise[220].

[Note 220: Henrico Panierol, qui per id temporis Venetiis negociandi
grati agebat, publico est consilio mandatum, ut Venetum adeat
senatum, ac multis propositis pollicitationibus roget obtesteturque
ne qui uni omnium Italorum libertatem adamant et tuentur, patiantur
mediolanensem rempublicam su ope atque oper  Francisco Sforti
subjugatum iri. Is qu jussus est, diligentissim peregit. Nam spis
mod palam, mod clam in senatum admittebatur. Seque ad Francisci
Foscari sapientissimi et invicto animo principis pedes qum humillim
projiciebat. Et ut erat homo callidus, sublatas manus ad coelum
tendens ingemiscere, flere ac prolix implorare oratione ne amplis
Franciscum Sfortiam suis copiis et pecuniis adjuvaret.

(Jean SIMONETA, _Histoire de_ Franois Sforce, liv. 19.)]

[Note en marge: VIII. Les Vnitiens rompent avec lui. 1449.]

Contents de leur partage, les Vnitiens ne demandaient pas mieux
que de diminuer celui de Sforce, et de faire du Milanais deux tats
au lieu d'un. La parole qu'ils avaient donne, la garantie qu'ils
avaient promise, n'taient point ce qui les arrtait; mais ils ne
voulaient pas lever le masque avant de s'tre mis en possession de
la ville de Crme, dont la prise aurait prouv de plus grandes
difficults, s'ils avaient eu Sforce pour ennemi.

Enfin cette place capitula le 15 septembre; on dit mme qu'elle fut
livre par trahison. Alors les Vnitiens, matres de tout ce qui
leur avait t promis par le trait, signifirent  leur alli qu'il
fallait qu'il consentt  la rduction de son partage; que la ville
de Milan resterait rpublique et aurait,  l'exception de Pavie,
tout le pays situ entre l'Adda, le Tsin, le P et les Alpes;
que, pour lui, sa part se composerait du reste, c'est--dire de
Parme, Plaisance, Pavie, Crmone, Alexandrie, Tortone et Novare; que
la seigneurie, pour soutenir cet arrangement, avait fait alliance
avec le pape, le roi de Naples, le duc de Savoie et les Florentins;
qu'enfin on lui accordait un dlai de trois semaines pour se dcider.

Cette notification si imprieuse d'un accord fait par ses allis,
 son insu,  son dtriment; l'ingratitude de ce gouvernement, 
qui il avait accord la paix et une province, aprs avoir dtruit
ses armes; tant de hauteur et de mauvaise foi devaient blesser
profondment une me comme la sienne. Il chercha d'abord  ramener
les Vnitiens  la justice qu'ils lui devaient; puis il leur offrit
de les dispenser du subside promis jusqu' la conqute de Milan:
il consentait  ce qu'ils retirassent leurs troupes de son arme;
il ne leur demandait que de rester neutres. Il envoya son frre 
Venise pour y traiter cette affaire. La seigneurie fit signifier 
ce ngociateur, que, s'il ne signait pas tel jour le trait tel que
la rpublique l'avait dict, il serait jet en prison. Le trait fut
sign en effet par le plnipotentiaire, mais Sforce refusa fermement
de le ratifier. Ce sont l de ces traits qui n'appartiennent qu'aux
hommes d'un grand caractre. Un conqurant qui refuse la moiti du
duch de Milan, parce qu'il croit avoir droit  tout le reste, peut
n'tre qu'un ambitieux; mais le fils naturel d'un soldat parvenu,
qui, encore presque sans tats, ose soutenir la guerre contre toute
l'Italie, plutt que de signer sa spoliation, ne peut tre qu'un
homme extraordinaire. On jeta des cris d'indignation de ce que Sforce
avait refus d'accepter le trait sign par son frre; on soutenait
que cet engagement, pris par son plnipotentiaire, tait obligatoire
pour lui; on l'accusait d'avoir viol sa foi. Ces imputations
n'taient pas justes sans doute, puisque le plnipotentiaire n'avait
cd qu' la contrainte; mais il est vrai aussi que Sforce, pour
ralentir les prparatifs des Vnitiens, avait feint d'tre dispos 
un accommodement et avait accord une trve d'un mois aux Milanais.
Cette ruse, qui endormit en effet la vigilance de ses ennemis,
prpara ses succs[221]. Ce n'tait pas aux Vnitiens qui l'avaient
trahi de lui reprocher sa duplicit: il se crut oblig de s'en
justifier comme si c'et t un acte nouveau dans la politique
italienne; il fit faire une consultation par de savants thologiens,
qui trouvrent des arguments pour l'absoudre; et, aprs avoir rpandu
leur dcision dans toute l'Italie, il reprit le blocus de Milan.

[Note 221: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv 6.]

C'tait dj un chec pour la vanit de la rpublique, d'tre oblige
de recourir aux armes, aprs avoir parl avec tant de hauteur. Elle
voulait envoyer un ambassadeur au peuple de Milan, pour l'encourager
dans sa rsistance et lui promettre de prompts secours; mais tous
les passages taient gards: il fallut se rsoudre  demander
un sauf-conduit  Sforce; et la mortification fut d'autant plus
sensible, que le sauf-conduit fut accord sans difficult.

[Note en marge: IX. Guerre de Franois Sforce contre les Vnitiens et
les Milanais. 1450.]

La campagne commena vers les derniers jours de dcembre 1449:
l'objet des Vnitiens tait de s'approcher de Milan, pour l'empcher
de se donner  Sforce; mais il fallait passer l'Adda, et Sforce tait
accouru de Cassano pour se placer entre leur arme et celle des
Milanais.

L'Adda, depuis l'endroit o il est resserr par les montagnes
jusqu'au-dessous de Lodi, n'offre par-tout qu'un passage difficile.
Les eaux sont rapides, les gouffres profonds, la rive escarpe. Cette
barrire naturelle du Milanais est un obstacle pour une arme qui
veut le secourir: point de bois qui en permettent les approches sans
tre aperu; point d'les qui donnent la facilit de jeter un pont;
point de position o l'on puisse se fortifier aprs avoir effectu le
passage.

Je me laisse entraner, peut-tre sans ncessit,  dcrire des lieux
qui ont t le thtre de tant de guerres. Je n'ai pu me dfendre
de m'y arrter un moment. Si, lorsque cette histoire verra le jour,
il reste encore quelques-uns de ces braves qui ont arros ces bords
de leur sang, et si elle tombe sous leurs yeux, peut-tre qu'en
reconnaissant les lieux o ils ont combattu, ils me pardonneront
d'avoir rveill en eux un souvenir de leurs jeunes annes, qu'il
serait bien injuste de leur envier, car il sera ml d'une cruelle
amertume.

Les Vnitiens, pour effectuer le passage avec moins de difficult,
se rapprochrent des montagnes, et jetrent un pont protg par
la petite forteresse de Brevi; mais  peine leur avant-garde
commenait-elle  se dployer sur la rive droite, que Sforce fondit
sur eux, et les obligea de repasser le fleuve prcipitamment.

Le surlendemain, ayant appris qu'un corps de huit mille hommes tait
parti de Monza, sous le commandement de Jacques Piccinino, pour venir
oprer sa jonction avec l'arme de Venise, il se porta au-devant
de ce corps, le battit compltement, le poursuivit jusque prs de
Monza, et, le soir mme, revint sur le bord de l'Adda, o il trouva
les troupes vnitiennes qui avaient pass le fleuve encore une fois,
et qui rtrogradrent  son approche. Mille hommes, qui avaient dj
pris position sur la rive droite, furent envelopps et obligs de se
rendre.

Pendant un mois entier, supplant par la rapidit de ses mouvements
 l'ingalit de ses forces, ce grand capitaine empcha tour--tour
les Milanais de s'approcher du fleuve, et les Vnitiens de s'tablir
sur la rive droite. Enfin, au commencement de fvrier 1450, ils
effecturent dcidment le passage: mais ils n'osrent se commettre
avec un ennemi si redoutable; et, se flattant que la disette
le forcerait  quitter la position intermdiaire o il s'tait
retranch, ils restrent, dans l'inaction.

[Note en marge: X. Dtresse de la ville de Milan. 1450.]

Cependant Milan tait aux abois. Rien ne pouvait y entrer, personne
ne pouvait en sortir; la mesure de bl[222] s'y vendait dix ducats
d'or. Cette nombreuse population tait rduite  toutes les horreurs
de la famine.

[Note 222: L'abb Laugier dit que la mesure de bl se vendait plus
de vingt mille cus. C'est sans doute une faute d'impression.
Verdizzotti dit 20 ducats d'or le _moggio_ (le muid); or le ducat
d'or valait 17 francs. Un autre historien Nicolas DOGLIONI, liv.
7, dit que le _staio_ de froment se vendait 20 ducats. Le staio de
froment de Milan quivaut  un boisseau de Paris, trois diximes.]

Les provditeurs vnitiens et Sigismond Malatesta, seigneur de
Rimini, qui commandait l'arme de la rpublique, trouvaient des
raisons pour ne pas s'branler. Leur position tait bonne; leurs
subsistances taient assures; un combat pouvait leur tre funeste.
Le plus sr tait d'attendre tout du temps. Sforce tait retranch,
mais il ne recevait des vivres que trs-difficilement: et quant 
la ville de Milan, il tait possible que la famine la rduist  la
ncessit de se rendre; mais il tait possible aussi que, dans cette
extrmit, elle reconnt les Vnitiens pour matres plutt que Sforce.

Cet abominable calcul tait appuy par les dpches de Lonard
Vnier, l'envoy de Venise auprs des Milanais.

Les souffrances incroyables du peuple de cette capitale ne laissaient
plus aucune autorit aux magistrats. L'inaction des Vnitiens, leur
cruelle indiffrence, excitaient de justes murmures, qui devinrent
bientt des imprcations. Enfin un jour, sans qu'on st prcisment
pourquoi, toute la populace d'un quartier prit les armes, on sonna
le tocsin, les magistrats virent le palais entour, le tumulte
tait extrme; il fallut dissiper cette multitude furieuse par des
dcharges, qui blessrent beaucoup de monde, et qui ne ramenrent le
calme que pour un moment.

Bientt aprs, le tumulte recommena, la foule inonda les avenues
du palais. On n'avait point de projet, rien  demander, et la
sdition tait gnrale. L'ambassadeur de Venise crut que sa prsence
imposerait aux factieux; il voulut leur adresser des reproches, il
fut massacr.

Ds ce moment, il n'y eut plus aucune autorit rgulire; le peuple
s'empara des portes, tous les magistrats se cachrent; seulement on
remarqua qu'un nomm Gaspard de Vilmercato avait beaucoup d'ascendant
sur ces factieux, et mme qu'il tchait de mettre un certain ordre
dans leurs mouvements. Cet homme avait servi dans les troupes de
Sforce.

Le lendemain, on s'assembla tumultuairement pour prendre un parti. Au
milieu de toutes les propositions plus ou moins insenses qui furent
nonces dans ces orageux comices, il fut gnralement reconnu qu'on
ne pouvait que rendre la place. Mais  qui? Les uns proposaient
le roi de France; d'autres le roi de Naples, le pape, le duc de
Savoie. Personne ne prononait le nom de Sforce; tous parlaient des
Vnitiens, mais avec horreur.

[Note en marge: Cette ville reconnat Sforce pour matre.]

Gaspard de Vilmercato rsuma ces diffrentes propositions. Il n'eut
pas de peine  faire sentir que le pape, les rois de France et de
Naples, le duc de Savoie, n'taient pas  porte ou en tat de
secourir la ville dans un danger aussi pressant. On n'avait  choisir
qu'entre les Vnitiens et Sforce. Les Vnitiens taient dtests,
comme ennemis ternels du peuple milanais; on venait d'gorger leur
ambassadeur; les recevoir dans la ville, c'tait se donner des
matres implacables. Sforce au contraire tait un hros, le gendre,
l'hritier du dernier duc. Le cri de _Vive Sforce_ termina la
harangue, et de bruyantes acclamations proclamrent le nouveau duc.

On courut lui rendre compte de cette rvolution; il tait en
marche, et il avait si bien compt sur le succs des intrigues de
ses partisans, qu'il faisait porter  sa suite des vivres pour les
distribuer  cette population que la faim venait de lui soumettre.

Le 26 fvrier, il arriva  la porte neuve: l, quelques gnreux
citoyens, parmi lesquels on cite Ambroise Trivulce, demandrent
qu'il s'engaget  ne porter aucune atteinte aux immunits de la
ville; mais on leur imposa silence: le duc poussa son cheval, entra
sans condition, alla descendre  la porte de la cathdrale, y fit
une courte prire, rpartit ses troupes dans la ville, fit dsarmer
le peuple, distribuer quelques vivres, et retourna dans son camp.
Dans le mois de mars il soumit toutes les autres villes de Lombardie;
fut reconnu par toutes les puissances, except par le roi de France
et l'empereur; et le 25 mars 1450, il fit son entre solennelle,
suivi de Blanche Visconti sa femme, et de ses enfants. On lui avait
amen un char, un dais; il voulut entrer  cheval, prit sur l'autel
la couronne, le sceptre et l'pe, reut le serment de fidlit de
la noblesse et de la commune, et bientt il vit sa cour peuple
d'ambassadeurs.

[Note en marge: XI. Les Vnitiens forment une ligue contre le nouveau
duc de Milan. 1451.]

 la premire nouvelle de la rvolution de Milan, les troupes
vnitiennes se htrent de repasser l'Adda, et se retirrent dans
le pays de Bergame. Elles y furent renforces de quelques troupes,
auparavant  la solde de la rpublique milanaise, qui leur furent
amenes par quelques chefs mcontents, entre autres par Jacques
Piccinino. Mais, au lieu de reprendre d'abord les hostilits, la
seigneurie s'occupa de former une nouvelle ligue. Elle y entrana
le duc de Savoie, le marquis de Montferrat, les villes de Bologne et
de Prouse; et cette ligue compta pour son principal alli le roi de
Naples, Alphonse d'Arragon. Les Florentins, dirigs alors par Cosme
de Mdicis, refusrent d'y accder et furent traits en ennemis. Tous
ceux de leurs compatriotes, qui se trouvaient dans les pays de la
domination vnitienne, reurent ordre d'en sortir.

Les prparatifs de cette guerre, dans laquelle on voulait prsenter
quinze mille chevaux et huit mille hommes d'infanterie, cotrent 
la rpublique trois cent mille ducats. Les provinces de terre-ferme
en fournirent quatre-vingt mille, de nouvelles impositions pourvurent
au surplus; et, profitant du prtexte qu'offrait le projet d'une
nouvelle croisade, on obligea le clerg  verser la moiti de ses
revenus.  la fin de la campagne, il fallut un nouveau fonds d'un
million de ducats[223].

[Note 223: Marin SANUTO _Vite de' duchi_, F. Foscari. Cet auteur
n'value la dpense annuelle pendant cette guerre qu' 670,000
ducats, dont 550,000 pour l'arme de terre, et 120,000 pour la
marine.]

[Note en marge: Campagne de 1452.]

Les hostilits ne commencrent qu'en 1452. Les Vnitiens confirent
la conduite de cette guerre  Gentil Leonissa, gnral qui s'tait
fait un nom dans les campagnes prcdentes, et qui justifia
pleinement leur confiance; car quoiqu'il n'et remport aucun
avantage clatant, ce n'tait pas une gloire mdiocre d'arrter les
progrs et de rendre vains tous les efforts d'un adversaire qui
runissait les talents de Sforce et la puissance d'un duc de Milan.
Toute l'anne se passa en marches et en campements, dont l'objet
tait d'tablir le thtre de la guerre sur le territoire ennemi.
Tantt Sforce se portait dans les environs de Brescia, tantt
Leonissa ravageait le pays de Lodi ou de Crmone pour l'y attirer;
toujours ils s'observaient et choisissaient leurs positions avec une
telle habilet, que l'attaque aurait t une imprudence.

Ce systme de temporisation tait bien plus favorable  une puissance
solidement tablie dans ses conqutes, et qui n'avait point d'orages
intrieurs  craindre, qu' un prince qui n'tait appel au trne
que par ses talents, et qui n'y avait t plac que par une sdition
populaire.

[Note en marge: Dfi entre les deux armes.]

Aussi Sforce prouvait-il la plus vive impatience de dterminer
le gnral vnitien  accepter un combat dcisif. Ne pouvant l'y
contraindre par ses manoeuvres, il lui adressa un dfi.

Un trompette de l'arme milanaise vint prsenter  Leonissa un gant
ensanglant, avec la lettre suivante; on aime  juger des vieilles
moeurs par les paroles ou par les crits des illustres personnages.

Le ciel et la terre sont tmoins, disait Sforce, que ce n'est ni
l'ambition, ni la haine, qui nous ont mis les armes  la main. Dieu
est notre juge; il lit au fond des coeurs. Nous avons t contraints
 la guerre par des provocations injustes. Il est inutile de rappeler
et tout ce que nous avons fait pour l'viter, et combien elle a t
peu profitable  ceux qui l'ont voulue. Mais cette guerre dplorable
est un flau pour les peuples. Notre devoir est d'y mettre un terme.
C'est dans cette vue que nous vous proposons un combat gnral entre
les deux armes, afin que la victoire prononce entre vous et nous.
Vous y tes intresss vous-mmes, pour dlivrer la province de
Brescia des deux armes qui la dvastent galement. Plusieurs des
vtres en ont tmoign le dsir, et nous ne voulons pas encourir le
reproche de nous y tre refuss. Ainsi, choisissez le jour; nous vous
proposons la plaine de Montechiaro pour champ de bataille; vous nous
y trouverez. En notre camp de Calvisano, le 31 octobre 1452.

Les gnraux vnitiens rpondirent: Nous avons reu votre lettre.
Vous nous appelez au combat que nous avons toujours dsir. Lundi
prochain, nous nous rendrons au lieu que vous avez choisi; et, en
gage de notre foi, nous vous envoyons deux gants et deux lances
ensanglants, afin que vous sachiez que Gentil de Leonissa, Jacques
Piccinino et Charles de Gonzague, qui sont les principaux de cette
arme, sont prts  combattre, pour la gloire de la seigneurie de
Venise, les tyrans qui ravagent notre chre Italie, usurpent les
trnes et font servir  leur ambition les bienfaits qu'ils ont reus
de la rpublique. La guerre qu'elle vous fait est juste, puisqu'elle
n'avait point conclu de paix avec vous; et nous esprons que Dieu le
manifestera, en nous accordant la victoire. De notre camp de Gedo, le
1er novembre.

Ce dfi tait un bel hommage que le premier capitaine du sicle
rendait  son sage rival: la rponse tait un tribut pay par
Leonissa aux moeurs de son temps; mais il n'oubliait pas qu'avec un
ennemi qui n'a que de faibles moyens pour continuer la guerre, il
faut la prolonger et sur-tout ne pas attendre les succs du hasard
d'une bataille. Son arme arriva au jour marqu sur les hauteurs
de Montechiaro. Celle de Sforce tait dj dploye; mais, soit
circonspection, soit obissance  ses instructions[224], soit qu'un
orage, qui clata dans le moment, ne leur permt pas de combattre
sans dsavantage, les Vnitiens ne descendirent point dans la plaine.
Sforce y fit riger une colonne, o il fit suspendre les deux
lances que Leonissa lui avait envoyes; et ensuite les deux partis
s'accusrent rciproquement d'avoir refus le combat.

[Note 224: Interea clarissimus vir Franciscus Barbarus ad magnificum
Gentilem, exercits gubernatorem, luculentam ac gravem epistolam
scripsit in hanc sententiam; qud cm indictum sit bellum  senatu
Veneto in Annibalem pro pace Itali, cmque ad eam rem ipse delectus
sit exercits gubernator, omnium senatorum suffragiis admonet atque
hortatur hominem, ne collatis signis, aut ab Annibale vocatus, aut
inconsult, dimicare audeat, prsertim cm ipse velit, aut cm sibi
ipse locum delegerit, nisi occasio se obtulerit rei ben gerend,
aut si quo loco dimicetur; ostendens pluribus verbis, ingenium
plermque viribus anteponi, et Venetorum imperium non tam militum
numero, et auxiliorum multitudine, qum virtute stare et sapienti;
prsertim cm nec commeatus, nec stipendium, nec sociorum vires, nec
demm viscera caritatis sibi defutur sunt: ponens proptere ante
oculos, non deesse sibi clarissimos duces, et veteranorum utriusque
ordinis militum copias, qui sint virtute, fide et militari gloria
prstantes. Addit quin etiam futur victori hujus belli spem
ne parvam quidem, cm brevi putet commeatus, supplementa rerum,
pecuniam, milites etiam perpetuos hosti defuturos; immo victum
Annibalem humanis necessitatibus ab agro Brixiensi, in quo nec castra
locat, cedendo Gentili discessum, proptere qud  fronte,  tergo et
 latere sociali bello distrahetur, qud ne auro quidem cum Venetis
certare potest, qud nullum regnum violentum potest firmum esse et
diuturnum. Concludit tandem plurimorum imperatorum exempta, ut voto
hostis pugnare non debeat; sed ubi hostis non vult, tunc illum,
si mod possit, dimicare cogat, cm victori hujus belli sit tota
fer Gallia, et pars non parva Itali prmium. Iterm atque iterm
admonet, ne quid cm hoste temer agatur, qui militando consenuit.
His literis, serenissime rex, tanti fit ab hoste Annibal, ut magni
Pompeji, et Caji Csaris auctoritate par ac superior esse videatur.
Primm quidem prcautum ait ad tanti exercits gubernatorem, ne
nisi dat occasione cum hoste ferrum tractet; ne cm velit, manus
conserat; vocatus ad pugnam non eat, ne iniquo loco intercipiatur;
videat proptere, ne quid cm hoste inconsult agat. Illi per
insidias insistamus, qud e ille militari arte vincatur, qu spe
victor exstitit. Sp de hostis auctoritate cogitemus, nec parv
de re bellum geri. Denique cogitet rempublicam Venetorum Itali
dignitatem, salutem tot provinciarum ac sociorum suis humeris
sustinere, suque fidei ac virtut esse mandata, Postremum est, hc
non esse dicta illius monendi grati, cm nihil eum fugiat, quod
spectet ad disciplinam militarem, sed qud su laudi et amplitudini
su dignitatis perlibentr favet, etiam caus patri, ne quid in hoc
bello detrimenti, aut ignavi, aut temeritate patriatur.

(_Vie de Jacques Piccinino_, par PORCELLIO, liv. 2.)]

En dernier rsultat, cette campagne se termina sans que le duc de
Milan et fait aucuns progrs, et sans que la rpublique et perdu
aucun poste important, ni affaibli son arme. Mais les finances
de Sforce taient dj puises. Il obtint un lger subside des
Florentins, qui s'obligrent  lui payer quatre-vingt mille cus,
pour six mille hommes qu'il leur envoyait, afin de les aider  se
dfendre contre Alphonse d'Arragon.

Leonissa ne jouit pas long-temps de la gloire d'avoir balanc la
fortune du plus grand homme de guerre de l'Italie. Il fut tu
 l'attaque d'une petite place, et eut Jacques Piccinino pour
successeur dans la charge de capitaine-gnral. Celui-ci fut
plus entreprenant, mais il eut plus d'une fois occasion de s'en
repentir. Sforce modra lui-mme son activit ordinaire pendant la
premire moiti de la campagne 1453. Il s'tait affaibli par un
dtachement qu'il avait fait en Toscane, mais il attendait un renfort
considrable dont il tait redevable aux Florentins.

[Note en marge: XII. Les Franais allis du duc de Milan. 1453.]

Cosme de Mdicis avait conu et ralis le projet de dterminer le
roi de France  entrer dans l'alliance du duc de Milan. La maison
de France avait deux intrts opposs en Italie; la branche d'Anjou
rclamait le trne de Naples; la branche d'Orlans prtendait au
duch de Milan. Leurs comptiteurs, Alphonse d'Arragon et Sforce,
taient dj en possession de ces deux tats, et ils se faisaient la
guerre l'un  l'autre.

Les attaquer tous les deux -la-fois, c'et t peut-tre trop
entreprendre. Ne faire la guerre qu' l'un des deux, c'tait devenir
l'alli de l'autre et faciliter ses succs. Il ne s'agissait donc
que de savoir  qui le roi de France dclarerait la guerre; or, il
attachait beaucoup plus d'importance  la couronne de Naples qu'
celle de Milan. Les Florentins et Sforce promirent d'aider les
Franais  chasser Alphonse d'Arragon du continent de l'Italie.
Florence offrit un subside de cent vingt mille cus, dont le roi de
France avait grand besoin, et Ren d'Anjou passa les Alpes. C'taient
les Vnitiens, qui, les premiers, avaient eu l'ide d'appeler ce
prince pour l'opposer  Alphonse d'Arragon, dont l'ambition menaait
toute l'Italie. Ils avaient envoy, pour cet effet, une ambassade
 Florence; mais les esprits n'taient pas encore disposs  une
entreprise aussi hasardeuse que celle d'attirer les Franais en-de
des monts. Plus tard, ce furent les Florentins qui sollicitrent les
Vnitiens d'entrer dans cette ligue; ceux-ci s'taient raviss, et,
sans s'y refuser formellement, ils ludrent, sous divers prtextes,
la conclusion du trait[225].

[Note 225: Cette ngociation est raconte fort au long dans la Vie du
snateur florentin Manetti, qui tait le ngociateur, par NALDI.]

Ainsi Ren d'Anjou passa les Alpes sans leur aveu[226]. Son arrive
eut d'abord cet effet salutaire, qu'elle obligea le duc de Savoie
et le marquis de Montferrat  rester neutres, au lieu de menacer la
frontire occidentale du Milanais. Cette petite arme se joignit 
celle de Sforce, vers le milieu d'octobre, sur la rive gauche de
l'Oglio, et quelques jours aprs on entreprit le sige de Ponte-Vico.

[Note 226: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]

[Note en marge: Pillage de Ponte-Vico.]

