The Project Gutenberg EBook of Jours de famine et de dtresse, by Neel Doff

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Title: Jours de famine et de dtresse

Author: Neel Doff

Release Date: November 15, 2020 [EBook #63773]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURS DE FAMINE ET DE DTRESSE ***




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  NEEL DOFF

  JOURS DE FAMINE
  ET DE DTRESSE
  --ROMAN--

  PARIS
  BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
  EUGNE FASQUELLE, DITEUR
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1911

  Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation
  sont rservs pour tous pays.




_Il a t tir de cet ouvrage 10 exemplaires numrots sur papier de
Hollande_

EXEMPLAIRE N 9




JOURS DE FAMINE

ET DE DTRESSE




VISION


Il neige; j'ai la grippe; sur la place, les gamins font des glissades.
Je m'accoude  la fentre et contemple cette vie sur la neige. Sont-ils
souples et lestes, ces enfants! Grands et petits s'en donnent: ils
glissent; ils se poussent; ils tombent en grappes.

Ah! en voici un en loques, sale, la tte embroussaille, les sabots trop
grands, les bas trous, les genoux perant le pantalon, le fond de
culotte en lambeaux; ple, boursoufl, mais agile et rbl. Dj de
loin, il prend son lan et fait une glissade d'une douzaine de mtres.
Dans cet lan qu'il ne parvient plus  matriser, il en entrane
d'autres, il en renverse sur son chemin. Aucun n'a mal. Tous cependant
se fchent, se redressent et tombent sur le petit: c'est qu'il est plus
adroit qu'eux, et sale, et pouilleux. Ils le tranent hors de la piste,
le roulent dans la neige, le cognent, et le jettent la bouche contre le
trottoir. L'enfant se relve, essaie de se dfendre, le bras en
bouclier; mais il est seul. De rage et de douleur, il s'en va, boitant
et pleurant pitoyablement.

C'est ainsi que mon frre Kees nous revenait toujours, quand nous tions
petits. Ce sensuel petit Kees, il avait d'admirables larmes, grandes et
limpides comme des perles de rose.

En me retirant de la fentre, j'aperus ma figure dans l'espion. Ma
bouche tait contracte, mes yeux en pleurs: je venais de revivre une
des scnes douloureuses de notre misrable enfance. Ces scnes, dont
nous sortions honnis et maltraits, taient toutes provoques par notre
pauvret, car, quand c'est pour le plaisir, ce sont toujours les
dguenills que l'on rosse.




MES PARENTS


Avant l'altration continue, sre, et comme mthodique, que la misre
fait subir aux natures les mieux trempes, mes parents taient, dans
leur milieu et pour leur ducation, deux tres plutt rares, tous deux
d'une beaut exceptionnelle quoique diamtralement oppose.

Mon pre, Dirk Oldema, tait un Frison haut de six pieds, mince et
lanc comme un bouleau, et d'une flexibilit incroyable. Il avait le
teint trs frais, les yeux bleu clair lumineux, une denture
merveilleuse, des cheveux chtain clair boucls, une voix parle franche
et timbre, et une voix chante de tnor lger qui faisait s'arrter les
passants. Son plus grand plaisir tait, le soir, assis avec tous ses
enfants autour de l'tre, de chanter en choeur, ou de raconter des
anecdotes de sa vie de soldat, alors qu'il tait trompette, avait un
beau cheval et que, pendant que les autres taient en ribote, il
raccommodait les bas de tout le rgiment pour pouvoir louer des livres.
C'tait la seule poque de bonheur qu'il avait eue dans la vie.

Ma mre, d'origine ligeoise, tait petite et brune, d'une joliesse
piquante, extrmement fine et bien prise, lisant des romans d'aventure,
mais n'en ayant jamais eu dans la vie. Elle prfrait le luxe au
confort, et,  cause de son ducation sommaire, cela se manifestait par
un bonnet  fleurs rouges et blanches sur une chevelure mal entretenue,
ou des souliers vernis sur des bas trous. Sa joie tait de sortir avec
Mina, ma soeur ane, pour aller voir les magasins, de choisir aux
talages des toilettes magnifiques pour nous tous, de se griser
l-devant, et de discuter le got et le choix, comme si c'tait arriv.
Toutes deux rentraient la tte en feu, et continuaient la discussion
devant une tasse de caf sucr.

Une des grandes attractions de ces belles choses et t de faire
enrager les voisines et les tantes. A dfaut de ces lgances, quand ma
mre avait un bonnet neuf ou une robe achete au dcrochez-moi-a, elle
habillait le plus petit enfant le mieux qu'elle pouvait, partait se
promener de long en large dans la rue o habitait une des voisines ou
des tantes qu'il s'agissait de faire fondre d'envie, et elle balanait
la croupe et jouait avec l'enfant en affectant de ne voir personne;
mais, du coin de l'oeil, elle observait tout et venait nous raconter
comment la tante avait cart lgrement le petit rideau en se cachant,
puis avait envoy la petite cousine Kaatje pour bien dtailler la
toilette de ma mre, et que bien sr la tante avait verdi de dpit de
les voir, elle et son enfant, si bien attifs.

Ma mre tait cependant fort bonne et, malgr sa grande misre, je l'ai
vue prter  ces mmes voisines sa robe du dimanche pour la mettre au
clou. Quand on lui tmoignait un peu de sympathie, elle se donnait tout
 vous, trop mme, et passait ses journes chez les autres, en lchant
le mnage et les mioches. Elle tait plus ruse qu'intelligente et
aurait en somme d tre une poupe de luxe: elle en avait toutes les
aptitudes.

Elle chantait toujours, en nous berant dans ses bras, des louanges  la
Vierge: Marie, Reine des cieux! puis il y tait question de robes de
soie bleue. Je ne l'ai entendue chanter que lorsque j'tais petite:
plus tard la misre le lui avait dsappris. Je me souviens d'une voix
trs timbre, avec beaucoup de charme; mme quand ma mre tait vieille,
sa voix parle avait gard tant d'inflexions, et son rire tait rest si
jeune qu'on devenait confiant et gai en sa compagnie.

Mon pre se maria en quittant l'arme, et devint gendarme: ce qui le
dcida  accepter cette fonction tait surtout le cheval qu'il adorait.
Ma mre, orpheline ds l'ge de treize ans et oblige de gagner sa vie
comme dentellire, ne savait rien, mais rien, du mnage. Depuis l'aube
jusque tard dans la nuit, elle avait d faire aller les fuseaux, ne se
levant de sa chaise basse que pour se mettre  table et, tout de suite
aprs le repas, reprenant ce travail pre, qui lui donna les
clignotements d'yeux sur lesquels je me guidais pour observer ce qui se
passait en elle. Aussi le premier repas qu'elle fit pour mon pre, fut
des pommes de terre avec, comme sauce, de l'huile de lin au lieu d'huile
alimentaire.

Puis quoi? elle n'avait jamais eu de libert: maintenant elle tait
marie et pouvait bien aller bavarder un peu chez les autres femmes de
gendarmes. Et quand mon pre revenait de ses tournes, il ne trouvait
rien de prt et devait souvent se remettre en selle sans avoir dn.
Alors, aux haltes, il acceptait les petits verres qu'on offre volontiers
aux gendarmes pour tre bien avec eux, et il rentrait, se tenant trop
raide sur son cheval. Il fut dplac plusieurs fois, puis rvoqu.

Il devint ensuite garde-chasse, mais il renona  cette fonction de son
plein gr: il lui tait impossible de mettre les menottes  un homme
qui, ne mangeant jamais de viande, avait tir un lapin sur son propre
champ. Quand mon pre entendait un coup de fusil qui lui semblait
suspect, il faisait un dtour, et,  la nuit, il allait prvenir le
paysan qu'il serait oblig de confisquer, le lendemain, le fusil cach
sous les navets et de dresser procs-verbal.

Aprs, toujours par amour du cheval, il entra comme cocher dans les
grandes maisons; mais couper sa moustache l'horripilait, et il n'y resta
pas. Il s'engagea chez des loueurs et, de chute en chute, devint cocher
de fiacre. La premire fois qu'il monta sur le sige d'un fiacre, il fut
honteux comme d'une dchance; mais plus tard il en jugeait autrement,
et disait que les cochers de fiacre taient des ouvriers, tandis que les
cochers de matre taient des domestiques.

Ma mre pouvait rester des jours sans manger et n'en tait gure
incommode, tandis que mon pre souffrait normment de ces privations,
et, quand alors il entrait un peu d'argent, il y avait des conflits.
L'un voulait tout dpenser  de la nourriture; l'autre prtendait en
distraire une partie pour des vtements ou autres choses indispensables.
Aussi ma mre avait-elle toujours un bas et faisait-elle des
cachotteries continuelles, qui mettaient mon pre en fureur.

Ces deux tres, de race et de nature si diffrentes, s'taient pouss
pour leur beaut et par amour; leurs pousailles furent un change de
deux virginits; ils eurent neuf enfants. Pour le surplus, peu de leurs
gots et de leurs tendances s'accordaient, et, avec la misre comme
base, il en rsulta un gchis inextricable.

Nulle part, autant que chez nous, je n'ai entendu parler de beaut.
Quand nous nous rvions riches, nous nous entretenions surtout de ce que
nous aurions appris, de toutes les belles choses dont nous nous serions
entours, et, pour des affams comme nous, la nourriture ne venait qu'en
dernier lieu.

J'ai souvenance d'un dimanche aprs-midi o mon pre voulait faire la
lecture  ma mre, qui avait un nouvel enfant au sein; il en tait
empch par les voisins de l'tage au-dessus, qui recevaient des amis et
s'amusaient  chanter, en tapant des pieds en cadence et en frappant
avec des couteaux sur des verres. Il avait dj,  plusieurs reprises,
ferm son livre en jurant, quand on frappa  la porte. C'tait la
voisine qui venait inviter mes parents  partager leur divertissement.

--Je me disais: les voisins n'ont jamais rien; ils lisent par ennui.
Alors, si vous vouliez prendre part  notre plaisir?

Mon pre remercia, mais d'un ton lgrement hautain, o peraient son
mpris et sa mauvaise humeur de ce qu'on l'avait cru capable de s'amuser
 de semblables vulgarits.

La femme se retira confuse.

Mon pre tait pris  la campagne d'une joie tellement mue que les
larmes lui montaient aux yeux; jusqu'au coassement des grenouilles dans
les mares l'intressait, et, quand nous voulions leur jeter des pierres,
il nous disait:

--Vous allez interrompre leurs causeries, et elles s'expriment si bien
dans leur langage! Elles font mnage comme nous, ont des enfants, mais
ne doivent pas avoir autant de misre, car elles ne seraient pas aussi
gaies.

Aprs ma neuvime ou dixime anne, je ne me rappelle plus grand'chose
de sympathique chez nous. La misre s'tait implante  demeure; elle
allait s'aggravant  chaque nouvel enfant, et l'usure et le
dcouragement de mes parents rendaient de plus en plus frquents les
jours de famine et de dtresse.




QUAND JE ME RVEILLAI, C'TAIT LE SOIR


J'avais eu la rougeole et m'tais, une aprs-midi, chappe de la maison
pour regarder des garons jouer  jeter des billes dans des tuyaux de
pipe fichs en terre. Je m'tonnais de voir leurs ombres s'agrandir ou
se rapetisser suivant leurs mouvements, et je me demandais d'o
provenaient ces ombres et pourquoi elles s'agrandissaient et se
rapetissaient ainsi, quand je me sentis tout  coup empoigne par
derrire, secoue dans tous les sens, et une voix criait:

--Mchante fille, tu pourrais mourir d'tre sortie!

C'tait notre servante qui m'arrangeait de cette faon: nous avions,
quelle drision! une servante. Ma mre, n'ayant  cette poque que cinq
enfants, pouvait encore s'occuper de son mtier de dentellire, et,
comme l'ouvrage abondait momentanment, elle avait d engager une petite
bonne pour l'aider dans le mnage. Celle-ci me battit convenablement,
comme c'est l'usage dans le peuple quand un enfant se fait mal; puis
elle me coucha dans ma petite crche en bois, pose par terre contre le
mur. Je m'endormis et, quand je me rveillai, c'tait le soir.

Ah! l'exquise sensation de bien-tre et d'intimit! La chambre tait
bien claire; un bon feu brlait dans l'tre; ma mre faisait des
dentelles au mtier et mon pre lisait  haute voix les _Mille et une
Nuits_; parfois il s'arrtait pour changer des rflexions avec ma mre.

--Cato, si nous n'avions qu' dire: Ssame, ouvre-toi!, je ne te
laisserais pas t'abmer ainsi les yeux, le soir,  cette dentelle.

--Soyons contents que j'aie trouv ces commandes dans cette petite
ville. Puis j'aime mon mtier: cette guirlande est tellement jolie; des
feuillages, avec lesquels les enfants jouaient, m'en ont donn l'ide.
Mon dessin est trs bien venu, et maintenant cela m'amuse.

Et ses doigts mlaient les fuseaux avec une telle agilit qu'on ne
pouvait les suivre.

Dans la chambre tait rpandue la dlicieuse odeur du foie de boeuf au
vinaigre, qui mijotait dans un coin de l'tre, qu'on mangerait tantt,
et dont j'aurais ma part. Mon pre allait de temps  autre soulever le
couvercle pour goter et, en lchant bien la cuillre, il disait:

--Cato, ce sera bon.

J'coutais lire mon pre, je humais la bonne odeur, et je me rendormis.
Qui dort dne.




PREMIER EXODE


Mon pre, trs bon travailleur, avait l'art de se faire prendre en
grippe: il montrait trop que la btise et la vulgarit lui rpugnaient.
Il dut donc quitter la petite ville pour chercher de l'ouvrage ailleurs,
et se rendit  Amsterdam, d'o il crivit bientt  ma mre de venir le
rejoindre.

--Vends nos vieilles loques, ajoutait-il, pour faire le voyage, tu
trouveras ici ce qu'il faut.

Ma mre savait ce que cela voulait dire: il y avait de tout dans les
magasins, mais nous aurions pu coucher entre quatre murs. Mon pre
s'imaginait toujours que tout allait nous tomber du ciel, et
draisonnait alors compltement. Elle ne tint donc aucun compte de cet
enfantillage et obtint du Bureau de bienfaisance notre transfert 
Amsterdam.

On avait trouv place, pour nous et notre pauvre mobilier, sur une
barque de transport de marchandises. Ce fut un soir que deux employs du
Bureau de bienfaisance vinrent nous chercher pour nous embarquer. Ma
mre avait ma soeur Naatje au sein; les employs, trs gentils, tenaient
les quatre autres enfants par la main.

C'tait  mare basse; il fallait descendre une grande chelle; je me
rappelle trs bien l'pouvante que nous prouvmes devant cet abme
noir: un de mes frres criait qu'il ne voulait pas aller sous l'eau
chez pre; moi, comme d'habitude, je tremblais et essayais de faire la
brave. On nous descendit un  un et l'on nous fit entrer dans la cabine
commune: il n'y avait d'alcves que pour le personnel, et rien pour nous
asseoir. Les bateliers taient visiblement ennuys de cette marmaille
qui pleurait, faisait pipi... et le reste.

La barque se mit en route. Nous tions affals sur le plancher; ma mre
s'y assit  son tour, tala autour d'elle ses jupes sur lesquelles nous
nous couchmes tous, la tte dans son giron; Naatje ttait toujours. Je
ne pus dormir; je n'avais que cinq ans, mais je me souviens trs bien
qu'un homme entra, nous regarda avec antipathie, se dshabilla sans gne
et se coucha; il jurait chaque fois qu'un des petits toussait ou
pleurait. Vers le matin, ma mre se mit  torcher, laver et habiller les
enfants pour l'arrive  Amsterdam.

Le Bureau de bienfaisance n'avait pay que notre transport, comme pour
les tonneaux d'huile et autres denres. Il nous avait fait coucher 
terre, telles une chienne et sa porte, et ma jolie mre, avec son
nourrisson au sein, n'avait pas reu une tasse de caf... rien...
rien...

C'est ainsi que, grelottants et ples de froid et de faim, nous
arrivmes par l'Amstel  Amsterdam, o mon pre nous attendait sur les
cluses. Pendant que la barque se trouvait arrte par la manoeuvre, on
nous hissa sur les passerelles. Il n'y avait de garde-fou que d'un ct,
et, sur ces planchettes, mon pre, toujours casse-cou, nous fit passer
d'cluse en cluse jusque sur le quai. Puis, par les rues, les ponts et
les canaux, il nous conduisit dans une impasse o il avait lou une
chambre, au premier tage d'une masure.

Nous emes du caf et des tartines, et on nous coucha sur de la paille,
dans un placard noir et ferm.




RELIEFS ET ORIPEAUX


J'ai souvent lu et entendu dire que le parfum d'une fleur, le got d'un
fruit voquaient chez certaines personnes un pisode exquis ou potique
de leur enfance ou de leur jeunesse. Eh bien!  d'infimes exceptions
prs, mes souvenirs,  moi, ne sont jamais ni exquis, ni potiques.
Toutes mes sensations les plus fraches et les plus pures furent gches
par la misre, l'ignorance et la honte. Ce n'est du reste pas en sentant
une fleur, ni en gotant un fruit, mais en mangeant du fromage de
Hollande, que je me suis souvenue d'une page de ma toute jeune enfance.

Dj notre misre devenait intense,  cause du nombre d'enfants qui
augmentait chaque anne. Une de mes tantes tait servante dans une
grande maison de prostitution; elle tait trs bonne pour nous. Elle
nous faisait venir le soir aux alentours de cet tablissement, quand
celui-ci battait son plein et que la surveillance tait relche, et
nous donnait les reliefs de table de ces dames, entre autres des crotes
de fromage, dont le got, raviv en moi l'autre jour, me fit revoir tout
cela comme cinmatographi.

Ma tante nous apportait galement, cachs sous ses vtements, des
noeuds, des rubans de soie et de velours dont ma mre garnissait nos
chapeaux, des corsages dcollets en soie cossaise qu'elle changeait
pour nous et dont elle nous attifait,  la grande stupfaction des
voisins. Je me rappelle une adorable petite robe que ma mre me fit avec
des bandes d'toffe  menus carreaux noirs et jaunes, qu'elle avait
cousues ensemble, en dissimulant chaque couture sous un petit pli.

Et de tous ces reliefs et oripeaux se dgageait un parfum suave, que
nous savourions avec dlices.




TTES ET PEAUX D'ANGUILLES


Le samedi soir, quand mon pre recevait sa paie, ma mre et ma soeur
ane allaient le chercher, et alors on achetait de bonnes choses 
manger avec les tartines. Moi, je devais garder la maison et les petits
qu'on avait couchs.

Nous habitions une cave au Haarlemmerdyk. Ma mre et ma soeur parties,
je m'asseyais sur le petit perron en contre-bas de la rue, pour regarder
les passants. Je les voyais d'en bas: j'avais la tte et les bras
couchs sur la planche de l'gout, qui bordait les maisons des villes
hollandaises. De temps en temps, je descendais mettre la suotte dans la
bouche d'un des petits qui criait, puis je reprenais ma place.

Les passants se faisaient rares. Je me cachais dans notre cave chaque
fois que le veilleur de nuit passait, en criant l'heure et en agitant sa
crcelle qui me terrifiait; quand il avait disparu, je remontais
m'asseoir.

Le sommeil m'envahissait; mais l'appel de la marchande d'anguilles
fumes, que j'entendais dans le lointain, me rveillait, et me donnait
l'espoir que mes parents allaient rentrer et apporter des anguilles
fumes, ou des harengs saurs, ou peut-tre bien des saucisses bouillies.

Cependant, vaincue par la fatigue, je m'endormais sur le perron, et le
veilleur de nuit me descendait dans la cave, o il me couchait sur le
grabat  ct des autres enfants.

Mes parents avaient pour devise: Qui dort dne. Le matin, mes petits
frres et soeurs et moi, nous trouvions les ttes et les peaux des
anguilles fumes ou des harengs saurs, restes des agapes de la veille,
que nous mangions alors avec nos tartines.




DEUXIME EXODE


Nous nous tions tablis  Holland op zyn Smalst, pendant qu'on y
construisait le canal d'Ymuiden. Mon pre avait du travail dans les
curies, mais il ne faisait long feu nulle part: nous dmes encore une
fois quitter. Il partit  pied pour Amsterdam, o il trouva tout de
suite de l'occupation sur sa bonne mine. Il vint donc, un dimanche, nous
chercher. On avait lou, pour six florins, une charrette de paysan qui
devait nous conduire la nuit  Amsterdam.

Quoique nous eussions retenu toute la charrette, le paysan l'avait en
grande partie remplie d'objets  lui: des tonneaux, des paniers et aussi
un norme moulin  caf de magasin, qu'il voulait faire aiguiser en
ville.

Nous voil lamentablement entasss, partis, dans l'obscurit, par les
routes serpentines, paves en briques jaunes, de la Hollande. Au del de
Haarlem, nous longemes pendant des heures une digue. On ne voyait pas
ses doigts devant les yeux, et on n'entendait que le mugissement des
vagues montant contre les berges et les cris stridents des oiseaux de
nuit. La charrette s'arrtait  chaque instant; mon pre descendait pour
voir si nous tions encore au milieu de la digue et parler au cheval qui
avait peur. Le danger tait grand sur cette troite bande, claire par
une lanterne falote attache  la charrette. Les enfants criaient. Ma
mre, comme  chaque danger, rcitait l'vangile de saint Jean: Au
commencement tait le Verbe, et le Verbe tait avec Dieu, et le Verbe
tait Dieu. Mon pre jurait; le paysan restait silencieux.

Un choc de la charrette fit tomber le grand moulin  caf sur ma figure.
Je me mis  hurler; mais ma mre, qui ne pouvait voir ce qui m'tait
arriv, se fcha et me donna des taloches pour me faire taire. Toute ma
figure s'enfla prodigieusement jusqu' me fermer les yeux. Quand le jour
se leva, je recommenai doucement  gmir et dis:

--Mre, regarde-moi, je ne vois presque plus.

Ma mre, effraye, se plaignit que, malgr que nous eussions pay pour
toute la charrette, le paysan l'avait encombre au point de tuer presque
ses enfants.

Nous arrivmes de grand matin  Amsterdam sur le Haarlemmerdyk, o mon
pre avait lou une cave. Il prit les enfants, un  un, sous les bras,
et les fit sauter  terre. Moi,  cause de ma figure tumfie, il me
porta jusque dans la cave, en me consolant:

--Ma pauvre petite Poeske,[1] ne te plains plus: nous avons manqu
tous tre noys.

  [1] Petite Chatte




NON! NON!


Les jours o la misre ne nous talonnait pas trop, j'avais des joies et
des sensations exquises, par le seul effet de mon imagination. Je
prenais, ces jours-l, ma poupe, mes osselets, mon sac rempli de
morceaux de porcelaine et de faence, adorns d'une fleurette ou d'une
arabesque, et j'allais sur les grands canaux,  la recherche d'une belle
maison.

Les grands canaux d'Amsterdam m'inspiraient beaucoup de respect: je ne
pouvais me rver Cendrillon que dans une de ces maisons du XVIIe ou du
XVIIIe sicle,  haut escalier double de granit bleu, cltur de grilles
et de chanes de fer forg,  la majestueuse porte sculpte, vert fonc
comme l'eau bourbeuse des canaux, et dont une ferrure, martele et
cisele ainsi que de l'orfvrerie, grillageait la large imposte. Les
vieux arbres qui se refltaient dans l'eau et les barques qui y
glissaient comme sur de l'huile, me donnaient une sensation de paix que
plus jamais, dans aucun pays, je n'ai retrouve.

Je choisissais une marche du perron et vidais mon sac: je disposais mes
morceaux de faence tout autour de la marche, comme des plats sur un
dressoir, et asseyais ma poupe au milieu. Tout en jouant, mon esprit se
dlectait dans des rves qui se passaient  l'intrieur de la maison.
J'y habitais en compagnie des personnages des contes de Perrault.
J'avais des salles remplies de poupes de toute grandeur, habilles
comme les princesses des images d'pinal: elles taient coiffes de
vraies chevelures, avaient des yeux qui s'ouvraient et se fermaient, et
elles disaient Papa et Maman.

Ou je naviguais sur les canaux dans une barque bleue, dont la voilure
tait de toile orange.

Quand je me rvais la Belle au bois dormant, le bois m'embarrassait fort
parce que je n'en avais jamais vu. Aussi me faisais-je dormir dans ma
barque bleu ciel: elle serait venue  la drive d'une le du Zuiderzee,
par tous les mandres des canaux de la ville, et aurait ainsi vogu
doucement jusque dans le Canal des Seigneurs; l, un gentilhomme, avec
des dentelles  ses habits, l'pe au ct, serait mont dans la barque,
m'aurait veille, et conduite dans la belle maison sur l'escalier de
laquelle je jouais.

J'aurais prfr cependant tre rveille par une jeune dame blonde, 
qui j'eusse tendu les bras en ouvrant les yeux.

Quelquefois la porte de la maison s'ouvrait, laissant passer une vieille
dame  crinoline, au chapeau  bavolet,  la figure placide encadre de
bandeaux pommads et de repentirs gris. Ou bien c'tait une jeune femme
habille,  la dernire mode, d'un paletot sac sur la jupe grise,
collante du haut et s'vasant dans le bas en une trane qui balayait le
pav; elle tait coiffe d'un gros chignon  bouclettes et d'un tout
petit chapeau rond piqu sur le devant; de grandes boucles d'oreilles en
jais se balanaient au bout des lobes allongs; elle avait en main une
minuscule ombrelle de soie verte, borde d'une frange, et dont le manche
en ivoire tait repli.

Les dames me laissaient ordinairement sur le perron, en disant un
aimable:

--Tu joues, petite fille?