Les deux nations avaient une telle impatience de signaler leur
valeur aux yeux l'une de l'autre, que l'assaut fut livr  la
place avant que Sforce en et donn le signal. Quelques corps de
l'arme milanaise avaient commenc l'attaque, Sforce n'hsita pas
 les faire soutenir; mais les Franais s'avisrent de rclamer
l'honneur de monter les premiers  l'assaut. Il n'y avait pas moyen
de rappeler des troupes dj lances. Cette singulire dispute
commena  occasionner quelque msintelligence. Les gendarmes de
Ren d'Anjou mirent pied  terre, s'avancrent vers la muraille, et
choisirent prcisment l'endroit o elle tait le moins accessible.
Ils y perdirent beaucoup de monde et de temps. Enfin les Italiens
pntrrent d'un autre ct, la ville fut emporte, et les premiers
venus se mirent  la piller.

Lorsque les Franais arrivrent  leur tour dans la place, le dpit
d'avoir t prvenus changea leur valeur en cruaut. Ils fondirent
sur la garnison, sur les habitants; et ceux-ci s'tant rfugis sous
la protection des troupes milanaises, le combat devint gnral. Alors
les Franais ne voyant plus que des ennemis dans tous ces Italiens
qui se prsentaient devant eux, attaqurent les uns comme les autres.
On se battit avec fureur, et, pendant cet effroyable dsordre, le
feu se dclara dans la ville. L'incendie et la prsence de Sforce
sparrent enfin les combattants.

[Note en marge: Les Franais se retirent.]

C'tait dbuter par un acte de cruaut et d'tourderie. Le nom
franais fut en horreur dans toute la Lombardie; mais cet exemple
terrible intimida tellement les villes occupes par les troupes
de la rpublique, qu'aucune n'osait plus s'exposer  tre prise
d'assaut[227]. D'un autre ct, cet vnement avait fait clater
la msintelligence, non-seulement entre les soldats franais et les
milanais, mais mme entre leurs chefs. Ren d'Anjou quitta l'arme
de Sforce, et, sous prtexte d'aller prendre des quartiers d'hiver
en Provence, repassa les Alpes avec son arme, oubliant qu'il tait
descendu en Italie pour conqurir le royaume de Naples.

[Note 227: E qui la ferocit de' Francesi us gran crudelt contro
de' castellani. La qual cosa tanto spavent l'animo de' popoli che
tutto quello che i nostri aveano nel Cremonese e nel Bresciano, salvo
Soncino e Romanego, non aspettando il venire de' nemici, in pochi
giorni si render loro.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]

[Note en marge: Tentative prtendue d'empoisonnement.]

Il y a un historien qui raconte que, pendant qu'on tait au fort
de cette guerre, le gouvernement vnitien tenta deux fois de se
dlivrer du redoutable Sforce, par le fer et par le poison. De
pareilles imputations ne peuvent tre accueillies sans un mr
examen; mais aussi elles ne doivent point tre passes sous silence,
quand elles ont t produites par un crivain de quelque autorit;
celui-ci tait un contemporain, un homme d'tat, Neri Capponi,
qui avait t plusieurs fois ambassadeur de Florence  Venise.
Il rapporte les dtails du projet, la nature du poison, la somme
promise par le conseil des Dix en rcompense de ce crime; cependant
il faut considrer que cet auteur tait Florentin et par consquent
suspect de partialit contre les Vnitiens; que son rcit est peu
vraisemblable, car il s'agissait de faire prir le duc en jetant
dans son feu une drogue, qui devait rpandre une fume mortelle;
que l'historien de Sforce, son secrtaire, ne parle pas de ce fait,
dont il aurait d tre instruit, puisque, selon Capponi, le complot
fut dcouvert. Enfin j'aurai  citer d'autres circonstances o le
gouvernement de la rpublique repoussa des propositions semblables,
qui lui taient faites pour le dlivrer de ses ennemis. C'en est
assez sans doute pour ne pas admettre une si grave accusation sur un
seul tmoignage.

[Note en marge: XIII. Paix entre Sforce et les Vnitiens. 1454.]

Ce qui doit encore en faire douter, c'est que, d'aprs le rcit
de l'historien florentin, ce fait parat se rapporter  la fin
de l'anne 1453; or, dans ce mme temps, la rpublique tait en
ngociation secrte avec le duc de Milan. Elle lui avait envoy
d'abord un religieux nomm Simon Camerino, pour lui porter des
propositions de paix. Il s'agissait de dcider  qui resteraient les
places de Bergame, de Brescia, de Crme et de Crmone. Le conseil
des Dix avait consenti  se dessaisir de cette dernire; mais pour
viter que cette cession ne ft blme, on tait convenu de laisser
surprendre la place par les troupes milanaises. La dfection de
quelques partisans de l'arme du duc, fit prcipiter la ngociation.
Le procurateur Paul Barbo se rendit auprs de Sforce sous l'habit
d'un frre mineur, et les deux puissances demeurrent d'accord des
articles ci-aprs, qui furent signs le 5 avril 1454  Lodi[228].

[Note 228: Ce trait est dans la collection de MURATORI. _Rerum
italicarum scriptores_, tom. XVI, p. 1009.]

La rpublique reconnaissait Sforce comme duc de Milan: il vacuait
tout ce qu'il avait conquis dans les provinces de Brescia et
de Bergame: la ville de Crme et son territoire restaient  la
seigneurie; mais le duc de Milan retenait toutes les places dont il
s'tait empar entre l'Adda et l'Oglio: il lui tait libre de se
faire rendre, par tous les moyens, ce qui lui avait t enlev par le
marquis de Montferrat et le duc de Savoie.

La rpublique ne communiqua point aux Florentins ce trait conclu
si secrtement; ils n'en eurent connaissance que par le hasard qui
fit tomber dans une embuscade un secrtaire adress  l'ambassadeur
vnitien rsidant  Florence. Ce secrtaire fut mis  la torture,
forc de livrer ses dpches; et quand on eut acquis la certitude
du trait qu'elles rvlaient, les Florentins en furent tellement
irrits, qu'ils dpouillrent ce secrtaire, le battirent de verges,
et l'envoyrent tout sanglant  l'ambassadeur[229]. Cependant, aprs
ces violences, il fallut bien que la Toscane acceptt la paix, et
la rpublique de Venise rentra dans la paisible possession de ses
provinces.

[Note 229: Eodem fer tempore ab senatu ad legatum duo tabellarii
venerant, quorum alter litteras afferebat, quibus pacem transactam
significabatur, alter quibus legatus jubebatur ab conducendis
militibus et a pecuniis erogandis supersedere. Hi e usi celeritate
dicuntur, ut, nisi in hostiam insidias prcipitatis mor non nihil
esset allatum, triduo ad legatum, CCC millibus passuum confectis,
pervenire portuerint. Cm a militibus, qui in insidiis delituerant,
qustioni subderentur, vi coacti, litteras ostendunt, ac pacem inter
principes factam edocent. Quod unum omnium illi gerrim ferentes,
tabellarios mal mulctatos, cm nudati ac virg csi prop ad necem
fuissent, cruore et sanguine madentes ad legatum sine litteris
dimittunt.

(Francisci CONTARENI. _Historia Hetruri_, lib. 1.)]

[Note en marge: Ligue d'Italie.]

Sforce, affermi dsormais sur le trne des Visconti, conut un projet
digne d'un grand prince, et qui devait le rendre le bienfaiteur de
l'Italie. Il proposa  Cosme de Mdicis de former de toutes les
puissances italiennes une confdration gnrale, dans le double
objet de maintenir entre elles une paix constante, et de ne pas
permettre  l'tranger de s'immiscer dans leurs affaires. Mdicis
embrassa ce projet avec l'ardeur d'un homme capable aussi de
concevoir de hautes penses. La proposition ne fut pas accueillie
avec moins de faveur dans le conseil de Venise. On eut plus de peine
 dterminer Alphonse d'Arragon  l'approuver. Les ducs de Savoie et
de Modne, les marquis de Montferrat et de Mantoue; Sienne, Lucques
et Bologne, alors rpubliques, y accdrent. Le pape donna  cette
pacification gnrale le sceau de son autorit. Les peuples de ces
belles contres respirrent aprs plus d'un sicle de combats,
et le btard d'un paysan put se dire l'auteur et le chef de la
ligue d'Italie. Un historien franais[230] a dit de lui que jamais
usurpateur ne devint meilleur souverain. C'est une antithse qui
n'est pas juste; l'poux de l'hritire de Milan ne pouvait tre
considr comme un usurpateur, sur-tout dans un pays o les rgles de
la succession au trne taient si mal dtermines.

[Note 230: VARILLAS.]

[Note en marge: XIV. Prise de Constantinople par les Turcs. 1453.]

On tait dans le plus fort de la guerre, lorsque l'avnement de
Mahomet II au trne d'Amurath son pre, consomma la rvolution qui
se prparait depuis long-temps en Orient. Amurath, quelque temps
auparavant, avait attaqu la More, dont les Vnitiens occupaient
l'entre et les ctes. Ils avaient imagin de fermer l'isthme de
Corinthe par une muraille de plusieurs lieues de long; mais ce moyen
de dfense n'tait point appropri  l'tat actuel de la guerre. Il
aurait fallu une arme immense pour garder ce retranchement, et une
arme nombreuse ne doit pas rester derrire une muraille. Les Turcs
forcrent cette faible barrire et inondrent la presqu'le[231].
Constantin Palologue Dragozs, dans les mains de qui allait se
briser le sceptre des empereurs d'Orient, se voyant menac par trois
cent mille Turcs, appelait en vain toute la chrtient au secours de
Constantinople.

[Note 231: Voyez l'_Histoire turque_, par Saadud-din-Mehemed
HASSAN, traduite par GALLAND. Rgne d'Amurath II. Man. de la
Biblioth.-du-Roi.--N 10528.]

Ce prince, qui n'tait point mari, cherchait  se fortifier par
quelque alliance; mais dans le malheur les alliances sont difficiles.
Il avait d'abord voulu pouser la veuve du sultan Amurath, qui tait
fille du despote de Servie et belle-mre du nouveau sultan. Elle
refusa la main de l'empereur d'Orient. Tandis que les ambassadeurs de
Constantin parcouraient toutes les cours voisines pour lui chercher
une pouse, il tourna ses esprances vers la rpublique de Venise,
et jeta les yeux sur une fille du doge Franois Foscari, mais la
demande n'eut pas lieu. La politique vnitienne aurait sans doute
saisi avec empressement cette occasion d'acqurir quelques droits
ventuels sur l'empire. Aussi fut-elle vivement pique de l'orgueil
de la cour impriale, qui ddaigna cette alliance. On attribua  ce
ressentiment l'espce d'indiffrence avec laquelle les Vnitiens
virent bientt aprs les progrs des Turcs et les malheurs des
Grecs[232].

[Note 232: _Continuation de l'histoire du Bas-Empire_, par AMEILHON,
liv. 118,  37.]

Cependant l'historien Sandi rapporte[233] que, dans l'imminent pril
de l'empire d'Orient, on mit en dlibration, dans le conseil de
Venise, si, vu l'impossibilit de dfendre -la-fois les intrts de
la rpublique au-del de la mer et sur le continent, il ne convenait
pas de renoncer  toutes les conqutes en Italie, pour employer
toutes ses forces  la conservation des colonies et du commerce
d'outre-mer. Les acquisitions sur la terre-ferme absorbaient les
capitaux, faisaient ngliger la marine et le commerce, altraient
l'esprit national, communiquaient  la rpublique les vices des
Italiens, et l'entretenaient dans des guerres ruineuses. Venise
semblait avoir prvu le danger de ces conqutes en terre-ferme,
lorsqu'en 1274 elle avait dfendu  ses citoyens d'y acqurir aucune
proprit; cette opinion tait mme en quelque sorte tablie parmi
le peuple, car on prtendait que quelques hiroglyphes dont tait
orne l'glise Saint-Marc, signifiaient que la rpublique ne serait
puissante que tant qu'elle conserverait sa force navale[234].

[Note 233: _Storia civile di Venezia_, lib. 8, cap. 9.]

[Note 234: Relation de Venise par Mr DELAHAYE, ambassadeur de France.]

Ces rflexions venaient trop tard. On sentait que les nouvelles
conqutes sur la terre-ferme devenaient de jour en jour plus
difficiles; qu'on ne pourrait les obtenir qu'au prix de beaucoup de
sang et en puisant les richesses de l'tat; que le fruit le plus sr
de ces conqutes serait l'inimiti des peuples voisins: mais, quoique
bien convaincu de ces vrits, le conseil ne voulut point renoncer
 son systme d'agrandissement. Le duc de Milan n'tait pas encore
affermi sur son trne, on avait des esprances de ce ct. Les Turcs
n'taient pas encore matres de Constantinople, ils pouvaient chouer
dans leur entreprise; il tait imprudent de leur dclarer la guerre:
on aurait le temps de s'opposer  leurs progrs: telles furent les
illusions auxquelles s'abandonna cette sage assemble, et elle
laissa craser l'empire grec.

Aucun prince de l'Occident n'tait alors en tat de mesurer ses
forces avec la puissance ottomane: tous taient puiss par leurs
guerres intestines. Il n'y eut que les ngociants de Pra qui firent
quelques efforts, moins pour dfendre la capitale de l'empire, que
pour sauver leurs comptoirs. Un armement de cinq galres partit
de Venise, mais n'arriva point  Constantinople. Quatre vaisseaux
gnois y pntrrent. Ce fut l tout le secours que l'Europe fournit
 l'empire d'Orient, encore tait-il achet par la promesse de la
cession de l'le de Lemnos.

Le gnois Jean Justiniani,  la tte de deux mille trangers
enrgiments, prit, sous les ordres de l'empereur, le commandement de
cette grande ville, dont la perte tait invitable. Le sige commena
au mois d'avril 1453. Les Turcs qui la canonnaient avec cette grosse
artillerie dont l'ignorance de l'art leur avait fait adopter l'usage,
comme  tous les autres peuples de ce temps-l, voulurent aussi la
battre du ct du port, mais de fortes chanes en fermaient l'entre.
En une nuit, quatre-vingts galres et plus de soixante barques furent
mises  sec, tranes  une lieue de distance dans les terres, et,
lances dans le fond du golfe, elles se trouvrent matresses du port.

L'assaut fut donn le 29 mai: on combattit toute la journe. On
rapporte de plusieurs manires les circonstances de cette action,
mais on s'accorde gnralement  dire que les dix mille hommes
chargs de dfendre cette vaste enceinte firent une honorable
rsistance. En rsultat, les Turcs forcrent tous les obstacles,
inondrent la ville; Justiniani, couvert de blessures, s'chappa pour
mourir quelques jours aprs. L'empereur fut trouv parmi les morts.
On dit que quarante mille citoyens furent gorgs, et un plus grand
nombre rduit en esclavage[235].

[Note 235: Voyez le rcit de ce sige dans l'_Histoire turque_, de
Saadud-din-Mehemed HASSAN, cite ci-dessus.]

Le lendemain, les ngociants de Pra capitulrent; le sultan fit
venir le baile de Venise, et, le croyant le chef de toute cette
colonie de chrtiens, lui fit trancher la tte[236]. Tout ce qu'il
y avait de Vnitiens dans Pra, entre autres dix-neuf patriciens,
furent mis aux fers. Plus de vingt nobles avaient t tus.
Heureusement encore plusieurs des sujets de la seigneurie taient
parvenus  s'chapper sur leurs vaisseaux. Ce fut une perte de plus
de deux cent mille ducats pour la rpublique.

[Note 236: L'historien SANDI, liv. 8, ch. 9, dit seulement que le
baile fut mis  la chane.]

[Note en marge: XV. Trait entre la rpublique et le sultan Mahomet
II. 1454.]

Mais la ruine de l'tablissement lui-mme tait une perte d'une
bien autre importance. Venise, consterne de ce dsastre, ne vit de
ressources que dans les soumissions qu'elle fit faire au sultan.
Barthlemi Marcello, charg de cette mission, ngocia pendant tout
un an, et, aprs avoir pay la ranon de ses compatriotes, il
obtint les conditions suivantes[237]. Le sultan jura, par Mahomet,
par les vingt-quatre prophtes (plus ou moins), par l'me de son
pre et la sienne, enfin par son pe, qu'il voulait renouer avec
l'illustrissime et excellentissime seigneurie ducale de Venise
l'amiti tablie par le trait d'Andrinople. En consquence, il fut
arrt que, de part et d'autre, on se garantirait de tout dommage;
que les Vnitiens pourraient entrer, circuler, et commercer librement
dans tout l'empire; que leurs vaisseaux seraient reus dans tous les
ports; que le duc de Naxe, en qualit de vassal de la seigneurie,
serait compris dans cette paix et n'aurait aucun tribut  payer au
sultan; qu' raison des tablissements possds par la seigneurie
dans l'tendue de l'empire, notamment pour Scutari et les autres
places de la cte d'Albanie, elle devrait annuellement une redevance
de deux cent trente-six ducats; que tout esclave vnitien serait
rendu sans difficult,  moins qu'il ne se ft fait musulman,
auquel cas il serait pay  la seigneurie une indemnit de mille
aspres; que le commerce vnitien serait assujetti  un droit de
deux pour cent sur la valeur de toutes les marchandises achetes
ou vendues; mais que celles non vendues ne seraient point soumises
 ce droit; que tous les vaisseaux vnitiens qui passeraient le
dtroit seraient tenus de toucher au port de Constantinople, soit
en allant, soit en revenant, et pourraient s'y pourvoir de tout
ce qui leur serait ncessaire, et en partir librement; que tous
les effets ou marchandises venant de la mer Noire, appartenant 
des sujets d'une nation chrtienne, pourraient tre exports sans
empchement ou vendus, en payant dans ce cas le droit de deux
pour cent de leur valeur; que les habitants de Pra, actuellement
dbiteurs des Vnitiens, seraient, except les Gnois, obligs
d'acquitter ces dettes; que cependant on en dfalquerait ce qui
aurait pu tomber  la charge des Vnitiens dans les contributions
leves par le grand-seigneur; que le patriarche de Constantinople
conserverait tous les revenus dont il jouissait dans le territoire
possd par les Vnitiens au temps o l'empire de Romanie existait;
que les sujets turcs, trafiquant dans les pays de la rpublique,
ne seraient assujettis qu'aux droits pays par les Vnitiens dans
l'empire du sultan; que, si des navires de l'une des puissances se
rfugiaient dans les ports ou sous les forteresses de l'autre, ils
y trouveraient asyle et protection; qu'on se rendrait mutuellement
tous les dserteurs; qu'on se rendrait galement tout ce qui pourrait
tre sauv des naufrages; que les proprits de tous les sujets
vnitiens, qui viendraient  dcder ab intestat ou sans hritier,
sur le territoire de l'empire, seraient rserves pour tre rendues
 qui de droit et dposes entre les mains du ministre de Venise
ou d'un Vnitien; que la rpublique ne fournirait aucun secours
aux ennemis du grand-seigneur, ni le grand-seigneur aux ennemis de
la rpublique, soit en hommes, soit en argent, vivres, munitions
ou vaisseaux; que la rpublique ne recevrait dans ses villes et
chteaux de la Romanie, ou de l'Albanie, aucun ennemi ou sujet
rebelle du grand-seigneur, sans pouvoir mme leur accorder passage,
 dfaut de quoi, le sultan serait en droit d'agir contre ces villes
et chteaux ainsi qu'il aviserait, et les mesures qu'il jugerait 
propos de prendre ne seraient point regardes comme une violation
de la paix; que la seigneurie pourrait,  son bon plaisir, envoyer 
Constantinople un baile avec sa suite accoutume, lequel exercerait
l'autorit civile sur tous les Vnitiens de condition quelconque,
et leur administrerait la justice, le grand-seigneur s'obligeant
 lui accorder protection et  lui faire donner assistance sur sa
rquisition; que les Vnitiens seraient indemniss de tous les
dommages qu'ils avaient prouvs avant la prise de Constantinople,
soit dans leurs personnes, soit dans leurs proprits, de la
part des sujets du sultan, en en justifiant, comme de raison, et
rciproquement; qu'enfin les Vnitiens pourraient introduire et
faire circuler dans l'empire toute sorte d'argent, monnoy ou non,
sans payer aucun droit;  la charge cependant de faire vrifier les
espces  la monnaie.

[Note 237: Je rapporte ce trait d'aprs Marin SANUTO. Il est aussi
dans la Chronique de Bologne. _Rerum italicarum scriptores_, tom.
XVIII, p. 709.]

Ce trait tablit assez clairement les rapports qui devaient
exister  l'avenir entre l'empire turc et la rpublique. Aprs
cette paix, la seigneurie eut l'ambition de runir la robe sans
couture de Jsus-Christ aux autres reliques de la passion conquises
prcdemment. Celle-ci faisait partie des trsors de Constantinople
tombs au pouvoir du vainqueur; on en offrit dix mille ducats[238].
Les Turcs l'estimrent bien davantage; le march n'eut pas lieu;
mais,  cette occasion, on avait mis sur les rentes payes par l'tat
un impt d'un quart pour cent, qu'on laissa subsister.

[Note 238: Marin SANUTO _Vite de' duchi_, F. Foscari.]

[Note en marge: XVI. Transaction entre la rpublique et le patriarche
d'Aquile.]

Le trait avec les Turcs assurait aux Vnitiens la libert du
commerce dans les ports de l'Orient, comme la ligue d'Italie leur
avait garanti la tranquille possession de leurs provinces de
terre-ferme. Il y en avait une cependant sur laquelle leurs droits
n'taient pas reconnus par un trait spcial fait avec l'ancien
possesseur. C'tait le Frioul, dont ils avaient dpouill le
patriarche d'Aquile, en 1417. Les successeurs de ce patriarche
avaient protest contre cette usurpation, le concile de Ble avait
ordonn la restitution, la rpublique l'avait lude, mais sans
la refuser nettement. Elle jugea ncessaire de faire lgitimer
sa possession; et, pour cela, elle profita des rclamations que
reproduisait un nouveau patriarche.

On lui reprsenta que les mauvais procds de son prdcesseur
avaient mis la rpublique dans la ncessit de lui faire la guerre,
qu'elle ne voulait point se prvaloir de ses succs; mais que, si
elle consentait  se dpouiller d'une conqute si justement acquise,
ce ne pouvait tre qu' condition qu'on l'indemniserait pleinement
de toutes les dpenses que cette guerre lui avait occasionnes.

C'tait renvoyer la restitution  un terme indfini que de la
faire dpendre du rglement d'un pareil compte et du paiement
d'une somme que le patriarche ne pouvait jamais avoir. Il n'avait
 esprer aucune protection efficace contre un tat aussi puissant
que la rpublique de Venise. La seigneurie lui fit proposer un
accommodement, et il se dtermina  transiger.

Par cet acte, il reconnut la seigneurie pour souveraine du Frioul: en
compensation de cette reconnaissance, la rpublique consentit  ce
qu'il exert dans toute sa plnitude la juridiction spirituelle sur
cette province, lui assigna un revenu de cinq mille ducats d'or, et
lui abandonna en outre la ville d'Aquile, les chteaux de Saint-Vito
et de Saint-Daniel avec le domaine temporel de ce territoire, et la
haute justice, sous trois conditions, qu'il n'imposerait pas aux
sujets de ces domaines des charges excdant cinq mille ducats, qu'il
ne disposerait point des fiefs, la seigneurie se les rservant, et
que les sujets du patriarche ne pourraient se pourvoir de sel que
dans les salines de la rpublique.

Cette transaction,  laquelle on eut soin de donner les formes les
plus solennelles, eut lieu quelques annes avant les vnements plus
importants que je viens de raconter[239].

[Note 239: Elle est sous la date du 10 juin 1445: on la trouve dans
le tom. 16e. _Rerum italicarum scriptores_, p. 91.]

[Note en marge: Translation du sige patriarcal de Grado  Venise.]

En 1451, le sige patriarcal, tabli depuis prs de neuf sicles 
Grado, fut transfr de cette ville, qui n'tait plus qu'un bourg
abandonn,  Venise, o il n'y avait eu jusque-l qu'un vch. Le
sige de Grado avait t occup souvent par des Vnitiens[240]. Le
premier patriarche de Venise fut Laurent Justiniani, alors une des
lumires de l'glise, et  qui ses vertus mritrent d'tre compt au
nombre des saints qu'elle invoque aujourd'hui.

[Note 240:

  Fortunat, nomm vers la fin du VIIe sicle.
  Vital Participatio, en 860.
  Marin Contarini, en 919.
  Vital Candiano, fils du doge Pierre, en 960.
  Pierre Badouer,  la fin du XIe sicle.
  Jean Gradenigo, en 1102.
  Henri Dandolo, en 11...
  Benot Falier, en 1201.
  Ange Barrozzi, en 1221.
  Lonard Querini, en 1328.
  N. Querini, en 1372.
  Lonard Delfino.
  Biaise Molini.
  Marc Condolmieri.
  Dominique Michieli fut le dernier patriarche de Grado,
  il mourut en 1451.]

Depuis trente ans, la rpublique n'avait pas dpos les armes. Elle
avait acquis les provinces de Brescia, de Bergame, de Crme, et la
principaut de Ravenne.

[Note en marge: XVII. Malheurs du doge Franois Foscari.]

Mais ces guerres continuelles faisaient beaucoup de malheureux et de
mcontents. Le doge Franois Foscari,  qui on ne pouvait pardonner
d'en avoir t le promoteur, manifesta une seconde fois, en 1442,
et probablement avec plus de sincrit que la premire, l'intention
d'abdiquer sa dignit. Le conseil s'y refusa encore. On avait
exig de lui le serment de ne plus quitter le dogat. Il tait dj
avanc dans la vieillesse, conservant cependant beaucoup de force
de tte et de caractre, et jouissant de la gloire d'avoir vu la
rpublique tendre au loin les limites de ses domaines, pendant son
administration.

Au milieu de ces prosprits, de grands chagrins vinrent mettre 
l'preuve la fermet de son me.

[Note en marge: Diverses accusations et sentences portes contre
Jacques Foscari, son fils.]

Son fils, Jacques Foscari, fut accus, en 1445, d'avoir reu des
prsents de quelques princes ou seigneurs trangers, notamment,
disait-on, du duc de Milan, Philippe Visconti. C'tait non-seulement
une bassesse, mais une infraction des lois positives de la
rpublique.