Et le son de leurs voix et leur manire de prononcer les mots me
charmaient.

D'autres fois, de dessous le perron, par la porte de service, sortait
une servante  robe d'indienne claire, au tablier blanc, et en
pantoufles de tapisserie  fleurs; le bonnet de tulle tuyaut tait pos
sur le sommet de la coiffure  houppe; elle portait un petit panier plat
en osier blanc pour les emplettes, et passait rarement sans me faire
dguerpir ou me dire:

--Mchante fille, tu fais l'cole buissonnire!

Si je me rvais compagne des belles dames qui habitaient ces somptueuses
demeures, ces apostrophes me rejetaient dans la ralit, et,  dfaut de
mieux, j'aurais bien accept d'tre une de ces jolies soubrettes. Ma
robe de Pques n'tait jamais aussi immacule que leurs robes de
travail; et puis ces beaux bras nus, normes et rouges, m'attiraient. Ma
mre, ma soeur ane et nous tous avions des bras trs minces, avec des
poignets de rien du tout, qui dplaisaient fort aux femmes de l'impasse.
Jusqu'aux nichons menus et haut plants de Mina faisaient l'objet de
leurs quolibets, et elles lui souhaitaient, de bonne foi, une poitrine
basse et allonge, qui ballotterait dans le corsage.

Une fois que j'tais installe sur un perron du Canal des Seigneurs, une
jeune dame sortit de la maison, accompagne d'une fillette de mon ge: 
peu prs dix ans. La petite fille s'arrta pour regarder mes joujoux;
puis elle chercha dans sa poche, y prit une pice de monnaie et voulut
me la donner. Je fermai mes deux mains et les mis derrire mon dos, en
regardant la petite demoiselle. Elle rougit jusque dans le cou et se
sauva prs de la dame; elle lui entoura le corps de ses bras et, cachant
sa figure dans les vtements, pleura en lui parlant. La dame la
conduisit vers moi et m'offrit des bonbons que j'acceptai; puis elle
s'adressa  la fillette en une langue trangre. La petite rpondit dans
cette langue:

--Non! Non!

en trpignant et en cachant ses mains. La dame parlementait et, lui
prenant une main, la mit dans la mienne.

Nous nous regardmes. Elle avait les yeux bleus et les cheveux blonds
boucls, comme moi. Je la comprenais mieux en ce moment que je n'avais
jamais compris les gens de ma classe; mais pourquoi, tant si
semblables, tait-elle si autre? Je l'aurais griffe, je l'aurais
pitine pour cette diffrence, que je ne pouvais comprendre et qui me
semblait hostile.

Quand elles furent parties, je me demandai quelle tait cette
diffrence, d'o elle provenait, et de bonne foi, ds ce jour, je fus
persuade que les riches taient faits d'une matire plus prcieuse que
nous, les pauvres. J'en tais convaincue quand ils parlaient, quand ils
riaient surtout, et qu'ils savaient exprimer ce que, moi, je sentais
seulement.

Mais autre chose m'tait encore rest. Ces Non! Non! dits d'une voix
nergique, mais dlicieuse, par la petite demoiselle, m'avaient paru les
mots les plus beaux, les plus aristocratiques que j'eusse jamais
entendus. J'ignorais ce qu'ils voulaient dire, mais je me les tais
incrusts dans la mmoire, et la premire fois que je les prononai fut
quand Mina voulut m'envoyer faire une course, au lieu de me laisser
mettre des papillotes dans les cheveux de Naatje. Je lui rpliquai, en
trpignant comme la petite fille et en imitant sa voix, par des: Non!
Non! qui la firent s'arrter de nettoyer, et ma mre de ravauder.

--Mon Dieu! o cette crature enfantine a-t-elle cherch ces mots? c'est
du franais!

--Du franais? fit Mina; o voulez-vous qu'elle l'ait pris? Ce sont des
mots que cette niaise invente, comme elle en invente toujours.

--Si! Si! c'est du franais: je me rappelle fort bien que ma mre, quand
j'tais petite, parlait le franais avec son frre de Lige, et que
Non, Non revenait souvent dans la conversation. O as-tu entendu ces
mots?

Je ne voulais rien dire. Mina soutenait mordicus que je les inventais.
Je n'inventais jamais rien: les termes inusits dont je me servais, je
les avais lus ou entendus, et je les rptais  la grande exaspration
de ma famille; mais jamais je ne m'tais servi d'aucun comme de ceux-ci.

Devant une injustice, je criais: Non! Non! Quand on voulait me prendre
mes joujoux, je trpignais: Non! Non! Enfin Non! Non! taient
devenus pour moi les mots suprmes de la protestation, et j'en avais si
bien saisi la signification que je suis sre de ne les avoir jamais dits
 contresens.




A L'COLE CATHOLIQUE


Comme les deux bras de mon pre ne pouvaient suffire  nourrir dix
bouches, et que ma mre,  cause de ses huit enfants, avait d
abandonner son mtier de dentellire, la misre tait continue chez
nous. Aussi, de temps  autre, ma mre crivait-elle  quelques dames
charitables pour obtenir des secours; parfois, on nous en donnait.

Peu de gens savent tre bons sans se mler de vos affaires. Une de ces
dames avait dcid que je ne pouvais continuer  frquenter l'cole
communale et que je devais aller  une cole catholique. Elle avait, en
payant cinq florins pour l'admission, le droit de placer une enfant dans
cette cole.

La premire fois que je m'y rendis, je portais une petite robe en
indienne lilas, un tablier blanc propre, et un ruban bleu dans les
cheveux. Une soeur novice me conduisit jusqu' la classe que je devais
suivre, et dit  la soeur qui la dirigeait: C'est la fillette de
Madame..., en nommant la dame qui avait vers les cinq florins. Je fus
saisie et regardai rapidement les petites filles pour voir si elles
avaient entendu. Il y en avait une qui, tout de suite, me dvisagea avec
ddain. Les autres me reurent trs bien. Celle qui se trouvait derrire
moi me demanda mon nom. Je lui rpondis:

--Keetje Oldema.

Elle se mit  me caresser les cheveux et le cou: cela me parcourait des
pieds  la tte exquisement, et puis la nouveaut de la chose me
charmait. Ici, on n'allait donc pas me traiter en paria. Je devais
bientt dchanter. La petite qui me caressait, avait d apercevoir mes
crotes et mes poux, sous mes beaux cheveux blonds onduls. Je
l'entendis chuchoter avec sa voisine et dire: Pouah! Celle qui avait
surpris le nom de la dame l'avait rpt aux autres et,  la sortie de
l'cole, on me traitait dj avec mpris. Au bout de quelques jours,
j'tais, comme partout, la bte noire de tous. Si je m'approchais, on se
taisait; si je disais quelque chose, on me tournait en ridicule ou on
s'loignait.

La fille d'un cireur de bottes, mais que sa mre tenait propre, avait
invent que mon pre,  moi, tait l'aveugle bien connu du bguinage,
qui vendait des allumettes, et on ne m'appelait plus que: Des Rouges
Claires, Monsieur, mots dont il se servait pour offrir ses allumettes
aux passants. Ma rvolte et mon humiliation ne connurent plus de bornes.
a, mon pre! quand mon pre tait un admirable Frison, haut de six
pieds, beau comme une statue, aux yeux bleus limpides et aux cheveux
boucls. Ce vieillard caduque, ignoble, mon pre! quand mon pre tait
jeune et souple, et sautait, de la croupe  la tte, par dessus un
cheval. J'en hurlais de rage; je trpignais, je leur expliquais, mais ma
frnsie augmentait encore leur joie. Elles finirent par me tirer les
cheveux: mes crotes s'ouvrirent et le sang me dgoulina dans le cou.

Mais que devins-je l'hiver? Comme,  cause du froid, on ne laissait pas
retourner les enfants chez eux, ils apportaient leur djener. Nous
traversions justement une priode de famine noire: mon pre n'avait pas
de travail. Le premier jour, je prtextai que j'avais oubli mon
djener, et la soeur me laissa partir. Mais la seconde fois, voyant que
je n'avais rien apport, elle m'appela et je dus avouer notre misre.
Cette pieuse fille, mais peu psychologue, s'adressa aux enfants, en
disant qu'une de leurs petites camarades n'avait rien  manger, que
celles qui avaient trop de tartines devaient lui en donner.

Je me trouvais  ct de la soeur, tremblante de honte et de
mortification. Je prfrais la faim. La faim, a me connaissait: la faim
est silencieuse et, si vous savez vous taire galement, elle vous
dtruit en douceur. Mais ces petits anges,  qui on faisait appel, me
terrifiaient. Je dclarai  la soeur que je n'avais besoin de rien, que
ma mre tait sortie quand j'avais d partir pour l'cole, et que je
mangerais le soir.

Je lui avais confi tout bas notre dtresse, mais ceci, je le disais
haut pour tre entendue des autres.

La soeur ne le prit point ainsi: elle me traita d'orgueilleuse et de
menteuse, ajoutant:

--Il n'y a aucune honte  avouer sa pauvret, et vos petites camarades
vont montrer qu'elles sont meilleures que vous.

Il y en eut qui m'apportrent une crote ronge. D'autres me donnrent
des morceaux mordus. Je ne voulus de rien, dcide  ne plus venir 
l'cole plutt que de subir pareilles humiliations.

A la sortie, toutes m'attendaient et commencrent  me houspiller. Je me
dfendis des pieds et des mains, et en mordis cruellement une qui me
griffait la figure. Mais elles m'acculrent  un mur, et ensemble me
cognaient, me tiraient par mes boucles et me crachaient au visage, quand
un homme,  grands coups de pied dans le tas, vint me dlivrer. A la
maison, je suppliai ma mre de ne plus m'envoyer en classe, puisque
partout on me maltraitait  cause de mes poux et de notre pauvret.

Elle rpondit que je devrais forcment rester  la maison pour garder
les enfants: qu'elle allait tre oblige de courir les tablissements de
charit afin d'obtenir des secours, car pre, n'ayant pas de travail,
tait parti en chercher dans une autre ville.

Tous nos pauvres petits ont t traits de la sorte  l'cole. Kees et
Naatje rentraient ordinairement, la figure tumfie, et en pleurs. Kees
tait si innocent qu'il disait  ceux qui voulaient maltraiter sa soeur:

--Prends garde, si tu oses frapper mon petit frre!

Et il pleurait de grosses larmes, en la protgeant.




LA SOUPE AUX POIS


Ma mre avait reu quatre cartes pour quatre portions de soupe aux pois.
Il fallait aller la chercher. Nous nettoymes le mieux possible notre
unique petit seau en bois, qui servait  tous usages. Et, avec un plat
blanc comme couvercle, cela nous semblait convenable.

Nous n'tions jamais alls chercher de soupe. Ma mre tait fort gne
de ce seau, qui indiquait clairement o nous nous rendions. Les gamins
criaient aprs nous: Snert emmer, Snert emmer![2] Aussi, pour viter
une grande artre trs frquente, fit-elle un long dtour par les
ruelles  bouges pour matelots.

  [2] _Snert_: Soupe aux pois.--_Emmer_: Seau.

En arrivant  l'orphelinat luthrien, o on distribuait la soupe, nous
dmes faire queue. Ma mre n'osait pas: elle me passa le seau et alla
m'attendre aux environs.

Je revins, le seau rempli de bonne soupe bien chaude. Il y avait du
verglas; j'avais de grands sabots de ma mre aux pieds; je me tenais, de
ma main libre, aux chanes du perron de l'orphelinat. Le verglas me fit
glisser sous les chanes, et je tombai sur le dos en rpandant la moiti
de la soupe.

Je pleurais. Un homme vint  mon secours: il me ramassa et bougonna que
ce n'tait pas une charge pour une petite fille. Il se disposait 
porter mon seau, quand je lui dis que ma mre tait au milieu de la rue.

--Ta mre! Eh bien, alors?

En effet, ma mre nous regardait sans approcher, mortifie et rougissant
de honte et de colre de ce que j'avais signal sa prsence. Quand
l'homme me conduisit vers elle et lui manifesta son tonnement, elle ne
trouva  rpondre que:

--Il n'y a rien  faire avec cette crature enfantine!

J'avais onze ans.

Elle saisit le seau, me jeta un regard furibond, et, en dandinant son
corps appesanti par la grossesse et, faisant de ses sandales, Klots,
Klots dans la boue, elle prit le mme dtour par les ruelles 
prostitues. Je la suivis  distance, et nous rentrmes chez nous
piteusement.

Pour comble de misre, la soupe avait pris le got du seau qui servait 
tous usages.




CATCHISME ET PREMIRE COMMUNION


Je suivais depuis deux ans le catchisme de premire communion et tais
chaque fois renvoye  l'anne suivante, parce que je ne savais jamais
ma leon. Le tapage continuel de huit enfants dans notre unique chambre,
me rendait toute tude impossible. Je voulais en finir: non pas que je
croyais, la religion n'avait jamais eu aucune prise sur moi, mais je
m'apercevais que je commenais  passer pour une bte et, cela, je ne le
voulais pas. Puis, pour une fois au moins dans ma vie, je serais
habille de neuf des pieds  la tte.

Je m'tais donc jur de faire ma premire communion cette anne. Je
choisis, pour tudier ma leon, un perron sur un canal: j'en nettoyai
une marche avec mon jupon et me mis  apprendre par coeur les questions
et les rponses. Cela allait tout seul: moi qui me croyais incapable
d'apprendre, je retenais, en les rptant deux ou trois fois, des
rponses de six ou sept lignes; j'tais sauve.

La premire fois que je me reprsentai au catchisme, le vieux cur
interrogea toutes les petites filles, except moi. Je finis par lever
timidement le doigt, en disant:

--Vous m'oubliez, Monsieur le Cur.

--Non, mais tu ne sais jamais.

--Aujourd'hui je sais, Monsieur le Cur.

--Eh bien! viens ici.

Je dbitai ma leon d'un trait. Quand j'eus fini, il me leva la tte
sous le menton.

--Tu sais mme trs bien ta leon, fit-il; comment as-tu fait?

--Je ne pouvais jamais l'apprendre chez nous  cause du bruit, et parce
qu'on ne me laissait pas tranquille. Maintenant je vais sur un perron:
l, je suis seule et  l'aise.

--Sur un perron? tu apprends ta leon sur un perron! et quand il pleut?

--Il n'a pas encore plu.

Il hocha la tte.

Quand la pluie vint, et mme la neige, je me rfugiais aux latrines qui
se trouvaient sous beaucoup des ponts d'Amsterdam.

Je devins bientt une des premires du catchisme et, quand le vieux
cur voulait en avoir plus vite fini, il me choisissait souvent pour
l'aider  interroger. Un jour, il me chargea de faire rpter quatre
fillettes. Parmi elles tait une mtis indienne du grand monde (les
jours de pluie, elle arrivait en quipage). Elle me regarda avec une
telle aversion que j'en restai tout interloque. Comment! parlait son
regard, cette pouilleuse va m'interroger, moi! Mais il fallait bien
qu'elle obt: le cur l'avait ordonn. Elle me rpondait  voix si
basse que je la comprenais  peine. Cependant, pour me faire bien venir
d'elle, je lui dis:

--C'est parfait, jeune Demoiselle, je dirai  Monsieur le Cur que vous
savez trs bien votre leon.

Elle retroussa ses lvres de ngresse et fit: Pheu..., d'un air si
ddaigneux que j'en bafouillai pour de bon.

Cet hiver-l, nous fmes expulss de notre impasse, et j'aurais d
suivre le catchisme  l'glise de notre nouvelle paroisse. Mais je
voulais avoir l'image de Saint qu'on recevait au dixime bon point: j'en
avais dj sept et le vieux cur m'avait promis que mon image serait
belle, parce qu'il voyait bien maintenant que j'tais une brave petite
fille. Je continuai donc  me rendre  mon ancienne glise.

Or, voil que le jour du dixime point, ce fut le vicaire qui fit le
catchisme et, pour comble de malchance, je tirai la langue  l'Indienne
 un moment o le vicaire se retournait. Il se fcha et dit que c'tait
manquer de respect  Dieu d'oser tirer la langue dans sa maison. Pour me
punir, il me fit m'agenouiller devant le matre-autel, les bras levs
au-dessus de la tte et un tabouret dans chaque main. Quand tous furent
partis, je dposai un tabouret,--car deux, c'tait trop lourd,--et des
deux mains, je soutins l'autre aussi haut que je pouvais. Mais vaincue
par le chagrin d'avoir perdu mon dixime point, je finis par dposer
aussi celui-l, et, pleurant  chaudes larmes et sacrant comme mon pre,
je me couchai tout du long devant le matre-autel, sans m'inquiter de
Dieu.

Ainsi me trouva une des servantes du cur, qui s'enquit pourquoi je
pleurais. Je le lui racontai, en ajoutant que mes dix points taient
irrmdiablement perdus, puisque, pour faire ma premire communion, je
devais aller  ma nouvelle paroisse. Elle partit sans m'encourager;
mais, quelques instants aprs, le vicaire vint, cachant derrire sa
soutane un rouleau de papier blanc. Il me demanda si je regrettais
d'avoir manqu de respect  Dieu, et comme je rpondais: Oui, il me
donna l'image: un Saint Pierre avec les cls du ciel. J'aurais prfr
une Ascension de la Vierge, pour les guirlandes de fleurs qui
l'entouraient, mais enfin ceci tait un prix que j'avais gagn.

A l'cole, je n'en avais jamais eu, parce que j'tais trs sale,
toujours dchire, et peu assidue. Nous devions continuellement
dmnager sous menace d'expulsion,  cause du loyer qu'on ne pouvait
payer, et ma mre, ngligente, attendait parfois six mois avant de faire
la transcription d'une cole  l'autre. Aussi tais-je toujours la
dernire, comme du reste tous mes frres et soeurs. J'tais cependant
capable d'apprendre ce qu'on aurait voulu, et j'avais des dons. Ma voix
tait si jolie qu'un des instituteurs ne manquait jamais de se mettre de
mon ct, la tte penche vers moi, quand on chantait en choeur. A la
gymnastique, on faisait grimper aux chelles filles et garons; mais
moi, qui tais souple comme un chat, je devais descendre ds le
troisime chelon: l'instituteur de garde, voyant mes dessous en
guenilles, n'osait pas me laisser monter; que n'aurais-je donn
cependant pour grimper l-haut!

Et ainsi pour tout!

La premire communion approchait. Le cur de notre nouvelle paroisse
venait d'tre nomm: il tait plein de zle et de dlicate bont, et
s'occupait beaucoup de donner un grand clat  cette crmonie.

Au lieu de distribuer aux pauvres des uniformes qui les dsignaient, il
s'arrangea avec les dames patronnesses pour remettre aux mres l'argent
des toilettes.

Depuis longtemps, ma mre et moi, nous parlions de cette robe qui allait
me stigmatiser; mais elle reut dix florins, et nous pmes acheter tout
 notre got. J'eus un chapeau blanc entour de gaze, une robe grise 
ruches effiles, raide comme une planche, qui m'encaissait au lieu de
m'habiller, de hautes bottines  lacets de soie blanche avec deux
petites floches sur le pied, et des gants de coton blanc.

Une dame me donna du linge de sa fille, si bien lav et repass que
c'tait plus beau que du neuf.

Mes cheveux bouclaient naturellement, mais l'avant-veille de la premire
communion, on me mit trois tages de papillotes, et, le matin mme, on
tourna chaque boucle sur un bton, en la mouillant de caf sucr pour la
tenir raide: cela me faisait une chevelure toute brune,  moi qui tais
blond pi.

Je m'habillai de grand matin et, frissonnante d'tre aussi belle, je me
rendis  la cure avec ma mre. Je la prcdais de deux pas, tenant de la
main gauche un petit mouchoir de mousseline dpli devant moi, et de la
main droite mon livre de prires.

Toutes les fillettes taient un peu ples d'tre  jeun; moi, cela ne me
faisait rien, j'tais entrane. Nous nous montrmes toutes, riches et
pauvres, nos robes, nos souliers, jusqu'aux jupons: pour ma part, tout
mon orgueil allait aux petites floches de mes bottines, et je relevais
continuellement ma robe sur le devant pour qu'on les remarqut.

Le cur tait parvenu  m'effrayer trs fort. Il avait dit que celles
qui n'taient pas sincres auraient certainement une maladie le jour de
la communion, ou tomberaient mortes en s'approchant de la Sainte Table;
puis qu'il fallait laisser fondre l'hostie, car si on la mordait, le
sang nous sortirait de la bouche.

Je ne pouvais prendre aucun got  la religion. Comme contes de fes, je
prfrais Cendrillon et le Petit Poucet  ceux des Saints et des
Saintes. J'avais nanmoins trs peur. J'tais convaincue, comme malgr
mes efforts, je me souciais peu de Dieu, qu'il m'aurait foudroye, et,
en m'approchant de l'autel, je le suppliais de me donner la foi et la
sincrit.

--Dieu! faites que je sois sincre quand je dis que je vous aime!
Donnez-moi la croyance, je vous en supplie!

Il m'tait rest une dent de lait, et derrire celle-ci avait pouss une
autre dent, trs pointue, avec laquelle je me mordais souvent
cruellement la langue. Or, au moment de la communion, je claquais
tellement des dents qu'en fermant la bouche, j'incrustai l'hostie dans
ma dent pointue: je me mis  chanceler et  zigzaguer, comme ivre.

Je m'attendais  voir le sang jaillir de ma bouche, clabousser toutes
les toilettes des autres, et me gter ma robe.

Et quel scandale! je sentis littralement le cur me chasser de
l'glise, et vis tous les assistants me livrer passage comme  une
pestifre.

Puis, si mon pre nous quittait encore, on ne nous aiderait plus. On
dirait:

--C'est une des leurs qui a mordu le Bon Dieu: qu'ils meurent de faim!
J'eus toute la peine du monde  suivre les autres et  regagner ma
place. A la sacristie, on nous offrit des petits pains et du caf; une
dame me prit dans ses bras, en disant:

--Ah! la pauvre petite! elle va s'vanouir de faim.

Mais non! c'taient les affres terribles par lesquelles je venais de
passer.

Et voil que rien n'tait arriv!




J'ENTENDS LES PUCES MARCHER


Nous habitions une chambre unique, dans une impasse gluante d'Amsterdam.
Le soleil n'y pntrait jamais et si, en hiver, le froid humide y tait
glacial, en t la chaleur moite nous anantissait. Il n'y avait qu'une
alcve  tage, ainsi que dans les barques de pcheurs, mais cloisonne:
on y tait comme dans un placard. Les parents dormaient dans le
compartiment du bas; quelques-uns des enfants dans celui du haut, les
autres  terre, sur une paillasse. Dans un coin, un petit tonneau
servant de chaise perce  la famille; dans d'autres, des langes
d'enfant souills, puis les dtritus de tout un mnage misreux. L'odeur
de la pipe de mon pre et les manations de dix pauvres rendaient
l'atmosphre irrespirable.

Par une nuit d'effroyable chaleur, j'tais tendue avec trois de nos
enfants dans la couchette du haut. Ils dormaient; moi, je ne pouvais
pas: je me tournais et retournais en m'agitant. Nous tions couchs sur
des sacs en grosse toile, remplis de balle d'avoine qui, rduite en
poudre et imbibe d'urine d'enfant, formait une matire immonde et
corrosive. La toile m'agaait et me brlait la peau; les puces me
harcelaient affreusement; j'touffais; j'avais des bruissements
d'oreilles qui me donnaient des hallucinations. J'appelai doucement ma
mre et lui dis que je ne pouvais pas dormir, parce que j'entendais les
puces marcher.

--Tu entends les puces marcher? Ah! cette crature enfantine! et tu me
rveilles pour cela? tu vas te taire, n'est-ce pas? je suis reinte et
veux dormir. Je me tus, mais continuais  m'agiter. N'y tenant plus, je
me laissai glisser  terre, en m'aidant de la corde, m'habillai et
sortis.

Il pouvait tre quatre heures du matin. Il n'y avait dans la rue que les
veilleurs (c'taient des gens qui, pour cinq cents par semaine,
veillaient les ouvriers, en faisant un vacarme qui troublait tout le
voisinage). En dehors d'eux, personne; tous les magasins du Nieuwendyk
ferms; le calme partout: ah! que j'aimais cela!

J'allai vers la Haute Digue qui avanait dans l'Y. La Haute Digue tait
ma promenade favorite; j'y faisais souvent l'cole buissonnire avec ma
petite soeur Naatje. Des deux cts, l'Y clapotait contre les berges; on
y trouvait des coquillages; plus loin tait une oasis d'arbres et
d'herbe fleurie. Quand j'arrivai  la digue, l'air frais du large et la
brise matinale me causrent un tel soulagement qu'en jubilant je happais
l'air: je levais les bras, en cartant les doigts, pour mieux sentir
jouer le vent sur ma peau irrite. Je restai ainsi longtemps  me
griser, puis continuai ma promenade pour chercher des fleurs. Arrive
sous les arbres, je fus surprise de voir dans l'herbe les pissenlits et
les pquerettes fermes. Je n'avais jamais vu de fleurs la nuit et ne
connaissais pas ce phnomne; je fus si tonne que je n'en cueillis
aucune, comme prise de mfiance, et j'allai m'asseoir sur un banc.

Il y avait  cet endroit un chantier o des hommes travaillaient; un
d'eux vint se mettre  ct de moi et dit:

--Ah! la grande fille qui est dj dehors! et o vas-tu?

Je lui rpondis que, ne pouvant dormir, j'tais sortie, mais je n'eus
garde de parler des puces. Puis je lui demandai pourquoi les pissenlits
et les pquerettes taient fermes.

--Ah! mon Dieu, quel ange! mais elles dorment, ma chrie, elles dorment.

Ce disant, il me souleva et me mit  cheval sur ses genoux. J'y tais 
peine que je me sentis empoigne, flanque dans l'herbe, et qu'un homme
sauta  la gorge de l'individu, lui hurlant  la face:

--Ignoble Sodomite[3]! tu as t en prison pour avoir abus des petites
filles et,  peine sorti, voil que tu recommences! Et toi, que fais-tu
dehors  cette heure? Dcampe!

  [3] En Hollande, l'appellation de Sodomite est, par extension,
    couramment usite parmi le peuple, comme terme d'injure et de
    mpris, sans signification prcise.

Je ne me le fis pas rpter. Je m'encourus et arrivai hors d'haleine
chez nous, o j'entrai en coup de vent. Ma mre se rveilla en sursaut.

--Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? s'cria-t-elle.

J'avais eu grand'peur, mais ne me rendais pas compte du danger auquel je
venais d'chapper: aussi, au lieu de raconter ce qui m'tait arriv, je
lui dis:

--Mre, sais-tu pourquoi les pissenlits et les pquerettes sont fermes
la nuit? Eh bien! elles dorment comme nous.

--Quoi? Que racontes-tu? Tu es sortie?

--Oui, je suis alle  la Haute Digue pour me rafrachir et chercher des
fleurs, mais elles dorment.

--Ah! cette crature enfantine! Tantt elle entendait les puces marcher,
maintenant les pissenlits dorment! Mais, avec tout cela, tu me rveilles
 chaque instant, et je suis reinte, reinte. Allons, va dans ton lit
et dors.

Je n'y songeais pas, et quand ma pauvre mre s'assoupit  nouveau, je
sortis doucement dans l'impasse, o je me mis  jouer aux osselets sur
la pierre de la citerne.




DCEPTION


J'tais invite  une fte de charit pour enfants. Il tait
expressment dit que les mres devaient les conduire et venir les
reprendre, et, comme il n'y avait pas de vestiaire, emporter les
chapeaux et les manteaux. Vous voyez d'ici que ma mre allait lcher
tous ses mioches pour me conduire  une fte! Si je voulais m'y rendre,
je pouvais aller seule. Ce qui m'inquitait le plus, tait mon chapeau:
je m'tais mis dans la tte que je serais chasse si on dcouvrait que
ma mre n'tait pas l pour l'emporter. Or, je voulais absolument
assister  cette fte: il y avait une tombola; si j'allais gagner une
bote  coudre, le rve de toute ma vie! car, depuis l'ge de six ans,
je confectionnais les robes et les coiffures de mes poupes, et le
fameux chapeau, sujet de mes transes, je l'avais fait moi-mme.

Je m'en fus donc seule, un soir, par une pluie battante. J'entrai avec
mon invitation. En tant mon chapeau, je le dissimulai, comme une
voleuse, sous mon tablier. J'ai le souvenir d'une joie de commande. On
nous donna du lait d'anis et des petits pains beurrs; on nous fit
chanter de nombreux _Wien Neerlandsch Bloed_ et des _Wilhelmus Van
Nassauwen_, et dans la cour qu'clairaient quelques lampions, nous
dmes, par une pluie chaude qui nous faisait fumer comme dans un bain
turc, jouer des _Patertje, Patertje, langs den kant_ et des
_Colin-Maillard_.

Enfin la tombola!

--Y a-t-il des botes  coudre?

On regardait par les carreaux.

--Oui, l, plusieurs mme.

--Ah! je les vois; si je pouvais en gagner une!

Et je me tins ce langage: J'ai douze ans; il est temps que j'aie une
bote  coudre  moi, pour ne plus recevoir de torgnioles quand j'ai
gch le fil de ma mre. Puis, dans une bote, il y a tout: un d, des
ciseaux et autres outils. Ah! mon tour. Je prends un billet: un
Monsieur l'ouvre et dit:

--Trois images.

Et il me cherche trois images, reprsentant des batailles.

Je ne m'intressais plus  la fte: pour moi, c'tait encore une fois et
toujours une dception. Aussitt la porte ouverte, je filai; je remis
mon chapeau dehors, et je repris mon chemin sous la pluie, seule,  dix
heures du soir, par les ponts et les canaux. Arrive  la maison, je
donnai mes images de bataille  un de mes frres, et je me couchai en
pleurant.




MON PRE PROPOSE DE NOUS ABANDONNER


La propritaire tait venue nous insulter pour les deux semaines de
loyer que nous lui devions.

On s'tait couch aprs cela, tout agits.

Sur les paillasses,  terre, les enfants s'endormirent vite. Moi, je ne
pouvais.

Les parents, dans l'alcve, causrent. Mon pre proposa  ma mre
d'abandonner tous les enfants, disant que la Ville prendrait
certainement soin d'eux et qu'ils auraient moins souvent faim et froid
que maintenant; que lui tait  bout de forces, qu'il n'avait que
trente-huit ans, qu'elle sans doute n'aurait plus d'enfants, et qu'ils
pourraient se refaire une vie  deux. Ma mre rpondit:

--Non, non, abandonner les enfants, jamais!

J'entendais tout cela de mon lit. Je fus prise d'une folle terreur. Je
voulais veiller mes frres et soeurs pour les prvenir, ou aller
supplier mes parents de ne pas nous quitter, mais je n'osais, de crainte
des coups. Je rampai sur le ventre jusqu' la porte, et me couchai en
travers afin de les empcher de partir.

Mes parents, ayant peru quelque bruit, se turent. Ma mre dit:

--C'est Keetje; elle aura entendu: aprs des scnes comme ce soir, elle
ne dort jamais.

--Mais non, fit mon pre, ce sont les rats.

Puis il appela:

--Keetje, Keetje!

Je ne bougeai pas.

--Ils dorment tous, reprit-il. Si tu veux, tu viendras me rejoindre
demain  midi  l'curie, et nous partirons. Comme c'est jour de paie,
nous aurons un peu d'argent pour prendre le bateau et aller loin d'ici.

--Non, non, jamais je n'abandonnerai mes petits.

Ils se turent.

Je m'endormis vers le matin, tendue devant la porte. Quand ma mre se
leva pour prparer le caf de mon pre, elle me trouva l.

--Tu vois, j'en tais sre, elle a entendu et voulait nous empcher de
partir.

Mon pre se leva d'un bond, s'habilla en quatre mouvements, et se sauva
sans attendre le caf.

Vers midi, en jouant cole avec les enfants, je les avais tous assis
sur le seuil; mais ma mre ne sortit pas.

Puis j'attendis anxieusement le soir. Quand mon pre rentra enfin, je me
jetai avec un grand cri dans ses bras. Il me souleva silencieusement, me
garda pendant le souper sur ses genoux, puis en me caressant les
cheveux, et la voix rauque, il parla:

--Keetje, je suis souvent si fatigu, et, quand on vient alors nous
injurier comme hier, je ne sais plus ce que je fais.

--Pre, dis-je, laisse-moi dormir cette nuit entre mre et toi;
j'aimerais tant, puis-je?

--Oui, ma Keetje, oui, ma Poeske, et avec ta poupe, n'est-ce pas?

--Non, pre, murmurai-je, avec vous deux seuls.

J'tais indfinissablement heureuse.




JE FAIS DES VISITES


Un matin, ma mre me dit:

--Keetje, tu ne dois pas aller  l'cole aujourd'hui: il faut faire ta
visite chez Mademoiselle Smeders, puis tu iras, avec mes compliments,
voir Mademoiselle Rendel[4].

  [4] En Hollande les femmes maries du peuple et de la petite
    bourgeoisie sont appeles Mademoiselle.

--Mais, mre, elles n'aiment pas que je vienne chez elles.

--Nous n'avons pas le choix, ma Keetje. Elles nous donnent chaque fois
un pain: nous ne pouvons laisser d'y aller.

Les Smeders et les Rendel taient d'anciens voisins. Je m'acheminai, 
travers la neige, vers l'autre extrmit d'Amsterdam, o ils habitaient.

Je me rendis d'abord chez les Smeders. Ceux-ci taient des ouvriers
comme nous, mme d'un cran infrieurs. Le mari, manoeuvre aux docks, ne
savait pas de mtier, tandis que mon pre tait un cocher trs capable,
employ chez un grand loueur: il avait un beau fouet bagu d'or, et
portait une cravate blanche sur le sige, aux enterrements et aux
mariages. Mais les Smeders n'avaient qu'un enfant, lev presque
entirement par sa grand'mre; chez nous, il y en avait huit que mon
pre tait seul  faire vivre. Ce nous tait une grande mortification de
devoir accepter la charit de nos gaux.

C'est avec apprhension que j'tai mes sabots au bas de l'escalier
presque perpendiculaire et soigneusement rcur  l'eau de craie, et que
je montai en me tenant au cble qui servait de rampe. Arrive en haut,
je frappai craintivement  la porte: aprs qu'on m'eut rpondu, j'ouvris
et pntrai dans la chambre. Mademoiselle Smeders me regarda assez
froidement:

--C'est toi, Keetje, par ce temps? Prends garde, tu salis la natte. Va
t'asseoir l,--elle m'indiqua une chaise prs de la porte,--et tiens tes
jambes suspendues, pour ne pas salir les barreaux.

--Oui, Mademoiselle. Mes bas sont mouills parce qu'il y a des trous
dans mes sabots.

Elle continua de passer  l'amidon ses bonnets blancs, et le devant de
chemise que son mari portait le dimanche. Ses mouvements taient mous,
mais srs. Elle tait vtue, comme toujours, d'un jupon de mrinos noir,
large de six aunes, et d'un caraco en indienne lilas, dont le corsage
aux paules tombantes et les basques descendant jusqu'aux genoux, se
fronaient autour de la taille. Comme chaussure, des bas blancs et des
pantoufles en tapisserie verte,  fleurs rouges. Autour du cou dgag,
elle portait un collier de quatre ranges de coraux,  fermoir en
filigrane d'or; aux oreilles, de longs pendants en corail. Elle tait
coiffe de bandeaux blond sable, luisants de pommade, qui lui couvraient
les oreilles, et d'un bonnet blanc tuyaut dont les brides pendaient sur
le dos. Le frmissement continu de ses narines dilates et son regard
bleu qui vous jaugeait, me causaient toujours un malaise: je n'aurais
pas aim la fcher.

La bonne chaleur du pole me tapa lgrement  la tte: tout me semblait
voil. Je regardais avec tonnement,  chacune de mes visites, cette
chambre, au plafond bas  poutres couleur orange, dont l'ordre et la
propret m'intimidaient. Au milieu du plancher, pass  l'eau de craie,
tait tendue une grande toile  voile peinte en jaune avec bord orange,
que la femme repeignait tous les ans; tout autour des nattes; devant et
sous la table, place entre les deux fentres et couverte d'une toile
cire jaune, des morceaux de tapis de toute couleur. Aux fentres 
guillotine, des pots de graniums qui, l't, taient  l'extrieur, des
rideaux en mousseline  carreaux maintenus par des rubans jaunes, et au
milieu un cran en tamine bleue, pour que les voisins ne pussent vous
compter les morceaux dans la bouche. Hors des fentres, des schoirs
o, par les temps secs, pendaient les chemises en laine rouge du mari.

Des chaises peintes en acajou taient ranges le long des murs orns
d'images. Dans un angle, se trouvait une commode en acajou, garnie de
grands cuivres aux serrures et surmonte d'une barque  voile, oeuvre du
mari, ancien marin. Sur la table, un bocal avec un poisson dor et, prs
de la place du mari, un crachoir en faence bleue; sous la table, deux
chaufferettes en bois.

Un doux engourdissement m'envahissait. Ce confort, si loin de notre vie,
me faisait rver. Ce bon fauteuil en paille, si pre l'avait le soir
pour se reposer, comme il y serait bien, appuy contre le dossier, une
chaufferette aux pieds pour scher ses bas! Car il souffre beaucoup,
pre, quand, par ce temps, il doit nettoyer les voitures en plein air:
ses mains sont gonfles comme des pelotes, et de grandes crevasses le
torturent la nuit, au point de l'empcher de dormir. Il pourrait me
tenir sur ses genoux en fumant sa pipe. Le crachoir serait inutile,
puisqu'il ne chique pas.

Mes regards, continuant  errer, rencontraient l'alcve cloisonne,
orange comme le plafond, garnie de rideaux en indienne lilas, carts au
moyen de rubans: on voyait les literies recouvertes de taies et de
draps,  petits carreaux rouges et blancs. Sous le haut manteau de
chemine, bord d'un volant rose  fleurs, avanait un long pole orn
de cuivre, portant une bouilloire en bronze; tout  ct, le seau 
braise en cuivre jaune et rouge.

Mademoiselle Smeders passait sa vie  frotter, astiquer, et faire
reluire tout cela  outrance. L'odeur de la trbenthine et de l'alcool,
qui lui servaient  dlayer la cire et autres ingrdients  faire
briller, imprgnait la chambre. Tout cela m'intimidait; j'aurais
nanmoins voulu vivre dans cette joliesse et dans cet ordre, mais alors
il faudrait changer de mre, et ne plus avoir Dirkje, ni Naatje, ni
Keesje. Ah non! Ah non! pour rien, pour rien, je ne voudrais ne pas les
avoir. Ma gorge se serrait, je m'agitais sur ma chaise.

--Mais ne remue donc pas ainsi, Keetje, tu vas trouer la natte avec les
pieds de la chaise.

Je me tins coite un instant. Les voyez-vous lchs ici? Dirk qui se
trane sur son derrire et n'est pas encore propre! Quel dgt! Je riais
en dedans, mais n'osais plus manifester mes sensations.

--Et ta mre, Keetje? elle ne t'a pas dit quand elle va acheter un bb?

--Vous pensez, Mademoiselle, que ma mre achte les enfants? Je crois
plutt qu'on nous les donne de force! nous n'avons mme pas d'argent
pour aller chercher de l'huile de lampe. Je comprendrais que vous en
achetiez, mais nous! Et mes parents disent toujours que c'est une
calamit, mais qu'il n'y a rien  faire.

Mademoiselle Smeders me regarda bouche be et ne rpondit pas. Elle
choisit une pole, la plaa sur le feu, y versa de l'huile, puis alla
vers l'alcve, souleva l'dredon sous lequel elle prit le bassin rempli
de la pte  crpes qu'elle y avait mis lever, et commena  faire des
crpes pour le dner. Elle laissa brunir l'huile, y versa la pte avec
une louche, fit bien rissoler des deux cts, glissa les crpes sur un
plat, y tala du sirop doux, et les dposa, couvertes d'une assiette,
entre le matelas et l'dredon, afin de les tenir chaudes. Aprs s'tre
lch les doigts, elle plaa sur la table deux assiettes, deux couverts
en tain bien luisants, et, pour tre mangs avec les pommes de terre,
un plat d'perlans froids dlicieusement croustillants.

Ah! si elle voulait me donner un perlan ou une crpe! Je laverais bien
sa vaisselle et resterais jusqu'au soir pour faire toute sa besogne.
Mais elle se dirigea vers l'armoire, y prit un pain noir, me le donna
sans l'envelopper, et dit:

--Maintenant, va-t'en! Mon homme va revenir manger: il n'aime pas
trouver des trangers. Et bien des compliments  ta mre.

--Merci, Mademoiselle, et bien les compliments  votre homme.

Je repris mes sabots  la porte, redescendis en me tenant au cble, et,
par la neige fondue qui pntrait  nouveau dans mes sabots, je
traversai la rue pour me rendre chez l'autre ancienne voisine.

Mademoiselle Rendel avait t une dame, disait-on, mais avait fait un
mariage au-dessous de son rang. Son mari tait facteur dans une
messagerie. Ils avaient cinq enfants, taient bien mis et habitaient un
rez-de-chausse. Mademoiselle Rendel faisait le matin son mnage, et
sortait invariablement les aprs-midi, habille d'une robe de barge
gris sur une large crinoline, et d'un chle noir  bordure violette,
qu'elle attachait devant par une grande broche  came, ramenait dans la
taille en croisant les mains dessus, et dont la pointe, derrire, rasait
terre. Elle portait un chapeau  bavolet en satin gris, avec des brides
violettes noues sous le menton par un noeud  longs bouts pendants; des
repentirs poivre et sel sortaient du chapeau, de chaque ct des tempes.
Ses bottines trop grandes, sans talon, taient en lasting et laces sur
le ct; elle avait un sac en drap noir au bras, des gants  un bouton
recousus aux extrmits, et un mouchoir blanc dpli en main. Dans cette
tenue respectable, Mademoiselle Rendel passait au milieu de la rue, en
saluant les voisines avec de jolies inclinations de ct. Elle allait
voir ses anciennes amies et revenait le soir, son sac rempli ou avec des
paquets dissimuls sous le chle, et elle pouvait, le lendemain, payer
ses petites dettes. Elle me reut trs aimablement et me demanda si ma
mre avait dj achet un bb.

--Mais non, Mademoiselle, ma mre ne fera pas cette btise! Nous sommes
dans une panne noire: voyez mes sabots. Elle n'ira donc pas acheter des
enfants: nous en avons du reste huit.

--Bon, Keetje, bon. Approche-toi du feu. Quel mauvais temps, n'est-ce
pas, mon enfant?

Elle ne craignait pas que je salisse son parquet.

J'tais bien plus  l'aise chez elle, mais je prfrais l'autre chambre.
Ici, des bottines tranaient sous la table, le chle sur une chaise, des
chapeaux sur des meubles, et des joujoux d'enfant dans les coins.
Elle-mme avait une vieille robe noire tache, et les cheveux dans des
papillotes.

Mais sur le pole, des pommes de terre bouillaient, et des boulettes de
viande rissolaient dans une lchefrite. Ma bouche se remplissait d'eau.
Il y avait neuf boulettes: une par enfant et deux pour chacun des
parents. Si Mademoiselle Rendel avait pris un grain de chacune, elle
aurait pu en faire une de plus et me l'offrir. a doit tre bon, d'aprs
l'odeur. C'est trange! Comment s'arrangent-ils donc tous pour avoir ces
bonnes choses? Chez nous, il n'y a jamais rien, mme pas  nos
anniversaires, ni  la Saint-Nicolas, ni  la Nol, jamais, jamais! et
ailleurs il y a tous les jours de tout. Ici, je vois toujours neuf
boulettes sur le feu.

Le mari entra pour dner, ainsi que la fille ane qui apprenait les
modes: tous deux me firent bon accueil. Alors Mademoiselle Rendel alla
dans le jardin, se fit donner, par le boulanger d' ct, un pain noir
par-dessus le mur, et me le remit en disant:

--Keetje, tu as encore  aller loin. Va, ma petite, et bien des
compliments  ta mre.

Tous me conduisirent aimablement jusqu' la porte; la fille ane me
chargea encore de compliments, et je m'en retournai  l'autre bout
d'Amsterdam, charge de mes deux kilos de pain noir, pas envelopps.

La neige tombait drue. Quand j'arrivai dans notre impasse, toutes les
femmes taient en moi: en rentrant chez nous, je fus surprise par les
vagissements d'un nouveau-n.




TOUPIE ET CERF-VOLANT


--Moi, disait Dirk, je voudrais une toupie grande comme la bouilloire,
et qui ferait, en tournant, le bruit de mille abeilles.

En effet quand, sur le quai, Dirk jouait  la toupie, il s'agenouillait
et, appuy sur les deux mains, la tte penche au-dessus d'elle, il
l'coutait ronfler. Sa figure tait radieuse; ses yeux bleus devenaient
noirs; ses lvres s'humectaient; tout son tre se tendait dans une
attention passionne. Aussi, quand sa toupie tait tombe dans le canal,
ma mre lui refusait-elle rarement un cent pour en acheter une autre.
C'tait alors un nouvel amour: il la badigeonnait orange avec rayures
bleues et vertes, et lui trouvait des qualits que n'avait pas
l'ancienne. Sa passion durait jusqu' la catastrophe prochaine, qu'il
accourait, affol et hors d'haleine, nous annoncer en bgayant.

Kees dsirait un cerf-volant achet au bazar.

--Car ceux que je fais moi-mme, disait-il, ne veulent jamais monter:
les queues sont trop lourdes. J'aime qu'il souffle dedans et que cela
fasse: Houhouououououou...! Alors c'est comme un moulin  vent qui
tourne; puis, quand il monte bien, il vous tire, et on a la sensation
qu'il va vous enlever. J'ai souvent souhait tre queue de cerf-volant,
pour me sentir balanc l-haut dans les airs.

Le dimanche, trs tt, Kees allait au coin de notre canal,  l'choppe
du commissionnaire Barend. Quand il faisait beau et qu'il y avait de la
brise, Barend, ds le grand matin, dvidait lentement la corde de son
cerf-volant, du bton auquel elle tait enroule. En manches de chemise
propres, le pantalon tir trs haut sur bretelles, la casquette noire
garnie de deux petites floches sur le devant, les oreilles perces de
menus anneaux d'or, le brle-gueule en terre de Gouda  la bouche, il
avait son air du dimanche: de vieille haridelle trille.

Kees tenait le cerf-volant des deux mains, aussi haut qu'il pouvait.
Barend faisait un temps de course, puis criait:

--Lchez!

Et, aprs plusieurs essais, le cerf-volant montait en tanguant.

Quand il tait  une certaine hauteur, Barend passait le peloton de
corde  Kees, et d'un saut s'asseyait sur la toiture en zinc de
l'choppe. Kees alors lui rendait la boule qu'il avait d tenir de
toutes ses forces, grimpait  ct de lui, et la droulant
mthodiquement, tous deux suivaient le joujou arien dans son ascension.

Toute la matine, l'homme et l'enfant restaient l, la tte leve, 
observer gravement les volutions du cerf-volant qui montait, montait,
en balanant lgamment sa longue queue. Quand il avait disparu trs
haut, ils se regardaient motionns, et la satisfaction brillait dans
leurs yeux.

De temps en temps, Barend demandait  Kees de rallumer sa pipe en terre,
ou il lui faisait tenir le bton, dvid maintenant, et il rajustait sa
chique, aprs avoir lanc un long jet de salive brune. Puis l'un et
l'autre se taisaient, tout  leur contemplation.

Quelques minutes avant midi, la femme de Barend poussait un cri pour
l'avertir que le dner allait tre prt, et l'homme commenait 
enrouler soigneusement la ficelle sur le bton.

--Keesje, si le vent ne tombe pas, il fera encore bon cet aprs-midi
pour une nouvelle monte. Maintenant je vais manger.

Un jour il ajouta:

--Le dimanche, nous mangeons bien: du hachis. Et toi, que manges-tu le
dimanche?

Kees rflchit un instant, et ne se rappelant d'autre viande que les
langues de cheval que mon pre achetait pour quelques cents  ct de
l'curie de son patron, il rpondit hardiment:

--Le dimanche, chez nous, il y a de la langue de cheval bouillie, avec
des pommes de terre.

Barend le regarda du coin de l'oeil.

--Dis donc, morveux, fous-toi de ton aeule, mais pas de moi!

Kees, tout dconfit, le considra sans rpondre. Barend partit vex, en
disant cependant:

--Allons,  tantt.

Le petit rentra chez nous, o il n'y avait trop souvent rien  se mettre
sous la dent, ou tout au plus du pain et du mauvais caf, et nous conta
la mchante boutade de son ami.

--Comment, bta, tu lui as dit que nous mangeons de la langue de cheval?
mais on va crier aprs nous!

L'enfant ignorait qu'on se cachait de manger de la viande de cheval.

L'aprs-midi, Barend et Kees se replaaient sur l'choppe, et jusqu'au
soir, la tte leve et le regard tendu, ils suivaient le cerf-volant
dans sa randonne arienne.




UNE EXPULSION


C'tait en plein hiver. Depuis quatre semaines, nous n'avions pu payer
notre loyer. Nous allions tre expulss de l'unique chambre que nous
occupions, moyennant un florin par semaine, dans une impasse immonde
d'Amsterdam. Ma mre sortit pour aller chez l'huissier, afin de
l'amadouer; mais, arrive  l'extrmit de l'impasse, elle revint
prcipitamment, en frlant les deux murs de sa crinoline.

--Ils sont l! ils sont l! haletait-elle.

En effet, trois hommes arrivrent: un huissier et deux aides. Ils
commencrent  dposer nos frusques dans l'impasse. Mon pre, qu'on
avait prvenu, accourut; il obtint de pouvoir, par une fentre, vacuer
le tout dans une cour voisine. Sur l'impasse, donnait la porte de
derrire d'une maison du Nieuwendyk: on l'ouvrit, et on nous permit de
dposer dans un couloir quelques objets et les enfants.

La chambre vide, l'huissier la ferma. Nous tions sans demeure en plein
hiver, avec neuf enfants, dont un  la mamelle, et cela pour une dette
de quatre florins.

Quand le berceau fut dans le couloir avec tout ce qu'on pouvait y
remiser, ma mre me dit de garder les petits, qu'elle irait chercher un
gte pour la nuit. J'ai perdu le souvenir de ce que fit mon pre. Ma
mre resta trs longtemps absente. Il commenait  faire noir dans ce
couloir, o on nous laissait sans lumire, par crainte d'incendie.
Quelques-uns des enfants pleuraient de faim et de froid; d'autres
s'endormirent dans des coins, sur le carreau. Moi, je berais le bb
dans mes bras, mourant de frayeur et d'inquitude. Je sanglotais; de
temps en temps, j'appelais  haute voix ma mre, puis n'osais plus
bouger de peur des revenants, dont elle nous avait cont les exploits.
Enfin elle arriva: tous les enfants se mirent  crier  la fois. Aide
par une des servantes de la maison, ma mre nous emmitoufla le mieux
qu'elle put. Mon frre Hein dormait si profondment qu'on ne parvint pas
 le rveiller. Que faire? on ne pouvait pas le porter. Nous le mmes
dans le berceau, o il dormit toute la nuit. S'il s'tait rveill, il
serait mort de peur de se trouver seul, enferm dans ce couloir; mais il
ne se rveilla pas.