Il y avait  peine quatre ans que ce mme accus avait vu toute la
noblesse, toute la population de Venise prendre part  sa joie,
et ajouter, par un immense concours,  la magnificence de sa
pompe nuptiale. Le comte Franois Sforce avait donn des jotes
o toutes les femmes des patriciens avaient paru, vtues de drap
d'or: le marquis d'Este, l'illustre Gatta-Melata, s'taient donns
en spectacle dans des tournois: pendant dix jours, la place de
Saint-Marc avait t couverte de trente mille personnes, et, la nuit,
elle tait claire par des flambeaux de cire blanche.

C'tait avec cet appareil que Venise clbrait les noces du fils
de son prince; mais lorsqu'il fut question de le juger, le pre
resta sur son trne, et l'accus rentra dans les rangs des simples
particuliers. Amen devant le conseil des Dix, devant le doge, qui
ne crut pas pouvoir se dispenser de prsider ce tribunal, il fut
interrog, appliqu  la question[241], dclar coupable, et il
entendit de la bouche de son pre l'arrt qui le condamnait  un
bannissement perptuel, et le relguait  Naples de Romanie, pour y
finir ses jours. Ce jugement fut proclam dans le grand conseil, le
20 fvrier 1444. Le prince y prsidait, assis sur son trne, sous un
dais d'or: il voyait  ses genoux le secrtaire qui lui prsentait
la sentence, mais  ses cts les dix membres du conseil secret, qui
l'avaient prononce.

[Note 241: E datagli la corda per avere la verit, chiamato il
consiglio de dieci colla giunta, nel quale f messer lo doge, f
sentenziato. (Marin SANUTO, _Vite de' duchi_ F. Foscari).]

Jacques Foscari, embarqu sur une galre pour se rendre au lieu
de son exil, tomba malade  Trieste. Les sollicitations du doge
obtinrent, non sans difficult, qu'on lui assignt une autre
rsidence. Enfin le conseil des Dix lui permit de se retirer 
Trvise, en lui imposant l'obligation d'y rester sous peine de mort,
et de se prsenter tous les jours devant le gouverneur.

Il y tait depuis cinq ans, lorsqu'un des chefs du conseil des
Dix fut assassin. Les soupons se portrent sur lui: un de ses
domestiques qu'on avait vu  Venise fut arrt et subit la torture.
Les bourreaux ne purent lui arracher aucun aveu. Ce terrible tribunal
se fit amener le matre, le soumit aux mmes preuves; il rsista
 tous les tourments, ne cessant d'attester son innocence[242];
mais on ne vit dans cette constance que de l'obstination; de ce
qu'il taisait le fait, on conclut que ce fait existait; on attribua
sa fermet  la magie, et on le relgua  la Cane. De cette terre
lointaine, le banni, digne alors de quelque piti, ne cessait
d'crire  son pre,  ses amis, pour obtenir quelque adoucissement
 sa dportation. N'obtenant rien et sachant que la terreur
qu'inspirait le conseil des Dix ne lui permettait pas d'esprer de
trouver dans Venise une seule voix qui s'levt en sa faveur; il fit
une lettre pour le nouveau duc de Milan, par laquelle, au nom des
bons offices que Sforce avait reus du chef de la rpublique, il
implorait son intervention en faveur d'un innocent, du fils du doge.

[Note 242: E f tormentato, n mai confess cosa alcuna; pure parve
al consiglio de' dieci di confinarlo in vita alla Canea (_Ibid._)
Voici le texte du jugement: Cm Jacobus Foscari per occasionem
percussionis et mortis Hermolai Donati fuit retentus et examinatus,
et propter significationes, testificationes et scripturas qu
habentur contra eum, clar apparet ipsum esse reum crimims prdicti,
sed propter incantationes et verba qu sibi reperta sunt, de quibus
existit indictia manifesta, videtur propter obstinatam mentem suam,
non esse possibile extrahere ab ipso illam veritatem, qu clara
est per scripturas et per testificationes, quoniam in fune aliquam
nec vocem, nec gemitum, sed solum intra dentes voces ipse videtur
et auditur infr se loqui, etc.... Tamen non est standum in istis
terminis, propter honorem stats nostri et pro multis respectibus,
prsertim quod regimen nostrum occupatur in hc re et qui interdictum
est amplis progredere: vadit pars qud dictus Jacobus Foscari,
propter ea qu habentur de illo, mittatur in confinium in civitate
Cane, etc. Notice sur le procs de Jacques Foscari dans un volume
intitul: _Raccolta di memorie storiche e anneddote, per formar
la Storia dell'eccellentissimo consiglio di X della sua prima
instituzione sino a' giorni nostri; con le diverse variazioni e
riforme nelle varie epoche successe_.

(Archives de Venise.)]

Cette lettre, selon quelques historiens, fut confie  un marchand,
qui avait promis de la faire parvenir au duc; mais qui, trop averti
de ce qu'il avait  craindre en se rendant l'intermdiaire d'une
pareille correspondance, se hta, en dbarquant  Venise, de la
remettre au chef du tribunal. Une autre version, qui parat plus
sre, rapporte que la lettre fut surprise par un espion, attach aux
pas de l'exil[243].

[Note 243: La notice cite ci-dessus, qui rapporte les actes de cette
procdure.]

Ce fut un nouveau dlit dont on eut  punir Jacques Foscari. Rclamer
la protection d'un prince tranger, tait un crime dans un sujet de
la rpublique. Une galre partit sur-le-champ pour l'amener dans les
prisons de Venise.  son arrive il fut soumis  l'estrapade[244].
C'tait une singulire destine, pour le citoyen d'une rpublique et
pour le fils d'un prince, d'tre trois fois dans sa vie appliqu  la
question. Cette fois, la torture tait d'autant plus odieuse qu'elle
n'avait point d'objet, le fait qu'on avait  lui reprocher tant
incontestable.

[Note 244: Ebbe prima, per sapere la verit, trenta squassi di corda.
(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]

Quand on demanda  l'accus, dans les intervalles que les bourreaux
lui accordaient, pourquoi il avait crit la lettre qu'on lui
produisait, il rpondit que c'tait prcisment parce qu'il ne
doutait pas qu'elle ne tombt entre les mains du tribunal; que toute
autre voie lui avait t ferme pour faire parvenir ses rclamations;
qu'il s'attendait bien qu'on le ferait amener  Venise; mais qu'il
avait tout risqu pour avoir la consolation de voir sa femme, son
pre et sa mre encore une fois.

Sur cette nave dclaration, on confirma sa sentence d'exil; mais
on l'aggrava, en y ajoutant qu'il serait retenu en prison pendant
un an. Cette rigueur dont on usait envers un malheureux, tait
sans doute odieuse; mais cette politique, qui dfendait  tous
les citoyens de faire intervenir les trangers dans les affaires
intrieures de la rpublique, tait sage. Elle tait chez eux une
maxime de gouvernement, et une maxime inflexible. L'historien Paul
Morosini[245], raconte que l'empereur Frdric III, pendant qu'il
tait l'hte des Vnitiens, demanda, comme une faveur particulire,
l'admission d'un citoyen dans le grand conseil, et la grce d'un
ancien gouverneur de Candie, gendre du doge et banni pour sa mauvaise
administration, sans pouvoir obtenir ni l'une ni l'autre.

[Note 245: _Historia di Venezia_, lib 23.]

Cependant on ne put refuser au condamn la permission de voir sa
femme, ses enfants, ses parents, qu'il allait quitter pour toujours.
Cette dernire entrevue mme fut accompagne de cruaut, par la
svre circonspection qui retenait les panchements de la douleur
paternelle et conjugale. Ce ne fut point dans l'intrieur de leur
appartement, ce fut dans une des grandes salles du palais, qu'une
femme accompagne de ses quatre fils, vint faire les derniers
adieux  son mari, qu'un pre octognaire et la dogaresse, accable
d'infirmits, jouirent un moment de la triste consolation de mler
leurs larmes  celles de leur exil. Il se jeta  leurs genoux, en
leur tendant des mains disloques par la torture, pour les supplier
de solliciter quelque adoucissement  la sentence qui venait d'tre
prononce contre lui. Son pre eut le courage de lui rpondre: Non,
mon fils, respectez votre arrt, et obissez sans murmure  la
rpublique[246].  ces mots il se spara de l'infortun, qui fut
sur-le-champ embarqu pour Candie.

[Note 246: Marin SANUTO dans sa _Chronique, Vite de' duchi_, se sert
ici, sans en avoir eu l'intention, d'une expression assez nergique:
Il doge era vecchio in decrepita et e caminava con una mazzetta.
E quando gli and, parlgli molto constantemente che parea che non
fosse suo figliuolo, licet fosse figliuolo unico; e Jacopo disse,
messer padre, vi prego che procuriate per me, acciocch io torni a
casa mia. Il doge disse: Jacopo, va e ubbidisci a quello che vuole la
terra, e non cercar pi oltre.]

L'antiquit vit avec autant d'horreur que d'admiration, un pre
condamnant ses fils videmment coupables. Elle hsita pour qualifier
de vertu sublime ou de frocit cet effort qui parat au-dessus de
la nature humaine[247]; mais ici, o la premire faute n'tait qu'une
faiblesse, o la seconde n'tait pas prouve, o la troisime n'avait
rien de criminel, comment concevoir la constance d'un pre, qui voit
torturer trois fois son fils unique, qui l'entend condamner sans
preuves, et qui n'clate pas en plaintes; qui ne l'aborde que pour
lui montrer un visage plus austre qu'attendri, et qui, au moment
de s'en sparer pour jamais, lui interdit les murmures et jusqu'
l'esprance? Comment expliquer une si cruelle circonspection, si
ce n'est en avouant,  notre honte, que la tyrannie peut obtenir
de l'espce humaine les mmes efforts que la vertu? La servitude
aurait-elle son hrosme comme la libert?

[Note 247: Cela fut un acte que l'on ne saurait ny suffisament
louer, ny assez blasmer: car, ou c'estait une excellence de vertu,
qui rendait ainsi son coeur impassible, ou une violence de passion
qui le rendait insensible, dont ne l'une ne l'autre n'est chose
petite, ains surpassant l'ordinaire d'humaine nature et tenant ou de
la divinit ou de la bestialit. Mais il est plus raisonnable que
le jugement des hommes s'accorde  sa gloire, que la faiblesse des
jugeans fasse descroire sa vertu. Mais pour lors quand il se fut
retir, tout le monde demoura sur la place, comme transy d'horreur et
de frayeur, par un long temps sans mot dire, pour avoir veu ce qui
avait t fait.

(PLUTARQUE, _Valerius publicola_.)]

Quelque temps aprs ce jugement, on dcouvrit le vritable auteur de
l'assassinat, dont Jacques Foscari portait la peine; mais il n'tait
plus temps de rparer cette atroce injustice, le malheureux tait
mort dans sa prison.

[Note en marge: XVIII. Haine des Loredan contre les Foscari.]

Il me reste  raconter la suite des malheurs du pre. L'histoire les
attribue  l'impatience qu'avaient ses ennemis et ses rivaux de voir
sa place vacante. Elle accuse formellement Jacques Loredan, l'un des
chefs du conseil des Dix, de s'tre livr contre ce vieillard aux
conseils d'une haine hrditaire, et qui depuis long-temps divisait
leurs maisons[248].

[Note 248: Je suis principalement dans ce rcit une relation
manuscrite de la dposition de Franois Foscari qui est dans le
volume intitul: _Raccolta di memorie storiche e annedote, per formar
la storia dell'eccellentissimo consiglio di X_.

(Archives de Venise.)]

Franois Foscari avait essay de la faire cesser, en offrant sa fille
 l'illustre amiral Pierre Loredan, pour un de ses fils. L'alliance
avait t rejete, et l'inimiti des deux familles s'en tait
accrue. Dans tous les conseils, dans toutes les affaires, le doge
trouvait toujours les Loredan prts  combattre ses propositions ou
ses intrts. Il lui chappa un jour de dire qu'il ne se croirait
rellement prince, que lorsque Pierre Loredan aurait cess de vivre.
Cet amiral mourut, quelque temps aprs, d'une incommodit assez
prompte, qu'on ne put expliquer. Il n'en fallut pas davantage aux
malveillants pour insinuer que Franois Foscari, ayant dsir cette
mort, pouvait bien l'avoir hte.

Ces bruits s'accrditrent encore, lorsqu'on vit aussi prir
subitement Marc Loredan, frre de Pierre, et cela dans le moment o,
en sa qualit d'avogador, il instruisait un procs contre Andr
Donato, gendre du doge, accus de pculat. On crivit sur la tombe de
l'amiral qu'il avait t enlev  la patrie par le poison.

Il n'y avait aucune preuve, aucun indice contre Franois Foscari,
aucune raison mme de le souponner. Quand sa vie entire n'aurait
pas dmenti une imputation aussi odieuse, il savait que son rang ne
lui promettait ni l'impunit, ni mme l'indulgence. La mort tragique
de l'un de ses prdcesseurs l'en avertissait, et il n'avait que
trop d'exemples domestiques du soin que le conseil des Dix prenait
d'humilier le chef de la rpublique.

Cependant Jacques Loredan, fils de Pierre, croyait ou feignait de
croire avoir  venger les pertes de sa famille[249]. Dans ses livres
de comptes (car il faisait le commerce, comme  cette poque presque
tous les patriciens), il avait inscrit, de sa propre main, le doge
au nombre de ses dbiteurs, avec cette formule: Franois Foscari,
pour la mort de mon pre et de mon oncle[250]. De l'autre ct du
registre, il avait laiss une page en blanc, pour y faire mention
du paiement de cette dette; et en effet, aprs la perte du doge, il
crivit sur son registre, _il me l'a paye, l'ha pagata_.

[Note 249: Hasce tamen injurias, quamvis imaginarias, non tm ad
animum revocaverat Jacobus Lauredanus defunctorum nepos, qum in
abecedarium vindictam opportuna.

(_Palazzi Fasti ducales_.)]

[Note 250: _Ibid._, et l'_Histoire vnitienne_ de VIANOLO.]

Jacques Loredan fut lu membre du conseil des Dix, en devint un des
trois chefs, et se promit bien de profiter de cette occasion pour
accomplir la vengeance qu'il mditait.

[Note en marge: XIX. Dposition du doge Franois Foscari. 1457.]

Le doge, en sortant de la terrible preuve qu'il venait de subir,
pendant le procs de son fils, s'tait retir au fond de son palais;
incapable de se livrer aux affaires, consum de chagrins, accabl
de vieillesse, il ne se montrait plus en public, ni mme dans les
conseils. Cette retraite, si facile  expliquer dans un vieillard
octognaire si malheureux, dplut aux dcemvirs, qui voulurent y voir
un murmure contre leurs arrts.

Loredan commena par se plaindre devant ses collgues du tort que
les infirmits du doge et son absence des conseils apportaient 
l'expdition des affaires, il finit par hasarder et russit  faire
agrer la proposition de le dposer. Ce n'tait pas la premire fois
que Venise avait pour prince un homme dans la caducit; l'usage et
les lois y avaient pourvu; dans ces circonstances le doge tait
suppl par le plus ancien du conseil. Ici, cela ne suffisait
pas aux ennemis de Foscari. Pour donner plus de solennit  la
dlibration, le conseil des Dix demanda une adjonction de vingt-cinq
snateurs; mais comme on n'en nonait pas l'objet, et que le grand
conseil tait loin de le souponner, il se trouva que Marc Foscari,
frre du doge, leur fut donn pour l'un des adjoints. Au lieu de
l'admettre  la dlibration, ou de rclamer contre ce choix, on
enferma ce snateur dans une chambre spare, et on lui fit jurer de
ne jamais parler de cette exclusion qu'il prouvait, en lui dclarant
qu'il y allait de sa vie; ce qui n'empcha pas qu'on n'inscrivt son
nom au bas du dcret, comme s'il y et pris part[251].

[Note 251: Il faut cependant remarquer que, dans la notice o l'on
raconte ce fait, la dlibration est rapporte, que les vingt-cinq
adjoints y sont nomms, et que le nom de Marc Foscari ne s'y trouve
pas.]

[Note en marge: Discours de Loredan.]

Quand on en vint  la dlibration, Loredan la provoqua en ces
termes[252]: Si l'utilit publique doit imposer silence  tous les
intrts privs, je ne doute pas que nous ne prenions aujourd'hui
une mesure que la patrie rclame et que nous lui devons. Les tats
ne peuvent se maintenir dans un ordre de choses immuable: vous
n'avez qu' voir comme le ntre est chang, et combien il le serait
davantage, s'il n'y avait une autorit assez ferme pour y porter
remde. J'ai honte de vous faire remarquer la confusion qui rgne
dans les conseils, le dsordre des dlibrations, l'encombrement
des affaires, et la lgret avec laquelle les plus importantes
sont dcides; la licence de notre jeunesse, le peu d'assiduit
des magistrats, l'introduction de nouveauts dangereuses. Quel est
l'effet de ces dsordres? de compromettre notre considration. Quelle
en est la cause? l'absence d'un chef capable de modrer les uns, de
diriger les autres, de donner l'exemple  tous, et de maintenir la
force des lois.

[Note 252: Cette harangue se lit dans la notice cite ci-dessus.]

O est le temps o nos dcrets taient aussitt excuts que rendus?
o Franois Carrare se trouvait investi dans Padoue, avant de pouvoir
tre seulement inform que nous voulions lui faire la guerre? nous
avons vu tout le contraire dans les dernires campagnes contre le duc
de Milan. Malheureuse la rpublique qui est sans chef!

Je ne vous rappelle pas tous ces inconvnients et leurs suites
dplorables, pour vous affliger, pour vous effrayer, mais pour vous
faire souvenir que vous tes les matres, les conservateurs de cet
tat, fond par vos pres, et de la libert que nous devons  leurs
travaux,  leurs institutions. Ici, le mal indique le remde. Nous
n'avons point de chef, il nous en faut un. Notre prince est notre
ouvrage, nous avons donc le droit de juger son mrite quand il s'agit
de l'lire, et son incapacit quand elle se manifeste. J'ajouterai
que le peuple, encore bien qu'il n'ait pas le droit de prononcer sur
les actions de ses matres, apprendra ce changement avec transport.
C'est la Providence, je n'en doute pas, qui lui inspire elle-mme
ces dispositions, pour vous avertir que la rpublique rclame cette
rsolution, et que le sort de l'tat est en vos mains.

Ce discours n'prouva que de timides contradictions; cependant la
dlibration dura huit jours. L'assemble, ne se jugeant pas aussi
sre de l'approbation universelle que l'orateur voulait le lui faire
croire, dsirait que le doge donnt lui-mme sa dmission. Il l'avait
dj propose deux fois, et on n'avait pas voulu l'accepter.

Aucune loi ne portait que le prince ft rvocable; il tait au
contraire  vie, et les exemples qu'on pouvait citer de plusieurs
doges dposs, prouvaient que de telles rvolutions avaient toujours
t le rsultat d'un mouvement populaire.

Mais d'ailleurs, si le doge pouvait tre dpos, ce n'tait pas
assurment par un tribunal compos d'un petit nombre de membres,
institu pour punir les crimes, et nullement investi du droit de
rvoquer ce que le corps souverain de l'tat avait fait.

[Note en marge: Dlibration.]

Cependant le tribunal arrta que les six conseillers de la seigneurie
et les chefs du conseil des Dix se transporteraient auprs du
doge, pour lui signifier que l'excellentissime conseil avait jug
convenable qu'il abdiqut une dignit dont son ge ne lui permettait
plus de remplir les fonctions. On lui donnait 1,500 ducats d'or pour
son entretien, et vingt-quatre heures pour se dcider[253].

[Note 253: Ce dcret est rapport textuellement dans la notice.]

Foscari rpondit sur-le-champ, avec beaucoup de gravit, que deux
fois il avait voulu se dmettre de sa charge; qu'au lieu de le lui
permettre, on avait exig de lui le serment de ne plus ritrer
cette demande; que la Providence avait prolong ses jours, pour
l'prouver et pour l'affliger; que cependant on n'tait pas en
droit de reprocher sa longue vie  un homme qui avait employ
quatre-vingt-quatre ans au service de l'tat; qu'il tait prt encore
 lui sacrifier ses jours; mais que, pour sa dignit, il la tenait
de la rpublique entire, et qu'il se rservait de rpondre sur ce
sujet, quand la volont gnrale se serait lgalement manifeste.

Le lendemain,  l'heure indique, les conseillers et les chefs des
Dix se prsentrent. Il ne voulut pas leur donner d'autre rponse.
Le conseil s'assembla sur-le-champ, lui envoya demander encore une
fois sa rsolution, sance tenante, et, la rponse ayant t la mme,
on pronona que le doge tait relev de son serment et dpos de sa
dignit: on lui assignait une pension de 1,500 ducats d'or, en lui
enjoignant de sortir du palais dans huit jours, sous peine de voir
tous ses biens confisqus[254].

[Note 254: La notice rapporte aussi ce dcret.]

[Note en marge: Rponse du doge.]

[Note en marge: Il quitte le palais.]

Le lendemain, ce dcret fut port au doge, et ce fut Jacques Loredan
qui eut la cruelle joie de le lui prsenter. Foscari rpondit: Si
j'avais pu prvoir que ma vieillesse ft prjudiciable  l'tat, le
chef de la rpublique ne se serait pas montr assez ingrat, pour
prfrer sa dignit  la patrie; mais cette vie lui ayant t utile
pendant tant d'annes, je voulais lui en consacrer jusqu'au dernier
moment. Le dcret est rendu, j'obirai. Aprs avoir parl ainsi,
il se dpouilla des marques de sa dignit, remit l'anneau ducal,
qui fut bris en sa prsence, et, ds le jour suivant, il abandonna
ce palais, qu'il avait habit pendant trente-cinq ans, accompagn
de son frre, de ses parents et de ses amis. Un secrtaire, qui se
trouva sur le perron, l'invita  descendre par un escalier drob,
afin d'viter la foule du peuple, qui s'tait rassembl dans les
cours; mais il s'y refusa, disant qu'il voulait descendre par o il
tait mont; et quand il fut au bas de l'escalier des gants, il se
retourna, appuy sur sa bquille, vers le palais, en profrant ces
paroles: Mes services m'y avaient appel, la malice de mes ennemis
m'en fait sortir.

La foule qui s'ouvrait sur son passage, et qui avait peut-tre dsir
sa mort, tait mue de respect et d'attendrissement[255]. Rentr
dans sa maison, il recommanda  sa famille d'oublier les injures de
ses ennemis. Personne, dans les divers corps de l'tat, ne se crut
en droit de s'tonner, qu'un prince inamovible et t dpos, sans
qu'on lui reprocht rien; que l'tat et perdu son chef,  l'insu du
snat et du corps souverain lui-mme. Le peuple seul laissa chapper
quelques regrets: une proclamation du conseil des Dix prescrivit le
silence le plus absolu sur cette affaire, sous peine de mort.

[Note 255: On lit dans la notice ces propres mots: Se fosse stato in
loro potere, volontieri lo avrebbero restituito.]

Avant de donner un successeur  Franois Foscari, une nouvelle loi
fut rendue, qui dfendait au doge d'ouvrir et de lire, autrement
qu'en prsence de ses conseillers, les dpches des ambassadeurs de
la rpublique et les lettres des princes trangers[256].

[Note 256: _Hist. di Venetia_, di Paolo MOROSINI, lib. 24.]

[Note en marge: lection de Paschal Malipier. 1457. Mort de Franois
Foscari.]

Les lecteurs entrrent au conclave et nommrent au dogat Paschal
Malipier, le 30 octobre 1457. La cloche de Saint-Marc, qui annonait
 Venise son nouveau prince, vint frapper l'oreille de Franois
Foscari; cette fois sa fermet l'abandonna, il prouva un tel
saisissement, qu'il mourut le lendemain[257].

[Note 257: _Hist. di_ Pietro JUSTINIANI, lib. 8.]

La rpublique arrta qu'on lui rendrait les mmes honneurs funbres
que s'il ft mort dans l'exercice de sa dignit; mais lorsqu'on se
prsenta pour enlever ses restes, sa veuve, qui de son nom tait
Marine Nani, dclara qu'elle ne le souffrirait point; qu'on ne
devait pas traiter en prince aprs sa mort celui que vivant on avait
dpouill de la couronne, et que, puisqu'il avait consum ses biens
au service de l'tat, elle saurait consacrer sa dot  lui faire
rendre les derniers honneurs[258]. On ne tint aucun compte de cette
rsistance, et, malgr les protestations de l'ancienne dogaresse, le
corps fut enlev, revtu des ornements ducaux, expos en public, et
les obsques furent clbres avec la pompe accoutume. Le nouveau
doge assista au convoi en robe de snateur.

[Note 258: _Hist._ d'EGNATIO, liv. 6, cap. 7.]

La piti qu'avait inspire le malheur de ce vieillard, ne fut pas
tout--fait strile. Un an aprs, on osa dire que le conseil des Dix
avait outrepass ses pouvoirs, et il lui fut dfendu par une loi du
grand conseil de s'ingrer  l'avenir de juger le prince,  moins que
ce ne ft pour cause de flonie[259].

[Note 259: Ce dcret est du 25 octobre 1458. La notice le rapporte.]

Un acte d'autorit tel que la dposition d'un doge, inamovible de
sa nature, aurait pu exciter un soulvement gnral, ou au moins
occasionner une division dans une rpublique autrement constitue
que Venise. Mais depuis trois ans, il existait dans celle-ci une
magistrature, ou plutt une autorit, devant laquelle tout devait se
taire.

[Note en marge: XX. Cration des inquisiteurs d'tat. 1454.]

C'est ici le lieu de placer l'origine de l'institution des
inquisiteurs d'tat. Jusqu'ici les historiens[260] l'avaient
rapporte au commencement du XVIe sicle. On n'avait  cet gard que
des traditions fort incertaines. Dans ce qui concernait ce tribunal,
tout tait mystre: son origine tait inconnue comme ses rgles et
ses formes. Il existait, sans qu'on st prcisment depuis quand, 
quelle occasion, par quelle autorit, avec quels droits: on savait
seulement qu'il voyait tout, qu'il ne pardonnait rien, et l'on
ne se permettait pas plus les recherches sur son origine que les
observations sur ses actes.