Ma mre nous conduisit  un logement pour pcheurs. Dans une grande
chambre  cinq lits, trois nous taient rservs: un lit pour pre et
mre avec le bb, le deuxime pour les quatre garons, et le dernier
pour les quatre filles.

Ma mre descendit un instant. Pendant son absence, entra un homme qui
devait occuper un des autres lits. Il me sembla vieux; je devinais
quelqu'un pas de notre monde: quoique en guenilles, il avait l'air d'un
monsieur. Il s'arrta interdit, nous regarda tous, puis vint  moi, me
mit la main sur les cheveux, les caressa, me renversa la tte, et me
regardant minutieusement:

--H! h! dans quelques annes! dans quelques annes!

Je ne m'tais pas trompe: c'tait un monsieur. Il prononait les mots
tels qu'ils taient crits dans les livres que j'avais lus: j'avais
remarqu que les gens riches parlent comme dans les livres.

--Quel ge as-tu?

--Douze ans.

--As-tu un pantalon?

--Non.

--Alors lve ta robe, et montre-moi tes jambes.

Je n'tais plus assez petite pour ne pas sentir un danger: j'appelai ma
mre, qui me cria du bas de l'escalier de ne pas faire tant de bruit,
que nous n'tions pas chez nous. L'homme ne se dconcerta point. Il dit
 ma mre, quand elle rentra:

--Madame, vous avez de beaux enfants, et cette fillette, dans quelques
annes, sera trs jolie.

--Oui, mes enfants sont trs jolis, fit-elle avec orgueil. Nous sommes
venus de la campagne; notre appartement n'est pas prt: voil pourquoi
nous logeons ici.

L'homme alla se mettre au lit. S'il tait sorti, j'aurais racont la
chose  ma mre, mais maintenant je n'osais pas.

Nous couchmes les enfants. Arriva un pcheur pour le dernier lit. Il
nous regarda ahuri, puis bougonna:

--a va tre gai avec cette marmaille!

Heureusement un paravent nous isolait quelque peu. Je me couchai. Ah!
par exemple! jamais je ne m'tais trouve dans pareil lit: on enfonait
l-dedans. Il y avait des taies et des draps,  petits carreaux rouges
et blancs trs propres, et, au milieu, un creux exquis dans lequel je
roulai. C'tait du vrai capoque pour le moins, et pas de la balle
d'avoine rduite en poussire, comme chez nous. Tous les enfants taient
si agrablement surpris, qu'un moment ce furent des rires trills et des
ppiements, comme dans une volire en bat. Le pcheur jura. Ma mre
nous fit taire, en mettant ses deux mains sur sa bouche. Puis entrrent
mon pre et ma soeur ane: ils se mirent au lit et exprimrent leur
satisfaction d'tre aussi bien couchs.

De temps  autre, un des enfants devait faire pipi, ou le bb criait.
Alors le pcheur grognait et jurait. A la fin, mon pre, furieux, se
leva et, en pans volants, au milieu de la chambre, l'invita  se mesurer
avec lui; mais l'homme ne bougea pas. Le vieux monsieur disait:

--Allons, camarade, couchez-vous; du calme: vous avez de beaux enfants.

--Oui, j'ai de beaux enfants. Voulez-vous les nourrir? C'est une
calamit! Mais qu'y faire? il faut bien les prendre quand ils viennent.

--Ah! cette candeur! Allons, camarade, couchez-vous.

Et nous nous endormmes tous.

Le lendemain,  notre rveil, les hommes taient partis.

Ma mre nous conduisit dans une chambre qu'elle avait loue la veille;
elle mit les petits par terre, me recommanda d'en avoir soin, et sortit
chercher nos meubles. Nous fmes un tel vacarme qu' son retour, tous
les locataires taient en rvolte, parce qu'on avait accept dans la
maison un mnage avec tant d'enfants.

Le fait est que ma mre avait, comme toujours, menti sur le nombre.




MA ROBE DE PREMIRE COMMUNION


La faim, c'tait l'ternelle rengaine chez nous. Comment allons-nous
faire pour trouver  manger? Quel expdient inventer? nulle part du
crdit, et rien, rien,  mettre au clou.

--A moins, dit ma mre, que nous y mettions, pour quelques jours, ta
robe de premire communion.

--Ma robe de premire communion! mais...

--Mais... nous ne pouvons pas rester indfiniment sans manger.

Ma mre avait toujours dit que j'aurais t habille de bleu  ma
premire communion, et voil que nous avions achet cette robe
gris-de-perle, garnie de ruches, d'une pauvre toffe raide et rche. Je
la pris dans le placard: elle tait bien sale, surtout sur les hanches,
d'y avoir frott mes mains, et toute dcolore. Je la pliai
respectueusement et trs lgrement pour ne pas la chiffonner, et, la
portant  bras tendus, je m'acheminai, mue et frissonnante, vers le
Mont-de-pit le plus proche.

Au moins vais-je demander un gros prt, me disais-je. Ma robe de
communion avait, pour moi, une bien autre valeur que les trois florins
et demi qu'elle avait cots. Je vais exiger quatre florins: ce n'est
pas trop.

C'tait un samedi soir; il y avait beaucoup de monde: les uns venaient
dgager les vtements de dimanche, les autres engager les objets les
plus disparates, afin d'avoir un peu d'argent le lendemain. Les Juifs
rengageaient leurs frusques du sabbat dgages la veille, pour pouvoir
acheter leur fonds de commerce de la semaine, et protestaient quand
l'employ voulait rduire le prt, sous prtexte que les vtements
avaient t ports tout un jour.

Mon tour arriva.

--Combien?

--Quatre florins.

L'employ dfit le paquet, examina ma robe en la tenant devant lui, 
bras carts. Il rpondit tranquillement:

--Dix-huit sous.

Je restai un moment saisie, puis murmurai:

--C'est bien.

Il rduisit ma robe de premire communion en un petit rouleau, ce qui me
fit presque pleurer.

En sortant, je rencontrai dans le corridor une femme, avec une paire
d'immenses bottes de dragueur en mains, qu'elle me demanda de vouloir
engager pour elle: elle n'osait pas, tant honteuse.

--Oui, je veux bien; que faut-il demander?

--Vingt-quatre sous.

Je retourne au guichet. Ayant bien inspect les bottes, l'employ me
rpond:

--Dix-huit sous.

J'ouvre la porte et souffle  la femme:

--Dix-huit sous.

--C'est bien, chuchote-t-elle.

--C'est bien, dis-je  l'employ.

La femme me donna deux cents pour ma peine.

Je me prcipitai vers une boutique o, avec les dix-huit sous, j'achetai
du pain, de la margarine et du caf moulu; puis, pour mes deux cents:
une image de la Belle au bois dormant, deux poires, et deux crottes de
sucre.

Et je rentrai chez moi bien heureuse.




JOURS DE FTE


Je me rappelle surtout les transes de la faim, les jours de fte. Mon
pre, qui s'tait mis  boire, s'enivrait alors ds le matin avec les
premiers pourboires qu'on lui donnait, et tait, le reste du jour,
incapable de conduire son fiacre. Or, c'taient ces pourboires qui nous
faisaient vgter. Il y avait donc, ces jours-l, un redoublement de
misre.

Ma mre cependant nous attifait le mieux qu'elle pouvait pour la fte,
et, avec le plus petit enfant sur ses bras, nous allions faire un tour,
humer les bonnes odeurs de la mangeaille.

Les femmes, sur le seuil des portes, attendaient la famille et les
invits. Ma mre s'arrtait  causer l o cela sentait bon le caf et
les tartines beurres, dans le vague espoir d'une invitation, ou
seulement de l'offre d'une tasse de caf ou de n'importe quoi; mais non,
jamais on ne nous invitait.

Puis nous rentrions. Les plus grands refouillaient les armoires,
esprant trouver une crote gare; les petits pleuraient et rclamaient
 manger; ma mre, ple, les mains sur les genoux, ne disait rien; mon
pre ronflait, empestant l'atmosphre de son haleine d'ivrogne.

Alors ma mre sortait prcipitamment, et revenait peu aprs avec du pain
pas assez cuit, de la margarine et du caf moulu. Elle tait alle taper
un des nombreux petits boutiquiers dont tout le fonds valait bien dix
florins, et que nous avons conduits de la sorte  la faillite.




NOUS VIVONS DE CHARIT


C'tait en 1870. Mon pre s'tait laiss monter la tte par un dserteur
allemand, qui lui avait fait accroire que, tous les hommes tant  la
guerre ou ayant t tus, l'Allemagne manquait de bras. Quand il
s'agissait de voyager, mon pre perdait tout discernement. Il nous
annona donc qu'il allait partir pour l'Allemagne, o certainement il
trouverait vite du travail bien rmunr, et qu'il nous ferait venir: il
s'tait engag dans un cirque allemand pour faire le voyage gratis. Il
mit ses hardes dans un sac et, les larmes aux yeux, nous quitta.

Nous tions tous plus morts que vifs de cette fugue que rien ne
justifiait, car mon pre avait du travail, et il tait  peine parti que
le dserteur allemand occupa sa place. Mon pre nous abandonnait en
plein hiver, laissant ma mre avec neuf enfants, sans ressources
aucunes.

Ma mre s'en fut trouver le cur, qui bientt intressa plusieurs dames
 notre sort; elles furent tout de suite d'accord pour me mettre,
jusqu' ma majorit, dans un tablissement de bienfaisance. Notre
ahurissement fut intense. Ma mre s'tant rendue  cet tablissement
pour les arrangements  prendre, et ayant vu des petites filles qu'on y
levait, vint nous dire que ces enfants avaient l'air si mates et
s'inclinaient si profondment devant la suprieure, et ceci... et
cela... Bref, l'ide seule de savoir sa petite Keetje ainsi aplatie lui
serrait la gorge, et, quand elle dut signer un acte par lequel elle
renonait  tout droit sur moi, elle refusa. Zut! elle aimait mieux que
j'eusse faim avec elle: en somme, nous en avions vu bien d'autres! Ce
nous fut un grand soulagement de nous tre dcids  crever de faim
ensemble.

Nous fmes,  cette poque, la connaissance de tous les tablissements
de charit d'Amsterdam. Un d'eux nous donnait trois pains noirs par
semaine; un autre, tous les quinze jours, un florin en pices d'un
_cent_: il y avait bien pour cinq _cents_ de mauvaise monnaie, mais
enfin! sans cette charit par miettes, nous serions morts de faim et de
froid. Ce n'est pas qu'elle ne comptt quelque peu sur le rtrcissement
que produit la faim. Ainsi quand on donnait une chemise pour un enfant,
elle tait si troite qu'elle le ganait comme une seconde peau: on
pouvait compter ses ctes  travers, et malgr le froid, il y touffait.
Ou, si on n'avait pas votre pointure pour des sabots, on vous en passait
de plus petits.

Nous recevions aussi des cartes pour des briquettes de tourbe: Hein et
moi, nous allions les chercher  l'autre extrmit d'Amsterdam, sur un
traneau auquel lui tait attel, et que, moi, je poussais, nous frayant
un chemin  travers la neige qui nous montait aux mollets. On nous
donnait des bons de soupe aux pois, dont parfois nous vendions
quelques-uns afin d'acheter du savon et du sel de soude pour pouvoir
faire une lessive.

A sept heures du matin, nous allions sur les grands canaux faire queue 
la porte des maisons riches. Les larbins manifestaient tout leur
dgot lorsque nous tions sales, disant qu'il y avait cependant assez
d'eau dans les canaux pour nous laver, si nous l'avions voulu; et on
nous distribuait encore des bons pour des pois, des fves et de l'orge.

Nous tions livrs  une charit troitement mthodique, et qui nous
classait  jamais parmi les vagabonds et les outcast.

Mon pre ne donna pas signe de vie pendant les six mois que dura son
escapade. Un dimanche matin, il ouvrit la porte et rentra, le sac au
dos. Hein s'lana vers lui avec un grand cri de joie:

--Oh! pre!

L'attitude de ma mre disait: Vous venez nous ter le pain de la
bouche.

On sut en effet bientt que mon pre tait revenu, et on ne nous donna
plus rien. Ma mre avait un mari jeune et vigoureux, n'est-ce pas? trs
capable de travailler pour les neuf enfants qu'il avait envoys dans le
monde.




AH! VOUS AVIEZ DES KWARTJES![5]

  [5] _Kwartje_: un quart de florin.


Nous tions trs familiariss avec la faim, et ma mre avait mme appris
 la manier de faon assez dangereuse.

Un soir, nous tions assis autour d'un bon feu de tourbes: comme nous
avions demand des secours, on nous avait donn des tourbes. De toute la
journe, nous n'avions eu d'autre nourriture qu'un petit pain de dix
cents, que ma mre avait partag en neuf tranches. Elle avait le bb
au sein, et nous causions de ce que nous aurions achet  manger si nous
avions eu un florin.

On frappe  la porte; je cours ouvrir; un Monsieur s'arrte  l'entre.

--Restez donc, petite femme, dit-il gentiment  ma mre; vous tes
assise avec tous vos enfants autour du feu? Voici...

Il me remet une pice d'un florin et part. Je voulais tout de suite
chercher ce dont nous avions parl: du pain, du caf, et des harengs
saurs, quand ma mre me dit:

--Donne le florin.

Je le lui donnai, et elle me passa trois pices d'un kwartje. Je
regardais, stupfaite, ces pices, et levant le regard vers elle:

--Ah! fis-je, vous aviez des kwartjes?

Elle baissait les yeux en rougissant.

--Oui, tu sais, ces six aunes d'indienne que j'ai reues de Madame... Eh
bien, il me manque quatre aunes pour faire une robe. Cela cote un
kwartje l'aune: on a le mme dessin au Nieuwendyk. J'ai pargn pour
les acheter; avec ce florin, j'irai les chercher demain.

Je restais hbte, en rptant:

--Ah! vous aviez des kwartjes, des kwartjes!

--Allons, morveuse, va chercher du pain.




L'USURIRE


Ma mre me fit des signes mystrieux. Je pensais qu'elle voulait, en
cachette des autres, me donner une tartine beurre: comme j'tais
faible, on me gtait un peu. Mais je vis ses yeux clignoter, signe
vident, chez elle, d'motion.

--coute, Keetje, chuchota-t-elle, nous allons chez Koks dgager mon
manteau, ta robe de premire communion, et le pardessus de pre.

--Tu as de l'argent, mre? fis-je aussi mystrieusement qu'elle.

--Oui, j'ai pargn.

L'pargne chez nous reprsentait des jours sans pain. Mais comment
faire? Nous ne pouvions aller compltement nus: nous l'tions dj aux
trois quarts.

Koks tait un picier qui donnait des denres sur gage; tous nos
vtements avaient pass chez lui, et voil que nous pouvions dgager les
principaux.

Ma mre tenait les quelques florins en pices d'un cent et en
dubbeltjes[6], dans un cornet de papier gris. La femme Koks prit
l'argent, et nous dit d'aller  une porte de derrire pour y recevoir
les vtements. Mais une fois l, elle dclara qu'elle nous les donnerait
quand nous viendrions dgager les autres loques, sur lesquelles elle
avait eu la bont de nous avancer des denres.

  [6] _Dubbeltje_: Un dixime de florin.

Ma mre pleura, se fcha, menaa; moi, je sanglotais, en parlant de ma
robe de premire communion. Rien n'y fit. L'usurire nous chassa, en
disant:

--Vous ne pouvez pas prouver que vous m'avez remis de l'argent.

On dut me coucher: l'motion m'avait donn la fivre. Ma mre eut,
pendant plusieurs jours, des clignotements d'yeux, et des plaques rouges
sur les pommettes. Elle marmottait des mots de vengeance, et griffait
l'air, comme si c'et t la figure de l'usurire.




BAATJE


Dirk jouait  la toupie sur la glace de notre canal. Il aurait donn son
dner pour une paire de patins, ou un petit traneau dans lequel il nous
aurait tous entasss et trans jusqu'au soir. Mais ne pouvant avoir ni
l'une ni l'autre, il se contentait de sa toupie, qui tournait
merveilleusement sur la glace en dcrivant des arabesques.

Les mouvements violents m'ont toujours mise hors de moi et, sur la
glace, il fallait s'en donner trop si on voulait ne pas se figer: je
suivais donc du quai les bats de mon frre. Il devint bientt tout bleu
de froid et, las de ce jeu qui ne le rchauffait pas assez, il
l'abandonna pour faire des glissades.

Sur l'autre rive, une femme s'approchait du canal, portant quelque chose
dans son tablier. Arrive au bord, elle y prit un objet qu'elle jeta
dans une baie pratique  travers la glace. Cinq fois, elle plongea sa
main dans le tablier, et cinq fois, lana un objet. Dirk, qui s'tait
approch, attrapa le dernier au vol, et se sauva en le dissimulant sous
son chandail. Il remonta sur le quai de notre ct, et me montra un
petit chat gris, au ventre blanc, de quelques semaines.

--J'ai sauv celui-ci, bgayait-il.

Allons vite le rchauffer et lui donner du lait.

A la maison, Dirk prit le pot au lait sur le pole, et en donna un peu
au petit chat. Ma mre rclama:

--coute, non: du lait, nous en avons trop rarement nous-mmes.

--Voyons, mre, pour le remettre de son motion d'avoir t jet de si
haut!

--C'est bien, si c'est pour l'motion; mais je ne veux pas de commensal.

--Je lui donnerai de ma tartine, et l'impasse est remplie de souris, et
le canal de rats.

Le petit chat but prcieusement en montrant une languette rose; puis il
se mit sur ses quatre pattes, s'tira, et le dos bomb, la queue
dresse, il marcha sur la table en donnant de dlicats coups de tte
dans la figure de Dirk. Les yeux de celui-ci brillaient d'orgueil.

--Tu vois, il est reconnaissant, il sait que je l'ai sauv: c'est mon
chat!

Il me demanda si c'tait un matou ou une chatte. Mais comme l'inspection
ne nous rvlait rien, nous jugemes, d'aprs la physionomie, que
c'tait une chatte.

Et Batje, comme il l'appela, resta chez nous. Mais elle tait  Dirk:
elle coucha avec lui, et aussi longtemps qu'elle fut petite, il la porta
dans sa casquette; il la nourrissait de petits morceaux mordus de sa
tartine, et d'un peu de lait chip derrire le dos de ma mre.

Il la prenait aussi sous son habit, les samedis aprs-midi, quand il n'y
avait pas classe et que Mina nous chassait de la maison, parce qu'elle
ne pouvait faire son nettoyage avec cette marmaille dans les jambes.
Alors Dirk m'accompagnait sur les grands canaux o j'aimais  flner, et
nous choisissions une maison, pour si nous avions t riches, o nous
jouions  monter et  descendre les hauts escaliers des perrons jusqu'
ce que les domestiques nous fissent dguerpir.

Dans une de ces prgrinations, nous fmes attirs vers une fentre
derrire laquelle tait assis, sur un coussin de velours bleu, un norme
angora roux. Il suivait, d'un regard tranquille, une grosse mouche sur
la vitre; puis, se dressant sur les pattes de derrire, de ses pattes de
devant, il agrippa l'insecte. Debout ainsi, il nous stupfia: son ventre
fauve clair tincelait au soleil; sa queue, qu'il dployait  droite du
corps et dont le bout frtillait, tait grosse comme un cabillaud.

Dirk prit Batje de dessous son habit, et lui montra ce congnre
merveilleux:

--Tu vois, Batje, c'est un chat; mais il est trois fois comme toi, et
puis tout autre. Toi, tu aurais dvor la grosse mouche; lui l'a
seulement tue. Il garde sa faim pour les ttes de harengs saurs, dont
on le bourre sans doute: pour sr que, sans cela, il l'aurait bouffe!
Toi et moi, nous n'attendons jamais pour escamoter ce qui est devant
nous. Sa peau, Batje, sa queue, et ses yeux comme deux billes d'or, ne
ressemblent pas aux tiens: il est tout autre, tout autre, tu vois. A ce
moment, une servante sortit de la maison, portant une assiette de pommes
de terre froides, qu'elle dversa contre un arbre pour les pauvres
chiens. Quand elle fut rentre, nous allmes  l'arbre, pour mettre
Batje prs de ce repas imprvu. Mais, comme les pommes de terre taient
propres, Dirk les mit une  une dans sa casquette, et plus loin, sur un
autre perron,  nous trois, nous fmes un excellent goter.

Vers le printemps, Batje devenait grosse et grasse que c'tait un
charme. Dirk l'attribuait  nos promenades sur les canaux (depuis les
pommes de terre, nous tions  l'afft de ces aubaines).

--Puis tu comprends, les souris, elles lui courent entre les pattes!

Un soir, en se couchant dans l'alcve, mes parents y trouvrent Batje,
commodment installe dans la paille, avec cinq petits. Dirk en devint
muet de surprise. Mon pre voulait se dbarrasser de toute la niche
dans les gouts; Mina, qui n'aimait aucune bte, proposa de les jeter
dans le canal. Alors devant les lamentations de Dirk, ma mre dit, en
faisant des clignements d'yeux aux autres, qu'il pouvait les garder.

Il fit un nid de ses vtements dans un coin par terre, et coucha dessus
la chatte et ses petits; mais le lendemain, sans que mes parents eussent
rien senti, elle se trouvait installe  l'ancienne place.

Quand nous rentrmes de l'cole, Batje vint  la rencontre de son
matre, et raconta, en un langage net, qu'un grand malheur lui tait
arriv:

--Bobelobelobelo!! Leuleuleuleuueu!! Mwwww!

Puis elle sauta dans l'alcve, et Dirk et elle se mirent  fouiller la
paille et  mettre tout sens dessus dessous: mais plus de petits chats!

Il bondit  terre, ple, et les deux poings levs vers Mina, il bgaya:

--C'est c'est toi, Sosododomite, Sososododomite!

Elle l'carta de la main, en riant sournoisement de sa figure camarde.

En automne, Batje engraissa de nouveau. Dirk lui caressait son ventre
blanc, ce qu'elle acceptait en ronronnant bruyamment. Un jour, on ne la
retrouva pas. Dirk et moi, nous remumes toute l'impasse, mais Batje
avait disparu. Le nez en pied de marmite de Mina frmissait. Alors Dirk
ne chercha plus.

--Sosododomite, c'est, c'est toi! Sososododommite, c'est tttoi!!!

Pendant tout un temps, Dirk bgaya pniblement.




SI NOUS TIONS RICHES


Les soirs d'hiver, quand nous n'avions ni feu ni lumire, le ventre
vide, nous nous couchions pour avoir plus chaud, et causions de ce que
nous aurions fait si nous avions t riches.

Un soir, transports par la griserie, mes parents se disputrent
presque.

Mon pre, ancien cavalier  l'arme, aurait eu des pur sang et m'aurait
appris  monter  cheval: j'avais le corps qu'il fallait, disait-il,
pour porter l'amazone, car jamais une grosse femme n'est bien  cheval.

Mina souhaitait une robe de satin vert, et des bottines qui lui
monteraient aux mollets.

Moi, je voulais une armoire en verre remplie de poupes, habilles de
soie et coiffes de perles; puis une trs grande poupe, qui et t la
reine des autres. Elle serait vtue d'une robe faite d'ailes de
papillons, que j'aurais assembles par un point de dentelle.

--Tudieu! s'exclama mon pre.

--Cette crature enfantine, dit ma mre, est toujours l avec ses
poupes!

--Moi, fit-elle, je porterai des bonnets en chenille, qui feront enrager
toute l'impasse.

--C'est cela! tu ferais enrager toute l'impasse, comme si nous allions
rester ici, tant riches!

--Ah! c'est vrai... Puis les enfants apprendront le franais,  jouer du
piano et  danser, et je leur friserai les cheveux  l'anglaise. Nous
habiterions, au Canal des Empereurs, une grande maison, o il y aurait
des chambres bleues, rouges et vertes.

--Pourquoi toutes ces couleurs? demanda mon pre.

--J'ai lu qu'il en est ainsi dans les maisons riches: on le voit du
reste  travers les fentres.

--Ah! et comment serait ta chambre?

--La mienne? rouge, je l'ai toujours dit, rouge. Comme je suis brune...

J'aurais aussi un pole allum prs de mon lit, et je mangerais quelque
chose de bon toutes les heures: des biscottes et du chocolat  huit
heures, une pomme cuite  neuf, une tartine avec une anguille fume et
du caf  dix, des cornichons et des oeufs durs  onze. Enfin, toutes
les heures, quelque chose de bon!

--Et, comme d'habitude, tu ne ferais pas  dner, mme si tu tais
riche. Toujours des repas sur le pouce, quoi? Eh bien, moi, il me
faudrait un bon pot de pommes de terre au lard et aux boudins, bien
fricot, bien chaud. Tu continuerais, toi,  ne jamais nous donner un
repas solide. Si tu crois que les gens riches mangent toutes ces
niaiseries! La viande qu'on voit chez les bouchers, voil ce qu'ils
mangent, et crue encore,  ce qu'il parat.

--De la viande crue! non, cela me dgoterait: jamais je n'en mangerai.

--Ah! mon Dieu! soupira Hein, si nous avions seulement chacun un petit
pain de trois cents! ils sont trs grands chez le boulanger, derrire
le coin, n'avez-vous pas vu cela? plus grands qu'ailleurs, et quand on
en a mang un, on a dj une bonne bouche dans l'estomac.

Nous ne disions plus rien. Mon pre se moucha, puis rpondit:

--Oui, Heintje, dors maintenant. Demain, tu auras un petit pain de trois
cents.