[Note 260: Notamment Lopold CURTI, _Mmoires historiques et
politiques sur la rpublique de Venise_, 1re partie, chap. 4; et
l'abb LAUGIER, _Histoire de Venise_, lib. 30.]

Il n'y a qu' voir avec quelle circonspection, avec quelles formules
respectueuses les crivains vnitiens s'excusent de ne point donner
des notions prcises sur ce tribunal. Il n'est permis  personne,
disent-ils[261], d'en rechercher, encore moins d'en pntrer et d'en
exposer les fonctions.

[Note 261: Formaleoni et l'abb Tentori, qui le copie ici mot pour
mot.]

Le savant historien de la lgislation de Venise, Victor Sandi, qui
crivait cependant vers le milieu du dernier sicle, ne soulve pas
mme le voile qui couvre le conseil des inquisiteurs d'tat. Je
devrais ici, dit-il[262], analyser les notions que j'ai pu recueillir
sur ce tribunal suprme. Mais on ne doit pas s'y attendre; on sait
trop bien  Venise et chez l'tranger que ce tribunal, si grand par
son autorit, par ses droits, par ses formes, est environn de tout
le mystre qui convient  son essence et  sa destination. Le devoir
d'un citoyen, d'un sujet, est de garder un respect sacr pour cette
illustre magistrature, sans chercher  pntrer, et encore moins 
divulguer des choses qui ne doivent tre connues que de ceux qui sont
appels  y prendre part. Il me parat certain, sans entrer dans
aucune discussion  ce sujet, que cette magistrature existait ds le
commencement du XVe sicle. Ce fut en 1539 qu'elle reut une forme
plus solennelle, et un accroissement de force et d'attributions.
Je me bornerai  dire, avec autant de sincrit que de justice, 
la gloire de cet auguste tribunal, que si la rpublique romaine,
si admirable d'ailleurs par ses lois, et eu une magistrature
semblable, il est permis  la prudence humaine de conjecturer
qu'elle subsisterait encore, et qu'elle aurait t prserve des
vices qui ont occasionn sa dissolution.

[Note 262: _Storia civile di Venezia_, lib. 8, cap.]

On voit que cet crivain fait remonter l'institution des inquisiteurs
d'tat un sicle plus haut que l'poque o on la place communment,
et qu'il ajoute que ce tribunal fut dfinitivement constitu dans sa
pleine puissance, en 1539. Il n'apporte aucune preuve  l'appui de
ces assertions, qui sont deux erreurs de fait.

On conoit que le conseil des Dix, tabli ds le commencement du
XIVe sicle, avec la mission de prvenir, rechercher et punir tous
les dlits qui pouvaient compromettre la sret de l'tat; on
conoit, dis-je, que ce conseil, si port  tendre ses attributions,
eut souvent occasion de nommer des commissaires pour instruire
provisoirement telle ou telle affaire; que ces commissaires,
chargs de faire les enqutes, prirent, ds l'origine, le titre
d'inquisiteurs; et en effet, ds l'anne 1313, on trouve un dcret
de ce conseil qui dtermine leurs pouvoirs[263]. Il en est question
dans d'autres dcrets de 1411, 1412, 1432[264]. Mais jusque-l ces
commissaires n'taient chargs que de dcouvrir ceux qui rvlaient
les secrets de l'tat, et, tant qu'ils n'agissaient que comme
membres du conseil des Dix, en vertu de sa dlgation, et pour lui
soumettre un rapport, ils ne formaient point une magistrature  part,
indpendante, suprieure mme  ce conseil.

[Note 263: _Codice delle leggi attinenti al consiglio di X e a suoi
tribunali, raccolte da Pietro Franceschi, segretario de' correttori
nell'anno 1761._

(Archives de Venise.)]

[Note 264: _Ibid._]

L'institution de l'inquisition d'tat date donc du moment o elle
prit ce caractre: or, nous avons les lois qui l'tablirent, les
rglements qu'elle se donna. Aucun crivain italien ni franais
n'en a parl, du moins que je sache; je n'ignorais pas quelle tait
la circonspection de tous les historiens vnitiens; mais je ne
pouvais concevoir qu'une institution de cette importance existt
sans avoir reu une forme lgale. Aussi ai-je trouv  Paris ses
statuts manuscrits, qui, jusqu' prsent, taient demeurs inconnus,
du moins au public[265], et j'ai acquis en mme temps la preuve de
leur authenticit, d'abord par la comparaison de trois exemplaires
qui sont parfaitement semblables, et ensuite par les passages qu'en
rapporte, sans doute d'aprs d'autres copies, un crivain du XVIIe
sicle, un noble Vnitien de famille ducale, le cavalier Soranzo, qui
a laiss en manuscrit un trait du gouvernement de Venise[266], le
meilleur ouvrage que je connaisse sur cette matire.

[Note 265: Statuti, leggi et ordini delli signori inquisitori di
stato, tanto nella erezione loro, quanto ne' tempi moderni; ne'
quali resta prescritto il modo del governo, cosi dentro, come fuori
della citt, e tanto con ministri de' principi, quanto con proprii
ambasciatori, diffusi in capitoli 103.

(Biblioth.-du-Roi.)  la suite d'un manuscrit de l'ouvrage de Fr
PAOLO sur le gouvernement de Venise n 10462, in-4. 3. 3

Ce manuscrit provient de la biblioth. de l'archevque de Reims,
Letellier de Louvois.

Second exemplaire in-fol., sous le n 1010--H/264; il est  la suite
du mme ouvrage de Fr Paolo, et provient de la biblioth. de Harlay.

Troisime exemplaire, bibliothque de Monsieur, n 55, in-f, reli
avec l'ouvrage de Fr Paolo.

Voyez ces statuts ci-aprs dans les pices justificatives de cette
histoire.

Il existe  Florence, dans la biblioth. Riccardi, un man. des statuts
de l'inquisition d'tat. Il commence comme ceux que j'ai cits
ci-dessus par la loi du grand conseil et le dcret du conseil des
Dix, qui prcdent les rglements que les inquisiteurs d'tat se
donnrent eux-mmes; mais ces trois pices, au lieu d'tre des 16, 19
et 23 juin 1454, portent les dates des 16, 19 et 23 juin 1504.

Ce manuscrit est moins digne d'inspirer de la confiance que ceux qui
sont  Paris; 1 parce qu'il leur est fort postrieur, car on le juge
de la fin du XVIIe sicle et peut-tre mme du XVIIIe; 2 parce qu'il
est incomplet, le premier statut, au lieu d'tre en 48 articles, n'en
a que 44, et le second supplment ne s'y trouve pas.]

[Note 266: _Il governo dello stato veneto_ dal cavalier SORANZO,
biblioth de Monsieur, n 54, in-f.]

Dans ces divers manuscrits, on trouve une dlibration du grand
conseil, prise le 16 juin 1454, qui, considrant l'utilit de
l'institution permanente du conseil des Dix, et la difficult de
le rassembler dans toutes les circonstances qui exigeraient son
intervention, l'autorise  choisir trois de ses membres, dont un
pourra tre pris parmi les conseillers du doge, pour exercer, sous
le titre d'inquisiteurs d'tat, la surveillance et la justice
rpressive qui lui sont dlgues  lui-mme. Le dcret porte, que
les inquisiteurs d'tat demeureront investis de cette magistrature
tant qu'ils sigeront au conseil des Dix, qu'ils seront immdiatement
remplacs ds qu'ils sortiront de charge, que ce conseil dterminera
leurs attributions une fois pour toutes; qu'ils ne seront assujettis
 aucunes formalits; que les avogadors ne pourront intervenir dans
les affaires dont ce tribunal aura pris connaissance; qu'enfin son
autorit pourra tre sans limites, parce qu'on tient pour certain
qu'il en usera toujours conformment  la justice, et dans l'intrt
de l'tat.

Voil donc l'acte de l'autorit souveraine qui institue cette
nouvelle magistrature. Le troisime jour suivant, le 19 du mme mois,
le conseil des Dix, aprs avoir nomm les inquisiteurs, dclare
ce tribunal investi de toute l'autorit qui appartient au conseil
lui-mme. Sa juridiction s'tend sur tous les individus quelconques,
nobles, ecclsiastiques ou sujets, sans en excepter les membres
du conseil des Dix. Son pouvoir va jusqu' infliger la mort, soit
publique, soit secrte; pourvu que les voix des trois membres du
tribunal soient unanimes.

Un seul pourra ordonner les arrestations, sauf  en rfrer ensuite
 ses collgues. Ils pourront disposer des fonds de la caisse du
conseil des Dix, sans avoir  en rendre aucun compte. Ils pourront
correspondre avec tous les recteurs, gouverneurs, gnraux, de terre
et de mer, ambassadeurs et autres, et leur donner des ordres. Enfin
ils sont autoriss  faire eux-mmes leurs propres rglements,  les
renouveler et  les modifier, selon qu'ils le jugeront convenable.

Ces rglements, le tribunal les arrta quatre jours aprs, le 23
juin. Ils n'taient d'abord qu'en quarante-huit articles; mais,
dans la suite, on y fit deux additions qui en portrent le nombre 
cent trois. Ils taient crits de la main de l'un des inquisiteurs,
inconnus mme  leurs secrtaires, et serrs dans une cassette, dont
l'un des trois membres gardait la cl.

De telles prcautions ont d empcher pendant long-temps la
divulgation des secrets de ce tribunal. Ceux qui avaient t admis 
les connatre savaient, mieux que personne, le danger qu'il y avait 
les rvler.

Ce tribunal monstrueux avait, comme on voit, une existence lgale:
sa dure tait permanente, ses membres temporaires, leur pouvoir
absolu, leurs formes arbitraires, leurs excutions secrtes, quand
ils le jugeaient  propos, et leurs actes ne laissaient aucune trace,
pas mme celle du sang rpandu. Un homme disparaissait, et, si on
pouvait souponner que ce ft par ordre de l'inquisition, ses proches
tremblaient de s'en informer. Les hommes revtus de cette terrible
magistrature ne pouvaient encourir aucune responsabilit; mais
eux-mmes n'avaient pas voulu se mettre  l'abri de la terreur qu'ils
inspiraient: ils avaient dtermin qu'il y aurait un supplant, pour
tre appel au tribunal, lorsque deux des inquisiteurs voudraient
juger leur troisime collgue.

Ce n'est point ici le lieu de donner de plus longs dtails sur cette
magistrature, dont je ferai connatre les statuts. Je me borne 
indiquer l'poque o il faut placer son institution. Elle ne tarda
pas  donner de la rputation  la police vnitienne, car vingt-cinq
ans aprs, Louis XI crivait  un de ses ambassadeurs: Voulant
donner ordre au fait de la justice et de la police dans mon royaume,
je vous prie que vous envoys qurir le petit Florentin, pour savoir
les coutumes de Florence et de Venise et le faites jurer de tenir la
chose secrette afin qu'il vous dise le mieux et qu'il le mette bien
par escript[267].

[Note 267: Lettre de Louis XI, du 5 aot 1479, pices justificatives
de l'_Histoire de Louis XI_, par DUCLOS.]

[Note en marge: XXI. Passage de princes trangers  Venise.]

On peut rapporter  cette poque le passage de quelques princes
voyageurs qui sjournrent  Venise en allant en Italie.

Entre les souverains qui passrent -peu-prs vers ce temps-l, il y
en a deux dont la rception me fournit une circonstance  recueillir.

En 1438, l'empereur de Constantinople, Jean II Palologue, vint,
ainsi que j'en ai fait mention, oprer, par sa soumission au pape,
la runion de l'glise grecque  l'glise latine. Il dbarqua 
Venise avec une suite de cinq cents personnes, parmi lesquelles tait
le patriarche grec. Le doge,  la tte de la seigneurie, alla les
recevoir  Saint-Nicolas du Lido. En abordant l'empereur, le doge
ta son bonnet ducal, et Jean Palologue se dcouvrit  son tour.
Avec le patriarche, le crmonial fut diffrent. Le patriarche tait
assis, lorsque la seigneurie se prsenta. Il se souleva seulement un
peu  son arrive, mais ne se dcouvrit point, quoique le doge lui
parlt tte nue. Le snateur Lonard Justiniani, dsign pour faire
les honneurs de Venise  l'auguste voyageur, dut cette commission 
la profonde connaissance qu'il avait de la langue grecque, et s'en
acquitta si bien, qu'on l'aurait pris, disait-on, pour un des hommes
les plus clairs de la cour d'Orient.

L'empereur d'Occident, Frdric III, visita cette capitale en 1452.
Il allait se marier  Naples et recevoir  Rome, des mains de l'un
des deux papes, la couronne, que l'on regardait encore comme le
complment de la dignit impriale. Ce sacre n'tait qu'une vaine
crmonie, qui n'ajoutait rien  la lgitimit ni  la puissance des
empereurs. Il y avait  Monza une autre couronne, qu'il lui importait
bien plus de mettre sur sa tte: c'tait la couronne de fer des rois
lombards, le signe de la suzerainet dvolue aux empereurs sur toute
l'Italie septentrionale. Sforce, alors duc de Milan malgr Frdric,
tcha de saisir cette occasion pour se rconcilier avec lui. Il le
fit prier de venir aussi  Milan, pour y prendre la couronne de fer.
Frdric refusa, aimant mieux manifester son ressentiment contre
Sforce, que confirmer, par ce nouvel acte, les droits de sa propre
suzerainet.

Le gouvernement de Venise reut cet hte illustre avec tout le
respect et tous les honneurs qui lui taient dus. L'empereur tait
sur son trne, lorsqu'il admit la seigneurie. Il avait  sa droite le
roi de Hongrie, son neveu, et le duc d'Autriche, son frre. Le doge
prit place  sa gauche.

On offrit des prsents  l'auguste voyageur, selon l'usage, et
les Vnitiens voulurent, dans cette occasion, faire montre de la
perfection o leurs manufactures taient dj parvenues. Parmi les
objets offerts  l'empereur, on avait tal un superbe buffet de
crystal, ouvrage de la manufacture tablie  Murano,  un quart de
lieue de Venise, qui tait, depuis deux sicles, en possession de
fournir des glaces  toute l'Europe.

Frdric fit un signe  son fou, qui renversa la table o ce beau
service tait tal, et l'empereur crut dire un bon mot, en ajoutant
que, si le buffet et t d'or, il ne se serait pas bris.  son
retour, on eut soin de lui offrir des prsents plus dignes de lui.
Ces ouvrages de crystal, que l'on fabriquait  Murano, taient
l'admiration des nations moins industrieuses, et se vendaient un fort
grand prix. L'historien Sanuto parle d'une fontaine de crystal orne
d'argent, que le duc de Milan acheta trois mille cinq cents ducats.
Les Vnitiens excellaient dj dans l'art de la mosaque[268]. Leur
glise de Saint-Marc en tait couverte[269]. Ils fabriquaient aussi
de trs-belles armes, dont l'exportation n'tait cependant permise
que sous l'approbation du gouvernement.

[Note 268: En parlant des progrs que les arts faisaient chez ce
peuple, je ne prtends point dcider, sur l'invention de ces arts,
des questions presque toujours insolubles. Ainsi par exemple l'art
de la Mosaque tait connu fort anciennement en Italie. M. de Saint
Marc, dans son Histoire d'Italie, tom. I, page 56, parle de deux
statues de Thodoric, roi des Ostrogoths, composes de petites pices
rapportes; mais c'tait de la sculpture en Mosaque et non pas de la
peinture: au reste, MURATORI, dans le 2e volume de ses _Antiquits
d'Italie_, a publi un manuscrit sur la peinture en mosaque, et il
le croit du IXe sicle.]

[Note 269: Mmoires de COMMINES, liv. 7, chap. 15. On prtend que,
ds le milieu du XIe sicle, cette basilique avait t dcore de
Mosaques excutes par des ouvriers grecs, ce qui tait indiqu par
ces vers:

  Historiis, auro, form, _specie tabularum_,
  Hoc templum Marci fore die decus ecclesiarum.]

Vers cette poque, l'Italie fut affranchie d'un tribut qu'elle
avait pay jusques alors aux pays occups par les Turcs, pour
l'exportation de ce sel, connu sous le nom d'alun, qui est un objet
de commerce important par le grand usage qu'on en fait dans les arts,
principalement dans la teinture. On commena  l'extraire d'une
montagne prs de Voltera, en Toscane. Cette dcouverte fut due  un
Gnois.

[Note en marge: XXII. tat des arts  Venise.]

Ce fut sous le rgne de Franois Foscari que la plupart des puits
publics, destins  tenir Venise approvisionne d'eau douce, furent
reconstruits. La principale porte du palais ducal fut revtue de
marbre. Quelques autres difices, qui datent de la mme poque,
attestent la magnificence et le got du temps. Le plus utile fut le
Lazaret tabli dans une le peu distante de Venise, avec toutes les
dpendances ncessaires  son importante destination.

L'architecture tait ds-lors fort en honneur  Venise[270]. Les
ponts qui traversent les divers canaux, et qui jusque-l avaient t
de bois, furent construits en marbre. On peut voir dans le rcit que
Philippe de Commines a fait de son ambassade  Venise, combien il
fut merveill du grand canal, qui est la plus belle rue qui soit
en tout le monde, et la mieux maisonne. Les maisons, dit-il, sont
fort grandes et hautes et en bonnes pierres, et les anciennes toutes
peintes; les autres, faites depuis cent ans, ont toutes le devant
de marbre blanc, et encore ont maintes pices de porphyre et de
serpentine sur le devant. C'est la plus triomphante cit que j'aie
jamais vue[271]. La construction du palais ducal et de plusieurs
belles glises avait attir ou fait natre des artistes dans tous
les genres. Gentile et Jean Bellino dcoraient ce palais de leurs
peintures. Mahomet II rendit une espce d'hommage  la rpublique,
lorsqu'il fit venir  sa cour le premier de ces peintres, qu'il
combla de riches prsents.

[Note 270: _Historia venetiana_ di Nicolo DOGLIONI, lib. 9; et _Fatti
veneti_, di VERDIZOTTI, lib. 28.]

[Note 271: _Mmoires de Commines_, liv. 7, chap. 15.]

On voit que les Vnitiens excellaient dj dans plusieurs arts.

Ce sicle en vit natre un d'une toute autre importance, celui
de l'imprimerie. Les Vnitiens n'en furent point les inventeurs,
mais ils ne tardrent pas  s'y distinguer[272], et cet art devint
bientt pour eux une nouvelle source de gloire et de richesses. Il
n'y avait gures qu'une douzaine d'annes qu'on avait dcouvert le
moyen d'imprimer des livres avec des caractres mobiles, lorsqu'ils
attirrent dans leur ville Wendelin de Spire, qui publia ses
premires ditions, en 1469. Jean de Cologne et Nicolas Janson
vinrent, dans le mme temps, former, dans cette capitale, des
tablissements qui furent encourags par un privilge. On vit sortir
des presses vnitiennes Cicron, Csar, Tacite, Quinte-Curce, Plaute,
Virgile, Pline, Plutarque et quelques auteurs moins considrables.
Ces premires ditions taient dj trs-belles. Vingt ans aprs, le
clbre Alde Manuce commena ses grands travaux, expliqua Homre et
Horace, et fut la tige de plusieurs gnrations d'imprimeurs savants.
Ces hommes habiles perfectionnrent les procds de leur art, et
formrent plusieurs tablissements galement utiles aux lettres et au
commerce. Venise eut l'honneur d'tre la premire ville de l'Italie
d'o sortirent des livres imprims.

[Note 272: Nicolaus Jenson, quem veneta civitas sortita est, omnes
alios in eo genere laudis post se procul reliquit.

SABELLICUS, 3e dc. lib. 8. Voyez aussi Marin SANUTO, _Vite de'
duchi_, P. MALIPIERO.]

Elle encourageait les hommes de lettres avec le mme soin. Les
historiens rapportent[273] l'accueil qui fut fait  un savant
Candiote, nomm George de Trbizonde, qui prsenta au doge une
traduction latine du livre des lois de Platon, et que la seigneurie
rcompensa, en lui donnant une chaire de professeur, avec cent
cinquante ducats de traitement, ce qui lui fournit l'occasion de
composer un trait de la rhtorique. Il y avait dj  Venise une
universit, qui commenait  tre clbre.

[Note 273: Marin SANUTO, _ibid._]

La bibliothque de Saint-Marc s'enrichissait. Quelques annes aprs,
elle reut un accroissement fort important, par la donation que lui
fit le cardinal grec Bessarion, l'un des plus savants hommes de son
sicle. Il avait employ une longue vie  l'tude et  la recherche
des manuscrits prcieux. Craignant que cette belle collection ne ft
disperse aprs lui, il choisit la ville de Venise comme le lieu o
elle pouvait tre le plus srement et le plus utilement place,
et en fit don  la bibliothque de Saint-Marc, fonde un sicle
auparavant par un autre homme clbre, par Ptrarque. L'histoire a
conserv la lettre que Bessarion crivit  ce sujet, et la rponse du
doge; elles honorent galement le donateur et la rpublique[274].

[Note 274: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, C. MORO. Il y a cette
singularit que la lettre est du 31 mai 1468 et la rponse du 10
aot, ce qui indique la lenteur des formes de l'administration
vnitienne.]

Le cardinal avait pour bibliothcaire un savant italien, nomm
Marc-Antoine Coccius Sabellicus, que le gouvernement prit  ses
gages, et qu'il chargea de rdiger les annales de Venise. Il s'en
acquitta en bon crivain, si toutefois on peut mriter ce titre,
quand on crit l'histoire sans impartialit. La sienne est un
monument lev  la gloire de la rpublique, par une main habile,
mais mercenaire. Le succs qu'obtint l'ouvrage de Sabellicus,
dtermina les Vnitiens  crer,  partir de cette poque, une charge
d'historiographe, qui fut ordinairement remplie par des hommes de
mrite, mais toujours par des patriciens.




LIVRE XVII.

     Trait de commerce avec le soudan d'gypte. -- Guerre contre les
     Turcs dans la More. -- Projet de croisade. -- Perte de l'le
     de Ngrepont. -- Alliance avec la Perse. -- Guerre dans l'Asie
     mineure et en Albanie. -- Belle dfense de Scutari. -- Paix
     avec le sultan. -- Perte de Scutari, 1457-1479. -- Affaires de
     Chypre; Acquisition de ce royaume par la rpublique. -- Runion
     des les de Vegia et de Zante au domaine de Venise, 1469-1484.


[Note en marge: I. tat de l'Italie.]

[Note en marge: Diffrend de la rpublique avec le pape.]

L'avnement de Franois Sforce au trne de Milan, fut le plus grand
bienfait que la Providence, pt verser sur l'Italie. Ce hros sembla
n'avoir t en guerre avec toutes les puissances de la presqu'le,
que pour leur donner une paix qui se prolongea encore vingt ans aprs
lui, et qui ne fut trouble que par des nuages passagers. Les Gnois
seuls avaient t exclus de la confdration gnrale, par l'inimiti
qui subsistait entre eux et le roi de Naples. L'isolement o ils se
trouvrent par cette exclusion, les fora de se jeter de nouveau dans
les bras de la France; mais incapables de supporter ce joug, ils se
retrouvrent, quelques annes aprs (en 1464), sous la domination du
duc de Milan.

Venise n'avait pu voir d'un oeil d'indiffrence ni l'une ni l'autre
de ces rvolutions. S'il ne lui convenait pas que la France possdt
des tats au-del des Alpes, il ne lui convenait pas davantage
d'accrotre la puissance d'un prince dj aussi redoutable que
Sforce. On ngocia avec le roi de France, Charles VII, pour l'engager
 s'opposer  l'agrandissement du duc de Milan; mais, dans le mme
temps, le dauphin, qui fut depuis Louis XI, entretenait avec Sforce
des relations secrtes, et l'encourageait  enlever la possession
de Gnes  la France. La fortune de Sforce triompha de toutes les
oppositions, et la paix de l'Italie ne fut point trouble.

Un nouveau pape, Pie II, avait port sur le trne ce zle vhment,
qu'on ne devait pas attendre de la part du savant homme, qui,
sous le nom d'neas Silvius Piccolomini, avait, dans le concile
de Ble, combattu les prtentions de la cour romaine avec autant
d'rudition que de fermet. Parvenu au pontificat, il les adopta
et les soutint avec chaleur. La vacance de l'vch de Padoue lui
fournit une occasion de rclamer le droit de confrer les bnfices
ecclsiastiques dans les domaines de la rpublique. Il se hta de
nommer  ce sige, tandis que le gouvernement faisait de son ct un
autre choix. Il en rsulta que l'vque nomm par les Vnitiens, ne
reut point ses bulles, et que le protg du pape ne put occuper son
sige. Ce protg tait un cardinal vnitien, rsidant  Rome. La
seigneurie fit ngocier avec lui, pour obtenir son dsistement. Sur
son refus, on bannit sa famille: les ambassadeurs de la rpublique
 la cour de Rome reurent dfense de le reconnatre, de lui
parler, mme de le saluer, et furent svrement punis pour l'avoir
fait. L'vch de Padoue resta, pendant plusieurs annes, priv
de son pasteur, jusqu' ce qu'enfin le cardinal, vaincu par les
sollicitations de ses parents, dont son obstination causait la ruine,
renona aux droits que lui confrait la nomination du pape et cda le
sige  son comptiteur[275].

[Note 275: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, P. Malipiero. Voici
comment le snateur, auteur de l'_Historia di Venetia dall'anno
1457, all'anno 1500_ (man. de la Bibliot.-du-Roi, n 9960), rapporte
cette anecdote dans la 5e partie de son ouvrage. Dandolo, vescovo
de Padoa, manc di questa vita: Pietro Barbo cardinale di San Marco,
vescovo di Vicenza, ha ottenuto il vescovado del papa senza l'assenso
del consiglio de' pregadi e  andato al possesso contre il voler
della terra, tal che  st intima a Paolo Barbo che subito et vada a
Roma a trovarlo e a operar ch'el renunci al vescovado in termine d'un
mese: altramente esso Paolo Barbo sia bandito in perpetuo da Venezia
e delle terree luoghi nostri, e che sia confisca i boni. Paolo Barbo,
inteso il decreto, ha risposto lagrimando che l'eseguir quanto gle e
commanda.]