Mon pre se moucha encore.




JE FAIS PIPI DANS MES JUPES


Un soir, je devais aller au Bureau de bienfaisance chercher un florin.
On nous le donnait en rouleaux de pices d'un cent, tout en y glissant
des pices trangres, dont on savait pertinemment que nous ne pouvions
rien faire. Plus d'une fois, je fus jete  la porte par des boutiquiers
 qui j'essayais de les passer.

Il neigeait et gelait  pierre fendre; je longeais le Canal des Princes
o, chemin faisant, je rencontrai deux garons et une fille de mon ge,
qui se rendaient galement au Bureau de bienfaisance.

Nous nous mmes  courir en nous jetant des boules de neige, et  sonner
aux portes en nous sauvant. Mais voil que je fus prise d'un petit
besoin pressant, et impossible de me soulager,  cause des garons.

Nous arrivmes  la Westerkerk, autour de laquelle nous joumes 
cache-cache, en nous couvrant de neige. J'aurais voulu me retirer sous
une charrette ou dans un recoin, mais les autres couraient aprs moi.

J'tais au supplice: je devins tranquille et ne pouvais plus jouer; je
dis  mes camarades que le froid me figeait.

Au retour, devant cette mme glise, l'accident m'arriva. Cela me coula
chaud jusque dans les sabots, et  l'instant mme, des hanches  la
pointe des pieds, mes vtements se gelrent sur mon corps: je fus brle
et lacre jusqu'au sang. Je me mis  pleurer; la neige tombait drue;
elle se collait  mes sabots en une masse compacte et pointue, qui me
faisait clopiner pniblement. En arrivant chez nous, j'eus  peine le
temps d'ouvrir la porte, et je tombai.

Mon pre me dshabilla, essuya doucement le sang, en rptant:

--Ma pauvre petite Poeske, elle est toute crevasse, ma pauvre petite
Poeske!

Il m'assit sur une chaise devant le pole, et me donna une tasse de caf
aux trois quarts remplie de marc; mais je ne voulais rien dire, car
quand l'intention de mon pre tait bonne, il se fchait si on ne
l'acceptait pas telle quelle. Puis mon pre tait si beau, me
semblait-il, et sa bont si exquise que, pour rien au monde, je ne
l'aurais froiss. Je dis donc:

--C'est bon, pre, du caf chaud, aprs avoir eu si froid et si mal.

--N'est-ce pas, Poeske? je l'avais gard pour toi. Je me disais:
Keetje va rentrer; elle aura froid, et du caf bien chaud lui fera
plaisir.

--Oui, pre, c'est bon, trs bon!

Et j'avalai bravement ce rsidu boueux.




LES DEUX GRENADIERS


Ma mre avait dj brl nos joujoux, pour attnuer un peu le froid
humide qu'il faisait chez nous. Comme elle n'tait accouche que de dix
jours, elle avait peur, disait-elle, d'attraper un frisson.

Nous attendions mon pre, qui tait cocher chez un loueur: peut-tre
aurait-il reu un pourboire, et pourrions-nous acheter des tourbes et du
caf pour nous rchauffer. De manger, mon Dieu! on se passerait: il
fallait d'abord s'ter cette rigidit des membres.

Mon pre rentra, courb en deux, les mains dans les poches, tremblant
sous son bourgeron de coton.

--Brr... il fait encore plus froid ici que dehors.

--Tu n'as rien, Dirk, pour chercher des tourbes et du caf?

--Non. J'esprais trouver du feu: je croyais qu'une dame devait venir te
voir?

--Elle n'est pas venue,  cause du temps, sans doute.

--Si j'avais su, je me serais couch sous les chevaux. Quel froid! Quel
froid! On ne m'a pas laiss faire une seule course aujourd'hui: j'ai d,
toute la journe, nettoyer des voitures  la rue, par cette temprature.
Les cochons! ils savent bien cependant que, quand je ne reois pas de
pourboires, nous sommes sans pain: ce n'est pas avec leurs trois florins
par semaine que je puis entretenir un mnage de neuf enfants.

--J'ai un frisson qui me monte le long des jambes, grelotta ma mre, et
dans mon tat...

--Nom de Dieu! Nom de Dieu! Il nous manquerait qu'il t'arrive du mal.
Couche-toi, et vous, les enfants, galement: on mangera demain. Il faut
absolument du feu.

Il se mit  chercher dans le taudis ce qu'on pourrait bien brler
encore, mais ne trouva que les sabots des enfants. Il les jeta de ct,
et recommena  chercher... rien... Il revint aux sabots, les empila
dans l'tre, et y mit le feu; puis il se coucha.

--Je vais m'allonger contre toi pour te rchauffer.

La lampe s'teignit faute d'huile; les petits sabots brlaient lentement
parce qu'ils taient mouills; mais l'atmosphre se rchauffa et une
sensation meilleure nous envahit.

Il n'tait que six heures du soir: il ne fallait pas songer  dormir.
Alors,  propos du froid, mon pre raconta l'histoire de son oncle
Corneille Oldema, qui fit la guerre de Russie sous Napolon. Il avait
assist  la dbcle de Moscou, qu'il ne quitta qu'aprs avoir rempli
son havresac de chandeliers, de ciboires, et autres objets en or pris
dans les glises. De retour en Frise, la vente de ces objets, qu'un juif
avait achets, lui rapporta de quoi acqurir une ferme et quatre belles
vaches. L'oncle avait dit:

--Il ne faut pas croire que j'aie vol ces choses: tout le monde
pillait, les officiers comme les autres. C'est ainsi  la guerre. Mais
peu sont rentrs chez eux, comme moi, avec leur butin: presque tous sont
morts de froid en route, ou ont t tus par l'ennemi, ou assassins par
leurs compagnons pour tre pills  leur tour. Moi, comme Frison, je
supportais bien le froid, mais ces petits hommes bruns, qui parlaient
une langue incomprhensible, mouraient comme des hannetons. Le froid les
raidissait et leur coupait le caquet; car, pour du caquet, ils en
avaient: ils parlaient et riaient dans les situations les plus
abominables, et allaient  l'assaut comme pour le plaisir, en vrais
dmons qu'ils taient. La nourriture les proccupait peu: du pain et un
oignon et ils avaient bien dn; mais le froid en faisait des petits
garons. Ils commenaient par traner la patte, puis se frottaient les
yeux, comme pris de vertige, puis lentement ils s'effondraient et
s'endormaient. C'tait fini: ils ne se rveillaient plus.

Un d'eux faisait route avec moi. Il lutta contre l'engourdissement: il
me parlait, me parlait; je ne comprenais naturellement rien; un peu
aprs, il zzayait;  la fin, ne pouvant plus se traner, il s'accrocha
 moi, en bgayant comme un enfant, et ainsi que les autres, il
s'croula doucement. Je pris deux timbales en or dans son havresac.

Si en chemin je n'avais pas mendi, le gros orteil ostensiblement hors
de la chaussure, il est probable que jamais je ne serais revenu; mais on
me prit pour un pauvre diable, sans rien.

Ma mre, qui s'tait rchauffe, conta,  son tour, la campagne de son
oncle Hannis en Espagne. L'oncle Hannis tait un petit Ligeois, trs
pieux. Il avait, avec beaucoup d'autres, d partir pour ce pays. C'tait
trs loin, et,  mesure que l'on marchait, la terre devenait si sche et
les gens si bruns qu'il se disait que certainement on le conduisait au
bout du monde: et il avait raison, il a vu le bout du monde, confirmait
ma mre. On leur tirait dessus de derrire les buissons; les coups
partaient des maisons, des toits, des arbres, mais on ne voyait
personne. Alors, aprs une plaine jaune de sable brlant, ils arrivrent
au bout du monde, l o le ciel vient rejoindre la terre en une eau
bleue, bleue, comme on n'en avait jamais vu. Les camarades s'taient
baigns dans le ciel, mais lui s'tait agenouill; par respect, il y
avait seulement tremp les mains, et, de ses doigts mouills, il avait
fait le signe de la croix.

Pour ce qui tait de rapporter du butin, l'oncle disait que c'tait un
pays de meurt-de-faim, o des femmes, noires comme des sorcires,
chantaient et dansaient beaucoup, en poussant la croupe et en faisant
claquer des petits morceaux de bois entre les doigts. Quant  boire et 
manger comme dans notre pays, l-bas les gens riches eux-mmes ne
savaient pas ce que c'tait.

--Nous ne le savons pas non plus, conclut mon frre Hein.

Il sonnait dix heures chez les voisins: les petits sabots taient
consums; le froid redevenait intense; except les tout petits, aucun de
nous ne parvenait  s'endormir, et la nuit tait encore si longue!




LE VILLAGE ROUGE


Mon pre, tant ivre, avait, pour quelques dubbeltjes, vendu un vieux
harnais hors d'usage, de connivence avec un palefrenier qui, pour se
disculper, s'tait empress de le dnoncer au patron: celui-ci avait
tout simplement fait arrter mon pre. La consternation et l'affolement
furent intenses chez nous. Nous voulions savoir o mon pre avait t
arrt et o on l'avait conduit, mais nous ne songemes pas un instant 
la prison.

Nous voil donc, ma mre et moi, lchant le mnage et tous les petits
enfants,  courir les bureaux de police d'Amsterdam. Ce fut une
randonne lamentable. Dans le dernier bureau, o nous arrivmes
extnues, les agents taient assis autour du pole; ma mre, dans son
moi, employa le terme d'agent secret, ce qui la fit rabrouer par l'un
d'eux. Un autre le calma, en me montrant:

--Voyons, on les appelle ainsi.

Puis il nous informa qu'on avait conduit mon pre au Village Rouge:
c'est ainsi qu' Amsterdam on dsigne la prison.

Nous rentrmes chez nous en sanglotant; quand Mina revint de son
travail, ce furent de nouveaux sanglots, et toute la nuit se passa en
lamentations.

Le lendemain tait un dimanche; une nuit d'insomnie et de rflexion
m'avait surexcite, et je fis une sortie violente contre mon pre.

--En somme, c'est encore pour boire qu'il nous a conduits  cette honte.
Nous n'oserons plus sortir. Moi, je flanque dans le canal le premier qui
s'avisera de me regarder de travers. Au moins si c'tait pour nous
nourrir qu'il avait vol! mais non, c'est pour du genivre. Je ne pleure
plus: c'est trs bien fait.

--Tais-toi, Keetje, Dirk a remu toute la nuit; il ne faut pas qu'il
t'entende, car il se battra  mort si on l'insulte  ce propos: ne le
rveille pas.

--Je ne dors pas, cria Dirk, et il se mit  pleurer.

Mina trouvait qu'il fallait nous ramasser, qu'en somme ce n'tait pas
nous qui avions fait la chose.

Nous nous claquemurmes toute cette matine. L'aprs-midi, les uns aprs
les autres se risqurent dehors. Il faisait trs beau. Je sortis avec
prcaution de l'impasse, et filai le long des maisons, en affectant des
allures presses. Au bout du canal, je rencontrai ma meilleure amie,
seule galement. Je voulais d'abord me cacher, mais son frre aussi se
trouvait au Village Rouge: il tait matelot et, son pre lui ayant
refus de l'argent, il avait vendu son uniforme. Nous fmes donc comme
pousses l'une vers l'autre.

--Rika, dis-je, allons nous promener aux Schansen.

Les Schansen taient des boulevards extrieurs qui menaient  la
prison. Nous aboutmes  celle-ci comme par hasard; nous marchmes
autour du Village Rouge, en inspectant toutes les fentres, nous
arrtant  chaque instant et parlant haut dans l'espoir d'tre entendues
par les ntres. Mais non! rien ne bougeait. Puis nos regards se
rencontrrent, et nous tombmes dans les bras l'une de l'autre en
pleurant; nous appelmes perdument nos prisonniers, et nos cris:

--Pre! Pre!

--Fritz! Fritz!

s'entremlrent dans nos sanglots.

Nous trouvmes des excuses en disant que mon pre tait ivre et ne
savait ce qu'il faisait, et que son frre tait si jeune!

Aprs quelque temps, on relcha mon pre, son larcin d'ivrogne ayant t
jug trop insignifiant pour justifier une poursuite; mais le mal tait
fait, et il ne trouva plus de travail chez aucun loueur de la ville.




MARCHANDE DE RUE


Les jours suivant l'incarcration de mon pre, la misre devint atroce
chez nous. Les trois florins de salaire qu'il gagnait par semaine,
servaient  payer le loyer et les quelques dettes criardes; pour le
reste, nous vivions au jour le jour des pourboires qu'il recevait. Et
maintenant tout tait supprim du coup.

Nous dlibrmes avec une vieille voisine sur le parti  prendre. Elle
et presque tous les habitants de notre impasse taient des colporteurs
allemands, qui vendaient des poteries en terre. Elle mit trois
casseroles sous mon tablier d'enfant, m'expliqua combien elles
cotaient, ce qu'elles devaient rapporter, et le boniment que j'avais 
faire pour les vendre.

Chez moi, toute motion se traduit par des tremblements. Je partis donc
en tremblotant. Je pris le quartier juif o, de porte en porte, j'offris
trs timidement mes casseroles. On avait refus partout, et voil qu'une
juive m'acheta les trois pots  la fois. Ah! par exemple! du coup, de
froid que j'avais, je pris la fivre. Je cours  la maison chercher
trois autres casseroles: je les vends. Quelle joie! Le soir, j'avais un
gain inespr d'un demi-florin. J'crivis tout de suite  mon pre de ne
pas s'inquiter de nous: que, moi, je gagnais largement la vie pour
tous; que je n'avais plus de semelles  mes souliers, mais que je
mettrais des sabots; qu'il devait seulement songer  s'innocenter de son
larcin.

Me voil marchande de rue! En quelques jours, avec un peu de crdit,
j'eus une charrette pleine de poteries, qu'en criant je dbitais de
porte en porte: Koop! potten en pannen Koop![7]

  [7] Achetez des pots et des casseroles! Achetez!

Comme les Pques Juives approchaient, j'allai dans la Joden Breestraat
me poster parmi les autres colporteurs, chez qui les juives venaient
renouveler leur vaisselle de Pques. Comme tous les marchands, je
devenais fourbe. Quand je pouvais coller une casserole fle  un
client, je n'y manquais pas; les chrtiens se fchaient, et j'avais 
m'excuser, mais les juifs point. Un jour, une juive me demande un pot;
je lui en montre un; au moment de l'acheter, elle le retourne et
aperoit une flure: elle ne me dit rien et en prend un autre. Survient
une deuxime juive  qui je veux passer le mme pot: elle l'avertit
simplement:

--Ne prenez pas celui-l: il est fl.

Ni l'une ni l'autre ne se fcha de ce qu' deux reprises, j'avais essay
de tromper. Mais o tous s'emportrent et s'ameutrent presque contre
moi, et o je n'eus que juste le temps de filer avec ma charrette, c'est
quand ils trouvrent une tartine beurre dans une des casseroles qu'ils
devaient acheter Kaucher pour les Pques.

Je fis la connaissance de plusieurs petits marchands juifs de mon ge
qui vendaient, qui des lacets de souliers, qui des boucles d'oreilles 
un dubbeltje la paire, pingles sur un carton, et qu'ils dbitaient
en criant  tue-tte, en arrtant les passants, et en vantant leurs
marchandises, comme si c'eussent t des perles fines. Ils taient trs
attirs vers moi et tournaient toute la journe autour de ma charrette;
mais leur yeux guettaient l'acheteur: chaque fois qu'ils croyaient en
voir un, ils bondissaient jusqu'au milieu de la rue, en poussant des
exclamations comme s'ils apercevaient une vieille connaissance.

--Je suis l. Vous m'achetez toujours. C'est ceci que vous demandez?
Voil! c'est pour rien.

Puis ils revenaient vers moi causer de tout, de notre commerce, de nos
gots, et tout cela honntement, avec une logique qui me frappa, et sans
jamais un mot dplac.

Ils avaient aussi une jactance imperturbable, qui m'impressionnait fort.
J'exprimais  l'un d'eux mon tonnement de le voir colporter des broches
en verroterie alors que, la semaine prcdente, il vendait des figues.
Il me rpondit avec emphase qu'il faisait tous les huit jours un autre
ngoce, que la vente dans le quartier n'allait pas deux semaines de
suite avec le mme article, qu'il fallait tre de son poque et
renouveler toujours. Ah! les adorables intelligences, claires, lucides,
logiques, et surtout civilises! Mais je ne savais pas mettre de mots
sur mes sensations, et je ne fus qu'agrablement surprise de ne pas
trouver l'infme Juif de la lgende, dont la peur m'avait presque
empch d'offrir ma marchandise dans le quartier. Et voil que je les
trouvais bien suprieurs  moi!

Je crois aussi que mes boucles blondes leur faisaient impression; puis
ils se disaient l'un  l'autre, non sans quelque tonnement:

--Elle comprend, et nous pouvons avoir confiance.

Bref, nous tions trs  l'aise ensemble et rciproquement charms.

Aprs les Pques Juives, je me rpandis par la ville avec mes poteries.
J'errais sur les grands canaux d'Amsterdam, qui m'attiraient toujours
par leurs htels svres aux majestueux perrons, par leur bordure de
vieux arbres aux frondaisons opulentes, par l'eau d'un vert noirtre o
parfois une barque  voile glissait silencieuse, par le grand calme qui
s'en dgageait et qui me reposait du bruit et de la pauvret de chez
nous, o les enfants pleuraient toujours de malaise et de faim. L, il
faisait tranquille et exquis: je pouvais m'isoler, et me raconter des
histoires ou lire les Mystres de Paris.

J'tais Fleur-de-Marie, et quand Rodolphe me reconnaissait comme sa
fille, je ne faisais que changer de robe pour tre une princesse, en
avoir les paules, les mains blanches et le langage. J'aurais grassey:
les riches grasseyent. Ce n'est pas moi qui aurais embt mon prince de
pre pour rentrer  l'impasse, comme Fleur-de-Marie pour retourner  la
Cit: non, je l'aurais suppli qu'il en retirt les miens. Etre
princesse sans Klaasje et Keesje, m'en enlevait tout le got. Mre et
Mina y retourneraient certainement, les jours o elles mettraient des
robes neuves.

Dieu! que la femme Segers va rager! Elle se cachera en les voyant venir.
Puis la propritaire, qui n'a aucune piti de nous maintenant que pre
est en prison, sera bien dconfite aussi quand on partira en lui payant
l'arrir, et en laissant tout dans la chambre. On lui dira: Nous
n'emportons pas ces guenilles, donnez-les aux pauvres. Nous sommes des
Princes.

Mes rves ne me faisaient cependant pas oublier la ralit. Je ne
vendais rien sur les grands canaux: les gens riches achtent dans les
magasins, et les larbins me claquaient la porte au nez en m'insultant.
Alors, je retournais dans les rues populaires, o la vente marchait:
_Koop! potten en pannen, Koop!_

A midi, j'allais, pour cinq cents, dner au Lokaal. Tous les
marchands de rue, les tourneurs d'orgue, les aiguiseurs de ciseaux,
enfin tous les gagne-petit de la rue, tous les clops, les pileptiques
et les aveugles venaient y manger. Les hommes prenaient un plat de fves
avec un morceau de graisse au milieu, en guise de viande; les femmes
mangeaient beaucoup de l'orge au sirop; mais les enfants, comme moi,
choisissaient tous du riz saupoudr de cassonade: c'tait servi trs
chaud et trs propre. On avait aussi du pain et du caf pour le mme
prix: tout, jusqu'au bain, cotait cinq cents. On laissait dehors les
orgues, les charrettes, et les balles remplies de marchandises, et
jamais rien n'tait soustrait.

Je rencontrais l mes voisins, les autres marchands de poteries. Un
d'eux, Willem, tait un garon de mon ge; quand nous colportions
ensemble, il m'aidait  monter, avec ma charrette, les nombreux ponts
d'Amsterdam, ce qui tait trs dur pour moi. Il me dit un jour qu'il me
prfrait  tous, et me demanda si, moi aussi, je l'aimais un peu.
J'avais la tte baisse et je tremblais; je rpondis que oui. Alors il
m'aidait rgulirement  passer les ponts, et, quand la vente marchait,
il achetait quelques friandises dont il me donnait la plus grosse part.

Un matin, Willem se trouvait parmi plusieurs colporteurs de l'impasse,
arrts au Canal des Lys: c'taient des grands, presque des hommes.
J'arrivais sur la rive oppose et devais, pour les rejoindre, monter un
pont trs raide. Willem accourait  mon secours, mais les autres, se
moquant de mes efforts, lui crirent de ne pas m'aider. Il tait dj au
milieu du pont quand, honteux de leurs quolibets, il rebroussa chemin.
La tche tait excessive pour mes forces: comme j'avais pris le tournant
trop court, si je reculais, je tombais dans le canal avec ma charrette;
je me raidis et, poussant aussi fort que je pouvais, je traversai le
pont. Mais, au lieu d'aller vers les camarades, je continuai droit sur
l'autre canal, et ne voulus plus jamais ni de l'aide, ni des friandises
de Willem. Je l'avais trouv lche, et sans explications, c'tait fini;
mais il tait si enfant que son chagrin ne parut gure; il n'tait pas
assez fin non plus pour comprendre: c'tait un bon gros chien, avec un
beau rire exubrant.

Comme, les Pques Juives finies, je ne rapportais plus qu'un gain
drisoire pour les dix bouches qu'il fallait nourrir, nous finmes par
manger le fonds avec le gain, et aprs un petit temps, tout tait
consomm.




UNE LEON DE VIE PRATIQUE


Pendant sa dernire grossesse, ma mre avait souffert de telles
privations, et les transes de deux expulsions en un seul hiver l'avaient
si fort dprime que, pour la premire fois, elle mit au monde un enfant
dbile.

C'tait une petite fille blonde,  tte d'ange, toujours un peu penche
de ct. Nous la perdmes au bout de deux ans.

Ma mre en eut une douleur que rien n'apaisait. Nous l'entendions
murmurer  voix basse:

--Ma petite fille! ma petite fille! Elle est morte de misre.

Elle nous rappelait constamment les gestes de son bb, qui ne savait
pas encore parler.

--Te rappelles-tu, Keetje, quand elle tait sur mes genoux  table,
qu'en voyant le pain, elle me faisait ouvrir le tiroir? Et comme elle
savait bien choisir, parmi les couteaux, le couteau  pain qu'elle me
tendait alors, triomphante! Et quand, pour lui faire une niche, je lui
prsentais le sein au lieu d'une tartine, te souviens-tu de sa grimace,
parce qu'il lui rappelait le got de la moutarde que j'y avais mise pour
la sevrer?

Et ma mre riait en pleurant.

Puis elle allait prendre dans une petite bote la mche de cheveux
blonds, auxquels adhraient encore des lentes, et se plaant sous la
lucarne de notre mansarde, pour pouvoir en distinguer la couleur dore,
elle l'embrassait en sanglotant.

Enfin ma mre tait devenue malade, et moins que jamais s'occupait de
ses enfants vivants.

Le docteur des pauvres vint la voir. Il nous regarda tous en disant:

--Quels beaux chantillons d'enfants!

Mais vous tes tous malades: la fivre vous ronge. Quant  vous, petite
femme, il est temps de vous soigner srieusement. Je vais prescrire de
la quinine, je vous permets d'en donner un peu  vos enfants. Puis
vous... que faire? Il faudrait des oeufs, de la viande, du vin. Au mot:
vin, nous avions tous lev la tte, stupfaits.

Du vin  des pauvres!

Ce monsieur nous semblait dire des btises, tant chez nous, l'ide de
vin, se confondait avec l'ide de gens riches et de ripaille.

Il se rendit compte de notre bahissement, nous embrassa d'un regard
circulaire, haussa les paules et sortit.

Nous considrions notre mre presque avec respect, d'avoir une maladie
qu'une boisson aussi distingue que le vin devait gurir. La viande, les
oeufs nous avaient moins frapps: nous voyions, autour de nous, des gens
qui en prenaient le dimanche; mais du vin!... jamais! Cela nous
effarait. Mon premier mouvement fut d'aller, la tte en feu, raconter la
chose chez les voisins.

Quand mes parents voulaient causer, ils devaient attendre qu'ils fussent
couchs, et les enfants endormis. Comme j'avais des insomnies,
j'entendais souvent leurs rflexions et leurs propos: j'apprenais ainsi
leurs projets et je partageais leurs inquitudes.

Ce soir-l, quand la lumire fut teinte et que mon pre nous crut
endormis, il appela doucement:

--Mina!

--Oui, pre, rpondit-elle.

--Est-ce que Keetje dort? Cette gamine passe ses nuits  s'agiter.

Elle me poussa du coude et, comme je ne bougeais pas, elle fit:

--Oui.

--coute: on t'envoie souvent, dans ton service, chercher du vin  la
cave?

--Oui, la vieille ne sait pas bien descendre, et le fils ne veut pas:
alors on m'envoie.

--Eh bien! tu devrais prendre quelques bouteilles de vin pour mre.

--Non, Dirk! Non, Dirk! ne lui dis pas a, protesta ma mre.

--Laisse donc!

--Je n'ose pas, pre. Le fils descend de temps en temps pour en prendre
du trs bon, et il s'apercevrait qu'il manque des bouteilles. Il y en a
juste deux sur un tas de ranges de six: si j'en te, il pourrait le
voir.

--Aussi ne faut-il pas enlever ces deux bouteilles, mais toute une
range, et remettre les deux sur le tas: de la sorte, cela ne se
remarquera pas.

--Et comment faire sortir ces six bouteilles?

--Tu les placeras sous la provision de charbon, et chaque matin tu en
cacheras deux dans le bac aux ordures, au moment de le mettre  la
porte; je me charge du reste.