La grande rvolution qui venait de s'oprer en Orient par la prise
de Constantinople, attirait ncessairement de ce ct l'attention,
des peuples commerants. Le soudan d'gypte, qui craignait pour
lui-mme l'ambition des Turcs, devait tre dispos  former
quelques liaisons avec les Occidentaux. Les Vnitiens ngocirent
un trait avec lui. La lettre que ce prince crivit au doge  cette
occasion[276], donne une ide des relations qui existaient entre les
deux puissances.

[Note 276: Elle est rapporte en italien dans Marin SANUTO, _ibid._]

[Note en marge: II. Trait de commerce avec le soudan d'gypte.]

AU NOM DE DIEU.

 messire le doge, Paschal Malipier, grand, puissant, le plus pris
pour sa sagesse, le plus grand entre ceux qui professent la foi du
Christ, le plus honor de ceux qui adorent la croix; messire le doge
de Venise, colonne de la chrtient, ami des soudans et des seigneurs
des Musulmans, que Dieu le conserve doge de Venise.

Le seigneur soudan, Melech Elmaydi, seigneur des seigneurs de tous
les Musulmans, dfenseur des pupilles, conservateur et vengeur de la
justice avec grande impartialit, conqurant toujours vainqueur de
ses ennemis et des rebelles, hritier des soudans, roi des Arabes
et des Perses; serviteur des deux lieux saints, c'est--dire de
la Mecque et de Jrusalem, roi au-dessus de ceux qui portent la
couronne, gardien des chemins et des biens de ceux qui vivent 
l'ombre de sa sainte seigneurie, Albuser Hamet Soudan Elmaydi, fils
de l'heureux soudan Lasseraf Aynel; que Dieu et le saint prophte
le maintiennent dans sa puissance, lui donnent la victoire sur ses
ennemis et la sagesse pour observer les saints commandements. Ainsi
soit-il.

Du temps que vivait notre glorieux pre, le seigneur soudan Lasseraf
(que Dieu donne le paradis  son me), un ambassadeur est venu de
ta part, messire doge de Venise, grand, puissant, etc., que Dieu
te maintienne dans ta seigneurie. Cet ambassadeur, dont le nom est
Maffe Michieli, homme sage et de grande prudence, est prsentement
sur le point de retourner auprs de toi.

Nous avons vu les lettres qu'il avait prsentes de ta part au
sultan notre pre, et nous avons command d'y faire rponse et de te
faire connatre que tout ce que cet ambassadeur a demand en ton nom
a t accord, except pour le poivre, dont le sultan notre pre n'a
jamais permis que le prix ft rduit d'un denier au-dessous de cent
ducats le cabas; parce que les Vnitiens ne sont pas les seuls qui en
achtent; et qu'on en vend aux Maures et aux autres nations.

Aprs la mort de notre pre, et depuis que nous sommes mont sur
le trne saint des soudans, ton ambassadeur s'est prsent  notre
sublime porte, et a implor notre sainte charit de la part de ta
seigneurie; et nous lui avons accord ce qu'il a sollicit en ton
nom, et ce que tu demandais par tes lettres. Nous avons ordonn que
le prix du cabas de poivre ft fix  quatre-vingt-cinq sarrasins, et
cela pour satisfaire  ta demande et te faire plaisir, et nous avons
donn  ce sujet, ainsi que sur les autres choses que ton ambassadeur
a traites en ton nom, notre saint commandement qui a t mis par
crit.

Nous avons revtu ton ambassadeur d'une robe de drap de notre pays,
travaille  la mode de notre pays et double d'hermine, et nous
avons donn  son secrtaire une autre robe double de vair, et nous
avons fort honor et dfray ton dit ambassadeur, suivant l'usage, de
sorte qu'il part, bien vu, bien trait, combl de distinctions.

Nous lui avons remis les prsents que nous envoyons  ta seigneurie,
dtaills au bas de ce commandement. Sois donc satisfait, parce
que nous te tenons pour le cher ami de notre seigneurie, parce que
nous avons, selon l'usage, confirm les anciens traits, ainsi que
les franchises et droits accoutums des consuls et de tous les
commerants qui se trouvent dans nos tats; afin que tous soient
contents et qu'ils viennent trafiquer dans notre pays, y jouissant
d'une pleine sret pour leurs marchandises et pour leurs personnes.
Envoie-nous souvent des ambassadeurs, et cris-nous pour entretenir
notre amiti; car nous recevrons toujours tes lettres avec plaisir et
nous ferons crire nos rponses.

Que chacun soit avis que la nation des Vnitiens est honore,
apprcie dans nos tats et traite plus favorablement que toute
autre dans ses affaires.

Tous tes commerants sont libres dans notre pays. Ils peuvent y
circuler et faire leur ngoce sans aucun tribut; car nous leur ferons
toujours bonne garde, et nous les maintiendrons sous notre sainte
justice.

Conserve dans ton coeur ce que nous venons de t'crire, et que
Dieu nous accorde la grce de demeurer toujours amis. Les prsents
consistent

  en 30 rouleaux de Benjoin.
     20 rouleaux de bois d'alos.
      4 tapis.
      1 phiole de baume.
     15 botes de thriaque.
     42 pains de sucre.
     20 pices de porcelaine.

[Note en marge: Christophe Moro, doge. 1452.]

Ce trait fut la seule opration de quelque importance qui eut lieu
sous le dogat de Paschal Malipier. Il mourut le 5 mai 1462, et eut
pour successeur Christophe Moro, dont la famille tait de Candie.

[Note en marge: III. Guerre avec les Turcs. 1463.]

Les inquitudes croissaient tous les jours  Venise pour les
tablissements situs dans les mers de la Grce. Les Turcs ne
violaient point la paix signe avec la rpublique; mais les armes de
Mahomet dtruisaient successivement tous les petits tats existants
dans la Macdoine, vers l'pire et vers la More, et il tait ais
pour les Vnitiens de prvoir que, du moment o ils allaient se
trouver seuls dans cette presqu'le, en contact avec ce redoutable
conqurant, il leur serait impossible de s'y maintenir.

Dj il y avait un pacha d'Athnes, et un autre commandait dans la
moiti du Ploponnse. Les Vnitiens y possdaient encore Modone,
Coron, Naples de Romanie et Argos, c'est--dire toute la cte; mais
ils avaient perdu Corinthe, si avantageusement situe pour garder
l'entre de cette presqu'le.

Il fallait beaucoup de prudence pour viter une rupture, et il
n'tait pas moins ncessaire de dployer un certain appareil de
forces pour imposer un peu  ces dangereux voisins. Le snat fit
partir une flotte de dix-neuf galres pour l'Archipel, sous le
commandement de Louis Loredan.

Un vnement imprvu, mais non fortuit peut-tre, vint faire clater
la guerre en 1463[277].

[Note 277: Le rcit de cette guerre est le sujet de la 1re partie
d'une histoire manuscrite qui existe  la Bibliothque-du-Roi, sous
le n 9960, intitule: _Historia di Venezia dall'anno 1487, fino
all'anno 1500_. On y trouve notamment quelques dtails sur les impts
qui furent tablis  cette occasion.]

Un esclave du pacha d'Athnes se sauva, en faisant un vol de cent
mille aspres, se rfugia  Coron et y trouva un asyle dans la maison
d'un noble vnitien, nomm Jrme Valaresso, conseiller de la rgence
de Coron, qui lui fournit les moyens de s'chapper. Cet esclave fut
rclam avec hauteur. On refusa de le rendre, allguant qu'il s'tait
fait chrtien. Le pacha de More, pour tirer vengeance de ce refus,
se jeta sur Argos, et en chassa les Vnitiens.

Sur le compte que l'amiral rendit de cet vnement, il fut rsolu
qu'on attaquerait les Turcs pour les expulser de la More, et on
lui envoya  cet effet un renfort de cinq grosses galres et d'une
trentaine de btiments, qui portaient une petite arme.

Ces troupes, dbarques  Naples de Romanie, reprirent et saccagrent
Argos, et allrent ensuite, au nombre de quinze mille hommes,
mettre le sige devant Corinthe. Mais cette place tait trop bien
fortifie et trop bien dfendue, pour qu'on pt l'emporter de
vive force. On s'tait flatt d'y pratiquer des intelligences; le
conseiller Valaresso en avait fait entrevoir l'esprance au gnral
vnitien, qu'il accompagnait  ce sige. On lui avait mme donn le
commandement de quelque infanterie.

Les combats qui se livrrent sous les murs de Corinthe, furent plus
meurtriers que dcisifs. Valaresso s'y comporta avec bravoure; mais
un jour il disparut, et on apprit avec tonnement, dans le camp,
qu'il avait pass  l'ennemi. Cette dsertion fit ouvrir les yeux,
et on souponna que les Turcs avaient cherch un prtexte pour
renouveler les hostilits, lorsqu'on apprit que le tratre, qui
avait donn un asyle  l'esclave fugitif, tait all  Andrinople, o
l'empereur Mahomet II se trouvait alors.

[Note en marge: Les Vnitiens ferment l'isthme de Corinthe par un
retranchement.]

Ces circonstances rvlaient que la guerre avait t non-seulement
prvue, mais projete. On devait s'attendre  une attaque prochaine;
on voulut fortifier l'isthme, pour se mettre  l'abri d'une invasion.
Ce projet avait t excut autrefois, lorsque Xerxs menaait
d'envahir le Ploponnse. Dans ces derniers temps, les Vnitiens
avaient, pendant qu'ils possdaient Corinthe, relev cette vieille
muraille, qui n'avait prsent aucun obstacle  l'irruption des
Turcs. Ils reprirent le mme travail, comme s'ils n'eussent pas t
avertis de son inutilit[278].

[Note 278: Pour mettre le Ploponnse  couvert de l'invasion des
barbares, dit le pre CORONELLI dans sa description de la More,
l'empereur Emmanuel y leva en 1413, une forte muraille, que
Volaterran et Niger nomment _Examili_, Hermolas _Examilion_,  cause
que sa longueur est de six milles, et Nischins _Dioclos_. Cette
muraille commenait au port de Lche  seize stades de Corinthe et
 cinquante stades du golfe Saronique,  qui Baudrand, contre le
sentiment de Lauremberg, donne aujourd'hui le nom de Lestricori,
situ  l'extrmit occidentale du golfe de Lpante. Cette
construction avait six milles de longueur, et finissait au port de
Cenchre situ sur la cte orientale vers le golfe d'Engia. Amurath
II, ayant lev le sige de Constantinople en 1424, fit dmolir
l'examilion, malgr la paix qu'il venait de conclure avec l'empereur
grec. Les Vnitiens, pour conserver leurs tats de la More, avaient
grand intrt de rtablir ce rempart, dont ils prvoyaient que les
ruines donneraient une entre trop ouverte aux invasions de leurs
ennemis. Ce fut cette considration qui, en 1463, obligea Louis
Loredan gnral de la rpublique d'y dbarquer ses troupes, et de les
joindre  celles de Berthold d'Est, pour les employer conjointement 
un si grand ouvrage. Ils y firent travailler trente mille ouvriers,
qui, en 15 jours de temps, le mirent dans sa perfection, et qui y
ajoutrent de bons doubles fosss et cent trente-six tours, ce qui
rendit cette muraille incomparablement plus forte qu'elle ne l'avait
t.]

Trente mille hommes furent employs  cet ouvrage; en quinze jours,
un mur en pierres sches, de douze pieds de haut, dfendu par un
foss et flanqu de cent trente-six tours, traversa un espace
d'environ six milles d'tendue. Sur le milieu on planta l'tendard de
Saint-Marc, et on y leva un autel, o l'office divin fui clbr.

Mais quand on apprit que le bglier-bey de la Grce descendait vers
la More avec des forces que la terreur peut-tre faisait valuer
 quatre-vingt-mille hommes, les troupes vnitiennes se htrent
d'abandonner le sige de Corinthe, et n'osrent pas attendre l'ennemi
derrire la muraille. Les gnraux, avec beaucoup de raison,
prfrrent un poste o leur petite arme ne ft pas oblige de se
dvelopper sur une si longue ligne. Ils se replirent sur Naples de
Romanie, et l ils soutinrent une attaque de la grande arme turque
assez vaillamment, pour la repousser et pour lui tuer, dit-on, cinq
mille hommes.

Ce succs des Vnitiens irrita fort Mahomet contre le transfuge
Valaresso, qui, pour lui faire sa cour, avait voulu lui persuader
qu'il tait peu difficile de chasser les Vnitiens de la More,
et qui n'avait pas manqu d'ajouter que leurs forces y taient
peu considrables. Il se trouvait en opposition avec les rapports
des gnraux turcs, dont l'intrt tait d'exagrer le nombre des
ennemis. La colre de Mahomet effraya Valaresso, qui, en se sauvant,
tomba entre les mains d'un pacha, dont le fils venait d'tre fait
prisonnier par les Vnitiens. Ce pacha, pour procurer la libert 
son fils, imagina de proposer  la rpublique un change, qui fut
accept avec empressement. Le tratre fut livr aux avant-postes de
l'arme vnitienne, et alla bientt subir sur la place Saint-Marc le
supplice qu'il mritait.

[Note en marge: IV. Le pape Pie II prche une croisade contre les
Turcs. 1463.]

Une fois la guerre dclare, la rpublique ne pouvait rien avoir
plus  coeur que la publication de la croisade. Le vieux pontife
s'y portait avec une ardeur qui n'tait pas de son ge, ni, si on
ose le dire, d'un esprit suprieur comme le sien. En apprenant la
bataille dans laquelle les Vnitiens avaient repouss les infidles,
il s'cria: Ecce quomodo Deus excitavit populum fidelem suum. La
croisade fut prche dans tout le monde chrtien, et le trsor des
indulgences fut ouvert avec libralit; mais comme cette guerre ne
pouvait tre que fort dispendieuse, on tablit une taxe pour ceux qui
ne paieraient pas de leur personne, et on les obligeait  acheter les
indulgences, sous peine d'excommunication. L'historien qui rapporte
ce fait, ajoute que le tarif en tait fort lev; il y en avait de
tout prix. L'indulgence plnire cotait, dit-il, jusqu' vingt mille
ducats; cela est difficile  croire[279].

[Note 279: L'abb LAUGIER, _Histoire de Venise_, liv. 26. Il cite
l'historien de Brescia pour autorit; mais on peut lui opposer celle
de Marin SANUTO, qui dit que l'indulgence plnire cotait 20 ducats:
Sicch chi dava ducati 20, ovvero andava in persona, avea plenaria
indulgentia, e quasi tutti pagarono molto allegramente a tanta buona
opera.]

Le bref que le pape adressa  cette occasion au doge, fait connatre
les mesures qui avaient t prises pour le succs de cette
expdition[280], au sujet de laquelle Cosme de Mdicis disait: Voil
un vieillard qui fait une entreprise de jeune homme.

[Note 280: Ce bref est rapport par Marin SANUTO, _Vite de' duchi_,
C. MORO.]

[Note en marge: Il veut en tre lui-mme. Bref qu'il adresse au doge.]

Le projet que depuis long-temps nous avions conu et tenu cach
dans notre coeur, dit le saint-pre, est maintenant rvl. Au
printemps prochain, nous partirons pour l'expdition contre les
Turcs, et notre snat apostolique nous accompagnera. Les bonnes
troupes ne nous manqueront pas: elles combattront avec le fer, et
nous les seconderons par nos prires. Notre dcret  ce sujet a t
lu en plein consistoire, le XI des kalendes de novembre. Nos paroles
ne seront point vaines; ce que nous avons promis au Trs-Haut,
nous l'accomplirons. Tous les moyens que nous pourrons avoir, nous
les consacrerons  cette guerre. Notre bien-aim Philippe, duc de
Bourgogne, de l'illustre sang de France, marchera, s'il plat  Dieu,
avec nous, accompagn, nous n'en doutons pas, de vaillants hommes et
de troupes exprimentes.

Nous avons fond de grandes esprances sur cette arme, mais nous
n'en mettons pas moins dans la flotte que vous avez depuis peu
envoye dans le Ploponnse, et dont on nous a rapport les exploits,
qui galent tout ce qu'on raconte de merveilleux de l'antiquit.
Nous avons la confiance qu'elle partagera constamment les travaux
de cette guerre avec nous et ledit duc, ainsi que cela a t convenu
entre nous et votre ambassadeur, et nous ne doutons pas que vous ne
concouriez de tous vos efforts  une entreprise qui intresse la foi
catholique.

Quoique ces moyens soient considrables et promettent de grands
succs, dont il n'est pas permis de douter, cependant ces moyens
seraient plus grands encore, et cette victoire serait plus certaine,
si vous-mme, prince de la rpublique de Venise et chef de ses
armes, vous marchiez  cette guerre avec nous. Rien n'influe sur
les succs comme la prsence des princes,  cause du pouvoir et de
la majest dont ils sont environns. Les grands noms et la renomme
inspirent souvent plus de terreur que les armes. N'en doutez pas, la
prsence du duc de Bourgogne en jettera beaucoup parmi nos ennemis.
Nous-mme, nous augmenterons l'pouvante par l'appareil de la dignit
du sige apostolique; et vous, si vous paraissez sur le Bucentaure,
revtu des ornements ducaux, vous remplirez de terreur non-seulement
la Grce et les ctes d'Asie qui lui sont opposes, mais encore tout
l'Orient. Unis ensemble pour le saint vangile et la gloire de Dieu,
nous avons la certitude, avec son secours, de faire des choses
mmorables.

C'est pourquoi nous exhortons votre noblesse  ne pas diffrer de
se rendre  nos dsirs. Prparez-vous  cette guerre, et faites vos
dispositions pour vous trouver  Ancne, lorsque nous monterons sur
la mer. Votre concours dans notre entreprise sera glorieux pour la
rpublique de Venise, utile  la rpublique chrtienne, et vous
mritera les rcompenses de l'autre vie.

Nous savons que chez les Vnitiens il n'est point nouveau de voir
les princes monter sur les flottes et conduire les oprations de la
guerre. Ce qui a t jug convenable autrefois, le devient bien plus
aujourd'hui, qu'il s'agit de combattre pour la religion et pour la
cause de Jsus-Christ, notre sauveur.

Venez donc, notre cher fils, et ne vous refusez pas  partager des
travaux que nous-mme nous avons rsolu d'entreprendre. Ne nous
objectez point votre vieillesse, comme si l'ge tait une excuse. Le
duc Philippe, qui est vieux comme vous, et qui vient de plus loin,
doit entreprendre ce voyage; et nous aussi, quoique dj parvenu 
notre soixante-deuxime anne, atteint par la vieillesse et tourment
jour et nuit par nos infirmits, nous n'hsitons cependant point 
partir pour cette expdition. Gardez-vous, sous prtexte de votre ge
ou de votre faiblesse, de vous dispenser d'une guerre si ncessaire,
si sainte. C'est de vos conseils, c'est de votre autorit que nous
avons besoin, et non de la vigueur de votre bras. Philippe nous
apportera assez de forces. Voil ce que nous requrons de vous:
prparez-vous  venir.

Nous serons trois vieillards dans cette guerre. La trinit est
agrable  Dieu. La trinit divine protgera la ntre, et mettra
nos ennemis en fuite devant nous. Cette expdition sera appele la
guerre des vieillards. Les vieillards ordonneront et les jeunes gens
excuteront; ils combattront et sauront disperser les ennemis. C'est
une illustre entreprise que celle  laquelle nous vous invitons.
Gardez-vous d'y manquer, et ne craignez pas une mort qui conduit 
une meilleure vie. Nous sommes tous rservs  mourir dans ce sicle.
Or, il n'y a rien de plus dsirable que de bien mourir, et il n'y a
pas de plus belle mort que celle qu'on reoit pour la cause de Dieu.
Venez donc, et que votre prsence nous console. Ou nous reviendrons
victorieux avec l'aide du Seigneur, ou bien, s'il en a dcrt
autrement, nous subirons le sort qu'il nous a prpar dans sa sainte
misricorde. Rien ne peut nous arriver qui ne nous soit favorable, en
soumettant humblement notre volont  la divine providence.

Donn  Rome,  Saint-Pierre, l'an de l'incarnation du seigneur
1463, le 8 des kalendes de novembre, et le 6e de notre pontificat.

Cette expdition,  la tte de laquelle voulait se mettre le chef
de la chrtient, cette flotte sur laquelle il invitait des princes
 le suivre, consistait presque uniquement en galres vnitiennes,
mais la pit des croiss en avait fait les frais. Le duc de Modne
en avait arm deux, la ville de Bologne une, celle de Lucques une,
des cardinaux en avaient pay cinq. Quelques autres taient armes
par le pape. Des nobles vnitiens commandaient toutes ces galres,
des matelots vnitiens les montaient. On voit que la rpublique
fournissait le personnel et le matriel de l'armement, elle n'tait
dispense que de la dpense pcuniaire.

Quant aux troupes de terre, le duc de Bourgogne avait promis de
marcher en personne  la tte de son arme. On dit mme qu'afin de se
procurer des fonds, il avait remis au roi de France la province de
Picardie, pour une somme de quatre cent mille cus[281].

[Note 281: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, C. MORO.]

Le duc de Milan envoyait un corps de trois mille hommes de cavalerie,
sous la conduite de l'un de ses fils.

Mathias, roi de Hongrie, tait dj en guerre contre les Turcs[282].

[Note 282: Son trait avec la rpublique est de 1463, voyez _Codex
Itali diplomaticus_. LUNIG, tom. II, pars 2, sectio 6, XXIV.]

On comptait sur la coopration de la Bohme et la Pologne.

[Note en marge: V. Le doge oblig de s'embarquer.]

La lettre du pape surprit et alarma beaucoup le doge. C'tait un
vieillard qui n'avait plus de passion que l'avarice, et qu'un moine
matrisait. Quand il entendit lire le bref dans le conseil, il se
rcria sur son grand ge, sur l'inutilit de sa prsence  la guerre;
mais le conseil, qui voulait donner de l'clat  cette expdition,
n'en dcida pas moins que le doge en ferait partie, et qu'il y serait
accompagn de quelques conseillers, les autres devant rester  Venise
pour pourvoir  l'administration de l'tat.

Christophe Moro insistait vivement, pour tre dispens de faire cette
campagne. Srnissime prince, lui dit Victor Capello, l'un des
conseillers, si votre srnit refuse de partir de bonne grce, nous
saurons l'y contraindre, parce que le bien et l'honneur de la patrie
nous sont plus chers que votre personne[283].

[Note 283: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, C. MORO.]

Le doge ne rpliqua point, et demanda, pour toute faveur, que le
commandement de l'arme navale ft donn  un de ses parents, ce qui
fut agr.

[Note en marge: Brouillerie momentane avec Trieste. 1463.]

Pendant qu'on s'occupait des prparatifs de cette guerre, les
Vnitiens ne craignirent pas de s'en attirer une autre. Ils avaient
t autrefois matres de Trieste; cette ville, depuis qu'elle avait
pass sous la domination de Frdric III, leur devait encore quelque
tribut. Elle s'tait mme engage  se pourvoir de sel sur leur
territoire. Mais bien loin de remplir ses obligations, elle comptait
assez sur la protection de l'empereur, pour oser se montrer jalouse
des privilges que les Vnitiens s'taient arrogs sur l'Adriatique.
Elle leva ses prtentions jusqu' vouloir tre l'entrept ncessaire
de tout le commerce du golfe avec l'Allemagne. Venise,  son tour,
serait devenue tributaire des Triestains. Il n'en fallait pas tant
pour encourir le ressentiment de la rpublique. Un petit corps
d'arme fut envoy sur-le-champ pour attaquer Trieste, mais la place
se montra dispose  se dfendre; les troupes de l'empereur eurent
le temps d'arriver, et la guerre allait devenir srieuse, si le pape
ne se ft ht d'accommoder le diffrend. Ce trait, qui fut conclu
le 17 dcembre 1463, n'est pas d'une grande importance, puisqu'il
ne porte que la cession de trois petites communes  la rpublique;
mais on y remarque, 1 que les Triestains furent obligs de continuer
le paiement _de l'ancien cens  l'glise de Saint-Marc et au doge;_
2 qu'il leur fut interdit de vendre du sel, et d'en transporter sur
leurs vaisseaux, sous peine de la vie; 3 qu'ils promirent de rendre
les esclaves transfuges appartenant aux Vnitiens[284].

[Note 284: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, C. MORO.]

[Note en marge: Dpart de la flotte. 1464.]

La flotte destine  l'expdition de la croisade fut prte  la
fin du printemps. Les neuf galres armes par les princes ou les
cardinaux taient dj dans le port d'Ancne. La rpublique en avait
arm dix; c'tait donc une flotte de dix-neuf galres, qui devait
aller se joindre  trente-deux autres, qui taient dj dans les
ports de la Grce.

Les Turcs taient sortis du dtroit peu de temps auparavant, avec
quarante-cinq galres et une flotte de cent btiments de transport.

Le pape tait dj rendu  Ancne, mais le duc de Bourgogne ne se
mettait point en mouvement.

[Note en marge: Mort du pape Pie II.]

Enfin, le 30 juillet 1464, aprs avoir consult les astrologues, afin
de choisir l'heure du dpart pour cette pieuse expdition, le doge
se mit en mer,  son grand regret. En arrivant  Ancne, o il fut
reu au bruit de toute l'artillerie de la place et des vaisseaux, il
apprit que le pape venait de tomber malade, qu'il tait en danger, et
en effet on annona sa mort le lendemain. Une goutte remonte empcha
ce pontife de faire un voyage peu convenable  sa dignit, et o sa
prsence, quoi qu'il pt en dire, n'aurait t d'aucun secours contre
des ennemis tels que les Turcs.

Le doge se fit mettre  terre, monta  cheval, prcd de deux
cardinaux et suivi de deux autres, alla voir le corps du pape, et
entra dans le consistoire des cardinaux, o il prit place au-dessous
du doyen.