--Oui, ainsi cela pourrait se faire, fit Mina, aprs un moment de
rflexion.

--Tu devrais bien aussi m'apporter un des pantalons du vieux monsieur,
puisqu'il est paralys et ne s'en sert plus.

--Un pantalon! de quelle faon l'emporter? la vieille me remet, tous les
soirs, mes deux tartines au moment de mon dpart.

--En faire un paquet serait maladroit, c'est vident. Il faut le mettre,
et replier les jambes jusqu'aux genoux: en les attachant avec une
pingle, cela tiendra, et personne ne verra rien.

--Ah non! le vieux a la peau qui ple, et il se gratte continuellement
jusqu'au sang. Je ne veux pas mettre sur moi un objet qui a touch sa
peau.

Je la sentais,  ct de moi, frissonner de dgot. Elle me donna des
coups de pieds et des coups de coude, de rvolte, qui m'auraient
veille dix fois si je n'avais t tout oreilles.

Mon pre ne se fcha pas, mais se fit persuasif.

--Voyons, nous sommes sains: je n'ai jamais rien attrap. C'est une
blague, la contagion; je n'ai plus de fond dans mon pantalon: un de ces
jours, je ne pourrai plus sortir.

Le lendemain, mon pre rentra avec deux bouteilles de vin: on en
dboucha tout de suite une. C'tait du vin couleur... jus de choux
rouge... Il en versa une demi-tasse  ma mre, qui le but en contractant
la bouche, comme si elle avait mordu dans une baie sauvage. Puis, avec
une cuillre, il nous en donna  goter, mais nous fmes tous
d'affreuses grimaces. Il but alors  mme la bouteille, la vida aux
trois quarts, et claquant de la langue, il dclara:

--Cela n'a pas de got: je prfre un bittertje[8].

  [8] Amer.

Ma mre devint carlate et eut des nauses: il fallut la soigner toute
la journe.

Le vin ne put jamais s'acclimater chez nous.

Mina, en rentrant le soir, fit un signe  mon pre; il la suivit dans le
petit couloir obscur qui prcdait notre chambre. Quand ils revinrent,
elle courut se frotter les jambes avec un torchon, en rptant:

--Hou! hou... sa peau ple, sa peau ple!

Le lendemain, mon pre mit un bon gros pantalon, dont ma mre, en
clignotant fivreusement des yeux et en tressautant  chaque bruit,
avait chang les boutons.




JE QUITTE MA PLACE


Ds mon entre dans l'impasse, j'entendis les jolies voix des miens, qui
chantaient des psaumes en choeur. Un bien-tre m'envahissait. Je
prcipitai le pas, et entrai chez nous en coup de vent. Les voix se
turent dans un couac.

--Comment! c'est toi?

--Oui.

--Tu as quitt ta place?

--Oui.

--Bientje! zzaya un de mes petits frres, en tendant ses menottes vers
moi.

Je le pris sur mes bras.

--Klaasje, Klaasje, je suis revenue.

--Mais je te croyais si bien nourrie dans ton service, dit mon pre.
Quand on est bien nourrie, on doit supporter beaucoup. Nous chantions
pour oublier la faim, et tu vois, la lampe va s'teindre, faute d'huile.

--Je savais tout cela, et je suis revenue quand mme. Les premiers
jours, tant affame, je torchais tous les plats avec ma langue, j'tais
insatiable. Mais quoi! je ne suis pas une mendiante: je ne veux donc pas
tre nourrie de leurs restes. Je les ai vus remettre des pommes de terre
de leurs assiettes sur le plat: c'tait pour nous, et ils nous donnaient
des tartines dans lesquelles ils avaient mordu. Eh bien! quand je
travaille, je prtends ne pas tre traite ainsi.

Je comprendrais qu'ils ne donnent pas de leur pain d'pice, ou de leur
bon boudin de foie, et autres dlicatesses qu'ils mangent devant vous
sans jamais rien vous en passer. Soit! mais je ne veux pas que mes
tartines aient tran sur leurs assiettes.

--Tu oubliais la faim que tu as eue ici.

--Non, pre, seulement quand on travaille, ce n'est pas comme si on
recevait une charit.

--Tu es ingrate, petite: tu mangeais le pain de tes matres et tu
n'tais pas contente.

--Ah! non! Je mangeais le pain de mon travail, et non le leur. C'est
comme la femme de journe, qui geignait de devoir travailler pour les
autres. Je lui ai dit: Tu travailles pour les autres? Moi pas: je
travaille pour gagner ma vie. Crois-tu que je mettrais un seau d'ici l
pour cette usurire qu'est notre patronne, si elle ne me payait pas?
plus souvent! Donc, je travaille pour gagner ma vie; mieux je
travaille, mieux je dois tre traite, et je travaille de mon mieux.

J'avais prvenu la patronne, et comme, ce soir encore, elle nous a
donn des pommes de terre visiblement tripotes, je suis partie sans
vouloir manger.

--Eh bien! tu pourras te coucher sans souper, et te lever sans djeuner.
C'est incroyable, quand on a  manger, de demander davantage.

--Mon Dieu! pre, je n'irai pourtant pas vider les vases de cette
ignoble vieille, et encore tre son oblige! Je travaille, elle me paye:
nous sommes quittes; mais je ne veux pas tre paye avec des reliefs.

--Voil, c'est la nouvelle souche qui parle ainsi: nous ne pensions pas
 tout cela.

Je haussai les paules et j'allai m'asseoir avec le petit. Le chat me
sauta sur la nuque et s'y installa; le bb s'endormit. Au bout d'une
demi-heure, j'avais le sang  la tte de respirer l'air empest de notre
taudis; j'tais nanmoins frmissante de bonheur de me trouver parmi les
miens.

Je grandissais, et commenais  chapper compltement  mes parents.
J'tais sans aucune instruction; mais depuis l'ge de sept ans, auquel
j'avais appris  lire, je dvorais avidement n'importe quel crit qui me
tombait sous la main. En 1870, j'allais, en me rendant  l'cole, lire,
depuis le premier mot jusqu'au dernier, les dpches de la guerre
affiches aux devantures des magasins, et ces massacres me hantaient au
point que je ne parvenais plus  m'appliquer aux leons. J'avais suivi
toute l'affaire Tropmann dans les journaux colls au recto et au verso
sur les murs  affiches d'Amsterdam; j'ai lu ainsi des feuilletons
entiers.

Mais mon impressionnabilit avait surtout t mrie par la misre, qui
nous obligeait  ruser pour avoir du crdit, qui nous faisait passer par
toutes les transes du loyer qu'on ne pouvait payer, et la honte des
cranciers qui venaient nous insulter et ameuter les voisins. Des
infamies s'taient incrustes dans ma mmoire, comme celle de l'usurire
qui avait gard l'argent pargn sur la faim de nos enfants, et ne nous
avait pas rendu les vtements que nous tions venus dgager.

Tout cela m'avait compos une nature trange, o une grande candeur
naturelle s'alliait  une sensibilit et  une comprhension au-dessus
de mon ge. J'tais prte  toutes les besognes, mais intraitable devant
ce qui me semblait une injustice. J'tais souple et en mme temps peu
maniable, comme le prouvait ma fugue de ce soir.

La lampe continuait  baisser; nous nous couchmes, mes parents dans
l'unique alcve, les neuf enfants sur des paillasses par terre.

Quand je m'y tendis  mon tour, j'eus ce lger vertige qui me prenait
chaque fois que je me couchais  terre. J'ajustai les petites fesses de
Klaasje dans mon giron, et m'endormis dans le ravissement de sentir
contre moi ce petit tre ador.




MA FILLE, MONSIEUR CABANEL

(Flicien Rops).


Mina s'tait prostitue par paresse et veulerie. Elle tait chue dans
une maison discrte,  l'air respectable et effac, o, le soir, se
glissaient des messieurs du meilleur monde. Les femmes n'y allaient qu'
la nuit. Elles appelaient la tenancire: Mre, et devaient, aprs
avoir reu un client, remettre leurs chapeaux et leurs gants, comme si
elles ne venaient que d'arriver.

Quand ma soeur eut fait le tour des habitus, qui ne reprenaient jamais
la mme femme, elle ne gagnait plus rien. Tous ses beaux vtements
taient au mont-de-pit, et ce fut, chez nous, la famine comme avant,
car mon pre, us par les privations et par l'alcool, ne travaillait
plus.

Ma soeur m'avait, une fois, conduite dans cet endroit. J'avais quinze
ans. J'tais blonde et frache, un vrai poulet de grain. Je n'avais
gure de chair, mais une fine peau ganait une charpente des plus
flexibles, une petite croupe haute et troite, deux tetons menus comme
de gros bourgeons, o la sve montait lancinante et que je protgeais
d'instinct de mes deux mains.

La tenancire avait insinu que des petites comme a taient fort
demandes. Oh! rien que pour montrer leurs jambes  de vieux messieurs
tout  fait respectables. Rien, rien  craindre! J'avais t trs
indigne quand j'eus compris ce que ma soeur tait devenue et o elle
m'avait conduite, et je l'avais traite de putain.

J'tais,  cette poque, en service chez des diamantaires juifs, qui,
pendant une longue crise de l'industrie du diamant, s'taient faits
marchands de vieux habits. Le mnage se composait d'une dizaine de
personnes: tout cela grouillait dans une grande chambre et un rduit; on
faisait, le soir, les lits par terre. L'argent qu'ils gagnaient, passait
 la nourriture, de prfrence des douceurs, et  des toilettes
voyantes. J'tais chez eux comme un enfant de la maison, et dormais avec
les deux fillettes de mes patrons. Tous me tmoignaient beaucoup de
sympathie, parce que j'tais douce et vaillante: une grande bonhomie
rgnait dans nos rapports. Nos poux mme sympathisaient. Les juifs
avaient des poux noirs, moi des blonds, et au bout de quelques jours,
nous avions fait des trocs. Nous emes tous des poux noirs, blonds, et
des mtis chtains, mais aucun de nous ne s'offensait de ce libre
change; nous les tuions, avec le pouce, sur le coin de la table, et
prouvions un plaisir froce  les entendre craquer sous l'ongle.

Un soir de sabbat, j'allais me dshabiller pour me mettre au travail,
quand ma mre vint. Elle demanda  la juive si je ne pouvais sortir
pendant quelques heures, ajoutant que mon oncle d'Allemagne tait arriv
et voulait me voir avant de partir. Je devinais le mensonge. Au bas de
l'escalier, attendait Mina habille en trane, les cheveux coups court
et friss au fer comme ceux d'un acrobate, le visage camard
grossirement fard de blanc et de rouge. Je me fchai, disant que je ne
voulais pas qu'on vnt me faire honte chez mes patrons. Elle me rpondit
que je devais tre plutt flatte qu'une soeur si bien mise venait me
voir.

--Oui, mais ton air de grue, et la gueule de clown que tu t'es faite, en
disent long sur ta belle toilette. Voyons, qu'y a-t-il? Quelle est cette
blague d'un oncle qui dsire me voir?

--coute, fit ma mre, Mina ne gagne plus rien: tous ses vtements sont
au clou. Nous mourons de faim. Il y a un vieux monsieur qui veut voir
tes jambes.

--Ah non! je ne veux pas!

--Je te l'avais bien dit: il n'y a rien  faire avec cette crature
enfantine! Allons! les petits sont malades de faim.

On me mit une paisse voilette pour cacher ma figure d'enfant, et ma
soeur m'emmena. Je portais une robe de coton clair, toute sale de
l'avoir trane sur les perrons, en jouant avec les enfants durant ce
long jour de sabbat, et un vieux chapeau de dame, mise-bas de ma
patronne. Ce chapeau chiffonna la tenancire: elle craignait que son
client ne penst que j'avais dj cascad. Elle ne cessait de rpter:

--Mais quel beau chapeau! tu l'as emprunt pour venir ici?

Elle insistait tellement que le client, agac, finit par dire:

--Mais non, cette guenille est bien  elle!

C'tait un homme de cinquante  soixante ans, maigre, de grande allure.
Il me mania fivreusement, en s'exclamant:

--Jolie, jolie!

Mon petit corps jamais lav, mes cheveux boucls remplis de poux,
semblaient lui faire beaucoup plus d'impression que si j'eusse t
imprgne de parfums et enveloppe de dentelles; mais la plus grande
attraction pour lui, fut certes la douleur que je ressentais.

Avant de partir, il me donna des florins, en rptant:

--Jolie! Jolie!

Ma soeur m'attendait; quand je lui dis ce qui s'tait pass, elle me
rpondit:

--Je le savais. Maintenant tu ne pourras plus me traiter de putain.

Nous rencontrmes ma mre sur le pont de notre canal; elle avait des
plaques rouges sur les pommettes, et clignotait anxieusement des yeux.
Je lui donnai les florins; elle me jeta un regard plor, que j'vitai.

Rentre chez les Juifs, je me mis  relaver la vaisselle du sabbat.




TROISIME EXODE


Aprs plusieurs annes effroyablement remplies de jours de famine, il
nous fallut galement quitter Amsterdam. Cette fois, ce fut pour la
Belgique. La Ville paya notre migration. Nous fmes de nouveau
embarqus le soir, sur un bateau. L'tat morbide de mes quinze ans avait
donn  mon esprit une acuit qui me faisait comprendre toute l'tendue
de notre misre, et j'aimais Amsterdam. Quand nous passmes sous le pont
de la Haute-cluse de l'Amstel et que la ville resta derrire nous, je
devins ple et grelottai, comme prise de fivre.

Il y avait sur ce bateau un monde interlope. Un homme et une femme se
disputaient et furent dbarqus, en pleine nuit, sur le quai d'une
cluse, d'o ils invectivrent le capitaine. Dans la cabine commune,
plusieurs passagers jouaient aux cartes et aux ds: tous avaient trop
bu; le tabac, l'alcool, et une odeur fade, indfinissable,
empuantissaient l'atmosphre. Un ivrogne avait accapar tout un banc,
s'y tait tal sur le dos, et divaguait  haute voix, en se donnant de
grands coups de poing sur la tte; son haleine d'alcoolique semait la
nause. Nos enfants dormaient sur des coins de banc; Mina se faisait
peloter par un des chauffeurs; ma mre et moi tions accroupies dans un
coin  terre, serres l'une contre l'autre, trs apeures et n'osant
dormir.

Nous arrivmes le matin  Rotterdam, o des agents de police nous
attendaient; ils interpellrent ma mre, en demandant si c'tait elle,
cette femme. Je fus si humilie qu'en traversant la passerelle, je dis
tout haut  l'un d'eux:

--Mais on va croire que nous sommes des malfaiteurs!

--Non, mon enfant, rpondit-il, nous ne les traitons pas ainsi.

Ah! cela me soulageait. Ils nous conduisirent trs aimablement jusqu'
un bateau en partance pour Anvers.

Ma mre avait emport une provision de petits pains rassis qu'on vendait
au rabais. Hein vint me dire, tout joyeux, qu'il aimait beaucoup
voyager, qu'au moins on mangeait bien, qu'il avait eu quatre petits
pains. Moi, je n'avais rien pris: j'avais la gorge serre et l'estomac
ferm, et chez nous, on ne demandait jamais si on voulait manger: on ne
donnait qu' celui qui rclamait.

Dans les cluses de Hansweert, des Zlandaises descendirent sur le
bateau pour vendre des cerises. J'en aurais bien mang, des cerises, si
seulement j'avais eu quelques cents pour en acheter. Je n'avais jamais
vu le costume zlandais, et fus tout  fait sduite par le beau bonnet
de dentelle,  larges ailes, et les ornements d'or attachs de chaque
ct des tempes. Le riche collier en corail et le corsage  fleurs
brodes, entour aux paules d'un fichu de velours, m'attiraient
spcialement. J'aurais voulu tre paysanne zlandaise pour pouvoir
m'habiller ainsi; mme l'amoncellement des jupes, qui les faisait rondes
comme des cloches, me plut. En remontant l'chelle, une des Zlandaises
eut sa jupe souleve par le vent, et l'on vit qu'elle ne portait pas de
pantalon. Ah! la joie que cela provoqua! Je fus surtout coeure des
rires des femmes, parmi lesquelles ma soeur Mina qui s'tait fait offrir
des cerises; je lui jetai entre les dents: Salope!

A Anvers, mon pre nous attendait sur le quai. Cette ville, trs morte 
cette poque, me dplut. Le flamand qu'on parlait autour de moi me
semblait ce que j'avais, de ma vie, entendu de plus grossier. Une dame
bien mise disait  un enfant: Marche, marche, ou je te donne sur ton
cul. Je vis de grandes fillettes s'accroupir, en se dcouvrant plus
haut qu'il n'tait ncessaire, sans la moindre retenue. Ah! si c'tait
l le Belge! Je demandai o se trouvaient les canaux. Je ne me figurais
pas de ville sans canaux.

--Il n'y en a, dit mon pre, que dans le quartier des prostitues, et
encore!

Pas de canaux! Je pris tout en aversion dans cette ville.

Nous mmes nos frusques sur une charrette  bras, que Hein et moi
poussmes jusqu'au fond d'un faubourg.

Cette fois, mon pre ne s'tait mme pas avis de chercher une demeure
quelconque. De braves cabaretiers chez qui il logeait, nous permirent de
coucher dans leur grenier.

--Il n'y a que le cordonnier du premier qui y travaille, nous dit la
femme. Nous mmes de la paille par terre, et nous voil couchs, ayant
tous la migraine,  proximit de ce cordonnier, qui nous reluquait, ma
soeur et moi, et qui, ds cinq heures du matin, tapait dur sur le cuir.




FABRIQUE DE CHAPEAUX


J'avais dix-sept ans. Nous habitions  Bruxelles un quartier ouvrier.
Nous ne savions pas un mot de franais, et mme le marollien nous
tait inintelligible: cela nous empchait tous, mon pre le premier, de
trouver un travail convenable.

Une jeune femme du voisinage m'emmena  la fabrique de chapeaux o elle
tait employe; je fus embauche. On me conduisit dans un grand atelier
rempli de vapeur, o des femmes, presque toutes jeunes, besognaient, les
manches retrousses, devant de longs bacs remplis d'eau chaude,
additionne de vitriol, me dit-on. Elles s'arrtrent un instant pour me
dvisager; puis les ttes se penchrent, les bras s'abattirent, et le
travail reprit, fivreux. Je trouvais trs jolie, en entrant dans la
salle, la bue argente, o ces jeunes bras nus et ces chevelures de
toutes nuances se dmenaient dans une grande activit; mais quand il me
fallut respirer les manations qui s'en dgageaient, cette impression
presque inconsciente de beaut se dissipa bientt.

On me conduisit vers une jeune femme qui devait me mettre au courant:
elle me reut assez mal, car, comme on travaillait  la pice, s'occuper
de moi tait pour elle une perte de temps.

Le travail consistait  tremper dans l'eau vitriole de longs bonnets en
laine, et  les enrouler en les frottant sur une tablette attenante aux
bacs. On rptait l'opration jusqu' ce que les bonnets fussent assez
rtrcis pour en faonner des chapeaux de feutre. On suait
abominablement  cette besogne, et, par cet hiver glac, toutes presque
toussaient. L'eau tait trs chaude, l'acide corrosif: mes ongles se
ramollirent en quelques heures, et se cassrent, en laissant dpasser un
gros bourrelet de chair au bout de chaque doigt. A l'heure du djener,
mes mains taient si gonfles et si douloureuses que je ne pus presque
tenir ma tartine. Pendant ce repas, mon interrogatoire commena:

--Comment je m'appelais?

--Keetje Oldema.

--Quoi? ce n'est pas un nom!

--D'o je venais?

--De la Hollande.

--Ah! et c'est l qu'on parle cette langue que vous babillez? Eh bien!
non, je ne voudrais pas parler ainsi. Et vos cheveux, vous les frisez la
nuit pour les avoir ainsi onduls le matin?

--Non, ils sont onduls, disais-je, en caressant mes bandeaux.

--Oui, on connat a.

Elles ne m'aimaient pas. Pourquoi encore une fois? Partout je produisais
la mme impression. Je sentais que pour un rien, comme  l'cole, elles
m'auraient mise en charpie. Enfin! Une fille, au nez retrouss, me
demanda si je savais chanter.

--Oui.

--Alors, chantez-nous quelque chose.

J'entonnai l'air national hollandais. Elles me regardrent, bahies.

--Ah bien! c'est comme  l'glise. Vous allez  la procession?

J'tais trs humilie de cette demande.

--A la procession, moi? Ah non! je ne crois pas  ces btises.

--Et  la messe?

--Non plus.

--Vrai! vous en tes, une pratique. Nous y allons, nous,  la messe.

J'entendais chuchoter: C'est une juive. Celle qui m'avait fait chanter
n'en revenait pas, tant elle tait coeure de mon chant.

--a, chanter! Zut! coutez: moi, je sais chanter.

Elle se campa, les deux poings sur les hanches, la tte releve de faon
que la lumire jouait jusqu'au fond de ses narines dilates, et, la
bouche dmesurment ouverte, elle gueula d'une voix de poitrine, pousse
en pointe:

--Ah! haha! men lief is no den Euss, etc.

Des a est bien! accueillirent son chant et ses gestes.

--Voil comme on chante chez nous. Tout le monde comprend cela, tandis
que ce que vous avez miaul...

Une moue acheva sa pense. Inutile! elles me dtestaient d'instinct. On
m'avait envoye, dans un autre atelier, chercher des sacs de laine. En
traversant la cour, je croisai un vieux monsieur qui me dvisagea, puis
me suivit. Dans l'escalier, il me parla en franais, mais je ne
comprenais pas. Il me fit alors signe de le suivre aux greniers. Cette
fois, je compris et fis non de la tte. Quand je redescendis, il tait
encore l. Il continua sa mimique, moi la mienne, et je rentrai 
l'atelier.

--Ah! ha! le patron! chuchotrent-elles.

Et toutes de l'observer d'un regard oblique. Quand il eut quitt, une
vieille dclara:

--Cela ne pouvait manquer: c'est tout  fait son genre.

L'aprs-midi, on avait fini par me laisser tranquille. Je m'appliquais
le mieux que je pouvais, de mes mains endolories qui ne s'habituaient
pas  ce liquide corrosif, quand un homme entra.

--On parle au bureau d'une nouvelle, qui doit tre un oiseau rare. O
est-elle?

On me montra.

--a? Ah non!

Il tourna sur lui-mme, en se tapant les cuisses et s'esclaffant:

--Ah! la la! ils en ont du got, ces messieurs! mais c'est une
sauterelle: regardez donc ses bras!!

Le fait est que mes bras de fillette maigre et mes longues mains
m'avaient plus d'une fois attir des quolibets; aussi les montrais-je le
moins possible, mais, ici, il avait bien fallu retrousser mes manches.
Je pleurais presque de honte, surtout que la joie de toutes ces femmes,
vieilles et jeunes, tait relle.

Cela dura ainsi quatre jours. Le quatrime, au goter, je ne pus manger
mes tartines: elles les avaient trempes dans cette immonde eau
vitriole.

--Je m'en vais, leur dis-je. J'en ai assez: un tre humain ne peut pas
vivre parmi vous.

Elles demeurrent quelque peu baba.

Une des plus ges dclara:

--Quand j'ai vu entrer cette petite, j'ai senti qu'elle ne resterait
pas: elle n'a rien  faire ici. Regardez-la donc avec son mdaillon, et
ce ruban dans les cheveux!

Je me rendis au bureau auprs du contrematre: un petit homme rche, et
lui demandai mon compte; j'ajoutai qu'il m'tait impossible de rester au
milieu de cette racaille.

--Eh bien! allez-vous-en, mais je ne peux vous payer que le samedi soir
 sept heures.

C'tait dit sur un ton hargneux, qui m'tonna.

Le samedi, je revins, avec ma petite soeur Naatje, recevoir le salaire
de ces quatre jours. Dans la cour de la fabrique, toutes les femmes
taient assembles pour la paie. En m'apercevant, elles commencrent 
ricaner,  me pousser, et une me tirait ma tresse, quand accourut le
petit contrematre. Il empoigna la fille par les deux paules et, du
genou, lui appliqua une vole de coups au bas des reins; puis, me
poussant dans le bureau, il me remit neuf francs et me conduisit  la
porte, o il cria:

--La premire qui bouge, je la fous dehors!

Je dtalai avec ma soeurette. A deux cents mtres de la fabrique tait
une maison de campagne; de dessous les arbres qui la bordaient, surgit
le patron. Je lui jetai en hollandais un Vieux salaud! sonore, et nous
nous sauvmes dans l'obscurit, en riant aux clats.




ILS PLENT DES OIGNONS


Toute offre de gagner quelques sous tait accepte par nous avec
empressement.

Une vieille dame, fabricant de conserves alimentaires, proposa  ma mre
de donner du travail  Naatje, qui avait douze ans, et  Kees, qui en
avait huit: ils devraient, toute la journe, peler de petits oignons.

Le premier soir qu'ils revinrent de cette besogne, nous fmes
pouvants. Leurs figures taient bouffies et barbouilles de se les
tre frottes de leurs petites mains sales, leurs yeux gonfls, comme si
on les avait rosss et s'ils avaient pleur durant des heures et des
heures. Nous demandmes comment cela s'tait pass, et ils nous
racontrent leur journe.

En arrivant le matin,  sept heures, chez la vieille dame, elle les
avait installs sur de petits bancs devant un grand panier d'oignons, et
leur avait montr comment ils devaient dlicatement enlever la pelure
sans les entailler, car chaque entaille devenait bleue dans le vinaigre,
et les oignons ainsi dtriors ne pouvaient plus servir  des conserves
de premier choix. Ils s'taient mis  l'oeuvre pendant que la dame,
assise  ct d'eux, nettoyait des cornichons. Au bout de quelques
instants, leurs yeux commencrent  couler, et ils se les essuyrent
avec leurs mains mouilles de sve d'oignon. Alors Naatje, n'y tenant
plus, s'tait mise  remuer sur son petit banc, et la vieille dame avait
dit.

--Nateke, pour l'amour de Dieu, tenez vos pieds en repos.

Puis tait entr un jeune homme, qu'ils prirent d'abord pour son fils,
mais quand ils eurent compris que c'tait le mari, ils furent pris d'un
fou rire, qui avait mis la vieille dame hors de ses gonds, et elle
s'tait crie:

--Au nom de la Sainte Trinit, Keeske, cesse de rire comme un petit
cochon!

Et leurs rires taient devenus des cocoricos quand le jeune mari leur
avait fait signe de renverser le panier d'oignons, ce qu'ils firent
incontinent. La dame s'tait lamente, avait implor la sainte Vierge et
dclar que les enfants taient un flau. Le jeune mari avait rpondu:

--Un flau! grand'mre, parce que tu es trop vieille pour en avoir.

Elle avait alors lev les yeux au ciel, en geignant:

--Seigneur, pardonnez-lui, car il ne sait ce qu'il dit ni ce qu'il fait.

Pendant quinze jours, Naatje et Keesje nous amusrent le soir des
histoires de la vieille dame et de son jeune mari; mais l'inflammation
de leurs beaux yeux devenait si grave que nous emes peur, et n'osmes
plus les laisser continuer  peler des oignons.




UNE NUIT AU PARC DE BRUXELLES


Nous habitions, au fond d'un faubourg, une maison neuve o l'eau
suintait des murs; au rez-de-chausse, le propritaire tenait une
boutique de comestibles. Nous avions vers d'avance le premier terme, et
nous prenions chez lui des vivres  crdit; mais, comme au bout d'un
mois nous n'avions pas de quoi payer le nouveau terme ni les denres, la
femme du propritaire, une paysanne flamande, enceinte de six mois,
montait tous les jours rclamer son argent en nous insultant. Nous ne
pouvions plus ni monter ni descendre sans tre interpells. Moi surtout,
j'avais le don d'exciter sa rage: elle cumait littralement quand elle
me voyait.

--Ah vous! avec vos allures de demoiselle! vous feriez mieux de payer
les gens que de vous onduler les cheveux. Ah! mon Dieu, voyez donc ces
cheveux: on dirait la sainte Vierge, et cependant a ne paye personne.
Un jour, je vous coifferai, moi!

Elle me terrifiait. Je faisais ce que je pouvais pour trouver de
l'ouvrage, mais ignorant le franais et ne sachant o m'adresser, je ne
trouvais rien.

Enfin, nous devions dmnager. Ma mre avait lou deux chambres 
l'autre extrmit de la ville, et mon pre, qui tait devenu camionneur
dans une messagerie, devait, en cachette de son patron, faire le
dmnagement entre deux courses. Il vint donc, un dimanche matin, avec
le camion. Je m'tais sauve, certaine que la propritaire ameuterait
tout le voisinage, lorsqu'elle saurait que nous quittions sans la payer
et sans dire o nous allions. En effet, quand le camion partit au grand
trot avec nos frusques, et ma mre et les enfants entasss dessus, cette
femme enceinte s'accrocha  la voiture, et galopa durant plusieurs
minutes jusqu' ce que, extnue, elle dut la lcher; elle continua
nanmoins  suivre, de faon  ne pas la perdre de vue.

J'attendais l'arrive du camion  l'Alle Verte. Ma mre me fit en
passant signe de venir, mais je vis de loin accourir la femme, rouge,
hagarde, haletante. J'eus le temps de me cacher derrire un arbre, car
elle m'aurait charpe, et quand elle fut passe, je me sauvai.
Rejoindre ma famille, il ne fallait pas y songer pour l'instant. Je fis
un long dtour, et aboutis au pont de Laeken. C'tait fte dans ce
faubourg: il y avait une foule rigolante. Prs du pont, au bord du
canal, le camion tait arrt, ma mre et les enfants  ct, mon pre,
ivre, couch  l'intrieur. Ma mre me mit au courant: la femme les
ayant rattraps, avait prvenu les nouveaux propritaires que nous ne
payions personne, et ceux-ci avaient rendu l'argent du demi-mois de
loyer donn en acompte. Et nous voil dans la rue! Mon pre, dj pris
de boisson, s'tait enivr compltement, et, comme il ne rentrait pas
avec la voiture, il allait sans doute perdre sa place.

La honte et l'angoisse m'affolrent. Mon frre Hein, qui avait seize
ans, se trouvait l, mortifi comme moi. Je lui dis:

--Viens, Hein, nous ne pouvons rester, comme des vagabonds,  ct de ce
vhicule et de cet ivrogne. Allons-nous-en, nous trouverons bien un
gte. Je dis  ma mre de venir le lendemain,  neuf heures, dans la
grande alle du Parc, et nous partmes. Hein portait un petit complet de
coutil cru, trs propre; moi, j'tais assez bien mise. Hein, qui
travaillait chez un forgeron, recevait cinquante centimes pour son
dimanche, et voulait, comme il faisait toujours, acheter des boules de
sureau: il en avait cent pour ses cinquante centimes et en suait toute
la journe; mais cette fois, pour ne pas rester sans manger, je lui
conseillai d'acheter des petits pains, ce que nous fmes. Comme
d'habitude, je n'avais pas un sou.

Dans le peuple, les frres et soeurs se connaissent en somme peu, aprs
les annes d'enfance: les garons vont  l'atelier, les filles
travaillent de leur ct, et l'on se voit et l'on se parle rarement.

Je fus donc tonne de trouver mon frre si gentil, de l'entendre rire
si navement, et faire des rflexions si justes et si fines: je fus
vraiment trs heureuse de nous sentir aussi bien ensemble.

Nous allmes au Jardin Botanique manger nos petits pains. Puis je m'en
fus chez un brave peintre allemand,  qui je voulais raconter notre
msaventure et demander de nous procurer un logement pour la nuit; mais
il tait  la campagne jusqu'au lendemain. Je revins vers mon frre, la
figure dcompose. Qu'allons-nous faire? Retrouver la famille grouillant
 ct de ce camion, comme des saltimbanques auprs de leur roulotte? Ah
non! tout notre tre se rebiffait  cette seule ide.

--Il ne nous reste, dis-je, qu' nous promener toute la nuit: il fait
chaud, cela ne sera rien.

Nous nous acheminons vers le Parc. Nous y fmes des tours et des tours,
et, comme la temprature tait trs douce, je proposai de nous laisser
enfermer. A cette poque, le Parc n'tait pas clair; il y avait
concert au Waux-Hall; la foule commenait  s'couler; un garde-ville
tait post  chaque sortie. A voir partir le monde, je pris peur, et
craignis que les agents ne fissent une ronde, pour s'assurer que
personne n'tait rest. Nous sortmes donc avec les autres et nous mmes
 errer par les rues.

Nous commencions  tre reints et  avoir trs faim. Puis la frayeur
me vint d'tre ramasss par la police.

--Mon Dieu! Hein, si nous demandions asile au commissariat? Cela vaudra
mieux que de nous faire arrter: j'en mourrais de peur et de honte, car
on est souill pour la vie quand on a t apprhend par des policiers;
je t'en supplie, allons plutt nous mettre entre leurs mains.

Je tremblais tellement que mon frre se mit  pleurer. Nous descendmes
vers la Grand Place. Hein accosta un agent et lui demanda asile; l'agent
fit un haut-le-corps, me regarda, regarda Hein, puis nous conduisit vers
le commissaire. Mon frre parla. Le commissaire, un vieillard, coutait
en me dvisageant: il entra dans une colre bleue:

--C'est sans doute pour des dettes que vous tes dans cette situation!
Cela ne me regarde pas et vous n'avez qu' vous tirer d'affaire!

L'agent hasarda un timide:

--Ce sont presque des enfants, monsieur le commissaire.

Mais il se fcha davantage, et rpondit que nous n'avions qu' retourner
dans la commune d'o nous venions. Je lui dis que nous nous tions
adresss  la police de peur d'tre ramasss.

--Et de peur d'tre ramasss, vous venez vous rendre: elle est forte,
celle-l. Eh bien, allez-vous-en.

Une fois dans la rue, nous nous mmes  rire et  gambader, bien que
claquant des dents.

--Ah! si c'est ainsi, quel bonheur! Ouf! quelle chance! Allons nous
promener, maintenant que nous sommes srs de n'tre pas arrts. En
avant! Ah! mon Dieu! quel mchant vieux! En avant!

Et nous voil remontant vers la rue Royale.

Aprs avoir encore err quelque peu, nous nous dcidons  passer quand
mme la nuit dans le Parc, o nous pntrons en grimpant par dessus la
grille.

Les bancs taient mouills de rose. Nous n'osions presque pas marcher
de crainte d'tre entendus du dehors; nous n'osions aller dans les
bas-fonds,  cause des ossements de ceux de 1830. Mon frre grelottait
sous son petit costume de coutil. De dormir, il n'tait pas question:
nous tions trop terrifis; nous nous assmes au pied d'un arbre.

Quand le jour commena  poindre, un ouvrier nous vit de la rue Royale.
Nous nous sauvmes dans les hauteurs. Je m'accroupis sur un banc, je
relevai ma jupe et fis s'tendre Hein, la tte dans mon giron, ma jupe
rabattue sur lui. Nous tions figs de froid. Hein rsistait moins bien
que moi; mais, ainsi couvert, il s'endormit; moi, je sommeillais, sur le
qui-vive. C'est ainsi qu'un homme nous trouva.

--Que faites-vous ici?

--Nous avons t enferms.

--Quoi? vous vous tes fait enfermer pour faire vot'got!

Je comprenais dj un peu le jargon bruxellois.

--Mais c'est mon frre!

--Vot'frre? Oui, je connais a. Attendez, je vous aurai.

Et il s'en alla. Nous n'attendmes pas son retour et sautmes par dessus
la grille.

Des paysannes qui passaient, avec leur charrette de lait, ou des paniers
de lgumes sur la tte, pour aller au march de la Grand'Place,
ricanrent en parlant de mon amant. Je rougissais de honte: mme si Hein
n'avait pas t mon frre, c'tait un petit garon.

Au boulevard, nous nous assmes: nouveaux quolibets d'ouvriers qui se
rendaient au travail. Hein ne disait rien, aussi gn que moi de cette
situation quivoque.

Quand le parc s'ouvrit, nous y retournmes attendre ma mre. Hein n'en
pouvait plus. Un agent en uniforme nous demanda ce que nous faisions
encore l. J'allais lui rpondre quand mon frre me chuchota:

--Tais-toi! c'est l'homme qui nous a rveills.

Comme nous tions de nouveau affals sur un banc, un pochard vint
s'asseoir  ct de nous, en bougonnant. Il avait en main un paquet
ficel: c'taient visiblement des tartines. Hein et moi, nous
changemes un regard, et nous nous comprmes. Le paquet tomba; d'un
coup d'oeil, je fis lever Hein, qui contourna le banc, ramassa le paquet
et s'loigna lentement; je restai assise. L'homme s'aperut bientt de
la disparition de ses vivres; en cherchant autour de lui, il bgayait:

--Les cochons! ils me les ont vols! Alors, comme dgote de ce
voisinage, je me levai et m'loignai  mon tour. A l'extrmit du Parc,
je rejoignis mon frre. Nous dfmes fivreusement la ficelle, mais, au
lieu des tartines bien beurres que nous esprions, nous ne trouvmes
que deux tranches de pain trs rassis et sans beurre: c'est gal! il
nous sembla exquis.

Ma mre arriva  l'heure convenue. Elle nous dit que ma mauvaise tte
l'avait fait passer par des transes mortelles; que mon pre s'tait mis
 errer par les rues avec le camion; qu'elle avait vu un appartement 
louer et qu'on nous avait accepts. Elle nous conduisit dans une rue de
faubourg, au second tage d'une maison, dont encore une fois une
boutique de comestibles occupait le rez-de-chausse. Un crdit nous
tait dj ouvert: nous tions vous  cela.

Hein, tout courbatur, ne pouvait presque pas monter les escaliers: en
haut, il se laissa choir sur un tas de guenilles, et s'endormit. Je bus
du caf et mangeai une tartine, et une nouvelle tape de misre
commena.




LA VARIOLE


Notre habitation se composait d'une cuisine de cave et d'une mansarde;
toute la famille couchait dans celle-ci, sur des loques.

Comme j'avais dix-sept ans, je ne voulais plus de cette promiscuit, et
dormais dans le sous-sol, sur un vieux canap. J'tais alle le matin
chez une amie qui m'avait promis de me conduire  un thtre, o l'on
demandait des choristes. On ne m'avait point accepte, parce que je ne
connaissais pas le franais. Dcourage, j'tais reste chez cette amie
jusque tard dans la soire.

Klaasje, mon petit frre de huit ans, souffrait, depuis la veille, de
fivre, accompagne de taches rouges sur tout le corps; et voil que,
rentre dans notre sous-sol, je trouve ma couche occupe par l'enfant,
chez qui s'tait dclare une variole noire. Sur deux chaises accoles
au canap, mon frre Dirk, qui avait treize ans, tait tendu avec le
petit, figure contre figure sur le mme oreiller: il lui tenait les
mains pour l'empcher de se gratter, et inventait des histoires afin de
le distraire.

Klaasje tait un enfant d'une rare beaut. Je l'appelais mon petit
lzard, pour l'habitude qu'il avait de se cacher sous les meubles, comme
un lzard sous une pierre, lorsqu'il avait t mchant. La pense qu'il
pourrait tre dfigur, nous affolait tous.

Je me couchai sur le carreau, ne voulant pas monter prs des garons et
des parents, et j'entendis Dirk raconter des histoires d'lphants, qui
s'taient sauvs sur les tours de Sainte-Gudule pour chapper aux puces
qui les harcelaient. L'enfant demanda, la langue paissie par
l'inflammation, o les puces pouvaient mordre les lphants, puisqu'ils
ont une grosse peau partout. Dirk tait attrap: il se tut un instant,
puis rpondit:

--Dans le cul...

Le petit fut pris d'un fou rire si communicatif que nous nous tordmes
tous. Il dit alors, parlant de plus en plus difficilement:

--Je sais bien que ce sont des mensonges, mais raconte encore: c'est si
amusant quand mme!

Et Dirk inventait, toute la nuit, des histoires.

Pendant toute la dure de la maladie, il resta prs de l'enfant, lui
tenant les mains pour l'empcher de se marquer, et lui contant, figure
contre figure, des choses abracadabrantes.




LES POMMES DE TERRE


Aucun de nous, except Kees, n'a jamais os mendier. Par les priodes
les plus aigus de la famine, l'ide seule ne nous en venait pas. Mais
Kees, lui, avait la faim abominable: mme ayant eu sa part, mais n'tant
pas rassasi, il suivait les morceaux de la main  la bouche, et de la
bouche  la main. Donc Kees osait. Il allait demander aux fentres des
cuisines de cave, et on lui donnait des restes de pommes de terre. Il en
mangeait, mais en rapportait  la maison.

Un jour, rentrant malade et extnue de faim et de fatigue d'avoir en
vain cherch du travail, je trouve les miens tenant chacun, entre les
doigts, une pomme de terre froide et dj gte. Je demande d'o elles
viennent. On me rpond que Kees les a apportes. Kees s'tait prudemment
retir vers la porte, pour viter une taloche.

--Comment, sale bte, dis-je, en me dirigeant vers les pommes de terre,
tu oses mendier!

Et j'en pris une entre les doigts: elle tait sure, mais dlicieuse.

Kees suivait du regard la pomme de terre, de la main  la bouche et de
la bouche  la main. Ce regard demandait: C'est bon, n'est-ce pas? et
je n'aurai pas de taloche?

Comme je lui rptais qu'il ne devait pas mendier, il mit les mains dans
les poches de son pantalon, le secoua en le relevant, et ses yeux et un
plissement du nez disaient: Elle est forte, celle-l!

Plusieurs fois j'en ai mang, de ces pommes de terre.




UN PAIN POUR DES TIMBRES


J'tais rentre, trs nerve d'une longue pose debout chez un peintre,
avec des vtements mouills sur moi, et de n'avoir, de toute la journe,
mang qu'un exquis petit sandwich au saumon qu'il m'avait donn. A la
maison, rien. Tous m'attendaient, croyant que j'apporterais l'argent de
la pose; mais on ne m'avait pas paye, et je n'osais jamais demander.

Nous discutions de quelle faon nous pourrions bien obtenir du pain 
crdit, quand je me souvins d'avoir en poche quelques timbres d'un, deux
et cinq centimes. Je les avais trouvs  l'atelier, parmi les paperasses
dont je dbarrassais un plat de Delft, et, comme ils taient chiffonns
et racornis, le peintre me les avait laisss.

Je savais qu'on pouvait acheter en payant avec des timbres-poste, mais
aucun de nous n'osait le faire. Enfin Kees se dcida et revint,  notre
stupfaction, charg d'un pain et d'une chandelle, car nous tions aussi
sans lumire. Nous demandmes comment il s'y tait pris, et alors ce
petit bout d'homme de dix ans nous expliqua trs sobrement: comme quoi
la femme avait d'abord refus de donner un pain pour ces vieux timbres;
puis qu'il avait parlement en expliquant que des timbres, c'tait comme
de l'argent, qu'elle pouvait les prendre aussi bien  lui qu' la poste,
et qu'elle s'viterait ainsi une course.

L'intelligence logique et dlie qu'il avait dploye, pour amener cette
lourde flamande  lui donner ce pain en change des timbres, tait
adorable et rare. Malgr mon ignorance, je le compris et j'en fus fire.




KEES ACROBATE


Je retournais  la maison, reinte jusqu' l'puisement de mes
ternelles randonnes  travers la ville,  la recherche d'un travail
quelconque. Je vis un rassemblement de cinq  six personnes; je croyais
 un accident. En m'approchant, j'aperus Kees, les jambes cartes, se
courbant lentement en arrire pour ramasser, avec la bouche, une pice
de cinquante centimes, place entre ses pieds.

Ma premire pense fut de l'empoigner et de l'envoyer  la maison 
coups de pied; mais, un faux mouvement, et il se brisait l'pine
dorsale. J'attendis donc. Il se remit droit avec grande prcaution, la
pice de cinquante centimes entre les dents. La premire personne qu'il
aperut, fut moi, blme de honte; il me regarda, cracha sa pice, et se
sauva  toutes jambes, en retournant la tte pour voir si je le suivais.

Voil donc o nous en sommes dans ce pays tranger, o nous mourons
littralement de faim! Je rentrai chez nous, dcompose. Mon premier mot
 ma mre fut:

--Pourquoi Kees n'est-il pas  l'cole? je l'ai trouv dans la rue,
faisant des tours de saltimbanque, pour de l'argent. C'est votre faute,
si les enfants croulent tous: quand il faut chercher un petit seau de
charbon, ou garder le linge sur la prairie, vous les tenez hors de
l'cole. Et Dirk? Avez-vous cherch un atelier, pour le mettre en
apprentissage?

--Non, je ne suis pas alle: il est trop petit.

--Mais il a quinze ans: les petits doivent vivre comme les grands.
Faites-en un cordonnier ou un tailleur. Ce n'est pas l un lourd
travail, comme celui de notre Hein chez son forgeron.

--Fiche-moi la paix! tu es comme ton pre: tu veux faire travailler les
petits enfants pour garder ton argent, quand tu en gagnes.

--Je suis  la mme enseigne qu'eux: je ne sais pas de mtier. Vous nous
avez flanqus dans le monde pour nous laisser pousser comme de mauvaises
herbes, et crever de misre. Moi, je n'aurai pas d'enfants!

--Quel est ce langage malpropre? d'o sors-tu?

--Voyons, j'ai dix-huit ans; c'est abominable de nous avoir jets dans
la vie pour faire de nous ce que vous faites!

--Tu parles selon ton intelligence: il faut bien prendre les enfants
quand ils viennent.

--Ah zut! c'est sans doute moi qui aurais d vous apprendre  ne pas en
avoir.

La porte s'ouvrit. Kees s'arrta sur le seuil, n'osant entrer. Je ne le
regardai pas.

--N'y a-t-il rien  manger? demandai-je  ma mre.

--Non, je croyais que tu aurais rapport quelque chose.

Kees entra; il fit le tour de la chambre, en m'observant. Nos regards se
rencontrrent. Le sien disait:

--Tu vois, j'aurais pu te donner du pain, mais tu es monte sur tes
grands chevaux, et voil!

Ah! ce petit tre adorable! il avait cherch  utiliser sa souplesse,
son adresse, dont il se prvalait auprs des autres gamins. Ce jeu, o
librement on l'avait laiss se dvelopper, il voulait s'en servir pour
nous nourrir. Je me pris  sangloter frntiquement.

--Que vont-ils devenir? Que vont-ils devenir?

--En voil des histoires! Qu'est-ce que cela peut bien te faire, ce
qu'ils deviennent, pourvu que tu t'en tires? Du moment o tu as des
livres  lire, tu te moques bien du reste. Si tu aimais tant les
enfants, tu ne les cognerais pas, comme tu fais.

Je bondis devant ma mre, en rugissant:

--Mais je veux qu'ils apprennent, qu'ils apprennent! Ne voyez-vous pas
qu'ils deviennent des vagabonds? qu'ils finiront en prison? Ne
comprenez-vous donc pas o nous allons, maintenant qu'ils grandissent?

Elle haussa les paules. Rien  faire. C'tait cependant la mme mre
qui ne voulait pas, quand ma soeur ane et moi tions petites, nous
envoyer  une cole gratuite, et qui avait mis son manteau au clou pour
payer l'colage.

Kees avait  nouveau disparu. Une demi-heure plus tard, il revint avec
un grand pain. Ma mre le dcoupa. Je n'en voulais pas d'abord, mais
vaincue par la faim, j'en pris une tranche.

--Kees, dis-je, viens prs de moi.

--Pourquoi? demanda-t-il, mfiant.

--Allons, viens.

Mon intention tait de l'entourer de mes bras, de l'embrasser, et de le
tenir un peu contre moi. Il vint; je le pris par les paules. Son beau
regard limpide, logique, et dj si averti des choses lamentables de la
vie, me remua tellement que je me mis  le secouer, et lui criai dans la
figure:

--Tu ne dois pas faire a! tu ne dois pas faire a! salaud! salaud!

--Mre! voil que cette fausse canaille m'attire prs d'elle pour me
faire du mal!

D'une secousse, il se dgagea et se rfugia auprs de ma mre.

--Oui, elle est fausse et judas, cette crature; elle n'a rien de mes
autres enfants.

--Si! si! je ressemble  Kees, mais il ne comprend pas.

Je me remis  sangloter perdument. J'avais,  cette poque, la force de
pleurer plusieurs heures de suite.




SYMPHONIE DE LA FAIM


Nous avions tous des nauses de faim. Je n'tais pas sortie, ne sachant
de quel ct me diriger. Mon pre tait fini, avachi; nous ne le voyions
presque plus; il vagabondait  droite et  gauche, incapable de tout
travail srieux.

Hein et Naatje discutaient le truc  employer pour se rassasier d'une
seule petite tartine. Naatje prtendait qu'il fallait la grignoter en
rond, garder en bouche le dernier morceau, grand comme un cent, et l'y
laisser dissoudre.

--Non, rpliqua Hein, tu n'y es pas. Manger lentement donne plus faim;
moi, quand je veux me rassasier d'une tranche de pain, j'avale les
morceaux presque sans les mcher: on a bien mal  la tte aprs, mais on
a moins faim.

Dirk entra en coup de vent; il laissa la porte grande ouverte, alla
droit fouiller dans les armoires, les tiroirs, le pole et jusque sous
les meubles,  la recherche de quelque chose  se mettre sous la dent.
Sa figure avait une expression de maniaque. N'ayant rien trouv, il
repartit sans dire un mot.

Ma mre, pensant soulager sa migraine, tait sortie humer aux fentres
des cuisines le parfum des mets qu'on y prparait; mais elle rentra plus
malade encore de s'tre exacerb l'apptit.

--Qu'est-ce que cela peut bien tre, cette nourriture des riches?
L'odeur seule vous rveillerait un mort; mais ainsi  vide, cela vous
fait haleter. Qu'allons-nous faire? Qu'allons-nous faire?

Comme j'avais le vertige et que les tempes me battaient, je me dirigeai
vers la fentre pour l'ouvrir, et je vis,  la devanture du charcutier
d'en face, Kees lchant la vitrine  la place contre laquelle
s'talaient,  l'intrieur, les jambons et les langues de boeuf. Je
tressautai, comme pique par un taon.

--Mre! mre! criai-je, cours vendre mes livres et fais monter Kees, ou
je le tue!

Folle de lecture, et dsespre de ne savoir lire le franais et de ne
pouvoir trouver des livres hollandais, j'avais racol de droite et de
gauche quelques livres flamands. Il en tait qu' dfaut d'autres,
j'avais lus dix  douze fois, comme La Tombe de Fer de Henri
Conscience. Je m'tais ainsi compos une petite bibliothque, que je
dvorais sans relche. A plusieurs reprises, j'en avais prement dfendu
la vente; mais ce jour-l, j'empilai tous mes bouquins dans un panier,
et j'envoyai ma mre les vendre  la Galerie Bortier. Je croyais, comme
pour ma robe de premire communion, que nous allions avoir un gros prix
de ces vieux livres, qui taient tout pour moi.

Pendant que ma mre tait partie les brocanter, la locataire principale
monta chez nous, essouffle.