Cette assemble tait bien loigne de partager l'ardeur belliqueuse
de Pie II; aussi, ds la premire sance, le doyen du sacr collge
dclarat-il au doge que l'expdition ne pouvait plus avoir lieu. On
laissa  la disposition de la rpublique les cinq galres armes par
les cardinaux, qui offrirent mme d'en payer l'entretien pendant
quatre mois, et on remit, sur les fonds de la croisade, une somme de
quarante mille ducats  la seigneurie, pour l'aider  acquitter un
subside annuel de soixante mille, qu'elle s'tait engage  payer au
roi de Hongrie, tant qu'il serait en guerre avec les Turcs.

Ces dispositions faites, les cardinaux partirent pour Rome, o ils
procdrent  l'lection du cardinal Barbo, vnitien, qui rgna sous
le nom de Paul II, et le doge ramena la flotte  Venise.

Cette flotte, destine  combattre les Turcs, reprit la mer pour
aller dvaster les ctes de Rhodes. Les chevaliers, alors souverains
de cette le, avaient retenu deux btiments vnitiens; mais ils
furent contraints de les rendre, quand ils virent tous les villages
en flammes autour de leur capitale.

[Note en marge: VI. La rpublique cherche des allis contre les
Turcs.]

Les affaires n'avanaient point dans la More; l'arme turque et
l'arme vnitienne ravageaient  l'envi cette presqu'le, sans
parvenir  en avoir la possession exclusive.

Sur ces entrefaites, la seigneurie vit arriver deux ambassadeurs,
l'un du roi de Perse, Ussum-Casan, l'autre du prince de Caramanie,
qui vinrent lui proposer une alliance contre Mahomet II, proposition
qui fut accepte avec empressement. En mme temps on apprit que des
ambassadeurs turcs taient en Italie, et qu'ils allaient  Milan
solliciter le duc d'attaquer les provinces de terre-ferme de la
rpublique, pendant que Mahomet occuperait une partie des forces
vnitiennes dans la Grce. Un ennemi toujours redoutable tel que
Sforce, le devenait bien davantage, s'il s'alliait avec le sultan.
Le snat prouva les plus vives inquitudes, jusqu' ce qu'il eut
reu avis que le duc de Milan, en accueillant fort honorablement les
envoys de Mahomet, s'tait refus  entreprendre la guerre contre la
rpublique.

Ce prince, alors g de soixante quatre ans, attaqu d'une hydropisie
qui lui annonait une fin prochaine, affermi sur son trne, couvert
de gloire, et voyant sa famille, si nouvelle, allie aux maisons
de France, de Savoie et d'Arragon[285], ne voulut pas compromettre
la tranquillit de ses derniers jours et la paix de l'Italie, qui
tait son plus bel ouvrage. Il termina sa glorieuse carrire l'anne
suivante, laissant un nom immortel et un tat florissant.

[Note 285: En 1454, il avait mari son second fils avec la fille du
duc de Savoie.

En 1455, son troisime fils pousa lonore d'Arragon, fille de
Ferdinand, roi de Naples.

En 1465, sa fille Hipolyte-Marie pousa Alphonse d'Arragon, fils du
mme Ferdinand.

En 1463, son fils an Galeas-Marie, que l'on nommait le comte de
Pavie, pousa, d'aprs un trait conclu entre son pre et Louis XI,
roi de France, la princesse Bonne, fille du duc d'Orlans.]

La rpublique se voyait rduite  chercher des allis en Asie.
Cependant elle tchait aussi de dterminer le roi de Hongrie  de
nouveaux efforts; mais ce prince profitait de la diversion produite
par la guerre du Ploponnse, et vitait d'attirer les Turcs de son
ct. Il se disait dans l'impuissance d'armer,  cause du retard
qu'prouvait le paiement des subsides promis par la seigneurie. Pour
ter tout prtexte  son inaction, pour se mettre en tat de pousser
la guerre dans la More avec quelque vigueur, il fallait se procurer
des fonds.

On voulut lever des dcimes sur le clerg, mais le nouveau pape,
quoique Vnitien, y mit une opposition, que toute la fermet du snat
ne put vaincre. Le gouvernement ne parvint  lever ces dcimes, qu'en
se relchant du droit absolu d'en disposer, c'est--dire en prenant
l'engagement de les employer exclusivement aux frais de la guerre
contre les infidles.

 cette poque, les revenus de la rpublique ne s'levaient pas 
un million de ducats[286], c'est--dire  environ quatre millions
de francs; ce n'tait gure plus que le produit du duch de
Milan[287]; et il est  remarquer que ces revenus, par la diminution
du commerce et des capitaux, avaient eux-mmes diminu sensiblement
pendant le rgne de Franois Foscari, quoique la rpublique se ft
agrandie de quatre provinces. Cette dcadence des finances tait
encore plus manifeste par l'accroissement de la dette et des charges
publiques.

[Note 286: Ces renseignements nous sont fournis par l'historien Marin
Sanuto. Son tableau laisse  dsirer quelques explications, je me
borne  le transcrire. Il le donne pour l'tat des revenus de la
seigneurie en 1469.

  Dazio del vino                                  77,000 ducati.
  Dazio delle taverne                             12,000
  Dazio dell' entrate                             34,000
  Dazio dell'uscita                               15,000
  Dazio della mesetteria                          36,000
  Dazio della beccaria                            22,000
  Dazio della torneria veechia per l'olio         28,000
  Dazio della torneria nuova per la grassa         9,000
  L'ufizio del sale per utilit e sali            96,000
  Affitti delle botteghe, dazje rive di Rialto    54,000
  Salinari a Chioggia                                500
  Tanse di notaj et scrivani                       5,000
  Ufizj deputati a pagare per cedola di palazzo    6,000
  Pozzi, acque e zatte                               750
  Straordinarj per mezza di contanti               7,500
  Decime all'anno riscuotendo il tutto            40,000
  Decime delle case                               20,000
  Decime delle possessioni di fuori                6,000
  Decime d'imprestiti                             15,000
  Decime delle mercatanzie                        14,000
  Decime di navi e galere e di noli                1,000
  Decime del clero di Venezia                      1,800
  Per un terzo del pr degl'imprestiti            47,000
  Tanse limitate                                   6,000
  Tanse de' Giudei                                 3,000
                                                --------
                                                 536,550

 cet tat qui s'lve  536,550 ducats, il faut ajouter l'tat des
revenus tirs des provinces.

Report 536,550

Le mme historien nous les donne ailleurs. Son tableau se rapporte 
l'anne 1423.

                              +-----------+----------+----------+
                              |  RENDE    |  HA      |  RESTANO |
                              |  a        |  di      |  netti   |
                              |  l'anno.  |  spese.  |  ducati. |
                              +-----------+----------+----------+
  La patria del Friuli        |   7,500   |   6,330  |   1,170  |
  Trivigi e il Trivigiano     |  40,000   |  10,100  |  29,900  |
  Padova e il Padovano        |  65,600   |  14,000  |  51,500  |
  Vicenza e il Vicentino      |  34,500   |   7,600  |  26,900  |
  Verona e il Veronese        |  52,500   |  18,000  |  34,500  |
  Brescia e il Bresciano      |  75,500   |  16,000  |  59,500  |
  Bergamo e il Bergamasco     |  25,500   |   9,500  |  16,000  |
  Crema e il Cremasco         |   7,400   |   3,900  |   3,500  |
  Ravena e il Ravenasco       |   9,000   |   2,770  |   6,230  |
                              +-----------+----------+----------+
                              | 317,400   |  88,200  | 229,200  | 229,200
                              +-----------+----------+----------+
  Terres maritimes                                                180,000
                                                                 --------
  TOTAL                                                           945,750

  L'tat gnral des revenus de la rpublique, que j'ai rapport
  ci-dessus (livre 12), s'lve                          996,290 ducats.
  Celui-ci ne s'lve qu'                                945,750
                                                         --------
  Ainsi il y a une diminution de                           50,540

Mais dans l'intervalle de 1423  l'anne 1469, la rpublique avait
acquis les provinces de Brescia, de Bergame, de Crme et de Ravenne,
qui sont portes dans le nouvel tat pour un revenu net de 85,230
ducats. Et cette acquisition, comme on voit, n'avait point compens
la diminution qu'avaient prouve les douanes, les droits indirects
de toute nature, les autres impts, notamment les bnfices de
la caisse des emprunts, qui, de cent cinquante mille ducats, se
trouvaient rduits  27,000.

En dernier rsultat, le revenu tait:

                +------------+------------+----------+----------------+
                | Provinces. |  Terres    | Autres   | Total.         |
                |            | maritimes. | revenus. |                |
                +------------+------------+----------+----------------+
  En 1423       |  143,970   |   180,000  | 672,320  | 996,290        |
  En 1469       |  229,200   |   180,000  | 536,550  | 945,750        |
                +------------+------------+----------+----------------+
  Augmentation  |   85,230   |     --     |   --     |   --           |
  Diminution    |    --      |     --     | 135,770  | 50,540 ducats. |
                +------------+------------+----------+----------------+

Ainsi, en quarante-six ans, tous les revenus qui constatent
l'activit du commerce et l'abondance des capitaux avaient prouv
une rduction de 135,770 ducats; voil l'effet de la guerre; et
pour savoir de combien l'tat s'tait appauvri, il faudrait pouvoir
ajouter de combien la dette et les charges publiques s'taient
augmentes. L'historien dans lequel nous puisons tous ces dtails,
ne les a pas prsents avec toute la clart dsirable. Il y a mme
des inexactitudes dans ses calculs, mais il mrite de la confiance,
parce que c'tait un homme laborieux et  porte d'tre bien instruit
des affaires. Il tait petit-neveu du doge Christophe Moro. Or
il dit lui-mme: La signoria di Venezia avea d'entrata nel 1423
d'ordinario, un millione e cento mila ducati; per le grandi guerre
che hanno distrutte le mercatanzie ha d'ordinario, ducati 800,000.

Ces chiffres ne se rapportent pas exactement  ceux que nous avons
trouvs en comparant les lments de son calcul, mais il en rsulte
toujours une diminution considrable dans les revenus.]

[Note 287: Philippe de COMINES dit dans ses _Mmoires_, liv. 7,
ch. 2: Quand le seigneur se contenterait de 500,000 ducats l'an,
les sujets ne seraient que trop riches, et vivrait le dit seigneur
en sret, mais il en lve 650,000, ou 700,000, qui est grande
tyrannie.]

La rpublique n'avait aucun fruit  esprer d'une guerre contre
les Turcs. Elle ne pouvait pas songer  les expulser de l'Europe,
il lui importait mme assez peu d'agrandir ses possessions. Ce
qui l'intressait rellement, c'tait d'tendre son commerce et
de le continuer avec sret. Toutes ces considrations devaient
faire dsirer vivement un accommodement. On le proposa  diverses
reprises. Lorsque le pape sut que la rpublique tait en ngociation
avec Mahomet, il offrit trois cent mille ducats si on continuait la
guerre. Le gouvernement vnitien fut rduit  accepter ce subside,
par l'impossibilit d'obtenir de l'empereur turc des conditions
raisonnables.

Ce n'tait pas seulement la More qu'on avait  lui disputer,
c'tait aussi l'Albanie.

[Note en marge: Campagne de 1466.]

Dans la More, le fait le plus remarquable de la campagne de 1466,
fut la prise d'Athnes, qui avait dj perdu son nom comme sa gloire.
Cette ville, que les barbares appellent Setine, fut saccage par les
Vnitiens. Les Turcs s'en vengrent sur un provditeur, qui fut fait
prisonnier, et qu'ils firent empaler: ensuite ils reprirent la ville,
aprs avoir tu onze cents hommes  l'arme de la rpublique.

Sur la cte d'Albanie, le fameux Scanderberg dfendait vaillamment le
petit royaume de son pre, qu'il avait su ressaisir: c'tait pour les
Vnitiens un alli moins puissant qu'intrpide. Pour sauver Croye, sa
capitale, il fut rduit  la leur confier. On voit que les progrs
des Turcs causaient de vives inquitudes  tous leurs voisins, et que
Venise cherchait des allis contre eux, en Albanie, en Hongrie, en
Perse, en Caramanie et en gypte.

[Note en marge: VII. Mahomet II attaque l'le de Ngrepont. 1470.]

Trois ans se passrent  commettre de part et d'autre dans la Grce
d'inutiles ravages. Un tmoin oculaire, Coriolan Cippico, qui
commandait une galre de la flotte vnitienne, a crit l'histoire de
cette guerre, avec des dtails qui sont quelquefois prcieux[288].
Il raconte  chaque page que les prisonniers turcs, hommes et femmes,
taient vendus  l'encan; c'tait, dit-il, un ancien usage des
Vnitiens, que, toutes les fois qu'il y avait du butin  partager,
le gnral nommait des officiers pour procder mthodiquement au
partage. Il en retenait un dixime pour lui-mme; les provditeurs,
les capitaines en recevaient chacun une part, en proportion, de leur
grade: le reste tait distribu aux soldats. On conoit combien
un tel usage devait donner d'ardeur pour le pillage, qui devenait
lgitime, puisque les chefs y participaient. On payait aux soldats
trois ducats pour chaque prisonnier qu'ils amenaient au camp.

[Note 288: _Delle guerre de' Venetiani, nell'Asia dal 1470 al 1474
libri tr_. Cette histoire a t imprime plusieurs fois. M. MORELLI,
bibliothcaire de Saint-Marc, en a publi une dition en 1796.]

Au printemps de 1470, on apprit qu'une flotte considrable sortait du
dtroit de Constantinople. On la disait compose de cent huit galres
et de deux cents autres btiments, portant une arme de soixante-dix
mille hommes. Il y avait probablement quelque exagration dans ces
rcits, car le nombre des vaisseaux ne paratrait pas proportionn
 celui des troupes; mais il est certain que cette arme tait
numriquement fort suprieure  celle de la rpublique, car il n'y
avait alors que trente-cinq galres vnitiennes dans l'Archipel.

Toute cette grande flotte, qui formait une ligne de six milles
d'tendue, vint jeter l'ancre dans le canal qui spare l'le de
Ngrepont du continent de la Grce.

Cette mer n'avait pas vu un si grand nombre de vaisseaux depuis
la flotte de Xerxs. C'tait aux mmes lieux, c'est--dire entre
l'le d'Eube et la cte de l'Attique, que les mille voiles de ce
conqurant s'taient avances contre les Athniens. Pour rendre
la ressemblance plus parfaite, l'arme de terre se dploya sur le
rivage, et Mahomet vint placer sa tente sur un promontoire, o le
grand-roi avait lev ses pavillons.

[Note en marge: Inaction de l'amiral vnitien.]

[Note en marge: Sige et prise de la capitale.]

Mais il n'y avait point ici de Thmistocle. Les trente-cinq galres
vnitiennes taient dans le golfe Saronique, sous l'le de Salamine.
Elles n'avaient qu' doubler la pointe de l'Attique, pour se trouver
en face des ennemis. Nicolas Canale, qui les commandait, ne voulut
jamais faire le moindre mouvement. Il attendait des renforts de
Candie, et, sous ce prtexte, il laissa les Turcs oprer sans
obstacle le dbarquement de leurs troupes  Ngrepont, unir cette le
avec le continent par un pont de bateaux, et commencer l'attaque de
la ville. Elle avait Paul Erizzo pour gouverneur. Dans l'intervalle
du 25 juin au 12 juillet, les Turcs livrrent cinq assauts furieux
 la place. Ds les trois premiers, ils avaient perdu plus de vingt
mille hommes, et trente galres avaient t coules  fond par
l'artillerie des assigs. Mahomet se vit oblig de faire dbarquer
les quipages, pour continuer les oprations du sige. Le moment
tait assurment bien favorable pour attaquer cette flotte  moiti
dsarme. Il tait facile de rompre le pont de l'Euripe, toute
l'arme turque se trouvait enferme dans l'le, sans vivres et sans
moyens d'en sortir. Les capitaines vnitiens reprsentaient cette
situation des choses  leur amiral; ni leurs instances pour obtenir
la permission de combattre, ni les signaux continuels que faisait la
ville pour obtenir du secours, rien ne put branler Canale dans son
systme de temporisation.

Cependant les assigs taient dans la dtresse; ils turent encore
quinze mille hommes  l'ennemi dans un quatrime assaut. Enfin, le
12 juillet, la place fut emporte de vive force, et les historiens
prtendent qu'elle cota soixante-dix-sept mille hommes aux
assigeants. Il est vraisemblable que ces nombres sont fort exagrs;
mais cette exagration n'est point ncessaire pour faire juger de la
vigueur de la rsistance.

Les dbris de la garnison, qui avait perdu six mille hommes, se
retirrent dans le chteau; l, le vaillant gouverneur se dfendit
encore quelques jours, enfin ils se virent rduits  capituler.
Mahomet leur promit de leur sauver la tte; et on ajoute que, par une
odieuse subtilit, voulant satisfaire sa vengeance sans violer son
serment, il fit scier le brave Erizzo par le milieu du corps[289].

[Note 289: SANDI, _Storia civile de Venezia_, lib. 8, cap. 9.]

Cette barbarie est encore un de ces faits dont il est permis de
douter. Plusieurs traits de la vie de Mahomet II dmentent une
pareille atrocit, et l'historien le plus exact de ce temps-l, Marin
Sanuto, n'en fait pas mention. Il se borne  dire que Paul Erizzo
perdit la vie[290].

[Note 290: Il n'est pas mention de ce fait dans l'_Histoire turque_
de Saadud-din-Mehemed HASSAN, rgne de Mahomet II, traduite par
GALLAND. On raconte aussi que Mahomet devenu matre de la fille de
ce brave gouverneur, voulut la forcer de cder  un amour qui ne
s'exprimait que par des menaces, et que, furieux de ses refus, il lui
fit trancher la tte.]

[Note en marge: Punition de l'amiral.]

Ds que l'amiral vnitien apprit la reddition de la place, il se
dtermina  lever l'ancre; mais ce fut pour se rfugier  Candie.
Il n'y eut qu'un cri d'indignation contre lui dans Venise. Pierre
Moncenigo reut ordre de partir pour aller prendre le commandement
de la flotte, de faire mettre Nicolas Canale aux fers, et de
l'envoyer dans les prisons du conseil des Dix.

Il le trouva faisant une attaque tardive et infructueuse contre les
Turcs matres de Ngrepont. Ce lche, ou inepte gnral, conduit
 Venise, fut condamn seulement  un exil perptuel et  la
restitution du traitement qu'il avait reu: trop faible chtiment
d'une faute si fatale  sa patrie, que d'en tre banni aprs l'avoir
compromise. Suivant l'historien Sandi[291], on attribua sa faiblesse
 la prsence d'un jeune fils qu'il avait sur sa galre, ce qui fit
rendre une loi, qui dfendait aux gnraux vnitiens d'embarquer
leurs enfants avec eux.

[Note 291: _Storia civile di Venezia_, lib. 8, cap. 9.]

Les puissances d'Italie, et sur-tout le roi de Naples, sentirent
que, si les Turcs se rendaient matres de toute la Grce, et par
consquent d'une partie des rivages de l'Adriatique, on ne pourrait
plus naviguer avec sret dans cette mer, et que peut-tre ils
seraient eux-mmes tents de la passer. Cette crainte fit natre
une ligue  laquelle accdrent successivement le pape, le roi de
Naples Ferdinand d'Arragon, le duc de Milan, le duc de Modne et les
rpubliques de Lucques, de Sienne et de Florence[292].

[Note 292: _Ibid._]

Pour combattre au-del de la mer, cette ligue ne pouvait offrir aux
Vnitiens qu'un faible secours, aussi les Turcs faisaient-ils des
progrs dans la More. Ils s'avancrent jusqu'aux frontires de la
Dalmatie, s'levrent au nord du golfe, pntrrent dans le Frioul,
et mirent  feu et  sang les environs d'Udine, qui put voir l'arme
turque du haut de ses remparts. Les dangers que courait l'Allemagne
mridionale, firent esprer un moment quelques secours de la part
de l'empereur Frdric III. La rpublique les sollicita vainement
par une ambassade. La dite et Frdric se bornrent  de fastueuses
promesses, qui restrent sans excution. La flotte vnitienne, forte
de quarante-sept galres, ravageait pendant ce temps-l les les de
l'Archipel. Dix-neuf galres du pape, dix-sept du roi de Naples, et
deux de l'ordre de Saint-Jean de Jrusalem, vinrent la joindre. Le
plus grand exploit de cette arme fut la surprise de Smyrne, que l'on
dtruisit entirement par les flammes. Les soldats firent hommage au
lgat, qui commandait l'escadre pontificale, de cent trente-sept
ttes, pour lesquelles ils reurent autant de ducats.

[Note en marge: Nicolas Trono, doge. 1471.]

Le doge Christophe Moro mourut sur ces entrefaites et fut remplac
par Nicolas Trono, vieillard de soixante-quatorze ans, qui s'tait
fort enrichi  Rhodes, o il avait fait le commerce pendant quinze
ans, ce qui semble prouver qu' cette poque cette profession n'tait
pas encore interdite aux patriciens. On valuait sa fortune 
quatre-vingt mille ducats, ce qui revient  quatre cent quatre-vingt
mille francs. C'tait alors une fortune notable. Rappelons-nous que,
cinquante ans auparavant, le doge Thomas Moncenigo comptait dans
Venise plusieurs nobles ayant jusqu' soixante-dix mille ducats de
revenu.

[Note en marge: VIII. Alliance de la rpublique avec le roi de Perse.]

Toutes les esprances des Vnitiens se tournaient vers l'Orient.
C'tait du roi de Perse qu'ils attendaient la diversion la plus
efficace[293]. Il envoya d'abord une arme de troupes lgres,
qui entrrent dans l'Asie mineure par la Gorgie, et ravagrent
la cte mridionale de la mer Noire, tandis que Moncenigo, avec sa
flotte, dvastait les rives de l'Archipel. Ce n'tait d'abord qu'une
incursion, dont le pillage semblait tre l'unique objet. Bientt
aprs cent mille hommes, partis des bords de l'Euphrate, traversrent
toute l'Asie mineure, vinrent battre les troupes ottomanes dans la
Natolie, et s'emparrent de plusieurs places de cette province. Cette
arme n'avait point d'artillerie; il fallut que les Vnitiens lui en
envoyassent, ainsi que des munitions et des canonniers.

[Note 293: L'ambassade et les secours que les Vnitiens lui
envoyrent  cette occasion, furent confis  Josaphat Barbaro, qui
publia une relation de son voyage, mais il n'y dit pas un mot de sa
ngociation, ni de la guerre. Ambroise Contarini fut envoy pour lui
succder dans cette mission, et a publi aussi son itinraire.]

Mahomet, pour ralentir les progrs de ces attaques, fit proposer la
paix aux Vnitiens, peut-tre sans avoir intrieurement le dessein de
la conclure. Il demandait la cession de la ville de Croye en Albanie,
enleve  son pre Amurath par Scanderberg, et que celui-ci avait
depuis consigne aux Vnitiens. Du reste, il offrait de remettre les
choses sur le pied o elles taient avant la guerre, sauf la conqute
de Ngrepont qu'il voulait retenir. Le snat exigea la restitution de
cette le, et la ngociation fut rompue. Il y a une chose remarquable
dans cette ngociation, c'est qu'elle fut traite par le conseil des
Dix. Ce tribunal, aprs avoir usurp tant de pouvoir, s'emparait de
la direction des affaires politiques.

[Note en marge: Guerre dans l'Asie mineure. 1473.]

Le sultan se hta de passer d'Europe en Asie avec une arme infecte
de la peste, pour combattre les Persans, dont les troupes, commandes
par le roi en personne, s'taient grossies considrablement. Trois
combats terribles eurent lieu en trois jours. Dans le premier, la
cavalerie turque, forte de quarante mille hommes, fut totalement
disperse. Le lendemain, Mahomet donna une bataille gnrale, o il
perdit plus de la moiti des siens. Le jour suivant, les Persans
environnrent son camp, et l'auraient sans doute forc, s'ils eussent
eu une artillerie comparable  la sienne. Mais le canon des Turcs
fit un tel ravage, qu'il fut impossible aux assaillants de pntrer
dans le retranchement. Ces derniers essuyrent une perte immense, se
replirent en dsordre, et Ussum-Casan se retira derrire l'Euphrate,
pour se prparer  une nouvelle campagne. Ce fut ainsi que se termina
celle de 1473.

[Note en marge: Nicolas Marcello, doge. 1473.]

Cette anne vit mourir le doge, lev sur le trne vingt mois
auparavant; on lui donna pour successeur Nicolas Marcello presque
octognaire.

La diversion des Persans ne fut pas d'un grand secours aux Vnitiens
pendant la campagne suivante, parce que Mahomet eut l'adresse de
susciter  Ussum-Casan des embarras, qui dgnrrent en guerre
civile, et qui le retinrent dans ses propres tats.

[Note en marge: IX. Guerre en Albanie. 1474.]

[Note en marge: Belle dfense de Scutari par les Vnitiens.]

Tranquille de ce ct, le sultan porta une arme en Albanie. La
principale place de cette cte tait Scutari. Les Turcs y trouvrent
une rsistance digne des temps hroques. Un assaut qui dura huit
heures leur cota sept mille morts. Cette belle dfense couvrit de
gloire Antoine Loredan, qui, avec une faible garnison de deux mille
cinq cents hommes, brava une arme de soixante mille Turcs, la faim,
la soif[294], et fora les ennemis  lever le sige. Une attaque du
roi de Hongrie, qu'on dtermina enfin  entrer en campagne, obligea
les Turcs d'abandonner l'Albanie pour se porter sur les bords du
Danube.

[Note 294: Erano morti di sete, fra fanciulli, vecchi e donne, della
gente inutile pi di due mila persone.

(_Guerre de' Veneziani nell' Asia, dal 1470 al 1474_.)]

[Note en marge: Pierre Moncenigo, doge. 1474.]

Thomas Marcello, qui rgnait alors, est un de ces doges obscurs, qui
n'appartiennent pas  l'histoire, mais dont le nom ne pourrait tre
supprim, sans jeter quelque confusion dans la chronologie. Il eut
pour successeur, en 1474, un guerrier illustre, ce Pierre Moncenigo,
que nous avons vu commander les flottes de la rpublique dans
l'Archipel, et que Venise perdit, peu de temps aprs, d'une maladie
qu'il avait contracte dans la dernire campagne. On lut  sa place
Andr Vendramino, le 5 mars 1476.

[Note en marge: Andr Vendramino, doge. 1476.]