--Mademoiselle, dites  votre mre que je lui ouvre un nouveau crdit.
Je sais que vous tes, depuis plusieurs jours, sans manger. Eh bien,
j'ai offert une tartine  votre petit Klaasje, et il l'a refuse en
disant: Merci, Madame, je viens de manger. Je sais que cela n'est pas,
et il est si petit!

Klaasje avait huit ans. J'eus des spasmes d'motion. Il s'en trouvait
donc encore parmi nous qui n'taient pas vaincus!

Ma mre revint bientt. Elle avait, avec grande difficult, obtenu un
franc et 75 centimes pour tous mes livres.




KLAASJE CONDAMN


La porte s'ouvre avec fracas; un homme entre, tenant Klaasje par le
bras.

--C'est votre garon? Il a cass ma vitrine. Si vous voulez payer
vingt-quatre francs, c'est bien; sinon je porte plainte.

--Vingt-quatre francs? dit ma mre, d'un ton indolent. Impossible,
homme, je ne peux pas les payer.

--Comme il vous plaira, fit-il.

Et il sortit.

--Comment est-ce arriv? demandmes-nous  Klaasje.

--Nous jouions orchestre de la garde civique, sur la vitrine d'une
maison vide. Moi, je tenais la grosse caisse; comme je faisais: Boum!
boum! boum!, mon poing passa  travers la vitre. Nous nous sommes
sauvs; mais mon pied nu a but contre un pav, et ainsi l'homme a pu me
rattraper.

Ma mre pensait que cela n'aurait pas de suite:

--On ne peut pas condamner un enfant de neuf ans!

--videmment, ajoutais-je, s'il y a une poursuite, cela retombera sur
pre.

Nous ne songions plus  cette affaire, quand nous remes une citation:
Klaasje Oldema devait comparatre en justice.

--Voyons, il est impossible que cela soit pour le petit: c'est pour
pre. O peut-il tre, pre? on ne le voit plus.

--Que sais-je? il erre; il s'accommode mieux de cette vie que de
travailler pour femme et enfants.

--Enfin, nous devons le trouver: il faut qu'il aille avec Klaasje.

Ma mre hocha la tte.

--Mais cela n'a pas l'air de vous mouvoir! Trouvez-vous si simple que
ce petit doive aller au tribunal?

--Que veux-tu que j'y fasse? du reste on ne condamne pas les enfants.

C'tait notre conviction.

Le jour de la comparution, comme nous n'avions pas trouv mon pre, je
dis  ma mre d'accompagner le petit; mais son air indiffrent
m'inquita.

--coutez, mre, si vous ne voulez pas, j'irai, moi, avec lui. Tant pis
si je perds mon travail!

J'avais, depuis deux mois, trouv, chez un antiquaire, un travail
exquis: il consistait  rappliquer d'anciennes broderies sur de
nouveaux fonds. J'adorais ce joli ouvrage, et l'antiquaire avait mme
une fois choisi le fond qui me semblait le plus beau.

On devait rappliquer des tulipes roses et des iris mauves; l'antiquaire
et sa femme voulaient les mettre sur du velours vert bouteille. Comme je
regardais une moire jaune soufre, il me demanda:

--Et toi, petite, quel fond prendrais-tu?

Je montrai la moire. Il posa les fleurs dessus et dit:

--Elle a raison, c'est plus distingu et plus lger.

J'tais donc trs contente de manier ces jolies choses, et j'tais
convenablement paye.

--Non! non! protesta ma mre; ne lche pas ton ouvrage, j'irai.

--Srement?

--Srement. Je partis donc tranquille au travail. Quand je revins le
soir, Klaasje se jeta dans mes bras, en hoquetant:

--Je dois aller en prison, en prison, pour huit jours.

--Comment? en prison! vous n'avez rien pu y faire, mre?

Elle clignota des yeux, mais ne rpondait pas.

--Elle n'est pas venue, souffla le petit.

--Ah! hideuse femme, vous tes notre malheur! coutez, allez trouver
pre et partez ensemble: je prendrai soin des enfants. Vous tes notre
entrave: je ne peux rien faire pour eux,  cause de vous. Quand vous
serez partie, j'aurai les mains libres et je les lverai;
allez-vous-en, je vous en supplie.

Elle faisait: Hun, hun..., avec mpris.

Quelques jours plus tard, Klaasje, ce petit tre fin et fragile comme un
lzard, dut se rendre  la prison des Petits Carmes. Cette fois, je
l'accompagnai. Je croyais pouvoir le recommander, mais le portier me le
prit ds la porte, en m'interrompant grossirement:

--Oui, oui, on connat a: la prison n'est peuple que d'innocents.

Ce fut pour moi une semaine de torture. Je ne dcolrais plus contre ma
mre, qui ne rpondait pas; mais ses battements de paupires
trahissaient son agitation.

Quand Klaasje revint, il nous raconta qu'il avait pass ces huit jours
parmi des petits condamns de toute espce. Il tait hve comme un petit
vagabond; ses boucles chtaines grouillaient de vermine.

--Viens, je vais te laver.

Je pris mon morceau de savon priv et mon peigne, et commenai le
nettoyage par la tte. Il se laissa docilement faire, mais quand je
voulus le dshabiller, il se rebiffa, trouvant que c'tait trop long.

--Et puis, dit-il, en me regardant d'un air effront, tu ne connais pas
cela, hein?

Il fit le geste de voler un objet et de le glisser en poche.

--Quoi? demandai-je, tonne.

Il se dgagea, sauta vers la porte, se tapa alors sur la cuisse,
esquissa de sa main retourne un geste indcent, et goguenarda, en se
sauvant:

--Voil pour toi!

--Klaasje, Klaasje! rptais-je. Mre, regardez-le donc: il a dj pris
des manires canailles.

--Aussi tu es l  faire des embarras, comme s'il avait rapport la
gale. Tu nous embtes tous avec tes ternelles rcriminations. Il a des
poux: et puis? Les enfants doivent avoir des poux: c'est la sant.

A quelque temps de l, n'ayant plus de travail, j'tais seule  la
maison, accroupie sur mon canap et rvassant tristement, quand la porte
s'ouvrit en coup de vent. Klaasje entra, se jeta  terre et rampa droit
sous le canap; il tait suivi d'une femme furibonde.

--Il a vol la pipe en merisier de mon mari, cumait-elle. Il tait venu
jouer  la maison avec mes enfants; la pipe, une pipe de six francs, se
trouvait sur la chemine. Et, quand ce vaurien est parti, elle avait
disparu; il doit l'avoir sur lui. On vient de me dire qu'il a dj t
en prison; si je l'avais su, je ne l'aurais pas laiss jouer avec mes
enfants.

--Il a t condamn pour avoir cass une vitrine, protestai-je, et non
pour vol; il ne vole pas, et vous allez le fouiller vous-mme.

Je tirai Klaasje de dessous le meuble, et lui enlevai sa camisole que je
jetai  la femme. Elle la fouilla: rien.

Je lui tai son pantalon et le lanai vers la femme. En tombant  terre,
il rendit un son sourd. Nous sautmes dessus toutes deux, et le
fouillmes. Dans le fond, que j'avais renforc d'une doublure, se
trouvait la pipe, entre l'toffe et la doublure: le haut tait juste
assez dcousu pour y glisser un objet.

Klaasje s'tait refourr sous le canap. La femme voulait crier, mais ma
figure dut la terrifier, car elle fila au plus vite; au bas de
l'escalier, elle se ddommagea en hurlant qu'on devait faire dguerpir
des voleurs comme nous.

J'tais hbte et tout engourdie: des frissons de fivre me montaient
le long du corps; mes genoux s'entrechoquaient. Je ne pouvais que
rpter:

--Klaasje! Klaasje! mon petit lzard!

Klaasje ne bougeait pas.




A L'HOPITAL


Mina, tant revenue d'une de ses escapades, devait, la nuit, partager
mon canap. Elle avait tout de suite tir toute la couverture  elle, et
vers le matin elle me fit rouler  terre, o je continuai  dormir: je
me rveillai avec une grosse toux.

Depuis quelque temps je me sentais malade et trs faible: je souffrais
de fivres intermittentes; et maintenant, ce refroidissement par cet
hiver...

Je me tranai encore quelques jours, puis annonai  ma mre et  ma
soeur que j'allais  l'hpital et, si on voulait me garder, que j'y
resterais. Elles se mirent  rire et, comme je partais, elles
plaisantrent:

--Le caf sera prt pour ton retour.

Mais je ne revins pas: on me garda.

Le chef de service, un grand homme de cinquante  cinquante-cinq ans,
les cheveux blond roux, partags au milieu par une raie, la barbiche
grisonnante, aux grandes mains semes de taches de rousseur, avait l'air
d'un lourd mtin rdeur qui va, dans les buissons, croquer les poulets
d'autrui.

Il m'ausculta et me retourna en tous sens: il constata une bronchite
chronique et des fivres paludennes.

--Et elle est trs affaiblie par la misre. Quelle jolie sauterelle!
fit-il, en riant,  ses lves.

Il me prescrivit la portion complte de nourriture, du sirop de Vanier,
et une petite bouteille de quinine  prendre tous les jours, en une
fois.

J'tais entre un jeudi. Le repos, le bon lit et la saine nourriture me
rconfortrent immdiatement. Aussi, quand ma mre et ma soeur vinrent
le dimanche, me trouvrent-elles frache et rose. Puis je riais  en
triller: j'avais demand des livres, et on m'avait donn _Le Pays d'or_
de Henry Conscience; la navet outre de ces paysans flamands, qui
taient alls chercher de l'or en Californie, me faisait me tordre.

--Mais tu n'es pas malade! s'cria ma mre. Je ne comprends pas que tu
restes ici pour ton plaisir, quand  la maison on meurt de faim. Et
voici une lettre de l'antiquaire, qui te demande de venir rappliquer
des broderies.

Je cessai de rire, et comme le docteur arrivait pour la visite, je lui
demandai tout de go si j'tais vraiment malade.

--Ma mre prtend que je ne suis  l'hpital que pour me goberger.

--Non, non, Madame, la maladie de votre fille est trs srieuse; vous
devez la laisser ici.

Elles partirent confuses.

Le docteur alors me dnuda, m'ausculta, me traa des ronds sur le corps.

Et, tous les jours, il recommenait.

Quand j'tais leve, il me dshabillait debout, faisait maintenir ma
chemise par les lves, et ainsi me maniait et remaniait  volont.

Les lves, la soeur, et moi, ne fmes pas longtemps dupes de ce mange.

Il rgnait alors,  la Maternit, une infection qui mettait en danger
les nouvelles accouches. On fut oblig d'en placer un peu dans toutes
les salles: dans ma salle, elles taient au moins quatre. Plusieurs
avaient eu de mauvaises couches et se lamentaient nuit et jour.

La nuit du mardi gras, deux accouches, qu'on venait d'apporter et qui
criaient sans rpit, m'empchrent de dormir. Cependant la musique du
carnaval,  la rue, me donnait une folle envie de danser. Je me mis sur
mon sant. La grande salle de 28 lits tait claire, au milieu, par un
seul bec de gaz assourdi. La bonne chaleur du pole, les rideaux blancs,
de jeunes visages sur des oreillers voisins, me faisaient dj me sentir
chez moi.

J'coutais la joie du dehors avec des frmissements de dsir d'en tre;
j'appelai doucement ma voisine, toute jeune comme moi.

--Toinette! Toinette! coute: on chante, et la musique joue une valse.

--Une valse? une valse? bredouilla-t-elle.

Elle s'assit sur son lit.

--Oui, j'entends, ils s'amusent ferme.

Je voyais ses yeux noirs flamboyer, et avec son bonnet tuyaut, de
travers, elle tait jolie, jolie...

Une des accouches criait:

--Oh! mon ventre, mon ventre!

--Viens regarder par la fentre, dit Toinette.

Nous nous levmes et, pieds nus, courmes carter le store; mais le
balcon interceptait la vue. Nous ouvrmes, et du balcon, en chemise,
nous apermes des bandes de masques, qui dansaient en rond et hurlaient
 tue-tte.

Nous rentrmes vite  cause du froid. Une accouche allemande clamait:

--Ich will nicht sterben, ich will nicht sterben!

Elle me donnait la chair de poule.

--Mon Dieu, Toinette, elle souffre tant!

--Si tu veux ne jamais rire, parce qu'on geint ici, tu claqueras
toi-mme.

Une autre jeune malade s'tait leve, et,  nous trois, nous dansmes
une polka.

Dans le corridor, la soeur et la servante venaient pour la ronde; nous
n'emes que le temps de filer derrire les lits et de gagner le ntre.

La soeur s'avanait comme en glissant. Sa lanterne rpandait devant elle
un peu de clart floue, qui se refltait, en vacillant, sur sa figure
dlicieusement douce, ennuage par la coiffe blanche.

La servante, emmitoufle dans un chle, embotait le pas.

La soeur leva sa lanterne devant plusieurs lits. Prs de l'accouche qui
haletait: Mon ventre, mon ventre! elle s'arrta, arrangea les
couvertures, dit quelques mots sur un ton placide, et passa.

Je n'avais pas eu le temps de bien me couvrir, et faisais semblant de
dormir. Elle me recouvrit, borda mon lit et murmura:

--Le chef l'appelle sauterelle. Il a bien raison: elle n'a pas plus d'os
que de chair.

Je la sentais bienveillante, et son visage calme m'apaisait.

La servante, une paysanne flamande, rpondit:

--Je n'aime pas cette fille: elle n'est pas comme nos autres malades, et
le docteur...

--Chut! chut! interrompit la soeur.

--Ich will nicht sterben, ich will nicht sterben! se lamentait l'autre
accouche.

--Celle-l ne passera pas la nuit, fit la religieuse. Je ne peux mme
pas lui parler de Dieu: c'est une protestante.

Elles s'loignrent d'un pas feutr et, aprs quelques haltes,
s'effacrent dans l'ombre.

Toinette alla se fourrer dans le lit de l'autre jeune fille; ces deux
avaient d'tranges familiarits.

Je m'endormis en entendant, comme dans le lointain:

--Oh! mon ventre, mon ventre!

La rue en liesse et la musique me rveillrent encore. L'Allemande
gmissait de plus en plus bas:

--Ich will nicht sterben, ich will nicht sterben!

L'motion me gagna, je me mis  pleurer. Je savais un peu d'allemand;
j'allai  son lit et lui demandai si je ne pouvais rien pour elle. Elle
me saisit la main, comme affole; la langue dj alourdie, elle
rptait:

--Ich will nicht sterben: der Kleine lebt, ich muss leben fr ihn.

Je restai prs d'elle. Elle mourut au matin.

Au bout de six semaines, je me sentis assez retape pour partir. Ma mre
tait encore venue me dire que mon pre avait jur de me tirer de l par
les cheveux, si je ne rentrais pas; mais le chef de service avait tenu
bon.

Le matin de ma sortie, il me manipula longuement, me recommanda de
continuer  prendre le sirop de Vanier et la quinine. Je lui rpondis
que je ne pourrais pas me les procurer.

--Viens chez moi, je te les donnerai.

Je fus chez lui le lendemain. Il me fit attendre que tous les clients
fussent partis. Quand j'entrai dans son cabinet, il poussa le verrou et
me prit dans ses bras; ses mchoires claquaient.

Comme je faisais un mouvement de recul, il me lcha et dit:

--Voyons cette poitrine.

Et il me mit nue.

Il m'assit sur le divan, puis me parla:

--Tu as la poitrine trs faible. Cela pourrait tourner mal, si tu ne te
soignes; et prends bien les mdicaments que tu trouveras toujours ici.

Je le compris parfaitement.

Je mourrai si je ne me soigne pas. Me soigner, c'est prendre ces
mdecines que je ne peux me payer, et que lui me donnera en change de
ma peau.

Et puis, eux,  la maison, que deviendront-ils, si je meurs? Dj
maintenant je sens tout chavirer; que sera-ce sans moi? Nos enfants, si
bons, si intelligents et si beaux sombreront sans merci. Klaasje, mon
petit lzard, a dj t en prison; et ma mre, autant que les enfants,
a besoin de mes rvoltes pour ne pas laisser tout s'en aller  la
drive.

Je n'aimais plus ma mre, mais j'en avais piti, maintenant que je
jugeais mieux.

N'avait-elle pas mis neuf enfants au monde, dans le plus affreux
dnuement? Elle serait morte de faim dans ses couches, si les voisines
ne lui avaient apport parfois une tasse de caf et une tartine. Et nous
tous, affams, tions encore autour d'elle pour nous en faire donner la
plus grande part.

Et pour Dirk, quand il tait devenu transparent de faim et de fivre,
n'tait-elle pas alle demander des reliefs de table, dans une maison o
elle avait vu des enfants  la fentre, croyant qu'une mre ne
refuserait pas cela  une mre? Et comme elle sanglotait en rentrant,
parce qu'on l'avait conduite!

Je commenais  comprendre ses haussements d'paules.

Le vieux parlait:

--Tu ne peux rester ainsi; il ne faut pas prendre  la lgre ces
affections de la poitrine: tu ne te sens peut-tre pas malade, mais tu
l'es.

--Oui, il ne s'agit pas de rire, me disais-je.

--En te soignant, tu deviendras encore plus jolie, et tu es dj
dlicieuse.

Il vit que je pensais  tout autre chose, et me renversa sur le divan.

Une fois dehors, je fus prise de dsespoir; mais que faire?

Je ne veux pas mourir poitrinaire, comme celles que j'ai vues mourir
l-bas: je ne le peux pas, je ne le dois pas!

J'avais vu agoniser, pendant des heures, une jeune femme qui, depuis
cinq ans, venait de temps  autre se faire retaper  l'hpital; ses
hoquets s'entendaient deux salles plus loin. Au dernier moment, une
religieuse lui tenait une bougie allume dans la main; la servante, de
l'autre ct du lit, racontait le plaisir qu'elle venait d'avoir  la
kermesse de son village; la soeur coutait, amuse; toutes deux se
penchaient au-dessus du lit en riant, sans se proccuper de la mourante,
dont le regard intelligent allait de l'une  l'autre. La cire de la
bougie coulait sur la main de la jeune femme et la brlait. Ses hoquets
se prcipitaient; elle fit une grimace ridicule en se mordant la langue,
et ce fut tout. La soeur enleva la bougie, regarda ngligemment la
morte, et s'loigna avec la servante, en poursuivant la conversation.

Une couturire tuberculeuse avait accouch en agonisant, sans pousser un
gmissement; mais, quand elle fut dlivre et qu'on emporta l'enfant
pour le laver, elle s'effora de lever les bras et bgaya:

--Je ne le verrai pas.

Elle devint livide, sa tte ballotta de droite et de gauche: elle tait
morte.

J'irai mourir ainsi, moi! jamais!!

J'en ai pour cinq ans, si je ne guris pas: j'aurais alors vingt-quatre
ans, Klaasje seulement quatorze, et je ne serais plus l! Ah! non, non!
je ne veux pas. Il me faut ces mdicaments qui me guriront. Le docteur
se les fait donner  la pharmacie de l'hpital: j'en aurai donc
toujours.

Quand mes bouteilles taient vides, j'allais chez le chef de service
qui, chaque fois, poussait le verrou.




PROSTITUE

        Ma fille a le billet jaune.

        DOSTOEVSKY.


Encore une fois, nous tions sans manger. Hein frappait depuis deux
jours sur l'enclume, avec les lourds marteaux de son mtier de forgeron,
sans avoir pris aucune nourriture; il tait affal sur une chaise, ple,
la tte baisse, les bras pendants, engourdis le long du corps, et
rptait:

--Je ne peux plus, je ne peux plus. Les petites jambes de Klaasje
s'taient drobes sous lui, et il gisait  terre, contre le mur; les
autres enfants taient disperss, ici et l, dans la chambre, tous
malades de faim. Ma mre avait le visage enfivr, et des clignotements
d'yeux prcipits qui accusaient son affolement; moi, des vertiges me
faisaient chanceler.

Ma soeur ane nous avait quitts, et nous attendions mon pre, parti
ds le matin  la recherche de quelque chose  gagner. Il rentra ivre et
demanda  manger.

Je regardais autour de moi, sentant qu'un malheur allait arriver, si on
ne trouvait immdiatement une issue. Ma dcision fut prise. J'allongeai
ma jupe en trane; je tirai mes cheveux sur le front; je m'ajustai le
mieux que je pus, en regrettant de n'avoir pas de fard, comme j'en avais
vu aux prostitues, et dis  ma mre que j'allais sortir. Elle voulut
m'accompagner, pour rapporter plus vite les victuailles.

Une fois au centre de la ville, je lui recommandai de rester  distance.
Bientt un homme me fit signe de le suivre, et m'emmena dans une maison
de rendez-vous. Quand, aprs, je lui rclamai mon salaire, il me demanda
si je me moquais de lui.

--Pour cinq francs, je puis avoir une femme chic, et tu es fichue comme
une mendiante et sale en proportion. Ouste! laisse-moi passer.

En bas, il refusa de payer la chambre. La tenancire nous menaa de la
police, et il finit par rgler. A la sortie, la femme me cria:

--Sale guenille, je te ferai carter, si tu oses revenir.

Ma mre m'attendait au boulevard; quand je lui racontai la chose, elle
resta ptrifie.

--Que pouvais-je faire? Que pouvais-je faire? J'ai risqu d'tre
enceinte d'un inconnu, d'attraper la sale maladie, on m'a insulte, et
pour rien, pour rien! et les enfants, mon Dieu, les enfants!

--Si nous ne rapportons rien, ils mourront, dit ma mre.

Je pleurais, la figure contre un arbre. Mais la vision de nos enfants
qui nous attendaient, me rendit toute mon nergie.

--Je vais continuer, dis-je; mais tenez-vous donc plus loin: vous me
suivez sur les talons.

Je n'avais pas de mouchoir et, en essuyant mes larmes de mes mains, je
me barbouillais la figure.

J'entendis bientt murmurer derrire moi:

--Petite, petite...

Je me retournai et vis un gant qui me suivait.

--Petite, viens avec moi.

Je le suivis.

Il me conduisit dans une autre maison, et me donna quelques francs
d'avance.

Il me mania avec grande prcaution: il avait manifestement peur de me
casser. Il riait de ma figure noire, il riait de ma maigreur, tout mon
tre minime le mettait en joie, et il rptait sans cesse:

--Petite, petite!

Aprs quelque temps, on vint frapper  la porte en criant:

--Dites donc, vous autres, le temps est pass; du monde attend; il nous
faut la chambre.

Croyant que c'tait la police, je m'tais jete, terrifie, contre le
gant, ce qui le mit encore en joie. Il m'entoura de ses bras, et riant
doucement, murmura:

--Allons, petite! Allons, petite!

Comme j'tais bien sur cette immense poitrine! pour la premire fois de
ma vie, je me sentis protge. Tous les sbires de la ville n'auraient pu
dnouer les bras qui m'enserraient: il leur aurait dit, amus:

--Voyons, c'est une petite, une petite.

Une fois  la rue, je galopai vers ma mre. Nous achetmes de pauvres
vivres, et, ds le bas de l'escalier, nous crimes aux enfants:

--Nous avons du pain! nous avons du pain!

Au bout de quelques jours, notre mnage marcha rgulirement, comme
jamais il n'avait march. Les enfants mangeaient aux heures, taient
lavs, allaient  l'cole; ma mre vaquait au mnage; mon pre ne buvait
plus: il faisait le caf et pelait les pommes de terre. Seule, je
rageais et pleurais, accroupie sur le vieux canap qui me servait de
lit.

La simplicit avec laquelle mes parents s'adaptaient  cette situation,
me les faisait prendre en une aversion qui croissait chaque jour. Ils en
taient arrivs  oublier que moi, la plus jolie de la niche, je me
prostituais tous les soirs aux passants. Sans doute, il n'y avait
d'autre moyen pour nous de ne pas mourir de faim, mais je me refusais 
admettre que ce moyen ft accept sans la rvolte et les imprcations
qui, nuit et jour, me secouaient.

J'tais trop jeune pour comprendre que, chez eux, la misre avait achev
son oeuvre, tandis que j'avais toute ma jeunesse et toute ma vigueur
pour me cabrer devant le sort.




TABLE DES MATIRES


  Vision                                       1
  Mes parents                                  5
  Quand je me rveillai, c'tait le soir      17
  Premier Exode                               21
  Reliefs et Oripeaux                         25
  Ttes et Peaux d'Anguilles                  29
  Deuxime Exode                              33
  Non! Non!                                   37
  A l'cole catholique                        47
  La Soupe aux Pois                           53
  Catchisme et Premire Communion            59
  J'entends les puces marcher                 71
  Dception                                   79
  Mon pre propose de nous abandonner         83
  Je fais des visites                         87
  Toupie et Cerf-volant                      101
  Une Expulsion                              107
  Ma Robe de Premire Communion              115
  Jours de fte                              119
  Nous vivons de charit                     123
  Ah! vous aviez des kwartjes!             129
  L'Usurire                                 133
  Batje                                     137
  Si nous tions riches                      145
  Je fais pipi dans mes jupes                151
  Les deux Grenadiers                        155
  Le Village Rouge                           163
  Marchande de Rue                           169
  Une leon de vie pratique                  181
  Je quitte ma place                         191
  Ma fille, Monsieur Cabanel                 199
  Troisime Exode                            207
  Fabrique de Chapeaux                       213
  Ils plent des oignons                     223
  Une nuit au parc de Bruxelles              227
  La variole                                 241
  Les pommes de terre                        245
  Un pain pour des timbres                   249
  Kees acrobate                              253
  Symphonie de la faim                       261
  Klaasje condamn                           267
  A l'hpital                                277
  Prostitue                                 291


DIJON, IMP. DARANTIERE.




Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER  3 fr. 50 le volume

EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE

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    En Argentine: De Buenos Aires au Gran Chaco                   1 vol.
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