L'lection de Vendramino a ceci de remarquable, que ce fut le premier
exemple de l'lvation au dogat d'un homme nouveau, c'est--dire
issu de l'une des familles admises dans le grand conseil  la fin
de la guerre de Chiozza. Il descendait d'un banquier ennobli cent
ans auparavant, pour avoir fourni  ses dpens un vaisseau dans
les dangers de la rpublique. Les cris de quelques anciens nobles,
qui regardaient la couronne comme le patrimoine exclusif de leurs
maisons, n'empchrent pas le parti de Vendramino de triompher.
C'tait un homme alli  des familles puissantes, riche de cent
soixante mille ducats, libral, pre de onze enfants, qui armait
 lui seul un gros vaisseau pour le commerce d'Alexandrie, et qui
donnait jusqu' sept mille ducats de dot  ses filles[295].

[Note 295: Marin SANUTO _Vite de' duchi_, A. Vendramino.]

La guerre contre les Turcs tranait en longueur, elle tait
ruineuse, et pouvait se terminer par des dsastres. Le gouvernement
vnitien sollicitait de tous cts des secours. Florence, le duc
de Milan, le duc de Modne, fournirent quelque argent pour armer
des galres. Il n'y avait rien  esprer du roi de Naples. Il tait
alors brouill avec la rpublique, pour des affaires sur lesquelles
nous aurons occasion de revenir. Le pape Sixte IV, protecteur de
ce prince, refusa de contribuer aux frais d'une guerre, qui devait
intresser si vivement le chef de la chrtient. Les Vnitiens en
furent si indigns, qu'ils rappelrent leurs ambassadeurs de Rome,
interrompirent leurs relations avec le saint-sige, et menacrent
mme de faire convoquer, de concert avec la France et l'empire, un
concile auquel le pape serait dnonc.

Un de leurs anciens gnraux, Barthlemi Colone, descendant, dit-on,
des anciens seigneurs de Bergame, et inventeur de l'usage de traner
l'artillerie sur les champs de bataille, mourut  cette poque, et
lgua  la rpublique une somme de deux cents seize mille ducats,
 condition qu'on lui rigerait  Venise une statue questre. Ce
gnral avait montr beaucoup de talent. Sa fidlit n'avait pas
toujours t aussi incontestable, mais il avait rendu de grands
services. On accepta le legs, et la statue fut leve.

De nouvelles ngociations avec le sultan amenrent une trve
momentane; mais les esprances de paix ne tardrent pas 
s'vanouir. Venise dploya alors tout l'appareil de sa puissance. Une
flotte de cent galres se rassembla  Naples de Romanie, et le nom de
son gnral, Antoine Loredan, le dfenseur de Scutari, paraissait un
garant certain des succs de cette campagne.

Par-tout o les Turcs se prsentrent sur les ctes de la Grce,
ils trouvrent cet infatigable adversaire. Un pacha vint,  la tte
de quarante mille hommes, mettre le sige devant Lpante; Loredan
ravitailla la place et la secourut si puissamment, que tous les
assauts des Turcs furent repousss.

En Albanie, une autre arme investit la ville de Croye; l'amiral eut
la gloire de la dlivrer.

[Note en marge: Invasion des Turcs dans le Frioul. 1477.]

Le pacha de Bosnie osa attaquer la rpublique de plus prs; il passa
le Lisonzo au mois d'octobre 1477, tailla en pices les troupes
vnitiennes rassembles prs de Gradisca, et poussa jusqu'au
Tagliamento, jusqu' la Piave. Du haut des tours de Venise, on vit
la flamme qui dvorait les villages de cette contre[296]. Toutes
les troupes disponibles accoururent; la population de Venise fut
enrgimente; toutes les provinces prirent les armes pour repousser
l'invasion des Ottomans, et on ne leur laissa pas mme la joie
d'emporter le butin qu'ils avaient fait. Mais, en se retirant, ils y
laissrent un autre flau: la peste s'y manifesta et pntra, au mois
de dcembre, dans la capitale de la rpublique. Ses ravages furent
affreux, la terreur rpandue par ce flau dispersa les conseils.

[Note 296: SANDI, _Storia civile di Venezia_, lib. 8, cap. 9. sino in
Venezia dalle torri delle chiese se ne videro le fiamme.]

[Note en marge: X. Ngociations.]

Tout--coup on apprit que le roi de Hongrie avait fait sa paix
spare avec le sultan, et tait mme devenu son alli. Cette
dfection jeta les Vnitiens dans les plus vives alarmes. Comme ils
avaient soin d'entretenir toujours quelque ngociation entame, ils
firent annoncer qu'ils taient rsigns  quelques sacrifices. Ils
ne demandaient plus la restitution de Ngrepont; ils cdaient Croye,
quelques parties de la More, et se soumettaient mme  payer au
grand-seigneur un tribut de mille ducats; mais celui-ci, dlivr de
toute inquitude du ct de la Hongrie, par le trait, et du ct
de la Perse, par la mort d'Ussum-Casan, crut que le moment tait
venu de chasser entirement les Vnitiens de la Grce. Il conduisit
lui-mme une nouvelle arme en Albanie. Ce fut encore Loredan qui lui
disputa le terrain. Croye succomba aprs un long sige, vaincue par
la famine. Ses habitants, furent massacrs, malgr la capitulation.
Scutari soutint une multitude d'assauts, dont un seul dura toute une
journe, toute une nuit et le jour suivant. L'arme turque, rebute
par cette hroque dfense, se jeta sur Drivasto, Sebenigo, Alessio,
et se vengea par d'horribles cruauts.

Une nouvelle tentative des Ottomans sur le Frioul n'eut pas plus de
succs que les deux premires.

[Note en marge: Trait de paix. 1479.]

Enfin grce  cette belle rsistance, la rpublique obtint la paix,
le 26 janvier 1479, et il lui en cota Ngrepont, les villes de Croye
et de Scutari dans l'Albanie, Tenaro dans la More, l'le de Lemnos,
et un tribut de dix mille ducats, dont Bajazet II la dispensa, en
1482, lorsqu'il renouvela ce trait, aprs son avnement au trne.
Tout le reste fut rendu de part et d'autre. La rpublique eut mme
la libert de recueillir les habitants de Scutari, qui ne voudraient
pas devenir sujets du sultan. Il n'y restait que quatre ou cinq cents
hommes et cent cinquante femmes; on leur assigna  chacun un secours
annuel de trente ducats.

[Note en marge: Peste  Venise.]

La peste apporte par les Turcs fut affreuse. Elle pntra dans toute
l'Italie, et dura,  Venise, depuis le mois de mai jusqu'au mois de
novembre. Il mourait cent cinquante personnes par jour. Une loi
dfendait aux nobles de s'loigner de la capitale, en temps de peste;
mais on ludait la dfense, on allait s'tablir dans quelques les,
ou sur quelques ctes voisines; et on ne venait point aux conseils.
On vit le conseil gnral, rduit d'abord  trois cents membres, et
enfin  quatre-vingts.

[Note en marge: Jean Moncenigo, doge. 1478.]

Ce fut au milieu de cette calamit que mourut le doge Andr
Vendramino. Son successeur, qui fut Jean Moncenigo, commena son
rgne sous de funestes auspices. Un incendie consuma en partie le
palais et l'glise de S.-Marc; enfin la disette vint ajouter un
nouveau flau  tant de malheurs.

[Note en marge: IX. Affaires de Chypre.]

Nous sommes obligs de revenir sur nos pas, pour rapporter une
rvolution qu'prouva l'le de Chypre, et qui la fit changer de
matres.

[Note en marge: Coup-d'oeil sur l'histoire de cette le.]

Ce petit royaume, situ au fond de la Mditerrane, n'tait qu'un
fief relevant du soudan d'gypte. C'tait sa destine d'obir aux
matres de cette contre. Cette le charmante,  qui la douceur de
son climat, l'abondance et la varit de ses productions, avaient
mrit le nom de l'le-Heureuse, et l'honneur d'tre consacre 
Vnus, formait, dans les temps anciens, plusieurs royaumes; elle
avait pass trois cents ans sous la domination des Ptolmes ou
de leurs successeurs. Alexandre l'avait, disait-on, respecte,
par estime pour la valeur de ses habitants. Envahie dans le grand
dbordement de la puissance romaine, ruine par les extorsions de
l'austre Caton, elle partagea les vicissitudes de l'empire. Les
Arabes l'enlevrent momentanment  Hraclius, qui parvint  les en
chasser. Les princes de Constantinople se faisaient reprsenter dans
cette le par des ducs. Il arriva qu'un de ces gouverneurs, nomm
Isaac Comnne, profita de la faiblesse de l'empire pour se dclarer
souverain indpendant; mais  peine tait-il en possession du trne,
que Richard Ier, roi d'Angleterre, allant  la Terre-Sainte, vint
l'en prcipiter, lui fit trancher la tte, s'empara de l'le, en
1191, et la vendit  l'ordre des Templiers pour vingt-cinq mille
marcs d'argent. Une conjuration clata presque aussitt contre
ces nouveaux matres. Dans l'impossibilit de se maintenir, ils
rtrocdrent cette possession  Richard, qui la donna, en 1192, 
Gui de Lusignan, en change des droits que celui-ci prtendait avoir
sur le royaume de Jrusalem; mais la tyrannie de Comnne, l'invasion
de Richard, la domination des Templiers, avait fait fuir presque tous
les habitants de l'le. Gui de Lusignan invita les chrtiens de Syrie
 venir la peupler.

Trois cent cinquante-un chevaliers, qui dshrits taient, et 
qui les Sarrasins avaient les terres tollues, et les pucelles et les
dames vives y allrent. Le roi leur donna terre  grant plante, les
orphelines maria et lor donna grant avoir, tant qu'il fiefa trois
cents chevaliers en la terre, et deux cents sergents  cheval, sans
les bourgeois  qui il donna grant terre. Quant il ot tant donn, il
ne lui demora mie dont il put tenir vingt chevaliers de maisnie (de
maison).

Quatorze rois de cette famille occuprent le trne de Chypre pendant
deux cent quarante ans[297], et portrent mme les titres de rois
de Jrusalem et d'Armnie; mais Jean II, ayant t vaincu et amen
prisonnier par le soudan d'gypte, ne racheta sa libert qu'au prix
d'un tribut, et sous la condition de reconnatre le soudan pour
suzerain, et de lui prter foi et hommage[298].

[Note 297: Il existe  la Bibliothque-du-Roi, sous le n 10,493,
in-4, une histoire manuscrite de l'le de Chypre, intitule;
_Historia ovvero Commentario di Cipro di Florio Bustron_. Il ne
parat pas qu'elle ait t imprime. Elle ne va que jusqu' l'anne
1324.]

[Note 298: SANDI, _Storia civile di Venezia_, lib. 8, cap. 12.]

Jean III, son fils et son successeur, tait un prince faible,
gouvern par sa femme[299], laquelle descendait des Palologues.
La domination de cette princesse imprieuse avait indispos les
seigneurs, et mme les autres habitants du pays[300].

[Note 299: Questa, conoscendo la debolezza del marito, cominci a
farla pi che da r (_ibid._)]

[Note 300: Ma la superbia di questa Elena, resali gi intolerabile ai
sudditi, etc.

(SANDI, _Storia civile di Venezia, lib. 8, cap. 12._)]

Il n'tait issu de cette union qu'une fille marie  Jean de
Portugal, qui rsidait dans l'le avec elle.

Le roi tant incapable de gouverner, le parti des mcontents se
dclara contre la reine, qui fut force de cder l'administration
 son gendre, Jean de Portugal. Le poison la dlivra bientt de ce
gendre[301], qui l'avait dpouille de l'autorit. Mais il n'tait
pas le seul objet de ses inquitudes. Le roi avait un fils naturel,
qui s'appelait Jacques, et  cette poque les exemples taient
frquents de btards rclamant les droits des hritiers lgitimes.

[Note 301: Per poi di veleno (_ibid._)]

[Note en marge: XII. Jacques de Lusignan, fils du roi de Chypre,
devient amoureux d'une Vnitienne nomme Catherine Cornaro.]

La reine, pour faire cesser les prtentions de celui-ci, l'avait fait
nommer archevque de Nicosie[302], la mtropole de l'le; mais la
mitre ne pouvait satisfaire l'ambition de ce jeune homme, qui voyait
la couronne de si prs.  cette poque, se trouvait  la cour de
Chypre un patricien de Venise nomm Andr Cornaro, opulent, homme de
plaisir, que quelques aventures de jeunesse avaient fait bannir de sa
patrie. Il tait venu passer en Chypre le temps de son exil, parce
que sa famille y avait de grands biens et y jouissait d'une immense
considration. Un de ses anctres avait t assez heureux pour prter
une somme considrable  un des rois de la maison de Lusignan, et en
avait reu la permission d'accoler les armes du royaume aux siennes.
Andr Cornaro s'tait li avec le prince Jacques, destin sans
vocation  l'tat ecclsiastique, et tait devenu le confident de
ses regrets et de ses plaisirs. Loin de combattre, par ses conseils,
l'ambition de ce jeune homme, il l'avait encourag et l'avait affermi
dans la rsolution de faire valoir ses prtendus droits au trne.

[Note 302: Viveva adulto un figlio naturale del r, Giacomo di nome,
che dalla regina Elena era stato forzato a vestir abito chiericale, e
poi sostenne l'arcivercovado del regno. (_ibid._)]

Un jour, devant le prince, il laissa voir, comme par hasard, le
portrait d'une nice fort belle qu'il avait  Venise. Le jeune homme,
condamn au clibat, s'enflamma  cette vue. Cornaro ne ngligea
rien pour piquer la curiosit du prince. Le mystre qu'il mit  ses
confidences fit croire d'abord  Jacques que cette belle femme tait
la matresse de son heureux ami, et la jalousie vint irriter une
passion naissante. Ensuite il apprit avec joie qu'elle se nommait
Catherine Cornaro, et qu'elle tait la fille d'un frre d'Andr[303].

[Note 303: Ces particularits sont tires de la nouvelle _Relation
de la ville et de la rpublique de Venise_, par FRESCHOT. Sandi dit
-peu-prs la mme chose, mais il place la scne plus tard.]

Mais ce changement dans l'tat de la personne ne promettait rien
de favorable  son amour. Il n'y avait pas moyen d'en faire sa
matresse, et comment esprer qu'elle pt devenir sa femme?
Archevque, il ne pouvait pas se marier; roi, il ne pouvait pas
pouser la fille d'un particulier.

Cornaro lui fit entrevoir qu'il y aurait quelque moyen de lever
cette dernire difficult, et lui raconta qu'il n'tait pas sans
exemple que des princes destins  rgner eussent pous des filles
de patriciens de Venise. Une fille de la maison Morosini, maison 
laquelle celle de Cornaro ne cdait en rien, s'tait assise sur le
trne de Hongrie. La rpublique l'avait adopte et dote richement;
le roi avait tir d'immenses avantages de cette alliance.

Il n'tait pas impossible que le mme moyen rendt sortable
l'alliance projete; mais pour en hasarder la proposition, il
fallait commencer par tre roi, et il tait ais de sentir de quelle
importance pouvait tre l'appui de la rpublique, pour se maintenir
sur un trne enlev  un comptiteur.

Ces insinuations avaient exalt l'imagination de l'archevque, au
point qu'il montra bientt une extrme impatience de rgner, et qu'il
paraissait non-seulement contester les droits de sa soeur, mais mme
oublier ceux de son pre.

La reine, jugeant qu'il n'attendrait peut-tre pas la mort du roi,
pour dclarer hautement ses prtentions, voulut le prvenir, en se
htant de prendre des mesures contre lui.

[Note en marge: Il s'enfuit de l'le.]

Il en fut averti, et se cacha dans la maison du baile de Venise, qui
lui procura les moyens de s'embarquer et de passer  Rhodes.

L'asyle donn  un fils du roi,  un rebelle, par un ministre
tranger accrdit  cette cour, tait une tmrit trop manifeste,
pour qu'on puisse n'y voir aujourd'hui qu'une imprudence de ce
rsident. Ce n'est point hasarder une conjecture, que de reconnatre,
dans cet oubli de la circonspection diplomatique, la protection que
les Vnitiens voulaient accorder au jeune prince, ou au moins le soin
qu'ils prenaient d'entretenir des divisions  la cour de Lusignan.

L'historien Sandi dclare formellement que les soins du ministre
vnitien procurrent la rconciliation du fils avec le pre, lorsque
la mort de la reine permit au roi d'avoir une volont, et que cette
rconciliation fut si sincre, que le roi avait permis  Jacques de
renoncer  l'piscopat, de quitter l'habit ecclsiastique, et se
proposait mme de lui rsigner la couronne[304]. On voit ici tout le
soin que les historiens vnitiens prennent de justifier l'usurpation
de Jacques.

[Note 304: SANDI, _Storia civile di Venezia_ (_ibid._)]

Jacques, par sa fuite seule, se dclarait pour toujours le
comptiteur de sa soeur Charlotte, veuve de Jean de Portugal et fille
lgitime du roi. Pour donner un appui  cette jeune veuve, on arrta
son mariage avec Louis, second fils du duc de Savoie. Le roi mourut
bientt aprs, empoisonn,  ce qu'on croit[305]. Le mariage n'avait
pas encore t clbr; le prince arriva, pousa la princesse et fut
reconnu roi de Chypre.

[Note 305: Non senza sospetto mediro di veleno (_ibid._)]

[Note en marge: Il obtient l'investiture du soudan d'gypte.]

Jacques courut implorer l'appui du soudan d'gypte, lui reprsenta
que c'tait faire injure au seigneur suzerain que de disposer sans
son aveu d'une couronne qui relevait de lui; qu'il ne pouvait
pas y avoir de roi lgitime en Chypre, tant qu'il n'y avait pas
d'investiture; qu'il lui appartenait de la donner et que la fille
du roi ne pouvait en hriter au prjudice d'un fils. Cet oubli des
droits d'un hritier mle ferait passer la couronne dans la maison
de Savoie, avec laquelle le soudan n'avait aucune relation. Le
royaume de Chypre relevant d'une puissance musulmane, la succession
devait y tre rgle conformment aux lois musulmanes; on ne pouvait
invoquer l'usage, qui, chez les chrtiens, appelle quelquefois les
femmes  hriter d'une couronne; et quant  l'exclusion que l'on
prtendait opposer  Jacques, parce qu'il tait n hors le mariage,
les lois musulmanes taient moins svres  cet gard que celles
des chrtiens, et, mme chez ceux-ci, les enfans naturels taient
souvent appels au trne: le roi actuel de Portugal, le beau-pre de
Charlotte, l'tait lui-mme[306].  ces instances, Jacques ajouta
toutes les promesses dont les princes ne sont jamais avares dans une
pareille situation. Il offrit le tribut, l'hommage, tout ce que le
soudan voulut exiger; et celui-ci, trouvant une occasion de constater
ses droits, reconnut son client pour hritier de la couronne de
Chypre, le fit revtir des ornements de la royaut, et crivit au
prince de Savoie de cder sur-le-champ le trne, sous peine d'en tre
chass[307].

[Note 306: _Ibid._]

[Note 307: _Ibid._]

[Note en marge: Il dbarque dans l'le et s'empare du trne.]

Louis de Savoie eut beau reprsenter qu'il tait le mari de l'unique
hritire des Lusignan, que celui qui rclamait la couronne devait en
tre exclu,  cause de sa naissance illgitime. Le soudan ne voulut
entendre aucune de ces raisons, il fournit des troupes  Jacques;
celui-ci dbarqua dans l'le, o il fut second puissamment par les
intrigues d'Andr Cornaro, et le premier chteau qu'il occupa, fut
mis sous la garde d'un Vnitien[308]. Les Gnois prirent le parti de
la reine Charlotte et de son mari; c'en tait assez pour dcider la
rpublique de Venise  embrasser la cause de Jacques.

[Note 308: Occupato pria il castello di Siguri ch'ei di in custodia
a Filippo Pesaro Veneziano (_ibid._)]

Le roi et la reine se sauvrent  Rhodes et ensuite  Naples, ne
conservant qu'un vain titre, dont les ducs de Savoie se sont prvalus
depuis, pour prendre la qualit de rois de Chypre et de Jrusalem.

[Note en marge: XIII. Il pouse Catherine Cornaro, comme fille
adoptive de la rpublique. 1469.]

Jacques, paisible possesseur du royaume, tmoigna sa reconnaissance
 Cornaro par des faveurs royales; mais entran par le got des
plaisirs jusqu' la dissolution, il oublia l'alliance qu'il avait
projete avec la nice de ce patricien. Le pape Pie II, qui, dans ce
temps-l, ne le traitait pas d'usurpateur, lui fit proposer une de
ses parentes[309]. Le roi prfra la fille d'un des princes de la
More, mais il devint veuf peu de de temps aprs[310]. Alors Andr
Cornaro renoua le projet form long-temps auparavant, et, offrant
-la-fois la protection des Vnitiens et sa nice, il dtermina
Jacques  accepter l'une et l'autre. Catherine Cornaro, adopte par
la rpublique, apporta une riche dot, qui fut hypothque sur les
villes de Famagouste et de Crines. La jeune reine arriva sur une
escadre vnitienne: et la seigneurie, en acqurant un droit sur deux
villes importantes, se mnagea le droit de rversibilit sur la
couronne que sa fille adoptive allait porter.

[Note 309: _Ibid._]

[Note 310: _Ibid._]

[Note en marge: Il meurt. 1472.]

Ceci se passait en 1469. Trois ans aprs, le roi Jacques mourut,
laissant sa veuve enceinte et trois enfants naturels, dont deux
garons et une fille, et on ne manqua pas d'attribuer au poison une
mort prmature[311]. Par son testament, il dclara que, si la reine
mettait au monde un fils, ce fils hriterait du royaume et resterait,
pendant sa minorit, sous la tutelle de sa mre et de son oncle Andr
Comaro; que, si la reine accouchait d'une fille, le royaume serait
partag entre la fille et la mre, et qu'enfin,  dfaut d'enfants
lgitimes, la couronne serait dvolue aux enfants naturels, suivant
l'ordre de primogniture[312].

[Note 311: Sandi jette le soupon de cet empoisonnement sur la reine
Charlotte; mais cette inculpation odieuse dcle la partialit d'un
historien vnitien.]

[Note 312: Marin Sanuto ne rapporte pas tout--fait ce testament
avec les mmes circonstances. Je suis la version la plus gnrale.
Au surplus il ne rsulte rien de ces diffrences pour les vnements
ultrieurs.]

Il rsultait, de cet tat de choses, une complication de chances et
d'intrts, dont tous les partis espraient profiter. Le roi Jacques
avait recommand son royaume et sa veuve  la rpublique. Cette
recommandation tait peu ncessaire: depuis plusieurs annes, la
seigneurie entretenait constamment une escadre en station dans les
rades de l'le, et, de temps en temps, la grande flotte, qui faisait
alors la guerre aux Turcs, venait faire des apparitions sur ces ctes.

[Note en marge: Catherine Cornaro en possession du gouvernement.]

Ds que le roi eut ferm les yeux, l'amiral vnitien se rendit
auprs de Catherine, qui prit sans obstacle les rnes du
gouvernement. Il reut, quelques jours aprs, une lettre de l'autre
reine, Charlotte, pouse du prince de Savoie, qui rclamait ses
droits et invoquait la justice des Vnitiens, anciens allis de sa
maison[313]. Cette lettre ne pouvait tre considre que comme une
protestation, car il tait ais de prvoir qu'il n'y avait rien  en
esprer.

[Note 313: SANDI, _Storia civile di Venezia_, lib. 8, ch. 12.]

L'amiral n'avait garde d'admettre une pareille rclamation; il
n'hsita pas  rpondre que le roi Jacques avait succd lgitimement
 son pre, et la reine Catherine  son mari; que celle-ci tait
la fille adoptive de la rpublique, et que les Vnitiens taient
d'autant plus obligs  dfendre cette couronne, qu'ils y taient
appels par droit de rversibilit.

Une telle lettre repoussait bien loin les justes prtentions de la
fille lgitime des Lusignan, marie d'ailleurs  un prince sans
capacit[314]. Peu de temps aprs, sa rivale accoucha d'un fils, qui
fut tenu sur les fonts baptismaux par le gnral vnitien et les
provditeurs[315].

[Note 314: Uomo di poche faccende, il quale, lasciata la moglie, se
ne vive lussuriosamente con le meretrici.

(_Delle guerre de' Veneziani nel Asia, dal 1470 al 1474_.)]

[Note 315: SANDI, _ubi supr_.]

Mais il existait dans l'le plusieurs partis: les uns regrettaient
la fille du vieux roi Jean: les autres favorisaient les btards du
roi Jacques, qui taient encore dans l'le avec leur soeur: tous
s'accordaient  dtester le gouvernement des trangers, et par
consquent la reine Catherine et son oncle Andr Cornaro.

[Note en marge: XIV. Conjuration contre elle.]

 la tte de ces mcontents, tait l'archevque de Nicosie. Il se
trouvait alors ministre auprs du roi de Naples; il ngocia dans
cette cour, prsenta son parti comme en tat de chasser les Vnitiens
du royaume, pour peu qu'il ft second, et proposa au roi d'unir
ses intrts  ceux de la faction, en mariant Alphonse, son fils
naturel, avec la fille naturelle du roi Jacques, qui tait reste en
Chypre[316], et qui n'avait encore que six ans.

[Note 316: SANDI, _Storia civile di Venezia_, lib. 8, cap. 12.]

Ferdinand d'Arragon, dont l'ambition n'avait d'gale que sa haine
pour les Vnitiens, se livra avec ardeur  l'espoir de satisfaire
-la-fois l'une et l'autre. Il autorisa de son nom les sinistres
projets de l'archevque. Celui-ci, de retour en Chypre, disposa les
choses avec une telle habilet, que la conjuration clata et russit,
sans que le gouvernement de l'le et le temps de la prvenir. On
avait profit d'un moment o l'escadre vnitienne s'tait loigne.

Dans la nuit du 13 novembre 1473[317], Andr Cornaro reut un message
de la reine, qui le mandait au palais; c'tait un ordre suppos.
Il fut assassin dans le trajet, avec un autre Vnitien nomm Marc
Bembo, et le mdecin du roi Jacques, accuss l'un et l'autre d'avoir
eu part, comme lui,  la mort de ce prince. Pendant ce temps, le
palais tait investi, et les conjurs se saisissaient du jeune roi et
de sa mre.

[Note 317: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, N. Marcello.]

Mais ils ne levaient point encore le masque entirement. Leur objet,
disaient-ils, n'tait point de dtrner le jeune roi. Le meurtre
de Cornaro n'tait que l'effet du ressentiment des soldats, qu'il
privait de leur paie; l'unique rsultat de cette mort tait que la
reine se trouvait dlivre de l'oppression que son oncle exerait sur
elle, et le royaume des rapines de cet tranger galement insatiable
et prodigue.

Ils forcrent la reine tremblante d'crire au gouvernement vnitien,
pour prsenter la rvolution sous cette couleur. Ils s'emparrent du
commandement dans toutes les places, et firent annoncer publiquement
le prochain mariage de la fille naturelle du roi Jacques avec
Alphonse, en donnant  celui-ci le titre de prince de Galile, qui
tait en Chypre celui de l'hritier prsomptif de la couronne[318].

[Note 318: SANDI, _Storia civile di Venezia_, lib. 8, cap. 12. Mais
il supprime une partie de ces dtails et il les supprime  dessein,
car ils sont dans Coriolan CIPPICO, _delle guerre de' Veneziani nel
Asia, dal 1470, al 1474_, au commencement du 3e livre.]

Ils espraient, par ces assurances, retarder les mesures de vengeance
auxquelles il fallait s'attendre de la part de la rpublique, et
on se flattait que les Vnitiens seraient prvenus dans l'le, par
les troupes que le roi de Naples et mme le soudan d'gypte avaient
promis d'envoyer. Le ministre de Venise rsidant en Chypre, n'ayant
point de forces pour s'opposer aux projets des conjurs, affectait de
croire  la sincrit de leurs protestations[319]; mais  la premire
nouvelle de ces vnements, l'amiral Moncenigo quitta sa station sur
les ctes de la More, sans attendre mme les ordres du snat. Tous
les btiments de guerre, qui croisaient dans les chelles du Levant,
eurent ordre de le joindre et de lui amener tout ce qu'il y avait
de troupes disponibles  Candie et ailleurs[320]. En arrivant en
Chypre, il trouva les rebelles disperss par la seule apparition de
son avant-garde, qui l'avait prcd de quelques jours. Les chefs de
la conjuration avaient pris la fuite; il n'eut plus qu' punir les
autres, et  mettre des garnisons vnitiennes dans les principales
villes du royaume.

[Note 319: Il bailo, bench sapesse che essi dicevano il falso,
nondimeno, accomodandosi al tempo, promise loro di far ogni cosa.
_Guerra de' Veneziani_, etc., et il faut remarquer que l'auteur de ce
livre devait tre bien instruit de ces vnements, car il commandait
la galre qui aborda en Chypre la premire, quelques jours aprs.]

[Note 320: SANDI, _Storia civile di Venezia_, lib. 8, cap. 12.]

[Note en marge: Mort du fils de la reine.]

[Note en marge: La rpublique fait enlever ses enfants naturels.]

Le jeune prince, dont la reine tait accouche, mourut en 1475[321].
Cette mort ouvrait la carrire aux prtentions des enfants naturels:
ils taient encore dans l'le. La rpublique les fit enlever et
conduire  Venise.

[Note 321: _Ibid._]

Au moyen de cet enlvement, il n'y eut plus qu'un parti dans l'le,
celui de la reine, ou pour mieux dire, des Vnitiens; car, hritiers
d'une princesse veuve et sans enfants, ils se regardaient dj comme
matres du royaume, et en saisissaient toute l'administration.
Catherine ne pouvait leur disputer une autorit dont elle leur tait
redevable.

Par une de ces prcautions qui caractrisent la prvoyance du
gouvernement vnitien, la seigneurie voulut s'assurer de tous les
moyens de domination dans l'le, en y transportant cent familles
nobles, et y assignant  chacune un revenu de trois cents ducats
sur le trsor du royaume. Mais ce trsor se trouva insuffisant; les
nobles montrrent peu d'empressement  s'expatrier, et ce projet,
quoique arrt dans le conseil, resta sans excution[322], chose
presque inouie dans l'histoire du gouvernement de Venise.

[Note 322: SANDI, _Storia civile di Venezia_, lib. 8. ch. 12.]

[Note en marge: XV. Comptiteurs  cette couronne.]

Le roi de Naples poursuivait toujours son dessein d'enlever cette
importante possession  la rpublique. C'tait un droit bien
quivoque, que celui de son fils Alphonse, qui n'tait pas encore
mari, mais seulement fianc avec la fille naturelle du roi Jacques.
Tant que le mariage n'tait pas conclu, le prince ne pouvait rclamer
les droits de sa femme; comment conclure ce mariage avec une fille
impubre, qui d'ailleurs tait entre les mains des Vnitiens? et,
dans tous les cas, les droits de la jeune princesse ne pouvaient
passer qu'aprs ceux de ses frres.

Pour fonder ses prtentions sur des titres plus rels, Ferdinand
imagina de dterminer l'ancienne reine Charlotte  adopter Alphonse.
Cette princesse y consentit, et transporta tous ses droits au fils
naturel du roi de Naples, ne voyant pas que, btards pour btards,
ceux de la maison de Lusignan mritaient la prfrence sur ceux
d'Arragon. Mais elle n'coutait que sa haine contre son frre et
contre ses neveux.

Le roi de Naples croyait avoir fait une grande combinaison politique,
en runissant sur la tte de son fils Alphonse les droits des deux
branches rivales de la maison de Lusignan. C'est une faiblesse
naturelle aux princes, de vouloir que tout ce que la passion leur
conseille paraisse lgitime aux yeux des peuples. Il se flattait de
produire un soulvement gnral des Cypriotes, en leur montrant la
fille naturelle du roi Jacques ou l'hritire lgitime du roi Jean.
Dans cette vue, il essaya de faire enlever la jeune princesse, qui
venait d'tre transfre  Venise. Elle y jouissait d'une apparence
de libert; mais on juge avec quel soin elle tait surveille par un
gouvernement qui poussa toujours jusqu' l'excs la mfiance et les
prcautions.

Le conseil des Dix fut inform qu'un petit btiment napolitain
devait arriver  Venise, sous prtexte d'y vendre sa cargaison;
mais que l'quipage de ce btiment tait compos d'hommes de main,
qui s'taient chargs d'enlever la fiance d'Alphonse. Aussitt la
princesse fut envoye dans la citadelle de Padoue, avec ses frres,
et, peu de temps aprs, on sut qu'elle y tait morte. Quand on ne
veut pas tre accus d'empoisonnement, il est fcheux d'tre si bien
servi par la fortune.

Le gouvernement vnitien, de son ct, faisait des prparatifs
pour faire enlever la reine Charlotte, qu'on savait devoir passer
incessamment d'Italie en gypte, sur des vaisseaux gnois.

L'amiral de la rpublique reut l'ordre d'intercepter ces vaisseaux,
mais il ne put les rencontrer; et la fille des Lusignan fut oblige
de remercier la fortune de l'avoir conduite jusqu' la cour d'un
soudan, dont elle allait implorer la protection.

De ce nouvel asyle, elle entretint quelques intelligences dans son
royaume; et ce fut principalement avec un noble vnitien, nomm
Marc Venier, mcontent de la reine actuelle, qui n'avait pas, selon
lui, reconnu dignement quelques services qu'il lui avait rendus. Ce
patricien trama une conspiration en faveur de la reine Charlotte.
Il ne se promettait pas moins que d'assassiner la reine Catherine;
mais ce complot fut dcouvert long-temps avant l'poque marque pour
son excution; les auteurs le payrent de leur tte, et la reine
Charlotte, renonant  reconqurir un royaume dans lequel elle ne
pouvait pas mme aborder, repassa en Italie.

[Note en marge: XVI. Le gouvernement vnitien exige que la reine
Catherine abdique. 1488.]

Ces divers vnements conduisirent jusqu'en 1488. Il y avait vingt
ans que les Vnitiens taient arrivs en Chypre avec la reine
Catherine. Il y en avait quinze qu'ils y gouvernaient sous son nom.
Mais ce n'tait pas assez pour eux. Par une contradiction, qui
ailleurs et t monstrueuse, la rpublique prtendait hriter 
titre de mre, et se montrait impatiente d'hriter. On peut juger
combien la rsistance de Catherine devait tre puise aprs une
oppression de quinze ans, qui avait pour objet de la dpouiller, en
fatiguant sa constance. En public, on la traitait encore de reine;
dans l'intrieur, on avait soin de lui rappeler qu'elle n'tait que
Catherine Cornaro.

Cependant elle supportait cette obsession avec une patience qui
dsesprait ses tyrans.  la fin, ils voulurent consommer leur
premire usurpation par une autre, et quand il fallut proposer
dans le conseil une nouvelle iniquit, les raisons politiques ne
manqurent pas.

Catherine n'tait pas encore dans un ge qui pt rassurer entirement
sur la rversibilit de sa succession. Si elle se remariait, si elle
avait un enfant, la rpublique perdait en un instant le fruit de
vingt ans de soins, pour s'assurer le royaume de Chypre. Quelques-uns
des parents que la reine avait  Venise, s'taient oublis jusqu'
laisser percer l'ambition de prendre le titre de princes. Le tribunal
des inquisiteurs d'tat leur imposa silence, et arrta que s'il y en
avait un seul qui dsobt, on le ferait noyer pour l'exemple[323];
mais de pareilles prtentions annonaient que la reine de Chypre ne
manquerait pas d'hritiers. Un gouvernement aussi prudent ne pouvait
se dispenser de prvenir un si grand danger. En consquence, il fut
arrt qu'on exigerait de Catherine une renonciation formelle  la
couronne. Une guerre venait d'clater entre les Turcs et le soudan
d'gypte. De grandes armes allaient passer  la vue de l'le de
Chypre, il tait impossible de ne pas la mettre en tat de dfense.

[Note 323: Art. 1 de la premire addition aux Statuts des
inquisiteurs d'tat, manuscrit de la Bibliothque-du-Roi.--N 1010
H/264 et 10462.]

On choisit, pour faire porter cette dcision  la reine, son propre
frre. Cette mission fut donne  Georges Cornaro, par le conseil des
Dix. C'tait lui signifier qu'il fallait y russir. Sans faire la
moindre observation, il s'embarqua, et la grande flotte arriva en
mme temps que lui, sur les ctes de l'le.

Georges Cornaro dit  la reine, sa soeur, que, Chypre tant menace
d'une invasion des Ottomans, les Vnitiens se voyaient dans la
ncessit de prendre ce royaume sous leur protection immdiate; qu'il
tait de l'intrt de ses sujets et du sien mme, qu'elle abdiqut la
couronne et se rendt  Venise, o elle trouverait un tablissement
digne de son rang. Catherine voulut d'abord reprsenter que srement
on avait fait d'infidles rapports  la seigneurie sur l'tat du
royaume: elle demandait la permission d'adresser des renseignements
plus exacts au snat, persuade que, mieux instruit, il changerait
de dtermination. Son frre lui rpondit que le snat n'en changeait
jamais.

Elle sollicita des dlais pour prendre conseil; mais Cornaro lui fit
remarquer qu'on avait dj relev la garde du palais, et que tous les
postes taient occups par des troupes vnitiennes.

La reine se soumit[324], partit quelques jours aprs de Nicosie,
accompagne des provditeurs vnitiens, pour se rendre au port de
Famagouste. Sur son passage, elle reut tous les honneurs dus 
son rang. Les magistrats et le clerg la recevaient  la porte des
villes. Elle y faisait son entre sous le dais, et traversait les
rues entoure d'une garde vnitienne, au milieu d'une population
tonne, mue de ce spectacle, et qui la saluait de ses acclamations.

[Note 324: L'auteur de l'_Historia di Venetia, dall'anno 1457,
all'anno 1500_, man. de la Bibliothque-du-Roi.--N 9960, a consacr
la 3e partie de son ouvrage  raconter l'acquisition de l'le de
Chypre par les Vnitiens; mais cet auteur, qui tait un patricien, a
eu soin de supprimer toutes les circonstances odieuses de la conduite
de ce gouvernement envers la reine Catherine Cornaro.]

[Note en marge: XVII. La rpublique devient souveraine de l'le.
1489.]

Lorsqu'elle fut arrive  Famagouste, le gnralissime de la
flotte lui prsenta les dpches de la seigneurie, en la suppliant
de les prendre en considration. Catherine rpondit que, fille
de la rpublique, elle obissait au snat et lui recommandait le
bonheur de ses peuples. Ensuite, pour donner une sorte de formalit
 son abdication, on assembla un conseil, la reine annona, par
une proclamation, qu'elle dposait la couronne; les magistrats
se rendirent  bord de la capitane, pour protester  l'amiral du
dvouement des Cypriotes  la rpublique. Une messe solennelle fut
chante, dans laquelle on bnit l'tendard de Saint-Marc. La reine,
prsente  cette crmonie, le remit elle-mme au gnral vnitien,
qui le fit arborer aussitt, et la rpublique prit possession du
royaume de Chypre, le 26 fvrier 1489. C'tait la destine de cette
le d'tre usurpe par ses protecteurs. Les Romains, pour rparer
leurs finances, se dclarrent hritiers de Ptolme qui y rgnait;
mais ils ne lui envoyrent point son frre pour le dpouiller[325].

[Note 325: Me piget dicere avide magis hanc insulam populum Romanum
invasisse quam juste; Ptolemo enim rege foederato nobis et socio,
ob rarii notris angustias, jusso sine ull culp proscribi, ideoque
hausto veneno voluntari morte deleto, et tributaria facta est et
velut hostiles ejus exuvi classi imposit, in urbem advect sunt per
Catonem.

(Ammien MARCELLIN, liv. 14.)

On peut voir aussi FLORUS, liv. 3 ch. 9, et Velleius PATERCULUS, liv.
2.]

Comme on n'avait aucune opposition  craindre, on ne fit partir la
reine qu'aprs que cette crmonie eut t rpte dans toutes les
places du royaume, afin que sa prsence dans l'le attestt son
consentement.

Elle s'embarqua le 14 mai.  son arrive  Venise, le doge et la
seigneurie allrent au-devant d'elle. On la reut avec de grands
honneurs et on lui assigna pour demeure le chteau-fort d'Asolo, dans
la province de Trvise; o elle fut environne d'honneurs et de
gardiens. Quelques voix s'levrent sur la cruaut de ce traitement
et l'injustice de cette acquisition: les inquisiteurs d'tat
arrtrent de faire noyer quiconque se permettrait de semblables
rflexions[326].

[Note 326: Art. 2 du _Supplment aux statuts de l'inquisition
d'tat_; manuscrit de la Biblioth.-du-Roi.]

Devenus rois de Chypre les Vnitiens ne crurent pas pouvoir se
dispenser de remplir envers le soudan d'gypte toutes les obligations
de la vassalit. L'investiture tait un moyen de lgitimer leur
usurpation. Il leur importait de mnager ce prince,  cause du
commerce considrable qu'ils faisaient dans ses tats et pour qu'il
ne s'allit pas  l'empereur des Turcs, voisin et par consquent
ennemi de la rpublique.

D'aprs ces considrations, ils firent auprs du soudan toutes les
soumissions, qui pouvaient le dterminer  approuver la possession
qu'ils avaient prise d'un fief qui tait dans sa mouvance. On lui
envoya des prsents de la part de la reine et de la part de la
seigneurie, comme si l'une et l'autre eussent mis, le mme intrt
 faire sanctionner la rvolution. Un ambassadeur fut charg
d'acquitter tout l'arrir du tribut, et de prter le serment de foi
et hommage.

[Note en marge: Le soudan donne l'investiture de ce royaume aux
Vnitiens.]

Le soudan reut ce message avec beaucoup de hauteur, ddaigna de
traiter cette affaire avec l'ambassadeur, dit qu'il ne connaissait
ni la reine de Chypre, ni le gnral vnitien, au nom duquel
l'ambassadeur s'tait d'abord prsent, pour ne point compromettre la
dignit de la rpublique. Il fallut ngocier cette affaire avec les
ministres. La seigneurie eut l'art de les mettre dans ses intrts;
et au bout d'un an, le soudan accorda l'investiture du royaume de
Chypre, et reut les Vnitiens au nombre de ses vassaux.

Quand cette grande iniquit se trouva consomme, Georges Cornaro
reut la rcompense de la pnible mission qu'il avait remplie auprs
de la reine sa soeur; il fut lev  la procuratie, et on obtint pour
son fils le chapeau de cardinal, tant le pape tait touch de voir
conserver dans le domaine de la vraie religion, un royaume menac de
tomber au pouvoir des musulmans[327]. Ce pape tait Alexandre VI.

[Note 327: E poco dopo si don la porpora cardinalizia a Marco da
lui figlio, dal papa Alessandro VI, in ricompensa di gloria, anche
gloriosa alla religione, a cui si salvo allora un regno ch'era in
pericolo prossimo di divenir maometano. (SANDI, _Storia civile di
Venezia_, lib. 8, ch. 12.)]

Cette occupation de Chypre par les Vnitiens n'eut pas seulement
pour rsultat l'accroissement de la puissance de la rpublique;
elle produisit une rvolution dans les moeurs, ou au moins elle en
acclra la dpravation. Celles des Cypriotes taient extrmement
corrompues, le climat de cette le, toujours mortel aux vertus
austres, les jouissances de la mollesse et de la domination, la
facilit d'acqurir des richesses, attirrent les nobles vnitiens
et en firent des satrapes voluptueux, qui rapportaient ensuite
dans leur patrie l'habitude de l'indolence et des plus monstrueux
drglements. Leur exemple corrompit bientt toute la population, et
le gouvernement ne se mit point en devoir d'arrter les progrs de
la contagion, parce que c'est, dit-on, un principe des gouvernements
aristocratiques, que la dpravation des moeurs, en nervant les
passions gnreuses, devient une garantie de la tranquillit de
l'tat, et favorise l'oligarchie.

[Note en marge: XVIII. Acquisition de Vegia. 1480.]

La rpublique, pendant qu'elle travaillait  cette acquisition
importante, n'avait pas nglig, pour s'agrandir, quelques autres
occasions, plus ou moins lgitimes, qui s'taient offertes.

Au fond du golfe, d'o semble sortir cette chane d'les, qui longe
les ctes de la Dalmatie, il y en avait une nomme Vegia, que
possdait un seigneur du nom de Frangipani. Ce seigneur eut quelques
diffrends avec les habitants de l'le; ceux-ci rclamrent la
protection de la rpublique. Frangipani, sachant quel danger il y
avait  la prendre pour arbitre, s'adressa au roi de Hongrie, pour en
obtenir quelques secours, afin de faire rentrer dans le devoir des
sujets qu'il qualifiait de rebelles. Ce prince lui envoya en effet
une petite garnison; mais une escadre vnitienne se prsenta devant
l'le, et, comme on ne met pas la mme ardeur  protger un voisin
faible qu' le dpouiller, le roi ne voulut pas s'engager, pour cette
affaire, dans une querelle srieuse avec les Vnitiens. Il retira ses
troupes, et, malgr les humiliations que le comte Frangipani vint
subir  Venise, la seigneurie confisqua ce petit tat et le runit 
ses domaines, accordant seulement  l'ancien possesseur une petite
pension de mille ducats, pour tout ddommagement, sous la condition
qu'il fixerait sa rsidence  Venise.

[Note en marge: De Zante et de Cphalonie. 1483.]

Trois ans aprs, en 1483, les les de Zante et de Cphalonie, 
l'autre extrmit du golfe, dans la mer Ionienne, ayant t enleves
aux Turcs, par un des petits princes grecs tablis sur cette cte,
les Vnitiens entreprirent de persuader au pacha voisin, qui n'avait
pas su les reprendre, qu'il convenait beaucoup mieux aux intrts de
la Porte, de voir ces les occupes par eux, que par un prince grec.
Ils ne demandaient que la permission d'en tenter la conqute. Le
pacha le trouva bon, et aussitt Zante fut occupe; une escadre vint
attaquer Cphalonie, le prince qui y rgnait fut tu dans une meute,
et le drapeau de Saint-Marc fut arbor dans ces nouvelles possessions.

[Note en marge: Restitution de Cphalonie.]

Cependant le sultan, qui ne partageait pas l'opinion de son pacha,
sur l'utilit de faciliter des conqutes aux Vnitiens, redemanda
ces les avec sa hauteur ordinaire. Il fallut ngocier, on chercha
 gagner du temps, et on obtint, en restituant Cphalonie, la
permission de conserver Zante, moyennant un tribut de cinq cents
ducats, que la rpublique se soumit  payer au sultan.

FIN DU TOME DEUXIME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


                                                                 Page.
     LIVRE IX. Guerre contre le roi de Hongrie. -- Perte de la
     Dalmatie. -- Nouvelle peste  Venise, 1355-1361. -- Fondation
     de la bibliothque de Saint-Marc, par Ptrarque. -- Dernires
     rvoltes de Candie. -- Expdition contre Alexandrie. -- lection
     d'Andr Contarini, 1361-1367. -- Nouvelle rvolte de Trieste.
     -- Dml avec l'vque de Venise. -- Guerre contre le seigneur
     de Padoue, le roi de Hongrie et le duc d'Autriche, 1367-1377.
     -- Aventure de Charles Zno. -- Occupation de l'le de Tndos.
     -- Affaires de l'Orient. -- Commencement de la guerre contre
     les Gnois, le roi de Hongrie, le patriarche d'Aquile, et le
     seigneur de Padoue, 1377-1378                                   5

     LIVRE X. Guerre de Chiozza, 1378-1381                          77

     LIVRE XI. Guerre contre Carrare, seigneur de Padoue. -- La
     rpublique recouvre le Trvisan. -- Acquisition de Corfou,
     Durazzo, Alessio, Argos, Naples de Romanie, et Scutari,
     1382-1390. -- Ligue contre les Turcs. -- Bataille de Nicopolis.
     -- Tamerlan, appel par les chrtiens, attaque Bajazet, et
     le bat  Angora. -- Nouvelle rupture entre les Gnois et les
     Vnitiens, 1388-1403. -- Guerre en Lombardie contre Franois
     Carrare II. -- Acquisition de Vicence, de Feltre, de Bellune,
     de la province de Rovigo, et de Vrone. -- Sige et prise de
     Padoue. -- Mort des princes Carrare. -- Jugement de Charles
     Zno, par le conseil des Dix. 1397-1406                       165

     LIVRE XII. Acquisition de Zara et de quelques autres places en
     Dalmatie, de Lpante et de Patras. -- Trait avec les Turcs.
     -- Acquisition de quelques villes sur le P. -- Guerre avec le
     roi de Hongrie. -- Trve, 1406-1413. -- La seigneurie refuse
     la ville d'Ancne. -- Rupture momentane avec les Turcs. --
     Acquisition de Corinthe. -- Mort de Charles Zno. -- Guerre
     contre le roi de Hongrie et le patriarche d'Aquile. -- Conqute
     du Frioul. -- Acquisition de Cattaro. -- Situation de la
     rpublique aprs ces conqutes, 1413-1420                     243

     LIVRE XIII. Dlibration sur la guerre propose par les
     Florentins contre le duc de Milan. -- Mort du doge Thomas
     Moncenigo, 1420-1423. -- Acquisition et perte de Salonique.
     -- Dclaration de guerre contre le duc de Milan. -- Sige de
     Brescia. -- Victoires de Franois Carmagnole. -- Trait de paix
     par lequel la rpublique acquiert Brescia, 1423-1426          287

     LIVRE XIV. Nouvelle guerre contre le duc de Milan. -- Bataille
     de Macalo gagne par Franois Carmagnole. -- Paix de 1428. --
     Acquisition de Bergame, 1426-1428. -- La rpublique acquiert
     l'expectative de la principaut de Ravenne. -- Troisime guerre
     contre le duc de Milan. -- Bataille perdue par les Vnitiens. --
     Mort de Franois Carmagnole, 1428-1433                        353

     LIVRE XV. Quatrime guerre contre le duc de Milan. -- Campagne
     de Piccinino et de Gatta-Melata. -- Sige de Brescia. --
     Franois Sforce parat sur le thtre de la guerre. -- Prise et
     reprise de Vrone. -- Paix de 1441. -- La rpublique acquiert
     Lonato, Valeggio, Peschiera, et usurpe l'tat de Ravenne,
     1433-1441                                                     408

     LIVRE XVI. Guerre dans le Milanais. -- Mort de Philippe-Marie
     Visconti. -- Guerre des Vnitiens contre les Milanais et
     Franois Sforce. -- Paix par laquelle la rpublique acquiert la
     province de Crme. -- Reprise de la guerre contre Sforce. -- Il
     est couronn duc de Milan, 1441-1450. -- Guerre des Vnitiens
     contre Sforce, duc de Milan. -- Les Franais auxiliaires du duc.
     -- Pacification gnrale. Ligue d'Italie, 1451-1454. -- Prise
     de Constantinople par les Turcs. -- Trait entre la rpublique
     et Mahomet II. -- Transaction avec le patriarche d'Aquile. --
     Translation du sige patriarcal de Grado  Venise. -- Malheurs
     et dposition du doge Franois Foscari. -- Cration des
     inquisiteurs d'tat, 1453-1457                                460

     LIVRE XVII. Trait de commerce avec le soudan d'gypte. --
     Guerre contre les Turcs dans la More. -- Projet de croisade. --
     Perte de l'le de Ngrepont. Alliance avec la Perse. -- Guerre
     dans l'Asie mineure et en Albanie. -- Belle dfense de Scutari.
     -- Paix avec le sultan. -- Perte de Scutari, 1457-1479. --
     Affaires de Chypre; acquisition de ce royaume par la rpublique.
     -- Runion des les de Vegia et de Zante au domaine de Venise,
     1469-1484                                                     555


FIN DE LA TABLE DES MATIRES DU TOME DEUXIME.

[Illustration: Carte des lagunes dans leur tat actuel.]





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rpublique de Venise
(Vol. 2), by Pierre Daru

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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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